The Project Gutenberg EBook of Voyage  l'Ile-de-France (2/2), by 
Henri Bernardin de Saint-Pierre

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Title: Voyage  l'Ile-de-France (2/2)

Author: Henri Bernardin de Saint-Pierre

Release Date: November 30, 2020 [EBook #63920]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE  L'ILE-DE-FRANCE (2/2) ***




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  VOYAGE
  A
  L'ILE-DE-FRANCE;

  PAR
  BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.

  TOME SECOND.


  Paris.
  A. HIARD, LIBRAIRE-DITEUR,
  RUE SAINT-JACQUES, N. 131.

  1835.




IMPRIMERIE DE MOQUET ET Cie,

rue de la Harpe, n. 90.




VOYAGE

A L'ILE-DE-FRANCE.




LETTRE XX.

DPART DE BOURBON. ARRIVE AU CAP.


Nous sortmes  dix heures du soir de la baie de Saint-Paul. La mer y
est plus calme, et le mouillage plus sr qu' Saint-Denis, dont la rade
est gte par une quantit prodigieuse d'ancres abandonnes par les
vaisseaux. Leurs cbles s'y coupent fort promptement; cependant les
marins prfrent Saint-Denis.

Dans un coup de vent du large on ne peut sortir de la baie de
Saint-Paul; et si un vaisseau tait jet en cte, tout l'quipage
prirait, la mer brisant sur un sable fort lev.

Le 23, nous perdmes Bourbon de vue. Les services que nous avions reus
de monsieur et mademoiselle de Crmon pendant notre sjour, les vents
favorables, une bonne table, et la socit d'un capitaine trs-honnte,
M. de Rosbos, nous disposaient au plaisir de retrouver _l'Indien_.

Nous plaignions les passagers de ce vaisseau, qui avaient eu  prouver
le mauvais temps et la disette de vivres.

On compte neuf cents lieues de Bourbon au Cap. Le 6 janvier 1771, nous
vmes le matin la pointe de Natal,  dix lieues devant nous. Nous
comptions dans trois jours tre  bord de _l'Indien_. Nous avions eu
jusqu' ce jour vent arrire. Il fit calme le soir, et une chaleur
touffante. A minuit le ciel tait trs-enflamm d'clairs, et l'horizon
couvert partout de grands nuages redoubls. La mer tincelait de
poissons qui s'agitaient autour du vaisseau.

A trois heures de nuit, le vent contraire s'leva de l'ouest avec tant
de violence, qu'il nous obligea de mettre  la cape sous la misaine. La
tempte jeta  bord un petit oiseau semblable  une msange. L'arrive
des oiseaux de terre sur les vaisseaux est toujours signe d'un
trs-mauvais temps, car c'est une preuve que le foyer de la tempte est
fort avant dans les terres.

Le troisime jour du coup de vent, nous nous apermes que notre mt de
misaine avait fait un effort  quatre pieds au-dessus du gaillard; on
serra la voile, on relia le mt de cordages et de pices de bois, et
nous tnmes la cape sous la grande voile.

La mer tait monstrueuse et nous cachait l'horizon. On fut fort surpris
de voir,  une porte de canon, un vaisseau hollandais manoeuvrant comme
nous: il fut impossible de lui parler. Le cinquime jour, le vent
s'apaisa. On examina notre mt de misaine, qui se trouva absolument
rompu. Cet accident nous fit redoubler de voeux pour l'arrive au Cap.

Le gros temps nous avait fait perdre du chemin, suivant l'ordinaire; il
succda du calme, qui nous fit perdre du temps.

Le 12, nous retrouvmes le vaisseau hollandais, et nous lui parlmes. Il
eut la prcaution de ne se laisser approcher que ses mches allumes et
ses canons dtaps: il venait de Batavia; il allait au Cap.

Enfin, le 16 janvier, nous emes l'aprs-midi la vue du Cap,  tribord.
Nous louvoymes toute la nuit. Le 17 au matin, il s'leva une brise
trs-violente; le ciel tait couvert d'une brume paisse qui nous
cachait absolument la terre. Nous allions manquer l'entre de la baie,
lorsque nous apermes par notre travers, dans un clairci, un coin de
la montagne de la Table; alors nous serrmes le vent, et vers midi nous
nous trouvmes prs de la cte, qui est trs-leve. Elle est absolument
dpouille d'arbres; sa partie suprieure est  pic, forme de couches
de rochers parallles; le pied est arrondi en croupe. Elle ressemble 
d'anciennes murailles de fortifications avec leur talus.

Nous longemes la terre. A midi, nous nous trouvmes derrire la
montagne du Lion, qui, de loin, ressemble  un lion en repos. Sa tte
est dtache, et forme d'un gros rocher, dont les assises reprsentent
la crinire. Le corps est compos de croupes de diffrentes collines. De
la tte du Lion on signale les vaisseaux par un pavillon.

En cet endroit le vent nous manqua, parce que le Lion nous mettait 
l'abri; il fallait, pour entrer dans la baie, passer entre l'le Roben,
que nous voyions  gauche devant nous, et une langue de terre appele la
pointe aux Pendus, qui se trouve au pied du Lion. Nous en tions  deux
portes de canon, et notre impatience redoublait. C'est de l que l'on
aperoit les vaisseaux en rade, et _l'Indien_ n'en devait pas tre le
moins remarquable.

Enfin, la mare nous avanant peu  peu, nous vmes, des hunes, se
dvelopper successivement douze vaisseaux qui taient au mouillage; mais
aucun d'eux ne portait le pavillon franais: c'tait la flotte de
Batavia.

Nous jetmes l'ancre  l'entre de la baie. A trois heures aprs midi,
le capitaine du port vint  bord, et nous assura que _l'Indien_ n'avait
point paru.

Nous voyions, au fond de la baie, la montagne de la Table, la terre la
plus leve de toute cette cte. Sa partie suprieure est de niveau, et
escarpe de tous cts, comme un autel; la ville est au pied, sur le
bord de la baie. Il s'amasse souvent sur la Table une brume paisse,
entasse et blanche comme la neige. Les Hollandais disent alors que _la
nappe est mise_. Le commandant de la rade hisse son pavillon; c'est un
signal aux vaisseaux de se tenir sur leurs gardes, et une dfense aux
chaloupes de se mettre en mer. Il descend de cette nappe des tourbillons
de vent ml de brouillard semblable  de longs flocons de laine. La
terre est obscurcie de nuages de sable, et souvent les vaisseaux sont
contraints d'appareiller. Dans cette saison, cette brise ne s'lve
gure que sur les dix heures du matin, et dure jusqu'au soir. Les marins
aiment beaucoup la terre du Cap, mais ils en craignent la rade, qui est
encore plus dangereuse depuis le mois d'avril jusqu'en septembre.

En 1722, toute la flotte des Indes y prit  l'ancre,  l'exception de
deux vaisseaux. Depuis ce temps, il n'est plus permis  aucun Hollandais
d'y mouiller au-del du 6 mars. Ils vont  Falsebaye, o ils sont 
l'abri.

On avait essay de joindre la pointe aux Pendus  l'le Roben, pour
faire de la rade un port qui n'et qu'une ouverture; mais on a fait des
travaux inutiles.

Je comptais descendre le soir mme; la brise m'en empcha.

De grand matin, _la Normande_ alla mouiller plus prs de la ville. Elle
est forme de maisons blanches bien alignes, qui ressemblent de loin 
de petits chteaux de cartes.

Au lever du soleil, trois chaloupes joliment peintes nous abordrent.
Elles taient envoyes par des bourgeois qui nous invitaient  descendre
chez eux pour y loger. Je descendis dans la chaloupe d'un Allemand, qui
m'assura que, pour mon argent, je serais trs-bien chez M. Nedling,
aide-de-camp de la bourgeoisie.

En traversant la rade, je rflchissais  l'embarras singulier o
j'allais me trouver, sans habits, sans argent, sans connaissances, chez
des Hollandais,  l'extrmit de l'Afrique. Mais je fus distrait de mes
rflexions par un spectacle nouveau. Nous passions auprs de quantit de
veaux marins, couchs sans inquitude sur des paquets de gomon flottant
semblable  ces longues trompes avec lesquelles les bergers rappellent
leurs troupeaux; des pingoins nageaient tranquillement  la porte de
nos rames, les oiseaux marins venaient se reposer sur les chaloupes, et
je vis mme, en descendant sur le sable, deux plicans qui jouaient avec
un gros dogue, et lui prenaient la tte dans leur large bec.

Je concevais une bonne opinion d'une terre dont le rivage tait
hospitalier, mme aux animaux.

Au Cap, ce 20 janvier 1771.




LETTRE XXI.

AU CAP. VOYAGE A CONSTANCE ET A LA MONTAGNE DE LA TABLE.


Les rues du Cap sont trs-bien alignes. Quelques-unes sont arroses de
canaux, et la plupart sont plantes de chnes. Il m'tait fort agrable
de voir ces arbres couverts de feuilles au mois de janvier. La faade
des maisons tait ombrage de leur feuillage et les deux cts de la
porte taient bords de siges en brique ou en gazon, o des dames
fraches et vermeilles taient assises. J'tais ravi de voir enfin une
architecture et des physionomies europennes.

Je traversai, avec mon guide, une partie de la place, et j'entrai chez
madame Nedling, grosse hollandaise fort gaie. Elle prenait le th au
milieu de sept ou huit officiers de la flotte, qui fumaient leur pipe.
Elle me fit voir un appartement fort propre, et m'assura que tout ce qui
tait dans la maison tait  mon service.

Quand on a vu une ville hollandaise, on les a toutes vues: de mme, chez
les habitans, l'ordre d'une maison est celui de toutes les autres. Voici
quelle tait la police de celle de madame Nedling. Il y avait toujours
dans la salle de compagnie une table couverte de pches, de melons,
d'abricots, de raisins, de poires, de fromages, de beurre frais, de
pain, de vin, de tabac et de pipes. A huit heures, on servait le th et
le caf;  midi, un dner trs-abondant en gibier et en poisson. A
quatre heures, le th et le caf;  huit, un souper comme le dner. Ces
bonnes gens mangeaient toute la journe.

Le prix de ces pensions n'allait pas autrefois  une demi-piastre, ou
cinquante sous de France, par jour; mais des marins franais, pour se
distinguer des autres nations, le mirent  une piastre, et c'est
aujourd'hui pour eux leur taux ordinaire.

Ce prix est excessif, vu l'abondance des denres: il est vrai que ces
endroits sont beaucoup plus honntes que nos meilleures auberges. Les
domestiques de la maison sont  votre disposition; on invite  dner qui
l'on veut; on peut passer quelques jours  la campagne de l'hte, se
servir de sa voiture, tout cela sans payer.

Aprs dner, je fus voir le gouverneur, monsieur de Tolback, vieillard
de quatre-vingts ans, que son mrite avait plac  la tte de cette
colonie depuis cinquante ans. Il m'invita  dner pour le lendemain. Il
avait appris ma position, et y parut sensible.

Je fus me promener ensuite au jardin de la Compagnie. Il est divis en
grands carrs arross par un ruisseau. Chaque carr est bord d'une
charmille de chne de vingt pieds de hauteur. Ces palissades mettent les
plantes  l'abri du vent, qui est toujours trs-violent; on a mme eu la
prcaution de dfendre les jeunes arbres des avenues par des ventails
de roseau.

Je vis dans ce jardin des plantes de l'Asie et de l'Afrique, mais
surtout des arbres de l'Europe couverts de fruits, dans une saison o je
ne leur avais jamais vu de feuilles.

Je me rappelai qu'un officier de la marine du roi, appel le vicomte du
Chaila, m'avait donn en partant de l'Ile-de-France une lettre pour M.
Berg, secrtaire du conseil. J'avais cette lettre dans ma poche, n'ayant
pas eu le temps de la mettre avec mes autres papiers sur _l'Indien_: je
fus saluer M. Berg, et je lui remis la lettre de mon ami.

Il me reut parfaitement bien, et m'offrit sa bourse. Je me servis de
son crdit pour les choses dont j'avais un besoin indispensable. Je lui
proposai de me faire passer sur un des vaisseaux de l'Inde: six
partaient incessamment pour la Hollande, et les six autres au
commencement de mars.

Il m'assura que la chose tait impossible, qu'ils avaient, l-dessus,
des dfenses trs-expresses de la Compagnie de Hollande. Le gouverneur
m'en avait dit autant; il fallut donc se rsoudre  rester au Cap aussi
long-temps qu'il plairait  ma destine. J'y avais t conduit par un
vnement imprvu, j'esprais en sortir par un autre.

C'tait pour moi une distraction bien agrable qu'une socit
tranquille, un peuple heureux, et une terre abondante en toutes sortes
de biens.

Le fils de M. Berg m'invita  venir  Constance, vignoble fameux situ 
quatre lieues de l. Nous fmes coucher  sa campagne, situe derrire
la montagne de la Table: il y a deux petites lieues de la ville. Nous y
arrivmes par une trs-belle avenue de chtaigniers. Nous y vmes des
vignobles prs d'tre vendangs, des vergers, des bois de chnes, et une
abondance extrme de fruits et de lgumes.

Le lendemain, nous continumes notre route  Constance: c'est un coteau
qui regarde le nord (qui est ici le ct du soleil  midi). En
approchant, nous traversmes un bois d'arbres d'argent; cet arbre
ressemble  nos pins, et sa feuille  celle de nos saules. Elle est
revtue d'un duvet blanc trs-clatant.

Cette fort parat argente. Lorsque les vents l'agitent et que le
soleil l'claire, chaque feuille brille comme une lame de mtal. Nous
passmes sous ces rameaux si riches et si trompeurs, pour voir des
vignes moins clatantes, mais bien plus utiles.

Une grande alle de vieux chnes nous conduisit au vignoble de
Constance. On voit sur le frontispice de la maison une mauvaise peinture
de la Constance, grande fille assez laide, qui s'appuie sur une colonne.
Je croyais que c'tait une figure allgorique de la vertu hollandaise:
mais on me dit que c'tait le portrait d'une demoiselle _Constantia_,
fille d'un gouverneur du Cap. Il avait fait btir cette maison avec de
larges fosss, comme un chteau fort. Il se proposait d'en lever les
tages, mais des ordres d'Europe en arrtrent la construction.

Nous trouvmes le matre de la maison, fumant sa pipe, en robe de
chambre. Il nous mena dans sa cave, et nous fit goter de son vin. Il
tait dans de petits tonneaux, appels alverames, contenant
quatre-vingt-dix pintes, rangs dans un souterrain fort propre. Il en
restait une trentaine. Sa vigne, anne commune, en produit deux cents.
Il vend le vin rouge 35 piastres l'alverame, et 30 le vin blanc. Ce bien
lui appartient en propre. Il est seulement oblig d'en rserver un peu
pour la Compagnie, qui le lui paie: voil ce qu'il nous dit.

Aprs avoir got son vin, nous fmes dans son vignoble. Le raisin
muscat, que je gotai, me parut parfaitement semblable au vin que je
venais de boire. Les vignes n'ont point d'chalas, et les grappes sont
peu leves sur le sol. On les laisse mrir jusqu' ce que les grains
soient  moiti confits par le soleil. Nous gotmes une autre espce de
raisins fort doux, qui ne sont pas muscats. On en tire un vin aussi
cher, qui est un excellent cordial.

La qualit du vin de Constance vient de son terroir. On a plant des
mmes ceps,  la mme exposition,  un quart de lieue de l, dans un
endroit appel le Bas-Constance: il y a dgnr. J'en ai got. Le
prix, ainsi que le got, en est trs-infrieur, on ne le vend que 12
piastres l'alverame; des fripons du Cap en attrapent quelquefois les
trangers.

Auprs du vignoble est un jardin immense; j'y vis la plupart de nos
arbres fruitiers en haies et en charmilles, chargs de fruits. Ces
fruits sont un peu infrieurs aux ntres, quant au got, except le
raisin que je prfrerais. Les oliviers ne s'y plaisent pas.

Nous trouvmes au retour de la promenade un ample djener, l'htesse
nous combla d'amitis; elle descendait d'un Franais rfugi; elle
paraissait ravie de voir un homme de son pays. Le mari et la femme me
montrrent devant la maison un gros chne creux, dans lequel ils
dnaient quelquefois. Ils taient unis comme Philmon et Baucis, et ils
paraissaient aussi heureux, si ce n'est que le mari avait la goutte, et
que la femme pleurait quand on parlait de la France.

Depuis Constance jusqu'au Cap, on voyage dans une plaine inculte
couverte d'arbrisseaux et de plantes. Nous nous arrtmes  Neuhausen,
jardin de la Compagnie, distribu comme celui de la ville, mais plus
fertile. Toute cette partie n'est pas expose au vent comme le
territoire du Cap, o il lve tant de poussire, que la plupart des
maisons ont de doubles chssis aux fentres, pour s'en garantir. Le
soir, nous arrivmes  la ville.

A quelques jours de l, mon hte, M. Nedling, m'engagea  venir  sa
campagne, situe auprs de celle de M. Berg. Nous partmes dans sa
voiture, attele de six chevaux. Nous y passmes plusieurs jours dans un
repos dlicieux. La terre tait jonche de pches, de poires et
d'oranges, que personne ne recueillait; les promenades taient ombrages
des plus beaux arbres. J'y mesurai un chne de onze pieds de
circonfrence; on prtend que c'est le plus ancien qu'il y ait dans le
pays.

Le 3 fvrier, mon hte proposa  quelques Hollandais d'aller sur
Tableberg, montagne escarpe au pied de laquelle la ville parat situe.
Je me mis de la partie. Nous partmes  pied,  deux heures aprs
minuit. Il faisait un trs-beau clair de lune. Nous laissmes  droite
un ruisseau qui vient de la montagne, et nous dirigemes notre route 
une ouverture qui est au milieu, et qui ne parat, de la ville, que
comme une lzarde  une grande muraille. Chemin faisant, nous entendmes
hurler des loups, et nous tirmes quelques coups de fusil en l'air pour
les carter. Le sentier est rude jusqu'au pied de l'escarpement de la
montagne, mais il le devient ensuite bien davantage. Cette fente qui
parat dans la Table, est une sparation oblique qui a plus d'une porte
de fusil de largeur  son entre infrieure; dans le haut, elle n'a pas
deux toises. Ce ravin est une espce d'escalier trs-raide, rempli de
sable et de roches roules. Nous le grimpmes, ayant  droite et 
gauche des escarpemens du roc, de plus de deux cents pieds de hauteur.
Il en sort de grosses masses de pierres toutes prtes  s'bouler: l'eau
suinte des fentes, et y entretient une multitude de plantes aromatiques.
Nous entendmes dans ce passage les hurlemens des bavians, sorte de gros
singe, qui ressemble  l'ours.

Aprs trois heures et demie de fatigue, nous parvnmes sur la Table. Le
soleil se levait de dessus la mer, et ses rayons blanchissaient,  notre
droite, les sommets escarps du Tigre, et de quatre autres chanes de
montagnes, dont la plus loigne parat la plus leve. A gauche, un peu
derrire nous, nous voyions, comme sur un plan, l'le des Pingoins,
ensuite Constance, la baie de False et la montagne du Lion; devant nous,
l'le Roben. La ville tait  nos pieds. Nous en distinguions jusqu'aux
plus petites rues. Les vastes carrs du jardin de la Compagnie, avec ses
avenues de chnes et ses hautes charmilles, ne paraissaient que des
plates-bandes avec leurs bordures en buis; la citadelle un petit
pentagone grand comme la main, et les vaisseaux des Indes des coques
d'amande. Je sentais dj quelque orgueil de mon lvation, lorsque je
vis des aigles qui planaient  perte de vue au-dessus de ma tte.

Il aurait t impossible, aprs tout, de n'avoir pas quelque mpris pour
de si petits objets, et surtout pour les hommes, qui nous paraissent
comme des fourmis, si nous n'avions pas eu les mmes besoins. Mais nous
avions froid, et nous nous sentions de l'apptit. On alluma du feu, et
nous djeunmes. Aprs djener, nos Hollandais mirent la nappe au bout
d'un bton, pour donner un signal de notre arrive; mais ils l'trent
une demi-heure aprs, parce qu'on la prendrait pour un pavillon
franais.

Le sommet de Tableberg est un rocher plat, qui me parut avoir une
demi-lieue de longueur sur un quart de largeur. C'est une espce de
quartz blanc, revtu seulement par endroits, d'un pouce ou deux de terre
noire vgtale, mle de sable et de gravier blanc. Nous trouvmes
quelques petites flaques d'eau, formes par les nuages, qui s'y arrtent
souvent.

Les couches de cette montagne sont parallles; je n'y ai trouv aucun
fossile. Le roc infrieur est une espce de grs qui,  l'air, se
dcompose en sable. Il y en a des morceaux qui ressemblent  des
morceaux de pain avec leur crote.

Quoique le sol du sommet n'ait presque aucune profondeur, il y avait une
quantit prodigieuse de plantes.

J'y recueillis dix espces d'immortelles, de petits myrtes, une fougre
d'une odeur de th, une fleur semblable  l'impriale d'un beau ponceau,
et plusieurs autres dont j'ignore les noms. J'y trouvai une plante dont
la fleur est rouge et sans odeur; on la prendrait pour une tubreuse;
chaque tige a deux ou trois feuilles tournes en cornet, et contenant un
peu d'eau. La plus singulire de toutes, parce qu'elle ne ressemble 
aucun vgtal que j'aie vu, est une fleur ronde en rose, de la grandeur
d'un louis, tout--fait plate. Cette fleur brille des plus jolies
couleurs; elle n'a ni tige ni feuilles; elle crot en quantit sur le
gravier, o elle ne tient que par des filets imperceptibles. Quand on la
manie, on ne trouve qu'une substance glaireuse.

Voici cinq plantes entires qui affectent, dans leur configuration, une
ressemblance avec une seule partie de ce qui est commun aux autres: 1
Le nostoc, qui n'est qu'une _sve_; 2 un chevelu qui crot sur les
orties, et qui ressemble aux _filamens_ d'une racine; 3 le lichen,
semblable  une _feuille_; 4; la _fleur_ isole de Tableberg; 5 la
truffe d'Europe, qui est un _fruit_. Je pourrais y joindre la _racine_
de la grotte de l'Ile-de-France, si ce n'tait pas le seul exemple que
j'aie  apporter.

Je serais trs-dispos  croire que la nature a suivi le mme plan dans
les animaux. J'en connais plusieurs, surtout dans les marins, qui
ressemblent, pour la forme,  des membres d'animaux.

J'arrivai, en me promenant,  l'extrmit de la Table: de l je saluai
l'ocan Atlantique, car on n'est plus dans la mer des Indes aprs avoir
doubl le Cap. Je rendis hommage  la mmoire de Vasco de Gama, qui osa
le premier, doubler ce promontoire des temptes. Il et mrit que les
marins de toutes les nations y eussent plac sa statue, et j'y eusse
fait volontiers une libation de vin de Constance, pour sa patience
hroque. Il est douteux cependant que Gama soit le premier navigateur
qui ait ouvert cette route au commerce des Indes. Pline rapporte
qu'Hannon fit le tour depuis la mer d'Espagne jusqu'en Arabie, comme on
peut le voir, dit-il, dans les Mmoires de ce voyage, qu'il a laisss
par crit. Cornlius Nepos dit avoir vu un capitaine de navire, qui,
fuyant la colre du roi Lathyrus, vint de la mer Rouge en Espagne.
Long-temps auparavant, Coelius Antipater assurait qu'il avait connu un
marchand espagnol qui allait, par mer, trafiquer jusques en Ethiopie.

Quoi qu'il en soit, le Cap, si redout des marins par sa mer orageuse,
est une grande montagne situe  16 lieues d'ici, et qui a donn son nom
 cette ville, malgr son loignement. Elle termine la pointe la plus
mridionale de l'Afrique. Elle est, dans les traits, un point de
dmarcation: au-del, les prises navales sont encore lgitimes plusieurs
mois aprs que les princes sont d'accord en Europe. Elle a vu souvent la
paix  sa droite, et la guerre  sa gauche entre les mmes pavillons;
mais elle les a vus plus souvent se runir dans ses rades, et y tre en
bonne intelligence, lorsque la discorde troublait les deux hmisphres.
J'admirais cet heureux rivage que jamais la guerre n'a dsol, et qui
est habit par un peuple utile  tous les autres par les ressources de
son conomie et l'tendue de son commerce. Ce n'est pas le climat qui
fait les hommes. Cette nation sage et paisible ne doit point ses moeurs
 son territoire: la piraterie, les guerres civiles agitent les rgences
d'Alger, de Maroc, de Tripoli; et les Hollandais ont port l'agriculture
et la concorde  l'autre extrmit de l'Afrique.

J'amusais ma promenade par ces rflexions si douces, et si rares  faire
dans aucun lieu de la terre: mais la chaleur du soleil m'obligea de
chercher un abri. Il n'y en a point d'autre qu' l'entre du ravin. J'y
trouvai mes camarades auprs d'une petite source o ils se reposaient.
Comme ils s'ennuyaient, on dcida le retour. Il tait midi. Nous
descendmes, quelques-uns se laissant glisser assis, d'autres accroupis
sur les mains et sur les pieds. Les rochers et les sables s'chappaient
dessous nos pas. Le soleil tait presque  pic, et ses rayons rflchis
par les rochers collatraux, faisaient prouver une chaleur
insupportable. Souvent nous quittions le sentier, et courions nous
cacher  l'ombre pour respirer sous quelque pointe de roc. Les genoux me
manquaient; j'tais accabl de soif. Nous arrivmes vers le soir  la
ville. Madame Nedling nous attendait. Les rafrachissemens taient
prts. C'tait de la limonade, o l'on avait mis de la muscade et du
vin. Nous en bmes sans danger. Je fus me coucher. Jamais voyage ne me
fit tant de plaisir, et jamais le repos ne me parut si agrable.

Je suis, etc.

Au Cap, ce 6 fvrier 1771.




LETTRE XXII.

QUALIT DE L'AIR ET DU SOL DU CAP DE BONNE-ESPRANCE; PLANTES, INSECTES
ET ANIMAUX.


L'air du cap de Bonne-Esprance est trs-sain. Il est rafrachi par les
vents du sud-est, qui y sont si froids, mme au milieu de l't, qu'on y
porte en tout temps des habits de drap. Sa latitude est cependant par le
33e degr sud. Mais je suis persuad que le ple austral est plus froid
que le septentrional.

Il rgne peu de maladies au Cap. Le scorbut s'y gurit trs-vite,
quoiqu'il n'y ait pas de tortues de mer. En revanche, la petite-vrole y
fait des ravages affreux. Beaucoup d'habitans en sont profondment
marqus. On prtend qu'elle y fut apporte par un vaisseau danois. La
plupart des Hottentots qui en furent atteints, en moururent. Depuis ce
temps, il sont rduits  un trs-petit nombre, et ils viennent rarement
 la ville.

Le sol du Cap est un gravier sablonneux, ml d'une terre blanche.
J'ignore s'il renferme des minraux prcieux. Les Hollandais tiraient
autrefois de l'or de Lagoa, sur le canal de Mozambique. Ils y avaient
mme un tablissement, mais ils l'ont abandonn  cause du mauvais air.

J'ai vu chez le major de la place une terre sulfureuse o se trouvent
des morceaux de bois rduits en charbon, une vritable pierre  pltre,
des cubes noirs de toutes les grandeurs, amalgams sans avoir perdu leur
forme; on croit que c'est une mine de fer.

Je n'y ai vu aucun arbre du pays que l'arbre d'or et l'arbre d'argent,
dont le bois est  peine bon  brler. Le premier ne diffre du second
que par la couleur de sa feuille qui est jaune. Il y a, dit-on, des
forts dans l'intrieur, mais ici, la terre est couverte d'un nombre
infini d'arbrisseaux et de plantes  fleurs. Ceci confirme l'opinion o
je suis qu'elles ne russissent bien que dans les pays temprs, leur
calice tant form pour rassembler une chaleur modre[1]. Dans le
nombre des plantes qui m'ont paru les plus remarquables, indpendamment
de celles que j'ai dcrites prcdemment, sont: une fleur rouge, qui
ressemble  un papillon, avec un panache, des pattes, quatre ailes et
une queue; une espce d'hyacinthe  longue tige dont toutes les fleurs
sont adosses au sommet comme les fleurons de l'impriale; une autre
fleur bulbeuse, croissant dans les marais: elle est semblable  une
grosse tulipe rouge, au centre de laquelle est une multitude de petites
fleurs.

  [1] Voyez les Entretiens sur la vgtation.

Un arbrisseau, dont la fleur ressemble  un gros artichaut couleur de
chair. Un autre arbrisseau commun, dont on fait de trs-belles haies:
ses feuilles sont opposes sur une cte; il se charge de grappes de
fleurs papilionaces couleur de rose; il leur succde des graines
lgumineuses. J'en ai apport pour les planter en France[2].

  [2] A mon arrive j'en ai remis des plantes au Jardin du Roi, o elles
    vgtaient trs bien dans l't de 1773; elles avaient pass dans la
    serre l'hiver prcdent.

J'ai vu dans les insectes une belle sauterelle rouge, marbre de noir;
des papillons fort beaux et un insecte fort singulier: c'est un petit
scarabe brun, il court assez vite; quand on veut le saisir, il lche
avec bruit un vent, suivi d'une petite fume; si le doigt en est atteint
cette vapeur le marque d'une tache brune, qui dure quelques jours. Il
rpte plusieurs fois de suite son artillerie. On l'appelle le
_canonnier_.

Les colibris n'y sont pas rares. J'en ai vu un gros comme une noix, d'un
vert changeant sur le ventre. Il avait un collier de plumes rouges,
brillantes comme des rubis sur l'estomac, et des ailes brunes comme un
moineau: c'tait comme un surtout sur son beau plumage. Son bec tait
noir, assez long, et propre par sa courbure,  chercher le miel dans le
sein des fleurs; il en tirait une langue fort menue et fort longue. Il
vcut plusieurs jours. Je lui vis manger des mouches et boire de l'eau
sucre. Mais comme il s'avisa de se baigner dans la coupe qui renfermait
cette eau, ses plumes se collrent, et attirrent les fourmis, qui le
mangrent pendant la nuit.

J'y ai vu des oiseaux couleur de feu, avec le ventre et la tte comme du
velours noir: l'hiver ils deviennent tout bruns. Il y en a qui changent
de couleur trois fois l'an. Il y a aussi un oiseau de paradis, mais je
ne l'ai pas trouv si beau que celui de l'Asie. Je n'ai pas vu cette
espce vivante. L'_ami du jardinier_, et une espce de tarin se trouvent
frquemment dans les jardins; l'ami du jardinier mriterait bien d'tre
transport en Europe, o il rendrait de grands services  nos vgtaux.
Je l'ai vu s'occuper constamment  prendre des chenilles et  les
accrocher aux pines des buissons.

Il y a des aigles, et un oiseau qui y ressemble beaucoup. On l'appelle
le _secrtaire_, parce qu'il a autour du cou une fraise de longues
plumes propres  crire; il a cela de singulier, qu'il ne peut se tenir
debout sur ses jambes, qui sont longues et couvertes d'cailles. Il ne
vit que de serpens. La longueur de ses pattes cuirasses le rend
trs-propre  les saisir, et cette fraise de plumes lui met le cou et la
tte  l'abri de leurs morsures. Cet oiseau mriterait bien aussi d'tre
naturalis chez nous. L'autruche y est trs-commune: on m'en a offert
des jeunes pour un cu. J'ai mang de leurs oeufs, qui sont moins bons
que ceux des poules. J'y ai vu aussi le casoar, couvert de poils au lieu
de plumes; ces poils sont des plumes trs-fines qui sortent deux  deux
du mme tuyau. Il y a une quantit prodigieuse d'oiseaux marins, dont
j'ignore les noms et les moeurs. Le pingoin pond des oeufs fort estims;
mais je n'y ai rien trouv de merveilleux. Ils ont cela de singulier que
le blanc, tant cuit, reste toujours transparent.

La mer abonde en poisson, qui m'a paru suprieur  celui des les, mais
infrieur  celui d'Europe. On trouve sur ses rivages quelques
coquilles, des nautiles papyracs, des ttes-de-Mduse, des lpas, et de
fort beaux lithophytes, que l'on arrange sur des papiers, o ils
reprsentent de fort jolis arbres, bruns, aurore et pourprs. On les
vend aux voyageurs. J'y ai vu un poisson de la grandeur et de la forme
d'une lame de couteau flamand. Il tait argent, et marqu naturellement
de chaque ct de l'impression de deux doigts. Il y a des veaux marins,
des baleines, des vaches marines, des morues, et une grande varit
d'espces de poissons ordinaires, mais dont je ne vous parlerai point,
faute d'observations et de connaissances suffisantes dans
l'ichthyologie.

Il y a une espce fort commune de petites tortues de montagne  caille
jaune marquete de noir; on n'en fait aucune sorte d'usage. Il y a des
porcs-pics, et des marmottes d'une forme diffrente des ntres; une
grande varit de cerfs et de chevreuils, des nes sauvages, des zbres,
etc. Un ingnieur anglais y a tu, il y a quelques annes, une girafe ou
camlopard, animal de seize pieds de hauteur, qui broute les feuilles
des arbres.

Le bavian est un gros singe fait comme un ours. Le singe parat se lier
dans la nature avec toutes les classes animales. Je me souviens d'avoir
vu un sapajou qui avait la tte et la crinire d'un lion. Celui de
Madagascar, appel maki, ressemble  une levrette; l'orang-outang  un
homme.

Tous les jours on y dcouvre des animaux d'une espce inconnue en
Europe; il semble qu'ils se soient rfugis dans les parties du globe
les moins frquentes par l'homme, dont le voisinage leur est toujours
funeste. On en peut dire autant des plantes, dont les espces sont
d'autant plus varies, que le pays est moins cultiv. M. de Tolback m'a
cont qu'il avait envoy en Sude,  M. Linnus, quelques plantes du
Cap, si diffrentes des plantes connues, que ce fameux naturaliste lui
crivit: Vous m'avez fait le plus grand plaisir; mais vous avez drang
tout mon systme.

Il y a de bons chevaux au Cap, et de fort beaux nes. Les boeufs y ont
une grosse loupe sur le cou, forme de graisse entrelace de petits
vaisseaux. Au premier coup-d'oeil, cette excroissance parat une
monstruosit; mais on voit bientt que c'est un rservoir de substance
que la nature a donn  cet animal, destin, en Afrique,  vivre dans
des pturages brls. Dans la saison sche, il maigrit, et sa loupe
diminue; elle se remplit de nouveaux sucs lorsqu'il pat des herbes
fraches. D'autres animaux qui paissent sous le mme climat, ont aussi
les mmes avantages: le chameau a une bosse, et le dromadaire en a deux
en forme de selle; le mouton a une grosse queue faite en capuchons, qui
n'est qu'une masse de suif de plusieurs livres.

On a dress ici les boeufs  courir presque aussi vite que les chevaux
avec les charrettes auxquelles ils sont attels.

Le mouton et le boeuf sont si communs, qu'on en jette, aux boucheries,
la tte et les pieds; ce qui attire, la nuit, les loups jusque dans la
ville; souvent je les entends hurler aux environs. Pline observe que les
lions d'Europe, qui se trouvent en Romanie, sont plus adroits et plus
forts que ceux d'Afrique; et les loups d'Afrique et d'gypte dit-il
petits et de peu d'excution. En effet, les loups du Cap sont bien moins
dangereux que les ntres. Je pourrais ajouter  cette observation, que
cette supriorit s'tend aux hommes mmes de notre continent: nous
avons plus d'esprit et de courage que les Asiatiques et les Ngres. Mais
il me semble que ce serait une louange plus digne de nous, de les
surpasser en justice, en bont, et en qualits sociales.

Le tigre est plus dangereux que le loup; il est rus comme le chat, mais
il n'a pas de courage: les chiens l'attaquent hardiment.

Il n'en est pas de mme du lion. Ds qu'ils ont vent sa voie, la
frayeur les saisit. S'ils le voient, ils l'arrtent; mais ils ne
l'approchent pas. Les chasseurs le tirent avec des fusils d'un trs-gros
calibre. J'en ai mani quelques-uns; il n'y a gure qu'un paysan du Cap
qui puisse s'en servir.

On ne trouve de lions qu' soixante lieues d'ici; cet animal habite les
forts de l'intrieur; son rugissement ressemble de loin au bruit sourd
du tonnerre. Il attaque peu l'homme, qu'il ne cherche ni n'vite; mais
si un chasseur le blesse, il le choisit au milieu des autres, et
s'lance sur lui avec une fureur implacable. La Compagnie donne, pour
cette chasse, des permissions et des rcompenses.

Voici un fait dont j'ai pour garans, le gouverneur, M. de Tolback, M.
Berg, le major de la place et les principaux habitans du lieu.

On trouve  soixante lieues du Cap, dans les terres incultes, une
quantit prodigieuse de petits cabris. J'en ai vu  la mnagerie de la
Compagnie: ils ont deux petites dagues sur la tte; leur poil est fauve
avec des taches blanches. Ces animaux paissent en si grand nombre, que
ceux qui marchent en avant dvorent toute la verdure de la campagne et
deviennent fort gras, tandis que ceux qui suivent ne trouvent presque
rien, et sont trs-maigres. Ils marchent ainsi en grandes colonnes
jusqu' ce qu'ils soient arrts par quelque chane de montagnes; alors
ils rebroussent chemin, et ceux de la queue trouvant  leur tour des
herbes nouvelles, rparent leur embonpoint, tandis que ceux qui
marchaient devant, le perdent. On a essay d'en former des troupeaux;
mais ils ne s'apprivoisent jamais. Ces armes innombrables sont toujours
suivies de grandes troupes de lions et de tigres, comme si la nature
avait voulu assurer une subsistance aux btes froces. On ne peut gure
douter, sur la foi des hommes que j'ai nomms, qu'il n'y ait des armes
de lions dans l'intrieur de l'Afrique; d'ailleurs la tradition
hollandaise est conforme  l'histoire. Polybe dit qu'tant avec Scipion
en Afrique, il vit un grand nombre de lions qu'on avait mis en croix
pour loigner les autres des villages. Pompe, dit Pline, en mit  la
fois six cents aux combats du Colise; il y en avait trois cent quinze
mles. Il y a quelque cause physique qui semble rserver l'Afrique aux
animaux. On peut prsumer que c'est la disette d'eau, laquelle a empch
les hommes de s'y multiplier et d'y former de grandes nations comme en
Asie. Dans une si grande tendue de ctes, il ne sort qu'un petit nombre
de rivires peu considrables. Les animaux qui paissent, peuvent se
passer long-temps de boire. J'ai vu, sur des vaisseaux, des moutons qui
ne buvaient que tous les huit jours, quoiqu'ils vcussent d'herbes
sches.

Les Hollandais ont form des tablissemens  trois cents lieues le long
de l'Ocan, et  cent cinquante sur le canal de Mozambique; ils n'en ont
gure  plus de cinquante lieues dans les terres. On prtend que cette
colonie peut mettre sous les armes quatre ou cinq mille blancs; mais il
serait difficile de les rassembler. Ils en augmenteraient bientt le
nombre, s'ils permettaient l'exercice libre des religions. La Hollande
craint peut-tre pour elle-mme l'accroissement de cette colonie,
prfrable en tout  la mtropole. L'air y est pur et tempr; tous les
vivres y abondent; un quintal de bl n'y vaut que 5 fr.; dix livres de
mouton 22 sous; une lgre de vin contenant deux barriques et demie, 150
liv. On peroit sur ces ventes qui se font aux trangers, des droits
considrables; l'habitant vit  beaucoup meilleur march.

Ce pays donne encore au commerce, des peaux de mouton, de boeuf, de veau
marin, de tigre; de l'alos, des salaisons, du beurre, des fruits secs,
et toutes sortes de comestibles. On a essay inutilement d'y planter le
caf et la canne  sucre: les vgtaux de l'Asie n'y russissent pas. Le
chne y crot vite, mais il ne vaut rien pour les constructions, il est
trop tendre. Le sapin n'y vient pas. Le pin s'y lve  une hauteur
mdiocre. Ce pays aurait pu devenir, par sa position, l'entrept du
commerce de l'Asie; mais les arsenaux de la marine sont dans le nord de
l'Europe. D'ailleurs sa rade est peu sre, et sa relche est toujours
prilleuse. J'ai vu dans cette saison, qui est la plus belle de l'anne,
plusieurs vaisseaux forcs d'appareiller. Aprs tout, il doit remercier
la nature, qui lui a donn tout ce qui tait ncessaire aux besoins des
Europens; de n'y avoir pas ajout ce qui pouvait servir  leurs
passions.

Au Cap de Bonne-Esprance, ce 10 fvrier 1771.




LETTRE XXIII.

ESCLAVES, HOTTENTOTS, HOLLANDAIS.


L'abondance du pays se rpand sur les esclaves. Ils ont du pain et des
lgumes  discrtion. On distribue  deux noirs un mouton par semaine.
Ils ne travaillent point le dimanche. Ils couchent sur des lits avec des
matelas et des couvertures. Les hommes et les femmes sont chaudement
vtus. Je parle de ces choses comme tmoin, et pour l'avoir su de
plusieurs noirs que les Franais avaient vendus aux Hollandais, pour les
punir, disaient-ils, mais dans le fond pour y profiter. Un esclave cote
ici une fois plus qu' l'Ile-de-France; l'homme y est donc une fois plus
prcieux. Le sort de ces noirs serait prfrable  celui de nos paysans
d'Europe, si quelque chose pouvait compenser la libert.

Le bon traitement qu'ils prouvent influe sur leur caractre. On est
tonn de leur trouver le zle et l'activit de nos domestiques. Ce sont
cependant ces mmes insulaires de Madagascar, qui sont si indiffrens
pour leurs matres dans nos colonies.

Les Hollandais tirent encore des esclaves de Batavia. Ce sont des
Malais, nation trs-nombreuse de l'Asie, mais peu connue en Europe. Elle
a une langue et des usages qui lui sont particuliers. Ils sont plus
laids que les ngres, dont ils ont les traits. Leur taille est plus
petite, leur peau est d'un noir cendr, leurs cheveux sont longs, mais
peu fournis. Ces Malais ont les passions trs-violentes.

Les Hottentots sont les naturels du pays; ils sont libres. Ils ne sont
point voleurs, ne vendent point leurs enfans, et ne se rduisent point
entre eux  l'esclavage. Chez eux l'adultre est puni de mort: on lapide
le coupable. Quelques-uns se louent comme domestiques pour une piastre
par an, et servent les habitans avec tant d'affection, qu'ils exposent
souvent leur vie pour eux. Ils ont pour arme la demi-lance ou zagaie.

L'administration du Cap mnage beaucoup les Hottentots. Lorsqu'ils
portent des plaintes contre quelque Europen, ils sont favorablement
couts, la prsomption devant tre en faveur de la nation qui a le
moins de dsirs et de besoins.

J'en ai vu plusieurs venir  la ville, en conduisant des chariots
attels quelquefois de huit paires de boeufs. Ils ont des fouets d'une
longueur prodigieuse, qu'ils manient  deux mains. Le cocher, de dessus
son sige, en frappe avec une gale adresse la tte ou la queue de son
attelage.

Les Hottentots sont des peuples pasteurs; ils vivent gaux, mais dans
chaque village ils choisissent, entre eux, deux hommes auxquels ils
donnent le titre de capitaine et de caporal, pour rgler les affaires de
commerce avec la Compagnie. Ils vendent leurs troupeaux  trs-bon
march. Ils donnent trois ou quatre moutons pour un morceau de tabac.
Quoiqu'ils aient beaucoup de bestiaux, ils attendent souvent qu'ils
meurent pour les manger.

Ceux que j'ai vus avaient une peau de mouton sur leurs paules, un
bonnet et une ceinture de la mme toffe. Il me firent voir comment ils
se couchaient. Ils s'tendaient nus sur la terre, et leur manteau leur
servait de couverture.

Ils ne sont pas si noirs que les ngres. Ils ont cependant comme eux le
nez aplati, la bouche grande et les lvres paisses. Leurs cheveux sont
plus courts et plus friss; ils ressemblent  une ratine. J'ai observ
que leur langage est trs-singulier, en ce que chaque mot qu'ils
prononcent est prcd d'un claquement de langue, ce qui leur a, sans
doute, fait donner le nom de Chocchoquas, qu'ils portent sur d'anciennes
cartes de M. de Lisle. On croirait en effet qu'ils disent toujours
chocchoq.

Quant au tablier des femmes hottentotes, c'est une fable dont tout le
monde m'a attest la fausset; elle est tire du voyageur Kolben, qui en
est rempli.

Une observation plus sre est celle de Pline, qui remarque que les
animaux sont plus imbcilles  proportion que leur sang est plus gras.
Les plus forts animaux ont, dit-il, le sang plus pais, et les sages
l'ont plus subtil. J'ai remarqu en effet sur des noirs blesss que leur
sang se caillait trs-promptement. J'attribuerais volontiers  cette
cause la supriorit des blancs sur les noirs.

Indpendamment des esclaves et des Hottentots, les Hollandais attachent
encore  leur service des engags. Ce sont des Europens auxquels la
Compagnie fait des avances, et que les habitans prennent chez eux, en
rendant  l'administration ce qu'elle a dbours.

Ils sont, pour l'ordinaire, conomes sur les habitations. On est assez
content d'eux les premires annes; mais l'abondance o ils vivent les
rend paresseux.

On ne donne point  jouer au Cap; on n'y fait point de visites. Les
femmes veillent sur leurs domestiques et sur leur maison, dont les
meubles sont d'une propret extrme. Le mari s'occupe des affaires du
dehors. Le soir, toute la famille runie se promne et respire le frais,
lorsque la brise est tombe. Chaque jour ramne les mmes plaisirs et
les mmes affaires.

L'union la plus tendre rgne entre les parens. Le frre de mon htesse
tait un paysan du Cap, venu de soixante-dix lieues de l. Cet homme ne
disait mot, et tait presque toujours assis  fumer sa pipe. Il avait
avec lui un fils, g de dix ans, qui se tenait constamment auprs de
lui. Le pre mettait la main contre sa joue et le caressait sans lui
parler; l'enfant, aussi silencieux que le pre, serrait ses grosses
mains dans les siennes, en le regardant avec des yeux pleins de la
tendresse filiale. Ce petit garon tait vtu comme on l'est  la
campagne. Il avait dans la maison un parent de son ge habill
proprement; ces deux enfans allaient se promener ensemble avec la plus
grande intimit. Le bourgeois ne mprisait pas le paysan, c'tait son
cousin.

J'ai vu mademoiselle Berg, ge de seize ans, diriger seule une maison
trs-considrable. Elle recevait les trangers, veillait sur les
domestiques, et maintenait l'ordre dans une famille nombreuse, d'un air
toujours satisfait. Sa jeunesse, sa beaut, ses grces, son caractre,
runissaient en sa faveur tous les suffrages; cependant, je n'ai jamais
remarqu qu'elle y ft attention. Je lui disais un jour qu'elle avait
beaucoup d'amis: j'en ai un grand, me dit-elle, c'est mon pre.

Le plaisir de ce conseiller tait de s'asseoir, au retour de ses
affaires, au milieu de ses enfans. Ils se jetaient  son cou, les plus
petits lui embrassaient les genoux; ils le prenaient pour juge de leurs
querelles ou de leurs plaisirs, tandis que la fille ane excusant les
uns, approuvant les autres, souriant  tous, redoublait la joie de ce
coeur paternel. Il me semblait voir l'Antiope d'Idomne.

Ce peuple, content du bonheur domestique que donne la vertu, ne l'a pas
encore mis dans des romans et sur le thtre. Il n'y a pas de spectacles
au Cap, et on ne les dsire pas: chacun en voit dans sa maison de fort
touchans. Des domestiques heureux, des enfans bien levs, des femmes
fidles: voil des plaisirs que la fiction ne donne pas. Ces objets ne
fournissent gure  la conversation; aussi on y parle peu. Ce sont des
gens mlancoliques qui aiment mieux sentir que raisonner. Peut-tre
aussi, faute d'vnemens, n'a-t-on rien  dire; mais qu'importe que
l'esprit soit vide, si le coeur est plein, et si les douces motions de
la nature peuvent l'agiter, sans tre excites par l'artifice, ou
contraintes par de fausses biensances?

Lorsque les filles du Cap deviennent sensibles, elles l'avouent
navement. Elles disent que l'amour est un sentiment naturel, une
passion douce qui doit faire le charme de leur vie, et les ddommager du
danger d'tre mres: mais elles veulent choisir l'objet qu'elles doivent
toujours aimer. Elles respecteront, disent-elles, tant femmes, les
liens qu'elles se sont prpars tant filles.

Elles ne font point un mystre de l'amour; elles l'expriment comme elles
le sentent. tes-vous aim? vous tes accept, distingu, ft, chri
publiquement. J'ai vu mademoiselle Nedling pleurer le dpart de son
amant; je l'ai vue prparer, en soupirant, les prsens qui devaient tre
les gages de sa tendresse. Elle n'en cherchait pas de tmoins, mais elle
ne les fuyait pas.

Cette bonne foi est ordinairement suivie d'un mariage heureux. Les
garons portent la mme franchise dans leurs procds. Ils reviennent
d'Europe pour remplir leurs promesses; ils reparaissent avec le mrite
du danger, et d'un sentiment qui a triomph de l'absence: l'estime se
joint  l'amour, et nourrit, toute la vie, dans ces mes constantes, le
dsir de plaire, qu'ailleurs on porte chez ses voisins.

Quelque heureuse que soit leur vie avec des moeurs si simples et sur une
terre si abondante, tout ce qui vient de la Hollande leur est toujours
cher. Leurs maisons sont tapisses des vues d'Amsterdam, de ses places
publiques et de ses environs. Ils n'appellent la Hollande que la patrie;
des trangers mme  leur service n'en parlent jamais autrement. Je
demandais  un Sudois, officier de la Compagnie, combien la flotte
mettrait de temps  retourner en Hollande: il nous faut, dit-il, trois
mois pour nous rendre dans la patrie.

Ils ont une glise fort propre, o le service divin se fait avec la plus
grande dcence. Je ne sais pas si la religion ajoute  leur flicit,
mais on voit parmi eux des hommes dont les pres lui ont sacrifi ce
qu'ils avaient de plus cher: ce sont les rfugis franais. Ils ont, 
quelques lieues du Cap, un tablissement appel la petite Rochelle. Ils
sont transports de joie quand ils voient un compatriote, ils l'amnent
dans leurs maisons, ils le prsentent  leurs femmes et  leurs enfans,
comme un homme heureux qui a vu le pays de leurs anctres, et qui doit y
retourner. Sans cesse ils parlent de la France, ils l'admirent, ils la
louent, et ils s'en plaignent comme d'une mre qui leur fut trop svre.
Ils troublent ainsi le bonheur du pays o ils vivent, par le regret de
celui o ils n'ont jamais t.

On porte au Cap un grand respect aux magistrats, et surtout au
gouverneur; sa maison n'est distingue des autres que par une
sentinelle, et par l'usage de sonner de la trompette lorsqu'il dne. Cet
honneur est attach  sa place; d'ailleurs aucun faste n'accompagne sa
personne. Il sort sans suite; on l'aborde sans difficult. Sa maison est
situe sur le bord d'un canal ombrag par des chnes plants devant sa
porte. On y voit des portraits de Ruyter, de Tromp, ou de quelques
hommes illustres de la Hollande. Elle est petite et simple, et convient
au petit nombre de solliciteurs qui y sont appels par leurs affaires;
mais celui qui l'habite est si aim et si respect, que les gens du pays
ne passent point devant elle sans la saluer.

Il ne donne point de ftes publiques; mais il aide de sa bourse des
familles honntes qui sont dans l'indigence. On ne lui fait point la
cour; si on demande justice, on l'obtient du conseil; si ce sont des
secours, ce sont des devoirs pour lui: on n'aurait  solliciter que des
injustices.

Il est presque toujours matre de son temps, et il en dispose pour
maintenir l'union et la paix, persuad que ce sont elles qui font
fleurir les socits. Il ne croit pas que l'autorit du chef dpende de
la division des membres. Je lui ai ou dire que la meilleure politique
tait d'tre droit et juste.

Il invite souvent  sa table les trangers. Quoique g de 80 ans, sa
conversation est fort gaie; il connat nos ouvrages d'esprit et les
aime. De tous les Franais qu'il a vus, celui qu'il regrette davantage
est l'abb de La Caille. Il lui avait fait btir un observatoire; il
estimait ses lumires, sa modestie, son dsintressement, ses qualits
sociales. Je n'ai connu que les ouvrages de ce savant; mais en
rapportant le tribut que des trangers rendent  sa cendre, je me
flicite de finir le portrait de ces hommes estimables par l'loge d'un
homme de ma nation.




LETTRE XXIV.

SUITE DE MON JOURNAL AU CAP.


Je fus invit par M. Serrurier, premier ministre des glises,  aller
voir la bibliothque. C'est un difice fort propre. J'y remarquai
surtout beaucoup de livres de thologie qui n'y ont jamais occasionn de
disputes, car les Hollandais ne les lisent pas. A l'extrmit du jardin
de la Compagnie, il y a une mnagerie o l'on voit une grande quantit
d'oiseaux. Les plicans que j'avais vus sur le rivage  mon arrive,
taient les commensaux de cette maison; mais on les en avait chasss
parce qu'ils mangeaient les petits canards. Ils allaient, le jour,
pcher dans la rade, et revenaient coucher le soir  terre.

Le 10 fvrier, on signala un navire franais; c'tait _l'Alliance_, un
de ceux que l'ouragan avait forcs d'appareiller de Bourbon. Il avait
perdu son artimon dans la tempte. Il ne put nous donner aucune nouvelle
de _l'Indien_. Il prit quelques vivres et continua sa route pour
l'Amrique, sans rparer la perte de son mt. Les Hollandais en ont de
grandes provisions qu'ils conservent en les enterrant dans le sable,
mais ils les vendent fort cher. Le mt de misaine de _la Normande_ lui
cota mille cus.

Le 11, _la Digue_, flte du roi, partie de l'Ile-de-France il y avait un
mois, vint relcher pour faire quelques provisions. Je connaissais le
capitaine, M. Le Fer. Il me dit qu'il ne serait pas plus de huit jours
au mouillage, et que de l il ferait route pour Lorient. Je ne comptais
plus revoir _l'Indien_ ni mes effets; cette occasion me parut favorable;
je rsolus d'en profiter.

Je fis part de ma rsolution  M. Berg et  M. de Tolback: ils me
ritrrent l'un et l'autre l'offre de leur bourse. Un soir, soupant
chez le gouverneur, on parla du vin de Constance. M. de Tolback me
demanda si je n'en emporterais pas en Europe. Je lui rpondis
naturellement que le dsordre arriv dans mon conomie ne me permettait
pas de faire cette emplette,  laquelle j'avais destin une somme pour
en faire prsent  une personne  qui j'tais fort attach. Il me dit
qu'il voulait me tirer de cet embarras en me donnant une alverame de vin
rouge ou blanc, ou toutes les deux  la fois si cela me faisait plaisir.
Je lui rpondis qu'une seule suffisait, et que je la prsenterais de sa
part  celui auquel je la destinais. Non, dit-il, c'est vous  qui je
la donne, afin que vous vous souveniez de moi. Je ne vous demande, pour
toute reconnaissance, que de m'crire  votre arrive. Il me l'envoya
le lendemain. M. Berg, de son ct,  qui j'avais beaucoup parl des
honntets que j'avais reues de monsieur et de mademoiselle de Crmon,
me dit qu'il se chargeait de ma reconnaissance, et qu'il leur enverrait
de ma part vingt-quatre bouteilles de vin de Constance.

Dans une situation o je manquais de tout, je trouvais mon sort heureux
d'avoir rencontr parmi des trangers, des hommes si obligeans.

J'arrtai avec le capitaine de _la Digue_ mon passage en France, 
raison de six cents livres. Il devait partir quelques jours aprs.
J'usai, avec beaucoup de circonspection, du crdit de M. Berg. Je me fis
faire un habit uni et un peu de linge. C'tait-l tout l'quipage d'un
officier qui revenait des Indes orientales. Non seulement j'avais perdu
tous mes effets, mais je me trouvais endett de plus de quatorze cents
livres.

A peine j'avais fait mes arrangemens, que le vaisseau _l'Africain_ vint
mouiller au Cap; il venait y chercher des vivres; il tait parti de
l'Ile-de-France vers la mi-janvier. Il nous apportait des nouvelles de
_l'Indien_: voici ce que nous en apprmes.

Ce malheureux vaisseau avait perdu tous ses mts dans la tempte; et
aprs avoir tenu la mer plus d'un mois, il tait enfin retourn 
l'Ile-de-France, en si mauvais tat, qu'on l'avait dsarm. Il avait
reu des coups de mer par ses hauts, qui avaient mouill une partie de
sa cargaison, et inond la sainte-barbe au point que les malles des
passagers y flottaient. Un honnte homme, appel M. de Moncherat,
m'crivait qu'il s'tait charg de visiter les miennes  leur arrive,
et qu' l'exception de ce qui tait dans ma chambre, il y avait eu peu
de dommage.

On nous raconta un vnement bien trange arriv sur _l'Indien_. Entre
les mauvais sujets qui viennent  l'Ile-de-France, on y avait fait
passer un homme de bonne maison, appel M. de ****. Il avait assassin,
en France, son beau-frre. Dans la traverse, il eut une querelle avec
le subrcargue de son vaisseau. En arrivant  terre, en plein jour, sur
la place publique, sans autre formalit, il le pera de son pe, et lui
en rompit la lame dans le corps. Il s'enfuit dans les bois, d'o on le
ramena en prison. Son procs fut fait, et il allait tre condamn au
supplice lorsqu'on fit, la nuit, un trou au mur de sa prison, par o il
s'vada.

Cet vnement tait arriv deux mois avant mon dpart.

Pendant la tempte qu'essuya _l'Indien_, le mt de misaine rompit, et
tomba  la mer. On se htait d'en couper les cordages, lorsqu'on vit au
milieu des lames, un matelot accroch  la hune de ce mt flottant. Il
criait: Sauvez-moi, sauvez-moi, je suis ****. En effet, c'tait ce
misrable. Au retour de _l'Indien_  l'Ile-de-France, on le fit encore
vader. M. de Tolback disait  ce sujet: Qui doit tre pendu ne peut
pas se noyer.

On n'avait reu aucune nouvelle de _l'Amiti_, qui avait probablement
pri.

Ce fut pour moi un grand bonheur de recevoir mes effets  la veille de
mon dpart, et de n'tre plus sur _l'Indien_, qui probablement resterait
long-temps  l'Ile-de-France.

_La Digue_ diffra son dpart jusqu'au 2 mars. Je payai toute ma dpense
avec mes lettres de change sur le trsor des colonies,  six mois de
vue, et j'y perdis vingt-deux pour cent d'escompte.

Je pris cong du gouverneur, et de M. Berg, qui me donna beaucoup de
curiosits naturelles. Je lui avais fait part de quelques-unes des
miennes. Mademoiselle Berg me donna trois perruches  tte grise,
grosses comme des moineaux; elles venaient de Madagascar. Mon htesse me
fit une provision de fruits, et me souhaita, en pleurant, ainsi que sa
famille, un heureux voyage.

Je quittai  regret de si bonnes gens, et ces jardins d'arbres fruitiers
d'Europe, que je laissais au mois de mars, chargs de fruits. J'avais
cependant un grand plaisir  imaginer que j'allais les retrouver
couverts de fleurs en Europe, et que dans un an j'aurais eu deux ts
sans hiver; mais, ce qui vaut encore mieux que les beaux pays et les
douces saisons, j'allais revoir ma patrie et mes amis.




LETTRE XXV.

DPART DU CAP; DESCRIPTION DE L'ASCENSION.


Le 2 mars,  deux heures aprs midi, nous appareillmes avec six
vaisseaux de la flotte de Batavia. Les six autres taient partis il y
avait quinze jours. Nous sortmes par la deuxime ouverture de la baie,
laissant l'le Roben  gauche. Nous dpassmes bien vite les navires
hollandais. Ils vont de compagnie jusqu' la hauteur des Aores, o deux
vaisseaux de guerre de leur nation les attendent pour les convoyer
jusqu'en Hollande.

Les marins regardent le Cap comme le tiers du chemin de l'Ile-de-France
en Europe; ils comptent un autre tiers, du Cap au passage de la Ligne
inclusivement; le troisime est pour le reste de la route.

Huit jours aprs notre dpart, pendant que nous tions sur le pont,
aprs dner, dans une parfaite scurit, on vit sortir une grande flamme
de la chemine de la cuisine; elle s'levait jusqu' la hauteur de
l'coute de misaine. Tout le monde courut sur l'avant. Ce ne fut qu'une
terreur panique: un cuisinier maladroit avait rpandu des graisses dans
le foyer de sa cuisine. On conta  ce sujet que le feu ayant pris  la
misaine du vaisseau _le **_, toute la voilure de l'avant fut enflamme
dans un instant. Les officiers et l'quipage avaient perdu la tte, et
vinrent en tumulte avertir le capitaine. Il sortit de sa chambre, et
leur dit froidement: Mes amis, ce n'est rien; il n'y a qu' arriver. En
effet, la flamme pousse en avant par le vent arrire, s'amortit ds
qu'il n'y eut plus de toile. Cet homme de sang-froid s'appelait M. de
Surville. C'tait un capitaine de la Compagnie, du plus grand mrite.

Nous emes constamment le vent du sud-est, et une belle mer jusqu'
l'Ascension. Le 20 mars nous tions par sa latitude, qui est de huit
degrs sud; mais nous avions trop pris de l'est. Nous fmes obligs de
courir en longitude, notre intention tant d'y mouiller pour y pcher de
la tortue.

Le 22 au matin, nous en emes la vue. On aperoit cette le de dix
lieues, quoiqu'elle n'ait gure qu'une lieue et demie de diamtre. On y
distingue un morne pointu, appel la Montagne verte. Le reste de l'le
est form de collines noires et rousses, et les parties des rochers,
voisines de la mer, taient toutes blanches de la fiente des oiseaux.

En approchant, le paysage devient bien plus affreux. Nous longemes la
cte pour arriver au mouillage, qui est dans le nord-ouest. Nous
apermes au pied de ces mornes noirs, comme les ruines d'une ville
immense. Ce sont des rochers fondus, qui ont coul d'un ancien volcan;
ils se sont rpandus dans la plaine et jusqu' la mer, sous des formes
trs-bizarres. Tout le rivage, dans cette partie, en est form. Ce sont
des pyramides, des grottes, des demi-votes, des culs-de-lampe; les
flots se brisent contre ces anfractuosits: tantt ils les couvrent et
forment, en retombant, des nappes d'cume; tantt, trouvant des plateaux
levs, percs de trous, ils les frappent en dessous, et jaillissent
au-dessus en longs jets d'eau ou en aigrettes. Ces rivages, noirs et
blancs, taient couverts d'oiseaux marins. Quantit de frgates nous
entourrent et volaient dans nos manoeuvres, o on les prenait  la
main.

Nous mouillmes le soir  l'entre de la grande anse. Je descendis dans
le canot avec les gens destins  la pche de la tortue. Le dbarquement
est au pied d'une masse de rochers, que l'on aperoit, du mouillage, 
l'extrmit de l'anse sur la droite. Nous descendmes sur un gros sable
trs-beau. Il est blanc, ml de grains rouges, jaunes, et de toutes les
couleurs, comme ces grains d'anis appels mignonnette. A quelques pas de
l, nous trouvmes une petite grotte dans laquelle est une bouteille, o
les vaisseaux qui passent mettent des lettres. On casse la bouteille
pour les lire, aprs quoi on les remet dans une autre.

Nous avanmes environ cinquante pas, en prenant sur la gauche derrire
les rochers. Il y a l une petite plaine, dont le sol se brisait sous
nos pieds, comme s'il et t glac. J'y gotai; c'tait du sel, ce qui
me parut trange, n'y ayant pas d'apparence que la mer vienne jusque l.

On apporta du bois, la marmite, et la voile du canot sur laquelle nos
matelots se couchrent en attendant la nuit. Ce n'est que sur les huit
heures du soir que les tortues montent au rivage. Nos gens se reposaient
tranquillement, lorsque l'un d'eux se leva en sursaut, en criant: Un
mort! voici un mort!... En effet,  une petite croix leve sur un
monceau de sable, nous vmes qu'on y avait enterr quelqu'un. Cet homme
s'tait couch dessus sans y penser; aucun de nos matelots ne voulut
rester l davantage: il fallut, pour leur complaire, avancer cent pas
plus loin.

La lune se leva et vint clairer cette solitude. Sa lumire, qui rend
les sites agrables plus touchans, rendait celui-ci plus effroyable.
Nous tions au pied d'un morne noir, au haut duquel on distinguait une
grande croix, que des marins y ont plante. Devant nous, la plaine tait
couverte de rochers, d'o s'levait une infinit de pointes de la
hauteur d'un homme. La lune faisait briller leurs sommets blanchis de la
fiente des oiseaux. Ces ttes blanches sur ces corps noirs, dont les uns
taient debout, et les autres inclins, paraissaient comme des spectres
errans sur des tombeaux. Le plus profond silence rgnait sur cette terre
dsole; de temps  autre, on entendait seulement le bruit de la mer sur
la cte, ou le cri vague de quelque frgate, effraye d'y voir des
habitans.

Nous fmes dans la grande anse, attendre les tortues. Nous tions
couchs sur le ventre dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet
animal se retire. Enfin nous en vmes sortir trois des flots; on les
distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le
sable du rivage. Nous courmes  la premire; mais notre impatience nous
la fit manquer. Elle redescendit la pente et se mit  la nage. La
seconde tait plus avance, et ne put retourner sur ses pas. Nous la
jetmes sur le dos. Dans le reste de la nuit, et dans la mme anse, nous
en tournmes plus de cinquante, dont quelques-unes pesaient cinq cents
livres.

Le rivage tait tout creus de trous o elles pondent jusqu' trois
cents oeufs, qu'elles recouvrent de sable, o le soleil les fait clore.
On tua une tortue et on en fit du bouillon; aprs quoi, je fus me
coucher dans la grotte o l'on met les lettres, afin de jouir de l'abri
du rocher, du bruit de la mer et de la mollesse du sable. J'avais charg
un matelot d'y porter mon sac de nuit; mais jamais il n'osa passer seul
devant le lieu o il avait vu un homme enterr. Il n'y a rien  la fois
de si hardi et de si superstitieux que les matelots.

Je dormis avec grand plaisir. A mon rveil, je trouvai un scorpion et
des cancrelas  l'entre de ma caverne. Je ne vis, aux environs,
d'autres herbes qu'une espce de tithymale. Son suc tait laiteux et
trs-cre: l'herbe et les animaux taient dignes du pays.

Je montai sur le flanc d'un des mornes, dont le sol retentissait sous
mes pieds. C'tait une vritable cendre rousse et sale. C'est peut-tre
de l que provient la petite saline o nous avions pass la nuit. Un fou
vint s'abattre  quelques pas de moi. Je lui prsentai ma canne; il la
saisit de son bec sans prendre son vol. Ces oiseaux se laissaient
prendre  la main, ainsi que toutes les espces qui n'ont pas prouv la
socit de l'homme; ce qui prouve qu'il y a une sorte de bont et de
confiance naturelle  toutes les cratures envers les animaux qu'ils ne
croient pas malfaisans. Les oiseaux n'ont pas peur des boeufs.

Nos matelots turent beaucoup de frgates pour leur enlever une petite
portion de graisse qu'elles ont vers le cou. Ils croient que c'est un
spcifique contre la goutte, parce que cet oiseau est fort lger; mais
la nature, qui a attach ce mal  notre intemprance, n'en a pas mis le
remde dans notre cruaut.

Sur les dix heures du matin, la chaloupe vint embarquer les tortues.
Comme la lame tait grosse, elle mouilla au large, et avec une corde
place  terre, en va-et-vient, elle les tira  elle l'une aprs
l'autre.

Cette manoeuvre nous occupa toute la journe. Le soir, on remit  la mer
les tortues qui nous taient inutiles. Quand elles sont long-temps sur
le dos, les yeux leur deviennent rouges comme des cerises, et leur
sortent de la tte. Il y en avait plusieurs sur le rivage, que d'autres
vaisseaux avaient laiss mourir dans cette situation. C'est une
ngligence cruelle.




LETTRE XXVI.

CONJECTURES SUR L'ANTIQUIT DU SOL DE L'ASCENSION, DE L'ILE-DE-FRANCE,
DU CAP DE BONNE-ESPRANCE, ET DE L'EUROPE.


Pendant que nos matelots travaillaient  embarquer les tortues, je fus
m'asseoir dans une des cavits de ces rochers dont la plaine est
couverte;  la vue de ce dsordre effroyable, je fis quelques
rflexions.

Si ces ruines, me disais-je, taient celles d'une ville, que de mmoires
nous aurions sur ceux qui l'ont btie et sur ceux qui l'ont ruine! Il
n'y a point de colonne en Europe qui n'ait son historien.

Pourquoi faut-il que nous, qui savons tant de choses, ne sachions ni
d'o nous venons, ni o nous sommes! Tous les savans conviennent de
l'origine et de la dure de Babylone, qui n'a plus d'habitans; et
personne n'est d'accord sur la nature et l'antiquit du globe, qui est
la patrie de tous les hommes: les uns le forment par le feu, les autres
par l'eau; ceux-ci par les lois du mouvement, ceux-l par celles de la
cristallisation. Les peuples d'occident croient qu'il n'a pas six mille
ans, ceux de l'orient disent qu'il est ternel. Il est probable qu'il
n'y aurait qu'un systme, si le reste de la terre ressemblait  cette
le. Ces pierres ponces, ces collines de cendres, ces rocs fondus qui
ont bouillonn comme du mchefer, prouvent videmment qu'elle doit son
origine  un volcan; mais combien y a-t-il d'annes que son explosion
s'est faite?

Il me semble que si ce temps tait fort recul, ces monceaux de cendres
ne seraient pas en pyramides: la pluie les et affaisss. Les angles et
les contours de ces roches ne seraient pas aigus et tranchans, parce
qu'une longue action de l'atmosphre dtruit les parties saillantes des
corps: des statues de marbre, tailles par les Grecs, sont redevenues 
l'air des blocs informes.

Serait-il donc si difficile de juger de l'anciennet d'un corps par son
dprissement, puisqu'on juge bien de l'antiquit d'une mdaille par sa
rouille? Un vieux rocher n'est-il pas une mdaille de la terre, frappe
par le temps?

D'ailleurs, si cette le tait fort ancienne, ces blocs de pierre qui
sont  la surface de la terre, s'y seraient ensevelis par leur propre
poids; c'est un effet lent mais sr, de la pesanteur. Les piles de
boulets et les canons poss sur le sol des arsenaux s'y enterrent en peu
d'annes. La plupart des monumens de la Grce et de l'Italie se sont
enfoncs au-dessus de leur soubassement. Quelques-uns mme ont
tout--fait disparu.

Si donc je pouvais savoir combien un corps dont la forme et la
pesanteur est connue doit mettre de temps  s'enfoncer dans un terrain
dont on connat la rsistance, j'aurais un rapport qui me ferait
trouver celui que je cherche. Le calcul sera facile quand les
expriences seront faites; en attendant, je puis croire raisonnablement
que cette le est trs-moderne.

J'en puis penser autant de l'Ile-de-France; mais comme ses montagnes
pointues ont dj des croupes, comme ses rochers sont enfoncs au tiers
ou au quart en terre, et que leurs angles sont un peu mousss, je suis
persuad que sa date remonte plusieurs sicles au-del.

Le cap de Bonne-Esprance me parat beaucoup plus ancien. Les rochers
qui se sont dtachs du sommet des montagnes, sont, au Cap, tout--fait
enfoncs dans la terre, o on les retrouve en creusant; les montagnes
ont toutes  leur pied des talus fort levs, forms par les dbris de
leurs parties suprieures. Ces dbris en ont t dtachs par une longue
action de l'atmosphre; ce qui est si vrai, qu'ils sont en plus grande
quantit aux endroits o les vents ont coutume de souffler. Je l'ai
observ sur la montagne de la Table, dont la partie oppose au vent de
sud-est est bien plus en talus que celle qui regarde la ville.

J'ai remarqu encore sur la montagne de la Table, des pierres isoles de
la grosseur d'un tonneau, dont les angles taient bien arrondis. Leurs
fragmens mme n'ont plus d'artes vives; ils forment un gravier blanc et
lisse, semblable  des amandes aplaties. Ces pierres sont fort dures, et
ressemblent, pour la couleur et le grain,  des tablettes de porcelaine
uses.

Le dprissement de ces corps annonce une assez grande antiquit;
cependant je n'ai pas trouv sur la Table que la couche de terre
vgtale et plus de deux pouces de profondeur, quoique les plantes y
soient communes; en beaucoup d'endroits mme le roc est nu. Il n'y a
donc pas un grand nombre de sicles que les vgtaux y croissent.
Toutefois ou n'en peut rien conclure parce que le sommet n'tant ni de
sable ni de pierre poreuse, mais une espce de caillou blanc, poli et
dur, les semences des plantes y auront t long-temps portes par les
vents avant d'y pouvoir germer.

La couche vgtale dans les plaines est beaucoup plus paisse, mais on
n'en pourrait rien conclure pour l'antiquit du sol, parce que quand
cette couche y est considrable, elle peut y avoir t apporte des
montagnes voisines par les pluies, ou avoir t entrane plus loin,
quand elle y est rare.

S'il existait en Europe une montagne leve, isole, et dont le sommet
ft aplati comme celui de la Table, sans tre comme lui d'une matire
contraire  la vgtation, on pourrait comparer l'paisseur de sa terre
vgtale  celle d'un terrain nouveau et pareillement isol, par exemple
 la crote de quelques-unes de ces les qui, depuis cent ans, se sont
formes  l'embouchure de la Loire.

En attendant l'exprience, je prsume que l'Europe est plus ancienne que
la terre du Cap, parce que le sommet de ses montagnes a moins
d'escarpement, que leurs flancs ont une pente plus douce, et que les
rochers qui sont encore  la surface de la terre, sont corns et
arrondis.

Il ne s'agit point ici des rochers qui paraissent sur le flanc des
montagnes que la mer, les torrens ou le dbordement des rivires ont
escarpes, ni des pierres que les pluies mettent  dcouvert dans les
plaines dont elles entranent la terre, et encore moins des cailloux des
champs que la charrue couvre et dcouvre chaque anne; mais de ceux qui,
par leur masse et leur situation, n'obissent qu'aux seules lois de la
pesanteur. Je n'en ai vu aucun de cette espce dans les plaines de la
Russie et de la Pologne. La Finlande est pave de rochers, mais ils sont
d'une configuration toute diffrente; ce sont des collines et des
vallons entiers de roc vif; c'est en quelque sorte la terre qui est
ptrifie. Cependant, comme les sapins croissent sur les croupes de ces
collines, il parat qu'elles sont depuis long-temps  l'air, qui les
dcompose. Il parat mme que, sous une temprature moins froide, cette
dcomposition se serait acclre bien plus vite; mais la neige les met
pendant six mois  couvert de l'action de l'atmosphre, et le froid qui
durcit la terre, retarde l'effet de leur pesanteur.

L'espce de roche que je crois propre aux expriences, est celle des
environs de Fontainebleau. Ce sont de grosses masses de grs, arrondies,
dtaches les unes des autres. Quelques-unes sont ensevelies dans le sol
 moiti ou aux deux tiers; d'autres sont empiles  la surface, comme
des amas de pierre  btir. Ce sont probablement les sommets de quelque
montagne pierreuse, qui n'ont pas tout--fait disparu. Il est probable
que chaque sicle achve de les enfoncer dans le sol, et qu'il y en
avait beaucoup plus il y a deux mille ans. L'action des lmens et de la
pesanteur tend  arrondir le globe. Un jour les montagnes de l'Europe
auront beaucoup moins de pente; un jour la mer aura dissous les rochers
des ctes o elle se brise aujourd'hui, comme elle a dtruit ceux de
Charybde et de Scylla.

J'ouvris ensuite un livre d'histoire pour me dissiper. Je tombai sur un
endroit o l'auteur dit de quelques familles europennes, que leur
origine _se perd dans la nuit du temps_, comme si leurs anctres taient
ns avant le soleil. Il parlait ailleurs des peuples du Nord comme des
fabricateurs du genre humain, _officina gentium_: ce dluge de barbares,
dit-il, que le Nord ne pouvait plus contenir.

J'ai vcu quelque temps dans le Nord, o j'ai parcouru plus de huit
cents lieues, et je ne me rappelle pas y avoir vu aucun monument ancien.
Cependant les socits nombreuses laissent des traces durables; et,
depuis le petit clocher d'un village jusqu'aux pyramides d'gypte, toute
terre qui fut cultive porte des tmoignages de l'industrie humaine. Les
champs de la Grce et de l'Italie sont couverts de ruines antiques;
pourquoi n'en trouve-t-on pas en Russie et en Pologne? C'est que les
hommes ne se multiplient qu'avec les fruits de la terre; c'est que le
nord de l'Europe tait inculte lorsque le midi tait couvert de
moissons, de vignobles et d'oliviers[3]. Ces peuples, dans l'abondance,
levrent des autels  tous les biens. Crs, Pomone, Bacchus, Flore,
Pals, les Zphirs, les Nymphes, etc., tout ce qui tait plaisir, fut
divinit. La jeune fille offre des colombes  l'Amour, des guirlandes
aux Grces, et priait[4] Lucine de lui donner un mari fidle. La
religion ne s'tait point spare de la nature; et comme la
reconnaissance tait dans tous les coeurs, la terre, sous un ciel
favorable, se couvrait d'autels. On vit dans chaque verger le dieu des
jardins, Neptune sur tous les rivages, l'Amour dans tous les bosquets:
les Naades eurent des grottes, les Muses des portiques, Minerve des
pristyles; l'oblisque de Diane parut dans les taillis, et le temple de
Vnus leva sa coupole au-dessus des forts.

  [3] Voyez la note premire,  la fin de ce volume.

  [4] Voyez la note seconde,  la fin de ce volume.

Mais lorsqu'un habitant de ces belles contres fut oblig de chercher au
nord une nouvelle patrie, lorsqu'il eut pntr avec sa famille
malheureuse sous l'ourse glace, dieux! quel fut son effroi aux
approches de l'hiver! Le soleil paraissait  peine au-dessus de
l'horizon, son disque tait rouge et tnbreux; le souffle des vents
faisait clater le tronc des sapins; les fontaines se figeaient, et les
fleuves s'taient arrts; une neige paisse couvrait les prs, les bois
et les lacs; les plantes, les graines, les sources, tout ce qui soutient
la vie, tait mort. On ne pouvait mme ni respirer, ni toucher  rien,
car la mort tait dans l'air, et la douleur sortait de tous les corps.
Ah! quand cet infortun entendit les cris de ses enfans que le climat
dvorait, quand il vit sur leurs joues les larmes se vitrifier, et leurs
bras tendus vers lui se raidir... qu'il eut d'horreur de ces retraites
funestes! Osa-t-il esprer une postrit de la nature, et des moissons
de ces campagnes de fer! Sa main dut frmir d'ouvrir un sol qui tuait
ses habitans. Il ne lui resta que de joindre sa misre  celle d'un
troupeau, de chercher avec lui la mousse des arbres, et d'errer sur une
terre o le repos cotait la vie. Seulement il s'y creusa des tanires,
et si, dans la suite, on vit du sein de ces neiges sortir quelque
monument, sans doute ce fut un tombeau.

Il est probable que le nord de l'Europe ne se peupla que lorsque le midi
lui-mme fut abandonn. Les Grecs, si souvent tourments par leurs
tyrans, prfrrent enfin la libert  la beaut du ciel. Une partie
d'entre eux transporta en Hongrie, en Bohme, en Pologne et en Russie
les arts par lesquels l'homme surmonte les lmens, et seul de tous les
animaux, peut vivre dans tous les climats. Depuis la More jusqu'
Archangel, sur une largeur de plus de cinq cents lieues, on ne parle que
la langue esclavone, dont les mots et les lettres mmes drivent du
grec. Les nations du Nord doivent donc leur origine aux Grecs; elles ont
d rentrer dans la barbarie, en sortir tard, et ne dvelopper leur
puissance que sous une bonne lgislation. Pierre Ier a jet les
fondemens de leur grandeur moderne, et aujourd'hui une grande
impratrice leur donne des lois dignes de l'Aropage.




LETTRE XXVII.

OBSERVATIONS SUR L'ASCENSION. DPART. ARRIVE EN FRANCE.


Mes rflexions sur l'Ascension m'avaient men assez loin: c'est qu'on
jouit des objets agrables, et que les tristes font rflchir. Aussi
l'homme heureux ne raisonne gure; il n'y a que celui qui souffre qui
mdite, pour trouver au moins des rapports utiles dans les maux qui
l'environnent. Il est si vrai que la nature a fait, du plaisir, le
ressort de l'homme, que quand elle n'a pu le placer dans son coeur, elle
l'a mis dans sa tte.

Quoique l'Ascension soit sans terre et sans eau, elle ne tient point sur
le globe une place inutile. La tortue y trouve, trois mois de l'anne, 
faire ses pontes loin du bruit. C'est un animal solitaire qui fuit les
rivages frquents. Un vaisseau qui mouille ici pendant vingt-quatre
heures, la chasse de la baie pendant plusieurs jours; et s'il tire du
canon, elle ne reparat pas de plusieurs semaines. Les frgates et les
fous ont plus de familiarit, parce qu'ils ont moins d'exprience; mais
sur les ctes habites, ils choisissent les pics les plus inaccessibles,
et ne se laissent point approcher. L'Ascension est pour eux une
rpublique: les moeurs primitives s'y conservent, et l'espce s'y
multiplie, parce qu'aucun tyran n'y peut vivre. Sans doute la mre
commune des tres a voulu qu'il existt des sables striles au milieu de
la mer, des terres dsoles, mais protges par les lmens, comme des
lieux de refuge et des asiles sacrs o les animaux pussent goter des
biens qui ne leur sont pas moins chers qu'aux hommes, le repos et la
libert.

Cette le a encore sa franchise naturelle, que de si belles contres ont
perdue. Quoique situe entre l'Afrique et l'Amrique, elle a chapp 
l'esclavage qui a fltri ces deux vastes continens. Elle est commune 
toutes les nations, et n'appartient  aucune. Il est rare cependant d'y
voir mouiller d'autres vaisseaux que des anglais et des franais, qui
s'y arrtent en revenant des Indes. Les Hollandais, qui relchent au
Cap, n'ont pas besoin de chercher de nouveaux vivres.

L'air de l'Ascension est trs-pur. J'y ai couch deux nuits  l'air,
sans couverture: j'y ai vu tomber de la pluie, et les nuages s'arrter
au sommet de la Montagne verte, qui ne m'a paru gure plus leve que
Montmartre. C'est sans doute un effet de l'attraction, qui est plus
sensible sur la mer que sur la terre.

Lorsqu'on dbarque dans cette le quelque matelot scorbutique, on le
couvre de sable, et il prouve un soulagement trs-prompt. Quoique je me
portasse bien, je me tins quelque temps les jambes dans cette espce de
bain sec, et j'prouvai, pendant plusieurs jours, une agitation
extraordinaire dans mon sang; je n'en sais pas trop la raison. Je crois
cependant que ce sable n'tant form que de parties calcaires, il aspire
sur la peau o il s'attache, les humeurs internes;  peu prs comme ces
pierres absorbantes que l'on pose sur les piqres des btes venimeuses,
en tirent le venin. Il serait  souhaiter que quelque habile mdecin
essayt sur d'autres maladies, un remde que le seul instinct a appris
aux matelots scorbutiques.

Nous passmes encore cette nuit  terre. A dix heures du soir, je fus me
baigner dans une petite anse, qui est entre la grande et le
dbarquement. Elle est entoure d'une chane de rochers en demi-cercle.
Au fond de cette anse, le sable est lev de plus de quinze pieds, et va
en pente jusqu' la mer. A l'entre, il y a plusieurs bancs de rochers 
fleur d'eau. La mer, qui tait fort agite, s'y brisait avec un bruit
terrible, et venait se dvelopper bien avant dans la petite baie. Je me
tenais accroch aux angles des rochers, et les vagues, en roulant,
venaient me passer quelquefois jusque sur la tte.

Le 24 au matin, la barre se trouva trs-grosse. _La Digue_ mit son
pavillon, et nous fit signal de dpart. Il n'tait plus possible  la
chaloupe de mettre  terre au lieu ordinaire du dbarquement. Elle fut
prendre dans la baie une douzaine de tortues qu'on avait rserves, et
revint ensuite mouiller un grappin  une demi-porte de fusil du lieu o
nous tions. Les matelots les plus vigoureux se mirent tout nus; et,
profitant de l'instant o la lame quittait le rivage, ils portaient en
courant les effets et les passagers.

J'ai fait remarquer  l'officier qu'elle tait suffisamment charge. Il
restait vingt hommes  terre, il y en avait autant sur son bord. Il
voulut pargner au canot un second voyage: on continua d'embarquer. Sur
ces entrefaites, une lame monstrueuse, soulevant la chaloupe, fit casser
son grappin, et la jeta sur le sable. Huit ou dix hommes qui taient
dans l'eau jusqu' la ceinture, pensrent en tre crass. Si elle tait
venue en travers, elle tait perdue: heureusement elle s'choua sur
l'arrire. Deux ou trois vagues conscutives la mtrent presque debout;
et dans ce mouvement, elle embarqua de son avant une grande quantit
d'eau: la frayeur prit  plusieurs passagers qui taient dessus, ils se
jetrent  la mer et pensrent se noyer; enfin, tous nos matelots runis
faisant effort tous  la fois, parvinrent  la remettre  flot.

Le canot revint quelque temps aprs embarquer ce qui tait rest; peu
s'en fallut que le mme accident ne lui arrivt.

Si ce double malheur ft survenu, nous eussions t fort  plaindre: le
vaisseau et continu sa route, et nous n'eussions trouv ni eau ni bois
dans cette le. On prtend cependant qu'il se trouve quelques flaques
d'eau dans les rochers au pied de la Montagne verte. On assure qu'il y a
aussi des cabris fort maigres, qui y vivent d'une espce de chiendent.
On y avait plant des cocotiers, qui n'y ont pas russi. Il est probable
que ces cabris affams en auront mang les germes.

J'observai  l'Ascension que la partie du sud-est tait toute forme de
laves, et celle du nord-ouest de collines de cendres, d'o je conclus
que les vents taient au sud-est lorsque ce volcan sortit de la mer, et
qu'ils soufflaient lentement; sans quoi ils auraient dispers les
cendres de ces mornes, au lieu de les rassembler. J'en prsumai aussi
que le foyer des volcans n'tait point allum par les rvolutions de
l'atmosphre, et que les orages de la terre taient indpendans de ceux
de l'air.

Ils paratraient plutt dpendre des eaux. De tous les volcans que je
connais, il n'y en a pas un qui ne soit dans le voisinage de la mer, ou
d'un grand lac. J'ai fait autrefois cette observation en cherchant 
expliquer leur cause. Elle fut le rsultat de mon opinion, qui pourrait
tre bonne, puisqu'elle est confirme par la nature.

J'ai trouv, sur les rochers de l'Ascension, l'espce d'hutre appele
_la feuille_. Le sable, comme je l'ai dit, n'est form que de dbris de
madrpores et de coquilles, dans lesquels je reconnus quelques
ptoncles, de petits buccins et le manteau-ducal. Nous prmes, au pied
des rochers, des requins et des bourses de toutes les couleurs. Il y a
aussi des carangues, et entre autres des mornes, espce de serpent
marin, qu'on dit tre un excellent poisson; ses artes sont bleues.

Nous appareillmes le mme jour, 24 mars,  cinq heures du soir. Nous
vcmes de tortues prs d'un mois. On les conserva vivantes tout ce
temps-l, en les mettant tantt sur le ventre, tantt sur le dos, et on
les arrosait d'eau de mer plusieurs fois par jour.

La chair de tortue est une bonne nourriture, mais on s'en lasse bien
vite. Cette chair est toujours dure, et les oeufs sont d'un got
trs-mdiocre.

Nous repassmes la Ligne avec des calmes et quelques orages. Les courans
portaient sensiblement au nord: il y a apparence que c'taient des
contre-courans du courant gnral du nord. Plus d'une fois, il nous
firent faire, sans vent, 10 lieues en 24 heures. Le 28 avril, nous vmes
une clipse de lune, dont le milieu  11 heures de nuit; nous tions par
le 32e degr de latitude nord. Nous prouvmes,  cette hauteur,
plusieurs jours de calme. On prtend que ces calmes sont comme autant de
limites entre diffrens rgnes des vents. Depuis le 28e degr nord
jusqu'au 32e, nous trouvmes la mer couverte d'une plante marine,
appele _grappe-de-raisin_; elle tait remplie de petits crabes et de
frai de poisson. C'est peut-tre un moyen dont la nature se sert pour
peupler les rivages des les, d'animaux qui ne pourraient s'y
transporter autrement; les poissons des ctes ne se rencontrent jamais
en pleine mer.

Nous avions vu, avec une grande joie, l'toile polaire reparatre sur
l'horizon; et, chaque nuit, nous la voyions s'lever avec un nouveau
plaisir. Cette vue me rendait les promenades de nuit trs-agrables. Un
soir,  10 heures, comme je me promenais sur le gaillard d'arrire, je
vis le contre-matre parler avec beaucoup d'agitation  l'officier de
quart. Celui-ci fit allumer une lanterne, et le suivit sur le gaillard
d'avant. Je m'y acheminai comme eux. Nous ne fmes pas peu tonns de
voir sortir de l'coutille un torrent de fume noire et paisse. Les
matelots de quart taient couchs tranquillement sur une voile en avant
du mt de misaine, et quand on les eut appels, ils furent saisis de
frayeur. Les plus hardis descendirent par l'coutille avec la lanterne,
en criant que nous tions perdus. Nous nous occupmes  chercher des
seaux de tous cts, mais nous n'en trouvmes pas un seul. Les uns
voulaient sonner la cloche pour appeler tout le monde, d'autres
voulaient faire jouer la pompe de l'avant pour en porter l'eau,  tout
hasard dans l'entrepont.

Nous tions tous rangs, la tte baisse, autour de l'coutille, en
attendant notre arrt. La fume redoublait, et nous vmes mme briller
de la flamme. Dans le moment, une voix sortit de cet abme, et nous dit
que c'tait le feu qui avait pris  du bois qu'on avait mis scher dans
le four. Cet instant d'inquitude nous parut un sicle. Triste condition
des marins! au milieu du plus beau temps, dans la scurit la plus
parfaite, au moment de revoir la patrie, un misrable accident pouvait
nous faire prir du genre de mort le plus effroyable.

Le 16 mai, on exera les matelots  tirer au blanc, sur une bouteille
suspendue  l'extrmit de la grande vergue: on essaya les canons; nous
en avions cinq. Cet exercice militaire se faisait dans la crainte d'tre
attaqus par les Saltins. Heureusement nous n'en vmes point. Nous
avions de si mauvais fusils, qu' la premire dcharge l'un d'eux creva
prs de moi, dans la main d'un matelot, et le blessa dangereusement.

Le 17, j'aperus en plein midi, sur la mer, une longue bande verdtre
dirige nord et sud. Elle tait immobile; elle avait prs d'une
demi-lieue de longueur. Le vaisseau passa  son extrmit sud: la mer
n'y tait point houleuse. J'appelai le capitaine, qui jugea, ainsi que
ses officiers, que c'tait un haut-fond: il n'est pas marqu sur les
cartes. Nous tions par la hauteur des Aores.

Le 20 mai, nous trouvmes un vaisseau anglais allant en Amrique. Il
nous apprit que nous tions par les 23 degrs de longitude, ce qui nous
mettait 140 lieues plus  l'ouest que nous ne croyions.

Le 22 mai, par les 46 degrs 45 minutes de latitude nord, nous crmes
voir un rcif o la mer brisait. Comme il faisait calme, on mit le canot
 la mer. C'tait un banc d'cume form par des lits de mare. Deux
heures aprs, nous trouvmes un mt de hune garni de tous ses agrs. On
crut le reconnatre pour appartenir  un vaisseau anglais, que la
tempte avait oblig de couper ses mts. Nous l'embarqumes avec
plaisir; car nous manquions de bois  brler, et, qui pis est, de
vivres. Depuis huit jours, on ne faisait plus qu'un repas en
vingt-quatre heures.

Pendant plusieurs jours le ciel fut couvert  midi, de sorte que nous
ignorions notre latitude. Le 28, il s'leva un trs-gros temps: le
vaisseau tint la cape sous ses basses voiles. A onze heures du matin,
nous apermes un petit navire devant nous. Nous gouvernmes sur lui, et
nous le rangemes sous le vent. Il y avait, sur son bord, sept hommes
qui pompaient de toutes leurs forces: l'eau sortait de tous les dalots
de son pont. Nous roulions l'un et l'autre panne sur panne, et dans
quelques arrives, les lames pensrent le jeter sur nos lisses. Le
patron, en bonnet rouge, nous cria, dans son porte-voix, qu'il tait
parti de Bordeaux depuis vingt-quatre heures, qu'il allait en Irlande,
et il se hta de s'loigner. On jugea que c'tait un contrebandier, la
coutume tant sur mer comme sur terre, d'avoir mauvaise opinion des gens
qui sont en mauvais ordre.

Vers une heure aprs midi le vent s'apaisa; les nuages se partagrent en
deux longues bandes, et le soleil parut. On appareilla toutes les
voiles; on plaa des matelots en sentinelle sur les barres du perroquet,
et on mit le cap au nord-est pour tcher d'avoir connaissance de terre
avant le soir.

A quatre heures nous vmes un petit chasse-mare: on le questionna; il
ne put rien nous rpondre; le mauvais temps l'avait mis hors de route. A
cinq heures on cria _terre! terre  bbord!_ nous courmes aussitt sur
le gaillard d'avant; quelques-uns grimprent dans les haubans. Nous
vmes distinctement,  l'horizon, des rochers qui blanchissaient: on
assura que c'taient les rochers de Pennemarck. Nous mmes, le soir, en
travers, et nous fmes des bords toute la nuit. Au point du jour, nous
apermes la cte  trois lieues devant nous; mais personne ne la
reconnaissait. Il faisait calme; nous brlions d'impatience d'arriver.
Enfin on aperut une chaloupe: nous la hlmes; on nous rpondit _C'est
un pilote._ Quelle joie d'entendre une voix franaise sortir de la mer!
Chacun s'empressait, sur les lisses,  voir monter le pilote  bord.
Bonjour, mon ami, lui dit le capitaine, quelle est cette terre? _C'est
Belle-Ile, mon ami_, rpondit ce bon homme. Aurons-nous du vent? _S'il
plat  Dieu, mon ami._

Il avait de gros pain de seigle, que nous mangemes de grand apptit,
parce qu'il avait t cuit en France.

Le calme dura tout le jour, vers le soir le vent frachit. L'quipage
passa la nuit sur le pont: on fit petites voiles. Le matin nous
longemes l'le de Grois, et nous vnmes au mouillage.

Les commis des fermes, suivant l'usage, montrent sur le vaisseau; aprs
quoi, une infinit de barques de pcheurs nous abordrent. On acheta du
poisson frais; on se hta de prparer un dernier repas; mais on se
levait, on se rasseyait, on ne mangeait point; nous ne pouvions nous
lasser d'admirer la terre de France.

Je voulais dbarquer avec mon quipage; on appelait en vain les
matelots; ils ne rpondaient plus. Ils avaient mis leurs beaux habits:
ils taient saisis d'une joie muette; ils ne disaient mot: quelques-uns
parlaient tout seuls.

Je pris mon parti; j'entrai dans la chambre du capitaine pour lui dire
adieu. Il me serra la main, et me dit, les larmes aux yeux: J'cris  ma
mre. De tous cts je ne voyais que des gens mus. J'appelai un
pcheur, et je descendis dans sa barque. En mettant pied  terre, je
remerciai Dieu de m'avoir enfin rendu  une vie naturelle.




LETTRE XXVIII ET DERNIRE.

SUR LES VOYAGEURS ET LES VOYAGES.


Il est d'usage de chercher au commencement d'un livre  captiver la
bienveillance d'un lecteur qui souvent ne lit point la prface. Il vaut
mieux, ce me semble, attendre  la fin, au moment o il est prt 
porter son jugement. Il est impossible alors que le lecteur chappe, et
ne fasse pas attention aux excuses de l'auteur. Voici les miennes.

J'ai fait cet ouvrage aussi bien qu'il m'a t possible, et rien ne m'a
manqu pour lui donner toute la perfection dont je suis capable. S'il
est mal fait, ce n'est donc pas ma faute; car on n'a tort de mal faire
que quand on peut faire mieux.

S'il y a des dfauts dans le style, je serai trs-aise qu'on les relve,
je m'en corrigerai. Depuis dix ans que je suis hors de ma patrie,
j'oublie ma langue, et j'ai observ qu'il est souvent plus utile de bien
parler que de bien penser, et mme que de bien agir.

Mes conjectures et mes ides sur la nature sont des matriaux que je
destine  un difice considrable. En attendant que je puisse l'lever,
je les livre  la critique. Les bonnes censures sont comme ces dgels,
qui dissolvent les pierres tendres, et durcissent les pierres de taille.
Il ne me resterait qu'une bonne observation, que j'en ferais usage. On
dit qu'un saint commena avec un seul moellon un btiment qui est devenu
une magnifique abbaye. Il fit ce miracle avec le temps et la patience;
mais je pourrais bien avoir perdu l'un et l'autre.

C'est assez parler de moi, passons  des objets plus importans.

Il est assez singulier qu'il n'y ait eu aucun voyage publi par ceux de
nos crivains qui se sont rendus les plus clbres dans la littrature
et philosophie. Il nous manque un modle dans un genre si intressant,
et il nous manquera long-temps, puisque messieurs de Voltaire,
d'Alembert, de Buffon et Rousseau ne nous l'ont pas donn. Montaigne et
Montesquieu avaient crit leurs voyages, qu'ils n'ont pas fait paratre.
On ne peut pas dire qu'ils aient jug suffisamment connus, les pays de
l'Europe o ils avaient t puisqu'ils ont donn tant d'observations
neuves sur nos moeurs, qui nous sont si familires. Je crois que ce
genre, si peu trait, est rempli de grandes difficults. Il faut des
connaissances universelles, de l'ordre dans le plan, de la chaleur dans
le style, de la sincrit; et il faut parler de tout. Si quelque sujet
est omis, l'ouvrage est imparfait; si tout est dit, on est diffus, et
l'intrt cesse.

Nous avons cependant des voyageurs estimables. Addison me parat au
premier rang; par malheur, il n'est pas Franais; Chardin a de la
philosophie et des longueurs; l'abb de Choisy sauve au lecteur les
ennuis de la navigation; il n'est qu'agrable; Tournefort dcrit
savamment les monumens et les plantes de l'Archipel; mais on voudrait
voir un homme plus sensible sur les ruines de la Grce; La Hontan
spcule et s'gare quelquefois dans les solitudes du Canada; Lry peint
trs-navement les moeurs des Brsiliens, et ses aventures personnelles.
De ces diffrens gnies, on en composerait un excellent; mais chacun n'a
que le sien; tmoin ce marin qui crivit sur son journal qu'il avait
pass  quatre lieues de Tnriffe, dont les habitans lui parurent fort
affables.

Il y a des voyageurs qui n'ont qu'un objet, celui de rechercher les
monumens, les statues, les inscriptions, les mdailles, etc. S'ils
rencontrent quelque savant distingu, ils le prient d'inscrire son nom
et une sentence sur leur _album_. Quoique cet usage soit louable, il
conviendrait mieux, ce me semble, de s'enqurir des traits de probit,
de vertu, de grandeur d'me, et du plus honnte homme de chaque lieu: un
bon exemple vaut bien une belle maxime. Si j'eusse crit mes voyages du
Nord, on et vu sur mes tablettes les noms de Dolgorouki, de Munnich, du
palatin de Russie Czartorinski, de Duval, de Taubenheim, etc. J'aurais
parl aussi des monumens, surtout de ceux qui servent  l'utilit
publique, comme l'arsenal de Berlin, le corps des Cadets de Ptersbourg,
etc. Quant aux antiquits, j'avoue qu'elles me donnent des ides
tristes. Je ne vois dans un arc de triomphe qu'une preuve de la
faiblesse d'un homme: l'arc est rest, et le vainqueur a disparu.

Je prfre un cep de vigne  une colonne, et j'aimerais mieux avoir
enrichi ma patrie d'une seule plante alimentaire, que du bouclier
d'argent de Scipion.

A force de nous naturaliser avec les arts, la nature nous devient
trangre; nous sommes mme si artificiels, que nous appelons les objets
naturels des _curiosits_, et que nous cherchons les preuves de la
Divinit dans des livres. On ne trouve dans ces livres (la rvlation 
part) que des rflexions vagues et des indications gnrales de l'ordre
universel: cependant, pour montrer l'intelligence d'un artiste, il ne
suffit pas d'indiquer son ouvrage, il faut le dcomposer. La nature
offre des rapports si ingnieux, des intentions si bienveillantes, des
scnes muettes si expressives et si peu aperues, que, qui pourrait en
prsenter un faible tableau  l'homme le plus inattentif, le ferait
s'crier: Il y a quelqu'un ici!

L'art de rendre la nature est si nouveau, que les termes mme n'en sont
pas invents. Essayez de faire la description d'une montagne, de manire
 la faire reconnatre: quand vous aurez parl de la base, des flancs et
du sommet, vous aurez tout dit. Mais que de varit dans ses formes
bombes, arrondies, allonges, aplaties, caves, etc.! vous ne trouvez
que des priphrases; c'est la mme difficult pour les plaines et les
vallons. Qu'on ait  dcrire un palais, ce n'est plus le mme embarras.
On le rapporte  un ou  plusieurs des cinq ordres; on le subdivise en
soubassement, en corps principal, en entablement; et dans chacune de ces
masses, depuis le socle jusqu' la corniche, il n'y a pas une moulure
qui n'ait son nom.

Il n'est donc pas tonnant que les voyageurs rendent si mal les objets
naturels. S'ils vous dpeignent un pays, vous y voyez des villes, des
fleuves et des montagnes; mais leurs descriptions sont arides comme des
cartes de gographie: l'Indoustan ressemble  l'Europe. La physionomie
n'y est pas. Parlent-ils d'une plante? ils en dtaillent bien les
fleurs, les feuilles, l'corce, les racines; mais son port, son
ensemble, son lgance, sa rudesse ou sa grce, c'est ce qu'aucun ne
rend. Cependant la ressemblance d'un objet dpend de l'harmonie de
toutes ses parties, et vous auriez la mesure de tous les muscles d'un
homme, que vous n'auriez pas son portrait.

Si les voyageurs, en rendant la nature, pchent par dfaut
d'expressions, ils pchent encore par excs de conjectures. J'ai cru
fort long-temps, sur la foi des relations, que l'homme sauvage pouvait
vivre dans les bois. Je n'ai pas trouv un seul fruit bon  manger dans
ceux de l'Ile-de-France; je les ai gots tous, au risque de
m'empoisonner. Il y avait quelques graines d'un got passable, en petite
quantit; et dans certaines saisons, on n'en et pas ramass pour le
djener d'un singe. Il n'y a que l'oignon dangereux d'une espce de
_nympha_; encore crot-il sous l'eau dans la terre, et il n'est pas
vraisemblable que l'homme naturel l'et devin l. Je crus au Cap que
l'homme avait t mieux servi. J'y vis des buissons couverts de gros
artichauts couleur de chair, qui taient d'une pret insupportable.
Dans les bois de la France et de l'Allemagne, on ne trouve de mangeable
que les fanes du htre et les fruits du chtaignier; encore ce n'est
que dans une courte saison. On assure, il est vrai, que, dans l'ge d'or
des Gaules, nos anctres vivaient de gland; mais le gland de nos chnes
constipe. Il n'y a que celui du chne vert qu'on puisse digrer: il est
trs-rare en France, et il n'est commun qu'en Italie, d'o nous est
venue aussi cette tradition. Un peu d'histoire naturelle servirait 
crire l'histoire des hommes.

On ne trouve dans les forts du nord que les pommes de sapin, dont les
cureuils s'accommodent fort bien. Il est fort douteux que les hommes
pussent en vivre. La nature aurait trait bien mal le roi des animaux,
puisque la table est mise pour tous, except pour lui, si elle ne lui
avait pas donn une raison universelle qui tire parti de tout, et la
sociabilit, sans laquelle ses forces ne sauraient servir sa raison.
Ainsi, d'une seule observation naturelle on peut prouver, 1 que le plus
stupide des paysans est suprieur au plus intelligent des animaux, qu'on
ne dressera jamais  semer et  labourer de lui-mme; 2 que l'homme est
n pour la socit, sans laquelle il ne pourrait vivre; 3 que la
socit doit  son tour  tous ses membres une subsistance qu'ils ne
peuvent attendre que d'elle.

Les voyageurs pchent encore par un autre excs. Ils mettent presque
toujours le bonheur hors de leur patrie. Ils font des descriptions si
agrables des pays trangers, qu'on en est toute la vie de mauvaise
humeur contre le sien.

Si je l'ose dire, la nature parat avoir tout compens; et je ne sais
lequel est prfrable d'un climat trs-chaud ou d'un climat trs-froid.
Celui-ci est plus sain; d'ailleurs, le froid est une douleur dont on
peut se garantir, et la chaleur une incommodit qu'on ne saurait viter.
Pendant six mois, j'ai vu le paysage blanc  Ptersbourg; pendant six
mois, je l'ai vu noir  l'Ile-de-France; joignez-y les insectes si
dvorans, les ouragans qui renversent tout, et choisissez. Il est vrai
qu'aux Indes les arbres ont toujours des feuilles, que les vergers
rapportent sans tre greffs, et que les oiseaux ont de belles couleurs.

    Mais j'aime mieux notre nature,
    Nos fruits, nos fleurs, notre verdure;
    Un rossignol qu'un perroquet,
    Le sentiment que le caquet;
    Et mme je prfre encore
    L'odeur de la rose et du thym
    A l'ambre que la main du More
    Recueille aux rives du matin.

On doit compter aussi pour un grand inconvnient le spectacle d'une
socit malheureuse, puisque la vue d'un seul misrable peut empoisonner
le bonheur. Peut-on penser sans frmir que l'Afrique, l'Amrique et
presque toute l'Asie, sont dans l'esclavage? Dans l'Indoustan on ne fait
agir le peuple qu' coups de rotin, de sorte qu'on en a appel le bton
_le roi des Indes_; en Chine mme, ce pays si vant, la plupart des
punitions de simple police sont corporelles. Chez nous les lois ont un
peu plus respect les hommes. D'ailleurs, quelque rudes que soient nos
climats, la nature la plus sauvage m'y plat toujours par un coin. Il
est des sites touchans jusque dans les rochers de la pauvre Finlande;
j'y ai vu des ts plus beaux que ceux des tropiques, des jours sans
nuits, des lacs si couverts de cygnes, de canards, de bcasses, de
pluviers, etc., qu'on et dit que les oiseaux de toutes les rivires s'y
taient rendus pour y faire leurs nids. Des flancs des rochers tout
brillans de mousses pourpres, et des lapis rouges du kloucva[5],
s'levaient de grands bouleaux, dont les feuillages verts, souples et
odorans se mariaient aux pyramides sombres des sapins, et offraient  la
fois des retraites  l'amour et  la philosophie. Au fond d'un petit
vallon, sur une lisire de pr, loin de l'envie, tait l'hritage d'un
bon gentilhomme dont rien ne troublait le repos que le bruit d'un
torrent que l'oeil voyait avec plaisir bondir et cumer sur la croupe
noire d'une roche voisine. Il est vrai qu'en hiver la verdure et les
oiseaux disparaissent. Le vent, la neige, le grsil, les frimas,
entourent et secouent la petite maison; mais l'hospitalit est dedans.
On se visite de quinze lieues, et l'arrive d'un ami est une fte de
huit jours: on boit au bruit des cors et des timbales  la sant du
convive, des princes et des dames[6]. Les vieillards, auprs du pole,
fument et parlent des anciennes guerres; les garons, en bottes, dansent
au son d'un fifre ou d'un tambour, autour de la jeune Finlandaise en
pelisse, qui parat comme Pallas au milieu de la jeunesse de Sparte.

  [5] Plante rampante d'un beau vert, dont la feuille ressemble  celle
    du buis. Elle donne un petit fruit rouge qui est un
    anti-scorbutique.

  [6] Les femmes sont de ces parties, et il est juste qu'accompagnant
    les hommes  la guerre, elles prsident  leurs plaisirs. On ne
    trouve point ailleurs de plus grands exemples de l'amiti conjugale.
    J'y ai vu des femmes de gnraux qui avaient suivi leurs maris 
    l'arme depuis le premier grade militaire.

Si les organes y semblent rudes, les coeurs y sont sensibles. On parle
d'aimer, de plaire, de la France, et de Paris surtout; car Paris est la
capitale de toutes les femmes. C'est l que la Russe, la Polonaise et
l'Italienne viennent apprendre l'art de gouverner les hommes avec des
rubans et des blondes; c'est l que rgne la Parisienne  l'humeur
folle, aux grces toujours nouvelles. Elle voit l'Anglais mettre  ses
genoux son or et sa mlancolie, tandis que, du sein des arts, elle
prpare en riant la guirlande qui enchane par les plaisirs tous les
peuples de l'Europe.

Je prfrerais Paris  toutes les villes, non pas  cause de ses ftes,
mais parce que le peuple y est bon, et qu'on y vit en libert. Que
m'importent ses carrosses, ses htels, son bruit, sa foule, ses jeux,
ses repas, ses visites, ses amitis si promptes et si vaines? Des
plaisirs si nombreux mettent le bonheur en surface, et la jouissance en
observation. La vie ne doit pas tre un spectacle. Ce n'est qu' la
campagne qu'on jouit des biens du coeur, de soi-mme, de sa femme, de
ses enfans, de ses amis. En tout, la campagne me semble prfrable aux
villes: l'air y est pur, la vue riante, le marcher doux, le vivre
facile, les moeurs simples, et les hommes meilleurs. Les passions s'y
dveloppent sans nuire  personne. Celui qui aime la libert n'y dpend
que du ciel; l'avare en reoit des prsens toujours renouvels, le
guerrier s'y livre  la chasse, le voluptueux y place ses jardins, et le
philosophe y trouve  mditer sans sortir de chez lui. O trouvera-t-il
un animal plus utile que le boeuf, plus noble que le cheval et plus
aimable que le chien? Apporte-t-on des Indes une plante plus ncessaire
que le bl et aussi gracieuse que la vigne?

Je prfrerais de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce
qu'elle est belle, mais parce que j'y ai t lev. Il est dans le lieu
natal un attrait cach, je ne sais quoi d'attendrissant, qu'aucune
fortune ne saurait donner et qu'aucun pays ne peut rendre. O sont ces
jeux du premier ge, ces jours si pleins, sans prvoyance et sans
amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de
plaisir  caresser une perdrix,  recevoir ses coups de bec,  sentir
dans mes mains palpiter son coeur et frissonner ses plumes! Heureux qui
revoit les lieux o tout fut aim, o tout parut aimable, et la prairie
o il courut, et le verger qu'il ravagea! Plus heureux qui ne vous a
jamais quitt, toit paternel, asile saint! Que de voyageurs reviennent
sans trouver de retraite! De leurs amis, les uns sont morts, les autres
loigns; une famille est disperse; des protecteurs... Mais la vie
n'est qu'un petit voyage, et l'ge de l'homme un jour rapide. J'en veux
oublier les orages pour ne me ressouvenir que des services, des vertus
et de la constance de mes amis. Peut-tre ces lettres conserveront leurs
noms, et les feront survivre  ma reconnaissance! Peut-tre iront-elles
jusqu' vous, bons Hollandais du Cap! Pour toi, Ngre infortun qui
pleures sur les rochers de Maurice, si ma main, qui ne peut essuyer tes
larmes, en fait verser de regret et de repentir  tes tyrans, je n'ai
plus rien  demander aux Indes, j'y ai fait fortune!

D. S. P.

A Paris, ce 1er janvier 1773.




CONSEILS A UN JEUNE COLON DE L'ILE-DE-FRANCE.


La premire anne se passera dans des travaux continuels, et souvent au
milieu des pluies journalires qui feront moisir tous les meubles de
votre habitation. Vous verrez votre mas crotre avec rapidit, et
s'lever  onze ou douze pieds de hauteur. Ses pis seront vides; alors
ne vous dcouragez pas. Augmentez la grandeur de vos carrs, et vous
verrez les nuages, comme je les ai vus souvent, filer le long de vos
bois en paisses vapeurs; et, par un phnomne assez tonnant le soleil
brillera sur votre champ tandis que la pluie tombera dans vos bois.

Si votre habitation est situe dans un fond, il faut vous rsoudre 
semer du riz qui crot dans l'eau, et la fataque qui sert de pturage
aux bestiaux; car il faut prfrer une riche prairie  un champ
marcageux. Comme cette terre porte deux rcoltes, au lieu de semer dans
la saison pluvieuse, vous semerez dans la saison sche. Cependant, une
des meilleures nourritures et des plus abondantes est le manioc et la
patate; ds la premire anne faites bcher votre terre et plantez-y vos
racines, ce qui ne vous empchera pas de semer du mas et de recueillir
deux rcoltes.

Alors votre famille est augmente, vos ngres ont des enfans, vos
troupeaux sont multiplis. Ayez soin que vos enfans soient chaudement
vtus, de peur de les voir saisis de convulsions de nerfs occasionnes
par le froid; lorsqu'ils seront attaqus des vers, vous battrez de
l'huile de palma-christi avec du vin blanc, et vous la leur ferez
avaler.

Il sera temps ds-lors de songer  rendre votre habitation moins
sauvage, car elle n'offre que des arbres sans fruits et une cabane
couverte de feuilles. Vous ferez apporter des arbres quarris. Vous les
poserez par assises les uns sur les autres. Vous tournerez votre
btiment du ct du vent du sud-est. Une salle et quatre cabinets aux
quatre coins feront votre maison. A quelque distance, deux autres
pavillons sur la droite et sur la gauche sont destins pour la cuisine
et pour le magasin des provisions. Du ct de la cour, les toits de ces
trois pavillons seront vos greniers.

Choisissez de prfrence le bord du ruisseau qui doit borner votre cour;
c'est la disposition gnrale imagine par les habitans. Mais voici ce
qu'ils ne font pas, et que je vous conseille de faire. Votre maison sera
entre cour et jardin; votre cour sera sous le vent, et borde des cases
de vos ngres, de hangards pour loger les bestiaux, d'un poulailler, de
votre magasin et de votre cuisine, avec assez d'intervalle des cases aux
pavillons. Au lieu d'un mur de bambous, qui croissent  la hauteur des
plus grands arbres et ne donnent que de bien faible bois, la cour sera
plante d'arbres fruitiers, de bananiers, de mangliers, que les ngres
aiment beaucoup, et ce sera le jardin commun de vos noirs; car il faut
que vous inspiriez  vos ngres un intrt commun, aprs leur avoir
inspir de l'attachement pour vous. Il arrivera encore qu'ils se
surveilleront les uns les autres pour la sret de ce bien public. Au
reste, ce sera dans cet enclos que, tous les dimanches, ils aimeront 
s'assembler et  danser bien avant dans la nuit. Vous choisirez ce jour
pour leur donner des rcompenses et un bon repas au coucher du soleil;
ceux-l en seront exclus qui auront manqu  leurs devoirs, et vous les
punirez par cette privation,  laquelle ils seront trs-sensibles. On a
vu un habitant, M. Harmand, ancien militaire, en faire des compagnies
trs-bien exerces, qui entendaient la manoeuvre, et regardaient le
dimanche comme un jour de grande fte. Mais comme ces ftes militaires
sont trs-coteuses, et drangent l'ordre tabli dans l'habitation,
bornez-vous  inspirer  vos esclaves la joie et la gat.

Le terrain ordinaire d'une habitation a besoin de cinquante noirs pour
tre mis en valeur. Votre habitation ainsi dispose pour tre un jour
celle d'une famille considrable, vous diviserez le terrain en un carr
coup au centre par des avenues de bananiers. Vous laisserez de grands
bouquets de bois alentour pour les abriter des vents, et en attendant
que vous puissiez cultiver ce jardin avec les lgumes ncessaires, vous
le semerez de graines comme le reste de votre terre.

Si des noirs marrons, presss par la faim, rdent autour de votre
habitation, ce que vos noirs affids vous diront, ne souffrez pas que la
ncessit les oblige  vous voler, mais engagez vos gens  leur donner
d'abord  manger; ensuite vous leur ferez proposer de venir  vous, ce
qu'ils feront sur la foi de vos gens qui vous connaissent pour un homme
juste. Alors vous leur proposerez de travailler  votre dfrich
moyennant une certaine nourriture, ce que trs-probablement ils
accepteront.

Croyez que ces conditions leur plairont; car il est  ma connaissance
que beaucoup de noirs marrons venaient  la ville se louer  nos soldats
la nuit. Ils allaient leur chercher du bois de leur ajoupa moyennant
quelques vivres; ils passaient quelquefois des semaines entires avec
eux, sans dfiance, parce que c'taient des malheureux comme eux, qu'ils
appelaient quelquefois des ngres blancs.

Quand vous les aurez bien apprivoiss, ne les livrez jamais  leurs
matres: votre honneur, non pas aux yeux des habitans, mais au jugement
de votre conscience, y est intress. Alors, si leurs matres sont des
hommes raisonnables, et que les fautes des noirs ne viennent que
d'tourderie, tchez d'arranger leur accord: que si vous voyez de la
rpugnance dans l'esclave, ne l'y forcez pas. Les Athniens ne
permettaient pas qu'on remt un esclave fugitif entre les mains d'un
matre irrit. J'ai vu de ces infortuns, ramens et cruellement punis,
se livrer  des actes de fureur. Un jour une femme plaa l'enfant de son
matre dans son lit et y mit le feu.

Sans doute que parmi ces malheureux vous en trouverez de laborieux, et
que vous les gagnerez par de petits bienfaits. Vous leur ferez voir que
vos noirs sont chaudement vtus, bien nourris, jamais frapps; qu'ils
ont des femmes, qu'ils vivent tranquilles; et vous leur proposerez d'en
augmenter le nombre, puisqu'avec plus de travail ils sont beaucoup plus
mal. Une fois que vous aurez bien prouv un esclave, proposez  son
matre de vous le vendre; certainement il vous le vendra  bon march,
et quoique vous n'ayez pas d'argent, il vous donnera des termes pour le
payer mme en grains, si vous l'aimez mieux. Voil donc comment vous
tirerez parti de vos ennemis, car la reconnaissance apprivoise le coeur
humain. Les habitans disent que les ngres sont des ingrats, parce
qu'ils fuient ceux mmes qui leur accordent des secours passagers; mais
il ne faut point oublier les coups de fouet, les travaux forcs. Ces
souvenirs sont rests dans leurs coeurs. Le parfum de la rose passe
vite, mais la piqre de son pine reste long-temps.

O hommes qui rvez des rpubliques! voyez comme vos semblables abusent
de l'autorit lorsque les lois la leur confient. Voyez la Pologne, dont
les paysans sont si malheureux, la pauvre noblesse si humilie. Voyez
les colonies, o coule le sang humain, o l'on entend le bruit des
fouets. Ce sont pourtant vos semblables, qui parlent d'humanit comme
vous, qui lisent les livres des philosophes, qui crient contre le
despotisme, et qui sont des bourreaux lorsqu'ils ont le pouvoir. Dans un
pays o les moeurs sont corrompues, il faut un gouvernement absolu: la
force d'un matre, aide de la force de la loi, s'opposera  toutes les
injustices du peuple et des grands: j'aime mieux les excs d'un seul que
les crimes de tous.




DIALOGUE PREMIER,

DES ARBRES.


UNE DAME ET UN VOYAGEUR.

LA DAME.

Vous m'avez donn, monsieur, des curiosits fort rares. Comment
appelez-vous ces jolis arbres de pierre qui ont des racines, des tiges,
des masses de feuilles, et mme des fleurs couleur de pcher,
dites-vous? S'ils taient verts, on les prendrait pour des plantes de
nos jardins.

LE VOYAGEUR.

Madame, ce sont des madrpores. Rien n'est si commun dans les mers des
Indes. Presque toutes les les en sont environnes. Ils croissent sous
l'eau, et y forment des forts de plusieurs lieues. On y voit nager des
poissons de toutes couleurs, comme les oiseaux volent dans nos bois.

LA DAME.

Ce doit tre un spectacle charmant. Avez-vous apport des fruits de ces
arbres-l?

LE VOYAGEUR.

Ces plantes ne donnent point de fruits; ce ne sont point des vgtaux:
ils sont l'ouvrage de petits animaux qui travaillent en socit.

LA DAME.

Je ne m'en serais jamais doute.

LE VOYAGEUR.

Il y a quelque chose de plus merveilleux. Vous voyez avec mes
madrpores, des arbrisseaux qui ont de vritables feuilles, et dont les
branches sont flexibles comme le bois: ce sont des lithophytes. Ces
lithophytes et ces coraux sont galement l'ouvrage de petits animaux
marins.

LA DAME.

Mais enfin, quelle preuve en a-t-on?

LE VOYAGEUR.

On les a vus avec de bons microscopes. La chimie a fait sur eux quelques
expriences toujours un peu douteuses, parce qu'elle ne raisonne que sur
ce qu'elle dtruit[7]. Enfin on a conclu que ces ouvrages si rguliers
devaient appartenir  des tres dous d'un esprit d'ordre et
d'intelligence.

  [7] Lorsque la chimie dcompose une pche ou un melon, elle trouve le
    mme rsultat. Une plante vnneuse et une plante alimentaire,
    paraissent, dans ses oprations, formes des mmes lmens. Il est
    vrai qu'en brlant des matires animales, il s'en exhale une odeur
    alkaline, qui se retrouve dans la combustion des madrpores: mais
    nous avons des plantes vgtales qui, mme sans tre dtruites, ont
    le got et l'odeur de la viande bouillie, de la morue sche, etc.
    D'ailleurs, comment imaginer qu'il y ait une diffrence relle entre
    les lmens du vgtal et de l'animal, lorsqu'on voit un boeuf
    changer en sa substance l'herbe d'un pr?

Aprs tout, de petits arbrisseaux ne sont pas plus difficiles  faire
que les cellules de cire  six pans que maonnent nos abeilles. On a
disput quelque temps;  la fin tout le monde est rest d'accord.

LA DAME.

Si tout le monde le dit, il faut bien le croire. Je ne serai pas seule
d'un avis contraire.

LE VOYAGEUR.

Ah! si j'osais, j'aurais quelque chose de bien plus difficile  vous
faire croire.

LA DAME.

Osez, monsieur. Il y a tant de choses incomprhensibles o il faut s'en
rapporter  l'opinion publique!

LE VOYAGEUR.

Malheureusement mon opinion est  moi seul.

LA DAME.

Tant mieux; j'aurai le plaisir de la combattre. Quand nous paraissons
dans le monde, notre catchisme est tout fait. Les hommes nous ont
prescrit ce que nous devions penser, dsirer et faire. J'aime 
rencontrer des gens qui ne sont pas de l'avis des autres: on a le
plaisir de dtruire une erreur, ou d'adopter une vrit nouvelle. Voyons
votre hrsie.

LE VOYAGEUR.

Madame, je crois que les fleurs de votre parterre et les arbres de votre
parc sont habits.

LA DAME.

Vous croyez aux Hamadryades? Vraiment votre systme est renouvel des
Grecs. Je suis fche qu'on ait quitt leur philosophie; elle tait plus
touchante que la ntre. J'aimerais  croire que mes lauriers sont autant
de Daphns.

LE VOYAGEUR.

Les anciens taient peut-tre aussi ignorans que nous; mais je ne suis
ni de leur avis ni de celui des modernes.

LA DAME.

Quels sont donc les habitans de nos forts?

LE VOYAGEUR.

Ceux qu'ils logeaient dans les plantes taient presque tous des
infortuns ou des tourdis. L'un avait t tu au palet, l'autre tait
mort  force de s'aimer lui-mme. Ils n'taient pas plus heureux dans
leur nouvelle condition. Un paysan coupait bras et jambes aux soeurs de
Phaton, pour faire un mauvais fagot de peuplier. Mes habitans sont
trs-sages, trs-ingnieux, et n'ont rien  risquer.

LA DAME.

Je vous vois venir. Voil une ide prise de vos arbres de mer. Mais,
monsieur, je vous avertis que je ne croirai point  vos animaux, que
vous ne me les ayez fait voir occups de leur travail.

LE VOYAGEUR.

Madame, vous avez cru ce que je vous ai dit des madrpores, dont
personne ne doute.

LA DAME.

La chose n'intresse personne. On s'embarrasse peu de ce qui se passe au
fond de l'eau; mais des objets qui sont sous la main, dont tout le monde
fait usage, sur lesquels on a une opinion reue, sont bien diffrens.
Faites-moi voir, et je croirai.

LE VOYAGEUR.

Si vous tiez sur le sommet d'une trs-haute montagne, et que vous
vissiez  vos pieds la ville de Paris, vous jugeriez que ses clochers,
ses rues, ses places si rgulires, sont l'ouvrage des hommes, quoique
les habitans chappassent  votre vue?

LA DAME.

Oh! quand on sait une fois qu'une ville est l'ouvrage des hommes, la vue
d'une autre ville rappelle la mme ide.

LE VOYAGEUR.

Eh bien! puisque nos plantes ressemblent aux madrpores, leurs habitans
se ressemblent aussi.

LA DAME.

Prouvez-moi qu'elles sont habites, comme s'il n'y avait pas de mer dans
le monde. Les gens qui raisonnent par analogie sont trop  craindre.

LE VOYAGEUR.

Vous m'avez invit au combat, et vous m'tez le choix des armes.

LA DAME.

C'est qu'elles sont trop dangereuses entre les mains des hommes. Quand
ils n'ont pas de bonnes raisons  nous donner, ils nous citent des
autorits, des exemples, et finissent par nous persuader quelque
sottise.

LE VOYAGEUR.

Mes animaux sont si petits, qu'ils chappent  notre vue. Si j'avais un
microscope, je vous ferais voir des animaux vivans, dans des feuilles:
vous seriez persuade tout d'un coup.

LA DAME.

Oh! non. J'en ai vu: j'ai vu mme cette poussire si fine qui couvre les
ailes des papillons; c'taient de fort belles plumes. Il ne s'agit pas
de prouver qu'il y a des animaux dans le suc des plantes, mais qu'elles
sont fabriques par eux. Il faut prouver qu'un arbre n'est pas un
assemblage ingnieux de pompes et de tuyaux, o la sve monte et
descend. Vous m'obligez de me servir de toute ma science.

LE VOYAGEUR.

Madame, on a piqu dans vos prairies, des tronons de saule, qui ont
pouss des racines et des feuilles: si on y avait plant une des pompes
de Marly, croyez-vous qu'il y serait venu une machine hydraulique?

LA DAME.

Quelle folie! Chaque partie des arbres est une machine vivante et
entire, que l'humidit et la chaleur mettent en mouvement. C'est un
ouvrage de la nature, bien suprieur aux ntres.

LE VOYAGEUR.

Toutes les machines de la nature ont une organisation intrieure, qui ne
les rend propres qu' produire un certain effet, et par un endroit
particulier. Par exemple, on voit dans l'oreille un tympan lastique et
concave, propre  rendre les sons; et dans l'oeil, des membranes
transparentes et convexes, qui rassemblent les rayons de lumire sur la
rtine. L'oeil est videmment construit pour voir, et l'oreille pour
entendre. Jamais un aveugle ne verra par son oue, et un sourd
n'entendra par sa vue.

LA DAME.

Vous vous donnez bien de la peine pour prouver ce qui est vident.

LE VOYAGEUR.

Si donc un arbre est une machine, il doit avoir un lieu destin  donner
des feuilles, et un autre pour les racines. Les premires viendront
toujours  une extrmit, et les chevelus de la racine,  l'autre.

LA DAME.

Il faut que je vous aide. Vous pouvez ajouter qu'un bourgeon de feuilles
ne donne point de fruits: je sais trs-bien distinguer les bourgeons 
feuilles des bourgeons  fruits.

LE VOYAGEUR.

Eh bien! madame, si vous faites replanter vos saules la tte en bas,
leurs racines donneront des feuilles.

LA DAME.

J'imagine, monsieur, que vous ne seriez pas assez hardi pour me citer
des faits douteux.

LE VOYAGEUR.

Celui-ci est trs-certain. Croyez-vous que si on renversait la
Samaritaine dans la rivire, il monterait beaucoup d'eau dans son
rservoir?

LA DAME.

Je n'ai rien  dire: on ne s'attend pas  une exprience folle... Mais
peut-tre chaque partie change d'usage en changeant de position.

LE VOYAGEUR.

Toutes ces lois, composes et variables, ne ressemblent point  celles
de la nature: elles sont simples et constantes. Dans toutes les machines
que l'homme a examines, chaque partie a son effet, qu'on ne peut
changer en un autre. Qu'un animal reste couch toute la vie, il ne lui
viendra point de pattes sur le dos.

LA DAME.

Si le fait du saule renvers est vrai, comment l'expliquez-vous? Voyons
votre systme: aprs tout, j'aime mieux l'attaquer que de dfendre le
mien. La dfense n'est pas aise, et les hommes nous chargent toujours
du rle le plus difficile.

LE VOYAGEUR.

Je pense, madame, qu'un arbre est une rpublique. Lorsqu'on a plant le
long de ce ruisseau des branches de saule, les petits animaux qui y
taient renferms se sont ports au plus press. On a laiss tous les
accessoires. Les feuilles ont t abandonnes et sont tombes. Les uns
se sont occups  clore la brche qu'on avait faite  leur habitation,
en la fermant par un bourrelet. Les autres ont pouss en terre des
galeries souterraines, pour chercher des vivres et des matriaux propres
 la communaut. S'ils ont rencontr un rocher, ils se sont dtourns,
ou ils l'ont environn de leur ouvrage, pour en faire un point d'appui.
Dans quelques espces, comme celles du chne, ils ont coutume d'enfoncer
un long pivot qui soutient toute l'habitation. Chaque nation a sa
manire. L'une btit sur pilotis, comme les Vnitiens; l'autre, sur la
surface de la terre, comme les Sauvages lvent leurs cabanes.

Quand le dsordre a t rpar, on a cherch  multiplier les vivres. Il
parat que chez ces petits rpublicains, la population est fort prompte,
parce que la subsistance est fort aise. Ils vivent d'huiles et de sels
volatils, dont l'air et la terre sont remplis. Pour saisir ceux qui sont
dans l'air, ils ont imagin de faire ce que font les matelots sur les
vaisseaux o ils manquent d'eau douce; quand il pleut, ils tendent des
voiles: de mme, ils se sont empresss de dployer les feuilles comme
autant de surfaces. Pour empcher le vent d'emporter leurs tentes, ils
les ont attaches sur un seul point d'appui,  l'extrmit d'une queue
souple et lastique, ce qui est trs-bien imagin.

Les uns montent par le tronc avec des gouttes de liqueur, les autres
redescendent par l'corce avec les alimens superflus. Vous jugez bien
que si on renverse leur ouvrage comme dans l'exprience du saule, mes
architectes ne perdront pas la tte: c'est comme si vous renversiez une
ruche.

LA DAME.

On pourrait expliquer cela par une sve qui monte et descend
d'elle-mme, et qui prend dans les conduits de l'arbre une forme
constante, comme l'or qui passe  la filire.

LE VOYAGEUR.

Si la sve formait les feuilles, elle formerait galement les fleurs et
les fruits. Mais dans un sauvageon ent, les fruits de l'ente sont bons,
tandis que ceux du pied ne changent point de nature. Si la sve, qui a
mont par le tronc de l'ente, et qui est redescendue par son corce,
avait acquis quelque qualit, elle se dcouvrirait dans les fruits du
sauvageon. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas?

LA DAME.

C'est  vous  vous dfendre.

LE VOYAGEUR.

Les animaux du sauvageon apportent des matriaux pour fermer la brche;
ceux de l'ente les prennent  mesure qu'ils arrivent: ils en fabriquent
des fruits excellens tandis que les autres n'en font rien qui vaille. La
matire est la mme, les conduits sont communs, mais les ouvriers sont
diffrens.

LA DAME.

Si les arbres taient peupls d'animaux, l'hiver les ferait tous mourir;
car vous ne me persuaderez pas qu'ils ont des fourrures comme les
castors.

LE VOYAGEUR.

Ils ont eu la prcaution d'envelopper leurs maisons de plusieurs toffes
fort paisses. Les unes sont souples comme des cuirs, les autres bien
sches, et semblables  une grosse crote. Personne n'est assez malavis
pour se loger dans cette enceinte extrieure. Les arbres du nord, comme
le sapin et le bouleau, ont jusqu' trois corces diffrentes.

LA DAME.

Selon vous, les arbres des pays chauds n'en ont donc point?

LE VOYAGEUR.

Ils n'ont que des pellicules par o la sve descend; mais je n'y ai
jamais vu de ces corces raboteuses, insensibles et multiplies qui
paraissent ncessaires aux arbres des pays froids. Comparez l'oranger au
pommier, qui vient cependant dans les climats temprs.

LA DAME.

Vous m'tonnez, mais vous ne me persuadez pas. Si un arbre n'tait pas
une machine, il n'aurait pas reu toutes ses dimensions, comme les
machines des btes qui ont, chacune, une grandeur fixe. Selon vous, un
arbre crotrait toujours. Vos petits animaux tant toujours en action,
on verrait des chnes gros comme des montagnes; un cerisier s'lverait
autant qu'un orme: ce seraient des travaux monstrueux et sans fin, et
nous voyons le contraire.

LE VOYAGEUR.

A quoi sert l'lvation pour le bonheur? Ces petits animaux ont beaucoup
de sagesse; ils proportionnent toujours la hauteur de leur difice  sa
base.

En jetant les fondemens de leur habitation, ils trouvent de grands
obstacles dans la terre. C'est le voisinage d'un autre arbre; ce sont
des rochers; c'est,  quelques pieds de profondeur, un mauvais sol. En
l'air, rien ne les arrte que la considration de leur propre sret. La
preuve en est bien forte; c'est que les plantes qui s'accrochent vont
toujours en s'allongeant sans s'arrter. Il y a des lianes aux les,
dont il ne serait pas facile de trouver les deux bouts. Voyez jusqu'o
s'lvent les haricots qui grimpent, tandis que la fve de marais
acquiert  peine trois pieds de hauteur; cependant, ces deux lgumes
naissent et meurent dans la mme anne. La fortune de ceux qui rampent
parat sre; ceux qui s'lvent d'eux-mmes sont plus circonspects. Les
arbres qui croissent sur les montagnes sont peu levs: ceux de la mme
espce qui viennent dans des vallons resserrs et profonds, n'ayant rien
 craindre des vents, s'lvent avec plus de hardiesse; ils sont
beaucoup plus grands.

Je suis persuad que si la tige d'un orme traversait, dans son
lvation, plusieurs terrasses, ses habitans rassurs y enfonceraient
des pivots et lveraient sa tte  une hauteur prodigieuse.

LA DAME.

Vous m'assurez cela bien gratuitement. Vous devenez hardi.

LE VOYAGEUR.

J'ai vu, aux Indes, les lianes dont je vous parle. J'y ai vu de nos
plantes potagres devenir vivaces, et de nos herbes devenir des
arbrisseaux. Les Chinois font sur les arbres une exprience curieuse,
qui prouve pour mon opinion. Ils choisissent, sur un oranger, une
branche avec son fruit; ils environnent cet tranglement de terre
humide; il s'y forme un bourrelet et des racines: on coupe ce petit
arbre, et on le sert sur la table avec son gros fruit. Si on l'avait
laiss sur pied, n'aurait-il pas form un second tage d'oranger?

La preuve donc que les arbres ne sont pas des machines, c'est qu'ils
peuvent toujours crotre, et qu'ils n'ont pas une grandeur dtermine.

LA DAME.

Vous n'avez vit un mauvais pas que pour tomber dans un autre. Selon
vous, les arbres ne devraient jamais mourir. Un arbre tant une espce
de ville, dont les familles se reperptuent, on devrait voir des chnes
aussi vieux que Paris.

LE VOYAGEUR.

Tout a son terme;  la longue, les canaux s'obstruent. On prtend que
les chnes vivent trois cents ans: trouvez-moi une ville dont les
maisons aient dur si long-temps sans se renouveler. Les quartiers de
Paris qui existaient il y a trois sicles, ne subsistent pas plus que
les hommes qui les habitaient: il faut en excepter quelques difices
publics.

LA DAME.

Trois cents ans font une belle vieillesse: aussi je respecte beaucoup
les vieux arbres. Je n'ai pas voulu faire abattre ceux de mon parc; ils
ont vu mes aeux, et ils verront mes petits-enfans. Cette ide-l me
touche. Demain nous continuerons: je vous donne rendez-vous au milieu de
mes fleurs.




DIALOGUE SECOND.

DES FLEURS.


LA DAME.

J'ai fait des rves charmans. Je me croyais une reine plus puissante que
Smiramis. Dans chaque plante de mon jardin, j'avais une nation
laborieuse, tout occupe  travailler pour moi. Les peuples du nord et
ceux du midi vivaient sous mon empire. Je voyais les habitans du sapin
couvrir leur habitation d'paisses fourrures, et ceux de l'oranger
s'habiller  la lgre, comme s'ils taient sous les tropiques.

LE VOYAGEUR.

Je suis charm que mon systme vous plaise; vous commencez  en tre
persuade.

LA DAME.

Oh! je n'en crois pas un mot. Vos animaux ne ressemblent point  ceux
que nous connaissons; il parat qu'ils n'ont aucun des sens les plus
communs. Ont-ils le got, la respiration, la vue, le toucher? Vous
parlez bien de leurs actions, mais vous vous gardez de toucher  leurs
personnes.

LE VOYAGEUR.

Madame, vous me faites une mauvaise querelle. Doutez-vous que les
Romains qui ont bti l'amphithtre de Nmes, n'aient bu, mang et
dormi, quoique les historiens qui parlent de ce monument n'en fassent
pas mention?

Il y a des choses qui sautent aux yeux. Vous faites arroser tous les
jours votre parterre; et vous demandez si ses habitants boivent? Vous
savez que, quand les plantes manquent d'air, elles prissent; et vous
demandez s'ils respirent? Vous voyez beaucoup de fleurs se refermer
pendant la nuit[8]; il y a mme des arbres, comme le tamarinier, dont
toutes les feuilles se reclosent dans les tnbres: ils sont donc
sensibles  la lumire. N'avez-vous pas vu la sensitive se mouvoir et se
resserrer ds qu'on la touche?

  [8] Non seulement les fleurs se referment pendant la nuit, mais il y
    en a qui changent de couleurs.

LA DAME.

J'en ai t bien tonne. On prtendait que c'tait un effet produit par
la chaleur de la main, mais je vous assure qu'elle faisait le mme
mouvement quand on la touchait avec une canne[9].

  [9] Un bton, une pierre jete, et mme le vent, font mouvoir la
    sensitive d'un mouvement intrieur et apparent.

LE VOYAGEUR.

On expliquait de mme, par la chaleur, la contraction des fleurs; comme
si le mme effet n'arrivait pas toutes les nuits, quelle que soit leur
temprature. J'ai vrifi aussi la fausset de ce raisonnement.

LA DAME.

Vous m'avez chapp; mais je vous rattraperai. Rpondez  cette
objection. Il n'y a point d'animaux qui fassent des travaux inutiles
pour eux: cependant les vtres btissent des fleurs qui ne sont qu'un
objet d'agrment pour les hommes, de grandes roses qui ne durent qu'un
jour, et qui ne leur servent  rien.

LE VOYAGEUR.

Il faut reprendre le fil de leur histoire. Lorsque la nation est devenue
nombreuse, elle songe  envoyer des colonies au dehors. On choisit les
beaux jours du printemps pour travailler aux provisions des migrans. On
apporte le sucre, le lait et le miel. Ces riches denres sont dposes
dans des btimens construits avec un art admirable. L'action du soleil
parat ici de la plus grande importance, soit pour perfectionner les
vivres, soit plutt pour chauffer l'ardeur des mariages. Il parat que
chez ces peuples on ne fait point de dtachement au dehors, sans unir
chaque citoyen par le lien le plus puissant qui soit dans la nature.
Nous faisions autrefois la mme chose dans nos premiers tablissemens au
Mississipi. On y envoyait des vaisseaux tout chargs de nouveaux maris.

Les mles lvent des pistils, au sommet desquels ils se logent dans des
poussires dores; de l ils se laissent tomber au fond des fleurs, o
les attendent leurs pouses.

Il parat que la fleur est l'ouvrage des femmes. Elle est forme avec de
riches tentures de pourpre, de bleu cleste, ou de satin blanc. C'est
une chambre nuptiale, d'o s'exhalent les plus doux parfums. Souvent
c'est un vaste temple, o se clbrent  la fois plusieurs hymens; alors
chaque feuille est un lit, chaque tamine une pouse, et plusieurs
familles viennent habiter sous le mme toit.

Quelquefois les femelles paraissent seules sur un arbre, et les mles
sur un autre. Peut tre, dans ces rpubliques, le sexe le plus fort
subjugue le plus faible, et ddaigne de l'associer aux ftes publiques,
quoiqu'il s'en serve pour les besoins particuliers,  peu prs comme les
Amazones, qui avaient des esclaves mles, mais qui ne s'alliaient qu'aux
peuples libres.

Sur le palmier, la femelle dresse seule le lit conjugal; si le mle,
dans une fort loigne, aperoit le temple de l'amour, il se laisse
aller au gr des vents, sur des poussires que les botanistes appellent
fcondantes.

LA DAME.

En vrit, monsieur, vous vous laissez aller  votre imagination. De
tout ce que vous avez dit, je n'ai fait attention qu' la forme de la
fleur. Vous la croyez propre  runir la chaleur: c'est une ide
nouvelle, et qui me plat: j'aime  croire qu'une rose est un petit
rverbre.

LE VOYAGEUR.

Observez, je vous prie, que le plan des fleurs est presque toujours
circulaire, de quelque forme que soit le fruit. Leurs ptales sont
disposs alentour, comme des miroirs plans, sphriques, ou elliptiques,
propres  rflchir la chaleur au foyer de leurs courbes: c'est l que
doit se former l'embryon qui contient la graine. Les fleurs qui donnent
des graines sont simples, parce qu'il et t inutile de mettre des
miroirs derrire d'autres miroirs.

Dans les vgtaux dont le suc est visqueux et plus difficile 
chauffer, comme les plantes bulbeuses et aquatiques, mes petits
gomtres construisent des rverbres contourns en fourneaux; ce sont
des portions de cylindre, de larges entonnoirs, ou des cloches. C'est ce
que vous pouvez voir dans les lis, les tulipes, les hyacinthes, les
jonquilles, les muguets, les narcisses, etc... Ceux qui travaillent ds
l'hiver adoptent aussi cette disposition avantageuse, comme on le voit
dans les perce-neiges et les primevres.

Ceux qui btissent  une exposition dcouverte, et qui s'lvent
peu[10], comme dans la marguerite et le pissenlit, font des miroirs
presque plans. Ceux qui sont un peu plus  l'ombre, comme dans les
violettes et les fraises, se forment des miroirs plus concaves.

  [10] Les plantes qui s'lvent peu sont chauffes par le sol mme. En
    beaucoup d'endroits, l'herbe conserve sa verdure toute l'anne. Les
    mousses fleurissent en hiver.

Ceux qui travaillent  s'expatrier dans une saison chaude, dcoupent la
circonfrence de la fleur, afin de diminuer son effet, comme on le voit
dans les crucies, les bluets, les oeillets, etc... D'autres en
chiffonnent les pavillons, comme ceux de la grenade et du coquelicot; o
ils cessent d'en prsenter le disque au soleil, et naissent  l'abri des
feuilles, comme dans les papilionaces, dont la forme ne doit pas runir
les rayons directs du soleil, mais doit rassembler une chaleur reflte.

Ils ont encore une industrie: c'est que les fleurs de l't, qui ont de
grands bassins, ne sont attaches qu' des ligamens trs-faibles; elles
dfleurissent vite: par exemple, le coquelicot, le pavot, les roses de
Provence, les fleurs de grenade.

Il y en a, comme les plantes appeles _soleils_, qui n'ont que des
rayons autour de leur circonfrence; mais la fleur est pose sur un
pivot flexible, et tous ses habitans sont attentifs  la tourner vers le
soleil. Ne croiriez-vous pas voir des acadmiciens qui dirigent vers cet
astre un grand miroir ou un long tlescope?

LA DAME.

Mais la couleur des fleurs ne servirait-elle pas encore  l'effet des
rayons rflchis?

LE VOYAGEUR.

Je suis charm, madame, que vous me fournissiez cette observation. Le
blanc et le jaune sont, comme vous le savez, les plus favorables: aussi
la plupart des fleurs du printemps et de l'automne ne sortent gure de
ces teintes lgres avec une chaleur faible, il fallait des miroirs fort
actifs.

Les fleurs de ces deux saisons qui ont des rverbres d'un rouge fonc,
comme les anmones, les pivoines et quelques tulipes, ont leur centre
noir et propre  absorber directement les rayons. Les fleurs d't ont
des couleurs plus fonces et moins propres  rverbrer. On trouve dans
cette saison beaucoup de bleu et de rouge; mais le noir est trs-rare,
parce qu'il ne rflchit rien du tout[11].

  [11] Dans les pavots, dont la couleur est brune et trs-fonce, on
    remarque que les corolles sont brles du soleil avant que la fleur
    soit tout--fait dveloppe.

L'lvation des plantes, la grandeur, la couleur et la coupe de leurs
fleurs, paraissent combines entre elles. Cette manire nouvelle de les
considrer peut exercer la plus sublime gomtrie.

LA DAME.

Je suis bien aise que vous donniez  mes fleurs un air savant; je
croyais qu'elles n'taient faites que pour plaire. Mais pourquoi les
fleurs qui mrissent des graines inutiles sont-elles si belles; tandis
que celles du bl, de l'olivier et de la vigne sont si petites?

LE VOYAGEUR.

La nature fait souvent des compensations. Elle a peut-tre voulu nous
donner le ncessaire avec simplicit, et le superflu avec magnificence.

LA DAME.

A vous entendre, dans les pays trs-chauds, les fleurs doivent tre fort
rares.

LE VOYAGEUR.

Entre les tropiques, je n'ai vu aucune fleur apparente dans les
prairies, quoiqu'on ait essay d'y faire venir des marguerites, des
trfles, des bassinets, etc. La plupart mme de celles d'Europe n'y
russissent pas dans les jardins. De grands rverbres donnent trop de
chaleur.

LA DAME.

Aucun voyageur n'avait encore dit cela. Ces prairies doivent tre bien
tristes. Les arbres de ces pays ne doivent donc pas porter de fleurs?

LE VOYAGEUR.

Pardonnez-moi; sans fleurs il n'y a pas de graines.

Quand les arbres des Indes sont bien feuills, les fleurs naissent 
l'abri des feuilles. Leur circonfrence n'est jamais bien entire, comme
vous pouvez le voir dans celle des fleurs d'oranger et de citronnier.

Quand les arbres ont peu de feuilles, comme une espce appele _agati_,
et les feuilles des palmiers, telles que les dattiers, cocotiers,
lataniers, palmistes, leurs fleurs naissent en grappes pendantes. Dans
cette situation renverse, elles ne sauraient tre brles par un soleil
trop ardent; il ne s'y rassemble qu'une chaleur rflchie. Les arbres de
nos climats qui donnent des grappes de fleurs les portent droites, comme
le trone, la vigne, le lilas, etc.

LA DAME.

Il me semble que les petits animaux des Indes ont plus d'esprit que ceux
d'Europe.

LE VOYAGEUR.

Ils ont des besoins contraires. Dans nos climats, il leur faut de la
chaleur: aussi les ntres btissent les fleurs avant les feuilles, et
les ouvrent  dcouvert aux premiers jours du printemps, comme on le
voit dans les amandiers, pchers, abricotiers, cerisiers, poiriers,
pruniers, coudriers, et mme dans les ormes et les saules. Leur forme
est ordinairement en rose, ce qui donne des formes de miroir bien
concaves et bien circulaires.

Dans les pays du nord, ils btissent des fleurs solides formes de
chatons et d'cailles. Elles sont ranges sur des cnes comme sur des
espaliers. Les fleurs et les parois qui les appuient sont chauffes 
la fois par le soleil. Celles des sapins et des bouleaux en seraient
brles dans les pays chauds: aussi ces arbres n'y peuvent-ils crotre.

Enfin, une preuve bien forte que les ptales des fleurs servent 
chauffer l'embryon o est la graine, c'est qu'on ne les trouve pas sur
les fleurs mles qui unissent sur des arbres spars; ces parties n'y
seraient d'aucune utilit.

LA DAME.

Voil qui est admirable, de quelque faon que cela arrive. Il me semble
que je pourrais faire mrir ici du caf en mettant des rverbres autour
des fleurs. Il me semble qu' l'inspection de la fleur, on peut juger si
l'arbre qui la donne rsistera  un climat ardent. Je croirais bien que
les papilionaces peuvent y russir, parce qu'elles sont renverses.

LE VOYAGEUR.

Vous avez raison, madame; les fleurs de beaucoup d'arbres et
d'arbrisseaux de l'Inde ont cette forme; beaucoup donnent des fruits
lgumineux, ce qui est trs-rare en Europe. Ici les fruits semblent
chercher le soleil; l, ils semblent l'viter. La plupart naissent au
tronc, ou pendent  des grappes.

LA DAME.

Vous ne m'chapperez pas de tout le jour, vous viendrez dner avec moi;
nous raisonnerons sur les fruits au dessert. Je ne puis pas fournir 
votre systme une meilleure bibliothque. Vous tirerez parti des livres
d'une manire ou d'autre.




DIALOGUE TROISIME.

DES FRUITS.


LA DAME.

Je trouve un grand dfaut  votre systme: vos animaux raisonnent trop
consquemment; ils sont plus sages que les hommes.

LE VOYAGEUR.

C'est que l'homme acquiert son exprience, et que l'animal la reoit:
l'araigne file ds qu'elle sort de son oeuf. La portion d'intelligence
qui a t donne  chaque espce est toujours parfaite, et suffit  ses
besoins. Je vous prie mme d'observer que plus l'animal est petit, plus
il est industrieux. Dans les oiseaux, l'hirondelle est plus adroite que
l'autruche; dans les insectes, c'est la fourmi. Il semble que l'adresse
a t donne aux plus faibles, comme une compensation de la force. Ainsi
mes animaux tant trs-petits, il y a apparence qu'ils sont
trs-prudens.

LA DAME.

J'ai bien envie de les voir partir pour les colonies.

LE VOYAGEUR.

Ds qu'une chaleur suffisante, rassemble par la fleur, a runi les
familles au fond des calices, toute la nation est occupe  y porter du
miel et du lait. Le lait est une substance qui parat destine  tous
les jeunes animaux: le jaune d'un oeuf mme dlay dans l'eau, donne une
substance laiteuse. La colonie rside d'abord dans le lieu qu'on appelle
le germe; les provisions sont alentour, sous la forme d'un lait qui se
change ensuite, par l'action du soleil, en une substance solide et
huileuse.

On enveloppe la colonie et ses provisions d'une coque fort dure, pour la
mettre  l'abri des vnemens. Cette couverture a quelquefois la duret
d'une pierre, comme dans les fruits  noyau, mais on a grande attention
d'y mnager une suture, comme dans la noix, ou de petits trous 
l'extrmit, ferms par une soupape; c'est par cette porte que doit
sortir la nouvelle famille. Il n'y a pas une graine qui n'ait
l'quivalent de cette organisation.

LA DAME.

Ah! vous leur supposez trop d'industrie.

LE VOYAGEUR.

Je ne leur en donne pas plus qu'aux insectes les plus communs.
L'araigne, qui met ses oeufs dans un sac, y laisse une ouverture; le
ver  soie, qui s'enferme dans un cocon, en rend le tissu fort serr,
except  l'endroit de la tte o il se mnage une sortie. C'est une
prcaution commune  tous les vers. Mais comme les animaux qui
travaillent en socit ont plus d'adresse que les autres, ceux-ci en ont
une bien merveilleuse. Pendant qu'on travaille  construire le btiment
et  rassembler le lait de la nouvelle colonie, de peur que les oiseaux
ne dtruisent l'ouvrage, on l'environne d'une substance dsagrable au
got, comme le brou des noix qui est amer; quelquefois aussi on fortifie
la ville nouvelle de palissades pointues, comme celles qui hrissent la
coque de la chtaigne.

LA DAME.

Vous leur accordez bien de l'exprience: qui leur a dit que les oiseaux
viendraient les attaquer?

LE VOYAGEUR.

Celui qui a dit au lapin de se creuser des terriers, et  la huppe de
suspendre son nid au bout de trois fils. Leur postrit agira toujours
de mme, comme les canards qui vont  l'eau sans avoir vu leurs pres
nager.

LA DAME.

Je ne suis plus tonne que la rose ait des pines; ceux qui l'ont btie
ont pris pour toute la plante les prcautions que ceux du chtaignier
ont prises pour le fruit. Je suis charme de leur prvoyance, la fleur
la mrite.

LE VOYAGEUR.

Cette dfense est commune  plusieurs arbrisseaux qui naissent sur les
lisires des bois, exposs aux insultes des animaux qui paissent; le
jonc marin, la ronce, les pines blanche et noire, les groseilliers, et
mme l'ortie et le chardon, qui croissent le long des chemins, sont
garnis et hrisss de pointes trs-aigus. Ces plantes sont fortifies
comme des places frontires.

LA DAME.

Eh bien! quand la colonie a ses provisions, comment fait-elle pour
s'tablir ailleurs?

LE VOYAGEUR.

Si ces insectes avaient reu des ailes, ils se seraient envols; mais il
parat qu'ils ne peuvent s'exposer  l'air sans danger. Ils ne vivent
que dans les liqueurs. Ils s'enferment dans des vaisseaux bien carns,
bien pourvus, et voici comme ils entreprennent leur navigation.

Pour ceux qui sont suspendus en haut, toute la traverse ne consiste que
dans une chute. Le fruit tombe et va en bondissant s'arrter  trente
pas de la mtropole. Remarquez que les fruits qui tombent de haut sont
arrondis, et que plus ils sont levs, plus le fruit est dur. Le gland,
la fane, la chtaigne, la noix, la pomme de pin, rsistent trs-bien 
la violence de la secousse. N'admirez-vous pas leur prcaution d'avoir
song, en s'levant si haut,  tomber avec sret?

LA DAME.

Ce serait quelquefois une leon utile aux hommes. Mais cette manire de
tomber est commune  tous les fruits...

LE VOYAGEUR.

Pardonnez-moi. Les animaux qui travaillent dans le tilleul, qui crot
dans les terres humides et molles, savent bien que, s'ils avaient bti
des vaisseaux lourds, le poids les et enfoncs dans le lieu mme de
leur chute. Ils ont construit des graines attaches  un long aileron.
Elles tombent en pirouettant, et le vent les porte fort loin de l. Le
saule, qui vient aux mmes lieux, a des aigrettes ainsi que le roseau.
L'orme a une graine place au milieu d'une large follicule. Vous voyez
qu'au moyen de ces voiles, on peut aller loin. Je suis port  croire
que l'orme est l'arbre des valles par la construction de sa graine.

LA DAME.

Je ne suis plus tonne de voir les cerisiers et les pchers s'lever 
une hauteur mdiocre. Une pche mre qui tomberait de la hauteur d'un
orme n'irait pas loin. Mais comment font ceux qui ne s'lvent pas? Il
ne leur est pas possible de rouler.

LE VOYAGEUR.

Les animaux des bluets, des artichauts, des chardons, etc., attachent
leurs colonies  des volans; le vent les emporte. Vous en voyez, en
automne, l'air rempli. Ils sont suspendus avec beaucoup d'industrie, et
quoiqu'ils voyagent fort loin, la graine tombe toujours
perpendiculairement. Il y a des espces de pois qui ont des coques
lastiques; en s'ouvrant, lorsqu'elles sont mres, elles lancent leurs
graines  dix pas de l. C'est aussi l'industrie de la balsamine.
Croyez-vous  prsent qu'une plante soit une machine hydraulique?

LA DAME.

Vous ne me citez que les exemples qui vous sont favorables; vous ne me
dites pas comment font ceux qui btissent des fruits mous et peu levs;
ceux de la framboise et de la fraise ne volent ni ne roulent.

LE VOYAGEUR.

Vous avez vu que les habitans du noyer et du chtaignier se fortifiaient
contre les oiseaux: ceux du fraisier et du framboisier font bien mieux,
ils tirent parti de leurs ennemis. Ceux-l sont des guerriers; ceux-ci
sont des politiques. Ils s'entourent d'une substance agrable et d'une
couleur clatante. Les oiseaux s'en nourrissent, et les ressment dans
les bois, qui en sont remplis. Ils avalent les fruits sans faire tort 
la graine; elle est si dure, qu'elle chappe  leur digestion. Beaucoup
de fruits mous, qui ont des noyaux, sont ressems de la mme manire.
Cette ruse n'est pas rserve aux seuls animaux de notre hmisphre. La
muscade est une espce de pche des Moluques; sa noix est d'un grand
revenu aux Hollandais: ils la dtruisent dans toutes les les loignes
de leurs comptoirs, pour s'en rserver la rcolte  eux seuls; mais elle
repousse partout: c'est un oiseau marin qui la ressme aprs l'avoir
avale. Tant l'homme est faible quand il attaque la nature, une nation
ne saurait dtruire un vgtal?

LA DAME.

Hlas! l'homme n'a pas t prserv avec tant de soin; des nations
entires ont t extermines par d'autres nations, sans qu'il en soit
rchapp un seul. Mais il faut adorer la Providence: je l'admire dans sa
prvoyance, que je n'aurais pas souponne. Je croyais qu'un arbre
laissait tout simplement tomber ses graines: je vois bien qu'elles
auraient manqu d'air et d'espace, et, pour me servir de vos termes, que
la mtropole, en vieillissant, aurait ananti toutes les colonies sous
ses ruines. Mais l'ide de vos animaux est-elle bien conforme  l'action
de cette Providence?

LE VOYAGEUR.

Le roi de Prusse avait ordonn que l'on coupt des forts pour donner
des terrains  de nouvelles familles. La chambre du domaine de Berlin
lui reprsenta que le bois allait devenir fort rare. Il lui rpondit:
J'aime mieux avoir des hommes que des arbres. Croyez-vous que le grand
Roi de tous les tres n'a pas mieux aim rgner sur des millions de
peuples diffrens que sur des machines aveugles?

LA DAME.

Vous allez rendre aussi le bois fort rare. Votre systme est sduisant,
mais il me laisse des doutes: vous ne me montrez pas les animaux; on ne
croit qu' moiti, quand on n'a pas vu.

LE VOYAGEUR.

Vous avez vu des animaux se mouvoir dans le suc des plantes.

LA DAME.

Mais je ne les ai pas vus travailler, agir de concert, et faire toutes
les choses admirables que vous m'avez dites.

LE VOYAGEUR.

Regardez mes madrpores et mes lithophytes: il y en a qui ressemblent 
des choux, d'autres  des gerbes de bl. Ce sont les plantes de la mer;
les ntres sont les madrpores de l'air.

LA DAME.

Ce n'est plus la mme chose: vous m'avez dit que les madrpores ne
donnent pas de fruits.

LE VOYAGEUR.

Cela n'est pas bien prouv. D'ailleurs, ils vivent dans un fluide o il
n'y aurait eu pour leurs fruits, ni chute ni roulement: il tait donc
inutile d'environner la colonie d'un corps lourd, ou d'une substance
lgre comme les aigrettes des graines, qui serait venue  la surface de
l'eau. Il est cependant certain qu'on a observ dans leurs fleurs, un
suc laiteux semblable  celui des graines de nos fruits: cette laite se
rpand dans la mer, comme celle des poissons.

Les lmens changent les moeurs et les arts. Un matelot et un bourgeois
sont des hommes, cependant un vaisseau n'est pas fait comme une maison.

Les petits animaux qui btissent les plantes de l'air, vivent au milieu
d'un lment qui est pour eux dans un mouvement perptuel. Ils sont si
petits, qu'un zphyr leur semble un ouragan. Ils ont pris les plus
grandes prcautions pour assurer les fondemens de leurs difices, et
pour transporter leurs familles sans risques. Ils les enclosent dans des
btimens bien couverts, afin qu'elles ne soient pas disperses.

Ceux qui btissent dans la mer, vivent au milieu d'un fluide dont les
parties ne s'branlent pas aisment: elles ne sont remues que par
flots, et par grandes masses. Les gouttes n'en sont pas mobiles et
pntrantes comme les globules de l'air, que la chaleur dilate et
resserre sans cesse. Il ne leur fallait donc pas des appartemens bien
clos comme les graines, puisqu'ils ne couraient pas le risque d'tre
dissips si facilement. Je crois au reste avoir observ que leur laite
est enduite d'une glaire qui n'est pas aise  dissoudre.

Si les animaux qui travaillent dans l'eau, eussent vcu dans un lment
encore plus solide, par exemple dans la terre, ils n'auraient t
exposs  aucune espce d'agitation. Il est probable qu'alors ils
n'auraient pas eu besoin d'enfoncer des racines, d'lever des tiges,
d'tendre des feuilles, de faonner des fleurs, et de fabriquer des
fruits, comme ceux de l'air.

LA DAME.

Vraiment vous avez raison: aussi la truffe n'a aucune de ces parties-l;
elles lui seraient inutiles. J'ai vu des gens bien embarrasss  deviner
comment elle peut se reproduire. J'imagine que dans les scheresses, les
petits animaux se communiquent entre eux par les fentes intrieures du
sol o ils vivent. Il rgne l un calme ternel: ce sont des canaux d'un
fluide tranquille, o la navigation est fort aise: il n'y faut point de
vaisseaux; on peut y nager en sret. A quoi serviraient les fleurs 
une plante qui ne voit pas le soleil, et les racines  un vgtal qui
n'prouve aucune secousse? Cette dcouverte me fait grand plaisir: je
suis fche cependant que les animaux d'un fruit que j'aime beaucoup,
aient si peu d'industrie.

LE VOYAGEUR.

Elle est proportionne  leurs besoins: c'est une loi commune  tous les
tres anims. L'homme, qui est le plus indigent de tous, en est aussi le
plus intelligent.

LA DAME.

Il vaudrait mieux en tre le plus heureux. Ceux qui habitent les truffes
sont peut-tre plus contens que ceux qui vivent dans des palais.

Je trouve dans votre systme des ides neuves. Il me parat
trs-vraisemblable que les fleurs sont des miroirs. On peut, ce me
semble, en tirer des consquences utiles, ainsi que des graines. Je
crois qu'il ne faut pas trop les enfoncer lorsqu'on les sme, puisque la
nature les rpand  la surface de la terre, et qu'elle repeuple ainsi
les prairies et les forts. L'industrie des graines qui volent, qui
roulent, et qui s'lancent, me parat admirable: mais sans doute ces
mouvemens peuvent s'attribuer  d'autres lois, il faudrait, pour que
votre systme et une certaine force, qu'aprs avoir rendu raison des
effets ordinaires de la vgtation, il en expliqut les phnomnes.

LE VOYAGEUR.

Vous en agissez avec moi comme les dames des anciens chevaliers: quand
ils sortaient du tournoi, elles les envoyaient combattre un Gant ou un
Maure. N'tes-vous pas contente de savoir que la truffe est un madrpore
de terre? Il a toutes les parties qui lui conviennent, et il ne peut en
avoir d'autres. S'il y a d'autres vgtations dans la terre, elles
n'auront de mme aucune des parties de celles qui vivent dans l'air. Je
connais une racine et une fleur qui sont pareillement isoles, et par
des raisons semblables: mais il me suffit de vous avoir rsolu un fait
inexplicable, la reproduction de la truffe.

LA DAME.

Oh! c'est moi qui l'ai expliqu: mais en voici un dont toutes les lois
de l'hydraulique ne sauraient me rendre raison. Lorsqu'un arbre est
jeune et plein de suc, souvent il continue de pousser des branches et
des feuilles, sans donner de fleurs. Un jardinier expriment dterre
une partie de ses racines, et il devient fcond. Pourquoi ne donne-t-il
des fruits que quand il perd sa nourriture?

LE VOYAGEUR.

Les animaux qui ont des vivres en abondance, ne songent point 
s'expatrier; ils cherchent  augmenter les logemens: ils ne fabriquent
que du bois. Ds qu'on leur a coup les vivres, ils voient qu'il est
temps d'envoyer des colonies s'tablir au loin: on ne peut plus
fourrager aux environs de la place.

LA DAME.

Celui-l tait trop ais: en voici un plus difficile. Lorsqu'un arbre a
reu quelque dommage considrable: par exemple, lorsqu'on lui a enlev
une partie de son corce, au printemps il se charge de fleurs, ensuite
de fruits, aprs quoi il meurt. Pourquoi  la veille de sa ruine
rapporte-t-il plus qu' l'ordinaire?

LE VOYAGEUR.

Dans l'arbre corc, le conseil s'assemble; et voici comme on raisonne:
On nous a fait une brche irrparable; nos remparts et nos chemins sont
dtruits: nous allons mourir de froid ou de faim, allons-nous-en. Tout
le monde se met  construire des fleurs; on se retire dans les fruits;
la mtropole est abandonne, et l'arbre meurt l'anne suivante.

LA DAME.

Je ne sais par o vous prendre. Il me semble que vous satisfaites 
toutes les difficults; le systme ordinaire en laisse de grandes.
J'avais ou expliquer le dveloppement des plantes, par l'air qui monte
en ligne droite dans les canaux de la vgtation, et cependant j'avais
vu les pivots des pois se recourber vers la terre qu'ils semblent
chercher. J'avais ou dire que dans les germes, la plante tait tout
entire avec ses graines  venir, qui contenaient encore les plantes
futures, ainsi de suite  l'infini; ce qui me paraissait tout--fait
incomprhensible.

LE VOYAGEUR.

Il y a un degr en descendant o la matire n'est plus susceptible de
forme; car la forme n'est que les limites de la matire. Si cela n'tait
pas, il y aurait autant de matire dans un gland que dans un chne,
puisqu'il y aurait autant de formes, attendu qu'il y a, dit-on, un chne
tout entier renferm dans le gland.

Si on me dit qu'il n'y a que les formes principales, je demanderai o
sont les autres, qui sont toutes essentielles dans un chne dvelopp.

S'il n'y a que les formes principales, parce que l'espace est trop
petit, celui des seconds glands tant beaucoup plus petit, le nombre des
formes principales doit encore diminuer. Or, toute grandeur qui dcrot
vient ncessairement  rien. Dans ces glands imaginaires, qui vont
toujours en diminuant, il y aurait un terme o la race des chnes
devrait s'arrter et finir.

Voil, cependant, l'hypothse dont on s'est servi pour raisonner sur la
vgtation. Je suis charm que vous ayez adopt mes ides.

LA DAME.

Monsieur, point du tout, je vous assure.

LE VOYAGEUR.

Comment! madame, vous n'tes pas persuade! Y a-t-il encore quelque
dragon  combattre?

LA DAME.

Un grand scrupule. Je ne saurais imaginer que, pour soutenir ma vie, je
dtruise celle d'une infinit d'tres. Eussiez-vous raison, j'aime mieux
me tromper que de croire une vrit cruelle.

LE VOYAGEUR.

On est sensible quand on est belle; mais voil la premire fois qu'on
rejette un systme par compassion. Les anatomistes ont plus de courage;
quand ils en font un, ils tuent tout ce qui leur tombe sous la main. Il
y eut un Anglais qui fit ouvrir toutes les biches pleines d'un grand
parc, pour dcouvrir les lois de la gnration, qu'il n'a point
dcouvertes.

LA DAME.

Je ne veux point ressembler  ces savans-l. J'aime ceux d'aujourd'hui,
qui recommandent la tolrance et l'humanit, qu'on devrait tendre
jusqu'aux animaux. Je sais bien bon gr  M. de Voltaire d'avoir trait
de barbares ceux qui ventrent un chien vivant pour nous montrer les
veines lactes. Cette ide fait horreur.

LE VOYAGEUR.

Mes expriences n'ont cot la vie  aucun animal. J'ai mme de quoi
vous rassurer; ceux qui vivent dans les fruits chappent  votre
digestion comme  votre vue: n'en avez-vous pas une preuve dans les
oiseaux qui ressment les graines des fraisiers?

LA DAME.

Je veux vous croire; aprs tout, si je suis trompe, j'ai t amuse.
Vous m'avez appris sur la nature, des faits plus piquans que les
anecdotes de la socit. Nous n'avons ni mdit, ni jou; et, ce qui est
plus rare, vous ne m'avez point dit de fadeurs, suivant la coutume de
ceux qui veulent instruire les dames. Le temps a t fort bien employ;
mais j'en dois faire encore un meilleur usage: je vais rejoindre mon
mari et mes chers enfans. Adieu, monsieur le Voyageur.

LE VOYAGEUR lui fait une profonde rvrence.

(En s'en allant.)

O le bon coeur! ah la digne femme! Quand en aurai-je une comme celle-l?




EXPLICATION

DE QUELQUES TERMES DE MARINE,

A L'USAGE

DES LECTEURS QUI NE SONT PAS MARINS.


J'ai joint  l'explication de quelques termes nautiques, employs dans
ce Journal, des tymologies qui ne sont point savantes, mais conformes 
l'esprit du peuple. Partout c'est le peuple qui donne le nom aux choses,
et il le prend ordinairement de la partie la plus ncessaire de chaque
objet: ainsi, le bord d'un vaisseau tant sa partie principale,
puisqu'on n'est spar de la mer que par un _bord_, les marins disent
aller  _bord_, tre sur le _bord_, pour dire aller, ou tre sur le
_vaisseau_.

Ne dit-on pas: _La maison de Bourbon_ est trs-ancienne? Comme la maison
renferme la famille, le peuple a transport ce nom  ceux qui
l'habitent,  leurs anctres, et  leur postrit. Remarquez bien qu'il
n'emploie que le nom des choses qui sont  son propre usage. Pour
dsigner _la famille royale_, il ne dit pas l'htel, le chteau, ou le
palais de Bourbon, parce qu'il n'habite lui-mme que dans des maisons.

Les Arabes, qui demeurrent fort long-temps sous des tentes, trouvrent,
en se fixant dans des maisons, que la _porte_ en tait la partie la plus
essentielle: c'tait aussi pour ce peuple errant, le lieu le plus
agrable de ce logement; on sortait par-l quand on voulait. Ils ne
donnrent point le nom de _maison_  la famille de leurs souverains,
mais celui de _porte_ ottomane.

Je crois les tymologies d'autant plus vraies, qu'elles sont plus
simples. J'en dois quelques-unes au chevalier Grenier, mon ami, officier
de mrite de la marine du roi: je lui fais hommage des meilleures; je
prends les autres pour mon compte.


A.

_Amarrer_. Lier, attacher. Il est probable que les premiers marins
attachaient autour du mt ce qui tait susceptible de mouvement. Ulysse,
qui craignait beaucoup les sirnes, se fit attacher au mt. On
_l'amarra_.

_Amurer_ une voile. Attacher la voile contre le bord, qui est aussi le
_mur_ du vaisseau.

_Appareiller_. Partir, s'en aller. Cette manoeuvre se fait avec beaucoup
de prparatif ou _d'appareil_. Tout l'quipage est sur le pont. On lve
l'ancre, on dferle les voiles, on hisse les huniers: tout le monde est
en mouvement.

_Arrimage_. Distribution des marchandises dans la cale, faite de manire
que rien ne se drange dans les roulis.

_Arriver_ au vent. Lorsqu'un vaisseau reoit le vent de ct dans ses
voiles, s'il survient un orage imprvu, il obit pour quelque temps 
l'effort du vent, et lui prsente sa poupe. Il reoit alors le vent par
son arrire. Il se trouve, par cette manoeuvre, dans la direction qui
lui est propre. _Arriver_ signifie ici cder et se remettre dans son
lieu naturel. Ce mot n'a point de relation avec driver. Souvent un
vaisseau drive en _arrivant_.

_Artimon_. Mt prs du _timon_: il fait venir au vent.

_Aumnier_. Ecclsiastique qui fait les prires et dit la messe.
J'imagine que nos anctres taient fort charitables. Dans leurs courses
de guerre, et quelquefois de brigandage, ils menaient avec eux un
ecclsiastique charg de faire les _aumnes_. Les vaisseaux ont aussi
des _aumniers_, quoiqu'il n'y ait point de mendians sur leur chemin.


B.

_Bbord_. C'est le bord gauche du vaisseau, lorsqu'on est tourn vers
l'avant. _Tribord_ ou _stribord_ est le ct droit.

_Banc-de-quart_. C'est un _banc_ o s'assied l'officier qui commande le
_quart_.

_Bau_ ou _beau_. Un vaisseau a diffrentes largeurs. Elles se mesurent
entre les couples, qui sont des courbes dont la carne est forme. Ces
pices sont rares, et les premiers charpentiers ont pu les trouver fort
_belles_. Ils ont pu appeler _beaux_ les espaces compris d'une courbe 
l'autre. Le dernier de ces espaces est sur l'avant.

Voil une tymologie comme celle de la Beauce. Gargantua, qui la trouva
belle, s'cria: _beau-ce_. Gargantua peut fort bien tre une allgorie
du peuple.

_Beaupr_ ou _prs du beau_. C'est un mt inclin sur l'avant, au-del
et prs du dernier _beau_. C'est par la mme raison qu'aux les les
charpentiers appellent _benjoin_ un arbre assez commun, dont _le bois
joint bien_.

_Beausoir_ ou _bossoir_. Pice de bois qu'on pose ou qu'on assied sur le
dernier _bau_: c'est l que s'attachent les ancres.

_Berne_ (Pavillon en.) C'est un pavillon qui n'est plus flottant, et qui
n'est plus en quelque sorte dans ses honneurs. On l'lve  la moiti de
son mt sans le dployer: ce signal ne se fait gure que dans les
dangers.

_Bord_. A t expliqu. On fait des bords ou on louvoie lorsqu'on
prsente alternativement un des bords du vaisseau au vent: sa route est
alors en zigzag; cette manoeuvre ne se fait que quand le vent est
contraire.

_Bout dehors_. C'est un _bout_ de mt ou de vergue, qu'on met _dehors_ 
l'extrmit d'une autre vergue.

_Bras_. Ce sont des cordages qui servent  faire mouvoir les vergues 
droite ou  gauche. Ce sont en quelque sorte les bras de l'quipage, qui
n'y saurait autrement atteindre.

_Brasse_. Distance comprise entre les _bras_ tendus d'un homme. Sur
mer, elle est fixe  cinq pieds. Je crois avoir observ que les
matelots ont les bras plus longs et les paules plus grosses que les
autres hommes. Ils exercent plus leurs bras que leurs jambes.


C.

_Caillebotis_. Ce sont des panneaux de treillage  carreaux vides. On en
ferme l'espace compris entre les gaillards, ce qui forme une espce de
pont, sous lequel l'air circule. Dans les gros temps on le couvre de
toiles goudronnes, appeles _prlats_. Cette construction est
ingnieuse, et peut-tre parviendrait-on  former ainsi tous les ponts
du vaisseau; ce qui donnerait une libre circulation d'air jusque dans la
cale.

On appelle _caillebotte_, en Normandie, le lait _caill_ et _battu_ qui
forme une espce de rseau. On appelle aussi _caillebott_ ou pommel
ces espaces blancs et bleus qui paraissent au ciel lorsqu'il se dispose
 changer.

_Cale_. Est la partie infrieure du creux d'un vaisseau. C'est le lieu
o l'on met les marchandises. On dit d'un vaisseau qu'il est bien
_cal_, lorsque sa charge est bien distribue dans sa cale. Pour
l'ordinaire, on met au fond les poids les plus lourds, mais s'il y a une
quantit considrable de fer ou de plomb, les mouvemens du vaisseau sont
trop durs et l'exposent  rompre sa mture. Il y a encore beaucoup de
prcautions  prendre pour l'arrimage. _Le Marquis de Castries_ tait
fort mal _cal_.

_Cap_ (avoir le.) Ce mot vient du portugais _il capo_, la tte. Mettre
_le cap_ au nord, c'est tourner la proue du vaisseau, ou _sa tte_ vers
le nord.

_Cape_ (tenir la.) Dans les gros temps, lorsque le vent est contraire,
on ne porte que peu de voiles: ordinairement c'est la misaine. On dirige
_le cap_ du vaisseau le plus prs du vent qu'il est possible. Le
vaisseau fatigue beaucoup dans cette position.

_Carguer_. C'est reployer les voiles, sans les lier, le long des
vergues: ce qui se fait au moyen des cargue-fonds, qui sont des cordes
qui retroussent la grande voile  peu prs comme les rideaux d'un dais.
Un marin qui verrait lever la toile  l'Opra dirait qu'on l'a cargue.

_Civadire_. C'est la voile attache au beaupr.

_Coiff_ (tre.) Lorsque les vents sautent tout  coup de la poupe  la
proue, les voiles sont repousses contre les mts, qui en sont, pour
ainsi dire, coiffs: quelquefois on ne peut les descendre ni les manier.
Un vaisseau alors est heureux d'en tre quitte pour sa mture, si le
vent est fort.

_Coq_. Cuisinier des matelots. Ce mot vient videmment de _coquus_, et
nos traiteurs portent le titre de _matres-queux_.

_Courant_. Quoique la mer ressemble  un grand tang, elle est remplie
de courans particuliers. Nous avons peu d'observations sur cet objet, un
des plus essentiels de la navigation. J'en ai vu de fort intressantes
sur les mers de l'Inde, faites par le chevalier Grenier.


D.

_Dferler les voiles_. Les dployer.

_Degr_. C'est la 360e partie d'un cercle. Sous l'quateur, chaque degr
est de vingt lieues marines, ou de vingt-cinq lieues de France; mais
comme les cercles deviennent plus petits en s'approchant du ple, les
degrs diminuent  proportion. Les degrs de longitude sont nuls sous le
ple. Il est trs-probable qu'il y a aussi une grande diffrence entre
les degrs de latitude, surtout si la terre est fort aplatie aux ples.

_Driver_. Lorsqu'un vaisseau reoit le vent de ct, il s'carte sans
cesse de la ligne droite sur laquelle il dirige sa route. Je ne connais
point de moyen sr d'valuer la drive. Les pilotes y sont souvent
embarrasss:  la fin du voyage ils rejettent leurs erreurs sur les
courans.

_Dunette_. Espce de tente, d'une charpente lgre, sur l'arrire du
vaisseau.


E.

_coute_. Ce sont des ouvertures obliques au bord du vaisseau, par o
passent les cordes des voiles infrieures. Ces ouvertures ressemblent 
celles qu'on pratique au mur des parloirs dans les couvents, _pour
couter_. Comme il y a dans la marine beaucoup de termes portugais, il
n'est pas tonnant qu'il s'y trouve des expressions monastiques.

_coutilles_. Sont de grandes ouvertures semblables  des trappes, au
milieu des ponts du vaisseau. C'est par ces portes horizontales qu'on
descend dans les cales.

_Entre-pont_. Dans les premiers vaisseaux, on fit les cales couvertes
d'un seul plancher, qu'on appela un pont. Les matelots logeaient dans la
cale, sous ce pont. Quand on fit de plus grands btimens, on trouva plus
commode de sparer l'quipage des marchandises en leur mnageant un
logement _entre_ le _pont_ et la cale.

_Espontille_. Petits pilastres de bois qui supportent les ponts.

_Est_. Le nom d'un des quatre vents principaux. C'est l'orient. On
prtend que _est_ signifie le voil, en parlant du soleil. _Sud_,
propter _sudorem_, parce qu' midi le soleil est chaud. _Ouest_. _O
est-il?_ parce qu'il disparat au couchant.


F.

_Fasier_. Lorsque le vent, au lieu d'enfler la voile, prend par le ct
et l'agite en diffrens sens, on dit qu'elle fasie; il vient peut-tre
de _phase_, rvolution.

_Focs_. Voiles triangulaires disposes entre les mts: elles ne servent
que quand le vent souffle de ct. Leur nom pourrait bien venir de
_focus_, foyer, soit parce que quelques-unes sont au-dessus des
cuisines, soit parce que, leur plan tant dans l'axe du vaisseau, elles
se trouvent dans les foyers de ses courbes.


G.

_Gaillards_. Ce sont les extrmits du pont suprieur. Celui de
l'arrire s'tend jusqu'au grand mt; celui de l'avant commence au mt
de misaine et va jusqu' la proue. C'est o se rassemble l'quipage pour
se promener et se rjouir. Il peut avoir la mme origine que _galerie_.
Le gaillard d'arrire est rserv aux seuls officiers et passagers, qui
n'en sont pas plus gais.

_Galerie_. Espce de balcon plac sur l'arrire des grands vaisseaux.
C'est  la fois un ornement et une commodit. Il vient du vieux mot
_gala_; _se galer_, se rjouir.

_Garans_. Sont des cordages qu'on passe, dans le gros temps,  la barre
du gouvernail, pour l'assurer davantage, ou la _garantir_.

_Grains_. Sont de petits orages de peu de dure. Ce sont, en quelque
sorte, des _grains_, ou des parcelles de mauvais temps.

_Grappins_. Ancres des chaloupes. Celles du vaisseau n'ont que deux
becs; celles-ci en ont quatre, ce qui leur donne la forme d'une
_grappe_. Le poids des grosses ancres ne permet pas de leur donner
quatre branches. D'ailleurs, par leur forme, elles pourraient
s'accrocher au bord. Je crois qu'il serait possible d'en faire  trois
becs qui n'auraient pas cette incommodit, et qui auraient toujours
l'avantage d'enfoncer  la fois deux de leurs becs dans le fond.


H.

_Haubans_. chelles de corde, qui assurent les mts, par o grimpent les
matelots.

_Hauteur_ (Prendre.) A midi, avec des quarts de cercle, ou plutt des
huitimes, appels octans, on voit  quelle hauteur le soleil est sur
l'horizon. C'est par-l que l'on trouve la latitude.

_Hauts-fonds_. Ce sont les fonds levs, qui sont couverts de peu d'eau.
La mer, dans ces endroits, change de couleur, et les vagues, aux
environs, sont plus fortes.

_Hisser_. lever en l'air quelque fardeau au moyen des poulies. Ce nom
vient du bruit mme de la manoeuvre. On ne doit pas me chicaner
celui-l. Les Latins appelaient _hiatus_ le choc de deux voyelles.

_Hune_ (Mt de.) Il y a, comme on sait, trois mts sur les grands
vaisseaux: le grand mt, qui est  peu prs au milieu; le mt d'artimon,
qui est sur l'avant. On ne compte pas le beaupr, qui est inclin, et
qui n'est pas _mt_, c'est--dire, perpendiculaire. Le mt de pavillon
ne porte pas de voile.

Les mts ont une trs-grande lvation. Il n'est pas possible de trouver
des pices de bois d'une longueur suffisante, surtout pour le grand mt
et le mt de misaine, qui ont quelquefois plus de cent trente pieds
d'lvation: on les fait  trois tages. Dans le mt du milieu, l'arbre
infrieur s'appelle le grand mt; le suprieur, grand mt de hune; le
troisime, qui est le plus lev, grand mt de perroquet. Aux endroits
o ils sont attachs, il y a un espace autour en forme ronde, appel
hune. Les huniers sont les voiles des mts de hune.


L.

_Latitude_. On sait que la latitude d'un lieu est sa distance 
l'quateur; et sa longitude, sa distance au premier mridien. Autrefois,
on commenait  le compter du pic de Tnriffe; aujourd'hui chaque
nation maritime fait passer son premier mridien par sa capitale. Il est
bon d'y faire attention, quand on voit des cartes ou des relations
trangres.

_Ligne_. Il y a des gens simples qui croient qu'on voit la Ligne au
ciel: quelquefois de mauvais plaisans s'amusent, sur le vaisseau,  la
leur faire voir dans une lunette o ils mettent un fil; y a aussi des
marins qui ne savent pas ce que c'est que l'quateur, et qui ne
connaissent la Ligne, que parce qu'elle est marque d'un trait bien noir
sur leurs cartes.

_Lisses_. Sont des barrires le long des passavans. Ce terme est pris
des tournois. Les chevaliers entraient et sortaient des lisses
(_Lices_.) Il me semble que le nom de garde-fous conviendrait mieux 
des vaisseaux.

_Louvoyer_. Ce mot peut venir de voie et de loup. Les loups s'approchent
de leur proie en se tenant sous le vent, et en s'avanant en zigzag.
Voyez _Bord_.


M.

_Marquis de Castries_. Ce n'est point un nom de marine, mais celui d'un
officier trs-respectable: c'tait aussi le nom de notre vaisseau.

Le bon Plutarque dit que les Grecs appelaient leurs vaisseaux,
_l'Heureuse-Prvoyance_, _la Double-Sret_, _la Bonne-Navigation_. On
peut voir,  ces noms, qu'ils n'taient pas grands marins: ils avaient
peur.

Les Portugais et les Espagnols ont beaucoup de _Saint-Antoine de
Padoue_, de _Saint-Franois_, etc.: ils sont dvots.

Les Anglais naviguent sur le _Northumberland_, sur le _Devonshire_, sur
la _Ville-de-Londres_; et les Hollandais ont beaucoup de _Batavia_,
_d'Amsterdam_; ce sont des noms de villes ou de provinces: ils sont
rpublicains.

J'ai vu des vaisseaux du roi, qui s'appelaient _la Boudeuse_, _l'Heure
du Berger_, _la Brune_ et _la Blonde_, etc. A la bonne heure; ces
noms-l valent bien ceux de _Flore_ ou de _Galate_; mais pourquoi
prendre pour des noms de guerre, _l'Hector_, _le Sphinx_ ou _l'Hercule_?
N'avons-nous pas _le Turenne_, _le Cond_, _le Richelieu_, _le Sully_,
etc...? Pourquoi ne formons-nous pas des escadres de nos grands hommes?
Il me semble que des noms chers  la nation en redoubleraient le
courage.

On pourrait nommer nos frgates du nom de nos dames clbres par leur
beaut ou par leur esprit. J'aimerais mieux _la Marquise de Svign_,
_de Brionne_, ou _la Comtesse d'Egmont_, que Thtis et toutes ses
Nrides.

_Mt_. Voyez _Hune_.

_Matelots_. Vient de _mt_ et du vieux mot _ost_, troupe, l'ost du mt.
On disait l'ost des Grecs, pour l'arme des Grecs.

_Misaine_ (Voile de.) C'est la plus utile dans les gros temps: elle agit
 l'extrmit du vaisseau, et le fait obir promptement  l'action du
gouvernail.

_Mouiller_. Jeter l'ancre  la mer. On dit aussi _mouiller_ l'ancre.


P.

_Panne_ (Mettre en.) Lorsqu'un vaisseau veut s'arrter sans mouiller son
ancre, il cargue ses basses voiles; il dispose les voiles de l'avant, de
manire que le vent les coiffe contre le mt, tandis qu'il enfle celles
de l'arrire. Dans cette situation, le vent fait, sur la voilure, deux
efforts contraires qui se compensent. Le vaisseau reste comme immobile.

_Perroquet_. C'est la voile suprieure aux huniers. De loin, cette
petite voile, surmonte de la girouette, a quelque ressemblance avec cet
oiseau.

_Perruche_. C'est une voile place au-dessus du perroquet. Il n'y a que
les grands vaisseaux qui en fassent usage. Ces deux petites voilures
sont d'une mdiocre utilit. Elles sont  l'extrmit d'un trop grand
levier, et leur effort ne sert gure qu' faire ployer le mt en avant;
il vaudrait mieux augmenter la largeur des voiles, que leur lvation.

_Plat-bord_. C'est la partie du pont qui avoisine le bord. Le bord du
vaisseau est, en quelque sorte, perpendiculaire. Le pont, qui, dans un
sens, est aussi un _bord_, est dans une situation horizontale ou 
_plat_.

_Plus prs_ (tre au.) Lorsque le vent vient du point mme o le
vaisseau veut aller, on dispose la voilure de manire  s'approcher du
vent le _plus prs_ qu'on peut.

_Pont_. C'est le plancher du vaisseau; il est un peu convexe, pour
l'coulement de l'eau. Un vaisseau  trois ponts, est celui dont le
creux est divis en trois tages.


Q.

_Quarts_. On devrait plutt dire des _quints_. Sur mer, on divise le
jour de vingt-quatre heures en cinq portions appeles _quarts_. Le
premier commence depuis midi jusqu' six heures. Le second, depuis six
heures jusqu' minuit. Les trois derniers quarts sont forms des douze
heures qui restent, et chacun d'eux est de quatre heures. L'quipage,
partag en deux brigades, veille et se relve alternativement.


R.

_Rcifs_. Sont des rochers  fleur d'eau, o la mer brise, et o les
vaisseaux se mettent en pices quand ils y chouent. Ce mot peut venir
du latin _rescindere_, couper, trancher. Il y a des _rcifs_ sur la cte
de Bretagne, qu'on appelle les _charpentiers_.

_Ris_. On devrait dire des _rides_. On prend des _ris_ dans le hunier,
lorsqu'on ride une partie de cette voile sur sa vergue, quand la
violence du vent ne permet pas de l'exposer tout entire.

_Roulis_. Balancement d'un vaisseau sur sa largeur. Le _tangage_ est son
balancement sur sa longueur. Un vaisseau _roule_ vent arrire; il
_tangue_ au plus prs. Le premier mouvement est moins dangereux; le
second fatigue beaucoup la quille et la _mture_.


S.

_Sabords_. Sont des ouvertures par o passent les canons. Ce mot peut
venir de _sas_ et de _bord_, trous ou pertuis au bord. En quelques
endroits on appelle _sas_, un crible: on dit sasser la farine.

_Sainte-Barbe_. C'est le nom de la patronne et du lieu o l'on met les
poudres. C'tait une martyre qui fut renferme dans le souterrain d'une
tour. Comme nous y logeons aussi nos poudres, nos canonniers les ont
mises sous sa protection. Ils la reprsentent aux genoux de son pre
arm d'un grand sabre, dont il va lui couper la tte, au pied d'une tour
dont la plate-forme est couverte d'artillerie. Ce fait, que l'on
rapporte, je crois, au temps de Diocltien, est contredit par la nature,
et ces tableaux par le costume.


T.

_Tangage_. Voyez _Roulis_.

_Tribord_. Voyez _Bbord_.


V.

_Vent_ (Venir au.) Lorsqu'un vaisseau a trop de voilure sur l'arrire,
sa proue vient dans le vent. Les voiles du mt d'artimon contribuent
beaucoup  ce mouvement.

_Vergue_. De _virga_, verge ou branche. Les vergues du mt sont comme
les branches d'un arbre.

_Virer_. Tourner. On vire le cble; on vire de bord. Comme ces
manoeuvres emploient beaucoup d'efforts, il y a apparence que _virer_
vient de _vis_, force, dont on a fait aussi _vir_ un homme.


Y.

_Yole_. Petite chaloupe fort lgre et jolie. Ce nom-l pourrait fort
bien venir du grec. Je n'en serais pas fch pour l'honneur de notre
marine. C'est la seule science qui ait emprunt ses termes des barbares
du nord ou des Portugais. Si quelque savant veut se donner la peine de
rechercher cette origine, je le prie de faire attention qu'Hercule fut
un des premiers marins, et que son ami Iolas tait avec lui.

Je ne garantis aucune de ces tymologies; mais elles ont cela de
commode, qu'en rapprochant le nom des choses, de leurs usages, elles les
expliquent; et c'est ce que je me suis propos.




VOYAGE EN SILSIE.


Lorsque je revenais de Russie en France, je me trouvai avec un bon
nombre de voyageurs de diffrentes nations, sur le chariot de poste qui
mne de Riga  Breslau. Nous tions rangs deux  deux, assis sur des
bancs de bois, nos malles sous nos pieds, le ciel sur nos ttes,
voyageant jour et nuit, exposs  toutes les injures de l'air, et ne
trouvant dans les auberges de la route que du pain noir, de l'eau-de-vie
de grain, et du caf. Telle est la manire de voyager en Russie, en
Prusse, en Pologne, et dans la plupart des pays du Nord. Aprs avoir
travers, tantt de grandes forts de sapins et de bouleaux, tantt des
campagnes sablonneuses, nous entrmes dans des montagnes couvertes de
htres et de chnes, qui sparent la Pologne de la Silsie.

Quoique mes compagnons de voyage sussent le franais, langue aujourd'hui
universelle en Europe, ils parlaient fort peu. Un matin au lever de
l'aurore, nous nous trouvmes sur une colline auprs d'un chteau situ
dans une position charmante. Plusieurs ruisseaux circulaient  travers
ses longues avenues de tilleuls, et formaient, au bas, des les plantes
de vergers au milieu des prairies. Au loin, autant que la vue pouvait
s'tendre, nous apercevions les riches campagnes de la Silsie,
couvertes de moissons, de villages, et de maisons de plaisance arroses
par l'Oder, qui les traversait comme un ruban d'argent et d'azur. Oh!
la belle vue! s'cria un peintre italien qui allait  Dresde; il me
semble voir le Milanais. Un astronome de l'acadmie de Berlin se mit 
dire: Voil de grandes plaines, on pourrait y tracer une longue base,
et par ces clochers avoir une belle suite de triangles. Un baron
autrichien, souriant ddaigneusement, rpondit au gomtre: Sachez que
cette terre est des plus nobles d'Allemagne; tous ces clochers que vous
voyez l-bas en dpendent.--Cela tant, repartit un marchand suisse, les
habitans y sont donc serfs. Par ma foi, c'est un pauvre pays. Un
officier hussard prussien, qui fumait sa pipe, la retira gravement de sa
bouche, et se mit  dire d'un ton ferme: Personne ici ne relve que du
roi de Prusse. Il a dlivr les Silsiens du joug de l'Autriche et de
ses nobles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici il y a quatre
ans. Oh! les belles campagnes pour donner une bataille! j'tablirais mes
magasins dans le chteau, et mon artillerie sur ses terrasses. Je
borderais la rivire avec mon infanterie, je mettrais ma cavalerie sur
les ailes; et avec trente mille hommes j'attendrais ici toutes les
forces de l'empire. Vive Frdric! A peine s'tait-il remis  fumer,
qu'un officier russe prit la parole. Je ne voudrais pas, dit-il, vivre
dans un pays comme la Silsie, ouvert  toutes les armes. Nos cosaques
l'ont ravage dans la dernire guerre, et sans nos troupes rgles qui
les continrent, ils n'y auraient pas laiss une chaumire debout. C'est
encore pis  prsent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs
seigneurs. Les bourgeois y ont mme de plus grands privilges dans leurs
municipalits. J'aime mieux les environs de Moscou. Un jeune tudiant
de Leipsick rpondit aux deux officiers: Messieurs, comment pouvez-vous
parler de guerre dans des lieux si charmans? Permettez-moi de vous
apprendre que le nom mme de Silsie vient de _Campi Elysii_, Champs
lysiens. Il vaut mieux s'crier avec Virgile:

                    ... Lycori,
    ... Hc ipso tecum consumerer vo.

 Lycoris! c'est ici, qu'avec toi, je voudrais tre dissous par le
temps. A ces mots, prononcs avec chaleur, une aimable marchande de
modes de Paris, que l'ennui du voyage avait endormie, se rveilla, et 
la vue de ce beau paysage, s'cria  son tour: Oh le dlicieux pays! il
n'y manque que des Franais. Qu'avez-vous  soupirer, dit-elle  un
jeune rabbin qui tait  ses cts?--Voyez, dit le docteur juif, cette
montagne l-bas avec sa pointe, elle ressemble au mont Sina. Tout le
monde se mit  rire. Mais un vieux ministre luthrien d'Erfurt, en Saxe,
frona le sourcil, et dit en colre: La Silsie est une terre maudite,
puisque la vrit en est bannie. Elle est sous le joug du papisme. Vous
verrez,  l'entre de Breslau, le palais des anciens ducs de Silsie,
qui sert aujourd'hui de collge aux jsuites, quoique chasss de toute
l'Europe. Un gros marchand hollandais, pourvoyeur de l'arme prussienne
dans la dernire guerre, lui repartit: Comment pouvez-vous appeler
maudite une terre couverte de tant de biens? Le roi de Prusse a fort
bien fait de conqurir la Silsie; c'est le plus beau fleuron de sa
couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin, qu'un mille carr dans
la Marche sablonneuse de Brandebourg. Nous arrivmes, ainsi disputant,
 Breslau, o nous mmes pied  terre dans une fort belle auberge. En
attendant le dner, on parla du matre du chteau. Le ministre saxon
assura que c'tait un sclrat, qui commandait l'artillerie prussienne
au sige de Dresde; qu'il avait cras, avec des bombes empoisonnes,
cette malheureuse ville, dont la moiti des maisons tait encore
abattue, et qu'il n'avait acquis sa terre que par des contributions
leves en Saxe. Vous vous trompez, rpondit le baron; il ne l'a eue que
par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est msallie en
l'pousant. Sa femme est aujourd'hui bien  plaindre: aucun de ses
enfans ne pourra entrer dans les chapitres nobles de l'Allemagne, car
leur pre n'est qu'un officier de fortune.--Ce que vous dites l, reprit
le hussard prussien, lui fait honneur, et il en serait combl
aujourd'hui en Prusse, s'il ne l'avait perdu en sortant,  la paix, du
service du roi, c'est un officier qui ne peut plus se montrer. L'hte,
qui faisait mettre le couvert, dit: Messieurs, on voit bien que vous ne
connaissez pas le seigneur dont vous parlez; c'est un homme aim et
considr de tout le monde: il n'y a pas un mendiant dans ses domaines.
Quoique catholique, il secourt les pauvres passans, de quelque pays et
religion qu'ils soient. S'ils sont saxons, il les loge et les nourrit
pendant trois jours, en compensation du mal qu'il a t oblig de leur
faire pendant la guerre. Il est ador de sa femme et de ses
enfans.--Apprenez, rpondit  l'hte le ministre luthrien, qu'il n'y a
ni charit ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure
hypocrisie, comme les vertus des paens et des papistes.

Nous avions parmi nous plusieurs catholiques qui allaient lever une
terrible dispute; lorsque l'hte s'tant mis  la principale place de la
table, suivant l'usage de l'Allemagne, fit servir le dner. Alors on
garda un profond silence, et chacun se mit  boire et  manger en
voyageur. On fit fort bonne chre. On servit au dessert des pches, des
raisins et des melons. L'hte dit alors  sa femme d'apporter, en
attendant le caf, quelques bouteilles de vin de Champagne, dont il
voulait rgaler la compagnie en l'honneur, dit-il, du seigneur du
chteau, auquel il avait des obligations particulires. Les bouteilles
tant arrives, il les posa auprs de la dame franaise, en la priant
d'en faire les honneurs. La joie parut alors sur tous les visages, et la
conversation se ranima. Ma compatriote prsenta  l'hte le premier
verre de son vin, en lui disant qu'on tait aussi bien trait chez lui
que dans les meilleures auberges de Paris, et qu'elle n'avait point
connu de Franais qui le surpasst en galanterie. L'officier russe
convint qu'il y avait plus de fruits  Breslau qu' Moscou; il compara
la Silsie  la Livonie pour la fertilit; et il ajouta que la libert
des paysans rendait un pays mieux cultiv, et leur seigneur plus
heureux. L'astronome observa que Moscou tait  peu prs  la mme
latitude que Breslau, et par consquent susceptible des mmes
productions. L'officier hussard dit: En vrit, je trouve que le
seigneur du chteau, sur les terres duquel nous avons pass, a fort bien
fait de quitter le service. Aprs tout, notre grand Frdric, aprs
avoir fait glorieusement la guerre, passe une partie de son temps 
jardiner et  cultiver lui-mme des melons  Sans-Souci. Tout le monde
fut de l'avis du hussard. Le ministre saxon mme se mit  dire que la
Silsie tait une belle et bonne province, que c'tait dommage qu'elle
ft dans l'erreur; mais qu'il ne doutait pas que la libert de
conscience tant tablie dans les tats du roi de Prusse, tous les
habitans, et surtout le matre du chteau, ne se rendissent  la vrit,
et n'embrassassent la confession d'Ausbourg: car, ajouta-t-il, Dieu ne
laisse point une bonne action sans rcompense, et c'en est une qu'on ne
peut trop louer dans un militaire qui a fait du mal aux gens de mon pays
pendant la guerre, de leur faire du bien pendant la paix. L'hte alors
proposa de boire  la sant de ce brave seigneur, ce qui fut excut aux
applaudissemens de toute la compagnie.

Il n'y eut pas jusqu'au jeune rabbin qui ne voult aussi trinquer avec
elle. Il dnait seul et tristement, de ses provisions, dans un coin de
la salle, suivant la coutume des juifs en voyage; il se leva, et vint
prsenter sa grande tasse de cuir  la dame, qui la lui remplit jusqu'au
bord. Il la vida d'un seul trait; alors elle lui dit: Que vous en
semble, docteur? La terre qui produit de si bon vin ne vaut-elle pas
bien la terre promise?--Sans doute, madame, rpondit-il, d'un air riant,
surtout quand ce bon vin est vers par d'aussi jolies mains.--Souhaitez
donc, lui dit-elle, que votre messie naisse en France, afin qu'il y
rassemble vos tribus de toutes les parties du monde.--Plt  Dieu!
repartit l'isralite; mais auparavant il faudrait qu'il ft la conqute
de l'Europe, o nous sommes presque partout si misrables. Il faudrait
que ce ft un nouveau Cyrus, qui en fort les diffrens peuples de
vivre en paix entre eux et avec le genre humain.--Dieu vous entende!
s'crirent la plupart des convives.

J'admirais la varit d'opinions de tant de personnes qui disputaient
avant de se mettre  table, et qui taient d'un si parfait accord
lorsqu'elles en sortaient. J'en conclus que l'homme tait mchant dans
le malheur, car c'en est un pour bien des gens d'tre  jeun; et qu'il
tait bon dans le bonheur, car, quand il a bien dn, il est en paix
avec tout le monde, comme le sauvage de Jean-Jacques.

J'en tirai une autre consquence plus importante, c'est que toutes ces
opinions qui avaient pour la plupart branl la mienne tour  tour,
venaient uniquement des ducations diffrentes de mes compagnons de
voyage; et je ne doutai pas que chacun d'eux ne retournt  la sienne
quand il serait de sang-froid.

Dsirant fixer mon jugement sur les sujets de la conversation, je
m'adressai  un voisin qui avait constamment gard le silence, et
m'avait paru d'une humeur toujours gale: Que pensez-vous, lui dis-je,
de la Silsie, et du seigneur du chteau?--La Silsie, me rpondit-il,
est un fort bon pays, puisqu'elle produit des fruits en abondance; et le
seigneur du chteau est un excellent homme, puisqu'il fait du bien 
tous les malheureux. Quant  la manire d'en juger, elle diffre dans
chaque individu, suivant sa religion, sa nation, son tat, son
temprament, son sexe, son ge, la saison de l'anne, l'heure mme du
jour, et surtout d'aprs l'ducation qui donne la premire et la
dernire teinture  nos jugemens; mais quand on rapporte tout au bonheur
du genre humain, on est sr de juger comme Dieu agit. C'est sur la
raison gnrale de l'univers que nous devons rgler nos raisons
particulires, comme nous rglons nos montres sur le soleil.

Depuis cette conversation, j'ai tch de juger de tout comme ce
philosophe; j'ai trouv mme qu'il en tait de notre globe et de ses
habitans comme de la Silsie: chacun s'en fait une ide d'aprs son
ducation. Les astronomes n'y voient qu'un globe fait en fromage de
Hollande, qui tourne autour du soleil avec quelques newtoniens; les
militaires, des champs de bataille et des grades; les nobles, des terres
seigneuriales et des vassaux; les prtres, des communians et des
excommunis; les marchands, des branches de commerce et de l'argent; les
peintres, des paysages; les picuriens, des paradis terrestres. Mais le
philosophe le considre par ses relations avec les besoins des hommes,
et les hommes eux-mmes par celles qu'ils ont entre eux.




LE CAF DE SURATE.


Il y avait  Surate un caf o beaucoup d'trangers s'assemblaient
l'aprs-midi. Un jour il y vint un seidre persan, ou docteur de la loi,
qui avait crit toute sa vie sur la thologie, et qui ne croyait plus en
Dieu. Qu'est-ce que Dieu? disait-il; d'o vient-il? qu'est-ce qui l'a
cr? o est-il? Si c'tait un corps, on le verrait: si c'tait un
esprit, il serait intelligent et juste; il ne permettrait pas qu'il y
et des malheureux sur la terre. Moi-mme, aprs avoir tant travaill
pour son service, je serais pontife  Ispahan, et je n'aurais pas t
forc de m'enfuir de la Perse aprs avoir cherch  clairer les hommes.
Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur, gar par son ambition, 
force de raisonner sur la premire raison de toutes choses, tait venu 
perdre la sienne, et  croire que c'tait non sa propre intelligence qui
n'existait plus, mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour
esclave un Cafre presque nu, qu'il laissa  la porte du caf. Pour lui,
il fut se coucher sur un sofa, et il prit une tasse de coquenar ou
d'opium. Lorsque cette boisson commena  chauffer son cerveau, il
adressa la parole  son esclave, qui tait assis sur une pierre au
soleil, occup  chasser les mouches qui le dvoraient, et lui dit:
Misrable noir! crois-tu qu'il y ait un Dieu? Qui peut en douter? lui
rpondit le Cafre. En disant ces mots, le Cafre tira d'un lambeau de
pagne qui lui ceignait les reins, un petit marmouset de bois, et dit:
Voil le dieu qui m'a protg depuis que je suis au monde; il est fait
d'une branche de l'arbre ftiche de mon pays. Tous les gens du caf ne
furent pas moins surpris de la rponse de l'esclave que de la question
de son matre.

Alors un brame haussant les paules, dit au ngre: Pauvre imbcille!
comment! tu portes ton dieu dans ta ceinture! Apprends qu'il n'y a point
d'autre dieu que Brama, qui a cr le monde, et dont les temples sont
sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prtres, et c'est par
sa protection particulire qu'ils subsistent depuis cent vingt mille
ans, malgr toutes les rvolutions de l'Inde. Aussitt un courtier juif
prit la parole, et dit: Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu
n'a de temples que dans l'Inde, et qu'il n'existe que pour leur caste?
Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham, qui n'a d'autre peuple que
celui d'Isral. Il le conserve, quoique dispers par toute la terre,
jusqu' ce qu'il l'ait rassembl  Jrusalem pour lui donner l'empire
des nations, lorsqu'il y aura relev son temple, jadis la merveille de
l'univers. En disant ces mots, l'Isralite versa quelques larmes. Il
allait parler encore, lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colre:
Vous faites Dieu injuste, en disant qu'il n'aime que le peuple d'Isral.
Il l'a rejet depuis plus de dix-sept cents ans, comme vous en pouvez
juger par sa dispersion mme. Il appelle aujourd'hui tous les hommes
dans l'glise romaine, hors laquelle il n'y a point de salut. Un
ministre protestant, de la mission danoise de Trinquebar, rpondit en
plissant au missionnaire catholique: Comment pouvez-vous restreindre le
salut des hommes  votre communion idoltre? apprenez qu'il n'y aura de
sauvs que ceux qui, suivant l'vangile, adorent Dieu en esprit, et en
vrit, sous la loi de Jsus. Alors un Turc, officier de la douane de
Surate, qui fumait sa pipe, dit aux deux chrtiens d'un air grave:
Padres, comment pouvez-vous borner la connaissance de Dieu  vos
glises? la loi de Jsus a t abolie depuis l'arrive de Mahomet, le
paraclet prdit par Jsus lui-mme, le verbe de Dieu. Votre religion ne
subsiste plus que dans quelques royaumes, et c'est sur ses ruines que la
ntre s'est leve dans la plus belle portion de l'Europe, de l'Afrique,
de l'Asie, et de ses les. Elle est aujourd'hui assise sur le trne du
Mogol, et se rpand jusque dans la Chine, ce pays de lumires. Vous
reconnaissez vous-mme la rprobation des Juifs  leur humiliation;
reconnaissez donc la mission du prophte  ses victoires. Il n'y aura de
sauvs que les amis de Mahomet et d'Omar; car pour ceux qui suivent Ali,
ce sont des infidles. A ces mots, le seidre qui tait de Perse, o le
peuple suit la secte d'Ali, se mit  sourire; mais il s'leva une grande
querelle dans le caf,  cause de tous les trangers qui taient de
diverses religions, et parmi lesquels il y avait encore des chrtiens
abyssins, des Cophtes, des Tartares lamas, des Arabes ismalites, et des
Gubres ou adorateurs du feu. Tous disputaient sur la nature de Dieu et
sur son culte, chacun soutenant que la vritable religion n'tait que
dans son pays.

Il y avait l un lettr de la Chine, disciple de Confucius, qui
voyageait pour son instruction. Il tait dans un coin du caf, prenant
du th, coutant tout et ne disant mot. Le douanier turc, s'adressant 
lui, lui cria d'une voix forte: Bon Chinois, qui gardez le silence, vous
savez que beaucoup de religions ont pntr  la Chine. Des marchands de
votre pays, qui avaient besoin ici de mes services, me l'ont dit, en
m'assurant que celle de Mahomet tait la meilleure. Rendez comme eux
justice  la vrit: que pensez-vous de Dieu et de la religion de son
prophte? Il se fit alors un grand silence dans le caf. Le disciple de
Confucius, ayant retir ses mains dans les larges manches de sa robe, et
les ayant croises sur sa poitrine, se recueillit en lui-mme, et dit
d'une voix douce et pose: Messieurs, si vous me permettez de vous le
dire, c'est l'ambition qui empche, en toutes choses, les hommes d'tre
d'accord; si vous avez la patience de m'entendre, je vais vous en citer
un exemple qui est encore tout frais  ma mmoire. Lorsque je partis de
la Chine pour venir  Surate, je m'embarquai sur un vaisseau anglais qui
avait fait le tour du monde. Chemin faisant, nous jetmes l'ancre sur la
cte orientale de Sumatra. Sur le midi, tant descendus  terre avec
plusieurs gens de l'quipage, nous fmes nous asseoir sur le bord de la
mer, prs d'un petit village, sous des cocotiers,  l'ombre desquels se
reposaient plusieurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle qui
avait perdu la vue  force de contempler le soleil. Il avait eu
l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature, afin de s'en approprier la
lumire. Il avait tent tous les moyens de l'optique, de la chimie, et
mme de la ncromancie, pour renfermer un de ses rayons dans une
bouteille; n'ayant pu en venir  bout, il disait: La lumire du soleil
n'est point un fluide, car elle ne peut tre agite par le vent; ce
n'est point un solide, car on ne peut en dtacher des morceaux; ce n'est
point un feu, car elle ne s'teint point dans l'eau; ce n'est point un
esprit, puisqu'elle est visible; ce n'est point un corps, puisqu'on ne
peut le manier; ce n'est pas mme un mouvement, puisqu'elle n'agite pas
les corps les plus lgers: ce n'est donc rien du tout. Enfin,  force de
contempler le soleil et de raisonner sur sa lumire, il en avait perdu
les yeux, et qui pis est, la raison. Il croyait que c'tait non pas sa
vue, mais le soleil qui n'existait plus dans l'univers. Il avait pour
conducteur un ngre qui, ayant fait asseoir son matre  l'ombre d'un
cocotier, ramassa par terre un de ses cocos et se mit  faire un lampion
avec sa coque, une mche avec son caire, et  exprimer de sa noix un peu
d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le ngre s'occupait
ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant: Il n'y a donc plus de lumire au
monde? Il y a celle du soleil, rpondit le ngre. Qu'est-ce que le
soleil? reprit l'aveugle. Je n'en sais rien, rpondit l'Africain, si ce
n'est que son lever est le commencement de mes travaux, et son coucher
en est la fin. Sa lumire m'intresse moins que celle de mon lampion,
qui m'claire dans ma case: sans elle, je ne pourrais vous servir
pendant la nuit. Alors, montrant son petit coco, il dit: Voil mon
soleil. A ce propos, un homme du village qui marchait avec des
bquilles, se mit  rire; et croyant que l'aveugle tait un aveugle-n,
il lui dit: Apprenez que le soleil est un globe de feu qui se lve tous
les jours dans la mer, et qui se couche tous les soirs  l'occident dans
les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vous-mme, ainsi que
nous tous, si vous jouissiez de la vue. Un pcheur prit alors la parole
et dit au boiteux: On voit bien que vous n'tes jamais sorti de votre
village. Si vous aviez des jambes, et que vous eussiez fait le tour de
l'le de Sumatra, vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses
montagnes; mais il sort tous les matins de la mer, et il y rentre tous
les soirs pour se rafrachir; c'est ce que je vois tous les jours le
long des ctes. Un habitant de la presqu'le de l'Inde dit alors au
pcheur: Comment un homme qui a le sens commun peut-il croire que le
soleil est un globe de feu, et que chaque jour il sort de la mer, et
qu'il y rentre sans s'teindre? Apprenez donc que le soleil est une
deuta ou divinit de mon pays, qu'il parcourt tous les jours le ciel sur
un char, tournant autour de la montagne d'Or de Merouwa; que lorsqu'il
s'clipse, c'est qu'il est englouti par les serpens ragou et ktou, dont
il n'est dlivr que par les prires des Indiens sur les bords du Gange.
C'est une ambition bien folle  un habitant de Sumatra de croire qu'il
ne luit que sur l'horizon de son le; elle ne peut entrer que dans la
tte d'un homme qui n'a navigu que dans une pirogue. Un Lascar, patron
d'une barque de commerce qui tait  l'ancre, prit alors la parole, et
dit: C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil
prfre l'Inde  tous les pays du monde. J'ai voyag dans la mer Rouge,
sur les ctes de l'Arabie,  Madagascar, aux les Moluques et aux
Philippines; le soleil claire tous ces pays, ainsi que l'Inde. Il ne
tourne point autour d'une montagne; mais il se lve dans les les du
Japon, qu'on appelle pour cette raison Jepon ou G-puen, naissance du
soleil, et il se couche bien loin  l'occident, derrire les les
d'Angleterre. J'en suis bien sr, car je l'ai ou dire dans mon enfance
 mon grand-pre, qui avait voyag jusqu'aux extrmits de la mer. Il
allait en dire davantage, lorsqu'un matelot anglais de notre quipage
l'interrompit, en disant: Il n'y a point de pays o l'on connaisse mieux
le cours du soleil qu'en Angleterre: apprenez donc qu'il ne se lve et
ne se couche nulle part. Il fait sans cesse le tour du monde; et j'en
suis bien certain, car nous venons de le faire aussi, et nous l'avons
rencontr partout. Alors, prenant un rotin des mains d'un des auditeurs,
il traa un cercle sur le sable, tchant de leur expliquer le cours du
soleil d'un tropique  l'autre; mais n'en pouvant venir  bout, il prit
 tmoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce
pilote tait un homme sage qui avait entendu toute la dispute sans rien
dire, mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour
l'couter, il prit alors la parole, et leur dit: Chacun de vous trompe
les autres, et en est tromp. Le soleil ne tourne point autour de la
terre, mais c'est la terre qui tourne autour de lui, lui prsentant tour
 tour en vingt-quatre heures, les les du Japon, les Philippines, les
Moluques, Sumatra, l'Afrique, l'Europe, l'Angleterre, et bien d'autres
pays. Le soleil ne luit point seulement pour une montagne, une le, un
horizon, une mer, ni mme pour la terre; mais il est au centre de
l'univers, d'o il claire avec elle cinq autres plantes qui tournent
aussi autour de lui, et dont quelques-unes sont bien plus grosses que la
terre, et bien plus loignes qu'elle du soleil. Tel est entre autres
Saturne, de trente mille lieues de diamtre, et qui en est  deux cent
quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. Je ne parle pas des
lunes qui renvoient aux plantes loignes du soleil sa lumire, et qui
sont en bon nombre. Chacun de vous aurait une ide de ces vrits, s'il
jetait seulement, la nuit, les yeux au ciel, et s'il n'avait pas
l'ambition de croire que le soleil ne luit que pour son pays. Ainsi
parla, au grand tonnement de ses auditeurs, le pilote qui avait fait le
tour du monde et observ les cieux.

Il en est de mme, ajouta le disciple de Confucius, de Dieu comme du
soleil. Chaque homme croit l'avoir  lui seul, dans sa chapelle, ou au
moins dans son pays. Chaque peuple croit renfermer dans ses temples
celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant, est-il un temple
comparable  celui que Dieu lui-mme a lev pour rassembler tous les
hommes dans la mme communion? Tous les temples du monde ne sont faits
qu' l'imitation de celui de la nature. On trouve, dans la plupart, des
lavoirs ou bnitiers, des colonnes, des votes, des lampes, des statues,
des inscriptions, des livres de la loi, des sacrifices, des autels et
des prtres. Mais dans quel temple y a-t-il un bnitier aussi vaste que
la mer, qui n'est point renferme dans une coquille? d'aussi belles
colonnes que les arbres des forts, ou ceux des vergers chargs de
fruits? une vote aussi leve que le ciel, et une lampe aussi clatante
que le soleil? O verra-t-on des statues aussi intressantes que tant
d'tres sensibles qui s'aiment, qui s'entr'aident et qui parlent? des
inscriptions aussi intelligibles et plus religieuses que les bienfaits
mmes de la nature? un livre de la loi aussi universel que l'amour de
Dieu fond sur notre reconnaissance, et que l'amour de nos semblables
sur nos propres intrts? des sacrifices plus touchans que ceux de nos
louanges pour celui qui nous a tout donn, et de nos passions pour ceux
avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que
le coeur de l'homme de bien, dont Dieu mme est le pontife? Ainsi, plus
l'homme tendra loin la puissance de Dieu, plus il approchera de sa
connaissance; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, plus il
imitera sa bont. Que celui donc qui jouit de la lumire de Dieu
rpandue dans tout l'univers, ne mprise pas le superstitieux qui n'en
aperoit qu'un petit rayon dans son idole, ni mme l'athe qui en est
tout--fait priv, de peur qu'en punition de son orgueil, il ne lui
arrive comme  ce philosophe qui, voulant s'approprier la lumire du
soleil, devint aveugle, et se vit rduit, pour se conduire,  se servir
du lampion d'un ngre.

Ainsi parla le disciple de Confucius; et tous les gens du caf qui
disputaient sur l'excellence de leurs religions, gardrent un profond
silence.




DIALOGUE

SUR

LA CRITIQUE ET LES JOURNAUX.


Un jour je vis entrer chez moi un jeune homme de mes amis, qui se
destine aux lettres; il tenait  sa main un journal. Quoique
naturellement gai, il avait l'air sombre.

MOI.

Que m'apportez-vous l? lui dis-je.

MON AMI.

Une nouvelle mchancet du journal des Dbats: vous en tes l'objet.

MOI.

Vous me surprenez. J'ai toujours cru son rdacteur bien dispos pour mes
ouvrages.

MON AMI.

Avez-vous t le voir  l'occasion de votre nouvelle dition?

MOI.

Non, je ne l'ai mme jamais vu. Il est journaliste; et j'ai pour maxime
que quand on donne  un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui
donne en mme temps celui de nous dshonorer.

MON AMI.

Lisez, lisez; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n'tes
propre qu' faire des romans; que votre Thorie des Mares n'est qu'un
roman; que vous avez la manie d'en parler sans cesse; que vos principes
de morale sont exagrs; que vous n'avez aucune connaissance en
politique. Pardonnez-moi si je rpte ses injures, mais j'en suis
indign. Ce sont des personnalits dont vous devez faire justice.

MOI.

Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amre, et
souvent injuste. Son rdacteur est d'ailleurs un homme d'esprit; mais
ses satires rpugnent  mes principes de morale; voil peut-tre
pourquoi il les trouve exagrs. Quant  mon ignorance en politique, il
n'est gure question de cette science moderne dans mes tudes de la
Nature. Mais pourquoi en a-t-il parl?

MON AMI.

C'est peut-tre que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez
quelque place.

MOI.

Voyons donc ce redoutable feuilleton; et aprs l'avoir lu tout entier:
Je ne trouve pas, lui dis-je que j'aie tant  m'en plaindre. D'abord il
commence par me blmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait
prcisment le contraire; il loue au commencement, et blme  la fin. Le
premier parat un ennemi impartial, qui est forc enfin de reconnatre
vos bonnes qualits; le second semble tre un ami quitable qui ne
demande qu' vous louer, mais qui est contraint ensuite d'avouer vos
dfauts par le sentiment de la justice. L'un et l'autre savent bien que
la dernire impression est la seule qui reste dans la tte du lecteur.
C'est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.

MON AMI.

Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une
opinion, ou qui la loue, est tenu de motiver sa critique ou son loge.
Bayle est l-dessus un vrai modle. Lorsqu'il rfute une erreur, il y
supple la vrit. Tout critique qui se conduit autrement est ou
ignorant ou de mauvaise foi. Le vtre est  la fois l'un et l'autre.

MOI.

Oh! cela est trop fort: il ne me blme que sur le fond des choses, qu'il
n'entend pas, et que peut-tre, on le charge de blmer; mais il me loue
de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus
grands crivains du sicle.

MON AMI.

Voil un bel loge!

MOI.

Sans doute, et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel
est l'homme de loi, par exemple, qui ne serait pas plus flatt de passer
dans les affaires pour un fameux orateur, que pour un bon juge? la forme
est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n'intresse que les
particuliers mis en cause; celle-l regarde le public, qui donne les
rputations. Sachez donc que le rdacteur du feuilleton m'a donn la
plus grande des louanges, et qu'il la prfrerait pour lui-mme  toutes
celles dont on voudrait l'honorer, comme d'tre juste, bon logicien,
penseur profond, observateur clair. Les anciens pensaient  peu prs
l-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le
principal mrite de Cicron. J'ai ou dire que ce pre de l'loquence
latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens
oisifs qui s'y promenaient l'entourrent, et le prirent de monter  la
tribune. Que voulez-vous que j'y fasse? leur dit-il; je n'ai rien 
vous dire.--N'importe, s'crirent-ils, parlez-nous toujours. Que nous
ayons le plaisir d'entendre vos priodes si belles, si harmonieuses, qui
flattent si dlicieusement les oreilles. Je crois que M. de Laharpe
nous a conserv ce beau trait dans son Cours de littrature franaise.
Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand got
que les Romains avaient pour l'loquence.

MON AMI.

C'est nous les reprsenter comme des imbcilles. Quel got pouvaient-ils
trouver  entendre parler  vide? Je sais qu'il est commun  beaucoup de
nos lecteurs de journaux; mais le journaliste des Dbats, qui ne sait
point faire de belles priodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton
de malignit: voil pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le
nombre des mchans est encore plus grand que celui des imbcilles.

MOI.

Comptez-vous pour rien l'loge si pur que le critique a fait de Paul et
Virginie?

MON AMI.

Quoi! ne voyez-vous pas que c'est pour se donner  lui-mme un air de
sensibilit qui le rende recommandable  une multitude de ses lecteurs,
qui se plaignent sans cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent
tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent les moindres parties
de vos travaux, pour se donner le droit, en paraissant vos amis, de
blmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les
journalistes sont des pirates qui infectent toute la littrature, ainsi
que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n'en veulent qu'
l'argent; les autres, soudoys par divers partis, attaquent les
rputations de ceux qui ne tiennent  aucun. Ils se coalisent entre eux,
quoique sous divers pavillons; ils font la guerre aux morts et aux
vivans. Quel sera dsormais le sort des gens de lettres qui, sous les
auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire? A peine un
jeune homme, riche de ses seules tudes, s'embarque sur la mer des
opinions humaines, qu'il est coul  fond en sortant du port: il ne lui
reste d'autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C'est
alors que, sans peine et presque sans travail, il sera pay, redout,
honor, et pourra parvenir  tout.

MOI.

Vous tombez vous-mme dans le dfaut que vous leur reprochez. La passion
vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates: ce sont,
pour l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le
fleuve de l'Oubli, qu'ils appellent fleuve de Mmoire, nos fugitives
rputations. Amis et ennemis, tous leur sont indiffrens. Ils n'ont
d'autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner
honntement leur vie.

Ce n'est pas une petite affaire de mettre tous les jours  la voile avec
une nouvelle cargaison. Un journaliste  vide serait capable de remplir
ses feuilles de leur propre critique. J'en ai eu un jour une preuve
assez singulire. Un d'entre eux, voulant plaire  un parti puissant qui
le protgeait, s'avisa d'attaquer ma Thorie du mouvement des mers.
Comme il n'entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me
fut ais de le rfuter. Je lui rpondis par un autre journal; et
j'insrai dans ma rponse quelques lgres pigrammes sur sa double
ignorance. Je crus qu'il en serait piqu. Point du tout. Il m'crivit
tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de
confiance en lui pour lui adresser ma rponse, en m'assurant que
quoiqu'il y ft maltrait, il l'aurait imprime avec la fidlit la plus
exacte, et qu'elle aurait fait le plus grand honneur  ses feuilles. Il
est clair qu'il n'avait eu, en me provoquant, d'autre but que l'innocent
dsir de gagner de l'argent en remplissant son journal. Peu de temps
aprs, il fut oblig d'y renoncer. Cependant les mathmaticiens qui
l'avaient arm d'argumens contre moi, et pouss en avant comme leur
champion, vinrent  son secours. Ils lui firent avoir une place  la
fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s'il et imprim ma
rponse, il serait rest journaliste. Mais comme les objections qu'il
m'avait faites paraissent toutes seules sur son champ de bataille, elles
avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se
fliciter comme d'un triomphe.

MON AMI.

Celui dont vous vous moquez tait un de ces oiseaux innocens qui
voltigent au tour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le
journal des Dbats est un oiseau de proie: son plaisir est de s'acharner
aux rputations d'crivains clbres, surtout aprs leur mort. Comment
ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque
philosophe d'une grande autorit en morale? c'est Jean-Jacques qu'il
loue. Ses lecteurs, accoutums  se repatre de sa malignit,
viennent-ils  s'ennuyer de ses loges? c'est Jean-Jacques qu'il
dchire; il le dnonce comme la source de toute corruption.

MOI.

Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec Saint-Antoine
de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint
au pied de leur grand mt. Dans le beau temps, ils lui allument des
cierges; dans le mauvais, ils l'invoquent; mais dans le calme, ils lui
disent des injures et le jettent  la mer au bout d'une corde, jusqu'
ce que le bon vent revienne.

MON AMI.

Vous en riez; mais cela n'est pas plaisant pour la rputation des gens
de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire
pendant sa vie. Ils l'ont fait passer pour un fripon qui vendait ses
manuscrits  plusieurs libraires  la fois, et pour un lche
superstitieux sans cesse effray de la crainte de la mort. Enfin sa
correspondance secrte et intime pendant trente ans a t publie: elle
a prouv qu'il tait l'homme de lettres le plus gnreux; qu'il donnait
le produit de la plupart de ses ouvrages  ses libraires,  des acteurs,
et  des gens de lettres malheureux; que, presque toujours malade, il
s'tait si bien familiaris avec l'ide de la mort, qu'il se jouait
perptuellement des fantmes que la superstition a placs au-del des
tombeaux, pour gouverner les mes faibles pendant leur vie. Aujourd'hui
le journal des Dbats poursuit sa mmoire, et, ce qui est le comble de
l'absurdit, il veut faire passer pour un imbcille l'crivain de son
sicle qui avait le plus d'esprit. Oui, quand je vois dans un
feuilleton, un grand homme, utile au genre humain par ses talens et ses
travaux, mis en pices par des gens de lettres clairs de ses lumires,
qui n'ont imit de lui que les arts faciles et germains de mdire et de
flatter; et quand je lis ensuite,  la fin de ce mme feuilleton,
l'loge d'un misrable charlatan, je crois voir un taureau dchir dans
une arne par une meute de chiens qu'il a nourris des fruits de ses
labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que
ces mmes animaux, dresss  lcher les jarrets d'un ne, terminent
cette scne froce par une course ridicule.

MOI.

Le calomniateur est un serpent qui se cache  l'ombre des lauriers, pour
piquer ceux qui s'y reposent. Homre a eu son Zole; Virgile, Bavius et
Mvius; Corneille, un abb d'Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son
insecte rongeur.

MON AMI.

J'en conviens; mais il n'y a jamais eu chez les anciens, d'tablissemens
littraires uniquement destins  dchirer les gens de lettres tous les
jours de la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a dj plus de
journalistes, que d'auteurs. Ceux-ci abandonnent mme leurs laborieux et
striles travaux pour le lucratif mtier de raisonner,  tort et 
travers, sur ceux d'autrui.

MOI.

Vous avez raison. Mais ce genre de littrature a aussi son utilit.
Combien de citoyens, occups de leurs affaires, ne sont pas  porte de
savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres et dans les arts!
ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui
n'exigent de leur part aucune rflexion. L'me a besoin de nourriture
comme le corps; et il est remarquable que le nombre des journaux s'est
accru, chez nous,  mesure que celui des sermons y a diminu.

MON AMI.

Et c'est par cela mme que je les trouve dangereux. En donnant des
raisonnemens tout faits, ils tent la facult de raisonner, et celle
d'tre juste, par des jugemens dicts souvent par l'esprit de parti. Ils
paralysent  la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent
habituellement, s'accoutument  les recommander comme des oracles.
Entrez dans nos cafs, et voyez la quantit de gens qui oublient leurs
amis, leur commerce et leur famille, pour se livrer  cette oisive
occupation. Qu'en rapportent-ils chez eux? quelque maxime de morale?
quelque principe de conduite? non; mais un sarcasme bien mordant ou une
calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.

MOI.

Au moins vous en excepterez quelques journalistes senss, tels que le
Moniteur, le Publiciste, etc.; quant aux autres, je n'ai point trop 
m'en plaindre.

MON AMI.

Comment! pas mme de ceux qui traitent de romans vos tudes, o vous
avez employ trente ans d'observations?

MOI.

Plt  Dieu qu'ils fussent persuads que mes tudes sont des romans
comme Paul et Virginie! les romans sont les livres les plus agrables,
les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le
monde. Voyez l'Iliade et l'Odysse, dont les hros, les dieux, les
vnemens, sont presque tous de l'invention d'Homre; voyez combien de
souverains, de peuples, de religions, en ont tir leur origine, leurs
lois, et leur culte. De nos jours mme, quel empire ce pome exerce
encore sur nos acadmies, nos arts libraux, nos thtres! C'est le dieu
de la littrature de l'Europe.

MON AMI.

Je vous avoue que je suis fort dgot de la ntre. Je ne veux plus
courir dans une carrire o des tudes pnibles vous attendent 
l'entre, l'envie et la calomnie au milieu, des perscutions et
l'infortune  la fin.

MOI.

Quoi! n'auriez-vous cultiv les lettres que dans la vaine esprance
d'tre honor des hommes pendant votre vie? Rappelez-vous Homre.

MON AMI.

Qui voudrait cultiver les muses sans cette perspective de gloire
qu'elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute
Homre pendant sa vie. Voyez comme elle s'est tendue aprs sa mort.

MOI.

Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce
n'est mme qu' sa faveur que les autres genres de gloire parviennent 
la postrit. Mais les monumens qui l'y transmettent, n'ont pas l'esprit
de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l'invention des hommes, et
par consquent caducs et misrables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre,
aprs tout? il est pour l'ordinaire conu par la vanit; ensuite il est
crit avec une plume d'oie, au moyen d'une liqueur noire extraite de la
galle d'un insecte, sur du papier fait de chiffon ramass au coin des
rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fume. Voil les matriaux
dont l'homme, parvenu  la civilisation, fabrique ses titres 
l'immortalit. Il en compose ses archives, il y renferme l'histoire des
nations, leurs traits, leurs lois, et tout ce qu'il conoit de plus
sacr et de plus digne de foi. Mais qu'arrive-t-il? A peine l'ouvrage
parat au jour, que les journalistes se htent d'en rendre compte. S'ils
en disent du mal, le public le tourne en ridicule; s'ils le louent, des
contrefacteurs s'en emparent. Il ne reste bientt plus  l'auteur que le
droit frivole de proprit, que les lois ne lui peuvent assurer pendant
sa vie, et dont elles dpouillent ses enfans peu d'annes aprs sa mort.
Que se proposait-il donc dans sa pnible carrire? de plaire aux hommes,
 des tres qui, comme le dit Marc-Aurle, se dplaisent  eux-mmes dix
fois le jour. Oh! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but
plus sublime dans le cours de sa vie: c'est d'y chercher la vrit.
Comme la lumire est la vie des corps, dont elle dveloppe avec le temps
toutes les facults, la vrit est la vie de l'me, qui lui doit
pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la rpandre dans
un monde encore plus rempli d'erreurs et de prjugs, que la terre n'est
couverte des ombres de la nuit et de celles mme du jour?

Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits pour y faire
germer la vrit, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour
y planter des chnes. Si de noires pines en ont puis tous les sucs,
si le sol est plein de roches, son rude travail n'est pas perdu: ses
nerfs en acquirent de nouvelles forces.

MON AMI.

Je travaillerai aussi pour la vrit sans tant de fatigues. Je me ferai
journaliste. Je m'assirai au rang de mes juges.

MOI.

Pourriez-vous vous abaisser  servir les haines d'autrui? N'en doutez
pas, il y a des hommes qui n'aspirent qu'au retour de la barbarie. Ils
se rjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre
eux des querelles pour les livrer au mpris public. S'ils le pouvaient,
ils crveraient les yeux au genre humain: ils le priveraient de la
lumire comme de la vrit, pour le mieux asservir.

MON AMI.

Dieu me prserve d'tre jamais de leur nombre! Je ferai le journal des
journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des ides
et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles; les journalistes me
fourniront  leur tour la malignit dont j'aurai besoin. Je tournerai
contre eux leurs propres flches, et je m'attirerai bientt tous leurs
lecteurs.

MOI.

Si jamais vous entreprenez des feuilles priodiques, faites-les dignes
d'une me gnreuse, et des hautes destines o s'lve la France.
Encouragez,  leur naissance, les talens timides, en vous rappelant les
faibles dbuts de Corneille, de Racine et de Fontenelle. Prparez au
sicle nouveau des artistes, des potes, des historiens. Ce n'est point
de hros qu'il manque, c'est d'crivains capables de les clbrer.
N'insrez dans vos feuilles que ce qui mritera les souvenirs de la
postrit. Mettez-y les dcouvertes du gnie, et les actes de vertu en
tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talens flchissent sous de si
nobles fardeaux: ils n'en prendront qu'un vol plus assur; et la
reconnaissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos
feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de sicles
pour la Chine les annales de son empire.

En parcourant cette carrire, que vous indique l'amour de la patrie,
tendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde:
votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.

Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d'motion.


FIN DU TOME SECOND.




NOTES.


1 PAGE 60.

Danas vient d'gypte chez les Grecs exprs pour leur apprendre  faire
des puits, tant la plus belle partie de l'Europe et la premire
civilise tait encore dans l'enfance. Les Grecs furent si tonns de
voir les filles de Danas tirer de l'eau d'un puits sans le vider,
qu'ils s'imaginrent que c'tait un tonneau inpuisable, ou que le seau
du puits tait cribl; et voil la fable des Danades. On n'a pas de
date de l'arrive de Danas, parce qu'il y a trois mille ans les peuples
polics de l'Europe n'avaient pas de chronologie.

Quatre cent cinquante ans avant la fondation de Rome, Minos construisit
les premiers bateaux. Ddale, dans le mme temps, inventa les outils,
l'art du charpentier, et les voiles de vaisseaux, qui passrent pour des
ailes; de l l'histoire de son fils Icare.

L'art de sculpter commena  Scio 300 ans avant la fondation de Rome.
Celui de peindre et de jeter en fonte ne fut invent que du temps de
Phidias, l'an de Rome 308. D'autres arts encore plus utiles avaient une
moindre antiquit.

Voyons en quel temps ils ont commenc chez les Romains. Avant Servius
Tullius on ne battait point monnaie. Il fut le premier qui en fit
frapper de cuivre. C'taient des as qui pesaient deux livres, comme les
pices de Sude d'aujourd'hui. Ce ne fut que l'an de Rome 585 que l'on
battit pour la premire fois de la monnaie d'argent, et ce ne fut qu'en
647 que l'on frappa de la monnaie d'or[12]. On ne vcut  Rome que de
bouillie ou de fromente jusqu' l'anne 580, o pour la premire fois
les boulangers et les mdecins grecs vinrent s'tablir  Rome.

  [12] Depuis les Romains, on a imagin de la monnaie de papier. Comme
    on voit, tout se perfectionne. J'ai perdu, sur cette perfection de
    l'art, trente-trois pour cent. Je ne sais pas si les autres arts
    font d'aussi grands progrs.

L'agriculture n'tait pas plus avance. Les Grecs avaient tir la vigne
de l'Asie, selon Plutarque. Elle passa ensuite chez les Latins; mais le
vin tait si rare sous Numa, qu'il dfendit qu'on en arrost les bchers
des funrailles. Lucius Papinianus, gnral contre les Samnites, fit
voeu d'en offrir un petit gobelet  Jupiter s'il gagnait la bataille:
tant le vin alors tait rare, dit Pline.

Selon Fenestella, l'an de Rome 183, il n'y avait point d'oliviers en
Italie, en Espagne, ni en Afrique. Pline dit qu'en 440 il n'y avait
d'oliviers en Italie qu' 40 milles de la mer, et que l'huile ne devint
commune qu'en 690: mais sous Caton on n'avait pas encore imagin
d'exprimer de l'huile d'autres graines que de l'olive.

Quant aux lgumes, les Romains tirrent les chalottes, ou ascalonites,
d'Ascalon en Jude; les oignons, et la chicore dont le nom _chicorium_
est gyptien, de Chypre et d'gypte; la menthe et cinq sortes de navets,
de Grce; la poire blanche, de Sicile; les choux, de Naples; les
cardons, de Carthage; le chervi ou carvi, de Carie; les melons de
Lacdmone et de Botie.

Ils avaient import de mme la plupart de leurs arbres fruitiers des
pieds plus orientaux: les figuiers, des environs de Troie, d'Hyrcanie et
de Syrie; les citronniers, de la Mdie; les noyers et les pchers, de la
Perse; le nflier, le cognassier, le cyprs et le plane, de Crte; le
chtaignier, de Sardaigne; le myrte, de la Grce; les lauriers, de
Delphes et de Chypre; les grenadiers, d'Afrique; beaucoup d'espce de
pommiers et de poiriers, du royaume d'Epire. Les pruniers, du temps de
Caton, taient fort rares: ceux que nous appelons de Damas, venaient
d'Armnie. De son temps, il n'y avait point d'amandiers en Italie. Les
avelines vinrent  Rome du royaume de Pont, d'o Lucullus apporta aussi
les cerises; les pistaches furent apportes de Syrie par Vitellius, et
les jujubes, par le consul Papinianus, sous Auguste.

Les Gaulois ont tir de l'Italie leurs arts et leurs vgtaux. De quoi
vivaient-ils donc quand les Romains n'avaient encore ni lgumes, ni
fruits, ni pain, ni vin, ni argent, ni industrie? S'ils vivaient en
peuples pasteurs, ils n'taient pas nombreux. Et qu'taient-ce alors que
les nations du Nord? Celles qui firent une incursion en Italie du temps
de Marius, taient probablement des nations errantes comme celles du
Canada. Les Scythes les chassaient vers l'occident et vers le midi.


2 PAGE 60.

Les jeunes filles chantaient  Rome, dans les jeux sculaires:

    Rit maturos aperire partus
    Lenis Ilithyia, tuere matres,
    Sive tu Lucina probas vocari,
        Seu Genitalis;

    Diva, producas sobolem, Patrumque
    Prosperes decreta super jugandis
    Feminis, prolisque nov feraci
        Lege marit.

HORAT., Carmen seculare.

Ce qui veut dire: Donnez  nos mres d'heureux accouchemens, douce
Lucine, qui prsidez  la naissance des hommes; desse de la gnration,
prparez pour nous une nouvelle postrit, et faites russir les lois du
snat en faveur des mariages.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS CE VOLUME.


  Lettre XX. Dpart de Bourbon. Arrive au Cap.                   page 5
  Lettre XXI. Au Cap. Voyage  Constance et  la montagne de
    la Table.                                                         11
  Lettre XXII. Qualit de l'air et du sol du cap de
    Bonne-Esprance; plantes, insectes et animaux.                    23
  Lettre XXIII. Esclaves, Hottentots, Hollandais.                     33
  Lettre XXIV. Suite de mon journal au Cap.                           42
  Lettre XXV. Dpart du Cap. Description de l'Ascension.              47
  Lettre XXVI. Conjectures sur l'antiquit du sol de l'Ascension,
    de l'Ile-de-France, du cap de Bonne-Esprance, et de l'Europe.    54
  Lettre XXVII. Observations sur l'Ascension. Dpart. Arrive
    en France.                                                        62
  Lettre XXVIII et dernire. Sur les voyageurs et les voyages.        73
  Conseils  un jeune colon de l'Ile-de-France.                       85
  Dialogue premier. Des arbres.                                       91
  Dialogue second. Des fleurs.                                       105
  Dialogue troisime. Des fruits.                                    115
  Explication de quelques termes de marine.                          131
  Voyage en Silsie.                                                 151
  Le Caf de Surate.                                                 163
  Dialogue sur la critique et le journaux.                           179
  Notes.                                                             195


FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.




note du transcripteur


La numrotation des pages de l'original comporte une lacune de deux
pages entre _Le caf de Surate_, et le _Dialogue sur la critique_,
correspondant vraisemblablement  une erreur de numrotation, le texte
tant par ailleurs complet.







End of the Project Gutenberg EBook of Voyage  l'Ile-de-France (2/2), by 
Henri Bernardin de Saint-Pierre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE  L'ILE-DE-FRANCE (2/2) ***

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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

