The Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages
(Tome 3), by Jean-Franois de La Harpe

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Title: Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages (Tome 3)

Author: Jean-Franois de La Harpe

Release Date: December 9, 2011 [EBook #38256]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) ***




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                 BIBLIOTHQUE FRANAISE.




                         ABRG

                           DE

                   L'HISTOIRE GNRALE

                       DES VOYAGES;



                    Par J.-F. LAHARPE.



                      TOME TROISIME.



           [Illustration: Enseigne de l'diteur]

                          PARIS,
                 MNARD ET DESENNE, FILS.
                          1825.




ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES.




PREMIRE PARTIE.

AFRIQUE.


LIVRE QUATRIME.

VOYAGES SUR LA CTE DE GUINE. CONQUTES DE DAHOMAY.


CHAPITRE II.

Voyage d'Atkins, de Smith. Lettre du facteur Lamb sur le roi de
Dahomay.


John Atkins, capitaine du vaisseau _le Swallow_, nous offre d'abord
quelques remarques gnrales sur les diffrentes mers, plus ou moins
favorables  la navigation.

Aprs la Mditerrane, qu'il regarde comme la plus agrable partie de
la mer,  cause de la temprature de l'air et de ses autres avantages,
il loue cette partie de l'Ocan, o rgnent particulirement les vents
aliss, parce qu' certaine distance de la terre, on n'y trouve point
de grosses mers ni d'orages dangereux, et que les jours et les nuits y
sont d'une longueur gale. Telles sont les mers places sous la zone
torride. L'Ocan atlantique et le grand Ocan ou mer du Sud, depuis le
39e. jusqu'au 60e. degr de latitude, sont hors des limites du vent
alis. Les flots y sont rudes et tumultueux, les nues paisses, les
temptes communes, les vents sont variables, les nuits froides et
obscures. C'est encore pis, dit l'auteur, au del des 60 degrs;
cependant il sait de plusieurs pilotes, qui avaient frquent les mers
de Groenland, que ces rudes climats ne contiennent pas d'autres
vapeurs que des brouillards, des frimas et de la neige, et que la mer
y est moins agite par les vents, qui, tant au nord pour la plupart,
soufflent vers le soleil, c'est--dire vers un air plus rarfi; comme
on le reconnat  ces glaons dtachs qui se trouvent bien loin au
sud du ct de l'Europe et de l'Amrique. Un autre avantage de ces
mers, c'est que la lumire de la lune y dure  proportion de l'absence
du soleil; de sorte que, dans le temps o le soleil disparat
entirement, la lune ne se couche jamais, et console les navigateurs
par un clat que la rflexion de la neige et des glaces ne fait
qu'augmenter.

En approchant du cap Vert, l'quipage du _Swallow_ prit plusieurs
tortues qui dormaient sur la surface de l'eau dans un temps calme. On
vit aussi quantit de poissons volans, et leurs ennemis perptuels, la
bonite et la dorade. Atkins admira la couleur brillante de la dorade,
qui est un poisson de quatre ou cinq pieds de longueur, avec une queue
fourchue. Il nage familirement autour des vaisseaux. Sa chair est
sche, mais elle fait de fort bon bouillon. On voit rarement la dorade
hors de la latitude du vent alis, et jamais l'on n'y voit le poisson
volant. Celui-ci est de la grosseur des petits harengs. Ses ailes, qui
ont environ deux tiers de sa longueur, sont troites prs du corps et
s'largissent  l'extrmit: elles lui servent  voler l'espace d'un
stade lorsqu'il est poursuivi; mais il les replonge de temps en temps
dans la mer, apparemment parce qu'elles deviennent plus agiles par ce
secours.

Le 10 mai, Atkins mouilla l'ancre devant la rivire de Sestre, sur la
cte de Malaguette ou des Graines. Quelques-uns de ses gens
descendirent  terre, et allrent visiter le roi du pays. Ils lui
offrirent des prsens, dont apparemment il ne fut pas content, car il
les refusa, et  la place de ces prsens il leur demanda leurs
culottes, qu'ils n'eurent pas la courtoisie de lui donner.

Dans un autre village sur le bord de la rivire, ils trouvrent un
homme dont la couleur les frappa d'tonnement. Il tait d'un jaune si
brillant, que, n'ayant jamais rien vu qui lui ressemblt, ils
s'efforcrent d'approfondir ce phnomne. Ils employrent les signes
et tout ce que l'exprience leur avait appris de plus propre  se
faire entendre. Le seul claircissement qu'ils purent tirer fut qu'il
venait d'un pays fort loign dans les terres, o les hommes de sa
couleur taient en grand nombre. Atkins a su des capitaines Bullfinch,
Lamb, et de quelques autres voyageurs, qu'ils avaient vu plusieurs
Africains de la mme couleur; et d'un autre Anglais, qu'il en avait vu
un dans le royaume d'Angola, et un autre  Madagascar, raret
surprenante, et aussi difficile  expliquer originairement que la
couleur des Ngres.

Entre le cap das Palmas et Bassam, les Anglais rencontrrent un
vaisseau de Bristol, nomm _le Robert_, command par le capitaine
Harding, qui tait parti avant eux de Sierra-Leone, aprs y avoir
achet trente esclaves, au nombre desquels tait le capitaine Tomba.
Huit jours auparavant, ce Tomba, qui tait d'une hardiesse
extraordinaire, avait form le projet d'un soulvement, avec trois ou
quatre de ses compagnons les plus rsolus. Ils taient seconds par
une femme de leur nation, qui les avait avertis que, pendant la nuit,
il n'y avait que cinq ou six blancs sur le tillac, et presque toujours
endormis. Tomba ne balana point  tenter l'entreprise; mais, au
moment de l'excution, il ne put engager qu'un seul Ngre  se joindre
 ses cinq compagnons. S'tant rendu au gaillard d'avant, il y trouva
trois matelots endormis, dont il tua d'abord les deux premiers d'un
seul coup sur la tempe. Le troisime fut veill par le bruit; mais
Tomba ne russit pas moins  le tuer de la mme manire. Cependant
quelques Anglais qui n'taient pas loigns prirent l'alarme, et la
communiqurent bientt sur tout le bord. Harding, paraissant avec une
hache  la main, fendit la tte  Tomba d'un seul coup et fit charger
de fers les cinq autres complices.

Leur traitement est remarquable. Des cinq esclaves, les deux plus
vigoureux, et par consquent les plus prcieux pour l'avarice, en
furent quittes pour le fouet et quelques scarifications. Les trois
autres, qui taient d'une constitution fort faible, et qui n'avaient
eu part  l'action que par le consentement, subirent une mort cruelle,
aprs avoir t contraints de manger le coeur et le foie de leur chef.
La femme fut suspendue par les pouces, fouette et dchire de coups 
la vue de tous les autres esclaves, jusqu'au dernier soupir, qu'elle
rendit au milieu des tourmens. Il est difficile de justifier ces
barbaries autrement que par le droit du plus fort, qui, de tous les
droits, est le plus gnralement reconnu d'un bout du monde  l'autre.
Les Ngres peuvent quelquefois faire valoir ce droit tout comme
d'autres, comme on le voit par le trait suivant.

Le 6 juin, on jeta l'ancre devant Axim, comptoir hollandais, et, le
jour suivant, au cap de Trs-Puntas. La plupart des vaisseaux de
l'Europe touchent  ce cap pour renouveler leur provision d'eau, qu'il
est plus difficile d'obtenir plus loin, o l'on fait payer une once
d'or  chaque vaisseau pour cette faveur. John-Conny, principal
cabochir du canton, dont la ville est  trois milles de la cte, du
ct de l'ouest, envoya un de ses esclaves au vaisseau pour y faire
demander une canne  pomme d'or, grave de son nom, que les Anglais,
dans un autre voyage, s'taient chargs de lui apporter. Non-seulement
cette commission avait t nglige, mais le messager du cabochir
s'tant emport dans ses reproches, fut imprudemment maltrait par les
gens de l'quipage. Son matre, irrit de ce double outrage, ne remit
pas sa vengeance plus loin qu'au jour suivant. Les Anglais taient 
puiser de l'eau.

Il fondit sur eux, se saisit de leurs tonneaux, et fit une douzaine de
prisonniers qu'il conduisit  sa ville. La hauteur de cette conduite
tait fonde sur des forces relles.

Il s'tait mis en possession du fort de Brandebourg, que les Danois
avaient abandonn depuis quelques annes. Cette hardiesse avait fait
natre quelques diffrens entre lui et les Hollandais. Sous prtexte
de l'avoir achet des Danois, ils y avaient envoy, en 1720, une
galiote  bombes, et deux ou trois frgates, pour demander qu'il leur
ft remis. John, qui tait hardi et subtil, ayant examin leurs
forces, rpondit qu'il voulait voir quelque tmoignage du trait des
Brandebourgeois. Il ajouta mme que ce trait prtendu ne pouvait leur
donner droit qu' l'artillerie et aux pierres de l'difice, puisque le
terrain n'appartenait pas aux Europens pour en disposer; que les
premiers possesseurs lui en avaient pay la rente, et que, depuis le
parti qu'ils avaient pris de l'abandonner, il tait rsolu de ne pas
recevoir d'autres blancs. Ces raisonnements ayant irrit les
Hollandais, ils jetrent quelques bombes dans la place. Ensuite, aussi
furieux d'eau-de-vie que de colre, ils dbarqurent quarante hommes
sous la conduite d'un lieutenant, pour former une attaque rgulire.
Mais John, qui avait eu le temps de se mettre en embuscade avec des
forces suprieures, fondit brusquement sur eux, et les tailla tous en
pices. Il ajouta l'insulte  la victoire, en faisant paver l'entre
de son palais des crnes des morts.

Cet avantage avait servi  le rendre plus fier et plus rigoureux sur
tous les droits du commerce, c'est--dire sur ceux qui lui taient dus
justement. Cependant, lorsqu'il se fut rconcili avec les Anglais,
Atkins et quelques autres officiers du vaisseau lui rendirent une
visite. Les vents du sud avaient rendu la mer si grosse, que, les
voyant embarrasss  descendre au rivage avec leurs propres chaloupes,
il leur envoya ses canots; mais il leur fit payer un droit pour ce
service. Les Ngres seuls connaissent assez la cte pour savoir quand
ils n'ont rien  craindre de l'agitation des flots. John se trouva
lui-mme sur le rivage pour y recevoir les Anglais. Il tait
accompagn de trente ou quarante gardes bien arms, qui les
conduisirent  sa maison.

C'tait un homme de cinquante ans, bien fait et robuste, d'un regard
svre, et qui se faisait respecter de tous ses Ngres, jusqu'
vouloir que ceux qui portaient des chapeaux ou des bonnets eussent
toujours la tte nue devant lui.

Il reut fort civilement les Anglais, et les salua de six coups de
canon, qui lui furent rendus en mme nombre. Il leur fit des excuses
de les avoir empchs de prendre de l'eau; et, pour les en ddommager,
il leur permit de pcher dans la rivire qui passe derrire la ville.
Mais la pche n'ayant point t fort heureuse, ils furent mal servis 
dner. Le cabochir prit un air mcontent, et leur reprocha de s'tre
attir cette disgrce en ngligeant de faire un prsent  l'eau de la
rivire, qui mritait plus de considration qu'une autre, parce
qu'elle tait le ftiche d'un homme tel que lui.

Atkins, trouvant le cabochir familier et de bonne humeur, ne fit pas
difficult de lui demander ce qu'taient devenus les crnes hollandais
dont il avait pav l'entre de sa maison. Il rpondit naturellement
que depuis un mois il les avait enferms dans une caisse, avec de
l'eau-de-vie, des pipes et du tabac, et qu'il les avait fait enterrer.
Il tait temps, ajouta-t-il, d'oublier les ressentimens passs; et les
petites commodits qu'il avait fait enterrer avec les Hollandais
taient un tmoignage du respect qu'il portait aux morts. Au reste, le
cabochir lui fit voir dans une de ses cours les mchoires des
Hollandais suspendues aux branches d'un arbre. C'tait encore un
trophe qui lui restait.

Le but du voyage de Smith avait t de lever les plans de tous les
forts et les tablissemens anglais dans la Guine. Il excuta ce
dessein avec beaucoup de peine.

Il dbarqua le samedi 20 aot 1726,  bord de _la Bonite_, commande
par le capitaine Livingstone, avec le sieur Walter-Charles, gouverneur
de Sierra-Leone. On passa le tropique le 14 de septembre. Smiths y
observa plusieurs oiseaux blanchtres, qui n'ont pour queue qu'une
longue plume. Ils s'lvent fort haut dans leur vol. Ce sont des
paille-en-queue. Les matelots leur ont donn le nom d'_oiseaux du
tropique_, parce qu'on ne les voit que sous la zone torride, entre les
tropiques.

Le 4 de fvrier 1727, on jeta l'ancre  cinq milles  l'ouest d'Axim.
Ce chteau des Hollandais, sur la cte d'Or, est une petite
fortification triangulaire, monte de onze pices de canon. Les Ngres
ont une ville fort peuple sous le canon du chteau comme on en voit
sous tous les forts europens, au long de la cte d'Or.

Smith, ayant lev successivement plusieurs plans, arriva le 17 au cap
Corse, o l'on trouva plusieurs vaisseaux dans la rade.

Pendant le sjour que Smith avait fait  James-Fort, sur la Gambie, il
avait reu, par un vaisseau anglais une lettre de Hollande adresse au
gouverneur hollandais de la Mina, qu'il s'tait charg de porter au
cap Corse. Cette occasion lui paraissant favorable pour lever le plan
du chteau de la Mina, il s'y rendit dans un grand canot, avec
Livingstone, sous prtexte de remettre la lettre au gouverneur. Mais
ils reconnurent bientt que les Hollandais ne manquaient pas de
pntration. Smith, qui ne se croyait ni connu, ni observ, tant
sorti sans affectation pour jeter les yeux autour de lui, fut tonn
de se voir immdiatement suivi par le gouverneur, qui le tira
brusquement par la manche, et qui le pria de rentrer dans la salle, en
lui disant qu'il pouvait emporter, si c'tait son dessein, tout l'or
de la Guine dans sa poche; mais que, pour le plan du chteau
hollandais, il ne l'emporterait pas. Un reproche si peu attendu causa
d'abord quelque embarras  Smith. Cependant, aprs s'tre un peu
remis, il rpondit au gouverneur qu'il lui avait cru assez de lumires
pour ne pas s'imaginer qu'on pt entreprendre de lever le plan d'une
place sans les instrumens ncessaires, et que, n'en ayant aucun, il
s'tonnait qu'on pt le souponner de ce dessein. Le commandant
hollandais demeura pensif un moment; et, paraissant se repentir d'un
procd trop brusque, il pressa Smith et Livingstone de demeurer 
dner; ils y consentirent. Alors il leur montra quelques plans
imparfaits qui avaient t levs par un dessinateur de la compagnie
hollandaise. L'ouvrage avait t fort bien commenc, mais l'artiste
tait mort sans avoir pu l'achever.

Smith partit du cap Corse le 24 de mars. Comme on tait  la fin de la
saison sche, l'eau tait si rare dans la garnison, qu'il fut
impossible d'en obtenir pour les besoins du vaisseau. Il ne s'en
trouve point  plus de huit milles du chteau, de sorte qu'on y est
rduit  l'eau d'une grande citerne qui se remplit par des tuyaux de
plomb, o la pluie descend de tous les toits. Tous les forts de la
cte d'Or n'ont pas d'autres ressources.

Le 28, on alla jeter l'ancre au fort d'Akra. Smith alla se promener
plusieurs fois jusqu' la porte du fort hollandais. Il y rencontra
quelques marchands de cette nation qui connaissaient le facteur
anglais dont il tait accompagn. On s'entretint quelques momens avec
beaucoup de familiarit et d'amiti. Mais les Hollandais ne
proposrent point  Smith d'entrer dans leur fort; ce qui lui fit
juger qu'ils avaient des ordres du gouverneur gnral de la Mina, et
qu'ils craignaient les observations d'un dessinateur anglais.

Le 3 d'avril, aprs avoir perdu un cble dans les rocs d'Akra, il
remit  la voile pour gagner la cte de Juida. Le 5, il passa devant
l'embouchure de la grande rivire Volta, qui a tir ce nom de la
rapidit extrme de son cours. Il est si violent qu'en entrant dans la
mer, il change la couleur de l'eau jusqu' plus de huit lieues de la
cte. C'est cette rivire qui spare la cte d'Or de la cte des
Esclaves.

Le 7,  la pointe du jour, on jeta l'ancre dans la rade de Juida, et
l'on salua le fort, qui est  plus d'une lieue de la cte. Il se
trouvait alors dans la rade trois vaisseaux franais et deux
portugais. La Guine entire n'a pas de lieu o le dbarquement soit
si difficile. On y trouve continuellement les vagues si hautes et si
imptueuses, que, les chaloupes de l'Europe ne pouvant s'approcher du
rivage, on est oblig de jeter l'ancre fort loin, et d'y attendre les
pirogues qui viennent prendre les passagers et les marchandises.
Ordinairement les rameurs ngres s'en acquittent avec beaucoup
d'habilet; mais quelquefois aussi le passage n'est pas sans danger. 
l'arrive du vaisseau de Smith, les facteurs de sa nation envoyrent 
bord une grande pirogue pour amener au rivage ceux qui devaient y
descendre. Le passage fut heureux. Cependant Smith fut tonn de se
voir entre des vagues d'une hauteur excessive, et des flots d'cume
qui paraissaient capables d'abmer le plus grand vaisseau. Il admira
l'adresse des Ngres  les traverser; mais surtout  profiter du
mouvement d'une vague pour faire avancer,  l'aide des rames, leur
pirogue fort loin sur le rivage; aprs quoi, sautant  terre, ils la
transportent encore plus loin pour la garantir du retour des flots. Si
l'on avait le malheur d'tre renvers, il serait fort difficile de se
sauver  la nage, quand on n'aurait que la violence de la mer 
combattre; mais, en y joignant le danger des requins, qui suivent
toujours les canots en grand nombre pour attendre leur proie, on peut
dire qu'il est presque impossible d'chapper.

Les vaisseaux qui viennent  Juida pour le commerce ont toujours sur
le rivage des tentes qui leur servent de magasins pour mettre leurs
marchandises  couvert. Smith, en dbarquant, s'approcha d'une tente
franaise, o le matelot qui en avait la garde lui offrit en langue
anglaise un verre d'eau-de-vie, qu'il accepta. Il y avait dans la
tente un grand nombre de barils, dont le dehors paraissait mouill.
Smith en ayant demand la raison, le matelot franais lui rpondit que
les barils n'avaient t dbarqus que le matin, et qu'ils avaient
beaucoup souffert au passage. Il ajouta qu'au dbarquement un matelot
franais s'tant hasard trop loin dans l'eau pour reprendre un baril
que les vagues emportaient, avait t saisi par un jeune requin,
contre lequel il s'tait fort bien dfendu avec son couteau; mais que
la mme vague qui le ramenait ayant apport deux autres requins
monstrueux, il avait t dchir en un moment, et dvor  la vue de
tous ses compagnons.

Les Anglais ont,  dix-huit milles de ce fort, du ct de l'est, un
autre comptoir nomm Iakin, et celui de Sabi,  cinq milles du ct du
nord. Mais celui-ci venait d'tre rduit en cendres par le grand et
puissant roi Dahomay, dont le nom a fait tant de bruit en Europe. Sa
premire conqute avait t le royaume du grand Ardra, cinquante
milles au nord-ouest de Sabi. Le roi d'Ardra ayant, en 1724, quelques
affaires  rgler avec Baldwin, gouverneur anglais de Juida, et
n'tant pas satisfait de sa diligence, fit arrter Lamb, facteur
anglais d'Ardra, dans l'esprance de rendre Baldwin plus attentif 
l'obliger. Ce fut dans ces circonstances que la ville d'Ardra fut
assige par les troupes du roi Dahomay, et qu'ayant t prise aprs
une vigoureuse rsistance, le roi mme fut tu  la porte de son
palais. Lamb fut conduit devant le gnral de Dahomay, qui n'avait
jamais vu de blancs. Cet officier ngre fut si surpris de sa figure,
qu'il le mena au roi son matre, comme une raret fort trange. En
effet, le roi Dahomay, faisant sa rsidence  deux cents milles dans
les terres, n'avait jamais eu non plus l'occasion de voir un Europen.
Il garda prcieusement Lamb, qui crivit pendant sa captivit une
lettre au gouverneur Tinker, successeur de Baldwin. Nous la
transcrirons tout  l'heure; elle servira  faire connatre ce que
c'tait que ce roi Dahomay.

On retournait en Angleterre, lorsque, le Ier. juillet, le navire se
trouvant par 13 degrs 19 minutes du nord, on s'aperut d'une
dangereuse voie d'eau. Comme elle tait dj si grande, que les pompes
ne pouvaient suffire, on ne fut pas saisi d'une crainte mdiocre en
considrant qu'on tait fort loign de la terre et qu'on n'tait
accompagn d'aucun vaisseau. Aprs beaucoup de recherches, Livingstone
dcouvrit la source du mal et trouva les moyens d'en arrter les
progrs. Cependant il ne fut pas possible d'y remdier si
parfaitement, qu'on ne s'apert bientt qu'il recommenait avec un
nouveau danger. On rsolut de suivre le vent pour soulager le
vaisseau; mais la fatigue extrme de l'quipage, qui tait sans cesse
oblig de travailler  la pompe, fit applaudir  la proposition de
porter droit aux Indes occidentales. On tait dans la latitude des
vents aliss, et on avait directement la Barbade  l'ouest.  la
vrit, suivant les calculs, on n'en tait pas  moins de sept cents
lieues, distance terrible pour un vaisseau prs de s'abmer. Cependant
les circonstances n'offrant point d'autre ressource, on rsolut de s'y
attacher avec tous les efforts du courage et de la prudence. Les
emplois furent distribus pour une si grande entreprise: le capitaine
et le pilote devaient prendre alternativement la conduite du
gouvernail. Smith et un autre se chargrent de prparer les vivres et
de faire du punch chaud pour ceux qui travaillaient  la pompe,
auxquels on assigna une pinte et demie de liqueur pendant chaque
quart, c'est--dire de quatre heures en quatre heures: ils avaient
besoin de ce soutien pour ranimer leurs esprits, parce que le travail
tait si pnible et le pril si pressant, que tous les matelots ne
purent tre diviss qu'en deux quarts. Il restait deux petits Ngres,
qui reurent ordre d'assister Smith et son camarade dans leurs
fonctions.

On passa neuf ou dix jours dans une extrmit si dplorable. La
plupart des matelots commenaient  se rebuter de l'excs du travail,
et quelques-uns firent clater des murmures qui semblaient annoncer
d'autres effets de leur dsespoir. On leur fournissait nanmoins des
rafrachissemens, et Smith avait soin de leur tuer tous les jours
quelques pices de volaille ou un chevreau. Tous les officiers
s'efforaient aussi de les encourager par l'esprance de dcouvrir
bientt la Barbade. Leur canot, qui tait assez grand et en fort bon
tat, avait t plac sur le tillac; mais la chaloupe ayant t serre
entre les deux ponts, plusieurs souhaitaient qu'on la mt en tat
d'tre employe, c'est--dire qu'elle ft quipe de tout ce qui tait
ncessaire pour un usage forc, comme d'eau, de vivres, d'instrumens
de mer, etc. D'autres s'opposrent fortement  cette proposition, dans
la crainte que les plus mutins ou les plus dsesprs ne profitassent
des tnbres pour fuir dans la chaloupe et pour abandonner tous les
autres  leur mauvais sort, ce qui aurait caus ncessairement la
perte du vaisseau, parce qu'il ne serait pas rest assez de bras pour
la pompe. Au milieu de ce trouble, tous les animaux trangers qu'on
transportait en Europe moururent faute de soins et de nourriture.

Le 16, trois matelots qui avaient travaill  la pompe depuis quatre
heures jusqu' huit, tombrent vanouis et furent emports comme
morts. Cet accident ayant fait sonner plus tt la cloche pour appeler
ceux qui devaient succder au travail, l'horreur et la consternation
parurent se rpandre sur tous les visages. Cependant, comme Smith
avait fait prparer un fort bon djeuner, on se mit  manger autant
que la crainte pouvait laisser d'apptit, lorsqu'un des matelots de la
pompe se mit  crier de toute sa force, _terre_, _terre_! courant et
sautant comme un insens dans le transport de sa joie. Tout le monde
abandonna les alimens pour satisfaire une curiosit beaucoup plus
pressante que la faim. On dcouvrit en effet la terre, qu'on reconnut
aussitt pour l'le de la Barbade. Ceux qui se sont trouvs dans une
situation semblable assurent que le moment o l'on revoit la terre
produit une espce de dlire dont il est impossible de se former une
ide. Le mme jour on jeta l'ancre dans la baie de Carlisle.

Pendant les jours suivans on se hta de dcharger toutes les
marchandises du vaisseau sans interrompre un moment le travail de la
pompe, qui ne cessait pas d'tre ncessaire dans une rade si
tranquille. Un jour que le capitaine Livingstone et Smith taient 
bord avec quelques ngocians, les ouvriers pomprent un petit dauphin
 demi rong de pourriture, sans queue et sans tte, d'environ trois
pouces et demi de longueur. Livingstone le mit soigneusement dans de
l'esprit-de-vin pour le conserver jusqu'en Europe, persuad que ce
petit poisson, ayant t long-temps dans la fente du btiment, avait
ferm le passage  quantit d'eau, et que c'tait  lui par consquent
qu'il tait redevable de sa conservation. Lorsqu'on examina de prs le
vaisseau, aprs l'avoir mis sur le ct, on aperut sous la quille et
dans d'autres endroits plusieurs fentes dont on n'avait pas eu le
moindre soupon; mais la principale tait celle que Livingstone avait
dcouverte, et qui n'avait pu tre bien bouche.

Voici la lettre du facteur Lamb, que nous avons promise au lecteur.
Elle est adresse  Tinkel, directeur de la compagnie anglaise  Sabi.

Monsieur, il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du
premier de ce mois. Ce prince m'ordonne de vous rpondre en sa
prsence. Je le fais pour excuter ses volonts. En recevant votre
lettre de sa main, j'eus avec lui une confrence dont je crois pouvoir
conclure qu'il ne pense pas beaucoup  fixer le prix de ma libert.
Lorsque je le pressai de m'expliquer  quelles conditions il voulait
me permettre de partir, il me rpondit qu'il ne voyait aucune
ncessit de me vendre, parce que je ne suis pas Ngre. Je le pressai:
il tourna ma demande en plaisanterie, et me dit que ma ranon ne
pouvait monter  moins de sept cents esclaves, qui,  quatorze livres
sterling par tte, ferait prs de dix mille livres sterling. Je lui
avouai que cette ironie me glaait le sang dans les veines; et, me
remettant un peu, je lui demandai s'il me prenait pour le roi de mon
pays. J'ajoutai que vous et la compagnie me croiriez fou si je vous
faisais cette proposition. Il se mit  rire, et me dfendit de vous en
parler dans ma lettre, parce qu'il voulait charger le principal
officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous; et que,
si vous n'aviez rien  Juida d'assez beau pour lui, vous deviez crire
d'avance  la compagnie. Je lui rpondis qu' ce discours il m'tait
ais de prvoir que je mourrais dans son pays, et que je le priais de
faire venir pour moi, par quelques-uns de ses gens, des habits et
quelques autres ncessits. Il y consentit. Je n'ai donc, monsieur,
qu'un seul moyen de me racheter; ce serait de faire offre au roi d'une
couronne et d'un sceptre qui peuvent tre pays sur ce qui reste d au
dernier roi d'Ardra. Je ne connais pas d'autre prsent qu'il puisse
trouver digne de lui; car il est fourni d'une grosse quantit de
vaisselle d'or en oeuvre, et d'autres richesses. Il a des robes de
toutes sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque d'aucune
espce de marchandises. Il donne les bedjis[1] comme du sable, et les
liqueurs fortes comme de l'eau: sa vanit et sa fiert sont
excessives: aussi est-il le plus belliqueux et le plus riche de tous
les rois de cette grande rgion; et l'on doit s'attendre qu'avec le
temps il subjuguera tout le pays dont il est environn. Il a dj pav
deux de ses principaux palais des crnes de ses ennemis tus  la
guerre. Les palais nanmoins sont aussi grands que le parc Saint-James
 Londres, c'est--dire qu'ils ont un mille et demi de tour.

[Note 1: Espce de coquille colore qui sert de monnaie aux Ngres,
comme les cauris.]

Le roi souhaite beaucoup qu'il me vienne des lettres de ma nation, ou
toute autre marque de souvenir. Il regarderait comme une bassesse
indigne de lui de prendre quelque chose qui m'appartnt. Je ne crois
pas mme qu'il voult retenir les blancs qui viendraient  sa cour.
S'il me traite autrement, c'est qu'il me regarde comme un captif pris
 l'a guerre; d'ailleurs il parat m'estimer beaucoup, parce qu'il n'a
jamais eu d'autre blanc qu'un vieux multre portugais, qui lui vient
de la nation des Popos, et qui lui cote environ cinq cents livres
sterling. Quoique cet homme soit son esclave, il le traite comme un
cabochir du premier ordre: il lui a donn deux maisons, avec un grand
nombre de femmes et de domestiques, sans lui imposer d'autre devoir
que de raccommoder quelquefois les habits de sa majest, parce que ce
multre est tailleur. Ainsi, l'on peut compter que les tailleurs, les
charpentiers, les serruriers ou tous autres artisans libres qui
voudraient se rendre ici, seraient reus avec beaucoup de caresses, et
feraient bientt une grosse fortune; car le roi paie magnifiquement
ceux qui travaillent pour lui.

L'arrive de quelque ouvrier serait donc un excellent moyen pour
obtenir ma libert, en y joignant la promesse d'entretenir avec lui un
commerce rgl; mais, tant persuad que les blancs contribuent ici 
sa grandeur, il m'objecte  tout moment que, s'il me laisse partir, il
n'y a pas d'apparence qu'il en revoie jamais d'autres. Il faudrait
engager quelqu'un  faire le voyage pour retourner presque aussitt.
Cette seule dmarche persuaderait au roi qu'il verrait d'autres blancs
dans la suite; et je suis presque sr qu'il m'accorderait la
permission de partir pour hter ceux qui viendraient aprs moi. Si
Henri Touch, mon valet, tait encore  Juida, et qu'il ft dispos 
se rendre ici, il y trouverait plus d'avantage qu'il ne peut se le
figurer. Il est jeune; le roi prendrait infailliblement de l'affection
pour lui. Quoique je ne rende aucun service  ce prince, il m'a donn
une maison, avec une douzaine de domestiques de l'un et de l'autre
sexe, et des revenus fixes pour mon entretien. Si j'aimais
l'eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m'en fournit en
abondance. Le sucre, la farine et les autres denres ne me sont pas
plus pargns. Si le roi fait tuer un boeuf, ce qui lui arrive
souvent, je suis sr d'en recevoir un quartier; quelquefois il
m'envoie un porc vivant, un mouton, une chvre, et je ne crains
nullement de mourir de faim. Lorsqu'il sort en public, il nous fait
appeler, le Portugais et moi, pour le suivre. Nous sommes assis prs
de lui pendant le jour,  l'ardeur du soleil, avec la permission
nanmoins de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous
couvrent la tte.

Ainsi nous tchons, le Portugais et moi, de nous rendre la vie aussi
douce qu'il est possible, et surtout de ne pas tomber dans une
tristesse qui serait bientt funeste  notre sant. Cependant, comme
je suis fort ennuy de ma situation, je suppliai le roi, il y a
quelque temps, de me remettre entre les mains du gnral de ses
troupes, et de me faire donner un cheval pour le suivre  la guerre.
Il rejeta ma demande, sous prtexte qu'il ne voulait pas me faire
tuer. Ensuite, m'ayant promis de m'employer autrement, il m'ordonna de
demeurer tranquille et de prendre garde  tout ce que je lui verrais
faire. J'ignore encore quelles sont ses intentions. Son gnral mme
n'approuva pas l'offre que je faisais d'aller  la guerre, parce que,
si j'tais tu, me dit-il, le roi ne lui pardonnerait pas d'en avoir
t l'occasion. Depuis ce temps-l sa majest m'a fait donner un
cheval, et m'a dclar que, lorsqu'elle sortirait de son palais, je
serais toujours  sa suite. Il sort assez souvent dans un beau branle
garni de piliers dors et de rideaux. Il m'ordonne quelquefois aussi
de l'accompagner dans ses autres palais, qui sont  quelques milles de
sa rsidence ordinaire. On m'assure qu'il en a onze.

Comme il est fatigant de monter  cheval sans selle, je vous prie de
m'en envoyer une, avec un fouet et des perons. Le roi m'a donn ordre
de vous demander aussi le meilleur harnais que vous ayez  Juida. Vous
serez pay libralement. Il voudrait en mme temps que vous lui
envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles de souliers. Si
vous jugez bien de ses intentions, vous pouvez m'adresser ce que je
vous demande et pour lui et pour moi. Je suis persuad que le moindre
prsent sera fort agrable de ma part, et redoublera mon crdit 
cette cour, soit que je parte ou que je demeure. Ainsi je vous conjure
de m'accorder une grce qui peut non-seulement rendre mon sort plus
supportable, mais qui, faisant conclure au roi qu'on ne pense point 
ma ranon, le dterminera peut-tre  me rendre la libert dans
quelque moment de caprice.

Vous devez m'envoyer d'autant plus facilement ce que je vous demande,
que je n'ai pas touch mes appointemens depuis que je suis en Guine;
et vous ne serez pas surpris que je vous demande tant de choses, si
j'ajoute que le roi me fait btir actuellement une maison dans une
ville o il fait ordinairement son sjour, lorsqu'il se prpare  la
guerre. Cette nouvelle faveur me jette dans une profonde mlancolie,
parce qu'elle marque assez qu'on ne pense point  me rendre bientt ma
libert.

Si vous approuvez que je traite avec le roi pour quelques esclaves,
il faut que vous en parliez  ses gens, et que vous me donniez
l-dessus vos ordres; car, pendant le sjour que je dois faire ici, je
souhaite de pouvoir me rendre utile  la compagnie. Mais, dans cette
supposition, vous ne devez pas oublier de m'envoyer des essais de
toutes vos marchandises, avec la marque des prix, pour prvenir toutes
sortes de malentendus. Sa majest m'a pris tout le papier que j'avais
encore, dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai reprsent
que c'est un amusement puril; mais il ne le dsire pas moins, afin,
dit-il, que nous puissions nous en amuser ensemble. Je vous prie donc
de m'envoyer deux mains de papier ordinaire, avec un peu de fil retors
pour cet usage; joignez-y un peloton de mche, parce que sa majest
m'oblige souvent de tirer ses gros canons, et que j'apprhende de
perdre quelque jour la vue en me servant d'allumettes de bois. On voit
ici vingt-cinq pices de canon, dont quelques-unes psent plus de
mille livres. On croirait qu'elles y ont t apportes par le diable,
quand on considre que Juida est  plus de deux cents milles, et
qu'Ardra n'est pas  moins de cent soixante. Le roi prend beaucoup de
plaisir  faire une dcharge de cette artillerie chaque jour de
march. Il fait travailler actuellement  construire des affts.
Quoiqu'il paraisse fort sens, sa passion est pour les amusemens et
les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous aviez quelque chose
qui puisse lui plaire  ce titre, vous me feriez plaisir de me
l'envoyer; des estampes et des peintures lui plairaient beaucoup; il
aime  jeter les yeux dans les livres; ordinairement il porte dans sa
poche un livre latin de prires, qu'il a pris au multre portugais; et
lorsqu'il est rsolu de refuser quelque grce qu'on lui demande, il
parcourt attentivement ce livre, comme s'il y entendait quelque chose.

Il trouve aussi beaucoup d'amusement  tracer des caractres au
hasard sur le papier, et souvent il m'envoie l'ouvrage qu'il a fait
pour imiter nos lettres; mais il le fait accompagner d'un grand flacon
d'eau-de-vie et d'un grand kabs[2] ou deux. Si vous connaissez
quelque femme hors de condition, blanche ou multresse,  qui l'on put
persuader de venir dans ce pays, soit pour y porter la qualit de
_femme du roi_, soit pour y exercer sa profession, cette galanterie me
ferait faire un extrme progrs dans le coeur du roi, et donnerait
beaucoup de poids  toutes mes promesses. Une femme qui prendrait ce
parti n'aurait point  craindre d'tre force  rien par la violence;
car sa majest entretient plus de deux mille femmes, avec plus de
splendeur qu'aucun roi ngre. Elles n'ont pas d'autre occupation que
de le servir dans son palais, qui parat aussi grand qu'une petite
ville. On les voit en troupes de cent soixante et deux cents aller
chercher de l'eau dans de petits vases, vtues tantt de riches
corsets de soie, tantt de robes d'carlate, avec de grands colliers
de corail qui leur font deux ou trois fois le tour du cou. Leurs
conducteurs ont des vestes de velours vert, bleu, cramoisi, et des
masses d'argent dor  la main, qui leur tiennent lieu de cannes.
Lorsque j'arrivai dans ce pays, le Portugais avait une fille multre
que le roi traitait avec beaucoup de considration, et qu'il comblait
de prsens. Il lui avait donn deux femmes et une jeune fille pour la
servir; mais, tant morte de la petite-vrole, il souhaite
passionnment d'en avoir une autre. Je lui ai entendu dire plusieurs
fois qu'aucun blanc ne manquerait jamais prs de lui de ce qui peut
s'acheter avec de l'or. Il traite aussi trs-favorablement les Ngres
trangers; et ses bonts clatent tous les jours pour quelques Malais
qui sont actuellement ici.

[Note 2: Un kabs est une somme de quatre mille bedjis.]

La situation du pays le rend fort sain. Il est lev, et par
consquent rafrachi tous les jours par des vents agrables. La vue en
est charmante: elle s'tend jusqu'au grand Popo, qui est fort loign;
on n'y est point incommod des mousquites.

J'espre que l'occasion se prsentera de vous entretenir avec plus
d'tendue de la puissance et de la grandeur de ce prince[3]
victorieux. Je n'ai pu me dfendre quelquefois d'une vive admiration
en voyant ici des richesses que je ne m'attendais pas  trouver dans
cette partie du monde. Vous savez que je ne dois la vie qu' la piti
d'un Ngre qui m'aida  passer le mur du vieux comptoir, o l'on
m'avait renferm au premier cri de guerre. Sans cette malheureuse
prcaution, j'aurais peut-tre eu le bonheur d'viter la captivit. Le
roi d'Ardra s'tait mfi apparemment de mon dessein; et ce fut cette
raison qui lui fit prendre le parti de s'assurer de moi. Quoi qu'il en
soit, la maison o j'tais retenu ayant t la premire o les
Dahomays mirent le feu, j'en sortis aussitt pour avoir le triste
spectacle de la dsolation qui suivit immdiatement. On me conduisit
au travers de la ville jusqu'au palais du roi, o le gnral de
Dahomay commandait en matre absolu. L'orgueil de la victoire et la
multitude de ses soins ne l'empchrent pas de me prendre la main, et
de m'offrir un verre d'eau-de-vie. J'ignorais encore qui il tait;
mais ce traitement me rassura. Je l'avais pris d'abord pour le frre
du roi d'Ardra, quoique je fusse surpris de lui voir le visage coup.
J'appris bientt que c'tait le gnral du vainqueur.

[Note 3: On verra tout  l'heure, dans les voyages de Snelgrave, un
dtail historique des victoires et de la puissance de Dahomay.]

 l'entre de la nuit, je fus oblig de le suivre dans son camp. Les
cadavres sans tte taient en si grand nombre dans les rues de la
ville, qu'ils bouchaient le passage, et le sang n'y aurait pas coul
avec plus d'abondance, s'il en tait tomb une pluie du ciel. En
arrivant au camp, on me fit boire deux ou trois verres d'eau-de-vie,
et je fus mis sous la garde d'un officier qui me traita fort
honntement. Le lendemain, on m'amena un de mes domestiques ngres,
mais bless si mortellement  la tte, qu'on lui voyait la cervelle 
dcouvert. Il n'tait point en tat de m'expliquer  quoi j'tais
destin. Deux jours aprs, le gnral me fit appeler et me donna
l'ordre de demeurer assis avec ses capitaines tandis qu'il comptait
les esclaves, en leur donnant  chacun son bedji. Le nombre des bedjis
tant mont  plus de deux grands kabs, celui des esclaves devait
tre de huit mille. Je reconnus entre eux deux autres de mes
domestiques, l'un bless au genou, l'autre  la cuisse. J'eus occasion
d'entretenir un peu plus long-temps le gnral. Il m'encouragea par
l'esprance d'un meilleur sort. Il fit apporter un flacon
d'eau-de-vie, but  ma sant, et m'ordonna de garder le reste.  ce
prsent il voulut ajouter quelques pices d'toffes que je refusai,
parce qu'elles ne pouvaient m'tre d'aucun usage; mais je lui dis que,
s'il pouvait me faire retrouver dans le pillage mes chemises et mes
habits, j'en aurais beaucoup de reconnaissance, parce que mon linge
tait fort sale, comme vous n'aurez pas de peine  vous le figurer.

Les Dahomays, dont mes domestiques taient devenus les esclaves, leur
refusrent la libert de me parler, si ce n'tait en leur prsence.
Cependant le gnral me dit de ne pas m'en affliger, et de ne
m'alarmer de rien jusqu' ce que j'eusse vu le roi son matre, dont il
m'assura que je serais reu avec bont. Il me donna un parasol, et un
branle ou un hamac, pour me faire porter dans le voyage; j'acceptai ce
secours avec joie.

J'avais vu commettre tant de cruauts  l'gard des captifs, surtout
contre ceux que leur ge ou leurs blessures ne permettaient pas
d'emmener, que je ne pouvais tre tout--fait sans crainte. La
premire fois surtout que je fus conduit par une troupe de Ngres
arms, qui battaient devant moi, sur leurs tambours, une sorte de
marche lugubre, que je pris pour le prsage de mon supplice, je me
livrai aux plus tragiques suppositions. J'tais environn d'un grand
nombre de ces furieux, qui sautaient autour de moi en poussant des
cris pouvantables. La plupart avaient  la main des pes ou des
couteaux nus, et les faisaient briller devant mes yeux, comme s'ils
eussent t prts pour l'excution. Mais, tandis que j'implorais la
piti et le secours du ciel, le gnral envoya ordre  l'officier qui
me conduisait de me mener  deux milles du camp, dans un lieu o il
s'tait retir lui-mme. Son ordre fut excut sur-le-champ, et je fus
un peu rassur par sa prsence.

Je vous raconterais les circonstances de mon voyage, et de quelle
manire je fus reu du roi, si sa majest ne me faisait demander  ce
moment ma lettre avec un empressement qui ne me permet pas de la
rendre plus longue ni de la corriger. Je me flatte que cette raison
fera excuser mes fautes, et je suis, etc.

                                                     BULLFINCH LAMB.

L'auteur de cette lettre passa encore deux ans  la cour de Dahomay.
Enfin le roi, se fiant  la promesse qu'il lui fit de revenir avec
d'autres blancs, le renvoya combl de bienfaits. Il s'arrta peu 
Juida. L'occasion s'tant prsente de partir pour l'Amrique, il se
rendit  la Barbade, o Smith le rencontra.




CHAPITRE III.

Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. Traite des Ngres.


L'introduction des voyages de Snelgrave est la mieux dtaille que
nous ayons encore rencontre. Elle contient une vue gnrale du
commerce de la Guine, et les raisons pour lesquelles on a si peu
connu jusqu' prsent l'intrieur de l'Afrique. Il entend la Guine
depuis le cap Vert jusqu'au pays d'Angole. Le fleuve de Zare ou de
Congo, dit-il, est le lieu le plus loign o les Anglais aient port
leur commerce. Ils l'ont augment si avantageusement, qu'ils ont eu
jusqu' deux cents vaisseaux sur cette cte.

Snelgrave a fait lui-mme long-temps le commerce dans l'tendue
d'environ sept cents lieues de ctes, depuis la rivire de Scherbro
jusqu'au cap Lopez Gonsalvo. Il divise cet espace en quatre parties:
la premire, qu'il appelle cte au Vent (Windward), a deux cent
cinquante lieues de longueur, depuis la mme rivire jusqu' celle
d'Ancobar, prs d'Axim. On ne trouve sur cette cte aucun
tablissement europen. Le commerce ne s'y exerce qu'au passage des
vaisseaux, sur les signes que les Ngres font du rivage avec de la
fume, pour avertir les vaisseaux qu'ils aperoivent  la voile. Ils
se rendent  bord dans leurs canots avec les marchandises de leur
pays,  moins qu'ils n'aient t rebuts par les insultes et les
violences des marchands de l'Europe. C'est ce qui arrive souvent,
remarque l'auteur,  la honte des Anglais et des Franais, qui, sous
les moindres prtextes, enlvent ces malheureux Ngres pour
l'esclavage. Une injustice si noire a non-seulement refroidi plusieurs
nations d'Afrique pour le commerce, mais expose quelquefois les
innocens  porter la peine des coupables; car on a l'exemple de
quelques petits vaisseaux de l'Europe qui ont t surpris par des
Ngres, maltraits et sacrifis  leur vengeance.

La seconde division de Snelgrave s'tend depuis la rivire d'Ancobar
jusqu'au fort d'Akra, c'est--dire l'espace de cinquante lieues. Cette
partie, qui se nomme la cte d'Or, est remplie de comptoirs anglais et
hollandais.

La troisime division est d'environ soixante lieues depuis Akra
jusqu' Iakin, prs de Juida. Il n'y a point d'autres comptoirs dans
cet espace que ceux de Juida et d'Iakin.

La dernire partie, depuis Iakin jusqu'au cap Lopez Gonsalvo, passe le
long de la baie de Benin, des Callabares et des Camerones, sur une
tendue de trois cents lieues, et n'a point de comptoirs europens.

Sur toute la cte de la premire division, les marchands europens ne
risquent pas volontiers de descendre au rivage, parce qu'ils ont
mauvaise opinion du caractre des habitans. L'auteur descendit dans
quelques endroits; mais il ne put jamais s'y procurer les moindres
claircissemens sur les pays intrieurs. Dans tous ses voyages, il n'a
pas rencontr un seul blanc qui ait eu la hardiesse d'y pntrer:
aussi ne doute-t-il pas que ceux qui formeraient cette entreprise ne
prissent misrablement par la jalousie des Ngres, qui les
souponneraient de quelque dessein pernicieux  leur nation.

Quoique les habitans de la cte d'Or soient beaucoup plus civiliss
par l'ancien commerce qu'ils ont avec les Europens, leur politique ne
souffre pas non plus qu'on pntre dans le sein de leur pays. Cette
dfiance va si loin, que la jalousie des Ngres intrieurs s'tend
jusqu'aux autres Ngres qui sont sous la protection des blancs. De l
vient que, dans la paix la plus profonde, lorsque les nations
loignes de la mer s'approchent du rivage pour le commerce, les
claircissemens qu'on en tire sont si fabuleux et si contradictoires,
qu'on n'y peut prendre aucune confiance, d'autant plus qu'en gnral
les Ngres en imposent toujours aux blancs.

On peut dire la mme chose de la troisime division; car, jusqu' la
conqute des royaumes de Juida et d'Iakin par le roi de Dahomay, on ne
connaissait presque rien des pays du dedans. Aucun blanc n'avait
pntr plus loin que le royaume d'Ardra, qui est  cinquante milles
de la cte.

Les peuples de la quatrime division sont encore plus barbares que
ceux de la premire, et moins capables par consquent de se prter aux
informations.

Enfin Snelgrave conclut son introduction par un exemple remarquable
des sacrifices humains sur la rivire du vieux Callabar. Akqua, chef
ou roi du canton (car la rivire de Callabar a plusieurs petits
princes), vint  bord, par la seule curiosit de voir le vaisseau et
d'entendre la musique de l'Europe. Cette musique l'ayant beaucoup
amus, il invita le capitaine  descendre au rivage. Snelgrave y
consentit; mais, connaissant la frocit de cette nation, il se fit
accompagner de dix matelots bien arms et de son canonnier. En
touchant la terre, il fut conduit  quelque distance de la cte, o il
trouva le roi assis sur une sellette de bois,  l'ombre de quelques
arbres touffus. Il fut invit  s'asseoir aussi sur une autre sellette
qui avait t prpare pour lui. Le roi ne pronona pas un mot, et ne
fit pas le moindre mouvement jusqu' ce qu'il le vt assis. Mais alors
il le flicita sur son arrive, et lui demanda des nouvelles de sa
sant. Snelgrave lui rendit ses complimens aprs l'avoir salu le
chapeau  la main. L'assemble tait nombreuse. Quantit de seigneurs
ngres taient debout autour de leur matre; et sa garde, compose
d'environ cinquante hommes, arms d'arcs et de flches, l'pe au ct
et la zagaie  la main, se tenait derrire lui  quelque distance. Les
Anglais se rangrent vis--vis  vingt pas, le fusil sur l'paule.

Aprs avoir prsent au roi quelques bagatelles, dont il parut charm,
Snelgrave vit un petit Ngre attach par la jambe  un pieu fich en
terre. Ce petit misrable tait couvert de mouches et d'autres
insectes. Deux prtres qui faisaient la garde prs de lui paraissaient
ne le pas perdre un moment de vue. Le capitaine, surpris de ce
spectacle, en demanda l'explication au roi. Ce prince rpondit que
c'tait une victime, qui devait tre sacrifie la nuit suivante au
dieu Egho pour la prosprit de son royaume. L'horreur et la piti
firent une si vive impression sur Snelgrave, que sans aucun
mnagement, et, comme il le confesse, avec trop de prcipitation, il
donna ordre  ses gens de prendre la victime pour lui sauver la vie.
Mais, comme ils entreprenaient de lui obir, un des gardes marcha vers
le plus avanc d'un air menaant et la lance leve. Snelgrave,
commenant  craindre qu'il ne pert un des Anglais, tira de sa poche
un petit pistolet, dont la vue effraya beaucoup le roi. Mais il donna
ordre  l'interprte de l'assurer qu'on ne voulait nuire ni  lui ni 
ses gens, pourvu que son garde cesst de menacer l'Anglais.

Cette demande fut aussitt accorde; mais, lorsque tout parut
tranquille, Snelgrave fit un reproche au roi d'avoir viol le droit de
l'hospitalit en permettant que son garde menat les Anglais de sa
lance. Le monarque ngre rpondit que Snelgrave avait eu tort le
premier en donnant ordre  ses gens de se saisir de la victime. Le
capitaine anglais reconnut volontiers qu'il avait t trop prompt;
mais, s'excusant sur le privilge de sa religion, qui dfend galement
de prendre le bien d'autrui et de donner la mort aux innocens, il
reprsenta au prince qu'au lieu des bndictions du ciel; il allait
s'attirer la haine du Dieu tout-puissant que les blancs adorent. Il
ajouta que la premire loi de la nature humaine est de ne pas faire
aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent: terrible
argument contre les Europens qui achtent les Ngres! Enfin il offrit
d'acheter l'enfant. Cette proposition fut accepte; et ce qui le
surprit beaucoup, le roi ne lui demanda qu'un collier de verre bleu,
qui ne valait pas trente sous. Il s'tait attendu qu'on lui
demanderait dix fois autant, parce que, depuis les rois jusqu'aux plus
vils esclaves, les Ngres sont accoutums  profiter de toutes sortes
d'occasions pour tirer quelque avantage des Europens. Il prit
plaisir, aprs avoir obtenu cette grce,  traiter le roi avec les
liqueurs et les vivres qu'il avait apports du vaisseau. Ensuite il
prit cong de ce prince, qui, pour lui marquer la satisfaction qu'il
avait reue de sa visite, promit de le visiter sur son bord une
seconde fois.

La veille de son dbarquement, Snelgrave avait achet la mre de
l'enfant, sans prvoir ce qui lui devait arriver; et le chirurgien
ayant remarqu qu'elle avait beaucoup de lait, et s'tant inform de
ceux qui l'avaient amene de l'intrieur des terres si elle avait un
enfant, ils avaient rpondu qu'elle n'en avait pas; mais  peine ce
petit malheureux fut-il port  bord, que, le reconnaissant entre les
bras des matelots, elle s'lana vers eux avec une imptuosit
surprenante pour le prendre dans les siens. Snelgrave a peine 
croire qu'il y ait jamais eu de scne aussi touchante. L'enfant tait
aussi joli qu'un Ngre peut l'tre, et n'avait pas plus de dix-huit
mois. Mais la reconnaissance produisit autant d'effet que la
tendresse, lorsque la mre et appris de l'interprte que le capitaine
l'avait drob  la mort. Cette aventure ne fut pas plus tt rpandue
dans le vaisseau, que tous les Ngres, libres et esclaves, battirent
des mains et chantrent les louanges de Snelgrave. Il en tira un fruit
considrable pendant le reste du voyage, par la tranquillit et la
soumission qu'il trouva constamment parmi ses esclaves, quoiqu'il n'en
et pas moins de trois cents  bord. Il se rendit de la rivire de
Callabar  l'le d'Antigoa, o il vendit sa cargaison. Un planteur de
cette le, lui ayant entendu raconter l'histoire de la mre et du
fils, les acheta tous deux sur cette seule recommandation, et leur fit
trouver beaucoup de douceur dans l'esclavage.

Cette anecdote, qui attendrira tous les coeurs sensibles, console un
peu des barbaries que nous sommes souvent oblig de rapporter, et
jette au moins quelque intrt au milieu des dtails quelquefois un
peu arides qui doivent entrer ncessairement dans cette partie la plus
ingrate de notre Abrg.

Vers la fin du mois de mars 1727, Snelgrave, alors capitaine de _la
Catherine_, arriva dans la rade de Juida, o il avait dj fait
plusieurs voyages. Aprs avoir pris terre, sans se ressentir des
inconvniens ordinaires de cette dangereuse cte, il se rendit au Fort
anglais, qui est  trois milles du rivage et fort prs du Fort
franais. Trois semaines avant son arrive, le pays avait t conquis
et ruin par le roi de Dahomay, et les Europens des comptoirs avaient
t enlevs pour l'esclavage avec les habitans ngres. Les ravages de
l'pe et du feu dans une si belle contre formaient encore un affreux
spectacle. Le carnage avait t si terrible, que les champs taient
couverts d'os de morts. Cependant, comme les prisonniers europens
avaient obtenu du vainqueur la permission de revenir dans leurs forts,
ce fut d'eux-mmes que l'auteur apprit les circonstances de cette
trange rvolution.

Il commence son rcit par la description de l'tat florissant o il
avait vu le royaume de Juida dans ses voyages prcdens. La cte de ce
pays est au 6e degr 40 minutes nord. Sabi, qui en est la capitale,
est situ  sept milles de la mer: c'tait dans cette ville que les
Europens avaient leurs comptoirs; la rade tait ouverte  toutes les
nations. On comptait annuellement plus de deux mille Ngres que les
Franais, les Anglais, les Hollandais et les Portugais transportaient
de Sabi et des places voisines: trange preuve de prosprit! Les
habitans taient civiliss par un long commerce.

L'usage de la polygamie tant tabli dans le royaume de Juida, et les
seigneurs ou les riches n'ayant pas moins de cent femmes, le pays
s'tait peupl avec tant d'abondance, qu'il tait rempli de villes et
de villages. La bont naturelle du terroir, jointe  la culture qu'il
recevait de tant de mains, lui donnait l'apparence d'un jardin
continuel. Un long et florissant commerce avait enrichi les habitans.
Tous ces avantages taient devenus la source d'un luxe et d'une
mollesse si excessifs, qu'une nation qui aurait pu mettre cent mille
combattans sous les armes se vit chasse de ses principales villes par
une arme peu nombreuse, et devint la proie d'un ennemi qu'elle avait
autrefois mpris.

Le roi de Juida, tant mont sur le trne  l'ge de quatorze ans,
avait abandonn le gouvernement aux seigneurs de sa cour, qui
s'taient fait une tude de flatter toutes ses passions pour le
retenir plus long-temps dans cette dpendance. Il avait trente ans au
temps de la rvolution; mais, loin de s'tre rendu plus propre aux
affaires, il ne pensait qu' satisfaire son incontinence. Il
entretenait  sa cour plusieurs milliers de femmes qu'il employait 
toutes sortes de services; car il n'y recevait aucun domestique d'un
autre sexe. Cette faiblesse aboutit  sa ruine. Les grands, n'ayant en
vue que leur intrt particulier, s'rigrent en autant de tyrans qui
divisrent le peuple et devinrent aisment la proie de leur ennemi
commun, le roi de Dahomay, monarque puissant dont les tats sont fort
loigns dans les terres.

Ce prince avait fait demander depuis long-temps au roi de Juida la
permission d'envoyer ses sujets pour le commerce, jusqu'au bord de la
mer, avec offre de lui payer les droits ordinaires sur chaque esclave:
cette proposition ayant t rejete, il avait jur de se venger dans
l'occasion; mais le roi de Juida s'tait si peu embarrass de ses
menaces, que, Snelgrave se trouvant vers le mme temps  sa cour, il
lui avait dit que, si le roi de Dahomay entreprenait la guerre, il ne
le traiterait pas suivant l'usage du pays, qui tait de lui faire
couper la tte, mais qu'il le rduirait  la qualit d'esclave pour
l'employer aux plus vils offices.

Trouro Audati, roi de Dahomay, tait un prince politique et vaillant,
qui dans l'espace de peu d'annes avait tendu ses conqutes vers la
mer jusqu'au royaume d'Ardra, pays intrieur, mais qui touche  celui
de Juida. Il se proposait d'y demeurer tranquille, jusqu' ce qu'il
et assur ses premires conqutes, lorsqu'un nouvel incident le fora
de reprendre les armes. Le roi d'Ardra avait un frre nomm Hassar,
qui en avait t trait avec beaucoup de rigueur et d'injustice. Ce
prince outrag alla offrir secrtement  Trouro Audati de grosses
sommes d'argent, s'il voulait entreprendre de le venger. Il en fallait
bien moins pour rveiller un conqurant politique. Le roi d'Ardra
dcouvrit les desseins de ses ennemis, et fit demander aussitt du
secours au roi de Juida, qu'un intrt commun devait faire entrer
dans sa querelle; mais celui-ci et l'imprudence de fermer l'oreille,
et de souffrir que l'arme du roi d'Ardra, qui tait forte de
cinquante mille hommes, ft taille en pices, et le roi mme fait
prisonnier. Le malheureux monarque fut dcapit aux yeux du vainqueur,
suivant l'usage barbare des rois ngres.

Le roi de Dahomay, tournant ses armes contre le royaume de Juida,
attaqua d'abord un canton dont Appragah, grand seigneur ngre, avait
le gouvernement hrditaire. Cet Appragah fit demander du secours 
son roi; mais il avait  la cour des ennemis qui souhaitaient sa
ruine, et qui rendirent le roi sourd  ses instances. Se voyant
abandonn, il prit le parti, aprs quelque rsistance, de se soumettre
au roi de Dahomay, et cet hommage volontaire lui fit obtenir du
vainqueur une composition honorable.

La soumission d'Appragah ouvrit  l'arme victorieuse l'entre
jusqu'au centre du royaume. Cependant elle fut arrte par une rivire
qui coule au nord de Sabi, principale ville de Juida, et rsidence
ordinaire de ses princes. Le roi de Dahomay y assit son camp, sans
oser se promettre que le passage ft une entreprise aise. Cinq cents
hommes auraient suffi pour garder les bords de cette rivire; mais, au
lieu de veiller  leur sret, les peuples effmins de Sabi se
crurent assez dfendus par leur nombre, et ne purent s'imaginer que
leur ennemi ost s'approcher de leur ville. Ils se contentrent
d'envoyer soir et matin leurs prtres sur le bord de la rivire pour y
faire des sacrifices  leur principale divinit, qui tait un grand
serpent, auquel ils s'adressaient dans ces occasions pour rendre les
bords de leur rivire inaccessibles.

Ce serpent tait d'une espce particulire, qui ne se trouve que dans
le royaume de Juida. Le ventre de ces monstres est gros. Leur dos est
arrondi comme celui d'un porc. Ils ont au contraire la tte et la
queue fort menues, ce qui rend leur marche trs-lente. Leur couleur
est jaune et blanche, avec quelques raies brunes. Ils sont si peu
nuisibles, que, si l'on marche dessus par imprudence (car ce serait un
crime capital d'y marcher volontairement), leur morsure n'est suivie
d'aucun effet fcheux; et c'est une des principales raisons que les
Ngres apportent pour justifier leur culte. D'ailleurs ils sont
persuads, par une ancienne tradition, que l'invocation du serpent les
a dlivrs de tous les malheurs qui les menaaient; mais ils virent
leurs esprances trompes dans la plus dangereuse occasion qu'ils
eussent  redouter. Leurs divinits mmes ne furent pas plus mnages
qu'eux; car les serpens tant en si grand nombre, qu'ils taient
regards comme des animaux domestiques, les conqurans, qui eu
trouvrent les maisons remplies, leur firent un traitement fort
singulier. Ils les soulevaient par le milieu du corps en leur disant:
Si vous tes des dieux, parlez et tchez de vous dfendre. Ces
pauvres animaux demeurant sans rponse, les Dahomays les ventraient
et les faisaient griller sur des charbons pour les manger.

La politique de Dahomay alla jusqu' faire dclarer aux Europens qui
rsidaient alors dans le royaume de Juida que, s'ils voulaient
demeurer neutres, ils n'avaient rien  craindre de ses armes, et qu'il
promettait au contraire d'abolir les impts que le roi de Juida
mettait sur leur commerce; mais que, s'ils prenaient parti contre lui,
ils devaient s'attendre aux plus cruels effets de son ressentiment.
Cette dclaration les mit dans un extrme embarras. Ils taient ports
 se retirer dans leurs forts, qui sont  trois milles de Sabi, du
ct de la mer, pour y attendre l'vnement de la guerre. Mais,
craignant aussi d'irriter le roi de Juida, qui pouvait les accuser
d'avoir dcourag ses sujets par leur fuite, ils se dterminrent 
demeurer dans la ville.

Trouro Audati n'et pas plus tt reconnu que les habitans de Sabi
laissaient la garde de la rivire aux serpens, qu'il dtacha deux
cents hommes pour sonder les passages; ils gagnrent l'autre rive sans
opposition, et marchrent immdiatement vers la ville au son de leurs
instrumens militaires. Le roi de Juida, inform de leur approche, prit
aussitt la fuite avec tout son peuple, et se retira dans une le
maritime, qui n'est spare du continent que par une rivire; mais la
plus grande partie des habitans, n'ayant point de pirogues pour le
suivre, se noyrent en voulant passer  la nage. Le reste, au nombre
de plusieurs mille, se rfugirent dans les broussailles, o ceux qui
chapprent  l'pe prirent encore plus misrablement par la famine.
L'le que le roi avait prise pour asile est proche du pays des Popos,
qui suit le royaume de Juida, du ct de l'ouest.

Le dtachement de l'arme ennemie, tant entr dans la ville, mit
d'abord le feu au palais, et fit avertir aussitt le gnral qu'il n'y
avait plus d'obstacles  redouter. Toutes les troupes de Dahomay
passrent promptement la rivire, et n'en croyaient qu' peine le
tmoignage de leurs yeux. Dulport, qui commandait alors  Juida pour
la compagnie d'Afrique, raconta plusieurs fois  Snelgrave que
plusieurs Ngres de Dahomay, qui taient entrs dans le comptoir
anglais, avaient paru si effrays  la vue des blancs, que, n'osant
s'en approcher, ils avaient attendu quelques signes de tte et de main
pour se persuader que c'taient des hommes de leur espce, ou du moins
qui ne diffraient d'eux que par la couleur; mais lorsqu'ils s'en
crurent assurs, ils oublirent le respect; et prenant  Dulport tout
ce qu'il avait dans ses poches, ils le firent prisonnier avec quarante
autres blancs, Anglais, Franais, Hollandais et Portugais. De ce
nombre tait Jrmie Tinker, qui avait rsign depuis peu la direction
des affaires de la compagnie  Dulport, et qui devait s'embarquer peu
de jours aprs pour l'Angleterre. Le signor Pereira, gouverneur
portugais, fut le seul qui s'chappa de la ville et qui gagna le Fort
franais.

Le lendemain, tous les prisonniers blancs furent envoys au roi de
Dahomay, qui tait rest  quarante milles de Sabi. On avait eu soin
de leur faire prparer pour ce voyage des hamacs  l mode du pays. En
arrivant au camp royal, ils furent spars suivant la diffrence de
leurs nations, et, pendant quelques jours, ils furent assez
maltraits; mais dans la premire audience qu'ils obtinrent du roi, ce
prince rejeta le mauvais accueil qu'on leur avait fait sur le trouble
caus par la guerre, et leur promit qu'ils seraient plus satisfaits 
l'avenir. En effet, peu de jours aprs, il leur accorda la libert
sans ranon, avec la permission de retourner dans leurs forts.
Cependant ils ne purent obtenir la restitution de se qu'on leur avait
pris. Le roi fit prsent de quelques esclaves, aux gouverneurs anglais
et franais. Il les assura qu'aprs avoir bien tabli ses conqutes,
son dessein tait de faire fleurir le commerce et de donner aux
Europens des tmoignages d'une considration particulire. Toute la
conduite du conqurant ngre est d'un homme trs-suprieur  l'ide
que nous avons de ces barbares.

Snelgrave passa trois jours sur le rivage de Juida avec les Franais
et les Anglais des deux comptoirs, qui lui parurent fort embarrasss
des circonstances. Il les quitta pour se rendre  Iakin, qui n'en est
qu' sept lieues  l'est, quoiqu'il y ait au moins trente milles de
ctes. Cette rade a toujours servi de port de mer au royaume d'Ardra.
Elle est gouverne par un prince hrditaire qui paie  cette couronne
un tribut de sel. Lorsque le roi de Dahomay s'tait rendu matre
d'Ardra, ce gouverneur l'avait fait assurer de sa soumission, avec
offre de lui payer le mme tribut qu'au roi prcdent. Cette conduite
fut fort approuve de Trouro Audati, et la sienne fait connatre
quelle tait sa politique. Quelques ravages qu'il et exercs dans les
pays qu'il avait subjugus, il jugea qu'aprs s'tre ouvert jusqu' la
mer le passage qu'il dsirait, il pourrait tirer quelque utilit des
Iakins, qui entendaient fort bien le commerce, et que par cette voie
il ne manquerait jamais d'armes et de poudre pour assurer ses
conqutes. D'ailleurs cette nation avait toujours t rivale des
Juidas dans le commerce, et leur portait une haine invtre depuis
qu'ils avaient attir dans leur pays tout le commerce d'Iakin; car les
agrmens de Sabi et la douceur de l'ancien gouvernement avaient port
les Europens  fixer leurs tablissemens dans cette ville.

Le lendemain, il vint un messager ngre, nomm Boutteno, qui dit 
Snelgrave, en fort bon anglais, que, ne l'ayant pu trouver  Juida,
o il l'avait cherch par l'ordre du roi de Dahomay, il tait venu 
Iakin pour l'inviter  se rendre au camp, et l'assurer de la part de
sa majest qu'il y serait en sret et reu avec toutes sortes de
caresses. Snelgrave marqua de l'embarras  rpondre; mais, apprenant
que son refus pourrait avoir de fcheuses consquences, il prit le
parti de faire ce voyage, surtout lorsqu'il vit plusieurs blancs
disposs  l'accompagner. Un capitaine hollandais, dont le vaisseau
avait t dtruit depuis peu par les Portugais, lui promit de le
suivre. Le chef du comptoir hollandais d'Iakin rsolut d'envoyer avec
lui son crivain pour offrir quelques prsens au vainqueur. Le prince
d'Iakin fit aussi partir son propre frre pour renouveler ses hommages
au roi.

Le 8 avril, ils traversrent dans des canots la rivire qui coule
derrire Iakin. Leur cortge tait compos de cent Ngres, et le
messager leur servait de guide. Cet homme, qui avait t fait
prisonnier avec Lamb, avait appris l'anglais ds son enfance dans le
comptoir de Juida. Ils furent accompagns jusqu'au bord de la rivire
par les habitans de la ville, qui faisaient des voeux pour leur
retour, dans l'opinion qu'ils avaient de la barbarie des Dahomays.

Aprs avoir pass la rivire, ils se mirent en chemin dans leurs
hamacs, ports chacun par six Ngres qui se relevaient successivement
 certaines distances; car deux hommes suffisent pour soutenir le
bton auquel le branle est attach. Ils ne faisaient pas moins de
quatre milles par heures; mais on tait quelquefois oblig d'attendre
ceux qui portaient le bagage. On ne trouve point de chariots  Iakin,
et les chevaux n'y sont gure plus grands que des nes; au reste, les
chemins sont fort bons, et la perspective du pays aurait t
trs-agrable, si l'on n'y et aperu de tous cts les ravages de la
guerre. On y voyait non-seulement les ruines de quantit de villes et
de villages, mais les os des habitans massacrs qui couvraient encore
la terre. Le premier jour on dna, sous des cocotiers, de diverses
viandes froides dont on avait fait provision. Le soir on fut oblig de
coucher  terre, dans quelques mauvaises huttes, qui taient trop
basses pour y pouvoir suspendre les hamacs. Tous les Ngres de la
suite passrent la nuit  l'air.

Le jour suivant, tant parti  sept heures du matin, le convoi se
trouva, vers neuf heures,  un quart de mille du camp royal; on crut
avoir fait, depuis Iakin, environ quarante milles. L, un messager
envoy par le roi fit  Snelgrave et aux autres blancs les complimens
de sa majest. Il leur conseilla de se vtir proprement: ensuite, les
ayant conduits fort prs du camp, il les remit entre les mains d'un
officier de distinction qui portait le titre de grand capitaine. La
manire dont cet officier les aborda leur parut fort, extraordinaire.
Il tait environn de cinq cents soldats chargs d'armes  feu,
d'pes nues, de boucliers et de bannires, qui se mirent  faire des
grimaces et des contorsions si ridicules, qu'il n'tait pas ais de
pntrer leurs intentions. Elles devinrent encore plus obscures
lorsque le capitaine s'approcha d'eux avec quelques autres officiers
l'pe  la main et la secouant sur leurs ttes, ou leur en appuyant
la pointe sur l'estomac, avec des sauts et des mouvements dsordonns;
 la fin, prenant un air plus compos, il leur tendit la main, les
flicita de leur arrive au nom du roi, et but  leur sant du vin de
palmier, qui est fort commun dans le pays. Snelgrave et ses compagnons
lui rpondirent en buvant de la bire et du vin qu'ils avaient
apports. Ensuite ils furent invits  se remettre en chemin, sous la
garde de cinq cents Dahomays, au bruit continuel de leurs instrumens.

Le camp royal tait auprs d'une fort grande ville, qui avait t la
capitale du royaume d'Ardra, mais qui n'offrait plus qu'un affreux
amas de ruines. L'arme victorieuse campait dans des tentes, composes
de petites branches d'arbres et couvertes de paille, de la forme de
nos ruches  miel, mais assez grandes pour contenir dix  douze
soldats. Les blancs furent conduits d'abord sous de grands arbres, o
l'on avait plac des chaises du butin de Juida pour les y faire
asseoir  l'ombre. Bientt ils virent des milliers de Ngres, dont la
plupart n'avaient jamais vu de blancs, et que la curiosit amenait
pour jouir de ce spectacle. Aprs avoir pass deux heures dans cette
situation  considrer divers tours de souplesse dont les Ngres
tchaient de les amuser, ils furent mens dans une chaumire qu'on
avait prpare pour eux. La porte en tait fort basse; mais ils
trouvrent le dedans assez haut pour y suspendre leurs hamacs.
Aussitt qu'ils y furent entrs avec leur bagage, le grand capitaine,
qui les avait accompagn jusque-l, laissa une garde  peu de
distance, et se rendit auprs du roi pour lui rendre compte de sa
commission. Vers midi, ils dressrent leur tente au milieu d'une
grande cour environne de palissades, autour desquelles la populace
s'empressa beaucoup pour les regarder. Mais ils dnrent
tranquillement, parce que le roi avait ordonn sous peine de mort que
personne s'approcht d'eux sans la permission de la garde. Cette
attention pour leur sret leur causa beaucoup de joie. Cependant ils
furent tourments par une si prodigieuse quantit de mouches, que,
malgr les soins continuels de leurs esclaves, ils ne pouvaient avaler
un morceau qui ne ft charg de cette vermine.

 trois heures aprs midi, le grand capitaine les fit avertir de se
rendre  la porte royale. Ils virent en chemin deux grands chafauds
sur lesquels on avait assembl en piles un grand nombre de ttes de
mort: c'tait l ce qui amassait les mouches dont ils avaient reu
tant d'incommodit pendant leur dner. L'interprte leur apprit que
les Dahomays avaient sacrifi dans ce lieu  leurs divinits quatre
mille prisonniers de Juida, et que cette excution s'tait faite il y
avait environ trois semaines. Ce tmoignage formel prouve sans
rplique l'usage des sacrifices humains dans ces contres.

La porte royale donnait entre dans un grand clos de palissades, o
l'on voyait plusieurs maisons dont les murs taient de terre. On fit
asseoir les blancs sur des sellettes. Un officier leur prsenta une
vache, un mouton, quelques chvres et d'autres provisions. Il ajouta
pour compliment qu'au milieu du tumulte des armes sa majest ne
pouvait pas satisfaire l'inclination qu'elle avait  le mieux traiter.
Ils ne virent pas le roi; mais, sortant de la cour, aprs y avoir
promen quelque temps les yeux, ils furent surpris d'apercevoir  la
porte une file de quarante Ngres, grands et robustes, le fusil sur
l'paule et le sabre  la main, chacun orn d'un grand collier de
dents d'hommes, qui leur pendaient sur l'estomac et autour des
paules. L'interprte leur apprit que c'taient les hros de la
nation, auxquels il tait permis de porter les dents des ennemis
qu'ils avaient tus: quelques-uns en avaient plus que les autres, ce
qui faisait une diffrence de degrs dans l'ordre mme de la valeur.
La loi du pays dfendait sous peine de mort de se parer d'un si
glorieux ornement sans avoir prouv devant quelques officiers chargs
de cet emploi que chaque dent venait d'un ennemi tu sur le champ de
bataille. Snelgrave pria l'interprte de leur faire un compliment de
sa part, et de leur dire qu'il les regardait comme une compagnie de
braves gens: ils rpondirent qu'ils estimaient beaucoup les blancs.

Ce fut le lendemain qu'ils reurent ordre de se prparer pour
l'audience du roi. Ils furent conduits dans la mme cour qu'ils
avaient vue le jour prcdent; sa majest y tait assise, contre
l'usage du pays, sur une chaise dore qui s'tait trouve entre les
dpouilles du palais de Juida. Trois femmes soutenaient de grands
parasols au-dessus de sa tte pour le garantir de l'ardeur du soleil,
et quatre autres femmes taient debout derrire lui le fusil sur
l'paule; elles taient toutes fort proprement vtues depuis la
ceinture jusqu'en bas, suivant l'usage de la nation, o la moiti
suprieure du corps est toujours nue; elles portaient au bras des
cercles d'or d'un grand prix, des joyaux sans nombre autour du cou, et
de petits ornemens du pays entrelacs dans leur chevelure. Ces parures
de tte sont des cristaux de diverses couleurs, qui viennent de fort
loin dans l'intrieur de l'Afrique, et qui paraissent une espce de
fossiles. Les Ngres en font le mme cas que nous faisons des diamans.

Le roi tait vtu d'une robe  fleurs d'or qui lui tombait jusqu' la
cheville du pied. Il avait sur la tte un chapeau d'Europe brod en
or, et des sandales aux pieds. On avertit les blancs de s'arrter 
vingt pas de la chaise.  cette distance, sa majest leur fit dire par
l'interprte qu'elle se rjouissait de leur arrive. Ils lui firent
une profonde rvrence la tte dcouverte. Alors, ayant assur
Snelgrave de sa protection, elle donna ordre qu'on prsentt des
chaises aux trangers. Ils s'assirent. Le roi but  leur sant, et
leur ayant fait apporter des liqueurs, il leur donna permission de
boire  la sienne.

On amena le mme jour au camp plus de huit cents captifs, d'une rgion
nomm Teffo,  six journes de distance. Tandis que le roi de Dahomay
faisait la conqute de Juida, ces peuples avaient attaqu cinq cents
hommes de ses troupes, qu'il avait donns pour escorte  douze de ses
femmes pour les reconduire dans le pays de Dahomay avec quantit de
richesses. Les Teffos, ayant mis l'escorte en droute, avaient tu les
douze femmes, et s'taient saisis de leur trsor. Mais, aprs la
conqute de Juida, le roi s'tait ht de dtacher une partie de son
arme pour tirer vengeance de cette insulte.

Il se fit amener les prisonniers dans sa cour. Le roi en choisit un
grand nombre pour les sacrifier  ses ftiches; le reste fut destin 
l'esclavage. Cependant tous les soldats de Dahomay qui avaient eu part
 cette prise reurent des rcompenses qui leur furent distribues
sur-le-champ par les officiers du roi. On leur paya pour chaque
esclave mle la valeur de vingt schellings (24 francs) en cauris, et
celle de dix schellings pour chaque femme et chaque enfant. Les mmes
soldats apportrent au milieu de la cour plusieurs milliers de ttes
enfiles dans des cordes. Chacun en avait sa charge; et les officiers
qui les reurent leur payrent la valeur de cinq schellings pour
chaque tte. Ensuite d'autres Ngres emportaient tous ces horribles
monumens de la victoire pour en faire un amas prs du camp.
L'interprte dit  Snelgrave que le dessein du roi tait d'en composer
un trophe de longue mmoire.

Pendant que ce prince parut dans la cour, tous les grands de la nation
se tinrent prosterns sans pouvoir approcher de sa chaise plus prs de
vingt pas. Ceux qui avaient quelque chose  lui communiquer
commenaient par baiser la terre, et parlaient ensuite  l'oreille
d'une vieille femme, qui allait expliquer leurs dsirs au roi, et qui
leur rapportait sa rponse. Il fit prsent  plusieurs de ses
officiers et de ses courtisans d'environ deux cents esclaves. Cette
libralit royale fut proclame  haute voix dans la cour, et suivie
des applaudissemens de la populace, qui attendait autour des
palissades l'heure du sacrifice. Ensuite on vit arriver deux Ngres
qui portaient un assez grand tonneau rempli de diverses sortes de
grains. Snelgrave jugea qu'il ne contenait pas moins de dix
gallons[4]. Aprs l'avoir plac  terre, les deux Ngres se mirent 
genoux, et, mangeant le grain  poignes, ils avalrent tout en peu de
minutes. Snelgrave apprit de l'interprte que cette crmonie ne se
faisait que pour amuser le roi, et que les acteurs ne vivaient pas
long-temps, mais qu'ils ne manquaient jamais de successeurs. Cette
trange espce de flatterie et de bassesse imbcile peut paratre
moins inconcevable dans une nation barbare, avilie et malheureuse;
mais si, dans notre. Europe, o l'on connat mieux l'usage et le prix
de la vie, si dans une cour trs-polie on avait vu des exemples d'une
adulation  peu prs de la mme espce et du mme danger, ne
faudrait-il pas convenir que l'air qu'on respire dans les cours est
mortel  la raison?

[Note 4: Un gallon est une mesure value environ huit pintes.]

Aprs le dner, le frre du prince d'Iakin vint,  la tte des blancs,
dans un si grand effroi, que de noir qu'il tait, sa pleur le rendit
basan. Il avait rencontr en chemin les Teffos qui devaient tre
sacrifis, et leurs cris lamentables l'avaient jet dans ce dsordre.
Les Ngres de la cte ont en horreur ces excs de cruaut, et
dtestent surtout les festins de chair humaine. Ce barbare usage tait
familier aux Dahomays; car, lorsque Snelgrave reprocha dans la suite
aux peuples de Juida le dcouragement qui leur avait fait prendre la
fuite, ils rpondirent qu'il tait impossible de rsister  des
cannibales dont il fallait s'attendre  devenir la pture; et leur
ayant rpliqu qu'il importait peu aprs la mort d'tre dvors par
des hommes ou par des vautours, qui sont en grand nombre dans le pays,
ils secourent les paules, en frmissant de la seule pense d'tre
mangs par des cratures de leur espce, et protestant qu'ils
redoutaient moins toute autre mort. Le frre du prince d'Iakin
paraissait inquiet pour sa propre sret, parce qu'il n'avait point
t reu  l'audience du roi; mais Snelgrave et le capitaine
hollandais obtinrent du chef des prtres la libert d'assister  la
crmonie. Elle fut excute sur quatre petits chafauds, levs
d'environ cinq pieds au-dessus de la terre. La premire victime fut un
beau Ngre de cinquante ou soixante ans, qui parut les mains lies
derrire le dos. Il se prsenta d'un air ferme et sans aucune marque
de douleur ou de crainte. Un prtre dahomay le retint quelques momens
debout prs de l'chafaud, et pronona sur lui quelques paroles
mystrieuses: ensuite il fit un signe  l'excuteur qui tait derrire
la victime, et qui, d'un seul coup de sabre, spara la tte du corps.
Toute l'assemble poussa un grand cri. La tte fut jete sur
l'chafaud; mais le corps, aprs avoir t quelque temps  terre pour
laisser au sang le temps de couler, fut emport par des esclaves, et
jet dans un lieu voisin du camp. L'interprte dit  Snelgrave que la
tte tait pour le roi, le sang pour les ftiches, et le corps pour
le peuple.

Le sacrifice fut continu avec les mmes formalits pour chaque
victime. Snelgrave observa que les hommes se prsentaient
courageusement  la mort; mais les cris des femmes et des enfans
s'levaient jusqu'au ciel, et lui causrent  la fin tant d'horreur,
qu'il ne put se dfendre de quelque effroi pour lui-mme. Il s'effora
nanmoins de prendre un visage assur, et d'viter tout ce que les
vainqueurs auraient pu prendre pour une condamnation de leurs
cruauts; mais il cherchait, avec le Hollandais, quelque occasion de
se retirer sans tre aperu. Tandis qu'ils taient dans cette violente
situation, un colonel dahomay, qu'ils avaient vu  Iakin, s'approcha
d'eux, et leur demanda ce qu'ils pensaient du spectacle. Snelgrave lui
rpondit qu'il s'tonnait de voir sacrifier tant d'hommes sains, qui
pouvaient tre vendus avec avantage pour le roi et pour la nation. Le
colonel lui dit que c'tait l'ancien usage des Dahomays, et qu'aprs
une conqute, le roi ne pouvait se dispenser d'offrir  leur dieu un
certain nombre de captifs qu'il tait oblig de choisir lui-mme;
qu'ils se croiraient menacs de quelque malheur, s'ils ngligeaient
une pratique si respecte, et qu'ils n'attribuaient leurs dernires
victoires qu' leur exactitude  l'observer; que la raison qui faisait
choisir particulirement les vieillards pour victimes tait purement
politique; que, l'ge et l'exprience leur faisant supposer plus de
sagesse et de lumires qu'aux jeunes gens, on craignait que, s'ils
taient conservs, ils ne formassent des complots contre leurs
vainqueurs, et qu'ayant t les chefs de leur nation, ils ne pussent
jamais s'accoutumer  l'esclavage. Il ajouta qu' cet ge d'ailleurs
les Europens ne seraient pas fort empresss  les acheter, et qu'
l'gard des jeunes gens qui se trouvaient au nombre des victimes,
c'tait pour servir dans l'autre monde, les femmes du roi que les
Teffos avaient massacres.

Snelgrave concluant, d'aprs cette dernire explication, que les
Dahomays avaient quelque ide d'un tat futur, demanda au colonel
quelle opinion il se formait de Dieu. Il n'en tira qu'une rponse
confuse, mais dont il crut pouvoir recueillir que ces barbares
reconnaissent un dieu invisible qui les protge, et qui est subordonn
 quelque autre dieu plus puissant. Ce grand dieu, lui dit le
colonel, est peut-tre celui qui a communiqu aux blancs tant
d'avantages extraordinaires. Mais, puisqu'il ne lui a pas plu de se
faire connatre  nous, nous nous contentons, ajouta-t-il, de celui
que nous adorons.

Le lendemain, Snelgrave vit le frre du prince d'Iakin qui avait
obtenu la permission de paratre devant le roi, et qui revenait charm
de cette faveur. Il avait t trait si humainement, qu'il ne lui
restait aucune crainte d'tre mang par les Dahomays; mais il
paraissait pntr d'horreur en racontant les circonstances de
l'horrible festin qui s'tait fait la nuit prcdente. Les corps des
Teffos avaient t bouillis et dvors. Snelgrave eut la curiosit de
se transporter dans le lieu o il les avait vus. Il n'y restait plus
que les traces du sang, et son interprte lui dit en riant que les
vautours avaient tout enlev. Cependant, comme il tait fort trange
qu'on ne vt pas du moins quelques os de reste, il demanda quelque
explication. L'interprte lui rpondit alors plus srieusement que les
prtres avaient distribu les cadavres dans chaque partie du camp, et
que les soldats avaient pass toute la nuit  les manger. Voil donc
les Dahomays reconnus anthropophages; mais le voyageur Atkins, qui
n'en admet point, prtend que Snelgrave s'est laiss tromper.

Snelgrave n'ose donner cette trange barbarie pour une vrit, parce
qu'il ne la rapporte pas sur le tmoignage de ses propres yeux; mais
il laisse juger  ses lecteurs si elle n'est pas bien confirme par un
autre rcit qu'il tient lui-mme d'un fort honnte homme, Robert
Moore, alors chirurgien de _l'Italienne_, grande frgate de la
compagnie anglaise. Ce btiment arriva dans la rade de Juida tandis
que Snelgrave tait  Iakin. Le capitaine John Dagge, qui le
commandait, se trouvant indispos, envoya Robert Moore au camp du roi
de Dahomay avec des prsens pour ce prince. Moore eut la curiosit de
parcourir le camp, et, passant au march, il y vit vendre
publiquement de la chair humaine. Snelgrave,  qui Moore raconta ce
qu'il avait vu, n'alla point chercher ce spectacle au march; mais il
est persuad que, si sa curiosit l'et conduit du mme ct, il y
aurait vu la mme chose. Il est assez singulier qu'il n'ait pas eu
cette curiosit.

Snelgrave apprit d'un Portugais multre tabli dans ce pays que
plusieurs seigneurs fugitifs, dont les pres avaient t vaincus et
dcapits par le roi de Dahomay, s'taient retirs sous la protection
du roi d'Yo, et l'avaient engag par leurs instances  dclarer la
guerre  leur vainqueur. Il s'tait mis en campagne immdiatement
aprs la conqute d'Ardra. Le roi de Dahomay, quittant aussitt cette
ville, avait march au-devant de lui avec toutes ses forces, qui
n'taient composes que d'infanterie. Comme ses ennemis, au contraire,
n'avaient que de la cavalerie, il avait eu d'abord quelque chose 
souffrir dans un pays ouvert, o les flches, les javelines et le
sabre faisaient de sanglantes excutions. Mais une partie de ses
soldats tant arms de fusils, le bruit des moindres dcharges effraya
tellement les chevaux, que le roi d'Yo ne put les attaquer une seule
fois avec vigueur. Cependant les escarmouches avaient dj dur quatre
jours, et l'infanterie de Dahomay commenait  se rebuter d'une si
longue fatigue, lorsque le roi eut recours  ce stratagme. Il avait
avec lui quantit d'eau-de-vie qu'il fit placer dans une ville
voisine de son camp; il y mit aussi, comme en dpt, un grand nombre
de marchandises; et, se retirant pendant la nuit, il feignit de
s'loigner avec toute son arme. Celle d'Yo ne douta point qu'il n'et
pris la fuite; elle entra dans la ville, et, tombant sur l'eau-de-vie,
dont elle but d'autant plus avidement que cette liqueur est trs-rare
dans le pays d'Yo, elle se ressentit bientt de ses pernicieux effets.
Le sommeil de l'ivresse mit les plus braves hors d'tat de se
dfendre, tandis que le roi de Dahomay, bien instruit par ses espions,
revint sur ses pas avec la dernire diligence, et, trouvant ses
ennemis dans ce dsordre, n'eut pas de peine  les tailler en pices.
Il s'en chappa nanmoins une grande partie  l'aide de leurs chevaux.
Le Portugais multre ajouta que, dans leur fuite, ils avaient pris
deux chevaux qui taient dans sa cour, et que les vainqueurs en
avaient enlev un grand nombre. Cependant il avait reconnu, disait-il,
que les Dahomays craignaient beaucoup une seconde invasion, et qu'ils
redoutaient extrmement la cavalerie. Depuis sa victoire, leur roi
n'avait pas fait difficult d'envoyer des prsens considrables 
celui d'Yo, pour l'engager  demeurer tranquille dans ses tats. Mais
si la guerre recommenait, et si la fortune les abandonnait ils
avaient dj pris la rsolution de se retirer vers les ctes de la
mer, o il tait certain que leurs ennemis n'oseraient jamais les
poursuivre. On savait que le ftiche national des Yos tait la mer
mme, et que, leurs prtres leur dfendant sous peine de mort d'y
jeter les yeux, ils ne s'exposeraient point  vrifier une menace si
terrible.

Le jour suivant, Snelgrave et ses compagnons furent avertis de se
rendre  l'audience du roi. En arrivant dans la premire cour, o ils
n'avaient encore vu le roi qu'en public, on les pria de s'arrter un
moment. Ce prince, ayant appris qu'ils lui apportaient des prsens,
avait dsir de voir ce qu'ils avaient  lui offrir avant qu'ils
fussent introduits. Ils n'attendirent pas long-temps. On les conduisit
dans une petite cour, au fond de laquelle sa majest tait assise, les
jambes croises, sur un tapis de soie. Sa parure tait fort riche;
mais il avait peu de courtisans autour de lui. Il demanda aux blancs,
d'un ton fort doux, comment ils se portaient; et, faisant tendre prs
de lui deux belles nattes, il leur fit signe de s'asseoir; ils
obirent, en apprenant de l'interprte que c'tait l'usage du pays.

Le roi demanda aussitt  Snelgrave quel tait le commerce qui l'avait
amen sur les ctes de Guine; et ce capitaine lui ayant rpondu qu'il
venait pour le commerce des esclaves, et qu'il esprait beaucoup de la
protection de sa majest, il lui promit de le satisfaire, mais aprs
que les droits seraient rgls. L-dessus, il lui dit de s'adresser 
Zuinglar, un de ses officiers, qui tait prsent, et que Snelgrave
avait connu  Juida, o il avait fait, pendant plusieurs annes, les
affaires de la cour de Dahomay. Cet officier, prenant la parole au nom
de son matre, dclara que, malgr ses droits de conqurant, il ne
mettrait pas plus d'impt sur les marchandises qu'on n'tait accoutum
d'en payer au roi de Juida. Snelgrave rpondit que, sa majest tant
un prince beaucoup plus puissant que celui de Juida, on esprait qu'il
exigerait moins des marchands. Cette objection parut embarrasser
Zuinglar: il balanait sur sa rponse; mais le roi, qui se faisait
expliquer jusqu'au moindre mot par l'interprte, rpondit lui-mme
qu'tant en effet un plus grand prince, il devait exiger davantage.
Mais, ajouta-t-il d'un air gracieux, comme vous tes le premier
capitaine anglais que j'aie jamais vu, je veux vous traiter comme une
jeune marie,  laquelle on ne refuse rien. Snelgrave fut si surpris
de ce tour d'expression, que, regardant l'interprte, il l'accusa d'y
avoir chang quelque chose. Mais le roi, flatt de son tonnement,
recommena sa rponse dans les mmes termes, et lui promit que ses
actions ne dmentiraient pas ses paroles. Alors Snelgrave, encourag
par tant de faveurs, prit la libert de reprsenter que la plus sre
voie pour faire fleurir le commerce tait d'imposer des droits lgers,
et de protger les Anglais, non-seulement contre les larcins des
Ngres, mais encore contre les impositions arbitraires des seigneurs.
Il ajouta que, pour avoir nglig ces deux points, le roi de Juida
avait fait beaucoup de tort au commerce de son pays. Sa majest prit
fort bien ce conseil, et demanda ce que les Anglais souhaitaient de
lui payer. Snelgrave rpondit que, pour les satisfaire et leur
inspirer autant de zle et de reconnaissance, il fallait n'exiger
d'eux que la moiti de ce qu'ils payaient au roi de Juida. Cette grce
fut accorde sur-le-champ. Le roi, pour mettre le comble  ses bonts,
ajouta qu'il tait rsolu de rendre le commerce florissant dans toute
l'tendue de ses tats; qu'il s'efforcerait de garantir les blancs des
injustices dont ils se plaignaient, et que Dieu l'avait choisi pour
punir le roi de Juida et son peuple de toutes les bassesses dont ils
s'taient rendus coupables  l'gard des blancs et des noirs. Cette
audience dura cinq heures, et Snelgrave en rapporta une trs-grande
ide de l'Alexandre d'Afrique.

Le lendemain les blancs furent appels de fort bonne heure  la porte
royale, o les officiers du roi leur dclarrent que ce prince ne
pouvait les voir de tout le jour, parce que c'tait la fte de son
ftiche; mais qu'il leur faisait prsent de quelques esclaves et de
quantit de provisions; qu'ils pouvaient faire fond sur toutes ses
promesses, retourner  Iakin quand ils le souhaiteraient, et finir
tranquillement leurs affaires sous sa protection. Ils trouvrent 
leur retour les esclaves et les provisions qui les attendaient. On
distribua de la part du roi des pagnes assez propres aux Ngres de
leur cortge, avec une petite somme d'argent.

Dans le cours de l'aprs-midi, ils virent passer devant la porte
royale le reste de l'arme qui revenait du pays des Teffos. Ce corps
de troupes marchait avec plus d'ordre que Snelgrave n'en avait jamais
vu parmi les Ngres et parmi ceux mmes de la cte d'Or, qui passent
pour les meilleurs soldats de tous les pays de l'Afrique. Il tait
compos de trois mille hommes de milice rgulire, suivis d'une
multitude d'environ dix mille autres Ngres pour le transport du
bagage, des provisions et des ttes de leurs ennemis. Chaque compagnie
avait ses officiers et ses drapeaux: leurs armes taient le mousquet,
le sabre et le bouclier. En passant devant la porte royale, ils se
prosternrent successivement et baisrent la terre; mais ils se
relevaient avec une vitesse et une agilit surprenantes. La place, qui
tait devant la porte, avait quatre fois autant d'tendue que celle de
la tour de Londres. Ils y firent l'exercice  la vue d'un nombre
incroyable de spectateurs, et dans l'espace de deux heures ils firent
au moins vingt dcharges de leur mousqueterie.

Snelgrave, paraissant tonn de cette multitude de Ngres qui taient
 la suite des troupes, apprit de l'interprte que le roi donnait 
chaque soldat un jeune lve de la nation, entretenu aux dpens du
public, pour les former d'avance aux fatigues de la guerre, et que la
plus grande partie de l'arme prsente avait t leve de cette
manire. L'auteur en eut moins de peine  comprendre comment le roi de
Dahomay avait tendu si loin ses conqutes avec des troupes si
rgulires et tant de politique. Il est certain que cette institution
ferait honneur aux peuples les mieux civiliss.

De retour au comptoir d'Iakin, il eut  se plaindre des Ngres du pays
et de leur prince; il essuya beaucoup d'affronts et de perfidies.
Heureusement pour lui, le grand capitaine de Dahomay fut envoy par
son matre pour mettre l'ordre dans le pays d'Iakin. Les blancs, qui
taient sous la protection de son matre, furent bientt vengs. Il
entendit leurs plaintes. Les coupables furent chargs de chanes et
conduits au camp royal. Snelgrave eut la satisfaction de voir dans ce
nombre un Ngre qui l'avait menac du bout de son fusil. Cet insolent,
et deux de ses compagnons qui avaient trait fort outrageusement les
Anglais eurent la tte coupe par l'ordre du roi; les autres furent
retenus long-temps dans les fers, et rduits au pain et  l'eau, dans
la cour mme du roi, o ils taient exposs  toutes les injures de
l'air.

Le jour qui suivit l'arrive du grand capitaine, tous les blancs se
runirent pour lui offrir leurs prsens: il dna le lendemain avec
eux dans le comptoir de Snelgrave. De tous les Ngres de son cortge,
il n'en fit asseoir qu'un  table, avec le prince d'Iakin et lui.
Snelgrave observe qu'ayant pris beaucoup de plaisir  manger du jambon
et du pt  l'anglaise, il demanda comment ces deux mets taient
prpars. On lui rpondit que le dtail en serait trop long; mais que,
de la manire dont ils l'taient, ils pouvaient se conserver six mois,
malgr la chaleur du pays: c'tait assurer beaucoup. Snelgrave ayant
ajout que le pt tait de la main de sa femme, le grand capitaine
voulut savoir combien il avait de femmes, et rit beaucoup en apprenant
qu'il n'en avait qu'une. J'en ai cinq cents, lui dit-il, et je
souhaiterais que dans ce nombre il y en et cinquante qui sussent
faire d'aussi bons pts. On servit ensuite des bananes et d'autres
fruits du pays sur de la vaisselle de Delft. Cette sorte de faence
lui parut si belle, qu'il pria Snelgrave de lui donner l'assiette sur
laquelle il avait mang, avec le couteau et la fourchette dont il
s'tait servi. Non-seulement Snelgrave lui accorda ce qu'il demandait,
mais il y joignit tous les couverts qui taient sur la table. Au mme
instant les Ngres enlevrent le service avec tant de prcipitation,
qu'ils faillirent briser une partie de la vaisselle. Snelgrave fit
ajouter  ce prsent quelques pots et quelques gobelets.

Lorsqu'on avait commenc  manger, les principaux officiers du grand
capitaine, qui taient debout derrire sa chaise, lui drobaient de
temps en temps sur son assiette un morceau de jambon ou de volaille.
Snelgrave, qui s'en tait aperu, lui dit que les vivres ne leur
manqueraient pas, et que ce n'tait pas l'usage en Europe de laisser
partir affams les gens de ceux qu'on invitait  dner: cet usage est
chang. Alors les Ngres prirent confiance  cette promesse. On but
beaucoup aprs le festin; et de plusieurs sortes de liqueurs, le grand
capitaine donna la prfrence au punch.

Malgr les louanges que Snelgrave donne au conqurant ngre, ce qu'il
raconte dans la relation d'un second voyage qu'il fit deux ans aprs 
Iakin, prouve que, si ce barbare avait plus d'astuce et de fermet que
ses compatriotes, il tait encore loign des principes d'une saine
politique.

Ce prince ayant conquis en peu d'annes et ravag divers pays, on a
dj remarqu que les fils du roi d'Ouymey, et plusieurs autres
princes dont il avait fait dcapiter les pres s'taient retirs fort
loin dans les terres, sous la protection des Yos, nation puissante et
guerrire. Aprs la dfaite d'Ossous, le roi de Juida trouva le moyen
d'implorer le secours du roi des Yos; et les sollicitations des autres
princes se joignant aux siennes, ils obtinrent de ce grand monarque
une arme considrable pour fondre ensemble sur le roi de Dahomay, qui
tait regard comme l'ennemi et le destructeur du genre humain. Les
Yos, ne combattant qu' cheval, et leur pays tant fort loign au
nord-ouest, ils ne peuvent marcher vers le sud que dans la saison du
fourrage. Le roi de Dahomay fut bientt inform de leur approche. Il
avait prouv dans une autre guerre les dsavantages de son arme, qui
n'tait compose que d'infanterie. La crainte du sort qu'il avait fait
prouver  tous ses voisins lui fit prendre la rsolution d'enterrer
toutes ses richesses, de brler ses villes, et de se retirer dans les
bois avec tous ses sujets. C'est la ressource ordinaire des Ngres
lorsqu'ils dsesprent de la victoire. Comme ils n'ont point de places
fortes, ceux qui sont matres de la campagne ne trouvent point de
rsistance dans toute l'tendue des plus grands tats.

Ainsi le roi de Dahomay trompa l'esprance de ses ennemis. Les Yos le
cherchrent long-temps: il tait enfonc dans l'paisseur des bois.
Enfin la saison des pluies les fora de se retirer; et les Dahomays,
sortant de leurs retraites, rebtirent tranquillement leur ville.

Ce fut vers le mme temps, c'est--dire au commencement de juillet
1729, que le gouverneur Wilson, quittant le pays de Juida, laissa M.
Testesole pour lui succder. Il y avait plusieurs annes que ce
nouveau chef du comptoir anglais demeurait en Guine; ainsi
l'exprience aurait d suppler seule  ce qui lui manquait du ct de
la prudence et de la modration. Quoiqu'il et fait plusieurs visites
au roi de Dahomay dans son camp, et qu'il y et t reu avec
beaucoup de caresses, l'opinion qu'il se forma de la faiblesse de ce
prince en le voyant si long-temps disparatre  la vue des Yos, lui
fit natre le dessein de rtablir le roi de Juida sur le trne. Il fut
second par les Popos, qui souhaitaient beaucoup de relever leur
ancien commerce. Ils levrent ensemble une arme de quinze mille
hommes, qui vint se camper prs des forts europens, sous le
commandement des rois de Juida et d'Ossous.

Le roi de Dahomay, qui s'occupait alors de la rparation de ses
villes, ignora long-temps cette entreprise, et ne l'apprit pas sans
une extrme inquitude. Il avait perdu une partie de ses troupes
pendant qu'il tait enseveli dans le fond des forts, et depuis peu il
avait envoy le reste de divers cts pour enlever des esclaves.
Cependant il trouva le moyen de se dlivrer du pril par un stratagme
fort heureux.

Il fit rassembler un grand nombre de femmes qu'il vtit et qu'il arma
comme autant de soldats. Il en forma des compagnies, auxquelles il
donna des officiers, des enseignes et des tambours. Cette arme se mit
en marche, avec la seule prcaution de placer quelques hommes aux
premiers rangs, pour mieux tromper l'ennemi. La surprise des Juidas 
l'approche d'une arme si nombreuse, se changea bientt en une si
grande frayeur, que, prenant la fuite, ils abandonnrent honteusement
leur roi et leurs allis. Ce prince fit en vain toutes sortes
d'efforts pour les arrter, jusqu' tourner contre eux sa lance et
blesser au visage tous ceux qu'il rencontrait dans sa fureur. Les
femmes des Dahomays, profitant de la consternation pour s'avancer avec
beaucoup d'audace, il n'eut d'autre ressource que de se prcipiter
dans le foss du fort anglais, qu'il traversa par le secours de ses
deux fils; et, montant par-dessus le mur, il se droba heureusement 
la poursuite de ses ennemis. Mais une grande partie de ses gens prit
par la main des femmes, et la plupart des autres furent faits
prisonniers.

Cet vnement jeta le gouverneur anglais dans quelque embarras.
Cependant il persuada au roi fugitif de quitter le fort ds la mme
nuit, et de retourner dans ses les dsertes et striles. Mais le roi
de Dahomay n'apprit pas moins que c'tait lui qui avait suscit la
rvolte; son ressentiment fut gal  l'injure. Il laissa une petite
arme  Sabi, et, retournant dans ses tats, il fit un accueil si
favorable  tous les brigands de diverses nations qui voulurent entrer
dans ses troupes, que, dans l'espace de quelques mois, il se trouva
aussi puissant qu' l'arrive des Yos. Mais, malgr son habilet qui
lui donnait beaucoup d'avantage sur tous les princes ngres, il avait
commis deux fautes irrparables. Quoiqu'il se trouvt le matre absolu
d'un pays immense, ses ravages et ses cruauts en avaient dtruit ou
chass tous les habitans. Ainsi, manquant de sujets, il n'tait grand
roi que de nom. En second lieu, sous prtexte de vouloir repeupler ses
tats, il avait promis  tous les anciens habitans qui retourneraient
dans leur patrie la libert d'y jouir de tous leurs privilges, en lui
payant un certain tribut. Cette esprance en avait ramen plusieurs
milliers dans le royaume d'Ardra. Mais, soit qu'il n'et pens qu'
les tromper, soit que l'ardeur du gain lui ft oublier ses propres
vues,  peine eurent-ils commenc  s'tablir, que, par une noire
trahison, il fondit sur eux, et prit ou tua tous ceux qui ne purent se
sauver par la fuite. Cette dvastation ruina presque entirement le
royaume de Juida.

Testesole, n'esprant plus de rconciliation avec le roi de Dahomay,
cessa de garder des mnagemens, et porta l'insulte jusqu' faire
donner des coups de fouet  l'un de ses principaux officiers. Aux
plaintes que le Ngre fit de cette indignit il rpondit que sa
rsolution tait de traiter le roi de mme, lorsqu'il tomberait entre
ses mains. Un outrage si sanglant et le discours qui l'avait suivi
furent rapports  ce prince, qui, dans l'tonnement de cette
conduite, dit avec beaucoup de modration: Il faut que cet homme ait
un fonds de haine naturelle contre moi, car autrement il ne pourrait
avoir sitt oubli les bonts que j'ai eues pour lui.

Cependant il donna ordre  ses gens d'employer l'adresse pour se
saisir de lui, et l'occasion s'en offrit bientt dans une visite que
Testesole rendit aux Franais. Les Dahomays environnrent le comptoir,
et demandrent le gouverneur anglais. Comme il n'y avait aucune
esprance de rsister par la force, les Franais se htrent de le
cacher dans une armoire, et rpondirent qu'il tait dj sorti. Mais
les Dahomays, furieux, cassrent le bras d'un coup de pistolet au chef
du comptoir, forcrent l'entre, et trouvrent Testesole dans sa
retraite, d'o l'ayant tir brutalement, ils lui lirent les mains et
les pieds, et le portrent  leur roi dans un hamac. Ce prince refusa
de le voir; mais, peu de jours aprs, il l'envoya dans la ville de
Sabi, qui n'est qu' trois ou quatre milles du fort. L, on lui fit
entendre que, s'il voulait crire  ceux qui commandaient dans son
absence, et faire venir pour sa ranon plusieurs marchandises qu'on
lui nomma, il obtiendrait aussitt la libert. Mais, lorsque les
marchandises furent arrives, au lieu de le renvoyer libre, on
l'attacha par les pieds et les mains, le ventre  terre, entre deux
pieux; on lui fit aux bras et au dos, aux cuisses et aux jambes,
quantit d'incisions o l'on mit du jus de limon ml de poivre et de
sel; ensuite on lui coupa la tte, et le corps divis en pices fut
rti sur les charbons et mang.

Peu d'annes aprs, les peuples d'Iakin s'tant soulevs contre le
Dahomay pendant qu'ils le croyaient occup  une guerre trangre, il
fondit brusquement sur eux, les tailla en pices, brla les villes et
villages, et tous les comptoirs europens furent envelopps dans
l'incendie gnral. Les chefs furent amens prisonniers et rachets
par la compagnie d'Afrique. Tout prouve que les tablissemens
lointains ont t et seront mme encore sujets  bien des rvolutions;
mais il n'est pas moins vident que les cruauts de Dahomay, exerces
contre ses sujets, ruinrent ses tats et son commerce.

Tant de guerres et de rvoltes l'avaient rendu encore plus cruel; la
dfiance et les soupons ne l'abandonnaient plus. Les blancs mme se
ressentaient de l'altration de son caractre. Un si long commerce
avec les marchands de l'Europe n'avait jamais eu le pouvoir de faire
perdre  ce prince ni  sa nation le fond de frocit par lequel ils
ressemblaient  tous les Ngres. Un jour que le conseil royal avait
demand au roi un vigoureux captif qui lui fut accord, l'usage que
ses graves conseillers firent de leur esclave, fut de le tuer et d'en
faire un festin.

Snelgrave donne des leons utiles sur la manire de traiter les Ngres
dans la traverse, et sur les moyens de prvenir ces rvoltes si
frquentes et quelquefois si dangereuses, mais qui, finissant toujours
par la mort de ces malheureux esclaves, ne peuvent tre regardes que
comme une agonie terrible de l'humanit souffrante et dgrade qui
soulve ses fers, retombe, et meurt sans pouvoir les briser.

Les sditions sur les vaisseaux viennent presque toujours des mauvais
traitemens que les Ngres reoivent des matelots. Snelgrave s'tait
fait une mthode pour les conduire; il ne croit pas qu'il y en ait de
plus sre, quoiqu'elle ne lui ait pas toujours russi. Comme leur
premire dfiance est qu'on ne les ait achets que pour les manger, et
que cette opinion parat fort rpandue dans toutes les nations
intrieures, il commenait par leur dclarer qu'ils devaient tre sans
crainte pour leur vie; qu'ils taient destins  cultiver
tranquillement la terre, ou  d'autres exercices qui ne surpassaient
pas leurs forces; que, si quelqu'un les maltraitait sur le vaisseau,
ils obtiendraient justice en portant leurs plaintes  l'interprte;
mais que, s'ils commettaient eux-mmes quelque dsordre, ils seraient
punis svrement.

 mesure qu'on achte les Ngres, on les enchane deux  deux; mais
les femmes et les enfans ont la libert de courir dans le vaisseau; et
lorsqu'on a perdu de vue les ctes, on te mme les chanes aux
hommes.

Ils reoivent leur nourriture deux fois par jour. Dans le beau temps,
on leur permet d'tre sur le tillac depuis sept heures du matin
jusqu' la nuit. Tous les lundis, on leur donne des pipes et du tabac,
et leur joie marque assez, en recevant cette faveur, que c'est une de
leurs plus grandes consolations dans leur misre. Les hommes et les
femmes sont logs sparment, et leurs loges sont nettoyes
soigneusement tous les jours. Avec ces attentions, qui doivent tre
soutenues constamment, Snelgrave a reconnu qu'un capitaine bien
dispos conduit facilement la plus grande cargaison de Ngres.

La premire sdition dont Snelgrave ait t tmoin arriva dans son
premier voyage, en 1704, sur _l'Aigle_ de Londres, command par son
pre. Ils avaient  bord quatre cents Ngres du vieux Callabar; leur
btiment tait encore dans la rivire de ce nom; et de vingt-deux
blancs qui restaient capables de service, un grand nombre ayant pri,
et le reste tant accabl de maladies, il s'en trouvait douze absens
pour faire la provision d'eau et de bois. Les Ngres remarqurent fort
bien toutes ces circonstances, et concertrent ensemble les moyens
d'en profiter. La sdition commena immdiatement avant le souper;
mais comme ils taient encore lis deux  deux, et qu'on avait eu soin
d'examiner leurs fers soir et matin, les Anglais durent leur salut 
cette sage prcaution. La garde n'tait compose que de trois blanc
arms de coutelas; un des trois, qui tait sur le gaillard d'avant,
aperut plusieurs Ngres qui, s'tant approchs du contre-matre, se
saisissaient de lui pour le prcipiter dans les flots: il fondit sur
eux, et leur fit quitter prise; mais, tandis que le contre-matre
courut  ses armes, son dfenseur fut saisi lui-mme, et serr de si
prs, qu'il ne put se servir de son sabre. Snelgrave tait alors dans
le tremblement de la fivre et retenu au lit depuis plusieurs jours.
Au bruit qui se fit entendre, il prit deux pistolets, et, montant en
chemise sur le tillac, il rencontra son pre et le contre-matre,
auxquels il donna ses deux armes. Ils allrent droit aux Ngres en les
menaant de la voix; mais ces furieux ne continurent pas moins de
presser la sentinelle, quoiqu'ils n'eussent encore pu lui arracher son
sabre, qui tenait au poignet par une petite chane, et que leurs
efforts pour le pousser dans la mer n'eussent pas mieux russi, parce
qu'il en tenait deux qui ne pouvaient se dgager de ses mains. Le
vieux Snelgrave se jeta au milieu d'eux pour le secourir, et tira son
pistolet par-dessus leur tte, dans l'esprance de les effrayer par le
bruit; mais il reut un coup de poing qui faillit le faire tomber sans
connaissance; et le Ngre qui l'avait frapp avec cette vigueur allait
recommencer son attaque, lorsque le contre-matre lui fit sauter la
cervelle d'un coup de pistolet.  cette vue, la sdition cessa tout
d'un coup. Tous les rebelles se jetrent  genoux le visage contre le
tillac, en demandant quartier avec de grands cris. Dans l'examen des
coupables, on n'en trouva pas plus de vingt qui eussent part au
complot. Les deux chefs, qui taient lis par le pied  la mme
chane, saisirent un moment favorable pour se jeter dans la mer. On ne
manqua point de punir svrement les autres, mais sans effusion de
sang; et l'on en fut quitte ainsi pour la perte de trois hommes.

Les Cormantins, nation de la cte d'Or, sont des Ngres fort
capricieux et fort opinitres. En 1721, Snelgrave aborda sur leur
cte, et fit en peu de temps une traite si avantageuse, qu'il avait
dj cinq cents esclaves  bord. Il se croyait sr de leur soumission,
parce qu'ils taient fort bien enchans, et qu'on veillait
soigneusement sur eux. D'ailleurs son quipage tait compos de
cinquante blancs, tous en bonne sant, et d'excellens officiers;
cependant la fureur de la rvolte s'empara d'une partie de cette
malheureuse troupe, prs d'une ville nomme Manfro, sur la mme cte.

La sdition commena vers minuit,  la clart de la lune. Les deux
sentinelles laissrent sortir  la fois quatre Ngres de leur loge;
et, ngligeant de la fermer, il en sortit aussitt quatre autres: ils
s'aperurent de leur faute, et poussrent assez violemment la porte
pour arrter ceux qui auraient suivi dans la mme vue; mais les huit
qui s'taient chapps eurent l'adresse de se dfaire en un moment de
leurs chanes, et fondirent ensemble sur les deux sentinelles. Ils
s'efforcrent de leur arracher leurs sabres. L'usage des sentinelles
anglaises tant de se les attacher au poignet, ils trouvrent tant de
difficult  cette entreprise, que deux blancs eurent le temps de
faire entendre leurs cris et d'attirer du secours: aussitt les huit
Ngres prirent le parti de se prcipiter dans les flots; mais, comme
le vent tait de terre, et la cte assez loigne, on les trouva tous,
le matin, accrochs par les bras et les jambes aux cbles qui taient
 scher hors du vaisseau. Lorsqu'on se fut assur d'eux, le capitaine
leur demanda ce qui les avait ports  se soulever. Ils lui
rpondirent qu'il tait un grand fripon de les avoir achets dans leur
pays pour les transporter dans le sien, et qu'ils taient rsolus de
tout entreprendre pour se remettre en libert. Snelgrave leur
reprsenta que leurs crimes ou le malheur qu'ils avaient eu d'tre
faits prisonniers  la guerre les avaient rendus esclaves avant qu'il
les et achets; qu'ils n'avaient pas reu de mauvais traitement sur
le vaisseau, et qu'en supposant qu'ils pussent lui chapper, leur sort
n'en serait pas plus heureux, puisque leurs compatriotes mmes, qui
les avaient vendus, les reprendraient  terre, et les vendraient 
d'autres capitaines, qui les traiteraient peut-tre avec moins de
bont. Ce discours fit impression sur eux; ils demandrent grce, et
s'en allrent dormir tranquillement.

Cependant, peu de jours aprs, ils formrent un nouveau complot. Un
des chefs fit une proposition fort trange  l'interprte ngre, qui
tait du mme pays. Il lui demanda une hache, en lui promettant que
pendant la nuit il couperait le cble de l'ancre. Le vaisseau ne
pouvant manquer d'tre pouss au rivage, il esprait gagner la terre
avec tous ses compagnons; et s'ils avaient le bonheur de russir, il
s'engageait, pour eux et pour lui-mme,  servir l'interprte pendant
toute sa vie. Celui-ci avertit aussitt le capitaine, et lui conseilla
de redoubler la garde, parce que les esclaves n'taient plus sensibles
aux raisons qui les avaient dj fait rentrer dans la soumission. Cet
avis jeta Snelgrave dans une vive inquitude. Il connaissait les
Cormantins pour des dsesprs, qui comptaient pour rien les
chtimens, et mme la mort. On a vu souvent  la Barbade, et dans
d'autres les, que, pour pour quelques punitions que leur paresse leur
attire, vingt ou trente de ces misrables se pendaient ensemble  des
branches d'arbres, sans avoir fait natre le moindre soupon de leur
dessein.

Cependant une aventure fort triste inspira plus de douceur aux
esclaves de Snelgrave. En arrivant prs d'Anamabo, il rencontra
_l'lisabeth_, vaisseau qui appartenait au mme propritaire que le
sien, et dont la situation l'obligeait d'ailleurs  des soins
particuliers. Ce btiment avait essuy diverses sortes d'infortunes;
aprs avoir perdu son capitaine et son contre-matre, il tait tomb,
au cap Laho, entre les mains du pirate Roberts, au service duquel
plusieurs matelots s'taient dj engags; mais quelques-uns des
pirates n'avaient pas voulu souffrir que la cargaison ft pille; et,
par un sentiment de compassion, fond sur d'anciens services qu'ils
avaient reus des propritaires, ils avaient exig que le vaisseau ft
remis entre les mains du seul officier qui lui restait. Lorsque
Snelgrave rencontra _l'lisabeth_, ce vaisseau avait dispos de toutes
ses marchandises. Comme _l'lisabeth_ devait reconnatre ses ordres,
Snelgrave invita le nouveau commandant  lui donner cent vingt
esclaves qu'il avait  bord, et  prendre  leur place ce qui lui
restait de marchandises; aprs quoi il se proposait de quitter la cte
pour aller se radouber  l'le de San-Thom. Le commandant y consentit
volontiers; mais les gens de l'quipage firent quelques difficults,
sous prtexte que, les cent vingt esclaves tant avec eux depuis
long-temps, ils avaient pris pour eux une certaine affection qui leur
faisait souhaiter de ne pas changer leur cargaison. Snelgrave,
s'apercevant que tous ses raisonnemens taient inutiles, prit cong du
commandant, et lui dit qu'il viendrait voir le lendemain qui aurait la
hardiesse de s'opposer  ses ordres absolus.

Mais la nuit suivante il entendit tirer deux ou trois coups de fusil
sur _l'lisabeth_. La lune tait fort brillante. Il descendit aussitt
lui-mme dans sa chaloupe, et, se faisant suivre de ses deux canots,
il alla droit vers ce vaisseau. Dans un passage si court, il dcouvrit
deux Ngres qui, fuyant  la nage, furent dchirs  ses yeux par deux
requins avant qu'il pt les secourir. Lorsqu'il fut plus prs du
btiment, il vit deux autres Ngres qui se tenaient au bout d'un
cble, la tte au-dessus de l'eau, fort effrays du sort de leurs
compagnons. Il les fit prendre dans sa pinasse; et, montant  bord, il
y trouva les Ngres fort tranquilles sous les ponts, mais les blancs
dans la dernire confusion sur le tillac. Un matelot lui dit d'un air
effray qu'ils taient tous persuads que la sentinelle de l'coutille
avait t massacre par les Ngres. Cet effroi parut fort surprenant 
Snelgrave. Il ne pouvait concevoir que des gens qui avaient eu la
hardiesse de lui refuser leurs esclaves une heure auparavant eussent
manqu de courage pour sauver un de leurs compagnons, et n'eussent pas
celui de dfendre le tillac, o ils taient arms jusqu'aux dents. Il
s'avana, avec quelques-uns de ses gens, vers l'avant du vaisseau, o
il trouva la sentinelle tendue sur le dos, la tte fendue d'un coup
de hache. Cette rvolte avait t concerte par quelques Cormantins.
Les autres esclaves qui taient d'un autre ct, n'y ayant pas eu la
moindre part, dormaient tranquillement dans leurs loges. Un des deux
fugitifs qui avaient t arrts rejeta le crime sur son associ; et
celui-ci confessa volontairement qu'il avait tu la sentinelle dans la
seule vue de s'chapper avec quelques Ngres de son pays. Il protesta
mme qu'il n'avait voulu nuire  personne, mais que, voyant l'Anglais
prt  s'veiller, et trouvant sa hache prs de lui, il s'tait cru
oblig de le tuer pour sa sret, aprs quoi il s'tait jet dans la
mer.

Snelgrave prit occasion de cet incident pour faire passer tous les
esclaves de _l'lisabeth_ sur son propre vaisseau, et n'y trouva plus
d'opposition. Il y retourna lui-mme, et, se trouvant prs d'Anamabo,
o il y avait actuellement huit btimens anglais dans la rade, il fit
prier tous les capitaines de se rendre sur son bord pour une affaire
importante. La plupart vinrent aussitt; et d'un avis unanime ils
jugrent que le Ngre devait tre puni du dernier supplice.

On fit dclarer  ce misrable qu'il tait condamn  mourir dans une
heure pour avoir tu un blanc. Il rpondit qu' la vrit il avait
commis une mauvaise action en tuant la sentinelle du vaisseau, mais
qu'il priait le capitaine de considrer qu'en le faisant mourir, il
allait perdre la somme qu'il avait paye pour lui. Snelgrave lui fit
dire par l'interprte que, si c'tait l'usage dans les pays ngres de
changer la punition du meurtre pour de l'argent, les Anglais ne
connaissaient pas cette manire d'luder les droits de la justice;
qu'il s'apercevrait bientt de l'horreur que ses matres avaient pour
le crime; et qu'aussitt qu'une horloge de sable d'une heure, qu'on
lui montra, aurait achev sa rvolution, il serait livr au supplice.
Tous les capitaines retournrent sur leur bord, et chacun fit monter
ses esclaves sur le tillac pour les rendre tmoins de l'excution,
aprs les avoir informs du crime dont il allaient voir le chtiment.

Lorsque l'horloge eut fini son cours, on fit paratre le meurtrier sur
l'avant du vaisseau, li d'une corde sous les bras, pour tre lev au
long du mt, o il devait tre tu  coups de fusils. Quelques autres
Ngres, observant comment la corde tait attache, l'exhortrent  ne
rien craindre, et l'assurrent qu'on n'en voulait point  sa vie,
puisqu'on ne lui avait pas mis la corde au cou. Mais cette fausse
opinion ne servit qu' lui pargner les horreurs de la mort.  peine
fut-il lev, que dix Anglais placs derrire une barricade firent feu
sur lui et le turent dans l'instant. Une excution si prompte
rpandit la terreur parmi tous les esclaves, qui s'taient flatts
qu'on lui ferait grce par des vues d'intrt. Le corps ayant t
expos sur le tillac, on lui coupa une main, qui fut jete dans les
flots, pour faire comprendre aux Ngres que ceux qui oseraient porter
la main sur les blancs recevraient la mme punition: exemple d'autant
plus terrible, qu'ils sont persuads qu'un Ngre mort sans avoir t
dmembr retourne dans son pays aussitt qu'on l'a jet dans la mer.
Cependant Snelgrave ajoute que les Cormantins rient de toutes ces
chimres.

Aux menaces du mme chtiment pour les rebelles Snelgrave joignit la
promesse de traiter avec bont ceux qui vivraient dans l'obissance et
le respect qu'ils devaient  leurs matres. Ce trait fut fidlement
excut; car deux jours aprs Snelgrave fit voile d'Anamabo  la
Jamaque; et, pendant quatre mois qui se passrent avant que la
cargaison pt tre vendue dans cette le, il n'eut aucun sujet de se
plaindre de ses Ngres.

Telles furent les sditions qui arrivrent sur les vaisseaux que
Snelgrave commandait. Mais il en rapporte une autre fort remarquable,
arrive sur _le Ferrers_ de Londres, command par le capitaine
Messervy.

Snelgrave, ayant rencontr ce btiment dans la rade d'Anamabo, en
1722, apprit du commandant avec quel bonheur il avait achet en peu de
jours prs de trois cents Ngres  Setrakrou. Il parat que les
habitans de cette ville avaient t souvent maltraits par leurs
voisins, et qu'ayant pris enfin les armes, ils les avaient battus
plusieurs fois, et avaient fait quantit de prisonniers. Messervy,
arriv dans ces circonstances, avait achet des esclaves  bon march,
parce que les vainqueurs auraient t obligs de les tuer pour leur
sret, s'il ne s'tait pas prsent de vaisseaux dans la rade. Comme
c'tait le premier voyage qu'il faisait sur cette cte, Snelgrave lui
conseilla de ne rien ngliger pour tenir tant de Ngres dans la
soumission. Le lendemain, l'tant all voir sur son bord, et le
trouvant sans dfiance au milieu de ses esclaves, qui taient  souper
sur le tillac, il lui fit observer qu'il y avait de l'imprudence 
s'en approcher si librement sans une bonne garde. Messervy le
remercia de ce conseil, mais parut si peu dispos  changer de
conduite, qu'il lui rpondit par ce vieux proverbe: l'oeil du matre
engraisse les chevaux. Il partit quelques jours aprs pour la
Jamaque. Snelgrave prit plus tard la mme route; mais, en arrivant
dans cette le, on lui fit le rcit de la malheureuse mort que
Messervy s'tait attire par son aveugle confiance, dix jours aprs
avoir quitt la cte de Guine.

Un jour qu'il tait au milieu de ses Ngres  les voir dner, ils se
saisirent de lui, et lui cassrent la tte avec les plats mmes dans
lesquels on leur servait le riz. Cette rvolte ayant t concerte de
longue main, ils coururent en foule vers l'avant du vaisseau pour
forcer la barricade, sans paratre effrays du bout des piques et des
fusils que les blancs leur prsentaient par les embrasures. Enfin le
contre-matre ne vit d'autre remde pour un mal si pressant que de
faire feu sur eux de quelques pices de canon charges  mitraille. La
premire dcharge en tua prs de quatre-vingts, sans compter ceux qui
sautrent dans les flots et qui s'y noyrent. Cette excution apaisa
la rvolte; mais, dans le dsespoir d'avoir manqu leur entreprise,
une grande partie de ceux qui restaient se laissa mourir de faim; et
lorsque le vaisseau fut arriv  la Jamaque, les autres tentrent
deux fois de se rvolter avant la vente. Tous les marchands de l'le,
 qui ces fureurs ne purent tre caches, marqurent peu
d'empressement pour acheter des esclaves si indociles; quoiqu'ils leur
fussent offerts  vil prix. Ce voyage devint fatal en tout aux
propritaires; car la difficult de la vente ayant arrt long-temps
le vaisseau  la Jamaque, il y prit enfin dans un ouragan plus
redoutable encore que les Ngres.

Snelgrave fut pris par des pirates anglais prs de Sierra-Leone. Il
essuya  peu prs les mmes traitemens que le capitaine Roberts, dont
nous avons racont plus haut la malheureuse aventure. Il ne put sauver
qu'une trs-petite partie de ses marchandises, et regagna
l'Angleterre.




LIVRE CINQUIME.

GUINE. DESCRIPTION DE LA CTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CTE DE
L'IVOIRE, DE LA CTE D'OR ET DE LA CTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
BENIN.


CHAPITRE PREMIER.

Cte de la Malaguette. Cte de l'Ivoire.


La Guine, que plusieurs voyageurs crivent _Ghinney_, est une vaste
tendue de ctes depuis la rivire du Sngal jusqu'au cap
Lopez-Consalvo, et mme jusqu'au cap Ngre. Le nom de _Guine_ est
inconnu aux habitans naturels. Il vient des Portugais, de qui tous les
Europens l'ont reu, et vraisemblablement les Portugais l'ont tir de
celui de _Ghenehoa_, que Jean Lon et Marmol donnent au premier pays
qui se trouve au sud du Sngal. On divise communment la Guine en
deux parties, celle du sud et celle du nord. La premire s'tend
depuis le Sngal jusqu' Sierra-Leone; et la seconde, depuis
Sierra-Leone jusqu'aux caps qu'on vient de nommer.

Celle-ci, qui est la Guine proprement dite, parce que celle du nord
porte plus communment le nom de _Sngal_, se subdivise en six
parties, ou en six ctes: 1. la cte de la Malaguette ou du poivre,
ou des graines; 2. la cte de l'Ivoire ou des Dents; 3. la cte
d'Or; 4. la cte des Esclaves; 5. la cte de Benin; 6. la cte de
Biafaras.

Dans sa plus grande tendue, la cte de la Malaguette prend depuis
Sierra-Leone jusqu'au cap des Palmes: cet espace contient cent
soixante lieues; mais d'autres la font commencer au cap de Monte,
cinquante-trois lieues au sud-est de Sierra-Leone; d'autres encore la
bornent entre la rivire de Cestre et Garouai.

Les habitans du cap de Monte entretiennent beaucoup de propret dans
leurs maisons, quoique pour la forme elles ne diffrent pas de celles
du Sngal. Les difices du roi et des grands sont btis en long; on
en voit de deux tages, avec une vote de roseaux ou de feuilles de
palmier si bien entrelacs, qu'elle est impntrable au soleil et  la
pluie. L'espace est divis en plusieurs appartemens. La premire
pice, qui est la salle d'audience, et qui sert aussi de salle 
manger, est entoure d'une espce de sopha de terre ou d'argile, large
de cinq ou six pieds, quoiqu'il n'en ait qu'un de hauteur. Ce banc est
couvert de belles nattes, qui sont un tissu de joncs ou de feuilles de
palmier, teintes de trs-belles couleurs, et capables de durer fort
long-temps. C'est le lieu o les grands et les riches passent la plus
grande partie de leur temps  demi couchs, et la tte sur les genoux
de leurs femmes. Dans cette posture, ils s'entretiennent, ils fument,
ils boivent du vin de palmier.

Ces peuples sont moins malpropres dans leurs alimens et la manire de
manger que la plupart des autres Ngres. Ils ont des plats faits d'un
bois fort dur, et des bassins de cuivre tams, qu'ils nettoient fort
soigneusement. Ils emploient des broches de bois pour rtir leur
viande; mais ils ont oubli l'art de les faire tourner, quoiqu'ils
l'aient appris des Franais: ils font rtir un ct de la viande,
aprs quoi ils la tournent pour faire rtir l'autre.

Le langage des Ngres change un peu  mesure qu'on avance au long de
la cte. Leur langue, comme on peut se l'imaginer, n'est forme que
d'un petit nombre de mots, qui expriment les principales ncessits de
la vie; c'est du moins ce qu'on peut conclure de la taciturnit qui
rgne le plus souvent dans leurs ftes, et mme dans leurs assembles.
Dans leur commerce, les mmes expressions reviennent souvent, et leurs
chansons ne sont qu'une rptition continuelle de cinq ou six mots.

Les peuples du cap Mesurado sont fort jaloux de leurs femmes. Cette
dlicatesse ne regarde point leurs filles, auxquelles ils laissent au
contraire la libert de disposer d'elles-mmes; ce qui n'empche
point qu'elles ne trouvent facilement des maris. Les hommes seraient
mme fchs de prendre une femme qui n'aurait pas donn avant le
mariage quelque preuve de fcondit, et qui n'aurait pas acquis
quelque bien par la distribution de ses faveurs. Ce qu'elle a gagn
par cette voie sert au mari pour l'obtenir de ses parens. Ainsi les
femmes en sont plus libres dans leur choix, parce qu'il dpend d'elles
de donner ce qu'elles ont acquis  l'homme qui leur plat.

Les maisons de ce pays sont, dit-on, les mieux bties de toute la
cte. Au centre de chaque village on voit une sorte de thtre,
couvert comme une halle de march, qui s'lve d'environ six pieds,
sur lequel on monte de plusieurs cts par des chelles; il porte le
nom de _kalde_, qui signifie place, ou lieu de conversation. Comme il
est ouvert de toutes parts, on y peut entrer  toutes les heures du
jour et de la nuit: c'est l que les ngocians s'assemblent pour
traiter d'affaires, les paresseux, pour fumer du tabac, et les
politiques pour entendre ou raconter des nouvelles. Les plus riches
s'y font apporter, par leurs esclaves, des nattes sur lesquelles ils
sont assis; d'autres en portent eux-mmes; et d'autres en louent des
officiers du roi, qui sont tablis dans ce lieu pour l'entretien de
l'ordre. La ville royale s'appelle Andria.

Tout le pays intrieur, depuis le cap de Monte, porte le nom de
Quodja. Ces peuples dpendent du roi des Folghias, qui dpendent
eux-mmes de l'empereur des Monous. La puissance de cet empereur des
Monous s'tend sur plusieurs nations voisines, qui lui paient
annuellement un tribut. Les Folghias donnent  l'empereur des Monous
le nom de _Mandi_ ou _Mani_, qui signifie seigneur; et aux Quodjas,
celui de _Mandi-Monous_, c'est--dire peuple du seigneur. Ils croient
se faire honneur par ces titres, parce qu'ils sont ses tributaires.
Cependant chaque petit roi jouit d'une autorit absolue dans ses
limites, et peut faire la guerre ou la paix sans le consentement de
l'empereur ou de quelque autre puissance que ce soit.

Les porcs-pics se nomment _quindja_, et sont de la grandeur d'un
porc, arms de toutes parts de pointes longues et dures, qui sont
rayes de blanc et de noir  des distances gales. Snelgrave en
apporta quelques-unes en Europe qui n'taient pas moins grosses que
des plumes d'oie. Il est faux que ces animaux, lorsqu'ils sont en
furie, lancent leurs dards avec tant de force, qu'ils entament une
planche. Leur morsure est terrible. Qu'on les mette dans un tonneau ou
dans une cage de bois, ils s'ouvrent un passage avec les dents. Ils
sont si hardis, qu'ils attaquent le plus dangereux serpent. On les
croit exactement les mmes que les zattas de Barbarie. Leur chair
passe pour un mets excellent parmi les Ngres.

Le koggelo, ou pangolin  longue queue, est un animal couvert
d'cailles dures et impntrables comme celles du crocodile. Il se
dfend contre les autres btes en dressant ses cailles, qui sont fort
pointues par le bout.

Les perroquets bleus  queue rouge, qu'on nomme _vosacy-i_, sont en
fort grande abondance. Le komma est un trs-bel oiseau. Il a le cou
vert, les ailes rouges, la queue noire, le bec crochu, et les pates
comme celles du perroquet.

Les peuples de cette cte sont, comme tous les Ngres en gnral,
livrs  l'incontinence. Leurs femmes, qui ne sont pas moins
passionnes pour les plaisirs des sens, emploient des herbes et des
corces pour exciter les forces de leurs maris. Les femmes d'Europe en
savent davantage; mais les habitans sont d'ailleurs plus modrs, plus
doux, plus sociables que les autres Ngres. Ils ne se plaisent point 
verser le sang humain, et ne pensent point  la guerre, s'ils n'y sont
forcs par la ncessit de se dfendre. Quoiqu'ils aiment beaucoup les
liqueurs fortes, surtout l'eau-de-vie, il est rare qu'ils en achtent:
on ne leur reconnat ce faible que lorsqu'on leur en prsente. Ils
vivent entre eux dans une union parfaite, toujours prts 
s'entre-secourir,  donner  leurs amis, dans le besoin, une partie de
leurs habits et de leurs provisions, et mme  prvenir leurs
ncessits par des prsens volontaires. Si quelqu'un meurt sans
laisser de quoi fournir aux frais des funrailles, vingt amis du mort
se chargent  l'envi de cette dpense. Le vol est trs-rare entre eux;
mais ils n'ont pas le mme scrupule pour les trangers, et surtout
pour les marchands d'Europe.

La principale occupation des Ngres, dans toute cette contre, est la
culture de leurs terres, car ils ont peu de penchant pour le commerce.
Les esclaves dont ils peuvent disposer sont en petit nombre, et les
vaisseaux europens qui passent si souvent le long de leur cte ont
bientt puis l'ivoire, la cire, et le bois de cam qui se trouve dans
le pays. Ce bois de cam est d'un plus beau rouge pour la teinture que
le bois de Brsil, et passe pour le meilleur de toute la Guine. Il
peut tre employ jusqu' sept fois.

Ils emploient, pour convaincre les accuss, diffrentes preuves aussi
absurdes que celles qui composaient autrefois notre jurisprudence
criminelle.

Ils reconnaissent un tre Suprme, un crateur de tout ce qui existe,
et l'ide qu'ils en ont est d'autant plus releve, qu'ils
n'entreprennent pas de l'expliquer. Ils appellent cet tre _Kanno_.
Ils croient que tous les biens viennent de lui, mais ils ne lui
accordent pas une dure ternelle. Il aura pour successeur,
disent-ils, un autre tre, qui doit punir le vice et rcompenser la
vertu.

Ils sont persuads que les morts deviennent des esprits, auxquels ils
donnent le nom de _diannanines_, c'est--dire patrons et dfenseurs.
L'occupation qu'ils attribuent  ces esprits est de protger et de
secourir leurs parens et leurs anciens amis. C'est  peu prs le culte
des anges gardiens parmi nous.

Les Quodjas qui reoivent quelque outrage se retirent dans les bois,
o ils s'imaginent que ces esprits font leur rsidence. L, ils
demandent vengeance  grands cris, soit  Kanno, soit aux diannanines.
De mme, s'ils se trouvent dans quelque embarras ou quelque danger,
ils invoquent l'esprit auquel ils ont le plus de confiance. D'autres
le consultent sur les vnemens futurs. Par exemple, lorsqu'une voient
point arriver les vaisseaux de l'Europe, ils interrogent leurs
diannanines pour savoir ce qui les arrte, et s'ils apporteront
bientt des marchandises. Enfin leur vnration est extrme pour les
esprits des morts. Ils ne boivent jamais d'eau ni de vin de palmier
sans commencer par en rpandre quelques gouttes  l'honneur des
diannanines. S'ils veulent assurer la vrit, c'est leurs diannanines
qu'ils attestent. Le roi mme est soumis  cette superstition; et,
quoique toute la nation paraisse pntre de respect pour Kanno, le
culte public ne regarde que ces esprits. Chaque village a dans quelque
bois voisin un lieu fixe pour les invocations. On y porte, dans trois
diffrentes saisons de l'anne, une grande abondance de provisions
pour la subsistance des esprits. C'est l que les personnes affliges
vont implorer l'assistance de Kanno et des diannanines. Les femmes,
les filles et les enfans ne peuvent entrer dans ce bois sacr. Cette
hardiesse passerait pour un sacrilge. On leur fait croire ds
l'enfance qu'elle serait punie sur-le-champ par une mort tragique.

Les Quodjas ne sont pas moins persuads qu'ils ont parmi eux des
magiciens et des sorciers. Ils croient avoir aussi une espce
d'ennemis du genre humain, qu'ils appellent _sovasmounousins_,
c'est--dire empoisonneurs et suceurs de sang, qui sont capables de
sucer tout le sang d'un homme ou d'un animal, ou du moins de le
corrompre. Ce sont les vampires d'Afrique. L'esprit humain est partout
le mme; ils croient avoir d'autres enchanteurs nomms _billis_, qui
peuvent empcher le riz de crotre ou d'arriver  sa maturit. Ils
croient que Sova, c'est--dire le diable, s'empare de ceux qui se
livrent  l'excs de la mlancolie, et que dans cet tat il leur
apprend  connatre les herbes et les racines qui peuvent servir aux
enchantemens; qu'il leur montre les gestes, les paroles, les grimaces,
et qu'il leur donne le pouvoir continuel de nuire. Aussi la mort
est-elle la punition infaillible de ceux qui sont accuss de ces
noires pratiques. Ces Quodjas ne traverseraient point un bois sans
tre accompagns, dans la crainte de rencontrer quelque billi occup 
chercher ses racines et ses plantes: ils portent avec eux une certaine
composition  laquelle ils croient la vertu de les prserver contre
Sova et tous ses ministres. Les histoires qu'ils en racontent valent
bien les ntres en ce genre.

Tous les peuples de cette cte circoncisent leurs enfans ds l'ge de
six mois, sans autre loi qu'une tradition immmoriale, dont ils
rapportent l'origine  Kanno mme. Cependant la tendresse de quelques
mres fait diffrer l'opration jusqu' l'ge de trois ans, parce
qu'elle se fait alors avec moins de danger. On gurit la blessure avec
le suc de certaines herbes.

Ils ont des espces d'associations mystrieuses pour les hommes et
pour les femmes, qui ressemblent assez  nos confrries, celle des
hommes s'appelle _le belli_, et demande cinq ans d'preuve, comme
autrefois l'cole de Pythagore. Celle des femmes, qui se nomme
_sandi_, ne demande que quatre mois de retraite, et se termine par une
circoncision. Les hommes n'apprennent dans leur confrrie que des
danses et des chants.

Rio-Sestos, ou la rivire de Sestos ou Cestre, est  quarante lieues
au sud-sud-est du cap Mesurado. Le pays fournit de l'ivoire, des
esclaves, de la poudre d'or, et surtout du poivre ou de la malaguette.

On trouve dans la rivire de Cestre une sorte de cailloux semblables 
ceux de Mdoc, mais plus durs, plus clairs, et d'un plus beau lustre;
ils coupent mieux que le diamant, et n'ont gure moins d'clat,
lorsqu'ils sont bien taills.

La langue du pays de Cestre est la plus difficile de toute la cte; ce
qui rduit les Europens  la ncessit de faire le commerce par
signes. Les Ngres excellent dans cet art. Ils ont conserv nanmoins
quantit de mots franais qui leur ont t transmis par leurs
anctres, mais aussi dfigurs qu'on peut se l'imaginer. Ils ont
appris des Franais l'art de tremper le fer et l'acier, ou plutt ils
l'ont port  une perfection dont les Europens n'approchaient point
encore il y a vingt ans[5]. Les marchands de l'Europe qui trafiquent
sur cette cte ne manquent jamais de faire donner leur trempe aux
ciseaux dont on se sert pour couper les barres de fer.

[Note 5: On sait  quelle perfection les Anglais et les Franais et
port cet art aujourd'hui.]

Le canton de Cestre produit une si grande abondance de riz, que le
plus gros btiment peut en faire promptement ses cargaisons  deux
liards la livre; mais il n'est pas si blanc ni si doux que celui de
Milan et de Vrone. Les habitans les plus distingus en font un
commerce continuel, auquel ils joignent celui de la malaguette et des
dents d'lphans. Quoique la dernire de ces trois marchandises soit
assez rare, elle est nanmoins d'une fort bonne qualit; mais le prix
n'en est pas rgl, parce qu'il n'y a point de comptoir fixe dans le
pays. La malaguette est  si bon march, que cinquante livres ne
reviennent qu' cinq sous en marchandises.

Ds que les habitans aperoivent un vaisseau, ils crient de toutes
leurs forces avec un reste de prononciation normande: Malaguette tout
plein, malaguette tout plein; tout plein, plein, tout  terre de
malaguette. Ils reconnaissent ensuite aux rponses des matelots si le
btiment est franais. Les Dieppois donnrent autrefois  cette ville
le nom de _Cestro-Paris_, parce qu'elle est une des plus grandes et
des plus peuples de cette rgion. Ils y avaient un tablissement pour
le commerce du poivre de Guine ou malaguette, et de l'ivoire. Le
poivre des Indes n'tait point encore connu dans l'Europe. Mais les
Portugais, ayant ensuite conquis cette contre, se rpandirent sur
toutes les ctes de Guine, et s'tablirent sur les ruines des
comptoirs franais.

Le Grand-Cestre se nommait _le grand Paris_, comme le Petit-Cestre,
qui est quelques lieues plus loin, portait le nom de _petit Paris_.

Le vin de palmier et les dattes, que les Ngres aiment passionnment,
y sont de la meilleure qualit du monde. Mais la principale richesse
de la cte est la malaguette, dont l'abondance empche toujours la
chert. Suivant Barbot, les Ngres de Sestos l'appellent _ouazanzag_,
et ceux du cap des Palmes _emaneghetta_.

La plante qui porte la malaguette devient plus ou moins forte, suivant
la bont du terroir, et s'lve ordinairement comme un arbrisseau
grimpant. Quelquefois, faute de support, elle demeure rampante, du
moins si elle n'est soutenue avec soin, ou si elle ne s'attache 
quelque tronc d'arbre qui lui sert d'appui. Alors, comme le lierre,
elle en couvre tout le tour. Lorsqu'elle rampe, les grains, quoique
plus gros, n'ont pas la mme bont; au contraire, plus les branches
s'lvent et sont exposes  l'air, plus le fruit est sec et petit;
mais il en est plus chaud et plus piquant, avec toutes les vritables
qualits du poivre. La feuille de la malaguette est deux fois aussi
longue que large; elle est troite  l'extrmit. Elle est douce et
d'un vert agrable dans la saison des pluies; mais lorsque les pluies
cessent, elle se fltrit et perd sa couleur. Brise entre les doigts,
elle rend une odeur aromatique comme le clou de girofle, et la pointe
des branches a le mme effet. Sous la feuille il crot de petits
filamens friss, par lesquels elle s'attache au tronc des arbres ou 
tout ce qu'elle rencontre. On ne peut dcrire exactement ses fleurs,
parce qu'elles paraissent dans un temps o l'on ne fait pas de
commerce sur la cte. Cependant il est certain que la plante produit
des fleurs auxquelles les fruits succdent en forme de figures
angulaires de diffrente grosseur, suivant la qualit ou l'exposition
du terroir. Le dehors est une peau fine, qui se sche et devient fort
cassante. Sa couleur est un brun fonc et rougetre. Les Ngres
prtendent que cette peau est un poison. La graine qu'elle renferme
est place rgulirement et divise par des pellicules fort minces,
qui se changent en petits fils, d'un got aussi piquant que le
gingembre. Cette graine est ronde, mais angulaire, rougetre avant sa
maturit; plus forme  mesure qu'elle mrit, et noire enfin
lorsqu'elle a t mouille. C'est dans cet tat qu'on l'emballe pour
le transport. Cependant cette humidit produit une fermentation qui
diminue beaucoup sa vertu. Pour la bien vendre, il faut qu'elle ait le
got aussi piquant que le poivre de l'Inde.

On cueille le fruit lorsque l'extrmit des feuilles commence 
noircir. La malaguette a quelquefois t fort recherche en France et
dans les autres pays de l'Europe, surtout lorsque le poivre de l'Inde
y est cher et rare. Les marchands s'en servent aussi pour augmenter
injustement leur profit en la mlant avec le vritable poivre.

La dernire espce de poivre, qui s'appelle _piment_, et qui porte en
Europe le nom de poivre d'Espagne, crot en abondance sur la cte.

Les habitans sont livrs  tous les excs de l'intemprance et de la
luxure. Ils n'entretiennent les Europens et ne parlent ensemble que
des plaisirs qu'ils prennent avec les femmes. Il s'en trouve, dit-on,
qui prostituent leurs femmes  leurs propres enfans; et lorsque les
marchands de l'Europe leur reprochent cette infamie, ils affectent
d'en rire comme d'une bagatelle.

Toute la cte, depuis le cap des Palmes jusqu'au cap des
Trois-Pointes, est connue des gens de mer sous le nom de cte des
Dents, ou cte de l'Ivoire. Les Hollandais la nomment, dans leur
langue, _Tand-Kust_. Elle se divise en deux parties, celle du bon
Peuple et celle du _mauvais_ Peuple. Ces deux nations sont spares
par la rivire de Botro. On ignore  quelle occasion la dernire a
reu le titre de mauvaise; mais il est certain, en gnral, qu' l'est
du cap des Palmes les Ngres sont mchans, perfides, voleurs et
cruels.  l'gard du nom de cte de l'Ivoire, on conoit qu'il vient
du grand nombre de dents d'lphans que les Europens achtent sur
cette cte.

Celle du bon Peuple commence au cap Laho. Les Hollandais ont donn le
nom de _Koakoas_ aux habitans, jusqu'au cap Apollonia, parce qu'en
s'approchant des vaisseaux de l'Europe, ils avaient sans cesse ce mot
 la bouche. On a jug qu'il signifie _bonjour_, ou _soyez les
bienvenus_.

On trouve dans chaque canton les mmes marchandises, c'est--dire de
l'or, de l'ivoire et des esclaves. Quoiqu'il n'y ait point de tarif
rgl, le commerce est considrable.

Au cap Apollonia ou Sainte-Apolline commence la terre du mauvais
Peuple. Les habitans de ce canton sont les plus sauvages de toute la
cte. On les accuse d'tre anthropophages. Ils font gloire de porter
les dents en pointes, et de les avoir aussi aigus que des aiguilles
ou des alnes. Barbo ne conseille  personne de toucher  cette
dangereuse terre. Cependant les Ngres apportent  bord de fort belles
dents d'lphans; mais il semble que leur vue soit de les faire servir
d'amorce pour attirer les trangers sur leur cte, et peut-tre pour
les dvorer; car ils mettent leurs marchandises  si haut prix, qu'il
y a peu de commerce  faire avec eux. D'ailleurs ils demandent avec
importunit tout ce qui se prsente  leurs yeux, et paraissent fort
irrits du moindre refus. Leur inquitude et leur dfiance vont si
loin, qu'au moindre bruit extraordinaire ils se prcipitent dans la
mer et retournent  leurs pirogues. Ils les tiennent exprs  quelque
distance pour faciliter continuellement leur fuite.

Les lphans doivent tre d'une trange grosseur, puisqu'on y achte
des dents qui psent jusqu' deux cents livres. On s'y procure aussi
des esclaves et de l'or, mais sans pouvoir pntrer aux pays d'o l'or
vient aux habitans. Ils gardent l-dessus un profond secret, ou s'ils
sont presss de s'expliquer, ils montrent du doigt les hautes
montagnes qu'ils ont  quinze ou vingt lieues au nord-est, en faisant
entendre que leur or vient de l. Peut-tre le trouvent-ils beaucoup
plus prs dans le sable de leur rivire mme, ou peut-tre, aussi leur
vient-il des Ngres de ces montagnes, qui le rassemblent en lavant la
terre, comme ceux de Bambouk. Enfin toutes les parties de cette
contre seraient trs-propres au commerce, si les habitans taient
d'un caractre moins farouche.

On raconte qu'ils ont massacr, dans plusieurs occasions, un grand
nombre d'Europens qui n'avaient relch sur leur cte que pour y
faire leur provision d'eau et de bois.

La cte abonde en poissons: les plus remarquables sont le taureau de
mer, le marteau et le diable de mer.

C'est l'usage pour les enfans de suivre la profession de leur pre: le
fils d'un tisserand exerce le mme mtier, et celui d'un facteur n'a
point d'autre emploi que le commerce. Cet ordre est si bien tabli,
qu'on ne souffrirait pas qu'un Ngre sortt de sa condition
originelle.

C'est un amusement pour les matelots, le long de cette cte, de se
voir environns d'un grand nombre de pirogues charges de Ngres qui
crient de toute leur force, _koakoa! koakoa!_ et qui s'loignent aussi
promptement qu'ils se sont approchs. Depuis que les Europens en ont
enlev plusieurs, leur inquitude est si vive, qu'on ne les engage pas
facilement  monter  bord. La meilleure mthode pour les attirer avec
leurs marchandises, est de prendre un peu d'eau de mer et de s'en
mettre quelques gouttes dans les yeux, parce que, la mer tant leur
divinit, ils regardent cette crmonie comme un serment.

Les Koakoas sont ordinairement quatre ou cinq dans une pirogue; mais
il est rare qu'on en voie monter plus de deux  la fois sur un
vaisseau: ils y viennent chacun  leur tour, et n'apportent jamais
deux dents ensemble.

Les daschis ou prsens, qui sont les premiers objets de l'empressement
des Ngres, ne paraissent pas d'abord d'une grande importance: c'est
un couteau de peu de valeur, un anneau de cuivre, un verre
d'eau-de-vie ou quelques morceaux de biscuit; mais ces libralits,
qui ne cessent point tout le long de la ct, et qui se renouvellent
quarante ou cinquante fois par jour, emportent  la fin cinq pour cent
sur la cargaison du vaisseau. Cet usage vient des Hollandais, qui se
crurent obligs, en arrivant sur la cte de Guine, d'employer
l'apparence d'une gnrosit extraordinaire pour ruiner les Portugais
dans l'esprit des Ngres. Il n'y a point de nation pour qui leur
exemple n'ait pris la force d'une loi. Toute proposition de commerce
doit commencer par les daschis. Ainsi ce trait de politique est devenu
un vritable fardeau pour l'Europe et pour ceux mme qui l'ont
invent.

Le mme usage est tabli sur la cte d'Or, et commence au cap Laho,
avec cette diffrence, que les daschis ne s'accordent qu'aprs la
conclusion du march, et qu'ils y portent le nom de _dassi-midassi_;
mais, sur toutes les ctes infrieures, depuis la rivire de Gambie,
les Ngres veulent que leurs daschis soient pays d'avance. Ils ne
voient pas plus tt paratre un vaisseau qu'ils les demandent  grands
cris.

Les marchandises qui font la matire du commerce, sont les toffes de
coton, le sel, l'or et l'ivoire.

Les contres intrieures derrire les Koakoas fournissent une grande
quantit de dents d'lphans qui font le plus bel ivoire du monde.
Elles sont achetes constamment par les Anglais, les Hollandais et les
Franais, quelquefois aussi par les Danois et les Portugais; mais
depuis que le commerce de la Guine est ouvert  toutes les nations,
l'Angleterre en tire plus d'avantage que la Hollande. Ce nombreux et
perptuel concours de vaisseaux europens qui visitent annuellement la
cte a fait hausser aux Ngres le prix de leurs marchandises, surtout
de leurs grosses dents d'lphans. Le pays en fournit une si trange
quantit, qu'il s'en est vendu dans un seul jour jusqu' cent
quintaux. Les Ngres racontent que le pays intrieur est si rempli
d'lphans, surtout dans les parties montagneuses, que les habitans
sont obligs de se creuser des cavernes aux lieux les plus escarps
des montagnes et d'en rendre les portes fort troites. Ils ont recours
 toutes sortes d'artifices pour chasser de leurs plantations ces
incommodes animaux; ils leur tendent des piges dans lesquels ils en
prennent un grand nombre. Mais, si l'on doit se fier au rcit des
Ngres, la principale raison qui rend l'ivoire si commun dans le mme
pays, est que tous les lphans jettent leurs dents tous les trois
ans; de sorte qu'on les doit moins  la chasse des Ngres qu'au hasard
qui les fait trouver dans les forts.

Cependant on observe que cette quantit d'ivoire est fort diminue,
soit que les Ngres aient plus de ngligence  chercher les dents,
soit que les maladies aient emport une grande partie des lphans:
l'une ou l'autre de ces deux raisons, jointe  la multitude de
vaisseaux qui abordent sur la cte, a fait hausser le prix de cette
marchandise.




CHAPITRE II.

Cte d'Or.


Le nom de _Costa del Oro_, que les Portugais ont donn  cette cte,
vient de l'immense quantit d'or qu'ils en ont tire; et, par la mme
raison, toutes les autres nations de l'Europe l'ont nomme _Cte d'Or_
dans leur langue. La situation de cette cte est entre 4 degrs 30
minutes et 8 degrs de latitude nord; elle a un peu plus de cent
lieues de longueur. On ne peut rien tablir sur sa largeur, parce
qu'elle n'est ici considre que sous le titre de _cte_, ou de _bord
d'un vaste pays_. Cependant on connat dix ou douze petits royaumes
qui sont renferms dans cette tendue, et dont quelques-uns
s'enfoncent assez loin dans l'intrieur des terres.

Les Portugais y furent tablis seuls pendant plus d'un sicle. Le
chteau de la Mina tait leur principal boulevard. La terreur qu'ils
avaient inspire aux Ngres, et les violences qu'ils exeraient contre
les ngocians des autres nations, cartrent long-temps de cette cte
tous les vaisseaux europens; mais, lorsqu'en 1578 les Ngres d'Akra,
pousss  bout par la barbarie de cette nation, eurent surpris le fort
de ce nom, massacr la garnison et dtruit les fortifications
jusqu'aux fondemens, le crdit des Portugais sur cette cte commena
sensiblement  dcliner, et les autres nations de l'Europe entrrent
en partage de toutes les richesses dont ils avaient joui.  la vrit,
ce ne fut pas sans effusion de sang. Quantit de Franais perdirent la
vie, non-seulement par la main des Portugais, mais par celle des
Ngres, qui recevaient d'eux une rcompense de cent cus pour chaque
tte de Franais qu'ils pouvaient leur apporter; elles taient
exposes sur les murailles du fort de la Mina. Ces cruels excs
jetrent tant de consternation parmi les ngocians franais, qu'ils
abandonnrent encore une fois le commerce de Guine pour le reprendre
dans la suite.

 l'gard des Ngres, rien n'est comparable  la tyrannie que les
Portugais exeraient sur eux: ils avaient tabli des impts excessifs
sur toutes les denres du pays et sur la pche; ils foraient les
seigneurs et jusqu'aux rois mmes de leur livrer leurs enfans pour
s'en servir en qualit de domestiques ou d'esclaves; ils n'ouvraient
pas leurs magasins, si l'on ne s'y prsentait avec quarante ou
cinquante marcs d'or, et ceux mmes qui venaient avec cette somme
tait forcs de recevoir les marchandises dont on jugeait  propos de
se dfaire, au prix que les facteurs avaient rgl. S'il se trouvait
quelque mlange dans l'or des Ngres, le coupable tait puni de mort,
sans distinction de fortune ni de rang. Le roi de Comani ne put sauver
du supplice un de ses plus proches parens. Toutes les marchandises que
les Ngres achetaient des autres nations taient confisques.

Les Hollandais furent presque les seuls qui s'obstinrent  continuer
leurs voyages en Guine. La grandeur du profit leur fit oublier les
outrages, et remettre leur vengeance  des temps qu'ils ne pouvaient
encore prvoir. Elle fut suspendue jusqu' la guerre entre la Hollande
et l'Espagne; mais, rappelant alors toutes les injures qu'ils avaient
reues des Portugais, et couvrant leur haine du prtexte de leur
runion avec les Espagnols, ils leur enlevrent, avec une partie du
Brsil, tous les tablissemens qu'ils avaient sur la cte d'Or, et les
forcrent enfin de leur cder leurs deux principales forteresses, le
chteau de la Mina en 1637, et celui d'Axim en 1643; mais ils
traitrent les peuples de Guine avec autant d'injustice et de
cruaut que ceux  qui l'on avait reproch si long-temps ces deux
vices.

Dans la vue d'assujettir plus que jamais le pays, ils levrent de
petits forts  Boutro,  Sama,  Cabo Corso,  Anamabo,  Akra, sous
prtexte de soutenir leurs allis contre les habitans des pays
intrieurs qui les troublaient par de frquentes incursions. En mme
temps ils tablirent des droits sur la pche des Ngres d'Axim, de
Dina et de Maouri, en leur dfendant, sous de rigoureuses peines,
toutes sortes de commerce avec les autres nations de l'Europe. En un
mot, ils s'attriburent par degrs tous les droits de l'autorit
absolue, jusqu' prendre connaissance de leurs affaires civiles et
criminelles, et se rendre juges de la mort et de la vie, quoiqu'ils ne
cessassent point de payer aux rois du pays une sorte de tribut annuel
pour le terrain de leurs tablissemens. Avec tant de prcautions, ils
ne purent empcher le commerce des autres Europens, qu'ils traitaient
en ennemis lorsqu'il en tombait quelques-uns entre leurs mains. Ils
eurent aussi des guerres frquentes  soutenir contre les naturels du
pays, avec qui pourtant ils ne cessaient pas de commercer. Telle est 
la fois l'inconstance naturelle des Ngres, et leur avidit pour les
marchandises de l'Europe, qu'aprs quelques clats inutiles d'un
ressentiment passager contre leurs tyrans, ils venaient encore
changer leur or contre de l'eau-de-vie et des clincailleries
d'Europe: semblables  des esclaves rvolts qui viennent demander
leur nourriture au matre qui vient de les chtier. Si ces peuples
avaient voulu tirer une vengeance sre et facile de leurs oppresseurs,
ils n'avaient qu' se retirer dans l'intrieur des terres;
l'migration est toujours aise pour des hordes indigentes, et les
tyrans de la cte n'auraient pas pu les poursuivre dans les sables de
la zone torride. Quelquefois cependant ces peuplades d'esclaves ont
donn d'effrayans exemples de courage et de dsespoir: c'est ainsi du
moins que les Hollandais perdirent Un tablissement qu'ils avaient 
Eguira. Leur chef, ayant pris querelle avec un des principaux
seigneurs ngres, le tenait assig dans l'enclos de ses maisons. Le
Ngre, hors d'tat de rsister, aprs avoir tir avec des lingots d'or
au lieu de plomb, fit connatre par des signes qu'il consentait 
traiter, et donna de grandes esprances aux Hollandais. C'tait un
artifice pour envelopper ses ennemis dans sa ruine. Il chargea un de
ses esclaves de mettre le feu dans un lieu qu'il lui marqua, lorsqu'il
lui entendrait frapper la terre d'un coup de pied. Ensuite, ayant reu
les Hollandais pour ngocier, il n'attendit pas long-temps  donner le
signal, ni l'esclave  suivre fidlement ses ordres. Plusieurs barils
de poudre, qu'il avait disposs pour cette excution, firent sauter la
maison et tous ceux qui avaient eu l'imprudence d'y entrer. Le seul
qui eut le bonheur de se sauver fut un esclave de la Compagnie
hollandaise, qui, se dfiant de quelque trahison  la vue d'une mche
allume qu'il dcouvrit, se hta de sortir sans avoir averti ses
matres, et porta la nouvelle de leur infortune au chteau d'Axim.

Le principal commerce d'Axim est avec les vaisseaux d'interlope.
Malgr les rigoureuses lois des Hollandais du fort, ils trouvent le
moyen de tromper la vigilance du gouverneur; de sorte que la compagnie
de Hollande ne tire pas la centime partie de l'or du pays.

La rivire d'Axim est  peine navigable pour des canots; mais elle
roule de l'or dans son sable. Les habitans font leur principale
occupation de chercher ce prcieux mtal, et plongent quelquefois
l'espace d'un quart d'heure. Leur mthode est de plonger la tte la
premire, en tenant  la main une calebasse qu'ils remplissent de
sable ou de tout ce qui se trouve au fond de l'eau. Ils rptent ce
travail jusqu' ce qu'ils soient fatigus, ou qu'ils croient avoir
tir assez de matire. Alors s'asseyant sur la rive, ils mettent deux
ou trois poignes de leur sable dans une gamelle de bois; et, la
tenant dans la rivire, ils remuent le sable avec la main pour faire
emporter les parties les plus lgres par le courant de l'eau. Ce qui
reste au fond de la gamelle est une poudre jaune et pesante, qui est
quelquefois mle de grains beaucoup plus gros: c'est ce qu'on appelle
l'or lav. Il est ordinairement fort pur; et celui d'Axim passe pour
le meilleur de toute la cte. On ne saurait douter que la rivire
d'Axim, et tous les ruisseaux qui s'y joignent n'aient pass par des
mines d'or, d'o elles entranent dans leurs flots de petites parties
de ce mtal. Dans la saison des pluies, o l'eau, grossit beaucoup,
les Ngres en trouvent de plus grosses, et plus abondamment que dans
les autres saisons. Mais les Hollandais n'pargnent rien pour exclure
les autres nations de ce commerce; et la difficult de les tromper est
d'autant plus grande pour les Ngres, que le village d'Axim est sous
le canon du fort Saint-Antoine. C'est ce qui rend le gouvernement de
Hollande fort odieux sur toute la cte.

Les Anglais et les Hollandais se sont disput long-temps le commerce
de la cte d'Or, et cette guerre d'avarice a produit bien des
perfidies et des crimes. Les cantons de Flou et de Commendo, que nous
nommons royaumes, ont t le thtre de ces divisions. Enfin ces deux
nations, qui ont de nombreux tablissemens dans le pays, se sont
accordes pour le partage du gain. Les Danois et quelques autres
puissances de l'Europe y ont aussi des comptoirs. Le principal fort
des Anglais est au cap Corse (Cabo Corso),  neuf milles de la Mina.
Quand on songe que les Ngres de la cte d'Or sont de trs-bons
soldats, et les plus belliqueux peut-tre de tous les peuples
d'Afrique, et qu'ils connaissaient dj l'usage de nos armes au temps
o les Europens se sont tablis chez eux, cent ans aprs les
Portugais, on a peine  concevoir comment ils ont consenti que les
Anglais, les Hollandais et les Danois btissent des forts dans leur
pays. Mais telle est la force des prsens, dans le pays mme de l'or.
C'est avec des prsens qu'on obtint des rois de cette contre la
permission d'lever ces funestes boulevards o l'on a depuis forg les
chanes des malheureux Africains. Des tyrans stupides ont vendu la
libert de leurs sujets, et ont t souvent traits eux-mmes en
esclaves par les matres qu'ils s'taient donns.

Il est assez inutile de prsenter  nos lecteurs l'ennui d'une
description gographique de Fantin, de Sabo, d'Akron, d'Agonna,
d'Akambo, etc., et de tous les cantons barbares nomms royaumes de la
cte d'Or. Nous ne nous arrterons qu' ce qui peut tre un objet de
curiosit ou d'instruction.

Dans le pays d'Akra, l'on trouve de petits daims qui n'ont pas plus de
huit ou neuf pouces de hauteur, et dont les jambes ne sont pas plus
grosses que le tuyau d'une plume. Les mles ont deux cornes longues,
de deux ou trois pouces, sans branches et sans division, mais tortues
et d'un noir aussi luisant que le jais. Rien n'est si doux, si joli,
si priv et si caressant que ces petites cratures; mais elles sont si
dlicates, qu'elles ne peuvent supporter la mer; et tous les soins
qu'on a pris pour en transporter quelques-unes en Europe ont t
jusqu' prsent sans succs.

Il n'y a point de canton sur toute la cte d'Or, sans en excepter
celui d'Anamabo, qui fournisse plus d'esclaves que le pays d'Akra. Les
guerres continuelles des habitans leur procurent sans cesse un grand
nombre de prisonniers, dont la plupart sont vendus aux marchands de
l'Europe.

Les habitans des villes maritimes d'Akra sont les plus civiliss de la
cte d'Or. Leurs maisons sont carres et bties fort proprement; les
murs sont de terre, mais d'assez belle hauteur, et les toits couverts
de paille. L'ameublement est des plus simples; car, malgr leurs
richesses, ils se contentent de quelques pagnes pour habillement, et
leurs besoins sont renferms dans des bornes fort troites. Ils sont
laborieux; ils entendent le commerce. On s'aperoit qu'ils ont retenu
parfaitement les leons des Normands leurs anciens matres. La crainte
que leurs voisins du ct du nord ne viennent partager avec eux les
profits du commerce des Europens leur fait fermer soigneusement tous
les passages. Ainsi toutes les marchandises qui se rpandent au nord
passent ncessairement par leurs mains. Ils ont tabli un grand march
qui se tient trois fois la semaine  Abino, ville  deux lieues du
grand Akra, et  sept ou huit de la cte o les Ngres voisins
apportent en change, pour les commodits de l'Europe, de l'or, de
l'ivoire, de la cire et de la civette, sans compter les esclaves qui
viennent en fort grand nombre par cette voie.

Le voyageur Desmarchais assure que de son temps l'or tait si commun
dans le pays d'Akra, qu'une once de poudre  tirer se rendait deux
drachmes de poudre d'or.

Les marchandises d'Europe qu'on recherche dans le pays sont les toiles
d'Osnabruck, les toffes de Silsie, les baettes, les saies, les
perptuanes, les fusils, la poudre, l'eau-de-vie, la verroterie, les
couteaux, les petites voiles, les toiles rayes de l'Inde, et d'autres
objets dont le got s'est rpandu parmi les Ngres. Ils les portent au
march d'Aboni, o l'on voit arriver trois fois par semaine une
prodigieuse quantit d'autres Ngres, Akkanez, Aquambos, Aquimeras,
Koakoas, qui achtent  fort grand prix ce qui leur est ncessaire;
car, ne pouvant obtenir la libert de venir jusqu'aux forts europens,
ils n'ont pas d'autre rgle pour la valeur des marchandises que la
volont des marchands ngres d'Akra.

Parmi les chefs barbares dont les guerres et les brigandages troublent
souvent le commerce du pays, les voyageurs parlent d'un Ngre nomm
Ankoa, n avec des inclinations si froces, qu'il ne pouvait vivre en
paix: c'tait d'ailleurs un monstre de cruaut. S'tant saisi, en
1691, de cinq ou six des principaux de ses ennemis, il prit plaisir,
de sang-froid,  leur faire de sa propre main une infinit de
blessures; ensuite il huma leur sang avec une brutale fureur. Un de
ses malheureux, qu'il hassait particulirement, fut li par ses
ordres, jet  ses pieds, et perc de coups en mille endroits, tandis
qu'avec une coupe  la main il recevait le sang qui ruisselait de
toutes parts. Aprs en avoir bu une partie, il offrit le reste  son
dieu. C'est ainsi qu'il traitait ses ennemis; mais, faute de victimes,
il tournait sa rage contre ses propres sujets.

En 1692, pendant la seconde campagne qu'il faisait contre les Ngres
d'Anta, Bosman lui rendit une visite dans son camp, prs de Schama. Il
en fut reu fort civilement, et trait suivant les usages du pays;
mais, au milieu mme des amusemens que ce barbare procurait  son
hte, il trouva l'occasion d'exercer sa cruaut. Un Ngre, remarquant
qu'une des femmes d'Ankoa tait orne de quelque nouvelle parure, prit
le bout d'un collier de corail, dont il admira l'ouvrage, sans que
cette femme part s'offenser de sa curiosit. L'usage du pays accorde
une libert honnte, dont le Ngre ni la femme n'avaient pas pass les
bornes. Cependant le cruel Ankoa se trouva si bless de cette action,
qu'aprs le dpart de Bosman, il leur fit donner la mort; et, suivant
son got monstrueux, il but  longs traits tout leur sang. Quelque
temps auparavant il avait fait couper la main, pour un crime fort
lger,  une autre de ses femmes; et, se faisant un amusement de sa
cruaut, il voulait que, dans cet tat, elle lui peignt la tte et
lui tresst ses cheveux.

 l'gard des moeurs et des usages qui, sur la plupart des objets,
ont beaucoup de ressemblance avec ceux des nations dont nous avons
dj parl, nous ne spcifierons que ce qui nous offrira quelque
particularit remarquable.

Les Ngres de la cte d'Or ont l'esprit facile et la conception vive.
Ils n'ont pas les yeux du corps moins perans. On observe que sur mer
ils dcouvrent les objets de beaucoup plus loin que les Europens. Ils
ne manquent point de jugement; le progrs de leurs connaissances est
si prompt dans les affaires de commerce, qu'ils l'emportent bientt
sur les Europens mmes. Ils sont malins, envieux, et si dissimuls,
qu'ils sont capables de dguiser leurs ressentimens pendant des annes
entires; d'ailleurs ils sont forts polis. Ils s'offensent beaucoup
lorsqu'ils ne voient pas aux Europens les mmes mnagemens pour eux.

Un Ngre qui vole un autre Ngre est regard parmi eux avec
dtestation; mais ils ne regardent pas comme un crime de voler les
Europens; ils font gloire, au contraire, de les avoir tromps, et
c'est aux yeux de leur nation une preuve d'esprit et d'adresse.
Lorsqu'on les surprend sur le fait, ils apportent pour excuse que les
Europens ont quantit de biens superflus, au lieu que tout manque
dans le pays des Ngres.

Leur mmoire est surprenante; quoiqu'ils ne sachent ni lire ni crire,
ils conduisent leur commerce avec la dernire exactitude. Un Ngre
partagera sans aucune erreur quatre ou cinq marcs d'or entre vingt
personnes, dont chacune a besoin de cinq ou six sortes de
marchandises. Leur adresse ne parat pas moins dans tout ce qui
concerne le commerce; mais, au milieu mme des services qu'ils
rendent, ils sont d'une hauteur et d'une fiert singulires. Ils
marchent les yeux baisss, sans daigner les lever autour d'eux pour
regarder ce qui se prsente, et ne distinguent personne, s'ils ne sont
arrts par leurs matres ou par quelque officier suprieur.  ceux
qu'ils regardent comme leurs infrieurs ou leurs gaux, ils ne disent
pas un seul mot; ou s'ils leur parlent, c'est pour leur ordonner de se
taire, comme s'ils se croyaient dshonors de converser avec eux.
Cependant ils ne manquent pas de complaisance pour les trangers; mais
elle vient moins d'humilit que de l'esprance de s'attirer les mmes
tmoignages de considration. Ils en sont si jaloux, que leurs
marchands, qui sont tous,  la vrit, du corps de leur noblesse, ne
marchent point sans tre suivis d'un esclave qui porte une sellette
derrire eux, afin qu'ils puissent s'asseoir lorsqu'ils rencontrent
quelqu'un  qui ils veulent parler. Ces chefs de la nation traitent le
commun des Ngres avec beaucoup de mpris. Au contraire, ils
s'efforcent de marquer toute sorte de respects aux blancs de quelque
distinction, et rien ne parat gal  leur joie lorsqu'ils en
reoivent des civilits. Avides de tout, ils ne sont attachs  rien.

On les a peints parfaitement lorsqu'on a dit d'eux qu'ils se
rjouissent au milieu des spulcres, et que, s'ils voyaient leur pays
en flammes, ils le laisseraient brler sans interrompre leurs chants
et leurs danses. On a dj fait observer qu'avec toute leur avidit
pour acqurir, ils ne paraissent point affligs de perdre; et l'on
pourrait leur enlever tout leur bien sans leur ter un quart d'heure
de repos.

Un des plus odieux traits de leur caractre, c'est qu'ils ne sont
capables d'aucun sentiment d'humanit et d'affection.  peine
soulageraient-ils d'un verre d'eau un homme qu'ils verraient
mortellement bless, et ils se voient mourir les uns les autres sans
compassion et sans secours. Leurs femmes, leurs enfans sont les
premiers qui les abandonnent dans ces circonstances. Le malade demeure
seul lorsqu'il n'a pas d'esclaves prts  le servir, ou d'argent pour
s'en procurer. Cette dsertion de ses parens et de ses amis n'est pas
mme regarde comme une faute. Si sa sant se rtablit, ils
recommencent  vivre avec lui comme s'ils avaient rempli tous les
devoirs de la nature et de l'amiti; tant il est vrai que l'humanit
est le plus beau caractre qui distingue l'homme perfectionn.

Le penchant qu'ils ont au larcin est expliqu par une tradition des
marabouts mahomtans, qui prouve que les Ngres ont aussi leur
mythologie. Les trois fils de No, tous trois de couleur diffrente,
s'assemblrent aprs la mort de leur pre pour faire entre eux le
partage de ses biens. C'tait de l'or, de l'argent, des pierres
prcieuses, de l'ivoire, de la toile, des toffes de soie et de coton,
des chevaux, des chameaux, des boeufs et des vaches, des moutons, des
chvres et d'autres animaux; sans parler des armes, des meubles, du
bl, du tabac et des pipes. Les trois frres souprent ensemble avec
beaucoup d'affection, et ne se retirrent qu'aprs avoir fum leur
pipe et bu chacun leur bouteille. Mais le blanc, qui ne pensait gure
 dormir, se leva aussitt qu'il vit les deux autres ensevelis dans le
sommeil, et, se saisissant de l'or, de l'argent et des effets les plus
prcieux, il prit la fuite vers les pays qui sont habits aujourd'hui
par les Europens. Le Maure s'aperut de ce larcin  son rveil. Il se
dtermina sur-le-champ  suivre un si mauvais exemple, et prenant les
tapisseries avec les autres meubles, qu'il chargea sur le dos des
chevaux et des chameaux, il se hta aussi de s'loigner. Le Ngre, qui
eut le malheur de s'veiller le dernier, fut fort tonn de la
trahison de ses frres. Il ne lui restait que du coton, des pipes, du
tabac et du millet. Aprs s'tre abandonn quelque temps  sa douleur,
il prit une pipe pour se consoler, et ne pensa plus qu' la vengeance.
Le moyen qui lui parut le plus sur, fut d'employer les reprsailles en
cherchant l'occasion de les voler  son tour. C'est ce qu'il ne cessa
point de faire pendant toute sa vie; et son exemple devenant une
rgle pour sa postrit, elle a continu jusqu'aujourd'hui la mme
pratique.

La boisson commune du pays est de l'eau simple, ou du _peytou_,
liqueur qui ne ressemble pas mal  la bire, et qui se brasse avec du
mas. Ils achtent aussi du vin de palmier, en se joignant cinq ou six
pour en avoir une mesure du pays, qui contient environ dix pots de
Hollande. Ils se placent autour de leur calebasse et boivent  la
ronde. Mais, avant de commencer la fte, chacun prend soin d'envoyer
quelques verres de cette liqueur  la plus chre de ses femmes. Alors
celui qui doit boire le premier, remplit un petit vase qui sert de
tasse, tandis que les autres, se tenant debout autour de lui, les
mains sur sa tte, prononcent en criant le mot de _tantosi_. Il ne
doit point avaler tout ce qui est dans la tasse; mais, laissant
quelques gouttes de liqueur, il la rpand sur la terre, comme une
offrande au ftiche, en rptant plusieurs fois le mot _you_. Ceux qui
ont leur ftiche avec eux, soit qu'ils le portent  la jambe ou au
bras, l'arrosent d'un peu de vin, et sont persuads que, s'ils
ngligeaient cette crmonie, ils ne boiraient jamais tranquillement.

L'eau et le peytou se boivent le matin, et les Ngres ne touchent
point au vin de palmier avant la nuit. La source de cet usage est
l'heure de la vente, qui est toujours l'aprs-midi pour le vin de
palmier. Le vin ne pouvant se garder jusqu'au jour suivant, parce
qu'il s'aigrit dans l'intervalle, les Ngres s'assemblent
ordinairement le soir, pour acheter ce qui en reste aux marchands. 
quelque prix que ce soit, il faut qu'ils aient de l'eau-de-vie le
matin, et du vin de palmier l'aprs-midi. Les Hollandais sont obligs
d'entretenir une garde  leurs celliers pour empcher les Ngres de
voler leur eau-de-vie et leur tabac, deux passions auxquelles ils ne
peuvent rsister. Leurs femmes n'y sont pas moins livres. Ds l'ge
de trois ou quatre ans, on apprend  boire aux enfans, comme si
c'tait une vertu.

Quoique chaque Ngre puisse prendre autant de femmes qu'il est capable
d'en nourrir, il est rare que le nombre aille au del de vingt. Ceux
mmes qui en prennent le plus se proposent moins le plaisir que
l'honneur et la considration, parce que la mesure du respect entre
les Ngres, c'est le nombre de leurs femmes et de leurs enfans.
Ordinairement il monte depuis trois jusqu' dix, sans compter les
concubines, qui sont souvent prfres aux femmes, quoique leurs
enfans ne passent pas pour lgitimes. Quelques riches marchands ont
vingt ou trente femmes; mais les rois et les grands gouverneurs en
prennent jusqu' cent.

Toutes les femmes s'exercent  la culture de la terre, except deux,
qui sont dispenses de toutes sortes de travaux manuels, lorsque les
richesses du pays le permettent. La principale, qui se nomme la
_mulire-grande_, est charge du gouvernement de la maison; celle qui
la suit en dignit porte le titre de _bossoum_, parce qu'elle est
consacre au ftiche de la famille. Les maris sont fort jaloux de ces
deux femmes, surtout de la bossoum, qui est ordinairement quelque
belle esclave achete  fort grand prix. L'avantage qu'elle a
d'appartenir  la religion lui donne certains jours rgls pour
coucher avec son mari, tels que l'anniversaire de sa naissance, les
ftes du ftiche et le jour du sabbat, qui est le mercredi. Ainsi la
condition de cette femme est fort suprieure  celle de toutes les
autres, qui sont condamnes  des travaux pnibles pour entretenir
leur mari tandis qu'il passe son temps dans l'oisivet,  jaser ou 
boire du vin de palmier avec ses amis.

La principale femme, ou la mulire-grande, prend soin de l'argent et
des autres richesses de la maison. Loin de marquer de la jalousie
lorsqu'elle voit prendre d'autres femmes  son mari, elle l'en
sollicite souvent, parce que dans ces occasions elle reoit de la
nouvelle femme un prsent de cinq akkis d'or, ou parce que, sur la
cte d'Or, l'honneur et la richesse des familles consistent dans la
multitude des femmes et des enfans. D'ailleurs il parat que le mari
est oblig d'acheter son consentement moyennant une certaine somme
d'or. Toutes les femmes qu'il prend de cette manire sont distingues
par le titre d'_tigafou_, qui revient  celui de concubine; elles ont
la libert d'avoir un amant sans que le mari puisse le poursuivre en
justice.

Les maris ont le droit d'appeler celle de leurs femmes avec laquelle
ils veulent passer la nuit. Elle se retire ensuite dans son
appartement avec beaucoup de prcaution, pour cacher son bonheur, dans
la crainte d'exciter quelque jalousie. Quoique l'mulation soit fort
vive entre les femmes pour les faveurs conjugales, elles n'en vivent
pas moins dans la concorde. Quand la mulire-grande vient  vieillir,
le mari en choisit une autre pour occuper sa place; elle ne demeure
pas moins dans la maison; mais elle est rduite  l'office de
servante.

Tous les voyageurs racontent que, vers le terme de la grossesse d'une
femme, il se rassemble dans sa chambre une foule de Ngres de l'un et
de l'autre sexe, jeunes et vieux, et que, sans aucune honte, elle
accouche aux yeux du public. Le travail ne dure pas ordinairement plus
d'un quart d'heure, et n'est accompagn d'aucun cri ni d'aucune autre
marque de douleur. Aussitt que la femme est dlivre, on lui prsente
un breuvage compos de farine de mas, d'eau, de vin de palmier et
d'eau-de-vie, avec de la malaguette. On prend soin de la couvrir, et
dans cet tat on la laisse dormir trois ou quatre heures. Elle se lve
ensuite, lave son enfant de ses propres mains, et, perdant l'ide de
sa situation, elle retourne  ses exercices ordinaires avec ses
compagnes.

Ils passent le temps de l'enfance, livrs  eux-mmes, dans une
oisivet continuelle, ngligs par leur famille, courant en troupes
dans les champs et les marchs, comme autant de petits pourceaux qui
se vautrent dans la fange, mais acqurant pour fruit de leurs
premires annes une agilit extrme et l'art de nager, dans lequel
ils excellent. S'ils se trouvent dans un canot que le vent renverse,
ils gagnent en un instant le rivage. Mls comme ils sont, garons et
filles, nus et sans aucun frein, ils perdent tout sentiment naturel de
pudeur, d'autant plus que leurs parens ne les reprennent et ne les
corrigent presque jamais. L'autorit paternelle est fort peu
respecte. Les Ngres ne punissent gure leurs enfans que pour avoir
battu leurs pareils ou s'tre laiss battre eux-mmes, et alors ils
les traitent sans piti. Pendant l'enfance ils sont sous le
gouvernement de leur mre, jusqu' ce qu'ils aient embrass quelque
profession, ou que leur pre juge  propos de les vendre pour
l'esclavage.

 l'ge de dix ou douze ans, ils passent sous la conduite de leur
pre, qui entreprend de les rendre propres  gagner leur vie. Il les
lve ordinairement dans la profession qu'il exerce lui-mme: s'il est
pcheur, il les accoutume  l'aider dans l'usage de ses filets; s'il
est marchand, il les forme par degrs dans l'art de vendre et
d'acheter. Il tire pendant plusieurs annes tout le profit de leur
travail; mais lorsqu'ils arrivent  dix-huit ans, il leur donne des
esclaves, avec le pouvoir de conduire, eux-mmes leurs entreprises et
de travailler pour leur propre compte. Ils abandonnent alors la maison
paternelle pour btir des cabanes qui leur appartiennent; et s'ils ont
pris le mtier de pcheur, ils achtent ou louent une pirogue pour la
pche. Les premiers profits qu'ils en tirent sont employs 
l'acquisition d'un pagne. Si leur pre est satisfait de leur conduite,
et s'aperoit qu'ils aient gagn quelque chose, il apporte tous ses
soins  leur procurer une honnte femme.

Les filles sont leves  faire des paniers, des nattes, des bonnets,
des bourses, et d'autres objets  l'usage de la famille. Elles
apprennent  teindre de diffrentes couleurs,  broyer les grains, 
faire diverses sortes de pain ou de pte, et  vendre leur ouvrage au
march. Elles mettent leurs petits profits entre les mains de leur
mre pour servir quelque, jour  grossir leur dot. Tous ces exercices,
rpts de jour en jour avec de nouveaux progrs, en font
naturellement d'excellentes mnagres.

 l'gard de la succession, une femme n'a jamais part  l'hritage de
son mari, quoiqu'elle en ait eu des enfans. Biens et meubles, tout
passe au frre du mort, ou  son plus proche parent dans la mme
ligne. S'il n'a pas de frre, tout ce qu'il a possd remonte  son
pre. La mme loi oblige le mari de restituer tout ce qu'il a reu de
ses femmes  leur frre ou  leurs neveux. Les femmes ont l'usage de
tous les biens de leur mari tandis qu'il est au monde; mais, aussitt
qu'il est mort, elles sont obliges de pourvoir  leur propre
subsistance et  celle de leurs enfans. C'est la rigueur de cette loi
qui porte les enfans et les mres  mettre  part ce qu'ils peuvent
retrancher de la masse commune pour se trouver en tat de subsister
aprs la mort de leur pre ou de leur mari, dont ils ne peuvent
esprer l'hritage.

Bosman, qui parat s'tre inform avec soin de tout ce qui regarde la
succession des biens parmi les Ngres, observe qu'Akra est le seul
canton de toute la cte d'Or o les enfans lgitimes, c'est--dire
ceux qui viennent des femmes dclares, hritent des biens et des
meubles de leur pre. Dans tous les autres lieux, l'an, s'il est
fils du roi ou de quelque chef de ville, succde  l'emploi que son
pre occupait; mais il n'a pas d'autre hritage  prtendre que son
sabre et son bouclier. Aussi les Ngres ne regardent-ils pas comme un
grand bonheur d'tre n d'un pre et d'une mre riches,  moins que le
pre ne se trouve dispos  faire de son vivant quelque avantage  son
fils, ce qui n'arrive pas souvent, et ce qui doit tre cach avec
beaucoup de prcaution; car, t aprs la mort du pre, ses parens se
font restituer jusqu'au dernier sou.

L'amende des Ngres du commun pour avoir eu commerce avec la femme
d'autrui est de quatre, cinq ou six livres sterling (96,120  144
fr.); mais elle est beaucoup plus considrable pour l'adultre des
personnes riches. Ce n'est pas moins de cent ou deux cents livres
sterling (2,400 ou 4,800 fr.). Ces causes se plaident avec beaucoup de
chaleur et d'habilet devant les tribunaux de justice. Un homme qui se
croit trahi par sa femme parat en pleine assemble, explique le fait
dans les termes les plus expressifs, le peint de toutes les couleurs,
reprsente le temps, le lieu, les circonstances. Ces plaidoyers
deviennent quelquefois fort embarrassans, surtout lorsque l'accus
convient, comme il arrive souvent, qu' la vrit il a pouss
l'entreprise aussi loin qu'on le dit; mais que, faisant rflexion tout
d'un coup aux consquences, il s'est retir assez tt pour n'avoir
rien  se reprocher. Alors on oblige la femme d'entrer dans les
derniers dtails. Enfin, si les juges demeurent dans l'incertitude,
ils exigent le serment de l'accus. Lorsqu'il le prononce de bonne
grce, il est dcharg de l'accusation. S'il le refuse, on prononce
contre lui la sentence. Les Ngres de la cte vendent souvent les
faveurs de leurs femmes. Ceux de l'intrieur tant beaucoup plus
riches, sont beaucoup plus svres sur la fidlit conjugale, et font
payer beaucoup plus cher. L'amende va quelquefois, dit Bosman, jusqu'
vingt mille livres sterling (480,000 fr.) C'est beaucoup.

Si l'on considre quelle est, dans ce climat, la chaleur naturelle de
la complexion des femmes, et qu'elles se trouvent quelquefois vingt ou
trente au pouvoir d'un seul homme, il ne paratra pas surprenant
qu'elles entretiennent des intrigues continuelles, et qu'elles
cherchent, au hasard mme de leur vie, quelque soulagement au feu qui
les dvore. Comme la crainte du chtiment est capable d'arrter les
hommes, elles ont besoin de toutes sortes d'artifices pour les engager
dans leurs chanes. Leur impatience est si vive, que, si elles se
trouvent seules avec un homme, elles ne font pas difficult de se
prcipiter dans ses bras, et de lui dchirer son pagne, en jurant que,
s'il refuse de satisfaire leurs dsirs, elle vont l'accuser d'avoir
employ la violence pour les vaincre. D'autres observent soigneusement
le lieu o l'esclave qui a le malheur de leur plaire est accoutum de
se retirer pour dormir; et, ds qu'elles en trouvent l'occasion, elles
vont se placer prs de lui, l'veillent, emploient tout l'art de leur
sexe pour en obtenir des caresses; et si elles se voient rebutes,
elles le menacent de faire assez de bruit pour le faire surprendre
avec elles, et par consquent pour l'exposer  la mort. D'un autre
ct, elles l'assurent que leur visite est ignore de tout le monde,
et qu'elles peuvent se retirer sans aucune inquitude de leur mari. Un
jeune homme press par tant de motifs se rend  la crainte plutt qu'
l'inclination; mais, pour son malheur, il a presque toujours la
faiblesse de continuer cette intrigue jusqu' ce qu'elle soit
dcouverte. Les hommes qui sont pris dans ce pige mritent
vritablement de la piti.

On voit des Ngres de l'un et de l'autre sexe vivre assez long-temps
sans penser au mariage. Les femmes surtout paraissent se lasser moins
du clibat que les hommes, et Bosman en rapporte deux raisons: 1.
elles ont la libert, avant le mariage, de voir autant d'hommes
qu'elles en peuvent attirer; 2. le nombre des femmes l'emportant
beaucoup sur celui des hommes, elles ne trouvent pas tout d'un coup
l'occasion de se marier. Le dlai d'ailleurs n'a rien d'incommode,
puisqu'elles peuvent  tout moment se livrer au plaisir. L'usage
qu'elles ont fait de cette libert ne les dshonore point, et ne
devient pas mme un obstacle  leur mariage. Dans les cantons
d'Eguira, d'Abokro, d'Ankobar, d'Axim, d'Anta et d'Adom, on voit des
femmes qui ne se marient jamais. C'est aprs avoir pris cette
rsolution qu'elles commencent  passer pour des femmes publiques; et
leur initiation dans cet infme mtier se fait avec les crmonies
suivantes.

Lorsque les manferos, c'est--dire les jeunes seigneurs du pays,
manquent de femmes pour leur amusement, ils s'adressent aux cabochirs,
qui sont obligs de leur acheter quelque belle esclave. On la conduit
 la place publique, accompagne d'une autre femme de la mme
profession, qui est charge de l'instruire. Un jeune garon, quoique
au-dessous de l'ge nubile, feint de la caresser aux yeux de toute
l'assemble, pour faire connatre qu' l'avenir elle est oblige de
recevoir indiffremment tous ceux qui se prsenteront, sans excepter
les enfans. Ensuite on lui btit une petite cabane dans un lieu
dtourn, o son devoir est de se livrer  tous les hommes qui la
visitent. Aprs cette preuve, elle entre en possession du titre
d'_abler_, qui signifie femme publique. On lui assigne un logement
dans quelque rue de la bourgade; et de ce jour elle est soumise 
toutes les volonts des hommes, sans pouvoir exiger d'autre prix que
celui qui lui est offert. On peut lui donner beaucoup par un sentiment
d'amour et de gnrosit, mais elle doit paratre contente de tout ce
qu'on lui offre.

Chacune des villes qu'on a nommes n'est jamais sans deux ou trois de
ces femmes publiques. Elles ont un matre particulier,  qui elles
remettent l'or et l'argent qu'elles ont gagn par leur trafic, et qui
leur fournit l'habillement et les autres ncessits. Ces femmes
tombent dans une condition fort misrable, lorsqu'une prostitution si
dclare leur attire quelque maladie contagieuse. Elles sont
abandonnes de leur matre mme, qui s'intresse peu  leur sant,
s'il n'a plus de profit  tirer de leurs charmes, et leur sort est de
prir par une mort funeste. Mais aussi long-temps qu'elles joignent de
la sant aux agrmens naturels qui les ont fait choisir pour la
profession qu'elles exercent, elles sont honores du public; et la
plus grande affliction qu'une ville puisse recevoir, est la perte ou
l'enlvement de son abler. Par exemple, si les Hollandais d'Axim ont
quelque dml avec les Ngres, la meilleure voie pour les ramener 
l raison est d'enlever une de ces femmes et de la tenir enferme dans
le fort. Cette nouvelle n'est pas plus tt porte aux manferos, qu'ils
courent chez les cabochirs pour les presser de satisfaire le facteur
et d'obtenir la libert de leur abler. Ils les menacent de se venger
sur leurs femmes, et cette crainte n'est jamais sans effet. Bosman
ajoute qu'il en fit plusieurs fois l'exprience. Dans une occasion, il
fit arrter cinq ou six cabochirs, sans s'apercevoir que leurs parens
parussent fort empresss en leur faveur; mais une autre fois ayant
fait enlever deux ablers, toute la ville vint lui demander  genoux
leur libert, et les maris mmes joignirent leurs instances  celles
des jeunes gens.

Les pays de Commendo, de la Mina, de Ftou, de Sabou et de Fantin,
n'ont pas d'ablers; mais les jeunes gens n'y sont pas plus
contraints dans leurs plaisirs, et ne manquent point de filles qui
vont au-devant de leurs inclinations. Elles exercent presque toutes le
mtier d'abler sans en porter le titre, et le prix, qu'elles mettent
 leurs faveurs est arbitraire, parce que le choix de leurs amans
dpend de leur got. Elles sont si peu difficiles, que les diffrens
sont rares sur les conditions du march. Quand cette ressource ne
suffirait pas, il y a toujours un certain nombre de vieilles matrones
qui lvent quantit de jeunes filles pour cet usage, et les plus
jolies qu'elles peuvent trouver.

Bosman traite de la navigation du pays. Les plus grandes pirogues se
font dans le canton d'Axim et de Takorari. Elles sont capables de
porter huit, dix, et quelquefois douze tonneaux de marchandises, sans
y comprendre l'quipage. On s'en sert beaucoup pour le passage des
barres et dans les lieux trop exposs  l'agitation des vagues, tels
que les ctes d'Ardra et de Juida. Les Ngres de la Mina, qui ne sont
pas les plus adroits  les conduire, ne laissent pas de visiter dans
ces frles btimens toutes les parties du grand golfe de Guine,
jusqu' la cte mme d'Angole.

On peut juger par la grandeur des pirogues quelle doit tre celle des
arbres du pays, puisque les plus spacieux de ces btimens ne sont
composs que d'un seul tronc. On doit s'imaginer aussi quel est le
travail des Ngres pour abattre de si grands arbres et leur donner la
forme ncessaire avec de petits instrumens de fer qui ne mritent que
le nom de couteaux. On croirait cet ouvrage impossible, si l'on ne
savait que ces arbres sont des cocotiers, c'est--dire d'un bois
tendre et poreux.

La religion de ces contres est divise en plusieurs sectes. Il n'y a
point de ville, de village, ni mme de famille qui n'ait quelque,
diffrence dans ses opinions. Tous les Ngres de la cte d'Or croient
un seul Dieu, auquel ils attribuent la cration du monde et de tout ce
qui existe; mais cette crance est obscure et mal conue. Quand on les
interroge sur Dieu, ils rpondent qu'il est noir et mchant, qu'il
prend plaisir  leur causer mille sortes de tourmens; au lieu que
celui des Europens est un Dieu trs-bon, puisqu'il les traite comme
ses enfans.

Leurs prtres assurent que Dieu se fait voir souvent au pied des
arbres ftiches sous la figure d'un gros chien noir. Mais, comme les
Europens leur ont fait croire que ce chien noir est le diable, un
Ngre ne leur entend jamais faire aucune de ces imprcations qu'un
mauvais usage a rendues si familires parmi les matelots, le diable
vous emporte! le diable vous casse le cou! sans tre prt  s'vanouir
de frayeur.

On trouve quantit de Ngres qui font profession de croire deux dieux:
l'un blanc, qu'ils appellent _yangou_ _muom_, c'est--dire _le bon
homme_; ils le regardent comme le Dieu particulier des Europens;
l'autre noir, qu'ils nomment, aprs les Portugais, _demonio_ ou
_diablo_, et qu'ils croient fort mchant et fort nuisible. Ils
tremblent  son seul nom. C'est  cette puissance maligne qu'ils
attribuent toutes leurs infortunes. C'est une sorte de manichisme
fond sur le mlange du bien et du mal, et qu'on retrouve chez toutes
les nations.

Ils ont l'usage de bannir tous les ans le diable de leurs villes, avec
une multitude de crmonies qui ont leurs lois et leurs saisons
rgles: Bosman en fut tmoin deux fois sur la cte d'Axim.

Ils assurent qu'en sortant de cette vie, les morts passent dans un
autre monde, o ils vivent dans les mmes professions qu'ils ont
exerces sur la terre, et qu'ils y font usage de tous les prsens
qu'on leur offre dans celui-ci; mais ils n'ont aucune notion de
rcompense ou de chtiment pour les bonnes ou les mauvaises actions de
la vie. Cependant il s'en trouve d'autres qui, faisant gloire d'tre
mieux instruits, prtendent que les morts sont conduits immdiatement
sur les bords d'une fameuse rivire de l'intrieur des terres nomme
_Bosmanque_. Cette transmigration, disent-ils, ne peut tre que
spirituelle, puisqu'en quittant leur pays, ils y laissent leurs corps.
L, Dieu leur demande quelle sorte de vie ils ont mene. Si la vrit
leur permet de rpondre qu'ils ont observ religieusement les jours
consacrs aux ftiches, qu'ils se sont abstenus de viandes dfendues,
et qu'ils ont satisfait inviolablement  leurs promesses, ils sont
transports doucement sur la rivire dans une contre o toutes sortes
de plaisirs abondent. Mais s'ils ont viol ces trois devoirs, Dieu les
plonge dans la rivire, o ils sont noys sur-le-champ et ensevelis
dans un oubli ternel.

Il serait difficile de rendre un compte exact de leurs ides sur la
cration du genre humain. Le plus grand nombre croit que les hommes
furent crs par une araigne nomme _anansio_. Ceux qui regardent
Dieu comme l'unique crateur soutiennent que, dans l'origine, il cra
des blancs et des Ngres; qu'aprs avoir considr son ouvrage, il fit
deux prsens  ces deux espces de cratures, l'or et la connaissance
des arts; que les Ngres, ayant eu la libert de choisir les premiers,
se dterminrent pour l'or, et laissrent aux blancs les arts, la
lecture et l'criture; que Dieu consentit  leur choix: mais qu'irrit
de leur avarice, il dclara qu'ils seraient les esclaves des blancs,
sans aucune esprance devoir changer leur condition. Cette fable a
beaucoup plus de sens que celle que nous avons rapporte ci-dessus sur
le partage entre les trois frres, et ferait honneur au peuple le plus
instruit.

Sur toute la cte d'Or, il n'y a que le canton d'Akra o les images et
les statues soient honores d'un culte. Mais les habitans ont des
ftiches qui leur tiennent lieu de ces idoles.

Le mot, de _feitisso_ ou _ftiche_ est portugais dans son origine, et
signifie proprement _charme_ ou _amulette_. On ignore quand les Ngres
ont commenc  l'emprunter; mais, dans leur langue, c'est _Bossoum_
qui signifie _Dieu_ et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de
_Bassefo_ pour exprimer la mme chose. _Ftiche_ est ordinairement
employ dans un sens religieux. Tout ce qui sert  l'honneur de la
Divinit prend le mme nom; de sorte qu'il n'est pas toujours ais de
distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d'or
qu'ils portent pour ornemens, leurs parures de corail et d'ivoire sont
autant de ftiches.

Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vnration n'ont pas
de forme dtermine. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une
plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualit de ftiches,
suivant le caprice de chaque Ngre. Le nombre n'en est pas mieux
rgl. C'est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Ngres en
portent un sur eux on dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs
cabanes, et passe de pre en fils comme un hritage, avec un respect
proportionn aux services que la famille croit en avoir reus.

Ils les achtent  grand prix de leurs prtres, qui feignent de les
avoir trouv sous les arbres ftiches. Pour la sret de leurs
maisons, ils ont  leurs portes une sorte de ftiche qui ressemble aux
crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branchs des
arbres dont on veut cueillir les fruits. C'est l'ouvrage des prtres,
qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne,
disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple aprs cette
conscration. Dans les calamits ou les chagrins, un Ngre s'adresse
aux prtres pour obtenir un nouveau ftiche. Il en reoit un petit
morceau de graisse ou de suif, couronn de deux ou trois plumes de
perroquet. Le gendre du roi de Ftou avait pour ftiche la tte d'un
singe qu'il portait continuellement.

Chaque Ngre s'abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte
particulire d'aliment  l'honneur de son ftiche. Cet engagement se
forme au temps du mariage, et s'observe avec tant de scrupule, que
ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacs
d'une mort certaine. C'est pour cette raison qu'on voit les uns
obstins  ne pas manger de boeuf, les autres  refuser de la chair de
chvre, de la volaille, du vin de palmier, de l'eau-de-vie, comme si
leur vie en dpendait.

Outre les ftiches domestiques et personnels, les habitans de la cte
d'Or, comme ceux des contres suprieures, en ont de publics, qui
passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois
une montagne, un arbre ou un rocher; quelquefois un poisson ou un
oiseau. Ces ftiches tutlaires prennent un caractre de divinit pour
toute la nation. Un Ngre qui aurait tu par accident, le poisson ou
l'oiseau ftiche serait assez puni par l'excs de son malheur. Un
Europen qui aurait commis le mme sacrilge verrait sa vie expose au
dernier danger.

Ils s'imaginent que les plus hautes montagnes, celles d'o ils voient
partir les clairs sont la rsidence de leurs dieux. Ils y portent des
offrandes de riz, de millet, de mas, de pain, de vin, d'huile et de
fruits, qu'ils laissent respectueusement au pied.

Les pierres ftiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans
quelques parties de l'Europe pour marquer la distinction des champs;
Dans l'opinion des Ngres, elles sont aussi anciennes que le monde.

Les Ngres sont persuads que leur ftiche voit et parle; et
lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur
reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il
ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de
dtourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu'il
commettait, valait-il mieux que le Ngre cachant le ftiche sous son
pagne?

Ils craignent beaucoup de jurer par les ftiches; et, suivant
l'opinion gnralement tablie, il est impossible qu'un parjure
survive d'une heure  son crime. Lorsqu'il est question de quelque
engagement d'importance, celui qui a le plus d'intrt  l'observation
du trait demande qu'il soit confirm par le ftiche. En avalant la
liqueur qui sert  cette crmonie, les parties y joignent d'affreuses
imprcations contre elles-mmes, s'il leur arrive de violer leur
engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagn de
cette redoutable formalit. Mais Bosman remarquait que depuis quelque
temps on ne faisait plus le mme fond sur ces sermens, parce que
l'argent tait devenu parmi les Ngres une source continuelle de
corruption. Ainsi l'avarice l'emporte encore sur la superstition.

Aprs les ftiches, rien n'inspire tant de frayeur aux Ngres que le
tonnerre et les clairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs
portes soigneusement fermes, et leur surprise parat extrme de voir
marcher les Europens dans les rues sans aucune marqu d'inquitude.
Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont
demeurs dans leur mmoire, ont t enlevs par les ftiches au milieu
d'une tempte, et qu'aprs ce malheur ou ce chtiment, on n'a jamais
entendu parler d'eux. Leur crainte va si loin, qu'elle les ramne dans
leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on
leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, o ils savent que
le Dieu des Europens fait sa rsidence, en l'invoquant sous le nom de
_Youan-Ghoemain_, dont eux seuls entendent le sens.

Quoique les Ngres n'aient pas d'autre notion de l'anne et de sa
division en mois et en semaines que celle qu'ils tirent de la
frquentation des Europens, ils ne laissent pas de mesurer le temps
par les lunes, et d'employer ce calcul pour la connaissance des
saisons. Il parat mme qu'ils divisent les lunes en semaines et en
jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer
cette distinction.

Les Ngres du pays intrieur divisent le temps en parties heureuses et
malheureuses. Les premires se subdivisent en d'autres portions de
plus ou moins d'tendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues
portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept;
mais elles ne se succdent pas immdiatement. Les jours malheureux,
qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions
heureuses. C'est pour les habitans une espce de vacation, pendant
laquelle ils n'entreprennent aucun voyage; ils ne travaillent point 
la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et
demeurent enfin dans une oisivet absolue. Les Ngres d'Akambo sont
plus attachs  cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre
pays; car ils refusent, dans cet intervalle, de s'appliquer aux
affaires, et de recevoir mme des prsens. Mais parmi les Ngres de la
cte tous les jours sont gaux. Ils n'ont que deux ftes publiques,
l'une  l'occasion de leur moisson, l'autre pour chasser le diable.

Lorsque la pche n'est pas heureuse, on ne manque point de faire des
offrandes  la mer.

Les Ngres ont gnralement deux jours de ftes particulires chaque
semaine. Ils ont donn  l'un le nom de _bossoum_, c'est--dire jour
du ftiche domestique; et dans plusieurs cantons, ils l'appellent
_dio-santo_, d'aprs les Portugais. Bosman assure que ce jour-l ils
ne boivent point de vin de palmier jusqu'au soir. Ils prennent un
pagne blanc, pour marquer la puret de leur coeur; et, dans la mme
vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre
blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de
fte, qui est consacr en gnral aux ftiches.

Le mercredi des Europens est le sabbat des Ngres. Tous les voyageurs
conviennent que la fte du mercredi est observe sur toute la cte
d'Or, except dans le canton d'Anta, o, comme chez les mahomtans,
l'usage a plac cette clbration au vendredi, et o d'ailleurs la
dfense du travail regarde uniquement la pche. Mais, dans les autres
lieux, ce sabbat s'observe avec tant de rigueur, que les marchs sont
interrompus, et qu'on n'y vend pas mme de vin de palmier. Enfin l'on
n'y fait aucune affaire,  la rserve du commerce avec les vaisseaux
europens qui est except,  cause du peu de sjour qu'ils font sur la
cte. Ce jour-l tous les Ngres se lavent avec plus de soin que dans
tout autre temps.

Villaut admire beaucoup la vnration des Ngres pour leurs prtres;
elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus dlicats
sont rservs pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations,
qui soit exempts de travail et nourris aux dpens du public. Il ne
manque rien d'ailleurs pour leur entretien, parce qu'ils tirent un
profit considrable des ftiches qu'ils vendent au peuple.

Les Ngres de Guine sont gnralement distingus en cinq classes.
Leurs rois forment la premire. La second est celle des cabochirs ou
des chefs, qui peuvent tre regards comme les magistrats civils; car
leur office consiste uniquement  veiller au bon ordre dans les villes
et dans les villages,  prvenir toute espce de tumulte et les
querelles, ou  les apaiser. La troisime classe comprend ceux qui ont
acquis la rputation d'tre riches. Quelques auteurs les ont
reprsents comme les nobles. La quatrime compose le peuple,
c'est--dire ceux qui s'emploient aux travaux,  l'agriculture et  la
pche. La cinquime classe est celle des esclaves, soit qu'ils aient
t vendus par leurs parens, ou pris  la guerre, ou condamns pour
leurs crimes, ou rduits  ce triste sort par la pauvret.

On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guine, 
laquelle on n'est point encore parvenu en Europe, que, malgr la
pauvret qui rgne parmi les Ngres, on n'y voit point de mendians.
Les vieillards et les estropis sont employs, sous la direction des
gouverneurs,  quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les
uns servent aux soufflets des forgerons, d'autres  presser l'huile de
palmier,  broyer les couleurs dont on peint les nattes,  vendre les
provisions aux marchs. Les jeunes gens oisifs sont enrls pour la
profession des armes.

Les cruauts qui se commettent dans leurs guerres font frmir
d'horreur; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs
ennemis doivent s'attendre  toutes sortes de barbaries. Aprs les
avoir long-temps tourments, on leur coupe ou plutt on leur dchire
la mchoire d'en bas; et, sans gard pour leurs larmes, on les laisse
prir dans cet tat. Un habitant de Commendo assura Barbot qu'il avait
trait lui-mme avec cette furie trente-trois hommes dans une seule
bataille. Aprs leur avoir coup le visage d'une oreille  l'autre, il
leur avait appuy le genou contre l'estomac, et leur avait arrach, de
toutes ses forces, la mchoire d'en bas, qu'il avait emporte comme en
triomphe. D'autres ont la cruaut d'ouvrir le ventre aux femmes
enceintes, et d'en tirer l'enfant pour l'craser sous la tte de la
mre. Les nations d'Youuafo et d'Akkanez ont tant d'horreur l'une pour
l'autre, que leurs batailles sont de vritables boucheries, aprs
lesquelles ceux qui leur survivent n'ont pas d'autre passion que de se
rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de
prendre leurs mchoires et leur crne pour en orner leurs tambours et
la porte de leurs maisons.

La situation de la cte d'Or tant au 5e. degr de la ligne, on doit
juger que l'ardeur du soleil y est extrme. Mais ce que le climat peut
avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour
au froid de la nuit, surtout pour ceux  qui l'envie de se rafrachir
fait quitter trop tt leurs habits. On peut en assigner une autre
cause. La cte tant assez montagneuse, il s'lve chaque jour au
matin, du fond des valles, un brouillard pais, puant et sulfureux,
particulirement prs des rivires et dans les lieux marcageux, qui,
se rpandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte
tous les lieux o il s'tend. Il est difficile de ne pas s'en
ressentir, surtout pour les Europens, dont le corps est plus
susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce
brouillard est trs-frquent pendant l'hiver, surtout aux mois de
juillet et d'aot, qui sont aussi les plus dangereux pour la sant.

Les maladies ne viennent pas gnralement, comme le pensent quelques
crivains, de la dbauche et des autres excs; puisque, malgr
beaucoup de temprance et de rgularit, on ne se garantit pas
toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles.
Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des
soldats europens se rendent coupables de leur propre mort par l'usage
excessif du vin de palmier et de l'eau-de-vie.  peine ont-ils reu
leur paie, qu'ils l'emploient  ce brutal amusement, et l'argent leur
manquant bientt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur
sant, ils ont recours au pain, ou plutt aux ptes du pays,  l'huile
et au sel, qui ne rparent pas le double puisement du travail et de
la dbauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu' la
naissance de quelque maladie violente  laquelle ils ne sont pas
capables de rsister. Leurs suprieurs mmes, livrs  l'intemprance
des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de
modration.

Les maladies pidmiques des Ngres sont la petite vrole et les vers.
Le premier de ces deux flaux en fait prir un nombre incroyable avant
l'ge de quatorze ans; et l'autre assujettit les vivans  d'affreuses
douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulirement aux
jambes.

Les Ngres de la cte d'Or n'ont pas d'autre rgle pour distinguer les
saisons que la diffrence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et
en t.  la vrit, les arbres sont toujours verts et couverts de
feuilles: il s'en trouve mme un assez grand nombre qui produisent des
fleurs deux fois l'anne; mais pendant l't, qui est la saison de la
scheresse, une chaleur excessive semble dvorer la terre; au lieu
que, dans le temps des pluies, qui est l'hiver, les champs sont
couverts d'abondantes moissons.

Les Ngres de la cte vitent la plage avec des soins extrmes, et la
croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s'en sont
convaincus par leur propre exprience, surtout dans la saison qu'ils
nomment _travado_,  l'imitation des Portugais, et qui rpond  nos
mois d'avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui
tombent prs de la ligne sont tout--fait rouges et d'une qualit si
pernicieuse, qu'on ne peut dormir dans des habits mouills, comme il
arrive souvent aux matelots, sans se rveiller avec une maladie
dangereuse. On a vrifi que des habits dont on se dpouille dans cet
tat, et qu'on renferme sans les avoir fait scher parfaitement,
tombent en pourriture aussitt qu'on y touche; aussi les Ngres
ont-ils tant d'aversion pour la pluie, que, s'ils sont surpris du
moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tte
pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu'
la premire retraite, et paraissent frmir  chaque goutte d'eau qui
tombe sur eux, quoiqu'elle soit si tide qu' peine en ressentent-ils
l'impression. C'est par la mme raison qu'en dormant sur leurs nattes,
ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tourns vers le feu, et
qu'ils se frottent si soigneusement le corps d'huile; ils sont
persuads, avec raison, que cette onction leur tient les pores ferms,
et que la pluie, qu'ils regardent comme la cause de toutes leurs
maladies, n'y peut pntrer.

La force du vent dans les tornados est telle, qu'elle a quelquefois
roul le plomb des toits aussi proprement qu'il pourrait l'tre par la
main de l'ouvrier. Le nom de _tornado_ ou d'ouragan fait supposer
plusieurs vents opposs; mais le plus fort est gnralement le
sud-est.

Atkins, qui quelquefois avait essuy deux tornades dans un seul jour,
assure que, de deux vaisseaux  dix lieues l'un de l'autre, l'un est
quelquefois tranquille, tandis que l'autre est expos au plus triste
naufrage. Il se souvient mme d'avoir vu l'air doux et serein prs
d'Anamabo, pendant qu'au cap Corse, qui n'en est qu' trois ou quatre
lieues, il tait horriblement agit. Sans examiner, dit-il, s'il est
vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se
fasse jamais entendre plus loin qu' dix lieues, il a toujours jug
que, dans les tornados, il doit tre fort prs. On peut mesurer son
loignement par la distance qui est entre l'clair et le bruit. Atkins
parle d'une occasion o il crut entendre,  trente pieds de sa tte,
un bruit plus affreux et plus clatant que celui de dix mille coups de
fusil; son grand mt fut fracass au mme instant, et l'orage se
termina par une pluie excessive, qui fut suivie d'un assez long calme.
Les clairs sont communs en Guine, surtout vers la fin du jour. Leur
direction est tantt horizontale, et tantt perpendiculaire.

Quelques voyageurs ont parl d'un foudre matriel qu'on a quelquefois
trouv sur les vaisseaux ou dans d'autres lieux, tel que celui qui
tomba, dit-on, en 1695, sur la mosque d'Andrinople. On en montre
aussi dans les cabinets de plusieurs princes.  Copenhague, par
exemple, on conserve une assez grosse pice de substance mtallique
qu'on honore du nom de _pierre de foudre_.

Bosman avait lu dans les papiers du directeur de Walkenbrug, qui
dcrivaient l'tat de la cte, qu'en 1651, le tonnerre y avait caus
d'affreux ravages, et fait croire  tout le monde que la dissolution
de l'univers approchait. L'or et l'argent se trouvrent fondus dans
les coffres, et les pes dans leurs fourreaux. La principale crainte
des Hollandais tait pour leur magasin  poudre. Il semblait que tous
les tonnerres du pays fussent venus s'y rassembler; mais, par une
exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s'en
trouva garanti pendant toute la saison.

Les Portugais ont donn le nom de _terrore_  un vent de terre que les
Ngres appellent _harmattan_, et qui est si fort ds le moment de sa
naissance, qu'il matrise aussitt les vents de la mer. Il forme des
orages qui durent ordinairement deux ou trois jours; et quelquefois
quatre on cinq. Il est extrmement froid et perant. Le soleil demeure
cach dans l'intervalle, et l'air est si obscur, si pais et si rude,
qu'il affecte sensiblement les yeux. La nudit des Ngres les expose 
ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme
dans l'accs d'une fivre violente. Les Europens mmes, qui sont ns
dans un climat plus froid, le supportent  peine, et sont obligs de
se tenir renferms dans leurs chambres, avec le secours d'un bon feu
et des liqueurs fortes. Les harmattans rgnent  la fin de dcembre,
et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois
jusqu'au milieu de fvrier; mais ils perdent alors une partie de leur
violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l'anne.

Barbot rapporte que, pendant toute la dure des harmattans, les blancs
et les Ngres sont galement forcs de demeurer  couvert dans leurs
maisons, ou n'en sortent que pour les besoins pressans. L'air, dit-il,
est alors si suffocant, qu'il y a peu de poitrines assez fortes pour y
rsister. La respiration est embarrasse: on avale de l'huile pour
l'adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux
qu'aux hommes. Aussi les Ngres, qui connaissent le danger,
prennent-ils des prcautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux
chvres que le commandant du cap Corse fit exposer  l'air, dans la
seule vue de s'instruire par l'exprience, furent trouves mortes au
bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres,
et celles des ponts sur les vaisseaux s'ouvrent presque aussitt que
le harmattan commence, et demeurent dans cet tat jusqu' sa fin;
ensuite elles se ferment d'elles-mmes comme s'il n'y tait point
arriv de changement. La direction ordinaire de ces vents est
est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu'ils font changer le
cours de la mare.

L'or passe pour le seul mtal de cette cte, ou du moins les
Europens, qui n'y sont attirs que par ce prcieux mtal n'ont pas
pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat
prtendent que l'or le plus fin est celui d'Axim, et que
naturellement on en trouve dans ce canton  vingt-deux ou vingt-trois
karats; celui d'Akra ou de Tasore est infrieur; celui d'Akkanez et
d'Achem suit immdiatement; et celui de Ftou est le pire.

Les peuples d'Axim et d'Achem le tirent du sable de leurs rivires. Il
est probable que, s'ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d'o
ces rivires paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus
d'abondance. Ils confessent, et l'exprience n'en laisse aucun doute,
qu'ils trouvent plus d'or dans le sable aprs les grandes pluies. Si
l'or leur manque, ils demandent de la pluie  leurs ftiches par un
redoublement de prires.

L'or d'Akkanez et de Ftou est tir de la terre, sans autre fatigue
que de l'ouvrir; mais il ne s'y trouve pas toujours avec la mme
abondance. Un Ngre qui dcouvre une mine ou quelque veine d'or en a
la moiti. Le roi partage toujours avec galit. L'or de ce pays ne
passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le
fondre, et les Europens le reoivent tel qu'il est sorti de la terre.

Le gnral danois avait un lingot d'or de sept marcs et un septime
d'once qui venait de la montagne de Tafou: c'tait un prsent qu'il
avait reu du roi d'Akra lorsque ce prince s'tait rfugi dans le
fort danois, aprs avoir t dfait dans une bataille.

Le roi de Ftou avait un casque d'or et une armure complte du mme
mtal, travaille avec beaucoup d'art; mais ce ne sont que des
feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d'un fil d'or, qui
n'est pas plus gros qu'un cheveu. Leurs filires sont plus belles que
celles de l'Europe; et l'exprience, plutt que l'art, leur en fait
tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d'or de toutes sortes de
formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes charges de deux
cents onces d'or en divers ornemens, et des hommes qui en portent
jusqu' trois cents.

Ils distinguent trois sortes d'or: le ftiche, les lingots, et la
poudre. L'or ftiche est fondu ou travaill en diffrentes formes pour
servir de parure aux deux sexes; mais il s'allie communment avec
quelque autre mtal. Les lingots sont des pices de diffrens poids,
tels, dit-on, qu'ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui
pesait trente onces. Cet or est aussi trs-sujet  l'alliage. La
meilleure poudre d'or est celle qui vient des royaumes intrieurs de
Dunkira, d'Akim et d'Akkanez: elle est tire du sable des rivires.
Les habitans creusent des trous dans la terre, prs des lieux o l'eau
tombe des montagnes; l'or est arrt par son poids. Alors ils tirent
le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent
jusqu' ce qu'ils y dcouvrent quelques grains d'or qui les paient de
leur travail, mais avec assez peu d'usure. Nous avons vu la mme
mthode au Sngal. Entre une infinit de rcits qui se combattent,
c'est le seul qui ait quelque vraisemblance; car, si la nature avait
plac des mines si prs de la cte, les Anglais et les Hollandais
s'en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien
d'admettre les Ngres au partage. On ne sait gure que par ou-dire la
manire dont on cherche l'or; car on ne fouille les rivires que fort
loin de la cte. Si l'on fouille trop loin des premiers flots qui ont
travers les mines, les particules d'or s'ensevelissent trop dans le
sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne rpond
plus  la peine.

Les marchands de l'Europe prennent ordinairement un Ngre  leurs
gages pour sparer de l'or vritable un or faux qui se nomme _krakra_.
C'est une sorte d'cume sche ou de poussire de cuivre qui se trouve
mle dans la poudre d'or, et qui donne lieu  beaucoup de fraude dans
le commerce.

Aprs l'or le principal objet du commerce, sur cette cte, est le sel,
qui produit des richesses incroyables aux habitans. S'ils taient
capables de vivre dans une paix constante, cette seule marchandise
attirerait  eux tous les trsors de l'Afrique; car les Ngres des
pays intrieurs sont obligs d'y venir prendre du sel, du moins ceux
qui sont en tat de le payer. Les plus pauvres se servent d'une
certaine herbe qui renferme imparfaitement quelques-unes de ses
qualits. Au del d'Ardra, dans quelques royaumes d'o vient la plus
grande partie des esclaves, deux hommes se vendent pour une poigne de
sel.

Dans les cantons o le rivage est fort lev, la mthode des Ngres
pour faire du sel est de faire bouillir l'eau de mer dans des
chaudires de cuivre, et de la laisser refroidir jusqu' sa parfaite
conglation; mais cette opration est ennuyeuse et d'une grande
dpense. Les Ngres qui sont situs plus avantageusement sur une cte
basse creusent des fosss et des trous dans lesquels ils font entrer
l'eau de la mer pendant la nuit. La terre tant d'elle-mme sale et
nitreuse, les parties fraches de l'eau s'exhalent bientt  la
chaleur du soleil, et laissent de fort bon sel qui ne demande pas
d'autre prparation. Dans quelques endroits, on voit des salines
rgulires, o la seule peine des habitans est de recueillir chaque
jour un bien que la nature leur prodigue.

Le sel de Fantin, o la cte est trs-favorable, gale la neige en
blancheur, et en gnral, dans la plus grande partie de la cte d'Or,
le sel est d'une blancheur et d'une puret extraordinaires. On le
prendrait d'autant plus aisment pour du sucre, qu'on lui donne
ordinairement la forme de pain. Les Ngres en font beaucoup d'usage
dans tous leurs alimens, et l'enveloppent dans des feuilles vertes
pour lui conserver sa blancheur.

Bosman assure que toute la cte est remplie d'arbres de diverses
grandeurs, et que les charmans bosquets qui se reprsentent de tous
cts dans l'intrieur des terres forment des perspectives assez
dlicieuses pour faire supporter patiemment la malignit de l'air et
l'incommodit des chemins. Il ajoute qu'entre les arbres, les uns
croissent naturellement avec tant d'ordre, que toutes les comparaisons
seraient au dsavantage de l'art; tandis que les autres tendent leurs
branches et se mlent avec tant de confusion, que ce dsordre mme a
des charmes surprenans pour les amateurs de la promenade.

Les arbres vants par Olarius, qui taient capables de couvrir deux
mille hommes de leur ombre, et ceux dont parle Kirker, qui pouvaient
mettre  l'abri du soleil un berger avec tout son troupeau,
n'approchent point, suivant Bosman, de certains arbres de la cte
d'Or. Il en a vu plusieurs qui auraient couvert vingt mille hommes de
leur feuillage, et quelques-uns si larges et si touffus, qu'une balle
de mousquet aurait  peine atteint d'une extrmit des branches 
l'autre. Ceux qui seront tents de trouver un peu d'exagration dans
ce rcit doivent se rappeler ce qu'ils ont dj lu du baobab, et de la
grandeur extraordinaire des pirogues.

Ces arbres prodigieux sont une espce de fromager, et se nomment
_kapots_; ils tirent ce nom d'une sorte de coton qu'ils produisent, et
que les Ngres appellent aussi _kapot_, dont l'usage ordinaire est de
servir de matelas dans un pays o l'excs de la chaleur ne permet pas
d'employer la plume. Leur bois, qui est lger et poreux, n'est propre
qu' la construction des pirogues. Bosman ne doute pas que l'arbre
clbre de l'le du Prince, auquel les Hollandais trouvrent
vingt-quatre brasses de tour, ne ft un kapot. On en voit un prs
d'Axim que dix hommes pourraient  peine embrasser.

Le papayer crot en abondance au long de la cte. L'on y retrouve
d'ailleurs plusieurs des fruits dont nous avons dj parl.

Le raisin est bleu, gros et de fort bon got; on croit qu'avec une
culture mieux entendue, il deviendrait aussi bon et peut-tre meilleur
que celui de l'Europe.

Les cannes de sucre y croissent de la hauteur de sept  huit pieds,
c'est--dire celles qui sont cultives dans le jardin du gouverneur;
car les cannes sauvages, qui viennent assez abondamment, surtout dans
le pays d'Anta, sont hautes de dix-huit et de vingt pieds. Bosman ne
doute pas qu'avec les soins convenables on ne pt les conduire  leur
perfection; mais il en coterait beaucoup de peine, parce que leur
maturit est fort lente, et qu'elles ont besoin de deux ans pour
arriver  leur pleine grosseur.

Le calebassier herbac de la cte d'Or n'est pas diffrent de celui
dont on a dj donn la description.

La cte d'Or a des palmiers de toutes les espces, des goyaviers, des
tamariniers, des mangliers, et tous les autres arbres qui se trouvent
sur la cte occidentale d'Afrique: elle est aussi pourvue des mmes
lgumes, des mmes racines et des mmes fruits, par exemple, de
l'ananas.

Le melon d'eau, suivant le mme auteur, est un fruit beaucoup plus
gros et plus agrable que l'ananas. Avant sa maturit, il est blanc
dans l'intrieur et vert au dehors; mais, en mrissant, son corce se
couvre de taches blanches, et sa chair est entremle de rouge. Il est
aqueux, mais d'une saveur dlicieuse, et fort rafrachissant.
Lorsqu'il est vert, il se mange en salade comme le concombre, avec
lequel il a quelque ressemblance. Ses ppins, qui sont les mmes,
deviennent noirs  mesure qu'il mrit, et produisent avec peu de soin
des fruits de la mme espce. Le melon d'eau crot comme le concombre;
mais ses feuilles sont diffrentes. Sa grosseur ordinaire est le
double des melons musqus de l'Europe. Il crotrait en abondance sur
la cte d'Or, si les Ngres n'taient trop paresseux pour le cultiver;
il ne s'en trouve  prsent que dans les jardins des Hollandais. Sa
saison est le mois d'aot; mais dans les annes abondantes il porte
deux fois du fruit.

La nature n'a point accord au pays les herbes qui sont communes en
Europe, except le fluteau et le tabac, qui croissent ici en
abondance; mais Bosman trouve le tabac de la cte d'Or d'une puanteur
insupportable, quoique les Ngres en fassent leurs dlices. La manire
dont ils le fument est capable d'empcher qu'il ne leur nuise. La
plupart ayant des tuyaux de cinq ou six pieds de long, les vapeurs les
plus infectes peuvent perdre une partie de leur force dans ce passage.
La tte des pipes est un vaisseau de pierre ou de terre qui contient
deux ou trois poignes de tabac. Les Ngres qui vivent parmi les
Europens ont du tabac du Brsil, qui vaut un peu mieux, quoiqu'il
soit fort puant. La passion des deux sexes est gale pour le tabac;
ils se retrancheraient jusqu'au ncessaire pour se procurer cette
consolation dans leur misre; ce qui augmente tellement le prix du
tabac, que pour une brasse portugaise, c'est--dire pour moins d'une
livre, ils donnent quelquefois jusqu' cinq schellings (six francs).
La feuille de tabac croit ici sur une plante de deux pieds de haut.
Elle est longue de deux ou trois paumes sur une de largeur; sa fleur
est une petite cloche qui se change en semence dans sa maturit.

On voit ici, dans plusieurs cantons, une sorte de gingembre qui
s'lve de deux ou trois palmes. Le gingembre transplant crot
facilement dans tous les lieux chauds. Celui que la nature produit
d'elle-mme a peu de force; cependant il diffre en bont, suivant
l'exposition du lieu. Le meilleur vient du Brsil et de
Saint-Domingue: on estime beaucoup moins celui de San-Thom et du cap
Vert.

Les Ngres ont tant de passion pour l'ail, qu'ils l'achtent  toute
sorte de prix. Barbot assure qu'il y a gagn cinq cents pour cent,
avec beaucoup de regret de n'en avoir pas apport une plus grande
provision.

Les racines de la cte d'Or sont les ignames et les patates; le pays
est rempli d'ignames: ils ont la forme de nos gros navets, et se
sment de la mme manire.

Le grain que les Ngres appellent _mas_ est connu dans toutes les
parties du monde. Les Portugais l'apportrent les premiers d'Amrique
dans l'le de San-Thom, d'o il fut transplant sur la cte d'Or. Il
avait t jusqu'alors inconnu aux Ngres; mais il a multipli dans
leur pays avec tant d'abondance, que toutes ces rgions en sont
aujourd'hui couvertes. Barbot prtend que le nom de _mas_ est venu
d'Amrique. Les Portugais lui donnent celui de _milhio-grande_
c'est--dire grand-millet; les Italiens le nomment _bl de Turquie_.

La seconde espce de grain sur la cte d'Or est le vritable millet,
que les Portugais appellent _milhio-piqueno_, ou petit millet.

Le riz n'est pas commun dans toutes les contres de la cte d'Or. Il
s'en trouve trs-peu hors des cantons d'Axim et d'Anta. Mais il crot
avec abondance  l'entre de la cte.

On nourrit un grand nombre de toutes sortes de bestiaux dans le canton
d'Axim, de Pokerson, de la Mina et d'Akra, surtout dans celui d'Akra,
parce qu'on les y amne aisment d'Akoambo et de Lampi.

Dans les autres cantons, il ne se trouve que des taureaux et des
vaches. Les Ngres ignorent l'art de couper les taureaux pour en faire
des boeufs. Aux environs d'Axim, les pturages sont assez bons, et les
bestiaux peuvent s'y engraisser. Mais  la Mina, qui est un lieu fort
sec, ils participent  la qualit du terroir. C'est nanmoins le seul
endroit o l'on tire du lait des vaches, tant la plupart des Ngres
sont obstins dans leur ancienne ignorance. Maigres et dcharnes,
comme on reprsente les bestiaux de ce canton, il n'est pas tonnant
que vingt ou trente vaches suffisent  peine pour fournir du lait  la
table du gnral. Les plus grosses ne psent pas plus de deux cent
cinquante livres. En gnral, tous les animaux du pays, sans en
excepter les hommes, sont fort lgers pour leur taille; ce que Bosman
attribue aux mauvaises qualits de leur nourriture, qui ne peut
produire qu'une chair molle et spongieuse. Aussi celle des vaches et
des boeufs y est-elle de fort mauvais got. Une vache ne laisse pas de
coter douze livres sterling (288 fr.). Les veaux, qui devraient tre
beaucoup meilleurs, ont aussi quelque chose de dsagrable au got,
qu'on ne peut attribuer qu'au mauvais lait de leurs mres, qu'elles
n'ont pas mme en abondance. Ainsi les boeufs, les vaches et les veaux
de la cte d'Or ne sont pas une nourriture fort saine.

Les chevaux du pays sont de la grandeur de nos chevaux du Nord, sans
tre aussi hauts ni aussi bien faits. On en voit peu sur la cte; mais
ils sont en grand nombre dans l'intrieur des terres. Ils portent la
tte et le cou fort bas. Leur marche est si chancelante, qu'on les
croit toujours prs de tomber. Ils ne se remueraient pas, s'ils
n'taient continuellement battus, et la plupart sont si bas, que les
pieds de ceux qui les montent touchent jusqu' terre.

Les nes, qui sont aussi en grand nombre, ont quelque chose de plus
vif et de plus agrable que les chevaux. Ils sont mme un peu plus
grands. Les Hollandais en avaient autrefois quelques-uns au fort
d'Axim pour leurs usages domestiques; mais ils les virent prir
successivement faute de nourriture.

Quoiqu'il y ait beaucoup de moutons sur toute la cte, ils y sont
toujours chers. Leur forme est la mme qu'en Europe; mais ils ne sont
pas de la moiti si gros que les ntres, et la nature ne leur a donn
que du poil au lieu de laine. C'est le contraire de nos climats. Les
hommes en Guine ont de la laine, et les moutons du poil.

Le nombre des chvres est prodigieux. Elles ne diffrent de celles de
l'Europe que par la grandeur, car la plupart sont fort petites; mais
elles sont beaucoup plus grosses et plus charnues que les moutons.

Le pays ne manque point de porcs; mais ceux qui sont nourris par les
Ngres ont la chair fade et dsagrable; au lieu que la nourriture
qu'ils reoivent des Hollandais leur donne une qualit fort
diffrente. Cependant les meilleurs n'approchent point de ceux du
royaume de Juida, qui surpassent les porcs mmes de l'Europe par la
dlicatesse et la fermet.

Les animaux domestiques, comme en Europe, sont les chats et les
chiens. Mais les chiens n'aboient et ne mordent pas comme les ntres.
Il s'en trouve de toutes sortes de couleurs, blancs, rouges, noirs,
bruns et jaunes. Les Ngres en mangent la chair, et jusqu'aux
intestins; de sorte que dans plusieurs cantons on les conduit en
troupes au march comme les moutons et les porcs. Les Ngres leur
donnent le nom d'_kia_, ou, d'aprs les Portugais, celui de
_cabra-de-matto_, qui signifie chvre sauvage. On en fait tant de cas
dans le pays, qu'un habitant qui aspire  la noblesse est oblig de
faire au roi un prsent de quelques chiens. Ceux de l'Europe sont
encore plus estims  cause de leur aboiement. Les Ngres s'imaginent
qu'ils parlent. Ils donnent volontiers un mouton pour un chien, et
prfrent sa chair  celle de leurs meilleurs bestiaux. Les chiens de
l'Europe dgnrent beaucoup dans le pays. Leurs oreilles deviennent
raides et pointues comme celles du renard. Leur couleur change par
degrs. Dans l'espace de trois ou quatre ans, on est surpris de les
trouver fort laids, et de s'apercevoir qu'au lieu d'aboyer ils ne font
plus que hurler tristement.

Quoique les lphans ne soient nulle part en si grand nombre que sur
la cte de l'Ivoire, il s'en trouve beaucoup aussi sur la partie de la
cte d'Or qui s'avance de l'intrieur des terres jusqu'au rivage de la
mer. Anta n'en est jamais dpourvu.

Les lphans de la cte d'Or ont douze ou treize pieds de hauteur, et
sont par consquent moins grands que ceux des Indes orientales,
auxquels les voyageurs donnent le mme nombre de coudes. C'est la
seule diffrence qui mrite d'tre remarque.

L'lphant se nourrit particulirement d'une sorte de fruit qui
ressemble  la papaye, et qui crot sauvage dans plusieurs parties de
la Guine. L'le de Tesso en est remplie, et c'est apparemment ce qui
invite ces animaux  s'y rendre en grand nombre. Ils passent le canal
 la nage. Un esclave de la compagnie blessa un lphant dans cette
le; et, n'ignorant pas ce qu'il avait  craindre de sa furie, il se
rfugia aussitt dans un bois voisin. L'lphant s'effora de le
suivre; mais, soit qu'il fut affaibli par sa blessure ou retard par
l'paisseur des arbres, il abandonna les traces de son ennemi pour
repasser le canal  la nage. Il mourut en chemin, et les Ngres
profitrent de la mare pour le conduire dans la baie de Fro, o ils
commencrent par lui arracher les dents, et firent ensuite un festin
de sa chair. On assure que le mouvement d'un lphant dans l'eau est
plus prompt que celui d'une chaloupe  dix rameurs, et qu' terre il
est aussi lger qu'un cheval  la course.

On ne voit point d'lphans blancs sur la cte d'Or, quoiqu'on dise
dans quelques relations qu'il s'en trouve plus loin dans l'Afrique le
long du Niger, dans l'Abyssinie et dans le pays de Zangubar.

Les panthres sont en fort grand nombre sur toute la cte. Elles y
portent le nom de _bohen_. On connat l'extrme frocit de ces
animaux. Un homme qui se hasarde seul dans un bois est menac  tout
moment de leurs insultes, et n'a de ressource que dans son adresse et
son courage. Peu de temps aprs l'arrive de Bosman, un domestique du
facteur de Sokkonda fut dvor  cent pas de son comptoir. Dans le
mme temps, et prs du mme lieu, un Ngre qui allait couper du bois
avec sa hache, rencontra une panthre qui fondit sur lui; mais, aprs
un long combat, le Ngre lui ta la vie d'un coup de hache, et revint
couvert de sang et de blessures. En 1693, tandis que Bosman commandait
dans le mme fort, il ne se passait pas de nuit o les panthres
n'enlevassent quelques moutons de son troupeau et de celui des Anglais
ses voisins. Un jour, en plein midi, un de ces furieux animaux pntra
dans la loge et dvora deux chvres. Bosman, qui s'en aperut, se hta
de sortir avec son canonnier, deux Anglais et quelques Ngres, tous
arms de mousquets. Ils poursuivirent le monstre, et le virent entrer
dans un petit bois o il s'arrta tranquillement. Le canonnier eut la
hardiesse d'y entrer pour dcouvrir son gte; mais il revint bientt
avec une vive pouvante, aprs avoir laiss derrire lui son chapeau,
son sabre et ses sandales. La panthre s'tait jete sur lui, l'avait
mordu, et n'avait lch prise que parce qu'une branche tait tombe
sur elle et l'avait effraye. Un des Anglais n'entreprit pas moins de
la faire dloger. Il pntra dans le bois, son mousquet en joue; mais
la panthre se tint tranquillement assise pour lui laisser la libert
d'approcher; et, le saisissant tout d'un coup par les paules, elle
l'abattit, et l'aurait infailliblement mis en pices, si Bosman et ses
Ngres, qui suivaient de prs, n'eussent paru assez tt pour le
secourir. Si le monstre prit la fuite, ce ne fut qu'aprs avoir t 
son ennemi la force de se relever pendant le reste du jour. Un facteur
du fort, qui tait parti aprs les autres avec son mousquet pour
augmenter le nombre des assaillans, s'avanait d'un air rsolu au
moment que la panthre quittait sa retraite. Il la vit venir  lui;
et, son courage l'abandonnant  cette vue, il se mit  courir de toute
sa force pour regagner le comptoir. Soit frayeur ou lassitude, il eut
le malheur de tomber sur une pierre. La panthre s'approcha aussitt
de lui. Bosman et ses compagnons s'arrtrent tremblans  quelque
distance, sans oser tirer, parce que le monstre tait trop prs du
facteur. Ils s'attendaient  le voir dchirer  leurs yeux, lorsque
la panthre, abandonnant sa proie, continua de fuir d'un autre ct.
Ils n'attriburent sa retraite qu' leurs cris. Quoi qu'il en soit,
cette aventure ne l'empcha pas de revenir peu de jours aprs, et de
tuer quelques moutons. Les Hollandais, aprs avoir employ si
malheureusement la force, eurent recours  l'adresse. Ils firent une
cage de plusieurs grands pieux, longue de douze pieds et large de
quatre, sur laquelle ils mirent un tas de pierres pour la rendre plus
ferme. Dans un coin de cette cage, ils en mirent une petite, o ils
renfermrent deux cochons de lait. L'entre tait une trappe, soutenue
par une corde, qui devait se lcher d'elle-mme au moindre mouvement
de la petite cage. Ce stratagme eut tant de succs, que, trois jours
aprs, vers minuit, la panthre se jeta dans le pige. Au lieu de
pousser des rugissemens, comme on s'y attendait, elle employa d'abord
ses dents pour se procurer la libert. Ses efforts lui auraient ouvert
un passage, si elle et pu continuer ce travail une demi-heure de
plus; car elle avait dj rong la moiti d'une palissade. Mais Bosman
parut assez tt pour l'interrompre; et, sans s'amuser  tirer
plusieurs coups inutiles, il passa le bout de son fusil entre deux
pieux. L'animal se jeta dessus avec une extrme furie, et s'offrit
ainsi comme de lui-mme  trois balles, qui le renversrent sans vie.
Il tait de la grandeur d'un veau, et pourvu de dents aussi terribles
que ses griffes. Cette victoire devint l'occasion d'une fte qui dura
huit jours, suivant l'usage du pays, qui accorde  celui qui tue une
panthre le droit de prendre, sans payer, tout le vin de palmier qu'on
met en vente au march. Bosman, qui avait tu le monstre, rsigna son
privilge  ses Ngres.

Le pays d'Axim produit plus de panthres que celui d'Anta. Elles
poussent la hardiesse jusqu' sauter pendant la nuit dans les forts
hollandais, quoique les murs n'aient jamais moins de dix pieds de
hauteur; et, s'il se prsente quelque proie, leur frocit n'pargne
rien. L'auteur observe qu'elles ne sont pas aussi effrayes du feu
qu'on se l'imagine. Aprs en avoir reu deux ou trois visites, qui lui
avaient cot quelques moutons, il espra de s'en dlivrer en allumant
un grand feu prs de son parc. Cinq de ses domestiques reurent ordre
de passer la nuit au mme lieu sous les armes. Malgr toutes ces
prcautions, une panthre s'approcha sans tre entendue, tua deux
moutons entre deux de ses gens qui s'taient endormis; et lorsque, se
rveillant aux cris des victimes, ils se prparaient  faire usage de
leurs armes, elle eut plus de lgret  s'chapper qu'ils n'eurent de
courage  la poursuivre. Cet incident semble confirmer une opinion qui
est commune  tous les Ngres: ils assurent que jamais la panthre ne
s'attaque aux hommes lorsqu'elle peut se saisir d'une bte. Sans cela,
deux domestiques endormis auraient t aussi faciles  dvorer que
deux moutons.

Les buffles sont si rares sur l'a cte d'Or, qu' peine en voit-on
quelques-uns dans l'espace de deux ou trois ans; mais ils sont en
assez grand nombre  l'est, vers le golfe de Guine. Ils sont de la
grandeur d'un boeuf; leur couleur est rougetre; leurs cornes sont
droites. Ils sont trs-lgers  la course. Dans les bons pturages,
leur chair, est un fort bon aliment. Il est dangereux de les blesser
lorsqu'on ne les tue pas du mme coup. Les Ngres, instruits par
l'exprience, montent sur un arbre pour les tirer.

Outre ces animaux farouches, le pays nourrit aussi des chacals, des
hynes, et d'autres bien plus gros; ils sont non-seulement inconnus
aux Europens, mais ils n'ont pas mme de nom parmi les Ngres. En
revanche, cette contre est remplie d'espces plus douces: telles que
les cerfs, les gazelles ou les antilopes, les daims, les livres, etc.
Le nombre des cerfs est surprenant dans les contres d'Anta et d'Akra;
on les rencontre en grands troupeaux. Bosman en a quelquefois compt
jusqu' cent. Si l'on en croit les Ngres, ils sont si subtils et si
timides, que, dans leurs marches, ils dtachent un d'entre eux pour
faire l'avant-garde, et veiller  la sret commune. Mais on distingue
environ vingt sortes de ces animaux: les uns de la grandeur d'une
petite vache, d'autres aussi petits que des moutons, et mme que des
chats. La plupart sont rougetres, avec une raie noire sur le dos; il
s'en trouve nanmoins de mouchets. Leur chair est excellente, surtout
celle de deux principales sortes, que les Hollandais trouvent fort
dlicate.

Le petit cerf, dont les jambes sont si minces, qu'on les compare au
tuyau d'une pipe, est dou d'une si grande lgret, qu'il parat
voltiger au milieu des buissons.

On voit beaucoup de gazelles dans le pays d'Akra, et la chair en est
excellente.

On a plac  tort en Afrique le paresseux, animal de l'Amrique
mridionale. Ceux que des voyageurs y ont vus y avaient t apports.
L'arompo ou mangeur d'hommes n'est probablement qu'un chacal mal
dcrit.

Mais il n'y a point d'animaux en si grande abondance sur la cte d'Or
que les rats et les souris, surtout les rats, qui ne se rendent pas
peu redoutables par leurs ravages et par leur nombre.

On voit particulirement, prs d'Axim, une espce de rats sauvages
aussi gros que des chats, et qui ont le corps trs-effil: ils sont
nomms boutis dans le pays. Il n'y a que les Ngres  qui leur chair
paraisse agrable. Ils causent un dommage incroyable aux magasins de
millet et de riz. Dans l'espace d'une nuit, un seul de ces animaux
fait dans un champ de bl le mme ravage que cent rats; aprs avoir
beaucoup mang, il renverse et dtruit tout ce qu'il ne peut avaler.

Les singes sont d'autres animaux dont l'abondance est incroyable sur
la cte d'Or; ils sont en si grand nombre, que, dans plusieurs
cantons, les Ngres sont obligs de faire la garde pour garantir leurs
plantations, et d'employer le poison, les piges et les armes.
Lorsqu'un Europen rapporte de la chasse cinq ou six singes qu'il a
tus, il est reu des Ngres comme en triomphe. D'un autre ct, les
singes s'aperoivent fort bien des piges qu'on leur tend, et ne
donnent pas deux fois dans le mme. Ils ne connaissent pas moins leurs
ennemis. S'ils voient un singe de leur troupe bless d'un coup de
flche, ils s'empressent  le secourir. La flche est-elle barbue, ils
le distinguent fort bien  la difficult qu'ils trouvent  la tirer;
et, pour donner du moins  leur compagnon la facilit de fuir, ils en
brisent le bois avec leurs dents. Un autre est-il bless d'un coup de
balle, ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mchent des
feuilles pour la panser. Les chasseurs qui tomberaient entre leurs
mains courraient grand risque d'avoir la tte crase  coups de
pierres, ou d'tre dchirs en pices; car, entre ces animaux il s'en
trouve de trs-gros, et qu'il est dangereux d'irriter.

On sait qu'en gnral tous les singes sont malins et fort ports 
l'imitation de tout ce qui se prsente devant leurs yeux. Ils sont
passionns pour leurs petits. Jamais on ne les voit tranquilles: la
nature n'a rien qui reprsente mieux le mouvement perptuel. Comme
ils approchent beaucoup de la forme humaine les Ngres sont
persuads, comme on l'a dj vu, que c'est une race d'hommes maudits
qui pourraient parler, si leur malignit ne leur liait la langue. On
tend sur les arbres des ressorts et d'autres piges pour les prendre.

Bosman dit qu'on trouverait plus de cent mille singes sur la cte, et
qu'il y en a tant de varits, qu'il serait presque impossible d'en
faire la description. Il ajoute qu'on en a vu de cinq pieds de haut,
c'est--dire d'aussi grands qu'un homme. Un facteur anglais lui assura
que, derrire le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se
saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient
crev les yeux avec des btons, qu'ils prparaient dj, si d'autres
esclaves n'taient venus  leur secours.

Les plus grands, aprs cette monstrueuse espce, qui est le barris,
n'en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids.
Leur meilleure qualit est d'apprendre parfaitement tout ce qu'on leur
enseigne. Les Anglais les ont nomms _monkeys_, qui signifie petits
moines.

Les espces que l'on trouve  la cte d'Or, sont le mandrill, le
magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou
singe vert, la mone, le patas. Les Ngres font de la peau de ces
animaux des bonnets appels _fitts_.

Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs
fois avec quelle subtilit ils drobent le millet. Ils en prennent
deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou
trois dans la bouche; et, marchant sur les pieds, ils s'enfuient avec
leur fardeau. S'ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu'ils ont
dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus
lgrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l'pi;
et, s'ils n'en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un
autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin.

Atkins observe que te prodigieux nombre de singes qui habitent la cte
d'Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un
passant lorsqu'ils le voient seul, et le forcent de se rfugier dans
l'eau, qu'ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les
Ngres de se livrer aux plus honteux dsordres avec les singes.
L'auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux
pour les femmes, juge que cette accusation n'est pas sans
vraisemblance. Un officier du vaisseau qu'il montait acheta dans le
pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant; il
avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure: il tait sans
queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l'orge
en bouillie. Il gmissait continuellement, et ses cris taient les
mmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs
continuels avaient quelque chose de si choquant, qu'aprs l'avoir
gard deux ou trois mois, son matre prit le parti de l'assommer et de
le jeter dans les flots.

Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill
_boggo_; il ajoute qu'il a vritablement la figure humaine; que, dans
toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne;
que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d'une juste
proportion; mais que sa tte est fort grosse, son visage plat et
large, sans autre poil qu'aux sourcils; qu'il a le nez fort petit, les
lvres minces et la bouche grande; que la peau de son visage est
blanche, mais extrmement ride, comme les femmes l'ont dans l'extrme
vieillesse; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains
blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d'un poil
aussi long que celui de l'ours. S'il ressent quelque mouvement de
colre ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a gnralement le
nez morveux, et parat prendre plaisir  se le frotter avec la langue.

Le capitaine Flower apporta d'Angole, en 1733, un barris, qu'il avait
soigneusement conserv dans de l'esprit de vin. Il l'avait eu vivant
pendant quelques mois. On admira beaucoup  Londres son visage, sa
petite chevelure et ses parties naturelles, qui ne diffraient pas de
l'espce humaine. Flower rendit tmoignage qu'il marchait souvent sur
les deux jambes; qu'il s'asseyait sur une chaise pour boire et pour
manger; qu'il dormait assis, les mains croises sur la poitrine; qu'il
n'avait pas la mchancet des autres singes, et que ses mains, ses
pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux ntres.

Le kogghelo, dont on a dj parl, habite particulirement les bois,
prs de la rivire de Saint-Andr. Sa longueur est d'environ huit
pieds; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses cailles
ressemblent aux feuilles de l'artichaut; mais elles sont plus
pointues. Elles sont fort serres, et si dures, qu'elles peuvent le
dfendre contre les attaques des autres btes. Ses principaux ennemis
sont les tigres et les lopards. Ils le poursuivent, et sa lgret
n'est pas si grande, qu'ils aient beaucoup de peine  l'atteindre.
Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend
invulnrable. Les Ngres le tuent par la tte, vendent sa peau aux
Europens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon got. Cet
animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui
est extrmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c'est une
crature douce et tranquille, qui n'est pas capable de nuire. Dapper
assure au contraire, mais  tort, que c'est une bte de proie qui
ressemble beaucoup au crocodile.

On peut diviser les oiseaux de la cte d'Or en trois classes: ceux qui
lui sont communs avec l'Europe, ceux qui sont connus en Europe,
quoiqu'ils y soient trangers, et ceux qui n'y sont pas connus.

Les espces prives qui sont communes  la cte d'Or et  l'Europe se
rduisent  un fort petit nombre; ce sont les poules, les canards, les
dindons et les pigeons. Encore les deux dernires ne se trouvent-elles
que dans les comptoirs hollandais; car on n'en voit point parmi les
Ngres.

Les perdrix et les faisans ne ressemblent point  ceux de l'Europe. Le
nombre des perdrix est fort grand sur toute la cte, ce qui ne les
rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu'ils
manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand
nombre aux environs d'Akra et d'Apam, et dans la province d'Akambo.
Leur grandeur ne surpasse pas celle d'une poule; mais on vante
beaucoup leur beaut. Ils ont le plumage tachet de blanc et de bleu,
le cou entour d'un cercle bleu cleste de la largeur de deux doigts,
et la tte couronne d'une belle touffe noire. On les regarde comme
les plus beaux de la nature, et comme la plus prcieuse raret que la
Guine produise aprs l'or.

Entre une infinit d'oiseaux, les perroquets sont galement
remarquables par leur nombre et par leur beaut. L'usage commun des
Ngres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser,
et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue; mais les
perroquets de la cte d'Or ne parlent pas si bien que les verts du
Brsil. Quoiqu'on en trouve sur toute la cte, ils n'y sont pas en si
grand nombre que dans l'intrieur des terres, d'o ils viennent
presque tous: ceux de Benin, de Callabar et du cap Lopez, sont les
plus estims, parce qu'on les apporte de fort loin; mais, outre qu'ils
sont ordinairement trop vieux, ils n'ont pas la mme docilit. Tous
les perroquets de la cte, ceux du promontoire de Guine et des lieux
qu'on vient de nommer sont bleus; et ce qui doit paratre fort
trange, ils sont plus chers qu'en Hollande: on ne fait pas difficult
de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.)
pour un perroquet qui sait parler.

On y voit une espce de petites perruches, que les Ngres appellent
_abourots_. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et
aiment  se rassembler en troupes dans les champs de bl. Elles se
portent entre elles une singulire affection, comme les tourterelles:
elles ne sont pas moins remarquables par la beaut de leur plumage;
elles ont le corps vert et la tte orange. On en voit une autre sorte
qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache
noire sur la tte, et la queue noire.

Les voyageurs parlent aussi de l'oiseau  couronne, qui se trouve sur
la cte d'Or, et qui n'a pas moins de dix couleurs: son plumage est un
mlange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de
blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Ngres tirent des
plumes dont ils se parent la tte. Les Hollandais lui ont donn le nom
d'_oiseau  couronne_, parce qu'ils ont sur la tte une belle touffe,
les uns bleue, d'autres couleur d'or. C'est sans doute une espce de
perroquet, car il en a le bec.

Un autre oiseau  couronne est l'oiseau royal, qui a t dcrit plus
haut.

Le pokko est un oiseau qui, malgr sa laideur, est estim par sa
raret. Il est exactement de la taille d'une oie; ses ailes sont d'une
grandeur et d'une largeur dmesures, couvertes de plumes brunes; tout
le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutt
que de plumes; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de
quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d'un homme; c'est
dans ce rservoir que l'animal dpose sa nourriture. Son cou, qui est
assez long, et cette espce de sac, sont couverts de quelques poils de
la mme nature que ceux du ventre; sa tte est beaucoup plus grosse 
proportion du corps, et n'est couverte que d'un petit nombre des mmes
poils; ses yeux sont grands et noirs; son bec est fort gros et fort
long; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dvore ce qui
suffirait pour la nourriture de quatre hommes; il se jette avec
beaucoup d'avidit sur le poisson qu'on lui prsente, et le cache
aussitt dans son sac. Il n'aime pas moins les rats, et les avale
entiers; on prend quelquefois plaisir  lui faire rendre gorge. Les
Hollandais avaient un de ces animaux qu'ils laissaient courir dans les
ouvrages extrieurs de leur fort; ils l'avaient accoutum  vider
quelquefois devant eux son rservoir, d'o ils voyaient sortir un rat
 demi digr: un autre de leurs amusemens tait de lcher sur lui un
chien, ou mme un enfant, pour le mettre dans la ncessit de se
dfendre: ses seules armes taient son bec, dont il se servait assez
adroitement pour pincer, mais sans tre capable de nuire beaucoup.

Pendant le sjour de Bosman dans le pays, on tua sur la rivire d'Apan
un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu'il se tient
sur ses jambes et la tte leve, qu'il surpasse de beaucoup la hauteur
d'un homme: son plumage tait ml de noir, de blanc, de rouge, de
bleu et de plusieurs autres couleurs: il avait les yeux jaunes et
trs-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire:
les Ngres mmes ignoraient son nom[6].

[Note 6: Ces pokkos ressemblent  l'oie de Guine mal dcrite. Pour
les rendre plus merveilleux, on leur a appliqu des traits
particuliers au plican.]

Bosman reconnat qu'il est impossible de dcrire toutes les
diffrentes espces d'abeilles, de chenilles, de grillons, de
sauterelles, de vers, de fourmis et d'escargots qui se forment et qui
se renouvellent sans cesse dans le pays.

Ce voyageur s'tend sur le nombre et la grandeur des serpens de la
cte d'Or. Le plus monstrueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt
pieds de longueur; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus
grands dans l'intrieur des terres; en effet, il y en a de trente
pieds de long. On a souvent trouv dans leurs entrailles non-seulement
des animaux, mais des hommes entiers. On les connat sous le nom de
_boa_.

La nature a refus  ces normes serpens les crochets  venin; mais
elle leur a donn une puissance redoutable. Ils vivent gnralement
dans les lieux aquatiques; ils se placent en embuscade sur le bord des
rivires o les animaux viennent se dsaltrer; rouls en spirale sur
eux-mmes, ils forment un disque de prs de sept pieds de diamtre, au
centre duquel se trouve place la tte; ils attendent ainsi leur proie
dans une position immobile, soulevant la tte de temps  autre pour
observer si quelque animal approche. Aussitt qu'ils le croient  leur
porte, ils s'lancent comme un ressort; ils s'entortillent autour de
son cou afin de l'touffer. Quand l'animal est trangl, ils lui
brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps; ils
l'tendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d'une salive
trs-muqueuse, et commencent  l'avaler la tte la premire. Dans
cette sorte de dglutition, les deux mchoires du serpent se dilatent
considrablement; il semble avaler un animal plus gros que lui.
Cependant la digestion commence  s'oprer; alors le serpent
s'engourdit, et il devient trs-facile de le tuer, car il n'oppose ni
rsistance, ni volont de s'enfuir. Aussi les habitans des contres
qu'il infeste vont  sa recherche, afin de s'en procurer la viande,
qu'on vend par tronons dans les marchs.

Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient cach dans de
grandes herbes, sous des buissons pais, dans une caverne, ou bien
grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela, il a
l'art d'attirer sa proie, en dgorgeant dans l'eau une petite partie
des alimens  moiti digrs qui sont dans son estomac; les poissons
accourent pour s'en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier.
Cet norme serpent se trouve dans toutes les rgions quatoriales de
l'Asie, de l'Afrique et de l'Amrique.

Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espce qui n'a pas plus
de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d'paisseur: elle est
mouchete de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, prs
d'Axim, d'tre mordu par un de ces serpens, qui s'tait approch de
lui sans tre aperu, tandis qu'il tait assis tranquillement sur un
rocher.

Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des
Ngres, et jusqu'aux forts des Europens, o Bosman en tua plus d'un.
Il conserva la peau d'un serpent mort qui avait deux ttes. Au fort
hollandais d'Axim, on en voyait plusieurs qu'on avait pris soin de
faire scher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur
naturelle: le plus grand avait quatorze pieds de longueur:  deux
pieds de la queue, on remarquait encore deux ptes[7], sur lesquelles
on prtend que ces animaux se lvent et courent fort vite; la tte,
qui ressemblait par sa forme  celle d'un brochet, tait arme de
terribles ranges de dents. Il y avait une autre peau d'un serpent
long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d'un homme, ray de
noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mlange fort agrable. La
plus curieuse partie de son corps tait la tte, qui paraissait fort
longue et fort plate: il n'a pour arme offensive qu'une fort petite
corne, qui lui surmonte le nez: elle est blanche, dure et pointue
comme une alne. Il arrive souvent aux Ngres de marcher sur cet
animal, lorsqu'ils vont nu-pieds dans les champs; car, lorsqu'il
digre, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu'il ne
faut pas peu de bruit et de mouvement pour l'veiller[8].

[Note 7: Ce serpent avait t pris dans le jardin de la Mina par un
esclave, qui, sans employer d'arme ni de bton, l'avait saisi avec ses
mains, et l'avait apporte vivant dans le fort.]

[Note 8: C'est apparemment le _craste_, ou le serpent cornu dont
Pline fait mention.]

Quelques domestiques ngres de Bosman aperurent prs d'un marais un
serpent de vingt-sept pieds de long, et d'une grosseur proportionne.
Il tait au bord d'un trou rempli d'eau, entre deux porcs-pics, avec
lesquels il s'engagea dans un combat fort anim. Il vomissait son
venin tandis que ses deux adversaires le peraient de leurs dards;
mais les Ngres terminrent la bataille en tuant les trois champions 
coups de fusil: ils les apportrent  Maouri, o, rassemblant leurs
camarades, ils en firent ensemble un festin dlicieux.

En rparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers
dcouvrirent un grand, serpent sous un monceau de pierres, et
rsolurent aussitt de le prendre. Aprs avoir remu une partie des
pierres, un maon ngre, voyant passer la queue du serpent, s'en
saisit; mais, n'ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la
couper avec son couteau; et, se flattant d'avoir mis le monstre hors
d'tat de lui nuire, il continua d'carter le reste des pierres.
Aussitt que le serpent se vit  dcouvert, il s'lana sur le maon,
et lui couvrit le visage d'un venin si dangereux qu'il le rendit
aveugle sur-le-champ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui
revint, aprs avoir t quelques jours dans cette situation. Bosman
observa souvent parmi les Ngres que la morsure d'un serpent les fait
d'abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu'ils
reviennent ensuite  leur premier tat; d'o il conclut que le poison
a diffrens degrs de force, et que, s'il est quelquefois mortel, il
n'est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida,
la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette
opinion.  Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n'ont aucun
venin, et que les habitans honorent d'un culte. Nous en parlerons plus
en dtail  l'article du royaume de Juida.

Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais
de la mme forme qu'en Europe; cependant il s'y trouve moins de
crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d'une
grosseur prodigieuse. Dans le village d'Adja, entre Maouri et
Cormantin, Bosman en vit un de la largeur d'un plat de table: il le
prit d'abord pour une tortue de terre; mais il fut bientt dtromp en
le voyant marcher: le facteur anglais l'assura qu'on en voyait
beaucoup de cette taille aux environs du mme lieu: ils sont mortels
ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois tmoin de leurs
combats. Barbot raconte que, dans certaines annes, vers la fin du
mois de mai, on voit paratre au cap Corse un nombre incroyable de ces
hideux animaux, qui disparaissent peu de temps aprs.

Les scorpions sont en grand nombre sur cette cte, les uns fort
petits, d'autres de la grosseur d'une crevisse; mais la diffrence de
la taille n'en met pas dans le venin de leur piqre, qui est presque
toujours mortelle, si le remde n'est pas apport sur-le-champ:
l'antidote le plus certain est d'craser le scorpion sur la blessure,
et le premier soin du malheureux qui se sent piqu doit tre d'arrter
son ennemi pour le faire servir  sa gurison. Un des gens de Barbot
fut guri par cette mthode dans l'le du Prince, o il avait t
bless au talon pendant qu'il tait  couper du bois.

Toutes les parties de la Guine sont remplies de grandes araignes
noires, dont la vue a quelque chose d'effrayant. Bosman, se mettant un
jour au lit, fut vritablement alarm d'apercevoir prs de lui un de
ces animaux qui avait le corps d'une longueur extraordinaire, la tte
pointue par-derrire, et fort large sur le devant, dix jambes
couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n'ajoute pas
de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre.

Les Hollandais trouvrent un insecte si brillant dans les tnbres,
qu'ils le prirent d'abord pour un ver luisant. Il ressemblait  la
cantharide, except par sa couleur, qui tait noire comme le jais.
Barbot observe qu'outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et
qui rendent pendant la nuit une sorte de lumire, on voit sur la cte
quantit de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui
est fort commune dans les latitudes mridionales, vole ici pendant la
nuit, et rpand dans l'air autant de clart que les vers luisans sur
terre.

On parle avec admiration de la multitude d'abeilles qu'on rencontre de
toutes parts. On connat assez, dit Bosman, l'excellence du miel de
Guine: il n'est pas moins clbre par son extrme abondance aux
environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de
Guine; mais il n'est pas si commun sur la cte d'Or.

Les fourmis, comme celles du Sngal, se composent des habitations
avec un art admirable; elles se btissent aussi de grands nids sur des
arbres fort levs, et souvent elles viennent de ces lieux dans les
forts hollandais, en si grand nombre, qu'elles mettent les facteurs
dans la ncessit de quitter leurs lits: leur voracit est
surprenante; il n'y a point d'animal qui puisse s'en dfendre: elles
ont souvent dvor des moutons et des chvres. Smith rapporte que,
dans l'espace d'une nuit, elles lui ont quelquefois mang un mouton
avec tant de propret, que le plus habile anatomiste n'en aurait pas
fait un si beau squelette. Un poulet n'est pour elles qu'un amusement
d'une heure ou deux; le rat mme, quelque lger qu'il soit  la
course, ne peut chapper  ces cruels ennemis; si une seule fourmi
l'attaque, il est perdu; tandis qu'il s'efforce de la secouer, il se
trouve saisi par quantit d'autres, jusqu' ce qu'il soit accabl par
le nombre; elles le tranent alors dans quelque lieu de sret: si
leurs forces ne suffisent pas pour cette opration, elles font venir
un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent  bout de
l'emporter en bon ordre.

Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches,
noires et rouges: l'aiguillon des dernires cause une inflammation
trs-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les
blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant
de force, que dans l'espace d'une nuit elles s'ouvrent un passage dans
un coffre de bois fort pais, en y faisant autant de trous que s'il
avait t perc d'une dcharge de petit plomb. Les plus grosses n'ont
pas moins d'un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de
leurs nids avec sa canne; mais l'unique effet de plusieurs coups fut
d'attirer des milliers de fourmis  leurs portes. Il prit aussitt le
parti de la fuite, se souvenant que la morsure d'une fourmi noire
cause des douleurs inexprimables, quoiqu'elle n'ait pas d'autre effet
dangereux.

On distingue aisment  la tte de leurs bataillons trente ou quarante
guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs
marches. Leurs expditions se font ordinairement la nuit. Si les
Europens, en les fuyant, oublient derrire eux quelques provisions de
bouche, ou d'autres objets comestibles, ils doivent tre srs que tout
sera dvor avant le jour; l'arme des fourmis se retire ensuite avec
beaucoup d'ordre, et toujours charge de quelque butin qu'elle a la
prcaution d'emporter.

Pendant le sjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette
milice vint rendre sa visite au chteau. Il tait presque jour
lorsque l'avant-garde entra dans la chapelle, o quelques domestiques
ngres taient endormis sur le plancher: ils furent rveills par
cette arme d'ennemis; et Smith, s'tant lev au bruit, eut peine 
revenir de son tonnement; l'arrire-garde tait encore  la distance
d'un quart de mille: aprs avoir tenu conseil sur cet incident, on
prit le parti de mettre une longue trane de poudre sur le sentier
que les fourmis avaient trac, et dans tous les endroits o elles
commenaient  se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions
qui taient dj dans la chapelle; l'arrire-garde, ayant reconnu le
danger, tourna tout d'un coup, et regagna directement ses habitations.

Si les fourmis n'ont point un langage comme les Ngres, et plusieurs
Europens se le sont imagin, on ne peut douter, ajoute Smith,
qu'elles n'aient quelque manire de se communiquer leurs intentions;
il s'en convainquit par l'exprience suivante. Ayant dcouvert, 
quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient tre  la
chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin; elles passrent
quelques momens  reconnatre si c'tait une proie qui leur convnt;
ensuite une d'entre elles se dtacha pour porter l'avis  leur
habitation, tandis que les autres demeurrent  faire la garde autour
du corps mort: bientt Bosman fut surpris d'en voir paratre un grand
nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardrent point 
l'entraner. Dans d'autres occasions, il prit plaisir  renouveler la
mme exprience; il observa que, si le premier dtachement ne
suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un
second messager qui revenait avec un renfort.

La disette ou la mauvaise qualit des viandes et des autres provisions
rend les secours de la mer fort utiles  la conservation de la sant
et de la vie. Il serait impossible de subsister long-temps sans cette
ressource; car non-seulement les Ngres, mais la plupart des Europens
mmes ne vivent que de poisson, de pain et d'huile de palmier. Ceux
qui aiment le poisson peuvent s'en rassasier pour cinq ou six sous; et
s'ils ne s'attachent point  choisir le plus rare et le plus beau, ils
peuvent se satisfaire aisment pour la moiti de ce prix. Si la pche
n'est pas heureuse, comme il arrive souvent dans la saison de l'hiver,
o dans le mauvais temps, la vie du peuple est fort misrable.

On nomme entre les poissons de mer la dorade, la bonite, les _jacots_,
qui sont de la grosseur d'un veau, le brochet de mer, la morue, le
thon et la raie. Les petits poissons, surtout les sardines, y sont
dans une extrme abondance. Le meilleur poisson qu'on trouve dans
cette mer, est la dorade. Elle a le got du saumon. Les Anglais lui
donnent le nom de _dauphin_, et les Hollandais celui de _poisson
d'or_. On le regarde comme le plus lger de tous les animaux qui
nagent. Les dorades se laissent prendre aisment lorsqu'elles sont
presses par la faim.

La bonite est un fort bon poisson, mais infrieur  la dorade; on la
prend dans les lieux o l mer est le plus agite.

Les Anglais du cap Corse regardent le poisson royal comme un des
meilleurs et des plus dlicats de la cte; mais il demande d'tre pris
dans la saison qui lui convient: sa pleine longueur est d'environ cinq
pieds. Quelquefois on en dcouvre des troupes nombreuses au long du
rivage. Plusieurs crivains le nomment _seffer_, d'autres _ngre_,
parce qu'il a la peau noire.

On trouve assez abondamment dans cette mer un poisson de la grosseur
des morues de l'Europe, qui porte le nom _de morue du Brsil_; il est
fort gras et d'un excellent got.

Outre les poissons prcdens et une infinit d'autres, qui servent de
nourriture ordinaire aux habitans de la cte, il y en a de diffrentes
sortes qui sont fort remarquables par leur grandeur, leur force et
leurs autres qualits.

Le plus monstrueux habitant des mers est le cachalot, qui a reu des
Hollandais le nom de _noordkaper_, et des Franais celui de
_souffleur_.

Le poisson ftiche a tir ce nom du respect ou de l'espce de culte
que les Ngres lui rendent. C'est un poisson d'une rare beaut; sa
peau qui est brune sur le dos, devient plus claire et plus brillante
prs de l'estomac et du ventre. Il a le museau droit et termin par
une espce de corne dure et pointue de trois pouces de longueur; ses
yeux sont grands et vifs. Des deux cts du corps, immdiatement aprs
les oues, on dcouvre quatre ouvertures en longueur dont on ignore
l'usage. Celui dont Barbot a donn la figure avait sept pieds de long.
Il ne lui fut pas possible d'en goter, parce que rien ne peut engager
les Ngres  le vendre; mais ils lui permirent de le dessiner au
crayon.

Pendant le sjour qu'Atkins fit dans la baie du cap des Trois-Pointes,
il vit rgulirement, vers le soir, un affreux poisson qui se remuait
pesamment autour du vaisseau. Ce monstre, nomm _diable de mer_ par
les matelots, et _baudroie_ sur les ctes de France, a un aspect
hideux. Sa tte est dmesurment grosse, ses nageoires ventrales ont
la forme de mains. Entre ses yeux, placs sur la partie suprieure de
la tte, s'lve un long filament termin par une membrane assez
large. Ce filament est suivi, dans la direction du dos, d'une range
d'autres filamens qui diminuent de longueur en s'loignant de la tte,
garnie aussi de membranes et de fils. Des barbillons vermiformes sont
rpandus sur les cts du corps, de la queue et de la tte, au-dessus
de laquelle paraissent quelques tubercules ou aiguillons. Sa peau est
mince, flasque et sans cailles. La couleur de la baudroie est obscure
en dessus, et blanchtre en dessous. Ce poisson, n'ayant ni armes
dfensives dans ses tgumens, ni force dans ses membres, ni clrit
dans sa natation, est, malgr sa grandeur, contraint d'avoir recours 
la ruse pour se procurer sa subsistance, et de rduire sa chasse  des
embuscades; il s'enfonce dans la vase, se couvre de plantes marines,
se cache entre les pierres, et ne laisse apercevoir que l'extrmit de
ses filamens qu'il agite en diffrens sens, et auxquels il donne
toutes les fluctuations qui peuvent les faire ressembler davantage 
des vers o autres appts; les autres poissons, attirs par cette
proie apparente, s'approchent et sont engloutis par un seul mouvement
de la baudroie dans son norme gueule, et y sont retenus par les
innombrables dents dont elle est arme. Les autres poissons connus sur
la cte d'Or sont les mmes que nous avons dj vus dans ces mers.




CHAPITRE III.

Cte des Esclaves.


Les navigateurs europens tendent la cte des Esclaves depuis le Rio
de Volta, o finit la cte d'Or, jusqu'au Rio Lugos, dans le royaume
de Benin. La cte suivante prend le nom de _grand Benin_; celle
d'aprs porte celui d'_Ouarre_, et s'tend vers le sud jusqu'au cap
Formose. De l elle tourne  l'est jusqu' Rio del Rey, d'o elle
reprend au sud jusqu'au cap Consalvo, au-del de l'quateur, et forme
le golfe de Guine.

L'Europe n'a que trois tablissemens sur cette cte. Le premier, qui
se nomme _Kita_, est un comptoir anglais de la Compagnie royale
d'Afrique, loign de quinze lieues  l'est de Lay ou d'Alampo, sur la
cte d'Or. Le second se nomme Fida ou Juida; les Anglais, les Franais
et les Hollandais y ont des comptoirs et des forts. Le troisime
tablissement, qui s'appelle _Iakin_, est un comptoir anglais  trois
lieues  l'est de Juida; mais diverses raisons l'ont fait abandonner,
sans qu'on ait pens depuis  le rtablir.

La cte des Esclaves comprend les ctes de Koto, de Popo, de Juida et
d'Ardra, quatre royaumes qui se suivent immdiatement, et qui tous
font le commerce des esclaves. Nous ne nous arrterons que sur celui
de Juida, dont nous avons promis de donner une notice. C'est le centre
du commerce des esclaves, et le pays le plus frquent t le mieux
connu des Europens sous cette latitude.

Il commence  cinq ou six lieues du village de Popo, et s'tend 
quinze ou seize lieues le long de la cte; sa largeur est de huit ou
neuf lieues dans les terres; il est  6 20 de latitude nord; ses
bornes sont le royaume de Popo au nord-ouest, et celui d'Ardra au
sud-est.

Le pays est arros par deux ruisseaux qui mritent nanmoins le nom de
rivires, et qui descendent tous deux du royaume d'Ardra. Celui qui
est le plus au sud coule  la distance d'une lieue et demie de la mer,
et porte le nom d'_Iakin_, qu'il tire d'une ville du royaume d'Ardra;
l'eau en est jauntre. Il n'est navigable que pour les pirogues; 
peine a-t-il trois pieds de profondeur; et, dans plusieurs endroits,
il en a beaucoup moins.

Le second, qui se nomme _Eufrates_ (on ne sait pas pourquoi ce nom
grec se trouve en Guine), arrose la ville d'Ardra, et va passer  la
distance d'une lieue de Sabi ou Xavier, capitale du royaume de Juida;
il est plus large et plus profond que le premier; son eau est
excellente, et, s'il n'tait pas bouch par quelques bancs de sable,
il serait navigable. Les rois de Juida ont tabli depuis long-temps 
tous ses gus une sorte de douane o tous les passans sont obligs de
payer deux bedjis ou cauris. Les grands du pays, et les Europens
mmes, ne sont pas exempts de ce droit.

Tous les Europens qui ont fait le voyage de Juida conviennent que
c'est une des plus dlicieuses contres de l'univers. Les arbres y
sont d'une grandeur et d'une beaut admirables, sans tre offusqus,
comme dans les autres parties de la Guine, par des buissons et de
mauvaises plantes. La verdure des campagnes, qui ne sont divises que
par des bosquets ou des sentiers, fort agrables, et la multitude des
villages qui se prsentent dans un si bel espace, forment la plus
charmante perspective qu'on puisse s'imaginer. Il n'y a ni montagnes
ni collines qui arrtent la vue. Tout le pays s'lve doucement,
jusqu' trente ou quarante milles de la cte, comme un large et
magnifique amphithtre, d'o les yeux se promnent jusqu' la mer;
plus on avance, plus on le trouve peupl; c'est la vritable image des
Champs-lyses; du moins les voyageurs osent donner ce nom  cette
belle contre, sans rflchir qu'un pays o l'on trafique sans cesse
de la libert des hommes rappelle plutt l'ide de l'enfer que celle
de l'lyse.

 ceux qui viennent de la mer cette contre prsente un spectacle
charmant: c'est, un mlange de petits bois et de grands arbres. Ce
sont des groupes de bananiers, de figuiers, d'orangers, etc., au
travers desquels on dcouvre les toits d'un nombre infini de villages,
dont les maisons, couvertes de paille et couronnes de cannes, forment
un trs-beau paysage.

Les Ngres de Juida, bien diffrens de la plupart des peuples de
Guine, n'abandonnent que les terres absolument striles: tout est
cultiv, sem, plant, jusqu'aux enclos de leurs villages et de leurs
maisons. Leur activit va si loin, que le jour de leur moisson ils
recommencent  semer, sans laisser  la terre un moment de repos:
aussi leur terroir est-il si fertile, qu'il produit deux ou trois
fois l'anne. Les pois succdent au riz; le millet vient aprs les
pois; le mas aprs le millet; les patates et les ignames aprs le
mas. Les bords des fosss, des haies et des enclos sont plants de
melons et de lgumes. Il ne reste pas un pouce de terre en friche.
Leurs grands chemins ne sont que des sentiers. La mthode commune,
pour la culture des terres, est de l'ouvrir en sillons. La rose qui
se rassemble au fond de ces ouvertures, et l'ardeur du soleil qui en
chauffe les cts, htent beaucoup plus les progrs de leurs plantes
et de leurs semences que dans un terroir plat.

Avec si peu d'tendue, le royaume de Juida est divis en vingt-six
provinces ou gouvernemens, qui tirent leurs noms des principales
villes. Ces petits tats sont distribus entre les principaux
seigneurs du pays, et deviennent hrditaires dans leurs familles. Le
roi, qui n'est que leur chef, gouverne particulirement la province de
Sabi ou Xavier, c'est--dire celle qui passe pour la premire du
royaume, comme la ville du mme nom en est la capitale.

Tout le pays est si rempli de villages et si peupl, qu'il ne parat
composer qu'une seule ville, divise en autant de quartiers, et
partage seulement par des terres cultives, qu'on prendrait pour des
jardins.

Aussitt que les Ngres voient entrer dans la rade un vaisseau de
l'Europe, ils mprisent tous les dangers pour apporter  bord du
poisson; l'exprience les rend srs d'tre bien pays, et d'obtenir
quelques verres d'eau-de-vie par-dessus. C'est parleurs pirogues que
les capitaines de chaque nation crivent aux directeurs-gnraux pour
leur donner avis de leur arrive. Aprs avoir rgl les signaux de mer
et de terre, et fait dresser des tentes sur le rivage; le capitaine se
met dans sa chaloupe pour s'avancer  cent pas de la barre,
c'est--dire jusqu'au lieu o commence la grande agitation des vagues:
il y trouve une pirogue qui l'attend. Les personnes senses se
dpouillent de leurs habits jusqu' la chemise, parce que le moindre
de tous les maux qu'on peut craindre est d'tre bien mouill de la
troisime vague; toute l'adresse des rameurs ne peut garantir l
pirogue d'tre couverte d'eau, et l'on est inond depuis la tte
jusqu'aux pieds. Les Ngres sautent dehors; et, seconds par ceux qui
les attendent au rivage, ils mettent la pirogue et tous les passagers
sur le sable.

Il ne sera point inutile d'expliquer ici ce que c'est que cette barre
qui rgne tout le long de la cte de Guine, et qui est plus ou moins
dangereuse, suivant la position des ctes, et suivant la nature des
vents auxquels elle est expose.

Par le terme de _barre_, on entend l'effet produit par trois vagues,
qui viennent se briser successivement contre la cte, et dont la
dernire est toujours la plus dangereuse, parce qu'elle forme une
sorte d'arcade assez haute et d'un assez grand diamtre pour couvrir
entirement une pirogue, la remplir d'eau et l'abmer avant qu'elle
puisse toucher au rivage. Les deux premires vagues ne s'enflent pas
tant, et ne forment point d'arche en approchant du rivage: la
premire, parce qu'elle n'est pas repousse par une vague prcdente
qui ait eu le temps de se briser avant qu'elle arrive; la seconde,
parce que le retour seul de la premire n'a pas assez de force pour
repousser fort imptueusement celle qui la suit. Mais la troisime,
qui trouve le repoussement de la seconde augment par celui de la
premire, forme cette arcade terrible, qui porte proprement le nom de
_barre_, et qui a caus la perte de tant de malheureux.

L'adresse des rameurs ngres consiste  sauter promptement dans l'eau,
et  soutenir la pirogue des deux cts pour empcher qu'elle ne
tourne. Cette opration la conduit  terre dans un moment, avec autant
de sret pour les passagers que pour les marchandises. Depuis que les
Europens font le commerce  Juida, les Ngres du pays ont eu le temps
de se familiariser avec ce dangereux passage. Il est rare  prsent
qu'une pirogue y prisse. Il arrive encore plus rarement que les
rameurs aient quelque risque  courir, parce qu'ils sont excellens
nageurs, et qu'tant nus ils comptent pour rien d'tre un peu secous
par les flots. Leur hardiesse est si tranquille, qu'ils profitent
souvent de l'occasion pour drober de l'eau-de-vie ou des cauris.
S'ils n'ont pas quelques Europens qui les observent, ils cessent
quelque temps d'avancer, en soutenant la pirogue avec leurs rames,
tandis qu'un des plus adroits perce les barils et sert de l'eau-de-vie
 tous les autres; ensuite ils recommencent  ramer de toutes leurs
forces, et, lorsqu'ils arrivent au rivage, ils racontent froidement,
pour excuser leur lenteur, que la pirogue a fait une voie d'eau, et
qu'ayant t forcs de la boucher, ils ont eu beaucoup de peine 
surmonter les difficults. S'ils sont observs de si prs qu'ils ne
puissent tromper, ils ont l'art de renverser la pirogue dans quelque
lieu o les barils et les caisses coulent  fond, et la nuit suivante
ils reviennent les pcher.

Aprs avoir dbarqu les marchandises, on les place sous des tentes
que les capitaines font dresser sur le rivage. Au sommet de ces tentes
on lve des pavillons qui servent  donner les signaux rgls entre
les marchands qui sont  terre et les barques qui demeurent  l'ancre
au del de la barre; car,  si peu de distance, il n'en est pas moins
impossible de se faire entendre en criant, et mme avec le porte-voix.
Le bruit des vagues qui se brisent incessamment contre la rade
l'emporte sur celui du tonnerre.

Autrefois les Anglais et les Hollandais taient seuls en possession du
commerce de Juida; mais les Franais obtinrent par degrs la libert
d'y btir un fort; et l'adresse des habitans a fait ouvrir enfin leur
port  toutes les nations. Il en rsulte un effet trs-dsavantageux
pour la compagnie anglaise d'Afrique: le prix des esclaves, qui tait
anciennement rgl pour elle  trois livres sterling par tte (72
fr.), est mont dans ces derniers temps jusqu' vingt (480 fr.).

Il se tient tous les quatre jours un grand march  Sabi ou Xavier,
dans diffrens endroits de cette ville. Il s'en tient un autre dans la
province d'Aploga, o la foule est si grande, qu'on n'y voit pas
ordinairement moins de cinq ou six mille marchands.

Ces marchs sont rgls avec tant d'ordre et de sagesse, qu'il ne s'y
passe jamais rien contre les lois. Chaque espce de marchands et de
marchandises a sa place assigne. Il est permis  ceux qui achtent de
marchander aussi long-temps qu'il leur plat, mais sans tumulte et
sans fraude. Le roi nomme un juge, assist de quatre officiers bien
arms, qui a non-seulement le droit d'inspection sur toutes sortes de
commerce, mais celui d'couter les plaintes et de les terminer par une
courte dcision, en vendant pour l'esclavage ceux qui sont convaincus
de vol ou d'avoir troubl le repos public. Outre ce magistrat, un
grand du royaume, nomm le _konagongla_, est charg du soin de la
monnaie ou des bedjis. Il en faut quarante pour faire un toqua. Cet
officier examine les cordons, et s'il s'y trouve une coquille de
moins, il les confisque au profit du roi.

Les marchs sont environns de petites baraques qui sont occupes par
des cuisiniers ou des traiteurs pour la commodit du public. Il ne
manque rien dans tous ces marchs. On y vend des esclaves de tous les
ges et des deux sexes, des boeufs et des vaches, des moutons, des
chvres, des chiens, de la volaille et des oiseaux de toute espce;
des singes et d'autres animaux; des draps de l'Europe, des toiles, de
la laine et du coton, des calicots o toiles des Indes, des toffes de
soie, des pices, des merceries, de la porcelaine de la Chine, de l'or
en poudre et en lingots, du fer en barre et en oeuvre; enfin toutes
sortes de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Afrique,  des prix fort
raisonnables. Cette abondance est d'autant plus surprenante, qu'une
partie de tous ces biens est achete de la seconde ou de la troisime
main par des marchands qui les vont revendre  trois ou quatre cents
lieues du pays.

Les principales marchandises du royaume de Juida sont les toffes de
la fabrique des femmes, les nattes, les paniers, les cruches pour le
peytou, les calebasses de toutes sortes de grandeurs, les plats et les
tasses de bois, les pagnes rouges et bleus, la malaguette, le sel,
l'huile de palmier, le kanki et d'autres denres.

Le commerce des esclaves est exerc par les hommes, et celui de toutes
les autres marchandises par les femmes. Nos plus fins marchands
pourraient recevoir des leons de ces habiles Ngresses, soit dans
l'art du dbit, soit dans celui ds comptes. Aussi les hommes se
reposent-ils entirement sur leur gestion.

La monnaie courante dans tous les marchs est de la poudre d'or ou des
bedjis. Comme on ne connat pas l'usage du crdit, les marchands n'ont
pas l'embarras des livres de compte.

Les Europens, les seigneurs de Juida, et les Ngres riches se font
porter dans des hamacs sur les paules de leurs esclaves. C'est du
Brsil que viennent les plus beaux hamacs: ils sont de coton. Les uns
sont d'une toffe continue, comme le drap; les autres  jour, comme
nos filets pour la pche. Leur longueur ordinaire est de sept pieds,
sur dix, douze et quatorze de largeur. Aux deux extrmits il y a
cinquante ou soixante noeuds d'un tissu de soie ou de coton, que les
Ngres appellent rubans, chacun de la longueur de trois pieds. Tous
les rubans de chaque bout s'unissent pour composer une chane, au
travers de laquelle on passe une corde, qu'on attache des deux cts
au bout d'une perche de bambou longue de quinze ou seize pieds; de
sorte que le hamac suspendu prend la forme d'un demi-cercle. Deux
esclaves portent les deux extrmits de la perche sur leur tte. La
personne qui se fait porter s'assied ou se couche de toute sa longueur
dans le hamac; mais elle ne se met pas en ligne directe, parce que,
dans cette situation, elle aurait le corps pli et les pieds aussi
hauts que la tte. Sa position est diagonale, c'est--dire, qu'ayant
la tte et les pieds d'un coin  l'autre, elle est aussi commodment
que dans un lit. Les personnes de distinction se servent d'un oreiller
qui leur soutient la tte.

Les hamacs qu'on apporte du Brsil sont de diffrentes couleurs et
fort bien travaills, avec des soupentes et des franges de la mme
toffe qui tombent des deux cts, et leur donnent fort bonne grce.
On s'y sert ordinairement d'un parasol qu'on tient  la main. Si l'on
voyage pendant la nuit, on passe sur la perche une toile cire pour se
garantir de la rose, qui est dangereuse dans ce pays. Il n'y a point
de litire o l'on dorme si commodment que dans cette voiture.

Lorsque les directeurs sortent du comptoir pour la promenade ou pour
quelque voyage, ils sont toujours escorts d'un capitaine ngre, ou
d'un seigneur qui protge leur nation, et qui suit immdiatement dans
son hamac.  la tte du convoi, un Ngre porte l'enseigne de la
nation. Il est suivi d'une garde de cent ou deux cents Ngres, avec
leurs tambours et leurs trompettes. Ceux qui ont des fusils tirent
continuellement. Les tambours battent, les trompettes sonnent, et la
marche n'est qu'une danse continuelle.

La qualit du climat ne laisse point aux Europens le choix d'une
autre voiture. Ils ne pourraient faire un mille  pied, dans l'espace
d'un jour, sans tre dangereusement affaiblis par l'excs de la
chaleur; au lieu qu'ils sont fort soulags dans un hamac par la toile
qui les couvre, et par le mouvement de l'air que leurs porteurs
agitent continuellement.

Les habitans naturels de cette contre sont gnralement de haute
taille, bien faits et robustes. Leur couleur n'est pas d'un noir de
jais si luisant que sur la cte d'Or, et l'est encore moins que sur le
Sngal et sur la Gambie. Mais ils sont beaucoup plus industrieux et
plus capables de travail, sans tre moins ignorans.

Avec peu de lumires, ils sont pourtant trs-civiliss et trs-polis.
Bosman les met fort au-dessus de tous les autres Ngres, autant pour
les mauvaises que pour les bonnes qualits.

Les devoirs mutuels de la civilit sont si bien tablis entre eux, et
leur respect va si loin pour leurs suprieurs, que, dans les visites
qu'ils leur rendent, ou dans une simple rencontre, l'infrieur se
jette  genoux, baise trois fois la terre en frappant des mains,
souhaite le bonjour  celui qu'il se croit oblig d'honorer, et le
flicite sur sa sant ou sur d'autres avantages dont il le voit jouir.
De l'autre ct, le suprieur, sans changer de posture, fait une
rponse obligeante, bat doucement les mains, et souhaite aussi le
bonjour. L'infrieur ne cesse pas de demeurer assis  terre ou
prostern jusqu' ce que l'autre le quitte ou lui tmoigne que c'est
assez. Si c'est l'infrieur que ses affaires obligent de partir le
premier, il en demande la permission, et se retire en rampant; car on
regarderait comme un crime dans la nation de paratre debout ou de
s'asseoir sur un banc devant ses suprieurs. Les enfans ne sont pas
moins respectueux pour leurs pres, et les femmes pour leurs maris.
Ils ne leur prsentent et ne reoivent rien d'eux sans se mettre 
genoux, et sans employer les deux mains; ce qui passe encore pour une
plus grande marque de soumission. S'ils leur parlent, c'est en se
couvrant la bouche de la main, dans la crainte de les incommoder par
leur haleine.

Deux personnes d'gale condition qui se rencontrent commencent par se
mettre  genoux et frappent des mains, aprs quoi elles se saluent en
faisant des voeux mutuels pour leur bonheur et leur sant. Qu'une
personne de distinction ternue, toutes les personnes prsentes
tombent  genoux, baisent la terre, frappent des mains et lui
souhaitent toutes sortes de prosprits. Un Ngre qui reoit quelque
prsent de son suprieur frappe des mains, baise la terre et fait un
remercment fort affectueux. Enfin les distinctions de rang et les
gradations de respect sont aussi bien observes entre les Ngres de
Juida que dans aucun autre endroit du monde, bien diffrens de ceux de
la cte d'Or, qui vivent ensemble comme des brutes, sans aucune ide
de biensance et de politesse.

Les mmes crmonies se rptent scrupuleusement chaque fois qu'on se
rencontre, ft-ce vingt fois le jour; et la ngligence dans ces usages
est punie par une amende. Toute la nation, dit Desmarchais, marque une
considration singulire pour les Franais: le dernier roi de Juida
portait si loin ce sentiment, qu'un de ses principaux officiers ayant
insult un Franais, et lev la canne pour le frapper, il lui fit
couper la tte sur-le-champ, sans se laisser flchir par les ardentes
sollicitations du directeur franais en faveur du coupable.

Les Chinois mmes ne portent pas plus loin les formalits du
crmonial, et ne les observent pas avec plus de rigueur. Un Ngre de
Juida qui se propose de rendre visite  son suprieur envoie d'abord
chez lui pour lui faire demander sa permission et l'heure qui lui
convient: aprs avoir reu sa rponse, il sort accompagn de tous ses
domestiques et de ses instrumens musicaux, si sa condition lui permet
d'en avoir: ce cortge marche devant lui lentement et en fort bon
ordre; il ferme la marche, port par deux esclaves sur son hamac;
lorsqu'il est arriv  quelques pas du terme, il descend et s'avance 
la premire porte, o il trouve les domestiques de la maison; alors il
fait cesser la musique, et se prosterne  terre avec tout son train;
les domestiques qui sont venus pour le recevoir se mettent dans la
mme posture; on dispute long-temps  qui se lvera le premier; il
entre enfin dans la premire cour, y laisse le gros de ses gens, et
n'en prend qu'un petit nombre  sa suite.

Les domestiques de la maison l'ayant introduit dans la salle
d'audience, il y trouve le matre assis, qui ne fait pas le moindre
mouvement pour quitter sa position; il se met  genoux devant lui,
baise la terre, frappe des mains, et souhaite  son seigneur une
longue vie avec toutes sortes de prosprits: il rpte trois fois
cette crmonie, aprs quoi l'autre, sans se remuer, lui dit de
s'asseoir, et le fait placer vis--vis de lui sur une natte ou sur une
chaise, suivant la manire dont il est assis lui-mme; il commence
alors la conversation: lorsqu'elle a dur quelque temps, il fait signe
 ses gens d'apporter des liqueurs, et les prsente  son hte; c'est
le signal de la retraite. L'tranger recommence alors ses gnuflexions
avec les mmes complimens, et se retire; les domestiqus de la maison
le conduisent jusqu' la porte, et le pressent de remonter dans son
hamac; mais il s'en dfend, et de part et d'autre, on se prosterne
comme  l'arrive; il monte ensuite dans le hamac; les instrumens
recommencent  jouer, et le convoi se remet en marche dans le mme
ordre qu'il est venu. Il parat par ce dtail que la politesse des
infrieurs est trs-soumise, et celle des suprieurs trs-humiliante.
Quoi qu'en disent les voyageurs, ce n'est pas l le chef-d'oeuvre de
l'urbanit; celle de l'Europe est infiniment mieux entendue,
puisqu'elle consiste  tablir, autant qu'il est possible, les
apparences de l'galit.

Mais si les habitans de Juida surpassent tous les autres Ngres en
industrie comme en politesse, ils l'emportent beaucoup aussi par le
got et la subtilit qu'ils ont pour le vol.  l'arrive de Bosman
dans ce comptoir, le roi lui dclara que ses sujets ne ressemblaient
point  ceux d'Ardra et des autres pays voisins, qui taient capables,
au moindre mcontentement, d'empoisonner les Europens. C'est, lui
dit le prince, ce que vous ne devez jamais craindre ici; mais je vous
avertis de prendre garde  vos marchandises, car mon peuple est fort
enclin au vol, et ne vous laissera que ce qu'il ne pourra prendre.
Bosman, charm de cette franchise, rsolut d'tre si attentif, qu'on
ne pt le tromper aisment; mais il prouva bientt que l'adresse des
habitans surpassait toutes ses prcautions. Il ajoute qu' l'exception
de deux ou trois des principaux seigneurs du pays, toute la nation de
Juida n'est qu'une troupe de voleurs, d'une exprience si consomme
dans leur profession, que, de l'aveu des Franais, ils entendent mieux
cet art que les plus habiles filous de Paris.

Les Ngres de Juida sont gnralement mieux vtus que ceux de la cte
d'Or; mais ils n'ont pas d'ornemens d'or et d'argent: leur pays ne
produit aucun de ces prcieux mtaux, et les habitans n'en connaissent
pas mme le prix.

Le bl des Ngres de Juida est le millet. Ils ont l'art de le moudre
entre deux pierres, qu'ils appellent _pierres de kanki_,  peu prs
comme les peintres broient leurs couleurs: de la farine ptrie avec un
peu d'eau ils composent des morceaux de pte qu'ils font bouillir dans
un pot de terre, ou cuire au feu sur un fer ou une pierre; cette
espce de pain, qu'ils appellent _kanki_, se mange avec un peu d'huile
de palmier: une calebasse de _peytou_ et quelques ignames, ou quelques,
patates qu'ils y joignent, sont la nourriture ordinaire du plus grand
nombre.

La plupart des usages de Juida ont beaucoup de ressemblance avec ceux
de la cte d'Or,  l'exception de ce qui regarde le culte religieux.

Les hommes ont communment un plus grand nombre de femmes que sur la
cte d'Or. Sans tre extrmement fcondes, elles sont fort loignes
d'tre striles, et non-seulement les hommes sont ardens et robustes,
mais ils emploient divers ingrdiens pour exciter la nature. Bosman a
vu des Ngres qui se glorifiaient d'avoir plus de deux cents enfans.
Ayant demand un jour au capitaine Agoci, qui servait depuis plusieurs
annes d'interprte aux Hollandais, si sa famille tait nombreuse,
parce qu'il tait toujours suivi de quantit d'enfans, le Ngre
rpondit avec un soupir, qu'il n'en avait que soixante-dix, et qu'il
lui en tait mort le mme nombre. Le roi, qui tait tmoin de cette
conversation, assura Bosman qu'un de ses vice-rois avait repouss un
puissant ennemi sans autre secours que ses fils et ses petits-fils,
avec tous ses esclaves, et que cette famille tait compose de deux
mille hommes, au nombre desquels il ne comptait ni les filles ni
plusieurs enfans morts. Cela rappelle les guerres de famille entre les
patriarches. Il ne faut pas s'tonner que le pays soit si peupl, et
qu'il en sorte annuellement un si grand nombre d'esclaves.

D'ailleurs les richesses consistent dans la multitude des enfans; mais
les pres en disposent  leur gr, et, ne rservant quelquefois que
l'an des mles, ils vendent tout le reste pour l'esclavage: un
royaume de si peu d'tendue fournit tous les mois un millier
d'esclaves au march.

La circoncision des enfans est une pratique tablie dans cette
contre, sans que les habitans en puissent apporter d'autre raison que
l'usage de leurs pres, dont ils en ont reu l'exemple: on soumet mme
quelques filles  cette crmonie sanglante.

 la mort de son pre, l'an des fils hrite non-seulement de tous
ses biens et de ses bestiaux, mais mme de ses femmes, avec lesquelles
il commence aussitt  vivre en qualit de mari; sa mre seule est
excepte; elle devient matresse d'elle-mme, dans un logement spar,
avec un fonds rgl pour sa subsistance; cet usage n'est pas moins
tabli pour le peuple que pour le roi et les seigneurs.

L'application extraordinaire que les Ngres de Juida apportent au
commerce et  l'agriculture ne leur te pas le got du plaisir et de
l'amusement; leur principale passion dans ce genre est pour le jeu.
Bosman rapporte qu'ils y risquent volontiers tout ce qu'ils possdent,
et qu'aprs avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont
capables de jouer leurs femmes, leurs enfans, et de finir par se jouer
eux-mmes.

Desmarchais observe en effet qu'avec autant de passion pour le jeu que
les Chinois, ils se dispensent de les imiter sur un seul point: c'est
qu'au lieu de se pendre aprs avoir tout perdu, ils jouent leur propre
corps, et sont vendus par celui que la fortune favorise. Ce dsordre
avait engag un de leurs rois  dfendre tous les jeux de hasard sous
peine de l'esclavage.

Ils apprhendent tellement la mort, qu'ils ne peuvent en entendre
parler, dans la crainte de hter son arrive en prononant son nom;
c'est un crime capital de la nommer devant le roi et les grands.
Bosman, se disposant  partir, dans son premier voyage, demanda au
roi, qui lui devait environ cent livres sterling (2400 fr.), de qui il
recevrait cette somme  son retour, en cas de mort: tous les assistans
parurent extrmement surpris  cette question; mais le roi, qui
entendait un peu la langue portugaise, considrant que Bosman
ignorait les usages du pays, lui rpondit avec un sourire: Soyez
l-dessus sans inquitude; vous ne me trouverez pas mort, car je
vivrai toujours. Bosman s'aperut fort bien qu'il avait commis une
imprudence. Lorsqu'il fut retourn au comptoir, son interprte lui
apprit qu'il tait dfendu, sous peine de la vie, de parler de mort en
prsence du roi, et, bien plus, de parler de la sienne. Cependant
tant devenu plus familier avec ce prince, dans son second et dans son
troisime voyage, il prit la libert de railler souvent les seigneurs
de la cour sur la crainte qu'ils avaient de la mort; il parvint  les
faire rire de leur propre faiblesse, et le roi mme prenait plaisir 
l'entendre; mais les Ngres n'en taient pas moins rservs, et
n'osaient ouvrir la bouche sur le mme sujet.

Ils sont persuads qu'il existe un tre dont l'univers est l'ouvrage,
et qui mrite par consquent d'tre prfr aux ftiches, qui sont
eux-mmes ses cratures; mais ils ne le prient point, et ne lui
offrent point de sacrifices. Ce grand Dieu, disent-ils, est trop
lev au-dessus d'eux pour s'occuper de leur situation; il a confi le
gouvernement du monde aux ftiches, qui sont des puissances
subordonnes auxquelles les Ngres doivent s'adresser.

Les Ngres les plus senss de Juida, du moins entre les grands, ont
une ide confuse de l'existence d'un seul Dieu, qu'ils placent dans
le ciel; ils lui attribuent le soin de punir le mal et de rcompenser
le bien; ils croient que le tonnerre vient de lui; ils reconnaissent
que les blancs, qui lui adressent leur culte, sont beaucoup plus
heureux que les Ngres, dont le partage est de servir le diable,
mchante et pernicieuse puissance, qu'ils n'ont pas la hardiesse
d'abandonner, parce qu'ils redoutent la fureur de la populace.

Les habitans de Juida ont quelques notions de l'enfer, du diable et de
l'apparition des esprits; ils mettent l'enfer dans un lieu souterrain,
o les mchans sont punis par le feu.

Les ftiches de Juida peuvent tre diviss en deux classes, celle des
grands et celle des petits: la premire classe est celle des ftiches
publics, le serpent, les arbres, la mer et l'Agoye.

L'Agoye est une hideuse figure de terre noire qui ressemble plus  un
crapaud qu' un homme: c'est la divinit qui prside aux conseils.
L'usage est de la consulter avant de former une entreprise; ceux qui
ont besoin de ses inspirations s'adressent d'abord au sacrificateur,
et lui expliquent le sujet qui les amne; ensuite ils offrent leur
prsent  l'Agoye, sans oublier de payer le droit du prtre: il fait
quantit de grimaces que le suppliant regarde avec beaucoup de
respect; il jette des balles au hasard, d'un plat dans l'autre,
jusqu' ce que le nombre se trouve impair dans chaque plat: il rpte
plusieurs fois cette opration; et, si le nombre continue d'tre
impair, il dclare que l'entreprise est heureuse. La prvention des
Ngres est si forte, que, si leurs esprances sont trompes, comme il
arrive souvent, ils en rejettent la faute sur eux-mmes, sans accuser
jamais l'Agoye.

Mais le respect qu'on porte aux grands ftiches est extrmement
partag par la multitude innombrable que chaque particulier choisit 
son gr. Les plus communs sont de terre grasse, parce qu'il est ais
de faire prendre toutes sortes de formes  cette terre.

Bosman rapporte qu'tant sur la cte de Juida, en 1698 et 1699, il y
vint un moine augustin de l'le de San-Thom pour convertir les
Ngres. Ce missionnaire proposa au roi d'couter ses instructions; et,
dans la premire visite que Bosman rendit  ce prince, il lui demanda
ce qu'il pensait de cette proposition: Je la loue, lui dit le roi, et
ce missionnaire me parat fort honnte homme; mais je suis rsolu de
m'en tenir  mes ftiches. Le mme religieux, se trouvant avec Bosman
dans la compagnie d'un seigneur qui passait pour un homme d'esprit,
dclara d'un ton menaant: Que si le peuple de Juida persistait dans
ses fausses opinions et dans ses moeurs drgles, il ne pouvait
viter de tomber dans les flammes de l'enfer pour y brler
ternellement avec le diable. Le seigneur ngre rpondit froidement:
Nous ne valons pas mieux que nos anctres; ils ont men la mme vie
et profess le mme culte: si nous sommes condamns  brler, notre
consolation sera de brler avec eux. Cette rponse fit perdre toute
esprance au missionnaire; il pria Bosman de lui obtenir du roi son
audience de cong, et quelque temps aprs il remit  la voile.

Desmarchais donne une description fort exacte de l'espce de serpent
qui fait le principal objet de la religion de Juida, et qu'on nomme
_serpent-ftiche_. Cette espce a la tte grosse et ronde, les yeux
bleus et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard, le
mouvement d'une grande lenteur, except lorsqu'elle attaque un serpent
venimeux; elle a la queue petite et pointue, la peau fort belle; le
fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mlange agrable de
raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpens sont d'une
douceur surprenante: on peut marcher sur eux sans crainte; ils se
retirent sans aucune marque de colre.

Ils sont si privs, qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique
antipathie est contre les serpens venimeux, dont la morsure est
dangereuse; ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les
rencontrent, et semblent prendre plaisir  dlivrer les hommes de leur
poison. Les blancs mmes ne font pas difficult de manier ces
innocentes cratures, et badinent avec elles sans le moindre danger.
Il ne faut pas craindre de les confondre avec les autres. L'espce de
serpens venimeux est noire, longue de deux brasses, et d'un pouce et
demi de diamtre; ils ont la tte plate et deux dents crochues; ils
rampent toujours la tte leve et la gueule ouverte, attaquent
furieusement tout ce qui se prsente.

Le serpent sacr a moins de longueur: il n'a point ordinairement plus
de sept pieds et demi, mais il est aussi gros que la cuisse d'un
homme. Les Ngres assurent que le premier pre de cette race est
encore vivant, et qu'il est d'une prodigieuse grosseur.

Bosman prtend avoir observ que ces serpens ne peuvent mordre ni
piquer. Il traite de chimre l'opinion des Ngres qui regardent leur
morsure comme un prservatif contre celle des autres serpens; il
assure, au contraire, qu'ils ne peuvent se dfendre eux-mmes du
poison des autres, et que dans les combats qu'ils leur livrent
souvent, quoique beaucoup plus gros et plus vigoureux, ils seraient
rarement vainqueurs, si ces rencontres n'arrivaient ordinairement prs
des villes et des villages, o le secours de leurs adorateurs les fait
triompher de leur ennemi. Une des principales raisons qui les a fait
choisir aux Ngres pour l'objet de leur culte, est la bont de leur
naturel. C'est un crime capital de leur nuire ou de les outrager
volontairement; mais s'il arrive par hasard qu'on marche dessus, ils
se retirent avec plus de frayeur que de colre; ou s'ils se servent de
leurs dents pour mordre, la blessure est toujours sans danger.

Ce serpent vient d'Ardra, dans son origine, et voici ce que l'on
rapporte sur l'introduction de son culte. L'arme de Juida tant prs
de livrer bataille  celle d'Ardra, il sortit de celle-ci un gros
serpent qui se retira dans l'autre: non-seulement sa forme n'avait
rien d'effrayant, mais il partit si doux et si priv, que tout le
monde fut port  le caresser. Le grand sacrificateur le prit dans ses
bras et le leva pour le faire voir  toute l'arme. La vue de ce
prodige fit tomber tous les Ngres  genoux: ils adorrent leur
nouvelle divinit, et, fondant sur leurs ennemis avec un redoublement
de courage, ils remportrent une victoire complte. Toute la nation ne
manqua point d'attribuer un succs si mmorable  la vertu du serpent.
Il fut rapport avec toutes sortes d'honneurs; on lui btit un temple
on assigna un fonds pour sa subsistance, et bientt ce nouveau ftiche
prit l'ascendant sur toutes les anciennes divinits; son culte ne fit
ensuite qu'augmenter  proportion des faveurs dont on se crut
redevable  sa protection. Les trois anciens ftiches avaient leur
dpartement spar: on s'adressait  la mer pour obtenir une heureuse
pche, aux arbres pour la sant, et  l'Agoye pour les conseils; mais
le serpent prside au commerce,  la guerre,  l'agriculture, aux
maladies,  l strilit, etc. Le premier difice qu'on avait bti
pour le recevoir parut bientt trop petit. On prit le parti de lui
lever un nouveau temple avec de grandes cours et des appartemens
spacieux. On tablit un grand pontife et des prtres pour le servir.
Tous les ans on choisit quelques belles filles qui lui sont
consacres. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les Ngres de
Juida sont persuads que le serpent qu'ils adorent aujourd'hui est le
mme qui fut apport par leurs anctres, et qui leur fit gagner une
glorieuse victoire. La postrit de ce noble animal est devenue fort
nombreuse, et n'a pas dgnr des bonnes qualits de son premier
pre. Quoiqu'elle soit moins honore que le chef, il n'y a pas de
Ngre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpens de cette
espce, et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie: il les
rgale avec du lait. Si c'est une femelle, et qu'il s'aperoive
qu'elle est pleine, il lui construit un nid pour mettre ses petits au
monde, et prend soin de les lever jusqu' ce qu'ils soient en tat de
chercher leur nourriture. Comme ils sont incapables de nuire, personne
n'est port  les insulter; mais s'il arrivait  quelqu'un, Ngre ou
blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente 
se soulever. Le coupable, s'il tait Ngre, serait assomm ou brl
sur-le-champ, et tous ses biens confisqus; si c'tait un blanc, et
qu'il et le bonheur de se drober  la furie du peuple, il en
coterait une bonne somme  sa nation pour lui procurer la libert de
reparatre.

Cette superstition fut cause d'un accident fort tragique, qui est
confirm par le tmoignage runi de Bosman et de Barbot. Lorsque les
Anglais commencrent  s'tablir dans le royaume de Juida, un
capitaine de leur nation ayant dbarqu des marchandises sur le
rivage, ses gens trouvrent, pendant la nuit, un serpent ftiche,
qu'ils turent et qu'ils jetrent devant leur porte sans se dfier des
consquences. Le lendemain, quelques Ngres qui reconnurent le
sacrilge, et qui apprirent quels en taient les auteurs par la
confession mme des Anglais, ne tardrent point  rpandre cette
funeste nouvelle dans la nation. Tous les habitans du canton se
rassemblrent. Ils fondirent sur le comptoir naissant, massacrrent
les Anglais jusqu'au dernier, et dtruisirent par le feu l'difice et
les marchandises.

Cette barbarie loigna pendant quelque temps les Anglais de la cte.
Dans l'intervalle, les Ngres prirent l'habitude de montrer aux
Europens qui arrivaient dans leur pays quelques-uns de leurs serpens
ftiches, en les suppliant de les respecter parce qu'ils taient
sacrs. Une prcaution si ncessaire a garanti les trangers de toutes
sortes d'accidens. Mais un blanc qui tuerait aujourd'hui quelque
serpent ftiche n'aurait pas d'autre ressource que de s'adresser
promptement au roi, et de lui protester qu'il l'a fait sans dessein.
Son crime paratrait expi par le repentir et par une amende qu'on
l'obligerait de payer aux prtres. Encore Bosman ne lui conseille-t-il
pas de s'exposer dans ces circonstances aux yeux de la populace, qui
devient capable de toutes sortes d'outrages lorsqu'elle est excite
par les prtres.

Vers le mme temps, un Ngre d'Akambo, qui se trouvait dans le pays de
Juida, prit un serpent sur un bton, parce qu'il n'osait y toucher de
la main, et le porta dans sa cabane sans lui avoir caus le moindre
mal. Il fut aperu par deux Ngres du pays, qui poussrent aussitt
des cris affreux et capables de soulever le canton. On vit accourir 
l place publique un grand nombre d'habitans arms de massues, d'pes
et de zagaies, qui auraient massacr sur-le-champ le malheureux
Akambo, si le roi, inform de son innocence, n'et envoy quelques
seigneurs pour l'arracher  cette troupe de furieux.

Quoique ces serpens ne soient pas capables de nuire, ils ne laissent
pas d'tre fort incommodes par l'excs de familiarit  laquelle ils
s'accoutument. Dans les grandes chaleurs, ils entrent quelquefois cinq
ou six ensemble jusqu'au fond des maisons, et mme dans les lits.
S'ils trouvent dans un lit qui n'est pas bien remu quelque place o
ils puissent se nicher, ils y demeurent cinq ou six jours entiers, et
souvent ils y font leurs petits.  la vrit, l'embarras n'est pas
grand pour s'en dfaire. On appelle un Ngre, qui prend doucement ces
ftiches, et qui les met  la porte; mais s'ils se trouvent placs sur
quelque solive, ou dans quelque lieu lev des maisons, quoiqu'elles
ne soient que d'un seul tage, il n'est pas ais d'engager le Ngre 
les en chasser. On est oblig fort souvent de les y laisser
tranquilles jusqu' ce qu'ils en sortent d'eux-mmes.

Un serpent se plaa un jour au-dessus de la table o Bosman avait
coutume de prendre ses repas, et quoiqu'il ft  la porte de la main,
il ne se trouva personne qui et la hardiesse d'y toucher. Plusieurs
jours aprs, Bosman eut  dner quelques seigneurs du pays. On parla
de serpens. Il leva les yeux sur celui qui tait au-dessus de sa tte,
et le faisant remarquer  ses htes, il leur dit que ce pauvre
ftiche, n'ayant pas mang depuis douze ou quinze jours, tait menac
de mourir de faim, s'il ne changeait de demeure. Ils rpondirent
qu'ils le croyaient plus sens, et qu'il ne fallait pas douter qu'en
secret il ne trouvt le moyen de s'approcher des plats. La raillerie
ne fut pas pousse plus loin; mais le jour suivant Bosman se plaignit
au roi, devant les mmes seigneurs, qu'un de ses ftiches et pris la
hardiesse de manger depuis quinze jours  sa table sans tre invit.
Il ajouta que, si cet effront parasite ne payait pas quelque chose
pour sa pension et son logement, les Hollandais seraient forcs de le
congdier. Le roi, qui aimait cette espce de badinage, le pria de
laisser le ftiche tranquille, et promit de contribuer  sa
subsistance. Ds le soir il envoya un boeuf gras  Bosman.

Les animaux qui tueraient ou blesseraient un serpent ftiche ne
seraient pas plus  couvert du chtiment que les hommes. En 1697, un
porc qui avait t tourment par un serpent se jeta dessus et le
dvora. Nicolas Pell, facteur hollandais, qui fut tmoin de cette
scne, ne put tre assez prompt pour l'empcher. Les prtres portrent
leurs plaintes au roi, et personne n'osant prendre la dfense des
porcs, ils obtinrent de ce prince une sentence qui condamnait  mort
tous les porcs du royaume. Des milliers de Ngres, arms d'pes et de
massues, commencrent aussitt cette sanglante excution. En vain les
matres reprsentrent l'innocence de leurs troupeaux. Toute la race
et t dtruite, si le roi, qui n'avait pas l'humeur sanguinaire,
n'et arrt le massacre par un contre-ordre. Le motif qu'il apporta
aux prtres pour justifier son indulgence, fut qu'il y avait assez de
sang innocent rpandu, et que le ftiche devait tre satisfait d'un si
beau sacrifice. Bosman, dans un second voyage, vit un autre carnage de
porcs  la mme occasion. Aussitt que le mas commence  verdir, et
qu'il est de la hauteur d'un pied, il est ordonn de tenir les porcs
renferms, sous peine de confiscation. C'est dans cette saison que les
serpens mettent bas leurs petits, et le lieu qu'ils choisissent est
ordinairement quelque champ de verdure. Les gardes et les domestiques
du roi parcourent alors tout le pays. Ils font main-basse sur les
porcs avec d'autant plus de rigueur, que tout ce qu'ils tuent leur
appartient. Les serpens noirs dtruisent encore plus les ftiches que
les porcs, sans quoi ces ridicules divinits multiplieraient tant, que
tout le royaume en serait couvert.

Dans toutes les parties du royaume il y a des loges ou des temples
pour l'habitation et l'entretien des serpens; mais la principale loge,
ou le temple cathdral, est situe  deux milles de la ville royale de
Sabi ou de Xavier, sous un grand et bel arbre. C'est dans ce
sanctuaire que le chef et le plus gros des serpens fait sa rsidence.
Il doit tre fort vieux, suivant le rcit des Ngres, qui le regardent
comme le premier pre de tous les autres. On assure qu'il est de la
grosseur d'un homme et d'une longueur incroyable.

Les plus grandes ftes qu'on clbre  l'honneur du serpent sont deux
processions solennelles qui suivent immdiatement le couronnement du
roi. C'est la mre de ce prince qui prside  la premire, et, trois
mois aprs, il conduit lui-mme la seconde. Chaque anne, il s'en fait
une autre qui a le grand-matre de la maison du roi pour guide; mais
la vue du serpent est une faveur que les prtres n'accordent pas mme
au roi. Il ne lui est pas permis d'entrer dans l'difice: il rend ses
adorations par la bouche du grand-prtre, qui lui apporte les rponses
de la divinit. Ensuite la procession retourne  Sabi dans le mme
ordre.

Tous les ans, depuis le temps o l'on sme le mas jusqu' ce qu'il
soit lev de la hauteur d'un homme, le roi et les prtres profitent
successivement de la superstition publique. Le peuple, dont la
crdulit n'a pas de bornes, s'imagine que dans cet intervalle le
serpent se fait une occupation tous les soirs, et pendant la nuit, de
rechercher toutes les jolies filles pour lesquelles il conoit de
l'inclination, et qu'il leur inspire une sorte de fureur qui demande
de grands soins pour leur gurison. Alors les parens sont obligs de
mener ces filles dans un difice qu'on btit prs du temple, o elles
doivent passer plusieurs mois pour attendre leur rtablissement.
Lorsque le temps des remdes est expir, et que les filles se croient
guries d'un mal dont elles n'ont pas ressenti la moindre atteinte,
elles obtiennent la libert de sortir; mais ce n'est qu'aprs avoir
pay les frais prtendus du logement et des autres soins. L'une
portant l'autre, cette dpense monte  la valeur de cinq livres
sterling (120 fr.), et comme le nombre des prisonnires est toujours
fort grand, la somme totale doit tre considrable. Chaque village a
son difice particulier pour cet usage, et les plus peupls en ont
deux ou trois. Il faut convenir que les prtres ngres ne sont pas
maladroits: ils se font amener les filles, et se font encore payer de
leurs plaisirs. Nous avons dj dit qu'en Guine il fallait tre
guiriot; mais il semble qu'il vaut encore mieux tre prtre.

Un Ngre assez sens, dont Bosman gagna la confiance et l'amiti, lui
dcouvrit naturellement le fond du mystre. Les prtres ont l'adresse
d'engager les filles, par des prsens ou des menaces,  pousser des
cris affreux dans les rues, pour feindre ensuite que le serpent les a
touches, et qu'il leur a command de se rendre  l'difice. Avant
qu'on ait pu venir au secours, elles prtendent que le serpent a
disparu, et, continuant de donner les mmes marques de fureur, elles
mettent leurs parens dans la ncessit d'obir  l'ordre du ftiche.
Lorsqu'elles sortent du lieu de leur retraite, elles sont menaces
d'tres brles vives, si elles rvlent le secret. La plupart s'en
trouvent assez bien pour n'avoir aucun intrt  le dcouvrir; et
celles mmes qui auraient eu quelque sujet de mcontentement sont
persuades que les prtres sont assez puissans pour excuter leurs
menaces.

Le mme Ngre apprit  Bosman ce qui lui tait arriv avec une de ses
propres femmes. Elle tait jolie: s'tant laiss sduire par un
prtre, elle s'tait mise  crier pendant la nuit,  faire la furieuse
et  briser tout ce qui se prsentait autour d'elle; mais le Ngre,
qui n'ignorait pas la cause de sa maladie, la prit par la main comme
s'il et t rsolu de la mener au temple du serpent, et la conduisit
au contraire  des marchands brandebourgeois qui faisaient alors leur
cargaison d'esclaves sur la cte. Lorsqu'elle s'aperut qu'il tait
srieusement dispos  la vendre, sa folie l'abandonna au mme
instant. Elle se jeta aux pieds de son mari, lui demanda pardon avec
beaucoup de larmes; et, lui ayant promis solennellement de ne jamais
retomber dans la mme faute, elle obtint grce pour la premire. Le
Ngre convenait que cette dmarche avait t fort hardie, et que, si
les prtres en avaient eu le moindre soupon, elle lui aurait
peut-tre cot la vie.

Le ministre de la religion est partag entre les deux sexes. Les
prtres et les prtresses sont si respects, que ce seul titre les met
 couvert du dernier supplice pour toutes sortes de crimes. Cependant
un de leurs rois ne fit pas difficult de violer cet usage, du
consentement de tous les grands. Un prtre s'tant engag dans une
conspiration contre l'tat et contre la personne du roi, ce prince le
fit punir de mort avec plusieurs autres coupables.

Les ftichres, ou les prtres, ont un chef qui les gouverne, et qui
n'est pas moins considr que le roi. Son pouvoir balance mme assez
souvent l'autorit royale, parce que, dans l'opinion qu'il converse
familirement avec le grand ftiche, tous les habitans le croient
capable de leur causer beaucoup de mal ou de bien. Il profite
habilement de cette prvention pour humilier le roi, et pour forcer
galement le matre et les sujets de fournir  tous ses besoins.

Le grand-prtre ou le grand-sacrificateur est le seul qui puisse
entrer dans l'appartement secret du serpent; et le roi mme ne voit
cette idole redoute qu'une fois dans le cours de son rgne,
lorsqu'il lui prsente les offrandes, trois mois aprs son
couronnement. Le grand sacerdoce est hrditaire dans une mme
famille, dont le chef joint cette dignit suprme  celle de grand du
royaume et de gouverneur de province. Tous les autres prtres sont
dpendans de lui et soumis  ses ordres. Leur tribu est fort
nombreuse.

Les femmes qui sont leves  l'ordre de btas ou de prtresses
affectent beaucoup de fiert, quoiqu'elles soient nes souvent d'une
concubine esclave. Elles se qualifient particulirement du titre
d'_enfans de Dieu_. Tandis que toutes les autres femmes rendent 
leurs maris des hommages serviles, les btas exercent un empire absolu
sur eux et sur leurs biens. Elles sont en droit d'exiger qu'ils les
servent et qu'ils leur parlent  genoux. Aussi les plus senss d'entre
les Ngres n'pousent-ils gure de prtresses, et consentent-ils
encore moins que leurs femmes soient leves  cette dignit.
Cependant, s'il arrive qu'elles soient choisies sans leur
participation, la loi leur dfend de s'y opposer, sous peine d'une
rigoureuse censure, et de passer pour gens irrligieux qui veulent
troubler l'ordre du culte public.

Desmarchais rapporte les formalits qui s'observent dans l'lection
des prtresses. On choisit chaque anne un certain nombre de jeunes
vierges, qui sont spares des autres femmes et consacres au serpent.
Les vieilles prtresses sont charges de ce soin. Elles prennent le
temps o le mas commence  verdir, et, sortant de leurs maisons, qui
sont  peu de distance de la ville, armes de grosses massues, elles
entrent dans les rues, en plusieurs bandes de trente ou quarante.
Elles y courent comme des furieuses, depuis huit heures du soir
jusqu' minuit, en criant _nigo bodiname!_ c'est--dire, dans leur
langue, _arrtez, prenez!_ Toutes les jeunes filles de l'ge de huit
ans jusqu' douze qu'elles peuvent arrter dans cet intervalle leur
appartiennent de droit; et, pourvu qu'elles n'entrent point dans les
cours ou dans les maisons, il n'est permis  personne de leur
rsister; elles seraient soutenues par les prtres, qui achveraient
de tuer impitoyablement ceux qu'elles n'auraient pas dj tus de
leurs massues.

Les jeunes filles sont traites d'abord avec beaucoup de douceur dans
leur clotre. On leur fait apprendre les danses et les chants sacrs
qui servent au culte du serpent; mais la dernire partie de ce
noviciat est trs-sanglante. Elle consiste  leur imprimer dans toutes
les parties du corps, avec des pointes de fer, des figures de fleurs,
d'animaux, et surtout de serpens. Comme cette opration ne se fait pas
sans de vives douleurs et sans une grande effusion de sang, elle est
suivie fort souvent de fivres dangereuses. Les cris touchent peu ces
impitoyables vieilles; et personne n'osant approcher de leurs maisons,
elles sont sres de n'tre pas troubles dans cette barbare
crmonie. La peau devient fort belle aprs la gurison de tant de
blessures: on la prendrait pour un satin noir  fleurs. Mais sa
principale beaut aux yeux des Ngres, est de marquer une conscration
perptuelle au service du serpent.

Les jeunes filles rentrent ensuite dans leurs familles, avec la
libert de retourner quelquefois au lieu de leur conscration, pour y
rpter les instructions qu'elles ont reues. Lorsqu'elles deviennent
nubiles, c'est--dire vers l'ge de quatorze ou quinze ans, on clbre
la crmonie de leurs noces avec le serpent. Les parens, fiers d'une
si belle alliance, leur donnent les plus beaux pagnes et la plus riche
parure qu'ils puissent se procurer dans leur condition. Elles sont
menes au temple. Ds la nuit suivante, on les fait descendre dans un
caveau bien vot, o l'on dit qu'elles trouvent deux ou trois serpens
qui les pousent par commission. Pendant que le mystre s'accomplit,
leurs compagnes et les autres prtresses dansent et chantent au son
des instrumens, mais trop loin du caveau pour entendre ce qui s'y
passe. Une heure aprs, elles sont rappeles sous le nom de femmes du
grand serpent, qu'elles continuent de porter toute leur vie.

C'est entre les mains du roi et des grands que rside l'autorit
suprme, avec l'administration civile et militaire. Mais, dans le cas
de crime, le roi fait assembler son conseil, qui est compos de
plusieurs personnes choisies, leur expose le fait et recueille les
opinions. Si la pluralit des suffrages s'accorde avec ses ides, la
sentence est excute sur-le-champ. S'il n'approuve pas le rsultat du
conseil, il se rserve le droit de juger, en vertu de son pouvoir
souverain.

Il y a peu de crimes capitaux dans le royaume de Juida. Le meurtre et
l'adultre avec les femmes du roi sont les seuls qui soient distingus
par ce nom. Quoique les Ngres craignent beaucoup la mort, ils s'y
exposent quelquefois par l'une ou l'autre de ces deux voies.

Le roi fit arrter un jour dans son palais un jeune homme qui s'y
tait enferm en habit de femme, et qui avait obtenu les faveurs de
plusieurs princesses. La crainte d'tre dcouvert lui avait fait
prendre la rsolution de passer dans quelque autre pays; mais un reste
d'inclination l'ayant retenu deux jours prs d'une femme, il fut
surpris avec elle. Il n'y eut point de supplice assez cruel pour lui
arracher le nom de ses autres matresses. Il fut condamn au feu;
mais, lorsqu'il fut au lieu de l'excution, il ne put s'empcher de
rire en voyant plusieurs femmes, qui avaient eu de la faiblesse pour
lui, fort empresses  porter du bois pour son bcher. Il dclara
publiquement quelles taient l-dessus ses ides, mais sans faire
connatre les coupables par leurs noms. La fermet et la grandeur
d'me de ce jeune homme, incapable de trahir ce qu'il avait aim,
mritaient un meilleur sort; mais ses matresses ne mritaient gure
un amant si gnreux.

La rigueur de la loi sur cet article rend les femmes extrmement
circonspectes dans leurs intrigues, surtout celles du roi. Elles se
croient obliges de s'aider mutuellement pour toutes sortes de
services; mais la surveillance des hommes est si exacte sur leur
conduite, qu'elles chappent rarement  la punition. La sentence de
mort suit immdiatement le crime, et les circonstances de l'excution
sont terribles. Les officiers du roi font creuser deux fosses, longues
de six ou sept pieds, sur quatre de largeur et cinq de profondeur;
elles sont si prs l'une de l'autre, que les deux criminels peuvent se
voir et se parler. Au milieu de l'une on plante un pieu auquel on
attache la femme, les bras derrire le dos; elle est lie aussi par
les genoux et par les pieds. Au fond de l'autre fosse, les femmes du
roi font un amas de petits fagots. On plante aux deux bouts deux
petites fourches de bois. L'amant est li contre une broche de fer, et
serr si fortement, qu'il ne peut se remuer. On place la broche sur
les deux fourches de bois, qui servent comme de chenets; alors on met
le feu aux fagots. Ils sont disposs de manire que l'extrmit de la
flamme touche au corps et rtit le coupable par un feu lent. Ce
supplice serait d'une horrible cruaut, si l'on ne prenait soin de lui
tourner la tte vers le fond de la fosse: de sorte qu'il est le plus
souvent touff par la fume avant qu'il ait pu ressentir l'ardeur du
feu. Lorsqu'il ne donne plus aucun signe de vie, on dlie le corps, on
le jette dans la fosse, et sur-le-champ elle est remplie de terre.

Aussitt que l'homme est mort, les femmes sortent du palais au nombre
de cinquante ou soixante, aussi richement vtues qu'aux plus grands
jours de ftes: elles sont escortes par les gardes du roi, au son des
tambours et des fltes; chacune porte sur la tte un grand pot rempli
d'eau bouillante, qu'elles vont jeter, l'une aprs l'autre, sur la
tte de leur malheureuse compagne. Comme il est impossible qu'elle ne
meure pas dans le cours de ce supplice, on dlie aussitt le corps, on
arrache le pieu, et l'on jette l'un et l'autre dans la fosse, qui est
remplie de pierres et de terre.

Le roi se sert quelquefois de ses femmes pour l'excution des arrts
qu'il prononce: il en dtache trois ou quatre cents, avec ordre de
piller la maison du criminel, et de la dtruire jusqu'aux fondemens.
Comme il est dfendu de les toucher sous peine de mort, elles
remplissent tranquillement leur commission. Un Ngre fut inform qu'on
le chargeait de certains crimes, et que les ordres taient dj donns
pour le pillage et la ruine de sa maison: son malheur tait si
pressant, qu'il ne lui restait pas mme le temps de se justifier;
mais, se rendant tmoignage de son innocence, loin de prendre la
fuite, il rsolut d'attendre chez lui les femmes du roi. Elles
parurent bientt, et, surprises de le voir, elles le pressrent de se
retirer, pour leur laisser la libert d'excuter leurs ordres: au lieu
d'obir, il avait plac autour de lui deux milliers de poudre; et,
leur dclarant qu'il n'avait rien  se reprocher, il jura que, si
elles s'approchaient, il allait se faire sauter avec tout ce qui tait
autour de lui; cette menace leur causa tant d'effroi, qu'elles se
htrent de retourner au palais pour rendre compte au roi du mauvais
succs de leur entreprise: les amis du Ngre l'avaient servi dans
l'intervalle, et les preuves de son innocence partirent si claires,
qu'elles firent rvoquer la sentence. Les rois ont tabli la mme
mthode pour humilier quelquefois les grands: lorsqu'ils sont choqus
de leur orgueil, ils envoient deux ou trois mille femmes pour ravager
les terres de ceux qui manquent de soumission pour leurs ordres, ou
qui rejettent des propositions raisonnables. Le respect va si loin
pour les femmes, que, personne n'osant les toucher sans se rendre
coupable d'un nouveau crime, le rebelle aime mieux prter l'oreille 
des propositions d'accommodement que de se voir dvorer par une lgion
de furies, ou de violer une loi fondamentale de l'tat.

La plupart des autres crimes sont punis par une amende pcuniaire au
profit du roi.

La loi du talion est fort en usage; le meurtre est puni par la mort
du meurtrier, et la mutilation par la perte du mme membre.  force de
sollicitations, on obtient quelquefois du roi le changement du dernier
supplice en un bannissement.

Le royaume est hrditaire, et passe toujours  l'an des fils, 
moins que, par des raisons essentielles d'tat, les grands ne se
croient obligs de choisir un de ses frres, comme on en vit l'exemple
en 1725.

Une autre loi, qui n'est pas moins inviolable, c'est qu'aussitt que
le successeur est n, les grands le transportent dans la province de
Zingh, sur la frontire du royaume,  l'ouest, pour y tre lev
comme un simple particulier, sans aucune connaissance de son rang et
des droits de sa naissance, et sans recevoir les instructions qui
conviennent au gouvernement. Personne n'a la libert de le visiter ni
de recevoir ses visites. Ceux qui sont chargs de sa conduite
n'ignorent pas qu'il est fils de roi; mais ils sont obligs sous peine
de mort de ne lui en rien apprendre, et de le traiter comme un de
leurs enfans. Le roi qui occupait le trne du temps de Desmarchais
gardait les pourceaux du Ngre qu'il prenait pour son pre lorsque les
grands vinrent le reconnatre pour leur souverain aprs la mort de son
prdcesseur. Il ne faut pas chercher les motifs de cette ducation
dans des considrations morales qui sont fort loin des Ngres. Comme
ce jeune prince se trouve appel au gouvernement d'un royaume dont il
ignore les intrts et les maximes, il est oblig de prendre l'avis
des grands dans toutes sortes d'occasions, et de se remettre sur eux
du soin de l'administration. Ainsi le pouvoir se perptue d'autant
plus srement entre leurs mains, que leurs dignits et leurs titres
sont hrditaires, et que c'est toujours l'an des enfans mles qui
succde au rang et  la fortune de son pre: il est vrai qu'il n'est
pas trop convenable que le fils et l'hritier d'un roi garde les
pourceaux; mais l'ducation que les princes reoivent dans leur palais
est ordinairement plus mauvaise que celle qu'ils auraient partout
ailleurs, et ils ne peuvent y remdier que par l'ducation de
l'exprience, qui malheureusement est un peu tardive.

On ne sait jamais dans quelle partie du palais le roi passe la nuit.
Bosman ayant demand un jour  son principal officier o tait la
chambre  coucher du roi, n'obtint pour rponse qu'une autre question:
O croyez-vous que Dieu dorme? Il est aussi facile, ajouta-t-il, de
savoir o le roi dort. C'est apparemment pour augmenter le respect du
peuple qu'on le laisse dans cette ignorance, ou pour loigner du roi
d'autres sortes de prils par l'incertitude o l'on serait de le
trouver, si l'on en voulait  sa vie.

La couleur rouge est rserve si particulirement pour la cour, qu'en
fil et en laine, comme en soie et en coton, il n'y a que le roi, ses
femmes et ses domestiques qui aient le droit de la porter; les femmes
du palais ont toujours par-dessus leur pagne une charpe de cette
couleur, large de dix doigts, et longue de dix aunes, qui est lie
devant elles, et dont elles laissent pendre les deux bouts.

Le roi passe sa vie avec ses femmes: il en a toujours six de la
premire classe, richement vtues et couvertes de joyaux, qui se
tiennent  genoux prs de lui. Dans cette posture, elles s'efforcent
de l'amuser par leur entretien; elles l'habillent, elles le servent 
table avec une vive mulation pour lui plaire. S'il s'en trouve une
qui excite ses dsirs, il la touche doucement; il frappe des mains, et
ce signal avertit les autres qu'elles doivent se retirer: elles
attendent qu'il les rappelle, ou qu'il en demande six autres; ainsi la
scne change continuellement, au moindre signe de sa volont. Ses
femmes sont distingues en trois classes: la premire classe est
compose des plus belles et des plus jeunes, et le nombre n'en est pas
born. Celle qui devient mre du premier fils passe pour la reine,
c'est--dire pour la principale femme du palais, et sert de chef 
toutes les autres: elle commande dans toute l'tendue de la maison
royale, sans autre suprieure que la reine-mre, dont l'autorit
dpend du plus ou du moins d'ascendant qu'elle a su conserver sur le
roi son fils. Cette reine-mre a son appartement spar, avec un
revenu fixe pour son entretien. Lorsqu'elle s'attire un peu de
considration, les prsens lui viennent en abondance; mais elle est
condamne pour toute sa vie au veuvage.

La seconde classe comprend celles qui ont eu des enfans du roi, ou que
leur ge et leurs maladies ne rendent plus propres  son amusement.

La troisime est compose de celles qui servent les autres; elles ne
laissent pas d'tre comptes, au nombre des femmes du roi, et d'tre
obliges, sous peine de mort, non-seulement de ne lier aucun commerce
avec d'autres hommes, mais de ne jamais sortir du palais sans sa
permission.

Si le roi sort du palais avec ses femmes, elles sont obliges
d'avertir par un cri les hommes qu'elles aperoivent sur la route: un
Ngre qui sent aussitt le pril tombe  genoux, se prosterne contre
terre, et laisse passer cette dangereuse troupe sans avoir la
hardiesse de lever les yeux.

Philips observa souvent qu' l'approche des femmes du roi, tous les
Ngres abandonnaient le chemin. S'ils voyaient un Anglais s'avancer du
mme ct, ils l'avertissaient par divers signes de retourner, ou de
se retirer  l'cart. Les Anglais croyaient satisfaire au devoir en
s'arrtant; ils avaient le plaisir de voir toutes ces femmes qui les
saluaient  leur passage, qui baissaient la tte, qui se baisaient les
mains, et qui faisaient entendre de grands clats de rire, avec
d'autres marqus de contentement et d'admiration.

Malgr tous les respects que le peuple rend aux femmes du roi, ce
prince les traite lui-mme avec peu de considration; il les emploie
comme autant d'esclaves  toutes sortes de services; il les vend aux
marchands de l'Europe, sans autre rgle que son caprice; et si l'on en
croit Desmarchais, le palais royal est moins un srail qu'une de ces
loges que les Franais du pays appellent _captiveries_. Il assure que,
si le roi n'a point d'esclaves dans ses prisons, il ne balance point 
prendre une partie de ses femmes, auxquelles il fait appliquer
aussitt la marque de la compagnie qui les arrte, et il les voit
partir sans regret pour l'Amrique. Philips confirme ce tmoignage. En
1693, dit-il, faute d'esclaves ordinaires pour en fournir aux
vaisseaux, le roi vendit trois ou quatre cents de ses propres femmes,
et parut fort satisfait d'avoir rendu la cargaison complte. On ne
saurait douter de la vrit de ce rcit; cependant les Hollandais
n'ont jamais obtenu de ces cargaisons de reines; et Bosman, qui tait
sur la cte vers le mme temps, raconte seulement qu' la moindre
occasion de dgot, le roi vend quelquefois dix-huit ou vingt de ses
femmes. Il ajoute que ce retranchement n'en diminue pas le nombre,
parce que trois de ses principaux capitaines ont pour unique office de
remplir continuellement les vides. Lorsqu'ils dcouvrent une jeune et
belle fille, leur devoir est de la prsenter au roi: chaque famille se
croit honore de contribuer aux plaisirs de son matre: une fille que
son mauvais sort condamne  cet emploi obtient deux ou trois fois
l'honneur d'tre caresse par ce prince; aprs quoi elle est
ordinairement nglige pendant tout le reste de sa vie; aussi la
plupart des femmes sont-elles fort loignes de regarder le titre de
femme du roi comme une grande fortune; il s'en trouve mme qui
prfrent une prompte mort aux misres de cette condition. Bosman
rapporte qu'un des trois capitaines ayant jet les yeux sur une jeune
fille, et se disposant  se saisir d'elle pour la conduire au roi,
l'horreur qu'elle conut pour leur dessein lui fit prendre la fuite:
ils la poursuivirent; mais lorsqu'elle dsespra de pouvoir leur
chapper, elle tourna vers un puits qui se prsenta dans sa course,
et, s'y tant jete volontairement, elle y fut noye avant qu'on pt
la secourir.

Ds que la mort du monarque est publie, c'est un signal de libert
qui met tout le peuple en droit de se conduire au gr de ses caprices;
les lois, l'ordre et le gouvernement paraissent suspendus; ceux qui
ont des haines et d'autres passions  satisfaire prennent ce temps
pour commettre toutes sortes d'excs; aussi les habitans senss se
renferment-ils dans leurs maisons, parce qu'ils ne peuvent en sortir
sans s'exposer au risque d'tre vols ou maltraits; il n'y a que les
grands et les Europens qui puissent paratre sans danger; encore ne
doivent-ils leur sret qu' leur cortge, qui est assez bien arm
pour les garantir des insultes de la populace. Les femmes ne peuvent
faire un pas sans avoir quelque outrage  redouter. Enfin le dsordre
et le tumulte sont extrmes; heureusement qu'ils ne durent pas plus de
quatre ou cinq jours aprs la publication de la mort du roi. Les
grands emploient ce temps  chercher le prince qui doit lui succder:
ils l'amnent au palais; une dcharge de l'artillerie avertit le
peuple qu'on lui a donn un nouveau roi: au mme instant tout rentre
dans l'ordre, le commerce renat, les marchs sont rouverts, et chacun
retourne  ses occupations ordinaires.

Aussitt que le nouveau roi s'est mis en possession du palais, il
donne des ordres pour les funrailles de son pre. Cette crmonie est
annonce par trois dcharges de cinq pices de canon: l'une  la
pointe du jour, l'autre  midi, et la troisime au coucher du soleil.
La dernire est suivie d'une infinit de cris lugubres, surtout dans
le palais et parmi les femmes. Le grand-sacrificateur, qui a la
direction de cette pompe funbre, fait creuser une fosse de quinze
pieds carrs et cinq pieds de profondeur. An centre, on fait, en forme
de caveau, une ouverture de huit pieds carrs, au milieu de laquelle
on place le corps du roi avec beaucoup de crmonie. Alors le
grand-sacrificateur choisit huit des principales femmes qui sont
vtues de riches habits et charges de toutes sortes de provisions
pour accompagner le mort dans l'autre monde. On les conduit  la
fosse, o elles sont enterres vives, c'est--dire touffes presque
aussitt par la quantit de terre qu'on jette dans le caveau.

Aprs les femmes, on amne les hommes qui sont destins au mme sort;
le nombre n'en est pas fix. Il dpend de la volont du nouveau roi et
du grand-sacrificateur; mais, comme tout le monde ignore sur qui leur
choix doit tomber, les domestiques du roi mort se tiennent  l'cart
dans ces circonstances, et ne reparaissent qu'aprs la crmonie. De
tous les officiers du palais, il n'y en a qu'un dont le sort soit
rgl par sa condition, et qui ne peut viter de suivre son matre au
tombeau: c'est celui qui porte le titre de _favori_; l'tat de cet
homme est fort trange. Il n'est revtu d'aucun office  la cour; il
n'a pas mme la libert d'y entrer, si ce n'est pour demander quelque
faveur. Il s'adresse alors au grand-sacrificateur qui en informe le
roi, et toutes ses demandes lui sont accordes: il a d'ailleurs
quantit de droits qui lui attirent beaucoup de distinction. Dans les
marches, il prend tout ce qui convient  son usage; et les Europens
sont seuls exempts de cette tyrannie. Son habit est une robe  grandes
manches, avec un capuchon qui ressembl  celui des bndictins Il
porte une canne  la main: il est exempt de toutes sortes de taxes et
de travaux. Cette libert absolue, jointe aux tmoignages de respect
qu'il reoit de tous les Ngres rendrait sa vie fort heureuse, si
elle ne dpendait pas de celle d'autrui; mais elle doit tre
empoisonne continuellement par l'ide du sort qui le menace.  peine
le roi est-il mort qu'on le garde soigneusement  vue; et sa tte est
la premire qui tombe aussitt que les femmes ont disparu dans le
tombeau.

Autant les Ngres de la cte d'Or sont belliqueux, autant ceux de
Juida sont timides. On a vu qu'en 1726 ils se laissrent battre
honteusement par une poigne de Ngres du royaume de Dahomay. Ce n'est
point un dshonneur dans la nation d'avoir abandonn son poste et ses
armes pour prendre la fuite. Outre que les grands en donnent toujours
l'exemple, chacun est port par son propre intrt  justifier dans
autrui ce qu'il aurait fait lui-mme.

Les Ngres de Juida ont pourtant un grand avantage sur leurs voisins:
ils sont pourvus d'armes  feu, et s'en servent fort habilement. Avec
du courage et de la conduite, ils donneraient bientt la loi  toutes
les nations qui les environnent.

Dans cette rgion, la saison des pluies commence au milieu du mois de
mai et finit au commencement du mois d'aot: c'est un temps dangereux
pendant lequel les habitans mmes ne se dterminent pas aisment 
sortir de leurs cabanes; mais le pril est encore plus redoutable pour
les matelots europens. L'eau du ciel tombe moins en gouttes de pluie
qu'en torrens: elle est aussi ardente que si elle avait t chauffe
sur le feu. Dans les lieux troits, l'air est aussi chaud qu'il nous
le parat en Europe  l'ouverture d'un four. Il n'y a point d'autre
ressource que de se faire rafrachir continuellement par les Ngres
avec de grands ventails de peau.

Le terroir de Juida est rouge; il est aussi fertile qu'on en peut
juger par les trois moissons qu'il produit annuellement. Cependant les
arbres sont rares sur la cte, jusqu' ce qu'on ait pass l'Eufrate;
c'est pourquoi l'on regarde comme un grand crime, dans la nation, de
les abattre ou d'en couper mme une branche. Ils sont respects des
Ngres comme autant de divinits. Les trangers ne sont pas moins
sujets  cette loi que les habitans. Il en cota cher  quelques
Hollandais pour avoir entrepris un jour de couper un arbre; leurs
marchandises furent pilles, et plusieurs de leurs gens massacrs.
Desmarchais juge que cette conscration des arbres est une invention
politique des rois du pays pour empcher que le peu qui en reste ne
soit entirement dtruit.

Le pays est rempli de palmiers; mais les habitans ont peu de got pour
le vin qu'on en tire. Leur bire est une liqueur qu'ils prfrent au
vin, et la plupart ne cultivent leurs palmiers qu' cause de l'huile.

Le fromager ou polou produit, comme on l'a vu plus haut, une espce de
duvet court, mais d'une grande beaut, qui fait de fort bonnes
toffes, lorsqu'il est bien card. Un directeur anglais en fit teindre
une pice en carlate. Tous les Europens du pays furent charms de sa
finesse, de sa force et de l'excellence incomparable de la couleur. On
pourrait employer aussi cette espce de coton  faire des chapeaux,
qui seraient tout  la fois beaux, lgers et fort chauds.

Le terroir de Juida est aussi propre  la culture des cannes  sucre
et de l'indigo qu'aucun autre pays du monde. L'indigo y croit fort
abondamment, et il gale, s'il ne surpasse pas, celui de l'Asie et de
l'Amrique.

Toutes les racines qui croissent sur la cte d'Or croissent avec peu
de culture dans le pays de Juida. Il a les mmes sortes de bl que la
cte d'Or, et on l'emploie aux mmes usages.

Tous les habitans, sans en excepter les esclaves, boivent uniquement
de la bire, parce que l'eau de leurs puits, qui ont ordinairement
vingt on trente brasses de profondeur sur sept ou huit pieds de
largeur, est si froide et si crue, qu'elle ne peut tre que fort
malsaine dans un climat si chaud. On n'en saurait boire quatre jours
sans gagner la fivre. D'un autre ct, comme la bire forte est trop
chaude, les Europens sont obligs d'y mler une gale quantit d'eau,
ce qui en fait une liqueur saine et agrable. Bosman ajoute qu'il n'y
a pas un seul four dans le pays. Les habitans cuisent tout  l'eau,
jusqu' leur pain.

Le royaume de Juida est trop peupl pour servir de retraite aux btes
farouches. Les lphans, les buffles et les panthres s'arrtent dans
les montagnes qui sparent le pays des terres intrieures. On y voit
les plus beaux singes du monde, et de toutes les espces; mais ils
sont tous galement mdians ou capricieux.

Les oiseaux les plus extraordinaires du pays ont dj paru, dans la
description des ctes occidentales de l'Afrique, sous le nom gnral
d'oiseaux rouges, bleus, noirs ou jaunes. Ils ne sont pas connus
autrement, et leur diffrence ne consiste que dans l'clat de leurs
nuances, qui sont un peu plus vives et plus luisantes.  chaque mue,
ces oiseaux changent de couleur; de sorte qu'aprs avoir t noirs une
anne, ils deviennent bleus ou rouges l'anne suivante, et jaunes ou
verts l'anne d'aprs. Leurs changemens ne roulent jamais qu'entre
cinq couleurs, et jamais ils n'en prennent plus d'une  la fois. Le
royaume de Juida est rempli de ces charmans animaux; mais ils sont
d'une dlicatesse qui les rend fort difficiles  transporter.

Si l'on mangeait les chauves-souris en Afrique comme aux Indes
orientales, on n'aurait jamais  craindre la famine. Elles y sont si
communes, qu'elles obscurcissent le ciel au coucher du soleil. Le
matin,  la pointe du jour, elles s'attachent au sommet des grands
arbres, pendues l'une  l'autre comme un essaim d'abeilles ou comme
une grappe de cocos. C'est un amusement de rompre cette chane d'un
coup de fusil, et de voir l'embarras o ces hideuses cratures sont
pendant le jour. Leur grosseur commune est celle d'un poulet. Elles
entrent souvent dans les maisons, o les Ngres se font un passe-temps
de les tuer; mais ils les regardent avec une sorte d'horreur; et,
quoique la faim paraisse les presser continuellement, ils ne sont pas
tents d'en manger.

La sret des Europens sur la cte de Juida ne tient point  leurs
forts, peu capables de rsistance. La seule utilit d'une barrire si
faible serait d'arrter les premiers coups d'une attaque soudaine;
car, outre le mauvais tat des fortifications, la barre qui est entre
les mains des Ngres ne laisse aucune esprance de secours par mer. Il
n'y a point d'autre principe de sret que l'intrt mme des
marchands et des seigneurs ngres, qui prfrent le cours habituel du
commerce  un pillage passager; et, sans une raison si puissante, tous
les forts des Europens seraient dtruits depuis long-temps. Il en est
tout autrement sur la cte d'Or, o non-seulement les forteresses sont
plus considrables, mais o la facilit d'aborder sur la cte donne
constamment celle d'y porter du secours.

On lit dans Desmarchais que non-seulement la disposition des
appartemens intrieurs est fort belle dans le palais du roi de Juida,
mais que les meubles n'ont rien d'infrieur  ceux de l'Europe. On y
voit des lits magnifiques, des fauteuils, des canaps, des tabourets,
en un mot, tout ce qui peut servir  l'ornement d'une maison. Les
grands et les riches ngocians imitent l'exemple du roi; ils ont
jusqu' d'habiles cuisiniers ngres, qui ont pris des leons dans nos
comptoirs; et les facteurs qui dnent chez eux ne trouvent pas de
diffrence entre leur table et celle des meilleures maisons de
l'Europe. Ils ont dj pris l'usage de faire des provisions de vins
d'Espagne et de Canarie; de Madre, et mme de France. Ils aiment
l'eau-de-vie et les liqueurs fines; ils savent distinguer les
meilleures. Les confitures, le th, le caf et le chocolat ne leur
sont plus trangers. Le linge de leur table est fort beau. Ils ont
jusqu' de la vaisselle d'argent et de la porcelaine. Enfin, loin de
conserver aucune trace de l'ancienne barbarie, ils sont non-seulement
civiliss, mais polis. Cet loge ne regarde nanmoins que les grands
et les riches; car on aperoit peu de changement dans le peuple.

En 1670, un commandant franais, nomm d'Elbe, fit un voyage dans le
royaume d'Ardra, voisin de celui de Juida. Les Franais y avaient un
comptoir dans le canton d'Offra. D'Elbe pria le roi de leur laisser
la libert d'en btir un autre  leur gr, parce que celui qu'il leur
avait donn lui-mme tait trop petit et fort incommode. Il le supplia
de donner des ordres pour la sret du directeur et des facteurs
d'Offra. Le monarque rpondit que les Franais pouvaient compter sur
sa protection; qu'il ne souffrirait pas qu'on leur donnt le moindre
sujet de plainte, et qu'il allait mme ordonner que les dettes de ses
sujets fussent payes dans l'espace de vingt-quatre heures; qu'
l'gard du comptoir d'Offra, il chargerait le prince son fils et ses
deux grands capitaines de s'y rendre en personne pour faire augmenter
les btimens; mais qu'il ne pouvait permettre aux facteurs franais de
btir suivant les usages de leur pays: Vous commencerez, lui dit-il,
par une batterie de deux pices de canon; l'anne d'aprs vous en
aurez une de quatre, et par degrs votre comptoir deviendra un fort
qui vous rendra matre de mon pays et capable de me donner des lois.

D'Elbe dna chez le grand-prtre d'Ardra qui, par une complaisance
singulire et contraire aux usages du pays, lui laissa voir ses
femmes. Elles taient rassembles dans une galerie au nombre de
soixante-dix ou quatre-vingts, assises sur des nattes des deux cts
de la galerie, assez serres l'une prs de l'autre. L'arrive du
pontife et celle des trangers parut leur causer aussi peu d'motion
que de curiosit. Leur modestie dans une occasion si extraordinaire
parut fort louable  d'Elbe. Mais que penser de Labat, son diteur,
qui semble croire ici qu'en vertu de sa correspondance avec le diable,
le grand-prtre avait fascin les yeux de ses femmes jusqu' les
empcher d'apercevoir les Franais?

Au coin de la galerie, d'Elbe observa une figure blanche de la
grandeur d'un enfant de quatre ans. Il demanda ce qu'elle signifiait:
C'est le diable, lui dit le prtre.--Mais le diable n'est pas blanc,
lui rpondit d'Elbe.--Vous le faites noir, rpliqua le prtre; mais
c'est une grande erreur. Pour moi, qui l'ai vu et qui lui ai parl
plusieurs fois, je puis vous assurer qu'il est blanc. Il y a six mois,
continua-t-il, qu'il m'apprit le dessein que vous aviez form en
France de tourner ici votre commerce. Vous lui tes fort oblig,
puisque, suivant ses avis, vous avez nglig les autres cantons pour
trouver ici plus promptement votre cargaison d'esclaves.

Depuis que les contres de Juida et de Popo ont t dmembres du
royaume d'Ardra, son tendue n'est pas considrable du ct de la mer.
Il n'a pas plus de vingt-cinq lieues le long de la cte; mais,
s'enfonant bien loin dans les terres, ses bornes  l'est et 
l'ouest, qui sont les rivires de Volta et de Benin, renferment un
espace d'environ cent lieues. Le peuple d'Ardra ignore l'art de lire
et d'crire. Il emploie pour les calculs, et pour aider sa mmoire, de
petites cordes, avec des noeuds qui ont leur signification, usage que
les Espagnols trouvrent tabli chez les Pruviens. Les grands, qui
entendent la langue portugaise, la lisent et l'crivent fort bien;
mais ils n'ont point de caractres pour leur propre langue.

D'Elbe parle d'une coutume fort bizarre. Une femme marie qui se
prostitue  un esclave devient elle-mme l'esclave du matre de son
amant, lorsque ce matre est d'une condition suprieure  celle du
mari; mais, au contraire, si la dignit du mari l'emporte, c'est
l'adultre qui devient son esclave.

Tous les officiers de la maison du roi joignent le titre de capitaine
au nom de leur emploi. Ainsi le grand-matre d'htel se nomme
capitaine de la table; le pourvoyeur, capitaine des vivres;
l'chanson, capitaine du vin, etc. Personne ne voit manger le roi. Il
est mme dfendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit.
Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les
assistans sont obligs de se prosterner le visage contre terre. Celui
qui prsente la coupe doit avoir le dos tourn vers le roi, et le
servir dans cette posture. On prtend que cet usage est institu pour
mettre sa vie  couvert de toutes sortes de charmes et de sortilges.
Un jeune enfant, que le roi aimait beaucoup, et qui s'tait endormi
prs de lui, eut le malheur de s'veiller au bruit des deux baguettes,
et de lever les yeux sur la coupe au moment que le roi la touchait de
ses lvres. Le grand-prtre, qui s'en aperut, fit tuer aussitt
l'enfant et jeter quelques gouttes de son sang sur les habits du roi
pour expier le crime et prvenir de redoutables consquences. Le roi
est toujours servi  genoux. On rend les mmes respects aux plats qui
vont  sa table et qui en sortent; c'est--dire qu' l'approche de
l'officier qui les conduit, tout le monde se prosterne et baisse le
visage jusqu' terre. C'est un si grand crime d'avoir jet les yeux
sur les alimens du roi, que le coupable est puni de mort, et toute sa
famille condamne  l'esclavage. Il faut supposer nanmoins, ajoute
fort sensment d'Elbe, que les cuisiniers et les officiers qui
portent les vivres sont exempts de cette loi.

Quoique les femmes du roi soient en fort grand nombre, il n'y en a
qu'une qui soit honore du titre de reine. C'est celle qui devient
mre du premier enfant mle. Les autres sont moins ses compagnes que
ses esclaves. L'autorit qu'elle a sur elles est si tendue, qu'elle
les vend quelquefois pour l'esclavage, sans consulter mme le roi, qui
est oblig de fermer les yeux sur cette violence. D'Elbe fut tmoin
d'une aventure qui confirme ce rcit. Le roi Tofizon ayant refus  la
reine quelques marchandises ou quelques bijoux qu'elle dsirait, cette
imprieuse princesse se les fit apporter secrtement; et pour les
payer au comptoir, elle y fit conduire huit femmes du roi, qui
reurent immdiatement la marque de la compagnie, et furent conduites
 bord.

Le commerce d'Ardra consiste en esclaves et en denres. Les Europens
tirent annuellement de cette contre environ trois mille esclaves. Une
partie de ces malheureux est compose de prisonniers de guerre;
d'autres viennent des provinces tributaires du royaume, et sont levs
en forme de contribution. Quelques-uns sont des criminels dont le
supplice est chang en un bannissement perptuel; d'autres sont ns
dans l'esclavage, tels que les enfans mmes des esclaves,  quelque
fonction que leurs pres aient t employs. Enfin d'autres sont des
dbiteurs insolvables qui ont t vendus au profit de leurs
cranciers. Tous les Ngres qui ont manqu de soumission pour les
ordres du roi sont condamns  mort sans esprance de grce, et leurs
femmes, avec tous leurs parens, jusqu' un certain degr, deviennent
esclaves du roi.

Les compagnies de France et de Hollande ayant eu quelques dmls pour
la prsance, le roi d'Ardra, pour s'claircir des droits et de la
puissance de leurs matres, envoya un ambassadeur  Louis XIV, en
1670. On tala devant lui toute la magnificence de la cour, et
l'audience fut pompeuse. Avant d'y arriver, il visita les appartemens;
il vit les troupes de la maison du roi et tout ce que Versailles
pouvait avoir de plus brillant. Il regarda tout avec beaucoup
d'attention; et lorsqu'on lui demanda ce qu'il en pensait, il
rpondit: Je vais voir le roi, qui est fort au-dessus de tout ce que
je vois. Cette rponse, quoique ingnieuse et dlicate, ne doit pas
tonner dans un courtisan d'un monarque africain, accoutum chez lui 
rapporter toutes ses ides au respect le plus servile de la royaut.
Chez ces peuples barbares, comme chez les peuples polis, on sait
flatter partout o il y a un matre.

Bosman, et Barbot aprs lui, divisent cette rgion en deux parties,
qu'ils nomment le grand et le petit Ardra. Sous le nom de petit Ardra
ils comprennent toute la cte maritime, remontant dans les terres
jusqu'au del d'Offra, dont elle porte aussi le nom. Ils renferment
tout le reste sous le nom du grand Ardra.

Le pays est plat et uni, et le terroir fertile. On ne voit pas plus
d'lphans dans le royaume d'Ardra que dans celui de Juida. Les Ngres
du pays en turent un du temps de Bosman; mais ils assuraient qu'on
n'en avait pas vu d'exemple depuis plus de soixante ans. Cet animal
s'tait sans doute gar de quelque pays voisin du ct de l'est, o
le nombre de ces animaux est extraordinaire.

Les Europens ne connaissent du royaume d'Ardra qu'un petit nombre de
villes, la plupart voisines de la mer.

Il y a peu de diffrence entre les habitans de ce royaume et ceux de
Juida pour les moeurs, le gouvernement et la religion.

Les principales forces du roi d'Ardra consistent dans une arme de
quarante mille hommes de cavalerie, qu'il peut mettre en campagne au
premier ordre. Il n'y a d'ailleurs que l'enfance et la vieillesse qui
dispensent ses sujets de prendre les armes lorsqu'il les appelle sous
ses enseignes.

L'intrieur des terres a des tats encore plus puissans. Pendant que
d'Elbe tait  la cour d'Ardra, il vit arriver des ambassadeurs d'un
grand monarque qui venaient avertir le roi que plusieurs de ses
sujets avaient port des plaintes  leur matre, et lui dclarer de sa
part que, si les gouverneurs du royaume d'Ardra ne traitaient pas ce
peuple avec plus de douceur, il serait oblig, contre ses propres
dsirs, de marcher au secours de ceux qui demanderaient sa protection.
Le roi d'Ardra reut cette menace avec un sourire; et, pour faire
clater le mpris qu'il en faisait, il envoya les ambassadeurs au
supplice. Aprs cette insulte, le monarque des terres intrieures fit
entrer dans le royaume d'Ardra une arme innombrable, qui porta de
tous cts le ravage et la dsolation. Son gnral retourna charg de
butin, et s'attendait  recevoir des rcompenses du roi; mais ce fier
monarque le fit pendre  son arrive, parce qu'il ne lui avait point
amen le roi mme d'Ardra, dont sa vengeance demandait la tte plutt
que la ruine de ses sujets. Il y a beaucoup d'apparence que cette
nation redoutable, dont l'auteur ne nous apprend pas le nom, est celle
des Oyos ou des Oycos, nomms Yos par Snelgrave.

Mais, dans ces derniers temps, les Ngres d'Ardra n'ont point eu de
plus mortels ennemis que ceux de Dahomay, et l'on a dj vu que leur
pays est devenu la proie de ces barbares vainqueurs. La nation et le
pays des Dahomays n'ont gure t connus que par leurs conqutes et
leurs cruauts.




CHAPITRE IV.

Royaume de Benin.


Le royaume de Benin, dont les bornes ne sont pas dtermines avec
beaucoup de certitude, parat situ entre le 8e. degr nord et
l'quateur. Il est born  l'ouest par le royaume d'Ardra; au sud, par
le golfe et par le pays d'Ouare o d'Overry et de Callabar;  l'est et
au nord, par des royaumes dont on ne connat que les noms.

Juan Alfonso di Aveiro fit la dcouverte du royaume de Benin en
remontant la rivire qu'il nomma _Formosa_ ou _la Belle_, et que les
Franais, les Anglais et les Hollandais appellent _rivire de Benin_.
Elle se jette dans le golfe de Guine, prs des les Carama, 
cinquante lieues  l'est de la rade d'Iakin. La multitude de ses bras
forme un grand nombre d'les, entre lesquelles il s'en trouv de
flottantes, que le vent et les travados poussent souvent d'un lieu 
l'autre, et rendent par consquent fort dangereuses pour la
navigation. Elles sont couvertes d'arbustes et de roseaux.

La rivire de Benin a quatre principales villes o les Hollandais
portent leur commerce, et o cette raison attire un grand nombre de
Ngres, surtout  l'arrive des vaisseaux; on les nomme Bodado,
Arbon, Gatton et Meiberg.

Quoique le royaume soit fort peupl, il s'en faut beaucoup qu'il le
soit autant que celui d'Ardra, du moins  proportion de la grandeur.
Les villes y sont trs-loignes l'une de l'autre sur la rivire et
sur la cte. La capitale est considrable.

En gnral, les habitans du royaume de Benin sont d'un fort bon
naturel, doux, civils et capables de se rendre  la raison, lorsqu'on
emploie de bonnes manires pour les persuader. Leur faites-vous des
prsens, ils vous en rendent au double. Si vous leur demandez quelque
chose qui leur appartienne, il est rare qu'ils le refusent, quoiqu'ils
en aient eux-mmes besoin. Mais les traiter durement, ou prtendre
l'emporter par la force, c'est s'exposer  ne rien obtenir. Ils sont
habiles dans les affaires, et fort attachs  leurs anciens usages. En
se prtant un peu  leurs ides, il est ais d'entreprendre avec eux
toutes sortes de commerce.

Entre eux ils sont civils et complaisans dans la socit, mais
rservs et dfians dans les affaires. Ils traitent tous les Europens
avec politesse,  l'exception des Portugais, pour lesquels ils ont de
l'aversion; mais ils ont une prdilection dclare pour les
Hollandais.

On reprsente les Ngres de Benin comme un peuple ennemi de la
violence, juste  l'gard des trangers, et si plein de dfrence
pour eux, qu'un portefaix du pays, quoique pesamment charg, se
retire pour laisser le passage libre  un matelot de l'Europe. C'est
un crime capital dans la nation d'outrager le moindre Europen. La
punition est svre. On arrte le coupable, on lui lie les mains
derrire le dos, on lui bouche les yeux, et, lui faisant pencher la
tte, on la lui abat d'un coup de hache. Le corps est partag en
quatre parties, et jet aux btes froces. Cette svrit porte 
croire qu'ils trouvent de grands avantages dans le commerce des
Europens.

Ils sont trs-drgls dans leurs moeurs, et livrs  tous les excs
de l'incontinence. Ils attribuent eux-mmes ce penchant  leur vin de
palmier et  la nature de leurs alimens. Ils vitent les obscnits
grossires dans leurs conversations; mais ils aiment les quivoques;
et ceux qui ont l'art d'envelopper des ides sales sous des
expressions honntes passent pour des gens d'esprit. Ils auraient la
mme rputation parmi nous.

L'usage pour les deux sexes est d'tre nu jusqu'au temps du mariage, 
moins qu'on n'obtienne du roi le privilge de porter plus tt des
habits; ce qui passe pour une si grande faveur, qu'elle est clbre
dans les familles par des rjouissances et des ftes.

Le got de la bonne chre, est commun  toute la nation; aussi les
personnes riches n'pargnent rien pour leur table. Le boeuf, le
mouton, la volaille, sont leurs mets ordinaires, et la poudre ou la
farine d'igname, bouillie  l'eau ou cuite sous la cendre, leur
compose une espce de pain. Ils se traitent souvent les uns les
autres, et les restes de leurs festins sont distribus aux pauvres.

Dans les conditions infrieures, la nourriture commune est du poisson
frais, cuit  l'eau, ou sch au soleil, aprs avoir t sal.

La jalousie des Ngres est fort vive entre eux; mais ils accordent aux
Europens toutes sortes de liberts auprs de leurs femmes; et cette
indulgence va si loin, qu'un mari que ses affaires appellent hors de
sa maison, y laisse tranquillement un Hollandais, et recommande  ses
femmes de le rjouir et de l'amuser. D'un autre ct, c'est un crime
pour les Ngres d'approcher de la femme d'autrui. Dans les visites
qu'ils se rendent entre eux, leurs femmes ne paraissent jamais, et se
tiennent renfermes dans quelque appartement intrieur; mais tout est
ouvert pour un Europen, et le mari les appelle lui-mme, lorsqu'elles
sont trop lentes  se prsenter. Est-ce dfrence pour les Europens
ou mpris?

Huit ou quinze jours aprs la naissance, et quelquefois plus tard, les
enfans des deux sexes reoivent la circoncision.

Dans la ville d'Arbo, les habitans ont l'usage abominable d'gorger
une mre qui met au monde deux enfans  la fois: ils la sacrifient,
elle et ses deux fruits,  l'honneur d'un certain dmon qui habite un
bois voisin de la ville.  la vrit, le mari est libre de racheter
sa femme en offrant  sa place une esclave du mme sexe; mais les
enfans sont condamns sans piti. Les voyageurs devraient bien nous
donner quelque raison ou quelque prtexte d'une si trange barbarie.

Un roi de Benin n'a pas plus tt rendu le dernier soupir, qu'on ouvre
prs du palais une fort grande fosse, et si profonde, que les ouvriers
sont quelquefois en danger d'y prir par la quantit d'eau qui s'y
amasse. Cette espce de puits n'a de largeur que par le fond; et
l'entre, au contraire, est assez troite pour tre bouche facilement
d'une grande pierre. On y jette d'abord le corps du roi; ensuite on
fait faire le mme saut  quantit de ses domestiques de l'un et de
l'autre sexe, qui sont choisis pour cet honneur. Aprs cette premire
excution, on bouche l'ouverture du puits,  la vue d'une foule de
peuple, que la curiosit retient nuit et jour dans le mme lieu. Le
jour suivant on lve la pierre, et quelques officiers destins  cet
emploi baissent la tte vers le fond du trou pour demander  ceux
qu'on y a prcipits s'ils ont rencontr le roi. Au moindre cri que
ces malheureux peuvent faire entendre, on rebouche le puits, et le
lendemain on recommence la mme crmonie, qui se renouvelle encore
les jours suivans, jusqu' ce que, le bruit cessant dans la fosse, on
ne doute plus que toutes les victimes ne soient mortes.

Aprs cette premire excution, le premier ministre d'tat en va
rendre compte au successeur du roi mort, qui se rend aussitt sur le
bord du puits, et qui, l'ayant fait fermer en sa prsence, fait
apporter sur la pierre toutes sortes de viandes et de liqueurs pour
traiter le peuple. Chacun boit et mange abondamment jusqu' la nuit.
Ensuite cette multitude de gens chauffs par le vin parcourt toutes
les rues de la ville en commettant les derniers dsordres. Elle tue
tout ce qu'elle rencontre, hommes et btes, leur coupe la tte, et
porte les corps au puits spulcral, o elle les prcipite comme une
nouvelle offrande que la nation fait  son roi. Quelles moeurs
pouvantables! Il semble que sous cette zone brlante les ttes soient
de temps en temps agites d'un dlire sanguinaire, et que ces peuples
barbares aient un affreux besoin de crimes, de superstitions et de
sang. Tel est donc l'homme de la nature, fort au-dessous des tigres et
des singes, quand sa raison n'est pas cultive!

Ils ont peu d'industrie et de got pour le travail. Tous ceux qui ne
sont point assez pauvres pour se trouver forcs d'employer leurs bras
laissent le fardeau des occupations manuelles  leurs femmes et 
leurs esclaves.

Tous les esclaves mles qui servent ou qui se vendent dans le pays
sont trangers; ou si quelques habitans sont condamns  l'esclavage
pour leurs crimes, il est dfendu de les vendre pour tre
transports. La libert est un privilge naturel de la nation, auquel
le roi mme ne donne jamais d'atteinte. Chaque particulier se qualifie
d'esclave de l'tat; mais cette qualit n'emporte pas d'autre
dpendance que celle de tous les peuples libres  l'gard de leur
prince et de leur patrie. Les femmes, toujours humilies et
maltraites en Afrique, sont seules exceptes d'une loi si favorable
aux hommes, et peuvent tre vendues et transportes au gr de leurs
maris.

Le rgne des ftiches est tabli  Benin comme sur toutes les ctes
prcdentes; mais les habitans ont des notions d'un tre Suprme et
d'une nature invisible qui a cr le ciel et la terre, et qui continue
de gouverner le monde par les lois d'une profonde sagesse. Ils
l'appellent _Orissa_: ils croient qu'il est inutile de l'honorer,
parce qu'il est ncessairement bon; au lieu que, le diable tant un
esprit mchant qui peut leur nuire, ils se croient obligs de
l'apaiser par des prires et des sacrifices.

L'anne est compose de quatorze mois. Leur dimanche, ou le jour de
repos, revient de cinq en cinq jours; il est clbr par des offrandes
et des sacrifices.

Il y a beaucoup d'autres jours consacrs  la religion. Dapper s'tend
sur la fte anniversaire qu'on clbre  l'honneur des morts: il
assure qu'on sacrifie dans cette occasion non-seulement un grand
nombre d'animaux, mais plusieurs victimes humaines, qui sont
ordinairement des criminels condamns  mort, et rservs pour cette
solennit: l'usage en demande vingt-cinq; s'il s'en trouve moins, les
officiers du roi ont ordre de parcourir les rues de Benin pendant la
nuit, et d'enlever indiffremment toutes les personnes qu'ils
rencontrent sans lumire: on permet au riche de se racheter; mais les
pauvres sont immols sans piti, comme il le sont partout ailleurs.

L'tat est compos de trois ordres, dont trois grands forment le
premier. Leur principale fonction est d'tre sans cesse prs de la
personne du roi, et de servir d'interprtes ou d'organes aux grces
qu'on lui demande et qu'il accorde. Comme ils ne lui expliquent que ce
qu'ils jugent  propos, et qu'ils donnent le tour qu'il leur plat 
ses rponses, le pouvoir du gouvernement semble rsider entre leurs
mains.

Le second ordre de l'tat est compos de ceux qui portent le titre de
_are de ros_ ou _chefs des rues_. Les uns dominent sur le peuple,
d'autres sur les esclaves, sur les affaires militaires, sur les
bestiaux, sur les fruits de la terre, etc.: on aurait peine  nommer
quelque chose de connu dans la nation qui n'ait aussi son chef ou son
intendant. C'est parmi les _are de ros_ que le monarque choisit ses
vices-rois ou gouverneurs de provinces; ils sont soumis  l'autorit
des trois premiers grands, comme c'est  leur recommandation qu'ils
sont redevables de leurs emplois.

Les _fiadors_ ou _viadors_ composent le troisime ordre: ce sont les
agens du commerce avec les Europens.

Lorsqu'un seigneur ngre est lev  un de ces trois grands postes, le
roi lui donne, comme une marqu insigne de faveur et de distinction,
un cordon de corail, qui est l'quivalent de nos ordres de chevalerie.
Cette grce s'accorde aussi aux _mercadors_ ou facteurs qui se sont
signals dans leur profession, aux _fulladors_ ou intercesseurs, et
aux vieillards d'une sagesse prouve: ceux qui l'ont reue du
souverain sont obligs de porter sans cesse leur cordon ou leur
collier autour du cou, et la mort serait le chtiment infaillible de
ceux qui le quitteraient un instant: on en cite un exemple frappant.
Un Ngre  qui l'on avait drob son cordon fut conduit sur-le-champ
au supplice; le voleur, ayant t arrt, subit le mme sort avec
trois autres personnes qui avaient eu quelque connaissance du crime
sans l'avoir rvl  la justice; ainsi, pour une chane de corail qui
ne valait pas deux sous, il en cota la vie  cinq personnes.

Les Ngres de ce pays n'ont pas autant de penchant pour le vol que
ceux des autres contres. Le meurtre est encore plus rare que le vol:
il est puni de mort. Cependant, si le meurtrier tait d'une haute
distinction, tel qu'un des fils d roi, ou quelque grand seigneur du
premier ordre, il serait banni sur les confins du royaume, et conduit
dans son exil par une grosse escorte; mais, comme on ne voit jamais
revenir aucun de ces exils, et qu'on n'en reoit mme aucune
nouvelle, ces Ngres sont persuads qu'ils passent bientt dans le
pays de l'oubli. S'il arrive  quelqu'un de tuer son ennemi d'un coup
de poing, ou d'une manire qui ne soit pas sanglante, le meurtrier
peut s'exempter du supplice  deux conditions: l'une, de faire
enterrer le mort  ses propres dpens; l'autre, de fournir un esclave
qui soit excut  sa place. Il paie ensuite une somme assez
considrable aux trois ministres, aprs quoi il est rtabli dans tous
les droits de la socit, et les amis du mort sont obligs de paratre
satisfaits.

Tous les autres crimes,  l'exception de l'adultre, s'expient avec de
l'argent; l'amende est proportionne  la nature de l'offense. Si les
criminels sont insolvables, ils sont condamns  des peines
corporelles.

Il y a plusieurs punitions pour l'adultre: la bastonnade parmi le
peuple, et la mort parmi les grands.

Aprs la mort du roi, le successeur se retire ordinairement dans un
village nomm Oisbo, assez prs de Benin, pour y tenir sa cour,
jusqu' ce qu'il soit instruit des rgles du gouvernement. Dans cet
intervalle, la reine-mre et les ministres, dpositaires des volonts
du roi, sont chargs de l'administration. Lorsque le temps de
l'instruction est fini, le roi quitte Oisbo, et va prendre possession
du palais et de l'autorit royale; il pense ensuite  se dfaire de
ses frres, pour assurer la tranquillit de son rgne. Les barbaries
politiques en usage parmi les despotes d'Orient, qui ont  se disputer
de grands empires, se retrouvent dans les villages ngres qu'on nomme
_royaumes_.

Le royaume d'Overry ou d'Ouare, tributaire de celui de Benin, est
situ sur les bords du Rio-Forcado: sa capitale, qui communique son
nom  tout le pays, est sur le mme fleuve,  trente lieues de
l'embouchure.

La pluralit des femmes y est en usage, comme dans toutes les autres
parties de la Guine; mais,  la mort du mari, toutes les veuves
appartiennent au roi, qui dispose d'elles suivant son intrt ou son
got. La religion du pays ne diffre de celle de Benin qu' l'gard
des sacrifices d'hommes ou d'enfans, dont on ne parle  Overry qu'avec
horreur. Les habitans croient qu'il n'appartient qu'au diable de
rpandre le sang humain; tait-ce donc  ces peuples ignorans et
grossiers que devait appartenir cette ide vraiment sublime, qui donne
une si belle leon aux nations les plus polices?

Depuis le cap de Formose, en suivant la cte qui descend vers le sud,
on trouve le pays de Callabar ou Rio-Ral, la rivire de Camarones et
la rivire d'Angra. Toutes ces rgions, jusqu'au cap Sainte-Claire,
n'offrent rien qui soit digne d'attention.

Aprs le cap Sainte-Claire, la cte tourne tout d'un coup  l'est,
pendant l'espace de six lieues, pour former la baie de Rio-Gabon, ou
Gabaon, comme l'appellent les Portugais.

Outre le motif de commerce, quantit de vaisseaux sont attirs dans
cette baie par la commodit qu'on y trouve pour se radouber.

Le commerce de Rio-Gabon consiste en ivoire, en cire, en miel, etc.
Les habitans ont une coutume singulire: quelque avidit qu'ils aient
pour l'eau-de-vie, ils n'en boiraient point une goutte  bord, avant
d'avoir reu quelque prsent. S'ils trouvent qu'on ait trop de lenteur
 l'offrir, ils ont l'effronterie de demander si l'on s'imagine qu'ils
soient capables de boire pour rien: ceux qui ne les paient point
ainsi, pour la peine qu'ils prennent de boire, ne doivent point
esprer de faire avec eux le moindre commerce.

On reprsente les habitans de Rio-Gabon comme un peuple farouche et
cruel. Ils n'pargnent personne, et bien moins les trangers. En 1601,
les Hollandais prouvrent leur cruaut, lorsque ces barbares, s'tant
saisis de deux canots de cette nation, massacrrent inhumainement
l'quipage. Si l'on en croit les voyageurs, les premires lois de la
nature paraissent inconnues ou comme effaces chez ce peuple par une
longue dpravation.

Quoique les Ngres de Gabon ne composent point une nation nombreuse,
ils sont diviss en trois classes: l'une qui est attache au roi,
l'autre au prince son fils, et la troisime qui ne reconnat point
d'autre matre qu'elle-mme. Les deux premires, sans tre en guerre
ouverte, font profession de se har, et cherchent pendant la nuit
l'occasion de se battre et de s'entre-piller.

Ils n'ont pas l'usage de boire en mangeant; mais, aprs leur repas,
ils prennent plaisir  s'enivrer de vin de palmier, ou d'un mlange de
miel et d'eau qui ressemble  notre hydromel. Ils donnent une
fort-belle dent d'lphant pour une mesure d'eau-de-vie, qu'ils ont
quelquefois vide avant de sortir du vaisseau. Lorsque l'ivresse
commence  les chauffer, la moindre dispute les met aux mains, sans
respect pour leurs rois ni pour leurs prtres, qui entrent  coups de
poings dans la mle pour ne pas demeurer spectateurs inutiles: ils se
battent de si bonne grce, que leurs chapeaux, leurs perruques, leurs
habits, et tout ce qu'ils viennent d'acheter des Europens, est
prcipit dans la mer: au reste, ils sont si peu dlicats sur
l'eau-de-vie, qu'avec la moiti d'eau claire et un peu de savon
d'Espagne, pour faire cumer la liqueur, on peut l'augmenter au double
sans qu'ils s'en aperoivent.

En un mot, dit Bosman, l'univers n'a point de nation plus barbare et
plus misrable. Il juge qu'elle tire sa principale substance de la
chasse et de la pche, parce qu'il n'aperut dans le pays aucune sorte
de bl, ni aucune trace d'agriculture.

Dans tous les pays qui bordent la rivire, la multitude des btes
farouches est incroyable, surtout d'lphans, de buffles et de
sangliers. Bosman, ayant pris terre avec le capitaine de son vaisseau
et quelques domestiques, poursuivit, l'espace d'une heure, un lphant
qui avait march pendant plus d'une lieue sur le rivage,  la vue du
vaisseau; mais il disparut heureusement dans un bois; car, avec si peu
d'hommes, qui n'taient arms que de mousquets, il y avait de
l'imprudence  presser un animal si redoutable. En revenant de cette
chasse, Bosman rencontra cinq autres lphans en troupes qui, jetant
sur lui et sur son cortge un regard indiffrent, comme s'ils
n'eussent pas jug quelques hommes dignes de leur colre, les
laissrent passer tranquillement; Bosman et ses compagnons, par cette
espce de respect qui nat de la crainte, les salurent en tant leur
chapeau.

Un autre jour, Bosman tomba sur une bande d'environ cent buffles, et
les ayant forcs de se sparer en plusieurs troupes, il s'attacha aux
plus voisins, sur lesquels ses gens firent pleuvoir une grle de
balles: il ne parut pas que ces farouches animaux s'en fussent
ressentis; mais ils regardaient leurs ennemis d'un air irrit, comme
s'ils leur avaient reproch cet outrage.

La plupart de ces buffles taient rougetres; ils avaient les cornes
droites et penches vers les paules, de la grandeur  peu prs de
celles d'un boeuf ordinaire: en courant, ils paraissaient boiteux des
pieds de derrire; mais leur course n'en tait pas moins prompte.

Le cap Lopez-Consalvo, qui n'est qu' dix-huit lieues de Rio-Gabon,
fait les dernires bornes du golfe de Guine. Un peu plus loin, au
sud, on arrive  l'entre du royaume d'Angole. Arthur, navigateur
anglais, assure que ce cap n'est pas difficile  reconnatre, parce
que c'est l'endroit de toute la cte qui s'avance le plus  l'ouest:
sa situation est au premier degr de latitude du sud.

Les habitans sont beaucoup plus civiliss qu' Rio-Gabon; mais le pays
n'abonde pas moins en toutes sortes de btes froces.

Le poisson y est si commun, que d'un seul coup de filet on peut en
prendre de quoi en charger un canot.

Bosman dit que le commerce consiste, comme  Rio-Gabon, en ivoire, en
cire et en miel, qui est en fort grande abondance, dans le pays.




LIVRE VI.

CONGO. CAP DE BONNE-ESPRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.


CHAPITRE PREMIER.

Congo.


Si l'on considre, avec les gographes, le royaume de Congo dans toute
son tendue, elle comprend depuis l'quateur jusqu'au 16e. degr de
latitude sud. On lui donne environ neuf cent cinquante milles de
longueur du nord au sud, et sept cents de largeur de l'ouest  l'est.

Ses bornes au nord sont les pays de Gabon et de Pongo;  l'est, le
royaume de Mokokos ou d'Anzibo, celui de Matamba et le territoire des
Iaggas-Kasangis; au sud, le mme territoire, le pays de Mouzoumbo,
Akalounga, et celui de Mataman, dans la rgion des Cafres;  l'ouest,
l'Ocan occidental ou atlantique; mais ces ctes forment un arc dont
les deux extrmits sont le cap de Sainte-Catherine et le cap Ngre,
l'un au nord, et l'autre au sud, tout deux clbres chez les
navigateurs.

Sous ce point de vue, le Congo peut tre divis en quatre principales
parties, qui sont autant de grands royaumes: 1. Loango; 2. Congo,
proprement dit; 3. Angole; 4. Bengula: ces quatre royaumes
s'tendent du nord au sud; celui de Loango, qui est le plus
septentrional, a le pays de Gabon au nord, Mokoko ou Anzibo  l'est,
et le fleuve du Zare au sud.

Lopez prtend que le royaume de Loango, habit par les Bramas,
commence, du ct du nord,  l'quateur, et s'tend de la cte dans
l'intrieur des terres l'espace de deux cents milles, en comprenant
dans ses bornes le golfe de Lopez-Consalvo. Ces pays sont peu connu
des Europens,  l'exception de quelques places le long de la cte. De
tous les voyageurs dont les relations ont t publies, Battel est
celui qui traite l'article de Loango avec le plus d'tendue; il
s'accorde mme fort exactement avec Bruno et Dapper, quoiqu'il dclare
qu'il ne les a jamais lus.

La province de Mayomba, dans le royaume de Loango, est si couverte de
bois, qu'on y peut voyager  l'ombre sans tre jamais incommod par la
chaleur du soleil. On n'y trouve ni bl, ni aucune sorte de grain. Les
habitans se nourrissent de bananes, de racines et de cocos. N'tant
pas mieux fournis de volaille et de bestiaux que de bl, ils ne
connaissent d'autre chair que celle des lphans et des btes froces;
mais leurs rivires fournissent du poisson en abondance.

Leurs bois sont si remplis de singes, que le voyageur le plus
intrpide n'oserait y passer sans escorte. On y trouve surtout une
multitude de ces dangereux singes dont la grande espce se nomme
_pongo_, et la petite _empko_. Le port de Mayomba est  deux lieues au
sud du cap Ngre, qui a tir son nom de la noirceur apparente de ses
arbres.

La ville de Mayomba consiste dans une grande rue, si proche de la mer,
que les flots forcent quelquefois les habitans d'abandonner leurs
maisons.

Les chasses des habitans se font avec des chiens du pays qui n'aboient
point, mais qui portent au cou des crcelles de bois dont le bruit
guide les chasseurs. Ils font tant de cas des chiens de l'Europe 
cause de leur aboiement, que l'Anglais Battel leur en vit acheter un
trente livres sterling (720 fr.).

Le territoire de Sett est situ  cinquante-cinq milles au nord de la
rivire de Mayomba, et s'tend jusqu' Gobbi. Ce pays, qui est arros
par une rivire du mme nom, produit avec une abondance extraordinaire
du bois rouge et plusieurs autres sortes de bois. On en distingue
deux, le _kines_, que les Portugais achtent, mais qui n'est pas
estim  Loango; et le _bifesse_, qui est plus pesant et plus rouge;
les habitans le vendent plus cher. La racine se nomme _angansi
abifesso_. Il n'y a point de bois plus dur ni d'une couleur si fonce.
Les habitans en font un grand commerce sur toute la cte d'Angole et
dans le royaume de Loango; mais ils ne traitent qu'avec les Ngres; et
le droit de leur gouverneur est de dix pour cent.

Le pays de Gobbi est situ entre Sett et le cap Lops-Consalvo. La
ville capitale est loigne d'une journe de la mer. La terre nourrit
peu de bestiaux, et n'offre que des animaux froces. Un habitant qui
reoit la visite d'un ami commence par lui offrir l'usage d'une de ses
femmes; et, dans les autres occasions, une femme surprise en adultre
reoit moins de reproches que d'loges: cependant l'empire des hommes
est si absolu, qu'ils maltraitent leurs femmes avec une rigueur sans
exemple; et cette pratique leur tant devenue comme naturelle, une
femme se plaint de n'tre pas aime lorsqu'elle n'est pas assez
souvent battue par son mari. On a vu autrefois la mme chose en Russie
avant sa civilisation.

On trouve au nord-est de Mani-keseck,  huit journes de Mayomba, les
Matimbas, nation de Pygmes, qui sont de la hauteur d'un garon de
douze ans, mais tous d'une grosseur extraordinaire. Leur nourriture
est la chair des animaux qu'ils tuent de leurs flches. Quoiqu'ils
n'aient rien de farouche dans le caractre, ils ne veulent point
entrer dans les maisons des Marambas, ni les recevoir dans leurs
villes. Les femmes se servent de l'arc avec autant d'habilet que les
hommes. Elle ne craignent point de pntrer seules dans les bois, sans
autre dfense contre les pongos que leurs flches empoisonnes.

La plus grande partie du royaume est un pays plat et assez fertile.
Les pluies y sont frquentes. La terre y est noirtre, au lieu que
dans la plupart des autres pays elle est sablonneuse ou de nature
craeuse. Les habitans sont civils et humains. On raconte qu'aprs
avoir inutilement invoqu leurs dieux dans un temps de peste, ils les
brlrent en disant: S'ils ne nous servent de rien dans l'infortune,
quand nous serviront-ils?

Dans le pays d'Angole, les princesses du sang royal ont la libert de
choisir l'homme qui leur plat, sans gard pour sa naissance ou sa
condition; mais elles ont sur lui un pouvoir absolu de vie ou de mort.
Pendant que le missionnaire Mrolla, dont nous tirons quelques
dtails, se trouvait dans le pays, une dame de ce rang, sur le simple
soupon que son mari vivait librement avec une autre femme, fit vendre
sa matresse aux Portugais; et, loin d'oser s'en plaindre, il se crut
fort heureux d'une vengeance si modre. Les femmes qui reoivent les
trangers dans leurs maisons sont obliges de leur accorder leurs
faveurs pendant les deux premires nuits. Aussi, ds qu'un
missionnaire capucin arrive dans le pays, ses interprtes avertissent
le public que l'entre de sa chambre est interdite aux femmes.

Avec une culture exacte, la terre de Loango produit trois moissons.
Les habitans n'y emploient point d'autre instrument qu'une sorte de
truelle, mais plus large et plus creuse que celle de nos maons.

Entre les arbres extraordinaires, on vante l'enzanda, le mtombas et
l'alikondi, qui servent tous trois  faire des toffes. Il n'y a point
de canton dans le royaume de Loango qui ne produise en abondance le
mtombas, et o l'on n'en tire beaucoup d'utilit. Le tronc fournit
d'assez bon vin, quoique moins fort que le vin de palmier; de ses
branches on fait des solives et des lattes pour les maisons, et des
bois de lit. Les feuilles servent  couvrir les toits, et rsistent
aux plus fortes pluies; mais le plus grand usage est pour la fabrique
d'une espce d'toffe dont tout le monde est vtu dans le royaume.

L'alikondi ou l'alekonde est d'une hauteur et d'une grosseur
singulires; on en voit de si gros, que douze hommes n'en
embrasseraient pas le tronc. Ses branches s'cartent comme celles du
chne. Il s'en trouve de creux qui contiennent une prodigieuse
quantit d'eau: Mrolla ne craint pas de la faire monter jusqu'
trente ou quarante tonneaux; et s'il faut l'en croire, elle a servi
pendant vingt-quatre heures  dsaltrer trois ou quatre cents Ngres,
sans tre entirement puise. Ils emploient, pour monter sur l'arbre,
des coins de bois dur, qui s'enfoncent aisment dans un tronc dont la
substance est fort tendre. Ces arbres tant fort communs, et la
plupart creux par le pied, on y fait entrer des troupeaux de porcs
pour les garantir des ardeurs du soleil. Le fruit ressemble beaucoup 
la courge.

Les peuples qui habitent le royaume de Loango portent le nom de
Bramas. Ils sont soumis  la rigoureuse pratique de la circoncision.
Ils exercent le commerce entre eux. Ils sont vigoureux et de haute
taille; civils, quoique anciennement leur frocit les ait fait passer
pour anthropophages; livrs  tous les excs du libertinage; avides de
s'enrichir, mais gnreux et libraux les uns  l'gard des autres;
passionns pour le vin de palmier, sans aucun got pour celui de la
vigne; et sans cesse entrans par leurs superstitions.

Le mariage, dans le royaume de Loango, est si dbarrass de crmonies
et de formalits, qu' peine se soumet-on  demander le consentement
des pres. On jette ses vues sur une fille de l'ge de six ou sept
ans, et lorsqu'elle en a dix, on l'attire chez soi par des caresses et
des prsens. Cependant il se trouve des pres qui veillent
soigneusement sur leurs filles jusqu' l'ge nubile, et qui les
vendent alors  ceux qui se prsentent pour les pouser. Mais une
fille qui se laisse sduire avant le mariage doit paratre  la cour
avec son amant, dclarer sa faute, et demander pardon au roi. Cette
absolution n'a rien d'humiliant; mais elle est si ncessaire, qu'on
croirait le pays menac de sa ruine par une ternelle scheresse, si
quelque fille coupable refusait de se soumettre  la loi. Quoique le
nombre des femmes ne soit pas born, et que plusieurs en aient huit ou
dix, le commun des Ngres n'en prend que deux ou trois.

Les femmes sont charges, comme chez tous les peuples ngres, de tous
les ouvrages serviles, extrieurs et domestiques. Pendant que le mari
prend ses repas, elles se tiennent  l'cart, et mangent ensuite ses
restes. Leur soumission va si loin, qu'elles ne leur parlent qu'
genoux, et qu' son arrive elles doivent se prosterner pour le
recevoir.

L'an d'une famille en est l'unique hritier; mais il est oblig
d'lever ses frres et ses soeurs jusqu' l'ge o l'on suppose qu'ils
peuvent se pourvoir eux-mmes. Les enfans naissent esclaves, lorsque
leur pre et leur mre sont dans cette condition.

Tous les enfans, suivant l'observation particulire de Dapper,
naissent blancs, et dans l'espace de deux jours ils deviennent
parfaitement hoirs. Les Portugais, qui prennent des femmes dans ces
rgions, y sont souvent tromps.  la naissance d'un enfant, ils se
croient srs d'en tre les pres, parce qu'ils le voient de leur
couleur; mais, deux jours aprs, ils sont obligs de le reconnatre
pour l'ouvrage d'un Ngre. Cependant ils ne se rebutent point de ces
preuves, parce que leur passion, dit le mme auteur, est d'avoir un
fils multre  toutes sortes de prix. On voit quelquefois natre d'un
pre et d'une mre ngres des enfans aussi blancs que les Europens.
L'usage est de les prsenter au roi. On les nomme _dondos_. Ils sont
levs dans les pratiques de la sorcellerie; et, servant de sorciers
au roi, ils l'accompagnent sans cesse. Leur tat les fait respecter de
tout le monde. S'ils vont au march, ils peuvent prendre tout ce qui
convient  leurs besoins. Battel en vit quatre  la cour de Loango.

Dapper s'tend un peu plus sur la nature des Ngres blancs. Il observe
qu' quelque distance ils ont une parfaite ressemblance avec les
Europens: leurs yeux sont gris, et leur chevelure blonde ou rousse;
mais, en les considrant de plus prs, on leur trouve la couleur d'un
cadavre, et leurs yeux paraissent postiches. Ils ont la vue
trs-faible pendant le jour, et la prunelle tourne comme s'ils
taient bigles. La nuit, au contraire, ils ont le regard trs-ferme,
surtout  la clart de la lune. Quelques Europens ont cru que la
blancheur de ces Ngres est un effet de l'imagination des mres, comme
on prtend que plusieurs femmes blanches ont mis des enfans noirs au
monde aprs avoir vu des Ngres.

Les Portugais donnent  ces Maures blancs le nom d'_albinos_, et
cherchent l'occasion de les enlever pour les transporter au Brsil. On
prtend qu'ils sont d'une force extraordinaire, et par consquent
trs-propres au travail; mais que leur paresse est extrme, et qu'ils
prfrent la mort aux exercices pnibles. Les Hollandais ont trouv
des hommes de la mme espce non-seulement en Afrique; mais aux Indes
Orientales, dans l'le de Borno, et dans la Nouvelle-Guine ou pays
des Papous. Les Ngres blancs du royaume de Loango ont le privilge
d'tre assis devant le roi. Ils prsident  quantit de crmonies
religieuses, surtout  la composition des _mokissos_, qui sont des
idoles du pays.

Il est fort remarquable, suivant Battel, que les Ngres de Loango ne
permettent jamais qu'un tranger soit enterr dans leur pays. Qu'un
Europen meure, on est oblig, pour les satisfaire, de porter son
corps dans une chaloupe  deux milles du rivage, et de le jeter dans
la mer. Un ngociant portugais, tant mort dans une de leurs villes,
ne laissa pas d'y tre enterr par le crdit de ses amis, et demeura
tranquille pendant quatre mois dans sa spulture; mais il arriva cette
anne que les pluies, qui commencent ordinairement au mois de
dcembre, retardrent de deux mois entiers. Les mokissos ou prtres
sorciers ne manqurent point d'attribuer cet vnement au mpris qu'on
avait fait des lois en faveur du Portugais. Son corps fut exhum avec
diverses crmonies, et prcipit dans les flots. Trois jours aprs,
suivant Battel, on vit tomber la pluie en abondance; car il fallait
bien qu'elle tombt aprs deux mois de retard.

Loango tait autrefois soumis au roi de Congo; mais un gouverneur du
pays, s'tant fait proclamer roi, envahit une si grande partie des
tats de son souverain, que le royaume de Loango est aujourd'hui fort
tendu et tout--fait indpendant; mais il est toujours regard comme
faisant partie du pays de Congo.

Les rois de Loango sont respects comme des dieux, et portent le titre
de _samba_ et de _pango_, qui signifie, dans le langage du pays, dieu
ou divinit. Les sujets sont persuads que leur prince a le pouvoir de
faire tomber la pluie du ciel. Ils s'assemblent au mois de dcembre
pour l'avertir que c'est le temps o les terres en ont besoin; ils le
supplient de ne pas diffrer cette faveur, et chacun lui apporte un
prsent dans cette vue. Le monarque indique un jour auquel tous ses
nobles doivent se prsenter devant lui, arms comme en guerre, avec
tous leurs gens. Ils commencent les crmonies de cette fte par des
exercices militaires, et rendent  genoux leur hommage au roi, qui les
remercie de leur soumission et de leur fidlit. Ensuite on tend 
terre un tapis d'environ quatre-vingts pieds de circuit, sur lequel
est plac le trne o il est assis. Alors il commande  ses officiers
de faire entendre leurs tambours et leurs trompettes. Les tambours
sont si gros, qu'un homme seul ne suffit pas pour les porter. Les
trompettes sont ds dents d'lphans d'une grandeur extraordinaire,
creuses et polies avec beaucoup d'art: le bruit de cette musique est
effroyable. Aprs ce concert barbare, le roi se lve, et lance une
flche vers le ciel. S'il pleut le mme jour, les rjouissances et
les acclamations sont pousses jusqu' l'extravagance.

L'usage absurde et barbare des preuves juridiques, qui domine dans
toute la Guine, n'est pas moins en usage  Loango. L'engagement le
plus solennel se fait en avalant la liqueur de bonda.

Cette liqueur, qui se nomme aussi _imbonda_, est le suc d'une racine:
on la rpe dans l'eau. Aprs y avoir long-temps ferment, elle forme
une liqueur aussi amre que le fiel. Si on en rpe trop dans une
petite quantit d'eau, elle cause une suppression d'urine; et, gagnant
la tte, elle y rpand des vapeurs si puissantes, qu'elle renverse
infailliblement celui qui l'avale. C'est le cas o il est dclar
coupable.

La liqueur de bonda sert aussi  dcouvrir la cause des vnemens. Les
Ngres de Loanga s'imaginent que peu de personnes finissent leur vie
par une mort naturelle: ils croient que tout le monde meurt par sa
faute ou par celle d'autrui. Si quelqu'un tombe dans l'eau et se noie,
ils en accusent quelque sortilge. S'ils apprennent qu'une panthre
ait dvor quelqu'un, ils assurent que c'est un dakkin ou un sorcier
qui s'est revtu de la peau de cet animal. Lorsqu'une maison est
consume par un incendie, ils racontent gravement que quelque mokisso
y a mis le feu. Ils ne sont pas moins persuads, lorsque la saison des
pluies arrive trop tard, que c'est l'effet du mcontentement de
quelque mokisso qu'on laisse manquer de quelque chose d'utile ou
d'agrable. Comme il parat important de dcouvrir la vrit, on a
recours  la liqueur de bonda. Les personnes intresses s'adressent
au roi pour le prier de nommer un ministre, et cette faveur cote une
certaine somme. Les ministres de la bonda sont au nombre de neuf ou
dix, qui se tiennent ordinairement assis dans les grandes rues. Vers
trois heures aprs midi, l'accusateur leur apporte les noms de ceux
qu'il souponne, et jure par les mokissos que ses dpositions sont
sincres. Les accuss sont cits avec toute leur famille; car il
arrive rarement que l'accusation tombe sur un seul, et souvent tout le
voisinage y est compris. Ils se rangent sur une ou plusieurs lignes
pour s'approcher successivement du ministre, qui ne cesse point,
pendant les prparatifs, de battre sur un petit tambour. Chacun reoit
sa portion de liqueur, l'avale, et reprend sa place.

Alors le ministre se lve, et lance sur eux des petits btons de
bananier, en les sommant de tomber, s'ils sont coupables, ou de se
soutenir sur leurs jambes et d'uriner librement, s'ils n'ont rien  se
reprocher. Il coupe ensuite une de ces mmes racines dont la liqueur
est compose, et jette les pices devant lui. Tous les accuss sont
obligs de marcher dessus d'un pas ferme. Si quelqu'un a le malheur de
tomber, l'assemble pousse un grand cri, et remercie les mokissos de
l'claircissement qu'ils accordent  la vrit. Ses accusateurs le
conduisent devant le roi, aprs l'avoir dpouill de ses habits, qui
sont l'unique salaire du ministre. La sentence est prononce aussitt,
et le condamne ordinairement au supplice. On le mne  quelque
distance de la ville, o son sort est d'tre coup en pices au milieu
d'un grand chemin. On accorde aux personnes riches la libert de faire
avaler la liqueur par un de leurs esclaves. S'il tombe, le matre est
oblig d'avaler la liqueur  son tour. On donne l'antidote 
l'esclave; et si le matre tombe, ses richesses ne le garantissent
point de la mort. Cependant, lorsque le crime est lger, il achte sa
grce en donnant quelques esclaves. Au reste, tous les voyageurs
reconnaissent que cette pratique est mle de beaucoup d'artifice et
d'imposture. Les ministres font tomber l'effet du poison sur leurs
ennemis, ou sur ceux dont la ruine peut leur tre de quelque utilit:
ils se laissent gagner par des prsens pour noircir l'innocence ou
pour sauver les coupables. Si les accuss sont des trangers  l'gard
desquels ils soient sans prvention, c'est ordinairement sur le plus
pauvre qu'ils font tomber la peine du crime. Matres de prparer la
liqueur, ils donnent la plus forte dose  ceux qu'ils veulent perdre,
quoique cette odieuse prvarication se fasse avec tant d'adresse, que
personne ne s'en aperoit. Il ne se passe point de semaine o la
crmonie de l'preuve ne se renouvelle  Loango, et elle y fait prir
un grand nombre d'innocens.

Les femmes du roi n'en sont point exemptes, surtout dans les cas o
leur fidlit parat suspecte. La grossesse en est un qui favorise le
plus les soupons. Lorsqu'une femme du roi devient grosse, toute la
sagesse de sa conduite n'empche pas qu'on ne fasse avaler la bonda
pour elle  quelque esclave. S'il tombe, elle est condamne au feu, et
l'adultre est enterr vif. Suivant le rcit des Ngres de Loango,
leur roi n'a pas moins de sept mille femmes. Il nomme entre elles une
des plus graves et des plus exprimentes, qu'il honore du titre de sa
mre, et qui est plus respecte que celle  qui cette qualit
appartient par le droit de la nature. Cette matrone, que le peuple
appelle _makonda_, jouit d'une autorit si distingue, que, dans
toutes les affaires d'importance, le roi est oblig de prendre ses
conseils. S'il l'offense, ou s'il lui refuse ce qu'elle dsire, elle a
le droit de lui ter la vie de ses propres mains. Lorsque son ge lui
laisse du got pour le plaisir, elle peut choisir l'homme qui lui
plat, et ses enfans sont compts parmi ceux du sang royal. L'amant
sur lequel tombe son choix est puni de mort, s'il est surpris avec une
autre femme.

Une loi, que nous avons dj vue ailleurs, dfend sous peine de mort
de regarder le roi boire ou manger. On rapporte un exemple encore plus
trange que celui que nous avons dj cit de l'atrocit du traitement
que l'on fait prouver aux malheureux qui par hasard enfreignent cet
usage. Un fils du roi, g de onze ou douze ans, tant entr dans la
salle tandis que son pre buvait, fut saisi par l'ordre de ce prince,
revtu sur-le-champ d'un habit fort riche, et trait avec toutes
sortes de liqueurs et d'alimens. Mais aussitt qu'il eut achev ce
funeste repas, il fut coup en quatre quartiers, qui furent ports
dans toutes les villes, avec une proclamation qui apprenait au public
la cause de son supplice. Ce trait excrable est confirm par une
barbarie de la mme nature que rapporte un tmoin. Un autre fils du
roi, mais plus jeune, ayant couru vers son pre pour l'embrasser dans
les mmes circonstances, le grand-prtre demanda qu'il ft puni de
mort. Le roi y consentit, et sur-le-champ ce malheureux enfant eut la
tte fendue d'un coup de hache. Le grand-prtre recueillit quelques
gouttes de son sang, dont il frotta les bras du roi pour dtourner les
malheurs d'un tel prsage. Cette loi s'tend jusqu'aux btes. Les
Portugais de Loango avaient fait prsent au roi d'un fort beau chien
de l'Europe, qui, n'tant pas bien gard, entra dans la salle du
festin pour caresser son matre: il fut massacr sur-le-champ.

Cet usage vient d'une opinion superstitieuse et gnralement tablie
dans la nation, que le roi mourrait subitement si quelqu'un l'avait vu
boire ou manger. On croit dtourner le malheur dont il est menac en
faisant mourir le coupable  sa place. Quoiqu'il mange toujours seul,
il lui arrive quelquefois de boire en compagnie; mais ceux qui lui
prsentent la coupe tournent aussitt le visage contre terre jusqu'
ce qu'il ait cess de boire. Si ses courtisans boivent dans la mme
salle, ils sont obligs de tourner le dos pendant qu'ils ont le verre
 la bouche. Il n'est permis  personne de boire dans le verre dont le
roi s'est servi, ni de toucher aux alimens dont il a got. Tout ce
qui sort de sa table doit tre enterr sur-le-champ. Que
d'extravagance et de barbarie! et, quand l'homme est fait ainsi,
est-il un plus odieux et plus mprisable animal?

Il y a des crieurs publics dont l'office est de proclamer les ordres
du roi dans la ville, et de publier ce qu'on a perdu ou trouv. Battel
parle d'une sonnette du roi, qui ressemble  celles des vaches de
l'Europe, et dont le son est si redoutable aux voleurs, qu'ils n'osent
garder un moment leurs vols aprs l'avoir entendue. Ce voyageur, tant
log dans une petite maison  la mode du pays, avait suspendu son
fusil au mur. Il lui fut enlev dans son absence. Sur ses plaintes, le
roi fit sonner la cloche, et ds le matin du jour suivant le fusil se
trouva devant la porte de Battel.

Vis--vis le trne du roi sont assis quelques nains, le dos tourn
vers lui. Ils ont la tte d'une prodigieuse grosseur; et, pour se
rendre encore plus difformes, ils sont envelopps dans une peau de
quelque bte froce.

Les images ou les statues s'appellent, ainsi que les prtres,
mokissos, comme on l'a dj vu. Les Ngres seront instruire par les
prtres dans l'art de faire des mokissos. Lorsqu'un particulier se
croit oblig de crer une nouvelle divinit, il assemble tous ses amis
et tous ses voisins. Il demande leur assistance pour btir une hutte
de branches de palmier, dans laquelle il se renferme pendant quinze
jours, dont il doit passer neuf sans parler; et pour mieux garder le
silence, il porte deux plumes de perroquet aux deux coins de la
bouche. Si quelqu'un le salue, au lieu de battre les mains suivant
l'usage, il frappe d'un petit bton sur un bloc qu'il tient sur ses
genoux, et sur lequel est grave la figure d'une tte d'homme.

Au bout de quinze jours, toute l'assemble se rend dans un lieu plat
et uni, o il ne crot aucun arbre, avec un demb ou un tambour autour
duquel on trace un cercle. Le tambour commence  battre et  chanter.
Lorsqu'il parat bien chauff de cet exercice, le prtre donne le
signal de la danse, et tout le monde,  son exemple, se met  danser
en chantant les louanges des mokissos. L'adorateur entre en danse
aussitt que les autres ont fini, et continue pendant deux ou trois
jours, au son du mme tambour, sans autre interruption que celle des
besoins indispensables de nature, tels que le nourriture et le
sommeil. Enfin le prtre reparat au bout du terme, et, poussant des
cris furieux, il prononce des paroles mystrieuses; il fait de temps
en temps des raies blanches et rouges sur les tempes de l'adorateur,
sur les paupires et sur l'estomac, et successivement sur chaque
membre, pour le rendre capable de recevoir le mokisso. L'adorateur est
agit tout d'un coup par des convulsions violentes, se donne mille
mouvemens extraordinaires, fait d'affreuses grimaces, jette des cris
horribles, prend du feu dans ses mains, et le mord en grinant les
dents, mais sans paratre en ressentir aucun mal. Quelquefois il est
entran comme malgr lui dans des lieux dserts o il se couvre le
corps de feuilles vertes. Ses amis le cherchent, battent le tambour
pour le retrouver, et passent quelquefois plusieurs jours sans le
revoir. Cependant, s'il entend le bruit du tambour, il revient
volontairement. On le transporte  sa maison, o il demeure couch
pendant plusieurs jours sans mouvement et comme mort. Le prtre
choisit un moment pour lui demander quel engagement il veut prendre
avec son mokisso. Il rpond en jetant des flots d'cume, et avec des
marques d'une extrme agitation. Alors on recommence  chanter et 
danser autour de lui; enfin le prtre lui met un anneau de fer autour
du bras, pour lui rappeler constamment la mmoire de ses promesses.
Cet anneau devient si sacr pour les Ngres qui ont essuy la
crmonie du mokisso, que dans les occasions importantes ils jurent
par leur anneau; et tous les jours on reconnat qu'ils perdraient
plutt la vie que de violer ce serment. Le voyageur qui raconte ces
crmonies ne doute pas que ce ne soit une manire solennelle de se
donner au diable. Ce qu'on doit observer, c'est que l'espce d'hommes
qu'on nomme convulsionnaires, nergumnes, dmoniaques, joue  peu
prs les mmes farces chez tous les peuples barbares. Faut-il que des
nations polices aient  rougir d'avoir vu chez elles les mmes
extravagances!

Il parat que les peuples de Loango sont les plus superstitieux de
toute l'Afrique. En voyageant pour le commerce, ils portent dans une
marche de quarante ou cinquante milles un sac rempli de misrables
reliques, qui psent quelquefois dis ou douze livres. Quoique ce
poids, joint  leur charge, soit capable d'puiser leurs forces, ils
ne veulent pas convenir qu'ils en ressentent la moindre fatigue; au
contraire, ils assurent que ce prcieux fardeau sert  les rendre plus
lgers.

Le royaume de Congo n'a pas de plus belle et de plus grande rivire
que celle de Zare. Cette fameuse rivire tire, dit-on, ses eaux du
lac de Zambr. On voit dans ce grand lac plusieurs sortes de monstres,
entre lesquels (si on en croit le missionnaire Mrolla) il s'en trouve
un de figure humaine, sans autre exception que celle du langage et de
la raison. Le P. Franois de Paris, missionnaire capucin, qui faisait
sa rsidence dans le pays de Matomba, rejetait toutes ces histoires de
monstres comme autant de fictions des Ngres; mais la reine Zinga,
informe de ses doutes, l'invita un jour  la pche.  peine eut-on
jet les filets, qu'on dcouvrit sur la surface de l'eau trois de ces
poissons monstrueux. Il fut impossible d'en prendre plus d'un. C'tait
une femelle. La couleur de sa peau tait noire; ses cheveux longs et
de la mme couleur; ses ongles d'une longueur singulire. Mrolla
conjecture qu'ils lui servaient  nager. Elle ne vcut que
vingt-quatre heures hors de l'eau; et, dans cet intervalle, elle
refusa toute sorte de nourriture. Si cette espce de monstre existe,
c'est elle qui a servi de fondement aux contes arabes sur ce qu'ils
appellent _l'homme de la mer_.

Lopez, qui passa plusieurs annes au Congo, donne vingt-huit milles de
largeur  l'embouchure de ce fleuve. Il entre avec tant d'imptuosit
dans l'Ocan, qu' trente ou quarante milles de la terre, ses eaux se
conservent fraches; cependant il n'est navigable que dans l'espace
d'environ vingt-cinq lieues, au del desquelles, tant resserr par
des rochers, il tombe avec un bruit pouvantable qui se fait entendre
 sept ou huit milles. Les Portugais ont donn  ce lieu le nom de
_cachivera_, c'est--dire chute ou cataracte.

Les Portugais et les Hollandais se sont procur des tablissemens dans
le Congo, o ils ont fait le commerce, et o quelquefois ils ont port
la guerre, comme ont fait partout les Europens. Les Portugais ont
joui long-temps d'une sorte de pouvoir que leur donnaient leurs
missionnaires; et mme les petits souverains du pays, dpendans du roi
de Congo, ont pris des noms portugais, et les titrs des dignits
d'Europe, comme ceux de comtes, de ducs, etc. D'ailleurs les Europens
ont toujours un grand avantage dans ces contres, en se mlant dans
les guerres des nationaux, et faisant payer leurs services; ils y ont
mme tent quelquefois des conqutes; mais ils n'y ont pas souvent
russi. Les Portugais y ont mme essuy de cruelles disgrces.

Vers l'anne 1680, ils taient tablis  Angola. Ils entreprirent la
conqute de la province de Sogno. Mrolla rapporte qu'un roi de Congo,
voulant se faire couronner, eut recours  l'assistance des Portugais,
et leur promit le comt de Sogno, avec deux mines d'or, qui n'eurent
pas moins de force pour les engager dans ses intrts. Ils
assemblrent immdiatement toutes leurs forces. Le roi leva, de son
ct, de nombreuses troupes, auxquelles il joignit une compagnie de
diaggas. Les deux armes s'tant runies, marchrent ensemble vers
Sogno. Elles n'y trouvrent pas le comte sans dfense. Il avait eu le
temps de rassembler un prodigieux nombre de ses sujets, et son courage
le fit marcher au-devant de l'ennemi. Mais la plupart de ses gens
manquant d'armes  feu, et n'tant point accoutums  la manire de
combattre des Europens, il perdit la vie dans une bataille sanglante,
aprs avoir vu prendre ou massacrer une grande partie de son arme.

Le dsespoir se rpandit dans toute la nation. Lorsqu'elle s'attendait
aux dernires extrmits de la guerre, un seigneur du pays se prsenta
courageusement, et promit de la dlivrer de toutes ses craintes, si
l'on voulait le choisir pour succder au comte. Sa proposition fut
accepte: il commena par rtablir l'ordre dans les troupes
disperses; et, pour viter la confusion  laquelle il attribuait
leurs derniers malheurs, il ordonna qu' l'avenir tout le monde aurait
la tte rase, sans excepter les femmes, et que les soldats se
ceindraient le front d'une branche de palmier. Cet usage, dont le but
n'tait pas moins d'inspirer de la confiance au peuple par des
prparatifs extraordinaires que d'apprendre en effet aux troupes  se
reconnatre dans la mle, s'est conserv jusque aujourd'hui dans la
nation.

Le nouveau comte exhorta ses sujets  ne pas s'effrayer du bruit des
armes  feu, qui n'taient propres, leur dit-il, qu' causer de
l'pouvante aux enfans, puisqu'une balle ne faisait pas plus d'effet
qu'une flche ou qu'un coup de zagaie, sans compter que le temps dont
les blancs avaient besoin pour charger leurs fusils donnait beaucoup
d'avantage  ceux qui n'avaient qu'une flche  poser sur leur arc. Il
les avertit surtout de ne pas s'arrter purilement aux bagatelles[9]
que les Portugais taient accoutums  jeter parmi eux pour causer du
dsordre dans leurs rangs. Il leur recommanda de tirer aux hommes,
sans s'amuser aux chevaux, qui ne devaient pas leur paratre aussi
terribles que les lions, les panthres et les lphans. Il ordonna que
celui qui tournerait le dos ft tu sur-le-champ par ses voisins, et
que, si plusieurs avaient cette lchet, loin d'tre plus pargns,
ils fussent regards par les autres comme leurs premiers ennemis; car
il est question, leur dit-il, de prir glorieusement plutt que de
mener une vie misrable. Enfin, pour ne laisser aucun sujet
d'inquitude  ceux qui promettaient de le suivre, il voulut que tous
les animaux domestiques fussent massacrs; et, donnant l'exemple le
premier, il gorgea aussitt tous les siens. Cet ordre fut excut si
ponctuellement, que toute la race des bestiaux, surtout celle des
vaches, est presque entirement dtruite dans le comt de Sogno. On y
a vu vendre une petite fille pour un veau, et une femme pour une
vache.

[Note 9: Les Portugais jetaient dans les rangs des Ngres qu'ils
avaient  combattre des couteaux, des rubans et des colifichets.]

Il ne restait au comte qu' fortifier son arme par le secours de ses
voisins. L'intrt commun eut la force d'en rassembler un grand
nombre; ainsi, marchant avec ses lgions de Ngres, il trouva bientt
l'occasion de surprendre des ennemis qui prenaient trop de confiance
dans leurs victoires. Comme ils avanaient sans ordre et sans
prcaution, ils tombrent imprudemment dans la premire embuscade: les
diaggas et leur chef donnrent l'exemple de la fuite; ils furent
suivis par les troupes de Congo. Les esclaves qu'ils avaient faits
dans la premire bataille, tant abandonns par leurs gardes,
rejoignirent leurs amis, et tournrent avec eux toute leur fureur
contre les Portugais, qui disputaient encore le terrain; mais,
accabls par le nombre, ils se virent forcs de tourner le dos, sans
pouvoir viter d'tre massacrs dans leur fuite: il n'en resta que
six, qui furent faits prisonniers et prsents au comte. Aprs les
avoir regards quelque temps d'un air furieux, il leur laissa le choix
ou de mourir avec leurs compagnons, ou de vivre esclaves. Mrolla leur
prte une rponse fort noble: On n'a point encore vu, lui dirent-ils,
de blancs qui aient daign servir des Ngres, et nous n'en donnerons
point l'exemple.  peine eurent-ils prononc ces mots, qu'ils furent
tus sous les yeux du vainqueur. L'artillerie et le bagage de leur
nation tombrent entre les mains des Ngres de Sogno, qui les
vendirent dans la suite aux Hollandais. Mrolla assure que la
Compagnie de Hollande employa ces dpouilles portugaises  munir un
fort de terre qu'elle avait fait btir  l'embouchure du Zare, et qui
commande ce fleuve et la mer.

En partant de Loanda pour se rendre  l'arme de Congo, les Portugais,
trop accoutms  la victoire pour douter du succs de leur
entreprise, avaient recommand  leurs marchands de les suivre de
prs, et de dbarquer au premier endroit de la cte de Sogno o ils
dcouvriraient des feux allums. L'armadilla (c'est le nom qu'ils
donnent  leurs petites flottes) arriva dans les circonstances de la
victoire du comte, charge des fers qui devaient servir aux esclaves
ngres, et voyant sur la cte un grand nombre de feux que les
vainqueurs avaient allums pour se rjouir, elle les prit pour le
signal dont on tait convenu; mais, lorsqu'elle eut jet l'ancre, un
Portugais qui se fit apercevoir sur le rivage demanda par plusieurs
signes qu'on se htt de le prendre dans une chaloupe; c'tait un
malheureux fugitif qui, ayant t pris et conduit au comte de Sogno,
aprs l'excution des six autres, avait obtenu la vie  des conditions
fort humiliantes: le comte s'tait fait apporter une jambe et un bras
des six Portugais qu'il avait sacrifis  son ressentiment, et lui
avait ordonn de porter ce prsent, avec la nouvelle de sa victoire,
au gouverneur de Loanda. L'armadilla se crut fort heureuse d'une
rencontre qui la garantissait peut-tre de sa ruine.

Le comte de Sogno ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire:
il avait reu dans la mle trois blessures dont il mourut  la fin du
mois; mais il laissa ses peuples tranquilles, aprs avoir fait perdre
 ses ennemis l'esprance de les subjuguer.

Tous ces dmls causrent tant de prjudice  la religion, que le
missionnaire Mrolla, tant  Khitombo, malheureux champ de la
dernire bataille, n'y trouva presque personne qui ft dispos 
recevoir les sacremens de l'glise.

Battel nous apprend que le pays de Sogno est voisin des mines de
Demba, d'o l'on tire,  deux ou trois pieds de terre, un sel de roche
d'une beaut parfaite, aussi clair que la glace, et sans aucun
mlange; on le coupe en pices d'une aune de long, qui se transportent
dans toutes les parties du pays, et qui s'y vendent mieux que toute
autre marchandise.

San-Salvador, ainsi nomm par les Portugais, capitale du royaume de
Congo, o les rois font leur rsidence ordinaire, portait anciennement
le nom de _Banza_, qui signifie, dans le langage de la nation, cour ou
demeure royale. Elle est situe  cent cinquante milles de la mer, sur
une grande et haute montagne qui n'est presque qu'un seul rocher, et
qui contient nanmoins une mine de fer; le sommet offre une plaine
d'environ dix milles de tour, bien cultive, et si remplie de villes
et de villages, que dans un si petit espace elle contient plus de cent
mille mes: les Portugais, charms d'un si beau lieu, lui ont donn le
nom d'_Othirio_, c'est--dire _perspective_, parce qu'outre les
agrmens du terrain mme, on y a celui de dcouvrir d'un coup d'oeil
toutes les plaines dont la montagne est environne: elle est fort
escarpe du ct de l'est; mais sa hauteur n'empche pas qu'elle
n'ait quantit de sources, qui achveraient d'en faire un sjour
dlicieux, si l'eau en tait meilleure: les habitans tirent celle dont
ils font usage d'une seule fontaine qui est du ct du nord, sur la
pente de la montagne, o leurs esclaves vont la puiser dans des
vaisseaux de bois et de cuir: la plaine est d'une fertilit extrme en
grains de toutes les espces; elle a des prairies d'une herbe
excellente et des arbres d'une verdure continuelle; l'air y est aussi
trs-frais et trs-sain: outre ce motif que les rois ont eu sans doute
pour y tablir leur demeure, ils n'y ont pas t moins engags par la
situation du terrain qui fait de leur palais une retraite
inaccessible, et parce qu'tant au centre du royaume, il leur donne la
facilit d'tendre leur attention de toutes parts  la mme distance.

Il y a peu de rgions aussi peuples que le royaume de Congo. Carli
assure hardiment que ses habitans sont innombrables; les Mosicongos
(tel est le nom qu'ils se donnent eux-mmes) sont communment noirs,
quoiqu'ils s'en trouve un grand nombre de couleur olivtre: la plupart
ont les cheveux noirs et friss; mais il s'en trouve aussi qui les ont
roux: leur taille est moyenne; et si l'on excepte la couleur, ils ont
beaucoup de ressemblance avec les Portugais; les uns ont la prunelle
des yeux noire, d'autres d'un vert de mer; leurs lvres ne sont pas
grosses et pendantes comme celle des Nubiens et des autres Ngres.

Quand le roi et les principaux seigneurs du royaume ont embrass le
christianisme, ils ont adopt l'habillement portugais; ils ont pris
les manteaux  l'espagnole, le chapeau, la veste de soie, les mules de
velours ou de maroquin, et les bottines  la portugaise, avec des
pes aussi longues qu'on en ait jamais port dans la Castille: la
ncessit borne encore les pauvres  leurs anciens habits; mais les
femmes de distinction imitent les usages des femmes de Lisbonne.

Ils n'ont aucune trace des sciences, ni la moindre inclination  les
cultiver; on ne trouve point parmi eux d'anciennes histoires de leur
pays, ni de registres des temps loigns, o la mmoire et le nom de
leurs rois soient conservs. Jusqu' l'arrive des Portugais, ils
n'avaient pas connu l'art de l'criture; la date des faits tait la
mort de quelque personne remarquable: cela est arriv, disaient-ils,
avant ou aprs la mort d'un tel. Ils comptaient les annes par les
kossionos, ou les hivers, qui commencent pour eux au mois de mai et
finissent au mois de novembre; leurs mois par les pleines lunes, et
les jours de la semaine par leurs marchs: mais ils ne poussaient pas
plus loin la division du temps. De mme ils n'avaient pas d'autre
rgle pour juger de la grandeur d'un pays que le nombre des marches ou
des journes, qu'ils distinguaient seulement par le terme de voyage
_libre_ ou _charg_.

Mrolla nous reprsente une de leurs ftes. Ils choisissent
ordinairement le temps de la nuit, et s'assemblent en fort grand
nombre. Leur posture favorite est d'tre assis en rond; mais ils
choisissent quelque arbre pais, sous lequel ils se placent sur
l'herbe. Le centre du cercle est occup par un grand plat de bois qui
contient quelque mlange de leur got. L'ancien de la troupe, qu'ils
appellent _makolontou_, divise les portions, et les distribue avec une
galit qui ne laisse aucun sujet de plainte. Ils n'emploient pour
boire ni verres ni tasses. Le makolontou prend le flacon qu'ils
appellent _moringo_, le porte successivement  la bouche de tous les
convives, laisse boire  chacun la mesure qu'il juge convenable, et le
remet  sa place. Cette mthode s'observe jusqu'au dernier moment de
la fte.

Mais ce qui parut beaucoup plus surprenant  Mrolla, il ne passait
personne prs de l'assemble qui ne se plat sans faon dans le
cercle, et qui ne ret sa portion comme les autres, quoiqu'il ft
arriv aprs la distribution. Le makolontou prenait sur chaque part de
quoi composer celle de l'tranger. On apprit  Mrolla que cette
crmonie ne s'observe pas moins quand les passans se prsentent en
plus grand nombre. Ils se lvent aussitt que le plat est vide, et
continuent leur chemin sans prendre cong de l'assemble et sans dire
un mot de remercment. Les voyageurs profitent de ces rencontres pour
mnager leurs propres provisions. Il n'est pas moins trange que
l'assemble ne fasse pas la moindre question  ces nouveau-venus pour
savoir d'eux o ils vont et d'o ils viennent. Tout se passe avec un
silence admirable. On croirait, dit Mrolla, qu'ils veulent imiter
les Locriens, ancien peuple d'Achae, qui, suivant le tmoignage de
Plutarque, punissait par une amende ceux qui se rendaient importuns
par leurs questions. Un jour Mrolla, traitant plusieurs Ngres qui
lui avaient rendu quelque service, remarqua que le nombre de ses
convives tait fort augment. Comme il ne se croyait pas oblig de
recevoir des inconnus, il demanda qui taient ces trangers. On lui
rpondit qu'on l'ignorait. Pourquoi souffrez-vous, dit-il, que des
gens qui n'ont pas de part  votre travail viennent partager votre
nourriture? Ils lui rpondirent simplement que c'tait l'usage. Avec
un peu de rflexion, cette charit lui parut si louable, qu'il fit
doubler la portion commune.

On remarque peu de diffrence entre les difices de Congo et ceux de
toute la cte occidentale d'Afrique.

Ceux des habitans qui font leur demeure dans les villes tirent leur
subsistance du commerce; ceux qui demeurent  la campagne vivent de
l'agriculture et de l'entretien des bestiaux; ceux qui sont tablis
sur les bords du Zare et des autres rivires subsistent de la pche;
d'autres gagnent leur vie  recueillir le vin de Tombo, d'autres 
fabriquer les toffes du pays. Il y a peu de Mosicongos qui ne soient
experts dans quelque mtier; mais ils ont tous une extrme aversion
pour le travail pnible.

Les habitans des parties orientales du royaume et des pays voisins
sont d'une habilet singulire pour la fabrique de plusieurs sortes
d'toffes, telles que les velours, les tissus, les satins, les damas
et les taffetas. Leurs fils sont composs de feuilles de divers
arbres, qu'ils empchent de s'lever en les coupant chaque anne, et
les arrosant avec beaucoup de soin pour leur faire pousser au
printemps des feuilles plus tendres. Les fils sont trs-fins et
trs-unis. Les plus longs servent  composer les grandes pices. Les
Portugais ont commenc  les employer pour faire des tentes, et s'en
trouvent bien contre la pluie et le vent.

Les richesses des Mosicongos consistent principalement en esclaves, en
ivoire et en simbos, qui sont de petites coquilles qui tiennent lieu
de monnaie. Congo, Sogno et Bamba vendent peu d'esclaves, et ceux
qu'on tire de ces trois provinces ne passent pas pour les meilleurs,
parce qu'tant accoutums  vivre dans l'indolence, ils succombent
bientt aux travaux pnibles. Les principales marchandises du comt de
Sogno sont les toffes de Sombos, l'huile de palmier et les noix de
kola. Les dents d'lphans, qu'on y apportait autrefois en grand
nombre, y sont devenues plus rares. Au reste, c'est la ville de
San-Salvador qui est le centre du commerce portugais.

Quoique le christianisme ait fait de grands progrs dans le royaume de
Congo, la seule contre de l'Afrique o les Portugais aient envoy des
missionnaires, quoique les mariages y soient clbrs avec les
crmonies de l'glise romaine, il a toujours t fort difficile de
faire perdre aux habitans le got du concubinage. Malgr les plaintes
et les reproches des missionnaires, ils prennent autant de matresses
qu'ils en peuvent entretenir. L'ancien usage des Ngres de Sogno tait
de vivre quelque temps avec leurs femmes avant de s'engager dans le
mariage, pour apprendre  se connatre mutuellement par cette preuve.
La mthode chrtienne leur parat contraire au bien de la socit,
parce qu'elle ne permet point qu'on s'assure auparavant de la
fcondit d'une femme ni des autres qualits convenables  l'tat
conjugal; aussi les missionnaires n'ont-ils pas peu de peine  leur
faire abandonner la pratique de leurs anctres, qui consiste dans un
trait fort simple. Les parens d'un jeune homme envoient  ceux d'une
jeune fille pour laquelle il prend de l'inclination un prsent qui
passe pour dot, et leur font proposer leur alliance. Ce prsent est
accompagn d'un grand flacon de vin de palmier. Le vin doit tre bu
par les parens de la fille avant que le prsent soit accept;
condition si ncessaire, que, si le pre et la mre ne le buvaient
pas, leur conduite passerait pour un outrage. Ensuite le pre fait sa
rponse. S'il retient le prsent, il n'y a pas besoin d'autre
explication pour marquer son consentement. Le jeune homme et tous ses
amis se rendent aussitt  sa maison, et reoivent sa fille de ses
propres mains. Mais si quelques semaines d'preuves et d'observations
font connatre au mari qu'il s'est tromp dans son choix, il renvoie
sa femme, et se fait restituer son prsent. Si les sujets de
mcontentement viennent de lui, il perd son droit  la restitution.
Mais de quelque ct qu'il puisse venir, la jeune femme n'en est pas
regarde avec plus de mpris, et ne trouve pas moins l'occasion de
subir bientt une nouvelle preuve.

Les femmes ont droit aussi de mettre leurs maris  l'essai, et l'on
reconnat tous les jours qu'elles sont plus inconstantes et plus
opinitres que les hommes, car on les voit profiter plus souvent de la
libert qu'elles ont de se retirer avant la clbration du mariage,
quoique leurs maris n'pargnent rien pour les retenir.

Une femme qui laisse prendre sa pipe par un homme, et qui lui permet
de s'en servir un moment, lui donne des droits sur elle, et s'engage 
lui accorder ses faveurs. Dans le cas de l'adultre, la loi condamne
l'amant  donner la valeur d'un esclave au mari, et la femme 
demander pardon de son crime, sans quoi le mari obtiendrait facilement
la permission du divorce.

L'conomie domestique a ses lois, qui sont uniformes dans toute la
nation. Le mari est oblig de se pourvoir d'une maison, de vtir sa
femme et ses enfans suivant sa condition, d'monder les arbres, de
dfricher les champs et de fournir sa maison de vin de palmier.

Le devoir des femmes est de faire les provisions pour tout ce qui
concerne la nourriture, et par consquent d'aller au march. Aussitt
que la saison des pluies est arrive, elles vont travailler aux champs
jusqu' midi pendant que les maris se reposent tranquillement dans
leurs huttes.  leur retour, elles prparent leur dner. S'il manque
quelque chose pour la subsistance de la famille, elles doivent
l'acheter sur-le-champ de leur propre bourse, ou se le procurer par
des changes. Le mari est assis seul  table, tandis que sa femme et
ses enfans sont debout pour le servir. Aprs son dner, elles mangent
ses restes, mais sans cesser de se tenir debout, par la force d'une
ancienne tradition qui leur persuade que les femmes sont faites pour
servir les hommes et pour leur obir.

Dans la premire jeunesse des Ngres, on les lie avec de certaines
cordes faites par les sorciers ou les prtres du pays, avec quelques
paroles mystrieuses qui accompagnent cette crmonie.

Lorsque les missionnaires trouvent ces cordes magiques sur les enfans
qu'on prsente au baptme, ils obligent les mres de se mettre 
genoux, et leur font donner le fouet jusqu' ce qu'elles aient reconnu
leur erreur. Une femme que le missionnaire Carli avait condamne  ce
chtiment s'cria sous les verges: Pardon, mon pre, pour l'amour de
Dieu. J'ai t trois de ces cordes en venant  l'glise, et c'est par
oubli que j'ai laiss la quatrime.

Les Ngres qui n'ont point embrass le christianisme, ou qui ne sont
pas fermes dans la foi, prsentent leurs enfans aux sorciers ds le
moment de leur naissance.

L'ascendant des sorciers sur les Ngres va jusqu' leur interdire
l'usage de la chair de certains animaux, et de tels fruits ou de tels
lgumes, et leur imposer d'autres obligations ridicules; ce joug
religieux porte le nom de _kdjilla_. Rien n'approche de la soumission
ds jeunes Ngres pour les ordonnances de leurs prtres. Ils
passeraient plutt deux jours  jeun que de toucher aux alimens qui
leur sont dfendus; et si leurs parens ont nglig de les assujettir
au kdjilla dans leur enfance,  peine sont-ils matres d'eux-mmes,
qu'ils se htent de le demander au prtre ou au sorcier, persuads
qu'une prompte mort serait le chtiment du moindre dlai volontaire.
Mrolla raconte qu'un jeune Ngre, tant en voyage, s'arrta le soir
chez un ami qui lui offrit  souper un canard sauvage, parce qu'il le
croyait meilleur que les canards domestiques. Le jeune tranger
demanda de bonne foi si c'tait un canard priv. On lui rpondit que
c'en tait un: il en mangea de bon apptit comme un voyageur affam.
Quatre ans aprs, les deux amis s'tant rencontrs, celui qui avait
tromp l'autre lui demanda s'il voulait manger avec lui d'un canard
sauvage: le jeune homme, qui n'tait point encore mari, s'en
dfendit, parce que c'tait son kdjilla. Quel scrupule! lui dit son
ami; et pourquoi refuser aujourd'hui ce que vous accepttes il y a
quatre ans  ma table? Cette dclaration fut un coup de foudre qui fit
trembler le jeune Ngre de tous ses membres, et qui lui troubla
l'imagination jusqu' lui causer la mort dans l'espace de vingt-quatre
heures.

Le royaume de Congo n'a point de mdecins ni d'apothicaires, ni mme
d'autres remdes que les simples, l'corce des arbres, les racines,
les eaux et l'huile, qu'on fait prendre aux malades presque
indiffremment pour toutes sortes de maladies. Le climat d'ailleurs
est sain, et les habitans sont sobres.

Dans les royaumes de Kakongo et d'Angole, l'usage ne permet pas
d'ensevelir un parent, si toute la famille ne se trouve assemble.
L'loignement des lieux n'est pas mme un sujet d'exception. Les
funrailles commencent par le sacrifice de quelques poules, du sang
desquelles on arrose le dehors et le dedans de la maison. Ensuite on
jette les cadavres par-dessus le toit, pour empcher que l'me du mort
ne fasse le _zombi_, c'est--dire qu'elle ne revienne troubler les
habitans par des apparitions; car on est persuad que celui qui
verrait l'me d'un mort tomberait mort lui-mme sur-le-champ. Cette
persuasion est si fortement grave dans l'esprit des Ngres, que
l'imagination seule  souvent produit tous les effets de la ralit.
Ils assurent aussi que le premier mort appelle le second, surtout
lorsqu'ils ont eu quelque dml pendant leur vie.

Aprs la crmonie des poules, on continue de faire des lamentations
sur le cadavre; et si la douleur ne fournit pas des larmes, on a soin
de se mettre du poivre dans le nez, ce qui les fait couler en
abondance. Lorsqu'on a cri et pleur quelque temps, on passe tout
d'un coup de la tristesse  la joie, en faisant bonne chre aux frais
des plus proches parens du mort, qui demeure pendant ce temps-l sans
spulture. On cesse de boire et de manger, mais c'est pour suivre le
son des tambours qui invite toute l'assemble  danser. Le bal
commence. Aussitt qu'il est fini, on se retire dans ds lieux
indiqus, o tous les spectateurs des deux sexes sont renferms
ensemble dans l'obscurit, avec la libert de se mler sans
distinction. Comme le signal de cette crmonie se donne au son des
tambours, l'ardeur du peuple est incroyable pour se rendre 
l'assemble. Il est presque impossible aux mres d'arrter leurs
filles, et plus encore aux matres de retenir leurs esclaves. Les murs
et les chanes sont des obstacles trop faibles; mais ce qui doit
paratre encore plus trange, si c'est le matre d'une maison qui est
mort, sa femme se livre  ceux qui demandent ses faveurs,  la seule
condition de ne pas prononcer un seul mot tandis qu'on est seul avec
elle.

Le conseil de Congo est compos de dix ou douze personnes qui sont
dans la plus haute faveur auprs du roi, et sur lesquelles il se
repose des affaires d'tat, de l'administration, de la paix et de la
guerre, et de la publication de ses ordres.

Sa cour est fort nombreuse. Elle est compose d'une partie de sa
noblesse, qui fait sa rsidence au palais, ou dans les lieux voisins,
et d'une multitude de domestiques ou d'officiers de sa maison. Il a
pour garde un corps d'Anzikos et de plusieurs autres nations. Son
habillement est trs-riche. C'est ordinairement quelque toffe d'or ou
d'argent, avec un manteau de velours. Il se couvre la tte d'un bonnet
blanc, comme tous les seigneurs qu'il honore de ses bonnes grces.
C'est une marque si certaine de faveur, qu'au moindre mcontentement,
il le fait ter  ceux qui lui dplaisent. En un mot, le bonnet blanc
est un caractre de noblesse et de chevalerie  Congo, comme la Toison
d'or et le Saint-Esprit en Europe.

Le roi donne deux audiences publiques dans le cours de chaque semaine;
mais la libert de lui parler n'est accorde qu'aux seigneurs.
Lorsqu'il se rend  l'glise, tous les Portugais, soit ecclsiastiques
ou sculiers, sont obligs de grossir son cortge et de l'accompagner
de mme  son retour jusqu' la porte du palais; mais c'est la seule
occasion o ce devoir leur soit impos.

Parmi les moyens qu'emploie le monarque pour suppler par des rapines
 la modicit de ses revenus, on en raconte un bien bizarre, si
quelque chose peut le paratre dans un despote. Lorsqu'il sort en
bonnet blanc avec les seigneurs de son cortge, il se fait quelquefois
apporter un chapeau dans sa marche, et s'en sert quelques momens;
ensuite, redemandant son bonnet, il le met si ngligemment, qu'il peut
tre abattu par le moindre vent. S'il tombe en effet, les seigneurs
s'empressent pour le ramasser; mais le roi, offens de cette disgrce,
refuse de le recevoir, et retourne au palais fort mcontent. Le
lendemain il fait partir deux ou trois cents soldats, avec ordre de
lever sur le peuple une grosse imposition; ainsi l'tat est menac
d'un grand malheur quand le roi a mis son bonnet de travers.

Il peut lever, dit-on, des armes innombrables et les mettre en
campagne. Carli et d'autres voyageurs racontent qu'un roi de Congo
marcha contre les Portugais  la tte de neuf cent mille hommes. On
aurait cru qu'il se proposait la conqute de l'univers; cependant il
n'avait  combattre que trois ou quatre cents mousquetaires portugais,
qui n'avaient pour armes, avec leurs fusils, que deux pices de
campagne; mais, les ayant charges  cartouche, l'excution qu'elles
firent dans les premiers rangs des Ngres jeta la consternation dans
une arme si nombreuse, et la mort du monarque acheva de les mettre en
droute. Le Portugais qui avait coup la tte  ce prince assura que
ses armes royales et tous les ustensiles dont il faisait usage taient
d'or battu.

La manire ordinaire de combattre dans toutes ces rgions ne prouve
pas plus de courage que de discipline. Deux armes ngres qui sont en
prsence commencent par discuter froidement le sujet de leur querelle:
elles passent successivement aux reproches et aux injures; enfin, la
chaleur augmentant par degrs, on en vient aux coups. Les tambours se
font entendre avec beaucoup de confusion. Ceux qui sont arms de
fusils les jettent  la premire dcharge, parce qu'ils sont plus
occups de leur propre frayeur que de l'envie de nuire. D'ailleurs la
mthode qu'ils prennent pour tirer est rarement dangereuse. Ils
appuient la crosse du fusil contre l'estomac, sans aucun point de
mire, et les balles passent en l'air par-dessus la tte de leurs
ennemis, d'autant plus que des deux cts l'usage est de s'accroupir
lorsqu'ils voient le premier feu de la poudre; ensuite les deux partis
se relvent et se servent de leurs arcs. S'ils sont  quelque
distance, ils lancent leurs flches en l'air, persuads qu'elles sont
plus meurtrires dans leur chute; mais, lorsqu'ils sont fort prs, ils
tirent en droite ligne. Les flches sont quelquefois empoisonnes, et
le premier remde qu'ils appliquent  leurs blessures, est leur
propre urine. Ils ramassent les flches qu'ils dcouvrent autour d'eux
pour les employer contre ceux qui les ont tires.

La succession au trne n'a point d'ordre tabli; du moins n'en
a-t-elle pas qui ne puisse tre renvers par la volont des grands,
sans aucun gard pour le droit d'anesse ou pour la lgitimit de la
naissance. Ils choisissent entre les fils du roi celui pour lequel ils
ont conu le plus de respect, ou qu'ils croient le plus capable de les
gouverner. Quelquefois ils rejettent les enfans pour donner la
couronne au frre ou au neveu.

Dans le couronnement du roi, l'usage est de faire une proclamation qui
prouve le crdit des Portugais dans ces contres; un hraut dit 
haute voix: Vous qui devez tre roi, ne soyez ni voleur, ni avare, ni
vindicadif; soyez l'ami des pauvres; faites des aumnes pour la ranon
des prisonniers et des esclaves: assistez les malheureux; soyez
charitable pour l'glise: efforcez-vous d'entretenir la paix et la
tranquillit dans ce royaume, et conservez avec une fidlit
inviolable le trait d'alliance avec votre frre le roi de Portugal.

Ensuite deux seigneurs se lvent pour aller chercher le prince, comme
s'il tait confondu dans la foule. L'ayant bientt trouv, ils
l'amnent, l'un par le bras droit, l'autre par le bras gauche. Ils le
placent sur le fauteuil royal, lui mettent la couronne sur la tte,
les bracelets d'or aux poignets, et sur le dos un manteau noir, qui
sert depuis long-temps  cette crmonie. Alors on lui prsente un
livre d'vangiles, soutenu par un prtre en surplis; il y porte la
main, et jure d'observer tout ce que le hraut a prononc. Toute
l'assemble jette aussitt un peu de sable et de terre sur lui,
non-seulement comme un tmoignage de la joie publique, mais encore
pour l'avertir que sa qualit de roi n'empchera pas qu'il ne soit
rduit quelque jour en poudre. Il se rend ensuite au palais,
accompagn de douze principaux nobles qui ont prsid  la fte.

Chaque province de Congo, quoique gouverne par un des principaux
seigneurs du royaume, sous le titre de _mani_, se divise en plusieurs
petits cantons qui ont aussi leur mani particulier, mais d'un rang
infrieur. Ainsi le mani ou le seigneur de _Vamma_, qui n'est qu'une
division de province, n'est pas du mme rang que le _mani bamba_, qui
gouverne une province entire.

Le roi nomme dans chaque province un juge revtu de son autorit pour
la dcision de toutes les causes civiles. Comme il n'y a point de lois
crites, les juges n'ont pour rgle, dans l'exercice de leur
juridiction, que leur caprice ou celui de l'usage; mais leurs
sentences ne vont jamais plus loin que l'emprisonnement ou l'amende.
Dans les matires importantes, les accuss appellent au roi, seul juge
des causes criminelles; il porte sa sentence, mais il est rare
qu'elle soit  mort. Les offenses des Ngres contre les Portugais sont
juges par les lois du Portugal; ordinairement le roi se contente de
bannir le coupable dans quelque le dserte. S'ils ont le bonheur d'y
vivre onze ou douze ans, il leur accorde un pardon formel, et ne fait
pas mme difficult de les employer au service de l'tat, comme des
gens d'exprience qui ont eu le temps de s'endurcir  la fatigue.

Le vritable nom du pays d'Angole est Dongo. Les Portugais l'ont nomm
Angola, du premier prince qui l'usurpa sur la couronne de Congo: il
portait anciennement le nom d'Ambanda, et ses habitans se nomment
encore Ambandos, comme ceux de Loango se nomment Bramas.

Le royaume d'Angole est born au nord par celui de Congo, dont il est
spar par la rivire de Danda, que d'autres appellent Bengo;  l'est,
par le royaume de Matamba; au sud, par Bengula, et  l'ouest, par
l'Ocan: sa situation est entre 7 degrs 30 minutes, et 10 degrs 40
minutes de latitude sud.

Dans la province de Massingan ou de Massangano, les Portugais ont un
fort prs d'une petite rivire du mme nom, entre les rivires de
Koanza et de Sounda. La Koanza coule au sud, et la Sounda au nord;
mais leurs eaux se mlent  la distance d'une lieue, et c'est de cette
jonction que la ville tire le nom de Massangano, qui signifie, dans la
langue du pays, un mlange d'eau: elle n'tait autrefois qu'un grand
village ouvert; mais le soin que les Portugais ont pris d'y btir un
grand nombre de belles maisons de pierre en a fait une ville
considrable. Ce changement et l'rection du fort sont de l'anne
1578, lorsque, avec le secours du roi de Congo, les Portugais
pntrrent dans le royaume d'Angole. La ville est habite aujourd'hui
par quantit de familles portugaises, et par un grand nombre de
multres et de Ngres.

Le roi d'Angole fait sa rsidence ordinaire un peu au-dessus de
Massangano, dans l'intrieur d'une chane de montagnes d'environ sept
lieues de tour, o la richesse des campagnes et des prairies lui
fournit des provisions en abondance. On n'y peut pntrer que par un
seul passage; et ce prince l'a fortifi avec tant de soin, qu'il est 
couvert des insultes de ses ennemis.

La province de Loanda tient le premier rang par sa grandeur et ses
richesses. Sa capitale est la ville de Loanda, qu'on nomme aussi
Saint-Paul de Loanda, pour la distinguer d'une le du mme nom. C'est
la capitale de toutes les possessions portugaises dans cette grande
partie de l'Afrique et la rsidence du gouverneur.

Saint-Paul de Loanda doit son origine aux Portugais en 1578, lorsque
Paul Diaz de Novas fut envoy dans cette contre pour en tre le
premier gouverneur. Elle est grande et remplie de beaux difices,
mais sans murs et sans fortifications,  la rserve de quelques petits
forts levs sur le rivage pour la sret du port. Les maisons des
blancs sont de pierre et couvertes de tuiles. Celles des Ngres ne
sont que de bois et de paille. L'vque d'Angole et de Congo y fait sa
rsidence  la tte d'un chapitre de neuf ou dix chanoines.

La ville est habite par trois mille blancs et par un nombre
prodigieux de Ngres qui servent les blancs en qualit d'esclaves, ou
de domestiques libres. Il est commun pour un Portugais de Loanda
d'avoir cinquante esclaves  son service; les plus riches en ont deux
ou trois cents, et quelques-uns jusqu' trois mille; c'est en quoi
consiste leur richesse, parce que tous ces Ngres, tant propres 
quelque travail, s'occupent suivant leur profession, et qu'outre la
dpense de leur entretien qu'ils pargnent  leur matre, ils lui
apportent chaque jour le fruit de leur travail; mais,  l'exception de
Massangano et de quelques autres places intrieures, les Portugais ne
possdent rien au del des ctes.

Le nombre des multres est fort grand: ils portent une haine mortelle
aux Ngres, sans en excepter leur mre ngresse, et toute leur
ambition consiste  se mettre dans une certaine galit avec les
blancs; mais, loin d'obtenir cette grce, ils n'ont pas mme la
libert de paratre assis devant eux.

Les enfans que les Portugais ont de leurs Ngresses passent galement
pour esclaves,  moins que le pre ne se dtermine  les dclarer
lgitimes.  la moindre faute, ces misrables victimes sont vendues et
transportes sans aucun gard pour les lois de la religion et de la
nature. Un Portugais avait deux filles, l'une veuve et l'autre 
marier: dans la vue de procurer un meilleur tablissement  la
seconde, il dpouilla l'autre de tout ce qu'elle possdait. Celle-ci
ne pouvant rien opposer  cette injustice, prit une autre rsolution,
qu'elle ne fit pas difficult de dclarer  Mrolla: Je ne veux pas
dplaire  mon pre, lui dit-elle; il est le matre de me traiter 
son gr; mais aprs sa mort je vendrai ma soeur, parce qu'elle est ne
de mon esclave, et je me ddommagerai sans bruit du tort qu'il me
fait. Voil les abominations que produit le commerce des esclaves.

L'usage des pres,  la naissance de chaque enfant, est de jeter les
fondemens d'une nouvelle maison pour le loger aprs son mariage; les
murs s'lvent  mesure que l'enfant croit en ge. On n'a point
d'autre chaux que la poudre des cailles d'hutres calcines au feu.

Les bornes du pays de Bengula, que l'on nomme Bankella, sont, au
nord, le royaume d'Angole, dont quelques-uns le regardent comme une
partie;  l'est, le pays de Djoggi-Kasandj, duquel il est spar par
la rivire Kounni; au sud, celui de Martaman, et la mer  l'ouest; sa
situation est entre 10 degrs 30 minutes, et 16 degrs 15 minutes de
latitude sud.

L'air est si dangereux dans le pays de Bengula, et communique aux
alimens des qualits si pernicieuses, que les trangers qui en usent 
leur arrive n'vitent point la mort ou de fcheuses maladies. On
conseille ordinairement aux passagers de ne pas descendre  terre, ou
du moins de ne pas boire de l'eau du pays, qu'on prendrait pour une
lie paisse. On reconnat aisment combien l'air est dangereux pour
les blancs; tous ceux qui habitent le pays ont l'air d'autant de morts
sortis du tombeau; leur voix est faible et tremblante, et leur
respiration entrecoupe, comme s'ils la retenaient entre les dents.
Carli, qui fait d'eux cette peinture, se dispensa de rsider dans un
si triste lieu.

Du temps de Lopez et de Battel, les Europens, n'avaient qu'un
tablissement dans cette baie; mais dans la suite les Portugais y ont
bti du ct du nord une ville qu'ils ont nomme San-Phelip, ou
Saint-Philippe de Bengula, et qu'ils appellent aussi le
Neuf-Bengula, pour la distinguer d'une ancienne ville du mme nom,
qui est situe sur les bords de cette contre du ct du nord, entre
le port de Soto et la rivire de Dongo ou de Morna. Carli, qui se
trouvait dans le pays en 1666, dit que la ville de Bengula est garde
par une garnison portugaise, avec un gouverneur de la mme nation: il
ajoute que le nombre des blancs qui l'habitent est d'environ deux
cents, que celui des Ngres est trs-grand, que les maisons ne sont
bties que de terre et de paille, que l'glise et les forts ne sont
pas mieux.

Mrolla parle avec horreur d'un usage tabli dans un port de ce
royaume o son vaisseau relcha: les femmes, d'intelligence avec leurs
maris, emploient tous les artifices de leur sexe pour attirer d'autres
hommes dans leurs bras, et livrent leurs amans au mari, qui les
emprisonne aussitt pour les vendre  la premire occasion, sans avoir
aucun compte  rendre de cette violence.

Dans toutes les parties du royaume d'Angole, on distingue quatre
ordres de Ngres qui composent la nation: le premier, qui est celui
des nobles, se nomme mokata; on donne au second, dans la langue du
pays, le titre d'enfant du domaine: il renferme tous les habitans
libres, qui sont la plupart artisans ou laboureurs; le troisime ordre
est celui d'une sorte d'esclaves qui appartient au domaine de chaque
noble, et qui passe de mme  l'hritier; enfin le quatrime est
l'ordre des mokikas ou des esclaves ordinaires, qui s'acquiert par la
guerre ou par le commerce.

En gnral, les habitans d'Angole et de Bengula n'amassent point de
richesses. Ils se contentent d'un peu de millet et de quelques
bestiaux, de leur huile et de leur vin de palmier. Le principal
commerce des Portugais et des autres Europens dans le royaume
consiste en esclaves, qu'ils transportent  Porto-Rico, 
Rio-de-la-Plata,  Saint-Domingue,  la Havanne,  Carthagne, et
surtout au Brsil, pour le service des plantations et des mines.
Autrefois les Espagnols transportaient annuellement plus de quinze
mille esclaves dans leurs propres colonies, et l'on juge
qu'aujourd'hui les Portugais n'en transportent pas moins. Leurs agens
les achtent  cent cinquante et deux cent milles dans l'intrieur des
terres. Lorsqu'ils arrivent sur la cte, ils sont ordinairement fort
maigres et trs-faibles, parce qu'ils sont mal nourris dans le voyage,
et qu'on ne leur donne la nuit que le ciel pour toit et la terre pour
lieu de repos. Mais, avant que de les embarquer, l'usage des Portugais
de Loanda est de les bien traiter, dans une grande maison qui n'a
point d'autre destination. Ils leur fournissent de l'huile de palmier
pour se frotter le corps et se rafrachir. S'il ne se trouve point de
vaisseau prt  les recevoir, ou s'ils ne sont point en assez grand
nombre pour faire une cargaison complte, ils les emploient  la
culture de leurs terres. Lorsqu'ils sont  bord, ils prennent soin de
leur sant; ils sont pourvus de remdes, surtout de citrons, pour les
garantir du scorbut. Si quelqu'un d'entre eux tombe malade, ils ne
manquent point de le loger  part et de lui faire observer un rgime
salutaire. Dans leurs vaisseaux de transport, ils leur donnent des
nattes, qui sont changes rgulirement de douze en douze jours.
L'avarice mme peut donc quelquefois ramener  l'humanit.

Lopez raconte que de son temps le roi d'Angole et tous ses sujets
n'avaient point encore d'autre religion que l'idoltrie. Il ajoute que
ce prince, ayant form le dessein d'embrasser la foi chrtienne, 
l'exemple du roi de Congo, lui fit demander, par un ambassadeur, des
prtres et des missionnaires; mais que le royaume de Congo n'en avait
point assez pour s'en dfaire en faveur de ses voisins. Depuis le mme
temps, l'tat de la religion a reu peu de changement dans le royaume
d'Angole, except dans les villes de Loanda, de Massangano et quelques
autres lieux immdiatement soumis aux Portugais. Loanda est un sige
piscopal, suffragant de celui de San-Salvador.

La langue du royaume d'Angole n'est pas plus diffrente de celle de
Congo que le portugais ne l'est du castillan, ou le vnitien du
calabrois, c'est--dire que la diffrence consiste principalement dans
la prononciation; cependant elle est assez grande pour en faire comme
une autre langue. Toutes ces rgions n'ont point de caractres pour
l'criture.

Les rois d'Angole n'taient anciennement que des gouverneurs ou des
lieutenans du roi de Congo qui s'taient empars de l'autorit dans
l'tendue de leur administration; ensuite ils usurprent le pouvoir
absolu dans un pays qu'ils gouvernaient au nom d'autrui; et joignant
diverses conqutes au royaume d'Angole, ils devinrent aussi riches et
presque aussi puissans que leur matre; cependant ils ont toujours
conserv une ombre de dpendance sous le nom d'un tribut qu'ils ne
paient qu' leur gr.

Les rois d'Angole entretiennent, comme ceux de Congo, un grand nombre
de paons: ce privilge est rserv  la famille royale. Leur
vnration pour ces animaux va si loin, qu'un de leurs sujets qui
aurait la hardiesse d'en prendre une seule plume n'viterait pas la
mort ou l'esclavage.

Les provinces d'Angole sont gouvernes, sous l'autorit du roi, par
les principaux seigneurs de sa cour, et chaque canton par un chef
infrieur qui porte le nom de sova.

On ne connat dans le royaume d'Angole qu'une sorte de punition pour
les crimes; c'est l'esclavage au profit du _Sova_.

Le roi de Portugal tire du royaume d'Angole un revenu considrable,
soit du tribut annuel des sovas, soit des droits qu'il impose sur la
vente des marchandises et des esclaves.

Les rvolutions du royaume d'Angole n'ont point empch qu'il ne soit
demeur fort puissant. Lopez observe que, depuis l'tablissement du
christianisme dans le royaume de Congo, le nombre des habitans y est
beaucoup diminu; au lieu que l'ancien usage de la polygamie, qui
subsiste toujours dans le royaume d'Angole, le rend plus peupl qu'on
ne peut se l'imaginer. Le mme auteur ajoute que, suivant l'usage du
pays, qui oblige tous les sujets de suivre le monarque  la guerre, il
peut mettre en campagne un million d'hommes. Dapper confirme ce
nombre; mais il ajoute que, dans une occasion pressante, le roi peut
lever promptement cent mille volontaires: puissance redoutable, si la
conduite et le courage y rpondaient. On reconnut assez que ces deux
qualits leur manquent, en 1584, lorsque cinq cents Portugais,
assists d'un petit nombre de Mosicongos, dfirent une arme de douze
cent mille Angoliens. L'anne suivante, deux cents Portugais et dix
mille Ngres en battirent six cent mille.

Quoique la foi chrtienne ait fait quelque progrs dans ces trois
contres, la plus grande partie des habitans observe encore l'ancienne
religion, qui consiste dans le culte de Mokissos.

Tous les sovas chrtiens ont un chapelain dans leur benza ou village
pour baptiser les enfans et clbrer les saints mystres. Mais entre
ceux qui font profession du christianisme il s'en trouve un grand
nombre qui demeurent attachs secrtement  l'idoltrie.

Les gangas ou les prtres nomms _singhillis_, c'est--dire dieux de
la terre, ont un suprieur ou un souverain pontife qui porte le nom de
_ganga kitorna_, et qui passe pour le premier dieu de cette espce.
C'est  lui qu'on attribue toutes les productions terrestres, telles
que les fruits et les grains. On lui offre les premiers, comme un
juste hommage; et lui-mme se vante de n'tre pas sujet  la mort.
Pour confirmer les Ngres dans cette ridicule opinion, lorsqu'il se
sent prs de sa fin par la faiblesse de l'ge ou par la maladie, il
appelle un de ses disciples pour lui communiquer le pouvoir qu'il a de
produire les biens de la terre; ensuite il le fait trangler
publiquement avec une corde, ou tuer d'un coup de massue. Cette
excution se fait  la vue d'une nombreuse assemble. Si l'office du
grand pontife n'tait pas rempli continuellement, les habitans sont
persuads que la terre deviendrait strile, et que le genre humain
toucherait bientt  sa ruine. Les gangas infrieurs finissent
ordinairement leur vie par une mort violente.

Comme tous les gangas prtendent  la divination, nos missionnaires
leur ont donn le nom de sorciers, et les perscutent sans cesse dans
tous les lieux o ils ont quelque pouvoir. D'un autre ct, les
prtres idoltres portent une haine mortelle  ceux de l'glise
romaine, soit par le ressentiment des injures qu'ils reoivent soit
par zle pour le rtablissement du paganisme.




CHAPITRE II.

Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de Bengula.


L'air de Congo, gnralement parlant, est plus tempr qu'on n'est
port  se l'imaginer. L'hiver y ressemble  l'automne de Rome. On n'y
est jamais oblig d'augmenter l'paisseur des habits ni de s'approcher
du feu. Il n'y a point de diffrence pour le froid entre le sommet des
montagnes et les plaines. On voit mme des hivers ou la chaleur est
plus vive qu'en t.

La diffrence des jours et des nuits n'est que d'un quart d'heure
pendant toute l'anne.

L'hiver commence au mois de mars, lorsque le soleil entre dans les
signes du nord, et l't au mois de septembre, lorsque le soleil passe
dans les signes du sud. Il ne tombe jamais de pluie pendant l't;
mais elle dure sans interruption pendant les mois d'avril, mai, juin,
juillet et aot, qui composent l'hiver. Les beaux jours du moins y
sont fort rares. On est surpris de la force des pluies et de la
grosseur des gouttes. Lorsque les terres sont bien abreuves, toutes
les rivires s'enflent et rpandent leurs eaux dans les pays voisins.
Les premires pluies commencent ordinairement le 15 avril, et
quelquefois plus tard. De l vient que ces nouvelles eaux du Nil, qui
sont attendues avec tant d'impatience en gypte, arrivent plus tt ou
plus tard.

Dans toutes ces contres, les vents d'hiver soufflent depuis le nord
jusqu' l'ouest, et depuis le nord jusqu'au nord-est. Ils ont t
nomms par les Portugais _vents gnraux_; ce sont les mmes que les
Romains nommaient _tsiens_, et qui soufflent en t dans l'Italie.
Ils poussent avec beaucoup de force les nues vers les grandes
montagnes, o, se rassemblant et se trouvant presses, elles se
condensent beaucoup.  l'approche de la pluie, elles paraissent comme
perches au sommet de ces montagnes; et de l viennent les inondations
du Nil, du Sngal et des autres rivires, qui se dchargent dans les
mers orientales et occidentales.

Pendant l't du pays, qui est l'hiver de Rome, les vents soufflent
depuis le sud jusqu'au sud-est. En nettoyant les parties mridionales
du ciel, ils poussent la pluie vers les rgions du nord. Leur effet le
plus salutaire est de rpandre la fracheur dans toutes ces contres;
sans quoi il serait impossible de rsister  des chaleurs si
excessives, que, pendant la nuit mme, on est contraint de suspendre
au-dessus de soi deux couvertures pour se garantir de l'embrasement de
l'air. Les voyageurs remarquent aussi qu'il ne tombe jamais de neige 
Congo et dans les pays voisins, et qu'on n'en aperoit point au sommet
des plus hautes montagnes, except vers le cap de Bonne-Esprance et
sur quelques autres monts que les Portugais ont nomms Sierra-Nvada
ou Monts de neige. Mais on ne vante point cette proprit du pays
comme un avantage; car un peu de neige ou de glace paratrait  Congo
plus prcieux que l'or.

On trouve, dit-on, dans le royaume de Congo des mines de divers
mtaux, sans en excepter l'or et l'argent; mais les habitans ont
toujours refus de les dcouvrir aux trangers.

Le cuivre y est fort commun, surtout dans la province de Pemba, prs
de la ville du mme nom. La teinte de jaune est si forte dans
certaines roches, qu'on les a prises pour de l'or. Sogno n'en est pas
moins rempli; et son cuivre tant encore meilleur que celui de Pemba,
on en fabrique  Loanda les bracelets et les anneaux que les Portugais
transportent  Callabar,  Kiodelkey, et dans d'autres lieux.
Linschoten assure que Bamba a des mines d'argent et de quelques autres
mtaux. Il place  l'est de Sounda des mines de cristal et de fer.
Les dernires, dit-il, sont les plus estimes des Ngres, parce
qu'ils font de ce mtal des couteaux, des pes et d'autres armes.

Les montagnes de Congo renferment en plusieurs endroits diffrentes
sortes de trs-belles pierres, dont on pourrait faire des colonnes,
des chapiteaux et des bases d'une telle grandeur, que, si l'on eh
croit Lopez, on y couperait facilement une glise d'une seule pice,
et de la mme pierre que l'oblisque romain de la _Porta del Popolo_.
On y trouve des monts entiers de porphyre, de jaspe et de marbre de
diffrentes couleurs, qui portent  Rome le nom de _marbres de
Numidie_, _d'Afrique_ et _d'thiopie_, dont on voit quelques piliers
dans la chapelle du pape Grgoire. Les mmes montagnes ont une pierre
marquete dans laquelle il se trouve de fort belles hyacinthes,
c'est--dire que les raies ou les veines qui sont distribues par tout
le corps peuvent en tre tires comme les ppins d'une grenade, et
tombant alors en petites pices du plus parfait hyacinthe; mais on
ferait de la masse entire des colonnes d'une beaut merveilleuse.

Enfin les montagnes de Congo renferment d'autres espces de pierres
rares qui paraissent imprgnes de cuivre et d'autres mtaux. Elles
prennent le plus beau poli du monde, et sont d'un usage admirable pour
la sculpture.

Ce grand royaume produit rgulirement chaque anne deux moissons. On
commence  semer au mois de janvier pour recueillir au mois d'avril.
La chaleur recommence au mois de septembre, et rend les terres propres
 recevoir de nouvelles semences, qui offrent une moisson abondante au
mois de dcembre.

La, terre est noire et fconde comme les femmes qui la cultivent.

Dans le royaume d'Angole, le pain se fait de la racine, de manioc; les
habitans la nomment _mandioca_.

On doit tre accoutum, par les relations prcdentes,  lire sans
tonnement que l'Afrique produit des arbres d'une hauteur et d'une
grosseur si dmesures, qu'un seul fournit  la construction d'un
grand nombre de maisons et de pirogues. Celui qui tient le premier
rang est le figuier des Indes ou ensaka. Il s'en trouve plusieurs dans
l'le de Loanda. Il a dj t question de cet arbre. Il parat en
effet que, depuis le Sngal jusqu'au Congo, le rgne vgtal prsente
une uniformit extraordinaire.

Toutes les parties du royaume de Congo produisent beaucoup d'arbres
fruitiers. Dans la province de Pemba, le plus grand nombre des
habitans se nourrit de fruits. Les citrons, les limons, les bananes,
et surtout les oranges, y sont en abondance. Elles rendent beaucoup de
jus, sans tre aigres ni douces, et leur usage n'est jamais nuisible.
Pour faire juger de la fertilit du pays, Lopez rapporte que pendant
l'espace de quatre jours il vit crotre assez haut un petit citronnier
d'un ppin qu'il avait plant.

Le plus surprenant de tous les arbres de Congo est le mignamigna, qui
produit du poison d'un ct, et l'antidote de l'autre. Si l'on est
empoisonn par le bois ou par le fruit, les feuilles servent de
contre-poison. Au contraire, si l'on a pris du poison par les
feuilles, il faut avoir recours au bois ou au fruit: c'est encore une
de ces fables si frquentes chez les anciens voyageurs. On en va lire
de plus absurdes.

Mrolla, aprs avoir observ que ces rgions offrent une varit
surprenante de toutes sortes d'oiseaux, fait une remarque singulire
sur les moineaux. Ils sont de la mme forme que ceux de l'Europe,
aussi-bien que les tourterelles; mais, dans la saison des pluies, leur
plumage devient rouge, et reprend ensuite sa premire couleur. On voit
arriver la mme chose aux autres oiseaux.

Les oiseaux que les Ngres appellent dans leur langue _oiseaux de
musique_ sont un peu plus gros que les serins de Canarie. Quelques-uns
sont tout--fait rouges, d'autres verts, avec les pieds et le bec
noirs; d'autres sont blancs; d'autres gris ou noirs. Les derniers
surtout ont le ramage charmant; on croirait qu'ils parlent dans leur
chant. Les seigneurs du pays les tiennent renferms dans des cages.

Mais de tous les habitans ails de ce climat il n'y en a point dont
Mrolla parle avec tant d'admiration que d'un petit oiseau dcrit par
Cavazzi. Sa forme est peu diffrente de celle du moineau; mais sa
couleur est d'un bleu si fonc, qu' la premire vue il parat
tout--fait noir; son ramage commence  la pointe du jour, et fait
entendre fort distinctement le nom de Jsus-Christ. N'est-il pas
surprenant, dit Mrolla, que cette exhortation naturelle n'ait pas la
force d'amollir le coeur des habitans pour leur faire abandonner
l'idoltrie?

Le pre Caprani parle d'un oiseau merveilleux dont le chant consiste
dans ces deux mots, _va dritto_, c'est--dire _va droit_. Un autre,
dans les mmes contres, mais surtout dans le royaume de Matamba,
chante continuellement _vuiki, vuiki_, qui signifie _miel_ en langue
du pays. Il voltige d'un arbre  l'autre pour dcouvrir ceux o les
abeilles ont fait leur miel, et s'y arrte jusqu' ce que les passans
l'aient enlev; ensuite il fait sa nourriture de ce qui reste. Mais,
par un autre jeu de la nature, le mme chant attire les lions, ou du
moins, en suivant l'oiseau, le passant tombe quelquefois dans les
griffes d'un lion, et trouve, dit Mrolla, la mort au lieu de miel.
Dapper parle d'un autre oiseau qui se trouve dans le royaume de
Loango. Les Ngres sont persuads que son chant annonce l'approche de
quelque bte froce.

Il y a peu d'animaux dans le royaume de Congo qui ne lui soient
communs avec le royaume d'Angola. Tels sont les lphans, les
rhinocros, les panthres, les lopards, les lions, les buffles, les
loups, les chacals, les hynes, les grands chats sauvages, les
civettes, les sangliers et les camlons.

Il se trouve des lphans dans toutes les parties du royaume de Congo.
Les habitans du pays prtendent que cet animal vit cent cinquante ans,
et ne cesse pas de crotre jusqu'au milieu de cet ge. Lopez prit
plaisir  en peser plusieurs dents, dont chacune tait d'environ deux
cents livres.

La peau des lphans de Congo est d'une duret incroyable; elle a
quatre pouces d'paisseur.

Les lphans ont  la queue une sorte de poil ou de soie de
l'paisseur d'un jonc et d'un noir fort brillant. La force et la
beaut de ce poil augmentent avec l'ge de l'animal. Un seul se vend
quelquefois deux ou trois esclaves, parce que les seigneurs et les
femmes sont passionns pour cet ornements. Tous les efforts d'un homme
avec les deux mains ne peuvent le briser. Quantit de Ngres se
hasardent  couper la queue de l'lphant, dans la seule vue de se
procurer ces poils. Ils le surprennent quelquefois tandis qu'il monte
par quelque passage troit dans lequel il ne peut se tourner ni se
venger avec sa trompe. D'autres, beaucoup plus hardis, prennent le
temps o ils le voient patre, lui coupent la queue d'un seul coup, et
se garantissent de sa fureur par des mouvemens circulaires que la
pesanteur de l'animal et la difficult qu'il trouve  se tourner ne
lui permettent pas de faire avec la mme vitesse; cependant, comme on
l'a dj dit, il court plus vite en droite ligne que le cheval le plus
lger, parce que ses pas sont beaucoup plus grands.

L'lphant est d'un naturel fort doux et peu inquiet pour sa sret,
parce qu'il se repose sur sa force. S'il ne craint rien, il ne cherche
pas non plus  nuire. Ils s'approche des maisons sans y causer aucun
dsordre; il ne fait aucune attention aux hommes qu'il rencontre.
Quelquefois il enlve un Ngre avec sa trompe et le tient suspendu
pendant quelques momens; mais c'est pour le remettre tranquillement 
terre. Il aime les rivires et les lacs, surtout vers le temps de
midi, pour se dsaltrer ou se rafrachir: il se met dans l'eau
jusqu'au ventre, et se lave le reste du corps avec l'eau qu'il prend
dans sa trompe. Lopez est persuad que c'est la multitude des tangs
et des pturages qui attire un si grand nombre d'lphans dans le
royaume de Congo. Il se souvient, dit-il, d'en avoir vu plus de cent
dans une seule troupe, entre Cazanze et Loanda; car ils aiment 
marcher en compagnie, et les jeunes surtout vont toujours  la suite
des vieux.

Avant l'arrive des Portugais, les Ngres de Congo ne faisaient aucun
cas des dents d'lphans. Ils en conservaient un grand nombre depuis
plusieurs sicles, mais sans les mettre au rang de leurs marchandises
de commerce. De l vient que les vaisseaux de l'Europe en apportrent
une si prodigieuse quantit de Congo et d'Angole jusqu'au milieu du
dernier sicle. Mais ils puisrent enfin le pays, et les habitans
sont obligs aujourd'hui d'avoir recours aux autres contres pour en
fournir au commerce de l'Europe.

Les peuples de Bamba n'ont jamais eu l'art d'apprivoiser les lphans;
mais ils entendent fort bien la manire de les prendre en vie. Leur
mthode est d'ouvrir, dans les lieux que ces animaux frquentent, de
larges fosss qui vont en se rtrcissant vers le fond; ils les
couvrent de branches d'arbres et de gazon qui cachent le pige. Lopez
vit sur les bords de la Koanza un jeune lphant qui tait tomb dans
une de ces tranches. Les vieux, aprs avoir employ inutilement toute
leur force et leur adresse pour le tirer du prcipice, remplirent la
fosse de terre, comme s'ils eussent mieux aim le tuer et l'ensevelir
que de l'abandonner aux chasseurs. Ils excutrent cette opration 
la vue d'un grand nombre de Ngres, qui s'efforcrent en vain de les
chasser par le bruit, par la vue de leurs armes, et par des feux
qu'ils leur jetaient pour les effrayer.

Dapper observe que l'lphant, aprs avoir t bless, emploie toutes
sortes de moyens pour tuer son ennemi; mais que, s'il obtient cette
vengeance, il ne fait aucune insulte  son corps: au contraire, son
premier soin est de creuser la terre de ses dents pour lui faire un
tombeau, dans lequel il l'tend avec beaucoup d'adresse, ensuite il le
couvre de terre et de feuillage.

On trouve dans le royaume de Congo quantit de ces grands singes qu'on
nomme _orangs-outangs_ aux Indes orientales, et qui tiennent comme le
milieu entre l'espce humaine et les babouins. Nous en avons dj
parl sous le nom de _barris_. Au Congo, l'on nomme les plus grands
_pongo_, et les autres _jockos_: leur retraite est dans les bois. Ils
dorment sur les arbres, et s'y font une espce de toit qui les met 
couvert de la pluie. Leurs alimens sont des fruits ou des noix
sauvages; jamais ils ne mangent de chair. L'usage des Ngres qui
traversent les forts est d'y allumer des feux pendant la nuit. Ils
remarquent que le matin,  leur dpart, les pongos prennent leur place
autour du feu, et ne se retirent point qu'il ne soit teint; car, avec
beaucoup d'adresse, ils n'ont point assez de sens pour l'entretenir en
y apportant du bois.

Ils marchent quelquefois en troupes, et tuent les Ngres qui
traversent les forts. Ils fondent mme sur les lphans qui viennent
patre dans les lieux qu'ils habitent, et les incommodent si fort 
coups de poings ou de btons, qu'ils les forcent  prendre la fuite en
poussant des cris. On ne prend jamais de pongos adultes, parce qu'ils
sont si robustes, que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrter.
Mais les Ngres en prennent quantit de jeunes, aprs avoir tu la
mre, au corps de laquelle ils s'attachent fortement. Lorsqu'un de ces
animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de branches et
de feuillages. Purchass ajoute, en forme de note, que, dans les
conversations qu'il avait eues avec Battel, il avait appris de
lui-mme qu'un pongo lui enleva un petit Ngre, qui passa un mois
entier dans la socit de ces animaux; car ils ne font, dit-il, aucun
mal aux hommes qu'ils surprennent. Mais comment accorder cette
observation de Purchass avec ce qu'on vient de dire d'aprs d'autres
voyageurs, que les pongos attaquent les Ngres dans les forts? Ne
faut-il pas en conclure que ces circonstances varient selon les lieux
que les observateurs ont visits? Au reste, il y a beaucoup
d'apparence que le pongo est le satyre des anciens.

On trouve dans ces contres les normes serpens dont on a vu plus haut
la description. Les Ngres les appellent, dans leur langue, _le grand
serpent d'eau_, _ou la grande hydre_. Cette redoutable espce de
serpent, dit Lopez, change de peau dans la saison ordinaire, et
quelquefois aprs s'tre monstrueusement rassasie. Ceux qui la
trouvent ne manquent pas de la montrer en spectacle. Lorsqu'il arrive
aux Ngres de mettre le feu  quelque bois pais, ils y trouvent
quantit de ces serpens tout rtis, dont ils font un admirable festin.
Ce serpent parat tre le mme qui porte, suivant Dapper, le nom
d'_embamba_ dans le royaume d'Angole et celui de _minia_, dans le pays
de Quodjas.

Le serpent le plus remarquable que Mrolla ait vu, se nomme _capra_.
La nature a mis son poison dans son cume, qu'il crache ou qu'il lance
de fort loin dans les yeux d'un passant. Elle cause des douleurs si
vives, que, s'il ne se trouve pas bientt quelque femme pour les
apaiser avec son lait, l'aveuglement est invitable. Ces serpens
entrent dans les maisons, et montent aux arbres la nuit comme le jour.

Lopez dcrit une autre espce de serpent qui a, vers l'extrmit de sa
queue, une petite tumeur de laquelle il sort un bruit clatant comme
celui d'une sonnette; il ne peut se remuer sans se faire entendre,
comme si la nature avait pris soin d'avertir les passans du danger.

Le mme auteur ajoute qu'il se trouve dans le royaume de Congo des
vipres si venimeuses que dans l'espace de vingt-quatre heures elles
causent la mort; mais que les Ngres connaissent des simples dont
l'application est un remde assur lorsqu'elle est assez prompte. Il
dit encore que ce pays produit d'autres cratures de la grosseur du
blier, avec des ailes; elles ont une longue queue et une gueule fort
allonge, arme de plusieurs ranges de dents: elles se nourrissent de
chair crue. L'auteur ne leur donne que deux jambes. Leur couleur est
bleue et verte, et leur peau parat couverte d'caills. Les paens
ngres leur rendent une sorte de culte: on en voyait un assez grand
nombre  Congo du temps de Lopez, parce qu'tant fort rares dans les
provinces, les principaux seigneurs prennent beaucoup de soin pour les
conserver; ils souffrent que le peuple leur rende des adorations, en
faveur des prsens et des offrandes dont elles sont accompagnes.
Lopez a videmment t la dupe des seigneurs du Congo, s'il a pu
ajouter foi  un rcit d'une absurdit si choquante.

Les camlons du pays font leur demeure dans les rochers et sur les
arbres: ils ont la tte pointue et la queue en forme de scie.

Les rivires de Congo et d'Angole abondent en poissons de diffrentes
espces. Celle de Zare en produit un fort remarquable, qui se nomme
_ambizagoulo_ (_porc_), parce qu'il n'est pas moins gras que cet
animal, et qu'il fournit du lard. La nature lui a donn deux espces
de mains, et lui a form le dos comme un bouclier: sa chair est fort
bonne, mais elle n'a pas le got de poisson; sa gueule ressemble 
celle du boeuf; il se nourrit de l'herbe qui crot sur les bords de la
rivire, sans jamais monter sur la rive. Quelques-uns de ces poissons
psent jusqu' cinq cents livres;  cette description, l'on reconnat
le lamantin.

Pendant le sjour que Carli fit  Colombo, des pcheurs prirent un
grand poisson, de forme ronde comme une roue de carrosse. Il a deux
dents au milieu du corps, et plusieurs trous par lesquels il voit, il
entend, il mange; sa gueule, qui est une de ces ouvertures, n'a pas
moins d'un empan de long: sa chair est dlicieuse, et ressemble au
veau pour la blancheur.

Lopez rapporte que le Zare nourrit des crocodiles. Mrolla, au
contraire, assure formellement qu'il ne s'y en trouv point; mais on
convient qu'il s'en trouve un grand nombre dans les autres rivires du
mme pays. Battel, pour nous donner une ide de la grandeur et de
l'avidit de ces monstres, rapporte que, dans le royaume de Loango, un
crocodile dvora une allibamba entire, c'est--dire une troupe de
huit ou neuf esclaves, lis de la mme chane; mais le fer, qu'il ne
put digrer, lui causa la mort, et fut trouv ensuite dans ses
entrailles. Le mme auteur ajoute qu'il a vu des crocodiles guetter
leur proie, la saisir, et traner dans la rivire des hommes, des
chevaux et d'autres animaux. Un soldat qui avait t saisi avec cette
violence tira son coup, et frappa si heureusement le crocodile au
ventre, qu'il le tua sur-le-champ.

En finissant la description du royaume de Congo, il ne sera point
inutile de jeter un coup d'oeil sur les nations voisines,
particulirement sur celles des Anzikos et des Diaggas, qui
environnent fort loin le royaume  l'est, et qui se sont rendues
redoutables par leurs frquentes invasions.

Les Anzikos sont d'une extrme agilit. Ils courent sur les montagnes
comme autant de chvres. On ne vante pas moins leur courage, leur
douceur, leur droiture et leur bonne foi. Il n'y a point de Ngres
pour lesquels les Portugais aient tant de confiance. Cependant ils
sont d'un caractre si sauvage et si grossier, qu'il n'y a point de
conversation  former avec eux. Le commerce les attire au Congo: ils
amnent des esclaves de leur propre nation, et apportent des dents
d'lphans ou des toffes de la Nubie, dont ils sont voisins. En
change, ils emportent du sel et des zimbis ou grains de verre, qui
leur servent de monnaie, outre une autre espce de grandes coquilles
qui viennent de l'le de San-Thom, et qui servent  leur parure. Ils
reoivent aussi des soies, des toiles, de la verroterie, et d'autres
marchandises apportes du Portugal.

Ils ont l'usage de la circoncision; et, ds l'enfance, ils se marquent
et se cicatrisent le visage avec la pointe d'un couteau.

La chair humaine se vend dans leurs marchs comme celle de boeuf dans
nos boucheries de l'Europe, car ils mangent tous les esclaves qu'ils
prennent  la guerre. Ils tuent mme leurs propres esclaves,
lorsqu'ils les jugent assez gras; ou, s'ils trouvent cette voie moins
avantageuse, ils les vendent pour la boucherie publique. Lorsqu'ils
sont fatigus de la vie, ou quelquefois pour montrer seulement le
mpris qu'ils en font, ils s'offrent avec leurs esclaves pour tre
dvors par leurs princes. On trouve d'autres nations qui se
nourrissent de la chair des trangers; mais on ne connat que les
Anzikos qui se mangent les uns les autres, sans excepter leurs propres
parens.

Matamba est habit par les Diaggas. Il a du ct de l'est et du sud,
les pays de Diaggas et de Kassandj: cette rgion s'tend du nord-est
au sud-ouest, le long de Matamba et de Bengula, l'espace d'environ
neuf cents milles.

Les Diaggas sont rpandus dans une grande partie de l'Afrique, depuis
les confins de l'Abyssinie au nord, jusqu'au pays des Hottentots au
sud; car, outre les pays qu'on a dj nomms, ils possdent une partie
considrable du Monmudji. Delisle les place au nord de cet empire;
Lopez leur fait habiter les bords de cette vaste contre, le long des
deux rives du Nil, depuis sa source, qu'il place dans des lacs qui
sont  l'est de Congo, jusqu' l'empire du Prtejean, par lequel il
entend l'Abyssinie.

Leur figure est fort noire et fort difforme; ils ont le corps grand et
l'air audacieux; leur usage est de se tracer des lignes sur les joues
avec un fer chaud; ils s'accoutument aussi  ne montrer que le blanc
des yeux, en baissant la paupire; ce qui achve de les rendre
trs-horribles.

Ils sont tout--fait nus, et tout respire la barbarie dans leurs
manires. On ne leur connat point de rois: ils vivent dans les
forts, errans comme les Arabes; leur frocit les porte  ravager le
pays de leurs voisins, et, dans leurs attaques, ils poussent des cris
affreux, pour commencer par inspirer la terreur. Si l'on en croit
Lopez, leurs plus redoutables adversaires sont les Amazones, race de
femmes guerrires, qu'il place dans le Monomotapa; ils se rencontrent
sur les frontires de cet empire, et se font des guerres presque
continuelles.

Ils ne trouvent de satisfaction que dans les pays o les palmiers
croissent abondamment, parce qu'ils sont passionns pour le vin et le
fruit de cet arbre. Le fruit est pour eux d'un double usage; ils le
mangent et l'emploient  faire de l'huile. Leur mthode pour tirer le
vin est diffrente de celle des Imbondas, qui ont l'art de grimper
sur un arbre sans y toucher avec les mains, et qui remplissent leurs
flacons au sommet. Les Diaggas abattent l'arbre par la racine, et le
laissent couch pendant dix ou douze jours avant d'en faire sortir le
vin; ensuite ils y creusent deux trous carrs, l'un au sommet, l'autre
au milieu, de chacun desquels ils tirent du matin au soir une quarte
de liqueur: chaque arbre fournit ainsi, pendant vingt-six jours, deux
quartes de vin, aprs quoi il se fltrit et sche entirement. Dans
tous les lieux o ils font quelque sjour, ils coupent assez d'arbres
pour se fournir de vin pendant un mois.  la fin de ce terme, ils en
abattent le mme nombre; ainsi en peu de temps ils ruinent le pays.

Ils ne s'arrtent dans un lien qu'aussi long-temps qu'ils y trouvent
des provisions. Au temps de la moisson, ils s'tablissent dans le
canton le plus fertile qu'ils peuvent dcouvrir, pour recueillir les
grains d'autrui et faire main-basse sur les bestiaux, car ils ne
plantent et ne sment jamais; ils n'entretiennent point de troupeaux,
et leur subsistance est toujours le fruit de leurs rapines. Lorsqu'ils
entrent dans quelque pays o ils se croient menacs d'une vigoureuse
rsistance, leur usage est de se retrancher pendant un ou deux mois;
ils ne cessent point de harceler les habitans, et de les tenir dans
des alarmes continuelles. S'ils sont attaqus, ils se tiennent sur la
dfensive, et laissent deux ou trois jours  l'ennemi pour puiser sa
fureur. Ensuite leur gnral met, pendant la nuit, une partie de ses
troupes en embuscade,  quelque distance du camp; et si l'attaque est
renouvele le lendemain, l'ennemi, press furieusement de deux cts,
se dfend mal contre l'artifice et la force; ils ne pensent plus alors
qu' ravager le pays.

Leurs femmes sont fcondes; mais, dans leurs marches, les Diaggas ne
souffrent pas qu'elles multiplient, et leurs enfans sont ensevelis au
moment qu'ils voient le jour. Ainsi ces guerriers errans meurent
ordinairement sans postrit; ils apportent pour raison de leur
conduite qu'ils ne veulent pas tre troubls par le soin d'lever des
enfans, ni retards dans leurs marches; mais s'ils prennent quelques
villes, ils conservent les garons et les filles de douze  treize
ans, comme s'ils taient ns d'eux, tandis qu'ils tuent les pres et
les mres pour les manger. Ils tranent cette jeunesse dans leurs
courses, aprs leur avoir mis un collier, qui est la marque de leur
malheur, et que les garons doivent porter jusqu' ce qu'ils aient
prouv leur courage en offrant la tte d'un ennemi au gnral. Cette
marque de leur infamie disparat alors. Le jeune homme est dclar
gonso, c'est--dire soldat. Bien n'a tant de force que cette esprance
pour chauffer leur courage. En gnral, ce peuple semble tre un
compos de la grossiret des anciens peuples nomades et de la
frocit des flibustiers.




CHAPITRE III.

Cap de Bonne-Esprance. Hottentots.


Il y a peu de lieux dans le monde dont on trouve aussi souvent la
description dans les relations des voyageurs que celle du cap de
Bonne-Esprance, parce que les vaisseaux, n'ayant point d'autre route
pour se rendre aux Indes orientales, y touchent fort souvent au
passage.

Le cap de Bonne-Esprance, comme on l'a dit dans le premier livre de
cet ouvrage, fut dcouvert pour la premire fois, en 1493 sous le
rgne de Jean II, par Barthlemi Diaz, amiral portugais.

Dans la suite, il ne parat pas que le cap ait t visit par les
Europens jusqu' l'anne 1600, o les vaisseaux de la compagnie
hollandaise des Indes orientales, qui tait alors dans son enfance,
commencrent  s'y arrter dans le cours de leurs voyages. Cependant
cette compagnie, qui s'est distingue depuis avec tant de gloire par
son gnie pour le commerce et la navigation, ne conut pas tout d'un
coup les avantages qu'elle pouvait tirer d'un tablissement au cap de
Bonne-Esprance. Ses vaisseaux,  la vrit, continurent d'y relcher
en allant aux Indes, ou  leur retour; mais elle ne pensa point  s'y
tablir avant les reprsentations et les instances de Van-Rikbeck,
chirurgien d'une flotte qui s'y tait arrte en 1650, comme on le
rapportera dans le cours de cet article.

Il n'est pas ais de fixer au juste les dimensions du pays qui est
habit par les Hottentots. Ses limites sont trs-incertaines au nord
et au nord-est. Environn de trois cts par la mer, il peut tre
regard comme occupant la partie mridionale de l'Afrique depuis le
tropique du capricorne jusqu'au 35e. degr de latitude sud.

Un peu au sud de la baie de Sainte-Hlne sur la cte occidentale, est
celle de Saldagna, clbre dans les relations de tous les voyageurs.
Vingt lieues au sud de Saldagna, on arrive  la baie de la Table, qui
est spare de la baie False, au sud, par un isthme sablonneux, large
de neuf mille toises. Le cap de Bonne-Esprance forme la pointe
occidentale de la baie False, et le cap Falso la pointe orientale. La
cte se prolonge ensuite en ligne courbe jusqu'au cap des Aiguilles,
qui est la pointe la plus mridionale de l'Afrique.

Kolbe, voyageur allemand qui a donn en 1719 une description du cap de
Bonne-Esprance, rduit les nations des Hottentots contenues dans
cette partie de l'Afrique au nombre de dix-sept, dont il rapporte les
noms: les Gunghemans, les Kokhaquas, les Sussaquas, les Odiquas, les
Khirigriquas, les grands Namaquas et les petits, les Khorogauquas, les
Kopmares, les Hessaquas, les Souquas, les Dunquas, les Damaquas, les
Gauros ou les Gauriquas, les Houteniquas, les Khamtovres et les
Heykoms. Le temps a sans doute apport de grands changemens dans cette
nomenclature.

Toutes les nations des Hottentots sont dans l'usage de passer avec
leurs huttes et leurs troupeaux d'un endroit de leur territoire 
l'autre, pour la commodit des pturages. L'herbe y crot fort haute
et fort paisse; mais, lorsqu'elle commence  vieillir, ils la brlent
jusqu' la racine, et changent de canton pour y revenir dans un autre
temps, qui n'est jamais fort loign, car les cendres engraissent
beaucoup la terre, et les pluies ne manquent pas pour la rafrachir.
L'usage de brler les herbes est tabli de mme entre les Hollandais
du cap. Ils creusent un foss autour de l'espace qu'ils veulent
brler, pour arrter la communication des flammes.

Les Khirigriquas habitent les bords de la baie de Sainte-Hlne. C'est
une nation nombreuse, distingue particulirement par la force du
corps et par une adresse extraordinaire  lancer la zagaie. La belle
rivire de l'lphant, qui tire son nom de la multitude de ces animaux
qu'on voit sur ses bords, traverse le territoire des Khirigriquas. Il
est rempli de montagnes dont le sommet est couvert de beaux pturages,
comme elles le sont presque toutes dans le pays des Hottentots. Les
terres l'emportent beaucoup pour la bont sur celles des Sussaquas et
des Odiquas. Les valles sont ornes d'une grande varit de fleurs
d'une beaut et d'une odeur extraordinaires; mais elles servent de
retraite  quantit de serpens, entre lesquels on trouve le cras ou
le serpent cornu. On y voit aussi des cailloux de diffrentes formes
et de diverses couleurs.

Les Namaquas sont diviss en deux nations: l'une des grands, et
l'autre des petits Namaquas; ceux-ci habitent la cte; les grands
occupent le pays voisin du ct de l'est. Ces deux peuples diffrent
entre eux dans leur gouvernement et dans leurs usages; mais ils se
ressemblent par la force, le valeur et la prudence; ils sont galement
respects de tous les autres Hottentots. Kolbe les reprsente comme
les ngres les plus senss qu'il ait vus dans cette rgion. Ils
parlent peu; leurs rponses sont courtes et rflchies. Ils peuvent
mettre en campagne une arme de vingt mille hommes. Le territoire des
deux nations est rempli de montagnes o l'herbe ne peut pntrer au
travers du sable et des pierres qui les couvrent. Les valles ne sont
pas plus fertiles. Il n'y a dans tout le pays qu'un petit bois et une
fontaine. La rivire de l'lphant qui le traverse est la seule
ressource des habitans pour se procurer de l'eau. Les lieux qu'elle
arrose sont la retraite d'une infinit de btes farouches, surtout
d'une sorte de daims mouchets qui sont propres  ces cantons. Ils
sont moins gros que ceux de l'Europe, mais d'une lgret qui surpasse
l'imagination. Leurs taches sont jaunes et blanches. On ne les voit
jamais qu'en troupeaux, et quelquefois jusqu'au nombre de mille.

Prs la fontaine des Namaquas, on trouve un rocher taill en forme de
donjon ou de forteresse. On le nomme chteau de Mro, du nom d'un
capitaine du pays qui se fit un amusement de lui donner cette forme.
Mais Kolbe doute qu'un Hottentot puisse avoir t capable d'une
entreprise qui demandait autant d'industrie que de travail, surtout
dans deux logemens qu'il trouva fort bien imagins, et qui peuvent
contenir un assez grand nombre d'hommes. En un mot, c'est l'ouvrage le
plus prcieux qui se trouve dans tout le pays des Hottentots.

Dapper dit que la nation des Namaquas est fort nombreuse, et leur
donne une taille gigantesque. Les hommes portent une plaque d'ivoire
devant leurs parties naturelles, et un cercle de la mme matire aux
bras, avec quantit d'anneaux de cuivre. Chacun a sa petite selle de
bois garnie de cordes qui lui servent  la porter continuellement pour
s'asseoir dans toutes sortes de lieux.

Les Houteniquas sont bords par les Khamtovres ou les Hamtovers, qui
possdent un territoire fort beau et fort uni. Ses prairies et ses
bois qui produisent les plus beaux arbres de toute la rgion des
Hottentots, l'abondance de son gibier et de toutes sortes de btes
sauvages, enfin la multitude de ses rivires, o l'on trouve diverses
espces de poissons d'eau douce, et quelquefois de mer, entre
lesquelles on voit souvent paratre le lamantin, en font un sjour
galement riche et agrable. Kolbe apprit par de bonnes informations,
que plusieurs Europens, en traversant les bois, y avaient trouv des
cerisiers et des abricotiers chargs de fruits, sans avoir rencontr
un lphant ni un buffle, quoique ces deux espces d'animaux soient
fort communs dans tous les autres pays des Hottentots; mais il y a
beaucoup d'apparence que les habitans les tuent lorsqu'ils paraissent,
ou les chassent de leurs limites. Une troupe de marchands hollandais,
qui taient venus chercher des bestiaux dans cette province, se
laissrent un jour engager dans un bois o les habitans fondirent sur
eux avec leurs zagaies et leurs flches. Ils crurent leur perte
invitable. Cependant, ayant eu le bonheur de se rallier avant d'avoir
reu la moindre blessure, ils firent une dcharge qui refroidit
l'emportement de leurs ennemis, et qui les fora de prendre la fuite.
Le jour suivant ces hostilits se terminrent par un trait d'amiti.
Un capitaine des Khamtovres, qui savait quelques mots de hollandais,
se remit entre leurs mains avec ce discours. Nous nous sommes crus
suprieurs  toute autre nation par les armes, mais nous reconnaissons
que les Hollandais nous ont vaincus, et nous nous soumettons  eux
comme  nos matres.

Les Heykoms suivent les Khamtovres au nord-est. Ils habitent un pays
fort montagneux, et qui n'a de fertile que ses valles. Cependant il
nourrit un assez grand nombre de bestiaux qui se trouvent fort bien de
l'eau saumtre des rivires et des roseaux qui croissent sur leurs
bords. On y voit aussi beaucoup de gibier, et toutes les espces de
btes sauvages qui se trouvent autour du Cap; mais la raret de l'eau
douce rend la vie fort dure aux habitans, et les expose  de fcheuses
extrmits. Un officier de la garnison du Cap tant venu les inviter
au commerce et leur proposer un trait d'alliance avec les Hollandais,
ils acceptrent ses offres; mais pour premire faveur ils lui
demandrent un tambour, avec un chaudron et une pole de fer qu'ils
avaient observs dans son quipage. Ces trois prsens leur devinrent
fort prcieux. Quelque temps aprs, un parti de flibustiers,
accoutums  piller les Hottentots sous de belles apparences de
commerce, leur enlevrent ces instrumens chris et quantit de
bestiaux. Ils n'ont jamais perdu le soutenir de cette injure. Un
Europen qui visite leur pays est sr de leur entendre rappeler leur
infortune, et dplorer la perte de leur tambour, de leur chaudron et
de leur pole.

Au del des Heykoms on trouve la Tierra de Natal, qui est habite par
les Cafres, nation dont la figure et les moeurs n'ont aucune
ressemblance avec celle des Hottentots.

On a remarqu plus haut que les Hollandais ne commencrent 
s'tablir au Cap qu'en 1650. Van-Rikbeck, chirurgien hollandais,
revenant des Indes orientales, avait observ que le pays tait
naturellement riche et susceptible de culture, les habitans d'un
caractre traitable, et le port sr et commode. Il exposa ses
observations devant les directeurs de la compagnie, qui firent quiper
aussitt trois vaisseaux pour une si belle entreprise, sous la
conduite du mme chirurgien, aprs l'avoir nomm gouverneur de ce
nouvel tablissement. En arrivant au Cap, Van-Rikbeck fit un trait
avec les habitans, par lequel ils cdaient aux Hollandais la
possession de leur pays pour la somme de quinze mille florins en
diverses sortes de marchandises. C'est la premire fois que les
Europens, abordant sur des ctes lointaines, ont pu se persuader
qu'un pays appartenait  ses habitans. Van-Rikbeck commena aussitt 
s'y fortifier par la construction d'un fort carr. Il forma dans
l'intrieur du pays,  deux lieues de la cte, un jardin qu'il
enrichit des semences de l'Europe. La compagnie hollandaise, pour
encourager cette colonie naissante, offrit  tous ceux qui voudraient
s'y tablir soixante acres de terre par tte, avec droit de proprit
et d'hritage, pourvu que, dans l'espace de trois ans, ils se missent
en tat de pouvoir subsister sans secours et contribuer  l'entretien
de la garnison. Elle leur accordait aussi,  l'expiration de ce terme,
la libert de disposer de leurs fonds, s'ils n'taient pas satisfaits
de leur march ou de la qualit du climat.

Des avantages de cette nature attirrent au Cap un grand nombre
d'aventuriers. Ceux qui manquaient de bestiaux, de grains et
d'ustensiles, en reurent  crdit par les avances de la compagnie. On
les pourvut aussi de femmes, qui furent tires des maisons de charit
et des communauts d'orphelines. Ces secours firent multiplier si
promptement les fondateurs de la colonie, que dans l'espace de peu
d'annes ils commencrent  former de nouvelles habitations au long de
la cte.

Le pays que les Hollandais possdent au Cap comprend toute la cte,
depuis la baie de Saldagna, autour de la pointe mridionale de
l'Afrique, jusqu' la baie de Nossel  l'est, et s'tend fort loin
dans l'intrieur du pays. La compagnie, dans la vue de s'tendre 
mesure que le nombre des habitans pourra crotre, a jug  propos
d'acheter aussi, pour la somme de trente mille florins en
marchandises, toute la terre de Natal, qui est situe entre la terre
de Nossel et Mozambique. Une augmentation si considrable a rendu le
gouvernement du Cap fort important. L'ancienne possession de la
Hollande, sans y comprendre la Tierra de Natal, est divise en quatre
districts: 1. celui du Cap, o sont les grands forts et la principale
ville; 2. celui de Stellenbosch et de Drakenstein; 3. celui de
Zwellendam; 4. celui de Graaf-Reynet.

Les montagnes les plus remarquables du district du Cap sont celles de
la Table (_Tafelberg_), du Lion (_Leeuwenberg_), du Diable
(_Duivelsberg_), et du Tigre. Elles environnent la valle du mme nom
o la ville du Cap est situe. La plus haute des trois est celle de la
Table, que les Portugais nomment _Tavao de Cabo_. Du centre de la
valle elle regarde le sud, en s'tendant un peu au sud-ouest. Elle a
prs de six cents toises de hauteur.  quelque distance, le sommet
parat uni comme une table: mais, si l'on y monte, on le trouve ingal
et fort raboteux. Quoique fort escarpe, on y monte assez aisment par
une grande fente qui est vers le milieu de la montagne. Le pied,
jusqu'au tiers  peu prs de sa hauteur, est une terre pierreuse
couverte de plantes et d'arbrisseaux; le reste n'est qu'un amas de
pierres places par tas exactement horizontaux jusqu'au sommet. La
valle offre de belles maisons de campagne, des vignobles et des
jardins dont les principaux appartiennent  la compagnie. L'un se
nomme le Jardin du Bois rond, d'un beau bois de ce nom, prs duquel
les gouverneurs ont une fort jolie maison de plaisance; l'autre,
_Newland_, ou terre nouvelle, parce qu'il est nouvellement plant. Ces
deux jardins sont arross par quantit de sources qui viennent de la
montagne, et rapportent un revenu considrable  la compagnie.

Pendant la saison sche, depuis le mois de septembre jusqu'au mois de
mars, et souvent dans le cours des autres mois, on voit pendre au
sommet de cette montagne et de celle du Diable une nue blanche, qu'on
regarde comme la cause des terribles vents sud-est qui se font sentir
au Cap. Lorsque les matelots aperoivent cette nue, ils disent, comme
en proverbe, la table est couverte, ou la nappe est sur la table.
Aussitt ils se mettent  l'ouvrage pour se garantir de la tempte.

La montagne du Lion, qui n'est spare de la Table que par une petite
descente, regarde l'ouest et le centre de la valle, en s'tendant au
nord; elle est baigne par l'Ocan. Quelques-uns prtendent qu'elle a
tir son nom de la multitude des lions auxquels elle servait autrefois
de retraite. D'autres le tirent de sa forme, qui reprsente du ct de
la mer un lion couch, et la tte leve, comme s'il guettait sa proie;
la tte et les pieds de devant regardent le sud-ouest, et le derrire
est tourn  l'est. Dans l'intervalle qui est entre cette montagne et
celle de la Table on a bti une cabane o deux hommes font la garde
pour donner avis  la forteresse du Cap de l'approche des vaisseaux.
Du sommet de la montagne du Lion, qui est si escarpe qu'on est oblig
de faire une partie du chemin avec des chelles de corde, on peut
dcouvrir en mer le plus petit btiment  douze lieues de distance.
Aussitt que l'un des deux gardes aperoit un vaisseau, de ce poste il
avertit l'autre par le mouvement d'un bton, et celui-ci donne le
mme avis  la forteresse, en tirant une petite pice de canon et
dployant le pavillon de la compagnie. S'il parat plus d'un vaisseau,
il tire pour chacun, et prsente autant de fois le pavillon. Le bruit
de la pice va jusqu'au fort lorsque le vent est favorable; et pour
peu que le temps soit clair, le pavillon n'est pas vu moins aisment.
D'un autre ct, on donne les mmes signaux de l'le de Robben  la
vue du moindre vaisseau, de quelque nation qu'il puisse tre. Cette
le est situe  l'entre du port,  trois lieues de la ville du Cap.

La montagne du Diable, nomme aussi montagne du Vent, n'est spare de
celle du Lion que par un ravin. Elle doit vraisemblablement ses deux
noms aux vents du sud-est, qui sont annoncs par la nue blanche dont
on vient de parler. Ces terribles vents sortent de cette nue comme de
l'ouverture d'un sac, avec une si furieuse violence, qu'ils renversent
les maisons, et causent mille dommages aux vaisseaux qui sont dans le
port, sans pargner davantage les fruits et les moissons. La montagne
est moins haute et moins large que celles de la Table et du Lion, mais
elle s'tend jusqu'au bord de la mer. Elles forment ensemble un
demi-cercle, qui renferme la valle de la Table.

Les montagnes du Tigre, qui tirent ce nom de la varit de leurs
couleurs et de leur ressemblance avec la peau du tigre, sont fort
basses. La plus loigne du Cap en est  quatre lieues  l'est de la
baie de la Table. Elles passent pour les plus fertiles de cet
tablissement. On y compte vingt-deux belles mtairies, toutes bien
bties. Elles sont cultives dans toute leur tendue. Un habitant doit
avoir plus de mille brebis et deux ou trois cents gros bestiaux pour
tre regard comme un homme ais, et Kolbe en vit un grand nombre qui
en avaient quatre ou cinq fois davantage.

Le district du Cap est arros par quelques rivires galement
agrables et commodes. On a nomm la principale rivire de Sel
(_Zoutrivier_), parce que les eaux de son embouchure se sentent du
voisinage de la mer; mais, plus loin de la cte, elle est frache,
claire et saine. Aprs avoir tir sa source du sommet de la montagne
de la Table, elle vient se perdre dans la baie du mme nom. Dans son
cours elle reoit plusieurs ruisseaux: elle arrose un grand nombre de
belles terres, de champs  bl, de jardins, de vignobles, et
particulirement le beau jardin de la compagnie.

Derrire la baie de la Table, on trouve quantit de belles sources,
qui arrosent abondamment les terres voisines.

La ville du Cap s'tend depuis la mer jusqu' la valle. Elle est
grande et rgulire, divise en plusieurs rues spacieuses, et compose
de deux cents maisons, avec des cours et des jardins. Ses difices
sont de brique; mais la plupart d'un seul tage, par prcaution
contre les vents d'est, qui les incommodent beaucoup, toutes basses
qu'elles sont; et, par la mme raison, les toits sont de chaume.
L'glise, qui est btie de pierre, est simple, mais belle, blanchie au
dehors, t couverte aussi de chaume. Vis--vis est l'hpital, grand
btiment rgulier, qui peut recevoir plusieurs centaines de malades.

La forteresse, o le gouverneur fait sa rsidence, est un difice
majestueux, fort et de grande tendue, fourni de toutes sortes de
commodits pour la garnison. Elle commande non-seulement la baie, mais
encore tout le pays circonvoisin. Les officiers de la compagnie y ont
leur logement, et l'on y entretient constamment une garnison
considrable.

Prs de la montagne du Buisson s'lve une belle maison de campagne
nomme _Constantia_, que le gouverneur Vanderstel fit btir sous le
nom de sa femme, quoiqu'il n'et pu lui inspirer assez de complaisance
pour l'accompagner en Afrique. C'est de ce nom de _Constantia_ que
vient celui du vin de Constance, que l'on donne souvent aux vins du
Cap.

Le district du Cap est le plus petit, mais le plus peupl de la
colonie. Il se compose de deux parties: l'une est l'isthme sur lequel
la ville repose, l'autre est cette bande de terre qui s'tend  l'est
et au nord. L'isthme produit le raisin en abondance, une petite
quantit de vin excellent, tous les fruits de l'Europe et plusieurs du
tropique, des lgumes de toute espce, et de l'orge. L'autre partie
donne du froment, de l'orge, des lgumes et du vin.

La plus grande partie du district de Stellenbosch et de Drakenstein
comprend des montagnes peles, des collines sablonneuses, des plateaux
arides; mais le reste renferme les plus prcieuses portions de la
colonie, tant par la fertilit du sol que par la douceur du climat.

La Hollande hottentote est la partie la plus mridionale de ce
district, et sans contredit la plus fertile et la plus agrable.

Le quartier de Stellenbosch n'a pas moins de fertilit et d'agrment
que la Hollande hottentote. Il est comme environn de montagnes qui
portent son nom, qui sont beaucoup plus hautes que toutes celles des
cantons voisins.

Le quartier de Drakenstein formait autrefois un district dont on
rapporte la fondation  l'anne 1675, sous le gouvernement de Simon
Vanderstel. Les tats-gnraux ayant recommand les protestans
franais rfugis en Hollande aux soins et  la protection de la
compagnie des Indes, elle en fit transporter un grand nombre au Cap et
dans ses autres colonies. Celle du Cap tant dj bien fournie
d'habitans, Vanderstel accorda des terres aux rfugis dans le canton
de Drakenstein: cependant ils ne furent pas les premiers qui s'y
tablirent. Certains artisans et d'autres ouvriers, la plupart
d'extraction allemande, qui avaient rempli leur temps au service de la
compagnie, y avaient dj form diverses plantations.

Une partie de Drakenstein est extrmement fertile, quoique montagneuse
et remplie de pierres. L'air y est serein et favorable  la sant,
l'eau bonne et abondante. Les habitations sont arroses par des
ruisseaux qui, descendant des montagnes, viennent se rendre  une
rivire qui coule dans le milieu de la valle situe au milieu de la
colonie.

Au sud-est de cette grande valle il en est une autre plus petite
enferme entre de hautes montagnes: on l'appelle fransche Hoek (le
Coin franais), parce que c'est l que les rfugis franais se sont
tablis; c'est un des plus beaux districts de toute la colonie du Cap.
Il l'emporte sur tous les autres par la fertilit du terroir et
l'activit des habitans. Les Franais y ont apport la vigne.

Le district de Zwellendam est  l'est des prcdens; il y a quelques
terres propres  la culture et aux pturages, mais beaucoup de
plateaux arides. Les btes  laine y russissent mal et y sont peu
nombreuses. On y voit de grandes forts.

L'extrmit la plus orientale de la colonie est occupe par le
district de Graaf-Reynet. Il est sujet aux incursions des Bosjesmans
et des Cafres. Les habitans sont des espces de nomades. Ces colons
pasteurs prfrent une indolence complte et une nourriture animale 
un lger travail, au pain et aux vgtaux salutaires que ce travail
leur procurerait. Il est vrai que, dans quelques parties, les
campagnes sont quelquefois dvastes par les sauterelles.

Les Hottentots, habitans originaires du pays, ont eu souvent des
guerres avec les colons hollandais. Dapper nous apprend qu'en 1659 les
Capmans disputaient aux Hollandais la proprit de quelques terres
voisines du Cap, et s'efforcrent de les en chasser. Ils allguaient
en leur faveur une possession immmoriale. Pendant cette querelle, ils
turent quantit de Hollandais; ils enlevrent leurs bestiaux avec une
attention continuelle  choisir pour le combat un temps de pluie et de
brouillard, parce qu'ils avaient remarqu que les armes  feu taient
alors moins redoutables. Ils avaient pour chefs Garingha et Nomoa,
tous deux braves et expriments. Les Hollandais donnaient au second
le nom de Doman. Il avait passe cinq ou six ans  Batavia; et, depuis
son retour au Cap, il avait vcu long-temps parmi eux, vtu  la
manire de l'Europe. Mais, ayant rejoint les Hottentots de sa nation,
il leur avait dcouvert les intentions des Hollandais, et leur avait
appris  se servir de leurs armes, et sous ces deux guides ils
n'entreprirent presque rien sans succs.

La guerre durait depuis trois mois, lorsqu'un jour au matin, dans le
cours du mois d'aot, cinq Hottentots, conduits par Doman, sortirent
pour exercer leurs pillages. Ils commencrent par enlever quelques
bestiaux; mais, se voyant poursuivis par cinq cavaliers hollandais,
ils firent face avec beaucoup de fermet, et blessrent trois de
leurs ennemis; enfin les Hollandais en turent deux et blessrent
mortellement le troisime. Doman et le seul compagnon qui lui restait
sautrent dans la rivire pour s'chapper  la nage.

Celui qui demeurait bless avait eu la gorge perce d'un coup de balle
et une jambe casse, sans compter une profonde blessure  la tte. Il
fut transport au fort: on lui demanda quels taient les motifs de sa
nation pour dclarer la guerre aux Hollandais et pour employer contre
eux le fer et le feu. Quoiqu'il ressentt de vives douleurs, il fit
lui-mme diverses questions en forme de rponse: Pourquoi, dit-il aux
Hollandais, avez-vous sem et plant nos terres? pourquoi les
employez-vous  nourrir vos troupeaux, et nous tez-vous ainsi notre
propre nourriture? Il ajouta que sa nation faisait la guerre pour
tirer vengeance des injures qu'elle avait reues; qu'elle ne pouvait
voir sans indignation, non-seulement qu'il ne lui ft pas permis
d'approcher des pturages dont elle avait t si long-temps en
possession, aprs y avoir reu les Hollandais par un simple mouvement
de complaisance, mais que son pays ft usurp et partag entre les
ravisseurs, sans qu'ils se crussent obligs  la moindre
reconnaissance. Qu'auraient fait les Hollandais, s'ils eussent t
traits de mme? Il en concluait que le soin qu'ils apportaient  se
fortifier n'avait pour but que de rduire par degrs les Hottentots 
l'esclavage. On lui rpliqua que sa nation, ayant perdu son pays par
la guerre, ne devait rien esprer ni de la paix ni des hostilits pour
s'y rtablir. C'est allguer clairement le droit du plus fort; et,
d'aprs ce raisonnement, toutes les questions faites aux Hottentots
taient fort dplaces.

Ce ngre se nommait Epkamma. Il mourut le sixime jour. Dans ses
derniers discours, il dit aux Hollandais qu'il n'tait qu'un Hottentot
du commun, mais qu'il leur conseillait de s'adresser  Gogasoa, chef
de sa nation, et de l'inviter  venir au fort pour traiter avec lui,
et faire rendre  chacun, autant qu'il tait possible, ce qui lui
appartenait, comme le seul moyen de prvenir quantit de nouveaux
dsastres. Ce conseil parut si sage, que le commandant hollandais
dputa deux ou trois de ses gens au prince Gogasoa, et lui fit
proposer de venir traiter de la paix dans te fort; mais cette dmarche
fut inutile. La guerre continua avec fureur; malgr toutes les
prcautions des Hollandais, leurs bestiaux furent enlevs presqu' la
vue du fort, avec tant de promptitude et d'audace, qu'ils ne
trouvrent aucun moyen d'y remdier. La haine s'exera ainsi pendant
prs d'une anne; mais cette querelle fut enfin termine par un
heureux vnement. Un Hottentot de quelque distinction, nomm Herry
par les Hollandais, et Kamsemoga par ses compatriotes, ayant t banni
pour quelque crime dans l'le de Cohey, se mit dans un mauvais canot,
aprs avoir pass trois mois au lieu de son exil; et, suivi d'un seul
de ses compagnons, il regagna le continent. Le gouverneur hollandais,
qui apprit l'vasion de ces deux hommes, les fit chercher aussitt par
quelques-uns de ses gens. Leur canot fut trouv  trente milles du
fort; mais les Hollandais ne rapportrent point d'autre
claircissement. Au mois de fvrier 1660, on fut surpris de voir
entrer volontairement dans le fort Herry, accompagn de Kerry, et de
quantit d'autres Hottentots sans armes. Ils amenaient avec eux treize
bestiaux gras qu'ils prirent les Hollandais de recevoir comme un
tmoignage d'amiti, en leur demandant que l'ancienne correspondance
ft rtablie. Le commandant du fort accepta ce prsent; et, la
confiance commenant  renatre, on convint que les Hollandais
auraient la libert de cultiver les terres aux environs du fort, dans
l'espace de trois heures de marche, mais  condition qu'ils ne
s'tendraient pas plus loin. Pour ratifier cette convention, les
Hottentots furent traits dans le fort avec du pain, du tabac et de
l'eau-de-vie.

Peu de temps aprs, Gogasoa, gnral des Gorinhaiquas ou des Capmans,
vint au fort avec Kerry, et confirma ce trait.

En 1614, le capitaine Dowton, Anglais, mit  terre au Cap un Hottentot
nomm Kori, qui avait t men en Angleterre l'anne d'auparavant
avec un Ngre qui tait mort dans le voyage. Cet Africain avait t
bien trait par le chevalier Thomas Smith, gouverneur de la compagnie
des Indes orientales; mais toutes ses caresses, et des armes de cuivre
dont on lui avait fait prsent ne l'avaient point empch de soupirer
continuellement dans l'impatience de revoir sa patrie. La compagnie
ayant consenti  le renvoyer, il ne fut pas plus tt descendu au
rivage qu'il jeta ses habits pour rentrer dans sa condition naturelle.
Cependant la reconnaissance le rendit toujours fort officieux pour les
vaisseaux anglais qui abordrent au Cap.

_Hottentot_ parat tre l'ancien nom de tous ces peuples, car ils n'en
connaissent point d'autre. Leur origine est fort obscure et fort
incertaine. Ils racontent que leurs premiers pres sont entrs dans
leur pays par une porte ou par une fentre; que le nom de l'homme
tait Noh, et celui de la femme Hinhnoh; qu'ils furent envoys par
Tikquoa, c'est--dire par Dieu mme, et qu'ils communiqurent  leurs
enfans l'art de nourrir des bestiaux, avec quantit d'autres
connaissances. Ces prtendues connaissances sont donc bien diminues.

Les enfans des Hottentots apportent au monde une couleur d'olive
luisante, qui se ternit dans la suite par l'habitude qu'ils ont de se
graisser, mais qui ne laisse pas de s'apercevoir, avec quelque soin
qu'ils la dguisent. La plus grande partie des hommes ont cinq ou six
pieds de hauteur; les deux sexes sont bien proportionns dans leur
taille. Ils ressemblent aux ngres par la grandeur des yeux, la
platitude du nez et l'paisseur des lvres, avec cette diffrence,
qu'on emploie l'art pour leur aplatir le nez dans leur enfance. Leur
chevelure est semblable  celle des Ngres, c'est--dire courte et
laineuse. Les hommes ont les pieds gros et larges. Les femmes les ont
petits et dlicats. Elles ont (selon quelques voyageurs) au-dessus des
parties naturelles une excroissance calleuse, qui sert comme de voile
pour les couvrir. L'usage de se couper les ongles, soit des pieds,
soit des mains, n'est connu ni de l'un ni de l'autre sexe. On voit peu
de Hottentots tortus ou difformes: ils sont robustes, agiles et d'une
lgret surprenante. Un cavalier bien mont suit  peine le pas d'un
Hottentot. C'est par cette raison que les gouverneurs hollandais du
Cap entretiennent constamment une troupe de cavalerie pour les
occasions o la ncessit oblige de les poursuivre. Ils sont tous
chasseurs, et d'une habilet si singulire dans l'usage de leurs
zagaies, de leurs flches et de leurs kirris ou de leurs btons de
rakkoum, qu'avec leurs zagaies ils parent un coup de flche et de
pierre.

Le vice favori des Hottentots est la paresse. Cette passion domine
galement leur corps et leur esprit. Le raisonnement est pour eux un
travail, et le travail leur parat le plus grand de tous les maux.
Quoiqu'ils aient sans cesse devant les yeux le plaisir et l'avantage
qu'on tire de l'industrie, il n'y a que l'extrme ncessit qui puisse
les rduire au travail. La contrainte ne leur cause pas moins
d'horreur, c'est--dire que, si la ncessit les force de travailler,
ils sont dociles, soumis et fidles; mais, lorsqu'ils croient avoir
assez fait pour satisfaire  leurs besoins prsens, ils deviennent
sourds  toutes sortes de prires et d'instances, et rien n'a la force
de leur faire surmonter leur indolence naturelle. Un autre vice des
Hottentots est l'ivrognerie. Qu'on leur donne de l'eau-de-vie et du
tabac, ils boiront jusqu' ne pouvoir se soutenir, ils fumeront
jusqu' ce qu'ils ne puissent plus voir, ils hurleront jusqu' ce
qu'ils aient perdu la voix. Les femmes ne sont pas moins livres que
les hommes  cet excs d'intemprance; mais elles sont plus long-temps
 s'enivrer, et, dans les vapeurs de l'ivresse, elles poussent la
folie jusqu'au transport. Cette passion dsordonne pour les liqueurs
n'empche pas qu'on ne puisse en confier  leur garde, car elles n'y
toucheront jamais sans une permission formelle; exemple de fidlit
qu'on ne trouvera gure dans tout autre pays. D'ailleurs l'ivrognerie
n'est point accompagne, chez les Hottentots, d'une foule d'autres
vices qui en sont insparables en Europe, tels que l'immodestie et
l'incontinence. Ses plus fcheux excs sont leurs querelles, qui
finissent quelquefois par des coups.

On leur reproche avec raison un usage qui blesse la nature, et qui
semble appartenir particulirement  leur nation. Aprs la crmonie
qui constitue les Hottentots dans la qualit d'homme, ils peuvent sans
scandale maltraiter et battre leurs mres: c'est un honneur pour eux
de ne pas les mnager; et loin de s'en plaindre, les femmes approuvent
elles-mmes cette insolence. Si l'on entreprend de faire sentir aux
anciens l'absurdit d'une si odieuse pratique, ils croient rsoudre la
difficult en rpondant que c'est l'usage des Hottentots.

La coutume d'immoler leurs enfans et leurs vieillards doit paratre
encore plus barbare; mais elle n'est pas plus propre aux Hottentots
qu' d'autres nations de l'Afrique et de l'Asie. Sur la premire de
ces deux barbaries qui dshonore aussi la Chine et le Japon, les
Hottentots n'assignent que l'usage pour leur justification; mais s'il
est question de leurs vieillards, ils prtendent que c'est un acte
d'humanit, et qu' cet ge il vaut bien mieux sortir des misres de
la vie par la main de ses amis et de ses parens que de mourir de faim
dans une hutte ou de devenir la proie des btes froces.

Au reste, leurs vertus paraissent surpasser leurs vices: ce sont la
bienveillance, l'amiti et l'hospitalit. Les Hottentots ne respirent
que la bont et l'envie de s'obliger mutuellement; ils en cherchent
continuellement l'occasion. Quelqu'un implore-t-il leur assistance,
ils courent le soulager. Leur demande-t-on leur avis, ils le donnent
sincrement. Voient-ils quelqu'un dans le besoin, ils se retranchent
tout pour le secourir. Un plaisir des plus sensibles pour les
Hottentots est celui de donner.

 l'gard de l'hospitalit, ils tendent cette vertu jusqu'aux
Europens trangers. En voyageant autour du Cap, on est sr d'un
accueil ouvert et caressant dans tous les villages o l'on se
prsente; enfin la bont des Hottentots, leur intgrit, leur amour
pour la justice et leur chastet, sont des vertus que peu de nations
possdent au mme degr. On en voit beaucoup qui refusent d'embrasser
le christianisme, par la seule raison qu'ils voient rgner parmi les
chrtiens l'avarice, l'envie, l'injustice et la luxure.

Le langage des Hottentots est dur et peu articul: un seul mot
signifie plusieurs choses, et leur prononciation est accompagne de
tant de vibrations, de tours et d'inflexions de langue, qu'elle ne
parat qu'un bgaiement aux oreilles des trangers. Pour exprimer les
espces particulires d'oiseaux, ils joignent une pithte au mot
_kourkour_, qui signifie, dans leur langue, oiseau en gnral. Ainsi,
pour dsigner un oiseau de rivire, ils disent _kamma kourkour_. Kolbe
juge qu'il est fort difficile, et peut-tre impossible pour un
tranger d'apprendre jamais leur langue; et par la mme raison,
quoiqu'ils apprennent facilement le franais et le hollandais, ils le
prononcent si mal, qu'ils ne parviennent jamais  se faire bien
entendre.


VOCABULAIRE HOTTENTOT.

  _Hottentot._           _Franais._

  Khanna,                Mouton.
  Dukatore,              Canard.
  Kgou,                  Oie.
  Kamma,                 Eau et liqueur.
  Bunqvaa _ou_ ay,         Arbre.
  Quayha,                ne.
  Knomm,                 Entendre.
  Nouou,                 Oreilles.
  Kockan,                Oiseau nomm _norhan_.
  Quaqua,                Faisan.
  Kirri,                 Bton.
  Tkaka,                 Baleine.
  Nombba,                La barbe.
  Herri,                 Btes en gnral.
  Kaa,                   Boire.
  Knabou,                Fusil de chasse.
  Duri-sa _ou_ Bubaa,     Boeuf.
  Quara-ho,              Taureau sauvage.
  Heka-kao,              Boeuf de charge.
  Oua _ou_ ounequa,        Les bras.
  Oun-vi,                Beurre.
  Ouien-kha,             Tomber.
  Houreo,                Chien marin.
  Lighani,               Chien.
  Bihgua,                La tte.
  Kouquequa,             Capitaine.
  T-kamma,               Cerf.
  Quao,                     Le cou.
  Kouquil,                  Pigeon.
  Quan,                     Le coeur.
  Athri,                   Demain.
  Kgoyes,                   Daim.
  Kou,                      Dent.
  Tikquoa,                  Dieu.
  Gounia-Tikquoa,           Dieu des dieux.
  Kham-ouna,                Le diable.
  K'omma,                   Maison.
  Koaa,                     Chat.
  Konkuri,                  Fer.
  Koo,                      Fils.
  Kummo,                    Ruisseau.
  Konkekerey,               Poule.
  Tika,                     Herbe.
  Koetsire,                 Mot scandaleux.
  Thoukou,                  Nuit obscure.
  Tkoumo,                   Riz.
  Koamqua,                  La bouche.
  Khou,                     Paon.
  Gona,                     Garon.
  Gots,                     Fille.
  Tha-Avoklou,              Poudre  tirer.
  Khoa-kamma,               Singe, babouin.
  Kuanebou _ou_ Theuhouou,    toile.
  Kan-kamma,                La terre.
  Mu,                       Oeil.
  Tguassouou _ou_
    Hqvussonc,              Tigre.
  Thouou _ou_ Haaklouou,      Vache marine.
  Tkaa,                     Valle.
  Khomma,                   Le ventre.
  Toya,                     Le vent.
  Toka,                     Loup.
  Goudi,                    Mouton.


NOMBRES DES HOTTENTOTS.

  _Hottentot._           _Franais._

  Okui,                  Un.
  K'ham,                 Deux.
  K'hounna,              Trois.
  Hakka,                 Quatre.
  Ko,                   Cinq.
  Nauni,                 Six.
  Honko,                 Sept.
  Khissi,                Huit.
  K'hessi,               Neuf.
  Ghissi,                Dix.

Les nombres des Hottentots se rduisent  dix; lorsqu'ils les ont
finis, ils reviennent  l'unit, et recommencent  compter dix. Aprs
avoir compt dix fois dix, ils prononcent deux fois le mot dix, qui
signifie cent quand il est ainsi redoubl; ils continuent de mme
jusqu' dix fois dix-dix, c'est--dire mille; et recommencent trois
fois le mme mot, c'est--dire dix-dix-dix: ensuite quatre fois, cinq
fois, etc.

L'habillement des Hottentots est singulier: les hommes se couvrent le
corps d'une mante ouverte ou ferme, suivant la saison. Les mantes
qu'ils appellent _krosses_, sont faites, pour les riches, de peaux de
panthre ou de chat sauvage; celles du peuple ne sont que de peaux de
mouton, dont le ct laineux se tourne en dehors pendant l't; elles
leur servent de matelas pendant la nuit, et de drap mortuaire dans
leur spulture.

Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont tte nue, ou du moins
sans autre couverture que leur enduit de suif et de graisse; ils en
chargent tous les jours leur chevelure, sans prendre jamais soin de
les nettoyer, ce qui forme une crote ou un bonnet de mortier noir;
ils prtendent que ce mastic leur rafrachit la tte. En hiver ils
portent une calotte de peau de chat sauvage ou de mouton, soutenue par
deux cordons, dont l'un fait deux fois le tour de la tte et vient se
lier avec l'autre sous le menton; ils se servent aussi de ces calottes
dans les temps de pluies.

Les Hottentots ont toujours le visage et le cou nus; ils suspendent 
leur cou un petit sac qui contient leur couteau, s'ils sont assez
riches pour s'en procurer un, leur pipe, leur tabac et le daka, petit
bton brl par les deux bouts, qu'ils portent comme un prservatif
contre les sortilges. Ces petits sacs, ou ces bourses, sont composs
souvent des vieux gants de peau qu'ils obtiennent des Europens.

Comme leurs krosses sont le plus souvent ouverts, on leur voit
l'estomac et le ventre nus jusqu'aux parties naturelles, qu'ils
couvrent ordinairement d'une peau de chat dont le poil est extrieur;
ils ont les jambes nues, except lorsqu'ils gardent leurs bestiaux,
car ils les couvrent alors d'une espce de bas ou botte de cuir. S'ils
ont une rivire  passer, ils portent des espces de sandales de cuir
de boeuf ou d'lphant, tailles d'une seule pice, et lies avec des
courroies.

Dans leurs voyages, les Hottentots portent deux verges de fer ou de
bois, qu'ils nomment _kirris_ ou _rakkoum_. La longueur du kirri est
d'environ trois pieds, et son paisseur d'un pouce: il est sans pointe
par les deux bouts; c'est leur arme dfensive; mais le rakkoum est
pointu d'un ct, et peut passer pour une sorte de dard, qu'ils
lancent avec une adresse admirable; jamais ils ne manquent le but:
c'est l'arme qu'ils emploient  la chasse.

La diffrence de l'habillement pour les femmes consiste dans
l'habitude de porter des bonnets qui s'lvent spiralement en pointe
sur le haut de la tte, au lieu que ceux des hommes sont contigus  la
peau, comme une vritable calotte. Les femmes portent aussi deux
krosses, ou deux mantes, qui ne sont jamais fermes par-devant; de
sorte qu'elles n'ont la peau cache que par un sac de cuir, qu'elles
ne quittent ni dans l'intrieur de leur maison ni dehors, et qui leur
sert  renfermer leurs alimens, leur daka, leur tabac et leur pipe:
elles se couvrent les parties naturelles d'une espce de tablier nomm
_koutkros_, qui est toujours de peau de mouton, sans laine, et
beaucoup plus grand que le koutkros des hommes, mais li de la mme
manire; elles en ont un plus petit qui leur couvre le derrire.

Les Hottentots sont passionns pour les ornemens de tte. Ils ont pris
un got fort vif pour les boulons de cuivre et pour les petites
plaques de mme mtal, qui n'ont pas cess jusqu' prsent d'tre fort
 la mode au Cap. Un petit fragment de glace de miroir est si prcieux
dans leur nation, que les diamans ne sont pas plus estims en Europe.
Les pendans d'oreilles et les colliers de verre ou de cuivre sont des
distinctions qui n'appartiennent qu'aux personnes du premier rang,
mais leur mthode est de les porter suspendus  leur chevelure; ils
donnent volontiers leurs bestiaux en change pour toutes les
bagatelles de cette espce.

Il ne faut pas oublier le principal article, celui dont les hommes,
les femmes et les enfans sont galement idoltres: c'est l'usage de se
graisser le corps avec du beurre ou de la graisse de mouton mle avec
la suie de leurs chaudrons; ils renouvellent cette onction autant de
fois qu'elle se sche au soleil. Comme le peuple n'a pas toujours du
beurre frais ou de la graisse nouvelle, on sent de fort loin un
Hottentot  son approche; mais les personnes riches sont plus
dlicates, et n'emploient que le meilleur beurre. Il n'y a point de
partie du corps qui soit excepte; ceux qui sont assez riches pour ne
pas manquer de graisse en frottent jusqu' leurs krosses ou leurs
mantes de peau. Les diffrences de cette graisse sont la principale
distinction entre les riches et les pauvres. D'un autre ct, ils ont
la graisse de poisson en horreur, et non-seulement ils n'en mangent
point, mais ils ne peuvent en souffrir sur leur corps.

Kolbe est persuad que leur unique but a toujours t de se dfendre
contre les ardeurs excessives du soleil, qui, sans ce secours, aurait
bientt puis leurs forces dans un climat si chaud.

La rptition frquente de leur onction semble confirmer l'opinion de
Kolbe, et montre en mme temps combien l'instinct des nations les plus
sauvages est habile  leur indiquer les moyens de se dfendre contre
leur climat.

Les Hottentots se nourrissent de la chair et des entrailles de leurs
bestiaux et de quelques animaux sauvages, avec des racines et des
fruits de diffrentes espces. Les hommes, qui ne se contentent point
des fruits, des racines et du lait que les femmes leur prparent, ont
pour ressource la chasse ou la pche; ils chassent toujours en troupes
nombreuses. Les entrailles des animaux sauvages ou de leurs bestiaux
sont pour eux un mets exquis: ils les font bouillir ordinairement dans
le sang des mmes animaux, en y mlant du lait, et quelquefois ils les
mangent grills; mais, avec l'une ou l'autre prparation, ils les
avalent  demi crus, ou plutt ils les dvorent avec une avidit
extrme. Les femmes sont charges de la cuisine, except dans le temps
de leurs infirmits priodiques, pendant lequel temps l'usage des
hommes est de vivre chez leurs voisins ou de prparer eux-mmes leurs
alimens; ils les font cuire  l'eau comme en Europe. Les heures de
leurs repas ne sont jamais rgles; ils suivent leur caprice ou leur
apptit, sans aucune distinction de la nuit ou du jour. Dans le beau
temps, ils mangent en plein air. Pendant le vent ou la pluie, ils se
tiennent renferms dans leurs huttes. D'anciennes traditions les
obligent  s'abstenir de certains mets, tels que la chair de porc et
celle des poissons sans cailles, qui sont galement dfendues aux
deux sexes. Les livres et les lapins sont dfendus aux hommes et
permis aux femmes; le pur sang des animaux et la chair de taupe sont
permis aux hommes et dfendus aux femmes.

La malpropret des Hottentots les expose  toutes sortes de vermine,
surtout aux poux, qui sont d'une grosseur extraordinaire; mais s'ils
en sont mangs, ils les mangent aussi; et lorsqu'on leur demande
comment ils peuvent s'accommoder d'un mets si dtestable, ils
allguent la loi du talion, et prtendent qu'il n'y a point de honte 
dvorer des animaux qui les dvorent eux-mmes. Ils ne paraissent
point embarrasss lorsqu'on les surprend  la chasse des poux avec des
tas de cette vermine autour d'eux.

Les Europens du Cap se servent aux champs d'une espce de soulier de
cuir cru, dont le poil est tourn en dehors. Aussitt qu'ils les
quittent, on voit les Hottentots les ramasser avec prcipitation. Ils
les conservent dans leurs huttes pour les jours de pluie. Si leurs
provisions viennent alors  manquer, ils se contentent d'en ter le
poil, et de les faire un peu tremper dans l'eau, puis ils les
rtissent au feu pour les manger.

Quoique les Hottentots ne mangent jamais de sel entre eux, et qu'ils
n'aient l'usage d'aucune sorte d'pice pour assaisonner leurs mets,
ils aiment beaucoup les assaisonnemens de l'Europe, et mangent
avidement toutes les viandes de haut got, quoiqu'ils aient peine
ensuite  se dsaltrer. Kolbe observe que ceux qui s'accoutument 
nos alimens ne vivent pas si long-temps et ne jouissent pas d'une si
bonne sant que le reste de leurs compatriotes.

[Illustration: _Intrieur d'une hutte de Hottentots._]

Les deux sexes ont une passion dsordonne pour le tabac. Un Hottentot
aimerait mieux perdre une dent que la moindre partie de cette
prcieuse plante. Ils jugent mieux de sa bont que l'Europen le plus
dlicat. Le tabac fait toujours une partie de leurs gages, lorsqu'ils
se louent au service d'un blanc. S'ils manquent de tabac, ils se
servent d'une autre plante nomme _daka_, qui envoie les mmes vapeurs
 la tte. Quelquefois ils les mlent ensemble, et ce mlange se nomme
_bouzpesch_. La racine de kanna, un des vgtaux particuliers  ce
pays, est fort estime aussi des Hottentots, parce qu'elle produit les
mmes effets.

Ils demeurent, comme les Tartares, dans des villages mobiles, qu'ils
appellent _kraals_. Ces habitations ne contiennent jamais moins de
vingt huttes, bties fort prs l'une de l'autre; et le kraal qui
n'a pas plus de cent habitans passe pour un lieu peu considrable. On
trouve dans la plupart trois ou quatre cents personnes, et quelquefois
cinq cents. Chaque kraal n'a qu'une entre fort troite. Les huttes
sont ranges en cercle sur le bord de quelque rivire, dans une
situation commode, et ressemblent  des fours; elles sont composes de
btons, de bois et de nattes. Ces btons ne sont pas plus gros que les
manches de nos rteaux ou de nos pelles; mais ils sont beaucoup plus
longs. Les nattes, qui sont l'ouvrage de leurs femmes, ne sont qu'un
tissu de jonc et de glaeul, mais si serr, que la pluie n'y peut
pntrer. La forme de ces huttes est ovale: dans leur plus long
diamtre, elles ont environ quatorze pieds. L'entre de ces fours n'a
environ que trois pieds de haut sur deux de large; de sorte que les
habitans n'y peuvent entrer qu'en rampant sur les genoux et les mains.
Comme il est impossible de se tenir debout dans un lieu si bas, les
hommes et les femmes y sont accroupis sur les jarrets, et l'habitude
leur rend cette posture aise. Dans les grandes huttes comme dans les
petites, on ne voit jamais rsider plus d'une famille, qui est
ordinairement compose de dix ou douze personnes de toutes sortes
d'ges. Le centre de la hutte est occup par un grand trou, d'un pied
de profondeur, qui sert de chemine ou de foyer. Il est environn de
trous plus petits, qui servent de place aux habitans pour s'asseoir,
et de lit pour dormir. Chacun a son trou spar, hommes et femmes,
dans lequel ils reposent tranquillement avec leurs krosses ou leurs
mantes tendues sur eux. Les krosses de rserve, les arcs et les
flches sont suspendus aux murs. Deux ou trois pots pour les usages de
la cuisine, un ou deux pour boire, et quelques vaisseaux de terre pour
le beurre et le lait composent tout le reste de l'ameublement. La
fume ne pouvant sortir que par la porte, il n'y a point d'Europen
qui soit capable de demeurer dans ces huttes lorsque le feu est
allum. En considrant leurs dimensions, on est surpris que des
matriaux si combustibles puissent chapper aux flammes. Chaque hutte
est garde par un chien qui veille  la sret de l famille et des
bestiaux.

Aussitt que le pturage leur manque, ou lorsqu'ils perdent un de
leurs habitans par une mort naturelle on violente, ils changent
d'habitation.

Leur principal instrument de musique est le gongom, qui est commun 
toutes les nations des Ngres sur cette cte de l'Afrique; on en
distingue deux sortes, le grand et le petit. C'est un arc de fer ou de
bois tendu d'une corde de boyau ou de nerf de mouton, qu'on a fait
assez scher au soleil pour la rendre propre  cet usage. 
l'extrmit de l'arc on attache, d'un ct, le tuyau d'une plume
fendue, en faisant passer la corde dans la fente. Le joueur tient
cette plume dans la bouche lorsqu'il manie l'instrument, et les
diffrens tons du gongom viennent des diffrentes modulations de son
souffle. Les Hottentots sont passionns pour la musique.

Leur manire de danser n'est pas de meilleur got que leur musique.
Les hommes s'accroupissent en cercle, et laissent entre eux quelque
distance pour le passage des femmes. Aussitt que les gongoms
commencent  se faire entendre, les femmes battent des doigts sur
leurs tambours. Toute l'assemble chante _ho, ho, ho_, et frappe des
mains. Alors il se prsente plusieurs couples pour danser. Mais on
n'en laisse entrer que deux  la fois dans le cercle. Ils se placent
face  face. En commenant, ils sont loigns entre eux d'environ dix
pas, et cinq ou six minutes se passent avant qu'ils se rencontrent.
Quelquefois ils dansent dos  dos; mais jamais ils ne se prennent par
les mains. Chaque danse ne dure gure moins d'une heure. Leur agilit
est surprenante, et leurs pas sont nets et dgags. Pendant ce
temps-l toutes les femmes se tiennent debout, les yeux baisss, et
chantent _ho, ho, ho_, en battant des mains. Lorsqu'elles ont besoin
d'hommes pour la danse, elles lvent la tte et secouent les anneaux
qu'elles portent aux jambes. Le bruit qu'elles font en frappant du
pied ressemble  celui du cheval qui se secoue sous le harnais. Les
danseurs fatiguent ordinairement les musiciens, car il faut que chacun
danse  son tour.

La chasse est un autre amusement que les Hottentots aiment beaucoup.
Ils y font clater une adresse surprenante, soit dans le maniement de
leurs armes, soit dans la vitesse et la lgret de leur course. Kolbe
s'tonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur
agilit, quoiqu'il leur arrive quelquefois d'en abuser. Il en rapporte
un exemple. Un matelot hollandais, en dbarquant au Cap, chargea un
Hottentot de porter  la ville un rouleau de tabac d'environ vingt
livres. Lorsqu'ils furent tous deux  quelque distance de la troupe,
le Hottentot demanda au blanc s'il savait courir. Courir? rpondit le
Hollandais; oui, fort bien. Essayons, reprit l'Africain; et, se
mettant  courir avec le tabac, il disparut presque aussitt. Le
matelot hollandais, confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa
point  le poursuivre, et ne revit jamais ni son tabac ni son porteur.

On aurait peine  s'imaginer quelle est l'adresse de ces barbares. 
cent pas, ils toucheront d'un coup de pierre une marque de la grandeur
d'un sou; et ce qu'il y a de plus tonnant, c'est qu'au lieu de fixer
comme nous les feux sur le but, ils font des mouvemens et des
contorsions continuelles; il semble que leur pierre soit porte par
une main invisible. Ils remarquent avec plaisir l'admiration des
Europens, et sont toujours prts  recommencer la mme exprience.

Les grandes chasses sont celles o tous les habitans d'un village
sortent ensemble, soit pour attaquer quelque bte froce qui ravage
leurs troupeaux, soit pour leur seul amusement. S'ils veulent tuer un
lphant, un rhinocros, un lan ou un ne sauvage, ils l'environnent
et l'attaquent avec leurs zagaies. Leur adresse consiste  mnager si
bien leurs coups, que l'un ou l'autre frappent toujours l'animal par
derrire, et ds qu'il se tourne vers celui qui l'a frapp, ils le
font tomber couvert de blessures avant qu'il ait pu distinguer ceux
qui le frappent. Ils russissent de mme  tuer les lions et les
panthres, en se garantissant de la fureur de ces animaux par leur
agilit. Le monstre s'lance quelquefois si imptueusement, et le coup
de sa griffe parat si sr, qu'on tremble pour le chasseur, et qu'on
s'attend  le voir aussitt en pices; mais on est surpris de se
trouver tromp. Dans un clin d'oeil il chappe au danger, et l'animal
dcharge toute sa rage contre terre. Au mme instant il est couvert de
blessures par-derrire. Il se tourne, il se prcipite sur un autre
ennemi, mais toujours en vain; il rugit, il cume, il se roule de
fureur. La promptitude des chasseurs est gale  se garantir de ses
griffes, et  s'entr'aider par de nouveaux coups avec autant de
vitesse que de rsolution. C'est un spectacle dont on ne trouve
d'exemple dans aucun autre pays, et qu'on ne saurait voir sans
admiration. Si l'animal ne perd pas bientt la vie, il prend enfin la
fuite, en s'apercevant qu'il n'a rien  gagner contre de tels
ennemis. Alors les Hottentots lui laissent la libert de se retirer;
mais ils le suivent  quelque distance, parce que, leurs flches tant
empoisonnes, ils sont srs de le voir tomber devant eux et d'emporter
sa peau pour fruit de leur victoire.

Les Hottentots ont institu un ordre fort honorable et fort singulier,
compos de ceux qui ont tu dans un combat particulier un lion, une
panthre, un lopard, un lphant, un rhinocros ou un gnou.
L'installation se fait avec beaucoup de crmonie. Aprs son exploit
il se retire dans sa hutte; les habitans du village lui dputent
bientt un vieillard pour l'inviter  se rendre au centre du kraal, o
il est attendu avec tous les honneurs qui sont dus  sa victoire. Il
se laisse conduire par un guide. Toute l'assemble le reoit avec des
acclamations. Il s'accroupit au milieu d'une hutte qu'on a prpare
pour lui, et tous les habitans se placent autour de lui dans la mme
posture. Alors le vieux dput s'approche et pisse sur lui depuis la
tte jusqu'aux pieds en prononant certaines paroles. Si le dput est
de ses amis, il l'inonde d'un dluge d'eau, et l'honneur augmente 
proportion de la quantit d'urine. Le champion n'a pas manqu de se
faire d'avance, avec les ongles, des sillons sur la graisse dont il a
le corps enduit, pour recevoir plus immdiatement cette aspersion. Il
s'en frotte soigneusement le visage et tout le corps. Kolbe a cru
devoir donner  cette institution le nom d'_ordre de l'Urine_, parce
qu'elle n'en porte aucun dans la nation. Aprs la crmonie, le dput
allume sa pipe, et la fait circuler dans l'assemble jusqu' ce que le
tabac ou le daka soit rduit en cendres. Ensuite, prenant les cendres,
il en parsme le nouveau chevalier, qui reoit en mme temps les
flicitations de l'assemble sur l'honneur qu'il a fait au kraal, et
sur le service qu'il a rendu  sa patrie. Ce grand jour est suivi pour
lui de trois jours de repos, pendant lesquels il est dfendu  sa
propre femme d'approcher de lui. Le troisime jour au soir, il tue un
mouton, reoit sa femme et se rjouit avec ses amis et ses voisins. Le
monument de sa gloire est la vessie de l'animal qu'il a tu. Il la
porte suspendue  sa chevelure comme une marque insigne d'honneur.
Kolbe ajoute que la mort d'une panthre cause plus de joie aux
Hottentots que celle de toute autre bte.

Ils sont d'une adresse incomparable  la nage. Leur manire de nager a
quelque chose de surprenant, et qui leur est tout--fait propre. Ils
nagent le cou droit et les mains tendues hors de l'eau, de sorte
qu'ils paraissent marcher sur terre. Dans la plus grande agitation de
la mer, et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent
en quelque sorte sur le dos des vagues, montant et descendant comme un
morceau de lige. Leurs pcheurs enveloppent dans leurs krosses pu
dans des sacs de cuir les poissons qu'ils ont pris, et nagent ainsi
avec leur fardeau sur la tte.

Les ouvertures et les propositions de mariage sont faites par le pre
ou par le plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche
parent de la femme. Il est rare que la demande soit refuse,  moins
qu'une famille ne soit dj lie par quelque autre engagement. Si la
jeune fille n'a point de got pour le mari qu'on lui propose, il ne
lui reste qu'une ressource pour viter d'tre  lui; c'est de passer
avec lui une nuit entire, qui est employe, suivant Kolbe,  se
pincer,  se chatouiller,  se fouetter. Elle devient libre, si elle
rsiste  cette dangereuse preuve; mais si le jeune homme l'emporte,
comme il arrive presque toujours, elle est oblige de l'pouser.

Malgr la passion que les Hottentots ont pour la musique et la danse,
ils ne les emploient jamais dans leurs ftes nuptiales. Ils admettent
la polygamie; mais il est rare, mme parmi les riches, qu'on leur voie
plus de trois femmes. Ils ne permettent ni le mariage, ni la
fornication entre les cousins aux premier et second degrs. Ceux qui
sont convaincus d'avoir viol cette loi reoivent une forte
bastonnade, sans aucun gard pour le rang et les richesses.

L'adultre est toujours puni de mort; mais le divorce est permis,
lorsque le mari peut le justifier par de bonnes raisons. Une veuve qui
se remarie est oblige de se couper la jointure du petit doigt, et de
continuer la mme opration aux doigts suivans, chaque fois qu'elle
rentre dans les chanes du mariage.

On fait des rjouissances extraordinaires  la naissance de deux
jumeaux mles. Si ce sont deux filles, l'usage est de tuer la plus
laide. Si c'est une fille et un garon, la fille est expose sur une
branche d'arbre, ou ensevelie vive, avec la participation et le
consentement de tout le kraal. On a trouv plusieurs de ces enfans
abandonns, que les Europens du Cap ont eu l'humanit de faire
lever. Mais lorsqu'ils arrivent  l'ge de maturit, ils renoncent
aux moeurs, aux vtemens et  la religion de leurs bienfaiteurs pour
se conformer aux usages de leur nation.

Les rjouissances sont beaucoup plus vives pour un premier enfant que
pour ceux qui le suivent. Aussi le fils an jouit-il d'une autorit
presque absolue sur ses frres et ses soeurs.

On s'est persuad mal  propos en Europe que les Hottentots naissent
avec le nez plat. La plupart, au contraire, apportent en naissant un
nez de la forme des ntres; mais il passe dans la nation pour une si
grande difformit, que le premier soin des mres est de les aplatir
avec le pouce.

C'est encore un usage gnral d'ter un testicule aux garons vers
l'ge de neuf ou dix ans; mais, dans les familles pauvres, on attend
pour cette crmonie l'occasion de pouvoir subvenir  la dpense. Le
jeune homme, aprs avoir t frott de graisse frache de mouton, est
tendu  terre sur le dos, les pieds et les mains lis; ses amis se
couchent sur lui pour le rendre comme immobile. Dans cette situation,
l'oprateur lui fait avec un couteau de table une ouverture au scrotum
d'un pouce et demi de longueur. Il fait sortir le testicule, et met 
la place une petite boule de la mme grosseur, compose de graisse de
mouton et d'un mlange d'herbes pulvrises; ensuite il recoud la
blessure avec un petit os d'oiseau qui est aussi pointu qu'une alne;
un nerf de mouton sert de fil. Cette opration se fait avec une
adresse qui surprendrait nos plus habiles anatomistes, et jamais elle
n'a de fcheuses suites. Lorsqu'elle est acheve, l'oprateur
recommence les onctions avec la graisse du mouton qu'on a tu pour la
fte. Il tourne le patient sur le dos et sur le ventre, comme un
cochon de lait qu'on se disposerait  rtir, dit l'auteur. Enfin il
pisse sur toutes les parties du corps, et le frotte soigneusement de
son urine. Aprs cette monstrueuse crmonie, le jeune homme se trane
dans une petite hutte btie exprs pour cet usage. Il y passe deux ou
trois jours, au bout desquels il sort parfaitement rtabli. Les jeunes
Hottentots supportent cette opration avec une patience et une
rsolution surprenante; mais ceux qui n'ont point encore pass par les
mains de l'oprateur n'ont pas la libert d'y assister. Les
spectateurs se rendent  la maison des parens, et mangent la chair du
mouton, qu'ils trouvent prpare. Le bouillon est distribu aux
femmes; mais le malade n'a point de part au festin. Le reste du jour
et la nuit suivante sont employs  la danse. Si la famille est riche,
le salaire de l'oprateur est un veau ou un mouton.

Quelques auteurs, cherchant la raison d'un usage si bizarre, se sont
imagin qu'il peut servir  rendre les Hottentots plus lgers  la
course; et quand on les interroge eux-mmes, on n'en reoit pas
d'autre explication. Cependant Kolbe apprit de quelques vieillards
intelligens que, par une loi fort ancienne, il est dfendu aux hommes
de leur nation d'avoir aucun commerce charnel avec les femmes tandis
qu'ils ont deux testicules, et que cette loi est fonde sur l'opinion
qu'un Hottentot dans cet tat produit constamment deux jumeaux. Ceux
qui se marieraient sans une mutilation si ncessaire se verraient
exposs aux railleries du public, et la femme serait peut-tre
dchire par toutes les autres personnes de son sexe; aussi ne
manque-t-elle point de se faire garantir l'tat de son mari avant de
l'pouser. Elle s'en rapporte nanmoins au tmoignage d'autrui, parce
que la modestie, dit l'auteur, ne lui permet pas de s'en assurer par
ses propres yeux.

La jeunesse, parmi les Hottentots, est confie  la garde des mres
jusqu' l'ge de dix-huit ans. On reoit alors les garons au rang des
hommes, avec lesquels ils n'ont point auparavant la hardiesse de
converser, sans en excepter leur propre pre. Tous les habitans
s'assemblent, et les hommes s'accroupissent ensemble. Le candidat
reoit ordre de se mettre dans la mme posture, mais hors du cercle.
Il doit tre accroupi sur ses jarrets de manire qu'il reste au moins
trois pouces de distance jusqu' la terre: alors le plus vieux de
l'assemble se lve, demande le consentement des autres pour recevoir
le candidat, s'approche de lui, et lui dclare qu' l'avenir il doit
abandonner sa mre, renoncer  la compagnie des femmes et aux
amusemens de l'enfance; en un mot, que dans ses actions et ses
discours il doit se conduire en homme. Le candidat, qui n'est point
venu sans tre bien frott de graisse et de suie, reoit immdiatement
une inondation d'urine par le ministre de l'orateur. Il parat que
chez ce peuple c'est un ingrdient essentiel  toutes les crmonies.

La nation des Hottentots est sujette  peu de maladies, et ceux qui
s'assujettissent  la dite du pays s'en ressentent rarement. On les
voit vivre, suivant le tmoignage de Dapper, jusqu' cent dix, cent
vingt et cent trente ans. Kolbe en vit un au Cap qui n'avait pas
beaucoup moins de cent ans, et qui se vantait de n'avoir jamais t
attaqu d'aucune maladie. Mais ceux qui font usage des liqueurs
trangres abrgent leurs jours et gagnent des maladies qui n'avaient
jamais t connues dans leur nation. Les alimens mmes, assaisonns 
la manire de l'Europe, sont pernicieux pour les Hottentots.

La mdecine et la chirurgie sont deux arts qu'ils exercent
conjointement, et dans lesquels Kolbe assure que leurs connaissances
ne sont pas mprisables. On leur voit faire des cures merveilleuses.
Ils sont fort verss dans la botanique de leur pays. Il ont de bonnes
notions de l'anatomie, de la saigne, des ventouses et des oprations
tes plus difficiles, telles que l'amputation et l'art de remettre un
membre disloqu. Leur adresse est d'autant plus admirable, qu'ils
n'ont pour instrumens que des cornets, des couteaux et des os pointus.

Le mdecin est la troisime personne de l'tat. Les grands kraals en
ont deux. On les choisit entre les plus sages habitans pour veiller 
la sant du public; mais ils ne reoivent jamais de rcompense ni
d'appointemens comme s'ils taient assez rcompenss par la
distinction de leurs fonctions. Il ne manque rien  la confiance et au
respect qu'on a pour eux. Comme la nation des Hottentots est sujette 
peu de maladies, ils ne sont pas surchargs d'occupations.

Les Europens du Cap ont aussi peu de maladies  combattre, preuve
assez claire de la bont du climat. Les femmes souffrent trs-peu dans
l'accouchement; mais, en allaitant leurs enfans, elles sont fort
sujettes  des maux de sein. La petite vrole et la rougeole n'ont
point ordinairement de suites fcheuses. Le flux de sang est une
espce de tribut que les trangers paient au Cap en y arrivant; mais
il se gurit aisment par des remdes convenables. La maladie la plus
commune parmi les Europens du Cap est celle des yeux: elle est
surtout fort dangereuse en t, et l'auteur l'attribue aux vents du
sud-est, qui sont d'une chaleur extrme, et  la rverbration du
soleil contre les montagnes. On n'a jamais entendu parler de la pierre
parmi les Europens du Cap.

Aussi long-temps qu'un homme ou une femme sont capables de sortir de
leur hutte en rampant pour y apporter une plante, une racine ou un
bton de bois, ils sont traits de leur famille avec beaucoup de
tendresse et d'humanit; mais, lorsque la force les abandonne
entirement, leurs amis et leurs propres enfans les tuent, pour leur
viter de prir de faim, de misre, ou par les griffes des btes
froces. Quelque riche que soit un Hottentot, il ne peut viter ce
malheureux sort, s'il survit  ses forces et  son activit. C'est en
vain qu'on reproche  ces peuples une pratique si barbare; ils
s'obstinent  la dfendre comme une action mritoire et comme une
oeuvre de pit et de compassion pour dlivrer un vieillard des
tourmens de la vie, qui deviennent insupportables  cet ge.

Les bestiaux d'un kraal ou d'un village paissent en commun, les grands
dans un pturage, et les petits dans un autre; mais un simple
Hottentot qui n'aurait qu'une seule brebis a droit de la j oindre au
troupeau public, o l'on en prend le mme soin que si elle appartenait
au chef du kraal. Les communauts n'ont pas de bergers ou de ptres
d'office. Chacun est oblig  son tour d'exercer cette fonction,
c'est--dire trois ou quatre  la fois, suivant les circonstances et
les besoins. Ils mnent les troupeaux au pturage entre six et sept
heures du matin. Ils les ramnent le soir avant huit heures. Les
femmes sont charges de traire les vaches matin et soir. Pendant toute
l'anne, ils laissent les taureaux avec les vaches, et les bliers
avec les brebis. Cette mthode sert beaucoup  la multiplication:
leurs brebis produisent constamment deux agneaux chaque anne. Les
Europens du Cap, qui ont une mthode oppose, prtendent qu' la
longue celle des Hottentots affaiblit et diminue la race; mais les
Hottentots pensent autrement.

La multitude des btes de proie qui infestent le pays oblige les
Hottentots  des prcautions continuelles pour la sret de leurs
troupeaux pendant la nuit. Leur mthode ordinaire est de placer leurs
jeunes bestiaux dans le centre du kraal. Les vieux sont attachs en
dehors contre les huttes, et lis deux  deux par les pieds pour
empcher leur mutinerie. Dans cette situation, ils n'ont pas besoin de
sentinelle qui demeure  veiller; l'approche du moindre danger leur
fait pousser de longs mugissemens qui rpandent aussitt l'alarme dans
le kraal.

Ils ont une sorte de boeufs qu'ils appellent _bakkeleyers_,
c'est--dire boeufs de combat, du mot _bakkeley_, qui signifie guerre,
et dont ils se servent en effet dans leurs guerres, comme les peuples
de l'Asie emploient les lphans. Ces animaux belliqueux leur rendent
d'importans services contre les voleurs et les btes froces. Au
moindre signe, ils rappellent les autres bestiaux qui s'cartent, et
les forcent, comme nos chiens de bergers, de rentrer dans le cercle du
troupeau. Il n'y a point de kraal qui n'ait au moins une demi-douzaine
de ces fidles dfenseurs. Ils connaissent tous les habitans de leurs
villages. Ils ont pour eux une sorte de respect, tel que celui des
chiens pour les amis de leur matre. Mais un tranger qui se
prsenterait sans tre accompagn d'un Hottentot du kraal courrait
risque d'tre fort maltrait, s'il n'avait la prcaution d'pouvanter
les bakkeleyers en sifflant, ou par la dcharge de quelque arme  feu.

Ils ont aussi des boeufs de voiture, qu'ils accoutument de bonne heure
 cet exercice en leur faisant passer au travers de la lvre
suprieure, entre les deux narines, un bton termin en crochet, pour
empcher qu'il ne glisse. Si l'animal est indocile, ils se servent de
ce frein pour lui faire baisser la tte, et la force de la douleur
l'assujettit en peu de jours. On ne saurait voir sans admiration avec
quelle promptitude il obit au commandement. La crainte du bton
terrible rend sa diligence et son attention surprenantes. Les boeufs
de charge sont en beaucoup plus grand nombre que les bakkeleyers, et
servent  porter toutes sortes de fardeaux.

Ils savent tanner les peaux ou les cuirs. Leurs pelletiers exercent
aussi le mtier de tailleur, et ne manquent point d'adresse dans leur
profession: un os d'oiseau leur sert d'aiguille. Leur fil est le petit
nerf qui rgne le long de l'pine du dos des btes, divis et sch au
soleil. Avec cet unique secours, ils emploient moins de temps  faire
leurs krosses ou leurs mantes, et les font peut-tre mieux que nos
plus habiles tailleurs.

Les Hottentots ont des artistes ou des ouvriers en ivoire qui font les
bracelets et les anneaux dont ils composent leur parure. Quoique ce
travail soit fort ennuyeux, parce qu'ils n'ont pas d'autre instrument
qu'un couteau, ils donnent  leur ouvrage une rondeur, un luisant, un
poli qui le feraient attribuer au plus habile tourneur de l'Europe.

Tous les Hottentots sont potiers de profession, car chaque famille
fait sa poterie et ses autres ustensiles de terre. Leur matire est
une sorte de terre glaise dont les fourmis composent leurs
habitations, et qu'ils ne tirent en effet que de leurs nids, en y
mlant les oeufs des fourmis qu'ils y trouvent disperss; ensuite ils
la tournent sur une pierre comme un pt: ils unissent parfaitement le
dedans et le dehors avec la main, et donnent  leur vase la forme de
l'urne romaine, qui est celle de tous les pots de la nation. Deux
jours d'exposition au soleil suffisent pour le scher. L'ouvrier le
spare alors de la pierre avec un nerf sec qu'il passe entre deux et
qui fait l'office d'une scie. Il ne reste qu' le faire cuire au feu
dans un trou qu'on creuse sous terre. Cette dernire opration lui
donne une duret surprenante, avec une couleur de jais qui se soutient
merveilleusement, et que les Hottentots attribuent au mlange des
oeufs de fourmis.

Leurs forgerons sont d'autant plus admirables, qu'ils forgent le fer
tel qu'il sort des mines, qui sont en abondance dans toutes les
parties du pays, sans y employer d'autres secours que des pierres: ils
ouvrent un grand trou sur un terrain lev. Un pied et demi plus bas,
ils en font un autre pour recevoir le mtal fondu, qui passe de l'un 
l'autre par un canal de communication. Avant de mettre le minral dans
le grand trou, ils font autour de l'ouverture un feu capable de
l'chauffer dans toutes ses parties. Ensuite ils y jettent le minral,
sur lequel ils continuent d'entretenir ce feu jusqu' ce qu'il
descende en fusion. Aussitt qu'il est refroidi, ils le brisent en
pices avec des pierres fort dures; et, remettant ces pices au feu,
ils n'emploient que des pierres au lieu de marteaux pour en forger des
armes et d'autres ustensiles. Ils fondent quelquefois le cuivre par la
mme mthode; mais l'usage qu'ils en font est born  quelques bijoux
pour leur parure. Ils le mettent en oeuvre, et le polissent avec une
industrie surprenante.

Le commerce des Hottentots ne consiste qu'en changes: ils n'ont point
de monnaie courante ni la moindre notion de son utilit.

On ne court aucun risque de voyager avec un Hottentot dans tous les
pays voisins du Cap, et l'on est sr d'tre bien reu et caress mme
dans tous les villages. Les Hottentots se piquent d'une fidlit
admirable pour tout ce qui est confi  leurs voisins.  la vrit, il
se trouve dans les contres du Cap une sorte de brigands ou de bandits
qui vivent de leurs pillages; mais ils sont en horreur  tous les
Hottentots civiliss, qui les tuent comme autant de btes froces,
dans quelque endroit qu'ils puissent les rencontrer.

Il serait difficile d'approfondir les notions des Hottentots sur
l'tre suprme, et leurs vritables principes de religion. Ils vitent
soigneusement toutes sortes d'explications sur cet article; et leurs
rponses, comme celles qu'ils font  toutes les questions qui
regardent leurs usages, paraissent autant de dguisemens et de
subterfuges. Quelques auteurs en ont pris droit de douter s'ils ont en
effet quelque ide de religion. Mais Kolbe assure formellement qu'ils
reconnaissent un dieu, crateur de tout ce qui existe. Ils l'appellent
Gounga ou Gounga Tekquoa, c'est--dire, dieu de tous les dieux. Ils
disent de lui: Que c'est un excellent homme, qui ne fait aucun mal 
personne, de qui l'on n'en doit jamais craindre; et qu'il demeure fort
loin au del de la lune. Mais il ne parat pas qu'ils aient aucune
espce de culte pour l'honorer. Quand les questions qu'on leur fait
sont pressantes, ils apportent pour excuse une tradition qui leur
apprend que leurs premiers parens, ayant offens ce dieu, ont t
condamns avec toute leur postrit  l'endurcissement du coeur; de
sorte que, s'ils le connaissent peu, ils confessent qu'ils n'ont pas
beaucoup d'inclination  le connatre et  le servir mieux.

Ils rendent des adorations  la lune, dans des assembles qu'ils font
la nuit en plein champ. Ils lui sacrifient des bestiaux et lui offrent
de la chair et du lait. Ces sacrifices se renouvellent constamment aux
pleines lunes. Ils flicitent cet astre de son retour; ils lui
demandent un temps favorable, des pturages pour leurs troupeaux, et
beaucoup de lait. Ils la regardent comme un gounga infrieur qui
reprsente le grand.

Ils honorent aussi, comme une divinit favorable certain insecte de
l'espce des cerfs-volans, qui est particulier  cette rgion. Sa
grandeur est  peu prs celle du doigt d'un enfant. Son dos est vert,
et son ventre est tachet de blanc et de rouge. Il a deux ailes et
deux cornes. Dans quelques lieux qu'ils puissent l'apercevoir, ils lui
adressent les plus grandes marques de respect et d'honneur. Lorsqu'il
parait dans un kraal, tous les habitans s'assemblent pour le recevoir,
comme si c'tait un dieu descendu du ciel.

Les Hottentots rendent une espce de culte ou de vnration religieuse
 leurs saints, c'est--dire aux hommes qui ont acquis de la
rputation par leurs vertus et leurs bonnes oeuvres. Ils n'ont pas
l'usage des statues, des tombes et des inscriptions; mais ils
consacrent  la mmoire de ces hros des bois, des montagnes, des
champs et des rivires. Ils ne passent jamais dans ces lieux sans s'y
arrter. Ils y marquent leur respect par un profond silence, et
quelquefois par des danses et des battemens de mains. Cette
institution n'a rien de barbare. On ne sait pas assez chez les nations
civilises combien il faut parler aux sens, mme en morale. Des
hommages publics rendus  des momens visibles, qui rappelleraient le
souvenir des grands hommes, avertiraient plus souvent de les imiter,
et en inspireraient le dsir.

On ne leur a point reconnu la moindre notion d'un tat futur, et bien
moins l'esprance d'une rsurrection. Ils craignent les revenans ou
les esprits des morts, et cette crainte les oblige de changer de kraal
lorsqu'ils ont perdu quelque habitant. Ils croient que les sorciers et
les sorcires ont le pouvoir d'attirer ces esprits; mais ils
paraissent persuads que les mes des morts font leur domicile autour
des lieux o leurs corps sont enterrs, et l'on ne s'aperoit point
qu'ils redoutent un enfer et des punitions, ou qu'ils esprent des
rcompenses dans un tat plus heureux.

Tel est le fond de la religion des Hottentots. Ils y sont attachs
avec une opinitret inviolable. Si vous entreprenez de leur inspirer
d'autres ides par le raisonnement, ils vous coutent  peine, et
quelquefois ils vous quittent brusquement. Il s'en est trouv
quelques-uns qui ont feint d'embrasser le christianisme; mais, en
perdant leurs motifs, on les a toujours vus retourner  leur croyance.
Tous les efforts des missionnaires hollandais du Cap n'ont jamais t
capables d'en convertir un seul. Vanderstel, gouverneur du Cap, ayant
pris un Hottentot ds l'enfance, le fit lever dans les principes de
la religion chrtienne et dans la pratique des usages de l'Europe. On
prit soin de le vtir richement  la manire hollandaise. On lui fit
apprendre plusieurs langues, et ses progrs rpondirent fort bien 
cette ducation. Le gouverneur, esprant beaucoup de son esprit,
l'envoya aux Indes avec un commissaire-gnral, qui l'employa
utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap aprs la mort
du commissaire. Peu de jours aprs son retour, dans une visite qu'il
rendit  quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se
dpouiller de sa parure europenne pour se revtir d'une peau de
brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel ajustement, charg d'un
paquet qui contenait ses anciens habits; et, les prsentant au
gouverneur, il lui tint ce discours: Ayez la bont, monsieur, de
faire attention que je renonce pour toujours  cet appareil. Je
renonce aussi pour toute ma vie  la religion chrtienne. Ma
rsolution est de vivre et de mourir dans la religion, les manires
et les usages de mes anctres. L'unique grce que je vous demande est
de me laisser le collier et le coutelas que je porte. Je les garderai
pour l'amour de vous. Aussitt, sans attendre la rponse de
Vanderstel, il se droba par la fuite, et jamais on ne le revit au
Cap.

Leur prtre o leur matre des crmonies porte le nom de _souri_, qui
signifie _matre_ en leur langue. Le mot de _prtre_ a signifi
long-temps la mme chose chez presque toutes les nations.

Les Hottentots ne vivent point sans gouvernement et sans rgle de
justice. Chaque nation particulire a son chef qui se nomme konquer,
et dont l'emploi consiste  commander dans les guerres,  ngocier la
paix, avec le droit de prsider aux assembles publiques.

Le second officier du gouvernement hottentot est le capitaine du
kraal, dont l'emploi consiste  maintenir la paix et la justice dans
l'tendue de sa juridiction. Cette charge est hrditaire; mais, en
commenant  l'exercer, le capitaine s'oblige  ne rien changer dans
les lois et les anciennes coutumes du kraal. Tout marque chez ce
peuple l'attachement le plus constant  ses usages et  la patrie.

Chaque kraal a son tribunal pour les affaires civiles et criminelles,
form, comme on l'a dit, du capitaine et des habitans qui s'assemblent
avec lui. Parmi eux, la justice n'a rien  souffrir de la corruption
ni du dlai. Les deux parties plaident leur propre cause. On juge 
la pluralit des voix, sans appel et sans aucune sorte d'obstacle.
Dans les matires criminelles, telles que le meurtre, le vol et
l'adultre, un coupable ne trouve aucun appui dans ses richesses et
dans son rang. Le capitaine mme n'obtient pas plus de faveur que le
moindre habitant du kraal. Quelqu'un est-il souponn d'un crime, on
en donne aussitt connaissance  tous les habitans, qui, se regardant
comme autant de ministres de la justice, cherchent le coupable et s'en
saisissent. S'il prvoit qu'il ne puisse viter la conviction, il se
retire ordinairement parmi les Bojesmans, ou hommes des bois; car il
passerait pour un espion dans les autres villages qu'il voudrait
choisir pour asile; et, sur le moindre avis, il serait remis entre les
mains de ceux qui le cherchent. Mais s'il est arrt, on commence par
l'enfermer sous une garde sre, pour se donner le temps de convoquer
l'assemble. Il est plac au centre du cercle, comme au lieu le plus
favorable pour couter et se faire entendre. Ses accusateurs exposent
le crime. On appelle les tmoins. Il a la libert de se dfendre, et
l'on coute patiemment jusqu'au dernier mot ce qu'il allgue en sa
faveur. Si l'accusation parat injuste, les juges condamnent
l'accusateur  des ddommagemens, qui sont pris sur ses troupeaux.
Mais, si le crime est constat, ils prononcent aussitt la sentence,
qui s'excute sur-le-champ. Le capitaine du kraal se charge de
l'excution. Il fond sur le coupable avec un transport furieux, et
l'tend  ses pieds d'un coup de kirri, qui lui casse ordinairement la
tte. Toute l'assemble s'unit pour l'achever, et son corps est
enterr au mme instant. Mais la famille n'en reoit aucune tache: le
chtiment efface le crime, et la mmoire mme du coupable ne reoit
aucun reproche Au contraire, ses funrailles sont clbres avec
autant de respect que s'il tait mort vertueux. Kolbe trouve cette
jurisprudence fort suprieure  celle de l'Europe, et il a raison.
J'en excepte les funrailles: quoique tous les hommes soient gaux
aprs la mort, il faut toujours fltrir jusqu' la mmoire du crime.
Mais d'ailleurs il y a deux grandes preuves de sagesse dans leurs
jugemens, la clrit de l'excution, qui pargne au coupable les
momens affreux qui s'coulent entre l'arrt et le supplice; momens
plus cruels que le supplice mme; et l'quit naturelle qui dfend de
faire rejaillir sur l'innocence l'opprobre qui ne doit appartenir
qu'au crime.

 l'gard des hritages, tous les biens d'un pre descendent  l'an
de ses fils, ou passent dans la mme famille, au plus proche des
mles. Jamais ils ne sont diviss; jamais les femmes ne sont appeles
 la succession. Un pre qui veut pourvoir  la condition de ses
cadets doit penser pendant sa vie  leur faire un tablissement, sans
quoi il laisse leur libert et leur fortune  la disposition du frre
an.

Jamais, dans la guerre, les Hottentots ne pillent ou n'insultent les
morts. Ils laissent leurs habits, leurs armes et tout ce qui leur
appartient  la disposition de leurs concitoyens; mais ils tuent
sur-le-champ les prisonniers. Les dserteurs et les espions
n'obtiennent pas plus de grce; ou, si la vie leur est conserve,
c'est pour essuyer le mpris de ceux dont leur lchet ou leur
perfidie leur a fait rechercher la protection.  peine obtiennent-ils
de quoi vivre aprs la guerre. Dans tous les traits de paix on
s'oblige de part et d'autre  les rendre, et le chtiment de leur
infidlit est toujours la mort.


FIN DU TROISIME VOLUME.





TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


PREMIRE PARTIE.--AFRIQUE.


LIVRE IV.

VOYAGES SUR LA CTE DE GUINE. CONQUTES DE DAHOMAY.

                                                                  Pag.

  CHAPITRE II.--Voyage d'Atkins, de Smith.
  Lettre du facteur Lamb sur le roi de Dahomay                       1

  CHAP. III.--Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay.
  Traite des Ngres                                                 30


LIVRE V.

GUINE. DESCRIPTION DE LA CTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CTE DE
L'IVOIRE, DE LA CTE D'OR ET DE LA CTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
BENIN.

  CHAPITRE PREMIER.--Cte de la Malaguette. Cte de l'Ivoire        88

  CHAP. II.--Cte d'Or                                             107

  CHAP. III.--Cte des Esclaves                                    192

  CHAP. IV.--Royaume de Benin                                      255


LIVRE VI.

CONGO. CAP DE BONNE-ESPRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.

  CHAPITRE PREMIER.--Congo                                         270

  CHAP. II.--Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de
  Bengula                                                         324

  CHAP. III.--Cap de Bonne-Esprance. Hottentots                   343


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des
Voyages (Tome 3), by Jean-Franois de La Harpe

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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