Project Gutenberg's Le diable boiteux, tome I, by Alain-Ren Le Sage

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Title: Le diable boiteux, tome I

Author: Alain-Ren Le Sage

Editor: Pierre Jannet

Release Date: January 20, 2011 [EBook #35019]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE BOITEUX, TOME I ***




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LE DIABLE BOITEUX

PAR LE SAGE

_seule dition complte_

suivie de l'Entretien des chemines de Madrid

et d'Une Journe Des Parques

PAR LE MEME AUTEUR

ET PRCDE D'UNE NOTICE

PAR M. PIERRE JANNET


TOME I

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

27, PASSAGE CHOISEUL, 29

M DCCC LXXVI




PRFACE.


Je n'entrerai pas dans de grands dtails sur la vie de Le Sage. Ce
qu'on en sait a t dit tant de fois et si bien, que je ne puis
mieux faire, dans l'intrt du lecteur, que de le renvoyer aux
travaux de mes devanciers[1], en me bornant  rappeler ici quelques
faits et quelques dates. Alain-Ren Le Sage naquit  Sarzeau, petite
ville de la presqu'le de Rhuys, prs de Vannes, le 8 mai 1668. Il
tait fils unique de Claude Le Sage, notaire royal, et de Jeanne
Brenugat. Rest de bonne heure orphelin, il se trouva plac sous la
tutelle d'un oncle par qui sa fortune fut dissipe. Il fit ses
tudes chez les Jsuites de Vannes, vint les terminer  Paris et se
fit recevoir avocat. En 1694, il pouse une femme sans fortune,
fille d'un menuisier de la rue de la Mortellerie. A vingt-sept ans
il tait pre de famille, et la profession qu'il exerait n'tait
pas lucrative. Il demanda des ressources  la littrature. Sur les
conseils de Danchet, son ancien condisciple au collge de Vannes, il
fit une traduction des _Lettres d'Aristente_, qui parut en 1695 et
n'eut aucun succs. Heureusement l'abb de Lyonne s'intressa  Le
Sage. Il lui procura quelques ressources et sut lui faire partager
le got trs-vif qu'il avait pour la littrature espagnole. Cette
littrature, aprs avoir t en grande faveur chez nous, y tait
alors fort nglige. Elle devint bientt familire  Le Sage, qui
trouva l le champ o devait se dvelopper et mrir son talent. Il
commena par traduire quelques pices de thtre: _Le Tratre puni_,
de Roxas, imprim en 1700; _Don Flix de Mendoce_, de Lope de Vega;
_Le Point d'honneur_, de Rojas, qui fut jou en 1702. Puis il fit
une traduction ou plutt une imitation des _Nouvelles Aventures de
Don Quichote_, d'Avellaneda, qui parut en 1704, et une comdie en
cinq actes et en prose, tire de Calderon, _Don Csar Ursin_, qui
russit  la cour et fut siffle  la ville.

[Note 1: Voir notamment la _Vie de Le Sage_ (par Ch. Jos.
Mayer), suivie d'une lettre du comte de Tressan, en tte de
l'dition des _OEuvres choisies de Le Sage_, Paris, 1782; la Notice
de Beuchot, en tte de l'dition des _OEuvres choisies_, Paris,
1818; La Notice de Franois de Neufchateau en tte de son dition de
Gil Blas, Paris, 1820; Spence, Anecdotes, London, 1820; Audiffret,
_Notice historique sur Le Sage_, Paris, 1822; Patin, _loge de Le
Sage_, Paris, 1822; Malitourne, _loge de Le Sage_, Paris, 1822; W.
Scott, _Miscellaneous Works_, Paris, 1837, t. III; Villemain,
_Littrature franaise du dix-huitime sicle_, t. I; Sainte-Beuve,
_Causeries du lundi_, t. II; Jules Janin, _Notice sur Le Sage_, en
tte du _Diable Boiteux_, Paris, Bourdin, 1840, gr. in-8;
_Biographie Didot_, article Le Sage; Ticknor, _Histoire de la
Littrature espagnole_. (Je me sers de la traduction allemande de N.
H. Julius, Leipzig, 1852, 2 vol. in-8.)]

Tout cela n'avait pas fait beaucoup pour la gloire et la fortune de
Le Sage; mais le moment du triomphe approchait. En 1707, l'anne la
plus heureuse de sa vie, il obtint deux succs magnifiques, au
thtre avec _Crispin rival de son matre_, dans le roman avec _le
Diable boiteux_.

En 1709, Le Sage fit jouer _Turcaret_. En 1715, il publia les deux
premiers volumes de _Gil Blas_, son chef-d'oeuvre et le
chef-d'oeuvre du genre. Puis, oblig de travailler pour vivre,
mcontent des Comdiens franais, il se mit  travailler pour le
thtre de la Foire, auquel il donna, dans l'espace de vingt-cinq
ans, seul ou en collaboration, prs d'une centaine de pices. Il fit
paratre encore quelques romans, et finit par se retirer  Boulogne,
auprs de son fils le chanoine, o il mourut dans sa
quatre-vingtime anne, en 1747.

M. Ticknor, dans son _Histoire de la Littrature espagnole_, a peint
le dveloppement du talent de Le Sage d'une faon heureuse: Le
Sage, dit-il, procda comme romancier exactement de la mme faon
que comme auteur dramatique, et il obtint dans les deux cas des
rsultats remarquablement semblables. Dans le drame, il commena par
des traductions et imitations de l'espagnol, telles que _le Point
d'honneur_, tir de Roxas, et _Don Csar Ursin_, emprunt de
Calderon; mais plus tard, lorsqu'il connut mieux ses forces et que
le succs lui eut donn de la confiance en lui-mme, il donna son
_Turcaret_, pice entirement originale, qui est bien meilleure que
celles auxquelles il s'tait essay jusqu'alors, et qui montre
combien il avait mal employ ses facults en s'attachant  des
imitations. Il procda exactement de la mme manire pour le roman.
Il commena par traduire le _Don Quichote_ d'Avellaneda et par
tendre et transformer le _Diable boiteux_ de Guevara; mais _Gil
Blas_, le meilleur de ses romans, qu'il composa lorsqu'il tait en
possession de tout son talent, lui appartient, pour ce qui le
caractrise, aussi compltement que son _Turcaret_.

Le _Diable boiteux_ a cela de particulier qu'il procde visiblement
des deux manires de Le Sage. Le titre et la donne fondamentale
appartiennent  Guevara. Les deux premiers chapitres du livre
franais sont une traduction presque fidle du premier chapitre du
livre espagnol. Sur quinze histoires racontes dans le chapitre III,
sept sont tires du _Diablo cojuelo_. A partir de ce moment, Le Sage
abandonne compltement son modle, plan et dtails. Tout le reste du
livre lui appartient en propre,  deux historiettes prs.


Le livre dont s'inspira Le Sage, _El Diablo cojuelo_, fut imprim
pour la premire fois  Madrid en 1641, in-8. L'auteur, Don Luis
Velez de Guevara, n en 1570  Ecija, mourut  Madrid en 1644, aprs
avoir compos, dit-on, 400 pices de thtre et quelques autres
ouvrages. La donne de son _Diablo cojuelo_ est ingnieuse, et
l'ouvrage est sem de traits satiriques assez piquants, de tableaux
de moeurs qui ne sont pas dpourvus d'intrt. Mais deux choses
rendent la lecture de ce livre fastidieuse: le style d'abord, d'un
gongorisme outr; puis la persistance monotone avec laquelle
l'auteur amne des loges sans nombre et sans fin, comme s'il
voulait racheter par des adulations personnelles quelques traits
d'une satire gnrale qui n'offrait certes pas de dangers. On est
surpris de voir ces ternelles louanges dans la bouche d'un dmon,
et l'on finit par ne plus s'intresser  ce pauvre diable, qui
parat exclusivement proccup de jouer des tours de page et de se
faire des protecteurs  la cour. Comme ce livre n'a jamais t
traduit, j'en donne une analyse  la suite de cette prface.


Le _Diable boiteux_ parut pour la premire fois, comme je l'ai dj
dit, en 1707. Il eut un grand succs et fut rimprim plusieurs fois
la mme anne. On raconte que deux gentilshommes se disputrent
l'pe  la main la possession du dernier exemplaire de la seconde
dition.

Cet engouement tait lgitime. Le Sage avait trouv dans le plan de
Guevara un cadre commode, dans lequel il avait enchss, sans
compter, les traits spirituels et satiriques, les peintures du coeur
humain o il excellait, des historiettes intressantes et vivement
contes. Qu'il dt  son imagination seule le sujet de toutes ces
nouvelles, c'est ce que je n'ai garde d'affirmer. Sous ce rapport,
il n'avait pas emprunt beaucoup  Guevara; mais il ne serait pas
impossible de trouver dans la littrature espagnole le sujet de
plusieurs de ses rcits. On ne lui a pas mnag les accusations de
plagiat, et ces accusations seraient certainement mrites s'il
n'avait eu soin d'avouer hautement ses emprunts. Il tait de ceux
qui prennent leur bien o ils le trouvent, et, comme il l'a dit
lui-mme, il lui semblait tout aussi naturel de mettre 
contribution Lope de Vega ou Calderon, qu'Horace ou Virgile[2].

[Note 2: Voy. Tome II, page 198.]

Il est une autre source o il ne se faisait pas faute de puiser: il
racontait volontiers, sous un voile transparent, les anecdotes
parisiennes, et c'tait un moyen de succs de plus. Ce garon de
famille qui devait trente pistoles  sa blanchisseuse et qui aime
mieux l'pouser que la payer, c'est Dufresny; la veuve allemande qui
se fait des papillotes avec la promesse de mariage de son amant,
c'est Ninon; le comdien mtamorphos en figure de dcoration, c'est
Baron[3]. Les contemporains reconnaissaient bon nombre d'autres
masques. Parfois Le Sage usait du mme artifice pour dcerner des
loges. Le grand juge de police dont il parle avec tant de
vnration, et une vnration mrite (T. II, p. 146), c'est le
Lieutenant de police d'Argenson.


[Note 3: Je trouve ces indications dans la Notice de Mayer.]


Dix-neuf ans aprs la premire publication du _Diable boiteux_, Le
Sage donna de cet ouvrage une nouvelle dition, revue, remanie, et
augmente de quatre-vingt-dix-neuf historiettes, qui ne le cdent
pas en intrt  celles qui figuraient dans la premire dition. En
outre, il retoucha plusieurs passages, et  la conclusion primitive,
qui n'tait pas satisfaisante, il substitua un dnouement des plus
heureusement trouvs.

C'est donc en 1726 que Le Sage donna au _Diable boiteux_ sa forme
dfinitive. C'est l'dition de 1726[4] que je reproduis[5]. Mais,
chose qu'on n'avait pas remarque, en mme temps qu'il ajoutait un
grand nombre d'historiettes nouvelles, il en retranchait plusieurs,
si bien que la premire dition en contient, en dfinitive,
trente-neuf qui ne se retrouvent pas dans celle de 1726 ni dans
celles qu'on a faites depuis. Ne pouvant m'expliquer ces
suppressions d'une faon satisfaisante[6], j'ai pris le parti de
donner en appendice les passages retranchs.

[Note 4: Quelques exemplaires portent la date de 1727.]

[Note 5: Les notes qu'on trouvera sous le texte sont de Le
Sage.]

[Note 6: La plupart des historiettes retranches sont tout aussi
intressantes que celles qui ont t conserves. La suppression de
celles qui touchent  des sujets littraires, et qui sont au nombre
de sept, peut s'expliquer,  la rigueur, par le succs de Le Sage,
que le bonheur rendait indulgent; on comprend aussi qu'il ait rejet
quelques traits satiriques un peu trop vifs; mais cela n'explique
pas tout. Pourquoi, par exemple, retrancher les critiques diriges
contre les comdiens, dont il avait  se plaindre, et avec qui
jamais il ne se rconcilia?]

Je donne galement en appendice les ddicaces de Le Sage  Guevara,
et une Table analytique dans laquelle on trouvera les indications
ncessaires pour se rendre compte des emprunts que Le Sage a faits 
l'auteur espagnol et des additions faites en 1726.

Enfin, j'ai reproduit les _Entretiens des chemines de Madrid_ et
_Une Journe des Parques_, deux pices qui par leur genre se
rattachent au _Diable boiteux_, et qui, bien qu'elles lui soient
infrieures en mrite, ne sont pas indignes de revoir le jour.

P. J.




ANALYSE DU DIABLO COJUELO


Le premier _tranco_ (enjambe) raconte comment l'colier Don
Clofas, surpris chez doa Tomasa, se sauve sur les toits, arrive
dans la mansarde du magicien et dlivre le Diable boiteux, qui le
transporte sur la tour de San Salvador. Traduit avec de lgers
changements, il a fourni  Le Sage la matire de ses deux premiers
chapitres.

Le _tranco_ suivant contient le dtail des observations nombreuses
et diverses que font, du haut de la tour, l'colier et le Diable
boiteux. Le Sage a pris dans ce chapitre les histoires de Doa
Fabula en mal d'enfant, du vieux qui va au sabbat, du diffrend du
Diable boiteux avec un de ses confrres, des deux voleurs qui
s'introduisent chez un banquier (ici c'est chez un tranger), du
souffleur, du marquis  l'chelle de soie, du vieux galant et du
vicomte aragonais.

Cependant le jour arrive. Le boiteux et l'colier descendent dans la
rue. Le _tranco III_ raconte leur visite au march des noms nobles,
au march des parents, au march o l'on acquiert la qualification
de _Don_, puis  la maison des fous, fondation pieuse en faveur des
gens atteints de folies qui ne sont pas regardes comme telles, et 
la friperie des anctres. Le Sage n'a pris dans ce chapitre que le
grammairien (chap. IX) et l'homme ais qui se fait domestique (chap.
X).

Le _tranco IV_ raconte que le magicien s'est aperu de la
disparition du Diable boiteux. Les dmons se runissent et chargent
l'un d'entr'eux, Cienllamas, de poursuivre le fugitif.

Cependant le boiteux et l'colier djeunent dans une auberge. Puis
ils se sauvent par la fentre sans payer leur cot, et s'en vont 
Visagra. Le boiteux laisse l'colier  l'auberge et part pour
Constantinople, o il soulve le srail. L'colier soupe et se
couche. Aventures burlesques d'un pote tragique.

_Tranco V._ Le boiteux revient le matin et raconte ses exploits. Il
annonce  l'colier qu'ils sont poursuivis, le boiteux par
Cienllamas, et l'colier par Doa Tomasa et un soldat de ses amis.
Ils partent pour l'Andalousie--par la fentre et sans
payer.--Aventures qui leur arrivent en chemin.

_Tranco VI._ Suite du voyage. Longue kyrielle d'loges. Querelles,
combats, malices. Ils s'arrtent dans un champ pour passer la nuit.
Un grand bruit les rveille.

_Tranco VII._ C'est le bruit que font en passant dans les airs la
Fortune et sa suite. Description. Le jour vient. Ils arrivent 
Sville. Ils voient Cienllamas qui entre par la porte de Carmona, et
se cachent dans une auberge. De leur balcon, ils voient les
habitants. Eloges sans fin.

_Tranco VIII._ Toujours  leur balcon, ils voient dans un miroir
magique la _Calle mayor_ de Madrid, ce qui fournit au boiteux
l'occasion de donner carrire  son penchant pour l'adulation.

_Tranco IX._ L'Acadmie de Sville. Le diable et l'colier en sont
reus membres, celui-ci sous le nom de _el Engaado_ (le Tromp),
celui-l sous le nom de _el Engaador_ (le Trompeur). Visite au
sjour des gueux. Le mendiant appel le Diable boiteux. Cienllamas
arrive, et l'emmne croyant avoir affaire au dmon de ce nom.

_Tranco X._ Arrive de Tomasa. Le boiteux et l'colier se sauvent
dans une autre auberge. Sance de l'acadmie. Discours de Don
Clofas. Statuts singuliers proposs par lui. Plan d'un _Pronostico
y lunario_. Entre imprvue de Tomasa et des alguazils. Arrestation
de Don Clofas. Il donne cent cus au sergent, qui le laisse
chapper. Dsappointement du sergent, dont les cus se changent en
charbon. Arrestation du Diable boiteux par Cienllamas. Tomasa passe
aux Indes avec son soldat, et Don Clofas retourne  ses tudes.




LE DIABLE BOITEUX




CHAPITRE PREMIER

_Quel diable c'est que le diable boiteux. O, et par quel hasard don
Clofas Landro Perez Zambullo fit connaissance avec lui._


Une nuit du mois d'octobre couvrait d'paisses tnbres la clbre
ville de Madrid: dj le peuple, retir chez lui, laissait les rues
libres aux amants qui voulaient chanter leurs peines ou leurs
plaisirs sous les balcons de leurs matresses: dj le son des
guitares causait de l'inquitude aux pres et alarmait les maris
jaloux: enfin, il tait prs de minuit, lorsque don Clofas Landro
Perez Zambullo, colier d'Alcala, sortit brusquement par une lucarne
d'une maison, o le fils indiscret de la desse de Cythre l'avait
fait entrer. Il tchait de conserver sa vie et son honneur en
s'efforant d'chapper  trois ou quatre spadassins qui le suivaient
de prs pour le tuer, ou pour lui faire pouser par force une dame
avec laquelle ils venaient de le surprendre.

Quoique seul contre eux, il s'tait dfendu vaillamment, et il
n'avait pris la fuite que parce qu'ils lui avaient enlev son pe
dans le combat. Ils le poursuivirent quelque temps sur les toits;
mais il trompa leur poursuite  la faveur de l'obscurit. Il marcha
vers une lumire qu'il aperut de loin, et qui, toute faible qu'elle
tait, lui servit de fanal dans une conjoncture si prilleuse. Aprs
avoir plus d'une fois couru risque de se rompre le cou, il arriva
prs d'un grenier d'o sortaient les rayons de cette lumire, et il
entra dedans par la fentre, aussi transport de joie qu'un pilote
qui voit heureusement surgir au port son vaisseau menac du
naufrage.

Il regarda d'abord de toutes parts, et, fort tonn de ne trouver
personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez
singulier, il se mit  le considrer avec beaucoup d'attention. Il
vit une lampe de cuivre attache au plafond, des livres et des
papiers en confusion sur une table, une sphre et des compas d'un
ct, des fioles et des cadrans de l'autre; ce qui lui fit juger
qu'il demeurait au-dessous quelque astrologue qui venait faire ses
observations dans ce rduit.

Il rvait au pril que son bonheur lui avait fait viter, et
dlibrait en lui-mme s'il demeurerait l jusqu'au lendemain ou
s'il prendrait un autre parti, quand il entendit pousser un long
soupir auprs de lui. Il s'imagina d'abord que c'tait quelque
fantme de son esprit agit, une illusion de la nuit; c'est
pourquoi, sans s'y arrter, il continua ses rflexions.

Mais ayant ou soupirer pour la seconde fois, il ne douta plus que
ce ne ft une chose relle; et bien qu'il ne vt personne dans la
chambre, il ne laissa pas de s'crier: Qui diable soupire
ici?--C'est moi, seigneur colier, lui rpondit aussitt une voix
qui avait quelque chose d'extraordinaire; je suis depuis six mois
dans une de ces fioles bouches. Il loge en cette maison un savant
astrologue, qui est magicien: c'est lui qui, par le pouvoir de son
art, me tient enferm dans cette troite prison.--Vous tes donc un
esprit? dit don Clofas, un peu troubl de la nouveaut de
l'aventure.--Je suis un dmon, rpartit la voix: vous venez ici fort
 propos pour me tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisivet, car
je suis le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux.

Ces paroles causrent quelque frayeur au seigneur Zambullo; mais
comme il tait naturellement courageux, il se rassura, et dit d'un
ton ferme  l'esprit: Seigneur diable, apprenez-moi, s'il vous
plat, quel rang vous tenez parmi vos confrres: si vous tes un
dmon noble ou roturier.--Je suis un diable d'importance, rpondit
la voix, et celui de tous qui a le plus de rputation dans l'un et
l'autre monde.--Seriez-vous par hasard, rpliqua don Clofas, le
dmon qu'on appelle Lucifer?--Non, rpartit l'esprit, c'est le
diable des charlatans.--tes-vous Uriel, reprit l'colier?--Fi donc,
interrompit brusquement la voix, c'est le patron des marchands, des
tailleurs, des bouchers, des boulangers, et des autres voleurs du
tiers-tat.

--Vous tes peut-tre Belzbut, dit Landro.--Vous moquez-vous?
rpondit l'esprit. C'est le dmon des dugnes et des cuyers.--Cela
m'tonne, dit Zambullo; je croyais Belzbut un des plus grands
personnages de votre compagnie.--C'est un de ses moindres sujets,
rpartit le dmon. Vous n'avez pas des ides justes de notre enfer.

--Il faut donc, reprit don Clofas, que vous soyez Lviatan,
Belfegor ou Astaroth.--Oh! pour ces trois-l, ce sont des diables du
premier ordre. Ce sont des esprits de cour. Ils entrent dans les
conseils des princes, animent les ministres, forment des ligues,
excitent les soulvements dans les tats, et allument les flambeaux
de la guerre. Ce ne sont point l des maroufles, comme les premiers
que vous avez nomms.--Eh! dites-moi, je vous prie, rpliqua
l'colier, quelles sont les fonctions de Flagel?--Il est l'me de la
chicane et l'esprit du barreau, rpartit le dmon. C'est lui qui a
compos le protocole des huissiers et des notaires. Il inspire les
plaideurs, possde les avocats et obsde les juges.

Pour moi, j'ai d'autres occupations: je fais des mariages
ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des matres avec
leurs servantes, des filles mal dotes avec de tendres amants qui
n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le
luxe, la dbauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis
l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la
comdie, et de toutes les modes nouvelles de France. En un mot, je
m'appelle Asmode, surnomm le diable boiteux.

--H quoi! s'cria don Clofas, vous seriez ce fameux Asmode, dont
il est fait une si glorieuse mention dans Agrippa et dans la
Clavicule de Salomon? Ah! vraiment, vous ne m'avez pas dit tous vos
amusements. Vous avez oubli le meilleur. Je sais que vous vous
divertissez quelquefois  soulager les amants malheureux. A telles
enseignes que l'anne passe, un bachelier de mes amis obtint, par
votre secours, dans la ville d'Alcala, les bonnes grces de la femme
d'un docteur de l'universit.--Cela est vrai, dit l'esprit; je vous
gardais celui-l pour le dernier. Je suis le dmon de la luxure, ou,
pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon; car les potes
m'ont donn ce joli nom, et ces messieurs me peignent fort
avantageusement. Ils disent que j'ai des ailes dores, un bandeau
sur les yeux, un arc  la main, un carquois plein de flches sur les
paules, et avec cela une beaut ravissante. Vous allez voir tout 
l'heure ce qui en est, si vous voulez me mettre en libert.

--Seigneur Asmode, rpliqua Landro Perez, il y a longtemps, comme
vous savez, que je vous suis entirement dvou: le pril que je
viens de courir en peut faire foi. Je suis bien aise de trouver
l'occasion de vous servir; mais le vase qui vous recle est sans
doute un vase enchant. Je tenterais vainement de le dboucher ou de
le briser. Ainsi, je ne sais pas trop bien de quelle manire je
pourrai vous dlivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces
sortes de dlivrances; et, entre nous, si, tout fin diable que vous
tes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chtif mortel
en pourra-t-il venir  bout?--Les hommes ont ce pouvoir, rpondit le
dmon. La fiole o je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de
verre facile  briser. Vous n'avez qu' la prendre et qu' la jeter
par terre, j'apparatrai tout aussitt en forme humaine.--Sur ce
pied-l, dit l'colier, la chose est plus aise que je ne pensais.
Apprenez-moi donc dans quelle fiole vous tes; j'en vois un assez
grand nombre de pareilles, et je ne puis la dmler.--C'est la
quatrime du ct de la fentre, rpliqua l'esprit. Quoique
l'empreinte d'un cachet magique soit sur le bouchon, la bouteille ne
laissera pas de se casser.

--Cela suffit, reprit don Clofas. Je suis prt  faire ce que vous
souhaitez; il n'y a plus qu'une petite difficult qui m'arrte:
quand je vous aurai rendu le service dont il s'agit, je crains de
payer les pots casss.--Il ne vous arrivera aucun malheur, rpartit
le dmon; au contraire, vous serez content de ma reconnaissance. Je
vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir; je vous instruirai
de tout ce qui se passe dans le monde; je vous dcouvrirai les
dfauts des hommes; je serai votre dmon tutlaire, et, plus clair
que le gnie de Socrate, je prtends vous rendre encore plus savant
que ce grand philosophe. En un mot, je me donne  vous avec mes
bonnes et mauvaises qualits; elles ne vous seront pas moins utiles
les unes que les autres.

--Voil de belles promesses, rpliqua l'colier; mais vous autres,
messieurs les diables, on vous accuse de n'tre pas fort religieux 
tenir ce que vous nous promettez.--Cette accusation n'est pas sans
fondement, rpartit Asmode. La plupart de mes confrres ne se font
pas un scrupule de vous manquer de parole. Pour moi, outre que je ne
puis trop payer le service que j'attends de vous, je suis esclave de
mes serments, et je vous jure par tout ce qui les rend inviolables,
que je ne vous tromperai point. Comptez sur l'assurance que je vous
en donne; et ce qui doit vous tre bien agrable, je m'offre  vous
venger, ds cette nuit, de dona Thomasa, de cette perfide dame qui
avait cach chez elle quatre sclrats pour vous surprendre et vous
forcer  l'pouser.

Le jeune Zambullo fut particulirement charm de cette dernire
promesse. Pour en avancer l'accomplissement, il se hta de prendre
la fiole o tait l'esprit; et sans s'embarrasser davantage de ce
qu'il en pourrait arriver, il la laissa tomber rudement. Elle se
brisa en mille pices, et inonda le plancher d'une liqueur noirtre,
qui s'vapora peu  peu, et se convertit en une fume, laquelle,
venant  se dissiper tout  coup, fit voir  l'colier surpris une
figure d'homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et
demi, appuye sur deux bquilles. Ce petit monstre boiteux avait des
jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et
noir, le nez fort cras; ses yeux, qui paraissaient trs-petits,
ressemblaient  deux charbons allums: sa bouche excessivement
fendue tait surmonte de deux crocs de moustache rousse, et borde
de deux lippes sans pareilles.

Ce gracieux Cupidon avait la tte enveloppe d'une espce de turban
de crpon rouge, relev d'un bouquet de plumes de coq et de paon. Il
portait au cou un large collet de toile jaune, sur lequel taient
dessins divers modles de colliers et de pendants d'oreilles. Il
tait revtu d'une robe courte de satin blanc, ceinte par le milieu
d'une large bande de parchemin vierge, toute marque de caractres
talismaniques. On voyait peints sur cette robe plusieurs corps 
l'usage des dames, trs-avantageux pour la gorge; des charpes, des
tabliers bigarrs et des coiffures nouvelles, toutes plus
extravagantes les unes que les autres.

Mais tout cela n'tait rien en comparaison de son manteau, dont le
fond tait aussi de satin blanc. Il y avait dessus une infinit de
figures peintes  l'encre de la Chine, avec une si grande libert de
pinceau et des expressions si fortes, qu'on jugeait bien qu'il
fallait que le diable s'en ft ml. On y remarquait, d'un ct, une
dame espagnole, couverte de sa mante, qui agaait un tranger  la
promenade; et de l'autre, une dame franaise qui tudiait dans un
miroir de nouveaux airs de visage, pour les essayer sur un jeune
abb qui paraissait  la portire de sa chambre avec des mouches et
du rouge. Ici des cavaliers italiens chantaient et jouaient de la
guitare sous les balcons de leurs matresses; et l, des Allemands,
dboutonns, tout en dsordre, plus pris de vin et plus barbouills
de tabac que des petits-matres franais, entouraient une table
inonde des dbris de leurs dbauches. On apercevait dans un endroit
un seigneur musulman sortant du bain, et environn de toutes les
femmes de son srail, qui s'empressaient  lui rendre leurs
services; on dcouvrait, dans un autre, un gentilhomme anglais qui
prsentait galamment  sa dame une pipe et de la bire.

On y dmlait aussi des joueurs merveilleusement bien reprsents:
les uns, anims d'une joie vive, remplissaient leurs chapeaux de
pices d'or et d'argent, et les autres, ne jouant plus que sur leur
parole, lanaient au ciel des regards sacrilges, en mangeant leurs
cartes de dsespoir. Enfin, l'on y voyait autant de choses curieuses
que sur l'admirable bouclier que le dieu Vulcain fit  la prire de
Thtis; mais il y avait cette diffrence entre les ouvrages de ces
deux boiteux, que les figures du bouclier n'avaient aucun rapport
aux exploits d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau taient
autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la
suggestion d'Asmode.




CHAPITRE II

_Suite de la dlivrance d'Asmode._


Ce dmon, s'apercevant que sa vue ne prvenait pas en sa faveur
l'colier, lui dit en souriant: H bien, seigneur don Clofas
Landro Perez Zambullo, vous voyez le charmant dieu des amours, ce
souverain matre des coeurs. Que vous semble de mon air et de ma
beaut? Les potes ne sont-ils pas d'excellents
peintres?--Franchement, rpondit don Clofas, ils sont un peu
flatteurs. Je crois que vous ne partes pas sous ces traits devant
Psych.--Oh! pour cela non, rpartit le diable. J'empruntai ceux
d'un petit marquis franais pour me faire aimer brusquement. Il faut
bien couvrir le vice d'une apparence agrable, autrement il ne
plairait pas. Je prends toutes les formes que je veux, et j'aurais
pu me montrer  vos yeux sous un plus beau corps fantastique; mais
puisque je me suis donn tout  vous, et que j'ai dessein de ne vous
rien dguiser, j'ai voulu que vous me vissiez sous la figure la plus
convenable  l'opinion qu'on a de moi et de mes exercices.

--Je ne suis pas surpris, dit Landro, que vous soyez un peu laid.
Pardonnez, s'il vous plat, le terme; le commerce que nous allons
avoir ensemble demande de la franchise. Vos traits s'accordent fort
mal avec l'ide que j'avais de vous; mais apprenez-moi, de grce,
pourquoi vous tes boiteux?

--C'est, rpondit le dmon, pour avoir eu autrefois en France un
diffrend avec Pillardoc, le diable de l'intrt. Il s'agissait de
savoir qui de nous deux possderait un jeune manceau qui venait 
Paris chercher fortune. Comme c'tait un excellent sujet, un garon
qui avait de grands talents, nous nous en disputmes vivement la
possession. Nous nous battmes dans la moyenne rgion de l'air.
Pillardoc fut le plus fort, et me jeta sur la terre de la mme faon
que Jupiter,  ce que disent les potes, culbuta Vulcain. La
conformit de ces aventures fut cause que mes camarades me
surnommrent le diable boiteux. Ils me donnrent en raillant ce
sobriquet, qui m'est rest depuis ce temps-l. Nanmoins, tout
estropi que je suis, je ne laisse pas d'aller bon train. Vous serez
tmoin de mon agilit.

Mais, ajouta-t-il, finissons cet entretien. Htons-nous de sortir
de ce galetas. Le magicien y va bientt monter pour travailler 
l'immortalit d'une belle sylphide qui le vient trouver ici toutes
les nuits. S'il nous surprenait, il ne manquerait pas de me remettre
en bouteille, et il pourrait bien vous y mettre aussi. Jetons
auparavant par la fentre les morceaux de la fiole brise, afin que
l'enchanteur ne s'aperoive pas de mon largissement.

--Quand il s'en apercevrait aprs notre dpart, dit Zambullo, qu'en
arriverait-il?--Ce qu'il en arriverait? rpondit le boiteux; il
parat bien que vous n'avez pas lu le livre de la _contrainte_.
Quand j'irais me cacher aux extrmits de la terre ou de la rgion
qu'habitent les salamandres enflamms; quand je descendrais chez les
gnomes ou dans les plus profonds abmes des mers, je n'y serais
point  couvert de son ressentiment. Il ferait des conjurations si
fortes, que tout l'enfer en tremblerait. J'aurais beau vouloir lui
dsobir, je serais oblig de paratre, malgr moi, devant lui, pour
subir la peine qu'il voudrait m'imposer.

--Cela tant, reprit l'colier, je crains fort que notre liaison ne
soit pas de longue dure. Ce redoutable ncromancien dcouvrira
bientt votre fuite.--C'est ce que je ne sais point, rpliqua
l'esprit, parce que nous ne savons pas ce qui doit
arriver.--Comment, s'cria Landro Perez, les dmons ignorent
l'avenir?--Assurment, rpartit le diable; les personnes qui se
fient  nous l-dessus sont de grandes dupes. C'est ce qui fait que
les devins et les devineresses disent tant de sottises et en font
tant faire aux femmes de qualit qui vont les consulter sur les
vnements futurs. Nous ne savons que le pass et le prsent.
J'ignore donc si le magicien s'apercevra bientt de mon absence;
mais j'espre que non. Il y a plusieurs fioles semblables  celle o
j'tais enferm: il ne souponnera pas qu'elle y manque. Je vous
dirai de plus que je suis dans son laboratoire comme un livre de
droit dans la bibliothque d'un financier: il ne pense point  moi;
et quand il y penserait, il ne me fait jamais l'honneur de
m'entretenir, c'est le plus fier enchanteur que je connaisse. Depuis
le temps qu'il me tient prisonnier, il n'a pas daign me parler une
seule fois.

--Quel homme! dit don Clofas. Qu'avez-vous donc fait pour vous
attirer sa haine?--J'ai travers un de ses desseins, rpartit
Asmode. Il y avait une place vacante dans certaine acadmie: il
prtendait qu'un de ses amis l'et; je voulais la faire donner  un
autre. Le magicien fit un talisman compos des plus puissants
caractres, de la cabale; moi, je mis mon homme au service d'un
grand ministre, dont le nom l'emporta sur le talisman.

Aprs avoir parl de cette sorte, le dmon ramassa toutes les pices
de la fiole casse, et les jeta par la fentre: Seigneur Zambullo,
dit-il ensuite  l'colier, sauvons-nous au plus vite: prenez le
bout de mon manteau et ne craignez rien. Quelque prilleux que
part ce parti  don Clofas, il aima mieux l'accepter que de
demeurer expos au ressentiment du magicien, et il s'accrocha le
mieux qu'il put au diable, qui l'emporta dans le moment.




CHAPITRE III

_Dans quel endroit le diable boiteux transporta l'colier, et des
premires choses qu'il lui fit voir._


Asmode n'avait pas vant sans raison son agilit. Il fendit l'air
comme une flche dcoche avec violence, et s'alla percher sur la
tour de San-Salvador. Ds qu'il et pris pied, il dit  son
compagnon: H bien, seigneur Landro, quand on dit d'une rude
voiture que c'est une voiture de diable, n'est-il pas vrai que cette
faon de parler est fausse?--Je viens d'en vrifier la fausset,
rpondit poliment Zambullo; je puis assurer que c'est une voiture
plus douce qu'une litire, et avec cela si diligente, qu'on n'a pas
le temps de s'ennuyer sur la route.

--Oh a, reprit le dmon, vous ne savez pas pourquoi je vous amne
ici? je prtends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid; et
comme je veux dbuter par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un
endroit plus propre  l'excution de mon dessein. Je vais par mon
pouvoir diabolique enlever les toits des maisons, et, malgr les
tnbres de la nuit, le dedans va se dcouvrir  vos yeux. A ces
mots, il ne fit simplement qu'tendre le bras droit, et aussitt
tous les toits disparurent. Alors l'colier vit comme en plein midi
l'intrieur des maisons, de mme, dit Luis Velez de Guvara[7],
qu'on voit le dedans d'un pt dont on vient d'ter la crote.

[Note 7: L'auteur du diable boiteux espagnol.]

Le spectacle tait trop nouveau pour ne pas attirer son attention
toute entire. Il promena sa vue de toutes parts, et la diversit
des choses qui l'environnaient eut de quoi occuper longtemps sa
curiosit. Seigneur don Clofas, lui dit le diable, cette confusion
d'objets que vous regardez avec plaisir est,  la vrit, trs
agrable  contempler; mais ce n'est qu'un amusement frivole. Il
faut que je vous le rende utile; et pour vous donner une parfaite
connaissance de la vie humaine, je veux vous expliquer ce que font
toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vous dcouvrir les
motifs de leurs actions, et vous rvler jusqu' leurs plus secrtes
penses.

Par o commencerons-nous? Observons d'abord dans cette maison, 
main droite, ce vieillard qui compte de l'or et de l'argent. C'est
un bourgeois avare. Son carrosse, qu'il a eu presque pour rien 
l'inventaire d'un _alcalde de corte_, est tir par deux mauvaises
mules qui sont dans son curie, et qu'il nourrit suivant la loi des
douze tables, c'est--dire qu'il leur donne tous les jours  chacune
une livre d'orge. Il les traite comme les Romains traitaient leurs
esclaves. Il y a deux ans qu'il est revenu des Indes, charg d'une
grande quantit de lingots qu'il a changs en espces. Admirez ce
vieux fou, avec quelle satisfaction il parcourt des yeux ses
richesses: il ne peut s'en rassasier. Mais prenez garde en mme
temps  ce qui se passe dans une petite salle de la mme maison. Y
remarquez-vous deux jeunes garons avec une vieille femme?--Oui,
rpondit Clofas. Ce sont apparemment ses enfants.--Non, reprit le
diable, ce sont ses neveux qui doivent en hriter, et qui, dans
l'impatience o ils sont de partager ses dpouilles, ont fait venir
secrtement une sorcire, pour savoir d'elle quand il mourra.

J'aperois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants:
l'un est une coquette suranne qui se couche, aprs avoir laiss ses
cheveux, ses sourcils et ses dents sur sa toilette: l'autre un
galant sexagnaire qui revient de faire l'amour. Il a dj t son
oeil et sa moustache postiches, avec sa perruque qui cachait une
tte chauve. Il attend que son valet lui te son bras et sa jambe de
bois, pour se mettre au lit avec le reste.

--Si je m'en fie  mes yeux, dit Zambullo, je vois dans cette maison
une grande et jeune fille faite  peindre. Qu'elle a l'air
mignon!--H bien, reprit le boiteux, cette jeune beaut qui vous
frappe est soeur ane de ce galant qui va se coucher. On peut dire
qu'elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle.
Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a puis les
mcaniques. Sa gorge et ses hanches sont artificielles, et il n'y a
pas longtemps qu'tant alle au sermon, elle laissa tomber ses
fesses dans l'auditoire. Nanmoins, comme elle se donne un air de
mineure, il y a deux jeunes cavaliers qui se disputent ses bonnes
grces. Ils en sont mme venus aux mains pour elle. Les enrags! il
me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os.

Riez avec moi de ce concert qui se fait assez prs de l, dans une
maison bourgeoise, sur la fin d'un souper de famille. On y chante
des cantates. Un vieux jurisconsulte en a fait la musique, et les
paroles sont d'un _alguasil_[8] qui fait l'aimable, d'un fat qui
compose des vers pour son plaisir et pour le supplice des autres.
Une cornemuse et une pinette forment la symphonie. Un grand
flandrin de chantre  voix claire fait le dessus, et une jeune fille
qui a la voix fort grosse fait la basse.--O la plaisante chose!
s'cria don Clofas en riant: quand on voudrait donner exprs un
concert ridicule, on n'y russirait pas si bien.

[Note 8: Un alguasil est ce que sont en France les commissaires,
except qu'il porte l'pe.]

--Jetez les yeux sur cet htel magnifique, poursuivit le dmon; vous
y verrez un seigneur couch dans un superbe appartement. Il a prs
de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour
s'endormir voluptueusement, car ils sont d'une dame qu'il adore, et
qui lui fait faire tant de dpense, qu'il sera bientt rduit 
solliciter une vice-royaut.

Si tout repose dans cet htel, si tout y est tranquille, en
rcompense on se donne bien du mouvement dans la maison prochaine 
main gauche. Y dmlez-vous une dame dans un lit de damas rouge?
c'est une personne de condition. C'est dona Fabula, qui vient
d'envoyer chercher une sage femme, et qui va donner un hritier au
vieux don Torribio son mari, que vous voyez auprs d'elle.
N'tes-vous pas charm du bon naturel de cet poux? Les cris de sa
chre moiti lui percent l'me: il est pntr de douleur; il
souffre autant qu'elle. Avec quel soin et quelle ardeur il
s'empresse  la secourir!--Effectivement, dit Landro, voil un
homme bien agit; mais j'en aperois un autre qui parat dormir d'un
profond sommeil dans la mme maison, sans se soucier du succs de
l'affaire.--La chose doit pourtant l'intresser, reprit le boiteux,
puisque c'est un domestique qui est la cause premire des douleurs
de sa matresse.

Regardez un peu au-del, continua-t-il, et considrez dans une
salle basse cet hypocrite qui se frotte de vieux oing pour aller 
une assemble de sorciers, qui se tient cette nuit entre
Saint-Sbastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout  l'heure
pour vous donner cet agrable passe-temps, si je ne craignais d'tre
reconnu du dmon qui fait le bouc  cette crmonie.

--Ce diable et vous, dit l'colier, vous n'tes donc pas bons
amis?--Non parbleu, reprit Asmode. C'est ce mme Pillardoc dont je
vous ai parl. Ce coquin me trahirait: il ne manquerait pas
d'avertir de ma fuite mon magicien.--Vous avez eu peut-tre encore
quelque dml avec ce Pillardoc.--Vous l'avez dit, reprit le dmon:
il y a deux ans que nous emes ensemble un nouveau diffrend pour un
enfant de Paris qui songeait  s'tablir. Nous prtendions tous deux
en disposer; il en voulait faire un commis, j'en voulais faire un
homme  bonnes fortunes; nos camarades en firent un mauvais moine
pour finir la dispute. Aprs cela on nous rconcilia; nous nous
embrassmes, et depuis ce temps-l nous sommes ennemis mortels.

--Laissons l cette belle assemble, dit don Clofas; je ne suis
nullement curieux de m'y trouver; continuons plutt d'examiner ce
qui se prsente  notre vue. Que signifient ces tincelles de feu
qui sortent de cette cave?--C'est une des plus folles occupations
des hommes, rpondit le diable. Ce personnage qui, dans cette cave,
est auprs de ce fourneau embras, est un souffleur. Le feu consume
peu  peu son riche patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu'il
cherche. Entre nous, la pierre philosophale n'est qu'une belle
chimre que j'ai moi-mme forge, pour me jouer de l'esprit humain,
qui veut passer les bornes qui lui ont t prescrites.

Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire qui n'est pas encore
couch. Vous le voyez qui travaille dans sa boutique avec son pouse
suranne et son garon. Savez-vous ce qu'ils font? le mari compose
une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier
demain. Le garon fait une tisane laxative, et la femme pile dans un
mortier des drogues astringentes.

--J'aperois dans la maison qui fait face  celle de l'apothicaire,
dit Zambullo, un homme qui se lve et s'habille  la
hte.--Malepeste! rpondit l'esprit, c'est un mdecin qu'on appelle
pour une affaire bien pressante. On vient le chercher de la part
d'un prlat qui, depuis une heure qu'il est au lit, a touss deux ou
trois fois.

Portez la vue au-del sur la droite, et tchez de dcouvrir dans un
grenier un homme qui se promne en chemise  la sombre clart d'une
lampe.--J'y suis, s'cria l'colier,  telles enseignes que je
ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas. Il n'y a
qu'un grabat, un placet et une table, et les murs me paraissent tout
barbouills de noir.--Le personnage qui loge si haut est un pote,
reprit Asmode; et ce qui vous parat noir, ce sont des vers
tragiques de sa faon, dont il a tapiss sa chambre, tant oblig,
faute de papier, d'crire ses pomes sur le mur.

--A le voir s'agiter et se dmener, comme il fait en se promenant,
dit don Clofas, je juge qu'il compose quelque ouvrage
d'importance.--Vous n'avez pas tort d'avoir cette pense, rpliqua
le boiteux; il mit hier la dernire main a une tragdie intitule:
_Le Dluge universel_. On ne saurait lui reprocher qu'il n'a point
observ l'unit de lieu, puisque toute l'action se passe dans
l'arche de No.

Je vous assure que c'est une pice excellente; toutes les btes y
parlent comme des docteurs. Il a dessein de la ddier; il y a six
heures qu'il travaille  l'ptre ddicatoire; il en est  la
dernire phrase en ce moment; on peut dire que c'est un
chef-d'oeuvre que cette ddicace: toutes les vertus morales et
politiques, toutes les louanges qu'on peut donner  un homme
illustre par ses anctres et par lui-mme, n'y sont point pargnes:
jamais auteur n'a tant prodigu l'encens.--A qui prtend-il adresser
un loge si magnifique, reprit l'colier?--Il n'en sait rien encore,
rpartit le diable; il a laiss le nom en blanc. Il cherche quelque
riche seigneur qui soit plus libral que ceux  qui il a dj ddi
d'autres livres; mais les gens qui payent des ptres ddicatoires
sont bien rares aujourd'hui; c'est un dfaut dont les seigneurs se
sont corrigs; et par l ils ont rendu un grand service au public,
qui tait accabl de pitoyables productions d'esprit, attendu que la
plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des
ddicaces.

A propos d'ptres ddicatoires, ajouta le dmon, il faut que je
vous rapporte un trait assez singulier. Une femme de la cour, ayant
permis qu'on lui ddit un ouvrage, en voulut voir la ddicace avant
qu'on l'imprimt; et ne s'y trouvant pas assez bien loue  son gr,
elle prit la peine d'en composer une de sa faon, et de l'envoyer 
l'auteur pour la mettre  la tte de son ouvrage.

--Il me semble, s'cria Landro, que voil des voleurs qui
s'introduisent dans une maison par un balcon.--Vous ne vous trompez
point, dit Asmode; ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un
banquier: suivons-les de l'oeil; voyons ce qu'ils feront. Ils
visitent le comptoir; ils fouillent partout; mais le banquier les a
prvenus; il partit hier pour la Hollande avec tout ce qu'il avait
d'argent dans ses coffres.

--Examinons, dit Zambullo, un autre voleur qui monte par une chelle
de soie  un balcon.--Celui-l n'est pas ce que vous pensez,
rpondit le boiteux; c'est un marquis qui tente l'escalade pour se
couler dans la chambre d'une fille qui veut cesser de l'tre. Il lui
a jur trs-lgrement qu'il l'pousera, et elle n'a pas manqu de
se rendre  ses serments; car, dans le commerce de l'amour, les
marquis sont des ngociants qui ont grand crdit sur la place.

--Je suis curieux, reprit l'colier, d'apprendre ce que fait certain
homme que je vois en bonnet de nuit et en robe de chambre. Il crit
avec application, et il y a prs de lui une petite figure noire qui
lui conduit la main en crivant.--L'homme qui crit, rpond le
diable, est un greffier qui, pour obliger un tuteur
trs-reconnaissant, altre un arrt rendu en faveur d'un pupille; et
la petite figure noire qui lui conduit la main est Griffal, le
dmon des greffiers.--Ce Griffal, rpliqua don Clofas, n'occupe
donc cet emploi que par _intrim_? Puisque Flagel est l'esprit du
barreau, les greffes, ce me semble, doivent tre de son
dpartement?--Non, rpartit Asmode; les greffiers ont t jugs
dignes d'avoir leur diable particulier, et je vous jure qu'il a de
l'occupation de reste.

Considrez dans une maison bourgeoise, auprs de celle du greffier,
une jeune dame qui occupe le premier appartement. C'est une veuve;
et l'homme que vous voyez avec elle est son oncle, qui loge au
second tage. Admirez la pudeur de cette veuve: elle ne veut pas
prendre sa chemise devant son oncle: elle passe dans un cabinet pour
se la faire mettre par un galant qu'elle y a cach.

Il demeure chez le greffier un gros bachelier boiteux, de ses
parents, qui n'a pas son pareil au monde pour plaisanter. Volumnius,
si vant par Cicron pour les traits piquants et pleins de sel,
n'tait pas un si fin railleur. Ce bachelier, nomm par excellence
dans Madrid le bachelier Donoso, est recherch de toutes les
personnes de la cour et de la ville qui donnent  manger; c'est 
qui l'aura. Il a un talent tout particulier pour rjouir les
convives; il fait les dlices d'une table; aussi va-t-il tous les
jours dner dans quelque bonne maison, d'o il ne revient qu' deux
heures aprs minuit. Il est aujourd'hui chez le marquis d'Alcazinas,
o il n'est all que par hasard.--Comment, par hasard, interrompit
Landro?--Je vais m'expliquer plus clairement, rpartit le diable.
Il y avait ce matin, sur le midi,  la porte du bachelier, cinq ou
six carrosses qui venaient le chercher de la part de diffrents
seigneurs. Il a fait monter leurs pages dans son appartement et leur
a dit, en prenant un jeu de cartes: mes amis, comme je ne puis
contenter tous vos matres  la fois, et que je n'en veux point
prfrer un aux autres, ces cartes en vont dcider. J'irai dner
chez le roi de trfle.

--Quel dessein, dit don Clofas, peut avoir, de l'autre ct de la
rue, certain cavalier qui se tient assis sur le seuil d'une porte?
Attend-il qu'une soubrette vienne l'introduire dans la maison?--Non,
non, rpondit Asmode; c'est un jeune castillan qui file l'amour
parfait: il veut, par pure galanterie,  l'exemple des amants de
l'antiquit, passer la nuit  la porte de sa matresse. Il racle de
temps en temps une guitare en chantant des romances de sa
composition; mais son infante, couche au second tage, pleure, en
l'coutant, l'absence de son rival.

Venons  ce btiment neuf qui contient deux corps de logis spars:
l'un est occup par le propritaire, qui est ce vieux cavalier qui
tantt se promne dans son appartement, et tantt se laisse tomber
dans un fauteuil.--Je juge, dit Zambullo, qu'il roule dans sa tte
quelque grand projet. Qui est cet homme-l? Si l'on s'en rapporte 
la richesse qui brille dans sa maison, ce doit tre un grand de la
premire classe.--Ce n'est pourtant qu'un contador, rpondit le
dmon. Il a vieilli dans des emplois trs-lucratifs; il a quatre
millions de bien. Comme il n'est pas sans inquitude sur les moyens
dont il s'est servi pour les amasser, et qu'il se voit sur le point
d'aller rendre ses comptes dans l'autre monde, il est devenu
scrupuleux; il songe  btir un monastre; il se flatte qu'aprs une
si bonne oeuvre, il aura la conscience en repos. Il a dj obtenu la
permission de fonder un couvent; mais il n'y veut mettre que des
religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres et d'une extrme
humilit. Il est fort embarrass sur le choix.

Le second corps de logis est habit par une belle dame qui vient de
se baigner dans du lait, et de se mettre au lit tout  l'heure.
Cette voluptueuse personne est veuve d'un chevalier de
Saint-Jacques, qui ne lui a laiss pour tout bien qu'un beau nom;
mais heureusement elle a pour amis deux conseillers du conseil de
Castille, qui font  frais communs la dpense de la maison.

--Oh! oh! s'cria l'colier, j'entends retentir l'air de cris et de
lamentations. Viendrait-il d'arriver quelque malheur?--Voici ce que
c'est, dit l'esprit: deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux
cartes dans ce tripot o vous voyez tant de lampes et de chandelles
allumes. Ils se sont chauffs sur un coup, ont mis l'pe  la
main, et se sont blesss tous deux mortellement: le plus g est
mari, et le plus jeune est fils unique; ils vont rendre l'me. La
femme de l'un et le pre de l'autre, avertis de ce funeste accident,
viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage.
Malheureux enfant, dit le pre, en apostrophant son fils qui ne
saurait l'entendre, combien de fois t'ai-je exhort  renoncer au
jeu? Combien de fois t'ai-je prdit qu'il te coterait la vie? Je
dclare que ce n'est pas ma faute si tu pris misrablement. De son
ct, la femme se dsespre; quoique son poux ait perdu au jeu tout
ce qu'elle lui a apport en mariage; quoiqu'il ait vendu toutes les
pierreries qu'elle avait et jusqu' ses habits, elle est
inconsolable de sa perte: elle maudit les cartes qui en sont la
cause; elle maudit celui qui les a inventes; elle maudit le tripot
et tous ceux qui l'habitent.

--Je plains fort les gens que la fureur du jeu possde, dit don
Clofas; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation.
Grces au ciel, je ne suis point entich de ce vice-l.--Vous en
avez un autre qui le vaut bien, reprit le dmon. Est-il plus
raisonnable,  votre avis, d'aimer les courtisanes, et n'avez-vous
pas couru risque ce soir d'tre tu par des spadassins? J'admire
messieurs les hommes: leurs propres dfauts leur paraissent des
minuties; au lieu qu'ils regardent ceux d'autrui avec un microscope.

Il faut encore, ajouta-t-il, que je vous prsente des images
tristes. Voyez dans une maison,  deux pas du tripot, ce gros homme
tendu sur un lit: c'est un malheureux chanoine qui vient de tomber
en apoplexie. Son neveu et sa petite nice, bien loin de lui donner
du secours, le laissent mourir et se saisissent de ses meilleurs
effets, qu'ils vont porter chez des recleurs; aprs quoi ils auront
tout le loisir de pleurer et de lamenter.

Remarquez-vous prs de l deux hommes que l'on ensevelit? Ce sont
deux frres; ils taient malades de la mme maladie, mais ils se
gouvernaient diffremment; l'un avait une confiance aveugle en son
mdecin, l'autre a voulu laisser agir la nature; ils sont morts tous
deux: celui-l, pour avoir pris tous les remdes de son docteur;
celui-ci, pour n'avoir rien voulu prendre.--Cela est fort
embarrassant, dit Landro. Eh! que faut-il donc que fasse un pauvre
malade?--C'est ce que je ne puis vous apprendre, rpondit le diable;
je sais bien qu'il y a de bons remdes, mais je ne sais s'il y a de
bons mdecins.

Changeons de spectacle, poursuivit-il; j'en ai de plus
divertissants  vous montrer. Entendez-vous dans la rue un
charivari? Une femme de soixante ans a pous ce matin un cavalier
de dix-sept. Tous les rieurs du quartier se sont ameuts pour
clbrer ces noces par un concert bruyant de bassins, de poles et
de chaudrons.--Vous m'avez dit, interrompit l'colier, que c'tait
vous qui faisiez les mariages ridicules; cependant vous n'avez point
de part  celui-l.--Non vraiment, rpartit le boiteux, je n'avais
garde de le faire, puisque je n'tais pas libre; mais quand je
l'aurais t, je ne m'en serais pas ml. Cette femme est
scrupuleuse; elle ne s'est remarie que pour pouvoir goter sans
remords des plaisirs qu'elle aime. Je ne forme point de pareilles
unions; je me plais bien davantage  troubler les consciences qu'
les rendre tranquilles.

--Malgr le bruit de cette burlesque srnade, dit Zambullo, un
autre, ce me semble, frappe mon oreille.--Celui que vous entendez,
en dpit du charivari, rpondit le boiteux, part d'un cabaret o il
y a un gros capitaine flamand, un chantre franais et un officier de
la garde allemande, qui chantent en _trio_. Ils sont  table depuis
huit heures du matin, et chacun d'eux s'imagine qu'il y va de
l'honneur de sa nation d'enivrer les deux autres.

Arrtez vos regards sur cette maison isole, vis--vis celle du
chanoine; vous verrez trois fameuses Galiciennes qui font la
dbauche avec trois hommes de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent
jolies! s'cria don Clofas; je ne m'tonne pas si les gens de
qualit les courent. Qu'elles font de caresses  ceux-l! il faut
qu'elles soient bien amoureuses d'eux!--Que vous tes jeune!
rpliqua l'esprit: vous ne connaissez gure ces sortes de dames;
elles ont le coeur encore plus fard que le visage. Quelques
dmonstrations qu'elles fassent, elles n'ont pas la moindre amiti
pour ces seigneurs: elles en mnagent un pour avoir sa protection,
et les deux autres pour en tirer des contrats de rente. Il en est de
mme de toutes les coquettes. Les hommes ont beau se ruiner pour
elles, ils n'en sont pas plus aims; au contraire, tout payeur est
trait comme un mari: c'est une rgle que j'ai tablie dans les
intrigues amoureuses; mais laissons ces seigneurs savourer des
plaisirs qu'ils achtent si cher, pendant que leurs valets, qui les
attendent dans la rue, se consolent dans la douce esprance de les
avoir _gratis_.

--Expliquez-moi, de grce, interrompit Landro Perez, un autre
tableau qui se prsente  mes yeux. Tout le monde est encore sur
pied dans cette grande maison  gauche. D'o vient que les uns rient
 gorge dploye, et que les autres dansent? On y clbre quelque
fte apparemment?--Ce sont des noces, dit le boiteux; tous les
domestiques sont dans la joie; il n'y a pas trois jours que dans ce
mme htel on tait dans une extrme affliction. C'est une histoire
qu'il me prend envie de vous raconter: elle est un peu longue,  la
vrit; mais j'espre qu'elle ne vous ennuiera point. En mme temps
il la commena de cette sorte.




CHAPITRE IV

_Histoire des amours du comte de Belflor et de Lonor de Cespdes._


Le comte de Belflor, un des plus grands seigneurs de la cour, tait
perdument amoureux de la jeune Lonor de Cespdes. Il n'avait pas
dessein de l'pouser; la fille d'un simple gentilhomme ne lui
paraissait pas un parti assez considrable pour lui. Il ne se
proposait que d'en faire une matresse.

Dans cette vue, il la suivait partout, et ne perdait pas une
occasion de lui faire connatre son amour par ses regards; mais il
ne pouvait lui parler ni lui crire, parce qu'elle tait
incessamment obsde d'une dugne svre et vigilante, appele la
dame Marcelle. Il en tait au dsespoir, et, sentant irriter ses
dsirs par les difficults, il ne cessait de rver aux moyens de
tromper l'argus qui gardait son Io.

D'un autre ct, Lonor, qui s'tait aperue de l'attention que le
comte avait pour elle, n'avait pu se dfendre d'en avoir pour lui;
et il se forma insensiblement dans son coeur une passion qui devint
enfin trs-violente. Je ne la fortifiais pourtant pas par mes
tentations ordinaires, parce que le magicien qui me tenait alors
prisonnier m'avait interdit toutes mes fonctions; mais il suffisait
que la nature s'en mlt. Elle n'est pas moins dangereuse que moi;
toute la diffrence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle corrompt peu
 peu les coeurs, au lieu que je les sduis brusquement.

Les choses taient dans cette disposition, lorsque Lonor et son
ternelle gouvernante, allant un matin  l'glise, rencontrrent une
vieille femme qui tenait  la main un des plus gros chapelets qu'ait
fabriqus l'hypocrisie. Elle les aborda d'un air doux et riant, et,
adressant la parole  la dugne: Le ciel vous conserve, lui
dit-elle; la sainte paix soit avec vous: permettez-moi de vous
demander si vous n'tes pas la dame Marcelle, la chaste veuve du feu
seigneur Martin Rosette? La gouvernante rpondit que oui. Je vous
rencontre donc fort  propos, lui dit la vieille, pour vous avertir
que j'ai au logis un vieux parent qui voudrait bien vous parler. Il
est arriv de Flandres depuis peu de jours; il a connu
particulirement, mais trs-particulirement, votre mari, et il a
des choses de la dernire consquence  vous communiquer. Il aurait
t vous les dire chez vous, s'il ne ft pas tomb malade; mais le
pauvre homme est  l'extrmit; je demeure  deux pas d'ici. Prenez,
s'il vous plat, la peine de me suivre.

La gouvernante, qui avait de l'esprit et de la prudence, craignant
de faire quelque fausse dmarche, ne savait  quoi se rsoudre; mais
la vieille devina le sujet de son embarras, et lui dit: Ma chre
madame Marcelle, vous pouvez vous fier  moi en toute assurance. Je
me nomme la Chichona. Le licenci Marcos de Figueroa et le bachelier
Mira de Mesqua vous rpondront de moi comme de leurs grands-mres.
Quand je vous propose de venir  ma maison, ce n'est que pour votre
bien. Mon parent veut vous restituer certaine somme que votre mari
lui a autrefois prte. A ce mot de restitution, la dame Marcelle
prit son parti. Allons, ma fille, dit-elle  Lonor, allons voir le
parent de cette bonne dame; c'est une action charitable que de
visiter les malades.

Elles arrivrent bientt au logis de la Chichona, qui les fit
entrer dans une salle basse, o elles trouvrent un homme alit, qui
avait une barbe blanche, et qui, s'il n'tait pas fort malade,
paraissait du moins l'tre. Tenez, cousin, lui dit la vieille en
lui prsentant la gouvernante, voici cette sage dame Marcelle  qui
vous souhaitez de parler, la veuve du feu seigneur Martin Rosette,
votre ami. A ces paroles, le vieillard, soulevant un peu la tte,
salua la dugne, lui fit signe de s'approcher, et, lorsqu'elle fut
prs de son lit, lui dit d'une voix faible: Ma chre madame
Marcelle, je rends grces au ciel de m'avoir laiss vivre jusqu' ce
moment; c'tait l'unique chose que je dsirais: je craignais de
mourir sans avoir la satisfaction de vous voir, et de vous remettre
en main propre cent ducats que feu votre poux, mon intime ami, me
prta pour me tirer d'une affaire d'honneur que j'eus autrefois 
Bruges. Ne vous a-t-il jamais entretenu de cette aventure?

--Hlas! non, rpondit la dame Marcelle, il ne m'en a point parl:
devant Dieu soit son me! il tait si gnreux, qu'il oubliait les
services qu'il avait rendus  ses amis; et, bien loin de ressembler
 ces fanfarons qui se vantent du bien qu'ils n'ont pas fait, il ne
m'a jamais dit qu'il et oblig personne.--Il avait l'me belle
assurment, rpliqua le vieillard, j'en dois tre plus persuad
qu'un autre; et pour vous le prouver, il faut que je vous raconte
l'affaire dont je suis heureusement sorti par son secours; mais
comme j'ai des choses  dire qui sont de la dernire importance pour
la mmoire du dfunt, je serais bien aise de ne les rvler qu' sa
discrte veuve.

--H bien, dit alors la Chichona, vous n'avez qu' lui faire ce
rcit en particulier: pendant ce temps-l nous allons passer dans
mon cabinet, cette jeune dame et moi. En achevant ces paroles, elle
laissa la dugne avec le malade, et entrana Lonor dans une autre
chambre, o, sans chercher de dtours, elle lui dit: Belle Lonor,
les moments sont trop prcieux pour les mal employer. Vous
connaissez de vue le comte de Belflor: il y a longtemps qu'il vous
aime et qu'il meurt d'envie de vous le dire; mais la vigilance et la
svrit de votre gouvernante ne lui ont pas permis, jusqu'ici,
d'avoir ce plaisir. Dans son dsespoir, il a eu recours  mon
industrie; je l'ai mise en usage pour lui. Ce vieillard que vous
venez de voir est un jeune valet de chambre du comte, et tout ce que
j'ai fait n'est qu'une ruse que nous avons concerte pour tromper
votre gouvernante et vous attirer ici.

Comme elle achevait ces mots, le comte, qui tait cach derrire
une tapisserie, se montra, et, courant se jeter aux pieds de Lonor:
Madame, lui dit-il, pardonnez ce stratagme  un amant qui ne
pouvait plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante personne
n'et pas trouv moyen de me procurer cet avantage, j'allais
m'abandonner  mon dsespoir. Ces paroles, prononces d'un air
touchant par un homme qui ne dplaisait pas, troublrent Lonor.
Elle demeura quelque temps incertaine de la rponse qu'elle y devait
faire; mais enfin, s'tant remise de son trouble, elle regarda
firement le comte, et lui dit: Vous croyez peut-tre avoir
beaucoup d'obligation  cette officieuse dame qui vous a si bien
servi; mais apprenez que vous tirerez peu de fruit du service
qu'elle vous a rendu.

En parlant ainsi, elle fit quelques pas pour rentrer dans la salle.
Le comte l'arrta: Demeurez, dit-il, adorable Lonor; daignez un
moment m'entendre. Ma passion est si pure qu'elle ne doit point vous
alarmer. Vous avez sujet, je l'avoue, de vous rvolter contre
l'artifice dont je me sers pour vous entretenir; mais n'ai-je pas
jusqu' ce jour inutilement essay de vous parler? il y a six mois
que je vous suis aux glises,  la promenade, aux spectacles. Je
cherche en vain partout l'occasion de vous dire que vous m'avez
charm. Votre cruelle, votre impitoyable gouvernante a toujours su
tromper mes dsirs. Hlas! au lieu de me faire un crime d'un
stratagme que j'ai t forc d'employer, plaignez-moi, belle
Lonor, d'avoir souffert tous les tourments d'une si longue attente,
et jugez par vos charmes des peines mortelles qu'elle a d me
causer.

Belflor ne manqua pas d'assaisonner ce discours de tous les airs de
persuasion que les jolis hommes savent si heureusement mettre en
pratique; il laissa couler quelques larmes. Lonor en fut mue; il
commena, malgr elle,  s'lever dans son coeur des mouvements de
tendresse et de piti. Mais, loin de cder  sa faiblesse, plus elle
se sentait attendrir, plus elle marquait d'empressement  vouloir se
retirer. Comte! s'cria-t-elle, tous vos discours sont inutiles. Je
ne veux point vous couter; ne me retenez pas davantage; laissez-moi
sortir d'une maison o ma vertu est alarme, ou bien je vais par mes
cris attirer ici tout le voisinage, et rendre votre audace
publique. Elle dit cela d'un ton si ferme, que la Chichona, qui
avait de grandes mesures  garder avec la justice, pria le comte de
ne pas pousser les choses plus loin. Il cessa de s'opposer au
dessein de Lonor. Elle se dbarrassa de ses mains, et, ce qui
jusqu'alors n'tait arriv  aucune fille, elle sortit de ce cabinet
comme elle y tait entre.

Elle rejoignit promptement sa gouvernante. Venez, ma bonne, lui
dit-elle, quittez ce frivole entretien: on nous trompe; sortons de
cette dangereuse maison.--Qu'y a-t-il, ma fille, rpondit avec
tonnement la dame Marcelle? quelle raison vous oblige  vouloir
vous retirer si brusquement?--Je vous en instruirai, rpartit
Lonor. Fuyons; chaque instant que je m'arrte ici me cause une
nouvelle peine. Quelque envie qu'et la dugne de savoir le sujet
d'une si brusque sortie, elle ne put s'en claircir sur-le-champ; il
lui fallut cder aux instances de Lonor. Elles sortirent toutes
deux avec prcipitation, laissant la Chichona, le comte et son valet
de chambre aussi dconcerts tous trois que des comdiens qui
viennent de reprsenter une pice que le parterre a mal reue.

Ds que Lonor se vit dans la rue, elle se mit  raconter avec
beaucoup d'agitation  sa gouvernante tout ce qui s'tait pass dans
le cabinet de la Chichona. La dame Marcelle l'couta fort
attentivement, et lorsqu'elles furent arrives au logis: Je vous
avoue, ma fille, lui dit-elle, que je suis extrmement mortifie de
ce que vous venez de m'apprendre. Comment ai-je pu tre la dupe de
cette vieille femme? J'ai fait d'abord difficult de la suivre. Que
n'ai-je continu? je devais me dfier de son air doux et honnte;
j'ai fait une sottise qui n'est pas pardonnable  une personne de
mon exprience. Ah! que ne m'avez-vous dcouvert chez elle cet
artifice! je l'aurais dvisage, j'aurais accabl d'injures le comte
de Belflor, et arrach la barbe au faux vieillard qui me contait des
fables. Mais je vais retourner sur mes pas porter l'argent que j'ai
reu comme une vritable restitution; et si je les retrouve
ensemble, ils ne perdront rien pour avoir attendu. En achevant ces
mots, elle reprit sa mante qu'elle avait quitte, et sortit pour
aller chez la Chichona.

Le comte y tait encore; il se dsesprait du mauvais succs de son
stratagme. Un autre en sa place aurait abandonn la partie; mais il
ne se rebuta point. Avec mille bonnes qualits, il en avait une peu
louable: c'tait de se laisser trop entraner au penchant qu'il
avait  l'amour. Quand il aimait une dame, il tait trop ardent  la
poursuite de ses faveurs; et quoique naturellement honnte homme, il
tait alors capable de violer les droits les plus sacrs pour
obtenir l'accomplissement de ses dsirs. Il fit rflexion qu'il ne
pourrait parvenir au but qu'il se proposait sans le secours de la
dame Marcelle, et il rsolut de ne rien pargner pour la mettre dans
ses intrts. Il jugea que cette dugne, toute svre qu'elle
paraissait, ne serait point  l'preuve d'un prsent considrable,
et il n'avait pas tort de faire un pareil jugement. S'il y a des
gouvernantes fidles, c'est que les galants ne sont pas assez riches
ou assez libraux.

D'abord que la dame Marcelle fut arrive, et qu'elle aperut les
trois personnes  qui elle en voulait, il lui prit une fureur de
langue; elle dit un million d'injures au comte et  la Chichona, et
fit voler la restitution  la tte du valet de chambre. Le comte
essuya patiemment cet orage; et, se mettant  genoux devant la
dugne, pour rendre la scne plus touchante, il la pressa de
reprendre la bourse qu'elle avait jete, et lui offrit mille
pistoles de surcrot, en la conjurant d'avoir piti de lui. Elle
n'avait jamais vu solliciter si puissamment sa compassion; aussi ne
fut-elle pas inexorable; elle eut bientt quitt les invectives, et,
comparant en elle-mme la somme propose avec la mdiocre rcompense
qu'elle attendait de don Luis de Cespdes, elle trouva qu'il y avait
plus de profit  carter Lonor de son devoir qu' l'y maintenir.
C'est pourquoi, aprs quelques faons, elle reprit la bourse,
accepta l'offre des mille pistoles, promit de servir l'amour du
comte, et s'en alla sur-le-champ travailler  l'excution de sa
promesse.

Comme elle connaissait Lonor pour une fille vertueuse, elle se
garda bien de lui donner lieu de souponner son intelligence avec le
comte, de peur qu'elle n'en avertt don Luis son pre; et, voulant
la perdre adroitement, voici de quelle manire elle lui parla  son
retour. Lonor, je viens de satisfaire mon esprit irrit; j'ai
retrouv nos trois fourbes; ils taient encore tout tourdis de
votre courageuse retraite. J'ai menac la Chichona du ressentiment
de votre pre et de la rigueur de la justice, et j'ai dit au comte
de Belflor toutes les injures que la colre a pu me suggrer.
J'espre que ce seigneur ne formera plus de pareils attentats, et
que ses galanteries cesseront dsormais d'occuper ma vigilance. Je
rends grce au ciel que vous ayez, par votre fermet, vit le pige
qu'il vous avait tendu; j'en pleure de joie. Je suis ravie qu'il
n'ait tir aucun avantage de son artifice; car les grands seigneurs
se font un jeu de sduire de jeunes personnes. La plupart mme de
ceux qui se piquent le plus de probit ne s'en font pas le moindre
scrupule, comme si ce n'tait pas une mauvaise action que de
dshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit
de ce caractre, ni qu'il ait envie de vous tromper: il ne faut pas
toujours juger mal de son prochain; peut-tre a-t-il des vues
lgitimes. Quoiqu'il soit d'un rang  prtendre aux premiers partis
de la cour, votre beaut peut lui avoir fait prendre la rsolution
de vous pouser. Je me souviens mme que, dans les rponses qu'il a
faites  mes reproches, il m'a laiss entrevoir cela.

--Que dites-vous, ma bonne? interrompit Lonor; s'il avait form ce
dessein, il m'aurait dj demande  mon pre, qui ne me refuserait
point  un homme de sa condition.--Ce que vous dites est juste,
reprit la gouvernante; j'entre dans ce sentiment; la dmarche du
comte est suspecte, ou plutt ses intentions ne sauraient tre
bonnes; peu s'en faut que je ne retourne encore sur mes pas pour lui
dire de nouvelles injures.--Non, ma bonne, rpartit Lonor; il vaut
mieux oublier ce qui s'est pass, et nous venger par le mpris.--Il
est vrai, dit la dame Marcelle, je crois que c'est le meilleur
parti; vous tes plus raisonnable que moi; mais, d'un autre ct, ne
jugerions-nous point mal des sentiments du comte? que savons-nous
s'il n'en use pas ainsi par dlicatesse? avant que d'obtenir l'aveu
d'un pre, il veut peut-tre vous rendre de longs services, mriter
de vous plaire, s'assurer de votre coeur, afin que votre union ait
plus de charmes. Si cela tait, ma fille, serait-ce un grand crime
que de l'couter? Dcouvrez-moi votre pense; ma tendresse vous est
connue; vous sentez-vous de l'inclination pour le comte, ou
auriez-vous de la rpugnance  l'pouser?

A cette malicieuse question, la trop sincre Lonor baissa les yeux
en rougissant, et avoua qu'elle n'avait nul loignement pour lui;
mais comme sa modestie l'empchait de s'expliquer plus ouvertement,
la dugne la pressa de nouveau de ne lui rien dguiser. Enfin elle
se rendit aux affectueuses dmonstrations de la gouvernante. Ma
bonne, lui dit-elle, puisque vous voulez que je vous parle
confidemment, apprenez que Belflor m'a paru digne d'tre aim. Je
l'ai trouv si bien fait, et j'en ai ou parler si avantageusement,
que je n'ai pu me dfendre d'tre sensible  ses galanteries.
L'attention infatigable que vous avez  les traverser m'a souvent
fait beaucoup de peine, et je vous avouerai qu'en secret je l'ai
plaint quelquefois, et ddommag par mes soupirs des maux que votre
vigilance lui a fait souffrir. Je vous dirai mme qu'en ce moment,
au lieu de le har, aprs son action tmraire, mon coeur, malgr
moi, l'excuse, et rejette sa faute sur votre svrit.

--Ma fille, reprit la gouvernante, puisque vous me donnez lieu de
croire que sa recherche vous serait agrable, je veux vous mnager
cet amant.--Je suis trs-sensible, rpartit Lonor en
s'attendrissant, au service que vous me voulez rendre. Quand le
comte ne tiendrait pas un des premiers rangs  la cour, quand il ne
serait qu'un simple cavalier, je le prfrerais  tous les autres
hommes; mais ne nous flattons point: Belflor est un grand seigneur,
destin sans doute pour une des plus riches hritires de la
monarchie. N'attendons pas qu'il se borne  la fille de don Luis,
qui n'a qu'une fortune mdiocre  lui offrir. Non, non,
ajouta-t-elle, il n'a pas pour moi des sentiments si favorables: il
ne me regarde pas comme une personne qui mrite de porter son nom;
il ne cherche qu' m'offenser.

--Eh! pourquoi, dit la dugne, voulez-vous qu'il ne vous aime pas
assez pour vous pouser? L'amour fait tous les jours de plus grands
miracles. Il semble,  vous entendre, que le ciel ait mis entre le
comte et vous une distance infinie. Faites-vous plus de justice,
Lonor: il ne s'abaissera point en unissant sa destine  la vtre;
vous tes d'une ancienne noblesse, et votre alliance ne saurait le
faire rougir. Puisque vous avez du penchant pour lui,
continua-t-elle, il faut que je lui parle; je veux approfondir ses
vues, et si elles sont telles qu'elles doivent tre, je le flatterai
de quelque esprance.--Gardez-vous-en bien, s'cria Lonor; je ne
suis point d'avis que vous l'alliez chercher; s'il me souponnait
d'avoir quelque part  cette dmarche, il cesserait de
m'estimer.--Oh! je suis plus adroite que vous ne pensez, rpliqua la
dame Marcelle; je commencerai par lui reprocher d'avoir eu dessein
de vous sduire. Il ne manquera pas de vouloir se justifier; je
l'couterai; je le verrai venir. Enfin, ma fille, laissez-moi faire,
je mnagerai votre honneur comme le mien.

La dugne sortit  l'entre de la nuit. Elle trouva Belflor aux
environs de la maison de don Luis. Elle lui rendit compte de
l'entretien qu'elle avait eu avec sa matresse, et n'oublia pas de
lui vanter avec quelle adresse elle avait dcouvert qu'il en tait
aim. Rien ne pouvait tre plus agrable au comte que cette
dcouverte; aussi en remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes
les plus vifs; c'est--dire qu'il promit de lui livrer ds le
lendemain les mille pistoles, et il se rpondit  lui-mme du succs
de son entreprise, parce qu'il savait bien qu'une fille prvenue est
 moiti sduite. Aprs cela, s'tant spars fort satisfaits l'un
de l'autre, la dugne retourna au logis.

Lonor, qui l'attendait avec inquitude, lui demanda ce qu'elle
avait  lui annoncer. La meilleure nouvelle que vous puissiez
apprendre, lui rpondit la gouvernante: j'ai vu le comte. Je vous le
disais bien, ma fille, ses intentions ne sont pas criminelles; il
n'a point d'autre but que de se marier avec vous; il me l'a jur par
tout ce qu'il y a de plus sacr parmi les hommes. Je ne me suis pas
rendue  cela, comme vous pouvez penser. Si vous tes dans cette
disposition, lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous pas auprs de
don Luis la dmarche ordinaire?--Ah! ma chre Marcelle, m'a-t-il
rpondu, sans paratre embarrass de cette demande,
approuveriez-vous que, sans savoir de quel oeil me regarde Lonor,
et ne suivant que les transports d'un aveugle amour, j'allasse
tyranniquement l'obtenir de son pre? Non, son repos m'est plus cher
que mes dsirs, et je suis trop honnte homme pour m'exposer  faire
son malheur.

Pendant qu'il parlait de la sorte, continua la dugne, je
l'observais avec une extrme attention, et j'employais mon
exprience  dmler dans ses yeux s'il tait effectivement pris de
tout l'amour qu'il m'exprimait. Que vous dirai-je? il m'a paru
pntr d'une vritable passion; j'en ai senti une joie que j'ai
bien eu de la peine  lui cacher; nanmoins, lorsque j'ai t
persuade de sa sincrit, j'ai cru que, pour vous assurer un amant
de cette importance, il tait  propos de lui laisser entrevoir vos
sentiments. Seigneur, lui ai-je dit, Lonor n'a point d'aversion
pour vous; je sais qu'elle vous estime, et, autant que j'en puis
juger, son coeur ne gmira pas de votre recherche.--Grand Dieu!
s'est-il alors cri tout transport de joie, qu'entends-je! Est-il
possible que la charmante Lonor soit dans une disposition si
favorable pour moi? Que ne vous dois-je point, obligeante Marcelle,
de m'avoir tir d'une si longue incertitude? je suis d'autant plus
ravi de cette nouvelle, que c'est vous qui me l'annoncez; vous qui,
toujours rvolte contre ma tendresse, m'avez tant fait souffrir de
maux; mais achevez mon bonheur, ma chre Marcelle, faites-moi parler
 la divine Lonor; je veux lui donner ma foi, et lui jurer devant
vous que je ne serai jamais qu' elle.

A ce discours, poursuivit la gouvernante, il en a ajout d'autres
encore plus touchants. Enfin, ma fille, il m'a prie d'une manire
si pressante de lui procurer un entretien secret avec vous, que je
n'ai pu me dfendre de le lui promettre.--Eh! pourquoi lui avez-vous
fait cette promesse? s'cria Lonor avec quelque motion; une fille
sage, vous me l'avez dit cent fois, doit absolument viter ces
conversations, qui ne sauraient tre que dangereuses.--Je demeure
d'accord de vous l'avoir dit, rpliqua la dugne, et c'est une
trs-bonne maxime; mais il vous est permis de ne la pas suivre dans
cette occasion, puisque vous pouvez regarder le comte comme votre
mari.--Il ne l'est point encore, rpartit Lonor, et je ne le dois
pas voir que mon pre n'ait agr sa recherche.

La dame Marcelle, en ce moment, se repentit d'avoir si bien lev
une fille dont elle avait tant de peine  vaincre la retenue.
Voulant toutefois en venir  bout  quelque prix que ce ft: Ma
chre Lonor, reprit-elle, je m'applaudis de vous voir si rserve.
Heureux fruit de mes soins! vous avez mis  profit toutes les leons
que je vous ai donnes. Je suis charme de mon ouvrage; mais, ma
fille, vous avez enchri sur ce que je vous ai enseign. Vous outrez
ma morale; je trouve votre vertu un peu trop sauvage. De quelque
svrit que je me pique, je n'approuve point une farouche sagesse
qui s'arme indiffremment contre le crime et l'innocence. Une fille
ne cesse pas d'tre vertueuse pour couter un amant, quand elle
connat la puret de ses dsirs, et alors elle n'est pas plus
criminelle de rpondre  sa passion que d'y tre sensible.
Reposez-vous sur moi, Lonor; j'ai trop d'exprience et je suis trop
dans vos intrts pour vous faire faire un pas qui puisse vous
nuire.

--Eh! dans quel lieu voulez-vous que je parle au comte? dit
Lonor.--Dans votre appartement, rpartit la dugne; c'est l'endroit
le plus sr. Je l'introduirai ici demain pendant la nuit.--Vous n'y
pensez pas, ma bonne, rpliqua Lonor; quoi! je souffrirai qu'un
homme....--Oui, vous le souffrirez, interrompit la gouvernante; ce
n'est pas une chose si extraordinaire que vous vous l'imaginez. Cela
arrive tous les jours, et plt au ciel que toutes les filles qui
reoivent de pareilles visites eussent des intentions aussi bonnes
que les vtres! D'ailleurs, qu'avez-vous  craindre? ne serai-je pas
avec vous?--Si mon pre venait nous surprendre? reprit
Lonor.--Soyez en repos l-dessus, rpartit la dame Marcelle. Votre
pre a l'esprit tranquille sur votre conduite; il connat ma
fidlit; il a une entire confiance en moi. Lonor, si vivement
pousse par la dugne, et presse en secret par son amour, ne put
rsister plus longtemps; elle consentit  ce qu'on lui proposait.

Le comte en fut bientt inform. Il en eut tant de joie, qu'il
donna sur-le-champ  son agente cinq cents pistoles, avec une bague
de pareille valeur. La dame Marcelle, voyant qu'il tenait si bien sa
parole, ne voulut pas tre moins exacte  tenir la sienne. Ds la
nuit suivante, quand elle jugea que tout le monde reposait au logis,
elle attacha  un balcon une chelle de soie que le comte lui avait
donne, et fit entrer par l ce seigneur dans l'appartement de sa
matresse.

Cependant cette jeune personne s'abandonnait  des rflexions qui
l'agitaient vivement. Quelque penchant qu'elle et pour Belflor, et
malgr tout ce que pouvait lui dire sa gouvernante, elle se
reprochait d'avoir eu la facilit de consentir  une visite qui
blessait son devoir. La puret de ses intentions ne la rassurait
point. Recevoir la nuit dans sa chambre un homme qui n'avait pas
l'aveu de son pre, et dont elle ignorait mme les vritables
sentiments, lui paraissait une dmarche non-seulement criminelle,
mais digne encore des mpris de son amant. Cette dernire pense
faisait sa plus grande peine, et elle en tait fort occupe lorsque
le comte entra.

Il se jeta d'abord  ses genoux, pour la remercier de la faveur
qu'elle lui faisait. Il parut pntr d'amour et de reconnaissance,
et il l'assura qu'il tait dans le dessein de l'pouser; nanmoins,
comme il ne s'tendait pas l-dessus autant qu'elle l'aurait
souhait: Comte, lui dit-elle, je veux bien croire que vous n'avez
pas d'autres vues que celles-l; mais, quelques assurances que vous
m'en puissiez donner, elles me seront toujours suspectes, jusqu' ce
qu'elles soient autorises du consentement de mon pre.--Madame,
rpondit Belflor, il y a longtemps que je l'aurais demand, si je
n'eusse pas craint de l'obtenir aux dpens de votre repos.--Je ne
vous reproche point de n'avoir pas encore fait cette dmarche,
reprit Lonor: j'approuve mme sur cela votre dlicatesse; mais rien
ne vous retient plus, et il faut que vous parliez au plus tt  don
Luis, ou bien rsolvez-vous  ne me revoir jamais.

--H! pourquoi, rpliqua-t-il, ne vous verrais-je plus, belle
Lonor? Que vous tes peu sensible aux douceurs de l'amour! Si vous
saviez aussi bien aimer que moi, vous vous feriez un plaisir de
recevoir secrtement mes soins, et d'en drober, du moins pour
quelque temps, la connaissance  votre pre. Que ce commerce
mystrieux a de charmes pour deux coeurs troitement lis!--Il en
pourrait avoir pour vous, dit Lonor; mais il n'aurait pour moi que
des peines. Ce raffinement de tendresse ne convient point  une
fille qui a de la vertu. Ne me vantez plus les dlices de ce
commerce coupable. Si vous m'estimiez, vous ne me l'auriez pas
propos; et si vos intentions sont telles que vous voulez me le
persuader, vous devez au fond de votre me me reprocher de ne m'en
tre pas offense. Mais, hlas! ajouta-t-elle, en laissant chapper
quelques pleurs, c'est  ma seule faiblesse que je dois imputer cet
outrage; je m'en suis rendue digne en faisant ce que je fais pour
vous.

--Adorable Lonor, s'cria le comte, c'est vous qui me faites une
mortelle injure! votre vertu trop scrupuleuse prend de fausses
alarmes. Quoi! parce que j'ai t assez heureux pour vous rendre
favorable  mon amour, vous craignez que je ne cesse de vous
estimer? quelle injustice! non, Madame, je connais tout le prix de
vos bonts: elles ne peuvent vous ter mon estime, et je suis prt 
faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai ds demain au seigneur
don Luis; je ferai tout mon possible pour qu'il consente  mon
bonheur; mais, je ne vous le cle point, j'y vois peu
d'apparence.--Que dites-vous! reprit Lonor avec une extrme
surprise; mon pre pourra-t-il ne pas agrer la recherche d'un homme
qui tient le rang que vous tenez  la cour?

--Eh! c'est ce mme rang, rpartit Belflor, qui me fait craindre
ses refus. Ce discours vous surprend: vous allez cesser de vous
tonner.

Il y a quelques jours, poursuivit-il, que le roi me dclara qu'il
voulait me marier. Il ne m'a point nomm la dame qu'il me destine;
il m'a seulement fait comprendre que c'est un des premiers partis de
la cour, et qu'il a ce mariage fort  coeur. Comme j'ignorais quels
pouvaient tre vos sentiments pour moi, car vous savez bien que
votre rigueur ne m'a pas permis jusqu'ici de les dmler, je ne lui
ai laiss voir aucune rpugnance  suivre ses volonts. Aprs cela
jugez, Madame, si don Luis voudra se mettre au hasard de s'attirer
la colre du roi en m'acceptant pour gendre.

--Non, sans doute, dit Lonor; je connais mon pre. Quelque
avantageuse que soit pour lui votre alliance, il aimera mieux y
renoncer que de s'exposer  dplaire au roi. Mais quand mon pre ne
s'opposerait point  notre union, nous n'en serions pas plus
heureux; car, enfin, comte, comment pourriez-vous me donner une main
que le roi veut engager ailleurs?--Madame, rpondit Belflor, je vous
avouerai de bonne foi que je suis dans un assez grand embarras de ce
ct-l. J'espre nanmoins qu'en tenant une conduite dlicate avec
le roi, je mnagerai si bien son esprit, et l'amiti qu'il a pour
moi, que je trouverai moyen d'viter le malheur qui me menace. Vous
pourriez mme, belle Lonor, m'aider en cela, si vous me jugiez
digne de m'attacher  vous.--Eh! de quelle manire, dit-elle,
puis-je contribuer  rompre le mariage que le roi vous a
propos?--Ah! Madame, rpliqua-t-il d'un air passionn, si vous
vouliez recevoir ma foi, je saurais bien me conserver  vous sans
que ce prince m'en pt savoir mauvais gr.

Permettez, charmante Lonor, ajouta-t-il en se jetant  ses genoux,
permettez que je vous pouse en prsence de la dame Marcelle; c'est
un tmoin qui rpondra de la saintet de notre engagement. Par l,
je me droberai sans peine aux tristes noeuds dont on veut me lier;
car si aprs cela le roi me presse d'accepter la dame qu'il me
destine, je me jetterai aux pieds de ce monarque: je lui dirai que
je vous aimais depuis longtemps, et que je vous ai secrtement
pouse. Quelque envie qu'il puisse avoir de me marier avec une
autre, il est trop bon pour vouloir m'arracher  ce que j'adore, et
trop juste pour faire cet affront  votre famille.

Que pensez-vous, sage Marcelle, ajouta-t-il en se tournant vers la
gouvernante, que pensez-vous de ce projet que l'amour vient de
m'inspirer?--J'en suis charme, dit la dame Marcelle; il faut avouer
que l'amour est bien ingnieux!--Et vous, adorable Lonor, reprit le
comte, qu'en dites-vous? votre esprit, toujours arm de dfiance,
refusera-t-il de l'approuver?--Non, rpondit Lonor, pourvu que vous
y fassiez entrer mon pre; je ne doute pas qu'il n'y souscrive, ds
que vous l'en aurez instruit.

--Il faut bien se garder de lui faire cette confidence, interrompit
en cet endroit l'abominable dugne; vous ne connaissez pas le
seigneur don Luis: il est trop dlicat sur les matires d'honneur
pour se prter  de mystrieuses amours. La proposition d'un mariage
secret l'offensera; d'ailleurs, sa prudence ne manquera pas de lui
faire apprhender les suites d'une union qui lui paratra choquer
les desseins du roi. Par cette dmarche indiscrte, vous lui
donnerez des soupons; ses yeux seront incessamment ouverts sur
toutes nos actions, et il vous tera tous les moyens de vous voir.

--J'en mourrais de douleur! s'cria notre courtisan. Mais, madame
Marcelle, poursuivit-il en affectant un air chagrin, croyez-vous
effectivement que don Luis rejette la proposition d'un hymen
clandestin?--N'en doutez nullement, rpondit la gouvernante; mais je
veux qu'il l'accepte: rgulier et scrupuleux comme il est, il ne
consentira point que l'on supprime les crmonies de l'glise; et si
on les pratique dans votre mariage, la chose sera bientt divulgue.

--Ah! ma chre Lonor, dit alors le comte, en serrant tendrement la
main de sa matresse entre les siennes, faut-il, pour satisfaire une
vaine opinion de biensance, nous exposer  l'affreux pril de nous
voir spars pour jamais? Vous n'avez besoin que de vous-mme pour
vous donner  moi. L'aveu d'un pre vous pargnerait peut-tre
quelques peines d'esprit; mais, puisque la dame Marcelle nous a
prouv l'impossibilit de l'obtenir, rendez-vous  mes innocents
dsirs. Recevez mon coeur et ma main; et lorsqu'il sera temps
d'informer don Luis de notre engagement, nous lui apprendrons les
raisons que nous avons eues de le lui cacher.--H bien! comte, dit
Lonor, je consens que vous ne parliez pas si tt  mon pre. Sondez
auparavant l'esprit du roi; avant que je reoive en secret votre
main, parlez  ce prince; dites-lui, s'il le faut, que vous m'avez
secrtement pouse: tchons par cette fausse confidence.....--Oh!
pour cela, non, Madame, rpartit Belflor; je suis trop ennemi du
mensonge pour oser soutenir cette feinte; je ne puis me trahir
jusque-l. De plus, tel est le caractre du roi, que, s'il venait 
dcouvrir que je l'eusse tromp, il ne me le pardonnerait de sa
vie.

Je ne finirais point, seigneur don Clofas, continua le diable, si
je vous rptais mot pour mot tout ce que Belflor dit pour sduire
cette jeune personne. Je vous dirai seulement qu'il lui tint tous
les discours passionns que je souffle aux hommes en pareille
occasion; mais il eut beau jurer qu'il confirmerait publiquement, le
plus tt qu'il lui serait possible, la foi qu'il lui donnait en
particulier; il eut beau prendre le ciel  tmoin de ses serments;
il ne put triompher de la vertu de Lonor, et le jour qui tait prt
 paratre l'obligea malgr lui  se retirer.

Le lendemain la dugne, croyant qu'il y allait de son honneur, ou,
pour mieux dire, de son intrt de ne point abandonner son
entreprise, dit  la fille de don Luis: Lonor, je ne sais plus
quel discours je dois vous tenir; je vous vois rvolte contre la
passion du comte, comme s'il n'avait pour objet qu'une simple
galanterie. N'auriez-vous point remarqu en sa personne quelque
chose qui vous en et dgote?--Non, ma bonne, lui rpondit Lonor;
il ne m'a jamais paru plus aimable, et son entretien m'a fait
apercevoir en lui de nouveaux charmes.--Si cela est, reprit la
gouvernante, je ne vous comprends pas. Vous tes prvenue pour lui
d'une inclination violente, et vous refusez de souscrire  une chose
dont on vous a reprsent la ncessit?

--Ma bonne, rpliqua la fille de don Luis, vous avez plus de
prudence et plus d'exprience que moi; mais avez-vous bien pens aux
suites que peut avoir un mariage contract sans l'aveu de mon
pre?--Oui, oui, rpondit la dugne, j'ai fait l-dessus toutes les
rflexions ncessaires, et je suis fche que vous vous opposiez
avec tant d'opinitret au brillant tablissement que la Fortune
vous prsente. Prenez garde que votre obstination ne fatigue et ne
rebute votre amant. Craignez qu'il n'ouvre les yeux sur l'intrt de
sa fortune, que la violence de sa passion lui fait ngliger.
Puisqu'il veut vous donner sa foi, recevez-la sans balancer. Sa
parole le lie: il n'y a rien de plus sacr pour un homme d'honneur;
d'ailleurs, je suis tmoin qu'il vous reconnat pour sa femme; ne
savez-vous pas qu'un tmoignage tel que le mien suffit pour faire
condamner en justice un amant qui oserait se parjurer?

Ce fut par de semblables discours que la perfide Marcelle branla
Lonor, qui, se laissant tourdir sur le pril qui la menaait,
s'abandonna de bonne foi, quelques jours aprs, aux mauvaises
intentions du comte. La dugne l'introduisait toutes les nuits par
le balcon dans l'appartement de sa matresse, et le faisait sortir
avant le jour.

Une nuit qu'elle l'avait averti un peu plus tard qu' l'ordinaire
de se retirer, et que dj l'aurore commenait  percer l'obscurit,
il se mit brusquement en devoir de se couler dans la rue; mais par
malheur il prit si mal ses mesures, qu'il tomba par terre assez
rudement.

Don Luis de Cespdes, qui tait couch dans l'appartement au-dessus
de sa fille, et qui s'tait lev ce jour-l de trs grand matin,
pour travailler  quelques affaires pressantes, entendit le bruit de
cette chute. Il ouvrit sa fentre pour voir ce que c'tait. Il
aperut un homme qui achevait de se relever avec beaucoup de peine,
et la dame Marcelle sur le balcon, occupe  dtacher l'chelle de
soie, dont le comte ne s'tait pas si bien servi pour descendre que
pour monter. Il se frotta les yeux, et prit d'abord ce spectacle
pour une illusion; mais aprs l'avoir bien considr, il jugea qu'il
n'y avait rien de plus rel, et que la clart du jour, toute faible
qu'elle tait encore, ne lui dcouvrait que trop sa honte.

Troubl de cette fatale vue, transport d'une juste colre, il
descend en robe de chambre dans l'appartement de Lonor, tenant son
pe d'une main et une bougie de l'autre. Il la cherche, elle et sa
gouvernante, pour les sacrifier  son ressentiment. Il frappe  la
porte de leur chambre, ordonne d'ouvrir: elles reconnaissent sa
voix; elles obissent en tremblant. Il entre d'un air furieux, et,
montrant son pe nue  leurs yeux perdus: Je viens, dit-il, laver
dans le sang d'une infme l'affront qu'elle fait  son pre, et
punir en mme temps la lche gouvernante qui trahit ma confiance.

Elles se jetrent  genoux devant lui l'une et l'autre, et la
dugne prenant la parole: Seigneur, dit-elle, avant que nous
recevions le chtiment que vous nous prparez, daignez m'couter un
moment.--H bien! malheureuse, rpliqua le vieillard, je consens de
suspendre ma vengeance pour un instant; parle, apprends-moi toutes
les circonstances de mon malheur; mais que dis-je? toutes les
circonstances! je n'en ignore qu'une: c'est le nom du tmraire qui
dshonore ma famille.--Seigneur, reprit la dame Marcelle, le comte
de Belflor est le cavalier dont il s'agit.--Le comte de Belflor!
s'cria don Luis. O a-t-il vu ma fille? par quelles voies l'a-t-il
sduite? ne me cache rien.--Seigneur, rpartit la gouvernante, je
vais vous faire ce rcit avec toute la sincrit dont je suis
capable.

Alors elle lui dbita avec un art infini tous les discours qu'elle
avait fait accroire  Lonor que le comte lui avait tenus: elle le
peignit avec les plus belles couleurs: c'tait un amant tendre,
dlicat et sincre. Comme elle ne pouvait s'carter de la vrit au
dnoument, elle fut oblige de la dire; mais elle s'tendit sur les
raisons que l'on avait eues de faire,  son insu, ce mariage secret,
et elle leur donna un si bon tour, qu'elle apaisa la fureur de don
Luis. Elle s'en aperut bien; et pour achever d'adoucir le
vieillard: Seigneur, lui dit-elle, voil ce que vous vouliez
savoir. Punissez-nous prsentement; plongez votre pe dans le sein
de Lonor. Mais qu'est-ce que je dis? Lonor est innocente, elle n'a
fait que suivre les conseils d'une personne que vous avez charge de
sa conduite; c'est  moi seule que vos coups doivent s'adresser;
c'est moi qui ai introduit le comte dans l'appartement de votre
fille; c'est moi qui ai form les noeuds qui les lient. J'ai ferm
les yeux sur ce qu'il y avait d'irrgulier dans un engagement que
vous n'autorisiez pas, pour vous assurer un gendre dont vous savez
que la faveur est le canal par o coulent aujourd'hui toutes les
grces de la cour; je n'ai envisag que le bonheur de Lonor, et
l'avantage que votre famille pourrait tirer d'une si belle alliance;
l'excs de mon zle m'a fait trahir mon devoir.

Pendant que l'artificieuse Marcelle parlait ainsi, sa matresse ne
s'pargnait point  pleurer; et elle fit paratre une si vive
douleur, que le bon vieillard n'y put rsister. Il en fut attendri;
sa colre se changea en compassion; il laissa tomber son pe, et
dpouillant l'air d'un pre irrit: Ah! ma fille, s'cria-t-il les
larmes aux yeux, que l'amour est une passion funeste! hlas! vous ne
savez pas toutes les raisons que vous avez de vous affliger; la
honte seule que vous cause la prsence d'un pre qui vous surprend
excite vos pleurs en ce moment. Vous ne prvoyez pas encore tous les
sujets de douleur que votre amant vous prpare peut-tre. Et vous,
imprudente Marcelle, qu'avez-vous fait? dans quel prcipice nous
jette votre zle indiscret pour ma famille! j'avoue que l'alliance
d'un homme tel que le comte a pu vous blouir, et c'est ce qui vous
sauve dans mon esprit; mais, malheureuse que vous tes, ne
fallait-il pas vous dfier d'un amant de ce caractre? Plus il a de
crdit et de faveur, plus vous deviez tre en garde contre lui. S'il
ne se fait pas un scrupule de manquer de foi  Lonor, quel parti
faudra-t-il que je prenne? Implorerai-je le secours des lois? une
personne de son rang saura bien se mettre  l'abri de leur svrit.
Je veux bien que, fidle  ses serments, il ait envie de tenir
parole  ma fille: si le roi, comme il vous l'a dit, a dessein de
lui faire pouser une autre dame, il est  craindre que ce prince ne
l'y oblige par son autorit.

--Oh! pour l'y obliger, seigneur, interrompit Lonor, ce n'est pas
ce qui doit nous alarmer. Le comte nous a bien assur que le roi ne
fera pas une si grande violence  ses sentiments.--J'en suis
persuade, dit la dame Marcelle: outre que ce monarque aime trop son
favori pour exercer sur lui cette tyrannie, il est trop gnreux
pour vouloir causer un dplaisir mortel au vaillant don Luis de
Cespdes, qui a donn tous ses beaux jours au service de l'tat.

--Fasse le ciel, reprit le vieillard en soupirant, que mes craintes
soient vaines! je vais chez le comte lui demander un claircissement
l-dessus; les yeux d'un pre sont pntrants: je verrai jusqu'au
fond de son me; si je le trouve dans la disposition que je
souhaite, je vous pardonnerai le pass; mais, ajouta-t-il d'un ton
plus ferme, si dans ses discours je dmle un coeur perfide, vous
irez toutes deux dans une retraite pleurer votre imprudence le reste
de vos jours. A ces mots, il ramassa son pe, et, les laissant se
remettre de la frayeur qu'il leur avait cause, il remonta dans son
appartement pour s'habiller.

Asmode, en cet endroit de son rcit, fut interrompu par l'colier,
qui lui dit: Quelque intressante que soit l'histoire que vous me
racontez, une chose que j'aperois m'empche de vous couter aussi
attentivement que je le voudrais. Je dcouvre dans une maison une
femme qui me parat gentille, entre un jeune homme et un vieillard.
Ils boivent tous trois apparemment des liqueurs exquises; et tandis
que le cavalier surann embrasse la dame, la friponne par derrire
donne une de ses mains  baiser au jeune homme, qui sans doute est
son galant.--Tout au contraire, rpondit le boiteux, c'est son mari,
et l'autre son amant. Ce vieillard est un homme de consquence; un
commandeur de l'ordre militaire de Calatrava. Il se ruine pour cette
femme, dont l'poux a une petite charge  la cour: elle fait des
caresses par intrt  son vieux soupirant, et des infidlits en
faveur de son mari, par inclination.

--Ce tableau est joli, rpliqua Zambullo. L'poux ne serait-il pas
Franais?--Non, rpartit le diable, il est espagnol. Oh! la bonne
ville de Madrid ne laisse pas d'avoir aussi dans ses murs des maris
dbonnaires; mais ils n'y fourmillent pas comme dans celle de Paris,
qui, sans contredit, est la cit du monde la plus fertile en pareils
habitants.--Pardon, seigneur Asmode, dit don Clofas, si j'ai coup
le fil de l'histoire de Lonor: continuez-la, je vous prie; elle
m'attache infiniment; j'y trouve des nuances de sduction qui
m'enlvent. Le dmon la reprit ainsi.




CHAPITRE V

_Suite et conclusion des amours du comte de Belflor._


Don Luis sortit de bon matin, et se rendit chez le comte, qui, ne
croyant pas avoir t dcouvert, fut surpris de cette visite. Il
alla au-devant du vieillard, et aprs l'avoir accabl d'embrassades:
Que j'ai de joie, dit-il, de voir ici le seigneur don Luis!
viendrait-il m'offrir l'occasion de le servir?--Seigneur, lui
rpondit don Luis, ordonnez, s'il vous plat, que nous soyons
seuls.

Belflor fit ce qu'il souhaitait. Ils s'assirent tous deux; et le
vieillard prenant la parole: Seigneur, dit-il, mon bonheur et mon
repos ont besoin d'un claircissement que je viens vous demander. Je
vous ai vu ce matin sortir de l'appartement de Lonor. Elle m'a tout
avou: elle m'a dit....--Elle vous a dit que je l'aime, interrompit
le comte, pour luder un discours qu'il ne voulait pas entendre;
mais elle ne vous a que faiblement exprim tout ce que je sens pour
elle; j'en suis enchant; c'est une fille tout adorable; esprit,
beaut, vertu, rien ne lui manque. On m'a dit que vous avez aussi un
fils qui achve ses tudes  Alcala: ressemble-t-il  sa soeur? S'il
en a la beaut, et pour peu qu'il tienne de vous d'ailleurs, ce doit
tre un cavalier parfait; je meurs d'envie de le voir, et je vous
offre tout mon crdit pour lui.

--Je vous suis redevable de cette offre, dit gravement don Luis;
mais venons  ce que....--Il faut le mettre incessamment dans le
service, interrompit encore le comte; je me charge de sa fortune: il
ne vieillira point dans la classe des officiers subalternes; c'est
de quoi je puis vous assurer.--Rpondez-moi, comte, reprit
brusquement le vieillard, et cessez de me couper la parole.
Avez-vous dessein ou non de tenir la promesse......?--Oui, sans
doute, interrompit Belflor pour la troisime fois, je tiendrai la
promesse que je vous fais d'appuyer votre fils de toute ma faveur:
comptez sur moi, je suis homme rel.--C'en est trop, comte, s'cria
Cespdes en se levant: aprs avoir sduit ma fille, vous osez encore
m'insulter! mais je suis noble, et l'offense que vous me faites ne
demeurera pas impunie. En achevant ces mots, il se retira chez lui,
le coeur plein de ressentiment, et roulant dans son esprit mille
projets de vengeance.

Ds qu'il y fut arriv, il dit avec beaucoup d'agitation  Lonor
et  la dame Marcelle: Ce n'tait pas sans raison que le comte
m'tait suspect; c'est un tratre dont je veux me venger. Pour vous,
ds demain vous entrerez toutes deux dans un couvent; vous n'avez
qu' vous y prparer; et rendez grce au ciel que ma colre se borne
 ce chtiment. En disant cela, il alla s'enfermer dans son
cabinet, pour penser mrement au parti qu'il avait  prendre dans
une conjoncture aussi dlicate.

Quelle fut la douleur de Lonor, quand elle eut entendu dire que
Belflor tait perfide! Elle demeura quelque temps immobile; une
pleur mortelle se rpandit sur son visage; ses esprits
l'abandonnrent, et elle tomba sans mouvement entre les bras de sa
gouvernante, qui crut qu'elle allait expirer. Cette dugne apporta
tous ses soins pour la faire revenir de son vanouissement. Elle y
russit. Lonor reprit l'usage de ses sens, ouvrit les yeux, et
voyant sa gouvernante empresse  la secourir: Que vous tes
barbare! lui dit-elle en poussant un profond soupir; pourquoi
m'avez-vous tire de l'heureux tat o j'tais? je ne sentais pas
l'horreur de ma destine. Que ne me laissiez-vous mourir! Vous qui
savez toutes les peines qui doivent troubler le repos de ma vie,
pourquoi me la voulez-vous conserver?

Marcelle essaya de la consoler, mais ne fit que l'aigrir davantage.
Tous vos discours sont superflus, s'cria la fille de don Luis; je
ne veux rien couter: ne perdez pas le temps  combattre mon
dsespoir; vous devriez plutt l'irriter, vous qui m'avez plonge
dans l'abme affreux o je suis: c'est vous qui m'avez rpondu de la
sincrit du comte; sans vous je ne me serais pas livre 
l'inclination que j'avais pour lui; j'en aurais insensiblement
triomph: il n'en aurait jamais du moins tir le moindre avantage.
Mais je ne veux pas, poursuivit-elle, vous imputer mon malheur, et
je n'en accuse que moi: je ne devais pas suivre vos conseils, en
recevant la foi d'un homme sans la participation de mon pre.
Quelque glorieuse que ft pour moi la recherche du comte de Belflor,
il fallait le mpriser, plutt que de le mnager aux dpens de mon
honneur; enfin, je devais me dfier de lui, de vous et de moi. Aprs
avoir t assez faible pour me rendre  ses serments perfides, aprs
l'affliction que je cause au malheureux don Luis et le dshonneur
que je fais  ma famille, je me dteste moi-mme, et, loin de
craindre la retraite dont on me menace, je voudrais aller cacher ma
honte dans le plus horrible sjour.

En parlant de cette sorte, elle ne se contentait pas de pleurer
abondamment: elle dchirait ses habits, et s'en prenait  ses beaux
cheveux de l'injustice de son amant. La dugne, pour se conformer 
la douleur de sa matresse, n'pargna pas les grimaces: elle laissa
couler quelques pleurs de commande, fit mille imprcations contre
les hommes en gnral, et en particulier contre Belflor. Est-il
possible, s'cria-t-elle, que le comte, qui m'a paru plein de
droiture et de probit, soit assez sclrat pour nous avoir trompes
toutes deux! Je ne puis revenir de ma surprise, ou plutt je ne puis
encore me persuader cela.

--En effet, dit Lonor, quand je me le reprsente  mes genoux,
quelle fille ne se serait pas fie  son air tendre,  ses serments
dont il prenait si hardiment le ciel  tmoin,  ses transports qui
se renouvelaient sans cesse? Ses yeux me montraient encore plus
d'amour que sa bouche ne m'en exprimait; en un mot, il paraissait
charm de ma vue. Non, il ne me trompait point; je ne puis le
penser. Mon pre ne lui aura pas parl peut-tre avec assez de
mnagement; ils se seront piqus tous deux, et le comte lui aura
moins rpondu en amant qu'en grand seigneur. Mais je me flatte aussi
peut-tre! Il faut que je sorte de cette incertitude: je vais crire
 Belflor, et lui mander que je l'attends ici cette nuit; je veux
qu'il vienne rassurer mon coeur alarm, ou me confirmer lui-mme sa
trahison.

La dame Marcelle applaudit  ce dessein: elle conut mme quelque
esprance que le comte, tout ambitieux qu'il tait, pourrait bien
tre touch des larmes que Lonor rpandrait dans cette entrevue, et
se dterminer  l'pouser.

Pendant ce temps-l, Belflor, dbarrass du bon homme don Luis,
rvait dans son appartement aux suites que pourrait avoir la
rception qu'il venait de lui faire. Il jugea bien que tous les
Cespdes, irrits de l'injure, songeraient  la venger; mais cela ne
l'inquitait que faiblement. L'intrt de son amour l'occupait bien
davantage. Il pensait que Lonor serait mise dans un couvent, ou du
moins qu'elle serait dsormais garde  vue; que selon toutes les
apparences il ne la reverrait plus. Cette pense l'affligeait, et il
cherchait dans son esprit quelque moyen de prvenir ce malheur,
lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre que la dame
Marcelle venait de lui mettre entre les mains; c'tait un billet de
Lonor, conu en ces termes:


_Je dois demain quitter le monde, pour aller m'ensevelir dans une
retraite. Me voir dshonore, odieuse  ma famille et  moi-mme,
c'est l'tat dplorable o je suis rduite pour vous avoir cout.
Je vous attends encore cette nuit. Dans mon dsespoir, je cherche de
nouveaux tourments: venez m'avouer que votre coeur n'a point eu de
part aux serments que votre bouche m'a faits, ou venez les justifier
par une conduite qui peut seule adoucir la rigueur de mon destin.
Comme il pourrait y avoir quelque pril dans ce rendez-vous, aprs
ce qui s'est pass entre vous et mon pre, faites-vous accompagner
par un ami. Quoique vous fassiez tout le malheur de ma vie, je sens
que je m'intresse encore  la vtre._

    Lonor.

Le comte lut deux ou trois fois cette lettre, et se reprsentant la
fille de don Luis dans la situation o elle se dpeignait, il en fut
mu. Il rentra en lui-mme: la raison, la probit, l'honneur, dont
sa passion lui avait fait violer toutes les lois, commencrent 
reprendre sur lui leur empire. Il sentit tout d'un coup dissiper son
aveuglement; et comme un homme sorti d'un violent accs de fivre
rougit des paroles et des actions extravagantes qui lui sont
chappes, il eut honte de tous les lches artifices dont il s'tait
servi pour contenter ses dsirs.

Qu'ai-je fait, dit-il, malheureux! Quel dmon m'a possd? J'ai
promis d'pouser Lonor: j'en ai pris le ciel  tmoin: j'ai feint
que le roi m'avait propos un parti: mensonge, perfidie, sacrilge,
j'ai tout mis en usage pour corrompre l'innocence. Quelle fureur! ne
valait-il pas mieux employer mes efforts  dtruire mon amour, qu'
le satisfaire par des voies si criminelles? Cependant voil une
fille de condition sduite; je l'abandonne  la colre de ses
parents que je dshonore avec elle, et je la rends misrable pour
prix de m'avoir rendu heureux: quelle ingratitude! Ne dois-je pas
plutt rparer l'outrage que je lui fais? Oui, je le dois, et je
veux, en l'pousant, dgager la parole que je lui ai donne. Qui
pourrait s'opposer  un dessein si juste? ses bonts doivent-elles
me prvenir contre sa vertu? non, je sais combien sa rsistance m'a
cot  vaincre. Elle s'est moins rendue  mes transports qu' la
foi jure... Mais d'un autre ct, si je me borne  ce choix, je me
fais un tort considrable. Moi qui puis aspirer aux plus nobles et
aux plus riches hritires de l'tat, je me contenterai de la fille
d'un simple gentilhomme, qui n'a qu'un bien mdiocre! Que
pensera-t-on de moi  la cour? On dira que j'ai fait un mariage
ridicule.

Belflor, ainsi partag entre l'amour et l'ambition, ne savait 
quoi se rsoudre; mais quoiqu'il ft encore incertain s'il
pouserait Lonor ou s'il ne l'pouserait point, il ne laissa pas de
se dterminer  l'aller trouver la nuit prochaine, et il chargea son
valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle.

Don Luis, de son ct, passa la journe  songer au rtablissement
de son honneur. La conjoncture lui paraissait fort embarrassante.
Recourir aux lois civiles, c'tait rendre son dshonneur public,
outre qu'il craignait, avec grande raison, que la justice ne ft
d'une part et les juges de l'autre: il n'osait pas non plus s'aller
jeter aux pieds du roi. Comme il croyait que ce prince avait dessein
de marier Belflor, il avait peur de faire une dmarche inutile; il
ne lui restait donc que la voie des armes, et ce fut  ce parti
qu'il s'arrta.

Dans la chaleur de son ressentiment, il fut tent de faire un appel
au comte; mais, venant  considrer qu'il tait trop vieux et trop
faible pour oser se fier  son bras, il aima mieux s'en remettre 
son fils, dont il jugea les coups plus srs que les siens. Il envoya
donc un de ses domestiques  Alcala avec une lettre, par laquelle il
mandait  son fils de venir incessamment  Madrid, venger une
offense faite  la famille des Cespdes.

Ce fils, nomm don Pdre, est un cavalier de dix-huit ans,
parfaitement bien fait, et si brave, qu'il passe, dans la ville
d'Alcala, pour le plus redoutable colier de l'universit; mais vous
le connaissez, ajouta le diable, et il n'est pas besoin que je
m'tende sur cela.--Il est vrai, dit don Clofas, qu'il a toute la
valeur et tout le mrite que l'on puisse avoir.

--Ce jeune homme, reprit Asmode, n'tait point alors  Alcala,
comme son pre se l'imaginait. Le dsir de revoir une dame qu'il
aimait l'avait amen  Madrid. La dernire fois qu'il y tait venu
voir sa famille, il avait fait cette conqute au Prado. Il n'en
savait point encore le nom; on avait exig de lui qu'il ne ferait
aucune dmarche pour s'en informer, et il s'tait soumis, quoique
avec beaucoup de peine,  cette cruelle ncessit. C'tait une fille
de condition qui avait pris de l'amiti pour lui, et qui, croyant
devoir se dfier de la discrtion et de la constance d'un colier,
jugeait  propos de le bien prouver avant de se faire connatre.

Il tait plus occup de son inconnue que de la philosophie
d'Aristote, et le peu de chemin qu'il y a d'ici  Alcala tait cause
qu'il faisait souvent, comme vous, l'cole buissonnire, avec cette
diffrence, que c'tait pour un objet qui le mritait mieux que
votre dona Thomasa. Pour drober la connaissance de ses amoureux
voyages  don Luis son pre, il avait coutume de loger dans une
auberge  l'extrmit de la ville, o il avait soin de se tenir
cach sous un nom emprunt. Il n'en sortait que le matin  certaine
heure, qu'il lui fallait aller  une maison o la dame qui lui
faisait si mal faire ses tudes avait la bont de se rendre,
accompagne d'une femme de chambre. Il demeurait donc enferm dans
son auberge pendant le reste du jour; mais, en rcompense, ds que
la nuit tait venue, il se promenait partout dans la ville.

Il arriva qu'une nuit, comme il traversait une rue dtourne, il
entendit des voix et des instruments qui lui parurent dignes de son
attention. Il s'arrta pour les couter: c'tait une srnade; le
cavalier qui la donnait tait ivre et naturellement brutal. Il n'eut
pas si tt aperu notre colier, qu'il vint  lui avec
prcipitation, et sans autre compliment: Ami, lui dit-il d'un ton
brusque, passez votre chemin: les gens curieux sont ici fort mal
reus.--Je pourrais me retirer, rpondit don Pdre choqu de ces
paroles, si vous m'en aviez pri de meilleure grce; mais je veux
demeurer pour vous apprendre  parler.--Voyons donc, reprit le
matre du concert, en tirant son pe, qui de nous deux cdera la
place  l'autre.

Don Pdre mit aussi l'pe  la main, et ils commencrent  se
battre. Quoique le matre de la srnade s'en acquittt avec assez
d'adresse, il ne put parer un coup mortel qui lui fut port, et il
tomba sur le carreau. Tous les acteurs du concert, qui avaient dj
quitt leurs instruments et tir leurs pes pour accourir  son
secours, s'avancrent pour le venger. Ils attaqurent tous ensemble
don Pdre, qui, dans cette occasion, montra ce qu'il savait faire.
Outre qu'il parait avec une agilit surprenante toutes les bottes
qu'on lui portait, il en poussait de furieuses, et occupait  la
fois tous ses ennemis.

Cependant ils taient si opinitres et en si grand nombre, que,
tout habile escrimeur qu'il tait, il n'aurait pu viter sa perte,
si le comte de Belflor, qui passait alors par cette rue, n'et pris
sa dfense. Le comte avait du coeur et beaucoup de gnrosit: il ne
put voir tant de gens arms contre un seul homme sans s'intresser
pour lui. Il tira son pe, et, courant se ranger auprs de don
Pdre, il poussa si vivement avec lui les acteurs de la srnade,
qu'ils s'enfuirent tous, les uns blesss, et les autres de peur de
l'tre.

Aprs leur retraite, l'colier voulut remercier le comte du secours
qu'il en avait reu; mais Belflor l'interrompit: Laissons l ces
discours, lui dit-il; n'tes-vous point bless?--Non, rpondit don
Pdre.--Eloignons-nous d'ici, reprit le comte: je vois que vous avez
tu un homme; il est dangereux de vous arrter plus longtemps dans
cette rue: la justice vous y pourrait surprendre. Ils marchrent
aussitt  grands pas, gagnrent une autre rue, et quand ils furent
loin de celle o s'tait donn le combat, ils s'arrtrent.

Don Pdre, pouss par les mouvements d'une juste reconnaissance,
pria le comte de ne lui pas cacher le nom du cavalier  qui il avait
tant d'obligation. Belflor ne lui fit aucune difficult de le lui
apprendre, et il lui demanda aussi le sien; mais l'colier, ne
voulant pas se faire connatre, rpondit qu'il s'appelait don Juan
de Matos, et l'assura qu'il se souviendrait ternellement de ce
qu'il avait fait pour lui.

Je veux, lui dit le comte, vous offrir ds cette nuit une occasion
de vous acquitter envers moi. J'ai un rendez-vous qui n'est pas sans
pril; j'allais chercher un ami pour m'y accompagner: je connais
votre valeur; puis-je vous proposer, don Juan, de venir avec
moi?--Ce doute m'outrage, rpartit l'colier; je ne saurais faire un
meilleur usage de la vie que vous m'avez conserve, que de l'exposer
pour vous. Partons, je suis prt  vous suivre. Ainsi Belflor
conduisit lui-mme don Pdre  la maison de don Luis, et ils
entrrent tous deux par le balcon dans l'appartement de Lonor.

Don Clofas, en cet endroit, interrompit le diable: Seigneur
Asmode, lui dit-il, comment est-il possible que don Pdre ne
reconnt point la maison de son pre?--Il n'avait garde de la
reconnatre, rpondit le dmon; c'tait une nouvelle demeure: don
Luis avait chang de quartier, et logeait dans cette maison depuis
huit jours, ce que don Pdre ne savait pas: c'est ce que j'allais
vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Vous tes trop vif: vous
avez la mauvaise habitude de couper la parole aux gens:
corrigez-vous de ce dfaut-l.

Don Pdre, continua le boiteux, ne croyait donc pas tre chez son
pre: il ne s'aperut pas non plus que la personne qui les
introduisait tait la dame Marcelle, puisqu'elle les reut sans
lumire dans une antichambre, o Belflor pria son compagnon de
rester, pendant qu'il serait dans la chambre de sa dame. L'colier y
consentit, et s'assit sur une chaise, l'pe nue  la main, de peur
de surprise. Il se mit  rver aux faveurs dont il jugea que l'amour
allait combler Belflor, et il souhaitait d'tre aussi heureux que
lui: quoiqu'il ne ft pas maltrait de sa dame inconnue, elle
n'avait pas encore pour lui toutes les bonts que Lonor avait pour
le comte.

Pendant qu'il faisait l-dessus toutes les rflexions que peut
faire un amant passionn, il entendit qu'on essayait doucement
d'ouvrir une porte qui n'tait pas celle des amants, et il vit
paratre de la lumire par le trou de la serrure. Il se leva
brusquement, s'avana vers la porte qui s'ouvrit, et prsenta la
pointe de son pe  son pre: car c'tait lui qui venait dans
l'appartement de Lonor pour voir si le comte n'y serait point. Le
bonhomme ne croyait pas, aprs ce qui s'tait pass, que sa fille et
Marcelle eussent os le recevoir encore; c'est ce qui l'avait
empch de les faire coucher dans un autre appartement: il s'tait
toutefois avis de penser que, devant entrer le lendemain dans un
couvent, elles auraient peut-tre voulu l'entretenir pour la
dernire fois.

Qui que tu sois, lui dit l'colier, n'entre point ici, ou bien il
t'en cotera la vie. A ces mots, don Luis envisage don Pdre, qui
de son ct le regarde avec attention. Ils se reconnaissent. Ah!
mon fils, s'crie le vieillard, avec quelle impatience je vous
attendais! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait avertir de votre
arrive? Craigniez-vous de troubler mon repos? Hlas! je n'en puis
prendre dans la cruelle situation o je me trouve!--O mon pre! dit
don Pdre tout perdu, est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils
point dus par une trompeuse ressemblance?--D'o vient cet
tonnement, reprit don Luis? N'tes-vous pas chez votre pre? ne
vous ai-je pas mand que je demeure dans cette maison depuis huit
jours?--Juste ciel, rpliqua l'colier, qu'est-ce que j'entends? je
suis donc ici dans l'appartement de ma soeur?

Comme il achevait ces paroles, le comte, qui avait entendu du
bruit, et qui crut qu'on attaquait son escorte, sortit l'pe  la
main de la chambre de Lonor. Ds que le vieillard l'aperut, il
devint furieux, et, le montrant  son fils: Voil, s'cria-t-il,
l'audacieux qui a ravi mon repos, et port  notre honneur une
mortelle atteinte. Vengeons-nous. Htons-nous de punir ce tratre.
En disant cela, il tira son pe, qu'il avait sous sa robe de
chambre, et voulut attaquer Belflor; mais don Pdre le retint.
Arrtez, mon pre, lui dit-il; modrez, je vous prie, les
transports de votre colre...--Quel est votre dessein, mon fils?
rpondit le vieillard; vous retenez mon bras! vous croyez sans doute
qu'il manque de force pour nous venger. H bien! tirez donc raison
vous-mme de l'offense qu'on nous a faite; aussi bien est-ce pour
cela que je vous ai mand de revenir  Madrid. Si vous prissez, je
prendrai votre place; il faut que le comte tombe sous nos coups, ou
qu'il nous te  tous deux la vie, aprs nous avoir t l'honneur.

--Mon pre, reprit don Pdre, je ne puis accorder  votre
impatience ce qu'elle attend de moi. Bien loin d'attenter  la vie
du comte, je ne suis venu ici que pour la dfendre. Ma parole y est
engage; mon honneur le demande. Sortons, comte, poursuivit-il en
s'adressant  Belflor.--Ah! lche, interrompit don Luis, en
regardant don Pdre d'un oeil irrit, tu t'opposes toi-mme  une
vengeance qui devrait t'occuper tout entier! Mon fils, mon propre
fils est d'intelligence avec le perfide qui a suborn ma fille! mais
n'espre pas tromper mon ressentiment; je vais appeler tous mes
domestiques; je veux qu'ils me vengent de sa trahison et de ta
lchet.

--Seigneur, rpliqua don Pdre, rendez plus de justice  votre
fils; cessez de le traiter de lche; il ne mrite point ce nom
odieux. Le comte m'a sauv la vie cette nuit. Il m'a propos, sans
me connatre, de l'accompagner  son rendez-vous. Je me suis offert
 partager les prils qu'il y pouvait courir, sans savoir que ma
reconnaissance engageait imprudemment mon bras contre l'honneur de
ma famille. Ma parole m'oblige donc  dfendre ici ses jours: par-l
je m'acquitte envers lui; mais je ne ressens pas moins vivement que
vous l'injure qu'il nous a faite, et ds demain vous me verrez
chercher  rpandre son sang avec autant d'ardeur que vous m'en
voyez aujourd'hui  le conserver.

Le comte, qui n'avait point parl jusque-l tant il avait t
frapp du merveilleux de cette aventure, prit alors la parole: Vous
pourriez, dit-il  l'colier, assez mal venger cette injure par la
voie des armes: je veux vous offrir un moyen plus sr de rtablir
votre honneur. Je vous avouerai que jusqu' ce jour je n'ai pas eu
dessein d'pouser Lonor; mais ce matin j'ai reu de sa part une
lettre qui m'a touch, et ses pleurs viennent d'achever l'ouvrage;
le bonheur d'tre son poux fait  prsent ma plus chre envie.--Si
le roi vous destine une autre femme, dit don Luis, comment vous
dispenserez-vous...?--Le roi ne m'a propos aucun parti, interrompit
Belflor en rougissant. Pardonnez, de grce, cette fable  un homme
dont la raison tait trouble par l'amour. C'est un crime que la
violence de ma passion m'a fait commettre, et que j'expie en vous
l'avouant.

--Seigneur, reprit le vieillard, aprs cet aveu qui sied bien  un
grand coeur, je ne doute plus de votre sincrit: je vois que vous
voulez en effet rparer l'affront que nous avons reu; ma colre
cde aux assurances que vous m'en donnez: souffrez que j'oublie mon
ressentiment dans vos bras. En achevant ces mots, il s'approcha du
comte, qui s'tait avanc pour le prvenir. Ils s'embrassrent tous
deux  plusieurs reprises; ensuite Belflor, se tournant vers don
Pdre: Et vous, faux don Juan, lui dit-il, vous qui avez dj gagn
mon estime par une valeur incomparable et par des sentiments
gnreux, venez, que je vous voue une amiti de frre. En disant
cela, il embrassa don Pdre, qui reut ses embrassements d'un air
soumis et respectueux, et lui rpondit: Seigneur, en me promettant
une amiti si prcieuse, vous acqurez la mienne. Comptez sur un
homme qui vous sera dvou jusqu'au dernier moment de sa vie.

Pendant que ces cavaliers tenaient de semblables discours, Lonor,
qui tait  la porte de sa chambre, ne perdait pas un mot de tout ce
que l'on disait. Elle avait d'abord t tente de se montrer et de
s'aller jeter au milieu des pes, sans savoir pourquoi. Marcelle
l'en avait empche; mais lorsque cette adroite dugne vit que les
affaires se terminaient  l'amiable, elle jugea que la prsence de
sa matresse et la sienne ne gteraient rien. C'est pourquoi elles
parurent toutes deux le mouchoir  la main, et coururent en pleurant
se prosterner devant don Luis. Elles craignaient, avec raison,
qu'aprs les avoir surprises la nuit dernire, il ne leur st
mauvais gr de la rcidive; mais il fit relever Lonor, et lui dit:
Ma fille, essuyez vos larmes, je ne vous ferai point de nouveaux
reproches; puisque votre amant veut garder la foi qu'il vous a
jure, je consens d'oublier le pass.

--Oui, seigneur don Luis, dit le comte, j'pouserai Lonor; et pour
rparer encore mieux l'offense que je vous ai faite, pour vous
donner une satisfaction plus entire, et  votre fils un gage de
l'amiti que je lui ai voue, je lui offre ma soeur Eugnie.--Ah!
seigneur, s'cria don Luis avec transport, que je suis sensible 
l'honneur que vous faites  mon fils! Quel pre fut jamais plus
content? Vous me donnez autant de joie que vous m'avez caus de
douleur.

Si le vieillard parut charm de l'offre du comte, il n'en fut pas
de mme de don Pdre: comme il tait fortement pris de son
inconnue, il demeura si troubl, si interdit, qu'il ne put dire une
parole; mais Belflor, sans faire attention  son embarras, sortit,
en disant qu'il allait ordonner les apprts de cette double union,
et qu'il lui tardait d'tre attach  eux par des chanes si
troites.

Aprs son dpart, don Luis laissa Lonor dans son appartement, et
monta dans le sien avec don Pdre, qui lui dit avec toute la
franchise d'un colier: Seigneur, dispensez-moi, je vous prie,
d'pouser la soeur du comte: c'est assez qu'il pouse Lonor. Ce
mariage suffit pour rtablir l'honneur de notre famille.--H quoi!
mon fils, rpondit le vieillard, auriez-vous de la rpugnance  vous
marier avec la soeur du comte?--Oui, mon pre, rpartit don Pdre;
cette union, je vous l'avoue, serait un cruel supplice pour moi, et
je ne vous en cacherai point la cause. J'aime, ou, pour mieux dire,
j'adore depuis six mois une dame charmante: j'en suis cout; elle
seule peut faire le bonheur de ma vie.

--Que la condition d'un pre est malheureuse! dit alors don Luis;
il ne trouve presque jamais ses enfants disposs  faire ce qu'il
dsire; mais quelle est donc cette personne qui a fait sur vous une
si forte impression?--Je ne le sais point encore, lui rpondit don
Pdre: elle a promis de me l'apprendre lorsqu'elle sera satisfaite
de ma constance et de ma discrtion; mais je ne doute pas que sa
maison ne soit une des plus illustres d'Espagne.

--Et vous croyez, rpliqua le vieillard en changeant de ton, que
j'aurai la complaisance d'approuver votre amour romanesque? Je
souffrirai que vous renonciez au plus glorieux tablissement que la
fortune puisse vous offrir, pour vous conserver fidle  un objet
dont vous ne savez pas seulement le nom? N'attendez point cela de ma
bont. Etouffez plutt les sentiments que vous avez pour une
personne qui est peut-tre indigne de vous les avoir inspirs, et ne
songez qu' mriter l'honneur que le comte veut vous faire.--Tous
ces discours sont inutiles, mon pre, rpartit l'colier; je sens
que je ne pourrai jamais oublier mon inconnue: rien ne sera capable
de me dtacher d'elle. Quand on me proposerait une
infante....--Arrtez, s'cria brusquement don Luis, c'est trop
insolemment vanter une constance qui excite ma colre. Sortez, et ne
vous prsentez plus devant moi que vous ne soyez prt  m'obir.

Don Pdre n'osa rpliquer  ces paroles de peur de s'en attirer de
plus dures. Il se retira dans une chambre, o il passa le reste de
la nuit  faire des rflexions autant tristes qu'agrables. Il
pensait avec douleur qu'il allait se brouiller avec toute sa famille
en refusant d'pouser la soeur du comte; mais il en tait tout
consol, lorsqu'il venait  se reprsenter que son inconnue lui
tiendrait compte d'un si grand sacrifice. Il se flattait mme
qu'aprs une si belle preuve de fidlit, elle ne manquerait pas de
lui dcouvrir sa condition, qu'il s'imaginait gale pour le moins 
celle d'Eugnie.

Dans cette esprance, il sortit ds qu'il fut jour, et alla se
promener au Prado, en attendant l'heure de se rendre au logis de
dona Juana: c'est le nom de la dame chez qui il avait coutume
d'entretenir tous les matins sa matresse. Il attendit ce moment
avec beaucoup d'impatience; et quand il fut venu, il courut au
rendez-vous.

Il y trouva l'inconnue, qui s'y tait rendue de meilleure heure
qu' l'ordinaire; mais il la trouva qui fondait en pleurs avec dona
Juana, et qui paraissait agite d'une vive douleur. Quel spectacle
pour un amant! Il s'approcha d'elle tout troubl, et, se jetant 
ses genoux: Madame, lui dit-il, que dois-je penser de l'tat o je
vous vois? quel malheur m'annoncent ces larmes qui me percent le
coeur?--Vous ne vous attendez pas, lui rpondit-elle, au coup fatal
que j'ai  vous porter. La fortune cruelle va nous sparer pour
jamais: nous ne nous verrons plus.

Elle accompagna ces paroles de tant de soupirs, que je ne sais si
don Pdre fut plus touch des choses qu'elle disait, que de
l'affliction dont elle paraissait saisie en les disant: Juste ciel,
s'cria-t-il avec un transport de fureur dont il ne fut pas matre,
peux-tu souffrir que l'on dtruise une union dont tu connais
l'innocence! Mais, Madame, ajouta-t-il, vous avez pris peut-tre de
fausses alarmes. Est-il certain qu'on vous arrache au plus fidle
amant qui fut jamais? suis-je en effet le plus malheureux de tous
les hommes?--Notre infortune n'est que trop assure, rpondit
l'inconnue: mon frre, de qui ma main dpend, me marie aujourd'hui;
il vient de me le dclarer lui-mme.--Eh! quel est cet heureux
poux? rpliqua don Pdre avec prcipitation. Nommez-le moi, Madame;
je vais, dans mon dsespoir....--Je ne sais point encore son nom,
interrompit l'inconnue; mon frre n'a pas voulu m'en instruire; il
m'a dit seulement qu'il souhaitait que je visse le cavalier
auparavant.

--Mais, Madame, dit don Pdre, vous soumettrez-vous sans rsistance
aux volonts d'un frre? Vous laisserez-vous entraner  l'autel
sans vous plaindre d'un si cruel sacrifice? Ne ferez-vous rien en ma
faveur? Hlas, je n'ai pas craint de m'exposer  la colre de mon
pre pour me conserver  vous: ses menaces n'ont pu branler ma
fidlit, et, avec quelque rigueur qu'il puisse me traiter, je
n'pouserai point la dame qu'on me propose, quoique ce soit un parti
trs-considrable.--Et qui est cette dame, dit l'inconnue?--C'est la
soeur du comte de Belflor, rpondit l'colier.--Ah! don Pdre,
rpliqua l'inconnue, en faisant paratre une extrme surprise, vous
vous mprenez sans doute; vous n'tes point sr de ce que vous
dites. Est-ce en effet Eugnie, la soeur de Belflor, que l'on vous a
propose?

--Oui, Madame, rpartit don Pdre; le comte lui-mme m'a offert sa
main.--H quoi! s'cria-t-elle, il serait possible que vous fussiez
ce cavalier  qui mon frre me destine?--Qu'entends-je! s'cria
l'colier  son tour, la soeur du comte de Belflor serait mon
inconnue!--Oui, don Pdre, rpartit Eugnie; mais peu s'en faut que
je ne croie plus l'tre en ce moment, tant j'ai de peine  me
persuader du bonheur dont vous m'assurez.

A ces mots, don Pdre lui embrassa les genoux: ensuite il lui prit
une de ses mains, qu'il baisa avec tous les transports que peut
sentir un amant qui passe subitement d'une extrme douleur  un
excs de joie. Pendant qu'il s'abandonnait aux mouvements de son
amour, Eugnie, de son ct, lui faisait mille caresses, qu'elle
accompagnait de mille paroles tendres et flatteuses. Que mon frre,
disait-elle, m'et pargn de peines, s'il m'et nomm l'poux qu'il
me destine! Que j'avais dj conu d'aversion pour cet poux! Ah!
mon cher don Pdre! que je vous ai ha!--Belle Eugnie,
rpondait-il, que cette haine a de charmes pour moi! Je veux la
mriter en vous adorant toute ma vie.

Aprs que ces deux amants se furent donn toutes les marques les
plus touchantes d'une tendresse mutuelle, Eugnie voulut savoir
comment l'colier avait pu gagner l'amiti de son frre. Don Pdre
ne lui cacha point les amours du comte et de sa soeur, et lui
raconta tout ce qui s'tait pass la nuit dernire. Ce fut pour elle
un surcrot de plaisir d'apprendre que son frre devait pouser la
soeur de son amant. Dona Juana prenait trop de part au sort de son
amie pour n'tre pas sensible  cet heureux vnement: elle lui en
tmoigna sa joie aussi bien qu' don Pdre, qui se spara enfin
d'Eugnie aprs tre convenu avec elle qu'ils ne feraient pas
semblant tous deux de se connatre quand ils se verraient devant le
comte.

Don Pdre s'en retourna chez son pre, qui, le trouvant dispos 
lui obir, en fut d'autant plus rjoui qu'il attribua son obissance
 la manire ferme dont il lui avait parl la nuit. Ils attendaient
des nouvelles de Belflor, lorsqu'ils reurent un billet de sa part.
Il leur mandait qu'il venait d'obtenir l'agrment du roi pour son
mariage et pour celui de sa soeur, avec une charge considrable pour
don Pdre; que ds le lendemain ces deux mariages se pourraient
faire, parce que les ordres qu'il avait donns pour cela
s'excutaient avec tant de diligence, que les prparatifs taient
dj fort avancs. Il vint l'aprs-dne confirmer ce qu'il leur
avait crit, et leur prsenter Eugnie.

Don Luis fit  cette dame toutes les caresses imaginables, et
Lonor ne se lassait point de l'embrasser. Pour don Pdre, de
quelques mouvements d'amour et de joie qu'il ft agit, il se
contraignit pour ne pas donner au comte le moindre soupon de leur
intelligence.

Comme Belflor s'attachait particulirement  observer sa soeur, il
crut remarquer, malgr la contrainte qu'elle s'imposait, que don
Pdre ne lui dplaisait pas. Pour en tre plus assur, il la prit un
moment en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvait le
cavalier fort  son gr. Il lui apprit ensuite son nom et sa
naissance, ce qu'il n'avait pas voulu lui dire auparavant, de peur
que l'ingalit des conditions ne la prvnt contre lui, et ce
qu'elle feignit d'entendre comme si elle l'et ignor.

Enfin, aprs beaucoup de compliments de part et d'autre, il fut
rsolu que les noces se feraient chez don Luis. Elles ont t faites
ce soir et ne sont point encore acheves; voil pourquoi l'on se
rjouit dans cette maison. Tout le monde s'y livre  la joie. La
seule dame Marcelle n'a point de part  ces rjouissances: elle
pleure en ce moment, tandis que les autres rient; car le comte de
Belflor, aprs son mariage, a tout avou  don Luis, qui a fait
enfermer cette dugne _en el monasterio de las arrepentidas_, o les
mille pistoles qu'elle a reues pour sduire Lonor serviront  lui
en faire faire pnitence le reste de ses jours.




CHAPITRE VI

_Des nouvelles choses que vit don Clofas, et de quelle manire il
fut veng de dona Thomasa._


Tournons-nous d'un autre ct, poursuivit Asmode: parcourons de
nouveaux objets. Laissez tomber vos regards sur l'htel qui est
directement au-dessous de nous; vous y verrez une chose assez rare.
C'est un homme charg de dettes qui dort d'un profond sommeil.--Il
faut donc que ce soit une personne de qualit, dit
Landro.--Justement, rpondit le dmon. C'est un marquis de cent
mille ducats de rente, et dont pourtant la dpense excde le revenu.
Sa table et ses matresses le mettent dans la ncessit de
s'endetter; mais cela ne trouble point son repos; au contraire,
quand il veut bien devoir  un marchand, il s'imagine que ce
marchand lui a beaucoup d'obligation. C'est chez vous, disait-il
l'autre jour  un drapier, c'est chez vous que je veux dsormais
prendre  crdit; je vous donne la prfrence.

Pendant que ce marquis gote si tranquillement la douceur du
sommeil qu'il te  ses cranciers, considrez un homme
qui...--Attendez, seigneur Asmode, interrompit brusquement don
Clofas; j'aperois un carrosse dans la rue: je ne veux pas le
laisser passer sans vous demander ce qu'il y a dedans.--Chut! dit le
boiteux, en baissant la voix comme s'il et craint d'tre entendu:
apprenez que ce carrosse recle un des plus graves personnages de la
monarchie. C'est un prsident qui va s'gayer chez une vieille
Asturienne dvoue  ses plaisirs. Pour n'tre pas reconnu, il a
pris la prcaution que prenait Caligula, qui mettait, en pareille
occasion, une perruque pour se dguiser.

Revenons au tableau que je voulais offrir  vos regards quand vous
m'avez interrompu. Regardez tout au haut de l'htel du marquis, un
homme qui travaille dans un cabinet rempli de livres et de
manuscrits.--C'est peut-tre, dit Zambullo, l'intendant, qui
s'occupe  chercher les moyens de payer les dettes de son
matre.--Bon! rpondit le diable, c'est bien  cela vraiment que
s'amusent les intendants de ces sortes de maisons! Ils songent
plutt  profiter du drangement des affaires qu' y mettre ordre.
Ce n'est donc pas un intendant que vous voyez. C'est un auteur: le
marquis le loge dans son htel pour se donner un air de protecteur
des gens de lettres.--Cet auteur, rpliqua don Clofas, est
apparemment un grand sujet.--Vous en allez juger, rpartit le dmon.
Il est entour de mille volumes, et il en compose un o il ne met
rien du sien. Il pille dans ces livres et ces manuscrits; et
quoiqu'il ne fasse qu'arranger et lier ses larcins, il a plus de
vanit qu'un vritable auteur.

Vous ne savez pas, continua l'esprit, qui demeure  trois portes
au-dessous de cet htel? C'est la Chichona, cette mme femme dont
j'ai fait une si honnte mention dans l'histoire du comte de
Belflor.--Ah! que je suis ravi de la voir, dit Landro. Cette bonne
personne si utile  la jeunesse est sans doute une de ces deux
vieilles que j'aperois dans une salle basse. L'une a les coudes
appuys sur une table, et regarde attentivement l'autre, qui compte
de l'argent. Laquelle des deux est la Chichona?--C'est, dit le
dmon, celle qui ne compte point. L'autre, nomme la Pbrada, est
une honorable dame de la mme profession: elles sont associes, et
elles partagent en ce moment les fruits d'une aventure qu'elles
viennent de mettre  fin.

La Pbrada est la plus achalande; elle a la pratique de plusieurs
veuves riches,  qui elle porte tous les jours sa liste 
lire.--Qu'appellez-vous la liste? interrompit l'colier.--Ce sont,
rpartit Asmode, les noms de tous les trangers bien faits qui
viennent  Madrid, et surtout des Franais. D'abord que cette
ngociatrice apprend qu'il en est arriv de nouveaux, elle court 
leurs auberges s'informer adroitement de quel pays ils sont, de leur
naissance, de leur taille, de leur air et de leur ge; puis elle en
fait son rapport  ses veuves, qui font leurs rflexions l-dessus;
et si le coeur en dit aux dites veuves, elle les abouche avec
lesdits trangers.

--Cela est fort commode, et juste en quelque faon, rpliqua
Zambullo en souriant; car enfin, sans ces bonnes dames et leurs
agentes, les jeunes trangers qui n'ont point ici de connaissances
perdraient un temps infini  en faire. Mais dites-moi s'il y a de
ces veuves et de ces maquignonnes dans les autres pays?--Bon! s'il y
en a, rpondit le boiteux: en pouvez-vous douter? je remplirais bien
mal mes fonctions si je ngligeais d'en pourvoir les grandes villes.

Donnez votre attention au voisin de la Chichona,  cet imprimeur
qui travaille tout seul dans son imprimerie. Il y a trois heures
qu'il a renvoy ses garons; il va passer la nuit  imprimer un
livre secrtement.--Eh! quel est donc cet ouvrage? dit Landro.--Il
traite des injures, rpondit le dmon. Il prouve que la religion est
prfrable au point d'honneur, et qu'il vaut mieux pardonner que
venger une offense.--Oh! le maraud d'imprimeur! s'cria l'colier;
il fait bien d'imprimer en secret son infme livre. Que l'auteur ne
s'avise pas de se faire connatre: je serais le premier  le
btonner. Est-ce que la religion dfend de conserver son honneur?

--N'entrons pas dans cette discussion, interrompit Asmode avec un
souris malin. Il parat que vous avez bien profit des leons de
morale qui vous ont t donnes  Alcala: je vous en flicite.--Vous
direz ce qu'il vous plaira, interrompit  son tour don Clofas: que
l'auteur de ce ridicule ouvrage fasse les plus beaux raisonnements
du monde, je m'en moque; je suis Espagnol: rien ne me semble si doux
que la vengeance, et puisque vous m'avez promis de punir la perfidie
de ma matresse, je vous somme de me tenir parole.

--Je cde avec plaisir au transport qui vous agite, dit le dmon.
Que j'aime ces bons naturels qui suivent tous leurs mouvements sans
scrupule! je vais vous satisfaire tout  l'heure; aussi bien le
temps de vous venger est arriv: mais je veux auparavant vous faire
voir une chose trs-rjouissante. Portez la vue au-del de
l'imprimerie, et observez bien ce qui se passe dans un appartement
tapiss de drap musc.--J'y remarque, rpondit Landro, cinq ou six
femmes qui donnent, comme  l'envi, des bouteilles de verre  une
espce de valet, et elles me paraissent furieusement agites.

--Ce sont, reprit le boiteux, des dvotes qui ont grand sujet d'tre
mues. Il y a dans cet appartement un inquisiteur malade. Ce
vnrable personnage, qui a prs de trente-cinq ans, est couch dans
une autre chambre que celle o sont ces femmes. Deux de ses plus
chres pnitentes le veillent: l'une fait ses bouillons, et l'autre,
 son chevet, a soin de lui tenir la tte chaude, et de lui couvrir
la poitrine d'une couverture compose de cinquante peaux de
moutons.--Quelle est donc sa maladie? rpliqua Zambullo.--Il est
enrhum du cerveau, rpartit le diable, et il est  craindre que le
rhume ne lui tombe sur la poitrine.

Ces autres dvotes que vous voyez dans son antichambre accourent
avec des remdes, sur le bruit de son indisposition: l'une apporte,
pour la toux, des sirops de jujube, d'altha, de corail et
tussilage; l'autre, pour conserver les poumons de Sa Rvrence,
s'est charge de sirops de longue-vie, de vronique, d'immortelle et
d'lixir de proprit; une autre, pour lui fortifier le cerveau et
l'estomac, a des eaux de mlisse, de cannelle orge, de l'eau divine
et de l'eau thriacale, avec des essences de muscade et d'ambre
gris. Celle-ci vient offrir des confections anacardines et
bzoardiques; et celle-l, des teintures d'oeillets, de corail, de
mille-fleurs, de soleil et d'meraudes. Toutes ces pnitentes zles
vantent au valet de l'inquisiteur les choses qu'elles apportent:
elles le tirent  part tour  tour; et chacune, lui mettant un ducat
dans la main, lui dit  l'oreille: Laurent, mon cher Laurent, fais
en sorte, je te prie, que ma bouteille ait la prfrence.

--Parbleu, s'cria don Clofas, il faut avouer que ce sont d'heureux
mortels que ces inquisiteurs.--Je vous en rponds, reprit Asmode;
peu s'en faut que je n'envie leur sort: et de mme qu'Alexandre
disait un jour qu'il aurait voulu tre Diogne, s'il n'et pas t
Alexandre, je dirais volontiers que, si je n'tais pas diable, je
voudrais tre inquisiteur.

Allons, seigneur colier, ajouta-t-il, allons prsentement punir
l'ingrate qui a si mal pay votre tendresse. Alors Zambullo saisit
le bout du manteau d'Asmode, qui fendit une seconde fois les airs
avec lui et alla se poser sur la maison de dona Thomasa.

Cette friponne tait  table avec les quatre spadassins qui avaient
poursuivi Landro sur les gouttires: il frmit de courroux en les
voyant manger deux perdreaux et un lapin qu'il avait pays, et fait
porter chez la tratresse avec quelques bouteilles de bon vin. Pour
surcrot de douleur, il s'apercevait que la joie rgnait dans ce
repas, et jugeait, aux dmonstrations de dona Thomasa, que la
compagnie de ces malheureux tait plus agrable que la sienne 
cette sclrate. Oh! les bourreaux, s'cria-t-il d'un ton furieux!
les voil qui se rgalent  mes dpens! quelle mortification pour
moi!

--Je conviens, lui dit le dmon, que ce spectacle n'est pas fort
rjouissant pour vous; mais quand on frquente les dames galantes,
on doit s'attendre  ces aventures: elles sont arrives mille fois
en France aux abbs, aux gens de robe et aux financiers.--Si j'avais
une pe reprit don Clofas, je fondrais sur ces coquins, et
troublerais leurs plaisirs.--La partie ne serait pas gale, rpartit
le boiteux, si vous les attaquiez tout seul; laissez-moi le soin de
vous venger; j'en viendrai mieux  bout que vous. Je vais mettre la
division parmi ces spadassins, en leur inspirant une fureur
luxurieuse: ils vont s'armer les uns contre les autres; vous allez
voir un beau vacarme.

A ces mots, il souffla, et il sortit de sa bouche une vapeur
violette qui descendit en serpentant comme un feu d'artifice, et se
rpandit sur la table de dona Thomasa. Aussitt un des convives,
sentant l'effet de ce souffle, s'approcha de la dame, et l'embrassa
avec transport. Les autres, entrans par la force de la mme
vapeur, voulurent lui arracher la grivoise: chacun demande la
prfrence; ils se la disputent: une jalouse rage s'empare d'eux;
ils viennent aux mains; ils tirent leurs pes et commencent un rude
combat: cependant dona Thomasa pousse d'horribles cris; tout le
voisinage est bientt en rumeur; on crie  la justice; la justice
vient; elle enfonce la porte; elle entre et trouve deux de ces
bretteurs tendus sur le plancher; elle se saisit des autres et les
mne en prison avec la courtisane. Cette malheureuse avait beau
pleurer, s'arracher les cheveux et se dsesprer: les gens qui la
conduisaient n'en taient pas plus touchs que Zambullo, qui en
faisait de grands clats de rire avec Asmode.

H bien! dit ce dmon  l'colier, tes-vous content?--Non,
rpondit don Clofas. Pour me donner une entire satisfaction,
portez-moi sur les prisons. Que j'ai de plaisir d'y voir enfermer la
misrable qui s'est joue de mon amour! Je me sens pour elle plus de
haine, en ce moment, que je n'ai jamais eu de tendresse.--Je le veux
bien, lui rpliqua le diable; vous me trouverez toujours prt 
suivre vos volonts, quand elles seraient contraires aux miennes et
 mes intrts, pourvu que ce soit pour votre bien.

Ils volrent tous deux sur les prisons, o bientt arrivrent les
deux spadassins, qui furent logs dans un cachot noir. Pour Thomasa,
on la mit sur la paille avec trois ou quatre autres femmes de
mauvaise vie qu'on avait arrtes le mme jour, et qui devaient tre
transfres le lendemain au lieu destin pour ces sortes de
cratures.

Je suis  prsent satisfait, dit Zambullo; j'ai got une pleine
vengeance; ma mie Thomasa ne passera pas la nuit aussi agrablement
qu'elle se l'tait promis. Nous irons o il vous plaira continuer
nos observations.--Nous sommes ici dans un endroit propre  cela,
rpondit l'esprit. Il y a dans ces prisons un grand nombre de
coupables et d'innocents: c'est un sjour qui sert  commencer le
chtiment des uns, et  purifier la vertu des autres. Il faut que je
vous montre quelques prisonniers de ces deux espces, et que je vous
dise pourquoi on les retient dans les fers.




CHAPITRE VII

_Des prisonniers._


Avant que j'entre dans ce dtail, observez un peu les guichetiers
qui sont  l'entre de ces horribles lieux. Les potes de
l'antiquit n'ont mis qu'un Cerbre  la porte de leurs enfers; il y
en a ici bien davantage, comme vous voyez. Ces guichetiers sont des
hommes qui ont perdu tout sentiment humain. Le plus mchant de mes
confrres pourrait  peine en remplacer un. Mais je m'aperois,
ajouta-t-il, que vous considrez avec horreur ces chambres, o il
n'y a pour tous meubles que des grabats: ces cachots affreux vous
paraissent autant de tombeaux. Vous tes justement tonn de la
misre que vous y remarquez, et vous dplorez le sort des malheureux
que la justice y retient: cependant ils ne sont pas tous galement 
plaindre; c'est ce que nous allons examiner.

Premirement, il y a dans cette grande chambre  droite quatre
hommes couchs dans ces deux mauvais lits; l'un est un cabaretier,
accus d'avoir empoisonn un tranger, qui creva l'autre jour dans
sa taverne. On prtend que la qualit du vin a fait mourir le
dfunt; l'hte soutient que c'est la quantit, et il sera cru en
justice, car l'tranger tait Allemand.--Eh! qui a raison du
cabaretier ou de ses accusateurs? dit don Clofas.--La chose est
problmatique, rpondit le diable. Il est bien vrai que le vin tait
frelat; mais, ma foi, le seigneur allemand en a tant bu, que les
juges peuvent en conscience remettre en libert le cabaretier.

Le second prisonnier est un assassin de profession, un de ces
sclrats qu'on appelle _valientes_, et qui, pour quatre ou cinq
pistoles, prtent obligeamment leur ministre  tous ceux qui
veulent faire cette dpense pour se dbarrasser de quelqu'un
secrtement. Le troisime, un matre  danser qui s'habille comme un
petit-matre, et qui a fait faire un mauvais pas  une de ses
colires. Et le quatrime, un galant qui a t surpris, la semaine
passe, par la _ronda_, dans le temps qu'il montait, par un balcon,
 l'appartement d'une femme qu'il connat, et dont le mari est
absent. Il ne tient qu' lui de se tirer d'affaire, en dclarant son
commerce amoureux; mais il aime mieux passer pour un voleur, et
s'exposer  perdre la vie, que de commettre l'honneur de sa dame.

--Voil un amant bien discret, dit l'colier; il faut avouer que
notre nation l'emporte sur les autres en fait de galanterie. Je vais
parier qu'un Franais, par exemple, ne serait pas capable, comme
nous, de se laisser pendre par discrtion.--Non, je vous assure, dit
le diable; il monterait plutt exprs  un balcon pour dshonorer
une femme qui aurait des bonts pour lui.

Dans un cabinet auprs de ces quatre hommes, poursuivit-il, est une
fameuse sorcire, qui a la rputation de savoir faire des choses
impossibles. Par le pouvoir de son art, de vieilles douairires
trouvent, dit-on, des jeunes gens qui les aiment but  but; les
maris deviennent fidles  leurs femmes, et les coquettes
vritablement amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent 
elles. Mais il n'y a rien de plus faux que tout cela. Elle ne
possde point d'autre secret que celui de persuader qu'elle en a, et
de vivre commodment de cette opinion. Le Saint-Office rclame cette
crature-l, qui pourra bien tre brle au premier Acte de foi.

Au-dessous du cabinet, il y a un cachot noir, qui sert de gte  un
jeune cabaretier.--Encore un hte de taverne! s'cria Landro; ces
sortes de gens-l veulent-ils donc empoisonner tout le
monde?--Celui-ci, reprit Asmode, n'est pas dans le mme cas. On
arrta ce misrable avant-hier, et l'Inquisition le rclame aussi.
Je vais, en peu de mots, vous dire le sujet de sa dtention.

Un vieux soldat, parvenu par son courage, ou plutt par sa
patience,  l'emploi de sergent dans sa compagnie, vint faire des
recrues  Madrid. Il alla demander un logement dans un cabaret. On
lui dit qu'il y avait  la vrit des chambres vides, mais qu'on ne
pouvait lui en donner aucune, parce qu'il revenait toutes les nuits
dans la maison un esprit qui maltraitait fort les trangers, quand
ils avaient la tmrit d'y vouloir coucher. Cette nouvelle ne
rebuta point le sergent. Que l'on me mette, dit-il, dans la chambre
qu'on voudra: donnez-moi de la lumire, du vin, une pipe et du
tabac, et soyez sans inquitude sur le reste: les esprits ont de la
considration pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le
harnais.

On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paraissait si
rsolu, et on lui porta tout ce qu'il avait demand. Il se mit 
boire et  fumer. Il tait dj plus de minuit, que l'esprit n'avait
point encore troubl le profond silence qui rgnait dans la maison:
on et dit qu'effectivement il respectait ce nouvel hte; mais entre
une heure et deux le grivois entendit tout  coup un bruit horrible,
comme de ferrailles, et vit bientt entrer dans sa chambre un
fantme pouvantable, vtu de drap noir, et tout entortill de
chanes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement mu de cette
apparition: il tira son pe, s'avana vers l'esprit, et lui en
dchargea du plat sur la tte un assez rude coup.

Le fantme, peu accoutum  trouver des htes si hardis, fit un
cri, et, remarquant que le soldat se prparait  recommencer, il se
prosterna trs-humblement devant lui, en disant: De grce, seigneur
sergent, ne m'en donnez pas davantage: ayez piti d'un pauvre diable
qui se jette  vos pieds pour implorer votre clmence; je vous en
conjure par saint Jacques, qui tait comme vous un grand
spadassin.--Si tu veux conserver ta vie, rpondit le soldat, il faut
que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans dguisement, ou
bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps pass
fendaient les gants qu'ils rencontraient. A ces mots, l'esprit,
voyant  qui il avait affaire, prit le parti d'avouer tout.

Je suis, dit-il au sergent, le matre garon de ce cabaret: je
m'appelle Guillaume; j'aime Juanilla, qui est la fille unique du
logis, et je ne lui dplais pas; mais comme son pre et sa mre ont
en vue une alliance plus releve que la mienne, pour les obliger 
me choisir pour gendre, nous sommes convenus, la petite fille et
moi, que je ferais toutes les nuits le personnage que je fais; je
m'enveloppe le corps d'un long manteau noir, et je me pends au cou
une chane de tourne-broche, avec laquelle je cours toute la maison,
depuis la cave jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous
avez entendu. Quand je suis  la porte de la chambre du matre et de
la matresse, je m'arrte et m'crie: _N'esprez pas que je vous
laisse en repos que vous n'ayez mari Juanilla avec votre matre
garon_.

Aprs avoir prononc ces paroles d'une voix que j'affecte grosse et
casse, je continue mon carillon, et j'entre ensuite par une fentre
dans un cabinet o Juanilla couche seule, et je lui rends compte de
ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume, vous jugez
bien que je vous dis la vrit: je sais qu'aprs cet aveu vous
pouvez me perdre, en apprenant  mon matre ce qui se passe; mais si
vous voulez me servir, au lieu de me rendre ce mauvais office, je
vous jure que ma reconnaissance....--Eh! quel service peux-tu
attendre de moi? interrompit le soldat.--Vous n'avez, reprit jeune
homme, qu' dire que vous avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si
grand peur....--Comment, ventrebleu, grand peur! interrompit encore
le grivois; vous voulez que le sergent Annibal Antonio Quebrantador
aille dire qu'il a eu peur! J'aimerais mieux que cent mille diables
m'eussent....--Cela n'est pas absolument ncessaire, interrompit 
son tour Guillaume; et aprs tout, il m'importe peu de quelle faon
vous parliez, pourvu que vous secondiez mon dessein: lorsque j'aurai
pous Juanilla, et que je serai tabli, je promets de vous rgaler
tous les jours pour rien, vous et tous vos amis.--Vous tes
sduisant, monsieur Guillaume, s'cria le grivois; vous me proposez
d'appuyer une fourberie; l'affaire ne laisse pas d'tre srieuse;
mais vous vous y prenez d'une manire qui m'tourdit sur les
consquences. Allez, continuez de faire du bruit et d'en rendre
compte  Juanilla: je me charge du reste.

En effet, ds le lendemain matin, le sergent dit  l'hte et 
l'htesse: J'ai vu l'esprit, je l'ai entretenu; il est
trs-raisonnable. Je suis, m'a-t-il dit, le bisaeul du matre de
ce cabaret. J'avais une fille que je promis au pre du grand-pre de
son garon: nanmoins, au mpris de ma foi, je la mariai  un autre,
et je mourus peu de temps aprs: je souffre depuis ce temps-l; je
porte la peine de mon parjure, et je ne serai point en repos que
quelqu'un de ma race n'ait pous une personne de la famille de
Guillaume: c'est pourquoi je reviens toutes les nuits dans cette
maison: cependant j'ai beau dire que l'on marie ensemble Juanilla et
le matre garon, le fils de mon petit-fils fait la sourde oreille,
aussi bien que sa femme; mais dites-leur, s'il vous plat, seigneur
sergent, que s'ils ne font au plus tt ce que je dsire, j'en
viendrai avec eux aux voies de fait. Je les tourmenterai l'un et
l'autre d'une trange faon.

L'hte est un homme assez simple: il fut branl de ce discours, et
l'htesse, encore plus faible que son mari, croyant dj voir le
revenant  ses trousses, consentit  ce mariage, qui se fit le jour
suivant. Guillaume, peu de temps aprs, s'tablit dans un autre
quartier de la ville: le sergent Quebrantador ne manqua pas de le
visiter frquemment, et le nouveau cabaretier, par reconnaissance,
lui donna d'abord du vin  discrtion, ce qui plaisait si fort au
grivois qu'il menait tous ses amis  ce cabaret; il y faisait mme
ses enrlements, et y enivrait la recrue.

Mais enfin l'hte se lassa d'abreuver tant de gosiers altrs. Il
dit sur cela sa pense au soldat, qui, sans songer qu'effectivement
il passait la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume
de petit ingrat. Celui-ci rpondit, l'autre rpliqua, et la
conversation finit par quelques coups de plat d'pe que le
cabaretier reut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du
bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou quatre, et n'en serait
pas demeur l si tout  coup il n'eut t assailli par une foule
d'archers, qui l'arrtrent comme un perturbateur du repos public.
Ils le conduisirent en prison, o il a dclar tout ce que je viens
de vous dire; et sur sa dposition, la justice s'est aussi empare
de Guillaume. Le beau-pre demande que le mariage soit cass; et le
Saint-Office, inform que Guillaume a de bons effets, veut connatre
de cette affaire.

--Vive Dieu, dit don Clofas, la sainte Inquisition est bien alerte!
Sitt qu'elle voit le moindre jour  tirer quelque
profit!...--Doucement, interrompit le boiteux; gardez-vous bien de
vous lcher contre ce tribunal: il a des espions partout; on lui
rapporte jusqu' des choses qui n'ont jamais t dites; je n'ose en
parler moi-mme qu'en tremblant.

Au-dessus de l'infortun Guillaume, dans la premire chambre 
gauche, il y a deux hommes dignes de votre piti: l'un est un jeune
valet de chambre que la femme de son matre traitait en particulier
comme un amant. Un jour le mari les surprit tous deux. La femme
aussitt se met  crier au secours, et dit que le valet de chambre
lui a fait violence. On arrta ce pauvre malheureux, qui, selon
toutes les apparences, sera sacrifi  la rputation de sa
matresse.

Le compagnon du valet de chambre, encore moins coupable que lui,
est sur le point de perdre aussi la vie: il est cuyer d'une
duchesse  qui l'on a vol un gros diamant: on l'accuse de l'avoir
pris; il aura demain la question, o il sera tourment jusqu' ce
qu'il confesse avoir fait le vol; et toutefois la personne qui en
est l'auteur est une femme de chambre favorite, qu'on n'oserait
souponner.

--Ah! seigneur Asmode, dit Landro, rendez, je vous prie, service 
cet cuyer: son innocence m'intresse pour lui; drobez-le par votre
pouvoir aux injustes et cruels supplices qui le menacent: il mrite
que...--Vous n'y pensez pas, seigneur colier, interrompit le
diable: pouvez-vous demander que je m'oppose  une action inique, et
que j'empche un innocent de prir? c'est prier un procureur de ne
pas ruiner une veuve ou un orphelin.

Oh! s'il vous plat, ajouta-t-il, n'exigez pas de moi que je fasse
quelque chose qui soit contraire  mes intrts,  moins que vous
n'en tiriez un avantage considrable. D'ailleurs, quand je voudrais
dlivrer ce prisonnier, le pourrais-je?--Comment donc, rpliqua
Zambullo, est-ce que vous n'avez pas la puissance d'enlever un homme
de la prison?--Non certainement, rpartit le boiteux. Si vous aviez
lu l'Enchiridion ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne puis,
non plus que mes confrres, mettre un prisonnier en libert.
Moi-mme, si j'avais le malheur d'tre entre les griffes de la
justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en finanant.

Dans la chambre prochaine, du mme ct, loge un chirurgien
convaincu d'avoir, par jalousie, fait  sa femme une saigne comme
celle de Snque: il a eu aujourd'hui la question, et, aprs avoir
confess le crime dont on l'accusait, il a dclar que depuis dix
ans il s'est servi d'un moyen assez nouveau pour se faire des
pratiques. Il blessait la nuit les passants avec une bayonnette, et
se sauvait chez lui par une petite porte de derrire; cependant le
bless poussait des cris qui attiraient les voisins  son secours:
le chirurgien y accourait lui-mme comme les autres; et trouvant un
homme noy dans son sang, il le faisait porter dans sa boutique, o
il le pansait de la mme main dont il l'avait frapp.

Quoique ce chirurgien cruel ait fait cette dclaration et qu'il
mrite mille morts, il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera
grce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver, parce qu'il est
parent de madame la remueuse de l'Infant; outre cela, je vous dirai
qu'il a chez lui une eau merveilleuse, que lui seul sait composer,
une eau qui a la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un visage
dcrpit une face enfantine; et cette eau incomparable sert de
fontaine de jouvence  trois dames du palais, qui se sont jointes
ensemble pour le sauver. Il compte si fort sur leur crdit, ou, si
vous voulez, sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement, dans
l'esprance qu' son rveil il recevra l'agrable nouvelle de son
largissement.

--J'aperois sur un grabat dans la mme chambre, dit l'colier, un
autre homme qui dort, ce me semble, aussi d'un sommeil paisible: il
faut que son affaire ne soit pas bien mauvaise.--Elle est fort
dlicate, rpondit le dmon. Ce cavalier est un gentilhomme biscaen
qui s'est enrichi d'un coup d'escopte, et voici comment: Il y a
quinze jours que, chassant dans une fort avec son frre an, qui
jouissait d'un revenu considrable, il le tua, par malheur, en
tirant sur des perdreaux.--L'heureux _quiproquo_ pour un cadet!
s'cria don Clofas en riant.--Oui, reprit Asmode; mais les
collatraux, qui voudraient bien s'approprier la succession du
dfunt, poursuivent en justice son meurtrier, qu'ils accusent
d'avoir fait le coup pour devenir unique hritier de sa famille. Il
s'est de lui-mme constitu prisonnier, et il parat si afflig de
la mort de son frre, qu'on ne saurait s'imaginer qu'il ait eu
intention de lui ter la vie.--Et n'a-t-il effectivement rien  se
reprocher l-dessus que son peu d'adresse? rpliqua Landro.--Non,
rpartit le boiteux; il n'a pas eu une mauvaise volont; mais
lorsqu'un fils an possde tout le bien d'une maison, je ne lui
conseille pas de chasser avec son cadet.

Examinez bien ces deux adolescents, qui, dans un petit rduit
auprs du gentilhomme de Biscae, s'entretiennent aussi gaiement que
s'ils taient en libert. Ce sont deux vritables _picaros_. Il y en
a principalement un qui pourra donner quelque jour au public un
dtail de ses espigleries; c'est un nouveau Guzmann d'Alfarache;
c'est celui qui a un pourpoint de velours brun et un plumet  son
chapeau.

Il n'y a pas trois mois qu'il tait dans cette ville page du comte
d'Onate, et il serait encore au service de ce seigneur sans une
fourberie qui est la cause de sa prison, et que je veux vous conter.

Ce garon, nomm Domingo, reut un jour, chez le comte, cent coups
de fouet, que l'cuyer de salle, autrement le gouverneur des pages,
lui fit rudement appliquer, pour certain tour d'habilet qui le
mritait. Il eut longtemps sur le coeur cette petite correction-l,
et il rsolut de s'en venger. Il avait remarqu plus d'une fois que
le seigneur don Cme, c'est le nom de l'cuyer, se lavait les mains
avec de l'eau de fleur d'orange, et se frottait le corps avec des
ptes d'oeillets et de jasmin; qu'il avait plus de soin de sa
personne qu'une vieille coquette, et qu'enfin c'tait un de ces fats
qui s'imaginent qu'une femme ne saurait les voir sans les aimer.
Cette remarque lui fournit une ide de vengeance, qu'il communiqua 
une jeune soubrette de son voisinage, de laquelle il avait besoin
pour l'excution de son projet, et dont il tait tellement ami,
qu'il ne pouvait le devenir davantage.

Cette suivante, appele Floretta, pour avoir la libert de lui
parler plus aisment, le faisait passer pour son cousin dans la
maison de dona Luziana sa matresse, dont le pre tait alors
absent. Le malin Domingo, aprs avoir instruit sa fausse parente de
ce qu'elle avait  faire, entra un matin dans la chambre de don
Cme, o il trouva cet cuyer qui essayait un habit neuf, se
regardait avec complaisance dans un miroir, et paraissait charm de
sa figure. Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse, et lui dit
avec un feint transport: En vrit, seigneur don Cme, vous avez la
mine d'un prince. Je vois tous les jours des grands superbement
vtus; cependant, malgr leurs riches habits, ils n'ont pas votre
prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, tant votre serviteur autant
que je le suis, je vous considre avec des yeux trop prvenus en
votre faveur: mais, franchement, je ne vois point  la cour de
cavalier que vous n'effaciez.

L'cuyer sourit  ce discours, qui flattait agrablement sa vanit,
et rpondit en faisant l'aimable: Tu me flattes, mon ami, ou bien
il faut en effet que tu m'aimes, et que ton amiti me prte des
grces que la nature m'a refuses.--Je ne le crois pas, rpliqua le
flatteur; car il n'y a personne qui ne parle de vous aussi
avantageusement que moi. Je voudrais que vous eussiez entendu ce que
me disait encore hier une de mes cousines, qui sert une fille de
qualit.

Don Cme ne manqua pas de demander ce que cette cousine avait dit.
Comment! reprit le page; elle s'tendit sur la richesse de votre
taille, sur l'agrment qu'on voit rpandu dans toute votre personne;
et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle me dit confidemment que
dona Luziana, sa matresse, prenait plaisir  vous regarder au
travers de sa jalousie, toutes les fois que vous passiez devant sa
maison.

--Qui peut tre cette dame, dit l'cuyer, et o
demeure-t-elle?--Quoi! rpondit Domingo, vous ne savez pas que c'est
la fille unique du mestre de camp don Fernando, notre voisin?--Ah!
je suis  prsent au fait, reprit don Cme. Je me souviens d'avoir
ou vanter le bien et la beaut de cette Luziana; c'est un excellent
parti. Mais serait-il possible que je me fusse attir son
attention?--N'en doutez pas, rpartit le page; ma cousine me l'a
dit: quoique soubrette, ce n'est point une menteuse, et je vous
rponds d'elle comme de moi-mme.--Cela tant, dit l'cuyer, il me
prend envie d'avoir une conversation particulire avec ta parente,
de la mettre dans mes intrts par quelques petits prsents, suivant
l'usage; et si elle me conseille de rendre des soins  sa matresse,
je tenterai la fortune. Pourquoi non? Je conviens qu'il y a de la
distance de mon rang  celui de don Fernando; mais je suis
gentilhomme une fois, et je possde cinq cents bons ducats de rente.
Il se fait tous les jours des mariages plus extravagants que
celui-l.

Le page fortifia son gouverneur dans sa rsolution, et lui mnagea
une entrevue avec la cousine, qui, trouvant l'cuyer dispos  tout
croire, l'assura que sa matresse avait du got pour lui. Elle m'a
souvent interroge sur votre chapitre, lui dit-elle, et ce que je
lui ai rpondu l-dessus ne doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur
cuyer, vous pouvez vous flatter justement que dona Luziana vous
aime en secret. Faites-lui hardiment connatre vos lgitimes
intentions: montrez-lui que vous tes le cavalier de Madrid le plus
galant, comme vous en tes le plus beau et le mieux fait: donnez-lui
surtout des srnades, rien ne lui sera plus agrable; de mon ct,
je lui ferai bien valoir vos galanteries, et j'espre que mes bons
offices ne vous seront pas inutiles. Don Cme, transport de joie
de voir la soubrette entrer si chaudement dans ses intrts,
l'accabla d'embrassades, et lui mettant au doigt une bague de peu de
valeur qu'il avait apporte exprs pour lui en faire prsent: Ma
chre Floretta, lui dit-il, je ne vous donne ce diamant que pour
faire connaissance avec vous: j'ai dessein de reconnatre par une
plus solide rcompense les services que vous me rendrez.

On ne saurait tre plus satisfait qu'il le fut de son entretien
avec la suivante. Aussi, non-seulement il remercia Domingo de le lui
avoir procur, il le gratifia d'une paire de bas de soie et de
quelques chemises garnies de dentelles, lui promettant d'ailleurs de
ne laisser chapper aucune occasion de lui tre utile. Ensuite, le
consultant sur ce qu'il avait  faire: Mon ami, lui dit-il, quel
est ton sentiment? me conseilles-tu de dbuter par une lettre
passionne et sublime  dona Luziana?--C'est mon avis, rpondit le
page: faites-lui une dclaration d'amour en haut style; j'ai un
pressentiment qu'elle ne le recevra point mal.--Je le crois de mme,
reprit l'cuyer; je vais  tout hasard commencer par l. Aussitt
il se mit  crire, et aprs avoir dchir pour le moins vingt
brouillons, il parvint  faire un billet doux auquel il s'arrta. Il
en fit la lecture  Domingo, qui, l'ayant cout avec des gestes
d'admiration, se chargea de le porter sur-le-champ  sa cousine. Il
tait conu dans ces termes fleuris et recherchs:

    _Il y a longtemps, charmante Luziana, que, sur la foi de
    la renomme qui publie partout vos perfections, je me suis
    laiss enflammer d'un ardent amour pour vous. Nanmoins,
    malgr les feux dont je suis la proie, je n'ai os hasarder
    aucun acte de galanterie, mais comme il m'est revenu que
    vous daignez arrter vos regards sur moi quand je passe
    devant la jalousie qui drobe aux yeux des hommes votre
    beaut cleste, et mme que, par une influence de votre
    astre trs-heureuse pour moi, vous inclinez  me vouloir du
    bien, je prends la libert de vous demander la permission
    de me consacrer  votre service. Si je suis assez fortun
    pour l'obtenir, je renonce  toutes les dames passes,
    prsentes et  venir._

    Don Come de la Higuera.


Le page et la suivante ne manqurent pas de s'gayer aux dpens du
seigneur don Cme, et de se divertir de sa lettre. Ils n'en
demeurrent pas l: ils composrent  frais communs un billet
tendre, que la femme de chambre crivit de sa main, et que Domingo
rendit le jour suivant  l'cuyer, comme une rponse de dona
Luziana. Il contenait ces paroles:

    _J'ignore qui peut vous avoir si bien instruit de mes
    sentiments secrets. C'est une trahison que quelqu'un m'a
    faite; mais je la lui pardonne, puisqu'elle est cause que
    vous m'apprenez que vous m'aimez. De tous les hommes que je
    vois passer dans ma rue, vous tes celui que je prends le
    plus de plaisir  regarder, et je veux bien que vous soyez
    mon amant. Peut-tre ne devrais-je pas le vouloir, et
    encore moins vous le dire. Si c'est une faute que je fais,
    votre mrite me rend excusable._

    Dona Luziana.

Quoique cette rponse ft un peu trop vive pour la fille d'un
mestre de camp, car les auteurs n'y avaient pas regard de si prs,
le prsomptueux don Cme ne s'en dfia point; il s'estimait assez
pour s'imaginer qu'une dame pouvait oublier pour lui les
biensances. Ah! Domingo, s'cria-t-il d'un air triomphant, aprs
avoir lu  haute voix la lettre suppose, tu vois, mon ami, si la
voisine en tient: je serai bientt gendre de don Fernand, ou je ne
suis pas don Cme de la Higuera.

--Il n'en faut pas douter, dit le bourreau de confident; vous avez
fait sur sa fille une furieuse impression. Mais  propos,
ajouta-t-il, je me souviens que ma parente m'a bien recommand de
vous dire que ds demain, tout au plus tard, il tait ncessaire que
vous donnassiez une srnade  sa matresse, pour achever de la
rendre folle de votre seigneurie.--Je le veux bien, dit l'cuyer. Tu
peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil, et que demain,
sans faute, elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des
plus galants concerts qu'on ait jamais entendus  Madrid. En effet,
il alla trouver un habile musicien, et aprs lui avoir communiqu
son projet, il le chargea du soin de l'excution.

Tandis qu'il tait occup de sa srnade, Floretta, que le page
avait prvenue, voyant sa matresse en bonne humeur, lui dit:
Madame, je vous apprte un agrable divertissement. Luziana lui
demanda ce que c'tait. Oh! vraiment, reprit la soubrette en riant
comme une folle, il y a bien des affaires. Un original, nomm don
Cme, gouverneur des pages du comte d'Onate, s'est avis de vous
choisir pour la dame souveraine de ses penses, et doit demain au
soir, afin que vous n'en ignoriez, vous rgaler d'un admirable
concert de voix et d'instruments. Dona Luziana, qui naturellement
tait fort gaie, et qui d'ailleurs croyait les galanteries de
l'cuyer sans consquence pour elle, bien loin de prendre son
srieux, se fit par avance un plaisir d'entendre sa srnade. Ainsi
cette dame, sans le savoir, aidait  confirmer don Cme dans une
erreur dont elle se serait fort offense, si elle l'et connue.

Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de
Luziana deux carrosses, d'o sortirent le galant cuyer et son
confident, accompagns de six hommes, tant chanteurs que joueurs
d'instruments, qui commencrent leur concert. Il dura fort
longtemps. Ils jourent un grand nombre d'airs nouveaux, et
chantrent plusieurs couplets de chansons, qui roulaient tous sur le
pouvoir que l'amour a d'unir des amants d'une ingale condition; et
 chaque couplet, dont la fille du mestre de camp se faisait
l'application, elle riait de tout son coeur.

Lorsque la srnade fut finie, don Cme renvoya les musiciens chez
eux, dans les mmes carrosses qui les avaient amens, et demeura
dans la rue avec Domingo, jusqu' ce que les curieux que la musique
avait attirs se furent retirs. Aprs quoi il s'approcha du balcon,
d'o bientt la suivante, avec la permission de sa matresse, lui
dit par une petite fentre de la jalousie: Est-ce vous, seigneur
don Cme?--Qui me fait cette question? rpondit-il d'une voix
doucereuse.--C'est, rpliqua la soubrette, dona Luziana qui souhaite
de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de
votre galanterie?--Ce n'est, rpartit l'cuyer, qu'un chantillon
des ftes que mon amour prpare  cette merveille de nos jours, si
elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifi sur l'autel de sa
beaut.

A cette expression figure, la dame n'eut pas peu d'envie de rire;
elle se retint toutefois, et, se mettant  la petite fentre, elle
dit  l'cuyer, le plus srieusement qu'il lui fut possible:
Seigneur don Cme, il parat bien que vous n'tes pas un galant
novice: c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre 
servir leurs matresses. Je suis trs-contente de votre srnade, et
je vous en tiendrai compte: mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on
peut nous couter; une autre fois nous aurons un plus long
entretien. En achevant ces mots elle ferma la fentre, laissant
l'cuyer dans la rue, fort satisfait de la faveur qu'elle venait de
lui faire, et le page bien tonn de la voir jouer un rle dans
cette comdie.

Cette petite fte, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse
quantit de vin bu par les musiciens, cota cent ducats  don Cme;
et deux jours aprs son confident l'engagea dans une nouvelle
dpense; voici de quelle manire: ayant appris que Floretta devait,
la nuit de la Saint-Jean, nuit si clbre dans cette ville, aller
avec d'autres filles de son espce _ la fiesta del sotillo_[9],
entreprit de leur donner un djeuner magnifique aux dpens de
l'cuyer.

[Note 9: Sorte de danse particulire aux Espagnols.]

Seigneur don Cme, lui dit-il la veille de la Saint-Jean, vous
savez quelle fte c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se
propose d'tre  la pointe du jour sur les bords du Mananarez pour
voir le _sotillo_; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire
davantage au coriphe des cavaliers galants: vous n'tes pas homme 
ngliger une si belle occasion; je suis persuad que votre dame et
sa compagnie seront demain bien rgales.--C'est de quoi je puis te
rpondre, lui dit son gouverneur; je te rends grce de l'avis: tu
verras si je sais prendre la balle au bond. Effectivement, le
lendemain de grand matin, quatre valets de l'htel, conduits par
Domingo, et chargs de toutes sortes de viandes froides, accommodes
de diffrentes faons, avec une infinit de petits pains et de
bouteilles de vins dlicieux, arrivrent sur le rivage du
Mananarez, o Floretta et ses compagnes dansaient comme des nymphes
au lever de l'aurore.

Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs
danses lgres pour leur offrir un solide djeuner de la part du
seigneur don Cme. Elles s'assirent aussitt sur l'herbe, et
commencrent  faire honneur au festin, en riant sans modration de
la dupe qui le donnait; car la charitable cousine de Domingo n'avait
pas manqu de les mettre au fait.

Comme elles taient toutes en train de se rjouir, on vit paratre
l'cuyer, mont sur une haquene des curies du comte, et richement
vtu. Il vint joindre son confident et saluer la compagnie, qui,
s'tant leve pour le recevoir plus poliment, le remercia de sa
gnrosit. Il cherchait des yeux parmi les filles dona Luziana,
pour lui adresser la parole, et lui dbiter un beau compliment qu'il
avait compos en chemin; mais Floretta, le tirant  part, lui dit
qu'une indisposition avait empch sa matresse de se trouver  la
fte. Don Cme se montra trs-sensible  cette nouvelle, et demanda
quel mal avait sa chre Luziana. Elle est fort enrhume, rpondit
la soubrette, et cela pour avoir pass sans voile sur son balcon
presque toute la nuit de votre srnade  me parler de vous.
L'cuyer, consol d'un accident qui venait d'une si belle cause,
pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprs de sa
matresse, et regagna son htel, en s'applaudissant de plus en plus
de sa bonne fortune.

Dans ce temps-l, don Cme reut une lettre de change, et toucha
mille cus d'or qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa part de la
succession d'un de ses oncles mort  Sville. Il compta cette somme,
et la mit dans un coffre en prsence de Domingo, qui fut fort
attentif  cette action, et si violemment tent de s'approprier ces
beaux cus d'or, qu'il rsolut de les emporter en Portugal. Il fit
confidence de sa tentation  Floretta, et lui proposa mme d'tre du
voyage. Quoique la proposition mritt bien d'tre pese, la
soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer.
Enfin une nuit, tandis que l'cuyer, enferm dans un cabinet,
s'occupait  composer une lettre emphatique pour sa matresse,
Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre o taient les cus d'or: il
les prit, gagna promptement la rue avec sa proie, et s'tant rendu
sous le balcon de Luziana, il se mit  contrefaire un chat qui
miaule. La suivante,  ce signal, dont ils taient convenus tous
deux, ne le fit pas longtemps attendre; et, prte  le suivre
partout, elle sortit avec lui de Madrid.

Ils comptaient bien qu'ils auraient le temps d'arriver en Portugal
avant qu'on pt les atteindre, si on les poursuivait; mais, par
malheur pour eux, don Cme, ds la nuit mme, s'tant aperu du
larcin et de la fuite de son confident, eut aussitt recours  la
justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour dcouvrir le
voleur. On l'attrapa prs de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena
l'un et l'autre; la soubrette a t renferme _aux Repenties_, et
Domingo dans cette prison.

--Apparemment, dit don Clofas, que l'cuyer n'a pas perdu ses cus
d'or; ils lui auront sans doute t rendus.--Oh! que non, rpondit
le diable: ce sont les pices qui prouvent le vol; la justice ne
s'en dessaisira point; et don Cme, dont l'histoire s'est rpandue
dans la ville, demeure vol, et raill de tout le monde.

Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui, continua le
boiteux, ont pour voisin un jeune Castillan qui a t arrt pour
avoir, en prsence de bons tmoins, donn un soufflet  son pre.--O
ciel! s'cria Landro, que m'apprenez-vous? Quelque mauvais que soit
un fils, peut-il lever la main sur son pre?--Oh qu'oui, dit le
dmon; cela n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un
assez remarquable. Sous le rgne de don Pdre I, surnomm le Juste
et le Cruel, huitime roi de Portugal, un garon de vingt ans fut
mis entre les mains de la justice pour le mme fait. Don Pdre,
surpris comme vous de la nouveaut du cas, voulut interroger la mre
du coupable, et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit avouer
qu'elle avait eu cet enfant d'une discrte _Rvrence_. Si les juges
du castillan interrogeaient aussi sa mre avec la mme adresse, ils
pourraient en arracher un pareil aveu.

Descendons de l'oeil dans un grand cachot au-dessous de ces trois
prisonniers que je viens de vous montrer, et considrons ce qui s'y
passe. Y voyez-vous ces trois malheureux? Ce sont des voleurs de
grands chemins. Les voil qui vont se sauver; on leur a fait tenir
une lime sourde dans un pain, et ils ont dj lim un gros barreau
d'une fentre, par o ils peuvent se couler dans une cour qui les
conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison,
et il y en a plus de huit qu'ils devraient avoir reu la rcompense
publique qui est due  leurs exploits; mais, grce  la lenteur de
la justice, ils vont encore massacrer des voyageurs.

Suivez-moi dans cette salle basse o vous apercevez vingt ou trente
hommes couchs sur la paille: ce sont des filous, des gens de toutes
sortes de mauvais commerces. En remarquez-vous cinq ou six qui
houspillent une espce de manoeuvre qui a t emprisonn aujourd'hui
pour avoir bless un archer d'un coup de pierre?--Pourquoi ces
prisonniers battent-ils ce manoeuvre? dit Zambullo.--C'est, rpondit
Asmode, parce qu'il n'a pas encore pay sa bienvenue. Mais,
ajouta-t-il, laissons l tous ces misrables: loignons-nous mme de
cet horrible lieu; allons ailleurs arrter nos regards sur des
objets plus rjouissants.




CHAPITRE VIII

_Asmode montre  don Clofas plusieurs personnes et lui rvle les
actions qu'elles ont faites dans la journe._


Ils laissrent l les prisonniers, et s'envolrent dans un autre
quartier. Ils firent une pause sur un grand htel, o le dmon dit 
l'colier: Il me prend envie de vous apprendre ce qu'ont fait
aujourd'hui toutes ces personnes qui demeurent aux environs de cet
htel; cela pourra vous divertir.--Je n'en doute pas, rpondit
Landro. Commencez, je vous prie, par ce capitaine qui se botte: il
faut qu'il ait quelque affaire de consquence qui l'appelle loin
d'ici.--C'est, rpartit le boiteux, un capitaine prt  sortir de
Madrid. Ses chevaux l'attendent dans la rue; il va partir pour la
Catalogne, o son rgiment est command.

Comme il n'avait point d'argent, il s'adressa hier  un usurier:
Seigneur Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous pas me prter
mille ducats?--Seigneur capitaine, rpondit l'usurier d'un air doux
et benin, je ne les ai pas; mais je me fais fort de trouver un homme
qui vous les prtera, c'est--dire qui vous en donnera quatre cents
comptant; vous ferez votre billet de mille, et sur lesdits quatre
cents que vous recevrez, j'en toucherai, s'il vous plat, soixante
pour le droit de courtage. L'argent est si rare
aujourd'hui!...--Quelle usure, interrompit brusquement l'officier!
demander six cent soixante ducats pour trois cent quarante! quelle
friponnerie! il faudrait pendre des hommes si durs.

--Point d'emportement, Seigneur capitaine, reprit d'un grand
sang-froid l'usurier: voyez ailleurs. De quoi vous plaignez-vous?
est-ce que je vous force  recevoir les trois cent quarante ducats?
il vous est libre de les prendre ou de les refuser. Le capitaine,
n'ayant rien  rpliquer  ce discours, se retira; mais, aprs avoir
fait rflexion qu'il fallait partir, que le temps pressait, et
qu'enfin il ne pouvait se passer d'argent, il est retourn ce matin
chez l'usurier, qu'il a rencontr  sa porte en manteau noir, en
rabat et en cheveux courts, avec un gros chapelet garni de
mdailles. Je reviens  vous, seigneur Sanguisuela, lui a-t-il dit;
j'accepte vos trois cent quarante ducats; la ncessit o je suis
d'avoir de l'argent m'oblige  les prendre.--Je vais  la messe, a
rpondu gravement l'usurier;  mon retour, venez, je vous compterai
la somme.--H, non, non, rpliqua le capitaine; rentrez chez vous,
de grce; cela sera fait dans un moment: expdiez-moi tout 
l'heure; je suis fort press.

--Je ne le puis, rpart Sanguisuela; j'ai coutume d'entendre la
messe tous les jours avant que je commence aucune affaire; c'est une
rgle que je me suis faite, et que je veux observer religieusement
toute ma vie.

Quelque impatience qu'et l'officier de toucher son argent, il lui
a fallu cder  la rgle du pieux Sanguisuela: il s'est arm de
patience, et mme, comme s'il et craint que les ducats ne lui
chappassent, il a suivi l'usurier  l'glise. Il a entendu la messe
avec lui; aprs cela, il se prparait  sortir; mais Sanguisuela,
s'approchant de son oreille, lui a dit: Un des plus habiles
prdicateurs de Madrid va prcher; je ne veux pas perdre son
sermon.

Le capitaine,  qui le temps de la messe n'avait dj que trop dur,
a t au dsespoir de ce nouveau retardement: il est pourtant encore
demeur dans l'glise. Le prdicateur parat, et prche contre
l'usure. L'officier en est ravi, et, observant le visage de
l'usurier, dit en lui-mme: Si ce juif pouvait se laisser toucher!
S'il me donnait seulement six cents ducats, je partirais content de
lui. Enfin le sermon finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint,
et lui dit:  H bien, que pensez-vous de ce prdicateur? Ne
trouvez-vous pas qu'il a prche avec beaucoup de force? Pour moi,
j'en suis tout mu.--J'en porte mme jugement que vous, rpond
l'usurier; il a parfaitement trait sa matire; c'est un savant
homme; il a fort bien fait son mtier: allons-nous-en faire le
ntre.

--H! qui sont ces deux femmes qui sont couches ensemble, et qui
font de si grands clats de rire? s'cria don Clofas; elles me
paraissent bien gaillardes.--Ce sont, rpondit le diable, deux
soeurs qui ont fait enterrer leur pre ce matin. C'tait un homme
bourru, et qui avait tant d'aversion pour le mariage, ou plutt tant
de rpugnance  tablir ses filles, qu'il n'a jamais voulu les
marier, quelques partis avantageux qui se soient prsents pour
elles. Le caractre du dfunt tait tout  l'heure le sujet de leur
entretien. Il est mort enfin, disait l'ane; il est mort, ce pre
dnatur, qui se faisait un plaisir barbare de nous voir filles; il
ne s'opposera plus  nos voeux.

--Pour moi, ma soeur, a dit la cadette, j'aime le solide; je veux
un homme riche, ft-il d'ailleurs une bte, et le gros don Blanco
sera mon fait.--Doucement, ma soeur, a rpliqu l'ane; nous aurons
pour poux ceux qui nous sont destins; car nos mariages sont crits
dans le ciel.--Tant pis, vraiment! a rparti la cadette; j'ai bien
peur que mon pre n'en dchire la feuille. L'ane n'a pu
s'empcher de rire de cette saillie, et elles en rient encore toutes
deux.

Dans la maison qui suit celle des deux soeurs, est loge en chambre
garnie une aventurire aragonaise. Je la vois qui se mire dans une
glace, au lieu de se coucher: elle flicite ses charmes sur une
conqute importante qu'ils ont faite aujourd'hui: elle tudie des
mines, et elle en a dcouvert une nouvelle qui fera demain un grand
effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer  le mnager;
c'est un sujet qui promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantt  un
de ses cranciers qui lui est venu demander de l'argent: Attendez,
mon ami, revenez dans quelques jours; je suis en terme
d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane.

--Il n'est pas besoin, dit Landro, que je vous demande ce qu'a fait
certain cavalier qui se prsente  ma vue; il faut qu'il ait pass
la journe entire  crire des lettres. Quelle quantit j'en vois
sur sa table!--Ce qu'il y a de plaisant, rpondit le dmon, c'est
que toutes ces lettres ne contiennent que la mme chose. Ce cavalier
crit  tous ses amis absents: il leur mande une aventure qui lui
est arrive cet aprs-midi; il aime une veuve de trente ans, belle
et prude: il lui rend des soins qu'elle ne ddaigne pas; il propose
de l'pouser; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les
prparatifs des noces, il a la libert de l'aller voir chez elle: il
y a t cette aprs-dne; et comme par hasard il ne s'est trouv
personne pour l'annoncer, il est entr dans l'appartement de la
dame, qu'il a surprise dans un galant dshabill, ou, pour mieux
dire, presque nue sur un lit de repos. Elle dormait d'un profond
sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion;
il lui drobe un baiser; elle se rveille et s'crie en soupirant
tendrement: Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, laisse-moi en
repos! Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ:
il a renonc  la veuve; il est sorti de l'appartement; il a
rencontr Ambroise  la porte: Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez
pas; votre matresse vous prie de la laisser en repos.

A deux maisons au-del de ce cavalier, je dcouvre dans un petit
corps-de-logis un original de mari qui s'endort tranquillement aux
reproches que sa femme lui fait d'avoir pass la journe entire
hors de chez lui. Elle serait encore plus irrite si elle savait 
quoi il s'est amus.--Il aura sans doute t occup de quelque
aventure galante, dit Zambullo.--Vous y tes, reprit Asmode; je
vais vous la dtailler.

L'homme dont il s'agit est un bourgeois nomm Patrice; c'est un de
ces maris libertins qui vivent sans souci, comme s'ils n'avaient ni
femmes ni enfants: il a pourtant une jeune pouse aimable et
vertueuse, deux filles et un fils, tous trois encore dans leur
enfance. Il est sorti ce matin de sa maison, sans s'informer s'il y
avait du pain pour sa famille, qui en manque quelquefois. Il a pass
par la grande place, o les apprts du combat des taureaux qui s'est
fait aujourd'hui l'ont arrt. Les chafauds taient dj dresss
tout autour, et dj les personnes les plus curieuses commenaient 
s'y placer.

Pendant qu'il les considrait les uns et les autres, il aperoit
une dame bien faite et proprement vtue, qui laissait voir en
descendant d'un chafaud une belle jambe bien tourne, couverte d'un
bas de soie couleur de rose, avec une jarretire d'argent: il n'en a
pas fallu davantage pour mettre notre faible bourgeois hors de
lui-mme. Il s'est avanc vers la dame, qu'accompagnait une autre
qui faisait assez connatre par son air qu'elles taient toutes deux
des aventurires: Mesdames, leur a-t-il dit, si je puis vous tre
bon  quelque chose, vous n'avez qu' parler, vous me trouverez
dispos  vous servir.--Seigneur cavalier, a rpondu la nymphe au
bas couleur de rose, votre offre n'est pas  rejeter: nous avions
dj pris nos places; mais nous venons de les quitter pour aller
djeuner: nous avons eu l'imprudence de sortir ce matin de chez nous
sans prendre notre chocolat; puisque vous tes assez galant pour
nous offrir vos services, conduisez-nous, s'il vous plat,  quelque
endroit o nous puissions manger un morceau; mais que ce soit dans
un lieu retir: vous savez que les filles ne peuvent avoir trop de
soin de leur rputation.

A ces mots, Patrice, devenant plus honnte et plus poli que la
ncessit, mne ces princesses  une taverne de faubourg, o il
demande  djeuner. Que voulez-vous? lui dit l'hte. J'ai de reste
d'un grand festin qui s'est donn hier chez moi des poulets de
grain, des perdreaux de Lon, des pigeonneaux de la Castille
vieille, et plus de la moiti d'un jambon d'Estramadure.--En voil
plus qu'il ne nous en faut, dit le conducteur des vestales.
Mesdames, vous n'avez qu' choisir: que souhaitez-vous?--Ce qu'il
vous plaira, rpondent-elles; nous n'avons point d'autre got que le
vtre. L-dessus le bourgeois commande qu'on serve deux perdreaux
et deux poulets froids, et qu'on lui donne une chambre particulire,
attendu qu'il est avec des dames trs-dlicates sur les biensances.

On le fait entrer lui et sa compagnie dans un cabinet cart, o un
moment aprs on leur apporte le plat ordonn, avec du pain et du
vin. Nos Lucrces, comme dames de haut apptit, se jettent avidement
sur les viandes, tandis que le bent qui devait payer l'cot s'amuse
 contempler sa Luisita: c'est le nom de la beaut dont il tait
pris; il admire ses blanches mains, o brillait une grosse bague
qu'elle a gagne en la courant; il lui prodigue les noms d'toile et
de soleil, et ne saurait manger, tant il est aise d'avoir fait une
si bonne rencontre. Il demande  sa desse si elle est marie: elle
rpond que non, mais qu'elle est sous la conduite d'un frre: si
elle et ajout du ct d'Adam, elle aurait dit la vrit.

Cependant les deux harpies, non-seulement dvoraient chacune un
poulet, elles buvaient encore  proportion qu'elles mangeaient.
Bientt le vin manque: le galant en va chercher lui-mme pour en
avoir plus promptement. Il n'est pas hors du cabinet, que Jacinte,
la compagne de Luisita, met la griffe sur les deux perdreaux qui
restaient dans le plat, et les serre dans une grande poche de toile
qu'elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais, et,
remarquant qu'il n'y a plus de viande, il demande  sa Vnus si elle
ne veut rien davantage? Qu'on nous donne, dit-elle, de ces
pigeonneaux dont l'hte nous a parl, pourvu qu'ils soient
excellents; autrement un morceau de jambon d'Estramadure suffira.
Elle n'a pas prononc ces paroles, que voil Patrice qui retourne 
la provision, et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte
tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencent  becqueter; et
tandis que le bourgeois est oblig de disparatre une troisime fois
pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir
compagnie aux prisonniers de la poche.

Aprs le repas, qui a fini par les fruits que la saison peut
fournir, l'amoureux Patrice a press Luisita de lui donner les
marques qu'il attendait de sa reconnaissance; la dame a refus de
contenter ses dsirs; mais elle l'a flatt de quelque esprance, en
lui disant qu'il y avait du temps pour tout, et que ce n'tait pas
dans un cabaret qu'elle voulait reconnatre le plaisir qu'il lui
avait fait: puis, entendant sonner une heure aprs midi, elle a pris
un air inquiet, et dit  sa compagne: Ah! ma chre Jacinte, que
nous sommes malheureuses! nous ne trouverons plus de places pour
voir les taureaux.

--Pardonnez-moi, a rpondu Jacinte; ce cavalier n'a qu' nous
remener o il nous a si poliment abordes, et ne vous mettez pas en
peine du reste.

Avant que de sortir de la taverne, il a fallu compter avec l'hte,
qui a fait monter la dpense  cinquante rales. Le bourgeois a mis
la main  la bourse; mais, n'y trouvant que trente rales, il a t
oblig de laisser en gage pour le reste son rosaire charg de
mdailles d'argent; ensuite il a reconduit les aventurires o il
les avait prises, et les a places commodment sur un chafaud dont
le matre, qui est de sa connaissance, lui a fait crdit.

Elles ne sont pas plus tt assises, qu'elles demandent des
rafrachissements: Je meurs de soif, s'crie l'une; le jambon m'a
furieusement altre.--Et moi de mme, dit l'autre; je boirais bien
de la limonade. Patrice, qui n'entend que trop ce que cela veut
dire, les quitte pour aller leur chercher des liqueurs; mais il
s'arrte en chemin, et se dit  lui mme: O vas-tu, insens? ne
semble-t-il pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ta
maison? tu n'as pas seulement un _maravedi_. Que ferai-je?
ajouta-t-il; retourner vers la dame sans lui porter ce qu'elle
dsire, il n'y a pas d'apparence: d'un autre ct, faut-il que
j'abandonne une entreprise si avance? je ne puis m'y rsoudre.

Dans cet embarras, il aperoit parmi les spectateurs un de ses
amis, qui lui avait souvent fait des offres de services, que par
fiert il n'avait jamais voulu accepter. Il perd toute honte en
cette occasion. Il le joint avec empressement et lui emprunte une
double pistole, avec quoi reprenant courage, il vole chez un
limonadier, d'o il fait porter  ses princesses tant d'eaux
glaces, tant de biscuits et de confitures sches, que le doublon
suffit  peine  cette nouvelle dpense.

Enfin la fte finit avec le jour, et notre homme va conduire sa
dame chez elle, dans l'esprance d'en tirer un bon parti. Mais
lorsqu'ils sont devant une maison o elle dit qu'elle demeure, il en
sort une espce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui
dit avec agitation: H! d'o venez-vous  l'heure qu'il est? il y a
deux heures que le seigneur don Gaspard Hridor, votre frre, vous
attend en jurant comme un possd. Alors la soeur, feignant d'tre
effraye, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui
serrant la main: Mon frre est un homme d'une violence
pouvantable; mais sa colre ne dure pas; tenez-vous dans la rue et
ne vous impatientez point: nous allons l'apaiser; et comme il va
tous les soirs souper en ville, d'abord qu'il sera sorti, Jacinte
viendra vous en avertir, et vous introduira dans la maison.

Le bourgeois, que cette promesse console, baise avec transport la
main de Luisita, qui lui fait quelques caresses pour le laisser sur
la bonne bouche; puis elle entre dans la maison avec Jacinte et la
servante. Patrice, demeur dans la rue, prend patience: il s'assied
sur une borne  deux pas de la porte, et passe un temps
considrable, sans s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer
de lui: il s'tonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et
craint que ce maudit frre n'aille pas souper en ville.

Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit: alors il
commence  perdre une partie de sa confiance, et  douter de la
bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit 
ttons une alle obscure, au milieu de laquelle il rencontre un
escalier: il n'ose monter; mais il coute attentivement, et son
oreille est frappe du concert discordant que peuvent faire ensemble
un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il
juge enfin qu'on l'a tromp; et ce qui achve de l'en persuader,
c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'alle, il s'est
trouv dans une autre rue que celle o il a si longtemps fait le
pied de grue.

Il regrette alors son argent, et retourne au logis en maudissant
les bas couleur de rose. Il frappe  sa porte: sa femme, le chapelet
 la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un
air touchant: Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre
maison, et vous soucier si peu de votre pouse et de vos enfants?
Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous tes sorti?
Le mari, ne sachant que rpondre  ce discours, et d'ailleurs tout
honteux d'avoir t la dupe de deux friponnes, s'est dshabill et
mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de
moraliser, lui fait un sermon qui l'endort dans ce moment.

Jetez la vue, poursuivit Asmode, sur cette grande maison qui est 
ct de celle du cavalier qui crit  ses amis la rupture de son
mariage avec la matresse d'Ambroise: n'y remarquez-vous pas une
jeune dame couche dans un lit de satin cramoisi, relev d'une
broderie d'or?--Pardonnez-moi, rpondit don Clofas, j'aperois une
personne endormie, et je vois, ce me semble, un livre sur son
chevet.--Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune
comtesse fort spirituelle, et d'une humeur trs-enjoue: elle avait
depuis six jours une insomnie qui la fatiguait extrmement: elle
s'est avise aujourd'hui de faire venir un mdecin des plus graves
de sa facult. Il arrive: elle le consulte: il ordonne un remde
marqu, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met  plaisanter sur son
ordonnance. Le mdecin, animal hargneux, ne s'est nullement prt 
ses plaisanteries, et lui a dit, avec la gravit doctorale: Madame,
Hippocrate n'est point un homme  devoir tre tourn en
ridicule.--Ah! seigneur docteur, a rpondu la comtesse d'un air
srieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si clbre et si
docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuade qu'en
l'ouvrant seulement je me gurirai de mon insomnie: j'en ai dans ma
bibliothque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la
meilleure: qu'on me l'apporte. En effet, admirez le charme de cette
lecture: ds la troisime page la dame s'est endormie profondment.

Il y a dans les curies de ce mme htel un pauvre soldat manchot,
que les palefreniers, par charit, laissent la nuit coucher sur la
paille. Pendant le jour il demande l'aumne, et il a eu tantt une
plaisante conversation avec un autre gueux, qui demeure auprs du
Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses
affaires: il est  son aise, et il a une fille  marier, qui passe
chez les mendiants pour une riche hritire. Le soldat, abordant ce
pre aux _maravedis_, lui a dit: _Segnor Mendigo_, j'ai perdu mon
bras droit: je ne puis plus servir le roi, et je me vois rduit,
pour subsister,  faire comme vous des civilits aux passants: je
sais bien que de tous les mtiers, c'est celui qui nourrit le mieux
son homme, et que tout ce qui lui manque, c'est d'tre un et peu
plus honorable.--S'il tait honorable, a rpondu l'autre, il ne
vaudrait plus rien, car tout le monde s'en mlerait.

Vous avez raison, a repris le manchot: oh a, je suis donc un de
vos confrres, et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi votre
fille.--Vous n'y pensez pas, mon ami, a rpliqu le richard: il lui
faut un meilleur parti. Vous n'tes point assez estropi pour tre
mon gendre: j'en veux un qui soit dans un tat  faire piti aux
usuriers.--Eh! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez
dplorable situation?--Fi donc, a rparti l'autre brusquement! Vous
n'tes qu'un manchot, et vous osez prtendre  ma fille? Savez-vous
bien que je l'ai refuse  un cul-de-jatte?

J'aurais tort, continua le diable, de passer la maison qui joint
l'htel de la comtesse, et o demeure un vieux peintre ivrogne, et
un pote caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin  sept
heures, dans le dessein d'aller chercher un confesseur pour sa
femme, malade  l'extrmit; mais il a rencontr un de ses amis qui
l'a entran au cabaret, et il n'est revenu au logis qu' dix heures
du soir. Le pote, qui a la rputation d'avoir eu quelquefois de
tristes salaires pour ses vers mordants, disait tantt d'un air
fanfaron, dans un caf, en parlant d'un homme qui n'y tait pas:
C'est un faquin  qui je veux donner cent coups de bton.--Vous
pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement, car vous tes
bien en fonds.

Je ne dois pas oublier une scne qui s'est passe aujourd'hui chez
un banquier de cette rue, nouvellement tabli dans cette ville: il
n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Prou avec de grandes
richesses. Son pre est un honnte apareto[10] de Viejo de Mediana,
gros village de la Castille vieille, auprs des montagnes de Sierra
d'Avila, o il vit trs-content de son tat, avec une femme de son
ge, c'est--dire de soixante ans.

[Note 10: Savetier.]

Il y avait un temps considrable que leur fils tait sorti de chez
eux, pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle
qu'ils lui pouvaient faire. Plus de vingt annes s'taient coules
depuis qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent de lui: ils
priaient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne
manquaient pas tous les dimanches de le faire recommander au prne
par le cur, qui tait de leurs amis. Le banquier, de son ct, ne
les mettait point en oubli. D'abord qu'il et fix son
rtablissement, il rsolut de s'informer par lui-mme de la
situation o ils pouvaient tre. Pour cet effet, aprs avoir dit 
ses domestiques de n'tre pas en peine de lui, il partit, il y a
quinze jours,  cheval, sans que personne l'accompagnt, et il se
rendit au lieu de sa naissance.

Il tait environ dix heures du soir, et le bon savetier dormait
auprs de son pouse, lorsqu'ils se rveillrent en sursaut, au
bruit que fit le banquier en frappant  la porte de leur petite
maison. Ils demandrent qui frappait. Ouvrez, ouvrez, leur dit-il;
c'est votre fils Francillo.--A d'autres, rpondit le bonhomme:
passez votre chemin, voleurs: il n'y a rien  faire ici pour vous:
Francillo est prsentement aux Indes, s'il n'est pas mort.--Votre
fils n'est plus aux Indes, rpliqua le banquier: il est revenu du
Prou: c'est lui qui vous parle: ne lui refusez pas l'entre de
votre maison.--Levons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois
effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnatre  sa
voix.

Ils se levrent aussitt tous deux: le pre alluma une chandelle,
et la mre, aprs s'tre habille  la hte, alla ouvrir la porte:
elle envisage Francillo, et, ne pouvant le mconnatre, elle se
jette  son cou et le serre troitement entre ses bras. Matre
Jacques, agit des mmes mouvements que sa femme, embrasse  son
tour son fils; et ces trois personnes, charmes de se voir runies
aprs une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de
s'en donner des marques.

Aprs des transports si doux, le banquier dbrida son cheval, et le
mit dans une table, o gtait une vache, mre nourrice de la
maison: ensuite il rendit compte  ses parents de son voyage et des
biens qu'il avait apports du Prou. Le dtail fut un peu long, et
aurait pu ennuyer des auditeurs dsintresss; mais un fils qui
s'panche en racontant ses aventures ne saurait lasser l'attention
d'un pre et d'une mre: il n'y a pas pour eux de circonstance
indiffrente; ils l'coutaient avec avidit, et les moindres choses
qu'il disait faisaient sur eux une vive impression de douleur ou de
joie.

Ds qu'il eut achev sa relation, il leur dit qu'il venait leur
offrir une partie de ses biens, et il pria son pre de ne plus
travailler. Non, mon fils, lui dit matre Jacques; j'aime mon
mtier; je ne le quitterai point.--Quoi donc, rpliqua le banquier,
n'est-il pas temps que vous vous reposiez? Je ne vous propose point
de venir demeurer  Madrid avec moi: je sais bien que le sjour de
la ville n'aurait pas de charmes pour vous: je ne prtends pas
troubler votre vie tranquille; mais, du moins, pargnez-vous un
travail pnible, et vivez ici commodment, puisque vous le pouvez.

La mre appuya le sentiment du fils, et matre Jacques se rendit.
H bien, Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne travaillerai
plus pour tous les habitants du village; je raccommoderai seulement
mes souliers et ceux de monsieur le cur, notre bon ami. Aprs
cette convention, le banquier avala deux oeufs frais qu'on lui fit
cuire, puis se coucha prs de son pre, et s'endormit avec un
plaisir que les enfants d'un excellent naturel sont seuls capables
de s'imaginer.

Le lendemain matin, Francillo leur laissa une bourse de trois cents
pistoles, et revint  Madrid. Mais il a t bien tonn ce matin de
voir tout  coup paratre chez lui matre Jacques. Quel sujet vous
amne ici, mon pre, lui a-t-il dit?--Mon fils, a rpondu le
vieillard, je te rapporte ta bourse: reprends ton argent; je veux
vivre de mon mtier: je meurs d'ennui depuis que je ne travaille
plus.--H bien, mon pre, a rpliqu Francillo, retournez au
village: continuez d'exercer votre profession; mais que ce soit
seulement pour vous dsennuyer. Remportez votre bourse et n'pargnez
pas la mienne.--Eh! que veux-tu que je fasse de tant d'argent, a
repris matre Jacques?--Soulagez-en les pauvres, a rparti le
banquier: faites-en l'usage que votre cur vous conseillera. Le
savetier, content de cette rponse, s'en est retourn  Mdiana.

Don Clofas n'couta pas sans plaisir l'histoire de Francillo, et il
allait donner toutes les louanges dues au bon coeur de ce banquier,
si, dans ce moment mme, des cris perants n'eussent attir son
attention. Seigneur Asmode, s'cria-t-il, quel bruit clatant se
fait entendre?--Ces cris qui frappent les airs, rpondit le diable,
partent d'une maison o il y a des fous enferms: ils s'gosillent 
force de crier et de chanter.--Nous ne sommes pas bien loigns de
cette maison: allons voir ces fous tout  l'heure, rpliqua
Landro.--J'y consens, rpartit le dmon: je vais vous donner ce
divertissement, et vous apprendre pourquoi ils ont perdu la raison.
Il n'eut pas achev ces paroles, qu'il emporta l'colier sur _la
casa de los locos_.




CHAPITRE IX

_Des fous enferms._


Zambullo parcourut d'un oeil curieux toutes les loges; et aprs
qu'il eut observ les folles et les fous qu'elles renfermaient, le
diable lui dit: Vous en voyez de toutes les faons; en voil de
l'un et de l'autre sexe; en voil de tristes et de gais, de jeunes
et de vieux. Il faut  prsent que je vous dise pourquoi la tte
leur a tourn: allons de loge en loge, et commenons par les hommes.

Le premier qui se prsente, et qui parat furieux, est un
nouvelliste castillan, n dans le sein de Madrid, un bourgeois fier
et plus sensible  l'honneur de sa patrie qu'un ancien citoyen de
Rome. Il est devenu fou de chagrin d'avoir lu dans la Gazette que
vingt-cinq Espagnols s'taient laiss battre par un parti de
cinquante Portugais.

Il a pour voisin un licenci, qui avait tant d'envie d'attraper un
bnfice, qu'il a fait l'hypocrite  la cour pendant dix ans; et le
dsespoir de se voir toujours oubli dans les promotions lui a
brouill la cervelle: mais ce qu'il y a d'avantageux pour lui, c'est
qu'il se croit archevque de Tolde. S'il ne l'est pas
effectivement, il a du moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est;
et je le trouve d'autant plus heureux, que je regarde sa folie comme
un beau songe, qui ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura point
de compte  rendre en l'autre monde de l'usage de ses revenus.

Le fou qui suit est un pupille; son tuteur l'a fait passer pour
insens, dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien; le
pauvre garon a vritablement perdu l'esprit de rage d'tre enferm.
Aprs le mineur est un matre d'cole, qui en est venu l pour
s'tre obstin  vouloir trouver le _paulo-post-futurum_ d'un verbe
grec; et le quatrime, un marchand dont la raison n'a pu soutenir la
nouvelle d'un naufrage, aprs avoir eu la force de rsister  deux
banqueroutes qu'il a faites.

Le personnage qui gt dans la loge suivante est le vieux capitaine
Zanubio, cavalier napolitain, qui s'est venu tablir  Madrid. La
jalousie l'a mis dans l'tat o Vous le voyez. Apprenez son
histoire.

Il avait une jeune femme, nomme Aurore, qu'il gardait  vue: sa
maison tait inaccessible aux hommes. Aurore ne sortait jamais que
pour aller  la messe, et encore tait-elle toujours accompagne de
son vieux Titon, qui la menait quelquefois prendre l'air  une terre
qu'il a auprs d'Alcantara. Cependant un cavalier, appel don Garcie
Pacheco, l'ayant vue par hasard  l'glise, avait conu pour elle un
amour violent: c'tait un jeune homme entreprenant et digne de
l'attention d'une jolie femme mal marie.

La difficult de s'introduire chez Zanubio n'en ta pas l'esprance
 don Garcie. Comme il n'avait pas encore de barbe, et qu'il tait
assez beau garon, il se dguisa en fille, prit une bourse de cent
pistoles, et se rendit  la terre du capitaine, o il avait su que
ce mari devait aller incessamment avec sa femme. Il s'adressa  la
jardinire, et lui dit d'un ton d'hrone de chevalerie poursuivie
par un gant: Ma bonne, je viens me jeter entre vos bras; je vous
prie d'avoir piti de moi. Je suis une fille de Tolde; j'ai de la
naissance et du bien; mes parents me veulent marier  un homme que
je hais: je me suis drobe la nuit  leur tyrannie; j'ai besoin
d'un asile; on ne viendra point me chercher ici; permettez que j'y
demeure jusqu' ce que ma famille ait pris de plus doux sentiments
pour moi. Voil ma bourse, ajouta-t-il en la lui donnant;
recevez-la: c'est tout ce que je puis vous offrir prsentement; mais
j'espre que je serai quelque jour plus en tat de reconnatre le
service que vous m'aurez rendu.

La jardinire, touche de la fin de ce discours, rpondit: Ma
fille, je veux vous servir; je connais de jeunes personnes qui ont
t sacrifies  de vieux hommes, et je sais bien qu'elles ne sont
pas fort contentes: j'entre dans leurs peines; vous ne pouviez mieux
vous adresser qu' moi: je vous mettrai dans une petite chambre
particulire, o vous serez srement.

Don Garcie passa quelques jours dans cette terre, fort impatient
d'y voir arriver Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, qui
visita d'abord, selon sa coutume, tous les appartements, les
cabinets, les caves et les greniers, pour voir s'il n'y trouverait
point quelque ennemi de son honneur. La jardinire, qui le
connaissait, le prvint, et lui conta de quelle manire une jeune
fille lui tait venue demander une retraite.

Zanubio, quoique trs-dfiant, n'eut pas le moindre soupon de la
supercherie; il fut seulement curieux de voir l'inconnue, qui le
pria de la dispenser de lui dire son nom, disant qu'elle devait ce
mnagement  sa famille, qu'elle dshonorait en quelque sorte par sa
fuite: puis elle dbita un roman avec tant d'esprit, que le
capitaine en fut charm. Il se sentit natre de l'inclination pour
cette aimable personne: il lui offrit ses services, et, se flattant
qu'il en pourrait tirer pied ou aile, il la mit auprs de sa femme.

Ds qu'Aurore vit don Garcie, elle rougit et se troubla sans savoir
pourquoi. Le cavalier s'en aperut; il jugea qu'elle l'avait
remarqu dans l'glise o il l'avait vue: pour s'en claircir, il
lui dit, si tt qu'il put l'entretenir en particulier: Madame, j'ai
un frre qui m'a souvent parl de vous: il vous a vue un moment dans
une glise; depuis ce moment, qu'il se rappelle mille fois le jour,
il est dans un tat digne de votre piti.

A ce discours, Aurore envisagea don Garcie plus attentivement
qu'elle n'avait fait encore, et lui rpondit: Vous ressemblez trop
 ce frre, pour que je sois plus longtemps la dupe de votre
stratagme; je vois bien que vous tes un cavalier dguis. Je me
souviens qu'un jour, pendant que j'entendais la messe, ma mante
s'ouvrit un instant, et que vous me vtes; je vous examinai par
curiosit: vous etes toujours les yeux attachs sur moi. Quand je
sortis, je crois que vous ne manqutes pas de me suivre pour
apprendre qui j'tais, et dans quelle rue je faisais ma demeure. Je
dis je crois, parce que je n'osai tourner la tte pour vous
observer: mon mari, qui m'accompagnait, aurait pris garde  cette
action, et m'en et fait un crime. Le lendemain et les jours
suivants, je retournai dans la mme glise, je vous revis, et je
remarquai si bien vos traits, que je les reconnais malgr votre
dguisement.

--H bien, Madame, rpliqua don Garcie, il faut me dmasquer: oui,
je suis un homme pris de vos charmes; c'est don Garcie Pacheco que
l'amour introduit ici sous cet habillement.--Et vous esprez sans
doute, reprit Aurore, qu'approuvant votre folle ardeur, je
favoriserai votre artifice, et contribuerai de ma part  entretenir
mon mari dans son erreur? mais c'est ce qui vous trompe; je vais lui
dcouvrir tout; il y va de mon honneur et de mon repos; d'ailleurs,
je suis bien aise de trouver une si belle occasion de lui faire voir
que sa vigilance est moins sre que ma vertu, et que tout jaloux,
tout dfiant qu'il est, je suis plus difficile  surprendre que
lui.

A peine et-elle prononc ces derniers mots, que le capitaine
parut, et vint se mler  la conversation. De quoi vous
entretenez-vous, Mesdames? leur dit-il. Aurore reprit aussitt la
parole: Nous parlions, rpondit-elle, des jeunes cavaliers qui
entreprennent de se faire aimer des jeunes femmes qui ont de vieux
poux; et je disais que si quelqu'un de ces galants tait assez
tmraire pour s'introduire chez vous sous quelque dguisement, je
saurais bien punir son audace.

--Et vous, Madame, reprit Zanubio en se tournant vers don Garcie,
de quelle manire en useriez-vous avec un jeune cavalier en pareil
cas? Don Garcie tait si troubl, si dconcert, qu'il ne savait
que rpondre au capitaine, qui se serait aperu de son embarras, si
dans ce moment un valet ne ft venu lui dire qu'un homme arriv de
Madrid demandait  lui parler. Il sortit pour aller s'informer de ce
qu'on lui voulait.

Alors don Garcie se jeta aux pieds d'Aurore, et lui dit: Ah!
Madame, quel plaisir prenez-vous  m'embarrasser? Seriez-vous assez
barbare pour me livrer au ressentiment d'un poux furieux?--Non,
Pacheco, rpondit-elle en souriant; les jeunes femmes qui ont de
vieux maris jaloux ne sont pas si cruelles: rassurez-vous; j'ai
voulu me divertir en vous causant un peu de frayeur, mais vous en
serez quitte pour cela: ce n'est pas trop vous faire acheter la
complaisance que je veux bien avoir de vous souffrir ici. A des
paroles si consolantes, don Garcie sentit vanouir toute sa crainte,
et conut des esprances qu'Aurore eut la bont de ne pas dmentir.

Un jour qu'ils se donnaient tous deux, dans l'appartement de
Zanubio, des marques d'une amiti rciproque, le capitaine les
surprit: quand il n'aurait pas t le plus jaloux de tous les
hommes, il en vit assez pour juger avec fondement que sa belle
inconnue tait un cavalier dguis. A ce spectacle, il devint
furieux; il entra dans son cabinet pour prendre des pistolets; mais
pendant ce temps-l, les amants s'chapprent, fermrent par dehors
les portes de l'appartement  double tour, emportrent les clefs, et
gagnrent tous deux en diligence un village voisin, o don Garcie
avait laiss son valet de chambre et deux bons chevaux. L, il
quitta ses habits de fille, prit Aurore en croupe, et la conduisit 
un couvent o elle le pria de la mener, et o elle avait une tante
Suprieure; aprs cela, il s'en retourna  Madrid attendre la suite
de cette aventure.

Cependant Zanubio, se voyant enferm, crie, appelle du monde: un
valet accourt  sa voix; mais, trouvant les portes fermes, il ne
peut les ouvrir. Le capitaine s'efforce de les briser, et n'en
venant point  bout assez vite  son gr, il cde  son impatience,
se jette brusquement par une fentre avec ses pistolets  la main:
il tombe  la renverse, se blesse la tte, et demeure tendu par
terre sans connaissance. Ses domestiques arrivrent, et le portrent
dans une salle sur un lit de repos: ils lui jetrent de l'eau au
visage; enfin,  force de le tourmenter, ils le firent revenir de
son vanouissement; mais il reprit sa fureur avec ses esprits: il
demande o est sa femme; on lui rpond qu'on l'a vue sortir avec la
dame trangre par une petite porte du jardin. Il ordonne aussitt
qu'on lui rende ses pistolets; on est oblig de lui obir: il fait
seller un cheval, il part sans songer qu'il est bless, et prend un
autre chemin que celui des amants. Il passa la journe  courir en
vain, et s'tant arrt la nuit dans une htellerie de village pour
se reposer, la fatigue et sa blessure lui causrent une fivre avec
un transport au cerveau qui pensa l'emporter.

Pour dire le reste en deux mots, il fut quinze jours malade dans ce
village; ensuite il retourna dans sa terre, o, sans cesse occup de
son malheur, il perdit insensiblement l'esprit. Les parents d'Aurore
n'en furent pas plus tt avertis, qu'ils le firent amener  Madrid
pour l'enfermer parmi les fous. Sa femme est encore au couvent, o
ils ont rsolu de la laisser quelques annes pour punir son
indiscrtion, ou, si vous voulez, une faute dont on ne doit se
prendre qu' eux.

Immdiatement aprs Zanubio, continua le diable, est le seigneur
don Blaz Desdichado, cavalier plein de mrite: la mort de son pouse
est cause qu'il est dans la situation dplorable o vous le
voyez.--Cela me surprend, dit don Clofas. Un mari que la mort de sa
femme rend insens! je ne croyais pas qu'on pt pousser si loin
l'amour conjugal.--N'allons pas si vite, interrompit Asmode; don
Blaz n'est pas devenu fou de douleur d'avoir perdu sa femme: ce qui
lui a troubl l'esprit, c'est que, n'ayant point d'enfants, il a t
oblig de rendre aux parents de la dfunte cinquante mille ducats
qu'il reconnat, dans son contrat de mariage, avoir reus d'elle.

--Oh! c'est une autre affaire, rpliqua Landro: je ne suis plus
tonn de son accident. Et dites-moi, s'il vous plat, quel est ce
jeune homme qui saute comme un cabri dans la loge suivante, et qui
s'arrte de moment en moment pour faire des clats de rire en se
tenant les cts? voil un fou bien gai.--Aussi, rpartit le
boiteux, sa folie vient d'un excs de joie. Il tait portier d'une
personne de qualit, et comme il apprit un jour la mort d'un riche
contador dont il se trouvait l'unique hritier, il ne fut point 
l'preuve d'une si joyeuse nouvelle; la tte lui tourna.

Nous voici parvenus  ce grand garon qui joue de la guitare, et
qui l'accompagne de sa voix: c'est un fou mlancolique, un amant que
les rigueurs d'une dame ont rduit au dsespoir, et qu'il a fallu
enfermer.--Ah! que je plains celui-l, s'cria l'colier; permettez
que je dplore son infortune: elle peut arriver  tous les honntes
gens; si j'tais pris d'une beaut cruelle, je ne sais si je
n'aurais pas le mme sort.--A ce sentiment, reprit le dmon, je vous
reconnais pour un vrai Castillan: il faut tre n dans le sein de la
Castille, pour se sentir capable d'aimer jusqu' devenir fou de
chagrin de ne pouvoir plaire. Les Franais ne sont pas si tendres;
et si vous voulez savoir la diffrence qu'il y a entre un Franais
et un Espagnol sur cette matire, il ne faut que vous dire la
chanson que ce fou chante, et qu'il vient de composer tout 
l'heure.

CHANSON ESPAGNOLE.

    Ardo y lloro sin sossiego:
    Llorando y ardiendo tanto,
    Que ni el llanto apaga el fuego,
    Ni el fuego consume el llanto.

    (_Je brle et je pleure sans cesse, sans que mes pleurs
    puissent teindre mes feux, ni mes feux consumer mes
    larmes._)

C'est ainsi que parle un cavalier espagnol quand il est maltrait
de sa dame; et voici comme un Franais se plaignait en pareil cas
ces jours passs.

CHANSON FRANAISE.

        L'objet qui rgne dans mon coeur
    Est toujours insensible  mon amour fidle;
        Mes soins, mes soupirs, ma langueur
    Ne sauraient attendrir cette beaut cruelle.
    O ciel! est-il un sort plus affreux que le mien?
        Ah! puisque je ne puis lui plaire,
        Je renonce au jour qui m'claire:
    Venez, mes chers amis, m'enterrer chez Paen.

Ce Paen est apparemment un traiteur, dit don Clofas?--Justement,
rpondit le diable. Continuons, examinons les autres fous.--Passons
plutt aux femmes, rpliqua Landro, je suis impatient de les
voir.--Je vais cder  votre impatience, rpartit l'esprit; mais il
y a ici deux ou trois infortuns que je suis bien aise de vous
montrer auparavant: vous pourrez tirer quelque profit de leur
malheur.

Considrez dans la loge qui suit celle de ce joueur de guitare, ce
visage ple et dcharn qui grince les dents, et semble vouloir
manger les barreaux de fer qui sont  sa fentre: c'est un honnte
homme n sous un astre si malheureux, qu'avec tout le mrite du
monde, quelques mouvements qu'il se soit donns pendant vingt
annes, il n'a pu parvenir  s'assurer du pain. Il a perdu la raison
en voyant un trs-petit sujet de sa connaissance monter en un jour,
par l'arithmtique, au haut de la roue de la Fortune.

Le voisin de ce fou est un vieux secrtaire qui a le timbre fl
pour n'avoir pu supporter l'ingratitude d'un homme de la cour qu'il
a servi pendant soixante ans. On ne peut assez louer le zle et la
fidlit de ce serviteur, qui ne demandait jamais rien: il se
contentait de faire parler ses services et son assiduit; mais son
matre, bien loin de ressembler  Archlas, roi de Macdoine, qui
refusait lorsqu'on lui demandait, et donnait quand on ne lui
demandait pas, est mort sans le rcompenser: il ne lui a laiss que
ce qu'il lui faut pour passer le reste de ses jours dans la misre
et parmi les fous.

Je ne veux plus vous en faire observer qu'un: c'est celui qui, les
coudes appuys sur sa fentre, parat plong dans une profonde
rverie. Vous voyez en lui un segnor Hidalgo de Tafalla, petite
ville de Navarre; il est venu demeurer  Madrid, o il a fait un bel
usage de son bien. Il avait la rage de vouloir connatre tous les
beaux esprits et de les rgaler: ce n'tait chez lui tous les jours
que festins; et quoique les auteurs, nation ingrate et impolie, se
moquassent de lui en le grugeant, il n'a pas t content qu'il n'ait
mang avec eux son petit fait.--Il ne faut pas douter, dit Zambullo,
qu'il ne soit devenu fou de regret de s'tre si sottement
ruin.--Tout au contraire, reprit Asmode, c'est de se voir hors
d'tat de continuer le mme train.

Venons prsentement aux femmes, ajouta-t-il.--Comment donc! s'cria
l'colier, je n'en vois que sept ou huit! il y a moins de folles que
je ne croyais.--Toutes les folles ne sont pas ici, dit le dmon en
souriant. Je vous porterai, si vous le souhaitez, tout  l'heure
dans un autre quartier de cette ville, o il y a une grande maison
qui en est toute pleine.--Cela n'est pas ncessaire, rpliqua don
Clofas; je m'en tiens  celles-ci.--Vous avez raison, reprit le
boiteux: ce sont presque toutes des filles de distinction; vous
jugez bien,  la propret de leurs loges, qu'elles ne sauraient tre
des personnes du commun. Je vais vous apprendre la cause de leurs
folies.

Dans la premire loge est la femme d'un corrgidor,  qui la rage
d'avoir t appele bourgeoise par une dame de la cour a troubl
l'esprit; dans la seconde demeure l'pouse du trsorier gnral du
conseil des Indes: elle est devenue folle de dpit d'avoir t
oblige, dans une rue troite, de faire reculer son carrosse pour
laisser passer celui de la duchesse de Medina-Coeli. Dans la
troisime fait sa rsidence une jeune veuve de famille marchande,
qui a perdu le jugement de regret d'avoir manqu un grand seigneur
qu'elle esprait pouser; et la quatrime est occupe par une fille
de qualit, nomme dona Batrix, dont il faut que je vous raconte le
malheur.

Cette dame avait une amie qu'on appelait dona Mencia: elles se
voyaient tous les jours. Un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques,
homme bien fait et galant, fit connaissance avec elles, et les
rendit bientt rivales: elles se disputrent vivement son coeur, qui
pencha du ct de dona Mencia; de sorte que celle-ci devint femme du
chevalier.

Dona Batrix, fort jalouse du pouvoir de ses charmes, conut un
dpit mortel de n'avoir pas eu la prfrence; et elle nourrissait,
en bonne Espagnole, au fond de son coeur, un violent dsir de se
venger, lorsqu'elle reut un billet de don Jacinte de Romarate,
autre amant de dona Mencia; et ce cavalier lui mandait qu'tant
aussi mortifi qu'elle du mariage de sa matresse, il avait pris la
rsolution de se battre contre le chevalier qui la lui avait
enleve.

Cette lettre fut trs-agrable  Batrix, qui, ne voulant que la
mort du pcheur, souhaitait seulement que don Jacinte tt la vie 
son rival. Pendant qu'elle attendait avec impatience une si
chrtienne satisfaction, il arriva que son frre, ayant eu par
hasard un diffrend avec ce mme don Jacinte, en vint aux prises
avec lui, et fut perc de deux coups d'pe, desquels il mourut. Il
tait du devoir de dona Batrix de poursuivre en justice le
meurtrier de son frre; cependant elle ngligea cette poursuite pour
donner le temps  don Jacinte d'attaquer le chevalier de
Saint-Jacques; ce qui prouve bien que les femmes n'ont point de si
cher intrt que celui de leur beaut. C'est ainsi qu'en use Pallas,
lorsqu'Ajax a viol Cassandre; la desse ne punit point  l'heure
mme le Grec sacrilge qui vient de profaner son temple; elle veut
auparavant qu'il contribue  la venger du jugement de Pris. Mais,
hlas! dona Batrix, moins heureuse que Minerve, n'a pas got le
plaisir de la vengeance. Romarate a pri en se battant contre le
chevalier, et le chagrin qu'a eu cette dame de voir son injure
impunie a troubl sa raison.

Les deux folles suivantes sont l'aeule d'un avocat et une vieille
marquise: la premire, par sa mauvaise humeur, dsolait son
petit-fils, qui l'a mise ici fort honntement pour s'en dbarrasser:
l'autre est une femme qui a toujours t idoltre de sa beaut; au
lieu de vieillir de bonne grce, elle pleurait sans cesse en voyant
ses charmes tomber en ruine; et enfin, un jour, en se considrant
dans une glace fidle, la tte lui tourna.

--Tant mieux pour cette marquise, dit Landro: dans le drangement
o est son esprit, elle n'aperoit peut-tre plus le changement que
le temps a fait en elle.--Non, assurment, rpondit le diable: bien
loin de remarquer  prsent un air de vieillesse sur son visage, son
teint lui parat un mlange de lis et de roses; elle voit autour
d'elle les Grces et les Amours; en un mot, elle croit tre la
desse Vnus.--H bien, rpliqua l'colier, n'est-elle pas plus
heureuse d'tre folle que de se voir telle qu'elle est?--Sans doute,
rpartit Asmode. Oh a, il ne nous reste plus qu'une dame 
observer; c'est celle qui habite la dernire loge, et que le sommeil
vient d'accabler, aprs trois jours et trois nuits d'agitation;
c'est dona Emerenciana; examinez-la bien: qu'en dites-vous?--Je la
trouve fort belle, rpondit Zambullo. Quel dommage! faut-il qu'une
si charmante personne soit insense? Par quel accident est-elle
rduite en cet tat?--Ecoutez-moi avec attention, rpartit le
boiteux, vous allez entendre l'histoire de son infortune.

Dona Emerenciana, fille unique de don Guillem Stephani, vivait
tranquille  Siguena dans la maison de son pre, lorsque don Kimen
de Lizana vint troubler son repos par les galanteries qu'il mit en
usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas d'tre sensible aux
soins de ce cavalier: elle eut la faiblesse de se prter aux ruses
qu'il employa pour lui parler, et bientt elle lui donna sa foi en
recevant la sienne.

Ces deux amants taient d'une gale naissance; mais la dame pouvait
passer pour un des meilleurs partis d'Espagne, au lieu que don Kimen
n'tait qu'un cadet. Il y avait encore un autre obstacle  leur
union. Don Guillem hassait la famille des Lizana, ce qu'il ne
faisait que trop connatre par ses discours, quand on la mettait
devant lui sur le tapis; il semblait mme avoir plus d'aversion pour
don Kimen que pour tout le reste de sa race. Emerenciana, vivement
afflige de voir son pre dans cette disposition, en concevait pour
son amour un triste prsage; elle ne laissa pourtant pas,  bon
compte, de s'abandonner  son penchant, et d'avoir des entretiens
secrets avec Lizana, qui s'introduisait de temps en temps chez elle
la nuit par le ministre d'une soubrette.

Il arriva une de ces nuits que don Guillem, qui par hasard tait
veill lorsque le galant entra dans sa maison, crut entendre
quelque bruit dans l'appartement de sa fille, peu loign du sien;
il n'en fallut pas davantage pour inquiter un pre aussi dfiant
que lui: nanmoins, tout souponneux qu'il tait, Emerenciana tenait
une conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement de son
intelligence avec don Kimen; mais, n'tant pas un homme  pousser la
confiance trop loin, il se leva tout doucement de son lit, alla
ouvrir une fentre qui donnait sur la rue, et eut la patience de s'y
tenir jusqu' ce qu'il vt descendre d'un balcon, par une chelle de
soie, Lizana, qu'il reconnut  la clart de la lune.

Quel spectacle pour Stephani, pour le plus vindicatif et le plus
barbare mortel qu'ait jamais produit la Sicile, o il avait pris
naissance! Il ne cda point d'abord  sa colre, et n'eut garde de
faire un clat qui aurait pu drober  ses coups la principale
victime que son ressentiment demandait: il se contraignit, et
attendit que sa fille ft leve le lendemain pour entrer dans son
appartement: l, se voyant seul avec elle, et la regardant avec des
yeux tincelants de fureur, il lui dit: Malheureuse, qui, malgr la
noblesse de ton sang, n'as pas honte de commettre des actions
infmes, prpare-toi  souffrir un juste chtiment. Ce fer,
ajouta-t-il en tirant de son sein un poignard, ce fer va t'ter la
vie, si tu ne confesses la vrit: nomme-moi l'audacieux qui est
venu cette nuit dshonorer ma maison.

Emerenciana demeura tout interdite, et si trouble de cette menace,
qu'elle ne put profrer une parole. Ah! misrable, poursuivit le
pre, ton silence et ton trouble ne m'apprennent que trop ton crime.
Eh! t'imagines-tu, fille indigne de moi, que j'ignore ce qui se
passe? J'ai vu cette nuit le tmraire; j'ai reconnu don Kimen: ce
n'et pas t assez de recevoir la nuit un cavalier dans ton
appartement, il fallait encore que ce cavalier ft mon plus grand
ennemi: mais sachons jusqu' quel point je suis outrag: parle sans
dguisement; ce n'est que par ta sincrit que tu peux viter la
mort.

La dame,  ces derniers mots, concevant quelque esprance
d'chapper au sort funeste qui la menaait, perdit une partie de sa
frayeur, et rpondit  don Guillem: Seigneur, je n'ai pu me
dfendre d'couter Lizana; mais je prends le ciel  tmoin de la
puret de ses sentiments. Comme il sait que vous hassez sa famille,
il n'a point encore os vous demander votre aveu; et ce n'est que
pour confrer ensemble sur les moyens de l'obtenir, que je lui ai
permis quelquefois de s'introduire ici.--Eh! de quelle personne,
rpliqua Stephani, vous servez-vous l'un et l'autre, pour faire
tenir vos lettres?--C'est, rpartit sa fille, un de vos pages qui
nous rend ce service.--Voil, reprit le pre, tout ce que je voulais
savoir: il s'agit prsentement d'excuter le dessein que j'ai
form. L-dessus, toujours la dague  la main, il lui fit prendre
du papier et de l'encre, et l'obligea d'crire  son amant ce
billet, qu'il lui dicta lui-mme:

    _Cher poux, seul dlice de ma vie, je vous avertis que mon
    pre vient de partir tout  l'heure pour sa terre, d'o il
    ne reviendra que demain: profitez de l'occasion; je me
    flatte que vous attendrez la nuit avec autant d'impatience
    que moi._

Aprs qu'Emerenciana et crit et cachet ce billet perfide, don
Guillem lui dit: Fais venir le page qui s'acquitte si bien de
l'emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier 
don Kimen; mais n'espre pas me tromper: je vais me cacher dans un
endroit de cette chambre, d'o je t'observerai quand tu lui donneras
cette commission; et si tu lui dis un mot, ou lui fais quelque signe
qui lui rende le message suspect, je te plongerai aussitt ce
poignard dans le coeur. Emerenciana connaissait trop son pre pour
oser lui dsobir: elle remit le billet, comme  l'ordinaire, entre
les mains du page.

Alors Stephani rengana la dague; mais il ne quitta point sa fille
de toute la journe et ne la laissa parler  personne en
particulier, et fit si bien que Lizana ne put tre averti du pige
qu'on lui tendait. Ce jeune homme ne manqua donc pas de se trouver
au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa matresse, qu'il
se sentit tout  coup saisi par trois hommes des plus vigoureux, qui
le dsarmrent sans qu'il pt s'en dfendre, lui mirent un linge
dans la bouche pour l'empcher de crier, lui bandrent les yeux, et
lui lirent les mains derrire le dos. En mme temps ils le
portrent en cet tat dans un carrosse prpar pour cela, et dans
lequel ils montrent tous trois, pour mieux rpondre du cavalier,
qu'ils conduisirent  la terre de Stephani, situe au village de
Mides,  quatre petites lieues de Siguena. Don Guillem partit un
moment aprs dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de
chambre, et une dugne rbarbative, qu'il avait fait venir chez lui
l'aprs-dne et prise  son service. Il emmena aussi tout le reste
de ses gens,  la rserve d'un vieux domestique qui n'avait aucune
connaissance du ravissement de Lizana.

Ils arrivrent tous avant le jour  Mides. Le premier soin du
seigneur Stephani fut de faire enfermer don Kimen dans une cave
vote, qui recevait une faible lumire par un soupirail si troit
qu'un homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite  Julio, son
valet de confiance, de donner pour toute nourriture au prisonnier du
pain et de l'eau, pour lit une botte de paille, et de lui dire
chaque fois qu'il lui porterait  manger: Tiens, lche suborneur,
voil de quelle manire don Guillem traite ceux qui sont assez
hardis pour l'offenser. Ce cruel Sicilien n'en usa pas moins
durement avec sa fille; il l'emprisonna dans une chambre qui n'avait
point de vue sur la campagne, lui ta ses femmes, et lui donna pour
gelire la dugne qu'il avait choisie, dugne sans gale pour
tourmenter les filles commises  sa garde.

Il disposa donc ainsi des deux amants. Son intention n'tait pas de
s'en tenir l: il avait rsolu de se dfaire de don Kimen; mais il
voulait tcher de commettre ce crime impunment, ce qui paraissait
assez difficile. Comme il s'tait servi de ses valets pour enlever
ce cavalier, il ne pouvait pas se flatter qu'une action sue de tant
de monde demeurerait toujours secrte. Que faire donc pour n'avoir
rien  dmler avec la justice? Il prit son parti en grand sclrat:
il assembla tous ses complices dans un corps de logis spar du
chteau: il leur tmoigna combien il tait satisfait de leur zle,
et leur dit que, pour le reconnatre, il prtendait leur donner une
bonne somme d'argent aprs les avoir bien rgals. Il les fit
asseoir  une table, et au milieu du festin Julio les empoisonna par
son ordre; ensuite le matre et le valet mirent le feu au corps de
logis, et avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les
habitants du village, ils assassinrent les deux femmes de chambre
d'Emerenciana et le petit page dont j'ai parl, puis ils jetrent
leurs cadavres parmi les autres; bientt le corps de logis fut
enflamm et rduit en cendres, malgr les efforts que les paysans
des environs firent pour teindre l'embrasement. Il fallait voir,
pendant ce temps-l, les dmonstrations de douleur du Sicilien: il
paraissait inconsolable de la perte de ses domestiques.

S'tant de cette manire assur de la discrtion des gens qui
auraient pu le trahir, il dit  son confident: Mon cher Julio, je
suis maintenant tranquille, et je pourrai, quand il me plaira, ter
la vie  don Kimen; mais avant que je l'immole  mon honneur, je
veux jouir du doux contentement de le faire souffrir: la misre et
l'horreur d'une longue prison seront plus cruelles pour lui que la
mort. Vritablement, Lizana dplorait sans cesse son malheur; et,
s'attendant  ne jamais sortir de la cave, il souhaitait d'tre
dlivr de ses peines par un prompt trpas.

Mais c'tait en vain que Stephani esprait avoir l'esprit en repos
aprs l'exploit qu'il venait de faire. Une nouvelle inquitude vint
l'agiter au bout de trois jours; il craignait que Julio, en portant
 manger au prisonnier, ne se laisst gagner par des promesses; et
cette crainte lui fit prendre la rsolution de hter la perte de
l'un et de brler ensuite la cervelle  l'autre d'un coup de
pistolet. Julio, de son ct, n'tait pas sans dfiance, et, jugeant
que son matre, aprs s'tre dfait de don Kimen, pourrait bien le
sacrifier aussi  sa sret, conut le dessein de se sauver une
belle nuit avec tout ce qu'il y avait dans la maison de plus facile
 emporter.

Voil ce que ces deux honntes gens mditaient chacun en son petit
particulier, lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et l'autre, 
cent pas du chteau, par quinze ou vingt archers de la
Sainte-Hermandad, qui les environnrent tout  coup, en criant: _De
par le roi et la justice_. A cette vue don Guillem plit et se
troubla: nanmoins, faisant bonne contenance, il demanda au
commandant  qui il en voulait. A vous-mme, lui rpondit
l'officier: on vous accuse d'avoir enlev don Kimen de Lizana: je
suis charg de faire dans ce chteau une exacte recherche de ce
cavalier, et de m'assurer mme de votre personne. Stephani, par
cette rponse, persuad qu'il tait perdu, devint furieux; il tira
de ses poches deux pistolets, dit qu'il ne souffrirait point qu'on
visitt sa maison, et qu'il allait casser la tte au commandant,
s'il ne se retirait promptement avec sa troupe. Le chef de la sainte
confrrie, mprisant la menace, s'avana sur le Sicilien, qui lui
lcha un coup de pistolet et le blessa au visage; mais cette
blessure cota bientt la vie au tmraire qui l'avait faite; car
deux ou trois archers firent feu sur lui dans le moment, et le
jetrent par terre roide mort, pour venger leur officier. A l'gard
de Julio, il se laissa prendre sans rsistance, et il ne fut pas
besoin de l'interroger pour savoir de lui si don Kimen tait dans le
chteau: ce valet avoua tout; mais voyant son matre sans vie, il le
chargea de toute l'iniquit.

Enfin il mena le commandant et ses archers  la cave, o ils
trouvrent Lizana couch sur la paille, bien li et garrott. Ce
malheureux cavalier, qui vivait dans une attente continuelle de la
mort, crut que tant de gens arms n'entraient dans sa prison que
pour le faire mourir, et il fut agrablement surpris d'apprendre que
ceux qu'il prenait pour ses bourreaux taient ses librateurs. Aprs
qu'ils l'eurent dli et tir de la cave, il les remercia de sa
dlivrance, et leur demanda comment ils avaient su qu'il tait
prisonnier dans ce chteau. C'est, lui dit le commandant, ce que je
vais vous conter en peu de mots.

La nuit de votre enlvement, poursuivit-il, un de vos ravisseurs,
qui avait une amie  deux pas de chez don Guillem, tant all lui
dire adieu avant son dpart pour la campagne, eut l'indiscrtion de
lui rvler le projet de Stephani. Cette femme garda le secret
pendant deux ou trois jours; mais comme le bruit de l'incendie
arriv  Mides se rpandit dans la ville de Siguena, et qu'il
parut trange  tout le monde que les domestiques du Sicilien
eussent tous pri dans ce malheur, elle se mit dans l'esprit que cet
embrasement devait tre l'ouvrage de don Guillem: ainsi, pour venger
son amant, elle alla trouver le seigneur don Flix votre pre, et
lui dit tout ce qu'elle savait. Don Flix, effray de vous voir  la
merci d'un homme capable de tout, mena la femme chez le corrgidor,
qui, aprs l'avoir coute, ne douta point que Stephani n'et envie
de vous faire souffrir de longs et cruels tourments, et ne ft le
diabolique auteur de l'incendie: ce que voulant approfondir, ce juge
m'a ce matin envoy ordre,  Retortillo o je fais ma demeure, de
monter  cheval et de me rendre avec ma brigade  ce chteau, de
vous y chercher, et de prendre don Guillem mort ou vif. Je me suis
heureusement acquitt de ma commission pour ce qui vous regarde;
mais je suis fch de ne pouvoir conduire  Siguena le coupable
vivant: il nous a mis, par sa rsistance, dans la ncessit de le
tuer.

L'officier, ayant parl de cette sorte, dit  don Kimen: Seigneur
cavalier, je vais dresser un procs-verbal de tout ce qui vient de
se passer ici, aprs quoi nous partirons pour satisfaire
l'impatience que vous devez avoir de tirer votre famille de
l'inquitude que vous lui causez.--Attendez, seigneur commandant,
s'cria Julio dans cet endroit: je vais vous fournir une nouvelle
matire pour grossir votre procs-verbal: vous avez encore une autre
personne prisonnire  mettre en libert. Dona Emerenciana est
enferme dans une chambre obscure, o une dugne impitoyable lui
tient sans cesse des discours mortifiants, et ne la laisse pas un
moment en repos.--O ciel! dit Lizana, le cruel Stephani ne s'est
donc pas content d'exercer sur moi sa barbarie! Allons promptement
dlivrer cette dame infortune de la tyrannie de sa gouvernante.

L-dessus Julio mena le commandant et don Kimen, suivis de cinq ou
six archers,  la chambre qui servait de prison  la fille de don
Guillem: ils frapprent  la porte, et la dugne vint ouvrir. Vous
concevez bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir sa
matresse, aprs avoir dsespr de la possder: il sentait renatre
son esprance, ou plutt il ne pouvait douter de son bonheur,
puisque la seule personne qui tait en droit de s'y opposer ne
vivait plus. Ds qu'il aperut Emerenciana, il courut se jeter  ses
pieds: mais qui pourrait assez exprimer la douleur dont il fut
saisi, lorsqu'au lieu de trouver une amante dispose  rpondre 
ses transports, il ne vit qu'une dame hors de son bon sens? En
effet, elle avait t tant tourmente par la dugne, qu'elle en
tait devenue folle. Elle demeura quelque temps rveuse; puis
s'imaginant tout  coup tre la belle Anglique, assige par les
Tartares dans la forteresse d'Albraque, elle regarda tous les hommes
qui taient dans sa chambre comme autant de paladins qui venaient 
son secours. Elle prit le chef de la sainte confrrie pour Roland;
Lizana, pour Brandimart; Julio, pour Hubert du Lyon, et les archers
pour Antifort, Clarion, Adrien, et les deux fils du marquis Olivier.
Elle les reut avec beaucoup de politesse, et leur dit: Braves
chevaliers, je ne crains plus  l'heure qu'il est l'empereur
Agrican, ni la reine Marfise; votre valeur est capable de me
dfendre contre tous les guerriers de l'univers.

A ce discours extravagant, l'officier et ses archers ne purent
s'empcher de rire. Il n'en fut pas de mme de don Kimen: vivement
afflig de voir sa dame dans une si triste situation pour l'amour de
lui, il pensa perdre  son tour le jugement: il ne laissa pas
toutefois de se flatter qu'elle reprendrait l'usage de sa raison; et
dans cette esprance: Ma chre Emerenciana, lui dit-il tendrement,
reconnaissez Lizana: rappelez votre esprit gar; apprenez que nos
malheurs sont finis; le ciel ne veut pas que deux coeurs qu'il a
joints soient spars, et le pre inhumain qui nous a si mal traits
ne peut plus nous tre contraire.

La rponse que fit  ces paroles la fille du roi Galafron fut encore
un discours adress aux vaillants dfenseurs d'Albraque, qui pour le
coup n'en rirent point. Le commandant mme, quoique trs-peu
pitoyable de son naturel, sentit quelques mouvements de compassion,
et dit  don Kimen, qu'il voyait accabl de douleur: Seigneur
cavalier, ne dsesprez point de la gurison de votre dame: vous
avez  Siguena des docteurs en mdecine qui pourront en venir 
bout par leurs remdes; mais ne nous arrtons pas ici plus
longtemps. Vous, Seigneur Hubert du Lyon, ajouta-t-il en parlant 
Julio, vous qui savez o sont les curies de ce chteau, menez-y
avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier, choisissez
les meilleurs coursiers et les mettez au char de la princesse. Je
vais pendant ce temps-l dresser mon procs-verbal.

En disant cela, il tira de ses poches une critoire et du papier,
et, aprs avoir crit tout ce qu'il voulut, il prsenta la main 
Anglique pour l'aider  descendre dans la cour, o, par le soin des
paladins, il se trouva un carrosse  quatre mules prt  partir: il
monta dedans avec la dame et don Kimen; et il y fit entrer aussi la
dugne, dont il jugea que le corrgidor serait bien aise d'avoir la
dposition. Ce n'est pas tout: par ordre du chef de la brigade, on
chargea de chanes Julio, et on le mit dans un autre carrosse auprs
du corps de don Guillem. Les archers remontrent ensuite sur leurs
chevaux, aprs quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguena.

La fille de Stephani dit en chemin mille extravagances, qui furent
autant de coups de poignard pour son amant. Il ne pouvait sans
colre envisager la dugne. C'est vous, cruelle vieille, lui
disait-il; c'est vous qui, par vos perscutions, avez pouss  bout
Emerenciana et troubl son esprit. La gouvernante se justifiait
d'un air hypocrite, et donnait tout le tort au dfunt. C'est au
seul don Guillem, rpondait-elle, qu'il faut imputer ce malheur: ce
pre trop rigoureux venait chaque jour effrayer sa fille par des
menaces qui l'ont fait enfin devenir folle.

En arrivant  Siguena, le commandant alla rendre compte de sa
commission au corrgidor, qui sur-le-champ interrogea Julio et la
dugne, et les envoya dans les prisons de cette ville, o ils sont
encore. Ce juge reut aussi la dposition de Lizana, qui prit
ensuite cong de lui pour se retirer chez son pre, o il fit
succder la joie  la tristesse et  l'inquitude. Pour dona
Emerenciana, le corrgidor eut soin de la faire conduire  Madrid,
o elle avait un oncle du ct maternel. Ce bon parent, qui ne
demandait pas mieux que d'avoir l'administration du bien de sa
nice, fut nomm son tuteur. Comme il ne pouvait honntement se
dispenser de paratre avoir envie qu'elle gurt, il eut recours aux
plus fameux mdecins: mais il n'eut pas sujet de s'en repentir; car,
aprs y avoir perdu leur latin, ils dclarrent le mal incurable.
Sur cette dcision, le tuteur n'a pas manqu de faire enfermer ici
la pupille, qui, suivant les apparences, y demeurera le reste de ses
jours.

--La triste destine! s'cria don Clofas; j'en suis vritablement
touch; dona Emerenciana mritait d'tre plus heureuse. Et don
Kimen, ajouta-t-il, qu'est-il devenu? Je suis curieux de savoir quel
parti il a pris.--Un fort raisonnable, rpartit Asmode: quand il a
vu que le mal tait sans remde, il est all dans la nouvelle
Espagne; il espre qu'en voyageant il perdra peu  peu le souvenir
d'une dame que sa raison et son repos veulent qu'il oublie.....
Mais, poursuivit le diable, aprs vous avoir montr les fous qui
sont enferms, il faut que je vous en fasse voir qui mriteraient de
l'tre.




CHAPITRE X

_Dont la matire est inpuisable._


Regardons du ct de la ville, et  mesure que je dcouvrirai des
sujets dignes d'tre mis au nombre de ceux qui sont ici, je vous en
dirai le caractre. J'en vois dj un que je ne veux pas laisser
chapper: c'est un nouveau mari. Il y a huit jours que, sur le
rapport qu'on lui fit des coquetteries d'une aventurire qu'il
aimait, il alla chez elle plein de fureur, brisa une partie de ses
meubles, jeta les autres par les fentres, et le lendemain il
l'pousa.--Un homme de la sorte, dit Zambullo, mrite assurment la
premire place vacante dans cette maison.

--Il a un voisin, reprit le boiteux, que je ne trouve pas plus sage
que lui: c'est un garon de quarante-cinq ans qui a de quoi vivre,
et qui veut se mettre au service d'un grand.

J'aperois la veuve d'un jurisconsulte: la bonne dame a douze
lustres accomplis; son mari vient de mourir; elle veut se retirer
dans un couvent, afin, dit-elle, que sa rputation soit  l'abri de
la mdisance.

Je dcouvre aussi deux pucelles, ou, pour mieux dire, deux filles
de cinquante ans: elles font des voeux au ciel pour qu'il ait la
bont d'appeler leur pre, qui les tient enfermes comme des
mineures: elles esprent qu'aprs sa mort elles trouveront de jolis
hommes qui les pouseront par inclination.--Pourquoi non, dit
l'colier? Il y a des hommes d'un got si bizarre!--J'en demeure
d'accord, rpondit Asmode: elles peuvent trouver des pouseurs,
mais elles ne doivent pas s'en flatter: c'est en cela que consiste
leur folie.

Il n'y a point de pays o les femmes se rendent justice sur leur
ge. Il y a un mois qu' Paris une fille de quarante-huit ans et une
femme de soixante-neuf allrent en tmoignage chez un commissaire
pour une veuve de leurs amies dont on attaquait la vertu. Le
commissaire interrogea d'abord la femme marie, et lui demanda son
ge, quoiqu'elle et son extrait baptistaire crit sur son front,
elle ne laissa pas de dire hardiment qu'elle n'avait que quarante
ans. Aprs qu'il l'eut interroge, il s'adressa  la fille: Et
vous, Mademoiselle, lui dit-il, quel ge avez-vous?--Passons aux
autres questions, Monsieur le commissaire, lui rpondit-elle; on ne
doit point nous demander cela.--Vous n'y pensez pas, reprit-il;
ignorez-vous qu'en justice...--Oh! il n'y a justice qui tienne,
interrompit brusquement la fille; eh! qu'importe  la justice de
savoir quel ge j'ai? ce ne sont pas ses affaires.--Mais je ne puis
recevoir, dit-il, votre dposition, si votre ge n'y est pas; c'est
une circonstance requise.--Si cela est absolument ncessaire,
rpliqua-t-elle, regardez-moi donc avec attention, et mettez mon ge
en conscience.

Le commissaire la considra, et fut assez poli pour ne marquer que
vingt-huit ans. Il lui demanda ensuite si elle connaissait la veuve
depuis longtemps. Avant son mariage, rpondit-elle.--J'ai donc mal
cot votre ge, reprit-il; car je ne vous ai donn que vingt-huit
ans, et il y en a vingt-neuf que la veuve est marie.--H bien!
s'cria la fille, crivez donc que j'en ai trente: j'ai pu  un an
connatre la veuve.--Cela ne serait pas rgulier, rpliquait-il;
ajoutons-en une douzaine.--Non pas, s'il vous plat, dit-elle; tout
ce que je puis faire pour contenter la justice, c'est d'y mettre
encore une anne; mais je n'y mettrais pas un mois avec, quand il
s'agirait de mon honneur.

Lorsque les deux dposantes furent sorties de chez le commissaire,
la femme dit  la fille: Admirez, je vous prie, ce nigaud qui nous
croit assez sottes pour lui aller dire notre ge au juste: c'est
bien assez vraiment qu'il soit marqu sur les registres de nos
paroisses, sans qu'il l'crive encore sur ses papiers, afin que tout
le monde en soit instruit. Ne serait-il pas bien gracieux pour nous
d'entendre lire en plein barreau: _Madame Richard, ge de soixante
et tant d'annes; et Mademoiselle Perinelle, ge de quarante-cinq
ans, dposent telles et telles choses_? Pour moi, je me moque de
cela; j'ai supprim vingt annes  bon compte: vous avez fort bien
fait d'en user de mme.

--Qu'appelez-vous de mme? rpondit la fille d'un ton brusque; je
suis votre servante! je n'ai tout au plus que trente-cinq ans.--H!
ma petite, rpliqua l'autre d'un air malin,  qui le dites-vous? Je
vous ai vue natre: je parle de longtemps. Je me souviens d'avoir vu
votre pre; lorsqu'il mourut il n'tait pas jeune, et il y a prs de
quarante ans qu'il est mort.--Oh! mon pre, mon pre, interrompit
avec prcipitation la fille, irrite de la franchise de la femme,
quand mon pre pousa ma mre, il tait dj si vieux qu'il ne
pouvait plus faire d'enfants.

Je remarque dans une maison, poursuivit l'esprit, deux hommes qui
ne sont pas raisonnables: l'un est un enfant de famille qui ne
saurait garder d'argent ni s'en passer: il a trouv un bon moyen
d'en avoir toujours. Quand il est en fonds, il achte des livres, et
ds qu'il est  sec, il s'en dfait pour la moiti de ce qu'ils lui
ont cot. L'autre est un peintre tranger qui fait des portraits de
femmes: il est habile; il dessine correctement; il peint  merveille
et attrape la ressemblance; mais il ne flatte point, et il s'imagine
qu'il aura la presse. _Inter stultos referatur._

--Comment donc, dit l'colier, vous parlez latin!--Cela doit-il vous
tonner? rpondit le diable. Je parle parfaitement toute sorte de
langues: je sais l'hbreu, le turc, l'arabe et le grec; cependant je
n'en ai pas l'esprit plus orgueilleux ni plus pdantesque: j'ai cet
avantage sur vos _rudits_.

Voyez dans ce grand htel,  main gauche, une dame malade,
qu'entourent plusieurs femmes qui la veillent: c'est la veuve d'un
riche et fameux architecte, une femme entte de noblesse. Elle
vient de faire son testament: elle a des biens immenses qu'elle
donne  des personnes de la premire qualit qui ne la connaissent
seulement pas: elle leur fait des legs  cause de leurs grands noms.
On lui a demand si elle ne voulait rien laisser  un certain homme
qui lui a rendu des services considrables: Hlas! non, a-t-elle
rpondu d'un air triste, et j'en suis fche: je ne suis point assez
ingrate pour refuser d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation;
mais il est roturier: son nom dshonorerait mon testament.

--Seigneur Asmode, interrompit Landro, apprenez-moi, de grce, si
ce vieillard que je vois occup  lire dans un cabinet ne serait
point par hasard un homme  mriter d'tre ici!--Il le mriterait
sans doute, rpondit le dmon: ce personnage est un vieux licenci
qui lit une preuve d'un livre qu'il a sous la presse.--C'est
apparemment quelque ouvrage de morale ou de thologie, dit don
Clofas.--Non, rpartit le boiteux, ce sont des posies gaillardes
qu'il a composes dans sa jeunesse: au lieu de les brler, ou du
moins de les laisser prir avec lui, il les fait imprimer de son
vivant, de peur qu'aprs sa mort ses hritiers ne soient tents de
les mettre au jour, et que, par respect pour son caractre, ils n'en
tent tout le sel et l'agrment.

J'aurais tort d'oublier une petite femme qui demeure chez ce
licenci: elle est si persuade qu'elle plat aux hommes, qu'elle
met tous ceux qui lui parlent au nombre de ses amants. Mais venons 
un riche chanoine que je vois  deux pas de l; il a une folie fort
singulire: s'il vit frugalement, ce n'est ni par mortification, ni
par sobrit: s'il se passe d'quipage, ce n'est point par
avarice.--H! pourquoi donc mnage-t-il son revenu?--C'est pour
amasser de l'argent.--Qu'en veut-il faire? des aumnes?--Non: il
achte des tableaux, des meubles prcieux, des bijoux. Et vous
croyez que c'est pour en jouir pendant sa vie? Vous vous trompez:
c'est uniquement pour en parer son inventaire.

--Ce que vous dites est outr, interrompit Zambullo: y a-t-il au
monde un homme de ce caractre-l?--Oui, vous dis-je, reprit le
diable, il a cette manie: il se fait un plaisir de penser qu'on
admirera son inventaire. A-t-il achet, par exemple, un beau bureau?
Il le fait empaqueter proprement et serrer dans un garde-meuble,
afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le
marchander aprs sa mort.

Passons  un de ses voisins que vous ne trouverez pas moins fou:
c'est un vieux garon venu depuis peu des les Philippines  Madrid,
avec une riche succession que son pre, qui tait auditeur de
l'audience de Madrid, lui a laisse. Sa conduite est assez
extraordinaire: on le voit toute la journe dans les antichambres du
roi et du premier ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux qui
brigue quelque charge importante: il n'en souhaite aucune et ne
demande rien. H quoi! me direz-vous, il n'irait dans cet endroit-l
simplement que pour faire sa cour? Encore moins: il ne parle jamais
au ministre; il n'en est pas mme connu, et ne se soucie nullement
de l'tre.--Quel est donc son but?--Le voici: il voudrait persuader
qu'il a du crdit.

--Le plaisant original! s'cria l'colier en clatant de rire; c'est
se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le
mettre au rang des fous  enfermer.--Oh! reprit Asmode, je vais
vous en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait pas juste de
croire plus senss. Considrez dans cette grande maison, o vous
apercevez tant de bougies allumes, trois hommes et deux femmes
autour d'une table: ils ont soup ensemble, et jouent prsentement
aux cartes pour achever de passer la nuit, aprs quoi ils se
spareront. Telle est la vie que mnent ces dames et ces cavaliers:
ils s'assemblent rgulirement tous les soirs et se quittent au
lever de l'aurore, pour aller dormir jusqu' ce que les tnbres
reviennent chasser le jour: ils ont renonc  la vue du soleil et
des beauts de la nature. Ne dirait-on pas,  les voir ainsi
environns de flambeaux, que ce sont des morts qui attendent qu'on
leur rende les derniers devoirs?--Il n'est pas besoin d'enfermer ces
fous-l, dit don Clofas, ils le sont dj.

--Je vois dans les bras du sommeil, reprit le boiteux, un homme que
j'aime et qui m'affectionne aussi beaucoup, un sujet ptri d'une
pte de ma faon: c'est un vieux bachelier qui idoltre le beau
sexe. Vous ne sauriez lui parler d'une jolie dame, sans remarquer
qu'il vous coute avec un extrme plaisir: si vous lui dites qu'elle
a une petite bouche, des lvres vermeilles, des dents d'ivoire, un
teint d'albtre; en un mot, si vous la lui peignez en dtail, il
soupire  chaque trait, il tourne les yeux, il lui prend des lans
de volupt. Il y a deux jours qu'en passant dans la rue d'Alcala,
devant la boutique d'un cordonnier de femmes, il s'arrta tout court
pour regarder une petite pantoufle qu'il y aperut: aprs l'avoir
considre avec plus d'attention qu'elle n'en mritait, il dit d'un
air pm  un cavalier qui l'accompagnait: Ah! mon ami, voil une
pantoufle qui m'enchante l'imagination! Que le pied pour lequel on
l'a faite doit tre mignon! je prends trop de plaisir  la voir;
loignons-nous promptement: il y a du pril  passer par ici.

--Il faut marquer de noir ce bachelier-l, dit Landro Perez.--C'est
juger sainement de lui, reprit le diable, et l'on ne doit pas non
plus marquer de blanc son plus proche voisin, un original d'auditeur
qui, parce qu'il a un quipage, rougit de honte quand il est oblig
de se servir d'un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet
auditeur avec un licenci de ses parents qui possde une dignit
d'un grand revenu dans une glise de Madrid, et qui va presque
toujours en carrosse de louage, pour en mnager deux fort propres et
quatre belles mules qu'il a chez lui.

Je dcouvre dans le voisinage de l'auditeur et du bachelier un
homme  qui l'on ne peut sans injustice refuser une place parmi les
fous. C'est un cavalier de soixante ans qui fait l'amour  une jeune
femme: il la voit tous les jours, et croit lui plaire en
l'entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours:
il veut qu'elle lui tienne compte d'avoir autrefois t aimable.

Mettons avec ce vieillard un autre qui repose  dix pas de nous, un
comte franais qui est venu  Madrid pour voir la cour d'Espagne: ce
vieux seigneur est dans son quatorzime lustre; il a brill dans ses
belles annes  la cour de son roi: tout le monde y admirait jadis
sa taille, son air galant, et l'on tait surtout charm du got
qu'il y avait dans la manire dont il s'habillait. Il a conserv
tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans, en dpit de
la mode qui change tous les jours dans son pays; mais ce qu'il y a
de plus plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore aujourd'hui les
mmes grces qu'on lui trouvait dans sa jeunesse.

--Il n'y a point  hsiter, dit don Clofas; plaons ce seigneur
franais parmi les personnes qui sont dignes d'tre pensionnaires
dans _la casa de los locos_.--J'y retiens une loge, reprit le dmon,
pour une dame qui demeure dans un grenier  ct de l'htel du
comte: c'est une vieille veuve qui, par un excs de tendresse pour
ses enfants, a eu la bont de leur faire une donation de tous ses
biens, moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants
sont obligs de lui faire, et que, par reconnaissance, ils ont grand
soin de ne lui pas payer.

J'y veux envoyer aussi un vieux garon de bonne famille, lequel n'a
pas plus tt un ducat qu'il le dpense, et qui, ne pouvant se passer
d'espces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze
jours que sa blanchisseuse,  qui il devait trente pistoles, vint
les lui demander, en disant qu'elle en avait besoin pour se marier 
un valet de chambre qui la recherchait. Tu as donc d'autre argent?
lui dit-il; car o diable est le valet de chambre qui voudra devenir
ton mari pour trente pistoles?--H! mais, rpondit-elle, j'ai
encore, outre cela, deux cents ducats.--Deux cents ducats!
rpliqua-t-il avec motion; malpeste! Tu n'as qu' me les donner 
moi: je t'pouse, et nous voil quitte  quitte. Il fut pris au
mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme.

Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de
souper en ville, et qui rentrent dans cet htel  main droite, o
elles font leur rsidence. L'un est un comte qui se pique d'aimer
les belles-lettres; l'autre est son frre le licenci, et le
troisime un bel esprit attach  eux. Ils ne se quittent presque
point: ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a
soin que de se louer; son frre le loue et se loue aussi lui-mme;
mais le bel esprit est charg de trois soins: de les louer tous
deux, et de mler ses louanges avec les leurs.

Encore deux places, l'une pour un vieux bourgeois fleuriste qui,
n'ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une
jardinire, pour avoir soin d'une douzaine de fleurs qu'il a dans
son jardin. L'autre pour un histrion qui, plaignant les dsagrments
attachs  la vie comique, disait l'autre jour  quelques-uns de ses
camarades: Ma foi, mes amis, je suis bien dgot de la profession:
oui, j'aimerais mieux n'tre qu'un petit gentilhomme de campagne de
mille ducats de rente.

De quelque ct que je tourne la vue, continua l'esprit, je ne
dcouvre que des cerveaux malades. J'aperois un chevalier de
Calatrava, qui est si fier et si vain d'avoir des entretiens secrets
avec la fille d'un grand, qu'il se croit de niveau avec les
premires personnes de la cour. Il ressemble  Villius, qui
s'imaginait tre gendre de Scylla parce qu'il tait bien avec la
fille de ce dictateur: cette comparaison est d'autant plus juste,
que ce chevalier a, comme le romain, un Longazenus, c'est--dire un
rival de nant, qui est encore plus favoris que lui.

On dirait que les mmes hommes renaissent de temps en temps sous de
nouveaux traits. Je reconnais dans ce commis le ministre Bollanus,
qui ne gardait de mesures avec personne, et qui rompait en visire 
tous ceux dont l'abord lui tait dsagrable. Je revois dans ce
vieux prsident Fufidius, qui prtait son argent  cinq pour cent
par mois; et Marsoeus, qui donna sa maison paternelle  la
comdienne Origo, revit dans ce garon de famille, qui mange avec
une femme de thtre une maison de campagne qu'il a prs de
l'Escurial.

Asmode allait poursuivre; mais comme il entendit tout  coup
accorder des instruments de musique, il s'arrta, et dit  don
Clofas: Il y a au bout de cette rue des musiciens qui vont donner
une srnade  la fille d'un alcalde de corte: si vous voulez voir
cette fte de prs, vous n'avez qu' parler.--J'aime fort ces sortes
de concerts, rpondit Zambullo; approchons-nous de ces symphonistes:
peut-tre y a-t-il des voix parmi eux. Il n'eut pas achev ces
mots, qu'il se trouva sur une maison voisine de l'alcalde.

Les joueurs d'instruments jourent d'abord quelques airs italiens,
aprs quoi deux chanteurs chantrent alternativement les couplets
suivants.

1er COUPLET.

    Si de tu hermosura quieres
    Una copia con mil gracias,
    Escucha, porque pretendo
        El pintar la.

    (_Si vous voulez une copie de vos grces et de votre
    beaut, coutez-moi, car je prtends en faire le
    portrait._)

2e COUPLET.

    Es tu frente toda nieve
    Y el alabastro batallas
    Ofreci al Amor, haziendo
        En ella vaya.

    (_Votre visage tout de neige et d'albtre a fait des dfis
     l'amour qui se moquait de lui._)

3e COUPLET.

    Amor labr de tus cejas
    Dos arcos para su aljava,
    Y debaxo ha descubierto
        Quien le mata.

    (_L'amour a fait de vos sourcils deux arcs pour son
    carquois; mais il a dcouvert dessous qui le tue_.)

4e COUPLET.

    Eres duea de el lugar,
    Vandolera de las almas,
    Iman de les alvedrios,
        Linda alhaja.

    (_Vous tes souveraine de ce sjour, la voleuse des coeurs,
    l'aimant des dsirs, un joli bijou._)

5e COUPLET.

    Un rasgo de tu hermosura
    Quisiera yo retratar la.
    Que es estrella, es cielo, es sol:
        No, es sino el alva.

(_Je voudrais d'un seul trait peindre votre beaut: c'est une
toile, un ciel, un soleil: non, ce n'est qu'une aurore._)

Les couplets sont galants et dlicats, s'cria l'colier.--Ils vous
semblent tels, dit le dmon, parce que vous tes Espagnol; s'ils
taient traduits en franais, par exemple, ils ne jetteraient pas un
trop beau coton: les lecteurs de cette nation n'en approuveraient
pas les expressions figures, et y trouveraient une bizarrerie
d'imagination qui les ferait rire. Chaque peuple est entt de son
got et de son gnie. Mais laissons l ces couplets, continua-t-il;
vous allez entendre une autre musique.

Suivez de l'oeil ces quatre hommes qui paraissent subitement dans
la rue: les voici qui viennent fondre sur les symphonistes. Ceux-ci
se font des boucliers de leurs instruments, lesquels, ne pouvant
rsister  la force des coups, volent en clats. Voyez arriver 
leur secours deux cavaliers, dont l'un est le patron de la srnade.
Avec quelle furie ils chargent les agresseurs! Mais ces derniers,
qui les galent en adresse et en valeur, les reoivent de bonne
grce. Quel feu sort de leurs pes! Remarquez qu'un dfenseur de la
symphonie tombe; c'est celui qui a donn le concert: il est
mortellement bless. Son compagnon, qui s'en aperoit, prend la
fuite: les agresseurs de leur ct se sauvent, et tous les musiciens
disparaissent: il ne reste sur la place que l'infortun cavalier
dont la mort est le prix de la srnade. Considrez en mme temps la
fille de l'alcalde: elle est  sa jalousie, d'o elle a observ tout
ce qui vient de se passer; cette dame est si fire et si vaine de sa
beaut, quoiqu'assez commune, qu'au lieu d'en dplorer les effets
funestes, la cruelle s'en applaudit et s'en croit plus aimable.

Ce n'est pas tout, ajouta-t-il: regardez un autre cavalier qui
s'arrte dans la rue auprs de celui qui est noy dans son sang,
pour le secourir, s'il est possible; mais pendant qu'il s'occupe
d'un soin si charitable, prenez garde qu'il est surpris par la ronde
qui survient: la voil qui le mne en prison, o il demeurera
longtemps, et il ne lui en cotera gure moins que s'il tait le
meurtrier du mort.

--Que de malheurs il arrive cette nuit! dit Zambullo.--Celui-ci,
reprit le diable, ne sera pas le dernier. Si vous tiez prsentement
 la porte du Soleil, vous seriez effray d'un spectacle qui s'y
prpare. Par la ngligence d'un domestique, le feu est dans un
htel, o il a dj rduit en cendres beaucoup de meubles prcieux;
mais, quelques riches effets qu'il puisse consumer, don Pdre de
Escolano,  qui appartient cet htel malheureux, n'en regrettera
point la perte s'il peut sauver Sraphine, sa fille unique, qui se
trouve en danger de prir.

Don Clofas souhaita de voir cet incendie, et le boiteux le
transporta, dans l'instant mme,  la porte du Soleil, sur une
grande maison qui faisait face  celle o tait le feu.




CHAPITRE XI

_De l'incendie, et de ce que fit Asmode en cette occasion par
amiti pour don Clofas._


Ils entendirent d'abord les voix confuses de plusieurs personnes,
dont les unes criaient _au feu_, et les autres demandaient de l'eau.
Ils remarqurent, peu de temps aprs, qu'un grand escalier par o
l'on montait aux principaux appartements de l'htel de don Pdre
tait tout enflamm: ils virent ensuite sortir par les fentres des
tourbillons de flamme et de fume.

L'incendie est dans sa fureur, dit le dmon; dj le feu, parvenu
jusqu'au toit, commence  s'y faire un passage et remplit l'air
d'tincelles. L'embrasement devient tel, que le peuple qui accourt
de toutes parts pour l'teindre ne peut s'occuper qu' le regarder.
Dmlez dans la foule des spectateurs un vieillard en robe de
chambre: c'est le seigneur de Escolano. Entendez-vous ses cris et
ses lamentations? Il s'adresse aux hommes qui l'environnent, et les
conjure d'aller dlivrer sa fille; mais il a beau leur promettre une
grosse rcompense, aucun ne veut exposer sa vie pour cette dame, qui
n'a que seize ans, et dont la beaut est incomparable. Voyant qu'il
implore en vain leur assistance, il s'arrache les cheveux et la
moustache; il se frappe la poitrine; l'excs de sa douleur lui fait
faire des actions insenses. D'un autre ct, Sraphine, abandonne
de ses femmes, s'est vanouie de frayeur dans son appartement, o
bientt une paisse fume va l'touffer: aucun mortel ne peut la
secourir.

--Ah! seigneur Asmode, s'cria Landro Perez entran par les
mouvements d'une gnreuse compassion, cdez  la piti dont je me
sens saisir, et ne rejetez pas la prire que je vous fais de sauver
cette jeune dame de la mort prochaine qui la menace: c'est ce que je
vous demande pour prix du service que je vous ai rendu. Ne vous
opposez point, comme tantt,  mon envie; j'en aurais un chagrin
mortel.

Le diable sourit en entendant parler ainsi l'colier. Seigneur
Zambullo, lui dit-il, vous avez toutes les qualits d'un bon
chevalier errant: vous tes courageux, compatissant aux peines
d'autrui, et trs-prompt au service des jeunes damoiselles. Ne
seriez-vous pas homme  vous jeter au milieu des flammes, comme un
Amadis, pour aller dlivrer Sraphine et la rendre saine et sauve 
son pre?--Plt au ciel! rpondit don Clofas, que la chose ft
possible! je l'entreprendrais sans balancer.--Votre mort, reprit le
boiteux, serait tout le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai
dj dit, la valeur humaine ne peut rien dans cette occasion, et il
faut bien que je m'en mle pour vous contenter: regardez de quelle
faon je vais m'y prendre: observez d'ici toutes mes oprations.

Il n'eut pas sitt dit ces paroles, qu'empruntant la figure de
Landro Perez, au grand tonnement de cet colier, il se glissa
parmi le peuple, traversa la presse, et se lana dans le feu comme
dans son lment,  la vue des spectateurs, qui furent effrays de
cette action, et qui la blmrent par un cri gnral. Quel
extravagant! disait l'un; comment l'intrt a-t-il pu l'aveugler
jusque-l? S'il n'tait pas entirement fou, la rcompense promise
ne l'aurait nullement tent.--Il faut, disait l'autre, que ce jeune
tmraire soit un amant de la fille de don Pdre, et que, dans la
douleur qui le possde, il ait rsolu de sauver sa matresse ou de
se perdre avec elle.

Enfin, ils comptaient tous qu'il aurait le sort d'Empdocle[11],
lorsqu'une minute aprs ils le virent sortir des flammes avec
Sraphine entre ses bras. L'air retentit d'acclamations; le peuple
donna mille louanges au brave cavalier qui avait fait un si beau
coup. Quand la tmrit est heureuse, elle ne trouve plus de
censeurs, et ce prodige parut  la nation un effet trs-naturel du
courage espagnol.

[Note 11: Pote et philosophe sicilien, qui se jeta dans les
flammes du Mont-Etna.]

Comme la dame tait encore vanouie, son pre n'osa se livrer  la
joie: il craignait qu'aprs avoir t si heureusement dlivre du
feu, elle ne mourt  ses yeux de l'impression terrible qu'avait d
faire en son cerveau le pril qu'elle avait couru; mais il fut
bientt rassur: elle revint de son vanouissement par les soins
qu'on prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard, et lui dit
d'un air tendre: Seigneur, je serais plus afflige que rjouie de
voir mes jours conservs, si les vtres ne l'taient pas.--Ah, ma
fille! lui rpondit-il en l'embrassant, puisque je ne vous ai pas
perdue, je suis consol de tout le reste. Remercions, poursuivit-il
en lui prsentant le faux don Clofas, remercions tous deux ce jeune
cavalier; c'est votre librateur; c'est  lui que vous devez la vie:
nous ne pouvons lui tmoigner assez de reconnaissance, et la somme
que j'ai promise ne saurait nous acquitter envers lui.

Le diable prit alors la parole, et dit  don Pdre d'un air poli:
Seigneur, la rcompense que vous avez propose n'a aucune part au
service que j'ai eu le bonheur de vous rendre: je suis noble et
Castillan; le plaisir d'avoir essuy vos larmes, et arrach aux
flammes l'objet charmant qu'elles allaient consumer, est un salaire
qui me suffit.

Le dsintressement et la gnrosit du librateur firent concevoir
pour lui une estime infinie au seigneur de Escolano, qui le pria de
le venir voir, et lui demanda son amiti, en lui offrant la sienne.
Aprs bien des compliments de part et d'autre, le pre et la fille
se retirrent dans un corps de logis qui tait au bout du jardin;
ensuite le dmon rejoignit l'colier, qui, le voyant revenir sous sa
premire forme, lui dit: Seigneur diable, mes yeux m'auraient-ils
tromp? N'tiez-vous pas tout  l'heure sous ma
figure?--Pardonnez-moi, rpondit le boiteux, et je vais vous
apprendre le motif de cette mtamorphose. J'ai form un grand
dessein: je prtends vous faire pouser Sraphine; je lui ai dj
inspir, sous vos traits, une passion violente pour votre
seigneurie. Don Pdre est aussi trs-satisfait de vous, parce que je
lui ai dit fort poliment qu'en dlivrant sa fille je n'avais eu en
vue que de leur faire plaisir  l'un et  l'autre, et que l'honneur
d'avoir heureusement mis  fin une si prilleuse aventure tait une
assez belle rcompense pour un gentilhomme espagnol. Le bonhomme a
l'me noble: il ne voudra pas demeurer en reste de gnrosit, et je
vous dirai qu'en ce moment il dlibre en lui-mme s'il vous fera
son gendre, pour mesurer sa reconnaissance au service qu'il
s'imagine que vous lui avez rendu.

En attendant qu'il s'y dtermine, ajouta le boiteux, gagnons un
endroit plus favorable que celui-ci pour continuer nos
observations. A ces mots, il emporta l'colier sur une haute glise
remplie de mausoles.




CHAPITRE XII

_Des tombeaux, des ombres et de la Mort._


Avant que nous poursuivions l'examen des vivants, dit le dmon,
troublons pour quelques moments le repos des morts de cette glise;
parcourons tous ces tombeaux, dvoilons ce qu'ils reclent; voyons
ce qui les a fait lever.

Le premier de ceux qui sont  main droite contient les tristes
restes d'un officier gnral qui, comme un autre Agamemnon, trouva
au retour de la guerre un Egiste dans sa maison. Il y a dans le
second un jeune cavalier de noble race, qui, voulant montrer son
adresse et sa vigueur  sa dame un jour de combat de taureaux, fut
cruellement occis par un de ces animaux-l. Et dans le troisime gt
un vieux prlat sorti de ce monde assez brusquement, pour avoir fait
son testament en pleine sant et l'avoir lu  ses domestiques, 
qui, comme un bon matre, il lguait quelque chose. Son cuisinier
fut impatient de recevoir son legs.

Il repose dans le quatrime mausole un courtisan qui ne s'est
jamais fatigu qu' faire sa cour; on le vit, pendant soixante ans,
tous les jours au lever, au dner, au souper et au coucher du roi,
qui le combla de bienfaits pour rcompenser son assiduit.--Au
reste, dit don Clofas, ce courtisan tait-il homme  rendre
service?--A personne, rpondit le diable: il promettait volontiers
de faire plaisir; mais il ne tenait jamais ses promesses.--Le
misrable! rpliqua Landro: si l'on voulait retrancher de la
socit civile les hommes qui y sont de trop, il faudrait commencer
par les courtisans de ce caractre-l.

--Le cinquime tombeau, reprit Asmode, renferme la dpouille
mortelle d'un seigneur zl pour la nation espagnole, et jaloux de
la gloire de son matre: il fut toute sa vie ambassadeur  Rome ou
en France, en Angleterre ou en Portugal; il se ruina si bien dans
ses ambassades, qu'il n'avait pas de quoi se faire enterrer quand il
mourut; mais le roi en fit la dpense pour reconnatre ses services.

Passons aux monuments qui sont de l'autre ct. Le premier est
celui d'un gros ngociant qui laissa de grandes richesses  ses
enfants; mais, de peur qu'elles ne leur fissent oublier de qui ils
taient sortis, il fit graver sur son tombeau son nom et sa qualit,
ce qui ne plat gure aujourd'hui  ses descendants.

Le mausole qui suit, et qui surpasse tous les autres en
magnificence, est un morceau que les voyageurs regardent avec
admiration.--En effet, dit Zambullo, il me parat admirable: je suis
enchant surtout de ces deux reprsentations qui sont  genoux;
voil des figures bien travailles! que le sculpteur qui les a
faites tait un habile ouvrier! Mais apprenez-moi, de grce, ce que
les personnes qu'elles reprsentent ont t pendant leur vie.

Le boiteux reprit: Vous voyez un duc et son pouse: ce seigneur
tait grand sommelier du corps; il remplissait sa charge avec
honneur, et sa femme vivait dans une haute dvotion. Il faut que je
vous rapporte un trait de cette bonne duchesse: vous le trouverez un
peu gaillard pour une dvote. Le voici:

Cette dame avait pour directeur, depuis longtemps, un religieux de
la Merci, nomm don Jrme d'Aguilar, homme de bien et fameux
prdicateur: elle en tait trs-satisfaite, lorsqu'il parut  Madrid
un dominicain qui se mit  prcher de faon que tout le peuple en
fut enchant. Ce nouvel orateur s'appelait le frre Placide: on
courait  ses sermons comme  ceux du cardinal Ximens, et, sur sa
rputation, la cour, ayant voulu l'entendre, en fut encore plus
contente que la ville.

Notre duchesse se fit d'abord un point d'honneur de tenir bon
contre la renomme, et de rsister  la curiosit d'aller juger par
elle-mme de l'loquence du frre Placide. Elle en usait ainsi pour
prouver  son directeur qu'en pnitente dlicate et sensible, elle
entrait dans les sentiments de dpit et de jalousie que ce nouveau
venu pouvait lui causer. Il n'y eut pourtant pas moyen de s'en
dfendre toujours; le dominicain fit tant de bruit, qu'elle cda
enfin  la tentation de le voir: elle le vit, l'entendit prcher, le
gota, le suivit, et la petite inconstante forma le projet de se
mettre sous sa direction.

Il fallait auparavant se dbarrasser du religieux de la Merci; cela
n'tait pas facile: un guide spirituel ne se quitte pas comme un
amant; une dvote ne veut point passer pour volage, ni perdre
l'estime d'un directeur qu'elle abandonne. Que fit la duchesse? elle
alla trouver don Jrme, et lui dit d'un air aussi triste que si
elle et t vritablement afflige: Mon pre, je suis au
dsespoir: vous me voyez dans un tonnement, dans une affliction,
dans une perplexit d'esprit inconcevable.--Qu'avez-vous donc,
Madame? rpondit d'Aguilar.--Le croirez-vous? reprit-elle; mon mari,
qui a toujours eu une parfaite confiance en ma vertu, aprs m'avoir
vue si longtemps sous votre conduite sans faire paratre la moindre
inquitude sur la mienne, se livre tout  coup  des soupons
jaloux, et ne veut plus que vous soyez mon directeur. Avez-vous
jamais ou parler d'un pareil caprice? j'ai eu beau lui reprocher
qu'il offensait avec moi un homme d'une pit profonde et dlivr de
la tyrannie des passions, je n'ai fait qu'augmenter sa dfiance en
prenant votre parti.

Don Jrme, malgr tout son esprit, donna dans ce rapport; il est
vrai qu'elle le lui avait fait avec des dmonstrations  tromper
toute la terre. Quoique fch de perdre une pnitente de cette
importance, il ne laissa pas de l'exhorter  se conformer aux
volonts de son poux; mais Sa Rvrence ouvrit enfin les yeux, et
fut au fait lorsqu'elle apprit que cette dame avait choisi le frre
Placide pour directeur.

Aprs ce grand sommelier du corps et son adroite pouse, continua
le diable, un mausole plus modeste recle depuis peu de temps le
bizarre assemblage d'un doyen du conseil des Indes et de sa jeune
femme. Ce doyen, dans sa soixante-troisime anne, pousa une fille
de vingt ans; il avait d'un premier lit deux enfants, dont il tait
prt  signer la ruine, lorsqu'une apoplexie l'emporta: sa femme
mourut vingt-quatre heures aprs lui, de regret qu'il ne ft pas
mort trois jours plus tard.

Nous voici arrivs au monument de cette glise le plus respectable:
les Espagnols ont autant de vnration pour ce tombeau que les
Romains en avaient pour celui de Romulus.--De quel grand personnage
renferme-t-il la cendre, dit Landro Perez?--D'un premier ministre
de la couronne d'Espagne, rpondit Asmode: jamais la monarchie n'en
aura peut-tre un pareil. Le roi se reposa du soin du gouvernement
sur ce grand homme, qui sut si bien s'en acquitter, que le monarque
et ses sujets en furent trs-contents. L'tat, sous son ministre,
fut toujours florissant et les peuples heureux; enfin cet habile
ministre eut beaucoup de religion et d'humanit: cependant,
quoiqu'il n'et rien  se reprocher en mourant, la dlicatesse de
son poste ne laissa pas de le faire trembler.

Un peu au del de ce ministre, si digne d'tre regrett, dmlez
dans un coin une table de marbre noir attache  un pilier.
Voulez-vous que j'ouvre le spulcre qui est dessous, pour vous
montrer ce qui reste d'une fille bourgeoise qui mourut  la fleur de
son ge, et dont la beaut charmait tous les yeux? ce n'est plus que
de la poussire; c'tait de son vivant une personne si aimable, que
son pre avait de continuelles alarmes que quelque amant ne la lui
enlevt, ce qui aurait bien pu arriver si elle et vcu plus
longtemps. Trois cavaliers qui l'idoltraient furent inconsolables
de sa perte, et se donnrent la mort pour signaler leur dsespoir.
Leur tragique histoire est grave en lettres d'or sur cette table de
marbre, avec trois petites figures qui reprsentent ces trois
galants dsesprs: ils sont prts  se dfaire eux-mmes; l'un
avale un verre de poison; l'autre se perce de son pe, et le
troisime se passe au col une ficelle pour se pendre.

Le dmon, remarquant en cet endroit que l'colier riait de tout son
coeur, et trouvait fort plaisant qu'on et orn de ces trois figures
l'pitaphe de la bourgeoise, lui dit: Puisque cette imagination
vous rjouit, peu s'en faut qu'en cet instant je ne vous transporte
sur les bords du Tage, pour vous montrer le monument qu'un auteur
dramatique a fait construire dans l'glise d'un village auprs
d'Almaraz, o il s'tait retir aprs avoir men  Madrid une longue
et joyeuse vie. Cet auteur a donn au thtre un grand nombre de
comdies pleines de gravelures et de gros sel; mais il s'en est
repenti avant sa mort, et, pour expier le scandale qu'elles ont
caus, il a fait peindre sur son tombeau une espce de bcher,
compos de livres qui reprsentent quelques-unes de ses pices, et
l'on voit la pudeur qui tient un flambeau allum pour y mettre le
feu.

Outre les morts qui sont dans les mausoles que je viens de vous
faire observer, il y en a une infinit d'autres qui ont t enterrs
ici fort simplement. Je vois errer toutes leurs ombres: elles se
promnent, passent et repassent sans cesse les unes auprs des
autres, sans troubler le profond repos qui rgne dans ce lieu saint.
Elles ne se parlent point; mais je lis dans leur silence toutes
leurs penses.--Que je suis mortifi, s'cria don Clofas, de ne
pouvoir jouir comme vous du plaisir de les apercevoir!--Je puis
encore vous donner ce contentement, lui dit Asmode; rien n'est plus
facile pour moi. En mme temps ce dmon lui toucha les yeux, et,
par un prestige, lui fit voir un grand nombre de fantmes blancs.

A l'apparition de ces spectres, Zambullo frmit. Comment donc, lui
dit le diable, vous frmissez? Ces ombres vous font-elles peur? Que
leur habillement ne vous pouvante point; accoutumez-vous-y ds 
prsent: vous le porterez  votre tour; c'est l'uniforme des mnes;
rassurez-vous donc, et ne craignez rien. Pouvez-vous manquer de
fermet dans cette occasion, vous qui avez eu l'assurance de
soutenir ma vue? Ces gens-ci ne sont pas si mchants que moi.

L'colier,  ces paroles, rappelant tout son courage, regarda les
fantmes assez hardiment. Considrez attentivement toutes ces
ombres, lui dit le boiteux: celles qui ont des mausoles sont
confondues avec celles qui n'ont qu'une misrable bire pour tout
monument: la subordination qui les distinguait les unes des autres
pendant leur vie ne subsiste plus: le grand sommelier du corps et le
premier ministre ne sont pas plus prsentement que les plus vils
citoyens enterrs dans cette glise. La grandeur de ces nobles mnes
a fini avec leurs jours, comme celle d'un hros de thtre finit
avec la pice.

--Je fais une remarque, dit Landro; je vois une ombre qui se
promne toute seule, et semble fuir la compagnie des autres.--Dites
plutt que les autres vitent la sienne, rpondit le dmon, et vous
direz la vrit: savez-vous bien quelle est cette ombre-l? C'est
celle d'un vieux notaire, lequel a eu la vanit de se faire enterrer
dans un cercueil de plomb, ce qui a choqu tous les autres mnes
bourgeois, dont les cadavres ont t mis en terre ici plus
modestement. Ils ne veulent point, pour mortifier son orgueil, que
son ombre se mle parmi eux.

--Je viens de faire encore une observation, reprit don Clofas: deux
ombres, en passant l'une devant l'autre, se sont arrtes un moment
pour se regarder, ensuite elles ont continu leur chemin.--Ce sont,
rpartit le diable, celles de deux amis intimes, dont l'un tait
peintre et l'autre musicien: ils taient un peu ivrognes,  cela
prs fort honntes gens. Ils cessrent de vivre dans la mme anne:
quand leurs mnes se rencontrent, frapps du souvenir de leurs
plaisirs, ils se disent par leur triste silence: Ah! mon ami, nous
ne boirons plus!

--Misricorde! s'cria l'colier; qu'est-ce que je vois? Je dcouvre
au bout de cette glise deux ombres qui se promnent ensemble:
qu'elles me semblent mal appareilles! Leurs tailles et leurs
allures sont bien diffrentes: l'une est d'une hauteur dmesure, et
marche fort gravement, au lieu que l'autre est petite et a l'air
vapor.--La grande, reprit le boiteux, est celle d'un Allemand qui
perdit la vie pour avoir bu dans une dbauche trois sants avec du
tabac dans son vin; et la petite est celle d'un Franais, lequel,
suivant l'esprit galant de sa nation, s'avisa, en entrant dans une
glise, de prsenter poliment de l'eau bnite  une jeune dame qui
en sortait: ds le mme jour, pour prix de sa politesse, il fut
couch par terre d'un coup d'escopette.

De mon ct, dit Asmode, je considre trois ombres remarquables
que je dmle dans la foule: il faut que je vous apprenne de quelle
faon elles ont t spares de leur matire. Elles animaient les
jolis corps de trois comdiennes qui faisaient autant de bruit 
Madrid, dans leur temps, qu'Origo, Citherio et Arbuscula en ont fait
 Rome dans le leur, et qui possdaient aussi bien qu'elles l'art de
divertir les hommes en public et de les ruiner en particulier. Voici
quelle fut la fin de ces fameuses comdiennes espagnoles: l'une
creva subitement d'envie au bruit des applaudissements du parterre,
au dbut d'une actrice nouvelle; l'autre trouva dans l'excs de la
bonne chre l'infaillible mort qui le suit; et la troisime, venant
de s'chauffer sur la scne  jouer le rle d'une vestale, mourut
d'une fausse couche derrire le thtre.

Mais laissons en repos toutes ces ombres, poursuivit le dmon; nous
les avons assez examines; je veux prsenter  votre vue un nouveau
spectacle qui doit faire sur vous une impression encore plus forte
que celui-ci. Je vais, par la mme puissance qui vous a fait
apercevoir ces mnes, vous rendre la Mort visible. Vous allez
contempler cette cruelle ennemie du genre humain, laquelle tourne
sans cesse autour des hommes sans qu'ils la voient, qui parcourt en
un clin d'oeil toutes les parties du monde, et fait dans un mme
moment sentir son pouvoir aux divers peuples qui les habitent.

Regardez du ct de l'orient; la voil qui s'offre  vos yeux: une
troupe nombreuse d'oiseaux de mauvais augure vole devant elle avec
la Terreur, et annonce son passage par des cris funbres. Son
infatigable main est arme de la faulx terrible sous laquelle
tombent successivement toutes les gnrations. Sur une de ses ailes
sont peints la guerre, la peste, la famine, le naufrage, l'incendie,
avec les autres accidents funestes qui lui fournissent  chaque
instant une nouvelle proie, et l'on voit sur l'autre aile de jeunes
mdecins qui se font recevoir docteurs en prsence de la Mort, qui
leur donne le bonnet aprs leur avoir fait jurer qu'ils n'exerceront
jamais la mdecine autrement qu'on la pratique aujourd'hui.

Quoique don Clofas ft persuad qu'il n'y avait aucune ralit dans
ce qu'il voyait, et que c'tait seulement pour lui faire plaisir que
le diable lui montrait la Mort sous cette forme, il ne pouvait la
considrer sans frayeur: il se rassura nanmoins, et dit au dmon:
Cette figure pouvantable ne passera pas seulement par-dessus la
ville de Madrid, elle y laissera sans doute des marques de son
passage.--Oui, certainement, rpondit le boiteux: elle ne vient pas
ici pour rien; il ne tiendra qu' vous d'tre tmoin de la besogne
qu'elle va faire.--Je vous prends au mot, rpliqua l'colier: volons
sur ses traces; voyons sur quelles familles malheureuses sa fureur
tombera. Que de larmes vont couler!--Je n'en doute pas, rpartit
Asmode; mais il y en aura bien de commande! La Mort, malgr
l'horreur qui l'accompagne, cause autant de joie que de douleur.

Nos deux spectateurs prirent leur vol, et suivirent la Mort pour
l'observer. Elle entra d'abord dans une maison bourgeoise dont le
chef tait malade  l'extrmit: elle le toucha de sa faulx, et il
expira au milieu de sa famille, qui forma aussitt un concert
touchant de plaintes et de lamentations. Il n'y a point ici de
tricherie, dit le dmon: la femme et les enfants de ce bourgeois
l'aimaient tendrement; d'ailleurs ils avaient besoin de lui pour
subsister; leurs pleurs ne sauraient tre perfides.

Il n'en est pas de mme de ce qui se passe dans cette autre maison
o vous voyez la Mort qui frappe un vieillard alit. C'est un
conseiller qui a toujours vcu dans le clibat, et fait
trs-mauvaise chre pour amasser des biens considrables qu'il
laisse  trois neveux, qui se sont assembls chez lui ds qu'ils ont
appris qu'il tirait  sa fin. Ils ont fait paratre une extrme
affliction et fort bien jou leurs rles; mais les voil qui lvent
le masque et se prparent  faire des actes d'hritiers, aprs avoir
fait des grimaces de parents: ils vont fouiller partout. Qu'ils
trouveront d'or et d'argent! Quel plaisir, vient de dire tout 
l'heure un de ses hritiers aux autres, quel plaisir pour des neveux
d'avoir de vieux ladres d'oncles qui renoncent aux douceurs de la
vie pour les leur procurer!--La belle oraison funbre, dit Landro
Perez!--Oh! ma foi, reprit le diable, la plupart des pres qui sont
riches et qui vivent longtemps n'en doivent point attendre une autre
de leurs propres enfants.

--Tandis que ces hritiers pleins de joie cherchent les trsors du
dfunt, la Mort vole vers un grand htel o demeure un jeune
seigneur qui a la petite vrole. Ce seigneur, le plus aimable de la
cour, va prir au commencement de ses beaux jours, malgr le fameux
mdecin qui le gouverne, ou peut-tre parce qu'il est gouvern par
ce docteur.

Remarquez avec quelle rapidit la Mort fait ses oprations: elle a
dj tranch la destine de ce jeune seigneur, et je la vois prte 
faire une autre expdition. Elle s'arrte sur un couvent, elle
descend dans une cellule, fond sur un bon religieux, et coupe le fil
de la vie pnitente et mortifie qu'il mne depuis quarante ans. La
Mort, toute terrible qu'elle est, ne l'a point pouvant; mais, en
rcompense, elle entre dans un htel qu'elle va remplir d'effroi.
Elle s'approche d'un licenci de condition, nomm depuis peu 
l'vch d'Albarazin. Ce prlat n'est occup que des prparatifs
qu'il fait pour se rendre  son diocse avec toute la pompe qui
accompagne aujourd'hui les princes de l'glise. Il ne songe  rien
moins qu' mourir; nanmoins il va tout  l'heure partir pour
l'autre monde, o il arrivera sans suite, comme le religieux; et je
ne sais s'il y sera reu aussi favorablement que lui.

--O ciel, s'cria Zambullo, la Mort va passer par-dessus le palais
du roi! Je crains que d'un coup de faulx la barbare ne jette toute
l'Espagne dans la consternation.--Vous avez raison de trembler, dit
le boiteux, car elle n'a pas plus de considration pour les rois que
pour leurs valets de pied; mais rassurez-vous, ajouta-t-il un moment
aprs; elle n'en veut point encore au monarque, elle va tomber sur
un de ses courtisans, sur un de ces seigneurs dont l'unique
occupation est de le suivre et de faire leur cour: ce ne sont pas
les hommes de l'tat les plus difficiles  remplacer.

--Mais il me semble, rpliqua l'colier, que la Mort ne se contente
pas d'avoir enlev ce courtisan: elle fait encore une pause sur le
palais, du ct de l'appartement de la reine.--Cela est vrai,
rpartit le diable, et c'est pour faire une trs-bonne oeuvre: elle
va couper le sifflet  une mauvaise femme qui se plat  semer la
division dans la cour de la reine, et qui est tombe malade de
chagrin de voir deux dames qu'elle avait brouilles se rconcilier
de bonne foi.

Vous allez entendre des cris perants, continua le dmon: la Mort
vient d'entrer dans ce bel htel  main gauche: il va s'y passer la
plus triste scne que l'on puisse voir sur le thtre du monde:
arrtez vos yeux sur ce dplorable spectacle.--Effectivement, dit
don Clofas, j'aperois une dame qui s'arrache les cheveux et se
dbat entre les bras de ses femmes. Pourquoi parat-elle si
afflige?--Regardez dans l'appartement qui est vis--vis de
celui-l, rpondit le diable, vous en dcouvrirez la cause.
Remarquez un homme tendu sur un lit magnifique: c'est son mari qui
expire: elle est inconsolable. Leur histoire est touchante, et
mriterait d'tre crite: il me prend envie de vous la conter.

--Vous me ferez plaisir, rpliqua Landro; le pitoyable ne
m'attendrit pas moins que le ridicule me rjouit.--Elle est un peu
longue, reprit Asmode; mais elle est trop intressante pour vous
ennuyer. D'ailleurs, je vous l'avouerai, tout dmon que je suis, je
me lasse de suivre la Mort: laissons-la chercher de nouvelles
victimes.--Je le veux bien, dit Zambullo: je suis plus curieux
d'entendre l'histoire dont vous me faites fte, que de voir prir
tous les humains l'un aprs l'autre. Alors le boiteux en commena
le rcit dans ces termes, aprs avoir transport l'colier sur une
des plus hautes maison de la rue d'Alcala.

FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES

DU TOME PREMIER.


Pages.

Prface.                                                           v

Chapitre I. Quel diable c'est que le Diable
Boiteux. O et par quel hasard Don Clofas
Leandro Perez Zambullo fit connaissance avec
lui.                                                               1

Chapitre II. Suite de la dlivrance d'Asmode.                    11

Chapitre III. Dans quel endroit le Diable
Boiteux transporta l'colier, et des premires
choses qu'il lui fit voir.                                        16

Chapitre IV. Histoire des amours du comte
de Belflor et de Leonor de Cespeds.                              34

Chapitre V. Suite et conclusion des amours
du comte de Belflor.                                              70

Chapitre VI. Des nouvelles choses que vit
Don Cleofas, et de quelle manire il fut veng
de Doa Tomasa.                                                   99

Chapitre VII. Des prisonniers.                                   109

Chapitre VIII. Asmode montre  Don
Clofas plusieurs personnes, et lui rvle les
actions qu'elles ont faites dans la journe.                     139

Chapitre IX. Des fous enferms.                                  161

Chapitre X. Dont la matire est inpuisable.                     195

Chapitre XI. De l'incendie, et de ce que fit
Asmode en cette occasion par amiti pour Don
Cleofas.                                                         213

Chapitre XII. Des tombeaux, des ombres
et de la Mort.                                                   218

Imp. Eugne Heutte et Cie,  Saint-Germain.







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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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