The Project Gutenberg EBook of Les soires de l'orchestre, by Hector Berlioz

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Title: Les soires de l'orchestre

Author: Hector Berlioz

Release Date: April 19, 2010 [EBook #32056]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE

HECTOR BERLIOZ




LES SOIRES

DE

L'ORCHESTRE

_NOUVELLE DITION_

ENTIREMENT REVUE ET CORRIGE

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRE NOUVELLE

1878




LES SOIRES

DE L'ORCHESTRE




CALMANN LVY, DITEUR

OUVRAGES

D'HECTOR BERLIOZ

FORMAT GRAND--8,

MMOIRES D'HECTOR BERLIOZ, comprenant ses voyages en Italie, en
Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865, avec un beau portrait
de l'auteur 1 vol.

FORMAT GRAND IN--18

A TRAVERS CHANTS 1 vol.

LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol.

LES SOIRES DE L'ORCHESTRE 1 vol.

HISTORIETTES ET SCNES MUSICALES (_sous presse_) 1 vol.

LES MUSICIENS ET LA MUSIQUE (_sous presse_) 1 vol.

F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.




LES SOIRES

DE

L'ORCHESTRE

PAR

HECTOR BERLIOZ

TROISIME DITION

ENTIREMENT REVUE ET CORRIGE

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRE NOUVELLE

1878

Droits de reproduction et de traduction rservs




A

MES BONS AMIS

LES ARTISTES DE L'ORCHESTRE

DE Xeme

VILLE CIVILISE




LES

SOIRES DE L'ORCHESTRE




PROLOGUE


Il y a dans le nord de l'Europe un thtre lyrique o il est d'usage que
les musiciens, dont plusieurs sont gens d'esprit, se livrent  la
lecture et mme  des causeries plus ou moins littraires et musicales
pendant l'excution de tous les opras mdiocres. C'est dire assez
qu'ils lisent et causent beaucoup. Sur tous les pupitres,  ct du
cahier de musique, se trouve, en consquence, un livre tel quel. De
sorte que le musicien qui parat le plus absorb dans la contemplation
de sa partie, le plus occup  compter ses pauses,  suivre de l'oeil sa
rplique, est fort souvent acquis tout entier aux merveilleuses scnes
de Balzac, aux charmants tableaux de moeurs de Dickens, et mme  l'tude
de quelque science. J'en sais un qui, pendant les quinze premires
reprsentations d'un opra clbre, a lu, relu, mdit et compris les
trois volumes du _Cosmos_ de Humboldt; un autre qui, durant le long
succs d'un sot ouvrage trs-obscur aujourd'hui, est parvenu  apprendre
l'anglais, et un autre encore qui, dou d'une mmoire exceptionnelle, a
racont  ses voisins plus de dix volumes de contes, nouvelles,
anecdotes et gaillardises.

Un seul des membres de cet orchestre ne se permet aucune distraction.
Tout  son affaire, actif, infatigable, les yeux fixs sur ses notes, le
bras toujours en mouvement, il se croirait dshonor s'il venait 
omettre une croche ou  mriter un reproche sur sa qualit de son. A la
fin de chaque acte, rouge, suant, extnu, il respire  peine; et
pourtant il n'ose profiter des instants que lui laisse la suspension des
hostilits musicales pour aller boire un verre de bire au caf voisin.
La crainte de manquer, en s'attardant, les premires mesures de l'acte
suivant, suffit pour le clouer  son poste. Touch de son zle, le
directeur du thtre auquel il appartient lui envoya un jour six
bouteilles de vin _ titre d'encouragement_. L'artiste, qui a la
conscience de sa _valeur,_ loin de recevoir ce prsent avec gratitude,
le renvoya superbement au directeur avec ces mots: Je n'ai pas besoin
d'encouragement! On devine que je veux parler du joueur de grosse
caisse.

Ses confrres, au contraire, ne font gure trve  leurs lectures,
rcits, discussions et causeries, qu'en faveur des grands chefs-d'oeuvre,
ou quand, dans les opras ordinaires, le compositeur leur a confi une
partie principale et dominante auquel cas leur distraction volontaire
serait trop aisment remarque et les compromettrait. Mais alors encore,
l'orchestre ne se trouvant jamais mis en vidence tout entier, il
s'ensuit que si la conversation et les tudes littraires languissent
d'une part, elles se raniment de l'autre, et que les beaux parleurs du
ct gauche reprennent la parole quand ceux du ct droit reprennent
leur instrument.

Mon assiduit  frquenter en amateur ce club d'instrumentistes, pendant
le sjour que je fais annuellement dans la ville o il est institu, m'a
permis d'y entendre narrer un assez bon nombre d'anecdotes et de petits
romans; j'y ai mme souvent, je l'avoue, rendu leur politesse aux
conteurs, en faisant quelque rcit ou lecture  mon tour. Or, le
musicien d'orchestre est naturellement rabcheur, et quand il a
intress ou fait rire une fois son auditoire par un bon mot ou une
historiette quelconque, ft-ce le 25 dcembre, on peut tre bien sr
que, pour rechercher un nouveau succs par le mme moyen, il n'attendra
pas la fin de l'anne. De sorte, qu' force d'couter ces jolies choses,
elles ont fini par m'obsder presque autant que les plates partitions
auxquelles on les faisait servir d'accompagnement; et je me dcide  les
crire,  les publier mme, ornes des dialogues pisodiques des
auditeurs et des narrateurs, afin d'en donner un exemplaire  chacun
d'eux et qu'on n'en parle plus.

Il est entendu que le joueur de grosse caisse seul n'aura point part 
mes largesses bibliographiques. Un homme aussi laborieux et aussi fort
ddaigne les exercices d'esprit.





PERSONNAGES DU DIALOGUE

       *       *       *       *       *

LE CHEF D'ORCHESTRE.

CORSINO, premier violon, compositeur.

SIEDLER, chef des seconds violons.

DIMSKI, premire contre-basse.

TURUTH, seconde flte.

KLEINER an, timbalier.

KLEINER jeune, premier violoncelle.

DERVINCK, premier hautbois.

WINTER, second basson.

BACON, alto. (Ne descend point de celui qui inventa la poudre.)

MORAN, premier cor.

SCHMIDT, troisime cor.

CARLO, garon d'orchestre.

UN MONSIEUR, habitu des stalles du parquet.

L'AUTEUR.

       *       *       *       *       *





PREMIRE SOIRE

LE PREMIER OPRA, nouvelle du pass.--VINCENZA, nouvelle
sentimentale.--VEXATIONS DE KLEINER l'an.


On joue un opra franais moderne trs-plat.

--Les musiciens entrent  l'orchestre avec un air vident de mauvaise
humeur et de dgot. Ils ddaignent de prendre l'accord; ce  quoi leur
chef parat ne point faire attention. A la premire mission du la d'un
hautbois, les violons s'aperoivent pourtant qu'ils sont d'un grand
quart de ton au-dessus du diapason des instruments  vent. Tiens, dit
l'un d'eux, l'orchestre est agrablement discordant! jouons ainsi
l'ouverture, ce sera drle! En effet, les musiciens excutent bravement
leur partie, sans faire grce au public d'une note. Sans lui faire tort,
voulais-je dire; car l'auditoire, ravi de ce plat charivari rhythm, a
cri bis, et le chef d'orchestre se voit contraint de recommencer.
Seulement, par politique, il exige que les instruments  cordes
veuillent bien prendre le ton des instruments  vent. C'est un
intrigant! On est d'accord. On rpte l'ouverture qui, cette fois, ne
produit aucun effet. L'opra commence, et peu  peu les musiciens
cessent de jouer. Sais-tu, dit Siedler, le chef des seconds violons, 
son voisin de pupitre, ce qu'on a fait de notre camarade Corsino qui
manque ce soir  l'orchestre?--Non. Que lui est-il arriv?--On l'a mis
en prison. Il s'tait permis d'insulter le directeur de notre thtre,
sous prtexte que, ce digne homme lui ayant command la musique d'un
ballet, quand cette partition a t faite, on ne l'a ni excute ni
paye. Il tait dans une rage...--Parbleu! il n'y a pas de quoi perdre
patience, peut-tre?... Je voudrais bien te voir berner de la sorte,
pour apprcier ta force d'me et ta rsignation...--Oh! moi, je ne suis
pas si sot: je sais trop que la parole de notre directeur ne vaut pas
plus que sa signature. Mais bah! on rendra bientt la libert  Corsino;
on ne remplace pas aisment un violon de sa force!--Ah! c'est pour cela
qu'il a t arrt? dit un alto en dposant son archet. Pourvu qu'il
trouve quelque jour  prendre sa revanche, comme cet Italien qui fit au
seizime sicle le premier essai de musique dramatique!--Quel
Italien?--Alfonso della Viola, un contemporain du fameux orfvre,
statuaire, ciseleur, Benvenuto Cellini. J'ai l dans ma poche une
nouvelle qu'on vient de publier et dont ils sont les hros, je veux vous
la lire.--Voyons la nouvelle!--Recule un peu ta chaise, toi, tu
m'empches d'approcher.--Ne fais donc pas tant de bruit avec ta
contre-basse, Dimski; ou nous n'entendrons rien. N'es-tu pas encore las
de jouer cette stupide musique?--Il y a une histoire? attendez; j'en
suis. Dimski s'empresse de quitter son instrument. Tout le centre de
l'orchestre se dispose alors autour du lecteur qui droule sa brochure,
et, le coude appuy sur une caisse de cor, commence ainsi  demi-voix.




LE PREMIER OPRA

NOUVELLE DU PASS

1555

Florence, 17 juillet 1555[1].

ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI


Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigu, dgot ou plutt,  dire
vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant
d'avoir veng la mort de Francesco. Mais tu fus bientt guri, toi, et
le jour de ma gurison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant
quelle souffrance fut plus que la mienne digne de piti? A quel
malheureux le Christ et sa sainte Mre feraient-ils plus de justice en
lui accordant ce remde souverain, ce baume prcieux, le plus puissant
de tous pour calmer les douleurs amres de l'artiste outrag dans son
art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans
vouloir te contester le droit de poignarder le misrable officier qui
avait tu ton frre, je ne puis m'empcher de mettre entre ton offense
et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, aprs tout, ce pauvre
diable? vers le sang du fils de ta mre, il est vrai. Mais l'officier
commandait une ronde de nuit; Francesco tait ivre; aprs avoir insult
sans raison, assailli  coups de pierres le dtachement, il en tait
venu, dans son extravagance,  vouloir enlever leurs armes  ces
soldats; ils en firent usage, et ton frre prit. Rien n'tait plus
facile  prvoir, et, conviens-en, rien n'tait plus juste.

Je n'en suis pas l, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je
n'ai en rien mrit mon sort; et c'est quand j'avais droit  des
rcompenses, que j'ai reu l'outrage et l'avanie.

Tu sais avec quelle persvrance je travaille depuis longues annes 
accrotre les forces,  multiplier les ressources de la musique. Ni le
mauvais vouloir des anciens matres, ni les stupides railleries de leurs
lves, ni la mfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme
bizarre, plus prs de la folie que du gnie, ni les obstacles matriels
de toute espce qu'engendre la pauvret, n'ont pu m'arrter, tu le sais.
Je puis le dire, puisqu' mes yeux le mrite d'une telle conduite est
parfaitement nul.

Ce jeune Montecco, nomm Romo, dont les aventures et la mort tragique
firent tant de bruit  Vrone, il y a quelques annes, n'tait
certainement pas le matre de rsister au charme qui l'entranait sur
les pas de la belle Giulietta, fille de son mortel ennemi. La passion
tait plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que
le fer et le poison dont il tait sans cesse menac; Giulietta l'aimait,
et pour une heure passe auprs d'elle, il et mille fois brav la mort.
Eh bien! ma Giulietta  moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en
suis aim.

Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de thtre sans pareil
jusqu' ce jour, o le chant, accompagn de divers instruments, devait
remplacer le langage parl et faire natre, de son union avec le drame,
des impressions telles que la plus haute posie n'en produisit jamais.
Par malheur, ce projet tait fort dispendieux; un souverain ou un juif
pouvait seul entreprendre de le raliser.

Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la
prtendue tragdie en musique excute  Rome  la fin du sicle
dernier; le peu de succs de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai
du mme genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'et t plus inutile
que de rclamer leur appui pour une entreprise o de vieux matres
avaient chou si compltement. On m'et de nouveau tax d'orgueil et de
folie.

Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais
raisonnablement esprer d'eux, c'tait, au simple nonc de ma
proposition, d'tre conduit sans injures et sans hues de la
valetaille; encore n'en connaissais-je pas un assez intelligent, pour
qu'il ne ft permis de compter avec quelque certitude sur une telle
gnrosit. J'y renonai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et
ce fut le coeur serr que je repris le cours des travaux obscurs qui me
font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dpens de ceux dont la
gloire et la fortune seraient peut-tre le prix.

Une autre ide nouvelle, bientt aprs, vint me troubler encore. Ne ris
pas de mes dcouvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon
art naissant  ton art depuis longtemps form. Tu sais assez de musique
pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos tranants madrigaux 
quatre parties soient le dernier degr de perfection o la composition
et l'excution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que,
sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale,
ces oeuvres tant vantes ne sont qu'enfantillages et niaiseries.

Les paroles expriment l'amour, la colre, la jalousie, la vaillance; et
le chant, toujours le mme, ressemble  la triste psalmodie des moines
mendiants. Est-ce l tout ce que peuvent faire la mlodie, l'harmonie,
le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille
applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est
ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait
tre? Et les instruments, en a-t-on tir parti? Qu'est-ce que notre
misrable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit
continuellement  l'unisson ou  l'octave? La musique instrumentale,
prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manire d'employer la
vocale, que de prjugs, que de routine! Pourquoi toujours chanter 
quatre parties, lors mme qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de
son isolement?

Est-il possible de rien entendre de plus draisonnable que ces
_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragdies, o un acteur,
qui parle en son nom et parat seul en scne, n'en est pas moins
accompagn par trois autres voix places dans la coulisse, d'o elles
suivent son chant tant bien que mal?

Sois-en sr, Benvenuto, ce que nos matres, enivrs de leurs oeuvres,
appellent aujourd'hui le comble de l'art, est aussi loin de ce qu'on
nommera musique dans deux ou trois sicles, que les petits monstres
bipdes, ptris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton
sublime Perse ou du Mose de Buonarotti.

Il y a donc d'innombrables modifications  apporter dans un art aussi
peu avanc... des progrs immenses lui restent donc  faire. Et pourquoi
ne contribuerais-je pas  donner l'impulsion qui les amnera?...

Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernire invention, qu'il te
suffise de savoir qu'elle tait de nature  pouvoir tre mise en lumire
 l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des
riches et des grands. C'tait du temps seulement qu'il me fallait; et
l'oeuvre, une fois termine, l'occasion de la produire au grand jour et
t facile  trouver, pendant les ftes qui allaient attirer  Florence
l'lite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations.

Or, voil le sujet de l'cre et noire colre qui me ronge le coeur:

Un matin que je travaillais  cette composition singulire dont le
succs m'et rendu clbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo,
l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an pass, avait fort got ma
scne d'Ugolino, vient me trouver et me dit: Alfonso, ton jour est
venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes.
coute-moi; les ftes du mariage seront splendides, on n'pargne rien
pour leur donner un clat digne des deux familles illustres qui vont
s'allier; tes derniers succs ont fait natre la confiance;  la cour
maintenant on croit en toi.

J'avais connaissance de ton projet de tragdie en musique, j'en ai
parl  monseigneur; ton ide lui plat. A l'oeuvre donc, que ton rve
devienne une ralit. cris ton drame lyrique et ne crains rien pour son
excution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront mands
 Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis  ta
disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; rponds 
ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est
faite.

Je ne sais ce qui se passa en moi  ce discours inattendu; mais je
demeurai muet et immobile. L'tonnement, la joie me couprent la parole,
et je pris l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se mprit pas sur la cause
de mon trouble, et me serrant la main: Adieu, Alfonso; tu consens,
n'est-ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition pour te
livrer exclusivement  celle que Son Altesse te demande? Songe que le
mariage aura lieu dans trois mois! Et comme je rpondais toujours
affirmativement par un signe de tte, sans pouvoir parler: Allons,
calme-toi, Vsuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il sera
sign ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons sur
toi.

Demeur seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et Tivoli
bouillonnaient dans ma tte.

Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus
reprsent de nouveau la grandeur et la beaut de ma tche. Je m'lance
sur mon libretto, qui jaunissait abandonn dans un coin depuis si
longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et
les damns; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de
tendres et gracieuses mlodies pleines d'abandon, de mlancolie, de
chaste passion, se droulent au dedans de moi; l'horrible cri de haine
de l'poux outrag retentit; je vois deux cadavres enlacs rouler  ses
pieds; puis je retrouve les mes toujours unies des deux amants,
errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abme; leurs voix
plaintives se mlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux,
aux sifflements de la flamme, aux cris forcens des malheureux qu'elle
poursuit,  tout l'affreux concert des douleurs ternelles...

Pendant trois jours, Cellini, j'ai march sans but, au hasard, dans un
vertige continuel; pendant trois nuits j'ai t priv de sommeil. Ce
n'est qu'aprs ce long accs de fivre, que la pense lucide et le
sentiment de la ralit me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de
lutte ardente et dsespre pour dompter mon imagination et dominer mon
sujet. Enfin je suis rest le matre.

Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, dispose dans un ordre
simple et logique, s'est montre peu  peu revtue de couleurs sombres
ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchs; les formes humaines
ont apparu, ici pleines de vie, l sous le ple et froid aspect de la
mort. L'ide potique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais t
pour lui un obstacle; j'ai fortifi, embelli et grandi l'une par
l'autre. Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, avec
tant de facilit, qu' la fin du deuxime mois l'ouvrage entier tait
dj termin.

Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant 
toutes les minutieuses prcautions qui me restaient  prendre pour
assurer l'excution de mon oeuvre, la vigueur et la vigilance me sont
revenues. J'ai surveill les chanteurs, les musiciens, les machinistes,
les dcorateurs.

Tout s'est fait en ordre, avec la plus tonnante prcision; et cette
gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand un
coup inattendu est venu en briser les ressorts et anantir  la fois, et
la belle tentative, et les lgitimes esprances de ton malheureux ami.

Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demand ce drame en
musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur
laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles
dores avaient gonfl un coeur, enflamm une imagination d'artiste, il se
joue de tout cela maintenant; il dit  cette imagination de se
refroidir,  ce coeur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il
s'oppose, enfin,  la reprsentation de _Francesca_; l'ordre est donn
aux artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne
sera pas mis en scne; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANG
D'IDE... La foule qui se pressait dj  Florence, attire moins encore
par l'appareil des noces que par l'intrt de curiosit que la fte
musicale annonce excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de
sensations nouvelles, trompe dans son attente, s'enquiert bientt du
motif qui la prive ainsi brutalement du spectacle qu'elle tait venue
chercher, et ne pouvant le dcouvrir, n'hsite pas  l'attribuer 
l'incapacit du compositeur. Chacun dit: Ce fameux drame tait absurde,
sans doute; le grand-duc, inform  temps de la vrit, n'aura pas voulu
que l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vint jeter du
ridicule sur la solennit qui se prpare. Ce ne peut tre autre chose.
Un prince ne manque pas ainsi  sa parole. Della Viola est toujours le
mme vaniteux extravagant que nous connaissions; son ouvrage n'tait pas
prsentable, et par gard pour lui, on s'abstient de l'avouer. O
Cellini!  mon noble et fier et digne ami! rflchis un instant, et
d'aprs toi-mme juge de ce que j'ai d prouver  cet incroyable abus
de pouvoir,  cette violation inoue des promesses les plus formelles, 
cet horrible affront qu'il tait impossible de redouter,  cette
calomnie insolente d'une production que personne au monde, except moi,
ne connat encore.

Que faire? que dire  cette tourbe de lches imbciles qui rient en me
voyant? que rpondre aux questions de mes partisans?  qui m'en prendre?
quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir
raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te
voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me
rendront rellement fou... Lchet! honte! je viens de sentir des
larmes dans mes yeux. Arrire toute faiblesse! c'est la force,
l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire,
car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il
n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content.
Adieu. L'clat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu' nous; je t'en
flicite et m'en rjouis de toute mon me. Dieu veuille seulement que le
roi Franois te laisse le temps de rpondre  ton ami _souffrant et non
veng_.

ALFONSO DELLA VIOLA


Paris, 20 aot 1555

BENVENUTO A ALFONSO

J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est
grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop
souvent rencontr de semblables dceptions pour m'tonner de celle que
tu viens de subir. L'preuve tait rude, j'en conviens, pour ton jeune
courage, et les rvoltes de ton me contre une insulte si grave et si
peu mrite sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu
entres  peine dans la carrire. Ta vie retire, tes mditations, tes
travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui
s'agitent dans les hautes rgions de l'art, ni du caractre rel des
hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes.

Quelques vnements de mon histoire, que je t'ai laiss ignorer
jusqu'ici, suffiront  t'clairer sur notre position  tous et sur la
tienne propre.

Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon rcit; ton
caractre me rassure; je le connais, je l'ai bien tudi. Tu
persvreras, tu arriveras au but malgr tout; tu es un homme de fer, et
le caillou lanc contre ta tte par les basses passions embusques sur
ta route, loin de briser ton front, en fera jaillir le feu. Apprends
donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de
l'injustice des grands te servent de leon.

L'vque de Salamanque, ambassadeur de Rome, m'avait demand une grande
aiguire, dont le travail, extrmement minutieux et dlicat, me prit
plus de deux mois, et qui, en raison de l'norme quantit de mtaux
prcieux ncessaires  sa composition, m'avait presque ruin. Son
Excellence se rpandit en loges sur le rare mrite de mon ouvrage, le
fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement
que si elle n'et reu de moi qu'une vieille casserole ou une mdaille
de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revnt entre mes mains pour
une petite rparation; je refusai de le rendre.

Le maudit prlat, aprs m'avoir accabl d'injures dignes d'un prtre et
d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reu de la somme qu'il
me devait encore; mais comme je ne suis pas homme  me laisser prendre 
un pige aussi grossier, Son Excellence en vint  faire assaillir ma
boutique par ses valets. Je me doutai du tour; aussi, quand cette
canaille s'avana pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, arms
jusqu'aux dents, nous lui fmes un tel accueil que le lendemain, grce 
mon escopette et  mon long poignard, je fus enfin pay[2].

Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le clbre bouton de la
chape du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empcher de te
dcrire. J'avais situ le gros diamant prcisment au milieu de
l'ouvrage, et j'avais plac Dieu assis dessus, dans une attitude si
dgage, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en
rsultait une trs-belle harmonie; il donnait la bndiction en levant
la main droite. J'avais dispos, au-dessous, trois petits anges qui le
soutenaient en levant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du
milieu, tait en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait
 l'entour une quantit d'autres petits anges disposs avec d'autres
pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'o sortaient
un grand nombre de chrubins et mille ornements d'un admirable effet.

Clment VII, plein d'enthousiasme quand il vit le bouton, me promit de
me donner tout ce que je demanderais. La chose cependant en resta l; et
comme je refusais de faire un calice qu'il me demandait en outre,
toujours sans donner d'argent, ce bon pape, devenu furieux comme une
bte froce, me fit loger en prison pendant six semaines. C'est tout ce
que j'en ai jamais obtenu[3]. Il n'y avait pas un mois que j'tais en
libert quand je rencontrai Pompeo, ce misrable orfvre qui avait
l'insolence d'tre jaloux de moi, et contre lequel, pendant longtemps,
j'ai eu assez de peine  dfendre ma pauvre vie. Je le mprisais trop
pour le har; mais il prit, en me voyant, un air railleur qui ne lui
tait pas ordinaire, et que, cette fois, aigri comme je l'tais, il me
fut impossible de supporter. A mon premier mouvement pour le frapper au
visage, la frayeur lui fit dtourner la tte, et le coup de poignard
porta prcisment au-dessous de l'oreille. Je ne lui en donnai que deux,
car au premier il tomba mort dans ma main. Mon intention n'avait pas t
de le tuer, mais dans l'tat d'esprit o je me trouvais, est-on jamais
sr de ses coups? Ainsi donc, aprs avoir subi un odieux emprisonnement,
me voil de plus oblig de prendre la fuite pour avoir, sous l'impulsion
de la juste colre cause par la mauvaise foi et l'avarice d'un pape,
cras un scorpion.

Paul III, qui m'accablait de commandes de toute espce, ne me les payait
pas mieux que son prdcesseur; seulement, pour mettre en apparence les
torts de mon ct, il imagina un expdient digne de lui et vraiment
atroce. Les ennemis que j'avais en grand nombre autour de Sa Saintet,
m'accusent un jour auprs d'elle d'avoir vol des bijoux  Clment.

Paul III, sachant bien le contraire, feint cependant de me croire
coupable, et me fait enfermer au chteau Saint-Ange; dans ce fort que
j'avais si bien dfendu quelques annes auparavant pendant le sige de
Rome; sous ces remparts d'o j'avais tir plus de coups de canon que
tous les canonniers ensemble, et d'o j'avais,  la grande joie du pape,
tu moi-mme le conntable de Bourbon. Je viens  bout de m'chapper,
j'arrive aux murailles extrieures; suspendu  une corde au-dessus des
fosss, j'invoque Dieu qui connat la justice de ma cause, je lui crie,
en me laissant tomber: Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m'aide!
Dieu ne m'entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Extnu,
mourant, couvert de sang, je parviens, en me tranant sur les mains et
sur les genoux, jusqu'au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro.
Cet infme me livre tratreusement au pape pour obtenir un vch.

Paul me condamne  mort, puis, comme s'il se repentait de terminer trop
promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot ftide tout
rempli de tarentules et d'insectes venimeux, et ce n'est qu'au bout de
six mois de ces tortures que, tout gorg de vin, dans une nuit d'orgie,
il accorde ma grce  l'ambassadeur franais[4].

Ce sont l, cher Alfonso, des souffrances terribles et des perscutions
bien difficiles  supporter; ne t'imagine pas que la blessure faite
rcemment  ton amour-propre puisse t'en donner une juste ide.
D'ailleurs, l'injure adresse  l'oeuvre et au gnie de l'artiste te
semblt-elle plus pnible encore que l'outrage fait  sa personne,
celle-l m'a-t-elle manqu, dis,  la cour de notre admirable grand-duc,
quand j'ai fondu Perse? Tu n'as oubli, je pense, ni les surnoms
grotesques dont on m'appelait, ni les insolents sonnets qu'on placardait
chaque nuit  ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut
persuader  Cme que mon nouveau procd de fonte ne russirait pas, et
que c'tait folie de me confier le mtal. Ici mme,  cette brillante
cour de France, o j'ai fait fortune, o je suis puissant et admir,
n'ai-je pas une lutte de tous les instants, sinon avec mes rivaux (ils
sont hors de combat aujourd'hui), au moins avec la favorite du roi,
madame d'tampes, qui m'a pris en haine, je ne sais pourquoi! Cette
mchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[5]; cherche,
par mille moyens,  me nuire dans l'esprit de Sa Majest; et, en vrit,
je commence  tre si las de l'entendre aboyer sur ma trace, que, sans
un grand ouvrage rcemment entrepris, dont j'espre plus d'honneur que
de tous mes prcdents travaux, je serais dj sur la route d'Italie.

Va, va, j'ai connu tous les genres de maux que le sort puisse infliger 
l'artiste. Et je vis encore, cependant. Et ma vie glorieuse fait le
tourment de mes ennemis. Et je l'avais prvu. Et maintenant je puis les
abmer dans mon mpris. Cette vengeance marche  pas lents, il est vrai,
mais pour l'homme inspir, sr de lui-mme, patient et fort, elle est
certaine. Songe, Alfonso, que j'ai t insult plus de mille fois, et
que je n'ai tu que sept ou huit hommes; et quels hommes! je rougis d'y
penser. La vengeance directe et personnelle est un fruit rare, qu'il
n'est pas donn  tous de cueillir. Je n'ai eu raison ni de Clment VII,
ni de Paul III, ni de Cornaro, ni de Cme, ni de madame d'tampes, ni de
cent autres lches puissants; comment donc te vengerais-tu, toi, de ce
mme Cme, de ce grand-duc, de ce Mcne ridicule qui ne comprend pas
plus ta musique que ma sculpture, et qui nous a si platement offenss
tous les deux? Ne pense pas  le tuer, au moins; ce serait une insigne
folie, dont les consquences ne sont pas douteuses. Deviens un grand
musicien, que ton nom soit illustre, et si quelque jour sa sotte vanit
le portait  t'offrir ses faveurs, repousse-les, n'accepte jamais rien
de lui et ne fais jamais rien pour lui. C'est le conseil que je te
donne; c'est la promesse que j'exige de toi; et, crois-en mon
exprience, c'est aussi, cette fois, l'unique vengeance qui soit  ta
porte.

Je t'ai dit tout  l'heure que le roi de France, plus gnreux et plus
noble que nos souverains italiens, m'avait enrichi; c'est donc  moi,
artiste, qui t'aime, te comprends et t'admire,  tenir la parole du
prince sans esprit et sans coeur qui te mconnat. Je t'envoie dix mille
cus. Avec cette somme tu pourras, je pense, parvenir  monter dignement
ton drame en musique; ne perds pas un instant. Que ce soit  Rome, 
Naples,  Milan,  Ferrare, partout, except  Florence; il ne faut pas
qu'un seul rayon de ta gloire puisse se reflter sur le grand-duc.
Adieu, cher enfant, la vengeance est bien belle, et pour elle on peut
tre tent de mourir;--mais l'art est encore plus beau, n'oublie jamais
que, _malgr tout, il faut vivre pour lui_.

Ton ami. BENVENUTO CELLINI


Paris, 10 juin 1557.

BENVENUTO CELLINI A ALFONSO DELLA VIOLA

Misrable! baladin! saltimbanque! cuistre! castrat! joueur de flte[6].
C'tait bien la peine de jeter tant de cris, de souffler tant de
flammes, de tant parler d'offense et de vengeance, de rage et d'outrage,
d'invoquer l'enfer et le ciel, pour arriver enfin  une aussi vulgaire
conclusion! Ame basse et sans ressort! fallait-il profrer de telles
menaces puisque ton ressentiment tait de si frle nature, que deux ans
 peine aprs avoir reu l'insulte  la face, tu devais t'agenouiller
lchement pour baiser la main qui te l'infligea.

Quoi! ni la parole que tu m'avais donne, ni les regards de l'Europe
aujourd'hui fixs sur toi, ni ta dignit d'homme et d'artiste, n'ont pu
te garantir des sductions de cette cour, o rgnent l'intrigue,
l'avarice et la mauvaise foi; de cette cour o tu fus honni, mpris, et
qui te chassa comme un valet infidle! Il est donc vrai! tu composes
pour le grand-duc! Il s'agit mme, dit-on, d'une oeuvre plus vaste et
plus hardie encore que celles que tu as produites jusqu'ici. L'Italie
musicale tout entire doit prendre part  la fte. On dispose les
jardins du palais Pitti; cinq cents virtuoses habiles, runis sous ta
direction dans un vaste et beau pavillon dcor par Michel-Ange,
verseront  flots la splendide harmonie sur un peuple haletant, perdu,
enthousiasm. C'est admirable! Et tout cela pour le grand-duc, pour
Florence, pour cet homme et cette ville qui t'ont si indignement
trait! Oh! quelle ridicule bonhomie tait la mienne quand je cherchais
 calmer ta purile colre d'un jour! oh! la miraculeuse simplicit qui
me faisait prcher la continence  l'eunuque, la lenteur au colimaon!
Sot que j'tais!

Mais quelle puissante passion a donc pu t'amener  ce degr
d'abaissement? La soif de l'or? tu es plus riche que moi aujourd'hui.
L'amour de la renomme? quel nom fut jamais plus populaire que celui
d'Alfonso, depuis le prodigieux succs de ta tragdie de _Francesca_, et
celui, non moins grand, des trois autres drames lyriques qui l'ont
suivie. D'ailleurs, qui t'empchait de choisir une autre capitale pour
le thtre de ton nouveau triomphe? Aucun souverain ne t'et refus ce
que le _grand_ Cme vient de t'offrir. Partout,  prsent, tes chants
sont aims et admirs; ils retentissent d'un bout de l'Europe  l'autre;
on les entend  la ville,  la cour,  l'arme,  l'glise: le roi
Franois ne cesse de les rpter; madame d'tampes, elle-mme, trouve
que _tu n'es pas sans talent pour un Italien_; justice gale t'est
rendue en Espagne; les femmes, les prtres surtout, professent
gnralement pour la musique un culte vritable; et si la fantaisie et
t de porter aux Romains l'ouvrage que tu prpares pour les Toscans, la
joie du pape, des cardinaux et de toute la fourmilire _enrabatte_ des
monsignori n'et t surpasse, sans doute, que par l'ivresse et les
transports de leurs innombrables catins.

L'orgueil, peut-tre, t'aura sduit... quelque dignit bouffie...
quelque titre bien vain... Je m'y perds.

Quoi qu'il en soit, retiens bien ceci: tu as manqu de noblesse, tu as
manqu de fiert, tu as manqu de foi. L'homme, l'artiste et l'ami sont
galement dchus  mes yeux. Je ne saurais accorder mes affections qu'
des gens de coeur, incapables d'une action honteuse; tu n'es pas de
ceux-l, mon amiti n'est plus  toi. Je t'ai donn de l'argent, tu as
voulu me le rendre; nous sommes quittes. Je vais partir de Paris; dans
un mois je passerai  Florence; oublie que tu m'as connu et ne cherche
pas  me voir. Car, ft-ce le jour mme de ton succs, devant le
peuple, devant les princes, et devant l'assemble bien autrement
imposante pour moi de tes cinq cents artistes, si tu m'abordais, je te
tournerais le dos.

BENVENUTO CELLINI


Florence, 23 juin 1557.

ALPHONSO A BENVENUTO

Oui, Cellini, c'est vrai. Au grand-duc je dois une impardonnable
humiliation,  toi je dois ma clbrit, ma fortune, et peut-tre ma
vie. J'avais jur que je me vengerais de lui, je ne l'ai pas fait. Je
t'avais promis solennellement de ne jamais accepter de sa main ni
travaux, ni honneurs; je n'ai pas tenu parole. C'est  Ferrare que
_Francesca_ a t entendue (grce  toi) et applaudie pour la premire
fois; c'est  Florence qu'elle a t traite d'ouvrage dnu de sens et
de raison. Et cependant Ferrare, qui m'a demand ma nouvelle
composition, ne l'a point obtenue, et c'est au grand-duc que j'en fais
hommage. Oui, les Toscans, jadis si ddaigneux  mon gard, se
rjouissent de la prfrence que je leur accorde; ils en sont fiers;
leur fanatisme pour moi dpasse de bien loin tout ce que tu me racontes
de celui des Franais.

Une vritable migration se prpare dans la plupart des villes toscanes.
Les Pisans et les Siennois eux-mmes, oubliant leurs vieilles haines,
implorent d'avance, pour le grand jour, l'hospitalit florentine. Cme,
ravi du succs de celui qu'il appelle _son artiste_, fonde en outre de
brillantes esprances sur les rsultats que ce rapprochement des trois
populations rivales peut avoir pour sa politique et son gouvernement. Il
m'accable de prvenances et de flatteries. Il a donn hier, en mon
honneur, une magnifique collation au palais de Pitti, o toutes les
familles nobles de la ville se trouvaient runies. La belle comtesse de
Vallombrosa m'a prodigu ses plus doux sourires. La grande-duchesse m'a
fait l'honneur de chanter un madrigal avec moi. Della Viola est l'homme
du jour, l'homme de Florence, l'homme du grand-duc; il n'y a que lui.

Je suis bien coupable, n'est-ce pas, bien mprisable, bien vil? Eh bien!
Cellini, si tu passes  Florence le 28 juillet prochain, attends-moi de
huit  neuf heures du soir devant la porte du Baptistaire, j'irai t'y
chercher. Et si, ds les premiers mots, je ne me justifie pas
compltement de tous les griefs que tu me reproches, si je ne te donne
pas de ma conduite une explication dont tu puisses de tout point
t'avouer satisfait, alors redouble de mpris, traite-moi comme le
dernier des hommes, foule-moi aux pieds, frappe-moi de ton fouet,
crache-moi au visage, je reconnais d'avance que je l'aurai mrit.
Jusque-l, garde-moi ton amiti: tu verras bientt que je n'en fus
jamais plus digne.

A toi, ALFONSO DELLA VIOLA.


Le 28 juillet au soir, un homme de haute taille,  l'air sombre et
mcontent, se dirigeait  travers les rues de Florence, vers la place du
Grand-Duc. Arriv devant la statue en bronze de Perse, il s'arrta et
la considra quelque temps dans le plus profond recueillement: c'tait
Benvenuto. Bien que la rponse et les protestations d'Alfonso eussent
fait peu d'impression sur son esprit, il avait t longtemps uni au
jeune compositeur par une amiti trop sincre et trop vive, pour qu'elle
pt ainsi en quelques jours s'effacer  tout jamais. Aussi ne s'tait-il
pas senti le courage de refuser d'entendre ce que della Viola pouvait
allguer pour sa justification; et c'est en se rendant au Baptistaire,
o Alfonso devait venir le rejoindre, que Cellini avait voulu revoir,
aprs sa longue absence, le chef-d'oeuvre qui lui cota nagure tant de
fatigues et de chagrins. La place et les rues adjacentes taient
dsertes, le silence le plus profond rgnait dans ce quartier,
d'ordinaire si bruyant et si populeux. L'artiste contemplait son
immortel ouvrage, en se demandant si l'obscurit et une intelligence
commune n'eussent pas t prfrables pour lui  la gloire et au gnie.

--Que ne suis-je un bouvier de Nettuno ou de Porto d'Anzio! pensait-il;
semblable aux animaux confis  ma garde, je mnerais une existence
grossire, monotone, mais inaccessible au moins aux agitations qui,
depuis mon enfance, ont tourment ma vie. Des rivaux perfides et
jaloux... des princes injustes ou ingrats... des critiques acharns...
des flatteurs imbciles... des alternatives incessantes de succs et de
revers, de splendeur et de misre... des travaux excessifs et toujours
renaissants... jamais de repos, de bien-tre, de loisirs... user son
corps comme un mercenaire et sentir constamment son me transir ou
brler... est-ce l vivre?...

Les exclamations bruyantes de trois jeunes artisans, qui dbouchaient
rapidement sur la place, vinrent interrompre sa mditation.

--Six florins! disait l'un, c'est cher.

--En vrit, en et-il demand dix, rpliqua l'autre, il et bien fallu
en passer par l. Ces maudits Pisans ont pris toutes les places.
D'ailleurs, pense donc, Antonio, que la maison du jardinier n'est qu'
vingt pas du pavillon; assis sur le toit, nous pourrons entendre et voir
 merveille: la porte du petit canal souterrain sera ouverte et nous
arriverons sans difficult.

--Bah! ajouta le troisime, pour entendre a, nous pouvons bien jener
un peu pendant quelques semaines. Vous savez l'effet qu'a produit hier
la rptition. La cour seule y avait t admise; le grand-duc et sa
suite n'ont cess d'applaudir; les excutants ont port della Viola en
triomphe, et enfin, dans son extase, la comtesse de Vallombrosa l'a
embrass: ce sera miraculeux.

--Mais voyez donc comme les rues sont dpeuples; toute la ville est
dj runie au palais Pitti. C'est le moment. Courons! courons!

Cellini apprit seulement alors qu'il s'agissait de la grande fte
musicale, dont le jour et l'heure taient arrivs. Cette circonstance ne
s'accordait gure avec le choix qu'avait fait Alfonso de cette soire
pour son rendez-vous. Comment en un pareil moment, le maestro
pourrait-il abandonner son orchestre et quitter le poste important o
l'attachait un si grand intrt? c'tait difficile  concevoir.

Le ciseleur, nanmoins, se rendit au Baptistaire, o il trouva ses deux
lves Paolo et Ascanio, et des chevaux; il devait partir le soir mme
pour Livourne, et de l s'embarquer pour Naples le lendemain.

Il attendait  peine depuis quelques minutes, quand Alfonso, le visage
ple et les yeux ardents, se prsenta devant lui avec une sorte de calme
affect, qui ne lui tait pas ordinaire.

--Cellini! tu es venu, merci.

--Eh bien?

--C'est ce soir!

--Je le sais; mais parle, j'attends l'explication que tu m'as promise.

--Le palais Pitti, les jardins, les cours, sont encombrs. La foule se
presse sur les murs, dans les bassins  demi pleins d'eau, sur les
toits, sur les arbres, partout.

--Je le sais.

--Les Pisans sont venus, les Siennois sont venus.

--Je le sais.

--Le grand-duc, la cour et la noblesse sont runis, l'immense orchestre
est rassembl.

--Je le sais.

--Mais la musique n'y est pas, cria Alfonso en bondissant, le maestro
n'y est pas non plus, le sais-tu aussi?

--Comment! que veux-tu dire?

--Non, il n'y a pas de musique, je l'ai enleve; non, il n'y a pas de
maestro, puisque me voil; non, il n'y aura pas de fte musicale,
puisque l'oeuvre et l'auteur ont disparu. Un billet vient d'avertir le
grand-duc que mon ouvrage ne serait pas excut. _Cela ne me convient
plus_, lui ai-je crit, en me servant de ses propres paroles, _moi
aussi,  mon tour_, J'AI CHANG D'IDE. Conois-tu  prsent la rage de
ce peuple dsappoint pour la premire fois! de ces gens qui ont quitt
leur ville, laiss leurs travaux, dpens leur argent pour entendre ma
musique, et qui ne l'entendront pas? Avant de venir te joindre, je les
piais, l'impatience commenait  les gagner, on s'en prenait au
grand-duc. Vois-tu mon plan, Cellini.

--Je l'aperois.

--Viens, viens, approchons un peu du palais, allons voir clater ma
mine. Entends-tu dj ces cris, ce tumulte, ces imprcations?  mes
braves Pisans, je vous reconnais  vos injures! Vois-tu voler ces
pierres, ces branches d'arbres, ces dbris de vases? il n'y a que des
Siennois pour les lancer ainsi! Prends garde, ou nous allons tre
renverss. Comme ils courent! ce sont des Florentins; ils montent 
l'assaut du pavillon. Bon! voil un bloc de boue dans la loge ducale,
bien a pris au _grand_ Cme de l'avoir quitte. A bas les gradins!  bas
les pupitres, les banquettes, les fentres!  bas la loge!  bas le
pavillon! le voil qui s'croule. Ils abment tout, Cellini! c'est une
magnifique meute! honneur au grand-duc!!! Ah! damnation! tu me prenais
pour un lche! Es-tu satisfait, dis donc, est-ce l de la vengeance?

Cellini, les dents serres, les narines ouvertes, regardait, sans
rpondre, le terrible spectacle de cette fureur populaire; ses yeux o
brillait un feu sinistre, son front carr que sillonnaient de larges
gouttes de sueur, le tremblement presque imperceptible de ses membres,
tmoignaient assez de la sauvage intensit de sa joie. Saisissant enfin
le bras d'Alfonso:

--Je pars  l'instant pour Naples, veux-tu me suivre?

--Au bout du monde,  prsent.

--Embrasse-moi donc, et  cheval! tu es un hros.

       *       *       *       *       *

SIEDLER.--Eh bien! voulez-vous parier que si Corsino trouvait jamais
l'occasion de se venger de la mme manire, il se garderait de la
saisir?... C'est bon pour un homme clbre qui peut dj faire de la
gloire _litire pour ses chevaux_, pour parler comme l'empereur
Napolon; mais qu'un dbutant ou mme un artiste passablement connu se
donne un luxe pareil, je l'en dfie! Il n'y en a pas d'assez fou, ou
d'assez vindicatif. Pourtant la farce est bonne. J'aime aussi la
modration de Benvenuto dans les coups de poignard: _Je ne lui en
donnai que deux, car au premier il tomba mort_, est touchante.

WINTER.--Ce damn opra ne finira pas! (La premire chanteuse pousse des
cris dchirants.) Qui sait quelque chose d'amusant pour nous faire
oublier les clameurs de cette crature?--Moi, dit Turuth, la seconde
flte, je puis vous raconter un petit drame dont j'ai t tmoin en
Italie; mais l'histoire n'est pas gaie.--Oh! tu es sensible, on le sait;
le plus sensible des laurats que l'Institut de France a envoys  Rome
depuis vingt ans, pour y dsapprendre la musique, si toutefois ils l'ont
jamais sue.--Eh bien! si c'est le genre franais, dit Dervinck,
laisse-le nous attendrir. Va pour dix minutes de sensibilit. Mais tu
nous assures que ton histoire est vritable?--Aussi vraie qu'il est vrai
que j'existe!--Voyez-vous le puriste, qui ne veut pas dire comme tout le
monde aussi vraie que j'existe!--Chut! au fait! au fait!--M'y voil!




VINCENZA

NOUVELLE SENTIMENTALE


Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspir un amour
profond  une jeune paysanne d'Albano, nomme Vincenza, qui venait
quelquefois  Rome offrir pour modle sa tte virginale aux pinceaux de
nos plus habiles dessinateurs. La grce nave de cette enfant des
montagnes et l'expression candide de ses traits, lui avaient valu une
espce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa conduite
dcente et rserve justifiait d'ailleurs compltement.

Depuis le jour o G*** parut prendre plaisir  la voir, Vincenza ne
quitta plus Rome; Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent
changs contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait dans
le Transtevera, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les
enfants. Les prtextes ne lui manquaient jamais pour faire de frquentes
visites  l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai,
G*** tait gravement assis devant son chevalet, la brosse  la main;
Vincenza, accroupie  ses pieds comme un chien  ceux de son matre,
piait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles se levait
d'un bond, se plaait en face de G***, le contemplait avec ivresse,
et se jetait  son cou en faisant des clats de rire de convulsionnaire,
sans songer le moins du monde  dguiser sa dlirante passion.

Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages,
mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir  G*** des
doutes sur la fidlit de Vincenza; ds ce moment, il lui ferma sa porte
et refusa obstinment de la voir. Vincenza, frappe d'un coup mortel par
cette rupture, tomba dans un dsespoir effrayant. Elle attendait
quelquefois G*** des journes entires sur la promenade du Pincio, o
elle esprait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de
plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manires.
J'avais dj essay inutilement de lui ramener son inflexible; quand je
la trouvais sur mes pas, noye de pleurs, le regard morne, je ne pouvais
que dtourner les yeux et m'loigner en soupirant. Un jour pourtant je
la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au bord du
Tibre, sur un escarpement lev qu'on nomme la promenade du Poussin...

--Eh bien! o allez-vous donc, Vincenza?... Vous ne voulez pas me
rpondre?... Vous n'irez pas plus loin; je prvois quelque folie...

--Laissez-moi, monsieur, ne m'arrtez pas.

--Mais que venez-vous faire ici, seule?

--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime
plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, aprs cela? Je venais
me noyer.

L-dessus, elle commena  pousser des cris dsesprs. Je la vis
quelque temps se rouler  terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en
imprcations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle
fut un peu fatigue, je lui demandai si elle voulait me promettre de
rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant  faire auprs de
G*** une dernire tentative.

--coutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai
tout ce que votre malheureuse passion et la piti qu'elle m'inspire me
suggreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je
vous apprendrai le rsultat de ma dmarche et ce que vous devez faire
pour achever de le flchir. Si je ne russis pas, comme il n'y aura
effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours l.

--Oh! monsieur, vous tes bon, je ferai ce que vous me dites.

Le soir, en effet, je pris G*** en particulier, je lui racontai la
scne dont j'avais t tmoin, en le suppliant d'accorder  cette
malheureuse une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.

--Prends de nouvelles et svres informations, lui dis-je en finissant;
je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.
D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que
son dsespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques
choses que l'on puisse voir; prends-la comme objet d'art.

--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans
deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouveaux claircissements
sur cette ridicule affaire. Si je me suis tromp, qu'elle vienne, je
laisserai la clef  ma porte. Si, au contraire, la clef n'y est pas,
c'est que j'aurai acquis la certitude que mes soupons taient fonds:
alors, je te prie, qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autres
choses. Comment trouves-tu mon nouvel atelier?

--Incomparablement prfrable  l'ancien; mais la vue en est moins
belle. A ta place, j'aurais gard la mansarde, ne ft-ce que pour
pouvoir distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.

--Oh! te voil bien avec tes ides nuageuses! A propos de nuages,
laisse-moi allumer mon cigare... Bon!... A prsent, adieu, je vais 
l'enqute; dis  ta protge ma dernire rsolution. Je suis _curieux_
de voir lequel de nous deux est jou.

Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais
encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxit
l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui
me rveillrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperus  mon
chevet, mourante d'motion. Dieu! qu'elle tait jolie!!! L'espoir
clatait sur sa ravissante figure. Malgr la teinte cuivre de sa peau,
je la voyais rougir de passion; tous ses membres frmissaient.

--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clef est  sa
porte, c'est qu'il vous pardonne, et...

La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,
la baise avec transport en la couvrant de larmes, gmit, sanglote, et se
prcipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercment un divin
sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures aprs,
je venais de m'habiller, G*** entre, et me dit d'un air grave:

--Tu avais raison, j'ai tout dcouvert; mais pourquoi n'est-elle pas
venue? je l'attendais.

--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin  demi folle de
l'espoir que je lui donnais; elle a d tre chez toi en deux minutes.

--Je ne l'ai pas vue; et pourtant la clef tait bien  ma porte.

--Malheur! malheur!! j'ai oubli de lui dire que tu avais chang
d'atelier. Elle sera monte au quatrime tage, ignorant que tu tais au
premier.

--Courons.

Nous nous prcipitons  l'tage suprieur, la porte de l'atelier tait
ferme; dans le bois tait fiche avec force la _spada_ d'argent que
Vincenza portait dans ses cheveux, et que G*** reconnut avec effroi:
elle venait de lui. Nous courons au Transtevera, chez elle, au Tibre, 
la promenade du Poussin; nous demandons  tous les passants: personne ne
l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations
violentes... Nous arrivons au lieu de la scne... Deux bouviers se
battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse
Albanaise avait arrach de sa tte et jet sur le rivage avant de se
prcipiter...

       *       *       *       *       *

Le premier violon sifflant doucement entre ses dents: Sst! sst! ssss!
Elle est courte et mauvaise, ton anecdote; et fort peu touchante
d'ailleurs. Allons, flte franaise et sensible, retourne  tes pipeaux.
J'aime mieux la sensibilit originale de notre timbalier, ce sauvage
Kleiner, dont l'unique ambition est d'tre le premier de la ville pour
le trmolo serr et pour le culottage des pipes. Un jour...--Mais la
pice est finie, garde ton histoire pour demain.--Non, c'est bref, vous
l'avalerez tout de suite. Un jour donc je rencontre Kleiner, accoud sur
la table d'un caf et seul, selon sa coutume. Il avait l'air plus sombre
qu' l'ordinaire. Je m'approche: Tu parais bien triste, Kleiner, lui
dis-je, qu'as-tu?--Oh! je suis... je suis vex!--As-tu encore perdu onze
parties de billard comme la semaine dernire? as-tu cass une paire de
baguettes ou une pipe culotte?--Non, j'ai perdu... ma mre.--Pauvre
camarade! j'ai regret de t'avoir questionn et d'apprendre une aussi
fcheuse nouvelle.--(Kleiner, s'adressant au garon du caf): Garon!
une bavaroise au lait.--Tout de suite, monsieur.--(Puis continuant): Oui
mon vieux, je suis bien vex, va! ma mre est morte hier soir, aprs une
agonie affreuse qui a dur quatorze heures.--(Le garon revient):
Monsieur, il n'y a plus de bavaroises.--(Kleiner frappant sur la table
un violent coup de poing, qui en fait tomber avec fracas deux cuillers
et une tasse): Allons!!! autre vexation!!!--Voil de la sensibilit
naturelle et bien exprime!

Les musiciens partent d'un clat de rire tel, que le chef d'orchestre,
qui les coutait, est forc de s'en apercevoir et de les regarder d'un
oeil courrouc. Son autre oeil sourit.




DEUXIME SOIRE

LE HARPISTE AMBULANT, nouvelle du prsent.--EXCUTION D'UN ORATORIO.--LE
SOMMEIL DES JUSTES.


Il y a concert au thtre.

Le programme se compose exclusivement d'un immense oratorio, que le
public vient entendre par devoir religieux, qu'il coute avec un silence
religieux, que les artistes subissent avec un courage religieux, et qui
produit sur tous un ennui froid, noir et pesant comme les murailles
d'une glise protestante.

Le malheureux joueur de grosse caisse, qui n'a rien  faire l-dedans,
s'agite avec inquitude dans son coin. Il est le seul aussi qui ose
parler avec irrvrence de cette musique, crite, selon lui, par un
pauvre compositeur, assez tranger aux lois de l'orchestration pour ne
pas employer le roi des instruments, la grosse caisse.

Je me trouve  ct d'un alto; celui-ci fait assez bonne contenance
pendant la premire heure. Aprs quelques minutes de la seconde,
toutefois, son archet n'attaque plus que mollement les cordes, puis
l'archet tombe... et je sens un poids inaccoutum sur mon paule gauche.
C'est celui de la tte du martyr qui s'y repose sans s'en douter. Je
m'approche, pour lui fournir un point d'appui plus solide et plus
commode. Il s'endort profondment. Les pieux auditeurs, voisins de
l'orchestre, jettent sur nous des regards indigns. Grand scandale!.....
Je persiste  le prolonger en servant d'oreiller au dormeur. Les
musiciens rient. Nous allons sommeiller aussi, me dit Moran, si vous ne
nous tenez veills de quelque faon. Voyons, un pisode de votre
dernier voyage en Allemagne! C'est un pays que nous aimons, bien que ce
terrible oratorio vienne de l. Il doit vous y tre arriv plus d'une
aventure originale. Parlez, parlez vite, les bras de Morphe s'ouvrent
dj pour nous recevoir.--Je suis charg ce soir,  ce qu'il parat, de
tenir les uns endormis et les autres veills? Je me dvouerai donc,
s'il le faut, mais quand vous rpterez l'histoire que je m'en vais vous
dire, histoire peut-tre un peu dcollete par-ci par-l, ne dites pas
de qui vous l'avez apprise; cela achverait de me perdre dans l'esprit
des saintes personnes dont les yeux de hibou me fusillent en ce
moment.--Soyez tranquille, rpond Corsino, qui est sorti de prison, je
dirai qu'elle est de moi.


LE HARPISTE AMBULANT

NOUVELLE DU PRSENT

Pendant une de mes excursions en Autriche, au tiers de la distance  peu
prs qui spare Vienne de Prague, le convoi dans lequel je me trouvais
fut arrt sans pouvoir aller plus avant. Une inondation avait emport
un viaduc: une immense tendue de la voie tant couverte d'eau, de terre
et de gravois, les voyageurs durent se rsigner  faire un long dtour
en voiture pour aller rejoindre l'autre tronon du chemin de fer rompu.
Le nombre des vhicules confortables n'tait pas grand et je dus mme
m'estimer heureux de trouver un chariot de paysan garni de deux bottes
de paille, sur lequel j'arrivai au point de ralliement du convoi, moulu
et gel. Pendant que je tchais de me dgeler dans un salon de la
station, je vis entrer un de ces harpistes ambulants, si nombreux dans
le sud de l'Allemagne, qui possdent quelquefois un talent suprieur 
leur modeste condition. Celui-ci s'tant plac  l'un des angles du
salon en face de moi, me considra attentivement pendant quelques
minutes, et, prenant sa harpe comme pour l'accorder, rpta tout
doucement plusieurs fois, en forme de prlude, les quatre premires
mesures du thme de mon scherzo de la _Fe Mab_; il m'examinait en
dessous, en murmurant ce petit dessin mlodique. Je crus d'abord  un
hasard qui avait amen ces quelques notes sous les doigts du harpiste,
et pour m'en assurer, je ripostai en chantonnant les quatre mesures
suivantes, auxquelles,  mon grand tonnement, il rpliqua par la fin de
la priode trs-exactement. Alors nous nous regardmes tous les deux en
souriant. --Dove avete inteso questo pezzo? lui dis-je. Mon premier
mouvement dans les pays dont je ne possde pas la langue est toujours de
parler italien, m'imaginant en pareil cas que les gens qui ne savent pas
le franais doivent comprendre la seule langue trangre dont j'aie
appris quelques mots. Mais mon homme: Je ne sais pas l'italien,
monsieur, et ne comprends pas ce que vous m'avez fait l'honneur de me
dire.--Ah! vous parlez franais! Je vous demandais o vous avez entendu
ce morceau.--A Vienne,  l'un de vos concerts.--Vous me
reconnaissez?--Oh! trs-bien!--Par quel hasard, et comment tes-vous
entr  ce concert?--Un soir, dans un caf de Vienne o j'allais jouer
ordinairement, je fus tmoin d'une querelle qui s'leva entre des
habitus du caf au sujet de votre musique, querelle si violente que je
crus un instant les voir argumenter  coups de tabouret. Il y fut
surtout beaucoup question de la symphonie de _Romo et Juliette_, et
cela me donna une grande envie de l'entendre. Je me dis alors: Si je
gagne aujourd'hui plus de trois florins, j'en emploierai un  acheter
demain un billet pour le concert. J'eus le bonheur de recevoir trois
florins et demi, et je satisfis ma curiosit.--Ce scherzo vous est donc
rest dans la mmoire?--J'en sais la premire moiti et les dernires
mesures seulement, je n'ai jamais pu me rappeler le reste.--Quel effet
vous a-t-il produit quand vous l'avez entendu? dites-moi la vrit.--Oh!
un singulier, trs-singulier effet! Il m'a fait rire, mais rire tout de
bon et sans pouvoir m'en empcher. Je n'avais jamais pens que les
instruments connus pussent produire des sons pareils, ni qu'un orchestre
de cent musiciens pt se livrer  de si amusantes petites cabrioles. Mon
agitation tait extrme, et je riais toujours. Aux dernires mesures du
morceau,  cette phrase rapide o les violons partent en montant comme
une flche, je fis mme un si grand clat de rire, qu'un de mes voisins
voulut me faire mettre  la porte, pensant que je me moquais de vous. En
vrit pourtant je ne me moquais pas, au contraire; mais c'tait plus
fort que moi.--Parbleu, vous avez une manire originale de sentir la
musique, je suis curieux de savoir comment vous l'avez apprise. Puisque
vous parlez si bien le franais et que le train de Prague ne part que
dans deux heures, vous devriez en djeunant avec moi me conter
cela.--C'est une histoire trs-simple, monsieur, et peu digne de votre
attention; mais si vous voulez bien l'couter, je suis  vos ordres.

Nous nous mmes  table, on apporta l'invitable vin du Rhin, nous bmes
quelques rasades, et voici,  peu d'expressions prs, en quels termes
mon convive me fit l'histoire de son ducation musicale, ou plutt le
rcit des vnements de sa vie.


HISTOIRE DU HARPISTE AMBULANT

Je suis n en Styrie: mon pre tait musicien ambulant, comme je suis
aujourd'hui. Aprs avoir parcouru pendant dix ans la France et y avoir
amass un petit pcule, il revint dans son pays, o il se maria. Je vins
au monde un an aprs son mariage, et huit mois aprs ma naissance, ma
mre mourut. Mon pre ne voulut pas me quitter, prit soin de moi, et
leva mon enfance avec cette sollicitude dont les femmes seules sont
capables en gnral. Persuad que, vivant en Allemagne, je ne pouvais
manquer de savoir l'allemand, il eut l'heureuse ide de m'apprendre
d'abord la langue franaise, en s'en servant exclusivement avec moi. Il
m'enseigna ensuite, aussitt que mes forces me le permirent, l'usage des
deux instruments qui lui taient le plus familiers, la harpe et la
carabine. Vous savez que nous tirons bien en Styrie, aussi devins-je
bientt un chasseur estim dans notre village, et mon pre tait-il fier
de moi. J'tais arriv en mme temps  une assez belle force sur la
harpe, quand mon pre crut remarquer que mes progrs s'arrtaient. Il
m'en demanda la raison; ne voulant pas la lui dire, je rpondis en
l'assurant qu'il n'y avait pas de ma faute, que je travaillais chaque
jour comme de coutume, mais dehors, me sentant incapable de bien jouer
de la harpe enferm dans notre pauvre maison. La vrit tait que je ne
travaillais plus du tout. Voici pourquoi: J'avais une jolie voix
d'enfant, forte et bien timbre; le plaisir que je trouvais  jouer de
la harpe dans les bois et parmi les sites les plus sauvages de nos
contres, m'avait amen  chanter aussi en m'accompagnant,  chanter 
pleine voix, en dployant toute la force de mes poumons. J'coutais
alors avec ravissement les sons que je produisais, rouler et se perdre
au loin dans les valles, et cela m'exaltait d'une manire
extraordinaire, et j'improvisais les paroles et la musique de chansons
mles d'allemand et de franais, dans lesquelles je cherchais  peindre
le vague enthousiasme qui me possdait. Ma harpe, toutefois, ne
rpondait point  ce que je dsirais pour l'accompagnement de ces chants
tranges; j'avais beau en briser les accords de vingt manires, cela me
paraissait toujours petit, misrable et sec,  tel point qu'un jour, 
la fin d'un couplet o je voulais un accord fort et retentissant, je
saisis instinctivement ma carabine, qui ne me quittait jamais et la
tirai en l'air pour obtenir l'explosion finale que la harpe me refusait.
C'tait bien pis quand je voulais trouver de ces sons soutenus,
gmissants et doux, que recherche la rverie et qui la font natre; la
harpe se montrait l plus impuissante encore.

Dans l'impossibilit d'en rien tirer de pareil, un jour o j'improvisais
plus mlancoliquement que de coutume, je cessai de chanter, et,
dcourag, je demeurai en silence, couch sur la bruyre, la tte
appuye sur mon instrument imparfait. Au bout de quelques instants, une
harmonie bizarre, mais douce, voile, mystrieuse comme l'cho des
cantiques du paradis, sembla poindre  mon oreille... J'coutai tout
ravi... et je remarquai que cette harmonie, qui s'exhalait de ma harpe,
sans que les cordes parussent vibrer, croissait en richesse et en
puissance, ou diminuait, selon le degr de force du vent. C'tait le
vent, en effet, qui produisait ces accords extraordinaires dont je
n'avais jamais entendu parler!

--Vous ne connaissiez pas les harpes oliennes?

--Non, monsieur. Je crus avoir fait une dcouverte relle, je me
passionnai pour elle, et ds ce moment, au lieu de m'exercer au
mcanisme de mon instrument, je ne fis que me livrer  des expriences
qui m'absorbrent tout entier. J'essayai vingt faons diffrentes de
l'accorder pour viter la confusion produite par la vibration de tant de
cordes diverses, et j'en vins enfin, aprs bien des recherches,  en
accorder le plus grand nombre possible  l'unisson et  l'octave, en
supprimant toutes les autres. Alors seulement j'obtins des sries
d'accords vraiment magiques qui ralisrent mon idal; harmonies
clestes, sur lesquelles je chantais des hymnes sans fin, qui tantt me
transportaient en des palais de cristal, au milieu de millions d'anges
aux ailes blanches, couronns d'toiles et chantant avec moi dans une
langue inconnue; tantt, me plongeant dans une tristesse profonde, me
faisaient voir au milieu des nuages de ples jeunes filles aux yeux
bleus, vtues de leur longue chevelure blonde, plus belles que les
Sraphins, qui souriaient en versant des larmes et laissaient chapper
d'harmonieux gmissements emports avec elles par l'orage jusqu'aux
extrmits de l'horizon; tantt je m'imaginais voir Napolon, dont mon
pre m'avait si souvent racont l'tonnante histoire; je me croyais dans
l'le o il est mort, je voyais sa garde immobile autour de lui; puis
c'tait la sainte Vierge et sainte Madeleine et notre Seigneur
Jsus-Christ dans une glise immense, le jour de Pques: d'autres fois,
il me semblait tre isol bien haut dans l'air et que le monde entier
avait disparu; ou bien, je sentais des chagrins horribles, comme si
j'eusse perdu des tres infiniment chers, et je m'arrachais les cheveux,
je sanglotais en me roulant  terre. Je ne puis exprimer la centime
partie de ce que j'prouvais. Ce fut pendant une de ces scnes de
potique dsespoir que je fus rencontr un jour par des chasseurs du
pays. En voyant mes larmes, mon air gar, les cordes de ma harpe en
partie dtendues, ils me crurent devenu fou et bon gr mal gr me
ramenrent chez mon pre. Lui, qui depuis quelque temps s'tait imagin,
d'aprs mes faons d'tre et mon inexplicable exaltation, que je buvais
de l'eau-de-vie (qu'il m'et fallu voler alors, car je ne pouvais la
payer), n'adopta point leur ide. Persuad que j'tais all m'enivrer
quelque part, il me roua de coups et me tint enferm au pain et  l'eau
pendant deux jours. Je supportai cette injuste punition sans rien
vouloir dire pour me disculper; je sentais qu'on n'et point cru ni
compris la vrit. D'ailleurs, il me rpugnait de mettre qui que ce ft
dans ma confidence; j'avais dcouvert un monde idal et sacr, et je ne
voulais en dvoiler le mystre  personne. M. le cur, un brave homme
dont je ne vous ai rien dit encore, avait, au sujet de mes extases, une
tout autre manire de voir. Ce sont peut-tre, disait-il, des
visitations de l'esprit cleste. Cet enfant est sans doute destin 
devenir un grand saint.

L'poque de ma premire communion arriva et mes visions harmoniques
devinrent plus frquentes en augmentant d'intensit. Mon pre alors
commena  perdre la mauvaise opinion qu'il avait conue de moi et 
penser, lui aussi, que j'tais fou. M. le cur, au contraire, persistant
dans la sienne me demanda si je n'avais jamais song  tre prtre.
Non, monsieur, rpondis-je, mais j'y songe maintenant, et il me semble
que je serais bien heureux d'embrasser ce saint tat.--Eh bien! mon
enfant, examinez-vous, rflchissez, nous en reparlerons. Sur ces
entrefaites, mon pre mourut aprs une courte maladie. J'avais quatorze
ans; je ressentis un grand chagrin, car il ne m'avait que rarement
battu, et je lui devais bien de la reconnaissance pour m'avoir lev et
m'avoir appris trois choses: le franais, la harpe et la carabine.
J'tais seul au monde, M. le cur me prit chez lui, et bientt aprs,
sur l'assurance que je lui donnai de ma vocation pour l'tat
ecclsiastique, il commena  me prparer aux connaissances qu'il exige.
Cinq annes s'coulrent ainsi  tudier le latin, et j'tais sur le
point d'entreprendre mes tudes de thologie, quand un jour je tombai
brusquement amoureux, mais amoureux fou de deux filles  la fois! Vous
ne croyez peut-tre pas cela possible, monsieur?

--Comment donc! mais je le crois parfaitement... Tout est possible en ce
genre aux organisations telles que la vtre.

--Eh bien donc! ce fut comme je vous le dis... J'en aimai deux d'un
coup, une gaie et une sentimentale.

--Comme les deux cousines de _Freyschutz_?

--Prcisment. Oh! le _Freyschutz_! il y a une de mes phrases
l-dedans!... Et dans les bois, aux jours d'orage, bien souvent... (Ici
le narrateur s'arrta, regardant fixement en l'air, immobile, prtant
l'oreille; il semblait entendre ses chres harmonies oliennes, unies
sans doute  la romantique mlodie de Weber, dont il venait de parler.
Il plit, quelques larmes parurent sur ses paupires... Je n'avais garde
de troubler son rve extatique, je l'admirais, je l'enviais mme. Nous
gardmes quelque temps le silence tous les deux. Enfin, essuyant
rapidement ses yeux et vidant son verre): Pardon, monsieur, reprit-il,
je vous ai malhonntement laiss seul pour suivre un instant mes
souvenirs. C'est que, voyez-vous, Weber m'aurait compris, lui, comme je
le comprends; il ne m'aurait pris ni pour un ivrogne, ni pour un fou, ni
pour un saint. Il a ralis mes rves, ou du moins il a rendu sensibles
au vulgaire quelques-unes de mes impressions.

--Au vulgaire, dites-vous! cherchez un peu, camarade, combien il y a
d'individus qui aient remarqu la phrase dont le souvenir seul vient de
vous mouvoir, et que je suis sr d'avoir devine: le solo de clarinette
sur le trmolo, dans l'ouverture, n'est-ce pas?

--Oui, oui, chut!

--Eh bien! citez  qui vous voudrez cette mlodie sublime, et vous
verrez que, sur cent mille personnes qui ont entendu le _Freyschutz_, il
n'y en a peut-tre pas dix qui l'aient seulement remarque.

--C'est fort possible. Mon Dieu, quel monde!... Bref, mes deux
matresses taient donc les vraies hrones de Weber, et qui plus est,
l'une s'appelait Annette et l'autre Agathe, encore comme dans le
_Freyschutz_. Je n'ai jamais pu savoir laquelle des deux j'aimais le
mieux, seulement avec la gaie j'tais toujours triste, et la
mlancolique m'gayait.

--Cela devait tre, nous sommes ainsi faits.

--Ma foi, s'il faut vous l'avouer, je me trouvai diablement heureux. Ce
double amour me fit oublier un peu mes concerts clestes, et quant  ma
vocation sacre, elle disparut en un clin d'oeil. Il n'y a rien de tel
que l'amour de deux jeunes filles, l'une gaie et l'autre rveuse, pour
vous ter l'envie de devenir prtre et le got de la thologie. M. le
cur ne s'apercevait de rien, Agathe ne souponnait pas mon amour pour
Annette, ni celle-ci ma passion pour Agathe, et je continuais  m'gayer
et  m'attrister successivement, de deux jours l'un.

--Diable! il y a sans doute en vous un fond de tristesse et de gaiet
inpuisable, si cette agrable existence a dur longtemps.

--Je ne sais si j'tais aussi favoris que vous le dites, car un nouvel
incident, plus grave que tous les vnements antrieurs de ma vie, vint
m'arracher bientt aux bras de mes bonnes amies et aux leons de M. le
cur. J'tais un jour  faire de la posie rveuse auprs d'Annette, qui
riait de tout son coeur de ce qu'elle appelait mon air de _chien couchant
afflig_; je chantais, en m'accompagnant de la harpe, un de mes pomes
les plus passionns, improvis au temps o ni mon coeur ni mes sens
n'avaient encore parl. Je cessai un instant de chanter... la tte sur
l'paule d'Annette, baisant avec tendresse une de ses mains; je me
demandais ce que pouvait tre cette facult mystrieuse qui m'avait fait
trouver en musique l'expression de l'amour, avant que la moindre lueur
de ce sentiment m'et t rvle, quand Annette, contenant mal un
nouvel accs d'hilarit: Oh! que tu es bte! s'cria-t-elle en
m'embrassant, mais c'est gal, je t'aime encore mieux, si peu
divertissant que tu sois, que ce drle de corps de Franz, l'amant
d'Agathe.--L'amant de?...--D'Agathe, tu ne le savais donc pas? il va la
voir justement aux heures o nous sommes ensemble; elle m'a tout
confi. Vous croyez peut-tre, monsieur, que je m'lanai d'un bond
hors de la maison en poussant un cri de fureur, pour aller exterminer
Franz et Agathe. Point du tout, pris d'une de ces rages froides plus
terribles cent fois que les grands emportements, j'allai attendre mon
rival  la porte de _notre_ matresse, et sans rflchir qu'elle nous
trompait tous les deux et qu'il avait  se plaindre de moi autant que
j'avais  me plaindre de lui, sans vouloir mme qu'il se doutt du motif
de mon agression, je l'insultai de telle faon que nous convnmes de
nous battre sans tmoins le lendemain matin. Et nous nous battmes,
monsieur, et je... donnez-moi un verre de vin, et je...  votre sant...
et je lui crevai un oeil...

--Ah! vous vous batttes  l'pe?

--Non, monsieur,  la carabine,  cinquante pas; je lui envoyai dans
l'oeil gauche une balle qui le rendit borgne.

--Et mort, sans doute?

--Oh! trs-mort, il tomba roide sur le coup.

--Et vous l'aviez vis  l'oeil gauche?

--Hlas! non, monsieur; je sais que vous allez me trouver bien
maladroit...  cinquante pas... J'avais vis l'oeil droit... Mais en le
tenant en joue, je vins  penser  cette drlesse d'Agathe, et il faut
croire que ma main trembla, car en toute autre occasion, je vous le jure
sans vanit, j'eusse t incapable d'une erreur aussi grossire. Quoi
qu'il en soit, je ne le vis pas plus tt  terre que ma colre et mes
deux amours s'envolrent de compagnie... Je n'eus plus qu'une ide,
celle d'chapper  la justice que je croyais dj voir  mes trousses;
car nous nous tions battus sans tmoins, et je pouvais aisment passer
pour un assassin. Je dtalai donc dans la montagne au plus vite, sans
m'inquiter d'Annette ni d'Agathe. Je fus guri  l'instant mme de ma
passion pour elles, comme elles m'avaient guri de ma vocation pour la
thologie. Ce qui me dmontra clairement que, pour moi, l'amour des
femmes est  l'amour de Dieu comme l'amour de la vie est  celui des
femmes, et que le meilleur parti  prendre pour oublier deux matresses,
c'est d'envoyer une balle dans l'oeil gauche du premier venu de leurs
amants. Si jamais vous avez un double amour comme le mien, et qu'il vous
incommode, je vous recommande mon procd.

Je vis que mon homme commenait  s'exalter, il mordait sa lvre
infrieure en parlant, et riait sans bruit d'une faon trange. Vous
tes fatigu, lui dis-je, si nous allions dehors fumer un cigare, vous
pourriez plus aisment tout  l'heure reprendre et achever votre
rcit.--Volontiers, dit-il. Alors s'approchant de sa harpe, il joua
d'une main le thme entier de _la Fe Mab_, qui parut lui rendre sa
bonne humeur, et nous sortmes, moi, grommelant  part: Quel drle
d'homme! et lui: Quel drle de morceau!...

Je vcus pendant quelques jours dans les montagnes, reprit en rentrant
mon original; le produit de ma chasse me suffisait ordinairement, et les
paysans, d'ailleurs, ne refusent jamais au chasseur un morceau de pain.
J'arrivai enfin  Vienne, o je vendis, bien  contre-coeur, ma fidle
carabine pour acheter cette harpe dont j'avais besoin pour gagner ma
vie. A partir de ce jour, j'embrassai l'tat de mon pre, je fus
musicien ambulant. J'allais sur les places publiques, dans les rues,
sous les fentres surtout des gens que je connaissais pour n'avoir point
le sentiment de la musique; je les obsdais avec mes mlodies sauvages,
et ils me jetaient toujours quelque monnaie pour se dbarrasser de moi.
J'ai reu ainsi bien de l'argent de M. le conseiller K***, de madame
la baronne C***, du baron S***, et de vingt autres Midas habitus de
l'Opra italien. Un artiste viennois, avec qui je m'tais li, m'avait
fait connatre leur nom et leur demeure. Quant aux amateurs de musique
de profession, ils m'coutaient avec intrt  l'exception de deux ou
trois, il tait rare cependant que l'ide leur vnt de me donner la
moindre chose. Ma collecte principale se faisait le soir dans les cafs,
parmi les tudiants et les artistes; et c'est ainsi, je crois vous
l'avoir dit, que je fus tmoin de la querelle excite par une de vos
compositions, et que le dsir me vint d'aller entendre la _Fe Mab_.
Quel drle de morceau! J'ai depuis lors beaucoup frquent les bourgs et
les villages rpandus sur la route que vous suivez, et fait de
nombreuses visites  cette belle Prague. Ah! Monsieur, voil une ville
musicale.

--Vraiment?

--Vous verrez. Mais cette vie errante fatigue  la longue; je pense
quelquefois  mes deux bonnes amies, je me figure que j'aurais bien du
plaisir  pardonner  Agathe, dt Annette me tromper  son tour.
D'ailleurs, je gagne  peine de quoi vivre; ma harpe me ruine; ces
maudites cordes qu'il faut sans cesse remplacer...  la plus lgre
pluie, ou elles se rompent, ou il leur vient dans le milieu une grosseur
qui en altre le timbre et les rend sourdes et discordantes. Vous n'avez
pas l'ide de ce que cela me cote.

--Ah! cher confrre, ne vous plaignez pas trop. Si vous saviez, dans les
grands thtres lyriques, combien de cordes plus chres que les vtres,
puisqu'il y en a de 60,000 et mme de 100,000 fr., s'altrent et se
dtruisent chaque jour, au grand dsespoir des matres et des
directeurs!... Nous en avons d'une sonorit exquise et puissante qui
prissent, comme les vtres, par le plus lger accident. Un peu de
chaleur, la moindre humidit, un rien, et l'on voit paratre la maudite
grosseur dont vous parlez, qui en dtruit la justesse et le charme! Que
de beaux ouvrages inexcutables alors! que d'intrts compromis! Les
directeurs perdus prennent la poste, courant  Naples, ce pays des
bonnes cordes, mais trop souvent en vain. Il faut bien du temps et
beaucoup de bonheur pour arriver  remplacer une chanterelle de premier
ordre!

--C'est possible, Monsieur; mais vos dsastres me consolent mal de mes
misres; et, pour sortir de la gne o je suis, je viens de m'arrter 
un projet que vous approuverez sans doute. J'ai acquis depuis deux ans
une vritable habilet sur mon instrument, je puis maintenant me
produire d'une faon srieuse, et je ferais, je pense, de bonnes
affaires en allant donner des concerts dans les grandes villes de France
et  Paris.

--A Paris! des concerts en France! ah! ah! ah! Laissez-moi rire  mon
tour. Ah! ah! le drle d'homme! Ce n'est pas pour me moquer de vous! ah!
ah! ah! mais c'est involontaire, comme le rire bienheureux que vous a
occasionn mon scherzo!

--Pardon, qu'ai-je donc dit de si plaisant?

--Vous m'avez dit, ah! ah! ah! que vous comptiez vous enrichir en France
en y donnant des concerts. Ah! voil bien une ide styrienne. Allons,
c'est  moi de parler maintenant, coutez: En France d'abord... attendez
un peu, je suis tout essouffl; en France, quiconque donne un concert
est frapp par la loi d'un impt. Saviez-vous cela?

--Sacrement!

--Il y a des gens dont l'tat est de percevoir (c'est--dire de prendre)
_le huitime_ de la recette brute de tous les concerts, et la latitude
mme leur est laisse d'en prendre _le quart_ si cela leur convient...
Ainsi, vous venez  Paris, vous organisez  vos risques et prils une
soire ou une matine musicale; vous avez  payer la salle, l'clairage,
le chauffage, les affiches, le copiste, les musiciens. Comme vous n'tes
pas connu, vous devez vous estimer heureux de faire 800 fr. de recette;
vous avez, au minimum, 600 fr. de frais; il devrait vous rester 200 fr.
de bnfice; pourtant il ne vous restera rien. Le percepteur s'arrange
de vos 200 fr. que la loi lui donne, les empoche et vous salue; car il
est trs-poli. Si, comme cela est plus probable, vous ne faites que tout
juste les 600 fr. ncessaires pour les frais, le percepteur n'en
peroit pas moins son huitime sur cette somme, et vous tes de cette
faon puni d'une amende de 75 fr. pour avoir eu l'insolence de vouloir
vous faire connatre  Paris et de prtendre y vivre honntement du
produit de votre talent.

--Ce n'est pas possible!

--Non, certes, ce n'est pas possible; mais cela est. Encore ma politesse
seule suppose-t-elle pour vous des recettes de 800 et de 600 fr.
Inconnu, pauvre et harpiste, vous n'auriez pas vingt auditeurs. Voil la
vrit vraie. Les plus grands, les plus clbres virtuoses, ont
eux-mmes, d'ailleurs, prouv en France les effets du caprice et de
l'indiffrence du public. On m'a montr au foyer du thtre, 
Marseille, une glace que Paganini brisa de colre, en trouvant la salle
vide  l'un de ses concerts.

--Paganini!

--Paganini. Il faisait peut-tre trop chaud ce jour-l. Car il faut vous
apprendre ceci: dans notre pays, il y a telles circonstances que le
gnie mme le plus extraordinaire en musique, le plus foudroyant, le
plus incontest, ne saurait combattre avec succs. Ni  Paris ni dans
les provinces, le public n'aime assez la musique pour braver, dans le
seul but d'en entendre, la chaleur, la pluie, la neige, pour retarder ou
avancer de quelques minutes l'heure de ses repas; il ne va  l'Opra et
au concert que s'il peut s'y rendre sans peine, sans drangement
quelconque, sans trop de dpense, bien entendu, et s'il n'a absolument
rien de mieux  faire. On ne trouverait pas un individu sur mille, j'en
ai la ferme conviction, qui consentt  aller entendre le plus tonnant
virtuose, le chef-d'oeuvre le plus rare, s'il tait oblig de l'couter
_seul_ dans une salle _non claire_. Il n'y en a pas un sur mille qui,
prt  faire  un artiste une politesse qui lui cotera 50 fr., veuille
en payer 25 pour entendre quelque prodige de l'art,  moins que la mode
ne l'y oblige; car les chefs-d'oeuvre mme sont quelquefois  la mode. On
ne sacrifie  la musique ni un dner, ni un bal, ni une simple
promenade, bien moins encore une course de chevaux ou une sance de
cour d'assises. On va voir un opra s'il est nouveau et s'il est excut
par la diva ou le tnor en vogue: on va au concert s'il y a quelque
intrt de curiosit tel que celui d'une rivalit, d'un combat public
entre deux virtuoses clbres. Il ne s'agit pas d'admirer leur talent,
mais de savoir lequel des deux sera vaincu; c'est une autre espce de
course au clocher ou de boxe  armes courtoises. On va dans un thtre
s'ennuyer pendant quatre heures, ou dans une salle de concerts
classiques jouer la plus fatigante comdie d'enthousiasme, parce qu'il
est de bon ton d'avoir l sa loge, que les places y sont fort
recherches. On va  certaines premires reprsentations surtout, on
paie mme alors sans hsiter un prix exorbitant, si le directeur ou les
auteurs jouent ce soir-l une de ces parties terribles qui dcident de
leur fortune ou de leur avenir. Alors l'intrt est immense; on se
soucie peu d'tudier l'ouvrage nouveau, d'y chercher des beauts et d'en
jouir; on veut savoir s'il tombera ou non; et selon que la chance lui
sera favorable ou contraire, selon que le mouvement sera imprim dans un
sens ou dans un autre par une de ces causes occultes et inexplicables
que le moindre incident peut faire natre en pareil cas, on va pour
prendre noblement le parti du plus fort, pour craser le vaincu si
l'ouvrage est condamn, ou pour porter l'auteur en triomphe s'il
russit; sans avoir pour cela compris la moindre parcelle de l'oeuvre.
Oh! alors, qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, qu'il en cote cent
francs ou cent sous, il faut voir cela; c'est une bataille! c'est
souvent mme une excution. En France, mon cher, il faut _entraner_ le
public comme on entrane les chevaux de course; c'est un art spcial. Il
y a des artistes entranants qui n'y parviendront jamais, et d'autres,
d'une plate mdiocrit, qui sont d'irrsistibles _entraneurs_. Heureux
ceux qui possdent  la fois ces deux rares qualits! Et encore les plus
prodigieux sous ce rapport rencontrent-ils parfois leurs matres dans
les flegmatiques habitants de certaines villes aux moeurs
antdiluviennes, cits endormies qui ne furent jamais veilles, ou
voues par l'indiffrence pour l'art au fanatisme de l'conomie.

Ceci me rappelle une vieille anecdote, qui sera peut-tre nouvelle pour
vous, dans laquelle Liszt et Rubini figurrent, il y a sept ou huit ans,
d'une faon assez originale. Ils venaient de s'associer pour une
expdition musicale contre les villes du Nord. Certes, si jamais deux
entraneurs entranants se sont donn la main pour dompter le public, ce
sont ces deux incomparables virtuoses. Eh bien donc! Rubini et Liszt
(comprenez bien, Liszt et Rubini) arrivent dans une de ces Athnes
modernes et y annoncent leur premier concert. Rien n'est nglig, ni les
rclames mirobolantes, ni les affiches colossales, ni le programme
piquant et vari, rien; et rien n'y fait. L'heure du concert venue, nos
deux lions entrent dans la salle... Il n'y avait pas cinquante
personnes! Rubini, indign, refusait de chanter, la colre lui serrait
la gorge. Au contraire, lui dit Liszt, tu dois chanter de ton mieux; ce
public atome est videmment l'lite des amateurs de ce pays-ci, et il
faut le _traiter_ en consquence. Faisons-nous honneur! Il lui donne
l'exemple, et joue magnifiquement le premier morceau. Rubini chante
alors le second de sa voix mixte la plus ddaigneuse. Liszt revient,
excute le troisime, et aussitt aprs, s'avanant sur le bord du
thtre et saluant gracieusement l'assemble: Messieurs, dit-il, et
Madame (il n'y en avait qu'une), je pense que vous avez assez de
musique; oserai-je maintenant vous prier, de vouloir bien venir souper
avec nous? Il y eut un moment d'indcision parmi les cinquante convis,
mais comme,  tout prendre, cette proposition ainsi faite tait
engageante, ils n'eurent garde de la refuser. Le souper cota  Liszt
1,200 fr.. Les deux virtuoses ne renouvelrent pas l'exprience. Ils
eurent tort. Nul doute qu'au second concert la foule n'et accouru...
dans l'espoir du souper.

Entranage magistral, et  la porte du moindre millionnaire!

Un jour je rencontre un de nos premiers pianistes-compositeurs qui
revenait, dsappoint, d'un port de mer o il avait compt se faire
entendre. Je n'ai pu entrevoir la possibilit d'y donner un concert, me
dit-il trs-srieusement, les _harengs venaient d'arriver_, et la ville
entire ne songeait qu' ce prcieux comestible! Le moyen de lutter
contre un banc de harengs!

Vous voyez, mon cher, que l'entranage n'est pas chose facile dans les
villes du second ordre surtout. Mais cette large part faite  la
critique du sens musical du gros public, je dois maintenant vous faire
connatre combien il y a de malotrus qui l'importunent, ce pauvre
public, qui le harclent, qui l'obsdent sans vergogne, depuis le
soprano jusqu' la basse profonde, depuis le flageolet jusqu'au
bombardon. Il n'est si mince rcleur de guitare, si lourd marteleur
d'ivoire, si grotesque roucouleur de fadeurs qui ne prtende arriver 
l'aisance et  la renomme en donnant concert sur la _guimbarde_... De
l des tourments vraiment dignes de piti pour les matres et les
matresses de maison. Les patrons de ces virtuoses, les _placeurs de
billets_, sont des frelons dont la piqre est cuisante et dont on ne
sait comment se garantir. Il n'y a pas de subterfuges, pas de roueries
diplomatiques qu'ils n'emploient pour glisser aux pauvres gens riches
quelque douzaine de ces affreux carrs de papier nomms billets de
concert. Et quand une jolie femme surtout a t afflige de la cruelle
tche d'un placement de seconde main, il faut voir avec quel despotisme
barbare elle frappe de son impt les hommes jeunes ou vieux qui ont le
bonheur de la rencontrer. Monsieur A***, voici trois billets que
madame*** m'a charge de vous faire accepter; donnez-moi 30 fr.
Monsieur B***, vous tes un grand musicien, on le sait; vous avez
connu le prcepteur du neveu de Grtry, vous avez habit un mois 
Montmorency une maison voisine de celle de ce grand homme; voici deux
billets pour un concert charmant auquel vous ne pouvez vous dispenser
d'assister: donnez-moi 20 fr. Ma chre amie, j'ai pris, l'hiver dernier,
pour plus de 1,000 francs de billets des protgs de ton mari, il ne te
refusera pas, si tu les lui prsentes, le prix de ces cinq stalles:
donne-moi 50 fr. Allons, monsieur C***, vous qui tes si
vritablement artiste, il faut encourager le talent; je suis sre que
vous vous empresserez de venir entendre ce dlicieux enfant (ou cette
intressante jeune personne, ou cette bonne mre de famille, ou ce
pauvre garon qu'il faut arracher  la conscription, etc.); voil deux
places, c'est un louis que vous me devez; je vous fais crdit jusqu' ce
soir.

Ainsi de suite. Je connais des gens qui, pendant les mois de fvrier et
de mars, ceux de l'anne o ce flau svit le plus cruellement  Paris,
s'abstiennent de mettre les pieds dans les salons pour n'tre pas
dvaliss tout  fait. Je ne parle pas des suites les plus connues de
ces redoutables concerts; ce sont les malheureux critiques qui les
supportent, et il serait trop long de vous faire le tableau de leurs
tribulations. Mais, depuis peu, les critiques ne sont plus seuls  en
ptir. Comme maintenant tout virtuose, guimbardier ou autre, qui a _fait
Paris_, c'est--dire qui y a donn un concert tel quel (cela s'appelle
ainsi en France dans l'argot du mtier), croit devoir voyager, il
incommode beaucoup d'honntes gens qui n'ont pas eu la prudence de
cacher leurs relations extrieures. Il s'agit d'obtenir d'eux des
_lettres de recommandation_; il s'agit de les amener  crire  quelque
innocent banquier,  quelque aimable ambassadeur,  quelque gnreux ami
des arts, que mademoiselle C*** va donner des concerts  Copenhague
ou  Amsterdam, qu'elle a un rare talent, et qu'on veuille bien
l'encourager (en achetant une grande quantit de ses billets). Ces
tentatives ont, en gnral, les plus tristes rsultats pour tout le
monde, surtout pour les virtuoses recommands. On me racontait en
Russie, l'hiver dernier, l'histoire d'une chanteuse de romances et de
son mari, qui, aprs avoir _fait_ sans succs Ptersbourg et Moscou, se
crurent nanmoins assez recommandables pour prier un puissant protecteur
de les introduire  la cour du sultan. Il fallait _faire_
Constantinople. Rien que cela. Liszt lui-mme n'avait pas encore song 
entreprendre un tel voyage. La Russie tant demeure de glace pour eux,
c'tait une raison de plus pour tenter la fortune sous des cieux dont la
clmence est proverbiale, et aller voir si, par le plus grand des
hasards, les amis de la musique ne seraient pas des Turcs. En
consquence, voil nos poux bien recommands, suivant, comme les rois
mages, l'toile perfide qui les guidait vers l'Orient. Ils arrivent 
Pra; leurs lettres de recommandation produisent tout leur effet; le
srail leur est ouvert. Madame sera admise  chanter ses romances devant
le chef de la Sublime Porte, devant le commandeur des croyants. C'est
bien la peine d'tre sultan pour se voir expos  des accidents
semblables! On permet un concert  la cour; quatre esclaves noirs
apportent un piano; l'esclave blanc, le mari, apporte le chle et la
musique de la cantatrice. Le candide sultan, qui ne s'attend  rien de
pareil  ce qu'il va entendre, se place sur une pile de coussins,
entour de ses principaux officiers, et ayant son premier drogman auprs
de lui. On allume son narghil, il lance un filet d'odorante vapeur, la
cantatrice est  son poste; elle commence cette romance de M. Panseron:

    Je le sais, vous m'avez trahie,
    Une autre a mieux su vous charmer.
    Pourtant, quand votre coeur m'oublie,
    Moi, je veux toujours vous aimer
    Oui, je conserverai sans cesse
    L'amour que je vous ai vou;
    Et si jamais on vous dlaisse,
    Appelez-moi, je reviendrai.

Ici le sultan fait un signe au drogman, et lui dit avec ce laconisme de
la langue turque dont Molire nous a donn de si beaux exemples dans _le
Bourgeois gentilhomme_: Naoum! Et l'interprte. Monsieur, Sa Hautesse
m'ordonne de vous dire que madame lui ferait plaisir de se taire tout de
suite.--Mais... elle commence  peine... ce serait une mortification.

Pendant ce dialogue, la malencontreuse cantatrice continue, en roulant
les yeux,  glapir la romance de M. Panseron:

    Si jamais son amour vous quitte,
    Faible, si vous la regrettez,
    Dites un mot, un seul, et vite
    Vous me verrez  vos cts.

Nouveau signe du sultan, qui, en caressant sa barbe, jette par-dessus
son paule ce mot au drogman: Zieck! Le drogman au mari (la femme
chante toujours la romance de M. Panseron): Monsieur, le sultan
m'ordonne de vous dire que si madame ne se tait pas  l'instant, il va
la faire jeter dans le Bosphore.

Cette fois, le tremblant poux n'hsite plus, il met la main sur la
bouche de sa femme, et interrompt brusquement son tendre refrain:

    Appelez-moi, je reviendrai
    Appelez-moi, je.....

Grand silence, interrompu seulement par le bruit des gouttes de sueur
qui tombent du front de l'poux sur la table du piano humili. Le sultan
reste immobile; nos deux voyageurs n'osent se retirer, quand ce nouveau
mot: Boulack! sort de ses lvres au milieu d'une bouffe de tabac.
L'interprte: Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire qu'elle
dsire vous voir danser.--Danser! moi?--Vous-mme, monsieur.--Mais je ne
suis pas danseur, je ne suis pas mme artiste, j'accompagne ma femme
dans ses voyages, je porte sa musique, son chle, voil tout... et je ne
pourrai vraiment.....--Zieck! Boulack! repart vivement le sultan en
lanant un nuage gros de menaces. Lors, l'interprte trs-vite:
Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que si vous ne dansez pas
tout de suite, elle va vous faire jeter dans le Bosphore. Il n'y avait
pas  balancer, et voil notre malheureux qui se livre aux gambades les
plus grotesques, jusqu'au moment o le sultan, caressant une dernire
fois sa barbe, s'crie d'une voix terrible: Daloum be boulack! Zieck!
L'interprte: Assez, Monsieur; Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que
vous devez vous retirer avec madame et partir ds demain, et que si
jamais vous revenez  Constantinople, elle vous fera jeter tous les deux
dans le Bosphore.

Sultan sublime, critique admirable, quel exemple tu as donn l! et
pourquoi le Bosphore n'est-il pas  Paris?

La chronique ne m'a point appris si le couple infortun poussa jusqu'en
Chine, et si la tendre chanteuse obtint des lettres de recommandation
pour le cleste empereur, chef suprme du royaume du milieu. Cela est
probable, car on n'en a plus entendu parler. Le mari, en ce cas, aura
pri misrablement dans la rivire Jaune, ou sera devenu premier danseur
du fils du Soleil.

--Cette dernire anecdote au moins, reprit le harpiste, ne prouve rien
contre Paris.

--Quoi! vous ne voyez pas ce qui en ressort videmment?... Elle prouve
que Paris, dans sa fermentation continuelle, donne naissance  tant de
musiciens de toute espce, de toutes valeurs, et mme sans valeur, que,
sous peine de s'entre-dvorer comme les animalcules infusoires, ils sont
obligs d'migrer, et que la garde qui veille aux portes du srail n'en
dfend plus aujourd'hui mme l'empereur des Turcs.

--Ceci est bien triste, dit le harpiste en soupirant: je ne donnerai pas
de concert, je le vois. C'est gal, je veux aller  Paris.

--Oh! venez  Paris; rien ne s'y oppose. Bien plus, je vous prdis
d'excellentes et nombreuses aubaines, si vous voulez y mettre en
pratique le systme si ingnieusement employ par vous  Vienne pour
faire payer la musique aux gens qui ne l'aiment pas. Je puis,  cet
gard, vous tre d'une grande utilit, en vous indiquant la demeure des
riches qui la dtestent le plus; bien qu'en allant jouer au hasard
devant toutes les maisons de quelque apparence vous fussiez  peu prs
sr de russir une fois sur deux. Mais, pour vous pargner des
improvisations vaines, prenez toujours ces adresses dont je vous
garantis l'exactitude et la haute valeur:

1 Rue Drouot, en face de la mairie;

2 Rue Favart, vis--vis la rue d'Amboise;

3 Place Ventadour, en face de la rue Monsigny;

4 Rue de Rivoli, je ne sais pas le numro de la maison, mais tout le
monde vous l'indiquera;

5 Place Vendme, tous les numros en sont excellents.

Il y a une foule de bonnes maisons rue Caumartin. Informez-vous encore
des adresses de nos lions les plus clbres, de nos compositeurs
populaires, de la plupart des auteurs de livrets d'opras, des
principaux locataires des premires loges au Conservatoire,  l'Opra et
au Thtre-Italien; tout cela pour vous est de l'or en barres. N'oubliez
pas la rue Drouot, et allez-y tous les jours; c'est le quartier gnral
de vos contribuables.

J'en tais l quand la cloche m'avertit du dpart du convoi. Je serrai
la main du harpiste vagabond, et m'lanant dans une diligence: Adieu,
confrre! au revoir  Paris. Avec de l'ordre et en suivant mes avis,
vous y ferez fortune. Je vous recommande encore la rue Drouot.

--Et vous, pensez  mon remde contre l'amour double.

--Oui, adieu!

--Adieu!

Le train de Prague partit aussitt. Je vis quelque temps encore le
Styrien rveur, appuy sur sa harpe, et me suivant de l'oeil. Le bruit
des wagons m'empchait de l'entendre; mais au mouvement des doigts de sa
main gauche, je reconnus qu'il jouait le thme de _la Fe Mab_, et 
celui de ses lvres je devinai qu'au moment o je disais encore: Quel
drle d'homme! il rptait de son ct: Quel drle de morceau!

       *       *       *       *       *

Silence... Les ronflements de mon alto et ceux du joueur de grosse
caisse, qui a fini par suivre son exemple, se distinguent au travers des
savants contre-points de l'oratorio. De temps en temps aussi, le bruit
des feuillets tourns simultanment par les fidles lisant le sacr
livret, fait une agrable diversion  l'effet un peu monotone des voix
et des instruments.--Quoi, c'est dj fini? me dit le premier
trombone.--Vous tes bien honnte. Ce sont les mrites de l'oratorio qui
me valent ce compliment. Mais j'ai rellement fini. Mes histoires ne
sont pas comme cette fugue qui durera, je le crains, jusqu'au jugement
dernier. Pousse, bourreau! va toujours! C'est cela, retourne ton thme
maintenant! On peut bien en dire ce que madame Jourdain dit de son mari:
Aussi sot par derrire que par devant!--Patience, dit le trombone, il
n'y a plus que six grands airs et huit petites fugues.--Que devenir!--Il
faut tre justes, c'est irrsistible. Dormons tous!--Tous? Oh non, cela
ne serait pas prudent. Imitons les marins, laissons au moins quelques
hommes _de quart_. Nous les relverons dans deux heures. On dsigne
trois contre-bassistes pour faire le premier quart, et le reste de
l'orchestre s'endort comme un seul homme.

Quant  moi, je dpose doucement mon alto, qui a l'air d'avoir respir
un flacon de chloroforme, sur l'paule du garon d'orchestre, et je
m'esquive. Il pleut  verse: j'entends le bruit des gouttires; je cours
m'enivrer de cette rafrachissante harmonie.




TROISIME SOIRE

ON JOUE LE FREYSCHUTZ.


Personne ne parle dans l'orchestre. Chacun des musiciens est occup de
sa tche, qu'il remplit avec zle et amour. Dans un entr'acte, l'un
d'eux me demande s'il est vrai qu' l'Opra de Paris, on ait plac un
squelette vritable dans la scne infernale. Je rponds par
l'affirmative, en promettant de raconter le lendemain la biographie de
ce malheureux.




QUATRIME SOIRE

UN DBUT DANS LE FREYSCHUTZ.--Nouvelle ncrologique.--MARESCOT.--tude
d'quarrisseur.


On joue un opra italien moderne trs-plat.

Les musiciens sont  peine arrivs que la plupart d'entre eux, dposant
leur instrument, me rappellent ma promesse de la veille. Le cercle se
forme autour de moi. Les trombones et la grosse caisse travaillent avec
ardeur. Tout est en ordre; nous avons pour une heure au moins de duos et
de choeurs  l'unisson. Je ne puis refuser le rcit rclam.

Le chef d'orchestre, qui veut toujours avoir l'air d'ignorer nos
dlassements littraires, se penche un peu en arrire pour mieux
couter. La prima donna a pouss un _r aigu_ si terrible, que nous
avons cru qu'elle accouchait. Le public trpigne de joie; deux normes
bouquets tombent sur la scne. La diva salue et sort. On la rappelle,
elle rentre, resalue et ressort. Rappele de nouveau, elle revient,
resalue de nouveau et ressort. Rappele encore, elle se hte de
reparatre, de resaluer, et comme nous ne savons pas quand la comdie
finira, je commence:




UN DBUT

DANS LE FREYSCHUTZ


En 1822, j'habitais  Paris le quartier latin, o j'tais cens tudier
la mdecine. Quand vinrent  l'Odon les reprsentations du
_Freyschutz_, accommod, comme on le sait, sous le nom de _Robin des
bois_, par M. Castil-Blaze, je pris l'habitude d'aller, malgr tout,
entendre chaque soir le chef-d'oeuvre tortur de Weber. J'avais alors
dj  peu prs jet le scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples,
Dubouchet, devenu depuis l'un des mdecins les plus achalands de Paris,
m'accompagnait souvent au thtre et partageait mon fanatisme musical. A
la sixime ou septime reprsentation, un grand nigaud roux, assis au
parterre  ct de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_ au second
acte, prtendant que c'tait une musique _baroque_ et qu'il n'y avait
rien de bon dans cet opra, except la valse et le choeur des chasseurs.
L'amateur fut roul  la porte, cela se devine; c'tait alors notre
manire de discuter; et Dubouchet, en rajustant sa cravate un peu
froisse, s'cria tout haut: Il n'y a rien d'tonnant, je le connais,
c'est un garon picier de la rue Saint-Jacques! Et le parterre
d'applaudir.

Six mois plus tard, aprs avoir trop bien fonctionn au repas de noces
de son patron, ce pauvre diable (le garon picier) tombe malade; il se
fait transporter  l'hospice de la Piti; on le soigne bien, il meurt,
on ne l'enterre pas; tout cela se devine encore.

Notre jeune homme, bien trait et bien mort, est mis par hasard sous les
yeux de Dubouchet, qui le reconnat. L'impitoyable lve de la Piti, au
lieu donner une larme  son ennemi vaincu, n'a rien de plus press que
de l'acheter, et le remettant au garon d'amphithtre:

Franois, lui dit-il, voil une _prparation sche_  faire; soigne-moi
cela, c'est une de mes connaissances.

Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en
a que faire!), le directeur de l'Opra me confie la composition des
rcitatifs du _Freyschutz_ et la tche de mettre le chef-d'oeuvre en
scne. Duponchel tant encore charg de la direction des
costumes...--Duponchel! s'crient  la fois cinq ou six musiciens,
est-ce le clbre inventeur du dais? celui qui a introduit le dais dans
les opras comme principal lment de succs? l'auteur du dais de _la
Juive_? du dais de _la Reine de Chypre_? du dais du _Prophte_? le
crateur du dais flottant, du dais mirobolant, du dais des dais?--C'est
lui-mme, messieurs, Duponchel donc tant encore charg de la direction
des costumes, des processions et des dais, je vais le trouver pour
connatre ses projets relativement aux accessoires de la scne
infernale, o son dais, malheureusement, ne pouvait figurer. Ah , lui
dis-je, il nous faut une tte de mort pour l'vocation de Samuel, et des
squelettes pour les apparitions; j'espre que vous n'allez pas nous
donner une tte de carton, ni des squelettes en toile peinte comme ceux
de _Don Juan_.

--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul
procd connu.

--Comment, le seul procd! et si je vous donne, moi, du naturel, du
solide, une vraie tte, un vritable homme sans chair, mais en os, que
direz-vous?

--Ma foi, je dirai... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre
procd admirable.

--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire!

L-dessus je monte en cabriolet; je cours chez le docteur Vidal, un
autre de mes anciens camarades d'amphithtre. Il a fait fortune aussi
celui-l; il n'y a que les mdecins qui vivent!

--As-tu un squelette  me prter?

--Non, mais voil une assez bonne tte qui a appartenu, dit-t-on,  un
docteur allemand mort de misre et de chagrin; ne me l'abme pas, j'y
tiens beaucoup.

--Sois tranquille, j'en rponds!

Je mets la tte du docteur dans mon chapeau, et me voil parti.

En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plat  de pareils coups,
me fait prcisment rencontrer Dubouchet que j'avais oubli, et dont la
vue me suggre une ide lumineuse. Bonjour!--Bonjour!--Trs-bien, je
vous remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre
amateur?

--Quel amateur?

--Parbleu! le garon picier que nous avons mis  la porte de l'Odon
pour avoir siffl la musique de Weber, et que Franois a si bien
_prpar_.

--Ah! j'y suis; il se porte  merveille! Certes! il est propre et net
dans mon cabinet, tout fier d'tre si artistement articul et chevill.
Il ne lui manque pas une phalange, c'est un chef-d'oeuvre! La tte seule
est un peu endommage.

--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garon d'avenir, je veux le
faire entrer  l'Opra, il y a un rle pour lui dans la pice nouvelle.

--Qu'est-ce  dire?

--Vous verrez!

--Allons, c'est un secret de comdie, et puisque je le saurai bientt,
je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur.

Sans perdre de temps, le mort est transport  l'Opra; mais dans une
bote beaucoup trop courte. J'appelle alors le garon ustensilier:
Gattino!

--Monsieur.

--Ouvrez cette bote. Vous voyez bien ce jeune homme?

--Oui, monsieur.

--Il dbute demain  l'Opra. Vous lui prparerez une jolie petite loge
o il puisse tre  l'aise et tendre ses jambes.

--Oui, monsieur.

--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui
planterez dans les vertbres, de manire  ce qu'il se tienne aussi
droit que M. Petipa, quand il mdite une pirouette.

--Oui, monsieur.

--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez
allumes dans sa main droite; c'est un picier, il connat a.

--Oui, monsieur.

--Mais, comme il a une assez mauvaise tte, voyez, toute corne, nous
allons la changer contre celle-ci.

--Oui, monsieur.

--Elle a appartenu  un savant, n'importe! qui est mort de faim,
n'importe encore! Quant  l'autre, celle de l'picier, qui est mort
d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille
(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre  recevoir la pointe du
sabre de Gaspard dans la scne de l'vocation.

--Oui, monsieur.

Ainsi fut fait; et depuis lors,  chaque reprsentation du _Freyschutz_,
au moment o Samuel s'crie: Me voil! la foudre clate, un arbre
s'abme, et notre picier, ennemi de la musique de Weber, apparat aux
rouges lueurs des feux du Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa
torche enflamme.

Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-l? Qui jamais
et pens qu'il dbuterait prcisment dans cet ouvrage? il a une
meilleure tte et plus de bon sens  cette heure. Il ne siffle plus:

    . . . . . . . _Alas! poor Yorick!_ . . . . . . .

       *       *       *       *       *

--Eh bien, cela m'attriste, dit Corsino navement. Si picier qu'il ait
t, ce dbutant tait presque un homme, aprs tout. Je n'aime pas qu'on
joue ainsi avec la mort. S'il siffla de son vivant la partition de
Weber, je connais des individus bien plus coupables et dont on n'a
pourtant pas vilipend les restes avec cette cynique impit. Moi aussi
j'ai habit Paris et le quartier latin; et j'y ai vu  l'oeuvre un de ces
malheureux qui, profitant de l'impunit que leur assure la loi
franaise, se livrent sur les oeuvres musicales  des excs infmes. Il y
a de tout dans ce Paris. On y voit des gens qui trouvent leur pain au
coin des bornes, la nuit, une lanterne d'une main, un crochet de
l'autre; ceux-ci le cherchent en grattant le fond des ruisseaux des
rues; ceux-l en dchirant le soir les affiches qu'ils revendent aux
marchands de papiers; de plus utiles quarrissent les vieux chevaux 
Montfaucon.

Celui-l quarrissait les oeuvres des compositeurs clbres.

Il se nommait Marescot, et son mtier tait d'_arranger_ toute musique
pour deux fltes, pour une guitare, et surtout pour deux flageolets, et
de la publier. La musique du _Freyschutz_ ne lui appartenant pas (tout
le monde sait qu'elle _appartenait_  l'auteur des paroles et des
perfectionnements qu'elle avait d subir pour tre digne de figurer dans
le _Robin des bois_  l'Odon), Marescot n'osait en faire commerce. Et
c'tait un grand crve-coeur pour lui; car, disait-il, il avait _une
ide_ qui, applique  un certain morceau de cet opra, devait lui
_rapporter gros_. Je voyais quelquefois ce praticien, et je ne sais
pourquoi il m'avait pris en affection. Nos tendances musicales n'taient
pas pourtant prcisment les mmes, vous devez, j'espre, le supposer.
Il m'arriva, en consquence, de lui laisser souponner que je
l'apprciais. Je m'oubliai mme une fois jusqu' lui dire le demi-quart
de ma pense au sujet de son industrie. Ceci nous brouilla un peu, et je
demeurai six mois sans mettre les pieds dans son atelier.

Malgr tous les attentats commis par lui sur les grands matres, il
avait un aspect assez misrable et des vtements passablement dlabrs.
Mais voil qu'un beau jour je le rencontre marchant d'un pas leste sous
les arcades de l'Odon, en habit noir tout neuf, en bottes entires et
en cravate blanche; je crois mme, tant la fortune l'avait chang, qu'il
avait les mains propres ce jour-l. Ah! mon Dieu! m'criai-je, tout
bloui en l'apercevant, auriez-vous eu le malheur de perdre un oncle
d'Amrique, ou de devenir collaborateur de quelqu'un dans un nouvel
opra de Weber, que je vous vois si pimpant, si rutilant, si
bouriffant?--Moi! rpondit-il, collaborateur? ah bien oui! je n'ai pas
besoin de collaborer; j'labore tout seul la musique de Weber, et bien
je m'en trouve. Cela vous intrigue; sachez donc que j'ai ralis mon
ide, et que je ne me trompais pas quand je vous assurais qu'elle valait
gros, trs-gros, extraordinairement gros. C'est Schlesinger, l'diteur
de Berlin, qui possde en Allemagne la musique du _Freyschutz_; il a eu
la btise de l'acheter: quel niais! Il est vrai qu'il ne l'a pas paye
cher. Or, tant que Schlesinger n'avait pas publi cette musique baroque,
elle ne pouvait, ici en France, appartenir qu' l'auteur de _Robin des
bois_,  cause des paroles et des perfectionnements dont il l'a orne,
et je me trouvais dans l'impossibilit d'en rien faire. Mais aussitt
aprs sa publication  Berlin, elle est devenue proprit publique chez
nous, aucun diteur franais n'ayant voulu, comme bien vous le pensez,
payer une part de sa proprit  l'diteur prussien pour une composition
pareille. J'ai pu aussitt me moquer des droits de l'_auteur_ franais
et publier sans paroles mon morceau, d'aprs mon ide. Il s'agit de la
prire en _la bmol_ d'Agathe au troisime acte de _Robin des bois_.
Vous savez qu'elle est  trois temps, d'un mouvement endormant, et
accompagne avec des parties de cor syncopes trs-difficiles et btes
comme tout. Je m'tais dit qu'en mettant le chant dans la mesure 
six-huit, en indiquant le mouvement allegretto, et en l'accompagnant
d'une manire intelligible, c'est--dire avec le rhythme propre  cette
mesure (une noire suivie d'une croche, le rhythme des tambours dans le
pas acclr), cela ferait une jolie chose qui aurait du succs. J'ai
donc crit ainsi mon morceau pour flte et guitare, et je l'ai publi,
tout en lui laissant le nom de Weber. Et cela a si bien pris, que je
vends, non par centaines, mais par milliers, et que chaque jour la vente
en augmente. Il me rapportera  lui seul plus que l'opra entier n'a
rapport  ce nigaud de Weber, et mme  M. Castil-Blaze, qui pourtant
est un homme bien adroit. Voil ce que c'est que d'avoir des
ides!--Que dites-vous de cela, messieurs? Je suis presque sr que vous
allez me prendre pour un historien, et ne pas me croire. Et c'est un
fait parfaitement vrai, pourtant. Et j'ai longtemps conserv un
exemplaire de la prire de Weber ainsi transfigure par l'_ide_ et pour
la _fortune_ de M. Marescot, diteur de musique franais, professeur de
flte et de guitare, tabli rue Saint-Jacques, au coin de la rue des
Mathurins,  Paris.

L'opra est fini; les musiciens s'loignent en regardant Corsino d'un
air d'incrdulit narquoise. Quelques-uns mme laissent chapper cette
vulgaire expression: Blagueur!...

Mais je garantis l'authenticit de son rcit. J'ai connu Marescot. Il en
a fait bien d'autres!...




CINQUIME SOIRE

L'_S_ DE ROBERT LE DIABLE, nouvelle grammaticale.


On joue un opra franais moderne trs-plat.

Personne ne songe  sa partie dans l'orchestre; tout le monde parle 
l'exception d'un premier violon, des trombones et de la grosse caisse.
En m'apercevant, le contre-bassiste Dimsky m'interpelle: Eh! bon Dieu,
que vous est-il donc arriv, cher monsieur? Nous ne vous voyons pas
depuis prs de huit jours. Vous avez l'air triste. J'espre que vous
n'avez pas prouv de _vexation_ comme celle de notre ami Kleiner.--Non,
Dieu merci; je n'ai point  regretter de perte dans ma famille; mais
j'tais, comme disent les catholiques, _en retraite_. En pareil cas, les
personnes pieuses, pour se prparer sans distraction  l'accomplissement
de quelque grave devoir religieux, se retirent dans un couvent ou dans
un sminaire, et l, pendant un temps plus ou moins long, elles jenent,
prient, et se livrent  de saintes mditations. Or, il faut vous avouer
que j'ai l'habitude de faire tous les ans une _retraite_ potique. Je
m'enferme alors chez moi: je lis Shakspeare ou Virgile; quelquefois l'un
et l'autre. Cela me rend un peu malade d'abord; puis je dors des vingt
heures de suite; aprs quoi je me rtablis, et il ne me reste qu'une
insurmontable tristesse, dont vous voyez le reste, et que vos gais
propos ne tarderont pas  dissiper. Qu'a-t-on jou, chant, dit et narr
en mon absence? Mettez-moi au courant.--On a jou _Robert le Diable_, _I
Puritani_; on n'a pas du tout chant; et nous n'avons eu  l'orchestre
que des discussions. La dernire s'est leve  propos d'un passage de
la scne du jeu dans l'opra de Meyerbeer. Corsino soutient que les
chevaliers siciliens sont tous d'accord pour dvaliser Robert. Moi je
prtends que l'intention de l'auteur du livret n'a pu tre de leur
donner un si honteux caractre, et que leur _apart_:

    Nous le tenons! nous le tenons!

est une licence du traducteur. Nous vous attendions pour savoir quelles
sont les paroles franaises chantes par le choeur dans le texte
originel.--Ce sont les mmes; votre traducteur n'a point d'infidlit 
se reprocher.--Ah! j'en tais sr, reprend Corsino, j'ai gagn mon
pari.--Oui; et ceci est encore un des bonheurs de M. Meyerbeer, le plus
heureux des compositeurs de cette valle de larmes. Car, il faut bien le
reconnatre, il en est de ce qu'on est convenu d'appeler les _jeux_ du
thtre comme des jeux de hasard; les plus savantes combinaisons ne
servent  rien pour y russir; on y gagne parce qu'on n'y perd pas, on y
perd parce qu'on n'y gagne pas. Ces deux raisons sont les seules qu'on
puisse donner de la perte ou du gain, du succs ou du revers. La chance,
le bonheur, la veine, la fortune! mots dont on se sert pour dsigner la
cause inconnue et qu'on ne connatra jamais. Mais cette chance, cette
veine, cette _Fortune ou non propice_ (ainsi que Bertram a la navet de
l'appeler dans _Robert le Diable_) semble nanmoins s'attacher 
certains joueurs,  certains auteurs, avec un acharnement incroyable.
Tel compositeur, par exemple, _a piqu sa carte_ pendant dix ans, a
compt toutes les sries de rouges et de noires, a rsist prudemment 
toutes les agaceries des chances ordinaires,  toutes les tentations
qu'elles lui faisaient prouver; puis, quand un beau jour il est arriv
 voir sortir la noire trente fois de suite, il se dit: Ma fortune est
faite; tous les opras donns depuis longtemps sont tombs; le public a
besoin d'un succs, ma partition est prcisment crite dans le style
oppos au style de mes devanciers; je la place sur la rouge. La roue
tourne, la noire sort une trente et unime fois, et l'ouvrage tombe 
plat. Et ces choses-l arrivent mme  des gens dont la profession est
d'crire des vulgarits; profession lucrative, on le sait, et que le
succs favorise ordinairement en tous pays. Tandis que l'on voit, tels
sont les caprices extravagants de l'aveugle desse, de beaux ouvrages,
des chefs-d'oeuvre, des conceptions grandioses, neuves et hardies,
russir avec clat et sans efforts.

Ainsi, nous avons vu  l'Opra de Paris, depuis dix ans, un assez bon
nombre d'ouvrages mdiocres, n'obtenant qu'un mdiocre succs; nous en
avons entendu d'autres entirement nuls, dont le succs a t galement
nul, et _le Prophte_, qui piquait sa carte auprs du tapis vert depuis
douze, treize ou quatorze ans tout au moins, _le Prophte_, qui ne
trouvait jamais que la srie des opras tombs ft assez considrable,
tant enfin arriv  marquer sa trente et unime noire, a fait
exactement le mme calcul que le pauvre diable dont je parlais tout 
l'heure, il est all se camper sur la rouge... et la rouge est sortie.
C'est que l'auteur de ce _Prophte_ a non-seulement le bonheur d'avoir
du talent, mais aussi le talent d'avoir du bonheur. Il russit dans les
petites choses comme dans les grandes, dans ses inspirations et dans ses
combinaisons savantes, comme dans ses distractions. Exemple, celle qu'il
eut en composant _Robert le Diable_. M. Meyerbeer crivant le premier
acte de sa partition clbre, et arriv  la scne o Robert joue aux
ds avec les jeunes seigneurs siciliens, n'aperut pas un _s_, mal form
sans doute, dans le manuscrit de M. Scribe, auteur des paroles. Il en
rsulta qu'au moment o le joueur, exaspr de ses pertes prcdentes,
met pour enjeux _et ses chevaux et ses armures_, le compositeur lut dans
la rponse des partenaires de Robert: _Nous le tenons!_ au lieu de _Nous
les tenons!_ et donna en consquence  la phrase qu'il mit dans la
bouche des Siciliens un accent mystrieux et railleur, convenable
seulement  des fripons qui se rjouissent du bon coup qu'ils vont faire
en plumant une dupe. Lorsque plus tard M. Scribe, assistant aux
premires rptitions de mise en scne, entendit le choeur chanter  voix
basse et en accentuant chaque syllabe, ce bouffon contre-sens:
_Nous-le-te-nons, nous-le-te-nons_, au lieu de la vive exclamation de
joueurs hardis, rpondant: Nous les tenons!  la proposition que
Robert leur fait de ses chevaux et de ses armures pour enjeux; Qu'est
ceci? s'cria-t-il (dit-on), mes seigneurs tiennent l'enjeu, mais ils ne
tiennent pas Robert, les ds ne sont pas pips, mes chevaliers ne sont
pas des chevaliers d'industrie. Il faut corriger... cette... mais...
voyons un peu... Eh bien!... ma foi... non... laissons l'erreur, elle
ajoute  l'effet dramatique. Oui, _Nous le tenons_, l'ide est drle,
excellente, et le parterre s'attendrira, et les bonnes mes seront
touches, et l'on dira: Oh! ce pauvre Robert! oh! les coupeurs de
bourses! les misrables! ils s'entendent comme larrons en foire, ils
vont le dpouiller! Et l'_s_ ne fut pas remis, le contre-sens eut un
succs fou, et les seigneurs siciliens demeurrent atteints et
convaincus de friponnerie; et les voil dshonors dans toute l'Europe
parce que M. Meyerbeer a la vue basse.

Autre preuve qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce qui se rattache de
prs ou de loin au thtre.

Le plus merveilleux de l'affaire est que M. Scribe, jaloux comme un
tigre quand il s'agit de l'invention de quelque bonne farce  faire au
public, n'a pas voulu laisser  son collaborateur le mrite de cette
trouvaille, qu'il a bel et bien effac l'_s_ de son manuscrit et qu'on
lit dans le livret imprim de _Robert le Diable_, le _Nous le tenons!_
si cher au public, au lieu du: _Nous les tenons!_ plus cher au bon
sens...............................................




SIXIME SOIRE

TUDE ASTRONOMIQUE, rvolution du tnor autour du public.--VEXATION de
Kleiner le jeune.


On joue un opra allemand moderne trs-plat.

Conversation gnrale. Dieu de Dieu! s'crie Kleiner le jeune, en
entrant  l'orchestre; comment tenir  de telles vexations! Ce n'est pas
assez d'avoir un semblable ouvrage  endurer, il faut encore qu'il soit
chant par cet infernal tnor! Quelle voix! quel style! quel musicien et
quelles prtentions!--Tais-toi, misanthrope! rplique Dervinck, le
premier hautbois, tu finiras par devenir aussi sauvage que ton frre
dont tu as tous les gots, toutes les ides. Ne sais-tu donc pas que le
tnor est un tre  part, qui a le droit de vie et de mort sur les
oeuvres qu'il chante, sur les compositeurs, et, par consquent, sur les
pauvres diables de musiciens tels que nous? Ce n'est pas un habitant du
monde, c'est un monde lui-mme. Bien plus, les dilettanti vont jusqu'
le diviniser, et il se prend si bien pour un Dieu, qu'il parle  tout
instant de ses _crations_. Et tiens, vois dans cette brochure qui
m'arrive de Paris, comment ce monde lumineux fait sa rvolution autour
du public. Toi qui tudies toujours le _Cosmos_ de Humboldt, tu
comprendras ce phnomne.--Lis-nous cela, petit Kleiner, disent la
plupart des musiciens, si tu lis bien, nous te ferons apporter une
bavaroise au lait.--Srieusement?--Srieusement.--Je le veux bien.


REVOLUTION DU TNOR

AUTOUR DU PUBLIC

AVANT L'AURORE

Le tnor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de
science, de patience, de sentiment et de got, qui fait de lui d'abord
un lecteur consomm, un bon harmoniste, qui lui donne une mthode large
et pure, l'initie aux beauts des chefs-d'oeuvre de l'art, et le faonne
enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance
d'motion dont il est dou, le tnor aspire au trne; il veut, malgr
son matre, dbuter et rgner: sa voix, cependant, n'est pas encore
forme. Un thtre de second ordre lui ouvre ses portes; il dbute, il
est siffl. Indign de cet outrage, le tnor rompt  l'amiable son
engagement, et, le coeur plein de mpris pour ses compatriotes, part au
plus vite pour l'Italie.

Il trouve, pour y dbuter, de terribles obstacles, qu'il renverse  la
fin; on l'accueille assez bien. Se voix se transforme, devient pleine,
forte, mordante, propre  l'expression des passions vives autant qu'
celle des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu 
peu en puret, en fracheur, en candeur dlicieuse; et ces qualits
constituent enfin un talent dont l'influence est irrsistible. Le succs
vient. Les directeurs italiens, qui entendent les affaires, vendent,
rachtent, revendent le pauvre tnor, dont les modestes appointements
restent toujours les mmes, bien qu'il enrichisse deux ou trois thtres
par an. On l'exploite, on le pressure de mille faons, et tant et tant,
qu' la fin sa pense se reporte vers la patrie. Il lui pardonne, avoue
mme qu'elle a eu raison d'tre svre pour ses premiers dbuts. Il sait
que le directeur de l'Opra de Paris a l'oeil sur lui. On lui fait de sa
part des propositions qui sont acceptes; il repasse les Alpes.


LEVER HLIAQUE

Le tnor dbute de nouveau, mais  l'Opra cette fois, et devant un
public prvenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie.

Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa premire
mlodie; ds ce moment son succs est dcid. Ce n'est pourtant que le
prlude des motions qu'il doit exciter avant la fin de la soire. On a
admir dans ce passage la sensibilit et la mthode unies  un organe
d'une douceur enchanteresse; restent  connatre les accents
dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se prsente, o
l'audacieux artiste lance _ voix de poitrine, en accentuant chaque
syllabe_, plusieurs notes aigus, avec une force de vibration, une
expression de douleur dchirante et une beaut de sons dont rien
jusqu'alors n'avait donn une ide. Un silence de stupeur rgne dans la
salle, toutes les respirations sont suspendues, l'tonnement et
l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable la
crainte; et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette priode
inoue; mais quand elle s'est termine triomphante, on juge des
transports de l'auditoire.....

Nous voici au troisime acte. C'est un orphelin qui vient revoir la
chaumire de son pre; son coeur, d'ailleurs rempli d'un amour sans
espoir, tous ses sens agits par les scnes de sang et de carnage que la
guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accabls sous le poids
du plus dsolant contraste. Son pre est mort; la chaumire est dserte;
tout est calme et silencieux; c'est la paix, c'est la tombe. Et le sein
sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de rpandre les
pleurs de la pit filiale, ce coeur auprs duquel seul le sien pourrait
battre avec moins de douleur, l'infini l'en spare..... _Elle_ ne sera
jamais  lui..... La situation est poignante et dignement rendue par le
compositeur. Ici, le chanteur s'lve  une hauteur  laquelle on ne
l'et jamais cru capable d'atteindre; il est sublime. Alors, de deux
mille poitrines haletantes s'lance une de ces acclamations que
l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et qui suffisent 
payer de longs et rudes travaux.

Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la
presse dbordant d'enthousiasme et lanant le nom du radieux tnor aux
chos de tous les points du globe o la civilisation a pntr.

C'est alors, si j'tais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie
d'adresser au triomphateur une homlie, dans le genre du discours que
fit don Quichotte  Sancho, au moment o le digne cuyer allait prendre
possession de son gouvernement de Barataria:

Vous voil parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez
clbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables
appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous
feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur crivez, ils
vous rpondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de
vous comme d'un protg ou d'un _ami intime_. On vous ddiera des livres
en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez oblig de donner
cent francs  votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du
service de la garde nationale. Vous aurez des congs de temps en temps,
pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos
reprsentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous
chanterez aux soires du prfet, et la femme du maire vous enverra des
abricots. Vous tes sur le seuil de l'Olympe, enfin; car si les Italiens
appellent les cantatrices _dive_ (desses), il est bien vident que les
grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voil pass dieu,
soyez bon diable malgr tout; ne mprisez pas trop les gens qui vous
donneront de sages avis.

Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altre ou se
brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil
suffit pour prcipiter de son trne lev le plus grand des dieux, et le
rduire  l'tat d'homme, et  moins encore quelquefois.

Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs.

Quand, du haut de votre lgant cabriolet, vous apercevrez dans la rue,
 pied, Meyerbeer, Spontini, Halvy ou Auber, ne les saluez pas d'un
petit signe d'amiti protectrice, dont ils riraient de piti et dont les
passants s'indigneraient comme d'une suprme impertinence. N'oubliez pas
que plusieurs de leurs ouvrages seront admirs et pleins de vie, quand
le souvenir de votre _ut_ de poitrine aura disparu  tout jamais.

Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y
engouer de quelque mdiocre tisseur de cavatines, le donner,  votre
retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que
Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui chappe
au ridicule.

Quand vous accepterez de nouveaux rles, ne vous permettez pas d'y rien
changer  la reprsentation, sans l'assentiment de l'auteur. Car sachez
qu'une seule note ajoute, retranche ou transpose, peut aplatir une
mlodie et en dnaturer l'expression. D'ailleurs, c'est un droit qui ne
saurait en aucun cas tre le vtre. Modifier la musique qu'on chante ou
le livre qu'on traduit, sans en rien dire  celui qui ne l'crivit
qu'avec beaucoup de rflexion, c'est commettre un indigne abus de
confiance. Les gens qui empruntent _sans prvenir_ sont appels voleurs,
les interprtes infidles sont des calomniateurs et des assassins.

Si d'aventure, il arrive un mule dont la voix ait plus de mordant et
de force que la vtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons avec
lui, et soyez sr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer, mme
quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournes
dpartementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant
de l'Opra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon thtre, mes
choeurs, mon orchestre._ Les provinciaux n'aiment pas plus que les
Parisiens qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que vous
appartenez au thtre, mais que le thtre n'est pas  vous, et ils
trouveraient la fatuit de votre langage d'un grotesque parfait.

Maintenant, ami Sancho, reois ma bndiction; va gouverner Barataria;
c'est une le assez basse, mais la plus fertile peut-tre qu'il y ait en
terre ferme. Ton peuple est fort mdiocrement civilis; encourage
l'instruction publique; que dans deux ans on ne se mfie plus, comme de
sorciers maudits, des gens qui savent lire: ne t'abuse pas sur les
louanges de ceux  qui tu permettras de s'asseoir  ta table; oublie tes
damns proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours
important  prononcer; ne manque jamais  ta parole; que ceux qui te
confieront leurs intrts puissent tre assurs que tu ne les trahiras
pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!




LE TNOR AU ZNITH


Il a cent mille francs d'appointements et un mois de cong. Aprs son
premier rle, qui lui valut un clatant succs, le tnor en essaye
quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte mme de
nouveaux qu'il abandonne aprs trois ou quatre reprsentations s'il n'y
excelle pas autant que dans les rles anciens. Il peut briser ainsi la
carrire d'un compositeur, anantir un chef-d'oeuvre, ruiner un diteur
et faire un tort norme au thtre. Ces considrations n'existent pas
pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le
moyen le plus propre  les obtenir promptement est pour lui le seul
qu'il faille employer.

Il a remarqu que certaines formules mlodiques, certaines
vocalisations, certains ornements, certains clats de voix, certaines
terminaisons banales, certains rhythmes ignobles, avaient la proprit
d'exciter instantanment des applaudissements tels quels, cette raison
lui semble plus que suffisante pour en dsirer l'emploi, pour l'exiger
mme dans ses rles, en dpit de tout respect pour l'expression,
l'originalit, la dignit du style, et pour se montrer hostile aux
productions d'une nature plus indpendante et plus leve. Il connat
l'effet des vieux moyens qu'il emploie habituellement. Il ignore celui
des moyens nouveaux qu'on lui propose, et, ne se considrant point comme
un interprte dsintress dans la question, dans le doute, il
s'abstient autant qu'il est en lui. Dj la faiblesse de quelques
compositeurs, en donnant satisfaction  ses exigences, lui fait rver
l'introduction, dans nos thtres, des moeurs musicales de l'Italie.
Vainement on lui dit:

Le matre, c'est le _Matre_; ce nom n'a pas injustement t donn au
compositeur; c'est sa pense qui doit agir entire et libre sur
l'auditeur, par l'intermdiaire du chanteur; c'est lui qui dispense la
lumire et projette les ombres; c'est lui qui est le roi et rpond de
ses actes; il propose et dispose; ses ministres ne doivent avoir d'autre
but, ambitionner d'autres mrites que ceux de bien concevoir ses plans,
et, en se plaant exactement  son point de vue, d'en assurer la
ralisation.

(Ici tout l'auditoire du lecteur s'crie: Bravo! et s'oublie jusqu'
applaudir. Le tnor du thtre, qui, en ce moment, criait plus faux que
de coutume, prend ces applaudissements pour lui, et jette un regard
satisfait sur l'orchestre...) Le lecteur continue:

Le tnor n'coute rien; il lui faut des vocifrations en style de
tambour-major, tranant depuis dix ans sur les thtres ultramontains,
des thmes communs entrecoups de repos, pendant lesquels il peut
s'couter applaudir, s'essuyer le front, rajuster ses cheveux, tousser,
avaler une pastille de sucre d'orge. Ou bien, il exige de folles
vocalises, mles d'accents de menace, de fureur, de tendresse, diapres
de notes basses, de sons aigus, de gazouillements de colibri, de cris de
pintade, de fuses, d'arpges, de trilles. Quels que soient le sens des
paroles, le caractre du personnage, la situation, il se permet de
presser ou de ralentir le mouvement, d'ajouter des gammes dans tous les
sens, des broderies de toutes les espces, des _ah!_ des _oh!_ qui
donnent  la phrase un sens grotesque; il s'arrte sur les syllabes
brves, court sur les longues, dtruit les lisions, met des _h_
aspires o il n'y en a pas, respire au milieu d'un mot. Rien ne le
choque plus; tout va bien, pourvu que cela favorise l'mission d'une de
ses notes favorites. Une absurdit de plus ou de moins serait-elle
remarque en si belle compagnie? L'orchestre ne dit rien ou ne dit que
ce qu'il veut; le tnor domine, crase tout; il parcourt le thtre d'un
air triomphant; son panache tincelle de joie sur sa tte superbe; c'est
un roi, c'est un hros, c'est un demi-dieu, c'est un dieu! Seulement, on
ne peut dcouvrir s'il pleure ou s'il rit, s'il est amoureux ou furieux;
il n'y a plus de mlodie, plus d'expression, plus de sens commun, plus
de drame, plus de musique; il y a mission de voix, et c'est l
l'important; voil la grande affaire; il va au thtre courre le public,
comme on va au bois courre le cerf. Allons donc! ferme! donnons de la
voix! Tayaut! tayaut! faisons cure de l'art.

Bientt l'exemple de cette fortune vocale rend l'exploitation du thtre
impossible; il veille et entretient chez toutes les mdiocrits
chantantes des esprances et des ambitions folles. Le premier tnor a
cent mille francs, pourquoi, dit le second, n'en aurais-je pas
quatre-vingt mille?--Et moi, cinquante mille? rplique le troisime.

Le directeur, pour alimenter ces orgueils bants, pour combler ces
abmes, a beau rogner sur les masses, dconsidrer et dtruire
l'orchestre et les choeurs, en donnant aux artistes qui les composent des
appointements de portiers; peines perdues, sacrifices inutiles; et un
jour que, voulant se rendre un compte exact de sa situation, il essaye
de comparer l'normit du salaire avec la tche du chanteur, il arrive
en frmissant  ce curieux rsultat:

Le premier tnor, aux appointements de 100,000 francs, jouant  peu prs
sept fois par mois, figure en consquence dans quatre-vingt-quatre
reprsentations par an, et touche un peu plus de 1,100 francs par
soire. Maintenant, en supposant un rle compos de onze cents notes ou
syllabes, ce sera 1 fr. par syllabe.

Ainsi, dans _Guillaume Tell_:

    Ma (1 fr.) prsence (3 fr.) pour vous est peut-tre un outrage (9 fr.).
          Mathilde (3 fr.), mes pas indiscrets (cent sous)
    Ont os jusqu' vous se frayer un passage (13 fr.)!

Total, 34 francs.--Vous parlez d'or, monseigneur!

tant donne une prima donna aux misrables appointements de 40,000
francs, la rponse de Mathilde _revient_ ncessairement _ meilleur
compte_ (style du commerce), chacune de ses syllabes _n'allant que dans
les prix_ de huit sous; mais c'est encore assez joli.

On pardonne aisment (2 fr. 40 c.) des torts (16 s.) que l'on partage (2 fr.).
      Arnold (16 s.), je (8 s.) vous attendais (32 s.)

Total, 8 francs.

Puis il paye, il paye encore, il paye toujours; il paye tant, qu'un beau
jour il ne paye plus, et se voit forc de fermer son thtre. Comme ses
confrres ne sont pas dans une situation beaucoup plus florissante,
quelques-uns des immortels doivent alors se rsigner  donner des leons
de solfge (ceux qui le savent), ou  chanter sur des places publiques
avec une guitare, quatre bouts de chandelle et un tapis vert.




LE SOLEIL SE COUCHE

CIEL ORAGEUX


Le tnor s'en va; sa voix ne peut plus ni monter ni descendre. Il doit
dcapiter toutes les phrases et ne chanter que dans le mdium. Il fait
un ravage affreux dans les anciennes partitions, et impose une
insupportable monotonie pour condition d'existence aux nouvelles. Il
dsole ses admirateurs.

Les compositeurs, les potes, les peintres, qui ont perdu le sentiment
du beau et du vrai, que le vulgarisme ne choque plus, qui n'ont plus
mme la force de pourchasser les ides qui les fuient, qui se
complaisent seulement  tendre des piges sous les pas de leurs rivaux
dont la vie est active et florissante, ceux-l sont morts et bien morts.
Pourtant ils croient toujours vivre, une heureuse illusion les soutient,
ils prennent l'puisement pour de la fatigue, l'impuissance pour de la
modration. Mais la perte d'un organe! qui pourrait s'abuser sur un tel
malheur? quand cette perte surtout dtruit une voix merveilleuse par son
tendue, sa force, la beaut de ses accents, les nuances de son timbre,
son expression dramatique et sa parfaite puret! Ah! je me suis senti
quelquefois mu d'une profonde piti pour ces pauvres chanteurs, et
plein d'une grande indulgence pour les caprices, les vanits, les
exigences, les ambitions dmesures, les prtentions exorbitantes et les
ridicules infinis de quelques-uns d'entre eux. Ils ne vivent qu'un jour
et meurent tout entiers. C'est  peine si le nom des plus clbres
surnage; et encore, c'est  l'illustration des matres dont ils furent
les interprtes, trop souvent infidles, qu'ils doivent, ceux-l, d'tre
sauvs de l'oubli. Nous connaissons Cafforiello, parce qu'il chanta 
Naples dans _le Tito_ de Gluck; le souvenir de mesdames Saint-Huberti et
Branchu s'est conserv en France, parce qu'elles ont cr les rles de
Didon, de la Vestale, d'Iphignie en Tauride, etc. Qui de nous et
entendu parler de la _diva_ Faustina, sans Marcello qui fut son matre,
et sans Hasse qui l'pousa? Pardonnons-leur donc,  ces dieux mortels,
de faire leur Olympe aussi brillant que possible, d'imposer aux hros de
l'art de longues et rudes preuves, et de ne pouvoir tre apaiss que
par des sacrifices d'ides.

Il est si cruel pour eux de voir l'astre de la gloire et de la fortune
descendre incessamment  l'horizon. Quelle douloureuse fte que celle
d'une dernire reprsentation! comme le grand artiste doit avoir le coeur
navr en parcourant et la scne et les secrets rduits de ce thtre,
dont il fut longtemps le gnie tutlaire, le roi, le souverain absolu!
En s'habillant dans sa loge, il se dit: Je n'y rentrerai plus; ce
casque, ombrag d'un brillant panache, n'ornera plus ma tte; cette
mystrieuse cassette ne s'ouvrira plus pour recevoir les billets
parfums des belles enthousiastes. On frappe, c'est l'avertisseur qui
vient lui annoncer le commencement de la pice. Eh bien, mon pauvre
garon, te voil donc pour toujours  l'abri de ma mauvaise humeur! Plus
d'injures, plus de bourrades  craindre. Tu ne viendras plus me dire:
Monsieur, l'ouverture commence? Monsieur, la toile est leve! Monsieur,
la premire scne est finie! Monsieur, voil votre entre! Monsieur, on
vous attend! Hlas! non; c'est moi qui te dirai maintenant: Santiquet,
efface mon nom qui est encore sur cette porte; Santiquet, va porter ces
fleurs  Fanny; vas-y tout de suite, elle n'en voudrait plus demain;
Santiquet, bois ce verre de vin de Madre et emporte la bouteille; tu
n'auras plus besoin de faire la chasse aux enfants de choeur pour la
dfendre; Santiquet, fais-moi un paquet de ces vieilles couronnes,
enlve mon petit piano, teins ma lampe et ferme ma loge, tout est
fini.

Le virtuose entre dans les coulisses sous le poids de ces tristes
penses; il rencontre le second tnor, son ennemi intime, sa doublure,
qui pleure aux clats en dehors et rit aux larmes en dedans.

--Eh bien, _mon vieux_, lui dit le demi-dieu d'une voix dolente, tu vas
donc nous quitter? Mais quel triomphe t'attend ce soir! C'est une belle
soire!

--Oui, pour toi, rpond le chef d'emploi d'un air sombre.

Et, lui tournant le dos:

--Delphine, dit-il  une jolie petite danseuse  qui il permettait de
l'adorer, donne-moi _ma_ bonbonnire?

--Oh! _ma_ bonbonnire est vide; rpond la foltre en pirouettant, j'ai
donn tout  Victor.

Et cependant il faut touffer son chagrin, son dsespoir, sa rage: il
faut sourire, il faut chanter. Le tnor parat en scne; il joue pour la
dernire fois ce drame dont il fit le succs, ce rle qu'il a _cr_;
il jette un dernier coup d'oeil sur ces dcors qui rflchirent sa
gloire, qui retentirent tant de fois de ses accents de tendresse, de ses
lans de passion, sur le lac aux bords duquel il attendit Mathilde, sur
ce Grutly, d'o il cria: _Libert!_ sur ce ple soleil que depuis tant
d'annes il voyait se lever  neuf heures du soir. Et il voudrait
pleurer, pleurer  sanglots; mais la rplique est donne, il ne faut pas
que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d'autre
motion que celle du rle: le public est l, des milliers de mains sont
disposes  t'applaudir, mon pauvre dieu; et, si elles restaient
immobiles, oh! alors, tu reconnatrais que les douleurs intimes que tu
viens de sentir et d'touffer, ne sont rien auprs de l'affreux
dchirement caus par la froideur du public en pareille circonstance; le
public, autrefois ton esclave, aujourd'hui ton matre, ton empereur!
Allons, incline-toi, il t'applaudit... _Moriturus salutat._

       *       *       *       *       *

Et il chante, et, par un effort surhumain, retrouvant sa voix et sa
verve juvniles, il excite des transports jusqu'alors inconnus; on
couvre la scne de fleurs comme une tombe  demi ferme. Palpitant de
mille sensations contraires, il se retire  pas lents; on veut le voir
encore; on l'appelle  grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle
pour lui, dans cette dernire clameur de l'enthousiasme! et qu'on doit
bien lui pardonner s'il en prolonge un peu la dure! C'est sa dernire
joie, c'est sa gloire, son amour, son gnie, sa vie, qui frmissent en
s'teignant  la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, mtore
brillant au terme de ta course, viens entendre l'expression suprme de
nos affections admiratives et de notre reconnaissance pour les
jouissances que nous t'avons dues si longtemps; viens et savoure-les, et
sois heureux et fier; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous
l'aurons oublie demain. Il s'avance haletant, le coeur gonfl de larmes;
une vaste acclamation clate  son aspect; le peuple bat des mains,
l'appelle des noms les plus beaux et les plus chers; Csar le couronne.
Mais la toile s'abaisse enfin, comme le froid et lourd couteau des
supplices; un abme spare le triomphateur de son char de triomphe,
abme infranchissable et creus par le temps. Tout est consomm! le dieu
n'est plus!

       *       *       *       *       *

    Nuit profonde.

       *       *       *       *       *

    Nuit ternelle.

       *       *       *       *       *

--Convenons que voil un portrait peu flatt, mais prodigieusement
ressemblant, du dieu-chanteur! s'crie Corsino. La brochure est-elle
signe?--Non.--L'auteur ne peut tre qu'un musicien; il est amer, mais
vrai; et encore on voit qu'il contient sa colre.

       *       *       *       *       *

Tenons notre promesse maintenant. Le petit Kleiner s'est bien acquitt
de sa tche; il doit tre enrou.--Oui, et je suis en outre altr et
gel.--Carlo!--Monsieur?--Va chercher pour M. Kleiner une bavaroise au
lait bien chaude.--J'y cours, monsieur. (Le garon d'orchestre sort.)
Dimsky prenant la parole: Il faut rendre justice aux instrumentistes;
malgr quelques exceptions que l'on pourrait citer, ils sont bien plus
fidles que les chanteurs, bien plus respectueux pour les matres, bien
mieux dans leur rle, et par consquent bien plus prs de la vrit. Que
dirait-on si, dans un quatuor de Beethoven, par exemple, le premier
violon s'avisait de dsarticuler ainsi ses phrases, d'en changer la
disposition rhythmique et l'accentuation? On dirait que le quatuor est
impossible ou absurde, et on aurait raison.

Pourtant ce premier violon est quelquefois jou par des virtuoses d'une
rputation et d'un talent immenses, qui doivent se croire, en musique,
des hommes souverainement intelligents, qui le sont en effet beaucoup
plus que tous les dieux du chant; et c'est justement pour cela qu'ils se
gardent de ce travers.

(Le garon d'orchestre revenant): Messieurs, il est trop tard, il n'y a
plus de bavaroises au lait! (Rire gnral.) Kleiner cassant sur son
pupitre l'archet de son violoncelle: Dcidment, c'est une vexation
spciale prdestine  ma famille! Et voil un excellent archet bris!
Allons!... je boirai de l'eau... N'y pensons plus!

La toile tombe.

On ne rappelle pas le tnor; on applaudit  peine son dernier cri. Scne
de rage et de dsespoir au _post-scenium_. Le demi-dieu s'arrache les
cheveux. Les musiciens en passant prs de lui haussent les paules, et
s'loignent.




SEPTIME SOIRE

TUDE HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE

De viris illustribus urbis Rom.

UNE ROMAINE. Vocabulaire de la langue des Romains.


On joue un opra italien moderne trs-plat.

Un habitu des stalles du parquet, qui, les soirs prcdents, a paru
s'intresser beaucoup aux lectures et aux rcits des musiciens, se
penche dans l'orchestre, et, s'adressant  moi: Monsieur, vous habitez
ordinairement Paris, n'est-ce pas?--Oui, monsieur, je l'habite mme
extraordinairement et souvent plus que je ne voudrais.--En ce cas, vous
devez tre familiaris avec la langue singulire qu'on y parle et dont
vos journaux se servent, eux aussi, quelquefois. Expliquez-moi donc,
s'il vous plat, ce qu'ils veulent dire, quand, en rendant compte de
certains incidents assez frquents,  ce qu'il parat, dans les
reprsentations dramatiques, ils parlent des Romains.--Oui, disent  la
fois plusieurs musiciens, qu'entend-on en France par ce mot?--Ce n'est
pas moins qu'un cours d'histoire romaine, messieurs, que vous me
demandez.--Pourquoi pas?--Je crains de n'avoir pas le talent d'tre
bref.--Qu' cela ne tienne! l'opra est en quatre actes, et nous sommes
 vous jusqu' onze heures.

Alors, pour vous mettre tout de suite en rapport avec les grands hommes
de cette histoire, je ne remonterai pas jusqu'aux fils de Mars, ni 
Numa Pompilius; je sauterai  pieds joints par-dessus les rois, les
dictateurs et les consuls; et pourtant je dois intituler le premier
chapitre de mon histoire:




DE VIRIS ILLUSTRIBUS URBIS ROM


Nron--(vous voyez que je passe sans transition  l'poque des
empereurs), Nron ayant institu une corporation d'hommes chargs de
l'applaudir quand il chantait en public, on donne aujourd'hui en France
le nom de _Romains_ aux applaudisseurs de profession, vulgairement
appels claqueurs, aux jeteurs de bouquets et gnralement  tous les
entrepreneurs de succs et d'enthousiasme. Il y en a de plusieurs
espces:

La mre qui fait si courageusement remarquer  chacun l'esprit et la
beaut de sa fille, mdiocrement belle et fort sotte; cette mre qui,
malgr son extrme tendresse pour cette enfant, se rsoudra nanmoins le
plus tt possible  une sparation cruelle en la remettant aux bras d'un
poux, est une Romaine.

L'auteur qui, dans la prvision du besoin qu'il aura l'an prochain des
loges d'un critique qu'il dteste, s'acharne  chanter partout les
louanges de ce mme critique, est un Romain.

Le critique assez peu Spartiate pour se laisser prendre  ce pige
grossier, devient  son tour un Romain.

Le mari de la cantatrice qui...--C'est compris.--Mais les Romains
vulgaires, la foule, le peuple romain enfin, se compose surtout de ces
hommes que Nron enrgimenta le premier. Ils vont le soir dans les
thtres, et mme ailleurs aussi, applaudir, sous la direction d'un chef
et de ses lieutenants, les artistes et les oeuvres que ce chef s'est
engag  soutenir.

Il y a bien des manires d'applaudir.

La premire, ainsi que vous le savez tous, consiste  faire le plus de
bruit possible en frappant les deux mains l'une contre l'autre. Et dans
cette premire manire, il y a encore des varits, des nuances: le bout
de la main droite frappant dans le creux de la gauche, produit un son
aigu et retentissant que prfrent la plupart des artistes; les deux
mains appliques l'une contre l'autre sont, au contraire, d'une sonorit
sourde et vulgaire; il n'y a que des lves claqueurs de premire anne,
ou des garons barbiers, qui applaudissent ainsi.

Le claqueur gant, habill en dandy, avance ses bras avec affectation
hors de sa loge, et applaudit lentement presque sans bruit, et pour les
yeux seulement; il dit ainsi  toute la salle: Voyez! Je daigne
applaudir.

Le claqueur enthousiasm (car il y en a) applaudit, vite, fort et
longtemps: sa tte, pendant l'applaudissement, se tourne  droite et 
gauche; puis ces dmonstrations ne lui suffisant plus, il trpigne, il
crie: Brav! brav (remarquez bien l'accent circonflexe de l'o) ou:
Brav! (celui-l est le savant, il a frquent les Italiens, il sait
distinguer le fminin du masculin,) et redouble de clameurs au fur et 
mesure que le nuage de poussire que ses trpignements soulvent
augmente d'paisseur.

Le claqueur dguis en vieux rentier ou en colonel en retraite, frappe
le plancher du bout de sa canne d'un air paterne et avec modration.

Le claqueur violoniste, car nous avons beaucoup d'artistes dans les
orchestres de Paris, qui, pour faire leur cour, soit au directeur de
leur thtre, soit  leur chef d'orchestre, soit  une cantatrice aime
et puissante, s'enrgimentent momentanment dans l'arme romaine; le
claqueur violoniste, dis-je, frappe avec le bois de son archet sur le
corps de son violon. Cet applaudissement, plus rare que les autres, est,
en consquence, plus recherch. Malheureusement, de cruels
dsillusionnements ont appris aux dieux et aux desses qu'il ne leur
tait gure possible de savoir quand l'applaudissement des violonistes
est ironique ou srieux. De l le sourire inquiet des divinits en
recevant cet hommage.

Le timbalier applaudit en frappant sur ses timbales; ce qui ne lui
arrive pas une fois en quinze ans.

Les dames romaines applaudissent quelquefois de leurs mains gantes,
mais leur influence n'a tout son effet que lorsqu'elles jettent leur
bouquet aux pieds de l'artiste qu'elles soutiennent. Comme ce genre
d'applaudissement est assez dispendieux, c'est ordinairement le plus
proche parent, le plus intime ami de l'artiste, ou l'artiste lui-mme,
qui en fait les frais. On donne tant aux jeteuses de fleurs pour les
fleurs, et tant pour leur enthousiasme; de plus, il faut payer un homme
ou un enfant agile pour, aprs la premire averse de fleurs, courir au
thtre les reprendre et les rapporter aux Romaines places dans les
loges d'avant-scne, qui les utilisent une seconde et souvent une
troisime fois.

Nous avons encore la Romaine sensible, qui pleure, tombe en attaque de
nerfs, s'vanouit. Espce rare, presque introuvable, appartenant de
trs-prs  la famille des girafes.

Mais, pour nous renfermer dans l'tude du peuple romain proprement dit,
voici comment et  quelles conditions il travaille:

Un homme tant donn qui, soit par l'impulsion d'une vocation naturelle
irrsistible, soit par de longues et srieuses tudes, est parvenu 
acqurir un vrai talent de Romain; il se prsente au directeur d'un
thtre et lui tient  peu prs ce langage: Monsieur, vous tes  la
tte d'une entreprise dramatique dont je connais le fort et le faible;
vous n'avez personne encore pour la direction des _succs_,
confiez-la-moi; je vous offre 20,000 francs comptant et une rente de
10,000.--J'en veux 30,000 comptant, rpond ordinairement le
directeur.--Dix mille francs ne doivent pas nous empcher de conclure;
je vous les apporterai demain.--Vous avez ma parole: mais j'exige cent
hommes pour les reprsentations ordinaires, et cinq cents au moins pour
toutes les premires et pour les dbuts importants.--Vous les aurez, et
plus encore.--Comment! dit un musicien en m'interrompant, c'est le
directeur qui est pay!... j'avais toujours cru le contraire!--Oui,
monsieur, ces charges-l s'achtent comme une charge d'agent de change,
un cabinet de notaire, une tude d'avou.

Une fois nanti de sa _commission_, le chef du bureau des succs,
l'empereur des Romains, recrute aisment son arme parmi les garons
coiffeurs, les commis voyageurs, les conducteurs de cabriolet _
pied_[7], les pauvres tudiants, les choristes aspirants au
surnumrariat, etc., etc., qui ont la passion du thtre. Il choisit
pour eux un lieu de rendez-vous, qui, d'ordinaire, est un caf borgne ou
un estaminet voisin du centre de leurs oprations. L, il les compte,
leur donne ses instructions et des billets de parterre ou de troisime
galerie, que ces malheureux payent trente ou quarante sous, ou moins,
selon le degr de l'chelle thtrale qu'occupe leur tablissement. Les
lieutenants seuls ont toujours des billets gratuits. Aux grands jours,
ils sont pays par le chef. Il arrive mme, s'il s'agit de faire
_mousser  fond_ un ouvrage nouveau qui a cot  la direction du
thtre beaucoup d'argent, que le chef, non-seulement ne trouve plus
assez de Romains payants, mais qu'il manque de soldats dvous prts 
livrer bataille pour l'amour de l'art. Il est alors oblig de payer le
complment de sa troupe et de donner  chaque homme jusqu' trois francs
et un verre d'eau-de-vie.

Mais, dans ce cas, l'empereur, de son ct, ne reoit pas uniquement des
billets de parterre; ce sont des billets de banque qui tombent dans sa
poche, et en nombre  peine croyable. Un des artistes qui figurent dans
la pice nouvelle, veut se faire _soutenir_ d'une faon exceptionnelle;
il propose quelques billets  l'empereur. Celui-ci prend son air le plus
froid, et, tirant de sa poche une poigne de ces carrs de papier: Vous
voyez, dit-il, que je n'en manque pas. Ce qu'il me faut ce soir, ce sont
des hommes, et, pour en avoir, je suis oblig de les payer.--L'artiste
comprend l'insinuation et glisse dans la main du Csar un chiffon de
cinq cents francs. Le chef d'emploi de l'acteur qui s'est ainsi excut
ne tarde pas  apprendre cette gnrosit; la crainte alors de n'tre
pas _soign_ en proportion de son mrite, vu les _soins_ extraordinaires
qui vont tre donns  son second, le porte  offrir  l'entrepreneur
des succs un vrai billet de 1,000 francs et quelquefois davantage.
Ainsi de suite, du haut en bas de tout le personnel dramatique. Vous
comprenez maintenant pourquoi et comment le directeur du thtre est
pay par le directeur de la claque, et combien il est facile  celui-ci
de s'enrichir.

Le premier grand Romain que j'ai connu  l'Opra de Paris se nommait
Auguste: le nom est heureux pour un Csar. J'ai vu peu de majests plus
imposantes que la sienne. Il tait froid et digne, parlant peu, tout
entier  ses mditations,  ses combinaisons et  ses calculs de haute
stratgie. Il tait bon prince nanmoins, et, habitu du parterre comme
je l'tais alors, j'eus souvent  me louer de sa bienveillance.
D'ailleurs, ma ferveur  applaudir spontanment Gluck et Spontini,
madame Branchu et Drivis, m'avait valu son estime particulire. Ayant
fait excuter  cette poque dans l'glise de Saint-Roch ma premire
partition (une messe solennelle), les vieilles dvotes, la loueuse de
chaises, le donneur d'eau bnite, les bedeaux et tous les badauds du
quartier s'en montrrent fort satisfaits, et j'eus la simplicit de
croire  un succs. Mais, hlas! ce n'tait qu'un quart de succs tout
au plus; je ne fus pas longtemps  le dcouvrir. En me revoyant, deux
jours aprs cette excution: Eh bien, me dit l'empereur Auguste, vous
avez donc dbut  Saint-Roch avant-hier? pourquoi diable ne m'avez-vous
pas prvenu de cela? nous y serions tous alls!--Ah! vous aimez  ce
point la musique religieuse?--Eh non! quelle ide! mais nous vous
aurions _chauff solidement_.--Comment? on n'applaudit pas dans les
glises.--On n'applaudit pas, non; mais on tousse, on se mouche, on
remue les chaises, on frotte les pieds contre terre, on dit: Hum! Hum!
on lve les yeux au ciel; le _tremblement_, quoi! nous vous eussions
fait _mousser_ un peu bien; un _succs entier_, comme pour un
prdicateur  la mode.

Deux ans plus tard, j'oubliai encore de l'avertir quand je donnai mon
premier concert au Conservatoire. Nanmoins, Auguste y vint avec deux de
ses aides de camp; et, le soir, quand je reparus au parterre de l'Opra,
il me tendit sa main puissante en me disant avec un accent paternel et
convaincu (en franais, bien entendu): Tu Marcellus eris!

(Ici Bacon pousse du coude son voisin et lui demande tout bas ce que ces
trois mots signifient. Je ne sais, rpond celui-ci.--C'est dans
Virgile, dit Corsino, qui a entendu la demande et la rponse. Cela
signifie: Tu seras Marcellus!--Eh bien... qu'est-ce donc que d'tre
Marcellus?--Ne pas tre une bte, tais-toi!)

Pourtant les matres s claque n'aiment gure, en gnral, les
bouillants amateurs tels que j'tais; ils professent une mfiance qui va
jusqu' l'antipathie pour ces aventuriers, condottieri, enfants perdus
de l'enthousiasme, qui viennent  l'tourdie et _sans rptitions_,
applaudir dans leurs rangs. Un jour de premire reprsentation, o il
devait y avoir, pour parler la langue romaine, un _fameux tirage_,
c'est--dire une grande difficult pour les soldats d'Auguste  vaincre
le public, je m'tais plac par hasard sur un banc du parterre que
l'empereur avait marqu sur la carte de ses oprations, comme devant lui
appartenir exclusivement. J'tais l depuis une bonne demi-heure,
subissant les regards hostiles de tous mes voisins, qui avaient l'air de
se demander comment ils pourraient se dbarrasser de moi, et je
m'interrogeais avec un certain trouble, malgr la puret de ma
conscience, sur ce que je pouvais avoir fait  ces officiers, quand
l'empereur Auguste, s'lanant au milieu de son tat-major, vint me
mettre au courant en me disant avec une certaine vivacit, mais sans
violence toutefois (j'ai dj dit qu'il me protgeait): Mon cher
monsieur, je suis oblig de vous dranger; vous ne pouvez pas rester
l.--Pourquoi donc?--Eh non! c'est impossible; vous tes au milieu de ma
premire ligne, et vous _me coupez_.--Je me htai, on peut le croire,
de laisser le champ libre  ce grand tacticien.

Un autre tranger, mconnaissant les ncessits de la position, et
rsist  l'empereur et compromis ainsi le succs de ses combinaisons.
De l cette opinion parfaitement motive par une longue srie
d'observations savantes, opinion ouvertement professe par Auguste et
par toute son arme: _Le public ne sert  rien dans un thtre;
non-seulement il ne sert  rien, mais il gte tout. Tant qu'il y aura du
public  l'Opra, l'Opra ne marchera pas._ Les directeurs de ce
temps-l le traitaient de fou,  l'nonc de ces fires paroles. Grand
Auguste! Il ne se doutait pas que, peu d'annes aprs sa mort, une
justice si clatante serait rendue  ses doctrines! C'est le sort de
tous les hommes de gnie, d'tre mconnus de leurs contemporains et
exploits ensuite par leurs successeurs.

Non, jamais plus intelligent ni plus brave dispensateur de gloire ne
trna sous le lustre d'un thtre.

En comparaison d'Auguste, celui qui rgne maintenant  l'Opra n'est
qu'un Vespasien, un Claude. Il se nomme David. Aussi qui voudrait lui
donner le titre d'empereur? personne. C'est tout au plus si ses
flatteurs osent l'appeler roi,  cause de son nom seulement.

Le chef illustre et savant des Romains de l'Opra-Comique s'appelle
Albert; mais, comme pour son ancien homonyme, on dit en parlant de lui:
Albert le Grand.

Il a, avant tous, mis en pratique l'audacieuse thorie d'Auguste, en
excluant sans piti le public des premires reprsentations. Ces
jours-l, maintenant, si l'on en excepte les critiques, qui, pour la
plupart, appartiennent encore d'une ou d'autre faon _viris illustribus
urbis Rom_, du haut jusques en bas la salle n'est remplie que de
claqueurs.

C'est  Albert le Grand que l'on doit la coutume touchante de rappeler 
la fin de chaque pice nouvelle tous les acteurs. Le roi David l'a
promptement imit en ceci; et, enhardi par le succs de ce premier
perfectionnement, il y a joint celui de rappeler le tnor jusqu' trois
fois dans la soire. Un dieu qui, dans une reprsentation d'apparat, ne
serait rappel comme un simple mortel qu'une fois  la fin de la pice,
_ferait four_. D'o il suit que, si, malgr tous ses efforts, David n'a
pu arriver pour un tnor gnreux qu' ce mince rsultat, ses rivaux du
Thtre-Franais et de l'Opra-Comique se moquent de lui le lendemain,
et disent: Hier, David _a chauff le four_. Je donnerai tout  l'heure
l'explication de ces termes romains. Malheureusement, Albert le Grand,
las du pouvoir sans doute, a cru devoir dposer son sceptre. En le
remettant aux mains de son obscur successeur, il et volontiers dit
comme Sylla, dans la tragdie de M. de Jouy:

    J'ai gouvern sans peur et j'abdique sans crainte,

si le vers et t meilleur. Mais Albert est un homme d'esprit, il
excre la littrature mdiocre; ce qui,  la rigueur, pourrait expliquer
son empressement  quitter l'Opra-Comique.

Un autre grand homme que je n'ai point connu, mais dont la clbrit est
immense dans Paris, gouvernait et gouverne encore, je crois, au
Gymnase-Dramatique. Il se nomme Sauton. Il a fait progresser l'art dans
une voie large et nouvelle. Il a tabli par d'amicales relations
l'galit et la fraternit entre les Romains et les auteurs; systme que
David encore, ce plagiaire, s'est empress d'adopter. Maintenant, on
trouve un chef de claque familirement assis  la table, non-seulement
de Melpomne, de Thalie ou de Terpsichore, mais  celle mme d'Apollon
et d'Orphe. Il engage pour eux et pour elles sa signature, il les aide
de sa bourse dans leurs secrets embarras, il les protge, il les aime de
coeur.

On cite ce mot admirable de l'empereur Sauton  l'un de nos crivains
les plus spirituels et le moins enclins  thsauriser:

A la fin d'un cordial djeuner, o les cordiaux n'avaient point t
mnags, Sauton, rouge d'motion, tortillant sa serviette, trouva enfin
assez de courage pour dire sans trop balbutier  son amphitryon: Mon
cher D***, j'ai une prire  vous adresser...--Laquelle?
parlez!--Permettez-moi de... vous tutoyer... tutoyons-nous!--Volontiers.
Sauton, _prte_-moi mille cus.--Ah! cher ami, tu me ravis! Et, tirant
son portefeuille: Les voil!

Je ne puis vous faire, messieurs, le portrait de tous les hommes
illustres de la ville de Rome; le temps et les connaissances
biographiques me manquent. J'ajouterai seulement, au sujet des trois
hros dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir, qu'Auguste,
Albert et Sauton, bien que rivaux, furent toujours unis. Ils n'imitrent
point, pendant leur triumvirat, les guerres et les perfidies qui
dshonorent dans l'histoire celui d'Antoine, d'Octave et de Lpide. Loin
de l, quand il y avait  l'Opra une ces terribles reprsentations o
il faut absolument remporter une victoire clatante, formidable, pique,
 rendre Pindare et Homre impuissants  la chanter, Auguste, ddaigneux
des recrues inexprimentes, faisait un appel  ses triumvirs. Ceux-ci,
fiers d'en venir aux mains prs d'un si grand homme, consentaient  le
reconnatre pour chef, lui amenaient, Albert, sa phalange indomptable,
Sauton, ses troupes lgres, toutes animes de cette ardeur  laquelle
rien ne rsiste et qui enfante des prodiges. On runissait en une seule
arme ces trois corps d'lite, la veille de la reprsentation, dans le
parterre de l'Opra. Auguste, son plan, son livret, ses notes  la main,
faisait faire aux troupes une rptition laborieuse, profitant
quelquefois des observations d'Antoine et de Lpide, qui en avaient peu
 lui adresser; tant le coup d'oeil d'Auguste tait rapide et sr, tant
il avait de pntration pour deviner les projets de l'ennemi, de gnie
pour les contrecarrer, de raison pour ne pas tenter l'impossible. Aussi
quel triomphe le lendemain! que d'acclamations, que de dpouilles
opimes! qu'on n'offrait point  Jupiter Stator, qui venaient de lui, au
contraire, et de vingt autres dieux.

Ce sont l des services sans prix rendus  l'art et aux artistes par la
nation romaine.

Croiriez-vous, messieurs, qu'il est question de la chasser de l'Opra?
Plusieurs journaux annoncent cette rforme,  laquelle nous ne croirons
pas, mme si nous en sommes tmoins. La _claque_, en effet, est devenue
un besoin de l'poque: sous toutes les formes, sous tous les masques,
sous tous les prtextes, elle s'est introduite partout. Elle rgne et
gouverne, au thtre, au concert,  l'Assemble nationale, dans les
clubs,  l'glise, dans les socits industrielles, dans la presse et
jusque dans les salons. Ds que vingt personnes assembles sont appeles
 dcider de la valeur des faits, gestes ou ides d'un individu
quelconque qui pose devant elles, on peut tre sr que le quart au moins
de l'aropage est plac auprs des trois autres quarts pour les
_allumer_, s'ils sont inflammables, ou pour montrer seul son ardeur,
s'ils ne le sont pas. Dans ce dernier cas, excessivement frquent, cet
enthousiasme isol et de parti pris suffit encore  flatter la plupart
des amours-propres. Quelques-uns parviennent  se faire illusion sur la
valeur relle des suffrages ainsi obtenus; d'autres ne s'en font aucune
et les dsirent nanmoins. Ceux-l en sont venus  ce point, que, faute
d'avoir  leurs ordres des hommes vivants pour les applaudir, ils
seraient encore heureux des applaudissements d'une troupe de mannequins,
voire mme d'une machine  claquer; ils tourneraient eux-mmes la
manivelle.

Les claqueurs de nos thtres sont devenus des praticiens savants; leur
mtier s'est lev jusqu' l'art.

On a souvent admir, mais jamais assez, selon moi, le talent merveilleux
avec lequel Auguste _dirigeait_ les grands ouvrages du rpertoire
moderne, et l'excellence des conseils qu'en mainte circonstance il
donnait aux auteurs. Cach dans une loge du rez-de-chausse, il
assistait  toutes les rptitions des artistes, avant de faire faire la
sienne  son arme. Puis, quand le maestro venait lui dire: Ici, vous
donnerez _trois_ salves, l, vous crierez bis, il lui rpondait avec
une assurance imperturbable, selon le cas: Monsieur, _c'est
dangereux_, ou bien: Cela se _fera_, ou: J'y rflchirai, mes ides
l-dessus ne sont pas encore arrtes. Ayez quelques _amateurs pour
attaquer_, et je les suivrai si cela _prend_. Il arrivait mme 
Auguste de rsister noblement  un auteur qui et voulu lui arracher des
applaudissements _dangereux_, et de lui rpondre: Monsieur, je ne le
puis. Vous me compromettriez aux yeux du public, aux yeux des artistes
et  ceux de mes confrres, qui savent bien que cela ne _doit pas se
faire_. J'ai ma rputation  garder: j'ai, moi aussi, de l'amour-propre.
Votre ouvrage est trs-difficile  _diriger_, j'y mettrai tous mes
soins, mais je ne veux pas _me_ faire siffler.

A ct des claqueurs de profession, instruits, sagaces, prudents,
inspirs, artistes enfin, nous avons les claqueurs par occasion, par
amiti, par intrt personnel; et ceux-l on ne les bannira pas de
l'Opra. Ce sont: les amis nafs, qui admirent de bonne foi tout ce qui
va se dbiter sur la scne _devant que les chandelles soient allums_
(Il est vrai de dire que cette espce d'amis devient de jour en jour
plus rare; ceux, au contraire, qui dnigrent avant, pendant et aprs,
multiplient normment); les parents, ces claqueurs _donns par la
nature_; les diteurs, claqueurs froces, et surtout les amants et les
maris. Voil pourquoi les femmes, outre une foule d'autres avantages
qu'elles possdent sur les hommes, ont encore une chance de succs de
plus qu'eux. Car une femme ne peut gure dans une salle de spectacle ou
de concert applaudir d'une faon utile son mari ou son amant; elle a,
d'ailleurs, toujours quelque autre chose  faire; tandis que ceux-ci,
pourvu qu'ils aient les moindres dispositions naturelles ou les notions
lmentaires de l'art peuvent au thtre, au moyen d'un habile coup de
main, et en moins de trois minutes, amener un _succs de
renouvellement_, c'est--dire un succs grave et capable d'obliger un
directeur  renouveler un engagement. Les maris, pour ces sortes
d'oprations, valent mme mieux que les amants. Ces derniers craignent
d'ordinaire le ridicule; ils craignent aussi _in petto_ de se crer par
un succs clatant un trop grand nombre de rivaux; ils n'ont pas non
plus d'intrt d'argent dans les triomphes de leurs matresses; mais le
mari, qui tient les cordons de la bourse, qui sait ce que peuvent
rapporter un bouquet bien lanc, une salve bien reprise, une motion
bien communique, un rappel bien enlev, celui-l seul ose tirer parti
des facults qu'il possde. Il a le don de ventriloquie et d'ubiquit.
Il applaudit un instant  l'amphithtre en criant: _Brava!_ avec une
voix de tnor, en sons de poitrine; de l, il s'lance d'un bond au
couloir des premires loges, et, passant la tte par l'ouverture dont
leurs portes sont perces, il jette en passant un _Admirable!_ en voix
de basse profonde, et vole pantelant au troisime tage, d'o il fait
retentir la salle des exclamations: Dlicieux! ravissant! Dieu! quel
talent! cela fait mal! en voix de soprano, en sons fminins touffs
par l'motion. Voil un poux modle, un pre de famille laborieux et
intelligent. Quant au mari homme de got, rserv, qui reste
tranquillement  sa place pendant tout un acte, qui n'ose applaudir mme
les plus beaux lans de sa moiti, on peut le dire sans crainte de se
tromper: c'est un mari... perdu, ou sa femme est un ange.

N'est-ce pas un mari qui inventa le _sifflet succs_; le sifflet  grand
enthousiasme, le sifflet  haute pression? qu'on emploie de la manire
suivante:

Si le public, trop familiaris avec le talent d'une femme qui parat
chaque jour devant lui, semble tomber dans l'apathique indiffrence
qu'amne la satit, on place dans la salle un homme dvou et peu connu
pour le rveiller. Au moment prcis o la diva vient de donner une
preuve manifeste de talent, et quand les claqueurs artistes travaillent
avec le plus d'ensemble au centre du parterre, un bruit aigu et
insultant part d'un coin obscur. L'assemble alors se lve tout entire
en proie  un accs d'indignation, et les applaudissements vengeurs
clatent avec une frnsie indescriptible. Quelle infamie! crie-t-on de
toutes parts, quelle ignoble cabale! Brava! bravissima! charmante!
dlirante! etc., etc. Mais ce tour hardi est d'une excution dlicate;
il y a, d'ailleurs, trs-peu de femmes qui consentent  subir l'affront
fictif d'un coup de sifflet, si productif qu'il doive tre ensuite.

Telle est l'impression inexplicable que ressentent presque tous les
artistes des bruits approbateurs ou improbateurs, lors mme que ces
bruits n'expriment ni l'admiration ni le blme. L'habitude,
l'imagination et un peu de faiblesse d'esprit leur font ressentir de la
joie ou de la peine, selon que l'air, dans une salle de spectacle, est
mis en vibration d'une ou d'autre faon. Le phnomne physique,
indpendamment de toute ide de gloire ou d'opprobre, y suffit. Je suis
certain qu'il y a des acteurs assez enfants pour souffrir quand ils
voyagent en chemin de fer,  cause du sifflet de la locomotive.

L'art de la claque ragit mme sur l'art de la composition musicale. Ce
sont les nombreuses varits de claqueurs italiens, amateurs ou
artistes, qui ont conduit les compositeurs  finir chacun de leurs
morceaux par cette priode redondante, triviale, ridicule et toujours la
mme, nomme _cabaletta_, petite cabale, qui provoque les
applaudissements. La _cabaletta_ ne leur suffisant plus, ils ont amen
l'introduction dans les orchestres de la grosse caisse, grosse cabale
qui dtruit en ce moment la musique et les chanteurs. Blass sur la
grosse caisse et impuissants  _enlever_ les succs avec les vieux
moyens, ils ont enfin exig des pauvres maestri des duos, des trios, des
choeurs  l'unisson. Dans quelques passages, il a mme fallu mettre 
l'unisson les voix et l'orchestre; produisant ainsi un morceau
d'ensemble  _une_ seule partie, mais o l'norme force d'mission du
son parat prfrable  toute harmonie,  toute instrumentation,  toute
ide musicale enfin, pour _entraner_ le public et lui faire croire
qu'il est lectris.

Les exemples analogues abondent dans la confection des oeuvres
littraires.

Pour les danseurs, leur affaire est toute simple; elle se rgle avec
l'_impresario_: Vous me donnerez tant de mille francs par mois, tant de
_billets de service_[8] par reprsentation, et la claque me fera _une
entre_, _une sortie_, et deux salves  chacun de mes _chos_[9].

Par la claque, les directeurs font ou dfont  volont ce qu'on appelle
encore des succs. Un seul mot au chef du parterre leur suffit pour tuer
un artiste qui n'a pas un talent hors ligne. Je me souviens d'avoir
entendu un soir  l'Opra Auguste dire, en parcourant les rangs de son
arme avant le lever du rideau: Rien pour M. Drivis! rien pour M.
Drivis! Le mot d'ordre circula, et de toute la soire Drivis, en
effet, n'eut pas un seul applaudissement. Le directeur qui veut se
dbarrasser d'un sujet pour quelque raison que ce soit, emploie cet
ingnieux moyen, et, aprs deux ou trois reprsentations o il _n'y a
rien eu_ pour M... ou pour Madame...: Vous le voyez, dit-il 
l'artiste, je ne puis vous conserver, votre talent n'est pas sympathique
au public. Il arrive, en revanche, que cette tactique choue
quelquefois  l'gard d'un virtuose de premier ordre. Rien pour lui!
a-t-on dit dans le centre officiel. Mais le public, tonn d'abord du
silence des Romains, devinant bientt de quoi il s'agit, se met 
fonctionner lui-mme officieusement et avec d'autant plus de chaleur,
qu'il y a une cabale hostile  contrecarrer. L'artiste alors obtient un
succs exceptionnel, un succs _circulaire_, le centre du parterre n'y
prenant aucune part. Mais je n'oserais dire s'il est plus fier de cet
enthousiasme spontan du public, que courrouc de l'inaction de la
claque.

Songer  dtruire brusquement une pareille institution dans le plus
grand de nos thtres, me parat donc aussi impossible et aussi fou que
de prtendre anantir du soir au lendemain une religion.

Se figure-t-on le dsarroi de l'Opra? le dcouragement, la mlancolie,
le marasme, le spleen o tomberait tout son peuple dansant, chantant,
marchant, rimant, peignant et composant? le dgot de la vie qui
s'emparerait des dieux et des demi-dieux, quand un affreux silence
succderait  des cabalettes qui n'auraient pas t chantes ou danses
d'une faon irrprochable? Songe-t-on bien  la rage des mdiocrits en
voyant les vrais talents quelquefois applaudis, quand elles, qu'on
applaudissait toujours auparavant, n'auraient plus un coup de main? Ce
serait reconnatre le principe de l'ingalit, en rendre l'vidence
palpable; et nous sommes en rpublique; et le mot _galit_ est crit
sur le fronton de l'Opra! D'ailleurs, qui est-ce qui rappellerait le
premier sujet aprs le troisime et le cinquime acte? Qui est-ce qui
crierait: _Tous! tous!_  la fin de la reprsentation? Qui est-ce qui
rirait quand un personnage dit une sottise? Qui est-ce qui couvrirait
par d'obligeants applaudissements la mauvaise note d'une basse ou d'un
tnor, et empcherait ainsi le public de l'entendre. C'est  faire
frmir. Bien plus, les exercices de la claque forment une partie de
l'intrt du spectacle; on se plat  la voir oprer. Et c'est tellement
vrai, que, si on expulsait les claqueurs  certaines reprsentations, il
ne resterait personne dans la salle.

Non, la suppression des Romains en France est un rve insens, fort
heureusement. Le ciel et la terre passeront, mais Rome est immortelle,
et la claque ne passera pas.

coutez!... voici notre prima donna qui s'avise de chanter avec me et
avec une simplicit de bon got, la seule mlodie distingue qui se
trouve dans ce pauvre opra. Vous verrez qu'elle n'aura pas un
applaudissement......... Ah! je me suis tromp; oui, on l'applaudit;
mais comment! Comme cela est mal fait! quelle salve avorte, mal
attaque et mal reprise! Il y a de la bonne volont dans le public, mais
point de savoir, point d'ensemble, et par suite il n'y a point d'effet.
Si Auguste avait eu cette femme _ soigner_, il vous et enlev la salle
d'emble, et vous-mme qui ne songez point  applaudir, vous eussiez
partag bon gr mal gr son enthousiasme.

Je ne vous ai pas fait encore, messieurs, le portrait en pied de la
Romaine; je profiterai pour cela du dernier acte de notre opra, qui va
bientt commencer. Faisons un court entr'acte; je suis fatigu.

(Les musiciens s'loignent de quelques pas, se communiquant tout bas
leurs rflexions, pendant que le rideau est baiss. Mais trois coups du
bton du chef d'orchestre sur son pupitre, indiquant la reprise de la
reprsentation, mon auditoire revient et se groupe attentif autour de
moi.)




MADAME ROSENHAIN

AUTRE FRAGMENT DE L'HISTOIRE ROMAINE


Un opra en cinq actes fut, il y a quelques annes, _command_ par M.
Duponchel  un compositeur franais que vous ne connaissez pas. Pendant
qu'on en faisait les dernires rptitions, je rflchissais au coin de
mon feu aux angoisses que le malheureux auteur de cet opra tait
_occup_  prouver. Je songeais  ces tourments de toute nature et sans
cesse renaissants auxquels nul n'chappe en pareil cas  Paris, ni le
grand, ni le petit, ni le patient, ni l'irritable, ni l'humble, ni le
superbe, ni l'Allemand, ni le Franais, ni mme l'Italien. Je me
reprsentais ces atroces lenteurs des tudes, o tout le monde emploie
le temps  des niaiseries, quand chaque heure perdue peut amener la
perte de l'oeuvre; les bons mots du tnor et de la prima donna, dont le
triste auteur se croit oblig de rire aux clats quand il a la mort dans
l'me, pointes ridicules auxquelles il s'empresse de riposter par les
stupidits les plus lourdes qu'il peut trouver, afin de faire ressortir
celles de ses chanteurs et de leur donner ainsi l'air de saillies
spirituelles. J'entendais la voix du directeur lui adresser des
reproches, le traiter du haut en bas, lui rappeler l'honneur extrme
qu'on fait  son oeuvre de s'en occuper si longuement; le menacer d'un
abandon dfinitif et complet si tout n'est pas prt au jour fix; je
voyais l'esclave transir et rougir aux rflexions excentriques de son
matre (le directeur) sur la musique et les musiciens,  ses thories
mirobolantes sur la mlodie, le rhythme, l'instrumentation, le style;
thories dans l'expos desquelles notre cher directeur traitait, comme 
l'ordinaire, les grands matres de crtins, les crtins de grands
matres, et prenait le Pire pour un homme. Puis on venait annoncer le
cong du mezzo-soprano et la maladie de la basse; on proposait de
remplacer l'artiste par un dbutant, et de faire rpter le premier
rle par un choriste. Et le compositeur se sentait gorger et n'avait
garde de se plaindre. Oh! la grle, la pluie, le vent glacial, les
sombres rafales, les forts sans feuilles criant sous l'effort de la
bise d'hiver, les fondrires de boue, les fosss recouverts d'une crote
perfide, l'obsession croissante de la fatigue, les morsures de la faim,
les pouvantements de la solitude et de la nuit, qu'il est doux d'y
songer dans un gte, fut-il aussi exigu que celui du livre de la fable,
dans la quitude d'une tide inaction; de sentir son repos _redoubler au
bruit lointain de la tempte_, et de rpter, en hrissant sa barbe et
fermant batement les yeux, comme un chat de cur, cette prire du pote
allemand, Henri Heine, prire, hlas! si peu exauce: O mon Dieu! vous
le savez, je possde un coeur excellent, ma sensibilit est vive et
profonde, je suis plein de commisration et de sympathie pour les
souffrances d'autrui; veuillez donc, s'il vous plat, donner  mon
prochain mes maux  endurer, je l'environnerai de tant de soins,
d'attentions si dlicates; ma piti sera si active, si ingnieuse, qu'il
bnira votre droite, Seigneur, en recevant de tels soulagements, de si
douces consolations. Mais m'accabler du poids de mes propres douleurs!
me faire souffrir moi-mme! oh! ce serait affreux! loignez de mes
lvres, grand Dieu! ce calice d'amertume!

J'tais ainsi plong en de pieuses mditations quand on frappa
lgrement  la porte de mon oratoire. Mon valet de chambre tant en
mission dans une cour trangre, je me demandai si j'tais visible, et,
sur ma rponse affirmative, je fis entrer. Une dame parut, fort bien
mise et point trop jeune, ma foi; elle tait dans tout l'panouissement
de sa quarante-cinquime anne. Je vis  l'instant que j'avais affaire 
une artiste; il y a des signes infaillibles pour reconnatre ces
malheureuses victimes de l'inspiration. Monsieur, me dit-elle, vous
avez dirig rcemment un grand concert  Versailles, et jusqu'au dernier
jour j'ai espr y prendre part...; enfin, ce qui est fait est
fait.--Madame, le programme avait t arrt par le comit de
l'Association des musiciens, je n'en suis point coupable. D'ailleurs,
madame Dorus-Gras et madame Widemann...--Oh! ces dames n'auront rien dit
sans doute; mais il n'en est pas moins vrai qu'elles auront t fort
mcontentes.--De quoi, s'il vous plat?--De ce que je n'avais pas t
engage.--Vous le croyez?--J'en suis sre. Mais ne rcriminons pas
l-dessus. Je venais, monsieur, vous prier de vouloir bien me
recommander  MM. Roqueplan et Duponchel: mon intention serait d'entrer
 l'Opra. J'ai t attache au Thtre-Italien jusqu' la saison
dernire, et, certes, je n'ai eu qu' me louer des excellents procds
de M. Vatel; mais, depuis la rvolution de Fvrier..., vous comprenez
qu'un pareil thtre ne saurait me convenir.--Madame a sans doute de
bonnes raisons pour se montrer svre dans le choix de ses partenaires;
si j'osais mettre une opinion...--Inutile, monsieur, mon parti est
pris, irrvocablement pris; il m'est impossible,  aucunes conditions,
de rester au Thtre-Italien. Tout m'y est profondment antipathique;
les artistes, le public qui y vient, le public qui n'y vient pas; et,
quoique l'tat actuel de l'Opra ne soit gure brillant, comme mon fils
et mes deux filles y ont t engags l'an dernier par la nouvelle
direction,  des conditions, je puis le dire, fort avantageuses, je
serais bien aise d'y tre admise, et je ne chicanerai pas sur les
appointements.--Vous oubliez, je le vois, que MM. les directeurs de
l'Opra, n'ayant que des connaissances excessivement superficielles et
un sentiment trs-vague de la musique, ont naturellement au sujet de
notre art des ides arrtes, et qu'ils font, en consquence, peu de cas
des recommandations, des miennes surtout. Pourtant, veuillez me dire
quel est votre genre de voix.--Je ne chante pas.--Alors, j'aurai bien
moins de crdit encore, puisqu'il s'agit de danse.--Je ne danse
pas.--C'est seulement parmi les dames marcheuses que vous dsirez tre
admise?--Je ne marche pas, monsieur, vous vous mprenez trangement.
(_Souriant avec un peu d'ironie._) Je suis madame Rosenhain.--Parente du
pianiste?--Non, mais mesdames Persiani, Grisi, Alboni, MM. Mario et
Tamburini, ont d vous parler de moi, car j'ai, depuis six ans, pris une
bien grande part  leurs triomphes. J'avais en un instant la pense
d'aller donner des leons  Londres, o l'on est, dit-on, assez
mdiocrement avanc; mais, je vous le rpte, mes enfants tant 
l'Opra..., et puis la grandeur du thtre ouvert  mon
ambition...--Excusez mon peu de sagacit, madame, et veuillez enfin me
dire quel est votre genre de talent.--Monsieur, je suis une artiste qui
fit gagner  M. Vatel plus d'argent que Rubini lui-mme, et je me flatte
d'amener aussi sur les recettes de l'Opra une raction des plus
favorables, si mes deux filles, qui dj s'y sont fait remarquer,
profitent bien de mes exemples. Je suis, monsieur, _jeteuse de
fleurs_.--Ah! trs-bien! vous tes dans l'Enthousiasme?--Prcisment.
Cette branche de l'art musical commence  peine  fleurir. Autrefois,
c'taient les dames du beau monde qui s'en occupaient, et cela
gratuitement ou  peu prs. Vous pouvez vous rappeler les concerts de M.
Liszt et les dbuts de M. Duprez. Quelles voles de bouquets! quels
applaudissements! On voyait des jeunes personnes et mme des femmes
maries s'enthousiasmer sans pudeur; plusieurs d'entre elles se sont
gravement compromises plus d'une fois. Mais quel tumulte! quel dsordre!
que de belles fleurs perdues! Cela faisait piti! Aujourd'hui, le public
ne se mlant plus de rien, grce au ciel et aux artistes, nous avons
rgl les ovations d'aprs mon systme, et c'est tout diffrent. Sous la
dernire direction de l'Opra, notre art faillit se perdre ou tout au
moins rtrograder. On confiait la partie de l'Enthousiasme  quatre
jeunes danseuses inexprimentes, et, de plus, connues personnellement
de tous les abonns; ces enfants, novices comme on l'est  cet ge, se
plaaient constamment dans la salle aux mmes endroits, et jetaient
toujours au mme instant les mmes bouquets  la mme cantatrice; si
bien qu'on finit par tourner en drision l'loquence de leurs fleurs.
Mes filles, d'aprs mes leons, ont rform cela, et maintenant
l'administration a lieu, je pense, d'tre entirement
satisfaite.--Monsieur votre fils est-il aussi dans les fleurs?--Oh!
pour mon fils, il excite l'enthousiasme d'une autre faon: il a une
voix superbe.--Alors, pourquoi son nom m'est-il encore inconnu?--Il
n'est jamais sur l'affiche.--Il chante cependant?--Non, monsieur, il
crie.--C'est ce que je voulais dire.--Oui, il crie, et sa voix a bien
souvent, dans les circonstances difficiles, suffi pour entraner les
masses les plus rcalcitrantes; mon fils, monsieur, est pour le
_rappel_.--Comment! seriez-vous compatriotes d'O'Connell?--Je ne connais
pas cet acteur-l. Mon fils est pour le rappel des premiers sujets quand
le public reste froid et ne redemande personne. Vous voyez qu'il n'a
point une sincure et qu'il gagne bien son argent. Il a eu le bonheur,
lors de ses dbuts au Thtre-Franais, d'y trouver une tragdienne dont
le nom commence par une syllabe excellente, la syllabe _Ra!_ Dieu sait
tout le parti qu'on peut tirer de ce _Ra!_ J'aurais eu de grandes
inquitudes pour son succs  l'Opra quand vint la retraite de la
fameuse cantatrice dont l'_O_ unique retentissait si bien en dpit des
cinq consonnes tudesques qui l'entourent, s'il n'tait survenu une autre
prima donna, dont la syllabe plus avantageuse encore, la syllabe _Ma_,
mit mon fils au pinacle du premier coup. Aussi, l'enfant, qui a de
l'esprit, prtend-il, en escamotant le calembour, que c'est une
syllabe... de Cocagne. Vous tes au fait maintenant.--Compltement. Je
vous dirai donc que votre talent est la meilleure de toutes les
recommandations; que sans doute la direction de l'Opra saura
l'apprcier, mais qu'il faut vous prsenter le plus tt possible, car on
cherche des sujets, et, depuis plus de huit jours, on s'occupe de la
composition d'un grand enthousiasme pour un troisime acte auquel on
s'intresse vivement.--En vous remerciant, monsieur, je cours 
l'Opra. Et la jeune artiste disparut. Je n'ai point eu de ses
nouvelles depuis lors, mais j'ai acquis la preuve du plein succs de sa
dmarche et la certitude qu'elle a contract avec la direction de
l'Opra un excellent engagement. A la premire reprsentation du nouvel
ouvrage, command par M. Duponchel, une vritable averse de fleurs est
tombe aprs le troisime acte, et l'on pouvait reconnatre qu'elle
partait d'une main exerce. Malheureusement, cette gracieuse ovation
n'a pas empch la pice et la musique d'en faire autant.--De faire...
quoi? dit encore Bacon, le naf questionneur.--De tomber, idiot,
rplique brutalement Corsino. Ah a! ton esprit est normment plus
obtus que de coutume, ce soir! Va te coucher, Basile.

J'ai maintenant, messieurs,  vous donner l'explication des termes le
plus frquemment employs dans la langue romaine, termes que les
Parisiens seuls comprennent bien.

_Faire four_ signifie ne pas produire d'effet, tomber  plat devant
l'indiffrence du public.

_Chauffer un four_, c'est applaudir inutilement un artiste dont le
talent est impuissant  mouvoir le public; cette expression est le
pendant du proverbe: _Donner un coup d'pe dans l'eau_.

_Avoir de l'agrment_, c'est tre applaudi et par la claque et par une
partie du public. Duprez, le jour de son dbut dans _Guillaume Tell_,
eut un agrment extraordinaire.

_gayer_ quelqu'un, c'est le siffler. Cette ironie est cruelle, mais
elle prsente un sens cach qui lui donne plus de mordant encore. Sans
doute, le malheureux artiste qu'on siffle n'prouve par le fait qu'une
gaiet fort contestable, mais son rival dans l'emploi qu'il occupe
s'gaye de l'entendre siffler, mais bien d'autres encore rient _in
petto_ de l'accident. De sorte qu' tout prendre, quand il y a quelqu'un
de siffl, il y a toujours aussi quelqu'un d'gay.

_Tirage_ est pris, en langue romaine, pour difficult, labeur, peine.
Ainsi le Romain dit: C'est un bel ouvrage, mais il y aura du _tirage_
pour le faire marcher. Ce qui signifie que, malgr tout son mrite,
l'ouvrage est ennuyeux, et que ce ne sera pas sans de grands efforts que
la claque parviendra  lui faire un simulacre de succs.

_Faire une entre_, c'est applaudir un acteur au moment o il entre en
scne avant qu'il ait ouvert la bouche.

_Faire une sortie_, c'est le poursuivre d'applaudissements et de bravos
quand il rentre dans la coulisse, quels qu'aient pu tre son dernier
geste, son dernier mot, son dernier cri.

_Mettre  couvert_ un chanteur, c'est l'applaudir et l'acclamer
violemment  l'instant prcis o il va donner un son faux ou raill,
afin que sa mauvaise note soit ainsi couverte par le bruit de la claque
et que le public ne puisse l'entendre.

_Avoir des gards_ pour un artiste, c'est l'applaudir modrment, lors
mme qu'il n'a pu donner de billets  la claque. C'est l'encourager
d'AMITI OU A L'OEIL. Ces deux derniers mots signifient _gratuitement_.

_Faire mousser solidement_ ou _ fond_, c'est applaudir avec frnsie,
des mains, des pieds, de la voix et de la parole. Pendant les
entr'actes, on doit alors prner l'oeuvre ou l'artiste dans les
corridors, au foyer, au caf voisin, chez le marchand de cigares,
partout. On doit dire: C'est un chef-d'oeuvre, un talent unique,
bouriffant! une voix inoue! on n'a jamais rien entendu de pareil! Il
y a un professeur trs-connu que les directeurs de l'Opra de Paris font
toujours venir de l'tranger, aux occasions solennelles, pour faire
ainsi _mousser  fond_ les grands ouvrages, en _allumant_ magistralement
le foyer et les corridors. Le talent de ce matre romain est srieux;
son srieux est admirable.

L'ensemble de ces dernires oprations s'exprime par les mots _soins,
soigner_.

_Faire empoigner_, c'est applaudir hors de propos une chose ou un
artiste faible, ce qui provoque alors la colre du public. Il arrive
quelquefois qu'une cantatrice mdiocre, mais puissante sur le coeur du
directeur, chante d'une faon dplorable. Assis au centre du parterre,
l'air morne, accabl, l'empereur baisse la tte, indiquant ainsi  ses
prtoriens qu'ils doivent garder le silence, ne donner aucune marque de
satisfaction, se conformer enfin  ses tristes penses! Mais la diva
gote peu cette rserve prudente, elle rentre indigne dans la coulisse
et court se plaindre au directeur de l'ineptie ou de la trahison du chef
de la claque. Le directeur ordonne alors que l'arme romaine donne
vigoureusement  l'acte suivant. A son grand regret, le Csar se voit
contraint d'obir. Le second acte commence, la desse courrouce chante
plus faux qu'auparavant; trois cents paires de mains dvoues
l'applaudissent quand mme, et le public furieux rpond  ces
manifestations par une symphonie de sifflets instrumente  la faon
moderne, et de la plus dchirante sonorit. La diva l'a voulu, elle est
empoigne.

Je crois que l'usage de cette expression remonte seulement au rgne de
Charles X, et  la mmorable sance de la chambre des dputs dans
laquelle, Manuel s'tant permis de dire que la France avait vu revenir
les Bourbons avec _rpugnance_, un orage parlementaire clata, et M. de
Foucault, appelant ses gendarmes, leur dit, en montrant Manuel:

--_Empoignez-moi cet homme-l!_

On dit aussi, pour dsigner cette dsastreuse vocation des sifflets,
_faire appeler Azor_; de l'habitude o sont les vieilles femmes de
siffloter en appelant leur chien, qui porte, toujours le nom d'_Azor_.

J'ai vu, aprs une de ces catastrophes, Auguste, dsespr, prt  se
donner la mort, comme Brutus  Philippes... Une seule considration le
retint: il tait ncessaire  l'art et  son pays; il sut vivre pour
eux.

_Conduire_ un ouvrage, c'est, pendant les reprsentations de cet
ouvrage, diriger les oprations de l'arme romaine.

_Brrrrrr!!_ ce bruit que fait l'empereur avec sa bouche en dirigeant
certains mouvements des troupes, et qui est entendu de tous ses
lieutenants, indique qu'il faut donner une rapidit extraordinaire aux
claquements et les accompagner de trpignements. C'est l'ordre de _faire
mousser solidement_.

Le mouvement de droite  gauche et de gauche  droite de la tte
impriale claire d'un sourire indique qu'il faut rire modrment.

Les deux mains de Csar appliques avec vigueur l'une contre l'autre et
s'levant un instant en l'air, ordonnent un brusque clat de rire.

Si les deux mains restent en l'air plus longtemps que de coutume, le
rire doit se prolonger et tre suivi d'une salve d'applaudissements.

_Hum!_ lanc d'une certaine faon, provoque l'motion des soldats de
Csar; ils doivent alors prendre l'air attendri, et laisser chapper,
avec quelques larmes, un murmure approbateur.

Voil, messieurs, tout ce que je puis vous dire sur les hommes et les
femmes illustres de la ville de Rome. Je n'ai pas vcu assez longtemps
parmi eux pour en savoir davantage. Excusez les fautes de l'historien.

L'amateur des stalles me remercie avec effusion; il n'a pas perdu un mot
de mon rcit, et je l'ai vu prendre furtivement des notes. On teint le
gaz, nous partons. En descendant l'escalier: Vous ne savez pas quel est
ce curieux qui vous a questionn sur les Romains, me dit Dimsky d'un air
de mystre?--Non.--C'est le directeur du thtre de ***; soyez sr
qu'il va profiter de tout ce qu'il a entendu ce soir et fonder chez lui
une institution semblable  celle de Paris.--Trs-bien! en ce cas, je
suis fch de ne l'avoir pas averti d'un fait assez important. Les
directeurs de l'Opra, de l'Opra-Comique et du Thtre-Franais, de
Paris, se sont associs pour fonder un Conservatoire de claque, et notre
curieux, afin de placer  la tte de son institution un homme exerc, un
tacticien, un Csar vritable, ou tout ou moins un jeune Octave,
pourrait engager l'lve de ce Conservatoire qui vient d'obtenir le
premier prix.--Je lui crirai cela, je le connais.--Vous ferez bien, mon
cher Dimsky.--_Soignons_ notre art, et veillons au salut de l'empire.
Bonsoir!




HUITIME SOIRE

ROMAINS DU NOUVEAU MONDE.--M. BARNUM.--VOYAGE DE JENNY LIND EN AMRIQUE.


On joue un opra italien moderne, etc.

L'amateur des stalles, que Dimsky nous a dnonc comme tant directeur
du thtre de ***, ne parat pas. Il faut qu'il soit rellement parti
pour aller mettre  profit ses nouvelles connaissances en histoire
romaine.

Avec le systme ingnieux dont vous nous expliquiez hier la pratique,
me dit Corsino, et l'absence du public aux premires reprsentations,
toute oeuvre de thtre doit russir  Paris.--Toutes y russissent, en
effet. Ouvrages anciens, ouvrages modernes, pices et partitions
mdiocres, dtestables, excellentes mme, obtiennent ces jours-l un
gal succs. Malheureusement, il tait ais de le prvoir, ces
applaudissements obstins tent un peu de son importance  l'incessante
production de nos thtres. Les directeurs gagnent quelque argent, ils
font gagner leur vie aux auteurs; mais ceux-ci, mdiocrement flatts de
russir l o personne n'choue, travaillent en consquence, et le
mouvement littraire et musical de Paris ne reoit aucune impulsion en
avant ni en arrire par le fait de tant de _travailleurs_. D'un autre
ct, pour les chanteurs et acteurs plus de succs rels possibles. A
force de se faire redemander _tous_, l'ovation, devenue banale, a perdu
_toute_ sa valeur, on pourrait mme dire qu'elle commence  exciter le
rire mprisant du public. Les borgnes, ces rois du pays des aveugles, ne
peuvent rgner dans un pays o tout le monde est roi... En voyant les
rsultats de cet enthousiasme  jet continu, on en vient  mettre en
doute la vrit du nouveau proverbe: _L'excs en tout est une qualit_.
Ce pourrait bien, en effet, tre un dfaut, au contraire, et mme un
vice des plus repoussants. Dans le doute, on ne s'abstiendra pas; tant
mieux. C'est le moyen d'arriver tt ou tard  quelque trange rsultat,
et l'exprience vaut bien qu'on la poursuive jusqu'au bout. Mais nous
aurons beau faire en Europe, nous serons toujours distancs par les
enthousiastes du nouveau monde, qui sont aux ntres comme le Mississipi
est  la Seine.--Comment cela? dit Winter l'Amricain, qui se trouve on
ne sait comment dans cet orchestre o il fait la partie de second
basson, mes compatriotes seraient-ils devenus _dilettanti_?--Certes, ils
sont dilettanti, et dilettanti enrags, si l'on en croit les journaux de
M. Barnum, l'entrepreneur des succs de Jenny Lind. Voyez ce qu'ils
disaient, il y a deux ans, de l'arrive de la grande cantatrice sur le
nouveau continent: A son dbarquement  New-York, la foule s'est
prcipite sur ses pas avec un tel emportement, qu'un nombre immense de
personnes ont t crases. Les survivants suffisaient pourtant encore
pour empcher ses chevaux d'avancer; et c'est alors qu'en voyant son
cocher lever le bras pour carter  coups de fouet ces indiscrets
enthousiastes, Jenny Lind a prononc ces mots sublimes qu'on rpte
maintenant depuis le haut Canada jusqu'au Mexique, et qui font venir les
larmes aux yeux de tous ceux qui les entendent citer: _Ne frappez pas,
ne frappez pas! ce sont mes amis, ils sont venus me voir_. On ne sait ce
qu'il faut le plus admirer dans cette phrase mmorable, de l'lan de
coeur qui en a suggr la pense, ou du gnie qui a revtu cette pense
d'une forme si belle et si potique. Aussi des bourras frntiques
l'ont-ils accueillie. Le directeur de la ligne transatlantique, M.
Colini, attendait Jenny au dbarcadre, arm d'un immense bouquet. Un
arc de triomphe en verdure s'levait au milieu du quai, surmont d'un
_aigle empaill_ qui semblait l'attendre pour lui souhaiter la
bienvenue. A minuit, l'orchestre de la Socit philharmonique a donn 
mademoiselle Lind une srnade, et pendant deux heures l'illustre
cantatrice a t oblige de rester  sa fentre, malgr la fracheur de
la nuit. Le lendemain, M. Barnum, l'habile oiseleur qui a su mettre en
cage pour quelques mois le rossignol sudois, l'a conduite au Musum,
dont il lui a montr toutes les curiosits, sans oublier un cacatos ni
un orang-outang; et plaant enfin un miroir devant les yeux de la
desse: _Voici, madame, a-t-il dit avec une galanterie exquise, ce que
nous avons ici en ce moment de plus rare et de plus ravissant  vous
montrer_! A sa sortie du Musum, un choeur de jeunes et belles filles
vtues de blanc s'est avanc au-devant de l'immortelle et lui a fait un
virginal cortge, chantant des hymnes et semant des fleurs sur ses pas.
Plus loin, une scne frappante et d'un genre tout neuf attendrit la
clbre promeneuse: les dauphins, les baleines, qui depuis plus de huit
cents lieues (d'autres disent neuf cents) avaient pris part au triomphe
de cette Galathe nouvelle et suivi son navire en lanant par leurs
vents des gerbes d'eau de senteur, s'agitaient convulsivement dans le
port, en proie au dsespoir de ne pouvoir l'accompagner encore  terre;
des veaux marins, versant de grosses larmes, se livraient aux plus
lamentables gmissements. Puis on a vu (spectacle plus doux pour son
coeur) des mouettes, des frgates, des fous de mer, sauvages oiseaux qui
habitent les vastes solitudes de l'Ocan, plus heureux voltiger sans
crainte autour de l'adorable, se poser sur ses paules pures, planer
au-dessus de sa tte olympienne, tenant dans leur bec des perles d'une
grosseur monstrueuse, qu'ils lui offraient de la plus gracieuse faon,
avec un doux roucoulement. Les canons tonnaient, les cloches chantaient
_Hosanna_! et de magnifiques clats de tonnerre faisaient, par
intervalles, retentir un ciel _sans nuages_ dans sa radieuse
immensit. Tout cela, d'une ralit aussi incontestable que les
prodiges oprs jadis par Amphion et par Orphe, n'est mis en doute que
par nous autres vieux Europens, uss, blass, sans flamme et sans amour
de l'art.

M. Barnum, toutefois, ne trouvant pas suffisant cet lan spontan des
cratures du ciel, de la terre et des eaux, et voulant, par un peu
d'innocent charlatanisme, lui donner plus d'nergie encore, avait
prtendu, dit-on, employer un mode d'_excitement_ qu'on pourrait,
n'tait la vulgarit de l'expression, appeler _la claque  mort_. Ce
grand excitateur, inform de la misre profonde o se trouvent plusieurs
familles de New-York s'tait propos de leur venir en aide
gnreusement, dsireux de rattacher  la date de l'arrive de Jenny
Lind le souvenir de bienfaits dignes d'tre cits. Il avait donc pris 
part les chefs de ces familles malheureuses et leur avait dit: Quand on
a tout perdu et qu'on n'a plus d'espoir, la vie est un opprobre, et
vous savez ce qu'il reste  faire. Eh bien, je vous fournirai l'occasion
de le faire d'une faon utile  vos pauvres enfants,  vos pouses
infortunes, qui vous devront une reconnaissance ternelle. _Elle_ est
arrive!!!--_Elle_???--Oui, _elle_, elle-mme! En consquence, j'assure
 vos hritiers deux mille dollars qui leur seront religieusement
compts le jour o l'action que vous mditez aura t accomplie, mais
accomplie de la faon que je vais vous indiquer. C'est un hommage
dlicat qu'il s'agit de _lui_ rendre. Nous y parviendrons aisment si
vous me secondez. coutez: Quelques-uns d'entre vous auront seulement 
monter au dernier tage des maisons voisines de la salle des concerts,
pour de l se prcipiter sur le pav quand _elle_ passera, en criant:
_Vive Lind_! D'autres se jetteront, mais sans mouvements dsordonns,
sans cris, avec gravit, avec grce, s'il est possible, sous les pieds
de ses chevaux, ou sous les roues de sa voiture; le reste sera admis
_gratuitement_ dans la salle mme: ceux-ci devront entendre une partie
du concert.--Ils l'entendront???--Ils l'entendront. A la fin de la
seconde cavatine, chante par elle, ils dclareront hautement qu'aprs
de telles jouissances, il ne leur est plus possible de supporter un
reste d'existence prosaque; puis, avec les poignards que voici, ils se
perceront le coeur. Pas de pistolets; c'est un instrument qui n'a rien de
noble, et son bruit, d'ailleurs, pourrait _lui_ tre dsagrable. Le
march tait conclu, et ces conditions, sans aucun doute, eussent t
remplies honntement par les parties, si la police amricaine, police
tracassire et inintelligente s'il en est, ne ft intervenue pour s'y
opposer. Ce qui prouve bien que, mme chez les peuples artistes, il y a
toujours un certain nombre d'esprits troits, de coeurs froids, d'hommes
grossiers, et, tranchons le mot, d'envieux. C'est ainsi que le systme
de la _claque  mort_ n'a pu tre mis en pratique, et que bon nombre de
pauvres gens ont t privs d'un nouveau moyen de gagner leur vie.

Ce n'est pas tout; on croyait gnralement  New-York (pouvait-on en
douter, en effet?) que, le jour de _son_ dbarquement, un _Te deam
laudamus_ serait chant dans les glises catholiques de la ville. Mais,
aprs s'tre longuement consults, les desservants des diverses
paroisses sont tombs d'accord qu'une semblable dmonstration tait peu
compatible avec la dignit du culte, qualifiant mme la petite variante
introduite dans le texte sacr de blasphmatoire et d'impie. De sorte
que pas un _Te deam_ n'a t entonn dans les glises de l'Union. Je
vous livre ce fait sans commentaires, dans sa brutale simplicit.

Autre tort grave, m'a dit un amateur, dont l'administration des travaux
publics de cet trange pays s'est rendue coupable: les journaux nous ont
souvent entretenus de l'immense chemin de fer entrepris pour tablir, au
travers du continent amricain, une communication directe entre l'ocan
Atlantique et la Californie. Nous autres gens simples d'Europe,
supposions qu'il s'agissait uniquement de faciliter par l le voyage des
explorateurs du nouvel Eldorado. Erreur. Le but tait, au contraire,
plus artiste encore que philanthropique et commercial. Ces centaines de
lieues de voie ferre furent votes par les tats afin de permettre aux
pionniers errants parmi les montagnes Rocheuses et sur les bords du
Sacramento, de venir entendre Jenny Lind, sans employer trop de leur
temps  ce plerinage indispensable. Mais, par suite de quelque odieuse
cabale, les travaux, loin d'tre finis, taient  peine commencs quand
_elle_ est arrive. L'incurie du gouvernement amricain est
inqualifiable, et l'on conoit qu'_elle_, si humaine et si bonne, ait pu
s'en plaindre amrement. Il en rsulte que ces pauvres chercheurs d'or
de tout ge et de tout sexe, dj puiss par leur rude labeur, ont t
obligs de faire  pied,  dos de mulet, et avec des souffrances
inoues, cette longue et dangereuse traverse continentale. Les placers
ont t abandonns, les fouilles sont restes bantes, les constructions
de San-Francisco inacheves, et Dieu sait quand les travaux auront t
repris. Ceci peut amener dans le commerce du monde entier les plus
terribles perturbations...--Ah ! dit Bacon, vous prtendez nous faire
croire...?--Non, je m'arrte; vous seriez en droit de penser que je fais
ici une rclame rtroactive pour M. Barnum, quand, dans la simplicit de
mon coeur, je me borne  traduire en vile prose les potiques rumeurs qui
nous sont venues de la trop heureuse Amrique.--Pourquoi dites-vous
_rclame rtroactive_? M. Barnum ne fonctionne-t-il pas toujours?--Je ne
saurais vous l'assurer, bien que l'inaction d'un tel homme soit chose
peu probable: mais il ne fait plus _mousser_ Jenny Lind. Ignorez-vous
donc que l'admirable virtuose (je parle srieusement cette fois), lasse
sans doute d'tre forcment mle aux exploits excentriques des Romains
qui l'exploitaient, s'est brusquement retire du monde pour se marier,
et vit heureuse hors des atteintes de la rclame! Elle vient d'pouser 
Boston M. Goldschmidt, jeune pianiste compositeur de Hambourg, que nous
avons applaudi  Paris il y a quelques annes. Mariage artiste qui a
valu  la diva ce bel loge d'un grammairien franais de Philadelphie:
Elle a vu  ses pieds des princes et des archevques, et _n'a pas voulu
l'tre_. C'est une catastrophe pour les directeurs des thtres
lyriques des deux mondes. Elle explique la promptitude avec laquelle les
impresarii de Londres viennent d'envoyer des hommes de confiance _en
course_, en Italie et en Allemagne, pour y capturer tous les soprani ou
contralti de quelque valeur qui leur tomberont sous la main.
Malheureusement, dans ce genre de prises, la quantit ne saurait jamais
remplacer la qualit. D'ailleurs, le contraire ft-il vrai, il n'y a pas
dans le monde assez de cantatrices mdiocres pour complter la monnaie
de Jenny Lind.--C'est donc fini! me dit Winter d'un air piteux, en
serrant son basson qui n'a pas donn un son de la soire: nous ne
l'entendrons plus!...--J'en ai peur. Et ce sera la faute de l'empereur
Barnum, et la preuve dcisive du bon sens du proverbe:

    _L'excs en tout est un dfaut._




NEUVIME SOIRE

L'OPRA DE PARIS.--LES THATRES LYRIQUES

DE LONDRES.

TUDE MORALE.


On joue un opra-comique franais, etc.; suivi d'un ballet italien,
galement, etc.

Les musiciens sont encore proccups du cours d'histoire romaine que
nous avons fait ensemble les soirs prcdents. Ils se livrent sur ce
sujet aux plus singuliers commentaires. Mais Dimski, plus avide que ses
confrres de connatre ce qui se rattache aux habitudes musicales de
Paris, m'interpelle de nouveau: Maintenant, dit-il, que vous nous avez
dpeint les moeurs des Romains, dites-nous donc quelque chose du
principal thtre de leurs oprations. Vous devez avoir l-dessus de
curieuses rvlations  faire.--Rvlations? pour vous peut-tre, ce mot
convient, mais pour vous seulement; car, je vous l'assure, les mystres
de l'_Opra_ de Paris sont depuis longtemps rvls.--Nous ne sommes pas
au courant ici de ce que vous prtendez tre connu de tout le monde.
Ainsi parlez.

Les autres musiciens: Parlez! racontez-nous l'Opra.

    _Si tantus amor casus cognoscere nostros....._

--Que dit-il? demande Bacon, pendant que le cercle se forme autour de
moi.--Il dit, rpond Corsino, que, si nous avons tant de dsir de
connatre les malheurs des Parisiens..., il faut nous taire et prier
notre joueur de grosse caisse de ne pas frapper si fort.--C'est encore
dans Virgile?--Prcisment.--Pourquoi parle-t-il ainsi grec de temps en
temps?--Parce que cela donne un air savant qui impose. C'est un petit
ridicule que nous devons lui passer.--Il commence, chut!

--Connaissez-vous, messieurs, une fable de notre la Fontaine commenant
par ces deux vers:

    Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais o
    Le hron au long bec emmanch d'un long cou.

--Oui, oui! qui ne connat pas cela? Vous nous prenez pour des
Botocudos!--Eh bien, l'Opra, ce grand thtre avec son grand orchestre,
ses grands choeurs, la grande subvention que lui paye le gouvernement,
son nombreux personnel, ses immenses dcors, imite en plus d'un point le
piteux oiseau de la fable. Tantt on le voit immobile, _dormant sur une
patte_; tantt il chemine d'un air agit et va on ne sait o, cherchant
pture dans les plus minces ruisseaux, ne faisant point fi du goujon
qu'il ddaigne d'ordinaire et dont le nom seul irrite sa gastronomique
fiert.

Mais le pauvre oiseau est bless dans l'aile, il marche et ne peut
voler, et ses enjambes, si prcipites qu'elles soient, le conduiront
d'autant moins au but de son voyage, qu'il ne sait pas lui-mme vers
quel point de l'horizon il doit se diriger.

L'Opra voudrait, comme le veulent tous les thtres, de l'argent et des
honneurs; il voudrait gloire et fortune. Les grands succs donnent l'une
et l'autre; les beaux ouvrages obtiennent quelquefois les grands succs;
les grands compositeurs et les auteurs habiles font seuls de beaux
ouvrages. Ces oeuvres, o rayonnent l'intelligence et le gnie, ne
paraissent vivantes et belles qu'au moyen d'une excution vivante et
belle aussi, et chaleureuse, et dlicate, et fidle, et grandiose, et
brillante, et anime. L'excellence de l'excution dpend, non-seulement
du choix des excutants, mais de l'esprit qui les anime. Or, cet esprit
pourrait tre bon, si tous n'avaient fait depuis longtemps une
dcouverte qui, en les dcourageant, a amen chez eux l'indiffrence et
 sa suite l'ennui et le dgot. Ils ont dcouvert qu'une passion
profonde dominait tous les penchants, enchanait toutes les ambitions et
absorbait toutes les penses de l'Opra; que l'Opra enfin tait
amoureux fou de la mdiocrit. Pour possder, tablir chez lui, choyer,
honorer et glorifier la mdiocrit, il n'est rien qu'il ne fasse, pas de
sacrifice devant lequel il recule, pas de labeur qu'il ne s'impose avec
transport. Avec les meilleures intentions, de la meilleure foi du monde,
il s'anime jusqu' l'enthousiasme pour la platitude, il rougit
d'admiration pour la pleur, il brle, il bouillonne pour la tideur: il
deviendrait pote pour chanter la prose. Comme il a remarqu,
d'ailleurs, que le public, tomb de l'ennui dans l'indiffrence, s'est
depuis longtemps rsign  tout ce qu'on veut lui prsenter, sans rien
approuver ni blmer, l'Opra en a conclu avec raison qu'il tait matre
chez lui, et qu'il pouvait sans crainte se livrer  tous les
emportements de sa fougueuse passion, et adorer, sur le pidestal o il
l'encense, la mdiocrit.

Pour obtenir un si beau rsultat, et aid par ceux de ses ministres dont
l'heureux naturel ne demande que d'tre abandonn  lui-mme pour agir
en ce sens, il a tellement lass, blas, entrav, englu tous ses
artistes, que plusieurs, suspendant leurs harpes aux saules du rivage,
se sont arrts et ont pleur. Que pouvions-nous faire? disent-ils
maintenant; _illic stetimus et flevimus_!

D'autres se sont indigns et ont pris en haine leur tche, beaucoup se
sont endormis; les philosophes touchent leurs appointements et parodient
en riant le mot de Mazarin: L'Opra ne chante pas, mais il paye.
L'orchestre seul donne beaucoup de peine  l'Opra pour le rduire. La
plupart de ses membres, tant des virtuoses de premier ordre, font
partie du clbre orchestre du Conservatoire; ils se trouvent ainsi
naturellement en contact avec l'art le plus pur et un public d'lite;
de l les ides qu'ils conservent et la rsistance qu'ils opposent aux
efforts qui tendent  les asservir. Mais, avec du temps et de mauvais
ouvrages, il n'y a pas d'organisation musicale dont on ne parvienne 
briser l'lan,  teindre le feu,  dtruire la vigueur,  ralentir la
fire allure. Ah! vous raillez mes chanteurs, leur dit souvent l'Opra,
vous vous moquez de mes partitions nouvelles, messieurs les habiles! Je
saurai bien vous mettre  la raison, voici un ouvrage en une foule
d'actes dont vous allez savourer les beauts. Trois rptitions
gnrales suffiraient pour le monter, c'est du style d'antichambre, vous
en ferez douze ou quinze; j'aime qu'on se hte lentement. Vous le
jouerez une dizaine de fois, c'est--dire jusqu' ce qu'il n'attire plus
personne, et nous passerons  un autre du mme genre et d'un mrite
gal. Ah! vous trouvez cela fade, commun, froid et plat! J'ai l'honneur
de vous prsenter un opra plein de de galops et fait en poste, que vous
voudrez bien tudier avec le mme amour que le prcdent, et dans
quelque temps vous en aurez un autre d'un compositeur qui n'a jamais
rien compos, et qui vous dplaira, je l'espre, bien davantage encore.
Vous vous plaignez que les chanteurs sortent du ton et de la mesure; ils
se plaignent, eux, de la rigueur de vos accompagnements; vous devrez, 
l'avenir, assoupir votre rhythme, attendre sur n'importe quelle note
qu'ils aient fini de gonfler leur son favori, et leur accorder des temps
supplmentaires pour la respiration. Maintenant, voici un ballet qui
doit durer de neuf heures jusqu' minuit. Il faut de la grosse caisse
partout; j'entends que vous luttiez contre elle et que vous vous fassiez
entendre quand mme. Morbleu! messieurs, il ne s'agit pas ici
d'accompagnements, et je ne vous paye pas pour compter des pauses. Et
tant et tant, que le pauvre noble orchestre, je le crains bien, finira
par tomber dans le chagrin, puis dans une somnolence maladive, de l
dans le marasme et la langueur, et enfin dans le mdiocre, ce gouffre o
l'Opra pousse tout ce qui lui est soumis.

Les choeurs sont levs, eux, d'une autre faon; afin de n'avoir pas 
leur appliquer le pnible systme employ pour l'orchestre avec si peu
de succs jusqu' prsent, l'Opra cherche  remplacer ses anciens
choristes par des choristes tout forms, c'est--dire tout mdiocres.
Mais ici il dpasse le but, car, au bout de trs-peu de temps, ils
deviennent pires et abandonnent ainsi la spcialit pour laquelle ils
ont t engags. De l les miraculeux charivaris qu'on entend
frquemment, dans les partitions de Meyerbeer surtout, et qui, seuls
capables de tirer le public de sa lthargie, excitent ces cris de
rprobation, ces gestes d'pouvante indigne dont l'effet n'est pas
mdiocre et devrait, au moins sous ce rapport, fortement dplaire 
l'Opra.

Et pourtant on l'a aujourd'hui compltement dompt, ce pauvre public, je
vous l'ai dj dit, on l'a mat; il est soumis, timide et doux comme un
charmant enfant. Autrefois, on lui donnait des chefs-d'oeuvre entiers,
des opras dont tous les morceaux taient beaux, dont les rcitatifs
taient vrais, admirables, les airs de danse ravissants; o rien ne
brutalisait l'oreille, o la langue mme tait respecte, et il s'y
ennuyait... On en vint alors aux grands moyens pour secouer sa
somnolence, on lui donna des _ut_ de poitrine de toute espce, des
grosses caisses, des tambours, des orgues, des musiques militaires, des
trompettes antiques, des tubas grands comme des chemines de
locomotives, des cloches, des canons, des chevaux, des cardinaux sous un
dais, des empereurs couverts d'or, des reines portant leur diadme, des
pompes funbres, des noces, des festins, et encore le dais, et toujours
le fameux dais, le dais magnifique, le dais emplum, empanach et port
par quatre-z-officiers comme Malbrouck, des jongleurs, des patineurs,
des enfants de choeur, des encensoirs, des ostensoirs, des croix, des
bannires, des processions, des orgies de prtres et de femmes nues, le
boeuf Apis, une foule de veaux, des chouettes, des chauves-souris, les
cinq cents diables de l'enfer, en veux-tu, en voil, le tremblement
gnral, la fin du monde... mls par-ci par-l de quelques fades
cavatines et de beaucoup de claqueurs. Et le pauvre public, abasourdi au
milieu d'un tel cataclysme, a fini par ouvrir de grands yeux, une
bouche immense, par rester veill en effet, mais muet, se regardant
comme vaincu, sans espoir de revanche, et oblig de donner sa dmission.

Aussi  cette heure, reint, bris, rompu, aprs une mle pareille,
comme Sancho aprs le sige de Barataria, s'panouit-il de bonheur
aussitt qu'on a l'air de vouloir lui procurer le moindre plaisir
tranquille. Il boit avec dlices un morceau de musique rafrachissant,
il s'en dlecte, il l'aspire. Oui, on l'a mat  ce point, qu'il ne
songe pas mme  se plaindre du terrible rgime auquel il a t mis. On
lui servirait, en un festin, de la soupe au savon, des crevisses
vivantes, un rti de corbeaux, une crme au gingembre, que si, parmi
tant de ragots atroces, il trouvait seulement un pauvre petit morceau
de sucre d'orge  sucer, il s'en dlecterait et dirait en pourlchant
ses lvres: Notre hte est magnifique, bravo! je suis plus que
content! Maintenant, voici le bon ct de la chose: la soumission du
public devenue vidente, comme elle l'est, ses erreurs de jugement
n'tant plus  craindre, puisqu'il ne juge plus, les auteurs se sont
dcids tous, dit-on,  risquer le paquet, et  ne plus produire que des
chefs-d'oeuvre.--Bonne ide! s'crie Corsino, il y a longtemps que nous
appelions ce coup d'tat de tous--nos voeux! Nanmoins, ce serait dommage
qu'on donnt trop de chefs-d'oeuvre  l'Opra; il faut esprer que les
auteurs se montreront raisonnables et mettront de justes bornes  leur
fcondit inspire. On a dj, dans ce thtre, assez abm de belles
partitions. Aprs les quatre ou cinq premires reprsentations, ds que
l'influence de l'auteur n'agit plus directement sur ses interprtes,
l'excution va trop souvent du mdiocre au pire, pour les oeuvres
soignes surtout. Ce n'est pas qu'en gnral on pargne le temps pour
les apprendre; car voici comment on a procd jusqu'ici, et comment on
procde encore probablement  l'tude d'une composition nouvelle.

D'abord on n'y pense pas du tout; puis, quand on en est venu 
reconnatre qu'il ne serait peut-tre pas hors de propos d'y rflchir
un peu, on se repose; et on a raison. Diable! il ne faut pas s'exposer,
par excs de travail,  un puisement prmatur de l'intelligence! Par
une srie d'efforts ainsi sagement calculs, on arrive  annoncer une
rptition. Ce jour-l, le directeur se lve de bonne heure, se rase de
trs-prs, gourmande plusieurs fois ses domestiques sur leur lenteur,
boit  la hte une tasse de caf, et... part pour la campagne. A cette
rptition, plusieurs acteurs ont la bont de se rendre; peu  peu il
s'en runit jusqu' cinq. L'heure indique tant midi et demi, on cause
fort tranquillement politique, industrie, chemins de fer, modes, bourse,
danse, philosophie, jusqu' deux heures. Alors, l'accompagnateur ose
faire remarquer  ces messieurs et  ces dames qu'il attend depuis
longtemps qu'on veuille bien ouvrir les rles et en prendre
connaissance. Sur cette observation, chacun se dcide  demander le
sien, le feuillette un instant, en secoue le sable en pestant contre les
copistes, et on commence...  jaser un peu moins. Mais, pour chanter,
comment faire? Le premier morceau est un sextuor, et nous ne sommes que
cinq! C'est--dire nous n'tions tout  l'heure que cinq, car L.....
vient de sortir; son avou l'a fait demander pour une affaire
importante. Or, nous ne pouvons pas rpter un sextuor  quatre. Si nous
remettions la partie  une autre fois? Et tous de se retirer lentement
comme ils sont venus. On ne peut rpter le lendemain, c'est un
dimanche; ni le surlendemain, c'est un lundi, jour de reprsentation. On
ne fait ordinairement rien  l'Opra, ces jours-l; les acteurs mme qui
ne figurent pas dans la pice qu'on donne le soir, se reposent de toutes
leurs forces en songeant  la peine que vont avoir leurs camarades. A
mardi donc! Une heure sonne; entrent les deux acteurs qui ont manqu 
la premire rptition; mais des autres aucun ne parat. C'est trop
juste; ils ont attendu le premier jour; les absents leur ont fait
_perdre leur temps_, il est de leur dignit de leur rendre la pareille.
A trois heures moins un quart, tout le monde y est, moins le second
tnor et la premire basse. Ces dames sont charmantes, d'une adorable
humeur, et l'une d'elles propose, en consquence, d'entamer le sextuor
sans basse. N'importe! nous verrons au moins ce que dit isolment notre
partie?--Encore un instant, messieurs, dit l'accompagnateur, je cherche
 comprendre... cet... accord, j'ai peine  distinguer les notes. Que
voulez-vous! on ne peut accompagner une partition de vingt lignes 
premire vue.--Ah! vous ne savez pas ce qu'il y a dans la partition, et
vous venez nous apprendre nos rles, dit madame S..., qui a son franc
parler. Mon cher, si vous vouliez bien l'tudier un peu chez vous avant
de venir ici.--Comme vous n'en pourriez faire autant pour vos morceaux,
n'tant pas lectrice, je ne puis, madame, vous adresser la mme
invitation.--Allons, point de personnalits!--Commenons donc! s'crie
D... impatient. Ritournelle, rcitatif de D..., ensemble vocal sur
l'accord de _fa majeur_. Aye! aye! un _la bmol_! C'est toi, M..., qui
es le coupable!--Moi! comment aurais-je fait un _la bmol_, puisque je
n'ai pas ouvert la bouche? Je suis malade; je n'y tiens plus. Il faut
que j'aille me coucher.--Bon! notre sextuor  quatre se trouve rduit 
un trio, mais  un vrai trio, l, un trio  trois. C'est toujours
quelque chose. Continuons: _La Grce doit enfin_... _La Grce
doit_...--Ah! ah! ah! _La graisse d'oie!_ Tu as vol celui-l  Odry!
Fameux! Ah! ah! ah!--Mon Dieu, est-elle rieuse, cette madame S..., dit
madame G... en rompant une aiguille dans le mouchoir qu'elle tait
occupe  broder.--Oh! nous autres, gens d'esprit, n'engendrons pas de
mlancolie. Vous avez l'air _piqu_, madame. Il ne faut pas vous piquer
pour un calembourg. Ah! ah! ah! Il y est encore, celui-l!--_Bona sera a
tutti_! dit en se levant D... Mes petits agneaux, vous tes
dlicieusement spirituels, mais trop studieux! Or, il est trois heures
et quart; nous ne devons jamais rpter aprs trois heures. C'est
aujourd'hui mardi; il est possible que je chante dans _les Huguenots_
vendredi prochain: je dois donc me mnager. D'ailleurs, je suis enrou,
et ce n'est que par excs de zle que j'ai paru aujourd'hui  la
rptition. Hum! hum! Tout le monde part. Les huit ou dix autres
sances ressemblent plus ou moins aux deux premires. Un mois se passe
ainsi, aprs lequel on parvient  rpter  peu prs srieusement
pendant une heure, trois fois par semaine; cela fait rigoureusement
douze heures d'tudes par mois. Le directeur met toujours le plus grand
soin  stimuler les artistes par son absence; et si un petit opra en un
acte, annonc pour le 1er mai, peut enfin tre reprsent  la fin
d'aot, il n'aura pas tort de dire en se rengorgeant: Oh! mon Dieu!
c'est une bluette; nous avons mont cela en quarante-huit heures!

Parlez-moi des directeurs de Londres pour employer le temps; c'est par
les Anglais que l'art des tudes musicales acclres a t port  _un
degr_ de splendeur inconnu chez les autres peuples. Je ne puis faire
d'loge plus pompeux de la mthode qu'ils suivent qu'en la dsignant
comme l'inverse de celle adopte  Paris. D'un ct de la Manche, pour
apprendre et mettre en scne un opra en cinq actes, il faut _dix mois_:
de l'autre, il faut _dix jours_. A Londres, l'important pour le
directeur d'un thtre lyrique, c'est l'affiche. L'a-t-il couverte de
noms clbres, a-t-il annonc des oeuvres clbres, ou dclar clbres
des oeuvres obscures de compositeurs clbres, en appuyant de toutes les
forces de la presse sur cette pithte..., le tour est fait. Mais, comme
le public est insatiable de nouveauts, comme c'est la curiosit surtout
qui le guide, il est ncessaire au joueur qui veut le gagner de battre
les cartes trs-souvent. Ds lors, il faut faire vite plutt que bien,
extraordinairement vite, dt-on pousser la clrit jusqu' l'absurde.
Le directeur sait que l'auditoire ne remarquera pas les dfauts de
l'excution, s'ils sont adroitement dguiss; qu'il ne s'avisera jamais
de dcouvrir les ravages produits dans une partition nouvelle par le
dfaut d'ensemble et l'incertitude des masses, par leur froideur, par
les nuances manques, les mouvements faux, les traits corchs, les
ides comprises  contre-sens. Il compte assez sur l'amour-propre des
chanteurs  qui les rles sont confis pour tre sr que, mis en
vidence comme ils le sont, ceux-l du moins feront des efforts
surhumains pour paratre honorablement devant le public, malgr le peu
de temps qui leur est accord pour s'y prparer. C'est, en effet, ce
qui arrive, et cela suffit. Nanmoins, il est des occasions o, en dpit
de leur bonne volont, les acteurs les plus zls n'y peuvent parvenir.
On se rappellera longtemps la premire reprsentation du _Prophte_ 
Covent-Garden, o Mario resta court plus d'une fois, faute d'avoir eu le
temps d'apprendre son rle. Donc, on aurait beau dire, quand il s'agit
de la premire reprsentation d'un nouvel ouvrage: Il n'est pas su,
rien ne va, il faut encore trois semaines d'tude!--Trois semaines!
dirait le directeur, vous n'aurez pas trois jours; vous le jouerez
aprs-demain.--Mais, monsieur, il y a un grand morceau d'ensemble, le
plus considrable de l'opra, dont les choristes n'ont pas encore vu une
note; ils ne peuvent pourtant pas le deviner, l'improviser en
scne!--Alors, supprimez le morceau d'ensemble, il restera toujours
assez de musique,--Monsieur, il y a un petit rle qu'on a oubli de
distribuer, et nous n'avons personne pour le remplir.--Donnez-le 
madame X..., et qu'elle l'apprenne ce soir.--Madame X... est dj
charge d'un autre rle.--Eh bien, elle changera de costume, et elle en
jouera deux. Croyez-vous que je vais entraver la marche de mon thtre
pour de pareilles raisons?--Monsieur, l'orchestre n'a pas encore pu
rpter les airs de ballet.--Qu'il les joue sans rptition! Allons,
qu'on me laisse tranquille. L'opra nouveau est affich pour
aprs-demain; la salle est loue, tout est bien.

Et c'est la crainte d'tre distancs par leurs rivaux, jointe  la
ncessit de couvrir chaque jour des frais normes, qui cause chez les
entrepreneurs cette fivre, ce _delirium furens_, dont l'art et les
artistes ont tant  souffrir. Un directeur de thtre lyrique, 
Londres, est un homme qui porta un baril de poudre sans pouvoir s'en
dbarrasser, et qu'on poursuit avec des torches allumes. Le malheureux
fuit  toutes jambes, tombe, se relve, franchit ravins, palissades,
ruisseaux et fondrires, renverse tout ce qu'il rencontre, et marcherait
sur les corps de son pre et de ses enfants s'ils lui faisaient
obstacle.

Ce sont, je le reconnais, de tristes ncessits de position; mais ce qui
est plus dplorable, c'est que cette prcipitation brutale des thtres
anglais dans les prparatifs de toute excution musicale, devienne une
habitude, et soit transforme elle-mme par quelques personnes en talent
spcial digne d'admiration. Nous avons mont cet opra en quinze jours,
dit-on d'une part.--Et nous en dix! rplique-t-on de l'autre.--Et vous
avez fait de belle besogne! dirait l'auteur, s'il tait prsent. Les
exemples qu'on cite de certains _succs_ de cette nature font, en outre,
qu'on ne doute plus de rien, et que le ddain de toutes les qualits de
l'excution, qui seules peuvent la constituer bonne, le mpris mme des
_ncessits_ de l'art, vont croissant. Pendant la courte existence du
Grand-Opra anglais  Drury-Lane, en 1848, le directeur, dont le
rpertoire se trouvait  sec, ne sachant  quel saint se vouer, dit un
jour  son chef d'orchestre trs-srieusement: Un seul parti me reste 
prendre, c'est de donner _Robert le Diable_ mercredi prochain. Nous
devrons ainsi le monter en six jours!--Parfait! lui rpondit-on, et nous
nous reposerons le septime. Vous avez la traduction anglaise de cet
opra?--Non, mais elle sera faite en un tour de main.--La copie?--Non,
mais...--Les costumes?--Pas davantage.--Les acteurs savent la musique de
leurs rles? les choeurs possdent bien la leur?--Non! non! non! on ne
sait rien, je n'ai rien, mais il le faut! Et le chef d'orchestre garda
son srieux; il vit que le pauvre homme perdait la tte, on plutt qu'il
l'avait perdue: au moins, s'il n'et perdu que cela! Une autre fois,
l'ide tant venue  ce mme directeur de mettre en scne _Linda di
Chamouni_ de Donizetti, dont il avait pourtant song  se procurer la
traduction, les acteurs et les choeurs ayant eu, par extraordinaire, le
temps de faire les tudes ncessaires, on annona une rptition
gnrale. L'orchestre tant runi, les acteurs et les choristes  leurs
postes, on attendait.--Eh bien, pourquoi ne commencez-vous pas? dit le
rgisseur.--Je ne demande pas mieux que de commencer, rpondit le chef
d'orchestre, mais il n'y pas de musique sur les pupitres.--Comment!
c'est incroyable! Je vais la faire apporter. Il appelle le chef du
bureau de copie: Ah a! placez donc la musique!--Quelle
musique?...--Eh! mon Dieu, celle de _Linda di Chamouni_.--Mais je n'en
ai pas. On ne m'a jamais donn l'ordre de copier les parties d'orchestre
de cet ouvrage. L-dessus, les musiciens de se lever avec de grands
clats de rire, et de demander la permission de se retirer, puisqu'on
avait nglig pour cet opra de se procurer _la musique_
seulement...--Pardon, messieurs, laissez-moi m'interrompre un instant.
Ce rcit m'oppresse, m'humilie, veille en moi des tristesses...
D'ailleurs, coutez ce dlicieux air de danse qui se trouve gar dans
le fatras de votre ballet italien...--Oh! oh!  nous! disent les violons
en saisissant leur instrument, il faut jouer cela en matres; c'est
magistral! Et tout l'orchestre, en effet, excute avec un ensemble, une
expression, une dlicatesse de nuances irrprochables, cet admirable
andante o respire la voluptueuse posie des feries de l'Orient. A
peine est-il fini que la plupart des musiciens se htent de quitter leur
pupitre, laissant deux violons, une basse, les trombones et la grosse
caisse fonctionner seuls, pour le reste du ballet. Nous avions bien
remarqu ce morceau, dit Winter, et nous comptions le jouer avec amour,
c'est vous qui avez failli nous le faire manquer.--Mais d'o sort-il, de
qui est-il, o l'avez-vous connu? me dit Corsino.--Il sort de Paris; je
l'ai entendu dans le ballet de _la Pri_, dont la musique fut crite par
un artiste allemand, d'un mrite gal  sa modestie, et qui se nomme
Burgmller.--C'est bien beau! C'est d'une langueur divine!--Cela fait
rver des houris de Mahomet! Cette musique, messieurs, est celle de
l'entre de _la Pri_. Si vous l'entendiez avec la mise en scne pour
laquelle l'auteur l'crivit, vous l'admireriez plus encore. C'est tout
simplement un chef-d'oeuvre. Les musiciens sans s'tre entendus pour
cela, s'approchent de leurs pupitres et crivent au crayon, sur la page
des parties d'orchestre o se trouve l'andante, le nom de Burgmller.

Je reprends mon triste rcit.

Les directeurs de notre Opra de Paris, parmi lesquels on a pu compter
des gens d'intelligence et d'esprit, ont de tout temps t choisis parmi
les hommes qui aimaient et connaissaient le moins la musique. Nous en
avons eu mme qui l'excraient tout  fait. L'un d'eux m'a dit, parlant
 ma personne, que toute partition _ge de vingt ans_ tait bonne 
brler; que Beethoven fut un _vieil imbcile_, dont une poigne _de
fous_ affecte d'admirer les oeuvres, mais qui, en ralit, _ne fit jamais
rien de supportable_.

Les musiciens avec explosion:.....!.....!!...!!! (et autres exclamations
qui ne s'crivent point). Une musique bien faite, disait un autre, est
celle qui dans un opra _ne gte rien_. Il n'est pas tonnant alors que
de tels directeurs ne sachent comment s'y prendre pour faire marcher
leur immense machine musicale, et qu'ils traitent en toute occasion si
cavalirement les compositeurs dont ils croient n'avoir pas ou n'avoir
plus besoin. Spontini, dont les deux chefs-d'oeuvre _la Vestale_ et
_Cortez_, ont suffi pour alimenter le rpertoire de l'Opra pendant
vingt-cinq ans, fut, sur la fin de sa vie, mis vritablement  l'index
dans ce thtre, et ne put jamais parvenir  obtenir _une audience_ du
directeur. Rossini aurait le plaisir, s'il revenait en France, de voir
sa partition de _Guillaume Tell_ entirement bouleverse et rduite d'un
tiers. Pendant longtemps, on a jou  sa barbe _la moiti du 4e acte_
de _Mose_, pour servir de lever de rideau avant un ballet. De l cette
charmante repartie qu'on lui attribue. Rencontrant un jour le directeur
de l'Opra, celui-ci l'aborde avec ces mots: Eh bien, cher matre, nous
jouons demain le 4e acte de votre _Mose_.--Bah! tout entier?
rplique Rossini.

L'excution et les mutilations qu'on inflige de temps en temps au
_Freyschutz_  l'Opra, causent un vrai scandale, sinon dans Paris, qui
ne s'indigne de rien, au moins dans le reste de l'Europe o le
chef-d'oeuvre de Weber est admir.

On sait avec quel insolent ddain, vers la fin du sicle dernier, Mozart
fut trait par les grands hommes qui gouvernaient alors _l'Acadmie
royale de musique_. Ayant conduit au plus vite ce petit joueur de
clavecin qui avait l'audace de leur proposer d'crire pour leur thtre,
ils lui promirent pourtant, comme ddommagement et par faveur
particulire, d'admettre _un court morceau_ instrumental de sa
composition dans l'un des concerts spirituels de l'Opra et l'engagrent
 l'crire. Mozart eut bientt termin son ouvrage et se hta de le
porter au directeur.

Quelques jours aprs, le concert o il devait tre entendu tant
affich, Mozart, ne voyant point son nom sur le programme, revient tout
inquiet  l'administration; on le fait attendre longuement, comme
toujours, dans une antichambre, o, en fouillant par dsoeuvrement au
milieu d'un monceau de paperasses entasses sur une table, il trouve...
quoi? son manuscrit que le directeur avait jet l. En apercevant son
Mcne, Mozart se hte de demander une explication du fait. Votre
petite symphonie? rpond le directeur; oui, c'est cela. Il n'est plus
temps maintenant de la donner au copiste, _Je l'avais oublie_.

Dix ou douze annes plus tard, quand Mozart fut mort immortel, l'Opra
de Paris se crut oblig de reprsenter _Don Juan_ et _la Flte
enchante_, mais mutils, salis, dfigurs, travestis en pastiches
infmes, par des misrables dont il devrait tre dfendu de prononcer le
nom. Tel est notre Opra, tel il fut, et tel il sera.




DIXIME SOIRE

QUELQUES MOTS SUR L'TAT PRSENT DE LA MUSIQUE SES DFAUTS, SES MALHEURS
ET SES CHAGRINS L'INSTITUTION DU TACK.--UNE VICTIME DU TACK.


On joue un opra franais, etc., etc.

En entrant  l'orchestre, aprs l'ouverture, je trouve les musiciens (le
joueur de grosse caisse et les tambours excepts) occups  entendre la
lecture d'une brochure qui excite leur hilarit. Nous vous avons rendu
morose hier, en vous mettant sur le chapitre des thtres lyriques de
Paris et de Londres, me dit Dimsky en me tendant la main; mais voici de
quoi ranimer votre bonne humeur. coutez la plaisanterie critique que
fait de l'tat actuel de la musique en France, un de vos compatriotes
qui ne se nomme pas. Ses ides ressemblent aux vtres et viennent 
l'appui de tout ce que vous nous avez dj dit sur le mme sujet.
Recommence ta lecture, Winter.--Non, notre auditeur se moquerait de mon
accent anglais.--De ton accent _amricain_, veux-tu dire, Yankee!--Lis
donc, toi, Corsino.--J'ai l'accent italien.--Toi, Kleiner.--J'ai
l'accent allemand; lis toi-mme, Dimsky.--J'ai l'accent
polonais.--Allons; je vois que c'est une conspiration pour me faire lire
la brochure, sous prtexte que je suis Franais. Donnez.

Winter me tend l'opuscule, et, pendant l'excution d'un long trio chant
_comme il mrite de l'tre_, je lis ce qui suit.




QUELQUES MOTS SUR L'TAT PRSENT DE LA MUSIQUE, SES DFAUTS, SES
MALHEURS ET SES CHAGRINS


Le moment est peu favorable, on le sait, au mouvement des arts; aussi la
musique ne se meut-elle gure, elle dort! on la dirait morte, n'taient
les mouvements fbriles de ses mains, qui s'ouvrent toutes grandes et se
referment convulsivement pendant son sommeil, comme si elles avaient 
saisir quelque chose. Puis elle rve et parle tout haut en rvant. Son
cerveau est plein de visions tranges; elle interpelle le ministre de
l'intrieur; elle menace, elle se plaint. Donnez-moi de l'argent,
crie-t-elle d'une voix sourde et gutturale, donnez-moi beaucoup
d'argent, ou je ferme mes thtres, ou je donne un cong illimit  mes
chanteurs; et, ma foi! Paris, la France, l'Europe, le monde et le
gouvernement s'arrangeront ensuite comme ils pourront. Le public payant
ne vient pas chez moi, est-ce ma faute? Il ne veut mme plus venir sans
payer, est-ce ma faute? Et si je n'ai pas d'argent pour le faire venir
en le payant, est-ce ma faute? Ah! si j'en avais pour acheter les
auditeurs, vous verriez la foule qu'il y aurait  mes ftes, et comme le
commerce et les arts refleuriraient, et comme l'univers renatrait  la
joie et  la sant, et comme nous pourrions nous moquer ensemble de ces
insolents virtuoses, de ces orgueilleux compositeurs, qui prtendent que
je n'ai rien d'artiste ni de musical et que mon titre n'est qu'un
mensonge. Mais bah! le ministre se moque de ses menaces comme de ses
plaintes; il renfonce aux profondeurs de sa poche les plus inconnues la
clef de son coffre-fort, et rpond tranquillement avec un terrible bon
sens: Oui, j'apprcie tes raisons, ma pauvre Musique, tu voudrais tre
indemnise de tes pertes,  la condition que, si jamais tu fais des
bnfices, tu les garderas. Voil un systme commode, excellent,
dlicieux pour toi; je l'admire, mais je m'abstiens de le mettre en
pratique. Ces propositions-l se font  des brigands de monarques,  des
sclrats d'empereurs,  d'affreux souverains absolus roulant sur l'or,
gorgs des sueurs du peuple, non aux ministres d'une jeune rpublique,
affecte en naissant de certains vices de constitution qui l'obligent 
se proccuper avant tout de sa petite sant. Et dans nos temps de
cholra les mdecins sont chers. D'ailleurs, ces chefs des gouvernements
sans libert, sans galit et sans paternit, ces rois eux-mmes,
puisqu'il faut les appeler par leur nom, ne se rendraient pas sans doute
aux premiers mots de ton irrvrencieuse sommation. La plupart de ces
fainants ont consacr beaucoup de temps aux arts et  la littrature,
quelques-uns te connaissent, ma vieille Musique, et ne feraient grce 
aucun de tes dfauts. Ils seraient capables de te dire: Si les gens de
la bonne compagnie s'loignent de vous, mademoiselle, c'est que vous
frquentez trop les gens de la mauvaise. Si votre bourse est vide, c'est
que vous dpensez trop en colifichets, en parures d'un got douteux, en
oripaux, clinquants de toute espce, coteuses inutilits qui
conviennent aux danseuses de corde seulement. Si vos affaires,
aujourd'hui, vont mal, si vos entreprises chouent, si l'on se moque de
vous, si vous vous ruinez, ne vous en prenez qu'aux dtestables conseils
que vous coutez, et  votre obstination  repousser les avertissements
senss que le hasard parfois fait parvenir jusqu' votre oreille.
D'ailleurs, o avez-vous pris vos conseillers, vos conomes, vos
directeurs de conscience? Sotte que vous tes! n'est-il pas vident que
ceux qui vous entourent sont vos plus cruels ennemis? Les uns, qui
n'aiment rien au monde, vous hassent d'autant plus qu'ils sont forcs
d'avoir l'air de vous aimer; les autres vous dtestent parce qu'ils ne
connaissent rien de ce qui vous concerne, et qu'ils sentent
intrieurement l'immense ridicule dont ils se couvrent en remplissant
des fonctions auxquelles ils sont si compltement impropres; d'autres
enfin, qui vous adoraient autrefois, vous hassent et vous mprisent
maintenant, parce qu'ils vous connaissent trop. Fi! vous tes une
prostitue sans esprit! une vraie fille d'Opra, une _fille
d'affaires_, comme disait Voltaire, mais sans entente des affaires
pourtant; absurde dans le choix de ses intendants, et d'une confiance en
eux voisine de la stupidit. Que diriez-vous si un tat comme
l'Angleterre, par exemple, allait confier le commandement de son arme
navale  un danseur parisien qui n'a jamais vu manoeuvrer que les toiles
et les cordages d'un thtre, ou  un paysan bourguignon incapable de
diriger une toue sur la Sane?... Assez! assez! ne nous approchez pas;
vos sollicitations nous obsdent; si vous tiez ce que vous devriez
tre, sensible, intelligente, passionne, dvoue, enthousiaste, fire
et courageuse; si vous aviez remis nergiquement tous ces gens-l  leur
place et mieux gard la vtre; si vous aviez conserv quelque chose de
votre extraction noble; si la princesse se rvlait encore en vous, les
rois pourraient vous venir en aide, vous recueillir  leur cour; mais ce
n'est pas chez eux qu'est l'asile destin aux cratures de votre espce.
Vous n'avez dj plus la sduction des charmes vulgaires. Ple et ride,
vous en tes venue  vous peindre le visage en bleu, en blanc et en
rouge, comme une sauvagesse. Bientt, vous vous barbouillerez de noir
les paupires et vous porterez des anneaux d'or au nez. Votre talent a
subi la mme mtamorphose. Vous ne vocalisez plus, vous vocifrez.
Qu'est-ce que ces manires de pousser la voix sur chaque note, de
s'arrter en hurlant sur l'avant-dernier temps de chaque priode
mlodique, quels que soient la syllabe sur laquelle il repose, le sens
du morceau, le mouvement imprim  l'ensemble et l'intention de
l'auteur? Qu'est-ce que ces liberts que vous prenez avec les plus beaux
textes, en supprimant les notes hautes et les notes basses, pour forcer
toute mlodie  rouler sur les cinq ou six sons du mdium de votre voix,
sons que vous gonflez alors  perdre haleine, et qui font ressembler le
chant et la mlodie actuels aux lamentables chansons des rdeurs de
barrires, aux clameurs avines des Orphes de cabaret! Dites-moi o
vous avez appris, triple sotte, qu'il vous ft loisible de hacher une
mlodie et de faire des vers de quatorze pieds en supprimant les
lisions pour respirer plus souvent. Quelle langue parlez-vous? est-ce
l'auvergnat ou le bas-breton? Les gens de Clermont et de Quimper s'en
dfendent. Vous tes donc atteinte d'une phtisie au troisime degr,
qu'il vous faille toujours et partout prendre des temps pour faire
sortir de votre poitrine la moindre succession mlodique de quelque
rapidit, d'o rsulte ce continuel retard dans les entres et dans
l'attaque du son qui dtruit toute rgularit, tout aplomb, qui asphyxie
douloureusement vos auditeurs, et qui, contrastant avec la prcision des
instruments de l'orchestre, amne dans les morceaux d'ensemble cet
affreux tohubohu de rhythmes divers que font entendre les montres
malades mises  l'hpital chez les horlogers. Vous tes donc bien peu
soucieuse de cet accord si indispensable entre les instruments et les
voix, malheureuse Muse dgnre, que, dans vos opras, pour faire
plaisir  vos metteurs en scne qui se moquent de vous, vous laissiez
placer vos choristes  une distance de l'orchestre qui les met dans
l'impossibilit de s'accorder rhythmiquement avec lui? O avez-vous la
tte quand vous prtendez faire marcher ensemble les quatre parties d'un
quatuor dont les dessus sont sur l'avant-scne, les basses au
post-scnium,  quarante pas de l, pendant que les altos et les tnors,
cachs par les portants des coulisses, ne peuvent, grce aux processions
et aux groupes dansants qui les environnent, apercevoir  l'horizon de
la rampe le moindre bout de l'archet conducteur? Mais dire que vous
prtendez tablir l'ensemble d'un quatuor ainsi dispos, c'est vous
flatter trangement. Vous n'y prtendez en aucune faon. Les gchis
odieux, les cacophonies qui en rsultent, vous trouvent fort
indiffrente, au contraire, et vous vous inquitez peu de pareilles
niaiseries. Pourtant, cette insouciance rvolte bien des gens, et le
nombre de ces rvolts, grossi de tous les mcontents que vous ennuyez
seulement, a fini par constituer le formidable public qui prend
l'habitude de ne pas mettre les pieds chez vous. Nous ne vous parlons l
que de vos mfaits dans les thtres: il serait trop long de remettre
sous vos yeux tout ce que vous pratiquez ailleurs. Allez, vous nous
fates piti, mais nous gardons notre or pour de plus dignes. Eh quoi!
des menaces!... La dplaisante folle!... Eh! partez! qui vous retient?
En votre absence, nos tats n'en iront pas plus mal. Nous vous
regretterons?... Non, vous tes, ma mie,

    Un peu trop forte en gueule et trop impertinente.

Voil l'aimable compliment avec lequel, malheureuse Muse, ils pourraient
bien te mettre  la porte, ces impitoyables souverains. Nous autres
rpublicains,  l'preuve de l'air patriotique et accoutums  entendre
chanter faux, nous te serons moins rudes. Nous ne te forcerons point 
quitter la belle France, et tu seras libre d'y mourir de ta mort
naturelle quand tu n'auras plus ni feu ni lieu.--La Musique ouvrant les
yeux et pleurant: Oui, je mourrai, et d'une mort lente et ignominieuse,
je n'en doute plus. Vous avez cru que je dormais, je n'ai que trop bien
entendu les horribles choses que vous venez de m'adresser. Et pourtant
est-il humain  vous, monsieur le ministre, est-il mme juste de me
reprocher les accointances auxquelles je suis condamne, les faux amis
que je frquente forcment, et qui, de plus, me traitant en esclave, me
donnent des ordres rvoltants et m'imposent leurs plus folles volonts?
Est-ce moi qui me suis donn ces terribles associs? sont-ils de mon
choix, ou de celui de vos prdcesseurs qui m'ont livre  eux enchane
et sans dfense? Vous ne l'ignorez pas; de ce ct-l au moins, je suis
innocente. Je sais que mes menaces de clture sont ridicules; c'est par
habitude que je les rptais tout  l'heure. Hlas! Je ne l'ai que trop
appris dernirement! j'ai ferm mes thtres sous prtexte de
rparations, et les Parisiens s'en sont inquits comme des rparations
qu'on ferait  la grande muraille de la Chine. Vous me reprochez mes
excs vocaux; vous avez raison, je le sens en mon me, mais je ne vis
depuis dix ans en Italie que par eux. En France, o le public des
thtres se fait reprsenter par des gens  gages placs au centre du
parterre, je ne puis exister qu'en flattant ces gens-l, et ces
dbauches de chant les ravissent. Si je n'excite pas leurs
applaudissements, je n'en obtiens pas d'autres; on dit alors que je n'ai
pas de succs; on en conclut que je n'ai pas de talent; le public, qui
l'entend dire, le croit et ne vient pas chez moi: de l ma misre et mon
dsespoir! Oh! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, monsieur le
ministre, ce que c'est que de crier dans le dsert.

Un auditoire chrement pay par la nation vous est assur pour vos
moindres discours, et je serais bien heureuse d'avoir ce qui vous reste
aux jours des plus maigres assembles de reprsentants. Au moins, l, si
vous tes souvent interrompu, interpell, injuri mme, c'est la preuve
qu'on vous coute d'une manire plus ou moins tumultueuse, et qu'on se
passionne pour ou contre vos ides; c'est la douleur souvent, mais c'est
la vie. Dans mes thtres, j'ai le coeur broy par ce ddain suprme, par
cette indiffrence outrageante d'un public proccup de tout, except de
moi; qui se crot blas, et qui n'a jamais rien senti; qui sait tout,
comme les marquis de Molire, sans avoir rien appris, d'un public habile
 railler seulement, et qui ne daigne jamais siffler mes incartades,
parce que cela lui parat de mauvais got, ou lui donne trop de peine,
ou peut-tre, et j'en frmis, parce qu'il ne les remarque pas. Vous
allez me dire, je le sais, que toutes ces raisons sont insuffisantes 
justifier les vices honteux auxquels je reconnais m'tre livre; vous
citerez un aphorisme clbre du plus grand des potes, et vous me
rpterez avec lui _qu'il vaut mieux mriter le suffrage d'un seul homme
de got_ que d'exciter par des moyens indignes de l'art _les
applaudissements d'une salle pleine de spectateurs vulgaires_. Hlas! le
pote a mis cette noble phrase dans la bouche d'un jeune prince  qui
les atteintes de la faim, du froid, de la misre taient inconnues; et
je rpondrai comme lui eussent sans doute rpondu, s'ils l'eussent os,
les comdiens auxquels il donnait ses conseils: Qui plus que moi souffre
de l'avilissement o je me vois rduite! Mais les ncessits de la vie
me l'imposent imprieusement, et je ne pourrais pas mme obtenir le
_suffrage d'un seul homme de got_ si je n'existais pas. Faites que ma
vie soit assure sans tre mme brillante comme l'tait celle du prince
danois, et je penserai comme lui, et je mettrai en pratique ses leons
excellentes. Il y a en Europe, monsieur le ministre, des tats o je
suis libre, sinon protge. En France, au contraire, si l'on fait des
sacrifices d'argent plus ou moins insuffisants pour quelques-uns de mes
thtres, on semble prendre  tche de paralyser les efforts les plus
dsintresss que je tente en dehors des formes dramatiques. Au lieu de
m'aider, on m'entrave de mille manires, on me billonne, on m'oppose
des prjugs dignes du moyen ge. Ici, c'est le clerg qui m'empche de
chanter dans les temples les louanges de Dieu, en interdisant aux femmes
de prendre part  mes plus graves manifestations; ailleurs, c'est la
municipalit de Paris qui fait donner aux enfants et aux jeunes hommes
de la classe ouvrire une ducation musicale,  la condition expresse
qu'ils n'en feront aucun usage. Ils apprennent pour apprendre, et non
pour employer ce qu'ils savent quand ils sont parvenus  savoir: comme
les ouvriers des premiers ateliers nationaux  qui on faisait creuser
des trous dans le sol, en extraire la terre et la rapporter le
lendemain, pour combler les trous par eux creuss la veille. Puis, quand
je fais un appel au public pour l'exhibition de quelque ouvrage
longuement mdit, crit  l'intention seulement de ce petit nombre
d'hommes de got dont parle le pote, sans aucune arrire-pense
industrielle, et uniquement pour produire au grand jour ce qui me parat
beau, on me dpouille au nom de la loi, on me frappe d'une taxe
exorbitante, on me tue  moiti en me jetant, comme une infernale
raillerie, ces mots impies: Vous auriez tort de vous plaindre, car la
loi nous autorise  vous tuer tout  fait. Oui, sur des recettes
destines  couvrir  grand'peine les dpenses que je fais en pareil
cas, on vient prlever le _huitime_ brut, quand on pourrait lgalement
prlever le _quart_. On a le droit de me casser les deux jambes, on ne
m'en casse qu'une, je dois me montrer reconnaissante. Tout cela est
vrai, monsieur le ministre, je n'exagre rien. A l'avnement de la
libert, de l'galit et de la fraternit, je crus un instant  mon
mancipation; je m'abusais. Quand l'heure de la dlivrance des ngres
sonna, je me laissai aller  un nouvel espoir; je m'abusais encore. Il
est dcid qu'en France, sous la monarchie comme sous la rpublique, je
dois tre une esclave soumise  la corve. Quand j'ai travaill sept
jours, je ne puis me reposer le huitime, puisque ce huitime je le dois
au fermier, mon matre, qui pourrait mme m'en demander un de plus. On
n'a jamais song  dire aux savetiers: Vous venez de faire huit paires
de souliers, vous en devez _deux_  l'tat, qui veut bien ne vous en
prendre _qu'une_. Pourquoi, monsieur le ministre, l'art musical
n'est-il pas l'gal de l'art du savetier? Qu'ai-je fait  la France,
moi, la Musique? En quoi l'ai-je offense? comment ai-je mrit de sa
part une oppression si dure et si persistante? Ce qui rend cette
oppression plus dure et plus inexplicable encore, c'est que la France,
aux yeux du reste de l'Europe, passe pour m'entourer de soins et
d'affection. Elle a fond, en effet, des institutions, telles que notre
beau Conservatoire et le prix annuel de composition dcern par
l'Acadmie des beaux-arts, qui produisent incessamment pour moi des
disciples zls, sinon des prophtes; mais  peine leur ducation
est-elle bauche,  peine le sentiment du beau a-t-il de son crpuscule
illumin leurs mes, que d'autres institutions contraires viennent
rduire ces heureux rsultats au nant, et donner ainsi aux bienfaits
que je reois l'air d'une mystification atroce.

Charlet, le peintre humoriste, y songeait sans doute, quand il fit son
charmant dessein des _Hussards en maraude_. On y voit deux hussards  la
porte d'un poulailler: l'un tient un sac de chnevis, dont il rpand le
contenu devant l'troite porte, en disant d'une voix flte: Petits!
petits! l'autre, arm de son sabre, abat la tte des malheureux
volatiles, au fur et  mesure qu'ils s'y prsentent. Revoyez cette
lithographie, monsieur le ministre, et mditez quelques instants sur le
sens de l'allgorie. Hlas! il n'est que trop clair. Les grains de
chnevis sont les prix du Conservatoire et de l'Acadmie; les coups de
sabre, vous savez qui les donne, et mes enfants sont les dindons qui se
laissent ainsi dcapiter; mais, fussent-ils des aigles, ils n'en
priraient pas moins.

Le ministre mu: Mon enfant, tu as peut-tre raison; j'ignorais la
plupart des dtails que tu viens de me donner. J'y rflchirai, et je
tcherai que tu sois au moins l'gale des savetiers  l'avenir. Ceci me
parat de toute justice, mais ne se rattache qu'au ct matriel de la
question. Quant  l'autre, quant au ct moral, esthtique, comme disent
tes chers Allemands, n'oublie pas ceci: le temps viendra peut-tre o de
folles volonts, o d'absurdes caprices ne te seront plus imposs; o
tes intendants comprendront rellement tes intrts et s'attacheront 
leur dfense; o tes directeurs de conscience ne t'infligeront plus de
pnitences humiliantes et ridicules; o tu ne seras plus force de
cohabiter avec tes mortels ennemis; o des gens  gages ne feront plus
dans tes thtres l'office du public; o ce public que tu dcourages et
dgotes peut-tre aujourd'hui, te tmoignera une sympathie chaleureuse;
mais, en attendant, change d'allures, de socit autant que tu pourras,
de manires et de langage tout  fait. N'oublie pas que c'est une erreur
grossire de croire les efforts disgracieux, les cris, les violences, le
dsordre rhythmique, le vague de la forme, l'incorrection du dessin, les
outrages  l'expression et  la langue, l'abus des ornements, le fracas,
la boursouflure ou la mignardise, seuls capables d'mouvoir une salle
pleine mme de _spectateurs vulgaires_. Ceux-l sont frquemment
entrans, il est vrai, par des moyens que rprouvent le bon sens et le
got, mais ils ne rsistent gure non plus  l'influence d'une
inspiration vritable, quand elle se manifeste simplement, avec grandeur
et nergie; ils ne t'en voudront pas trop d'tre sublime. Peut-tre,
dsappoints le premier jour, tonns le second, charms le troisime,
ils finiront bientt par t'en savoir un gr infini. N'avons-nous pas vu
dj, ne le voyons-nous pas mme encore dans de trop rares occasions, ce
public qui, aprs tout, n'est pas compos exclusivement de ces
spectateurs tant mpriss par le pote, applaudir de toutes ses forces
et de tout son coeur des oeuvres vraiment belles, des virtuoses d'un
merveilleux talent? Non, de ce ct, tu n'as rien  craindre;
l'ducation des habitus de tes thtres est maintenant assez avance;
ne te contrains point, sois sublime et je rponds de tout. Tu m'engages
 mditer sur un ingnieux dessin de Charlet; je te recommande, moi, la
fable du _Charretier embourb_ de la Fontaine. Relis-en la fin surtout:

            Hercule veut qu'on se remue,
    Puis il aide les gens. Regarde d'o provient
            L'achoppement qui te retient;
            Ote d'autour de chaque roue
    Ce malheureux mortier, cette maudite boue
            Qui, jusqu' l'essieu, les enduit.
    Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit,
    Comble-moi cette ornire. As-tu fait?--Oui, dit l'homme.--
    Or bien je vais t'aider, dit la voix; prends ton fouet.--
    Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche  souhait!
    Hercule en soit lou! Lors la voix: Tu vois comme
    Tes chevaux aisment se sont tirs de l.
            Aide-toi, le ciel t'aidera.

Eh bien, qu'en dites-vous? me dit Winter en riant. Je dis que la
brochure, si pleine de bouffonnes et tristes vrits qu'elle soit,
n'aura pas produit  Paris plus d'effet que mes _rvlations_ de la nuit
dernire n'en produiraient, si elles taient imprimes. A Paris, on
laisse tout dire, parce qu'on peut ne tenir compte de rien. La critique
passe, l'abus reste. Les mots piquants, les raisons, les justes
plaintes, glissent sur l'esprit des gens comme des gouttes d'eau sur les
plumes d'un canard....

       *       *       *       *       *

Eh! messieurs, qu'a donc votre cappel meister  frapper de la sorte sur
son pupitre?--Le tnor voudrait ralentir le mouvement de ce duo, et lui
ne le veut pas. Il a du bon, notre chef.--Je m'en aperois. Mais
savez-vous que ces coups de bton qu'il donne pisodiquement ce soir,
sont d'un usage continuel  l'Opra de Paris?--Bah?--Oui. Et leur effet
est d'autant plus dsastreux que les chefs d'orchestre frappent, non
sur leur pupitre, mais sur le haut de la carapace du souffleur place
au-devant d'eux, ce qui donne  chaque coup bien plus de sonorit et
tourmente horriblement le malheureux souffleur. Il y en a mme un qui
est mort des suites de ce supplice.--Vous plaisantez!--Non pas.
Habeneck, il y a quelque vingt ans, ayant remarqu que les gens de la
scne prtaient peu d'attention  ses mouvements, ne les regardaient
mme presque jamais, et, par suite, manquaient fort souvent leurs
entres, imagina, faute de pouvoir parler  leurs yeux, d'avertir leur
oreille en frappant, avec le bout de l'archet dont il se servait pour
conduire, ce petit coup de bois sur bois: _Tack!_ qui se distingue au
milieu de toutes les rumeurs plus ou moins harmonieuses des autres
instruments. Ce _temps_ prcdant le _temps_ du dbut de la phrase, est
devenu maintenant le plus imprieux besoin de tous les excutants du
thtre. C'est lui qui avertit chacun de commencer, qui indique mme les
principaux effets qu'il s'agit de produire, et jusqu'aux nuances de
l'excution. S'agit-il des soprani, _tack!_  vous, mesdames! Les tnors
ont-ils  reprendre le mme thme deux mesures aprs, _tack!_  vous
messieurs! Les enfants, rangs sur le milieu de la scne, ont-ils 
entonner un hymne, _tack!_ allons, enfants! Faut-il demander  un
chanteur ou  une cantatrice de la chaleur, _tack!_ de la sensibilit,
_tack!_ de la rverie, _tack!_ de l'esprit, _tack!_ de la prcision, de
la verve, _tack!_ _tack!_ Le premier danseur n'oserait prendre son vol
pour un _cho_ sans le _tack!_ La premire danseuse ne se sentirait ni
jarret, ni ballon, son sourire aurait l'air d'une grimace sans le
_tack_. Tout le monde attend ce joli petit signal; sans lui, rien ne
pourrait aujourd'hui se mouvoir ni se faire entendre sur la scne;
chanteurs et danseurs y resteraient silencieux et immobiles, comme la
cour de _la Belle au bois dormant_. Or, ceci est fort dsagrable 
l'auditoire et peu digne d'un tablissement qui aspire  un rang lev
parmi les institutions musicales et chorgraphiques de l'Europe. Ceci,
en outre, a caus la mort d'un excellent homme; en consquence on n'en
dmordra point.




UNE VICTIME DU TACK

NOUVELLE D'AVANT-SCNE


La VICTIME DU TACK s'appelait Moreau. Cet honnte souffleur remplissait
avec une exactitude exemplaire et une parfaite tranquillit d'esprit ses
fonctions plus difficiles qu'on ne pense, quand Habeneck, pour suppler
 l'insuffisance des signes tlgraphiques, inventa le signe
tlphonique dont il est question.

Le jour o, enivr de sa dcouverte, il en fit usage pour la premire
fois, Moreau qui,  chaque coup du savant archet, rebondissait dans son
antre, fut plus surpris que fch. Il supposa qu'une srie d'accidents
de l'excution avaient excit chez Habeneck une impatience, dont la
manifestation insolite le faisait souffrir, et que c'tait l seulement
un dsagrment momentan que lui, souffleur, devait supporter sans se
plaindre. Mais, aux reprsentations suivantes, le _tack_ continua; il
redoubla mme, tant l'inventeur tait charm de son efficacit. Chaque
coup branlait le crne du malheureux qui, blotti dons son gte, sautant
de droite et de gauche, avanant la tte, la reculant, se tordant le
cou, s'interrompait au milieu de ses priodes, comme un merle chantant
qui reoit un coup de fusil.

    Mon fils! tu ne l'es plus; va, ma haine est trop (_tack!_)...
    Dans mon me ulcre, oui, la (_tack!_) nature est (_tack!_)...
    D'tocle et de toi tous les droits sont (_tack!_)...

Ainsi de suite. Le pauvre homme souffrit toute la soire un martyre qui
ne se dcrit point, mais que les personnes affliges comme lui d'une
organisation nerveuse, comprennent  merveille. Il n'eut garde d'en
parler; telle tait la crainte qu'inspirait Habeneck. Reconnaissant
alors pourtant qu'il ne s'agissait pas l d'un caprice, d'une fantaisie,
d'un accs de mauvaise humeur, mais d'une institution nouvelle fonde 
l'Opra. Moreau sentit que le sang-froid, la prsence d'esprit,
l'attention indispensables pour la tche qu'il avait  remplir, lui
deviendraient impossibles sous la menace permanente de cet archet de
Damocls. Il alla trouver le machiniste, et, aprs lui avoir cont sa
peine: Si tu ne trouves pas un moyen de me garantir de ce _tack_
infernal, lui dit-il, je suis un homme perdu; il retentit jusque dans la
moelle de mes os, il me trpane, il me dcroche le cervelet!--Ah diable!
c'est ma foi vrai, rpond le machiniste, il est impossible que tu y
tiennes. Attends! il me vient une ide; apporte-moi ton couvercle.
Moreau enlve le toit de son rduit, le porte dans le cabinet du
machiniste, et tous les deux, aprs avoir soigneusement ferm leur
porte, se mettent  le tamponner,  le rembourrer,  le matelasser avec
force coussinets gonfls de laine,  le rendre enfin sourd comme un
dredon. Voil notre souffleur rassur, rconfort, ravi, qui rentre
chez lui et dort tout d'un somme jusqu'au lendemain; ce qui depuis
longtemps ne lui tait arriv. Le soir de la reprsentation suivante, il
revient au thtre avec un calme o l'on ne pouvait voir qu'une douce
satisfaction exempte d'ironie. C'tait un homme si bon, si inoffensif
que ce pauvre Moreau!

On jouait ce soir-l _Robert le Diable_. Cet opra, rcemment mont,
tait alors admirablement excut; le chef d'orchestre, en consquence,
n'tait point oblig de recourir si souvent au moyen nouveau contre
lequel le souffleur venait de se mettre en garde. Habeneck, pendant
toute la premire moiti du premier acte, reste donc chef d'orchestre
pour les yeux seulement. Moreau respirait et soufflait avec une verve et
un bonheur incomparables; il en tait mme venu  regretter ses
prcautions, qu'il commenait  trouver calomnieuses, quand, au milieu
de la scne du _jeu_, les choristes n'tant pas partis  temps, Habeneck
tend le bras, et frappe un coup violent sur le toit rembourr de la
maisonnette: _Pouf_! plus de son, plus de _tack_, rien. Moreau sourit
doucement, et continue  dicter leurs paroles aux choristes distraits:

    Nous le tenons! nous le tenons!

Mais Habeneck, tonn, redoublant: _Pouf_! Qu'est ceci? dit-il. La
planche ne rsonne plus! le drle aurait-il fait rembourrer sa carapace?
Ah malheureux! tu me la donnes belle! nous allons voir beau jeu. Et, se
penchant de ct, il frappe sur la paroi latrale de l'tui de Moreau,
que l'imprudent avait nglig de matelasser, et qui rend aussitt un
_tack_ plus clair, plus net, plus triomphant que ne rendit jamais la
paroi suprieure, et d'autant plus terrible pour le souffleur que les
coups tombaient directement contre son oreille. Habeneck, avec un
sourire de Mphistophls, se vengea de sa dconvenue d'un instant en
redoublant d'nergie toute la soire, et fit subir  sa victime un
supplice auprs duquel celui de la goutte d'eau des Persans ne doit tre
qu'un enfantillage. Bien plus, la reprsentation termine, et sans avoir
l'air de comprendre l'intention qu'avait eue le souffleur en faisant
tapisser son appartement, il enjoignit tranquillement au machiniste
d'ter  la carapace sa doublure, et de remettre la chose dans son
premier tat.

Moreau comprit alors que toute rsistance tait dsormais inutile, et
qu'il assistait aux commencements de sa fin. Il rentra chez lui, si
rsign, qu'il dormit encore. Mais ce fut son avant-dernier sommeil. A
partir de ce jour, le _tack_ redoubla, par-dessus, par ct, par devant,
par derrire; le bourreau ne voulut laisser aucun point _invulnr_.
Moreau nerv, bris, stupfi, cessa bientt de s'agiter; il compta les
_tack_, non en Mucius Scevola, qui tient sans tressaillements sa main
dans la flamme, mais en soldat autrichien recevant sur le torse son cent
douzime coup de bton. Habeneck resta le matre, l'institution du
_tack_, un moment branle, se consolida. Ds lors, Moreau devint
triste, taciturne; ses cheveux, de blonds qu'ils taient, devinrent
blancs; peu aprs, ils tombrent. Avec les cheveux la mmoire disparut,
la vue s'affaiblit. Alors, le souffleur en vint  commettre des fautes
normes. Le jour de la reprise d'_Iphignie en Aulide_, au lieu de
souffler: Que de grces! que de majest! il s'cria:

Grce! que de cruaut! Dans un autre ouvrage, au lieu de Bonheur
suprme! il laissa chapper: Douleur extrme! et, depuis ce _lapsus_,
de mauvais plaisants sans coeur l'appelrent le _souffle-douleur_ de
l'Opra. Puis il tomba malade, il cessa de parler. Nul mdecin ne put
obtenir de lui l'aveu de ce qu'il ressentait. On le voyait seulement,
pendant ses longs assoupissements, faire par intervalles un petit
soubresaut de la tte, comme s'il et reu un coup sur l'occiput. Enfin,
un soir, aprs avoir t parfaitement calme pendant quelques heures,
quand ses amis commenaient  croire  une amlioration dans son tat,
il fit encore une fois le petit soubresaut dont je viens de parler, et,
prononant d'une voix douce ce seul mot: _Tack!_ il expira.

       *       *       *       *       *

........ Long silence........

On soupire.... Puis on entend ces exclamations (Winter): Poor
Wretch!--(Corsino) Ohi me! povero!--(Dimsky) Pauvre diable!--(Kleiner
Jeune) Voil une vexation! Le chef d'orchestre, ce mauvais coeur, qui en
coutant mon funeste rcit n'a pu contenir plusieurs accs d'un rire
silencieux, dcls par les bonds prcipits de son abdomen, reprend un
air grave et nous dit en descendant de son estrade: Silence, messieurs,
la pice est finie.




ONZIME SOIRE


Les musiciens sont venus  l'orchestre en habit noir et en cravate
blanche. On remarque sur leur visage une sorte d'exaltation
inaccoutume. L'admiration et le respect sont dans tous les coeurs.
L'excution de l'orchestre est admirable.

Personne ne parle.

Aprs le finale du second acte: Tu pleures, toi! dit  Corsino le
premier trombone; quant  moi, j'ai cru ne pouvoir achever ma partie, un
mouvement nerveux agitait mes lvres, et,  la fin du morceau, j'avais
peine  donner un son.--Foudres du ciel! quelle musique! s'crie  son
tour un des contre-bassistes! voyez, mes genoux tremblent; je suis
heureux d'avoir pu m'asseoir; sans cela, je n'eusse pas fait une note de
la coda.

Le troisime acte s'excute avec la religieuse ferveur qu'on a mise 
l'excution des deux premiers. Le chef d'orchestre, qui a t parfait
d'intelligence, de prcision et de verve, mord son mouchoir  belles
dents pour contenir son motion. Il descend de son pupitre le visage
enflamm, et me serre la main en passant.




DOUZIME SOIRE

LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.

Nouvelle vraie.


On joue un opra italien, etc., etc.

Tout le monde parle  l'orchestre. Corsino surtout a le verbe trs-haut;
il gesticule, il s'agite. Eh bien, me dit-il, nous avons t rudement
secous hier soir! J'ai pourtant entendu parler  Paris d'un Franais
plus impressionnable encore que nous ne le sommes et qui adora _la
Vestale_ jusqu' se tuer pour elle. Ceci est une _histoire_, non un
_conte_, et prouve que l'enthousiasme musical est une passion comme
l'amour. Il faut que je vous dise
cela.--Volontiers!--coutons!--Tais-toi donc, cor Moran!

Moran, le premier cor, remet son instrument dans sa bote et Corsino
commence:

       *       *       *       *       *

J'appelerai ma nouvelle LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.

En 1808, un jeune musicien remplissait depuis trois ans, avec un dgot
vident, l'emploi de premier violon dans un thtre du midi de la
France. L'ennui qu'il apportait chaque soir  l'orchestre, o il
s'agissait presque toujours d'accompagner _le Tonnelier_, _le Roi et le
Fermier_, _les Prtendus_, ou quelque autre partition de la mme cole,
l'avait fait passer dans l'esprit de la plupart de ses camarades pour un
insolent fanfaron de got et de science, qu'il s'imaginait
disaient-ils, avoir seul en partage, ne faisant aucun cas de l'opinion
du public dont les applaudissements lui faisaient hausser les paules,
ni de celle des artistes qu'il avait l'air de regarder comme des
enfants. Ses rires ddaigneux et ses mouvements d'impatience, chaque
fois qu'un pont-neuf se prsentait sous son archet, lui avaient souvent
attir de svres rprimandes de la part de son chef d'orchestre,  qui
il et depuis longtemps envoy sa dmission, si la misre, qui semble
presque toujours choisir pour victimes des tres de cette nature, ne
l'avait irrvocablement clou devant son pupitre huileux et enfum.

Adolphe D*** tait, on le voit, un de ces artistes prdestins  la
souffrance qui, portant en eux-mmes un idal du beau, le poursuivent
sans relche, hassant avec fureur tout ce qui n'y ressemble pas. Gluck,
dont il avait copi les partitions pour mieux les connatre, et qu'il
savait par coeur, tait son idole. Il le lisait, jouait et chantait 
toute heure. Un malheureux amateur, auquel il donnait des leons de
solfge, eut l'imprudence de lui dire un jour que les opras de Gluck
n'taient que des cris et du plain-chant; D***, rougissant
d'indignation, ouvre prcipitamment le tiroir de son bureau, en tire une
dizaine de cachets de leons, dont l'amateur lui devait le prix, et, les
lui jetant  la tte: Sortez de chez moi, dit-il, je ne veux ni de
vous, ni de votre argent, et, si vous osez repasser le seuil de ma
porte, je vous jette par la fentre.

On conoit qu'avec une pareille tolrance pour le got des lves,
D*** ne dut pas faire fortune en donnant des leons. Spontini tait
alors dans toute sa gloire. L'clatant succs de _la Vestale_, annonc
par les mille voix de la presse, rendait les dilettanti de chaque
province jaloux de connatre cette partition tant vante par les
Parisiens, et les malheureux directeurs de thtre s'vertuaient 
tourner, sinon  vaincre les difficults d'excution et de mise en scne
du nouvel ouvrage.

Le directeur de D***, ne voulant pas rester en arrire du mouvement
musical, annona bientt  son tour que _la Vestale_ tait  l'tude.
D***, exclusif comme tous les esprits ardents auxquels une ducation
solide n'a pas appris  motiver leurs jugements, montra d'abord une
prvention dfavorable  l'opra de Spontini, dont il ne connaissait pas
une note. On prtend que c'est un style nouveau, plus mlodique que
celui de Gluck: tant pis pour l'auteur! la mlodie de Gluck me suffit;
le mieux est ennemi du bien. Je parie que c'est dtestable.

Ce fut en pareilles dispositions qu'il arriva  l'orchestre le jour de
la premire rptition gnrale. Comme chef de pupitre, il n'avait pas
t tenu d'assister au rptitions partielles qui avaient prcd
celle-l; et les autres musiciens, qui, tout en admirant Lemoine,
trouvaient nanmoins du mrite  Spontini, se dirent a son arrive:
Voyons ce que va dcider le grand Adolphe! Celui-ci rpta sans
laisser chapper un mot, un signe d'admiration ou de blme. Un trange
bouleversement s'oprait en lui. Comprenant bien, ds la premire scne,
qu'il s'agissait l d'une oeuvre haute et puissante, que Spontini tait
un gnie dont il ne pouvait mconnatre la supriorit, mais ne se
rendant pas compte cependant de ses procds, tout nouveaux pour lui, et
qu'une mauvaise excution de province rendait encore plus difficile 
saisir, D*** emprunta la partition, en lut d'abord attentivement les
paroles, tudia l'esprit, le caractre de chaque personnage, et, se
jetant ensuite dans l'analyse de la partie musicale, suivit ainsi la
route qui devait l'amener  une connaissance vritable et complte de
l'opra entier. Depuis lors, on observa qu'il devenait de plus en plus
morose et taciturne, ludant les questions qui lui taient adresses, ou
riant d'un air sardonique quand il entendait ses camarades se rcrier
d'admiration: Imbciles! pensait-il sans doute, vous tes bien capables
de concevoir un tel ouvrage, vous qui admirez _les Prtendus_.

Ceux-ci ne doutaient pas,  cette expression d'ironie empreinte sur les
traits de D***, qu'il ne ft aussi svre pour Spontini qu'il l'avait
t pour Lemoine, et qu'il ne confondt les deux compositeurs dans la
mme condamnation. Le finale du second acte l'ayant mu cependant
jusqu'aux larmes, un jour que l'excution tait un peu moins excrable
que de coutume, on ne sut plus que penser de lui. Il est fou, disaient
les uns.--C'est une comdie qu'il joue, disaient les autres. Et tous:
C'est un pauvre musicien. D***, immobile sur sa chaise, plong dans
une rverie profonde, essuyant furtivement ses yeux, ne rpondait mot 
toutes ces impertinences; mais un trsor de mpris et de rage s'amassait
dans son coeur. L'impuissance de l'orchestre, celle plus vidente encore
des choeurs, le dfaut d'intelligence et de sensibilit des acteurs, les
broderies de la premire chanteuse, les mutilations de toutes les
phrases, de toutes les mesures, les coupures insolentes, en un mot les
tortures de toute espce qu'il voyait infliger  l'oeuvre devenue l'objet
de sa profonde adoration et dont il possdait les moindres dtails, lui
faisaient prouver un supplice que je connais fort bien, mais que je ne
saurais dcrire. Aprs le second acte, la salle entire s'tant leve un
soir en poussant des cris d'admiration, D*** sentit la fureur le
submerger, et, comme un habitu du parquet lui adressait, plein de joie,
cette question banale:

Eh bien, monsieur Adolphe, que dites-vous de cela?

--Je dis, lui cria D*** ple de colre, que vous et tous ceux qui se
dmnent dans cette salle, tes des sots, des nes, des brutes, dignes
tout au plus de la musique de Lemoine, puisque, au lieu d'assommer le
directeur, les chanteurs et les musiciens, vous prenez part, en
applaudissant,  la plus indigne profanation dont on puisse fltrir le
gnie.

Pour cette fois, l'incartade tait trop forte, et, malgr le talent
d'excution du fougueux artiste, talent qui faisait de lui un sujet
prcieux, malgr la misre affreuse o l'allait rduire une destitution,
le directeur, pour venger l'injure du public, se vit forc de le
congdier.

D***, contre l'ordinaire des caractres de sa trempe, avait des gots
fort peu dispendieux. Quelques pargnes, faites sur les appointements de
sa place et les leons qu'il avait donnes jusqu' cette poque,
assurant pour trois mois au moins son existence, amortirent le coup de
cette destitution et la lui firent mme envisager comme un vnement qui
pouvait exercer une influence favorable sur sa carrire d'artiste, en le
rendant  la libert. Mais le charme principal de cette dlivrance
inattendue venait d'un projet de voyage que D*** roulait dans sa
tte, depuis que le gnie de Spontini lui tait apparu. Entendre _la
Vestale_  Paris, tel tait le but constant de son ambition. Le moment
d'y atteindre paraissait arriv, quand un incident, que notre
enthousiaste ne pouvait prvoir, vint y mettre obstacle. N avec un
temprament de feu, des passions indomptables, Adolphe cependant tait
timide auprs des femmes, et,  part quelques intrigues fort peu
potiques avec les princesses de son thtre, l'amour furieux, dvorant,
l'amour frnsie, le seul qui pt tre le vritable pour lui, n'avait
point ouvert encore de cratre dans son coeur. En rentrant un soir chez
lui, il trouva le billet suivant:

Monsieur,

S'il vous tait possible de consacrer quelques heures  l'ducation
musicale d'une lve, assez forte dj pour ne pas mettre votre patience
 de trop rudes preuves, je serais heureuse que vous voulussiez bien en
disposer en ma faveur. Vos talents sont connus et apprcis, beaucoup
plus peut-tre que vous ne le souponnez vous-mme; ne soyez donc pas
surpris si,  peine arrive dans votre ville, une Parisienne s'empresse
de vous confier la direction de ses tudes dans le bel art que vous
honorez et comprenez si bien.

HORTENSE N***.

Le mlange de flatterie et de fatuit, le ton  la fois dgag et
engageant de cette lettre, excitrent la curiosit de D***, et, au
lieu d'y rpondre par crit, il rsolut d'aller en personne remercier la
Parisienne de sa confiance, l'assurer qu'elle ne le _surprenait_
nullement, et lui apprendre que, sur le point de partir lui-mme pour
Paris, il ne pouvait entreprendre la tche, fort agrable sans doute,
qu'elle lui proposait. Ce petit discours, rpt d'avance avec le ton
d'ironie qui lui convenait, expira sur les lvres de l'artiste au moment
o il entra dans le salon de l'trangre. La grce originale et mordante
d'Hortense, sa mise lgante et recherche, ce je ne sais quoi enfin qui
fascine dans la dmarche, dans tous les mouvements d'une beaut de la
Chausse-d'Antin, produisirent tout leur effet sur Adolphe. Au lieu de
railler, il commenait  exprimer sur son prochain dpart des regrets
dont le son de sa voix et le trouble de son visage dcelaient la
sincrit, quand madame N***, en femme habile, l'interrompit:

Vous partez, monsieur? J'ai donc t bien inspire de ne pas perdre de
temps. Puisque c'est  Paris que vous allez, commenons nos leons
pendant le peu de jours qui vous restent; immdiatement aprs la saison
des eaux, je retourne dans la capitale, o je serai charme de vous
revoir et de profiter alors plus librement de vos conseils.

Adolphe, heureux intrieurement de voir les raisons par lesquelles il
avait motiv son refus si facilement dtruites, promit de commencer le
lendemain, et sortit tout rveur. Ce jour-l, il ne pensa pas  _la
Vestale_.

Madame N*** tait une de ces femmes _adorables_ (comme on dit au caf
de Paris, chez Tortoni et dans trois ou quatre autres foyers de
dandysme) qui, trouvant _dlicieusement originales_ leurs moindres
fantaisies, pensent que ce serait _un meurtre_ de ne pas les satisfaire,
et professent en consquence une sorte de respect pour leurs propres
caprices, quelque absurdes qu'ils soient.

Mon cher Fr***, disait, il y a quelques annes, une de ces
charmantes cratures  un dilettante clbre, vous connaissez Rossini,
dites-lui donc de ma part que son _Guillaume Tell_ est une chose
mortelle; que c'est  prir d'ennui; et qu'il ne _s'avise_ pas d'crire
un second opra dans ce style, autrement madame M*** et moi, qui
l'avons si bien soutenu, nous l'abandonnerions sans retour.

Une autre fois:

Qu'est-ce donc que ce nouveau pianiste polonais, dont les artistes
raffolent et dont la musique est _si bizarre_? Je veux le voir,
amenez-le-moi demain.

--Madame, je ferai mon possible pour cela, mais je dois vous avouer que
je connais peu l'auteur des mazourkas et qu'il n'est point  mes ordres.

--Non, sans doute, il n'est pas  vos ordres, mais il _doit tre aux
miens_. Ainsi je compte sur lui.

Cette singulire invitation n'ayant pas t accepte, la souveraine
annona  ses sujets que M. _Chopin_ tait un _petit original_ jouant
_passablement_ du piano, mais dont la musique n'tait qu'un _logogriphe_
perptuel _fort ridicule_.

Une fantaisie de cette nature fut le seul motif de la lettre
passablement impertinente qu'Adolphe reut de madame N***, au moment
o il s'occupait de son dpart pour Paris. La belle Hortense tait de la
plus grande force sur le piano et possdait une voix magnifique, dont
elle se servait aussi avantageusement qu'il est possible de le faire,
quand l'me n'y est pas. Elle n'avait donc nul besoin des leons de
l'artiste provenal; mais l'apostrophe lance par celui-ci, en plein
thtre,  la face du public, avait, comme on le pense bien, retenti
dans la ville. Notre Parisienne, en entendant parler de toutes parts,
demanda et obtint sur le hros de l'aventure des renseignements qui lui
parurent piquants. Elle _voulut le voir_ aussi; comptant bien, aprs
avoir  loisir examin l'_original_, fait craquer tous ses ressorts,
jou de lui comme d'un nouvel instrument, lui donner un cong illimit.
Il en arriva tout autrement cependant, au grand dpit de la jolie _simia
pariensis_. Adolphe tait fort beau. De grands yeux noirs pleins de feu,
des traits rguliers qu'une pleur habituelle couvrait d'une teinte
lgre de mlancolie, mais o brillait par intervalles l'incarnat le
plus vif, selon que l'enthousiasme ou l'indignation faisait battre son
coeur; une tournure distingue et des manires fort diffrentes de celles
qu'on aurait pu lui supposer,  lui qui n'avait gure vu le monde que
par le trou de la toile de son thtre; un caractre emport et timide
 la fois, o se rencontrait le plus singulier assemblage de raideur et
de grce, de patience et de brusquerie, de jovialit subite et de
rverie profonde, en faisaient, par tout ce qu'il y avait en lui
d'imprvu, l'homme le plus capable d'enlacer une coquette dans ses
propres filets. C'est ce qui arriva, sans prmditation aucune de la
part d'Adolphe pourtant; car il fut pris avant elle. Ds la premire
leon, la supriorit musicale de madame N*** se montra dans tout son
clat; au lieu de recevoir des conseils, elle en donna presque  son
matre. Les sonates de Steibelt, le Hummel du temps, les airs de
Pasiello et de Cimarosa qu'elle couvrait de broderies parfois d'une
audacieuse originalit, lui fournirent l'occasion de faire scintiller
successivement chacune des facettes de son talent. Adolphe pour qui une
telle femme et une pareille excution taient choses nouvelles, fut
bientt compltement sous le charme. Aprs la grande fantaisie de
Steibelt (_l'Orage_,) o Hortense lui sembla disposer de toutes les
puissances de l'art musical:

Madame, lui dit-il en tremblant d'motion, vous vous tes moque de moi
en me demandant des leons; mais comment pourrais-je vous en vouloir
d'une mystification qui m'a ouvert  l'improviste le monde potique, le
ciel de mes songes d'artiste, en faisant de chacun de mes rves autant
de brillantes ralits? Continuez  me mystifier ainsi, madame, je vous
en conjure, demain, aprs-demain, tous les jours, et je vous devrai les
plus enivrantes jouissances qu'il m'ait t donn de connatre de ma
vie.

L'accent avec lequel ces paroles furent dites par D***, les larmes
qui roulaient dans ses yeux, le spasme nerveux qui agitait ses membres,
tonnrent Hortense bien plus encore que son talent  elle n'avait
surpris le jeune artiste. Si les arpges, les traits, les harmonies
pompeuses, les mlodies dcoupes en dentelle, en naissant sous les
blanches mains de la gracieuse fe, causaient  Adolphe une sorte
d'asphyxie d'tonnement, la nature impressionnable de celui-ci, sa vive
sensibilit, les expressions pittoresques, dont il se servait, leur
exagration mme, ne frapprent pas moins vivement Hortense.

Il y avait si loin des suffrages passionns, des joies vraies de
l'artiste, aux bravos tides et tudis des incroyables de Paris, que
l'amour-propre tout seul aurait suffi pour faire regarder sans trop de
rigueur, un homme d'un extrieur moins avantageux que notre hros. L'art
et l'enthousiasme se trouvaient en prsence pour la premire fois; le
rsultat d'une pareille rencontre tait facile  prvoir... Adolphe,
ivre d'amour, ne cherchant ni  cacher ni mme  modrer les lans de sa
passion toute mridionale, dsorienta Hortense et djoua ainsi, sans
s'en douter, le plan de dfense mdit par la coquette. Tout cela tait
si neuf pour elle! Sans sentir rellement rien qui approcht de la
dvorante ardeur de son amant, elle comprenait cependant qu'il y avait
l tout un monde de sensations (sinon de sentiments), que de fades
liaisons contractes antrieurement ne lui avaient jamais dvoils. Ils
furent heureux ainsi, chacun  sa manire, pendant quelques semaines; le
dpart pour Paris fut, on le pense bien, indfiniment ajourn. La
musique tait pour Adolphe un cho de son bonheur profond, le miroir o
allaient se rflchir les rayons de sa dlirante passion, et d'o ils
revenaient plus brlants  son coeur. Pour Hortense, au contraire, l'art
musical n'tait qu'un dlassement sur lequel elle tait blase ds
longtemps; il ne lui procurait que d'agrables distractions, et le
plaisir de briller aux yeux de son amant tait bien souvent le mobile
unique qui pt l'attirer au piano.

Tout entier  sa rage de bonheur, Adolphe, dans les premiers jours,
avait un peu oubli le fanatisme qui jusqu'alors avait rempli sa vie.
Quoiqu'il ft loin de partager les opinions parfois tranges de madame
N***, sur le mrite des diffrentes compositions qui formaient son
rpertoire, il lui faisait nanmoins d'tonnantes concessions, vitant,
sans trop savoir pourquoi, d'aborder dans la conversation les points de
doctrine musicale sur lesquels un vague instinct l'avertissait qu'il y
aurait eu entre eux une divergence trop marque. Il ne fallait pas
moins qu'un blasphme affreux, comme celui qui lui avait fait mettre 
la porte un de ses lves, pour dtruire l'quilibre existant dans le
coeur d'Adolphe entre son violent amour et ses convictions d'art
despotiques et passionnes. Et ce blasphme, les jolies lvres
d'Hortense le laissrent chapper.

C'tait par une belle matine d'automne; Adolphe, aux pieds de sa
matresse savourait ce bonheur mlancolique, cet accablement dlicieux
qui succde aux grandes crises de volupts. L'athe lui-mme, en de
pareils instants, entend au dedans de lui s'lever une hymne de
reconnaissance vers la cause inconnue qui lui donna la mort; la mort
_rveuse et calme comme la nuit_, suivant la belle expression de Moore,
est alors le bien auquel on aspire, le seul que nos yeux, voils de
pleurs clestes, nous laissent entrevoir, pour couronner cette ivresse
surhumaine. La vie commune, la vie sans posie, sans amour, la vie en
prose, o l'on marche au lieu de voler, o l'on parle au lieu de
chanter, o tant de fleurs aux couleurs brillantes sont sans parfum et
sans grce, o le gnie n'obtient que le culte d'un jour et des hommages
glaces, o l'art trop souvent contracte d'indignes alliances; la vie
enfin, se prsente alors sous un aspect si morne, si dsert et si
triste, que la mort, ft-elle dpourvue du charme rel que l'homme noy
dans le bonheur lui trouve, serait encore pour lui dsirable, en lui
offrant un refuge assur contre l'existence insipide qu'il redoute
par-dessus tout.

Perdu en de telles penses, Adolphe tenait une des mains dlicates de
son amie, imprimant sur chaque doigt de petites morsures qu'il effaait
par des baisers sans nombre; pendant que, de son autre main, Hortense
bouclait en fredonnant les noirs cheveux de son amant.

En coutant cette voix si pure, si pleine de sductions, une tentation
irrsistible le saisit  l'improviste.

Oh! dis-moi l'lgie de _la Vestale_, mon amour, tu sais:

    Toi que je laisse sur la terre,
    Mortel que je n'ose nommer.

Chante par toi, cette belle inspiration doit tre d'un sublime inou.
Je ne sais comment je ne te l'ai pas encore demande. Chante, chante-moi
Spontini; que j'obtienne tous les bonheurs ensemble!

--Quoi! c'est cela que vous voulez? rpliqua madame N***, en faisant
une petite moue qu'elle croyait charmante; cette grande lamentation
monotone _vous plat_?... Oh Dieu! que c'est ennuyeux! quelle psalmodie!
Pourtant, si vous y tenez...

La froide lame d'un poignard en entrant dans le coeur d'Adolphe ne l'et
pas dchir plus cruellement que ces paroles. Se levant en sursaut comme
un homme qui dcouvre un animal immonde dans l'herbe sur laquelle il
s'tait assis, il fixa d'abord sur Hortense des yeux pleins d'un feu
sombre et menaant; puis, se promenant avec agitation dans
l'appartement, les poings ferms, les dents serres convulsivement, il
sembla se consulter sur la manire dont il allait rpondre et entamer la
rupture; car pardonner un pareil mot tait chose impossible.
L'admiration et l'amour avaient fui; l'ange devenait une femme vulgaire;
l'artiste suprieure retombait au niveau des amateurs ignorants et
superficiels, qui veulent que l'art _les amuse_ et n'ont jamais
souponn qu'il et une plus noble mission; Hortense n'tait plus qu'une
forme gracieuse sans intelligence et sans me; la musicienne avait des
doigts agiles et un larynx sonore... rien de plus.

Toutefois, malgr la torture affreuse qu'Adolphe ressentait d'une
pareille dcouverte, malgr l'horreur d'un si brusque dsenchantement,
il n'est pas probable qu'il et manqu d'gards et de mnagements, en
rompant avec une femme dont le seul crime, aprs tout, tait de n'avoir
qu'une organisation infrieure  la sienne, d'aimer le _joli_ sans
comprendre le _beau_. Mais incapable, comme l'tait Hortense, de croire
 la violence de l'orage qu'elle venait de soulever, la contraction
subite de tous les traits d'Adolphe, sa promenade agite dans le salon,
son indignation  peine contenue, lui parurent choses si comiques,
qu'elle ne put rsister  un accs de folle gaiet, et laissa chapper
un bruyant clat de rire. Avez-vous jamais remarqu tout ce que le rire
clatant a d'odieux dans certaines femmes?... Pour moi, il est l'indice
le plus sr de la scheresse de coeur, de l'gosme et de la coquetterie.
Autant l'expression d'une joie vive a de charme et de pudeur chez
quelques femmes, autant elle est chez d'autres pleine d'une indcente
ironie. Leur voix prend alors un timbre incisif, effront, impudique,
d'autant plus hassable que la femme est plus jeune et plus jolie; en
pareille occasion, je comprends les dlices du meurtre, et je cherche
machinalement sous ma main l'oreiller d'Othello. Adolphe avait sans
doute la mme manire de sentir  cet gard. Il n'aimait dj plus
madame N*** l'instant d'auparavant; mais il la plaignait d'avoir des
facults aussi bornes; il l'et quitte avec froideur, mais sans
outrage. Ce rire sot et bruyant auquel elle s'abandonna sans rserve, au
moment o le malheureux artiste sentait sa poitrine se dchirer,
l'exaspra. Un clair de haine et d'un indicible mpris brilla soudain
dans ses yeux, et, essuyant d'un geste rapide son front couvert d'une
froide sueur:

Madame, lui dit-il, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais vu prendre,
vous tes une sotte!

Le soir mme, il tait sur la route de Paris.

Ce que pensa la moderne Ariane en se voyant ainsi dlaisse, nul ne le
sait. En tout cas, il est probable que le Bacchus qui devait la consoler
et gurir la cruelle blessure faite  son amour-propre, ne se fit pas
attendre. Hortense n'tait pas femme  demeurer ainsi dans l'inaction.
_Il fallait un aliment  l'activit de son esprit et de son coeur._ C'est
la phrase consacre, au moyen de laquelle ces dames potisent et veulent
justifier leurs carts les plus prosaques.

Quoi qu'il en soit, ds la seconde journe de son voyage, Adolphe,
compltement dsenchant, tait tout entier au bonheur de voir son
projet favori, son ide fixe, sur le point de devenir une ralit. Il
allait se trouver enfin  Paris, au centre du monde musical, il allait
entendre ce magnifique orchestre de l'Opra, ces choeurs si nombreux, si
puissants, entendre madame Branchu dans _la Vestale_... Un feuilleton de
Geoffroy, qu'il lut en arrivant  Lyon, vint exasprer encore son
impatience. Contre l'ordinaire du clbre critique, il n'avait eu que
des loges  donner.

Jamais, disait-il, la belle partition de Spontini n'a t rendue avec
un pareil ensemble par les masses, ni avec une inspiration aussi
vhmente par les acteurs principaux. Madame Branchu, entre autres,
s'est leve au plus haut degr du pathtique; cantatrice habile, doue
d'une voix incomparable, tragdienne consomme, elle est peut-tre le
sujet le plus prcieux dont ait pu s'enorgueillir l'Opra depuis sa
fondation; n'en dplaise aux partisans exclusifs de la Saint-Huberti.
Madame Branchu est petite, malheureusement; mais le naturel de ses
poses, l'nergique vrit de ses gestes et le feu de ses yeux, font
disparatre ce dfaut de stature; et dans ses dbats avec les prtres de
Jupiter, l'expression de son jeu est si grandiose, qu'elle semble
dominer le colosse Drivis de toute la tte. Hier, un entr'acte fort
long a prcd le troisime acte. La raison de cette interruption
insolite dans la reprsentation, tait due  l'tat violent o le rle
de Julia et la musique de Spontini avaient jet la cantatrice. Dans la
prire (_O des infortuns_), sa voix tremblante indiquait dj une
motion qu'elle avait peine  matriser, mais au finale (_De ces lieux
prtresse adultre_), son rle, tout de pantomime, ne l'obligeant pas
aussi imprieusement  contenir les transports qui l'agitaient, des
larmes ont inond ses joues, ses gestes sont devenus dsordonns,
incohrents, fous, et, au moment o le pontife lui jette sur la tte
l'immense voile noir qui la couvre comme un linceul, au lieu de s'enfuir
perdue, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors, madame Branchu est
tombe vanouie aux pieds de la grande Vestale. Le public, qui prenait
cela pour de nouvelles combinaisons de l'actrice, a couvert de ses
acclamations la proraison de ce magnifique finale; choeurs, orchestre,
tam-tam, Drivis, tout a disparu sous les cris du parterre. La salle
tait en bullition.

Un cheval! un cheval! mon royaume pour un cheval! s'criait Richard III.
Adolphe et donn la terre entire pour pouvoir  l'instant mme quitter
Lyon au galop. Il respirait  peine en lisant ces lignes; ses artres
battaient dans son cerveau  le rendre sourd; il avait la fivre. Force
lui fut cependant d'attendre le dpart de la lourde voiture, si
improprement nomme diligence, o sa place tait retenue pour le
lendemain. Pendant les quelques heures qu'il dut passer  Lyon, Adolphe
n'eut garde d'entrer dans un thtre. En toute autre occasion, il s'en
ft empress; mais, certain aujourd'hui d'entendre bientt le
chef-d'oeuvre de Spontini dignement excut, il voulait jusque-l rester
vierge et pur de tout contact avec les muses provinciales. On partit
enfin. D***, enfonc dans un coin de la voiture, perdu dans ses
penses, gardait une farouche attitude, ne prenant aucune part au
caquetage de trois dames fort attentives  entretenir avec deux
militaires une conversation suivie. On parla de tout comme 
l'ordinaire; et, quand vint le tour de la musique, les mille et une
absurdits dbites  ce sujet purent  peine arracher  Adolphe ce
laconique apart: Bcasses! Il fut oblig pourtant, le lendemain, de
rpondre aux questions que la plus ge des femmes s'avisa de lui
adresser. Impatientes toutes les trois du mutisme obstin du jeune
voyageur et des sourires sardoniques qui se dessinaient de temps en
temps sur ses traits, elles avaient dcid qu'il parlerait et qu'on
saurait le but de son voyage.

Monsieur va  Paris sans doute?

--Oui, madame.

--Pour tudier le droit?

--Non, madame.

--Ah! monsieur est tudiant en mdecine?

--Vous vous trompez, madame.

L'interrogatoire finit l pour cette fois, mais il recommena le jour
suivant avec une insistance bien propre  faire perdre patience 
l'homme le plus endurant.

Il parat que monsieur va entrer  l'cole polytechnique.

--Non, madame.

--Alors, monsieur est dans le commerce?

--Oh! mon Dieu, non, madame.

--A la vrit, rien n'est plus agrable que de voyager pour son plaisir,
comme fait monsieur, selon toute apparence.

--Si tel a t mon but en partant, je crois, madame, qu'il me sera
difficile de l'atteindre, si l'avenir ressemble quelque peu au prsent.

Cette repartie faite d'un ton sec, imposa enfin silence  l'impertinente
questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours de ses mditations.
Qu'allait-il faire en arrivant  Paris... n'emportant pour toute fortune
que son violon et une bourse de deux cents francs, quels moyens employer
pour utiliser l'un et pargner l'autre?... Pourrait-il tirer part de son
talent?... Qu'importaient aprs tout de pareilles rflexions, de telles
craintes pour l'avenir!... N'allait-il pas entendre _la Vestale_?
N'allait-il pas connatre dans toute son tendue le bonheur si longtemps
rv? Dt-il mourir aprs cette immense jouissance, avait-il le droit de
se plaindre?... n'tait-il pas juste, au contraire, que la vie et un
terme, quand la somme des joies qui suffit d'ordinaire  toute la dure
de l'existence humaine, est dpense d'un seul coup.

C'est dans cet tat d'exaltation que l'artiste provenal arriva  Paris.
A peine descendu de voiture, il court aux affiches; mais que voit-il sur
celle de l'Opra? _les Prtendus_! Insolente mystification,
s'cria-t-il; c'tait bien la peine de me faire chasser de mon thtre,
de m'enfuir devant la musique de Lemoine, comme devant la lpre et la
peste, pour la retrouver encore au grand Opra de Paris! Le fait est
que cet ouvrage btard, ce modle du style rococo, poudr, brod,
galonn, qui semble avoir t crit exclusivement pour les vicomtes de
Jodelet et les marquis de Mascarille, tait alors en grande faveur.
Lemoine alternait sur l'affiche de l'Opra avec Gluck et Spontini. Aux
yeux d'Adolphe, ce rapprochement tait une profanation; il lui semblait
que la scne illustre par les plus beaux gnies de l'Europe, ne devait
pas tre ouverte  d'aussi ples mdiocrits, que le noble orchestre,
tout frmissant encore des mles accents d'_Iphignie en Tauride_ ou
d'_Alceste_, n'aurait pas d tre raval jusqu' accompagner les
fredons de Mondor et de la Dandinire. Quant  un parallle entre _la
Vestale_ et ces misrables tissus de ponts-neufs, il s'efforait d'en
repousser l'ide; cette abomination lui figeait le sang dans les veines.
Il y a encore aujourd'hui quelques esprits ardents ou _extravagants_
(comme on voudra), qui ont exactement la mme manire de voir  ce
sujet.

Dvorant son dsappointement, Adolphe retournait tristement chez lui,
quand le hasard lui fit rencontrer un de ses compatriotes, auquel il
avait autrefois donn des leons de violon. Celui-ci, riche amateur,
fort rpandu dans le monde musical, s'empressa d'informer son matre de
tout ce qui s'y passait et lui apprit que les reprsentations de _la
Vestale_, suspendues par l'indisposition de madame Branchu, ne seraient
vraisemblablement reprises que dans quelques semaines. Les ouvrages de
Gluck eux-mmes, quoique formant habituellement le fond du rpertoire de
l'Opra, n'y figurrent pas pendant les premiers temps du sjour
d'Adolphe  Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile
l'accomplissement du voeu qu'il avait fait, de conserver pour Spontini sa
virginit musicale. En consquence, il ne mit les pieds dans aucun
thtre, et s'abstint de toute espce de musique. Cherchant une place
qui pt le faire vivre, sans le condamner de nouveau  la tche
humiliante qu'il avait remplie si longtemps en province, il se fit
entendre  Persuis, alors chef d'orchestre  l'Opra. Persuis lui trouva
du talent, l'engagea  revenir le voir, et lui promit la premire place
qui deviendrait vacante parmi les violons de l'Opra. Tranquille de ce
ct, et deux lves, que son protecteur lui avait procurs, facilitant
ses moyens d'existence, l'adorateur de Spontini sentait redoubler son
impatience d'entendre la magique partition. Chaque jour, il courait aux
affiches, chaque jour son attente tait trompe. Le 22 mars, arriv le
matin au coin de la rue Richelieu, au moment o l'afficheur montait sur
son chelle, Adolphe, aprs avoir vu placarder successivement le
Vaudeville, l'Opra-Comique, le Thtre-Italien, la Porte-Saint-Martin,
vit dployer lentement une grande feuille brune qui portait en tte:
_Acadmie impriale de musique_ et faillit tomber sur le pav en lisant
enfin le nom tant dsir: _la Vestale_.

A peine Adolphe eut-il jet les yeux sur l'affiche qui lui annonait _la
Vestale_ pour le lendemain, qu'une sorte de dlire s'empara de lui. Il
commena une folle course dans les rues de Paris, se heurtant contre les
angles des maisons, coudoyant les passants, riant de leurs injures,
parlant, chantant, gesticulant comme un chapp de Charenton.

Abm de fatigue, couvert de boue, il s'arrta enfin dans un caf,
demanda  dner, dvora sans presque s'en apercevoir, ce que le garon
avait mis devant lui et tomba dans une tristesse trange. Saisi d'un
effroi dont il ne pouvait pas bien dmler la cause, en prsence de
l'vnement immense qui allait s'accomplir pour lui, il couta quelque
temps les rudes battements de son coeur, pleura, et, laissant tomber sa
tte amaigrie sur la table, s'endormit profondment. La journe du
lendemain fut plus calme; une visite  Persuis en abrgea la dure.
Celui-ci, en voyant Adolphe, lui remit une lettre avec le timbre
d'administration de l'Opra; c'tait sa nomination  la place de second
violon. Adolphe remercia son protecteur, mais sans empressement; cette
faveur qui, dans un autre moment, l'et combl de joie, n'tait plus 
ses yeux qu'un accessoire de peu d'intrt; quelques minutes aprs, il
n'y songeait plus. Il vita de parler  Persuis de la reprsentation qui
devait avoir lieu le soir mme; un pareil sujet de conversation et
branl jusqu'aux fibres les plus intimes de son coeur; il l'pouvantait.
Persuis, ne sachant trop que penser de l'air singulier et des phrases
incohrentes du jeune homme, s'apprtait  lui demander le motif de son
trouble; Adolphe, qui s'en aperut, se leva aussitt et sortit. Quelques
tours devant l'Opra, une revue des affiches qu'il fit pour se bien
assurer qu'il n'y avait point de changement dans le spectacle, ni dans
le nom des acteurs, l'aidrent  atteindre le soir de cette interminable
journe. Six heures sonnrent enfin. Vingt minutes aprs, Adolphe tait
dans sa loge; car, pour tre moins troubl dans son admiration
extatique et pour mettre encore plus de solennit dans son bonheur, il
avait, malgr la folie d'une telle dpense, pris une loge pour lui seul.
Nous allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui-mme de cette
mmorable soire. Quelques lignes qu'il crivit en rentrant,  la suite
de l'espce de journal d'o j'ai extrait ces dtails, montrent trop bien
l'tat de son me et l'inconcevable exaltation qui faisait le fond de
son caractre; je vous les donne ici sans y rien changer.


23 mars, minuit.

Voil donc la vie! Je la contemple du haut de mon bonheur... impossible
d'aller plus loin... je suis au fate... Redescendre?... rtrograder?...
non certes, j'aime mieux partir avant que de nausabondes saveurs
puissent empoisonner le got du fruit dlicieux que je viens de
cueillir. Quelle serait mon existence, si je la prolongeais?... celle de
ces milliers de hannetons que j'entends bourdonner autour de moi.
Enchan de nouveau derrire un pupitre, oblig d'excuter
alternativement des chefs-d'oeuvre et d'ignobles platitudes, je finirais
comme tant d'autres pas me blaser; cette exquise sensibilit qui me fait
percevoir tant de sensations, me rend accessible  tant de sentiments
inconnus du vulgaire, s'mousserait peu  peu; mon enthousiasme se
refroidirait, s'il ne s'teignait pas tout entier sous la cendre de
l'habitude. J'en viendrais peut-tre  parler des hommes de gnie, comme
de cratures ordinaires; je prononcerais les noms de Gluck et de
Spontini sans lever mon chapeau. Je sens bien que je harais toujours de
toutes les forces de mon me ce que je dteste aujourd'hui; mais
n'est-il pas cruel de ne conserver d'nergie que pour la haine? La
musique occupe trop de place dans mon existence. Cette passion a tu,
absorb toutes les autres. La dernire exprience que j'ai faite de
l'amour m'a trop douloureusement dsenchant. Trouverais-je jamais une
femme dont l'organisation fut monte au diapason de la mienne?... non,
je le crains, elles ressemblent toutes plus ou moins  Hortense.
J'avais oubli ce nom... Hortense... comme un seul mot de sa bouche m'a
dsillusionn!... Oh! humiliation! avoir aim de l'amour le plus ardent,
le plus potique, de toute la puissance du coeur et de l'me, une femme
sans me et sans coeur, radicalement incapable de comprendre le sens des
mots _amour_, _posie_!... sotte, triple sotte! Je n'y puis penser
encore sans sentir mon front se colorer.................. ...... J'ai
eu hier l'intention d'crire  Spontini pour lui demander la permission
de l'aller voir; mais cette dmarche et-elle t bien accueillie, le
grand homme ne m'aurait jamais cru capable de comprendre son ouvrage
comme je le comprends. Je ne serais vraisemblablement  ses yeux qu'un
jeune homme passionn qui s'est pris d'un engouement puril, pour un
ouvrage mille fois au-dessus de sa porte. Il penserait de moi ce qu'il
doit ncessairement penser du public. Peut-tre mme attribuerait-il mes
lans d'admiration  de honteux motifs d'intrt, confondant ainsi
l'enthousiasme le plus sincre avec la plus basse flatterie. Horreur!...
Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul dans le monde, orphelin ds
l'enfance, ma mort ne sera un malheur pour personne. Quelques-uns
diront: Il tait fou. Ce sera mon oraison funbre... Je mourrai
aprs-demain... On doit donner encore _la Vestale_... que je l'entende
une seconde fois!... Quelle oeuvre! comme l'amour y est peint!... et le
fanatisme! Tous ses prtres-dogues, aboyant sur leur malheureuse
victime... Quels accords dans ce finale de gant!... Quelle mlodie
jusque dans les rcitatifs! Quel orchestre! Il se meut si
majestueusement... les basses ondulent comme les flots de l'Ocan. Les
instruments sont des acteurs dont la langue est aussi expressive que
celle qui se parle sur la scne. Drivis a t superbe dans son
rcitatif du second acte; c'tait le Jupiter Tonnant. Madame Branchu,
dans l'air: _Impitoyables dieux_! m'a bris la poitrine; j'ai failli me
trouver mal. Cette femme est le gnie incarn de la tragdie lyrique;
elle me rconcilierait avec son sexe. Oh oui! je la verrai encore une
fois, une fois... cette _Vestale_... production surhumaine, qui ne
pouvait natre que dans un sicle de miracles comme celui de Napolon.
Je concentrerai dans trois heures toute la vitalit de vingt ans
d'existence... aprs quoi... j'irai... ruminer mon bonheur dans
l'ternit.

       *       *       *       *       *

Deux jours aprs,  dix heures du soir, une dtonation se fit entendre
au coin de la rue Rameau, en face de l'entre de l'Opra. Des
domestiques en riche livre accoururent au bruit et relevrent un homme
baign dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au mme instant,
une dame qui sortait du thtre, s'approchant pour demander sa voiture,
reconnut le visage sanglant d'Adolphe, et s'cria: Oh! mon Dieu, c'est
le malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Marseille! Hortense
(car c'tait elle) avait instantanment conu la pense de faire ainsi
tourner au profit de son amour-propre, la mort de celui qui l'avait
froisse par un si outrageant abandon. Le lendemain, on disait au club
de la rue de Choiseul: Cette madame N*** est vraiment une femme
dlicieuse!  son dernier voyage dans le Midi, un Provenal en est
devenu tellement fou, qu'il l'a suivie jusqu' Paris, et s'est brl la
cervelle  ses pieds, hier soir,  la porte de l'Opra. Voil un succs
qui la rendra encore cent fois plus sduisante.

Pauvre Adolphe!....

       *       *       *       *       *

Le diable m'emporte, dit Moran, si Corsino en peignant son Provenal,
ne nous a pas fait son propre portrait!--C'est ce que je pensais tout 
l'heure, en l'coutant rciter la lettre d'Adolphe. Vous lui ressemblez,
mon cher, dis-je  Corsino.

Celui-ci nous jette un singulier regard... baisse les yeux et part sans
rpondre.




TREIZIME SOIRE

SPONTINI.

Esquisse biographique.


On joue un opra-comique franais, trs, etc.

Tout le monde parle. Personne ne joue, except les quatre fidles
musiciens, les quatre Caton, aids ce soir-l d'un tambour. Le bruit
effroyable qu'ils font  eux cinq, nous gne beaucoup pour la
conversation. Mais bientt le tambour fatigu s'arrte, le joueur de
grosse caisse est pris d'une crampe au bras droit qui rend toute son
ardeur inutile; et l'on peut enfin causer.

Croyez-vous  la ralit d'un tel fanatisme? me dit Dimsky, aprs avoir
donn son opinion sur la nouvelle du soir prcdent.--Je n'y crois pas,
mais je l'ai prouv souvent.--Butor! reprend Corsino, tu mritais une
pareille rponse. Puis, continuant: Avez-vous connu Spontini? me
dit-il.--Beaucoup, et de l'admiration que son gnie m'inspira d'abord,
naquit ensuite une vive affection pour sa personne.--On dit qu'il tait
d'une svrit pour ses excutants qui passe toute croyance!--On vous a
tromp sous un certain rapport; je l'ai vu souvent complimenter des
chanteurs mdiocres. Mais il tait impitoyable pour les chefs
d'orchestre, et rien ne le tourmentait aussi violemment que les
mouvements de ses compositions pris  contre-sens. Un jour, dans une
ville d'Allemagne que je ne veux pas nommer, il assistait  une
reprsentation de _Cortez_, dirige par un homme incapable; au milieu du
second acte, la torture qu'il ressentait devint telle, qu'il eut une
attaque de nerfs et qu'on fut oblig de l'emporter.

Soyez bon, faites-nous de lui une esquisse biographique. Sa vie doit
avoir t fort agite et offrir plus d'un enseignement.

--Je n'ai rien  vous refuser, messieurs, mais la vie de ce matre, bien
qu'agite en effet, ne contient rien de prcisment romanesque. Vous
allez en juger.

       *       *       *       *       *

Le 14 novembre 1779, naquit  Majolati, prs de Jesi, dans la Marche
d'Ancne, un enfant nomm Gaspard Spontini. Je ne dirai pas de lui ce
que les biographes rptent sans se lasser en racontant la vie des
artistes clbres: Il manifesta de trs bonne heure des dispositions
extraordinaires pour son art. Il avait  peine six ans, qu'il produisait
dj des oeuvres remarquables, etc., etc. Non, certes, mon admiration
pour son gnie est trop rflchie pour employer  son gard les
banalits de la louange vulgaire. On n'ignore pas d'ailleurs ce que sont
en ralit les _chefs-d'oeuvre_ des enfants prodiges, et de quel intrt
il et t, pour la gloire de ceux qui sont ensuite devenus _des
hommes_, que l'on dtruist ds leur apparition les bauches ridicules
de leur enfance tant prne. Tout ce que je sais sur les premires
annes de Spontini, pour l'avoir entendu raconter par lui-mme, se borne
 quelques faits que je vais reproduire sans y attacher plus
d'importance qu'ils n'en mritent.

Il avait douze ou treize ans quand il se rendit  Naples pour entrer au
Conservatoire della Piet. Fut-ce d'aprs le dsir de l'enfant que ses
parents lui ouvrirent les portes de cette clbre cole de musique, ou
son pre, peu fortun sans doute, crut-il, en l'y introduisant, le
mettre sur la voie d'une carrire facile autant que modeste, et ne
prtendit-il faire de lui que le matre de chapelle de quelque couvent
ou de quelque glise du second ordre? C'est ce que j'ignore. Je
pencherais volontiers pour cette dernire hypothse, eu gard aux
dispositions pour la vie religieuse manifestes par tous les autres
membres de la famille de Spontini. L'un de ses frres fut cur d'un
village romain, l'autre (Anselme Spontini) mourut moine il y a peu
d'annes dans un couvent de Venise, si je ne me trompe, et sa soeur,
galement, a fini ses jours dans un monastre o elle avait pris le
voile.

Quoi qu'il en soit, ses tudes furent assez fructueuses  la Piet pour
le mettre bientt  mme d'crire,  peu prs comme tout le monde, une
de ces niaiseries dcores en Italie, comme ailleurs, du nom pompeux
d'opra, qui avait pour titre _i Puntigli delle donne_. Je ne sais si ce
premier essai fut reprsent. Il inspira toutefois  son auteur assez de
confiance en ses propres forces et d'ambition pour le porter  s'enfuir
du Conservatoire et  se rendre  Rome, o il esprait pouvoir plus
aisment qu' Naples se produire au thtre. Le fugitif fut bientt
rattrap, et, sous peine d'tre reconduit  Naples comme un vagabond,
mis en demeure de justifier son escapade et les prtentions qui
l'avaient inspire, en crivant un opra pour le carnaval. On lui donna
un livret intitul _gli Amanti in cimento_, qu'il mit promptement en
musique, et qui fut presque aussitt reprsent avec succs. Le public
se livra,  l'gard du jeune maestro, aux transports ordinaires aux
Romains en pareille occasion. Son ge, d'ailleurs, et l'pisode de sa
fuite avaient dispos les dilettanti en sa faveur. Spontini fut donc
applaudi, acclam, redemand, port en triomphe, et... oubli au bout de
quinze jours. Ce court succs lui valut au moins sa libert d'abord (on
le dispensa de rentrer au Conservatoire), et un engagement assez
avantageux pour aller, comme on dit en Italie, _crire_  Venise.

Le voil donc mancip, livr  lui-mme, aprs un sjour qui ne parat
pas avoir t fort long dans les classes du Conservatoire napolitain.
C'est ici qu'il conviendrait d'claircir la question qui se prsente
tout naturellement: Quel fut son matre?... Les uns lui ont donn le
pre Martini, qui tait mort avant l'entre de Spontini au
Conservatoire, et je crois mme avant que celui-ci ft n; d'autres, un
nomm Baroni, qu'il aurait pu connatre  Rome; ceux-ci ont fait honneur
de son ducation musicale  Sala,  Traetta, et mme  Cimarosa.

Je n'ai pas eu la curiosit d'interroger Spontini  ce sujet, et il n'a
jamais jug  propos de m'en entretenir. Mais j'ai pu clairement
reconnatre et recueillir comme un aveu dans ses conversations, que les
vrais matres de l'auteur de _la Vestale_, de _Cortez_ et d'_Olympie_
furent les chefs-d'oeuvre de Gluck, qui lui apparurent pour la premire
fois  son arrive  Paris en 1803, et qu'il tudia aussitt avec
passion. Quant  l'auteur des nombreux opras italiens dont nous
donnerons tout  l'heure la nomenclature, je crois qu'il importe assez
peu de savoir quel professeur lui avait appris la manire de les
confectionner. Les us et coutumes des thtres lyriques italiens de ce
temps y sont fidlement observs, et le premier venu des musicastres de
son pays a pu aisment lui donner une formule qui, dj  cette poque,
tait le secret de la comdie. Pour ne parler que de Spontini le Grand,
je crois que non-seulement Gluck, mais aussi Mhul, qui dj avait crit
son admirable _Euphrosine_, et Cherubini par ses premiers opras
franais, ont d dvelopper en lui le germe demeur latent de ses
facults dramatiques, et en hter le magnifique dveloppement.

Je ne trouve dans ses oeuvres, au contraire, aucune trace de l'influence
qu'auraient pu exercer sur lui, au point de vue purement musical, les
matres allemands, Haydn, Mozart et Beethoven. Ce dernier mme tait 
peine connu de nom en France quand Spontini y arriva, et _la Vestale_ et
_Cortez_ brillaient dj depuis longtemps sur la scne de l'Opra de
Paris, quand leur auteur visita l'Allemagne pour la premire fois. Non,
c'est l'instinct seul de Spontini qui le guida et lui fit soudainement
dcouvrir dans l'emploi des masses vocales et instrumentales, et dans
l'enchanement des modulations, tant de richesses inconnues ou du moins
inexploites de ses prdcesseurs pour la composition thtrale. Nous
verrons bientt ce qui rsulta de ses innovations, et la haine qu'elles
lui attirrent de la part de ses compatriotes, autant que de celle des
musiciens franais.

En reprenant le fil de mon rcit biographique, je dois avouer mon
ignorance au sujet des faits et gestes du jeune Spontini en Italie,
aprs qu'il eut produit  Venise son troisime opra. Je ne sais pas
mme bien pertinemment sur quels thtres il donna les ouvrages qui
suivirent celui-ci. Ils lui rapportrent sans doute aussi peu d'argent
que de gloire, puisqu'il se dtermina  tenter la fortune en France,
sans y tre appel par la voix publique ni par un puissant protecteur.

On connat le titre des treize ou quatorze partitions italiennes
composes par Spontini pendant les sept annes qui suivirent son premier
et phmre succs  Rome. Ce sont: l'_Amor secreto_, l'_Isola
disabitata_, l'_Eroismo ridicolo_, _Teseo riconosciuto_, _la Finta
Filosofa_, _la Fuga in maschera_, _i Quadri parlanti_, _il Finto
Pittore_, _gli Elisi delusi_, _il Geloso e l'Audace_, le _Metamorfosi di
Pasquale_, _Chi pi guarda non vede_, _la Principessa d'Amalfi_,
_Berenice_.

Il avait conserv dans sa bibliothque les manuscrits et mme les
livrets imprims de toutes ces ples compositions, qu'il montrait
quelquefois  ses amis avec un sourire de ddain, comme des jouets de
son enfance musicale.

A son arrive  Paris, Spontini, je crois, eut beaucoup  souffrir. Il y
vcut tant bien que mal en donnant des leons, et obtint la
reprsentation au Thtre-Italien, de sa _Finta Filosofa_, qui fut
accueillie favorablement. Quoi qu'en disent la plupart de ses
biographes, il faut croire que l'opra de _Milton_, de M. de Jouy, fut
le premier essai de Spontini sur des paroles franaises, et qu'il
prcda le petit et insignifiant ouvrage intitul _Julie ou le Pot de
Fleurs_.

Sur le titre de ces deux partitions graves, on lit en effet que
_Milton_ fut reprsent  l'Opra-Comique le 27 novembre 1804, et que
_Julie_ y parut seulement le 12 mars 1805. _Milton_ fut assez bien reu
_Julie_, au contraire, succomba sous le poids de l'indiffrence
publique, comme mille autres productions du mme genre, que nous voyons
journellement natre et mourir sans que personne daigne y prendre
garde. Un seul morceau en a t conserv par les thtres de vaudeville,
c'est l'air _Il a donc fallu pour la gloire_. Le clbre acteur Elleviou
avait pris Spontini en affection; voulant lui fournir l'occasion d'une
revanche, il lui procura un livret d'opra-comique en trois actes: _la
Petite Maison_, qui trs-probablement ne valait pas mieux que _Julie_,
et que l'imprudent musicien eut la faiblesse d'accepter. _La Petite
maison_ s'croula avec un tel fracas et si compltement, qu'il n'en est
pas rest trace. La reprsentation n'en put mme tre acheve. Elleviou
y jouait un rle important; indign de quelques sifflets isols, il
s'oublia jusqu' adresser  l'auditoire un geste mprisant. Le plus
affreux tumulte s'ensuivit, le parterre en fureur s'lana dans
l'orchestre, chassa les musiciens, et brisa tout ce qui lui tomba sous
la main.

Aprs ce double chec du jeune compositeur, toutes les portes allaient
ncessairement se fermer devant lui. Mais une haute protection, celle de
l'impratrice Josphine, lui restait; elle ne lui fit pas dfaut, et
c'est certainement  elle seule que le gnie de Spontini, qu'on allait
teindre avant son lever, dut de pouvoir, deux ans plus tard, faire au
ciel de l'art sa radieuse ascension. M. de Jouy conservait depuis
longtemps en portefeuille un pome de grand opra, _la Vestale_, refus
par Mhul et par Cherubini. Spontini le sollicita avec de si vives
instances, que l'auteur se dcida enfin  le lui confier.

Pauvre alors, dj dcri et ha de la tourbe des musiciens de Paris,
Spontini oublia tout, en s'lanant comme un aigle sur sa riche proie.
Il s'enferma dans un misrable rduit, ngligea ses lves, insoucieux
des premires ncessits de la vie et travailla  son oeuvre avec cette
ardeur fivreuse, cette passion frmissante, indices certains de la
premire ruption de son volcan musical.

La partition acheve, l'impratrice la fit mettre immdiatement 
l'tude  l'Opra; et ce fut alors que commena pour le protg de
Josphine le supplice des rptitions; supplice affreux pour un
novateur sans autorit acquise, et auquel le personnel tout entier des
excutants tait naturellement et systmatiquement hostile; lutte de
tous les instants contre des intentions malveillantes; dchirants
efforts pour dplacer des bornes, chauffer des glaons, raisonner avec
des fous, parler d'amour  des envieux, de courage  des lches. Tout le
monde se rvoltait contre les prtendues difficults de l'oeuvre
nouvelle, contre les formes inusites de ce grand style, contre les
mouvements imptueux de cette passion incandescente allume aux plus
purs rayons du soleil d'Italie. Chacun voulait retrancher, couper,
monder, aplatir cette fire musique, aux rudes exigences, qui fatiguait
ses interprtes en leur demandant sans cesse de l'attention, de la
vigueur et une fidlit scrupuleuse. Madame Branchu elle-mme, cette
femme inspire qui cra d'une si admirable faon le rle de Julia, m'a
avou ensuite, non sans regretter ce coupable dcouragement, avoir un
jour dclar  Spontini qu'elle n'apprendrait jamais ses _inchantables
rcitatifs_. Les remaniements dans l'instrumentation, les suppressions,
les rinstallations des phrases, les transpositions, avaient dj caus
 l'administration de l'Opra des frais normes de copie. Sans la bont
infatigable de Josphine et la _volont_ de Napolon qui exigea que l'on
ft _l'impossible_, il est hors de doute que la partition de _la
Vestale_, repousse comme absurde et inexcutable, n'et jamais vu le
jour. Mais, pendant que le pauvre grand artiste se tordait au milieu des
tortures qu'on lui infligeait avec une si cruelle persistance  l'Opra,
le Conservatoire faisait fondre le plomb qu'il voulait, lui, au grand
jour de la reprsentation, verser dans ses plaies vives. Toute la
marmaille des rapins contre-pointistes, jurant, sur la parole de leurs
matres, que Spontini ne savait pas les premiers lments de l'harmonie,
que son chant tait pos sur l'accompagnement _comme une poigne de
cheveux sur une soupe_ (j'ai entendu pendant plus de dix ans dans les
classes du Conservatoire cette noble comparaison applique aux oeuvres de
Spontini), tous ces jeunes tisseurs de notes, capables de comprendre et
de sentir les grandes choses de l'art musical, comme MM. les portiers,
leurs pres, l'taient de juger de littrature et de philosophie, se
liguaient pour faire tomber _la Vestale_. Le systme des sifflets ne fut
pas admis. Celui des billements et des rires ayant t adopt, chacun
de ces mirmidons devait,  la fin du second acte, se coiffer d'un bonnet
de nuit et faire mine de s'endormir.

Je tiens ce dtail du chef mme de la bande des dormeurs. Il s'tait
adjoint, pour la direction du sommeil, un jeune chanteur de romances,
devenu plus tard l'un de nos plus clbres compositeurs d'opras
comiques. Toutefois le premier acte s'excuta sans encombre, et les
cabaleurs, ne pouvant mconnatre l'effet de cette belle musique, si mal
crite,  les en croire, se contentaient de dire avec un tonnement naf
qui n'avait plus rien d'hostile: Cela va! Boeldieu, assistant
vingt-deux ans aprs  la rptition gnrale de la symphonie en _ut
mineur_ de Beethoven, disait aussi avec le mme sentiment de surprise:
Cela va! Le scherzo lui avait paru si _bizarrement_ crit, qu' son
avis cela _ne devait pas aller_! Hlas! il y a bien d'autres choses qui
sont alles, qui vont et qui iront, malgr les professeurs de
contre-point et les auteurs d'opras comiques.

Quand vint le second acte de _la Vestale_, l'intrt toujours croissant
de la scne du temple ne permit pas aux conspirateurs de songer un
instant  l'excution de la misrable farce qu'ils avaient prpare, et
le finale leur arracha, tout comme au public impartial, de chaleureux
applaudissements dont ils eurent sans doute  faire amende honorable le
lendemain, en continuant, dans leurs classes,  vilipender cet ignorant
Italien, qui avait su pourtant les mouvoir si vivement. Le temps est un
grand matre! Cet adage n'est pas neuf; mais la rvolution qui s'est
faite en douze ou quinze ans dans les ides de notre Conservatoire est
une preuve frappante de sa vrit. Il n'y a plus gure aujourd'hui dans
cet tablissement de prjugs ni de parti pris hostiles aux choses
nouvelles; l'esprit de l'cole est excellent. Je crois que la Socit
des concerts, en familiarisant les jeunes musiciens avec une foule de
chefs-d'oeuvre, crits par des matres dont le gnie hardi et indpendant
n'a jamais connu seulement nos rveries scolastiques, est pour beaucoup
dans ce rsultat. Aussi l'excution des fragments de _la Vestale_ par la
Socit des concerts et les lves du Conservatoire obtient-elle
toujours un succs immense, succs d'applaudissements, de cris, de
larmes, qui trouble les excutants et le public  tel point, qu'on se
trouve quelquefois pendant une longue demi-heure dans l'impossibilit de
continuer le concert. Un jour, en pareille circonstance, Spontini, cach
au fond d'une loge, observait philosophiquement cette tempte
d'enthousiasme, et se demandait sans doute, en voyant les manifestations
tumultueuses de l'orchestre et des choristes, ce que sont devenus tous
les petits drles, tous les petits contre-pointistes, tous les petits
crtins de 1807, quand le parterre, l'ayant aperu, se leva en masse en
se tournant vers lui, et la salle d'clater de nouveau en cris de
reconnaissance et d'admiration. Clameur sublime dont les mes mues
saluent le vrai gnie, et sa plus noble rcompense! N'y a-t-il pas
quelque chose de providentiel dans ce triomphe dcern au grand artiste
au sein mme de l'cole o, pendant trente ans et plus, on enseigna la
haine de sa personne et le mpris de ses ouvrages.

Et cependant, combien la musique de _la Vestale_ doit perdre, ainsi
prive du prestige de la scne, pour ceux des auditeurs surtout (et le
nombre en est grand) qui ne l'ont jamais entendue  l'Opra! Comment
deviner au concert cette multitude d'effets divers o l'inspiration
dramatique clate avec tant d'abondance et de profondeur? Ce que ces
auditeurs peuvent saisir, c'est une vrit d'expression qu'on devine ds
les premires mesures de chaque rle, c'est l'intensit de la passion
qui rend cette musique lumineuse par l'ardente flamme qui y est
concentre, _sunt lacrym rerum_, et la valeur purement musicale des
mlodies et des groupes d'accords. Mais il y a des ides qui ne peuvent
s'apercevoir qu' la reprsentation; il en est une, entre autres, d'une
beaut rare au second acte. La voici: Dans l'air de Julia:
_Impitoyables dieux_! air dans le mode mineur et plein d'une agitation
dsespre, se trouve une phrase navrante d'abandon et de douloureuse
tendresse: _Que le bienfait de sa prsence enchante un seul moment ces
lieux_. Aprs la fin de l'air et ces mots de rcitatif: _Viens, mortel
ador, je te donne ma vie_, pendant que Julia va au fond du thtre pour
ouvrir  Licinius, l'orchestre reprend un fragment de l'air prcdent o
les accents du trouble passionn de _la Vestale_ dominent encore; mais,
au moment mme o la porte s'ouvre en donnant passage aux rayons amis de
l'astre des nuits, un _pianissimo_ subit ramne dans l'orchestre, un peu
orne par les instruments  vent, la phrase _Que le bienfait de sa
prsence_; il semble aussitt qu'une dlicieuse atmosphre se rpande
dans le temple, c'est un parfum d'amour qui s'exhale, c'est la fleur de
la vie qui s'panouit, c'est le ciel qui s'ouvre, et l'on conoit que
l'amante de Licinius, dcourage de sa lutte contre son coeur, vienne en
chancelant s'affaisser au pied de l'autel, prte  donner sa vie pour un
instant d'ivresse. Je n'ai jamais pu voir reprsenter cette scne sans
en tre mu jusqu'au vertige. A partir de ce morceau, cependant,
l'intrt musical et l'intrt dramatique vont sans cesse grandissant;
et l'on pourrait presque dire que, dans son ensemble, le second acte de
_la Vestale_ n'est qu'un _crescendo_ gigantesque, dont le _forte_ clate
 la scne finale du voile seulement. Vous n'attendez pas, messieurs,
que j'analyse ici les beauts de l'immortelle partition que vous admirez
tous autant que je l'admire. Mais comment ne pas signaler en passant des
merveilles d'expression comme celles qu'on trouve au dbut du duo des
amants:

                          LICINIUS.

    Je te vois.

                            JULIA.

                En quels lieux!

                          LICINIUS.

                                Le dieu qui nous rassemble
    Veille autour de ces murs et prend soins de tes jours.

                            JULIA.

              Je ne crains que pour toi!

Quelle diffrence entre les accents de ces deux personnages! les
paroles de Licinius se pressent sur ses lvres brlantes; Julia, au
contraire, n'a presque plus d'inflexions dans la voix, la force lui
manque, elle meurt. Le caractre de Licinius se dveloppe mieux encore
dans sa cavatine, dont on ne saurait assez admirer la beaut mlodique;
il est tendre d'abord, il console, il adore, mais vers la fin,  ces
mots:

    Va, c'est aux dieux  nous porter envie,

une sorte de fiert se dcle dans son accent, il contemple sa belle
conqute, la joie de la possession devient plus grande que le bonheur
mme, et sa passion se colore d'orgueil. Quant au duo, et surtout  la
proraison de l'ensemble:

    C'est pour toi seul que je veux vivre!
    Oui, pour toi seule je veux vivre!

ce sont choses indescriptibles; il y a l des palpitations, des cris,
des treintes perdues qui ne sont point connues de vous, ples amants
du Nord: c'est l'amour italien dans sa grandeur furieuse et ses
volcaniques ardeurs. Au finale,  l'entre du peuple et des prtres dans
le temple, les formes rhythmiques grandissent dmesurment; l'orchestre,
gros de temptes, se soulve et ondule avec une majest terrible; il
s'agit ici du fanatisme religieux.

    O crime!  dsespoir!  comble de revers!
    Le feu cleste teint! la prtresse expirante!
    Les dieux pour signaler leur colre clatante,
    Vont-ils dans le chaos replonger l'univers?

Ce rcitatif est effrayant de vrit dans son dveloppement mlodique,
dans ses modulations et son instrumentation; c'est d'un grandiose
monumental; partout s'y manifeste la force menaante d'un prtre de
Jupiter Tonnant. Et, parmi les phrases de Julia, successivement pleines
d'accablement, de rsignation, de rvolte et d'audace, il y a de ces
accents si naturels qu'il semble qu'on n'et pu en employer d'autres; et
si rares pourtant que les plus belles partitions en contiennent  peine
quelques-uns. Tels sont ceux:

            Eh quoi! je vis encore!.........
            Qu'on me mne  la mort!.........
    Le trpas m'affranchit de ton autorit!.........
    Prtres de Jupiter, je confesse que j'aime!.........
    Est-ce assez d'une loi pour vaincre la nature!.........
            Vous ne le saurez pas.........

A cette dernire rponse de Julia  la question du pontife, les foudres
de l'orchestre clatent avec fracas, on sent qu'elle est perdue, que la
touchante prire que la malheureuse vient d'adresser  Latone ne la
sauvera pas. Le rcitatif mesur: _Le temps finit pour moi_, est un
chef-d'oeuvre de modulation, eu gard  ce qui prcde et  ce qui suit.
Le grand prtre a termin sa phrase dans le ton de _mi majeur_, qui sera
bientt celui du choeur final. Le chant de la Vestale s'loignant peu 
peu de cette tonalit, va faire repos sur la dominante d'_ut_ mineur;
alors, les altos commencent seuls une sorte de trmolo sur le _si_ que
l'oreille prend pour la note _sensible_ du ton tabli en dernier lieu,
et amnent, par ce mme _si_, qui va redevenir tout d'un coup la note
_dominante_, l'explosion des instruments de cuivre et des timbales dans
le ton de _mi_ majeur qui vibre de nouveau avec un redoublement de
sonorit, comme ces lueurs qui, la nuit, reparaissent plus blouissantes
quand un obstacle les a pour instant drobes  nos yeux. Pour
l'anathme, maintenant, sous lequel le pontife abme sa victime, autant
que pour la stretta, toute description est aussi impuissante qu'inutile
pour quiconque ne les a pas entendus. C'est l surtout qu'on reconnat
la puissance de cet orchestre de Spontini, qui, malgr les
dveloppements varis de l'instrumentation moderne, est rest debout,
majestueux, beau de formes, drap  l'antique et brillant comme au jour
o il jaillit tout arm du cerveau de son auteur. On palpite avec
douleur sous les incessantes rpercussions du rhythme impitoyable du
double choeur syllabique des prtres, contrastant avec la gmissante
mlodie des vestales plores. Mais la divine angoisse de l'auditeur ne
parvient  son comble qu' l'endroit o abandonnant l'emploi du rhythme
prcipit, les instruments et les voix, les uns en sons soutenus, les
autres en trmolo, versent  torrents continus les stridents accords de
la proraison; c'est l le point culminant de ce crescendo qui s'est
chauff en grandissant pendant toute la seconde moiti du second acte,
et auquel,  mon sens, aucun autre n'est comparable pour son immensit
et la lenteur formidable de son progrs. Pendant les grandes excutions
de cette scne olympienne au Conservatoire et  l'Opra de Paris, tout
frmit, le public, les excutants, l'difice lui-mme qui, mtallis de
la base au fate, semble comme un gong colossal, projeter de sinistres
vibrations. Les moyens des petits thtres semblables au vtre,
messieurs, sont insuffisants  produire cet trange phnomne.

Remarquez maintenant, au sujet de la disposition des voix d'hommes dans
cette stretta sans pareille, que loin d'tre une _maladresse_ et une
_pauvret_, ainsi qu'on l'a prtendu, le morcellement des forces vocales
a t l profondment calcul. Les tnors et les basses sont, au dbut,
diviss en six parties, dont trois seulement se font entendre  la fois;
c'est un double choeur dialogu. Le premier choeur chante trois notes que
le second rpte immdiatement, de manire  produire une incessante
rpercussion de chaque temps de la mesure, et sans qu'il y ait jamais,
par consquent, plus d'une moiti des voix d'hommes employes  la fois.
Ce n'est qu' l'approche du _fortissimo_ que toute cette masse se runit
en un seul choeur; c'est au moment o, l'intrt mlodique et
l'expression passionne ayant atteint leur plus haute puissance, le
rhythme haletant a besoin de nouvelles forces pour lancer les
dchirantes harmonies dont le chant des femmes est accompagn. C'est la
consquence du vaste systme de crescendo adopt par l'auteur et dont le
terme extrme se trouve, je l'ai dj dit,  l'accord dissonnant qui
clate quand le pontife jette sur la tte de Julia le fatal voile noir.
C'est une admirable combinaison, au contraire, pour laquelle il n'y a
pas assez d'loges et dont il n'tait permis de mconnatre la valeur
qu' un demi-quart de musicien, comme celui qui la blmait. Mais il est
naturel  la critique ainsi dirige de bas en haut, de faire aux hommes
exceptionnels qu'elle se permet de morigner, prcisment un reproche de
leurs qualits et de voir de la faiblesse dans la manifestation la plus
vidente de leur savoir et de leur force.

Quand donc les Paganini de l'art d'crire ne seront-ils plus obligs de
recevoir des leons des aveugles du pont Neuf?...

Le succs de _la Vestale_ fut clatant et complet. Cent reprsentations
ne purent suffire  lasser l'enthousiasme des Parisiens; on joua _la
Vestale_ tant bien que mal, sur tous les thtres de la province; on la
reprsenta en Allemagne; elle occupa mme toute une saison la scne de
Saint-Charles,  Naples, o madame Colbran, devenue depuis madame
Rossini, joua le rle de Julia; succs dont l'auteur ne fut inform que
longtemps aprs et qui lui causa une joie profonde.

Ce chef-d'oeuvre tant admir pendant vingt-cinq ans de toute la France,
serait presque tranger  la gnration musicale actuelle, sans les
grands concerts qui le remettent de temps en temps en lumire. Les
thtres ne l'ont pas conserv dans leur rpertoire, et c'est un
avantage dont les admirateurs de Spontini doivent se fliciter. Son
excution demande en effet des qualits qui deviennent de plus en plus
rares. Elle exige imprieusement de grandes voix exerces dans le grand
style, des chanteurs et surtout des cantatrices dous de quelque chose
de plus que le talent; il faut, pour bien rendre des oeuvres de cette
nature, des choeurs qui sachent chanter et agir: il faut un puissant
orchestre, un chef d'une grande habilet pour le conduire et l'animer,
et par-dessus tout il faut que l'ensemble des excutants soit pntr du
sentiment de l'expression, sentiment presque teint aujourd'hui en
Europe, o les plus normes absurdits se popularisent  merveille, o
le style le plus trivial et surtout le plus faux est celui qui, dans les
thtres, a le plus de chances de succs. De l l'extrme difficult de
trouver pour ces modles de l'art pur des auditeurs et de dignes
interprtes. L'abrutissement du gros public, son inintelligence des
choses de l'imagination et du coeur, son amour pour les platitudes
brillantes, la bassesse de tous ses instincts mlodiques et rhythmiques,
ont d naturellement pousser les artistes sur la voie qu'ils suivent
maintenant. Il semble au bon sens le plus vulgaire que le got du public
devrait tre form par eux, mais c'est malheureusement au contraire
celui des artistes, qui est dform et corrompu par le public.

Il ne faut pas argumenter en sa faveur de ce qu'il adopte et fait
triompher de temps en temps quelque bel ouvrage. Cela prouve seulement,
bien que le _moindre grain de mil_ et fait mieux son affaire, qu'il a
par mgarde aval une perle, et que son palais est encore moins dlicat
que celui du coq de la fable, qui ne s'y trompait pas. Sans cela, en
effet, si c'est parce qu'ils sont beaux que le public a applaudi
certains ouvrages, il aurait, par la raison contraire, en d'autres
occasions, manifest une indignation courrouce, il aurait demand un
compte svre de leurs oeuvres aux hommes qui sont venus si souvent
devant lui souffleter l'art et le bon sens. Et il est loin de l'avoir
fait. Quelque circonstance trangre au mrite de l'ouvrage en aura donc
amen le succs; quelque jouet sonore aura amus ces grands enfants; ou
bien une excution entranante de verve ou d'un luxe inaccoutum les
aura fascins. Car,  Paris du moins, en prenant le public au dpourvu,
avant qu'il ait eu le temps de se faire faire son opinion, avec une
excution exceptionnelle _par l'clat de ces qualits extrieures_, on
lui fait tout admettre.

On conoit maintenant qu'il faille se fliciter de l'abandon o les
thtres de France laissent les partitions monumentales, puisque
l'oblitration du sens expressif du public tant vidente et prouve
comme elle l'est, il ne reste de chances de succs pour des miracles
d'expression, comme _la Vestale_ et _Cortez_, que dans une excution
impossible  obtenir aujourd'hui.

A l'poque o Spontini vint en France, l'art du chant orn chez les
femmes, n'tait sans doute pas aussi avanc qu'il l'est maintenant, mais
 coup sr le chant large, dramatique, passionn, existait pur de tout
alliage; il existait, du moins  l'Opra. Il y avait alors une Julia,
une Armide, une Iphignie, une Alceste, une Hypermnestre. Il avait
madame Branchu, type de ces voix de soprano, pleines et retentissantes,
douces et fortes, capables de dominer les choeurs de l'orchestre, et
pouvant s'teindre jusqu'au murmure le plus affaibli de la passion
timide, de la crainte ou de la rverie. Cette femme n'a jamais t
remplace. On avait oubli depuis longtemps l'admirable manire dont
elle disait les rcitatifs et chantait les mlodies lentes et
douloureuses, quand Duprez, lors de ses dbuts dans _Guillaume Tell_,
vint rappeler la puissance de cet art port  ce degr de perfection.
Mais  ces qualits minentes, madame Branchu joignait encore celles
d'une imptuosit irrsistible dans les scnes d'lan et une facilit
d'mission de voix qui ne l'obligeait jamais  ralentir hors de propos
les mouvements, ou  ajouter des temps  la mesure, comme on le fait 
tout propos aujourd'hui. En outre, madame Branchu tait une tragdienne
de premier ordre, qualit indispensable pour remplir les grands rles de
femmes crits par Gluck et Spontini; elle possdait l'entranement, une
sensibilit relle, et n'avait jamais d chercher des procds pour les
imiter. Je ne l'ai pas vue dans ce rle de Julia crit pour elle; 
l'poque o je l'entendis  l'Opra, elle avait dj renonc  le jouer.
Mais ce qu'elle tait dans _Alceste_, dans _Iphignie en Aulide_, dans
les _Danades_ et dans _Olympie_, me fit juger de ce qu'elle avait d
tre quinze ans auparavant dans _la Vestale_. En outre, Spontini eut
encore le bonheur, en montant son ouvrage, de trouver un acteur spcial
pour le rle du souverain pontife: ce fut Drivis pre, avec sa voix
formidable, sa haute stature, sa diction dramatique, son geste savant et
majestueux. Il tait jeune alors, presque inconnu. Le rle du pontife
avait t donn  un autre acteur, qui s'en tirait fort mal et, comme de
raison, grommelait sans cesse aux rptitions contre les prtendues
difficults de cette musique qu'il ne pouvait comprendre. Un jour qu'au
foyer du chant son ineptie et son impertinence se manifestaient plus
videmment que de coutume, Spontini, indign, lui arracha le rle des
mains et le jeta dans le feu. Drivis tait prsent; il s'lance vers la
chemine, plonge sa main dans la flamme et en retire le rle en
s'criant: Je l'ai sauv, je le garde!--Il est  toi, rpondit
l'auteur, et je suis sr que tu seras digne de lui! Le pronostic ne fut
pas trompeur; ce rle fut en effet l'un des meilleurs crs par Drivis,
et mme le seul sans doute qui pt permettre  l'inflexibilit de sa
rude voix de se montrer sans dsavantage.

Cette partition est d'un style, selon moi, tout  fait diffrent de
celui qu'avaient adopt en France les compositeurs de cette poque. Ni
Mhul, ni Cherubini, ni Berton, ni Lesueur, n'crivirent ainsi. On a dit
que Spontini procdait de Gluck. Sous le rapport de l'inspiration
dramatique, de l'art de dessiner un caractre, de la fidlit et de la
vhmence de l'expression, cela est vrai. Mais quant au style mlodique
et harmonique, quant  l'instrumentation, quant au coloris musical, il
ne procde que de lui-mme. Sa musique a une physionomie particulire
qu'on ne saurait mconnatre; quelques ngligences harmoniques
(trs-rares) ont servi de prtexte  mille ridicules reproches
d'incorrection, fulmins autrefois contre elle par les conservatoriens,
reproches attirs bien plus encore par des harmonies neuves et belles
que le grand matre avait trouves et appliques avec bonheur, avant que
les magister du temps eussent song qu'elles existaient ou trouv la
raison de leur existence. C'tait l son grand crime. Y songeait-il en
effet? employer des accords et des modulations que l'usage n'avait pas
encore vulgariss, et avant que les docteurs eussent dcid s'il tait
permis d'en faire usage!... Il y avait aussi, il faut bien le dire, un
autre motif  cette leve de boucliers du Conservatoire. Si l'on en
excepte Lesueur, dont l'opra des _Bardes_ eut un grand nombre de
reprsentations brillantes, aucun des compositeurs de l'poque n'avait
pu russir  l'Opra. La _Jrusalem_ de Persuis et son _Triomphe de
Trajan_ obtinrent de ces succs passagers qui ne comptent point dans
l'histoire de l'art, et qu'on put, d'ailleurs, attribuer  la pompe de
la mise en scne et  des allusions que les circonstances politiques
permettaient d'tablir alors, entre les hros de ces drames et le hros
du drame immense qui faisait palpiter le monde entier. Le grand
rpertoire de l'Opra fut donc pendant une longue suite d'annes soutenu
presque exclusivement par les deux opras de Spontini (_la Vestale_ et
_Fernand Cortez_) et par les cinq partitions de Gluck. La vieille gloire
du compositeur allemand n'avait de rivale sur notre premire scne
lyrique que la jeune gloire du matre italien. Tel tait le motif de la
haine que lui portait l'cole dirige par des musiciens dont les
tentatives pour rgner  l'Opra avaient t infructueuses.

On n'et jamais pu venir  bout, disait-on, de reprsenter _la Vestale_,
sans les corrections que des hommes savants voulurent bien faire  cette
monstrueuse partition pour la rendre excutable! etc., etc. De l les
prtentions risibles d'une foule de gens au mrite d'avoir retouch,
corrig, pur l'oeuvre de Spontini. Je connais, pour ma part, quatre
compositeurs qui passent pour y avoir mis la main. Quand ensuite le
succs de _la Vestale_ fut bien assur, irrsistible et incontestable,
on alla plus loin: il ne s'agissait plus de corrections seulement, mais
bien de morceaux entiers que chacun des correcteurs aurait composs pour
elle; l'un prtendait avoir fait le duo du second acte, l'autre la
marche funbre du troisime, etc. Il est singulier que, dans le nombre
considrable de duos et de marches crits par ces illustres matres, on
ne puisse trouver de morceaux de ce genre ni de cette hauteur
d'inspiration!..... Ces messieurs auraient-ils pouss le dvouement
jusqu' faire prsent  Spontini de leurs plus belles ides? une telle
abngation passe les bornes du sublime!.... enfin on en vint  cette
version longtemps admise dans les limbes musicales de France et
d'Italie: Spontini n'tait pas du tout l'auteur de _la Vestale_. Cette
oeuvre, crite au rebours du bon sens, corrige par tout le monde, sur
laquelle avaient frapp sans relche pendant si longtemps les anathmes
scolastiques et acadmiques, cette oeuvre indigeste et confuse, Spontini
n'et pas mme t capable de la produire; il l'avait achete toute
faite _chez un picier_; elle tait due  la plume d'un compositeur
_allemand_ mort de misre  Paris, Spontini n'avait eu qu' _arranger_
les mlodies de ce malheureux musicien sur les paroles de M. de Jouy, et
 ajouter quelques mesures pour l'enchanement des scnes. Il faut
convenir qu'il les a habilement arranges, on jurerait que chaque note a
t crite pour la parole  laquelle elle est unie. M. Castil-Blaze
lui-mme n'est pas encore all jusque-l. Vainement demandait-on
quelquefois chez quel picier Spontini avait plus tard achet la
partition de _Fernand Cortez_ qui n'est pas, on le sait, sans mrite;
nul n'a jamais pu le savoir. Que de gens pourtant  qui l'adresse de ce
prcieux ngociant et t bonne  connatre, et qui se fussent
empresss d'aller chez lui  la provision: ce doit tre le mme
assurment qui vendit  Gluck sa partition d'_Orphe_ et  J. J.
Rousseau son _Devin du village_. (Ces deux ouvrages de mrites si
disproportionns ont t galement contests  leurs auteurs.)

Mais trve  ces incroyables folies: personne ne doute que la rage
envieuse ne puisse produire, chez les malheureux qu'elle dvore, un tat
voisin de l'imbcillit.

Matre d'une position dispute avec tant d'acharnement, et connaissant
enfin sa force, Spontini se disposait  entreprendre une autre
composition dans le style antique. Il s'agissait d'une _lectre_; quand
l'empereur lui fit dire qu'il le verrait avec plaisir prendre pour sujet
de son nouvel ouvrage _la conqute du Mexique_ par Fernand Cortez.
C'tait un ordre auquel le compositeur s'empressa d'obir. Nanmoins, la
tragdie d'_lectre_ l'avait profondment impressionn: la mettre en
musique tait un de ses plus chers projets, et je l'ai souvent entendu
exprimer le regret de l'avoir abandonn.

Je crois pourtant que le choix de l'empereur fut un bonheur pour
l'auteur de _la Vestale_, en ce qu'il le dtourna de faire une seconde
fois de l'antique et l'obligea, au contraire,  chercher pour des scnes
tout aussi mouvantes, mais plus varies et moins solennelles, ce
coloris trange et charmant, cette expression si fire et si tendre, et
ces heureuses hardiesses qui font de la partition de _Cortez_ la digne
mule de sa soeur ane. Le succs du nouvel opra fut triomphal.
Spontini,  partir de ce jour, resta le matre de notre premire scne
lyrique, et dut s'crier comme son hros:

    Cette terre est  moi, je ne la quitte plus!

On m'a souvent demand lequel des deux premiers grands opras de
Spontini je prfrais, et j'avoue qu'il m'a toujours t impossible de
rpondre. _Cortez_ ne ressemble  _la Vestale_ que par la fidlit et la
beaut constante de l'expression. Quant aux autres qualits de son
style, elles sont entirement diffrentes de celles du style de son
ane. Mais la scne de la rvolte des soldats de _Cortez_ est un de ces
miracles  peu prs introuvables dans les mille opras crits jusqu' ce
jour; miracle auquel le final du second acte de _la Vestale_ peut seul,
je le crains, servir de pendant. Dans la partition de _Cortez_, tout est
nergique et fier, brillant, passionn et gracieux; l'inspiration y
brle et dborde, et la raison la dirige cependant. Tous les caractres
y sont d'une incontestable vrit. Amazily est tendre et dvou; Cortez,
emport, fougueux, quelquefois tendre aussi; Telasco, sombre, mais noble
dans son sauvage patriotisme. Il y a l de ces grands coups d'ailes que
les aigles donnent seuls, des sries d'clairs  illuminer tout un
monde.

Oh! qu'on ne vienne pas me parler de _travail pnible_, de prtendues
_incorrections harmoniques_, ni des dfauts que l'on reproche encore 
Spontini: car, quand ils seraient vrais, l'effet produit par son oeuvre,
mon motion et celle de mille autres musiciens qu'il n'est pas facile
d'blouir, n'en sont pas moins vraies  leur tour. Si l'on ajoute que,
dans notre exaltation, nous avons perdu la facult de raisonner, c'est
le plus immense loge qui puisse tre fait de cette musique. Ah!
parbleu! je voudrais les y voir tous ceux qui nient la supriorit d'une
pareille puissance. Tenez, leur dirais-je, vous n'exigez pas apparemment
que la composition musicale et dramatique ait pour but unique de _parler
au raisonnement_ des auditeurs et de les laisser parfaitement calmes et
froids dans leur contemplation mthodique? Eh bien! puisque vous
accordez que l'art peut aussi, sans trop se ravaler, tendre  produire
sur certaines organisations ces motions qu'elles prfrent, voici des
choristes nombreux et bien exercs, un excellent orchestre, des
chanteurs choisis entre tous, un pome sem de situations saisissantes,
des vers bien coups pour la musique; allons!  l'oeuvre! essayez donc de
nous mouvoir, de nous faire perdre la facult de raisonner, comme vous
dites, ce sera chose facile,  votre avis, puisque aprs un acte de
_Cortez_, on nous voit ainsi enfivrs et palpitants. Ne vous gnez pas,
nous nous livrons  vous sans dfense: abusez de notre
impressionnabilit; nous apporterons des sels, il y aura des mdecins
dans la salle pour juger le point auquel l'ivresse musicale peut tre
pousse sans danger pour la vie humaine.

Ah! pauvres gens, nous vous aurions bientt prouv, je le crains, que
vos efforts sont vains, que la raison nous reste, et que notre main ne
tremble pas en promenant le scalpel sur toutes les parties de votre
oeuvre pour y constater l'absence du coeur....

Aprs une des dernires reprsentations de _Cortez_  Paris, j'crivis 
Spontini la lettre suivante, qui le fit un peu sortir, quand il la lut,
de son apparente froideur habituelle.

CHER MAITRE,

Votre oeuvre est noble et belle, et c'est peut-tre aujourd'hui, pour
les artistes capables d'en apprcier les magnificences, un _devoir_ de
vous le rpter. Quels que puissent tre  cette heure vos chagrins, la
conscience de votre gnie et de l'inapprciable valeur de ses crations
vous les fera aisment oublier.

Vous avez excit des haines violentes, et,  cause d'elles,
quelques-uns de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur
admiration. Ceux-l sont des lches! J'aime mieux vos ennemis.

On a donn hier _Cortez_  l'Opra. Tout bris encore par le terrible
effet de la scne de la rvolte, Je viens vous crier: Gloire! gloire!
gloire et respect  l'homme dont la pense puissante, chauffe par son
coeur, a cr cette scne immortelle! Jamais, dans aucune production de
l'art, l'indignation sut-elle trouver de pareils accents? Jamais
enthousiasme guerrier fut-il plus brlant et plus potique? A-t-on
quelque part montr sous un pareil jour, peint avec de telles couleurs,
l'_audace_ et la _volont_, ces fires filles du gnie?--Non! et
personne ne le croit.

C'est beau, c'est vrai, c'est neuf, c'est sublime! Si la musique
n'tait pas abandonne  la charit publique, on aurait quelque part en
Europe un thtre, un panthon lyrique, exclusivement consacr  la
reprsentation des chefs-d'oeuvre monumentaux, o ils seraient excuts 
longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux, par des
_artistes_, et couts aux ftes solennelles de l'art par des auditeurs
sensibles et intelligents.

Mais, partout  peu prs, la musique, dshrite des prrogatives de sa
noble origine, n'est qu'une enfant trouve qu'on semble vouloir
contraindre  devenir une fille perdue.

Adieu, cher matre, il y a la religion du beau, je suis de celle-l; et
si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands
hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un bonheur.

Ce fut un an aprs l'apparition de _Fernand Cortez_ que Spontini fut
nomm directeur du Thtre-Italien. Il avait runi une troupe
excellente, et c'est  lui que l'on dut d'entendre pour la premire
fois,  Paris, le _Don Giovanni_ de Mozart. Les rles taient ainsi
distribus: don Giovanni, Tacchinardi; Leporello, Barilli; Mazetto,
Porto; Ottavio, Crivelli; donna Anna, madame Festa; Zerlina, madame
Barilli.

Nanmoins, malgr les services minents que Spontini rendait  l'art
dans sa direction du Thtre-Italien, une intrigue, d'une espce assez
vulgaire, l'obligea bientt a l'abandonner. Par, d'ailleurs, dirigeant
 la mme poque le petit thtre italien de la cour, et peu charm des
succs de son rival sur la vaste scne de l'Opra, affectait de le
dnigrer, le traitait de rengat, l'appelant pour le franciser M.
_Spontin_ et le faisait en mainte circonstance tomber dans ces piges
que le signor Astucio, on le sait, tendait si bien.

Redevenu libre, Spontini crit un opra de circonstance, _Plage_ ou _le
Roi de la Paix_, aujourd'hui oubli; puis _les Dieux rivaux_,
opra-ballet, en socit avec Persuis, Berton et Kreutzer. Lors de la
reprise des _Danades_, Salieri, trop vieux pour quitter Vienne, lui
confia le soin de diriger les tudes de son ouvrage, en l'autorisant  y
faire les changements et les additions qu'il jugerait ncessaires.
Spontini se borna  retoucher, dans la partition de son compatriote, la
fin de l'air d'Hypermnestre: _Par les larmes dont votre fille_, en y
ajoutant une _coda_ pleine d'lan dramatique. Mais il composa pour elle
plusieurs airs de danse dlicieux et une bacchanale qui restera comme un
modle de verve brlante et le type de l'expression de la joie sombre et
chevele.

A ces divers travaux succda la composition d'_Olympie_, grand opra en
trois actes. A sa premire apparition, ni  la reprise qu'on en fit en
1827, celui-ci ne put obtenir la succs qui, selon moi, lui tait d.
Diverses causes concoururent fortuitement  en arrter l'essor. Les
ides politiques elles-mmes lui firent la guerre. L'abb Grgoire
occupait alors beaucoup l'opinion. On crut voir une intention prmdite
de faire allusion  ce clbre rgicide dans la scne d'_Olympie_ o
Statira s'crie:

    Je dnonce  la terre
    Et vous  sa colre
    L'assassin de son roi.

Ds lors le parti libral tout entier se montra hostile  l'oeuvre
nouvelle. L'assassinat du duc de Berri, ayant fait fermer le thtre de
la rue Richelieu peu de temps aprs, interrompit forcment le cours de
ses reprsentations, et porta te dernier coup  un succs qui
s'tablissait  peine, en dtournant violemment des questions d'art
l'attention publique. Quand, huit ans plus tard, _Olympie_ fut remise
on scne, Spontini, nomm dans l'intervalle directeur de la musique du
roi de Prusse, trouva  son retour de Berlin un grand changement dans
les ides et dans le got des Parisiens. Rossini, puissamment appuy par
M. de La Rochefoucauld et par toute la direction des Beaux-Arts, venait
d'arriver d'Italie. La secte des dilettanti purs dlirait au seul nom de
l'auteur du _Barbiere_, et dchirait  belles dents tous les autres
compositeurs. La musique d'_Olympie_ fut traite de plain-chant, M. de
La Rochefoucauld refusa de prolonger de quelques semaines le sjour 
l'Opra de madame Branchu, qui seule pouvait soutenir le rle de
Statira, qu'elle joua seulement  la premire reprsentation pour son
bnfice de retraite; et tout fut dit. Spontini, l'me ulcre par
d'autres actes d'hostilit qu'il serait trop long de raconter ici,
repartit pour Berlin, o sa position tait digne, sous tous les
rapports, et de lui-mme et du souverain qui avait su l'apprcier.

A son retour en Prusse, il crivit pour les ftes de la cour un
opra-ballet, _Nurmahal_, dont le sujet est emprunt au pome de Thomas
Moore, _Lalla-Rouk_. C'est dans cette partition gracieuse qu'il plaa,
en la dveloppant et en y ajoutant un choeur, sa terrible bacchanale des
_Danades_. Il refit ensuite la fin du dernier acte de _Cortez_. Ce
dnoment nouveau, qu'on n'a pas daign accueillir  l'Opra de Paris,
quand _Cortez_ fut repris il y a six ou sept ans, et que j'ai vu 
Berlin, est magnifique et fort suprieur  celui que l'on connat en
France. En 1825, Spontini donna  Berlin l'opra-ferie d'_Alcidor_,
dont les ennemis de l'auteur se moqurent beaucoup,  cause du fracas
instrumental qu'il y avait introduit, disaient-ils, et d'un orchestre
d'enclumes dont il avait accompagn un choeur de forgerons. Cet ouvrage
m'est entirement inconnu. J'ai pu en revanche parcourir la partition
d'_Agns de Hohenstaufen_, qui succda  _Alcidor_ au bout de douze ans.
Ce sujet dit _romantique_ comportait un style entirement diffrent des
divers styles employs jusque-l par Spontini. Il y a introduit pour les
morceaux d'ensemble des combinaisons fort curieuses et trs-ardues,
telles, entre autres, que celle d'un orage d'orchestre excute pendant
que cinq personnages chantent sur la scne un quintette, et qu'un choeur
de nonnes se fait entendre au loin accompagn des sons d'un orgue
factice. Dans cette scne, l'orgue est imit jusqu' produire la plus
complte illusion, par un petit nombre d'instruments  vent et de
contre-basses placs dans la coulisse. Aujourd'hui, que l'on trouve
autant d'orgues dans les thtres que dans les glises, cette imitation,
intressante au point de vue de la difficult vaincue, peut sembler sans
but. Il faut enfin compter, pour clore la liste des productions de
Spontini, son _Chant du peuple prussien_ et divers morceaux de musique
destins aux bandes militaires.

Le nouveau roi, Frdric-Guillaume IV, a conserv les traditions de
bienveillance et de gnrosit de son prdcesseur pour Spontini; malgr
le fcheux clat d'une lettre, sans doute imprudente, crite par
l'artiste, et qui attira sur lui un jugement et une condamnation. Le
roi, non-seulement lui pardonna, mais consentit  ce que Spontini se
fixt en France, lorsque sa nomination  l'Institut vint l'obliger d'y
rester, et lui donna une preuve vidente de son affection, en lui
conservant le titre et les appointements de matre de chapelle de la
cour de Prusse, bien qu'il et renonc  en remplir les fonctions.
Spontini avait t amen  dsirer le repos et les loisirs acadmiques,
d'abord par les perscutions et les inimitis qu'on commenait  lui
susciter  Berlin, ensuite par une trange maladie de l'oue, dont il a
ressenti longtemps,  diverses reprises, les atteintes cruelles. Pendant
les priodes de cette perturbation d'un organe qu'il avait tant exerc,
Spontini entendait  peine, et chaque son isol qu'il percevait lui
semblait une accumulation de discordances. De l une impossibilit
absolue pour lui de supporter la musique et l'obligation d'y renoncer
jusqu' ce que la priode morbide ft passe.

Son entre  l'Institut se fit noblement et d'une faon qui, il faut le
dire, honora les musiciens franais. Tous ceux qui auraient pu se
mettre sur les rangs sentirent qu'ils devaient cder le pas  cette
grande gloire et se bornrent, en se retirant,  joindre ainsi leurs
suffrages  ceux de toute l'Acadmie des beaux-arts. En 1811, Spontini
avait pous la soeur de notre clbre facteur de pianos, rard. Les
soins dont elle l'entoura constamment n'ont pas peu contribu  calmer
l'irritation,  adoucir les chagrins dont sa nature nerveuse et des
motifs trop rels l'avaient rendu la proie pendant les dernires annes
de sa vie. En 1842, il avait fait un pieux plerinage dans son pays
natal, o il fonda de ses deniers divers tablissements de bienfaisance.

Dernirement, pour chapper aux ides tristes qui l'obsdaient, il se
dcide  entreprendre un second voyage  Majolati. Il y arrive, il
rentre dans cette maison dserte o il tait n soixante-douze ans
auparavant; il s'y repose quelques semaines en mditant sur les longues
agitations de sa brillante, mais orageuse carrire, et s'y teint tout
d'un coup, combl de gloire et couvert des bndictions de ses
compatriotes. Le cercle tait ferm; sa tche tait finie.

Malgr l'honorable inflexibilit de ses convictions d'artiste et la
solidit des motifs de ses opinions, Spontini, quoi qu'on en ait dit,
admettait jusqu' un certain point la discussion; il y portait ce feu
qu'on retrouve dans tout ce qui est sorti de sa plume, et se rsignait
nanmoins, parfois avec assez de philosophie, quand il tait  bout
d'arguments. Un jour qu'il me reprochait mon admiration pour une
composition moderne dont il faisait peu de cas, je parvins  lui donner
d'assez bonnes raisons en faveur de cette oeuvre d'un grand matre qu'il
n'aimait point. Il m'couta d'un air tonn; puis, avec un soupir, il
rpliqua en latin: _Hei mihi, qualis est!!! Sed de gustibus et coloribus
non est disputandum_. Il parlait et crivait aisment la langue latine,
qu'il employait souvent dans sa correspondance avec le roi de Prusse.

On l'a accus d'gosme, de violence, de duret; mais, en considrant
les haines incessantes auxquelles il s'est trouv en butte, les
obstacles qu'il a d vaincre, les barrires qu'il a d forcer, et la
tension que cet tat de guerre continuel devait produire dans son
esprit, il est peut-tre permis de s'tonner qu'il soit demeur sociable
autant qu'il l'tait: surtout si l'on tient compte de l'immense valeur
de ses crations; et de la conscience qu'il en avait, mises en regard de
l'infirmit de la plupart de ses adversaires et du peu d'lvation des
motifs qui les guidaient.

Spontini fut avant tout et surtout, un compositeur dramatique dont
l'inspiration grandissait avec l'importance des situations, avec la
violence des passions qu'il avait  peindre. De l le ple coloris de
ses premires partitions, crites sur de purils et vulgaires livrets
italiens; l'insignifiance de la musique qu'il appliqua au genre plat,
mesquin, froid et faux dont l'opra-comique de _Julie_ est un si parfait
modle; de l le mouvement ascendant de sa pense sur les deux belles
scnes de _Milton_, celle o le pote aveugle dplore le malheur qui le
prive  jamais de la contemplation des merveilles de la nature, et celle
o Milton dicte  sa fille ses vers sur la cration d've et son
apparition au milieu des calmes splendeurs de l'den. De l enfin la
prodigieuse et soudaine explosion du gnie de Spontini dans _la
Vestale_, cette pluie d'ardentes ides, ces larmes du coeur, ce
ruissellement de mlodies nobles, touchantes, fires, menaantes, ces
harmonies si chaudement colores, ces modulations alors inoues au
thtre, ce jeune orchestre, cette vrit, cette profondeur dans
l'expression (j'y reviens toujours), et ce luxe de grandes images
musicales prsentes si naturellement, imposes avec une autorit si
magistrale, treignant la pense du pote avec tant de force qu'on ne
conoit pas que les paroles auxquelles elles s'adaptent aient jamais pu
en tre spares.

Il y a, non pas des fautes involontaires, mais quelques durets
d'harmonie faites avec intention dans _Cortez_; je ne vois que de
trs-magnifiques hardiesses en ce genre dans _Olympie_. Seulement,
l'orchestre si richement sobre de _la Vestale_ se complique dans
_Cortez_, et se surcharge de dessins divers et inutiles dans _Olympie_,
au point de rendre parfois l'instrumentation lourde et confuse.

Spontini avait un certain nombre de penses mlodiques pour toutes les
expressions nobles: une fois que le cercle d'ides et de sentiments
auxquels ces mlodies taient prdestines fut parcouru, leur source
devint moins abondante; et voil pourquoi on ne trouve pas autant
d'originalit dans le style mthodique des oeuvres  la fois hroques et
passionnes qui ont succd  _la Vestale_ et  _Cortez_. Mais qu'est-ce
que ces vagues rminiscences, compares au cynisme avec lequel certains
matres italiens reproduisent les mmes cadences, les mmes phrases et
les mmes morceaux dans leurs innombrables partitions? L'orchestration
de Spontini, dont on trouve dj l'embryon et les procds dans _Milton_
et dans _Julie_, fut une invention pure; elle ne procde d'aucune autre.
Son coloris spcial est d  un emploi des instruments  vent, sinon
trs-habile au point de vue technique, au moins savamment oppos  celui
des instruments  cordes. Le rle, nouveau autant qu'important, confi
par le compositeur aux altos, tantt pris en masse, tantt diviss,
comme les violons, en premiers et seconds, contribue beaucoup aussi  la
caractriser. L'accentuation frquente des temps faibles de la mesure,
des dissonnances dtournes de leur voie de rsolution dans la partie
qui les a fait entendre et se rsolvant dans une autre partie, des
dessins de basses arpgs largement dans toutes sortes de formes,
ondulant majestueusement sous la masse instrumentale, l'emploi modr
mais excessivement ingnieux des trombones, trompettes, cors et
timbales, l'exclusion presque absolue des notes extrmes de l'chelle
aigu des petites fltes, hautbois et clarinettes, donnent  l'orchestre
des grands ouvrages de Spontini une physionomie grandiose, une
puissance, une nergie incomparables, et souvent une potique
mlancolie.

Quant aux modulations, Spontini fut le premier qui introduisit hardiment
dans la musique dramatique celles dites _trangres_ au ton principal,
et les modulations enharmoniques. Mais si elles sont assez frquentes
dans ses oeuvres, au moins sont-elles toujours motives et prsentes
avec un art admirable. Il ne module pas sans motifs plausibles. Il ne
fait point comme ces musiciens inquiets et  la veine strile qui, las
de tourmenter inutilement une tonalit sans y rien trouver, en changent
pour voir s'ils seront plus heureux dans une autre. Quelques-unes des
modulations excentriques de Spontini sont, au contraire, des clairs de
gnie. Je dois mettre en premire ligne, parmi celles-l, le brusque
passage du ton de _mi_ bmol  celui de _r_ bmol, dans le choeur des
soldats de _Cortez_: Quittons ces bords, l'Espagne nous rappelle. A ce
revirement inattendu de la tonalit, l'auditeur est impressionn tout
d'un coup de telle sorte, que son imagination franchit d'un bond un
espace immense, qu'elle vole, pour ainsi dire, d'un hmisphre 
l'autre, et qu'oubliant le Mexique, elle suit en Espagne la pense des
soldats rvolts. Citons encore celle qu'on remarque dans le trio des
prisonniers du mme opra, o  ces mots:

    Une mort sans gloire
      Termine nos jours.

les voix passent de _sol_ mineur en _la_ bmol majeur; et l'tonnante
exclamation du grand prtre dans _la Vestale_, o la voix tombe
brusquement de la tonalit de _r_ bmol majeur  celle d'_ut_ majeur
sur ce vers:

    Vont-ils dans le chaos replonger l'univers?

C'est encore Spontini qui inventa le crescendo colossal, dont ses
imitateurs ne nous ont donn ensuite qu'un diminutif microscopique. Tel
est celui du second acte de _la Vestale_, quand Julia, dlirante et ne
rsistant plus  sa passion, sent la terreur s'y joindre et grandir avec
l'amour dans son me bouleverse:

      O vais-je?...  ciel! et quel dlire
      S'est empar de tous mes sens?
    Un pouvoir invincible  ma perte conspire;
    Il m'entrane... Il me presse... Arrte! Il en est temps!

Cette progression d'harmonies gmissantes entrecoupes de sourdes
pulsations de plus en plus violentes, est une invention tonnante, dont
on ne sent tout le prix qu' la reprsentation et non au concert. Il en
est de mme du crescendo du premier finale de Cortez, quand les femmes
mexicaines, perdues de terreur, accourent se jeter au pieds de
Montezuma:

    Quels cris retentissent:
    Tous nos enfants prissent!

J'ai dj cit celui du finale de _la Vestale_. Maintenant parlerai-je
du duo entre Telasco et Amazily, qui dbute par le plus admirable
rcitatif peut-tre qui existe? de celui entre Amazily et Cortez o les
fanfares guerrires de l'arme espagnole s'unissent d'une faon si
dramatique aux adieux passionns des deux amants? de l'air grandiose de
Telasco: O patrie!  lieux pleins de charmes! de celui de Julia dans
_la Vestale_: Impitoyables dieux! de la marche funbre, de l'air du
tombeau dans le mme opra, du duo entre Licinius et le grand prtre,
duo que Weber a dclar l'un des plus tonnants qu'il connt?... Faut-il
parler de la marche triomphale et religieuse d'_Olympie_, du choeur des
prtres de Diane consterns quand la statue se voile, de la scne et de
l'air extraordinaires o Statira, sanglotante d'indignation, reproche 
l'hirophante de lui avoir prsent pour gendre l'assassin d'Alexandre;
de la marche en choeur du cortge de Telasco, dans _Cortez_ encore:
_Quels sons nouveaux_, la premire et la seule  _trois temps_ qu'on
ait jamais faite; de la bacchanale de _Nurmahal_; de ces innombrables
rcitatifs beaux comme les plus beaux airs, et d'une vrit d'accent 
dsesprer les matres les plus habiles; de ces morceaux lents pour la
danse, qui, par les rveuses et molles inflexions de leur mlodie,
voquent le sentiment de la volupt en le potisant?... Je me perds dans
les mandres de ce grand temple de la Musique expressive, dans les mille
dtails de sa riche architecture, dans l'blouissant fouillis de ses
ornements.

La foule inintelligente, frivole ou grossire, l'abandonne aujourd'hui
et refuse ou nglige d'y sacrifier; mais pour quelques-uns, artistes et
amateurs, plus nombreux encore qu'on ne parat le croire, la desse 
laquelle Spontini leva ce vaste monument est toujours si belle, que
leur ferveur ne s'attidit point. Et je fais comme eux; je me prosterne
et je l'adore.

       *       *       *       *       *

--Et nous tous aussi, disent les musiciens en se levant pour sortir,
nous l'adorons, croyez-le bien.--Je le sais, messieurs, et c'est parce
que j'en suis convaincu que je me suis ainsi livr devant vous  ma
passion admirative. On n'expose des ides pareilles et de si vifs
sentiments que devant un auditoire qui les partage. Adieu, messieurs!




QUATORZIME SOIRE

LES OPRAS SE SUIVENT ET SE RESSEMBLENT LA QUESTION DU BEAU--LA MARIE
STUART DE SCHILLER UNE VISITE A TOM-POUCE. nouvelle invraisemblable.


On joue un opra, etc., etc., etc., intitul L'ENCHANTEUR MERLIN. La
parole, ce soir-l, est  Corsino. coutons-le:


CORSINO.

On dit souvent: les opras sont comme les jours, ils se suivent et se
ressemblent. Il serait plus exact de dire, tout en conservant la mme
comparaison, qu'ils se suivent et ne se ressemblent pas. Nous avons, en
effet, les belles journes d't, radieuses, calmes, splendides, pleines
d'harmonies et de lumires, pendant lesquelles la cration semble n'tre
qu'amour et que bonheur; le rossignol cach dans le bosquet, l'alouette
perdue dans l'azur du ciel, le grillon sous l'herbe, l'abeille sur la
fleur, le laboureur  sa charrue, l'enfant qui joue au seuil de la
ferme, la beaut aristocratique dont la silhouette lgante se dessine
blanche sur la sombre verdure d'un parc plein d'ombre et de
mystre.--Ces jours-l, respirer, voir et entendre, c'est tre heureux.

Le lendemain, le soleil se lve morose et voil; une brume paisse
alourdit l'atmosphre, tout languit sur la montagne et dans la plaine;
les oiseaux chanteurs se taisent; on n'entend que la sotte voix du
coucou, l'aigre et stupide cri des oies, des paons et des pintades; la
grenouille coasse, le chien hurle, l'enfant vagit, la girouette grince
sur son toit; puis un vent nervant se roule sur lui-mme et tombe
enfin, avec le jour, sous une pluie silencieuse, tide et mal odorante
comme l'eau des marais. N'avons-nous pas aussi les jours de tempte
sublimes, o la foudre et les vents, le bruit des torrents, le fracas
des forts criant sous l'effort de l'orage, l'inondation et l'incendie,
remplissent l'me de grandes et terribles motions?... Comment donc les
jours se ressemblent-ils? Est-ce par leur dure, par leurs degrs de
chaleur ou de froid, par la beaut des crpuscules qui prcdent le
lever ou suivent le coucher du grand astre? pas davantage. Nous voyons
des jours et des opras mortellement froids succder  des journes et 
des oeuvres brlantes; telle production qui a brill d'un vif clat
pendant la vie de son auteur, s'teint brusquement avec lui, comme la
lumire au coucher du soleil, dans les contres quinoxiales; telle
autre, qui n'eut d'abord que de ples reflets, s'illumine, quand
l'auteur a vcu, de splendeurs durables, et revt un clat merveilleux,
comparable, aux lueurs crpusculaires, aux aurores borales qui rendent
certaines nuits polaires plus belles que des jours.

Je maintiens donc l'exactitude de ma comparaison: les opras, ainsi que
les jours, se suivent mais ne se ressemblent pas. Les astronomes et les
critiques viennent ensuite vous donner une foule d'explications plus ou
moins bonnes des phnomnes. Les uns disent: Voil pourquoi il a tomb
hier de la grle et pourquoi il fera beau demain. Les autres: Voici la
raison de la dfaveur du dernier opra et la cause du succs
qu'obtiendra le prochain. Quelques autres enfin avouent qu'ils ne savent
rien, et qu' force d'avoir tudi l'inconstance des vents et du public,
la varit incessante des gots et de la temprature, les caprices
infinis de la nature et de l'esprit humain, ils en sont venus 
reconnatre l'immensit de leur ignorance, et que les causes, mme les
plus rapproches, leur sont inconnues.


MOI.

Vous avez raison, mon cher Corsino, et je dois avouer que je suis de ces
savants-l. J'ai cru quelquefois apercevoir au ciel un astre nouveau
dont les proportions et l'clat me paraissaient considrables, et je me
suis vu nier, non-seulement l'importance, mais l'existence mme de
Neptune. Puis, quand je disais: La lune est un des moindres corps
clestes, c'est son extrme rapprochement de la terre qui fait lui
attribuer un volume qu'elle n'a point. Sirius, au contraire, est un
astre immense. Que parlez-vous de Sirius, me rpondait-on, qui ne tient
au ciel que la place d'une tte d'pingle! nous aimons bien mieux notre
lune majestueuse.

En suivant  la piste ce raisonnement, j'en suis venu  trouver des gens
qui prfraient  la lune un rverbre au gaz, et au rverbre la
lanterne du chiffonnier.

Et voil pourquoi il n'y a pas une seule production de l'esprit humain,
une seule, entendez-vous, qui runisse, je ne dirai pas tous les
suffrages de l'humanit, mais seulement tous ceux de l'imperceptible
fraction de l'humanit  laquelle elle s'adresse exclusivement. Combien
peut contenir la plus vaste salle de spectacle aujourd'hui? deux mille
personnes  peine, et la plupart des thtres en contiennent beaucoup
moins. Eh bien! est-il jamais arriv, une excellente excution tant
donne,  cinq cents personnes seulement runies dans un thtre, de
s'accorder sur le mrite de Shakspeare, de Molire, de Mozart, de
Beethoven, de Gluck ou de Weber? J'ai vu siffler _le Bourgeois
gentilhomme_ par les tudiants  l'Odon. On sait quels combats furent
livrs au Thtre-Franais au sujet de la traduction de l'_Othello_ de
Shakspeare par A. de Vigny; quelles hues accueillirent _Il Barbiere_ de
Rossini  Rome, _le Freyschutz_  Paris. Je n'ai pas encore assist 
une premire reprsentation de l'Opra sans trouver parmi les juges du
foyer une norme majorit hostile  la partition nouvelle, quelque
grande et belle qu'elle ft. Il n'y en a pas non plus, si nulle, si vide
et si plate qu'on la suppose, qui ne recueille en pareil cas quelques
suffrages et ne rencontre des prneurs de bonne foi; comme pour
justifier le proverbe: Il n'est si vilain pot qui ne trouve son
couvercle.

Telle opinion, chaudement soutenue derrire la scne, est combattue non
moins vivement  l'orchestre. De quatre auditeurs placs dans la mme
loge  la reprsentation d'un opra, le premier s'ennuie, le second
s'amuse, le troisime s'indigne, le quatrime est enthousiasm. Voltaire
avait dnonc Shakspeare  la France comme un Huron, un Iroquois ivre;
la France avait cru Voltaire. Et pourtant le plus ardent sectateur du
philosophe de Ferney, convaincu de la vrit absolue du jugement qui
condamnait l'auteur d'_Hamlet_, n'avait qu' passer la Manche pour
trouver tablie l'opinion oppose. En de du dtroit, Shakspeare tait
un barbare, une brute; au del il tait un dieu. Aujourd'hui en France,
si Voltaire pouvait revenir et mettre de nouveau une opinion pareille,
tout Voltaire qu'il ft, qu'il est et qu'il sera, on lui rirait au nez;
je connais mme des gens qui feraient pis. La question du beau serait
donc une question de temps et de lieu; c'est triste  penser..... mais
c'est vrai. Quant au _beau absolu_, si ce n'est celui qui, dans tous les
temps, dans tous les lieux et par tous les hommes, serait reconnu pour
beau, je ne sais en quoi il consiste. Or, ce beau-l n'existe pas. Je
crois seulement qu'il y a des beauts d'art dont le sentiment devenu
inhrent  certaines civilisations durera, grce  quelques hommes,
autant que ces civilisations elles-mmes.

       *       *       *       *       *

--Pourquoi, reprend Corsino aprs un silence et comme pour rompre une
conversation qui lui est pnible, n'tes-vous pas venu avant-hier  la
reprsentation de la _Marie Stuart_ de Schiller? Nos premiers acteurs y
figuraient et le chef-d'oeuvre n'a point t mal rendu, je puis vous
l'assurer.--Vous ne m'en compterez pas moins, je l'espre, parmi les
plus sincres admirateurs de Schiller; mais il faut vous avouer mon
insurmontable antipathie pour les drames dans lesquels figurent le
billot, la hache, le bourreau. Je n'y puis tenir. Ce genre de mort et
les apprts qu'il ncessite ont quelque chose de si hideux! Rien ne m'a
jamais inspir une plus profonde aversion pour la foule, pour la
populace de tout rang et de toute classe, que l'horrible ardeur avec
laquelle on la voit se ruer  certains jours vers le lieu des
excutions. En me reprsentant cette multitude presse, la gueule bante
autour d'un chafaud, je songe toujours au bonheur d'avoir sous la main
huit ou dix pices de canon charges  mitraille, pour anantir d'un
seul coup cette affreuse canaille sans avoir besoin d'y toucher. Car je
conois qu'on verse le sang de cette faon, de loin, avec fracas, avec
feux et tonnerres, quand on est en colre; et j'aimerais mieux
mitrailler quarante de mes ennemis que d'en voir guillotiner un
seul.--Corsino, approuvant de la tte: Vous avez des gots
d'artiste.--Quant  cette pauvre charmante reine Marie, dit Winter, je
conviens qu'on pouvait fort bien la dtruire, sans aller ainsi gter son
beau col.--Eh! eh! rplique Dimski, c'tait peut-tre prcisment  ce
beau col qu'en voulait lisabeth. Au reste, _dtruire_ est heureusement
trouv; j'approuve le mot.--Oh! messieurs! pouvez-vous rire et
plaisanter d'une telle catastrophe, d'un crime si affreux!--Moran a
raison, reprend Corsino; puisque ces messieurs sont d'humeur joyeuse ce
soir, conte-leur quelque bonne btise, Schmidt, tu ne nous as rien donn
en ce genre depuis longtemps, tu dois tre en fonds.

Schmidt, le troisime cor, a une figure grotesque qui provoque le rire.
Il passe pour avoir de l'esprit, et sa taciturnit habituelle donne plus
de prix qu'elles n'en ont rellement  ses saillies, qu'il mime
d'ailleurs en bouffon de premier ordre.

Schmidt donc, accueillant cette invitation, se mouche, prend une norme
pince de tabac, et, sans prambule, levant sa voix grle, dit:




UNE VISITE A TOM-POUCE


La scne reprsente.... un provincial franais extrmement naf, qui se
dit grand amateur de musique, et,  ce titre, se dsespre de n'avoir pu
assister aux soires donnes par le nain Tom-Pouce. Il sait que ce
phnomne lilliputien a fait les dlices de la capitale franaise
pendant un nombre de mois indtermin; il a entrepris le voyage de Paris
uniquement pour admirer le petit gnral qu'on dit si spirituel, si
gracieux, si galant; et le malheur veut que les reprsentations de ce
prodige soient en ce moment interrompues. Comment faire?... Une lettre
de recommandation dont notre provincial est pourvu lui ouvre le salon
d'un artiste clbre par son talent de mystification. A l'nonc de la
dconvenue de l'admirateur de Tom-Pouce, l'artiste lui rpond: En effet,
monsieur, je conois que pour un ami des arts tel que vous, ce soit un
cruel dsappointement.... Vous venez de Quimper, je crois?--De
Quimper-Corentin, monsieur.--Faire sans fruit un pareil voyage... Ah!
attendez! il me vient une ide; Tom-Pouce,  la vrit, ne donne plus de
reprsentations, mais il est  Paris; et parbleu, allez le voir, c'est
un gentilhomme, il vous recevra  merveille.--Oh! monsieur, que ne vous
devrai-je pas, si je puis parvenir jusqu' lui! J'aime tant la
musique!--Oui, il ne chante pas mal. Voici son adresse: rue
Saint-Lazare, au coin de la rue de La Rochefoucauld, une longue avenue;
au fond, la maison o Tom-Pouce respire; c'est un sjour sacr
qu'habitrent successivement Talma, mademoiselle Mars, mademoiselle
Duchesnois, Horace Vernet, Thalberg, et que Tom-Pouce partage maintenant
avec le clbre pianiste. Ne dites rien au concierge, montez jusqu'au
bout de l'avenue, et, suivant le prcepte de l'vangile, frappez et l'on
vous ouvrira.--Ah! monsieur, j'y cours; je crois le voir, je crois dj
l'entendre. J'en suis tout mu... C'est que vous n'avez pas d'ide de ma
passion pour la musique.

Voil l'amateur pantelant qui court  l'adresse indique; il monte, il
frappe d'une main tremblante; un colosse vient lui ouvrir. Le hasard
veut que Lablache, qui habite avec son gendre Thalberg, sorte 
l'instant mme.--Qui demandez-vous, monsieur, dit  l'tranger
l'illustre chanteur?--Je demande le gnral Tom-Pouce.--C'est moi,
monsieur, rplique Lablache avec un foudroyant aplomb et de sa voix la
plus formidable.--Mais... comment... on m'avait dit que le gnral
n'tait pas plus haut que mon genou, et que sa voix charmante...
ressemblait...  celle... des... cigales. Je ne reconnais pas...--Vous
ne reconnaissez pas Tom-Pouce? c'est pourtant moi, monsieur, qui ai
l'honneur d'tre cet artiste fameux. Ma taille et ma voix sont bien ce
qu'on vous a dit; elles sont ainsi _en public_, mais vous comprenez que
quand je suis chez moi _je me mets  mon aise_.

L-dessus, Lablache de s'loigner majestueusement, et l'amateur de
rester bahi, rouge d'orgueil et de joie d'avoir vu _le gnral_
Tom-Pouce _en particulier_ et dans son entier dveloppement.

    Ceci, Messieurs, vaut bien
    Notre enchanteur Merlin,
    Et c'est plus vraisemblable.

Corsino se levant: J'tais sr qu'il finirait par _une pointe!_ Avec un
vers de plus, nous recevions un quatrain en plein visage. Dcidment,
Schmidt, tu tais n pour faire des vaudevilles... allemands.




QUINZIME SOIRE

AUTRE VEXATION DE KLEINER L'AIN.


ON JOUE LE FIDELIO DE BEETHOVEN.

Personne ne parle  l'orchestre. Les yeux de tous les artistes
tincellent, ceux des simples musiciens restent ouverts, ceux des
imbciles se ferment de temps en temps. Tamberlick, engag pour quelques
reprsentations par le directeur de notre thtre, chante Florestan. Il
rvolutionne la salle dans son air de la prison. Le quatuor du pistolet
excite le plus violent enthousiasme. Aprs le grand finale, Kleiner
l'an s'crie: Cette musique me met du feu dans l'estomac! il me
semble avoir bu quinze verres d'eau-de-vie. Je vais au caf, demander
une...--Il n'y en a plus, lui jette Dimski en l'interrompant, je viens
de voir porter la dernire  Tamberlick qui l'a bien gagne.

Kleiner s'loigne en maugrant.




SEIZIME SOIRE

TUDES MUSICALES ET PHRNOLOGIQUES LES CAUCHEMARS--PURITAINS DE LA
MUSIQUE RELIGIEUSE--PAGANINI, esquisse biographique.


On donne au thtre un concert ml de mdiocre et de mauvaise musique;
le programme est bourr de cavatines italiennes, de fantaisies pour
piano seul, de fragments de messes, de concertos de flte, de Lieder
avec trombone solo oblig, de duos de bassons, etc. Les conversations
sont, en consquence, fort animes sur tous les points de l'orchestre.
Quelques musiciens dessinent. On a mis au concours la reproduction au
crayon de la scne de Lablache, disant sur le seuil de la porte au
provincial qui demande Tom-Pouce: C'est moi, monsieur! Kleiner l'an
obtient le prix. Ceci le console un peu de sa vexation de la veille. En
arrivant, je regarde le programme. Diable! nous avons ce soir une
formidable quantit de cauchemars!--Ah! cauchemar! voil encore un de
vos mots parisiens que nous ne comprenons pas, me dit Winter.
Voulez-vous nous l'expliquer?--Prenez garde, jeune Amricain, vous tes
sur le point d'en devenir un.--Un quoi?--Un cauchemar! trois fois simple
musicastre! rplique Corsino, je vais te le dmontrer. Voil ce que nous
autres musiciens d'Europe entendons par ce mot:

Il ne s'agit point d'un de ces rves affreux pendant lesquels on se sent
la poitrine oppresse, o l'on se croit poursuivi par quelque monstre
toujours sur le point d'atteindre sa victime, o l'on se sent tomber
dans un gouffre sans fond, au milieu de tnbres paisses et d'un
silence plus effrayant que les rumeurs infernales. Non, ce n'est point
cela, et pourtant c'est presque cela. Un cauchemar musical est une de
ces ralits inqualifiables qu'on excre, qu'on mprise, qui vous
obsdent, vous irritent, vous donnent une douleur d'estomac comparable 
celle d'une indigestion; une de ces oeuvres charges d'une sorte de
contagion cholrique qui se glissent on ne sait comment, malgr tous les
cordons sanitaires, au milieu de ce que la musique a de plus noble et de
plus beau, et qu'on subit cependant en faisant une horrible grimace, et
qu'on ne siffle pas; tantt parce qu'elles sont faites avec une sorte de
talent mdiocre et commun, tantt  cause de l'auteur qui est un brave
homme  qui l'on ne voudrait pas causer de peine, ou bien parce que cela
se rattache  un ordre d'ides cher  un ami, ou bien encore parce que
cela intresse quelque imbcile qui a eu la vanit de se poser votre
ennemi, et que vous ne voudriez pas, en le traitant selon son mrite,
avoir l'air de vous occuper de lui. Quand ce damnable morceau commence,
vous sortez (si vous le pouvez) de la salle o il se pavane; vous allez
dans la rue voir les exercices d'un chien savant ou une reprsentation
de Polichinelle, ou couter le grand air de _la Favorite_, miaul par un
orgue de Barbarie et termin sur la note sensible, parce qu'un sou jet
d'une fentre a interrompu le virtuose au milieu de sa mlodie. Vous
lisez toutes les affiches; puis, en regardant votre montre, vous jugez
que le cauchemar du concert ne doit plus tre  craindre, et vous osez
revenir dans la salle; mais c'est justement l le moment o il svit
quelquefois d'une manire inattendue sur le pauvre musicien qui l'avait
fui. Celui-ci rentre, le cauchemar a fini de parler, il est vrai, mais
quel est ce bruit? quels sont ces applaudissements?  qui
s'adressent-ils? ces marques de satisfaction sont celles du public;
elles s'adressent au cauchemar en personne, qui se rengorge, et fait le
gros dos, et roucoule, et salue modestement. Mon Dieu oui! le public a
trouv le monstre aimable et agrable, et il remercie le monstre du
plaisir qu'il lui a fait.

C'est alors qu'on enrage, et qu'on voudrait tre aux antipodes parmi les
sauvages, au milieu d'une peuplade de singes de Borno, voire mme parmi
les froces chercheurs d'or de la Californie! C'est alors qu'on voit le
nant de la gloire, le ridicule du succs qu'obtiennent les
chefs-d'oeuvre auprs de ces juges capables d'applaudir ainsi les
cauchemars... Et l'on trouve fort judicieux cet orateur antique, se
tournant inquiet vers son ami aprs un de ses discours bien accueilli de
la multitude, et disant: Le peuple m'applaudit, aurais-je dit quelque
sottise? Avec les compositions-cauchemars, qui pour la plupart sont
crites dans un style qu'il faut bien appeler par son nom, le style
bte, nous avons les hommes-cauchemars.

Le cauchemar-orateur, qui vous arrte au coin des rues, ou vous met au
carcan devant la chemine d'un salon pour vous saturer de ses doctrines;
celui qui prouve  tout venant la supriorit de la musique des
Orientaux sur la ntre; le vieux thoricien, qui trouve partout des
fautes d'harmonie; le dcouvreur d'anciens manuscrits, devant lesquels
il tombe en extase; le dfenseur des rgles de la fugue; l'adorateur
exclusif du style _li_, du style _plan_, du style _mort_, l'ennemi de
l'expression et de la vie; l'admirateur de l'orgue, de la messe du pape
Marcel, de la messe de l'Homme arm, des chansons de gestes. Tous ces
gens-l sont _les plus grands cauchemars qui se puissent nommer_. Et les
mres de famille qui vous prsentent leurs enfants-prodiges, et les
compositeurs qui veulent bon gr mal gr vous faire lire leurs
partitions; et tous les bourgeois qui parlent musique; et tous les
ennuyeux, sans oublier les innocents curieux. Et voil comment, cher
Winter, monsieur a le droit de te dire: Vous en tes un autre!--coutez
celui-ci, messieurs! (On chante l'_O salutaris_ d'un grand matre.)
Admirez comment nous est offert ici un exemple de style bte! L'auteur
fait prononcer les mots _Da robur_, _fer auxilium_, sur une phrase
nergique, symbole de la force (_robur_). Sur cent compositeurs, qui ont
trait ce sujet depuis Gossec, il n'y en a pas deux peut-tre qui aient
vit le contre-sens dont ce vieux matre a donn le classique
modle.--Comment cela? dit Bacon.--L'_O salutaris_ est une prire,
n'est-ce pas? Le chrtien y demande  Dieu _la force_, il implore son
_secours_; mais s'il les demande, c'est qu'il ne les a pas apparemment
et qu'il en sent le besoin. C'est donc un tre faible qui prie, et sa
voix, en prononant le _Da robur_, doit tre aussi humble que possible,
au lieu d'clater en accents qui tiennent plus de la menace que de la
supplication.

On appelle ces choses-l des chefs-d'oeuvres du genre religieux!!!...

Chefs-d'oeuvre de btise. Cauchemars!

Et ceux qui les admirent... archicauchemars!!

Les compositions crites avec des tendances expressives sur les textes
sacrs surabondent en niaiseries pareilles.

Ces niaiseries sans doute ont servi de prtexte  la formation d'une
secte de la plus singulire espce, qui, dans ses conventicules
aujourd'hui, maintient une plaisante question  l'ordre du jour. Ce
schisme innocent, dans le but, dit-il, de faire de la vraie musique
_catholique_, tend, dans le service religieux,  supprimer la musique
tout  fait. Ces anabaptistes de l'art ne voulaient pas de violons dans
les glises, parce que les violons rappellent la musique thtrale
(comme si les basses, les altos, tous les instruments et les voix
n'taient pas dans le mme cas), les nouvelles orgues ont ensuite, 
leur sens, t pourvues de jeux trop varis, trop expressifs. Puis on en
est venu  trouver damnable la mlodie, le rhythme, et mme la tonalit
moderne. Les modrs admettent encore Palestrina; mais les fervents, les
Balfour de Burley de ces nouveaux puritains, ne veulent que le
plain-chant tout brut.

L'un d'eux, le Mac-Briar de la secte, va mme bien plus loin; celui-l,
d'un bond, a atteint le but vers lequel marchent plus lentement tous les
autres, et qui, je viens de le dire, est videmment la destruction de
la musique religieuse. Voici comment j'ai pu connatre le fond de sa
pense  cet gard: peu de temps aprs la mort du duc d'Orlans,
j'assistais dans l'glise de Notre-Dame aux obsques de ce noble prince,
objet de si vifs et de si justes regrets. La secte des puritains
triomphant ce jour-l, avait obtenu que la messe entire ft chante en
plain-chant et que cette maudite tonalit moderne, _dramatique_,
_passionne_, _expressive_, ft radicalement prohibe. Toutefois, le
matre de chapelle de Notre-Dame avait cru devoir transiger jusqu' un
certain point avec la corruption du sicle, en mettant en harmonie 
quatre parties le funbre plain-chant. Il ne s'tait point senti la
force de rompre tout pacte avec l'impit. La grce _suffisante_ sans
doute n'avait pas suffi. Quoi qu'il en soit, je me trouvais assis dans
la nef,  ct de notre fougueux Mac-Briar. Tout en excrant la musique
moderne qui _excite les passions_, celui-ci se passionnait d'une manire
divertissante pour le plain-chant qui, nous en convenons, est fort loin
d'avoir un si grave dfaut. Il se possda assez bien nanmoins jusqu'au
milieu de la crmonie. Un assez long silence s'tant alors tabli, et
le recueillement de l'assistance tant solennel et profond, l'organiste,
par mgarde, laissa tomber une clef sur son clavier; par suite de la
pression accidentelle de la clef sur une touche, un _la_ du jeu des
fltes se fit alors entendre pendant deux secondes. Cette note isole
s'leva au milieu du silence, et roula sous les arceaux de la cathdrale
comme un doux et mystrieux gmissement. Mon homme alors, de se lever
transport, en s'criant sans respect pour le recueillement rel de ses
voisins: C'est admirable! sublime! voil la vraie musique religieuse!
voil l'art pur dans sa divine simplicit! Toute autre musique est
infme et impie!

Eh bien!  la bonne heure, voil un logicien. Il ne faut, selon lui,
dans la musique religieuse, ni mlodie, ni harmonie, ni rhythme, ni
instrumentation, ni expression, ni tonalit moderne, ni tonalit antique
(celle-l rappelle la musique des Grecs, des paens). Il ne lui faut
qu'un _la_, un simple _la_ un instant soutenu au milieu du silence
d'une foule, il est vrai, mue et prosterne. On pourrait pourtant
encore troubler son extase en lui affirmant que les thtres font un
emploi usuel et frquent de ce cleste _la_. Mais il faut convenir que
son systme de musique monotone (c'est le cas ou jamais d'employer ce
mot) est d'une pratique facile et fort peu dispendieuse. De ce ct
l'avantage est rel.

Il y a une maladie du cerveau que les mdecins italiens appellent
_pazzia_, et les anglais _madness_: c'est videmment celle-l qui rgne
et svit parmi les sectateurs de la nouvelle glise musicale. J'en
pourrais citer plusieurs aussi compltement fous  cette heure que
l'admirateur du _la_ solitaire. Ils ont voulu quelquefois m'engager dans
une discussion en rgle sur la doctrine  eux suggre par leur maladie;
mais je m'en suis gard, me bornant  dire aux grgoriens, ambroisiens,
palestriniens, presbytriens, puritains, trembleurs, anabaptistes,
unitairiens, plus ou moins gravement atteints de _madness_, de _pazzia_:
_Raca_! pour toute rponse, en ajoutant: Cauchemars! triples cauchemars!
La plupart de ces gens-l, je le souponne, pensent que la mlodie,
l'harmonie, le rhythme, l'instrumentation et l'expression tant
supprims dans le style sacr, ils pourront alors faire eux-mmes de
fort belle musique religieuse. En effet, ds qu'il ne faudra rien de tel
dans ce genre de composition, ils ont tout ce qu'il faut pour y russir.

Ah! mon Dieu! s'crie Corsino, voil Racloski qui va attaquer avec
accompagnement de _piano_ le rondo en _si mineur_ de Paganini!--Le rondo
de la clochette? Rien que cela! Il est fou; il n'en fera pas deux
mesures d'une faon supportable.--Joue-t-il juste au moins?--Sous ce
rapport, il faut lui rendre justice; dans le cours d'un long morceau
comme celui-l, il lui arrive souvent de jouer juste.--Merci, je m'en
vais.--De grce ne nous abandonnez pas ainsi dans le danger. Vous avez
t trs-li avec Paganini, nous le savons; dites-nous quelque chose de
lui, cela nous empchera d'entendre corcher son ouvrage par ce rcleur.
Vite! vite! le voil qui commence.--Dcidment vous faites de moi un
rapsode. Je vous obis. Mais n'tes-vous pas d'avis qu'il devrait tre
dfendu, sous des peines svres,  certains excutants, d'_attaquer_
ainsi, comme vous le dites, certaines compositions? ne pensez-vous pas
que les chefs-d'oeuvre devraient tre protgs contre des profanations
pareilles?--Oui, sans doute, ils devraient l'tre; et un temps viendra,
j'espre, o ils le seront. Des nombreux artistes grecs, Alexandre jugea
qu'un seul tait digne de retracer ses traits et dfendit  tous les
autres de tenter de les reproduire. Les plus habiles virtuoses devraient
seuls aussi avoir le droit de transmettre au public la pense des grands
matres, ces Alexandre de l'art!--(Bacon.) Tiens, c'est une ide! ce
compositeur grec n'tait point sot! O diable Corsino peut-il avoir
appris cela?--Silence donc!




PAGANINI


Un homme de beaucoup d'esprit, Choron, disait en parlant de Weber:
C'est un mtore! Avec autant de justesse pourrait-on dire de
Paganini: C'est une comte! car jamais astre enflamm n'apparut plus 
l'improviste au ciel de l'art, et n'excita, dans le parcours de son
ellipse immense, plus d'tonnement ml d'une sorte de terreur, avant de
disparatre pour jamais. Les comtes du monde physique, s'il faut en
croire les potes et les ides populaires, ne se montrent qu'aux temps
prcurseurs des terribles orages qui bouleversent l'ocan humain.

Certes, ce n'est pas notre poque, ni l'apparition de Paganini qui
donneront  cet gard un dmenti  la tradition. Ce gnie exceptionnel
et unique dans son genre se dveloppait en Italie au dbut des plus
grands vnements dont l'histoire fasse mention; il commenait  se
produire  la cour d'une des soeurs de Napolon  l'heure la plus
solennelle de l'empire; il parcourait triomphalement l'Allemagne au
moment o le gant se couchait dans la tombe; il fit son apparition en
France au bruit de l'croulement d'une dynastie, et c'est avec le
cholra qu'il entra dans Paris.

La terreur inspire par le flau fut impuissante nanmoins  contenir
l'lan de curiosit d'abord, et d'enthousiasme ensuite, qui entranait
la foule sur les pas de Paganini; on a peine  croire  une pareille
motion cause par un virtuose en pareille circonstance, mais le fait
est rel. Paganini, en frappant l'imagination et le coeur des Parisiens
d'une faon si violente et si nouvelle, leur avait fait oublier jusqu'
la mort qui planait sur eux. Tout concourait, d'ailleurs,  accrotre
son prestige: son extrieur trange et fascinateur, le mystre dont
s'entourait sa vie, les contes rpandus  son sujet, les crimes mme
dont ses ennemis avaient eu la stupide audace de l'accuser, et les
miracles d'un talent qui renversait toutes les ides admises, ddaignait
tous les procds connus, annonait l'impossible et le ralisait. Cette
irrsistible influence de Paganini ne s'exerait pas seulement sur le
peuple des amateurs et des artistes; des princes de l'art eux-mmes y
ont t soumis. On dit que Rossini, ce grand railleur de l'enthousiasme,
avait pour lui une sorte de passion mle de crainte. Meyerbeer, pendant
les prgrinations de Paganini dans le nord de l'Europe, le suivit pas 
pas, toujours plus avide de l'entendre, et cherchant inutilement 
pntrer le mystre de son talent phnomnal.

Je ne connais malheureusement que par les rcits qu'on m'en a fait cette
puissance musicale dmesure de Paganini; un concours total de
circonstances a voulu qu'il ne se soit jamais produit en public en
France quand je m'y trouvais, et j'ai le chagrin d'avouer que, malgr
les relations frquentes que j'ai eu le bonheur d'entretenir avec lui
pendant les dernires annes de sa vie, _je ne l'ai jamais entendu_. Une
seule fois, depuis mon retour d'Italie, il joua  l'Opra, et, retenu au
lit par une indisposition violente, il me fut impossible d'assister  ce
concert, le dernier, si je ne me trompe, de tous ceux qu'il a donns.
Depuis ce jour, l'affection du larynx de laquelle il devait mourir,
jointe  une maladie nerveuse qui me lui laissait aucun relche,
devenant de plus en plus grave, il dut renoncer tout  fait  l'exercice
de son art. Mais comme il aimait passionnment la musique, comme elle
tait pour lui un vritable besoin, quelquefois, dans les rares instants
de rpit que lui laissaient ses souffrances, il reprenait son violon
pour jouer des trios ou des quatuors de Beethoven, organiss 
l'improviste, en comit secret, et dont les excutants taient les seuls
auditeurs. D'autres fois, quand le violon le fatiguait trop, il tirait
de son portefeuille un recueil de duos composs par lui pour violon et
guitare (recueil que personne ne connat), et prenant pour partenaire un
digne violoniste allemand, M. Sina, qui professe encore  Paris, il se
chargeait de la partie de guitare et tirait des effets inous de cet
instrument. Et les deux concertants, Sina le modeste violoniste,
Paganini l'incomparable guitariste, passaient ainsi en tte--tte de
longues soires, auxquelles nul, parmi les plus dignes, ne put jamais
tre admis. Enfin sa phthisie larynge fit de tels progrs qu'il perdit
entirement la voix, et ds lors il dut  peu prs renoncer  toutes
relations sociales. C'tait  peine si, en approchant l'oreille de sa
bouche, on pouvait encore comprendre quelques-unes de ses paroles. Et
quand il m'est arriv de me promener avec lui dans Paris, aux jours o
le soleil lui donnait envie de sortir, j'avais un album et un crayon;
Paganini crivait en quelques mots le sujet sur lequel il voulait mettre
la conversation; je le dveloppais de mon mieux, et de temps en temps,
reprenant le crayon, il m'interrompait par des rflexions souvent fort
originales dans leur laconisme. Beethoven, sourd, se servait ainsi d'un
album pour recevoir la pense de ses amis, Paganini, muet, l'employait
pour leur transmettre la sienne. Un de ces collecteurs _ tout prix_
d'autographes, qui hantent les salons d'artistes, m'aura sans doute
_emprunt_ sans me prvenir celui qui servit  mon illustre
interlocuteur; ce qu'il y a de sr, c'est que je n'ai pu le retrouver
lorsqu'un jour Spontini voulut le voir, et que depuis lors je n'ai pas
t plus heureux dans mes recherches.

Bien souvent on m'a sollicit de raconter dans tous ses dtails
l'pisode de la vie de Paganini dans lequel il joua un rle si
cordialement magnifique  mon gard; les incidents varis et si en
dehors de toutes les voies ordinaires de la vie des artistes qui
prcdrent et suivirent le fait principal aujourd'hui connu de tout le
monde, seraient, en effet, je le crois, d'un vif intrt, mais on
conoit sans peine l'embarras que j'prouverais  faire un tel rcit, et
vous me pardonnerez de m'abstenir.

Je ne crois pas mme ncessaire de relever les sottes insinuations, les
dngations folles, et les assertions errones auxquelles la noble
conduite de Paganini donna lieu dans la circonstance dont je parle.
Jamais, par compensation, certains critiques ne trouvrent de plus
belles formes d'loges; jamais la prose de J. Janin surtout n'eut de
plus magnifiques mouvements qu' cette occasion. Le pote italien,
Romani, crivit aussi plus tard, dans la _Gazette pimontaise_,
d'loquentes pages, dont Paganini, qui les lut  Marseille, fut
trs-touch.

       *       *       *       *       *

Il avait d fuir le climat de Paris; bientt aprs son arrive 
Marseille, celui de la Provence lui paraissant trop rude encore, il alla
se fixer pour l'hiver  Nice, o il fut accueilli comme il devait
l'tre, et entour des soins les plus affectueux par un riche amateur de
musique, virtuose lui-mme, M. le comte de Csole. Ses souffrances,
nanmoins, ne firent que s'accrotre, bien qu'il ne se crt pas en
danger de mort, et ses lettres respiraient une tristesse profonde. Si
Dieu le permet, m'crivait-il, je vous reverrai au printemps prochain.
J'espre que mon tat va s'amliorer ici; l'esprance est la dernire
qui reste. Adieu, aimez-moi comme je vous aime.

Je ne le revis plus... Quelques annes aprs, oblig moi-mme d'aller
demander aux tides haleines de la mer de Sardaigne un peu de rconfort,
aprs les pres fatigues d'une laborieuse saison musicale  Paris, je
revenais un jour en barque de Villa-Franca  Nice, quand le jeune
pcheur qui me conduisait, laissant tout  coup tomber ses rames, me
montra sur le rivage une petite villa isole, d'assez singulire
apparence:--Avez-vous entendu parler, me dit-il, d'un monsieur qui se
nommait Paganini, qui _sonnait si bien le violon_?--Oui, mon garon,
j'en ai entendu parler.--Eh bien! monsieur, c'est l qu'il a demeur
pendant trois semaines, aprs sa mort.

Il parat qu'en effet, son corps fut dpos dans ce pavillon pendant le
long dbat qui s'leva entre son fils et l'vque de Gnes, dbat qui,
pour l'honneur du clerg gnois et pimontais, n'et pas d se prolonger
autant, et dont les causes, au point de vue mme de l'orthodoxie la plus
svre, n'avaient point la gravit qu'on a voulu leur donner, car
Paganini mourut presque subitement.

La nuit qui suivit cette promenade  Villa-Franca, je dormais dans la
tour des Ponchettes, applique comme un nid d'hirondelle contre un
rocher  deux cents pieds au-dessus de la mer, quand les sons d'un
violon, jouant les variations de Paganini sur _le Carnaval de Venise_,
s'levrent jusqu' mon rduit, paraissant sortir des ondes. Je rvais
justement en ce moment  celui dont le jeune pcheur m'avait montr,
dans la journe, la villa mortuaire... je m'veillai brusquement...
j'coutai quelque temps avec un sourd battement de coeur... Mes ides au
lieu de s'claircir devenaient de plus en plus confuses..... _le
Carnaval de Venise_!..... qui donc, except lui, pourrait savoir ces
variations? Est-ce encore un adieu d'outre-tombe qu'il m'adresse?...

Supposez Thodore Hoffmann  ma place: quelle touchante et fantastique
lgie il et crite sur ce bizarre incident!

C'tait M. de Csole, qui, seul au pied de la tour, me donnait une
gracieuse srnade.

Ces fameuses variations sur l'air vnitien font partie des oeuvres de
Paganini que l'diteur Schonenberger a rcemment publies  Paris; et je
crois devoir affirmer ici en passant que celles d'Ernst sur le mme
thme, qu'on l'a souvent accus d'avoir calques sur celles de Paganini,
ne leur ressemblent nullement.

Parmi les autres oeuvres du matre que l'diteur franais vient de
livrer  l'avide curiosit des artistes, on regrette de ne pas voir la
fantaisie sur la prire de _Mose_, l'un des morceaux, dit-on, dans
lesquels Paganini produisait les plus poignantes impressions. Sans
doute, M. Achille Paganini se rserve de les faire figurer bientt dans
une dition complte des oeuvres de son pre, dition qu'il a eu raison,
sous un rapport, de ne point laisser paratre prmaturment, car, malgr
les progrs rapides que fait aujourd'hui, grce  Paganini, l'art du
violon du ct du mcanisme, de pareilles compositions sont encore
inabordables pour la plupart des violonistes, et c'est  peine mme si 
leur lecture on comprend comment l'auteur put jamais les excuter. Il
faudrait crire un volume pour indiquer tout ce que Paganini a trouv
dans ses oeuvres d'effets nouveaux, de procds ingnieux, de formes
nobles et grandioses, de combinaisons d'orchestre qu'on ne souponnait
mme pas avant lui. Sa mlodie est la grande mlodie italienne, mais
frmissante d'une ardeur plus passionne en gnral que celle qu'on
trouve dans les plus belles pages des compositeurs dramatiques de son
pays. Son harmonie est toujours claire, simple et d'une sonorit
extraordinaire.

Il a su faire ressortir et rendre dominateur le timbre du violon solo en
accordant ses quatre cordes un demi-ton plus haut que celles des violons
de l'orchestre; ce qui lui permettait de jouer ainsi dans les tons
brillants de _r_ et de _la_, pendant que l'orchestre l'accompagnait
dans les tons moins sonores de _mi bmol_ et de _si bmol_. Ce qu'il a
dcouvert dans l'emploi des sons harmoniques simples et doubles, des
notes pinces de la main gauche, dans la forme des arpges, dans les
coups d'archet, dans les passages en triple corde, passe toute croyance,
d'autant plus que ses devanciers ne l'avaient pas mme mis sur la voie.
Paganini est de ces artistes desquels il faut dire: ils sont parce
qu'ils sont, et non parce que d'autres furent avant eux. Malheureusement
ce qu'il n'a pu transmettre  ses successeurs, c'est l'tincelle qui
animait et rendait sympathiques ces foudroyants prodiges de mcanisme.
On crit l'ide, on dessine la forme, mais le sentiment de l'excution
ne peut se fixer; il est insaisissable: c'est le gnie, c'est l'me,
c'est la flamme de vie qui, en s'teignant, laisse aprs elle des
tnbres d'autant plus profondes qu'elle a brill d'un clat plus
blouissant. Et voil pourquoi non-seulement les oeuvres des grands
virtuoses inventeurs perdent plus ou moins  n'tre pas excutes par
leur auteur, mais celles aussi des grands compositeurs originaux et
expressifs ne conservent qu'une partie de leur puissance quand l'auteur
ne prside pas  leur excution.

L'orchestre de Paganini est brillant et nergique sans tre bruyant. Il
employait la grosse caisse dans ses _tutti_ et souvent avec une
intelligence peu commune. Dans la prire de _Mose_, Rossini l'a crite,
comme il l'a fait partout ailleurs, en lui faisant frapper les temps
forts tout bonnement. Paganini, en composant sa fantaisie sur le mme
thme, s'est bien gard de l'imiter en cela. Au dbut de la mlodie:

    _Del tuo stellato soglio,_

Rossini frappe sur l'avant-dernire syllabe qui se trouve au temps fort;
mais Paganini, considrant l'accent mlodique plac sur la syllabe
suivante comme incomparablement plus important, fait entrer l'instrument
sur le temps faible o elle se trouve, et l'effet qui rsulte de ce
changement est, selon moi, bien meilleur et original.

Un jour qu'aprs avoir compliment Paganini sur ce morceau, quelqu'un
ajoutait: Il faut avouer aussi que Rossini vous a fourni l un bien
beau thme! C'est gal, rpliqua Paganini, il n'a pas trouv mon coup de
grosse caisse.

Il me serait fort difficile d'entrer plus avant dans l'analyse des
oeuvres de cet artiste-phnomne, oeuvres toutes d'inspiration, et o il
faut voir principalement la manifestation crite de ses merveilleuses
facults de virtuose. D'ailleurs... ces souvenirs ce soir...

--Et vous ne l'avez jamais entendu, me dit Corsino?--Jamais..... Adieu,
messieurs.




DIX-SEPTIME SOIRE


ON JOUE LE BARBIER DE SVILLE DE ROSSINI.

Personne ne parle  l'orchestre. Corsino se contente,  la fin de
l'opra, de faire observer que l'acteur _charg_ du rle d'Almaviva,
dans cet tincelant chef-d'oeuvre, tait n pour tre bourgmestre, et que
Figaro et fait un suisse de cathdrale accompli.




DIX-HUITIME SOIRE

ACCUSATION PORTE CONTRE LA CRITIQUE DE L'AUTEUR.--SA
DFENSE.--RPLIQUE DE L'AVOCAT GNRAL.--PICES A L'APPUI.--ANALYSE DU
PHARE.--LES REPRSENTANTS SOUS-MARINS.--ANALYSE DE DILETTA.
--IDYLLE.--LE PIANO ENRAG.


On reprsente pour la premire fois un opra allemand trs, etc.

L'orchestre fait son devoir pendant le premier acte; au second le
dcouragement semble gagner les musiciens: ils quittent leur instrument
les uns aprs les autres et les conversations commencent.

Voil un ouvrage, me dit Corsino, sur lequel vous exerceriez votre
talent de ne rien dire, si vous aviez  en rendre compte; et c'est bien
l, il faut en convenir, la pire de toutes les critiques.--Comment cela?
je tche pourtant de toujours dire quelque chose dans mes malheureux
feuilletons. Seulement, je cherche  en varier la forme: ce que vous
appelez ne rien dire est souvent une faon fort claire de parler.--Oui,
et d'une mchancet diabolique que des Franais seuls pouvaient
inventer. Je veux en faire juges ces messieurs. J'ai la collection des
_bouquets  Chloris_ que vous avez faits jusqu' ce jour; je vais la
chercher, pour qu'ils apprcient le parfum des fleurs qui les
composent. (Il sort.) Dervinck s'adressant  moi: Je ne sais trop ce
qu'il veut dire avec vos _bouquets  Chloris_. Nous autres Allemands,
faisons aussi de la critique; mais notre faon de la faire est toute
simple: un nouvel ouvrage parat, nous allons l'entendre, et si, aprs
l'avoir attentivement cout, il nous semble beau, grand, original, nous
crivons...--Qu'il est dtestable, dit Winter qui a compos un mauvais
ballet. (Corsino rentrant, un paquet de journaux  la main.) Voici,
messieurs, ces chefs-d'oeuvre d'amnit et de bienveillance.
tudions-les. Vous remarquerez d'abord que, s'il veut bafouer l'auteur
d'un livret sans faire la moindre observation sur sa posie, il emploie
le moyen atroce de raconter la pice en vers qui se suivent comme de la
prose. Voyez le flatteur effet que cela produit. Je prends une scne au
hasard: voici une troupe d'Arabes, marchant  pas compts et chantant
selon l'usage: Taisons-nous! cachons-nous! faisons silence! Le
critique dcrit ainsi la scne:

_Ils s'loignent sans bruit, dans l'ombre de la nuit; mais un groupe les
suit. Le cad, gros bonhomme, le dos un peu vot, assez peu fier, en
somme, de son autorit, craint, en faisant sa ronde, quelque encontre
fconde en mauvais coups, puis, crac! d'tre mis en un sac et lanc des
murailles des gens sans entrailles, et de trouver la mort au port._

_Il n'a pas fait vingt pas, que de grands coups de gaules tombant sur
ses paules vous le jettent  bas. Au secours: on m'assomme! au
meurtre! Un galant homme fait fuir les assassins, appelle les voisins:
une jeune voisine,  la mine assassine, en jupon court, accourt. Et le
battu de geindre, de crier, de se plaindre, en contant l'accident. Il
me manque une dent! j'en mourrai! misrable! Il m'a rompu le rble! il a
tap trop dur, c'est sr._

En voici une autre dans laquelle les vers de l'auteur du livret
prcdent et suivent la fausse prose du critique, de manire  produire
un grotesque mlange. Il s'agit d'un jeune homme qu'on veut retenir en
otage pour dettes.

ALBERT.

Grand Dieu!

              RODOLPHE.

                      C'est juste, et, gage prcieux,
    La loi veut qu'il demeure en otage en ces lieux.


_Zila se dsole, Albert la console, mais le temps s'envole, ah! que
devenir! Rodolphe l'invite  prendre pour gte son chteau. Bien vite,
Albert, il faut fuir. Allons, vieux juif, face de suif, prte  ce jeune
homme une forte somme; il t'offre en garantie sa libert, sa vie. Il
signe, es-tu content?--Oui, voil de l'argent.--Maintenant je l'emmne;
aubergiste inhumaine! je ne vous dois plus rien! Viens, mon amour, mon
bien!--Ah ! mais, dit le comte, ce jeune gars m'affronte, il faut que
je le dompte, ou je perdrai mon nom. Viens a, fils d'Isaac, et tire de
ton sac le billet de ce drle. Il me le faut?--Comment? sans gain?--Sur
ma parole, tu gagnes cent pour cent._

RODOLPHE.

    Ah! la bonne affaire
    Que j'ai faite l! _(Montrant Albert.)_
    Ce billet, j'espre,
    M'en dlivrera.
    Oui, par mon adresse,
    J'aurai rachet
    Se jeune matresse
    Ou sa libert.


MOI

Vous trouvez cela atroce, mon cher Corsino; il n'y a pas mme une
arrire-pense malicieuse l-dedans. C'est l'entranement du rhythme qui
m'a fait crire-ainsi. A l'inverse du _Bourgeois_ de Molire, j'ai fait
de la posie sans le savoir. Aprs avoir entendu un orgue de Barbarie
vous jouer le mme air pendant une heure, ne finissez-vous pas par
chanter cet air malgr vous, si laid qu'il soit? Il est ds lors tout
simple qu'en racontant des opras o de pareils vers se sont mis, les
vers se mettent dans ma prose, et que je ne parvienne ensuite qu'avec
effort  me dsenrimer. D'ailleurs, pourquoi me supposer capable
d'ironie  l'gard des _potes_ d'opra: leurs fautes, s'ils en
commettent, ne sont pas de ma comptence. Je ne suis pas un homme de
lettres. Que les hommes de lettres rgentent la musique,  la bonne
heure! c'est leur droit; mais jamais, je vous le jure, il ne me viendra
en tte de risquer une critique littraire. Vous me calomniez. La
crainte d'tre trop fade, trop terne, trop ennuyeux, me fait seulement,
ainsi que je viens de vous le dire, chercher  varier un peu la tournure
de mes pauvres phrases. Surtout  certaines poques de l'anne pendant
lesquelles rien de ce qu'on fait ne russit; o, artistes et critiques
semblent avoir tort de vivre; o aucun de leurs efforts ne peut attirer
l'attention ni exciter les sympathies du public; de ce public qui, dans
sa somnolence, a l'air de dire: Que me veulent tous ces gens-l? quel
dmon les possde? Un opra nouveau! et d'abord est-ce qu'il y a des
opras nouveaux? Cette forme n'est-elle pas use, extnue, puise?
Peut-il  cette heure y avoir encore en elle quelques lments de
nouveaut? Et quand il n'en serait pas ainsi, que me font les inventions
des potes et des musiciens? que me font les opinions des critiques?
Laissez-moi sommeiller, braves gens, et allez dormir. Nous nous
ennuyons, vous nous ennuyez! Ces jours-l, quand vous supposez les
critiques proccups de malices et d'amres plaisanteries, ils sont dans
le plus profond accablement, les malheureux; la plume vingt fois prise
et reprise tombe vingt fois de leur main, et ils se disent dans la
tristesse de leur coeur: Ah! pourquoi sommes-nous si loin de Tati, et
que n'est-elle reste, cette le charmante, dans sa beaut primitive et
demi-nue, au lieu de s'affubler de ridicules sacs de toile et
d'apprendre  chanter la Bible d'une voix nasillarde, sur de vieux airs
anglais! Nous pourrions au moins y aller chercher un refuge contre
l'ennui europen, philosopher sous les grands cocotiers avec les jeunes
Tatiennes, pcher des perles, boire le _Kava_, danser la pyrrhique et
sduire la reine Pomar. Au lieu de ces innocentes distractions
trans-ocaniques, sous le plus beau ciel du monde, il faut que nous nous
donnions la peine de raconter comment on s'y est pris l'autre jour 
Paris pour nous faire passer laborieusement cinq mortelles heures dans
un thtre enfum! Car ce n'est pas tout d'entendre un opra en trois
actes, d'assister mme  sa dernire rptition; de dner  moiti le
soir de sa premire reprsentation pour ne pas perdre une seule note de
l'ouverture; de se faire dire des choses dsagrables par M. son portier
pour s'tre attard au thtre jusqu' une heure du matin, alors qu'on
rappelait _tous les_ acteurs, que le dernier bouquet tombait aux pieds
de la prima donna. Ce n'est pas tout de passer au retour une partie de
la nuit  se remmorer les divers incidents de la pice, la forme des
morceaux de musique, les noms des personnages; d'y rver si l'on
s'endort, d'y penser encore quand on se rveille. Hlas! non, ce n'est
pas tout: il faut de plus, pour nous autres critiques, raconter d'une
faon  peu prs intelligible ce que souvent nous n'avons pas compris;
faire un rcit amusant de ce qui nous a tant ennuys; dire le pourquoi
et le comment, le trop et le pas assez, le fort et le faible, le mou et
le dur d'une oeuvre croque au vol, et qui n'a pas pos tranquillement
pour ses peintres pendant le temps ncessaire  l'action d'un
daguerrotype bien conform. Pour moi, je l'avoue, j'aimerais presque
autant crire l'opra entier que d'en raconter un seul acte. Car
l'auteur, quel que soit son chagrin d'tre oblig de faire des chapelets
de cavatines, et de se rappeler si souvent qu'une fois attel  une
partition d'opra parisien, il ne doit pas s'amuser  enfiler des
perles, l'auteur, au moins, travaille un peu quand il veut.

Le narrateur, au contraire, condamn  la critique, _ temps_, narre
prcisment quand il ne voudrait pas narrer. Il a pass une nuit
pnible; il se lve sans pouvoir dcouvrir de quelle humeur il est; il
se dit en outre: En ce moment, Halvy, Scribe et Saint-Georges dorment
du sommeil rparateur et profond des femmes en couches; et me voil avec
leur enfant sur les bras, oblig de cajoler sa nourrice pour qu'elle lui
donne le sein, de le laver, de le bichonner, de dire  tout le monde
comme il est joli, comme il ressemble  ses pres; de tirer son
horoscope et de lui prdire une longue vie.

Je voudrais bien savoir ce que vous feriez, mon cher Corsino, si,  ces
tourments de la critique thtrale, venaient se joindre encore ceux de
la critique des concerts; si vous aviez une foule de gens de talent, de
virtuoses remarquables, de compositeurs admirables,  louer! si vos amis
vous venaient dire: Voici neuf violonistes, onze pianistes, sept
violoncellistes, vingt chanteurs, une symphonie, deux symphonies, un
mystre, une messe, dont vous n'avez encore rien dit; parlez-en donc
enfin. Allons! de l'ardeur! de l'enthousiasme! que tout le monde soit
content! et surtout variez vos expressions! Ne dites pas deux fois de
suite: Sublime! inimitable! merveilleux! incomparable! Louez, mais louez
dlicatement; n'allez pas lancer la louange avec une truelle. Donnez 
entendre  tous que tous sont des dieux, mais pas davantage, et surtout
ne le dites pas d'une faon trop crue. Cela pourrait blesser leur
modestie; on ne gratte pas des hommes avec une trille. Vous avez
affaire  des gens de coeur qui vous sauront un gr infini des vrits
que vous voudrez bien leur dire. Les auteurs, les artistes, ne
ressemblent plus  l'archevque de Grenade. Quelle que soit la dose
d'amour-propre qu'on leur suppose, pas un ne serait capable de dire
aujourd'hui comme le patron de Gil Blas  son critique trop franc:
Allez trouver mon trsorier, qu'il vous compte cinq cents ducats, etc.
La plupart de nos illustres se borneraient  rpter le mot d'un
acadmicien de l'empire, mot dont on ne saurait assez souvent faire
admirer la modestie et la profondeur. Ou avait offert un banquet  cet
immortel. Au dessert, un jeune enthousiaste dit  son voisin de droite:
Allons, portons un toast  M. D. J. qui a surpass Voltaire!--Ah! fi
donc, rpondit l'autre, c'est exagr! bornons-nous  la vrit et
disons: A M. D. J. qui  gal Voltaire! M. D. J. avait entendu la
proposition, et saisissant vivement,  ces mots, la main du
contradicteur: Jeune homme, lui dit-il, j'aime votre rude franchise!
Voil comment on reoit la critique aujourd'hui, et pourquoi il est
maintenant ais d'exercer ce sacr ministre. Nous savons bien qu'il y a
de ces rudes Francs qui l'exerceraient mieux encore, si les cinq cents
ducats de l'archevque taient unis au magnifique loge de
l'acadmicien; mais ceux-l sont par trop exigeants, et la plupart de
vos confrres se contentent de la douce satisfaction que leur procure la
conscience d'un devoir bien rempli; ce qui prouve au moins qu'ils ont
une conscience. Tandis qu'en voyant votre silence obstin, on se demande
si vous en avez une. Que diriez-vous, Corsino,  des gens qui vous
gratifieraient d'une telle homlie? Vous leur rpondriez sans doute
comme je l'ai fait dans l'occasion: Mes amis, vous allez trop loin. Je
n'ai jamais donn  personne le droit de me souponner de manquer de
conscience. Certes, j'en ai une, moi aussi, mais elle est bien faible,
bien chtive, bien souffreteuse, par suite des mauvais traitements qu'on
lui fait subir journellement. Tantt on l'enferme, on lui interdit
l'exercice, le grand air, on la condamne au silence; tantt on la force
 paratre demi-nue sur la place publique, quelque froid qu'il fasse, et
on l'oblige  dclamer,  faire la brave,  affronter les observations
malsantes des oisifs, les hues des gamins et mille avanies. D'o est
rsult, ce qu'on pouvait aisment prvoir, une constitution ruine, une
phthisie dj parvenue au second degr, avec crachements de sang,
tourdissements, ingalit d'humeur, accs de larmes, clats de fureur,
toux opinitre, enfin tous les symptmes annonant une fin prochaine.
Mais aussi, ds qu'elle sera morte, on l'embaumera d'aprs le procd
dont se servit Ruisch pour conserver au corps de sa fille les apparences
de la vie; je la garderai soigneusement. On pourra la voir dans ma
bibliothque, et, ma foi, alors au moins elle ne souffrira plus.

--(_Corsino._) Mon cher monsieur, pardonnez-moi de vous faire remarquer
que, depuis un quart d'heure, vous divaguez autour de la question. Bien
plus, vous recourez  l'ironie pour me prouver que cet arme vous est
trangre. Mais je tiens mes preuves, et, si aprs en avoir entendu
l'expos, mes confrres ne me donnent pas trois fois raison, je
m'engage  vous faire devant eux de trs-humbles excuses et  me
reconnatre pour un calomniateur. coutez tous.




ANALYSE DU PHARE

Opra en deux actes.

_Jeudi 27 dcembre 1849._

Le thtre reprsente une place du village de Pornic. Des pcheurs
bretons se disposent  prendre la mer avec Valentin le Pilote. Ils
chantent en choeur:

    Vive Valentin!
        Tin! tin!
    A lui la richesse,
    Un brillant butin!
        Tin! tin!
    Avec la richesse
    On a la tendresse
    D'un joli lutin!
        Tin! tin!
    Et l'on peut sans cesse
    Vider pice  pice
    Beaune ou Chambertin!
        Tin! tin!


Mais voil le canon! bom! bom! de la foudre les clats, cla! cla!
enflamment tout l'horizon, zon! zon! Valentin saute dans sa barque pour
essayer d'aborder un vaisseau en perdition, et recommande  son ami
Martial de bien veiller sur son fanal, car s'il s'teint, le navire et
le pilote sont perdus. Grand tumulte, tempte, prire, etc., etc., etc.

Je craindrais de fatiguer le lecteur en entrant dans de plus grands
dtails sur la musique et les paroles de cet ouvrage. Je n'ajouterai
plus qu'un mot sur sa _mise en scne_. Pendant qu'on chantait ainsi sur
le devant du thtre,  la premire reprsentation, un autre drame
s'agitait au _post-scenium_, et sous les yeux des spectateurs, qui ne
s'en doutaient gure. Le dcor du fond devant reprsenter la mer en
tourmente, les vagues avaient  bondir et  s'agiter d'une furieuse
manire. Or, il faut savoir que cet effet de perspective est produit
par une toile peinte tendue horizontalement, et sous laquelle se
haussent et se baissent continuellement une foule de petits garons
accroupis, dont la tte, soulevant ainsi le dcor, reprsente la crte
de la vague. Se figure-t-on le supplice de ces pauvres petits diables,
obligs pendant une heure et demie d'agiter cette lourde mer,  grands
efforts de colonne vertbrale, ne devant jamais s'asseoir, ne pouvant se
lever tout debout,  demi touffs, et obliger de sauter comme des
singes sans repos ni cesse jusqu' la fin d'un acte interminable? La
fameuse cage invente par Louis XI, et dans laquelle les prisonniers ne
pouvaient tendre leurs membres, n'tait rien en comparaison. Seulement,
les tritons de l'Opra, tant nombreux sous leur toile azure, ont
l'agrment de la conversation, et ils en abusent souvent. Tmoin la
premire reprsentation du _Phare_, pendant laquelle une terrible
discussion a boulevers la mer armoricaine jusque dans ses dernires
profondeurs. Les ondes avaient d'abord caus entre elles d'une faon
assez raisonnable, et si Neptune et prt l'oreille, il n'et pas
trouv  lancer son _quos ego_! n'entendant que d'innocentes
exclamations, interrompues en forme de hoquet par les haut-le-corps de
ces malheureux _vaguant_ sous la toile; exclamations telles que
celles-ci:

Eh! dis donc, Moniquet, tu ne vas pas, et tu me laisses porter
tout-hou-hou-hou mon coin de mer; veux-tu bien te remuer et te
lever-h-h davantage!--Cr coquin, c'est que j'en-han-han peux
plus.--Allons, ferme, feignant! Crois-tu pas-ha-ha-ha qu'on te donne
quinze sous pour faire une mer qui ressemble  la Seine?...--Eh
bien-hein-hein, s'il a des dispositions pour la scne, ce
moutard-ard-ard-ard-ard (crie un gros flot qui ne se mnage pas),
veux-tu pas contrarier sa-ha-ha-ha vocation, toi? Aprs tout, a ne va
pas mal. Tiens, coute comme on applaudit; nous avons un fier
succs-h-h. Si le public nous redemande  la fin-in-in-in, est-ce
que-he-he-he nous reparatrons? Tiens, par-ar-ar ardi!--Ah ben! non;
moi, j'oserai-ai-ai pas. Si tu voyais comme je sue-hue-hue, je dois pas
tre prsentable.--Allons donc, aristo-ho-ho, le public va ben regarder
 a pour des artiss! Voyons, vous autres, voulez-vous reparatre si
on-on-on nous redemande?--Non-on-on-on.--Oui-hi-hi-hi.--Allons aux
voix.--Non! votons par assis et levs.--Par assis et lvs-h-h-h; il
y a une heure que nous votons comme a-a-a; j'en ai assez.--Pierre (dit
tout bas un flot qui s'arrte), ne bouge pas, je dirai rien.--Mais ne
dis rien, je bougerai pas.--C'est dit, les autres nous voient pas. J'ai
les reins qui me craquent. Si nous fumions une pipe pour nous
rafrachir? As-tu d'amadou?--Oh! j'ose pas, rapport au feu.--Ah! oui,
m'essieu Ruggieri n'en fait ben d'autre, de feu, et la barraque ne brle
pourtant pas. Gare, v'l le tonnerre... bzz... (Une fuse part sans
explosion.) Tiens le tonnerre qu'a pas clat. En v'l une farce. C'est
donc a que M. Ruggieri, qui bisquait contre le directeur, disait
l'autre jour, je l'ai entendu: Bon! bon! que la _foule_ m'crase si je
leur donne pas des tonnerres qui rateront  tout coup. Il y a pas
manqu, nous n'avons que des tonnerres qui ratent. Y garde sa
poudre.--C'est vrai, mais on applaudit plus du tout depuis que nous
travaillons pas. Faut nous y remettre, ou nous serons pas
rappels.--Allons! hardi! hi-hi-hi-hi-hi. Silence parmi les tritons,
ils travaillent en conscience; la tempte est superbe, les ondes
bondissent comme des bliers et les vagues comme des agneaux (_sicut
agni ovium_). Tout  coup, un flot courronc qui n'avait encore rien
dit, se redressant de toute sa hauteur et restant immobile, s'crie:
Ah! qu'il a bien raison, le citoyen Proudhon, et que s'il y avait en
France une ombre d'galit, ces gredins de bourgeois qui nous regardent
du haut de leurs loges o ils se carrent, seraient  gigoter ici  notre
place, et c'est nous autres qui de l haut les regarderions.--Mais,
grand imbcile, rplique une petite lame, en prenant le gros flot par
les jambes et le faisant tomber, tu vois bien qu'il n'y aurait pas
d'galit pour a. On aurait seulement fait basculer l'ingalit!--C'est
pas vrai.--Il a raison.--C'est un aristo.--C'est un rac.--Flanquons-lui
une danse. L-dessus la tempte se change en ouragan effroyable, en
vritable raz-de-mare; les vagues se ruent les unes sur les autres
avec un fracas inou, une rage incroyable, on dirait d'une trombe, d'une
typhon. Et le public d'admirer ce beau dsordre, effet de la politique,
et de se rcrier sur le rare talent des machinistes de l'Opra. Fort
heureusement, la pice tant finie, le rideau de l'avant-scne est
tomb, et on est parvenu  grand'peine, en roulant la mer sur une longue
perche,  mettre fin  cette sance de reprsentants sous-marins.

--Oh! oh! disent les musiciens en clatant de rire, c'est l ce que vous
appelez analyser un opra?--Patience, messieurs, reprend Corsino, voici
qui est plus fort. C'est toujours notre bienveillant critique qui parle.




ANALYSE DE DILETTA

Opra-comique en trois actes.

_Lundi 22 juillet_ 1850.


Il est fort triste de s'occuper d'opras-comiques le lundi, par cette
raison seule que le lundi est le lendemain du dimanche. Or, le dimanche,
on va au chemin de fer du Nord, on monte dans un wagon et on lui dit:
Mne-moi  Enghien. En descendant de l'obissant vhicule vous trouvez
de vrais amis, des amis solides, de ceux dont on ne sait pas trs-bien
le nom, mais qui n'accolent pas au vtre d'pithte trop injurieuse
quand vous avez le dos tourn et qu'on leur demande qui vous tes.

Et la conversation s'engage dans la forme traditionnelle: Tiens, c'est
vous!--Pas mal, et vous?--Moi, je vais louer un bateau et pcher dans le
lac, et vous?--Oh! moi, je suis un pauvre pcheur, et je vais  vpres.
J'tais hier  l'Opra-Comique; et vous?--Moi, je suis vertueux, et dans
la crainte de ne pas m'veiller assez tt pour voir l'aurore se lever
aujourd'hui, je me suis priv hier de la reprsentation en question.
J'ai entendu tout  l'heure un gros monsieur qui portait un melon en
dire beaucoup de bien, et vous?...--Je n'ai garde de dire du mal des
melons ni des amateurs d'opras-comiques, et vous?..... Pas de rponse,
on a tourn l'angle d'un champ de groseilliers, vous avez pris d'un
ct, l'ami est rest  l'autre, il mange des groseilles et ne songe
plus  son ami. Et vous, songez-vous  lui? pas davantage.

Vritable amiti, soeur de la fraternit rpublicaine! Tout ravi de la
libert qu'elle vous laisse, vous traversez  pied la plaine d'Enghien;
il fait silence. Une brise timide voudrait s'lever, mais elle n'ose, et
le soleil dore  loisir les moissons immobiles. Deux cloches fles
envoient du haut de la colline voisine leurs notes discordantes: c'est
l'annonce des vpres  l'glise de Montmorency. Les cloches se taisent,
le silence redouble. On s'arrte... on coute... on regarde au loin... 
l'ouest... ou pense  l'Amrique, aux mondes nouveaux qui y surgissent,
aux solitudes vierges, aux civilisations disparues, aux grandeurs et 
la dcadence de la vie sauvage. A l'est... les souvenirs de l'Asie
viennent vous assaillir; on songe  Homre,  ses hros,  Troie,  la
Grce,  l'gypte,  Memphis, aux Pyramides,  la cour des Pharaons, aux
grands temples d'Isis,  l'Inde mystrieuse,  ses tristes habitants, 
la Chine caduque,  tous ces vieux peuples fous ou tout au moins
monomanes. On s'applaudit de n'adorer ni Brama ni Vichenou et d'aller
tranquillement, en bon chrtien,  vpres  Montmorency. Une foltre
fauvette s'lance tout  coup d'un buisson, monte perpendiculairement en
lanant au ciel sa chanson joyeuse, trace en l'air vingt zigzags
capricieux, saisit un moucheron et l'emporte, en remerciant Dieu, dont
la bont, dit-elle, s'tend sur toute la nature, puisqu'il ne ddaigne
pas de donner la pture aux petits des oiseaux. Reconnaissance nave que
le moucheron trs-probablement ne partage pas. Ceci donne beaucoup 
rflchir; on rflchit donc! Passent deux jeunes Parisiennes simplement
vtues de blanc, avec cette grce savante que possdent les Parisiennes
seulement. Quatre petits pieds bien chausss, bien cambrs, bien
tout.... quatre grands yeux velouts, bien sourcills... enfin... ceci
donne encore beaucoup  rflchir. Elles disparaissent dans un champ du
bl presque aussi haut, aussi droit, aussi flexible que leur taille est
haute, flexible et droite. On rflchit normment, on rflchit avec
fureur. Mais les deux cloches discordantes envoient un second et dernier
appel, et l'on se dit: Bah! allons  vpres. On arrive enfin sur une
colline en mamelon, au sommet de laquelle est fort pittoresquement
plante une charmante glise gothique, point trop neuve, mais point trop
dgrade non plus; un trs-beau vitrail; tout autour une pelouse assez
peu corche; on voit que le populaire n'y afflue que rarement. Point
d'immondices, point de croquis impurs; trois mots seulement crits d'une
faon discrte dans un coin: _Lucien, Louise, toujours!_

On est tout troubl. Cette glise de roman...... son isolement..... la
paix qui l'environne.... le merveilleux paysage qui se droule  ses
pieds.... on sent s'agiter le premier amour depuis longtemps couch au
fond du coeur et qui se rveille; votre dix-huitime anne se relve 
l'horizon. On cherche dans l'air une forme vanouie...... L'orgue joue:
une simple mlodie vous arrive au travers des murs de l'glise. On
essuie son oeil droit et on se dit encore: Bah! allons  vpres; et on
entre.

Une trentaine de femmes et d'enfants endimanchs. Le cur, le vicaire et
les chantres dans le choeur. Tons chantent faux  faire carier des dents
d'hippopotame. L'organiste ne sait pas l'harmonie; il entremle toutes
ses phrases de petites broderies vermiculaires d'un style affreux. On
supporte quelque temps nanmoins l'excution barbare du psaume _In exitu
Israel de gypto_, et la persistance de cette mlancolique psalmodie
dans le mode mineur, revenant toujours la mme sur chaque strophe, finit
par endormir vos douleurs d'oreille et ramener la rverie. Cette fois,
ce sont des rves d'art qui vous absorbent. On se dit qu'il serait beau
d'avoir  soi cette charmante glise, o la musique s'installerait avec
ses prestiges les plus doux, o elle pourrait chanter avec tant de
bonheur ses hymnes, ses idylles, ses pomes d'amour; o elle pourrait
prier, songer, voquer le pass, pleurer et sourire, et prserver sa
fiert virginale du contact de la foule, et vivre toujours ange et
toujours pure, pour elle-mme et pour quelques amis.

Ici, l'organiste joue un petit air de danse appartenant  un vieux
ballet de l'Opra, et le contraste grotesque qu'il produit avec le rcit
antique du choeur, vous impatiente tellement que vous sortez. Vous voil
de nouveau sur la pelouse; le murmure des voix du lieu saint y parvient
encore. L'orgue continue ses petites drleries. Vous jurez comme un
charretier. Deux ballons s'lvent au loin dans les airs, une colonne de
fume part du chemin de fer. La prose va vous saisir. Vite, vous tirez
un livre de votre poche, et, en avisant dans le modeste cimetire voisin
de l'glise une pierre tumulaire incline d'une certaine faon, vous
trouvez qu'on peut tre commodment tendu sur cette tombe pour lire le
douzime livre de _l'nide_ une deux-centime fois. Vous allez vous y
installer quand des sanglots, partis du chemin creux qui longe le
cimetire, vous arrtent. Une petite fille, s'appuyant sur des
bquilles, gravit la colline un panier  la main et pleurant amrement.
On l'interroge: Qu'as-tu donc, mon enfant?... (Pas de rponse.) Voyons,
que t'est-il arriv? (Les pleurs redoublent.) Veux-tu dix sous pour
acheter un pain d'pices?--Ah! oui, je m'en fiche bien de votre pain
d'pices!--Mais que t'a-t-on fait? dis-le-moi, et surtout ne te fche
pas, ne me dis pas de sottises, je ne me moque pas de toi, je ne suis
pas de Paris, sois tranquille.--Eh ben, m'sieu, ma grand'mre m'avait
dit que a me porterait bonheur, et que ma jambe gurirait le mme jour
que la sienne, et je la soignais si bien, et je lui donnais tant de
mouches dans son panier!...--Comment, ta grand'mre mangeait des
mouches?--Mais non, c'est mon hirondelle. Je vous ai pas dit... voil...
l'hirondelle s'tait entortill la jambe dans du crin et des plumes,
j'sais pas comment, si bien qu'elle s'avait cass la cuisse, et puis y
restait un gros morceau de terre de son nid qui pendait aux crins de sa
patte et qui l'empchait de voler. Je la pris il y a huit jours, et ma
grand'mre me dit: C'est du bonheur ces oiseaux-l, vois-tu; il faut en
prendre soin, et si elle gurit, tu guriras aussi et tu pourras
quitter tes bquilles le mme jour. Moi que a m'embte tant d'tre
comme a gne, j'ai fait ce que disait ma grand'mre, je l'y ai bien
nettoy sa jambe, je l'y ai bien reficel sa cuisse avec des allumettes.
Et tout le temps qu'elle s'est sentie pas mieux, elle restait
tranquillement dans son panier; elle me regardait d'un petit air de
connaissance, avec ses gros yeux. Je lui donnais  tous les moments des
belles mouches, que je leur-z-arrachais seulement la tte pour qu'elles
s'envolent pas. Et ma grand'mre disait toujours: C'est bien, il faut
tre bon pour les btes quand on veut qu'elles gurissent. Encore trois,
quatre jours et tu seras de mme gurie. Et voil que tout  l'heure
elle a entendu c'te troupe des autres hirondelles qui gueulent l-haut 
l'entour du clocher, et la petite gueuse elle a pouss le dessus du
panier avec sa tte, et pendant que je m'occupais  lui arranger encore
des mouches, elle a (hi! hi!) elle a (ha! ha!) elle... a fichu le
camp.--Je conois ton chagrin, mon enfant; tu l'aimais, ton
hirondelle.--Je l'aimais? ah! je m'en moquais bien! en v'l une ide!
mais elle n'tait pas encore bien gurie, et je ne gurirai plus du tout
 prsent. Les autres, qu'elle est alle retrouver, vont lui recasser sa
cuisse; je le sais bien, allez.--Pourquoi veux-tu que les autres la
maltraitent?...--Pardi! parce que c'est mauvais comme tous les oiseaux.
Je l'ai ben vu c't hiver, qu'il faisait si froid: j'avais plum vivant
un pierrot qu'on m'avait donn, en lui laissant seulement les plumes des
ailes et de la queue, et puis je l'avais lch devant une douzaine
d'autres pierrots. Il a vol vers ses camarades, qui lui sont tombs
dessus, tous, roide, et l'ont tu  coups de bec;  preuve que
(pleurant) je n'ai jamais tant ri... (hi! hi!) Vous voyez bien que ma
jambe ne gurira pas. Me v'l propre. Ah! si je l'avais su (hu! hu!), je
lui aurais finement tordu le cou tout de suite.

       *       *       *       *       *

Vous remettez alors dans votre poche le livre que vous aviez  la main.
La posie n'est plus de saison. Vous enragez. Vous allumez un cigare, et
vous vous en allez fumant et constern. Vous n'avez pas fait trente pas
que la petite bquillarde vous appelle: Eh! m'sieu! et les dix sous que
vous m'aviez promis!--Ta n'aimes pas le pain d'pices.--Non, mais donnez
toujours.--Ma foi, je n'ai qu'une pice de cinq sous, tiens. Vous lui
jetez vos cinq sous, l'enfant les ramasse, vous laisse faire encore
quelques pas, et vous crie: Oh! vieux gredin! aristo! On fume
prcipitamment. On retraverse la plaine, tout sot; on remonte en wagon
pour revenir  Paris, et on se dit: Si elle ne m'et appel qu'aristo,
ou gredin, mais vieux.... Bah! dcidment je n'irai plus  vpres 
Montmorency.

Voil pourquoi je suis si peu dispos  vous conter, aujourd'hui lundi,
le nouvel opra-comique. L'idylle d'hier m'a stupfi. A demain donc...
Vieux gredin!... Elle l'a dit.

C'est une enfant!

Mardi, 23 juillet.

Il est toujours fort triste de s'occuper d'opras-comiques le mardi, par
cette raison seule que le mardi est le lendemain du lundi. Les jours se
suivant sans se ressembler, il est de toute vidence que si l'on a t
mlancolique le lundi, on doit sentir une gaiet quelconque arriver le
mardi. Et il n'y a pas de plus terrible rabat-joie qu'une analyse de
tels ouvrages  faire, pour celui qui l'crit; si ce n'est cette mme
analyse faite pour celui qui la lit. Or, je ne cesse de rire depuis ce
matin d'un accident arriv vendredi dernier  M. rard, et dont tout le
quartier du Conservatoire de musique s'entretient encore. Il faut, vous
l'avouerez, qu'il s'agisse d'un vnement prodigieux pour qu'il
proccupe si longtemps l'attention publique. C'est d'un prodige, en
effet, qu'il s'agit, prodige fatal  un homme clbre, et que pourtant
je ne puis m'empcher de trouver fort divertissant. C'est mal, j'en
conviens. La frquentation des enfants de Montmorency m'aurait-elle dj
corrompu?...

Voici le fait dans toute son inexplicable et effrayante simplicit.

Les concours du Conservatoire ont commenc la semaine dernire. Le
premier jour, M. Auber, dcid, comme on dit,  attaquer le taureau par
les cornes, a fait concourir les classes de piano. L'intrpide jury
charg d'entendre les candidats, apprend sans motion apparente qu'ils
sont au nombre de trente et un, dix-huit femmes et treize hommes. Le
morceau choisi pour le concours est le concerto en _sol mineur_ de
Mendelssohn. A moins d'une attaque d'apoplexie, foudroyant l'un des
candidats pendant la sance, le concerto va donc tre excut trente et
une fois de suite; on sait cela. Mais ce que vous ne savez peut-tre pas
encore, et ce que j'ignorais moi-mme il y a quelques heures, n'ayant
point eu la tmrit d'assister  cette exprience, c'est ce que m'a
racont ce matin un des garons de classes du Conservatoire, au moment
o, tout proccup de l'pithte de _vieux_ dont m'avait gratifi
l'Amaryllis de Montmorency, je traversais la cour de cet tablissement.

Ah! ce pauvre M. rard! disait-il, quel malheur!--rard, que lui est-il
arriv?--Comment, vous n'tiez donc pas au concours de piano?--Non,
certes. Eh bien, que s'y est-il pass?--Figurez-vous que M. rard a eu
l'obligeance de nous prter, pour ce jour-l, un piano magnifique qu'il
venait de terminer et qu'il comptait envoyer  Londres pour l'Exposition
universelle de 1851. C'est vous dire s'il en tait content. Un son
d'enfer, des basses comme on n'en entendit jamais, enfin un instrument
extraordinaire. Le clavier tait seulement un peu dur; mais c'est pour
cela qu'il nous l'avait envoy. M. rard n'est pas maladroit, et il
s'tait dit: Les trente et un lves,  force de taper leur concerto
_gayeront_ les touches de mon piano et a ne peut lui faire que du
bien. Oui, oui, mais il ne prvoyait pas, le pauvre homme, que son
clavier serait _gay_ d'une si terrible manire. Au fait, un concerto
excut trente et une fois de suite dans la mme journe! qui pouvait
calculer les suites d'une semblable rptition? Le premier lve se
prsente donc, et, trouvant le piano un peu dur, n'y va pas de mains
mortes pour tirer du son. Le second, _idem_. Au troisime, l'instrument
ne rsiste plus autant; il rsiste encore moins au cinquime. Je ne sais
pas comment l'a trouv le sixime; il m'a fallu, au moment o il se
prsentait, aller chercher un flacon d'ther pour un de nos messieurs du
jury, qui se trouvait mal, le septime finissait quand je suis revenu,
et je l'ai entendu dire en rentrant dans la coulisse: Ce piano n'est
pas si dur qu'on le prtend; je le trouve excellent, au contraire. Les
dix ou douze autres concurrents ont t du mme avis; les derniers
assuraient mme qu'au lieu de paratre trop dur au toucher, il tait
trop doux.

Vers les trois heures moins un quart, nous tions arrivs au n 26, on
avait commenc  dix heures; c'tait le tour de mademoiselle Hermance
Lvy, qui dteste les pianos durs. Rien ne pouvait lui tre plus
favorable, chacun se plaignant  cette heure qu'on ne pt toucher le
clavier sans le faire parler; aussi elle nous a enlev le concerto si
lgrement qu'elle a obtenu net le premier prix. Quand je dis net, ce
n'est pas tout  fait vrai; elle l'a partag avec mademoiselle Vidal et
mademoiselle Roux. Ces deux demoiselles ont aussi profit de l'avantage
que leur offrait la douceur du clavier; douceur telle, qu'il commenait
 se mouvoir rien qu'en soufflant dessus. A-t-on jamais vu un piano de
cette espce? Au moment d'entendre le n 29, j'ai encore t oblig de
sortir pour chercher un mdecin; un autre de nos messieurs du jury
devenait trs-rouge, et il fallait le soigner absolument. Ah! a ne
badine pas le concours de piano! et, quand le mdecin est arriv, il
n'tait que temps. Comme je rentrais au foyer du thtre, je vois
revenir de la scne le n 29, le petit Plant, tout ple; il tremblait
de la tte aux pieds, en disant: Je ne sais pas ce qu'a le piano, mais
les touches remuent toutes seules. On dirait qu'il y a quelqu'un dedans
qui pousse les marteaux. J'ai peur.--Allons donc, gamin, tu as la
berlue, rpond le petit Cohen, de trois ans plus g que lui.
Laissez-moi passer; je n'ai pas peur, moi. Cohen (le n 30) entre; il
se met au piano sans regarder le clavier, joue son concerto trs-bien,
et, aprs le dernier accord, au moment o il se levait, ne voil-t-il
pas le piano qui se met  recommencer tout seul le concerto! Le pauvre
jeune homme avait fait le brave; mais, aprs tre rest comme ptrifi
un instant, il a fini par se sauver  toutes jambes. A partir de ce
moment, le piano dont le son augmente de minute en minute, va son train,
fait des gammes, des trilles, des arpges. Le public, ne voyant personne
auprs de l'instrument et l'entendant sonner dix fois plus fort
qu'auparavant, s'agite dans toutes les parties de la salle; les uns
rient, les autres commencent  s'effrayer, tout le monde est dans un
tonnement que vous pouvez comprendre. Un jur seulement, du fond de la
loge ne voyant pas la scne, croyait que M. Cohen avait recommenc le
concerto, et s'poumonnait  crier: Assez! assez! assez! taisez-vous
donc! Faites venir le n 31 et dernier. Nous avons t obligs de lui
crier du thtre: Monsieur, personne ne joue; c'est le piano qui a pris
l'habitude du concerto de Mendelssohn et qui l'excute tout seul  son
ide. Voyez plutt.--Ah , mais c'est indcent; appelez M. rard.
Dpchez-vous; il viendra peut-tre  bout de dompter cet affreux
instrument. Nous cherchons M. rard. Pendant ce temps-l, le brigand de
piano, qui avait fini son concerto, n'a pas manqu de le recommencer
encore, et tout de suite, sans perdre une minute, et toujours, toujours
avec plus de tapage; on et dit de quatre douzaines de pianos 
l'unisson. C'taient des fuses, des trmolo, des traits en sixtes et
tierces redoubles  l'octave, des accords de dix notes, de triples
trilles, une averse de sons, la grande pdale, le diable et son train.

M. rard arrive; il a beau faire, le piano, qui ne se connat plus, ne
le reconnat pas davantage. Il fait apporter de l'eau bnite, il en
asperge le clavier, rien n'y fait: preuve qu'il n'y avait point l de
sortilge et que c'tait un effet naturel des trente excutions du mme
concerto. On dmonte l'instrument, on en te le clavier qui remue
toujours, on le jette au milieu de la cour du Garde-Meuble, o M. rard
furieux le fait briser  coups de hache. Ah bien oui! c'tait pire
encore, chaque morceau dansait, sautait, frtillait de son ct, sur les
pavs,  travers nos jambes, contre le mur, partout, et tant et tant,
que le serrurier du Garde-Meuble a ramass en une brasse toute cette
mcanique enrage et l'a jete dans le feu de sa forge pour en finir.
Pauvre M. rard! un si bel instrument! a nous fendait le coeur  tous.
Mais qu'y faire? il n'y avait que ce moyen de nous en dlivrer. Aussi,
un concerto excut trente fois de suite dans la mme salle le mme
jour, le moyen qu'un piano n'en prenne pas l'habitude! Parbleu! M.
Mendelssohn ne pourra pas se plaindre qu'on ne joue pas sa musique! mais
voil les suites que a vous a.

Je n'ajoute rien au rcit que l'on vient de lire, et qui a tout  fait
l'air d'un conte fantastique. Vous n'en croirez pas un mot sans doute,
vous irez jusqu' dire: C'est absurde. Et c'est justement parce que
c'est absurde que je le crois, car jamais un garon du Conservatoire
n'et invent une telle extravagance.

Maintenant venons  l'objet principal de cette tude. Ne remettons pas 
demain l'affaire srieuse; il est toujours fort triste d'avoir 
s'occuper d'opras-comiques le mercredi.

    Diletta . . . .
    . . . mais . . .
    trs . . . la musique . . .
    . . . toujours . . .
    Pleur . . . platitude.

     Le manuscrit de l'auteur est devenu ici tellement indchiffrable
     que de tous nos protes, aucun n'a pu en lire davantage. Nous nous
     voyons donc forcs de donner ainsi un peu incomplte sa critique du
     charmant opra de _Diletta_.

     _(Note de l'Editeur._)

       *       *       *       *       *

Tous les musiciens en choeur: Affreux! abominable! Corsino a raison. Il
n'est pas humain d'user d'aussi cruelles rticences. Peut-on!
peut-on!--Mais, messieurs, coutez-moi donc. Connaissez-vous les opras
dont je me suis ainsi vertu  ne pas parler?--Non.--Personne ici ne
les connat?--Non! non!--Eh bien! si par hasard il vous tait prouv
qu'ils sont d'une nullit plus absolue, plus complte que celui que vous
vous permettez si cavalirement d'excuter  demi-orchestre ce soir, me
trouveriez-vous encore trop svre?--Certes, non.--En ce cas, j'ai gagn
ma cause, Corsino a tort. Car je le dclare formellement: en comparaison
de ces deux partitions, votre opra nouveau est un chef-d'oeuvre. Que
diable! il faut pourtant, avant de prononcer un jugement dans un
arbitrage, entendre les deux parties. Si malingre que soit ma conscience
de critique, je vous l'ai dit, j'en ai une, elle vit encore. Elle et
t morte, si j'eusse mis une opinion raisonne, svre, impitoyable
mme, sur des choses pareilles, dont, au point de vue de l'art, il n'y a
rien  dire, absolument rien. Votre empressement  me condamner
m'afflige et me blesse. Je vous croyais de meilleurs sentiments pour
moi. Permettez que je me retire.--Voyons, voyons, dit Kleiner l'an en
essayant de me retenir, il ne faut pas se vexer pour si peu. J'ai t
bien plus...--Non. Adieu, messieurs!

Je sors au milieu du troisime acte.




DIX-NEUVIME SOIRE

ON JOUE DON GIOVANNI.


Je reparais  l'orchestre aprs plusieurs jours d'absence. Mon intention
n'tait pas d'y rentrer ce soir-l; mais Corsino et quelques-uns de ses
confrres sont venus m'exprimer leurs regrets de m'avoir bless en
taxant de cruaut ma critique; j'ai ri, j'tais dsarm, je les ai
suivis au thtre. Les musiciens m'accueillent avec la plus vive
cordialit; ils veulent me faire oublier mon mcontentement qu'ils ont
cru rel; mais ds le premier coup d'archet de l'ouverture chacun cesse
de parler. On coute religieusement le chef-d'oeuvre de Mozart, dignement
excut par le choeur et par l'orchestre. A la fin du dernier acte: Que
pensez-vous de notre baryton Don Giovanni? me demande Bacon d'un air de
fiert nationale.--Je pense qu'il mrite le prix Monthyon.--Qu'est-ce
que c'est? dit-il, en se tournant vers Corsino.--(_Corsino_,) C'est le
prix de vertu.--(_Bacon_, tonn d'abord, trs-flatt ensuite, reprend
avec une satisfaction douce:) Oh! c'est vrai, M. K**** est un bien
brave homme!




VINGTIME SOIRE

GLANES HISTORIQUES.--SUSCEPTIBILIT SINGULIRE DE NAPOLON, SA SAGACIT
MUSICALE.--NAPOLON ET LESUEUR.--NAPOLON ET LA RPUBLIQUE DE
SAN-MARINO.


On joue un opra, etc., etc., etc.

Tout le monde parle. Corsino raconte des anecdotes. J'arrive au moment
o il commence celle-ci:

Le 9 fvrier 1807, il y eut grand concert  la cour de Napolon.
L'assemble tait brillante, Crescentini chantait. A l'heure dite, on
annonce l'Empereur; il entre, prend place; le programme lui est
prsent. Le concert commence; aprs l'ouverture, il ouvre le programme,
le lit, et pendant que le premier morceau de chant s'excute, il appelle
 haute voix le marchal Duroc et lui dit quelques mots  l'oreille. Le
marchal traverse la salle, vient  M. Grgoire, que son emploi de
secrtaire de la musique de l'Empereur obligeait  faire les programmes
des concerts, et l'apostrophant avec svrit: Monsieur Grgoire,
l'Empereur me charge de vous inviter _ ne pas faire  l'avenir de
l'esprit dans vos programmes_. Le pauvre secrtaire reste stupfait, ne
comprenant pas ce qu'a voulu dire le marchal et n'osant plus lever les
yeux. Dans l'intervalle des morceaux de musique, chacun lui demande 
voix basse quel est le sujet de cette algarade, et le malheureux
Grgoire, de plus en plus troubl, de rpondre toujours: Je n'en sais
pas plus que vous, je n'y comprends rien. Il s'attend  tre destitu
le lendemain, et s'arme dj de courage pour supporter une disgrce qui
lui parat invitable, bien qu'il en ignore le motif.

Le concert termin, l'Empereur en partant laisse le programme sur son
fauteuil; Grgoire accourt, le saisit, le lit, le relit cinq ou six
fois, sans y rien dcouvrir de rprhensible; il le donne  lire  MM.
Lesueur, Rigel, Kreutzer, Baillot, qui n'y aperoivent rien non plus que
de parfaitement convenable et de fort innocent. Les quolibets des
musiciens commenaient  pleuvoir sur le malencontreux secrtaire quand
une soudaine inspiration vint lui donner la clef de cette nigme et
redoubler ses terreurs. Le programme (manuscrit selon l'usage)
commenait par ces mots:

    _Musique de l'Empereur._

et au lieu de tirer au-dessous une simple ligne, comme  l'ordinaire, je
ne sais quelle fantaisie de Grgoire l'avait port  dessiner une suite
d'toiles d'une grandeur croissante jusqu'au milieu de la page et
dcroissante jusqu' l'autre bord. Pouvait-on penser que Napolon, alors
 l'apoge de sa gloire, verrait dans cet inoffensif ornement, une
allusion  sa fortune passe, prsente et future! allusion dsagrable
pour lui autant qu'insolente de la part du prophte de malheur qui l'et
faite  dessein, puisqu'elle donnait  entendre par les deux
imperceptibles toiles places aux extrmits de la ligne, autant que
par la largeur dmesure de l'toile du milieu, que l'astre imprial, si
brillant alors, devait successivement dcliner, s'amoindrir et
s'teindre dans la proportion inverse de celle qu'il avait suivie
jusqu' ce jour. Le temps a trop bien prouv qu'il en devait tre ainsi;
mais le gnie du grand homme lui avait-il dj dvoil ce que le sort
lui rservait, cette bizarre susceptibilit pourrait le faire croire.

Voici, messieurs, la copie du programme qui faillit amener la ruine du
brave secrtaire. Grgoire lui-mme, en me racontant son aventure, me
fit prsent de l'original.

Je vous prie de remarquer pisodiquement que le secrtaire de la musique
de l'Empereur ne savait pas l'orthographe du nom de _Guglielmi_.




MUSIQUE DE L'EMPEREUR

GRAND CONCERT

FRANAIS ET ITALIEN

_Du lundi 9 fvrier 1807_

Ouverture des 2 jumeaux... de Guillelmi.

Nos 1. Air de Romo et Juliette... de Zingarelli

PAR MADAME DURET.

2. Air des Horaces... de Cimarosa.

PAR M. CRESCENTINI.

3. Air dtach... de Crescentini.

PAR MADAME BARILLI.

4. Duo de Cloptre... de Nazolini.

PAR MADAME BARILLI ET M. CRESCENTINI.

5. Air dtach, avec choeurs... de Jadin

PAR M. LAYS.

6. Duo delle Cantatrice Villane... de Fioravanti

PAR MADAME ET M. BARILLI.

7. Grand Final du Roi Thodore  Venise... de Pasiello.


On imagine bien que Grgoire, peu  peu rassur sur la crainte de perdre
sa place, n'eut garde, aux concerts suivants, de reproduire dans ses
programmes le moindre trait, la moindre vignette symbolique. C'est 
peine s'il osait mettre les points sur les _i._ La leon avait t trop
forte, il craignait toujours _de faire de l'esprit_ SANS LE SAVOIR.

       *       *       *       *       *

Dans une autre circonstance, Napolon fit preuve d'un sentiment musical
dont, trs-probablement, on ne le croyait pas dou. Un concert avait t
arrang pour la soire aux Tuileries; sur les six morceaux du programme,
le n 3 tait de Pasiello. A la rptition, le chanteur de ce morceau
se trouve incommod et hors d'tat de prendre part au concert. Il faut
remplacer l'air par un autre du mme auteur, l'Empereur ayant toujours
tmoign pour la musique de Pasiello une prfrence marque. La chose
se trouvant fort difficile, Grgoire imagine de substituer au n 8
manquant, un air de Generali qu'il met hardiment sous le nom de
Pasiello. Il faut avouer, entre nous, monsieur le secrtaire, que vous
preniez l une libert bien grande; c'tait une belle et bonne
mystification que vous vouliez faire subir  l'Empereur. Mais peut-tre,
cette fois encore, _faisiez-vous de l'audace sans le savoir_. Quoi qu'il
en soit,  la grande surprise des musiciens, l'illustre dilettante ne
fut point dupe de la supercherie. En effet  peine le n 8 tait-il
commenc, que l'Empereur, faisant de la main son signe habituel, suspend
le concert: Monsieur Lesueur, s'crie-t-il, ce morceau n'est pas de
Pasiello.--Je demande pardon  Votre Majest; il est de lui, n'est-ce
pas, Grgoire?--Oui, Sire, certainement.--Messieurs, il y a quelque
erreur l-dedans: mais veuillez bien recommencer...--Aprs vingt
mesures, l'Empereur interrompt le chanteur pour la seconde fois: Non,
non, c'est impossible, Pasiello a plus d'esprit que cela. Et Grgoire
d'ajouter d'un air humble et confit: C'est sans doute un ouvrage de sa
jeunesse, un coup d'essai.--Messieurs, rplique vivement Napolon, les
coups d'essai d'un grand matre comme Pasiello sont toujours empreints
de gnie, et jamais au-dessous de la mdiocrit, comme le morceau, que
vous venez de me faire entendre.....

Nous avons eu en France depuis lors bien des directeurs, administrateurs
et protecteurs des beaux-arts, mais je doute qu'ils aient jamais montr
cette puret de got dans les questions musicales auxquelles ils se
trouvaient mls, pour la damnation des virtuoses et des compositeurs.
Beaucoup d'entre eux, au contraire, ont donn des preuves nombreuses de
leur aptitude  prendre du Pucita ou du Gavaux pour du Mozart et du
Beethoven, et _vice vers_.

Et pourtant,  coup sr, Napolon ne savait pas la musique.


MOI.

Puisque nous en sommes ce soir  raconter des anecdotes sur le grand
empereur, en voici une encore qui montre comment il savait honorer les
artistes dont les oeuvres lui taient sympathiques. Lesueur, dont Corsino
citait tout  l'heure le nom, et qui fut longtemps surintendant de la
chapelle impriale, venait de faire reprsenter son opra des _Bardes_.
L'tranget des mlodies, le coloris antique et l'accent grave des
harmonies de Lesueur se trouvaient l parfaitement motivs.

On sait quelle tait la prdilection de Napolon pour les pomes de
Macpherson, attribus  Ossian; le musicien qui venait de leur donner
une vie nouvelle, ne pouvait manquer de s'en ressentir. A l'une des
premires reprsentations des _Bardes_, l'Empereur enchant l'ayant fait
venir dans sa loge aprs le troisime acte, lui dit: Monsieur Lesueur,
voil de la musique entirement nouvelle pour moi, et fort belle; votre
second acte surtout est _inaccessible_. Vivement mu d'un pareil
suffrage, et des cris et des applaudissements qui clataient de toutes
parts, Lesueur voulait se retirer; Napolon le prenant par la main le
fit avancer sur le devant de sa loge, et, le plaant  ct de lui:
Non, non, restez; jouissez de votre triomphe; on n'en obtient pas
souvent de pareil. Certes, en lui rendant ainsi clatante justice,
Napolon ne fit point un ingrat; jamais l'admiration et le dvouement
d'un soldat de la garde ne surpassrent en ferveur le culte que
l'artiste a profess pour lui jusqu'au dernier moment. Il ne pouvait en
parler de sang-froid. Je me souviens qu'un jour, en revenant de
l'Acadmie, o il avait entendu amrement critiquer la fameuse
_Orientale_ de Victor Hugo, intitule, _Lui!_ il me pria de la lui
rciter. Son agitation et son tonnement, en coutant ces beaux vers, ne
peuvent se rendre;  cette strophe:

    Qu'il est grand l surtout, quand, puissance brise,
    Des porte-clefs anglais misrable rise,
    Au sacre du malheur il retrempe ses droits,
    Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine,
    Et mourant de l'exil, gn dans Sainte-Hlne,
    Manque d'air dans la cage o l'exposent les rois!

n'y tenant plus, il m'arrta; il sanglotait.


DIMSKY.

N'est-ce pas  l'occasion de cet opra que Napolon envoya  Lesueur une
bote d'or... avec une inscription?... j'ai entendu parler de cela.


MOI.

Oui, la riche bote, que j'ai vue, porte cette pigraphe:


_L'EMPEREUR DES FRANAIS A L'AUTEUR DES_

BARDES


CORSINO.

Il y avait l de quoi faire perdre la tte  un artiste. Quel homme!...
Ceci est grandiose. Mais qu'il tait gracieusement fin dans l'occasion,
et comme il savait allier une douce raillerie  de l'obligeance! Mon
frre, qui a servi dans l'arme franaise pendant la premire campagne
d'Italie, m'a racont de quelle faon il _reconnut_, sans rire,
l'indpendance de la rpublique de San Marino. En apercevant sur son
rocher la capitale de cet _tat libre_: Quel est ce village?
dit-il.--Gnral, c'est la rpublique de San Marino.--Eh bien! qu'on
n'inquite pas ces honntes rpublicains. Allez, au contraire, leur dire
de ma part que la France _reconnat leur indpendance_, les prie de
recevoir en signe d'amiti deux pices de canon, et que je leur souhaite
le bonjour.




VINGT ET UNIME SOIRE

TUDES MUSICALES.--LES ENFANTS DE CHARIT A L'GLISE DE SAINT-PAUL DE
LONDRES, CHOEUR DE 6,500 VOIX.--LE PALAIS DE CRISTAL A SEPT HEURES DU
MATIN.--LA CHAPELLE DE L'EMPEREUR DE RUSSIE.--INSTITUTIONS MUSICALES DE
L'ANGLETERRE.--LES CHINOIS CHANTEURS ET INSTRUMENTISTES A LONDRES; LES
INDIENS; L'HIGHLANDER; LES NOIRS DES RUES.


On joue un, etc., etc., etc.

En m'apercevant, quatre ou cinq musiciens m'interpellent au sujet des
observations que j'ai d faire l'an dernier, en Angleterre, sur
l'assemble annuelle des enfants de charit, sur les Indiens, les
Highlanders, les hommes noirs chantant dans les rues, et sur les Chinois
d'Albert Gate et de la Jonque. Aucun de nous, dit Moran, n'a pu trouver
de tmoin auriculaire de ces excentricits musicales dont nous avons
tant entendu parler. Nous savons que vous tiez  Londres en 1851, que
vous y remplissiez, par ordre du gouvernement franais, les fonctions de
jur prs l'exposition universelle; vous avez d tout voir et tout
entendre. Dites-nous le fin mot des choses, nous sommes on ne peut plus
disposs  vous croire.--Vous tes bien bons! mais, messieurs, c'est
long  narrer, et...--Nous avons quatre actes ce soir!--Quatre
actes...--Sans compter le ballet!--Pauvre nous! en ce cas je commence.

J'tais en effet  Londres dans les premiers jours de juin, l'an
dernier, quand un lambeau du journal, tomb par hasard entre mes mains,
m'apprit que l'_Anniversary meeting of the Charity children_ allait
avoir lieu dans l'glise de Saint-Paul. Je me mis aussitt en qute d'un
billet, qu'aprs bien des lettres et des dmarches je finis par obtenir
de l'obligeance de M. Gosse, le premier organiste de cette cathdrale.
Ds dix heures du matin, la foule encombrait les avenues de l'glise; je
parvins, non sans peine,  la traverser. Arriv dans la tribune de
l'orgue destine aux chantres de la chapelle, hommes et enfants, au
nombre de soixante-dix, je reus une partie de basse qu'on me priait de
chanter avec eux, et _un surplis_ qu'il me fallut endosser, pour ne pas
dtruire, par mon habit noir, l'harmonie du costume blanc des autres
choristes. Ainsi dguis en homme d'glise, j'attendis ce qu'on allait
me faire entendre avec une certaine motion vague, cause par ce que je
voyais. Neuf amphithtres presque verticaux, de seize gradins chacun,
s'levaient au centre du monument, sous la coupole et sous l'arcade de
l'est devant l'orgue pour recevoir les enfants. Les six de la coupole
formaient une sorte de cirque hexagone, ouvert seulement  l'est et 
l'ouest. De cette dernire ouverture partait un plan inclin, allant
aboutir au haut de la porte d'entre principale, et dj couvert d'un
auditoire immense, qui pouvait ainsi, des bancs mme les plus loigns,
tout voir et tout entendre parfaitement. A gauche de la tribune que nous
occupions devant l'orgue, une estrade attendait sept ou huit joueurs de
trompettes et de timbales. Sur cette estrade, un grand miroir tait
plac de manire  rflchir, pour les musiciens, les mouvements du chef
des choeurs, marquant la mesure au loin, dans un angle au-dessous de la
coupole, et dominant toute la masse chorale. Ce miroir devait servir
aussi  guider l'organiste tournant le dos au choeur. Des bannires
plantes tout autour du vaste amphithtre dont le seizime gradin
atteignait presque aux chapiteaux de la colonnade, indiquaient la place
que devaient occuper les diverses coles, et portaient le nom des
paroisses ou des quartiers de Londres auxquels elles appartiennent. Au
moment de l'entre des groupes d'enfants, les compartiments des
amphithtres, se peuplant successivement du haut en bas, formaient un
coup d'oeil singulier, rappelant le spectacle qu'offre dans le monde
microscopique le phnomne de la cristallisation. Les aiguilles de ce
cristal aux molcules humaines, se dirigeant toujours de la
circonfrence au centre, taient de deux couleurs, le bleu fonc de
l'habit des petits garons sur les gradins d'en haut, et le blanc de la
robe et de la coiffe des petites filles occupant les rangs infrieurs.
En outre, les garons portant sur leur veste, les uns une plaque de
cuivre poli, les autres une mdaille d'argent, leurs mouvements
faisaient scintiller la lumire rflchie par ces ornements mtalliques,
de manire  produire l'effet de mille tincelles s'teignant et se
rallumant  chaque instant sur le fond sombre du tableau. L'aspect des
chafaudages couverts par les filles tait puis curieux encore; les
rubans verts et roses qui paraient la tte et le cou de ces blanches
petites vierges, faisaient ressembler exactement cette partie des
amphithtres  une montagne couverte de neige, au travers de laquelle
se montrent a et l des brins d'herbe et des fleurs. Ajoutez les
nuances varies qui se fondaient au loin dans le clair-obscur du plan
inclin, o sigeait l'auditoire, la chaire tendue de rouge de
l'archevque de Cantorbry, les bancs richement orns du lord-maire et
de l'aristocratie anglaise sur le parvis au-dessous de la coupole, puis
 l'autre bout et tout en haut les tuyaux dors du grand orgue;
figurez-vous cette magnifique glise de Saint-Paul, la plus grande du
monde aprs Saint-Pierre, encadrant le tout, et vous n'aurez encore
qu'une esquisse bien ple de cet incomparable spectacle. Et partout un
ordre, un recueillement, une srnit qui en doublaient la magie. Il n'y
a pas de mises en scne, si admirables qu'on les suppose, qui puissent
jamais approcher de cette ralit que je crois avoir vue en songe 
l'heure qu'il est. Au fur et  mesure que les enfants, pars de leurs
habits neufs, venaient occuper leurs places avec une joie grave exempte
de turbulence, mais o l'on pouvait observer un peu de fiert,
j'entendais mes voisins anglais dire entre eux: Quelle scne! quelle
scne!!... et mon motion tait profonde quand _les six mille cinq
cents_ petits chanteurs tant enfin assis, la crmonie commena.

Aprs un accord de l'orgue, s'est alors lev en un gigantesque unisson
le premier psaume chant par ce choeur inou:

    _All people that on earth do dwell
    Sing to the Lord with cheerful voice._

    (_Le peuple entier qui sur la terre habite
    Chante au Seigneur d'une joyeuse voix._)

Inutile de chercher  vous donner une ide d'un pareil effet musical. Il
est  la puissance et  la beaut des plus excellentes masses vocales
que vous ayez jamais entendues, comme Saint-Paul de Londres est  une
glise de village, et cent fois plus encore. J'ajoute que ce choral, aux
larges notes et d'un grand caractre, est soutenu par de superbes
harmonies dont l'orgue l'inondait sans pouvoir le submerger. J'ai t
agrablement surpris d'apprendre que la musique de ce psaume, pendant
longtemps attribue  Luther, est de Claude Goudimel, matre de chapelle
 Lyon au XVIe sicle.

Malgr l'oppression et le tremblement que j'prouvais, je tins bon, et
sus me matriser assez pour pouvoir faire une partie dans les psaumes
rcits _sans mesure_ (_reading psalms_) que le choeur des chantres
musiciens eut  excuter en second lieu. Le _Te Deum_ de Boyce (crit en
1760), morceau sans caractre, chant par les mmes, acheva de me
calmer. A l'antienne du couronnement, les enfants se joignant au petit
choeur de l'orgue de temps en temps, et seulement pour lancer de
solennelles exclamations telles que: _God save the king!--Long live the
king!--May the king live for ever!--Amen! Hallelujah!_ l'lectrisation
recommena. Je me mis  compter beaucoup de pauses, malgr les soins de
mon voisin qui me montrait  chaque instant sur sa partie la mesure o
on en tait, pensant que je m'tais perdu. Mais au psaume  trois temps
de J. Ganthaumy, ancien matre anglais (1774), chant par toutes les
voix, avec les trompettes, les timbales et l'orgue,  ce foudroyant
retentissement d'une hymne vraiment brlante d'inspiration, d'une
harmonie grandiose, d'une expression noble autant que touchante, la
nature reprit son droit d'tre faible, et je dus me servir de mon cahier
de musique, comme fit Agamemnon de sa toge, pour me voiler la face.
Aprs ce morceau sublime, et pendant que le lord-archevque de
Contorbry prononait son sermon que l'loignement m'empchait
d'entendre, un des matres des crmonies vint me chercher, et me
conduisit, ainsi tout _lacrymans_, dans divers endroits de l'glise,
pour contempler sous tous ses aspects ce tableau dont l'oeil ne pouvait
d'aucun point embrasser entirement la grandeur. Il me laissa ensuite en
bas, auprs de la chaire, parmi le beau monde, c'est--dire au fond du
cratre du volcan vocal; et quand, pour le dernier psaume, il recommena
 faire ruption, je dus reconnatre que, pour les auditeurs ainsi
placs, sa puissance tait plus grande du double que partout ailleurs.
En sortant, je rencontrai le vieux Cramer, qui, dans son transport,
oubliant qu'il sait parfaitement le franais, se mit  me crier en
italien: _Cosa stupenda! stupenda! la gloria dell' Inghilterra!_

Puis Duprez... Ah! le grand artiste qui, pendant sa brillante carrire,
mut tant de gens, a reu ce jour-l le paiement de ses vieilles
crances, et ces dettes de la France, ce sont des enfants anglais qui
les lui ont payes. Je n'ai jamais vu Duprez dans un pareil tat: il
balbutiait, il pleurait, il battait la campagne; pendant que
l'ambassadeur turc et un beau jeune Indien passaient prs de nous froids
et tristes comme s'ils fussent venus d'entendre hurler dans une mosque
leurs derviches tourneurs. O fils de l'Orient! il vous manque un sens:
l'acquerrez-vous jamais?..... Maintenant, quelques dtails techniques.
Cette institution des _Charity children_ fut fonde par le roi Georges
III en 1764. Elle se soutient par les dons volontaires ou souscriptions
qui lui viennent de toutes les classes riches ou seulement aises de la
capitale. Le bnfice du _meeting_ annuel de Saint-Paul, dont les
billets se vendent une demi-couronne et une demi-guine, lui appartient
aussi. Quoique toutes les places rserves au public soient en pareil
cas enleves longtemps d'avance, l'emplacement occup par les enfants et
le sacrifice qu'il faut faire d'une grande partie de l'glise pour y
tablir les admirables dispositions dont je viens de parler, nuisent
ncessairement beaucoup au rsultat pcuniaire de la crmonie. Les
dpenses en sont d'ailleurs fort grandes. Ainsi l'tablissement seul des
neuf amphithtres et du plancher inclin cote 450 liv. st. (11,250
fr.). Les recettes s'lvent ordinairement  800 liv. st. (20,000 fr.).
Il ne reste donc que 8,750 fr. tout au plus, aux six mille cinq cents
pauvres petits qui donnent une pareille fte  la cit-mre; mais les
dons volontaires forment toujours une somme considrable.

Ces enfants ne savent pas la musique, ils n'ont jamais vu une note de
leur vie. On est oblig tous les ans de leur seriner avec un violon, et
pendant trois mois entiers, les hymnes et antiennes qu'ils auront 
chanter au _meeting_. Ils les apprennent ainsi par coeur, et n'apportent
en consquence  l'glise ni livre ni quoi que ce soit pour les guider
dans l'excution: voil pourquoi ils chantent seulement  l'unisson.
Leurs voix sont belles, mais peu tendues; on ne leur donne  chanter,
en gnral, que des phrases contenues dans l'intervalle d'une onzime,
du _si_ d'en bas au _mi_ entre les deux dernires portes (clef de
_sol_). Toutes ces notes, qui d'ailleurs sont  peu prs communes au
soprano, au mezzo soprano et au contralto, et se trouvent en consquence
chez tous les individus, ont une merveilleuse sonorit. Il est douteux
qu'on pt les faire chanter  plusieurs parties. Malgr l'extrme
simplicit et la largeur des mlodies qu'on leur confie, il n'y a mme
pas pour l'oreille des musiciens, une simultanit irrprochable dans
les attaques des voix aprs les silences. Cela vient de ce que ces
enfants ne savent pas ce que c'est que les temps d'une mesure et ne
songent point  les compter. En outre, leur directeur unique, plac
trs-haut au-dessus du choeur, ne peut tre aperu aisment que des rangs
suprieurs des trois amphithtres qui lui font face, et ne sert gure
qu' indiquer le commencement des morceaux, la plupart des chanteurs ne
pouvant le voir et les autres ne daignant presque jamais le regarder.

Le rsultat prodigieux de cet unisson est d, selon moi,  deux causes:
au nombre norme et  la qualit de voix d'abord, ensuite  la
disposition des chanteurs en amphithtres trs-levs. Les rflecteurs
et les producteurs du son se trouvent dans de bonnes proportions
relatives, l'atmosphre de l'glise, attaque par tant de points  la
fois, en surface et en profondeur, entre alors tout entire en
vibrations, et son retentissement acquiert une majest et une force
d'action sur l'organisation humaine que les plus savants efforts de
l'art musical, dans les conditions ordinaires, n'ont point encore laiss
souponner. J'ajouterai, mais d'une faon conjecturale seulement, que,
dans une circonstance exceptionnelle comme celle-l, bien des phnomnes
insaisissables doivent avoir lieu, qui se rattachent aux mystrieuses
lois de l'lectricit.

Je me demande maintenant si la cause de la diffrence notable qui existe
entre la voix des enfants levs par charit  Londres et celle de nos
enfants pauvres de Paris, ne serait point due  l'alimentation,
abondante et bonne chez les premiers, insuffisante et de mauvaise
qualit chez les seconds. Cela est trs-probable. Ces enfants anglais
sont forts, bien muscls, et n'offrent rien de l'aspect souffreteux et
dbile que prsente  Paris la jeune population ouvrire, puise par un
mauvais rgime alimentaire, le travail et les privations. Il est tout
naturel que les organes vocaux participent chez nos enfants de
l'affaiblissement du reste de l'organisme, et que l'intelligence mme
puisse s'en ressentir.

En tout cas, ce ne sont pas les voix seulement qui manqueraient
aujourd'hui pour rvler  Paris, d'une aussi tonnante faon, la
sublimit de la _musique monumentale_. Ce qui manquerait d'abord, c'est
la cathdrale aux gigantesques proportions (l'glise de Notre-Dame
elle-mme ne conviendrait pas); c'est, hlas! aussi la foi dans l'art;
c'est un lan direct et chaleureux vers lui; c'est le calme, la
patience, la subordination des lves et des artistes; c'est une grande
volont, sinon du gouvernement, au moins des classes riches,
d'atteindre le but aprs en avoir compris la beaut, et, par suite,
c'est enfin l'argent qui manquerait, et l'entreprise croulerait par sa
base. Nous n'avons qu' rappeler, pour comparer une petite chose  une
immense, la triste fin de Choron, qui, avec de faibles ressources, avait
dj obtenu de si importants rsultats dans son institution de musique
chorale, et qui mourut de chagrin quand, _par conomie_, le gouvernement
de Juillet la supprima.

Et pourtant, au moyen de trois ou quatre tablissements qu'il serait
ais de fonder chez nous, qui pourrait, dans un certain nombre d'annes,
nous empcher de donner  Paris un exemple en petit, mais perfectionn,
de la fte musicale anglaise? Nous n'avons pas l'glise de Saint-Paul,
il est vrai, mais nous avons le Panthon, qui offre, sinon des
dimensions, au moins des dispositions intrieures  peu prs semblables.
Le nombre des excutants et celui des auditeurs serait moins colossal;
mais l'difice tant aussi moins vaste, l'effet pourrait tre encore
fort extraordinaire.

Admettons que le plan inclin, partant du haut de la porte centrale du
Panthon, ne pt contenir que cinq mille auditeurs: une pareille
assemble est encore assez respectable, et me parat reprsenter
largement cette partie de la population de Paris qui possde
l'intelligence et le sentiment de l'art. Supposez maintenant que sur les
amphithtres, au lieu de six mille cinq cents enfants ignorants, nous
ayons _mille cinq cents_ enfants _musiciens_; _cinq cents_ femmes
musiciennes et armes de vritables voix; de plus, _deux mille_ hommes
suffisamment dous par la nature et l'ducation; admettez aussi qu'au
lieu de donner au public le fond central de l'hexagone, sous la coupole,
on y place un petit orchestre de trois ou quatre cents instrumentistes,
et qu' cette masse bien exerce de quatre mille trois cents musiciens
soit confie l'excution d'une belle oeuvre, crite dans le style
convenable  de pareils moyens, sur un sujet o la grandeur est unie 
la noblesse, o se retrouve vibrante l'expression de toutes les hautes
penses qui peuvent faire battre le coeur de l'homme; je crois qu'une
telle manifestation du plus puissant des arts, aide du prestige de la
posie et de l'architecture, serait rellement digne d'une nation comme
la ntre et laisserait bien loin derrire elle les ftes si vantes de
l'antiquit.

Avec les ressources franaises seules, dans une dizaine d'annes, cette
fte serait possible; Paris n'aurait qu' vouloir. En attendant, et 
l'aide des premiers rudiments de la musique, les Anglais veulent et
peuvent. Grand peuple, qui a l'instinct des grandes choses!!! l'me de
Shakspeare est en lui!

       *       *       *       *       *

Le jour o j'assistai pour la premire fois  cette crmonie, en
sortant de Saint-Paul dans un tat de demi-ivresse que vous concevrez
maintenant, je me laissai conduire, sans trop savoir pourquoi, sur un
bateau de la Tamise o je reus pendant vingt minutes une pluie
battante. Revenu ensuite  pied et tout mouill de Chelsea, o je
n'avais que faire, j'eus la prtention de dormir; mais les nuits qui
succdent  de pareils jours ne connaissent pas le sommeil. J'entendais
sans cesse rouler dans ma tte cette clameur harmonieuse: _All people
that on earth do dwell_, et je voyais tourbillonner l'glise de
Saint-Paul; je me retrouvais dans son intrieur; il tait, par une
bizarre transformation, chang en pandmonium: c'tait la mise en scne
du clbre tableau de Martin; au lieu de l'archevque dans sa chaire,
j'avais Satan sur son trne; au lieu des milliers de fidles et
d'enfants groups autour de lui, des peuples de dmons et de damns
dardaient du sein des tnbres visibles leurs regards de flamme, et
l'amphithtre de fer sur lequel ces millions taient assis vibrait tout
entier d'une manire terrible, en rpandant d'affreuses harmonies.

Enfin, las de la continuit de ces hallucinations, je pris le parti,
bien qu'il ft  peine jour, de sortir et de m'acheminer vers le palais
de l'Exposition o m'appelaient dans quelques heures mes fonctions de
jur. Londres dormait encore; aucune des Sara, des Mary, des Kate, qui
lavent chaque matin le seuil des maisons, n'apparaissait son ponge 
la main. Une vieille Irlandaise _agine_ fumait sa pipe, accroupie
seule dans un coin de Manchester square. Les vaches nonchalantes
ruminaient, couches sur l'pais gazon de Hyde-Park. Le petit
trois-mts, ce jouet du peuple navigateur, se balanait sommeillant sur
la rivire Serpentine. Dj quelques gerbes lumineuses se dtachaient
des vitraux levs du palais ouvert  _all people that on earth do
dwell_.

La garde, qui veille aux barrires de ce Louvre, accoutume de me voir 
toutes sortes d'heures indues, me laissa passer et j'entrai. C'tait
encore un spectacle d'une grandeur originale que celui de l'intrieur
dsert du palais de l'Exposition  sept heures du matin: cette vaste
solitude, ce silence, ces douces lueurs tombant du fate transparent,
tous ces jets d'eau taris, ces orgues muettes, ces arbres immobiles, et
cet talage harmonieux des riches produits apports l de tous les coins
du monde par cent peuples rivaux. Ces ingnieux travaux, fils de la
paix, ces instruments de destruction qui rappellent la guerre, toutes
ces causes de mouvement et de bruit semblaient alors converser
mystrieusement entre elles, en l'absence de l'homme, dans cette langue
inconnue qu'on entend avec _l'oreille de l'esprit_. Je me disposais 
couter leur secret dialogue, me croyant seul dans le palais; mais nous
tions trois: un Chinois, un moineau et moi. Les yeux _brids_ de
l'Asiatique s'taient ouverts avant l'heure,  ce qu'il parat, ou
peut-tre, comme les miens, ne s'taient-ils pas ferms. A l'aide d'un
petit balai de plume, il poussetait avec soin ses beaux vases de
porcelaine, ses hideux magots, ses laques, ses soieries. Puis je le vis
prendre un arrosoir, aller puiser de l'eau dans le bassin de la fontaine
de verre, et revenir dsaltrer avec tendresse une pauvre fleur,
chinoise sans doute, qui s'tiolait dans un ignoble vase europen. Aprs
quoi il vint s'asseoir  quelques pas de sa boutique, regarda les
tam-tams qui y taient appendus, fit un mouvement comme pour aller les
frapper; mais rflchissant qu'il n'avait ni frres ni amis  rveiller,
il laissa retomber sa main qui tenait dj le marteau du gong, et
soupira. _Dulces reminiscitur Argos_, me dis-je. Prenant alors mon
air le plus gracieux, je m'approche de lui, et supposant qu'il entend
l'anglais, je lui adresse un _good morning, sir_, plein d'un intrt
bienveillant auquel il n'y avait pas  se mprendre. Pour toute rponse,
mon homme se lve, me tourne le dos, va ouvrir une armoire, et en tire
des sandwiches qu'il se met  manger sans me regarder et d'un air assez
mprisant pour ce mets des _Barbares_. Puis il soupire encore..... Il
pense videmment  ses succulentes nageoires de requin frites dans de
l'huile de ricin dont il se rgalait dans son pays,  la soupe aux nids
d'hirondelles, et  ces fameuses confitures de cloportes qu'on fait si
bien  Canton. Pouah! les penses de ce gastronome impoli me donnent des
nauses, et je m'loigne.

En passant prs d'une grosse pice de canon de 48, fondue  Sville et
qui avait l'air, en regardant la boutique de Sax place auprs d'elle,
de le dfier de faire un instrument de cuivre de son calibre et de sa
voix, j'effarouche un moineau cach dans la gueule de la brutale
Espagnole. Pauvre chapp du massacre des innocents, ne crains rien, je
ne te dnoncerai pas; au contraire, tiens!...--Et, tirant de ma poche un
morceau de biscuit que le matre des crmonies de Saint-Paul m'avait
forc d'accepter la veille, je l'miette sur le plancher. Lorsqu'on
construisit le palais de l'Exposition, une tribu de moineaux avait lu
domicile dans l'un des grands arbres qui ornent  cette heure le
transept. Elle s'obstina  y rester malgr les progrs menaants du
travail des ouvriers. Il n'tait gure possible, en effet,  ces btes
d'imaginer qu'elles pussent tre prises dans une pareille cage de verre
au treillis de fer. Quand elles eurent la conviction du fait, leur
tonnement fut grand. Les moineaux cherchaient une issue en voletant de
droite et de gauche. Dans la crainte des dgts que leur prsence
pouvait causer  certains objets dlicats exposs dans le btiment, on
rsolut de les tuer tous, et on y parvint, avec des sarbacanes, vingt
sortes de piges et la perfide noix vomique. Mon moineau, dont je
dcouvris ainsi la retraite et que je me gardai de trahir, tait le
seul qui et survcu. C'est le Joas de son peuple, me dis-je,

    Et je le sauverai des fureurs d'Athalie.

Comme je prononais ce vers remarquable,  l'instant mme improvis, un
bruit assez semblable au bruit de la pluie se rpandit sous les vastes
galeries: c'taient les jets d'eau et les fontaines auxquels leurs
gardiens venaient de donner la vole. Les chteaux de cristal, les
rochers factices, vibraient sous le ruissellement de leurs perles
liquides; les policemen, ces bons gendarmes sans armes, que chacun
respecte avec tant de raison, se rendaient  leur poste; le jeune
apprenti de M. Ducroquet s'approchait de l'orgue de son patron, en
mditant la nouvelle polka dont il allait nous rgaler; les ingnieux
fabricants de Lyon venaient achever leur admirable talage; les
diamants, prudemment cachs pendant la nuit, reparaissaient scintillants
sous leur vitrine; la grosse cloche irlandaise en _r bmol mineur_, qui
trnait dans la galerie de l'est, s'obstinait  frapper un, deux, trois,
quatre, cinq, six, sept, huit coups, toute fire de ne point ressembler
 sa soeur de l'glise d'Albany street, qui donne une rsonnance de
_tierce majeure_. Le silence m'avait tenu veill, ces rumeurs
m'assoupirent; le besoin de sommeil devenait irrsistible; je vins
m'asseoir devant le grand piano d'rard, cette merveille musicale de
l'Exposition; je m'accoudai sur son riche couvercle, et j'allais
m'endormir, quand Thalberg me frappant sur l'paule: Eh, confrre! le
jury se rassemble. Allons! de l'ardeur! nous avons aujourd'hui
trente-deux tabatires  musique, vingt-quatre accordons et treize
bombardons  examiner.

       *       *       *       *       *

(Les musiciens, que mon rcit parat avoir intresss, gardent le
silence et semblent attendre que je continue.)

       *       *       *       *       *

Je ne puis comparer  l'effet de _l'unisson_ gigantesque des enfants de
Saint-Paul que celui des belles _harmonies_ religieuses crites par
Bortniansky pour la chapelle impriale russe, et qu'excutent 
Saint-Ptersbourg les chantres de la cour, avec une perfection
d'ensemble, une finesse de nuances et une beaut de sons dont vous ne
pouvez vous former aucune ide. Mais ceci, au lieu d'tre le rsultat de
la puissance d'une masse de voix incultes, est le produit exceptionnel
de l'art; on le doit  l'excellence des tudes constamment suivies par
une collection de choristes choisis.

Le choeur de la chapelle de l'empereur de Russie, compos de
quatre-vingts chanteurs, hommes et enfants, excutant des morceaux 
quatre, six et huit parties relles, tantt d'une allure assez vive et
compliqus de tous les artifices du style fugu, tantt d'une expression
calme et sraphique, d'un mouvement extrmement lent, et exigeant en
consquence une pose de voix et un art de la soutenir fort rares, me
parat au-dessus de tout ce qui existe en ce genre en Europe. On y
trouve des voix graves, inconnues chez nous, qui descendent jusqu'au
contre-la, au-dessous des portes, clef de fa. Comparer l'excution
chorale de la chapelle Sixtine de Rome avec celle de ces chantres
merveilleux, c'est opposer la pauvre petite troupe de racleurs d'un
thtre italien du troisime ordre  l'orchestre du Conservatoire de
Paris.

L'action qu'exerce de choeur et la musique qu'il excute, sur les
personnes nerveuses, est irrsistible. A ces accents inous, on se sent
pris de mouvements spasmodiques presque douloureux qu'on ne sait comment
matriser. J'ai essay plusieurs fois de rester, par un violent effort
de volont, impassible en pareil cas, sans pouvoir y parvenir.

Le rituel de la religion chrtienne grecque interdisant l'emploi des
instruments de musique et mme celui de l'orgue dans les glises, les
choristes russes chantent en consquence toujours sans accompagnement.
Ceux de l'empereur ont mme voulu viter qu'un chef leur ft ncessaire
pour marquer la mesure, et ils sont parvenus  s'en passer. S. A. I.
madame la grande-duchesse de Leuchtenberg m'ayant fait un jour, 
Saint-Ptersbourg, l'honneur de m'inviter  entendre une messe chante 
mon intention dans la chapelle du palais, j'ai pu juger de l'tonnante
assurance avec laquelle ces choristes, ainsi livrs  eux-mmes, passent
brusquement d'une tonalit  une autre, d'un mouvement lent  un
mouvement vif, et excutent jusqu' des rcitatifs et des psalmodies non
mesures avec un ensemble imperturbable. Les quatre-vingts chantres,
revtus de leur riche costume, taient disposs en deux groupes gaux
debout de chaque ct de l'autel, en face l'un de l'autre. Les basses
occupaient les rangs les plus loigns du centre, devant eux taient les
tnors, et devant ceux-ci les enfants soprani et contralti. Tous,
immobiles, les yeux baisss, attendaient dans le plus profond silence le
moment de commencer leur chant, et  un signe, fait sans doute par l'un
des chefs d'attaque, signe imperceptible pour le spectateur, et sans que
personne et donn le ton ni dtermin le mouvement, ils entonnrent un
des plus vastes _concerts  huit voix_ de Bortniansky. Il y avait dans
ce tissu d'harmonie des enchevtrements de parties qui semblent
impossibles, des soupirs, de vagues murmures comme on en entend parfois
en rve, et de temps en temps de ces accents qui, par leur intensit,
ressemblent  des cris, saisissent le coeur  l'improviste, oppressent la
poitrine et suspendent la respiration. Puis tout s'teignait dans un
decrescendo incommensurable, vaporeux, cleste; on et dit un choeur
d'anges partant de la terre et se perdant peu  peu dans les hauteurs de
l'empyre. Par bonheur, la grande-duchesse ne m'adressa pas la parole ce
jour-l, car dans l'tat o je me trouvais  la fin de la crmonie, il
est probable que j'eusse paru  Son Altesse prodigieusement ridicule.

Bortniansky (Dimitri Stepanowich), n en 1751  Gloukoff, avait
quarante-cinq ans, lorsque, aprs un assez long sjour en Italie, il
revint  Saint-Ptersbourg et fut nomm directeur de la chapelle
impriale. Le choeur des chantres, qui existait depuis le rgne du czar
Alexis Michalowitch, laissait encore beaucoup  dsirer quand
Bortniansky en prit la direction. Cet homme habile, se consacrant
exclusivement  sa nouvelle tche, mit tous ses soins  perfectionner
cette belle institution, et pour atteindre ce but s'occupa
principalement de compositions religieuses. Il mit en musique
quarante-cinq psaumes  quatre et  huit parties. On lui doit, en outre,
une messe  trois parties et un grand nombre de pices dtaches. Dans
toutes ces oeuvres, on trouve un vritable sentiment religieux, souvent
une sorte de mysticisme, qui plonge l'auditeur en de profondes extases,
une rare exprience du groupement des masses vocales, une prodigieuse
entente des nuances, une harmonie sonore, et, chose surprenante, une
incroyable libert dans la disposition des parties, un mpris souverain
des rgles respectes par ses prdcesseurs comme par ses contemporains,
et surtout par les Italiens dont il est cens le disciple. Il mourut le
28 septembre 1825, g de soixante-quatorze ans. Aprs lui, la direction
de la chapelle fut confie au conseiller priv Lvoff, homme d'un got
exquis et possdant une grande connaissance pratique des oeuvres
magistrales de toutes les coles. Ami intime et l'un des plus sincres
admirateurs de Bortniansky, il se fit un devoir de suivre
scrupuleusement la marche que celui-ci avait trace. La chapelle
impriale tait dj parvenue  un degr de splendeur remarquable,
lorsque, en 1836, aprs la mort du conseiller Lvoff, son fils, le
gnral Alexis Lvoff, en fut nomm directeur.

La plupart des amateurs de quatuors et les grands violonistes de toute
l'Europe connaissent ce musicien minent,  la fois virtuose et
compositeur. Son talent sur le violon est remarquable, et son dernier
ouvrage, que j'entendis  Saint-Ptersbourg il y a quatre ans, l'opra
d'_Ondine_, dont M. de Saint-Georges vient de traduire le livret en
franais, contient des beauts de l'ordre le plus lev, fraches,
vives, jeunes et d'une originalit charmante. Depuis qu'il dirige le
choeur des chantres de la cour, tout en suivant la mme voie que ses
devanciers, en ce qui concerne le perfectionnement de l'excution, il
s'est appliqu  augmenter le rpertoire dj si riche de cette
chapelle, soit en composant des pices de musique religieuse, soit en se
livrant  d'utiles et savantes investigations dans les archives
musicales de l'glise russe, recherches grce auxquelles il a fait
plusieurs dcouvertes prcieuses pour l'histoire de l'art.

La musique chorale nous a entrans bien loin, messieurs, mais je ne
pouvais passer sous le silence un fait aussi considrable que la
perfection d'excution  laquelle sont parvenus les chantres de
l'empereur de Russie. Ce souvenir, d'ailleurs, s'est tout naturellement
prsent a mon esprit comme l'antithse de celui des enfants anglais de
Saint-Paul.

Maintenant, pour revenir  Londres, et avant de dcrire la musique des
Chinois, des Indiens et des Highlanders, que j'ai entendue, je dois vous
dire que l'Angleterre (on l'ignore trop sur le continent), a cr depuis
quelques annes des tablissements d'une grande importance, o la
musique n'est point un objet de spculation comme dans les thtres, et
o on la cultive en grand, avec soin, avec talent et un vritable amour.
Telles sont _the sacred Harmonic Society_, _the London sacred Harmonic
Society_,  Londres, et les Philharmoniques de Manchester et de
Liverpool. Les deux socits londoniennes, qui font entendre des
oratorios dans la vaste salle d'Exeter-Hall, comptent prs de six cents
choristes. Les voix de ces chanteurs ne sont pas des plus belles, il est
vrai, bien qu'elles m'aient paru de beaucoup suprieures aux voix
parisiennes proprement dites; mais de leur ensemble rsulte toutefois un
effet imposant, essentiellement musical, et, en somme, ces choristes
sont capables d'excuter correctement les oeuvres si complexes, aux
intonations si dangereuses parfois, de Hndel et de Mendelssohn,
c'est--dire tout ce qu'il y a, en fait de chant choral, de plus
difficile. L'orchestre qui les accompagne est insuffisant par le nombre
seulement; eu gard au caractre simple de l'instrumentation des
oratorios en gnral, il laisse peu  dsirer sous les autres rapports.
C'est par cette masse bien organise d'amateurs, seconds par un petit
nombre d'artistes, que j'ai entendu excuter  Exeter-Hall, devant deux
mille auditeurs profondment attentifs, le magnifique pome sacr
_lie_, dernire oeuvre de Mendelssohn. Entre ces institutions et celles
qui ont mis nos ouvriers de Paris  mme de chanter une fois l'an en
public des ponts-neufs plus ou moins misrables, il y a un abme. Je ne
connais pas encore la valeur de la Socit musicale de Liverpool. Celle
de Manchester, dirige en ce moment par Charles Hall, le pianiste
modle, le musicien sans peur et sans reproche, est peut-tre suprieure
aux Socits de Londres, si l'on en croit les juges impartiaux. La
beaut des voix y est du moins extrmement remarquable, le sentiment
musical trs-vif, l'orchestre nombreux et bien exerc; et quant 
l'ardeur des dilettanti, elle est telle, que quatre cents auditeurs
surnumraires paient une demi-guine _pour avoir le droit d'acheter_ des
billets de concert, dans le cas trs-rare o, par l'absence ou la
maladie de quelques-uns des socitaires auditeurs en titre, il leur
deviendrait possible de s'en procurer. Soutenue par un tel zle, si
dispendieuse qu'elle soit, une institution musicale doit prosprer. La
musique se fait belle et charmante pour ceux qui l'aiment et la
respectent; elle n'a que ddains et mpris pour ceux qui la vendent.
Voil pourquoi elle est si acaritre, si insolente et si sotte de notre
temps, dans la plupart des grands thtres de l'Europe livrs  la
spculation, o nous la voyons si atrocement vilipende.

Parmi les institutions musicales de Londres, je vous citerai encore
l'ancienne Socit philharmonique de Hanover square, depuis trop
longtemps clbre pour que j'aie  vous en entretenir.

Quant  la _New philharmonic Society_, rcemment fonde  Exeter-Hall,
et qui vient d'y fournir une carrire si brillante, vous concevrez que
je doive me borner  quelques dtails de simple statistique; en ma
qualit de chef d'orchestre de cette Socit, j'aurais mauvaise grce
d'en faire l'loge. Sachez seulement que les directeurs de l'entreprise
m'ont donn les moyens de faire excuter grandement les chefs-d'oeuvre,
et la possibilit ( peu prs sans exemple jusqu'ici en Angleterre)
d'avoir un nombre suffisant de rptitions. L'orchestre et le choeur
forment ensemble un personnel de deux cents trente excutants, parmi
lesquels on compte tout ce qu'il y a de mieux  Londres en artistes
anglais et trangers. Tous, a un talent incontestable, joignent
l'ardeur, le zle et l'amour de l'art, sans lesquels les talents les
plus rels ne produisent bien souvent que de mdiocres rsultats.

Il y a encore  Londres plusieurs Socits de quatuors et de musique de
chambre, dont la plus florissante aujourd'hui porte le titre de _Musical
Union_. Elle a t fonde par M. Ella, artiste anglais distingu, qui la
dirige avec un soin, une intelligence et un dvouement au-dessus de tout
loge. _The Musical Union_ n'a point pour but exclusif la propagation
des quatuors, mais celle de toutes les belles compositions
instrumentales de salon, auxquelles on adjoint mme parfois un ou deux
morceaux de chant, appartenant presque toujours aux productions de
l'cole allemande. M. Ella, bien que violoniste de talent lui-mme, a la
modestie de n'tre que le directeur organisateur de ces concerts, sans y
prendre aucune part comme excutant. Il prfre adjoindre aux virtuoses
les plus habiles de Londres ceux des trangers de grand renom qui s'y
trouvent de passage, et c'est ainsi qu'il a pu, cette anne,  MM. Oury
et Piatty, runir Lonard, Vieuxtemps, mademoiselle Clauss, madame
Pleyel, Sivory et Bottesini. Le public s'accommode fort bien d'un
systme qui lui procure  la fois et l'excellence de l'excution et une
varit de style qu'on ne pourrait obtenir en conservant toujours les
mmes virtuoses. M. Ella ne se borne point  donner ses soins 
l'excution des chefs-d'oeuvre qui figurent dans ces concerts; il veut
encore que le public les gote et les comprenne. En consquence, le
programme de chaque matine, envoy d'avance aux abonns, contient une
analyse synoptique des trios, quatuors et quintettes qu'on doit y
entendre; analyse trs-bien faite en gnral, et qui parle  la fois aux
yeux et  l'esprit, en joignant au texte critique des exemples nots sur
une ou plusieurs portes, prsentant, soit le thme de chaque morceau,
soit la figure qui y joue un rle important, soit les harmonies ou les
modulations les plus remarquables qui s'y trouvent. On ne saurait
pousser plus loin l'attention et le zle. M. Ella a adopt pour
l'pigraphe de ses programmes ces mots franais, dont, par malheur, on
n'apprcie gure chez nous le bon sens et la vrit, qu'il a recueillis
de la bouche du savant professeur Baillot:

Il ne suffit pas que l'artiste soit bien prpar pour le public, il
faut aussi que le public le soit  ce qu'on va lui faire entendre.

Tristes compositeurs dramatiques, si vous avez du gnie et du coeur,
comptez donc sur les auditeurs qui se prparent  entendre vos oeuvres en
se bourrant de truffes et de vin de Champagne, et qui viennent  l'Opra
pour digrer! Le pauvre Baillot rvait...

Je dois encore vous faire connatre _The Beethoven quartett Society_.
Celle-ci a pour but unique de faire entendre  intervalles priodiques
et assez rapprochs les quatuors de Beethoven. Le programme de chaque
soire en contient trois; rien de moins et rien autre. Ils appartiennent
en gnral chacun  l'une des trois manires diffrentes de l'auteur; et
c'est toujours le dernier, celui de la troisime poque (l'poque des
compositions prtendues incomprhensibles de Beethoven), qui excite le
plus d'enthousiasme. Vous voyez l des Anglais suivre de l'oeil, sur de
petites partitions-diamant, imprimes  Londres pour cet usage, le vol
capricieux de la pense du matre; ce qui prouverait que plusieurs
d'entre eux savent  peu prs lire la partition. Mais je me tiens en
garde contre le savoir de ces dvorants, depuis qu'en lisant par-dessus
son paule, j'en ai surpris un les yeux attachs sur la page n 4,
pendant que les excutants en taient  la page n 6. L'amateur
appartenait sans doute  l'cole de ce roi d'Espagne dont la manie tait
de faire le premier violon dans les quintetti de Boccherini, et qui,
restant toujours en arrire des autres concertants, avait coutume de
leur dire, quand le charivari devenait trop srieux. Allez toujours, je
vous rattraperai bien!

Cette intressante Socit, fonde, si je ne me trompe, il y a dix ou
douze ans par M. Alsager, amateur anglais dont la fin a t tragique,
est maintenant dirige par M. Scipion Rousselot, mon compatriote, fix
en Angleterre depuis longtemps. Homme du monde, homme d'esprit,
violoncelliste habile, compositeur savant et ingnieux artiste dans la
plus belle acception du mot, M. Rousselot tait, mieux que beaucoup
d'autres, fait pour mener  bien cette entreprise. Il s'est adjoint
trois virtuoses excellents, tous pleins du zle et de l'admiration qui
l'animent pour ces oeuvres extraordinaires. Le premier violon est
l'Allemand Ernst, rien que cela! Ernst! plus entranant, plus dramatique
qu'il ne le fut jamais. La partie de second violon est confie  M.
Cooper, violoniste anglais, dont le jeu est constamment irrprochable et
d'une nettet parfaite, mme dans l'excution des traits les plus
compliqus. Il ne cherche pas  briller hors de propos, nanmoins, comme
le font beaucoup de ses mules, et ne donne jamais  sa partie que
l'importance relative qui lui fut dvolue par l'auteur. L'alto est jou
par M. Hill, Anglais comme M. Cooper, l'un des premiers altos de
l'Europe et qui possde en outre un incomparable instrument. Le
violoncelle, enfin, est aux mains sres de M. Rousselot. Ces quatre
virtuoses ont dj excut une vingtaine de fois l'oeuvre entire des
quatuors de Beethoven; ils n'en font pas moins ensemble de longues et
minutieuses rptitions, avant chacune des excutions publiques. Vous
concevrez alors que ce quatuor soit un des plus parfaits que l'on puisse
entendre.

Le lieu des sances de la _Beethoven quartett Society_ porte le nom de
_Beethoven Room_. J'ai quelque temps habit un appartement dans la
maison mme o il se trouve. Ce salon, capable de contenir deux cent
cinquante personnes tout au plus, est en consquence frquemment lou
pour les concerts destins  un auditoire peu nombreux; il y en a
beaucoup de cette espce. Or, la porte de mon appartement donnant sur
l'escalier qui y conduit, il m'tait facile en l'ouvrant d'entendre tout
ce qui s'y excutait. Un soir, j'entends retentir le trio en _ut_ mineur
de Beethoven... j'ouvre toute grande ma porte... Entre, entre, soit la
bienvenue, fire mlodie!... Dieu! qu'elle est noble et belle!... O
donc Beethoven a-t-il trouv ces milliers de phrases, toutes plus
potiquement caractrises les unes que les autres, et toutes
diffrentes, et toutes originales, et sans avoir mme entre elles cet
air de famille qu'on reconnat dans celles des grands matres renomms
pour leur fcondit? Et quels dveloppements ingnieux! Quels mouvements
imprvus!... Comme il vole  tire-d'aile, cet aigle infatigable! comme
il plane et se balance dans son ciel harmonieux!... Il s'y plonge, il
s'y perd, il monte, il redescend, il disparat... puis il revient  son
point de dpart, l'oeil plus brillant, l'aile plus forte, impatient du
repos, frmissant, altr de l'infini... Trs-bien excut! Qui donc a
pu jouer ainsi la partie de piano?... Mon domestique m'apprend que c'est
une Anglaise. Un vrai talent, ma foi!... Ae! qu'est-ce que c'est! un
grand air de prima donna?... John! _shut the door!_ fermez la porte,
vite, vite. Ah! la malheureuse! je l'entends encore. Fermez la seconde
porte, la troisime; y en a-t-il une quatrime?... Enfin... je
respire......

La cantatrice d'en bas me rappelait une de mes voisines de la rue
d'Aumale,  Paris. Celle-l, s'tant mis en tte de devenir tout  fait
une _diva_, travaillait en consquence tant qu'elle avait la force de
pousser un son, et elle est trs-robuste. Un matin, une marchande de
lait passant sous ses fentres pour se rendre au march, entendit sa
voix lancinante, et dit en soupirant: Ah! tout n'est pas roses dans le
mariage! Vers le milieu de l'aprs-midi, repassant au mme endroit pour
s'en retourner, la pitoyable laitire entend encore les lans de
l'infatigable cantatrice: Ah! mon Dieu! s'crie-t-elle en faisant un
signe de croix, pauvre femme! il est trois heures, et elle est en mal
d'enfant depuis ce matin!

La transition ne sera pas trop brusque maintenant, si je vous parle des
chanteurs chinois, dont vous paraissez curieux de connatre
l'excentrique spcialit.

Je voulus entendre d'abord la fameuse Chinoise _the small footed Lady_
(la dame au petit pied), comme l'appelaient les affiches et les rclames
anglaises. L'intrt de cette audition tait pour moi dans la question
relative aux divisions de la gamme et  la tonalit des Chinois. Je
tenais a savoir si, comme tant de gens l'ont dit et crit, elles sont
diffrentes des ntres. Or, d'aprs l'exprience concluante que j'ai
faite, selon moi, il n'en est rien. Voici ce que j'ai entendu. La
famille chinoise, compose de deux femmes, deux hommes et deux enfants,
tait assise sur un petit thtre dans le salon de la _Chinese house_, 
Albert gate. La sance s'ouvrit par une chanson en dix ou douze
couplets, chante par le _matre de musique_, avec accompagnement d'un
petit instrument  quatre cordes de mtal, du genre de nos guitares, et
dont il jouait avec un bout de cuir ou de bois, remplaant le bec de
plume dont on se sert en Europe pour attaquer les cordes de la
mandoline. Le manche de l'instrument est divis en compartiments,
marqus par des sillets de plus en plus resserrs au fur et  mesure
qu'ils se rapprochent de la caisse sonore, absolument comme le manche de
nos guitares. L'un des derniers sillets, par l'inhabilet du facteur, a
t mal pos, et donne un son trop haut, toujours comme sur nos guitares
quand elles sont mal faites. Mais cette division n'en produit pas moins
des rsultats entirement conformes  ceux de notre gamme. Quant 
l'union du chant et de l'accompagnement, elle tait de telle nature,
qu'on en doit conclure que ce Chinois-l du moins n'a pas la plus lgre
ide de l'harmonie. L'air (grotesque et abominable de tout point)
_finissait sur la tonique_, ainsi que la plus vulgaire de nos romances,
et ne sortait pas de la tonalit ni du mode indiqus ds le
commencement. L'accompagnement consistait en un dessin rhythmique assez
vif et toujours le mme, excut par la mandoline, et qui s'accordait
fort peu ou pas du tout avec les notes de la voix. Le plus atroce de la
chose, c'est que la jeune femme, pour accrotre le charme de cet trange
concert et sans tenir compte le moins du monde de ce que faisait
entendre son savant matre, s'obstinait  gratter avec ses ongles les
cordes _ vide_ d'un autre instrument de la mme espce que celui du
chanteur pendant toute la dure du morceau. Elle imitait ainsi un enfant
qui, plac dans un salon o l'on fait de la musique, s'amuserait 
frapper  tort et  travers sur le clavier d'un piano sans en savoir
jouer. C'tait, en un mot, une chanson accompagne d'un petit charivari
instrumental. Pour la voix du Chinois rien d'aussi trange n'avait
encore frapp mon oreille: figurez-vous des notes nasales, gutturales,
gmissantes, hideuses, que je comparerai, sans trop d'exagration, aux
sons que laissent chapper les chiens quand, aprs un long sommeil, ils
tendent leurs membres en billant avec effort. Nanmoins, la burlesque
mlodie tait fort perceptible, et l'on et pu  la rigueur la noter.
Telle fut la premire partie du concert.

A la seconde, les rles ont t intervertis; la jeune femme a chant, et
son matre l'a accompagne sur la flte. Cette fois l'accompagnement ne
produisait aucune discordance, il suivait le chant  l'unisson tout
bonnement. La flte,  peu prs semblable  la ntre, n'en diffre que
par sa plus grande longueur, et par l'embouchure qui se trouve perce
presque au milieu du tube, au lieu d'tre situe, comme chez nous, vers
le haut de l'instrument. Du reste, le son en est assez doux,
passablement juste, c'est--dire passablement faux, et l'excutant n'a
rien fait entendre qui n'appartnt entirement au systme tonal et  la
gamme que nous employons. La jeune femme est doue d'une voix cleste,
si on la compare  celle de son matre. C'est un mezzo soprano,
semblable par le timbre au contralto d'un jeune garon dont l'ge
approche de l'adolescence et dont la voix va muer. Elle chante assez
bien, toujours comparativement. Je croyais entendre une de nos
cuisinires de province chantant Pierre! mon ami Pierre, en lavant sa
vaisselle. Sa mlodie, dont la tonalit est bien dtermine, je le
rpte, et ne contient ni _quarts_ ni _demi-quarts de ton_, mais les
plus simples de nos successions diatoniques, me parut un peu moins
extravagante que la _romance_ du chanteur, et tellement tricornue
nanmoins, d'un rhythme si insaisissable par son tranget, qu'elle
m'et donn beaucoup de peine  la fixer exactement sur le papier, si
j'avais eu la fantaisie de le faire. Bien entendu que je ne prends point
cette _exhibition_ pour un exemple de l'tat rel du chant dans l'Empire
Cleste, malgr la _qualit_ de la jeune femme, qualit des plus
excellentes,  en croire l'orateur directeur de la troupe, parlant
passablement l'anglais. Les cantatrices _de qualit_ de Canton ou de
Pkin, qui se contentent de chanter chez elles et ne viennent point chez
nous se montrer en public pour un shilling, doivent, je le suppose, tre
suprieures  celle-ci presque autant que madame la comtesse Rossi est
suprieure  nos Esmeralda de carrefours.

D'autant plus que la jeune lady n'est peut-tre point si _small-footed_
qu'elle veut bien le faire croire, et que son pied, marque distinctive
des femmes des hautes classes, pourrait bien tre un pied naturel,
trs-plbien,  en juger par le soin qu'elle mettait  n'en laisser
voir que la pointe.

Mais je ne puis m'empcher de regarder cette preuve comme dcisive en
ce qui concerne la division de la gamme et le sentiment de la tonalit
chez les Chinois. Seulement appeler _musique_ ce qu'ils produisent par
cette sorte de bruit vocal et instrumental, c'est faire du mot, selon
moi, un fort trange abus. Maintenant coutez, messieurs, la description
des soires _musicales et dansantes_ que donnent les matelots chinois,
sur la jonque qu'ils ont amene dans la Tamise; et croyez-moi si vous le
pouvez.

Ici, aprs le premier mouvement d'horreur dont on ne peut se dfendre,
l'hilarit vous gagne, et il faut rire, mais rire  se tordre,  en
perdre le sens. J'ai vu des dames anglaises finir par tomber pmes sur
le pont du navire cleste; telle est la force irrsistible de cet art
oriental. L'orchestre se compose d'un grand tam-tam, d'un petit tam-tam,
d'une paire de cymbales, d'une espce de calotte de bois ou de grande
sbile place sur un trpied et que l'on frappe avec deux baguettes,
d'un instrument  vent assez semblable  une noix de coco, dans lequel
on souffle tout simplement, et qui fait: Hou! hou! en hurlant; et enfin
d'un violon chinois. Mais quel violon! C'est un tube de gros bambou long
de six pouces, dans lequel est plant une tige de bois trs-mince et
longue d'un pied et demi  peu prs, de manire  figurer assez bien un
marteau creux dont le manche serait fich prs de la tte du maillet au
lieu de l'tre au milieu de sa masse. Deux fines cordes de soie sont
tendues, n'importe comment, du bout suprieur du manche  la tte du
maillet. Entre ces deux cordes, lgrement tordues l'une sur l'autre,
passent les crins d'un fabuleux archet qui est ainsi forc, quand on le
pousse ou le tire, de faire vibrer les deux cordes  la fois. Ces deux
cordes sont discordantes entre elles, et le son qui en rsulte est
affreux. Nanmoins, le Paganini chinois, avec un srieux digne du succs
qu'il obtient, tenant son instrument appuy sur le genou, emploie les
doigts de la main gauche sur le haut de la double corde  en varier les
intonations, ainsi que cela se pratique pour jouer du violoncelle, mais
sans observer toutefois aucune division relative aux tons, demi-tons, ou
 quelque intervalle que ce soit. Il produit ainsi une srie continue de
grincements, de miaulements faibles, qui donnent l'ide des vagissements
de l'enfant nouveau-n d'une goule et d'un vampire.

Dans les tutti, le charivari des tam-tams, des cymbales, du violon et de
la noix de coco est plus ou moins furieux, selon que l'homme  la sbile
(qui du reste ferait un excellent timbalier), acclre ou ralentit le
roulement de ses baguettes sur la calotte de bois. Quelquefois mme, 
un signe de ce virtuose remplissant  la fois les fonctions de chef
d'orchestre, de timbalier et de chanteur, l'orchestre s'arrte un
instant, et, aprs un court silence, frappe bien d'aplomb un seul coup.
Le violon seul vagit toujours. Le chant passe successivement du chef
d'orchestre  l'un de ses musiciens, en forme de dialogue; ces deux
hommes employant la voix de tte, entremle de quelques notes de la
voix de poitrine ou plutt de la voix d'estomac, semblent rciter
quelque lgende clbre de leur pays. Peut-tre chantent-ils un hymne 
leur dieu Bouddah, dont la statue aux quatorze bras orne l'intrieur de
la grand'chambre du navire.

Je n'essaierai pas de vous dpeindre ces cris de chacal, ces rles
d'agonisant, ces gloussements de dindon, au milieu desquels, malgr mon
extrme attention, il ne m'a t possible de dcouvrir que quatre _notes
apprciables_ (_r_, _mi_, _si_, _sol_). Je dirai seulement qu'il faut
reconnatre la supriorit de la _small footed Lady_ et de son matre de
musique. videmment les chanteurs de la maison chinoise sont des
artistes, et ceux de la jonque ne sont que des mauvais amateurs. Quant 
la danse de ces hommes tranges, elle est digne de leur musique. Jamais
d'aussi hideuses contorsions n'avaient frapp mes regards. On croit voir
une troupe de diables se tordant, grimaant, bondissant, au sifflement
de tous les reptiles, au mugissement de tous les monstres, au fracas
mtallique de tous les tridents et de toutes les chaudires de
l'enfer... On me persuadera difficilement que le peuple chinois ne soit
pas fou...

Il n'y a pas de ville au monde, j'en suis convaincu, o l'on consomme
autant de musique qu' Londres. Elle vous poursuit jusque dans les rues,
et celle-l n'est quelquefois pas la pire de toutes; plusieurs artistes
de talent ayant dcouvert que l'tat de musicien ambulant est
incomparablement _moins pnible et plus lucratif_ que celui de musicien
d'orchestre dans un thtre, quel qu'il soit. Le service de la rue ne
dure que deux ou trois heures par jour, celui des thtres en prend huit
ou neuf. Dans la rue, on est au grand air, on respire, on change de
place et l'on ne joue que de temps en temps un petit morceau; au
thtre, il faut souffrir d'une atmosphre touffante, de la chaleur du
gaz, rester assis et jouer toujours, quelquefois mme pendant les
entr'actes. Au thtre, d'ailleurs, un musicien de second ordre n'a
gure que 6 livres (150 fr.) par mois; ce mme musicien en se lanant
dans la carrire des places publiques est  peu prs sr de recueillir
en quatre semaines le double de cette somme, et souvent davantage. C'est
ainsi qu'on peut entendre avec un plaisir trs-rel, dans les rues de
Londres, de petits groupes de bons musiciens anglais, blancs comme vous
et moi, mais qui ont jug  propos, pour attirer l'attention, de se
barbouiller de noir. Ces faux Abyssiniens s'accompagnent avec un violon,
une guitare, un tambour de basque, une paire de timbales et des
castagnettes. Ils chantent de petits airs  cinq voix, trs-agrables
d'harmonie, d'un rhythme parfois original et assez mlodieux. Ils ont de
plus une verve, une animation qui montre que leur tche ne leur dplat
pas et qu'ils sont heureux. Et les shillings et mme les demi-couronnes
pleuvent autour d'eux aprs chacun de leurs morceaux. A ct de ces
troupes ambulantes de vritables musiciens, on entend encore volontiers
un bel cossais, revtu du curieux costume des Highlands, et qui, suivi
de ses deux enfants portant comme lui le plaid et la cotte  carreaux,
joue sur la cornemuse l'air favori du clan de Mac-Gregor. Il s'anime,
lui aussi, il s'exalte aux sons de son agreste instrument; et plus la
cornemuse gazouille, bredouille, piaille et frtille, plus ses gestes et
ceux de ses enfants deviennent rapides, fiers et menaants. On dirait
qu' eux trois, ces Galiques vont conqurir l'Angleterre.

Puis vous voyez s'avancer, tristes et somnolents, deux pauvres Indiens
de Calcutta, avec leur turban jadis blanc et leur robe jadis blanche.
Ils n'ont pour tout orchestre que deux petits tambours en forme de
tonnelets, comme on en voyait par douzaines  l'Exposition. Ils portent
l'instrument suspendu sur leur ventre par une corde, et le frappent
doucement des deux cts avec _les_ doigts tendus de chaque main. Le
faible bruit qui en rsulte est rhythm d'une faon assez singulire,
et, par sa continuit, ressemble  celui d'un rapide tic-tac de moulin.
L'un d'eux chante l-dessus, dans quelque dialecte des Indes, une jolie
petite mlodie en _mi_ mineur, n'embrassant qu'une sixte (du _mi_ 
l'_ut_), et si triste, malgr son mouvement vif, si souffrante, si
exile, si esclave, si dcourage, si prive de soleil, qu'on se sent
pris, en l'coutant, d'un accs de nostalgie. Il n'y a encore l ni
tiers, ni, quarts, ni demi-quarts de ton; et c'est du chant.

La musique des Indiens de l'Orient doit nanmoins peu diffrer de celle
des Chinois, si l'on en juge par les instruments envoys par l'Inde 
l'Exposition universelle. J'ai examin parmi ces machines puriles, des
mandolines  quatre et  trois cordes, et mme  une corde, dont le
manche est divis par des sillets comme chez les Chinois; les unes sont
de petite dimension, d'autres ont une longueur dmesure. Il y avait de
gros et de petits tambours, dont le son diffre peu de celui qu'on
produit en frappant avec les doigts sur la calotte d'un chapeau; un
instrument  vent  anche double, de l'espce de nos hautbois, et dont
le tube sans trous ne donne qu'une note. Le principal des musiciens qui
accompagnrent  Paris, il y a quelques annes, les Bayadres de
Calcutta, se servait de ce hautbois primitif. Il faisait ainsi
bourdonner un _la_ pendant des heures entires, et ceux _qui aiment
cette note_ en avaient largement pour leur argent. La collection des
instruments orientaux de l'Exposition contenait encore des fltes
traversires exactement pareilles  celle du _matre de musique_ de la
_small footed Lady_; une trompette norme et grossirement excute, sur
un patron qui n'offre avec celui des trompettes europennes que
d'insignifiantes diffrences; plusieurs instruments  archet aussi
stupidement abominables que celui dont se servait sur la jonque le dmon
chinois dont je vous ai parl; une espce de tympanon dont les cordes
tendues sur une longue caisse paraissent devoir tre frappes par des
baguettes; une ridicule petite harpe  dix ou douze cordes, attaches au
corps de l'instrument _sans clefs_ pour les tendre, et qui doivent en
consquence se trouver constamment en relations discordantes; et enfin
une grande roue charge de gongs ou tam-tams de petites dimensions, dont
le bruit, quand elle est mise en mouvement, a le mme charme que celui
des gros grelots attachs sur le cou et la tte des chevaux de rouliers.
Admirez cet arsenal!! Je conclus pour finir, que les Chinois et les
Indiens auraient une musique semblable  la ntre, _s'ils en avaient
une_; mais qu'ils sont encore  cet gard plongs dans les tnbres les
plus profondes de la barbarie et dans une ignorance enfantine o se
dclent  peine quelques vagues et impuissants instincts; que, de plus,
les Orientaux appellent _musique_ ce que nous nommons _charivari_, et
que pour eux, comme pour les sorcires de Macbeth, _l'horrible est le
beau_.




VINGT-DEUXIME SOIRE


ON JOUE L'IPHIGNIE EN TAURIDE DE GLUCK.

Tout l'orchestre, pntr d'un respect religieux pour cette oeuvre
immortelle, semble craindre de n'tre pas  la hauteur de sa tche. Je
remarque l'attention profonde et continue des musiciens  suivre de
l'oeil les mouvements de leur chef, la prcision de leurs attaques, leur
vif sentiment des accents expressifs, la discrtion de leurs
accompagnements, la varit qu'ils savent tablir dans les nuances.

Le choeur, lui aussi, se montre irrprochable. La scne des Scythes, au
premier acte, excite l'enthousiasme du public spcial qui se presse dans
la salle. L'acteur charg du rle d'Oreste est insuffisant et presque
ridicule; Pylade chante comme un agneau. L'Iphignie seule est digne de
son rle. Quand vient son air O malheureuse Iphignie! dont le coloris
antique, l'accent solennel, la mlodie et l'accompagnement si dignement
dsols rappellent les sublimits d'Homre, la simple grandeur des ges
hroques, et remplissent le coeur de cette insondable tristesse que fait
toujours natre l'vocation d'un illustre pass, Corsino plissant,
cesse de jouer. Il appuie ses coudes sur ses genoux et cache sa figure
entre ses deux mains, comme abm dans un sentiment inexprimable. Peu 
peu je vois sa respiration devenir plus presse, le sang affluer  ses
tempes qui rougissent, et  l'entre du choeur des femmes avec ces mots:
_Mlons nos cris plaintifs  ses gmissements!_ au moment o cette
longue clameur des prtresses s'unit  la voix de la royale orpheline et
retentit au milieu du conflit des sons dchirants de l'orchestre, deux
ruisseaux de larmes jaillissent violemment de ses yeux, il clate en
sanglots tels que je me vois forc de l'emmener hors de la salle.

Nous sortons...... je le reconduis chez lui..... Assis tous les deux
dans sa modeste chambre qu'claire la lune seulement, nous restons
longtemps immobiles... Corsino lve un instant les yeux sur le buste de
Gluck plac sur son piano... Nous nous regardons..... la lune
disparat..... Il soupire avec effort..... se jette sur son lit..... Je
pars..... nous n'avons pas dit un mot....




VINGT-TROISIME SOIRE

GLUCK ET LES CONSERVATORIENS DE NAPLES MOT DE DURANTE.


On joue un, etc., etc., etc.

L'orchestre semble encore sous le coup des motions de la veille;
personne ne joue et pourtant on parle peu. On se ressouvient. On rumine
le sublime. Corsino m'approche et me tend la main. Mon pauvre ami, lui
dis-je, j'ai t comme vous. Mais l'insensibilit brutale du public au
milieu duquel j'ai vcu si longtemps a cras mon coeur; il n'a plus
aujourd'hui cette force d'expansion que le vtre possde, et quand le
grand art expressif vous meut comme il vous a mu hier soir, je
n'prouve plus qu'une angoisse cruelle. Songez, mon cher, qu'il m'est
arriv, il y a deux ans  peine, de diriger dans un concert l'excution
de cette mme scne d'_Iphignie_, et que saisi, tout en conduisant,
d'une extase comparable  la vtre, j'ai vu les auditeurs placs prs de
l'orchestre manifester l'ennui le plus profond; j'ai entendu ensuite la
cantatrice, dsespre de son insuccs, maudire l'oeuvre et l'auteur;
j'ai subi les reproches d'une foule d'amateurs et d'artistes mme fort
distingus, pour avoir, disaient-ils, _exhum cette rapsodie!!!_... Mis
sur la voie de la vrit par cette rude et dernire preuve, j'ai acquis
bientt aprs la certitude d'un fait aujourd'hui vident: le public des
trois quarts de l'Europe est  cette heure aussi inaccessible que les
matelots chinois au sentiment de l'expression musicale. _Nous_ n'avons
pas de plus sr moyen pour connatre ce qui lui dplat et l'obsde que
d'examiner ce qui nous enivre et nous charme, _et vice vers_. Ce que
nous adorons il le blasphme, il savoure ce que nous..... rejetons...

       *       *       *       *       *

Maintenant admirez le malheur des rgles d'harmonie que Gluck a si
audacieusement violes dans la proraison de cet air d'_Iphignie_.
C'est prcisment  l'endroit du conflit de sons, prohib sans rserve
par les thoriciens, que l'effet le plus grand et le plus dramatique est
produit.

On raconte qu' ce sujet un jour,  Naples, o l'on reprsentait la
_Clemenza di Tito_ d'o ce morceau est tir, les rapins d'un
conservatoire, qui, en leur qualit de rapins, devaient naturellement
dtester Gluck, ravis de trouver dans son air cette succession
d'harmonies dites _fautives_, s'empressrent de porter  leur matre
Durante la partition de l'asino tedesco, en la dsignant  son
indignation sans lui nommer l'auteur. Durante examina longtemps le
passage et rpondit simplement: Aucune rgle, il est vrai, ne justifie
cette combinaison de sons; mais si c'est une faute, j'avoue qu'elle n'a
pu tre commise que par un homme d'un rare gnie. (DIMSKY):--A la bonne
heure! Durante a prouv par ce seul mot qu'il tait un vrai matre et un
honnte homme.--C'est d'autant plus remarquable, que jamais ses
compatriotes ne comprirent aucun des chefs-d'oeuvre de cette cole.
L'accs, d'ailleurs, leur en est interdit, faute de chanteurs propres 
les interprter dans leur vrai style.--Avons-nous bien sujet de nous
enorgueillir des ntres? reprend Corsino. Except madame M----, je ne
vois pas qui pouvait paratre supportable parmi les chanteurs d'hier
soir. (Se tournant vers moi.) Y en a-t-il jamais eu de rellement dignes
de leurs rles  Paris?--Oui, Drivis pre, qui n'tait point chanteur,
faisait pourtant bien comprendre l'Oreste de Gluck; madame Branchu fut
une incomparable Iphignie, et Adolphe Nourrit m'a bien souvent
lectris dans le rle de Pylade. La risible mollesse de votre tnor
pastoral ne peut vous avoir laiss apercevoir l'exaltation hroque de
l'air Divinit des grandes mes dans lequel Nourrit n'a jamais t
gal.--Oh! certes, nous avons d deviner beaucoup de choses, il est
vrai, mais quoi de plus difficile  bien rendre que de pareils
ouvrages?... On n'attribuera pas pourtant l'effet qu'a produit
l'Iphignie chez nous aux dcors ni  la mise en scne.--Non certes,
s'crient plusieurs musiciens, car cette fois la ladrerie de notre
thtre, qui se donne toujours carrire quand il s'agit des anciens
chefs-d'oeuvre, a t pousse jusqu' l'inconvenance, jusqu'au
cynisme!--Combien cotent les dcors de la vilenie qu'on reprsente ce
soir?--Quatre mille thalers!...--Trs-bien. Aux laides femmes le luxe
des atours. La nudit ne convient qu'aux desses.




VINGT-QUATRIME SOIRE


ON JOUE LES HUGUENOTS

Les musiciens n'ont garde de lire ni de parler. Encore une soire
musicale! dis-je  mes voisins dans un entr'acte, ce sera pour moi la
dernire; je retourne  Paris.--Dj?--Dans trois jours.--En ce cas,
puisqu'aprs-demain on ferme le thtre pour _cause de rparations_, il
faut que nous dnions tous ensemble.--Volontiers, mais comme demain, en
revanche, le thtre est ouvert et qu'il nous gratifie de ce long et
filandreux opra rcemment arriv d'Italie, notre ami Corsino voudra
bien clore nos soires littraires en lisant une Nouvelle qu'il vient de
terminer, et dont j'ai chez lui parcouru indiscrtement quelques
pages.--C'est convenu!--Silence! coutons ce choeur prodigieux, et ce duo
qui ne l'est pas moins!...




VINGT-CINQUIME SOIRE

EUPHONIA, OU LA VILLE MUSICALE.

Nouvelle de l'avenir.


On joue, etc., etc., etc.

A peine les premiers accords de l'ouverture sont-ils frapps, que
Corsino droule son manuscrit, et lit ce qui suit avec accompagnement de
trombones et de grosse caisse. Nous l'entendons nanmoins, grce 
l'nergie et au timbre singulier de sa voix.

--Il s'agit, messieurs, dit-il, d'une nouvelle de _l'avenir_. La scne
se _passera_ en 2344, si vous le voulez bien.



EUPHONIA

OU LA VILLE MUSICALE


                  { XILEF, compositeur, prfet des voix et des instruments 
                  {   cordes de la ville d'Euphonia.
    PERSONNAGES:  { SHETLAND, compositeur, prfet des instruments  vent.
                  { MINA, clbre cantatrice danoise.
                  { Madame HAPPER, sa mre.
                  { FANNY, sa femme de chambre.


Premire lettre.

Sicile, 7 juin 2344.

XILEF A SHETLAND.

Je viens de me baigner dans l'Etna;  mon cher Shetland! quelle heure
dlicieuse j'ai passe  sillonner  la nage ce beau lac frais, calme et
pur! son bassin est immense, mais sa forme circulaire et l'escarpement
de ses bords en rendent la surface sonore au point que ma voix parvenait
sans peine du centre aux parties du rivage les plus loignes. Je m'en
suis aperu en entendant applaudir des dames siciliennes qui se
promenaient en ballon  plus d'une demi-lieue de l'endroit o je
m'battais comme un dauphin en gaiet. Je venais de chanter en nageant
une mlodie que j'ai compose ce matin mme sur un pome en vieux
franais de Lamartine, que l'aspect des lieux o je suis m'a remis en
mmoire. Ces vers me ravissent. Tu en jugeras; Enner m'a promis de
traduire _le Lac_ en allemand.

Que n'es-tu l! nous courrions ensemble  cheval; je me sens plein de
verdoyante jeunesse, de force, d'intelligence et de joie. La nature est
si belle autour de moi! Cette plaine o fut Messine est un jardin
enchant; partout des fleurs; des bois d'orangers, des palmiers
inclinant leur tte gracieuse. C'est l'odorante couronne de cette coupe
divine, au fond de laquelle rve aujourd'hui le lac vainqueur des feux
de l'Etna. trange et terrible dut tre cette lutte! Quel spectacle! La
terre frmissant dans d'horribles convulsions, le grand mont
s'affaissant sur lui-mme, les neiges, les flammes, les laves
bouillantes, les explosions, les cris, les rlements du volcan 
l'agonie, les sifflements ironiques de l'onde qui accourt par mille
issues souterraines, poursuit son ennemi, l'treint, le serre,
l'touffe, le tue, et se calme soudain, prte  sourire  la moindre
brise!... Eh bien! croirais-tu que ces lieux jadis si terribles,
aujourd'hui si ravissants, sont presque dserts! les Italiens les
connaissent  peine! on n'en parle nulle part; les proccupations
mercantiles sont si fortes parmi les habitants de ce beau pays qu'ils ne
s'intressent aux plus magnifiques spectacles de la nature qu'en raison
des rapports qu'ils peuvent apercevoir entre eux et les questions
industrielles dont ils sont agits jour et nuit. Voil pourquoi l'Etna
n'est pour les Italiens qu'un grand trou rempli d'eau dormante, et qui
ne peut servir  rien. D'un bout  l'autre de cette terre si riche
nagure en potes, en peintres, en musiciens, qui fut aprs la Grce le
second grand temple de l'art, o le peuple lui-mme en avait le
sentiment, o les artistes minents taient honors presque autant
qu'ils le sont aujourd'hui dans le nord de l'Europe, dans toute l'Italie
enfin, on ne voit qu'usines, ateliers, mtiers, marchs, magasins,
ouvriers de tout sexe et de tout ge, brls par la soif de l'or et par
la fivre d'avarice, flots presss de marchands, de spculateurs; du
haut en bas de l'chelle sociale on n'entend retentir que le bruit de
l'argent; on ne parle que _laines_ et _cotons_, machines, denres
coloniales; sur les places publiques sont en permanence des hommes arms
de longues-vues, de tlescopes, pour guetter l'arrive des pigeons
voyageurs ou des navires ariens.

La France, ce pays de l'indiffrence et de la raillerie, est la terre
des arts, si on la compare  l'Italie moderne. Et c'est l que notre
ministre des choeurs a eu l'ide de m'envoyer pour trouver des chanteurs!
ternit des prjugs! Il faut que nous soyons, nous aussi, trangement
absorbs dans notre personnalit, pour ignorer  ce point les moeurs
barbarescentes de cette contre o l'_oranger fleurit_ encore, mais o
l'art, mort depuis longtemps, n'a pas mme laiss un souvenir.

J'ai rempli ma mission cependant, j'ai cherch des voix, et j'en ai
trouv un grand nombre. Mais quelles organisations! quelles ides! Je ne
m'tonnerai plus de rien maintenant. Quand, m'adressant  une jeune
femme que je souponnais,  la sonorit de sa parole, tre doue d'un
appareil vocal remarquable, je la priais de chanter: Chanter! pourquoi?
que me donnerez-vous? pour combien de minutes? c'est trop peu, je n'ai
pas le temps. Si j'en dterminais d'autres moins avides  me faire
entendre quelques notes, c'taient des voix souvent puissantes et d'un
timbre admirable, mais d'une inculture inoue! pas le moindre sentiment
du rhythme ni de la tonalit. Un jour, accompagnant une femme qui avait
commenc un air en _mi_ bmol, j'ai, au retour du thme, modul
subitement en _r_, et, sans s'en tonner le moins du monde, ma jeune
barbare a continu dans le ton primitif. Chez les hommes c'est bien pis;
ils crient de toutes leurs forces  pleine voix. Quand ils possdent une
note plus sonore que les autres notes, ils cherchent, lorsqu'elle se
prsente dans la mlodie,  la prolonger autant que possible: ils s'y
arrtent, ils s'y complaisent, ils la soufflent, la gonflent d'une
abominable faon; on croit entendre les cris sinistres d'un loup
mlancolique. Et ces horreurs reprsentent seulement l'exagration
modre de la mthode des artistes chanteurs. Ceux-l crient un peu
moins mal, voil tout. C'est pourtant de l'Italie que nous vinrent il y
a cinq cents ans, les Rubini, Persiani, Tacchinardi, Crivelli, Pasta,
Tamburini, ces dieux du chant orn! Mais pour quoi et pour qui
chanteraient-ils, s'ils revenaient au monde aujourd'hui? Il faut voir
une reprsentation des _choses_ qu'on appelle opra en Italie, pour
croire  la possibilit d'une insulte pareille faite  l'art et au bon
sens. Les thtres sont des marchs, des rendez-vous d'affaires, o l'on
parle tellement haut qu'il est presque impossible d'entendre un son venu
de la scne. (Les anciens critiques prtendent qu'il en tait ainsi au
temps des grands compositeurs et des grands virtuoses chantants qui
firent la gloire de l'Italie, mais je n'en crois rien. A coup sr, des
_artistes_ n'eussent pas support une telle ignominie.) Pour distraire
un peu ces marchands brutaux, aprs que leurs tripotages de Bourse sont
finis, on a eu l'aimable ide de placer des billards au milieu du
parterre, et ces messieurs jouent, avec de grands cris  chaque coup
inattendu, pendant que le tnor et la prima donna s'poumonnent sur
l'avant-scne. Avant-hier, on donnait  Palerme _Il re Murate_, espce
de pasticcio de vingt auteurs, de vingt poques diffrentes; aprs
souper (car chacun soupe dans sa loge, toujours pendant la
reprsentation), les dames, impatientes de voir ces messieurs se
disposer  aller fumer et jouer dans le parterre, se levrent toutes,
demandant instamment qu'on enlevt les billards pour improviser un bal;
ce qui fut fait. Quelques jeunes gens saisirent des violons et des
trompettes, se mirent  sonner des valses dans le coin suprieur de
l'amphithtre, et les groupes de valseurs tourbillonnrent au parterre
sans que la reprsentation ft en rien suspendue. Je crus que je
mourrais de rire en voyant de mes yeux cet incroyable opra-ballet.

En consquence de ce mpris profond des Italiens pour la musique, ils
n'ont plus de compositeurs, et les noms des grands matres, de 1800 et
de 1820 par exemple, ne sont connus que d'un trs-petit nombre de
_savants_. Ils ont donn la dnomination assez plaisante d'_operatori_
(oprateurs, ouvriers, auteurs) aux pauvres diables qui, pour quelques
pices d'argent, vont compiler dans les bibliothques, les airs, duos,
choeurs et morceaux d'ensemble de tous les matres, de tous les temps,
analogues ou non aux situations, au caractre des personnages et aux
paroles, qu'ils assemblent au moyen de soudures grossirement faites,
pour former la musique des opras. Ces gens-l sont leurs compositeurs,
ils n'en ont plus d'autres. J'ai eu la curiosit de questionner un
_operatore_ pour savoir pertinemment et avec dtails de quelle manire
se pratiquent leurs _oprations_, et voil ce qu'il m'a rpondu:

Quand le directeur veut une partition nouvelle, il assemble les
chanteurs pour leur soumettre le scnario de la pice et s'entendre avec
eux sur les costumes qu'ils auront  porter. Les costumes sont, en
effet, la chose principale pour les chanteurs, puisque c'est la seule
qui attire un instant sur eux l'attention du public le jour de la
premire reprsentation. De l surgissaient autrefois des discussions
terribles entre les virtuoses chantants et les directeurs. (Les auteurs
ne sont jamais admis  ces sances, ni consults au sujet de ces dbats.
On leur achte un _libretto_ comme on fait d'un pt qu'on est libre de
manger ou de jeter aux chiens aprs l'avoir pay.) Mais aujourd'hui les
directeurs sont devenus plus raisonnables, ils ne tiennent plus  la
vrit des costumes, ils ont senti qu'il ne fallait pas pour si peu
mcontenter les artistes, et leur tche se borne maintenant  les
satisfaire tous  ce sujet, ce qui n'est pas ais. On vient donc
seulement, en lisant le scenario, savoir quel genre de costume les
acteurs choisiront, et veiller  ce que deux d'entre eux n'aient pas
l'intention de revtir le mme, car de cette concidence naissent
souvent d'inexprimables fureurs; et c'est alors que la position de
l'impresario devient embarrassante. Ainsi, pour l'opra nouveau _Il re
Murate_, Cretionne, charg du rle de Napolon, a voulu copier une
statue antique et paratre sous la cuirasse de Pompe, un ancien gnral
qui vcut plus de trois cents ans avant Napolon, et qui fut tu d'un
coup de canon  la bataille de Pharsale. (Tu vois que mon pauvre
_operatore_ n'est gure plus fort sur l'histoire ancienne que sur la
musique.)

Mais justement Caponetti, qui joue Murat, avait la mme ide, et il n'y
aurait jamais eu moyen de les mettre d'accord, si Luciola, notre prima
donna, n'avait propos le grand bonnet  poil d'ours avec un panache
blanc pour Napolon, et le turban bleu avec une croix en diamants pour
Murat. Ces coiffures ont plu  nos virtuoses et leur ont paru tablir
entre eux une assez notable diffrence pour leur permettre de porter
tous les deux la cuirasse romaine; sans cela la pice n'et pas t
reprsente. Une fois la grande affaire des costumes termine, on passe
 celle des morceaux de chant. Alors commence pour l'operatore une tche
bien pnible, je vous assure, et bien humiliante pour lui, s'il a
quelque connaissance de la musique et un peu d'amour-propre. Ces
messieurs et ces dames examinent l'tendue et le tissu des mlodies, et
d'aprs cette rapide inspection, l'un dit: Je ne veux pas chanter en
_fa_ ma phrase du trio, ce n'est pas assez brillant. Operatore! tu me la
transposeras en _fa_ dize.--Mais, monsieur, c'est un trio, et les deux
autres voix devant rester dans le ton primitif, comment faire?--Fais
comme tu voudras, module avant et aprs, ajoute quelques mesures, enfin
arrange-toi, je veux chanter ce thme en _fa_ dize.--Cette mlodie ne
me plat pas, dit la prima donna, j'en veux une autre.--Signora, c'est
le thme du morceau d'ensemble, et toutes les parties de chant le
reprenant successivement aprs vous, il faut bien que vous daigniez le
chanter.--Comment, _il faut_! impertinent! Il faut que tu m'en donnes un
autre, et tout de suite! voil ce qu'il faut. Fais ton mtier et ne
raisonne pas.--Hum! hum! tromba! tromba! gi ribomba la tromba, crie la
basse sur le _r_ suprieur. Ah! ah! mon _r_ n'est pas si fort qu'
l'ordinaire depuis ma dernire maladie, je dois le laisser revenir.
Operatore! tu auras  m'ter toutes ces notes, je ne veux plus de _r_
dans mes rles jusqu'au mois de septembre; tu mettras des _do_ et des
_si_  la place.--Dis donc, Facchino, gronde le baryton, est-ce que tu
aurais envie de recevoir une application de la pointe de mon pied
quelque part? Je m'aperois que tu oublies mon _mi_ bmol! il ne parat
qu'une vingtaine de fois dans mon air; fais-moi le plaisir d'ajouter au
moins deux _mi_ bmols dans toutes les mesures, je n'ai pas envie de
perdre ma rputation! etc., etc.--Et pourtant, continue le malheureux
operatore, il y a de bien jolis passages dans ma musique, je puis le
dire. Tenez, voyez cette prire qu'on m'a toute gte, je n'ai jamais
rien trouv de mieux!

Je regarde!... _sa musique_... juge de mon tonnement en reconnaissant
la belle prire du _Mose_ de Rossini, que nous excutons quelquefois le
soir au jardin d'Euphonia, avec un si majestueux effet. Le vieux matre
de Pesaro qui faisait si bon march, dit-on, de ses compositions, et
donn la preuve d'une rare philosophie ou plutt d'une bien coupable
indiffrence en matire d'art, s'il et pu prvoir sans indignation quel
monstre grotesque l'une de ses plus belles inspirations deviendrait un
jour! D'abord la simple et vibrante modulation de _sol_ mineur en _si_
bmol majeur, qui donne tant de splendeur au dploiement de la seconde
phrase, a t change pour celle horriblement dure et sche de _sol_
mineur en _si_ naturel majeur; puis au lieu de l'accompagnement de harpe
de Rossini, ils ont imagin de placer une variation de flte charge de
traits et de broderies ridicules, et enfin,  la dernire reprise du
thme en _sol_ majeur on a jug  propos de substituer... quoi? Devine
si tu peux et dis-le si tu l'oses!... le refrain de l'air national
franais: Aux armes, citoyens! accompagn d'une douzaine de tambours
et de quatre grosses caisses!!!

Il est prouv que ce vieux Rossini,  qui certes les ides ne faisaient
pas faute, ne ngligeait pas, dans l'occasion, de s'emparer de celles
d'autrui, quand le hasard voulait qu'une mlodie heureuse ft tombe en
partage  un malotru; il l'avouait mme sans faon, et se moquait encore
de celui qu'il dpouillait. _E troppo buono per questo coglione!_
disait-il, et il faisait ainsi un morceau charmant ou magnifique, selon
la nature de l'ide du malotru. C'taient autant de canons (sans
calembour) pris sur l'ennemi, avec lesquels, comme le grand empereur, il
rigeait sa colonne. Hlas! aujourd'hui, la colonne est brise, et de
ses fragments dont nous recueillons quelques-uns avec tant de respect,
les Italiens fabriquent des ustensiles de cuisine et d'ignobles
caricatures.

C'est donc ainsi que passent certaines gloires, sur les peuples mme
qu'elles ont rchauffs de leurs rayons les plus ardents! Nous
conservons, il est vrai, nous autres Euphoniens, toutes celles que l'art
a srieusement consacres; mais nous ne sommes pas _le peuple_, dans la
haute acception du mot; nous formons mme, il faut l'avouer, un
trs-petit fragment du peuple perdu dans la masse des nations
civilises. La gloire est un soleil qui illumine successivement
certaine points de notre mesquine sphre, mais qui, en se mouvant 
travers l'espace, parcourt un cercle d'une telle immensit, que la
science la plus profonde ne saurait prdire avec certitude l'poque de
son retour aux lieux qu'il abandonne. Ainsi, pour emprunter encore  la
nature une autre comparaison, ainsi en est-il des grandes mers et de
leurs mystrieuses volutions. Si, comme il est prouv, les continents
o s'agite  cette heure la triste humanit furent jadis submergs, n'en
faut-il pas conclure que les monts, les valles et les plaines, sur
lesquels roulent depuis tant de sicles les sombres vagues du vieil
Ocan, furent un jour couverts d'une vgtation florissante, servant de
couche et d'abri  des millions d'tres vivants, peut-tre mme
intelligents? Quand notre tour reviendra-t-il d'tre de nouveau le fond
de l'abme?

Et le jour o cette catastrophe immense s'accomplira, y aura-t-il gloire
ou puissance, feux de gnie ou d'amour, force ou beaut, qui ne soient
teints et anantis?..... Qu'importe tout....

Pardonne-moi, cher Shetland, cette digression gologique et cet accs de
philosophie dcourage... Je souffre, j'ai peur, j'attends, je rougis,
mon coeur bat, j'interroge de l'oeil tous les points de l'espace; le
ballon de la poste n'arrive pas, et celui d'hier ne m'a rien apport.
Point de nouvelles de Mina! que lui est-il arriv? Est-elle malade ou
morte, ou infidle!... Je l'aime si cruellement! nous souffrons tant,
nous autres enfants de l'art aux ailes de flammes, nous, levs sur son
giron brlant; nous, dont les passions potises labourent
impitoyablement le coeur et le cerveau pour y semer l'inspiration, cette
pre semence qui doit les dchirer encore quand ses germes se
dvelopperont!... Nous mourons tant de fois avant la dernire!...
Shetland! je l'aime!... je l'aime, comme tu l'aimerais toi, si tu
pouvais ressentir un amour autre que celui dont tu m'as fait la
confidence! Et pourtant, malgr la grandeur et l'clat de son talent,
Mina m'apparat souvent comme une organisation vulgaire. Te le dirai-je?
elle prfre le chant orn aux grands lans de l'me; elle chappe  la
rverie; elle entendit un jour  Paris ta premire symphonie d'un bout 
l'autre sans verser une larme; elle trouve les adagios de Beethoven
_trop longs_!...

Femelle d'homme!!!

Le jour o elle me l'avoua je sentis un glaon aigu me traverser le
coeur. Bien plus! Danoise, ne  Elseneur, elle possde une villa btie
sur l'ancien emplacement _et avec les saints dbris du chteau
d'Hamlet_... et elle ne voit rien l d'extraordinaire... et elle
prononce le nom de Shakspeare sans motion; il n'est pour elle qu'un
pote, _comme tant d'autres_... Elle rit, elle rit, la malheureuse, Ces
chansons d'Ophlia, qu'elle trouve trs-_inconvenantes_, rien de plus.

Femelle de singe!!!

Oh! pardonne-moi, cher; oui, c'est infme! mais malgr tout, je l'aime,
je l'aime; et pour dire comme Othello, que j'imiterais si elle me
trompait: _Her jesses are my dearest heart strings._ Meurent la gloire
et l'art!... Elle m'est tout... je l'aime....

Je crois la voir avec sa dmarche ondoyante, ses grands yeux
scintillants, son air de desse; j'entends sa voix d'Ariel, agile,
argentine, pntrante.... Il me semble tre auprs d'elle; je lui
parle... dans son dialecte scandinave: _Mina! sare disiul dolle menos?
doer si men? doer? vare, Mina, vare, vare!_ Puis sa tte incline sur
mon paule, nous murmurons doucement nos intimes confidences, et nous
parlons des premiers jours, et nous parlons de toi...

Elle est trs-dsireuse de te connatre; elle voudrait aller  Euphonia,
pour cela seulement. On lui a tant parl de tes tonnantes compositions.
Elle se fait de toi un portrait assez trange, et qui ne te ressemble
point, fort heureusement. Je me souviens de l'intrt avec lequel elle
recueillait, avant mon dpart de Paris, tous les chos de tes rcents
triomphes. Je l'en plaisantai mme un jour; et comme elle faisait  ce
sujet une observation sur mon humeur jalouse: Moi jaloux de Shetland,
rpondis-je, oh non! Je ne crains rien; il ne t'aimera jamais, celui-l;
il a au coeur un trop puissant amour qu'il faudrait teindre d'abord, et
c'est chose impossible. Mina ferma les yeux et se tut..... l'instant
d'aprs les rouvrant plus beaux: C'est moi qui ne l'aimerai jamais,
dit-elle en m'embrassant. Quant  lui, si je voulais, monsieur, je vous
prouverais peut-tre... Elle tait si belle en ce moment, que je me
sentis heureux, je l'avoue, malgr la constance  tout preuve de mon
ami Shetland, de le savoir  trois cents lieues de nous, occup de
trombones, de fltes et de saxophones. Tu ne m'en voudras pas de ma
franchise?

Hlas! et je suis seul! et aprs tant de protestations, tant de serments
de ne pas laisser s'couler huit jours sans m'crire, pas une ligne de
Mina ne m'est parvenue?

Je vois descendre un autre ballon de poste... je cours...

    . . . . . Rien!...

Tu es presque heureux, toi! Tu souffres, il est vrai, mais celle que tu
aimes n'est plus! Pas de jalousie, tu n'espres ni ne crains: tu es
libre et grand. Ton amour est frre de l'art; il appelle l'inspiration;
ta vie est la vie expansive; tu rayonnes. Je... Oh! mais, ne parlons
plus de nous ni d'elles. Maldiction sur toutes les femmes belles... que
nous n'avons pas!

Je vais essayer de reprendre mon esquisse commence des moeurs musicales
de l'Italie. Il ne s'agit ici ni de passion, ni d'imagination, ni de
coeur, ni d'me, ni d'esprit: ce sont de plates ralits. Or donc, je
poursuis. Dans toutes les salles de spectacle, il y a devant la scne
une noire cavit remplie de malheureux soufflant et rclant, aussi
indiffrents  ce qui se crie sur le thtre qu' ce qui se bourdonne
dans les loges et au parterre, et n'ayant qu'une ide, celle de gagner
leur souper. La collection de ces pauvres tres constitue ce qu'on
appelle l'orchestre, et voici comment cet orchestre est en gnral
compos: il y a deux premiers et deux seconds violons ordinairement,
trs-rarement un alto et un violoncelle, presque toujours deux ou trois
contre-basses, et les hommes qui en jouent, pour quelque monnaie qu'on
leur donne  la fin de la soire, sont fort embarrasss quand il s'agit
d'excuter un morceau o leurs trois cordes  vide ne peuvent tre
employes; en _si_ naturel majeur, par exemple, o les trois notes
naturelles _sol_, _r_, _la_, ne figurent point. (Ils ont conserv les
contre-basses  trois cordes accordes en quintes...) Ce formidable
bataillon d'instruments  cordes a pour adversaires une douzaine de
bugles  clefs, six trompettes  pistons, six trombones  cylindres,
deux tnors-tubas, deux basses-tubas, trois ophiclides, un cor, trois
petites fltes, trois petites clarinettes en _mi_ bmol, deux
clarinettes en _ut_, trois clarinettes basses _pour les airs gais_, et
un buffet d'orgue _pour jouer les airs de ballets_. N'oublions pas
quatre grosses caisses, six tambours et deux tam-tams. Il n'y a plus ni
hautbois, ni bassons, ni harpes, ni timbales, ni cymbales. Ces
instruments sont tombs dans l'oubli le plus profond. Et cela se
conoit; l'orchestre n'ayant pour but que de produire un bruit capable
de dominer de temps en temps les rumeurs de la salle, les petites
clarinettes et les petites fltes ont des sons bien plus perants que
ceux des hautbois; les ophiclides et les tubas sont bien prfrables
aux bassons, les tambours aux timbales, et les tam-tams aux cymbales. Je
ne vois pas mme pourquoi on a conserv le cor unique qu'on se plat 
faire craser par les autres instruments de cuivre; il ne sert vraiment
 rien; et les quatre misrables violons, et les trois contre-basses, on
les distingue  peine davantage. Cette singulire agglomration
d'instruments ncessite un travail spcial des operatori, pour
approprier aux _exigences de l'orchestre moderne_ (phrase consacre)
l'instrumentation des matres anciens qu'ils _oprent_, dpcent et
accommodent en olla podrida, selon le procd que je t'ai fait connatre
en commenant. Et ces oprations, bien entendu, sont faites d'une faon
digne de tout ce qui se manipule ici sous le nom de musique. Les parties
de hautbois sont confies aux trompettes, celles de basson aux tubas,
celles de harpe aux petites fltes, etc.

Les musiciens (les musiciens!!!) excutent  peu prs ce qui est crit,
mais sans nuance aucune; le mezzo-forte est d'un usage variable et
permanent. Le _forte_ a lieu quand les grosses caisses, les tambours et
tam-tams sont employs, le _piano_ quand ils se taisent: telles sont les
nuances connues et observes. Le chef d'orchestre a l'air d'un sourd
conduisant des sourds; il frappe les temps  grands coups de bton sur
le bois de son pupitre, sans presser ni ralentir, qu'il s'agisse de
retenir un groupe qui s'emporte (il est vrai qu'on ne s'emporte jamais)
ou d'exciter un groupe qui s'endort; il ne cde rien  personne; il va
mcaniquement comme la tige d'un mtronome; son bras monte et descend;
on le regarde si on veut, il n'y tient pas. Cet homme-machine ne
fonctionne que dans les ouvertures, les airs de danse et les choeurs; car
pour les airs et duos, comme il est absolument impossible de prvoir les
caprices rhythmiques des chanteurs et de s'y conformer, les chefs
d'orchestre ont depuis longtemps renonc  marquer une mesure
quelconque; les musiciens ont alors la bride sur le cou; ils
accompagnent d'instinct, comme ils peuvent, jusqu' ce que le gchis
devienne par trop formidable. Les chanteurs alors leur font signe de
s'arrter, ce qu'ils s'empressent de faire, et on n'accompagne plus du
tout. Je ne suis en Italie que depuis peu. Et j'ai eu souvent dj
l'occasion d'admirer ce bel _effet d'orchestre_.

Mais adieu pour ce soir, mon ami, je me croyais plus fort; la plume
s'chappe de ma main. Je brle; j'ai la fivre. Mina! Mina! point de
lettres! Que me font les Italiens et leur barbarie!... Mina! Je vois la
lune pure se mirer dans l'Etna!... Silence!... Mina!..... loin....
seul.... Mina!.... Mina!.... Paris!...


=Deuxime lettre.=

Sicile, 8 juin 2344.

DU MME AU MME.

Quel martyre notre ministre m'a inflig! rester ainsi en Italie, retenu
par ma parole, trop lgrement donne, de n'en point sortir avant
d'avoir engag le nombre de chanteurs qui nous manquent! quand le
moindre navire me transporterait  travers les airs aux lieux o est ma
vie!... Mais pourquoi son silence?... Je suis bien malheureux! Et
m'occuper de musique dans cet tat de brlant vertige, avec ce trouble
de tous les sens, au milieu de cet orageux conflit de mille
douleurs!... Il le faut cependant. O mon ami, le culte de l'art n'est un
bonheur que pour les mes sereines; je le sens bien  l'indiffrence et
au dgot que j'prouve  l'gard des choses mmes qui, pour moi, furent
en d'autres temps des objets d'un si haut intrt. N'importe! continuons
ma tche.

Sachant la mission dont je suis charg et mes fonctions  Euphonia, les
membres de l'Acadmie sicilienne m'ont crit ce matin pour me demander
des renseignements sur l'organisation de notre ville musicale; ils ont
beaucoup entendu parler d'elle, mais aucun d'eux cependant, malgr
l'excessive facilit des voyages, n'a encore eu la curiosit de la
visiter. Envoie-moi donc, par le prochain courrier, un exemplaire de
notre charte, avec une description succincte de la cit conservatrice du
grand art que nous adorons. J'irai lire l'une et l'autre  la docte
assemble; je veux me donner le plaisir de voir de prs l'tonnement de
ces braves acadmiciens qui sont si loin de savoir _ce qu'est la
musique_.

Je ne t'ai rien dit des concerts ni des festivals en Italie, par la
raison que ces solennits y sont tout  fait inusites; elles
n'exciteraient parmi les populations aucune sympathie, et leur
excution, en tout cas, ne pourrait diffrer beaucoup de celle que j'ai
observe dans les thtres. Quant  la musique religieuse, il n'y en a
pas davantage, en gard aux ides que nous avons et que nous ralisons
si grandement sur l'application de toutes les ressources de l'art au
service divin. Les derniers papes ayant prohib dans les glises toute
autre musique que celle des anciens matres de la chapelle Sixtine, tels
que Palestrina et Allegri, ont, par cette grave dcision, fait
disparatre  tout jamais le scandale dont se plaignaient si amrement,
il y a quelques sicles, les crivains dont l'opinion nous parat avoir
eu de la valeur. On ne joue plus, il est vrai, des concertos de violon
pendant la messe, on n'y entend plus des cavatines chantes en _voix de
fausset_ par un homme entier, l'organiste n'excute plus des fugues
grotesques ni des ouvertures d'opras bouffons; mais il n'en faut pas
moins regretter que cette expulsion, trop bien motive, de tant de
monstruosits choquantes et ridicules, ait entran celle des
productions nobles et leves de l'art. Ces oeuvres de Palestrina ne
sauraient tre pour nous, ni pour quiconque possde la connaissance
aujourd'hui vulgaire du vrai style sacr, des oeuvres compltement
musicales, ni absolument religieuses. Ce sont des tissus d'accords
consonnants dont la trame est quelquefois curieuse pour les yeux, ou
pour l'esprit en considrant les difficults dont l'auteur s'est _amus_
 trouver la solution, dont l'effet doux et calme sur l'oreille fait
natre souvent une profonde rverie; mais ce n'est point l la musique
complte, puisqu'elle ne demande rien  la mlodie,  l'expression, au
rhythme ni  l'instrumentation. Les savants siciliens seront fort
surpris, j'imagine, d'apprendre avec quel soin il est dfendu dans nos
coles de considrer ces purilits de contre-point autrement que comme
des exercices, de voir en elles un but au lieu d'un moyen de l'art, et,
en les prenant ainsi au srieux, de transformer les partitions en tables
de logarithmes ou en chiquiers. En rsum cependant, s'il est
regrettable qu'on ne puisse entendre dans les glises que des _harmonies
vocales calmes_, au moins faut-il se fliciter de la destruction du
style effront, qui a t le rsultat de cette dcision. Entre deux maux
estimons-nous heureux de n'avoir que le moindre. Les papes, d'ailleurs,
ont permis depuis longtemps aux femmes de chanter dans les temples,
pensant que leur prsence et leur participation au service religieux
n'avaient rien que de naturel, et devaient paratre infiniment plus
morales que le barbare usage de la castration tolr et encourag mme
par leurs prdcesseurs. Il a fallu des sicles pour dcouvrir cela!
Autrefois il tait bien permis aux femmes de chanter pendant l'office
divin, mais  la condition pour elles de chanter mal; ds que leurs
connaissances de l'art leur permettaient de chanter bien et de figurer
en consquence dans un choeur artistement organis, dfense tait faite
aux compositeurs de les y employer. Il semble, en lisant l'histoire, que
dans certains moments notre art ait eu  subir l'influence despotique de
l'idiotisme et de la folie.

Les choeurs des glises d'Italie sont en gnral peu nombreux; ils se
composent de vingt  trente voix au plus, aux jours des grandes
solennits. Les choristes m'ont paru assez bien choisis; ils chantent
sans nuances, il est vrai, mais juste et avec ensemble; et il faut
videmment les placer  part fort au-dessus des malheureux braillards
des thtres, dont je m'abstiens de te parler.

Adieu, je te quitte pour crire encore  Mina; serai-je plus heureux
cette fois, et me rpondra-t-elle enfin!

Ton ami,

XILEF.


PARIS.

(Un salon splendidement meubl).


MINA (_seule_).

Ah a! mais, il me semble que je vais m'ennuyer! Ces messieurs se
moquent-ils de moi! Comment! pas un d'eux n'a encore song  me proposer
quelque chose d'amusant pour aujourd'hui! Me voil seule, abandonne
depuis quatre longues heures. Le baron lui-mme, le plus attentif, le
plus empress de tous, n'est pas encore venu!... Peut-tre ont-ils bien
fait, ma foi, de me laisser tranquille, ils sont si cruellement sots
tous ces _beaux_ qui m'adorent. Ils ne savent jamais me parler que de
ftes, de courses, d'intrigues, de scandales, de toilette; pas un mot
qui dcle l'intelligence ou le sentiment de l'art, rien qui vienne du
coeur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l'me, par
le coeur. D'o vient que j'hsite  le dire?... Suis-je bien sre, dans
le fait, d'avoir un coeur et une me?... Peuh! Voil dj que je ne me
sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n'ai pas mme rpondu  ses
brlantes lettres. Il m'accuse, il se dsespre, et je pense  lui...
quelquefois, mais rarement. Allons, ce n'est pas ma faute, si, comme le
dit mon imbcile de baron, _les absents ont toujours tort_, et _les
prsents sont toujours accepts_. Je ne suis pas charge de refaire le
monde. Pourquoi est-il parti? Un homme qui aime bien ne doit jamais
quitter sa matresse; il ne doit voir qu'elle au monde, et compter tout
le reste pour rien.


FANNY (_entrant_).

Madame, voici vos journaux et deux lettres.


MINA (_ouvrant un journal_).

Voyons!... Ah! la fte de Gluck  Euphonia dans huit jours! j'y veux
aller, j'y chanterai. (_Lisant._) L'hymne compos par Shetland occupe
toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n'a jamais
encore, pensons-nous, exprim plus magnifiquement un plus noble
enthousiasme. Shetland est un homme  part, un homme diffrent des
autres hommes par son gnie, par son caractre, par le mystre de sa
vie. Fanny, appelez ma mre.


FANNY (en sortant).

Madame, vous ne lisez pas vos lettres; je crois qu'il y en a une de
votre fianc, M. Xilef.


MINA (_seule_).

Mon fianc! le drle de mot. Ah! que c'est ridicule un fianc! Mais il
peut aussi m'appeler sa fiance! je suis donc ridicule! Sotte fille,
avec ses termes grotesques! Tout cela me dplat, me crispe,
m'exaspre.............. Elle n'a que trop bien devin. Oui, cette
lettre est de mon fidle Xilef. C'est cela... des reproches... ses
souffrances... son amour............. toujours la mme chanson... Jeune
homme! tu m'obsdes. Dcidment, mon pauvre Xilef, te voil flamb! Eh!
au fait, ils sont insupportables ces tres ternellement passionns! Qui
est-ce qui les prie d'tre constants?... qui l'a pri de m'adorer?...
qui?... eh! mais, c'est moi, ce me semble; il n'y songeait pas. Et
maintenant qu'il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans)
c'est un peu leste de le planter l! Oui, mais... on ne vit qu'une fois.

Voyons l'autre missive! (_Riant_). Ah! ah! voil une ptre laconique!
un cheval, trs-bien dessin, pardieu, et pas un mot. C'est  la fois
une signature et une phrase hiroglyphique! Cela signifie que je suis
attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans
moi. (_Madame Happer s'avance pesamment._) Mon Dieu, ma mre, que vous
tes lente  venir quand je vous appelle! je suis ici  me morfondre
depuis plus d'une demi-heure. Je n'ai pas de temps  perdre cependant!


MADAME HAPPER.

De quoi s'agit-il donc, ma fille? quelle nouvelle folie allez-vous
entreprendre? vous voil bien agite.


MINA.

Nous partons!


MADAME HAPPER.

Vous partez?


MINA.

Nous partons, ma mre!


MADAME HAPPER.

Mais je n'ai pas envie de quitter Paris, je m'y trouve fort bien;
surtout si, comme je le souponne, c'est pour aller rejoindre votre ple
amoureux. Je le rpte, Mina, votre conduite est impardonnable, vous
manquez  ce que vous me devez et  ce que vous devez  vous-mme. Ce
mariage ne nous convient en aucune faon, ce jeune homme n'a pas assez
de fortune! Et puis il a des ides, des ides si tranges sur les
femmes! Tenez, vous tes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous
le dire, et mme niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On
n'a jamais vu d'exemple d'un tel choix, ni d'une telle manie
_d'pousailles_. Je pensais pourtant que la socit brillante que vous
voyez habituellement ici vous avait remise sur la voie du bon sens; mais
il parat que vos caprices sont des fivres intermittentes et que voil
l'accs revenu.


MINA (_s'inclinant avec un respect exagr_).

Ma respectable mre, vous tes sublime! Je ne dirai pas que vous
improvisez  merveille, car c'est, j'en suis sre, pour prparer ce
sermon que vous m'avez tant fait attendre! N'importe, l'loquence a son
prix. Mais vous prchiez une convertie. Or donc, nous partons; nous
allons  Euphonia; je chante  la fte de Gluck; je ne pense plus 
Xilef; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, 
l'abri de ses poursuites; je m'appelle Nadira, vous passez pour ma
tante; je suis une dbutante autrichienne, et le grand Shetland me prend
sous sa protection; j'ai un succs fou; je tourne toutes les ttes; pour
le reste... qui vivra verra.


MADAME HAPPER.

Ah! mon Dieu, bnissez-la! je retrouve ma fille. Enfin la raison...
embrasse-moi, ma toute belle. Ah! j'touffe de joie! plus de ces sottes
opinions sur les prtendues promesses!  la bonne heure! Oui, partons.
Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer  ma Mina et de
vouloir me l'enlever. Ah! que j'aie au moins le plaisir de lui dire son
fait,  cet _pouseur_; c'est moi que cela regarde, et je vais...
Morveux! une cantatrice de ce talent et si belle! Oui, mon garon, elle
est pour toi, va, compte l-dessus. En dix lignes je le congdie: dans
deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prt, et
demain  Euphonia, o nous triomphons, pendant que le petit monsieur
nous poursuivra dans la direction contraire. Ah! je vais lui donner des
noeuds  filer. (_Madame Happer sort en soufflant comme une baleine et en
faisant des signes de croix_).


FANNY (_qui est rentre depuis quelques instants_).

Vous le quittez donc, madame?


MINA.

Oui, c'est fini.


FANNY.

O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous! Vous ne
l'aimez donc plus, plus du tout?


MINA.

Non.


FANNY.

Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur, il se tuera, madame.


MINA.

Bah!


FANNY

Il se tuera, cela est sr!


MINA.

Assez, voyons!


FANNY.

Pauvre jeune homme!


MINA.

Ah a, vous tairez-vous, idiote? Allez rejoindre ma mre et l'aider 
faire nos prparatifs de dpart. Et pas de rflexions, je vous prie, si
vous tenez  rester  mon service. (_Fanny sort_).


MINA (_seule_).

Il se tuera!... ne dirait-on pas que je suis oblige... D'ailleurs
est-ce ma faute... si je ne l'aime plus!

Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes; puis ses
doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thme de la premire
symphonie de Shetland qu'elle a entendue six mois auparavant. Elle
murmure en jouant: Rellement c'est beau cela! il y a dans cette
mlodie quelque chose de si lgamment tendre, de si capricieusement
passionn!... Elle s'arrte... Long silence... Elle reprend le thme
symphonique: Shetland est un homme  part!... diffrent des autres
hommes... par son gnie, son caractre (_jouant toujours_) et le mystre
de sa vie... (_elle prend le mode mineur_) _il ne m'aimera jamais_, au
dire de Xilef! Le thme reparat fugu, disloqu, bris. Crescendo.
Explosion dans le mode majeur. Mina s'approche d'une glace, arrange ses
cheveux en fredonnant les premires mesures du thme de la symphonie...
Nouveau silence. Elle aperoit la lettre du baron qui contient un cheval
dessin au trait; elle prend une plume, trace sur le col de l'animal une
_bride flottante_, et sonne. Un domestique en livre parat: Vous
rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c'est ma rponse. (_A part._) Il
est assez bte pour ne pas la comprendre.


FANNY (_entrant_).

Madame, tout est prt.


MINA.

Ma mre a-t-elle crit ...?


FANNY.

Oui, madame, je viens de porter sa lettre  la poste.


MINA.

Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis.

La femme de chambre s'loigne. Mina va s'asseoir sur un canap, croise
ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbe dans ses
penses. Elle baisse la tte, un imperceptible soupir s'chappe de ses
lvres, une lgre rougeur vient colorer ses joues; enfin, saisissant
ses gants, elle se lve et sort, en disant avec un geste de mauvaise
humeur: Eh! ma foi, qu'il s'arrange!


Troisime lettre.

Euphonia, 6 juillet 2344.

SHETLAND A XILEF.

Voici, mon cher et triste ami, la charte musicale et la description
d'Euphonia. Ces documents sont incomplets sous quelques rapports; mais
tes loisirs forcs te permettront de revoir mon rapide travail, et si tu
veux consulter tes souvenirs, tu pourras sans trop de peine l'achever.
Je ne pouvais t'envoyer simplement le texte de nos rglements de police
musicale, il fallait par une description succincte, mais exacte, donner
 tes acadmiciens de Sicile une ide approximative de notre harmonieuse
cit. J'ai donc d prendre la plume et portraire Euphonia tant bien que
mal; mais tu excuseras les incorrections de mon oeuvre et ce qu'elle a de
diffus et d'inachev, en apprenant les tranges motions qui depuis
quelques jours m'ont troubl si violemment. Charg, comme tu le sais, de
tout ce qui concernait la fte de Gluck, j'ai eu  composer l'hymne
qu'on devait chanter autour du temple. Il m'a fallu surveiller les
rptitions d'_Alceste_ qu'on a joue dans le palais Thessalien,
prsider aux tudes des choeurs de mon hymne et te remplacer, en outre,
dans l'administration des instruments  cordes. Mais c'tait peu pour
moi; les noires proccupations, les cruels souvenirs, le dcouragement
profond o m'ont plong d'anciens et incurables chagrins, ont au moins,
en le dgageant de toute influence passionne, donn  mon caractre
cette gravit calme qui, loin d'enchaner l'activit, la seconde au
contraire et dont tu es malheureusement si dpourvu. C'est la souffrance
qui paralyse nos facults d'artiste, c'est elle seule qui par sa
brlante treinte arrte les plus nobles lans de notre coeur, c'est elle
qui nous teint, nous ptrifie, nous rend fous et stupides. Et j'tais
exempt, moi, tu le sais, de ces douleurs ardentes, mon coeur et mes sens
taient en repos, ils dormaient du sommeil de la mort, depuis que...
la... blanche toile a disparu de mon ciel... et ma pense et ma
fantaisie n'en vivaient que mieux. Aussi pouvais-je utiliser  peu prs
tout mon temps et l'employer comme la raison d'art m'indiquait qu'il
fallait le faire. Et je n'y ai point manqu jusqu'ici, moins par amour
de la gloire que par amour du beau, vers lequel nous tendons
instinctivement tous les deux, sans aucune arrire-pense de
satisfaction orgueilleuse.

Ce qui m'a mu, troubl, ravag ces jours derniers, ce n'est pas la
composition de mon hymne, ce ne sont pas les acclamations dont notre
population musicale l'a salu, ni les loges du ministre; ce n'est pas
la joie de l'Empereur que ma musique,  en croire Sa Majest, a
transport d'enthousiasme; ce n'est pas mme l'effet trs-grand que
cette oeuvre a produit sur moi, ce n'est rien de tout cela. Il s'agit
d'un vnement bizarre, qui m'a frapp plus que je ne croyais pouvoir
tre frapp d'aucune chose, et dont l'impression, par malheur, ne
s'efface point.

Comme je respirais la fracheur du soir, aprs une longue rptition,
mollement couch dans mon petit navire, et regardant, de la hauteur o
je m'tais lev, s'teindre le jour, j'entends sortir d'un nuage, dont
je longeais les contours, une voix de femme stridente, pure cependant,
et dont l'agilit extraordinaire, dont les lans capricieux et les
charmantes volutions semblaient, en retentissant ainsi au milieu des
airs, tre le chant de quelque oiseau merveilleux et invisible.
J'arrtai soudain ma locomotive... Aprs quelques instants d'attente, au
travers des vapeurs empourpres par le soleil couchant, je vis s'avancer
un lgant ballon dont la marche rapide se dirigeait vers Euphonia; une
jeune femme tait debout  l'avant du navire, appuye, dans une pose
ravissante, sur une harpe dont, par intervalles, elle effleurait les
cordes avec sa main droite, tincelante de diamants. Elle n'tait pas
seule, car d'autres femmes passrent plusieurs fois  l'intrieur devant
les croises du bord. Je crus d'abord que c'taient quelques-unes de nos
jeunes coryphes de la rue des Soprani, qui venaient, comme moi, de
faire une promenade arienne. Elle chantait, en l'ornant de toutes
sortes de folles vocalises, le thme de ma premire symphonie, qui n'est
gure connue, pensais-je, que des Euphoniens. Mais bientt, en examinant
de plus prs la charmante crature au brillant ramage, je dus
reconnatre qu'elle n'tait point des ntres, et que jamais encore elle
n'avait paru  Euphonia. Son regard,  la fois distrait et inspir,
m'tonna par la singularit de son expression, et je pensai tout de
suite au malheur de l'homme qui aimerait une telle femme sans tre aim
d'elle. Puis je n'y songeai plus... Les hautes cimes du Hartz me
drobaient dj la vue du soleil  l'horizon; je fis monter
perpendiculairement mon navire de quelques centaines de pieds pour
revoir l'astre fugitif, et je le contemplai quelques minutes encore, au
milieu de ce silence extatique dont on n'a pas d'ide sur la terre.
Enfin, las de rver et d'tre seul dans l'air, le vent d'ouest
m'apportant les lointains accords de la Tour qui sonnait l'hymne de la
nuit, je descendis, ou plutt je fondis comme un trait sur mon pavillon,
situ, comme tu le sais, hors des murs de la ville. J'y passai la nuit.
Je dormis mal; vingt fois, en quelques heures, je revis en songe cette
belle trangre appuye sur sa harpe, sortant de son nuage rose et or.
Je rvai mme en dernier lieu que je la maltraitais, que mes mauvais
traitements, mes brutalits, l'avaient rendue horriblement malheureuse;
je la voyais  mes pieds, brise, en larmes, pendant que je
m'applaudissais froidement d'avoir su dompter ce gracieux mais
dangereux animal. trange vision de mon me, si loigne de pareils
sentiments!!!! A peine lev, j'allai m'asseoir au fond de mon bosquet de
rosiers, et, machinalement, sans avoir la conscience de ce que je
faisais, j'ouvris  deux battants la porte de ma harpe olienne. En un
instant, des flots d'harmonie inondrent le jardin; le _crescendo_, le
_forte_, le _decrescendo_, le _pianissimo_, se succdaient sans ordre au
souffle capricieux de la folle brise matinale. Je vibrais
douloureusement, et n'avais pas la moindre tentation cependant de me
drober  cette souffrance en fermant les cloisons de l'instrument
mlancolique. Loin de l, je m'y complaisais, et j'coutais immobile. Au
moment o un coup de vent, plus fort que les prcdents, faisait natre
de la harpe, comme un cri de passion, l'accord de septime dominante, et
l'emportait gmissant  travers le bosquet, le hasard voulut que du
_decrescendo_ sortit un arpge o se trouvait la succession mlodique
des premires mesures du thme que j'avais entendu chanter la veille 
mon inconnue, celui de ma premire symphonie. tonn de ce jeu de la
nature, j'ouvris les yeux que je tenais ferms depuis le commencement du
concert olien... Elle tait debout devant moi, belle, puissante,
souveraine, _Dea!_ Je me levai brusquement. Madame!--Je suis heureuse,
monsieur, de me prsenter  vous au moment o les esprits de l'air vous
adressent un si gracieux compliment; ils vous disposeront sans doute 
l'indulgence que je viens rclamer, et dont le grand Shetland, dit-on,
n'est pas prodigue.--Qui a bien voulu, madame, venir si matin animer ma
solitude?--Je me nomme Nadira, je suis cantatrice, j'arrive de Vienne,
je veux voir la fte de Gluck, je dsire y chanter, et je viens vous
prier de me donner place dans le programme.--Madame...--Oh! vous
m'entendrez auparavant, c'est trop juste.--C'est inutile, j'ai eu dj
le plaisir de vous entendre.--Et quand, et o donc?--Hier soir, au
ciel.--Ah! c'tait vous qui voguiez ainsi solitairement, et que j'ai
rencontr au sortir de mon nuage, justement quand je chantais votre
admirable mlodie? Cette belle phrase tait prdestine sans doute 
servir d'introduction musicale  nos deux premires entrevues.--C'tait
moi.--Et vous m'avez entendue?--Je vous ai vue et admire.--Oh! mon
Dieu! c'est un homme d'esprit, il va me persifler, et il faudra que
j'accepte ses railleries pour des compliments!--Dieu me garde de
railler, madame; vous tes belle.--Encore! Oui, je suis belle, et 
votre avis je chante?--Vous chantez... trop bien.--Comment, trop
bien?--Oui, madame;  la fte de Gluck le chant orn n'est point admis;
le vtre brille surtout par la lgret et la grce des broderies, il ne
saurait donc figurer dans une crmonie minemment grandiose et
pique.--Ainsi, vous me refusez?--Hlas! il le faut.--Oh! c'est
incroyable, dit-elle en rougissant de colre et en arrachant de sa tige
une belle rose qu'elle froissa entre ses doigts. Je m'adresserai au
ministre... (je souris)  l'Empereur.--Madame, lui dis-je d'un accent
fort calme, mais srieux, le ministre de la fte de Gluck, c'est moi;
l'empereur de la fte de Gluck, c'est encore moi; l'ordonnance de cette
crmonie m'a t confie, je la rgle sans contrle, j'en suis le
matre absolu; et (la regardant avec la moiti de ma colre) vous n'y
chanterez pas. L-dessus la belle Nadira essuie en tressaillant ses
yeux, o le dpit avait amen quelques larmes, et s'loigne
prcipitamment.

Ma demi-colre dissipe, je ne pus m'empcher de rire de la navet de
cette jeune folle, accoutume sans doute  Vienne, au milieu de ses
adorateurs,  tout voir plier devant ses caprices, et qui avait pens
venir sans rsistance dtruire l'harmonie de notre fte et me dicter ses
volonts.

Pendant quelques jours je ne la revis point. La fte eut lieu. _Alceste_
fut dignement excut; aprs la reprsentation, les six mille voix du
cirque chantrent mon hymne, que je n'ai fait accompagner que par cent
familles de clarinettes et saxophones, cent autres de fltes, quatre
cents violoncelles et trois cents harpes. L'effet, je te l'ai dj dit,
fut trs-grand. L'orage des acclamations une fois calm, l'empereur se
leva et me complimentant avec sa courtoisie ordinaire, voulut bien me
cder son droit de dsigner la femme qui aurait l'honneur de couronner
la statue de Gluck. Nouveaux cris et applaudissements du peuple. En ce
moment de radieux enthousiasme, mes yeux tombrent sur la belle Nadira,
qui, d'une loge loigne, attachait sur moi un regard humble et
attrist. Soudain l'attendrissement, la piti, une sorte de remords mme
me saisirent au coeur,  l'aspect de la beaut vaincue, clipse par
l'art. Il me sembla que, vainqueur gnreux, l'art devait maintenant
rendre  la beaut une part de sa gloire, et je dsignai Nadira, la
frivole cantatrice viennoise, pour couronner le dieu de l'expression.
L'tonnement gnral ne peut se dpeindre; personne ne la connaissait.
Rougissant et plissant tour  tour, Nadira se lve, reoit des mains du
prtre de Gluck la couronne de fleurs, de feuilles et d'pis, qu'elle
doit dposer sur le front divin, s'avance lentement dans le cirque,
monte les degrs du temple, et, parvenue au pied de la statue, se tourne
vers le peuple en faisant signe qu'elle veut parler. On se tait, on
l'admire; les femmes mmes semblent frappes de son extrme beaut.
Euphoniens, dit-elle, je vous suis inconnue. Hier encore je n'tais
qu'une femme vulgaire, doue d'une voix clatante et agile, rien de
plus. Le grand art ne m'avait point t rvl. Je viens, pour la
premire fois de ma vie, d'entendre _Alceste_, je viens d'admirer avec
vous le splendide majest de l'hymne de Shetland. Je comprends
maintenant, j'entends, je vis: je suis artiste. Mais l'instinct du gnie
de Shetland pouvait seul le deviner. Souffrez donc qu'avant de couronner
le dieu de l'expression, je prouve  vous, ses fidles adorateurs, que
je suis digne de cet honneur insigne, et que le grand Shetland ne s'est
pas tromp. A ces mots, arrachant les perles et les joyaux qui ornaient
sa chevelure, elle les jette  terre, les foule aux pieds (abjuration
symbolique), la main sur son coeur, s'incline devant Gluck, et d'une voix
sublime d'accent et de timbre, elle commence l'air d'_Alceste_, Ah!
divinits implacables!

Impossible, cher Xilef, de te dcrire avec quelque apparence de fidlit
l'immense motion produite par ce chant inou. En l'coutant tous les
fronts s'inclinaient peu  peu, tous les coeurs se gonflaient; on voyait
a et l des auditeurs joindre les mains, les lever machinalement sur
leurs ttes; nos jeunes femmes fondaient en larmes, et  la fin, au
retour de l'immortelle phrase:

      Ce n'est pas vous faire une offense
    Que de vous conjurer de hter mon trpas.

Nadira, accoutume  l'enthousiasme bruyant de ses Viennois, a d
prouver un instant d'angoisse horrible: pas un applaudissement ne s'est
fait entendre. Le cirque entier s'est tu, terrass; mais, aprs une
minute, chacun retrouvant la respiration et la voix (admire encore une
fois le sens musical de nos Euphoniens), sans que le prfet des choeurs
ni moi nous ayons fait le moindre signe pour dsigner l'harmonie, un cri
de dix mille mes s'est lanc spontanment sur un _accord de septime
diminu_, suivi d'une pompeuse cadence en _ut_ majeur. Nadira,
chancelante d'abord, se redresse  cette harmonieuse clameur, et,
levant ses bras antiques, belle d'admiration, belle de joie, belle de
beaut, belle d'amour, elle dpose la couronne sur la tte puissante de
Gluck l'Olympien. Alors inspir  mon tour par cette scne auguste, et
pour adoucir un enthousiasme qui tournait  la passion, dj jaloux
peut-tre, je fis le signe de la marche d'_Alceste_, et tous  genoux,
Euphoniens fervents, nous salumes le souverain matre de sa religieuse
mlope.

En nous relevant, nous cherchons Nadira: elle avait disparu. A peine
retir chez moi, je la vois entrer. Elle s'avance, s'incline et dit:
Shetland, tu m'as initie  l'art, tu m'as donn une existence
nouvelle; je t'aime... Peux-tu m'aimer? Je te fais don de tout mon tre;
ma vie, mon me et ma beaut sont  toi. Je rponds aprs un instant de
doute silencieux, et en songeant  mon ancien amour qui s'vanouissait:
Nadira, tu m'as fait voir hors de l'art un idal sublime... Sincrement
je t'aime... je t'accepte... Mais si tu me trompes, aujourd'hui ou
jamais, tu es perdue.--Aujourd'hui ni jamais je ne puis te tromper; mais
duss-je payer par une mort cruelle le bonheur de t'appartenir, je le
veux, ce bonheur, je te le demande... Shetland!--Nadira!... Nos
bras... nos coeurs... nos mes... l'infini...

Il n'y a plus de Nadira, Nadira c'est moi. Il n'y a plus de Shetland,
Shetland c'est elle!

J'ai honte, cher Xilef, de faire un tel rcit  toi dont le coeur saigne
dchir par l'absence; mais la passion et le bonheur sont d'un gosme
absolu. Pourtant mon bonheur a des intermittences, et sa lumineuse
atmosphre est traverse quelquefois par d'affreux rayons d'obscurit.
Je me souviens qu'au moment o j'ai dit  Nadira: Sincrement, je
t'aime! trois cordes de ma harpe se sont rompues avec un bruit
lugubre... J'attache  cet incident une ide superstitieuse. Serait-ce
un adieu de l'art qui me perd?... Il me semble en effet que je ne l'aime
plus. Mais coute encore:

Hier, journe brlante d'un t brlant, nous planions, elle et moi, au
plus haut des airs. Mon navire, sans direction, errait au gr d'un
faible souffle du vent d'est; perdment enlacs, ivres-morts d'amour,
gisants sur la molle ottomane de ma nacelle embaume, nous touchions au
seuil de l'autre vie, un seul pas, un seul acte de volont et nous
pouvions le franchir! Nadira! lui dis-je, en l'treignant sur mon
coeur.--Cher!--Vois, il n'y a rien de plus pour nous en ce monde, nous
sommes au fate, redescendrons-nous! mourons! Elle me regarda d'un air
surpris, Oui, mourons, ajoutai-je, jetons-nous embrasss hors du
navire; nos mes, confondues dans un dernier baiser, s'exhaleront vers
le ciel avant que nos corps, tourbillonnant dans l'espace, aient pu
toucher de nouveau la prosaque terre. Veux-tu? viens!--Plus tard, me
rpondit-elle, vivons encore! Plus tard! mais plus tard, pensai-je,
retrouverons-nous un semblable moment?.... Oh! Nadira, ne serais-tu
qu'une femme!... Je reste donc, puisqu'elle veut rester... Adieu, mon
ami, depuis les deux heures employes  t'crire... je ne l'ai pas vue,
et pendant tout le temps que je passe maintenant loin d'elle, je crois
sentir une main glace m'arracher lentement le coeur de la poitrine.

SHETLAND.

La lettre de madame Happer, dans laquelle cette respectable matrone, en
dclarant cyniquement  Xilef que sa fille le dgageait de sa promesse
et renonait  lui, annonait aussi le dpart de Mina pour l'Amrique,
o l'appelaient les offres avantageuses d'un directeur de thtre et
l'_amiti_ d'un riche armateur. On ne peut gure se reprsenter que
vaguement la secousse, le dchirement, l'indignation, la douleur, la
rage infinie d'une me  la fois tendre et terrible comme celle de
Xilef,  la lecture d'un tel chef-d'oeuvre de brutalit, d'insolence et
de mauvaise foi. Il frmit de la tte aux pieds; deux larmes et deux
flammes jaillirent ensemble de ses yeux, et l'ide d'une punition digne
du crime s'empara immdiatement de son esprit. Il rsolut donc aussitt,
aprs avoir prvenu Shetland de ce qui lui arrivait, de partir pour
l'Amrique o il se flattait de dcouvrir bientt sa perfide matresse.
Il brisait ainsi tous les liens qui l'attachaient  Euphonia, il perdait
sa place, il anantissait du mme coup son prsent et son avenir! mais
que lui importait! restait-il pour Xilef dans la vie un autre intrt
que celui de sa vengeance? La lettre de Shetland, et avec elle la
description d'Euphonia, lui parvinrent au moment o il allait quitter
Palerme: et il n'eut que le temps d'adresser ce document  l'Acadmie
sicilienne, avec quelques lignes dans lesquelles il s'excusait de ne
pouvoir pas venir le prsenter et le lire lui-mme, ainsi qu'il l'avait
promis.

Voici le manuscrit de Shetland tel que le prsident de l'Acadmie le lut
en sance publique; Xilef n'y avait rien chang.


DESCRIPTION D'EUPHONIA

Euphonia est une petite ville de douze mille mes, situe sur le versant
du Hartz, en Allemagne.

On peut la considrer comme un vaste conservatoire de musique, puisque
la pratique de cet art est l'objet unique des travaux de ses habitants.

Tous les Euphoniens, hommes, femmes et enfants, s'occupent exclusivement
de chanter, de jouer des instruments, et de ce qui se rapporte
directement  l'art musical. La plupart sont  la fois instrumentistes
et chanteurs. Quelques-uns, qui n'excutent point, se livrent  la
fabrication des instruments,  la gravure et  l'impression de la
musique. D'autres consacrent leur temps  des recherches d'acoustique et
 l'tude de tout ce qui, dans les phnomnes physiques, peut se
rattacher  la production des sons.

Les joueurs d'instruments et les chanteurs sont classs par catgories
dans les divers quartiers de la ville.

Chaque voix et chaque instrument ont une rue qui porte leur nom, et
qu'habite seule la partie de la population voue  la pratique de cette
voix ou de cet instrument. Il y a les rues des soprani, des basses, des
tnors, des contralti, des violons, des cors, des fltes, des harpes,
etc., etc.

Il est inutile de dire qu'Euphonia est gouverne militairement et
soumise  un rgime despotique. De l l'ordre parfait qui rgne dans les
tudes, et les rsultats merveilleux que l'art en a obtenus.

L'empereur d'Allemagne fait tout, d'ailleurs, pour rendre aussi heureux
que possible le sort des Euphoniens. Il ne leur demande en retour que de
lui envoyer deux ou trois fois par an quelques milliers de musiciens
pour les ftes qu'il donne sur divers points de l'empire. Rarement la
ville se meut tout entire.

Aux ftes solennelles dont l'art est le seul objet, ce sont les
auditeurs qui se dplacent, au contraire, et qui viennent entendre les
Euphoniens.

Un cirque,  peu prs semblable aux cirques de l'antiquit grecque et
romaine, mais construit dans des conditions d'acoustique beaucoup
meilleures, est consacr  ces excutions monumentales. Il peut contenir
d'un ct vingt mille auditeurs et de l'autre dix mille excutants.

C'est le ministre des beaux-arts qui choisit dans la population des
diffrentes villes d'Allemagne, les vingt mille auditeurs privilgis
auxquels il est permis d'assister  ces ftes. Ce choix est toujours
dtermin par le plus ou moins d'intelligence et de culture musicale des
individus. Malgr la curiosit excessive que ces runions excitent dans
tout l'empire, aucune considration n'y ferait admettre un auditeur
reconnu, par son inaptitude, indigne d'y assister.

L'ducation des Euphoniens est ainsi dirige: les enfants sont exercs
de trs-bonne heure  toutes les combinaisons rhythmiques; ils arrivent
en peu d'annes  se jouer des difficults de la division fragmentaire
des temps de la mesure, des formes syncopes, des mlanges de rhythmes
inconciliables, etc.; puis vient pour eux l'tude du solfge,
paralllement  celle des instruments, un peu plus tard celle du chant
et de l'harmonie. Au moment de la pubert,  cette heure d'efflorescence
de la vie o les passions commencent  se faire sentir, on cherche 
dvelopper en eux le sentiment juste de l'expression et par suite du
beau style.

Cette facult si rare d'apprcier, soit dans l'oeuvre du compositeur,
soit dans l'excution de ses interprtes, la vrit d'expression, est
place au-dessus de toute autre dans l'opinion des Euphoniens.

Quiconque est convaincu d'en tre absolument priv, ou de se complaire 
l'audition d'ouvrages d'une expression fausse, est inexorablement
renvoy de la ville, et-il d'ailleurs un talent minent ou une voix
exceptionnelle;  moins qu'il ne consente  descendre  quelque emploi
infrieur, tel que la fabrication des cordes  boyaux ou la prparation
des peaux de timbales.

Les professeurs de chant et des divers instruments ont sous leurs ordres
plusieurs sous-matres destins  enseigner des spcialits dans
lesquelles ils sont reconnus suprieurs. Ainsi, pour les classes de
violon, d'alto, de violoncelle et de contre-basse, outre le professeur
principal qui dirige les tudes gnrales de l'instrument, il y en a un
qui enseigne exclusivement le pizzicato, un autre l'emploi des sons
harmoniques, un autre le staccato, ainsi de suite. Il y a des prix
institus pour l'agilit, pour la justesse, pour la beaut du son et
mme pour la tnuit du son. De l les nuances de _piano_ si
admirables, que les Euphoniens seuls en Europe savent produire.

Le signal des heures de travail et des repas, des runions par
quartiers, par rues, des rptitions par petites ou par grandes masses,
etc., est donn au moyen d'un orgue gigantesque plac au haut d'une tour
qui domine tous les difices de la ville. Cet orgue est anim par la
vapeur, et sa sonorit est telle qu'on l'entend sans peine  quatre
lieues de distance. Il y a cinq sicles, quand l'ingnieux facteur A.
Sax,  qui l'on doit la prcieuse famille d'instruments de cuivre 
anche qui porte son nom, mit l'ide d'un orgue pareil destin  remplir
d'une faon plus musicale l'office des cloches, on le traita de fou,
comme on avait fait auparavant pour le malheureux qui parlait de la
vapeur applique  la navigation et aux chemins de fer, comme on faisait
encore il y a deux cents ans pour ceux qui s'obstinaient  chercher les
moyens de diriger la navigation arienne, qui a chang la face du monde.
Le langage de l'orgue de la tour, ce tlgraphe de l'oreille, n'est
gure compris que des Euphoniens; eux seuls connaissent bien la
tlphonie, prcieuse invention dont un nomm Sudre entrevit, au XIXe
sicle, toute la porte, et qu'un des prfets de l'harmonie d'Euphonia a
dveloppe et conduite au point de perfection o elle est aujourd'hui.
Ils possdent aussi la tlgraphie, et les directeurs des rptitions
n'ont  faire qu'un simple signe avec une ou deux mains et le bton
conducteur, pour indiquer aux excutants qu'il s'agit de faire entendre,
fort ou doux, tel ou tel accord suivi de telle ou telle cadence ou
modulation, d'excuter tel ou tel morceau classique tous ensemble, ou en
petite masse, ou en crescendo, les divers groupes entrant alors
successivement.

Quand il s'agit d'excuter quelque grande composition nouvelle, chaque
partie est tudie isolment pendant trois ou quatre jours; puis l'orgue
annonce les runions au cirque de toutes les voix d'abord. L, sous la
direction des matres de chant, elles se font entendre par centuries
formant chacune un choeur complet. Alors les points de respiration sont
indiqus et placs de faon qu'il n'y ait jamais plus d'un quart de la
masse chantante qui respire au mme endroit, et que l'mission de voix
du grand ensemble n'prouve aucune interruption sensible.

L'excution est tudie, en premier lieu, sous le rapport de la fidlit
littrale, puis sous celui des grandes nuances, et enfin sous celui du
style et de l'EXPRESSION.

Tout mouvement du corps indiquant le rhythme pendant le chant est
svrement interdit aux choristes. On les exerce encore au silence, au
silence absolu et si profond, que trois mille choristes euphoniens
runis dans le cirque, ou dans tout autre local sonore, laisseraient
entendre le bourdonnement d'un insecte, et pourraient faire croire  un
aveugle plac au milieu d'eux qu'il est entirement seul. Ils sont
parvenus  compter ainsi des centaines de pauses, et  attaquer un
accord de toute la masse aprs ce long silence, sans qu'un seul chanteur
manque son entre.

Un travail analogue se fait aux rptitions de l'orchestre; aucune
partie n'est admise  figurer dans un ensemble avant d'avoir t
entendue et svrement examine isolment par les prfets. L'orchestre
entier travaille ensuite seul; et enfin la runion des deux masses
vocale et instrumentale s'opre quand les divers prfets ont dclar
qu'elles taient suffisamment exerces.

Le grand ensemble subit alors la critique de l'auteur, qui l'coute du
haut de l'amphithtre que doit occuper le public, et quand il se
reconnat matre absolu de cet immense instrument intelligent, quand il
est sr qu'il n'y a plus qu' lui communiquer les nuances vitales du
mouvement, qu'il sent et peut donner mieux que personne, le moment est
venu pour lui de se faire aussi excutant, et il monte au pupitre-chef
pour diriger. Un diapason fix  chaque pupitre permet  tous les
instrumentistes de s'accorder sans bruit avant et pendant l'excution;
les prludes, les moindres bruissements d'orchestre sont rigoureusement
prohibs. Un ingnieux mcanisme qu'on et trouv cinq ou six sicles
plus tt, si on s'tait donn la peine de le chercher, et qui subit
l'impulsion des mouvements du chef sans tre visible au public, marque,
_devant les yeux_ de chaque excutant et tout prs de lui, les temps de
la mesure, en indiquant aussi d'une faon prcise les divers degrs de
_forte_ ou de _piano_. De cette faon, les excutants reoivent
immdiatement et instantanment la communication du sentiment de celui
qui les dirige, y obissent aussi rapidement que font les marteaux d'un
piano sous la main qui presse les touches, et le matre peut dire alors
qu'il _joue de l'orchestre_ en toute vrit.

Des chaires de philosophie musicale occupes par les plus savants hommes
de l'poque, servent  rpandre parmi les Euphoniens de saines ides sur
l'importance et la destination de l'art, la connaissance des lois sur
lesquelles est base son existence, et des notions historiques exactes
sur les rvolutions qu'il a subies. C'est  l'un de ces professeurs
qu'est due l'institution singulire des _concerts de mauvaise musique_
o les Euphoniens vont,  certaines poques de l'anne, entendre les
monstruosits admires pendant des sicles dans toute l'Europe, dont la
production mme tait enseigne dans les Conservatoires d'Allemagne, de
France et d'Italie, et qu'ils viennent tudier, eux, pour se rendre
compte des dfauts qu'on doit le plus soigneusement viter. Telles sont
la plupart des cavatines et finales de l'cole italienne du commencement
du XIXe sicle, et les fugues vocalises des compositions plus ou
moins religieuses des poques antrieures au XXe. Les premires
expriences faites par ce moyen sur cette population dont le sens
musical est aujourd'hui d'une rectitude et d'une finesse extrmes,
amenrent d'assez singuliers rsultats. Quelques-uns des chefs-d'oeuvre
de _mauvaise musique_, faux d'expression et d'un style ridicule, mais
d'un effet cependant, sinon agrable, au moins supportable pour
l'oreille, leur firent piti; il leur sembla entendre des productions
d'enfants balbutiant une langue qu'ils ne comprennent pas. Certains
morceaux les firent rire aux clats, et il fut impossible d'en continuer
l'excution. Mais quand on en vint  chanter la fugue sur _Kyrie
eleison_ de l'ouvrage le plus clbre d'un des plus grands matres de
notre ancienne cole allemande, et qu'on leur eut affirm que ce morceau
n'avait point t crit par un fou, mais par un trs-grand musicien,
qui ne fit en cela qu'imiter d'autres matres, et qui fut  son tour
fort longtemps imit, leur consternation ne peut se dpeindre. Ils
s'affligrent srieusement de cette humiliante maladie dont ils
reconnaissaient que le gnie humain lui-mme pouvait subir les
atteintes; et le sentiment religieux, s'indignant chez eux en mme temps
que le sentiment musical, de ces ignobles et incroyables blasphmes, ils
entonnrent d'un commun accord la clbre prire _Parce Deus_, dont
l'expression est si vraie, comme pour faire amende honorable  Dieu, au
nom de la musique et des musiciens.

Tout individu possdant toujours une voix quelconque, chacun des
Euphoniens est tenu d'exercer la sienne et d'avoir des notions de l'art
du chant. Il en rsulte que les joueurs d'instruments  cordes de
l'orchestre, qui peuvent chanter et jouer en mme temps, forment un
second choeur de rserve que le compositeur emploie dans certaines
occasions et dont l'entre inattendue produit quelquefois les plus
tonnants effets.

Les chanteurs  leur tour sont obligs de connatre le mcanisme de
certains instruments  cordes et  percussion, et d'en jouer au besoin,
en chantant. Ils sont ainsi tous harpistes, pianistes, guitaristes. Un
grand nombre d'entre eux savent jouer du violon, de l'alto, de la viole
d'amour, du violoncelle. Les enfants jouent du sistre moderne et des
cymbales harmoniques, instrument nouveau, dont chaque coup frappe un
accord.

Les rles des pices de thtre, les solos de chant et d'instruments ne
sont donns qu' ceux des Euphoniens dont l'organisation et le talent
spcial les rendent les plus propres  les bien excuter. C'est un
concours fait publiquement et patiemment devant le peuple entier qui
dtermine ce choix. On y emploie tout le temps ncessaire. Lorsqu'il
s'est agi de clbrer l'anniversaire dcennal de la fte de Gluck, on a
cherch pendant huit mois, parmi les cantatrices, la plus capable de
chanter et de jouer Alceste; prs de mille femmes ont t entendues
successivement dans ce but.

Il n'y a point  Euphonia de privilges accords  certains artistes au
dtriment de l'art. On n'y connat pas de premiers sujets, de droit en
possession des premiers rles, lors mme que ces rles ne conviennent en
aucune faon  leur genre de talent ou  leur physique. Les auteurs, les
ministres et les prfets, prcisent les qualits essentielles qu'il faut
runir pour remplir convenablement tel ou tel rle, reprsenter tel ou
tel personnage; on cherche alors l'individu qui en est le mieux pourvu,
et ft-il le plus obscur d'Euphonia, ds qu'on l'a dcouvert il est lu.
Quelquefois notre gouvernement musical en est pour ses recherches et sa
peine. C'est ainsi qu'en 2320, aprs avoir pendant quinze mois cherch
une Eurydice, on fut oblig de renoncer  mettre en scne l'_Orphe_ de
Gluck, faute d'une jeune femme assez belle pour reprsenter cette
potique figure et assez intelligente pour en comprendre le caractre.

L'ducation littraire des Euphoniens est soigne; ils peuvent jusqu'
un certain point apprcier les beauts des grands potes anciens et
modernes. Ceux d'entre eux dont l'ignorance et l'inculture  cet gard
seraient compltes, ne pourraient jamais prtendre  des fonctions
musicales un peu leves.

C'est ainsi que, grce  l'intelligente volont de notre empereur et 
son infatigable sollicitude pour le plus puissant des arts, Euphonia est
devenue le merveilleux conservatoire de la musique monumentale.

Les acadmiciens de Palerme croyaient rver en coutant la lecture de
ces notes rdiges par l'ami de Xilef, et se demandaient si le jeune
prfet euphonien n'aurait point eu l'intention de se jouer de leur
crdulit. En consquence, il fut dcid, sance tenante, qu'une
dputation de l'Acadmie irait visiter la ville musicale, afin de juger
par elle-mme de la vrit des faits extraordinaires qui venaient d'tre
exposs.

       *       *       *       *       *

Nous avons laiss Xilef ne respirant que la vengeance, et prt  monter
en ballon pour aller  la poursuite de son audacieuse matresse, en
Amrique, o il croyait navement qu'elle s'tait rendue. Il partit, en
effet, silencieux et sombre comme ces nuages porteurs de la foudre, qui
se meuvent rapidement au ciel  l'instant prcurseur des horribles
temptes. Il dvorait l'espace; jamais sa locomotive n'avait fonctionn
avec une si furieuse ardeur. Le navire rencontrait-il un courant d'air
contraire, il le fendait intrpidement de sa proue, ou, s'levant a une
zone suprieure, allait chercher soit un courant moins dfavorable, soit
mme cette rgion du calme ternel o nul tre humain, avant Xilef,
n'tait sans doute encore parvenu. Dans ces solitudes presque
inaccessibles, limites de la vie, le froid et la scheresse sont tels,
que les objets en bois contenus dans le navire se tordaient et
craquaient. Quant au pilote sinistre, quant  Xilef, il demeurait
impassible,  demi mort par la rarfaction de l'atmosphre, regardant
tranquillement le sang lui sortir par le nez et la bouche, jusqu' ce
que l'impossibilit de rsister plus longtemps  une douleur pareille le
fort de descendre chercher l'air respirable, et voir si la direction
des vents lui permettait de ne le plus quitter. L'imptuosit de sa
course fut telle, que quarante heures aprs son dpart de Palerme, il
dbarquait  New-York. Impossible de dire toutes les recherches
auxquelles il se livra, non-seulement dans les villes, mais dans les
villages, dans les hameaux mme des tats-Unis, du Canada, du Labrador,
puis dans l'Amrique du Sud, jusqu'au dtroit de Magellan, et dans les
les de l'Atlantique et de l'ocan Pacifique. Ce ne fut qu'aprs un an
de ce labeur insens qu'il en reconnut l'inutilit et que l'ide lui
vint enfin d'aller chercher les deux sclrates en Europe, o elles
taient peut-tre restes pour le dpister plus aisment. Il avait
d'ailleurs besoin de revoir son ami Shetland, pour lui demander les
ressources qui bientt allaient lui manquer. On se doute bien, en effet,
que dans cette furibonde exploration, l'argent n'avait pas t mnag.
Il se dcida, en consquence,  retourner  Euphonia, o il arriva aprs
trois jours de navigation, prcisment un soir o Nadira et Shetland
donnaient une fte dans leur villa. Les jardins et les salons taient
somptueusement illumins. Xilef, ne voulant se montrer qu' son ami,
attendit, cach dans un bosquet, l'occasion de le rencontrer seul, et de
l, coutant les bruits de la fte, tressaillit aux accents d'une voix
qui lui rappelait celle de Mina. Imagination, dlire! se dit-il.
Shetland sortit enfin, et apercevant l'exil qui s'offrait subitement 
ses yeux: Dieu! c'est toi! quel bonheur! Ah! rien ne manquera donc 
notre fte, puisque te voil.--Silence, je t'en prie, Shetland; je ne
puis me montrer. Je ne suis plus Euphonien; j'ai perdu mon emploi; je
viens seulement t'entretenir d'une grave affaire.--A demain les affaires
srieuses, rpliqua Shetland; ton emploi te sera rendu, j'en rponds; tu
es toujours des ntres. Suis-moi, suis-moi; il faut que je te prsente 
Nadira, qui sera ravie de te connatre enfin. Et avec cette cruelle
lgret des gens heureux, incapables de comprendre chez autrui la
souffrance, il entrana bon gr mal gr Xilef vers le lieu de la
runion. Le hasard voulut qu'au moment o les deux amis entraient dans
la salle o se trouvait Nadira, celle-ci, occupe sans doute de quelque
coquetterie, ne les apert point. Elle n'eut pas le temps d'tre
prpare  la foudroyante apparition de Xilef. Quant  lui, il avait en
entrant reconnu sa perfide matresse; mais la haine et la souffrance
avaient, depuis un an, donn  son caractre une telle fermet, il tait
devenu tellement matre de ses impressions, qu'il sut  l'instant mme
dominer son trouble et le cacher entirement. Xilef et Nadira furent
donc mis en prsence brusquement et de la faon la plus propre 
dconcerter deux tres moins extraordinaires. La belle cantatrice, en
rencontrant l'amant qu'elle avait si indignement abandonn et tromp, et
voyant au premier coup d'oeil qu'il ne voulait pas la reconnatre, pensa
qu'elle n'avait rien de mieux  faire que de l'imiter, et le salua d'une
faon polie, mais froide, sans le plus lger symptme de surprise ni de
crainte: telle tait la prodigieuse habitude de dissimulation de cette
femme. Shetland n'eut donc aucun soupon de la vrit, et s'il remarqua
une certaine froideur dans la manire dont Xilef et Nadira s'abordrent,
il l'attribua d'un ct,  une sorte de jalousie instinctive, capable de
faire voir de mauvais oeil  Nadira quiconque pouvait lui enlever la
moindre part des affections de son amant, et de l'autre, au douloureux
retour que Xilef n'avait pu manquer de faire sur son malheur, en
contemplant  l'improviste l'ivresse et le bonheur d'autrui. La fte
continua sans que le moindre nuage vnt en ternir l'clat. Mais,
longtemps avant sa fin, la pntration de Xilef avait reconnu  certains
signes imperceptibles pour tout autre observateur,  certains gestes, 
l'accentuation de certains mots, la vrit irrcusable de ce fait:
Nadira trompait dj Shetland. Ds ce moment, l'ide d'une rsignation
stoque  laquelle Xilef s'tait d'abord arrt, pour ne pas dtruire le
bonheur de son ami et le laisser dans l'ignorance des antcdents de
Nadira, cette ide gnreuse, dis-je, fit place  des penses sinistres
qui illuminrent tout d'un coup les plus sombres profondeurs de son me,
et lui dvoilrent des horizons d'horreur encore inconnus. Son parti fut
bientt pris. Dclarant le lendemain  Shetland qu'il renonait 
continuer son voyage, qu'il tait inutile en consquence de l'entretenir
de l'affaire dont il avait d'abord voulu lui parler, il lui annona son
intention de rester  Euphonia, mais cach, mais obscur, mais inactif.
Il le pria de ne tenter aucune dmarche pour lui faire rendre sa
prfecture, le calme et le repos tant les seuls biens ncessaires  sa
vie dsormais.

Nadira, malgr sa finesse, se laissa prendre  ce faux semblant de
douleur rsigne, et enjoignit  sa mre d'imiter sa rserve  l'gard
de Xilef, qui paraissait vouloir oublier un secret qu'elles et lui
connaissaient seuls  Euphonia.

Pour rendre cette situation moins dangereuse, Xilef, sortant rarement,
en apparence, de la retraite qu'il avait choisie, ne voulut voir son ami
qu' certains intervalles peu rapprochs; s'accusant lui-mme d'une
sauvagerie que d'incurables chagrins pouvaient faire excuser. Mais cach
sous divers dguisements, et avec la prudence cauteleuse du chat dans
ses expditions nocturnes, il piait les dmarches de Nadira, la suivait
dans ses plus secrets rendez-vous, il parvint ainsi, au bout de quelques
mois,  tenir le fil de toutes ses intrigues et  mesurer l'tendue de
son infamie. Ds lors, le dnoment du drame fut arrt dans son esprit.
Shetland devait tre arrach  tout prix  une existence ainsi souille
et dshonore; sa mort mme dt-elle tre la suite de son
dsillusionnement, il fallait que le grand amour, l'amour noble et
enthousiaste, le plus sublime sentiment du coeur humain, qui avait
embras deux artistes minents pour une si indigne crature, ft veng,
et veng d'une manire terrible, effroyable,  nulle autre pareille. Et
voici comment Xilef sut remplir ce devoir.

Il y avait alors  Euphonia un clbre mcanicien dont les travaux
faisaient l'tonnement gnral. Il venait de terminer un piano
gigantesque dont les sons varis taient si puissants que, sous les
doigts d'un seul virtuose, il luttait sans dsavantage avec un orchestre
de cent musiciens. De l le nom de piano-orchestre qu'on lui avait
donn. Le jour de la fte de Nadira approchait; Xilef persuada sans
peine  son ami qu'un prsent magnifique  faire  sa belle aime,
serait le nouvel instrument dont chacun s'entretenait avec admiration.
Mais si tu veux complter sa joie, ajouta-t-il, joins-y le dlicieux
pavillon d'acier que le mme artiste vient de construire, et dont
l'lgance originale ne saurait se comparer  rien de ce que nous
connaissons en ce genre. Ce sera un revissant boudoir d't, ar,
frais, sans prix dans notre saison brlante; tu pourras mme l'inaugurer
en y donnant un bal que Nadira radieuse prsidera. Shetland, plein de
joie, approuva fort l'ide de son ami, et le chargea mme de faire
l'acquisition de ces deux chefs-d'oeuvre. Celui-ci n'eut garde de
retarder sa visite au mcanicien. Aprs lui en avoir fait connatre
l'objet, il lui demanda s'il serait possible d'ajouter au pavillon un
mcanisme nergique et spcial dont il lui indiqua la nature et l'effet,
et dont l'existence ne devait tre connue que d'eux seuls. Le
mcanicien, tonn d'une telle proposition, mais sduit par sa nouveaut
et par la somme considrable que Xilef lui offrait pour la raliser,
rflchit un instant, et avec l'assurance du gnie rpondit: Dans huit
jours cela sera.--Il suffit, dit Xilef. Et le march fut conclu.

Huit jours aprs, en effet, l'heureux Shetland put offrir  sa matresse
le double prsent qu'il lui destinait.

Nadira le reut avec des transports de joie. Le pavillon surtout la
ravissait; elle ne pouvait se lasser d'admirer sa structure  la fois
lgante et solide, les ornements curieux, les arabesques dont il tait
couvert, et son ameublement exquis, et sa fracheur qui le rendait si
prcieux pour les ardentes nuits caniculaires. C'est une ide charmante
de Xilef, s'cria-t-elle, de l'inaugurer par un bal d'amis intimes, bal
dont mon cher Shetland sera l'me en improvisant de brillants airs de
danse sur le nouveau piano-gant. Mais ce magique instrument est d'une
trop grande sonorit pour rester ainsi rapproch de l'auditoire, Xilef
aura donc la bont de le faire enlever du pavillon et porter 
l'extrmit du jardin, dans le grand salon de la villa, d'o nous
l'entendrons encore  merveille. Je vais faire mes invitations. Cet
arrangement, qui paraissait naturel et entrait d'ailleurs parfaitement
dans le plan de Xilef, fut bientt termin. Le soir mme, Nadira pare
comme une fe, et son norme mre couverte de riches oripeaux,
recevaient dans le pavillon les jeunes femmes, bien dignes, sous tous
les rapports, de l'intimit dont Nadira les honorait, et les jeunes
hommes qu'elle avait _distingus_. Le pige tait tendu; Xilef voyait
avec un sang-froid terrible ses victimes venir s'y prendre
successivement. Shetland, toujours sans mfiance, leur fit le plus
cordial accueil; mais il se sentait domin par un sentiment de tristesse
singulier en pareille circonstance, et s'approchant de Nadira: Que tu
es belle! chre, lui dit-il avec extase. Pourquoi ce soir suis-je donc
triste? je devrais tre si heureux! Il me semble que je touche  quelque
grand malheur,  quelque affreux vnement... C'est toi, mchante pri,
dont la beaut me trouble et m'agite ainsi jusqu'au vertige.--Allons,
vous tes fou, trve de visions! Vous feriez mieux d'aller vous mettre
au piano, le bal au moins pourrait commencer.--Oui, sans doute, ajouta
Xilef, la belle Nadira a raison comme toujours, au piano! chacun brle
ici d'en venir aux mains. Bientt les accents d'une valse entranante
retentissent dans le jardin, les groupes de danseurs se forment et
tourbillonnent. Xilef, debout, la main sur un bouton d'acier plac dans
la paroi extrieure du pavillon, les suit de l'oeil. Quelque chose
d'trange semble se passer en lui; ses lvres sont ples, ses yeux se
voilent; il porte de temps en temps une main sur son coeur comme pour en
contenir les rudes battements. Il hsite encore. Mais il entend Nadira,
passant prs de lui au bras de son valseur, jeter  celui-ci ces mots
rapides: Non, ce soir, impossible, ne m'attends que demain. La rage de
Xilef,  cette nouvelle preuve de l'impudeur de Nadira, ne se peut
contenir, il appuie de tout son poids sur le bouton d'acier en disant:
Demain! misrables, il n'y a plus de demain pour vous! et court 
Shetland, qui, tout entier  ses inspirations, inondait la villa et le
jardin d'harmonies tantt douces et tendres, tantt d'un caractre
farouche et dsespr. Allons donc, Shetland, lui crie-t-il, tu
t'endors, on se plaint de la lenteur de ton mouvement. Plus vite! plus
vite! les valseurs sont trs-anims!  la bonne heure! Oh! la belle
phrase, l'tonnante harmonie! quelle pdale menaante! comme il grince
et gmit ce thme dans le mode mineur! on dirait d'un chant de furies!
tu es pote, tu es _devin_. Entends leurs cris de joie: oh! ta Nadira
est bien heureuse! Des cris affreux partaient en effet du pavillon;
mais Shetland, toujours plus exalt, tirait du piano-orchestre un orage
de sons qui couvraient les clameurs et pouvaient seuls en drober le
caractre.

Au moment o Xilef avait press le ressort destin  faire mouvoir le
mcanisme secret du pavillon, les parois d'acier de ce petit difice de
forme ronde avaient commenc  se rouler sur elles-mmes lentement et
sans bruit; de sorte que les danseurs voyant l'espace o ils s'agitaient
moins grand qu'auparavant, crurent d'abord que leur nombre s'tait
accru. Nadira tonne s'cria: Quels sont donc les nouveaux venus?
videmment nous sommes plus nombreux, on n'y tient plus, on va touffer,
il semble mme que les fentres plus troites donnent maintenant moins
d'air!--Et madame Happer, rouge et ple successivement: Mon Dieu,
messieurs, qu'est-ce que cela! emportez-moi hors d'ici! ouvrez, ouvrez!
Mais au lieu de s'ouvrir, le pavillon se roulant sur lui-mme par un
mouvement qui s'acclre tout  coup, les portes et les fentres sont 
l'instant masques par une muraille de fer. L'espace intrieur se
rtrcit rapidement; les cris redoublent; ceux de Nadira surtout
dominent; et la belle cantatrice, la potique fe se sentant presse de
toutes parts, repousse ceux qui l'entourent avec des gestes et des
paroles d'une horrible brutalit, sa basse nature dvoile par la peur
de la mort se montrant alors dans toute sa laideur. Et Xilef qui a
quitt Shetland pour voir de prs cet infernal spectacle, Xilef
pantelant comme un tigre qui lche sa proie abattue, tourne autour du
pavillon en criant de toute sa force: Eh bien! Mina, qu'as-tu donc,
chre belle,  t'emporter de la sorte? ton corset d'acier te serrait-il
trop? prie un de ces messieurs de le dlacer, ils en ont l'habitude! Et
ton hippopotame de mre, comment se trouve-t-elle? je n'entends plus sa
douce voix! En effet, aux cris d'horreur et d'angoisse, sous l'treinte
toujours plus vive des cloisons d'acier, vient de succder un bruit
hideux de chairs froisses, un craquement d'os qui se brisent, de crnes
qui clatent; les yeux jaillissent hors des orbites, des jets d'un sang
cumant se font jour au-dessous du toit du pavillon; jusqu' ce que
l'atroce machine s'arrte puise sur cette boue sanglante qui ne
rsiste plus.

Shetland cependant joue toujours, oubliant la fte et les danses, quand
Xilef, l'oeil hagard, l'arrache du clavier, et, l'entranant vers le
pavillon qui vient de se rouvrir en laissant retomber sur les dalles ce
charnier fumant o ne se distinguent plus de formes humaines: Viens
maintenant, viens, malheureux, viens voir ce qui reste de ton infme
Nadira qui fut mon infme Mina, ce qui reste de son excrable mre, ce
qui reste de ses dix-huit amants! Dis si justice est bien faite,
regarde! A ce coup d'oeil d'une horreur infinie,  cet aspect que les
vengeances divines pargnrent aux damns du septime cercle, Shetland
s'affaisse sur lui-mme. En se relevant, il rit, il court perdu au
travers du jardin, chantant, appelant Nadira, cueillant des fleurs pour
elle, gambadant: il est fou.

Xilef s'tait calm au contraire, il avait repris tout d'un coup son
sang-froid: Pauvre Shetland! il est heureux, dit-il. Maintenant je
crois que je n'ai plus rien  faire, et qu'il m'est permis de me
reposer. _Othello's occupation's gone!_ Et respirant un flacon de
cyanogne qui ne le quittait jamais, il tomba foudroy.

       *       *       *       *       *

Six mois aprs cette catastrophe, Euphonia encore en deuil tait voue
au silence. L'orgue de la tour levait seule au ciel d'heure en heure
une lente harmonie dissonnante, comme un cri de douleur pouvante.

Shetland tait mort deux jours aprs Xilef, sans avoir retrouv sa
raison un seul instant; et aux funrailles des deux amis, dont la
terrible fin demeura, comme tout le reste de ce drame, incomprhensible
pour la ville entire, la consternation publique fut telle, que
non-seulement les chants, mais mme les bruits funbres furent
interdits.

       *       *       *       *       *

Corsino roule son manuscrit, et sort.

.....Aprs quelques minutes de silence, les musiciens se lvent. Le chef
d'orchestre, invit par eux au banquet d'adieux qu'ils veulent me
donner, les salue en passant et leur dit: A demain!--(Bacon.)
Savez-vous que Corsino me fait peur?--(Dimski.) Pour crire des
horreurs pareilles, il faut tre atteint de la rage.--(Winter.) C'est un
Italien!--(Derwinck.) C'est un Corse!--(Turuth.) C'est un
bandit!--(Moi.) C'est un musicien!--(Schmidt.) Oh! il est clair que ce
n'est point un homme de lettres. Quand on n'a en tte que des contes
aussi prtentieusement extravagants on ferait mieux d'crire--(Kleiner
l'interrompant.) _Une visite  Tom-Pouce_, n'est-ce pas?
Envieux!--(Schmidt.) Timbalier!--(Kleiner.) Bouffon!--(Schmidt.)
Bavarois!--(Moi.) Messieurs! messieurs! pas de ces vrits-l
maintenant. Nous avons le temps de nous les dire demain soir, _inter
pocula_.--(Bacon, en s'en allant.) Dcidment, avec son grec, notre hte
me fatigue. Que le diable l'emporte!...




PILOGUE

     Le dner de l'trier.--Toast de Corsino.--Toast du chef
     d'orchestre.--Toast de Schmidt.--Toast de l'auteur.--Fin des
     vexations des frres Kleiner.


A sept heures, j'entre dans la salle choisie pour le _dner de
l'trier_. J'y trouve runis tous mes bons amis de l'orchestre de
X***, y compris leur digne chef et mme le joueur de grosse caisse
qui ne m'a jamais regard de trs-bon oeil. Mais c'est un repas de corps,
et le brave homme a cru devoir mettre de ct ses antipathies
personnelles pour y prendre part. D'ailleurs, puisqu'il s'agit d'un
_tutti_, a-t-il pens, que serait-ce sans la grosse caisse?
L'assemble est, comme toutes les runions d'artistes, gaie et bruyante.
Viennent les toasts.

Corsino le premier se lve son verre  la main; A la musique,
messieurs! s'crie-t-il, son rgne est arriv! Elle protge le drame,
elle habille la comdie, elle embaume la tragdie, elle loge la
peinture, elle enivre la danse, elle met  la porte ce petit vagabond de
vaudeville; elle mitraille les ennemis de ses progrs; elle jette par
les croises les reprsentants de la routine; elle triomphe en France,
en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, en Amrique mme;
elle lve partout des tributs normes; elle a des flatteurs trop peu
intelligents pour la comprendre, des dtracteurs qui n'apprcient pas
mieux la grandeur de ses desseins, la savante audace de ses
combinaisons; mais les uns et les autres la craignent et l'admirent
d'instinct. Elle a des adorateurs qui lui chantent des odes, des
assassins qui la manquent toujours, une garde prte  mourir pour elle
et qui ne se rendra jamais. Plusieurs de ses soldats sont devenus
princes, des princes se sont faits ses soldats. Devant d'ignobles
caricatures qui passent pour ses portraits,  cause du nom qu'elles
portent, le peuple se dcouvre; il se prosterne, il crie, il bat des
mains, quand, aux grands jours, il la voit en personne le front
resplendissant de gloire et de gnie. Elle a travers la Terreur, le
Directoire et le Consulat; parvenue aujourd'hui  l'Empire, elle a form
sa cour de toutes les reines qu'elle a dtrnes. _Vive l'empereur_!!!

Le chef d'orchestre se levant  son tour: Trs-bien, mon brave Corsino!
je dis aussi comme toi: Vive _l'empereur_! car j'aime passionnment
notre art, quoiqu'il m'arrive rarement d'en parler. Pourtant je suis
fort loin de le voir, comme tu le vois,  l'apoge de sa gloire. L'tat
de fermentation de l'Europe me fait trembler pour lui. Tout est calme en
ce moment, il est vrai; mais le dernier orage ne l'a-t-il pas
cruellement meurtri et fatigu? Les blessures de la musique sont-elles
dj fermes, et ne portera-t-elle pas longtemps d'affreuses cicatrices?

Dans la pense des nations de fourmis en guerre au milieu desquelles
nous vivons,  quoi servons-nous potes, artistes, musiciens,
compositeurs, cigales de toute espce?...  rien. Voyez comme on nous a
traits pendant la dernire tourmente europenne. Et quand nous nous
sommes plaints: Que faisiez-vous hier? nous ont dit les fourmis
guerroyantes.--Nous chantions.--Vous chantiez! c'est  merveille! eh
bien! dansez maintenant! Dans le fait, quel intrt voulez-vous que les
peuples trouvent  cette heure  nos lans,  nos efforts,  nos drames
les plus passionns? Qu'est-ce que nos _Bndictions des poignards_, nos
choeurs de _la Rvolte_, nos _Rondes du Sabbat_, nos _Chansons de
brigands_, nos _Galops infernaux_, nos _Abracadabra_ de toutes sortes, 
ct de cet hymne immense chant  la fois par des millions de voix, 
la douleur,  la rage et  la destruction!... Qu'est-ce que nos
orchestres en comparaison de ces bandes formidables animes par la
foudre, qui excutent l'ouragan, et que dirige l'infatigable matre de
chapelle dont l'archet est une faux et qu'on nomme _la Mort_?...

Que sont aussi les choses et les hommes que ces bouleversements mettent
quelquefois tout  coup en vidence?..... Quelles voix se font entendre
au milieu de tant de sinistres rumeurs? Le rossignol effarouch, rentr
dans son buisson, ferme l'oeil aux clairs et ne rpond au tonnerre que
par le silence. Nous tous qui ne sommes pas des rossignols, nous en
faisons autant: le pinson se tapit au creux de son chne, l'alouette
dans son sillon, le coq rentre au poulailler, le pigeon au colombier,
le moineau dans sa grange. La pintade et le paon perchs sur leur
fumier, l'orfraie, le hibou sur leur ruine, le freux et le corbeau
perdus dans la brume, unissent seuls leurs voix discordantes et saluent
la tempte.

Non, les difficults sont grandes, les obstacles nombreux, le labeur
est pre et lent pour notre art aujourd'hui. Et pourtant j'espre
encore, je crois que, par notre constance, notre courage et notre
dignit, l'art peut tre sauv. Unissons-nous donc; soyons patients,
nergiques et fiers! Prouvons aux peuples distraits par tant d'intrts
graves, que si nous sommes les derniers ns de la civilisation, si nous
avons eu un instant sa tendresse la plus vive, nous en tions dignes.
Ils comprendront peut-tre alors combien elle souffrirait si nous
prissions.

Je bois aux artistes que rien ne saurait avilir ni dcourager! aux
artistes vritables, aux vaillants, aux forts!--Applaudissements.
(Bacon bas  Kleiner): Il ne parle gure, notre chef, mais quand il
prend la parole, il sait s'en servir!--Oui, dit Kleiner le jeune, mais
tout ceci est bien srieux. (Se levant): Je bois, moi,  notre camarade
Schmidt pour qu'il nous gaye un peu; car nous tournons  la politique
et je ne connais rien de plus... vexant.

Schmidt fait une grimace et monte sur sa chaise son verre  la main:
Messieurs, dit-il de sa voix de crcelle, pour ne pas sortir trop
brusquement du sujet des discours prcdents, je vous dirai que la foi
et l'enthousiasme de Corsino, et le cramponnement de notre chef  un
espoir que je supposais teint en lui, me font le plus grand plaisir.
Peut-tre parviendrai-je  croire et  esprer aussi. Attendez! il me
semble mme que l'esprance et la foi me reviennent ensemble. Je ne me
sens pas encore la force de transporter des montagnes... mais, Dieu me
pardonne! cela va venir, car, ma parole d'honneur, je crois que je
crois.

A quoi tiennent les rvolutions de l'esprit humain! j'tais tout 
l'heure plus incrdule qu'un professeur d'algbre. Je croyais que deux
et deux font quatre; et encore, comme Paul-Louis Courier, le vigneron
franais, n'en tais-je pas bien sr.

Et maintenant, par suite des beaux sermons que nous venons d'entendre,
on me dirait que monsieur*** a fait....., que mademoiselle*** n'a
pas fait... que madame*** n'a pas dit.... je serais capable de le
croire.

Admirez, s'il vous plat, entre deux parenthses, la bont qu'a mon
tromblon de ne pas partir! Quelle chance, si j'tais mchant, qu'une
phrase ainsi charge  mitraille, prte  faire feu! Je pourrai prter
de belles actions  des drles, de beaux ouvrages  des crtins, du bon
sens  des sots, du talent  Kleiner...--Ah! ah! bon! voil ton
affaire, Kleiner, tu as voulu tre _gay_ (on siffle), tu
l'es.--Schmidt reprenant: Oui, je pourrais prter un public  notre
thtre, de la voix et du style  nos chanteurs, de la beaut  nos
actrices, le sentiment de l'art  notre directeur; enfin c'est
effroyable le ravage que ferait mon tromblon. Pas du tout, sa bouche
ouverte restera muette; je le dsarme, et pour plus de sret (avalant
un grand verre de vin) je noie les poudres. Car si l'on a vu partir des
fusils qui n'taient pas chargs,  plus forte raison pourrait-on voir
partir un tromblon charg qui n'est que dsarm. Et je veux tre bon
aujourd'hui, mais bon comme ces gros canons de nos remparts,
inoffensivement couchs au soleil et dans la gueule desquels les poules
font leur nid. Je veux porter un toast tout simple, tout cordial, que
les deux honorables orateurs qui m'ont prcd  la tribune auraient d
porter avant moi. Ils m'ont laiss cet honneur, j'en profite, tant pis!
Je bois  l'hte que nous aimons et qui va nous quitter, puisse-t-il
revenir bientt nous assister de nouveau pendant nos nocturnes labeurs!
Longs hourras, applaudissements, poignes de main. Eh! donc, crie
Schmidt triomphant, vous voyez que ce sont encore les farceurs qui ont
le plus de coeur.

Je me lve  mon tour: Merci! mon cher Schmidt. Messieurs, mon opinion
sur l'tat prsent et sur l'avenir de notre art tient un peu de
l'opinion de Corsino, et beaucoup de celle de votre savant chef. Je me
surprends quelquefois  partager le bouillant enthousiasme du premier,
mais les craintes du second viennent bien vite le refroidir, et le
souvenir de mainte exprience dsolante qu'il m'a t impos de faire,
vient ajouter encore  l'amertume de ma tristesse, sinon de mon
dcouragement. Les agitations politiques, sans doute, sont un terrible
obstacle  la prosprit de la musique telle que nous la comprenons.
Malheureusement, si elle souffre et languit, les causes premires de ses
maux les plus rels sont fort prs d'elle, et je crois que c'est l
surtout que nous devons les chercher. Notre art, essentiellement
complexe, a besoin pour exercer toute sa puissance d'agents nombreux; il
faut pour leur donner l'unit d'action indispensable, l'_autorit_,
l'autorit forte et absolue. Corsino a parfaitement senti cette
ncessit dans l'organisation de son Euphonia. Mais  cette autorit
artiste que nous devons supposer intelligente et dvoue, il faut aussi
le nerf de la guerre et de l'industrie, il faut l'argent. Ces quatre
puissances, l'autorit, l'intelligence, le dvouement et l'argent, o se
trouvent-elles runies d'une manire constante? Je ne le vois pas. Leur
union n'existe gure que passagrement et dans des circonstances rares
tout  fait exceptionnelles. La vie agite et prcaire que mne
aujourd'hui la musique en Europe, est due principalement aux fcheuses
alliances qu'elle s'est laiss imposer, et aux prjugs qui la poussent
et la repoussent en sens contraires. C'est la Cassandre de Virgile, la
vierge inspire que se disputent Grecs et Troyens, dont les paroles
prophtiques ne sont point coutes et qui lve au ciel ses yeux, ses
yeux seuls, car ses mains sont retenues par des chanes. Beaucoup de
choses tristes et vraies ont t dites  ce sujet  nos dernires
soires de l'orchestre, pendant ce que Schmidt appelle vos _nocturnes
labeurs_. Permettez-moi de les rsumer ici.

De son alliance avec le thtre, alliance qui a produit et pourrait
produire encore de si magnifiques rsultats, sont ns pour la musique
l'esclavage et la honte, et tous les genres d'avilissement. Vous le
savez, messieurs, ce n'est plus seulement avec ses soeurs, la posie
dramatique et la danse, qu'elle doit au thtre s'unir aujourd'hui, mais
bien avec une multitude d'arts infrieurs groups autour d'elle pour
exciter une _curiosit_ purile et dtourner l'attention de la foule de
son vritable objet. Les directeurs des grands thtres, dits lyriques,
ayant remarqu que les oeuvres normes avaient seules le privilge de
faire d'normes recettes, n'ont plus attach de prix qu'aux compositions
d'une longueur dmesure. Mais, persuads aussi, et avec raison, que
l'attention du public, si robuste qu'on la suppose, ne peut tre tenue
veille pendant cinq heures par la musique et le drame seuls, ils ont
introduit dans leurs opras en cinq et six actes, tout ce que
l'imagination la plus active a pu inventer de fracas et d'blouissements
pour la surexcitation brutale des sens.

Le mrite du directeur d'un grand thtre lyrique consiste maintenant
dans le plus ou moins d'habilet qu'il met  _faire supporter_ la
musique au public, quand cette musique est belle, et  empcher ce mme
public de la remarquer, quand elle ne vaut rien.

A ct de ce systme des spculateurs, nous devons placer les
prtentions des artistes chantants qui visent, eux aussi,  l'argent par
tous les moyens. Car la maladie trange qui semble s'tre empare du
peuple entier des chanteurs de thtre depuis quelques annes, maladie
dont vous connaissez tous les symptmes, n'a pas pour cause, dans la
plupart des cas, l'amour de la gloire, l'mulation, l'orgueil, mais le
plat amour du lucre, l'avarice, ou la passion du luxe, l'insatiabilit
des jouissances matrielles. On recherche des applaudissements et des
loges hyperboliques, parce que seuls ils branlent encore la foule
incertaine et la dirigent de tel ou tel ct. Et l'on appelle la foule,
parce que seule elle apporte l'argent. Dans ce monde-l, on ne veut pas,
comme nous le voudrions, l'argent _pour_ la musique, mais _par_ la
musique et malgr elle. De l, le got du clinquant, du boursoufl, de
la sonorit avant tout, le mpris des premires qualits du style, les
affreux outrages faits  l'expression, au bon sens et  la langue, la
destruction du rhythme, l'introduction dans le chant de toutes les plus
rvoltantes stupidits, et l'erreur du gros public, qui croit navement
aujourd'hui qu'elles sont des _conditions essentielles_ de la musique
dramatique qu'il confond avec la musique thtrale. L'enseignement
lui-mme est dirig en ce sens. Vous ne vous doutez pas de ce que
certains matres apprennent  leurs lves; et, sauf de trs-rares
exceptions, on peut dire maintenant: Un matre de chant est un homme, un
peu plus bte qu'un autre homme, qui enseigne l'art de tuer la bonne
musique et de donner  la mauvaise une apparence de vie.

Quant aux auteurs, potes ou musiciens, crivant pour le thtre, ce
n'est pas de notre temps qu'on en trouverait beaucoup (on en trouve
pourtant, je le reconnais) de pntrs d'un vrai respect pour l'art.
Combien d'entre eux sont capables de se borner  produire quelques
ouvrages excellents, mais peu lucratifs, et de prfrer cette production
modre et soigne  l'exploitation constante de leur esprit, si puis
qu'il soit? Exploitation comparable  celle d'une prairie qu'on fauche
et refauche jusqu'aux racines, sans laisser  sa toison vgtale le
temps de repousser. Qu'on ait des ides, qu'on n'en ait pas, il faut
crire, crire vite et beaucoup; il faut accumuler des actes, pour
accumuler des primes, pour accumuler des droits d'auteur, pour accumuler
des capitaux, pour accumuler des intrts, pour attirer  soi et
absorber tout ce qui est d'une absorption possible; comme font ces
animalcules infusoires nomms Vortex, qui tablissent un tourbillon
au-devant de leur bouche toujours bante, de manire  toujours
engloutir les petits corps qui passent auprs d'eux. Et pour se
justifier on cite modestement Voltaire et Walter Scott, qui pourtant ne
plaignaient ni leur temps ni leurs peines  parachever leurs ouvrages.

D'autres, sans prtendre  la fortune,  laquelle tant de gens se
croient des droits aujourd'hui, se bornant  chercher dans l'art des
moyens d'existence, n'hsitent point  faire commerce du talent rel
qu'ils possdent, et grattent en consquence jusqu'au tuf un sol capable
de porter de beaux fruits s'il tait sagement cultiv. Ceci est moins
blmable, il est vrai; la ncessit n'est pas mre de l'art. Mais c'est
fort dplorable aussi, et cela amne, non-seulement pour la dignit des
hommes intelligents, mais pour les jouissances que le public achte, les
plus fcheux rsultats, les vendeurs ne livrant trop souvent alors sur
le march que de la pacotille.

Dans l'un et l'autre cas, de cette inexorable et plus ou moins rapide
production sortent  la fois, en grouillant dans leurs disgracieux
enlacements, les _formules_, la _manire_, le _procd_, le _lieu
commun_, qui font que tous les ouvrages de la plupart des matres de la
mme poque, crits dans les mmes conditions, se ressemblent. On trouve
trop long d'attendre que les penses naissent, et de chercher pour elles
de nouvelles formes. On sait qu'en assemblant des notes, des mots, de
telle ou telle faon, on amne des combinaisons acceptes par le public
de toute l'Europe. A quoi bon alors chercher  les assembler autrement?
Ces combinaisons ne sont que des enveloppes d'ides; il suffira de
varier la couleur des tiquettes, et le public ne s'apercevra pas de
sitt que l'enveloppe ne contient rien. L'important n'est pas de
produire quelques ouvrages bons, mais de nombreux ouvrages mdiocres,
qui puissent russir et _rapporter_ vite. On a observ jusqu'o la
tolrance du public pouvait s'tendre, et, bien que cette bnignit, qui
ressemble  de l'indiffrence, ait de beaucoup dpass les bornes poses
par le bon sens et le got, on se dit: Allons jusque-l, en attendant
que nous puissions aller au del. Ne cherchons ni l'originalit, ni le
naturel, ni la vraisemblance, ni l'lgance, ni la beaut; ne nous
inquitons ni des vulgarits, ni des platitudes, ni des barbarismes, ni
des plonasmes, si les uns et les autres sont plus promptement crits
que les choses doues des qualits contraires. Le public ne nous saurait
aucun gr de notre susceptibilit. Gagnons du temps; car le temps c'est
de l'argent, et l'argent c'est tout.--Et c'est ainsi que, dans des
oeuvres que certes ne sont pas sans mrite sous d'autres rapports, les
rieurs peuvent relever des fautes incroyables qui n'eussent pas cot,
pour les corriger, vingt minutes d'attention  leur auteur. Mais vingt
minutes, cela vaut sans doute 20 francs, et pour 20 francs on se rsigne
volontiers  laisser chanter dans le septuor du combat au troisime acte
des _Huguenots_: Quoi qu'il _arrive_ ou qu'il advienne. Mot clbre,
non unique, qui m'a fait perdre dernirement une gageure assez
importante. Quelqu'un m'assurant qu'il ne se trouvait point dans
l'ouvrage que je viens de citer et qu'on n'oserait chanter  l'Opra une
navet aussi remarquable, je soutins le contraire; un pari s'ensuivit;
on vrifia le fait, et je perdis. On chante: Quoi qu'il _advienne_ ou
qu'il arrive.

(clat de rire des convives. Bacon seul, tonn, demande ce qu'il y a de
risible dans ce mot. On a dj prvenu le lecteur qu'il ne descendait
point du Bacon qui inventa la poudre. Je reprends:) Ces habitudes des
thtres tendent leur influence au dehors sur les artistes mme dont
les tendances sont les plus leves, les convictions les plus sincres.
Ainsi, nous en voyons qui, pour attirer les applaudissements, non pas
seulement sur eux, mais sur les choses qu'ils admirent, commettent de
vritables lchets. Croiriez-vous que, pendant un grand nombre
d'annes, dans les concerts du Conservatoire  Paris, l'usage a t
d'enchaner l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven, au choeur final du
_Christ au mont des Oliviers_? Et cela pourquoi? parce que l'ouverture
finissant _smorzando_ par un pizzicato, on craignait pour elle l'affront
du silence du parterre, et qu'on comptait sur l'clat de la proraison
du choeur pour faire applaudir Beethoven. O misre!  respect des
claqueurs!..... Et quand bien mme le parterre n'et pas applaudi cette
hroque inspiration! tait-ce une raison pour dtruire l'impression
profonde qu'elle venait incontestablement de produire, pour faire un si
choquant pot-pourri, un anachronisme aussi bouffon, pour accoler
Coriolan au Christ, et mler les rumeurs du Forum romain au choeur des
anges sur la montagne de Sion?... Remarquez en outre qu'on se trompait
en ces misrables calculs. J'ai entendu l'ouverture de Coriolan,
excute ailleurs, _bravement toute seule_; et vingt fois plus applaudie
que ne le fut jamais le choeur du Christ qu'on lui donnait jadis pour
parachute au Conservatoire. Ces exemples, messieurs, et beaucoup
d'autres que je m'abstiens de citer, m'amnent  une conclusion svre
mais que je crois juste.

_Le thtre aujourd'hui est  la musique... Sicut amori lupanar._

--Qu'est-ce que c'est? disent Bacon et quelques autres, Corsino
traduit le second terme de ma comparaison que je n'ai pas os dire en
franais. Aussitt clate une trombe d'applaudissements, de cris,
d'interjections, de: C'est vrai! c'est vrai! les verres violemment
frapps sur la table volent en clats. C'est un fracas  ne pas
s'entendre.

--De l, messieurs, la chaude affection que nous devons toujours montrer
pour les compositions de thtre o la musique est respecte, o la
passion est noblement exprime, o brillent le bon sens, le naturel, la
vrit simple, la grandeur sans enflure, la force sans brutalit. Ce
sont des filles honntes qui ont rsist  la contagion de l'exemple.
Une oeuvre de bon got, vraiment musicale et dicte par le coeur, en
notre temps d'exagrations, de vocifrations, de dislocations, de
machinisme et de mannequinisme! mais il faut l'adorer, jeter un voile
sur ses dfauts, et la placer sur un pidestal si lev, que les
claboussures qui jaillissent autour d'elle ne puissent l'atteindre!

Vous tes les Caton de la cause vaincue, nous dira-t-on; soit! mais
cette cause est immortelle, le triomphe de l'autre n'est que d'un
instant, et l'appui de ses dieux lui manquera tt ou tard, avec ses
dieux mmes.

De l aussi le mpris que nous ne devons jamais dissimuler et que vous
ne dissimulez gure, j'en conviens, pour les produits de la basse
industrie musicale exposs sur l'tal dramatique.

De l enfin notre devoir de ne jamais montrer que dans sa plus
majestueuse beaut la musique indpendante des exigences scniques, la
musique libre, la musique enfin. Si elle doit tre plus ou moins
humilie au thtre, qu'elle en soit d'autant plus fire partout
ailleurs. Oui, messieurs! Et c'est ici que je me rallie tout  fait 
l'opinion de votre chef. La cause du grand art, de l'art pur et vrai,
est compromise par le thtre, mais elle triomphera dans le thtre
mme, si les artistes la dfendent et combattent pour elle nergiquement
et constamment.

Les opinions de nos juges sont diverses, j'en conviens, les intrts des
artistes paraissent opposs, une foule de prjugs existent encore dans
les coles, le public pris en masse est peu intelligent, frivole,
injuste, indiffrent, variable. Mais son intelligence, qui s'est teinte
ou affaiblie pour certaines choses de notre art, semble se dvelopper
pour d'autres; sa variabilit, qui le fait revenir si souvent sur ses
premiers jugements, compense son injustice; et si l'atrophie du sens de
l'expression en particulier est vidente en lui, ce sont les mprisables
produits de l'art faux qui l'ont amene. L'audition frquente d'oeuvres
doues de qualits potiques et expressives parviendra sans doute 
ranimer ce sens qui semble mort.

Maintenant, si nous examinons la position des artistes dans le milieu
social o ils vivent, le malheur a souvent, il est vrai, poursuivi et
accabl des hommes inspirs, mais ce n'est pas aux illustrations de
notre art et de notre temps seulement qu'il s'est attach. Les grands
musiciens partagent le sort de presque tous les pionniers de l'humanit.
Nous avons eu Beethoven isol, incompris, ddaign, pauvre; Mozart,
toujours courant aprs le ncessaire, humili par d'indignes
protecteurs, et ne possdant  sa mort que 6,000 francs de dettes; et
tant d'autres. Mais si nous voulons regarder  ct du domaine musical,
dans celui de la posie, par exemple, nous verrons Shakspeare, las de la
tideur de ses contemporains, se retirant  Straford dans la force de
l'ge, sans vouloir plus entendre parler de pomes, de drames ni de
thtre, et crivant son pitaphe pour lguer sa maldiction  quiconque
_drangera ses os_; nous trouverons Cervants impotent et misrable;
Tasso mourant pauvre aussi et fou, autant d'orgueil bless que d'amour,
dans une prison! Camons plus malheureux encore. Camons fut guerrier,
voyageur aventureux, amant et pote; il fut intrpide et patient; il eut
l'inspiration, il eut le gnie, ou plutt il appartint au gnie qui en
fit sa proie, qui l'entrana palpitant par le monde, qui lui donna la
force de lutter contre vents, temptes, obscurit, ingratitude,
proscriptions, et la ple faim aux joues creuses; flots amers qu'il
fendit bravement de sa noble poitrine, en levant sur eux d'un geste
sublime son pome immortel. Puis il mourut aprs avoir souffert
longuement, et sans qu'un jour il ait pu se dire: Mon pays me connat
et m'apprcie; il sait quel homme je suis, il voit l'clat de mon nom
rejaillir sur le sien, il comprend mon oeuvre et l'admire; je suis
heureux d'tre venu, d'avoir vu et vaincu; grces soient rendues  la
suprme puissance qui me donna la vie! Non, loin de l; il vcut perdu
dans la foule des souffrants, la _gente dolorosa_, toujours arm et
combattant, versant  flots ses penses, son sang et ses larmes; indign
de son sort, indign de voir les hommes si petits, indign contre
lui-mme d'tre si grand, agitant avec fureur la lourde chane des
besoins matriels, _servo ognor fremente_. Et quand la mort vint le
prendre, il dut aller au-devant d'elle avec ce triste sourire des
esclaves rsigns qui, sous les yeux de Csar, marchent  leur dernier
combat.

Puis la gloire est venue...... la gloire!....  Falstaff!

       *       *       *       *       *

Les grands musiciens ne sont donc pas les seuls  souffrir.

D'ailleurs,  ces malheurs trop bien constats, on peut opposer de
nombreux exemples de destines brillantes et heureuses, fournies par des
hommes minents dans l'art. Il y en eut, il y en a, il y en aura. En
tous cas, nous qui n'avons pas de prtentions au rle ni au sort des
Titans, reconnaissons au moins que notre part est encore assez belle. Si
nos jouissances sont peu frquentes, elles sont vives et leves. Leur
raret mme en double le prix. Tout un monde de sensations et d'ides
nous est ouvert, qui surajoute une existence de luxe et de posie au
ncessaire de la vie prosaque, et nous en usons avec un bonheur aux
autres hommes inconnu.

Il n'y a point l d'exagration. Ces joies des musiciens, plus profondes
que toutes les autres, sont rellement interdites  la majeure partie de
la race humaine. Les arts, dont les uns ne s'adressent qu'
l'intelligence, et dont les autres sont _privs du mouvement_, ne
sauraient rien produire de comparable. La musique (rflchissez bien 
ce que j'entends par ce mot, et ne confondez pas ensemble des choses qui
n'ont de commun que le nom), la musique, dis-je, parle d'abord  un sens
qu'elle charme et dont l'excitation se propageant  tout l'organisme,
produit une volupt tantt douce et calme, tantt fougueuse et violente,
qu'on ne croit pas possible avant de l'avoir prouve. La musique, en
s'associant  des ides qu'elle a mille moyens de faire natre, augmente
l'intensit de son action de toute la puissance de ce qu'on appelle
vulgairement la posie; dj brlante elle-mme, en exprimant les
passions, elle s'empare de leur flamme; tincelante de rayons sonores,
elle les dcompose au prisme de l'imagination; elle embrasse  la fois
le rel et l'idal; comme l'a dit J. J. Rousseau, elle fait _parler le
silence mme_. En suspendant l'action du rhythme qui lui donne le
mouvement et la vie, elle peut prendre l'aspect de la mort. Dans les
jeux harmoniques auxquels elle se livre, elle pourrait se borner (elle
ne l'a que trop fait)  tre un divertissement de l'esprit, dans ses
jeux mlodiques,  caresser l'oreille. Mais quand, runissant  la fois
toutes ses forces sur l'oreille qu'elle charme ou offense habilement,
sur le systme nerveux qu'elle surexcite, sur la circulation du sang
qu'elle acclre, sur le cerveau qu'elle embrase, sur le coeur qu'elle
gonfle et fait battre  coups redoubls, sur la pense qu'elle agrandit
dmesurment et lance dans les rgions de l'infini, elle agit dans la
sphre qui lui est propre, c'est--dire sur des tres chez lesquels le
sens musical existe rellement, alors son pouvoir est immense et je ne
sais trop  quel autre ou pourrait srieusement le comparer. Alors aussi
nous sommes des dieux, et si les hommes combls des faveurs de la
fortune pouvaient connatre nos extases et les acheter, ils jetteraient
leur or pour les partager un instant.

Je rpte donc le toast de votre matre de chapelle.

Aux artistes que rien ne saurait avilir ni dcourager, aux artistes
vritables,  ceux qui vous ressemblent, aux persvrants, aux
vaillants, aux forts!

Les hourras recommencent, mais cette fois en choeur et en pompeuse
harmonie.

A la cadence finale de cette clameur musicale, au moment o tous les
verres vides retombent ensemble et frappent  la fois la table, je fais
un signe au garon de caf qui attendait depuis quelques minutes  la
porte du salon. Le Ganymde s'avance, son tablier blanc relev sous son
bras gauche et son gilet orn d'un norme bouquet, portant sur un
plateau un large et haut couvercle d'argent qui parat recouvrir quelque
friandise. Il se dirige vers les frres Kleiner assis l'un prs de
l'autre, dpose le plateau devant eux, enlve le couvercle, et
l'assemble reconnat alors dans ce prsent inattendu, DEUX BAVAROISES
AU LAIT!!!

Enfin! enfin! enfin! crie-t-on en crescendo de toutes parts. Voil la
preuve, la voil, glapit le petit Schmidt en grimpant sur la table,
voil la preuve qu'avec du temps et de la patience les artistes
courageux finissent par avoir raison du sort.

Je m'esquive au milieu du tumulte.




DEUXIME PILOGUE

LETTRE DE CORSINO A L'AUTEUR--RPONSE DE L'AUTEUR A CORSINO.

     Beethoven et ses trois styles. Inauguration de la statue de
     Beethoven  Bonn. Biographie de Mhul. Encore Londres. Purcell's
     commmoration. La chapelle de St-James. Mme Sontag. Suicide d'un
     ennemi des arts. Mot de Henri Heine. Une fugue de Rossini. La
     philosophie de Falstaff. M. Conestabile, sa vie de Paganini.
     Vincent Wallace, ses aventures  la nouvelle Zlande. Les fautes
     d'impression. Fin.


Aprs avoir envoy ce livre  tous mes amis de l'Orchestre de X***,
l'dition se trouvait _compltement puise_, et j'esprais, on a pu le
voir dans le prologue, qu'on n'en parlerait plus. Je me flattais. On en
parle. Les auteurs se flattent toujours.

Voici une lettre du fantastique Corsino, lettre toute hrisse de points
d'interrogation et pleine d'observations assez dsagrables,  laquelle
je me vois forc de rpondre catgoriquement.

Cette correspondance oblige mon libraire  faire une nouvelle dition
des SOIRES DE L'ORCHESTRE ainsi aggraves. Car il y a cinquante
musiciens au thtre de X^***, et je ne suis pas de force  copier ma
lettre cinquante fois. Or, sur le point d'entreprendre cette seconde
dition, M. Lvy me demande si je n'ai pas aussi des amis  Paris et
s'il ne serait pas convenable d'augmenter  leur intention le nombre
d'exemplaires du prochain tirage.--Sans doute, lui ai-je rpondu, j'ai
beaucoup de trs-bons amis, mme  Paris; pourtant je ne voudrais pas
vous engager dans de folles dpenses. Faites donc, croyez-moi,
absolument comme si je n'en avais pas.--Et des ennemis? a-t-il rpliqu
avec un sourire rayonnant d'espoir. Ah! ah! voil des gens utiles! Ils
vont jusqu' acheter les ouvrages sur lesquels ils ont des intentions...
Ce serait drle, convenez-en, si, grce  eux, nous venions  vendre
quelques centaines de vos _Soires_, maintenant qu'en fait de livres
vendus on ne compte plus que par dizaines.--Des ennemis! moi! allons
donc, flatteur!... Non je n'ai pas d'ennemis; pas un seul,
entendez-vous. Mais puisque vous tes aujourd'hui en proie  cette
singulire envie de _me tirer_ dmesurment, faites comme si j'en avais
beaucoup, et tirez mon livre tant qu'il vous plaira; tirez, tirez, on en
mettra partout.

Ces derniers mots rappellent d'une faon assez malencontreuse un vers
clbre de la scne _des petits chiens_ dans la comdie des _Plaideurs_.
C'est une bagatelle. Continuons. C'est--dire, non, ne continuons pas.
Reproduisons sur-le-champ, au contraire, la lettre de mon ami Corsino,
tchons de me bien justifier des griefs qui m'y sont reprochs, et
aidons, par ma rponse, lui et ses confrres,  conjurer le pressant
danger musical qu'un mchant compositeur va leur faire courir.




A L'AUTEUR DES SOIRES DE L'ORCHESTRE


A PARIS

CHER MONSIEUR,

Les artistes de la _ville civilise_ ont reu votre livre. Quelques-uns
mme l'ont lu. Et voici en rsum ce qu'ils en pensent.

Ces messieurs trouvent que les musiciens de notre orchestre figurent
dans votre ouvrage d'une manire peu honorable pour eux. Ils prtendent
que vous avez commis un inqualifiable abus de confiance en faisant
connatre au public leurs faits et gestes, leurs conversations, leurs
mauvaises plaisanteries, et surtout les liberts qu'ils prennent avec
les oeuvres et les virtuoses mdiocres. Franchement, vous les traitez un
peu sans faons. Ils ne croyaient pas tre si forts de vos amis.

Quant  moi personnellement, je ne puis que vous remercier de m'avoir
fait jouer un rle qui me plat et que je trouve original autant que
vrai. Je n'en paratrai pas moins fort ridicule, cela est certain, aux
hommes de lettres et aux musiciens de Paris qui vous liront. Mais je
m'en moque. Je suis ce que je suis; honni soit qui sot me trouve!

Notre Dieu-tnor est furieux, tellement furieux, qu'il feint de trouver
_charmantes_ les malices que vous lui adressez. Cherchant  prouver son
bon vouloir  votre gard, il tourmentait hier M. le baron F***,
notre intendant, pour qu'il mt  l'tude un opra de vous, dans lequel
il prtend pouvoir remplir le rle principal  votre entire
satisfaction. Et  la sienne aussi, je suppose, car, ft-il de son
mieux, il gorgerait l'opra sans rmission. Heureusement, je connais ce
genre de vendetta, et je n'ai pas souffert que vous en devinssiez la
victime chez nous. J'ai dtourn Son Excellence d'accueillir le projet
suggr par le perfide chanteur, et j'ai rpondu aux reproches de
celui-ci par un proverbe franais, arrang pour la circonstance, et
qu'il a compris, j'en suis sr, car ds ce moment il s'est tenu
tranquille:

    Dis-moi ce qui tu chantes et je te dirai qui tu hais.

Le baryton est tout aise et tout heureux que vous l'ayez trouv, dans le
rle de Don Juan, digne du prix Monthyon. Cette apprciation le flatte
plus que je ne saurais vous dire.

La prima donna de qui vous avez crit: _nous avons cru qu'elle
accouchait_! a fort aigrement rpliqu: En tout cas, il ne sera jamais
le pre de mes enfants! Ce dont je ne puis vous fliciter, car c'est
une sotte ravissante.

Le Figaro et l'Almaviva ignorent encore, fort heureusement, l'opinion
que vous m'avez attribue sur eux dans votre livre. Ils sont peu
lettrs. Je crois pourtant qu'ils savent lire.

Le cor Moran est d'avis que le calembour fait sur son nom est indigne de
vous. Cet avis, je le partage.

Le joueur de grosse caisse, le seul de nos confrres qui n'ait pas reu
votre ouvrage, s'est fait prter l'exemplaire de Schmidt qui ne s'en
servait pas et l'a lu attentivement. Le ton ironique sur lequel vous
parlez de lui l'a pein; il ne s'est permis, toutefois, qu'une seule
rflexion. L'auteur, a-t-il dit, rend un compte infidle de mon affaire
avec notre directeur,  propos des six bouteilles de vin que celui-ci
m'envoya l'hiver dernier,  titre d'encouragement. J'ai bien, il est
vrai, rpondu que je n'avais pas besoin d'encouragements, mais je me
suis gard de renvoyer les bouteilles.

Notre chef d'orchestre parat plus mince depuis que vous avez signal
les _bonds de son abdomen_. videmment, il met un corset. Il est assez
content de vous.

Les frres Kleiner viennent de se marier; ils ont pous deux
Bavaroises. Ils conservent toujours le plus doux souvenir de _celles_
que vous leur avez si galamment offertes, le soir de notre dner
d'adieux. Ils croyaient tre ainsi arrivs au terme de leurs
_vexations_, mais il leur en restait encore une  supporter: leur pre
est mort. Du reste votre livre les a peu divertis, ils n'en ont lu que
dix pages.

Bacon cherche inutilement  comprendre pourquoi vous informez par deux
fois le lecteur, qu'il ne descend point du Bacon inventeur de la poudre.

Enfin Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et moi, je l'avoue, nous nous
donnons au diable pour savoir ce que vous avez voulu dire, dans ce
passage de votre discours, o il est question de Camons: _Puis la
gloire est venue... la gloire...  Falstaff_!

Qu'est-ce que Falstaff? quel rapport a-t-il avec Camons?... D'o sort
ce nom bizarre?... est-ce celui d'un pote? d'un guerrier? Je me perds,
ils se perdent, nous nous perdons en conjectures.

Autres questions plus importantes et dernires: Nous venons de jouer un
charmant opra traduit de l'anglais, intitul Maritana, l'auteur se
nomme Wallace, le connaissez-vous?

Une brochure italienne sur Paganini nous est arrive dernirement. Elle
complte votre esquisse de la vie de ce grand virtuose. Mais vous y tes
fort maltrait: L'avez-vous lue?

Adieu, cher monsieur; en attendant votre prochaine visite, soyez assez
bon pour me rpondre une longue lettre, une lettre de deux heures et
demie. Elle nous sera prcieuse pour la premire reprsentation
d'_Anglique et Roland_, opra trs-plat que nous rptons en ce
moment, et dont le troisime acte surtout est redoutable.

Votre tout dvou

co-fanatique musicien,

CORSINO.

_P.S._ Vous n'avez donc pas corrig les preuves de votre volume? Il
contient des fautes d'impression qui me dsesprent. Je ne parle pas des
fautes de franais, tout le monde en fait, et vous avez eu raison de ne
pas pousser trop loin l'originalit.


RPONSE DE L'AUTEUR A M. CORSINO

1er violon de l'orchestre de X***

Mon cher Corsino,

Vous m'effrayez! quoi! un opra intitul _Anglique et Roland_, en 1852,
et en trois actes encore? Et le rle d'Anglique est jou sans doute par
la jolie sotte dont j'ai su m'attirer les mauvaises grces, celui de
Roland par le vertueux Don Juan, et celui de Mdor par mon tratre
tnor?... Pauvre ami! je connais vos douleurs et j'y sais compatir. Oui,
je vous plains, et malgr mon aversion pour les longues lettres, je vois
bien qu'il faut de toute ncessit proportionner les dimensions de
celle-ci  la longueur de l'opra _imminent_ dont vous me parlez. J'y
introduis d'abord quelque chose qui ne vous tait pas destin. Il faut
faire flche de tout bois. Dieu veuille que cela vous plaise. Il s'agit
de Beethoven pourtant, et d'une tude sur _ses trois styles_ crite par
un Russe passionn pour notre art. A dfaut de ce livre, que je regrette
de ne pouvoir vous envoyer, et que vous, Corsino, _devrez_ faire venir
tt ou tard de Saint-Ptersbourg, nos amis voudront bien se contenter de
l'analyse que je viens d'en faire. Elle servira contre le premier acte
d'_Anglique et Roland_. J'ai l des munitions qu'on pourra employer
contre le deuxime. Grce aux questions que vous m'adressez et
auxquelles je suis en mesure de rpondre, j'espre pouvoir vous faire
vaincre aussi le troisime, le plus fort et le plus cruel  ce qu'il
parat. A sept heures du soir, donc, aprs l'ouverture d'_Anglique et
Roland_ (car il faut pourtant jouer l'ouverture) vous lirez les pages
suivantes:


BEETHOVEN ET SES TROIS STYLES

PAR M. W. DE LENZ.

Voil un livre plein d'intrt pour les musiciens. Il est crit sous
l'influence d'une passion admirative que son sujet explique et justifie;
mais l'auteur nanmoins conserve toujours une libert d'esprit, fort
rare parmi les critiques, qui lui permet de raisonner son admiration, de
blmer quelquefois, et de reconnatre des taches dans son soleil.

M. de Lenz est Russe, comme M. Oulibischeff, l'auteur de la biographie
de Mozart. Remarquons en passant, que parmi les travaux srieux de
critique musicale publis depuis dix ans, deux nous sont venus de
Russie.

J'aurai beaucoup  louer dans le travail de M. de Lenz; c'est pourquoi
je veux me dbarrasser tout d'abord de reproches qu'il me semble avoir
encourus en rdigeant son livre. Le premier porte sur les nombreuses
citations allemandes dont le texte est hriss. Pourquoi ne pas traduire
en franais ces fragments, puisque tout le reste est en langue
franaise? M. de Lenz, en sa qualit de Russe, parle une foule de
langues connues et inconnues, il s'est dit probablement: Qui est-ce qui
ne sait pas l'allemand? comme ce banquier qui disait: Qui est-ce qui
n'a pas un million? Hlas! nous, Franais, nous ne parlons pas
l'allemand, nous qui avons tant de peine  apprendre notre langue, et
qui parvenons si rarement  la savoir. Il nous est, en consquence, fort
dsagrable de parcourir avec un fivreux intrt les pages d'un livre,
pour y tomber  chaque instant en des chausses-trappes comme celle-ci:
Beethoven dit  M. Rellstab. _Opern, wie don Juan und Figaro, konnte ich
nicht componiren. Dagegen habe ich einen Widerwillen._ Bon! qu'est-ce
qu'il a donc dit Beethoven? Je voudrais le savoir. C'est impatientant.
Encore la citation allemande que je fais l est-elle mal choisie,
puisque l'auteur, par exception, s'est donn la peine de la traduire, ce
qu'il n'a point fait pour une foule d'autres mots, de phrases, de rcits
et de documents, dont il est sans doute important pour le lecteur de
connatre la signification. J'aime autant le procd de Shakspeare,
crivant dans _Henri IV_, au lieu de la rponse d'une Galloise  son
mari Anglais, ces mots entre deux parenthses: (Elle lui parle gallois.)

Mon second reproche portera sur une opinion mise par l'auteur  propos
de Mendelssohn, opinion dj nonce par d'autres critiques, et dont je
demanderai  M. de Lenz la permission de discuter avec lui les motifs.

On ne peut parler de la musique moderne, dit-il, sans nommer
Mendelssohn Bartholdy... Nous partageons autant que personne le respect
qu'un esprit de cette valeur commande, mais nous croyons que l'lment
hbraque, qu'on connat  la pense de Mendelssohn, empchera sa
musique de devenir l'acquisition du monde entier, sans distinction de
temps ni de lieux.

N'y a-t-il pas un peu de prjug dans cette manire d'apprcier ce grand
compositeur, et M. de Lenz et-il crit ces lignes s'il et ignor que
l'auteur de _Paulus_ et d'_lie_ descendait du clbre isralite Mose
Mendelssohn? J'ai peine  le croire. Ces psalmodies de la synagogue,
dit-il encore, sont des types qu'on retrouve dans la musique de
Mendelssohn. Or, il est difficile de concevoir comment ces psalmodies
de la synagogue peuvent avoir agi sur le style musical de Flix
Mendelssohn, puisqu'il n'a jamais profess la religion juive: tout le
monde sait qu'il tait luthrien, au contraire, et luthrien fervent et
convaincu.

D'ailleurs, quelle est la musique qui pourra jamais devenir
l'_acquisition du monde entier, sans distinction de temps ni de lieux_?
Aucune, trs-certainement. Les oeuvres des grands matres allemands, tels
que Gluck, Haydn, Mozart et Beethoven, qui tous appartenaient  la
religion catholique, c'est--dire universelle, n'y parviendront pas plus
que les autres, si admirablement belles, vivantes, saines et puissantes
qu'elles soient.

A part cette question de judasme qui me semble souleve hors de propos,
la valeur musicale de Flix Mendelssohn, la nature de son esprit, son
amour filial pour Hndel et pour Bach, l'ducation qu'il reut de
Zelter, ses sympathies un peu exclusives pour la vie allemande, pour le
foyer allemand, sa sentimentalit exquise, sa tendance  se renfermer
dans le cercle d'ides d'une ville, d'un public donns, sont apprcis
par M. de Lenz avec beaucoup de pntration et de finesse. De la
comparaison qu'il tablit dans le mme chapitre entre Weber, Mendelssohn
et Beethoven, il tire aussi des conclusions qui me semblent justes de
tout point. Il ose mme dire des choses fort senses sur la fugue, sur
le style fugu, sur ce qu'il y a de rel dans leur importance musicale,
sur l'usage qu'en ont fait les vrais matres, et sur le ridicule abus
qu'en font les musiciens dont ce style est la constante proccupation.
Il cite  l'appui de cette thorie l'avis d'un contre-pointiste consomm
qui a pass sa vie dans la fugue, qui aurait pu trouver plus de raison
pour y voir l'unique voie de salut en musique, et qui a mieux aim tre
vrai. C'est une trop honorable exception, dit-il, des ides exclusives
du mtier pour que nous ne rendions pas au lecteur (qui sait l'allemand)
le service de le reproduire. On lit dans un article de M. Fuchs, de
Saint-Ptersbourg: _Die fuge, als ein fr sich abgeschlossenes
Musik-stck_, etc., etc. (Il parle gallois.)

Eh bien! voyez, je donnerais beaucoup pour savoir  l'instant ce qu'a
crit Fuchs l-dessus, et je suis oblig d'y renoncer...

Aprs avoir tabli des rapprochements fort ingnieux entre Beethoven et
les grands matres allemands qui furent ses prdcesseurs et ses
contemporains, M. de Lenz se livre  l'tude du caractre de son hros,
 l'analyse de ses oeuvres et enfin  l'apprciation des qualits
distinctives des trois styles dans lesquels Beethoven crivit. Cette
tche tait difficile, mais il n'y a que des loges  donner  la
manire dont l'auteur l'a accomplie. Il est impossible de mieux entrer
dans l'esprit de tous ces merveilleux pomes musicaux, d'en mieux
embrasser l'ensemble et les dtails, de suivre avec plus de vigueur les
lans imptueux du vol de l'aigle, de voir plus clairement quand il
s'lve ou s'abaisse, et de le dire avec plus de franchise. M. de Lenz
a, selon moi, un double avantage sous ce rapport sur M. Oulibischeff, il
rend pleine justice  Mozart. M. Oulibischeff est fort loin d'tre juste
 l'gard de Beethoven. M. de Lenz reconnat sans hsiter que divers
morceaux de Beethoven, tels que l'ouverture des _Ruines d'Athnes_ et
certaines parties de ses sonates de piano sont faibles et peu dignes de
lui; que d'autres compositions  peines connues, il est vrai, manquent
absolument d'ides, que deux ou trois enfin lui semblent des
logogriphes; M. Oulibischeff admire tout dans Mozart. Et Dieu sait
cependant si la gloire de _Don Juan_ et souffert de la destruction de
tant de compositions de son enfance qu'on a eu l'impit de publier. M.
Oulibischeff voudrait faire le vide autour de Mozart; il semble souffrir
impatiemment que l'on parle des autres matres. M. de Lenz est plein
d'enthousiasme rel pour toutes les belles manifestations de l'art, et
sa passion pour Beethoven, bien qu'elle n'est point aveugle, est
peut-tre encore plus profonde et plus vive que celle de son mule pour
Mozart.

Les recherches infatigables auxquelles il s'est livr pendant vingt ans
dans toute l'Europe lui ont fait acqurir bien des notions curieuses, et
gnralement peu rpandues, sur Beethoven et ses oeuvres. Quelques-unes
des anecdotes qu'il raconte ont cela de prcieux, qu'elles expliquent
des anomalies musicales clair-semes dans les productions du grand
compositeur, et dont on cherchait vainement jusqu'ici  se rendre
compte.

Beethoven, on le sait, professait une admiration robuste pour ces
matres aux figures austres, dont parle M. de Lenz, qui firent un usage
exclusif en musique de cet _lment purement rationnel de la pense
humaine qui ne saurait remplacer la grce_. Son admiration, sait-on bien
sur quoi elle se portait, et jusqu'o elle s'tendait? J'en doute. Elle
rappelle un peu,  mon sens, le got de ces riches gastronomes, qui, las
de leurs festins de Lucullus, se plaisent  djeuner de temps en temps
avec un hareng saur et une galette de sarrazin.

M. de Lenz raconte que Beethoven, en se promenant un jour avec son ami
Schindler, lui dit: Je viens de trouver deux thmes d'ouverture. L'un
se prte  tre trait dans mon style  moi, l'autre convient  la
manire de Hndel; lequel me conseillez-vous de choisir? Schindler (le
croira-t-on) conseilla  Beethoven de prendre le second motif. Cet avis
plut  Beethoven  cause de sa prdilection pour Hndel; il s'y conforma
malheureusement et ne tarda pas  s'en repentir. On prtend mme qu'il
en voulut beaucoup  Schindler de le lui avoir donn. Les ouvertures de
Hndel ne sont pas en effet ce qu'il y a de plus saillant dans son
oeuvre, et leur comparer celles de Beethoven, c'est mettre en parallle
une fort de cdres et une couche de champignons.

Cette ouverture, op. 124, dit M. de Lenz, n'est point une double fugue,
comme on l'a prtendu. Il faut supposer que le motif que Beethoven et
trait dans son style  lui, ft devenu l'occasion d'une ouvre bien plus
importante (oh! oui, il faut le supposer!) dans un temps o le gnie de
l'artiste tait  son apoge, alors que l'homme en lui jouissait des
derniers jours exempts de souffrances physiques. Schindler aurait d se
dire que le gnie de Beethoven rgnait sans rival dans le style
symphonique libre; que l il n'avait  imiter personne; que le style
svre tait au contraire tout au plus pour lui une barrire  sauter;
qu'il n'y tait point chez lui. L'ouverture ne produisit aucun effet, on
la dit inexcutable, ce qu'elle est _peut-tre_.

Elle est difficile, rpondrai-je  M. de Lenz, mais trs-excutable par
un puissant orchestre. Grce aux nombreuses saillies du style de
Beethoven qui se font sentir sous le gros tissu de l'imitation
hndelienne, la _coda_ tout entire et une foule de passages meuvent et
entrainent l'auditeur, quand ils sont bien rendus. J'ai dirig deux
excutions de cette ouverture; la premire eut lieu au Conservatoire
avec un orchestre de premire force. On y trouva le style des ouvertures
de Hndel si mal reproduit qu'elle fut applaudie avec transport. Dix ans
aprs, mdiocrement excute par un orchestre trop faible, elle fut
juge svrement; on avoua que le style de Hndel y tait parfaitement
imit.

M. de Lenz rapporte ici la conversation de Beethoven avec Schindler 
ce sujet: _Wie kommen Sie wieder auf die alte Geschichte?_ etc. (Il
parle gallois.)

Dans cette revue minutieuse et intelligente des oeuvres du grand
compositeur, l'histoire des attentats commis sur elles devait
naturellement trouver place; elle y est en effet, mais fort incomplte.
M. de Lenz, qui traite si rudement les correcteurs de Beethoven, qui les
bafoue, qui les flagelle, n'a pas connu le quart de leurs mfaits. Il
faut avoir vcu longtemps  Paris et  Londres pour savoir jusqu'o ils
ont port leurs ravages.

Quant  la prtendue faute de gravure que M. de Lenz croit exister dans
le _scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur, et qui consisterait, au
dire des critiques qui soutiennent la mme thse, dans la rptition
inopportune de deux mesures du thme lors de sa rapparition dans le
milieu du morceau, voici ce que je puis dire: D'abord il n'y a pas
rptition exacte des quatre notes ut _mi_ _r_ _fa_ dont le dessin
mlodique se compose; la premire fois elles sont crites en blanches
suivies d'une noire, et la seconde fois en noires suivies d'un soupir,
ce qui en change le caractre.

Ensuite l'addition des deux mesures contestes n'est point du tout une
anomalie dans le style de Beethoven. Il y a non pas cent, mais mille
exemples de caprices semblables dans ses compositions. La raison que les
deux mesures ajoutes dtruisent la symtrie de la phrase, n'tait point
suffisante pour qu'il s'abstnt si l'ide lui en est venue. Personne ne
s'est moqu plus hardiment que lui de ce qu'on nomme _la carrure_. Il y
a mme un exemple frappant de ses hardiesses en ce genre dans la seconde
partie du premier morceau de cette mme symphonie, page 36 de la petite
dition de Breitkopf et Hartel, o une mesure de silence, qui parat
tre de trop, dtruit toute la rgularit rhythmique et rend
trs-dangereuse pour l'ensemble la rentre de l'orchestre qui lui
succde. Maintenant je n'aurai pas de peine  dmontrer que la mlodie
de Beethoven ainsi allong, l'a t par lui avec une intention formelle.
La preuve en est dans cette mme mlodie reproduite une seconde fois
immdiatement aprs le point d'orgue, et qui contient encore _deux
mesures supplmentaires_ (_r_, _ut_ dise, _r_, _ut_ naturel) dont
personne ne parle; mesures diffrentes de celles qu'on voudrait
supprimer, et ajoutes cette fois aprs la quatrime mesure du thme,
tandis que les deux autres s'introduisent dans la phrase aprs la
troisime mesure. L'ensemble de la priode se compose ainsi de deux
phrases de dix mesures chacune; il y a donc intention vidente de
l'auteur dans cette double addition, _il y a donc mme symtrie_,
symtrie qui n'existera plus si on supprime les deux mesures contestes
en conservant les deux autres qu'on n'attaque point. L'effet de ce
passage du _scherzo_ n'a rien de choquant; au contraire, j'avoue qu'il
me plat fort. La symphonie est excute ainsi dans tous les coins du
monde o les grandes oeuvres de Beethoven sont entendues. Toutes les
ditions de la partition et des parties spares contiennent ces deux
mesures; et enfin, lorsqu'en 1850,  propos de l'excution de ce
chef-d'oeuvre  l'un des concerts de la socit philharmonique de Paris,
un journal m'eut reproch de ne les avoir pas supprimes, regardant
cette erreur de gravure comme un fait de notorit publique, je reus
peu de jours aprs une lettre de M. Schindler. Or, M. Schindler
m'crivait prcisment pour me remercier de n'avoir point fait cette
correction; M. Schindler, qui a pass sa vie avec Beethoven, ne croit
point  la faute de la gravure, et il m'assurait avoir entendu les deux
fameuses mesures dans toutes les excutions de cette symphonie qui
avaient en lieu _sous la direction de Beethoven_. Peut-on admettre que
l'auteur, s'il et reconnu l une faute, ne l'et pas corrige
immdiatement?

S'il a ensuite chang d'avis  ce sujet dans les dernires annes de sa
vie, c'est ce que je ne puis dire.

M. de Lenz, fort modr d'ailleurs dans la discussion, perd son
sang-froid quand il vient  se heurter contre les absurdits qu'on crit
encore et qu'on crira toujours, partout, sur les chefs-d'oeuvre de
Beethoven. En pareil cas, toutes sa philosophie l'abandonne, il
s'irrite, il est malheureux, il redevient adolescent. Hlas! je puis le
dire, sous ce rapport, j'tais encore  peine au sortir de l'enfance il
y a quelques annes; mais aujourd'hui je ne m'irrite plus. J'ai lu et
entendu tant et tant de choses extraordinaires, non-seulement en France,
mais mme en Allemagne, sur Beethoven et les plus nobles productions de
son gnie, que rien en ce genre ne peut maintenant m'mouvoir. Je crois
mme pouvoir me rendre un compte assez exact des diverses causes qui
amnent cette divergence des opinions.

Les impressions de la musique sont fugitives et s'effacent promptement.
Or, quand une musique est vraiment neuve, il lui faut plus de temps qu'
toute autre pour exercer une action puissante sur les organes de
certains auditeurs, et pour laisser dans leur esprit une perception
claire de cette action. Elle n'y parvient qu' force d'agir sur eux de
la mme faon,  force de frapper et de refrapper au mme endroit. Les
opras crits dans un nouveau style sont plus vite apprcis que les
compositions de concert, quelles que soient l'originalit,
l'excentricit mme du style de ces opras, et malgr les distractions
que les accessoires dramatiques causent  l'auditeur. La raison en est
simple: un opra qui ne tombe pas a plat  la premire reprsentation
est toujours donn plusieurs fois de suite dans le thtre qui vient de
le produire; il l'est aussi bientt aprs dans vingt, trente, quarante
autres thtres, s'il a obtenu du succs. L'auditeur, qui, en l'coutant
une premire fois, n'y a rien compris, se familiarise avec lui  la
seconde reprsentation; il l'aime davantage  la troisime, et finit
surtout par se passionner tout  fait pour l'oeuvre qui l'avait choqu de
prime abord.

Il n'en peut tre ainsi pour des symphonies qui ne sont excutes qu'a
de longs intervalles, et qui, au lieu d'effacer les mauvaises
impressions qu'elles ont produites  leur apparition, laissent  ces
impressions le temps de se fixer et de devenir des doctrines, des
thories crites, auxquelles le talent de l'crivain qui les professe
donne plus ou moins d'autorit, selon le degr d'impartialit qu'il
semble mettre dans sa critique et l'apparente sagesse des avis qu'il
donne  l'auteur.

La frquence des excutions est donc une condition essentielle pour le
redressement des erreurs de l'opinion, lorsqu'il s'agit d'oeuvres
conues, comme celles de Beethoven, en dehors des habitudes musicales de
ceux qui les coulent.

Mais si frquentes, si excellentes, si entranantes qu'on les suppose,
ces excutions mme ne changeront l'opinion ni des hommes de mauvaise
foi, ni des honntes gens  qui la nature a formellement refus le sens
ncessaire  la perception de certaines sensations,  l'intelligence
d'un certain nombre d'ides. Vous aurez beau dire  ceux-l: Admirez ce
soleil levant!--Quel soleil! diront-ils tous; nous ne voyons rien. Et
ils ne verront rien en effet; les uns parce qu'ils sont aveugles, les
autres parce qu'ils regardent  l'occident.

Si nous abordons maintenant la question des qualits d'excution
ncessaires aux oeuvres originales, potiques, hardies, des fondateurs de
dynasties en musique, il faudra reconnatre que ces qualits devront
tre d'autant plus excellentes que le style de l'oeuvre est plus neuf. On
dit souvent: Le public n'aperoit pas les incorrections lgres, les
nuances omises ou exagres, les erreurs de mouvement, les dfauts
d'ensemble, de justesse, d'expression ou de chaleur. C'est vrai, il
n'est point choqu par ces imperfections, mais alors il demeure froid,
il n'est pas mu, et l'ide du compositeur si dlicate, ou gracieuse, ou
grande et belle qu'on la suppose, ainsi voile, passe devant lui sans
qu'il en aperoive les formes, parce que le public ne devine rien.

Il faut donc, je le rpte, aux oeuvres de Beethoven des excutions
frquentes, et d'une puissance et d'une beaut irrsistibles. Or il n'y
a pas, je le crois fermement, six endroits dans le monde o l'on puisse
entendre seulement six fois par an ses symphonies dignement excutes.
Ici l'orchestre est mal compos, l il est trop peu nombreux, ailleurs
il est mal dirig, puis les salles de concerts ne valent rien, ou les
artistes n'ont pas le temps de rpter; enfin presque partout on
rencontre des obstacles qui amnent, en dernire analyse, pour ces
chefs-d'oeuvre, les plus dsastreux rsultats.

Quant  ses sonates, malgr le nombre incalculable de gens  qui l'on
donne le nom de pianistes, je dois convenir encore que je ne connais pas
six virtuoses capables de les excuter fidlement, correctement,
puissamment, potiquement, de ne pas paralyser la verve, de ne pas
teindre l'ardeur, la flamme, la vie, qui bouillonnent dans ces
compositions extraordinaires, de suivre le vol capricieux de la pense
de l'auteur, de rver, de mditer, ou de se passionner avec lui, de
s'identifier enfin avec son inspiration et de la reproduire intacte.

Non, il n'y a pas six pianistes pour les sonates de piano de Beethoven.
Ses trios sont plus accessibles. Mais ses quatuors! combien y a-t-il en
Europe de ces quadruples virtuoses, de ces dieux en quatre personnes,
capables d'en dvoiler le mystre? Je n'ose le dire. Il y avait donc de
nombreux motifs pour que M. de Lenz ne se donnt pas la peine de
rpondre aux divagations auxquelles les oeuvres de Beethoven ont donn
lieu. L'espce d'impopularit de ces merveilleuses inspirations est un
malheur invitable. Encore, est-ce mme un malheur?.... j'en doute. Il
faut peut-tre que de telles oeuvres restent inaccessibles  la foule. Il
y a des talents pleins de charme, d'clat et de puissance, destins,
sinon au bas peuple, au moins au tiers tat des intelligences: les
gnies de luxe, tels que celui de Beethoven, furent crs par Dieu pour
les coeurs et les esprits souverains.

Il sentait bien lui-mme et sa force et la grandeur de sa mission; les
boutades qui lui sont chappes en mainte circonstance ne laissent aucun
doute  cet gard. Un jour que son lve Ries osait lui faire remarquer
dans une de ses nouvelles oeuvres une progression harmonique dclare
fautive par les thoriciens, Beethoven rpliqua: Qui est-ce qui dfend
cela?--Qui? H, mais Fuchs, Albrechtsberger, tous les professeurs.--Eh
bien, _moi_, je le permets. Une autre fois il dit navement: Je suis
de nature lectrique, c'est pourquoi ma musique est si admirable!

La clbre Bettina rapporte dans sa correspondance que Beethoven lui dit
un jour: Je n'ai pas d'amis; je suis seul avec moi-mme; mais je sais
que Dieu est plus proche de moi dans mon art que dans les autres. Je ne
crains rien pour ma musique; elle ne peut avoir de destine contraire,
celui qui la sentira pleinement sera  tout jamais dlivr des misres
que les autres hommes tranent aprs eux.

M. de Lenz, en rapportant les singularits de Beethoven dans ses
relations sociales, dit qu'il ne fut pas toujours aussi sauvage que dans
les dernires annes de sa vie; qu'il lui arriva mme de figurer dans
des bals, et _qu'il n'y dansait pas en mesure_. Ceci me parat fort, et
je me permettrai de ne point le croire. Beethoven possda au plus haut
degr le sentiment du rhythme, ses oeuvres en font foi; et si on a
rellement dit qu'il ne dansait pas en mesure, c'est qu'on aura trouv
piquant de faire aprs coup cette purile observation, et de la
consigner comme une anomalie curieuse. On a vu des gens prtendre que
Newton ne savait pas l'arithmtique, et refuser la bravoure  Napolon.

Il parat pourtant,  en croire un grand nombre de musiciens allemands
qui ont jou les symphonies de Beethoven sous sa direction, qu'il
dirigeait mdiocrement l'excution mme de ses oeuvres. Ceci n'a rien
d'incroyable: le talent du chef d'orchestre est spcial, comme celui du
violoniste; il s'acquiert par une longue pratique et si l'on a
d'ailleurs pour lui des dispositions naturelles trs-prononces.
Beethoven fut un pianiste habile, mais un violoniste dtestable, bien
qu'il et dans son enfance pris des leons de violon. Il aurait pu jouer
fort mal de l'un et de l'autre instrument, ou mme n'en pas jouer du
tout, sans tre pour cela un moins prodigieux compositeur.

On croit assez gnralement qu'il composait avec une extrme rapidit.
Il lui est mme arriv d'improviser un de ses chefs-d'oeuvre, l'ouverture
de _Coriolan_, en une nuit; en gnral cependant il travaillait,
retournait, ptrissait ses ides de telle sorte, que le premier jet
ressemblait fort peu  la forme qu'il leur imprimait enfin pour
l'adopter. Il faut voir ses manuscrits pour s'en faire une ide. Il
refit trois fois le premier morceau de sa septime symphonie (en _la_).
Il a cherch pendant plusieurs jours, en vaguant dans les champs autour
de Vienne, le thme de l'_Ode  la joie_, qui commence le finale de sa
symphonie avec choeurs. On possde l'esquisse de cette page.

Aprs la premire phrase qui s'tait prsente  l'esprit de Beethoven,
on y trouve crit _en franais_ le mot _mauvais_. La mlodie modifie
reparat quelques lignes plus bas, accompagne de cette observation, en
franais toujours: _Ceci est mieux?_ Puis enfin on la trouve revtue
de la forme que nous admirons, et dcidment lue par les deux syllabes
que l'opinitre chercheur dut tracer avec joie: _C'est a!_

Il a travaill pendant un temps considrable  sa messe en _r_. Il
refit deux ou trois fois son opra de _Fidelio_, pour lequel il composa,
on le sait, quatre ouvertures. Le rcit de ce qu'il eut  endurer pour
faire reprsenter cet opra, par le fait de la mauvaise volont et de
l'opposition de tous ses excutants, depuis le premier tnor jusqu'aux
contre-basses de l'orchestre, offrirait un triste intrt, mais nous
entranerait trop loin. Quelque varies qu'aient t les vicissitudes de
cette oeuvre, elle est reste et elle restera au rpertoire de plus de
trente thtres en Europe, et son succs serait plus grand, malgr les
nombreuses difficults d'excution qu'elle prsente, sans les
inconvnients incontestables d'un drame triste, dont l'action tout
entire se passe dans une prison.

Beethoven, en se passionnant pour le sujet de _Lonore ou l'Amour
conjugal_, ne vit que les sentiments qu'il lui donnait  exprimer, et ne
tint aucun compte de la sombre monotonie du spectacle qu'il comporte. Ce
livret, d'origine franaise, avait t mis en musique d'abord  Paris
par Gavaux. On en fit plus tard un opra italien pour Par, et ce fut
aprs avoir entendu  Vienne la musique de la _Leonora_ de ce dernier,
que Beethoven eut la cruaut nave de lui dire: Le sujet de votre opra
me plat, il faut que je le mette en musique.

Il serait curieux maintenant d'entendre successivement les trois
partitions.

Je m'arrte; j'en ai dit assez, je l'espre, pour donner aux admirateurs
de Beethoven le dsir de connatre le livre de M. de Lenz. J'ajouterai
seulement qu'en outre des excellentes qualits de critique et de
biographie qu'il a dployes, ils trouveront dans le catalogue et la
classification des oeuvres du matre la preuve du soin religieux avec
lequel M. de Lenz a tudi tout ce qui s'y rapporte, et du savoir qui
l'a guid dans ses investigations.

       *       *       *       *       *

Ces pages sont insuffisantes malheureusement. Je viens d'en faire
l'exprience; leur lecture ne dure que trois quarts d'heure. Que
pourrais-je donc narrer encore afin de complter la dure totale de la
premire partie de votre opra? Attendez... j'y suis. Je me souviens
d'un voyage que je fis  Bonn,  l'poque des ftes organises pour
l'inauguration de la statue de Beethoven. Cela s'enchane passablement
avec ce qui prcde, supposons que nous soyons au lendemain du 14 aot
1845 et que je vous crive des bords du Rhin. Lisez:

SUPPLMENT POUR LE 1er ACTE.




FTES MUSICALES DE BONN.


Koenig's Winter, 15 aot.

La fte est termine; Beethoven est debout sur la place de Bonn, et dj
les enfants, insoucieux de toute grandeur, viennent jouer aux pieds de
sa statue; sa noble tte est battue des vents et de la pluie, et sa main
puissante qui crivit tant de chefs-d'oeuvre sert de perchoir  de
vulgaires oiseaux. Maintenant les artilleurs essuient la gueule de leurs
canons, aprs tant de hourras lancs au ciel; les Quasimodo de la
cathdrale laissent en repos leurs cloches fatigues de crier: Hosanna!
les tudiants, les carabiniers ont dpouill leurs pittoresques
uniformes; la phalange des chanteurs et des instrumentistes s'est
disperse; la foule des admirateurs, blouie de l'clat de cette gloire,
s'en va rveuse, redire  tous les chos de l'Europe avec quels grands
coups d'ailes, avec quelle tincelle dans les yeux elle est venue
s'abattre sur la cit de Bonn pour y couronner l'image du plus grand de
ses fils.

Htons-nous donc, avant ce moment invitable o tout se refroidit et
s'teint, o l'enthousiasme devient traditionnel, o les soleils passent
 l'tat plantaire, htons-nous de dire la pit sincre et pure de
cette vaste assemble, forme au bord du Rhin dans le seul but de rendre
hommage au gnie. Et certes! on avait fait peu d'efforts pour l'y
runir; les invitations adresses aux artistes trangers par le comit
de Bonn n'taient que de superficielles politesses qui n'assuraient pas
mme aux invits une place quelconque pour assister aux crmonies. D'un
autre ct, les principales institutions o s'enseigne en Europe la
musique, celles mme qui n'ont vcu depuis longtemps et ne vivent encore
que par les oeuvres de Beethoven, se sont montres, on va le voir, peu
soucieuses de s'y faire reprsenter; et presque tous les artistes,
hommes de lettres et savants qu'on y voyait, n'avaient t mus que par
l'impulsion de leurs sympathies personnelles et de leur admiration.
Peut-tre faut-il s'en fliciter, et reconnatre qu' cette raret des
missionnaires officiels ont t dues la chaleur, la cordialit, la joie
religieuse qui unissaient tous les membres de ce meeting presque
europen des fils et des amis de l'art musical. Je dis _presque_, 
cause de l'absence facile  prvoir et  comprendre, des musiciens de
l'Italie. Toutes les autres nations _vraiment inities_ au culte de
l'art des sons y avaient des mandataires, artistes, critiques ou
amateurs, dans le ple-mle le plus original.

taient venus de Berlin: LL. MM. le roi et la reine de Prusse, MM.
Meyerbeer, le comte Westmoreland (ministre d'Angleterre), Moser pre,
Moser fils, Rellstab, Ganz, Boetticher, Manlius, mesdemoiselles Jenny
Lind, Tuczeck.

De Vienne: MM. Fischoff, Joseph Bacher, dputs du Conservatoire, le
prince Frdric d'Autriche, Wesque de Pttlingen, Hotlz.

De Weimar: MM. Chelard et Montag, reprsentants de la chapelle ducale.

De Salzbourg: M. Aloys Taux, directeur du Mozarteum.

De Carlsruhe: M. Gassner, directeur de la chapelle ducale.

De Darmstadt: M. Mangolt, directeur de la chapelle ducale.

De Francfort: M. Guhr, directeur et matre de chapelle du thtre;
mesdemoiselles Kratky, Sachs.

De Cassel: M. Spohr, matre de chapelle, appel par le comit de Bonn.

De Stuttgard: MM. Lindpaintner, matre de chapelle, Pischek.

De Hohenzollern-Hechingen: M. Techlisbeck, matre de chapelle.

D'Aix-la-Chapelle: M. Schindler.

De Cologne: Tout l'orchestre appel par le comit de Bonn.

De Leipzig: Mademoiselle Schloss.

De Paris: MM. Flicien David, Massart, Lon Kreutzer, Vivier, Cuvillon,
Hall, Seghers, Burgmller, Elwart, Sax; mesdames Viardot-Garcia,
Seghers.

De Lyon: M. Georges Hainl, chef d'orchestre du grand thtre.

De Bruxelles: MM. Ftis pre, Blas, Very, de Glimes, reprsentants du
Conservatoire dont M. Ftis est le directeur; madame Pleyel.

De la Haye: M. Verhulst, matre de chapelle.

De Lige: M. Daussoigne, directeur du Conservatoire.

D'Amsterdam: M. Franco-Mends.

De Londres: S. M. la reine Victoria, le prince Albert, M. Moschels, sir
Georges Smart, membres de la socit Philharmonique, M. Oury, madame
Oury-Belleville.

De partout: Franz Liszt, l'me de la fte.

Parmi les missionnaires de la presse, on remarquait MM. J. Janin,
Fiorentino, Viardot, venus de Paris; le docteur Matew, venu de Mayence;
M. Ftis fils, venu de Bruxelles; MM. Davison, Gruneizen, Chorley,
Hogarth, venus de Londres, et M. Gretsch, rdacteur en chef du journal
russe, l'_Abeille du Nord_, venu de Saint-Ptersbourg. Plusieurs
littrateurs des plus distingus de la presse anglaise s'y trouvaient
encore, dont je n'ai pu recueillir les noms.

Les Conservatoires, les thtres de Naples, de Milan, de Turin, la
chapelle du pape ne figuraient d'aucune faon officielle dans
l'assemble de ces illustres plerins. On le comprend: Beethoven est un
ennemi pour l'Italie, et partout o son gnie domine, o son inspiration
a prise sur les coeurs, la muse ausonienne doit se croire humilie et
s'enfuir. L'Italie d'ailleurs a la conscience de son fanatisme national,
et peut, en consquence, redouter le fanatisme hostile de l'cole
allemande. Il est triste d'avouer qu'elle n'a pas eu tout  fait tort
d'en tenir compte, en restant ainsi  l'cart.

Mais notre Conservatoire  nous, le Conservatoire de Paris, qui est ou
devrait tre imbu de tout autres ides, n'avoir point envoy de
dputation officielle  une fte pareille!... Et la Socit des
Concerts!... elle qui depuis dix-huit annes n'a de gloire, de succs,
de vie enfin, que la gloire, le succs et la vie que lui donnent les
oeuvres de Beethoven, s'tre enferme, elle aussi, dans sa froide
rserve, comme elle fit nagure quand Liszt mit le dsir qu'elle vint,
par un seul concert, en aide  l'accomplissement du projet que nous
venons, grce  lui, de voir ralis! Cela est norme! Les principaux de
ses membres, conduits par leurs chefs, devaient se trouver  Bonn des
premiers, comme il tait de son devoir, il y a quelques annes, au lieu
de rpondre par le silence aux sollicitations de Liszt, de les devancer
au contraire, et de donner, non pas un, ni deux, mais dix concerts, s'il
l'et fallu, au profit du monument de Beethoven. Ceci n'a pas besoin de
dmonstration, ou la reconnaissance et l'admiration ne sont que des
mots.

Parmi les compositeurs et les chefs renomms dont l'absence de Bonn a
tonn tout le monde, et que de graves raisons sans doute en ont seules
tenus loigns, sont MM. Spontini, Onslow, Auber, Halvy, A. Thomas,
Habeneck, Benedict, Mendelssohn, Marschner, Reissiger, R. Wagner, Pixis,
Ferdinand Hiller, Shuman, Krebbs, Louis Schlosser, Thodore Schlosser,
les frres Mller, Stephen Heller, Glinka, Hessens pre, Hessens fils,
Snel, Bender, Nicola, Erckl, les frres Lachner, les frres Bohrer.
L'un de ces derniers (Antoine) a t malheureusement retenu  Paris par
les inquitudes que lui donne la sant de sa fille; sans une
considration pareille, celui-l aurait fait la route  pied et couch 
la belle toile plutt que de manquer au rendez-vous.

Malgr toutes ces lacunes, on ne peut se figurer l'impression que
produisait sur les derniers arrivants leur entre dans la salle du
concert, le premier jour. Cette collection de noms clbres, ces grands
artistes accourus spontanment des diffrents points de l'Allemagne, de
la France, de l'Angleterre, de l'cosse, de la Hollande, de la Belgique
et des Pays-Bas; l'attente des sensations diverses que chacun allait
prouver; la passion respectueuse dont la foule entire tait anime
pour le hros de la fte; son mlancolique portrait apparaissant au haut
de l'estrade,  travers les feux de mille bougies; cette salle immense,
dcore de feuillages et d'cussons portant les titres des oeuvres
nombreuses et varies de Beethoven, l'imposante majest de l'ge et du
talent de Spohr qui allait diriger l'excution; l'ardeur juvnile et
inspire de Liszt qui parcourait les rangs, cherchant  chauffer le
zle des tides,  gourmander les indiffrents,  communiquer  tous un
peu de sa flamme; cette triple range de jeunes femmes vtues de blanc;
et plus que tout cela, ces exclamations se croisant d'un ct de la
salle  l'autre entre les amis qui se revoyaient aprs trois ou quatre
ans de sparation, et se retrouvaient presque  l'improviste en pareil
lieu, pour la ralisation d'un tel rve! Il y avait bien l de quoi
faire natre cette belle ivresse que l'art et la posie, et les nobles
passions leurs filles, excitent en nous quelquefois. Et quand le concert
a commenc, quand ce faisceau de belles voix bien exerces et sres
d'elles-mmes a lev son harmonieuse clameur, je vous assure qu'il
fallait une certaine force de volont pour ne pas laisser dborder
l'motion dont chacun se sentait saisi.

Le programme de ce jour ne contenait, cela se conoit, que de la musique
de Beethoven.

En gnral, on avait d'avance, et d'aprs l'impression laisse aux
auditeurs par les preuves prliminaires, inspir au public des craintes
exagres sur les qualits de l'excution. D'aprs tout ce qu'on m'en
avait dit, je m'attendais presque  une dbcle musicale, ou tout au
moins  une reproduction trs-incomplte des partitions du matre. Il
n'en a pas t ainsi; pendant les trois concerts et le jour de
l'excution  l'glise de la messe (en _ut_),  une seule exception
prs, on n'a pu signaler que des fautes lgres; le choeur s'est presque
constamment montr admirable de prcision et d'ensemble, et l'orchestre,
faible, il est vrai, sous plusieurs rapports, s'est maintenu  cette
hauteur moyenne qui l'loignait autant des orchestres infrieurs que des
hroques phalanges d'instrumentistes qu'on peut former  Paris, 
Londres,  Vienne,  Brunswick ou  Berlin. Il tenait le milieu entre un
orchestre romain ou florentin et celui de la Socit des Concerts de
Paris. Mais c'est prcisment cela qu'on a reproch aux ordonnateurs de
la fte, et chacun trouvait que c'et t le cas ou jamais, d'avoir un
orchestre royal, splendide, puissant, magnifique, sans pareil, digne
enfin du pre et du souverain matre de la musique instrumentale
moderne. La chose tait non-seulement possible, mais d'une trs-grande
facilit; il ne fallait que s'adresser, six mois d'avance, aux sommits
instrumentales des grandes villes que je viens de nommer, obtenir de
bonne heure (et je ne doute pas qu'on ne l'et obtenu) leur assentiment
positif, et se bien garantir des ides troites de nationalisme, qui ne
peuvent avoir en pareil cas que les plus dsastreux rsultats et
paraissent  tous les esprits droits d'un ridicule infini. Que Spohr et
Liszt, Allemands tous les deux, aient t chargs de la direction des
trois concerts de cette solennit allemande, rien de mieux; mais, pour
parvenir  former un orchestre aussi imposant par sa masse que par
l'minence de ses virtuoses, il fallait sans hsiter recourir  toutes
les nations musicales. Quel grand malheur si, au lieu du mauvais
hautbois, par exemple, qui a si mdiocrement jou les solos dans les
symphonies, on avait fait venir Veny ou Verroust de Paris, ou Barret de
Londres, ou Evrat de Lyon, ou tout autre d'un talent sr et d'un style
excellent! Loin de l, on n'a pas mme song  recourir  ceux des
habiles instrumentistes qui se trouvaient parmi les auditeurs. MM.
Massard, Cuvillon, Seghers et Very n'eussent pas, j'imagine, dpar
l'ensemble assez mesquin des violons; on avait sous la main M. Blas,
l'une des meilleures clarinettes connues; Vivier se ft tenu pour
trs-honor de faire une partie de cor; et Georges Hainl qui, pour tre
devenu un chef d'orchestre admirable, n'en est pas moins rest un
violoncelliste de premire force, lui qui tait accouru de cent
quatre-vingts lieues, abandonnant et son thtre et ses lves de Lyon,
pour venir s'incliner devant Beethoven, n'et certes pas refus de
s'adjoindre aux huit ou neuf violoncelles qui essayaient de lutter avec
les douze contre-basses. Quant  ces dernires, elles taient  la
vrit entre bonnes mains, et j'ai rarement entendu le bruit du
_scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur aussi vigoureusement et aussi
nettement rendu que par elles. Toutefois Beethoven valait bien qu'on lui
donnt le luxe de faire venir Dragonetti de Londres, Durier de Paris,
Mller de Darmstad et Schmidt de Brunswick. Mais les parties graves
montes sur ce pied-l eussent fait natre pour tout le reste de
l'orchestre de grandes exigences. On et voulu compter alors Dorus parmi
les fltes, Beerman parmi les clarinettes, Villent et Beauman parmi les
bassons, Dieppo  la tte des trombones, Gallay  celle des cors, de
suite; plus une vingtaine de nos foudroyants violons, altos et
violoncelles du Conservatoire, et peut-tre mme que pour la cantate de
Liszt on ft parvenu  trouver _une harpe_ (Parish-Alvars, par exemple)
et l'on n'et pas t oblig de jouer sur le piano,  l'instar de ce qui
se pratique dans les petites villes de province, la partie que l'auteur
a crite pour cet instrument. En somme donc, l'orchestre sans tre
mauvais, ne rpondait ni par sa grandeur, ni par son excellence  ce que
le caractre de la fte, le nom de Beethoven et les richesses de
l'Europe instrumentale donnaient  chacun le droit d'esprer.

Le choeur, en revanche, nous et paru tout  fait  la hauteur de sa
tche, si les voix d'hommes eussent t en quantit et de qualit
suffisantes pour quilibrer les voix de femmes. Les tnors ont fait
quelques entres mal assures; on n'a rien eu  reprocher aux basses;
quant aux cent trente soprani, il fallait reconnatre qu'on n'a pas
d'ide hors de l'Allemagne d'un pareil choeur de femmes, de son ensemble,
de sa riche sonorit, de son ardeur. Il se composait en entier de jeunes
dames et de jeunes filles des socits de Bonn et de Cologne, la plupart
excellentes musiciennes, doues de voix tendues, pures et vibrantes, et
toujours attentives, s'abstenant de causer, de minauder, de rire, comme
font trop souvent nos choristes franaises, et ne dtournant jamais les
yeux de leur musique que pour regarder de temps en temps les mouvements
du chef. Aussi l'effet des parties hautes du choeur a-t-il t de toute
beaut, et la palme de l'excution musicale des oeuvres de Beethoven, 
ces trois concerts, revient-elle de droit aux soprani.

La messe solennelle (en _r_) est crite, ainsi que la neuvime
symphonie, pour choeur et quatre voix rcitantes. Trois des solistes se
sont bien acquitts de leur tche dans ces vastes compositions.

Mademoiselle Tuczek a bravement abord les notes aigus, si dangereuses
et si frquentes, dont Beethoven a malheureusement sem les parties des
soprano dans tous ses ouvrages. Sa voix est clatante et frache, sans
avoir beaucoup d'agilit; elle tait, je crois, la plus propre qu'on pt
trouver  remplir convenablement ce difficile et prilleux emploi.
Mademoiselle Schloss n'avait pas  courir des chances aussi
dfavorables, la partie de contralto n'tant pas crite hors des limites
de son tendue naturelle. Elle a fait en outre, depuis l'poque o j'eus
le plaisir de l'entendre  Leipzig, des progrs trs-sensibles, et l'on
peut la considrer aujourd'hui comme l'une des meilleures cantatrices de
l'Europe, tant par la beaut, la force et la justesse de sa voix, que
par son sentiment musical et l'excellence de son style de chant. Le
tnor, dont le nom m'chappe, a paru faible. La basse, Staudigl, mrite
bien sa haute rputation; il chante en musicien consomm, avec une voix
superbe et d'une assez grande tendue pour pouvoir prendre  l'occasion
le _fa_ grave et le _fa_ dize haut, sans hsitation.

L'impression produite par la symphonie avec choeurs a t grande et
solennelle; le premier morceau par ses proportions gigantesques et
l'accent tragique de son style, l'_adagio_, expression de regrets si
potiques, le _scherzo_ maill de si vives couleurs et parfum de si
douces senteurs agrestes, ont successivement tonn, mu et ravi
l'assemble. Malgr les difficults que prsente la partie des soprani,
dans la seconde moiti de la symphonie, ces dames l'ont chante avec une
verve et une beaut de sons admirables. La strophe guerrire avec le
solo de tnor:

    Comme un hros qui marche  la victoire!

a manqu de dcision et de nettet. Mais le choeur religieux:
_Prosternez-vous, millions_! a clat imposant et fort comme la voix
d'un peuple dans une cathdrale. C'tait d'une immense majest.

Les mouvements pris par Spohr en conduisant cette oeuvre colossale sont
les mmes que prend Habeneck au Conservatoire de Paris,  l'exception
seulement du rcitatif des contre-basses, que Spohr mne beaucoup plus
vite.

Au deuxime concert, l'immortelle ouverture de _Coriolan_ a t
vivement applaudie, malgr sa terminaison silencieuse.

Le canon de _Fidelio_ est charmant, mais il parat un peu court hors
de la scne.

L'air de l'archange du Christ au mont des Oliviers, bien rendu par
l'orchestre et le choeur, exige une voix plus agile que celle de
mademoiselle Tuczek pour en excuter sans efforts les vocalises et les
broderies.

Le concerto de piano (en _mi bmol_) est gnralement reconnu pour l'une
des meilleures productions de Beethoven. Le premier morceau et
l'_adagio_ surtout sont d'une beaut incomparable. Dire que Liszt l'a
jou, et qu'il l'a jou d'une faon grandiose, fine, potique et
toujours fidle cependant, c'est commettre un vritable plonasme: il y
a eu l une trombe d'applaudissements et des fanfares d'orchestre qui
ont d s'entendre jusqu'au dehors de la salle. Liszt ensuite, montant au
pupitre-chef, a dirig l'excution de la symphonie en _ut mineur_, dont
il nous a fait entendre le _scherzo_ tel que Beethoven l'crivit, sans
en retrancher au dbut les contre-basses, comme on l'a fait si longtemps
au Conservatoire de Paris, et le finale avec la reprise indique par
Beethoven, reprise qu'on se permet aujourd'hui encore de supprimer aux
concerts de ce mme Conservatoire. J'ai toujours eu une si grande
confiance dans le got des correcteurs des grands matres, que j'ai t
tout surpris de trouver la symphonie en _ut mineur_ encore plus belle
excute intgralement que corrige. Il fallait aller  Bonn pour faire
cette dcouverte.

Le finale de _Fidelio_ terminait la sance; ce magnifique morceau
d'ensemble n'a pas eu l'entranement qu'il a toujours en scne et qui
lui valut sa clbrit. Je crois que la fatigue de l'auditoire et des
excutants entrait pour beaucoup dans cette diffrence.

       *       *       *       *       *

Je suis all me recueillir aprs les ftes, dans un village dont le
calme et la paix contrastent trangement avec le tumulte qui, hier
encore, rgnait dans la ville voisine. C'est Koenig's-Winter, situ sur
l'autre rive du fleuve, en face de Bonn. Ses paysans sont tout fiers de
l'illustration qui rejaillit vers eux. Plusieurs vieillards prtendent
avoir connu Beethoven dans sa jeunesse. Traversant le fleuve en barque,
il venait souvent alors, disaient-ils, rver et travailler dans leurs
plaines. Beethoven eut, en effet, un grand amour pour la campagne; ce
sentiment a beaucoup influ sur son style, et il se fait jour
quelquefois dans celles mmes de ses compositions dont la tendance n'a
rien de pastoral. Il conserva jusqu' la fin de sa vie cette habitude
d'errer seul dans les champs, sans tenir compte du gte dont il aurait
besoin pour la nuit, oubliant le manger et le dormir, et fort peu
attentif, en consquence, aux enclos rservs et aux ordonnances sur la
chasse. On prtend,  ce sujet, qu'un jour, aux environs de Vienne, il
fut arrt par un garde qui s'obstinait  le prendre pour un braconnier
tendant des piges aux cailles dans le champ de bl en fleur o il tait
assis. Dj sourd alors, et ne comprenant rien aux rcriminations de
l'inflexible reprsentant de la force publique, le pauvre grand homme,
avec cette navet commune aux potes et aux artistes clbres, qui ne
doutent jamais que leur clbrit ne soit parvenue jusqu'aux rangs
infrieurs de la socit, s'poumonnait  rpter: Mais je suis
Beethoven! vous vous trompez! laissez-moi donc! Je suis Beethoven, vous
dis-je! Et le garde de rpondre, comme celui des ctes de Bretagne,
quand Victor Hugo, revenant d'une promenade en mer,  quelques lieues de
Vannes, ne put prsenter son passe-port: Et qu'est-ce que cela me fait
que vous soyez Victor Hugo, homme de lettres, et que vous ayez fait _Mon
cousin Raymond_ ou _Tlmaque_! Vous n'avez pas de passe-port, il faut
me suivre, et ne rsistons pas!

J'ai failli ne pouvoir entendre la messe excute  la cathdrale le
second jour, grce au sans-faon avec lequel le comit traitait tous ses
invits, dont il ne s'occupait pas le moins du monde. Impossible
d'approcher des portes de l'glise, la foule obstruait toutes les
avenues, on s'crasait sans vergogne; et c'est dans cette cohue que les
_industriels_ venus de Londres et de Paris ont d faire leurs plus beaux
coups de main. Enfin, songeant qu'il devait y avoir quelque part une
porte drobe pour les artistes de l'orchestre et du choeur, je m'en suis
mis en qute, et, grce  un bon Bonnois, membre du comit, qui, en
m'entendant nommer, ne m'a point pris pour l'auteur de _Tlmaque_, je
suis parvenu  entrer avec mon habit entier. A l'autre extrmit de
l'glise, des cris affreux se faisaient entendre; on et dit par moments
des clameurs d'une ville prise d'assaut. La messe cependant a pu
commencer, et j'en ai trouv l'excution remarquable. Cette partition,
d'un style moins hardi que la messe en r et conue dans des proportions
moins vastes, contient un grand nombre de trs-beaux morceaux, et
rappelle par son caractre celui des meilleures messes solennelles de
Cherubini. C'est franc, vigoureux, brillant; il y a quelquefois mme, eu
gard  la vritable expression exige par le texte sacr, excs de
vigueur, de mouvement et d'clat; mais, d'aprs une opinion fort
rpandue, la plupart des morceaux de musique qu'on trouve dans cette
oeuvre furent crits par Beethoven pour des motets et des hymnes, et
parodis ensuite, avec une grande adresse, il est vrai, sur les paroles
du service divin. Le choeur des soprani fit encore l des merveilles et
me sembla mieux second qu'aux sances prcdentes par le choeur d'hommes
et par l'orchestre. Le clerg de Bonn, fort heureusement moins rigide
que le clerg franais, avait cru pouvoir permettre aux dames de chanter
 cette solennit religieuse. Je sais bien que sans cela l'excution de
la messe de Beethoven et t impossible; mais cette raison pouvait
paratre de fort peu de poids, malgr la circonstance tout
exceptionnelle o l'on se trouvait; elle n'et t, en tout cas,
d'aucune valeur  Paris, o les femmes ne sont admises  se faire
entendre dans les glises qu' la condition expresse, pour elles, de
n'tre ni chanteuses ni musiciennes. Pendant longtemps on a pu admirer
aux crmonies de l'glise Sainte-Genevive, un cantique chant par les
dames du Sacr-Coeur, sur l'air: _C'est l'amour, l'amour, l'amour_,
emprunt au rpertoire du thtre des Varits; mais on n'et point
permis  des femmes artistes d'y excuter un hymne de Lesueur ou de
Cherubini.

On dirait que nous prouvons en France, quand il s'agit de nos
institutions musicales ou de l'influence qu'elles peuvent exercer sur
nos moeurs, un vritable bonheur  n'avoir pas le sens commun.

Immdiatement aprs la messe, il fallait assister  l'inauguration de la
statue sur la place voisine. C'est l surtout que j'ai d faire un
persvrant usage de la vigueur de mes poings. Grce  elle et en
passant bravement par-dessus une barrire, je suis parvenu  conqurir
une place dans l'enceinte rserve. De sorte qu' tout prendre,
l'invitation que j'avais reue du comit directeur des ftes de Bonn, ne
m'a rellement pas empch de les voir. Nous sommes rests l entasss
pendant une heure, attendant l'arrive du roi et de la reine de Prusse,
de la reine d'Angleterre et du prince Albert, qui, du haut d'un balcon
prpar pour les recevoir, devaient assister  la crmonie. LL. MM. ont
paru, et les canons et les cloches de recommencer leurs fanfares,
pendant que, dans un coin de la place, une musique militaire s'vertuait
 faire entendre quelques lambeaux des ouvertures d'_Egmont_ et de
_Fidelio_. Le silence s'tant  peu prs rtabli, M. Breidenstein,
prsident du comit, a prononc un discours dont l'effet sur
l'assistance peut tre compar  celui qu'obtenait sans doute Sophocle,
lisant ses tragdies aux jeux Olympiques. Je demande pardon  M.
Breidenstein de le comparer au pote grec, mais le fait est que ses
voisins seuls ont pu l'entendre, et que pour les neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf millimes des auditeurs son discours a t perdu.
Il en a t  peu prs de mme pour sa cantate; si l'atmosphre et t
calme, je n'eusse pas,  coup sr, saisi grand'chose de cette
composition: on connat l'impuissance de la musique vocale en plein air;
mais le vent soufflait avec force sur les choristes, et ma part de
l'harmonie de M. Breidenstein a t injustement porte tout entire aux
spectateurs de l'autre bout de la place, qui l'ont trouve encore, les
gloutons, fort exigu. Un pareil sort tait rserv  la chanson
allemande, chanson mise au concours et couronne par un jury qui
probablement l'avait entendue.

Comment les auteurs de ces morceaux ont-ils pu se faire un instant
illusion sur l'accueil qui les attendait? Une partition qu'on n'excute
pas peut encore passer pour admirable; il y a des gens dont c'est l'tat
de faire aux oeuvres inconnues une rputation; mais celle qu'on prsente
au public en plein _air_, ne produisant ncessairement aucun effet, est
toujours rpute mdiocre et reste sous le coup de cette prvention
jusqu' ce qu'une excution convenable, _ huis clos_, permette au
public d'infirmer, s'il y a lieu, ce premier jugement. Les conversations
trs-animes des auditeurs qui n'entendaient pas, cessant subitement,
ont annonc le fin des discours et des cantates; alors chacun est devenu
attentif pour voir enlever le voile qui couvrait la statue. Lorsqu'elle
a paru, applaudissements, vivais, fanfares de trompettes, roulements de
tambours, feux de pelotons, voles de canons et de cloches, tout ce
fracas admiratif, qui est la voix de la gloire chez les nations
civilises, a clat de nouveau et salu l'image du grand compositeur.

C'est aujourd'hui que ces milliers d'hommes et de femmes jeunes ou
vieux,  qui ses oeuvres ont fait passer tant de douces heures, qu'il a
si souvent enlevs sur les ailes de sa pense aux plus hautes rgions de
la posie; ces enthousiastes qu'il a exalts jusqu'au dlire; ces
humoristes qu'il a divertis par tant de caprices spirituels et imprvus;
ces penseurs pour qui il a ouvert des champs incommensurables  la
rverie; ces amants qu'il a mus en veillant le souvenir des premiers
jours de leur tendresse; ces coeurs serrs par la main d'une destine
injuste, auxquels ses accents nergiques ont donn la force d'une
rvolte momentane, et qui, se soulevant indigns, ont trouv une voix
pour mler leurs cris de rage et de douleur aux accents furieux de son
orchestre; ces esprits religieux auxquels il a parl de Dieu; ces
admirateurs de la nature, pour qui il a peint de couleurs si vraies la
vie nonchalante et contemplative des champs aux beaux jours de l't,
les joies du village, les terreurs causes par l'ouragan, et le rayon
consolateur revenant au travers des lambeaux des nues sourire au ptre
inquiet et rendre l'esprance au laboureur pouvant; c'est maintenant
que toutes ces mes intelligentes et sensibles, sur lesquelles rayonna
son gnie, tendent vers lui comme vers un bienfaiteur et un ami. Mais il
est bien tard; ce Beethoven de bronze est insensible  tant d'hommages,
et il est triste de penser que Beethoven vivant, dont on honore ainsi la
mmoire, n'et peut-tre pas obtenu de sa ville natale, aux jours de
souffrance et de dnment, qui furent nombreux durant sa pnible
carrire, la dix-millime partie des sommes prodigues pour lui aprs
sa mort.

Nanmoins il est beau de glorifier ainsi les demi-dieux qui ne sont
plus, il est beau de ne pas les faire trop attendre, et il faut
remercier la ville de Bonn, et Liszt surtout, d'avoir compris que le
jugement de la postrit tait prononc sur Beethoven depuis longtemps.

Un immense et dernier concert nous tait annonc pour la journe
suivante,  neuf heures du matin; il fallait donc s'y rendre  huit
heures et demie. Le dpart des rois et des reines, qui devaient y
assister et retourner au chteau de Brhl dans la journe, avait,
dit-on, motiv le choix de cette heure indue. La salle tait pleine bien
avant le moment dsign; mais LL. MM. n'arrivaient pas. On les a
attendues respectueusement pendant une heure, aprs quoi force a bien
t de commencer sans elles; et Liszt a dirig l'excution de sa
cantate. L'orchestre et les choeurs,  l'exception des soprani, ont
excut cette belle partition avec une mollesse et une inexactitude qui
ressemblaient  du mauvais vouloir. Les violoncelles surtout ont rendu
un passage trs-important de manire  ce qu'on pt le croire confi aux
archets d'lves sans mcanisme et sans exprience; les tnors et les
basses ont fait plusieurs entres fausses, morceles ou incertaines. Et
cependant il a t possible tout de suite de voir la grande supriorit
de cette composition sur toutes les oeuvres dites de circonstance, et sur
ce qu'on attendait mme des hautes facults de son auteur. Mais  peine
le dernier accord tait-il frapp, qu'un mouvement extraordinaire 
l'entre de la salle annonant l'entre des familles royales, a fait
l'auditoire se lever. LL. MM. la reine Victoria, le roi et la reine de
Prusse, le prince Albert, le prince de Prusse et leur suite, ayant pris
place dans la vaste loge qui leur tait destine  droite de
l'orchestre, Liszt a bravement fait recommencer sa cantate. Voil ce qui
s'appelle de l'esprit et du sang-froid. Il avait instantatment fait ce
raisonnement dont l'exprience a prouv la justesse: Le public va
croire que je recommence par ordre du roi, et je serai maintenant mieux
excut, mieux cout et mieux compris. Rien, en effet, de plus
dissemblable que ces deux excutions du mme ouvrage  dix minutes de
distance l'une de l'autre. Autant la premire avait t flasque et
incolore, autant la seconde a t prcise et anime. La premire avait
servi de rptition; sans doute aussi la prsence des familles royales
excitait le zle des musiciens et des choristes, et imposait aux
malveillances qui, dans les rangs mlangs de cette arme musicale,
avaient tout  l'heure essay de se manifester. On se demandera pourquoi
et comment la malveillance a pu exister contre Liszt, le musicien
minent dont la supriorit inconteste est, de plus, allemande, dont la
clbrit est immense, la gnrosit proverbiale, qui passe avec raison
pour le vritable instigateur de tout ce qui s'est fait de bien dans ces
ftes de Bonn, qui a parcouru l'Europe en tous sens, donnant des
concerts dont le produit tait destin  subvenir aux frais de ces
ftes, qui a mme offert de combler le dficit, s'il y en a; quels
autres sentiments pouvaient exister dans la foule que ceux qu'une
semblable conduite et des mrites pareils doivent naturellement
inspirer?... Eh! mon Dieu! la foule est toujours la mme, dans les
petites villes surtout. Ce sont prcisment ces mrites et cette noble
conduite qui l'offusquaient. Les uns en voulaient  Liszt parce qu'il a
un talent phnomnal et des succs exceptionnels, les autres parce qu'il
est spirituel, ceux-l parce qu'il est gnreux, parce qu'il a crit une
trop belle cantate, parce que les autres chants composs pour la fte et
excuts la veille n'ont pas russi, parce qu'il a des cheveux au lieu
de porter perruque, parce qu'il parle trop bien le franais, parce qu'il
sait trop bien l'allemand, parce qu'il a trop d'amis et sans doute parce
qu'il n'a pas assez d'ennemis, etc. Les motifs de l'opposition taient
nombreux et graves, on le voit. Quoi qu'il en soit, sa cantate, vraiment
bien excute et chaudement applaudie des trois quarts et demi de la
salle, est une grande et belle chose qui, d'emble, place Liszt
trs-haut parmi les compositeurs. L'expression en est vraie, l'accent
juste, le style lev et neuf, le plan bien conu et sagement suivi, et
l'instrumentation remarquable par sa puissance et sa varit. Il n'y a
jamais dans son orchestre de ces sries de sonorits semblables qui
rendent certaines oeuvres, estimables d'ailleurs, si fatigantes pour
l'auditeur; il sait user  propos des petits et des grands moyens, il
n'exige pas trop des instruments ni des voix; en un mot, il a montr
tout d'un coup qu'il avait, ce qu'on pouvait craindre de ne pas encore
trouver en lui, du _style_ dans l'instrumentation comme dans les autres
parties de l'art musical.

Sa cantate dbute par une phrase dont l'accent est interrogatif, ainsi
que l'exigeait le sens du premier vers, et ce thme, trait avec une
rare habilet dans le cours de l'introduction, revient ensuite  la
proraison d'une faon aussi heureuse qu'inattendue. Plusieurs choeurs,
du plus bel effet, se succdent jusqu' un _decrescendo_ de l'orchestre,
qui semble appeler l'attention sur ce qui va suivre. Ce qui suit est en
effet trs-important, c'est l'_adagio_ vari du trio en _si_ bmol de
Beethoven, que Liszt a eu l'heureuse ide d'introduire  la fin de sa
propre cantate, pour en faire une sorte d'hymne  la gloire du matre.
Cet hymne, prsent d'abord avec son caractre de grandeur triste,
clate enfin avec la majest d'une apothose; puis le thme de la
cantate reparat dialogu entre le choeur et l'orchestre, et tout finit
par un pompeux ensemble. Je le rpte, la nouvelle oeuvre de Liszt, vaste
dans ses dimensions, est vraiment belle de tout point; cette opinion,
que j'exprime sans partialit aucune pour l'auteur, est aussi celle des
critiques les plus svres qui assistaient  son excution; le succs en
a t complet, il grandira encore.

Le programme de ce concert tait d'une richesse, on peut le dire,
excessive; la dure des morceaux n'avait pas t bien calcule, et l'on
a prvu trop tard qu'il ne serait pas possible de l'excuter en entier.
C'est ce qui est arriv. D'abord le roi, jugeant aussi au premier coup
d'oeil qu'il ne pourrait rester jusqu'au bout d'une aussi longue sance,
avait dsign les pices qu'il voulait entendre, et aprs lesquelles il
devait partir. On s'est conform  la volont royale, et d'aprs elle on
a fait un triage, d'o il est rsult le programme suivant:

1 Ouverture d'_Egmont_, de Beethoven; 2 Concerto de piano, de Weber;
3 Air de _Fidelio_, de Beethoven; 4 Air de Mendelssohn; 5 _Adlade_,
cantate de Beethoven.

Le roi de Prusse s'entend fort bien  faire des programmes. L'ouverture
d'_Egmont_ a t suprieurement excute; la _coda_  deux temps,
enleve par l'orchestre avec chaleur, a produit un effet lectrique.
Madame Pleyel a dit avec une prestesse et une lgance rares le
ravissant concerto de Weber. Mademoiselle Novello a chant d'une fire
et belle manire le bel air de _Fidelio_ avec les trois cors obligs.
Mademoiselle Schloss a rendu un morceau de Mendelssohn largement, avec
des sons magnifiques d'une justesse irrprochable, et une expression
vraie et bien sentie. Quel dommage pour les auteurs d'opras que cette
cantatrice excellente se refuse  la carrire dramatique! Celle-l du
moins sait parfaitement le franais, et je connais un grand thtre
auquel elle pourrait rendre d'minents services. Je n'en puis dire
autant de mademoiselle Kratky; elle a chant cette douce lgie,
_Adlade_, l'une des plus touchantes compositions de Beethoven, d'une
manire commune, empte, et avec des intonations constamment trop
basses. Et Liszt jouait la partie de piano!... Il faut avoir entendu ce
morceau chant par Rubini, qui en tenait les traditions de Beethoven
lui-mme, pour savoir tout ce qu'il renferme de douloureuse tendresse et
de langueur passionne!...

Aprs ces morceaux, LL. MM. s'tant retires, on a voulu continuer
l'excution du programme. M. Ganz, premier violoncelle de l'Opra de
Berlin, a jou avec beaucoup de talent une fantaisie sur des thmes de
_Don Juan_. Le jeune Moser ensuite, dont on se rappelle le succs au
Conservatoire de Paris, il y a un an, est venu dire un concertino de sa
composition sur des thmes de Weber. Quelle que soit l'opinion qu'on
puisse avoir de sa composition, il faut reconnatre qu'on n'a pas plus
de sret dans l'intonation, plus de puret de style, ni plus d'ardeur
concentre; M. Moser, en outre, fait avec autant de bonheur que
d'aplomb la difficult; il est incontestablement  cette heure l'un des
premiers violonistes de l'Europe. Son succs, qu'on ne pouvait prvoir,
car il a jou le morceau tout entier au milieu du plus profond silence,
sans un applaudissement, sans le moindre murmure approbateur, a clat
subitement; les bravos ne finissaient pas; et le jeune virtuose en a t
lui-mme si surpris, que dans sa stupfaction joyeuse il ne savait ni
comment sortir de la scne, ni quelle contenance faire en y restant.
Auguste Moser est lve de Ch. de Briot, qui doit tre bien fier de
lui. M. Franco-Mends avait eu la malheureuse ide de tenir  son solo
de violoncelle, malgr celui de Ganz qui l'avait prcd, et celle plus
malencontreuse encore de choisir pour thmes de sa fantaisie des airs
de la _Donna del Lago_ de Rossini; il a donc t trs-mal reu. Et
pourtant l'air _O mattutini albori_, est une bien frache et potique
inspiration, et M. Franco-Mends joue dlicieusement du violoncelle;
mais il est Hollandais et Rossini est Italien, de l double colre des
fanatiques de la nationalit allemande. Ceci est misrable, il faut
l'avouer.

Restaient  excuter encore: un air du _Faust_ de Spohr par mademoiselle
Sachs; un chant de Haydn, par Staudigl, et quelques choeurs; mais la
sance avait dur prs de quatre heures, la foule s'coulait lentement
sans demander son reste, et le flot m'a entran. Il est vrai que je
n'ai pas lutt contre lui d'une faon bien dsespre. Un autre concert
m'attendait encore le soir. Le roi de Prusse avait bien voulu m'inviter
 celui qu'il donnait  ses htes au chteau de Brhl, et j'tais, pour
plus d'un motif, fort dsireux de conserver la force de m'y rendre et de
l'apprcier.

En arrivant  Brhl au milieu de feriques illuminations et d'une pluie
battante, j'ai trouv une autre foule blouissante  combattre  armes
courtoises. Les perons bruissaient sur les grands escaliers; c'tait de
toutes parts un scintillement de diamants, de beaux yeux, d'paulettes,
de blanches paules, de dcorations, de chevelures emperles, de casques
d'or. Les porteurs de fracs noirs faisaient l, je vous jure, une triste
figure. Grce  la bont du roi, qui est venu s'entretenir avec eux
pendant quelques minutes, et qui les a reus comme de _vieilles
connaissances_, on leur a fait place cependant, et nous avons pu
entendre le concert. Meyerbeer tenait le piano. On a d'abord excut une
cantate qu'il venait de composer en l'honneur de la reine Victoria. Ce
morceau, chant par le choeur et MM. Mantius, Pischek, Staudigl et
Boetticher, est franc, rapide et nerveux dans son laconisme. C'est un
hourra harmonieux et vivement lanc. Mademoiselle Tuczek a chant
ensuite une dlicieuse romance de l'opra _Il Torneo_, du comte
Westmoreland. Liszt a jou deux morceaux...  sa manire... et nous
avons entendu pour la premire fois cette tant vante Jenny Lind, qui
fait tourner toutes les ttes de Berlin. C'est en effet un talent
suprieur de beaucoup  ce qu'on entend dans les thtres franais et
allemands  cette heure. Sa voix, d'un timbre incisif, mtallique,
d'une grande force, d'une souplesse incroyable, se prte en mme temps
aux effets de demi-teinte,  l'expression passionne et aux plus fines
broderies. C'est un talent complet et magnifique; encore,  en croire
les juges comptents qui l'ont admir a Berlin, nous ne pouvions
apprcier qu'une face de ce talent, qui a besoin de l'animation de la
scne pour se dvelopper tout entier. Elle a chant le duo du troisime
acte des _Huguenots_ avec Staudigl, le finale d'_Euryanthe_, et un air
avec choeurs ravissant d'originalit, de fracheur, sem d'effets
imprvus, de dialogues piquants entre le choeur et le soprano solo, d'une
harmonie vibrante et distingue, d'une mlodie coquette et mordante,
intitul sur le programme: _Air de la Niob_ de Paccini. Jamais
mystification ne fut plus heureusement trouve: c'tait une cavatine du
_Camp de Silsie_ de Meyerbeer. Pischek et Staudigl ont chant un duo de
_Fidelio_; la voix de Pischek est de toute beaut et rivalisait
admirablement avec celle de Staudigl dont j'ai dj vant la puissance.
Pischek, pour moi, est le plus prcieux timbre de voix d'homme que je
connaisse. Ajoutez qu'il est jeune, bel homme, qu'il chante avec une
verve intarissable, et vous concevrez l'empressement avec lequel le roi
de Wurtemberg l'a enlev au thtre de Francfort et l'a attach pour la
vie  sa chapelle.

Madame Viardot-Garcia a dit aussi trois morceaux avec sa mthode exquise
et sa potique expression; c'taient une jolie cavatine de Ch. de
Briot, la scne des enfers d'_Orphe_, et un air de Hndel, demand par
la reine d'Angleterre, qui savait la supriorit avec laquelle madame
Viardot sait interprter la vieux matre saxon. Minuit sonnait! _et les
astres tombants invitaient au sommeil_. J'ai trouv place fort
heureusement dans une diligence du chemin de fer pour retourner  Bonn;
je me suis couch  une heure, j'ai dormi jusqu' midi, ivre-mort
d'harmonie, las d'admirer, succombant  un besoin irrsistible de
silence et de calme, et convoitant dj la chaumire de Koenig's-Winter
o je suis, et o je me propose de rver encore pendant quelques jours
avant de retourner en France.

       *       *       *       *       *

N'admirez-vous pas ma mmoire, cher Corsino, et la facilit avec
laquelle j'ai pu, aprs sept ans, coordonner mes souvenirs pour ce rcit
antidat?... L'impression que j'ai reue des ftes de Bonn a t si vive
et si profonde!..... Je me sens maintenant noy dans la tristesse, pour
vous l'avoir retrace..... Il n'y a plus de Beethoven!... Notre monde
potique est dsert!... Nous ne retrouverons plus ces grands
branlements, ces incendies de l'me que firent natre en nous les
premires auditions de ses symphonies!... Les belles ralits de notre
jeunesse me semblent des rves pour jamais vanouis. Le printemps et
l't ont-ils vraiment exist pour nous?... L'aquilon souffle jour et
nuit avec une si cruelle persistance..... Plus de vertes prairies, de
ruisseaux murmurants, de forts mystrieuses; plus d'azur au ciel.....
l'herbe est brle, l'onde glace, la fort nue; les feuilles et les
fleurs et les fruits sont tombs, la terre froide les a recueillis... et
nous allons... bientt... les suivre.

Mais pardon, je m'oublie. J'ai  m'occuper de votre seconde heure
d'angoisses. La premire s'est coule tant bien que mal, n'est-ce pas?
Quand je dis tant bien que mal, j'ai tort. Qui d'entre vous oserait se
plaindre! Pendant tout ce premier acte d'Anglique et Roland, vous
n'avez eu que du Beethoven!...

Voulez-vous du Mhul maintenant?... Voici une notice sur ce classique
compositeur, que j'ai crite  l'intention des artistes parisiens.
Peut-tre est-elle un peu  l'adresse de vos confrres; car souvent,
dans mes voyages, j'ai remarqu combien peu de connaissances
biographiques possdent les artistes trangers sur nos matres franais
de la grande poque.

Changez de lecteur, le premier doit tre fatigu.


POUR LE SECOND ACTE

MHUL

Il pourra paratre singulier  beaucoup de gens que l'on s'avise, en
1852, d'crire en France une biographie de Mhul. Comment, dira-t-on,
les Franais sont-ils  ce point oublieux de leurs gloires nationales,
qu'il faille dj leur rappeler quel fut l'auteur d'_Euphrosine_, 
quelle poque il vcut, le titre de ses oeuvres et le style de ses
compositions! Heureusement non, nous n'oublions pas tout  fait si vite,
et il y a certes trs-peu de personnes, parmi celles qui s'occupaient de
musique il y a trente ans,  qui nous puissions dire l-dessus quelque
chose de nouveau. Mais la gnration actuelle, celle qui depuis quinze
ou dix-huit ans frquente assidment l'Opra-Comique, qui s'est
accoutume aux allures de la muse moderne de Paris, muse dont on
pourrait dire qu'elle a pour Pinde la butte Chaumont et pour Permesse la
rivire de Bivre, n'taient les quelques oeuvres aimables qu'elle a
inspires; cette gnration, ignorante du monde musical comme le
souriceau de La Fontaine tait ignorant de l'univers, qui prend, elle
aussi, des taupinires pour les Alpes, a peur des coqs et se sent pleine
de sympathie pour les chats, ne sait en consquence que fort peu de
chose sur Mhul. Sans les concerts mme, o l'ouverture de _la Chasse du
jeune Henri_ et le premier air de _Joseph_ ont t quelquefois entendus
et dont les affiches lui sont tombes sous les yeux, c'est  peine si
elle connatrait de rputation ce grand matre. De Gluck et de Mozart,
ce peuple-l ne sut et ne saura jamais rien; il attribuera mme
volontiers _Don Juan_  Musard qui, sur les thmes de cet opra, fit en
effet des quadrilles. Encore peut-on affirmer que les rudits seuls
sauront qu'il existe un opra de Don Juan de _Musard_. Mais il faut
excuser ces amateurs; ils vont  l'Opra-Comique se _dlasser_ de temps
en temps. Ils s'y dlassent en coutant des pices plus ou moins
amusantes, o le dialogue, crit dans leur langue  eux, est entreml
de morceaux de musique plus ou moins piquants ou plus ou moins...
simples, dont ils retiennent aisment la mlodie, parce que c'est de la
mlodie  eux. Si par hasard la mlodie telle quelle ne brille, dans un
ouvrage, que par son absence, auquel cas il leur est impossible de la
retenir, ils ont alors le plaisir de croire  une musique _savante_, et
d'appeler ainsi celle de cet opra; puis ils s'y accoutument, telle est
leur bonne volont; ils l'adoptent, et en parlant de l'auteur, ils ne
disent plus: _Un tel_, tout court, comme pour les compositeurs qui leur
sont agrables, mais: _Monsieur_ un tel. Ceux-l sont des amis,
celui-ci est un suprieur. Non, il ne faut ni attaquer ni railler ce
public, la perle des publics, toujours content, toujours joyeux,
incapable de blmer quoi que ce soit  l'Opra-Comique, redemandant 
chaque premire reprsentation tous les acteurs, tous les auteurs, 
moins qu'ils ne soient morts (et encore...); public inoffensif et
inoffensable, qui prend son plaisir o il le trouve et mme o il ne le
trouve pas. Ce qui me semble impardonnable, c'est l'ignorance des jeunes
musiciens, ou tout au moins des jeunes gens qui cherchent  se faire
admettre pour tels. Il y a de leur part une haute imprudence  ne pas
s'informer un peu des choses passes de l'art; car ils doivent supposer
que, parmi les gens du monde avec lesquels ils ont ou auront des
relations, plusieurs sont assez bien instruits de ce qu'ils ignorent, et
que ces rudits ne se feront pas faute de les humilier dans l'occasion.
Il ne leur en coterait pas beaucoup plus d'apprendre le nom des oeuvres
des grands matres (je ne vais pas jusqu' leur demander de connatre
les oeuvres elles-mmes) que de se gorger la mmoire de tant de noms
honteux, de l'exercer  retenir ce qui se passe journellement dans les
tripots dramatiques, et de se la salir par tant de vilenies, au milieu
desquelles ils vivent et meurent parce qu'ils y sont ns. On ne verrait
plus alors, comme nous le voyons, des professeurs, des laurats
couronns et pensionns, attribuer le _Mariage de Figaro_  Rossini,
appeler Gluck l'auteur de _Didon_, croire que Piccini tait un chef
d'orchestre de la Porte-Saint-Martin, savoir par coeur, chanter ou faire
chanter  leurs lves tous les produits de la basse musique
contemporaine, et ne pas connatre huit mesures des chefs-d'oeuvre qui
firent dans l'Europe entire, qui font et qui feront toujours partout la
vraie gloire de l'art.

Je m'abstiens d'entrer ici dans les considrations auxquelles un
semblable tat de choses pourrait donner lieu; elles m'entraneraient
trop loin. Je dirai seulement, sans remonter aux causes, qu'en gnral
l'ignorance historique de la jeune gnration vivant dans la musique, ou
autour d'elle,  Paris, est dplorable, qu'elle dpasse tout ce qu'on
pourrait citer d'analogue, en littrature ou dans les arts du dessin, et
qu'on est forc d'en tenir compte toutes les fois qu'un nom illustre,
disparu de l'horizon depuis un petit nombre d'annes, vient  y
reparatre. En ce cas, la critique doit se figurer qu'elle s'adresse 
des lecteurs levs en Tasmanie,  Borabora, ou dans l'le d'Ombay, et
leur dire que Napolon Bonaparte est n en Corse, le entoure d'eau de
toutes parts, qu'il fut un grand capitaine, qu'il gagna une foule de
batailles, parmi lesquelles il ne faut pas compter celle de Fontenoy;
qu'il fut bien rellement empereur des Franais et roi d'Italie, et non
point marquis de Buonaparte, gnral des armes de Sa Majest Louis
XVIII, ainsi que l'ont affirm quelques historiens.

En consquence, nous allons rpter ici,  propos de Mhul, de vieilles
anecdotes que tous les musiciens et tous les amateurs de musique
_civiliss_ savent fort bien, mais qui, pour des milliers de jeunes
barbares, sont de vritables nouvelles _nouvelles_.

C'est donc  eux que je m'adresse en disant: Mhul est un clbre
compositeur franais. J'ai entendu en province des amateurs _forts_ le
compter parmi les matres allemands, et prtendre qu'il fallait
prononcer Mhoul et non Mhul, mais c'est une erreur. De rcentes et
consciencieuses recherches m'ont donn la certitude que Mhul est n 
Givet, dpartement des Ardennes; dpartement franais, soyez-en
certains. Quant a l'poque de sa naissance, je ne puis la prciser,
n'ayant point compuls moi-mme les registres de l'tat civil de Givet.
MM. Ftis et Choron, ses biographes, s'accordent  le faire natre en
1763, mais M. Ftis dit positivement que le jour de sa naissance fut le
24 juin, et Choron, ddaignant ce dtail, n'en dit rien du tout.
L'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie des beaux-arts de l'Institut, M.
Quatremre de Quincy, a crit une notice sur Mhul dans laquelle il lui
donne pour pre un inspecteur des fortifications de Charlemont. Il est
avec la vrit des accommodements; cette assertion de M. Quatremre en
fournit la preuve. Le pre de Mhul fut un simple cuisinier, qui,
beaucoup plus tard, quand son fils eut acquis de la clbrit, dut  son
influence la place subalterne dont le titre, proclam en sance publique
 l'Institut, sonnait mieux que l'autre incontestablement, et brille et
d'un lger vernis scientifique assez flatteur.

Un pauvre organiste aveugle donna au jeune Mhul les premires leons de
musique, et les progrs de l'enfant furent assez rapides pour qu' l'ge
de dix ans on lui confit l'orgue de l'glise des Rcolets,  Givet.

Une circonstance heureuse ayant amen et fix dans l'abbaye de
Lavaldieu, situe dans les Ardennes, non loin de Givet, un musicien
allemand de mrite, dit-on, nomm Guillaume Hauser, le petit Mhul
parvint  obtenir de lui qu'il l'adoptt pour lve. Il fut mme admis
tout  fait comme commensal de l'abbaye. Ses parents esprrent ds lors
l'y voir devenir moine: ce qui ft peut-tre arriv, sans le colonel
d'un rgiment en garnison  Charlemont, qui, pressentant ce que le jeune
organiste devait tre un jour, le dcida  le suivre  Paris. Je ne sais
depuis combien de temps il y tait, luttant trs-probablement contre une
gne voisine de la misre, quand un incident assez singulier vint le
mettre en prsence d'un matre bien autrement savant et d'un protecteur
bien plus puissant que ceux qu'il avait eus jusque-l. Je tiens le fait
d'un habitu de l'Opra, ami intime du vieux Gardel (fameux matre des
ballets de ce thtre), lequel avait beaucoup connu le personnage
principal de la scne que je vais vous raconter.

Il y avait dans ce temps-l  Paris un compositeur allemand nomm Gluck
(prononcez Glouck), dont les oeuvres proccupaient l'attention publique 
un point que vous ne sauriez imaginer. Croyez-moi, si vous voulez, mais
le fait est qu'il tait plus glorieux  lui tout seul, plus admir et
plus admirable que ne pourraient l'tre aujourd'hui ensemble trois
compositeurs populaires, voire mme trois membres de l'Institut. Ce
Gluck n'avait pourtant encore crit pour le thtre de l'Opra qu'un
trs-petit nombre d'ouvrages;  cette poque, on ne comptait pas les
partitions comme des gros sous. Il venait d'en terminer une intitule
_Iphignie en Tauride_, dont vous n'avez jamais entendu parler
trs-probablement, mais qui excita cependant  Paris un enthousiasme
plus grand que toutes les prcdentes productions de ce mme Gluck et
pour laquelle, aujourd'hui encore, beaucoup de gens prouvent une de
ces passions froces qui vous pouvanteraient, si vous en tiez tmoins.
Inutile de vous dire les raisons de cette anomalie. Or donc, Mhul
s'tant gliss, je ne sais comment,  la rptition de cette _Iphignie
en Tauride_, fut si frapp de ce qu'il entendit, si mu, si boulevers,
qu'il voulut  toute force l'entendre encore le lendemain  la premire
reprsentation. Mais comment faire? tous les billets taient pris! et
d'ailleurs Mhul, en sa qualit de jeune compositeur, logeait le diable
en sa bourse. Il imagina alors de se blottir au fond d'une loge,
esprant y rester inaperu jusqu'au lendemain soir et se trouver ainsi
tout introduit  l'heure solennelle. Malheureusement un inspecteur de la
salle le dcouvrit dans sa cachette, l'interpella vivement et voulut le
mettre  la porte. Gluck se trouvait encore sur l'avant-scne, occup 
rgler quelques dtails du ballet des Scythes (un morceau extraordinaire
que vous ne connaissez pas), car ce diable d'homme se mlait de tout; il
voulait que non-seulement les paroles, mais la mise en scne, la danse,
les costumes et le reste s'accordassent compltement avec sa musique; il
tourmentait tout le monde  ce sujet. On est bien revenu de ces
ides-l, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, l'altercation qui avait lieu
dans la loge ayant attir son attention, Gluck s'informa de ce qui
pouvait y donner lieu. Mhul alors de s'avancer tout tremblant et
d'expliquer l'affaire, en disant au grand matre: _Monseigneur_. Ce
Gluck tait un bon homme au fond, quoiqu'il et de l'esprit, du gnie,
une volont de fer, et qu'il et accompli une rvolution musicale. Il
fut touch de l'enthousiasme du jeune intrus, lui promit un billet pour
la premire reprsentation d'_Iphignie_, l'engagea  venir chez lui le
chercher, dsireux qu'il tait, disait-il, lui, Gluck, de faire la
connaissance de Mhul. Vous devinez le reste et concevez l'influence que
les conseils d'un tel homme durent exercer sur le talent de son protg;
car ce Gluck, je vous le rpte, fut rellement un compositeur d'un
grand mrite, et _chevalier_ qui plus est, et trs-riche, ce qui doit
pour vous, prouver surabondamment sa valeur.

On ne passerait gure aujourd'hui plus de deux heures dans une loge,
sans boire ni manger, pour entendre un chef-d'oeuvre. C'est, sans doute,
qu'autrefois les chefs-d'oeuvre taient rares, ou qu'il y a peu de Mhul
maintenant. Quant au _monseigneur_, il est tout  fait tomb en
dsutude. En parlant  un compositeur illustre, on dit plutt _mon
vieux_. Il est vrai que seigneur vient de _senior_, comparatif du mot
latin _senex_ (vieux); de l les expressions _mon an_, _mon ancien_,
_mon senior_, _mon vieux_. Le respect est tout aussi profond, il est
seulement exprim d'autre sorte.

Ce fut sous la direction de Gluck que Mhul crivit alors, sans avoir
l'intention de les faire jamais reprsenter, et comme tudes seulement,
trois opras: _Psych_, _Anacron_ et _Lausus et Lydie_. Aujourd'hui,
quand on a crit trois romances, avec l'intention de les publier, on
commence  se croire des droits incontestables  l'attention des
directeurs des thtres lyriques.

Mhul avait vingt ans quand il prsenta au comit d'examen de l'Opra
une partition srieuse: _Alonzo et Cora_. Les _Incas_ de Marmontel
avaient sans doute fourni le sujet du pome. _Cora_ fut reue, mais non
joue; et quand au bout de six ans le jeune compositeur vit qu'il
n'tait pas plus avanc de ce ct que le premier jour, il s'adressa 
l'Opra-Comique et lui porta un opra de genre en trois actes,
_Euphrosine et Coradin_, dont, si je ne me trompe, Hoffmann avait crit
la pice, et qui valut  Mhul, pour son dbut, un clatant succs. Ce
fut un bonheur pour lui de n'avoir pu obtenir la mise en scne de son
premier opra; car, lorsqu'aprs le triomphe d'_Euphrosine_, l'Acadmie
royale de Musique se dcida enfin  reprsenter _Cora_, qu'elle avait
depuis si longtemps dans ses cartons, cette oeuvre, ple et froide,
dit-on, ne russit pas.

Malgr le nombre considrable de beaux et charmants ouvrages qui lui ont
succd, je suis oblig d'avouer qu'_Euphrosine et Coradin_ est rest
pour moi le chef-d'oeuvre de son auteur. Il y a l-dedans  la fois de la
grce, de la finesse, de l'clat, beaucoup de mouvement dramatique, et
des explosions de passion d'une violence et d'une vrit effrayantes. Le
caractre d'Euphrosine est dlicieux, celui du mdecin Alibour, d'une
bonhomie un peu railleuse; quant au rude chevalier Coradin, tout ce
qu'il chante est d'un magnifique emportement. Dans cette oeuvre apparue
en 1790, et toute radieuse encore de vie et de jeunesse  l'heure qu'il
est, je me borne  citer en passant l'air du mdecin: Quand le comte se
met  table, celui du mme personnage: Minerve!  divine sagesse! le
quatuor pour trois soprani et basse, o figure avec tant de bonheur le
thme si souvent reproduit: Mes chres soeurs, laissez-moi faire, et le
prodigieux duo: Gardez-vous de la jalousie, qui est rest le plus
terrible exemple de ce que peut l'art musical uni  l'action dramatique,
pour exprimer la passion. Ce morceau tonnant est la digne paraphrase du
discours d'Iago: Gardez-vous de la jalousie, ce monstre aux yeux
verts, dans l'_Othello_ de Shakespeare, grand pote anglais qui vivait
au temps de la reine lisabeth. On raconte qu'assistant  la rptition
gnrale d'_Euphrosine_, Grtry (vous savez, Grtry, un ancien
compositeur n  Lige, en Belgique, et dont l'Opra-Comique de Paris
vient de remonter l'ouvrage si spirituellement mlodieux, _le Tableau
parlant_); on raconte, dis-je, que Grtry, aprs avoir entendu le duo de
la jalousie, s'cria: C'est  ouvrir la vote du thtre avec le crne
des auditeurs! et le mot ne dit rien de trop. La premire fois que
j'entendis _Euphrosine_, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, il m'arriva
de causer un trange scandale au thtre Feydeau, par un cri affreux que
je ne pus contenir  la proraison de ce duo: Ingrat, j'ai souffl dans
ton me! Comme on ne croit gure dans les thtres  des motions aussi
navement violentes qu'tait la mienne, Gavaudan, qui jouait encore
alors le rle de Coradin, o il excellait, ne douta point qu'on n'et
voulu le railler par une farce indcente, et sortit de la scne
courrouc. Il n'avait pourtant jamais peut-tre produit d'effet plus
rel. Les acteurs se trompent plus souvent en sens inverse.

Il faut des voix trs-puissantes pour excuter ce duo! Je voudrais y
voir aux prises mademoiselle Cruvelli et Massol. Mhul crivit un peu
plus tard _Stratonice_, o il avait  peindre les douleurs du grand
amour concentr qui donne la mort. Il faut citer dans cette oeuvre
l'ouverture d'abord, une charmante invocation  Vnus, l'air: Versez
tous vos chagrins, le quatuor de la consultation: Je tremble! mon coeur
palpite! pendant lequel le mdecin Erasistrate,  l'aspect du trouble
que cause  Antiochus expirant la prsence de Stratonice, dcouvre la
passion du jeune prince pour elle, et reconnat la cause de sa maladie;
et encore un bel air d'Erasistrate, et la dernire phrase du roi
Sleucus, si vraie et si touchante:

    Accepte de ma main ta chre Stratonice,
            Et par le prix du sacrifice
    Juge de tout l'amour que ton pre a pour toi!

Aprs avoir crit _Horatius Cocls, le jeune Sage et le vieux Fou_,
espce de vaudeville mesquin; _Doria_, aujourd'hui inconnu; _Adrien_,
belle partition non publie (nous en possdons un exemplaire manuscrit 
la bibliothque du Conservatoire), _Phrosine et Mlidore_, dont la
musique, souvent pleine d'inspiration, contient des effets d'orchestre
entirement inconnus  cette poque, tels que celui des quatre cors
employs dans leurs notes dites _bouches_ les plus sourdes, pour
accompagner d'une sorte de rle instrumental la voix d'un mourant;
Mhul, dans l'espoir de terrasser Lesueur, qu'il dtestait, et dont
l'opra _la Caverne_ venait d'obtenir un succs immense... (J'oubliais
de vous dire que Lesueur fut un clbre compositeur franais, n 
Drucat-Plessiel, prs d'Abbeville, la mme anne que Mhul; il fut
surintendant de la chapelle de l'empereur Napolon, de celle de Louis
XVIII et de Charles X, crivit une foule de messes, d'oratorios,
d'opras, et a laiss en portefeuille un _Alexandre  Babylone_ qui n'a
jamais t reprsent); Mhul, irrit du succs de _la Caverne_ de
Lesueur, mit en musique un opra sur le mme sujet et portant le mme
titre. _La Caverne_ de Mhul tomba. Je sais que la bibliothque de
l'Opra-Comique possde ce manuscrit, et je serais, je l'avoue, fort
curieux de pouvoir juger par mes yeux de ce qu'il y avait de mrit dans
cette catastrophe.

Une autre chute vint mettre le sceau  la renomme et  la gloire de
Mhul, la chute de _la Chasse du jeune Henri_, opra dont l'ouverture,
redemande avec transports, produisit une telle impression sur
l'auditoire qu'on ne voulut pas entendre aprs elle le reste, assez
ordinaire, dit-on, de la partition.

Parmi les trs-beaux ouvrages de Mhul qui russirent peu il faut
mettre en premire ligne _Ariodant_. Le sujet de cet opra est  peu
prs le mme que celui de _Montano et Stphanie_ de Berton (musicien
franais, n  Paris, o il s'est fait une belle rputation par ses
compositions thtrales). Ils sont l'un et l'autre emprunts  une
tragi-comdie de ce pote anglais, Shakespeare, dont je vous parlais
tout  l'heure, qui a pour titre: _Much ado about nothing_. Dans
_Ariodant_ se trouve un duo de jalousie presque digne de faire le
pendant de celui d'_Euphrosine_, un duo d'amour d'une vrit crue
jusqu' l'indcence, un air superbe: Oh! des amants le plus fidle! et
la clbre romance que vous connaissez trs-certainement:

    Femme sensible, entends-tu le ramage
    De ces oiseaux qui clbrent leurs feux?


_Bion_, o l'on trouve un joli rondo, _picure, le Trsor suppos,_
_Hlna_, _Johanna_, _l'Heureux malgr lui_, _Gabrielle d'Estres_, _le
Prince troubadour_, _les Amazones_, ne russirent point et appartiennent
probablement  la catgorie des ouvrages justement condamns  l'oubli.
L'_Irato_, _une Folie,_ _Uthal_, _les Aveugles de Tolde_, _la Journe
aux Aventures_, _Valentine de Milan_ et _Joseph_ sont au contraire de
ceux auxquels le succs a t dispens assez exactement, ce me semble,
dans la proportion de leur mrite. Le moins connu de ces opras, _les
Aveugles de Tolde_, a pour prface une jolie ouverture dans le style
des bolros espagnols. L'_Irato_ fut crit pour mystifier le premier
Consul et tout son entourage, qui ne reconnaissaient de facults
mlodiques qu'aux seuls Italiens et les refusaient surtout  Mhul.
L'ouvrage fut donn comme une traduction d'un opra napolitain. Napolon
n'eut garde de manquer la premire reprsentation; il applaudit de
toutes ses forces, et dclara bien haut que jamais un compositeur
franais ne pourrait crire d'aussi charmante musique. Puis, le nom de
l'auteur ayant t demand par le public, le rgisseur vint jeter  la
salle tonne celui de Mhul. Mystification excellente, qui russira
toujours, en tout temps et en tout lieu, et rendra manifeste l'injustice
des prventions, sans jamais les dtruire.

_Uthal_, avec son sujet ossianique, vint se heurter encore contre _les
Bardes_ de Lesueur, qui poursuivaient  l'Opra une brillante carrire,
et que Napolon d'ailleurs avait pris sous son patronage. Mhul, pour
donner  l'instrumentation d'_Uthale_ une couleur mlancolique,
nuageuse, ossianique enfin, eut l'ide de n'employer que des altos et
des basses pour tous instruments  cordes, en supprimant ainsi la masse
entire des violons. Il rsultait une monotonie plus fatigante que
potique de la continuit de ce timbre clair-obscur, et Grtry,
interrog  ce sujet, rpondit franchement: Je donnerais un louis pour
entendre une chanterelle.

_Joseph_ est celui des opras de Mhul qu'on connat le mieux en
Allemagne. La musique en est presque partout simple, touchante, riche de
modulations heureuses sans tre bien hardies, d'harmonies larges et
vibrantes, de gracieux dessins d'accompagnement, et son expression est
toujours vraie. La seconde partie de l'ouverture ne me parat pas digne
de l'introduction si colore qui la prcde. La prire Dieu d'Isral!
o les voix ne sont soutenues que par de rares accords d'instruments de
cuivre, est compltement belle sous tous les rapports. Dans le duo entre
Jacob et Benjamin: O toi, le digne appui d'un pre! on trouve des
rminiscences assez fortes d'_OEdipe  Colonne_; rminiscences amenes
sans doute dans l'esprit de Mhul par la similitude de situation et de
sentiments qu'offre ce duo avec plusieurs parties de l'opra de
Sacchini. (_OEdipe  Colonne_ est de Sacchini.)

Mhul a crit encore beaucoup d'autre musique que celle des opras que
je viens d'numrer. Il a fait ou plutt arrang trois partitions de
ballets: _le Jugement de Pris_, _la Dansomanie_ et _Perse et
Andromde_. Il a compos des choeurs et une bonne ouverture pour la
tragdie de Joseph Chnier, _Timolon_, plusieurs symphonies, un grand
nombre de morceaux pour le solfge du Conservatoire, des cantates, des
opras dont je m'abstiens de citer les titres, puisqu'ils ne furent
point reprsents; des opras de circonstance, tels que _le Pont de
Lodi_, et d'autres pour lesquels il eut des collaborateurs; une scne 
deux orchestres, dont le second imite _canoniquement_ le premier comme
un cho, excute au Champ-de-Mars dans une fte publique  l'occasion
de la victoire de Marengo; il a fait la musique d'un mlodrame pour le
thtre de la Porte Saint-Martin, et des chansons patriotiques, entre
autres _le Chant du Dpart_ (La victoire en chantant), dont la
popularit s'est maintenue  ct de celle de _la Marseillaise_.

Mhul mourut le 18 octobre 1817,  l'ge de cinquante-quatre ans. Il
avait, dit-on, une conversation attachante, de l'esprit, de
l'instruction, et le got de l'horticulture et des fleurs. Son systme
en musique, si tant est que l'on puisse appeler systme une doctrine
semblable, tait le systme du gros bon sens, si ddaign aujourd'hui.
Il croyait que la musique de thtre ou toute autre destine  tre unie
 des paroles doit offrir une corrlation directe avec les sentiments
exprims par ces paroles; qu'elle doit mme quelquefois, lorsque cela
est amen sans effort et sans nuire  la mlodie, chercher  reproduire
l'accent de voix, l'accent dclamatoire, si l'on peut ainsi dire, que
certaines phrases, que certains mots appellent, et que l'on sent tre
celui de la nature; il croyait qu'une _interrogation_, par exemple, ne
peut se chanter sur la mme disposition de notes qu'une _affirmation_;
il croyait que pour certains lans du coeur humain il y a des accents
mlodiques spciaux qui seuls les expriment dans toute leur vrit, et
qu'il faut  tout prix trouver, sous peine d'tre faux, inexpressif,
froid, et de ne point atteindre le but suprme de l'art. Il ne doutait
point non plus que, pour la musique vraiment dramatique, quand l'intrt
d'une situation mrite de tels sacrifices, entre un joli effet musical
tranger  l'accent scnique ou au caractre des personnages, et une
srie d'accents vrais, mais non provocateurs d'un frivole plaisir, il
n'y a point  hsiter. Il tait persuad que l'expression musicale est
une fleur suave, dlicate et rare, d'un parfum exquis, qui ne fleurit
point sans culture et qu'on fltrit d'un souffle; qu'elle ne rside pas
dans la mlodie seulement, mais que tout concourt  la faire natre ou 
la dtruire: la mlodie, l'harmonie, les modulations, le rhythme,
l'instrumentation, le choix des registres graves ou aigus des voix et
des instruments, le degr de vitesse ou de lenteur de l'excution, et
les diverses nuances de force dans l'mission du son. Il savait qu'on
peut se montrer musicien savant ou brillant et tre entirement dpourvu
du sentiment de l'expression; qu'on peut possder, au contraire, au
plus haut degr ce sentiment et n'avoir qu'une valeur musicale fort
mdiocre; que les vrais matres de l'art dramatique ont toujours t
dous plus ou moins de qualits trs-musicales unies au sentiment de
l'expression.

Mhul n'tait imbu d'aucun des prjugs de quelques-uns de ses
contemporains,  l'gard de certains moyens de l'art qu'il employait
habilement lorsqu'il les jugeait convenables, et que les routiniers
veulent proscrire en tout cas. Il tait donc rellement et tout  fait
de l'cole de Gluck; mais son style, plus chti, plus poli, plus
acadmique que celui du matre allemand, tait aussi bien moins
grandiose, moins saisissant, moins _pre au coeur_; on y trouve bien
moins de ces clairs immenses qui illuminent les profondeurs de l'me.
Puis, si j'ose l'avouer, Mhul me semble un peu sobre d'ides; il
faisait de la musique excellente, vraie, agrable, belle, mouvante,
mais sage jusqu'au rigorisme. Sa muse possde l'intelligence, l'esprit,
le coeur et la beaut; mais elle garde des allures de mnagre, sa robe
grise manque d'ampleur, elle adore la sainte conomie.

C'est ainsi que dans _Joseph_ et dans _Valentine de Milan_, la
simplicit est pousse jusqu' des limites qu'il est dangereux de tant
approcher. Dans _Joseph_ aussi, comme dans la plupart de ses autres
partitions, l'orchestre est trait avec un tact parfait, un bon sens
extrmement respectable; pas un instrument n'y est de trop, aucun ne
laisse entendre une note dplace; mais ce mme orchestre, dans sa
sobrit savante, manque de coloris, d'nergie mme, de mouvement, de ce
je ne sais quoi qui fait la vie. Sans ajouter un seul instrument  ceux
que Mhul employa, il y avait moyen, je le crois, de donner  leur
ensemble les qualits qu'on regrette de ne pas y trouver. J'ai hte
d'ajouter que ce dfaut, s'il est rel, me parat mille fois prfrable
 l'abominable et repoussant travers qu'il faut renoncer  corriger chez
la plupart des compositeurs dramatiques modernes, et grce auquel l'art
de l'instrumentation fait trop souvent place, dans les orchestres de
thtre,  des bruits grossiers et ridicules, grossirement et
ridiculement placs, ennemis de l'expression et de l'harmonie,
exterminateurs des voix et de la mlodie, propres seulement  marquer
davantage des rhythmes d'une vulgarit dplorable, destructeurs mme de
l'nergie, malgr leur violence; car l'nergie du son n'est que relative
et ne rsulte que des contrastes habilement mnags; bruits qui n'ont
rien de musical, qui sont une critique permanente de l'intelligence et
du got du public capable de les supporter, et qui ont enfin rendu nos
orchestres de thtre les mules de ceux que font entendre dans les
foires de village les saltimbanques et les marchands d'orvitan.

       *       *       *       *       *

Avouez-le, malgr votre haute estime pour Mhul et ses oeuvres, vous ne
saviez pas tout cela. Et c'est  _Anglique et Roland_ que vous devez
cette instruction inattendue. A quelque chose le mauvais est bon.

Votre second acte n'est pas termin, j'en ai peur. Eh bien causons un
peu. Je reviens encore de Londres. Cette fois,  part l'exception que je
dois faire en faveur de deux cantatrices, je n'y ai rien observ en
musique que d'assez laid. J'ai vu une reprsentation au thtre de la
Reine du _Figaro_ de Mozart, mais trombonis, ophiclid, en un mot
_doubl en cuivre_ comme un vaisseau de haut bord. C'est ainsi que cela
se pratique en Angleterre. Ni Mozart, ni Rossini, ni Weber, ni Beethoven
n'ont pu chapper  la _rinstrumentation_. Leur orchestre n'est pas
assez pic, et l'on se croit oblig de pourvoir  ce dfaut.
D'ailleurs, si les thtres ont des joueurs de trombone, d'ophiclide,
de grosse caisse, de triangle et de cymbales, ce n'est pas apparemment
pour qu'ils se croisent les bras! Cette charge est vieille, il serait
temps d'y renoncer.

Mademoiselle Cruvelli jouait le page, et pour la premire fois de ma vie
j'ai entendu ce rle chant d'une faon intelligible. Mademoiselle
Cruvelli le dit pourtant avec une passion un peu trop accentue; elle
fait de Cherubino un trop grand garon; elle en fait presque un jeune
homme. Madame Sontag _tait_ Suzanne. L'existence d'un pareil talent est
 peine croyable pour ceux mme qui en prouvent le charme. Voil une
cantatrice qui entend l'art des nuances, qui en possde un clavier
complet, et qui sait le choisir et les appliquer!

    Donnez des lis pour elle,
    Des lis  pleines mains.

J'ai assist, dans Westminster-Abbey,  la _Purcell's commemoration_. Un
petit choeur de voix mdiocres chantait avec accompagnement d'orgue des
hymnes, antiennes et motets de ce vieux matre anglais. Un petit
auditoire recueilli assistait  la crmonie. C'tait froid, stagnant,
somnolent, lent. Je m'vertuais  ressentir de l'admiration, et
j'prouvais le sentiment contraire. Puis le souvenir du choeur des
enfants de l'glise de Saint-Paul tant venu m'assaillir, j'ai fait
mentalement une comparaison fcheuse, et je suis sorti, laissant Purcell
sommeiller avec ses fidles.

Sir George Smart a bien voulu, un dimanche, me faire les honneurs de la
chapelle de Saint-James, dont il est l'organiste. Hlas! la musique a
abandonn ce rduit, depuis que les rois et les reines ont cess
d'habiter le palais. Quelques chantres sans voix, huit enfants de choeur
qui en ont trop, un orgue primitif, c'est tout ce qu'on y entend. Cette
chapelle fut construite par Henri VIII, et sir George m'a montr la
petite porte par laquelle ce bon roi venait rendre grce  Dieu et
chanter les _alleluia_ composs par lui-mme, chaque fois qu'il avait
invent une nouvelle religion ou fait couper le cou  une de ses
femmes...

J'ai entendu aussi dans un concert le brillant _Stabat_ de Rossini...
Vous ne connaissez pas l'histoire de la fugue qui termine cette
partition? La voici.

Rossini, ce grand musicien de tant d'esprit, a pourtant eu la faiblesse
de croire qu'un _Stabat_ respectable, un vrai _Stabat_, un _Stabat_
digne de succder  ceux de Palestrina et de Pergolse, devait
absolument finir par une fugue sur le mot _Amen_. C'est en ralit, vous
le savez tous, le plus abominable et le plus indcent des contre-sens;
mais Rossini ne se sentait pas le courage de braver le prjug tabli
l-dessus. Or, comme la fugue n'est pas son fort, il alla trouver son
ami Tadolini, qui passe pour un contre-pointiste  tous crins, et il lui
dit de son air le plus clin: _Caro Tadolini, mi manca la forza; fammi
questa fuga!_ Le pauvre Tadolini se dvoua et fit la fugue. Puis quand
le Stabat parut, les professeurs de contre-point la trouvrent
dtestable, ces messieurs ayant toujours t dans l'usage de n'accorder
la science de la fugue qu' eux ou  leurs lves. De sorte qu'en fin de
compte, Rossini,  les en croire, et tout aussi bien fait d'crire sa
fugue lui-mme.

Telle est l'anecdote qui circule; mais la vrit vraie, c'est, entre
nous soit dit, que la fugue est de Rossini.

Un malheur srieux vient de nous frapper  Paris, et vous serez bien
heureux de ne pas en ressentir le contre-coup. Z..., ce grand insulteur
de l'art et des artistes, dsespr d'avoir, par un coup de bourse,
perdu les trois quarts de l'norme fortune qu'il avait amasse, vous
savez comment, n'a pu rsister  une tentation de suicide. Il a fait son
testament, lgu, dit-on, ce qui lui restait  la directrice d'une
maison d'ducation pour les filles jeunes, et, ce pieux devoir rempli,
s'est achemin vers la place Vendme, o il s'est fait ouvrir la porte
de la colonne. Parvenu sur la galerie qui couronne le sommet du
monument, il a quitt son chapeau, sa cravate, ses gants, je tiens ces
affreux dtails du gardien de la colonne, il a jet un regard calme sur
l'abme ouvert autour de lui, puis s'loignant de quelques pas de la
balustrade, comme pour mieux prendre son lan, il a brusquement renonc
 son projet.

Henri Heine, que je viens de voir, m'a rcit en prose franaise un
petit pome lgiaque allemand qu'il a compos sur cette catastrophe.
C'est  mourir de rire.

Pauvre Heine! clou sur son lit depuis six ans par une incurable
paralysie; presque aveugle; il garde nanmoins sa terrible gat. Il ne
consent pas encore  mourir, dit-il. Il faut que le bon Dieu attende. Il
veut voir auparavant comment _tout ceci finira_. Il fait des mots, sur
ses ennemis, sur ses amis, sur lui-mme. Avant-hier, en m'entendant
annoncer, il s'est cri de son lit, avec sa faible voix qui semble
sortir d'une tombe: Eh! mon cher! quoi, c'est vous! entrez. Vous ne
m'avez donc pas abandonn?... toujours original!

Si votre second acte n'est pas termin, j'en suis fch, Corsino, mais
je n'ai plus rien  vous conter pour le moment. Ainsi rsignez-vous,
prenez votre violon et jouez le final comme s'il tait bon. Vous n'en
mourrez pas. D'ailleurs, j'ai besoin de relire encore votre lettre; je
veux y rpondre de faon  ne pas tre oblig de vous quitter avant la
fin du troisime acte, que vous me dnoncez comme le plus dangereux.

       *       *       *       *       *

POUR LE DERNIER ACTE.

Je n'ai pas voulu, en commenant ma lettre, faire la moindre observation
sur certains passages de la vtre. J'y arrive maintenant.

Ah! mes quatre ou cinq lecteurs trouvent que j'ai mal agi en racontant
les dlassements auxquels ils se livrent, eux et leurs confrres, quand
il s'agit d'excuter la musique qu'ils n'aiment point! dlassements que
j'avoue avoir moi-mme partags!

Voil bien les artistes! s'ils font la moindre chose passable, il faut
que les cinq cent trente mille voix de la renomme, sans compter sa
trompette, l'annoncent aux cinq parties du monde; et en quels termes! et
avec quelles fanfares! je le sais trop. Mais, s'il leur arrive de se
laisser entraner  quelque action ou production qui donne tant soit peu
de prise  la critique, malgr tous les mnagements, tous les sourires
de cette pauvre critique, en dpit des formes aimables qu'elle prend
pour se faire bnigne et douce et bonne fille, en parler seulement est,
de sa part, un crime abominable;  les en croire, c'est une infamie, que
dis-je, une platitude, un _abus de confiance_: et chacun de ces indigns
de s'crier comme Othello: Il n'y a donc point de carreaux au ciel!

Sur ma foi, trs-chers, vous m'inspirez de la piti.

Je vous supposais moins arrirs, et je me croyais, moi, bien plus de
vos amis.

Allons! je vais mettre des gants pour vous crire, je ne me montrerai
dsormais dans votre orchestre qu'en cravate blanche, avec _toutes mes
dcorations_, et ne vous parlerai, Messeigneurs, que chapeau
bas.........

Plaisanterie  part, une telle susceptibilit est enfantine, (sachez-moi
gr de ne pas dire purile); mais comme je vous tiens pour incapables de
n'en pas rire  prsent, brisons-l, et qu'il n'en soit plus question.

Pour vous, Corsino, qui pensez paratre _ridicule aux yeux des hommes de
lettres et des musiciens de Paris qui me liront_, sachez-le bien, votre
crainte est absolument chimrique; par cette excellente raison, que les
hommes de lettres de Paris lisent seulement leurs propres livres et que
les musiciens ne lisent rien.

Je vous remercie sincrement de m'avoir soustrait  la _vendetta
transversale_ du tnor outrag, et de ne _vouloir pas qu'on me joue_. Je
vous en ai mme une double obligation, car le danger serait double pour
moi, si l'opra en question tait donn  X***. Je crois vos
confrres fort capables d'en faire un _opra o l'on parle_, et de
commencer la lecture de _Clarisse-Harlowe_  sa premire reprsentation.

J'avoue la mesquinerie de mon calembour sur Moran, mais votre jeu de
mots sur les Bavaroises ne vaut pas mieux.

Il m'est impossible de croire au corset de votre chef d'orchestre. Ce
sont plutt les rptitions d'_Anglique et Roland_ qui l'auront fait
maigrir. C'est donc bien mauvais?

Si j'ai dit par deux fois que le bon Bacon (admirez l'euphonie!) ne
descendait pas de l'homme clbre dont il porte le nom, c'est que sa
rare intelligence et la profondeur de son esprit pourraient faire croire
le contraire, et qu'une telle supposition de descendance serait
calomnieuse pour le savant Roger Bacon, inventeur de la poudre,
puisqu'il fut moine et que les moines ne se marient pas. Cette
explication, je l'espre, satisfera compltement notre ami.

Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et vous, Corsino, vous ignorez ce
qu'est Falstaff. Vous osez le dire! Mais vous tes donc tous plus B. B.
B. B. Bacon que Bacon lui-mme! Falstaff un pote! un guerrier! et vous
avez prtendu souvent connatre Shakespeare!... Sachez donc, Messieurs
mes amis les musiciens, que sir John Falstaff est un personnage
important de trois pices du pote anglais, des deux tragdies de _Henri
VI_ et de la comdie des _Joyeuses commres de Windsor_; qu'il occupe
encore l'attention du public dans un quatrime drame du mme auteur, o
il ne parat point, mais o l'on vient raconter ses derniers moments.
Sachez qu'il fut le favori de la reine lisabeth, qu'il est l'idal du
bouffon anglais, du gascon anglais, du matamore anglais; qu'il faut voir
en lui le vrai polichinelle anglais, le reprsentant de cinq ou six
pchs capitaux; que gourmandise, paillardise, couardise, sont ses
qualits dominantes; que, malgr son obsit, sa rotondit, sa ladrerie
et sa poltronnerie, il ensorcelle des femmes et leur fait mettre en gage
leur argenterie pour satisfaire ses apptits gloutons; que Shakespeare
l'a donn au prince Henri pour compagnon de ses orgies et de ses
escapades nocturnes dans les rues de Londres; lequel prince permet 
Falstaff de traiter Son Altesse avec la plus incroyable familiarit;
jusqu'au moment o devenu roi sous le nom de Henri V, et dsireux de
faire oublier les folies de sa jeunesse, le _Royal Hal_, comme Falstaff
a l'insolence de l'appeler par abrviation, interdit l'accs de sa cour
 son gros compagnon de dbauches et l'envoie en exil. Sachez enfin que
cet incomparable cynique, auquel on s'intresse malgr soi et dont la
triste fin vous tire presque des larmes, oblig de prendre part  une
grande bataille,  la tte d'une bande de vagabonds dpenaills dont il
est le capitaine, s'enfuit au moment de l'action et prononce dans le
rduit o il est all se cacher le monologue que voici:

_Honour pricks me on. Yea, but how, if honour prick me off when I come
on? how then? can honour set to a leg? No. Or an arm? No. Or take away
the grief of a wound? No. Honour hath no skill in surgery then? No. What
is honour? A Word. Wath is in that word, honour? Wat is that honour?
Air. A trim reckoning!--Who hath it? He that died o' Wednesday. Doth he
feel it? No. Doth he hear it? No. Is it insensible then? Yea, to the
dead. But will it not live with the living? No. Why? Detraction will not
suffer it.--Therefore I'll none of it: Honour is a mere scutcheon, and
so ends my catechism._

J'ai transcrit l'original de ce discours clbre, pour ceux d'entre
vous, Messieurs, qui ne savent pas l'anglais et qui voudraient se
donner l'air de le savoir. Mais en voici la traduction, destine  ceux
qui bornent leurs prtentions  comprendre la langue franaise.

_L'honneur me pique pour me faire avancer. Oui, mais quoi, si l'honneur
me pique  terre quand j'avance! Que faire alors? L'honneur peut-il me
raccommoder une jambe? Non. Ou un bras? Non. Ou dissiper la douleur
d'une blessure? Non. L'honneur ne sait donc rien en chirurgie? Qu'est-ce
que l'honneur? Un mot. Qu'est-ce que ce mot, honneur? Qu'est-ce que cet
honneur? De l'air. Une facture acquitte. Qui possde cela? Celui qui
mourut mercredi. Le sent-il? Non. L'entend-il? Non. C'est insensible
alors? Oui, pour les morts. Mais cela ne vivra-t-il pas avec les
vivants? Non. Pourquoi? La mdisance ne le souffrira pas.--En ce cas je
m'en passerai: L'honneur est un simple cusson, et ainsi finit mon
catchisme._

Vous devinez maintenant, n'est-ce pas, comment  propos des labeurs de
Camons et de sa gloire tardive, j'ai pu m'crier: _O Falstaff_, et
songer  sa philosophie. Vous tes d'une rare pntration.

Venons enfin, cher Corsino,  vos dernires questions.

L'auteur de cette vie de Paganini dont vous me parlez, crivait
rcemment  un de mes amis, en le priant d'obtenir de moi une analyse de
son ouvrage dans le _Journal des Dbats_; esprant, disait-il, que je ne
me laisserais pas influencer dans cette apprciation par ma haine pour
la musique italienne et pour les Italiens. J'ai donc lu sa brochure. Il
m'a t facile de rpondre aux reproches violents qui m'y sont adresss.
Mais cette rplique faite, on m'a dtourn de la publier dans un
journal, afin de ne pas donner lieu  une polmique qui, n'intressant
que moi, y serait ncessairement dplace. Ici le cas n'est plus le
mme, et je ne suis pas fch, puisque vous avez lu l'accusation, de
vous faire connatre la dfense.




RPONSE A M. CARLO CONESTABILE

auteur du livre intitul:

VITA DI NICCOLO PAGANINI DA GENOVA


M. Conestabile de Prouse en appelle  mon impartialit en me demandant
de faire l'analyse de ce petit ouvrage, dans lequel il me traite de la
plus vilaine faon. Je le remercie de m'avoir cru, nanmoins, capable de
rendre pleine justice  son travail. Je le ferais bien volontiers,
accoutum que je suis  me trouver dans cette piquante position.
Malheureusement l'oeuvre est de telle nature, qu'il m'est impossible
d'mettre,  son sujet une opinion de quelque valeur. Je ne puis juger
ni du mrite historique du livre, n'tant point en mesure de connatre
la vrit des faits qui y sont noncs; ni du style de l'auteur, les
finesses de la langue italienne devant m'chapper ncessairement; ni de
la justesse avec laquelle il apprcie le talent du grand virtuose, _car
je n'ai jamais entendu Paganini_. J'tais en Italie,  l'poque o cet
artiste extraordinaire enthousiasmait la France. Quand je l'ai connu,
plus tard, il avait dj renonc  se faire entendre en public, l'tat
de sa sant ne le lui permettant plus; et je n'osai point alors, cela se
conoit, lui demander de jouer pour moi seul une fois encore. Si je me
suis form de lui une opinion si haute, c'est d'aprs sa conversation
d'abord; c'est clair par ces irradiations que projettent certains
hommes d'lite et qui semblaient entourer Paganini d'une potique
aurole; c'est d'aprs l'admiration ardente autant que raisonne qu'il
avait inspire  des artistes dans le jugement desquels j'ai une
confiance absolue.

J'aime  penser que M. Conestabile a puis aux sources les plus pures
pour crire la vie de l'illustre virtuose, dont l'apparition produisit
en Europe une motion si extraordinaire. Je reconnais mme qu'en ce qui
touche mes relations avec Paganini, il a recueilli quelques
renseignements exacts et qu'il n'a gure laiss chapper que des erreurs
de dtail peu importantes. Peut-tre devrais-je borner l mon
apprciation. Mais ce livre contient un passage bien fait pour me faire
ressentir une violente indignation, si la calomnie qu'il contient
n'tait tempre par tant d'absurdit; et je ne puis, le lecteur me le
pardonne, m'abstenir d'y rpondre brivement.

Aprs avoir racont ce qui est de notorit publique d'une anecdote qui
me concerne, et dans laquelle Paganini joua  mon gard un rle si
cordialement magnifique, aprs avoir mme accord bnvolement une
valeur trop grande  mes compositions, M. Conestabile s'crie:
Maintenant, qui le croirait!!! ce mme homme qui doit  un Italien le
triomphe de son propre gnie, l'_acquisition_ (conseguimento) d'une
somme considrable[10], ce Berlioz, qui appartient  une nation si
redevable  la trs-chre patrie des Palestrina, des Lulli, des Viotti,
des Spontini, NE SE SOUVIENT PLUS, Paganini mort, des bienfaits qu'il a
reus; et, aprs avoir suc le venin de l'ingratitude, se plat  vomir
des paroles acerbes contre _notre_ musique, contre _nous_, qui, par
antique bont, sommes habitus  souffrir les injures et les outrages
des nations trangres (je traduis textuellement), n'opposant  leurs
grossiers sarcasmes qu'un ddaigneux silence! Mais non, le nom d'Hector
Berlioz ne prira pas (vous tes trop bon!), ni celui de Paganini (
fortiori, c'est un plonasme); et si les contemporains se taisent (ils
ne se taisent pas tous), au moins nos successeurs, en apprenant
l'aventure que je viens de raconter, rcompenseront par leurs
applaudissements la philanthropie italienne, et consacreront une page 
l'ingratitude franaise!!!

En vrit, Monsieur, lui rpondrai-je, si vous pouviez savoir combien
cette tirade est ridicule, vous seriez trs-fch de l'avoir laiss
chapper. Vous vivez, je le vois, dans un monde exclusif et qui veut
rester en dehors du mouvement musical de l'Europe. Vous vous passionnes
pour _votre_ musique, comme vous dites, sans pouvoir tablir entre son
caractre et celui de la musique des autres peuples d'utiles
comparaisons. De l, votre foi religieuse dans l'art italien et votre
irritation quand on ose mettre ses dogmes en discussion. Vous oubliez
que la plupart des artistes et critiques de quelques valeur connaissent,
au contraire, plus ou moins, les chefs-d'oeuvre de tous les pays; que ces
mmes critiques et artistes n'attachent de prix rel qu' la musique
vraie, grande, originale, belle; qu'ils l'aiment pour ses qualits ou la
dtestent pour ses vices, sans s'inquiter d'o elle vient. Peut-tre ne
l'avez-vous jamais su. Eh bien! en ce cas, je vous l'apprends. Que
l'auteur d'une oeuvre musicale soit Italien, Franais, Anglais ou Russe,
il leur importe peu. Les questions de nationalit sont  leurs yeux tout
 fait puriles.

Et la preuve en est dans votre livre mme, lorsqu' propos de la mort de
Spontini, vous dites que je _n'ai pu m'empcher_ (il y a vingt-cinq ans
que je ne le puis) _de payer  ses oeuvres un large tribut d'admiration_.

Maintenant, permettez-moi de vous montrer l'injustice de l'accusation
blessante que vous portez contre moi, les consquences qu'il en faudrait
tirer si elle tait mrite, et l'erreur matrielle que vous avez
commise sur le fond de la question.

Je vois d'abord, dans cette accusation mme, la preuve que, vous au
moins, vous n'opposerez pas _aux sarcasmes un ddaigneux silence_, et
que vous tes  peu prs exempt de _l'antique bont_ de vos
compatriotes.

Vous croyez qu'un grand artiste italien ayant fait pour moi ce que fit
Paganini, je suis tenu par cela seul de trouver excellent, parfait,
irrprochable, tout ce qui se pratique en Italie, de louer les habitudes
thtrales de ce beau pays, les prdilections musicales de ses
habitants, les rsultats que ces prdilections et ces habitudes ont
amens dans l'exercice du plus libre des arts, et la compression
qu'elles exercent fatalement sur lui.

Quoique Franais, Monsieur, je dois beaucoup  la France; d'aprs vous,
il me serait donc impos de trouver bonne toute la musique qu'elle
produit. Ce serait fort grave, car on en fait, en France, presque
autant de mauvaise que chez vous. Je dois beaucoup aussi  la Prusse, 
l'Autriche,  la Bohme,  la Russie,  l'Angleterre; je suis cribl de
dettes semblables, contractes un peu partout. Il me faut donc dclarer
que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et
m'crier: Vous tes tous sublimes, embrassons-nous! sans ajouter: Et
que cela finisse!

Vous prtendez enfin qu' l'gard de toutes les nations dont un seul
homme mme aurait bien voulu me reconnatre quelque mrite, je dois ne
plus tenir compte de ma conscience d'artiste et jouer, en tout tat de
cause, une sotte comdie d'admiration.

Paganini, Monsieur, qui n'tait point de votre avis, m'et mpris, si
j'en eusse t capable. Je sais fort bien, en outre, ce qu'il pensait
des moeurs musicales de son pays, quoiqu'il ne se soit jamais trouv,
fort heureusement pour lui et peut-tre pour vous, dans le cas
d'exprimer par crit son opinion  ce sujet. Je tremble de vous laisser
souponner ce qu'en pensaient galement Cherubini et Spontini, dont vous
revendiquez maintenant comme vtres la clbrit et les oeuvres, bien que
l'Italie ne se soit gure soucie de l'une ni des autres. Paganini,
Spontini et Cherubini furent donc, eux aussi, et plus que moi, des
monstres d'ingratitude; car si le reste de l'Europe, en leur donnant 
parcourir une carrire plus vaste que celle impose  ses musiciens par
l'Italie, a forc leur gnie de prendre un vol plus puissant et plus
fier, et les a combls ensuite d'or, d'honneurs et de gloire, l'Italie
leur donna.... naissance, et ce prsent, peu coteux, a bien son prix.
D'ailleurs, remarquez, je vous prie, que Paganini n'est point l'Italie,
pas plus que je ne suis la France. Ces deux pays, dont vous glorifiez
justement l'un, en flagellant l'autre outre mesure, ne sauraient tre
solidaires des sentiments privs de deux artistes. Admettons mme, si
vous voulez, que tous les Italiens soient des _philanthropes_, selon
votre nave expression, il m'est impossible de vous accorder que tout
les Franais soient des _ingrats_.

De plus, je veux vous faire un important aveu: quelque passionn que
vous soyez pour votre musique, je suis presque sr de l'tre encore
davantage pour _la_ musique. A ce point que je me sens trs-capable
d'prouver une sympathie dvoue pour un brigand de gnie, et-il tent
de m'assassiner, et assez peu pour un honnte homme auquel la nature
aurait refus l'intelligence et le sentiment de l'art.

Sans doute, vos convictions sont sincres et vous tes un parfait
honnte homme. Mais, croyez-le bien, les ides de Paganini ne
diffraient gure de ma monstrueuse manire de voir  ce sujet. Enfin,
pour complter ma profession de foi, sachez que si je suis profondment
reconnaissant envers les hommes dont les oeuvres m'inspirent de
l'admiration, je n'admirerai jamais des hommes mdiocres, lors mme que
leurs procds envers moi m'auraient inspir la plus vive
reconnaissance. Jugez de la valeur du droit que je m'attribue de ne
point louer les oeuvres et les talents mdiocres ou pires, de gens
auxquels je ne dois rien.

Maintenant relevons une erreur de date qui a bien aussi son importance.
Celle de mes critiques que vous citez, et dont vous changez d'ailleurs
la signification, en mettant _sens mlodique_ au lieu de _sens de
l'expression_, ce qui est fort diffrent, je vous l'assure, cette tude
sur les tendances musicales de l'Italie, qui a motiv le rquisitoire au
sujet duquel j'ai le plaisir de vous entretenir, a t crite en 1830, 
Rome. Elle fut imprime pour la premire fois  Paris, dans le courant
de la mme anne, par la Revue europenne, reproduite ensuite dans
diverses publications, dans l'_Italie pittoresque_, entre autres, et
dans la _Revue musicale_ de M. Ftis, qui taxa d'abord mon opinion
d'exagre et en reconnut lui-mme, plus tard, la justesse et la
justice. Vous pouvez vous en convaincre par le rcit que M. Ftis a
publi dans la _Gazette musicale_ de Paris, de son voyage en Italie. Or,
j'ai vu Paganini pour la premire fois en 1833. Vous voyez donc bien
qu'il ne peut y avoir absolument aucune ingratitude dans le fait de cet
crit, puisqu'il fut rdig, imprim et reproduit longtemps avant que
j'eusse seulement rencontr l'immortel virtuose dont vous tes le
biographe, et qu'il m'et honor de son amiti. Ceci, je le suppose,
suffira pour ter un peu de sa valeur  votre accusation, mais n'empche
point que j'aie encore  cette heure les mmes ides sur ce que l'Italie
peut avoir conserv de ses moeurs musicales de 1830, et que je prtende
tre toujours en droit de les exprimer, sans mriter le moins du monde
le reproche d'ingratitude que vous avez eu le patriotisme de m'adresser.

Voil, Monsieur, tout ce que je puis dire sur votre livre, qui me semble
crit, du reste, dans un but honorable et avec les meilleures
intentions.

       *       *       *       *       *

Je vais rpondre maintenant, caro Corsino,  l'autre question
_importante_ contenue dans votre lettre.

Oui, je connais Wallace, et j'apprends avec plaisir que vous aimez son
opra de _Maritana_. Cet ouvrage, si bien accueilli  Vienne et 
Londres, m'est pourtant encore inconnu. Quant  l'auteur, voici quelques
dtails invraisemblables sur lui, qui pourront vous intresser.
Admettez-les pour vrais, car je les tiens de Wallace lui-mme, et il est
trop indolent, malgr son humeur vagabonde, pour se donner la peine de
mentir.




V. WALLACE

compositeur anglais.

SES AVENTURES A LA NOUVELLE-ZLANDE


Vincent Wallace naquit en Irlande. Il fut d'abord un violoniste
distingu, et obtint comme tel de beaux succs  Londres et dans les
colonies des Indes et de l'Australie. Il a ensuite renonc au violon
pour se livrer  l'enseignement du piano, instrument qu'il possde
parfaitement, et  la composition. C'est un excellent _Excentric man_,
flegmatique en apparence comme certains Anglais, tmraire et violent au
fond comme un Amricain. Nous avons pass ensemble,  Londres, bien des
demi-nuits autour d'un bol de punch, occups, lui  me raconter ses
bizarres aventures, moi  les couter avidement. Il a enlev des femmes,
il a compt plusieurs duels malheureux pour ses adversaires, il a t
sauvage... Oui, sauvage, ou  peu prs, pendant six mois. Et voici en
quels termes je l'ai entendu me narrer, avec son flegme habituel, cet
trange pisode de sa vie:

J'tais  Sydney (Wallace dit: J'tais  Sydney,--ou bien: Je vais 
Calcutta,--comme nous disons  Paris: Je pars pour Versailles--ou: Je
reviens de Rouen), j'tais  Sydney, en Australie, quand un commandant
de frgate anglais, de ma connaissance, m'ayant rencontr sur le port,
me proposa, entre deux cigares, de l'accompagner  la
Nouvelle-Zlande.--Qu'allez-vous faire l? lui dis-je.--Je vais chtier
les habitants d'une baie de Tava-Pounamou, les plus froces des
No-Zlandais, qui se sont permis, l'an dernier, de piller un de nos
baleiniers et de manger son quipage. Venez avec moi, la traverse n'est
pas longue et l'expdition sera amusante.--Je vous suivrai volontiers.
Quand partons-nous?--Demain.--C'est convenu, je suis des vtres.--Le
lendemain nous mmes  la voile, en effet, et le voyage se fit
rapidement. Arrivs en vue de la Nouvelle-Zlande, notre commandant, qui
avait cingl droit sur sa baie, ordonne de mettre le navire en dsarroi,
de dchirer quelques voiles, de briser deux ou trois vergues, de fermer
les sabords, de masquer soigneusement nos canons, de cacher les soldats
et les trois quarts de l'quipage dans l'entrepont, de donner enfin 
notre frgate l'air d'un pauvre diable de navire  moiti dsempar par
la tempte et ne gouvernant plus.

Ds que les Zlandais nous eurent aperus, leur mfiance ordinaire les
fit se tenir coi. Mais, en ne comptant qu'une dizaine d'hommes sur le
pont de la frgate, et croyant reconnatre,  notre apparence misrable
et  l'incertitude de nos allures, que nous tions des naufrags
suppliants plutt que des agresseurs, ils saisissent leurs armes,
sautent dans leurs pirogues et se dirigent vers nous de tous les coins
du rivage. Je n'ai jamais tant vu de pirogues de ma vie. Il en sortait
de la terre, de l'eau, des buissons, des rochers, de partout. Et notez
que plusieurs de ces embarcations portaient jusqu' cinquante guerriers.
On et dit d'un banc de poissons normes nageant de notre ct, en
rapprochant leurs rangs. Nous nous sommes ainsi laiss entourer comme
des gens incapables de se dfendre. Mais quand les pirogues, divises en
deux masses, se sont trouves  une demi-porte de pistolet et serres 
ne pouvoir virer de bord, un petit coup donn  la barre fait notre
frgate prsenter ses flancs aux deux flottilles, et le commandant de
crier aussitt: En bataille sur le pont! ouvrez les sabords! et feu
partout sur cette vermine!--Les canons de babord et de tribord avanant
alors hors du navire toutes leurs ttes  la fois, comme des curieux qui
se mettent aux fentres, ont commenc  cracher sur les guerriers
tatous une pluie de mitraille, de boulets et d'obus des mieux
conditionnes. Nos quatre cents soldats accompagnaient ce concert d'une
fusillade nourrie et bien dirige. Tout le monde travaillait; c'tait
superbe. Du haut d'une vergue du grand mt, o j'tais grimp avec mes
poches pleines de cartouches, mon fusil  deux coups et une douzaine de
grenades, que le matre canonnier m'avait donnes, j'ai, pour ma part,
t l'apptit  bien des Zlandais, qui avaient dj peut-tre creus le
four o ils comptaient me faire cuire. J'en ai tu je ne pourrais dire
combien. Vous le savez, dans ces pays-l, cela ne fait rien de tuer des
hommes. On ne se figure pas surtout l'effet de mes grenades. Elles
clataient entre leurs jambes et les faisaient sauter en l'air et
retomber  la mer comme des dorades, pendant que les pices de
vingt-quatre et de trente-six, avec leurs gros boulets, vous enfilaient
des sries de pirogues et les coupaient par le milieu avec des
craquements comparables  ceux du tonnerre quand il tombe sur un arbre.
Les blesss hurlaient, les fuyards se noyaient, et notre commandant
trpignait en criant dans son porte-voix: Encore une borde!  boulets
rams! feu sur ce chef aux plumes rouges! A la mer la chaloupe
maintenant! le canot, la yole! Achevez les nageurs  coups d'anspect!
allons, raide! mes garons! _God save the queen!_

La mer tait couverte de cadavres, de membres, de casse-tte, de
pagaies, de dbris d'embarcations; et  et l se dessinaient sur l'eau
verte de larges flaques rouges. Nous commencions  tre las, quand nos
hommes de la chaloupe, moins enrags que le commandant, se contentant
d'expdier  coups de pistolet et d'aviron encore une douzaine de
nageurs, ont tir de l'eau deux Zlandais magnifiques, deux chefs qui
n'en pouvaient plus. On les a hisss  demi morts sur le pont de la
frgate. Au bout d'une heure, les deux Goliath taient debout et
vigoureux comme des panthres. L'interprte que nous avions amen de
Sydney s'est approch d'eux pour leur assurer qu'ils n'avaient plus
rien  craindre; les blancs n'tant pas dans l'usage de tuer leurs
prisonniers.--Mais, a dit alors l'un des deux dont la taille tait
norme et l'aspect effrayant, pourquoi les blancs ont-ils tir sur nous
leurs gros et leurs petits fusils? Nous n'tions pas encore en
guerre.--Vous rappelez-vous, a rpondu l'interprte, ces pcheurs de
baleine que vous avez tus et mangs l'anne dernire? ils taient de
notre nation, nous sommes venus les venger.--Ah! s'crie le grand chef
en frappant un violent coup de talon sur le plancher et regardant son
compagnon avec un sauvage enthousiasme, trs-bon! les blancs sont grands
guerriers! Notre procd les remplissait videmment d'admiration. Ils
nous jugeaient au point de vue de l'art, en connaisseurs, en nobles
rivaux, en grands artistes.

La flotte zlandaise abme, la tuerie d'hommes acheve, le commandant
nous apprend, un peu tard, qu'il doit aller maintenant en Tasmanie, au
lieu de retourner  la Nouvelle-Galles. J'tais fort contrari de faire
forcment ce nouveau voyage, dont la dure devait tre assez longue.
Mais voil le chirurgien de la frgate qui exprime le dsir de rester 
Tava-Pounamou, pour y tudier la flore de la Nouvelle-Zlande et
enrichir ses herbiers, si le commandant peut venir le reprendre en
revenant  Sydney: ce  quoi celui-ci s'engage sans difficult. Alors
l'ide de voir de prs ces terribles sauvages me sduit, et j'offre au
chirurgien de l'accompagner. On peut rendre la libert aux deux chefs, 
la condition pour eux de garantir notre sret. Ceux-ci,  qui
l'arrangement convient fort, promettent de nous protger auprs de leur
nation, qui,  les en croire, nous recevra bien. Tayo! tayo! (amis)
disent-ils en venant selon l'usage frotter leur nez contre le ntre.
Tayo rangatira! (amis des chefs).

Le trait est conclu. On nous conduit  terre, le chirurgien, les deux
chefs et moi.

J'avais bien un certain serrement de coeur en mettant le pied sur cette
plage maintenant dserte, mais couverte d'ennemis en armes quelques
heures auparavant, et o nous venions, nous vainqueurs, sans autre
sauvegarde contre la fureur des vaincus que la parole et l'autorit
douteuse de deux chefs anthropophages.

--Sur l'honneur, dis-je  Wallace en l'interrompant, vous mritiez
d'tre cuits vivants  petit feu et mangs l'un et l'autre. Conoit-on
une aussi outrecuidante folie!--Eh bien, pourtant il ne nous arriva
rien. En rencontrant leur peuplade, nos chefs expliqurent que la paix
tait faite et qu'ils nous devaient leur libert. Aprs quoi, nous
faisant mettre  genoux devant eux, ils nous donnrent  chacun un petit
coup de casse-tte sur la nuque, en faisant des signes et prononant des
paroles qui nous rendaient _sacrs_.

Hommes, femmes et enfants, criant: Tayo!  leur tour, nous approchrent
aussitt avec curiosit, mais sans la moindre apparence hostile. Notre
confiance paraissait les flatter, et tous y rpondirent. Le chirurgien,
d'ailleurs, nous fit bien venir d'eux, en pansant le petit nombre de
blesss qui avaient survcu  la mitraille, et dont plusieurs avaient
des plaies et des fractures affreuses. Au bout de quelques jours il me
laissa pour aller, sous la conduite de Koro le grand chef, explorer une
fort de l'intrieur.

J'avais dj, un an auparavant, appris aux les Haoua quelques mots de
la langue kanacke, en usage, malgr les normes distances qui sparent
ces divers archipels,  Haoua,  Tati et  la Nouvelle-Zlande. Je
m'en servis tout d'abord pour sduire deux petites Zlandaises
charmantes, vives comme des grisettes parisiennes, avec de grands yeux
noirs tincelants et des cils de la longueur de mon doigt. Une fois
apprivoises, elles me suivirent comme deux lamas, Mr portant ma
poudre et mon sac  balles, Moanga, le gibier que j'abattais dans nos
excursions; et me servant tour  tour l'une et l'autre d'oreiller, la
nuit, quand nous dormions  la belle toile. Quelles nuits! Quelles
toiles! Quel ciel! C'est le paradis terrestre que ce pays-l.

Croiriez-vous que j'y fus atteint nanmoins par le plus inattendu et le
plus infernal des chagrins! Ema, mon chef protecteur, avait une fille
de seize ans, qui ne s'tait pas montre d'abord, et dont la beaut
piquante, quand je l'aperus, me planta au coeur un amour terrible, avec
tous les frmissements, tous les touffements et tous les abominables
maux de nerfs qui s'en suivent.

Dispensez-moi de vous faire son portrait... Je crus n'avoir qu' me
prsenter  elle pour trouver deux bras ouverts. Mr et Moanga
m'avaient gt. Je voulus en consquence, aprs quelques mots tendres,
la conduire dans un champ de phormium (le lin du pays) pour y filer des
heures d'or et de soie. Mais point. Rsistance, rsistance obstine.
Alors, je me rsignai  faire une cour en rgle et assidue. Le pre de
Tata (c'est son nom) prit mes intrts avec chaleur; il adressa devant
moi maintes fois de vifs reproches  la belle rebelle. J'offris  Tata
l'un aprs l'autre et tous ensemble les boutons de cuivre dor de mon
gilet, puis mon couteau, ma pipe, mon unique couverture, plus de cent
grains de verre bleus et roses; je tuai une douzaine d'albatros, pour
lui faire un manteau de duvet blanc; je lui proposai de me couper
elle-mme le petit doigt. Ceci parut l'branler un moment, mais elle
refusa encore. Son pre indign voulait lui casser un bras; je l'en
dtournai  grand'peine. Mes deux autres femmes s'en mlrent  leur
tour et tentrent de combattre son obstination.

La jalousie est ridicule dans la Nouvelle-Zlande, et mes femmes
n'taient point ridicules.

Rien n'y fit.

Alors, ma foi, le spleen s'empara de moi. Je cessai de manger, de fumer,
de dormir. Je ne chassai plus, je ne disais plus un mot  Moanga, ni 
Mr; les pauvres filles pleuraient, je n'y prenais pas garde; et
j'allais me tirer un coup de fusil dans l'oreille, quand j'eus l'ide
d'offrir  Tata un baril de tabac que je portais toujours attach sur
mon dos.

C'tait cela!!! et je ne l'avais pas devin!!!

Le plus consolant des sourires accueillit ma nouvelle offrande; on me
tendit la main, et en la touchant, je crus sentir mon coeur fondre, comme
fond un morceau de plomb dans un feu de forge. Le cadeau de noces tait
accept. Mr et Moanga coururent, pleines de joie, annoncer  Ema la
bonne nouvelle; et Tata, ravie de possder le prcieux baril qu'elle
s'tait obstine par coquetterie  ne pas demander, dnoua enfin sa
chevelure et m'entrana palpitant vers le champ de phormium...

Ah! mon cher, ne me parlez pas de nos Europennes!...

Au coucher du soleil, mes deux petites premires, ma reine Tata et moi,
nous fmes au coin d'un bois le plus dlirant souper de famille, avec
des racines de fougre, des kopanas (pommes de terre), un beau poisson,
un guana (grand lzard) et trois canards sauvages, cuits les uns et les
autres au four, entre des pierres rougies, selon la mthode des
naturels, et arross de quelques verres d'eau-de-vie qui me restaient.

On m'et propos, ce soir-l, de me transporter en Chine, dans le palais
de porcelaine de l'Empereur, et de me donner la cleste princesse, sa
fille, pour pouse, avec cent mandarins dcors du bouton de cristal
pour me servir, que j'aurais refus.

Le lendemain de ces noces intimes, le chirurgien revint de son
exploration botanique. Il tait couvert de vgtaux plus ou moins secs;
il avait l'air d'une meule de foin ambulante. Son chef et le mien, Koro
et Ema, nos deux cornacs, convinrent de clbrer cette runion et mon
mariage par un festin officiel splendide. Ils avaient justement surpris
en flagrant dlit de vol dans leur P (village) une jeune esclave, et
l'on convint de la punir de mort pour cette solennit. Ce qui fut fait,
bien que je protestasse que nous avions dj un trs-beau dner et que
je n'en mangerais pas.

Dans le fait, vous pouvez m'en croire, au risque de dsobliger nos chefs
qui s'taient mis en frais pour nous traiter, au risque mme d'irriter
Tata qui trouvait absurdes mes rpugnances, on eut beau m'offrir la
meilleure paule de l'esclave, servie sur une frache feuille de fougre
et entoure de succulentes koranas, il me fut impossible d'y toucher.
Notre ducation est vraiment singulire, en Europe! J'en suis honteux.
Mais ce sentiment d'horreur pour l'homme, inculqu ds l'enfance,
devient une seconde nature et c'est en vain qu'on chercherait  le
contrecarrer.

Le chirurgien essaya par bravade de goter  l'paule que j'avais
refuse; presqu'aussitt des nauses violentes le punirent de sa
tentative,  la grande colre de Ka, le cuisinier de Koro, qui se
trouvait ainsi bless dans son amour-propre. Mais mes deux petites
premires, ma chre Tata, Koro et mon beau-pre, l'eurent bientt
calm, en rendant  sa science culinaire un clatant hommage.

Aprs le dner, le chirurgien, possesseur d'une assez respectable
bouteille d'eau-de-vie, la prsenta d'abord  Ema qui, aprs avoir bu,
lui dit d'un air grave:

    Ko tinga na, hia ou owe.

    (_Puisses-tu te bien porter, tre content._)

Tant est naturel l'usage des toasts qu'on reproche parfois 
l'Angleterre.--Koro l'imita, et, s'adressant  moi, rpta le souhait
bienveillant d'Ema. Mr et Moanga me regardaient d'un air tendre.
Alors, pendant que les chefs fumaient quelques pinces de tabac du petit
baril, dont la nouvelle marie les avait gratifis gnreusement, Tata
se serra contre moi, appuya nonchalamment sa tte contre la mienne et me
chanta  l'oreille, comme une confidence, trois couplets dont voici le
refrain que je n'oublierai jamais:

    E takowe e o mo tokou mei rangui
    Ka tai Ki reira, akou rangui auraki.

(_Quand tu seras arriv au port o tu veux aller, mes affections y
seront avec toi_).

Honte sur notre froide musique, sur notre mlodie effronte, sur notre
pesante harmonie, sur notre chant de Cyclopes!!! O trouver en Europe
cette mystrieuse voix d'oiseau amoureux, dont le secret murmure faisait
frissonner tout mon tre d'une volupt effrayante et nouvelle! Quels
gazouillements de harpe sauront l'imiter? Quel fin tissu de _sons
harmoniques_ en donnera l'ide?... Et ce refrain si triste dans lequel
Tata associant, par un caprice trange, l'expression de son amour  la
pense de notre sparation, me parlait _du port lointain... o ses
affections me suivraient_.....

Beloved Tata! Sweet bird!... Tout en chantant, comme chante  midi un
bengali sous la feuille, de la main gauche elle enlaait mon col dans
une longue tresse de ses splendides cheveux noirs, et jouait de la
droite avec les blancs osselets du pied de l'esclave qu'elle venait de
manger... Ravissant mlange d'amour, d'enfantillage et de rverie!... Le
vieux monde souponna-t-il jamais une posie pareille?... Shakespeare,
Beethoven, Byron, Weber, Moore, Shelley, Tennysson, vous n'tes que de
grossiers prosateurs.

Pendant cette scne, Ka avait, presque sans interruption, chuchot de
son ct avec la bouteille, qui lui avait dit tant de choses, que Koro
et le chirurgien durent le conduire, en le soutenant, jusqu' sa case,
o il tomba ivre mort.

Plus ivre que le cuisinier, mais ivre d'amour, j'emportai, moi, plutt
que je n'emmenai Tata; et mes deux petites premires, encore cette
nuit-l, dormirent d'un paisible sommeil.

Tata avait remarqu que souvent dans mes moments de rverie, quand nous
tions assis ensemble au bord de la mer, je traais avec la baguette de
mon fusil, sur le sable la lettre T.

Elle finit par me demander pourquoi je m'obstinais a dessiner ce signe,
et je parvins, non sans peine,  lui faire comprendre qu'il me rappelait
son nom. Je l'tonnai beaucoup. Elle doutait probablement encore que
cela ft possible, car, ayant elle-mme un jour, en mon absence, marqu
grossirement ce T sur un rocher, elle me le montra et battit des mains
en m'entendant dire aussitt: Tata!

Vous croyez peut-tre que je vais,  propos de ces dtails, me moquer de
moi-mme et dire que je tournais au pastoral, au Daphnisme. Mais non,
j'tais heureux et ne suis pas Franais.

Bien des jours et des nuits semblables se succdrent. Ils avaient fait
 mon insu des semaines et des mois; j'avais oubli le monde et
l'Angleterre, quand la frgate reparut dans la baie et vint me rappeler
_qu'il y avait un port o je devais aller_. Chose tonnante! aprs le
premier froid que sa vue rpandit dans mes veines, j'eus presque du
courage. Le pavillon anglais flottant au haut du grand mt produisit sur
moi l'effet du bouclier de diamant sur Renaud, et il me parut aussitt
possible, sinon facile, de m'arracher aux bras de mes Armides. A
l'annonce de mon dpart, pourtant, que de pleurs! quel dsespoir!
quelles convulsions de coeur!..... Tata se montra d'abord la plus
rsigne. Mais quand le canot de la frgate eut abord, quand elle vit
le chirurgien y entrer et m'attendre, quand j'eus fait  Ema et  Koro
mes derniers prsents, se prcipitant perdue  mes pieds, elle me
conjura de lui accorder encore une preuve d'amour, la dernire; preuve
trange, dont je ne me fusse jamais avis. Oui oui, tout, lui dis-je en
la relevant et la serrant frntiquement dans mes bras; que veux-tu? mon
fusil? ma poudre? mes balles? prends, prends, tout ce qui me reste
n'est-il pas  toi? Elle fit un mouvement ngatif. Saisissant alors le
couteau de son pre, impassible tmoin de nos adieux, elle en approcha
la pointe de ma poitrine nue et me fit comprendre, me pouvant plus
parler, qu'elle dsirait y tracer un signe. J'y consentis. En deux
coups, Tata me balafra d'une incision cruciale, d'o le sang jaillit 
flots. Aussitt la pauvre enfant de se jeter sur ma poitrine
ruisselante, d'y appliquer ses lvres, ses joues, son col, son sein, sa
chevelure, de boire mon sang ml  ses larmes, avec des cris et des
sanglots... O vieille Angleterre, j'ai prouv ce jour-l que je
t'aimais!

Mr et Moanga s'taient lances  la mer avant le dpart du canot; je
les retrouvai auprs de l'chelle de la frgate.

L, autre scne, autres cris dchirants. J'eus beau tenir mes yeux fixs
sur le pavillon britannique, un instant la force me manqua. J'avais
laiss sur le rivage Tata vanouie;  mes pieds les deux autres chres
cratures, nageant d'une main, me faisaient de l'autre des signes
d'adieux, en rptant, de leur voix gmissante: O Walla! Walla! (C'tait
leur manire de prononcer mon nom.) Quels efforts je dus faire pour
monter!  chacun des derniers chelons que je gravis, il me sembla qu'on
me cassait un membre. Parvenu sur le pont, je n'y tins plus, je me
retournai: et j'allais sauter  l'eau, gagner la terre  la nage, les
embrasser toutes les trois, m'enfuir avec elles dans les bois et laisser
partir la frgate charge de mes maldictions, quand le commandant,
devinant ce coup de tte, fit un signe aux musiciens du rgiment qui
tait  bord, le _Rule Britannia_ retentit, une dchirante et suprme
rvolution se fit en moi, et, aux trois quarts fou, je me prcipitai
dans la grande chambre, o je restai jusqu'au soir tendu, cadavre
vivant, sur le plancher.

Quand je revins  moi, mon premier mouvement fut de remonter  la course
sur le pont, comme si j'allais y retrouver..... Nous tions dj
loin..... plus de terre en vue..... rien que le ciel et l'eau..... Alors
seulement je poussai un long cri de douleur furieuse, qui me soulagea.

Ma poitrine saignait toujours. Voulant rendre la cicatrice ineffaable,
je me procurai de la poudre  canon et du corail, que je pilai ensemble
et que j'introduisis ensuite dans la plaie. J'avais appris d'Ema ce
procd de tatouage. Il russit parfaitement. Voyez! (dit le narrateur
en ouvrant son gilet et sa chemise, et me montrant sur sa poitrine une
large croix bleutre) cela veut dire pour moi Tata en no-zlandais. Si
vous trouvez jamais une Europenne capable d'avoir navement une ide
pareille, je vous permets de croire  son affection et de lui rester
fidle!.............

Il et t difficile  Wallace de pousser plus loin ses confidences
cette nuit-l. Il ne pleurait pas, mais des filets rouges sillonnaient
le blanc de ses yeux, ses lvres cumaient, il se plaa devant un miroir
et resta longtemps  contempler d'un air sombre la signature de Tata.
Il tait trois heures du matin; je sortis en proie  une oppression
pnible. Rentr chez moi, je ne m'endormis pas sans faire de longues
rflexions sur l'hospitalit des guerriers zlandais, sur le prjug des
Europens contre les esclaves, sur l'influence des petits barils de
tabac, sur la polygamie, sur les amours sauvages et le patriotisme
effrn des Anglais.

Deux ans plus tard, Wallace vint me voir  Paris. Frderick Beale, ce
roi des diteurs anglais, cet intelligent et gnreux ami des artistes,
l'avait charg de composer un opra en deux actes pour l'un des thtres
de Londres. Wallace comptait utiliser ses loisirs de Paris en crivant
cette petite partition; mais une ophthalmie aigu dont il fut atteint
presque  son arrive et qui faillit lui faire perdre la vue, l'en
empcha en le contraignant  une longue et triste inaction.

Enfin rtabli, grce aux soins du savant docteur Sichel que je lui avais
amen, il retourna  Londres avec l'intention, aprs avoir termin son
opra, de faire un nouveau tour du monde pour se dsennuyer; un peu
aussi pour revoir la Nouvelle-Zlande, j'aime  le croire. Il a, en
effet, entrepris ce voyage; seulement des motifs que j'ignore l'ont fait
s'arrter  New-York, o sous prtexte qu'il gagne des milliers de
dollars par ses compositions de salon dont raffolent les Amricains, il
oublie ses amis et _ses amies,_ et se rsigne  vivre platement avec des
gens plongs dans la plus profonde civilisation.

Je donnerais beaucoup pour savoir si le tatouage de sa poitrine est
toujours visible.

Pauvre Tata, je crains bien que tu n'aies pas enfonc le couteau assez
avant!

Ceci n'empche que je lui dise  travers l'Atlantique: Bonjour, mon cher
Wallace, pensez-vous aussi que j'aie commis un _abus de confiance_ en
publiant votre odysse? Je parie que non.

       *       *       *       *       *

_P. S._ Vous tes un lecteur attentif, Corsino. Oui, il n'est que trop
vrai, beaucoup d'erreurs typographiques ont t commises dans la
premire dition de nos _Soires_, et quelques-unes se sont encore
reproduites dans la seconde. Cela me cause un vritable tourment. Deux
de ces fautes surtout m'exasprent. La premire a l'air d'une raillerie
dirige contre moi. Elle consiste dans l'omission de la lettre _h_ dans
le mot _orthographe_; omission qui me fait commettre une faute
d'orthographe prcisment dans le mot orthographe et dans une phrase o
je reproche  quelqu'un une faute d'orthographe.

La seconde erreur est dans ces trois mots: _boire le Kava_. Elle est
grammaticale et gographique. Il convenait d'abord d'crire boire _du_
Kava. De plus il faut n'avoir pas fait seulement un demi-tour du globe
pour ignorer que Kava est le nom de la boisson en usage aux les
Carolines et  la Nouvelle-Zlande, mais qu' Tati, dont il s'agit dans
le passage inculp, cette mme boisson se nomme Ava.

Je vais passer pour un canotier d'Asnires[11].

Mais qu'est-ce que ces fautes insectes en comparaison des monstres que
nous voyons clore journellement dans les imprimeries. Je ne veux vous
en faire connatre qu'un; il vous consolera, je pense, comme il m'a
consol.

Dans une revue littraire de Paris, l'un de nos prosateurs les plus
distingus publiait une Nouvelle. Cette Nouvelle contenait la phrase
suivante, amene je ne sais comment:

L'on vit reparatre sur la planche le bocal de cornichons.

La premire preuve portant:

L'on vit reparatre sur la planche ce bocage de cornichons, le
correcteur fit cette observation judicieuse qu'il tait peu exact de
dire _sur la planche_, et mit:

L'on vit reparatre SUR LES PLANCHES CE BOCAGE de cornichons.

Enfin, avant de donner le bon  tirer, il dcouvrit l encore une autre
faute et de plus une inversion force incompatible avec l'esprit de la
langue franaise. En consquence, il fit ce dernier changement, dont les
lecteurs de la _Revue_ purent jouir le lendemain:

L'on vit paratre SUR LES PLANCHES CE CORNICHON DE BOCAGE.

Jugez de l'tonnement de l'auteur en se lisant travesti de la sorte, et
de la stupfaction du clbre tragdien Bocage ainsi trait de
_cornichon_  propos de rien!

J'ose me flatter, Messieurs, que votre opra touche  sa fin. En tous
cas, si ma lettre ne dure pas deux heures et demie, j'en suis dsol,
mais je ne saurais l'allonger; elle me semble,  moi, durer dix longues
heures.

Adieu donc, Corsino, adieu, Dervinck, adieu, Dimski, adieu tous. We may
meet again..... Mon Dieu? que je suis triste!

Assez pilogu.




TABLE


                                                                   Pages

PROLOGUE.                                                              1

PREMIRE SOIRE.--Le premier opra, nouvelle du pass.--Vincenza,
nouvelle sentimentale.--Vexations de Kleiner
l'an.                                                                5

Le premier opra, nouvelle du pass, 1555.--Alphonso della
Viola  Benvenuto Cellini.                                             7

Vincenza, nouvelle sentimentale.                                      26

DEUXIME SOIRE.--Le harpiste ambulant, nouvelle du prsent.--Excution
d'un Oratorio.--Le sommeil des justes.                                31

Le harpiste ambulant, nouvelle du prsent.                            32

TROISIME SOIRE.                                                     55

QUATRIME SOIRE.--Un dbut dans le Freyschutz, nouvelle
ncrologique.--Marescot, tude d'quarisseur.                         57

Un dbut dans le Freyschutz.                                          58

CINQUIME SOIRE.--L'_S_ de Robert le Diable,
nouvelle grammaticale.                                                65

SIXIME SOIRE.-- tude astronomique, rvolution du tnor
autour du public.--Vexation de Kleiner le jeune.                      69

Le tnor au znith.                                                   74

Le soleil se couche. Ciel orageux.                                    77

SEPTIME SOIRE.--tude historique et philosophique. De
viris illustribus urbis Rom.--Une Romaine. Vocabulaire
de la langue des Romains.                                             83

De viris illustribus urbis Rom.                                      84

Mme Rosenhain, autre fragment de l'histoire romaine.               99

HUITIME SOIRE.--Romains du nouveau monde.--M. Barnum.--Voyage
de Jenny Lind en Amrique.                                           109

NEUVIME SOIRE.--L'Opra de Paris.--Les thtres lyriques
de Londres. tude morale.                                            117

DIXIME SOIRE.--Quelques mots sur l'tat prsent de la
musique, ses dfauts, ses malheurs et ses chagrins.--L'institution
du tack.--Une victime du tack.                                       131

Quelques mots sur l'tat prsent de la musique, ses dfauts,
ses malheurs et ses chagrins.                                        132

Une victime du tack, nouvelle d'avant-scne.                         143

ONZIME SOIRE.                                                      147

DOUZIME SOIRE.--Le suicide par enthousiasme, nouvelle
vraie.                                                               149

TREIZIME SOIRE.--Spontini, esquisse biographique.                  169

QUATORZIME SOIRE.--Les opras se suivent et se ressemblent.--La
question du beau.--La Marie Stuart de Schiller.--Une
visite  Tom-Pouce, nouvelle invraisemblable.                        201

Une visite  Tom-Pouce.                                              206

QUINZIME SOIRE.--Autre vexation de Kleiner l'an.                 209

SEIZIME SOIRE.--tudes musicales et phrnologiques.--Les
cauchemars.--Les puritains de la musique religieuse.--Paganini,
esquisse biographique.                                               211

Paganini.                                                            217

DIX-SEPTIME SOIRE.                                                 225

DIX-HUITIME SOIRE.--Accusation porte contre la critique
de l'auteur.--Sa dfense.--Rplique de l'avocat gnral.--Pices
 l'appui.--Analyse du Phare.--Les reprsentants
sous-marins.--Analyse de Diletta. Idylle.--Le
piano enrag.                                                        227

Analyse du Phare.                                                    234

Analyse de Diletta.                                                  237

DIX-NEUVIME SOIRE.                                                 249

VINGTIME SOIRE.--Glanes historiques.--Susceptibilit
singulire de Napolon, sa sagacit musicale.--Napolon
et Lesueur.--Napolon et la rpublique de San-Marino.                251

Musique de l'Empereur.                                               253

VINGT ET UNIME SOIRE.--tudes musicales.--Les enfants
de charit  l'glise de Saint-Paul de Londres, choeur de
6,500 voix.--Le palais de cristal  7 heures du matin.--La
chapelle de l'empereur de Russie.--Institutions musicales
de l'Angleterre.--Les Chinois chanteurs et instrumentistes
 Londres; les Indiens; l'Highlander; les Noirs des rues.            259

VINGT-DEUXIME SOIRE.                                               287

VINGT-TROISIME SOIRE.--Gluck et les conservatoriens de
Naples, mot de Durante.                                              289

VINGT-QUATRIME SOIRE.                                              293

VINGT-CINQUIME SOIRE.--Euphonia ou la ville musicale,
nouvelle de l'avenir.                                                295

PILOGUE.                                                            339

DEUXIME PILOGUE.--Lettre de Corsino  l'auteur.--Rponse
de l'auteur  Corsino.                                               352

Beethoven et ses trois styles.                                       357

Ftes musicales de Bonn.                                             369

Rponse  M. Conestabile.                                            408

V. Wallace. Ses aventures  la Nouvelle-Zlande.                     413


F. AUREAU.--Imprimerie de Lagny


NOTES:

[1] La premire dition de l'ouvrage de M. Berlioz, intitul _Voyage
musical en Allemagne et en Italie_, tant puise, l'auteur s'est refus
 en publier une seconde; toute la partie autobiographique de ce voyage
devant tre introduite et complte par lui dans un autre travail plus
important dont il s'occupe. (Ce travail n'tait autre que ses
_Mmoires_, qui ont paru depuis sa mort.) Il a cru, en consquence,
pouvoir reproduire dans les _Soires de l'orchestre_ des fragments de
cet essai, tels que: _Le premier Opra_, et quelques autres, considrant
_le Voyage musical_ comme un livre dtruit dont il a seulement conserv
les matriaux. (_Note de l'diteur_.)

[2] Historique.

[3] Historique.

[4] Historique.

[5] Id.

[6] On sait que Cellini professait une singulire aversion pour cet
instrument.

[7] Quand un conducteur de cabriolet a encouru le mcontentement de M.
le prfet de police, celui-ci lui interdit pendant deux ou trois
semaines de faire son mtier de cocher, auquel cas, le malheureux qui ne
gagne rien, ne va certes pas en voiture. Il est  pied. Il entre alors
souvent dans l'infanterie romaine.

[8] Les billets de service sont ceux auxquels un acteur a droit les
jours o il joue.

[9] Les chos sont les solos d'un danseur dans un morceau d'ensemble
chorgraphique.

[10] M. Conestabile fait ici allusion au mouvement d'enthousiasme de
Paganini, qui, aprs avoir entendu (en 1838) au Conservatoire, les deux
premires symphonies de M. Berlioz, lui envoya, en _signe d'hommage_
(telle fut l'expression dont il se servit), une somme de 20,000 francs.
Ce prsent tait accompagn d'une lettre de l'illustre virtuose, lettre
qui parut  cette poque dans tous les journaux de l'Europe et excita
partout la plus vive admiration.

(_Note de l'diteur_, M. LVY.)

[11] Quelle gasconnade! le plus long voyage que j'aie jamais fait sur
mer est celui de Marseille  Livourne.

(_Note de l'auteur._)






End of Project Gutenberg's Les soires de l'orchestre, by Hector Berlioz

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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