The Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock

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Title: Jean

Author: Charles Paul de Kock

Release Date: January 25, 2010 [EBook #31069]

Language: French

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OEUVRES

DE

PAUL DE KOCK.

XI.




JEAN.

PARIS.--IMPRIMERIE D'VERAT,
rue du Cadran, n 16.

[image: L'ACCOUCHEMENT.]




JEAN,

par

CH. PAUL DE KOCK.

Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.

LEGOUV. _Mrite des femmes_.

[image: GB]

PARIS.

GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,

DITEUR DES OEUVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.

RUE MAZARINE, N 34.

1835.




JEAN.




CHAPITRE PREMIER.

L'ACCOUCHEMENT.


Une heure aprs minuit venait de sonner  l'glise de Saint-Paul; depuis
long-temps le silence rgnait dans les rues devenues dsertes; les
habitans du septime arrondissement dormaient, ou du moins taient
couchs, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de
la rue Saint-Antoine n'tait plus frquent que par quelques
retardataires, ou par ces gens qui, par tat, se mettent, en course la
nuit. Les uns marchaient au pas acclr, passant volontiers de l'autre
ct de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les
autres s'arrtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait
alors, clairait tout cela; elle clairait encore bien autre chose,
puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il
faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,
qu'elle se rflchisse en mme temps dans les eaux du Nil et dans celles
du Tibre; que ses rayons clairent les vastes plaines de l'Amrique et
les dserts de l'Arabie; les bords rians du Rhne et les cataractes du
Niagara; les ruines de Memphis et les difices de Paris... On conviendra
que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.

M. Franois Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante
ans alors, qui faisait son tat autant par got que par intrt, se
flattant de connatre les simples mieux qu'aucun botaniste de la
capitale, et se fchant quand on l'appelait _grainetier_, tait couch
depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'tait
jamais cart, mme le jour de son mariage; et depuis douze ans, M.
Franois Durand s'tait engag sous les drapeaux de l'hymen avec
mademoiselle Flicit Legros, fille d'un marchand de drap de la Cit.

M. Durand tait donc couch, et il reposait loin de son pouse, pour une
raison que vous saurez bientt; M. Durand dormait fort, parce que la
connaissance des simples ne lui chauffait pas l'imagination au point de
le priver de sommeil; et il y avait dj quelques instans que sa
domestique Catherine lui secouait le bras et criait  ses oreilles,
lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva  demi la tte de dessus son
oreiller en disant:

Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces
cris?...

--Comment pourquoi, monsieur!.... et voil dix minutes que je vous dis
que madame sent des douleurs... des douleurs qui augmentent  chaque
instant, ce qui annonce que l'affaire va bientt se dcider...

M. Durand relve tout--fait la tte de dessus son oreiller, repousse un
peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en
regardant sa domestique avec surprise: Est-ce que ma femme est
incommode?

--Incommode! s'crie la bonne en continuant de secouer le bras de son
matre pour qu'il ne se rendorme pas; incommode!... Eh bon Dieu!
monsieur, est-ce que vous avez oubli que madame est grosse... qu'elle
n'attend plus que le moment d'accoucher?

--Ah! c'est parbleu vrai, Catherine, dit M. Durand en se mettant sur
son sant. C'est mon rve qui fait que a m'tait sorti de la tte!...
Figure-toi que je rvais que j'tais dans une plaine o je cueillais de
la bardane, et que tout  coup...--Ah! monsieur, il est bien question de
votre rve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher
l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des
Nonaindires.... Dpchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprs de
madame, je ne puis pas la laisser seule...

En disant cela, la domestique sort de la pice o couchait M. Durand
depuis que son pouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pice
servait de magasin, les murs taient garnis de tablettes surcharges de
plantes, de racines, tandis que d'autres schaient, suspendues  des
cordes tendues en divers sens tout le long de la chambre. C'tait sous
ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il
sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.

a suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours, a rpondu l'herboriste en
billant; puis il reste assis sur son lit en se disant: Tiens!... c'est
singulier que ma femme accouche la nuit... D'aprs mes calculs, elle
aurait d accoucher le jour... mais, dans ces choses-l, je conois
qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur
proprit... celui qui me trouverait en dfaut serait bien adroit... Je
suis sr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah!
bien plus que a... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans
mon rve c'tait de la bardane, et tout  coup ce n'tait plus a, et je
ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...

Tout en pensant  son rve, M. Durand a laiss retomber sa tte sur
l'oreiller, ses yeux se referment, et bientt il ronfle de nouveau, sans
doute pour tcher de savoir la fin de son rve prcdent.

Catherine est alle retrouver sa matresse. Madame Durand donnait de
temps  autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se
tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais  temps.
Madame Durand tait d'autant plus inquite, qu'elle n'avait pas encore
t mre et qu'elle approchait de sa trente-cinquime anne. Depuis
douze ans qu'elle tait marie, elle dsirait avec ardeur avoir un
enfant. Dans les premiers temps de son hymen, M. Durand avait rpondu 
son pouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils
n'en voudraient; ensuite comme les annes s'coulaient, et que la
famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait
mal, et qu'il fallait attendre que l'on et une petite fortune assure.
Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son
commerce allait trs-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se
contentait de lui dire: Ce n'est pas ma faute... c'est plutt la vtre;
si nous tions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous
rpudier ou de prendre une seconde pouse, ou d'avoir des concubines,
car la polygamie tait permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand
Salomon.

A cela, madame Flicit Durand rpondait: Si nous vivions  Sparte ou 
Lacdmone, vous m'auriez dj amen un bel et beau garon, afin de
savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'tait
pas rare de voir une femme marie se livrer aux caresses d'un beau jeune
homme, avec l'agrment de son mari. Les citoyens applaudissaient  cet
acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes
qui fissent honneur  la rpublique.

--Madame, nous ne sommes pas en Grce, avait rpondu M. Durand. --Ni
en Egypte, monsieur, lui avait rpliqu sa femme. On assure pourtant
que nous avons adopt beaucoup de modes des anciens. Mais revenons 
cette pauvre madame Durand que nous avons laisse en mal d'enfant.

Eh bien! Catherine, s'crie-t-elle en voyant revenir sa bonne.
--Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai rveill... le v'l qui
court chez la garde et chez l'accoucheur...--Ah!... pourvu qu'il se
dpche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir
j'aurai  embrasser mon enfant...--Ah! dam', je conois ben... Aprs
douze ans de mnage.... a commenait  tre tardif... J'ai ide que ce
sera un garon, moi; j'ai pari pour a une once de tabac avec madame
Moka, qui prtend que ce sera une fille...--Ah! fille ou garon, je ne
l'en aimerai pas moins!--J'ai envie d'aller rveiller la voisine, madame
Ledoux...--Oh! tout  l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu
fermer la porte de la rue... Es-tu sre que M. Durand soit
parti?...--Pardi! il doit tre  prsent rue des Nonaindires.--Va donc
voir, Catherine...

La domestique, pour satisfaire sa matresse, retourne dans le magasin,
et, avant d'tre prs du lit, entend les ronflemens de M. Durand.
Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui,
par un sjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une
certaine considration. En s'apercevant que son matre s'est rendormi,
elle ne se sent pas de colre; elle court au lit et commence par jeter 
terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On
tait au mois de mars, il faisait froid; Catherine espre que l'air un
peu piquant, en frappant sur le corps de son matre, le rveillera plus
promptement. Cet expdient lui montrait  la vrit M. Durand dans un
fort _simple appareil_, mais dans les circonstances graves, il n'y a
plus ni ge ni sexe.

Le moyen de Catherine a russi. M. Durand, qui sent le vent de bise
souffler sur son _abdomen_ et sur ses _clunes_, se tourne et se retourne
sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et parat fort
surpris en se trouvant devant sa bonne et entirement  dcouvert.

Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine? dit M. Durand en rabaissant
d'un air grave un des pans de sa chemise. --Quoi, monsieur!... Est-il
possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en
mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et
la garde!...--Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc
cela que je rvais que j'tais  un baptme...--Eh! monsieur, avant
d'tre au baptme, il faut d'abord que madame soit tire de l...--C'est
juste... mais qui diable m'a mis comme cela _in naturalibus_.--Oh! dam',
je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'l
votre pantalon... v'l vos bas...--Allons, Catherine, puisque vous
n'avez pas peur que je m'habille devant vous...--Peur!... Ah ben, par
exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre. M.
Durand se dcide alors  descendre de son lit, et, jetant de ct son
bonnet de coton, laisse voir entirement une petite tte, garnie de
cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses
joues, un nez en trompette et de petits yeux gris; tout cela plac sur
un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un
de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de
juger sans entendre. Vl' vos bretelles....--Il fait terriblement froid
cette nuit, Catherine...--Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'l
vot' gilet...--Et mes jarretires, Catherine, vous ne me les aviez pas
donnes.--Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretires,  l'heure qu'il
est...--Tenez, j'en vois une prs de ces racines de fraisiers, _fraga_,
_fragorum_...--Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'l votre
habit, monsieur...--Un instant, Catherine, et ma cravate...--Ah!
monsieur; madame accouchera sans qu'on soit l...--Non, Catherine, je
suis sr que nous avons le temps... Je suis presque mdecin, moi, et
quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment
ils se font... Ce ne sont probablement encore que des
avant-coureurs...--Allons, monsieur, vous v'l habill... allez bien
vite, je vous en prie...--Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid
cette nuit...--Courez, monsieur, a fait que vous aurez plus
chaud...--Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou....
Catherine, prenez garde  ce paquet de sauge, _salvia salvi_, qui est
tomb de sa case...

Pour toute rponse, Catherine pousse son matre hors de la chambre,
descend devant lui l'escalier, ouvre la porte btarde de l'alle et la
referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment o celui-ci veut
remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oubli.

Certaine enfin que son matre est parti, Catherine court frapper au
second, chez madame Ledoux, et aprs l'avoir veille, redescend prs de
sa matresse.

Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un bniste et d'un papetier;
elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont maris et
tablis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est
une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour
bien fris et une collerette artistement plisse; aussi madame Ledoux
prtend-elle avoir dj refus plusieurs fois un quatrime mari.

Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de
prpondrance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui
se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'tait
nullement embarrasse en pareille circonstance; c'tait un plaisir pour
elle que d'tre tmoin de l'entre dans le monde d'une innocente
crature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un
semblable vnement arrivait dans le quartier, il tait rare qu'on ne
s'adresst pas d'abord  la veuve du papetier, de l'huissier et de
l'bniste.

Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a rpondu: Me voil...
J'y suis, je passe une robe et je descends. En effet,  peine la bonne
a-t-elle rejoint sa matresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui,
avec son bougeoir  la main, sa grande taille, sa camisole blanche et
son bonnet  barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un
vieux chteau.

Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...--Oh! oui,
madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,
rpond madame Durand en faisant de lgres grimaces que lui arrachaient
les douleurs.

--Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le
jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouche la nuit
de mes trois premiers, de mon cinquime et de mes quatre derniers... Il
est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour
madame Dupont, la charcutire chez qui j'tais samedi... a lui a pris
comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...

--Et l'accoucheur... la garde... personne n'est l!...--Eh bien, est-ce
que je n'en sais pas autant que tout ce monde-l?... A mon huitime
enfant... c'tait un garon, celui qui est mort d'une fivre bilieuse...
c'est dommage, un enfant superbe!... un nez  la grecque... c'tait de
l'bniste celui-l; je me trouvais seule comme vous, ma voisine....
j'avais renvoy ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari
tait en course et fort loign. Eh bien! je ne me suis pas trouble,
j'ai fait moi-mme tous mes petits prparatifs...--Catherine, est-ce que
M. Durand n'est pas revenu?

--Revenu! dit Catherine; oh non, madame, il ne peut pas encore tre
revenu, mais je lui ai dit de courir, d'aller ben vite.--Ah! madame
Ledoux!... que je souffre...--Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez
moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-l, je sais
qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela
soulage... A mon quatrime enfant, c'tait une fille... c'tait de
l'huissier celle-l, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros
bton de sucre de pomme... J'avais empoign cela au hasard... mais je le
serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde  le
dcoller de ma main... Allons, Catherine, prparons tout ce qui est
ncessaire.

Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose
fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance;
Catherine excute ses ordres en courant de temps  autre prs de sa
matresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la
premire fois qu'elle se trouve  une telle crmonie. Madame Durand se
dsole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine
cherche  la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles
dont elle a t tmoin.

Il y a prs de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne
ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant  peu de
distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les
tranquillise.

Mais si j'allais accoucher sans eux! s'crie madame Durand. --Eh
bien, tant mieux, ma voisine, cela prouverait un accouchement facile...
C'est ce qui m'est arriv  mon dixime, c'tait du papetier
celui-l.... un joli garon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est
Jules, qui vient d'pouser la fille d'un limonadier du boulevart du
Temple. Pour en revenir, j'avais t au spectacle la veille...  la
Gat; je crois qu'on donnait _Huon de Bordeaux_, ou l'_preuve des
Amans fidles_.... jolie pantomime  changemens  vue, et dans laquelle
on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc
le soir du spectacle, lgre comme une plume; je crois que j'aurais t
au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en
arrivant, je n'ai pas plutt soup... que... _crac!_ il me prend des
douleurs, et _crac!_ six minutes aprs...--Ah! madame Ledoux... quelle
souffrance...--Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait
quatorze comme moi, vous ne serez pas si effraye.

Pendant que sa moiti souffrait et gmissait, M. Durand courait dans la
rue en soufflant dans ses doigts. Aprs avoir fait deux cents pas,
l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demand s'il devait aller d'abord
chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrte et se dispose 
retourner chez lui; mais cependant il rflchit que l'accoucheur doit
tre prvenu le premier, et reprenant son lan, il se dirige vers la rue
Saint-Antoine, en se disant: Diable... il fait extrmement froid...
Cette Catherine qui ne m'a pas laiss le temps de mettre mes
jarretires... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais
infailliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver...
c'est--dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la
nuit... ce n'est pas extrmement prudent... J'aurais d aller rveiller
mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il
pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second
pre... Et cette femme qu'on a vole il y a huit jours dans la rue du
Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien
sur moi... pas mme de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine...
C'est tonnant comme une rue est diffrente la nuit... C'est tout au
plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je
m'enrhume dj... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et
j'y mettrai des feuilles d'oranger... _malus aurea_.

Tout en faisant ces rflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue
Saint-Antoine que la lune clairait, se tenant toujours  une distance
respectueuse du ct qui tait dans l'obscurit. Encore quelques pas, et
l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut dj apercevoir la
maison, quoiqu'elle se trouve du ct de l'ombre, ce qui le contrarie un
peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M.
Durand aperoit un homme arrt positivement en face de la demeure du
docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrte subitement, puis fait
quatre pas en arrire en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se
souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec
le foulard qu'il a pass autour de son cou, et, les yeux toujours fixs
sur l'homme qu'il aperoit dans l'ombre, se dit: Il y a l quelqu'un...
il y a l un homme... il y en a peut-tre deux... Dans l'obscurit on ne
peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis  l'ombre sans
dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'taient des
simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voil  quoi c'est
bon... Ce diable d'homme!... Prcisment devant la maison de
l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant
press... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez
madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-tre cet
homme ne serait-il plus l?... C'est singulier, il ne fait plus si froid
que tout  l'heure...

Pendant que M. Durand fait ses rflexions, en se tenant toujours dans le
ct clair par la lune et  une honnte distance de l'objet de ses
inquitudes, l'homme arrt devant la maison, et qui n'tait autre qu'un
ivrogne, regardait  terre en faisant tout son possible pour ne pas se
laisser tomber sur le pav; avant de rentrer chez sa femme il avait
voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pices de
monnaie taient tombes de sa main; le pauvre diable faisait de vains
efforts pour les retrouver, en murmurant de temps  autre: Maudite
nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du ct o il n'y a pas de
lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout
boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavs...
Ma femme va me rosser... mais a m'est gal... je lui abandonne le ct
o j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec
moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me
tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon oeil!... ils seront tombs
dans la ruelle de queuque pav!...

Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et
s'loigne en murmurant mais sans avoir aperu Durand. Celui-ci sent que
la respiration lui revient, en voyant l'homme s'loigner lentement au
lieu de venir  lui, et il se dcide alors  s'approcher de la maison de
l'accoucheur en se disant: Il n'a pas os s'adresser  moi... ma
contenance ferme l'a fait renoncer  ses mauvais desseins... Allons,
allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il
s'agit d'avoir un hritier, je ne vois plus les prils... En avant!

Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court
vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette place
auprs de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tte
du ct par o l'homme s'est loign.

On ouvre une croise au second et l'on demande ce qu'on veut: C'est
moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le
docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher, rpond notre
homme d'une voix qu'il tche de rendre ferme.

--M. le docteur est auprs d'un malade, mais ds qu'il rentrera on
l'enverra chez vous.

--Comment, auprs d'un malade! s'crie Durand, mais il me semble que
quand il s'agit d'un nouveau-n dont je suis le pre...

L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir
vers lui la personne qui l'a si fort inquit; l'ivrogne s'tait arrt
un peu plus loin, indcis s'il retournerait chercher ses gros sous,
lorsque la voix de M. Durand avait frapp, ses oreilles. Il s'tait
persuad que c'tait  lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouv son
argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas
aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix
enroue: Me v'l, l'ami... me v'l... Attends un peu... c'est  moi
c't'argent-l... Attends... j't'aurai bentt rattrap...

Durand, qui ne se soucie nullement d'tre rattrap et qui prend pour des
menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met  courir
de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont  chaque instant il
s'loigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il
arrive tout haletant rue des Nonaindires, il ne sait plus quel est le
numro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il
croit reconnatre, empoigne le marteau  deux mains, frappe sept ou huit
coups de suite, de manire  branler la maison et rveiller tout le
quartier. Trouvant qu'on ne lui rpond pas assez vite, il refrappe
encore; plusieurs fentres s'ouvrent.

Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc? demandent plusieurs personnes
avec inquitude.

La garde!... la garde!... la garde!... rpond l'herboriste d'une voix
touffe par la terreur et en faisant toujours aller le marteau
quoiqu'on le prie de ne plus frapper.

Mais o cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arriv?... Est-ce le
feu?...

--La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue
Saint-Paul...

M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperoit que l'homme qu'il
fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lche aussitt
le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs dtours en
courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa
porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la
poche de son gilet, et se jette dans son alle comme un homme qui vient
d'chapper  une mort certaine.

Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant
refermer avec violence la porte de l'alle, elle s'crie: Enfin les
voil!

Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, ple, effar, le
front couvert de sueur, son foulard dfait, ses bas sur ses talons, et
qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.

Ah! mon ami... tu as bien couru, dit madame Durand qui prouve un
instant de trve  sa douleur. Oui, oui... certes, j'ai couru, rpond
M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en
sret. Nous avons pourtant trouv le temps long! mon voisin, dit
madame Ledoux.

Et moi donc... Croyez-vous que j'tais  mon aise dans la
rue...--L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?--Oui, madame, oui... tout
le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!

--Mais qu'avez-vous donc, monsieur? dit Catherine; vous avez l'air
tout sens dessus dessous?--Parbleu on le serait  moins... J'ai t
attaqu par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi
assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir,
c'tait fait de moi!--Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!--Vous pouvez vous
flatter, madame, que cet enfant-l m'aura donn assez de peine.--Eh
bien! voisin, c'est comme  mon treizime; mon mari... c'tait le
papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher
l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la
rue des Lions est mauvaise... oh! elle est trs-mauvaise; il tait prs
de trois heures du matin, le temps tait vilain, je me rappelle qu'il
avait plu toute la soire; en dtournant le coin de la rue des Lions,
mon mari entend marcher prs de lui... Heureusement j'avais eu la
prcaution de lui faire prendre son rotin...

--Ah! mon Dieu! voil que a revient! s'crie madame Durand dont les
douleurs recommencent.

--Qui est-ce qui revient? dit vivement l'herboriste en regardant
derrire lui.

--Pardi! monsieur, c'est madame qui souffre, dit Catherine, et
c't'accoucheur qui ne vient pas!

Dans ce moment on entend frapper avec violence  la porte de l'alle. La
domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de
lumire, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitt en criant aux
personnes qui sont dans la rue: Entrez... entrez vite... suivez moi...
Oh! il est ben temps que vous arriviez...

Et la pauvre Catherine est dj retourne prs de sa matresse,  qui la
douleur arrache des cris violents.

--N'ayez plus d'inquitude, madame, lui dit-elle; v'l not' monde
arriv.

En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient
entendre dans l'escalier: bientt on ouvre brusquement la porte; et un
caporal, accompagn de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant
d'une voix terrible: O sont les voleurs?

Au mme instant la crise s'opre: madame Durand met au monde un petit
garon que madame Ledoux reoit dans ses bras, en s'criant: Il sera
aussi fort que mon quatorzime!... M. Durand retombe sur sa chaise,
examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: Messieurs, c'est
un garon!...--C'est un garon!... rpte Catherine. Alors le caporal
se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec tonnement, en
rptant: Ah! c'est un garon!




CHAPITRE II.

LE BAPTME.


Aprs le premier moment donn au trouble,  la joie, aux exclamations
que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le
monde, en prsence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commena  se
regarder,  se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il
voyait, et le caporal fut le premier  s'crier:

--Ha a! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit tmoin de la
naissance de vot' fils que vous avez t chercher la garde?...

--Mais, mon ami,  quoi donc avez-vous pens? dit madame Durand.

--C't'ide de faire venir un rgiment pour voir madame accoucher!
murmure Catherine.

--Par exemple! s'crie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en
ai reu plus de cent dans mes bras; mais voil la premire fois que je
vois un accouchement aussi militaire!

M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa
surprise, dit enfin: Je n'ai point t vous requrir, messieurs, et je
ne comprends pas pourquoi vous tes venus.

--Nous sommes venus  la requte de deux jeunes hommes de la rue des
Nonaindires, qui sont accourus au _posse_, en nous engageant d'aller
ben vite chez _l'herborisse_ de la rue Saint-Paul, qui venait de
rveiller tout le quartier en criant  la garde: voil, mon bourgeois.

M. Durand se pince les lvres au rcit du caporal, Catherine se retourne
pour ne point rire au nez de son matre, et madame Ledoux s'crie: Il y
a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir rpandu
l'alarme dans le quartier.

M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette mprise a pu avoir
lieu. Dans ce moment on entend dans l'alle la voix aigre de madame
Moka, qui crie: clairez donc; Catherine, clairez donc, voici M. le
docteur...--Il est bien temps! dit madame Ledoux.

L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout tait fini;
encore madame Moka ne s'tait-elle mise en route que pour aller
s'assurer si le feu n'tait point chez M. Durand.

Le plus press est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut
pas qu'ils aient t tmoins de la naissance de son fils sans boire  sa
sant. Catherine est charge de les faire entrer dans la boutique et de
leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose 
chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les
militaires prfrent de l'eau-de-vie.

A la sant du nouveau-n! dit le caporal en levant son verre. Les
soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un
grand verre d'eau sucre, en disant: A la sant de mon jeune fils...
_primogenitus_.--A la sant du petit primogenitus! rpte le caporal,
qui croit que ce nom est celui du nouveau-n.

Catherine fait des bonds de joie en s'criant: Pardi! ce garon-l sera
un brave homme! a lui portera bonheur d'avoir t salu tout de suite
par des militaires.

Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et
sourit gracieusement  la bonne.

Et  la sant de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi? dit
Catherine.

Si fait, la belle fille, dit le caporal en tendant son petit verre;
c'est trop juste, il faut boire  la sant de la maman!

M. Durand se hte de se faire un second verre d'eau sucre, pendant que
Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'crient en coeur: A
la sant de l'accouche!...

--A la sant de mon pouse... _mea uxor_, dit M. Durand en avalant un
second verre d'eau.

Ah! elle mrite ben a, dit Catherine; c'te pauvre chre femme, elle a
firement souffert!...

--Il me semble, dit le caporal en se tournant vers ses hommes, que
nous ne devons pas non plus oublier le papa.--C'est juste, il faut boire
au papa, disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que
Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se dcide  se faire un
troisime verre d'eau sucre.

Allons, camarades!  la sant du papa! dit le caporal en levant son
verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux,
et salue plus profondment, en rpondant: A ma sant, messieurs, _suum
cuique_, j'y bois avec grand plaisir.

Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposs  boire
encore  la sant d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un
peu de peine  avaler son troisime verre d'eau sucre, se hte d'ouvrir
la porte qui donne sur la rue, et congdie le caporal et son monde.

Pendant ce temps le calme s'est rtabli dans la chambre de l'accouche;
le docteur a donn ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a
embrass l'enfant qui est emmaillot et plac prs de sa mre, pour qui
cette vue est un ddommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux
rentre chez elle, et M. Durand, aprs avoir embrass sa femme sur le
front, retourne se coucher en se disant: Voil une nuit qui a t bien
prilleuse pour ma femme et pour moi!...

Il tait  peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla
carillonner  la porte de l'herboriste; ce petit monsieur, qui tait
encore en veste du matin et en pantalon de laine  pied, et sans
chapeau, tait dj coiff et fris comme pour aller au bal; ses cheveux
artistement crps sur le haut de la tte, formaient une bouffette
au-dessus de chaque oreille, et par derrire une queue un peu courte,
mais trs-paisse, tait noue avec un large ruban noir, et se balanait
avec grce sur le collet de la veste; tout cela tait farci de poudre et
de pommade, quoique ce ne ft dj plus la mode d'tre poudr, mais le
monsieur dont nous venons de dcrire la coiffure avait ses raisons pour
tenir  la poudre: il tait perruquier-coiffeur, et il avait dclar que
tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais 
lui faire couper sa queue.

M. Bellequeue, c'tait le nom du coiffeur (et il tenait  tre bien
nomm), tait un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et frache;
son nez, quoiqu'un peu gros, n'tait point mal fait; ses yeux, quoiqu'un
peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande,
tait assez agrable et laissait voir de fort belles dents; joignez 
cela des sourcils bien noirs, des joues colores, une taille petite mais
bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des
manires aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait
dans le quartier la rputation d'tre trs-galant, trs-amateur du beau
sexe, et de coiffer avec autant de got qu'au Palais-Royal.

Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'criant: Eh
bien! ma chre, c'est donc fini... c'est donc termin?... Je viens de
savoir cela par le docteur qui tait chez une de mes pratiques.--Oui,
monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il
parat que a fait ben souffrir?...--Et nous avons un garon?--Oui,
monsieur, un beau gros garon, qui est gentil tout plein...--A qui
ressemble-t-il, Catherine?--Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop
dire... quoique a j'crois ben qu'c'est plutt  madame qu'il
ressemblera...--Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais
enchant de l'embrasser, cet enfant... Je sens l... Oui, c'est drle...
a me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce
garon...--Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est
sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu
tant d'vnemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le
corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.--Bah!... des
soldats?--Oui, monsieur... avec leurs baonnettes encore!--Ha a,  quoi
pense donc Durand?... et les moeurs... car il faut toujours des moeurs...
Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour
commencer un si beau jour.--Volontiers, monsieur.

M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte
lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.

Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?--Oui, mon
cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.--Mon compliment bien sincre,
mon ami.--Je le reois avec plaisir... Je sais, monsieur Bellequeue,
tout l'attachement que vous portez  ma famille... aussi ai-je pens,
comme ma femme, devoir vous donner la prfrence pour tre parrain de
mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit...
mais les amis avant tout...--Croyez, mon cher Durand, que je suis
sensible  cette action... Je veux tre un second pre pour votre
fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je
pour commre?--Une tante de ma femme, une teinturire retire.--De quel
ge?--Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.

Bellequeue se retourne en faisant une lgre grimace et murmurant: Deux
botes de drages suffiront; et M. Durand, tout en achevant sa
toilette, conte  son voisin les vnemens qui lui sont arrivs dans la
nuit.

Il fallait frapper chez moi, dit le coiffeur, j'aurais t avec
vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma
canne  dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous
buvez l?--C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du
saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnraire, mais
comme je ne suis pas tomb...--Eh mais... il me semble que j'entends
crier... c'est le nouveau-n sans doute?...--Il n'a fait que cela toute
la nuit!...--Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc
l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit tre veille...

M. Bellequeue entrane l'herboriste, et ces messieurs arrivent dans la
chambre de l'accouche, qui est dj coiffe d'un fort joli bonnet du
matin; car, les douleurs passes, le premier soin de ces dames est de
chercher  plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au
coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame
Moka lui prsente l'enfant en disant: Voyez comme il est joli!

Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-n, qui lui bave sur la
figure, et le considre d'un air attendri, tandis que M. Durand
s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: C'est absolument
mon menton et la forme de ma tte!--Oui, dit Bellequeue, je crois
qu'il y aura quelque chose.

Madame Moka reprend l'enfant en faisant une rvrence au parrain; car
madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la
prtention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de
garder un gnral et la femme d'un snateur, on doit ncessairement
avoir de trs-bonnes manires; et quoique madame Moka se trompe souvent
dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en rptant
qu'_elle n'est point sur sa bouche_, on s'aperoit sur-le-champ que
c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.

A quand le baptme? dit Bellequeue. --Demain, mon compre, si vous
voulez bien.--Comment donc, ma jolie commre, mais vous savez que je
suis toujours prt!...--Mais, dit M. Durand, si nous attendions que la
fivre laiteuse soit passe?--Oh! non, monsieur, je prfre que le
baptme se fasse demain...--Je suis range dans l'avis de madame, dit
la garde. Le plus tt qu'on _pusse_ est le mieux; au moins ensuite si
nous _voulimes_ tre tranquilles, je ne vois rien qui nous en
_empchasse_.--crivez vite  la nourrice, monsieur Durand... Vous
savez,  Saint-Germain...--Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?--Oui,
mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part  la
famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donn une
liste.--Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur
Bellequeue... si vous aviez un moment  me donner pour m'aider  faire
toutes ces lettres...--Volontiers; il est de bonne heure, et les petites
matresses que j'ai  coiffer ne se lvent pas si matin.--Passons alors
 mon bureau...

M. Durand descend  sa boutique, dans laquelle son bureau est tabli
derrire un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouche,
donne un regard expressif  l'enfant, et suit l'herboriste en marchant
encore sur ses pointes, habitude qu'il a contracte dans la rue en
courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver
crott; et madame Moka dit en le voyant s'loigner: Il serait difficile
qu'on _trouvisse_ un parrain plus courtois.

L'herboriste se gratte la tte devant son bureau, et tourne sa plume
dans ses doigts en disant: Comment tourne-t-on ces lettres-l?... comme
c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en crire...
Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou
laxative, a serait dj fait.--Vous tes donc un peu mdecin, mon
compre? dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.--Oh! je
suis si vers dans la connaissance des simples!... J'ai herboris 
Pantin,  Saint-Denis,  Fontenay,  Svres... Quand je vais  la
campagne, je m'arrte  chaque pas... je regarde dans tous les
coins.--Vous avez d voir bien des choses... Mais il s'agit de mon
filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le
monde.--C'est juste, une circulaire.--Quoique je sois garon, j'ai
souvent aid des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai
l'honneur de vous faire part...--C'est cela mme! m'y voil!... Ce
n'tait que le dbut qui me manquait.

M. Durand prend une feuille de papier et crit: J'ai l'honneur de vous
faire part... que ma femme est heureusement accouche de son premier...
Est-ce bien?

--Trs-bien, dit Bellequeue; continuez.--Le nouveau-n est un
garon...--Parfaitement tourn!--Il est n viable... et toute la famille
se porte bien. Il me semble que a n'est pas mal comme cela, et que a
dit tout.--C'est dict comme par un crivain public!... Je vais vite
vous en faire plusieurs copies.

Cette affaire termine, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de
venir le revoir dans la journe; et, comme le baptme du lendemain doit
tre suivi d'un repas de famille, on prpare tout dans la maison de
l'herboriste pour clbrer dignement la naissance du petit Durand.
Catherine est fort occupe  sa cuisine. M. Durand, forc de rester  sa
boutique, songe dj  ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de
la camomille ou des feuilles de mrier, voit son hritier revtu de la
toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se reprsente
son enfant dj assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de
cavalier  la promenade. Son fils sera joli garon, bien fait,
spirituel. Elle voit dj tout cela en considrant le petit poupon qui
ouvre  peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... O
n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mre sont les plus doux  former, et
du moins ne sont pas toujours tracs sur le sable.

Au milieu du mouvement qui rgne dans la maison, madame Moka va et vient
sans cesse dans la chambre, souvent mme elle descend  la cuisine; et,
tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros
morceaux de sucre dans son caf, et a soin de se verser toute la crme
du lait. Puis, deux heures aprs, elle prend un petit bouillon dans
lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par l-dessus un grand
verre d'un vieux vin de Beaune destin  l'accouche, et qu'elle trouve
probablement  sa convenance tout en disant: Il me _falme_ toujours
bien peu de chose pour que j'_attendasse_ le dner... Quand je _garda_
la femme du snateur, je ne _prme_ souvent rien dans la nuit.

Bellequeue est revenu dans l'aprs midi. M. Durand est mont un moment
prs de sa femme, et ils sont tous deux fort inquiets du nom de baptme
que portera leur fils; l'arrive du parrain doit naturellement dcider
la question.

Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue? dit l'herboriste en le
voyant entrer.--Comment je m'appelle?--Oui, mon compre, c'est votre nom
de baptme que nous n'avons pas encore song  vous demander, dit
l'accouche, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon
fils.--Ma chre commre je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous
servir.--Jean? rien que Jean?--Pas davantage, mais il me semble qu'il
n'est pas fort ncessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est
de faire honneur  celui que l'on porte, d'avoir des moeurs, et d'tre
galant avec les dames.

Madame Durand ne rpond rien, mais elle fait une lgre grimace, parce
que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingu, et qu'elle
aurait voulu pour son fils un nom  la fois sonore et gracieux. Quant 
M. Durand, il murmure entre ses dents: Jean... _Joannes_... Oui, c'est
un nom facile  prononcer... cependant j'aurais assez aim un nom qui
aurait dit quelque chose, comme par exemple... _Granium_, _Rosarium_ ou
_Stramonium_.

--Ah! mon voisin!... ces noms-l sentent le jus d'herbe en diable.--Pas
du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-l embaument au contraire, et je
puis vous prouver...--Eh, monsieur! dit madame Durand, je ne veux pas
de tout cela! Est-ce qu'il y a un Granium dans le calendrier?

--Je ne prsuppose pas qu'on en _trouvt_, dit madame Moka.
--Parlez-moi d'douard, de Stanislas, d'Eugne... c'est joli, c'est
doux, c'est gracieux!

--Ma foi, ma commre, vous appellerez votre fils comme vous voudrez,
quant  moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut
bien un autre!--Certainement, mon compre, je suis loin de le trouver
laid... il est seulement un peu court.--C'est plutt dit.--Nous verrons
aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme
Ursule.

--Je n'appellerai point mon fils Ursule, dit l'herboriste, j'aime
mieux Jean...--Mais nous dciderons tout cela demain... A quel le heure
le baptme?--A midi.--Fort bien, je serai ponctuel.--Vous savez que vous
dnez avec nous.--Oui, ma chre commre, je vous laisse et vais faire
mes emplettes.--Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie,
je vous en prie!...--Soyez tranquille... ceci est mon affaire... 
demain.

Bellequeue sort vivement sans vouloir couter madame Durand, qui lui
crie qu'elle se fchera s'il fait de la dpense, et madame Moka dit: Je
serais bien tonne qu'un tel parrain ne _fesse_ pas bien les choses.

Aprs une nuit que l'on aurait passe fort tranquillement si le
nouveau-n avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable
de faire pendant cinq heures conscutives, le jour du baptme s'annona
par une jolie petite pluie ou grsil qui gelait en tombant, ce qui
rendait le pav excessivement glissant, mais heureusement la nourrice
arriva  bon port. C'tait une paysanne de vingt-quatre ans, fortement
constitue, dont le mari louait des nes aux amateurs de Saint-Germain,
pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-ns de la
capitale. En voyant la nourrice, madame Moka dclare qu'il n'est pas
probable que le nourrisson _pusse_ jamais manquer, et madame Ledoux
s'crie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau  la nourrice de son
douzime, qui tait du papetier.

Quant  celui que cela regardait le plus, il est probable que sa
nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidit sur ce qu'elle lui
prsentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui
promettait l'abondance, il y resta coll pendant une heure, sans qu'il
ft possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire  madame Moka que
l'enfant annonait beaucoup de caractre.

La nourrice aurait pu repartir le mme jour pour son pays, mais madame
Durand ne voulait point se sparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le
mettant en nourrice  quatre lieues de la capitale, elle se promit de le
voir souvent, il fut dcid que Suzon resterait au baptme et ne
repartirait que le lendemain.

M. Durand s'est mis en noir de la tte aux pieds; il ne trouve rien qui
l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur.
Les parens invits pour la crmonie ne tardent pas  arriver. D'abord,
c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va embrasser sa nice, en lui
prsentant le bonnet de baptme, qui est garni de fine dentelle; puis,
veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prter aux caresses
de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des
mains, et la tante s'crie: Il est charmant! c'est tout ton portrait,
ma chre Flicit.

L'accouche sourit, et monsieur Durand, qui est  quelques pas, fait un
profond salut  madame Grosbleu, en murmurant: Oui, je crois qu'il sera
bien!...

Bientt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du
Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire
voir qu'il tait piqu de ne pas avoir t choisi pour parrain; mais son
pouse lui a fait sentir que c'tait de la dpense de moins, sans
compter les poques de ftes et de jour de l'an, auxquelles un filleul
ne manque jamais  venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris
qu'un filleul est une hypothque indirecte place sur notre bourse, ne
conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air trs-agrable.

Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Agla, sa soeur. M. Fourreau
est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatral de madame
Durand. C'est un homme qui tient trs-bien sa place  table, mais auquel
il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations
journalires. Mademoiselle Agla Fourreau, qui est sur le point
d'attraper sa trentime anne, et n'a pas encore rencontr un amoureux
pour _le bon motif_, est doue d'une vivacit qu'elle s'attache, 
augmenter encore par une tourderie qui ne semble pas toujours
naturelle; mais mademoiselle Agla veut encore avoir l'air d'une enfant,
et, persuade que la gat, l'enfantillage et la distraction sont
l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des annes 
conserver ce qui tait excusable chez elle  dix-huit ans. Sa voix
qu'elle prend dans sa tte, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours
la mme note, sans y apporter jamais ni un dise, ni un bmol; elle rit
de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-mme; et comme
il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste,
elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait
penser  autre chose qu' ce qu'on lui dit, ce qui est trs-agrable
pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Agla a t assez
gentille  dix-huit ans, et elle pourrait l'tre encore si elle riait
moins souvent.

Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse
recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes
pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent
faire la partie de l'herboriste, achvent de complter la runion qui
vient rendre hommage  l'accouche et admirer le marmot, devant lequel
chacun rpte la phrase d'usage: C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il
est fort!... Il aura des yeux superbes!...

A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa
cravate, et prononant d'un air malin: Je n'en fais pas souvent...
mais aussi je les fais suprieurement conforms.

M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie,
s'approche de l'herboriste en lui disant: Est-ce que vous ne lui avez
pas encore fait prendre une infusion de simples?--A qui?--A votre
enfant.--Je voulais qu'il bt une dcoction de paritaire, _helxine_,
parce que cela prpare admirablement toutes les voies gastriques; la
garde a prtendu que c'tait trop tt... Ces femmes-l sont tellement
routinires!... Mais ce matin, pendant que mon pouse dormait et que
madame Moka djeunait avec la nourrice, j'ai lestement dbarbouill le
petit avec une eau de sureau, _sambuceus_, qui doit le prserver de tous
maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a dj!--C'est
vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.

Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant 
tue-tte: Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de
l'accouche!... Mais a n'a pas le sens commun... et tant de monde
autour d'elle!... et puis, on la fait causer, a ne vaut rien... Comment
cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle t bonne... Encore bien
fatigue, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il
sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...

--Ce n'est rien, dit M. Durand. C'est une petite exprience... une
mesure de prvoyance que j'ai mise en usage...

--Comment, monsieur, dit madame Durand, vous avez lav ce cher amour
avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...

--Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi
des simples, madame...--Eh! monsieur, mlez-vous de vos simples, et ne
faites pas d'exprience sur mon fils!...--Pour moi, j'en ai eu quatorze,
mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari,
l'huissier, a fait boire un peu de vin  mon premier, mais cela l'a fait
tousser pendant une heure. A mon septime, mon mari, l'bniste, a voulu
lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se dveloppt
mieux, mais il tait bossu quand il est mort; enfin, mon treizime, qui
tait du papetier, annonant une vue trs-faible, nous lui fmes porter
des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce
sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble
que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?--Et le
parrain, ma chre amie.--Ah! c'est juste!... le parrain.--Et mon cousin,
M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fche qu'il nous
manqut; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette  la
disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses!
avec un got! un fini!...

--Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drle! dit mademoiselle Agla,
en riant aux clats. Et madame Ledoux rpond: Je crois que je l'ai
entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet, il a un bien
beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins
quatre aveugles chez vous.

--Je crois que le violon attaque les nerfs, dit tout bas M. Endolori 
M. Durand. --Oui, rpond l'herboriste; mais on prend quelques pinces
de menthe, _menta ment_; c'est un antispasmodique.

Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la
conversation en entrant dans la chambre avec la lgret d'un zphir, se
trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A
cette entre arienne on a dj reconnu M. Mistigris, professeur de
danse, qui, quoique g alors de prs de quarante ans, ne tient pas 
terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la
physionomie a bien l'expression de son tat, et annonce un homme qui a
sans cesse des pirouettes devant les yeux.

Nous parlions de vous, mon cher cousin, dit madame Durand en
prsentant sa main  M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une
jambe. Je craignais que vous ne vinssiez pas!--Je vous avais promis
d'tre ici avec ma pochette  midi... me voil. J'ai eu quelques leons
qui m'ont retard; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant
le pav est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un cart sur le
dos... Bonjour, Durand... o est donc l'enfant?...

--Le voil, monsieur, dit madame Moka; attendez que je le
_tinsse_.--Comment le trouvez-vous, cousin? dit madame Durand. --Oh!
ce n'est pas la figure qui m'inquite!... Voyons ses jambes.--Impossible
maintenant; il est emmaillott et habill pour le baptme.--C'est qu'en
voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera;
car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de
dpart d'aprs lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins
gros, bien ou mal plac, voil des symptmes immanquables d'esprit ou de
talent...

--Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet! dit mademoiselle
Agla Fourreau en se dandinant.

--On y a tout, mademoiselle; j'y place mme l'me.--Quant  l'me, mon
cousin, dit l'herboriste avec gravit, Hippocrate la loge dans le
ventricule gauche du coeur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le
cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.--Eh bien, mon cousin, si
ces messieurs mettent l'me dans le ventre, dans le cerveau, ou entre
les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le
mollet; chacun son systme.

--Encore une fois, messieurs, dit madame Ledoux, en levant la voix
pour couvrir celle de ces messieurs, vous faites trop de bruit, vous
parlez trop haut; ma voisine aura mal  la tte, puis le poil comme je
l'ai eu  mon sixime, qui tait de l'bniste.

--Ah! _j'aperusse_ le parrain, dit madame Moka. A l'annonce du
parrain, le calme se rtablit dans la chambre, les parens voulant
examiner avec attention celui que l'on avait jug digne de tenir le
nouveau-n sur les fonts baptismaux, et chacun tant curieux de voir ce
qu'il allait apporter  la marraine et  l'accouche.

M. Bellequeue se prsente en frac bleu, dont les boutons brillaient
comme autant de petits miroirs, en gilet de piqu blanc et en culotte
noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des
culottes en 1805, et que c'est  cette poque que se passaient les
vnemens que nous avons l'avantage de vous raconter.

Bellequeue, coiff avec un soin tout particulier, tient  la main son
chapeau  trois cornes, et sous chacun de ses bras, des botes de
drages; de plus, deux petits paquets entours de faveur sont suspendus
 ses doigts, et un beau bouquet est attach  l'une des botes de
bonbons.

Le parrain, quoique un peu embarrass par tout ce qu'il porte, entre
dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte
quelquefois pour tcher de ne point avoir l'air bte, et qui ne trompe
que les sots; mais revenant bientt  sa physionomie habituelle,
Bellequeue sourit  tout le monde; puis, s'avanant vers l'accouche,
lui prsente quatre botes noues avec de la faveur bleue, et un petit
paquet qui renferme quatre paires de gants.

J'tais certaine que vous feriez des folies, dit madame Durand en
lanant un regard en coulisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite
deux petits pots de confiture de Bar et les lui prsente en disant:
Ceci est pour l'estomac...--Encore!... Je vais me fcher, mon
compre!...--Et ceci est pour la poitrine, dit Bellequeue en sortant de
sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. --Ah! c'est par trop
galant!...

--Voici votre commre; mon cher Bellequeue, dit l'herboriste en
prsentant madame Grosbleu qui fait une grave rvrance au parrain.
Celui-ci prsente alors  la marraine un bouquet assez beau, puis quatre
botes qu'il s'est dcid  lui acheter ainsi que le petit paquet de
gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les prsens de son
compre, Bellequeue s'approche de l'accouche et trouve moyen de lui
dire  demi-voix: Ses gants sont de Grenoble, les vtres sont de
Paris... Vos drages sont  la vanille, vous avez beaucoup de pistaches,
et elle n'a que des noisettes.

Madame Durand rpond  tout cela par un regard malin, et madame Moka
s'crie, en mettant ses cinq doigts dans une des botes que madame
Grosbleu vient d'ouvrir: C'est un baptme _consquent_, et je
_doutasse_ qu'on en _visse_ de plus beau.

--A propos, ma chre tante, quel est donc votre prnom? dit madame
Durand. --Jeanne, ma chre amie. Est-ce que tu ne te souviens plus
qu'on me nommait toujours Jeannette...--Il s'ensuit de l que notre
filleul doit ncessairement se nommer Jean, dit Bellequeue; cependant
si la maman veut y ajouter un second nom.--Eh bien! appelez-le
Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-l.--Jean-Stanislas, c'est
entendu... Il est l'heure de partir.--Les deux fiacres sont  la porte,
dit Catherine...

--Est-ce que tout le monde va me quitter? dit l'accouche; --Moi, je
suis _inviolable_ prs de vous, madame, dit madame Moka en suant la
grosse drage qu'elle a eu soin d'attrapper. --Je crains que la voiture
ne me donne des tourdissemens, dit M. Endolori. --Ah! un baptme, ce
doit tre bien gentil, dit mademoiselle Agla. --Une minute, que je
rgle l'ordre et la marche, dit M. Mistigris, qui, aprs avoir admir
les jambes du parrain, tait all faire des entrechats dans la salle 
manger. Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en
mesure...

Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine,
se met  jouer _une fivre brlante_ de Richard, en marchant  la queue
de la socit; son intention tait mme de se placer sur le sige d'une
voiture,  ct du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour
tcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige,
il se dcide  entrer dans l'intrieur de la voiture o est l'enfant
avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle
Agla, et pour charmer la socit, il joue tout le long de la route des
valses que l'enfant accompagne en criant.

Nous ne suivrons pas la socit  la mairie et  l'glise; on sait ce
que c'est qu'un baptme, et celui-ci ne prsente nul fait particulier,
si ce n'est que M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'glise, ce
qu'on ne lui permit pas. Enfin, aprs avoir dment constat que le 15
mars 1805, il tait n un fils  monsieur et madame Durand, unis en
lgitime mariage, le nouveau-n fut nomm Jean-Stanislas, mais le
premier nom tant plus facile  prononcer plut davantage  la nourrice,
qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua  ne rpondre
qu' ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperut que cela
flattait le parrain. Or, nous ferons dsormais comme la nourrice, et
nous n'appellerons plus notre hros que Jean; trouvant comme M.
Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de
toutes les faons, il doit ncessairement y en avoir de trs-aimables,
de trs-spirituels, de trs-honntes, et de trs-braves. Nous verrons
par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.

On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau
 sa main, mme pour descendre de voiture, et le son de la pochette de
M. Mistigris annona le retour de la socit.

Il tait prs de trois heures, et le djeuner, ou plutt le dner tait
servi dans la chambre de l'accouche, qui voulait tre tmoin de la
fte, quoique madame Moka lui et dit qu'il tait  craindre que cela
n'_embarrasst_ sa tte. Catherine s'tait surpasse, et le fumet du
premier service flattait agrablement l'odorat. Madame Durand avait
dsign les places: ne se souciant pas que Bellequeue ft  ct de
mademoiselle Agla, elle le mit entre la marraine et madame Renard;
mademoiselle Fourreau se vit force de rire avec M. Endolori et le
joueur de dominos, qui tait gai comme un double six.

Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des
assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui,
tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service
la conversation s'engagea; tout en gotant un mets nouveau, en dgustant
le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train
sur la beaut de nouveau-n, et les vertus qu'il devait avoir s'il
tenait de ses parens; mademoiselle Agla riait au nez de M. Endolori,
qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela
est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux
champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant 
Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui
faisait disparatre avec dextrit tout ce qui se trouvait sur son
assiette, et la prsentait de nouveau  chaque plat qu'on servait en
disant: C'est seulement pour que j'y _goutasse_. Madame Ledoux
mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec
l'huissier, l'bniste et le papetier; M. Renard l'coutait en faisant
un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu
coter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se
verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand
attendait avec impatience que l'on servt d'un plat d'oeufs  la neige
dans lesquels,  l'insu de Catherine, il avait jet une infusion de
simples qui devait, d'aprs son calcul, leur donner un got excellent.

Les oeufs  la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit
rien, mais il sourit en voyant que chacun parat surpris du got qu'ils
ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut tre.

Je vais vous le dire, moi, s'crie M. Durand, car je crois que vous
chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes
pour le sang, et  la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait
un petit extrait que j'ai ml en secret  ces oeufs, afin de vous faire
une surprise agrable; je suis certain qu' la cour mme on ne mange
rien de semblable... Hein! c'est dlicieux, n'est-ce pas?...

Les convives se regardent en murmurant: Oui... c'est drle... c'est un
got tout particulier...--Oh! j'tais sr de mon affaire... vous verrez
que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.

--C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout, dit Bellequeue. --Ni
moi, dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en
envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas
ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquime coup de pied qu'elle
reoit depuis le potage.

Moi, je ne trouve pas que cela _sentisse_ trop, dit madame Moka. Les
autres convives font comme Bellequeue et n'achvent pas leurs oeufs  la
neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'tait bon pour le sang, s'en
fait servir une seconde fois, et en demande une troisime lorsque
l'herboriste assure que c'est un plat qui peut prserver de beaucoup de
maladies.

Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expriences sur le dessert, et
l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant  la sant du
nouveau-n et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres;
mademoiselle Agla rit aux clats, parce que le bouchon est all sur le
nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka,
aprs avoir lestement vid le sien, boit celui de son voisin et s'crie
ensuite: Ah! Dieu! est-ce que je _m'eusse_ tromp?

--Que fera-t-on de mon filleul, dit madame Grosbleu. As-tu dj des
projets, ma chre Flicit?--Ma tante, je veux que ce soit un joli
garon, dit madame Durand: quant  l'tat, nous verrons sa
vocation...--Surtout, ayez soin de lui faire apprendre  danser de bonne
heure, dit M. Mistigris, c'est le moyen de dvelopper son corps et son
jugement.

--Si on faisait de mon filleul un brave militaire, dit Bellequeue, qui
avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. Eh!
eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service
 dix-huit ans, et je gage qu' vingt, il sera capitaine.

--Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...--Non,
ma chre commre; mais je dis que l'tat militaire peut aujourd'hui
mener trs-loin...--Moi, je dsire que mon fils soit un savant, dit M.
Durand, je le mnerai herboriser  quatre ou cinq ans; et quand il
connatra bien les simples, son affaire sera faite.--Il faudra lui
acheter un domino, dit le voisin, il n'y a rien qui apprenne plus vite
 compter.

M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se
remuer sur sa chaise, il est ple, il fait des grimaces, et les trois
assiettes d'oeufs aux simples qu'il a manges, semblent le mettre fort
mal  son aise.

En attendant que le petit Jean soit un savant ou un hros, Bellequeue
propose une rasade  sa sant; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse
quelques mots  l'oreille de l'herboriste, qui lui rpond: Preuve que
cela vous fait du bien? M. Endolori, ne voulant pas montrer ces
preuves-l  toute la socit, se lve et sort de la chambre en se
tenant en deux. Cependant la gat est devenue plus bruyante, Bellequeue
veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Agla ne cesse pas de
rire, et madame Moka fait du _gloria_ pour la troisime fois.

Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatigue, alors la
socit songe  se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on
sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la
gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait trs-froid dans
la boutique, chacun prfre retourner chez soi. M. Endolori, qui vient
enfin de reparatre et semble avoir beaucoup de peine  marcher, prie M.
Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste
reconduit son voisin, en lui assurant qu'il se portera parfaitement le
lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tte
comment il s'y prendra pour donner  son fils l'amour des simples.




CHAPITRE III.

VOYAGE EN COUCOU.--VISITE A LA NOURRICE.


Le lendemain de cette mmorable journe, le petit Jean g de trois
jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez
laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus g avait  peine
six ans, sans compter celui qui venait d'tre sevr. On voit que tout en
louant des nes, le pre Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.

Madame Durand avait vers beaucoup de larmes en embrassant son fils,
tandis que M. Durand prorait pour faire comprendre  son pouse que
Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille
pas par un bateau  vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en
peu de temps.

Une mre entend mal tout ce qui tend  lui prouver qu'elle a tort de
pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude
d'couter trs-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourre de
cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir  un petit duc
(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas t autrement fait que
le petit Jean), Suzon reut de la maman toutes les recommandations que
peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne
jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce
qui ne l'empcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.

M. Durand voulait aussi donner ses ordres  la nourrice, mais sa femme
lui fit entendre qu'un homme ne doit se mler d'un enfant que lorsqu'il
a cess de tter. L'herboriste se rendit  la justesse de cette
remarque; cependant il remit en cachette  Suzon un paquet renfermant
des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en
faire prendre en infusion  son fils, toutes les fois qu'elle le verrait
ternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna
le paquet de fleurs et de graines  ses lapins, qui cependant n'avaient
pas ternu.

Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon tait une mchante
femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin
de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincrement; mais elle
ressemblait  la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent
beaucoup mieux lever un enfant que les gens de Paris, et qui, aprs
avoir cout bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en
font jamais qu' leur tte.

Les couches n'ayant nul rsultat fcheux, au bout de quinze jours madame
Moka fut congdie; mais comme elle avait t trs-satisfaite du baptme
et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas
sans annoncer qu'elle _revinsserait_ souvent s'informer de la sant de
madame.

Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rtablie, avait
dj recouvr ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquime anne,
l'pouse de l'herboriste tait une petite brune, fort agrable, d'une
fracheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens
de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main  sa
coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa
physionomie.

Madame Durand voudrait dj se rendre  Saint-Germain pour embrasser son
fils, mais le docteur lui a dfendu de sortir trop tt; on n'est qu'au
mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas
de la Sibrie pour aller voir son enfant, mais son poux va chercher le
voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison  sa femme.
Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, aprs avoir salu sa
commre de la manire la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent
d'aller dj  la campagne, que d'ailleurs on a reu des nouvelles du
poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite sant, et que par
consquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour
son fils.

A cela, madame Durand s'crie en poussant un soupir: Ah! monsieur
Bellequeue!... vous n'tes pas mre!...

--Non, mais je suis parrain! rpond le coiffeur, et je me flatte
d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.

--Et moi, madame? dit l'herboriste, est-ce que je ne suis rien dans
tout cela? Il me semble pourtant....

--Si, monsieur!... mais vous tes si froid!... vous ne sentez pas le
bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu' vos simples!... Ah!
Dieu! il doit tre dj si grand, si beau, si aimable...

--Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle  trois
semaines?...--Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour
vous... mais pour moi, c'est diffrent; une mre comprend tout ce que
veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on
le veut, mais alors je n'coute plus personne, et je pars pour
Saint-Germain!

Et pour se ddommager du temps qu'il lui faut encore tre sans voir son
fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec
Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec
toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la
beaut de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perl, un
cornet de graine de lin ou une feuille de poire, sans dire: Vous savez
que c'est un garon?... un garon superbe... des yeux grands comme
cela!... de petits trous dans les joues... un amour enfin, un vritable
amour...

Beaucoup de gens, tout occups de leur maladie ou de leurs malades, lui
rpondent  cela: Madame, faut-il que a bouille long-temps?....
faut-il la faire paisse?... est-ce bon pour le rhume?

Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son hritier, ne
donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poire, court
au comptoir en disant: Prenez garde, ma chre Flicit... _Festina
lent_... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la
marjolaine, _amaracus_... ceci de la joubarbe, _sempervivum_...
Certainement notre fils sera trs-beau garon... c'est bon pour les
coupures... et il aura j'espre une ducation parfaite... Laissez
bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela,
donner  madame un mollient pour un astringent, et _vice-vers_.

Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint  madame Durand la
fora de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie
pas de se mettre en voiture publique avec des yeux  la coque, et
l'pouse de l'herboriste tenait essentiellement  ses yeux, ce qui est
trs-excusable. D'ailleurs Suzon crivait, ou pour mieux dire, faisait
crire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonait
que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il tait frais et
dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses
reparties. Il est probable que les reparties taient en pantomime,
parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de rpondre _ad
rem_; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent
les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en
tat de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.

Enfin le mal d'yeux est pass, madame Durand se porte trs-bien, il y a
un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouche, rien ne s'oppose plus
 ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrt, et l'on n'a
point prvenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on
est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la
matine est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la
petite-matresse et de l'amazone; elle embrasse son poux qui ne va pas
avec elle  Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous
deux de leur boutique, et elle attend le compre Bellequeue qui a offert
de lui servir de cavalier, enchant lui-mme de revoir son filleul.

La maman s'impatiente, parce qu'il est dj neuf heures, et qu'on
devrait tre aux voitures; M. Durand lui dit d'viter les courans d'air,
et lui donne une bote de pte de jujube pour son fils. Enfin,
Bellequeue arrive le chapeau  la main; l'herboriste lui recommande son
pouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de mme que si c'tait sa
femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la
retraite.

Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se
disant: Quel plaisir d'aller  la campagne!... de voir ce petit Jean,
de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journe!
Ils arrivent bientt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait
moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Acclres,
la maman et le parrain prirent tout bonnement un _coucou_, dans lequel
le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la
voiture tait complte et qu'il partait tout de suite.

Cependant, deux places du fond taient seulement occupes par un jeune
homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez
contraris en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage,
esprant peut-tre qu'ils iraient en tte--tte  Saint-Germain. Le
jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place  madame
Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: On tient trois
sur chaque banquette... et mme  la rigueur on tiendrait quatre s'il y
avait des enfans.

Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se
laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette  se mettre
sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On
place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue
s'assied devant, madame Durand, qui s'crie: Eh bien!...
partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?

--Allons, cocher, mon ami, en route! dit Bellequeue. Mais le cocher
tait retourn courir aprs les passans, afin de complter sa voiture
qui devait toujours partir tout de suite.

Cinq minutes s'coulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de
rpter: Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le
temps d'embrasser mon fils!...

--Est-ce que ce drle-l se moque de nous? dit Bellequeue, en avanant
sa tte hors de la voiture.

Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur? dit madame Durand
 son voisin. --Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous
tions dons la voiture, rpond le jeune homme en souriant.

--Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher
Bellequeue.--Le voil enfin... calmez-vous.

En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait
arrach  un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture 
ct de Bellequeue, en disant: Quand je vous disais que j'tais plein
et que je partais.

Le jeune homme qu' son accent et  sa tournure on reconnaissait
sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris,
n'tant pas encore revenu de la manire dont il avait t port dans la
voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts tait
rest dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au
conducteur: Ah , j'espre que nous partons, maintenant?--Mais sans
doute, mon bourgeois, sans doute...

--Dites donc, _coachman_, dit le jeune Anglais, en remettant son
chapeau sur sa tte. Vous avez pas dit le prix  moi!...--C'est gal...
soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la mme chose!... N'ayez
donc pas peur, je suis bon enfant.

En disant cela, le cocher court aprs une nourrice qu'il voit entre
plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix
courrouce: Nous voulons partir tout de suite.

--Monsieur, dit l'Anglais en s'adressant  Bellequeue, voulez-vous
bien dire  moi combien cotait la mme chose?...

Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tte pour comprendre, se
tourne vers madame Durand, et dit enfin: Je n'ai pas bien entendu.

--Je demandai  vous combien la mme chose que le _coachman_ voulait
faire payer?--Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous
voulez dire...--_Yes_.--C'est vingt sous quand on marchande et
vingt-cinq sous quand on ne dit rien...--Est-ce que c'tait le usage ici
que les _coachman_ emportaient les voyageurs de force dans leur
voiture?--Est-ce qu'il vous a pris de force?--_Yes_, il avait disput
moi  un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours
que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le
cravate avait dchir, sans quoi il tranglait moi quand celui-ci me
emportait.

--Il est certain, dit Bellequeue, qu'ils ont une manire un peu vive
de vous engager  monter dans leur voiture.

--Mais nous ne partons pas, dit madame Durand, il est dix heures
passes... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons,
Bellequeue...

--Je vais d'abord aller rosser ce drle-l, dit le coiffeur en
brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand
le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui,
avec sa tte, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.

La nourrice se plaa entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui
passa son nourrisson en disant: Nous partons tout de suite, dans une
seconde nous sommes pass la barrire.

--Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ, dit Bellequeue
avec colre, vous aurez affaire  moi.--Calmez-vous donc, mon
bourgeois, puisque nous v'l complets!... J'espre que a n'a pas t
long.

Le conducteur se dcide  fermer la voiture et  monter sur son sige,
mais il ne part pas encore; il se contente de regarder  droite et 
gauche en criant de toutes ses forces: Un lapin, un lapin pour
Saint-Germain!

--Qu'est-ce que il avait donc  appeler ainsi des lapins? dit
l'Anglais  la nourrice, qui lui rpond: Eh bien! pardi, c'est tout
naturel, c'est pour faire sa fourne!...

L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et ne dit plus mot. Madame
Durand qui a examin le poupon que porte la nourrice, dit tout bas 
Bellequeue: Quelle diffrence de cet enfant  mon fils!--Autant que
d'une titus  une queue! lui rpond le coiffeur. Quant aux jeunes gens
placs au fond, ils ne se mlent de rien, ils ne parlent pas  leurs
voisins, ils ont bien assez de choses  se dire entre eux.

Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va dcidment prendre le
conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vtu, et tenant
sous son bras un paquet envelopp dans un mouchoir rouge, monte sur le
sige, et se place prs du conducteur aprs avoir respectueusement salu
la socit. Le cocher se dcide alors  se mettre en route, la voiture
s'branle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de
crier: Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous
filons.

--Comment, drle! vous voulez encore prendre du monde? dit Bellequeue.
--Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?--Vous
voulez donc que votre cheval trane neuf personnes?--Tiens!... c'est le
moins! il en a souvent men douze.--Et nous n'arriverons pas 
Saint-Germain ce matin?--Laissez donc! pus mon cheval est charg, pus il
va vite!... Un lapin!...

Heureusement une paysanne monte prs du cocher; il fouette alors son
cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame
Durand pousse un soupir en disant: C'est bien heureux! Et ses jeunes
voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit 
l'Anglais: Voyez-vous, il a trouv ses deux lapins. Et l'Anglais,
croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tte avec humeur et
n'ouvre plus la bouche.

La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la
nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en
coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit
homme, qui faisait le second lapin, avait dnou le mouchoir rouge qu'il
tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte
qu'il tait en train de retourner; car le petit homme tait tailleur,
et, comme il portait la culotte  une de ses pratiques  Saint-Germain,
il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du
paquet une tabatire, et il offrait du tabac  toutes les personnes qui
taient dans la voiture; mais en avanant son bras vers le fond pour
prsenter sa tabatire ouverte  madame Durand, un violent cahot la fit
sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la
chose en bonne part, et, aprs s'tre frott les yeux, saisit le petit
tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.

Bellequeue s'interposa pour rtablir la paix, tandis que le cocher
criait aux oreilles de l'Anglais: Voulez-vous ben ne pas battre mon
lapin!... Est-il mchant le milord!

Enfin on finit par s'entendre; tout le monde ternua, parce que la
voiture tait comme une carotte de Macoubac, et l'on arriva  Nanterre
en se disant: Dieu vous bnisse!

La voiture s'arrta, le cocher descendit et donna la main  la paysanne;
le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrire une
maison, craignant peut-tre qu'il ne prt fantaisie  l'Anglais de
recommencer la partie de coups de poings. Les gteaux, produits
indignes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portires.

Descendons-nous? dit Bellequeue  madame Durand. Celle-ci voyait avec
peine que l'on s'arrtt; mais le cheval avait bien besoin de reprendre
haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: Nous ne serons pas 
Saint-Germain  une heure!

Cette fois les jeunes gens du fond quittrent leur place et descendirent
aussi; mais au lieu d'entrer  l'auberge, o les autres voyageurs
prenaient des gteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement
une colline, et se perdirent dans une espce de carrire qui tait prs
du chemin.

Madame Durand accepta des gteaux pour faire quelque chose. Bellequeue,
aprs s'tre assur dans le seul miroir qui ft dans la salle que sa
coiffure n'tait pas trop froisse, alla tenir compagnie  sa commre.
Une demi-heure se passa qui parut une journe  la maman de Jean. Enfin
le cocher pronona le mot: _En route_, et madame Durand fut une des
premires  monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais,
qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gteaux de Nanterre.
Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton  la culotte qu'il
portait en charpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manire 
garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne
manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit  les
siffler comme des barbets en criant de temps  autre: Mais o diable
sont-ils donc fourrs?... ils n'taient pas  l'auberge?--Ils ont
disparu par l-bas! dit Bellequeue d'un air malin. --Certainement ils
ne reviendront pas, dit madame Durand qui voudrait que l'on partt.

Mais en ce moment le jeune couple accourut gament, et sauta en riant
dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe
chiffonne, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en
pinant tendrement le genou de sa commre, lui dit: C'est fort ridicule
de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des moeurs... Je ne
connais que cela.

Le reste de la route se fit assez agrablement, sauf le got d'ail qui
avait remplac l'odeur du tabac. Arrivs  la monte un peu rude qui est
avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval
qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir  bout d'en
traner neuf.

Le jeune homme et la grisette quittrent la voiture, payrent le cocher,
et s'loignrent en choisissant les chemins les moins frquents. Pour
eux tous les endroits taient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls.
Nous avons tous prouv cela. Les dserts furent faits pour les amans;
cependant les amans ne se font pas aux dserts.

Enfin madame Durand est  Saint-Germain; elle respire le mme air que
son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore
choisir les pavs; mais  Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'
Paris, et madame Durand ne tient plus  terre.

On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on
demande  tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur
d'nes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espce de
ruelle dserte, du ct de la route de Poissy, et on lit sur une porte
charretire: _Jomard tient des nes_.

Aussitt madame Durand lche le bras de Bellequeue et se prcipite dans
la cour de la maison, o elle aperoit quatre enfans se roulant sur du
fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de
pain dont il est difficile de reconnatre la couleur.

Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'tait bien le cas; il
regarde  son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize
mois, marche dj avec ses frres.

Est-ce qu'il est l-dedans? dit le coiffeur. --Eh non!... tout cela
est trop g... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon
fils!... ce cher Stanislas!...--Ce joli petit Jean! dit Bellequeue.

La nourrice sort d'une petite salle basse dans un dsordre qui n'avait
rien de galant.

Tiens! c'est monsieur et madame! s'crie-t-elle en renouant les
cordons d'un jupon qui lui descendait  peine au mollet. Tiens! c'te
surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!

--Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...--Oh! attendez, il
est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...

Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, o le berceau de son fils
est plac prs d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille
Jomard, les parens  la tte, les enfans aux pieds. Le petit Jean
dormait. Suzon le prend, et le donne  sa mre qui le couvre de baisers,
et convient qu'il est en parfaite sant. Mais son petit bonnet est un
peu noir, dit la maman. --Ah! madame! il tait tout blanc  c'matin;
mais, dam'! les enfans, a salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas
l'embrasser!...

--Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...--Ah!
j'savais ben que je le connaissais tout d'mme.

Bellequeue arrive, madame Durand lui prsente l'enfant en disant: Voyez
comme il est beau!...

Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est
pas content d'avoir t rveill, met ses petites mains dans les
bouffettes bien poudres de son parrain.

Il est superbe! dit Bellequeue en tchant de sauver sa coiffure
endommage par son filleul.

Je crois qu'il me ressemblera, dit madame Durand en prenant avec son
enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de
Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel, la nourrice conduit
Bellequeue prs de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle
lui prsente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du
coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre
chose; pendant ce temps, le second garon arrive par derrire et
s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisime lui emporte son
chapeau  cornes, le met sur sa tte, puis le jette dans un grenier;
enfin le plus g grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse  battre
la caisse avec sa queue.

Le pauvre parrain ne sait plus o il en est, il ne peut se dptrer des
quatre enfans, il crie: Hol!... mon chapeau... ma queue... mon
habit... Eh bien, petits drles!... vous me dcoiffez!... madame Jomard,
faites donc finir vos enfans.

Mais Suzon rit aux clats des petites gentillesses que font ses _gas_ et
madame Durand, qui revient, ne peut s'empcher de rire aussi en
regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban
de sa queue s'tant dtach, ses cheveux flottent sur ses paules, et
reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.

Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des
bois! dit madame Durand. Le coiffeur, qui prfre avoir l'air d'un
homme polic, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon,
prenant un fouet, qui sert galement aux nes et  ses enfans, parvient
 faire lcher prise  ces derniers.

Vous allez dner avec nous, madame, dit la nourrice; dam', j'tions
pas prvenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.--Volontiers,
ma chre Suzon, a fait que je ne quitterai pas mon fils.

Bellequeue, qui commence  avoir assez de la famille Jomard, prfrerait
aller dner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition 
madame Durand; mais celle-ci est dcide  rester; du beurre, du lait et
son fils, voil tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forc de se
conformer  ses dsirs.

Pendant que Suzon prpare le dner, en se dsolant de ce que son mari
est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean,
Bellequeue parvient  trouver dans la maison un petit morceau de miroir
devant lequel,  l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il
tche de rparer le dsordre de sa coiffure. Pendant qu'il se
dbarbouille, madame Durand le force  sucer un bton de sucre d'orge
qui a t dans la bouche de son fil, en lui disant: N'est-ce pas que
c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suant... ce
cher amour!...

--Nanan tout--fait! dit Bellequeue en s'loignant du sucre d'orge; et
ayant cherch en vain de la poudre  poudrer, il se dcide  se mettre
un oeil de farine sur sa frisure.

--V'la le dner, dit Suzon; asseyez-vous, madame; excusez si vous
manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est  la bonne franquette.

On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret dont les quatre pieds
tiennent encore;  ses cts se mettent les quatre marmots qui ont si
bien jou avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut,
en dnant, tenir son fils sur ses bras.

On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux lgumes; les
enfans s'en bourrent, et prsentent de nouveau leurs assiettes en
disant: J'en veux core!...

--Vous allez les touffer, dit Bellequeue.--Oh! que non, monsieur; a
les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...

L'an, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frre;
celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillere de soupe
dans son gilet. Le parrain se lve avec humeur, en disant: Madame
Jomard, faites donc finir vos polisson!...

Mais Suzon est alle chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis
toute sa science; et Bellequeue, aprs avoir essuy son gilet, se remet
 table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de
petits oignons, et les prsente ensuite  Bellequeue, en lui disant:
Allons, mangez... votre filleul y a got!... C'est bien meilleur.

Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les
oignons, en faisant une lgre grimace et en faisant tout son possible
pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs
fourchettes sur son assiette.

Madame Jomard, dit Bellequeue, il me semble que vous devriez
apprendre  vos enfans  ne point ainsi drober dans une assiette qui
n'est point devant eux.--Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour
vous faire des niches!--Certainement, dit madame Durand. --Des niches
tant que vous voudrez; mais voil la seconde aile que ce petit drle me
mange.

Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce
mets met tellement les marmots en gat, qu'ils font un concert de cris
en avanant tous leur assiette.

Sont-ils contens! dit Suzon, pendant que les enfans se battent  qui
sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de
Bellequeue, repousse par un des petits gas, tandis que les autres
continuent de lui faire des niches.

Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre,
en disant: N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est
votre premire sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir
tard. Dj cinq heures... Il faut partir, ma chre commre; avant d'tre
aux voitures et d'arriver  Paris, il sera au moins huit heures.

--Dj partir! dit madame Durand, dj quitter ce cher bijou!...
C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice,
je viendrai souvent le voir.--Oui, madame, et vous le trouverez toujours
en bon tat. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donn de quoi
vous acheter des joujous.

Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa
bourse et donne aussi pour les petits espigles qui l'ont tant amus.
Les marmots sautent aprs lui pour l'embrasser, et il voit le moment o
son ruban de queue va encore tre dnou; mais aprs avoir embrass son
filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la
cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la
rue, d'o il appelle madame Durand. Celle-ci se dcide enfin 
s'loigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de
tendres regards.

C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente
famille que ces Jomard! dit madame Durand  son compagnon. Oui,
excellente, rpond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne
prenne fantaisie  la maman de retourner embrasser son fils. On arrive
aux voitures. Madame Durand dclare qu'elle ne montera que dans celle
qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme  Paris. On
trouve bientt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans
l'intrieur.

Montez, dit Bellequeue, moi je me mettrai prs du cocher, au moins
nous partirons sur-le-champ.

Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route
pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident;
mais arrivs prs de la barrire, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui
n'tait pas prpar  cette chute, tombe sur la route et roule dans la
poussire.

Heureusement il en est quitte pour quelques bosses  la tte; ce qui ne
lui serait pas arriv, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau
dessus. On parvient, non sans peine,  relever le cheval qui enfin
atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui
boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: Convenez, mon cher
Bellequeue, que nous avons pass une journe bien agrable?--Oui,
excessivement agrable!... rpond celui-ci en s'appuyant sur sa canne.
--Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne
Suzon.

A cela, Bellequeue ne rpondit rien; il se contenta de souhaiter le
bonsoir  madame Durand qui venait d'arriver  sa porte.




CHAPITRE IV.

L'ENFANCE DE JEAN.


Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses dveloppemens, et ne
rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons
pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme
nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journe avec la
famille Jomard.

A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait dj
prononcer quelques gros jurons que le pre Jomard lui avait appris; il
se battait fort bien avec ses frres de lait; il lanait son croton ou
sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop prs, et il
annonait de la force et de la sant. On jugea qu'il n'avait plus rien 
apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.

M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis le jour de sa
naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et
l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un
petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez;
l'herboriste posa alors son fils  terre, en dclarant qu'il tait fort
comme un Turc, mais qu'il faudrait tcher de lui assouplir le caractre.

Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y
avait pas de mal  ce qu'un homme et du caractre, mais que son fils
annonait dj les plus heureuses qualits, quoiqu'il ne st dire encore
que: _Bigre et mtin_.

Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui
en effet n'tait point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire
la grimace ou tirer la langue  ceux qui le regardaient. Madame Ledoux
prtendit qu'il avait quelque chose de son cinquime qu'elle avait eu de
l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa
en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Agla, en riant;
M. Mistigris lui tta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et
qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui
tait aussi accourue pour l'admirer, resta merveille et s'cria: Je
ne _crume_ pas qu'il _s'eusse_ form si vite.

--Pardi! disait Catherine, un enfant qui est venu devant un peloton
de grenadiers, et qui ont tous bu  sa sant, est-ce qu'il ne devait pas
ben venir!

Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul depuis qu'il n'tait
plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui:
Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!

Les premiers temps se passrent assez bien; on excusait les cris, les
trpignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il tait
encore trop petit pour qu'on s'en fcht. On riait quand il jurait;
Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelt vilain mtin, et
madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des
croquignoles  monsieur son pre. On montrait l'aimable enfant comme une
merveille  toutes les personnes qui venaient  la boutique, et M. Jean
mettait ses doigts dans l'oeil de celui qui voulait l'embrasser, ou
crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait
en se disant: Il est bien gentil en effet!

Jean atteignit ainsi sa sixime anne, ne sachant que jouer, jurer,
manger et dormir. A la vrit il n'y avait pas encore de temps de perdu,
et au milieu de ses espigleries, il tait facile de voir que le petit
Jean n'avait pas un mauvais coeur. Il avait une fois donn tout son
djeuner  un pauvre, et une autre fois il avait pleur toute la
journe, parce qu'en jouant avec un canif, il avait bless au doigt un
de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds mchant; par ses reparties
et les tours qu'il jouait, il annonait aussi de l'esprit; on pouvait
donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter
son caractre, et ne pas riger en qualits et en gentillesses ce qui ne
mritait que des rprimandes ou des corrections.

Quand son fils eut six ans, M. Durand dclara qu'il voulait commencer 
s'occuper de son ducation; c'est--dire  lui apprendre  connatre les
simples,  herboriser et  distinguer toutes les graines qui taient
dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre  se
battre avec son parrain Bellequeue, que d'tudier la botanique, et
madame Durand trouvait qu'avant de connatre les simples, il fallait au
moins que son fils connt ses lettres; mais M. Durand tait inflexible
sur cet article: il fit asseoir son fils prs de lui dans son comptoir,
et commena  lui donner des leons. Le petit Jean pleurait ou
trpignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui
donna quelques lgres corrections, et, lui montrant de la racine de
patience, voulut  plusieurs reprises qu'il rptt avec lui le nom de
cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son pre, qui voulut
alors administrer  son rejeton la flagellation scolastique, et dit
gravement  son fils: Monsieur, tez votre culotte.

L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre
toilette, ta sa petite culotte et revint gament, la voile au vent,
danser devant son pre, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui
donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: Celle-ci
est pour vous apprendre  connatre la patience, _Lapathum_; celle-ci
pour que vous nommiez avec moi la camomille, _Anthemis_; celle-ci pour
le pourpier, _Portulaca_; vous aurez une claque pour chacune; de cette
manire, mon cher ami, vous apprendrez la botanique _per fas et
nefas_.

Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique _nefas_, jeta
les hauts cris, sa mre accourut et faillit se trouver mal, en voyant
comment M. Durand faisait tudier son fils; elle lui arracha l'enfant en
l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il
s'efforait toujours de rtablir la paix que son filleul troublait
souvent: il entendit les deux parties, il donna raison  chacune, ce qui
est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait
pas encore mordre  la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le
matin  l'cole, afin qu'il apprt d'abord autre chose.

On se rendit  l'avis de M. Bellequeue. Il fut dcid que Jean irait 
l'cole depuis le matin jusqu' cinq heures du soir. Madame Durand
choisit celle qui tait le plus prs de sa demeure; et, aprs avoir
recommand son fils au matre, comme jadis elle l'avait recommand 
Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin  l'cole le petit Jean,
qui avait le panier de provision  la main, et le grand carton pendu 
son ct.

Jean se plt d'abord  l'cole; il tait charm de se trouver avec une
foule de petits garons de son ge, et de pouvoir s'y livrer  de
nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il
apprenait avec une extrme facilit et pouvait savoir en un quart
d'heure ce que d'autres passaient une demi-journe  tudier. Mais
bientt sa vivacit, son tourderie, l'habitude de ne faire que ses
volonts, lui firent ngliger la grammaire pour s'occuper d'espigleries
qu'il jouait  ses camarades. Chaque jour, Jean inventait quelque tour
nouveau qui mettait le dsordre dans la classe. Il cachait le rudiment
de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers,
dchirait les cahiers, cassait les rgles, et allait enfin jusqu'
arracher le battant de la sonnette du matre.

Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au matre d'cole,
celui-ci tait indulgent pour Jean, et se contentait de dire  sa mre:
C'est une mauvaise tte!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup
de moyens!... A la vrit, il ne veut pas en faire usage, mais c'est
gal; il a infiniment de moyens.

Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou
une brioche, et rentrait chez elle en disant: Le matre a dit que notre
fils tait plein de moyens.--Mais il crit comme un chat et ne peut pas
lire couramment, rpondait M. Durand. --C'est gal, monsieur, du
moment qu'il a des moyens, cela suffit.

Le soir, Jean revenait souvent la culotte dchire, n'ayant plus de
casquette, et avec deux ou trois gratignures au visage. Alors M. Durand
lui disait: Qui vous a mis la figure dans cet tat, monsieur?--Papa,
c'est en jouant.--Et votre pantalon, qui l'a dchir?--C'est en
jouant.--Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?--C'est en jouant.

--Mon ami, puisque c'est en jouant, disait madame Durand, il ne faut
pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jout pas et se tut sur
ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils, profite de cet ge
heureux! il passera assez vite.

Jean embrassait sa mre et courait chez son parrain qui lui apprenait 
faire _une_, _deux_,  parer quarte,  parer tierce, et  bien
s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec
son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand
il fait bien des armes, et qu'il peut se prsenter partout, ds qu'il
est bien coiff et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et
prfrait la socit de Bellequeue  celle de son pre, qui en revenait
toujours  ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de
racines  la main.

Jean n'tait point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait  son
cole un nomm Dmar, qui tait effront, menteur et voleur, et un
certain Gervais, qui tait extrmement paresseux, gourmand et poltron.

Ces messieurs s'taient bientt lis avec Jean, qui, du moins dans ses
tourderies, tait toujours franc et loyal; prfrant tre battu 
mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois
l'auteur, Jean n'hsitait pas  dire: C'est moi qui ai fait cela, de
crainte que l'on n'accust un de ses camarades.

Il n'en tait pas ainsi de Dmar, qui avait un an de plus que Jean.
lev trs-svrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude
du mensonge, et tchait de faire subir  ses camarades la correction
qu'il avait mrite. Lorsque Jean lui reprochait sa fausset, Dmar, qui
avait de l'esprit, lui rpondait par quelque plaisanterie ou lui
apprenait un jeu nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se
raccommodait avec son ami.

Gervais, qui tait trs-gourmand, allait visiter le panier de Jean et
lui prendre une partie de son djeuner; Jean se fchait d'abord, mais
Gervais se serait laiss battre sans le rendre; il fallait bien lui
pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait
toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.

Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'tait de ne pas
aimer le travail et de ne faire que leur volont. Ils quittaient
ensemble l'cole, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs
parens, ils allaient jouer  la fossette ou au bouchon. Jean inventait
des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans
l'ventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et
allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une
ficelle au marteau d'une porte cochre, et, cach dans une alle en
face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux
dpens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous cts et ne
voyait personne.

Dmar se permettait des espigleries d'un autre genre: il volait
quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les piciers, puis les
mangeait en cachette. Quant  Gervais, il se contentait d'emprunter des
sous  Jean et ne les lui rendait jamais.

Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et
crire passablement; mais c'tait tout. Il ne voulait se mettre dans la
tte ni latin, ni histoire, ni gographie. Son parrain allait souvent
le chercher sur la Place-Royale, o il s'amusait  jouer aux noyaux, au
lieu de rentrer.

Bellequeue commenait  prendre des annes, et  poser quelquefois le
talon  terre; mais il n'en tait pas moins coquet et moins soign dans
sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment  son aise, il avait
quitt sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et
par amiti. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage  son
filleul. Jean annonait devoir tre grand, il avait des yeux spirituels,
de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche,
quoiqu'il ne chercht jamais  faire l'aimable, et Bellequeue, tout en
passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait Oui, oui,
tu seras un gaillard... un beau garon... Ah! si ta mre avait voulu, on
t'aurait laiss pousser tes cheveux par derrire, et tu aurait en une
queue comme moi!... mais elle prtend que ce n'est plus l mode!... Je
ne pardonnerai jamais  la rvolution d'avoir dtruit les queues, les
marteaux, les belles boucles  la chancelire, et les ninons pour les
femmes.

Jean rpondait  cela: N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un
homme comme vous, je n'ai pas besoin de connatre les Romains et les
Grecs, de dire _musa_, la muse, _rosa_, la rose, et de savoir s'il y a
des volcans en Italie et en Irlande.

--Il est certain, rpondait Bellequeue, que je ne me suis jamais
occup positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien
fait mon tat. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras
de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi
droit, mon garon. Il est certain encore que si tu te fais mdecin ou
avocat, un peu de gographie te serait, je crois, ncessaire.--Moi, mon
parrain, je ne veux rien tre du tout...--Alors, mon garon, je crois
que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde,
que tu connaisses deux ou trois bottes secrtes, afin de dfendre le
beau sexe quand l'occasion s'en prsentera: voil tout ce qu'il faut. Et
des moeurs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les
dames... Au reste cela viendrai en son temps.

Madame Durand pensait  peu prs comme Bellequeue. Son fils promettait
d'tre joli garon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne
pensait pas de mme; il voyait Jean tel qu'il tait, ne voulant rien
apprendre, n'obissant point, et prenant avec ses amis de trs-mauvaises
manires.

M. Durand voulut encore essayer de faire connatre les simples  son
fils; mais lorsque Jean avait pass une demi-heure dans le magasin, il
tait impossible de s'y reconnatre; les herbes taient mles; les
fleurs mises  la place des racines, les tiquettes arraches; il
fallait huit jours pour rparer le dsordre que l'lve avait commis. Le
papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne
pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M.
Jean grimpait aux arbres ou courait aprs les papillons; et M. Durand,
ayant un jour voulu recommencer la leon, _per nefas_, son fils, qui
avait alors douze ans, se sauva  travers les champs, et revint tout
seul  la maison.

Dcidment, dit M. Durand, ce garon-l ne fera jamais rien... ou il
faudra employer les mesures svres... Il ne peut pas se mettre dans la
tte une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du
serpolet!... il n'y a rien  en esprer.

--Vous n'aimez pas votre fils, monsieur, rpondait madame Durand,
vous ne lui trouvez que des dfauts!... Un garon charmant!... qui a
des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera trs-grand. Je
gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez tre fier
d'avoir un fils comme celui-l.

Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle
de ses cheveux: Moi, je crois que le garon ira... Je sais bien qu'il
n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait trs-bien des
armes... Il a le coup d'oeil juste... Il se tient comme un ange... Vous
verrez que ce sera un gaillard.




CHAPITRE V.

BAL CHEZ UN MATRE DE DANSE.--ADOLESCENCE DE JEAN.


Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter
l'cole primaire, o depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en
retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son criture tait
presque dchiffrable; madame Durand dclara que son fils avait termin
ses tudes, qu'il en savait suffisamment du ct de l'utile, et qu'il ne
s'agissait plus que de lui donner des talens agrables pour complter
son ducation.

M. Durand ne voyait rien de plus agrable pour un homme que de savoir ce
qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remde; mais
Jean avait dclar trs-positivement qu'il ne voulait pas tre
herboriste: il fallut donc que le papa renont  l'espoir de voir son
fils hriter de ses connaissances.

Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitime anne, mais elle
se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mre, en
renonant elle-mme  l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans
ses enfans; elle est fire de leur beaut, et elle se fait souvent
illusion sur leurs talens.

On ne pouvait gure se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'tait fort
qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean
chantait souvent, et l'on s'tait aperu qu'il avait la voix tendue et
agrable. Madame Durand n'avait pas t la dernire  remarquer cela, et
elle disait  tout le monde: Mon fils pourrait briller  l'Opra, si je
voulais le mettre au thtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel
beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: _Le bon roi Dagobert a
mis sa culotte  l'envers_; je me suis crue aux Bouffies.

Il fut dcid que Jean apprendrait la musique; et comme il tait temps
aussi qu'il st tenir sa place dans un bal et faire avec grce _la poule
et la chane anglaise_, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voult
bien faire un zphyre de Jean.

M. Mistigris commenait  grisonner, ayant alors cinquante-trois ans
bien sonns; mais il prtendait que l'ge le rendait plus lger, et que,
chaque anne, il faisait les entrechats plus hauts que l'anne
d'auparavant. D'aprs cela, pour peu que M. Mistigris ft devenu
octognaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.

Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demand  entreprendre
l'ducation du petit cousin. Il accourut donc avec sa pochette, admira
les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui
envoya dans le nez; le pria de faire un pli, et Jean se laissa tomber 
terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes
dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que
lui.

Le matre de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses
cachets, et l'on donna une pice de cent sous au petit Jean pour les
belles dispositions qu'il n'avait pas montres.

Jean courut dpenser ses cent sous avec ses amis Dmar et Gervais. En
quittant l'cole, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui
demeuraient dans son quartier. Ds qu'il pouvait s'chapper de chez ses
parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu
ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur ge.

Jean tait toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de
l'argent dans son gousset, sa mre et son parrain voulant qu'il et de
quoi s'acheter ce qui lui tait agrable; mais Jean n'tait pas
gourmand, et son argent passait bientt entre les mains de ses amis, qui
lui juraient une amiti  l'preuve, et  quatorze ans on croit  de
tels sermens. Il y a mme des gens qui y croient encore en devenant
hommes; cela fait leur loge: les personnes qui sont de bonne foi ne
suspectent point celle des autres.

Dmar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, tant fort
mcontens de lui, le traitaient avec svrit, et voulaient lui ter
les moyens de faire des sottises. Gervais, n de gens peu fortuns, ne
pouvait que bien rarement en obtenir quelque gnrosit. On juge avec
quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui tait le richard de
la socit.

Dmar dit  son ami: Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu
veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dne bien, on va en voiture...
Si nous tions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble.
Comme nous nous amuserions!

--Il est certain, dit Gervais, que nous pourrions faire toutes nos
volonts depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions
jamais!... Nous irions courir, n'importe o! et le soir on ne nous
mettrait pas en pnitence au pain et  l'eau.

--Et moi, rpondit Jean, ne veut-on pas maintenant me faire apprendre
la musique et la danse!... C'est des btises que tout a! Est-ce que
j'ai besoin d'avoir encore des matres qui vont m'ennuyer?... Ah! je
vais joliment me moquer d'eux pour les dgoter de revenir...
D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me
tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?

--Tiens, Jean, reprit Dmar qui paraissait rflchir et mditer
quelque projet, si j'tais  ta place... je demanderais une petite
somme  mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela
nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris...
Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et 
la balle.

--Nous pourrions enlever un cerf-volant; et, pendant ce temps-l, tes
matres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.

Jean n rpondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner
avec ses amis, mais il ne lui tait pas encore venu dans l'ide de
s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses
tourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mre qui lui donnait
chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la
proposition de Dmar.

Mais le matre de musique, qui tenait  recevoir son cachet, tait exact
 venir donner sa leon. Son lve se montrait cependant trs-indocile;
il ne voulait point solfier; il sifflait quand son matre lui donnait le
_la_; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait
la gamme, et quand on lui plaait le violon dans les mains, il le
laissait tomber  terre.

De telles gentillesses lassrent enfin la patience du matre. Aprs
quatre mois de leons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas mme
apprendre  jouer l'air des _bossus_, le professeur dclara  monsieur
et  madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne
saurait jamais la musique.

--J'en tais sr, dit l'herboriste. Quand on n'a pas su se connatre
 faire un bain d'herbes mollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre
la musique: _emollit mores_.

--Ce matre-l ne sait ce qu'il dit! s'crie madame Durand; il n'a
pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons
un autre  mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de
connatre la musique pour chanter.

M. Mistigris n'tait gure plus heureux avec Jean, qui cependant
s'amusait aux dpens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de
faire un pas, il priait M. Mistigris de l'excuter plusieurs fois devant
lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux matre 
danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds
de jambe et des entrechats devant son lve, qui, assis tranquillement
dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean
applaudissait lorsqu'il tait content; il criait bravo quand son
professeur sautait bien haut. La leon se passait presque toujours
ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu
croire que c'tait ce dernier qui recevait des leons de Jean.

Mais cette manire d'enseigner ne drouillait nullement les jambes de
l'lve; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans
que celui-ci tnt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un
autre moyen pour donner  son lve le dsir de bien danser.

M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collgues,
rassemblait ses lves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il
loget au troisime tage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se
figurait donner des bals champtres  l'instar de ceux de la Chaumire
et du Wauxhall.

M. Mistigris dit donc un jour  madame Durand:

Ma chre cousine, comme mon lve, votre fils, n'a pas encore une
connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait ncessaire
qu'il vnt quelquefois  mes petits bals; il y verra de mes lves des
deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le got des
jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne
sait sur quel pied danser dans le monde.

--Vous avez parfaitement raison, dit madame Durand; mon fils ira 
vos bals.--C'est aprs-demain le jour; faites-moi l'amiti de l'y
conduire... Vous verrez une charmante runion, des gaillards qui sautent
jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lvent la jambe  la hauteur de
mon paule.--a me fera grand plaisir.--Vous savez le numro?...
D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.--A quelle heure cela
commence-t-il?--Oh! de bonne heure... ds qu'on est deux je forme un
quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait
plaisir.

Madame Durand prvient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean
n'avait jamais t au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne
voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose 
Bellequeue d'tre de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il
a t grand amateur de danse.

Le jour de la runion tant arriv, madame Durand fait faire une belle
toilette  son fils, qui prfrerait  son habit  la mode et  son joli
chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable avec ses
intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame
Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui
donne de petites tapes sur les joues en l'appelant _mauvais sujet_, mais
d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.

Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soigne, sa coiffure
exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'
l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent
 arriver. Il tient d'une main son chapeau  trois cornes, de l'autre
des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de
sa jeunesse en prsentant son bras  madame Durand.

On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir
et il fait encore jour; mais madame Durand a oubli le numro de la
maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la
tte, on aperoit,  la croise d'un troisime M. Mistigris qui joue,
non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de
la fentre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire
danser les passans.

C'est l, dit madame Durand, le voil, je le reconnais,--Diable! dit
Bellequeue, il parat que le bal est dj en train, car il dit les
figures... Mais o est donc la porte? Ce doit tre cette alle...
Entrons.

On entre dans une alle troite, noire et trs-profonde au bout de
laquelle on cherche, en ttonnant,  trouver l'escalier.

O allons-nous donc par ce cassecou? dit Jean. --Au bal, mon
fils.--Il est certain, dit Bellequeue, qu'il aurait d mettre ici un
lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-tre
un portier... Appelons: hol!... portier!... portire!... O est
l'escalier qui mne au bal?

On ne reoit pas de rponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix
casse, qui semble partir du premier, dit: Qu'est-ce que vous
demandez?--Nous demandons le bal de M. Mistigris.--Montez au
troisime.--Mais nous ne trouvons pas l'escalier.--Allez  droite, dans
l'enfoncement.--Infiniment oblig.

Et Bellequeue, qui marche en claireur, pousse bientt un cri de joie en
disant: Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous
guiderai.

On suit Bellequeue. Arriv au premier tage, on commence  distinguer un
peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisime il
fait jour, et on lit sur une porte: _Mistigris donne des leons de
danses franaises et trangres; on trouve chez lui des chaussons.
Sonnez fort, s'il vous plat_.

Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame
Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi
son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'annes ouvre
la porte, et introduit la socit dans une antichambre d'o on entend
dans le lointain le violon de Mistigris.

La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en change
des cartes sur lesquelles sont des numros. Pourquoi faire a? dit
Jean. --C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau, dit
Bellequeue. --Oh! il parat que c'est tout--fait dans le grand genre.

--Dsirez-vous des chaussons, messieurs? dit la bonne. --Je n'ai pas
encore faim, dit Jean. --Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des
chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes;
mais vous tes trs-bien, messieurs; d'ailleurs pour la premire fois la
socit aura de l'indulgence.

Bellequeue prsente sa main  madame Durand, en disant  la bonne: De
quel ct le bal?

La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se
trouve dans une vaste pice qui n'est meuble que de banquettes, et dans
laquelle on n'aperoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon
et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croise.

Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent
une autre porte, esprant dcouvrir les danseurs. M. Mistigris, les
apercevant, quitte cependant sa croise et vient les recevoir en
continuant de jouer du violon. Ah! vous voil!... C'est bien aimable de
vous tre rappel que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur
Bellequeue, je suis charm de vous voir... Ah! voil mon lve!
Voyez-vous le gaillard il s'tend dj sur les banquettes... Il va
joliment s'en donner!... _La poule_!

Et, aprs avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croise
en raclant plus fort que jamais.

Ha a, mais o sont donc les danseurs, mon cousin?--Ah! ils ne sont pas
encore arrivs... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas
tard.--Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon,
quand vous tes tout seul?--Ah!... l'habitude, et puis a fait bien,
c'est pour les passans... a donne envie de monter et d'apprendre 
danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur
Bellequeue?... J'ai un cor de chasse l.--Non, je n'en sais pas
jouer.--C'est dommage, vous vous seriez mis  la fentre  ct de
moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empche de former un
quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma
bonne... Oh! elle danse trs-bien; elle fait mieux les figures que les
ragots, elle est si habitue  faire les utilits... Hol! Nanette,
ici... Il nous manque un quatrime... Vous allez voir comme elle s'en
tire.

Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se
soucie pas d'trenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on
entend sonner: la figure de Mistigris s'panouit, il crie  Nanette:
Voil du monde, allez donc ouvrir!--Je croyais qu'il fallait danser,
monsieur, dit la bonne, qui a dj retourn le coin de son tablier
pour faire la quatrime. Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a
besoin de vous.

Nanette parat beaucoup aimer  danser, cependant elle va ouvrir, et
bientt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en
bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait
ensuite une profonde rvrence  chaque personne de la socit.

C'est bien, c'est trs-bien, Charlot, dit Mistigris qui n'a pas quitt
sa fentre; un peu plus bas encore... C'est a... Reposez bien votre
tte sur vos paules... Maintenant une petite scne d'Annette et Lubin
avant le bal.

Le grand Charlot te son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture,
paraissant se prparer  entrer en scne, tandis que Mistigris dit 
madame Durand: C'est un jeune homme qui se destine  la pantomime, et
je lui donne des leons, parce que la pantomime est naturellement fille
de la danse... La bonne, asseyez-vous l, vous reprsenterez la
bergre.

La bonne, qui sert  tout, va se placer sur une banquette; le jeune
homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se
mettre  genoux  quelques pas de sa bergre et commence, en pantomime,
une dclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a t son habit
pour jouer au cheval fondu, te aussi le sien, et s'lance lestement
par-dessus la tte de M. Charlot, de manire  tomber entre lui et
Nanette.

Bravo! dit Bellequeue, je n'aurais pas mieux saut  quinze ans.

Dans ce moment on entend sonner. La bergre est oblige d'aller ouvrir
la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est rest  genoux:
Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la
pantomime sera pour une autre fois.

Madame Durand remet  son fils son habit, et le supplie d'avoir une
tenue dcente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon.
C'est une maman qui amne ses trois filles. M. Mistigris quitte sa
croise en s'criant: Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant!
nous serons au grand complet.

Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans,
bourgeonne comme un vigneron, et ayant la lvre suprieure surmonte de
petites moustaches brunes qui feraient honneur  un conscrit. Elle est
coiffe d'un bonnet de gaze orn de roses, tandis que ses trois filles
ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame
Mouton ne manque jamais d'assister aux leons de danse de ses
demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus
infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.

Pendant que la famille Mouton fait des rvrences, que le grand Charlot
y rpond en saluant jusqu' terre, que Bellequeue remet ses gants en
disant: a commence  devenir anim; et que la bonne murmure avec
humeur: Allons, v'l toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin
d'une quatrime! Mistigris est all chercher un tambourin qu'il place
sur la croise, auprs de lui, et il fait signe  Jean, qui va battre la
caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas  battre en
mesure, il ne cherche qu' faire du bruit; mais c'est tout ce que veut
Mistigris, qui s'crie en regardant par la fentre: On nous coute dans
la rue... Il y a deux personnes arrtes... Ferme, Jean... _La chane
des dames_.

On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avous qui viennent
rire au bal de M. Mistigris, et tcher d'y faire une connaissance
honnte; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis
deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller
partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaaient au
parterre de chez madame Saqui.

a sera trs-nombreux, dit madame Durand  Bellequeue. Je savais bien
que mon cousin avait la vogue.

Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace
si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement
d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire  l'oreille:
Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la
quatrime.

--Allons, en place, en place, crie le matre de danse, de sa croise
o il a tabli son orchestre. Messieurs, invitez vos dames.

Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et
sans maman; un troisime prend une des demoiselles Mouton, Bellequeue
en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept
ans.

Mais il manque un vis--vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que
le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a dclar
qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lve et dit: Je vais
faire l'homme, moi, et elle se place avec une de ses filles en face du
grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle:
Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la
dame ni le cavalier.

Le signal est donn, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant:
N'oublions pas que je fais l'homme, s'lance avec tant de force, qu'au
premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face;
mais celle-ci se relve en riant, et la figure va son train.

Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps o l'on portait de la
poudre. Mistigris lui crie: On ne fait plus de passes, monsieur
Bellequeue, a n'est plus la mode...--a m'est gal, dit Bellequeue,
je veux en faire, c'est toujours joli.

A la seconde figure, Jean a crev le tambourin; Mistigris s'arrte,
dsespr de cet accident. Allez toujours avec le violon, dit madame
Mouton; nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.
En effet, la maman la marquait  chaque pas de manire  faire sauter
les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un
orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne  Jean, en lui disant:
Sais-tu souffler un peu l-dedans?--S'il ne faut que souffler, dit
Jean, vous verrez comme je m'en acquitte.

On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui
souffle de manire  se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en
indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis  ses lves en
criant  l'un: Arrondissez les bras!... A l'autre: De l'abandon en
balanant... Un entrechat ici. Souriez  votre dame... souriez donc.

Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leons du matre; l'une
sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de
son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il
tait temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter 
qui ferait le plus de poussire.

Aprs la contre-danse, Jean jette de ct le flageolet et fait la roue
et la culbute dans le milieu du salon.

Est-il enfant! dit madame Durand, il joue encore comme  six ans!

--Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. --C'est vrai, dit
madame Mouton, je faisais aussi trs-bien la culbute, je ne sais pas si
je m'en souviendrais encore.

Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on
se contente d'applaudir Jean, en disant: Il fait bien chaud ici... Si
l'on pouvait se rafrachir.

Pour tout rafrachissement, la bonne, qui a sans doute un bnfice sur
les chaussons, va, aprs le quadrille, demander si l'on veut changer de
chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un
entonnoir, en disant: Il n'y a rien qui rafrachisse mieux que cela.

On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la
dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus
souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace 
l'orchestre, et madame Mouton demande la _petite laitire_ dont elle
aime beaucoup la figure.

On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montre
infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est tendu sur
une banquette sur laquelle il dort profondment, et Mistigris dit 
madame Durand: Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez
combien il acquerra en assistant  mes bals. D'ailleurs cela forme un
jeune homme, cela lui donne l'habitude des runions et de la bonne
socit. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arriv
d'avoir vingt personnes  la fois... Mais alors on paie dix centimes par
quadrille... Ce sont les profits de Nanette.

L'heure du dpart est arrive; madame Mouton voudrait que l'on danst
encore une anglaise. Mais dj deux des clercs sont partis avec les
demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va
rveiller son fils pour se mettre en route. On change ses numros
contre ses chapeaux, Nanette claire jusqu'en bas, afin qu'on ne se
perde pas dans l'alle; on se salue  la porte, et  dix heures et
quart le bal du matre de danse est termin.

Bellequeue est enchant de sa soire, quoiqu'elle lui annonce une
courbature pour le lendemain, et madame Durand dit  son fils: Mon ami,
vous tes-vous amus au bal?--Pas du tout, rpond Jean. --Comment!
cela ne vous a pas donn envie de danser?--Cela ne me donnait qu'envie
de dormir.--Parce que vous ne dansiez pas vous-mme. Mais comme je veux
que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes
les semaine au bal de M. Mistigris.

Jean ne rpond rien, et sa mre dit tout bas  Bellequeue: Vous voyez
comme il est docile... Son pre ne sait pas le prendre, il lui parle
toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je
voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a t charmant ce
soir.--Charmant! dit Bellequeue, il s'est conduit comme un homme de
cinquante ans.

Le lendemain, Jean va se ddommager avec ses amis de la soire passe
chez son matre de danse: On veut que j'y retourne, leur dit-il, j'y
retournerai... Mais je lui terai l'envie de m'avoir  ses bals. Avec
leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient
tous l'air d'imbcilles!... Jusqu' mon parrain qui sautait comme un
cabri!... a me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit
faire des btises comme a?--Non, certainement, dit Dmar, Il vaut
mieux jouer  digdog, ou monter  un mt de cocagne.

Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus  sortir
souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue
se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M.
Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans
passs, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allt
point chez son matre de danse; Catherine tait ncessaire  la maison;
il fallut donc que M. Durand se dcidt  conduire son fils.

Jean ne se souciait pas que son pre vnt avec lui, et il rptait sans
cesse: J'irai bien tout seul; mais M. Durand avait pris son chapeau et
son rotin, en disant: Monsieur mon fils, vous n'tes pas assez sage
pour que l'on se fie  vos promesses. _Experto crede Roberto_, c'est-
dire, je vais aller avec vous.

On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand
n'aimait  causer que de son tat, Jean n'y entendait goutte: voil
pourquoi le pre et le fils ne disaient mot.

Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le
fond de son alle, ce qui annonait une soire extraordinaire; et cela
fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui
arrivait; la maman s'arrtait  chaque marche pour demander  ses filles
si son bonnet tait bien plac, parce que la vue du bout de chandelle
lui promettait une brillante runion.

Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux
messieurs de plus que la dernire fois, et M. Mistigris avait lou un
petit savoyard, qui tait assis sur le bord de la croise et battait du
tambourin, mme quand on ne dansait pas.

M. Durand est all tendre la main  Mistigris, en lui disant: _Salutem
tibi_, et Mistigris tend la jambe en lui rpondant: a va bien, je
vous remercie.

Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promnent dans le
salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard;
Donne-moi le la; et le petit savoyard lui rpond ingnument: Je ne
l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donn.

Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, tant son
tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le
remettant pour aller ouvrir la porte.

Jean a refus le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promne
dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en
place; enfin le quadrille est form, on dansera  seize, en comptant
Nanette qui est enchante de figurer. Pendant que Mistigris joue le
prlude du pantalon, Jean tire de sa poche une poigne de petites boules
qu'il lance dans le milieu de la salle.

Partez! crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais
des dtonations clatent de tous cts; on se recule, on se retourne
avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau
sur les pois fulminans que M. Jean a jets  pleines mains dans la
salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se
trouve mal en faisant clater un pois; les petites filles pleurent; les
dames crient au secours; le grand Charlot crot que la maison tombe, et
les jeunes clercs rient aux clats.

M. Mistigris cherche  rtablir le calme en s'criant: C'est quelque
mchancet d'un confrre... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal,
qui a fait cette mauvaise plaisanterie; et M. Durand, qui, en voulant
secourir madame Mouton, a fait clater des pois, cherche de tous cts
son fils, et crie: Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.

Jean n'est plus l: il a disparu au moment o la contre-danse
commenait; Nanette sort par le couloir en criant: Monsieur Jean!...
votre papa vous demande.

Mais M. Jean ne rpond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperoit
qu'il n'y a plus de lumire dans la pice d'entre qui sert de
vestiaire. Qui est-ce qui a donc souffl la chandelle? dit Nanette en
allant  ttons; c'est trs-ridicule... C'est...

Nanette n'achve pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle
tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la
salle de bal. Il se passe quelque chose dans le vestiaire, dit M.
Mistigris! Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi...
C'est tonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour o j'ai du monde.

Mais dj tous les jeunes gens se prcipitent dans le couloir pour
savoir ce qui se passe dans la pice d'entre. M. Mistigris les suit,
son archet  la main; plusieurs dames en font autant, la curiosit
l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumire, parce qu'on
ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.

Arriv l,  peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurit, que l'on
culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le dsordre; les
uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion gnrale, M.
Mistigris demande  grands cris de la lumire, et M. Durand, qui n'a pas
suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre
son rotin.

Ds que la scne est claire, on veut savoir ce qui a pu occasioner la
chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont
attaches d'un bout  l'autre de la chambre  la hauteur de dix pouces
environ.

C'est une horreur! s'crie le matre de danse, qui en tombant s'est
foul le pied. C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas
avec tous mes lves... Les ptards pouvaient encore s'excuser, mais
ceci est un dlit complet.

Un clat de rire est la seule rponse que reoit M. Mistigris, et l'on
aperoit alors la figure de Jean, qui, du carr dont il tient la porte
entr'ouverte, s'amuse  considrer tous ceux que son expdient a fait
culbuter.

Voil le coupable! dit Mistigris en dsignant Jean. Oui,
certainement, c'est lui, dit M. Durand; mais je vais venger la socit
que mon fils a jete par terre... _Tu castigaberis_! drle!... Messieurs
et mesdames, je vous enverrai du vulnraire...

En disant cela, M. Durand a enjamb par-dessus les personnes qui sont
encore  terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin lev, prt
 chtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son pre; il descend
lestement l'escalier, enfile l'alle et retourne en courant prs de sa
mre. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court aprs lui
dans la rue, la canne en l'air, en s'criant toujours: Attends-moi,
drle! Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garon de quatorze ans
court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps
avant le pre.

En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui
s'tait pass, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M.
Mistigris, et ce qu'il avait fait de son pre. Jean rpondit en riant
que le bal avait t tout de travers, que les danseurs et les danseuses
s'taient amuss  faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait
perdu son pre dans la rue.

Mais M. Durand arrive  son tour, essouffl et furieux; il entre dans la
boutique la canne leve, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant
par-dessus le comptoir, chappe  la correction paternelle et court se
rfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son poux
par le pan de son habit en lui disant: Qu'avez-vous donc, monsieur? Au
nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en
menaant votre fils... Vous me faites l'effet de _Brutus_, monsieur!

--Il n'est pas question de _Brutus_, madame, dit l'herboriste en se
jetant sur une chaise. Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des
siennes... Il mrite une correction, _qui ben amat ben castigat_, et
je veux lui prouver que je suis son pre.

--Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?

L'herboriste raconte ce qui s'est pass  la soire de M. Mistigris. Et
c'est pour cela que vous voulez battre mon fils! dit madame Durand.
Mais, monsieur, ce sont des espigleries!--Des espigleries, madame!
Effrayer toute une socit!--Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques
ptards.--Il y a deux dames qui se sont trouves mal... Elles en feront
peut-tre une maladie.--Ce sont des bgueules!--Moi-mme, madame, en
crasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une
commotion jusque dans la racine des cheveux.--Si vous aviez t
militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sre
que M. Bellequeue aurait dans au milieu des ptards sans en faire un
entrechat de moins.--Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le
monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la
culbute dans l'obscurit?--C'est plus dcent que s'il y avait eu de la
lumire, monsieur.--Et notre cousin Mistigris qui aura peut-tre une
entorse?--Vous avez des remdes pour tout, monsieur.--Madame, vous avez
beau dire, vous ne parviendrez pas  excuser mon fils  mes yeux. Le
jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermet.
Je veux bien lui faire grace des coups de canne en considration du
principe: _Moneat antequam feriat_. Mais qu'il se tienne pour averti, et
qu'il garde quinze jours la chambre o il sera nourri _cum pane et
aqu_. Voil mon _ultimatum_.

Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant
les quinze jours suivans, que Jean est cens passer dans sa chambre,
Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous
les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle,
doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonns
par M. Durand.




CHAPITRE VI.

L'ASSEMBLE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RSULTAT.


La pnitence impose par l'herboriste  son fils ne le rendit pas plus
sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient
plutt lui donner du got pour les repas particuliers, et que la
facilit d'aller ensuite jouer toute la journe loin des yeux de son
pre, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un
pre veut punir et qu'une mre veut pardonner, il est bien difficile de
rendre un enfant obissant; avant de former les autres, il faudrait
souvent se corriger soi-mme. C'est dans l'accord qui rgne entre les
parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces
leons.

Jean avait prs de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu,
mourut, laissant  son filleul toute sa fortune qui montait  prs de
six mille francs de rente; madame Durand dit alors  son poux: Vous
voyez que notre fils sera trs  son aise, et qu'il est inutile de lui
faire apprendre aucun tat.

M. Durand rpondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il
emploierait ncessairement son argent  des folies; que d'ailleurs il
fallait qu'un homme ft quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et
ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si
bien parl; mais madame Durand tait persuade que son fils, ne pourrait
jamais ennuyer personne, et elle s'cria: Jean se fera ce qu'il voudra,
il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des cus; avec tout cela,
monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'tat.

M. Durand prtendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins
crire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui rpondit
que cela pouvait tre de rigueur pour les petits emplois et non pas pour
les grands.

Du moins, madame, dit l'herboriste, n'apprenez pas  votre fils ce
que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a dj une fortune
indpendante, il fera encore plus de sottises.

Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune
homme qu'il tait riche, la maman consentit  ne point l'en instruire;
mais afin qu'il se ressentt dj de cet accroissement de fortune, elle
lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui
disant: C'est un petit cadeau que ta marraine t'a fait en mourant.
Use-s-en, modrment... mais ne te refuse rien.

Jean mit une pice d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis
Dmar et Gervais; il leur offrit de les rgaler de tout ce qu'ils
voudraient. Les amis de cet ge ne se font jamais prier pour accepter
quelque chose. On se rendit dans un caf, o Dmar donna  Jean des
leons de billard, pendant qu'on leur prparait un splendide djeuner 
la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit
d'y jouer souvent. Dmar demanda  son ami pourquoi il les rgalait si
bien; Jean tira la pice d'or de sa poche, en disant: C'est un cadeau
de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.

--Il faudra manger tout le tiroir, dit Gervais, pendant que Dmar
semblait rflchir en considrant d'un oeil avide la pice d'or que Jean
tenait encore dans sa main. Mais le djeuner arrivant fit cesser toute
autre rflexion.

Jean avait demand ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa
mre lui avait dit: Ne te refuse rien, et il suivait exactement ce
conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne
s'tait jamais trouv  pareille fte, il tait gris avant d'tre au
milieu du djeuner, parce que des ttes de seize ans ne supportent pas
de frquentes rasades. Bientt Jean fut dans le mme tat que Gervais;
Dmar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour
tcher de faire sentir  Jean tout le bonheur qui les attendait en
quittant tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur
vocation pour le plaisir.

Quoique Jean ne ft nullement contrari dans sa vocation, il approuvait
tout ce que disait Dmar; ces messieurs trinquaient  leur amiti, 
leur sincre attachement; Gervais balbutiait et devenait  chaque
instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par
pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paratre de
sang-froid, mais il avait de la peine  tenir son verre, et Dmar
profita de ce moment pour proposer  ses amis de se lier par un serment
dans lequel il serait dit qu' l'avenir tout serait commun entre les
trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise
fortune.

Dmar et Gervais ne pouvaient que gagner  un tel engagement; cependant
Jean fut un des premiers  lever la main et  serrer celle de chacun de
ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.

Pauvre Jean!... te voil engag avec de bien mauvais sujets!... O te
conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitis
d'enfance, que les promesses de collge sont sacres! Pour qu'un serment
ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononc sachent 
quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'ge des illusions, lorsqu'on ne
connat encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-mme, que l'on peut
dcider de son avenir? Et cependant, c'est au collge, c'est dans
l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.

Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit
qui renvoyait du caf les gens honntes qui s'y trouvaient. Le matre de
la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois
coliers qui se grisaient, prsente la carte  ces messieurs, en
cherchant poliment  leur faire entendre que, pour se livrer  leur
bruyante gat, ils seraient mieux dehors que chez lui, o cela
troublait le paisible habitu qui venait prendre sa tasse de chocolat et
lire le journal.

Pour toute rponse, Jean jeta sa pice d'or sur le comptoir en disant:
Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?--Je crois qu'il veut que
nous nous en allions, dit Dmar. --Vraiment!... Est-ce qu'il nous
prend pour des _gamins_! Nous ne nous en irons pas.--Il prtend que nous
faisons trop de bruit! s'crie Gervais. --Oui. Eh bien! en ce cas, il
faut crier plus fort.

Et ces messieurs entonnent un choeur avec accompagnement de fourchettes
et de couteaux. Le limonadier se fche, il s'approche de nouveau des
jeunes gens et leur dit: Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma
maison n'est point un cabaret.

Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de
manire  casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe
 un de ses garons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre
fusiliers et un caporal arrivent bientt dans le caf. A leur vue,
Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en
lanant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.

Les soldats s'avancent. Jean et Dmar ne veulent point sortir, tandis
que Gervais que la peur a un peu dgris se faufile par-dessous les
tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir
des boulettes, dit  ses soldats: Saisissez ces deux hommes.

Les deux hommes, qui avaient  peine trente-trois ans  eux deux,
veulent faire rsistance, et lancent quelques assiettes aux soldats.
Mais leur force ne rpond pas  leur courage, ils sont bientt saisis et
emmens au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit
avait attirs.

Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la
canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les
yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperoit son filleul
marchant firement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrte, il ne veut
point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit
au corps-de-garde avec un autre garon de son ge.

Bellequeue retrouve toute la vivacit de sa jeunesse, il suit les
soldats, perce la foule, et pntre dans le corps-de-garde presque
aussitt que les deux coupables. L, Bellequeue court  Jean, se fait
expliquer l'affaire, et soulag en apprenant qu'il ne s'agit que de
bruit et d'assiettes casses, il supplie le commandant du poste de lui
rendre son filleul.

Mais les jeunes gens se sont rvolts contre la force arme, le
commandant prtend qu'ils doivent tre punis. Bellequeue rejette leur
faute sur l'ivresse cause par le vin, et le commandant prtend
qu'alors il faut les punir pour s'tre griss. Il dclare enfin qu'il ne
rendra les jeunes gens qu' leurs pres. Bellequeue prtend qu'un
parrain peut faire le pre dans beaucoup d'occasions, le commandant est
inflexible, et Bellequeue se dcide  aller conter l'affaire au papa
Durand.

Bellequeue arrive tout effar  la boutique de l'herboriste. Il a mis
son chapeau sur sa tte, ce qu'il ne fait que dans les cas
extraordinaires. Je viens pour mon filleul, dit-il en entrant, il est
au corps-de-garde.

--Au corps-de-garde! s'crie madame Durand, ah, mon Dieu! mon fils
s'est engag!

Et Catherine est oblige de faire respirer du vinaigre  sa matresse
qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'crie:
Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insult la sentinelle.

--Calmez-vous, dit Bellequeue, le fait n'est point grave; c'est pour
un peu de bruit dans un caf, aprs un djeuner avec des amis... Les
jeunes gens taient gris... C'est une leon pour eux, cela les dgotera
du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous tes le pre, et
l'on vous rendra votre fils.

--Allez donc, courez donc, monsieur! dit madame Durand. --Une minute,
madame, dit l'herboriste. Mon fils s'est fait mettre au
corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mriterait que je l'y
laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable!  seize ans se faire
mettre au corps-de-garde! cela promet. S'il avait tudi les simples,
madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: _studia
adolescentiam alunt, senectutem oblectant_.

Madame Durand sentit peut-tre que son mari avait raison; mais elle le
supplia de nouveau d'aller dlivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond
aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au
corps-de-garde, o l'affaire s'arrangea. On rendit la libert aux deux
jeunes gens, quoique Dmar ne ft pas rclam par son pre; mais
Bellequeue voulut bien rpondre de lui pour obliger son filleul.

Jean tait plus calme; il ne disait mot en suivant son pre, et
s'attendait  un sermon svre. Mais M. Durand gardait le silence; et,
en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-mme son fils dans
sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il
descendit trouver sa femme et lui dit: Vous voyez, madame, que notre
fils ne se conduit pas prcisment comme un bijou. Si nous le laissons
toujours matre de son temps, il se fera souvent mettre au
corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est li
d'ailleurs avec de trs-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un
parti, afin de mettre un terme  tout cela.

--Eh bien! monsieur, quel est votre avis? dit madame Durand. --Mon
avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les runir pour
savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.

L'aventure du corps-de-garde avait effray madame Durand; elle consentit
 l'assemble de famille; et le soir mme l'herboriste crivit  tous
ceux qui avaient assist au baptme de Jean, et qui existaient encore,
pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'clairer de leurs lumires.
Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui
tait mort de la jaunisse pour avoir boud cinq fois de suite, et M.
Endolori qui venait de rendre l'me aprs avoir pris trois mdecines 
la fois, afin de se mieux porter.

En attendant la runion du lendemain, M. Durand, qui se mfiait de la
faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui mme porter la
nourriture  son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au
pain et  l'eau, ce qui sembla d'autant plus dsagrable  Jean, qu'il
avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pices d'or avec lesquelles
on fait de si bons djeuners.

Les parens et les amis furent exacts  se rendre  l'invitation de M.
Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui
taient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton,
vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize
ans, il s'tait fait de grandes rvolutions dans les modes comme dans
les affaires, et que l'on avait vu souvent les mmes personnes adopter
les couleurs les plus opposes. Mais, au milieu de tous ces
bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses
qui ne priront jamais.

Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgr sa gat, ses manires
enfantines et sa voix de flageolet, mademoiselle Agla est reste
fille; ce qui ne l'empche pas d'tre toujours la mme quant au moral;
pour le physique, c'est diffrent, elle n'a plus rien d'un enfant.

Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leon de danse
 son petit cousin, depuis la soire aux ptards et aux culbutes. Puis
madame Ledoux, qui n'a pas t oublie, et qui, malgr ses soixante-cinq
ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.

Madame Moka a aussi reu une invitation, parce que, s'tant intresse 
Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoy
beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complte l'assemble, et il
s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les dlibrations.

Quand chacun est assis dans la chambre  coucher, qui sert de salon, M.
Durand salue la socit et dit: Mesdames et messieurs, vous savez
pourquoi j'ai dsir vous runir chez moi?

--Oui, nous le savons, dit Bellequeue.

--Moi, je ne le sais pas, dit M. Renard. --Je crois que je l'ai
oubli, dit M. Fourreau. --Je ne pense pas que je le _susse_, rpond
madame Moka. --Dites-le-nous encore, mon voisin! s'crie madame
Ledoux, a vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me rptait toujours
deux fois la mme chose; c'est une trs-bonne habitude.--Ah! ah! ah!...
c'est drle! dit mademoiselle Agla.

--C'est au sujet de notre fils Jean...--Oui, dit madame Durand en
interrompant son mari, c'est de mon fils que nous voulons vous
parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.

--Oh! je m'en souviens, dit madame Renard; il faisait mme trs-froid
ce jour-l, et vous aviez oubli votre bonnet de soie noire, monsieur
Renard; vous avez attrap un rhume en revenant.

--Il faisait trs-glissant, dit M. Mistigris; sans mon quilibre
parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.

--C'est maintenant un joli garon que mon cousin, dit mademoiselle
Agla; il est plus grand que moi, hi! hi! hi!

--Il est bel homme, dit Bellequeue; il se tient droit, ses cheveux
sont trs-bien plants.

--Oui, dit madame Ledoux, il ressemble beaucoup  mon onzime, qui
tait de... qui tait du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si
c'tait du papetier ou de l'bniste. C'est tonnant comme la mmoire se
perd!

--Messieurs et dames, reprend l'herboriste, nous nous loignons de la
question. Mon fils Jean a seize ans, et il est trs-fort, c'est vrai;
mais il ne sait rien et ne veut rien faire...

--Oh! monsieur, vous allez trop loin! dit madame Durand. Il ne sait
rien!... demandez  son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.

--Avec beaucoup de grce, dit Bellequeue; il fume aussi son cigare
sans que a l'tourdisse.

--Il ne sait pas danser, dit Mistigris en levant les paules. J'ai
pass quatre mois sans pouvoir lui mettre un _jet-battu_ dans la tte;
d'o je conclus qu'il a trs-peu de moyens.

--Peu de moyens! s'crie madame Durand, en jetant au vieux matre de
danse un regard courrouc. Mon cousin, vous ne pouvez plus  votre ge
faire des lves comme dans votre jeunesse.

--Ma cousine, dit Mistigris en se levant pour paratre plus grand,
j'ai encore form dernirement deux garons marchands de vins de la rue
Sainte-Avoie; allez  la Grande-Chaumire, regarder comme ils
dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.

Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une
pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame
Moka, en disant: J'ai rencontr un clou.

--J'ai eu un de mes garons qui dansait bien joliment, dit madame
Ledoux. C'tait mon quatrime... ou mon second... ou mon dernier.

--Revenons  la question, dit l'herboriste, il faudrait tcher de ne
point en sortir...--Ah! ah! ah! c'est juste, dit mademoiselle Agla en
riant, si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...

--Mon fils sait se battre et fumer... _concedo_; il sait mme jurer
trs-nergiquement, et il parat qu'il veut aussi apprendre  se griser.

--J'ai eu un de mes maris qui se grisait, dit madame Ledoux. Je ne
sais plus si c'tait l'huissier, ou le papetier, ou l'bniste!...

--Du reste, dit madame Durand, sur l'article des moeurs et du beau
sexe, on peut bien dire que c'est l'innocence mme. Il n'a jamais
regard une voisine ailleurs qu'au visage.

--Quant  cela, dit l'herboriste, je conviens qu'il n'y a rien  lui
reprocher; et...

--C'est tonnant, dit madame Moka; on voit tant de ces jeunes gens
qui se _pervertinssent_ sans qu'on s'en _doutisse_?

--Revenons  nos graines, dit M. Durand. Mon fils a seize ans; il ne
fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et
jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un pre qui a
pass sa vie  tudier les secrets de la nature; et je vous demande ce
que nous pourrions faire pour le corriger.

--S'il savait danser, dit Mistigris, je lui aurais tout de suite
trouv un emploi. Je suis reu dans de grandes maisons, chez des gens en
place: mais comment voulez-vous que je prsente un jeune homme qui ne
sait pas saluer? On se moquerait de moi.

--S'il avait du got pour la bonneterie, dit M. Renard, on pourrait
le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir
compter et tre  cheval sur la rgle dcimale.

--Autrefois, dit Bellequeue, je vous proposais d'en faire un
militaire; mais les temps sont changs, nous sommes en paix, et je ne
vois pas la ncessit de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.

--D'abord, dit M. Fourreau, moi, je crois que... si le jeune
homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est trs-embarrassant.

--Monsieur a bien raison, dit madame Moka. Ce n'est pas que je
_voulme_ dire que le mal _fusse_ sans remde!

--J'ai eu un enfant qui m'a aussi donn bien du tourment, dit madame
Ledoux, c'tait une de mes filles... non, c'tait un de mes garons...
je ne sais plus lequel.... c'tait toujours d'un de mes trois maris...
Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a
de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.

--C'est dommage, dit Mistigris, a nous aurait mis sur la voie pour
le petit cousin.

--Mais, dit mademoiselle Agla en minaudant, si on... hi hi hi... si
on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... a serait bien plaisant...
de le marier...

--Le marier! dit madame Durand, y pensez-vous?  seize ans!

--Ma foi, dit Bellequeue, s'il en avait seulement dix-huit, je ne
serais pas loign de vous le conseiller.

--Mon fils est encore un enfant, dit l'herboriste avec gravit, il
est incapable de comprendre les consquences de l'hymen... il ne sait
pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un mnage?

--Et d'ailleurs, dit madame Durand, quelle femme voudrait d'un mari
si jeune?

--Ah! on ne sait pas, rpond mademoiselle Agla en se dandinant.
Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-tre...

--Le mariage est inadmissible, dit l'herboriste, mais je le rpte,
mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux
quilles, ou  la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand
il n'avait que huit ans!... mais  seize on n'est plus un enfant, et les
choses ne peuvent pas rester in _statu quo_.

--Eh! bien! monsieur, dit madame Durand avec impatience, trouvez donc
vous-mme quelque occupation agrable pour ce cher enfant que vous
traitez comme un ngre!... et que vous n'avez jamais aim parce qu'il
n'a point de got pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je
veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit
maternel... parce que, dou d'une imagination vive, d'un esprit
ptulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Rpondez,
monsieur, rpondez donc et ne restez pas vous-mme _in sta cocu_.

C'tait la premire fois que madame Durand essayait de parler une autre
langue que la sienne, mais sa mmoire l'avait mal servie; la citation,
loin de plaire  l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et
il s'cria: Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites
des solcismes.

--Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma
famille et nos amis, c'est votre svrit qui a fait prendre  mon fils
l'tude en aversion.

--Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gt, qui a dtruit
les bonnes qualits qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et
dsobissant.

--Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre
votre tat,  cet enfant; c'tait en lui donnant le fouet...

--S'il l'avait reu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que
c'est qu'un herbier.

--Allons, monsieur Durand... ma chre commre, dit Bellequeue en
allant du mari  la femme. Est-ce que nous allons nous quereller... fi
donc! un si joli mnage... l'exemple du quartier... Ce n'est
probablement pas pour vous disputer que vous avez invit vos parens et
vos amis  venir chez vous...

Les parens coutaient tranquillement la querelle sans chercher  la
terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air
malin, mademoiselle Agla riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux,
Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin
ft cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait  se rappeler avec
lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une
querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps  autre: Ah,
Dieu! _vis-je_ souvent des poux se _querellasser_.

L'arrive de Catherine change la scne; la domestique entre toute
trouble dans la chambre, en s'criant: Ah! mon Dieu, madame! ah, mon
Dieu!... M. Jean est parti.

--Parti! s'crie madame Durand, et tout le monde se lve en dsordre,
tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.

Vous savez ben, monsieur, dit Catherine, que vous m'avez seulement ce
matin donn la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le
chercher et nous l'amnerez quand il en sera temps. En attendant a, moi
j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et
s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer,
mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est
ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets,
et comme sa croise donne sur le toit qui mne au grenier, c'est par-l
qu'il se sera sauv.

--Mon fils nous a quitts! dit madame Durand, et elle retombe sans
force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se
rend  la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure 
toutes les personnes qu'elle connat, Bellequeue prend sa canne et son
chapeau en s'criant: Je vous rponds que je le retrouverai, et les
parens retournent tranquillement chez eux en se disant: Puisque Jean
est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait
faire de lui.




CHAPITRE VII.

LES TROIS FUGITIFS.


Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizime anne qu'il
convient de le mettre en pnitence au pain et  l'eau, de le menacer de
la frule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes
d'ge  comprendre la raison,  sentir la consquence d'une faute, les
suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre coeur,
en cherchant  clairer notre esprit,  rectifier notre jugement, que
l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-tre qu'il y a des
jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le coeur
est ferm  tous les bons sentimens; alors ceux-l sont incorrigibles,
et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.

Jean, habitu depuis son enfance  ne faire que ses volonts, fut
d'abord tout surpris d'tre rellement prisonnier dans sa chambre. A
chaque instant il attendait la visite de sa mre ou de Catherine, mais
sa mre ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que
son pre qui lui apportait un repas de trappiste, et s'loigna en se
contentant de lui dire: _Suum cuique tribuito_. Et comme Jean
n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne
mangerez plus autre chose; et, dans sa colre, ds que son pre eut
referm la porte, il donna un coup de pied dans le pot  l'eau, jeta le
pain par la fentre, puis se coucha en disant: J'aimerais mieux ne
jamais manger que de faire un tel repas.

Mais le lendemain matin, en s'veillant, il sentit  son estomac qu'il
n'avait pas soup la veille; alors le pain qu'il avait ddaign lui
revint  la mmoire; il le chercha auprs de lui, puis se rappela qu'il
l'avait jet par la fentre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il
nous arrive de soupirer aprs ce que nous avons long-temps ddaign;
mais on fait souvent cette faute-l dans le cours de la vie; elle est
donc bien excusable  seize ans.

Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte
qui tait bien ferme, et murmurait en jurant, car vous savez que
c'tait ce qu'il faisait de mieux: Est-ce qu'on va me laisser
long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon
pre n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il
est vrai que si je n'avais pas jet le pain par la fentre, j'en aurais
encore pour ce matin. Mais me mettre  un tel rgime!... quand j'ai l
vingt-quatre pices d'or avec lesquelles je pourrais si bien me
rgaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus
depuis notre aventure d'hier... Je suis sr qu'ils sont inquiets de
moi!...

Chaque instant augmentait l'impatience et l'apptit de Jean, il prenait
son or, le comptait, puis frappait du pied avec colre. Enfin, il
s'crie en ouvrant brusquement sa fentre: Non, de par tous les
diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon pre de me tenir en
cage, cela ne m'amuse nullement d'y tre.

Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fentre  celle
d'un grenier. Le chemin quoique court est prilleux, mais  seize ans on
risque sa vie en riant: c'est pourtant l'ge o elle est le plus
agrable!... et,  soixante, on prend mille prcautions pour ne point
mourir, mme lorsqu'on est accabl d'infirmits!... Nous ne sommes donc
gure plus raisonnables  soixante ans qu' seize?

Jean avait dj son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se
ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un
paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: J'ai dans l'ide
que je ne reviendrai ni demain, ni aprs; il faut bien laisser  la
colre de mon pre le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce
dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est  moi, c'est ma
proprit, et j'en puis disposer.

Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le
toit; en deux enjambes il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui
donnait dans l'alle. Il descend sans faire de bruit, il craint de
rencontrer ses parens, mais ils taient alors  l'assemble qui se
tenait pour dlibrer sur son sort. Jean ne dlibre pas, il sort
lestement de l'alle et court  la Place-Royale retrouver ses bons amis.

Dmar et Gervais taient en effet fort impatiens de revoir Jean; on
n'oublie pas aisment un ami qui nous a donn des djeuners splendides,
et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait
suivi le banquet de la veille, n'tait rien aux yeux des camarades de
Jean: ce n'tait pas la premire fois que ces messieurs se trouvaient
dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant
d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.

Le voil! c'est lui, c'est Jean! s'crient en mme temps Dmar et
Gervais. Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!
dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. J'ai couru!...
couru! car j'avais peur qu'on ne s'apert de ma fuite! Vous ne savez
pas, vous autres, qu'on m'avait enferm, mis au pain et  l'eau dans ma
chambre, comme un mioche de six ans!

--C'est affreux! c'est pouvantable!... enfermer un homme de notre
ge... car enfin nous sommes des hommes  prsent!...--Je crois bien,
j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espre que c'est respectable,
a!--Et moi donc, dit Gervais, qui ai dj un commencement de
moustaches!...--Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit:
Je ne suis point fait pour tre esclave.--Bravo! c'est tap, a!...--Je
ne veux pas rester au pain et  l'eau puisque j'ai l de quoi faire des
repas de noces.--Parbleu! il aurait fallu tre bien jobard.--Alors j'ai
mis mon trsor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai
gagn par les toits la fentre du grenier, et me voil, dispos  aller
avec vous... ma foi!... au bout du monde.

--Ce cher Jean! dit Dmar en se jetant au cou du fugitif, as-tu bien
fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?--Oh! tout, c'est
l, dans le gousset. Ha ! vous viendrez avec moi?--Nous sommes
insparables, c'est entendu.--En ce cas, il faudrait partir au plus
vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir aprs moi...
Mais c'est que vous avez peut-tre besoin de retourner chez vous, vous
autres?--Pourquoi faire? dit Dmar, j'ai ma garde-robe sur moi, et il
est inutile que j'aille dire adieu  mon pre, puisqu'il m'a dj mis
deux fois  la porte en me priant de ne plus revenir.

--Moi, dit Gervais, j'ai encore t ross ce matin... Ils m'appellent
toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien
encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les
laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun
entre nous, a servira  nous trois.--C'est juste, dit Dmar. --En ce
cas, messieurs, partons.--Par quel chemin?--N'importe, gagnons une
barrire, puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous
verrons aprs.

Les trois coliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards,
puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrire de
Mnil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrter qu'en
lieu de sret.

La barrire passe, on cherche une guinguette de belle apparence o l'on
puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas 
Mnil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine parat le
plus chauffe, et se font servir  dner. Mais comme Jean se rappelle
l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la
garde qui pourrait mettre obstacle  son dsir de voyager, cette fois il
boit trs modrment, et il engage ses amis  l'imiter.

Le plus beau dner, chez un traiteur de Mnil-Montant, est bien moins
cher qu'un djeuner  la fourchette dans un caf de Paris. Jean est fort
tonn qu'une de ses pices d'or ne saute pas pour le dner, et, aprs
avoir pay la carte, il s'crie: Dcidment, messieurs, nous avons de
quoi nous amuser long-temps.--Amusons-nous, dit Dmar.
--Amusons-nous, rpte Gervais.

On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en
jouant au palet ou au chat. De temps  autre Dmar veut faire le
raisonneur, et, s'arrtant dans un joli site ou devant un beau point de
vue, il s'crie: Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et
champtre!... Est-ce qu'on n'est pas cent fois mieux dans cette
campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer
le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est
pas plus naturel d'tre libre que d'tre enferm?

--Oui, certainement, dit Gervais, la libert... le plaisir, de bons
dners!... voil comme on doit vivre.

--Sans doute, dit Jean, l'homme est n pour faire sa volont...
D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la
jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez forms, nous retournerons
chez nous.

--Mais n'oublions pas, reprend Dmar, le serment que nous avons fait:
amiti ternelle et communaut de biens.--Oh! c'est jur! d'ailleurs,
nous ne sommes pas des enfants!...--Ni des girouettes.

--Ah! messieurs, dit Gervais, voil une place superbe pour jouer au
cheval fondu. a nous fera faire la digestion et nous donnera de
l'apptit pour ce soir.

La partie est accepte. Le jeu est mis en train; on court, on saute,
mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperoit qu'en sautant par-dessus
ses camarades, il a dchir tout un ct de son pantalon dont l'toffe
tait fort use.

Ah, mon Dieu! me voil bien, s'crie-t-il; regardez donc, messieurs,
je me suis joliment arrang... Je ne puis pas entrer comme a dans un
village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui
n'en ai pas d'autres.

--Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet, dit Jean, tu vas
choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!

On va s'asseoir sous des arbres. L, Jean dfait son paquet et tale ses
effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris
et dj pass, l'autre bleu et tout neuf.

Je vais prendre celui-l, dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean
lui donne sans difficult.

--Tiens! il n'est pas bte, dit Dmar, il prend le plus beau, et moi,
si je dchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout
tch.--Qu'est-ce que a te fait? dit Gervais, a ne te regarde pas,
puisque c'est  Jean.--a me regarde autant que Jean, puisque nous avons
mis tout en commun et que ce qui est  lui est  moi.

--Eh ben, si c'est  toi, c'est  moi aussi, rpond Gervais. --C'est
gal, je ne veux pas que tu le mettes, dit Dmar, en arrachant le
pantalon des mains de son camarade. Moi, je veux l'avoir.--Tu ne
l'auras pas.--Je l'aurai.

Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se
battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.

Jean voyant que la querelle est srieuse, court au milieu des
combattants et parvient  les sparer en leur disant: Eh bien!
messieurs, est-ce l cette amiti ternelle que nous nous sommes jure?
Et parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une
raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le
pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est dchir, et
ne faites plus de btises comme a; nous aurions l'air de trois
enfants.

Gervais met le pantalon en laissant chapper un sourire de triomphe.
Dmar n'ose plus rien dire, il tche de cacher sa mauvaise humeur.
Gervais ayant achev sa toilette; on va se remettre en route, mais
auparavant il montre  ses camarades son vieux pantalon dchir en
disant: Messieurs, que faut-il faire de cela?

--Parbleu! c'est bon  jeter, dit Dmar. --On pourrait peut-tre le
faire raccommoder par quelque servante d'auberge, dit Jean, alors il
servirait encore.--A coup sr, ce n'est pas moi qui le mettrai, dit
Dmar. --Ni moi, dit Gervais; allons, dcidment, je vais l'accrocher
 une de ces branches d'arbre, il servira d'pouvantail aux oiseaux.

Gervais monte  l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez
leve, puis descend, et l'on se remet en route.

Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent  Bagnolet, ils ont fait
peu de chemin dans leur journe, parce qu'ils se sont souvent amuss et
n'ont point suivi de route droite.

Il faut coucher ici, dit Jean. --Oui, et y faire un bon souper, dit
Gervais; et demain aprs djeuner nous nous remettrons en voyage.

--Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de
traiteur.--C'est un village, imbcile.--a n'est pas brillant comme 
Mnil-Montant!--Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre  des
hauts et des bas.--Qu'est-ce que a veut dire, a?--a veut dire qu'on
ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!--Ah! messieurs, je sens le
_fricot_... Il y a un traiteur par ici.

En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrrent d'un
air dlibr dans la grande salle qui prcdait la cuisine en criant:
Peut-on souper et coucher ici?

L'hte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour
voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des
trois voyageurs.

Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner  manger? dit Dmar
en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa
casquette. Ces messieurs ont fait une partie de campagne? dit l'hte
en souriant.

--Tiens! qu'est-ce que a lui fait? dit Gervais. --Oh! nous vous
paierons bien, dit Jean en tapant sur son gousset. Les noyaux sont
l!...--En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre
mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est gal, on vous
fera des lits...--Et surtout un bon souper! dit Gervais. --Soyez
tranquilles, vous serez contents.

Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais
eu de nappe, et pendant qu'on leur fait  souper, ils boivent un coup,
et l'hte vient causer avec eux.

Vous tes en vacance, n'est-ce pas, messieurs? leur dit-il. --Oui,
nous sommes en vacance, rpond Jean en souriant, et se tournant vers
ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les
ouvriers quand ils disent un mensonge  quelqu'un. --Vous tes venus
vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont
charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre
village.--Comment s'appelle-t-il votre village?--Bagnolet. Ah! vous ne
saviez pas que y vous tiez  Bagnolet?...--a nous est bien gal!...
d'tre  Bagnolet ou  Rognolet! dit Dmar en haussant les paules.

Messieurs, reprend l'aubergiste, si vous voulez, demain, je vous
ferai voir la maison o habitait jadis le cardinal Duperron, qui, aprs
avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'tendue de
vingt-deux semelles...--Il sautait plus haut que moi, celui-l, dit
Jean. --En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans
son jardin, mais il conserva toujours l'alle o il avait saut les
vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....--Dites donc, si vous
pouviez nous faire voir des pipes, a nous amuserait mieux.--Comment!
est-ce que vous fumez dj?--Un peu, mon neveu.--On fume donc dans votre
pension?--Comme vous dites.--Oh! j'ai toujours des pipes pour les
charretiers qui s'arrtent ici.... Je vais vous en prparer.

--Est-il bavard et curieux, le cabaretier! dit Gervais. --Messieurs,
dit Dmar, avez-vous remarqu que la servante est gentille?--Eh bien!
qu'est-ce que a nous fait? dit Jean. --a fait que c'est plus
agrable, et puis, enfin... on ne sait pas.--Ah! il pense toujours  des
btises, celui-l!...--Attention, messieurs, dit Gervais, voil le
souper, c'est plus intressant que la servante.

Le souper tait compos de veau et de lapin, et les ragots poivrs de
manire  emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvrent tout
excellent et firent lestement disparatre les mets. Gervais voulait
quelque friandise pour le dessert. Mais l'hte n'avait, en fait de
friandises, que du fromage de jrm; il fallut s'en contenter. A la fin
du repas, ces messieurs allumrent leurs pipes, et l'hte les regarda
fumer avec admiration, en s'criant: Encore si jeunes! et dj fumer
comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne
pension.

Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardrent pas  s'endormir sur
leurs pipes; alors l'hte leur conseilla de monter se coucher, et ils
suivirent la servante qui les conduisit  leur chambre.

On avait dress trois lits dans une salle fort grande o se donnaient
les repas de noces, quand il s'en faisait  l'auberge, Gervais commence
par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fentre, et
il s'assied dessus en disant: Je me couche l, moi.

--Eh bien! il n'est pas gn, dit Dmar, il choisit l'endroit o on
est le mieux.

Et, s'approchant de Gervais, Dmar le prend par les pieds, le fait
rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relve,
s'avance vers Dmar et veut lui en faire autant, mais Dmar l'attendait:
il donne  Gervais un vigoureux coup de pied dans le ct. Gervais
pousse des cris horribles; Jean est oblig de se relever pour aller
mettre la paix.

Aurez-vous bientt fini de vous disputer? leur dit-il. --C'est ce
vilain sournois qui me prend mon lit, dit Gervais en pleurant et se
frottant le ct. --Pas plus ton lit que le mien, rpond Dmar en
ricanant. Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit o l'on a
le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te cderai pas, j'y suis,
et j'y reste.--Allons, Gervais, va te coucher l-bas, et ne crie plus...
Est-ce que des amis doivent se battre comme a  tous momens?

Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et
s'endort, en se disant: a ne peut pas tre pour se disputer toujours
qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le matre... on n'a pas
le droit d'tre le matre d'un autre... C'est drle qu'ils ne
comprennent pas a.

Jean a dormi fort tard. En s'veillant, les fumes du vin et du tabac ne
troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'tonne de se
trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre,
chez ses parens. Pour la premire fois il rflchit aux suites de sa
fuite; il pense  son pre,  sa mre;  sa mre surtout, qui l'aime
tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec
l'argent qu'elle lui a donn qu'il compte vivre loin de la maison
paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais
usage. Un soupir lui chappe, des larmes mouillent ses paupires; s'il
tait seul il retournerait maintenant prs de sa mre, dt-il tre
encore mis au pain et  l'eau. Mais il ne peut se dcider  quitter ses
camarades, une mauvaise honte le retient; Dmar et Gervais se
moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persvre
pour ne point essuyer les quolibets de gens mprisables, lorsqu'on
devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-l!

Dmar et Gervais qui taient levs depuis long-temps rentrent alors dans
la chambre, et cela met fin aux rflexions de Jean. Celui-ci remarque un
grand changement dans le costume de ses camarades: Dmar a pris dans le
paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge
blanc. Gervais a pens que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui
fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est empar de la
redingote qui restait dans le paquet, il a complt sa toilette avec un
gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux
paquet que Jean avait emport que quelques chemises et des bas.

Tiens, comme vous voil beaux! dit Jean en les examinant. Oui, nous
avons pris dans le paquet ce qui nous convenait, dit Dmar. --Nous
sommes bien mieux, n'est-ce pas?--Parbleu! vous avez mis mes plus beaux
habits.--a ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce
qui manque  l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que
c'est bien juste.--Oh! oui! c'est trs-juste, rpond Jean en
dissimulant une lgre grimace que lui fait faire la vue de ses habits
sur le dos de ses camarades.

A propos, reprend Dmar, et l'argent!... Comptons donc ce que nous
possdons... On sait au moins  quoi s'en tenir.

Jean tire ses pices d'or de son gilet et les compte sur une table.
Moi, mon compte sera bientt fait, dit Gervais, je n'ai pas le
sou.--Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi, dit Dmar, les
voil... je les joins  la masse.

En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, A prsent,
dit-il, il faut partager cela en trois parts gales, et prendre chacun
la ntre.--A quoi bon? dit. Jean. --Est-ce que nous n'avons pas jur
de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la
bonne, partageons-le donc.--Mais puisque nous ne nous sparons pas, je
ne vois pas la ncessit de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait
un qui paie, cela suffit.--Au fait, dit Gervais, pourvu que Jean paie
toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas
ridicule!

--Non, non! dit Dmar, il faut partager, c'est plus naturel; a
n'empchera pas Jean de payer quand il voudra.

--Et moi je ne partagerai point, dit Jean en remettant tout son argent
dans ses poches. Que vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais
quant  cet or, si je le dpense avec vous, je veux au moins avoir le
plaisir de le donner.

Jean a dit cela d'un ton trs-dcid. Quoique Dmar ait dix-sept ans
passs, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge
donc pas  propos d'insister, et il n'est plus question de partage.

Gervais a song  commander le djeuner. La servante vient annoncer aux
jeunes gens que le repas est prt dans la salle o ils ont soup la
veille. Dmar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds,
veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en
l'appelant petit bon homme. Cette pithte, en faisant rire ses
camarades, met Dmar en courroux; il veut en venir  son honneur,
retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reoit enfin un
soufflet.

Cela t'apprendra  tourmenter les filles! dit Jean en riant. --Allons
djeuner, dit Gervais, a lui fera oublier sa passion.

Les trois jeunes gens djeunent copieusement. Jean paie sans marchander
la carte de son hte; puis les voyageurs se remettent en route en
continuant de s'loigner de Paris. Mais dj l'union qui rgnait entre
eux la veille semble refroidie. Dmar a encore de l'humeur; Gervais ne
joue plus, de crainte de gter sa belle toilette; et Jean pousse de
temps  autre des soupirs en pensant  sa mre et  Paris.




CHAPITRE VIII.

LE MONSTRE.


Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs
de Paris, s'arrtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui
leur plat et o l'on fait bonne chre. Les jeunes voyageurs passent
gament leur temps  courir,  jouer dans la campagne; mais ils
n'oublient jamais de retourner  l'auberge aux heures des repas. Lorsque
c'est fte dans un village, ils se livrent  tous les jeux que l'on
runit aux foires de campagne. Jean va tirer  l'oie; Dmar joue aux
petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des
macarons, ils paient tout sans marchander. Grce  la garde-robe de
Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des
jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances  courir la
campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent,
qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les paysannes,
qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des
soufflets quand ils veulent les embrasser.

A la bonne heure! dit Jean aprs avoir dans dans un bal champtre
avec une grosse fille des champs; au moins on s'amuse en dansant comme
a!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, o il faut
d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire
aller en pointe ou en rond pour avoir de la grce!... Ici, j'ai t
prendre une grosse fille par la main, je l'ai mene  la danse; nous
avons saut  droite et  gauche sans nous embarrasser de nos voisins,
et je dis que c'est bien plus amusant!...--Certainement, dit Gervais.
Est-ce qu'on doit jamais se gner pour se divertir!... Si je ne veux
pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le
matre.--Messieurs, dit Dmar, les crmonies... les usages... les
rvrences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de
l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire
voir qu'il est homme.--C'est juste, dit Jean. --C'est trs-bien
parl! dit Gervais.

Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y
a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne
marchande jamais, on a bientt vu le fond de sa bourse, mme lorsqu'elle
contenait vingt-quatre louis. Un matin, aprs avoir comme  l'ordinaire
pay la dpense, Jean dit  ses compagnons: Messieurs, savez-vous qu'il
n'y a plus que deux pices d'or dans ma bourse?

--C'est bien singulier! dit Dmar. --C'est bien dommage! dit
Gervais. --Quand nous aurons dpens ces deux derniers louis que
ferons-nous?

--Dam'!... dit Gervais en se grattant l'oreille; je ne sais pas trop
avec quoi nous paierons nos dners.

--Eh bien! nous tcherons de nous en procurer d'autres, dit Dmar.
--Comment cela?...--Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y
a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon pre...--Ni moi
chez mes parens, dit Gervais; on voudrait encore me faire travailler,
mais _bernique_!--D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous
quitter, nous sommes insparables.--Certainement; et puis nous sommes
bien mieux ensemble que chez nous.

Jean ne dit rien; il semble rflchir. On entre dans une petite ville;
c'tait  Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.

Oh! c'est gentil ici, dit Dmar. --Oui, reprend Gervais, c'est une
ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voil la rivire
qui passe l... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau
que ceux de Paris. Entrons dner.--Mais, dit Jean, il faudrait tcher
maintenant de mnager notre argent, et ne pas commander sans
savoir...--Bah! bah! nous avons le temps!... Dnons d'abord, nous
compterons aprs.

On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui prsente aux jeunes
gens une carte  l'instar de celles de Paris. Gervais s'extasie en
lisant les diffrentes faons dont on accommode le mouton ou le veau, et
s'crie: Il faudra manger de a... et de a... et de a...

--Oui, dit Jean, et nous dpenserons un de nos louis...--Eh ben! il
nous en restera encore un...--Mais aprs...--Aprs nous aurons bien
dn; c'est l'essentiel.--Vous ne pensez qu' manger.--Et toi tu n'es
plus bon qu' faire de la morale. Ce n'tait pas la peine de te charger
de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.--Il me
semble qu'elle tait  moi la caisse.--Non, elle tait  nous, puisque
nous avons tout mis en commun.--Tout mis... c'est--dire que c'est moi
qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.--Tiens! ne vas-tu
pas nous faire des reproches,  prsent?... Tu fais un _fameux ami_!

Pour la premire fois, on se querelle au moment du dner; l'accord qui
rgnait, lorsqu'on se croyait riche, est dj troubl parce que les
fonds ont baiss. Mais le potage arrive, et Jean s'crie: Aprs tout!
mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, a m'est gal!

Le dner achev, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens
apprennent que c'est le lendemain jour du _march franc_, qui est
presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des
environs.

Pardieu! dit Dmar  ses camarades, ce serait bien le cas de tcher
de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des
environs.--Quelle farce? dit Gervais. --Je ne sais pas encore, mais
il faut chercher.--Cherchons, dit Jean; pour une farce, j'en suis.

Les jeunes gens retournent  l'auberge o ils comptent coucher, et, tout
en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manire amusante de
gagner de l'argent.

Si nous faisions des tours de cartes, dit Dmar. --Oh! les paysans y
sont aussi malins que nous.--Moi, dit Gervais, je sais me tenir sur
mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.--On a dj vu
a!--Moi, j'avale de la filasse.--C'est trop us!--Moi, je m'te un
centime plac sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.--a
n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que
tu ne pourrais pas avaler un couteau?--Oh! non, je ne fais pas
a.--Essaie un peu.--Non, c'est inutile, a n'irait pas.--Ah! messieurs,
si nous avions seulement quelque curiosit  montrer, c'est a qui
serait excellent. Les paysans sont trs-curieux, nous gagnerions
beaucoup d'argent.--Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur
montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...

--Ah, parbleu! je le sais bien, moi, dit Gervais en se frappant sur le
derrire. Voil, ce qu'ils n'ont jamais vu.--Oui, dit Dmar, mais
quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous
rosser.--Non, dit Jean, a serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une
ide dlicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le
boulevart du Temple  Paris.--Un monstre! mais nous n'en avons
pas.--Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus
que nous? Il ne s'agit que d'en faire un;  nous trois, il me semble que
nous pourrons bien arranger a.--Ma foi, il a raison, faisons un
monstre, faisons une bte, enfin faisons une curiosit.

--Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bte... Gervais,
hein?--Oui, il est dj pas mal laid, a servira.--Je veux bien,
moi.--Dmar appellera le monde  la porte, et moi je montrerai l'animal,
je serai le cornac.--C'est a.--Il s'agit de savoir maintenant ce que
nous en ferons. Un gant?--Oh! non, il faudrait des chasses et des
jambes de carton.--Un poisson?...--Il me faudrait un costume pour
a...--Ah! si nous avions seulement des cailles d'hutres pour en
couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attache sur tes
cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le
ventre, et tu ferais semblant de nager?--Oui, mais nous n'avons pas
d'cailles, cherchons autre chose.--Diable! c'est encore difficile de
faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.

--Attendez, dit Jean en se frappant le front. Voyez-vous l-bas dans
le coin, cette grosse tte de carton qui aura t laisse dans cette
auberge par quelque marchande de modes.--Oui, aprs?--Tu sais te tenir
la tte en bas, n'est-ce pas, Gervais?--Oui, pendant un peu de temps, et
en m'adossant contre quelque chose.--C'est trs-bien, voil votre
monstre trouv.--Comment?--Tu te tiens sens dessus dessous, nous
cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de
la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tte
que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous
mettrons un homme qui a deux ttes, l'une en haut et l'autre en
bas.--Pas mal, vraiment.--Oui, mais en regardant la tte d'en haut de
prs, si on reconnat...--On ne regarde les monstres que de loin.
D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien
risquer quelque chose.--Allons, c'est adopt, nous ferons voir un homme
 deux ttes.

On juge ncessaire de faire sur-le-champ une rptition. Ces messieurs
vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur
tte de carton,  laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec
du bouchon brl; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent
tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec
de la paille qu'ils prennent  un de leurs lits.

Et des mains? dit Gervais. --Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a
deux ttes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras
seulement une veste; allons, vite sur la tte, que nous voyions le coup
d'oeil.

Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les
pans descendent jusqu' la ceinture, o ils sont attachs par des
pingles, et Jean et Dmar s'crient: C'est admirable! c'est vraiment
curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent avec toi.--Oui, mais je ne
veux pas rester comme a trop long-temps.--Sois tranquille, quand il n'y
aura pas de curieux tu te relveras, nous n'aurons pas continuellement
du monde.--Et une baraque pour montrer notre monstre?--Avec quatre
manches  balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de
la construire.

Les trois voyageurs se couchent, enchants de leur projet dont ils se
promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, aprs avoir
djeun et pay la grosse tte dont ils font, disent-ils, emplette pour
leur petite soeur, ils se dirigent vers l'endroit o se tient le march.
Ils achtent plusieurs aunes de toile, ce qui leur cote plus cher
qu'ils ne croyaient, et Jean dit  ses camarades: Pourvu que nous
fassions nos frais.--Il faudra prendre trs-cher, dit Gervais.

Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de
toile. Enfin les achats termins, on cherche l'endroit o l'on
s'tablira. Ne nous mettons pas trop en vue, dit Dmar. Je crois
qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosit.--Mais, si
on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.--Bah! il n'y a pas
de mal  faire voir un monstre qui n'est pas mchant. Tiens, voil une
place superbe, il faut y btir notre maison.

Les pieux sont plants. La toile est coupe en plusieurs morceaux, puis
tendue par-dessus. Enfin la baraque est acheve tant bien que mal. On
peut y tenir  peu prs dix personnes en se gnant beaucoup. Deux
grands pieux, placs dans le fond, doivent servir de point d'appui 
Gervais; on ne voit dans l'intrieur de la maison que par le jour qui
pntre  travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu' demi, mais les
jeunes gens pensent que cela ne nuira pas  leur curiosit.

Gervais est affubl comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir
la tte en bas une heure d'avance, il est convenu que Dmar ne laissera
entrer du monde qu'aprs avoir frapp dans ses mains pour avertir ses
camarades de se mettre en mesure. Tout tant dispos, Dmar sort de sa
baraque en passant par-dessous la toile, et, arm d'une baguette, se met
en devoir d'attirer les curieux, en criant:

Venez voir un tre extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux
ttes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et
dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus
surprenant, c'est qu'il parle de prfrence avec sa tte d'en bas.
Entrez, ne vous gnez pas, il y a encore de la place, il n'en cote que
dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront
que demi-place.

Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Dmar
crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point
de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans,
et ceux-ci s'loignent en disant: Ah! beau spectacle! ma fine!... ils
n'ont pas seulement une petite peinture  la porte.

--Il parat que a va mal, dit Jean  Gervais, qui est oblig de
rester couch  terre, parce que ses pieds sont entortills dans sa
redingote.

Entrez donc, messieurs, entrez donc, crie Dmar  quelques paysans qui
s'arrtent pour l'couter. Combien a cote-t-il pour voir ton
monstre? dit l'un d'eux. --Dix sous par personne, pas davantage.--Dix
sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens
et des ours pour deux sous.--Oui, mais un homme  deux ttes!--a ne
peut pas tre plus beau qu'un ours.

Les paysans s'loignent et Jean crie  travers la toile: Dmar, baisse
ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais
pour cinq sous.

Dmar aperoit quelques curieux qui approchent. Il dbite la phrase de
rigueur et termine en disant: On verra aujourd'hui l'homme  deux ttes
pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si
nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que
nous fassions nos frais, et que notre monstre nous cote horriblement 
nourrir.

Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Dmar et paraissent tents
d'entrer. Je n'ai jamais vu de monstre, dit l'homme; je ne voudrais
pourtant pas mourir sans en voir un, a doit tre gentil.--Un homme qui
a deux ttes! dit la femme, c'est ben tonnant... et vous dites,
monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?--Prcisment.--Celle
d'en haut comment donc est-elle place?--Tout comme les ntres.--Et
celle d'en bas,  quel endroit est-elle?--Ah! c'est l
l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.--Entrons, ma femme....--Ah!
un instant... est-il mchant vot' monstre.--Il est doux comme un agneau,
il chante mme quand on le dsire.--Allons... eh ben... comben
est-ce?--Dix sous pour vous deux...--C'est ben cher.--C'est au plus
juste.--Paie-t-on avant d'avoir vu?--Oh! c'est de rigueur.--Eh ben, not'
homme, qu'en dis-tu?--Oui, j'voulons voir a, a nous amusera et j'en
parlerons cheux nous.

Le vieux paysan donne ses dix sous  Dmar en disant: Par o donc
entre-t-on, je ne vois pas de porte?--Par dessous... On lve un peu la
toile; mais attendez que je donne le signal, sans a notre monstre
serait peut-tre endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand
il dort, il cache ses ttes sous ses paules, comme les serins.

Dmar frappe dans ses mains. Aussitt Jean fait mettre Gervais sens
dessus dessous et s'assure que la tte de carton est solide. Dans ce
moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se
frottent les yeux pour y voir clair.

Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc? dit la femme, on n'y voit
presque pas!--Voyez, messieurs et dames, voici l'homme  deux ttes qui
est devant vous, dit Jean en se plaant entre le public et Gervais.

Ah! je commence  y voir, dit le paysan; tiens, ma femme, tiens, v'l
le monstre...--Ah! Dieu! mon homme, que sa tte d'en haut est laide...
comme il a les yeux fisques!...--Regardez celle d'en bas, dit Jean,
c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de
prfrence...--Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plat.

--Parle! dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. J'touffe,
murmure celui-ci, qui commence  devenir pourpre.

Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur? demande la paysanne. --Il a dit que
vous tiez trs-belle femme.--Tiens, il n'est pas trop bte, ce
monstre!--On nous a dit qu'il chantait, dit le paysan. Faites-lui donc
chanter une petite chanson.

--Veux-tu chanter? dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci
lui souffle dans l'oreille: Non, sacrebleu! je veux me relever...
Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.

--Allez vous-en bien vite! dit Jean en repoussant le vieux paysan et
sa femme, il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.

--Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...

Et les deux villageois se jettent  terre pour passer par-dessous la
toile, et Jean les pousse par derrire pour les faire sortir plus vite,
parce que Gervais a quitt la position perpendiculaire.

Le vieux paysan et sa femme sortent  quatre pattes de dessous la maison
de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure
bouleverse; Dmar, qui est alors entour de jeunes villageois, aide le
mari et la femme  se relever en leur disant:

N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre
argent?

--Ah! oui, dit la paysanne en se relevant; il est gentil votre
spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!...
il nous a fait une fameuse peur!...--C'est curieux! dit le mari, oh!
oh! pour a, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour
ben de l'argent!...--Pourquoi donc cela?--Pardi, demandez au cornac ce
que vot' homme  deux ttes voulait faire de nous? Si nous ne nous
tions pas sauvs ben vite, il nous mangeait, rien que a!

Dmar tche de contenir son envie de rire, en rpondant: C'est
singulier!... c'est qu'il tait dans un de ses mauvais momens, mais
c'est fort rare.

--Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprs de c'te
maison de toile, dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le
vieux couple s'loigne en se disant: Jarni! j'pouvons nous vanter
d'avoir eu firement peur pour nos dix sous!...

Les villageois, qui se sont arrts devant la baraque, ont entendu une
partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique
leur curiosit; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas
payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Dmar consent  les laisser
entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Dmar donne le
signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse
sous la toile.

Les villageois, en se relevant, commencent par murmurer du peu de
clart qui pntre sous la toile, Pourquoi donc que tu n'as pas clair
ton monstre? dit l'un d'eux  Jean. Est-ce que tu veux nous montrer
des chats pour des tigres?

Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin
possible de Gervais, en disant: Voil l'homme  deux ttes, messieurs;
attachez-vous  la tte du bas, c'est la plus tonnante.

Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air souponneux;
l'un d'eux dit  Jean: Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni
sa bouche par en haut, ton homme?--Il est venu au monde comme a,
messieurs, je n'en sais pas davantage...

--Ah a, dites donc, vous autres, a m'a l'air d'une frime, dit un
second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche  le repousser en
lui disant: N'approchez pas si prs, messieurs; il est quelquefois
mchant.

--Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... a n'a jamais t
une tte, a!...

Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigu d'tre renvers, dit 
demi voix: Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir
comme a...

Mais les villageois ne sont pas disposs  s'en aller, et pendant que
Jean fait son possible pour les empcher de toucher la tte de carton,
Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette
chute la tte postiche se dtache et roule avec la perruque aux pieds
des villageois.

Ah! voyez-vous la subtilit!... c'est une tte de carton, ce sont des
fripons, s'crient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal,
se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais
 terre en lui disant: Ah! mchant polisson! tu fais le monstre pour
attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre  te faire deux
ttes.

Gervais fait ce qu'il peut pour se dbarrasser les pieds de dedans la
redingote, mais avant d'y parvenir il est ross par les villageois.
Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la
baraque pour dire  Dmar de venir  leur secours, et ne l'a pas trouv,
imagine un expdient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux
qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant
qu'ils cherchent  se dptrer de dessous la toile, Jean apercevant la
tte de Gervais, le tire par les paules, l'aide  sortir et se sauve
avec lui du ct des champs.




CHAPITRE IX.

UN AUTRE TOUR DE DMAR.--LA FAMILLE DU LABOUREUR.


On court bien dans l'ge o les barres, le ballon et les cerfs-volans
sont nos plus douces rcrations. Jean et Gervais taient sortis de
Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus  se
dbarrasser de la maison de toile.

Jean voulait s'arrter, mais Gervais courait toujours, la peur lui
donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperurent
quelqu'un qui courait aussi devant eux.

Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu, dit Gervais. --Eh
non, dit Jean, c'est Dmar, je le reconnais bien.

C'tait en effet Dmar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous
la toile, avait jug prudent de s'loigner sans attendre ses compagnons.

Les jeunes gens, s'tant rejoints, s'arrtent enfin derrire des taillis
pour reprendre haleine.

Te voil donc, dit Jean  Dmar, tu nous as laisss dans l'embarras
sans t'inquiter comment nous en sortirions!...--Pourquoi ne savez-vous
pas bien jouer vos rles?--C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir
les pieds en l'air!--Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps
comme a, et puis tre ross ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais
je refais le monstre!...--Moi, je me suis sauv le premier, parce
qu'ayant reu l'argent je ne voulais pas le rendre.--A propos, voyons la
recette, combien avons nous fait?--vingt-deux sous en tout.--C'est
gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a cot la perruque que
nous avions mise sur la grosse tte!...--Quand je disais que nous ne
ferions pas nos frais...--Et la maison de toile qui est reste au
pouvoir des paysans!--C'est ta faute, Jean, avec ton ide de nous faire
montrer une curiosit!--Ma foi! messieurs, on ne russit pas toujours,
nous serons peut-tre plus heureux une autre fois.--Oui, mais ne comptez
pas sur moi pour faire la bte! dit Gervais en se frottant les reins.
Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si prs du
thtre de nos exploits.

Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrtent que dans
le petit village de Boissy-le-Chtel qu'ils aperoivent devant eux.
Aprs s'y tre reposs quelque temps, ils jugent prudent de s'loigner
encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais parat
souffrir, Dmar est rveur, et Jean se dit tout bas: Ah!... j'tais si
bien avec mes parens!... Mon pre m'avait enferm, c'est vrai; mais, au
fait, je mritais bien d'tre puni pour m'tre gris... Et certainement,
ma mre ne m'aurait pas laiss long-temps au pain et  l'eau.

On arrive  la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de
chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allg la
bourse: Jean ne possde plus qu'une vingtaine de francs, et il dclare
fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Dmar lui rit au nez,
et Gervais rpond: En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!

Les jeunes gens entrent dans un mchant cabaret; ils soupent avec une
omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde o on leur
offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe  se disputer au
lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout
lorsqu'on l'a mrite.

Le lendemain, aprs le djeuner, Jean paie le dpense; malgr leur
sagesse, elle se monte, avec le coucher,  sept francs; et Jean dit 
ses compagnons: avec toute notre conomie, et en dnant mal, les vingt
francs n'iront pas loin.--Alors, il vaut autant bien dner, dit
Gervais.

Dmar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la
maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un
banc prs d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce
voyageur annonce la confiance et la bonhomie;  peine entr, il entame
la conversation avec toutes les personnes qui sont prs de lui et
commence par leur conter ses affaires.

Allons-nous-en, dit Jean, que faisons-nous ici?--Ma foi, je suis
fatigu, dit Dmar, rien ne nous presse... Restons encore, j'espre
que ce ne sera pas pour rien...--Comment?

Dmar ne veut pas en dire davantage; il s'tend sur un banc en fumant
une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est
derrire la maison; quelques tables places sous des arbres, annonaient
que les voyageurs pouvaient venir s'y rafrachir. Ils taient depuis un
quart d'heure dans le jardin, lorsque Dmar vient les rejoindre. Sa
figure a une expression singulire: il jette de frquens regards
derrire lui, et semble trs-agit.

Que diable viens-tu donc de faire? dit Jean qui est frapp du trouble
de Dmar. --Une bonne espiglerie, rpond Dmar  voix basse et en
regardant encore derrire lui. --Qu'est-ce donc?--Chut!... Parlez
bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un
bon tour  cet imbcille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais
qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en
vois pas...--Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...--Non,
non!... Attendez!... dit Dmar en arrtant Jean qui est prt 
retourner vers la maison; Je ne voudrais pas repasser par-l... Si cet
imbcille s'tait aperu... Cependant il djeune, et
j'espre...--Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?...
Parle...--Rjouissez-vous, nous sommes en fonds!... Nous allons nous
amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce
porte-feuille!...

--Ah! mon Dieu! s'crie Jean, frapp d'une ide subite, achve, ce
porte-feuille...  qui est-il?--Il tait  ce voyageur qui parlait 
tout le monde. Aprs votre dpart je me suis approch de lui... il m'a
offert de boire un coup, j'ai accept, alors nous avons caus...
L'imbcille a voulu dfaire sa valise pour me montrer les emplettes
qu'il porte  sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille cus 
Coulommiers, puis il a tir son porte-feuille pour y chercher une
adresse; aprs l'avoir referm, il a cru le mettre dans sa poche et l'a
laiss tomber sous le banc; aussitt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai
admir les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin,
j'ai ramass le porte-feuille sans qu'il s'en apert, et, lui disant
adieu je l'ai laiss  table...--Malheureux! c'est un vol, dit Jean, en
regardant Dmar avec indignation.--Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi
cet imbcille laisse-t-il tomber son porte-feuille...--Tu l'as vu tomber
de ses mains, tu devais le lui rendre...--Ah ben! par exemple! pas si
bte, n'est-ce pas, Gervais?

--Dam'! rpond Gervais, au fait... puisque ce porte-feuille tait 
terre... il me semble que nous pouvons...--Il faut le rendre, vous
dis-je! Dmar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnte homme... cela
te porterait malheur. Tu appelles une espiglerie prendre le
porte-feuille d'un voyageur!--Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le
ramasser.--Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme
s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon
Dieu! nous serions arrts comme des voleurs...--Bah! bah!... tu vois
tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.--Eh bien! je
vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous
arrter...

Dmar et Gervais se retournent; et,  travers les arbres qui les
cachent, aperoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le
jardin, et se sont arrts  l'entre d'une alle, regardant autour
d'eux et paraissant chercher quelque chose.

La tte de Mduse semble avoir ptrifi Dmar; il devient blme et
demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui
est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est gliss sur-le-champ sous
une table qui est prs d'eux; mais Jean, qui frmit  l'ide d'tre
arrt comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche
rien, s'loigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et,
sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son
action, s'lance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut,
saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait prs d'une lieue
sans s'arrter et sans regarder derrire lui.

N'en pouvant plus, Jean s'arrte enfin; il regarde autour de lui: 
gauche est une grande route, derrire et en face des champs, sur la
droite, un petit bois. Il coute: tout est tranquille; quelques
laboureurs qui travaillent  la terre, quelques villageoises qui
cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il
soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le
fait tressaillir; il croit reconnatre les pas des gendarmes qui courent
aprs lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il tait
coupable!

Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et l s'assied au pied
d'un bouquet d'arbres. Il rflchit  ce que vient de faire Dmar, et se
dit: J'ai bien fait de les quitter: Dmar est un voleur, et je ne veux
pas tre l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il
lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrts
maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que
c'est moi qui leur ai conseill de voler ce voyageur... Dmar en est
bien capable!... Et peut-tre me cherche-t-on pour m'arrter aussi;
j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendt cet argent, on ne me
croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me
ramenait  Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fch de m'tre
fait l'ami de Dmar et de Gervais!... Mon pre disait que c'taient de
bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que
moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...

Tout en faisant ces rflexions, Jean s'est tendu sur le gazon. Peu 
peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort
profondment.

Il est nuit lorsque Jean s'veille; il a dormi long-temps dans le bois.
Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus
o il est. Enfin, en ttonnant, il touche les arbres qui ont protg son
sommeil; il se rappelle alors les vnemens de la journe; il sent aussi
qu'il n'a pas mang depuis le matin, et il se lve en se disant: Il
faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que
je trouverai  souper.

Il ignore entirement o il est, et ne se souvient mme plus par quel
ct il est entr dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais
Jean n'est pas poltron: l'obscurit, l'isolement dans lequel il se
trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte
d'tre arrt comme complice d'un vol, et cette ide lui fait craindre
encore de retourner sans s'en douter prs de l'endroit d'o il a fui le
matin.

Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de
seize ans et demi ne s'accommode pas d'une dite de douze heures. Jean
se dcide  marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne
lui a pas paru tre considrable; il s'avance tenant ses mains en avant
pour carter les branches qui s'opposeraient  son passage, et se dirige
vers les endroits les moins sombres, esprant dcouvrir un sentier qui
mnerait  une grande route.

Aprs avoir march pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un
sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une
lumire frappe ses yeux.

Un sentiment de plaisir fait battre son coeur; il se dirige en doublant
le pas vers cette clart, et se trouve bientt sur la lisire du bois,
et devant une petite chaumire dont une fentre donne sur le sentier
qu'il a parcouru.

Jean s'arrte devant l'habitation. Je puis bien frapper l, se dit-il,
c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas  souper et
peut-tre  coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi.
J'aimerais mieux coucher l que dans un village; j'y serais plus
tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la
vue m'a tant boulevers... Il faut frapper.

Jean trouve la porte de la chaumire, et frappe lgrement. Bientt il
entend marcher, et une voix enfantine lui crie: Est-ce toi, Jean?

Le jeune voyageur prouve un sentiment de surprise, un trouble
indfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par
les habitans de cette chaumire. Cependant la voix qui s'est fait
entendre est si douce, que, cdant  un mouvement naturel, il rpond
presque aussitt: Oui, c'est moi.

On ouvre la porte: un petit garon de sept  huit ans, d'une figure
douce et nave, parat sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur,
s'crie: Ah! ce n'est pas Jean!...

Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve  l'entre
d'une chambre pauvrement meuble, et dans laquelle un villageois d'une
cinquantaine d'annes est assis prs d'une table, ayant une de ses
jambes pose sur un tabouret. Qui est-ce donc? demande-t-il en
tournant ses regards vers la porte.

Monsieur, dit Jean en s'avanant, je me suis gar dans le bois, je
ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon
chemin, et  souper si cela se pouvait, car j'ai trs-faim... Mais je
paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.

Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la
jeunesse inspirent l'intrt. Quand vous n'auriez pas de quoi payer,
lui dit-il, pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non,
ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais a
n'empche pas d'aimer  obliger.

--Oh! non, nous ne sommes pas riches, dit le petit garon, surtout
depuis que notre vache est morte!

--Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous,
reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout  l'heure il
nous arrivera des provisions: j'attends mon fils an qui, en revenant
de sa journe, doit nous en apporter. J'ai cru que c'tait lui qui
arrivait quand vous avez frapp.--Il s'appelle donc Jean?--Oui.--C'est
comme moi, monsieur.--Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de
plus pour que vous soupiez avec nous.

Jean va s'asseoir prs de la table; le petit Jacques place devant lui du
pain bis et du fromage, et le regarde avec curiosit. Pendant que Jean
mange avec apptit, le villageois lui adresse quelques questions.

Est-ce que vous allez loin comme a, jeune homme?--Je vais  Paris,
monsieur.--Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre
pre?--Non... au contraire, je vais le retrouver.--Ah! Vous tiez all
voir queuque parent?--Oui, monsieur...--A Rebais peut-tre?--Non!
s'crie vivement Jean, je n'ai pas t dans cette ville-l!... Est-ce
loin d'ici, monsieur?--Mais, non,  trois quarts de lieue au plus.

--Ah! mon Dieu! se dit Jean, je n'en suis pas plus loign!...

--Y a-t-il long-temps que vous avez quitt votre pre? reprend le
villageois. --Mais... il y a deux mois bientt...--Vous devez tre bien
impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je
suis sr qu'on vous attend tous les jours!...

Jean baisse les yeux, et rpond en balbutiant: Oh! oui... on
m'attend.--Papa, dit le petit garon en courant prs de son pre, moi,
je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?--Non, mon garon, tu seras
comme ton frre Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous tes les
appuis de votre pre.--Je ne suis pas encore assez grand pour travailler
aux champs; mais bientt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que
je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal  la jambe, il ne faut pas
que tu te lves.

Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur la table le pain
qu'il tenait: son coeur est trop plein pour qu'il sente encore l'apptit.

Eh ben! vous ne mangez plus? dit le villageois. Dame' a n'est pas
ben dlicat... mais vous souperez tout  l'heure avec nous... Ah!
justement on frappe... c'est mon fils sans doute.

Le petit garon court ouvrir et s'crie avec joie: Oui, c'est mon frre
Jean!

Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bti, mais hl par le
soleil, entre dans la chaumire, tenant d'une main des instrumens de
labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son pre, et
tirant de sa veste une pice de cinq francs et de la monnaie, il met
tout dans les mains du vieillard, en lui disant: Voil ce que j'ai
gagn depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois
est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journes.

--Eh ben, tu ne gardes rien, Jean? dit le villageois. --Est-ce que
j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le
matin j'emporte pour ma journe!... Je voudrais gagner ben davantage, a
serait toujours pour vous, mon pre.

--Oui, et puis nous pourrions bientt ravoir une vache, dit le petit
Jacques. --Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voil un jeune
voyageur qui sera des ntres... il retourne  Paris chez ses parens...

--Oh! oui, monsieur, dit Jean en poussant un gros soupir, et je
voudrais dj tre auprs d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je
les ferai demain dans ma journe.

On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient
d'apporter. Le pre se place entre ses deux fils, et Jean est tout mu
de l'amiti qui rgne entre le villageois et ses enfans. Tout en
mangeant, le fils an dit: J'ons pass  Rebais aujourd'hui et j'ons
t tmoin de l'arrestation d'un coquin.

Jean frmit, il est persuad qu'il s'agit d'un de ses compagnons.

--Qu'avait-il fait ce coquin-l? dit le villageois. --Il parat qu'il
s'amusait  mettre le feu dans les fermes...--Le misrable!--Mais on
tait  sa poursuite, les gendarmes l'ont arrt  Rebais... je l'ai vu
emmener.--Vous l'avez vu, dit Jean, comment tait-il?--Mais... c'est
un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!--Et... on
l'a arrt... tout seul?--Oui, il parat qu'il n'avait pas de
complices.

Jean respire plus librement. Il lui serait pnible de penser que ses
anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper
s'achve. Si vous voulez coucher ici, dit le pre de famille, vous
aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous
partagerez. J'tais plus  mon aise autrefois!... mais ben des malheurs
sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne
Marie, puis je suis devenu paralys de cette jambe, ce qui m'empche de
travailler; ensuite notre vache est morte, et c'tait pour nous une
grande ressource! mais je ne puis pas me plaindre, puisque mes fils me
restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais
quitter leur pre, n'est-ce pas, mes enfans?

--Oh! jamais! jamais! disent en mme temps les deux fils du laboureur
en enlaant celui-ci dans, leurs bras. Est-ce que ce n'est pas un
devoir et un plaisir de rester avec toi?...--Et qui donc te
soutiendrait, dit le petit Jacques,  prsent que tu peux  pein
marcher, si nous te laissions tout seul?... a serait joli, qu'un autre
que nous vnt donner le bras  not' pre.

Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses
deux fils, et Jean ne cherche pas  retenir les pleurs que lui
arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.

Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumire se
jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils an du
laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupires; trop de
penses agitent et son coeur et son esprit; il se reproche sa fuite, il
pense au chagrin que doivent prouver ses parens,  la manire dont il a
pay leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle diffrence entre sa
conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces
villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces ides le
troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose
paisiblement  son ct, il se dit: Retournons prs de ma mre, et je
dormirai aussi tranquillement que lui.

Le jour parat enfin, et les habitans de la chaumire sont matinals. On
djeune; le fils an prend la pioche, la bche, embrasse son pre et va
 ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il
voudrait donner tout ce qu'il possde au matre de la chaumire, et
celui-ci ne consent  recevoir que fort peu de chose. Mais le petit
Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour
aller  Paris, et, arriv  l'endroit o il n'a plus besoin de guide,
Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: Donne cela 
ton pre, ce sera pour vous aider  ravoir une vache... moi je n'ai plus
besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai
pas fait que des sottises avec l'argent de ma mre.

Le petit garon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et
retourne  sa chaumire en criant: Nous aurons une vache! c'est pour
avoir une vache!

Jean plus content de lui que la veille, se met gament en marche,
demandant de temps  autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il
suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrter, puis il mange
dans un cabaret les dix sous qu'il a gards pour son voyage: il lui
reste encore prs de sept lieues  faire, mais il a du courage et de
bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il
y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.

Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue
Saint-Paul. Il prouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il
approche de la demeure de ses parens, et il s'arrte en se disant:

Si on allait me recevoir mal, me renvoyer? Il songe alors  son
parrain Bellequeue qui a toujours t le mdiateur entre lui et son
pre, et dont il connat l'extrme indulgence. Allons d'abord le
trouver, se dit-il, il me pardonnera, il ira prvenir ma mre, et il
apaisera la colre de mon pre.

Enchant de cette ide, Jean court frapper  la maison o loge son
parrain.




CHAPITRE X.

LA MAISON PATERNELLE.--JEAN EST UN HOMME.


Depuis que Bellequeue a quitt les beaux-arts (car on sait que
maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une
petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthse madame Durand n'a
point paru satisfaite. Bellequeue est rest garon, et quoiqu'il
conseille toujours  ses amis de se marier, il n'a pas jug convenable
de suivre lui-mme les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en
marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable prs des belles, s'est
amass mille cus de rentes; avec cela un garon peut vivre trs-bien,
mme lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa
cinquante-troisime anne, tait bien conserv: son teint avait pris une
nuance un peu plus fonce, surtout du ct du nez, mais il avait
toujours les dents blanches et les lvres vermeilles; sa coiffure,
qu'il n'avait point change, tait constamment soigne; il ne se servait
que de pommade superfine et de poudre parfume, enfin il tait dans sa
mise d'une extrme propret, et son chapeau  trois cornes tait aussi
luisant que sa chaussure frotte au cirage anglais. Bellequeue pouvait
donc encore faire le galant sans paratre ridicule; mais s'il courtisait
les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en tait pas moins rang dans
sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures;
on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder
lorsqu'il se drangeait.

Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, tait une brune assez piquante;
ses yeux un peu petits taient d'une extrme vivacit, et son nez, que
les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son matre assurait
tre  la Roxelane, donnait quelque chose de comique  sa figure dj
passablement veille. Mademoiselle Rose tait mise plutt en femme de
chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers
de soie; sa taille tait serre dans un troit corset, et elle mettait
avec beaucoup de grce une petite _tournure_; enfin les mauvaises
langues du quartier, scandalises du ton et de la toilette de
mademoiselle Rose, assuraient qu'elle tait entre chez M. Bellequeue
pour _tout faire_, et qu'elle s'tait fait annoncer ainsi dans les
Petites-Affiches. On avait plaisant le vieux garon, on avait t
jusqu' dire qu'un homme qui avait des moeurs ne devait point prendre une
bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Bellequeue
n'avait point cout tous ces propos, il avait pens qu' l'automne de
sa vie un homme doit pouvoir faire ses volonts, qu'on peut avoir des
moeurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante
de cinquante; qu'il est plus agrable en rentrant chez soi d'y trouver
un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait
honneur  son matre; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour
ses voisins; bref, il avait gard la jeune fille, et il avait bien fait.

Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait t son habit noisette,
pass sa robe de chambre de basin, et commenc avec Rose une partie de
dames, jeu auquel la jeune bonne tait encore assez novice, ne concevant
jamais qu'une dame couverte pt tre prise; mais son matre avait de la
patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller  dame,
lorsqu'on sonna avec violence.

Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela? dit
mademoiselle Rose. --Il est certain que c'est un peu sans faon, dit
Bellequeue; va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais  dame,
nous reprendrons le coup.--Je vais joliment arranger les sonneurs; dit
mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.

Mais Rose n'a pas le temps de gronder;  peine a-t-elle ouvert la porte
que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui
se trouvent sur son passage, pntre dans la chambre de Bellequeue et
lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnatre.

C'est moi, mon parrain, s'crie Jean. --Ah! mon Dieu!... c'est
lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse!
Le voil donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A
la vrit, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas
retrouv! mais te voil... L'enfant prodigue est de retour... Nous
allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garon.

Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle
Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est
chez Bellequeue, elle a dj eu occasion de le voir souvent.

Cependant Jean, qui est harass de fatigue, s'est dbarrass des bras de
son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: Ouf! je n'en puis
plus.

--En effet, tu m'as l'air bien fatigu, mon garon.--Et comme monsieur
Jean est couvert de poussire! dit Rose. --Tu viens donc de bien
loin?--J'ai fait treize lieues aujourd'hui.--Treize lieues! ah! mon
Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes
pointes, j'espre?--J'ai presque constamment couru!...--Pauvre garon...
comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas,
Rose?--Certainement, M. Jean est un homme  prsent.--Mais tu dois avoir
besoin de prendre quelque chose?--Je crois bien, je meurs de faim et de
soif...--Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce
qu'il y a... ce qui reste du dner... Je vais moi-mme... attends, tu
auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de monte.

Mademoiselle Rose court d'un ct, Bellequeue de l'autre; en un instant
un couvert est mis, et charg de viandes froides, de fruits et de
bouteilles. Bellequeue veut lui-mme verser  son filleul, il se met 
table et trinque avec lui.

A ta sant, Jean,  ton heureux retour!...--Merci, mon parrain. Mais
parlez-moi de mes parens, de ma mre... on a t bien en colre contre
moi, n'est-ce pas?... Je vois bien  prsent que j'ai eu tort... Mais
pour en tre convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis
taient de mauvais sujets, oh! de trs-mauvais sujets. Je le sais
maintenant... mais alors je ne le croyais pas.

--Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit tre fini, dit
Bellequeue, buvons  l'oubli de ta faute.--Oui, mon parrain.

--Prenez garde, monsieur, dit Rose en tirant son matre par le pan de
son habit, vous allez vous faire mal, songez que vous avez dj
dn.--Oui, Rose, soyez tranquille... je me modrerai. Mais je suis si
content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon
garon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de
partir, tu avais prvenu quelqu'un... Comme les voyages forment les
jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?

--Et ma mre, elle se porte bien? dit Jean. --Trs-bien, mon ami...
Comme elle va tre contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions
de toi tous les jours!--Et mon pre, croyez-vous qu'il me grondera
beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui
parlerez pour moi?

Bellequeue ne rpond rien, il change un coup d'oeil avec Rose, et son
front se rembrunit.

Vous ne me rpondez pas, dit Jean. Est-ce que vous pensez que mon
pre ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?

--Ce n'est pas cela, mon ami, dit Bellequeue avec embarras. Mais je
ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton dpart... il s'est pass
bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es
parti?--Eh bien! que s'est-il donc pass?--Mon garon... il faut dans ce
monde s'attendre  tout!... c'est une maxime dont on doit se pntrer
afin de ne s'tonner de rien.--Mais enfin, mon pre? que lui est-il donc
arriv?...--Il est mort, il y a un mois!...--Il est mort!... ah! mon
Dieu!... c'est moi peut-tre qui suis cause!...--Non... oh! non, mon
garon, calme-toi. Ton pre t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton
absence bien plus philosophiquement que ta mre; il disait tous les
jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enrage, a lui
fera du bien, a le corrigera, et j'espre qu'il reviendra plus docile.
Mais il y a un mois un coup de sang l'a emport en un instant, quoi
qu'il bt tous les matins quelque chose pour viter ces
accidens-l!...--Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas t prs
de lui  ses derniers momens; voil la punition de ma faute!... mais
elle est bien cruelle.

--Allons, Jean, calme-toi... C'est trs-bien de pleurer ton pre, tu le
dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi,
Rose...

--Oui, monsieur... a me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.--Je
conois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux
conserver ma fermet. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame
Durand en lui ramenant son fils.--Oui, vous avez raison, mon parrain,
allons trouver ma mre.

Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder 
aller consoler sa mre. On arrive bientt chez madame Durand. La
boutique est ferme, car il est dj tard; mais Catherine vient ouvrir,
elle pousse un cri de joie en voyant son jeune matre, et quoiqu'on lui
recommande de se taire, elle court  sa matresse en disant: Le voil,
madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramne.

Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte
aussi vite qu'elle, et il est bientt dans les bras de sa mre qui
l'embrasse bien tendrement.

Le voil, dit Bellequeue, je vous avais bien dit que je vous le
ramnerais... Il est corrig, oh! il sera sage maintenant; il me l'a
promis.

Madame Durand n'avait pas besoin de cette assurance pour pardonner 
son fils; mais Jean, en lui tmoignant le chagrin qu'il prouve de la
mort de son pre, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin
quand les premiers momens donns  la tendresse,  la surprise, sont
passs, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit
tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce rcit. Jean conte tout, hors
le dernier tour de Dmar, qui l'a dtermin  quitter ses compagnons; un
reste d'amiti pour ses anciens camarades le porte  cacher une faute
qui, si elle tait connue, couvrirait de honte leurs parens. Nous nous
sommes querells, dit-il, et je les ai quitts... Depuis long-temps
d'ailleurs, je sentais que je devais revenir prs de vous.

On n'en demande pas davantage  Jean; on le croit, on l'embrasse encore,
et aprs avoir ainsi rinstall son filleul dans la maison de ses
parens, Bellequeue retourne chez lui, enchant de sa soire.

Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son pre,
et sa mre, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: Je savais bien,
moi, que ce n'tait pas un mauvais garon.

Toute la famille est bientt instruite du retour du jeune Durand. Mais
personne ne vient en fliciter sa mre, parce que tous ses parens
l'ayant blme de son extrme faiblesse, madame Durand s'est fche avec
eux. Il fera bientt quelque nouvelle escapade, disent les Renard. Il
ne saura jamais un tat, dit Fourreau. Il ne sera jamais aimable avec
les demoiselles, dit la cousine Agla. Il ne dansera jamais bien, dit
Mistigris.

Madame Durand s'inquite peu de ce que disent ses parens. Son fils est
revenu, c'est tout ce qu'elle dsirait. Madame Moka vient voir le jeune
tourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie  madame
Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son
fils, et lui rpondant tout en savourant la liqueur: Il _revinssera_,
madame, j'en _suimes_ assure. Quant  madame Ledoux, elle n'est pas
fche non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble  l'un de
ses trois maris ou de ses quatorze enfans.

Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste
souvent prs de sa mre. La bonne madame Durand est mme alarme de
l'extrme sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est
la premire  l'engager  se donner un peu de distraction. De son ct,
Jean engage sa mre  quitter le commerce et  jouir d'un repos qu'elle
a bien gagn. Comme son fils est dcid  ne point faire un herboriste,
madame Durand consent  vendre son fonds. Grce aux soins et aux
dmarchs de Bellequeue qui se charge de cette ngociation, le fonds est
bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des conomies;
un an aprs la mort de son poux, Madame Durand se retire du commerce
avec six mille livres de rentes.

Jean, en ayant  peu prs autant par ce que lui a laiss sa marraine,
madame Durand dit  tout le monde: Mon fils aura un jour douze mille
livres de rentes; avec cela, sa figure et ses qualits, il peut pouser
une duchesse.

Jean, qui a prs de dix-huit ans, est en effet un assez joli garon;
mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement
distingue; habitu  frquenter les tabagies,  prfrer les
guinguettes aux salons, et la socit d'une grisette  celle d'une dame
du monde, Jean a des manires de mauvais ton; il n'est pas grossier,
mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un
compliment  une femme, mais il mle souvent des jurons nergiques dans
sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour tre aimable,
Jean dit: Il faut qu'on me prenne comme je suis! Et sa mre lui
rpond: Tu es trs-bien comme cela, mon garon.

Jean, qui ne cherche pas  plaire, et dteste les fats, ne conoit pas
que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit
quelquefois: Mon ami, on peut soigner sa mise sans tre fat; il n'y a
pas de mal  avoir du got,  placer ses cheveux avec grce... Ce n'est
pas tre coquet que de tenir  ce que notre habit soit bien fait et
notre pantalon bien taill.--Bah! rpond Jean, pourvu qu'un homme soit
propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?

Enfin Jean qui ne connat rien en littrature, en musique et en
peinture, qui n'a aucun talent d'agrment et aucune science utile, dit
encore: Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin
de savoir tout cela? Et la bonne madame Durand lui rpond: Non
certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout
sans avoir rien appris.

       *       *       *       *       *

En revanche, Jean est trs fort au billard, il y passe une partie de ses
journes; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs
faire assaut avec des jeunes gens de son ge; quelquefois il emmne
Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le
spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps  la mme place; il
ne sait pas ce que c'est que faire la cour  une dame, mais il aime 
rire prs d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans faon.

       *       *       *       *       *

Tout en allant dner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie
de le rendre plus galant. Tu as une jolie voix, mon ami, lui dit-il,
mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons  boire, et
tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est
toujours mise avec ngligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes
pas de grce en marchant.--La libert, mon parrain, je ne connais que
a, dit Jean. --Sans doute, mon garon, c'est trs agrable de ne
faire que ses volonts; mais a n'empche pas de boucler ses cheveux
proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits
airs tendres, que des refrains  boire qui font trembler les
vitres.--Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces
romances qui font dormir ceux qui les coutent... On se donne un air
mignard, on fait des yeux languissans...--Mon ami, cela ne dplat pas
aux dames.--J'en suis fch, mais je ne saurai jamais faire tout cela...
Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! a m'est bien
gal.--Si tu tais amoureux tu ne dirais pas cela.--Amoureux!... Ah! je
vous assure que je n'en serais pas plus bte. D'ailleurs, je l'ai dj
t trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie pouss de gros
soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis
tout de suite  la personne: Savez-vous que vous tes, sacredieu! jolie;
foi d'honnte homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne
cours pas aprs elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous
sommes bientt d'accord.--Mon ami, c'est que tu as toujours adress tes
hommages  de petites ouvrires...  des grisettes.--Est-ce que ce ne
sont pas des femmes comme les autres?--Si... c'est--dire ce sont des
femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.--Ah! si
elles exigeaient quelque chose, a ne me plairait plus.--Et tu crois,
que tu as t amoureux, mon cher Jean?--Mais il me semble que oui.--Pas
du tout, ce n'est pas l de l'amour.--Que ce soit ce que a voudra, je
ne veux pas faire l'aimable autrement.

Bellequeue, en rentrant chez lui, dit  Rose: Jean est un beau garon,
brave, honnte, bien taill; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir
un peu la rudesse de son ton et de ses manires; alors il ne lui
manquerait plus rien. S'il voulait seulement me prendre pour modle
dans la manire de saluer une dame, d'offrir son bras...

--M. Jean, est trs-bien comme cela, rpond Rose; sa franchise fait
excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de dsagrable, il est
trs-beau garon et point fat, a ne l'empchera pas de plaire. Ah! s'il
vous coutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empress avec
toutes les femmes, qu'il serait toujours  sourire  l'une,  offrir son
bras  l'autre...

--Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me prsente avec grce,
mais voil tout.--Je sais trs-bien comment vous vous prsentez,
monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les
saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il
deviendra assez tt perfide et trompeur.

Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se
regarde dans la glace en se disant: Elle devient terriblement
jalouse!




CHAPITRE XI.

LA PETITE BONNE.--PROJETS DE BELLEQUEUE.


Le temps s'coulait; Jean avait pass ses dix-neuf ans. Il s'tait li
avec plusieurs jeunes gens de son ge, mais il les regardait comme des
connaissances, plutt que comme des amis; le souvenir de Dmar et de
Gervais lui faisait craindre de donner son amiti  des gens qui n'en
auraient pas t dignes; dans ses compagnons de dner, de jeux, de
plaisirs, il voulait de bons enfans, sans faons, et ronds comme lui;
mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse.
Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces
gens qui passent leur temps  s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont
pas dlicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs
penchans.

Cependant Jean tait souvent encore dupe de son bon coeur. On lui
empruntait de l'argent, et il ne savait pas refuser; il aimait 
obliger, et quand on lui faisait le rcit de quelque infortune nouvelle,
il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.

Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il
rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait
chez un traiteur ou dans un caf, faisant sauter le champagne ou buvant
du punch, l'infortun dans les mains duquel il avait vid sa bourse le
matin. Alors Jean jurait aprs les hommes, et revenait trouver
Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait jous. Mon cher
ami, lui rpondait Bellequeue, je t'ai dj dit que tu allais trop
vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le
monde il ne faut gure cder qu'au second ou au troisime, sous peine
d'tre souvent dupe des apparences.--Mon cher parrain, qu'est-ce que
vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit
qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai;
je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel.
J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire  un fripon qui
ne me rend rien, ou  un drle qui s'est moqu de moi, pouvais-je
deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai
par le rosser pour lui apprendre  me voler mon argent.--Alors on te
mettra en prison pour avoir ross un homme.--Il faut donc se laisser
escroquer, et trouver cela gentil?--Non, mais il ne faut pas cder 
son premier mouvement de colre, il faut remettre ses pices entre les
mains d'un huissier.--Qu'est-ce que c'est que des pices?--Ce sont des
titres qui prouvent qu'on te doit.--Est-ce que j'ai des titres, moi?
Est-ce que quand je prte cinq cents francs  une connaissance, je lui
dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez tre un fripon,
et ne plus vouloir me payer?--Tu vois bien, mon garon que, dans le
monde, toutes ces prcautions sont ncessaires.--Le monde!... le
monde!... il est gentil, il est bien compos ce monde-l!... Je serais
bien fch de me donner la moindre peine pour lui.--Mon garon, ces
saluts, ces sourires, enfin tout cet change de politesses que l'on fait
journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considre
ceux  qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que
vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez
pas.--C'est--dire qu'il faut apprendre  tre aussi faux, aussi menteur
que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours
dire franchement ce que je pense, tourner le dos  ceux qui m'ennuient,
et prouver  ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La libert,
mon parrain, je ne connais que a.--Je l'aime beaucoup aussi, mon ami;
mais dans le monde, il y a des liberts qu'on ne doit pas se
permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras
quelqu'un de mal coiff, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce
serait malhonnte. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne puisses
pas te retourner, tu te mords doucement les lvres en souriant, et cela
te donne un air agrable qui ne peut fcher personne.--Laissez-moi donc
tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les
lvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de
lui rire au nez?--C'est l'usage dans le monde, mon garon.--Au diable
vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mre le trouve, a suffit.
Que ceux  qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme
 l'pe, au pistolet, au bton, ou  coups de poing.--Oh! je sais que
tu es un brave, un luron.--Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.

Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journe, ne
trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle
Rose qui lui faisait un accueil fort agrable, car nous savons que la
brusquerie, et les manires un peu libres du jeune homme ne dplaisaient
pas  la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'tait point sotte,
et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis
le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose
n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un
air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fcht.

Un matin que Jean n'a point trouv son parrain chez lui, il s'assied
prs de la petite bonne, et lui dit: Rose, on prtend que je suis
brusque, impoli mme, trouvez-vous cela?--Non certainement, monsieur
Jean, je vous ai toujours trouv trs-honnte, au contraire. Dame, vous
tes jeune, vous tes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je
n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!--Ils
disent encore que je jure  tout propos.--Ah! quel mensonge... et
d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les
momens de vivacit, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des
femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple,
chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand
elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-l... ce
Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y
fait attention seulement.--On dit que je sens toujours la pipe  une
lieue de loin.--Eh bien! quel mal de sentir la pipe? a prouve que vous
fumez, voil tout. Moi, j'aime assez cette odeur-l.--Mon parrain
prtend que je marche mal...--Allons! ne voudrait-il pas vous faire
marcher comme lui; en choisissant les pavs, et se tortillant comme une
anguille?--Il dit que je ne suis pas assez soign dans ma
toilette.--Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures 
vous mirer tous les matins? Vous tes trs-bien mis... je dteste les
fats, moi.--Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut
savoir y mentir, y faire bonne mine  ceux qu'on n'aime pas.--Voil de
jolis conseils!... On veut gter votre candeur, votre bon naturel.... Ne
l'coutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous n'tes pas assez grand
pour savoir vous conduire?--Enfin, il dit que je ne sais pas faire la
cour  une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de
conqute.--Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire...
Il me semble que vous tes assez bien pour... enfin vous tes d'ge 
savoir,... et puis a se devine, a.

Soit que mademoiselle Rose et devin qu'elle plaisait  Jean, soit que
celui-ci et voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la
conversation s'tait prolonge fort long-temps; et il y avait plus d'une
heure que Jean tait chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il
avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit
salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.

Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas  un
sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de
bien prs.

Cependant Jean va gament au-devant de son parrain en lui disant: Je
vous attendais.--C'est ce que je vois, dit Bellequeue en se pinant les
lvres, et y a-t-il long-temps que tu es ici?--M. Jean ne faisait que
d'arriver, s'crie Rose.--Bah! laissez donc dit Jean, il y a plus
d'une heure que je suis l.

Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il
lui manque en effet l'usage du monde.

De quoi causais-tu donc avec Rose? reprend Bellequeue au bout d'un
moment. M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois, dit Rose.
--Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que
vous tiez fort gentille, Rose.--Ah! c'tait pour rire, monsieur.--Non,
c'tait pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand
vous tes arriv.--Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.--Ah! par
exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voil comme je la
tenais...

--C'est bon, dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. Je
devine comment vous la teniez. Rose, allez  votre cuisine.

Rose sort, en lanant en-dessous un regard  Jean, pour l'engager  se
taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.

Bellequeue tche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.

Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des moeurs et qu'il
y avait certaines liberts qu'il n'tait pas convenable de
prendre.--Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?--J'ai chez moi pour
bonne une jeune fille honnte et sage...--Elle est bien gentille.--Oh!
gentille... cela dpend du got!... elle est trs-coquette, voil ce qui
est certain.--Enfin, elle vous plat comme cela, puisque vous la
gardez.--Je ne te dis pas qu'elle me plat... pourvu qu'elle fasse bien
son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu
viennes l'embrasser et lui conter fleurette.--Puisqu'elle ne vous plat
pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?--Parce qu'il faut
des moeurs.--Et les moeurs ne vous empchent pas de l'embrasser toute la
journe, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?--Je te rpte qu'elle
est honnte et sage.--Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle
m'coute.--C'est gal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas
convenable.--a me convenait pourtant beaucoup.--Mon cher Jean, je t'ai
dj dit qu'il ne fallait pas toujours cder  son premier
mouvement.--Mon cher parrain, je vous ai dj rpondu que je me moquais
des convenances et que j'aimais  faire mes volonts; voulez-vous venir
fumer?--Non, merci, je resterai chez moi.

Jean s'loigne, et Bellequeue reste seul; il rflchit et ne semble pas
d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient prs de lui, et il ne
lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle
chantonne, enfin elle s'approche de son matre et lui dit d'un ton
mielleux et en laissant voir ses dents qui sont trs-blanches:

Voulez-vous faire une partie de dames?

Rose connat bien son matre; dj sa colre s'est vanouie, le sourire
de la petite bonne a quelque chose de sduisant auquel Bellequeue ne
peut pas rsister; cependant il tche de prendre un air grave en
rpondant: Rose, je suis trs-mcontent de vous.--Pourquoi donc cela,
monsieur?--Parce que vous permettez  Jean de prendre avec vous des
liberts... des familiarits.--Il n'a rien pris, monsieur; ne
croyez-vous pas que M. Jean songe  moi!... lui, qui ne pense pas aux
femmes.... Attendez, vous tes un peu dcoiff par-l... que je vous
refasse cette boucle.--Je sais bien que Jean est un tourdi... qui rit
et voil tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?--Oh! vous tes comme un
coeur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.--Malgr cela, quand
mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...--Je
sais trs-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc
avez-vous t si long-temps dehors ce matin? vous avez t sans doute
chez la parfumeuse?--Oui, j'y suis entr un moment.--C'est cela, je m'en
doutais! Quand monsieur est l, il n'en sort plus!...--Rose, vous me
tirez les cheveux!... vous me faites mal!--Tant mieux!... je devrais
vous les arracher tous pour vous apprendre  faire moins le galant.

--Elle est charmante!... elle est trs-drle! se dit Bellequeue, en se
plaant devant le damier. Malgr cela, je ne voudrais pas que mon
filleul et souvent des tte--tte avec elle.

Et tout en poussant ses dames, Bellequeue rflchit  ce qu'il pourrait
faire pour que Jean ne penst plus  Rose. Tout  coup une ide se
prsente, Bellequeue est enchant, ravi; il se lve brusquement et
reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.

Eh ben! vous me laissez l, monsieur, lui dit Rose. --Oui, j'ai 
parler d'affaire  quelqu'un.--Vous n'avez pas achev la partie.--Nous
l'achverons une autre fois.--C'est bien amusant de rester comme a 
moiti des choses...--Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de
quatre.

En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand,
o il savait bien alors ne pas trouver Jean.

Ma chre commre, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en
s'asseyant prs de la veuve de l'herboriste, d'une affaire
trs-importante et qui vous intresse, puisqu'il s'agit de votre
fils.--De mon fils! dit madame Durand; parlez, mon cher monsieur
Bellequeue, lui serait-il arriv quelque chose?...--Non, non,
calmez-vous, il est maintenant  fumer ou  jouer au billard, peut-tre
fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien
d'inquitant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean,
c'est son sort futur, et voil ce dont je veux vous parler.--Comment!
l'avenir de Jean vous inquite? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une
fortune assure?--Assure, oui, s'il ne la dpense pas  droite et 
gauche... Les cafs, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela
cote, vous le savez.--Mon fils est d'ge  s'amuser; il faut donc qu'il
s'amuse.--Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blme
pas, mais mon filleul a trop bon coeur, il est trop obligeant; il prte 
l'un,  l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au caf, il paie
pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.--Cela
prouve sa sensibilit.--Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne
faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens
qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie dsoeuvre semble commencer
 ennuyer Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en
billant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.--C'est vrai, il
bille trs-souvent, je l'ai remarqu avec peine?... Auriez-vous invent
quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?--Je n'ai rien invent,
mais j'ai trouv ce qu'il fallait  Jean... c'est une
femme.--Comment?--Sans doute, il faut le marier.--Le marier... vous
croyez?--Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits
mles, il en parat vingt-cinq.--C'est vrai.--On marie des jeunes gens
plus tt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera trs-bien, cela
achvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les
tabagies, les guinguettes; il ne prtera plus son argent  tout le
monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne billera plus
aussi souvent, parce qu'une femme nous donne ncessairement des
distractions.

La bonne maman Durand rflchit quelques instans et dit enfin: Je crois
que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire
qu'un excellent mari.--Excellent, c'est mon avis.--Mais alors il
faudrait lui trouver une excellente femme!--J'ai son affaire!--En
vrit!--Tout  l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante,
je pensais  mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime...
Cette ide de le marier me souriait depuis long-temps. Tout  coup je me
sais rappel la famille Chopard et je me suis dit: Voil ce qu'il nous
faut... voil la femme de Jean! --Comment! la famille
Chopard?--Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur
retir, vous le connaissez?--Peu, M. Durand ne l'aimait pas.--Ah! parce
que Chopard, qui est un farceur, disait  ce pauvre Durand qu'il ne
fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!...
Pure plaisanterie, Chopard est trs-fort sur les calembourgs. Du reste,
c'est un parfait honnte homme, sa femme est fort gaie, fort
rieuse!--C'est une grosse bte.--a ne fait rien, ce n'est pas sa femme
que Jean pousera, c'est sa fille, mademoiselle Adlade Chopard, fille
unique, belle femme, bien leve!... qui faisait dj de l'eau de noyaux
 huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de mnage, et
aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est
certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins
dix mille livres de rentes.--Vraiment... vous tes sr?...--Oh! je
connais les Chopard depuis long-temps, j'y dnais deux fois la semaine
avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en
parat vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.--Et
croyez-vous qu'ils pensent  la marier?--Oui; ils ont refus
dernirement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard
n'a pas voulu aller demeurer  Picpus; mais je suis certain qu'ils ne
refuseraient pas mon filleul!--Il faudrait qu'ils fussent bien
difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?--Oh!
trs-jolie!... une figure carre,  la grecque, bien proportionne, un
peu forte peut-tre, mais en prenant de l'ge, ses joues fondront. Ce
sera une trs-belle femme.--Reste  savoir maintenant si Jean voudra se
marier!--Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage
qu'il y consentira.--Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir
heureux et bien mari.--Il faut qu'il pouse mademoiselle Chopard... 
moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les
parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que
vous ne voudriez forcer Jean.--Ils ont bien raison. Il faut d'abord que
les jeunes gens se conviennent.--Oui, mais pour cela il faut qu'ils se
voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard 
dner.--N'est-ce pas aller un peu vite?...--Quand il s'agit de mariage,
il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je
tterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos
desseins...--A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!--C'est
entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est
le diable pour le faire aller en socit, au lieu qu'ici, il faudra bien
qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune
personne...--Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrive
des Chopard.--Aprs tout, un dner n'engage  rien; et si mademoiselle
Adlade ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre  vous
proposer.--Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je
m'en rapporte  vous.--C'est convenu, je vous rponds qu'avant peu mon
filleul sera mari.

Bellequeue, trs-content du succs de son projet, dit adieu  madame
Durand, et retourne chez lui en se disant: En mariant Jean avec
mademoiselle Chopard, je suis sr qu'il ne viendra plus si souvent chez
moi les matins, et qu'il ne pensera plus  conter fleurette  ma petite
bonne.

C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous
songeons  nous, avant d'obliger les autres.




CHAPITRE XII.

LA FAMILLE CHOPARD.


Le lendemain, aprs avoir termin sa toilette et engag Rose  aller
causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui
demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard taient de bonnes gens. Le
mari aimait  faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un
vieux bon mot qu'il avait dj dbit cent fois; sa femme riait de
confiance ds que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui
arrivait, aprs avoir ri aux larmes, de demander  son poux ce qu'il
avait dit. Mademoiselle Adlade tait idoltre de ses parens qui
n'avaient eu qu'elle. Bien diffrente de Jean qui n'avait pas voulu
essayer l'tat de son pre, la petite Chopard avait montr beaucoup de
got pour la distillation; tant toute jeune, elle faisait dj des
essais en cerises et en prunes  l'eau-de-vie, et ses parens merveills
avaient voulu envoyer  l'exposition des produits de l'industrie un
abricot confit par leur fille  l'ge de sept ans; mais l'abricot
n'avait pas t reu.

Cependant mademoiselle Adlade tait un peu capricieuse, un peu
boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de
ses parens, c'tait une divinit. Elle avait commenc la musique et le
dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite tudier
l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref,
elle avait commenc un peu de tout et ne savait rien, except la manire
de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille
trs-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle
Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvime anne, elle tait grande et
assez bien faite; sa figure quoique forte n'tait pas dsagrable; ses
sourcils trs-prononcs lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle
devait un jour tre riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient dj fait
la cour. Adlade se montrait difficile; elle tait tellement habitue
aux adulations, aux loges, que les complimens de ses adorateurs la
touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: Veux-tu pouser
celui-l? elle rpondait nonchalamment: Ah! ma foi non!... il m'a dit
la mme chose que les autres.

Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tte--tte, et cela
sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adlade;
parler  des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le
chapitre de ses pices, un vieux soldat sur celui de ses batailles, une
coquette sur celui de ses conqutes, un amant sur celui de sa matresse:
il n'y a plus de raison pour que cela finisse. Elle est tonnante, dit
madame Chopard, elle sait tout, cette chre Adlade!... elle raisonne
de tout avec une aisance extraordinaire.--C'est vrai, dit M. Chopard,
elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... mdecine que
liqueur!... elle n'est emprunte pour rien.--Dans la moindre des choses,
monsieur Bellequeue, elle montre son tonnante sagacit... Dernirement,
dans une soire o nous sommes alls, elle a jou sur-le-champ au vingt
et un; et sans l'avoir jamais appris.

--C'est extraordinaire, dit Bellequeue. --Enfin, reprend M. Chopard,
elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son pre, et
pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-l... hein?... Ah!... ah!...
ah! il est bon celui-l...

--Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous
en prie!... Il est vrai que notre fille a reu une superbe ducation...
oh! nous n'avons rien pargn...--Elle a eu douze matres, et maintenant
c'est elle qui est la matresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...

Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari,
Bellequeue reprend: Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore mari
cette belle demoiselle?--Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont
manqu!... Mais Adlade est difficile... oh! elle est trs-difficile...
C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout ne
peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est--dire un homme en tat
de lui tenir tte.

--Diable! se dit Bellequeue, s'ils veulent un savant, je ne crois pas
que Jean soit leur fait... C'est gal... essayons toujours.

Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: Je connais
quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre
fille.--Bah!--Ce n'est pas prcisment un savant... mais c'est un
gaillard bien en tat de tenir tte  une femme... un beau garon de
vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.--Eh mais,
tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?--C'est le fils de
feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.--Le fils de ce pauvre
Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout
petit!--Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me
semble?--Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un
peu tourdi... il aime le plaisir, c'est de son ge; mais du reste il
est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle.
D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je
puis rpondre de lui.--S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs
Adlade verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact
tonnant.--Est-ce qu'elle se connat en hommes, aussi?--En tout, mon
cher ami.--Vous avez l une fille bien savante.--Je vous assure que son
mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!--coutez, je ne
veux point prendre de dtours, je suis charg par madame Durand de vous
engager  venir, sans faon, dner demain chez elle avec mademoiselle
votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se
plaisent. Madame Durand n'a point os venir elle-mme; mais entre parens
qui dsirent marier leurs enfans, on ne fait point de crmonie.
Acceptez-vous?--Ma foi, oui, dit M. Chopard, nous irons dner... Eh
bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dner
de pris... et nous tcherons de ne pas l'avoir sur le coeur... hein?...
Ah! ah! ah!... il est bon... sur le coeur!

--C'est charmant! dit Bellequeue. Je vais aller prvenir madame
Durand qu'elle peut compter sur vous demain.

Au moment o Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adlade entrait
dans l'appartement tenant un petit bocal  la main. Elle court d'un air
foltre  son pre en lui disant: Papa, papa, regardez donc mes
prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme
elles sont conserves... comme elles sont fermes... comme elles sont
vertes!...

--Superbes! dit M. Chopard en passant le bocal  sa femme. Tiens,
regarde, madame Chopard.

Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut
pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. C'est
de votre ouvrage, mademoiselle? dit-il. --Oui, monsieur. Oh! ce n'est
rien a... je veux maintenant conserver des grappes de raisin
entires...--Des grappes de raisin!... dit Chopard. Elle est
tonnante... elle finira par mettre tout  l'eau-de-vie!...

Et le papa ajoute  l'oreille de Bellequeue: Mon ami, vous conviendrez
qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trsor dans un
mnage...--Un vritable trsor... nous tcherons de vous l'enlever. Au
revoir, mes chers amis;  demain.

Bellequeue fait un gracieux salut  mademoiselle Adlade, et s'loigne
pour prvenir madame Durand du succs de sa ngociation. Quand le
ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit  ses parens:
Est-ce que M. Bellequeue veut m'pouser?--Non, ma fille, non, ce n'est
pas lui, dit madame Chopard; mais demain tu verras quelqu'un
qui...--Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie
le jeune Durand sans connatre ses intentions; il faut laisser faire le
mystre et la sympathie, sans quoi le but est manqu.--C'est juste,
monsieur Chopard, ne lui disons rien,  cette chre enfant; elle verra
d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dnons chez
eux. Le hasard fera le reste.

--Eh bien! je parie que M. Durand veut m'pouser? dit mademoiselle
Adlade en souriant. --Oh! pour le coup! c'est extraordinaire, dit
madame Chopard, nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine
tout, ce n'est pas notre faute.--Elle tient de moi, madame Chopard, je
devinais tout tant petit: aussi je me suis dit: Il faut me mettre
distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil
celui-l... Je le redirai demain  dner.

De son ct, madame Durand, qui est bien aise de connatre les sentimens
de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour
o doivent venir les Chopard, et lui dit: Mon ami, est-ce que tu n'as
pas quelquefois envie de t'tablir?--De m'tablir! rpond Jean, et
quel tat voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.--Tu ne m'entends
pas. Par tablissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme
est mari... on regarde son sort comme assur.--Ah! c'est mari que vous
voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore
pens!... A mon ge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bte
si je me mariais?--Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq
mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...--Je ne le suis gure
pourtant.--Le mariage te rendrait plus pos, plus tranquille; on a une
femme, des enfans... Cela occupe.--Au fait, a m'amuserait
peut-tre!--Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton
mnage!--Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu' arranger a avec mon
parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour  faire, pas de
complimens  dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! a
m'est gal! je me marierai.--Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi
le plaisir de ne pas dner dehors demain; j'ai quelques personnes... des
amis... je dsire que tu y sois.--Ah! si vous avez de la socit, et
qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symtrie,
vous savez que cela m'_embte_!--Non, il n'y a point de crmonie, ce
sont des gens sans faons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton
parrain dnera avec nous.--Allons!  la bonne heure. Mais si les
individus m'ennuient, je vous prviens que je file tout de suite.

Le jour du dner est arriv. A quatre heures, Bellequeue est chez madame
Durand; il a mis l'habit noir et les souliers  boucles. Jean lui dit en
l'apercevant: Pourquoi diable tant de toilette pour venir dner chez
nous?... Vous tes serr, pinc; vous avez l'air d'une aiguille!--Mon
ami, il faut toujours tre soign dans sa toilette quand on va en
socit.--Est-ce que nous sommes de la socit, nous
autres?--Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mre attend la famille
Chopard.--Qu'est-ce que c'est que a, la famille Chopard?... Je ne
connais pas ces gens-l, moi.--Ce sont de trs-braves gens... riches...
retirs du commerce...--Ce n'est pas a que je vous demande; qu'est-ce
que a me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons
enfans?--Oh! trs-gais! Chopard est un boute-en-train!... trs-fort sur
le rbus.--Fume-t-il... joue-t-il au siam?--Oh! pour fumer, il est
probable qu'il n'est pas venu jusqu' cinquante ans sans fumer... Enfin
c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine
Agla... Quant  leur fille...--Ah! il y a une fille?--Et une fille
superbe... Tu m'en diras des nouvelles... Une femme tonnante pour le
savoir et l'rudition... et des qualits prcieuses!... sachant faire
toutes les liqueurs possibles!--a n'est pas mauvais, cela.--Nous aurons
aussi madame Ledoux, dit madame Durand; elle devient vieille, mais
elle est si bonne femme!--Ah! oui, dit Jean, elle va encore nous
parler de ses maris et de ses enfans!--Non, depuis quelque temps, elle
en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence 
perdre la mmoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.

Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes
aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il dclare qu'il se
trouve bien coiff, et, malgr tous les efforts de son parrain, ne veut
pas refaire le noeud de sa cravate.

La famille Chopard ne tarde pas  arriver. Mademoiselle Adlade est en
grande toilette: malgr ses sourcils un peu pais et sa figure carre,
elle a de l'clat et peut passer pour belle femme. Pendant les premires
salutations, mademoiselle Adlade, tout en baissant les yeux, a dj
regard Jean. Quant  lui, il est rest dans un coin de la chambre, et
n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mre
l'appelle en lui disant: Mon fils, venez donc saluer M. et madame
Chopard.

Jean s'avance, salue  demi, en prononant brusquement un: bien le
bonjour, et retourne en sifflant regarder  la fentre, tandis que
Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: N'est-ce pas qu'il est bel
homme?--Fort bel homme, rpond le papa Chopard. --Il parat qu'il aime
beaucoup la musique! dit madame Chopard, qui entend Jean siffler.
--Oh, infiniment, rpond Bellequeue; il a une manire de siffler qui
remplace la flte.

Mademoiselle Adlade ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-l, d'un
air indiffrent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui
dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspir  sa main. Mais Jean
continue de siffler et de rester  la fentre sans daigner tourner la
tte; cela parat fort singulier  mademoiselle Adlade.

Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la
conversation. M. Chopard lche quelques pointes, sa femme rit, mais leur
fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la
socit. Elle s'excuse d'tre venue un peu tard et va embrasser Jean en
disant: C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous
savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui tait huissier, je crois,
ou bniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par
oublier... C'est gal, votre fils est tout son portrait.

Enfin Catherine vient annoncer que le dner est servi. On attendait ce
moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour
entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tte pour faire
un nouveau calembourg.

La main aux dames, crie Bellequeue en se levant, et aussitt il prend
celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame
Ledoux. Mademoiselle Adlade reste seule dans la chambre avec Jean, et
elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire  table,
mais Jean, en quittant la fentre, ne voyant plus que mademoiselle
Chopard, se contente de lui dire: Eh bien! est-ce que vous n'allez pas
dner? Moi j'ai une faim de loup! et en disant cela, il court se mettre
 table.

Mademoiselle Chopard est reste fort surprise de l'impolitesse de Jean;
Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle  manger,
s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adlade,  laquelle il dit:
M. Durand est excessivement timide, je suis sr qu'il n'a pas os vous
offrir la main.--Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'tait
a!--Oh, c'est un garon trs-singulier... Caractre extraordinaire...
Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.

Mademoiselle Adlade est place  table  ct de Jean. Celui-ci lui
parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui
dire de temps  autre: Trouvez-vous a bon? Aimez vous a? Buvez donc;
vous ne buvez pas. A ces phrases laconiques, mademoiselle Adlade
rpond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui
fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y
songer; et mademoiselle Adlade trouve que Bellequeue a raison, et que
Jean ne fait rien comme tout le monde.

Le dner met M. Chopard en train; il a dj plac deux calembourgs sur
les cornichons, et un sur le pain qu'il n'aime pas sans _levain_.
Madame Chopard rit  se tenir les cts; madame Durand tche de rire
aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas  se marier;
madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en
mangeant, et madame Chopard dit  Bellequeue: Il est trs-gai, ce jeune
homme, il est excessivement gai.

Comme Jean n'oublie pas de verser  boire, et qu'il a soin de remplir le
verre de M. Chopard, celui-ci dit  madame Durand: Votre fils me parat
tre parfaitement lev.

Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de
mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit:
Vous savez donc faire des liqueurs?

Mademoiselle Adlade se pince les lvres et rpond avec un peu
d'humeur: Je sais bien faire autre chose, monsieur.--Ah! au fait, une
femme; il faut que a s'occupe; a ne peut pas, comme nous autres,
courir dans les cafs... jouer au billard...--Oh, je joue au billard
aussi.--Bah, vraiment!--Nous en avons un  la campagne de mon pre, j'ai
fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.--Avec des queues 
procds?--Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la
musique... Je jouais du fort.--Moi, on a voulu me mettre au
violon.--Mais la musique m'agaait les nerfs.--Oui, a fait mal aux
oreilles.--J'ai appris le dessin... je copiais les modles antiques,
d'aprs la bosse.--Est-ce qu'ils en ont tous?--J'ai fait un Amour grec
qu'on a trouv trs-bien.--Moi, je n'ai fait que des polichinelles,
d'aprs la bosse aussi.--J'avais du penchant pour la botanique...
J'aimais  herboriser dans les champs.--Ah! Dieu! herboriser, je m'en
souviens, mon pre me fouettait pour me faire nommer les plantes en
latin... Je ne reconnaissais que les colimaons.--Mais j'ai laiss cela
pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connatre le nom
des toiles, savoir quand Vnus parat, quand Saturne se couche.--Il
doit se coucher quand il a envie de dormir.--Le Chariot, la grande
Ourse, l'toile du Berger...--Mangez donc de la crme, je vous rponds
que a vaut bien la grande Ourse.--Mais tout cela ne vaut pas
l'histoire!... C'est si intressant l'histoire; si amusant!...--Ma
nourrice m'en racontait pour m'endormir.--Ces Grecs, ces Romains, ces
pres qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mre, ces frres qui
se battent entre eux.--Ils avaient donc tous le diable au corps!--Cette
Iphignie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlev
Hlne... Ah! c'est une chose bien amusante que ce sige de Troie!

--Ma fille est lance, dit tout bas madame Chopard  Bellequeue. La
voil partie!... c'est fini, elle ne s'arrtera plus!

Jean laisse parler mademoiselle Adlade et se remet  chantonner entre
ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame
Ledoux qui commence  avoir une pointe de gat. Madame Chopard rit des
bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame
Durand est enchante de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes
sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable
abandon. Enfin, mademoiselle Adlade semble se faire au ton singulier
de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les
hommes qui ne font pas comme tout le monde.

On reste long-temps  table. M. Chopard s'y plat, Jean lui tient tte
pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien;
les dames ne dparlent pas, et aprs le caf madame Ledoux assure
qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.

Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amne la
conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'tait une trs-bonne
habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester  table
plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le
concert en chantant: _Femmes voulez-vous prouver_, romance qu'il chante
avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux
dames, et Jean s'crie aprs le second couplet: Ah! mon parrain!...
vous chantez a comme si vous n'aviez mang que du miel depuis quinze
jours!...--Il est vrai que c'est doucereux, dit M. Chopard; moi, je
suis pour le gai, le vif... comme _Rendez-moi mon cuelle de bois_, ou
_Dans un verger Colinette_, a sera toujours beau, cela...

M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et
en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite
mademoiselle Adlade  chanter, elle ne se fait pas prier, elle
commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de
la fin; aprs avoir commenc quatre chansons sans les finir et fait une
roulade dans chaque, elle dclare qu'elle tchera de savoir la fin une
autre fois, et madame Chopard s'crie: Voil ce que c'est que de trop
savoir, a embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la
tte, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un
entier... Elle sait vraiment trop de choses!

C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain 
boire. C'est gentil, dit Bellequeue, mais pour ces dames nous
voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table. Alors Jean
commence la _Bquille du pre Barnaba_, mais madame Chopard l'interrompt
aprs le second couplet en s'criant: Je la connais, mon mari me l'a
chante... autrefois... Et la maman ajoute  l'oreille de madame
Durand: Cela choquerait l'oreille d'Adlade.

Jean commence alors: _Rien, pre Cyprien_, et madame Chopard
l'interrompt encore en s'criant: Ah! nous connaissons aussi
celle-l!...--Mais, sacrebleu! dit Jean, si vous ne me laissez rien
finir, pourquoi me priez-vous de chanter?--C'est juste, dit
mademoiselle Adlade, il faut laisser finir monsieur.

Pour empcher que l'humeur ne s'en mle, Bellequeue prie Jean de leur
chanter une ronde de _Branger_. La ronde est chante, on fait chorus,
on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue,
craignant que Jean ne voult ensuite chanter quelque gaudriole, est le
premier  faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lvent, et
prennent cong de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean,  venir
bientt les voir.




CHAPITRE XIII.

TTE-A-TTE DES FUTURS.--JEAN EST FIANC.


En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander  leur
fille ce qu'elle pense de Jean, car c'tait ordinairement d'aprs l'avis
de mademoiselle Adlade que le papa et la maman prononaient.
Mademoiselle Chopard a trouv que M. Jean n'tait point un homme comme
un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manires, mais
elle a caus avec lui, et elle prtend qu'il cause fort bien, et qu'il
parle sur tout sans tre jamais embarrass.

C'est un savant, dit madame Chopard, je l'avais devin  son air
original; ma fille, il a d trouver  qui parler avec toi?--Mais....
oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.

--Quant  moi, dit M. Chopard, j'ai trouv au jeune homme des
manires rondes, franches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!...
Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelt mon
gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espre, celui-l... Boit-l'eau!
ah! ah! ah!...

Le fait est que la personne de Jean n'avait pas dplu  mademoiselle
Adlade, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle
en avait prouv en secret un dpit qui, chez les femmes, est souvent le
commencement d'un tendre sentiment.

De son ct, madame Durand questionne son fils et cherche  savoir ce
qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean parat assez indiffrent pour
mademoiselle Adlade, il ne la trouve ni trs-bien, ni trop mal, mais
sa personne ne semble pas lui dplaire, ce qui est dj beaucoup, et
Bellequeue, qui connat les gots de son filleul, ne manque pas de lui
rpter: Avec cette femme-l, mon ami, un mari n'aura rien  faire
depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son mnage...
et ferait encore des fruits  l'eau-de-vie et toutes les liqueurs
possibles.

Rien  faire, cela plaisait beaucoup  Jean qui ne se connaissait 
rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: Ma foi!... si
cela vous fait tant de plaisir ainsi qu' ma mre que je sois mari...
eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.

Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard,
savoir ce que l'on dit de son filleul. Il n'tait pas aussi tranquille
de ce ct, il craignait que les manires peu galantes de Jean n'eussent
dplu  mademoiselle Adlade. C'est donc avec une certaine inquitude
qu'il se prsente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et
auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.

Comment donc! s'crie M. Chopard, mais c'est un charmant garon!...
un original, mais un savant!...--Bah! vraiment, vous trouvez? dit
Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. --Parbleu!... faites donc
l'ignorant... Ma fille s'est bien aperue tout de suite de la chose...
Je vous rpte que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y
connat...--Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous,
voyez-vous, il aura apparemment cach son jeu!...--C'est possible, mais
on n'en fait point accroire  ma fille... et quand elle a affirm une
chose...--Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui dplat
pas?...--Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne
nous voir... qu'il cause avec Adlade...--C'est juste, c'est
trs-juste; je vous l'amnerai demain soir.--C'est cela, ils causeront,
ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce
qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord
connaissance avant de serrer le noeud... Serrer le noeud... oh! oh! oh!...
pas mauvais, hein?...--Trs-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je
crois d'aprs cela que notre affaire s'arrangera...--Ma foi, je le crois
aussi... Nous aurons un noeud frais... Oh!... qu'il est bon!... ah!
ah!... Un noeud frais... Il est  la coque celui-l!...

Bellequeue s'loigne enchant, il rentre chez lui rayonnant, et
mademoiselle Rose s'aperoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes
filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerait sur son matre
une certaine autorit, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle
s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.

Oh! ce n'est rien, rpond Bellequeue d'un air malin. --Vous mentez,
dit mademoiselle Rose, je vois cela  votre nez!... Mais ce n'est pas
moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour tre si
content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les
cheveux!

Cette colre fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant:
Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me
rencontrait avec une femme, je suis sr qu'elle se porterait  des
excs.

--Eh bien! monsieur, dit Rose, tes-vous enfin fin dcid  me
rpondre?--Ma chre amie, j'allais tout te dire... mais tu es si
ptulante...--Je suis ce que je suis... finissons.--Eh bien, je viens
d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.--Qu'est-ce
que c'est que cette affaire?--C'est... un mariage pour mon filleul.--Un
mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?--Sans doute.--Un
jeune homme de vingt ans!...--Vingt ans et demi bientt.--C'est gal...
cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir perdu la tte pour
songer  marier un jeune homme qui ne songe encore qu' s'amuser.

Mademoiselle Rose se pinait les lvres et paraissait de fort mauvaise
humeur; de son ct, Bellequeue prend un ton svre en lui rpondant:
Mademoiselle, mlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus
des rflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.

Rose se tait et retourne  sa cuisine. Pendant toute la journe elle ne
dit plus rien; mais ce jour-l le poulet est brl, les ctelettes sont
en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourn. Bellequeue
fait un fort mauvais dner, mais il se dit: Pauvre Rose! je lui ai
parl trop svrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a
nglig sa cuisine.

Remettant  un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout 
l'affaire qu'il a  coeur de terminer, Bellequeue, aprs son dner,
reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa
bonne, se rend chez madame Durand,  laquelle il apprend les
dispositions favorables de la famille Chopard.

Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle
rpond  Bellequeue: Je savais bien que mon Jean n'avait qu' se
prsenter pour tourner les ttes!... Mademoiselle Chopard doit se
trouver trs-flatte qu'il veuille bien la prendre pour femme!...--Sans
doute, dit Bellequeue, mon filleul est bel homme... assurment; mais
vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas  ce
qu'on le trouvt savant!--Et pourquoi donc cela? s'crie madame
Durand, est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'
prsent?--Non, ma chre commre, ce n'est pas cela... mais...--Eh bien!
vous voil comme son pre, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi,
j'ai toujours trouv qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garon d'esprit
a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice,
vraiment!... c'est bon pour les imbcilles, ce ne serait plus la peine
d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.--Vous avez
raison, assurment, mais...--Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que
mon fils sduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.--Je n'en
doute pas, ma chre commre, mais tenons-nous en  mademoiselle Adlade
Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en
suis certain, mon filleul excessivement heureux.--Oh! je n'en doute pas
et ce mariage me convient beaucoup!--En ce cas veuillez donc prvenir
Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.--Soyez
tranquille, il y viendra.

Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: Mon filleul est un
savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le
principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille,
je ne courrai plus toute la journe pour les autres... je pourrai tout 
mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'tre
jalouse, ne laissera plus brler mon dner.

Madame Durand fait entendre  son fils qu'ils doivent une visite  la
famille Chopard, et que mademoiselle Adlade aura beaucoup de plaisir 
causer avec lui, parce qu'elle s'est aperue qu'il tait trs-instruit.

Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,
dit Jean, et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout 
l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bte.... Vous savez bien que je ne
sais rien, ma mre, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.--Tu es
trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-mme tous tes talens.--Oh!
! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!--Enfin,
tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?

Le mot _visite_ avait toujours fait fuir Jean, qui, tranger  toutes
les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se dplaisait dans un
salon o il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie;
cependant, vaincu par les sollicitations de sa mre, et s'tant aperu
d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait tre fort  son aise, Jean
consent  aller chez eux le lendemain soir.

Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invit
quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient
remplac la chandelle, les housses des fauteuils et du canap avaient
t enleves et laissaient briller un vieux satin bleu broch, qui
depuis une quinzaine d'annes n'avait vu le jour que six fois; on avait
fait de la toilette; mademoiselle Adlade avait mis beaucoup de temps 
sa coiffure, prouvant pour la premire fois un dsir trs-vif de
plaire, et pour la premire fois aussi, craignant de ne point y russir;
enfin M. Chopard avait rang sur une console une douzaine de petits
bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il
ne manquait jamais de mettre en vidence lorsqu'un pouseur se
prsentait.

Trois voisins taient dj arrivs, et mademoiselle Adlade faisait la
moue, parce qu'il tait sept heures du soir, et que M. Jean ne venait
point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientt aprs la
voix de Bellequeue qui donnait la main  madame Durand. La porte du
salon s'ouvre... une cuisinire va pour annoncer, mais Jean la retient
par son tablier en disant: Nous nous annoncerons bien nous-mmes.
Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnatra pas?... et faisant
faire un demi-tour  gauche  la domestique, il pntre dans le salon,
ayant encore son chapeau sur la tte, et va frapper sur l'paule du pre
Chopard en lui disant: Comment a va, mon vieux?

M. Chopard se retourne, et aperoit Jean qui a une redingote, des bottes
crottes, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de
sa mre et de Bellequeue n'ayant pu parvenir  le faire changer de
toilette. Mais comme mademoiselle Adlade a trouv M. Jean savant et
original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le
jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la
main en s'criant: Bonsoir, professeur!... puis se tournant vers ses
amis, M. Chopard leur dit  l'oreille: Remarquez la mise nglige de
ce jeune homme, c'est une suite de son originalit... Les savans ne
s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.

--Alors, dit un des voisins  un autre, voil un jeune homme qui doit
tre trs-instruit.

Mademoiselle Adlade ne parat pas satisfaite du nglig de Jean,
cependant elle s'est leve et attend qu'il vienne lui prsenter ses
hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrt devant les bocaux et
s'crie en frappant sur le ventre de M. Chopard. Est-ce que nous allons
avaler tout a ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en
fiacre!...--Et peut-tre ventre  terre, dit M. Chopard. Oh! oh!
oh!... ventre  terre!.... en voil encore un soign!...

Bellequeue, qui s'aperoit que mademoiselle Adlade se mord les lvres
avec colre, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer
son filleul par sa redingote en lui disant  l'oreille: Va donc dire
bonsoir  mademoiselle Chopard.

--Ah! c'est juste! rpond Jean tout haut; le diable m'emporte si je
ne l'avais pas oublie!

Et se retournant vers le canap sur lequel mademoiselle Adlade s'est
replace, Jean va se jeter lourdement  ct d'elle en s'criant: Eh
ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?

Mademoiselle Adlade, tout tourdie de s'entendre appeler princesse par
un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir
trouver de rponse, et M. Chopard, qui a entendu Jean, dit tout bas 
sa femme: Il a appel notre fille princesse!... c'est un genre de
cour!...--N'ayons l'air de rien, dit madame Chopard; mais
loignons-nous du canap, afin qu'ils puissent causer plus
librement.--Oui, dit Bellequeue, si nous ne les entendons pas, je
crois que a vaudra mieux.

Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un
vingt et un, et le canap tant  l'autre extrmit du salon, les jeunes
gens sont presque en tte--tte et peuvent causer sans tre entendus
par la socit.

Mademoiselle Adlade, trouble par le ton et les manires de Jean, a
perdu son assurance habituelle; elle ne peut mme plus faire la
coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un lger
soupir.

Est-ce que votre dner vous fait mal? lui dit Jean en la regardant de
trs-prs. --Non, certainement, monsieur, rpond vivement mademoiselle
Chopard, est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mang?--Ma foi!...
je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de
respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.--Mais, monsieur,
je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.--Quand vous vous
ennuieriez  ct de moi, que vous connaissez  peine, qu'est-ce qu'il y
aurait l d'extraordinaire?--Monsieur, quand on est bien lev, on ne
s'ennuie jamais en socit.--C'est donc parce que j'ai t mal lev que
je m'y ennuie si souvent!--Ah! vous dites cela pour rire!--Non!... que
le tonnerre m'crase si ce n'est pas vrai!...

--a va bien, dit tout bas M. Chopard  Bellequeue aprs avoir jet un
regard sur le canap. Les voil qui s'animent... je suis sr qu'ils
approfondissent un sujet.--Ils se conviennent d'une manire
extraordinaire! rpond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des
cartes quoiqu'il en ait dj vingt-quatre, et ne s'aperoit pas qu'il a
crev.

Aprs un moment de silence, Jean, qui aime  aller au fait, dit 
mademoiselle Chopard: A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?

Mademoiselle Adlade devient violette comme une aubergine, et balbutie:
Mais, monsieur... en vrit... je ne sais pas cela, moi.--Ah! vous ne
le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parl comme 
moi; mais c'est gal,  prsent que je vous l'ai dit, vous le savez, et
nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut
bien nous connatre un peu... Qu'en pensez-vous?...--Moi, monsieur... je
pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si
vite...--Il me semble qu'il n'est pas ncessaire d'tre trois heures
pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se
convient pas.--Mais on ne peut pas le dire tout de suite...--Oh! que si!
Moi, je serais bien aise de savoir  quoi m'en tenir, parce que je vous
avoue que je ne songeais pas du tout  me marier... C'est ma mre, c'est
mon parrain, qui ne cessent de me corner aux oreilles que a me fera du
bien, que a me rendra plus sage, plus pos!... Il me semble que je ne
suis pas mal pos maintenant; mais enfin, si on le veut, je me
marierai... Et vous?

Une dclaration si singulire bouleverse toutes les ides de
mademoiselle Adlade; habitue  s'entendre dire: Je vous adore, je ne
puis tre heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspir  sa main,
elle attend toujours que Jean en vienne  ce chapitre, et ne trouve
point de rponse pour ce qu'il vient de lui dire.

Ennuy de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines
en roulant les yeux  droite et  gauche, Jean lui serre familirement
le genou en lui disant: Est-ce que je vous ai parl chinois?

Mademoiselle Adlade retire vivement son genou et se recule en disant:
Eh bien! monsieur,  quoi pensez-vous donc... En vrit, je ne suis pas
habitue  ce qu'on prenne avec moi de telles liberts, et tout ce que
vous me dites me parat bien singulier... Ce n'est jamais comme cela
qu'on m'a fait la cour!...

Jean regarde la demoiselle et part d'un clat de rire qui augmente la
confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son pre, tout en
jouant, dit  madame Durand: Votre fils a pris feu comme du
phosphore!... Voyez-vous comme il en conte  ma fille!... Vingt et un
d'emble... a se paie double... J'avais jou deux liards, c'est un joli
coup.

Lorsque Jean a cess de rire, il se rapproche de mademoiselle Adlade
et lui dit: Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire
la cour?... Ce n'est pas a du tout!... je viens pour vous pouser si a
vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gner; si je ne vous plais
pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette ide-l,
mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.--Mais,
monsieur... pour s'pouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord tre
amoureux l'un de l'autre?--Je ne crois pas que cela soit absolument
ncessaire... Quant  moi, je vous mentirais si je vous disais que je
suis amoureux!...--C'est trs-galant!...--Aimez-vous mieux que je vous
le dise et que je ne le pense pas?--Je veux que vous le soyez... Il me
semble que cela n'est pas si difficile...--Oh! c'est trs-difficile pour
moi! Quant  tre galant,  faire la cour, je n'y entends rien; aussi je
vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaures, ni les prudes...
Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous rflchirez au projet des
parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goter
un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fch
d'apprcier vos talens en distillation.

En disant cela, Jean se lve, s'approche de la console, prend un bocal
rempli de cerises et s'crie: Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas
moyen de goter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux
en vidence pour que nous n'en ayons que la vue?

--Non certainement, dit M. Chopard en quittant la table de vingt et
un, aprs avoir dit bas  ses voisins: Continuation de l'originalit du
jeune homme, et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et
ouvre le bocal en disant  Jean: Vous allez m'en dire des nouvelles!...
Il n'y a rien de tel que les fruits  l'eau-de-vie; le plus sage a beau
jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on
fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-l... les sermens confits...
Madame Chopard, tu tcheras de t'en souvenir.

Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de
vingt et un, parce qu'ils aiment autant goter les cerises que de dire:
Je m'y tiens ou j'ai crev; ce qui est cependant fort rcratif, surtout
quand on joue le vingt et un  deux liards.

Aprs les cerises, Jean propose de goter d'un autre bocal, puis d'un
troisime, et comme  chaque nouvelle dgustation la socit adresse
force complimens  mademoiselle Adlade, les Chopard sont dans
l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais
madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal  son fils, demande 
continuer le vingt et un.

On reprend la partie, Jean se promne dans le salon, regarde jouer,
chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adlade, toujours
assise sur le canap, le regarde de temps  autre en se disant: Dieu!
quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est
amoureux de moi et dsire m'pouser?... Car certainement il est
amoureux de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M.
Bellequeue l'a dit  papa.

S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer
avec elle, mademoiselle Adlade se dcide  aller causer avec lui; elle
se lve, reprend un ton gai, rit aux clats au moindre mot que dit Jean,
et finit par se laisser pincer les genoux et tter le mollet sans se
fcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose  un original.

L'heure de se sparer arrive. Les parens sont enchants, on se quitte de
trs-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore  son fils
s'il a t content de mademoiselle Adlade, et Jean, qui a trouv-trs
ferme tout ce qu'il s'est, permis de tter, rpond que la jeune personne
parat bien en tat de se marier.

Les Chopard ont aussi interrog leur fille pour savoir si le jeune
Durand est toujours de son got, et quoique Jean n'ait point t galant
avec mademoiselle Adlade, quoiqu'il ne lui ait parl que fort
cavalirement et se soit conduit de mme, mademoiselle Adlade rpond 
ses parens: Oui, certainement, il me plat beaucoup, et je suis
trs-dispose  tre sa femme.

Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: Il ne m'a
fait aucun compliment, mais c'est gal, il me plat... D'ailleurs, il
est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par
enttement.

Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il
faut profiter de ses bonnes dispositions pour le mettre dans
l'impossibilit de refuser la main de mademoiselle Adlade, il ne cesse
de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci
chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperoit mademoiselle
Adlade il lui crie: Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne
pense qu' vous; votre image le poursuit mme quand il joue au billard,
et vous tes cause qu'il fait _fausse_ queue. A Jean, Bellequeue dit:
Tu as fait natre une terrible passion dans le coeur de mademoiselle
Chopard, elle ne rve qu' toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer
en tourtereau.

Jean rit; mademoiselle Adlade soupire; et les Chopard disent 
Bellequeue: Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne
vient-il pas nous voir?

--Singularit de caractre, dit Bellequeue, il ne peut pas se
rsoudre  faire l'amour comme tout le monde.

Cependant  force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue
parvient  runir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit
beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air
satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement
au milieu de la chambre, lui dit  l'oreille: Prends la main de la
demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honntes.

--Allons, dit Jean, si c'est l'usage, je le veux bien, moi. Et
s'avanant vers mademoiselle Adlade, il lui prend la main et la lui
secoue comme  un ancien ami; aussitt Bellequeue frappe sur le ventre
de M. Chopard, en s'criant: C'est fini! les voil fiancs!...

--Les voil fiancs ces chers enfans! dit madame Durand en embrassant
madame Chopard, tandis que M. Chopard s'crie: Voil un noeud...
d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-l... Ah! _Coulant_!
encore un fameux!...

Jean tient toujours la main de mademoiselle Adlade, qui ne songe
nullement  la retirer; le papa Chopard est all chercher un bocal
d'abricots pour clbrer les fianailles. Jean quitte la main de
mademoiselle Adlade pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on
chante; la soire se passe trs-gament, on s'embrasse en se quittant,
et tout le long du chemin Bellequeue rpte  Jean: Tu es fianc, il
n'y a plus  t'en ddire... Tu peux dj regarder mademoiselle Chopard
comme ta femme.--Soit, dit Jean, mais le diable m'emporte si je
m'attendais  tre fianc pour avoir donn une poigne de main  la
demoiselle.

Le souvenir des fianailles n'empche pas Jean de dormir. Quant 
Bellequeue il rentre chez lui enchant et s'crie, en passant sa robe de
chambre: C'est fini; il n'y a plus  reculer... ils sont fiancs...

--Qui cela? dit mademoiselle Rose. --Et parbleu, mon filleul, Jean
Durand, avec mademoiselle Adlade Chopard!...

--Beau mariage qu'il a fait l!... murmure mademoiselle Rose en
prenant sa chandelle, --Rose... une partie de dames... une seule
partie... Je suis sr que je ferai de beaux coups ce soir!... crie
Bellequeue  sa petite bonne; mais celle-ci, sans couter son matre,
rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: Jouez tout
seul... je crois que a m'amusera autant.




CHAPITRE XIV.

VNEMENT NOCTURNE.--LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.


Depuis huit jours Jean tait fianc  mademoiselle Chopard. On avait
fix l'poque du mariage  six semaines aprs, parce que mademoiselle
Adlade, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fche
d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant
toujours qu'elle parviendra  le rendre amoureux, galant et soumis  ses
volonts.

Jean ne s'tait point inform de l'poque fixe pour son hymen, peu lui
importait que ce ft tt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce
qu'il y tait aussi libre, aussi  son aise que chez lui; mais il
causait avec mademoiselle Adlade comme avec toute autre personne, et
rien n'annonait qu'il deviendrait plus empress et plus galant.
Mademoiselle Adlade, au contraire, prouvait chaque jour un penchant
plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dpitant en secret de ce
qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus prise de lui.

Les Chopard, persuads qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en tre
enthousiasm, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient
son peu d'empressement prs d'elle  la singularit de son caractre!
Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient
pas de faire passer en revue les bocaux, en s'tendant sur les talens de
leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout
bas  sa fille: Ton prtendu a mang de tes pches  l'eau-de-vie avec
le plus grand plaisir... Ce garon-l t'aime sincrement, ma chre
enfant.

Mademoiselle Adlade ne rpondait rien, mais elle soupirait et pensait
que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pches.

Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'tait que dix heures,
mais les rues du Marais taient dj dsertes. En entrant dans la rue
des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au
voleur, et, au mme instant, un homme passe en courant tout prs de
Jean, tenant encore  sa main un chle avec lequel il s'enfuit. Mais
Jean l'a dj atteint, il le saisit au collet, lui arrache le chle des
mains et veut l'entraner avec lui, lorsque le voleur lui dit: Par
piti, ne me perdez pas!

La voix de cet homme n'est pas inconnue  Jean, il prouve un trouble
indfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lch le
collet du voleur; celui-ci s'enfuit, et Jean court alors prs des deux
dames qui avaient appel du secours.

Ces dames dont la mise tait lgante et la tournure distingue, se
tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de
marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur
chappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les
attaquer.

Jean rassure les dames et leur prsente le chle qu'il a repris au
voleur, en leur disant: Est-ce l tout ce que le coquin vous
emportait... Sacrebleu! je suis bien fch de l'avoir laiss se
sauver... Mais sa voix... il m'a sembl... ma foi!... Je l'ai lch sans
savoir ce que je faisais.

Les dames se confondent en remercmens; le chle vol tait un beau
cachemire, et valait bien la peine qu'on remercit Jean. Il m'a aussi
emport mon sac, dit une de ces dames, mais c'est une perte bien
lgre, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un
mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.

Jean veut courir aprs le voleur pour lui reprendre le sac, mais les
dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine
inutile, et d'avoir seulement la bont de les conduire jusqu' une place
de fiacre.

Jean offre le bras  ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui
conte comment l'vnement est arriv. Les dames sortaient d'une maison
de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les
reconduist, ne pensant pas qu' dix heures du soir deux femmes
courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point dsert.
D'ailleurs, leur intention tait de prendre une voiture  la place la
plus proche; mais  peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue,
qu'un homme s'tait approch d'elles, leur avait brusquement arrach un
chle et un ridicule et s'tait enfui aussitt.

Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune 
leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage
lorsqu'il vient de nous arriver un vnement dont nous sommes encore
troubls. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'annes,
l'autre devait tre encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de
remercmens, puis se disaient rciproquement: C'est votre faute, ma
chre, si nous avons t attaques!...--C'est plutt la vtre, ma bonne
amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...--Que
voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de
Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions
son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous
n'avez pas voulu...--Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente
que sa matresse! Je ne voulais pas qu'elle prt cette
peine.--Heureusement nous en sommes quittes  bon march!...--Grce 
monsieur!...--Mais j'ai eu bien peur!...--Eh moi donc!... Cependant j'ai
cri bien fort... La perte du chle n'tait pas un grand malheur! mais
je craignais tant que ce misrable ne revnt sur nous et qu'il nous
tut!...--Ah! monsieur! nous vous devons peut-tre la vie!

A tout cela Jean rpondait: Parbleu! ce que j'ai fait est tout
naturel!... Je regrette seulement d'avoir lch le coquin sans lui avoir
fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas 
retourner sur vous quand je l'ai arrt, il se sauvait au contraire 
toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...

Mais on est arriv  une place de fiacres, les dames en prennent un;
Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont
encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace,
et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur
reconnaissance. Pour s'y drober, Jean leur souhaite le bonsoir et
s'loigne de la voiture qui ne tarde pas  partir.

Jean, qui tait retourn sur ses pas pour conduire les dames, reprend le
chemin de chez lui, en songeant  cette aventure. Ce n'est point des
dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore  son
oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.

Serait-il bien possible que ce ft en effet Dmar! se dit Jean en
retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. Dmar
voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitt
n'annonait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!...
Peut-tre a-t-il aussi entran ce pauvre Gervais  commettre de
pareilles infamies!... O en serais-je maintenant si je ne les avais
pas quitts!... Et tout devait tre commun entre nous!... Mais quelle
folie de faire des sermens  quinze ans!... Il serait peut-tre plus
sage de n'en faire jamais!...

Tout en se livrant  ses penses, Jean se retrouvait dans la rue des
Trois-Pavillons et  l'endroit mme o il avait arrt le voleur.
Quelque chose brille  ses pieds, il se baisse et aperoit un joli petit
ridicule de soie avec des glands et une chane en acier.

Je gage que c'est le sac de cette dame! s'crie Jean en ramassant le
ridicule. Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant l
tout  l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles
m'tourdissaient avec leurs remercmens!... Nous aurions bien mieux fait
de regarder  nos pieds. C'est gal, prenons le sac, et s'il renferme
une adresse, ces dames n'auront rien perdu.

Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant
vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. C'est bien le sac
vol  ces dames, se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, il
renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce  la vieille... est-ce 
la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient
presque toujours toutes les deux  la fois... Je crois pourtant qu'il
est  la jeune, car c'est aussi  elle qu'tait le chle, et le coquin
qui les a attaques aura saisi tout cela  la fois.

Jean arrive chez lui; cet vnement l'a retard, il est plus de onze
heures. Madame Durand est couche, Jean rentre sur-le-champ dans son
appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le
souvenir qu'il peut maintenant examiner  son aise.

Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont
revtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement
grav: _Souvenir_.

C'est gentil, dit Jean, c'est tout bonnement un joujou comme il en
faut aux petites-matresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'tre
ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle
Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilits!... Je ne la mettrai
pas sur ce pied-l... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un
porte-feuille,  la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a
besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais
voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je
le visite pour tcher de dcouvrir le nom et l'adresse de celle  qui il
appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir
de la petite matresse. Qui sait?... a m'amusera peut-tre!... On ne se
doutait pas sans doute qu'un tranger lirait un jour ce qui est crit
l-dedans.

Jean place une lumire sur une table, s'assied auprs, allume un cigare
qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la
lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses rflexions:

Madame Derval m'attend  djeuner la semaine prochaine, je lui ai
promis d'y aller; voil au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se
rebute pas. Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime
point madame Derval, elle est coquette, mdisante, elle a un esprit
caustique, qui dchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais
dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...

Que ces gens du monde sont btes! se dit Jean, toujours faire des
choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!...
Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller djeuner
chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que
sait-on, elle l'appelle peut-tre sa bonne amie!... Continuons:

Jeudi, bal chez madame de Brmont. N'oublions pas de commander une
garniture en roses panaches; celle de Clotilde tait charmante, madame
Julien tait fort bien coiffe avec sa toque ponceau; il m'en faut une
pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On
porte des croix  prsent; mon peigne n'est plus  la mode...

Ah! mon Dieu!... en voil-t-il sur l'article des colifichets!... Ces
dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que
celle-ci tait coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle
Chopard, si vous m'tourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de
peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne
parlent que de parure, a ne m'amusera gure! Voyons encore cependant:

Que cet enfant tait gentil et intressant!... Il s'appelle Adolphe,
il n'a que six ans, sa mre est veuve et malade depuis trois mois!...
Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes.
J'irai demain matin.

Pour une coquette, voil qui n'est pas mal! elle est bonne au moins....
cela me raccommode un peu avec elle.

Le bal de madame de Brmont tait charmant... Je n'ai pas manqu une
contre-danse... M. Valcourt m'a invite trop souvent, cela se
remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a
trouv ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour
faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles
aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille
Dormeuil, puis les Saint-Lon; pour des hommes, on n'en manque pas!...
On ne jouera point  l'cart, parce que je veux que ces dames dansent.

Ah ! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son
mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah!
ceci n'est plus de la mme criture... ce sont des vers, je crois... une
chanson peut-tre:

    Quand on vous voit, aimable Caroline,
      Comment ne pas tre amoureux?
    Vos doux regards, votre grace divine,
      Font natre les plus tendres feux.
      Mais avec l'heureux don de plaire,
      Avec tant d'esprit et d'attraits,
      Faut-il donc tre si svre
      Pour les malheureux qu'on a faits?

Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une dclaration; je n'en
saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sr que ma
fiance se mettrait elle-mme  l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse
autant!... il y a encore quelque chose d'crit l-dessous... mais le
crayon est presque effac... _A madame Dorville.... par son plus sincre
adorateur_....

Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propritaire du
souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse
maintenant... il n'est pas dit que cela sera l-dedans... mais puisqu'on
l'appelle madame, elle est donc marie... et elle se laisse faire des
vers et des dclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de
mademoiselle Adlade; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas
que je serai d'humeur  laisser un freluquet lui adresser des devises
dans ce genre-l.

Jean lche une bouffe de fume et reprend sa lecture:

Que ces pauvres gens ont sembl heureux de ma visite!... J'ai rendu 
l'esprance,  la vie peut-tre, cette pauvre mre qui,  vingt-cinq
ans, mourait de chagrin et de misre dans un grenier... Son fils sautait
de joie, la mre me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui
disant de me bnir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre
fin aux souffrances de ces infortuns.... Ah! je ne m'en tiendrai pas
l, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette
jeune femme. Quand je songe qu'il y a beaucoup de gens dans la
situation o j'ai trouv cette pauvre mre, je rougis de dpenser de
l'argent en futilits, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jet au
feu cette belle garniture qui m'a cot trois fois plus que je n'ai
donn  ces infortuns!

C'est trs-bien cela... voil qui me fait oublier son got pour la
toilette... Si elle a des dfauts, au moins elle a des qualits, et cela
compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas
s'tablir!

Samedi, je dne chez madame Saint-Lon...--Un th lundi chez madame
Dorfeuil.--Faire retenir une loge  l'Opra pour vendredi.--Mon
ncessaire  prendre au magasin de _Monbro_.--Trois romances nouvelles
de _Panseron_, chez Frre, passage des Panoramas... On les a chantes
chez madame de La Roche, elles sont charmantes.--Un nouvel air vari
pour le piano, par _Hrold_.... C'est un peu difficile, mais ce qui est
facile n'est trop souvent jou que par les coliers. Madame de Rmond
vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite,
cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. _Maricot_, rue
Meslay, n. 28.--Demander  Constance l'adresse de sa couturire.--Les
toffes bleu-ple sont en faveur...--Demander  Clestine quelle est sa
marchande de modes...

Allons! nous voil retombs dans les btises!... A l'autre page, elle
tait tout sentiment, elle faisait des rflexions fort raisonnables sur
la coquetterie, et maintenant la voil qui ne songe plus qu'aux
plaisirs et  la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!...
mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.

Ne pas oublier d'envoyer un piano  ma campagne, et faire dire  mon
jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...

Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout--fait dans le bon
style...

Que ces hommes sont singuliers! ils me disent sans cesse que je ne
resterai point veuve encore une anne!... Et pourquoi donc cela?...
certes, je ne pense pas  me remarier... Je suis libre, je suis
heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...

Ah! nous sommes veuve... J'aurais d le deviner; mais il ne me semble
pas qu'on regrette beaucoup le dfunt... Voyons la suite des rflexions
de la veuve:

Ils me font tous la cour... mme ceux que des liens indissolubles
attachent  d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les
derniers me donnent presque de la colre. Si je pouvais avoir une
faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec
quelqu'un qui est dj engag!... mais ils ont tant d'amour-propre...
Ils croient que l'on ne pourra rsister  leur grce,  leur esprit, 
leurs sductions!... et malheureusement ils russissent quelquefois! Je
ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa socit, mais son
mari devient vraiment insupportable, et je tremble  chaque instant que
sa femme ne s'aperoive de son ridicule amour.

Il y a des choses qui ne sont pas mal l-dedans! Tout le monde lui fait
donc la cour  cette belle Caroline... Il y a peut-tre aussi de
l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux
d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredi! si tous les
hommes me ressemblaient...

Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui
trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue
du Sentier, et un autre rue Richer, prs du faubourg Poissonnire,
presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.

Ah! voil mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, prs du
faubourg Poissonnire, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut
pour trouver la matresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter 
madame Caroline Dorville.... A prsent que j'ai lu ces tablettes, je ne
serai pas fch de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai 
peine regarde.... Au total, ce doit tre une femme... jolie...
lgante... et bonne enfant au fond.

Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant  ce
qu'il vient de lire dans les tablettes.




CHAPITRE XV.

LA DAME AU SOUVENIR.


En s'veillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait dj
oubli les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il
pensait  son prochain mariage avec mademoiselle Adlade, aux
changemens que cela pourrait apporter dans sa manire de vivre, puis il
s'criait: Aprs tout, j'espre bien faire toujours ce qui me
conviendra, et fumer chez moi toute la journe, si cela me plat!... Oh!
je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit
qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer 
l'odeur de la pipe.

Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son
odorat. Il en cherche la cause, et aperoit, sur une chaise, prs de son
lit, le petit sac de soie d'o s'exhalait cette douce odeur.

Ah! c'est le ridicule de cette petite matresse! dit Jean en se
levant. Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui
les approche... a sent assez bon quoique a... C'est comme la crme de
fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter
ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-tre croire que je
viens moi-mme pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a
rien qui m'ennuie plus que les remercmens... Cependant si je donne cela
 quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce
sac  une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-mme... Aprs tout,
je n'ai pas l'air d'aller demander une rcompense honnte!... et puisque
je n'ai rien  faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du
ct de la rue Richer qu'ailleurs.

Jean ne juge pas ncessaire de raconter  sa mre son aventure de la
veille: aprs avoir djeun, il met le petit sac de soie et tout ce
qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de
madame Caroline Dorville. Arriv rue Richer, Jean demande madame
Dorville dans la premire porte cochre, et le portier lui rpond:
Madame Dorville! je ne connais pas a... a n'est pas ici...

Jean va s'loigner, le portier le rappelle en lui disant: Dites donc,
monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-l? Qu'est-ce qu'elle
fait?

--Avez-vous une madame Dorville dans votre maison? rpond Jean d'un
ton brusque. --Non, monsieur... mais...--Mais alors, qu'avez-vous
besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?

Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner  sa loge en
murmurant: Il est bon celui-l... il ne veut rien dire, et il demande
quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera  lui rpondre
sans vouloir s'instruire?

Jean entre dans une autre maison. L, il trouve une portire qui lui
fait la mme rponse et les mmes questions, et  laquelle il tourne
encore les talons, en se disant: Il parat que la curiosit tient 
l'tat. Mais tout cela ne m'apprend pas o demeure cette dame; est-ce
qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il parat que
madame Dorville n'est pas trs-connue dans le quartier... Cela fait son
loge, et je me dfie de ces femmes que tout le monde connat.

Mais  la troisime porte o Jean s'adresse, le portier lui rpond:
C'est ici, monsieur, montez au second.

Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son
parrain, en se disant: Cette dame n'est peut-tre pas encore leve; il
n'est que dix heures et demie, une petite matresse n'est pas visible de
si bonne heure...

Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans faon qui lui est
ordinaire: Madame Caroline Dorville... est-ce ici?--Oui, monsieur.--Y
est-elle?--Oui, monsieur.--Est-elle leve?

La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manires;
cependant elle lui rpond encore: Oui, monsieur, madame est leve.--Je
voudrais lui parler...--Votre nom, monsieur, s'il vous plat?--Mon nom
ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connat pas; mais qu'est-ce
que a fait, est-ce qu'on ne peut pas parler  votre matresse sans dire
d'abord son nom?... Dieu que de crmonies!--Mais, monsieur...--Allez
lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose  lui remettre...

La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'loigne en lui
disant qu'elle va prvenir sa matresse. Jean se jette sur un beau
canap de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est dcor
avec lgance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi
qu'une harpe.

Grand genre tout--fait! se dit Jean; femme  la mode... coquette...
minaudire sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas
trs-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit,
j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-matresses devant
lesquelles il faut prendre garde  tout ce qu'on dit de peur d'offenser
le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les
robes  froufrou!... les...

Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait
faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on
pouvait tre petite-matresse et avoir des qualits, et se dit: Cela ne
me va gure de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma
personne depuis le matin jusqu'au soir.

Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir
de vingt  vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est
d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes lgantes et
bien prises, la grce de ses mouvemens, donnent quelque chose de
sduisant  sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux
bruns ont un clat qui vous attire sans vous blouir et sans vous forcer
de baisser les vtres; au contraire, leur aimable expression donne le
dsir de les regarder encore, et ces yeux-l sont de ceux qu'on aime
surtout  rencontrer.

Un nez  la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des
couleurs un peu prononces et des sourcils bien dessins, compltaient
l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orn d'une
belle chevelure d'un chtain-clair, dont les boucles, arranges avec
got, formaient de grosses touffes sur chaque ct de cette charmante
physionomie.

Cette dame s'est approche de Jean, qui s'est lev  son aspect. D'un
air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut;
mais Jean, au lieu de rpondre sur-le-champ  cette question, examine
quelques instans la jeune dame, et s'crie enfin: Que le diable
m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait
nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est
impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non
plus sans doute?...

La jeune femme regarde Jean, et cherche  se rappeler ses traits en
balbutiant: Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne
sais...--Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des
Trois-Pavillons, ai arrt un coquin qui vous emportait un chle.--Quoi!
c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.--Il n'y
a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu
parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouv aussi ce petit
sac, qui est,  ce que j'ai pens, celui que le voleur vous avait
enlev, et qu'il aura jet par peur au moment o je l'ai saisi au
collet.--Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bont...--Il n'y a pas de
bont l-dedans, madame; ce sac est  vous, je vous le rapporte, c'est
tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...

Jean saluait et se disposait  s'loigner; madame Dorville le retient.
Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si
cavalirement, celui qui, la veille, a t son protecteur, sa rserve a
fait place  un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide
politesse qu'elle engage Jean  s'asseoir un moment et  ne point
s'loigner aussi vite.

Jean est peu habitu  se soumettre aux dsirs d'une dame. Cependant le
ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se
reposer, que Jean s'arrte, demeure un instant debout sans trop savoir
ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir prs de madame Dorville.

La jolie femme, qui joint  ses grces et  ses attraits beaucoup
d'esprit et d'usage du monde, a vu d'un coup d'oeil que Jean n'a aucune
habitude de la socit; loin de chercher  augmenter l'embarras qu'elle
aperoit dans les manires du monsieur qui est devant elle, elle feint
de ne point le remarquer, afin de le mettre plus  son aise. En effet,
malgr son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouv en
pareille compagnie, a de la peine  s'exprimer, et se tient fort
gauchement assis prs de la petite-matresse.

Vous avez donc aussi retrouv ce sac, monsieur? dit la jeune femme,
qui s'aperoit qu'il faut qu'elle commence  parler si elle veut que la
conversation s'engage. --Oui, madame... oui, en vous quittant... Aprs
vous avoir laisse dans le sapin, j'ai repris la rue o je vous avais
rencontre; j'ai vu quelque chose briller  mes pieds... et j'ai ramass
cela. J'ai regard ce qu'il y avait dedans... c'tait bien ce que vous
aviez dit, et...--Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter
vous-mme. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.--Oh! pas
du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance l-dedans... D'abord
je n'ai rien qui m'occupe; je flne toute la journe en mangeant le bien
de mon pre et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce
qui est quelquefois bigrement sciant!...

Ici la jeune dame comprime une lgre grimace, et recule un peu sa
chaise de celle de Jean.

J'ai mieux aim vous rapporter ce sac moi-mme que de le confier 
quelque imbcille qui se serait tromp ou ne vous aurait pas
trouve...--Mais, monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon
adresse?

Cette question embarrasse un moment Jean, qui rpond enfin: Comment
j'ai su... votre nom?...--Oui, car vous avez bien demand madame
Dorville... Caroline Dorville mme... Ainsi vous savez jusqu' mon nom
de baptme, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien
de cela.--C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez
appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui
vous appartenait... ma foi, madame, aprs avoir regard dans le sac pour
m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouv,
j'ai visit votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...

La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperoit et s'crie:
Cela vous fche peut-tre, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens
pour obtenir quelques renseignemens...

Un lger sourire reparat sur les traits de Caroline, qui rpond  Jean
d'un air affectueux: Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez
fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne
m'attendais pas  ce que quelques penses... quelques notes prises au
hasard, seraient connues d'un tranger... et... convenez que c'est fort
drle, monsieur.

La jolie femme ne peut s'empcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle
pense  ce qu'il a lu, lui rpond: Mais, oui, il y a des choses assez
drles en effet.

Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble rflchir,
peut-tre cherche-t-elle  se rappeler tout ce qui est trac sur son
souvenir. Quant  Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis
il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre
ses dents. La jeune dame le regarde un moment  la drobe, et un lger
sourire parat de nouveau sur ses lvres. Jean murmure en regardant un
tableau qui est en face de lui: C'est bien, a--c'est firement
bien!... Qu'est-ce que c'est que a?... C'est un particulier qui se
trouve mal dans une glise?...--C'est _la mort du Tasse_, monsieur.--Ah!
c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-l... Il est
tout en noir. Il parat que c'est un mdecin de l'endroit.

Madame Dorville se mord les lvres, et regarde Jean d'un air surpris;
mais celui-ci ne s'en aperoit pas, et, continuant ses remarques sur les
tableaux, s'crie: Ah! voil qui est plus gai... On danse l-dedans,
c'est sans doute une fte... Mais au costume de tous ces gens-l, je
prsume que a se passe dans, le carnaval...--Ce sont les noces de
_Thtis et Ple_.--Thtis et Ple?... Quels fichus noms pour des
poux!--Ce sont des dieux...--Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en
a qui sont bien laids... Le _Pel_ c'est probablement ce gros qui est
l-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tte... Et c't autre qui s'est
dguis en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans
doute le premier garon de la noce qui vient faire des farces?--C'est la
Discorde, monsieur.--Ah! c'est la Discorde...--Vous ne connaissez donc
pas le jugement de Pris?--Le jugement de Pris? Non... Je connais dans
mon quartier un Pris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas
qu'il ait jamais t juge dans aucune affaire.

La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux clats, et Jean, se tournant
vers elle, lui dit tranquillement: Est-ce que c'est moi qui vous fais
rire, madame?

Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui rpond enfin: Oui,
monsieur.--Ah!... j'ai donc dit quelque btise?...--Je ne dis pas cela,
monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu
franche...--Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y
a rien que j'aime comme la franchise, a met tout de suite  l'aise...
et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme  crmonie.
Que vouliez-vous me dire, madame?--Que je suis tonne, monsieur, de
votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me
surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien...
c'est--dire vous n'avez pas d'tat qui prenne tout votre temps?--Non,
madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon pre tait
herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estim dans le quartier, je
m'en flatte... il parlait latin, et connaissait  fond la proprit des
simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais
 rien... a m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'cole;
j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aim tre libre
comme les pierrots... Bref, mon pre me fouettait pour que j'apprisse la
botanique; mais ma mre m'embrassait, me donnait de l'argent, et me
disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre pre est mort... sans
tre fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma
mre, qui, depuis long-temps, a quitt le commerce. J'ai douze mille
livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec
l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame,
vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.

La franchise de Jean plat  Caroline, qui lui rpond: Vous avez suivi
vos penchans... Chacun est matre de ne faire que ce qui lui
plat.--Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.--Vous avez
prfr une vie... libre... aux plaisirs que l'on gote dans le monde,
dans la socit, o, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper
un rang agrable...--Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas
aller en socit quand a me fait plaisir?--Oh! je ne dis pas cela,
monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les
coutumes du monde vous ennuyaient.--Ah! que voulez-vous!... je trouve si
incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses
insignifiantes... d'tre oblig de faire de la toilette... de se lever 
chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que
tout cela vous amuse, vous, madame?

La jeune femme sourit encore de la question et rpond  Jean: Tout
dpend, monsieur, de la direction que l'on donne  nos penchans. Dans
l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goter dans l'tude
de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes
qui encourageaient mes faibles talens tait une rcration pour moi, et
j'ai trouv des charmes dans la socit, o je jouissais de l'esprit des
autres et tchais d'acqurir de nouvelles connaissances qui pussent me
mettre  mme de n'tre pas trop dplace dans le monde avec lequel je
devais vivre...

Jean secoue la tte et murmure: C'est juste... comme vous dites, tout
dpend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous
aurons de l'eau aujourd'hui!...

La jolie femme se mord encore les lvres, tandis que Jean regarde au
plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques
instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lve et fait  Jean
un salut gracieux en lui disant: Je serai toujours reconnaissante,
monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu' mon amie. Lorsque
vous passerez dans mon quartier, j'espre que vous voudrez bien vous
reposer un instant chez moi.

Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en
aille; il se lve, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant:
Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour
moi, je puis... Ne vous drangez donc pas... je trouverai bien la
porte...

Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgr lui, se sentait
trs-embarrass, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de
sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve l,
s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de
nouveau, te et remet trois fois son chapeau, et respire  son aise,
quand la porte du carr est enfin referme sur lui.

Sacredi! que c'est bte d'tre embarrass comme cela devant une
femme! se dit Jean en retournant dans son quartier. Je vous demande un
peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffe en bonnet ou en
cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est
pas toujours une femme? Et pourtant, malgr moi, je me sentais tout bte
auprs de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable...
c'est--dire aimable... de ces manires un peu minaudires... mais non,
quoique a! pas trop de prtentions... Un air assez bon enfant, malgr
sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est
trs-jolie... c'est une justice  lui rendre... Une figure douce... des
yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqu la couleur...
mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands
yeux  fleur de tte, mais,  ct de ceux de cette dame, a me fait
l'effet d'un oeil de verre auprs d'un oeil naturel. Par exemple, je ne
crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adlade, et qu'elle
me trouve savant!... a ne me fait pas du tout cet effet-l; il est
certain que pour me trouver savant, il faut ne se connatre qu'en noyaux
de pches. Cette dame a aussi une voix fort agrable... il me semble
qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi
douce, a ne fatigue pas  entendre... Ce n'est pas la voix de
mademoiselle Chopard; celle-l pourrait commander les manoeuvres d'un
rgiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop
comment... c'est drle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux couter
en ne disant cependant que des choses toutes simples!...

Jean tait dj arriv chez lui, car, tout en pensant  la dame au
souvenir, il ne s'tait pas aperu de la longueur du chemin.




CHAPITRE XVI.

CAROLINE.


Pendant que Jean fait ses rflexions sur la personne avec laquelle il
vient de se trouver, mettons-nous  mme de faire aussi les ntres;
c'est toujours une connaissance agrable que celle d'une jolie femme,
surtout lorsqu' ses charmes elle semble joindre des qualits et de
l'esprit.

Caroline tait fille d'un riche ngociant nomm Grandpr, qui, tout
entier  son commerce, n'avait que peu d'instans  donner  sa femme et
 sa fille, quoiqu'il les aimt l'une et l'autre fort raisonnablement;
mais madame Grandpr chrissait sa Caroline, et, ayant eu elle-mme une
bonne ducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.

Caroline eut des matres de musique, de dessin, de langues trangres;
les leons de sa mre, les caresses dont elle rcompensait ses progrs,
et une grande facilit pour l'tude, lui firent surmonter rapidement
les difficults qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont
franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait
agrablement, s'accompagnait trs-bien avec la harpe ou le piano, et
dessinait avec got. Sa mre tait fire de ses talens et disait souvent
 son poux: Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de
plus, elle est bonne et modeste.

--Tant mieux, tant mieux, rpondait M. Grandpr, je lui ferai faire
un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de
rentes.

On voit que pour M. Grandpr, comme pour la plus grande partie du genre
humain, l'argent tait tout. Madame Grandpr ne pensait pas absolument
de mme; elle trouvait que sa Caroline tait assez jolie pour inspirer
de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de
rentes, qui ne pouvait tarder  se prsenter, ft un beau jeune homme
capable de faire prouver aussi un tendre sentiment  sa fille.

Quant  Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa
mre, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait  peine
songer  l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec
ses parens en socit, au bal, en soire, sans doute quelques jeunes
gens galans lui avaient dj adress de ces propos flatteurs qui font
rougir de plaisir la moins coquette et commencent  faire penser
l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des choses plus douces 
entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son ge, Caroline
mlait encore sa mre  tous ses projets de bonheur.

A cette poque, une faillite considrable, dans laquelle M. Grandpr se
trouva envelopp, ruina presque entirement cette famille; c'est--dire
qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que prs de trois mille
livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches,
il y en a d'autres qui se trouvent ruins; tout dpend de la position
que l'on occupe dans le monde.

M. Grandpr ne put supporter ce revers: habitu aux grandes affaires,
aux spculations,  tous les avantages que donne l'opulence, il ne se
fit pas l'ide de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire
sensation  la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis 
gronder, des lettres  signer et des ordres  donner. Les gens qui n'ont
point par eux-mmes un mrite rel, ne peuvent supporter les revers de
fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privs de cet or
qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront
plus rien, et retomberont  terre comme ces ballons que le vent ne
soutient plus.

Six semaines aprs cette faillite, M. Grandpr mourut de la rvolution
qu'elle lui avait cause.

Reste pour consolation  sa mre, Caroline redoubla de soins, de zle,
de tendresse. Elle lui disait chaque jour: Maman, puisque nous avons
encore mille cus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si
tu trouves que ce n'est pas assez, eh bien! je travaillerai, je ferai
usage de mes talens, je donnerai des leons de musique. Tu m'as dit cent
fois que c'tait une ressource contre l'adversit, et qu'il n'y avait
que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.

Madame Grandpr embrassait sa fille et lui rpondait: Nous avons bien
suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu
cherches des ressources dans tes talens. Si cela tait ncessaire, je
n'en rougirais pas!... Grce au ciel! le prjug qui pesait jadis sur
les artistes est all rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont
fait justice. Mais, avec mille cus, nous pouvons exister encore
honorablement; sans doute, il faudra quelques rformes dans notre
toilette, de l'conomie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune,
c'est pour toi, ma fille, que je croyais appele  tenir un rang dans le
monde, o tu tais si bien faite pour briller!...--Moi, ne serai-je pas
toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connatre l'ennui avec
les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est l la
vritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans
l'adversit, et nous fournit mme les moyens de pourvoir  notre
existence.

La mre et la fille s'arrangrent donc pour vivre avec ce qui leur
restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi
heureuse que lorsqu'ils taient dans l'opulence. A seize ans, il faut si
peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec
quelques amis que l'on avait conservs, une partie de spectacle,
c'taient de grands plaisirs pour Caroline. A la vrit, pour aller en
socit, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on
portait long-temps le mme chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est
pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherche;
quelquefois mme on plat davantage. Caroline entendait toujours un
murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle
figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de
graces! arrivaient souvent  ses oreilles; et, sans tre coquette, on
sait toujours  qui de telles choses sont adresses. Pouvait-elle donc
regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux
qu'il ne lui manquait rien?

Madame Grandpr tait moins philosophe que sa fille, parce qu'elle
n'tait plus dans l'ge des illusions, ou plutt parce qu'en
vieillissant, il nous en faut beaucoup pour tre mdiocrement heureux.
Il lui tait pnible d'aller  pied aprs avoir eu cabriolet; d'tre
loge au troisime, dans un simple appartement, aprs avoir habit au
premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, aprs
avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et,
de temps  autre, il lui chappait quelques exclamations, qui prouvaient
 Caroline que sa mre regrettait sa fortune. Caroline courait alors
dans les bras de sa mre, et cherchait  la distraire. Madame Grandpr
assurait  sa fille qu'elle s'tait trompe sur le motif de ses soupirs,
mais Caroline voyait bien que sa mre cherchait  s'abuser elle-mme.
Enfin, madame Grandpr, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord
dans le mari de sa fille un jeune et beau garon, fait pour inspirer de
l'amour, se disait maintenant: Ah! elle ne trouvera pas un poux qui
lui apportera trente mille livres de rentes!... C'est ainsi que nous
changeons avec les vnemens; et l'on dit que nous sommes des
girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation,
dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous
changeons de sentimens.

Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mre; celle-ci
esprait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares
talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune.
Madame Grandpr ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche gnralement les
dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des
talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime
surtout dans une jeune personne, celles-l trouvent aussi des poux. Il
serait trop malheureux que l'argent seul ft les mariages, et que les
vertus, les graces, ne fussent comptes pour rien dans un engagement
destin  nous faire connatre les plus doux sentimens de la nature.

M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpr; il fut
d'abord sduit par sa charmante figure, il fut ensuite captiv par des
talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement  se rendre
agrable  ses amis, sans songer  en tirer vanit. M. Dorville fut
tonn de trouver runi tant de graces, de mrite et de modestie;
cependant, il voulut tudier quelque temps le caractre de Caroline pour
s'assurer si ce qui le sduisait dans le monde reposait sur ces qualits
solides qui seules nous rendent heureux dans notre intrieur.

Le rsultat des observations de M. Dorville fut toujours  l'avantage de
Caroline, et il rsolut d'en faire sa femme. M. Dorville tait un homme
de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord svre, ayant
une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il
avait quatorze mille livres de rente et une dcoration qu'il avait bien
gagne.

A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment
avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour
mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion.
M. Dorville, qui n'tait ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion
sur tout cela; il alla droit  madame Grandpr, et commena par o
finissent les amans honntes, par demander la main de la demoiselle.

Madame Grandpr fut trs-flatte de cette demande. M. Dorville portait
un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'tait un
fort bon parti pour sa fille, c'tait plus qu'alors on n'osait esprer.
Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonns, et qu'il n'tait
pas joli garon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame
Grandpr ne tenait plus  ces bagatelles-l. Cependant elle ne promit
rien  M. Dorville, elle ne voulait pas contraindre a fille, mais elle
lui laissa voir combien elle serait charme de le nommer son gendre.

Lorsque Caroline apprit par sa mre que celui qui demandait sa main
tait M. Dorville, elle fit une lgre grimace et ne parut nullement
enchante de sa recherche. Madame Grandpr appuya sur tous les avantages
de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la rputation
d'honneur, de probit, de M. Dorville. Tout cela tait fort beau sans
doute, mais  seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois 
l'amour,  l'hymen; et, dans les rves de sa jeune imagination,
l'honneur et la probit ne suffisent pas pour captiver son coeur.
Caroline rpondit  sa mre qu'elle ne dsirait pas se marier et qu'elle
se trouvait parfaitement heureuse prs d'elle, avec ce qui leur restait.

Madame Grandpr n'insista pas; mais Caroline s'aperut bientt que sa
mre tait souvent triste, mcontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle
prouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et,
toujours bonne, toujours prte  sacrifier ses dsirs  ceux des autres,
Caroline dit  sa mre, qu'aprs y avoir bien rflchi, elle acceptait
l'poux qui se prsentait. Un mois aprs elle tait madame Dorville.

Madame Grandpr habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline
n'prouvait point prs de son poux ces doux panchemens, fruit d'un
amour rciproque, du moins avait-elle pour lui une sincre amiti, et
elle jouissait de nouveau de tous les avantages que donne la fortune.
Madame Grandpr fut pendant deux ans tmoin d'une union o la diffrence
d'ge n'avait jamais amen une querelle, et elle mourut tranquille sur
l'avenir de sa fille.

Mais un an aprs, M. Dorville, dont la chasse tait le got dominant, y
fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reut une balle
destine  un livre. Caroline se trouva donc veuve  dix-neuf ans, et
entirement matresse d'elle-mme, avec environ dix-sept mille livres de
revenu.

Le mariage donne  la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde.
Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une
demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beaut et ses talens, la
jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux
adorateurs et des aspirans  la succession du dfunt; mais aprs avoir
pass son printemps  faire les volonts des autres, Caroline se promit
de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa libert sans avoir
consult son coeur.

Nous connaissons  prsent Caroline; ajoutons  ces dtails qu'elle a
maintenant prs de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa
position dans la socit, lui ont donn cet aplomb, cette aimable
confiance, qui laissent plus de libert  l'esprit, plus de gat au
caractre, et permettent  la beaut de faire usage de tous les
avantages qu'elle a reus de la nature. Caroline n'tait point devenue
coquette, mais elle n'tait pas fche de plaire; elle ne faisait point
de frais pour s'attirer des hommages, mais elle ne les repoussait pas;
enfin c'tait une de ces femmes charmantes qui font les dlices de la
socit, et sur le compte desquelles les autres femmes s'tonnent de ne
pouvoir mdire.

Aprs avoir reu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de
feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont
elle pt rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui
avait pu apprendre son nom et son adresse.

Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les
toilettes, et se disait: Tout cela a d paratre bien futile  ce jeune
homme... qui n'a rien du tout d'un homme  la mode... qui n'en a mme
pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui
n'est pas mal, il n'ait aucune ducation! Mais quelles manires!...
quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...

Caroline trouve les vers qui lui ont t adresss et se dit: C'est cela
qui lui a fait connatre mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis
d'crire dans mon souvenir un jour que je l'avais oubli sur mon
guridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose  ces vers... Il a
compris cependant que cela s'adressait  la matresse du souvenir... Et
mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour
Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgr son ignorance... je
ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garon!... il ne savait
comment s'en aller! Si je ne m'tais pas leve, il serait rest l
jusqu' demain!...

Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une
quarantaine d'annes entre dans le salon de madame Dorville qui court
au-devant d'elle en s'criant: Ah! je suis bien contente de vous
voir.--Ma chre amie, je viens savoir si vous tes remise de notre
frayeur d'hier... Quant  moi, je vous avoue que j'ai trs-mal dormi
cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon
appartement, et regard cinq ou six fois sous mon lit et dans mes
armoires; mais c'est gal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai
rv qu'il m'en tombait trois par ma chemine!

--Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la
suite de notre aventure?...--Comment! il y a une suite?--Tenez...
regardez: voil mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien
perdu.--Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?--On vient de me
rapporter tout cela...--Qui... le voleur?--Oh! non pas! mais ce monsieur
qui hier au soir a arrach mon chle au voleur et nous a reconduites
jusqu' une voiture.--Eh bien?--Eh bien, il a retrouv aussi mon sac en
repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.--Oh! c'est
bien singulier... Ma chre amie, est-ce que ce ne serait pas un
mouchard, que cet homme-l?--Oh! quelle ide!... un tout jeune homme!...
 qui nous avons,  qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous
aviez caus avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas
cette ide.--Vous l'avez donc vu?--Certainement, il est venu lui-mme,
et il n'a voulu remettre ce sac qu' moi.--Comment est-il au jour, cet
homme-l? Moi, j'tais si trouble hier que je n'ai pas song  le
regarder.--Mais il n'est pas mal...--Il m'a paru grand.--Oui... assez
grand...--Un air commun,  ce que j'ai pu voir.--Non, pas prcisment
l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe  quinze
pas!...--Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...--Ma
chre, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service
qu'il m'avait rendu?--Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe,
moi!... c'est corps-de-garde tout--fait.--Du reste, ce jeune homme est
fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer
dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plat. Il m'a
sur-le-champ cont toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son
pre, qui tait dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mre et
possde douze mille livres de rentes.--Douze mille livres de rentes, et
ne pas savoir se prsenter en socit! c'est impardonnable...--Il m'a
avou qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...--Il doit
tre bien gentil dans un salon, ce monsieur-l.--Vous pensez bien qu'il
ne s'y plat pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au
billard!...--Ah! mon Dieu! mais il doit tre fort grossier dans ses
propos, ce garon-l!--Non, il a t trs-poli... sauf quelques jurons
qui lui sont chapps...--Ah! a me ferait mal aux nerfs!--Cependant
aprs le service qu'il m'avait rendu, aprs la peine qu'il avait prise
de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager  monter,
lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuade qu'il
ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.--C'est fort
heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?...
Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait
l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remerci, et on ne peut pas
pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.

Caroline ne rpond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne
s'occupe plus de M. Jean.




CHAPITRE XVII.

SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.


Jean a trouv chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard,
l'engager  passer la soire chez eux. Il faut y aller, mon cher ami,
ajoute Bellequeue; car enfin tu es fianc avec la superbe Adlade, et
tu lui dois des prvenances... des petits soins...--Ah! mon parrain, je
vous ai dj dit que je ne savais pas tre galant; j'pouserai la
superbe Adlade, c'est trs-bien; mais je ne serai pas aux petits soins
pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractre, et que
d'ailleurs...--D'ailleurs!...--D'ailleurs... je ne sais pas... enfin
cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.--Toujours farceur!....
ah! coquin, tu caches ton jeu!--Je ne cache rien du tout, je vous
assure.--Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adlade
elle-mme prtend que tu es un peu en dedans, que tu caches tout...
C'est gal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu
auras l une fire femme!... Et comme tu seras toujours mont en
liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?--A rien, mon parrain.--a
m'arrive quelquefois aussi. Allons,  ce soir, chez Chopard.

Jean pense toute la journe  madame Dorville, au petit souvenir,  la
visit qu'il a faite  la jolie femme,  la conversation qu'il a eue
avec elle; et de temps  autre il se dit: Comme dans le monde... dans
ce qu'on appelle la bonne socit, on passe son temps  causer de
niaiseries... de choses indiffrentes!... ce doit tre fort ennuyant...
cependant, je ne me suis pas ennuy ce matin cher cette dame; je ne sais
comment cela s'est fait, mais le temps a pass vite... oh! j'y suis
rest un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne
s'tait pas leve... mais il me parat que ce n'est pas du bon ton de
faire de longues visites.

Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle
Adlade lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a t trois jours
sans venir la voir; elle lui donne mme une petite tape sur le bras.
Jean se laisse taper et ne rpond rien. Mademoiselle Adlade le pince,
et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un lger soupir en tenant
ses yeux fixs vers le parquet, et mademoiselle Adlade se dit: Il est
pris, c'est fini... le voil amoureux. Je savais bien que cela
viendrait...

Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gat folle, les
parens en concluent que les jeunes gens sont trs-satisfaits l'un de
l'autre, et Bellequeue, qui est toujours l pour tcher d'animer son
filleul, entend mademoiselle Adlade dire  sa mre: Mon futur est
fort gentil ce soir!--Je le trouve moins gai qu' l'ordinaire, rpond
madame Chopard. --Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est
l'amour qui le rend mlancolique et distrait... Oh! je vais joliment le
faire endver maintenant... je vais m'amuser  mon tour...

Et mademoiselle Adlade va et vient en sautillant dans le salon; elle
court de l'un  l'autre, pousse des clats de rire pour une mouche qui
vole, et ne clt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne
ressemble pas  de l'admiration, puis ne fait plus attention  elle.
Tandis que le papa Chopard dit  Bellequeue: Voil ma fille dans son
assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le
futur poux!... elle connat dj joliment son pouvoir!... Ah! les
femmes! quand l'amour s'en mle, on n'y dmle plus rien... ah! fameux
le calembourg... oh! oh! l'amour qui _s' en mle_!... Madame Chopard,
note celui-l!...

Jean ne prenait point part  la conversation et pensait toujours  son
aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme  son
ordinaire; mais, malgr lui, il est distrait, ses souvenirs le portent
ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend
si proccup, et Jean conte ce qui lui est arriv la veille dans la rue
des Trois-Pavillons, parce qu'il prouve encore du plaisir  parler de
cela.

Tout le monde exalte le courage du jeune homme. Arrter seul un
voleur! s'crie M. Chopard. c'est qu'il pouvait tre arm!...--Vous
vous exposiez terriblement! dit madame Chopard.

Jean hausse les paules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son
filleul a t toute naturelle.

Dans tout cela dit Adlade, vous conviendrez que ce ne pouvait pas
tre grand'chose que ces dames-l, qui revenaient seules le
soir...--C'est vrai, dit M. Chopard, seules... et sans un cavalier...
vous avez t bien bon de vous exposer pour elles!...

Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant:
Mademoiselle, je sais ce que j'ai  faire.... Et fort mcontent de ce
qu'on a dit des dames qu'il a rencontres, il ne parle pas de sa visite
chez madame Dorville, et se hte de souhaiter le bonsoir  la famille
Chopard.

Plusieurs jours s'coulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend,
comme  son ordinaire, au caf, au billard; mais il s'y ennuie, et y
reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un
quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adlade est plus que
jamais persuade que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son
prtendu silencieux et mlancolique, et madame Chopard dit  sa fille:
Ma chre amie, il sera peut-tre ncessaire d'avancer ton mariage de
quelques jours sans quoi ton fianc se mourra d'amour....--Tant mieux!
tant mieux! dit mademoiselle Adlade; j'ai soupir... c'est  son
tour!... laissez-moi jouir de mon triomphe!--C'est juste, dit M,
Chopard, elle a soupir tout bas, c'est  son futur  faire des soupirs
haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrime d'aujourd'hui.

Jean ne sait pas lui-mme pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il
s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se prsente
souvent  sa pense; puis il est de mauvaise humeur contre lui-mme de
s'occuper encore d'une femme qu'il connat  peine. Elle est bien
jolie! se dit-il souvent... oh! elle est charmante... mais qu'est-ce
que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais
cependant... ne m'a-t-elle pas engag  aller chez elle... Mais
qu'irai-je faire l... dans ces beaux salons, o l'on est tout en
crmonie... o il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure...
Bah!... n'y pensons plus!... c'est une socit qui ne me convient pas du
tout.

Et pourtant Jean pensait toujours  la petite-matresse; il brlait en
secret du dsir de la revoir. Pour loigner cette ide, il cherche  se
distraire, mais ses anciens lieux de runion ne lui offrent plus de
charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue o depuis long-temps il
n'est pas all.

Bellequeue n'tait point chez lui, il tait all faire des visites dans
le quartier; n'tant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout
occup de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins
la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquitude.

C'est donc Rose qui ouvre  Jean, et qui fait un mouvement de surprise
en le voyant. Comment, c'est vous, monsieur Jean!...--Oui, Rose, c'est
moi...--Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...--Est-ce que
mon parrain n'y est pas?...--Non, monsieur... C'est sans doute lui que
vous dsirez voir?...

Cette question est faite avec un petit air de dpit. Jean n'y fait pas
attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil;
la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en
ajustant plus symtriquement les pointes de son fichu.

Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'tes pas venu ici depuis...
depuis...--Oh! je sais qu'il y a quelque temps, rpond Jean d'un air
distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.

--C'tait le jour... o monsieur est rentr si brusquement... pendant
que nous causions... Vous tes cause que j'ai t bien gronde! Mais
aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-l...
a ne se dit pas... et a n'empche pas de recommencer quand on en a
envie.

Jean est quelques instans sans rpondre, puis enfin il s'crie: Bah!
bah! ce sont des btises tout cela...--Comment des btises!... Oh!
monsieur tait fch, tout rouge... Au reste, je conois que cela vous
est bien gal!... Quand on a autre chose dans la tte, on ne pense
plus...  ce qu'on pensait... Ah a, c'est donc parce que vous allez
vous marier que vous tes si srieux  prsent?... Vraiment, je ne vous
reconnais pas... vous qui tiez si gai, si farceur... Dieu! comme
mademoiselle Chopard doit tre fire de vous avoir rendu amoureux comme
a!

Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant:
Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...--Dame! c'est ce qu'on dit
partout... et d'ailleurs c'est ben facile  voir que vous avez quelque
chose... Mais vous devez tre bien content, puisque vous allez pouser
votre belle!... C'est drle que a m'a tonne, moi, ce mariage-l...
Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien
que mademoiselle Adlade est belle femme... un peu trop grande
pourtant... Quant  la figure, tout dpend du got, il y a des gens qui
prtendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de boeuf, un
menton carr, des sourcils de sapeur... Mais c'est gal!... on peut tre
bien avec tout a!

Jean ne semble pas couter ce que dit Rose, mais tout  coup il s'crie:
Ah! si tu savais comme elle est jolie!...

--Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais, rpond Rose avec
humeur; mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...

--Tu la connais? dit Jean en regardant Rose avec surprise.
--Certainement.--Non, Rose, tu ne la connais pas...--Allons, voil que
je ne connais pas mam'selle Chopard  prsent!--Et qui diable te parle
de mademoiselle Chopard! s'crie Jean en frappant du pied.

Rose regarde  son tour Jean avec surprise en disant: Comment!
monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me
disiez qu'elle tait si jolie?--Non, Rose, non... c'est d'une autre
personne... d'une jeune dame...--Une jeune dame?...--Oui... Et c'est
celle-l qui est charmante!...--Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune
dame-l?...--Je vais te conter cela, Rose.

En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la
fait asseoir sur ses genoux.

Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me
faire asseoir comme a?... Un homme qui va se marier!...--Allons, Rose,
tiens-toi tranquille et coute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de
plaisanter!--Oh! je le vois bien!

Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste
sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en dtail son aventure
nocturne et sa visite chez madame Dorville.

Rose a cout avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir
que Jean prouve  parler de madame Dorville, et elle lui fait mille
questions  son sujet.

C'est donc une bien jolie femme, monsieur?--Oh! oui, Rose, une
figure... qui plat tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant,
moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela...  moins que...--Oui,
 moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?--Mais vingt ans,
je suppose...--Grande?--Une taille ordinaire... mais si bien faite!...
si bien tourne!...--Elle tait bien mise?--Oui... elle est
lgante.--Quelle robe avait-elle?

Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'criant:
Est-ce que tu crois que je me suis amus  tter l'toffe de sa
robe?... Je te dis que c'est une dame...  la mode enfin!...--Vous
n'avez pas parl de votre visite chez cette dame aux Chopard?--Ma foi
non... Pourquoi faire?--Certainement vous tes le matre de vos
actions... et vous seriez bien bon de vous gner... Et tes-vous
retourn chez cette dame?--Non... Est-ce que tu penses que je puis y
retourner, Rose?--Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas
engag?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous
revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une
connaissance trs-agrable.--Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...

Et Jean enchant serre Rose dans ses bras et l'embrasse  plusieurs
reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'criant: Voulez
vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu
sait pourtant que nous sommes bien sages!

Mais Jean, aprs avoir embrass Rose encore une fois, se lve
brusquement en s'criant: Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir
madame Dorville.

--Allez, allez, monsieur, dit Rose  Jean qui s'loigne en courant;
puis la petite se dit en se frottant les mains: Oh! que je suis
contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous
faites des mariages sans me consulter... c'est bon... nous verrons...
M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon
pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont
l'air de me regarder comme une domestique...

Jean est rentr chez lui; lorsqu'il avait rsolu quelque chose, il
fallait qu'il l'excutt sur-le-champ. Il est dcid  se rendre le jour
mme chez madame Dorville; mais il se rappelle l'lgance de la
matresse de la maison, et, pour la premire fois de sa vie, Jean songe
 faire de la toilette. Lorsqu'il est all rue Richer, il tait, selon
sa coutume, dans un grand nglig; cette fois il veut tre bien mis:
Car enfin, se dit-il, je suis  mon aise; et je ne vois pas pourquoi
je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis
m'arranger tout aussi bien qu'un autre.

Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cires, un gilet blanc, et
veut faire un joli noeud  sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il
ne peut parvenir  former quelque chose de bien; il se dpite, frappe du
pied; dchire trois cravates, et sa mre entre dans son appartement pour
savoir aprs qui il en a.

Je ne puis pas venir  bout de mettre ma cravate, s'crie Jean d'un
air dsespr. Attends, mon ami, attends, dit madame Durand, ne
t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.

La bonne maman fait assez convenablement une rosette  son fils;
malheureusement les rosettes ne sont plus  la mode, mais Jean ne sait
pas cela, et il se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui
ne lui tait jamais arriv, s'arrte devant la glace, passe ses doigts
dans ses cheveux, les boucle un peu sur le ct, puis prend son chapeau
et sort, laissant sa mre dans l'extase, s'crier: Certainement! il est
amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'tre
la premire pour laquelle il ait fait une semblable toilette.

Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus
tt. Le voil rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie
le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison.
Alors le coeur lui bat, il se sent tout mu, il prouve un trouble dont
il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au
portier madame Dorville.

Montez, monsieur, madame est chez elle, rpond le concierge. Elle est
chez elle! se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en
est presque fch, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.

Comment cette dame va-t-elle me recevoir? se dit Jean en montant
lentement l'escalier. Peut-tre trouvera-t-elle singulier... Cependant
elle m'a engag  revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai
d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que
je suis assez bien mis pour me prsenter dans son salon... d'ailleurs je
saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bte d'tre tout sens dessus
dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme a, gauche et
embarrass... Aprs tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes
ses connaissances!... Allons, en avant.

Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir.
Madame Dorville... dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de
l'assurance.

--Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plat?--Jean Durand.

La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il tait
deux heures de l'aprs-midi. C'est l'heure o les gens du monde font et
reoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame
Beaumont, deux jeunes femmes fort lgantes, et un petit-matre, assez
joli garon, mais qui avait trop l'air de le savoir.

En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher  se
rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-matre se
lve et les dames tournent toutes la tte vers la porte, pour voir ce
monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prnom
piquent leur curiosit.

Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean tait rouge comme un
coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il
croyait plus distingu de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle
jambe avancer. Cependant la bonne l'a annonc, il faut entrer. Il se
dcide et s'avance d'un pas brusque; mais  l'aspect de toutes ces
figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus o il en est; il se
recule de ct, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il
cogne un guridon; en s'loignant du guridon, il renverse une chaise,
puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il
l'entrane avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont
tomber dans l'appartement, lorsque le petit-matre court  lui eu
s'criant: Ah! monsieur! arrtez-vous de grce... ne bougez pas... je
vais vous dmler.

Jean n'tait plus en tat de bouger, il tait ananti, son chapeau et
ses gants s'taient chapps de ses mains, il ne se baissait mme pas
pour les ramasser, il entendait les rires touffs des dames, mais il ne
voyait plus rien.

Tout ceci a t l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se
lve et va au-devant de lui; le petit-matre a pris le jeune homme par
la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air
aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa sant.

Jean tche de se remettre et salue en balbutiant: Mon Dieu, madame, je
vous demande bien pardon... si j'ai boulevers...

--Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de
vous asseoir.

Caroline avance une chaise  Jean, qui se jette dessus comme un pauvre
naufrag qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et
ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de
la main gauche  la main droite.

C'est bien aimable  vous, monsieur, de vous tre rappel ma demeure,
dit Caroline qui cherche  dissiper l'embarras de Jean en engageant la
conversation.

Madame, je ne l'ai jamais oublie, rpond Jean, et je serais venu
plus tt si j'avais cru... si j'avais pens...

--Vous tes peut-tre all  la campagne? dit vivement Caroline, qui
s'aperoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.

Non, madame, je suis rest ici...

--Et vous, ma chre amie, quand allez-vous  votre terre? dit madame
Dorville  une des jeunes dames, afin de gnraliser la conversation,
car elle s'aperoit que les dames examinent Jean avec curiosit, et que
M. Valcourt, c'est le nom du petit-matre, ne peut se lasser de le
considrer.

Je ne sais vraiment pas quand je partirai, rpond la jeune dame en
minaudant. J'ai tant  faire encore  Paris... et pas un moment 
moi... tant de visites  rendre... d'emplettes, de prparatifs; et mon
mari qui ne se mle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...

--C'est madame de Walen, qui tait furieuse hier! Figurez-vous que son
mari lui amne douze personnes  dner sans la prvenir... et des gens
marquans, des acadmiciens, des hommes en place!... c'est vraiment
trs-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.

--M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce
que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa
socit.....

--Ah! c'est bien mchant!...--Madame Beaumont a toujours eu du
caractre, dit le petit-matre en se balanant sur sa chaise. Elle
jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...--Oh! non!... j'ai les nerfs
trop dlicats...

Pendant cette conversation, Jean regarde tantt en l'air, tantt  ses
pieds; il croise et dcroise les jambes, et ne sait quel figure faire.
Tout en se balanant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et
surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps 
autre des regards significatifs.

Caroline seule, toujours bonne, toujours dispose  l'indulgence,
voudrait trouver moyen de remettre Jean  son aise; cependant elle
craint aussi qu'en se mlant  la conversation, il ne lui chappe
quelques expressions inconvenantes. De son ct, Jean voudrait parler,
et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a
pas les yeux sur lui.

Vous n'tes pas venue  la dernire soire de madame Dorsan, dit une
des dames  Caroline.--Ah! ma bonne, vous qui tes si excellente
musicienne; vous avez perdu... On a chant de jolis morceaux!--Ma foi!
je n'ai rien entendu d'extraordinaire! dit le petit-matre; quoi
donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a fauss si cruellement
l'air de _la Gazza_.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de
basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement
perptuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frre, auquel elle
veut faire une rputation de chanteur pour se faire couter elle-mme,
en chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah!
c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de _Robin des Bois_, et
vous savez le got qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!...
Quant  ce monsieur qui a pinc de la guitare, vous conviendrez qu'il
chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.

--Ah! monsieur Valcourt! que vous tes mchant!...--Il emporte la
pice!...--Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est
qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que
monsieur est de mon avis?

Cette question est adresse  Jean qui, depuis son entre, coutait et
ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et rpond: La mauvaise
musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis
trs-godiche pour tout a!...

Le petit-matre laisse errer sur ses lvres un sourire moqueur; les
dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: Il y a des gens qui
n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y
livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pice nouvelle au Vaudeville?
On dit que c'est trs-bien.

--Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tourns... Je n'aime
pas beaucoup le dnouement... L'avez-vous vue, monsieur?

C'est le petit-matre qui adresse encore cette question  Jean, qu'il
semble avec malice vouloir faire parler.

Je ne vais presque pas au spectacle, rpond Jean en tchant de
prendre de l'assurance. Il faut rester assis... se tenir  sa place, et
je trouve que c'est _embtant_!...

Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde
en se pinant les lvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de
se balancer sur sa chaise, se jette en arrire, et se dandine en
fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu
habitu  ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon,
et tombe avec sa chaise dans un carreau de croise qu'il brise en
clats.

Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et
Valcourt murmurent entre eux: Voil un monsieur qui parat dcid 
tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle
singulire tournure!...--Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir
d'admirer sa rosette!...--C'est qu'il a des expressions tout--fait
dplaces!...--O diable madame Dorville, qui a un excellent ton,
a-t-elle fait une semblable connaissance!

Caroline reoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui rpond:
C'est moi, monsieur, qui aurais d vous avertir qu'il y avait du danger
 vous balancer ainsi... mais vous n'tes pas bless, c'est
l'essentiel.

Jean est all mettre sa chaise loin de la fentre, et il se trouve alors
prs des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des
chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui
disant: A propos, ma chre amie, il faut que je vous prsente
monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercmens pour le service
qu'il nous a rendu, lorsque nous avons t attaques un soir par un
voleur; car, quoique je fusse seule vole, vous tiez bien alors de
moiti dans ma frayeur.

--Quoi! c'est monsieur?... dit madame Beaumont, tandis que les autres
personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean
avec plus de bienveillance.

Oui, ma chre amie, reprend Caroline, c'est monsieur qui, seul, a
arrt le voleur, et nous a ensuite donn le bras jusqu' une voiture...
Vous devez vous rappeler qu'alors nous tions bien tremblantes, et que
nous nous estimmes trs-heureuses de la protection que monsieur voulut
bien nous accorder.

Caroline a lgrement appuy sur ces derniers mots: Madame Beaumont
incline la tte en profrant quelques remercmens auquel Jean rpond:
a n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de mme pour la
premire venue... Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.

Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chre Caroline? dit
bientt une des jeunes dames assise prs de Jean. Est-ce que vous ne
sentez pas?... Si nous tions en hiver, je croirais que c'est ta
chemine qui fume...--En effet... je sens aussi comme une odeur de
fume, dit madame Beaumont.

--Ce n'est pas cela prcisment, mesdames, dit Valcourt; ce que vous
sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.

--De pipe! s'crient les trois dames en faisant un mouvement de
dgot.

--Ah! parbleu! il n'y a pas de doute, s'crie Jean. C'est moi qui
sens comme cela; cette _sacre_ odeur de pipe pntre dans les habits...
Je n'ai pourtant pas encore fum aujourd'hui.

On ne rpond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline
elle-mme semble partager l'humeur gnrale. Bientt les deux jeunes
dames se lvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant:
Adieu, ma chre, il faut que nous nous sauvions... nous sommes
presses, et elles s'loignent sans jeter un regard sur Jean.

Celui-ci est rest sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient
bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.

Le petit-matre ne tarde pas  se lever aussi; il fait quelques tours
dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots  demi-voix
 madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui
prsente ses hommages en souriant de la manire la plus gracieuse, et
s'loigne en pirouettant.

Jean a regard tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il
semble coll. Madame Dorville revient s'asseoir prs de madame Beaumont.
La conversation languit; ces dames ne font qu'changer quelques mots, et
Jean n'ose pas se mler  ce qu'elles se disent. Il regarde toujours
Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en
lui-mme: Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille
aussi.

Et tout en se disant cela, il ne peut se dcider  partir; mais au bout
de cinq minutes madame Beaumont s'crie: Cette odeur de pipe fait
horriblement mal  la tte et au coeur!--Oui... c'est vrai, rpond
faiblement madame Dorville, quand on n'y est pas habitu...

Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lve brusquement, et
va saluer Caroline en murmurant: Pardon, madame. Si j'avais devin plus
tt que cette odeur vous dplaisait, il y a long-temps que je serais
parti.

--Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie, rpond
Caroline d'un ton froid mais poli.

--Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez
vous... il faut...

Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame
Dorville. Tout  coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est
un joli chat dont Jean crase la queue sans s'en apercevoir.

Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui! s'crie Jean dsespr;
et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses
bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en
courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.

Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lve, ne sait
ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pip dont il se
sert habituellement, il la prend avec colre et la brise  ses pieds.




CHAPITRE XVIII.

JEAN EST AMOUREUX.


Bellequeue tait all voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris
la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le
soin qu'il avait mis  bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue
ne doute plus que son filleul soit en effet trs-amoureux. Vous voyez,
dit-il, quelle bonne ide, j'ai eue de songer  ce mariage. Jean va
devenir un homme charmant?--Il l'tait dj.--Oui, mais il le sera
davantage. Il se plaira bien plus en socit. Dj j'ai cru voir qu'il
ngligeait le billard, les cafs, les guinguettes.--C'est ce qu'il me
semble aussi.--Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra
galant!--a me surprendrait!--Pourquoi donc? mademoiselle Adlade a dit
en secret  son pre et  sa mre, qui me l'ont redit, qu'elle voulait
avant peu voir son futur  ses pieds.--Je ne veux pas non plus qu'elle
fasse trop soupirer ce cher enfant....--Soyez donc tranquille! vous
savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-l....--Beaucoup
trop vite mme.--Il n'y a plus que trois semaines d'ici  l'poque fixe
par la belle fiance... ce temps passera en oeillades, en serremens de
mains, en soupirs... C'est si gentil le temps o l'on se fait la cour!
Ah! ma chre commre, a n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens
qui assurent que c'en est le soleil.

Bellequeue retourne chez lui en songeant dj  la toilette qu'il fera
le jour des noces de Jean, o il se propose bien de danser encore, et en
rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche  se rappeler
quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.

Mademoiselle Rose regarde son matre d'un air malin, et lui demande ce
qu'il fait l. Je cherche  me rappeler un petit pas pour le jour de la
noce de Jean.--Ah!... c'est donc bientt la noce?--Dans trois
semaines...--Alors vous avez le temps de foire vos battemens!--Pas trop;
on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien
avancer l'poque...--Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle
Chopard?--Oui, ma chre... amoureux au point que a le change... que a
le rend mlancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette
extraordinaire... Sa mre croit mme... cependant elle ne me l'a pas
assur, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... a te fait
rire?--Oh! ce n'est pas de a, c'est une ide qui me passait.--Oh! tu es
vexe de voir que les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu
prtendais que ce mariage n'tait pas assorti...--Moi, oh! je vous
assure que je ne suis nullement contrarie... Qu'est-ce que cela peut me
faire?...--Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons,
je vais me rendre chez mon tailleur.--Pourquoi donc faire?--Pour lui
commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonn par en bas,
pour la noce de Jean.--Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un
peu avant de commander votre pantalon collant.--Pourquoi
cela?--Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?--Ah!
friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas
Adlade Chopard... Je vais commander mon pantalon.

Aprs avoir cass sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au
hasard, n'ayant pas de but dtermin, et tout occup de sa visite du
matin chez madame Dorville.

Elle ne m'a pas dit de revenir; se dit Jean en soupirant. Ah! sans
doute ma socit ne lui plat pas... Ai-je fait assez de sottises chez
elle!... Quelle singulire chose... je voulais avoir de l'assurance...
je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes
bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sr que je faisais des
grimaces pouvantables en voulant me donner un air pos. Mes yeux
seuls... Ah! je savais bien o les porter... Elle m'a sembl encore plus
jolie ce matin que la dernire fois... Et cependant elle ne m'a pas
souri aussi souvent... Il y avait dans ses manires quelque chose de
froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais
du plaisir  l'entendre, mme si elle me grondait... Mon Dieu... que je
suis bte!... toujours penser  cette dame que je ne reverrai plus
maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me
l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons  autre chose... A quoi bon
m'occuper de quelqu'un que je connais  peine... d'une femme...
coquette... Sans doute elle se sera moque de moi avec ses
connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais
t sr que ce ft de moi, je l'aurais joliment ross... Au fait j'ai
commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien
trouver de bien... On m'aura jug bte comme une oie... Qu'est-ce que
cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-l... J'aurais bien
aim  voir quelquefois madame Dorville; mais, aprs tout,  quoi cela
m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et
chez elle je me sens si mal  mon aise... Ah! si elle tait seule, il me
semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....

Aprs avoir long-temps march, Jean se rend chez un restaurateur, il se
fait servir  dner; mais il n'a pas d'apptit, il ne peut toucher 
rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu
habitu  couter les jeux de la scne, il ne fait aucune attention  ce
qui se passe sur le thtre et reste plong dans ses penses; mcontent
de lui-mme, il sort du spectacle en se disant: Allons chez les
Chopard; l, au moins, je ne serai pas seul; on me parlera, je
rpondrai, et il faudra bien que je ne pense plus  cette dame... de
laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.

Jean arrive chez les Chopard  prs de dix heures du soir. Il y avait du
monde; on l'avait attendu toute la soire; Bellequeue s'y tait rendu,
croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annonce 
mademoiselle Adlade; et celle-ci, en voyant le temps s'couler sans
que son futur arrivt, ne savait que penser.

Enfin Jean se prsente au moment o la socit se disposait  s'en
aller.

Voil une belle heure pour venir! dit mademoiselle Adlade avec dpit
et en prenant un air boudeur. --Nous tions inquiets de toi, mon cher
ami, dit Bellequeue. --Nous avons fait sauter les abricots sans lui!
s'crie M. Chopard, mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un
petit coin... un _petit coing_... Oh! oh! oh!... il est bien amen
celui-l!

--D'o donc venez-vous, monsieur? reprend mademoiselle Adlade. --Du
spectacle, mademoiselle.--Du spectacle!... Quelle ide d'aller ainsi
seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous
aviez fait une si belle toilette?--Non, je vous assure!...

--Voyez-vous, dit Bellequeue  Adlade, la toilette n'tait pas pour
le spectacle.

--C'est vrai qu'il est magnifique ce soir! dit le papa Chopard en
admirant Jean. Il a une tournure... chevaleresque.

--Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?--Ma foi,
mademoiselle y je serais fort embarrass pour le dire! J'tais tellement
distrait, tellement proccup d'autre chose, que j'en suis sorti sans
savoir ce qu'on avait jou.

Un sourire de satisfaction reparat sur la figure de mademoiselle
Adlade, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: Eh bien,
dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...--Ma foi,
oui!.... j'ai t trs-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais
j'avoue que la veille de nos noces a ne m'a pas empch d'aller voir le
_Pied de Mouton_, et de retenir la romance de: _Gusman ne connat plus
d'obstacles_, que j'ai chante pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma
femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:

    Tu dois t'attendre  des miracles,
    Et pour toi qui n'en ferait pas!

a faisait presque un calembourg!--Monsieur Chopard, taisez-vous
donc... Adlade nous coute!...--Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas
se marier?... a sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!

Jean fait son possible pour tre gai, il se mle  la conversation, dit
tout ce qui lui passe par la tte, rpond de travers aux questions qu'on
lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la
socit le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit
aux clats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adlade dcide
que M. Jean n'a jamais t si aimable.

En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose  Jean, d'entrer
fumer quelques cigares dans un estaminet.

Je ne fume plus, rpond vivement Jean. --Tu ne fumes plus! s'crie
Bellequeue en regardant son filleul avec tonnement, et depuis quand
cela?--Depuis... aujourd'hui.--Comment! toi qui aimais tant 
fumer...--Je ne l'aime plus...--Est-ce que tu as t malade de la
pipe?... Est-ce que...--Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqu
qu'en gnral les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je
ne veux plus fumer.

Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et aprs
avoir tendrement serr la main  son filleul, il entre chez lui en
disant: Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le
retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice
plus dlicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon
pantalon collant.

Quelques jours s'coulent, Jean fait son possible pour carter de son
souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image sduisante revient
toujours se mler  ses penses. Il ne veut plus aller chez Caroline, et
cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tche de se
mettre comme les jeunes lgans qu'il rencontre, il se dandine moins en
marchant, il voudrait avoir une tournure plus pose. Ce n'est plus dans
les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le
quartier des petits-matres, des petites-matresses, qu'il va
maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme lgante, de la
taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son ct, dans
l'esprance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a
toujours t du. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et
repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde
ses fentres, puis s'loigne en soupirant, et retourne tristement dans
son quartier.

Le changement qui s'est opr dans l'humeur de Jean; la recherche de sa
toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois;
enfin la diffrence qu'on remarque dans ses gots, dans ses manires,
augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand.
Mademoiselle Adlade trouve,  la vrit, que l'amour rend son prtendu
un peu trop mlancolique; mais elle est si fire du changement qu'elle
croit avoir opr, qu' chaque soupir du jeune homme, elle lance un
regard de triomphe  ses parens, tandis que madame Chopard dit  son
mari: Le pauvre garon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il
deviendrait donc s'il n'pousait pas notre fille?...--Il s'vaporerait
en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouch.

Bellequeue a dit un soir  Jean: Il ne faut plus qu'un peu de patience,
encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle
Adlade... Sois tranquille... je me charge de tous les prparatifs...
de tous les dtails... Ne t'occupe que de ton costume, et a ira
bien...

Jean est rentr chez lui, en rflchissant srieusement au mariage qu'on
va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la rpugnance;
mais comment rompre une affaire si avance?... Sa mre, les Chopard,
tout le monde compte sur sa promesse.

Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tt se dit Jean. Si du moins
j'avais le temps de rflchir... d'oublier... Ah! peut-tre en me
mariant, je ne songerai plus ... Mais je ne veux pas me marier si vite.
Demain j'irai dire cela  mon parrain...

Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci tait
dj sorti, parce que les prparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.

Rose tait seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite
chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que
l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.

Rose est enchante de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son
matre que le mariage va se faire, et elle n'y conoit rien.

Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je
vous en prie, dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le
salon. On dit toujours que vous allez pouser mamzelle Chopard... Je ne
peux pas le croire... car je sais trs-bien, moi, que vous n'tes pas
amoureux de mademoiselle Adlade... vous avez trop bon got pour cela.
Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du
mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son ge, c'est un
peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est
encore trs bien fait...

Jean ne rpondait rien, il s'tait assis et semblait rflchir.

Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre
confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amiti!...--Que
veux-tu que je te dise, Rose?--S'il est vrai que vous pousez dans dix
jours mamzelle Chopard?--On le veut... mais je ne m'en soucie gure.--Eh
bien, alors pourquoi l'pouseriez-vous? Est-ce  votre ge, avec votre
figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient
pas?--Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancs, parce qu'un soir j'ai
tap dans la main de mademoiselle Adlade.--Oh! quel conte! Ah! ben par
exemple, tre fianc  une demoiselle parce qu'on lui a tap dans la
main... On m'a tap bien autre chose  moi, et je n'tais jamais fiance
pour a... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront
dit cela pour mieux vous enjler...--Tu penses donc que je suis encore
libre, Rose?--Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous
sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie,
a... il faut prendre garde  ce qu'on fait... Et... cette dame si
jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...

Jean pousse un soupir et rpond: Si fait... je l'ai revue... une fois,
le jour o je t'ai quitte si vite...--Et vous n'y tes pas all
depuis?--Non...--Vous sembliez la trouver si charmante...--Ah! je n'ai
pas chang de sentiment...--Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce
qu'elle vous  mal reu?--Non... pas prcisment... mais j'ai cru
voir... Si tu savais combien chez elle j'tais gauche, embarrass... Je
ne savais comment me tenir.--Bah! bah! on est gauche les premires fois,
et puis on s'accoutume...--Non, Rose... non... Je croyais aussi que
partout j'aurais la mme assurance.... Je ne me figurais pas que rien
pt m'intimider, et cependant je me suis aperu que... dans le grand
monde, dans ce qu'on appelle la bonne socit, j'ai l'air d'un imbcille
ou je ne dis que des sottises...--Allons donc, ce n'est pas possible,
vous tes trop modeste...--Il y avait l des dames qui me regardaient...
puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune
homme qui n'tait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais  ma
cravate...--Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?--Dans le monde,
Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!...
que j'aurais bien de la peine  me mettre dans la tte.--Est-ce que vous
n'tes pas bien comme cela?--Je commence  m'apercevoir que je pourrais
tre beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela
dplaisait...--Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien
ridicules...--Enfin je m'en suis all... et elle ne m'a pas engag 
revenir...--On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une
c'est pour toujours...--Oh! non... son air froid en me reconduisant...
Il est vrai qu'aprs avoir march sur son chat, je me suis sauv si
vite...--Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...--C'est fini,
Rose, je ne la reverrai plus...--Ne la revoyez plus si vous voulez, mais
ce n'est pas une raison pour pouser mamselle Chopard que vous n'aimez
pas.--Ce mariage me distraira peut-tre.--Se marier pour se
distraire!... Voil une jolie ide! Et si a ne vous distrait pas, vous
n'en serez pas moins l'poux d'une femme que vous n'aimez point, puisque
vous en aimez une autre...--J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai
jamais dit cela...--Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le
savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous tes amoureux de
cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela
qui vous rend tout autre depuis quelque temps.--Moi... amoureux!... oh!
tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais t...--Raison
de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la premire fois.--Je
trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est rellement... mais je
n'ai jamais eu l'ide...--Je vous dis que vous en tes amoureux,
extrmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez
long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite;
mais enfin vous prouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle
Adlade?...--Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard
m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...--Et vous
l'pouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!--Tu as raison;
Rose, dcidment je ne l'pouserai pas...--Et vous ferez
trs-bien.--Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai
ma rsolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement
amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis trs-dcid  ne point
retourner...

Jean s'loigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la
chambre en criant: Il n'pousera pas mamselle Chopard!... et monsieur
en sera pour son pantalon collant.

Mais les vnemens ne marchent pas toujours dans l'ordre o nous les
avions prvus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mre est au lit
et se sent trs-indispose; le soir la fivre se dclare, Jean reste
prs de sa mre et ne songe plus  son mariage; en peu de jours la
maladie fait des progrs rapides, et, malgr tous les soins qui lui sont
prodigus, madame Durand meurt neuf jours aprs s'tre alite.

Jean prouve le plus profond chagrin de la perte de sa mre; Bellequeue
partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse
remplacent les projets d'hymen et de bonheur.




CHAPITRE XIX.

CHANGEMENT DE CONDUITE.


Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mre, Jean ne sort
presque pas; toujours triste et profondment affect de la perte qu'il a
faite, il se refuse  toute distraction; la solitude seule semble lui
plaire.

Bellequeue a respect une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce
temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mlancolie, et pense que pour
cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.

Tu n'as pas encore t voir les Chopard depuis ton deuil, lui dit-il;
ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'tre touchs des regrets
que tu donnes  ta mre; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de
mal  aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais trs-bien que
tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adlade est trop
raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera
plaisir; et, de son ct, elle dsire vivement te voir.

--Rien ne presse! rpond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment
expliquer cette rponse de la part d'un homme qui paraissait si
amoureux.

Cependant les Chopard s'tonnent de ne point voir Jean; mademoiselle
Adlade l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci
rpond: Mon filleul pousse tous les sentimens  l'extrme, je vois bien
qu'il craint que la vue de sa prtendue ne lui fasse trop vite oublier
sa mre, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.--Cela fait
l'loge de sa profonde sensibilit, dit madame Chopard. --Et cela
prouve la violence de son amour pour notre fille, ajoute M. Chopard.

--Avec tout cela, dit Adlade, a ne m'amuse pas d'tre si
long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour;
je sais bien qu' prsent nous ne pouvons pas nous marier tout de
suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...

--Je vous l'amnerai bientt, belle enfant; vous savez que pour vous
plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...--Il ne fume
plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas
dfendu.--C'est gal, il m'a dit qu'il s'tait aperu que cela
dplaisait aux dames.--Ah! ma fille, tu auras un mari bien dlicat.--Ne
va pas le faire fumer malgr lui quand il sera mari... Oh! oh!...
calembourg!--Ah! mon pre!...

--Enfin, reprend Bellequeue, il ne va plus  l'estaminet, ne joue
plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets
qui lui empruntaient de l'argent.

--C'est trs-bien cela...--Oh! il se range dj!... Quant  la mise, 
la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle
Adlade, qui avez opr ces mtamorphoses.--Comme Diane qui changeait
son amant en cerf... Ah! ah! ah!...--Ah! mon papa, que vous tes
terrible avec vos jeux de mots!--coute donc, j'aime les pointes, moi,
je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une
prise, ma femme... Calembourg!

Bellequeue s'est loign en promettant d'amener bientt son filleul; et
Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent
enfin, un soir,  l'accompagner chez les Chopard.

On reoit Jean avec cet empressement ml de tristesse commande par la
circonstance. Mademoiselle Adlade a fait une toilette dans laquelle le
noir domine afin de prouver  son prtendu qu'elle partage sa douleur.
Madame Chopard ne parle pas des fruits  l'eau-de-vie et des liqueurs
faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de
calembourgs. On garde pendant toute la soire une tenue svre;
Bellequeue croit mme qu'il est de la convenance de ne parler qu'a
demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela
donne  la runion l'aspect d'une soire de fantasmagorie de Robertson.

Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lve, salue assez froidement
mademoiselle Adlade, qui pousse un norme soupir en lui disant adieu,
et lui tend une main qu'il ne songe pas  baiser, et qu'elle est force
de laisser retomber en se disant: Il faut qu'il soit terriblement
affect!...

--Adieu, mon ami, dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme.
Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance...
c'est naturel; mais Adlade a fait un certain brou de noix... auquel
incessamment nous dirons deux mots...

Jean se contente de saluer tout le monde et s'loigne. Quand il est
parti, Bellequeue dit aux Chopard: a s'est trs-bien pass!--Le pauvre
garon est encore bien chagrin! dit madame Chopard. Je suis sre qu'il
ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?--Non, ma
mre, pas un seul mot!--Il se sera fait une furieuse violence! dit M.
Chopard. Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et
la nature avant tout.

Quelques jours aprs cette soire, sans en prvenir Bellequeue, sans
consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue
Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il
change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et
lgans, fait dcorer avec soin son nouvel appartement, et prend un
valet de chambre  la place de Catherine, qui a dsir s'tablir, et 
laquelle Jean a donn de quoi lever une petite boutique.

Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes
gens du bon ton, sa tournure et ses manires se ressentent de ses
anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes
contractes ds l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert
d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est
jeune, il a de la fortune, il parat confiant et gnreux, c'est plus
qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'tre admis dans ce monde o
souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on
rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.

Jean, qui jusque alors avait fui la socit et se moquait des usages,
des sujtions qu'elle impose, Jean dsire aller dans le monde. Il ne
veut pas s'expliquer  lui-mme le motif du changement de sa conduite;
il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics,  la
promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer 
un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une
personne qu'il adore en secret, et  laquelle il pense sans cesse, sans
vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.

Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la
visiter; mademoiselle Adlade se consume d'amour et d'ennui; la
distillation est nglige, les sciences et les arts sont abandonns. La
jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un
mois s'est coul depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on
n'entend plus parler du fianc. Une telle conduite semble
extraordinaire.

Il est trs-juste de pleurer la perte de ses parens, dit mademoiselle
Adlade, mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prtendu a
toujours vers des larmes et pouss des soupirs depuis sa dernire
visite, il doit tre maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas
le laisser venir  rien avant de m'pouser.

--Notre fille a raison, dit M. Chopard, Jean est trop exalt; comme
Adlade dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a
pass  ct.--Mon pre, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il
fait, je ne puis pas vivre comme cela!...--Calme-toi, ma fille, dit
madame Chopard, tu sais que ce pauvre Jean tait devenu tout
amour!...--Je ne sais pas s'il est tout amour, mais a me semble
trs-malhonnte de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on
n'entend plus parler non plus...--Il faut qu'il soit malade.--Mon
papa... allez-y donc, je vous en prie.

M. Chopard cde aux dsirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue.
Depuis cinq semaines le parrain de Jean tait retenu chez lui par une
lgre atteinte de goutte; il passait son temps  jouer aux dames avec
sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, tait persuad qu'il ne sortait
pas de chez les Chopard.

Mademoiselle Rose est alle ouvrir  M. Chopard; elle a soin ensuite de
ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire  son matre.

Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris jour pour le mariage? dit
Bellequeue en voyant arriver Chopard. Il y a plus de trois mois que
madame Durand est morte, et je conois que les jeunes gens qui sont fort
amoureux...

--Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir
pourquoi on ne vous apercevait pas.--Vous le voyez, une petite atteinte
de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et
j'espre bien tre ingambe pour la noce de mon filleul... Il me nglige,
ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne
sort pas de chez vous... n'est-ce pas?

--a n'est pas encore a, mon ami... Je voulais au contraire vous
demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir o
vous nous l'avez amen.--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut
dire?--Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des
Anglais, vous savez... le _spleen_... et ma fille le craint
aussi.--Diable!... mais vous m'inquitez... Il est certain que s'il
pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de
sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut
absolument consoler ce pauvre garon.--Au fait, comme son futur
beau-pre, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa sant;
cela n'a rien d'inconvenant.--C'est tout naturel, au contraire; allez et
revenez me dire dans quel tat vous l'avez trouv.

M. Chopard s'loigne, laissant Bellequeue fort inquiet de son filleul,
et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.

L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul,  la demeure de Jean. Il
demande M. Durand, et on lui rpond que depuis un mois M. Durand a
dmnag, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chausse-d'Antin.

M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: Je
vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour
quand il sera mari... Il veut loger sa femme dans le beau quartier...
Chausse-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui prparait, mais je
devine tout. Allons rue de Provence.

Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure
de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: Adlade sera
enchante.... Une rampe  dorures... C'est magnifique. A chaque tage
des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu' niches...
Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en
souvienne pour le redire  madame Chopard.

Arriv au troisime, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient
lui ouvrir.

Le jeune Durand est chez lui? dit M. Chopard. --Non, monsieur, mon
matre n'y est pas.--Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc
sorti?--Oui, monsieur.--Il sort quelquefois?--Tous les jours... Monsieur
n'est presque jamais chez lui.--C'est gal, je vais toujours entrer...
Je ne suis pas fch de voir son logement.

Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce
point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pice dont M.
Chopard semble faire l'inspection.

Peste! quelle lgance!... c'est trs-joliment orn, tout cela... Quand
je disais qu'il nous mnageait une surprise... Vous a-t-il parl de la
surprise qu'il mnageait?--Monsieur ne m'a rien dit.--Pour un amoureux
il est discret!... Voyons; ceci est la salle  manger... On n'y
tiendrait pas quinze personnes  table, mais, au fait, quand on ne veut
avoir que sa famille... Voil le salon qui fait chambre  coucher,  ce
que je vois...--Monsieur n'a pas de salon, il ne reoit
personne...--Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que
a?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...--C'est tout,
monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.--Comment! c'est tout?...
Mais c'est trop petit... Et la cuisine?--Il n'y en a pas, monsieur.--Pas
de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pice la plus essentielle d'un
mnage.--Mais monsieur est garon.--Je sais bien qu'il est garon
maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement
sans cuisine,  quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre
matre est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun
plaisir, aucune distraction?...--Oh! pardonnez-moi, mon matre, au
contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le
voit dans les promenades, il monte  cheval, fait au moins deux
toilettes par jour, il n'a pas un moment  lui.

M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: Voil une singulire
manire de se dsoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adlade
qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller
lui dire tout ce que je viens d'apprendre.

M. Chopard retourne chez lui, et il fait part  sa femme et  sa fille
de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de
surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle
doit penser. Adlade est quelques instans sans rpondre; mais on voit
qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure
d'une voix teinte:

Ma mre... dlacez-moi, je vous en prie... j'touffe...--Ah! mon
Dieu!... ma fille qui touffe... Est-ce qu'elle a fait un troisime
djeuner? s'crie M. Chopard. --C'est la conduite de M. Jean qui me...
suffoque... qui m'indigne!...

--C'est vrai!... elle a raison, dit madame Chopard. La conduite de M.
Jean est affreuse.--Elle est mme fort malhonnte, dit M. Chopard en
frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courrouc.

Je sais bien, reprend Adlade, que le trouble, le chagrin de la mort
de sa mre, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que
son coeur peut tre excusable!...

--Oh! certainement, dit madame Chopard, dans une telle
circonstance... ce pauvre jeune homme... je conois qu'il a t bien 
plaindre...

--Je crois aussi que le coeur est bon, dit M. Chopard en tirant son
mouchoir d'un air attendri. Je n'ai jamais dout de son coeur!...

--Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses
nouvelles,  moi... sa fiance... presque sa femme... Et cela pour
courir le monde, les spectacles, pour dpenser son argent avec je ne
sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances...
c'est un oubli de toutes les politesses!...

--C'est trop grossier, dit madame Chopard, c'est vraiment impoli et
impardonnable!...

--C'est se conduire comme un dcrotteur! s'crie M. Chopard en faisant
un geste menaant.

--Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait
chang... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffine.

--Et sa mlancolie, ma fille, sa douce mlancolie qui peignait si bien
sa passion naissante.

--C'est--dire, s'crie M. Chopard, qu'il serait devenu imbcille
tant il t'adorait!...

--Mon papa... a ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je
m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah!
Dieu! comme je m'en moque!...

--Tu fais trs-bien, ma fille, dit madame Chopard; toi, qui runis
tout pour sduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en
trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.

--Qui vaudront mme beaucoup mieux! dit M. Chopard, car aprs tout,
je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa
figure....

--Pardonnez-moi, papa, sa figure est trs-bien, et sa taille
suprieurement proportionne.

--Oui, il est fort bien fait, dit madame Chopard, on ne peut pas en
disconvenir.

--Et il a une dmarche magnifique! dit M. Chopard.

--Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne
peux pas rester comme a, moi, je suis dans une fausse position.

--Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas
tenable...--Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied
danser, cette chre enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce
qu'il faudrait faire, alors?

--Mon pre, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre
quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean,
afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultrieures.

--Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions
ultrieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultrieures... a fait presque un
calembourg!... Mais  propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas
encore bien.--Eh bien! mon pre, il prendra une voiture, voil
tout!--C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a rponse  tout,
cette chre enfant... Va, ma fille, si tu n'pousais pas Jean Durand, tu
trouverais bien des hommes qui seraient trop heureux...--Oui, mon pre,
mais c'est M. Jean que je veux pouser.

--Alors, tu l'pouseras, ma fille, dit madame Chopard, et M. Chopard
rpte en retournant chez Bellequeue: C'est tout simple... puisqu'elle
en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'pouse.




CHAPITRE XX.

JEAN EN GRANDE SOIRE.


Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est log rue de Provence; l, il
est tout prs de chez madame Dorville, et il espre, en demeurant dans
son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans
passer dans la rue Richer; vingt fois il a t tent d'entrer chez
madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point
s'exposer  tre mal reu; une secrte fiert lui dit que l'amour mme
ne doit point supporter le mpris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin
d'ducation.

Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni  la
promenade, ni au spectacle, Jean prsume qu'elle est  la campagne, et
il attend avec impatience que l'hiver la ramne  Paris.

Jean s'est li avec un jeune homme nomm Gersac, qui loge dans sa
maison. Ce Gersac passe sa vie  chercher des occasions de s'amuser, et
il a dj offert plusieurs fois  Jean de le mener en soire, car ses
mille cus de revenu n'tant point souvent suffisans pour subvenir  son
got pour les plaisirs, Gersac ne se gne point pour puiser dans la
bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais ferme. Mais du
moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il
emprunte, en commenant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra
rendre, il est le premier  avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dpense
plus qu'il n'a; et convenir de ses dfauts, c'est dj un moyen de les
faire excuser.

Gersac est tourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et
par sa gat se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jug
Jean dont la franchise et l'originalit lui ont plu.

Mon cher, lui dit-il; vous avez vcu jusqu' prsent dans un autre
monde, vous tes encore tout neuf pour celui que vous voulez connatre,
mais il y a chez vous du physique, de l'toffe et de l'argent; avec tout
cela, il est impossible de ne point parvenir  tre ce qu'on veut. Vous
voulez aujourd'hui tre un jeune homme comme il faut; pouvoir vous
prsenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez
sur moi... je rponds de vous... je suis sur de vous former.

Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et dj
Gersac a men Jean dans quelques petites soires o celui-ci, pour ne
point commettre de gaucheries, n'a os ni remuer, ni parler.

Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: Mon ami, je vous mne ce
soir dans une grande runion... une soire musicale, un punch... un bal,
enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera trs-bien. C'est chez
un vieux richard clibataire qui ne sait que faire de son argent et qui
s'ennuierait  la mort, si nous n'avions la bont de lui faire donner
cinq ou six ftes dans l'anne et de lui amener ce qu'il y a de mieux 
Paris. Comme il y a dans son htel un fort beau jardin, nous arrangeons
toujours une fte en t, parce qu'alors on jouit du jardin qui est
magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?--Avec plaisir... quoique je me
sente encore bien gauche... bien emprunt dans le monde...--Non, a
commence  aller mieux... vous vous tenez dj trs-bien... Vous avez
perdu votre argent avec noblesse dans la maison o je vous ai men
dernirement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mler de
la conversation?--Je dirais quelque btise.--Bah! vous tes trop
timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune
dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec
prtention, et cela passe pour des traits d'esprit.--Je ne crois pas que
je ferais passer les miennes pour cela...--On chantera, on fera de la
musique...--Je n'y connais rien.--C'est gal... il faut toujours juger
les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion...
dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut
mieux que de ne rien dire...--C'est toujours cette s... peur de mal
parler qui me retient.--Ah! par exemple, il faut supprimer les
jurons!... il faut prendre garde  cela, except, le diable m'emporte,
que vous pouvez dire avec gat, avec enjouement, il faut aussi ne point
mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est
du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents
francs la dernire fois que cela vous est arriv, sans cela, mon cher,
on ne vous l'aurait pas pardonn. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on
appelle une brillante runion!... des femmes charmantes!... des
artistes; des banquiers... un monde fou...--Ah! mon Dieu, vous me faites
trembler!...--Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus  son aise
au milieu de trois cents personnes que de douze!....

Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et aprs avoir fait
une toilette lgante, il se rend avec son introducteur  la brillante
soire qui se donne dans un bel htel du faubourg Saint-Honor.

La runion est nombreuse. Jean n'est pas  son aise, quoique dans la
foule on soit moins remarqu; Gersac a rempli la formalit de la
prsentation; il a conduit Jean  un vieillard septuagnaire, qui a
prononc quelques mots de civilits, auxquels Jean a rpondu par un
profond salut, puis le vieillard a pass  une autre personne, et
Gersac, dit bas  Jean: C'est fini, mon cher, vous voil de la
connaissance du matre de la maison, vous pouvez maintenant prendre
part aux plaisirs de la soire, et ne plus faire attention  celui qui
la donne. Ah ! je vous quitte, parce que je ne puis tre toujours 
ct de vous... a serait ridicule; mais allez, venez, jouez,
promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un
piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.

Gersac s'est loign, et Jean se trouve livr  lui-mme dans des salons
magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont,
viennent, se croisent, s'examinent, tantt en souriant, tantt en
parlant bas  leur voisin. L'clat des lustres, des toilettes, le bruit
de cet change continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de
la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus
malins de quelques jolies femmes; tout cela tourdit Jean qui ne sait
plus o il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu
duquel il n'a personne  qui il puisse parler, Gersac tant dj perdu
dans la foule.

Cependant Jean tche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et
son chapeau  la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes
runions, il ne fallait jamais se sparer de son chapeau; il se promne
dans des salons dcors avec la plus grande lgance, o le jeu, la
conversation, la musique, offrent des plaisirs varis  la foule qui s'y
presse.

L'appartement est au rez-de-chausse, et plusieurs pices donnent sur le
jardin dans lequel se promne une partie de la socit. Jean a dj fait
plusieurs fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le
matre de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le
regarde d'un air tonn et passe prs de lui sans s'arrter.

Jean se range avec respect, ou se retire en arrire en faisant une
inclination de tte quand une dame va passer prs de lui; et il s'tonne
qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de
s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va
dans le jardin o diffrens jeux sont runis; des balanoires, des
courses de bagues sont bientt occupes par la socit; Jean regarde
tout cela de loin, il n'ose prendre part  aucun divertissement, et, son
chapeau sous le bras, tche de dissimuler les billemens qui viennent le
surprendre au milieu de la foule.

De temps  autre Gersac passe prs de Jean et lui dit: Vous
amusez-vous?...--Pas trop.--Faites plaisir...--Je ne connais
personne.--C'est gal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon
cher, animez-vous un peu.

Gersac s'loigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien
dire et sans rien faire.

Mais tout  coup l'ennui, l'embarras mme ont disparu; un autre
sentiment s'est empar de Jean; tout son sang s'est port vers son coeur;
il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour
de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des
brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.

Elle est ici, quel bonheur! voil la premire pense de Jean, et
cependant il reste encore  la mme place, il semble qu'il craigne de
s'tre tromp. Mais dj Caroline a disparu au milieu de la socit.
Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'lance
sans faire maintenant attention  la foule; il pousse, il coudoie, il
faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il
froisse l'habit d'un petit-matre; il fait presque trbucher une vieille
marquise; mais il ne song plus  demander excuse, et ne mit pas
attention  toutes les personnes qui le regardent en se disant: Eh!
mais, mon Dieu!  qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulire
manire de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait
qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce
monsieur-l?... Il a l'air de se croire  la queue d'un thtre.

Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule
personne. Enfin il l'aperoit dans une pice o l'on se dispose  faire
de la musique; Caroline est assise auprs d'une jeune dame, et plusieurs
messieurs viennent la saluer et causer avec elle.

Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il
voudrait qu'elle l'apert; mais on passe et repasse sans cesse devant
lui, et le cercle qui entoure Caroline drobe Jean  ses regards. Il va
tristement s'asseoir dans un coin d'o il peut du moins la contempler;
et de l regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des
sourires qu'elle adresse  d'autres, des grces qu'elle dploie, du
charme rpandu dans toute sa personne.

Le concert a commenc; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la
harpe ou le piano; Jean ne les a pas coutes, il n'te pas ses yeux de
dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses
regards. Mais un jeune homme s'est approch de madame Dorville, il lui a
pris la main, et l'a conduite devant le piano o une autre personne est
assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colre le jeune
homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend
chanter et adresser  la jolie femme les plus tendres aveux, et que
celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, rpond au jeune homme
qu'elle partage son amour.

Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se
mord les lvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano
pour chercher dispute  celui qui ose parler de sa flamme  madame
Dorville.

Comme c'est bien chant! dit une dame place prs de Jean. Quel
got!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?

C'est  Jean que cette question s'adresse; il ne rpond rien, il
n'entend que les chanteurs. C'est un duo _des Aubergistes de qualit_,
n'est-ce pas, monsieur? dit encore la dame  Jean; et n'en obtenant pas
plus de rponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.

Le duo est termin, madame Dorville est retourne  sa place; on
l'entoure, on la complimente; Jean commence  comprendre que ce qu'il
vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bonheur
que l'on doit goter  pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il
regrette de n'tre pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut
qu'il lui parle. Il se lve, s'avance brusquement vers la chaise
qu'occupe madame Dorville et s'arrte devant elle.

Caroline lve les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa
chaise; elle reconnat Jean, et la surprise se peint dans tous ses
traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: Quoi! c'est
vous, monsieur Durand?

Oui, madame, c'est moi, rpond Jean d'une voix touffe, vous ne vous
attendiez pas  me rencontrer ici?--Non, je l'avoue, car je crois me
rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les
soires...--C'est vrai, madame... J'tais comme cela... Mais j'ai
_bou_... j'ai terriblement chang depuis... depuis quelque temps...

--C'est ce que je vois, rpond Caroline en jetant  la drobe un coup
d'oeil sur la toilette de Jean.

Madame, vous venez de chanter divinement! s'crie un jeune homme en
s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste plant.
D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le
moelleux de la perfection!...

--Ah! vous tes trop indulgent, monsieur, rpond Caroline en
souriant.--Non!... je ne suis que l'cho de tout le salon... Je suis
sr que monsieur vous en disait autant.

Jean regarde le jeune homme et murmure: Non, monsieur... Je ne parlais
pas de a  madame.

--Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois? dit Caroline  Jean.
--Si, madame, je l'aime beaucoup  prsent.--Il faudrait tre un
sauvage!... un welche! pour ne pas aimer  vous entendre, dit le
petit-matre en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses
hommages.

Jean est enchant que ce monsieur se soit loign, et quoiqu'il reste
devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres
personnes vinssent lui parler.

Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose;
mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner
de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.

Il me semble que je vois un crpe  votre chapeau, dit tout  coup
Caroline, Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?--Oui, madame...
j'ai perdu ma mre il y a prs de quatre mois.--Votre mre!... Ah! je
vous plains... Je conois que vous cherchiez dans le monde des
distractions  votre douleur!...--Oh!... ce ne sont pas des distractions
que j'y cherchais... mais je...

--Eh! c'est madame Dorville! vous tes donc  Paris maintenant?

Cette question est adresse  Caroline par un monsieur dcor qui vient
se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne
qui l'empche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.

Je suis revenue hier de la campagne pour passer seulement huit jours 
Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque force de venir 
cette soire... car j'tais si fatigue...--Ces dames ont rendu la fte
complte en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le
monde... Quand on runit vos talens, c'est faire un vol  la socit que
de ne point l'embellir plus souvent de votre prsence.

Caroline sourit  ce compliment, le monsieur lui baise galamment la
main, et s'loigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.

tes-vous dj venu ici? dit au bout d'un moment Caroline  Jean.
--Non, madame, c'est la premire fois... Aussi je commenais 
_m'emb_...  m'ennuyer quand je vous ai aperue...--Je le conois,
quand on ne connat personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je
trouve assez peu amusant le jeu d'cart; cependant j'y ai jou il y a
quelques jours...--Mais au moins vos yeux ont d tre flatts par la
runion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup
ici.--Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-l...

--Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?
dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline,
tandis que Jean murmure entre ses dents: Que la peste touffe tous ces
maudits bavards!...

Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur
va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses
regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: Il parat qu'ici il
est impossible de se dire deux mots de suite!...

--Dans le monde, rpond Caroline on change beaucoup de paroles, mais
on se dit bien peu de chose!...

Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette
fois Jean est oblig de cder la place; mais il va prendre une chaise et
revient s'asseoir derrire Caroline, paraissant dcid  lui servir de
sentinelle.

Un cercle nombreux s'est form de nouveau devant la femme aimable qui
sait rpondre  chacun avec grce, avec esprit, et que l'on aime 
entendre presque autant qu'on aime  la voir. Plusieurs personnes
approchent leur chaise de celle occupe par madame Dorville. La
conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littrature,
thtres; des hommes de mrite sont venus se placer prs de Caroline
parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive,
spirituelle, enjoue; Caroline est aimable sans paratre s'en douter, et
si quelques traits de malice lui chappent, du moins elle ne cherche
point  briller en dchirant ses meilleures amies.

Jean ne prend point part  la conversation. Assis  quelques pas
derrire Caroline, il coute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche.
Quelques personnes le regardent avec tonnement; c'est un observateur,
se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de
l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique
qu'elle est peine de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas
sur la cause de son silence.

Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est _Tolbecque_ qui le
dirige, et ses quadrilles dlicieux font venir en foule les danseurs.
Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit
d'une voix touchante: Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...

--Moi, causer avec tout ce monde! s'crie Jean qui ne peut plus se
contenir. Ne suis-je pas un animal, un _sac_... un malheureux
ignorant?... Aurais-je t mler mon mot  ce qu'on vous disait, pour
lcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses
auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous
vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'tre aussi bte... Depuis que
je vous connais, madame, je m'aperois de tout ce qui me manque!...
Autrefois je me trouvais bien... trs-bien mme... Je croyais que
l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a
du coeur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...

--Comment, belle dame, vous ne venez pas  la danse? dit un jeune
merveilleux en prsentant sa main  madame Dorville. Mais  quoi
songez-vous?... On vous demande... On vous rclame... Oh! il faut
absolument venir.

Caroline cde aux instances du jeune homme, elle se lve, lui donne la
main et s'loigne, aprs avoir jet encore un coup d'oeil sur Jean.

Celui-ci regarde Caroline s'loigner en frappant du pied avec
impatience. Il reste dans le salon o il n'y a plus que quelques couples
isols qui ne font aucune attention  lui.

Quel supplice! se dit Jean qui est rest de dpit sur sa chaise. Ne
pouvoir lui parler un moment sans tre interrompu... Ah! elle aime mieux
danser que de m'couter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons
plus d'elle.

Dans ce moment Gersac traverse le salon o Jean est seul dans un coin,
assis sur une chaise, et plong dans ses rflexions. Que diable
faites-vous l? dit-il en s'approchant de Jean. --Mais je
rflchis.--On ne vient point ici pour rflchir, on vient s'y tourdir
au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la
soire? Il faut danser.--Je ne danse pas.--Il faut jouer, il faut faire
quelque chose enfin, et ne pas rester l comme un ours. Le punch, les
glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?--Non... je ne veux
rien.--Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux gayer votre
figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez
qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du
plus mauvais ton de faire la moue en socit; on garde ces choses-l
pour chez soi.

Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entrane avec lui, lui
fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies
femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin  une
table d'cart en lui disant: Vous tes du bon ct, vous tes beau
joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.

Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tte 
ce qu'il fait; ne songeant qu' Caroline, il joue de travers et n'coute
pas les personnes qui ont pari pour lui et qui lui disent: Monsieur,
prenez donc garde  ce que vous faites, vous compromettez la partie!...
a n'est pas a du tout.

Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entte, et laisse 
l'cart tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur.
Gersac revient  lui. Eh bien! mon ami, lui dit-il. --J'ai perdu
vingt louis.--C'est une misre... Vous les regagnerez une autre
fois.--Je ne chercherai pas  les regagner, parce que votre cart
m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore
recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.--C'est
l'usage...--Si je ne m'tais retenu, j'aurais envoy promener tous vos
parieurs...--Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans
ducation... Allons boire du punch... Il est dlicieux... Moi, j'ai
gagn cinq cents francs.--Ah! je ne m'tonne plus que vous trouviez le
punch si bon!

Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de
ce monde qui circule dans les salons, commencent  chauffer son sang;
il se sent moins embarrass en se promenant au milieu de la foule, et
Gersac lui dit de temps  autre: C'est bien, mon ami, voil de
l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque
chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.

Jean s'est dirig vers le salon o l'on danse; il aperoit bientt
Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace
de sa danse; c'est  qui aura le bonheur d'tre son cavalier. Jean suit
des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir
comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille;
il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec
colre, il est prt  les provoquer, mais de temps  autre Caroline le
regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre,
de consolant, qui l'empche de cder aux mouvemens tumultueux qui
l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se
contenir.

Plusieurs contre-danses se sont succd; Caroline n'a pas t libre un
moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle
autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient  l'cart, mais
ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que
le plaisir anime. Gersac passe prs de Jean et lui dit  l'oreille:
Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux
noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?--Je ne sais pas
danser...--Qu'est-ce que a fait? On ne fait plus de pas, on marche,
c'est reu.

Gersac s'loigne, Jean hsite... Pendant ce temps une anglaise se forme,
on appelle les cavaliers. Jean aperoit Caroline qu'un jeune homme vient
de prendre par la main. Il se monte la tte, et court chercher une
danseuse en se disant: Allons, sacrebleu! ne restons pas l comme un
imbcille... Je saurai bien faire comme les autres.

Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une
cinquantaine d'annes qui s'est surcharge de fleurs, de rubans, et,
depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter.
Jean court offrir la main  cette dame; peu lui importe avec qui il
dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.

La dame a donn sa main  Jean en lui jetant le plus aimable regard,
auquel celui-ci ne fait aucune attention. J'ai un peu oubli
l'anglaise, dit la dame en se plaant en face de Jean. --Et moi,
madame, je ne l'ai jamais sue.--Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que
de faire comme les autres...--Alors a ira tout seul.

Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux
cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il
brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame
d'un autre pour la sienne, et quand c'est  son tour de descendre avec
sa danseuse, l'entrane avec tant de prcipitation et entortille si bien
ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.

On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu' cinquante
ans les chutes n'ont point un ct gracieux, se dcide  se trouver mal
afin de se rendre intressante. On emporte la dame; cet accident met
fin  la danse. Chacun songe  la retraite, et Jean, qui ne s'est pas
trouv mal, mais qui est furieux de s'tre laiss tomber au milieu du
salon et devant Caroline, se relve en lchant un juron nergique que
dans sa colre il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant 
droite et  gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.




CHAPITRE XXI.

JEAN SE PRONONCE.


Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il
ignore mme le changement de domicile, craint que la mlancolie de Jean
n'ait pris un caractre plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec
Rose, ne lui dissimule pas les inquitudes que lui cause la misanthropie
du jeune homme et son loignement pour toute socit.

La petite bonne sourit avec malice pendant que son matre parle, puis
elle lui rpond: Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu
misanthrope?--Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard
vient de me dire?...--Si fait, j'ai bien entendu.--Depuis plus de cinq
semaines que la goutte me retient ici... c'est  toi  jouer, mon
enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les
Chopard, et que la vue d'Adlade avait apais ses regrets. Eh bien!
pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...--Je vous
souffle, monsieur, vous aviez quelque chose  prendre l...--C'est
vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prtendue, une femme qui
l'a rendu si amoureux, que son caractre, ses gots en ont chang du
noir au blanc!...--Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, a ne dit pas
qu'il n'aille point ailleurs...--O veux-tu qu'il aille?... il n'aimait
plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...--Il aime
peut-tre autre chose que vous ne connaissez pas.--Et moi, qui me
rjouissais d'tre rtabli... qui esprais mettre bientt le pantalon
collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?--Je vous souffle,
monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez
pris que deux.--Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans
l'esprit... Tu deviens trs-forte aux dames, Rose.--Non, c'est vous qui
n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.

La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et
voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effare annonce quelque
chose d'extraordinaire.

Eh bien, mon cher Chopard! s'crie Bellequeue en voyant l'ancien
distillateur; qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute;
que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?

--Pour du nouveau, certainement qu'il y en a! dit M. Chopard en
s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste l, et fait un signe
 Bellequeue pour lui faire entendre qu'il dsire tre seul avec lui.
Alors Bellequeue dit  sa petite bonne d'un air mielleux: Rose...
laissez-nous un moment, ma chre amie.

Rose jette un regard de colre sur Chopard, et sort du salon en fermant
sur elle la porte de manire  faire trembler les cloisons.

Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi, se dit-elle;
un mchant vendeur de ratafia!... Mais a ne m'empchera pas de les
entendre.

Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer
contre une porte vitre qui donne dans le salon. Les vitres sont
couvertes d'un rideau vert; de derrire cette porte on entend tout ce
qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cass que
mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.

Mon ami, dit Chopard, je vous ai pri de renvoyer votre bonne, parce
qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens
de ma fille... Vous sentez bien...--C'est juste... mais j'allais le lui
dire de moi-mme...

--a n'est pas vrai, se dit Rose; il ne me l'aurait pas dit.

--Mon cher Bellequeue, je suis all chez notre jeune homme...--Eh
bien?--D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.--Comment! Jean
est dmnag sans m'en prvenir!...--Il loge rue de Provence...
Chausse-d'Antin...--Le quartier des petits-matres; le gaillard se
lance...--Oh! certainement qu'il se lance!--C'est encore l'amour qui
lui aura donn cette ide-l...--Je ne sais pas si c'est l'amour, mais
je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et
l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans
flamme... joli, hein?--Et trs-vrai... c'est--dire que c'est un feu qui
fume.--Je suis donc all rue de Provence trouver notre jeune homme... La
maison est belle... dcente... J'avais mme fait sur son escalier un
certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.--Vous me le direz une
autre fois, continuez...--Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y
tait pas.--Diable! c'est contrariant.--Oui, mais moi, qui suis fin, je
fais causer le domestique...--Est-ce qu'il a un domestique
mle?--Tout--fait mle... un jockey en forme de valet de
chambre.--Peste! quel ton!--Je fais donc causer le domestique, tout en
examinant l'appartement o, comme je vous disais, il n'y a pas de
cuisine. Savez-vous, mon cher,  quoi notre jeune homme passe son
temps?--A pleurer?--C'est pas a du tout... A courir les spectacles, les
promenades, les soires,  monter  cheval... et  faire plusieurs
toilettes par jour.--Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...--Oui, mon cher
Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme a?... On
dirait que c'est derrire cette porte vitre...--Je n'ai rien entendu...
Vous vous serez tromp.--Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme
nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...--Je vous
avoue que cela me passe...--Cela nous passe aussi,  ma femme et  moi;
mais, comme dit ma fille, a ne peut pas en rester l.--Oh! soyez
tranquille, mon ami, ds demain je vais aller trouver le jeune
homme.--C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position...
c'est elle qui l'a dit.--Elle a parfaitement raison.--Il faut que ce
garon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut pouser ma fille,
ou il ne le veut pas... hein?--C'est trs-juste.--Il me semble que c'est
de l qu'il faut partir.--Mon cher Chopard, il n'est pas possible que
Jean ne veuille point pouser la belle Adlade, car enfin vous avez
remarqu comme moi combien il en tait amoureux...--Certainement, je
l'ai remarqu...--Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement  la
galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet...
mettre de la pommade... se boucler... renoncer  fumer, porter des
gants...--Et pousser des soupirs donc!...--Or, qui a fait tous ces
changemens? l'amour; qui allait-il pouser? votre fille; eh bien! il
n'est pas possible que cet amour se soit ainsi vapor sans
motifs!...--Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.--Jean est un
peu original, un peu tourdi...--Tous les savans le sont.--Il se sera
mis  courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que
lui causait la perte qu'il avait faite.--C'est ce que j'ai dit 
Adlade.--Il n'aura peut-tre voulu reparatre  ses yeux qu'avec des
manires plus lgantes, un ton plus recherch.--Je crois que vous avez
mis le doigt sur la chose.--Mais ds demain j'irai le trouver... je lui
parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fix l'poque de
son mariage.--C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura
rpondu.--Il est mme probable que je ramnerai l'tourdi dans vos
bras.--Dans nos bras... c'est bien, a fera tableau... Allons, mon cher
Bellequeue, je m'en rapporte  vous... Jean connat les grces, les
talens, l'amabilit de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se
flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que a ne
ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de
conserver des groseilles  l'eau-de-vie... les grappes entires, ce qui
ne s'tait jamais vu.--Je lui glisserai a dans la conversation.--Je
vais retrouver ces dames... Cette chre Adlade est dans une
agitation... Elle est extrmement nerveuse...--Calmez-la, mon ami; je
rponds de mon filleul...--a suffit alors; nous pouvons compter sur
lui... Ah!  propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, mme quand
elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous
empchait de sortir, vous n'auriez qu' prendre une voiture.--C'est bien
ce que je compte faire.--Adieu donc... A demain.

M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prpare dans sa tte ce
qu'il dira le lendemain  son filleul.

Jean tait dsespr en quittant le bal; il ne doute pas que madame
Dorville ne le trouve sot, gauche et compltement ridicule dans un
salon; il croit entendre encore les rires touffs qui sont partis de
tous les points de la salle lorsqu'il est tomb avec sa danseuse; il a
vu des regards moqueurs qu'on lui lanait, les chuchotemens dont il
tait l'objet. Tout cela lui serait fort indiffrent si Caroline n'avait
pas t l; mais sentir son amour-propre humili devant la personne 
qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le
souvenir.

Jean est rentr chez lui; il s'est enferm dans sa chambre sans dire un
mot  son domestique qui juge  l'humeur de son matre, que le bal ne
l'a pas amus. Pendant la nuit entire, Jean qui ne peut trouver le
sommeil, ne cesse de penser  Caroline; il ne cherche plus  se cacher
ce qu'il prouve. Rose a raison, se dit-il, je suis amoureux!... Ah!
je n'avais jamais aim avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que
c'est que l'amour... Je croyais le connatre, je croyais ne pouvoir
aimer davantage... Ce n'est que d' prsent que je sens tout ce qu'on
prouve prs d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu' elle, je ne
puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas  me rapprocher
d'elle m'ennuie, me dplat, m'est insupportable!... Il me semble avoir
entendu dire qu' mon ge l'amour tait le sentiment le plus doux!... et
depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de
calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti
hors de moi, il me semblait que mon coeur volait prs du sien... mais ce
bonheur a peu dur... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient...
son air aimable en leur rpondant... tout cela me faisait mal... Moi,
devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une
petite-matresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera
jamais!... sacr mille... Allons, voil que je jure encore!... et pour
causer avec elle il ne faut plus jurer!...

Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est
amus  la soire de la veille.

Amus!... rpond Jean, en regardant Gersac avec humeur. En effet je
m'y suis si bien conduit!...--Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce
parce que vous avez perdu  l'carte?--Oh! non, je n'y songe plus...
J'ai jou pour faire quelque chose, cela ne m'occupait gure... Mais ma
tournure gauche, emprunte...--Bah! vous tes trop modeste, vous
commenciez  vous tenir trs-bien... Il y a mille personnes qui ne vous
valent pas, et qui ne passent dans le monde qu' force d'assurance et de
suffisance, cela sert de voile  leur nullit ou  leur sottise.--Et ce
que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on
ne s'est pas moqu de moi!--Et non vraiment; on n'a ri que de votre
danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous
les torts auraient t de votre ct; mais heureusement pour vous, que
vous dansiez avec un demi-sicle surcharg de fleurs et de plumes...
Elle est tombe si drlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait
pas moyen de garder son srieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas song
 vous. Je vous ai cherch aprs l'anglaise, mais vous tes parti si
brusquement!--Il me semblait que tous les yeux taient fixs sur moi!...
Je me suis sauv!...--Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous
mne encore dans une grande soire... Vous ne danserez pas l'anglaise,
voil tout.--Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le
monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en tat
de me mler  la conversation, sans craindre de dire quelque
balourdise.--Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en socit que
vous vous formerez.--Je vous le rpte, j'ai beaucoup de choses 
apprendre avant d'y retourner...--Eh! mon ami, vous tes jeune et riche;
que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.--Mon
cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.

Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre
 ses rflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientt Bellequeue est
introduit chez son filleul.

Quoi! c'est vous, mon cher ami! dit Jean en courant au-devant de
Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.

--Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu
merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiter!...--Ah!
pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses
m'occupaient... Auriez-vous t malade?--Un petit accs de goutte, rien
que a, mais je n'y pense plus... Je me sens trs-leste aujourd'hui...
et ma jambe n'est plus enfle du tout, n'est-ce pas?...--Je n'y vois
rien.--Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en
voiture... Tu me cotes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte
que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi
monsieur a dmnag?...--Mon cher parrain, le logement que j'occupais me
rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce
quartier-ci me convenait mieux...--Le quartier est beau, j'en conviens,
mais il me semble que le ntre n'est pas non plus  ddaigner...--Je ne
le ddaigne pas, mais...--N'importe, passons l'article du logement, ce
n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus
important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourn
chez les Chopard depuis le soir o je t'y ai conduit... On assure que tu
cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta
prtendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conoit rien  ta conduite, et
la belle Adlade elle-mme en est alarme. Cependant il y a plus de
quatre mois que ta mre est morte... Tu ne peux tarder  reparler de
mariage,  fixer l'poque de votre union... Tu sais bien que tous les
prparatifs taient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais
tout dispos... J'avais mon costume tout prt... Est-ce que tu veux me
faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...

Jean ne rpond rien, il s'est lev, il se promne dans la chambre avec
agitation. Bellequeue, qui est assis dans un fauteuil, suit des yeux le
jeune homme.

Mon cher parrain, dit enfin Jean en s'arrtant devant Bellequeue,
j'ai un aveu  vous faire...--Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux
faire  ta prtendue, je gage, et tu ne sais comment le
prsenter?...--Ce n'est pas a du tout... Tenez... cela me cote  vous
dire... car cela va vous fcher... mais il faut pourtant bien que je
vous avoue...--Quoi donc? mon garon, explique-toi, ne me tiens pas deux
heures entre le ziste et le zeste...--Dcidment je ne veux pas pouser
mademoiselle Chopard.

Bellequeue a fait un mouvement en arrire dans lequel il manque de
tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'criant: Tu ne
veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.

Jean rpte d'un ton dcid et trs-distinctement: Je ne veux pas
pouser mademoiselle Chopard.

Cette fois Bellequeue se lve et se frappe le front d'un air de
dsespoir en s'criant: Voil qui passe toute croyance! voil de ces
choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas pouser ta prtendue... ta
future... la belle Adlade avec qui tu es fianc!...--Oh! pour fianc,
mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette
crmonie-l; je sais qu'on n'est pas engag avec une demoiselle pour
lui avoir serr la main.--Pardonnez-moi, monsieur, on est trs-engag au
contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serr, s'il
vous plat?... Et quand on a pris jour pour un hymen, quand les parens
vous regardent dj comme leur fils, quand la demoiselle compte sur
vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engag?... pensez-vous qu'on
puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un coeur de dix-neuf ans!...

La colre avait presque donn de l'loquence  Bellequeue; il se
promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la
goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:

Mon cher parrain, je conviens de mes torts... et je sens parfaitement
que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...--A la bonne heure; alors
pouse leur fille, et il n'en sera plus question.--Non, je n'pouserai
pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que
moi-mme je serais malheureux avec elle.--Tu serais malheureux avec une
femme que tu adores!...--Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous
assure bien que je n'y ai jamais song.--Et moi, monsieur, je vous dis
que vous l'avez adore... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqu?
est-ce que l'amour ne t'a pas chang  vue d'oeil?... Et ta nouvelle
manire de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes
soupirs, ton air mlancolique... tait-ce pour te moquer de nous que tu
faisais tout cela?...--Oh! non, je vous le jure!...--Que ton amour se
soit pass si vite, c'est ce que je ne conois pas... mais celui de la
demoiselle ne s'est pas teint comme cela... Tu l'as enflamme, cette
jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est prise de toi... et un coeur
neuf, a prend fort, vois-tu!...--Oh! je le sens aussi!...--Certainement
mademoiselle Adlade Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille
superbe!... si bien dcouple!... qui sait tant de choses!... qui
conserve des groseilles  l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de
l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habit que la
Fort-Noire... a ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...

--Eh, mon cher parrain! qu'elle mette  l'eau-de-vie tout ce qu'elle
voudra... mais je ne puis pas l'pouser... Je conviens que j'aurais d
le lui dire plus tt... mais... je ne savais comment m'y prendre.

--Je vous dis, monsieur, que vous l'pouserez; vous tes trop avanc
pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour
vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette
affaire-l... C'est moi qui ai t demander pour vous la main de la
superbe Adlade...--Je ne vous en avais pas pri.--Non, mais vous n'en
avez pas t fch alors...--Parce qu'alors... je n'avais pas
rflchi...--Eh pourquoi diable as-tu rflchi? Il fallait te marier, et
voil tout... on rflchit aprs.--Je crois qu'il vaut beaucoup mieux
rflchir avant.--Vous n'avez rien d apprendre sur le compte de la
demoiselle qui ait pu effleurer sa rputation... Elle est pure comme une
glace!--Non certainement, je rends justice  mademoiselle Chopard, mais
je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son
bonheur.--Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille, qu'elle ne
rve qu' toi, qu'elle te trouve galant, savant mme.--Savant!... moi,
savant!... Ah! que n'est-ce la vrit! mais non... je n'ai rien voulu
faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis
un ne!... et voil tout...--Tu es un ne?--Oui... mon parrain, je suis
un ne.--coute, mon garon, que tu sois un ne ou non, a n'empche pas
la belle Adlade de t'aimer et de te trouver trs-bien comme tu es.
Allons, mon ami, reviens  la raison... Ne me brouille pas avec la
famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert
mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose
n'aime pas que je dne en ville; mais songe que ce mariage tait
arrang, dcid du vivant de ta mre.--Ma mre aurait t la premire 
le rompre si elle et pens qu'il me dplt.--Je te dis qu'on compte sur
toi, et qu'il faut que tu pouses... On ne va pas pendant si long-temps
chez les gens faire la cour  leur fille... on ne boit pas leurs
liqueurs pour ensuite les planter l... a ne se fait pas, cela,
monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire  Chopard,  sa femme...
 la tendre Adlade, qui m'ont envoy savoir pourquoi on ne vous voyait
pas?--Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses;
pousez leur fille mme si cela vous fait plaisir...--Il y a quinze ans,
monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean...
Pour la dernire fois... tu ne veux pas pouser mademoiselle
Chopard?--Non, mon parrain.--C'est dcid?--Trs-dcid.--Adieu, tu n'es
plus mon filleul.

Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a
enfonc son chapeau  trois cornes jusque sur ses sourcils, et,
descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette
dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui o il
arrive en se disant: Que vais-je aller annoncer  la famille Chopard?
Comment porter un tel coup  la tendre Adlade!... Il n'y a que Rose
qui puisse me dire de quelle manire je me tirerai de l... Si j'avais
cout ses conseils, je ne me serais point occup de ce mariage.
Dcidment un garon ne devrait rien faire sans avoir consult sa
gouvernante.




CHAPITRE XXII.

LE PRE AMBASSADEUR.


Bellequeue est rentr chez lui; il s'est jet dans son fauteuil sans
demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir mme qu'il a encore son
chapeau  trois cornes sur sa tte; Rose se doute bien qu'il s'est pass
quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout
en accourant d'un air empress avec la robe de chambre et la toque
cossaise dont elle avait fait cadeau  son matre au jour de l'an, elle
lui dit: Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voil tout
boulevers... est-ce votre goutte qui vous est remonte?

--Ah! Rose!... si tu savais... je suis dsol, ma chre
amie!...--Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-tre une grande
affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.--C'est Jean!... c'est ce
perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...--D'abord, je ne crois
pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si
mal, ce pauvre jeune homme?...--Pauvre jeune homme... tu prends toujours
son parti... il se conduit d'une faon indigne!...--Comment? est-ce
qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?--Bien pis que tout cela... il
refuse la main de mademoiselle Adlade Chopard!...

Rose recule de quelques pas et se met  rire aux clats en s'criant:
Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure
renverse!... que vous tes comme un dsespr!...

Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mcontent en murmurant: Je
ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une
position fort dsagrable!... C'est trs-mal... Vous me faites beaucoup
de peine, Rose!....

Bellequeue paraissait tellement affect que Rose ne rit plus, mais elle
se rapproche de son matre et lui dit: Monsieur, si vous aviez voulu
m'couter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas propos ce
mariage-l.--C'est vrai, Rose, je me le rappelle trs-bien...
mais...--Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous
rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...--C'est que,
Rose...--Est-ce vous qui deviez pouser mademoiselle Chopard?...--Non
sans doute...--Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans
s'aperoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait pouser?--Je ne dis
pas...--Faut-il aprs tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle
Adlade, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en
pousant une femme qu'il n'aime pas...--Il est certain...--Est-ce que
vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garon que vous avez vu
natre, que cette grande Adlade, qui a toujours l'air de porter des
socques par-dessus des patins?--Sans doute j'aime mieux mon filleul...
mais...--Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en
auront aucune obligation, en serez-vous plus avanc; et cela
changera-t-il rien  la dtermination de M. Jean?--Ma foi non... au
fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.--C'est bien heureux...--Comme tu
dis, quand je me ferais du mal... a ne fera pas pouser Adlade 
Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai
cela aux Chopard...--Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a
rpondu.--Cela va porter un coup affreux  la jeune fille!--Bah! laissez
donc!... elle est de force  supporter cela!... Tenez, vous avez encore
votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les
choses dsagrables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit
une affaire termine.

Bellequeue se lve d'un air rsolu en s'criant: Tu as raison, Rose, il
faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne
suis pas encore bien leste et j'ai congdi mon fiacre... je ne pourrai
jamais aller  pied...--Il ne manque pas de fiacres dans le quartier...
descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que vous serez
en bas...--Je dpense terriblement d'argent, aujourd'hui,
Rose!...--Voil ce que c'est que de vouloir faire des mariages...
Allons; venez, je vais vous donner le bras.

La petite bonne ne laisse pas  son matre le temps de changer d'avis,
elle l'entrane aussi vite qu'il peut aller. Arrivs au bas de
l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramne bientt
devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent
faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: Rose, si je
n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de
leur dner.... et il n'est peut-tre pas convenable...

--Non, non, monsieur, rpond Rose, il n'est qu'une heure et demie; on
ne dne pas  cette heure-l... Allons, tchez donc d'tre ferme... et
finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et
qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'tre mou comme
cela!...

Et en disant ces mots, Rose poussait son matre sur le marche-pied. Le
cocher a referm la portire; la petite bonne lui donne l'adresse, en
lui disant: Allez bon train, et vous aurez pour boire. Le cocher monte
sur son sige et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue
arrive devant la porte des Chopard, balanant encore s'il irait ou non.

Ah! mon Dieu!... me voil arriv! se dit Bellequeue en voyant le
fiacre s'arrter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se
monte la tte, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en
laissant toujours la portire de son fiacre ouverte, parce qu'il veut
tre certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, aprs avoir
mis son chapeau  cornes presque sur ses sourcils, au risque de dranger
toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.

La famille tait rassemble: on attendait Bellequeue avec impatience.
Mademoiselle Adlade avait dj pris trois verres d'eau sucre  la
fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui rpter: Calme-toi,
mon enfant, notre ami Bellequeue a dit  ton pre qu'il ramnerait ton
futur dans tes bras...

--Oui, certainement, disait Chopard en se promenant dans le salon.
Bellequeue a pris la chose  coeur... c'est naturel... parce que quand
il s'agit d'une affaire d'amour... le coeur est  tout.

Ici Chopard se retourne et se mord les lvres en se disant: Ah! mon
Dieu!... le coeur _atout_!... J'ai fait un calembourg malgr moi!...
Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de
l'esprit, a vous emporte!...

Enfin on a sonn. Les voil! s'crie madame Chopard, pendant que
mademoiselle Adlade cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa
physionomie la colre doit le cder  l'amour. Mais avant qu'elle soit
dcide, la porte s'ouvre, Bellequeue parat seul, il tient son mouchoir
 sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.

Vous tes seul... monsieur Bellequeue! dit madame Chopard avec
surprise.

--Oui... oui, madame... je suis seul... rpond Bellequeue du ton d'un
homme qui a jou toute sa vie les confidens dans la tragdie.

M. Jean n'a point jug  propos de vous accompagner? dit Adlade
d'une voix touffe.

Bellequeue qui  tir d'avance son mouchoir, parce qu'il esprait
pleurer en entrant, se dcide  se moucher et  le remettre dans sa
poche, en balbutiant avec embarras: Le jeune Durand... mon filleul...
Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et
cependant j'avais un fiacre  l'heure... j'en ai mme encore un dans ce
moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera,
il n'y a pas de doute.

--C'est demain nouvelle lune, dit M. Chopard; en prenant une prise de
tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre
calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adlade se lve
avec vivacit en s'criant: De grce, mon papa, ce n'est pas pour
parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne
puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M.
Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de
lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...

--C'est vrai, dit alors M. Chopard, en prenant un air mcontent, il
ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...

Bellequeue, se voyant press ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en
clignant des yeux de toute sa force pour tcher de les rendre humides,
et dit enfin: Il m'est bien pnible... il m'est mme bien cruel d'tre
charg d'un message dsagrable... mais enfin, mes chers amis, je ne
suis pas mon filleul... si je l'tais, certainement...

Bellequeue s'interrompt pour se moucher trs-longuement de manire 
faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'crie:
Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis
prpare  tout.

--Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue, dit
madame Chopard.

--Du moment qu'elle est prpare  tout, dit M. Chopard, je ne vois
pas en effet, mon ami, ce qui vous empche de toucher le but.

--Je vais donc vous dire ce qui en est, rpond Bellequeue en remettant
son mouchoir dans sa poche. Il faut qu'un esprit follet... que le
diable plutt ce soit empar de ce jeune homme... Jean rend justice aux
vertus... aux charmes... aux qualits solides de la belle Adlade; il
m'en a dit un bien... oh!... un bien!...--Enfin, monsieur
Bellequeue...--Enfin, aprs m'avoir fait son loge, il m'a annonc qu'il
ne pouvait plus l'pouser...--Il ne veut plus...--Je ne dis pas qu'il ne
veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne
d'un si grand bonheur...

--Maman! je me trouve mal!... dit Adlade en se jetant sur un
fauteuil.

Ma fille perd ses sens, s'crie madame Chopard en courant prs
d'Adlade. Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...

--Voil, dit M. Chopard en courant d'un endroit  un autre.
Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...

--Je vais chercher un mdecin, s'crie Bellequeue, et, profitant de la
circonstance, il sort prcipitamment du salon, descend l'escalier double
au risque de trbucher, et se jette dans son fiacre, en criant au
cocher: Chez moi... d'o nous venons... ventre  terre... et en
arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux
Chopard que ma goutte m'a repris en route.

Au moment o madame Chopard s'avanait avec un flacon et son mari avec
un bocal, Adlade se relve brusquement et marche  grands pas dans le
salon en s'criant: Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a d
dire des raisons... ou du moins il doit en dire...

--Certainement! il faut qu'il en dise... s'crie M. Chopard en suivant
pas  pas sa fille.

--Eh, bien! dit Adlade, o est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il
serait parti comme cela?

--Il est all chercher un mdecin, ma fille, dit madame Chopard;
tiens, mon enfant, respire ce flacon...

--Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de mdecin... je ne veux
que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'pouse
pas!...

--Chre enfant!... comme son coeur est pris! s'crie madame Chopard en
soutenant sa fille. Ah! monsieur Chopard, voil de la passion!...

--C'est de l'essence d'amour! rpond le papa en se frappant le front.
Elle aurait mis son mari dans du sirop!... Cet homme-l ne sait pas ce
qu'il refuse.

--Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,
dit Adlade en tchant de reprendre un air plus calme. Vous sentez
bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...

--Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au
moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M.
Bellequeue ne nous a dit que des btises...

--C'est la vrit, dit Chopard, Bellequeue n'a pas dit autre
chose!...--Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans
toute cette affaire!...--Fort mal!...--Vous n'avez nullement besoin de
lui pour parler  M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune
homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'tais
un garon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me
ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas
davantage!...

Adlade serre la main de son pre et rentre dans sa chambre pour se
livrer  tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est rest avec sa
femme, qu'il regarde d'un air indcis, en murmurant: Oui... je ferai
voir que je suis un homme... et si le gaillard n'pouse pas ma fille...
il dira pourquoi...--Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous
en prie!--Ah! c'est que j'ai la tte monte... Si je portais  Jean les
nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes
sans noyaux...--Cela pourrait ouvrir les yeux  cet tourdi, et en tous
cas, c'est un procd qui ne peut que le toucher.--J'ai toujours des
ides excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur
chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne
sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...

M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout
en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, tait rest livr
 ses rflexions.

Le domestique est all pour annoncer cette nouvelle visite  son matre,
mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que
celui-ci ait rpondu  son valet.

C'est moi, mon cher ami, dit M. Chopard, fort embarrass de ses
bocaux, et regardant autour de lui o il pourra les placer. Jean fait
signe au domestique de s'loigner, et s'empresse de prsenter un
fauteuil  Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une
console, et s'assied en s'essuyant le front.

Ouf! c'est encore lourd!...--Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous
tes venu  pied avec cela?--Oui, mon ami.... j'tais si proccup, que
je n'ai pas mme song  prendre une voiture...--Vous avez bien chaud,
voulez-vous prendre quelque chose?--Ma foi, oui... au fait... un petit
verre de kirch...  condition que vous me tiendrez compagnie!

Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lvres pour faire
plaisir  M. Chopard, qui avale le kirch en s'criant: C'est bon, le
kirch!... c'est trs-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je
bois plutt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?--Non,
monsieur.--C'est que j'ai du _romarin_, oh! oh! oh! fameux celui-l...
rhum  reins!... hein?

Jean tche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: Ha , un
instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon
garon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit
que vous ne vouliez plus pouser notre fille... Il faut qu'il y ait
erreur l-dedans, a n'est pas possible autrement... D'abord, de son
ct, Adlade est toujours trs-dispose  vous pouser... vous ne
pouvez pas vous fcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller
trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est
un bon garon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profit de l'occasion
pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des
groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami...
Voulez-vous que nous les gotions?

Non, monsieur, dit Jean en s'approchant d'un air pein de M. Chopard
qui semble plus occup de ses bocaux que du sujet de sa visite. Je suis
vraiment dsol, monsieur, que vous vous soyez donn la peine de venir
chez moi... c'tait  moi  me rendre prs de vous... Je sens tous mes
torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre
fille...--Bath! est-ce que nous tenons aux formes nous autres?... Venez
dner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous
prendrons jour pour la noce.

--Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le
rsultat de mres rflexions... C'est avec chagrin que je me vois forc
de vous le rpter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux
qualits prcieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus
tre son poux... car... je ne ferais pas son bonheur...

--Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en rponds, elle me l'a
encore dit tout  l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour tre
un bon mari: vous tes grand, bien bti, joli garon...

--Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le
coeur d'une femme!...

--De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garon... Est-ce
que?...

--Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me
semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...

--Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est l o je vous attendais, mon
cher ami, vous tes justement faits l'un pour l'autre. Adlade est
prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fiert... aussi ne
cesse-t-elle plus de chanter: _Tu triomphes bel Alcindor_... vous savez,
avec les roulades... elle la sait tout entire celle-l. Quant  vous,
mon garon, nous vous avons vu... nous avons remarqu tous les
changemens que la passion oprait en vous... c'tait aussi visible que
les prunes qui sont dans ce bocal... sans noyaux celles-l, et vous ne
pouvez pas nier...

--Je vous le rpte, monsieur, on s'est tromp sur les sentimens que
j'prouvais... j'ai agi fort inconsidrment... Je suis trs-blmable
sans doute... mais  mon ge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer
franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur
et celui d'une autre.

M. Chopard, qui s'aperoit que Jean n'en veut pas dmordre, se lve d'un
air trs-mcontent, enfonce son chapeau sur sa tte et fait quelques
tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'oeil.
Enfin il s'arrte devant le jeune homme... se pince les lvres et dit:
Tout cela, monsieur, prouve donc que dcidment vous ne voulez pas
pouser ma fille?

--Il n'est que trop vrai, monsieur.--Alors, monsieur, je dois vous
avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que
je ne suis pas de ces pres sans caractre qui prennent ces choses-l
comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces
pres-ci!... Ah!... Dieu! persil!... murmure Chopard en se retournant;
celui-l s'est fait tout seul.

Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui rpond d'un air
soumis: Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si
vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit
pas, ordonnez, monsieur, je suis  vous quand vous le dsirerez et vous
ferai raison avec les armes que vous choisirez, l'pe.... le
pistolet.... ce qui vous plaira enfin.

M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en
s'criant: Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon
cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas
question d'pe, ni de pistolet... Ce sont de trs-mauvaises raisons que
celles-l!... Mais pour ne plus vouloir pouser ma fille... il faut que
vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison 
donner... Voil ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me
semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.

--Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...--Il n'y a aucun mal, mon
cher ami...--Vous voulez que je vous dise...--Oui mon garon, a me fera
plaisir... Au moins on sait  quoi s'en tenir.--Eh bien! monsieur
Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la
vrit... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit  mon parrain! Si je
n'pouse point mademoiselle Adlade, c'est que... j'en aime une autre,
monsieur...

--Vous en aimez une autre, mon garon?--Oui, monsieur, oui, et c'est en
vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-tre le
malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je
ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait
natre... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse
l'poux de votre fille? Irai-je lui offrir un coeur brlant pour une
autre?...

--Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand mme
vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins,
voil une raison... une trs-bonne raison... et je suis sr qu'Adlade
en sera satisfaite... Mon garon, il ne me reste plus qu' vous
souhaiter le bonjour... Quant  ces bocaux... je crois que je puis...
Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en tat d'apprcier ce qu'ils
contiennent.--Oh! non, monsieur.--Je vais donc les remporter... Plus
tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille
qui attend impatiemment mon retour.

M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le
reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est loign,
Jean dit  son domestique:

Prparez mes effets... Ds demain je dmnage, je quitte ce
logement...--Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donn
cong...--N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux tre
seul... ne pas tre drang  chaque instant, ne plus recevoir de
visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans
la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant
quelque temps.

Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement
qui puisse le recevoir sur-le-champ.

Cependant M. Chopard est arriv sans accident avec ses bocaux. Adlade
qui, dans son impatience, s'tait mise  la fentre pour apercevoir
plus tt son pre, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que
madame Chopard la suit en disant: Voil M. Chopard... nous allons
savoir comment il a trait M. Jean.

--Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...--Oui certes, je l'ai vu,
dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. Et je me flatte
que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est trs-lourd,
a...--Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait
chang de sentimens?...--Je vais te dtailler tout cela, ma chre
amie... Celui-ci pse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parl au
jeune homme de la bonne manire... D'abord je ne sortais pas de l... Il
pousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai russi.

--Ah! mon cher pre!... que je vous embrasse! s'crie Adlade en se
jetant au cou de M. Chopard. --Prends garde, ma chre amie... tu vas me
faire casser quelque chose.--Il veut donc bien m'pouser 
prsent?--Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.

A cette rponse mademoiselle Adlade se laisse aller sur la rampe de
l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il
tient, tend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur
les marches de l'escalier.

A la vue de la liqueur renverse, du vase bris, des fruits qui roulent
le long des marches, M. Chopard semble ptrifi, tandis que madame
Chopard soutient sa fille en s'criant: Ah! mon Dieu! c'est sa onzime
faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais
aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...

--Madame, j'avais l'air que je devais avoir, rpond M. Chopard d'un
ton dsespr, et suivant de l'oeil les prunes qui dgringolent
l'escalier. J'avais rempli ma mission trs-honorablement, je m'en
flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais
laiss  ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manire
de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!...
quel parfum elles avaient!... a va embaumer la maison pour huit jours!

Adlade reprend sa fermet et rentre dans l'appartement; ses parens la
suivent; M. Chopard, aprs avoir dit  sa domestique d'aller rparer le
malheur qui vient d'arriver et de tcher de sauver quelques fruits du
naufrage, se rend prs de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que
M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.

Ma chre amie, il m'a donn une raison... et mme une assez bonne
raison, dit M. Chopard. --a n'est pas possible, mon pre... on n'a
point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc
cette raison...--Eh bien! ma chre, s'il ne t'pouse plus, c'est...
qu'il en aime une autre...

--Il en aime une autre! s'crie Adlade en devenant dans le mme
moment rouge, blme et verte. Il en aime une autre!...

--Ah! Dieu! elle va avoir une douzime faiblesse! s'crie madame
Chopard en s'avanant vers sa fille.

--Non, ma mre, dit Adlade, en faisant les yeux furibonds, et se
levant en fermant les poings. Non... je n'aurai point de faiblesse pour
un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un vritable
amour... comme il est incapable de le connatre!...

--Dlicieusement parl! dit M. Chopard; certainement qu'il ne connat
pas l'amour, ce garon-l!... et que jamais...

--Vous a-t-il nomm l'objet de sa flamme, mon papa?...--Non... ma foi,
je n'ai mme pas song  lui demander qui c'tait... mais si tu veux que
j'y retourne.... sans bocal cette fois...--C'est inutile, papa, je
saurai qui... je saurai tout... je dcouvrirai cette noire perfidie...
je connatrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais,
il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il pousera... je
l'ai mis dans ma tte, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce
flacon.

En disant ces mots, Adlade renversait sur le parquet un flacon plein
de vieux Cognac; aprs cet exploit, elle court s'enfermer dans sa
chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque
temps bahis. Enfin la maman s'crie: Je n'y comprends plus rien...
elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...--Ce que
je vois, moi, c'est que cette journe a t bien funeste!... Il est fort
heureux que nous n'ayons qu'une fille  marier, car la maison y
passerait.--Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner  cette chre
enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien
aimer...--Parbleu! en voil des preuves!... O amour, amour!... tu nous
pousses  de terribles mouvemens de vivacit!--Ah! monsieur Chopard!
dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange
pour ne point se fcher.--C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la
patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges
l'eurent.... Ah! Dieu!... les _angelures_, qu'il est joli celui-l!...
Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.




CHAPITRE XXIII.

L'EMPLOI D'UN AN.


Plusieurs mois se sont couls depuis la grande soire,  laquelle
madame Dorville a rencontr Jean. Les beaux jours sont passs; l'hiver
est revenu, il a ramen  la ville les femmes  la mode, les petites
matresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des
bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre
que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'tre loign de Paris
pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer 
l'tiquette.

Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait  s'y
retrouver, libre d'tre  elle-mme, loigne du tumulte du monde, et 
l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la
continuelle rptition ennuie mme celles  qui on les adresse. Sans
doute, Caroline tait flatte de plaire, d'tre recherche, coute
avec plaisir; cependant pour un esprit juste et dlicat, ces jouissances
sont peu de chose; on les gote par habitude, mais elles tiennent peu de
place dans une me aimante et en laissent encore beaucoup pour le
bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de
l'amour-propre sont le premier des biens.

L'hiver a aussi ramen Caroline  Paris, elle retourne dans le monde,
plutt par habitude que par un got rel. On lui fait de nouveau la
cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des
hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec
enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre 
aucun d'eux une prfrence marque. Chacun de ces messieurs est charm
du sourire aimable avec lequel on a reu ses complimens, de la gat
avec laquelle on a cout les jolies choses qu'il croit avoir dites,
mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touch le coeur de la jeune
veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus
difficile que de faire sourire devant le monde.

Cependant madame Dorville est parfois rveuse. A vingt et un ans un coeur
tendre prouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du
tourbillon du monde, entour mme d'un essaim d'adorateurs, il ressent
un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre
compte.

Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue  Caroline,
Valcourt tait un de ceux qui semblaient le plus pris et qui se
montraient le plus empresss, le plus galans prs de la jeune veuve.
Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il
avait reu une ducation brillante, et n'tait point dpourvu d'esprit.
Il ne pensait pas que l'on pt lui rsister, et cependant c'tait cette
persuasion qui le faisait souvent chouer prs des femmes; car la
fatuit jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir,
et laisse toujours prsumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachs de
ce dfaut.

Valcourt avait trouv facilement l'occasion de se faire prsenter chez
madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui
connaissait la famille de notre lgant, avait t son introductrice.
Valcourt tait bon musicien, il avait une jolie voix, mais il dfigurait
son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prtention de
ses manires; et son cou tendu, son sourire affect lorsqu'il chantait
un morceau, dtruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix.
Cependant Valcourt tait fort recherch dans le monde o les prtentions
sont bien moins critiques que le manque d'usage.

Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait
des aveux qu'il lui adressait; elle rpondait par quelques plaisanteries
aux dclarations qu'il lui faisait, et traitait lgrement ce qu'il
semblait vouloir terminer trs-srieusement; car Valcourt tait devenu
amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse tre
amoureux; mais il tait piqu de voir Caroline recevoir en riant ses
hommages, et ne concevait point qu'elle pt rsister  ses regards, 
ses soupirs; le dsir de faire la conqute de madame Dorville devenait
chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu tre sans cesse chez
Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre
importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller
quelquefois lui faire sa cour.

Au milieu des plaisirs, accable d'hommages, et  mme par sa fortune de
satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent t
entirement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille
assez simple, mais fort attache  sa matresse, s'tonnait quelquefois
de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise
s'criait: Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin? Caroline
alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui rpondait: Non,
Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?--C'est que
madame soupirait...--Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer
que lorsqu'on a quelque peine?--Sans doute, madame.--Tu te trompes,
Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...--Ah!... c'est
drle! A coup sr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire
tout ce qu'on veut... quand on est aim de tous ses amis, comme madame;
quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au
bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment
d'ennui!--Tu crois cela, Louise... Ah! ma chre, on s'habitue  tout!...
Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui sont au fond
toujours les mmes, cessent bientt de nous sduire. Il doit en tre de
plus vrais... de plus doux!... Quand ma mre vivait, je n'prouvais
jamais auprs d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent
de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont
chres les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une
autre valeur... Il y a dans l'intimit de ceux qui s'aiment tant de
choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette
ces simples conversations avec ma mre.

Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait
aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: Ah!
certainement... quand on a sa mre... c'est bien agrable... Mais
enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore
avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas
toujours veuve...

A cela Caroline ne rpondait rien, elle semblait rver encore, et Louise
n'osait pas se permettre un mot de plus.

Dj une partie de l'hiver s'est coule, sans apporter aucun changement
dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu prs
d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emport sur ses
concurrens et que c'est lui que madame Dorville prfre; quelques-unes
de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur
l'apparence, pensent en effet que le sduisant petit-matre ne tardera
pas  devenir l'heureux poux de Caroline; mais celles qui voient plus
particulirement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse
faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.

Jean ne s'tait plus prsent chez madame Dorville. Les personnes de sa
socit n'avaient point reparl de lui. Caroline elle-mme n'avait pas
une seule fois prononc son nom, et le pauvre Jean semblait totalement
oubli, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint 
parler de la fte magnifique donne l't d'auparavant par le vieillard
du faubourg Saint-Honor.

C'tait fort brillant, dit une jeune dame. Comment n'y tiez-vous
pas, monsieur Valcourt?--Moi, madame, je crois que j'tais alors 
Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regrett de ne point
m'tre trouv  Paris  cette poque; car j'ai su que rien ne manquait
pour que la fte ft charmante.

Un coup d'oeil lanc  Caroline veut dire que l'on sait qu'elle tait 
la fte et que c'est  elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne
semble pas y faire attention.

Oh! ce qui m'a surtout amuse, reprend la jeune dame, ce que je
n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jet par terre avec sa
danseuse en dansant l'anglaise!...--Bah! d'honneur? a devait tre
dlicieux...--Tu as d le remarquer aussi, Caroline... Il m'a sembl que
c'tait ce mme jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...

--Qui?... dit madame Beaumont, celui qui sentait si horriblement la
pipe...--Justement.--tait-ce lui, ma chre?...

Caroline rpond avec un peu d'embarras. Oui... oui... c'tait lui.

--Eh! mon Dieu! s'crie Valcourt, comment diable se trouvait-il dans
une si brillante runion?

--Il me semble, monsieur, rpond Caroline d'un air piqu, que
puisqu'il s'est trouv chez moi, on a bien pu sans se compromettre le
recevoir ailleurs.

--Ah! pardon!... mille pardons, madame, reprend Valcourt, qui sent
qu'il a commis une faute. Je n'ai pu avoir l'intention de vous
offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons
tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez...
mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez
jamais trouve en relation avec quelqu'un qui est entirement hors de
votre sphre!...

--Sans doute, dit madame Beaumont, ce jeune homme est fort honnte,
je n'en doute pas; il a de la fortune,  ce que tu m'as dit, mais tout
cela n'empche pas qu'il ne soit fort mal plac dans un salon.

--Mais... il m'y a sembl beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperu
 cette fte, dit Caroline; peut-tre est-ce la timidit qui lui
donnait cet embarras que vous avez remarqu ici... Mais alors je lui ai
trouv plus d'usage... de maintien...

--Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidit qui lui faisait sentir la
pipe!...--Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont chapps!

--Oh! dcidment, s'crie Valcourt, madame Dorville a pris
monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oubli son nom, enfin ce monsieur sous sa
protection... Mais cela devait tre bien drle de le voir danser
l'anglaise... s'il dansait comme il a march en entrant dans ce salon...
ah! ah! ah!

Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle rpond
 Valcourt avec un peu d'aigreur: S'il fallait, monsieur, relever les
ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le
monde un seul instant  soi.

Valcourt ne rpond rien, mais il est trs-piqu de voir Caroline prendre
la dfense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui.
Cependant la conversation a chang, il n'est plus question de Jean.
Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, mme
pour Valcourt, et on sort de chez elle enchant de la grce avec
laquelle elle en fait les honneurs.

Jean est-il donc de nouveau totalement oubli? Si Caroline est rveuse,
est-ce  lui qu'elle pense? Est-il prsumable qu'une femme du monde,
accable d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois,
qui ne lui pas adress un mot galant, et qui ne saurait tourner un
compliment d'une manire convenable? Mais que sait-on? Il se passe au
fond de notre coeur des choses si bizarres, que nous serions souvent
nous-mmes fort embarrasss de nous expliquer nos sentimens.

Lorsque, aprs une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle,
dans la journe ou le soir, elle ne manquait jamais de demander  son
portier s'il lui tait venu du monde. Lorsque c'tait quelques jeunes
gens qui taient venus lui rendre visite, elle se faisait rpter leur
nom, puis disait encore: C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres
personnes?--Non, madame, rptait le concierge, et Caroline rentrait
chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.

Enfin l'hiver a pass; il a sembl cette fois bien long  Caroline qui
parle souvent du dsir qu'elle prouve de retourner  sa campagne. Dj
les jours sont plus longs, les matines plus belles, les arbres
reprennent leur parure, et Louise dit  sa matresse: Nous allons
bientt retourner  Luzarche, n'est-ce pas, madame?--Oh! oui, bientt,
dit Caroline.

Cependant la semaine s'coule, et on ne part point. Au bout de quelques
jours Louise dit encore: Voil le beau temps qui est revenu... Madame,
qui dsirait si vivement retourner  la campagne, va sans doute partir
avant peu.--Oui, la semaine prochaine, rpond Caroline.

Mais la semaine s'coulait encore sans que Caroline donnt ses ordres
pour les apprts du dpart, et Louise ne concevait pas que sa matresse
ne ft point au printemps ce qu'elle semblait tant dsirer l'hiver.

On est arriv  la fin de juin, et on est encore  Paris, lorsque
ordinairement  cette poque on est aux champs depuis deux mois. La
femme de chambre n'ose plus demander  sa matresse si l'on partira
bientt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on
fasse tous les prparatifs pour aller  la campagne.

La veille du jour fix pour son dpart, Caroline a eu beaucoup
d'emplettes  faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on
n'y emportait pas mille choses de la ville. Aprs avoir recommand aux
marchands de lui envoyer dans la soire ce qu'elle a choisi, Caroline
retourne chez elle. Mais  quelques pas de sa maison, un jeune homme
l'aborde timidement. Caroline lve les yeux et reconnat Jean.

Quoi... c'est vous, monsieur! dit la jeune femme avec une expression
de surprise qui n'avait rien de dsagrable pour celui qui la causait.
--Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la libert de vous arrter,
mais je n'ai pu rsister au dsir de vous dire adieu... avant votre
dpart pour la campagne.--Mais, monsieur, si vous aviez ce dsir, qui
vous empchait de vous prsenter chez moi?--Je voulais, madame, avant
d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne
plus tre dplac dans votre socit, afin que vous n'eussiez plus 
rougir de m'y admettre.

--A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pens que jamais...--Oh! non pas
vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le
monde on ne l'est pas, et en vrit je mritais bien que l'on s'tonnt
de m'y rencontrer.

Caroline regarde Jean avec tonnement. Le changement de son langage
rpond  celui de ses manires; ce n'est plus cet homme brusque,
dhanch, au ton commun,  la voix perante; c'est un jeune homme qui
semble encore timide, mais dont l'embarras mme n'a plus rien de gauche,
et qui joint  des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux
qui l'coutent.

En vrit, dit Caroline, je ne vous reconnais plus... vous n'tes
plus le mme... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!...
mais il est tout  votre avantage...--Ah! madame, s'il tait vrai...--Il
me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver
dans le monde.--Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses 
apprendre!...--Comment! est-ce que maintenant vous avez pris got 
l'tude?--Oui, madame...--Par quel miracle!... car vous tiez ennemi de
tout travail,  ce que vous m'avez dit...--En effet, madame, mais je ne
le suis plus, mes gots, mes dsirs ne sont plus les mmes, depuis...

Jean n'achve pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment:
On ne vous a pas aperu de l'hiver, ni dans le monde ni au
spectacle.--Non, madame, depuis prs d'un an... depuis cette fte o je
vous ai rencontre, je me suis livr  l'tude sans relche... J'aurais
voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!--Dans l'ge o
l'on peut trouver mille distractions, l'tude doit sembler plus
pnible.--Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y
livrais avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de
ce monde que maintenant je veux connatre.--Et vous tes rest  Paris
tout ce temps?--Oui, madame, j'tais l.

Jean montre  madame Dorville les fentres de l'entresol d'une maison
qui est devant eux.

Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais
rencontr!...--Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis
prs de cette fentre, tout en travaillant, mes yeux se portaient
souvent sur votre demeure... C'est le seul dlassement que je me suis
permis. Lorsque je me sentais fatigu par quelques heures d'tudes,
lorsque des difficults nouvelles, quelques recherches arides me
rendaient le travail plus pnible, je portais mes yeux sur vos fentres,
et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau dsir
d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer 
quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement
avait pour moi un prix inestimable, et je ne dsirais plus sortir,
heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-tre vous apercevoir
encore.

Caroline est mue; elle a cout Jean avec un intrt que chaque mot
qu'elle entend rend plus vif. Elle prouve un trouble qui l'tonne. Jean
ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient
qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses  se dire, le temps
passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.

Enfin Jean reprend d'un air craintif: Ce que je viens de dire vous
fche peut-tre, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis
de connatre ainsi tous les momens o vous sortiez.--Pourquoi donc,
monsieur? vous tes bien le matre de loger o bon vous semble... de vos
fentres vous apercevez les miennes... il n'est pas tonnant que vous
les ayez regardes quelquefois... En travaillant contre votre croise
vous m'avez vue passer... tout cela est trs-naturel... il n'y a rien
l-dedans dont je puisse me fcher... Mais un an de retraite, de
travail...  votre ge! voil ce qui me parat le plus
surprenant!...--Je vous assure, madame, que cette anne a pass bien
vite, et je voudrais...--Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous
causons l dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable,
d'tre chez moi...--Je vais vous dire adieu, madame...--Vous ne voulez
donc plus venir chez moi, monsieur?--Oh! pardonnez-moi, madame, mais
vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un
instant... et je ne me suis pas encore prpar  cette contrainte qu'il
faut s'imposer dans la socit...--Quel enfantillage! c'est donc pour
lui seul que monsieur s'est livr au travail,  l'tude, qu'il a pris
ces manires... polies... aimables... qu'il s'est donn la peine enfin
de se changer entirement?--Ce changement, madame, si j'osais vous dire
 qui j'en suis redevable...--Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le
monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes l...--Il me
semble qu'il n'y a qu'un moment.--Pour les passans, deux personnes qui
causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tte.--Les
imbciles! qu'ont-ils  nous regarder?... ils mriteraient...--Ah! point
d'emportement!... Songez que vous n'tes plus le jeune homme
d'autrefois!...--Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin
de leons, et demain vous partez pour la campagne...--Sans doute, nous
voici bientt en juillet; il y a long-temps que je devrais tre dans ma
petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais
demain?...

Jean rougit en rpondant: Ah! c'est mon domestique... qui demandait
quelquefois... dans le voisinage... si vous tiez bientt dispose 
partir.

Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: Oui, je pars
demain pour Luzarche... c'est  sept lieues d'ici; connaissez-vous cet
endroit-l?--Non, madame.--C'est fort joli. Les environs surtout sont
charmans... des promenades si agrables, des sites ravissans...
Aimez-vous la campagne?--Je n'y suis point all depuis long-temps...
Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines
personnes...--Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que
vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...--M'ennuyer prs de
vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute
suffisait au bonheur de toutes mes journes.--Eh bien, monsieur, il faut
venir  Luzarche... Vous pourrez d'ailleurs y tudier aussi bien qu'
Paris;  la campagne, libert tout entire, c'est un de ses premiers
agrmens...--Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes
hommages...--Oui, monsieur, et j'espre que l ce ne sera pas comme 
Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.--Ah!
madame, que vous tes bonne, que je suis heureux de...--Oh! pour cette
fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux
fentres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.--Adieu, madame.

Caroline fait un aimable sourire  Jean, qui la salue et reste  sa
place pour la regarder s'loigner et la voir plus long-temps. Caroline
atteint la porte, elle n'a pas retourn la tte pour voir encore Jean...
Mais peut-tre en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentre, et
Jean, le coeur ivre de joie, retourne lestement  son entresol.




CHAPITRE XXIV.

TENTATIVES INFRUCTUEUSES.


Nous savons maintenant que depuis prs d'un an, c'est--dire le
lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitt son
logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en
dmnageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites
importunes, tant rsolu  se livrer  l'tude, et voulant essayer de
rparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui
pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement
ports vers la rue Richer; l, il a trouv le prcieux entresol d'o il
peut apercevoir la maison occupe par madame Dorville. On juge avec quel
transport il s'y est tabli; et l, ralisant le plan qu'il a conu, et
aussi impatient de s'instruire qu'il a t jadis ennemi du travail, Jean
fait venir chez lui un matre de langues, un professeur de gographie,
d'histoire, de littrature, et un matre de musique. Son temps est
partag galement avec chacun d'eux, et souvent, cdant  l'ardeur
nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits  se pntrer de
ce que ses professeurs lui ont enseign dans la journe.

On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connatre tant de choses,
mais lorsqu'on en a la ferme volont et que la nature nous a dous d'un
entendement facile, on apprend bien plus vite  vingt et un ans qu'
dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on tudie, tandis que
les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.

Malgr cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir
beaucoup de choses, Jean est loin encore d'tre en tat de parler une
autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en
franais; il ne raisonnera pas sur la littrature, mais les noms de nos
grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus trangers; il ne
prendra plus pour une scne de carnaval les noces de Thtis et Ple;
enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais
il connat la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en
mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqu 
l'tude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo
chant par madame Dorville  la grande soire, des choses si tendres
qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'tre
en tat de lui chanter aussi de ces choses-l.

En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie
et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a vit toute
visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est
all entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir  se mler du
mariage de mademoiselle Adlade, Bellequeue ne tarde pas  sentir se
dissiper la colre qu'il ressentait contre Jean; et, cdant petit 
petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a
parl trs-durement  son filleul dans leur dernire entrevue.

Eh bien! dit Rose, il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien
ridicule que vous restassiez brouill avec M. Jean, votre filleul, un
jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour
mademoiselle Chopard!--C'est vrai, Rose, a serait trs-dsagrable...
Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de
Jean.--Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, dsobligeantes,
comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous tes trs-sec
quand vous vous y mettez.--Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien
imposant!...--Il faut aller le voir, ce jeune homme...--Mais il me
semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce ft lui qui ft la
premire dmarche pour se raccommoder avec moi.--Et s'il n'ose pas... a
fait que comme cela on ne finit rien. coutez, si vous voulez, j'irai,
moi, chez M. Jean, au moins comme a...--Non, Rose, non, s'crie
Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque cossaise. Dcidment
j'irai... Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...--Pourquoi
ne pas me laisser le voir d'abord, a serait bien mieux... N'avez-vous
pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas
encore des ides biscornues dans la tte!...--Non, ce n'est pas cela!...
je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les moeurs avant
tout, ma chre enfant.

Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des
choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persvre dans
l'ide d'aller rendre visite  son filleul, se dcide  aller
sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son
attaque de goutte, il est leste comme  quarante ans, et presque en tat
de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il
pouvait y avoir alors deux mois d'couls depuis la visite qu'il avait
faite  son filleul.

Mais Bellequeue prouve un vritable chagrin lorsque, arriv  la maison
de la rue de Provence, le portier lui dit: M. Jean Durand ne loge plus
ici depuis deux mois, et  cette poque il partait pour l'Italie;
j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune
adresse.

Bellequeue s'loigne tristement; il rentre chez lui dire  Rose: Jean
est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai
que nous tions brouills... Mais enfin il devait bien me connatre et
savoir que mon coeur ne se fchait pas comme ma tte!--Comment! il est
parti pour l'Italie! s'crie Rose; c'est ben drle!... Ah! peut-tre
qu'il aura suivi l quelqu'un... de ses amis...--Qui donc cela,
Rose?--Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est all en Italie, il
en reviendra, et je suis bien sre, moi, qu'il s'empressera de venir
vous voir, et qu'il ne restera pas fch avec vous.

Cependant Rose doute un peu de la ralit de ce voyage, et elle regrette
beaucoup de n'avoir pas demand  Jean o demeurait la jolie dame, parce
qu'elle prsume que par-l elle aurait retrouv les traces du fugitif.
Rose tait femme, elle tait fine, et en amour les femmes devinent
presque toujours juste.

On n'tait pas non plus rest oisif chez les Chopard. Mademoiselle
Adlade, aprs avoir dans sa colre bris le flacon de Cognac, en
jurant que le perfide serait son poux, avait paru reprendre de l'empire
sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer  l'ingrat
qui l'oubliait. Le papa et la maman taient enchants de voir leur fille
redevenue raisonnable. Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher
de sa passion, disait la maman Chopard, et son poux lui rpondait:
Elle commence  ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme
un Jean... Ah! comme a prte au calembourg! Malgr cela, Adlade ne
s'est pas encore remise  la distillation, et je ne la croirai
entirement gurie de son amour, que quand je la retrouverai 
l'eau-de-vie ou  l'esprit de vin.

En effet, le calme de la demoiselle n'tait qu'apparent. Au bout de
quelques semaines, Adlade prend un matin le bras de sa maman, elle
l'entrane rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean,
et elle dit  sa mre: Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et
informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa
conduite enfin.

--Quel jeune homme? ma fille, dit la maman, avec surprise. --Comment!
quel jeune homme! s'crie Adlade en lchant le bras de sa mre,
est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du
malhonnte, du monstre... qui s'est jou de mon coeur!...--Quoi! ma
fille, tu penses encore  ce Jean!...--Si j'y pense!... Ah! ben par
exemple... si j'y pense!... Je ne fais que a toute la journe et toute
la nuit!...--Je croyais, ma chre amie, que la raison avait
enfin...--Ah! il n'est pas question de raison!... a me tient plus que
jamais!... Je suis dcide  mettre Paris sens dessus dessous pour
l'pouser...--Mais, ma fille...--Allez donc parler au portier, maman, je
vous attends l.

La bonne maman cde aux dsirs d'Adlade, elle va trouver le portier,
qui lui rpond comme  Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour
l'Italie; et la maman revient dire cela  sa fille.

Parti pour l'Italie! s'crie Adlade en faisant un geste qui finit
aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors prs
d'elle, lequel trouve trs-singulier qu'une dame (car Adlade n'a pas
l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer 
demander excuse au petit monsieur qui s'loigne en murmurant et en se
ttant le nez, Adlade reprend: Parti pour l'Italie!... C'est
peut-tre un mensonge... Ma mre, allez demander au portier si ce n'est
pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache
rien.

Madame Chopard tire une pice de quinze sous de son sac et va l'offrir
au portier, pais elle revient dire  sa fille: Ma chre amie, c'est la
pure vrit.

Adlade fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'crie:
Maman, est-ce que vous n'avez pas demand quand il
reviendrait?...--Mais il ne m'a pas...--Allez donc lui demander s'il
doit bientt revenir.

Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adlade en
disant: Le portier n'en sait absolument rien!--Ce portier-l est une
fameuse bte!...

On fait encore quelques pas pour s'loigner, puis Adlade s'crie: Je
m'en vais lui parler moi-mme  ce portier... car il n'est pas
possible... il se sera moqu de vous... et pour quinze sous il devait
vous en dire plus long que a... Attendez-moi l.

Adlade laisse sa mre dans la rue et court jusqu' l'ancienne demeure
de Jean. Mais malgr ses questions, ses prires, ses demandes cent fois
rptes, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mre,
lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine
affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant,  son mari: Voil
son amour qui s'est rallum plus fort que jamais!--J'tais sr qu'il
tait mal teint... rpond M. Chopard. Je vous l'ai dit: elle nglige
ses bocaux, c'est qu'elle pense  autre chose.--Il faut lui pardonner,
un premier amour est bien difficile  effacer de notre mmoire.--Comment
savez-vous a, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu 
effacer depuis que vous tes mon pouse?--Ah! monsieur Chopard, voil
une question qui me fait de la peine!...--C'tait un jeu de mots, ma
chre amie.

Depuis qu'Adlade a pass ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir
vingt-cinq, et ses parens la considrent comme une femme forte, bien
capable de se conduire elle-mme; aussi la laisse-t-on sortir seule le
matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour
quelques dtails de mnage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la
vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la libert qu'ils lui
laissent.

Quelques jours aprs sa course rue de Provence avec sa mre, Adlade y
retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean.
Le portier fait sa rponse ordinaire; la grande fille s'loigne, puis
elle y retourne deux jours aprs; elle n'en apprend pas davantage; mais
elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la
grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adlade
ne lui glissait de temps en temps une pice blanche pour se conserver
ses bonnes graces.

Ne pas mme dire dans quelle ville d'Italie il est all! s'crie
parfois Adlade, car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien
loin l'Italie?

--Ah! Dieu! si c'est loin! rpond M. Chopard, qui craint qu'il ne
prenne envie  sa fille de l'envoyer y chercher Jean. C'est un pays
perdu!... c'est--dire que c'est immensment loin!... c'est au-del
de... de toutes les montagnes!...--Bien plus loin que Rouen, o vous
m'avez mene une fois?--Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat
horrible!... On y touffe toute la journe! et on ne mange que du
macaroni pour se rafrachir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur
les routes; il est trs-rare qu'on y arrive sans avoir t dpouill
cinq ou six fois en chemin.

--Ce n'est pas encore a qui me ferait peur, dit Adlade; mais quand
on ne sait pas de quel ct se diriger... Il aura suivi l sa nouvelle
conqute!... C'est peut-tre d'une Italienne qu'il est devenu
amoureux... Ces femmes-l sont si coquettes... elles emploient tant de
manges pour sduire les hommes...--Elles emploient mme des philtres,
dit M. Chopard. --Alors je suis sre qu'on aura fait usage de quelque
chose comme a, pour m'enlever le coeur de M. Jean, car certainement il
tait trop amoureux de moi pour changer naturellement.--Adlade a
raison, dit madame Chopard, on aura jet un charme sur le jeune homme.

--Un charme..., murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. Il est
certain qu'avec un charme...

--Ah! si je dcouvrais cette femme-l! s'crie Adlade. Mon papa,
est-ce bien grand l'Italie?

--Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait  la
fois les Romains, les Italiens et les Latins!... C'est un pays trois
fois grand comme la Chine.

Adlade soupire et se tait, car elle aurait t bien tente de faire un
petit voyage en Italie.

Depuis le jour o il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue
n'est pas retourn chez les Chopard. Adlade trouve que le ci-devant
coiffeur s'est trs-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens
sont de son avis.

Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conqute de M.
Jean, dit Adlade; pourquoi ne pas avoir t le premier  nous
clairer sur les sentimens de son filleul?...--Il a eu bien des torts,
dit madame Chopard. --A coup sr, dit M. Chopard, il nous et
clairs, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune
homme.--Il fait trs-bien de ne plus remettre les pieds ici!...--Oh!
oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir, s'crie M. Chopard, car je
lui parlerai comme j'ai parl  son filleul.

Mais le temps s'coule, et, malgr ses visites presque quotidiennes au
portier de la rue de Provence, Adlade ne peut rien apprendre sur Jean.
Persuade que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne
pouvant plus rsister aux sentimens qui l'agitent, Adlade se dcide un
matin  se rendre chez le parrain de Jean.

Il tait onze heures, et Bellequeue tait sorti depuis peu d'instans,
lorsque Rose entendit sonner avec violence. Ah! mon Dieu! se dit la
petite bonne, c'est comme la sonnerie de M. Jean! Et elle court
ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle
connaissait fort bien, mademoiselle Adlade ayant quelquefois
accompagn son pre lorsqu'il allait voir son ami.

M. Bellequeue est-il chez lui? demande Adlade d'un ton brusque et
avec l'air peu aimable qui lui tait habituel, lorsqu'elle ne daignait
pas adoucir l'expression de sa physionomie.

--Non, mademoiselle, il n'y est pas, rpond la petite bonne en se
mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.

--Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tt que cela!...--Il sort
quand a lui plat... a serait amusant de rester chez soi de peur qu'il
ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui
viennent savent fort bien que parler  moi ou  monsieur, c'est la mme
chose.

Adlade laisse chapper un sourire ironique en murmurant: Ah! c'est la
mme chose!... Et Rose fait un lger mouvement de tte en se disant:
Cette pronnelle!... voyez c'tembarras.

--Reviendra-t-il bientt? dit Adlade au bout d'un moment. --Je n'en
sais rien, rpond Rose d'un air sec. Adlade va s'loigner. Mais la
petite bonne, qui dsire cependant connatre le motif de la visite de
mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:

Ah! monsieur ne peut pas tarder  rentrer, car je me rappelle qu'il m'a
dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...--Alors je vais
l'attendre, dit Adlade en allant s'asseoir dans le petit salon, et
Rose la suit avec son plumeau  la main, en se disant: Tu ne risques
rien d'attendre, monsieur est all visiter le cabinet d'histoire
naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.

Adlade est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste 
pousseter,  ranger dans le salon, en se disant: Ah! tu ne veux pas
parler!... Je te rponds que je te ferai parler, moi.

Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant
l'air bien occup de son ouvrage: Je crois que c'est mademoiselle qui
devait tre l'pouse du filleul de monsieur...

--Ah! vous savez cela! dit Adlade en laissant chapper un sourire
amer. --J'ai dj dit  mademoiselle que je savais tout... tout ce qui
intresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai dj eu _l'honneur_ de voir
mademoiselle Chopard.

--Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.--Oh!
oh! avec _papa_! se dit Rose en se retournant pour rire. Cette petite
mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore _papa_... Elle
devrait tenir aussi une poupe dans ses bras.

Puis Rose reprend d'un air indiffrent: C'est bien drle que ce mariage
soit rest l... car on disait que c'tait une chose trs-avance...

--Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M.
Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je
m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...

--Oui! je crois a! se dit Rose.

--De son ct, reprend Adlade, M. Bellequeue ne s'est pas conduit
envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement,
quand on a toute l'autorit d'un parrain... et sur un jeune homme qui
n'a plus ni pre, ni mre, on peut bien le marier  qui l'on veut.

--Mais dam', mamselle... aprs tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on
_violente_ les inclinations de M. Jean?...

--Que l'on violente!... n'aurait-il pas t bien malheureux? D'ailleurs
c'est moi qu'il adorait!...

--Ah! c'est--dire que vous avez cru a, rpond Rose en souriant.

--Comment?... Qu'est-ce  dire? s'crie Adlade en se levant. J'ai
cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le
fond de son coeur... vous connaissez peut-tre le nouvel objet qui
l'enflamme!... Oui, je suis sre que vous le connaissez... Parlez, la
bonne, parlez... parlez donc!....

--Oh! mon Dieu!... comme vous vous chauffez pour un homme dont vous ne
vous embarrassez plus!...

--Que je m'chauffe ou que je ne m'chauffe pas, ce sont mes affaires,
et je vous prie de me rpondre.

--Mais il me semble que vous n'tes pas venue ici pour causer avec _la
bonne_!... rpond Rose d'un air moqueur. Et puisque ce n'est qu'
monsieur que vous voulez parler....

--Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'tait
au sujet de M. Jean que je voulais voir votre matre. Comme papa est
trs en colre et qu'il a dit que M. Jean ne prirait que de sa main, je
voulais que M. Bellequeue m'apprit o est ce jeune homme, afin de
l'engager  viter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.

--Oh! si ce n'est que a! je crois que M. Jean n'a pas peur de la
colre de M. Chopard!... D'ailleurs, _mon matre_ ne peut pas dire o
est son filleul!... Quant  cet amour que vous avez cru qu'il avait pour
vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout
rveur... oh! c'tait bien en effet l'amour qui le rendait comme a,
mais je puis bien vous assurer que vous n'en tiez pas cause!...

--Achevez... Qui donc aimait-il? dit Adlade en tortillant son
mouchoir dans ses mains.

--Ah! une bien jolie femme...  ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du
grand genre... lgante... bien tourne...

--Que ces hommes sont sclrats!... Vous tiez donc sa confidente, la
bonne?

--Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait
tout ce qu'il pensait!

--Et o a-t-il connu cette femme?

--C'est l'une de celles qu'il a sauves un soir que des voleurs
venaient de les attaquer?

--Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouves dans la rue!...
quelque malheureuse!... Et c'est pour un semblable objet que je suis
outrage!...

--a n'est pas du tout une malheureuse! car il parat, au contraire,
que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et
vingt domestiques!

Et Rose se retourne en se disant: Faut dire tout a, parce que a la
vexe.

--C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait
seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est
Italienne?

--Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a
pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais
il l'aime d'une force...

--Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous rponds qu'il ne
l'pousera pas!...--Bah! qui l'en empcherait?--Moi.--Vous!--Oui, la
bonne, moi!...--C'est peut-tre dj fait seulement!--Qu'il ne s'en
avise pas!... Et le nom de cette beaut extraordinaire?--Je n'en sais
rien.--Vous n'en savez rien?--Non, M. Jean ne me l'a pas dit.--C'est
bien tonnant!... et sa demeure?--Je n'en sais rien.--Vous ne savez pas
la demeure... vous la confidente de M. Jean?--Non, mamselle, je ne la
sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce
serait trahir les secrets de l'amour!...

Et Rose se dit tout bas: Faut lui faire croire que je sais l'adresse.

--Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire l'adresse de cette dame?
s'crie Adlade en faisant des yeux tincelans.

--Mademoiselle, je ne vous la dirai pas, rpond Rose en recommanant 
pousseter.

--La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre
fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre
matre, si vous ne me donnez pas cette adresse.

--Vous me ferez chasser! s'crie Rose en faisant avec son plumeau
voler de la poussire sur Adlade. Ah! ben, il est joli, celui-l!
mais le malheur c'est que _mon matre_ commencera par m'couter avant
vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez
vot' _papa_, et de ne pas venir faire ici des jrmiades pour avoir un
mari.

Ces derniers mots mettent le comble  la colre d'Adlade, qui s'crie:
Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique, et sort
en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur
elle en criant: Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une _Danade_!

La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre
rsultat. L'anne s'coula sans que l'on et des nouvelles de Jean qui
tudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer,
pendant que Bellequeue s'inquitait de lui, que Rose s'tonnait de ne
point le voir arriver, et qu'Adlade courait tous les matins chez le
portier de la rue de Provence.




CHAPITRE XXV.

SJOUR A LUZARCHE.


Jean ne tarde pas  profiter de l'invitation de madame Dorville, car le
dsir d'tudier ne tient pas contre celui d'tre auprs de Caroline, et
d'ailleurs, quand c'est pour plaire  une femme aimable et spirituelle
que l'on veut refaire son ducation, c'est toujours auprs d'elle que
l'on prendra les meilleures leons. Les matres nous enseignent la
science: les femmes nous apprennent  plaire; nous sortons des mains des
premiers tout fiers de pouvoir montrer notre rudition; nous apprenons
avec les secondes  cacher la scheresse du savoir sous les formes
gracieuses de la galanterie,  aimer de jolis riens qui ont du prix
parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprs des femmes
nous savons couter, et dans le monde c'est le moyen de se faire
rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!

Jean, qui connat maintenant les convenances, a laiss  madame Dorville
le temps d'arriver, de s'tablir dans sa maison de campagne; mais aprs
six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, mont sur un joli
cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.

Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant
de l'endroit habit par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier:
quand nous touchons au but de nos dsirs, il semble qu'une voix secrte
nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'esprance est
dj le bonheur mme.

Jean n'a point demand  madame Dorville dans quelle partie du pays est
situe sa maison, mais il est persuad qu'il devinera l'endroit qu'elle
habite. En apercevant une jolie habitation, dcore avec lgance, Jean
s'crie: C'est l... et il descend de cheval, frappe et demande madame
Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: Monsieur, la maison
de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier  gauche.

Jean remercie et remonte  cheval, fort tonn que son coeur ait pu le
tromper, mais si le coeur tait toujours sorcier, cela exposerait 
beaucoup de dsagrmens.

Enfin on aperoit la maison tant dsire; elle est moins lgante que
celle o Jean s'est adress, mais sa simplicit est de bon got. Sur le
devant est une cour ferme par une grille; cette cour est orne
d'arbustes et entoure d'un treillage en chvrefeuille; la maison a un
rez-de-chausse, deux tages et des greniers, et le vestibule du milieu,
dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrire la maison un
jardin dlicieux.

Jean n'a pas remarqu tout cela, mais il a vu une dame  une fentre du
premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline
qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mne  la
grande route. Bientt le jeune voyageur est auprs d'elle, et Caroline
trouve que M. Jean se tient fort bien  cheval.

Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive.
Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: Vous voyez, madame, que
je profite de votre invitation.

--C'est fort aimable  vous... Je ne vous avais pas indiqu de quel
ct je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point.
tes-vous fatigu?--Pas du tout.--Alors je vais vous faire admirer
toutes mes possessions, il faut se rsigner  cela quand on va visiter
des campagnards, je ne vous ferai pas grce d'un rosier... Mais
auparavant, je dois vous prsenter aux personnes qui veulent bien me
tenir ici fidle compagnie.

Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chausse;
l, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe 
lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de
douze  treize ans. La vieille dame, nomme madame Marcelin, avait t
amie de la mre de Caroline; elle tait peu fortune et Caroline
profitait de son sjour  la campagne pour engager madame Marcelin 
venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir.
La jeune personne, nomme Laure, tait fille de gens honntes, que des
malheurs avaient ruins et qui ne pouvaient donner  leur fille aucun
talent agrable; Caroline amenait Laure avec elle  sa campagne, et l,
se plaisait  lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de
grandes dispositions.

Grce  cette socit, madame Dorville pouvait aussi recevoir  sa
campagne qui bon lui semblait, sans donner prise  la mdisance, ce
qu'elle n'et point os faire si elle l'et habite seule.

Jean a salu la vieille dame qui a t ses lunettes, et quitt un moment
ses journaux  son entre dans le salon. La petite Laure a salu aussi,
puis elle continue d'tudier sa musique. Voil, dit Caroline  Jean,
mes fidles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez
augmenter notre socit, vous me ferez plaisir. Sans avoir un chteau,
on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours.
Du reste, ici, libert entire: on travaille, on lit, on va se promener,
on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit tre
exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plat; et comme les
causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on
souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.

Jean est enchant de l'aimable rception de Caroline; il aurait
cependant prfr la trouver seule dans sa maison de campagne; mais
tre auprs d'elle, c'est dj beaucoup, et madame Dorville l'a engag 
lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point esprer.

Venez voir mes domaines, dit Caroline en prenant elle-mme la main de
Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout mu de sentir la jolie main de
Caroline tenir la sienne, et charm que les manires de la bonne
compagnie permissent cette douce familiarit.

On parcourt le jardin qui est trs-vaste. On visite un petit bois de
noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline
montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'criant: Je vous ai
prvenu que je ne vous ferais grce de rien. Jean trouve tout
admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention  ce qu'on lui
montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense
qu'habiter auprs d'elle lui rendrait l'tude bien plus facile.

Caroline conduit son hte dans une petite pice o sont plusieurs
tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.

C'est ici, monsieur, o l'on vient travailler, tudier, ou lire, dit
la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne
pendant cinq mois de l'anne, j'aime  y retrouver les auteurs qui me
plaisent. Il n'y a l qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont
bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses.
C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leon  Laure.
Il n'y a que la musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur,
vous voil de la maison, et lorsque vous me ferez l'amiti d'y venir,
vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pice que j'ai
dcore du beau nom de bibliothque.

--Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si
ma prsence ne vous est point importune... dit Jean en regardant
Caroline. Celle-ci dtourne ses regards des siens en lui rpondant: Si
votre prsence m'tait importune, vous aurais-je engag  venir me
voir?...--Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans
avoir de l'amiti l'un pour l'autre.--Ici, nous ne sommes pas dans le
monde; j'y reois bien parfois des visites dont je me passerais
volontiers, mais ces personnes-l... je ne les engage jamais  venir
tudier chez moi.--Que je suis heureux, madame, d'tre du nombre de
celles que vous voulez bien admettre dans votre intimit!... Comment
ai-je mrit ce bonheur?--Votre franchise m'a toujours prvenue en votre
faveur... Il y a si peu de gens sincres dans le monde!... Je souffrais
cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois
communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous
fche peut-tre.

--Bien loin de l, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir
les meilleures leons?... N'est-ce pas  vous que je dois...

En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. Voil l'heure du
dner, s'crie Caroline, cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait
chez moi comme dans un chteau. Allons, monsieur, ne nous faisons pas
attendre.

Jean suit sa jeune htesse. La vieille dame et la petite Laure taient
dj dans la salle  manger. On se met  table. D'abord Jean est encore
un peu embarrass; mais bientt l'amabilit, la gat de Caroline, lui
font perdre cette contrainte qui l'empchait d'tre lui-mme. Il se sent
peu  peu entirement  son aise, il s'exprime avec plus de facilit, il
ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien
qu'on ne se moquera pas de lui; pour la premire fois, devant Caroline,
il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en
parat pas tonne: elle avait devin que Jean pouvait tre tout cela.

Aprs le dner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris
d'tre dj avec Caroline comme avec une ancienne connaissance.
Cependant il ne se permettrait avec elle aucune libert, aucune
familiarit que la plus stricte dcence n'autorist. Mais l'amabilit,
la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et
il est tout tonn de voir que l'on peut tre trs-aimable dans le
monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose.
Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au
piano, et Caroline dit  Jean: La musique va vous ennuyer? Vous ne
l'aimez pas?

--Pardonnez-moi, rpond Jean, je l'aime beaucoup  prsent, et je
commence mme ...  chanter un peu.

--Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons...
voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous
avons l de quoi chanter.

Caroline se met au piano, Jean se place derrire elle, il choisit un
morceau qu'il connat, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup
mieux et avec expression, parce qu'tant plac derrire la chaise de
Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est
une glace, et bientt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne,
et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il
s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.

Eh bien! pourquoi donc vous arrtez-vous? dit Caroline. Cela allait
si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut
travailler.

Jean achve le morceau. Caroline s'crie  chaque instant: C'est
tonnant... en si peu de temps... savoir dj si bien chanter... suivre
la mesure!... sentir la musique!...

Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans
ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait
depuis un an.

Je sais aussi quelques duos, dit Jean qui a dj moins peur de
chanter. --Des duos!... Lesquels?...--Mais... d'abord celui que vous
avez chant...  cette grande soire o... je vous ai rencontre.--Ah!
je me rappelle: le duo _des Aubergistes de qualit_. Le voil; nous
allons l'essayer ensemble.

Jean se sent tout mu en entendant la jolie voix de Caroline, il ose 
peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on
le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point
s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix
lorsqu'il parle d'amour.

Nous ferons quelque chose de vous, dit Caroline; Laure chante bien,
elle vous donnera des leons... Ce serait vraiment dommage de ne point
faire de vous un bon musicien.

Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou
peut-tre sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.

Mais dj la vieille madame Marcelin a ferm son livre et pris sa
lumire pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit
se permettre de rester, si on l'a en effet engag  passer quelques
jours. Dans son incertitude, il se lve, prend son chapeau, et regarde
Caroline avec embarras.

Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire? lui dit la jeune femme en
allant  lui. Est-ce que vous partez?...--Mais, madame... je ne
sais...--Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours... 
moins que vos affaires ne vous permettent pas...--Oh! pardonnez-moi,
madame!... je suis entirement libre!... Mais je craignais... Je ne
savais pas si je devais...

Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise
parat, et on lui ordonne de conduire Jean  une des chambres d'amis.

Jean fait un profond salut  la compagnie, et suit la domestique qui le
conduit  une jolie pice du second tage o elle le laisse, et Jean se
met au lit encore tout tourdi de son bonheur, et la pense qu'il couche
sous le mme toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester
plusieurs jours, le tient veill toute la nuit... Mais on ne peut pas
avoir tous les bonheurs  la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir
lorsque nos ides sont couleur de rose?...

Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne
heure. Au point du jour, Jean tait sur pied; il commence par donner
ordre  son domestique de retourner  son logement  Paris, car il ne
voit pas la ncessit de le garder avec lui chez madame Dorville.
Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec dlice ces
alles, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la prsence
de Caroline. Il semblait  Jean que l'air qu'il respirait tait plus
doux, que la nature tait plus belle partout o la femme charmante avait
port ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence cause par l'objet
aim, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens
qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un
enfant transforme pour nous une chaumire en un boudoir dlicieux; un
bois sombre, une grotte obscure en un sjour enchanteur; et que lui
faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez
retrouss!... Les Armide, les Circ, les Mde, n'en savaient pas plus
que cet enfant-l.

Jean tait absorb dans ses penses, arrt devant un groupe d'arbres
prs duquel tait un banc de verdure. Il regardait ce banc avec
attention... ou peut-tre il ne le voyait pas, car les amoureux sont
comme les miopes; leurs penses sont quelquefois bien loin de ce qu'ils
semblent examiner. Tout  coup une voix bien connue se fait entendre
prs du jeune homme, et lui dit: Que regardez-vous donc l avec tant
d'attention?...

Jean se retourne et dit  Caroline: Je regardais ce banc de
gazon...--Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien
d'extraordinaire...--Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous
aviez t assise  cette place.

Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est mue de cet aveu si simple,
si naf, qui en disait plus que des complimens arrangs avec art, et
dbits avec prtention. Pendant quelques minutes elle reste pensive
aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.

Mais la petite Laure accourt annoncer que le djeuner est servi. Dj
Caroline a repris sa gat, et l'on retourne  la maison. Aprs le
djeuner, madame Marcelin dveloppe avec dlices les journaux dont la
lecture va l'occuper une grande partie de la journe. Caroline et Laure
montent  la bibliothque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames
dessinent, mais de temps  autre ses yeux ne sont plus sur son livre;
ils se portent sur son aimable htesse, et par hasard, sans doute, les
regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit
en souriant: Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez
pas?--Pardonnez-moi, madame, c'est que je... mditais sur ce que je
viens de lire...--Ah! c'est trs-bien cela, monsieur.

Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il
faut ncessairement apprendre  mentir.

Quand Caroline et son colire ont termin leur leon de dessin, elles
laissent Jean dans la bibliothque, et c'est seulement alors qu'il
tudie rellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au
salon, et la jeune Laure lui donne une leon de solfge. Aprs le dner,
on se promne dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on
rentre, et l'on fait encore de la musique.

Plusieurs jours s'coulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser
davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui
faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fcht, et ne lui permt plus
d'habiter auprs d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche
ne dit point le secret de son coeur, ses yeux doivent le faire connatre.
Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses
regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression
bienveillante, mais peut-tre n'est-ce que de l'amiti; Caroline est
bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se
croit pas digne de possder son coeur; il se voit encore ce qu'il tait
autrefois.

Huit jours se sont couls rapidement; en restant plus long-temps, pour
sa premire visite, Jean craindrait d'tre indiscret, et le matin du
neuvime, il fait ses adieux.

Vous nous quittez! lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus
douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui
est prt  lui rpondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa
rsolution, et annonce que quelques affaires l'appellent  Paris.

Si vous tes long-temps sans revenir, dit la petite Laure, vous
oublierez tout ce que je vous ai appris.--Vous l'entendez, dit
Caroline, votre matresse de musique veut que vous reveniez bientt...

La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord
avec les dsirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il
la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter  ses lvres... Il y a
encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il
tait hardi, entreprenant; mais les extrmes se touchent, et ce n'est
plus le Jean d'autrefois.

Il s'est enfin arrache du sjour enchant, et il se dit en retournant 
Paris: Je ne suis pas rest plus long-temps, cette fois, par
biensance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu' ce
qu'elle-mme me dise de partir.




CHAPITRE XXVI.

VISITES, DUEL ET SES SUITES


Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus 
quelques pas; il ne peut esprer de la voir passer dans la rue, les
journes lui semblent d'une longueur mortelle, l'tude mme ne saurait
le distraire. Aprs huit jours qui lui paraissent ternels, Jean n'y
tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. Si elle parat
mcontente de me revoir si tt, si elle me reoit froidement, se
dit-il, eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si
ma prsence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air
qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui
parlerai jamais de mon amour.

Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas
mcontente de son empressement  la revoir; livr  cet espoir, il
presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'cume 
Luzarche.

Jean est dj descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui
sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez
elle. J'ons vu madame tout  l'heure descendre au jardin, rpond le
jardinier. Jean, enchant, glisse une pice d'or au domestique, et court
au jardin sans s'arrter dans la maison.

Jean connat tous les dtours du jardin, il en a dj parcouru une
partie, et n'aperoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une alle,
il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle
l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.

Jean s'arrte; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tte
pour connatre ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni
ouvrage, ni dessin; sa tte est appuye sur une de ses mains, ses yeux
sont fixs sur le gazon, son sein se soulve doucement, elle est toute
entire  ses rflexions.

Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: A quoi... ou  qui
pense-t-elle en ce moment?

Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rverie,
Caroline tourne subitement la tte, et voit Jean immobile  quatre pas
d'elle.

Comment!... c'est vous!... vous, ici! dit Caroline avec surprise.
--Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous tiez au jardin,
et je suis venu vous y chercher...--Et vous restiez l sans me rien
dire?--Je vous voyais... n'tait-ce pas beaucoup?

--Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que vous prenez trop le ton
du monde, car vous faites aussi des complimens.--Des complimens... Non,
madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincrit
d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.--Mon
Dieu! comme vous avez chaud!... vous tes tout en nage.--Je suis venu un
peu vite...--Venez donc vous asseoir, au moins.

Jean ne se fait pas rpter cette invitation, il s'assied prs de
Caroline qui reprend en le regardant avec intrt: Quelle folie! se
fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!--Mais... pour vous voir plus
tt.--Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?--Cette
campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter prs de vous, qu'
Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu rsister  ce que
j'prouvais... Peut-tre ce dsir m'a-t-il fait manquer aux convenances,
en me ramenant si vite en ces lieux...--Monsieur Jean, je vous l'ai dj
dit, pour ses amis on doit se dfaire de ces formes crmonieuses...
Est-ce que vous ne voulez pas tre le mien.--Votre ami? ce titre est
bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...

Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de
l'entendre et s'crie en riant: Mais, mon Dieu! comme nous voil
srieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et
j'espre qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on
ait l'air pensif comme cela.

--Eh bien! je serai gai, madame, rpond Jean en poussant encore un
gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean
rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre,
qu'elle ne peut s'empcher de rougir et de soupirer aussi.

En ce moment la petite Laure accourt annoncer  sa bonne amie que des
voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lve en disant  Jean:
Allons au salon.... On se doit  la socit. Et Jean la suit en se
disant: Les convenances ont aussi leur mauvais ct.

La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de
quatre enfans, qui se prtendent voisins de madame Dorville, parce
qu'ils ont un pied--terre  Chantilly, o du reste ils ne sont jamais,
passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans
faon, s'installer tantt chez l'un, tantt chez l'autre. Caroline, qui
se trouve souvent avec eux  Paris, est oblige de faire accueil  une
famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la
femme une sotte remplie de prtention, et les quatre petits garons des
diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis
que le papa ne cesse de rpter: Oh! vous pouvez laisser mes garons
courir partout, ils sont trop bien levs pour toucher  rien.

Pendant que Caroline reoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame
Marcelin, et dire bonjour  la petite Laure; puis, n'esprant plus tre
un moment seul avec Caroline, il va se rendre  la bibliothque; mais
dj M. Deschamps s'est empar de lui, et a commenc, sur les plaisirs
de la campagne, une conversation qu'il parat avoir l'intention de
pousser fort loin, sans laisser  son interlocuteur la facult de placer
autre chose que des _oui_ et des _non_. Fatigu de ce bavardage, Jean
bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque
arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses
rflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas
comment il sortira de l; mais Caroline, qui s'est aperue que depuis
deux heures il est la victime de M. Deschamps, se dcide  venir le
dlivrer en lui annonant que Laure l'attend pour faire de la musique.
Jean remercie d'un coup d'oeil Caroline, et la laisse avec ce monsieur
qui sait si bien dtailler les plaisirs de la campagne.

Jean se flattait que la famille Deschamps partirait aprs le dner;
mais, au dessert, le chef de famille dit  Caroline: madame Dorville,
nous venons, sans faons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite,
nous irons  couen, chez M. de Grandfort, o nous resterons quinze
jours... De-l  Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons
trois semaines  Beaumont et un mois  Louvre... On nous attend partout;
nous sommes pris pour tout l't; mais il faut venir nous voir aussi 
Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flatts de vous
recevoir...

Avant d'inviter les personnes  aller chez lui, M. Deschamps avait soin
de faire savoir qu'il n'y tait jamais. Pendant qu'il parlait, Jean
regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: Comment! vous
allez garder pendant huit jours ces gens-l chez vous?... Un lger
sourire qui parut sur les lvres de la jolie femme, ft comprendre 
Jean qu'elle devinait sa pense. Cependant elle rpondit trs-poliment 
M. Deschamps: C'est fort aimable  vous d'tre venu me voir; quelques
jours plus tard vous ne m'eussiez point trouve, car on m'attend aussi 
une campagne voisine, et j'ai promis d'y tre dans quatre ou cinq
jours...

--Alors nous ne resterons que cela chez vous, reprend M. Deschamps,
et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.

--Voil cinq jours qui seront bien amusans! se dit Jean. En effet,
tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de
goter un moment de tranquillit,  moins de sortir de la maison. Le
matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothque;
pas moyen de lui chapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au
pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent mme gentil
de draciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la
voix du papa, se mlant aux cris de ses quatre garons, ne permet pas
d'entendre ce qu'on fait au piano.

Enfin, le cinquime jour, la famille Deschamps prend cong, et M.
Deschamps, aprs avoir dit: Partons pour couen, ne manque pas
d'engager encore madame Dorville  venir les voir  Chantilly.

Il semble qu'on respire plus librement, dbarrass de la prsence de
personnages ennuyeux. Aprs le dpart des Deschamps, on reprend chez
Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se
voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais 
mriter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrs
dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la
bibliothque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduit
au travail; tre prs d'elle est dj une douce rcompense, et lors mme
qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livr  ses penses, Jean
trouve que le temps vole. Prs de ce qu'on aime les heures s'coulent si
rapidement!

Mais, dix jours aprs le dpart de la famille Deschamps, un joli
cabriolet s'arrte  la porte de la maison de madame Dorville, et
bientt madame Beaumont et M. Valcourt se prsentent chez Caroline.

Depuis long-temps Valcourt dsirait aller  la campagne de la jeune
veuve, il avait pri madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y
avait consenti.

Les dames taient dans le salon du rez-de-chausse lorsque les
nouveau-venus arrivrent. Caroline les reoit avec sa grce habituelle;
Valcourt demande pardon de la libert qu'il a prise d'accompagner madame
Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les
honneurs de chez soi.

Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'crie: C'est un
sjour dlicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie, madame
Beaumont annonce  Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour
quelques jours. C'est bien aimable  vous, rpond Caroline en
souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un
d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.

Jean travaillait dans la bibliothque, pendant que madame Beaumont et
Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est monte
dire  Jean: Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de
Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a
du monde.

Jean trouve aussi que c'est trs-contrariant, non pas seulement parce
que cela empche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce
monsieur et cette dame ne peuvent tre aussi ennuyeux que les Deschamps.

Jean va faire une toilette plus soigne avant de descendre au salon,
puis il se prsente avec cette aisance, cette grce qu'il acquiert
chaque jour prs de Caroline. Tout le monde tait runi, madame Beaumont
regarde Jean, car sa tournure, ses manires sont tellement diffrentes
d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a
sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits
expriment la surprise, le dpit qu'il prouve en le retrouvant chez
madame Dorville.

Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis
que madame Beaumont dit tout bas  Caroline: Ma chre amie, quel est
donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.--C'est M.
Durand...--Comment!... celui qui avait si mauvais ton?--Oui, ma chre
amie.--Mais il me fait l'effet de n'tre plus le mme.--C'est qu'en
effet il est entirement chang... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on
peut maintenant le recevoir sans se compromettre.

Ces mots sont accompagns d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces
deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est
dsol de ne rien pouvoir trouver  critiquer dans sa toilette.

La cloche du dner se fait entendre; Jean prsente sa main  madame
Beaumont. On va se mettre  table: d'abord on y parle peu, chacun semble
s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas  conter les nouvelles de
Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins tre fort emprunt
dans la conversation, cherche  le faire causer. Mais au grand
tonnement du jeune fat, Jean rpond fort bien, et s'il ne fait pas de
priphrases, de mtaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des
termes recherchs, il sait parfaitement soutenir la conversation.

Valcourt se mord les lvres avec colre; ses yeux se portent, tantt sur
Jean, tantt sur Caroline, et dj il a gliss dans ses discours
quelques observations malignes qui n'ont point chapp  la jeune veuve,
mais auxquelles Jean n'a point fait attention.

Le dner est termin, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte
pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa
gat paraisse un peu force, elle n'en fait pas moins mal  Jean qui
s'loigne en soupirant, et va se promener dans une alle solitaire en se
disant: J'aimais encore mieux la famille Deschamps.

La nuit ramne tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout
bas  Jean: Pourquoi donc n'tes-vous pas rest avec nous au
jardin?--Je craignais... d'tre importun...--C'est trs-mal, monsieur...
Dornavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.

Ces mots ont rendu le bonheur  Jean, et Valcourt, qui le voit sourire,
fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.

On engage Valcourt  chanter; aprs s'tre fait prier long-temps, il y
consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de
chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher
en mariant sa voix  celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est
assis dans un coin, il coute; mais aprs le nocturne, Caroline le prie
de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas rpter cette
invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en
murmurant: Nous allons voir comment il chante!

Au grand regret du jeune prsomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne
fait point de cadences, de roulades, il a du got et de l'expression, ce
qui vaut beaucoup mieux.

C'est vraiment trs-bien! dit madame Beaumont, monsieur a une fort
jolie voix...--N'est-ce pas, ma chre amie, dit Caroline, qu'il et
t dommage que M. Durand n'apprt pas la musique.

--C'et t une perte horrible! s'crie Valcourt avec ironie. Il
parat que monsieur a mis le temps  profit... Car je me rappelle qu'il
m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'_embtait_.

Caroline est pique de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean
se contente de rpondre avec beaucoup de tranquillit: En effet,
monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je
voulais mriter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez
elle de manire  la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.

Valcourt se mord les lvres et ne rpond rien. Caroline s'empresse de
parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on
se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main  madame Dorville,
et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont rpondu.

Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espre y
rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a t aussi matinal
que lui, il vient parcourir les alles, admirer les fleurs, la volire,
et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier prs
d'elle. La jolie veuve, qui aperoit Jean, dirige ses pas de son ct,
mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de
fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.

Le djeuner rassemble la socit. Caroline est aimable avec tout le
monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage.
Persuad que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques
bvues, le jeune fat entame tous les sujets de conversation; il parle
littrature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en
voyant Jean ne point prendre part  la conversation.

Je vais lire dans le jardin, dit madame Beaumont. --Aprs le
djeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs, dit
Valcourt. --Moi, je vais tudier  la bibliothque, dit Jean.

--tudier? reprend Valcourt d'un air moqueur. --Oui, monsieur,
tudier.--Apprenez-vous par hasard  danser l'anglaise?

Cette question en rappelant  Jean son aventure  la grande soire, lui
fait monter le rouge au visage; la colre brille dans ses yeux, mais
Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est
enchant de le mystifier, reprend en ricanant: C'est qu'on m'a dit que
vous n'tiez pas heureux  cette danse-l... Et puisque vous tes en
train d'apprendre tant de choses, il ne vous en cotera pas plus
d'apprendre  danser.

Jean ne rpond rien; il sort de la salle en saluant froidement les
dames. Caroline prend aussitt le bras de Laure, Valcourt l'arrte et
lui demande en souriant si elle va aussi se livrer  l'tude. --Je suis
chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte  vous rendre... Je
vous prie de ne pas l'oublier.

Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcs, prouvent  Valcourt
qu'elle est blesse de ce qu'il a dit  Jean. Le jeune fat est rest
seul, il retourne au jardin en se disant: Est-ce que madame Dorville me
prfrerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame
Dorville a trop bon got... Ce grand dadais aura beau tudier,
aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a t bien sot
quand je lui ai parl de l'anglaise!... Il s'est sauv sans trouver un
mot  me rpondre...

En ce moment Valcourt lve les yeux et voit Jean qui sortait d'une alle
voisine et venait droit  lui.

Monsieur, dit Jean avec beaucoup de calme, j'attendais l'occasion de
vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? dit Valcourt d'un ton impertinent,
quoiqu'il comment  croire que Jean avait trouv quelque chose  lui
rpondre.

--Monsieur, en me conseillant d'apprendre  danser l'anglaise, votre
intention a-t-elle t de m'insulter?

--Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois
compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!

--Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec
tonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme
vous venez de le faire... Si je n'avais t retenu par la prsence de
ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous rpondre.

--Ha ! monsieur, est-ce que vous prtendez me donner des leons, par
hasard?--Justement, monsieur, je veux vous en donner une de
savoir-vivre...--Insolent!--Point de propos, monsieur, et surtout point
de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous
vous montiez la tte. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher cette
affaire  madame Dorville, et que ce n'est point prs des lieux qu'elle
habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris;
demain matin  cinq heures j'espre vous rencontrer  la barrire de
l'toile.--Oui, monsieur, j'y serai.

Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis
il monte  la chambre qu'il occupe, fait ses prparatifs de dpart et
descend en rflchissant s'il doit s'loigner sans dire adieu  madame
Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui
vient  lui.

O donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prpare votre
cheval.--Je vais...  Paris...--Vous partez... Eh! pourquoi me quitter
si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la prsence vous fait
abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je prfre la
socit d'un fat, d'un tourdi,  la vtre... S'il vous a dit ce matin
des choses qui vous ont dplu, de grce n'y faites pas attention... je
vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on
regrette d'tre forc d'entendre!

Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux;
c'tait la premire fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa
bouche, avait tant de douceur que Jean, mu, transport de plaisir, est
un moment indcis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le
rendez-vous est donn, y manquer serait une lchet. Il lui rpond au
bout d'un moment: Je me suis rappel que j'avais ce soir absolument
affaire  Paris... Mais je reviendrai bientt je l'espre... demain
peut-tre... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien
qu'auprs de vous?

Caroline tend sa main  Jean en lui disant: Partez donc... et revenez
bientt.

Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la premire
fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte
 cheval et s'loigne de Luzarche.

Caroline est retourne tristement au salon, elle y cause quelque temps
avec les dames. Valcourt vient bientt se joindre  la socit. Il fait
encore l'aimable, le smillant, cependant il est moins gai que le matin.

Au dner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. Il nous a
quitts, dit Caroline, il avait affaire ce soir  Paris.

On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, aprs avoir fait quelques
tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner  Paris.

Quoi! vous nous quittez dj? dit madame Beaumont. --Oui, belle dame,
j'ai affaire  Paris... Mais j'espre revenir incessamment vous revoir,
mesdames...

--Vous ne me retrouveriez point  cette campagne, monsieur, dit
Caroline; ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.

Ces mots taient un cong formel, Valcourt le sent, il est furieux, et
il s'loigne en disant: Adieu donc, madame... mais si vous attendez
incessamment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos dsirs
n'prouvent quelques contrarits.

--Que veut dire M. Valcourt? s'crie Caroline ds que le jeune fat est
loign. Ce ton persifleur en me quittant...--Ma foi, ma chre amie,
dit madame Beaumont, Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la
manire dont vous venez de lui parler.....--Eh! madame! comment M.
Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il
persifle..... il offense mme une personne dont il n'avait nullement 
se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux
comport ce matin..... Mais ce dpart subit de tous deux..... Ces mots
chapps  Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pense!... S'ils
allaient!...--Allons, ma chre! ne croyez-vous pas qu'ils vont se
battre... pour une plaisanterie sur la danse!--Le ton de M. Valcourt ne
permettait pas que l'on souffrt une telle plaisanterie.--Vous avez bien
vu que M. Durand ne lui a rien rpondu.--Non... devant nous... Mais
peut-tre...--Allons! voil de ces ides qui n'ont pas le sens commun.

Caroline est triste toute la soire; on se spare de bonne heure, et le
lendemain matin, madame Beaumont, mcontente de ce qui s'est pass avec
son protg, dit adieu  madame Dorville et retourne  Paris.

Caroline passe la journe dans la plus grande agitation, se plaant 
chaque instant  l'une des fentres qui donnent sur la route; elle
oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de sa
tristesse, lui demande si elle est indispose; la petite Laure fait ce
qu'elle peut pour la faire sourire. Je n'ai rien..... rien absolument,
rpond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait
pas celles qui l'entourent.

Avec la nuit, la tristesse, l'inquitude de Caroline ont augment, car
Jean n'est pas revenu et n'a pas donn de ses nouvelles. La jeune femme
se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidle Louise la suit. Elle
a remarqu aussi le changement d'humeur de sa matresse. Louise, quoique
fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples
ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler
sa matresse, dit en la dshabillant:

Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est all brusquement hier... sans
rien dire  personne... Je croyais, moi, qu'il n'tait all que se
promener dans les environs.--Non, Louise... il est retourn  Paris...
Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et
je suis tonne...--Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant
se plaire chez madame...--Tu crois, Louise, ah! je voudrais dj tre 
demain...--Madame parat bien agite... Est-ce qu'il doit arriver
quelque chose  M. Durand?--Quelque chose?... J'espre que non...
Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.--Mon Dieu!
est-ce que M. Durand est all se battre?...--Je ne vous dis pas cela,
Louise... Vous tes d'une curiosit!--Pardon, madame.

La femme de chambre avait fini son service, elle s'loignait, sa
matresse la rappelle.

Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...--Oui,
madame.--Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir o tout est en
dsordre.

Louise s'approche du tiroir o il n'y avait rien de drang, mais elle
fait semblant d'y tre trs-occupe, parce qu'elle voit bien que sa
matresse veut qu'elle reste l. Au bout de quelque temps Caroline lui
dit: Louise..... j'ai oubli  Paris bien des choses dont j'ai
besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que
vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?--Si, madame, quand
vous voudrez...--Mais le plus tt possible... demain peut-tre... Je
vous donnerai la note de ce que je veux...--Oui, madame.--Si, par
hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est,
je crois, notre voisin, rue Richer...--Oh! alors, madame, je passerai
naturellement devant chez lui.--Vous pourriez... Il serait peut-tre
convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade...
bless... s'il ne lui est rien arriv.--Certainement, madame, que je
peux demander tout a...--Sans dire... qui vous envoie...--Oui, madame,
ce sera de moi-mme... Mais si en effet il tait arriv quelque chose 
ce monsieur.--Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez
vous-mme...--Oui, madame!...--Et vous reviendrez ici le plus
promptement possible!--Soyez tranquille.

Caroline congdie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce
qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver
le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne
 Louise ses commissions pour Paris.

Jean, accompagn seulement de son domestique, s'tait rendu au
rendez-vous qu'il avait indiqu  Valcourt, et celui-ci ne s'tait point
fait attendre. Le rsultat de cette rencontre fut un coup d'pe que
Jean reut dans le ct; car, comme lve de Bellequeue, quoiqu'il
manit trs-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'
Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu' attaquer, et il fut
vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'tre en pareille circonstance,
et trouvant  Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'tait battu avec lui,
Valcourt aida le domestique  placer son matre dans une voiture, puis
le salua en le quittant.

La blessure de Jean n'tait point dangereuse; mais, dans le trajet, il
avait perdu beaucoup de sang, il en rsulta une grande faiblesse, et
malgr tout son dsir de donner de ses nouvelles  Caroline, le
lendemain de son duel, il n'tait point encore en tat de conduire une
plume; le mdecin lui avait mme recommand beaucoup de calme, s'il
voulait tre plus tt guri.

Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour
n'est point satisfait. Jean se dsolait d'tre retenu sur son lit, et il
songeait  envoyer son domestique  Luzarche, lorsque Louise parut dans
son appartement.

Jean fit un mouvement de joie... puis il devint ple comme la mort et
eut une faiblesse, parce qu'il n'tait pas encore en tat de supporter
la moindre motion. La femme de chambre courut lui porter secours en
s'criant: Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien
raison d'tre inquite, de craindre pour lui...

Malgr sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant  lui,
il dit en souriant  Louise: Quoi!... votre matresse a eu la bont
d'tre inquite de moi?--Certainement, monsieur.... c'est--dire je dois
avoir l'air d'tre venue de moi-mme, mais c'est elle qui m'a
envoye...... Vous vous tes donc battu, monsieur? Vous tes donc
bless?--Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientt guri, je le
sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame
Dorville a pens  moi... Louise, dites-lui bien que sitt que je serai
en tat de sortir, c'est prs d'elle que je me rendrai....--Oui,
monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade
ensuite... D'ailleurs, je suis bien sre que madame m'enverra savoir de
vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-mme... comme aujourd'hui.
Adieu, monsieur, je retourne bien vite prs de madame, car elle est bien
presse de savoir de vos nouvelles.

Louise s'loigne, et Jean se sent dj beaucoup mieux, car la certitude
que Caroline pense  lui a vers un baume sur sa blessure.

On attendait avec impatience  Luzarche le retour de la jeune fille;
Caroline avait avou le sujet de son inquitude  ses compagnes fidles,
et celles-ci la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure
aimaient beaucoup Jean, qui tait avec elles aimable et sans prtention.

Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille
dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient ple et tremblante en
apprenant que Jean est bless, tandis que madame Marcelin s'crie:
Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misres! et
que la petite Laure dit: Il ne devrait tre permis de se battre qu' la
guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.

Lorsque Louise a rassur ces dames en leur disant que le mdecin a
dclar que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe  sa
femme de chambre de la suivre dans son appartement, et l elle se fait
rpter les moindres dtails de son entrevue avec Jean, interrompant 
chaque instant Louise en s'criant: Pauvre jeune homme!... Il t'a dit
que j'tais trop bonne... comme si ce n'tait pas tout naturel... Je
suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je
l'espre, il ne se prsentera chez moi...--Ah! j'aime bien mieux
monsieur Durand, moi, madame...--Il t'a donc remercie, Louise... de ce
que j'avais... de ce que tu tais alle savoir...--Oui, madame... il
prtend que cela le gurira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...--Si
je le savais.... si je pensais...

Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle rflchit
qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise,
elle l'engage  aller s'informer de la sant du jeune bless, et  lui
faire connatre l'intrt que tout le monde prend  son rtablissement.

Jean se sentait dj plus fort, et malgr la dfense de son mdecin, il
avait pass une partie de ses journes  crire  Caroline. Il ne
voulait que la remercier de l'intrt qu'elle daignait lui tmoigner;
mais son coeur conduisait sa plume, sa lettre tait brlante, et  chaque
mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son
respect.

La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la
priant de la donner  sa matresse; une bourse accompagne la missive. Il
n'en tait pas besoin pour que la femme de chambre se charget du
billet; cependant une bourse donne avec grce ne gte jamais rien, et,
 son retour  la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa
commission.

Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'me de Caroline, elle
le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire
encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois
rveuse, sa rverie mme semble donner  ses traits une expression plus
sduisante. Femme qui pense  l'amour doit tre encore plus jolie.

Caroline n'ose pas rpondre  la lettre de Jean; mais bientt Louise
reoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage  ne point
oublier d'aller voir le jeune bless. Jamais Louise n'a fait si souvent
le trajet de Paris  Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car  son
arrive et  son retour, elle fait toujours des heureux.

Louise a revu Jean qui commence  se lever, mais ne peut encore sortir.
Jean a remis  la jeune fille une autre lettre pour sa matresse, et
cette fois, il ose y dire  Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son
coeur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute
bien fche que Jean mourt au lieu de gurir, se dcide  lui rpondre
deux mots.

Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois
des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas 
lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque
de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait  Jean: Qu'elle
serait bien fche de faire son malheur; qu'elle attendait avec
impatience le moment o ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne
voulait pas qu'il ft d'imprudence, parce que sa sant tait bien chre
 toutes ses amies de Luzarche. Et tout cela se trouvait dans les deux
mots que la jolie main avait tracs. On conoit l'ivresse, le dlire de
Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie
Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir bless, car c'est
 cet vnement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille
d'une nouvelle lettre pour sa matresse, dans laquelle il marque 
Caroline que sous trois jours il espre tre assez bien pour se rendre
auprs d'elle.

La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux  Jean,
puis elle est retourne prendre la voiture qui doit la ramener prs de
sa matresse, sans remarquer que dans toutes ses courses elle a t
suivie par une grande femme qui l'a regarde d'une faon singulire, et
qui est monte avec elle dans la voiture de Luzarche.




CHAPITRE XXVII.

ADLADE CHEZ CAROLINE.--LES VOLEURS.


On n'a point oubli que mademoiselle Chopard se rendait rgulirement
tous les jours rue de Provence,  l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle
y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire.
Quoique les rponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adlade ne
perdait pas courage. D'ailleurs c'tait une occasion de parler de son
perfide, et cela fait toujours plaisir, mme quand cela fait du mal.

L'anne s'tait coule, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune
homme. On commenait  croire que Jean faisait le tour du monde.
Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait tmoign tant de
regret de n'tre qu'un ne, s'tait dcid  voyager pour revenir
ensuite trs-savant. Rose prsumait que Jean tait dans quelque chteau
auprs de la jolie femme qui l'avait sduit, et mademoiselle Chopard
pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme
qui lui avait jet un charme ou un sort.

Malgr les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adlade tait
encore grandie et engraisse. Ses parens la regardaient avec admiration
et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les
amis disaient: C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste
l. Les jeunes filles s'criaient: C'est un colosse! Quel malheur de
devenir comme cela! Et Rose prtendait que bientt mademoiselle
Adlade serait force de se baisser pour passer sous la porte
Saint-Denis.

Les Chopard laissaient  leur fille libert entire, pensant qu'une
demoiselle aussi bien taille doit savoir se conduire d'elle-mme dans
le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq
pied six pouces peut avoir le coeur aussi tendre qu'une nabotte, et nous
voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des
faiblesses humaines.

Quelquefois la maman Chopard proposait  sa fille un nouvel poux,
Adlade lui rpondait: Je n'en veux pas.... Je ne veux pouser que
Jean!

Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se
prsentait d'aspirans  sa main; car il y a des hommes qui veulent
pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considrant
Adlade, on devait craindre que cela ne ft difficile, ou extrmement
fatigant. Madame Chopard se dsolait de l'enttement de sa fille et
dsirait la voir marie, mais M. Chopard lui rpondait: Elle a le
temps, il n'y a pas de mal de la laisser se dvelopper... Je veux
ensuite lui trouver un gaillard bti en Hercule... parce qu'il faut des
poux assortis... sans quoi nous pourrions voir un noeud brouill... Oh!
un _oeuf_ brouill!... pas mauvais celui-l!

Quand on va presque journellement du Marais  la rue de Provence, on
peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait
par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on tait  la fin
d'aot, le temps tait superbe, et Adlade aimait  se promener), elle
aperut,  la fentre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si
long-temps. C'tait en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa
blessure, prenait un moment l'air contre sa croise, se transportant en
imagination  Luzarche.

Adlade s'est arrte sous une porte cochre, elle s'est assure que
ses yeux ne l'ont point trompe; puis, quand le jeune homme a quitt sa
fentre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et
prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.

C'est ici que demeure M. Jean Durand?--Oui, madame, c'est ici.--Il est
chez lui dans ce moment,  ce que j'ai cru voir...--Oui, madame. Oh! il
ne peut pas sortir... Il vient d'tre malade... c'est--dire bless... A
la suite d'une affaire... d'une affaire... d'pe... Oh! il parat que
M. Durand est solide! qu'il est bon l...--Comment! M. Durand vient
d'avoir un duel?...--Oh! un duel... Aprs tout, moi.... Je ne sais pas
trop... C'est son domestique qui m'a dit  peu prs a...

Adlade voit que ce portier-l est un bavard, qui ne demande pas mieux
que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main
deux pices de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche
une chaise de disponible pour la lui offrir.

Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui
s'intresse beaucoup  lui; ce parent m'a charge de prendre des
informations... J'espre que vous voudrez bien me servir. Vous devez
penser que ce n'est que dans un but honnte!--Oh! madame, a se voit
tout de suite, a!....--Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand
habite votre maison?--Mais, madame.... attendez donc... C'tait peu de
temps aprs la mort de ma dfunte... Il y a dj plus d'un an.... un an
et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis
veuf!...--Et il n'a avec lui que son domestique?--Absolument que
a.--Sort-il souvent?--Sortir!... Ah! pendant un an il a vcu comme un
ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!--En tes-vous certain?--Est-ce
que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma dfunte vivait encore,
elle vous dirait mme  quelle heure se lvent et se couchent tous nos
locataires.--Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des
visites de femmes, sans doute?--Non... Oh! pour a... je vous assure
qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes
dans les arts,  ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes,
_nante_.--Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On
vous aura tromp, portier!--Oh! a serait difficile... je ne bouge pas
de ma loge... Du temps de ma dfunte, c'est diffrent, je sortais
queuqu'fois... J'allais mme au spectacle,  la grande Opra... Nous
avions un monsieur qui tait employ dans les nuages, pour tirer les
cordes... Mais  c-t'heure, c'est fini... _nante_.--Enfin ce duel,
cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez
lui?...--Ah! c'est diffrent... j'vais vous dire... Depuis c't't M.
Durand est sorti beaucoup... Il a mme t parfois huit... dix jours
sans revenir...--Il a dcouch?...--Il couchait  la campagne... 
Luzarche,  ce que m'a dit son domestique qui y est all une fois avec
son matre.--Il va  Luzarche... Chez qui?--Chez une jolie dame... qui
est not' voisine, qui demeure l-bas... quatre portes plus loin... J'ai
su a parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville,
quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...

--Une dame... ici prs... Et il va  sa campagne!... murmure Adlade,
en se levant avec agitation. Ah! je tiens le fil, enfin!--Vous avez
trouv mon fil!... dit le portier, en regardant  terre. --Vous dites
que cette dame s'appelle madame Dorville?--Oui... Oh! je connais les
voisins... Pas si bien que ma dfunte, pourtant.--C'est une femme
immensment riche, et qui a trois voitures?--Ah! laissez donc!... Elle
n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il parat qu'elle a 
Luzarche une proprit _consquente_.--Et M. Durand a pass plusieurs
jours  sa campagne?--Oh! il n'en sort presque plus... Et ds qu'il sera
guri, il parat qu'il va y retourner....--Et ce duel! Pourquoi s'est-il
battu?--Ah! quant  a, _nante_. Je l'ai bien demand au domestique,
mais il n'en savait pas plus que moi...--Et la bonne vient savoir des
nouvelles de monsieur?--Elle est dj venue deux fois... Mais je ne
crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passe.--A quelle
heure vient-elle ordinairement?--Le matin... c'est--dire vers onze
heures et demie.--Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur
le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence
sur tout ceci!--Oh! soyez tranquille!... _Nante_!.... C'est mort!...
Vous entendez bien que je suis us sur tout a!

Adlade regagne  grands pas sa demeure; elle arrive tout effare, et
s'crie en entrant: Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur
la voie!...

--Qu'est-ce que c'est donc, ma fille? demande madame Chopard. Tu
parais mue?--Je vous dis, maman, que je vais connatre tout le fond de
l'intrigue... Je suis sur la voie...

Quelle voie? dit M. Chopard; car enfin, ma chre amie, il y a voie
et voix...--Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai dcouvert M. Jean....
que je sais o il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois
que vous avez t chez lui...--Se pourrait-il?--Dieu! qu'elle a
d'esprit!--Mais ce voyage?...--C'tait un mensonge!... Il tait en
Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme
pour qui il m'a abandonne... Monsieur va passer des quinze jours  sa
campagne.... Il parat mme qu'il vient de se battre pour elle... Il a
eu un affaire d'pe; une femme pour qui on se bat, a ne peut pas tre
grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que
c'tait une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est
gal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...--Comment! ma
fille, tu veux...--Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me
venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous
les jours chez des portiers pour que a se passe en complimens.--Mais,
ma chre amie....--Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou
je vais me trouver mal.

--Il faut la laisser suivre ses ides, dit madame Chopard, c'est le
plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.--Je
suis de cet avis-l, rpond M. Chopard. Aprs tout, une femme de sa
taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on
a un si beau port... Joli celui-l.

Le lendemain Adlade rdait  neuf heures du matin dans la rue Richer,
de crainte de manquer l'arrive de la femme de chambre. A dix heures
elle va s'installer dans la loge du portier, et les pices blanches de
M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin  onze heures
et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et
monte.

Vous ne lui parlez pas, dit le portier  Adlade.--Non... J'aime
mieux qu'elle ne me voie point.--Ah!... alors... _nante_!... A votre
place j'aurais un peu jas avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait
causer... C'est ma dfunte qui savait joliment entamer les
conversations.

Adlade laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec
impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne
tarde pas  reparatre; elle sort de la maison. Adlade quitte la loge
et suit la domestique qui, aprs tre entre un moment  la demeure de
Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que
mademoiselle Chopard y est monte avec elle.

Pendant la route, Louise, place derrire Adlade, ne l'a point
remarque, et mademoiselle Chopard a gard le silence, ne parlant 
aucun des voyageurs. On arrive bientt  Luzarche, Louise se hte de se
rendre prs de sa matresse, et Adlade va dans l'endroit tcher
d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.

Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus
 cacher ce qu'elle prouve, et laisse clater sa joie en apprenant que
sous peu de jours il sera prs d'elle. Elle questionne Louise sur
l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois rpter les
moindres dtails sur le plaisir que sa lettre a caus  Jean; puis
Caroline se dit: Oui, il m'aime! Oh! il m'aime rellement, je n'en
saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son dsir de me
plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le
payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en
secret... que malgr moi je pensais  lui?... Ne suis-je pas ma
matresse, et maintenant n'est-il pas digne d'tre mon poux?...

Caroline s'est livre  ces douces penses, elle se rptait encore que
c'tait pour elle que Jean s'tait adonn  l'tude et avait perdu ces
manires communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gtaient les
heureux dons qu'il avait reus de la nature. Elle s'tait retire dans
son appartement pour y rver  son aise  son amour, lorsque Louise vint
dire  sa matresse qu'une grande dame demandait  lui parler. Quoi!
encore une visite de Paris?--Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos
connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si
norme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je
crois qu'elle tait dans la voiture avec moi en revenant.--Voyons donc
cette dame.

Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait
entrer dans le salon o taient Laure et madame Marcelin. Le premier
soin d'Adlade est de toiser sa rivale de la tte aux pieds... Le
rsultat de l'examen est un air de trs-mauvaise humeur, car on ne
pouvait pas trouver Caroline laide.

Que dsire madame? demande la jolie femme avec ce ton doux et cette
voix charmante qu'elle ne saurait changer. Je dsire, madame... vous
parler en particulier, rpond Adlade en fronant les sourcils et
montrant le bout de sa langue.

Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui rpond:
Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles,
et je pense que ce que vous avez  me dire n'est point un
mystre...--Pardonnez-moi, madame, c'est trs-mystrieux.

Caroline ne peut s'empcher de sourire, mais elle fait passer
mademoiselle Chopard dans une autre pice, tandis que la petite Laure
dit  madame Marcelin: On dirait que cette dame-l est un homme habill
en femme!

Caroline prsente un sige  Adlade et s'assied en attendant qu'elle
s'explique. Adlade est plus embarrasse qu'elle ne le pensait devant
madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les
environs, et les gens honntes imposent beaucoup plus que les autres;
cependant elle a form son plan d'aprs ce qu'elle a appris, et elle
commence.

Madame est madame Dorville?--Oui, madame.--Moi, madame, je suis
demoiselle et j'ai eu vingt et un ans  la Saint-Jean.--Pardon,
mademoiselle, mais on peut se tromper.--Il est vrai que je suis
trs-forme pour mon ge, mais aussi je resterai vingt ans comme
cela.--Je n'en doute pas, mademoiselle.--Au reste, madame, si je ne
suis pas marie, je devrais l'tre... depuis long-temps dj!... et
c'est vous, madame, qui tes cause que je suis encore fille.--Moi,
mademoiselle?--Oui, madame, vous-mme. Vous connaissez M. Jean Durand?

--Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle, rpond Caroline en
rougissant malgr elle, et commenant  prendre beaucoup plus d'intrt
 la conversation.

--Vous avez l, madame, une bien mauvaise connaissance!--Comment,
mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.--Oui, madame, je vais
m'expliquer. C'est pour a que je suis venue. Vous saurez, madame, que
je me nomme Adlade Chopard, fille de gens avantageusement connus, je
m'en flatte; mon pre est un ancien distillateur retir au Marais... et
quand je veux me mler de mettre quelque chose  l'eau-de-vie, a
pourrait s'y conserver comme les momies d'gypte...--Mademoiselle, ce
n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?--Non, madame,
mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de
l'ducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.--J'en suis
persuade, mademoiselle.--Enfin, madame, pour en revenir  M. Jean
Durand, vous saurez que nous tions amis intimes de ses parens... et
que... ds l'ge le plus tendre on avait rsolu de nous unir.--De vous
unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?--Oui, madame, moi-mme.--Mais
souvent les projets forms par des parens ne plaisent nullement  leurs
enfans.--Oh! madame, cela nous plaisait trs-fort au contraire... Nous
tions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au _papa_ et  la
_maman_... M. Jean ne pouvait pas tre un jour sans me voir; c'est au
point que dans le quartier on nous appelait _Paul et Virginie_.

Caroline a peine  cacher l'impression que lui fait le rcit d'Adlade,
et celle-ci, qui s'aperoit du trouble qu'elle lui cause, jouit dj de
sa vengeance, et se dcide  sacrifier mme sa rputation pour perdre
Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adlade avait une manire
d'adorer les gens bien agrable pour l'objet de sa passion; mais les
femmes qui aiment ainsi sont rarement payes de retour. L'amour
vritable ne ressemble jamais  la haine.

Enfin, mademoiselle?... dit Caroline en s'efforant de cacher son
agitation. --Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se
dveloppait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le
rpter... Il devenait si brlant... que nos parens jugrent qu'il tait
temps de nous marier. Quand la mre de mon futur mourut, nous tions
fiancs depuis six semaines; cet vnement retarda notre mariage; mais
je pensais que ce n'tait recul que pour mieux sauter... Je regardais
dj M. Jean comme mon mari... Il tait souvent seul avec moi... Il
tait si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...

--Je vous comprends, mademoiselle... Il est inutile de m'en dire
davantage, dit Caroline qui respire  peine.

--Eh bien! madame, croiriez-vous qu'aprs tout cela... lorsque je
devais regarder M. Jean comme ma proprit... lorsque mes parens avaient
fait les dpenses et tous les prparatifs de notre union... cet ingrat,
ce perfide, a tout  coup cess de revenir chez nous, et fait dire  mon
pre qu'il ne pouvait plus m'pouser parce qu'il tait amoureux de vous
et que vous comptiez sur sa main?

--M. Jean a dit cela, mademoiselle?--Oui, madame; oh! il est bien
capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connat
Adlade Chopard... s'il a d l'pouser; si le jour de notre mariage n'a
pas t fix... si son parrain ne s'tait point fait faire un pantalon
collant pour le bal, et,  moins qu'il ne soit le plus fourbe des
hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me
dmentir.

Caroline s'est leve, elle marche avec agitation dans la chambre;
Adlade la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:

Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est  l'insu de
mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Aprs tout ce que j'ai
fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'pouse point,
je suis rsolue  me porter aux plus grandes extrmits. Je sais que
c'est pour vous qu'il m'a abandonne... Mais je sais aussi, madame, que
vous tes excessivement vertueuse, et capable des plus grands
sacrifices!... J'ai pens que vous seriez touche de mon amour... de ma
situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime
encore malgr sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis
dcide  venir vous trouver... et  vous avouer avec candeur ma
malheureuse position.

--Vous avez bien pens de moi, mademoiselle... rpond Caroline en
cherchant  surmonter son motion. Je serais dsole d'tre cause de
votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu
supposer que j'accepterais sa main... Il n'a mme pas t question
d'amour entre nous... J'avais de l'amiti pour monsieur Durand... mais
je n'avais rien que cela... Je vous le rpte, mademoiselle, si monsieur
Durand veut retourner  vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la
premire  l'y engager... Au point o en sont les choses... un homme
d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.

--Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous! s'crie Adlade, et
ma reconnaissance...

--Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette
rsolution me cote peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me
supposant de l'amour pour monsieur Durand.

--En ce cas, madame, je vais m'loigner lgre comme une plume! J'ai
tout lieu de croire que l'inconstant reviendra  moi ds qu'il
n'esprera plus sduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si
madame doutait de la vrit de tout ce que je viens de lui dire, je la
prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura
que les Chopard...

--Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est
inutile...--Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement  M. Jean, et
vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas
abuser plus long-temps de vos momens; je retourne  Paris, dans le sein
de ma famille qui pourrait tre inquite de mon absence. Rappelez-vous,
madame, que de vous dpend le bonheur d'une victime de l'amour, et des
promesses d'un fianc.--Il ne dpendra pas de moi, mademoiselle, que
monsieur Durand fasse son devoir.

Adlade fait  Caroline une profonde rvrence; celle-ci la reconduit
jusqu'au vestibule. L, aprs une nouvelle rvrence, encore plus
profonde que la premire, Adlade s'loigne, et va prendre une petite
voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir mme 
Paris. Mais Adlade est trop contente du succs de sa dmarche pour
regarder  l'argent, et elle fait sauter les cus du papa Chopard en se
disant: Les voil brouills... brouills  mort, j'en suis sre!...
Cette femme-l aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au
fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son
pardon... D'ailleurs j'aurai l'oeil sur eux... Je ne suis pas brouille
avec les portiers, moi.

Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caroline, cdant  la douleur
qu'elle s'est efforce de contenir, va s'enfermer dans son appartement,
et l donne un libre cours  ses larmes! Comme il m'a trompe! se
dit-elle, moi, qui le croyais la franchise mme... Avoir abus de cette
femme... de cette demoiselle!... Aprs une promesse de mariage... se
jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!...
Mais si cela n'tait pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que
cette demoiselle l'aime bien pour s'tre dcide  un pareil aveu... Et
lui. Il l'a aime aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur
got... Mais je sois injuste peut-tre... Cette femme peut paratre fort
bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez
trompe!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un
an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abus d'une
femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'pouserai jamais
un homme que je n'estime pas.

On s'aperoit bientt dans la maison du changement qui s'est fait dans
l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en
demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle
n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lvres de sa matresse,
Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend
un ton plus svre, et lui dfend  l'avenir de l'entretenir de M.
Durand. Louise, tout tonne, se tait, mais elle se dit: C'est depuis
la visite de cette grande dame que ma matresse n'est plus la mme....
Cette grosse femme-l aurait bien d rester  Paris.

Deux jours se sont couls depuis la visite d'Adlade  Luzarche.
Caroline est toujours triste; mais  chaque instant elle semble plus
agite, car d'aprs ce que Jean lui a crit, le moment approche o elle
va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle
Chopard lui a dit la vrit. Les personnes qui habitent avec madame
Dorville dsirent aussi avec ardeur l'arrive du jeune homme, car elles
pensent que sa prsence dissipera la tristesse de Caroline.

On dit que le bonheur est le meilleur mdecin, et en effet la
satisfaction de l'esprit, le contentement de l'me, sont d'excellens
baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait ht la
gurison de Jean, et trois jours aprs l'avoir reu, il part de Paris,
brlant d'amour, et se livrant aux plus doux rves que puisse se crer
un amant qui vient d'apprendre qu'il est aim.

Jean n'est cependant pas all au grand galop cette fois, car il est
encore trop faible pour se tenir  cheval. Un cabriolet l'amne jusqu'
sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court
au-devant de lui en s'criant: Ah! que je suis contente de vous voir,
monsieur!...--Merci, ma bonne Louise... Et ta matresse!...--Elle est au
salon... Ah! j'espre que vous allez lui rendre sa gat,
d'autrefois!...--Que veux-tu dire?--Que madame n'est plus la mme depuis
quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!

Jean n'coute plus Louise; press de revoir Caroline, il se hte de se
rendre au salon. Madame Dorville y est assise prs de madame Marcelin et
de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se dfendre d'un trouble
violent; cependant elle se remet, et le reoit avec politesse. Mais le
ton froid dont elle s'informe de sa sant, l'expression rserve de ses
traits, ses manires qui ne sont plus les mmes, tout glace Jean qui la
regarde avec surprise et ne sait  quoi attribuer le changement qu'il
remarque en elle.

La petite Laure et madame Marcelin tmoignent au jeune homme beaucoup
d'amiti, il les remercie de leur tendre intrt pour sa sant. Mais
tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachs sur Caroline;
il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adore ne daigne pas
porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperoit qu'elle est vivement
mue, que sa respiration est entrecoupe, qu'une peine secrte semble
avoir altr ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux
genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa
froideur  son gard. Mais Caroline, qui dsire elle-mme mettre fin 
une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au
jardin, et bientt Jean est auprs d'elle.

Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour
mriter d'tre reu de la sorte? s'crie Jean en arrtant Caroline dans
le jardin. --Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien
d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous
ai tmoign le plaisir que j'avais de vous voir rtabli!... et...--Non,
madame, vous n'tes pas la mme avec moi; pardonnez-moi d'exiger
davantage, mais vous ne m'avez pas habitu  ce ton glac,  cette
politesse crmonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce
que j'osais esprer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon
coeur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aime ds le premier
jour o je vous ai vue! Cet amour a chang tout mon tre... C'est dans
l'espoir de parvenir  vous plaire que je me suis livr  l'tude... que
j'ai cherch  connatre le ton, les usages de ce monde dont vous faites
l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est  vous que je le
dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bont, lorsque votre lettre
a fait natre en mon me le plus doux espoir et que j'accours ivre
d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indiffrence,
voil les seuls sentimens que vous me tmoignez!...

--Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intrt que je vous
portais, rpond Caroline, comme j'ai pu me tromper aussi sur... les
sentimens que je vous supposais...--Comment, madame?--Si cependant vous
avez quelque amiti pour moi, jurez-moi de rpondre avec franchise aux
questions que je vais vous adresser?--Je vous le jure,
madame.--Connaissez-vous une demoiselle nomme Adlade Chopard?

--Adlade Chopard!.... rpond Jean tout surpris d'entendre Caroline
prononcer ce nom! Oui, madame... Oui... Sans doute.

Le trouble de Jean achve de convaincre Caroline qui s'crie en le
regardant fixement: Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a
pas trompe... Vous avez d pouser cette demoiselle?--En effet,
madame...--L'poque de ce mariage tait mme fixe... Mademoiselle
Chopard vous regardait dj comme... comme son mari.... Est-ce la
vrit, monsieur?--Oui, madame, je ne puis le nier.

--Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme
d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais
vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point
que dsormais votre prsence ne peut que m'tre pnible... Retournez
prs de celle... qui vous regarde  si juste titre comme son poux...
Adieu, monsieur, adieu pour toujours.

Caroline s'est loigne, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs
eussent coul devant Jean, il serait tomb  ses pieds, et peut-tre une
explication plus franche et-elle drang le plan de mademoiselle
Adlade; mais malheureusement Caroline n'est plus l, et Jean ananti,
mais bless de se voir trait de la sorte, lorsque sa conscience ne lui
reproche rien, Jean, aprs tre rest quelques minutes immobile dans le
jardin, reprend sa fiert naturelle, et quitte la demeure de madame
Dorville en maudissant les femmes et l'amour.

Louise rencontre le jeune homme au moment o il s'loignait. O donc
allez-vous, monsieur? lui dit-elle. --Je pars, rpond Jean d'une voix
touffe, je m'loigne de ces lieux o je n'aurais jamais d venir!

Louise est reste toute saisie: elle ne conoit rien au brusque dpart
de celui dont on dsirait tant l'arrive, et elle est encore dans la
cour,  en chercher la cause que Jean est dj bien loin de la demeure
de Caroline.

Jean est revenu  Paris, accabl par l'accueil de Caroline et ne
concevant point que la connaissance de ce qui s'est pass entre lui et
la famille Chopard lui ait fait perdre son coeur. Jean est loin de se
douter de tout ce qu'a dit Adlade. Ma conduite a pu tre lgre, se
dit-il; j'ai sans doute bless l'amour-propre de mademoiselle
Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame
Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause!
C'est elle qui m'a appris  connatre mon coeur. Je n'avais nul amour
pour Adlade et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut
plus me voir, qu'elle me bannit de sa prsence!... Suis-je donc si
coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais
aim, et que, fche de m'avoir crit une lettre trop tendre, elle a
ensuite saisi ce prtexte pour rompre avec moi.

Jean est rentr chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette
ses gots, ses penchans et son indiffrence d'autrefois. Alors, se
dit-il, j'tais plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher 
m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai
acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui
suffisait  mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et
voil comme elle m'en rcompense!

Dans son dpit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se
met sur son lit en jurant de ne plus penser  Caroline. Mais son image
est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il
l'entend sans cesse.

La nuit n'a point loign de sa pense cette image chrie. Il est une
heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd
frappe son oreille: il coute; le bruit part de sa croise, il
semblerait que l'on force son volet. Jean a laiss une chandelle brler
sur la chemine, il va se lever, lorsque sa fentre s'ouvre entirement.
Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean
a saisi des pistolets qui sont toujours placs dans sa table de nuit;
puis feignant de dormir, il tient ses armes caches et attend
l'vnement.

Deux hommes paraissent  la fentre. Il y a de la lumire! dit l'un
d'eux. C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce
soir  la campagne.--C'est gal, en avant, puisque nous y v'l... Tant
pis pour lui s'il y est.

Et les deux misrables enjambent la croise et s'avancent dans
l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la
chambre.

Il y a quelqu'un de couch.... Allons-nous-en, dit l'un. --Non...
non... Il y a de l'argent  gagner ici... Il faut en finir... Et de peur
qu'il ne s'veille... il faut...--Ah!... tu avais dit que nous n'en
viendrions pas l....--Je croyais que nous ne trouverions personne....
Mais pour forcer le secrtaire nous ferons du bruit, a l'veillerait,
il crierait... et je veux l'en empcher.

En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard
 la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant
par un mouvement aussi prompt que l'clair, prsente  chaque voleur le
bout d'un pistolet.

Les deux misrables sont frapps de terreur. Cependant ils vont fuir,
lorsque Jean lui-mme laisse tomber ses armes en s'criant! O mon
Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Dmar!.... Gervais!....

--C'est Jean! s'crient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et
pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un
mot de plus.

C'est vous! reprend enfin Jean, vous... que je retrouve ainsi!...
Dmar! tu allais m'assassiner!...--Ma foi oui... Mais je ne savais pas
que c'tait toi...--Malheureux! voil donc o vous en tes venus! Au
dernier degr du crime!... Voil o vous ont conduits l'oisivet!... le
got de la dbauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez
amour de la libert!...

Gervais semble ananti, mais Dmar s'crie: Ah ! mon petit, est-ce
que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes
monts chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu
que tout devait tre commun entre nous.

Jean regarde quelques instans Dmar avec indignation; puis, se levant,
il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrtaire, et en
tire deux sacs d'argent; il en prsente un  Dmar et l'autre  Gervais,
en leur disant: Je pourrais vous livrer  la justice, mais je prfre
vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs
renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et
aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer  votre infme
mtier!

--Tu as bien plus d'argent ici, peut-tre? dit Dmar, qui s'est plac
entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, et nous
pourrions te forcer...--Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus
d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...

--Non! non..... jamais! dit Gervais en se plaant au-devant de Jean.
Allons, Dmar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit
dans la rue!....

La rue tait calme, mais dj Gervais a repass par-dessus la croise.
Aprs un moment d'hsitation, Dmar se dcide  le suivre, et bientt
les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se
disant: Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma
jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!




CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.

ENCORE LA PETITE BONNE.--DOUBLE MARIAGE.


La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter 
Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de
l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit:
Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'tre pas rest toute
ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui
devoir quelque chose.

Et Jean reprit got  l'tude, trouvant que seule elle pouvait lui faire
supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus  Luzarche, il ne
sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse  Caroline, il sentait
bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains
efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait dfendu de
chercher  la revoir, et Jean avait trop de fiert pour braver cette
dfense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannt de sa
prsence parce qu'il avait d pouser mademoiselle Chopard, tout en
esprant, peut-tre au fond de son coeur, que la jolie femme ne l'avait
pas totalement oubli, car les amans ont toujours une arrire-pense,
Jean ne voulait faire aucune dmarche pour se rapprocher de celle qu'il
adorait.

De son ct, Caroline, aprs son entrevue avec Jean, s'tait bien
promis, bien jur de ne plus penser  un homme qu'elle ne croyait plus
digne de son amour. Mais le coeur est-il toujours d'accord avec les
efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en
vain d'tre gaie, vive, enjoue comme autrefois, un soupir trahissait sa
peine secrte lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne
prononait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'tait aperu que,
lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commenait
 trouver que l'on respectait trop bien sa dfense... Elle prouvait en
secret le dsir de parler de celui  qui elle pensait toujours, mais
elle n'osait entamer elle-mme cet entretien; elle se disait: Il ne
reviendra plus, car il a de la fiert... Et je lui ai dit que je ne
voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimt bien pour
devenir, depuis un an, si diffrent de ce qu'il tait autrefois!...
J'aurais peut-tre d m'en souvenir lorsqu'il tait l... Et ce duel...
N'est-ce pas en quelque faon moi qui en suis cause? C'est par jalousie
que ce Valcourt l'a insult... Si Jean et t tu, j'en aurais donc
t la cause?... Et j'ai oubli tout cela... Mais cette Adlade
Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas mme
cherch  excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait
bien qu'il ne le pouvait pas!...

Caroline se disait tout cela  elle-mme depuis qu'elle n'osait plus
parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point
sa gat. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune dmarche
pour revoir Jean, qui de son ct restait enferm dans son entresol.
Voil donc deux tres qui s'aiment, qui brlent de se revoir, et qui
peut-tre resteront toujours loigns l'un de l'autre, parce qu'il a plu
 une grande fille, mchante et jalouse, de dbiter force mensonges et
calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce
qu'il fera en faveur de Jean.

Il y avait trois semaines d'coules depuis que Jean tait revenu de
Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont
ternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espre plus.
Caroline avait trouv la campagne monotone, et quoiqu'on ne ft encore
qu' la fin de septembre, elle tait revenue habiter Paris. Peut-tre
aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout prs de celui
qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline  la campagne,
ne pensait point  se mettre  la fentre.

Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de
frquentes visites  son cher ami le portier de Jean, et elle avait
appris que le jeune homme tait revenu de la campagne le mme jour
qu'il y tait all; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui,
et paraissait tre toujours de fort mauvaise humeur. Adlade,
enchante, s'tait frott les mains en se disant: J'ai russi!... Ils
sont brouills... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean
se dsoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai  ses regards,
et je lui dirai: Vous tes un grand perfide! mais je vous aime toujours,
quoique papa et maman me l'aient dfendu; pousez-moi, et je vous
pardonne. Alors il m'pousera... Et cette jolie femme, que je trouve
affreuse, en desschera de chagrin!

Et pour tre toujours au courant de ce qui se passe, Adlade va souvent
rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune
monsieur de l'entresol, et le portier lui rpond: _Nante_... Ni
femme... ni bonne... ni domestique. Et pour prix de ces _nante_, la
grande demoiselle lui glisse des pices blanches.

Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de
prendre des informations qui taient satisfaisantes, et qu'elle pensait
 avoir bientt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple
et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au
bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adlade en
faisant la grimace; la grande fille, qui est enchante de pouvoir
prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrte et lui dit d'un air
moqueur:

Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.--Oui, mademoiselle Chopard...--Vous
voil en course de bon matin...--On pourrait vous en dire autant..... Il
est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlvera pas  moins de se
mettre  quatre...

Adlade se mord les lvres et reprend: Et les amours de M. Jean... en
avez-vous des nouvelles?...--Peut-tre...--Est-il toujours en
Italie?--Non, il est en Sibrie  c't'heure!--Ah! ah!... mademoiselle
Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une
autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son
entresol de la rue Richer...--M. Jean demeure rue Richer?--Oh! faites
donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures,
qui tait millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous
maintenant, cette belle madame Dorville.....--Vous connaissez...--Allez,
mademoiselle Rose, ce n'est pas  moi qu'on cachera rien!... Je sais
tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le
sera... Vous connatrez avant peu Adlade Chopard.

Adlade s'est loigne, et Rose, qui est reste quelques minutes toute
surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientt: Comment! elle
savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est  Paris...
et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se
moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il
faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!...
Monsieur m'avait envoye lui acheter une dinde aux truffes, parce qu'il
voulait se rgaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dnera, ou on ne
dnera pas, a m'est gal, il faut avant tout que je voie M. Jean.

Et Rose court jusqu' la rue Richer. Elle demande dans toutes les
maisons o il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean.
Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa
respiration.

C'est Rose! s'crie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout
essouffle.

--Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin...
Vous voil donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis,
de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas
 Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...--Oui,
Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!--Est-ce que vous
pouviez penser que M. Bellequeue tait encore fch contre vous?.... lui
qui vous aime tant!... Sans cette grande Adlade, je ne saurais pas
encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis
plus...--Pauvre Rose!--Embrassez-moi donc, a me fera oublier la
fatigue!....

Jean embrasse Rose de bien bon coeur, puis la petite bonne demande au
jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et o en sont ses
amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est pass entre lui et
Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aim, et son
dsespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.

Rose, qui a cout Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: D'abord,
monsieur, il ne faut pas vous dsoler, car madame Dorville vous aime
toujours.--Tu crois, Rose.--Je ne le crois pas, j'en suis sre!...--Mais
elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.--Parce qu'alors elle
tait en colre.--Elle m'a trait avec froideur, avec
indiffrence.--Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est
cette lettre charmante qu'elle vous crivait trois jours avant... Pour
qu'elle ait chang ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de
faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard
l-dedans.--Tu crois, Rose?...--J'en suis certaine... N'est-ce pas par
cette grande Adlade que je viens de savoir votre adresse; elle ne
croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera
plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici prs?--Oui... mais
elle est  la campagne maintenant...--C'est bon... Adieu, monsieur Jean,
vous me reverrez bientt.--Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te
dfends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas
retourner chez elle.

--Oui, oui, c'est bon... a suffit, dit Rose en sortant, et elle
laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dner de son
matre, et elle est dcide  partir sur-le-champ pour Luzarche,
quoiqu'elle ne sache pas encore quel prtexte elle prendra pour se
rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout 
coup:

Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas
revenue  Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est prs on
peut se rencontrer.

Rose avait devin juste; le portier lui dit: Madame Dorville est 
Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez. Rose monte, mais
arrive devant la porte, elle s'arrte cependant pour chercher ce
qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il tait
temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Aprs un
instant de rflexion, elle a trouv ce qu'il lui faut, elle sonne chez
Caroline.

Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: Mademoiselle... c'est ici chez
madame Dorville?--Oui, mademoiselle.--Mon Dieu... je ne sais pas si je
dois dranger madame... Je viens pour...--Si vous voulez me dire ce que
c'est, mademoiselle?...--Bien volontiers: M. Durand est all cet t
voir madame, votre matresse,  sa campagne de Luzarche...--Oui,
mademoiselle.--M. Durand... avait emport un petit livre... couvert en
maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y
tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mre... Je viens savoir si
vous l'avez trouv  Luzarche, mademoiselle?

--Je n'ai rien trouv, mademoiselle; je ne sais pas si madame a vu le
livre dont vous parlez... Attendez un moment, je vais le lui demander.

Louise va rapporter  sa matresse ce qu'on vient de lui dire. Au nom de
Jean, Caroline rougit, puis elle rpond d'un air indiffrent: C'est...
une bonne... qui demande cela?...--Oui, madame...--Est-ce qu'elle est
l?--Oui, madame.--Faites-la entrer, car vous vous expliquez si mal que
je ne comprends pas un mot  ce que vous me dites.

Louise va dire  Rose: Entrez, mademoiselle, et Rose sourit en
dessous, car elle tait bien sre qu'on la ferait entrer.

La petite bonne se prsente devant Caroline avec un air modeste et doux;
Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe  Louise de
s'loigner. Ensuite elle dit  Rose: Vous venez pour un livre,
mademoiselle?...--Oui, madame.--Vous tes donc au service de M.
Durand?--Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le
parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son
fils...--Je sais... M. Durand m'a parl quelquefois de son parrain avec
qui il tait, je crois, brouill...--Oui, madame...--C'est donc M.
Durand qui vous envoie?--Oh! non, madame... j'ai pris la libert de
venir de moi-mme...--Il est...  Paris M. Jean?...--Oui, madame... Oh!
il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne
l'avais vu, et a m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste,
si chagrin...--Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...--Je ne sais
pas, madame,--Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?--Oh! oui,
madame... je suis entre fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean
venait souvent voir son parrain.--Vous avez t tmoin de ses amours
avec mademoiselle Adlade Chopard?...--Des amours... de qui,
madame?--De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connat et qu'il aime
depuis l'enfance...--M. Jean!... connatre mademoiselle Chopard depuis
l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait
jamais pens  elle avant que M. Bellequeue n'et l'ide de ce
mariage-l...--Comment... vous tes sre... Asseyez-vous donc, ma
petite...

Caroline montre  Rose une chaise qui est prs d'elle, et Rose s'assied
modestement sur le bord.

C'est donc le parrain de M. Jean qui a pens  le marier avec
mademoiselle Chopard?--Oui, madame. Ah! c'est une ide bien sotte que
mon matre a eue l; mais alors M. Jean tait un peu jeune... un peu
tourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.--Et il a t bien
amoureux de cette demoiselle?--Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non,
vraiment! il ne l'a jamais t!...--Jamais!... Ah! vous vous
trompez!...--Mais non, madame; j'tais bien au fait de tout... car
j'tais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait,
il ne consentait  ce mariage que pour plaire  sa mre... Il ne
connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce
n'tait pas de mamselle Adlade, puisque au contraire c'est de ce
moment qu'il s'est rsolu  rompre son mariage... Et c'est cela qui a
fch son parrain contre lui.

--Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi tout, ma chre
enfant, dites-moi bien la vrit... Je... je m'intresse aussi  M.
Jean...

En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la
petite bonne, puis tant d'une de ses mains une jolie bague enrichie
d'une fort belle tincelle, elle la passait  l'un des doigts de
mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de rpter: Ah!
madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aim mamselle
Chopard?...--Cependant il a d l'pouser.--Parce que sa mre dsirait ce
mariage.--Il regardait mademoiselle Adlade comme sa
future...--C'est--dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans
y faire attention.--Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle
m'a avou, au contraire, qu'entrane par sa faiblesse pour M. Jean...
et lui croyant dj sur elle les droits d'un poux...--Ah! Dieu! quelle
horreur!... Elle a os dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre
jeune homme, lui!... avoir sduit mamselle Adlade!... Non, madame,
non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son
mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussets!... Mais
si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense
pas que M. Chopard ferait un calembourg l-dessus.

Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas
conduit comme Adlade le lui a dit. Elle fait rpter  Rose tout ce
qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractre, sur le
mariage projet, sur l'erreur de tous ceux qui, tmoins du changement
d'humeur de Jean, l'attribuaient  son amour pour sa future. Enfin
Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aime, qu'il
aime encore, et elle s'crie: Pour prix de son amour... de tout ce
qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoy... je l'ai trait avec
mpris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...--D'un mot, madame, vous
pouvez le rendre au bonheur...--Mais ce mot o le lui dire... Il ne veut
plus venir... et je ne puis aller le trouver...--Eh! madame, n'y a-t-il
pas mille moyens?... Tenez... si...

Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas  l'oreille
de Caroline qui lui rpond: Oui, Rose... oui... j'y consens. A
propos... et ce livre?...--Oh! il est retrouv, madame, rpond la
petite bonne en souriant, puis elle fait  Caroline une belle rvrence,
et s'loigne lestement.

Rose remonte chez Jean. Tmoin de la joie qui brille dans ses regards,
le jeune homme veut la questionner; mais Rose est trs-presse, il faut
qu'elle retourne chez son matre qui l'attend, et elle se contente de
dire  Jean qu'elle va prvenir son parrain de sa visite dans la
journe. Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.--N'y manquez pas, monsieur!

En disant ces mots la petite bonne s'loigne, elle retourne chez son
matre que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que
penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui
dit: Je l'ai trouv... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah!
c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manires! Un ange,
enfin!.... Et tenez, regardez comme a brille...

Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien  la
joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouv ce diamant dans la
dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique  son matre
tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se dcide  sortir pour
aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque
esprance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il
jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.

Jean est arriv au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier
tmoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier
est une patrie. Aprs s'tre arrt devant la maison o il est n, Jean
se rend enfin chez son parrain.

C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon o
Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant:
Pardonnez-moi d'avoir dout un moment de votre amiti... Vous ne m'en
voulez plus de n'avoir point pous une femme que je n'ai jamais
aime.--Non, mon cher Jean, rpond Bellequeue, en pressant tendrement
son filleul dans ses bras, Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai
arrang un autre mariage pour toi...--Ah! mon cher parrain, ne parlons
pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse
aimer!...--Il faut pourtant que tu pouses celle que je vais te
prsenter... et qui est l... dans la chambre voisine.

Jean regardait autour de lui avec tonnement; mais Rose qui n'y tient
plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean...
Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et dj Jean s'est empar de
cette main chrie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il
est bien mieux encore... il est dans ses bras.

Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour
s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le
pass; ils ne sont plus qu'au prsent qui leur offre amour et bonheur.

Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il rpte avec Rose: C'est
un ange! Quant  son filleul, il ne le reconnat plus, il trouve qu'il
a de si belles manires, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment
parler devant lui.

Eh bien! dit Caroline  Jean, refuserez-vous encore la femme que
votre parrain vous propose?

Pour toute rponse, Jean baise la main chrie, et Caroline reprend: Mon
ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aim ds le premier
instant o je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous
changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre
filleul vous plat mieux ainsi?

Bellequeue s'incline en murmurant avec prtention: Il est si bien!...
que je ne le reconnaissais point.

Jean est press d'tre heureux, Caroline n'a plus d'autres dsirs que
les siens; le mariage est fix  dix jours de l. On ne fera point de
noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que
l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la
femme charmante.

Pendant les dix jours qui prcdent le mariage, on pense bien que Jean
est plus souvent chez Caroline qu' son entresol. Mais mademoiselle
Adlade, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientt tout ce
qui s'est pass; au lieu de lui rpondre nante, on lui dit que M.
Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque
toute la journe chez madame Dorville.

Adlade est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la
pie et en crasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte,
elle sonne avec violence; mais Louise, aprs lui avoir rpondu: Madame
ne peut pas vous recevoir, lui ferme la porte sur le nez; et la grande
fille, rouge de colre, revient chez ses parens, et s'crie en arrivant:

C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... a m'est gal! c'est
un polisson que je n'ai jamais aim... mais je veux absolument me marier
le mme jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes
soupirans.

La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'tait M.
Courtapatte, ngociant en huile, g de trente-deux ans, et haut de
quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait
une prdilection marque pour les grandes femmes, et devait, par cette
raison, adorer Adlade.

Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte, dit madame
Chopard; il est un peu petit; mais...--a m'est gal, je le prends,
rpond Adlade, j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode
pour donner le bras.

--C'est vrai!... rpond M. Chopard, d'autant plus que tu as un bras
de mre... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.--Mais songez, papa,
qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.

On va prvenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire 
Adlade, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet
le mme jour que celui de Jean. Mais comme la clbration n'a pu se
faire  la mme glise, madame Courtapatte se fait promener en calche
avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs
fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour
qu'elle s'arrte sous les fentres de madame Dorville, devenue alors
madame Durand, et le gros tambour s'crie en frappant sur sa caisse:
C'est pour avoir l'honneur de clbrer le mariage de mademoiselle
Adlade Chopard avec M. Courtapatte, et la marie jette alors des
regards fulminans sur les fentres de Caroline, et son poux, en voulant
lui baiser la main, se trouve presque entirement cach dans les plis de
la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchant de se promener en
calche suivi par la musique, et il s'crie: J'espre que ma fille ne
se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari
dans les huiles, on peut faire les jours gras toute l'anne... Oh! oh!
encore un fameux!...

Quant aux autres maris, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la
rue; tout  leur bonheur, tout  leur amour, ils repartent pour Luzarche
le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage 
venir passer quelque temps  sa campagne, mais Bellequeue n'est plus
ingambe, il reste maintenant prs de son foyer, heureux de faire encore
de temps  autre sa partie de dames avec sa petite bonne.

Mari  celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis
que Dmar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galres
une carrire fltrie par tous les vices.

Jean donne quelquefois un soupir  ces malheureux, puis il embrasse sa
Caroline en lui disant: C'est toi qui m'as fait ce que je suis. Et la
femme charmante lui rpond, en passant doucement son bras autour de son
cou: Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer  fumer, 
jouer,  jurer mme quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent
ils reprennent prs des dames ces manires aimables qui font le charme
de la socit. On excuse mille choses chez les gens qui ont de
l'ducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste
isol au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de
peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.

FIN.




TABLE DES MATIRES.


                                                                   pages.

CHAP. Ier. L'accouchement.                                             1

II. Le Baptme.                                                       20

III. Voyage en coucou.--Visite  la nourrice.                         49

IV. L'enfance de Jean.                                                71

V. Bal chez un matre de danse.--Adolescence de Jean.                 82

VI. L'assemble de famille, et quel en fut le rsultat.              107

VII. Les trois fugitifs.                                             124

VIII. Le Monstre.                                                    140

IX. Un autre tour de Dmar.--La famille du laboureur.                155

X. La maison paternelle.--Jean est un homme.                         171

XI. La petite bonne.--Projets de Bellequeue.                         184

XII. La Famille Chopard.                                             198

XIII. Tte-a-tte des futurs.--Jean est fianc.                      214

XIV. vnement nocturne.--Le Souvenir d'une jolie femme.             232

XV. La dame au Souvenir.                                             245

XVI. Caroline.                                                       259

XVII. Seconde visite chez madame Dorville.                           272

XVIII. Jean est amoureux.                                            292

XIX. Changement de conduite.                                         305

XX. Jean en grande soire.                                           318

XXI. Jean se prononce.                                               336

XXII. Le pre ambassadeur.                                           351

XXIII. L'emploi d'un an.                                             370

XXIV. Tentative infructueuse.                                        385

XXV. Sjour  Luzarche.                                              401

XXVI. Visites, duel et ses suites.                                   414

XXVII. Adlade chez Caroline.--Les voleurs.                         438

XXVIIIe ET DERNIER. Encore la petite bonne.--Double mariage.         462





End of the Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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