The Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid

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Title: A fond de cale

Author: Mayne Reid

Translator: Henriette Loreau

Release Date: October 12, 2008 [EBook #26894]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***




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BIBLIOTHQUE ROSE ILLUSTRE

CAPITAINE MAYNE-REID

 FOND DE CALE

VOYAGE D'UN JEUNE MARIN  TRAVERS LES TNBRES

TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR PAR Mme HENRIETTE
LOREAU ET ILLUSTR DE 12 GRANDES VIGNETTES

NOUVELLE DITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1894

PRIX: 2 FRANCS 25

Tous droits rservs




OUVRAGES DU MME AUTEUR PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE ROSE ILLUSTRE PAR
LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie


     fond de cale, avec 12 vignettes. 1 volume.
    Bruin, ou les Chasseurs d'ours, avec 8 grandes vignettes. 1 volume.
    Les Chasseurs de plantes, avec 12 grandes vignettes. 1 vol.
    Les Chasseurs de girafes, avec 10 grandes vignettes. 1 volume.
    Les Exils dans la fort, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.
    Les Grimpeurs de rochers, avec 20 grandes vignettes. 1 vol.
    Les Peuples tranges, avec 24 vignettes. 1 volume.
    Les Vacances des jeunes Bors, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.
    Les Veilles de chasse, avec 43 vignettes. 1 volume.
    L'Habitation du dsert, avec 24 vignettes. 1 volume.
    La Chasse au Lviathan, avec 51 vignettes. 1 volume.
    Les Naufrags de la Calypso, avec 55 vignettes. 1 volume.

Prix de chaque volume, broch: 2 fr. 25 c.

La reliure en percaline rouge se paye en sus: tranches jaspes, 1 fr.;
tranches dores, 1 fr. 25

Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.

[Illustration: Mon auditoire.]




 FOND DE CALE.




CHAPITRE I.

Mon auditoire.


Mon nom est Philippe Forster, et je suis maintenant un vieillard.
J'habite un petit village paisible, situ au fond d'une grande baie,
l'une des plus tendues qu'il y ait dans tout le royaume.

Bien que mon village se glorifie d'tre un port de mer, j'ai eu raison
de le qualifier de paisible; jamais pithte ne fut plus mrite. On y
trouve cependant un mle de granit, et, en gnral, on remarque le long
de ce petit mle deux sloops[1], un ou deux schooners[2], et de temps en
temps un brick[3]. Les grands vaisseaux ne peuvent pas entrer dans le
port; mais on y voit toujours un grand nombre de barques, les unes
tranes sur la grve, les autres glissant sur l'onde, aux environs de
la baie. Vous en concluez sans doute que la pche est la principale
industrie de mon village, et vous avez raison.

  [1] Sloop, qui se prononce _sloup_, est le nom d'un navire qui n'a
    qu'un mt, et qui, destin au cabotage, est construit pour naviguer
    prs des ctes.

  [2] Petit btiment ayant deux mts et qui est gr comme une golette.

  [3] Btiment ayant un grand mt et un mt de misaine, et qui porte des
    hunes.

C'est l que je suis n, et mon intention est d'y mourir.

Malgr cela, mes concitoyens savent trs-peu de chose  mon gard. Ils
m'appellent capitaine Forster, ou plus spcialement capitaine, comme
tant la seule personne qui dans le pays ait quelque droit  cette
qualification.

Je ne la mrite mme pas: je n'ai jamais t dans l'arme, et j'ai tout
simplement dirig un navire du commerce; en d'autres termes je n'ai
droit qu'au titre de patron; mais la politesse de mes concitoyens me
donne celui de capitaine.

Ils savent que j'habite une jolie maisonnette  cinq cents pas du
village, en suivant la grve, et que je vis compltement seul, car ma
vieille gouvernante ne peut pas tre considre comme me tenant
compagnie, ils me voient tous les jours traverser leur bourgade, mon
tlescope sous le bras, me rendre sur le mle, parcourir la mer jusqu'
l'horizon avec ma lunette, et revenir chez moi, ou flner sur la cte
pendant une heure ou deux. C'est  peu prs tout ce que ces braves gens
connaissent de ma personne, de mes habitudes, et de mon histoire.

Le bruit court parmi eux que j'ai t un grand voyageur. Ils savent que
j'ai une bibliothque nombreuse, que je lis beaucoup, et se sont mis
dans la tte que je suis un savant miraculeux.

J'ai fait de grands voyages, il est vrai, et je consacre  la lecture
une grande partie de mon temps; mais ces bons villageois se trompent
fort, quant  l'tendue de mon savoir. J'ai t priv des avantages
d'une bonne ducation; et le peu de connaissances que j'ai acquises l'a
t sans matre, pendant les courts loisirs que m'a laisss une vie
active.

Cela vous tonne que je sois si peu connu dans l'endroit o je suis n;
mais la chose est bien simple: je n'avais pas douze ans lorsque j'ai
quitt le pays, et j'en suis rest plus de quarante sans y remettre les
pieds.

J'tais parti enfant, je revenais la tte grise, et compltement oubli
de ceux qui m'avaient vu natre. C'est tout au plus s'ils avaient
conserv le souvenir de mes parents. Mon pre, qui d'ailleurs tait
marin, n'avait presque jamais t chez lui; et tout ce que je me
rappelle  son gard, c'est le chagrin que je ressentis lorsqu'on vint
nous apprendre qu'il avait fait naufrage, et que son btiment s'tait
perdu corps et biens. Ma mre, hlas! ne lui survcut pas longtemps; et
leur mort tait dj si loigne de nous,  l'poque de mon retour,
qu'on ne doit pas tre surpris de ce qu'ils taient oublis. C'est ainsi
que je fus tranger dans mon pays natal.

Ne croyez pas nanmoins que je vive dans un complet isolement; si j'ai
quitt la marine avec l'intention de finir mes jours en paix, ce n'est
pas un motif pour que j'aie l'humeur taciturne et le caractre morose.
J'ai toujours aim la jeunesse, et, bien que je sois vieux aujourd'hui,
la socit des jeunes gens m'est extrmement agrable, surtout celle des
petits garons. Aussi puis-je me vanter d'tre l'ami de tous les gamins
de la commune. Nous passons ensemble des heures entires  faire enlever
des cerfs-volants, et  lancer de petits bateaux, car je me rappelle
combien ces jeux m'ont donn de plaisir lorsque j'tais enfant.

Ces marmots joyeux ne se doutent gure que le vieillard qui les amuse,
et qui partage leur bonheur, a pass la plus grande partie de son
existence au milieu d'aventures effrayantes et de dangers imminents.

Toutefois il y a dans le village plusieurs personnes, qui connaissent
quelques chapitres de mon histoire; elles les tiennent de moi-mme, car
je n'ai aucune rpugnance  raconter mes aventures  ceux qu'elles
peuvent intresser; et j'ai trouv dans cet humble coin de terre un
auditoire qui mrite bien qu'on lui raconte quelque chose. Nous avons
prs de notre bourgade une cole, clbre dans le canton; elle porte le
titre pompeux d'_tablissement destin  l'ducation des jeunes
gentlemen_, et c'est elle qui me fournit mes auditeurs les plus
attentifs.

Habitus  me voir sur le rivage, o ils me rencontraient dans leurs
courses joyeuses, et devinant  ma peau brune et  mes allures que
j'avais t marin, ces coliers s'imaginrent qu'il m'tait arriv mille
incidents tranges dont le rcit les intresserait vivement. Nous fmes
connaissance, je fus bientt leur ami, et  leur sollicitation je me mis
 raconter divers pisodes de ma carrire. Il m'est arriv souvent de
m'asseoir sur la grve et d'y tre entour par une foule de petits
garons, dont la bouche bante et les yeux avides tmoignaient du
plaisir que leur faisait mon rcit.

J'avoue sans honte que j'y trouvais moi-mme une satisfaction relle:
les vieux marins, comme les anciens soldats, aiment tous  raconter
leurs campagnes.

Un jour, tant all sur la plage ds le matin, j'y trouvai mes petits
camarades, et je vis tout de suite qu'il y avait quelque chose dans
l'air. La bande tait plus nombreuse que de coutume, et le plus grand de
mes amis tenait  la main un papier pli en quatre, et sur lequel se
trouvait de l'criture.

Lorsque j'arrivai prs de la petite troupe, le papier me fut offert en
silence; je l'ouvris, puisque c'tait  moi qu'il tait adress, et je
reconnus que c'tait une ptition, signe de tous les individus
prsents; elle tait conue en ces termes:

Cher capitaine, nous avons cong pour la journe entire, et nous ne
voyons pas de moyen plus agrable de passer notre temps que d'couter
l'histoire que vous voudrez bien nous dire. C'est pourquoi nous prenons
la libert de vous demander de vouloir bien nous faire le plaisir de
nous raconter l'un des vnements de votre existence. Nous prfrerions
que ce ft quelque chose d'un intrt palpitant; cela ne doit pas vous
tre difficile, car on dit qu'il vous est arriv des aventures bien
mouvantes dans votre carrire prilleuse. Choisissez nanmoins, cher
capitaine, ce qui vous sera le plus agrable  raconter; nous vous
promettons d'couter attentivement; car nous savons tous combien cette
promesse nous sera facile  tenir.

Accordez-nous, cher capitaine, la faveur qui vous est demande, et tous
ceux qui ont sign cette ptition vous en conserveront une vive
reconnaissance.

Une requte aussi poliment faite ne pouvait tre refuse; je n'hsitai
donc pas  satisfaire au dsir de mes petits camarades, et je choisis,
entre tous, le chapitre de ma vie qui me parut devoir leur offrir le
plus d'intrt, puisque j'tais enfant moi-mme lorsque m'arriva cette
aventure. C'est l'histoire de ma premire expdition maritime, et les
circonstances bizarres qui l'ont accompagne me firent donner pour titre
 mon rcit: _Voyage au milieu des tnbres_.

J'allai m'asseoir sur la grve, en pleine vue de la mer tincelante, et
disposant mes auditeurs en cercle autour de moi, je pris la parole
immdiatement.




CHAPITRE II.

Sauv par des cygnes.


Ds ma plus tendre enfance j'ai eu pour l'eau une vritable passion;
j'aurais t canard, ou chien de Terre-Neuve, que je ne l'aurais pas
aime davantage. Mon pre avait t marin, comme son pre et son
grand'pre, et il est possible que j'aie hrit de ce got qui tait
dans la famille. Toujours est-il que j'avais pour l'eau un amour aussi
passionn que si elle et t mon lment. On m'a dit plus d'une fois
combien il fut difficile de m'loigner des mares et des tangs ds que
j'eus la force de me traner sur leurs bords. C'est en effet dans une
pice d'eau que m'est arrive ma premire aventure; je me la rappelle
fort bien, et je vais vous la conter pour vous donner une preuve de mes
penchants aquatiques.

J'tais,  cette poque, un tout petit garon, juste assez grand pour
courir de ct et d'autre, et  l'ge o l'on s'amuse  lancer des
bateaux de papier. Je construisais mes embarcations moi-mme avec les
feuillets d'un vieux livre, ou un morceau de journal, et je portais ma
flotille sur la mare qui tait mon ocan. Je ne tardai pas nanmoins 
mpriser le bateau de papier; j'tais parvenu, aprs six mois d'pargne,
 pouvoir acqurir un sloop ayant tous ses agrs, et qu'un vieux pcheur
avait construit pendant ses moments de loisir.

Mon petit vaisseau n'avait que quinze centimtres de longueur  la
quille, mais bien prs de huit de large, et son tonnage pouvait tre de
deux cent cinquante grammes. Chtif btiment, direz-vous; nanmoins il
me paraissait aussi grand, aussi beau qu'un trois-ponts.

La mare de la basse-cour me sembla trop troite, et je me mis en qute
d'une pice d'eau assez vaste pour que mon navire pt faire valoir la
supriorit de sa marche.

Je trouvai bien vite un grand bassin, que je me plus  nommer un lac, et
dont les ondes, aussi transparentes que le cristal, taient rides  la
surface par une brise imperceptible, mais cependant suffisante pour
gonfler les voiles de mon sloop, qui gagna l'autre bord avant que j'y
fusse arriv pour le recevoir.

Que de fois nous avons lutt de vitesse, dans ces courses o j'tais
vainqueur ou vaincu, suivant que la brise tait plus ou moins favorable
 mon embarcation!

Il faut vous dire que ce bel tang, prs duquel j'ai pass les heures
les plus joyeuses de mon enfance, tait situ dans un parc du voisinage,
et appartenait par consquent au propritaire du parc. Celui-ci
nanmoins tait assez bon pour permettre aux habitants de la commune de
se promener chez lui autant que bon leur semblait, et n'empchait ni les
petits garons de faire naviguer leurs bateaux sur le bassin, ni les
hommes de jouer  la balle dans l'une de ses clairires, pourvu que l'on
ne toucht pas aux plantes qui tapissaient les murailles, et qu'on
respectt les arbrisseaux qui formaient les massifs. Tout le monde tait
si reconnaissant de la bont du propritaire, que je n'ai jamais entendu
dire qu'on et fait le moindre dgt chez lui.

Ce parc existe toujours, vous en connaissez les murs; mais l'excellent
homme qui le possdait autrefois est mort depuis de longues annes; il
tait dj vieux  l'poque dont je vous parle, et qui date de soixante
ans.

Si mes souvenirs sont exacts, on voyait alors sur le bassin une
demi-douzaine de cygnes, et d'autres oiseaux aquatiques dont l'espce
tait rare. C'tait pour les enfants un grand plaisir que de donner 
manger  ces jolies cratures; quant  moi je n'allais jamais au parc
sans avoir les poches pleines.

Il en rsulta que ces oiseaux, particulirement les cygnes, taient
devenus si familiers qu'ils venaient chercher ce que nous leur
prsentions, et nous mangeaient dans la main, sans la moindre frayeur.

Nous avions surtout une manire extrmement amusante de leur donner la
pture: le bord du petit lac s'levait, d'un ct,  plus d'un mtre;
l'eau tait profonde en cet endroit, et comme la rive se trouvait pour
ainsi dire  pic, il tait presque impossible de la gravir. C'est l que
nous attirions les cygnes, qui, du reste, y venaient d'eux-mmes
lorsqu'ils nous voyaient arriver. Nous placions un petit morceau de pain
au bout d'une baguette fendue, et tenant cette baguette au-dessus des
oiseaux,  la plus grande hauteur possible, nous avions la joie de voir
les cygnes allonger leur grand cou, et sauter en l'air de temps en temps
pour saisir la bouche de pain, absolument comme un chien aurait pu le
faire.

Un jour, tant arriv de trs-bonne heure sur la bord du petit lac, je
n'y trouvai pas mes camarades. J'avais mon petit bateau sous le bras; je
le lanai comme d'habitude, et me disposai  le rejoindre sur l'autre
rive, au moment o il y aborderait.

C'tait  peine s'il y avait un souffle dans l'air, et mon petit sloop
marchait avec lenteur; je n'tais donc pas press, et je me mis  flner
sur le bord du bassin. En quittant la maison, je n'avais pas oubli les
cygnes; ils taient mes favoris, et je crains bien, quand j'y pense, que
mon affection pour eux ne m'ait pouss plus d'une fois  commettre de
lgers vols; il faut avouer que les tranches de pain qui remplissaient
mes poches avaient t, ce jour-l, prises en cachette au buffet.

Quelle que soit la manire dont je me les tais procures, toujours
est-il que les tartines taient nombreuses, et qu'en arrivant 
l'endroit o la berge s'levait tout  coup, je m'y arrtai pour
distribuer aux cygnes leur pitance quotidienne.

Tous les six, les ailes frmissantes, le cou firement arqu,
traversrent le bassin pour venir  ma rencontre, et furent bientt
devant la place que j'occupais. Le bec ouvert et tendu, les yeux
ardents, ils pirent mes moindres gestes, et prirent une  une les
bouches de pain que je tenais au-dessus de leurs ttes. J'avais presque
vid mes poches, quand la motte de terre sur laquelle j'tais perch se
dtacha brusquement et glissa dans le bassin.

Je tombai dans l'eau en faisant le mme bruit qu'une pierre, et comme
elle, je serais all au fond, si ma chute ne s'tait faite au milieu des
cygnes, qui furent sans doute extrmement tonns.

Je ne savais pas nager; mais l'instinct de la conservation, qui se
retrouve chez toutes les cratures, me fit lutter contre le pril.
J'tendis les mains au hasard, et cherchant, comme tous les noys, 
saisir un objet quelconque, ne ft-ce mme qu'un brin de paille, je
rencontrai quelque chose dont je m'emparai vivement, et  laquelle je
m'attachai avec la force du dsespoir.

 mon premier plongeon, mes yeux et mes oreilles avaient t pleins
d'eau, et je savais  peine ce qui se passait autour de moi. J'entendais
le bruit que faisaient les cygnes en fuyant avec terreur; mais ce n'est
qu'au bout d'un instant que j'eus conscience d'avoir saisi la patte du
plus gros et du plus vigoureux de la bande. La peur avait dcupl ses
forces et il me tranait rapidement vers l'autre bord, en agitant les
ailes comme s'il et cherch  s'envoler. Je ne sais pas comment aurait
fini l'aventure, si le voyage que l'oiseau me faisait faire avait dur
longtemps. Quand je dis que je ne le sais pas. Il est facile de deviner
quel vnement tragique et termin cet pisode; l'eau pntrait dans ma
bouche, elle m'entrait dans les narines, je commenais  perdre
connaissance, et je serais mort en moins de quelques minutes.

Juste au moment critique o je sentais la vie m'abandonner, quelque
chose de rude me froissa les deux genoux; c'tait le gravier qui se
trouvait au fond du lac, et je n'avais plus qu' me relever pour avoir
la tte au-dessus de l'eau.

Je n'hsitai pas une seconde, ainsi que vous le pensez bien; j'tais
trop heureux de mettre un terme  cette promenade prilleuse, et je
lchai la patte de mon cygne, qui s'envola immdiatement, et qui s'leva
dans l'air en jetant des cris sauvages.

[Illustration: Je lchai la patte de mon cygne qui s'envola
immdiatement.]

Quant  moi, j'tais debout, n'ayant plus d'eau que jusqu' l'aisselle,
et aprs un nombre considrable d'ternuments, compliqus de toux et de
hoquets, je me dirigeai en chancelant vers la rive, o je remis pied 
terre avec satisfaction.

J'avais eu tellement peur que je ne pensais pas  regarder o pouvait
tre mon sloop; je lui laissai finir paisiblement sa traverse, et
courant aussi vite que mes jambes pouvaient le faire, je ne m'arrtai
qu' la maison, o j'allai me mettre devant le feu pour scher mes
habits.




CHAPITRE III.

Nouveau pril.


Vous croyez peut-tre que la leon que j'avais reue, en tombant dans le
bassin, tait assez forte pour qu' l'avenir je craignisse d'approcher
de l'eau. Pas le moins du monde;  cet gard l'exprience ne me servit
pas, mais elle me fut utile sous un autre rapport: elle me fit
comprendre l'avantage que possde un bon nageur, et sous l'impression du
pril que je venais de courir dans le parc, je rsolus de faire tous mes
efforts pour apprendre  nager.

Ma mre m'y encouragea vivement; et dans une de ses lettres, mon pre,
qui tait en voyage, approuva cette rsolution; il dsigna mme la
mthode que je devais employer; je m'empressai de suivre ses conseils,
et je m'appliquai  le satisfaire, car je savais que l'un de ses voeux
tait de me voir russir. Tous les jours, en sortant de l'cole, souvent
deux fois dans la journe, pendant les grandes chaleur, je me plongeais
dans la mer, o je battais l'eau, et me dmenais avec l'animation d'un
jeune marsouin. Quelques-uns de mes camarades, plus gs que moi, me
donnrent une ou deux leons, et j'eus bientt le plaisir de faire la
planche sans le secours de personne. Je me rappelle combien je me sentis
fier lorsque j'eus accompli ce haut fait natatoire, et la sensation
dlicieuse que j'prouvai la premire fois que je flottai sur le dos.

Permettez  ce sujet-l que je vous donne un conseil: croyez-moi, suivez
mon exemple, apprenez  nager. Vous pouvez en avoir besoin plus tt que
vous ne le pensez. Demain, peut-tre, vous regretterez votre impuissance
en voyant mourir le compagnon que vous auriez pu sauver; et qui vous dit
que tt ou tard cela ne vous sauvera pas vous-mme?

 prsent que les voyages se multiplient chaque jour, on a bien plus de
chances de se noyer que l'on n'en avait autrefois: presque tout le monde
s'embarque, traverse la mer, descend les fleuves; le nombre des
individus qui, pour leurs affaires ou leur plaisir, s'exposent  tomber
dans l'eau est incroyable; et, parmi ces voyageurs, une proportion,
malheureusement bien grande, est noye, surtout dans les annes de
tempte. Je ne veux pas dire qu'un nageur, mme le plus fort que l'on
connaisse, puisse gagner la terre s'il fait naufrage au milieu de
l'Atlantique, ou seulement du Pas-de-Calais, mais on peut gagner une
chaloupe, une cage  poules, une esparre, une planche ou un tonneau; les
faits sont l qui prouvent que bien des gens ont t sauvs par des
moyens aussi chtifs. Un navire peut tre en vue, se diriger vers la
scne du dsastre, et le bon nageur peut l'atteindre, ou se soutenir sur
les flots jusqu' son arrive, tandis que les malheureux qui ne savaient
pas nager sont tombs au fond de la mer.

Vous savez d'ailleurs que ce n'est pas au milieu des ocans que se
perdent la plupart des vaisseaux; la tempte est rarement assez forte
pour briser un navire en pleine mer; il faut pour cela qu'elle ait,
suivant une expression de matelots, dcharg tous ses canons; c'est en
gnral en vue du port ou sur le rivage mme que les btiments sont
dtruits. Vous comprenez combien, en pareil cas, il est prcieux de
savoir nager; il y a tous les ans plusieurs centaines d'individus qui
prissent  cent mtres d'une cte. De semblables catastrophes arrivent
dans les rivires: un bateau chavire, et les gens qui s'y trouvaient
sont noys  quelques brasses de la rive.

Tous ces faits sont connus; ils se passent  la face de toute la terre,
et l'on se demande comment tout le monde ne se tient pas pour averti, et
n'apprend pas  nager.

On est surpris de ne pas voir les gouvernements pousser la jeunesse 
acqurir un talent aussi prcieux.

Il serait tout au moins facile d'engager ceux qui voyagent sur mer  se
munir d'un appareil de sauvetage: ce serait une prcaution  la fois
simple et peu coteuse, et qui sauverait tous les ans plusieurs milliers
de personnes; je puis en donner la preuve.

Les gouvernements prennent le soin tout spcial de taxer les voyageurs,
en les obligeant  se munir d'un papier inutile; mais ils se soucient
fort peu, quand ils ont votre argent, que vous et votre passeport alliez
au fond de la mer.

Peu importe, jeune lecteur; que ce soit oui ou non le dsir de ceux qui
vous gouvernent, croyez-moi, apprenez  nager; commencez ds
aujourd'hui, si la saison le permet, et ne manquez pas un seul jour de
vous y exercer, tant que le froid n'y mettra pas obstacle. Soyez bon
nageur avant d'arriver  l'ge o vous n'aurez plus de loisirs, o tous
vos instants seront consacrs aux exigences de la vie, aux devoirs d'une
profession,  tous ceux qui remplissent la carrire de l'homme; vous
courez d'ailleurs le risque d'tre noy, bien avant l'poque o poussera
votre moustache.

Quant  moi, j'ai failli bien souvent tre victime de ma passion pour la
mer; les ondes que j'aimais tant semblaient dsireuses de m'engloutir;
et je les aurais accuses d'ingratitude, si je n'avais su que les vagues
ne raisonnent pas, et sont dpourvues de responsabilit.

Quelques semaines s'taient coules depuis mon plongeon dans l'tang,
et j'apprenais  nager depuis plusieurs jours, lorsque je fus sur le
point de terminer, par une catastrophe, mes exercices aquatiques.

Ce n'est pas dans la pice d'eau o s'battaient les cygnes qu'arriva
cette aventure; car il n'tait pas permis de se baigner dans l'intrieur
du parc; mais lorsqu'on vit au bord de la mer on n'a pas besoin d'un
tang pour s'battre dans l'eau; et c'est au sein des vagues que
j'appris  nager.

La baie o les habitants de notre village avaient coutume de se baigner
n'tait pas prcisment l'endroit qu'ils auraient d choisir; non pas
que la grve n'y ft belle, avec son sable jaune et ses coquilles
blanches; mais on rencontrait sous le flot limpide un courant dont il
tait dangereux d'approcher,  moins d'tre un excellent et vigoureux
nageur.

Quelqu'un s'tait noy par l'effet de ce courant; toutefois, il y avait
si longtemps, que le fait tait pass  l'tat de lgende; et si, plus
rcemment, deux ou trois baigneurs avaient t entrans vers la haute
mer, ils avaient t sauvs par les bateaux qu'on avait envoys  leur
secours.

Les anciens du village, c'est--dire ceux dont l'opinion avait le plus
d'importance, n'aimaient pas qu'on racontt ces accidents, et haussaient
les paules quand on en parlait devant eux. Je me rappelle avoir t
frapp de leur rserve  cet gard; quelques-uns allaient mme jusqu'
nier l'existence du courant, tandis que les autres se contentaient
d'affirmer qu'il tait inoffensif. J'avais remarqu nanmoins qu'ils ne
permettaient pas  leurs enfants de se baigner  cet endroit.

Ce ne fut que plus tard, lorsqu'aprs quarante annes d'aventures, je
revins au lieu de ma naissance, que je devinai le motif de la rserve de
mes concitoyens. Notre village est, comme vous savez, l'un des points de
la cte o l'on prend des bains de mer, et il doit une partie de sa
prosprit aux baigneurs qui viennent successivement y passer quelques
semaines. On conoit ds lors que si la baie avait une mauvaise
rputation, on n'aurait plus personne, et il faudrait renoncer au
bnfice que nous procurent les bains. C'est pourquoi les sages de la
commune vous estiment d'autant plus que vous parlez moins de leur
courant.

Toujours est-il qu'en dpit des ngations de nos prudents villageois, il
m'arriva de me noyer dans la baie.

Pas tout  fait, direz-vous, puisque vous n'tes pas mort. Je n'en
sais rien; la chose est fort douteuse. Je n'avais plus ni le sentiment
de la vie, ni celui de la douleur: on m'et coup en mille morceaux que
je ne l'aurais pas senti; et je ne serais plus de ce monde,  dater de
cette poque, si quelqu'un ne s'en tait pas ml, un beau jeune homme
du village, un batelier qui s'appelait Henry Blou, et qui m'a rendu 
l'existence.

L'accident par lui-mme n'a rien d'extraordinaire, et, si je le raconte,
c'est pour vous montrer comment je fis connaissance avec ce brave Henry,
dont les habitudes et l'exemple devaient tant influer sur mon avenir.

Je m'tais rendu sur la plage avec l'intention de me baigner, comme je
le faisais tous les jours, et, soit mprise, soit envie d'explorer un
nouveau coin de la baie, je me dirigeai prcisment vers l'un des
endroits les plus mauvais du courant.  peine tais-je dans l'eau qu'il
me saisit et m'emporta vers la pleine mer,  une distance qu'il m'aurait
t impossible de franchir pour regagner la cte. Soit, en outre, que la
frayeur paralyst mes forces, car j'avais conscience du pril o je me
trouvais, soit que je fusse vraiment incapable de lutter plus longtemps,
je cessai mes efforts, et je coulai  fond comme une pierre.

Je me souviens confusment d'avoir aperu un bateau prs de l'endroit o
j'avais cess de nager: un homme tait dans ce bateau, puis tout a
disparu; un bruit semblable aux roulements du tonnerre emplissait mes
oreilles, et ma connaissance s'teignit tout  coup, ainsi que la flamme
d'une bougie qu'on a souffle.

Je ne sais plus ce qui arriva jusqu'au moment o je me sentis revivre.
Lorsque j'ouvris les yeux, un jeune nomme tait pench au-dessus de moi;
il me frictionna tout le corps, me ptrit le ventre, me souffla dans la
bouche, excuta diverses manoeuvres plus singulires les unes que les
autres, et me chatouilla les narines avec les barbes d'une plume.

C'tait Henry Blou qui me rappelait  la vie. Ds qu'il m'eut sauv, il
me prit dans ses bras et me porta chez ma mre, qui devint presque folle
en me recevant ainsi. On me versa un peu de vin dans la gorge, on
m'enveloppa de couvertures, on m'entoura de briques chaudes, de
bouteilles d'eau bouillante; on me fit respirer du vinaigre et des sels;
bref, on m'entoura des soins les plus minutieux et les plus tendres.

Au bout de vingt-quatre heures, j'tais sur pied, tout aussi vif, tout
aussi bien portant que jamais; et cette leon, qui aurait d servir  me
mettre en garde contre mon lment favori, fut entirement perdue, comme
vous le montrera la suite de cette histoire.




CHAPITRE IV.

En mer.


Bien loin de me gurir de mes gots nautiques, le pril auquel je venais
d'chapper ne fit qu'augmenter la passion que j'avais toujours eue pour
la mer.

Ma reconnaissance pour le jeune homme qui m'avait sauv devint bientt
une affection profonde. Henry n'tait pas seulement courageux, mais
aussi bon qu'il tait brave; et je n'ai pas besoin de vous dire que je
l'aimais de tout mon coeur. Du reste, il semblait bien me le rendre; car
il agissait  mon gard comme si les rles avaient t changs, et que
ce ft moi qui l'eusse arrach  la mort. Que de peines il se donna pour
me rendre bon nageur, et pour m'enseigner  faire usage d'une rame! si
bien qu'en trs-peu de temps j'appris  m'en servir, et que je ramais
beaucoup mieux que pas un enfant de mon ge. Mes progrs furent si
rapides que bientt je pus manier les deux rames, et faire avancer ma
barque sans le secours de personne. J'tais fier de ce haut fait; et
jugez de mon orgueil lorsque, honor de la confiance du matre, j'allais
prendre son bateau dans une petite anse o il tait amarr, afin de le
conduire  quelque point de la cte, o Henry m'attendait. Il arriva
bien qu'en passant prs du rivage ou d'un sloop immobile, j'entendais
certaines voix ironiques se rcrier sur ma prsomption apparente: Un
beau gaillard pour manier une paire de rames! Oh! vous autres,
regardez-moi ce bambin qui tette encore sa mre, et qui se mle de
conduire un bateau! Et les rires se joignaient aux railleries. Que me
faisaient ces insultes? Au lieu de me mortifier, elles doublaient mon
ardeur, et je montrais qu'en dpit de ma petitesse, je pouvais conduire
ma barque, non-seulement dans la direction voulue, mais encore aussi
vite que la plupart de ceux qui avaient deux fois ma taille.

Au bout de quelque temps, personne, except les trangers, ne pensa plus
 se moquer de mon audace; chacun dans le village connaissait mon
adresse, et, malgr mon peu d'annes, on me parlait avec respect.
Quelquefois ils m'appelaient en riant le petit marin ou le jeune
matelot; mais c'tait avec bienveillance, et ils finirent par me
baptiser du nom de petit Loup de mer, qui prvalut sur tous les autres.

Ma famille avait d'ailleurs l'intention de me faire entrer dans la
marine: je devais accompagner mon pre dans son prochain voyage, et,
toujours habill en matelot, mon costume tait irrprochable; vareuse de
drap bleu, large pantalon du mme, cravate de soie noire et collet
rabattu. C'tait sans doute  la manire dont je portais cet uniforme
que j'avais d mon dernier sobriquet. J'aimais ce nom de petit Loup de
mer, qui flattait mon amour-propre; il me plaisait d'autant plus que
c'tait Henry Blou qui me l'avait donn le premier.

 cette poque, Henry Blou commenait  prosprer: il avait deux
embarcations dont il tait propritaire. La plus grande, qu'il appelait
sa yole[4], lui servait lorsqu'il avait trois ou quatre personnes 
conduire. Il venait d'acheter l'autre, qui tait beaucoup plus petite,
et ne la prenait que lorsqu'il n'avait qu'un passager. Dans la saison
des bains, o il y a chaque jour des parties de plaisir, la yole tait
continuellement en rquisition, et le petit canot restait dans la crique
o il tait amarr. J'avais alors la permission d'en user librement, et
de le manoeuvrer tout seul, ou d'emmener un camarade si la chose me
plaisait. Je ne manquais pas d'en profiter, ainsi que vous le pensez
bien. Ds que je sortais de l'cole, je me rendais  l'endroit o se
trouvait le petit canot, et je me promenais dans le port, que je
parcourais dans tous les sens. Il tait rare que je n'eusse pas un
compagnon; la plupart de mes camarades partageaient mes gots maritimes,
et plus d'un parmi eux m'enviait le privilge d'tre le matre d'un
bateau.

  [4] Embarcation lgre, allant  la voile et avec des avirons, et qui
    dans la marine de l'tat sert gnralement aux officiers suprieurs.

Nous tions nanmoins assez sages pour ne sortir que lorsque la mer
tait calme; Henry me l'avait bien recommand; nos excursions d'ailleurs
ne s'tendaient pas au dehors de la baie, et je poussais mme la
prudence jusqu' ne pas m'loigner de la cte, de peur que notre esquif
ne ft saisi par un coup de vent qui l'aurait mis en danger.

Cependant,  mesure que j'acqurais plus d'habitude, je devenais moins
timide. Je me sentais chaque jour plus  l'aise; et, voguant en pleine
eau, j'allai sans y penser  plus d'un mille du rivage. Henry m'aperut,
et me rpta sur tous les tons qu'il fallait tre prudent. J'coutai ses
paroles avec la ferme intention de lui obir; mais j'eus le malheur de
l'entendre, quelques instants aprs, dire  quelqu'un:

Un brave enfant! n'est-ce pas, Bob? Il est sorti de la bonne souche, et
sera un fameux marin, s'il vit assez pour cela.

Cette remarque me fit penser que mon audace n'avait pas dplu  mon
patron, et sa recommandation de ne pas quitter le rivage n'eut plus
d'effet sur moi.

Je ne tardai pas  lui dsobir, et vous allez voir que cela faillit me
coter la vie.

Mais laissez-moi vous parler du malheur qui,  cette poque, vint
changer mon existence.

Je vous ai dit que mon pre tait patron d'un vaisseau marchand qui
faisait le commerce avec les les d'Amrique. Il tait si peu  la
maison que c'est tout au plus si je me le rappelle; je ne me souviens
que de l'ensemble de son visage: une belle et et bonne figure, au teint
bronz par la tempte, mais pleine de franchise et d'enjouement.

Ma mre avait sans doute pour lui une affection bien vive, puisqu'
dater du jour o elle apprit sa mort, elle ne cessa de dcliner, et
mourut quelques semaines aprs, tout heureuse d'aller rejoindre son mari
dans l'autre monde.

J'tais donc orphelin, sans fortune, sans asile. Mon pre, en se donnant
beaucoup de peine, gagnait bien juste de quoi subvenir aux dpenses de
la famille, et, malgr son rude travail, ne laissait pas la moindre
pargne. Que serait devenue ma mre? Combien de fois, au milieu des
regrets que je donnais  sa mmoire, n'ai-je pas remerci la Providence
de l'avoir rappele de cette terre, o elle n'avait plus qu' souffrir!
Il fallait tant d'annes avant que je pusse lui tre utile et pourvoir 
ses besoins!

Mais pour moi, qui restais seul et pauvre, la mort de mon pre devait
avoir les plus srieuses consquences. Je trouvai bien un gte; hlas!
qu'il tait diffrent de l'intrieur auquel on m'avait habitu! Il
fallut aller chez mon oncle. C'tait le frre de ma mre, et cependant
il n'avait rien des sentiments de sa soeur. D'un caractre morose, il
tait brutal, grossier dans ses habitudes, et me traita comme le dernier
de ses domestiques, dont je partageai le travail.

Malgr mon ge et le besoin que j'avais de m'instruire, on ne m'envoya
plus  l'cole. Mon oncle tait cultivateur, et me trouva bientt de la
besogne; tant et si bien qu' soigner les moutons,  conduire les
chevaux,  courir aprs les cochons et les vaches,  faire mille autres
choses de cette espce, j'tais occup depuis le lever du soleil jusqu'
la fin du jour. Par bonheur, on se reposait le dimanche: non pas que mon
oncle ft religieux le moins du monde, mais personne dans la paroisse ne
travaillait le jour du sabbat; c'tait la coutume, et il fallait bien se
soumettre  la loi gnrale; sans cela, on aurait travaill le dimanche
 la ferme, tout comme  l'ordinaire.

Mon oncle, ayant fort peu de religion, ne m'envoyait pas  l'glise, et
j'tais libre d'employer le jour du Seigneur suivant mon bon plaisir.
Vous pensez bien que je ne m'amusais pas  rester dans les champs; la
mer, qui s'tendait  l'horizon, avait bien plus d'attrait pour moi que
les nids d'oiseaux, les haies et les fosss; et ds que je pouvais
m'chapper, j'allais rejoindre Henry Blou. Il m'emmenait dans sa yole,
ou je m'emparais du petit canot, dont les rames taient disposes pour
moi.

Ma mre avait eu soin de m'apprendre qu'il tait mal de passer le jour
du Seigneur dans la dissipation; mais l'exemple que j'avais chez mon
oncle changea bientt mes ides sur cette matire, et j'en vins 
trouver que la dimanche ne diffrait des autres jours que par le plaisir
dont il tait rempli.

Toutefois, l'un de ces dimanches fut loin d'tre agrable; je ne crois
pas mme avoir pass dans toute ma vie une journe aussi pnible, et o
la mort m'ait approch de plus prs.




CHAPITRE V.

Le rcif.


Nous tions au mois de mai, c'tait un dimanche; l'un des plus beaux
dont j'aie gard le souvenir. Le soleil brillait partout, et les oiseaux
remplissaient l'air de leurs chansons joyeuses. Le doux tirelire de
l'alouette se mlait  la voix plus sonore de la grive et du merle, et
le coucou, volant sans cesse d'un buisson  l'autre, faisait retentir
les champs de son cri d'appel, frquemment rpt. Un doux parfum
d'amande s'chappait de l'aubpine, et la brise tait juste assez forte
pour l'entraner dans l'air. Avec ses haies fleuries, ses champs de bl
verdoyants, ses prs maills d'orchis et de boutons d'or, ses nids
d'oiseaux, ses bruits joyeux, la campagne aurait t bien attrayante
pour la plupart des petits garons de mon ge; mais la plaine liquide,
o le ciel bleu se rflchissait comme dans un vaste miroir, et dont le
soleil faisait tinceler la surface tait pour moi bien autrement
sduisante; ses vagues me paraissaient plus belles que les sillons o la
brise courbait la pointe des bls, son murmure charmait plus mon oreille
que les chants de la grive ou de l'alouette, et je prfrais son odeur
particulire au parfum des violettes et des roses.

C'est pourquoi lorsque, ayant quitt ma chambre, je jetai les yeux sur
cette mer tincelante, je n'aspirai plus qu' me poser sur ses ondes et
 voguer sur ses flots. Pour satisfaire ce dsir, dont je ne saurais
vous exprimer la force, je n'attendis pas mme que l'on et djeun; je
pris en cachette un morceau de pain, et je sortis en toute hte pour me
diriger vers la grve.

J'eus cependant assez d'empire sur moi-mme pour ne quitter la ferme
qu' la drobe; j'avais pour qu'on ne m'empcht de raliser mes voeux:
mon oncle pouvait me rappeler, m'ordonner quelque chose, ne pas vouloir
que je m'loignasse de la maison; car s'il me permettait le dimanche de
courir dans les champs, il ne voulait pas que je me promenasse en
bateau, et me l'avait dfendu de la manire la plus positive.

Il en rsulta qu'au lieu de suivre l'avenue et d'aller par la grande
route, je pris un sentier qui me conduisit au rivage en faisant un
dtour.

Je ne rencontrai personne de connaissance, et j'arrivai sur la grve
sans avoir t vu par aucun de ceux que mes dmarches pouvaient
intresser.

En arrivant  l'endroit o les bateaux d'Henry taient toujours amarrs,
je vis tout de suite que la yole tait prise; mais il restait le petit
canot qui tait  mon service. C'tait ce que je dsirais; car
prcisment, ce jour-l, j'avais form le dessein de faire une grande
excursion.

J'entrai dans l'esquif; probablement on ne l'avait pas employ depuis
quelques jours, car il y avait au fond une assez grande quantit d'eau;
mais je trouvai par bonheur un vieux polon qui servait d'cope  Henry,
et aprs avoir travaill pendant huit ou dix minutes, mon batelet me
parut suffisamment assch pour ce que j'en voulais faire. Les rames
taient sous un hangar attenant  la maison d'Henry Blou, situe  peu
de distance; j'allai les prendre, comme je faisais toujours, sans avoir
besoin d'en demander la permission, que j'avais une fois pour toutes.

Revenu  mon batelet, je plaai mes rames, je m'installai sur mon banc,
et je fis en sorte de m'loigner du rivage. L'esquif rpondit  mon
premier effort et glissa vivement  la surface de l'eau, dont il fendit
les ondes avec autant d'aisance que l'aurait fait un poisson. Jamais mon
coeur n'avait battu plus lgrement dans ma poitrine; la mer n'tait pas
seulement brillante et bleue, mais aussi paisible qu'un lac;  peine si
elle offrait une ride, et sa transparence tait si merveilleuse que je
voyais les poissons batifoler  plusieurs brasses[5] de profondeur.

  [5] La brasse est une ancienne mesure calcule d'aprs la longueur des
    bras d'un homme; elle n'est plus en usage que dans la marine, o
    l'on s'en sert pour indiquer la profondeur des eaux, les divisions
    de la ligne de sonde, la longueur des cbles, etc. Elle vaut, en
    France, un mtre soixante-deux centimtres; dans les autres pays
    elle est un peu plus longue. (_Note du traduct._)

Le fond de la mer est, dans notre baie, d'un blanc pur, avec des reflets
argents, sur lequel se dtachent les objets les plus minces, et je
distinguais parfaitement de petits crabes,  peine aussi larges qu'une
pice d'or, qui se poursuivaient les uns les autres, ou qui couraient
sur le sable, afin d'y trouver les menues cratures dont ils voulaient
djeuner. Puis c'taient de larges plies, de grands turbots, des masses
de petits harengs, des maquereaux  la robe bleue et changeante, et
d'normes congres de la taille du boa, qui tous taient en qute de
leurs proies respectives.

Il est rare que sur nos ctes la mer soit aussi calme; et cette belle
journe paraissait faite pour moi; car, ayant l'intention, comme je l'ai
dit plus haut, de faire une assez grande course, je ne pouvais esprer
un temps plus favorable.

 quel endroit vouliez-vous donc aller? me demandez-vous. C'est
justement ce que je vais vous dire.

 peu prs  trois milles[6] de la cte, o, s'apercevant du rivage, se
trouvait une le excessivement curieuse. Quand je dis une le, ce
n'tait pas mme un lot; mais un amas de rochers d'une tendue fort
restreinte, et qui dpassaient  peine la surface de la mer; encore
fallait-il que la mare ft basse; car autrement les vagues en
couvraient le point le plus lev. On n'apercevait alors qu'une perche
se dressant au-dessus de l'eau  une faible hauteur, et que surmontait
une espce de boule, ou plutt de masse oblongue dont je ne m'expliquais
pas la forme. Cette perche avait t plante l pour dsigner l'cueil
aux petits navires qui frquentaient nos parages, et qui sans cela
auraient pu se briser sur le rcif.

  [6] Le mille anglais a seize cent neuf mtres.

Lorsque la mer tait basse, l'lot tait dcouvert; il paraissait en
gnral d'un beau noir; mais parfois il tait blanc comme s'il et t
revtu d'un pais manteau de neige. Cette singulire mtamorphose
n'avait pour moi rien d'incomprhensible; je n'ignorais pas que ce
manteau blanc, dont la roche se parait  divers intervalles, n'tait ni
plus ni moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer qui s'abattaient
sur l'cueil, soit pour y prendre le repos dont ils avaient besoin, soit
pour y chercher les petits poissons et les crustacs que le reflux
dposait sur le roc.

Depuis longtemps ces rochers taient pour moi l'objet d'un extrme
intrt; leur loignement du rivage, leur situation isole proccupaient
mon esprit; mais ce qui surtout  mes yeux leur donnait tant de
prestige, c'taient ces oiseaux blancs qui s'y pressaient en si grand
nombre. Nulle part, aux environs, leur foule n'tait si grande. Il
fallait que cet cueil ft leur endroit favori, puisqu' la mare
descendante je les voyais accourir de tous les points de l'horizon,
planer autour de la perche, et descendre, et se poser les uns auprs des
autres jusqu' ce que le rocher noir dispart sous la masse qu'ils
offraient  mes regards.

Je savais que ces oiseaux taient des mouettes; mais elles paraissaient
tre de diffrentes espces; il y en avait de beaucoup plus grandes les
unes que les autres; et quelquefois il se mlait  ces mouettes des
oiseaux d'un autre genre, tels que des grbes et des sternes, ou grandes
hirondelles de mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il tait
difficile de dterminer  quelle espce ils pouvaient appartenir. 
cette distance, les plus grands d'entre eux paraissaient  peine excder
la taille d'un moineau, et s'ils avaient t seuls, ou s'ils ne
s'taient pas envols, personne, en se promenant sur la cte, n'aurait
remarqu leur prsence.

Ces oiseaux prtaient donc pour moi un intrt puissant aux rochers qui
leur servaient de rendez-vous. J'ai toujours eu, ds ma plus tendre
jeunesse, un penchant trs-marqu pour l'histoire naturelle; c'est un
got qui est partag par la plupart des enfants. Il peut exister des
sciences plus importantes, plus utiles au genre humain[7] que l'tude de
la nature, il n'y en a pas de plus sduisante pour la jeunesse et qui
rponde mieux  son activit physique et morale.

  [7] Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considrer l'histoire
    naturelle comme une science d'agrment, propre  satisfaire une
    curiosit qui n'a rien de rprhensible, mais qui ne peut conduire 
    aucun rsultat. Pourtant, si l'on y rflchit, on voit que cette
    prtendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous
    dsaltre et nous abrite; tout ce qui forme nos vtements et nos
    parures, la matire de nos armes, de nos ustensiles, de nos
    instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystres de la
    vie, et l'on ne dit plus:  quoi bon? lorsqu'il s'agit d'tudier
    un mtal, une plante ou un insecte. (_Note du traducteur._)

L'amour des oiseaux d'une part, la curiosit de l'autre, m'inspiraient
le plus vif dsir d'aller visiter l'lot. Mes regards ne se tournaient
jamais dans cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas ds que
j'arrivais sur la grve) sans en avoir un dsir plus vif. Je savais par
coeur la forme des rochers que la mer dcouvrait en se retirant, et
j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modle sous les yeux.
Leur sommet dcouvrait une ligne courbe, s'affaissant de chaque ct
d'une faon particulire; on aurait dit que c'tait une norme baleine,
gisant  la surface de l'eau, et conservant au milieu de son chine le
harpon qui l'avait fait chouer.

Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste; j'avais besoin de la
toucher, de savoir de quoi elle tait faite, et quelle pouvait tre sa
dimension, car du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute
qu'une vergue. Je voulais voir cette espce de boisseau qui en
couronnait la pointe, et apprendre comment cette perche tait fixe dans
le roc. Il fallait que sa base y ft solidement attache pour rsister
aux vagues; plus d'une fois pendant la tempte, j'avais vu l'cume des
flots atteindre une si grande lvation qu'on n'apercevait rien du
rcif, pas mme l'espce de boule qui surmontait la perche; et pourtant
celle-ci restait debout et se revoyait aprs l'orage.

Avec quelle impatience j'appelais l'instant o je pourrais visiter mon
flot; mais l'occasion ne s'en prsentait jamais. C'tait trop loin; je
n'osais pas y aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y
accompagner. Henry Blou ne demandait pas mieux que de m'y conduire, mais
il n'y pensait pas; il tait si loin de comprendre l'intrt que ce
rcif avait pour moi! Cependant il lui tait facile de combler mon
dsir: il lui arrivait souvent de passer auprs de ce rcif; il y avait
abord plus d'une fois sans aucun doute; peut-tre avait-il amarr son
bateau  la perche, afin de tirer des mouettes, ou de pcher aux abords
de recueil; mais c'tait sans moi qu'il avait fait ces excursions, et je
ne comptais plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosit.
D'ailleurs  prsent je ne pouvais sortir que le dimanche, et ce jour-l
mon ami avait trop de monde  promener pour qu'il pt s'occuper de moi.

J'tais las d'esprer vainement une occasion; je rsolus de ne plus
attendre. Je m'y tais dcid le matin mme, et j'tais parti avec la
ferme intention d'aller tout seul visiter le rcif. Tel tait mon but
lorsque, dtachant le petit canot, je pris mes rames et le fis nager
rapidement sur l'eau brillante et bleue.

[Illustration: Je pris mes rames et je me dirigeai vers le rcif.]




CHAPITRE VI.

Les mouettes.


L'entreprise, par elle-mme, n'avait rien d'extraordinaire; mais elle
tait audacieuse pour un enfant de mon ge. Il s'agissait de franchir un
espace de trois milles, et de le faire en eau profonde,  une distance
o le rivage tait presque perdu de vue. Je n'avais jamais t si loin;
c'tait  peine si j'avais fait un mille en dehors de la baie,  un
endroit o les eaux taient basses. J'tais bien all avec Henry dans
tous les environs, mais je ne dirigeais pas le bateau; et confiant dans
l'habilet du matre, je n'avais pas eu le moindre sujet d'inquitude. 
prsent que je me trouvais seul, la chose tait diffrente; tout
dpendait de moi-mme, et en cas de pril je n'avais personne pour me
donner des conseils et me prter assistance.

 vrai dire, je n'tais pas  un mille de la grve que mon expdition
m'apparut sous un jour moins favorable, et il aurait fallu bien peu de
chose pour me faire virer de bord; mais il me vint  l'esprit qu'on
avait pu me voir du rivage, que certains de mes camarades, jaloux de mes
prouesses nautiques, avaient d remarquer que je me dirigeais vers
l'lot, qu'ils devineraient aisment pour quel motif j'tais revenu sans
avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient de poltronnerie. Bref,
sous l'influence de cette pense, jointe au dsir que j'avais de
raliser mon rve, je repris courage et poursuivis ma route.

Lorsque je ne fus plus qu' environ huit cents mtres de l'cueil, je me
reposai sur mes rames et je jetai les yeux derrire moi, car c'tait
dans cette direction que se trouvait mon rcif. La mare tait basse et
les rochers entirement hors de l'eau; toutefois la pierre avait
compltement disparu sous la quantit de mouettes dont elle tait
couverte. On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies s'tait
abattue sur l'cueil; mais je ne pouvais pas m'y tromper: un grand
nombre de ces oiseaux tournaient dans l'air au-dessus du rcif, allaient
se reposer pour reprendre bientt leur vol, et malgr la distance,
j'entendais distinctement leurs cris dsagrables.

Je repris ma course, plus dsireux que jamais d'atteindre l'le
rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux. La plupart tait en mouvement,
et je ne devinais pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me
permissent de les approcher de plus prs, j'eus soin de faire le moins
de bruit possible et de plonger mes rames dans l'eau avec autant de
prcaution qu'un chat, guettant une souris, pose les pattes sur le
plancher.

Aprs avoir fait de la sorte environ six cents mtres, je m'arrtai une
seconde fois et retournai de nouveau la tte. Les oiseaux ne
paraissaient point alarms. Je savais que les mouettes sont pourtant
assez farouches; mais elles connaissent parfaitement la porte d'une
arme de chasse, et ne quittent l'endroit o elles sont poses qu'au
moment o le plomb du chasseur peut arriver jusqu' elles. Ensuite les
miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil et qu'elles
n'avaient rien  craindre. Ainsi que les pies et les corbeaux, elles
distinguent  merveille un bton d'une arme  feu, dont l'emploi
meurtrier leur est parfaitement connu.

Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser du spectacle qu'elles
m'offraient; et s'il m'avait fallu repartir immdiatement pour la cte,
je me serais cru suffisamment rcompens de la peine que j'avais prise.

Comme je l'ai dit dans une des pages prcdentes, il y avait parmi cette
bande aile des oiseaux de plusieurs genres. Tous ceux qui taient
groups sur les pierres taient bien des mouettes, mais de deux espces
diffrentes: les unes avaient la tte noire et les ailes grises, tandis
que les autres taient presque entirement d'un blanc pur; leur taille
diffrait ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la propret de
leur plumage, et leurs pattes, d'un beau rouge, avaient l'clat du
corail. Elles taient occupes, bien que de diverses faons;
quelques-unes cherchaient videmment leur nourriture compose du fretin
des crabes, des crevettes, des homards et d'autres animaux curieux que
la mer avait laisss  nu en se retirant. Beaucoup d'autres se
contentaient de lisser leurs plumes blanches qui semblaient faire leur
orgueil.

Cependant, malgr le bonheur dont ces oiseaux paraissaient jouir, ils
n'taient pas plus que les autres cratures exempts de mauvaises
passions et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'leva parmi eux
pendant que je les contemplais; tait-ce par jalousie ou pour se
disputer un poisson? c'est ce que je ne saurais dire.

Mais qu'il tait amusant de regarder ceux qui pchaient, de les voir se
lancer d'une hauteur de plus de cent mtres, disparatre presque sans
bruit au milieu des flots et surgir un instant aprs, ayant dans le bec
une proie brillante.

De tous les mouvements que font les oiseaux, je ne crois pas qu'il y eu
ait de plus intressants  voir que ceux de la mouette pcheuse en train
de chercher pture. Le milan lui-mme n'est pas plus gracieux dans son
vol. Les brusques dtours de l'oiseau marin, la pause momentane qu'il
fait dans l'air pour s'assurer de sa proie, l'cume des flots qui
l'environne, cet clair qui disparat au sein des vagues, et le retour
subit de l'oiseau blanc  la surface de l'eau transparente et bleue,
sont d'une beaut incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures
d'invention les plus heureuses, ne produira de spectacle plus agrable 
contempler.

Aprs avoir regard les mouettes, et dj trs-satisfait du rsultat de
mon excursion, je repris mes rames afin d'atteindre mon but et de
raliser mon rve en abordant au rcif.

Lorsque je fus prs de la rive, les oiseaux s'envolrent; mais sans
paratre me redouter, car ils restrent au-dessus de ma tte, o ils
dcrivirent leurs volutions ariennes  une si faible distance que
j'aurais presque pu les frapper avec mes rames.

L'un d'eux, qui me semblait tre le plus gros de la bande, avait t,
pendant tout le temps, au sommet de la perche qui surmontait le rcif et
qui servait de signal. Peut-tre m'avait-il paru plus grand parce qu'il
tait plus en vue; mais j'observai qu'avant le dpart de ses camarades,
il s'tait envol en jetant un cri perant comme pour ordonner aux
autres de suivre son exemple. Il servait apparemment de vigie ou de chef
 toute la bande. J'avais dj vu pratiquer cette tactique par les
corneilles, lorsqu'elles sont en train de piller un champ de fves ou de
pommes de terre.

Le dpart des oiseaux m'attrista et je me sentis dcourag. Cet effet,
du reste, n'avait rien que de naturel; tout s'tait assombri autour de
moi:  la la place du troupeau blanc dont mes yeux taient remplis je ne
trouvais plus qu'un rcif dsol, couvert de galets normes, ou plutt
de quartiers de roche, aussi bruns que si on les avait enduits de
goudron. Un nuage avait obscurci le soleil, la brise s'tait leve tout
 coup, et la mer, jusqu'alors si transparente et si calme, tait
devenue gristre par l'action presse des flots.

Mais j'tais l pour explorer l'cueil; et malgr son aspect effrayant,
je ramai jusqu' ce que la quille de mon batelet grint sur le rocher.

Une anse en miniature s'tait offerte  mes yeux, j'y conduisis mon
canot; puis sautant sur le rcif, je me dirigeai vers la perche qui
attirait mes regards depuis tant d'annes, et que j'avais un si vif
dsir de connatre plus intimement.




CHAPITRE VII.

 la recherche d'un oursin.


Je touchai bientt de mes mains cette perche intressante, et j'prouvai
en ce moment autant d'orgueil que si elle et t le ple nord, et que
j'en eusse fait la dcouverte. Quelle surprise en voyant les dimensions
de cette pice de bois? Combien la distance m'avait tromp  son gard!
Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une
houe, et la protubrance dont elle tait couronne semblait  peine
galer une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon
tonnement quand je trouvai mon bton un peu plus gros que ma cuisse, et
le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'tait ni plus ni
moins qu'un baril de la contenance de quarante  cinquante litres. Pos
 l'extrmit de la pice de bois, qui le traversait dans sa longueur,
ce petit tonneau tait peint en blanc; ce que je savais du reste, car je
l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait
brune. Celle-ci avait t sans doute peinte autrefois, mais lave
souvent par l'eau de mer, qui dans les temptes s'lanait jusqu'en haut
du baril, la couleur en avait disparu peu  peu.

Je ne m'tais pas moins tromp quant  son lvation: du rivage elle me
paraissait tre de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en ralit
elle se dressait au-dessus de ma tte comme le mat d'un sloop, et devait
bien avoir sept ou huit mtres de hauteur.

L'tendue de mon lot me surprenait galement, je le croyais  peine de
quelques pieds carrs, l il avait au moins un demi-hectare. Presque
toute et surface en tait couverte de galets, depuis la grosseur d'un
caillou jusqu' celle d'une futaille; et  et l on y voyait des
quartiers de roche engags dans les interstices du rocher fondamental.
Toutes ces pierres, quel que ft leur volume, taient revtues d'une
substance noirtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un
lit d'herbes marines de diffrentes espces. Quelques-unes de ces algues
m'taient familires pour les avoir vues sur la cte, o elles sont
dposes par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles
plus intime connaissance, en aidant  les rpandre dans les champs de
mon oncle, o elles fumaient les pommes de terre.

Aprs avoir satisfait ma curiosit  l'gard de la pice de bois qui
servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du
baril, je commenai l'exploration de mon le. Je voulais non seulement
reconnatre les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosit
quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agrable
qu'aventureuse.

Il tait moins facile de parcourir cet cueil boulevers que je ne
l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit
plus haut, d'une espce de glu marine, taient aussi glissantes que si
elles avaient t savonnes; et ds les premiers pas je fis une chute
assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir
les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage.

Je tournais le dos  l'endroit o j'avais laiss mon batelet, et je me
demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face
de moi une sorte de presqu'le s'avanait dans la mer, et il me semblait
voir  son extrmit un amas de coquillages prcieux qui redoublrent
mon envie d'en possder plusieurs.

J'avais dj remarqu diffrentes coquilles dans le sable qui se
trouvait entre les quartiers de roche; les unes taient vides, les
autres habites; mais elles me semblaient trop communes; je les avais
toujours vues depuis que j'allais sur la grve, et je les retrouvais
dans les pommes de terre de mon oncle, o elles taient apportes avec
le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'taient que
des moules, des manches de couteau et des ptoncles. Il n'y avait pas
d'hutres, sans cela j'en aurais aval une ou deux douzaines, car
l'apptit commenait  se faire sentir. Les crabes et les homards
taient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'tait
impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim tait encore trs
supportable.

Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, o
j'apercevais des coquillages, c'tait le dsir de me procurer un oursin.
J'avais toujours eu envie de possder un bel chantillon de cette
singulire coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule.
Quelques-uns de ces _chinodermes_ s'apercevaient bien de temps en temps
prs du village, mais ils n'y restaient pas; c'tait dans le pays un
objet assez rare, par consquent d'une valeur relative, et qu'on posait
sur la chemine, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu
le rcif, qui tait assez loin de la cte, j'avais l'espoir d'y trouver
cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les
crevasses, dans toutes les cavits o mon oeil pouvait atteindre.

 mesure que j'avanais, les formes brillantes qui m'avaient attir
devenaient de plus en plus distinctes, et j'tais sr de trouver parmi
elles quelque chose de prcieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant
bien qu'elles ne s'loigneraient pas, car c'taient d'anciennes demeures
abandonnes depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles
resteraient  la mme place, et je ne voulais pas ngliger ce qui
pouvait tre sur ma route. Prcaution inutile; je ne vis rien qui ft 
ma convenance tant que je n'arrivai pas  l'endroit en question; mais
alors quelle dcouverte! C'tait le plus bel oursin qu'on et jamais
rencontr; il tait rond comme une orange, et sa couleur tait d'un
rouge fonc; mais je n'ai pas besoin de vous le dcrire; quel est celui
d'entre vous qui ne connat pas l'oursin[8]?

  [8] L'oursin est un animal rayonn, c'est--dire qu'au lieu de
    prsenter deux parties symtriques (ct droit, ct gauche), il
    offre un axe d'o rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa
    forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne.
    Sa coquille prsente des espces de plaques, ou de mamelons,
    disposs rgulirement, ainsi qu'une infinit de petits trous. Au
    lieu d'tre nue, comme chez les hutres et les colimaons, cette
    coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils
    vibratiles. Il en rsulte que l'oursin est compltement bouriff;
    aussi l'a-t-on nomm vulgairement chtaigne ou hrisson de mer, et
    scientifiquement _chinide_, faisant partie du groupe des
    _chinodermes_, c'est--dire ayant la peau hrisse d'pines. Pourvu
    d'un certain nombre de pieds tubuleux, rtractiles, pouvant se fixer
    comme des ventouses  l'endroit o il veut s'attacher, l'oursin a la
    facult de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que
    s'il existait des chinides sur la cte o demeurait notre petit
    marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu
    ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi
    les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable,
    o quelquefois ils s'enfoncent. Trs communs dans les rgions
    chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempres. (_Note du
    traducteur._)

J'eus bientt ramass ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes
charmantes et les cussons qui la rendaient si jolie. C'tait la plus
curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me flicitais d'avoir
 conserver de ma promenade un souvenir aussi prcieux.

Quand, aprs l'avoir bien examine  l'extrieur, j'eus lorgn la cavit
qu'elle prsentait, et qui avait servi de logette  l'oursin mme,
logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangs
en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me
mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espces, toutes les
quatre fort jolies et compltement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes
poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins
sur mes pas avec l'intention de me rembarquer.

Mais,  stupeur! les coquilles m'chapprent des mains, et peu s'en
fallut que je ne les suivisse dans leur chute.  mon bateau, mon bateau!

[Illustration:  mon bateau! mon bateau!]




CHAPITRE VIII.

Perte du petit canot.


Vous jugez de ma surprise, ou plutt de mon alarme.

Qu'est-ce que c'tait? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait
disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait gure mieux, il s'tait
loign.

La crique o je l'avais mis tait vide; en jetant les yeux sur la mer,
je vis mon canot voguant  l'aventure et dj loin du rocher. Ce n'tait
pas tonnant, j'avais oubli de l'amarrer; dans ma prcipitation, je
n'avais pas pris le cordage qui devait me servir  le fixer au bord de
l'cueil; la brise, en frachissant, l'avait pouss hors de la crique,
et bientt en pleine mer.

Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui
comment revenir  la cte? Je ne pouvais pas franchir  la nage les
trois milles qui me sparaient de la grve. Personne ne viendrait  mon
secours. Il tait impossible que l'on pt me voir du rivage, ou que l'on
connt ma position. Le petit canot, lui-mme, ne serait pas aperu; je
savais maintenant combien le volume des objets est diminu par la
distance: le rcif que je croyais s'lever  peine  trente centimtres
au-dessus de l'eau, y tait  plus d'un mtre; et mon batelet devait
tre invisible  tous les flneurs qui se promenaient sur la grve, 
moins qu'on ne ft arm d'un tlescope; mais quelle improbabilit!

Plus j'y rflchissais, plus j'tais malheureux; plus je comprenais le
pril o m'avait plac ma ngligence. Que faire, quel parti prendre? je
n'avais pas d'autre alternative que de rester o j'tais. Si je pouvais
nanmoins regagner mon canot  la nage? Il n'tait pas encore assez loin
pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'loignait toujours, et
je n'avais pas une minute  perdre, si je voulais mettre ce projet 
excution.

Je me dpouillai de mes habits en toute hte, et les jetai derrire moi,
ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la
libert de mes mouvements.

Une fois  la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me dtourner de
la ligne droite; hlas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais
pas diminuer la distance qui me sparait de l'embarcation. Je finis par
comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que
mes efforts taient compltement inutiles. J'eus un instant de
dsespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir
 l'cueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait t aussi
difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'tais
assez bon nageur pour ne pas m'inquiter d'avoir un mille  franchir;
mais le triple tait au-dessus de mes forces; et puis le vent ne
poussait pas le canot droit  la cte, et dans la direction que j'avais
prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et
moi.

Dcourag dans mon entreprise, il ne me restait plus qu' me retourner
vers l'cueil, et j'allais m'y dcider, lorsqu'il me sembla que le
batelet virait de bord, dcrivait une ligne oblique, et revenait un peu
de mon ct, par suite d'une bouffe de vent qui soufflait d'un autre
point.

Je continuai ma route, et quelques minutes aprs j'eus la satisfaction
de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de
reprendre haleine et de me reposer un instant.

Ds que j'eus recouvr un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot;
malheureusement j'tais trop lourd, en dpit de ma petite taille, et le
frle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientt revenu 
la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour
me hisser sur la quille, o je voulais me mettre  cheval. Cette
tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour
faire mon escalade, je perdis l'quilibre, et tirai tellement  moi, que
l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus
d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas tre de longue dure;
la barque en se retournant avait puis beaucoup d'eau: il est vrai que
ce lest imprvu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif,
devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais  peine y tais-je
entr que je sentis le canot s'enfoncer peu  peu sous le poids que
j'ajoutais  celui du liquide; j'aurais d me replonger dans la mer,
afin d'empcher le bateau de couler  fond; mais j'avais presque perdu
la tte; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je
pensai  vider le bateau; mais le polon qui me servait d'cope, avait
disparu en mme temps que les rames, qui flottaient  une assez grande
distance.

Dans mon dsespoir je mis  rejeter l'eau avec mes mains, c'tait bien
inutile:  peine avais-je puis cinq ou six fois que le bateau coula
tout  fait; je n'eus que le temps de sauter  la mer, et de m'loigner
pour chapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant.

Je jetai un regard sur l'endroit o il avait disparu, et je me dirigeai
vers le rcif qui tait mon seul refuge.




CHAPITRE IX.

Sur l'cueil.


J'atteignis enfin les rochers, non sans peine, car j'avais le courant
contre moi; ce n'tait pas seulement la brise, mais encore la mare
montante qui avait entran mon bateau. Cependant j'arrivai au but;
l'effort qui me porta sur l'cueil tait le dernier que j'aurais pu
faire, et je demeurai compltement puis sur le roc, o j'avais ramp
en sortant des flots.

Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il n'tait
ncessaire; la mare ne badine pas; et ds que j'eus repris haleine, je
fus bientt sur pied.

Chose trange! mes regards se tournrent du ct ou mon canot s'tait
perdu; je ne saurais dire pourquoi; peut-tre avais-je une vague
esprance de voir mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger vers
l'cueil; mais je n'aperus que les rames, qui flottaient dans le
lointain, et qui dans tous les cas n'auraient pu me rendre aucun
service.

Je jetai les yeux vers la cte; mais c'est  peine si je distinguais les
maisons du village. Comme pour ajouter  l'horreur de ma situation, le
temps s'tait couvert, et le ciel m'tait cach par des nues grises que
le vent chassait avec violence.

Je ne pouvais pas mme crier pour demander du secours;  quoi bon? ma
voix que le bruit des vagues aurait touffe, ne se serait pas entendue,
quand mme il aurait fait beau; je le comprenais si bien que je restai
silencieux.

Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'tait le dimanche,
personne n'allait  la pche; les seules embarcations qui fussent dehors
conduisaient leurs passagers  un phare clbre, situ  quelques milles
du village, et qui servait de but de promenade  ceux qui voulaient
faire une partie de plaisir. Il tait probable qu'Henry Blou s'y
trouvait avec les autres.

Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la mer tait dserte, et
je me sentais aussi abandonn que si j'avais t au fond d'un cercueil.

Je me rappelle encore l'effroi que j'prouvai de cette solitude; et je
me souviens de m'tre affaiss sur moi-mme, en pleurant avec dsespoir.

Les golands et les mouettes, probablement irrits de ma prsence qui
avait troubl leur repas, arrivaient en foule et planaient au-dessus de
ma tte, en m'assourdissant de leurs cris odieux.

L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu' m'effleurer les mains, et ne
s'loignait que pour revenir l'instant d'aprs en criant d'une faon qui
redoublait mon agonie. Je commenais  craindre que ces oiseaux sauvages
n'en vinssent  m'attaquer; mais je suppose que j'veillais plutt leur
curiosit que leur apptit vorace.

J'avais beau rflchir; je ne voyais pas autre chose  faire que de
m'asseoir ou de rester debout, si je l'aimais mieux, en attendant qu'on
vnt  mon secours.

Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus grand des hasards si
quelqu'un tournait les yeux dans la direction du rcif.  l'oeil nu
personne ne pouvait m'y dcouvrir. Deux bateliers, Henry Blou et un
autre, avaient bien un tlescope, mais ce n'tait que rarement qu'ils en
faisaient usage; et en supposant qu'ils s'en servissent, il tait fort
douteux qu'ils prissent l'cueil pour point de mire. Aucun bateau ne
venait jamais de ce ct, et les navires qui se dirigeaient vers le port
ou qui en sortaient, passaient au large pour viter le rcif. J'avais
bien peu de chances d'tre aperu du rivage; peut-tre moins encore de
voir passer un bateau assez prs de moi pour que je pusse m'y faire
entendre.

C'est avec une tristesse indicible que j'allai m'asseoir sur un quartier
de roche, en attendant le sort qui m'tait rserv.

Toutefois je ne pensais pas rester sur cet cueil assez longtemps pour y
mourir de faim. J'esprais qu'Henry, ne voyant pas revenir le canot,
finirait par se mettre  ma recherche.  vrai dire, il ne rentrerait que
le soir, et ne s'apercevrait de l'absence de son bateau qu' la nuit
close. Mais il saurait bien qui l'avait pris; j'tais le seul du village
qui et le privilge de s'en servir; dans son inquitude Henry Blou
irait jusqu' la ferme, et ne me trouvant pas chez mon oncle, il tait
probable qu'il devinerait mon aventure, et saurait me retrouver.

Cette pense me rendit toute ma confiance, et ds qu'elle se fut empare
de mon esprit, je fus beaucoup moins troubl du pril de ma situation
que du dommage dont mon imprudence avait t la cause. Je plissais rien
que d'y songer: comment regarder en face mon ami Blou? Comment rparer
la perte que j'avais faite! La chose tait srieuse; je ne possdais pas
un farthing, et mon oncle payerait-il le canot? J'avais bien peur que
non. Il fallait pourtant qu'on ddommaget le batelier de cette perte
considrable; comment faire? Si mon oncle, pensais-je, voulait seulement
me permettre de travailler pour Henry, je m'acquitterais de cette faon;
mon ami Blou me retiendrait tant par semaine jusqu' ce que le bateau
ft pay, en supposant qu'il et quelque chose  me faire faire.

Je me mis  calculer approximativement ce que devait coter un canot
pareil  celui que j'avais perdu, et combien il me faudrait de temps
pour me librer de ma dette. Quant au reste, je ne pensais pas que ma
vie ft en pril. Je m'attendais, il est vrai,  souffrir de la faim et
du froid,  tre plus ou moins mouill, car je savais qu' une certaine
heure, la mer couvrait l'cueil; et il tait certain que je passerais la
nuit dans l'eau.

Mais quelle serait sa profondeur?

En aurais-je jusqu'aux genoux?

Je cherchai un indice qui pt me faire dcouvrir quelle tait la hauteur
des mares ordinaires. Je savais que le rocher disparaissait
entirement; on voyait du rivage les flots rouler sur lui; mais j'tais
persuad avec beaucoup d'autres, que la mer le recouvrait seulement d'un
ou deux dcimtres.

Je ne vis rien tout d'abord qui pt me renseigner sur ce que je voulais
savoir;  la fin cependant mes yeux rencontrrent le poteau qui
supportait le signal; et je me dirigeai vers lui, bien certain d'y
trouver ce que je cherchais; on y voyait une ligne circulaire, peinte en
blanc, qui tait sans doute une ligne d'eau; jugez de ma terreur quand
je dcouvris que cette ligne tait  deux mtres au-dessus du roc.

Rendu  demi fou par cette dcouverte, je m'approchai du poteau, et
levai les yeux; hlas! je ne m'tais pas tromp; la ligne blanche tait
bien loin au-dessus de ma tte; c'tait tout ce que je pouvais faire, en
me mettant sur la pointe des pieds, que d'y atteindre du bout des
doigts.

Un frisson d'horreur parcourut tous mes membres; le pril tait trop
clairement dmontr: avant qu'on pt venir  mon secours, la mare
couvrirait tout l'cueil; je serais balay du rcif, et englouti par les
flots.




CHAPITRE X.

Escalade.


Ma vie n'tait pas seulement en danger, la mort tait presque certaine;
l'esprance que j'avais eue d'tre sauv tait dtruite; la mare serait
de retour avant le soir, dans quelques heures elle submergerait l'lot,
tout serait fini pour moi. On ne s'apercevrait de mon absence qu'aprs
la fin du jour, et il serait trop tard: la mare n'attend pas.

Un profond dsespoir s'tait empar de mon me, qu'il paralysait
compltement. Je ne pouvais plus penser, je ne distinguais plus rien de
ce qui m'environnait. Mes yeux taient attachs sur la mer, et je
regardais machinalement les vagues. De temps  autre la conscience se
rveillait  demi, je tournais la tte, je cherchais  dcouvrir quelque
voile se dirigeant de mon ct; mais rien n'interrompait la monotonie
des flots, si ce n'est parfois un goland qui revenait planer autour du
rcif, comme s'il avait t surpris de me voir  pareille place, et
qu'il se ft demand si je n'allais pas bientt partir.

Tout  coup mes yeux rencontrrent le poteau dont l'examen avait caus
ma stupeur, et cette fois en le voyant j'eus un rayon d'espoir. Je
pouvais encore me sauver en grimpant  son sommet, et en m'installant
sur la futaille jusqu' la mare descendante. La mer n'arrivait pas  la
moiti de ce poteau, et je n'aurais plus rien  craindre ds que je
serais perch sur la barrique.

Toute la question tait d'y arriver; la chose me paraissait facile. Je
grimpais bien  un arbre, pourquoi n'aurais-je pas escalad le support
de mon tonneau? Je passerais sur ma futaille une assez mauvaise nuit;
mais je serais  l'abri de tout pril, et le lendemain matin, je me
trouverais encore de ce monde, o je rirais de ma frayeur.

Ranim par cette esprance, je m'approchai du poteau avec l'intention
d'y grimper; ce n'est pas que je voulusse m'tablir  mon poste; il
serait bien temps de le faire quand l'lot serait inond; mais je
voulais tre sr de pouvoir accomplir mon escalade, au moment o il n'y
aurait plus moyen de la diffrer.

C'tait beaucoup moins facile que je ne l'avais cru d'abord, surtout
pour commencer; la partie infrieure du poteau tait enduite, jusqu'
deux mtres au moins, de cette espce de glu marine dont les rochers
taient couverts, et cet enduit le rendait aussi glissant que les mts
de cocagne que j'avais vus  la fte de notre village.

Il me fallut chouer plusieurs fois avant de russir  dpasser la ligne
blanche; le reste fut plus ais, et je ne tardai pas  tre au bout du
poteau. Arriv l, je me flicitai d'tre parvenu  mon but, et
j'tendis la main pour saisir le bord de la futaille. Quelle amre
dception!

J'avais le bras trop court pour atteindre l'extrmit du tonneau; le
bout de mes doigts n'arrivait qu'au ventre de la barrique, o je n'avais
aucune prise, et il m'tait impossible de gravir jusqu'au fate.

Je ne pouvais pas davantage garder ma position; mes forces ne tardrent
pas  s'puiser, et l'instant d'aprs j'avais gliss malgr moi jusqu'en
bas du poteau.

Mes nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses; j'avais beau
tendre les bras, tirer les jambes, faire mille et un efforts pour me
hisser plus haut, je n'arrivais toujours qu'au milieu de la futaille; et
comme le poteau n'offrait pas la moindre saillie, je me retrouvais sur
le rocher plus vite que je ne voulais.

Malgr cela, je ne cdai point au dsespoir; l'approche du pril tenait
au contraire mon esprit en veil; et conservant tout mon sang-froid, je
me mis  chercher ce qu'il y avait de mieux  faire.

Si j'avais eu seulement un couteau, j'aurais pu entailler la pice de
bois, et poser les pieds sur les crans que j'y aurais faits; mais je
n'avais pas mme un canif, et  moins de ronger le poteau avec mes
dents, il fallait renoncer  l'entamer. Vous voyez que ma position tait
critique.

J'en tais l, quand une ide lumineuse me traversa l'esprit. Pourquoi
ne ferais-je pas un tas de pierres  ct du poteau? Je pourrais
l'lever jusqu' la ligne blanche, monter dessus et m'y trouver sain et
sauf. Quelques fragments de roche avaient t placs autour du signal
pour en consolider la base; il ne me restait plus qu' poser des galets
sur cette premire assise pour me btir un cairn[9], dont la plate-forme
me servirait de refuge.

  [9] Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord lvent sur la tombe
    de leurs chefs.

Ravi de ce nouvel expdient, je ne perdis pas une seconde, et je me mis
en devoir d'excuter mon projet. Les pierres dtaches taient
nombreuses autour de moi, et je pensais qu'en moins d'un quart d'heure
j'aurais termin mon difice. Mais  peine  la besogne, je m'aperus de
la difficult de mon entreprise, et je vis qu'elle me demanderait plus
de temps que je ne l'avais suppos. Les pierres taient glissantes,
elles m'chappaient des mains; les unes taient trop lourdes, les
autres, que je croyais libres, taient  demi enterres dans le sable
d'o je ne pouvais les arracher.

Je n'en travaillai pas moins avec ardeur, appelant  mon aide toute
l'nergie dont j'tais susceptible. Avec le temps j'tais bien sr de
russir; mais aurais-je celui de terminer mon entreprise? c'tait l
toute la question.

La mare montait lentement, mais avec certitude. Le flot s'avanait
d'une manire incessante: je le voyais venir, lchant l'cueil,
l'inondant de plus en plus, et il ne devait s'arrter qu'aprs avoir
pass au-dessus de ma tte.

En vain j'essayai d'aller plus vite; je pouvais  peine me soutenir,
j'tais tomb vingt fois; mes genoux, corchs par les pierres, taient
sanglants, mais je ne songeais pas  mes blessures; il s'agissait de
perdre ou de conserver la vie, et dans cette lutte avec la mort,
j'oubliais la douleur.

Ma pile s'levait  la hauteur de mon front avant que la mare et
couvert la surface de l'cueil; mais ce n'tait pas assez; il fallait,
pour qu'elle atteignt la ligne d'tiage, qu'elle et encore plus de
cinquante centimtres, et je poursuivis mon travail avec une ferveur que
rien ne dcourageait.

Malheureusement plus la besogne avanait, plus elle tait difficile,
j'avais employ toutes les pierres qui se trouvaient prs du poteau; il
fallait aller beaucoup plus loin pour s'en procurer d'autres; cela me
prenait du temps, occasionnait de nouvelles chutes, qui me retardaient
encore; puis j'avais bien plus de peine  me dcharger de mes pierres, 
prsent que ma pyramide tait aussi haute que moi; la pose de chacune
d'elles exigeait plusieurs minutes, et quand j'avais russi  mettre mon
galet  sa place, il arrivait souvent qu'il perdait l'quilibre, et
roulait jusqu'en bas, en menaant de m'craser.

Aprs deux heures de travail, j'arrivai au terme de mon ouvrage; non pas
que je l'eusse fini; mais la mare venait l'interrompre; la mare, qui
aprs avoir atteint le niveau du rcif, en avait immdiatement couvert
toute la surface.

Il tait cependant impossible de renoncer  ma dernire chance de salut;
j'avais de l'eau jusqu'aux genoux, il me fallait plonger pour dtacher
les pierres que je portais  ma pile. L'cume sale me fouettait le
visage, de grandes lames s'levaient au-dessus de ma tte, et
m'enveloppaient tout entier; mais je travaillais toujours.

La mer devint si profonde et si violente que je perdis pied sur le roc,
et c'est moiti  gu, moiti  la nage, que je transportai mon dernier
galet; ds qu'il fut  sa place, je me hissai bien vite sur la pile que
je venais d'riger, et me serrant contre le poteau que j'embrassai avec
force, je regardai, en tremblant, la mare qui continuait  grandir.




CHAPITRE XI.

Mare montante.


Ce serait un mensonge de laisser croire que je contemplais ce spectacle
avec confiance; bien au contraire, j'tais rempli de frayeur. Si j'avais
eu le temps d'achever mon cairn, et surtout le moyen de lui donner plus
de solidit, mes apprhensions auraient t moins vives. Je n'avais pas
d'inquitude  l'gard du poteau; depuis que j'tais au monde, je lui
avais vu braver la tempte; mais mon tas de pierres serait-il assez fort
pour rsister aux vagues? Quant  sa hauteur, il ne s'en fallait que de
trente centimtres qu'il atteignt la ligne blanche. C'tait peu de
chose, et il m'tait indiffrent d'avoir les jambes dans l'eau.
Toutefois, cette ligne tait-elle bien exacte? Elle indiquait la hauteur
des mares ordinaires, mais seulement quand la mer tait calme; et la
brise tait alors assez forte pour soulever les vagues  plus de
cinquante centimtres. S'il en tait ainsi, les deux tiers de mon corps
seraient submergs, sans compter la crte des lames qui lanceraient leur
cume au-dessus de ma tte. Supposez maintenant que la brise continut 
frachir, supposez une tempte, mme un simple coup de vent,  quoi me
servirait mon tas de pierres? J'avais vu plus d'une fois, quand la mer
tait furieuse, ses lames fouetter l'cueil, et s'lancer au-dessus du
signal  une hauteur de plusieurs mtres.

J'tais perdu sans retour si le vent devenait plus fort.

Il est vrai que toutes les chances taient en ma faveur. Nous tions au
mois de mai; le ciel avait t admirable pendant la matine; mais il y a
des temptes, mme dans les plus beaux jours, et le temps, qui parat
doux et calme sur la grve, est souvent orageux en pleine mer. Du reste,
il n'tait pas ncessaire qu'il y et un ouragan; une brise un peu
frache suffirait  m'emporter du monceau de pierres qui me servaient de
point d'appui.

Et quand mme le temps ft rest beau, la solidit de mon cairn
m'inspirait peu de confiance. J'en avais jet les pierres au hasard;
elles s'taient amonceles comme elles me tombaient des mains, et je les
avais senties s'branler au moment o j'y avait mis les pieds. Que
deviendrais-je si elles taient entranes par le courant, ou disperses
par les vagues?

Cette cruelle apprhension venait augmenter mes angoisses et me causait
de cruelles tortures. Je jetais vers la baie des regards avides, pensant
que peut-tre un bateau venait  mon secours; mais, l comme ailleurs,
je ne rencontrais qu'une amre dception.

J'avais conserv ma premire attitude, et me pressais contre le poteau,
que je serrais dans mes bras comme j'aurais fait d'un ami.  vrai dire,
c'tait le seul qui me restt; sans lui je n'aurais pas pu lever mon
tas de pierres; et en supposant que j'eusse russi dans cette
entreprise, il m'aurait t impossible de me maintenir sur mon troite
plate-forme, si je n'avais pas eu le poteau pour soutien.

 peine osais-je faire un mouvement; j'avais peur qu'en bougeant l'un de
mes pieds, la secousse ne ft assez forte pour faire crouler mes
pierres, que je n'aurais pas pu rtablir. L'eau qui entourait la base
tait maintenant plus haute que moi, et j'y aurais t forcment  la
nage.

Bien que tout mon corps fut immobile, je tournais souvent la tte pour
interroger l'espace, tantt  droite, tantt  gauche, fouillant du
regard tous les points de l'horizon, et recommenant toujours, sans rien
voir qui rpondt  mon attente. Puis, mes yeux rencontraient les flots,
que j'avais oublis, en cherchant dans le lointain, et se fixaient sur
les vagues normes qui, revenues de leur course vagabonde, se brisaient
contre l'cueil en roulant vers la plage. Elles paraissaient furieuses,
et grondaient en passant comme pour se plaindre de ma tmrit. Qui
tais-je, moi, faible enfant, pour m'tablir ainsi dans leur propre
domaine.

Leur voix rugit plus fort; il me sembla qu'elles me parlaient, je fus
saisi de vertige, et dans ma dfaillance, je crus que j'allais
disparatre au fond de l'abme.

Les vagues s'levaient toujours; elles atteignirent les derniers galets,
couvrirent mes pieds, montrent plus haut, toujours plus haut, me
frapprent les genoux....  mon Dieu! quand cesseront-elles de monter?

Pas encore. Elles m'arrivrent  la ceinture, elles me baignrent les
paules, leur cume me fouetta le visage, m'entra dans la bouche, dans
les yeux, dans les oreilles; je fus  demi touff,  demi noy.  pre
misricordieux!

La mare avait maintenant toute sa hauteur, et menaait  chaque minute
de m'engloutir; mais, avec la tnacit que l'instinct de la vie donne au
moment suprme, je me cramponnai plus que jamais au poteau, et peut-tre
aurais-je pu m'y maintenir jusqu'au matin, sans un accident qui vint
aggraver le pril.

Le jour avait disparu, et, comme si la nuit et donn le signal de ma
destruction, le vent redoubla, les nuages se heurtrent avec fureur, la
pluie tomba par torrents, les vagues se soulevrent avec une nouvelle
puissance et faillirent m'entraner.

Mon effroi tait  son comble; je ne pouvais plus tenir contre les
lames.

 demi entran par les flots, j'avais perdu pied tout  fait. Je voulus
reprendre ma place sur le tas de pierres, ce qui tait indispensable.
Afin d'y parvenir, je me soulevai  l'aide de mes bras, et je cherchais
du bout de mon soulier  me replacer sur le cairn, lorsqu'une vague
dtacha mes jambes du poteau. Quand elle eut pass, aprs m'avoir
soutenu horizontalement, je cherchai de nouveau ma pile; j'en touchai
les galets; mais au moment o j'y posais les pieds, je la sentis crouler
sous moi comme si elle avait fondu tout  coup; et, ne pouvant plus me
soutenir, je suivis dans les flots mon support dont les dbris s'y
taient parpills.




CHAPITRE XII.

Le poteau.


Il tait bien heureux pour moi que j'eusse appris  nager, surtout que
j'eusse profit des leons de mon ami Blou; c'tait le seul talent qui
put m'tre utile en pareille circonstance; car, sans lui, je prissais
aussitt. Je me trouvai soudain au milieu des quartiers de roche qui
couvraient tout l'cueil, et si je n'avais pas t bon plongeur, il est
probable que cette chute au fond de l'eau aurait caus ma mort.

Mais au lieu d'y rester, je reparus  la surface comme et fait un
canard; puis, m'levant avec la vague, je regardai autour de moi pour
dcouvrir mon poteau. Il tait moins facile de l'apercevoir que vous ne
l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant la figure; et, comme un
chien de Terre-Neuve qui cherche quelque chose dans une rivire, je fus
oblig de faire deux ou trois tours avant de rien distinguer dans
l'ombre, car vous savez qu'il faisait nuit.

 la fin cependant mes yeux rencontrrent ce mt de secours. Sans le
savoir, je m'en tais loign de plus de vingt mtres; et si j'avais
laiss faire le vent et la mare, ils m'auraient emport en dix minutes
assez loin du rcif pour qu'il me ft ensuite impossible d'y revenir.

Ds que je l'eus aperu, j'allai droit au poteau; non pas que je vis
clairement  quoi il pourrait me servir; l'instinct seul me dirigeait
vers lui. Comme tous les malheureux qui, au moment de se noyer, se
rattachent  un brin de paille, je me portais, dans mon trouble, vers la
seule chose qui ft  ma porte, esprant sans doute que j'y trouverais
mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant, quand j'approchai du
poteau, l'ide subite qu'il me serait inutile vint frapper mon esprit et
raviver mes angoisses.

Je pouvais bien franchir les cinq ou six mtres qui me sparaient de la
futaille, mais non pas gagner le fate de cette dernire. Je l'avais
essay plusieurs fois,  un moment o la fatigue n'avait pas rduit mes
forces; et, malgr le dsespoir qui soutenait ma vigueur, j'tais sr de
ne point y russir.

Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du tonneau, j'tais
sauv, je n'avais plus rien  craindre; la surface en tait assez large
pour me permettre d'y rester, mme pendant la tempte. Ce n'est pas tout
encore; on m'aurait aperu du rivage, et la fin de l'aventure n'avait
plus rien de tragique.

Mais  quoi bon ces penses? Je n'avais pas mme l'intention de tenter
cette escalade; une seule ide me proccupait: c'tait de savoir par
quel moyen je pourrais m'attacher  la pice de bois de manire  ne pas
en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici, au bout de quelques
instants.

J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car je nageais contre le
vent, la mare et la pluie. C'est avec transport que je lanai mes bras
autour de mon poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence; et
il me sembla que j'tais sauv. Pendant quelques minutes, mon corps
flotta sur l'eau, grce  l'appui que j'avais retrouv; et si les flots
avaient t paisibles, il est probable que je me serais maintenu dans
cette position jusqu' la mare descendante. Malheureusement, la mer
tait loin d'tre calme. Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques
minutes; je repris haleine; mais ce moment de rpit fut bien court; le
vent ne tarda pas  recouvrer toute sa violence, et les vagues, plus
furieuses qu'elles n'avaient encore t, m'enlevaient jusqu'au bord
infrieur de la barrique, me laissaient retomber tout  coup en se
drobant sous moi, et, me reprenant en travers, me foraient  nager
autour de mon support, comme un acrobate qui fait la roue, en se tenant
perpendiculairement  une perche qui lui sert de pivot.

Je soutins ce premier choc avec succs; mais je ne me fis pas illusion;
l'assaut recommencerait avant peu, et je savais trop bien quel serait le
rsultat d'une pareille lutte.

Comment rsister  cette force toute-puissante? comment ne pas tre
arrach du poteau qui tait mon seul appui? Si j'avais eu seulement une
corde! mais le plus petit bout de ficelle tait aussi loin de ma porte
que le bateau de Henry, ou le fauteuil de mon oncle. Au mme instant,
comme si un bon gnie m'et souffl cette ide  l'oreille, je songeai,
non pas  une corde, mais  ce qui pouvait la remplacer. Oui, la chose
tait claire et l'inspiration excellente.

Qu'est-ce que c'est? demandez-vous avec impatience. Attendez, je vais
vous le dire.

Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble condition, une
espce de vareuse en grosse toffe  ctes excessivement solide. C'tait
autrefois mon habit de tous les jours; mais depuis la mort de ma mre,
je le mettais le dimanche tout aussi bien que dans la semaine. Pourtant
ne dprcions pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours t bien mis,
j'ai port le drap le plus fin d'Angleterre, et toute la garde-robe que
j'ai jamais possde est loin d'tre aussi haut dans mon estime que ma
vareuse de grosse toffe  ctes. C'est elle, je puis le dire, qui m'a
sauv la vie.

Elle avait heureusement une belle range de boutons, solidement
attachs; non pas de ces petits brimborions de corne, de plomb ou d'os
comme vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons en fer, aussi
grands, aussi pais qu'un shilling, et dont la rsistance tait  toute
preuve.

Il n'tait pas moins heureux que j'eusse repris mes habits. Vous vous
rappelez qu'avant de me mettre  la nage pour rejoindre le canot,
j'avais jet bas veste et culotte; mais  mon retour, le vent devenu
plus frais, m'avait oblig de me revtir, et je m'en flicitais; sans
cela, ma veste aurait t perdue, et alors....

Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous  la dchirer,
 vous servir de ses lambeaux en guise de corde? Pas du tout: il
m'aurait t bien difficile d'excuter ce projet. En supposant que j'aie
pu dchirer ma vareuse, comment en aurais-je assembl les morceaux! Je
n'avais qu'une main de libre, et la mer tait si mauvaise qu'elle ne
m'aurait pas permis d'accomplir cette longue opration. D'ailleurs, il
m'aurait t impossible de me dpouiller de ma veste, dont l'toffe
adhrait  ma peau comme si on l'y et colle. Je ne pensai pas un
instant  la dfaire; je me contentai de l'ouvrir, de me serrer contre
le poteau, d'y enfermer celui-ci, et de la reboutonner compltement.

Par bonheur, on avait prvu que je grossirais, et ma vareuse tait assez
ample pour contenir deux personnes comme la mienne. Je me souviens d'en
avoir t peu satisfait la premire fois que je l'endossai, ne me
doutant pas du service qu'elle me rendrait plus tard.

Quand elle fut boutonne, j'eus un moment de rpit; c'tait le premier
depuis bien longtemps. Je n'avais plus  craindre d'tre arrach du
poteau; je faisais partie de lui-mme aussi bien que la futaille dont il
tait couronn, mieux encore; et je ne pouvais tre emport par les
vagues que si, auparavant, elles le descellaient d'entre les rocs.

Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme au poteau pour tre
hors de pril, j'avais lieu de me rjouir; mais, hlas! je ne tardai pas
 comprendre que tout danger n'tait pas fini pour moi. Une lame norme
vint se briser sur le rcif et me passa par-dessus la tte; je voulus me
hisser plus haut, pour viter les autres, impossible; j'tais trop bien
fix pour changer de place, et le rsultat de ces immersions successives
tait facile  prvoir: je serais bientt suffoqu, je lcherais prise
et je glisserais jusqu'en bas du poteau, o ma mort tait certaine.




CHAPITRE XIII.

Suspension.


Malgr cela, j'avais conserv toute ma prsence d'esprit, et je cherchai
un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'tait facile
de dboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mt, et de refermer mon
habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'tait
pas uniforme, elle tait moindre vers son extrmit qu' la base, et je
serais bientt redescendu au point o je me trouvais alors. Si j'avais
eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y
accrocher ma vareuse! Hlas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant
je me trompais, j'en eus bientt la preuve:  l'endroit o la barrique
posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espce de fiche
qui traversait la futaille; il en rsultait une sorte de mortaise,
laissant un vide assez lger, il est vrai, entre elle et son
couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me
donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau.

Que cela dt russir ou non, il fallait essayer; ce n'tait pas l'heure
de se montrer difficile en matire d'expdients, et je n'hsitai pas une
seconde  tenter l'ascension.

Je parvins facilement  mon but, j'y trouvai l'chancrure dont j'avais
gard le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu
 l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau  subir la douche
amre qui devait finir par me noyer.

Mon insuccs tait facile  comprendre: je n'avais pas tir assez haut
le collet de ma veste, et ma tte avait empch qu'il n'atteignt
l'endroit o je voulais l'assujettir.

Me voil regrimpant avec une nouvelle ide; j'esprais, cette fois,
pouvoir fixer quelque chose  l'entaille du poteau, et parvenir  m'y
suspendre.

Qu'est-ce que cela pouvait tre? Le hasard voulait que j'eusse pour
bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que
vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de
temps, soutenu par ma vareuse, je dtachai lesdites bretelles, et
prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux
ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma
courroie, dont chaque centimtre tait d'une valeur inapprciable.

Lorsque j'eus runi mes deux lanires, je fis  l'une des extrmits de
ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intrieur;
cette opration termine, je poussai mon noeud coulant jusqu' la
mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'
introduire l'autre bout dans l'une des boutonnires de ma veste, et 
l'y attacher solidement. J'y parvins aprs quelques minutes. Ce n'avait
pas t sans peine; mais peu importe, puisque j'avais russi; pesant
alors sur ma lanire pour en essayer la force, elle m'inspira tant de
confiance, que je lchai le poteau compltement, et me trouvai suspendu
sans que rien et craqu, ni bretelles ni vareuse.

Je ne sais plus si dans l'tat o je me trouvais alors, je fus frapp de
ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai
pas  en rire, mais je me rappelle trs-bien le sentiment de scurit
qui remplaa ma frayeur ds que le succs eut couronn ce dernier
effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer dferler avec
rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlverait pas de la place
que j'avais enfin conquise.

Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes taient
si fatigues que de temps en temps elles se dtachaient du poteau, et je
reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'tait pas moins dangereux que
dsagrable. Aussi, ds que je fus dlivr de toute inquitude
cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodment. Je n'en
trouvai pas d'autre que de dchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de
prendre les lanires qui rsultaient de cette dchirure, et de les nouer
fortement, aprs les avoir passes plusieurs fois autour du poteau;
j'eus alors une espce de sige, et c'est de la sorte qu' moiti assis,
 moiti suspendu, je passai le reste de la nuit.

[Illustration: C'est de la sorte que je passai la nuit.]

Enfin la mare se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les
galets  dcouvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous
vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de
confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'tre oblig d'y
revenir. D'ailleurs c'tait le moyen d'tre aperu de la cte; il tait
probable qu'en me voyant,  la place que j'occupais, on devinerait ma
dtresse, et qu'on m'enverrait du secours.

Il vint me trouver lui-mme sans qu'on l'y envoyt.  peine l'aurore
avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage,
se dirigeait vers l'cueil, en nageant  toute vitesse. Quand il fut 
porte de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi;
c'tait mon ami Blou, ainsi que je l'avais devin.

Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de
l'cueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait  la fois; il
levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux,
et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle
sollicitude il me dtacha du poteau, avec quelle attention il me porta
dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout racont, quand il sut la
perte de son canot, au lieu d'tre fch contre moi, ainsi que je m'y
attendais, il rpondit en riant que c'tait un petit malheur, qu'il
tait bien content qu'il n'en fut pas arriv d'autre: et jamais un mot
de reproche ne lui est venu aux lvres  propos de son batelet.




CHAPITRE XIV.

En partance pour le Prou.


Mme cette aventure o j'avais d mille fois mourir ne me servit pas de
leon; je crois au contraire qu'elle augmenta mon amour pour la vie
maritime, en me faisant connatre l'espce d'enivrement qui accompagne
le danger. Bientt un dsir excessif de traverser la mer, de voir des
pays lointains s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus jeter les yeux
sur la baie sans aspirer vers des rgions inconnues qui passaient dans
mes rves.

Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard les navires dont les
voiles blanches disparaissaient  l'horizon; avec quel empressement
j'aurais accept la plus rude besogne pour qu'on tolrt ma prsence 
bord!

Peut-tre n'aurais-je pas soupir aussi ardemment aprs l'heure du
dpart si j'avais t plus heureux, c'est--dire si j'avais eu mon pre
et ma mre. Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait peu
d'intrt, et nulle affection relle ne m'attachait au logis. De plus,
il me fallait travailler dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme,
et la vie agricole me dplaisait par-dessus tout.

L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations ne fit qu'attiser mes
dsirs. Je ne pensais qu'aux endroits merveilleux qui sont dcrits dans
les livres, et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient
fait des rcits encore plus miraculeux. Ils me parlaient de tigres, de
lions, d'lphants, de crocodiles, de singes aussi grands que des
hommes; de serpents aussi longs que des tables; et les aventures qu'ils
avaient eues avec ces tres surprenants, me faisaient souhaiter plus que
jamais d'aller voir de mes propres yeux ces animaux tranges, de les
poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait les matelots que
j'coutais avec enthousiasme. Bref, il me devint presque impossible de
supporter la vie monotone que nous menions  la ferme, et que je croyais
particulire  notre pays, car suivant les marins qui nous visitaient
quelquefois toutes les autres parties du globe taient remplies
d'animaux curieux, de scnes tranges, d'aventures plus extraordinaires
les unes que les autres.

Un jeune homme, qui n'tait all qu' l'le de Man, je me le rappelle
comme si c'tait hier, racontait des pisodes si remarquables de son
sjour parmi les ngres et les boas constricteurs, que je ne rvais plus
que d'assister aux chasses mirobolantes qui s'taient passes sous ses
yeux. Il faut vous dire que, pour certains motifs, on m'avait pouss
assez loin en criture et en calcul, mais que je ne savais pas un mot de
gographie, tude qui tait fort nglige dans notre cole; voil
pourquoi j'ignorais o tait situe l'le de Man, cette contre
mystrieuse que j'tais bien rsolu de visiter  la premire occasion.

Malgr ce que cette entreprise avait pour moi d'aventureux, je caressais
l'esprance de l'excuter un jour. Il arrivait parfois des cas
exceptionnels o un schooner sortait du port de notre village pour se
rendre  cette le renomme; et il tait possible que j'eusse la chance
de me faire admettre  bord. Dans tous les cas j'tais dcid  tenter
l'aventure; je me mettrais en bons termes avec les matelots du schooner,
je les intresserais en ma faveur, enfin j'obtiendrais qu'ils me
prissent avec eux.

Tandis que je guettais avec impatience cette occasion dsire, un
incident imprvu changea tous mes projets, et fit sortir de ma tte le
schooner, l'le de Man, ses ngres et ses boas.

 peu prs  cinq milles de notre village, il y avait, en descendant la
cte, une ville importante, un vrai port de mer o abordaient de grands
vaisseaux, des trois-mts qui allaient dans toutes les parties du monde,
et qui chargeaient d'normes cargaisons.

Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me fit accompagner l'un des
domestiques de la ferme qui allait mener du foin  la ville; j'tais
envoy pour tenir le cheval pendant que mon compagnon s'occuperait de la
vente du foin. Or, il se trouva que la charrette fut conduite sur l'un
des quais o les navires faisaient leur chargement: quelle belle
occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux, d'admirer leur
fine mture, et l'lgance de leurs agrs!

[Illustration: La charrette fut conduite sur l'un des quais.]

Un surtout, qui tait en face de moi, attira mon attention d'une manire
toute spciale; il tait plus grand que ceux qui l'environnaient, et ses
mts lancs dominaient tous ceux du port. Mais ce n'tait ni la
grandeur, ni les heureuses proportions de ce navire qui fixaient mes
regards sur lui. Ce qui le rendait si intressant  mes yeux, c'est
qu'il allait partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription suivante,
place dans l'endroit le plus visible du grement:

          L'INCA
    _met  la voile demain
        pour le Prou._

Mou coeur battait bruyamment dans ma poitrine, comme si j'avais t en
face d'un horrible danger; pourtant je ne craignais rien; c'tait
l'irruption des penses tumultueuses qui se pressaient dans mon cerveau,
tandis que mes yeux restaient fixs sur cette dernire partie de
l'annonce;

    _Demain, pour le Prou._

Toutes mes ides, rapides comme l'clair, surgissaient de cette
rflexion que j'avais faite tout d'abord: si j'allais au Prou?

Et pourquoi pas?

Il y avait  cela bien des obstacles; le domestique de mon oncle tait
responsable de ma personne, il devait me ramener  la ferme; et c'et
t folie que de lui demander la permission de m'embarquer.

Il fallait ensuite que le patron du navire y consentt. Je n'tais pas
assez simple pour ignorer qu'un voyage au Prou devait tre une chose
coteuse, et que mme un enfant de mon ge ne serait pas emmen gratis.

Comme je n'avais pas d'argent, la difficult de payer mon passage tait
insurmontable, et je cherchai par quel moyen je pourrais m'en dispenser.

Mes rflexions, ai-je dit tout  l'heure, se succdaient avec rapidit;
bientt les obstacles de tout genre, soit de la part du domestique, soit
du ct de la somme que je ne possdais pas, furent effacs de mon
esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude de partir avec ce
beau vaisseau.

Quant  savoir dans quelle partie du monde tait situ le Prou, je
l'ignorais aussi compltement que si j'avais t dans la lune; peut-tre
davantage; car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un coup
d'oeil, par les nuits transparentes, quand leur globe est tourn vers
cette partie de la terre; mais je le rpte je n'avais qu'un peu de
lecture, d'criture et de calcul, et pas un atome de science
gographique.

Toutefois les marins susmentionns m'avaient dit maintes choses du
Prou; je savais, grce  eux, que c'tait un pays trs-chaud, trs-loin
de notre village, o l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse
merveilleuse, des serpents, des ngres et des palmiers; prcisment tout
ce que je dsirais voir. J'allais donc partir le lendemain pour ce pays
enchant, et partir  bord de _l'Inca_.

La chose tait rsolue; mais comment faire pour la mettre  excution,
pour obtenir un passage gratuit, et pour chapper  la tutelle de mon
ami John, le conducteur de la charrette? La premire de ces difficults,
qui vous parat peut-tre la plus grande, tait celle qui m'embarrassait
le moins. J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient quitt la
maison paternelle, et s'taient embarqus avec la permission du patron,
qui les avait pris en qualit de mousses, et plus tard comme matelots.
Cela me paraissait tout simple; j'tais persuad qu'en allant  bord
pour y offrir ses services on devait tre bien accueilli, ds l'instant
qu'on avait la taille voulue, et qu'on montrait de la bonne volont.

Mais tais-je assez grand pour qu'on m'acceptt sur un brick? J'tais
bien fait, bien muscl, bien pris dans ma petite taille; mais enfin
j'tais petit, plus petit qu'on ne l'est  mon ge. On m'en avait raill
plus d'une fois, et je craignais que cela ne devnt un obstacle  mon
engagement sur _l'Inca_.

Toutefois c'tait  l'gard de John que mes apprhensions taient les
plus srieuses. Ma premire pense avait t de prendre la fuite, et de
le laisser partir sans moi. En y rflchissant j'abandonnai ce projet;
le lendemain matin John serait revenu avec les gens de la ferme,
peut-tre accompagn de mon oncle, pour se mettre en qute de moi; ils
arriveraient probablement avant que le navire mt  la voile, le crieur
public s'en irait,  son de cloche proclamer ma disparition, comme celle
d'un chien perdu, on me chercherait dans toute la ville, on fouillerait
peut-tre le navire o je me serais rfugi, on me prendrait au collet,
je serais ramen au logis, et fouett d'importance. Je connaissais assez
les dispositions de mon oncle  cet gard pour prdire avec certitude le
dnoment de l'aventure. Non, non, ce serait un mauvais expdient que de
laisser partir John et sa charrette sans moi.

Toutes mes rflexions me confirmaient dans cette pense; il fallait donc
chercher un autre moyen, et voici  quoi je m'arrtai: je reviendrais
avec le domestique, et c'est de la maison mme que je partirais le
lendemain.

Bref, les affaires de John termines, je montai avec lui dans la
charrette, et nous trottmes vers le village, en causant de diffrentes
choses, mais non pas de ce qui me proccupait.




CHAPITRE XV.

Fuite.


Il tait presque nuit quand nous arrivmes  la maison, et j'eus soin,
pendant tout le reste de la soire, d'agir avec autant de naturel que si
rien d'extraordinaire ne s'tait pass dans mon esprit. Combien mon
oncle et les domestiques de la ferme taient loin de se douter du projet
cach dans ma poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le
coeur.

Il y avait des instants o je me repentais d'avoir pris cette
rsolution. Quand je regardais les figures qui m'taient familires,
quand je me disais que je les voyais peut-tre pour la dernire fois,
que plus d'une serait triste de mon dpart, j'en tais certain, quand je
songeais  la dception de ces braves gens, qui m'accuseraient de les
avoir tromps, je dplorais ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas
partir. Que n'aurais-je pas donn pour avoir quelqu'un  qui demander
conseil au milieu de toutes mes incertitudes! Si l'on m'avait donn
l'avis de renoncer  ce voyage, je suis sr que je serais rest  la
maison, du moins pour cette fois-l; car  la fin mon esprit aventureux
et mes gots nautiques m'auraient toujours entran  la mer.

Vous vous tonnez sans doute qu'en pareille circonstance je n'aie pas
t voir mon ami Blou, pour lui confier mon dessein et recevoir son
opinion; c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore t au
village; mais il n'y tait plus; il avait vendu son bateau, et s'tait
engag dans la marine, il y avait dj six mois. Peut-tre que s'il ft
rest au pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir; mais depuis
qu'il nous avait quitts, je ne songeais plus qu' suivre son exemple,
et chaque fois que je regardais la mer, mon dsir de m'embarquer se
renouvelait avec une violence inexprimable.

Un prisonnier qui regarde  travers les barreaux de sa prison n'aurait
pas aspir plus vivement aprs la libert que je ne souhaitais d'tre
bien loin, sur les vagues de l'Ocan. Je le rpte, si j'avais eu prs
de moi mon ami Blou, il est possible que j'eusse agi diffremment; mais
il n'y tait pas, et je n'avais plus personne  qui faire part de mon
secret. Il y avait bien  la ferme un jeune homme que j'aimais beaucoup
et dont j'tais le favori; j'avais t vingt fois sur le point de tout
lui dire, et vingt fois les paroles s'taient arrtes sur mes lvres.
Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la certitude, mais  condition que
je renoncerais  mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander
un avis que je savais d'avance oppos  mes dsirs.

On soupa; j'allai me coucher comme  l'ordinaire. Vous supposez que je
fus debout peu de temps aprs, et que je m'chappai pendant la nuit;
vous vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment o chacun se
levait d'habitude. Je n'avais pas ferm l'oeil; les penses qui se
pressaient dans ma tte m'avaient empch de dormir; et je rvais tout
veill, de grands vaisseaux ballotts sur les vagues, de grands mts
touchant les nues, de cordages goudronns que je maniais avec ardeur, et
qui me brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules.

J'avais d'abord song  m'enfuir pendant la nuit, ce que je pouvais
faire aisment sans rveiller personne. De temps immmorial on ne se
rappelait pas qu'un vol et t commis dans le village, et toutes les
portes, mme celle de la rue, n'taient fermes qu'au loquet. Cette
nuit-l, surtout, rien n'tait plus facile que de s'chapper sans bruit;
mon oncle, trouvant la chaleur touffante, avait laiss notre porte
entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans mme la faire crier.

Mais aprs mres rflexions, car j'avais plus de jugement qu'il n'est
ordinaire  mon ge, je compris que cette quipe aurait le mme
rsultat que si je n'tais pas revenu avec John. On s'apercevrait de mon
dpart ds le matin, on se mettrait  ma poursuite; quelques-uns des
chercheurs se douteraient bien de la route que j'avais prise, et l'on me
trouverait  la ville, absolument comme si j'y avais pass la nuit. Il
tait d'ailleurs bien inutile de quitter la ferme longtemps d'avance:
elle n'tait qu' huit ou neuf kilomtres du port; j'arriverais trop tt
si je partais avant le jour; le capitaine ne serait pas lev, et je
serais oblig d'attendre son rveil pour me prsenter  lui.

Je restai donc  la maison jusqu'au matin, bien que j'attendisse avec
impatience l'heure o je pourrais partir.  djeuner quelqu'un fit
observer que j'tais ple, et que je ne semblais pas dans mon assiette
ordinaire. John attribua mon malaise  la fatigue que j'avais eue la
veille par cette chaleur excessive, et chacun fut satisfait de
l'explication.

Je tremblais qu'en sortant de table on ne me donnt quelque ouvrage qui
ne me permt pas de m'chapper, tel que de mener un cheval en compagnie
d'un domestique, ou de servir d'aide  quelque travailleur. Mais, ce
jour-l, fort heureusement, il ne se trouva pas de besogne pour moi, et
je gardai ma libert.

J'allais encore, de temps en temps, m'amuser avec mon sloop sur le
bassin du parc; d'autres enfants de mon ge avaient galement de petits
bateaux, des schooners ou des bricks; et c'tait pour nous un grand
plaisir de lancer nos esquifs, et de les faire jouter ensemble. Or, le
jour en question tait prcisment un samedi; l'cole tait ferme ce
jour-l, et je savais que la plupart de mes camarades se rendraient au
bassin ds qu'ils auraient djeun. Pourquoi n'y serais-je pas all,
puisque je n'avais rien  faire? Le motif tait plausible, et me
fournissait une excuse pour ne revenir que le soir. Je pris donc mon
sloop, que je portai visiblement pour qu'on st o je me rendais. Je
traversai la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai vers le
parc; il me sembla mme prudent d'y entrer et de faire une apparition
prs du bassin, o plusieurs de mes camarades taient dj runis.

Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient seulement s'en
douter, pensais-je, quelle surprise et quel tumulte cela produirait
parmi eux!

Ils me dirent tous qu'ils taient enchants de me voir, et
m'accueillirent de manire  me le prouver. J'avais t pendant ces
derniers mois constamment occup  la ferme, et les occasions o je
pouvais venir jouer avec eux taient maintenant bien rares; aussi ma
prsence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais je ne restai au bord du
bassin que le temps ncessaire  la flottille pour faire sa traverse.
Je repris mon sloop, qui avait t vainqueur dans cette rgate en
miniature, et le mettant sous mon bras, je souhaitai le bonjour  mes
amis. Chacun fut tonn de me voir partir sitt; mais je leur donnai je
ne sais quelle excuse dont ils se contentrent.

Au moment de franchir l'enceinte du parc, je jetai un dernier regard sur
mes compagnons d'enfance, et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque je
me dtournai pour continuer ma route.

Je rampai le long du mur, dans la crainte d'tre aperu, et me trouvai
bientt sur le chemin qui conduisait  la ville; je me gardai bien d'y
rester, et pris  travers champs, afin de gagner un bois qui suivait la
mme direction. Vous sentez de quelle importance il tait pour moi de me
cacher le plus tt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant du
village qui m'aurait embarrass en me demandant o j'allais, et qui du
reste, en cas de poursuites, aurait guid les gens qui se seraient mis 
ma recherche.

Une autre inquitude ne me tourmentait pas moins, j'ignorais  quel
moment on lverait l'ancre de _l'Inca_, j'avais craint, en partant de
meilleure heure, d'arriver trop tt, et de laisser aux gens, qui
s'apercevraient de mon absence, le temps ncessaire pour me rejoindre
avant qu'on et mis  la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon
dsappointement serait plus cruel que toutes les punitions que j'aurais
 subir au sujet de mon escapade.

Il ne me venait pas  l'ide qu'on pt refuser mes services; j'avais
oubli la petitesse de ma taille; la grandeur de mes desseins m'avait
lev dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un homme.

J'atteignis le bois dont j'ai parl plus haut, et le traversai
compltement sans rien voir, ni garde, ni chasseur. Il fallut bien en
sortir, lorsque je fus arriv au bout, et reprendre  travers champs;
mais j'tais loin du village,  une certaine distance de la route, et je
ne craignais plus de rencontrer personne de connaissance.

Bientt j'aperus les clochers de la ville qui m'indiqurent la
direction qu'il fallait prendre; et franchissant des haies et des fosss
nombreux, suivant des chemins privs, des sentiers dfendus, j'entrai
dans les faubourgs, je m'engageai au milieu de rues troites, et finis
par en trouver une qui conduisait au port. Mon coeur battit vivement
lorsque mes yeux s'arrtrent sur le grand mt qui, de sa pointe,
dpassait tous les autres, et dont le pavillon flottait firement
au-dessus de la pomme de girouette.

Je courus devant moi sans regarder  mes cts, je me prcipitai sur la
planche qui aboutissait au navire, je traversai le passavant, et me
trouvai sur _l'Inca_.




CHAPITRE XVI.

_L'Inca_ et son quipage.


Je m'tais arrt prs de la grande coutille, o cinq ou six matelots
entouraient une pile de caisses et de futailles qu'ils descendaient dans
la cale au moyen d'un palan. Ils taient en manches de chemises,
portaient des blouses de Guernesey et de larges pantalons de toile, tout
barbouills de graisse et de goudron. Au milieu de ce groupe de
travailleurs tait un individu couvert d'une vareuse de drap bleu avec
un pantalon du mme; je fus persuad que c'tait le capitaine, car je me
figurais que le chef d'un aussi beau navire devait tre un homme de
grande taille et superbement vtu.

Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et leur donnait des
ordres, auxquels je crus voir qu'on n'obissait pas toujours; les
travailleurs se permettaient mme d'mettre un avis contraire  celui du
chef, et parfois les opinions taient si diffrentes qu'on finissait par
se disputer au sujet de ce qu'il y avait  faire.

Cela vous prouve que sur _l'Inca_ la discipline tait peu observe,
ainsi qu'il arrive souvent dans la marine marchande. Les paroles des
uns, les cris des autres, le craquement des poulies, le choc des caisses
et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient sur le pont, tout
cela faisait un bruit dont on n'a pas d'ide: j'en fus littralement
pris de vertige, et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer ce
qui se passait autour de moi.

Au bout de quelques instants l'norme tonneau qu'il s'agissait de
descendre ayant gagn le fond de la cale, et se trouvant mis en place,
le bruit s'apaisa et les hommes se reposrent. C'est alors que je fus
aperu par un matelot, qui s'cria en me regardant d'un air railleur:

Oh! petit pissoir[10], qu'y a-t-il pour ton service? Viens-tu pour
qu'on t'embarque?

  [10] Sorte de poinon avec lequel on ouvre le bout des cordages que
    l'on veut _pisser_, c'est--dire rassembler en entrelaant les
    torons qui les composent.

--Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine et qu'il a son
navire.

C'tait une allusion au petit schooner que je tenais  la main.

Oh! du schooner, oh! Pour quelle destination? cria un troisime en
regardant de mon ct.

Chacun clata de rire et attacha sur moi des regards  la fois curieux
et railleurs.

Dconcert par cette rception peu bienveillante, je ne savais que dire
pour expliquer mon affaire, lorsque je fus tir d'embarras par l'homme
en vareuse qui, s'tant approch, me demanda d'un air srieux ce qui
m'amenait  bord.

[Illustration: Il me demanda d'un air srieux ce qui m'amenait  bord.]

Je lui rpondis que je voulais voir le capitaine. Je croyais toujours
qu'il tait le chef du btiment, et que c'tait  lui que je devais
prsenter ma requte.

Voir le capitaine! rpta-t-il d'un air surpris. Et qu'avez-vous  lui
demander? Je suis le second du navire, si pour vous c'est la mme chose,
vous n'avez qu' parler.

J'hsitai d'abord  lui rpondre; mais il reprsentait le capitaine et
je crus pouvoir lui dclarer mes intentions.

Je voudrais tre marin, lui dis-je en m'efforant d'empcher ma voix
de trembler.

Si l'quipage avait ri tout  l'heure, il rit encore plus fort
maintenant, et le monsieur en vareuse joignit ses clats de rire  ceux
de tous les matelots.

Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant  un camarade qui se
trouvait  distance: ne vois-tu pas ce marmouset qui voudrait tre
marin? Bont divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez long
pour faire seulement un chevillot! un marin! Bont du ciel!

--Est-ce que sa mre sait o il est? rpondit le camarade.

--Oh! que non, dit un troisime, pas plus que son pre, je le
garantirais bien; le fanfan leur a tir la rvrence. Tu les as plants
l, n'est-ce pas, jeune pinoche.

--coutez-moi, dit l'homme habill de bleu, retournez auprs de votre
mre; faites-lui mes compliments, et dites-lui de ma part de vous
attacher au pied d'une chaise avec les cordons de sa jupe; elle fera
bien de vous y tenir amarr pendant cinq ou six ans.

Ces paroles excitrent un nouvel clat de rire. Dans mon humiliation, et
ne sachant que leur rpondre:

Je n'ai pas de mre, pas de chez nous, balbutiai-je tout confus.

Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient changea aussitt
d'expression, et j'entendis autour de moi quelques mots de sympathie.

Cependant l'homme en vareuse conserva son air moqueur, et me dit sur le
mme ton:

Dans ce cas-l, mon bambin, allez trouver votre pre, et dites-lui de
vous donner le fouet.

--Mon pre est mort, rpondis-je en baissant la tte.

--Pauvre petit diable! c'est tout de mme un orphelin, dit un matelot
d'une voix compatissante.

--Si vous n'avez pas de pre, continua l'homme en vareuse, qui
paraissait tre une brute sans coeur, allez chez votre grand'mre, chez
votre oncle ou chez votre tante, allez o vous voudrez, mais partez
d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un cble, et donner
dix coups de corde; m'avez-vous entendu?

Trs-mortifi de cette menace, je m'loignais sans mot dire; j'avais
gagn le passavant, et je mettais le pied sur la planche, lorsque je vis
un homme se diriger vers le navire que j'tais en train de quitter. Il
portait le costume de ville: habit noir et chapeau de castor; mais un je
ne sais quoi m'annona qu'il appartenait  la marine; son teint bruni
par le vent et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard,
dans la dmarche, taient pour moi des indices qui ne pouvaient pas me
tromper. Il avait un pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait
appartenir qu' un homme de mer; et il me vint  l'ide que ce devait
tre le capitaine.

J'en eus bientt la certitude; il franchit le passavant, mit le pied sur
le pont de manire  montrer qu'il tait le matre, et je l'entendis
aussitt donner des ordres d'un ton d'autorit qui n'admettait pas de
rplique.

Il me sembla qu'en m'adressant  lui j'aurais encore la chance de
russir, et je le suivis sans hsiter vers le gaillard d'arrire, dont
il avait pris le chemin.

En dpit des remontrances de deux ou trois matelots, je parvins 
rejoindre le capitaine, et j'arrivai prs de lui, juste au moment o il
allait entrer dans sa cabine.

Je l'arrtai par un pan de l'habit; il se retourna d'un air tonn, et
me demanda ce que je lui voulais.

Je lui adressai ma requte aussi brivement que possible, et j'attendis
avec motion. Pour toute rponse il se mit  rire, appela un de ses
hommes, et d'une voix qui n'avait rien de mchant:

Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos paules, et mettez-le sur le
quai.

Il n'ajouta pas une parole, descendit l'chelle et disparut  mes yeux.

Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par les bras vigoureux du
matelot, qui, aprs avoir franchi le bordage et la planche, fit quelques
pas et me dposa sur le pav.

Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, coute bien Jack Waters:
gare-toi de l'eau sale le plus longtemps que tu pourras; tu serais pris
par les requins, ils te mangeraient, et ne feraient qu'une bouche de ta
personne.

Il s'arrta et sembla rflchir.

Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu es donc orphelin? Tu
n'as ni pre, ni mre?

--Ni l'un ni l'autre, rpondis-je.

--Quelle piti! moi aussi j'ai t orphelin. C'est gal, tu es un brave
petit marmot; tu voudrais tre marin, a mrite quelque chose. Si
j'tais capitaine, moi, je te prendrais tout de mme; seulement je ne le
suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je reviendrai un jour, et
tu auras peut-tre grandi. En attendant, garde a comme souvenir;  mon
retour n'oublie pas de me le montrer, a te fera reconnatre; et qui
sait? j'aurai peut-tre un cadre pour toi. Bonjour et que Dieu te
protge! Retourne au logis, comme un bon petit garon, et n'en sors pas
que tu ne sois un peu plus grand.

En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters me donna son couteau;
puis il se dirigea vers le navire, et me laissa sur le quai.

Aussi touch que surpris de cet acte de bienveillance, je suivis le
marin des yeux, et mettant le couteau dans ma poche par un mouvement
machinal, je restai immobile  la place o m'avait quitt Jack Waters.




CHAPITRE XVII.

Pas assez grand.


Je n'avais jamais t aussi cruellement du. Tous mes rves s'taient
vanouis en moins de quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer
les voiles du grand perroquet, et visiter de nouveaux pays, j'tais
repouss, chass du navire o j'avais cru me faire admettre, et sur
lequel j'avais fond tant d'esprances.

Mon premier sentiment fut une humiliation profonde; j'tais persuad que
tous les passants devinaient ma dconvenue; et les matelots, dont je
voyais la figure se tourner de mon ct, me paraissaient avoir une
expression railleuse, qui mettait le comble  ma douleur. Je n'eus pas
la force d'endurer plus longtemps un pareil supplice, et je m'en fus de
l'endroit o il m'tait impos.

D'normes caisses, des futailles, des ballots de marchandises taient
rassembls sur le quai, et laissaient entre eux un espace assez grand
pour qu'on pt s'y introduire; je me faufilai dans l'un de ces troits
passages qui m'offraient un asile, et j'y fus cach  tous les gens du
port, qui, de leur cot, disparurent  mes yeux. Une fois  l'abri de
tous les regards, je ressentis le bien-tre que l'on prouve au sortir
du pril, tant il est agrable d'chapper au ridicule, alors mme qu'on
est certain de ne pas l'avoir mrit.

Parmi les caisses au milieu desquelles je me trouvais, il y en avait une
assez petite pour me servir de sige; j'allai m'y asseoir, et me cachant
le visage dans mes mains, je m'abandonnai  mes tristes rflexions.

Que me restait-il  faire? Devais-je renoncer  la marine, retourner 
la ferme, et vivre chez mon oncle?

C'tait, me direz-vous, le meilleur parti  prendre, le plus sage,
surtout le plus naturel. Peut-tre avez-vous raison; mais si la pense
en vint  mon esprit, elle s'loigna aussitt, et n'influa nullement sur
ma conduite.

Je ne reculerai pas comme un lche, me disais-je en moi-mme; ils ne
m'ont pas abattu; je suis entr dans la voie que je veux suivre, et
j'irai jusqu'au bout. Ils ont refus, il est vrai, de m'admettre sur
_l'Inca_, mais c'est un petit malheur; il y a d'autres vaisseaux dans le
port, on les compte par vingtaines, et il est possible que plus d'un
soit enchant de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une nouvelle
tentative avant de renoncer  mes projets.

Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant mon monologue.
Pourquoi? je le demande. Quel motif aurait-on de repousser mes services?
je travaillerais de si bon coeur! Peut-tre n'ai-je pas la taille
ncessaire? Les autres m'ont compar  un pissoir,  un chevillot; je
ne sais pas ce que cela veut dire, mais il est certain que cette
comparaison injurieuse signifiait que je n'tais pas assez grand pour
tre admis dans l'quipage. Pour faire un matelot, je le comprends; mais
un mousse! la chose est diffrente. J'ai entendu dire qu'il y en avait
de plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient tre moins petits.
Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement un mtre pour le savoir
au juste! Il faut que je sois bien distrait pour ne m'tre pas mesur
avant de quitter la ferme.

Le cours de mes penses fut interrompu en ce moment par la vue de
quelques chiffres grossirement tracs  la craie sur l'une des caisses
voisines. Aprs les avoir examins avec attention, je vis qu'ils
marquaient un mtre vingt centimtres, et je compris qu'ils se
rapportaient  la longueur de la caisse. Peut-tre le charpentier les
avait-il faits pour se rendre compte de son ouvrage, peut-tre pour
l'instruction des matelots qui devaient charger le navire.

Quoi qu'il en soit, ils me donnrent le moyen de connatre ma taille 
deux centimtres prs, et voici de quelle faon: je me couchai par
terre, en ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une des
extrmits de la caisse, je m'tendis de tout mon long, et je posai ma
main  l'endroit o atteignait le dessus de ma tte. Hlas! il
n'arrivait pas  l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes
mes forces, tendre le cou, tirer mes jointures, il s'en fallait d'au
moins cinq centimtres que je n'eusse en hauteur la longueur de cette
caisse. J'avais donc  peine un mtre quinze; c'tait bien peu pour un
garon plein d'audace, et je me relevai tout confus de cette dcouverte.

Avant d'en acqurir la certitude, j'tais vraiment bien loin de me
croire d'aussi petite taille. Quel est celui qui,  douze ans, ne
s'imagine pas qu'il est bien prs d'tre un homme! Je ne pouvais plus me
faire illusion; un mtre quinze centimtres! Il n'tait pas tonnant que
Jacques Waters m'et appel marmouset, et ses camarades pissoir et
chevillot.

Le dcouragement s'tait empar de mon me; pouvais-je, en bonne
conscience, renouveler mes dmarches? Quel est le capitaine qui voudrait
m'accepter? un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de mousse qui et
un mtre quinze.  vrai dire, je n'en avais jamais vu absolument
parlant. Tous ceux qui en remplissaient les fonctions,  bord des
schooners qui visitaient notre port, avaient la taille d'un homme, et
pour ainsi dire en avaient l'ge. Il n'y avait donc plus d'esprance, et
rien autre chose  faire que de rentrer au logis.

Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse, afin de rflchir 
ce parti dsespr. J'ai toujours eu l'esprit inventif, mme ds ma plus
tendre enfance, et je trouvai bientt de nouvelles combinaisons qui
devaient me permettre d'excuter mes projets dans toute leur tendue. On
m'avait parl d'hommes et d'enfants qui s'taient cachs  bord d'un
vaisseau, et qui n'avaient abandonn leur refuge qu'au moment o l'on se
trouvait en pleine mer, c'est--dire quand on ne pouvait plus les
renvoyer.

 peine ces audacieux personnages m'taient-ils revenus  l'esprit, que
je fus dcid  suivre leur exemple. Quoi de plus facile que d'entrer
furtivement dans l'un des navires dont le port tait rempli, dans celui
mme dont on m'avait chass d'une faon si injurieuse. Il tait le seul,
 vrai dire, qui part sur le point de mettre  la voile; mais il y en
aurait par douzaines qui dussent partir en mme temps que lui, que je
lui aurais encore donn la prfrence.

Il est ais de le comprendre; c'tait me venger des railleries dont
j'avais t l'objet, surtout des insultes du second, que de jouer un
pareil tour  ces messieurs, et d'tre embarqu sur _l'Inca_ en dpit de
leurs ddains. J'tais bien sr qu'ils ne me jetteraient pas par-dessus
le bord;  l'exception de l'homme en vareuse, on n'avait pas t
mchant. Les matelots avaient ri, c'tait bien naturel; mais ils avaient
fait entendre des paroles de piti, ds qu'ils avaient su que je n'avais
ni pre ni mre.

Il tait donc rsolu que je partais pour le Prou; et cela dans le grand
vaisseau d'o l'on m'avait chass.




CHAPITRE XVIII.

Entre furtive.


Mais comment faire pour m'introduire  bord; comment surtout m'y cacher
 tous les yeux?

Telles taient les difficults qui s'offraient  mon esprit; rien
n'tait plus facile que de me rendre sur le pont, comme je l'avais fait
une heure avant; mais je serais certainement vu par quelqu'un, peut-tre
mme par le second, et renvoy  terre, ainsi que la premire fois.

Si j'avais pu gagner l'un des matelots, obtenir qu'il me fourrt dans un
coin o personne ne serait all? Mais comment acheter sa discrtion?
Avec quoi la payer? je n'avais pas du tout d'argent; mon sloop et mes
habits, qui ne valaient pas grand'chose, formaient tout mon avoir. Je
songeais  me dfaire de mon navire; mais je pensai, en y rflchissant,
qu'un matelot n'attacherait aucun prix  un objet qu'il pouvait faire
lui-mme. Il n'y avait pas d'espoir de sduire un marin avec un pareil
joujou.

Mais attendez! j'avais une montre, une vieille montre en argent dont la
valeur ne devait pas tre bien grande, quoiqu'elle ft assez bonne, et
qu'elle me vnt de ma mre. Celle-ci en avait laiss une autre
infiniment plus belle, une montre en or d'un prix considrable; mais mon
oncle se l'tait approprie, et m'avait permis en change de me servir
de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les jours; elle se
trouvait dans mon gousset. N'tait-ce pas un cadeau suffisant pour qu'un
matelot consentit  me passer en contrebande, et  me cacher dans un
coin du navire? La chose tait possible;  tout hasard je rsolus
d'essayer.

Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul avec Jack, ou avec un
autre, afin de lui communiquer mes intentions, et ce n'tait pas l ce
qu'il y avait de plus facile; cependant cela pouvait tre et je ne
m'loignai pas de _l'Inca_ dans la prvision qu'un des hommes de
l'quipage se rendrait  la ville, et que je trouverais le moyen de lui
parler.

Mais, en supposant que ma prvision ne se ralist pas, il me restait
l'espoir de me faufiler  bord sans le secours de personne.  la chute
du jour, lorsque les matelots auraient quitt l'ouvrage et seraient dans
l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait dans l'ombre? Je passerais
inaperu auprs de la sentinelle, je me glisserais par l'une des
coutilles, je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des
tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien.

Mais une double inquitude se mlait  cette combinaison et troublait
mon espoir: _l'Inca_ resterait-il jusqu' la nuit, et ne serais-je pas
retrouv par les domestiques de mon oncle avant que je me fusse
introduit dans ma cachette?

Je dois avouer que la premire de ces craintes n'tait pas des plus
vives; l'criteau, qui la veille avait attir mes regards, tait au mme
endroit, et c'tait toujours _demain_ que le vaisseau devait partir. Il
y avait encore sur le quai une foule de marchandises qui appartenaient 
_l'Inca_, et je savais, pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui
doivent faire un long voyage partent rarement le jour qui avait t
fix. J'avais donc  peu prs l'assurance que mon navire ne mettrait 
la voile au plus tt que le lendemain, et cela me donnait la chance d'y
entrer  la nuit close.

Restait l'autre danger; mais aprs y avoir rflchi, la crainte qu'il
m'inspirait s'vanoui galement. Les gens de la ferme ne s'apercevraient
de mon absence qu'aprs la journe faite; ils n'auraient pas
d'inquitude avant que la nuit ft noire; puis le temps de se consulter,
d'arriver  la ville, en supposant qu'on devint la route que j'avais
prise, et je serais embarqu depuis longtemps lorsque les domestiques de
mon oncle se mettraient sur ma piste.

Compltement rassur  cet gard, je ne songeai plus qu' prendre les
dispositions ncessaires  l'accomplissement de mon entreprise.

Je pensais qu'une fois install dans le vaisseau, il me faudrait y
rester vingt-quatre heures, mme davantage, sans rvler ma prsence, et
je ne pouvais pas tre jusque-l sans manger. Mais comment faire pour se
procurer des vivres? J'ai dit plus haut que je n'avais pas un sou, et
vous savez qu'on n'achte rien sans argent.

Tout  coup mes yeux tombrent sur mon sloop: si je le vendais? On m'en
donnerait bien quelque chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant
valait m'en sparer.

Je sortis du monceau de caisses et de futailles o j'avais trouv asile,
et me promenai sur le quai, en cherchant un acheteur pour ma petite
embarcation. Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques, s'offrit
bientt  mes regards; j'y entrai avec empressement, et aprs avoir
dbattu le prix pendant quelques minutes, je reus un shilling; et ce
fut une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien gr valait de
cinq  six shillings, et, dans toute autre circonstance, je ne m'en
serais pas dfait, mme pour une somme plus forte; mais le juif auquel
je m'tais adress vit  mon premier mot que j'avais besoin d'argent, et
comme tous ses pareils il spcula sans honte sur l'embarras o je me
trouvais.

Peu importe, j'tais pourvu de fonds qui me paraissaient considrables,
et avisant une boutique de comestibles, j'y employai la somme entire:
j'achetai du fromage pour six pence, du biscuit de mer pour six et demi,
je bourrai mes poches de mon emplte, et je retournai m'asseoir au
milieu des colis o j'avais pass une partie du jour. C'tait l'heure o
l'on dnait  la ferme, j'avais faim, et j'attaquai mon fromage et mon
biscuit de manire  singulirement allger ma cargaison.

Lorsque le soir approcha, il me parut convenable d'aller flner aux
environs du vaisseau, afin de reconnatre les lieux; je voulais
m'assurer de l'endroit o il tait le plus facile d'escalader le
bastingage, et combiner les moyens qui me permettraient le plus srement
d'arriver  mon but. Mais si les matelots m'apercevaient? Cela m'tait
bien gal; ils ne pouvaient pas m'empcher de me promener sur le quai,
et j'tais bien sr qu'il ne souponneraient pas mes intentions. En
supposant qu'ils voulussent recommencer leurs railleries, j'en
profiterais pour leur rpondre, et cela me donnerait le temps de mieux
voir ce que je voulais observer.

Je quittai de nouveau ma place, et me promenai  et l, d'un air
d'indiffrence. Tout en allant et venant, sans faire la moindre
attention  ce qui se passait autour de moi, j'arrivai en face de
_l'Inca_, et m'arrtai pour en examiner la poupe. L'arrimage devait
toucher  sa fin; car le pont du navire tait presque au niveau du quai,
preuve que son chargement tait  peu prs complet. Toutefois la hauteur
du plat-bord m'empchait de distinguer ce qui se passait sur le pont. Je
vis nanmoins qu'il me serait facile de gagner les haubans d'artimon,
une fois que j'aurais franchi le plat-bord, et c'est  ce moyen que je
m'arrtai, comme celui qui me paraissait le meilleur.  vrai dire, il me
faudrait mille prcautions pour ne pas faire de bruit en excutant mon
escalade; j'tais perdu si les tnbres n'taient pas assez profondes,
ou si j'veillais l'attention du matelot faisant l'office de sentinelle;
je serais pris, souponn, peut-tre chti comme voleur. Mais j'tais
rsolu  tout risquer, dans l'espoir de russir.

Un calme profond rgnait  bord de _l'Inca_. Pas une parole, pas l'ombre
d'un mouvement; quelques ballots qui gisaient encore sur le quai, me
tirent supposer que l'arrimage n'tait pas termin; mais personne ne
travaillait, les abords de l'coutille et le passavant taient dserts.
O pouvaient tre les matelots?

J'avanai tout doucement, et fis un pas sur la planche qui conduisait au
navire; de ce poste avanc j'aperus la grande coutille, ainsi qu'une
partie de l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur en drap
bleu, ni les vtements tachs de graisse de l'quipage.

Je prtai l'oreille en retenant mon haleine; un bruit confus m'arriva du
navire; je distinguai des voix, probablement celle des matelots qui
s'entretenaient de chose et d'autre. J'en tais l quand un individu
apparut tout  coup  l'ouverture du passavant. Il portait un vase
norme o fumait quelque chose; c'tait sans doute de la viande, et je
compris pourquoi on avait dsert l'embelle.

Moiti par curiosit, moiti pour obir  l'ide qui me passait dans la
tte, je franchis l'embarcadre, et me glissai furtivement sur _l'Inca_.
J'aperus les matelots  l'extrmit du navire: les uns assis sur le
tourniquet, les autres sur le pont mme, tous ayant leur couteau  la
main et leur assiette sur les genoux. Grce au plat fumant qu'apportait
le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les regards, personne ne
tourna les yeux de mon ct.

Maintenant ou jamais! murmurai-je en moi-mme; puis, entran par une
force irrsistible, je traversai le pont  la hte, et me dirigeai vers
le grand mt.

J'tais maintenant sur le bord de la grande coutille; c'est ce que
j'avais voulu. On en avait retir l'chelle; mais il s'y trouvait la
corde qui avait servi  descendre les marchandises; elle tait attache
au palan, et atteignait au fond de la cale.

Je m'emparai de cette corde, et la saisissant  deux mains, je glissai
jusqu'en bas, aussi doucement que possible. Ma bonne toile voulut que
je ne me brisasse pas les os; nanmoins je l'chappai belle; j'en fus
quitte pour une chute assez rude qui me fit toucher le fond de la cale
un peu plus tt qu'il ne l'aurait fallu; malgr cela, je fus debout
immdiatement, et aprs avoir grimp sur des ballots et des caisses qui
n'taient pas encore  leur place, j'allai me cacher derrire une grosse
futaille, o je me blottis dans l'ombre.




CHAPITRE XIX.

Hourra! nous sommes partis!


 peine tait-je accroupi derrire ma futaille que je tombai dans un
profond sommeil; toutes les cloches de Cantorbery ne m'auraient pas
rveill. On sait combien ma nuit avait t mauvaise; la prcdente
n'avait gure mieux valu; car John et moi, nous tions partis de grand
matin pour aller au march. Puis la fatigue, surtout les motions
m'avaient compltement puis; bref, je dormais comme un sabot, except
toutefois que je dormis bien plus longtemps.

On avait d cependant faire assez de bruit pour rveiller un mort; les
poulies avaient grinc, les hommes cri, les caisses et les tonneaux
s'taient heurts avec violence, le tout  mes oreilles; mais je n'avais
rien entendu.

La nuit doit toucher  sa fin, pensai-je en m'veillant. Je sentais
que mon sommeil avait t de longue haleine, et j'aurais cru que nous
tions au matin sans les profondes tnbres qui m'environnaient de toute
part. Lorsqu'aprs tre descendu je m'tais cach derrire le tonneau,
j'avais observ que la lumire pntrait dans la cale, et maintenant je
ne distinguais plus rien autour de moi; il y faisait noir comme dans un
four; il fallait que la nuit ft terriblement sombre.

Mais quelle heure tait-il? Chacun des matelots devait tre dans son
hamac, et dormir du profond sommeil que donne un rude travail.

Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de ma tte. J'coutai, il
n'tait pas besoin d'avoir l'oue fine pour en acqurir la certitude; on
jetait sur le pont des masses pesantes qui, en tombant, branlaient tout
le navire, et dont je ressentais le contrecoup. Enfin des voix confuses
parvinrent  mon oreille, je crus distinguer des paroles qui
ressemblaient  un signal, puis le refrain: Enlve! oh! enlve! que
les matelots chantaient en choeur. Il n'y avait plus  en douter, on
finissait le chargement du navire.

Je n'en fus pas trs-surpris: le capitaine faisait terminer l'arrimage
afin de pouvoir profiter du vent ou de la mare.

Je continuai de prter l'oreille, et m'attendais  ce que le bruit
cesst bientt; mais les heures se succdaient sans amener la fin de ce
tintamarre.

Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut qu'ils soient terriblement
presss! Je le crois du reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient d
partir, et ils veulent sans doute mettre  la voile de trs-bonne heure.
Tant mieux pour moi; plus ils se dpcheront, plus tt je serai dlivr
de cette position dtestable. Dans quel mauvais lit j'ai couch;
cependant, je n'en ai pas perdu l'apptit, car dj la faim me talonne.

En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit et mon fromage,
auxquels je fis honneur, bien que je n'eusse pas l'habitude de manger
pendant la nuit.

Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma tte; loin de
diminuer, le bruit augmentait. Quelle rude besogne pour ces pauvres
matelots! m'criai-je; il est probable qu'ils auront double paye.

Tout  coup les chants cessrent; un profond silence rgna sur le
navire; du moins je n'entendis plus aucun bruit.

Ils seront alls se coucher, supposai-je; et cependant il va bientt
faire jour. Mais puisqu'ils vont dormir, pourquoi ne pas faire comme
eux: ce sera toujours autant de gagn.

Je m'tendis le mieux que je pus dans mon troite cachette, o je
dormais parfaitement lorsqu'un nouveau tapage me rveilla en sursaut.

Comment, encore! ce n'tait pas la peine de se coucher, me dis-je 
moi-mme; il n'y a pas plus d'une heure qu'ils sont alls trouver leurs
hamacs, et les voil qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire!
Peut-tre la moiti de l'quipage a-t-elle dormi pendant que l'autre
veillait; et ce sont probablement ceux qui ont fini leur somme qui
viennent relever leurs camarades.

Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais il m'tait impossible
de me rendormir, et je continuai de prter l'oreille.

Jamais nuit de dcembre ne m'avait paru plus longue; les hommes
continuaient leur travail; ils se reposaient pendant une heure, se
remettaient  l'ouvrage et le jour ne paraissait pas.

Je commenai  croire que je rvais, que je prenais les minutes pour des
heures. Mais j'avais alors un apptit froce; car  trois reprises
diffrentes j'tais tomb sur mes provisions avec une faim qui les avait
puises.

Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et mon fromage, le bruit
cessa compltement; j'coutai, rien ne frappa mes oreilles, et je
m'endormis au milieu du silence le plus complet.

Le navire tait bruyant quand je m'veillai; mais d'une manire bien
diffrente. C'tait le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au
cliquetis d'une chane, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous
comprenez ma joie: du petit coin o je me trouvais  fond du cale, tout
cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais nanmoins d'une
manire assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le
navire allait s'loigner du port.

J'eus de la peine  retenir un cri de joie; cependant je gardai le
silence dans la crainte d'tre entendu; il n'tait pas encore temps
d'annoncer ma prsence, on m'aurait tir de ma cachette, et renvoy 
terre sans plus de crmonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson,
et j'coutai avec bonheur la grande chane racler rudement l'anneau de
fer de l'cubier.

Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'apprciai pas la dure,
le cliquetis et le raclement cessrent, et un bruit de nature diffrente
les remplaa tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et
gmir; mais on se serait tromp: c'tait le murmure puissant des vagues
qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie
dlicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agrable, car ce
murmure annonait que _l'Inca_ tait en mouvement. Nous tions donc
enfin partis!




CHAPITRE XX.

Mal de mer.


Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait
la preuve que je ne m'tais pas tromp; nous allions quitter le port et
gagner la pleine mer. Combien j'tais heureux! Plus d'inquitude, plus
de crainte d'tre ramen  la ferme; dans vingt-quatre heures je serais
enfin sur l'Ocan, loin de la terre, et ne pouvant plus tre ni
poursuivi ni renvoy. Le succs de mon entreprise me plongeait dans
l'extase.

Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne
faisait pas encore jour; toutefois je prsumai que le pilote avait une
si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait  en sortir les
yeux ferms. Ce qui m'intriguait davantage, c'tait la dure des
tnbres: il y avait l quelque chose de mystrieux; je commenai 
croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'tais rveill
qu'aprs le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une;
ou bien c'tait un rve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en
soit, j'tais trop heureux de notre mise  la voile pour rechercher le
motif de notre dpart nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous
pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en
attendant qu'il me ft permis de sortir de ma cachette.

Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes voeux le moment de
la dlivrance: la premire c'est que j'avais une soif ardente. Il y
avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient
encore altr, et j'aurais donn toute une fortune, si je l'avais
possde, pour me procurer un verre d'eau.

La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place tait la
courbature que j'avais gagne dans mon petit coin, o j'tais forc de
m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout
meurtri. C'est  peine si je pouvais remuer, tant la douleur tait vive,
et je souffrais encore plus lorsque j'tais immobile, ce qui d'ailleurs,
n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait  changer d'attitude
pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif.

Il ne fallait rien moins que la crainte d'tre renvoy  la ferme pour
me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires
ne sortent gure d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le
malheur de rvler ma prsence, avant le dpart de celui que nous avions
probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de
mes efforts, ce qui aprs l'heureux dbut de mon entreprise tait une
humiliation que je ne pouvais accepter.

En supposant mme qu'il n'y et pas de pilote sur _l'Inca_, nous tions
encore dans les parages que frquentent les bateaux-pcheurs, ceux qui
font la cte; l'un d'eux, retournant au port, serait hl facilement, et
l'on m'y descendrait comme un colis pour tre dpos sur le quai.

J'touffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la
rsolution de rester dans ma cachette.

Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux;
sa marche tait ferme, d'o je supposais que le temps tait calme et que
nous tions toujours dans la baie. Comme je faisais cette rflexion, je
m'aperus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues
fouettaient les flancs du btiment avec une telle violence qu'elles en
faisaient craquer le bordage.

J'tais bien loin de m'en plaindre; c'tait la preuve que nous nous
trouvions en pleine mer, o la brise tait toujours plus forte, et les
lames plus puissantes. Bientt, pensai-je, on renverra le pilote, et je
pourrai sans inquitude me montrer sur le pont.

Quand je dis sans inquitude, ce n'est pas tout  fait vrai; j'avais au
contraire des apprhensions assez vives au sujet de l'accueil qui
m'tait rserv; je pensais  la brutalit du second, aux railleries de
l'quipage. Le capitaine ne serait-il pas indign de mon audace; lui qui
avait si nettement refus de me prendre  bord, que dirait-il de m'y
voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition
outrageante, peut-tre le fouet. J'tais, je le confesse, trs-peu
rassur  cet gard, et j'aurais volontiers dissimul ma prsence
jusqu' notre arrive au Prou.

Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six
mois; qui pouvait dire si la traverse ne durerait pas davantage? Je
n'avais pas  boire, presque rien  manger, il fallait bien tt ou tard
remonter sur le pont, en dpit de la colre du capitaine.

Pendant que je faisais ces tristes rflexions, je me sentis envahir par
une angoisse trange qui n'avait rien de commun avec mon inquitude;
elle tait toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes.
Le vertige s'tait empar de moi, la sueur me couvrait la figure, elle
s'accompagnait d'horribles nauses, d'tranglement, de suffocation,
comme si mes poumons comprims entre les ctes n'avaient pu se dilater,
et qu'une main de fer m'et serr  la gorge. Une odeur ftide s'levait
du fond de la cale, o j'entendais clapoter l'eau qui s'y tait
introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nausabonde qui aggravait
mon agonie.

D'aprs ces divers symptmes, il n'tait pas difficile de reconnatre ce
qui me faisait tant souffrir; ce n'tait que le mal de mer. Je ne
m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes
les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que
dans la situation o j'tais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne
l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma
soif, et guri mes nauses et diminu l'treinte qui me serrait la
poitrine.

L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon
supplice avec courage; mais  chaque instant le roulis devenait plus
fort, l'odeur du fond de cale plus pntrante et plus ftide; la rvolte
de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de coeur finirent
par tre intolrables.

Que le pilote ft parti ou rest, je ne pouvais plus y tenir; il fallait
monter sur le pont, avoir de l'air, une gorge d'eau, ou c'en tait fait
de moi.

Je me levai avec effort et me glissai hors de ma cachette, en m'appuyant
sur le tonneau, qui m'aidait  me conduire, car je marchais  ttons.
Lorsque je fus au bout de la futaille, j'tendis la main pour retrouver
l'issue par laquelle j'tais entr; mais elle me parut close. Je n'en
pouvais croire mes sens; j'tendis la main de nouveau, et recommenai
vingt fois mon exploration, l'ouverture n'existait plus: une caisse
norme fermait l'endroit par lequel je m'tais introduit, et le fermait
tellement bien que je pouvais  peine fourrer le bout de mon petit doigt
entre cette caisse et les ballots entasss qui la bloquaient de toute
part.

J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas; j'y appuyai l'paule,
j'y employai toute ma force, elle n'en fut pas mme branle.

Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai dans ma cachette avec
l'espoir de passer derrire la futaille et faire le tour de cette
malheureuse caisse; nouveau dsappointement! il n'y avait pas de quoi
fourrer la main entre le fond de la barrique et une autre futaille
exactement pareille; une souris devait tre oblige de s'aplatir pour se
glisser entre ces deux tonnes, dont la dernire s'appliquait exactement
 la paroi du vaisseau.

Je pensai alors  grimper sur la futaille, et  me faufiler au-dessus de
la caisse qui m'obstruait le passage; mais entre le point culminant du
tonneau et une grande poutre qui s'tendait en travers de la cale, c'est
tout au plus s'il y avait un espace de quelques centimtres, et si petit
que je pusse tre, il ne fallait pas songer  m'y introduire.

Je vous laisse  imaginer quelle fut mon impression lorsque j'eus acquis
la certitude d'tre enferm dans la cale au milieu des marchandises,
emprisonn, mur par la cargaison tout entire.




CHAPITRE XXI.

Enseveli tout vivant!


Je comprenais maintenant pourquoi la nuit m'avait paru si longue. La
lumire avait brill, mais je n'en avais rien su; les matelots avaient
travaill pendant le jour, tandis que, plong dans les tnbres, je
croyais qu'il tait nuit. Il y avait sans doute plus de trente-six
heures que je me trouvais  bord; voil pourquoi j'avais eu faim,
pourquoi ma soif tait si ardente, et mon corps si douloureux.

Les instants de repos qui, au milieu du bruit continuel, me paraissaient
revenir d'une faon mthodique, taient les heures de repas; et le
silence qui avait prcd notre dpart, silence dont la prolongation
m'avait frapp, tait la deuxime nuit que je passais dans la cale.

J'y tais  peine install que je m'tais endormi. C'tait le soir. Il
est probable que, le lendemain matin, je ne m'veillai pas de bonne
heure; et c'tait pendant mon sommeil que les matelots, en arrangeant la
cale, avaient rempli les vides qui m'avaient permis d'y entrer.

Je ne compris pas d'abord toute l'horreur de ma situation. J'tais
enferm, je savais de plus que tous mes efforts pour m'ouvrir un passage
seraient compltement inutiles; mais les hommes vigoureux qui avaient
empil toutes ces caisses pouvaient les remuer une seconde fois, et je
n'avais qu' les appeler pour qu'ils vinssent immdiatement.

J'tais loin, hlas! de penser que mes cris les plus forts ne pouvaient
tre entendus; j'ignorais que l'coutille, par laquelle je m'tais
introduit dans la cale, tait maintenant couverte de ses panneaux,
recouverts  leur tour d'une paisse toile goudronne, qui devait
peut-tre y rester jusqu' la fin du voyage. Quand mme l'coutille
n'et pas t ferme, il y avait peu de chances pour que ma voix ft
entendue; l'paisseur de la cargaison l'aurait intercepte, ou elle
aurait t couverte par le bruit des flots et par celui du vent.

Comme je vous le disais, mon inquitude fut d'abord peu srieuse; je ne
me proccupais que du temps plus ou moins long que j'aurais  passer
avant d'avoir de l'eau, car ma soif tait vive. Pour que je pusse sortir
de la cale, il faudrait enlever les caisses qui se trouvaient au-dessus
de moi; cela devait demander beaucoup de travail, et jusque-l je
souffrirais normment, car le besoin de boire devenait de plus en plus
imprieux.

Ce n'est qu'aprs avoir cri de ma voix la plus aigu, frapp sur les
planches  coups redoubls, rpt mes cris et mes coups mainte et
mainte fois, sans recevoir de rponse, que je compris ma situation. Elle
m'apparut dans toute son horreur: pas moyen de remonter sur le pont,
aucun espoir d'tre secouru; j'tais enseveli tout vivant sous les
marchandises qui remplissaient la cale.

Je criai de nouveau, j'y employai toutes mes forces, et ne m'arrtai
qu'au moment o ma gorge ne rendit plus aucun son. J'avais prt
l'oreille  diffrents intervalles, esprant toujours une rponse; mes
cris veillaient tous les chos de ma tombe; mais pas une voix ne
rpondait  la mienne.

J'avais entendu chanter les matelots pendant qu'ils levaient l'ancre;
mais  prsent tout tait silencieux; le navire tait immobile, les
vagues restaient muettes, et si, dans un calme pareil, les grosses voix
de l'quipage n'arrivaient pas jusqu' moi, comment pouvais-je esprer
que mes cris d'enfant parvinssent aux oreilles de ceux qui ne
m'coutaient pas?

C'tait impossible; on ne pouvait pas m'entendre, et j'tais condamn 
mort, condamn sans appel.

J'en avais la conviction, et aux souffrances du mal de mer succdait un
affreux dsespoir. Les douleurs physiques revinrent et, se joignant  la
torture morale, produisirent une agonie que je ne saurais vous
dpeindre. Je ne pus y rsister; mes forces m'abandonnrent, et je
tombai, comme atteint de paralysie.

Malgr ma stupeur, je n'avais pas perdu connaissance; il me semblait que
j'allais mourir, et je le dsirais sincrement. Puisque la mort est
invitable, pensais-je, il valait mieux qu'elle mt le plus tt possible
un terme  mes souffrances. Je suis persuad que si je l'avais pu,
j'aurais ht ma dernire heure; mais j'tais trop faible pour me tuer,
quand mme j'aurais eu des armes  ma disposition. J'avais totalement
oubli que j'en possdais une, tant il y avait de confusion dans mon
esprit!

Vous tes tonn d'apprendre que je dsirais mourir; mais pour se faire
une juste ide de l'tendue de mon dsespoir, il faudrait avoir pass
par la position o j'tais alors; et Dieu veuille qu'elle vous soit
pargne!

Toutefois on ne meurt pas du mal de mer, et le dsespoir ne suffit pas
pour tuer l'homme; il est plus difficile qu'on ne pense de sortir de ce
bas monde.

Ma torpeur augmenta de plus en plus; je devins compltement insensible,
et restai longtemps dans cet tat voisin de la mort.

 la fin cependant, je repris connaissance; peu  peu je retrouvai une
partie de mes forces. Chose trange! la faim se faisait vivement sentir;
car le mal de mer aiguise l'apptit d'une faon toute spciale.
Nanmoins, la soif me torturait davantage, et ma souffrance tait
d'autant plus vive que je ne voyais aucun moyen de la calmer. Il me
restait un peu de biscuit, je pouvais encore me rassasier une fois; mais
o trouver de l'eau pour teindre le feu qui me desschait les veines?

Il n'est pas ncessaire de vous rapporter les rflexions poignantes qui
me venaient  l'esprit; qu'il vous suffise de savoir que ce paroxysme
d'une douleur sans nom amena un dlire dont j'eus un instant conscience,
et qui,  mon grand soulagement, se termina par un profond sommeil.

Le corps puis perdit le sentiment de ses douleurs, et l'esprit oublia
ses tourments.




CHAPITRE XXII.

Soif.


Cet instant de repos fut de bien courte dure, un cauchemar effroyable
ne tarda pas  troubler mon sommeil, et me rveilla brusquement, pour me
rendre  une ralit plus affreuse que mes rves.

Il me fut d'abord impossible de deviner o j'tais; mais il me suffit
d'allonger les bras pour me rappeler toute l'horreur de ma situation. De
chaque ct, mes mains rencontraient les murailles de mon cachot; 
peine avais-je assez de place pour me retourner, et, si mince que je
fusse alors, un autre enfant de ma taille aurait empli tout le reste de
ma cellule.

Mon premier mouvement, ds que j'eus reconnu ma position, fut de crier
de toutes mes forces. Je conservais toujours l'espoir qu'on finirait par
m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut, l'norme quantit
de marchandises qui se trouvaient au-dessus de ma tte, et je ne savais
pas que toutes les coutilles de l'entre-pont taient fermes.

Il est heureux que je n'en aie pas su davantage, autrement je serais
devenu fou; mais les lueurs d'esprance qui, de temps en temps,
suspendaient mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment o il me
fut permis d'envisager mon sort avec calme, et de lutter contre le pril
qui me menaait.

Comme avant de m'endormir, je jetai des cris perants jusqu' ce que la
voix me ft dfaut; et lorsque j'eus dsespr de me faire entendre, je
retombai dans l'tat d'atonie, puis de torpeur, o le sommeil m'avait
trouv. Nanmoins cet engourdissement qui s'tait empar de mon esprit
laissait  la douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux; j'tais
dvor par la soif, qui, arrive  ce point d'exaspration, est
peut-tre le plus grand de tous les supplices. Je n'aurais jamais pens
que le manque d'un peu d'eau pt vous causer des tortures aussi vives.
En lisant que des naufrags ou des voyageurs gars dans le dsert
taient morts de soif, aprs une horrible agonie, j'avais toujours cru 
l'exagration de l'auteur. Comme tous les enfants de l'Angleterre, n
dans un pays o l'on rencontre  chaque pas des sources et des
ruisseaux, je n'avais jamais eu soif. Peut-tre, lorsqu'en t je jouais
au milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je prouv cette
sensation bien connue qui vous fait souhaiter un verre d'eau; mais ce
n'est pas une douleur, et l'espce de malaise que l'on ressent alors est
plus que compens par la satisfaction que l'on prouve en se
dsaltrant. Il est rare que ce besoin soit assez imprieux pour vous
faire boire une eau marcageuse; la dlicatesse de vos habitudes
conserve toutes ses rpugnances: ceci n'est que le premier degr de la
soif, et moins une douleur qu'un plaisir, par la confiance o l'on est
de trouver bientt  boire. Mais perdez cette conviction rassurante,
soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans les environs ni lac, ni
fleuve, ni ruisseau, ni fontaine, pas mme de foss bourbeux; que vous
tes  cent kilomtres de la source la plus voisine, et la soif, que
vous supportez facilement, prendra un nouveau caractre et sera des plus
douloureuses.

Il est possible que j'eusse parfois t aussi longtemps sans boire, et
que je n'en eusse pas prouv la souffrance qui me torturait au moment
dont nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce perspective de
voir grandir ma soif et de rester dans l'impossibilit de la satisfaire:
c'est l ce qui tait cause de mes angoisses.

Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions, d'ailleurs, n'taient
pas compltement puises; mais quand mon apptit aurait t plus fort,
j'aurais craint d'augmenter ma soif en mangeant. C'est ce qui m'tait
arriv lors de mon dernier repas; et ma gorge brlante ne demandait
qu'un peu d'eau, ce qui,  cette heure me paraissait la chose du monde
la plus prcieuse.

C'tait le supplice de Tantale: je n'avais pas d'eau sous les yeux, mais
je l'entendais sans cesse battre les flancs du navire; de l'eau de mer,
j'en conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand mme elle et t  ma
porte, mais c'tait le murmure de l'eau qui frappait mes oreilles, et
il ajoutait  mes souffrances tout ce que la tentation a d'exasprant.

Je ne doutais pas que la soif ne dt me tuer dans un dlai plus ou moins
long. Combien durerait mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes qui
taient morts de soif aprs des tortures indicibles; j'essayai de me
rappeler le nombre de jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y
parvenir. Six ou sept, pensai-je. Cette ide m'pouvanta. Comment
supporter pendant une semaine l'angoisse que j'endurais? C'tait
au-dessus de mes forces, et je demandai  la mort de mettre un terme
plus rapide  mes douleurs.

Mais l'esprance allait revenir. J'avais  peine cd  cet accs de
dcouragement, lorsque j'entendis un son qui changea le cours de mes
penses, et me causa autant de bonheur que j'avais eu d'angoisses.




CHAPITRE XXIII.

Son plein de charme.


J'tais accoud  l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine,
et qui la divisait en deux parties presque gales. C'tait simplement
pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'tais
las d'tre couch sur les planches; depuis l'heure de mon premier rveil
dans la cale j'avais essay de toutes les postures, sans parvenir  me
trouver bien dans aucune; je m'tais lev, quoiqu'il me fallut courber
la tte; j'avais pris tous les degrs d'inclinaison, je m'tais allong
sur le dos, sur le ventre, sur les cts, je m'tais repli en Z, en S,
et je n'en tais pas moins courbatur.

Je me trouvais donc soutenu par l'une des ctes du navire, et ma tte
penche en avant, reposait presque sur la grande futaille o j'appuyais
la main.

Il en rsultait que mon oreille effleurait les douelles de chne; et
c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opra chez
moi un revirement si prompt et si heureux.

Rien n'tait plus facile  reconnatre que cette voix bnie qui frappait
mon oreille: c'tait le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille,
par suite des ondulations du navire.

 la premire de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la
barrique, j'avais tressailli d'une joie facile  comprendre; mais
rprimant aussitt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la
crainte d'tre le jouet d'une illusion.

La joue applique sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue,
toutes les facults de mon tre concentres dans ma puissance auditive,
j'attendis que le btiment prouvt une secousse assez grande pour la
communiquer au fluide que renfermait le tonneau.

L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin
rcompense: _Glou, glou, gli, gli, glou, glou_; cela ne faisait pas le
moindre doute, la futaille tait pleine d'eau!

Un cri de joie s'chappa de mes lvres; j'prouvais ce que ressent un
malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment o il allait
rendre l'me, se retrouve prs du rivage.

La raction fut si vive que je faillis m'vanouir; je serais tomb sans
la pice de bois  laquelle je restai appuy, dans un tat de vertige
qui m'tait jusqu' la conscience de mon bonheur.

Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilit; la
soif me rappela bientt  moi-mme, et je me rapprochai de la futaille.

Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et
boire; je ne pouvais avoir d'autre intention.

Hlas; ma joie devait s'teindre aussi promptement qu'elle tait ne. Je
fus nanmoins quelque temps avant d'en arriver l; il me fallut d'abord
parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper
toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractrise les aveugles;
et je recommenai l'opration plus d'une fois avant d'accepter la triste
certitude que la bonde se trouvait du ct de la muraille, il m'tait
impossible de l'atteindre, et la prcieuse barrique m'tait compltement
ferme.

Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, situe  l'un
des deux fonds, et je m'tais mis en qute de celle qui devait exister 
ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annona que les deux
bouts en taient bloqus, l'un par une caisse, l'autre par la seconde
barrique mentionne dans l'inventaire de ma cellule.

Il me vint  l'esprit que cette dernire pouvait galement contenir de
l'eau, et j'en commenai l'inspection; mais je ne pus tter qu'une
faible partie de son tendue, et n'y rencontrai que la surface unie du
chne, qui m'opposait la rsistance du roc.

C'est alors que je retombai dans ma misre, et que je me livrai  tout
ce que le dsespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation tait
vive; j'entendais l'eau  trois centimtres de mes lvres, et je ne
pouvais pas la goter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge
brlante!

S'il y avait eu prs de moi une hache, et que ma prison et t assez
haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert
cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas
de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment
percer ou fendre ces douelles de chne, aussi impntrables pour moi que
du fer? Quand mme j'aurais trouv l'une ou l'autre des ouvertures de la
futaille, avec quoi en aurais-je t le bondon, arrach le fausset? Je
n'y avais pas song dans mon lan de bonheur; mais il tait impossible
de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune
espce.

Je crois m'tre lev en chancelant, pour examiner de nouveau la
barrique; je n'en suis pas sr, tant j'tais foudroy par la dception
amre qui avait suivi ma joie; il m'est rest nanmoins un vague
souvenir d'avoir machinalement explor le dessus du tonneau, essay de
mouvoir la caisse; et plus constern que jamais de l'inutilit de mes
efforts, d'tre revenu me coucher, en proie au plus morne dsespoir.

J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens
toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je
succombais, et qui me rendit toute mon activit.




CHAPITRE XXIV.

La barrique est mise en perce.


tendu sur les planches de ma cellule, la tte reposant sur mon bras, je
sentis quelque chose me blesser  la cuisse; tait-ce un noeud du bois
ou un caillou sur lequel j'tais couch? dans tous les cas c'tait un
objet qui me faisait souffrir, et j'tendis la main pour l'loigner. 
ma grande surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher tait
parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal se trouvait dans ma
poche.

Qu'est-ce que cela pouvait tre? je ne me le rappelais nullement;
j'aurais pu croire que c'tait un morceau de biscuit, si je n'avais t
sr d'avoir plac mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai
celle de ma culotte, elle renfermait un objet allong, aussi dur que le
fer, et je ne me rappelais pas avoir emport autre chose que du biscuit
et du fromage.

Je me mis  mon sant pour fouiller dans ma poche, car il m'tait
impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de
l'nigme: cet objet long et dur n'tait ni plus ni moins que le couteau
dont Waters m'avait fait prsent. Je l'avais fourr dans ma culotte par
un mouvement irrflchi, et l'avais ensuite oubli.

Cette dcouverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout
simplement la bont du matelot, bont qui contrastait avec la rudesse du
lieutenant; c'tait la seule pense que j'avais eue au moment o cette
lame prcieuse m'avait t donne. Tout en faisant cette rflexion,
j'tai le couteau de ma poche, et l'ayant jet au loin pour qu'il ne me
gnt plus, je me recouchai sur les planches.

Mais  peine venais-je de m'y tendre, qu'une ide subite me traversa
l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'tais
appuy sur du fer rouge. Toutefois ce n'tait pas la douleur qui
m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'tait une joyeuse
esprance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la
futaille et de me procurer de l'eau.

Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de
la possibilit du fait, et que mon dsespoir s'vanouit pour faire place
 la joie la plus vive.

Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur;
c'est tout au plus si je l'avais regard quand je l'avais reu des mains
de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous
les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'tait permis de le
faire, et je me demandais quelle tait la meilleure manire de m'en
servir pour arriver au but que je me proposais.

C'tait un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aigu,
solide et bien trempe, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts,
n'ont pas moins de vingt-cinq centimtres de longueur, et qu'en gnral
les matelots portent suspendus  une ficelle passe autour du cou. Je
fus enchant de mon examen, de l'paisseur et du fil de l'acier; car il
me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chne.

Si je vous dcris avec autant de dtails les mrites de mon couteau,
c'est que je ne saurais trop vous en faire l'loge, puisque sans lui je
n'aurais pas survcu  mes misres, et ne vous raconterais pas les hauts
faits qu'il m'a permis d'accomplir.

Ayant donc pass le doigt  plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin
de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et ferme dix ou douze
fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin
d'en attaquer le chne.

Vous tes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me
torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces prcautions;
vous pensiez que j'allais me mettre aussitt  faire un trou, n'importe
comment, pourvu que je pusse me dsaltrer. Toute ma patience fut
soumise  une rude preuve; mais j'ai toujours t d'un caractre
rflchi, mme quand j'tais enfant, et je sentais,  l'heure dont je
vous parle, que tout le succs de mon entreprise pouvait dpendre du
soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus
affreuse; une seule chose devait me sauver, c'tait d'ouvrir la
barrique, pour cela mon couteau m'tait indispensable. Supposez qu'en
agissant avec prcipitation, je vinsse  en briser la lame, seulement 
en casser la pointe, c'tait fini, ma mort tait certaine.

Ne soyez donc plus tonns du soin que je prenais de ne rien
compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais rflchi davantage, je
ne me serais pas donn tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de
me dsaltrer,  quoi cela devait-il me servir? J'aurais apais ma soif;
mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau;
o trouver des aliments?

C'est une chose bizarre, mais cette ide ne me vint pas. Je n'tais
point encore affam, et la crainte de mourir de soif tait jusqu'alors
ma seule proccupation. Plus tard, je devais, hlas! prouver les mmes
terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas.

Je choisis, sur le ct de la barrique, un endroit o la douelle
paraissait tre endommage. Prcisment cela se trouvait un peu
au-dessous de la moiti de la futaille, et c'tait une condition qui me
semblait indispensable. La barrique pouvait n'tre qu' moiti pleine,
et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de
l'eau, sans quoi j'aurais travaill en pure perte.

Me voil donc  l'ouvrage; malgr mon impatience, j'tais satisfait de
la rapidit de ma besogne. Mon couteau se comportait  merveille, et si
pais que ft le chne de la futaille, il avait affaire  de l'acier
plus dur que lui. Peu  peu les esquilles de bois se dtachrent, et ma
bonne lame s'enfona dans la douelle.

J'avais fini par si bien me familiariser avec les tnbres, que je ne
ressentais plus cette impuissance dont chacun est frapp en tombant dans
une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une dlicatesse de toucher
singulire, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais
avec autant de facilit que si j'avais t en plein jour, et je ne
pensais mme pas  la lumire qui me manquait.

Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau  mortaise, ou un
tonnelier, avec son vilebrequin, aurait t plus vite que moi; mais
j'avais la certitude que j'avanais dans mon oeuvre, et je n'en
demandais pas davantage.

La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours prsente
 l'esprit, m'empchait de me hter; je me souvenais du proverbe: Plus
on se presse, moins on arrive, et je maniais mon outil avec un
redoublement de prudence.

Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface
intrieure de la douelle; je le voyais  la profondeur de l'excavation
que j'avais faite.

Ma main trembla, mon coeur battit avec violence, ce fut un moment
d'incroyable motion, une inquitude affreuse s'emparait de mon esprit:
tait-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'tait dj venu
plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacit.

Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de
l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides
n'teindrait ma soif; peut-tre la calmeraient-ils un instant, mais elle
reviendrait ensuite plus dvorante que jamais; et, perdant mon seul
espoir, je mourrais, tu par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.

Le fluide perlait dj entre la douelle et mon couteau; j'hsitais 
faire la dernire entaille, j'avais peur de ce qui allait en sortir!

Mais la soif triompha de mes inquitudes; je poussai mon outil, et les
dernires fibres du chne cdrent. Au mme instant, un jet rapide et
froid s'chappa de la barrique, me mouilla les mains et se rpandit sur
ma manche.

Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je retirai mon couteau, le
jet sortit avec force, et mes lvres s'y appliqurent avec dlices. Ce
n'tait ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau frache et pure comme
celle qui jaillit du rocher.




CHAPITRE XXV.

Le fausset.


Comme je bus de cette eau dlicieuse! je ne croyais pas pouvoir m'en
rassasier.  la fin cependant la quantit d'eau absorbe fut suffisante,
et je ne sentis plus la soif.

[Illustration: Comme je bus cette eau dlicieuse.]

Toutefois ce rsultat ne fut pas immdiat; la premire libation ne me
dsaltra qu'un instant; mes lvres se rapprochrent bientt de la
barrique, et j'y revins  plusieurs reprises avant d'tre compltement
soulag.

Il est impossible, mme  l'imagination la plus puissante, de se figurer
les tortures de la soif; il faut les avoir ressenties pour s'en faire
une ide; qu'on juge de leur violence par les expdients auxquels ont eu
recours ceux qui les ont subies. Et pourtant, malgr cette angoisse
indicible, aussitt qu'on a bu largement, la douleur s'vanouit avec la
rapidit d'un songe; il n'est pas de souffrance comparable qui soit
aussi vite gurie.

Ma soif tait dissipe, et le bien-tre succdait  mon supplice.
Toutefois, je n'en perdis pas ma prudence habituelle; durant les
intervalles que j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin de
fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant le bout de mon index en
guise de fausset. Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le
prcieux liquide, et je rsolus d'obir  cette pense pleine de
prudence.

Mais  la longue je me fatiguai de rester ainsi, le doigt pass dans la
douelle, et je cherchai un objet qui pt me servir de bouchon.
Impossible de rien trouver, pas la moindre baguette, le plus petit
morceau de bois dont on pt faire une cheville, J'avais toujours mon
index  la futaille, je n'osais pas l'en ter, et cela paralysait mes
recherches.

Comment faire? Je pensai au fromage qui me restait, et je le tirai de ma
poche; il s'mietta ds que je voulus m'en servir; du biscuit n'et pas
t meilleur; c'tait fort embarrassant.

Tout  coup je songeai  ma veste. Elle tait de gros molleton, et en en
dchirant un morceau, je pouvais boucher l'ouverture de la futaille.

 peine avais-je eu cette pense, que mon couteau enlevait une pice de
mon habit, et que fourrant ce chiffon de laine dans la susdite
ouverture, le poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je parvins
 arrter le liquide, bien qu'il sut lgrement  travers mon tampon;
mais c'tait peu de chose, et je m'en inquitai d'autant moins, que cet
expdient n'tait que provisoire; pourvu qu'il me permt de trouver
mieux, c'tait tout ce que je demandais.

J'avais maintenant tout le loisir de la rflexion, et je n'ai pas besoin
d'ajouter que le dsespoir en fut bientt la consquence.  quoi me
servirait d'avoir de l'eau?  me faire vivre quelques heures de plus,
c'est--dire  prolonger mon agonie, car j'avais la certitude de mourir
de faim, mes provisions taient presque puises: deux biscuits et
quelques miettes de fromage taient tout ce qui me restait.  la rigueur
cela pouvait suffire pour un repas; mais aprs?... viendrait la faim,
puis la faiblesse, le vertige, l'puisement complet et la mort.

Chose trange! cette pense ne m'tait pas venue tant que la soif
m'avait domin.  diffrents intervalles j'en avais bien eu le soupon;
mais les tortures prsentes me faisaient oublier celles de l'avenir.

Une fois que les premires avaient t calmes, je compris que la faim
ne serait pas moins impitoyable que la soif, et le sentiment de
bien-tre que j'prouvais disparut devant le sort qui m'attendait. Ce
n'tait pas mme, de l'anxit, qui laisse toujours un peu de place 
l'esprance, c'tait l'affreuse certitude de ne plus avoir que deux ou
trois jours  vivre, et de les passer dans une agonie trop facile 
imaginer.

Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition,  moins que je n'eusse
recours au suicide. Je pouvais me tuer; je possdais une arme plus que
suffisante pour excuter ce projet; mais l'espce de dlire qui, dans
les premiers instants de dsespoir, m'aurait pouss immdiatement  cet
acte de dmence, tait dissip, et j'envisageais la situation avec une
tranquillit d'esprit qui m'tonnait.

Trois genres de mort se prsentaient d'eux-mmes: la faim, la soif et un
coup de couteau pouvaient galement terminer ma vie; la premire tait
invitable, mais je pouvais choisir entre les trois supplices, et
j'examinai quel tait celui qui devait me faire le moins souffrir.

Ne soyez pas surpris de me voir livr  cet trange calcul; songez  la
position o je me trouvais, et qui ne me permettait pas d'avoir d'autre
ide que celle de la mort.

Le premier rsultat de mes rflexions fut d'liminer la soif; je venais
d'en subir les tortures, et je savais par exprience que de toutes les
manires de quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient
la faim et le poignard. Je les pesai longtemps, en les comparant l'une 
l'autre, sans savoir auquel des deux accorder la prfrence.
Malheureusement j'tais dpourvu de tout principe religieux;  cette
poque, je ne savais mme pas que ce ft un crime d'attenter  ses
jours, et cette considration n'entrait pour rien dans mes penses; la
seule chose qui me proccupait tait, comme je l'ai dit plus haut, de
choisir le genre de mort qui devait tre le moins pnible.

Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs; malgr mon
ignorance de paen, une voix intrieure me disait qu'il tait coupable
de se dtruire, alors mme que le supplice vous sauvait du supplice.

Cette pense triompha dans mon me, et rappelant tout mon courage, je
pris la rsolution d'attendre les vnements, quelle que pt tre la
date que Dieu et fixe pour mettre un terme  mes souffrances.




CHAPITRE XXVI

Une caisse de biscuits.


Je pris non-seulement la rsolution de ne pas me suicider, mais celle de
vivre le plus longtemps possible. Bien que mes deux biscuits fussent
insuffisants pour me faire faire un bon repas, je les partageai en
quatre, et me promis de laisser entre chacune de mes collations autant
d'intervalles que la faim me le permettrait.

Le dsir de prolonger mon existence devenait de plus en plus vif depuis
que j'avais ouvert la futaille; j'avais le pressentiment que ce n'tait
pas la faim qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais pas par
inanition; et si lger, si fugitif que ft cet espoir, il soutint mon
courage et me rendit un peu de force.

Je ne saurais dire o je puisais cette confiance; mais quelques heures
auparavant je ne croyais pas trouver d'eau, et maintenant j'en avais
assez pour me noyer; n'tait-ce pas la Providence qui m'avait t
favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir de faim, aprs m'avoir
sauv de la soif? Je ne voyais pas comment elle me dlivrerait; mais la
premire chose tait de vivre, et, je le rpte, j'avais le
pressentiment que j'chapperais  la faim.

Je mangeai la moiti d'un biscuit, j'avalai un peu d'eau, car la soif
tait revenue; puis ayant rebouch la futaille, je m'assis  ct
d'elle. Je ne songeais pas  faire d'efforts;  quoi bon? Tout mon
espoir reposait sur le hasard, ou plutt sur la bont divine, et
j'attendis qu'elle voult bien se manifester.

Nanmoins le silence et les tnbres avaient quelque chose de si affreux
que le murmure intrieur dans lequel rsidait ma force devint de plus en
plus faible, et fut bientt touff par le dcouragement. Il y avait 
peu prs douze heures que j'avais mang ma premire part de biscuit;
j'essayai d'attendre plus longtemps, ce fut impossible. Je dvorai le
second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama davantage, et la
quantit d'eau que je bus remplit mon estomac sans satisfaire mon
apptit.

Six heures aprs, la troisime portion avait disparu, et ma faim
croissait toujours;  peine attendis-je vingt minutes pour finir mon
biscuit. C'tait ma dernire bouche; j'avais rsolu de la faire durer
jusqu'au quatrime jour; le premier n'tait pas pass qu'il ne me
restait plus rien. Que devenir? Je pensai  mes chaussures j'avais lu
quelque part que des hommes s'taient soutenus pendant quelque temps en
mchant leurs bottes, leurs gutres ou leurs selles. Le cuir, tant un
produit animal, conserve quelques proprits nutritives, mme aprs
avoir t travaill; et je songeai  mes bottines.

Comme je me baissais pour en dfaire les cordons, je fus saisi par
quelque chose de froid qui me tombait sur la tte; c'tait un filet
d'eau. Le chiffon que j'avais mis  la futaille en avait t repouss,
et l'eau s'chappait par l'ouverture que j'avais faite. Mon tonnement
cessa ds que j'en connus la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt,
je cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant retrouve  ttons,
je la replaai le mieux que je pus.

L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup d'eau, et je pensai avec
terreur que si la chose se rptait pendant que je serais endormi, la
futaille serait vide  mon rveil; il fallait aviser. Par quel moyen?
Cette question me tira de mon abattement; je cherchai autour de moi une
bchette, un copeau; je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la
futaille dont l'extrmit dpassait le fond: c'tait du coeur de chne,
recouvert de peinture, et sa duret dfia tous mes efforts. Avec de la
persvrance j'y serais peut-tre parvenu, mais il me vint  l'esprit
qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la caisse; cela devait
tre du sapin, et non-seulement j'aurais moins de peine, mais la
cheville que j'en tirerais vaudrait mieux comme bouchon.

Me retournant aussitt vers le colis de bois blanc, j'en ttai la
surface pour l'attaquer au bon endroit. L'une des planches de ct
faisait saillie; j'enfonai mon couteau entre cette planche et la
voisine, puis employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le bas,
en m'en servant comme d'un ciseau, pour dtacher les pointes. Je n'avais
pas renouvel mon premier effort que la planche s'cartait dj de celle
o elle tait cloue. Probablement que, dans l'arrimage, une secousse
violente avait prpar la besogne. Toujours est-il que le haut de cette
planche ne tenait plus  la paroi o il avait t fix; j'enlevai mon
couteau, je saisis la planche  deux mains et la tirai tant que je pus.
Les planches grincrent en s'arrachant, le bois clata o elles me
rsistrent; et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffrent
veilla mon attention: diverses choses, d'une certaine consistance,
s'chappaient de la caisse et tombaient avec fracas sur le plancher.

Curieux de savoir ce que cela pouvait tre, je suspendis mon travail, et
cherchant  mes pieds, j'y trouvai deux objets d'gal volume, dont le
contact me fit pousser un cri de joie.

On se rappelle que j'avais acquis au toucher la dlicatesse d'un
aveugle; mais alors mme que ce sens et t chez moi plus obtus que
chez un autre, je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramass.
Pas moyen de m'y mprendre: c'taient bien deux biscuits.




CHAPITRE XXVII.

Une pipe d'eau-de-vie.


Deux biscuits! chacun d'eux aussi large que le fond d'une assiette,
d'une paisseur d'un centimtre et demi; ronds et lisses, agrables au
toucher et d'une belle couleur brune. J'en connaissais la nuance, car je
le sentais avec les doigts, c'taient de vrais biscuits de mer, biscuits
de matelots, comme on les nomme pour les distinguer des biscuits blancs
du capitaine qui sont  mon avis bien moins bons et bien moins
nourrissants.

Qu'ils taient savoureux! Jamais je n'avais rien mang qui me ft autant
de plaisir. Un second, un troisime, un quatrime furent engloutis;
peut-tre le cinquime et le sixime y passrent-ils; j'avais trop faim
pour les compter. Je les arrosai d'une eau copieuse, et c'est le repas
dont j'ai gard le meilleur souvenir.

 la jouissance qu'on prouve  manger quand on a faim, et Dieu sait
comme elle est grande, se joignait le bonheur que me causait ma
dcouverte; plus d'inquitude, la mort qui me menaait tout  l'heure
m'tait bien et dment pargne; la Providence m'avait sauv la vie.
Toutefois sans l'effort que j'avais fait pour me procurer une cheville
qui pt boucher ma futaille, elle m'aurait laiss prir.

Peu importe, me disais-je, avec ma provision d'eau et ma caisse de
biscuits, je peux supporter ma captivit jusqu'au bout du voyage, quand
mme il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans cette ide par
l'inspection de ma caisse: les biscuits roulaient sous ma main en
claquant les uns contre les autres, ainsi que des castagnettes.

Quel son plein de charme! Quelle musique pour mes oreilles! J'enfonai
les bras dans ce monceau de biscuits avec autant de dlices qu'un avare
plonge les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les palper,
d'en saisir la dimension, l'paisseur, de les tirer de la caisse, de les
y remettre, de les placer avec ordre pour les dranger de nouveau et les
replacer encore. Je m'en servais comme d'un tambour, d'une balle ou
d'une toupie, et le plaisir que j'y trouvais fut longtemps  se calmer.

Il est difficile de dcrire ce qu'on prouve lorsqu'on chappe  la
mort. Un danger vous laisse toujours de l'espoir, il y a de ces chances
imprvues, de ces prils qui, en dpit de leur gravit, n'ont point de
dnoment tragique; on ne sait jamais si l'on n'en reviendra pas. Mais
quand on a eu la certitude qu'il n'y avait plus qu' mourir, et que par
impossible on est sauv, la raction qui s'opre en nous est
inexprimable. On a vu des hommes en perdre la tte, ou bien tre
foudroys par la joie.

Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque m'aurait vu aprs
l'ouverture de la caisse, aurait pu supposer que j'tais fou.

Je ne sais pas combien de temps auraient dur mes transports sans un
fait qui les calma tout  coup en me forant  rflchir: l'eau
s'chappait de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empch de
l'entendre  mesure qu'elle tombait; elle glissait entre les planches,
et sans doute elle coulait depuis la dernire fois que j'avais bu, car
je ne me rappelais pas avoir remis le tampon. Il tait possible que je
l'eusse oubli dans mon ivresse, et la perte devait tre considrable.

Une heure avant je m'en serais moins inquit; j'aurais toujours eu plus
d'eau qu'il m'en fallait pour le peu que j'avais  vivre; mais  prsent
c'tait une chose bien diffrente. Je pouvais rester plusieurs mois
enferm prs de cette futaille; chacune de ses gouttes d'eau m'tait
indispensable. Que deviendrais-je si elle tarissait avant qu'on ft au
port? Je retomberais dans l'affreuse position d'o je m'tais cru sorti,
et ne serais prserv de la faim que pour subir une mort plus
douloureuse.

J'arrtai l'eau immdiatement, d'abord avec mes doigts, puis avec le
chiffon; et ds que celui-ci fut  sa place je me mis en devoir de le
remplacer par une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet.

Il me fut facile de couper un morceau du couvercle de la caisse, de lui
donner une forme conique, et d'en faire un bouchon exactement adapt 
l'ouverture qu'il devait clore.

Brave matelot! que je le bnissais pour le couteau qu'il m'avait donn.

Mais combien du prcieux liquide avais-je perdu?

Je me reprochais amrement ma ngligence, et je regrettais d'avoir perc
la futaille aussi bas. C'tait cependant une mesure de prcaution;
d'ailleurs  l'poque o je l'avais prise, je n'avais d'autre pense que
de boire le plus tt possible.

Il tait encore bien heureux que je me fusse aperu de la fuite de
l'eau; si j'avais attendu qu'elle s'arrtt d'elle-mme, il ne m'en
serait pas rest pour une semaine.

Je cherchai  connatre l'tendue de la perte que l'avais faite. Il me
fut impossible d'y arriver. Je frappai bien le tonneau  diffrents
endroits; mais les craquements du navire et le bruissement de la mer ne
me permirent pas djuger avec exactitude de la diffrence des sons. Je
crus entendre que la futaille sonnait le creux, ce qui annonait un vide
norme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans rien m'apprendre, me
causaient une anxit pnible. Heureusement que l'ouverture de la
futaille n'tait pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer,
et  cette poque il n'tait gure plus gros qu'une plume de cygne. Il
fallait beaucoup de temps pour qu'une masse d'eau considrable s'coult
par un trou de cette dimension; je tchai de me rappeler quand j'avais
bu la dernire fois. Il ne me semblait pas qu'il y et longtemps; mais
dans l'tat d'excitation ou plutt d'ivresse o je me trouvais alors je
n'tais pas  mme d'apprcier la dure des heures, et j'chouai dans
mes calculs.

Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs, les tonneliers,
tous les prposs aux caves des docks savent reconnatre la quantit de
liquide renferme dans un tonneau, sans avoir recours  la jauge;
seulement j'ignorais leur procd.

Il me venait bien  l'esprit un moyen de m'assurer de ce que je voulais
apprendre: j'avais assez de connaissances hydrauliques pour savoir,
qu'enferme dans un tube, l'eau remonte toujours  une hauteur gale 
celle d'o elle est partie. Si j'avais eu un siphon, je l'aurais attach
 l'ouverture de la futaille et dcouvert de la sorte jusqu'o cette
dernire tait pleine.

Mais je ne possdais ni siphon ni tube d'aucune espce, et ne m'arrta
pas davantage  ce procd.

Comme je venais de renoncer  cette ide, il m'en vint une autre d'une
excution tellement simple que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout
d'abord. C'tait de mettre la futaille en perce un peu plus haut qu'elle
ne l'tait dj, puis successivement jusqu' l'endroit o l'eau
cesserait de couler. Je saurais alors  quoi m'en tenir. Si je
commenais trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier trou avec
une cheville, et ainsi des autres.

Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage; mais je n'en
tais pas fch; le travail fait passer le temps, et une fois occup, je
songerais moins  ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation.

Je pensai, toutefois, que d'abord il fallait mettre en perce la futaille
qui se trouvait au bout de ma cabine. Si par hasard elle tait remplie
d'eau, je n'avais plus besoin de m'inquiter; j'en aurais suffisamment
pour faire le tour du monde.

Sans plus tarder, je m'approchai de la tonne en question et me mis 
l'oeuvre. J'tais moins surexcit que la premire fois, le rsultat
n'ayant pas la mme importance, et pourtant la dception que j'prouvai
fut bien vive lorsque la douelle, perce d'outre en outre, laissa
chapper un jet d'eau-de-vie  la place de l'eau pure que j'avais
espre.

Il fallut revenir  mon premier dessein, reconnatre o en tait ma
provision d'eau, maintenant ma seule ressource.

Attaquant le chne prs du milieu de la futaille, je procdai comme je
l'avais fait pour l'ouverture prcdente, et aprs un travail d'une
heure je sentis la mince pellicule de bois cder sous la pointe de mon
couteau. Mon coeur battit bien fort: si le danger de mourir de soif
n'tait plus immdiat comme il l'avait t, il n'en existait pas moins,
et je poussai un cri joyeux lorsque je sentis un filet humide me couler
sur les doigts. Je m'empressai de clore cette ouverture et d'en
pratiquer une autre  la douelle suprieure.

Le bois ne fut ni moins rsistant, ni moins pais, mais j'eus la
rcompense de mes efforts en me sentant mouill par l'eau qui sortait de
la futaille.

Une troisime douelle fut traverse, j'obtins le mme rsultat. Une
quatrime, et cette fois l'eau ne vint pas; cela n'avait rien de
surprenant; j'tais presqu' l'extrmit de la barrique; mais j'avais
trouv le liquide  l'avant dernire ouverture, et la futaille tait
encore pleine aux trois quarts. Dieu soit lou! j'en avais pour
plusieurs mois avant de souffrir de la soif.

Enchant de ma dcouverte, j'allai m'asseoir et dgustai un nouveau
biscuit avec autant de dlices que si j'avais mang de la soupe  la
tortue et de la venaison  la table du lord maire.




CHAPITRE XXVIII.

Rations.


Rien ne me causait plus d'inquitude; j'tais d'une tranquillit
parfaite. L'expectative d'tre enferm pendant six mois aurait t fort
pnible en toute autre circonstance; mais aprs la crainte de la mort,
crainte bien plus effroyable, dont j'tais dlivr, mon emprisonnement
ne me paraissait plus rien, et je rsolus de le supporter avec une
entire rsignation.

J'avais six mois  passer dans mon cachot; il n'tait pas probable que
j'en sortisse avant la fin de ce terme. Six mois! c'est bien long pour
un captif, bien long  passer, mme dans une chambre o pntre la
lumire, o l'on trouve un lit, un bon feu, o l'on mange des repas bien
prpars, o l'on voit chaque jour quelque figure humaine, o l'on
entend sans cesse le bruit des pas, le son des paroles, o soi-mme on a
l'occasion d'changer quelques mots avec l'individu qui vous garde.

Mais six mois dans un espace o je ne pouvais ni me redresser ni
m'allonger entirement, sans feu, sans matelas ni hamac, dans
l'obscurit la plus profonde, respirant un air ftide, couch sur la
planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire, triste rgime,
suffisant bien juste  l'homme pour l'empcher de mourir; six mois sans
la plus lgre distraction, n'entendant rien que les craquements
continuels du vaisseau et la plainte monotone des vagues, ou leurs
grondements furieux, six mois d'une pareille existence n'offraient
certes point une perspective agrable.

Cependant, je n'en fus pas attrist. Je me sentais trop heureux de ne
pas mourir pour me proccuper du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est
que plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse rclusion.

J'tais maintenant tout  ma joie et  la confiance qu'elle m'inspirait.
Non pas que cette quitude allt jusqu' me faire oublier d'tre
prvoyant; j'en revenais toujours  la question des vivres: il tait
ncessaire de connatre ce que j'avais en magasin; j'en savais la
nature, mais non la quantit, et je repris mes calculs, afin d'tre
certain que mes provisions dureraient jusqu'au bout du voyage.

Il m'avait sembl d'abord qu'une pareille caisse de biscuits tait
inpuisable, et que ma futaille ne pouvait pas tarir; mais aprs un
instant de rflexion, j'eus des doutes  cet gard. Il suffit d'une
quantit d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque cette eau
coule sans cesse. Le contraire n'est pas moins vrai: la citerne se vide
par une perte continue, quelque lgre que soit cette dperdition
constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait presque deux cents
jours.

Plus j'y pensais, plus je sentais s'branler ma confiance. Pourquoi ne
pas mettre un terme  mon incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir 
quoi s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au contraire, je
suis menac de la disette, je prendrai la seule mesure que la prudence
indique, et me rationnerai ds aujourd'hui pour ne pas tre pris plus
tard au dpourvu.

Quand je me rappelle le pass, je suis surpris de la raison que j'avais
alors pour mon ge. On ne sait pas jusqu'o peut arriver la prvoyance
d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un pril qui veille l'instinct de
conservation, et qui fait appel  toutes ses facults.

Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est--dire une priode de
cent quatre-vingt-trois jours; je ne fis pas mme abstraction du temps
qui s'tait coul ( peu prs une semaine) depuis que le navire tait
sorti du port. Cela devait suffire, et au del, pour que le vaisseau ft
arriv au Prou; mais en tais-je bien sr?

On compte six mois pour faire la route que nous avions  franchir;
tait-ce la dure moyenne du voyage ou le terme le plus long qui lui ft
assign? Cela pouvait tre celui d'une traverse rapide. J'tais,  cet
gard, d'une ignorance complte.

Nous pouvions avoir un calme plat dans la rgion des tropiques, des
temptes dans le voisinage du cap Horn, o les vents sont pleins de
violence et de caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder la
marche du navire et prolonger le voyage bien au del des six mois.

C'est avec cette apprhension que je procdai  mon enqute. Il tait
bien simple de savoir quelles taient mes ressources nutritives; je
n'avais qu' compter mes biscuits. J'en connaissais le volume, et deux
par jours pouvaient me suffire, bien qu'il n'y et pas de quoi
engraisser sous ce rgime.  la rigueur, un par jour m'aurait soutenu,
et je me promis de les pargner le plus possible. Je n'aurais pas mme
eu besoin de les sortir pour les compter: la caisse, autant que je
pouvais en juger, tait de quatre-vingt-dix centimtres de long,
soixante de large, et en avait trente de profondeur. Chacun des
biscuits, pais d'environ deux centimtres, en avait quinze en diamtre,
ce qui aurait donn trente-deux douzaines de ces biscuits pour faire le
contenu de la caisse.

Mais ce n'tait pas une peine, au contraire, c'tait un jeu que de les
compter un  un. Je les tirai de la bote pour les y ranger de nouveau,
et je trouvai en fin de compte les trente-deux douzaines, moins huit,
dont je connaissais l'emploi.

Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent quatre-vingt-quatre
biscuits; tez les huit que j'avais mangs, il en restait encore trois
cent soixante-seize, qui, diviss par deux pour chaque ration
quotidienne, ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit jours.
C'tait un peu plus de six mois; mais dans la crainte o j'tais que le
voyage ne durt plus longtemps, il me parut ncessaire de diminuer la
ration que je m'tais alloue d'abord.

Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits derrire celle que
j'avais ouverte, cela m'assurerait contre toutes les chances de disette;
je me ferais des rations plus copieuses, et serais plus tranquille pour
l'avenir. Qu'y avait-il  cela d'impossible? Au contraire, la chose
tait probable. Je savais que, dans l'arrimage d'un navire, on ne se
proccupe pas de la nature des objets qu'on place, mais de leur forme et
de leur volume; d'o il rsulte que les choses les plus disparates sont
juxtaposes, d'aprs la dimension de la caisse, de la barrique ou du
ballot qui les renferme. Il tait donc possible de rencontrer deux
caisses de biscuits  ct l'une de l'autre.

Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire le tour de celle que je
venais de vider; j'ai dit plus haut qu'elle fermait compltement
l'ouverture par laquelle je m'tais introduit. Me faufiler par-dessus
tait impraticable, et je ne pouvais pas davantage me glisser
par-dessous.

Ah! m'criai-je, sous l'inspiration d'une ide subite, je vais passer 
travers.

Ce n'tait pas extrmement difficile: la planche que j'avais arrache,
et qui appartenait au couvercle, laissait une ouverture assez grande
pour y fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intrieur de la
caisse, en percer le fond avec mon couteau, et, par ce nouveau trou,
m'assurer de ce qu'il y avait derrire.

Immdiatement je fus  la besogne: j'largis un peu l'entre du colis,
de manire  y travailler plus  l'aise, et j'attaquai la planche qui
tait en face de moi. Le sapin dont elle tait compose m'offrait peu de
rsistance; toutefois, je n'avanai pas, et j'eus une autre ide. Je
venais de dcouvrir que le fond tait simplement fix aux parois avec
des pointes, et qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile de
l'en dclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche, mais des talons qui
pouvaient m'en servir. Je me plaai horizontalement, saisis de chaque
main l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux coups de
pied, que bientt l'une des planches du fond se dtacha et alla se
heurter contre un objet pesant qui l'empcha d'aller plus loin.

Je me retournai bien vite pour examiner mon succs. Les pointes taient
arraches, mais la planche se tenait toujours debout, et ne permettait
pas de sentir ce qui se trouvait derrire elle.

Aprs beaucoup d'efforts, je russis nanmoins  la pousser un peu de
ct, puis  la faire descendre, et j'obtins un vide assez grand pour y
passer la main.

C'tait une caisse que rencontrrent mes doigts, une caisse d'emballage
pareille  celle que j'avais brise; mais rien ne m'en faisait
pressentir le contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par mettre le
fond dtach dans une position horizontale, de manire qu'il ne me ft
plus obstacle. Il y avait  peine cinq centimtres d'une caisse 
l'autre, et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau colis avec une
ardeur qui ne tarda pas  y pratiquer une brche.

Hlas! quelle dception! Je trouvai une matire laineuse, des
couvertures ou du drap tellement comprim, qu'il offrait  la main la
rsistance d'un morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome. Je
n'avais plus qu' me contenter de la premire caisse, et  diminuer mes
rations pour conserver la chance de ne pas mourir de faim.




CHAPITRE XXIX.

Jaugeage du tonneau.


Je rangeai d'abord tous les biscuits, opration indispensable, car
j'tais si  l'troit qu'ils occupaient la moiti de ma cabine et
m'empchaient de me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je
fus oblig d'en faire des piles rgulires, et de les remettre avec
soin, tels que le fournisseur les y avait placs; lorsque j'eus compt
mes trente et une douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre
vide que l'espace o avaient t les huit que j'avais fait disparatre.

J'avais maintenant le compte exact de mes provisions de bouche, du moins
quant au solide. Je rsolus de ne jamais dpasser ma ration (deux
biscuits par jour), et de la rogner toutes les fois que, par une cause
ou par une autre, je me sentirais plus capable de supporter la faim.
Cette disposition conomique, si toutefois je l'observais avec fidlit,
rejetterait l'poque du dnment absolu bien au del des six mois du
voyage ordinaire.

Il n'tait pas moins indispensable de rgler ma portion d'eau
quotidienne; mais il restait toujours  tablir la quantit contenue
dans la futaille, afin de la diviser en autant de rations que j'avais de
parts de biscuit. Comment arriver l? C'tait une ancienne tonne de vin
ou d'eau-de-vie, du moins, je le prsumais, car, sur les navires de
cette espce, c'est en gnral ce qui sert  embarquer la provision
d'eau pour l'quipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de liquide elle
avait contenu jadis, il m'aurait t facile de faire mon calcul, et
d'une faon exacte: je possdais sur le bout du doigt ma table des
liquides, la plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de coups
de frule, que j'avais fini par la rpter d'un bout  l'autre sans me
tromper d'un gallon[11]. Pipes, tonneaux, pices et futailles, barils de
liqueurs, tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes, et j'en
pouvais dire la capacit, pourvu toutefois qu'ils fussent qualifis par
leur contenu. tait-ce du rhum, de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du
malaga, du tnriffe, du madre, qu'il y avait eu dans ma tonne? Je
m'imaginais reconnatre le parfum du xrs; c'et t alors une belle et
bonne pipe de cent huit gallons. Mais ce pouvait tre le bouquet du
madre, du vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus alors
que de quatre-vingt-douze gallons et si c'tait du porto, mieux encore
du whisky d'cosse, j'aurais en cent vingt gallons. Quant  cela, je ne
m'y serais pas tromp; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant, cette
saveur particulire que le whisky donne  l'eau, quelle que soit sa dose
infinitsimale.

  [11] 4 litres et demi.

Aprs tout, il tait possible que je ne m'en fusse pas aperu; j'avais
tellement soif, que je n'avais pens qu' boire et  me dsaltrer.
J'tai le fausset et gotai l'eau avec rflexion: elle avait un zeste
liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait  dire lequel;
et du madre au xrs, la diffrence (je parle de la dimension de la
pipe) tait trop grande pour baser mon calcul sur un soupon que rien ne
venait justifier. Il fallait chercher autre chose.

Heureusement qu' l'cole de mon village, notre bon magister avait joint
quelques principes de gomtrie  nos leons d'arithmtique.

Je me suis demand bien des fois comment il se fait qu'on nglige
d'enseigner les lments scientifiques les plus indispensables, tandis
qu'on a grand soin de faire entrer dans la tte de nos malheureux
enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la
persuasion, et je le dclare sans hsiter, que la connaissance d'une
simple loi mathmatique, apprise en huit jours, est plus utile 
l'humanit que l'tude complte de toutes les langues mortes de la
terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrs
scientifique.

Je vous disais donc que mon vieux matre d'cole m'avait donn quelques
notions de gomtrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre,
le sphrode et les sections coniques; je savais qu'un baril est form
de deux cnes tronqus, se rencontrant par la base.

Pour m'assurer de la capacit de mon tonneau, il me suffisait ds lors
d'en connatre la longueur, ou mme la moiti de cette dernire, plus la
circonfrence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la
plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire;  peu de chose
prs, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais
ensuite qu' diviser mon total par la capacit de la mesure que je
voulais employer comme talon.

Il ne me restait plus qu' prendre les trois dimensions dont j'ai parl;
mais c'tait l toute la difficult: comment faire pour obtenir ces
mesures?

La longueur tait facile  connatre, puisqu'elle se dployait devant
moi; mais les deux circonfrences m'chappaient totalement: j'tais trop
petit pour atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui le
bloquaient de chaque cot m'empchaient d'en mesurer le bout.

Autre obstacle: je n'avais pas de mtre, pas de ficelle, rien qui pt
servir de base  mon opration; comment savoir le chiffre des mesures
que j'aurais prises si rien ne me l'indiquait?

J'tais cependant rsolu  ne pas abandonner mon problme, avant d'y
avoir bien rflchi. Ce travail de tte me distrairait, chose importante
dans ma triste position. Mon vieux matre d'cole m'avait encore appris
cette vrit prcieuse, qu'avec de la persvrance on mne  bien ce qui
parat impossible. Je me rappelais ses conseils  cet gard, et je me
promis de ne renoncer  mon entreprise qu'aprs avoir puis toutes les
ressources de mon imagination; et en y consacrant moins de temps que je
n'en ai mis  vous expliquer tout cela, je trouvai le moyen d'arriver 
mon but.




CHAPITRE XXX.

Ma rgle mtrique.


C'est en examinant la futaille avec la ferme rsolution de la mesurer
que je fis prcisment la dcouverte que je cherchais. Ce qu'il me
fallait, c'tait une broche, une baguette de longueur suffisante pour
traverser la barrique dans sa partie la plus paisse. Il tait vident
que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse
toucher les douelles de la paroi oppose, je connatrais la mesure
exacte du diamtre, puisque la broche serait le diamtre mme. Je
n'aurais plus qu' multiplier celui-ci par trois pour avoir la
circonfrence, qui, du reste, ne m'tait pas ncessaire, l'un ou l'autre
de ces deux termes ayant absolument les mmes proprits arithmtiques:
divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le
mme chiffre. Rappelons-nous cependant que ce rsultat n'est pas d'une
exactitude mathmatique; mais il suffit pour toutes les oprations
usuelles.

Il arrivait justement que l'une des ouvertures que j'avais faites  mon
tonneau se trouvait dans la partie la plus convexe de la douelle. En y
introduisant un bton, j'aurais donc mon diamtre, comme je le disais
tout  l'heure.

Vous pouviez, direz-vous, arriver au mme rsultat en plantant votre
baguette  ct de la futaille, et en lui faisant une marque au niveau
du point culminant de cette dernire. J'en conviens; mais il fallait
pour cela que mon tonneau repost sur une surface unie, que rien ne
dranget ma baguette de sa position verticale, et qu'il y et assez de
lumire pour que je pusse voir l'endroit o elle atteignait le niveau
qu'il s'agissait d'y marquer. Mais il n'y fallait pas songer: le bas de
la futaille s'enfonait entre les planches de la cale, et ma rgle ne
m'aurait plus donn qu'une section du diamtre.

Je fus donc oblig de m'en tenir au moyen que je vous indiquais d'abord,
et j'en revins  l'introduction de ma baguette par l'ouverture centrale
que j'avais pratique  la futaille.

Mais o trouver cette baguette? La chose tait facile. Le couvercle de
la caisse o taient mes biscuits m'en fournissait la matire, et je me
mis  l'oeuvre aussitt que j'y eus pens.

La planche en question n'avait gure, il est vrai, qu'une longueur de
soixante centimtres, et la futaille paraissait bien avoir le double
d'paisseur; mais avec un peu de ressources dans l'esprit, on pouvait y
remdier: il ne fallait pour cela que faire trois baguettes, les amincir
par le bout et les runir ensuite, pour former un bton d'une longueur
suffisante.

C'est  quoi je m'appliquai. Il tait facile de couper la planche en
suivant les fibres du sapin; et avec de l'attention, grce au peu de
duret du bois blanc, je parvins  entailler mes baguettes sans diminuer
plus que de raison l'paisseur que je devais laisser  la portion
amincie.

Une fois mes trois btons bien arrondis, bien lisses, et la pointe en
biseau, je n'avais qu' me procurer de la corde pour les attacher.
C'tait pour moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins
lacs avec deux petites courroies en veau, ayant un mtre chacune;
c'tait prcisment l'affaire. Je pris mes lacets, je compltai mon
ajustage, et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mtre et demi,
dimension plus que suffisante pour traverser mon tonneau dans sa plus
grande largeur.

Enfin, m'criai-je, en me levant pour procder  mon opration, je vais
savoir  quoi m'en tenir! Je m'approchai de la futaille, et je renonce
 dpeindre mon dsappointement, lorsque tout d'abord je fus arrt par
un obstacle imprvu. Impossible d'introduire ma baguette dans la
barrique; non pas que l'ouverture que j'avais pratique ft trop
troite, mais l'espace me manquait pour manoeuvrer ma jauge. Si ma
cabine avait deux mtres de longueur, elle avait tout au plus soixante
centimtres de large, et c'tait dans le sens de son petit diamtre que
je devais fourrer mon bton dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y
songer. Courber cette baguette inflexible, c'et t la rompre
immdiatement.

J'tais vex de ne pas m'en tre aperu; j'aurais d le voir avant de
rien entreprendre; mais j'avais encore plus de chagrin que de dpit, en
songeant qu'il fallait renoncer  mon entreprise. Toutefois un nouveau
plan se dessina bientt dans ma tte, et vint m'apprendre qu'il ne faut
jamais s'arrter  des conclusions irrflchies. Je venais de dcouvrir
le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber le moins du monde, et
sans la raccourcir.

Je n'avais qu' en dmonter les trois morceaux,  passer d'abord le
premier dans l'ouverture de la barrique,  y attacher la seconde pice,
que je pousserais ensuite, et  procder de la mme faon pour complter
la jauge, en y ajoutant la dernire partie.

Quand j'eus pos ma dernire courroie, je dirigeai ma baguette de
manire  toucher la douelle oppose, bien en face de l'ouverture o je
l'avais introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme, je lui fis
une entaille au niveau de la douelle; je dfalquai ensuite l'paisseur
que celle-ci pouvait avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais
besoin pour tablir mon calcul.

J'avais retir ma broche pice  pice, comme je l'avais introduite, en
ayant soin de marquer l'endroit o se trouvaient les jointures, afin de
pouvoir lui rendre absolument la mme dimension qu'elle avait dans le
tonneau; car une erreur d'un centimtre aurait produit dans mon total
une diffrence considrable, et il tait important d'avoir une donne
avant de rien commencer.

Je possdais le diamtre de la base de mon cne, il me fallait
maintenant celui du bout de la futaille, qui en faisait le sommet
tronqu. Rien n'tait plus facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras
entre le tonneau et les caisses dont il tait environn, mais je pouvais
y passer ma jauge, l'appuyer contre le rebord du ct oppos, y marquer
le petit diamtre, ainsi que j'avais fait prcdemment; et ce fut
l'affaire d'une minute.

Restait  m'assurer de la longueur de la futaille, et cette opration,
trs-simple en apparence, ne m'en donna pas moins beaucoup de peine.
Cela se bornait, direz-vous,  placer la baguette paralllement  la
tonne, et  y faire aux deux bouts une entaille qui en indiqut la
longueur. Rien n'est plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit
plus haut, que ma cabine ft assez claire pour me permettre de voir 
quel endroit de ma baguette correspondait l'extrmit de la barrique,
dont je ne distinguais pas mme l'ensemble. Dans la nuit profonde o je
me trouvais alors, il ne m'tait possible de dcouvrir les objets qu'au
moyen de l'attouchement; c'tait avec les doigts que je pouvais dire o
commenait la futaille, et il n'y avait pas moyen d'en sentir
l'extrmit en mme temps que celle de la baguette, puisqu'il y avait
entre les deux un espace beaucoup plus grand que ma main. Autre
difficult, la jauge pivotait sur le ventre du tonneau, et pouvait, en
dcrivant une diagonale, me causer une erreur qui annulerait tous mes
calculs. Impossible d'oprer sur une base aussi incertaine, et je fus
pendant quelques instants fort embarrass pour rsoudre mon problme.

J'tais d'autant plus contrari de ce nouvel empchement, que je ne
l'avais pas souponn. J'avais regard comme beaucoup plus difficile
d'obtenir la base et le sommet que la hauteur de mon cne, et je
m'irritais de cet obstacle inattendu.

Mais la rflexion vint encore  mon aide, et je finis par trouver le
moyen de vaincre la difficult. Je n'avais qu' me fabriquer une autre
baguette, en coupant deux longueurs  ma planche de sapin, et en les
runissant comme j'avais dj fait.

Cette besogne termine, j'appliquai ma premire jauge  l'extrmit de
la futaille, de la mme manire que si j'avais voulu de nouveau en
prendre le diamtre. Elle en dpassa le dernier cercle de trente ou
quarante centimtres. Je pris alors ma seconde rgle, en appuyai le bout
contre la partie saillante de la premire, de faon  former un angle
droit dont le grand ct se prolonget paralllement  la longueur du
tonneau; je fis une marque  l'endroit le plus renfl de celui-ci, par
consquent au milieu, et, dduction faite de l'paisseur du rebord et de
celle du fond, j'eus la demi-longueur de la capacit de la futaille, ce
qui me suffisait parfaitement, puisque deux demies font un entier.

Je possdais enfin les lments du problme et n'avais plus qu' en
chercher la solution.




CHAPITRE XXXI.

Quod erat faciendum.


Trouver le contenu de la futaille en pieds ou en pouces, et le rduire
ensuite par gallons ou par quarts, n'tait qu'une opration arithmtique
devant laquelle je ne me serais pas arrt. Je n'avais pour la faire ni
crayon, ni ardoise, ni plume, ni encre; j'en aurais eu, d'ailleurs,
qu'il faisait trop noir dans ma cabine pour qu'ils pussent me servir;
mais je n'en avais pas besoin. Il m'tait souvent arriv de faire des
calculs de tte, et d'additionner, de soustraire, de multiplier ou de
diviser des sommes importantes, sans avoir recours au papier; le
problme qu'il s'agissait de rsoudre aurait employ peu de chiffres, et
aurait t pour moi d'une solution facile.

Remarquez-le bien, je parle au conditionnel, ce qui suppose une
difficult quelconque. Effectivement, je rencontrais un nouvel obstacle.
Avant de chercher quel pouvait tre le contenu de ma barrique, une
opration prliminaire tait indispensable. J'avais pris trois mesures:
la hauteur et les deux diamtres de l'un de mes cnes: mais quelles
taient ces mesures? Il fallait d'abord les ramener  des chiffres, afin
de savoir ce qu'elles reprsentaient. Je les supputais bien d'une
manire approximative; mais  quoi bon? les calculs ne se font pas avec
des  peu prs. Toute la peine que je m'tais donne resterait donc
inutile jusqu'au moment o j'aurais le chiffre exact des mesures que
j'avais prises.

Cette difficult me parut insurmontable. Si l'on considre que je
n'avais pas de pied, pas de mtre, pas d'chelle gradue, on en conclura
que je devais renoncer  mon problme. Je ne pouvais pas m'tablir de
rgle mtrique sans avoir un talon connu, en rapport avec la solution
demande.

Dans ma position n'tait-ce pas s'vertuer  la recherche de
l'impossible?

Je l'avais cru d'abord, et maintenant je savais le contraire. Tout le
travail que j'avais fait, mes baguettes si bien polies, si soigneusement
ajustes, mes trois mesures releves avec tant d'exactitude, allaient
enfin me servir. Au fond, croyez bien que je l'avais su avant de me
donner tant de peine. Si j'ai eu l'air d'avoir t inquiet au moment de
jouir de mes efforts, c'tait simplement pour vous intriguer  cet
gard, et parce que, dans le premier instant, j'avais bien eu la crainte
de ne pas triompher de cet obstacle.

Vous demandez comment j'ai fait?

La chose tait bien simple.

Quand j'ai dit plus haut que je ne possdais pas de mtre, j'exprimais
littralement la vrit; mais j'en tais un moi-mme. Vous rappelez-vous
que je m'tais mesur sur le port, et que j'avais quatre pieds juste? De
quelle valeur cette connaissance n'tait-elle pas dans le cas dont il
est question?

Ds que j'tais sr d'avoir quatre pieds[12] je pouvais marquer cette
longueur sur l'une de mes baguettes, et en faire la base de mes calculs.

  [12] Le pied anglais quivaut  30 centimtres et demi.

Pour en arriver l, je m'tendis bien par terre, la plante des pieds
pose verticalement contre l'une des ctes du vaisseau; aprs avoir
plac la baguette sur moi, je l'appuyai d'un bout  la planche o
s'appliquaient mes pieds, de l'autre sur mon front: et de la main qui
tait libre, indiquant le sommet de ma tte, je marquai avec mon couteau
l'endroit qui correspondait sur la baguette avec le dessus de mon crne.

Mais il se prsentait de nouvelles difficults; ma rgle de quatre
pieds, ou de cent vingt centimtres, ne me servait pas encore 
grand'chose. Il aurait fallu, pour qu'elle me ft utile, que les parties
mesures se fussent trouves prcisment de cette longueur, sans quoi
elle ne pouvait m'en indiquer la dimension. Or, en supposant que l'une
d'elles ft prcisment de quatre pieds, comme elles diffraient toutes
les trois, il y en avait au moins deux qui me seraient restes
inconnues; d'o le besoin de diviser en pouces, et mme en fraction de
pouces, l'chelle que je venais d'obtenir. Grande affaire que de diviser
quatre pieds en quarante-huit pouces et d'en marquer la division sur la
baguette qui les reprsentait!

Cela vous semble facile. La moiti de mes quatre pieds m'en donnaient
deux, qui, partags en deux, m'en donnaient un; la moiti de celui-ci
marquait six pouces, que je pouvais diviser encore en deux, puis en
trois, pour avoir l'unit, qui devait me suffire, et qu' la rigueur je
pouvais rduire en deux moitis de quatre lignes[13].

  [13] Le pouce anglais se compose de huit lignes.

En thorie, cela parat trs-simple; mais il est difficile de le mettre
en pratique sur une baguette unie, et dans les tnbres les plus
profondes.

Comment trouver le milieu de cette baguette de quatre pieds, le milieu
exact? car il fallait que ce ft juste. Comment ensuite diviser et
subdiviser mes deux pieds avec assez de prcision pour trouver dans
chacun les douze pouces de rigueur, tous gaux, cela va sans dire, ou
pas de calcul possible?

J'avoue que cette difficult m'embarrassa vivement, et que j'eus besoin
d'y rflchir.

Nanmoins, au bout de quelques minutes, voici le moyen que je mis en
oeuvre.

Je commenai par couper un troisime bton ayant un peu plus de deux
pieds, ce qui m'tait facile d'une manire approximative; je l'appliquai
sur la baguette de quatre pieds, ainsi qu'on fait pour mesurer quelque
chose dont la dimension outrepasse le mtre dont on se sort. La premire
fois, deux longueurs de ce bton avaient dpass l'entaille qui marquait
la premire mesure. Je raccourcis ma nouvelle baguette, et recommenant
l'opration, je m'loignai moins de l'entaille. Je rptai le procd,
si bien qu' la cinquime preuve mes deux longueurs correspondirent
exactement avec les quatre pieds de la mesure primitive, et je pus la
diviser avec certitude par une coche exactement faite au milieu.

Si le moyen tait bon, il faut convenir qu'il exigeait beaucoup de
patience; mais le temps ne me manquait pas; j'tais heureux de
l'employer, et j'avais trop d'intrt  ce que mon opration ft prcise
pour regarder au soin qu'elle demandait.

Cependant, malgr le peu de valeur que le temps avait pour moi, j'en
vins  simplifier la besogne, en substituant  la baguette d'essai un
cordon qui, une fois  la longueur voulue, n'avait plus besoin que
d'tre pli en deux pour me fournir la division cherche.

Rien n'tait meilleur pour cet objet que les lacets de cuir de mes
bottines, dont le grain serr ne permettait pas qu'on les allonget. Un
pied en ivoire ou en buis n'aurait pas fait une rgle plus exacte.

Je les runis par un noeud solide, afin de contrler les premires
mesures que j'avais prises, et je recommenai mon examen jusqu'
certitude complte. J'ai dit quel prjudice une erreur pouvait porter 
mes calculs; toutefois elle tait bien moins dangereuse en divisant les
quatre pieds qu'en partant de la multiplication des pouces: dans le
premier cas l'erreur s'amoindrissait  chaque subdivision, tandis
qu'elle se serait double  chaque partie de l'opration inverse.

J'tais facilement arriv  couper ma lanire  la longueur d'un pied;
il m'avait suffi de la diviser deux fois en deux parties gales; mais
arriv l, je pliai mon lacet en trois, et ce ne fut pas sans peine: il
est beaucoup plus difficile de prendre le tiers que la moiti; cependant
j'y parvins  ma satisfaction. J'avais pour but d'obtenir trois morceaux
de quatre pouces chacun, afin de n'avoir plus qu' les plier en deux,
puis  les diviser une seconde fois, pour arriver  la mesure exacte du
pouce, trs-difficile  se procurer,  cause de sa petitesse.

Pour tre plus certain de l'exactitude de mon opration, j'en fis la
preuve en divisant la moiti de la courroie  laquelle je n'avais pas
touch, et ce fut avec une joie bien vive que j'obtins le mme rsultat,
sans qu'il y et la diffrence de l'paisseur d'un cheveu entre les
points correspondants.

J'avais donc tout ce qu'il fallait pour complter la graduation de ma
baguette, et, au moyen des morceaux de cuir exactement taills, je
marquai sur ma jauge les quarante-huit divisions de mes quatre pieds,
reprsentant quarante-huit pouces. Cette dernire besogne fut longue et
dlicate, mais je fus rcompens de mon travail par la possession d'une
rgle mtrique sur laquelle je pouvais enfin compter, chose importante,
puisque cela devait me permettre de rsoudre un problme qui, pour moi,
pouvait tre une question de vie ou de mort.

Je fis immdiatement mes calculs, et sus bientt  quoi m'en tenir.
J'avais mesur mes deux diamtres, pris la moyenne de leur longueur
totale, et, de cette moyenne, fait une mesure de surface, en multipliant
par huit et divisant par dix. J'eus alors la base d'un cylindre gal 
la troncature d'un cne de mme altitude; et en multipliant ce rsultat
par la longueur, j'obtins la masse cubique dont je voulais connatre le
volume.

Je divisai cette masse par soixante-neuf, et j'eus le contenu de ma
futaille.

Quand celle-ci tait pleine, elle renfermait un peu plus de cent
gallons, prs de cent huit. Je ne m'tais pas tromp, ce devait tre une
ancienne pipe de xrs.




CHAPITRE XXXII.

Horreur des tnbres


Le rsultat de mon calcul tait des plus satisfaisants: dduction faite
de l'eau qui s'tait rpandue, et de celle que j'avais consomme, il en
restait encore plus de quatre-vingts gallons, soit une ration
quotidienne d'un demi-gallon pendant cent soixante jours, ou d'une
quarte pendant trois cent vingt, presque une anne entire! Une
demi-quarte par repas devait certainement me suffire, et la traverse
durerait moins de trois cents jours; c'est plus qu'on ne met pour faire
le tour du monde. Ainsi, quelle que ft la dure du voyage, il tait
certain que je ne souffrirais pas de la soif.

J'avais plus  craindre la disette, mon biscuit me paraissait un peu
court; cependant, avec mes projets d'conomie, je devais avoir assez
pour vivre, et je n'prouvai plus d'inquitude  cet gard.

Je restai plusieurs jours sous l'influence de cette heureuse impression;
et malgr ce qu'il y avait de pnible dans ma captivit, o chaque heure
en paraissait vingt-quatre, je supportais assez bien mon nouveau genre
de vie. Je passais une partie de mon temps  compter non-seulement les
minutes, mais les secondes. Par bonheur, j'avais ma montre, qui me
permettait de me livrer  cette occupation, et me tenait compagnie avec
son joyeux tic tac. Jamais elle n'a battu d'aussi bon coeur; sa voix
n'a jamais t si forte, me disais-je avec surprise. J'avais raison; ma
cellule tait sonore, et le bruit du mouvement de la petite machine
tait doubl par les murailles de bois qui entouraient ma case. Avec
quelle sollicitude je la remontais avant qu'elle et dvid toute sa
chane, de peur qu'en s'arrtant elle ne dranget mes comptes? Ce n'est
pas qu'il me ft important de savoir quelle heure il pouvait tre. Que
le soleil brillt dans toute sa gloire, ou qu'il se ft effac 
l'horizon, je ne m'en apercevais nullement; la plus mince partie de sa
lumire ne pntrait pas dans mon cachot. Et cependant je savais
distinguer la nuit du jour. Cela vous tonne; vous ne comprenez pas
comment j'y arrivais aprs avoir pass les premiers instants de ma
rclusion sans m'occuper des heures. Mais depuis des annes, j'avais
l'habitude de me coucher  dix heures du soir, et de me lever  six
heures du matin. C'tait la rgle dans la maison de mon pre, aussi bien
que chez mon oncle, et j'y avais t soumis avec une exactitude
rigoureuse. Il en rsultait qu'aux environs de dix heures j'avais envie
de dormir; et l'habitude en tait si bien prise, qu'elle persista malgr
le changement de situation. Je ne fus pas longtemps  m'en apercevoir:
le besoin de sommeil se faisait rgulirement sentir; et j'en conclus
qu'il tait prs de dix heures du soir lorsque j'prouvais ce besoin
irrsistible. J'avais galement observ que je me rveillais au bout de
huit heures, et qu'alors je n'avais plus la moindre envie de dormir. 
mon rveil, il devait tre six heures du matin; et je rglai ma montre
d'aprs cette donne.

Il y avait pour moi, sinon de l'importance  mesurer les jours, du moins
une satisfaction relle  savoir au bout de vingt-quatre heures qu'il y
en avait un d'coul; c'tait le seul moyen de me rendre compte de la
marche du navire; et quand l'aiguille avait accompli deux fois le tour
du cadran, je le marquais sur une taille que j'avais faite  cette
intention. Je n'ai pas besoin de dire avec quel intrt je tenais ce
calendrier, auquel j'avais fait quatre incisions pour marquer les jours
qui avaient prcd l'poque o je m'en tais occup, laps de temps dont
plus tard je reconnus l'exactitude.

C'est ainsi que pendant prs d'une semaine passrent les heures; ces
heures si longues, si tnbreuses et si lourdes, qui m'accablaient
parfois d'un immense ennui, mais que je supportais avec rsignation.

Chose singulire, c'tait l'obscurit qui m'tait le plus pnible;
j'avais d'abord souffert de ne pas pouvoir me tenir debout, et de la
duret des planches lorsque j'tais couch; mais j'avais fini par en
prendre l'habitude; il m'avait t d'ailleurs facile de remdier au
second de ces deux inconvnients. La caisse, vous vous le rappelez, qui
se trouvait derrire mes biscuits, tait remplie d'une grosse toffe de
laine, formant des rouleaux serrs comme on les fait dans les
manufactures. Pourquoi ne m'en serais-je pas servi pour rendre ma couche
un peu plus confortable? Aussitt pens, aussitt fait. J'tai les
biscuits de la premire caisse, j'largis l'ouverture que j'avais
pratique dans le couvercle de la suivante, et j'arrachai, non sans
peine, l'un des rouleaux d'toffe qui s'y trouvaient contenus. J'en
tirai un second, puis un troisime, qui vinrent plus facilement, et qui
devaient suffire  ce que j'en voulais faire. Il me fallut deux heures
pour en arriver l: mais aussi je fus en possession d'un tapis, moelleux
et d'un matelas, peut-tre non moins chers que ceux d'un roi, car je
sentais,  la main, un tissu d'une qualit superfine.

Aprs avoir remis les biscuits  leur place, j'tendis sur le plancher
plusieurs doubles de cette toffe, aussi paisse que douce, et me
reposai avec bonheur sur cette couche lastique.

Mais je n'en tais pas moins malheureux de la privation de lumire. Il
est impossible d'exprimer combien on souffre au milieu d'une obscurit
absolue; et je comprenais pourquoi on avait toujours considr la mise
au cachot comme la peine la plus grave qu'on pt infliger aux captifs.
Il n'est pas tonnant que ces infortuns aient blanchi, et perdu l'usage
de leurs sens, au fond des caves o ils taient dtenus; car au supplice
que vous font endurer les tnbres, on reconnat que la lumire est
indispensable  la vie.

Il me semblait que si j'avais pu avoir une lampe, quelque faible qu'et
t sa clart, les heures m'auraient paru moiti moins longues. Cette
nuit perptuelle me faisait l'effet de s'enrouler autour des rouages de
ma montre, d'en arrter la marche, et de suspendre le cours du temps.
Cette obscurit, o la forme des objets avait disparu, me causait un mal
physique, une souffrance que la lumire et guri tout  coup.
J'prouvais ce que ressentent les malades pendant ces nuits fivreuses,
o ils comptent pniblement les heures, en soupirant aprs l'aurore.




CHAPITRE XXXIII.

Tempte.


Il y avait plus de huit jours que je menais cette existence d'une
odieuse monotonie. La seule voix qui frappt mon oreille tait la
plainte des vagues qui gmissaient au-dessus de ma tte; oui, au-dessus
de ma tte, car je plongeais dans l'abme,  une grande distance de la
surface de la mer. De loin en loin je distinguais un bruit sourd, caus
par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts. Lorsque le temps
tait calme, je me figurais entendre le son de la cloche qui appelait
les hommes de quart, mais je n'en tais pas sr; le bruit tait si
faible et si lointain, que je n'aurais mme pas affirm que ce ft le
tintement d'une cloche, encore ne l'entendais-je que pendant une
accalmie.

Par contre je saisissais les moindres changements de temps; j'aurais pu
dire quand frachissait la brise, tout aussi bien que si j'avais t sur
le grand mt. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa membrure
m'indiquaient la force du vent, et si la mer tait grosse ou paisible.
Le sixime jour de mon calendrier, ce qui faisait le dixime depuis
notre dpart, il y eut tempte dans toute l'acception du mot. Elle dura
quarante heures et me fit croire bien des fois que la btiment allait
s'ouvrir. Tout craquait autour de moi; les caisses, les tonneaux qui
remplissaient la cale se heurtaient avec un bruit terrible contre les
murs de ma prison, et de grosses lames, _des coups de mer_, comme les
appellent les matelots, se ruaient avec furie sur les flancs du navire,
qu'elles semblaient vouloir mettre en pices.

J'tais convaincu que nous allions faire naufrage, et il est plus facile
de concevoir que de dpeindre quelle tait ma situation; je n'ai pas
besoin de vous dire que j'tais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas
trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait  fond, et
qu'enferm de toute part dans mon troit cercueil, je ne pourrais pas
faire le moindre effort pour me sauver. Je suis sr que j'aurais eu
moiti moins d'effroi si j'avais t libre.

Pour comble de malheur, je fus repris du mal de mer, ce qui arrive
toujours en pareil cas, lors d'une premire traverse. Le grand vent
ramne l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force qu'au moment
du dpart. Il est facile de le comprendre; c'est la consquence des
mouvements dsordonns du vaisseau, fouett par la tempte.

Aprs deux jours et une nuit de pril, le vent tomba, et le calme
succda aux colres de l'ouragan; je n'entendais pas mme le murmure que
produit la course du navire qui fend les vagues. Mais le roulis n'avait
pas cess, et les caisses et les futailles se heurtaient avec le mme
fracas. C'tait le soulvement des flots qui persiste aprs une tempte
violente, et qui parfois est aussi dangereux pour le navire que la
fureur du vent. On a vu se rompre les mts en pareille circonstance, et
le vaisseau tre engag, catastrophe redoute des marins.

Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au bout de vingt-quatre
heures, le navire glissa sur l'onde avec plus de facilit que jamais.
Les nauses disparurent, et la raction qui en rsulta me rendit un peu
de courage. Il m'avait t impossible de dormir pendant tout le temps de
la crise: le bruit du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout la
frayeur, m'avaient empch de fermer l'oeil; j'tais de plus puis par
le mal de mer, et sitt que les choses furent rentres dans leur tat
normal, je tombai dans un profond sommeil.

Les rves que j'eus alors furent presque aussi affreux que le pril
auquel je venais d'chapper. C'tait la ralisation de ce que m'avait
fait craindre la tempte: je rvais que j'tais en train de me noyer,
sans la moindre chance de salut. Mieux que cela, je me trouvais au fond
de la mer, j'tais mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout
ce dont j'tais environn; je voyais entre autres choses, d'horribles
monstres, des homards et des crabes gigantesques, s'approcher de moi en
rampant, comme pour me dchirer de leurs tenailles aigus et se repatre
de ma chair. L'un d'eux surtout captivait mon attention: il tait plus
grand que les autres, avait l'air plus froce, et me menaait de plus
prs. Chaque seconde le rapprochait encore; il atteignit ma main, je
sentis sa carapace se traner sur mes doigts, et je ne pus faire aucun
mouvement.

Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras gauche, qui tait
loign de mon corps. Son dessein tait de me sauter  la gorge ou  la
figure; je le voyais au regard avide qu'il lanait tour  tour sur mon
cou et sur ma face, et malgr l'horreur que je ressentais, il m'tait
impossible de le repousser. Aucun de mes muscles ne voulait m'obir;
c'tait tout naturel puisque j'tais noy. Ah! le voil sur ma
poitrine...  ma gorge... il va m'trangler!...

Je m'veillai en poussant un cri, et en me dressant avec force; je me
serais trouv debout s'il y avait eu assez d'lvation pour le
permettre; j'allai donner de la tte contre les douelles de mon tonneau,
et je retombai sur ma couche, o il me fallut quelques instants pour
rappeler mes esprits.




CHAPITRE XXXIV.

La coupe.


Ce n'tait qu'un rve, il tait matriellement impossible qu'un crabe me
ft mont sur le bras; j'en avais la certitude, et cependant je ne
pouvais m'empcher de croire que je l'avais bien rellement senti.
J'prouvais encore  ma main, et sur ma poitrine qui tait nue, cette
sensation particulire que vous produit un animal dont les griffes se
tranent sur vous; et je pensais, en dpit de moi-mme, qu'il y avait
dans mon rve quelque chose de rel.

L'impression avait t si vive, qu'en m'veillant, J'avais tendu les
bras, et ttonn sur ma couverture, pour y saisir le monstre qui avait
failli m'trangler.

Encore tout endormi, j'avais cru que c'tait un crabe;  mesure que
j'avais repris mes sens, je m'tais prouv que la chose n'tait pas
possible. Et pourquoi cela? un crabe pouvait trs-bien se loger dans la
cale d'un vaisseau; il avait pu tre apport avec le lest, ou par un
matelot, comme objet de curiosit; avoir chapp  celui qui l'avait
pris, et s'tre rfugi dans les fentes du bois, dans les trous, dans
les coins nombreux que prsente un navire. Il pouvait trouver sa
nourriture dans l'eau qui s'accumule sous la cale; ou peut-tre les
crabes ont-ils la facult de vivre simplement d'air comme les camlons?

Toutefois en y rflchissant je repoussai de nouveau cette ide, que je
qualifiai d'absurde; c'tait mon rve qui me l'avait mise dans la tte;
sans lui je n'aurais jamais song qu'il y et des crabes autour de moi,
et s'il s'en tait trouv, j'aurais mis la main dessus. Il y avait, il
est vrai, dans ma cabine, deux crevasses assez larges pour qu'il pt y
passer un crabe de n'importe quelle taille; mais j'y avais couru tout de
suite, et un animal d'une pareille lenteur n'avait pas eu le temps de
s'chapper. C'tait impossible, il n'y avait pas de bte dans ma
cellule, et pourtant quoique chose avait ramp sur moi, j'en tais
moralement sr.

Quant  mon rve, il n'y avait l rien d'tonnant: c'tait la suite des
impressions que j'avais ressenties pendant la tempte; et plus j'y
pensais, plus je le trouvais naturel.

En consultant ma montre, je m'aperus qu'au lieu de dormir huit heures,
comme je le faisais d'habitude, mon sommeil en avait dur seize, et je
ne m'tonnai plus d'avoir tant d'apptit. Impossible de me contenter de
la ration que je m'tais prescrite; c'tait au-dessus de mes forces, et
je ne cessai de manger qu'aprs avoir fait disparatre quatre biscuits
bien compts. J'avais entendu dire que rien n'aiguise la faim comme le
mal de mer, et j'en avais la preuve; mes quatre biscuits empchaient 
peine mon estomac de crier, et si je n'avais pas redout la famine, j'en
aurais mang trois fois plus.

J'avais galement soif, et bus deux ou trois rations; mais cette petite
dbauche n'avait rien d'inquitant; j'avais plus d'eau qu'il n'en
fallait pour terminer le voyage. Toutefois  condition de ne pas la
gaspiller; et si j'en buvais peu, il s'en perdait beaucoup. Je n'avais
rien pour la recevoir, ni verre, ni tasse; quand j'tais mon fausset, le
liquide jaillissait avec force, bien plus vite que je n'y mettais les
lvres, bien plus vite que je ne pouvais l'avaler; il m'tranglait,
j'tais forc de reprendre haleine, je m'inondais le visage, et trempais
mes habits,  mon grand dplaisir et au grand prjudice de mes rations.

Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien pens  l'une de mes
bottines, dont je n'avais pas besoin; mais il me rpugnait de m'en
servir pour cet usage.

Press par la soif, comme je l'avais t, j'y aurais bu sans scrupule;
mais  prsent que j'avais de l'eau, je pouvais boire  mon aise, et
faire le dlicat. Cependant j'en vins  me dire qu'on peut nettoyer une
chose quand elle est sale, et qu'il valait mieux sacrifier un peu d'eau
pour laver ma bottine, que d'en perdre une quantit chaque fois qu'il
fallait boire.

J'allais mettre ce projet  excution, lorsqu'une ide bien meilleure me
passa par la tte; pourquoi ne pas faire une tasse avec le drap qui me
servait de couverture? Il tait impermable, je l'avais dj remarqu;
l'eau qui jaillissait de ma futaille restait sur ma couche sans en
pntrer l'toffe; et j'tais oblig de l'en ter comme j'aurais fait
d'un vase. Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une forme
quelconque, et m'en servir au besoin.

Je coupai donc une bande assez large de mon drap, j'en fis un cornet
auquel je donnai plusieurs tours pour en augmenter l'paisseur, et dont
je fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes lacets de
bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau genre, qui me rendit autant
de service qu'un verre de Bohme ou qu'une tasse du Japon; dsormais je
bus tranquillement, sans avaler de travers, sans m'inonder, et sans
perdre une goutte du prcieux liquide dont ma vie dpendait.




CHAPITRE XXXV.

Disparition mystrieuse.


J'avais djeun si copieusement, que je rsolus de ne pas dner ce
jour-l; mais la faim m'empcha d'accomplir cette bonne rsolution.
Trois heures ne s'taient pas coules, que je me surpris ttonnant aux
environs de ma caisse, et me trouvai bientt un biscuit  la main.
Toutefois, je m'imposai l'obligation de n'en manger qu'une partie et de
garder le reste pour mon souper.

Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de ct, et je mangeai la
seconde, que j'arrosai d'un peu d'eau.

Vous trouvez peut-tre singulier que je ne prisse pas une goutte
d'eau-de-vie, ce qui m'aurait t facile, puisque j'en avais une tonne 
ma disposition. Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du vitriol
sans que je m'en fusse moins inquit; gnralement je n'aimais pas les
liqueurs; et celle-ci en particulier m'avait paru si mauvaise, que je
n'avais pas envie d'y revenir; c'tait sans doute une pipe de cette
eau-de-vie de qualit infrieure que l'on embarque pour les matelots.
J'en avais pris une fois; et non-seulement elle m'avait donn des
nauses, mais tellement enflamm la bouche et l'estomac, que j'avais bu
deux quartes d'eau sans apaiser ma soif. Cette preuve m'avait suffi
pour me mettre en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle envie
de recommencer.

Lorsque vint le soir, ce que m'annoncrent ma montre et mon envie de
dormir, je voulus naturellement souper avant de me mettre au lit.

Ce dernier acte de ma journe consistait  changer de position, et 
tirer sur moi deux plis du drap qui me servait de couverture, afin de me
prserver du froid.

J'avais t gel pendant la premire semaine, car nous tions partis en
hiver, et la dcouverte de cette bonne grosse toffe m'avait t fort
prcieuse; toutefois au bout de quelque temps, elle me devint moins
utile; l'air de la cale s'atidissait de jour en jour; et le lendemain
de la tempte j'eus  peine besoin de me couvrir.

Ce brusque changement de temprature me surprit tout d'abord; mais avec
un peu de rflexion, je me l'expliquai d'une manire satisfaisante. Sans
aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers le Sud, et nous
approchons de la zone torride.

Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette expression; mais
j'avais entendu dire que la zone torride, ou les tropiques, se trouvait
au midi de l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux heures les
plus brlantes de nos plus beaux ts. On m'avait dit galement que le
Prou tait une contre mridionale; et pour y arriver il fallait sans
aucun doute franchir cette zone ardente.

Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant dans la cale; il y
avait  peu prs une quinzaine que nous tions sortis du port; en
supposant que nous eussions fait deux cents milles par jour, et il n'est
pas rare qu'un navire fasse davantage, nous devions tre bien loin des
ctes de la Grande-Bretagne, et par consquent avoir chang de climat.

Ce raisonnement, et toutes les penses qu'il avait fait natre,
m'avaient occup toute la soire; j'tais enfin arriv  la conclusion
que je viens de dire, lorsque les aiguilles de ma montre annonant qu'il
tait dix heures, je me disposai  souper.

Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas manger mon pain sec, et
j'tendis la main pour saisir la part de biscuit que j'avais mise de
ct. Il y avait paralllement  la grande poutre qui soutenait la cale,
et qui passait au-dessus de ma tte, une sorte de tablette o je plaais
mon couteau, ma tasse et le bton qui me servait d'almanach. Je
connaissais tellement bien cette planchette que je n'avais pas besoin de
lumire pour y trouver ce que j'y mettais.

Vous comprenez ds lors quelle dut tre ma surprise lorsqu'en tendant
la main, je ne trouvai pas le biscuit que j'tais sr d'avoir gard.

J'avais ma tasse; mon couteau tait  sa place; mon calendrier s'y
trouvait galement, ainsi que les bouts de cuir dont je m'tais servi
pour diviser ma jauge; mais pas vestige du prcieux morceau que je
conservais pour ma collation du soir.

L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas. Afin d'en tre sr,
j'explorai tous les coins de ma cellule, je secouai l'toffe qui me
servait de matelas, je fouillai dans mes poches, dans mes bottines que
je ne portais plus et qui gisaient  ct de mon lit; je ne laissai pas
un pouce de ma cellule sans l'avoir tt soigneusement; et je ne trouvai
de biscuit nulle part.

C'tait moins la valeur de l'objet que l'tranget de sa disparition,
qui me faisait mettre tant d'activit dans mes recherches. Qu'avait pu
devenir ce biscuit?

Est-ce que je l'avais mang? Il y avait des instants o je commenais 
le croire. Peut-tre, dans un moment de distraction, l'avais-je aval
sans y penser. Dans ce cas-l j'en avais totalement perdu le souvenir;
et la chose ne m'avait pas profit; car mon estomac n'tait pas moins
vide que si je n'avais rien mang depuis le matin.

Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon biscuit, d'en avoir
rserv pour le soir une moiti que j'avais mise entre ma tasse et mon
couteau. Il fallait bien que je l'en eusse te, puisqu'elle n'y tait
plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident, car je ne me rappelais
pas avoir fouill sur la tablette, jusqu'au moment o j'avais voulu
prendre l'objet dont la disparition m'avait frapp. En outre, s'il ft
tomb de sa place, je l'aurais trouv en cherchant sur mon tapis. Il
n'avait pu rouler sous le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de
ce ct-l, en y fourrant des morceaux de drap pour que ma couche ft
plus unie.

Toujours est-il que mon biscuit avait disparu, soit par ma faute, soit
autrement. Si je l'avais mang, il tait dommage de l'avoir fait avec si
peu de rflexion; car ce moment d'absence m'avait priv de tout le
bnfice du repas.

Je fus longtemps  me demander si je tirerais un autre biscuit de la
caisse, ou si je me coucherais sans souper. La faim tait vive, la
tentation bien forte; mais la crainte de l'avenir dcida la question,
et, appelant toute ma fermet  mon aide, j'avalai mon eau claire,
replaai ma tasse sur la tablette, et m'tendis sur ma couche.




CHAPITRE XXXVI.

Un odieux intrus.


Je fus longtemps sans pouvoir m'endormir, j'tais proccup de la
disparition mystrieuse de mon biscuit. Je dis mystrieuse, parce que
j'tais convaincu de ne l'avoir pas mang; il fallait s'expliquer le
fait d'une autre manire. Je n'y pouvais rien comprendre; j'tais seul
dans la cale; personne n'y pntrait; qui donc aurait pu toucher  mon
biscuit? Mais j'y pensais maintenant: et le crabe de mon rve? peut-tre
avait-il exist. Je n'tais pas all au fond de la mer, pas plus que je
n'tais mort, je l'avais rv, c'tait incontestable; mais ce n'tait
pas une raison pour que le reste de mon cauchemar ft un mensonge, et le
crabe qui avait ramp sur moi, avait pu manger mon souper.

Ce n'tait pas sa nourriture habituelle, je le savais bien; mais  fond
de cale, et n'ayant pas de choix, il avait pu se nourrir de biscuit 
dfaut d'autre chose.

Ces rflexions, et la faim qui me dvorait, me tinrent veill pendant
longtemps; je finis toutefois par m'endormir, mais d'un mauvais sommeil,
d'o je me rveillais en sursaut toutes les quatre ou cinq minutes.

Dans l'un des intervalles o j'tais veill, il me sembla percevoir un
bruit qui n'avait rien de commun avec tous ceux que j'entendais
ordinairement. La mer tait paisible, et ce bruit inaccoutum,
non-seulement rsonnait au-dessus du murmure des vagues, mais se
distinguait  merveille du tic tac de ma montre, qui n'avait jamais t
plus sonore.

C'tait un lger grattement, il tait facile de s'en rendre compte, et
il provenait du coin o gisaient mes bottines; quelque chose en
grignotait le cuir; tait-ce le crabe?

Cette pense me rveilla tout  fait; je me mis sur mon sant; et
l'oreille au guet, je me prparai  tomber sur le voleur; car j'avais
maintenant la certitude que la crature que j'entendais, que ce ft un
crabe ou non, tait celle qui m'avait pris mon souper.

Le grignotement cessa, puis il revint plus fort; et certes il partait de
mes bottines.

Je me levai tout doucement afin de saisir le coupable, ds que le bruit
allait reprendre, car il avait cess.

Mais j'eus beau retenir mon haleine, y mettre de la patience, rien ne se
fit plus entendre. Je passai la main sur mes bottines, elles taient 
leur place; je cherchai dans le voisinage, tout s'y trouvait comme 
l'ordinaire; je ttonnai sur mon tapis, je fouillai dans tous les coins:
pas le moindre vestige d'un animal quelconque.

Fort intrigu, comme on peut croire, je prtai l'oreille pendant
longtemps; mais le bruit mystrieux ne se renouvela pas, et je me
rendormis pour me rveiller sans cesse, comme j'avais fait d'abord.

On gratta, on grignota de plus belle, et j'coutai de nouveau. Plus que
jamais j'tais certain que le bruit avait lieu dans mes bottines; mais,
au moindre mouvement que j'essayais de faire, le bruit s'arrtait, et je
ne rencontrais que le vide.

Ah! m'y voil, me dis-je  moi-mme; ce n'est pas un crabe; celui-ci a
des allures trop lentes pour m'chapper aussi vite; cela ne peut tre
qu'une souris. Il est bizarre que je ne l'aie pas devin plus tt; c'est
mon rve qui m'a fourr le crabe dans la tte; sans cela j'aurais su
tout de suite  quoi m'en tenir, et me serais pargn bien de
l'inquitude.

L-dessus je me recouchai, avec l'intention de me rendormir, et de ne
plus me proccuper de mon petit rongeur.

Mais  peine avais-je pos la tte sur le rouleau d'toffe qui me
servait de traversin, que les grignotements redoublrent; la souris
dvorait mon brodequin, et  l'ardeur qu'elle y mettait, le dommage ne
tarderait pas  tre srieux. Bien que mes chaussures me fussent
inutiles pour le moment, je ne pouvais pas permettre qu'on les ronget
de la sorte, et me levant tout  coup, je me prcipitai sur la bte.

Je n'en touchai pas mme la queue, mais je crus entendre que la fine
crature s'esquivait en passant derrire la pipe d'eau-de-vie, qui
laissait un vide entre sa paroi extrieure et les flancs du vaisseau.

Je tenais mes bottines, et je dcouvris avec chagrin que presque toute
la tige en avait t ronge. Il fallait que la souris et t bien
active pour avoir fait tant de dgt en aussi peu de temps; car au
moment o j'avais cherch mon biscuit, les bottines taient encore
intactes; et cela ne remontait pas  plus de quatre ou cinq heures.
Peut-tre plusieurs souris s'en taient-elles mles; la chose tait
probable.

Autant pour n'tre plus troubl dans mon sommeil que pour prserver mes
chaussures d'une entire destruction, j'tai ces dernires de l'endroit
o elles taient, et, les plaant auprs de ma tte, je les couvris d'un
pan de l'toffe sur laquelle j'tais couch; puis, cette opration
faite, je me retournai pour dormir  mon aise.

Cette fois, j'tais plong dans un profond sommeil, lorsque je fus
rveill par une singulire sensation: il me semblait que de petites
pattes me couraient sur les jambes avec rapidit.

Rveill compltement par cette impression dsagrable, je n'en restai
pas moins immobile, pour savoir si la chose se renouvellerait.

Je pensais bien que c'tait ma souris qui cherchait mes bottines; et,
sans en tre plus content, je rsolus de la laisser venir jusqu' porte
de mes doigts, sachant bien qu'il tait inutile de courir aprs elle.
Mon intention n'tait pas mme de la tuer; je voulais seulement lui
pincer l'oreille ou la serrer un peu fort, de manire  lui ter l'envie
de venir m'importuner.

Il se passa longtemps sans que rien se ft sentir; mais  la fin
j'esprai que ma patience allait tre rcompense: un lger mouvement de
la couverture annonait que l'animal avait repris sa course, et je crus
mme entendre le frlement de ses griffettes. La couverture s'branla
davantage, quelque chose se trouva sur mes chevilles et bientt sur ma
cuisse. Il me sembla que c'tait plus lourd qu'une souris; mais je ne
pris pas le temps d'y penser, car c'tait le moment, ou jamais, de
s'emparer de l'animal. Mes mains s'abattirent, et mes doigts se
refermrent.... quelle mprise, et quelle horreur!

Au lieu d'une petite souris, je rencontrai une bte de la grosseur d'un
chaton; il n'y avait pas  s'y tromper, c'tait un norme rat.

[Illustration: C'tait un norme rat.]




CHAPITRE XXXVII.

Rflexions.


Oui, c'tait bien un rat; le monstre ne me permit pas d'en douter; je
l'avais reconnu  son poil fin et soyeux, ds que mes doigts l'avaient
saisi, et l'affreuse crature s'empressa de confirmer ce tmoignage; je
n'avais pas eu le temps de rouvrir la main, que ses dents aigus
m'avaient travers le pouce de part en part, et que son cri perant
m'avait rempli d'effroi.

Je lanai l'horrible bte  l'autre bout de ma cellule, je me blottis
dans le coin oppos, afin de m'loigner le plus possible de cet odieux
visiteur, et j'coutai, tout palpitant, s'il avait pris la fuite. Je
l'entendis rien, d'o je conclus qu'il s'tait cach dans son trou; il
tait sans doute aussi effray que moi, bien que ce fut difficile, et je
crois mme que de nous deux, c'tait lui qui avait prouv le moins de
terreur; la preuve, c'est qu'il avait pens  me mordre, tandis que
j'avais perdu toute ma prsence d'esprit.

Dans ce combat rapide, c'tait mon adversaire qui avait eu la victoire.
 l'effroi qu'il m'avait caus, se joignait une blessure qui devenait de
plus en plus douloureuse, et par o coulait mon sang.

J'aurais encore support ma dfaite avec calme, en dpit de la douleur;
mais ce qui me proccupait, c'tait de savoir si l'affreuse bte avait
fui pour toujours, ou si, restant dans le voisinage, elle reviendrait 
l'assaut.

L'ide qu'elle allait reparatre, furieuse qu'on l'et arrte dans sa
course, et enhardie par le succs, me causait un malaise indicible.

Cela vous tonne mais rien n'tait plus vrai. Les rats m'ont toujours
inspir une profonde antipathie, je pourrais dire une peur instinctive.
Ce sentiment tait alors dans toute sa force; et bien que, depuis cette
poque, je me sois trouv en face d'animaux beaucoup plus redoutables,
je ne me souviens pas d'avoir prouv une terreur pareille  celle que
j'ai ressentie au contact du rat. Dans cette occasion, la crainte est
mle de dgot; cette crainte elle-mme n'est pas dpourvue de sens: je
connais bon nombre de cas authentiques o les rats ont attaqu des
enfants, voire des hommes; et il est avr que des blesss, des infirmes
ou des vieillards ont t dvors par ces hideux _omnivores_.

J'avais entendu raconter beaucoup de ces histoires dans mon enfance, et
il tait naturel qu'elles me revinssent  l'esprit au moment dont nous
nous occupons. Je me souvenais de tous leurs dtails, et ce n'tait pas
de la crainte, mais de la terreur que j'prouvais. Il faut dire que
celui dont je parle tait l'un des rats les plus normes qu'on pt
trouver; je suis certain qu'il tait aussi gros qu'un chat parvenu 
moiti de sa croissance.

Ds que je fus un peu revenu de ma premire motion, je dchirai une
petite bande de ma chemise pour en envelopper mon pouce. Il avait suffi
de quelques minutes pour que la blessure me ft normment souffrir; car
la dent du rat n'est gure moins venimeuse que la queue du scorpion.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aprs cet pisode, il ne fut plus
question de sommeil. Vers le matin je m'assoupis un instant, mais pour
retomber dans le plus affreux cauchemar, o j'tais saisi  la gorge
tantt par un rat, tantt par un crabe, dont les dents ou les pinces me
rveillaient en sursaut.

Pendant tout le temps que je ne dormais pas, j'coutais si l'ignoble
bte faisait mine de revenir; mais elle ne donna aucun signe de sa
prsence pendant tout le reste de la nuit. Peut-tre l'avais-je serre
plus fort que je ne croyais, et il tait possible que cet empoignement
hroque sufft  l'loigner de ma personne. J'en acceptai l'augure; et
ce fut bien heureux pour moi que cet espoir me soutint, car, sans lui,
j'aurais t longtemps sans dormir.

Il n'tait plus besoin de chercher ce qu'tait devenu mon biscuit; la
prsence du rongeur l'expliquait  merveille, ainsi que les ravages
causs  ma bottine, et dont j'avais accus la souris avec tant
d'injustice. Le rat, pendant quelque temps, s'tait donc repu autour de
moi sans que j'en eusse connaissance.

Je n'avais plus qu'une seule et unique pense: comment faire pour
empcher l'ennemi de revenir? Comment s'emparer de lui, ou tout au moins
l'loigner? J'aurais donn deux ans de mon existence pour avoir une
ratire, un pige quelconque; mais puisque personne ne pouvait me
fournir ce prcieux engin, c'tait  moi d'inventer quelque chose qui
pt me dlivrer de mon odieux voisinage. J'emploie ce mot  dessein, car
j'tais persuad que le rat n'tait pas loin de ma cabine; peut-tre
avait-il son repaire  un mtre de ma couche; il logeait probablement
sous la caisse de biscuit.

Toutefois, j'avais beau me mettre l'esprit  la torture, je ne trouvais
pas le moyen de m'emparer de l'animal. Certes il tait possible de le
saisir de nouveau, en supposant qu'il revnt grimper sur moi; mais je
n'tais pas d'humeur  le retrouver sous ma main. Je savais qu'en
s'enfuyant il avait pass entre les deux tonneaux; je supposai que s'il
devait revenir, ce serait par la mme route; et il me sembla qu'en
bouchant tous les autres passages, ce qui m'tait facile avec mon toffe
de laine, il repasserait ncessairement par l'unique ouverture que je
lui aurais mnage. Une fois qu'il serait entr, je fermerais cette
dernire issue, et mon rat se trouverait pris comme dans une souricire.
Mais quelle sotte position pour moi! Je serais dans le mme pige que le
rat, et ne pourrais en finir avec lui que par un combat corps  corps.
Le rsultat de la lutte ne faisait pas l'ombre d'un doute; j'tais bien
assez vigoureux pour touffer la bte; mais au prix de combien de
morsures? et celle que j'avais dj me dgotait de l'entreprise.

Comment alors se passer de pige? telle tait la question que je
m'adressais au lieu de dormir; car la peur du rat m'empchait de fermer
l'oeil.

J'y avais pens toute la nuit, lorsque, n'en pouvant plus, je retombai
dans cet assoupissement qui tient le milieu entre la veille et le
sommeil; et je refis les plus mauvais rves, sans que rien me suggrt
une ide quelconque pour me dbarrasser de l'ignoble bte qui me causait
tant d'effroi.




CHAPITRE XXXVIII.

Tout pour une ratire.


Je ne tardai pas  me rveiller en pensant au rat, et sans pouvoir me
rendormir. Il est vrai que la souffrance qui provenait de ma blessure
tait suffisante pour cela; non-seulement le pouce, mais toute la main
tait enfle, et me causait une douleur aigu. Je n'avais pas autre
chose  faire que de la supporter patiemment; et sachant que
l'inflammation disparatrait peu  peu je fis un effort pour la subir
avec courage. Parfois de grands maux s'endurent plus facilement qu'un
ennui; c'tait l mon histoire: la peur que le rat ne me ft une
nouvelle visite me tourmentait d'une bien autre manire que ma blessure;
et comme en absorbant mon attention, elle la dtournait de celle-ci,
j'avais presque oubli que mon pouce me faisait mal.

Ds mon rveil, je me remis  chercher le moyen de frapper mon
perscuteur; j'tais sr qu'il reviendrait me tourmenter, car j'avais de
nouveaux indices de sa prsence. La mer tait toujours calme, et
j'entendais de temps en temps des sons caractristiques: un bruit de
pattes lgres trottinant sur le couvercle d'une caisse, et parfois un
cri bref, strident, pareil  ceux que les rats ont l'habitude de
pousser. Je ne connais pas de voix plus dsagrable que celle du rat;
dans la position o je me trouvais alors, cette voix me paraissait
doublement dplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je ne pouvais
pas m'en dlivrer; je pressentais que d'une manire ou d'une autre la
prsence de ce maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez que
cette crainte n'tait pas chimrique.

Ce que je redoutais alors, c'tait que le monstre ne m'attaqut pendant
que je dormirais; tant que j'tais veill, je n'en avais pas
grand'peur; il pouvait me mordre, voil tout; je me dfendrais, et il
tait impossible que dans la lutte je ne finisse pas par le tuer; mais
penser que dans mon sommeil l'horrible bte pouvait me sauter  la
gorge, c'tait pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas
toujours tre sur le qui-vive; plus j'aurais veill longtemps plus mon
sommeil serait profond, et plus le danger serait grave. Pour m'endormir
avec scurit, il fallait avoir dtruit mon rat; et c'est  en trouver
le moyen que j'occupais toutes mes penses.

Mais j'avais beau rflchir, je ne voyais d'autre expdient que de
tomber sur l'ennemi, et de l'touffer entre mes mains. Si j'avais t
sr de le saisir  la gorge, de faon qu'il ne pt pas me mordre, je me
serais dcid  l'trangler. Mais c'tait l le difficile; je ne
pouvais, dans les tnbres, que l'attaquer  l'aventure; et il en
profiterait pour me dchirer  belles dents. Et puis j'avais le pouce
dans un tel tat que j'tais loin d'avoir la certitude de prendre ma
bte, encore moins de l'craser.

Je pensai au moyen de me protger les doigts avec une paire de gants
solides; je n'en avais pas: c'tait inutile d'y songer.

Mais non; j'en eus bientt la preuve: l'ide de la paire de gants m'en
suggra une autre; elle me rappela mes chaussures que j'avais oublies.
En me fourrant les mains dans mes bottines je serais  l'abri des dents
tranchantes de mon rat, et quand je tiendrais ma bte sous la semelle,
j'tais bien sr de ne pas la lcher qu'elle ne ft morte. Une fameuse
ide que j'avais l, et je me disposai  la mettre  excution.

Plaant mes bottines  ct de moi, je me blottis auprs de l'issue par
laquelle devait arriver l'animal; vous vous rappelez que j'avais eu soin
de boucher tous les autres passages; au moment o le rat se prsenterait
dans ma cellule, je fermerais avec ma jaquette l'ouverture qu'il
laisserait derrire lui; et me htant d'enfiler mes bottines, je
frapperais comme un sourd jusqu' ce que la besogne ft termine.

On aurait dit que le rat, voulant me braver, s'empressait d'accepter le
dfi. tait-ce hardiesse de sa part, ou la fatalit qui l'entranait 
sa perte?

Toujours est-il que j'tais  peine en mesure de le recevoir, qu'un
lger pitinement sur mon tapis, accompagn d'un petit clat de voix
bien reconnaissable, m'annona que le rongeur avait quitt sa retraite,
et qu'il tait dans ma cellule. Je l'entendais courir; deux fois il me
passa sur les jambes. Mais avant de faire attention  lui, je commenai
par calfeutrer la seule issue qui lui restt pour fuir; et plantant mes
bras dans les bottines, je me mis avec activit  la recherche de
l'ennemi.

Comme je connaissais parfaitement la forme de ma cellule, et que les
moindres anfractuosits m'en taient familires, je ne tardai pas 
rencontrer mon antagoniste. Je m'tais dit qu'une fois que je serais
tomb sur une partie de son corps, j'aurais bientt fait d'appliquer sur
lui ma seconde semelle, et qu'il ne me resterait plus qu' peser de
toutes mes forces pour l'craser. Tel tait mon plan; mais si bon qu'il
pt tre, il ne me donna pas le rsultat que j'esprais.

Je russis bien  poser l'une de mes bottines sur le rat; mais l'toffe
moelleuse dont les plis nombreux tapissaient mon plancher cda sous la
pression, et le monstre s'esquiva en poussant un cri que j'entends
encore.

La premire fois que je le sentis de nouveau il grimpait le long de ma
jambe; et, ce que vous ne croirez pas, en dedans de mon pantalon!

Un frisson d'horreur me courut dans les veines; cependant, exaspr de
tant d'audace, je me dbarrassai de mes bottines, qui ne pouvaient plus
me servir, et je saisis le monstre  deux mains, juste au moment o il
arrivait au genou. Je l'empchai de monter plus haut, bien qu'il mt 
se dbattre une force qui m'tonna, et que ses cris perants me
causassent une impression des plus dsagrables.

L'paisseur de mon pantalon protgeait mes doigts contre de nouvelles
morsures; mais le rat tourna ses dents contre ma jambe et m'en laboura
les chairs tant qu'il lui resta la facult de se mouvoir. Ce n'est que
lorsque je fus parvenu  lui saisir la gorge, et  l'trangler tout 
fait, que je sentis la mchoire de l'animai se dtacher peu  peu, et
que je compris que mon adversaire tait mort.

Je lchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe pour le faire sortir
de ma culotte; j'enlevai ma vareuse de l'ouverture o je l'avais mise,
et je poussai le rat dans la direction qu'il avait prise pour venir.

Soulag d'un poids norme, depuis que j'avais la certitude de n'tre
plus troubl dans mon sommeil, je me disposai  dormir avec l'intention
bien formelle de rparer la nuit prcdente.




CHAPITRE XXXIX.

Lgion d'intrus.


C'tait une fausse scurit que la mienne; je ne dormais pas depuis un
quart d'heure, lorsque je fus rveill brusquement par quelque chose qui
me courait sur la poitrine. tait-ce un nouveau rat? Si ce n'en tait
pas un, l'animal en question avait les mmes allures.

Je restai immobile et prtai une oreille attentive; pas le moindre bruit
ne se fit entendre. Avais-je rv? Non pas; car au moment o je me
faisais cette question, je crus sentir de petites pattes sur la
couverture, et bientt sur ma cuisse.

Je me levai tout  coup, portai la main  la place o remuait la
bte.--Nouvelle horreur! Je touchai un norme rat, qui fit un bond, et
que j'entendis s'enfuir entre les deux tonneaux.

Serait-ce le mme par hasard? On m'avait racont des histoires o
certains rats avaient reparu aprs qu'on les avait enterrs. Mais il
aurait fallu que le mien et la vie terriblement dure; j'avais serr de
manire  en trangler dix comme lui; il tait bien mort quand je
l'avais rejet dans son trou, et ce ne pouvait pas tre le mme.

Pourtant, si absurde que cela paraisse, je ne pouvais pas m'empcher de
croire, dans l'tat d'assoupissement o je retombais malgr moi, que
c'tait bien mon rat qui tait revenu. Une fois compltement rveill,
je compris que cela devait tre impossible; il tait plus probable que
j'avais affaire au mle ou  la femelle du prcdent, car ils taient
fort bien assortis pour la grosseur.

Il cherche son compagnon, supposai-je; mais puisqu'il a suivi le mme
passage, il a trouv le corps du dfunt, et doit savoir  quoi s'en
tenir. Venait-il pour venger celui qui n'est plus?

Cette pense chassa compltement le sommeil de mes paupires. Pouvais-je
dormir avec ce hideux animal rdant autour de moi?

Quels que fussent ma fatigue et le besoin de dormir que m'et donns la
veille prcdente, je ne pouvais avoir de repos qu'aprs m'tre dlivr
de ce nouvel ennemi.

J'tais persuad qu'il ne tarderait pas  reparatre, mes doigts
n'avaient fait que lui toucher le poil, et comme il n'en avait ressenti
aucun mal, il tait presque certain qu'il reviendrait sans crainte.

Dans cette conviction je repris mon poste  l'entre du passage, ma
jaquette  la main, et l'oreille attentive, pour entendre le bruit des
pas de l'animal, et pour lui couper la retraite ds qu'il serait arriv.

Quelques minutes aprs, je distinguai la voix d'un rat qui murmurait au
dehors, et des craquements particuliers, que j'avais dj entendus.
J'imaginai qu'ils taient produits par le frottement d'une planche sur
une caisse vide, ne supposant pas qu'une aussi petite bte pt faire un
pareil vacarme. En outre il me semblait que l'animal parcourait ma
cellule, et comme les bruits en question continuaient au dehors, il
tait impossible que mon rat en ft l'auteur, puisqu'il ne pouvait pas
tre  deux places  la fois.

Tout  coup il passa sur ma jambe, tandis que sa voix m'arrivait de
l'extrieur; j'tais bien sr de l'avoir senti; et cependant je ne
bouchai pas l'ouverture, dans la crainte de lui fermer le passage.

 la fin j'entendis nettement pousser un cri  ma droite; il n'y avait
pas  s'y tromper, l'animal tait dans ma cabine, et sans plus attendre
je calfeutrai l'issue prs de laquelle j'tais  genoux.

Cette besogne accomplie, je me retournai pour frapper mon nouvel
adversaire, aprs avoir gant mes bottines, ainsi que j'avais fait la
premire fois. De plus j'avais pris soin de lier chacune des jambires
de mon pantalon, afin d'empcher le rat de s'y introduire, comme son
prdcesseur.

Je ne trouvais aucun plaisir  ce genre de chasse; mais j'tais bien
rsolu  me dlivrer de cette engeance, afin de me reposer sans
inquitude et de goter le sommeil qui m'tait si ncessaire.

 l'oeuvre donc! et j'y fus bientt avec courage. Mais horreur des
horreurs! Figurez-vous mon effroi quand, au lieu d'un rat, je m'aperus
qu'il y en avait une lgion dans ma cabine; mes mains ne retombaient pas
sans en toucher plusieurs. Ils foisonnaient littralement; je les
sentais me courir sur les jambes, sur les bras, sur le dos, partout, en
poussant des cris affreux qui semblaient me menacer.

Ma frayeur devint si vive que je faillis en perdre la tte. Je ne pensai
plus  combattre, je ne savais plus ce que je faisais; toutefois j'eus
l'instinct de dboucher l'ouverture qu'obstruait ma jaquette, et de
frapper avec celle-ci dans toutes les directions, tandis que je criais
de toute la puissance de ma voix.

La violence de mes coups et de mes clameurs produisit l'effet que j'en
attendais: tous les rats prirent la fuite. Au bout de quelques instants,
le bruit de leurs pas ayant cess, je me hasardai  faire l'exploration
des lieux, et je reconnus avec joie qu'il ne restait plus aucun de ces
affreux animaux.




CHAPITRE XL.

La rat scandinave ou rat normand.


Si la prsence d'un seul rat avait suffi pour me priver de repos, jugez
un peu de ce que je devais ressentir aprs avoir acquis la certitude
qu'il y avait dans mon voisinage une bande entire de ces rongeurs. Il y
en avait beaucoup plus que je n'en avais chass de ma cellule, car je me
rappelais qu'en fermant l'issue par laquelle une partie de la lgion
tait entre, j'avais distingu bien d'autres cris et bien d'autres
grattements. Quel pouvait tre leur nombre? J'avais entendu dire que,
dans certains vaisseaux, la quantit de rats qui se rfugient  fond de
cale est surprenante. On m'avait dit galement que ces rats de navire
sont de l'espce la plus froce, et que pousss par la faim, ce qui leur
arrive souvent, ils n'hsitent pas  se jeter sur des cratures
vivantes, et ne redoutent ni les chats ni les chiens.

Ils commettent de grands dgts parmi les objets de la cargaison, et
constituent pour l'armateur un vritable flau, surtout quand on n'a pas
eu soin de bien nettoyer le navire avant d'en faire l'arrimage.

Cette espce est dsigne en Angleterre sous le nom de _rat de Norvge_,
parce qu'elle y a t introduite par les vaisseaux norvgiens. Mais
qu'elle soit originaire de la Scandinavie ou d'ailleurs, peu importe,
car elle est maintenant rpandue sur toute la surface de la terre. Je ne
crois pas qu'il y ait un point du globe o un vaisseau quelconque ayant
touch, ce rongeur ne s'y rencontre en abondance. S'il est vraiment
sorti du Nord, il faut que tous les climats lui soient galement
favorables, puisqu'il pullule dans les rgions les plus chaudes de
l'Amrique, o il prospre d'une faon toute spciale. Dans les Indes
occidentales, aussi bien que dans les autres parties du nouveau monde,
tous les ports en sont tellement infests, qu'en certains endroits leur
destruction est l'objet d'une lutte constante; et malgr la prime qui
est offerte par les municipalits, malgr le carnage qui s'en fait
quotidiennement, ces rats n'existent pas moins par lgions innombrables
dans les ports d'Amrique, dont les quais en bois paraissent tre leur
asile ordinaire.

En gnral cette espce n'est pas trs-grosse; on y trouve d'normes
individus, mais ce n'est jamais qu'un fait exceptionnel. C'est moins par
la taille que par l'audace qu'elle se distingue; et son apptit froce
joint  sa fcondit, la rend, comme je le disais tout  l'heure, un
vritable flau. Chose remarquable: ds que le rat normand apparat dans
un endroit, il n'en reste plus d'autres au bout de quelques annes; d'o
l'on a conclu avec raison qu'il dtruit ses congnres[14]. Il ne craint
ni les belettes ni les fouines; s'il est moins fort que ces derniers
animaux, il compense cette infriorit par le nombre, qui est chez lui
de cent contre un, relativement  celui de ses adversaires. Les chats
eux-mmes en ont peur, et choisissent une victime de meilleure
composition; jusqu'aux chiens qui s'loignent du rat de Norvge,  moins
d'avoir t dresss d'une manire spciale  son attaque.

  [14] Le rat normand, qui a dtruit en France, comme partout, les races
    qui ont pu l'y prcder, et qui dvore les individus de sa propre
    famille, est  son tour extermin par le rat tartare ou
    surmulot.--Voir _l'Esprit des btes_, Toussenel, pages 272 et
    suivantes, t. I, deuxime dition. (_Note du traducteur._)

Un fait particulier au rat normand est la science inne de ses intrts,
qui l'empche de se commettre chaque fois qu'il n'est pas sr d'un
avantage. Est-il peu nombreux dans un endroit, ce rapace effront
devient timide; se croit-il en danger, il se claquemure dans son trou et
se tient sur la rserve. Mais dans les pays neufs, o il a ses coudes
franches, il pousse la hardiesse jusqu' braver la prsence de l'homme.
Sous les tropiques il agit  ciel ouvert, et ne prend pas la peine de se
cacher.  la vive clart de la lune quatoriale, on voit ces rats
normands se diriger par cohortes nombreuses vers l'endroit de leurs
rapines, sans s'inquiter des passants. Ils se drangent un peu  votre
approche, et reforment leurs colonies derrire vos talons, avec la mme
tranquillit que s'ils exeraient une industrie lgale.

J'ignorais tous ces dtails  l'poque de ma lutte avec les rats de
l'_Inca_; mais j'en savais assez pour tre fort inquiet de cet odieux
voisinage; et lorsque j'eus renvoy de ma cabine cette lgion de btes
maudites, je fus trs-loin de me sentir l'esprit lger. Ils
reviendront, me disais-je, peut-tre en plus grand nombre; et si le
malheur veut qu'ils aient faim, ils seront peut-tre assez froces pour
m'attaquer. Je n'ai pas vu tout  l'heure que ma personne les effrayt;
ils montaient sur moi avec une audace qui n'est pas rassurante. Malgr
la violence avec laquelle je les avais conduits, je les entendais
trotter prs de ma cellule et crier avec rage. On aurait dit qu'ils se
battaient. Que deviendrais-je si dans leur fureur ils allaient
m'assaillir? D'aprs ce qu'on m'avait racont, la chose tait possible;
je vous laisse  penser quelle tait mon impression. L'ide que je
pouvais servir de pture  cette bande vorace me causait une frayeur
bien plus grande que celle que j'avais eue d'tre noy au moment de la
tempte. Il n'est pas de genre de mort que je n'eusse prfr 
celui-l; rien que d'y songer, mon sang se figeait dans mes veines, et
mes cheveux se hrissaient.

Je restai  genoux, dans la position que j'avais prise pour chasser les
rats en frappant avec ma jaquette; et je me demandais vainement ce qu'il
me restait  faire. La premire chose tait de combattre le sommeil, qui
aurait t ma perte. Mais comment faire pour rester veill? Je sentais
dj les dents de cette lgion infernale pntrer dans mes chairs;
l'agonie tait affreuse, et cependant j'avais de la peine  m'empcher
de dormir.

L'excs de fatigue, l'motion elle-mme, qui puisait mes forces,
m'empchaient de prolonger la lutte. Mes yeux se fermaient dj; et si
je m'endormais, ce serait d'un sommeil de plomb. Je pourrais tre
victime d'un cauchemar qui paralyserait mes membres, et ne me rveiller
que lorsqu'il ne serait plus temps.

J'en tais l, souffrant mille tortures de cette effroyable inquitude,
quand une ide bien simple me traversa l'esprit: c'tait de replacer ma
jaquette  l'entre du vide par o pntraient les rats, ce qui
fermerait le passage.

Il n'y avait plus  combattre l'ennemi, plus  esprer de le dtruire;
j'avais pu y compter lorsque je pensais n'avoir  faire qu' un ou deux
antagonistes; mais  prsent qu'il s'agissait d'une lgion il fallait y
renoncer. Le meilleur parti  prendre tait de visiter ma cabine avec
soin, et d'en boucher les fissures qui pourraient permettre  un rat de
s'y introduire; de cette manire je serais  l'abri d'une invasion, et
je pourrais cder au sommeil qui m'accablait.

Sans plus tarder, j'enfonai ma veste dans l'ouverture que laissaient
entre elles les deux futailles; je bouchai les fentes du plancher, en y
fourrant mon toffe de laine; et tout surpris de n'avoir pas eu plus tt
cette bonne ide, je m'tendis sur ma couche, cette fois avec
l'assurance de pouvoir dormir sans crainte.




CHAPITRE XLI.

Rve et ralit.


 peine avais-je pos la joue sur mon traversin, que je me trouvai dans
la terre des songes; quand je dis la terre, c'tait de la mer que je
rvais. Ainsi qu' mon premier cauchemar, j'tais au fond de l'Ocan, et
d'horribles monstres crabiformes se disposaient  me dvorer.

De temps en temps ces crabes fantastiques taient changs en rats, et je
me croyais en pleine ralit; il me semblait qu'une multitude de ces
ignobles cratures se pressait autour de moi dans une attitude
belliqueuse; je n'avais que ma jaquette pour me dfendre, et j'en usais
pour loigner l'ennemi, en frappant de tous cts; mes coups tombaient
comme grle, et cependant sans atteindre les rats. Ceux-ci, voyant que
tous mes efforts ne leur faisaient aucun mal, en devenaient plus hardis;
et l'un d'eux, beaucoup plus gros que les autres, encourageait ses
compagnons et commandait l'attaque. Ce n'tait pas mme un rat, c'tait
le spectre de celui que j'avais tu, qui excitait ses camarades en leur
criant vengeance.

Pendant quelque temps, je russis  loigner mes adversaires (je parle
toujours de mon rve); mais je sentais mes forces dfaillir, et si l'on
ne venait pas m'assister, j'allais tre vaincu. Je regardai autour de
moi, en appelant au secours de toutes mes forces; mais j'tais seul,
personne ne pouvait m'entendre.

Mes assaillants s'aperurent que mes coups se ralentissaient, qu'ils
taient moins nombreux et moins forts; et,  un signal donn par le
spectre de ma victime, la lgion sauta sur ma couverture: j'avais des
rats en face de moi,  gauche,  droite, par derrire; ils me serraient
de tous cts. Je fis un nouvel effort pour me servir de ma jaquette,
mais sans aucun avantage; la place des rats que j'avais repousss tait
reprise immdiatement, et par un plus grand nombre, qui surgissaient des
tnbres.

Je laissai retomber mon bras; toute rsistance tait vaine. Je sentis
les odieuses cratures me ramper sur les jambes et sur le corps; elles
se grouprent sur moi comme un essaim d'abeilles qui s'attache  une
branche; et leur pesanteur, aprs m'avoir fait chanceler, m'entrana
lourdement. Toutefois cette chute parut devoir me sauver. Aussitt que
je fus par terre, les rats s'enfuirent, tout effrays de l'effet qu'ils
avaient produit.

Enchant de ce dnoment, je fus quelques minutes sans pouvoir me
l'expliquer; mais bientt mes ides s'claircirent, et je vis avec
bonheur que toute la scne prcdente n'avait t qu'un rve. Il s'tait
dissip sous l'impression de la chute qu'il me semblait avoir faite, et
qui m'avait rveill si  propos.

Cependant ma joie fut de trs-courte dure: tout dans mon rve n'tait
pas illusion; des rats s'taient promens sur moi; il y en avait encore
dans ma cellule; je les entendais courir, et avant que je pusse me
lever, l'un d'eux me passa sur la figure.

Comment avaient-ils fait pour entrer? Le mystre de leur apparition
tait une nouvelle cause de terreur. Avaient-ils repouss la veste pour
s'ouvrir un passage? Non; celle-ci tait  sa place, telle que je l'y
avais mise. Je la retirai pour en frapper autour de moi et chasser
l'horrible engeance.  force de cris et de coups, j'y parvins comme la
premire fois; mais je restai plus abattu que jamais, car je ne
m'expliquais pas comment ils avaient pu entrer dans ma cellule, malgr
mes prcautions.

Je fus d'abord trs-intrigu; puis je finis par trouver le mot de
l'nigme. Ce n'tait pas par l'ouverture que fermait l'habit qu'ils
avaient pntr, c'tait par une autre dont ils avaient rong le tampon,
sans doute insuffisant.

Ma curiosit pouvait tre satisfaite; mais mes alarmes n'en taient pas
moins grandes; au contraire, elles n'en devenaient que plus vives.
Quelle obstination chez ces rats! Qu'est-ce qui pouvait les attirer dans
ma cabine, o ils ne recevaient que des coups, et o l'un d'eux avait
trouv la mort? Cela ne pouvait tre que l'envie de me dvorer.

J'avais beau me creuser l'esprit, je ne voyais pas d'autre motif  leur
enttement.

Cette conviction rveilla tout mon courage; je n'avais dormi qu'une
heure; mais il fallait avant tout rparer ma forteresse et augmenter mes
moyens de dfense. J'enlevai l'un aprs l'autre tous les morceaux
d'toffe qui bouchaient les fentes, les ouvertures de ma cabine, et je
les remis avec plus de solidit; j'allai mme jusqu' tirer de la
caisse, o elles taient renfermes, deux pices de drap, pour augmenter
l'paisseur de mes tampons. Il y avait prcisment  ct de cette
caisse une multitude de crevasses qui me donnrent beaucoup de peine, et
qu'aprs avoir remplies du mieux possible, je fortifiai d'un rouleau
d'toffe, pos debout et violemment enfonc dans une encoignure qui se
trouvait l: celle qui rsultait du vide par o je m'tais introduit
dans ma triste cachette. Une fois ma nouvelle redoute rige, il n'y
avait plus moyen, mme pour un rat, de pntrer dans ma cellule; je
pouvais dormir tranquille. Le seul dsavantage de ce bastion, tait de
me masquer la bote o j'avais mon biscuit, et de m'empcher d'y arriver
facilement. Toutefois je m'en tais aperu avant la complte rection du
fort, et j'avais sorti de la caisse une quantit de biscuits suffisante
pour vivre pendant quinze jours. Lorsqu'elle serait puise, je
drangerais ma pice d'toffe, et avant que les rats aient pu venir, je
serais approvisionn pour la quinzaine suivante.

Il s'coula deux heures avant que j'eusse termin ces nouvelles
dispositions; car je mettais le plus grand soin  rparer mes murailles;
c'tait une affaire srieuse, non pas un jeu, que de se dfendre contre
un pareil ennemi.

Lorsque ma clture fut aussi rassurante que possible, je me disposai 
dormir, bien certain cette fois que ce serait pour un long somme.




CHAPITRE XLII.

Profond sommeil.


Mon espoir ne fut pas tromp; je dormis pendant douze heures, non pas
toutefois sans faire d'horribles rves; je me battis avec les rats, avec
les crabes, et mon sommeil fut bien loin de me donner le repos que j'en
attendais. J'aurais  cet gard aussi bien fait de ne pas dormir, je ne
crois pas que ma fatigue en et t plus grande; mais j'eus  mon rveil
une satisfaction bien vive, en ne trouvant dans ma cellule aucun des
intrus qui avaient rempli mes rves, et en m'assurant que mes
fortifications n'avaient souffert aucune atteinte.

Les jours suivants se passrent dans la mme quitude; sous le rapport
de mes dangereux voisins, et j'en prouvai une sorte de bien-tre qui ne
fut pas sans douceur.

Quand la mer tait calme, j'entendais mes rats courir au dehors en
cratures affaires, trottiner sur les caisses, grignoter les
marchandises et pousser de temps en temps des cris de rage, comme s'ils
s'taient dvors entre eux. Mais leur voix et leurs pas ne me causaient
plus de terreur, depuis que j'avais le certitude qu'ils ne viendraient
plus dans ma cabine.

Lorsque par hasard j'tais forc de dranger mes tampons, j'avais bien
soin de les replacer au plus vite, pour que les fines cratures ne
pussent pas mme se douter qu'une issue avait t libre. Mais s'il me
rassurait contre l'invasion trangre, ce calfeutrage tait, d'autre
part, une cause de grande souffrance. La chaleur tait excessive, et
comme pas un souffle d'air ne pntrait dans ma cellule, j'tais comme
dans un four. Nous tions probablement sous l'quateur, tout au moins
dans la rgion des tropiques, et c'est  cela que nous devions notre
atmosphre paisible; car sous cette latitude le vent est bien plus calme
que dans la zone tempre. Une fois cependant nous y prouvmes une
tempte qui dura vingt-quatre heures; elle fut suivie comme 
l'ordinaire du soulvement des flots, et je crus encore que nous allions
faire naufrage.

Cette fois je n'eus pas le mal de mer; j'tais habitu au mouvement des
vagues, mais je fus horriblement bouscul par le roulis, pouss contre
la futaille, rejet contre le flanc du navire, et meurtri comme si
j'avais reu la bastonnade. Les secousses du btiment faisaient jouer
les caisses et les barriques; mes tampons se drangeaient et finissaient
par tomber; la peur de l'invasion me reprenait aussitt, et je passais
tout mon temps  me relever de mes chutes, pour boucher les crevasses
qui se renouvelaient sans cesse.

Mieux valait, aprs tout, s'occuper  cela que de n'avoir rien  faire;
la ncessit d'entretenir mes remparts m'aida  passer le temps; et les
deux jours que dura la tempte, y compris le soulvement des flots qui
en est la suite, me parurent beaucoup moins longs que les autres. Je
souffrais bien davantage quand il me fallait rester oisif, en proie aux
tortures que l'isolement et les tnbres me causaient alors, et qui
devenaient si vives que je craignais d'en perdre la raison.

Vingt jours s'taient couls depuis que j'avais tabli mon bilan; je le
voyais  la taille qui me servait d'almanach. Sans cette indication,
j'aurais pens qu'ils y avait bien trois mois, pour ne pas dire trois
ans, tant les journes m'avaient paru longues.

Pendant ce temps-l, j'avais strictement observ la loi que je m'tais
faite  l'gard de ma nourriture. Malgr la faim que j'avais eue, et qui
souvent m'aurait permis d'absorber en une fois la part de toute la
semaine, je n'avais jamais excd ma ration. Que d'efforts cette
observance rigoureuse m'avait cots! Combien chaque jour il me fallait
de courage pour diviser mon biscuit, et pour mettre  part la moiti qui
s'attachait  mes doigts, et que rclamait mon estomac! Mais j'avais
triomph de moi-mme,  l'exception du lendemain de la premire tempte,
o, il vous en souvient, j'avais mang quatre biscuits en un seul repas;
et je me flicitais d'avoir brav les exigences d'un apptit dvorant.

Quant  la soif, je n'en avais pas souffert; ma ration d'eau tait
suffisante, et plus d'une fois je ne l'avais pas mme absorbe
compltement.

J'en tais l, quand la provision de biscuits que j'avais faite, se
trouva enfin puise. Tant mieux, pensais-je, c'est une preuve que le
vaisseau marche, puisqu'il y en avait pour quinze jours, autant de moins
 passer dans mon cachot. Il fallait retourner au magasin, reprendre
des biscuits pour une nouvelle quinzaine, et tout d'abord retirer la
pice de drap qui me fortifiait de ce ct.

Chose bizarre! tandis que je procdais  cette opration, une anxit
singulire s'empara de mon esprit, ma poitrine se serra: c'tait le
pressentiment d'un grand malheur, ou plutt l'effroi caus par un bruit
que je ne pouvais attribuer qu' mes odieux voisins. Bien souvent, et
mme prs qui toujours, des bruits semblables avaient rsonn autour de
ma cabine; mais aucun ne m'avait fait cette impression, et vous allez le
comprendre: les grignotements que j'entendais alors m'arrivaient de la
caisse o taient mes biscuits.

C'est en tremblant que je retirai l'toffe qui masquait mon
garde-manger; en tremblant de plus en plus que j'tendis les mains pour
les plonger dans la bote.

Misricorde!... elle tait vide!

Pas tout  fait cependant, mes doigts en y fouillant s'taient poss sur
un objet lisse et moelleux qui avait fui tout  coup: c'tait un rat; je
retirai ma main prestement.  ct de lui, j'en avais senti un autre,
puis un troisime, une table tout entire.

Ils s'chapprent dans toutes les directions; quelques-uns rebondirent
contre ma poitrine, tandis que les autres, se heurtant aux parois de la
caisse, poussaient des cris aigus.

Ils furent bientt disperss; mais, hlas! de toute ma rserve de
biscuits, je ne trouvai plus qu'un tas de miettes que les rats taient
en train de faire disparatre lors de mon arrive.

Cette dcouverte me foudroya, et je restai quelque temps sans avoir
conscience de moi-mme.

Les consquences d'un pareil vnement taient faciles  prvoir: la
faim, avec toutes ses horreurs, tait en face de moi. Les dbris
qu'avaient laisss les hideux convives, et qui auraient t dvors
comme le reste, si j'tais venu seulement une heure plus tard, ne
suffiraient pas pour me soutenir pendant huit jours; qu'arriverait-il
ensuite?

Plus d'espoir! la mort tait certaine, et quelle mort!

Terrifi par cette horrible perspective, je ne pris pas mme les
prcautions ncessaires pour empcher les rats de remonter dans la
caisse. J'tais condamn  mourir de faim, j'en avais la certitude, 
quoi bon diffrer l'excution de l'arrt? Autant mourir tout de suite
que d'attendre la fin de la semaine. Vivre quelques jours en pensant 
un supplice invitable, tait plus affreux que la mort; et la pense du
suicide me vint de nouveau  l'esprit.

Nanmoins elle ne me troubla qu'un instant; je me rappelais qu'
l'poque o je l'avais eue pour la premire fois, ma position tait
encore plus affreuse, la mort plus imminente; que j'y avais cependant
chapp comme par miracle; et je me disais que le salut tait encore
possible. Je n'en voyais pas le moyen, mais la Providence me
l'indiquerait, et en appelant toutes mes forces  mon aide je pourrais
peut-tre sortir de cette preuve. Toujours est-il que le souvenir du
pass, et les rflexions qui en dcoulaient, me rendirent un peu
d'espoir; c'tait une lueur bien vague, bien faible assurment, mais qui
suffit  rveiller mon courage et  me tirer de mon tat de prostration.
Les rats commenaient  se rapprocher de la caisse pour y continuer leur
repas, et la ncessit de leur en dfendre l'accs me rendit mon
nergie.

Ils n'avaient pas touch  mes fortifications; c'tait par derrire
qu'ils avaient pntr dans le magasin, en passant sur la caisse
d'toffe que je leur avais ouverte. Il tait fort heureux qu'ils eussent
rencontr la planche que j'avais mise au fond de la bote pour empcher
mes vivres de tomber, car sans cela je n'aurais pas retrouv une miette
de biscuits; mais ce n'tait qu'une question de temps: ds que les rats
savaient que derrire cette planche il y avait  faire bombance, ils
n'avaient pas hsit  la ronger pour en venir aux biscuits, et nul
doute que ce ne ft avec la connaissance du contenu de la caisse et
l'intention d'en profiter, qu'ils avaient mis tant d'ardeur  pntrer
dans ma cellule, d'o ils pouvaient d'un bond s'installer dans la bote.

Combien je regrettais de n'avoir pas mieux protg mon magasin! J'en
avais eu la pense; mais je ne me figurais pas que ces maudits rongeurs
s'y introduiraient par derrire; et tant qu'ils n'entraient pas dans ma
cabine, je croyais n'avoir rien  craindre de leur voracit.

Il tait trop tard pour y songer; comme tous les regrets, les miens
taient inutiles; et pouss par l'instinct qui vous porte  prolonger
votre existence, en dpit des ides de suicide que vous avez pu
concevoir, je rangeai sur la tablette qui tait dans ma cabine les
dbris que les rats avaient laisss dans la caisse. Je me calfeutrai de
nouveau, et me couchai pour rflchir  ma situation, que ce nouveau
malheur rendait plus sombre que jamais.




CHAPITRE XLIII.

 la recherche d'une autre caisse de biscuit.


Je rflchis pendant quelques heures au dplorable tat de mes affaires,
sans qu'il se prsentt une ide consolante. Je tombai dans le dsespoir
o m'avait plong au dbut la perspective d'une mort certaine; je
calculai, sans pouvoir en dtourner ma pense, qu'il me restait tout au
plus de quoi vivre pendant dix ou douze jours, et cela, en usant de mes
dbris avec une extrme avarice. J'avais dj souffert de la faim; j'en
connaissais les tortures; et l'avenir m'effrayait d'autant plus que je
ne voyais pas comment y chapper.

L'branlement que produisaient chez moi ces tristes rflexions
paralysait mon esprit; je me sentais pusillanime; toutes mes ides me
fuyaient, et quand je parvenais  les runir, c'tait pour les
concentrer sur l'horrible sort, qui m'attendait, et qu'elles taient
impuissantes  conjurer.

 la fin cependant, la raction s'opra; et je fis ce raisonnement bien
simple: J'ai dj trouv une caisse de biscuit, on peut en dcouvrir
une seconde. S'il n'y en a pas  ct de la premire, il est possible
qu'il y en ait dans le voisinage. Comme je l'ai dit plus haut, c'est
d'aprs leur dimension, et non suivant les articles qu'ils renferment,
que les colis sont rangs dans un navire. J'en avais la preuve dans la
diversit des objets qui entouraient ma cellule; n'y avais-je pas
rencontr cte  cte, du drap, de l'eau, de biscuit et de la liqueur?
Pourquoi n'y aurait-il pas une autre caisse de biscuit derrire celle o
j'avais pris l'toffe? Ce n'tait pas impossible; et dans ma position,
la moindre chance de succs devait tre accueillie avec empressement.

Aussitt que j'eus cette pense je retrouvai mon nergie, et ne songeai
plus qu'au moyen de dcouvrir ce que je cherchais.

Mon plan de campagne fut bientt tabli. Quant  la manire d'y
procder, je n'avais pas  choisir; pour instrument je ne possdais que
mon couteau, et je n'avais d'autre parti  prendre que de m'ouvrir un
passage  travers les caisses et les balles qui me sparaient du
biscuit. Plus j'y rflchissais, plus cette entreprise me semblait
praticable; il est bien diffrent d'envisager un fait au milieu des
circonstances ordinaires, ou sous l'empire d'un danger qui vous menace
de mort, quand surtout le fait en question est le seul moyen de vous
sauver. Les essais les plus tmraires paraissent alors tout naturels.

C'est de ce point de vue que j'examinais l'opration que j'allais tenter
et les efforts qu'elle exigerait. La peine, la fatigue disparaissent
d'un ct devant la perspective de mourir de faim, et de l'autre en face
de l'espoir de trouver des vivres.

Si j'allais russir! me disais-je; et mon coeur bondissait. Dans tous
les cas, mieux valait employer mon temps  cette recherche libratrice,
que de me livrer au dsespoir. Si mes efforts n'taient pas rcompenss,
la lutte m'pargnerait toujours les terreurs de l'agonie; du moins elle
en raccourcirait la dure, en me distrayant d'une part, et en me
laissant esprer jusqu'au dernier moment.

J'tais  genoux, mon couteau  la main, bien rsolu  m'en servir avec
courage. Lame prcieuse! combien j'en estimais la valeur? Je ne l'aurais
pas change pour tous les lingots du Prou.

J'tais donc agenouill; j'aurais voulu tre debout que les proportions
de ma case ne me l'auraient pas permis; vous vous rappelez que le
plafond en tait trop bas.

Est-ce l'attitude que j'avais alors qui m'en suggra l'ide, je ne
saurais pas vous le dire, mais je me rappelle qu'avant de me mettre  la
besogne, j'levai mon coeur vers Dieu, et que je lui adressai une prire
fervente; je le suppliai d'tre mon guide, de soutenir mes forces, et de
me permettre le succs.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma supplique fut exauce. Comment vous
raconterais-je cette preuve si je n'y avais pas survcu?

Mon intention tait de voir d'abord ce qu'il y avait derrire la caisse
o tait l'toffe de laine. Celle qui avait contenu les biscuits tant
vide, il m'tait facile de pntrer jusque-l; on se rappelle que c'est
en passant par celle-ci que j'tais arriv aux pices de drap qui me
rendaient tant de services. Pour franchir la seconde caisse, il fallait
tout bonnement en enlever quelques rouleaux d'toffe, puisqu'elle tait
ouverte. Je n'avais pas besoin de mon couteau pour cette opration, je
le mis de ct, afin d'avoir les mains libres; je fourrai ma tte dans
l'ancienne caisse  biscuit, et ne tardai pas  m'y trouver tout entier.

L'instant d'aprs je tirais  moi les rouleaux de drap, et je
m'efforais de les arracher de la bote.




CHAPITRE XLIV.

Conservation des miettes.


Cette besogne me donna beaucoup plus de peine et me prit beaucoup plus
de temps que vous ne pourriez l'imaginer. Le drap avait t emball de
manire  tenir le moins de place possible, et les rouleaux qu'il
formait se trouvaient presss dans la bote comme si on les y et serrs
 la mcanique. Ceux que j'avais tirs d'abord, et qui se trouvaient en
face de l'ouverture de la caisse, taient venus sans me donner trop de
fatigue; mais il n'en fut pas de mme pour les autres, il fallut toute
ma force, et en user longtemps pour en arracher quelques-uns. Tout 
coup j'eus affaire  des pices trop volumineuses pour passer par
l'ouverture que j'avais faite. J'en fus vivement contrari; je ne
pouvais agrandir cette ouverture qu'avec beaucoup de travail: la
situation des deux caisses m'empchait de faire sauter une nouvelle
planche; il fallait, pour largir le trou, faire usage de mon couteau,
et le mme motif rendait la coupe du bois extrmement difficile.

J'eus alors une ide qui me parut excellente, mais dont les consquences
devaient tre dsastreuses; ce fut de couper les liens qui attachaient
la pice, de prendre l'toffe par un bout, et de la faire sortir en la
droulant. Je russis, comme je m'y attendais,  dblayer le passage;
mais il avait fallu consacrer plus de deux heures  cette opration,
encore n'avais-je pas termin, lorsqu'un vnement des plus srieux me
fora d'interrompre mon travail. Comme je rentrais dans ma cabine, les
deux bras chargs d'toffe, j'y trouvai quinze ou vingt rats qui avaient
profit de mon absence pour en prendre possession.

Je laissai tomber le drap que je portais, et me mis  chasser les
intrus, que je parvins  renvoyer; mais, ainsi que je l'avais augur de
leur prsence, mes quelques miettes de biscuit avaient encore diminu.
Si je n'avais pas t contraint d'apporter l'toffe dans ma cellule, et
que j'eusse continu ma besogne jusqu' la dernire pice de drap, je
n'aurais plus rien trouv.

La nouvelle part que les rats avaient prise, tait peu considrable;
toutefois, dans ma position, la chose tait fort grave, et je dplorai
ma ngligence  l'gard de ces reliefs qui m'taient si prcieux; il
fallait au moins sauver les derniers dbris qui me restaient; et les
mettant dans un morceau d'toffe, je roulai celui-ci comme un
porte-manteau que j'attachai avec un fragment de lisire; je le plaai
dans un coin; puis le croyant en sret, j'allai me remettre 
l'ouvrage.

Me tranant sur les genoux, tantt les mains vides, tantt charg
d'toffe, je ne ressemblais pas mal  une fourmi qui fait ses
provisions; et pendant quelques heures je ne fus ni moins actif ni moins
courageux que cette laborieuse crature. La chaleur tait toujours
excessive, l'air ne circulait pas plus qu'autrefois dans ma cabine; la
sueur me jaillissait de tous les pores. Je m'essuyais le visage avec un
morceau de drap, et il y avait des instants o j'tais presque suffoqu.
Mais le puissant mobile qui me poussait au travail m'peronnait
vigoureusement, et je continuai ma besogne, sans mme songer  me
reposer.

Mes voisins, pendant ce temps-l, me rappelaient sans cesse leur
prsence; il y avait des rats partout; dans les interstices que les
futailles laissent entre les caisses, dans les encoignures formes par
la charpente de la cale, dans toutes les crevasses, dans tous les vides.
Je les rencontrais sur ma route, et plus d'une fois je les sentis courir
sur mes jambes. Chose singulire, ils m'effrayrent beaucoup moins
depuis que je savais que c'tait pour mon biscuit, non pour moi, qu'ils
venaient dans ma cabine; cependant je ne me serais pas endormi sans
m'tre d'abord protg contre leurs attaques.

Il y avait encore un autre motif  l'indiffrence relative qu'ils
m'inspiraient: la ncessit d'agir tait si imprieuse, que je n'avais
pas le temps de m'abandonner  des plaintes plus ou moins chimriques;
et le danger qui me menaait d'une mort presque certaine faisait plir
tous les autres.

Lorsque j'eus vid la caisse, je me dcidai  prendre un peu de repos et
 faire un lger repas. J'avais tellement soif, que je me sentais de
force  boire un demi-gallon; et comme j'tais sr que l'eau ne me
manquerait pas, je me dsaltrai compltement; le prcieux liquide me
semblait avoir une douceur inaccoutume, il surpassait l'ambroisie,
jamais nectar ne fut prfrable, et quand j'eus aval mon dernier verre,
je me sentis allgre et fort depuis la racine des cheveux jusqu' la
plante des pieds.

Je vais maintenant, pensais-je, m'affermir dans cet tat de bien-tre
en mangeant un morceau. Mes mains s'avancrent dans la direction du
chiffon de drap qui me servait de garde-manger, trsor d'une valeur....
Mais un cri d'effroi sortit de ma bouche: Encore les rats! Ces bandits
infatigables taient revenus, avaient perc l'toffe et dvor une
nouvelle part de ma rserve; il avait disparu de mon reliquat au moins
une livre de biscuit, et cela en quelques minutes. J'tais venu dans ce
coin-l un instant auparavant; j'avais touch le prcieux ballot, et ne
m'tais aperu de rien.

Cette dcouverte fut accablante; je ne pouvais pas m'loigner de mes
provisions sans m'attendre  ne plus rien trouver ensuite.

Depuis que je les avais retirs de la caisse, mes reliefs de biscuits
taient diminus de moiti; j'en avais alors pour dix jours, douze au
plus, en comptant la chapelure que j'avais soigneusement recueillie; il
n'y en avait pas assez maintenant pour aller au bout de la semaine.

Ma position devenait de plus en plus critique; nanmoins, je ne cdai
pas au dsespoir; plus le terme fatal se rapprochait, plus il fallait se
hter de dcouvrir d'autres vivres; et je me remis  travailler avec un
redoublement d'ardeur.

Quant au moyen de conserver le peu de dbris que j'avais encore, il n'y
en avait pas d'autre que de les prendre avec moi, et de ne pas les
quitter d'un instant. J'aurais pu augmenter l'paisseur de l'enveloppe,
en multipliant les tours d'toffe;  quoi bon? les rats seraient
toujours parvenus  la ronger, ils y auraient mis plus de temps; mais en
fin de compte le rsultat aurait t le mme.

Je fermai le trou qu'ils venaient de faire, et je dposai mon ballot de
miettes dans la caisse ou je travaillais, avec la dtermination de le
dfendre envers et contre tous. Je le plaai entre mes genoux, et bien
certain que les rats n'y toucheraient plus, je me disposai  dfoncer la
bote aux toffes,  ouvrir celle qui se trouvait derrire, et  en
examiner le contenu.




CHAPITRE XLV.

Nouvelle mesure.


Je voulus d'abord dtacher les planches, en les repoussant avec la main,
je n'y parvins pas. Je me couchai sur le dos, et me servant de mes
talons en guise de maillet, je frappai  coups redoubls, mais sans tre
plus heureux. J'avais mis mes bottines pour avoir plus de force; et
cependant aprs avoir cogn longtemps il fallut y renoncer. J'attribuai
cette rsistance  la solidit des clous; mais je vis plus tard qu'on ne
s'en tait pas rapport  la longueur des pointes, et que le fond de la
caisse tait protg par des bandes de fer dont tous mes efforts ne
pouvaient triompher. Coups de poing et coups de pied devaient donc tre
inutiles. Lorsque j'en eus la certitude, je me dcidai  reprendre mon
couteau.

J'avais l'intention de couper l'une des planches  l'un de ses bouts, de
manire  la dtacher en cognant dessus, et  n'avoir pas besoin de la
trancher en deux endroits.

Le bois n'tait pas dur, c'tait simplement du sapin; et je l'aurais
facilement coup, mme en travers, si j'avais t dans une meilleure
position. Mais j'tais press de toutes parts, gn dans tous mes
mouvements; outre la fatigue et le peu de force que j'avais dans une
pareille attitude, le pouce de ma main droite, que le rat avait mordu,
me faisait toujours beaucoup de mal. L'inquitude la frayeur et
l'insomnie m'avaient donn la fivre, et ma blessure, au lieu de gurir,
s'tait vivement enflamme: d'autant plus que j'avais t condamn  un
travail perptuel pour me dfendre, et que ne sachant pas me servir de
la main gauche, il avait fallu employer la main malade, en dpit de la
douleur.

Il en rsulta que je mis un temps norme  couper une planche de
vingt-cinq centimtres de largeur sur deux et demi d'paisseur. Je finis
cependant par russir, et j'eus la satisfaction, en m'appuyant contre
cette planche, de sentir qu'elle cdait sous mes efforts.

Il ne faut pas croire cependant que mon succs fut dcisif. Comme cela
m'tait arriv en dfonant la caisse de biscuit, je me heurtai cette
fois contre un obstacle qui ne me permettait de donner  mon ouverture
qu'un cartement de deux ou trois pouces. tait-ce une barrique, ou une
autre caisse? je ne pouvais pas le savoir; toujours est-il que je
m'attendais  cette dconvenue, et que je poursuivis mon oeuvre sans m'y
arrter. On s'imagine combien il fallut pousser, tirer, secouer dans
tous les sens pour dtacher cette planche des liens de fer qui la
retenaient  ses voisines.

Avant de venir  bout, je savais quel tait l'objet contre lequel mes
efforts allaient se briser. J'avais pass la main dans l'ouverture que
j'obtenais en appuyant sur ma planche, et mes doigts, hlas! avaient
rencontr une nouvelle caisse, pareille  celle o je m'escrimais;
c'tait le mme bois, la mme taille, sans doute la mme paisseur, les
mmes liens de fer et le mme contenu.

Cette dcouverte me dsolait: Qu'avais-je besoin d'ouvrir cette caisse
d'toffe? Mais tait-ce bien du drap? il fallait s'en assurer. Je
recommenai le mme travail, qui me donna bien plus de peine que la fois
prcdente: les difficults se compliquaient, la position tait plus
mauvaise; et je travaillais avec moins d'ardeur, n'ayant plus gure
d'espoir. Ds que mon couteau fut entr dans le sapin, et l'eut
travers, dans toute son paisseur, je sentis quelque chose de moelleux
qui fuyait devant l'acier, et dont la souplesse indiquait la nature.
C'tait perdre son temps que d'aller plus loin; mais j'obissais malgr
moi au besoin d'acqurir une preuve matrielle de ce que mon esprit ne
rvoquait pas en doute, et je poursuivis ma tche sous l'influence d'une
curiosit pour ainsi dire physique.

Le rsultat fut celui que j'attendais: c'tait bien du lainage qui se
trouvait dans la caisse.

Mon couteau m'chappa; et vaincu par la fatigue, accabl par le chagrin,
je tombai  la renverse, dans un tat d'insensibilit presque absolue.

Cette lthargie se prolongea quelque temps; je ne sais pas au juste
quelle en fut la dure; mais j'en fus tir tout  coup par une douleur
subite, pareille  celle que m'aurait cause une aiguille rougie, ou le
tranchant d'un canif qui se serait enfonc dans l'un de mes doigts.

Je me levai en secouant brusquement la main, persuad que j'avais saisi
mon couteau par la lame, car je me rappelai qu'il tait rest ouvert en
tombant.

Mais quand je fus rveill tout  fait, je compris que ce n'tait pas le
tranchant de l'acier qui m'avait caus cette douleur;  la sensation
toute particulire qui accompagnait ma blessure, je reconnaissais qu'un
rat m'avait mordu.

Mon engourdissement lthargique fut bientt dissip, et je retrouvai
toutes mes terreurs; cette fois l'attaque m'tait bien personnelle, et
avait eu lieu _sans provocation aucune_. Au brusque mouvement que
j'avais fait, l'agresseur s'tait sauv; mais il reviendrait, cela ne
faisait pas le moindre doute.

Plus de sommeil; il fallait se mettre sur ses gardes, et recommencer la
lutte. Bien que l'espoir de sortir de mon cachot ft bien faible 
prsent, je me rvoltais  la seule pense d'tre dvor tout vif; je
devais mourir de faim, c'tait affreux; mais cela m'effrayait moins que
d'tre mang par les rats.

La caisse o je me trouvais alors tait assez grande pour que je pusse y
dormir, et j'avais un tel besoin de repos que je fus oblig de faire un
grand effort pour la quitter. Mais l'intrieur de ma cabine tait plus
sr, je pouvais m'y barricader plus aisment, et j'y avais moins 
craindre mes odieux adversaires. Je ramassai mon couteau, le paquet o
tait mon biscuit, et je retournai dans ma cellule.

Elle tait devenue bien troite, j'avais t contraint d'y placer
l'toffe qui se trouvait dans la caisse, et j'eus de la peine  m'y
loger avec mes miettes. Ce n'tait plus une cabine, c'tait un nid.

Les pices de drap, empiles contre les tonnes d'eau et de liqueur, me
dfendaient parfaitement de ce ct; il ne restait plus qu' fortifier
l'autre bout comme il l'tait auparavant. La chose faite, je mangeai
l'une de mes parcelles de biscuit, je l'arrosai de libations copieuses,
et je cherchai le repos d'esprit et de corps qui m'tait si ncessaire.




CHAPITRE XLVI.

Une balle de linge.


Mon sommeil ne fut ni profond ni agrable; aux terreurs de l'avenir se
joignaient les souffrances du prsent; j'touffais dans ma cabine, et
l'oppression, cause par le manque d'air, augmentait les atrocits de
mon cauchemar. Il fallut nanmoins se contenter de cet assoupissement, 
la fois court et pnible.

 mon rveil, je fis l'ombre d'un repas, qui ne mritait gure de
s'appeler djeuner, car le jene n'en persista pas moins. Mais si la
chre tait rare, j'avais l'eau  discrtion, et j'en profitai
largement; le feu tait dans mes veines, et ma tte me semblait
embrase.

Tout cela ne m'empcha pas de retourner  l'ouvrage. Si deux caisses ne
renfermaient que du drap, il ne s'ensuivait pas que toute la cargaison
ft de mme nature, et je rsolus de persvrer dans mes recherches.
Toutefois, il me parut prudent de suivre une autre direction: les deux
caisses d'toffe se trouvaient exactement l'une devant l'autre, il tait
possible qu'une troisime ft place derrire la seconde. Mais il
n'tait pas ncessaire de continuer en ligne droite; je pouvais
traverser l'une des parois latrales, et me frayer un passage de ct,
au lieu de sortir par le fond mme de la caisse.

Emportant donc mon pain, comme j'avais fait la veille, je me remis  la
besogne avec un nouvel espoir; et aprs un rude labeur, que le peu
d'emplacement, la fatigue prcdente, les blessures de ma pauvre main
rendaient excessivement pnible, je parvins  dtacher le bout du colis.

Quelque chose se trouvait derrire; c'tait tout naturel, mais cela ne
rsonnait pas sous le choc. Ce fait me rendit un peu de courage: ce
n'tait pas une caisse de drap. Lorsque la planche fut assez carte
pour y passer la main, je fourrai mes doigts par l'ouverture; ils
rencontrrent de la grosse toile d'emballage; que pouvait-elle
recouvrir?

Je n'en sus rien, tant que je n'eus pas ouvert un coin de ce ballot, et
mis  nu ce qu'il renfermait. Je le fis avec ardeur, et ce fut une
nouvelle dception. Le ballot contenait de la toile fine, roule comme
le drap, mais tellement serre, que, malgr tous mes efforts, il me fut
impossible d'en arracher une seule pice.

Je regrettais maintenant que ce ne ft pas une caisse de drap; avec de
la patience, j'aurais pu la vider et la franchir; mais je ne pouvais
rien contre ce bloc de toile, aussi dur que le marbre, qui ne se
laissait ni entamer ni mouvoir; la trancher avec mon couteau, c'tait le
travail de plus de huit jours, et mes provisions ne dureraient pas
jusque-l.

Je restai quelque temps inactif, me demandant ce que j'allais faire.
Mais les minutes taient trop prcieuses pour les employer  rflchir;
l'action seule pouvait me sauver, et je fus bientt remis  l'oeuvre.

J'avais rsolu de vider la seconde caisse de draperie, de la dfoncer,
et de voir ce qu'il y avait derrire elle.

La bote tait ouverte, il ne fallait qu'en retirer l'toffe. Par
malheur c'tait le bout des pices qui tait tourn vers moi, et je crus
un instant que j'chouerais dans mon entreprise. Nanmoins,  force de
tirer, d'branler, de secouer ces rouleaux qui se prsentaient de
profil, je parvins  en arracher deux, et les autres suivirent plus
facilement.

Comme dans la caisse prcdente, je trouvai au fond de celle-ci des
pices plus volumineuses que les premires, et qui ne pouvaient plus
sortir par le trou du couvercle. Pour m'viter la peine d'agrandir
l'ouverture, j'adoptai le moyen qui m'avait dj servi: je droulai mon
toffe comme j'avais fait la premire fois.

Cela me parut d'abord facile. Je me flicitai de mon expdient; mais il
fut bientt la cause d'un embarras que j'aurais d prvoir, et qui vint
singulirement compliquer mes ennuis.

Mon travail se ralentissait peu  peu; il devenait pnible, et cependant
l'toffe se droulait avec d'autant plus de facilit que la caisse tait
moins pleine. Il fallut enfin m'arrter; je fus quelque temps sans
deviner  quel obstacle j'avais affaire; un instant de rflexion me fit
tout comprendre.

Il tait vident que je ne pouvais plus rien retirer de la caisse avant
d'avoir t l'toffe que j'avais accumule derrire moi.

Comment faire pour me dsencombrer? Je ne pouvais pas dtruire cette
masse de drap, y mettre le feu, ni la diminuer; je l'avais dj foule
de toutes mes forces, et il n'y avait pas moyen de la presser davantage.

Je m'apercevais maintenant de l'imprudence que j'avais commise en
dployant l'toffe, j'en avais augment le volume, et il n'tait pas
moins impossible de la replacer dans la caisse que de la retirer de
l'endroit qu'elle occupait. Elle gisait en flots serrs jusque dans ma
cabine, qu'elle remplissait tout entire; je n'aurais pas mme pu la
replier, car l'espace me manquait pour me mouvoir; et je me sentis
gagner par l'abattement.

Oh! non, pensai-je, il ne sera pas dit que je me serai dcourag, tant
qu'il me restera  faire un dernier effort. En gagnant seulement assez
de place pour sortir une dernire pice, je pourrai traverser la
caisse. L'esprance tait encore au fond de la botte. Si aprs cela je
ne rencontrais que de la toile ou du lainage, il serait temps de
m'abandonner  mon sort.

Tant qu'il y a de la vie, on ne doit pas dsesprer; et soutenu par
cette ide consolante, je me remis  la tache avec une nouvelle ardeur.

Je trouvai le moyen dplacer deux autres pices de drap; la caisse tait
 peu prs vide; je finis par m'y introduire, et, prenant mon couteau,
je me disposai  m'ouvrir un passage.

Il me fallait, cette fois, couper la planche au milieu, car l'toffe
m'en cachait les deux extrmits. Cela faisait peu de diffrence;
l'ouverture que je pratiquai ne m'en suffit pas moins pour atteindre mon
but: c'est--dire qu'elle me permit d'y fourrer la main, et de
reconnatre ce dont la planche me sparait. Triste rsultat de mes
efforts: c'tait un second ballot de toile.

Je serais tomb si le fait avait t possible; mais j'tais press de
toute part, et ne pus que m'affaisser sur moi-mme, n'ayant plus ni
force ni courage.




CHAPITRE XLVII.

Excelsior!


Ce fut encore la faim qui me tira de ma torpeur; l'estomac rclamait sa
nourriture quotidienne, il fallait lui obir. J'aurais pu manger sans
bouger de place, ayant mon biscuit avec moi; mais la soif m'obligeait 
retourner dans ma cabine. C'tait l que se trouvait ma cave, s'il
importait peu que je fusse ailleurs, soit pour manger, soit pour dormir,
j'tais contraint pour boire d'aller retrouver mon tonneau.

Ce n'tait pas une chose facile que de rentrer dans ma case; il fallait
dranger cette masse d'toffe qui s'levait comme un mur entre elle et
moi. Je devais le faire avec soin pour mnager la place; autrement je
refoulais cette masse de laine dans la cabine, et je ne pouvais pas
pntrer jusqu'au fond.

Il me fallut beaucoup de temps pour gagner la futaille. Enfin j'y
arrivai; et lorsque ma soif fut apaise, ma tte s'inclina, puis je
m'endormis, soutenu par le monceau d'toffe qui se trouvait derrire
moi.

J'avais eu soin de fermer la porte aux rats; et cette fois rien ne
troubla mon sommeil.

Le matin, c'est--dire quand je m'veillai; cela pouvait tre le soir
aussi bien que le milieu du jour, car je n'avais pas remont ma montre;
mes habitudes taient dtruites, et je ne savais plus rien des heures.
Enfin,  mon rveil, je mangeai quelques miettes et bus normment;
j'tais dsaltr, mais l'estomac criait famine; j'aurais aval sans
peine ce qui me restait de biscuit, et j'eus besoin d'un courage extrme
pour m'arrter au dbut; il fallut me dire que ce serait mon dernier
repas; sans la crainte de la mort je n'aurais pas eu la force de
supporter cette abstinence.

Aprs avoir fait ce trs-maigre djeuner, l'estomac rempli d'eau, et le
dcouragement au coeur, je retournai dans ma caisse avec l'intention de
faire de nouvelles recherches. Ma faiblesse tait grande, les ctes me
peraient la peau, et c'est tout ce que je pus faire que de remuer les
pices de drap pour me frayer un passage.

L'un des bouts de la caisse s'appuyait aux flancs du navire, je n'avais
donc pas  m'en occuper; mais celui qui tait en face regardait
l'intrieur de la cale, et ce fut de ce ct-l que je poussai mes
travaux.

Il est inutile de vous les raconter; l'opration fut la mme que les
trois prcdentes; elle dura plus longtemps et me conduisit au mme
rsultat. Je ne pouvais plus avancer, ni dans un sens, ni dans l'autre;
le drap et la toile me bloquaient de toute part, nul moyen de me
soustraire  mon sort, et cette conclusion me replongea dans la stupeur.

Mais ce nouvel accs de dsespoir fut bientt dissip. J'avais lu un
rcit palpitant o tait raconte la lutte hroque d'un petit garon
qui, enseveli sous des ruines, avait fini par triompher de tous les
obstacles, et littralement vaincu la mort. Je me rappelais qu'il avait
pris pour devise un mot latin qui voulait dire: Plus haut, toujours
plus haut!

Ce fut un trait de lumire: Plus haut! pensai-je; mais c'est l que je
dois aller. En suivant cette direction, je pouvais trouver un aliment
quelconque; d'ailleurs je n'avais pas  choisir: c'tait la seule voie
qui me ft ouverte.

Une minute aprs j'tais couch sur un chafaudage de drap, et cherchant
l'un des interstices que les planches laissaient entre elles, j'y
fourrais mon couteau. Ds que l'entaille me parut assez grande, je
saisis la planche  deux mains et l'attirai vers moi; elle cda....
Juste ciel! ne devais-je rencontrer que dception sur dception?

Hlas! j'en acqurais la preuve; ces balles de toile, ces monceaux
d'toffe qui m'opposaient leur masse impntrable, ou leurs plis
moelleux, me rpondaient affirmativement.

Il me restait la premire caisse, o j'avais trouv du drap, et celle o
avaient t les biscuits. La partie suprieure en tait encore intacte;
je ne savais pas ce qu'il y avait au dessus d'elles; et cette ignorance
me permettait d'esprer.

Je m'ouvris ces deux issues avec courage, mais sans tre plus heureux:
la premire me fit trouver une caisse de drap, la seconde un ballot de
toile.

Seigneur! m'avez-vous abandonn? m'criai-je avec dsespoir.




CHAPITRE XLVIII.

Un torrent d'eau-de-vie.


L'excs de fatigue avait amen le sommeil, je dormis longtemps, et me
rveillai beaucoup plus fort que je ne l'avais t depuis quelques
jours. Singulire chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir, le
courage m'tait revenu. Il semblait qu'une influence surnaturelle et
rendu  mon esprit toute sa vigueur. tait-ce une inspiration divine qui
m'engageait  persvrer? Malgr l'amertume de mes dceptions, j'avais
support le malheur sans murmurer, et ne m'tais pas rvolt contre
Dieu.

Je priai de nouveau le Seigneur de bnir mes efforts, et me confiai en
sa misricorde. Je suis persuad que c'est  ce sentiment que je dois ma
dlivrance; car c'est lui qui m'empcha de me livrer au dsespoir, et
qui me donna la force de poursuivre ma tche. J'avais donc l'esprit plus
lger, sans pouvoir l'attribuer  autre chose qu' une influence
cleste. Rien n'tait chang autour de moi, si ce n'est que ma faim
tait plus vive, et mon esprance moins fonde.

Je ne pouvais pas pntrer au del de cette nouvelle caisse d'toffe,
puisque je n'avais pas de place pour en loger le contenu. Il y avait
bien encore deux directions que je n'avais pas tent de prendre: l'une
tait ferme par la futaille d'eau douce, l'autre conduisait aux flancs
du navire. Pouvais-je traverser ma barrique sans perdre l'eau qu'elle
renfermait? J'eus un instant la pense d'y faire un trou dans la partie
suprieure, de me hisser par ce trou, et d'en faire un second de l'autre
ct; mais j'abandonnai ce projet avant de l'avoir termin: une
ouverture assez grande pour que je pusse m'y introduire causerait la
perte du liquide; un coup de mer, une brise un peu plus forte, qui
augmenterait le roulis, rpandrait toute ma boisson.

Je renonai d'autant plus vite  cette folle ide, qu'elle m'en suggra
une autre beaucoup plus avantageuse: c'tait de traverser la pipe
d'eau-de-vie; elle tait place de manire  rendre l'opration moins
difficile, et je me souciais fort peu de la perte de sa liqueur.
Peut-tre y avait-il derrire elle une provision de biscuit; rien ne le
prouvait; mais ce n'tait pas impossible, et le doute c'est encore de
l'espoir.

Couper en travers les douelles de chne qui formaient le fond de la
barrique, c'tait bien autre chose que de trancher le sapin d'un
emballage; et mon couteau n'avanait gure. Toutefois, j'y avais dj
fait une incision, lorsque j'tais  la recherche d'une seconde pipe
d'eau douce, et passant ma lame dans cette premire entaille, je
continuai celle-ci jusqu' ce que la planche ft entirement coupe; je
me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai contre l'toffe qui remplissait
ma cellule, en appliquant le talon de ma bottine  la douelle, je m'en
servis comme d'un blier pour enfoncer le tonneau. La besogne tait
rude, et la planche de chne fit une longue rsistance;  force de
cogner, je parvins cependant  briser l'un de ses joints; elle cda, et,
redoublant de vigueur, je finis par la repousser dans la futaille.

Le rsultat immdiat de cette prouesse fut un jet d'eau-de-vie qui
m'inonda. La nappe tait si volumineuse qu'avant que je fusse debout, la
liqueur ruisselait autour de moi, et je craignis d'tre noy. Il m'tait
saut de l'eau-de-vie dans la gorge et dans les yeux; j'en tais
aveugl, je fus pris d'une toux convulsive, et d'ternuments qui
menaaient de ne pas finir.

Je ne me sentais pas d'humeur  plaisanter; et cependant je pensai
malgr moi au duc de Clarence, et au singulier genre de mort qu'il avait
t choisir, en demandant qu'on le noyt dans un tonneau de Malvoisie.

Quant  moi, le flot qui me menaait disparut presque aussi vite qu'il
avait mont; il y avait plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la
cale, et au bout de quinze  vingt secondes il avait t rejoindre l'eau
de mer qui gargouillait sous mes pieds. Sans l'tat de mes habits, qui
taient tremps, et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se serait pas
dout de l'inondation; mais cette odeur tait si forte qu'elle
m'empchait de respirer.

Le mouvement du navire, en secouant la futaille, eut bientt vid cette
dernire, et dix minutes aprs l'irruption du spiritueux, il n'en
restait pas une pinte dans la barrique.

Mais je n'avais pas attendu jusque-l; l'ouverture que j'avais pratique
suffisait pour que je pusse m'y introduire,--il n'y avait pas besoin
qu'elle ft bien grande pour cela,--et aussitt que mon accs de toux
avait t calm, je m'tais gliss dans la barrique.

Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau; quelle que ft sa
dimension, c'tait autant de besogne faite, et il est plus facile de
continuer  couper une planche que d'y faire la premire entaille. Je
trouvai l'ouverture que je cherchais, non pas  l'endroit que je
supposais qu'elle devait tre, mais sur le ct de la barrique, et juste
 un point convenable.

J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais avec ardeur. Mes forces
me paraissaient dcuples, c'tait merveilleux; quelques minutes avant
j'tais fatigu, et maintenant je me sentais capable de dfoncer le
tonneau, sans en couper les douelles.

tait-ce le bien-tre que j'prouvais de cette vigueur, ou la
satisfaction qu'elle me donnait? Mais j'tais plein de gaiet, moi qui
ne la connaissais plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne
pnible, je me livrais au plaisir; et je ne me souciais pas mal du
succs de l'entreprise.

Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et que je me mis 
chanter comme un pinson. Plus d'ides noires; celle de la mort tait 
cent lieues; tout ce que j'avais souffert me paraissait un rve; je ne
savais plus que j'avais besoin de manger; la faim tait partie avec le
souvenir de mes douleurs.

Tout  coup je fus pris d'une soif violente; je me souviens d'avoir fait
un effort pour aller boire. Je parvins  sortir de la futaille, j'en ai
la certitude; mais je ne sais pas si j'ai bu;  compter du moment o
j'ai quitt mon travail, je ne me rappelle plus rien, si ce n'est que je
tombai dans un tat d'insensibilit voisin de la mort.




CHAPITRE XLIX

Nouveau danger.


Pas un rve ne troubla cette profonde lthargie qui dura quelques
heures. Mais quand je revins  moi, je me trouvai sous l'influence d'une
crainte indfinissable; j'prouvais une sensation trange; comme si,
lanc dans l'espace, j'avais flott dans l'atmosphre, ou que je fusse
tomb d'une toile, et que, ne pouvant trouver un point d'appui, ma
chute se continut toujours. Cette hallucination, des plus dsagrables,
me causait le vertige et me saisissait d'pouvante.

Elle devint moins pnible  mesure que je repris mes sens, et finit par
se dissiper tout  fait ds que je fus compltement rveill. Mais il me
resta une affreuse douleur de tte, et des nauses qui menaaient de me
faire vomir. Ce n'tait pas la mer qui me faisait mal; j'y tais
maintenant habitu; je supportais, sans m'en apercevoir, le roulis
ordinaire du vaisseau.

tait-ce la fivre qui m'avait saisi brusquement, ou m'tais-je vanoui
par dfaillance? Mais j'avais prouv l'un et l'autre, et cela ne
ressemblait en rien  la sensation qui me dominait.

Je me demandais, sans pouvoir me rpondre, ce qui avait pu me mettre
dans un pareil tat, lorsque la vrit se rvla tout  coup.

N'allez pas croire que j'avais bu de l'eau-de-vie; je n'y avais mme pas
got. Il tait possible qu'il m'en ft entr dans la bouche au moment
o elle avait jailli de la futaille; mais cette quantit n'aurait pas
suffi pour m'enivrer, quand mme il se fut agi d'une liqueur beaucoup
plus pure que celle dont il est question. Ce n'tait pas cela qui
m'avait gris; qu'est-ce que cela pouvait tre? Je n'avais jamais
ressenti de pareils symptmes; mais je les avais remarqus chez les
autres, et j'tais bien certain d'avoir prouv tous les phnomnes de
l'ivresse.

J'y rflchis quelque temps, et le mystre se dvoila: ce n'tait pas
l'eau-de-vie elle-mme qui m'avait enivr, c'en tait l'manation.

Avant de me mettre  la besogne, je me rappelais avoir non-seulement
beaucoup ternu, mais senti quelque chose d'inexprimable, un revirement
subit dans toutes mes penses, une transformation de tout mon tre, qui
fut bien autrement sensible quand j'entrai dans la futaille.

Je crus d'abord que j'allais suffoquer; puis je m'y accoutumai
graduellement, et cette sensation nouvelle me parut agrable. Je ne
m'tonnais plus d'avoir t si fort et si joyeux.

En me rappelant tous les dtails de ce singulier pisode, je compris le
service que la soif m'avait rendu, et je me flicitai de lui avoir obi.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, je ne savais pas si je m'tais
dsaltr; je n'avais aucun souvenir de m'tre approch de ma fontaine,
surtout d'y avoir puis. Je ne crois pas avoir t jusque-l; si j'avais
t le fausset, il est probable que je n'aurais pas su le remettre, et
la futaille se serait vide, tout au moins jusqu'au niveau de
l'ouverture, ce qui, grces  Dieu, n'tait pas arriv. Je n'avais donc
point  regretter d'avoir eu soif; bien au contraire, sans cela je
serais rest dans la pipe d'eau-de-vie; mon ivresse et t d'autant
plus grande; et selon toute probabilit, la mort en aurait t la
consquence.

tait-ce  un effet du hasard que je devais mon salut? J'y voulus voir
un fait providentiel; et si la prire peut exprimer la gratitude, la
mienne porta au Seigneur l'lan de ma reconnaissance.

J'ignorais donc si j'avais t boire. Dans tous les cas ma soif tait
ardente, et l'eau que j'avais prise m'avait peu profit; je cherchai
bien vite ma tasse, et ne la remis sur la tablette qu'aprs avoir bu au
moins deux quartes.

Le mal de coeur disparut, et les fumes, qui obscurcissaient mon esprit,
s'vanouirent sous l'influence de cette libation copieuse. Mais avec la
possession de moi-mme revint le sentiment des prils dont j'tais
environn.

Mon premier mouvement fut de reprendre ma besogne au point o je l'avais
interrompue; mais aurais-je la force de la poursuivre? Qu'arriverait-il
si je retombais dans le mme tat, si la torpeur me gagnait avant que je
pusse sortir de la futaille, si je manquais de prsence d'esprit, ou de
courage pour le faire?

Peut-tre pourrais-je travailler quelque temps sans prouver d'ivresse,
et m'loigner aussitt que j'en ressentirais l'effet. Peut-tre; mais
s'il en tait autrement? si j'tais foudroy par ces effluves
alcooliques? Savais-je combien de temps je leur avais rsist? je le
cherchai dans ma mmoire, et ne pus pas m'en souvenir.

Je me rappelais comment l'trange influence s'tait empare de moi, la
douceur que je lui avais trouve, la force qu'elle m'avait prte un
instant, l'agrable vertige o elle m'avait plong, la gaiet qu'elle
m'avait rendue, en face de la plus horrible des situations; mais je ne
savais pas la dure de ce moment d'oubli, qui me paraissait un songe.

Que tout cela vint  se renouveler, moins la circonstance favorable 
laquelle je devais mon salut; qu'au lieu de sortir pour aller boire, je
m'vanouisse dans la futaille, et le dnoment tait facile  prdire.
Je pouvais cette fois ne pas avoir soif, ou ne pas l'prouver d'une
manire assez violente pour triompher de l'engourdissement qui m'aurait
saisi. Bref, l'entreprise tait si chanceuse que je n'osai pas
m'aventurer.

Cependant il le fallait, sous peine de m'teindre  la place o j'tais
alors. Mourir pour mourir, il valait cent fois mieux ne pas se rveiller
de son ivresse, que d'avoir  supporter les horreurs de la faim.

Cette rflexion me rendit toute mon audace. Il n'y avait pas  hsiter;
je fis une nouvelle prire, et me glissai dans la pipe o avait t
l'eau-de-vie.




CHAPITRE L.

O est mon couteau?


En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau; je ne savais plus
quand je l'avais quitt, ni  quel endroit je l'avais mis. Avant de
m'introduire dans la barrique, je l'avais cherch dans ma cabine; et ne
l'ayant pas trouv, je pensai qu'il tait rest dans le tonneau; mais
j'avais beau tter partout, mes doigts ne rencontraient rien.

Cela commenait  m'alarmer; si j'avais perdu mon outil, il ne me
restait aucun espoir. O mon couteau pouvait-il tre? Est-ce que les
rats l'avaient emport?

Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches; elles ne
furent pas plus fructueuses. Je rentrai dans la barrique, et en explorai
de nouveau toutes les parties, du moins celle o mon couteau pouvait se
trouver, c'est--dire le fond de la pipe.

J'allais sortir une seconde fois, quand l'ide me vint d'examiner la
bonde; c'tait l que je travaillais, lorsque j'avais eu soif, et il
tait possible que j'y eusse laiss mon couteau; il s'y trouvait
effectivement, la lame enfonce dans la douelle que j'tais en train de
couper.

Il vous est plus facile de vous figurer ma joie qu' moi de vous la
dpeindre; mes forces et mon courage s'augmentrent de cet incident; et
sans perdre une minute je me remis  la besogne. Mais,  force de
servir, mon couteau s'tait mouss; il avait plus d'une brche, et mes
progrs taient bien lents  travers cette planche de chne, qui me
semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart d'heure que je
travaillais de toutes mes forces;  peine avais-je prolong mon entaille
de trois millimtres, et je commenais  me dire que je ne couperais pas
toute la douelle.

L'trange influence se faisait de nouveau sentir; je m'en aperus alors.
J'en connaissais le pril, et cependant je m'y serais abandonn sans
peur, car l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Nanmoins, je
m'tais promis de sortir du tonneau ds les premiers symptmes de
vertige, quelque pnible que cela pt tre, et j'en eus heureusement la
force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance dans la
futaille, ce qui aurait t le prlude de mon dernier sommeil.

Toutefois, lorsque les premires atteintes de l'ivresse se dissiprent,
j'en vins presque  regretter de leur survivre:  quoi bon prolonger la
lutte? Je ne pouvais sjourner dans la futaille qu'un instant, n'y
rentrer qu'aprs un long intervalle; le bois tait dur, mon outil ne
coupait plus; combien de jours me faudrait-il pour pratiquer une
ouverture suffisante? et les heures m'taient comptes?

Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, esprer de la franchir, le
courage ne m'aurait pas abandonn; mais c'tait impossible; et quand j'y
serais parvenu, j'avais dix chances contre une d'arriver  autre chose
qu' un aliment quelconque.

Le seul bnfice que m'et donn la peine que j'avais prise  l'gard de
cette futaille, c'est qu'en la dfonant j'avais gagn de l'espace. Quel
dommage de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il y et
au-dessus d'elle une caisse d'toffe, j'aurais pu vider celle ci comme
j'avais fait la premire, et m'avancer d'un degr.

Cette rflexion, qui me paraissait oiseuse, et que je faisais en
dsespoir de cause, me fit envisager la situation sous un nouvel aspect:
m'avancer d'un degr; c'est  cela que tous mes efforts devaient tendre.
Au lieu de m'escrimer inutilement contre ces douelles de chne, pourquoi
ne pas traverser les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait qu'un
faible obstacle, les dblayer successivement, gravir de l'une  l'autre,
et arriver sur le pont?

L'ide tait neuve. Si trange que cela paraisse, elle ne m'avait point
encore frapp; je ne puis expliquer le fait que par le trouble o
j'tais depuis longtemps.

Il devait y avoir au-dessus de ma tte bien des colis entasss les uns
sur les autres; la cale en tait pleine, et je me trouvais presque au
fond. L'arrimage avait continu pendant deux jours,  dater du moment o
je m'tais gliss dans le vaisseau; toute la cargaison tait donc
au-dessus du vide qui m'avait permis de descendre. Peut-tre y avait-il
dix ou douze caisses  franchir avant d'arriver  la dernire? Eh bien!
me dis-je, il suffirait d'en traverser une par vingt-quatre heures pour
gagner le fate en dix jours.

Quelle bonne ide, si elle m'tait venue plus tt! j'aurais eu le temps
de la mettre  excution; mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout
d'abord, quand la caisse tait pleine de biscuit, je serais sauv
actuellement. Et des regrets amers se joignaient  mon dsespoir.

Impossible nanmoins de renoncer  cette ide: c'tait la vie, la
libert, la lumire. J'y songeais malgr moi; et n'coutant pas mes
regrets, j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait  mon esprit.

Des vivres pour quelques jours, et le succs tait certain! mais ils me
manquaient d'une manire absolue; je n'aurais pas escalad le premier
chelon qu'il faudrait mourir sur la brche, faute d'un peu de
nourriture.

Les ides s'enchanent, et cette dernire pense en fit natre une
excellente, bien qu'elle puisse paratre odieuse  ceux qui ne meurent
pas d'inanition. Mais la faim simplifie normment le menu d'un repas,
et triomphe de toutes les rpugnances. Quand il a bien jen, l'estomac
n'a plus de dlicatesse; et le mien avait perdu tous ses scrupules. Je
le sentais capable de tout; pourvu qu'il manget, peu lui importait
l'aliment; et je vous assure qu'il trouva parfaite l'ide que je vais
vous dire.




CHAPITRE LI.

Souricire.


Il y a longtemps que je ne vous ai parl de mes rats; mais il ne faut
pas croire qu'ils m'eussent abandonn. Ils rdaient toujours dans mon
voisinage, et ne se montraient ni moins actifs ni moins bruyants; j'ai
la certitude qu'ils seraient tombs sur moi s'ils en avaient eu le
moyen.

Je ne bougeais pas, sans d'abord me fortifier contre leurs attaques, en
fermant avec soin les moindres issues de l'endroit o je me trouvais.
Malgr cela je les entendais continuellement; et deux ou trois fois, en
rparant mes murailles, j'avais t de nouveau mordu par cette maudite
engeance.

Cette parenthse vous fait deviner quel tait mon projet. N'tait-il pas
bien simple? je m'tais dit qu'au lieu de me laisser dvorer par les
rats, je ferais bien mieux de les manger.

Quelle horreur! vous crierez-vous.

Quant  moi, je n'prouvais aucune rpugnance pour ce genre de
nourriture, et  ma place vous n'en auriez pas eu davantage. De la
rpugnance? Au contraire, j'accueillis cette ide avec empressement, et
la saluai avec bonheur. Elle me permettait d'excuter mon dessein,
d'arriver sur le pont; en d'autres termes, elle me sauvait la vie.
Depuis qu'elle m'tait venue, je me sentais hors de danger; il ne
restait plus qu' le mettre  excution.

Jadis les rats m'avaient paru trop nombreux; peu m'importait maintenant
qu'il y en et des centaines. Je ne m'occupais que d'une chose, c'tait
de savoir comment les prendre.

Vous vous rappelez celui que j'avais tu en gantant mes bottines, et en
l'assommant  coups de semelle; je pouvais employer le mme procd,
mais  l'tude il me parut mauvais. En supposant qu'il me russt la
premire et la seconde fois, quand j'aurais tu deux rats, les autres
s'loigneraient de ma cabine; je n'avais plus de biscuit pour les y
attirer; les fines btes s'en seraient bientt aperues, et n'auraient
pas remis la patte dans un endroit o il n'y avait que des coups 
recevoir. Il valait mieux tout de suite s'approvisionner pour dix jours,
et n'avoir plus qu' m'occuper de mon travail. Peut-tre la chair en
deviendrait-elle meilleure; le gibier gagne  tre attendu. C'tait du
reste le parti le plus sage, puisque c'tait le plus sr; je m'y arrtai
et cherchai le moyen de prendre mes rats en masse.

Ncessit est mre de l'industrie; c'est  elle, bien plus qu' ma
propre imagination, que je dus le plan de ma ratire. Celle-ci n'avait
rien de trs-ingnieux, mais elle me permettrait d'arriver  mon but, et
c'tait l'important. Il s'agissait de faire un grand sac; la chose tait
facile, puisque j'avais de l'toffe: un morceau de drap pli en deux,
cousu avec de la ficelle, ferait parfaitement l'affaire. La corde ne me
manquait pas; j'avais tous les liens qui avaient attach les pices de
drap; mon couteau me servirait d'aiguille, je terminerais le sac par une
coulisse, et mes rats seraient pris au pige.

Ce ne fut pas seulement un projet; en moins d'une heure mon sac tait
cousu, la ficelle passe dans les trous qui en formaient la coulisse, et
le pige tout prt  fonctionner.




CHAPITRE LII.

 l'afft.


Tout en passant ma ficelle j'avais mri mon plan. Avant que le pige ft
termin, la manire de m'en servir tait arrte dans mon esprit.

Je dbarrassai d'abord ma cabine de toute l'toffe qui l'encombrait; la
chose tait praticable, depuis qu'en vidant la pipe d'eau-de-vie je m'en
tais fait une armoire. J'examinai ensuite avec soin toutes les issues
de ma case; je remis des tampons neufs o les anciens me parurent
mauvais, j'augmentai l'paisseur de ceux qui taient insuffisants, et ne
laissai d'autre ouverture que celle du passage qui se trouvait entre les
deux futailles, passage que les rats avaient l'habitude de suivre pour
arriver chez moi.

Ce fut  l'entre de ce dfil que je posai la bouche de mon sac, dont
l'cartement fut maintenu au moyen de petits btons, coups de la
longueur ncessaire.

M'agenouillant alors  ct de mon pige, et tenant  la main les
cordons qui devaient le fermer aussitt qu'il serait rempli, j'attendis
mes rats avec confiance.

[Illustration: J'attendis mes rats avec confiance.]

J'tais bien sr qu'ils allaient accourir, j'avais plac dans mon sac de
quoi les attirer; mon appt consistait en quelques miettes de biscuit,
la dernire bouche qui me restt; j'avais tout risqu sur cette chance
suprme. Que les rats vinssent  m'chapper, il ne me restait plus rien,
absolument rien pour vivre.

Les rats viendraient, j'en avais la certitude; mais seraient-ils assez
nombreux pour que la chasse ft bonne? S'ils allaient venir l'un aprs
l'autre, si le premier se sauvait en emportant l'appt! Dans cette
crainte j'avais cras mon biscuit, afin que les mangeurs fussent
obligs de rester dans le sac, et ne pussent pas s'enfuir avec le
morceau qu'ils auraient pris.

Le sort me favorisa; je n'tais pas  genoux depuis cinq minutes, que
j'entendis le pitinement des rats et le _quic-quic_ de leur voix aigu.

L'instant d'aprs, je sentis le pige s'branler entre mes doigts, ce
qui annonait l'arrive des victimes; les secousses devinrent plus
violentes; la foule se pressait dans mon sac pour partager le festin;
les convives se heurtaient, se bousculaient pour passer l'un devant
l'autre, et se querellaient bruyamment.

C'tait le moment d'agir; le sac tait plein; j'en serrai la coulisse et
rebouchai bien le passage.

Aucun des rats qui taient dans le pige n'avait pu s'chapper. Sans
perdre de temps, j'cartai l'toffe qui tapissait ma cabine, je posai
mon sac par terre,  un endroit o le chne tait parfaitement uni,
puis, appliquant sur le sac un morceau de l'une des caisses dfonces,
je me mis  genou sur cette planche, et y pesai de tout mon poids et de
toute ma force.

Pendant quelques minutes le sac m'opposa une vive rsistance; les rats,
mordant, criant et se dbattant, se dmenaient avec furie et vigueur. Je
ne m'arrtai pas  ces dmonstrations, et continuai de frapper et de
presser jusqu' ce que toute cette masse grouillante ft immobile et
silencieuse.

Je me hasardai alors  prendre le sac et  en examiner le contenu.
J'avais lieu d'tre satisfait; la prise tait bonne; le nombre des rats
paraissait considrable, et chacun d'eux tait mort; je le pensai du
moins, car le pige ne tressaillait mme pas.

Malgr cela je n'y fourrai la main qu'avec une extrme prcaution, et ne
retirai mes rats que l'un aprs l'autre, ayant soin de refermer le sac 
chaque fois. J'en avais dix.

Ah! ah! m'criai-je en apostrophant les morts, Je vous tiens donc,
odieuses btes! Vous expiez les tourments que vous m'avez fait souffrir;
c'est de bonne guerre; si tous n'aviez pas engag la lutte, vous seriez
encore sains et saufs dans vos galeries; je n'aurais pas song  vous
dtruire; mais en me rduisant  la famine, vous m'avez contraint d'en
venir  cette extrmit.

Tout en faisant ce discours, je dpouillais l'un de mes rats, avec
l'intention de le manger immdiatement.

Bien loin de ressentir du dgot pour le repas que j'allais faire,
j'prouvais la satisfaction que vous avez eue cent fois en face d'un bon
dner, qui chatouillait votre apptit.

J'avais tellement faim, que je pris  peine le temps d'corcher la bte;
et cinq minutes aprs j'avais aval mon rat: la chair et les os, tout y
avait pass.

Si vous tes curieux d'en savoir le got, je vous dirai qu'il n'a rien
de dsagrable; et que ce mets primitif me parut aussi bon qu'une aile
de volaille ou qu'une tranche de gigot. C'tait mon premier plat de
viande depuis que je me trouvais  bord, c'est--dire depuis un mois; et
cette circonstance, jointe au jene prolong qu'il m'avait fallu subir,
ajoutait certainement  la qualit du gibier. Toujours est-il qu'au
moment en question, il me sembla qu'il n'existait rien d'aussi parfait;
et je n'tais plus tonn d'avoir lu quelque part que les Lapons et
d'autres peuples mangeaient des rats.




CHAPITRE LIII.

Changement de direction.


Mes affaires avaient totalement chang d'aspect; j'avais des vivres pour
une dizaine de jours; et que ne peut-on pas faire en dix jours bien
employs? Il ne m'en faudrait pas davantage pour arriver sur le pont.
Cette entreprise, que je regardais comme impraticable, lorsque j'en
tais  ma dernire bouche, devenait possible depuis que mon
garde-manger tait plein.

Un rat par jour, me disais-je, aura non-seulement pour effet de me
nourrir, mais de me rendre des forces; et en y mettant du zle, mes dix
journes de travail suffiront bien pour me faire traverser la cargaison;
il faudrait mme qu'il y et dix ranges de caisses  franchir pour que
ces dix journes fussent ncessaires, et je suis persuad qu'il n'y en a
pas plus de sept ou huit.

J'avais retrouv l'esprance et le courage; il n'est rien de tel qu'un
estomac satisfait pour mettre l'esprit dans une heureuse disposition;
vous envisagez les choses tout autrement que vous ne les considriez 
jour.

Un seul point m'inquitait: pourrais-je triompher des effluves qui deux
fois m'avaient fait perdre connaissance? finirais-je par m'y habituer de
manire  m'ouvrir la futaille? L'avenir me l'apprendrait. Bien que je
n'en fusse pas  compter les minutes, comme une heure auparavant, je
n'avais pas de temps  perdre; et, prcipitant mon dner par une
libation d'eau claire, je me dirigeai vers l'ancienne pipe d'eau-de-vie,
avec l'intention d'en largir la bonde.

Mais elle tait pleine comme un oeuf, j'y avais serr l'toffe qui
encombrait ma cabine: circonstance que j'avais compltement oublie.

Aprs tout, rien n'tait plus facile que de vider la barrique; et posant
mon couteau, je me mis  la dbarrasser.

Tandis que je tirais mon toffe, une ide me vint tout  coup, et je me
fis les questions suivantes:

Pourquoi sortir ces pices de drap?  quoi bon me donner tant de peine?
Pourquoi m'obstiner  passer par cette futaille?

En effet, il n'y avait aucun motif pour que je prisse cette direction
plutt qu'une autre; c'tait bien quand je cherchais seulement  me
procurer des vivres; mais, depuis que mon intention tait de sortir de
la cale, je n'avais pas d'intrt  franchir ce tonneau; c'tait mme un
tort que d'y penser, puisqu'il n'tait pas dans la direction de
l'coutille, et que je devais suivre la voie qui me conduirait 
celle-ci. Je me rappelais qu'en entrant dans la cale, c'tait prs de la
futaille d'eau douce qu'il m'avait fallu passer; j'avais ensuite pris 
droite, puis tourn la barrique, et je m'tais trouv dans le vide qui
formait ma cellule. Tous ces dtails, que j'avais prsents  la mmoire,
prouvaient que j'tais presque au-dessous de la grande coutille, dont
s'loignait la pipe d'eau-de-vie; sans compter que le chne, dont
celle-ci tait faite, ne se tranchait pas comme le sapin d'une caisse
ordinaire; et que cette difficult se compliquait singulirement de
l'manation enivrante que renfermait la barrique.

Pourquoi ne pas me retourner vers les caisses? Le drap ne me gnait
plus, et une partie de la route m'tait dj ouverte du ct qu'il
fallait prendre.

La question fut bien vite rsolue; je replaai dans la barrique le drap
que j'en avais t, j'en fourrai de nouveau, que je pliai avec soin pour
en faire tenir davantage; et, ramassant les neuf rats qui me restaient,
je les remis dans mon sac, dont je serrai les cordons. Je n'avais pas
pris tous les rats du navire, il s'en fallait de beaucoup; et je
craignais que les camarades de mes dfunts ne vinssent m'aider  les
manger. D'aprs ce que j'avais entendu dire, la _ratophagie_ est dans
les habitudes de cette hideuse engeance, ce qui au fond est trs-heureux
pour nous, et je me mis en garde contre la voracit de mes voisins.

Aprs avoir termin tous ces arrangements, j'avalai une nouvelle ration
d'eau claire, et me glissai de nouveau dans l'ancienne caisse au drap.




CHAPITRE LIV.

Conjectures.


La caisse o je venais de rentrer pour la quatrime fois, contigu 
celle qui avait renferm les biscuits, devait me servir de point de
dpart pour l'ascension que je mditais; il y avait  cela deux motifs:

1 Je le supposais directement au-dessous de l'coutille (la bote aux
biscuits s'y trouvait bien, mais elle tait plus petite, et cela
m'aurait gn dans mon travail).

2 Je savais, et c'tait ma raison dterminante, qu'au-dessus de la
caisse au drap il se trouvait une autre caisse, tandis que sur la caisse
aux biscuits tait un ballot de toile. Or il tait bien moins difficile
de dfaire les pices de drap que d'arracher la toile du ballot; vous
vous rappelez qu'il m'avait t impossible d'en mouvoir une seule pice.

Peut-tre supposez-vous qu'une fois dans le caisse je me mis
immdiatement  l'oeuvre; vous vous trompez; je restai longtemps sans
faire usage ni de mon couteau ni de mes bras; mais mon esprit
travaillait, et toutes les forces de mon intelligence taient activement
employes.

Jamais, depuis la premire heure de ma rclusion, je n'avais eu autant
de courage que je m'en sentais alors: plus je rflchissais 
l'entreprise que j'allais tenter, plus je sentais grandir mes esprances
et plus j'tais heureux. Jamais, il est vrai, la perspective n'avait t
aussi brillante. Aprs la dcouverte de la futaille d'eau douce et la
caisse de biscuits, j'avais prouv une joie bien vive; mais c'tait
toujours la prison, les tnbres, le silence, toutes les tortures de
l'isolement; tandis qu' l'heure dont je vous parle, la perspective
tait bien plus attrayante.

Dans quelques jours, s'il n'arrivait pas d'obstacle, je reverrais le
ciel, je respirerais un air pur, j'entendrais le son le plus doux qu'il
y ait au monde: celui de la voix de ses semblables.

J'tais comme un voyageur qui, perdu depuis longtemps dans le dsert,
entrevoit  l'horizon quelque indice d'un endroit habit: un bouquet
d'arbres, une colonne de fume que le vent agite, une lumire lointaine,
quelque chose enfin qui lui donne l'espoir de rentrer dans la socit
des hommes.

Peut-tre tait-ce la douceur de cette vision qui m'empchait de
procder  la hte. L'oeuvre que j'allais entreprendre avait trop
d'importance pour qu'on s'y livrt sans rflchir. Quelque difficult
imprvue pouvait s'opposer au succs, un accident pouvait tout perdre au
moment de recueillir le prix de tant d'efforts.

Il fallait tout prvoir, s'orienter avec soin, et n'agir qu'avec
certitude. Une seule chose paraissait vidente: c'tait la grandeur de
la tche que je m'tais impose; je me trouvais au fond du navire, et je
n'ignorais pas la profondeur de la cale; je me rappelais combien j'avais
eu de peine  tenir jusqu'au bout, tant elle tait longue, la corde 
laquelle j'avais gliss pour descendre; et l'coutille m'avait paru bien
loin quand, au moment de quitter cette corde, j'avais relev les yeux.
Si tout cet espace tait plein de marchandises, et cela devait tre, que
de peine j'aurais  me frayer un chemin  travers toutes ces caisses! Je
ne pourrais pas aller en ligne droite, je rencontrerais des obstacles,
il faudrait les tourner, le travail s'en augmenterait d'autant. J'tais
cependant moins inquiet de la distance que de la nature des objets qui
se trouvaient sur ma route. Si, par exemple, une fois dsemballs, ils
acquraient un volume considrable, qu'il me ft impossible de rduire,
comme cela m'tait arriv pour le drap, je ne pourrais plus communiquer
avec la futaille, je n'aurais plus d'eau; et c'tait l'une de mes
apprhensions les plus vives.

J'ai dit combien je redoutais la toile; les quelques ballots que je
savais rencontrer m'obligeraient  de longs dtours; que deviendrais-je
si toute la cargaison en tait compose; il fallait esprer que cet
article y tait rare.

Je pensais  toutes les choses qui devaient se trouver dans le navire;
je me demandais ce que pouvait tre le Prou, et quel tait le genre
d'exportation que pt y faire la Grande-Bretagne; mais, pour me
rpondre, j'tais trop ignorant en gographie commerciale.

Toutefois la cargaison de notre vaisseau devait tre ce qu'on appelle un
assortiment, ainsi qu'il arrive en gnral pour tous les navires que
l'on envoie dans la mer du Sud; je devais m'attendre  rencontrer un peu
de tous les produits qui se fabriquent dans nos grandes villes.

Aprs y avoir rflchi pendant une demi-heure, je finis par me dire que
cela n'aboutissait  rien; il tait vident que je ne devinerais pas la
composition d'une mine avant de l'avoir sonde. Le travail seul pouvait
m'apprendre ce que je me demandais en vain; et le moment de l'action
tant arriv, je me mis  la tche avec ardeur.




CHAPITRE LV.

Joie de pouvoir se tenir debout.


On se rappelle que, lors de ma premire expdition dans les caisses
d'toffe, je m'tais assur de la nature des ballots qui les
entouraient; on se rappelle galement que s'il y avait de la toile 
ct de la premire caisse, c'tait un autre colis d'toffe qui se
trouvait au-dessus d'elle. Je l'avais ouvert, il ne me restait plus qu'
en ter le drap pour avoir un tage de franchi; et si l'on considre le
temps et la peine que m'vitait cette avance, on comprendra que j'avais
lieu de m'en fliciter.

Me voil donc  tirer l'toffe, ainsi que j'avais fait la premire fois;
j'y allais de tout mon coeur, mais la besogne tait rude; ces maudites
pices de drap n'taient pas moins serres que les autres, et il tait
bien difficile de les arracher de leur place. Je finis cependant par y
russir, et, les poussant devant moi, je les conduisis dans ma cabine,
o je les plaai au fond de l'ancienne pipe de liqueur. Ne croyez pas
que je les y jetai ngligemment; je les rangeai au contraire avec la
plus grande prcision; je remplis tous les coins, toutes les fissures,
tous les trous, si bien que les rats n'auraient pas pu s'y loger.

Toutefois, ce n'est pas contre eux que je prenais ces prcautions; ils
pouvaient aller o bon leur semblerait, je n'avais plus  les craindre.
J'en entendais bien encore quelques-uns rder dans le voisinage; mais la
razzia que j'avais faite leur avait inspir une terreur salutaire. Les
cris effroyables des dix que j'avais touffs avaient retenti dans toute
la cale, et averti les survivants de ne plus s'aventurer dans l'endroit
prilleux o leurs camarades trouvaient la mort.

Ce n'tait donc pas avec la pense de me fortifier contre l'ennemi que
je me calfeutrais si bien, c'tait simplement pour conomiser l'espace;
car, ainsi que je vous le disais, la crainte d'en manquer tait
maintenant ma plus vive inquitude.

Grce  ma patience, jointe  l'activit que j'avais mise dans cette
opration, la caisse tait vide, et toute l'toffe qu'elle avait
renferme se trouvait maintenant loge dans ma case, o elle tenait le
moins de place possible.

Ce rsultat satisfaisant augmentait mon courage, et me donnait une bonne
humeur que je n'avais pas eue depuis un mois. L'esprit lger, le corps
alerte, je grimpai dans la nouvelle caisse vide. Plaant en travers
l'une des planches qu'il m'avait fallu dclouer, j'en fis un banc, et
m'y reposai, les jambes pendantes, les bras  l'aise. J'avais assez de
place pour me redresser, et je ne puis vous dire la satisfaction que je
ressentais  me tenir droit et  relever la tte. Confin depuis bientt
cinq semaines dans une cellule d'un mtre d'lvation, moi qui avais
trente centimtres de plus, j'tais rest accroupi, les genoux  la
hauteur du menton; et, pour aller d'un endroit  l'autre, il avait fallu
me courber, malgr la fatigue que j'en prouvais.

Tout cela est peu de chose dans les premiers instants; mais  la longue
c'est excessivement pnible; aussi tait-ce pour moi un grand luxe de
pouvoir tendre les jambes et de ne plus avoir  me baisser. Mieux que
cela, je pouvais me tenir debout: les deux caisses communiquaient entre
elles et prsentaient une lvation d'au moins deux mtres; j'avais donc
au-dessus de la tte un espace considrable; mon plafond tait mme si
lev que je ne parvenais pas  le toucher du bout du doigt.

J'en profitai aussitt pour mettre pied  terre, et la jouissance que
j'prouvai  me redresser me fit sentir immdiatement que c'tait
l'attitude que je devais prendre. Contrairement  l'usage, elle me
donnait le repos, tandis qu'en m'asseyant je ressentais une fatigue qui
allait jusqu' la douleur. Cela vous parat singulier; mais cette
bizarrerie apparente n'avait rien que de naturel; j'tais rest si
longtemps assis, j'avais pass tant d'heures repli sur moi-mme, que
j'aspirais  reprendre cette fire attitude qui est particulire 
l'homme, et qui le distingue du reste de la cration. En un mot, je me
trouvais si bien d'tre debout que j'y restai pendant une demi-heure,
peut-tre davantage, sans penser  faire le moindre mouvement.

Pendant ce temps-l, je rflchissais de nouveau  la direction que
j'allais prendre; fallait-il percer le couvercle de la caisse que je
venais de dsemplir, ou la paroi qui tait rapproche de l'coutille? En
d'autres termes, laquelle devais-je suivre de la ligne horizontale ou de
la ligne verticale? Il y avait des avantages et des inconvnients des
deux cts; restait  peser les motifs qui militaient en faveur de ces
voies diffrentes, et  choisir entre elles; mais ce choix tait
difficile, et d'une telle importance que je fus longtemps  me dcider
pour l'une ou pour l'autre de ces deux directions.




CHAPITRE LVI.

Forme des navires.


En suivant la verticale, j'aurais moins de besogne  faire, puisque la
ligne droite est la plus courte. Une fois arriv au sommet de la
cargaison, je trouverais probablement un vide, je m'y introduirais et je
gagnerais l'coutille. C'tait le chemin direct, le seul qui part
indiqu; en effet, tout ce que me ferait gagner la voie horizontale
serait entirement perdu; je franchirais ainsi toute l'paisseur du
navire, sans me rapprocher du pont qui se trouvait au-dessus de ma tte.
Il fallait donc ne prendre cette direction que lorsque j'y serais forc
par un obstacle qui m'imposerait de faire un dtour.

Malgr cette conclusion toute rationnelle, ce fut horizontalement que je
me dirigeai tout d'abord; j'y tais dtermin par trois motifs: le
premier, c'est que le bout des planches qui formaient la paroi de la
caisse tait presque dclou, et n'exigeait qu'un faible effort pour se
dtacher compltement. Le second, c'est qu'en passant mon couteau dans
les fentes du couvercle, je rencontrais un de ces ballot impntrables
qui m'avaient arrt deux fois, et que j'avais tant maudits.

Ce motif aurait suffi pour me dcider  prendre l'autre direction, mais
il y en avait un troisime qui n'tait pas sans importance.

Pour le bien comprendre, il faut connatre l'intrieur des navires,
particulirement de ceux que l'on construisait  l'poque dont je vous
parle, et qui remonte  quelque soixante ans. Dans les vaisseaux d'une
forme convenable, tels que les Amricains nous ont appris  les faire,
l'obstacle dont j'ai  vous entretenir n'aurait pas exist.

Permettez-moi,  cette occasion, d'entrer dans quelques dtails
indispensables  l'intelligence de mon histoire; ils couperont un
instant le fil du rcit, mais j'espre que la leon qu'ils renferment ne
sera pas perdue pour vous, et qu'elle profitera un jour  votre pays,
lorsque vous serez en ge de la mettre en pratique.

J'ai toujours pens, ou pour mieux dire je suis depuis longtemps
convaincu de ce fait, car ce n'est pas une simple thorie; je suis
convaincu, dis-je, que l'tude de la _science politique_, ainsi que
l'appellent les hommes d'tat, est la plus importante qui puisse occuper
les hommes. Elle embrasse tout ce qui a rapport  l'ordre social et
influe sur toutes les existences. Tous les arts, tous les progrs
scientifiques ou industriels en dpendent; la morale elle-mme n'est que
le corollaire de l'tat politique d'un pays, et le crime, la consquence
de sa mauvaise organisation, car cet tat est la principale cause de sa
prosprit ou de sa misre.

Comme je le disais tout  l'heure, les lois d'un pays, en d'autres
termes son organisation politique, influent sur les moindres dtails de
l'existence, sur le navire et la voiture qui nous transportent, sur nos
instruments de travail, nos ustensiles de mnage, le confort de notre
intrieur, et chose bien autrement grave, sur la forme de notre corps et
la disposition de notre me.

Le trait de plume d'un despote, l'acte insens d'une chambre
lgislative, qui ne paraissent s'appliquer personnellement  aucun des
membres de la socit, exercent nanmoins sur chaque individu une
influence secrte qui, en une seule gnration, corrompt l'esprit de
tout un peuple et rend ses traits ignobles.

Je pourrais tablir ce fait avec la certitude d'une vrit mathmatique,
mais je n'ai pas le temps de le faire aujourd'hui; il me suffira de vous
en citer un exemple.

 une poque dj ancienne, le parlement britannique surimposa les
navires, car ceux-ci, comme tout le reste, doivent payer leur existence.
Ce qu'il y a de plus difficile en pareille occasion c'est toujours la
proportionnalit de l'impt. Il serait injuste d'exiger du propritaire
d'une barque la somme norme que l'on demande  celui d'un vaisseau de
deux mille tonnes. Ce serait absorber tout le bnfice du premier, et
faire chouer son embarcation avant de sortir du port. Comment faire
pour rsoudre le problme? La solution parat toute naturelle: il
suffit, pour y arriver, de taxer chaque navire proportionnellement  son
tonnage.

C'est ce que fit le parlement anglais. Mais une autre difficult se
prsenta: comment tablir la proportion voulue? Aprs en avoir dlibr,
on dcrta que les navires seraient taxs d'aprs leurs dimensions. Mais
le tonnage exprime le poids et non la masse des objets; comment rsoudre
cette nouvelle difficult? En tablissant le rapport du volume  la
pesanteur, et en cherchant combien chaque navire contient de ces units
de volume reprsentant le poids du tonneau. C'tait toujours, en fin de
compte, substituer la mesure au poids, et prendre la capacit du navire
pour base de la taxe, au lieu de la pesanteur du chargement.

Autre question dcoulant de la premire: Par quel moyen tablir les
proportions relatives des navires  taxer? En prenant la longueur de la
quille, la largeur des baux[15] et la profondeur de la cale; multipliez
ces trois termes l'un par l'autre, et le total vous donnera la capacit
des navires, _si toutefois les proportions de ces navire sont exactes_.

  [15] On appelle baux les solives qui traversent le navire d'un flanc 
    l'autre, et qui servent  soutenir les tillacs et  rendre le
    bordage plus ferme.

L'impt fut tabli sur ces bases, la loi fut vote, et si vous avez
l'esprit superficiel, vous pensez qu'elle tait juste, et ne pouvait
tre fcheuse que pour la bourse des gens qui devaient payer la taxe.

Dtrompez-vous; cette loi si simple et si juste en apparence a caus
plus de perte de temps et d'hommes, gaspill plus de richesses qu'il
n'en faudrait aujourd'hui pour racheter tous les esclaves de la terre.

Comment cela? demandez-vous avec surprise.

Non-seulement cette loi innocente retarda les progrs de la construction
navale, l'un des arts les plus importants qui existent, mais elle le fit
rtrograder de plusieurs sicles. Le propritaire d'un btiment, ou
celui qui voulait le devenir, ne pouvant pas viter la taxe, chercha par
tous les moyens  la rduire le plus possible; car la fraude est le
premier rsultat des charges trop lourdes, et n'en est pas le moins
triste. Il alla trouver le constructeur, lui commanda un vaisseau de
telle longueur, de telle profondeur, c'est--dire de tel tonnage, et
qui, par cela mme, devait payer un certain impt. Mais il ne se borna
pas  ces indications; il demanda qu'on lui ft un navire dont la cale
renfermt un chargement d'un tiers plus fort que ne le ferait supposer
le tonnage, d'aprs la mesure adopte pour tablir celui-ci. De cette
faon-l, il ne payerait en ralit que les deux tiers de la taxe, et
_frauderait ainsi le gouvernement_ dont la loi entravait ses
entreprises.

tait-il possible de construire un vaisseau dans ces conditions
frauduleuses? Parfaitement; il suffisait pour cela d'en augmenter
l'tendue, d'en faire saillir les cts, d'en largir l'avant, en un mot
de lui donner une forme absurde qui en ralentt la marche, et en ft la
tombe d'une foule de marins et de passagers.

Le constructeur avait donc le moyen de satisfaire l'armateur; il obit
aux ordres qui lui taient donns, et s'y conforma pendant si longtemps,
que finissant pas croire que cette structure ridicule tait la vritable
forme du navire, il ne voulut plus en changer. Cette conviction
dplorable s'tait tellement empare de son esprit, qu'aprs
l'abrogation de la loi qui l'avait fait natre, il fallut de bien
longues annes pour draciner cette erreur. Ce n'est que la gnration
suivante qui put s'apercevoir de la faute de ses devanciers, et rendra
aux navires une forme raisonnable. Encore n'est-ce pas en Angleterre, o
l'erreur avait pris racine, mais de l'autre ct de l'Ocan, que cette
nouvelle gnration vint au monde, fort heureusement pour nous, qu'elle
fit sortir de l'ornire o nous aurions langui pendant un sicle.

Il n'a pas fallu moins de cinquante ans pour arriver o nous en sommes,
c'est--dire bien loin de la perfection. Mais, dlivrs du cauchemar de
la taxe, les constructeurs se sont mis  regarder les poissons; et,
s'inspirant de leur mcanisme, ils font chaque jour de nouveaux progrs.

Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en affirmant _que la
science politique est la plus importante que puisse tudier l'homme_.




CHAPITRE LVII.

Un grand obstacle.


_L'Inca_, ce bon navire dont j'habitais la cale, tait construit comme
la plupart des btiments de son poque. Afin d'luder une partie de la
taxe, il avait la poitrine d'un pigeon, d'normes flancs qui dpassaient
de beaucoup les baux, et qui, vus d'en bas, se refermaient au-dessus de
vous comme une toiture. C'tait d'ailleurs la forme de tous les navires
marchands qui frquentaient nos parages.

Vous vous rappelez qu'au-dessus de la caisse o j'tais parvenu, il se
trouvait un ballot que je supposais rempli de toile; en explorant avec
soin toutes les fentes de ma bote, je dcouvris que ce ballot, que
j'avais cru plus considrable, n'occupait pas tout le dessus du
couvercle; il s'en fallait  peu prs de trente centimtres, et 
l'endroit o il cessait, je ne rencontrais plus rien; c'tait le ct de
la caisse qui touchait  la membrure du navire, et j'en conclus que cet
espace tait vide.

La chose est facile  comprendre: le ballot se trouvait  l'endroit o
les ctes du btiment commenaient  se courber, il les touchait par son
extrmit suprieure, et laissait ncessairement un vide de forme
triangulaire entre le couvercle qui lui servait de base et le point o
il rencontrait la charpente.

Ce fut pour moi un trait de lumire; il est certain que si j'avais
continu mon ascension en ligne directe, je serais arriv, comme le
sommet du ballot,  me trouver en contact avec les flancs du navire,
dont la courbe se prononait de plus en plus  mesure qu'ils
approchaient du pont. Avant de les rencontrer, j'aurais eu affaire 
tous les petits objets qu'on avait d placer dans les angles forms par
la carcasse du navire, et qui m'auraient donn bien plus de peine que
les grandes caisses de sapin, ou les ballots plus importants. Cette
raison, jointe  celles dont j'ai dj parl, me dterminait  quitter
la ligne droite pour suivre la diagonale.

Vous tes peut-tre surpris de me voir employer un temps prcieux 
faire tous ces calculs; mais si vous rflchissez au travail que
j'allais entreprendre,  la difficult de me frayer un passage  travers
les parois de la caisse, de m'ouvrir la voisine, et tous les colis
suivants, quand vous songerez qu'il me fallait tout un jour pour avancer
d'un chelon, vous comprendrez qu'il tait indispensable de ne pas agir
 la lgre, et de s'orienter avec soin pour ne pas faire fausse route.

Ensuite je fus bien moins long  choisir la direction que je voulais
prendre, qu' vous expliquer les motifs qui m'y dterminrent; cela ne
demanda pas plus de quelques minutes; et si je restai une demi-heure
sans travailler, c'est que j'avais besoin de repos, et que je jouissais
avec dlices de me sentir sur mes jambes et de redresser la tte.

Quand je fus suffisamment repos, je me hissai dans la caisse
suprieure, et me disposai  reprendre ma besogne.

Je tressaillis de joie en me trouvant dans cette caisse; j'avais gagn
le second tage de la cargaison, j'tais  plus de deux mtres du fond
de la cale, et  un mtre plus haut que je n'avais encore atteint,
c'est--dire plus prs des hommes, du jour et de la libert.

Comme je l'ai dj dit, les planches que j'avais en face de moi taient
presque dtaches, par suite des efforts que j'avais faits pour ter les
pices d'toffe; je sentais en outre que l'objet qui tait de l'autre
ct de la caisse en tait loign de sept ou huit centimtres, car
c'est tout au plus si je parvenais  le toucher avec la pointe de mon
couteau. L'avantage tait vident, cela me donnait plus de jeu, partant
plus de force, pour dmolir la paroi que j'avais  renverser.

Effectivement, bott  cette intention, je me couchai sur le dos et
donnai du pied contre la planche.

Des craquements successifs m'annoncrent que les clous avaient cd; je
continuai mes efforts, la planche se dtacha tout  fait et glissa entre
les deux caisses.

Aussitt je passai la main par la brche qui s'ensuivit, afin de
reconnatre ce qui venait ensuite; je ne sentis que le bois rugueux
d'une autre caisse d'emballage, et ne pus deviner ce que renfermait ce
nouveau colis.

Le reste des planches, qui compltaient la paroi que j'tais en train
d'abattre, suivit la prcdente; et je pus continuer mon examen: la
surface dont j'avais explor une partie, s'tendait,  ma grande
surprise, beaucoup plus loin que mes bras ne pouvaient atteindre, et
cela dans tous les sens; elle se dressait comme un mur, bien au del des
limites de la bote o je me trouvais alors, et il m'tait impossible de
deviner o elle s'arrtait.

Que ce ft un colis d'une dimension dmesure, j'en avais la certitude;
mais que pouvait-il contenir? Je ne m'en doutais mme pas. tait-ce du
drap? la caisse aurait t pareille aux autres: nanmoins ce n'tait pas
de la toile, et j'en tais bien aise.

J'introduisis mon couteau dans les fentes du sapin, et je sentis quelque
chose qui ressemblait  du papier; mais ce n'tait qu'une enveloppe, car
aprs avoir travers l'emballage, la pointe de mon couteau s'arrta sur
un objet aussi poli que du marbre. J'appuyai avec force, et je compris
que ce n'tait pas de la pierre, mais un bois dur et trs-lisse. Je
donnai un coup violent pour y enfoncer ma lame: un bruit singulier me
rpondit, un son prolong qui, cependant, ne m'apprenait pas quel objet
cela pouvait tre.

La seule chose  faire pour le savoir tait d'ouvrir la caisse et d'en
examiner le contenu.

Je suivis le procd qui m'avait dj servi, et coupai en travers l'une
des planches dont cette norme caisse tait faite. J'eus infiniment de
peine et fus au moins quatre ou cinq heures  pratiquer cette ouverture;
mon couteau ne coupait plus et ma tche en devenait plus difficile.

Je finis pourtant par complter la section, et par dtacher la partie
infrieure de la planche que je fis tomber entre les deux caisses; la
seconde moiti suivit la premire, et j'eus une ouverture assez grande
pour fouiller dans l'intrieur de cette bote gigantesque.

De monstrueuses feuilles de papier recouvraient la surface d'un corps
volumineux et rsistant; j'arrachai cette enveloppe, et mes doigts
glissrent le long d'un objet poli comme un miroir; mais ce n'tait pas
une glace, car ayant frapp cet objet d'un revers de main, il rsonna
comme il avait fait une premire fois; je donnai un coup plus fort et
j'entendis une vibration harmonieuse, qui me fit penser  une harpe
olienne.

C'tait un piano qui se trouvait dans la grande caisse, cela ne faisait
pas l'ombre d'un doute. Il y en avait un dans notre petit parloir; ma
mre en tirait des sons mlodieux; c'est encore aujourd'hui l'un de mes
plus doux souvenirs, et je reconnaissais les vibrations qui m'avaient
mu jadis. Cette grande table unie, o coulaient mes doigts comme sur du
verre, n'tait ni plus ni moins que la caisse de l'instrument.




CHAPITRE LVIII.

Dtour.


La certitude que je venais d'acqurir tait loin d'tre encourageante:
ce piano m'opposait une barrire peut-tre insurmontable; je ne pouvais
pas le traverser comme une planche de sapin. C'tait assurment le plus
grand de tous les pianos; quelle diffrence avec celui que je vois
encore dans notre petit parloir, et sur lequel ma mre excutait cette
bonne musique! Il tait pos de champ, et me prsentait son couvercle de
palissandre, o je ne dcouvrais pas le moindre petit trou, la plus
lgre fissure.

Jamais la lame de mon couteau ne parviendrait  mordre sur cette bote
glissante, dont le poli augmentait la duret.

Quand, d'ailleurs, je serais parvenu  faire une troue dans le
couvercle, soit en le coupant, soit en le dfonant, ce qui, avec de la
persvrance, n'et pas t impraticable, o cela m'aurait-il conduit?
Je ne connaissais pas la disposition intrieure d'un piano; tout ce que
je me rappelais, c'tait d'y avoir remarqu beaucoup de petits morceaux
d'ivoire et d'bne, un grand nombre de cordes en acier, des planches,
des pdales, une foule de choses qui devaient tre bien difficiles 
dfaire. Puis il y avait un fond solide; et aprs le fond du piano,
restait la caisse d'emballage.

En supposant que je parvinsse  dmonter, ou  briser toutes ces pices,
 les retirer de leur tui,  les ranger derrire moi pour dblayer la
place, aurais-je assez de terrain pour agir et pour me permettre de
faire une entaille qui me permt d'y passer? La chose tait douteuse; je
me trompe, j'avais la certitude qu'elle tait impraticable.

Plus j'y pensais, plus je voyais l'impossibilit de l'entreprise, et,
aprs l'avoir envisage sous toutes ses faces, j'y renonai
compltement; il tait beaucoup plus sage de me dtourner que de
chercher  m'ouvrir une brche dans cette muraille de palissandre ou
d'acajou.

Ce n'est pas, toutefois, sans chagrin que je pris cette rsolution;
j'avais eu tant de peine  ouvrir la caisse du piano! Il m'avait fallu
une demi-journe de travail pour dfoncer la bote au drap et pour scier
la planche voisine; tout cela en pure perte. Mais qu'y faire, sinon
rparer le temps perdu? Comme un gnral qui assige une ville, et qui
voit ses attaques repousses, je fis une nouvelle reconnaissance des
lieux, afin de dcouvrir la meilleure route  suivre pour tourner la
forteresse qui me dfendait le passage.

J'tais toujours persuad que c'tait un ballot de toile qui se trouvait
au-dessus de ma tte, et cette conviction m'empchait de me diriger de
ce ct-l; il ne me restait plus qu' choisir entre la droite et la
gauche.

Cela ne m'avancerait pas d'un centimtre; je n'en serais jamais qu'au
mme tage, et par consquent tout aussi loin du but; mais j'avais si
peur de cet affreux ballot de toile!

Mon travail du jour n'tait cependant pas tout  fait perdu; en faisant
sauter la paroi latrale de la caisse d'toffe, j'avais trouv, ainsi
que je l'ai dit, un vide entre elle et cette grande bote qui renfermait
le piano, je pouvais y introduire le bras jusqu'au-dessus du coude, et
cela me permettait de palper les colis qui se trouvaient dans les
environs.

 droite et  gauche taient deux caisses entirement pareilles  celles
que j'occupais, et qui devaient tre remplies d'toffes de laine, ce qui
m'allait assez bien. J'tais habitu  l'effraction de ces sortes de
colis; j'avais trouv la manire de les dbarrasser de leur contenu, et
cette besogne n'tait pour moi qu'une bagatelle. Plt  Dieu que toute
la cargaison et t forme de cet article, pour lequel taient renomms
les comts de l'ouest de l'Angleterre.

Comme je faisais cette rflexion, tout en explorant la surface de ces
colis, je levai le bras pour voir de combien le ballot de toile
dpassait le dessus de la caisse vide;  ma grande surprise, il ne
dbordait pas. J'avais pourtant observ que ces ballots taient  peu
prs de la mme dimension que les caisses d'toffe; et comme celui dont
il s'agissait n'allait pas jusqu'au bout de l'autre ct, o la courbure
de la charpente l'empchait de se caser, j'en avais conclu qu'il devait
dborder  droite de toute la largeur qu'il laissait vide  gauche; mais
il n'en tait rien, c'tait la preuve qu'il tait moins grand que les
autres.

Cette remarque toute naturelle changea le cours de mes ides: si le
ballot en question diffrait de ceux que j'avais trouvs, sous le
rapport du volume, ne pouvait-il pas renfermer autre chose que de la
toile? Je l'examinai avec soin, et fus agrablement surpris en
dcouvrant que ce n'tait pas du tout un ballot, mais bel et bien une
caisse; elle tait seulement entoure d'une matire paisse et molle,
d'une sorte de paillasson ou de natte, et c'tait l ce qui avait caus
mon erreur.

Ds lors il tait possible de revenir  mon plan primitif, et de
continuer ma route en ligne directe; je viendrais facilement  bout de
ce paillasson, la bote qu'il enveloppait ne serait pas plus dure que
les autres, et je l'aurais bientt dfonce.

Avant d'arriver au paillasson, il fallait dcouvrir la caisse ou je me
trouvais; vous connaissez les dtails de cette besogne, et je ne vous
les rappellerai pas; il me suffira de vous dire qu'elle fut moins
difficile que je ne m'y attendais, en raison du vide qui se trouvait 
ma droite; et je fus bientt en face du paillasson, qui m'offrit peu de
rsistance.

La bote qu'il entourait et que j'allais attaquer tait bien en sapin;
elle me parut moins paisse que les autres, elle n'tait pas barde de
fer comme les grandes caisses d'toffe, les clous en taient peu
nombreux, toutes circonstances favorables dont je me flicitai. Au lieu
de prendre la peine de couper les planches, ce qui tait long et
difficile, je pourrais les dtacher tout d'abord, en me servant d'un
objet quelconque pour en arracher les pointes. J'avais vu souvent ouvrir
ainsi les caisses, au moyen d'un ciseau qui fait l'office de levier.

Je pensais bien peu, en me flicitant de ces heureuses circonstances,
qu'elles seraient pour moi la cause d'un grand malheur, et que la joie
qu'elles me donnaient allait se changer en dsespoir.

Vous allez le comprendre en quelques mots.

J'avais insr mon couteau sous l'une des planches, avec l'intention
d'prouver la rsistance que celle-ci m'opposerait; j'appuyai trop sans
doute, car un craquement sec, plus douloureux pour moi que n'et t la
dtonation d'un pistolet, dont le coup m'aurait frapp, m'annona que je
venais de briser la lame de mon couteau.




CHAPITRE LIX.

La lame brise.


La lame s'tait rompue compltement, et restait fixe entre les deux
cts de la caisse; le manche seul me restait  la main; en passant le
doigt sur l'extrmit de celui-ci, je ne trouvais plus qu'un tronon
imperceptible, deux ou trois millimtres au-dessus de la charnire.

Je ne puis pas vous dire le chagrin que j'en prouvai; toutes les
consquences de cet accident m'apparurent: que pouvais-je faire sans
instrument?

Plus moyen de gagner l'coutille, d'arriver sur le pont; il me fallait
renoncer  mon entreprise, et je me retrouvais face  face avec la mort.

Il y avait quelque chose de terrifiant dans la raction que je
subissais: la douleur effroyable qu'elle me causait tait rendue plus
vive par la soudainet du choc. Une minute avant, j'tais plein de
confiance, tout semblait seconder mes voeux, et ce malheur imprvu me
replongeait dans l'abme.

J'tais foudroy, je ne pensais plus.  quoi bon rflchir? je ne
pouvais plus rien faire, puisque je n'avais plus d'outil.

Mon esprit s'garait; je passai machinalement les doigts sur le manche
de mon couteau, et restai le pouce appuy sur le tronon de la lame; je
ne pouvais pas croire qu'elle ft brise; cela me paraissait un rve; je
doutais de mes sens, je ne me possdais plus.

Peu  peu la ralit se fit jour dans mon esprit: c'tait bien vrai;
j'avais perdu tout moyen de me sauver. Mais lorsque j'avais compris
toute l'tendue de mon malheur, je cherchai instinctivement  lui
chapper.

Les paroles d'un grand pote, que j'avais entendu lire  l'cole, me
revinrent  la mmoire:

_Mieux vaut se servir de ses armes brises, que de faire usage de ses
mains nues._

Personne plus que moi ne devait mettre  profit la sagesse de ces
paroles. Je songeais  reprendre ma lame; elle gisait toujours entre les
planches,  l'endroit o elle s'tait casse.

Je l'en retirai avec soin pour qu'elle ne tombt pas: elle restait tout
entire; mais, hlas!  quoi pouvait-elle me servir, maintenant qu'elle
tait spare du manche?

Par bonheur, elle tait forte et longue; j'essayai d'en faire usage, et
vis avec joie qu'elle coupait encore un peu; en l'entourant d'un
chiffon, qui en envelopperait la base, elle pouvait me rendre du
nouveaux services; mais il ne fallait pas compter sur elle pour ouvrir
des caisses, comme elle l'avait fait jusqu'ici.

Il ne pouvait pas tre question de la remmancher, bien que l'ide m'en
ft dj venue; l'impossibilit de faire sortir de la charnire la
partie qui s'y trouvait engage ne permettait pas qu'on y songet.

Certes, si j'avais pu enlever ce tronon de la place qu'il occupait, le
manche aurait pu me resservir; j'aurais introduit la partie brise de la
lame entre les deux lvres qui le terminaient, et, comme je ne manquais
pas de ficelle, j'aurais li solidement les deux parties du couteau, de
manire  rtablir celui-ci. Mais comment arracher ce tronon, maintenu
par un clou riv?

Le manche ne m'tait pas plus utile qu'un simple morceau de bois:
beaucoup moins, pensai-je; avec un morceau de bois pur et simple, je
ferais  ma lame une poigne qui me permettrait de m'en servir.

Il n'en fallut pas davantage pour rendre  mon esprit toute son
activit, et je ne pensai plus qu' remmancher mon couteau.

Sous l'empire des circonstances qui tenaient toutes mes facults en
veil, j'eus bientt une ide; l'excution en fut rapide, et, quelques
heures aprs l'incident qui m'avait mis au dsespoir, j'tais en
possession d'un couteau complet, dont le manche tait grossier, je
l'avoue, mais qui n'en tait pas moins commode; et j'avais retrouv
toute ma confiance.

Comment aviez-vous fait? direz-vous. Ce fut bien simple: toutes ces
caisses que j'avais dmolies, et dont les planches avaient deux ou trois
centimtres d'paisseur, me fournissaient les matriaux ncessaires. Je
pris l'un des clats de bois qui m'entouraient, et lui donnai la
dimension, et  peu prs la forme que devait avoir mon manche; la lame,
garnie d'toffe  la base, comme je l'ai dit plus haut, avait suffi  ce
lger ouvrage; une fois le manche termin, j'avais pratiqu une fente 
l'extrmit suprieure, et j'y avais enfonc ma lame. Il ne restait plus
qu' l'attacher solidement; je pensais d'abord  la ficelle que vous
savez, mais je changeai bientt d'avis. Cette ficelle pouvait se
desserrer, se trancher ou se dfaire, la lame sortir du manche, et
tomber entre les colis, o elle serait perdue sans retour; c'tait un
accident trop grave pour que je ne prisse pas le moyen de l'viter.

Avec quoi, cependant, attacher cette lame et la fixer au manche, si ce
n'est avec de la ficelle, quand on n'a pas autre chose? Je me le
demandais comme vous. Un bout de fil d'archal aurait bien fait mon
affaire; mais il fallait en avoir, et je n'en possdais pas. Quelle
sottise! et les cordes du piano!

Je me retournai vers l'instrument, qui absorba de nouveau mon attention.
S'il avait t ouvert, j'y aurais pris, sans retard, le fil de mtal
dont j'avais besoin; mais il fallait l'ouvrir, et c'tait l le
difficile; je n'y avais pas song. Mme avec un bon couteau parfaitement
emmanch, il n'est pas sr que j'y fusse parvenu; avec une lame pure et
simple, il ne fallait pas y penser, et j'abandonnai mon expdient.

Il fut bientt remplac par un autre; les bandes de fer, qui reliaient
entre elles les diffrentes parties des caisses, pouvaient parfaitement
me servir; elles taient souples et minces, et deux ou trois tours de
ces bandelettes feraient une excellente virole; je maintiendrais
celle-ci au moyen d'une ficelle, qui, cette fois, se trouverait bien
suffisante.

La chose se fit comme je viens de vous le dire, et mon couteau fut
restaur. La lame en tait un peu plus courte, mais ce n'tait pas un
inconvnient pour ce que j'en voulais faire, et cette pense mit le
comble  ma satisfaction.

Il y avait alors prs de vingt heures que j'tais veill. Je songeais 
quitter l'ouvrage au moment o j'avais cass mon couteau; aprs ce
malheur, il m'aurait t impossible de fermer l'oeil; et je n'avais pas
dormi.

Une fois que j'eus retrouv mes esprances, je me dirigeai vers ma
cabine avec l'intention de me reposer de corps et d'esprit. Il est
inutile d'ajouter que la faim me poussa vers le buffet; j'en sortis un
rat que je mangeai avec un plaisir dont vous vous tonnez, et qui
aujourd'hui ne me surprend pas moins que vous.




CHAPITRE LX.

Espace triangulaire.


Je passai la nuit dans mon ancienne cabine; il serait plus juste de dire
que j'y restai pendant mon sommeil, car il pouvait tre grand jour; mais
peu importe, je n'en dormis pas moins bien, et me rveillai plein de
vigueur. C'tait mon nouveau rgime qui, sans aucun doute, produisait
cet heureux effet; car, en dpit de la rpugnance qu'il vous inspire, il
faut reconnatre qu'il tait nourrissant.

Je n'hsitai pas  djeuner de la mme chre; et aprs avoir bu ma
ration d'eau je retournai dans la caisse o j'avais pass la journe
prcdente et une partie de la nuit.

En me retrouvant  la mme place que la veille, je ne pus pas me
dissimuler que j'avais fait peu de chemin pendant cette longue sance;
mais quelque chose me faisait pressentir que j'allais tre plus heureux.

Vous vous rappelez qu'au moment o la rupture de ma lame tait venue me
plonger dans la douleur, j'tais plac dans les circonstances les plus
favorables o je me fusse encore trouv: la caisse  laquelle j'avais
affaire semblait facile  ouvrir; et je me revis dans la mme situation
en reprenant mon travail.

Cette fois, comme vous pensez, je n'eus pas la tmrit de me servir de
mon couteau pour soulever les planches et les enlever de leur point
d'attache. Je connaissais trop la valeur de cet instrument, qui tait
celui de ma dlivrance, et je cherchai un autre levier.

Il me faudrait un morceau de bois trs-dur, pensai-je.

Je me souvins tout  coup des douelles de la barrique d'eau-de-vie.

Je fus aussitt dans ma cabine; o je me rappelais les avoir laisses.
Effectivement, aprs avoir drang quelques pices de drap, et ttonn
pendant quelques minutes, je me trouvai possesseur d'une planche troite
et solide qui me sembla remplir toutes les conditions voulues.

De nouveau  la besogne, j'amincis le bout de ma planchette, et
l'introduisant avec un peu de peine, il est vrai, sous les planches qui
formaient l'un des cts de la caisse, je l'y enfonai le plus possible
en frappant dessus avec un morceau de bois.

Lorsqu'elle fut solidement ancre, je pesai de toutes mes forces sur le
bout qui tait libre, et aprs de nombreuses secousses, j'eus la
satisfaction d'entendre craquer les pointes qui se dtachaient. Mes
doigts prirent alors la place du levier, j'attirai la planche vers moi,
et la brche fut ouverte.

La planche voisine se dtacha plus facilement; il en rsulta une
ouverture bien assez large pour me permettre de vider la bote de ce
qu'elle pouvait contenir.

C'taient des paquets oblongs, ayant la forme des pices de toile ou de
drap, mais bien plus lgers, surtout plus lastiques, ils n'en
sortiraient que plus facilement, et je n'aurais pas besoin de les
dfaire pour les ter de la caisse.

Quant  m'assurer de leur nature, je n'en eus pas mme la curiosit; et
il me serait impossible de vous dire ce qu'il y avait dans ces paquets,
si en tirant l'un d'eux, qui tait plus serr que les autres,
l'enveloppe ne s'en tait dchire: au moelleux du tissu que mes doigts
rencontrrent, ils reconnurent que c'tait du velours.

La caisse fut bientt vide, son contenu rang avec soin derrire moi; et
le coeur palpitant, je me hissai dans l'espace que je venais de
m'ouvrir: j'tais d'un tage plus prs de la libert.

Il ne m'avait fallu que deux heures pour faire ce pas norme; c'tait
d'un bon augure; la journe commenait bien, et je rsolus de ne pas
perdre une minute, puisque le sort se montrait si favorable.

Aprs avoir t me rafrachir  mon tonneau, je remontai dans la caisse
au velours, et je commenai une nouvelle srie d'explorations. Comme il
tait arriv pour la caisse au drap, la partie suprieure, galement
appuye contre le piano, pouvait se dtacher avec un peu d'effort; et
sans pousser au del mon examen, j'appuyai mes talons contre les
planches et les frappai vigoureusement.

Je n'avais pas beaucoup de force, en raison de la gne que j'prouvais
dans ma nouvelle bote, dont la dimension tait beaucoup moindre que
celle de la caisse aux toffes.  la fin, cependant, les planches se
dtachrent, et tombrent les unes aprs les autres dans le vide que
j'ai signal.

Je pus, ds lors, continuer mon examen des lieux, et je me penchai pour
sentir ce qu'il y avait autour de moi; je m'attendais  trouver le grand
piano, se dressant toujours comme un mur, et j'avais bien peur qu'il ne
fermt tout l'espace. Il est certain que l'norme caisse n'avait pas
chang de position, c'est elle que je rencontrai tout de suite; mais je
ne pus retenir un cri de joie en m'apercevant qu'elle ne bouchait pas la
moiti de l'ouverture; et, chose qui me rendait encore plus heureux,
c'est qu'en suivant le bord avec la main, je dcouvris que dans
l'endroit o elle n'arrivait pas, il se trouvait un vide, presque aussi
large que la caisse au velours.

Quelle agrable surprise! autant d'avance pour mon tunnel. J'tendis le
bras, et ma joie devint de plus en plus grande: le vide existait
non-seulement en largeur, mais il montait jusqu' l'extrmit du piano,
et formait une cellule triangulaire dont la pointe tait prcisment
tourne vers le bas. Cela tenait  la forme du piano qui, au lieu d'tre
carr, allait en diminuant de largeur; il tait plac de champ, et comme
il reposait sur le ct le plus large, il y avait ncessairement un vide
 partir de son chancrure.

Apparemment qu'il n'y avait pas eu de caisse ou de ballot qui pt se
caser dans cet espace triangulaire, puisqu'il tait inoccup. Tant
mieux, pensai-je en m'introduisant dans cette logette, avec l'intention
de l'examiner.




CHAPITRE LXI.

Nouvelle caisse.


L'examen ne fut pas long; j'eus bientt dcouvert que le fond de ce vide
tait form par une grande caisse.  droite il y en avait une pareille;
 gauche se trouvait l'obliquit du piano, qui, par son cartement,
donnait  la base du triangle une largeur de cinquante centimtres.

Mais je me souciais fort peu de ce qu'il y avait au fond,  droite et 
gauche de cet espace vide; c'tait le dessus de la logette qui
m'intressait, puisque c'tait perpendiculairement que je voulais percer
mon tunnel. L'obliquit du piano avait encore pour moi l'avantage de me
faire arriver diamtralement au-dessous de la grande coutille. Je
n'avais plus  m'occuper de ce qui tait sur les parties latrales, 
moins de rencontrer un obstacle imprvu. Quant  prsent, je ne pensais
qu' monter. Excelsior! excelsior! me rptais-je avec ivresse. Deux
ou trois tages  franchir, peut-tre moins, et je serais libre! Cette
pense me faisait battre le coeur.

Ce fut avec une vive anxit que je portai la main au plafond de la
logette; mes doigts tremblrent tout  coup et reculrent
involontairement. Bont divine! encore un ballot de toile.

En tais-je bien sr? Je m'y tais dj tromp lors de la caisse de
velours. Avant de se dsoler il fallait examiner de plus prs.

Je fermai le poing et frappai la base du prtendu ballot. Quel son
agrable me rpondit! c'tait une caisse recouverte de son emballage. Un
bloc de toile ou d'toffe m'aurait donn un son mat,  peine sensible,
tandis que cette nouvelle caisse rsonnait comme si elle et t vide.

Il devait cependant se trouver quelque chose; elle n'aurait pas t l
si elle n'avait rien contenu; mais que pouvait-elle renfermer?

Je la frappai plusieurs fois avec le manche de mon couteau, elle rendit
toujours le mme bruit: un son creux annonant le vide.

On aura peut-tre oubli de la remplir; de mieux en mieux: pensai-je.
Dans tous les cas, c'est quelque chose de lger dont je me dbarrasserai
facilement.

Mais  quoi bon ces conjectures? Il valait mieux dfoncer la bote que
de perdre son temps  deviner une nigme; et en deux tours de main j'eus
arrach la toile.

Je n'ai pas besoin de vous dire au moyen de quel procd j'ouvris cette
caisse; vous le connaissez aussi bien que moi: une planche fut coupe en
travers, puis arrache, ainsi qu'une seconde, et le passage fut libre.

Ma surprise fut extrme; je ne comprenais pas ce qu'il y avait dans
cette bote. Cependant, lorsque je fus parvenu  dtacher l'un des
objets bizarres qui m'intriguaient, je finis par dcouvrir que c'taient
des chapeaux.

Mon Dieu oui! des chapeaux de femme tout garnis de rubans, de fleurs et
de panaches.

Si j'avais connu,  cette poque, le costume pruvien, j'aurais encore
t bien plus surpris. J'aurais su qu'on ne voit jamais pareille
coiffure charger la tte d'une Pruvienne. Mais je l'ignorais
compltement, et n'tais tonn que de voir un article aussi futile
faire partie de la cargaison d'un vaisseau.

On me donna plus tard l'explication de cette bizarrerie, en me disant
qu'il y avait beaucoup de Franaises et d'Anglaises dans l'Amrique du
Sud: les femmes et les filles des ngociants tablis dans cette partie
du monde, celles des consuls, etc., et que malgr la distance qui les
sparait de l'Europe ces dames n'en persistaient pas moins  suivre les
modes de Paris ou de Londres, en dpit du mauvais effet que leur
coiffure absurde produit aux yeux des indignes.

C'tait donc  ces lgantes qu'tait destine la caisse de modes o je
venais de m'introduire.

Il faut avouer que ces dames furent trompes dans leur espoir; les
chapeaux n'arrivrent pas  leur destination, ou plutt ils y parvinrent
dans un tat qui ne permettait plus d'en faire un objet de parure. Je
les saisis tous d'une main impitoyable, et dans la ncessit o je me
trouvais de les rduire au moindre volume possible, on comprend ce qui
advint de la grce et de la fracheur de ces objets dlicats.

Par suite de cette manoeuvre, une foule de maldictions a d retomber
sur ma tte; et la seule chose que je puisse rpondre, c'est qu'il
s'agissait pour moi d'une question de vie ou de mort devant laquelle
s'effaait l'importance des chapeaux. Il n'est pas probable que cette
excuse fut trouve bonne  l'endroit o on les attendait. Je n'en ai
jamais rien su. Tout ce que je puis dire, c'est que plus tard j'eus la
satisfaction de dcharger ma conscience en payant l'indemnit que
rclamait la marchande de modes.




CHAPITRE LXII.

 demi suffoqu.


Une fois dbarrass des chapeaux, et install  leur place, j'avais
l'intention de faire sauter le couvercle de la caisse, si la chose tait
possible, ou d'y pratiquer l'ouverture de rigueur. Mais d'abord il
fallait procder  mon examen habituel pour savoir  quoi j'aurais
affaire ensuite, afin de ne pas m'exposer  prendre une peine inutile.

Je passai donc la pointe de mon couteau entre les fentes du couvercle,
pour tter l'objet qui se trouvait au-dessus de moi. C'tait un ballot,
car je sentais de la toile; mais un ballot qui me parut lastique; du
moins il ne m'offrait pas grande rsistance, la lame de mon couteau s'y
enfona jusqu' la garde, et je ne sentis pas de caisse intrieure.

Ce n'tait pas de la toile, pas mme du drap; mon couteau y entrait
comme dans du beurre; et la moindre toffe m'aurait toujours un peu
rsist. Mais ce pouvait tre un vide; je sondai  plusieurs endroits,
et partout je pntrais sans effort; c'tait une matire molle, une
substance inconnue dont je ne me faisais pas la moindre ide.

Il tait  peu prs sr qu'elle ne m'opposerait pas d'obstacle srieux;
je n'en demandais pas davantage, et sous l'impression agrable que me
donnait cette probabilit, je me mis en devoir d'enlever les planches
qui me sparaient de ce singulier ballot, afin de le miner  son tour.

Je me livrai de nouveau  cette fastidieuse besogne de couper en travers
l'une des planches qui s'opposaient  mon passage; je n'avais pas
d'autre moyen de procder perpendiculairement: le poids des objets qui
se trouvaient sur les caisses m'empchait d'en branler le couvercle,
dont la section devenait indispensable.

Toutefois, le dessus de la bote  chapeaux fut moins difficile  couper
que les autres, le bois en tait plus mince, et en moins d'une heure
j'eus achev mon opration.

Je coupai la toile qui enveloppait cette caisse de modes prcieuses, et
je pus avec la main sentir le mystrieux ballot: c'tait un sac  bl;
je le reconnus immdiatement, j'en avais assez palp  la ferme.

Mais qu'est-ce qui le remplissait? tait-ce de l'orge, du froment ou de
l'avoine? Non, c'tait quelque chose de plus doux.

Il tait facile de s'en assurer; au moyen de mon couteau je fis au sac
une ouverture suffisante pour y passer la main. Ce ne fut pas
ncessaire:  peine avais-je fendu la toile, qu'une substance poudreuse
s'en chappa, et que mes doigts, en se refermant, saisirent une poigne
de farine. Je la portai  ma bouche: c'tait de la farine de froment,
j'en avais l'assurance.

Quelle heureuse dcouverte! je n'avais plus peur de mourir de faim, plus
besoin de manger des rats. Avec de la farine et de l'eau je pouvais
vivre comme un prince. Elle tait crue, direz-vous? Qu'importe, elle
n'en tait pas moins agrable et saine.

Dieu soit lou! m'criai-je en pensant  la valeur de cette
dcouverte.

Je travaillais depuis longtemps, j'tais fatigu, j'avais grand'faim, et
ne pus rsister au dsir de faire immdiatement un bon repas. Je remplis
mes poches de farine et me disposai  retourner prs de mon tonneau.
Avant de partir j'eus toutefois la prcaution de fermer la plaie que
j'avais faite  mon sac, en y fourrant des morceaux de toile, et
j'oprai ma descente.

Les rats, y compris le sac de laine qui me servait de garde-manger,
furent placs dans un coin; j'esprais bien n'avoir plus  les en
sortir; et faisant une pte avec ma farine, je la mangeai d'aussi bon
coeur que s'il se ft agi d'un tt-fait ou d'un pouding  la minute.

Quelques heures d'un profond sommeil rparrent mes forces; un nouveau
plat de bouillie fut aval prestement, et je revins  mon tunnel.

En arrivant au second tage, c'est--dire  la seconde caisse, je fus
surpris de trouver sur toutes les planches une couche paisse de
poussire. Dans la logette,  ct du piano, cette couche tait si forte
que j'y enfonais jusqu' la cheville; quelque chose me tombait sur les
paules; je levai la tte, un nuage de poudre m'entra dans la bouche,
dans les yeux et me fit tousser, ternuer, pleurer de la faon la plus
violente. Mon premier mouvement fut de battre en retraite, pour me
rfugier au fond de ma cellule; mais je n'eus pas besoin d'aller
jusque-l; une fois dans l'ancienne bote aux biscuits, je fus  l'abri
de cette onde pulvrulente, et je respirai librement.

[Illustration: Un nuage de poudre m'entra dans la bouche.]

Il tait facile de s'expliquer ce phnomne: le mouvement du vaisseau
avait fait tomber les chiffons qui bouchaient l'ouverture du sac; et
c'tait ma farine que j'avais prise pour de la poussire.

La perte pouvait tre considrable; dans tous les cas il fallait
refermer le sac. Malgr la peur que j'avais d'une nouvelle suffocation,
je n'hsitai pas  escalader mon tunnel; et fermant la bouche et les
yeux, je fus bientt dans l'ancienne caisse de modes.

Mais il me sembla qu'il ne tombait plus de farine. Je levai d'abord la
main, puis la figure, et me convainquis du fait: la pluie de farine
avait compltement cess, et par une bonne raison, c'est que le sac
tait vide.

J'aurais regard cet vnement comme un malheur, si je n'avais compris
tout de suite qu'on pouvait y remdier. Certes une grande partie de la
farine avait gliss entre les caisses, et de l s'tait perdue  fond de
cale; mais il en restait une quantit plus que suffisante dans tous les
coins o il y avait un bout de planche; principalement dans la logette
triangulaire, que j'avais tapisse d'toffe.

Cela importait peu du reste; car une nouvelle dcouverte, que je fis
presque aussitt, absorba toutes mes penses, et je ne m'inquitai plus
de farine ni de provisions quelconques.

J'avais allong le bras pour voir si vraiment la poche tait vide; elle
l'tait compltement; ds lors je n'avais plus qu' tirer le sac pour
profiter de la place qu'il occupait, et la prendre  mon tour. Encore
un tage de gagn, me dis-je, en saisissant la toile et en la jetant
derrire moi.

Je passai la tte dans la caisse pour me hisser  la place du sac:

 mon Dieu, je revoyais la lumire!




CHAPITRE LXIII.

Vie et clart.


Je ne peux pas vous dcrire mon bonheur. Toute apprhension m'abandonna:
j'tais sauv, j'oubliais que j'avais souffert.

La clart qui me rjouissait ainsi n'tait qu'un faible rayon qui
passait entre deux planches. Elle m'arrivait en ligne oblique, et me
paraissait  peine  deux ou trois mtres de distance.

[Illustration: C'tait un faible rayon qui passait entre deux planches.]

Elle ne pouvait pas venir du pont; il n'existe pas la moindre fissure au
plancher d'un navire; et la fente qui laissait pntrer cette lueur ne
pouvait tre qu'au volet de l'coutille, dont le prlart tait sans
doute enlev, ou dchir  cet endroit.

J'avais les yeux rivs sur cette lueur imperceptible, qui me semblait
rayonner comme une toile brillante. Jamais rien ne me parut si doux 
contempler; c'tait comme le regard d'un ange qui me souriait, et me
flicitait de me voir revenir  la vie.

Je m'arrachai cependant  mon extase; j'tais  la fin de mon travail,
j'allais recueillir le prix de mes efforts, et ne pouvais m'arrter au
seuil de la dlivrance. Plus on est prs du but, plus on est impatient
de l'atteindre; et je me htai d'arracher le reste du dessus de la
caisse de modes, o je me trouvais encore.

Puisque cette clart m'arrivait, j'tais donc au dernier tage de la
cargaison; puisqu'elle me venait obliquement, c'est qu'il n'y avait rien
entre elle et moi. L'espace qu'elle traversait ne pouvait tre
qu'au-dessus des caisses et des ballots; rien ne devait le remplir.

Cette conjecture fut bientt vrifie. Je sortis de ma case, j'tendis
les bras dans tous les sens et ne rencontrai que le vide. Assis au bord
de la caisse, j'y restai quelque temps, n'osant pas m'aventurer dans
l'espace qui tait devant moi, de peur de trouver sous mes pas quelque
abme, et de ne m'en apercevoir qu'en y tombant.

Je regardais la clart qui me servait de phare, et dont je m'tais
rapproch. Mes yeux s'habituaient  la lumire, et malgr la faiblesse
du rayon qui m'clairait, je finis par distinguer tous les objets qu'il
y avait autour de moi. Je vis bientt que le vide au lieu de rgner sur
toute la cargaison, ainsi que je l'avais cru, ne s'tendait qu' peu de
distance de ma caisse. C'tait un creux circulaire, une sorte
d'amphithtre ferm de tous cts par les marchandises empiles dans la
cale, un espace laiss au-dessous de l'coutille, et o gisaient des
barils et des sacs, destins sans doute  l'approvisionnement de
l'quipage, et placs de manire qu'on pt les prendre facilement, 
mesure que le besoin s'en ferait sentir.

C'tait sur l'un des cts de cette espce d'entonnoir que j'tais sorti
de ma galerie. Sans aucun doute j'tais sur le pont. Je n'avais plus
qu' faire quelque pas,  frapper aux planches qui se trouvaient
au-dessus de ma tte; et l'on venait  mon secours.

Mais, bien qu'il ne me fallt qu'un simple effort, un seul cri pour
recouvrer la libert, je fus longtemps sans avoir le courage de faire
cet effort librateur.

Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi. Rappelez-vous tous mes
ravages. Les dgts s'levaient peut-tre  des centaines de livres.
Songez  l'impossibilit o je me trouvais de faire la plus lgre
restitution, de ddommager qui que ce ft de la perte dont j'tais
cause, et vous comprendrez pourquoi je restais immobile sur la caisse
aux chapeaux. Une inquitude affreuse s'tait empare de mon esprit. Le
dnoment que pouvait avoir ce drame me remplissait de terreur, et
j'hsitais  le faire natre.

Comment regarder en face le capitaine, affronter la colre du
lieutenant? Je frissonnais rien que d'y penser. Quel chtiment allais-je
avoir  subir? Peut-tre me jetterait-on  la mer.

Un tressaillement d'horreur parcourut toutes mes veines; la disposition
de mon me avait brusquement chang; cette lumire tremblante, qui
l'instant d'avant m'inondait de joie, ne m'inspirait plus qu'une
horrible crainte; et ma poitrine se serrait tandis que mes yeux la
regardaient avec stupeur.




CHAPITRE LXIV.

Un quipage surpris.


Je cherchai un moyen de rparer le mal que j'avais fait; mais ces
rflexions ne firent qu'augmenter mon amertume. Je ne possdais pas une
obole: tout mon avoir consistait dans ma vieille montre. Si je l'offrais
 ceux.... Quelle drision! Elle ne payerait pas le biscuit que j'avais
mang.

Il me restait bien autre chose, et je l'ai toujours, car je l'ai
conserv jusqu' prsent; mais cet objet, qui pour moi avait tant de
prix, ne valait pas six pence. Vous devinez que je parle de mon vieux
couteau.

Mon oncle n'interviendrait pas dans cette affaire; il s'intressait fort
peu  moi, et n'tait pas responsable de mes actes, il ne fallait donc
pas compter sur lui pour payer mes dgts.

Une seule pense me donnait de l'espoir; je pouvais m'engager au service
du capitaine pour un nombre d'annes considrable; je pouvais travailler
en qualit de mousse, de garon de cabine, de domestique; je ferais tout
ce qu'il lui plairait de m'imposer pour teindre ma dette.

S'il acceptait ma proposition, et je ne voyais pas qu'il et autre chose
 faire,  moins de me jeter par-dessus le bord, tout s'arrangerait pour
le mieux.

Cette ide me rendit un peu de courage, et, aprs l'avoir envisage sous
toutes ses faces, je rsolus de m'offrir au capitaine, aussitt que je
pourrais le voir.

Comme je venais de prendre cette dcision, et d'en fixer les termes,
j'entendis faire un grand bruit au-dessus de ma tte; c'taient les pas
pesants des matelots qui allaient et venaient sur le pont; ils se
dirigeaient des deux extrmits du navire, et s'arrtrent prcisment
autour de l'coutille.

Au bruit des pas succda celui des voix;--qu'il fut doux  mon
oreille!--Deux ou trois acclamations retentirent, quelques paroles
brves furent prononces, puis des chants s'levrent en choeur. Les
voix taient rudes; mais je n'ai jamais rien entendu qui pour moi ft
aussi harmonieux que ce chant de matelots.

Il m'inspira de la confiance; je retrouvai toute mon nergie; la
captivit n'tait plus possible. Ds que les chants cessrent, je
m'lanai vers l'coutille, et frappai vivement les planches qui taient
au-dessus de ma tte.

Je prtai l'oreille: on m'avait entendu. Les voix parlementaient, elles
semblaient exprimer l'tonnement. Les paroles continurent, le nombre
des voix s'accrut, et cependant on ne m'ouvrait pas.

Je frappai de nouveau, en m'efforant de crier; mais je fus surpris de
la faiblesse de ma voix, et je supposai que personne ne pourrait
l'entendre.

Je me trompais: une vole d'exclamations me rpondit, et  leur
multitude il me fut ais de comprendre que tout l'quipage entourait
l'coutille.

Je frappai une troisime fois, et me mis un peu  l'cart, en attendant
avec motion ce qui allait arriver.

Quelque chose frotta sur le pont; c'tait le prlart qu'on cartait, et
la lumire pntra aussitt par toutes les fentes du plancher.

L'instant d'aprs le ciel s'entr'ouvrit  mes regards, un flot lumineux
s'en chappa et m'blouit compltement; je chancelai, pris de vertige,
et tombai sur une caisse, o je ne tardai pas  m'vanouir.

Au moment o l'coutille s'tait ouverte, j'avais entrevu un cercle de
ttes penches au-dessus du couloir, et qui s'taient recules tout 
coup avec une expression de terreur. Les cris que j'avais entendus
tmoignaient du mme effroi; puis ils s'taient dissips peu  peu, en
mme temps que la lumire s'effaait  mes regards, c'est--dire 
mesure que je perdais connaissance.

Compltement tranger  tout ce qui se passait autour de moi, je ne vis
pas le cercle de ttes se reformer au-dessus de l'coutille, et me
considrer de nouveau; je ne vis pas l'un des hommes s'lancer sur les
caisses, o il fut suivi de quelques autres; je n'entendis pas leurs
conjectures; je ne m'aperus pas de la douceur avec laquelle ils me
relevrent, me soutinrent dans leurs bras, me posrent leurs mains
calleuses sur la poitrine, pour voir si mon coeur battait encore; je ne
vis pas le bon matelot me prendre comme un enfant, monter avec
prcaution l'chelle qu'on lui tendait, et me dposer tout doucement sur
le pont. Je ne vis et ne sentis rien, jusqu'au moment o le choc violent
d'un seau d'eau me tira de ma torpeur, et vint m'apprendre que je
respirais encore.




CHAPITRE LXV.

Dnoment.


Lorsque j'eus repris connaissance, je me trouvais sur le pont; la foule
se pressait autour de moi, et dans quelque direction que je pusse
regarder, mes yeux ne rencontraient que des figures humaines! des traits
rudes, mais o je ne voyais pas de svrit: au contraire, je n'y
trouvais qu'attendrissement et sympathie.

Tous les matelots m'entouraient; l'un d'eux, pench au-dessus de mon
visage, m'humectait les lvres, et me bassinait les tempes avec un linge
mouill. Je le reconnus immdiatement: c'tait Waters, celui qui m'avait
donn son couteau; il ne se doutait gure alors du service qu'il me
rendait; moi-mme je n'en avais pas l'ide.

Waters, me reconnaissez-vous? lui dis-je.

--Mille sabords! s'cria-t-il, je veux tre pendu si ce n'est pas le
petit qui est venu nous trouver la surveille d'embarquer!

--Ce petit pissoir qui voulait tre marin? cria la foule avec ensemble.

--Lui-mme, pour le sr.

--Oui, rpliquai-je: c'est bien moi.

Une autre vole de phrases exclamatives suivit cette dclaration, puis
il y eut un instant de silence.

O est le capitaine? demandai-je.

--Tu veux lui parler? me dit Waters,  qui je m'tais adress; le voil
justement, ajouta le bon matelot en tendant le bras pour carter la
foule.

Je jetai les yeux du ct o le cercle s'tait ouvert, et j'aperus le
monsieur, dont le costume m'avait dj fait reconnatre le grade. Il
tait devant la porte de sa cabine  peu de distance de l'endroit o je
me trouvais moi-mme. Sa figure tait srieuse, mais elle ne m'effraya
pas, il me sembla qu'il se laisserait toucher.

J'eus encore un instant d'hsitation; puis, appelant tout mon courage 
mon aide, je me dirigeai vers le capitaine en chancelant, et
m'agenouillai devant lui.

Oh! monsieur! m'criai-je, vous ne pourrez jamais me pardonner.

Il me fut impossible de trouver autre chose  dire, et, les yeux
baisss, j'attendis ma sentence.

Allons, mon enfant, dit une voix pleine de douceur, relve-toi, et
viens dans ma cabine.

Une main avait pris la mienne et soutenait mes pas chancelants; celui
qui me donnait cet appui, c'tait le capitaine en personne. Il n'tait
pas probable qu'il voult ensuite me faire jeter aux requins; tait-il
possible que tout cela finit par un entier pardon? Mais il ne savait pas
les dgts que j'avais commis.

En entrant dans la chambre mes regards tombrent sur un miroir; je ne me
serais pas reconnu; j'tais tout blanc, comme si on m'et pass  la
chaux; toutefois je me rappelai la farine; quant  ma figure, elle tait
aussi blanche que mes habits, et dcharne comme la face d'un squelette.
L'absence de lumire et d'espace, les privations et les tortures morales
avaient fait de grands ravages dans ma chair.

Le capitaine me fit asseoir, appela son intendant, et dit  celui-ci de
me donner un verre de porto. Il garda le silence tant que je n'eus pas
fini de boire; lorsque j'eus aval ma dernire goutte, il prit la
parole, en tournant vers moi une figure qui n'avait rien de svre, et
me dit qu'il fallait tout lui raconter.

C'tait une longue histoire; cependant je ne lui cachai ni les motifs
qui m'avaient pouss  fuir de chez mon oncle, ni les dommages que
j'avais causs  la cargaison. Il en connaissait une partie, car plus
d'un matelot avait dj visit ma cellule, et fait le rapport de ce
qu'il avait trouv.

Lorsque j'eus termin mon rcit, avec tous ses dtails, je fis au
capitaine la proposition de le servir pour acquitter ma dette, et
j'attendis sa rponse avec un serrement de coeur; mais mon inquitude
fut bientt dissipe.

Bravo garon! dit le capitaine en se levant, tu es digne d'entrer dans
la marine; et par la mmoire de ton noble pre, que j'ai connu, tu seras
marin, je te le promets. Waters: ajouta-t-il en s'adressant au matelot
qui attendait  la porte, emmne ce garon-l, fais-lui donner un
grement neuf; ds qu'il aura recouvr toute sa force, veille  ce qu'on
lui apprenne le nom et le maniement des cordages.

Waters veilla soigneusement  mon ducation maritime, et je demeurai
sous ses ordres jusqu'au jour o, de simple apprenti, je fus couch sur
le livre de bord en qualit de marin.

Mais je ne devais pas en rester l: Excelsior tait toujours ma
devise, et avec l'assistance du gnreux capitaine, je ne tardai pas 
devenir contre-matre, puis second, puis premier lieutenant, et je finis
par commander  mon tour.

Avec les annes, ma position devenant toujours meilleure, je fus
capitaine de mon propre navire.

C'tait l'ambition de toute ma vie; ds lors, j'avais la libert de
choisir ma route, de labourer l'Ocan dans tous les sens, et de
commercer avec la partie du monde qui m'attirait vers ses ctes.

L'un des premiers voyages que je fis  cette poque fut celui du Prou;
et je n'oubliai pas d'emporter une caisse de modes pour les Europennes
de Callao et de Lima. Elle arriva saine et sauve, et nul doute que son
contenu n'ait enchant les belles croles qu'il tait destin  ravir.

Les chapeaux crass taient pays depuis longtemps, ainsi que
l'eau-de-vie rpandue, et les dommages causs aux pices de drap et de
velours. Aprs tout, la somme que j'eus  dbourser ne fut pas
trs-considrable; les propritaires des marchandises, qui tous taient
des hommes gnreux, prenant en considration les circonstances o les
dgts avaient t commis, se montrrent faciles avec le capitaine, qui
 son tour me fit des conditions trs-douces. Quelques annes suffirent
pour rgler tous mes comptes, ou, dans la langue des matelots, pour
brasser carrment les vergues.

J'ai longtemps navigu depuis lors; mais quand aprs quelques oprations
fructueuses, et beaucoup d'ordre, je me suis trouv de quoi vivre pour
le reste de mes jours, j'ai commenc  me fatiguer de la tempte et 
soupirer aprs une existence plus calme. Ce dsir devint de plus en plus
fort; et finissant par ne pas pouvoir lui rsister, je rsolus de
terminer la lutte, et de jeter l'ancre une dernire fois  la cte.

Pour raliser ce dessein, je vendis mon brick, tout ce qui concernait la
mer; et je revins me fixer dans ce village; c'est ici que je suis n,
c'est ici que je veux mourir.

Au revoir, enfants; et que Dieu vous garde et vous protge.


FIN




TABLE DES MATIRES


    Chapitres.                                            Pages.

    I.       Mon auditoire                                     1
    II.      Sauv par des cygnes                              7
    III.     Nouveau pril                                    16
    IV.      En mer.                                          24
    V.       Le rcif                                         30
    VI.      Les mouettes                                     41
    VII.      la recherche d'un oursin                       47
    VIII.    Perte du petit canot                             55
    IX.      Sur l'cueil                                     59
    X.       Escalade                                         64
    XI.      Mare montante                                   70
    XII.     Le poteau                                        75
    XIII.    Suspension                                       81
    XIV.     En partance pour le Prou                        87
    XV.      Fuite                                            97
    XVI.     _L'Inca_ et son quipage                        104
    XVII.    Pas assez grand!                                113
    XVIII.   Entre furtive                                  118
    XIX.     Hourra! nous sommes partis!                     126
    XX.      Mal de mer                                      131
    XXI.     Enseveli tout vivant!                           137
    XXII.    Soif                                            142
    XXIII.   Son plein de charme                             146
    XXIV.    La barrique est mise en perce                   150
    XXV.     Le fausset                                      159
    XXVI.    Une caisse de biscuit                           163
    XXVII.   Une pipe d'eau-de-vie                           167
    XXVIII.  Rations                                         174
    XXIX.    Jaugeage du tonneau                             181
    XXX.     Ma rgle mtrique                               183
    XXXI.    Quod erat faciendum                             192
    XXXII.   Horreur des tnbres                            199
    XXXIII.  Tempte                                         204
    XXXIV.   La coupe                                        208
    XXXV.    Disparition mystrieuse                         212
    XXXVI.   Un odieux Intrus                                217
    XXXVII.  Rflexions                                      224
    XXXVIII. Tout pour une ratire                           229
    XXXIX.   Lgion d'intrus                                 234
    XL.      Le rat scandinave ou rat normand                238
    XLI.     Rve et ralit                                 244
    XLII.    Profond sommeil                                 249
    XLIII.    la recherche d'une autre caisse de biscuit    258
    XLIV.    Conservation des miettes                        260
    XLV.     Nouvelle morsure                                265
    XLVI.    Une balle de linge                              270
    XLVII.   Excelsior!                                      275
    XLVIII.  Un torrent d'eau-de-vie                         278
    XLIX.    Nouveau danger                                  283
    L.       O est mon couteau?                             288
    LI.      Souricire                                      292
    LII.      l'afft                                       295
    LIII.    Changement de direction                         301
    LIV.     Conjectures                                     304
    LV.      Joie de pouvoir se tenir debout                 308
    LVI.     Forme des navires                               312
    LVII.    Un grand obstacle                               318
    LVIII.   Dtour                                          323
    LIX.     La lame brise                                  329
    LX.      Espace triangulaire                             334
    LXI.     Nouvelle caisse                                 339
    LXII.     demi suffoqu                                 343
    LXIII.   Vie et clart                                   350
    LXIV.    Un quipage surpris                             355
    LXV.     Dnoment                                       359


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.







End of the Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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