The Project Gutenberg EBook of La destine, by Lucie des Ages

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Title: La destine

Author: Lucie des Ages

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26813]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: Lucie des Ages (1845-?), _La destine_ (1891),
dition de 1891.  L'orthographe et la ponctuation de l'dition de 1891
ont t conserves.]






LA DESTINEE




DU MEME AUTEUR:

La Prophtie de Maurice. 1 vol. in-12...... 3fr.


IMP. GEORGES JACOB. - ORLEANS.






LUCIE DES AGES


LA

DESTINEE


PARIS

LIBRAIRIE BLERIOT

HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR

55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55


(Tous droits rservs.)


LA DESTINEE




CHAPITRE PREMIER


Le jeune docteur Martelac, les deux mains dans ses poches et
les yeux fixs sur les pavs ingaux entre lesquels une pluie
d'orage venait de laisser des plaques d'eau jauntre,
descendait une longue rue en pente comme il y a tant 
Poitiers. Cette ville, dont une partie est sur une hauteur,
est spare des coteaux connus sous le nom de dunes, qui
l'entourent presque entirement, par des faubourgs tals sur
les rives du Clain. Des rues, partant du plateau sur lequel
s'lvent ses principaux difices, vont aboutir aux boulevards
qui longent la rivire et forment une ceinture trop souvent
poussireuse  la vieille cit.

Robert Martelac marchait depuis dix minutes et atteignait une
ruelle peu claire quand un jeune officier, venant d'une rue
oppose, se trouva subitement en face de lui, le regarda un
instant avec hsitation et parut dispos  l'arrter. La rue
tait dserte, troite; les trottoirs attestaient plus
d'ambition que d'espace, le ruisseau coulait encore lentement
et refltait les toiles,  prsent visibles dans le ciel
redevenu clair.

Il tait difficile aux deux jeunes gens de passer ensemble, 
pied sec du moins; il fallait que l'un des deux s'effat
contre le mur pour faire place  l'autre. Mais le nouveau venu
s'tait carrment install devant Robert et paraissait oublier
l'urbanit franaise au point de lui barrer le chemin. Le
docteur, ayant lev les yeux,, parut tonn de cet arrt
impos  sa promenade par un inconnu.

- Voulez-vous me faire place? demanda-t-il.

Celui  qui il s'adressait tait petit et mince. Son kpi
enfonc sur ses yeux et les tnbres de la rue, fort mal
claire par de rares becs de gaz dont la lumire tait
nergiquement secoue par le vent, ne permettaient gure de
distinguer ses traits. Il parut ne pas entendre cette parole,
demeurant immobile devant Robert comme s'il et cherch  le
reconnatre.

- Que demandez-vous? reprit ce dernier, non sans une certaine
impatience.

L'officier continua  le regarder en murmurant.

- C'est sa voix, srement!

- Enfin, parlez! s'cria le docteur ou laissez le passage
libre. Si votre costume, sur lequel je distingue il me semble
les galons d'un grade, ne me rassurait, cette singulire
insistance me ferait croire  une attaque nocturne. Toutefois,
si vous vous tes post l pour demander la bourse ou la vie,
vous vous adressez mal. Ma bourse, assez lgre en ce moment,
ne peut tenter personne; de plus, je compte la garder pour mon
usage personnel. Quant  ma vie, j'y tiens plus encore qu' ma
monnaie et je suis prt  la dfendre bravement.

Le premier mouvement d'irritation prouv par Robert tait
pass, et ce petit discours, prononc d'un ton railleur,
prouvait combien le jeune homme prenait peu au srieux cette
attaque nocturne et ses propres paroles.

A vrai dire, les silhouettes des deux interlocuteurs (si
toutefois on peut donner ce nom au silencieux personnage qui
n'avait encore rien fait pour le justifier) eussent facilement
fait comprendre l'inutilit de la lutte, s'il et d y en
avoir une. Autant le docteur tait grand et fort, autant celui
auquel il parlait tait grle et dlicat.

- Je n'en veux ni  l'un ni  l'autre, dit enfin ce dernier,
mais je vous prierai, s'il n'y a aucune indiscrtion  vous
adresser pareille demande, de venir avec moi sous ce
rverbre.

- Pourquoi?

- Pour que je puisse vous voir.

Un clat de rire rsonna dans le silence de la rue, o ne se
faisait entendre que le bruit des gouttes d'eau, tombant 
intervalles de plus en plus loigns des toits encore
ruisselants. Poitiers est une ville paisible, et le quartier
o se rencontraient les deux jeunes gens tait loign du
centre, seul endroit o le mouvement se prolonge aprs la
tombe de la nuit.

Parbleu! Il ne sera pas dit que je vous aurai refus cette
satisfaction, si vous y tenez! rpondit joyeusement Robert.
Vous dsirez, il parat, avant d'entamer une conversation,
savoir si votre auditeur possde une honnte figure? A votre
aise! Je me prte de bon coeur  l'accomplissement de ce dsir;
d'autant que vous me permettrez, je suppose, le mme examen de
votre personne. Toutefois, laissez-moi vous communiquer ma
premire impression. Vous ne sauriez tre tout au plus qu'un
diminutif de brigand! La voix de Fra Diavolo devait avoir
d'autres intonations que la vtre, dont le timbre doux et
caressant me semble propre  soupirer de sentimentales paroles
plus qu' effrayer les passants. Tenez, mon lieutenant,
ajouta-t-il en passant la main sur la manche du jeune officier
et en comptant les galons d'or qui luisaient sur le vtement
sombre, allez roucouler quelque refrain d'amour, mais ne vous
avisez plus de jouer au voleur! Le rle ne vous convient pas.

Cette singulire aventure mettait le docteur en gat.
Complaisamment, il se laissa conduire par l'inconnu sous un
rverbre dont la lumire vacillante pouvait permettre de
distinguer ses traits.

- Voici! dit-il en enlevant son chapeau et en relevant
lgrement la tte pour laisser la lumire se rpandre sur son
front et clairer ses yeux souriants.

- Robert Martelac!

Robert tressaillit et subitement son visage redevint srieux.
Quelque chose comme un son lointain avait frapp son oreille;
il se pencha en avant pour examiner  son tour celui qui tait
devant lui. Au bout d'un instant, la mmoire lui revenant:

- Jacques Hilleret! s'cria-t-il.

Ils tombrent dans les bras l'un de l'autre.

- Toi? C'est toi qui joues ainsi au voleur? disait Robert avec
bonne humeur. Du diable si je croyais te rencontrer ce soir
sur mon chemin! Si tu ne m'avais poliment pri de me montrer,
j'eusse pass prs de toi sans te reconnatre, grce au
parcimonieux clairage de cette rue. Je suis ravi!

En mme temps, il serrait chaleureusement les mains du jeune
lieutenant.

- Quel bonheur de te retrouver! murmurait celui-ci, dont la
frle personne semblait secoue par l'motion.

- Toujours le mme! dit Robert. Aussi profondment touch par
l'motion qu'une femme ou un enfant! Mon pauvre Jacques, il
faut tre plus fort.

Ces paroles taient prononces sur un ton d'affectueuse
remontrance.

- Oui, comme autrefois, rpondit l'officier en souriant  ce
souvenir, quand tu me disais qu'il fallait apprendre  me
dfendre contre mes camarades. Je n'ai jamais su!

- Et pourtant, j'en suis sr, malgr cette nature
impressionnable  l'excs, tu feras toujours honneur 
l'uniforme que tu portes.

En disant cela, le docteur prenait le bras de Jacques et
rebroussait chemin sans que son ami ft aucune rsistance.

- Certes! Je l'espre. J'aime ma carrire avec passion.

- Je n'en doute pas. Le Franais est n soldat. L'amour de son
pays l'lectrise. Les enfants timides et doux eux-mmes, tels
que tu l'tais jadis, rvent d'exterminer le monde afin de
faire plus grande et plus glorieuse la part de leur pays. Tu
es en garnison ici?

- J'arrive aujourd'hui et je n'ai pas encore eu le temps de me
dcouvrir un gte dfinitif.

- Alors, je t'emmne chez ma mre.

- Impossible! A pareille heure, ce serait une invasion que je
ne saurais me permettre qu'en pays conquis! Je n'ai pas
l'honneur de la connatre.

- Vous ferez connaissance. Elle accueille toujours trs bien
les amis de son fils.

Jacques se dbattit un instant, trouvant la chose indiscrte
de sa part. Mais Robert insista et eut facilement raison des
scrupules du lieutenant, trop heureux d'ailleurs de la
perspective d'une soire passe avec lui pour rsister
longtemps  cette invitation.

- Je n'esprais pas te trouver ici en ce moment, reprit M.
Hilleret, quand il eut enfin consenti  se laisser diriger
vers la maison de Madame Martelac. Je te croyais  Paris, o
ta rputation grandit malgr ta jeunesse et c'est pourquoi
j'ai hsit  t'arrter.

- Non pas  m'arrter, mon ami, car tu l'as fait avec une
crne dsinvolture, il faut l'avouer! Tout au plus as-tu
hsit  me questionner pour t'assurer de mon identit. Je
bnis le hasard qui me fait te rencontrer justement le jour de
ton arrive ici quand moi-mme j'y suis pour quelques heures
seulement. Je retourne aprs-demain  Paris, mais je viens
voir ma mre toutes les fois qu'il m'est possible de
m'arracher  mes occupations.

Les deux jeunes gens avaient tout en causant remont la rue.
Robert s'arrta devant une vieille maison  laquelle on
arrivait par un perron de trois marches, profondment uses au
milieu par les pas de nombreuses gnrations. De chaque ct
une rampe en fer offrait un appui pour les gravir. Le docteur
sonna, et se tournant ensuite vers Jacques, il lui dit:

- Sois le bienvenu dans cette chre demeure qui m'a vu natre
aprs avoir abrit un nombre considrable de Martelac, peu
fortuns, je crois, si j'en juge par l'aspect de la maison
qu'ils m'ont lgue.

Cette maison, en effet, ne pouvait donner une haute ide de la
fortune de ses propritaires passs et prsents. Humblement
retire, un peu en arrire de l'alignement de la rue, elle
semblait faire timidement place  deux constructions neuves
qui s'taient leves de chaque ct d'elle et l'crasaient de
leur jeunesse arrogante. Son toit affaiss tait couvert de
tuiles brunies par le temps et ses fentres s'ouvraient, les
unes larges au-del de l'ordinaire, les autres longues et
troites comme des meurtrires, suivant le got capricieux de
l'architecte charg de la construire. La lumire tremblotante
des becs de gaz revtait sa faade noircie d'une teinte jaune,
tandis qu'elle faisait briller par instants la blancheur neuve
de ses voisines.

Madame Martelac tait venue habiter l aussitt aprs son
mariage; son fils y tait n, son mari y tait mort et pour
rien au monde elle n'et consenti  abandonner cette demeure
imprgne de ses souvenirs.

Nos pres avaient l'amour de _la maison_, l'amour du chez soi,
et ils s'en trouvaient bien. Les gnrations se succdaient
entre les mmes murs, en face des mmes horizons. Elles
grandissaient dans le mme milieu, transform lentement par le
temps, et s'attachaient instinctivement  ces habitations dans
lesquelles leurs anctres avaient eu leurs joies et leurs
peines, comme elles-mmes  leur tour y avaient les leurs.
Elles retrouvaient l les traces de leurs ascendants et les
exemples sur lesquels elles cherchaient  former leur vie.
L'amour du changement est venu, amenant le besoin de
locomotion et emportant du mme coup cette austre recherche
des leons du pass. Nous secouons au vent des excursions
lointaines les souvenirs au milieu desquels nos prdcesseurs
s'enfermaient pieusement.

En valons-nous mieux parce que le cercle de nos connaissances
s'est agrandi; parce que nos yeux se reposent sur un horizon
plus tendu et que, ddaigneusement, nous abandonnons l'humble
toit sous lequel dormaient nos pres pour aller au loin btir
des demeures destines  ne garder aucun de nos souvenirs,
sortes de caravansrails des grandes villes, abritant l'une
aprs l'autre les familles voyageuses dont aucune ne saurait
s'y dire _chez elle?_

Le jeune docteur avait appris de sa mre  aimer la vieille
demeure des Martelac, et appuy sur la rampe de l'escalier, il
jeta sur elle un regard d'affection.

- Elle est laide, vieille et pauvre d'apparence, dit-il en
souriant, trois qualits avec lesquelles on ne russit gure
en ce monde! Et pourtant, je l'aime, car c'est pour moi la
maison.

La porte, en s'ouvrant, empcha Jacques de rpondre. Il suivit
son ami dans le long corridor troit et sombre qui servait de
vestibule et dont la lumire tenue par la domestique ne
pouvait clairer les profondeurs lointaines.

Le salon, ouvrant sur ce corridor, tait d'une simplicit
presque monacale. Il tait grand, assez bas d'tage et entour
de siges raides et froids sous leurs housses de bazin gris
ray de rouge.

Autour des murs, quelques portraits de famille offraient
d'honntes et parfois d'intelligentes physionomies des
Martelac dfunts, braves gens de moyenne condition qui
s'taient fait peindre, fiers et dignes, dans leurs habits de
gala. Leurs pouses, en beaux atours, minaudaient, les unes
avec une fleur  la main, les autres avec un trousseau de
clefs, symbole de leurs attributions de mnagres.

On respirait dans cette pice cette vague odeur de moisi et de
renferm, particulire aux anciennes maisons de province
habites depuis des sicles par des familles enserres dans
les humbles proccupations d'une conomie obligatoire ou
voulue. Mme Martelac arait pourtant l'appartement lorsque son
fils venait  Poitiers; car d'ordinaire le salon restait
ferm, la bonne dame se tenant dans sa chambre et y recevant
ses connaissances intimes. Mais lorsque le docteur annonait
son arrive, on permettait au soleil d'entrer et de venir
caresser les murs tendus de papier  fleurs bleues que
l'humidit faisait tourner au jaune ou au vert en certains
endroits.

Connaissant les gots artistiques de son fils et ayant entrevu
le luxe raffin qui pntre les plus svres intrieurs
parisiens, elle avait essay de donner  cette pice une
apparence plus lgante. Sa tche tait difficile, surtout
pour elle, dont la vie svre et uniquement remplie par
d'obscurs devoirs l'avait rendue inhabile en ces sortes de
choses.

Au-dessus de la chemine, un grand christ attestait les ides
chrtiennes de Mme Martelac; au-dessous taient suspendues les
photographies de son mari et de son fils. Devant la pendule 
colonnes recouverte d'un globe, se voyait une petite statue de
sainte Radegonde, reine de France et patronne de Poitiers, o
son culte demeure populaire malgr la diminution de la foi
dans notre temps.

Certainement, l'aspect de ce salon tait peu agrable, pour
suite de sa nudit mesquine. Mais la paisible physionomie de
Mme Martelac mettait un rayon adouci au milieu de cette
pauvret.

- Ma mre, je vous prsente mon ami, Jacques Hilleret, dit
Robert en entrant.

La tte de la matresse de maison, penche sur son ouvrage, se
releva et son sourire fut clair par la lumire de la lampe
prs de laquelle elle travaillait. Jacques ne vit plus cette
pice froide et sombre, mais seulement ce sourire
bienveillant, et il se sentit immdiatement conquis.

La mre du docteur tait une femme de cinquante ans dont le
visage presque diaphane laissait entrevoir au regard attentif
une partie des privations et des souffrances qu'elle avait
endures. D'un caractre calme et fort, elle avait support
les longues preuves d'une vie difficile, non seulement sans
se plaindre, mais sans paratre mme les remarquer,
courageusement, le regard vers Dieu, demandant peu de chose
aux autres et beaucoup  elle-mme. Bien qu'elle ft trs
intelligente, elle ne s'tait jamais dpartie du rle effac
que la plupart des femmes de sa classe jouent dans la famille.
Son mari, trs infrieur  elle sous le rapport de
l'instruction, ne s'en tait jamais dout, tant il avait
confiance en lui et tant elle savait mettre d'affectueuse
humilit  entretenir cette confiance.

- Pardonnez-moi de me prsenter  pareille heure, Madame, dit
Jacques en s'avanant dans le cercle de lumire circonscrit
par l'abat-jour de la lampe. Arriv dans la journe, je me
promenais avant d'aller me renfermer dans une chambre d'htel
lorsque j'ai eu le bonheur de rencontrer Robert. Il a insist
pour m'amener ici et je me suis laiss tenter.

Mme Martelac tendit la main au jeune homme:

- Je suis enchante de vous recevoir, Monsieur, et Robert sait
combien je suis heureuse de faire la connaissance d'un ami
dont je lui ai souvent entendu prononcer le nom.

Elle pria son fils de sonner afin de prvenir Catherine
qu'elle et  prparer la chambre du lieutenant.

- Je ne sais si vous vous trouverez mieux chez moi que dans
une chambre d'htel, mais, du moins, vous dormirez sous un
toit ami.

- Demain, afin de ne pas abuser de votre hospitalit, Madame,
dit Jacques, je me mettrai en qute d'un logement; mais je
suis on ne peut plus reconnaissant d'chapper ce soir  la
banalit de l'htel, grce  votre aimable invitation. Dans
notre vie de campements souvent transports d'une endroit 
l'autre, c'est un vrai plaisir pour nous de saisir au passage
une soire de famille.

- Peut-tre trouvera-t-on  te loger dans nos environs, dit le
docteur.

- Il y a un petit appartement  louer chez Nicolas Larousse,
le marchand de vieux meubles, dit Mme Martelac. J'ai vu
l'affiche ces jours-ci en passant.

- C'est assez prs de nous, au bas de la rue. Si tu veux,
Jacques, nous pourrons aller voir ensemble s'il te convient?
demanda Robert.

- Volontiers. Je serai heureux d'habiter dans votre voisinage.

- Mais rien ne presse, reprit la matresse de la maison.
Restez avec nous jusqu' ce que vous trouviez  vous caser 
votre fantaisie.

A peine les deux jeunes gens taient-ils dans le salon qu'on
sonna de nouveau  la porte de la rue, et un instant aprs une
jeune fille, grande, belle et frache comme la jeunesse elle-mme,
entra dans l'appartement. Elle embrassa Mme Martelac en
la nommant sa tante, donna une poigne de main  Robert, dont
le regard se leva vers elle avec une expression qui n'chappa
point  Jacques et salua celui-ci, tandis que la mre du
docteur les prsentait l'un  l'autre.

Comme vous avez bien fait de venir, Anne! dit Robert en
s'empressant pour lui offrir un fauteuil.

- Mon pre m'a amene en allant  son cercle. Je n'tais pas 
la maison tantt quand vous y tes venu et j'ai voulu vous
voir un moment ce soir.

Le visage du docteur s'illumina  cette rponse, et profitant
d'un moment o Mme Martelac dtournait l'attention du
lieutenant en lui adressant une question, il se pencha vers sa
voisine et demanda  voix basse:

- Vous tes venue pour moi, alors? Merci, Anne.

Celle-ci sourit sans rpondre et ses grands yeux bleus se
dtournrent du regard reconnaissant qu'ils semblaient refuser
de comprendre.

La soire se passa gaiement jusqu'au moment o M. Duplay vint
reprendre sa fille. Anne plaisantait, causait, brillait et
paraissait ravie. Les yeux de Jacques s'arrtaient
involontairement sur ce beau visage resplendissant, et la
jeune fille,  laquelle n'chappait point cette admiration,
semblait l'agrer comme un tribut auquel elle tait
accoutume.

- Ma tante, dit-elle tout  coup, mon pre consent  m'emmener
 Royan cette anne. Nous y passerons un mois et je suis en ce
moment fort occupe de mes toilettes.

- Ceci est une grave question! dit Mme Martelac en souriant.

- Oh! trs grave, rpta Anne en frappant ses deux mains l'une
contre l'autre.

- Ne serez-vous pas toujours la plus belle? dit Robert,
regardant le fin visage auquel la lumire laissait des ombres
adoucies et vaporeuses.

Un sourire le remercia de ce compliment chapp  sa gravit
habituelle.

- Peut-tre! rpondit Anne, avec un doute mlang pourtant
d'une nave confiance. Toutefois, il faut venir en aide  la
nature et j'ai pass de longues heures  combiner mes
costumes.

- Et qu'as-tu choisi, chre enfant?

- Une toilette rose, une bleue et une... Oh! mais je n'ose pas
vous le dire! Cela va vous sembler absurde.

En disant ce dernier mot, elle parut s'adresser, non pas  Mme
Martelac,  laquelle elle rpondait, mais  Robert. Pench
devant elle et paraissant sous le charme, il coutait  peine
le babillage de sa cousine, absorb qu'il tait par la
contemplation de sa beaut. Il revint  lui en voyant son
regard devenu subitement interrogateur.

- N'est-ce pas, Robert, vous allez blmer mon got?

- Pourquoi cela?

- Parce que vous tes la raison mme, vous! dit-elle avec une
lgre expression de raillerie.

- Eh bien! la troisime? demanda Mme Martelac.

- La troisime est rouge des pieds  la tte! Et mme au-dessus
de la tte, car l'ombrelle est assortie. Robe, chapeau,
voile, tout d'un rouge clatant! Ce sera dlicieux!

- Vous porterez cela? dit Robert.

- Certainement. Pourquoi ne le ferais-je pas?

Le docteur secoua la tte.

- Quelle singulire ide de vous habiller ainsi! dit-il d'un
ton de doux reproche.

- Voyez-vous! s'cria Anne. Je savais bien que vous alliez me
blmer. Nos gots sont si diffrents!

Une nuance de tristesse parut sur la physionomie de Robert.

- Il est sr que cela est bien voyant, dit Mme Martelac.

- Sans doute! Au bord de la mer, tout le monde adopte les
couleurs voyantes. C'est pittoresque.

- C'est possible! Mais tenez-vous  poser pour les paysages?
demanda le docteur, devenu srieux.

- Pourquoi pas? rpondit la jeune fille en riant.

- Tout le monde aura les yeux fixs sur vous.

- Tant mieux! J'aime qu'on me regarde!

Anne dit cela d'un air de dfi jet  son cousin. Evidemment
le blme apport par lui au choix de cette toilette lui
dplaisait et elle tenait  l'en faire repentir.

Heureusement, Mme Martelac mit promptement fin  cette lgre
escarmouche entre eux et la fit oublier en changeant la
conversation qui reprit un tour amical. La jeune fille parut
elle-mme chercher  effacer le mcontentement passager
prouv par Robert, et la magie de ses regards eut facilement
raison de la gravit un peu triste amene par ses paroles sur
le visage de son cousin.

Ce petit incident n'eut aucune suite, et le docteur, redevenu
gai, raconta  Anne sa rencontre avec Jacques. Il mit tant de
verve spirituelle dans son rcit que Mlle Duplay rit aux
clats. La prsence d'Anne le transfigurait et son sourire
heureux laissait lire l'amour dont son coeur tait rempli,
amour profond, srieux comme l'me qui l'avait conu et auquel
celle qui en tait l'objet semblait presque indiffrente, ce
dont le lieutenant ne pouvait se rendre compte.

Il n'osa interroger son ami. La visite d'Anne, attribue par
elle-mme au dsir de le revoir, avait rempli le coeur de
Robert du joyeux espoir d'tre aim et avait un instant ferm
ses yeux sur les vritables sentiments de sa cousine,
sentiments que parfois pourtant, quand s'accentuaient les
diffrences existant, comme elle venait de le constater, entre
leurs gots, le jeune docteur craignait de deviner.




CHAPITRE II


Nicolas Larousse, dont avait parl Mme Martelac, habitait une
grande maison situe au bas d'une de ces rues populeuses qui
descendent jusqu'au boulevards. Changeant de nom deux ou trois
fois sur son parcours, cette rue conserve  peu prs partout
son mme aspect et des troupes d'enfants sales et dguenills
l'encombrent pendant la belle saison,  l'heure o l'cole les
rend  leurs familles. Si je ne craignais d'accuser  tort
l'dilit poitevine, je souponnerais cette rue de n'tre
gure nettoye que grce  sa pente rapide, lorsqu'une averse
orageuse vient la changer en torrent. Alors, l'eau emporte les
dbris de toute sorte dont la jonchent sans scrupule les
mnagres peu soigneuses qui l'habitent.

La rue habite par Nicolas conserve plusieurs monuments
anciens et historiques, et  l'endroit o elle quitte le nom
de Saint-Michel pour prendre celui de Saint-Etienne, on
montrait encore au commencement de notre sicle une pierre sur
laquelle Jeanne d'Arc, loge  l'htel de la Rose, mit le pied
pour monter  cheval lorsqu'elle quitta Poitiers, o elle
avait t amene, en 1428, afin d'y tre interroge par les
docteurs de la facult.

A ce moment, la cit poitevine tait une ville importante, o
tait le parlement, o sigeait le conseil et o se trouvaient
les membres de l'Universit de Paris demeure fidles 
l'hritier de Charles VI. Ce jeune prince, doutant de la
mission de Jeanne d'Arc, lui fit subir  Poitiers une preuve
solennelle. Elle fut interroge par les docteurs les plus
autoriss de l'Eglise et de l'Etat. A la suite de cet
interrogatoire, qui dura trois semaines et auquel elle
rpondit de faon  ce que ces doctes personnages fussent
_grandement bahis_, dit la chronique, par la sagesse de ses
paroles, ils conclurent en sa faveur. Ces juges intgres
reconnurent n'avoir trouv en elle, aprs une srieuse
enqute, que "bien, humilit, virginit, dvotion, honntet,
simplesse". Tout ce qui rappelle le souvenir de notre grande
hrone doit tre pieusement conserv; aussi cette pierre
rendue prcieuse par la tradition est aujourd'hui dpose 
l'htel de ville.

La demeure de Nicolas se trouvait  l'angle de la rue, sur le
boulevard; elle tait forme d'un grand btiment en ruines et
conservant l'apparence recueillie et calme d'un couvent, car
il avait autrefois fait partie d'un vaste monastre qui
tendait ses dpendances jusqu'au bord du Clain. Les habitants
de la rue se hasardaient rarement de ce ct ds que la nuit
arrivait, et vous n'eussiez pas trouv dans cette population
besogneuse une femme ou un enfant pour faire une commission
chez Nicolas, lorsque sa maison n'tait plus claire que par
sa petite lampe de cuivre. On disait qu'il _y revenait_ et
peut-tre le vieillard entretenait-il ce bruit afin d'loigner les
curieux.

Il vivait seul avec sa petite-fille, une enfant de dix ans,
chtive et ple, qu'on s'tonnait de voir grandir, si
lentement que ce ft, au milieu de la vie triste et sans air
qu'il lui faisait. Sarah sortait rarement; elle ne jouait
jamais avec les autres enfants de la rue. Un jour, peu de
temps aprs son arrive  Poitiers, elle avait voulu se mler
 un groupe d'entre eux; une fillette  laquelle elle tendait
la main pour prendre part  une ronde s'tait retire avec un
geste d'effroi  cette parole de son frre:

- Laisse-la, c'est la petite-fille du juif!

Ces mots firent le vide autour d'elle; tous s'loignrent en
la regardant avec une curiosit maligne.

Depuis, Sarah n'essaya jamais d'adresser la parole  aucun
d'eux; elle mit une sorte de fiert inconsciente  ne pas
solliciter ce qu'on lui refusait. Pourquoi la repoussait-on?
Elle l'ignorait. Juive? Elle ne l'tait pas, elle savait 
peine ce que signifiait ce mot.

La pauvre innocente portait au cou une mdaille d'or sur
laquelle tait inscrit son nom: Sarah Alain, et la date de son
baptme. Comment ce bijou avait-il chapp  la rapace
convoitise de son grand-pre? Lorsqu'il s'tait trouv
l'unique protecteur de l'enfant, il avait, il est vrai, essay
de s'emparer de cette mdaille; mais Sarah s'tait rvolte,
et cdant  ses pleurs, il s'tait content de prendre, pour
la vendre, la chane  laquelle elle tait suspendue. Un
matin, en s'veillant, la petite fille l'avait trouve
remplace par une ganse, ce dont elle avait t tonne. La
prsence de la mdaille l'avait pourtant console de cette
disparition, et depuis, Nicolas avait oubli le fragile
souvenir qu'elle gardait comme un talisman. La petite-fille de
M. Larousse avait donc t baptise aussi bien que lui-mme,
quoique en ralit le vieil avare se soucit assez peu de
savoir  quelle religion il appartenait. Lorsqu'ils taient
venus, lui et Sarah, ge de six ans, s'installer dans le
quartier qu'ils habitaient, ne le voyant jamais mettre les
pieds  l'glise et lui reconnaissant les instincts rapaces
propres  la race maudite, les voisins l'avaient surnomm "le
juif". Il n'avait jamais rien essay pour empcher ce titre de
lui demeurer.

Sarah formait toute sa famille; du moins, personne ne lui
connaissait aucun autre parent et personne n'en avait jamais
vu aucun autre passer le seuil de sa porte. Il n'tait point
du pays. Quand il s'tait dcid  se fixer  Poitiers, ce
n'avait t qu'aprs diffrents changements de rsidence. Les
gens qu'il aurait pu intresser  un titre quelconque devaient
avoir perdu sa trace, grce  cette vie errante; mais le vieux
marchand ne semblait pas souffrir le moins du monde de son
isolement, et bien que l'enfant et seule droit  son
affection, il n'en tait pas plus tendre  son gard, l'unique
attachement dont il part capable tant sa passion de l'or. Il
tait riche, mais il vivait en pauvre afin de pouvoir lsiner
 son aise sous le couvert de son apparente pauvret, et il
exploita le pus tt possible la prcoce intelligence de sa
petite-fille. L'activit enfantine de celle-ci lui pargna de
bonne heure les gages d'une femme de service.

Nicolas tait marchand d'antiquits et Sarah tait charge de
mettre de l'ordre dans le magasin, form par le rez-de-chausse
entier de cette grand maison. Il y avait l cinq
pices d'ingales grandeurs, relies entre elles par des
couloirs troits et noirs. A l'extrmit de l'un d'eux se
trouvaient des marches uses et suintant l'humidit, sur
lesquelles le pied glissait au premier abord. Elles
conduisaient  une sorte de petite parloir que Nicolas avait
consacr  son usage particulier.

Sarah n'y entrait jamais; sa vie se passait dans le magasin
et, grce  l'encombrement de celui-ci, elle avait su s'y
faire de petites retraites inaccessibles o elle se glissait 
travers mille dtours pour se livrer en libert  ses
distractions solitaires. Son grand-pre ne jugeant pas
ncessaire de lui accorder des moments de rcration, elle se
drobait ainsi  sa surveillance. Ce n'tait souvent qu'aprs
des appels ritrs qu'il voyait apparatre au-dessus d'une
table ou entre deux armoires la figure bouriffe de sa
petite-fille, se levant enfin du coin o elle tait blottie,
son chat entre les bras, le caressant et le berant par
quelque chant trange et sans suite, compos de bribes
recueillies par elle dans les chants de la rue.

M. Larousse avait install dans un coin, derrire des meubles
passifs, les quelques ustensiles absolument indispensables au
mnage. C'tait l le domaine rel de l'enfant, tout ce qui
reprsentait pour elle le foyer domestique. Elle y avait pour
unique ressource la socit du chat, dont elle s'tait fait un
ami. Nicolas, bien qu'il regrettt la maigre nourriture que
cet animal parvenait  soustraire  son avare surveillance,
tolrait pourtant sa prsence, dans le but d'effrayer les
rgiments de souris qui dansaient mme en plein jour leurs
rondes audacieuses au milieu du magasin.

Les salles et les couloirs taient remplis de meubles prcieux
mls  d'infimes dbris ramasss on ne sait o. Bahuts
sculpts avec art, tentures  peine fltries, vestiges d'une
lgance ruineuse qui avait abouti  une saisie judiciaire,
armures, bijoux anciens, tout cela se trouvait, tonn sans
doute d'un tel rapprochement, au milieu de meubles modernes et
des plus sordides dfroques.

Dans ces dernires, Nicolas permettait  l'enfant de se
choisir des vtements, et Dieu sait les singulires toilettes
rsultant de la permission qu'il lui donnait. La petite fille
n'avait pas souvenir d'avoir reu de son grand-pre le don
d'une robe neuve, et comme elle tait, vu son ge, absolument
incapable d'ajuster  sa taille les vtements parmi lesquels
elle pouvait choisir, son habillement offrait un mlange de
prtention et de misre qui touchait au grotesque. La mode
n'avait rien  voir avec elle. En revanche, plus d'une bonne
me eut senti ses yeux se mouiller en voyant la pauvre petite,
accroupie devant un tas de hardes plus ou moins dfrachies,
essayant elle-mme et seule les loques les moins uses,
d'ordinaire beaucoup trop grandes et dans lesquelles se
perdait sa taille enfantine.

Nous la trouvons un matin occupe avec son grand-pre 
examiner un paquet de vtements et  mettre de ct ceux dont
l'tat de vtust est tel que Nicolas, n'esprant rien en
retirer, les lui abandonne. Assis, un crayon et un
portefeuille crasseux entre les mains, le marchand inscrit les
diffrents objets de toilette achets en bloc et presque pour
rien  une vente  laquelle il a assist la veille. Sarah
soulve un  un ces objets et sa convoitise se trouve excite
tout  coup par une robe d'enfant bleue et blanche,  peu prs
use, mais conservant encore une certaine apparence
d'lgance. Elle la tient presque respectueusement  la main
et admire avec complaisance les dentelles fripes dont elle
est orne.

- Voil un oripeau qui fera sans doute l'affaire d'une des
femmes du voisinage, dit Nicolas. Elles ont toutes la passion
de parer leur marmaille comme des idoles et celles qui n'ont
pas assez d'argent pour acheter du neuf viennent chez moi.
J'en tirerai bien quelques sous.

- Oh! grand-pre, donnez-la-moi.

Habituellement, Sarah n'ose gure formuler ses dsirs devant
ce vieillard dur et sordide, mais celui-ci l'a emport sur sa
timidit native.

- Qu'en ferais-tu?

Elle allonge la robe le long de sa taille mince et montre
qu'elle semble de bonne grandeur pour elle:

- Je la porterais.

- Toi? Allons donc! C'est beaucoup trop lgant pour une fille
de.....

Il s'interrompit.

- Une fille de quoi? reprend l'enfant.

Le vieillard fait un geste d'impatience.

- Je m'entends, dit-il, et a suffit.

Et comme elle regarde sans comprendre, ses grands yeux fixs
sur lui avec tonnement:

- Vois-tu, petite, il ne faut pas t'imaginer de jouer  la
grande dame. Vrai! Il y a des moments o je ne te reconnais
pas pour mon sang! Tu as des instincts de vanit folle! Tu
voudrais tre mise comme une demoiselle!

Le reproche semble drisoire, adress  la pauvre enfant. Du
moins, si jamais pareille ambition s'est veille dans sa
tte, srement il lui a refus tout moyen de la raliser, et
cette folle ide, si elle a exist, est destine comme
beaucoup des choses de ce monde  tomber dans le nant sans
avoir amen aucun rsultat.

Le marchand regarde Sarah avec un air sournois et moqueur; on
dirait qu' travers cette frle et misrable crature qu'il
accuse de vanit et d'amour du luxe, son regard haineux
remonte vers une autre personne qu'elle lui rappelle.

- Cette robe est si belle! murmure la petite fille, qui n'a
pas compris grand'chose  la morale de son grand-pre et
s'tonne mme de le trouver plus loquace qu' l'ordinaire.

- Eh bien! si elle est belle, elle se vendra.

Des larmes roulent dans les yeux de l'enfant, mais Nicolas n'a
pas pour habitude d'tre sensible  si peu de chose. La robe
bleue, inscrite sur son calepin, va prendre rang parmi les
objets  vendre, et Sarah suit des yeux avec regret les
dentelles jaunies qui l'avaient sduite.

Hlas! que de dsirs tout aussi innocents s'vanouissent ainsi
sous la main brutale de la vie, plus dure souvent que ne
l'tait alors celle du vieux marchand.

- Dpche-toi de faire ton travail et que le djeuner soit
prt quand je rentrerai, dit-il brusquement.

Ayant fini de compulser les richesses runies en tas sur le
plancher, il les ramasse, les plie, et aprs les avoir serres
avec soin, il sort du magasin pour aller faire une course
lointaine, remise depuis plusieurs jours.




CHAPITRE III


Demeure seule, Sarah erre  travers le magasin, touchant avec
indiffrence les objets  sa porte. Ces meubles lui sont
familiers et l'atmosphre de ces salles pse sur elle depuis
plusieurs annes; aussi une expression de tristesse rgne
d'ordinaire sur sa physionomie.

En ce moment, ce n'est pas qu'elle regrette la robe bleue; ses
larmes sont dj sches et elle a si rarement got un
plaisir quelconque qu'elle prouve  peine un instant de
contrarit quand son grand-pre refuse d'accder  une de ses
rares demandes. Il lui semble naturel de ne pas jouir, tant sa
vie a t jusqu'ici dpourvue des petits bonheurs accords
habituellement  son ge. A force de vivre dans cette vie
monotone et silencieuse, elle s'engourdit dans une torpeur qui
ragit sur sa sant.

L'enfant est un tre dlicat dont le moral demande presque
autant que le physique le contact de l'air et du soleil. Or,
la petite-fille de Nicolas ne sort jamais que pour les courses
ncessaires au mnage, et, renferme pendant la plus grande
partie de ses journes, elle pourrait presque se demander si
le soleil existe encore. Pourtant, en ce moment, il envoie
dans la pice o elle est un rayon qui a grand'peine 
traverser l'paisse couche de poussire dont sont revtues les
vitres de la fentre. Mais il est si ple, ce rayon! Son or
devient terne en se reposant sur le sol humide et noir du
magasin. Quand parfois un brusque mouvement dans l'air du
dehors le jette un instant sur la bordure brillante d'un
cadre, ce n'est qu'un clair. La poussire de la vitre, devant
laquelle les araignes amoncellent leurs toiles, le voile
promptement et tout, autour de Sarah, rentre dans l'ombre au
milieu de laquelle se meuvent des milliers d'atmes.

Arrive  un sige large et bas sur lequel se trouve un amas
de coussins en pile, la petite fille s'y est jete et
immobile, sans s'occuper du travail qu'elle a  faire dans la
matine, ses deux mains croises sur ses genoux dans
l'attitude de l'oubli complet du prsent, elle regarde sans le
voir l'trange ameublement qui l'entoure.

Devant elle, une haute glace reflte les objets et les
nombreux miroirs suspendus de tous les cts. A ses pieds, une
toffe  rayures vives est tombe sur le carreau et cache 
demi la dpouille use de quelque malheureux crancier, qui
n'a pu trouver grce devant Nicolas et a d lui laisser en
gage une partie de ses pauvres vtements. Entasss sur une
console dore, aux guirlandes de roses soutenues par des
amours, on voit deux statuettes de marbre supportant des
candlabres de cristal, plusieurs coupes riches ou curieuses
et une tenture de soie bleu ple, dont les plis tombent sur la
console et viennent appuyer leurs franges aux reflets d'argent
sur un beau vase en porcelaine de Nevers, coiff fort
trangement d'un casque du seizime sicle.

Les regards de la petite fille passent distraitement d'un
objet  l'autre. Puis elle ferme les yeux et son imagination
remonte le cours, bien peu dvelopp encore, des annes quelle
a passes sur la terre. Elle songe  son enfance, ce qui est
sa distraction habituelle dans es longues heures de solitude.

Sarah n'a aucun souvenir bien prcis, tout au plus de rapides
claircies demeures dans sa mmoire et si voiles qu'elle se
demande parfois si ce ne sont point des rves qu'elle prend
ainsi pour des ralits. Toutefois une chose demeure bien
nette pour elle: c'est que ses premires annes se sont
coules dans un autre pays, sous un ciel plus chaud, dans une
lumire plus vive et qu'alors, conduite par une femme qu'elle
appelait sa mre, il lui est arriv de parcourir la campagne
et de respirer un air moins pesant et moins triste que celui
de la demeure de Nicolas.

Souvent, le dimanche soir, quand elle voit les enfants du
voisinage rentrer chez eux aprs une promenade et rapporter
des brasses de fleurs ramasses dans les champs, elle
soupire. Si elle l'osait, elle s'enfuirait  son tour pour
errer quelques heures  travers ces champs dont elle aperoit
la verdure; mais elle n'ose s'aventurer ainsi seule au dehors
et son grand-pre a toujours refus de l'accompagner. En ce
moment, elle rve de fleurs, de verdure, d'air libre,  la
faon du prisonnier, si longtemps retenu dans son cachot que
tout cela prend  ses yeux un charme au-del du rel.

Tout  coup, avec la mobilit naturelle  son ge, elle sort
de cette rverie qui pour elle remplace les contes de fes
dont on berce d'ordinaire les enfants. Cherchant une
distraction, elle tend la main vers un coffret plac  sa
porte, l'ouvre, en sort quelques bijoux anciens et les
examine les uns aprs les autres. Un collier d'un travail
souple et gracieux la sduisant, elle le passe  son cou et
sourit en levant les yeux vers la glace qui lui renvoie son
image.

La fille d'Eve se fait jour en cette frle enfant  laquelle
jamais aucun regard n'a dit qu'elle tait belle. Prise d'un
accs de coquetterie, elle ramasse l'toffe raye gisant  ses
pieds, l'enroule autour d'elle, relve ses cheveux avec des
pingles  tte de corail, et chargeant ses bras de bracelets,
elle se met  sauter devant la glace avec une joie nave.

A ce moment, la porte s'ouvre, Jacques et Robert entrent, et
la petite fille, effraye, se rejette sur son sige en cachant
sa tte  travers les coussins.

- Est-ce la fe du logis? demande le docteur en riant.

Son compagnon parcourt la boutique du regard:

- Ou la princesse gardienne de ces richesses? Certes, le
contenant n'annonce gure le contenu et personne ne se
douterait, en voyant cette vieille bicoque, qu'elle renferme
tant de belles choses! Les locataires de ce digne homme
doivent tre royalement meubls s'il met  leur disposition
les ressources de son magasin et je m'attends  dormir dans
quelque lit monumental, sous de vieilles courtines brodes par
une chtelaine u moyen ge.

- Il est peu probable que le bonhomme t'accorde un pareil
luxe, rpond Robert en suivant Jacques prs de Sarah. Sa
rputation ne permet gure d'esprer de sa part une pareille
gnrosit en ta faveur!

- Il est donc avare? demande Jacques  demi-voix.

- On le dit et mme on conte de lui des prodiges d'conomie;
mais, que t'importe, pourvu qu'il te loge convenablement pour
ton argent?

Les deux jeunes gens avaient d, pour parvenir  la pice dans
laquelle ils se trouvaient, traverser les autres salles sans
que la petite fille les et entendus venir. Elle ne leva pas
la tte  leur approche et se serra, au contraire, d'un
mouvement craintif, contre le coussin derrire lequel se
cachait son visage, semblable  ces oiseaux qui, la tte
abrite sous leur aile, s'imaginent se drober  l'oeil du
chasseur.

- Cette petite crature ne semble pas extrmement civilise,
dit Jacques. Elle parat peu habitue  la socit de ses
semblables!

- Il faut pourtant s'adresser  elle, car je ne pense pas
qu'il y ait personne autre dans la maison.

- Mademoiselle! appela le lieutenant en se penchant.

Sarah ne bougea pas.

- Voyons, regardez-moi, je vous en prie, reprit-il d'un ton
insinuant. Je n'ai pas la prtention d'tre un joli garon,
mais un regard vous dmontrera que je n'ai rien de si
terrifiant que vous semblez le croire.

Sa tentative fut sans succs et Sarah ne parut pas avoir
entendu cette invitation.

Il se retourna d'un air dcourag vers le docteur:

- Elle demeure insensible  mon loquence et refuse dcidment
de me donner audience!

- Ton uniforme l'effraie peut-tre.

- C'est donc une princesse bien sauvage! Essaie alors de
l'apprivoiser, mon ami.

- Mon enfant, dit Robert doucement, ayez la complaisance de
nous rpondre.

- Voil, je pense, une faon civile d'interroger les gens!
murmura Jacques.

- O est M. Larousse? reprit le docteur, s'adressant encore 
la petite fille.

Celle-ci se hasarda enfin  carter un des coussins et jeta un
regard sur les visiteurs.

- Par o tes-vous entrs? demanda-t-elle avec autant
d'tonnement que si les deux jeunes gens, munis chacun d'une
paire d'ailes, fussent descendus  travers le rayon ple que
le soleil envoyait dans l'appartement.

- Par la porte, ma belle enfant, dit Jacques. Vous semblez ne
pas comprendre que nous ayons us d'un moyen si naturel de
pntrer chez vous! Par o pensez-vous donc que nous ayons
l'habitude de nous introduire dans les magasins?

Le jeune officier s'amusait de l'attitude effarouche de Sarah
et trouvait plaisant de la taquiner; mais Robert eut piti
d'elle:

- Je t'en prie, ne l'effraie pas. Elle est dj assez
difficile  approcher! Si tu continues, nous n'en tirerons
rien.

Puis, se penchant de nouveau, car la petite fille du marchand
tait reste dans la mme position, hsitant  inspecter
encore ceux qui lui parlaient:

- Peut-on voir Nicolas Larousse?

Sans doute, l'enfant sentit une intonation protectrice dans
cette voix, adoucie pour la rassurer; relevant ses paupires
aux longs cils et repoussant d'un geste ses cheveux, qui
s'taient dnous et cachaient son visage, elle regarda le
jeune homme.

Le docteur Martelac n'tait rien moins que rassurant au
premier abord; ses traits trop forts, son regard grave et sa
taille leve devaient inspirer une certaine frayeur  une
sauvage crature comme Sarah. La personne de Jacques, au
contraire, avait une apparence d'lgance et de jeunesse; ses
traits fins et rguliers, ses grands yeux gris, sa moustache
blonde et soyeuse, la douceur naturelle de son sourire,
formaient un ensemble sympathique. Toutefois, Sarah fut
satisfaite, sans doute, par le rapide coup d'oeil qu'elle avait
jet sur le premier, car ce fut  lui qu'elle s'adressa quand
elle se dcida  rpondre, non sans un reste de timidit:

- Il est sorti. Habituellement, il ne sort jamais sans fermer
 cl la porte de la rue. Elle ne l'tait donc pas?

- Non, nous avons frapp longtemps et appel quelqu'un.
Personne ne nous ayant rpondu, nous nous sommes dcids 
ouvrir et votre rire de toute  l'heure nous a amens vers
vous.

- Comme vous tes belle! dit Jacques en montrant du doigt le
collier de l'enfant. Vous tes couverte de bijoux comme les
fes des contes enfantins.

La comparaison, en ce moment, semblait juste. Debout, car elle
avait enfin quitt l'abri des coussins pour rpondre  Robert,
elle retenait autour d'elle l'toffe aux vives couleurs avec
sa main charge de bracelets trop grands pour son poignet
dlicat. Sa chevelure,  travers laquelle glissaient les
pingles de corail qui l'avaient retenue, tombait sur ses
paules et elle regardait, de ses grands yeux sauvages et
encore effrays, les deux jeunes gens tonns. A la remarque
de Jacques, elle tourna les yeux vers la glace et dit:

- Mon grand-pre a tant de choses comme celles-l!

- Il est donc riche?

- Oui, je pense. Il doit l'tre, il aime beaucoup l'argent et
en amasse le plus possible.

Puis, oubliant un instant sa timidit pour raconter le secret
surpris:

- Tenez, l, ajouta-t-elle en montrant la direction dans
laquelle se trouvait le cabinet de Nicolas, il a beaucoup
d'or. Il ne croit pas que je le sais, car il se plaint
toujours devant moi et ne cesse de m'engager  conomiser sur
notre nourriture. Un soir qu'il me croyait endormie, je suis
venue doucement pour savoir ce qu'il faisait; j'ai vu la lueur
de sa lampe  travers la porte entrebille et je me suis
avance. Assis devant un grand coffre o il y avait des
billets et des pices d'or, il mettait les pices en piles,
les comptait et les remettait dans la caisse.

- Rit-il souvent? demanda Robert, frapp de l'expression
srieuse de cette figure enfantine.

- Jamais, dit Sarah en secouant la tte.

- Vous aime-t-il?

- Je ne sais pas.

L'aimer? Elle? Qui donc l'avait aime? Peut-tre celle 
laquelle elle avait donn le dom de mre. Encore, Sarah
n'avait aucun souvenir de ces expansives tendresses par
lesquelles tant de jeunes ttes se trouvent entoures, mais
seulement d'un amour glac, souvent dur, tel que peuvent
l'prouver les cratures infrieures dont l'instinct maternel
consiste  sauvegarder la vie de ceux auxquels elles ont donn
le jour.

Puis la mort tait venue fermer cette source avare et sa main
enfantine place dans la main dessche de Nicolas, elle avait
commenc  marcher dans cette vie dont les durets imprvues
avaient imprgn ses regards d'une tristesse singulire.

Tout en parlant, elle enlevait le collier, les bracelets et
les pingles piques dans ses cheveux; alors, elle laissa
retomber  ses pieds l'toffe raye dont son innocente vanit
s'tait fait une toilette fantaisiste et parut revtue de ses
misrables vtements, absolument comme l'hrone des contes de
Perrault, subitement dpouille des riches parures dues  la
baguette magique de sa marraine.

Sarah tait petite, mme pour son ge. Mais ses membres
dlicats parfaitement models, sa taille gracieuse, son teint
d'une blancheur mate sous laquelle on voyait par instant
glisser un sang ple qui donnait  ses joues une teinte rose,
ses yeux grands et intelligents, si lumineux qu'on les et
dits parfois paillets d'or, tout cela en faisait une jolie
enfant, malgr les vtements misrables dont elle tait
revtue. Ce fut l'avis des deux jeunes gens, et Jacques
murmura  l'oreille de son ami:

- Elle a du feu dans les yeux, cette enfant, sous la couche de
tristesse qui semble leur tre habituelle. Puis, quelle
dlicatesse de teint! On dirait une petite rose de Bengale, 
mesure que ses joues se colorent sous l'empire de la timidit.
Ne voil-t-il pas un dlicieux modle de jeune princesse! Car
il n'y a pas  dire, la petite-fille de ce vieux grippe-sou ne
dparerait [pas] les marches d'un trne!

Le docteur sourit. Mais remarquant le regard inquiet de Sarah
en voyant remuer les lvres du lieutenant, dont elle ne
pouvait entendre les paroles, il ne rpondit pas  ses
remarques et dit en s'adressant  l'enfant:

- Il y a ici une chambre  louer, nous sommes venus la
visiter. Voulez-vous nous la montrer?

- Volontiers. Elle est de l'autre ct de la cour. Suivez-moi.

Les guidant, elle leur fit parcourir de longs corridors
tortueux, monter un escalier et ouvrit une porte dont la clef
tait dans la serrure. La pice dans laquelle ils entrrent
prcdait une grande chambre gaie, bien are, donnant sur le
boulevard et  laquelle on avait accs par un second escalier
ouvrant directement dans la cour.

Lorsque Robert et Jacques sortirent de chez le marchand
d'antiquits, le premier dit en regardant interrogativement
son ami:

- Eh bien?

- Ce logement me convient, je m'en contenterai si ce brave
homme ne m'trangle pas trop.

- Ce _brave homme_, comme tu dis, t'tranglera autant qu'il le
pourra, attendu qu'il est juif ou  peu prs,  ce qu'il
parat, et cette qualit lui concde le droit de pressurer de
son mieux les honntes chrtiens qui ont affaire  lui.
Toutefois, si juif qu'il soit, il ne peut avoir la prtention
de te demander une somme folle pour la location de ce palais.

- Palais en rapport avec mon opulence! reprit le jeune
lieutenant en riant. Sais-tu que ce fils d'Isral me parat
devoir tre riche? ajouta-t-il.

- Tu vois ce que nous a dit sa petite-fille.

- Si son vieil avare de grand-pre l'avait entendue!

- Pourquoi?

- Comment, pourquoi? Ne vois-tu pas qu'il y a de quoi faire
venir l'eau  la bouche d'un voleur? Des monceaux d'or
derrire la porte qu'elle nous a montre! Ah! si j'tais
voleur!

- Heureusement, tu n'exerces pas cette honorable profession.
Esprons qu'elle ne fera cette confidence qu' d'honntes gens
comme nous.




CHAPITRE IV


Jacques Hilleret, lieutenant au 33e rgiment de ligne, en
garnison  Poitiers, et Robert Martelac, docteur en mdecine,
taient deux amis de collge, bien que le second ft un peu
plus g que le jeune officier.

Lorsque Jacques tait arriv en pension, il avait une douzaine
d'annes; son visage ple et maladif, son air timide, le
dsignaient tout naturellement comme victime aux plaisanteries
inconsciemment cruelles parfois des autres enfants de sa
classe. On se trouvait en t et les lves prenaient leurs
rcrations dans la cour, les petits d'un ct et les grands
de l'autre, sans qu'aucune sparation les empcht de se
confondre souvent dans l'ardeur du jeu.

Un matin de juillet, Robert et quelques jeunes gens de son ge
se promenaient en causant sous une range d'arbres rabougris
plants  une petite distance du mur. Le soleil, en ce moment
trs lev, tombait d'aplomb sur cette immense cour, dans
laquelle l'ombre de ces arbres jetait la seule note adoucie au
milieu de la lumire brlante rflchie de tous les cts par
les hautes murailles. Resserrs les uns contre les autres et
couverts d'une couche de poussire sous laquelle leur
feuillage avait une teinte sale, on et dit qu'ils boudaient
contre leur sort et consentaient  regret  gayer la cour
d'un tablissement que tant d'enfants, habitus aux gteries
du foyer paternel, considraient comme une prison.

Depuis un instant, les regards de Robert s'taient arrts sur
un groupe d'lve acharns autour de Jacques. Celui-ci, debout
contre le mur, sur lequel sa fluette petite personne
s'appuyait, avait une expression dans laquelle la crainte se
mlait  une impuissante colre  la vue du nombre grossissant
de ses adversaires.

- Lches! lches! criait-il tandis que ses mains faibles et
tremblantes essayaient vainement de les repousser.

Son poing, dirig au hasard, s'abattit sur une tte brune qui
se redressa en riant d'un air moqueur; un coup solidement
appliqu par celui auquel elle appartenait vint le faire
repentir de son audace:

- Petit moucheron! _Nouveau_ de malheur! Attends, voil de quoi
te corriger!

Les larmes roulrent sur le visage du _nouveau_, larmes de rage
plus encore que de souffrance, car il sentait  peine les
coups, tant il tait en proie  une sorte de dsespoir. Sa
tte, fine et douce comme une tte d'ange, se rejetait en
arrire pour dominer ses perscuteurs et ses yeux avaient 
travers leurs larmes des clairs de fureur contrastant avec
les lignes pures et encore enfantines de son visage.

Ayant suivi cette scne des yeux, Robert n'y tint plus. Il se
prcipita avec indignation au milieu du groupe, le dispersa
par quelques coups habilement distribus et se campant
firement devant Jacques, il regarda les petits bourreaux
terrifis en s'criant:

- Le premier qui lui [sic] touchera aura les oreilles tires
de faon  rester priv  jamais de cet ornement naturel et
prcieux!

Puis se tournant vers son protg, il le toisa du regard:

- Et toi, il faut te dfendre. Dgourdis-toi! Tu ne peux pas
rester toute ta vie comme une poule mouille et te laisser
plumer par de petits vauriens sans coeur!

La taille leve de Robert, son ton froid, ses traits
fortement accentus et une teinte bleutre qui marquait dj
comme un collier autour du visage la place de la barbe lui
donnaient presque l'apparence d'un homme. Ses yeux graves
considraient Jacques tremblant devant lui.

Tu ressembles  une petite demoiselle, dit-il.

Son visage s'illumina subitement d'un sourire protecteur; les
yeux de Jacques, encore humides de larmes, refltrent ce
sourire et le regardrent avec une confiante reconnaissance.

- Comment t'appelles-tu?

- Jacques Hilleret.

- Moi, Robert Martelac. Chaque fois qu'on te cherchera
querelle, appelle-moi. A nous deux, nous aurons raison de tout
ton cours.

Jacques inclina la tte et mit sa petite main dans la main
large et nerveuse que lui tendait Robert. Ainsi fut scelle
l'amiti des jeunes gens, amiti solide faite d'estime
mutuelle et de protection accepte de la part du plus faible,
fier de la haute considration dont son dfenseur jouissait au
collge.

La promesse de Robert fut tenue consciencieusement et il sut
donner de svres leons aux perscuteurs de son nouvel ami.

J'ai connu un petit garon qui tirait vanit de la vhmence
avec laquelle son pre le corrigeait par des arguments
frappants.

- Oh! papa, disait-il, il est fort, il fouette bien!

L'honneur d'avoir un tel pre adoucissait-il pour lui la dure
et un peu brutale expiation de ses fautes enfantines? C'est
possible, car son visage rayonnait de fiert au milieu des
larmes arraches par la souffrance.

Cette sorte d'orgueil lgrement sauvage, Jacques aurait pu
l'avoir  l'gard de son protecteur improvis, mais la force
de Robert s'tait faite pour lui uniquement bienfaisante, et,
peu  peu, la premire reconnaissance prouve par l'enfant se
changea en une affection telle qu'il et pu l'prouver pour un
frre an. Robert devint le confident ordinaire de ses peines
et de ses plaisirs et Jacques, sr de trouver l une
indulgente sympathie, s'adressait  lui en toute circonstance,
au risque parfois d'importuner le jeune homme. Mais jamais il
ne fut repouss, tant il est vrai que les bienfaits
s'enchanent et que souvent nous sommes plus attachs  nos
amis par les services que nous leur avons rendus que par ceux
qu'ils peuvent nous rendre.

Du reste, le jeune Martelac avait su se faire aimer ou au
moins respecter de tous ses condisciples. Tous reconnaissaient
la gnrosit et la droiture naturelle de son caractre, et
sans s'en rendre compte, ils subissaient son influence et le
prenaient volontiers pour arbitre de leurs discussions. Une
injustice le rvoltait, une action basse soulevait son
indignation et il n'avais jamais hsit  prendre le parti du
plus faible contre le plus fort. Ce grand garon, taill en
hercule et peu gracieux comme la plupart des jeunes gens de
son ge, disait vrai quand il rpondait  ceux qui
prtendaient que les plus jeunes devaient s'habituer aux
coups:

- Bah! bah! Tapez sur moi si vous voulez, je saurai me
dfendre. Mais je n'aime pas qu'on abuse de sa force contre
les petits.

La sortie du collge, que Robert quitta plusieurs annes avant
Jacques spara les deux amis sans effacer le souvenir des
circonstances auxquelles ils avaient d leur rapprochement.
Leurs relations furent de plus en plus rares, mais le jeune
Hilleret garda au protecteur de son enfance un attachement qui
prit une nuance admirative quand il entendit parler de ses
succs. Robert, ayant suivi  paris les cours de mdecine, fut
reu docteur aprs de remarquables tudes. Au moment de sa
rencontre avec Jacques  Poitiers, il avait une rputation
tablie et tout faisait prvoir qu'avant peu d'annes, il
atteindrait une clbrit mrite.

Mme Martelac tait justement fire de son fils, retenu loin
d'elle par sa position et par l'avenir brillant prpar par
son travail. Elle avait sacrifi avec joie les conomies de
toute sa vie afin de lui permettre d'achever les tudes
coteuses auxquelles il se livrait; mais elle regardait
l'avenir sans crainte, sre du coeur de ce fils dont pourtant,
elle le savait, elle n'tait pas l'unique tendresse.

Anne Duplay, la belle cousine du jeune docteur, leve prs de
lui dans l'intimit de la famille et de l'amiti, tait
devenue l'idole de Robert. Son amour pour elle datait presque
du temps o la jeune fille tait encore au berceau; il ne se
souvenait pas d'avoir rencontr sans un tressaillement joyeux
le joli regard et le sourire un peu imprieux de sa petite
amie.

Anne, ayant perdu sa mre de bonne heure, tait souvent venue
dans son enfance chercher prs de Mme Martelac les caresses
qui lui manquaient au foyer paternel; elle trouvait alors prs
de sa tante son grand cousin, toujours prt  la gter, 
l'amuser et  essuyer ses larmes, au risque parfois
d'amoindrir le rsultat des leons de la bonne dame, effraye
de la libert laisse par M. Duplay  sa fille et du manque
absolu de direction qu'on sentait autour d'elle.

- Cette petite se gte, disait-elle parfois tristement,
lorsqu'elle se retrouvait seule avec son fils aprs les
visites d'Anne. Son pre l'adule trop, il ne sait rien lui
refuser, et toi-mme, Robert, tu n'es pas raisonnable avec
elle, tu cdes sans cesse  ses caprices.

- Peut-tre avez-vous raison, ma mre, rpondait le jeune
homme srieusement. Je serai plus ferme avec elle dsormais,
je vous le promets.

Mais sa rsolution ne tenait pas longtemps, et quand la petite
fille, grimpant sur ses genoux, le prenait par le cou et
appuyait contre son visage sa jolie tte enfantine, elle
obtenait immdiatement de lui ce que demandaient ses grands
yeux suppliants et ses lvres roses, prtes  donner un baiser
en retour.

Tant qu'elle avait t enfant, Anne avait, au travers de ses
caprices, montr de dlicieux lans de tendresse  l'gard de
ceux qui l'aimaient. Puis, peu  peu, son coeur s'tait
referm; la vanit, l'orgueil de sa beaut, trop tt vante en
sa prsence, l'gosme particulier aux cratures gtes et
adules, cet gosme si naf qu'il n'a pas mme conscience de
son existence et sacrifierait sans remords le monde entier 
son plaisir, tout s'tait rencontr pour touffer les
heureuses dispositions de son me. Les annes, en s'ajoutant
les unes aux autres, avaient dvelopp les grces de la jeune
fille, mais elles avaient resserr son coeur, et Robert, tout
en gardant pour elle l'amour de sa jeunesse augment par la
radieuse beaut de sa cousine, se heurtait parfois chez elle 
une absence de sentiments qui l'effrayait.

Le mariage des deux cousins tait un projet ancien entre leurs
familles, bien que ce projet n'et jamais peut-tre t
formul.

Mme Martelac se demandait si Anne pouvait faire le bonheur de
son fils; elle constatait ses dfauts fortifis par le temps,
et pousse par cette crainte, elle et volontiers renonc 
l'espoir de cette union. Mais l'amour de Robert ne pouvait
chapper  son regard maternel et elle n'et pas os aborder
avec lui un pareil sujet. Quant  Ane, tout en paraissant
adopter l'avenir prpar pour elle, elle avait parfois des
mots cruels qui attestaient une sorte de rvolte et de
revendication de sa libert. Elle acceptait l'amour
complaisant, dvou et sr de son cousin; mais elle rvait le
luxe, le plaisir, l'entranement du monde, et elle le sentait,
cet homme austre, pour le moment sans fortune, ne saurait lui
donner ce qu'elle voulait.

L'aimait-elle? Qui et pu le dire? Parfois Robert en doutait
et une douleur aigu lui serrait le coeur. Pourtant, si un
clair regard s'arrtait sur lui avec une sorte de rayonnement
affectueux et un sourire d peut-tre  la coquetterie, le
pauvre garon reprenait confiance et s'efforait de se croire
aim. Notre coeur n'a-t-il pas mille ressources pour se drober
 la dsillusion qui le lui [sic] dchirerait et ne combat-il
pas avec passion afin de conserver un reste de foi dans l'tre
auquel il a donn son amour?




CHAPITRE V


Le jeune lieutenant eut peu de rapports avec Nicolas. Le
marchand, avec son visage pointu, au nez recourb et aux
petits yeux de fouine toujours clignotants, comme s'ils
n'eussent pas t faits pour la lumire du jour, ne lui
inspirait aucune sympathie. Toutefois, la personne
souffreteuse de Sarah l'intressait, et souvent il entrait
dans le magasin pour dire bonjour  la petite fille, de
laquelle ces courtes visites taient l'unique distraction.

Il tait  Poitiers depuis quelques mois, quand un matin,
revenant de la caserne, il eut la pense d'entrer chez Nicolas
avant de remonter dans sa chambre. Il n'avait pas vu Sarah
depuis plusieurs jours et s'tonnait de ne pas l'avoir
entendue remuer dans la maison ou dans la cour. Bien qu'elle
ft d'un naturel tranquille et n'et jamais connu jusqu'alors
ces exubrances de gat familires aux enfants de son ge,
elle chantait parfois en allant et venant. Ou bien encore,
elle adressait tout haut  son chat, le seul tre vivant qui
partaget sa solitude, un de ces monologues enfantins, dont
naturellement elle se chargeait de faire les frais, l'animal
se contentant de lui rpondre par le seul langage en son
pouvoir, c'est--dire en se frottant contre elle, en faisant
le gros dos et en la regardant de ses yeux ronds et brillants.

Ce jour-l, la petite fille ne semblait gure en disposition
de chanter ou de jouer; il la trouva assise tristement sur un
vieux coffre plac prs d'un pole, dans lequel,  l'insu de
son grand-pre, elle entassait le charbon de terre. Elle
essayait ainsi de combattre le froid qui l'envahissait, la
fivre se joignant  la temprature glaciale du dehors.

Quand elle prenait avec la main un morceau de charbon, elle le
plaait doucement sur la flamme et jetait un regard effray
vers Nicolas en entendant le crpitement joyeux fait par le
bloc noir au contact du feu. Mais le marchand ne remarquait
rien; une plume  la main, il faisait des comptes et semblait
absorb.

Lorsque Jacques entra, Sarah, le menton dans la main et les
joues plus animes que de coutume, tait immobile depuis
quelques instants. Elle ne leva pas les yeux.

- Qu'avez-vous donc? dit-il en s'approchant. Vous paraissez
souffrante.

- Oui, Monsieur, rpondit, rpondit la petite fille en
tournant lentement la tte, ce simple mouvement lui tant
pnible. Je suis malade.

- O avez-vous mal?

- L, surtout!

Elle portait la main  son front.

- Et dans tous les membres, d'ailleurs. Je ne puis les remuer
sans souffrir.

- Etes-vous ainsi depuis longtemps?

- Depuis trois ou quatre jours.

- Avez-vous vu le mdecin?

- Le mdecin? rpta-t-elle avec tonnement.

Puis elle secoua ngativement la tte et, serrant autour
d'elle le vieux vtement dchir (un paletot d'homme!) dont
elle s'tait couverte, car elle grelottait, elle retomba dans
sa somnolence fivreuse.

Jacques la considrait avec piti. Son visage, habituellement
ple, prenait une teinte terreuse, et ses grands cils baisss
ajoutaient leur ombre au cercle bleutre qui entourait ses
yeux battus par la fatigue. Ses lvres, dcolores, semblaient
retenir avec peine un sanglot prt  lui chapper, car Sarah
n'tait encore qu'une enfant et la souffrance lui arrachait
des larmes, bien qu'elle n'et autour d'elle aucune tendresse
pour les essuyer. Ses petites mains tremblaient en refermant
de leur mieux le collet de velours rougi dans lequel se
perdait sa figure.

Pauvre rose de Bengale! La premire fois qu'il l'avait vue,
Jacques avait compar Sarah  cette fleur dlicate dont les
ptales s'effeuillent au moindre souffle, et qui, pourtant,
s'entr'ouvre encore sous le soleil d'automne. En ce moment,
ple et frissonnante, elle ressemblait aux dernires roses,
surprises par l'hiver et rpandant sur le gazon leurs corolles
sans parfum et sans couleur. Le pole avait beau ronfler
sourdement et sa plaque devenir tincelante, grce au
combustible qu'elle y avait amass clandestinement, sa chaleur
ne parvenait pas  rchauffer la pauvre enfant, abattue par la
maladie.

Le jeune officier s'approcha du grand-pre.

- Monsieur Larousse, dit-il, votre petite-fille est malade.

Le vieil avare arrta un instant ses calculs pour tourner les
yeux vers Sarah. Il plaa derrire son oreille la plume dont
il se servait, et, frottant l'une contre l'autre ses mains
rides qui rendirent un son de parchemin froiss, il rpondit:

- Un peu, mais ce n'est rien.

- Elle a une fivre ardente.

Jacques, s'approchant de Sarah, avait pris dans les siennes la
main brlante de l'enfant.

- C'est une fivre de croissance. Tous les enfants y sont
sujets, reprit Nicolas.

Le jeune homme secoua la tte.

- Elle ne grandit gure! J'ai peine  croire que cela la
fatigue. Il faudrait la soigner.

- Je lui ai fait de la tisane d'orge, et elle s'entte  ne
pas la prendre. C'est dommage! ajouta le marchand en jetant un
regard douloureux vers le pole, j'en ai achet pour vingt
centimes!

Cette grosse somme, si follement dpense, lui pesait sur le
coeur.

Sur la plaque de fonte du pole, il y avait, en effet, une
tasse brche, contenant un liquide incolore que Jacques
souponna tre la coteuse tisane. Le bonhomme n'ayant pas
achet de sucre pour y ajouter, - cette marchandise n'entrait
jamais dans la consommation de son mnage, - la petite fille
s'tait obstinment refuse  boire la tisane.

- Il faudrait faire venir le mdecin.

Nicolas regarda son locataire d'une air mcontent.

- Vous n'y pensez pas! Cela cote, et Sarah gurira sans
mdecin.

Jacques se tourna vers la petite malade. Elle touffait de son
mieux les sanglots qui lui montaient  la gorge, mais de
grosses larmes roulaient le long de ses joues et glissaient
sur ses vtements, o elle schaient presque instantanment,
tant tait ardente la chaleur dgage par le pole prs duquel
elle tait.

- C'est ncessaire, je vous assure, reprit le jeune homme, mu
par cette vue.

- Bah! bah! dit l'avare.

D'un mouvement brusque, il enleva sa plume de derrire son
oreille, la plongea jusqu'au manche dans la bouteille dont il
se servait en guise d'encrier et essaya de se remettre  ses
comptes, en maugrant intrieurement contre les importuns qui
se mlent des affaires d'autrui.

La vue du visage dcompos de Sarah rendit le jeune homme
tenace. Il posa la main sur l'paule du vieillard.

- Monsieur Larousse!

Celui-ci fit un soubresaut d'impatience.

- Quoi encore? murmura-t-il d'un ton maussade. Ne peut-on tre
malade  son gr sans que les voisins viennent voir ce que
vous avez?

- A son gr? repartit Jacques en souriant malgr lui. Le gr
de Sarah ne saurait tre d'tre malade. On ne l'est jamais par
plaisir.

Le visage revche de Nicolas ne sourcilla pas.

- Si j'insiste, c'est pour le bien de votre petite-fille. La
pauvre enfant n'est pas, il me semble, habitue  tre
dorlote, et ne se plaint pas pour vous attendrir inutilement.

Le vieux marchand dposa sa plume sur la table et croisa les
bras avec rsignation, n'osant imposer silence  son locataire
et paraissant attendre ce qu'il dsirait lui dire encore.

- Je voulais vous faire une proposition, reprit le lieutenant.

- Laquelle?

- Mon ami, le docteur Martelac, est ici en ce moment. Si vous
voulez, je lui parlerai de Sarah et je l'amnerai la voir.

- Le docteur Martelac! s'cria l'avare en bondissant sur son
sige. Une clbrit! Etes-vous fou?

- Pourquoi cela?

- Parce que la science se paie, mon cher Monsieur!

- Avez-vous un autre mdecin attitr et auquel vous tenez?

- Non, certes!

Le vieillard dit cela d'un ton fier comme s'il se flicitait
d'avoir su se passer jusque-l de tout membre du corps
mdical.

- Je n'ai jamais employ de mdecin! Ces gens-l ne servent
qu' allger les bourses bien garnies.

- Pourtant, on est parfois oblig de recourir  leurs soins.

- Qu'ils font payer les yeux de la tte!

- Robert Martelac est aussi gnreux que savant et je me porte
garant de la sagesse de ses demandes.

Nicolas garda le silence.

- Cette enfant a une fivre trs forte, reprit le jeune homme,
et elle souffre, m'a-t-elle dit, depuis plusieurs jours. Cela
pourrait bien tre le dbut d'une maladie grave, et si vous ne
la prenez pas  temps, il faudra ensuite de longs mois pendant
lesquels elle sera incapable de vous rendre service dans votre
mnage comme elle le faisait jusqu'ici.

Le vieux marchand se gratta la tte, sur laquelle poussaient
au hasard de longues mches grises qu'il coupait ingalement
suivant son caprice. Le coiffeur n'avait jamais, pour cause
d'conomie, dploy son art sur cette chevelure inculte. Il
jeta un regard sur sa petite-fille, ramasse douloureusement
sur elle-mme, le plus prs possible du pole, et sa
rsolution parut branle. Ce n'est pas qu'il ft attendri par
la vue de Sarah, son vieux coeur endurci ne pouvait tre touch
que par ses intrts matriels et le dernier argument du jeune
lieutenant lui donnait  rflchir.

Seul avec l'enfant, sa dpense tait presque insignifiante; il
lui mesurait la nourriture de faon  contenter son avarice.
Mais avec une domestique, c'tait tout autre chose! Il en
avait eu une lorsque Sarah tait toute petite et incapable de
travailler. Dieu sait les exigences de cette femme, qui
prtendait tre paye et nourrie comme une chrtienne! disait-elle.
Nicolas en pleurait de rage en ce temps-l; aussi, pour
se soustraire  de si ruineuses exigences, il avait dress sa
petite-fille  la remplacer le plus vite possible et il
s'tait dbarrass de cette plaie qui rognait sa bourse et
rongeait son coeur par la folle dfense qu'elle occasionnait
dans la maison de l'avare.

- Vous tes sr qu'il ne demandera pas cher? dit-il avec
hsitation.

- J'en rponds. D'ailleurs, vous vous entendrez avec lui.
Voulez-vous que je vous l'amne?

- Enfin, oui, dit Nicolas en soupirant. Nous verrons.

Deux minutes aprs avoir donn ce consentement, il le
regrettait, mais Jacques avait saisi promptement le mot si
pniblement obtenu pour sortir du magasin et courir chez
Robert, o il tait du reste invit  djeuner ce jour-l. Le
vieillard dut donc en prendre son parti, il envoya Sarah se
coucher, teignit le pole afin de rattraper sur le
combustible quelque chose de l'argent qu'allait coter la
visite du mdecin, et, serrant sur son corps maigre et osseux
sa vielle redingote rpe, il se mit  djeuner d'un morceau
de pain et d'un dbris de fromage, convoit de loin par le
chat, seul tmoin de ce frugal repas.




CHAPITRE VI


En sortant de chez Nicolas, Jacques s'tait donc aussitt
rendu chez Robert, arriv dans la nuit pour passer deux ou
trois jours avec sa mre. Celle-ci, connaissant la vive
sympathie qui unissait son fils et le jeune officier, et
ravivait leur amiti de collge, avait fait prvenir le
lieutenant, ajoutant qu'on l'attendait  djeuner chez elle.

L'heure du repas n'tant pas encore arrive, Jacques entra
directement dans la chambre du docteur et lui serra la main
avec affection. Peu de jours auparavant, Robert avait fait une
opration chirurgicale dont les journaux avaient parl avec
loge, et son ami le flicita.

- Ainsi, te voil clbre? lui dit-il.

- Pas encore, mais sur le chemin de la fortune, du moins,
rpondit Robert en riant. Les demandes pleuvent chez moi, et
je n'y puis suffire. On croirait  une rclame de ma part;
tous les journaux ont parl de moi, tous les malades veulent
m'avoir pour les oprer.

- Bah! Tu es illustre, mon cher, ou en train de le devenir. On
t'lvera une statue et je souscrirai gnreusement, je t'en
rponds!

- Ce ne serait pas un honneur bien particulier par le temps
qui court!

- C'est vrai! On en couvre la France. Nos descendants ne
pourront nous reprocher de n'avoir su rendre hommage au
mrite! Il n'y a si petite renomme qui ne soit nantie de sa
statue! Au moins, tu la mriteras, toi, beaucoup mieux que
nombre de ces honntes clbrits qu'on nous a fait admirer en
marbre ou en bronze. J'apprcie dans mon ami d'enfance non
seulement la science de l'habile praticien, mais surtout le
noble caractre. Voyons, regarde-moi bien en face.

- Pourquoi?

- Eh! parbleu! pour que je puisse voir le visage d'un homme
suprieur. On n'a pas tous les jours l'occasion de satisfaire
une pareille curiosit!

Robert secoua la tte en souriant. Il appuya ses deux mains
sur les paules de son ami, et plongeant son regard d'aigle
dans les yeux de Jacques, il garda un instant de silence.

-Tu es un caractre antique! reprit le jeune officier sans
dtourner la tte.

- Pourquoi cela?

- N'as-tu pas sevr ta jeunesse de tous les plaisirs et ne
dois-tu pas  un travail acharn la position exceptionnelle
que tu as conquise  ton ge?

- Si j'ai, comme tu le dis, vcu en dehors de tous les
plaisirs malsains, il y avait, tu le sais, un nom qui me
gardait un souvenir qui hantait mes jours et mes nuits de
travail, planant sur eux pour les drober  la tentation du
mal.

- Ta cousine Anne?

Robert inclina la tte et ajouta gravement en laissant
retomber ses deux mains:

- D'ailleurs, la vie ne nous est pas donne pour la jeter 
tous les vents du ciel et le vrai bonheur ici-bas, c'est de
s'y sentir utile.

- Si nous avions dans notre gnration beaucoup d'hommes comme
toi, nous serions plus forts.

- Allons donc! mon ami, ton rle n'est pas moins beau que le
mien et je ne sais pourquoi tu exaltes ainsi mon orgueil par
ton enthousiaste affection. Le soldat tombant ignor sur un
champ de bataille n'a-t-il pas autant mrit de son pays que
le savant, dont le succs peut, au moins, venir payer le
dvouement  l'humanit?

- C'est si naturel d'aimer son pays! rpondit le jeune
officier.

- Oui, et pourtant, combien de gens chez nous sont au nombre
de ces amis maladroits qui nuisent  ceux qu'ils aiment!
Tiens, reprit Robert, en montrant un journal qu'il venait de
parcourir, nos pires ennemis ne pourraient dire de nous plus
de mal que n'en dit cette feuille franaise.

- C'est indigne! s'cria Jacques avec chaleur. Le journaliste
qui se permet ainsi d'abaisser son pays dans les articles lus
par les trangers et comments avec joie par eux mriterait
d'tre svrement chti. La France est coupable, je le veux
bien, mais c'est un beau et noble pays. Dieu ne l'abandonnera
pas et il se relvera un jour.

Le docteur sourit de l'ardeur juvnile de son ami.

- Tu as raison; on pourrait lui dire la vrit sans l'abaisser
ainsi. Je suis, comme toi, coeur de ces articles sortis de
plumes soi-disant patriotes, et qui ne savent pas respecter la
patrie en lui laissant la foi en elle-mme, la meilleure force
que nous puissions avoir aprs la foi en Dieu. Enfin, tu n'es
pas de ceux-l, mon ami, et il reste en France une multitude
de coeurs comme le tien, croyant au relvement du pays et prts
 tout pour y concourir, ft-ce  donner leur vie pour lui.

- Cela ne demande aucun effort de notre part,  nous. Mais
cette science qui soulage tes semblables t'a cot et te cote
encore un pnible travail. Nous autres, nous allons  la mort
soutenus par un lan gnreux;  toi, il faut un courage de
tous les instants et un oubli constant de toi-mme. Je suis
une de ces milliers d'units dont est forme l'arme
franaise, o le courage et l'amour du pays sont de tradition.
Toi, tu es une exception parmi tes collgues, et, lorsque tes
cheveux auront blanchi, tu seras une des premires autorits
dans le monde mdical. Cette perspective me rendrait fou
d'orgueil! Et pourtant, tu restes froid dans le succs. Cela
prouve, ajouta le jeune homme en riant, que je fais partie du
vulgaire, susceptible de subir les impressions de la vanit;
toi, mon ami, tu es dou de faon  les dominer.

- Ah a! es-tu venu me voir aujourd'hui dans l'unique but de
me faire des compliments? demanda Robert d'un ton moiti fch
moiti souriant. Assieds-toi en attendant le djeuner, et
causons puisque j'ai ici le temps de causer et ne serai
drang par aucun malade.

- Hlas! il me faut t'enlever cette illusion, rpondit Jacques
en acceptant un sige. J'ai pris sur moi de promettre une
visite de toi aujourd'hui mme.

- Une visite! A qui?

Le jeune officier expliqua comment il l'avait propos pour la
petite fille de son propritaire. Il ne lui fut pas difficile
d'intresser le docteur  la pauvre enfant et d'obtenir ce
qu'il demandait.

- J'irai dans la journe, dit Robert.

- Ne te laisse pas attendrir par les lamentations de Nicolas,
au moins, recommanda Jacques. Il est d'une avarice
phnomnale! Sa rputation  ce sujet n'est pas surfaite. De
plus, il est riche, et, s'il n'est pas juif, ce dont je me
suis assur, il est digne de l'tre et entasse des trsors.
Demande-lui des honoraires.

- Il refusera peut-tre de le laisser voir Sarah s'il
entrevoit la ncessit de dbourser quelque chose  la fin de
ma consultation.

- Je l'ai prvenu, et il est rsign  payer une somme
modeste.

- Alors, sois tranquille; je demanderai un prix raisonnable,
afin de ne pas effaroucher son avarice.

- Oh! cette avarice jettera toujours les hauts cris, il faut
s'y attendre. Rien ne peut donner une ide de l'amour du
bonhomme pour son argent; il s'y cramponne et pleurerait la
perte d'un sou! Pauvre petite Rose de Bengale! ajouta Jacques
pensivement.

Il avait pris l'habitude, en parlant de Sarah, de l'appeler
ainsi.

- Elle semble dpayse chez Nicolas, reprit-il.

- Tu t'intresses  elle?

- Elle me fait piti. Son grand-pre lui fournit  peine le
strict ncessaire et l'habille de misrables vtements.

- Et quelle ducation reoit-elle?

- Aucune. Elle ignore les premiers lments de toute science
humaine et ne connat ni Dieu ni ses semblables.

- Pauvre enfant!

- Ce vilain vieillard ne sacrifierait pas un centime pour
elle. Cependant, elle est intelligente; on n'a pas ces
regards-l quand on ne l'est pas. Ses yeux brillent parfois
comme des toiles et expriment une profonde reconnaissance
quand on lui tmoigne un peu de bont. L'autre jour, en allant
payer mon terme  Nicolas, j'avais joint  l'argent un jouet
pour Sarah; c'est sans doute le seul qu'elle ait reu dans
toute sa petite vie. Si tu savais avec quelle joie elle l'a
accueilli! Mais elle n'en a pas joui longtemps; son vieux
monstre de grand-pre l'a vendu le lendemain  une personne
venue chez lui pour acheter des meubles. J'tais outr quand
la petite m'a racont cela, et j'en ai fait le reproche 
Nicolas. Crois-tu qu'il en ait rougi? Pas le moins du monde!
Il m'a rpondu avec cynisme que les jouets taient faits pour
les enfants riches, et que sa petite-fille n'avait pas le
temps de jouer. Vois-tu cela? A dix ans! Il vendrait sa propre
chair s'il esprait en tirer un peu de monnaie!

- Eh bien! je te promets de soigner de mon mieux ta petite
protge, dit le docteur, et de tcher d'arracher  son grand-pre
un peu de bien-tre pour elle.

- Cela, tu ne saurais y parvenir, rpondit Jacques avec
conviction.

- Et maintenant, causons, reprit Robert, prenant une chaise en
face de son ami.

- Mais il me semble que c'est ce que nous faisons depuis mon
arrive chez toi. De quoi ou de qui plutt dsires-tu causer?
D'Anne, sans doute?

Le docteur rougit.

- Que faut-il en dire? demanda le jeune officier en souriant,
C'est  toi de parler sur un pareil sujet. Tu en as le coeur
plein, n'est-ce pas?

- Et toi? reprit Robert en regardant son ami.

- Moi? dit celui-ci avec tonnement. Que veux-tu dire?

- Tu la vois souvent chez ma mre?

- Souvent, oui.

- Anne est leve un peu  l'amricaine, jouissant d'une
libert d'allures qu'on refuse d'ordinaire aux jeunes filles
franaises.

- C'est vrai; mais quel inconvnient y vois-tu? Elle n'en
abuse certainement pas et n'a gure occasion de _flirter_, comme
disent les Anglais.

Les yeux du docteur demeuraient fixs sur son ami avec une
persistance qui tonnait Jacques, dont le regard ouvert et
souriant restait calme; rien en lui ne trahissait qu'il et
saisi le motif de la proccupation de Robert.

- En es-tu sr?

- Sr!... Pourquoi me fais-tu une pareille question? Ta cousine
est trs jolie, c'est vrai; mais...

Un changement soudain s'tait fait sur les traits du jeune
Martelac, et son visage exprimait une si relle souffrance que
Jacques s'arrta subitement.

- Qu'as-tu donc?

Robert se leva d'un brusque mouvement. Il n'tait pas dans sa
nature de louvoyer longtemps, et, la droiture de son me
triomphant de l'humiliation qu'il prouvait, il dit en tendant
la main au lieutenant:

- Pardonne-moi, mon ami. Ta statue a des pieds d'argile, et la
supriorit que tu prtends me reconnatre me laisse les
faiblesses humaines. Je suis jaloux!

- Jaloux! Toi! Et de qui, mon Dieu?

- Ne te fche pas; ne t'tonne pas. C'est une folie, je le
sais, et je cherche  la combattre. Tiens, le rouge me monte
au front en avouant cette misre, qui me torture parfois et
crie soudain  travers les aridits absorbantes de mes tudes:
je suis loin, et tu vois Anne si souvent!

- Anne est ta cousine, l'amie de ta jeunesse, puisque tu ne te
rappelles pas un jour o tu ne l'aies aime; plus que cela,
elle est  peu prs ta fiance, si j'ai bien compris. Je ne
vois rien autre chose en elle.

- Mais elle? Oh! ce n'est pas de toi dont j'ai peur! Tu es
trop gnreux pour m'enlever l'affection...

Le docteur s'interrompit un instant, comme si ce mot exprimait
mal sa pense. Il reprit avec un sourire amer:

- L'affection! Cela mritait-il un pareil nom? C'tait une
sorte d'habitude de me considrer comme son futur mari, et, en
attendant, comme son esclave. Elle le sait bien. N'a-t-elle
pas fait de moi tout ce qu'elle voulait depuis sa plus petite
enfance? Depuis le jour o, pour cueillir une fleur qu'elle
dsirait et ne plus voir ses yeux remplis de larmes
dsespres de son caprice, je me jetai  l'eau, o je faillis
mourir, emport par un courant furieux, jusqu' celui o,
devenue femme, elle jura de n'pouser qu'un homme riche et fit
natre en moi une soif de richesse, pourtant incompatible avec
ma nature, et que je suis honteux de constater!

Jacques fit un mouvement d'incrdulit.

- Toi, dit-il, tu auras beau faire; tu ne parviendras pas  te
rendre ambitieux sous ce rapport. Ton me est grande, et tout
l'amour de ton coeur ne saurait la rabaisser jusqu'au dsir du
gain

- Qui sait? dit tristement le jeune docteur. Tu parlais tout 
l'heure de mon dvoment  l'humanit et de ma passion pour la
science; ces sentiments-l, certes, ils existent en moi; ils
m'lvent, je le sens; mais il en est un autre bien diffrent.
Celui-ci s'est attach  mon coeur et l'humilie jusqu' la
recherche de l'or, et c'est mon amour pour Anne! Elle veut
tre riche; elle est si belle! Peut-on lui reprocher de
dsirer un entourage lgant et digne de sa beaut?

Un sourire d'indulgente tendresse souligna ces dernires
paroles.

- Pourquoi doutes-tu de l'amour de ta cousine?

- Pourquoi! reprit le docteur, dont le visage avait repris son
expression grave. Parce que je lui fais peur; parce qu'elle me
trouve svre; parce que je ne puis m'empcher d'essayer de
ramener  la raison cette jeune me ptrie de vanit et de
coquetterie; parce que, parfois enfin, je la juge froide et
incapable d'aimer.

- Comment peux-tu, la jugeant ainsi, lui rester attach?

- Je ne sais. Le jugement est juste pourtant, je le crains. Je
la connais depuis son enfance, o elle possdait dj cette
fatale beaut qui m'ensorcelle. Je me suis habitu  obir 
un signe de ses grands yeux, et cependant jamais une tincelle
de tendresse ne brille  travers leurs clairs. D'autres
peuvent tre, comme moi, victimes de ce don qu'elle a reu du
ciel.

- D'autres? Moi, tu veux dire?

Le docteur inclina la tte en rougissant. Il prouvait une
profonde humiliation  mettre ainsi  nu la faiblesse de son
coeur.

Jacques plaa la main sur le bras de son ami.

- Je le jure devant Dieu! Seul, il nous entend en ce moment.
Je briserais mon coeur en mille clats plutt que de le laisser
aller  cette lchet!

Et, comme Robert demeurait les yeux baisss sans rpondre:

- Me crois-tu? dit-il.

Le jeune Martelac saisit dans ses deux mains la main appuye
sur son bras.

- Oui, je te crois. Pardonne-moi d'avoir eu cette pense. Si
tu savais combien il est dur d'tre attach  un coeur qui nous
chappe sans cesse sous l'empire de l'gosme ou de la vanit!

- Pauvre ami, dit Jacques avec compassion.

Il n'ajouta rien. Le mal de Robert lui semblait incurable,
puisqu'il lui permettait,  travers son amour pour Anne, de se
rendre si bien compte des dfauts de la jeune fille.




CHAPITRE VII


Dans la soire, le docteur accomplit sa promesse et se
prsenta chez Nicolas, afin de donner une consultation 
Sarah. Jacques l'accompagna jusqu'au seuil du magasin et le
quitta en disant:

- Je te laisse te dbattre avec le vieil avare. Surtout tche
qu'il soigne un peu mieux ma pauvre petite rose. Elle est si
ple et si menue que je me demande de quoi il la nourrit. Si
elle pouvait, comme les fleurs de nos jardins, se contenter de
la rose du ciel, il serait dans la joie de son me, cet
affreux bonhomme! Que lui donne-t-il  manger, je me le
demande?

- Oh! srement peu de chose. Encore doit-il regretter ce peu
qu'il lui donne, et j'ai peur de ne rien obtenir sous ce
rapport. L'avarice racornit les coeurs et les endurcit de faon
 ce que les arguments les plus indiscutables ne puissent y
pntrer. Enfin, je ferai de mon mieux.

Les deux jeunes gens se sparrent, et Robert entra chez le
marchand.

- Avant tout, combien faites-vous payer vos visites? demanda
celui-ci aussitt qu'il eut pass le seuil de la porte.

Nicolas se tenait  l'entre, comme pour empcher le docteur
d'avancer, au cas o les honoraires lui eussent paru trop
exorbitants.

- Ce sera cinq francs.

Le vieillard ouvrit les yeux autant qu'il pouvait le faire, et
leva les mains avec une exclamation de terreur:

- Cinq francs! Dieu puissant! Me prenez-vous pour un
Rotschild?

- Je demanderais srement beaucoup plus si j'avais l'honneur
de soigner ces riches personnages, dit le docteur, amus de
l'effroi peint sur les traits de son interlocuteur.

- A la bonne heure! Ceux-l, oui, vous pourriez les faire
payer cher. Mais moi! moi! Un pauvre homme! disait l'avare en
gmissant. Vous vous moquez!

Le jeune homme regarda autour de lui.

- Si j'en juge par ce que je vois ici, je ne saurais me
dcider  vous plaindre et  vous regarder comme un pauvre
homme! En vrit, votre magasin est fort bien mont!

- Ah! Monsieur! Monsieur, il ne faut pas vous fier aux
apparences, je suis oblig d'avoir beaucoup de marchandises
afin d'en vendre un peu. Les clients sont si difficiles, ils
exigent tant de choix! Mas c'est lourd pour moi, allez! Car je
suis pauvre, je vous assure, rpondit Nicolas d'un ton
lamentable. Cinq francs!

Il remit sur sa tte, d'un air dsespr, le vieux bonnet
d'toffe jadis noire qu'il avait t pour saluer le docteur.

- Cinq francs! rptait-il avec des larmes dans la voix.

- O est la malade? demanda Robert, sans paratre tenir compte
des lamentations de l'avare.

Comme il passait devant Nicolas, paraissant dispos  aller
lui-mme  la recherche de Sarah, le vieillard l'arrta de
nouveau.

- Attendez, dit-il; ne pourriez-vous baisser votre prix? Ce
n'est qu'une enfant, vous savez?

- Mais, cher Monsieur, dit le docteur, voyant le dbat menacer
de se prolonger indfiniment, croyez-vous qu'il en soit de mes
soins comme des billets de chemins de fer ou des entres dans
les mnageries, moins chers pour les enfants que pour les
grandes personnes?

- Ce n'est pas votre dernier mot?

- Si, et dpchons-nous. On m'attend chez un de mes amis et
j'ai  peine le temps de voir votre petite-fille.

Nicolas parut se rsigner douloureusement  son sort en voyant
l'impossibilit de faire changer le docteur. Prcdant celui-ci,
il le conduisit  la chambre de Sarah, humble rduit
clair par une troite fentre donnant sur la rue. Cette
petite pice avait sans doute t une cellule, la seule qu'on
et laisse intacte. Les cloisons qui sparaient, comme les
alvoles d'une ruche, tout un ct de la maison, avaient t
enleves par Nicolas, afin de faire place  ses marchandises.

Sarah, les yeux grands ouverts, tait tendue sur son troite
couchette sans rideaux, et avait amoncel, en guise de
couvertures, toutes les vieilles nippes dont, grce  la
gnrosit de son grand-pre, elle pouvait disposer. Deux
taches rouges, mises en ce moment sur ses joues par la fivre,
faisaient ressortir davantage le velours brillant de ses
larges prunelles. En entendant la porte s'ouvrir, elle releva
d'un geste rapide les mches de cheveux qui couvraient son
front moite, et ses regards s'adoucirent quand elle reconnut
Robert. Habitue aux durets de tous, la petite fille gardait
le souvenir des rares paroles dans lesquelles elle avait cru
sentir la compassion et elle se rappelait que la premire fois
qu'elle l'avait vu, le docteur lui avait parl avec bont.

- Ah! c'est vous, Monsieur? murmura-t-elle.

- Oui, je viens pour vous gurir. Vous m'obriez, n'est-ce
pas?

- Oui, rpondit-elle avec soumission.

- Elle ne veut mme pas prendre de la tisane, grogna Nicolas.

Sarah jeta un regard inquiet sur le docteur.

- Elle est mauvaise, dit-elle  voix basse.

- Elle en prendra dsormais, dit doucement Robert.

- Vous ne la connaissez pas, elle est si entte! reprit le
marchand.

Des larmes parurent dans les yeux de l'enfant.

- Mais non, s'empressa de rpondre le jeune Martelac, elle ne
sera plus entte, je vous le promets. Vous sucrerez bien les
tisanes que vous lui donnerez, ajouta-t-il en s'adressant 
Nicolas, se doutant qu'une pareille recommandation tait
ncessaire.

La petite fille vit la grimace faite par son grand-pre  ce
dernier mot, mais elle n'osa expliquer que sa rpugnance pour
la tisane venait justement de ce qu'elle n'tait pas sucre.

La visite fut courte. Il suffit de peu d'instants  Robert
pour constater que l'tat maladif de Sarah tait d au rgime
parcimonieux du vieux marchand. Ce dernier couta en gmissant
la recommandation de donner  l'enfant une nourriture
fortifiante (cela tait, affirma-t-il, au-dessus de ses
moyens!). Quand aux remdes inscrits sur l'ordonnance, il
frmit en les lisant et murmura avec humeur:

- M'est avis que ces drogues-l lui abmeront l'estomac et
mettront ma bourse  sec!

- L'enfant a une vie sdentaire et parat tiole, dit Robert.


Etiole! tiole! grommela Nicolas. Qu'entendez-vous par l?

- Elle n'a pas assez de mouvement et d'air.

- Va-t-il pas falloir lui acheter un chteau et un parc pour
fournir le grand air  cette demoiselle? demanda l'avare en
jetant un mauvais regard vers Sarah.

- Ce serait certainement beaucoup mieux, rpondit le docteur
en souriant, et le sjour de la campagne lui donnerait bien
vite des forces.

Le marchand leva les paules.

- Mais on a l'air  meilleur march, Dieu merci! reprit
Robert. La Providence le dispense largement autour de nous. Il
suffit d'aller le chercher ailleurs que dans cette petite
chambre ou dans votre magasin, o il est obstru par
l'entassement de vos richesses.

Le jeune homme semblait prendre plaisir  taquiner la
monomanie qu'avait Nicolas de se faire passer pour pauvre.

- Mes richesses! reprit le vieil entt en levant les yeux au
plafond comme pour protester contre un pareil mot.

- Enfin, elle a besoin de stimulants. Du reste, soyez
tranquille. Vous tes un homme conome, je le sais, et j'ai eu
gard  votre dsir en prescrivant des remdes peu coteux.
Mais il faudra absolument les employer si vous voulez la
fortifier.

- On verra! repartit le vieillard soucieux.

Son ton ne faisait rien augurer de bon quant aux soins dont il
comptait entourer Sarah. Il consentit seulement  promettre
d'aller chercher une dose de quinine ncessaire pour le moment
et remit  plus tard les autres remdes. Il esprait bien
qu'une fois la petite fille debout, il serait dispens de
faire un plus forte dpense. Tous les discours de Robert pour
lui montrer l'utilit de soins persistants ne purent rien
obtenir, parce qu'ils se traduisaient  ses yeux par
l'obligation de dbourser un peu de monnaie.

Enfin, il tira de sa poche une bourse crasseuse, l'ouvrit
lentement, caressa deux ou trois fois la pice de cinq francs
qu'il en sortit, comme si ses doigts crochus eussent rpugn 
s'en sparer, hsita, et, finalement, la tendit  Robert avec
un vague espoir de la lui voir refuser.

Mais cette esprance ayant t due et le jeune docteur ayant
accept la pice, non sans sourire  la vue du combat auquel
il assistait, l'avare eut une subite inspiration. Il arrta
Robert au moment o celui-ci allait sortir, et, dboutonnant
rapidement son vtement, il lui dit, en s'approchant de lui:

- A mon tour, maintenant, vous allez l'ausculter.

Le mdecin le regarda, bahi:

- Etes-vous malade?

- Je ne sais pas. Mais j'en veux avoir pour mon argent, et
puisque vous demandez une telle somme, il faut au moins que
vous me soigniez aussi.

Pour le coup, Robert ne put s'empcher de rire.

- Vous vous portez comme un pont neuf! ainsi qu'on dit
vulgairement, s'cria-t-il. Je n'ai nul besoin de vous
ausculter pour le voir. Quelle verte vieillesse vous avez!

Il considrait d'un air amus ce rapace vieillard
vigoureusement charpent, et dont les privations imposes par
son avarice n'avaient pu entamer la robuste constitution.

- Quelle vie dans le regard! Vous tes taill pour aller
jusqu' cent ans!

- C'est gal! J'en veux pour mon argent, reprit l'entt
bonhomme. Il ne sera pas dit que j'aurai donn cinq francs
pour une enfant de dix ans. Je ne veux pas avoir  me
reprocher une pareille sottise! ajouta-t-il avec un air aussi
contrit que s'il se ft agi d'une faute srieuse. Cinq francs!
rptait-il d'un ton de profond regret.

Ses yeux clignotants,  demi clos par ses paisses paupires
plisses, laissaient chapper leur petite flamme intermittente
dans laquelle se refltait la vile convoitise de l'avare, et
il passait sa main ride sur son menton sans barbe, avec un
certain contentement de l'ide qui lui tait venue.

Aprs s'tre vu contraint de se sparer de son argent, Nicolas
semblait maintenant exercer une sorte de vengeance envers le
docteur; sa figure d'oiseau de proie affam exprimait la
tnacit de son ide. On et dit qu'il faisait amende
honorable  son avarice pour la prodigalit  laquelle il
s'tait laiss aller en consentant  la visite de Robert. Son
vtement ouvert, il tendait sa poitrine velue au docteur.
Celui-ci, pour le contenter, consentit  y appliquer son
oreille et prit plaisir  lui ordonner des mdicaments chers
et inoffensifs qu'il savait bien que Nicolas ne ferait jamais
la folie d'acheter.

Quand Jacques revint le lendemain matin demander des nouvelles
de Sarah:

- Eh bien! dit l'avare triomphant, j'ai eu mes consultations
pour deux francs cinquante centimes chacune.

- Comment cela? demanda le lieutenant, ne comprenant pas.

- C'est bien simple. J'ai consult, moi aussi.

- Vous tes donc malade?

- Non, je me porte bien, Dieu merci, et j'ai gard
l'ordonnance du docteur pour une autre fois. Elle me servira
et m'pargnera une visite de mdecin.

- Peut-tre les remdes ne seront-ils pas alors ceux qu'il
vous faudra, dit le jeune homme en riant.

- Bah! ce griffonnage vaut de l'argent, je ne le perdrai pas.
Vous comprenez que cinq francs, c'tait vraiment trop cher
pour la petite. M. Martelac n'a pas voulu en dmordre; alors,
je l'ai oblig  m'ausculter aussi, afin de ne pas perdre tant
d'argent. C'est pourtant une grosse somme dpense! soupira-t-il.




CHAPITRE VIII


Le docteur Martelac est retourn  Paris et n'a pas pu le
quitter depuis trois mois, car une violente pidmie y svit
et Robert n'est pas homme  dserter son poste  l'heure du
danger. Jacques a peu  peu pris l'habitude de venir passer la
soire avec la mre de son ami. Celle-ci lui tmoigne une
vritable affection par suite de sa liaison avec son fils et 
cause aussi des qualits naturelles du jeune homme, qualits
qu'elle a t  mme d'apprcier depuis son arrive 
Poitiers.

Le lieutenant rencontre souvent Anne Duplay chez Mme Martelac,
et peut-tre le prtexte de venir distraire la vieille dame ne
suffirait-il pas absolument sans cela  expliquer l'assiduit
de ses visites.

Les deux jeunes gens, sans s'en rendre compte, s'habituent 
se voir, mais il n'entre pas dans leur pense que ces runions
journalires eussent pu inquiter Robert s'il les et connues.
Leurs relations sont d'ailleurs peu sympathiques en apparence,
et s'il s'opre un changement sous ce rapport, il est si lent
qu'il demeure presque invisible aux yeux des indiffrents.

L't est venu. Ils passent maintenant leurs soires dans le
jardin rempli d'arbres et ressemblant  un immense bouquet de
verdure. Les clmatites, les jasmins et les chvrefeuilles
font disparatre les murs sous leur feuillage, d'o
s'chappent mille parfums, et ce petit enclos garde une
fracheur dlicieuse  respirer aprs les journes brlantes.
Ce n'est pas qu'il ait rien emprunt aux modes d'aujourd'hui;
mais avec son apparence de fort vierge en miniature et son
air un peu abandonn, il offre, au centre de la ville et dans
ce quartier populeux, quelque chose du charme de la campagne.
L'alle principale s'allonge toute droite entre deux bordures
de lavande dont les fleurs violettes dgagent une suave odeur;
 son extrmit, un talus, couvert de verdure et garni de
bancs, s'lve contre le mur et permet de dominer la rue.

Anne vient d'arriver; elle a dit bonjour  sa tante, occupe
dans la maison par quelque soin de mnage, et est venue
l'attendre sur ce talus o dj se trouve le jeune lieutenant.
Celui-ci s'est lev pour lui cder la place, et elle regarde
dans la rue, o les marchands se reposent et respirent l'air
du soir en causant sur le seuil des magasins.

- Il fait  peine frais en ce moment, dit-elle en tournant la
tte vers Jacques, plac plus bas qu'elle, sur la pente du
talus, o il s'appuie contre un arbre.

- Le pauvre Robert, enferm dans Paris, doit beaucoup souffrir
de cette chaleur.

Depuis quelque temps, Jacques redouble de zle pour rappeler
son ami au souvenir de la jeune fille. On dirait qu'il se
raidit contre un danger imminent et se rattache en dsespr 
la pense du docteur. Tout l'y ramne, surtout lorsqu'il se
trouve avec Anne.

Celle-ci lve lgrement les paules.

- Sans doute! murmure-t-elle avec indiffrence.

Ils demeurent un instant silencieux. Madame Martelac agit sans
crmonie avec l'un comme avec l'autre, et oblige de combiner
avec Catherine certains arrangements de maison, elle ne se
presse pas de venir les retrouver.

La nuit tombe, enveloppant de ses ombres mystrieuses les
alles au-dessus desquelles les arbres se rejoignent et laisse
seulement les dernires clarts du jour se jouer sur les cimes
des quatre vieux ifs taills en pointe depuis un temps
immmorial. On entend dans l'air les cris aigus des martinets
se poursuivant en cercle autour des toits et le bourdonnement
lointain des bruits de la ville. Tout auprs des deux jeunes
gens, un grillon blotti dans l'herbe envoie vers eux sa
chanson monotone, et le ciel, embras pendant tout le jour,
attnue son clat et se revt d'azur, pli vers le couchant
par l'adieu du soleil, disparu derrire des nuages d'or.

Anne, tourne vers Jacques, fixe de ses beaux yeux au regard
clair les ombres feuillues du jardin; ses traits s'estompent
sous la brume descendant rapidement et le lieutenant ne peut
s'empcher de remarquer qu'en adoucissant sa fire beaut, ce
demi-jour la rend plus sduisante. Faisant effort pour rompre
ce dangereux silence, il reprend:

- C'est le plus noble coeur que je connaisse!

- Qui? demande Anne.

- Robert. Je pensais  lui.

La jeune fille eut un mouvement d'impatience.

- Vous l'aimez beaucoup?

- Oui. Et vous aussi, vous l'aimez?

- Oh! moi, cela dpend des jours! dit-elle en secouant la
tte.

- Il vous aime tant?

- Oui, je crois, rpondit-elle nonchalamment.

- C'est pour vous qu'il tient  la fortune.

- Il le sait. Je ne pourrais m'en passer.

- Et pourtant, je doute qu'il y arrive. De si tt, du moins!
L'amour du gain est antipathique  sa nature.

- Alors!

- Alors, quoi? dit Jacques.

- Eh bien! dans ce cas, prononce Anne lentement, j'en
pouserai un autre.

Jacques tressaille. Il ne distingue presque plus le visage de
la jeune fille, mais le son de sa voix le glace. Cette voix a
quelque chose de mtallique en harmonie avec les sentiments
qu'elle exprime.

- Vous ne l'aimez pas?

Un instant, il est sur le point d'ajouter:

- Vous tes indigne de lui!

Mais il se retient et Anne rpond froidement:

- Pas comme vous le comprenez, non. Oh! je ne suis pas
romanesque, moi!

Non certes, elle ne l'est pas. Cette enfant de vingt ans le
crie bien haut, elle calcule! Son coeur n'existe pas. Ne
l'ayant jamais senti battre, elle le nie, et dans son erreur
orgueilleuse, elle se donne tout entire  l'or et  la
vanit. Est-elle franche en parlant ainsi? Aveugle sur ce qui
se passe au fond de son me, ne force-t-elle point elle-mme
le ct mauvais de sa nature? Peut-tre. Tant de femmes valent
mieux que leurs paroles! Et s'il tait possible parfois
d'ouvrir leur me et de les forcer  y regarder, ne
comprendraient-elles pas qu'elles se font un stupide plaisir
d'touffer leurs aspirations leves pour complaire au monde
et s'abaisser  son niveau?

- Je ne puis me passer de fortune, bien que je doive en avoir
peu moi-mme, reprend la jeune fille. Mon pre ne m'a jamais
rien refus et je n'entends pas me marier pour tre en proie 
ces affreux tiraillements d'argent que je vois dans certains
mnages. Je serais malheureuse si je ne me sentais entoure du
confortable le plus lgant, et si Robert ne m'apporte pas la
fortune, je ne puis songer  lui faire subir le contre-coup de
mon malheur.

- Il mritait un amour plus dsintress.

- Je n'en disconviens pas.

- C'est un homme remarquable.

- Trop peut-tre! dit Anne en tournant un instant la tte du
ct de la rue.

Mais ce mouvement, s'il est destin  cacher sa pense, est
inutile; le crpuscule ne permet pas de lire sur ses traits
l'explication ce cette parole.

- Il arrivera un jour  cette position exceptionnelle que vous
dsirez, reprend Jacques.

- Quand?

- Il est dj sur le chemin de la clbrit.

- On le dit. Mais il faut attendre que cette clbrit
entrane la fortune et je ne veux pas attendre.

- Je le plains, murmure le lieutenant.

- De s'tre attach  moi?

- Oui.

Cette dure franchise chappe  son indignation contre la jeune
fille qui fait si bon march du bonheur d'un homme comme son
ami.

- Tant d'autres femmes seraient fires de son amour!

- Ma tante ne vient pas nous rejoindre, rentrons-nous? demande
Anne en se levant sans rpondre au reproche contenu dans les
paroles du jeune officier.

L'ont-elles froisse? On ne peut rien lire sur son visage et
elle ne juge pas  propos de le laisser paratre. Au fond,
peut-tre reconnat-elle la justesse des remarques de Jacques
et se sent-elle indigne de son cousin.

- Si vous voulez, rpond le lieutenant. La lune se lve et
vous ne devez gure aimer les rveries protges par cet
astre! ajouta-t-il d'un ton un peu ironique.

- Non, je suis positive.

Elle descend le talus gazonn et reprend le chemin de la
maison pour aller retrouver sa tante. Il la suit  quelques
pas, considrant sa silhouette gracieuse avec une expression
dans laquelle perce un peu de rancune.

Pourtant, lorsque, rentr dans sa chambre chez Nicolas,
Jacques songe  cette conversation, il sent l'indulgence
succder dans son esprit  l'indignation prouve au premier
abord. Aprs tout, Robert, cet homme grave, bon certainement,
mais un peu austre, a-t-il raison de vouloir unir  sa vie
cette compagne lgante, toute ptrie extrieurement de grce
et de lgret fminine? Qui sait si les rves luxueux d'Anne
eussent tenu devant un amour moins lev et moins fort que
celui de son cousin?

Il s'endort dans ces penses et la radieuse image de
Mademoiselle Duplay passe dans ses rves, non pas revtue de
cet orgueilleux gosme qu'elle ne songe mme pas  cacher,
mais  travers la lumire adoucie dont s'entoure  nos yeux
l'idole de notre coeur. Hlas! cette indulgence tient  une
cause que le pauvre garon cherche  se cacher  lui-mme.

Insensiblement, Anne change vis--vis de lui, il le voit, il
le sent; lui-mme perd une  une ses ides premires sur la
jeune fille. Il trouve des excuses  ses dfauts et s'explique
comme Robert et plus que lui peut-tre que cette femme si
belle dsire un cadre magnifique  sa beaut. Lorsque le soir,
 son entre chez Mme Martelac, il ne voit pas se lever vers
lui les yeux bleus de Mlle Duplay, lorsque la vieille dame est
seule, le front courb sur son ouvrage ou sur un livre, le
jeune officier prouve une dception contre laquelle il ragit
de son mieux en redoublant de gat. Mais il sent bien vite
l'ennui le gagner, abrge la soire et rentre chez Nicolas ou
erre dans les rues comme une me en peine.

Anne semble elle-mme prouver ces singuliers symptmes. En
s'adressant  lui, sa voix prend des inflexions dont s'tonne
le jeune homme; elle parat prouver parfois un besoin de
soumission, elle, si indpendante et si entire vis--vis de
tout autre!

Lentement,  coups imperceptibles, elle se glisse dans les
penses de Jacques. Le poison s'infiltre sans que le
lieutenant en ait conscience; Robert est parti depuis quelques
mois  peine et ses pressentiments sont raliss. Toutefois,
ce qui et t vident  ses yeux si ses occupations ne
l'eussent retenu si longtemps  Paris, est encore ignor de
son ami lui-mme. Une circonstance bien minime en apparence va
faire tomber le voile plac sur ses yeux.

Un soir, il s'tait comme de coutume rendu chez Mme Martelac.
La pluie tombant depuis plusieurs heures avait empch la
vieille dame de rester dans le jardin; un instant, Jacques et
elle causrent sur le seuil de la maison, regardant la verdure
courbe sous les rafales du vent et les fleurs charges d'eau
se jetant follement les unes sur les autres dans les deux
massifs cultivs avec soin par la mre de Robert. Le petit
jardin, un peu dessch par la chaleur de l't, semblait
renatre sous cette averse, et il s'chappait de la terre
longtemps prive d'eau une fracheur qui prsageait un
renouveau dans sa vgtation et faisait sourire sa
propritaire. Celle-ci se dcida enfin  rentrer, et, voulant
travailler, elle fit allumer une lampe, bien qu'au dehors il
ft encore presque jour.

Le jeune homme semblait distrait, il coutait les bruits de la
rue; videmment, il attendait quelqu'un et son visage
exprimait le dsappointement en ne voyant rien venir. S'en
rendait-il compte? Peut-tre non. Le coeur humain a des dtours
infinis mme dans les plus franches natures.

Un coup de sonnette le fit tressaillir. Un instant aprs,
Anne, superbe dans une toilette claire, entrait dans la petite
pice o se tenaient sa tante et Jacques.

- Oh! que tu es belle, aujourd'hui! s'cria Mme Martelac, au
moment o la jeune fille s'avanait vers elle pour lui dire
bonjour.

- Vous ressemblez  une princesse! dit Jacques en souriant et
en la regardant avec admiration.

- Voyons les dtails de cette toilette, reprit Madame Martelac
en ajustant ses lunettes.

Anne se plaa devant elle et Jacques souleva complaisamment la
lampe pour permettre  la vieille dame de satisfaire sa
curiosit.

- Ce costume te va  ravir et me semble du meilleur got, dit
la mre de Robert. Jacques a raison, tu jouerais au naturel
les rles de princesses!

La jeune fille relevait firement sa belle tte couronne de
cheveux chtains, et une expression de vanit satisfaite parut
sur sa physionomie et dans ses yeux bleus et brillants comme
des saphirs. Ses lvres, un peu ddaigneuses, s'panouirent
dans un sourire, et une nuance plus rose, passant sur ses
joues, leur donna un nouvel clat. Blanche, mince et lance,
elle ressemblait  un grand lys, ou, comme le disaient sa
tante et Jacques,  une jeune reine. N'avait-elle point, en
effet, reu en partage la fragile couronne de la beaut?

Quelques mois plus tt, le jeune officier et vu, dans
l'talage de cette beaut, une coquetterie purile; mais il
tait devenu complaisant et se contenta de sourire.

- Je vais passer la soire chez une de mes amies qui a du
monde, dit Anne. Mon pre doit m'y rejoindre; il tait retard
par une affaire. Je me suis sauve, ayant l'intention de
m'arrter en passant pour vous dire bonsoir.

- Assieds-toi un instant, dit sa tante.

- Oh! cinq minutes seulement. La voiture m'attend  la porte
et doit retourner chercher mon pre lorsqu'elle m'aura
conduite chez mon amie.

Anne tait venue chercher une satisfaction de vanit en se
montrant ainsi pare; elle ne pouvait douter d'avoir russi
devant le regard admiratif du lieutenant. Cette rayonnante
beaut dans tout son clat avait soudain illumin le petit
appartement, dans lequel, avant son entre, on n'entendait que
le bruit du vent jetant la pluie contre les vitres et les
rares paroles changes entre la matresse de la maison et son
visiteur.

Lorsque Anne se leva pour partir, Jacques alla la reconduire
jusqu' la porte de la rue. Au moment de monter dans la
voiture, elle se retourna pour lui tendre la main. Il serra
cette petite main gante et leva les yeux vers ce beau visage
clair par la lampe, qu'il venait de dposer prs de lui, sur
un meuble. Quelque chose d'attendri, que le jeune officier ne
lui connaissait pas, passa dans le regard de la jeune fille.
Ce sourire mu rpondait-il  l'motion inconsciente de
Jacques? Il n'et pu le dire. Mais, fascin par ces yeux bleus
qui le fixaient, il se baissa et posa ardemment ses lvres sur
la main qu'on lui tendait.

Un instant aprs, la voiture roulait sur le pav de la rue, et
le lieutenant, seul dans le vestibule de la vieille maison, se
frappait le front en murmurant:

- Robert!

L'clair, en entr'ouvrant le coeur d'Anne et le sien, avait, du
mme coup, clair son me. Il le savait maintenant. La beaut
d'Anne avait jet ses lacets autour de lui, et un amour,
jusque-l inconscient dans sons coeur, avait jailli sous
l'tincelle de ces yeux bleus.

Le rveil venait  temps pour rappeler le jeune homme au
serment fait  son ami.




CHAPITRE IX


Quelques semaines plus tard, Jacques quittait Poitiers. Il
avait demand  un ami, en garnison  Alger, de permuter avec
lui; le jeune homme auquel il s'adressa, regrettant son
loignement, accepta avec joie sa proposition. Les dmarches
ncessaires pour obtenir ce changement furent promptement
faites, et, durant les derniers jours passs  Poitiers, le
lieutenant vita, sous prtexte d'occupations, de venir le
soir chez Mme Martelac.

La chambre occupe par lui chez Nicolas allait donc se trouver
de nouveau vacante. Bien que ses relations avec son
propritaire eussent t peu frquentes, son dpart fut un
vrai chagrin pour Sarah; la petite fille se sentait moins
isole en l'entendant aller et venir.

Le prisonnier concentre toutes ses penses sur le peu de vie
qui s'agite autour de lui. Le pas de la sentinelle, dont la
surveillance le spare de la libert, lui est une distraction;
le mouvement de l'insecte qui suspend sa toile aux barreaux de
fer de sa fentre, moins que cela, la tige grle d'une
girofle se faisant place  travers les fentes de la pierre,
tout attache son me et intresse son esprit. Pour la petite-fille
du vieux marchand, le magasin sombre et froid, dans
lequel les grands meubles obstruaient le passage de la
lumire, ressemblait  une prison. L'air y tait lourd et
rarement renouvel; le silence y rgnait habituellement, rompu
parfois, subitement, par les craquements produits dans le bois
de quelque armoire plus neuve que les autres; chacune des
fentres se trouvait partage et protge en mme temps par
une barre de fer garnie de piquants, comme pour garder les
habitants contre les tentations du dehors.

Tandis que l'ordonnance de Jacques faisait descendre les
malles du jeune homme et veillait aux apprts du dpart,
Sarah, ayant, avec un coin de son mouchoir lgrement mouill,
nettoy un petit espace de la vitre, encrasse depuis
longtemps, regardait s'oprer ce dmnagement qui lui serrait
le coeur. Dsormais, elle retombait avec son grand-pre dans la
solitude, et cette pense lui tait pnible, sans qu'elle st
bien dfinir son impression.

Quand, la dernire caisse tant disparue, la porte se referma,
la petite fille se retourna vers Nicolas, assis dans le
magasin et explorant attentivement un tas de vtements jets 
terre devant lui. Il sondait avec soin chaque poche, chaque
doublure, comme s'il et craint qu'une fortune ft cache dans
leurs profondeurs. Dieu sait si le vice ou la misre, auxquels
avaient appartenu ces vtements, y avaient jamais rien dpos
de semblable!

Sarah vint s'asseoir prs de lui et le regarda faire cette
opration.

Ayant trouv quelques menus objets qui lui parurent valoir la
peine d'tre gards, il chercha autour de lui un meuble o il
pt les serrer, et, tout tant rempli, il prit une malle
place sous une table et allait les y dposer quand Sarah
s'cria, en se penchant vers la malle ouverte et en saisissant
une petite peinture sans cadre, qui s'y trouvait:

- Qu'est-ce que cela, grand-pre?

Le vieillard prit le portrait, et, ses regards tant tombs
sur ce visage, auquel un peintre habile avait su donner une
apparence de vie, il tressaillit et le rejeta de ct sans
rpondre. Mais, cette peinture ayant intress l'enfant, elle
insista:

- Dites-moi de qui est ce portrait?

- Que t'importe?

Le ton de Nicolas tait dur et irrit.

- J'ai tant envie de le savoir!

- Tu es bien curieuse!

- Je vous en prie, grand-pre, dites-le-moi?

- Le sais-je? Il y a comme cela tant d'autres peintures dans
le magasin!

Sarah eut une sorte d'intuition qu'il ne disait pas la vrit
en prtendant ignorer ce qu'elle dsirait savoir. Elle reprit:

- Vous paraissez le connatre, et, si c'tait un portrait 
vendre, vous le mettriez en vidence. On vous l'achterait.
Cela me semble aussi joli que ceux que vous vendez tous les
jours bien chers. Pourquoi n'en tirez-vous pas de l'argent?

Elle connaissait bien son aeul, et le seul fait de garder
inutilement cette peinture, sans chercher  s'en dfaire
avantageusement, lui faisait souponner quelque mystre.

Son insinuation parut frapper le vieillard, cette ide de gain
le faisant rflchir. Il prit le portrait et le regarda avec
hsitation; mais il le laissa retomber en disant:

- C'est un misrable!

- Comment se nomme-t-il?

- Tu ne le sauras jamais, j'espre! Notre malheur a t de
l'avoir connu.

- Il a pourtant une jolie figure, dit Sarah timidement,
n'osant contredire ouvertement son grand-pre et baissant les
yeux vers la peinture, qui, du fond de la malle ouverte, la
regardait en souriant.

Nicolas leva les paules.

- Sottises! Rien n'est menteur comme ces visages de grands
seigneurs!

- C'est donc un grand seigneur?

A vrai dire, Sarah ne se rendait pas un compte exact de ce que
signifiait cette expression. Ne causant gure avec personne,
si ce n'est parfois avec son grand-pre, la pauvre enfant
ignorait la signification d'un grand nombre de mots. Le vieux
marchand la regarda avec des yeux dans lesquels brillait une
haineuse colre.

- Oui, oui, grand seigneur! Il s'en vantait et regrettait son
mariage. Mais aujourd'hui, il est bien au-dessous de ceux
qu'il mprisait alors.

- O est-il?

- Assez! Interrompit brusquement Nicolas, mettant fin  cet
interrogatoire. Cet homme n'a jamais exist pour toi. Ne t'en
occupe plus. J'ai dj trop complaisamment rpondu  tes
questions. Va veiller  ton dner.

Sarah n'osa rpliquer; le ton et le regard de son grand-pre
l'effrayaient. Elle se dirigea vers le rchaud sur lequel
chauffait la maigre pitance qui devait composer leur repas et
l'examina soigneusement, comme s'il se ft agi d'un mets
dlicat confi  son talent culinaire.

A cet instant, Jacques entra, venant faire ses adieux au
propritaire de la maison.

- O est Sarah? demanda-t-il, voulant revoir l'enfant avant
son dpart.

- Elle veille au dner, rpondit Nicolas.

- Elle est bien jeune pour pareille besogne!

- Ah! dame! mon cher Monsieur, les pauvres gens sont obligs
d'employer leurs enfants de bonne heure.

Jacques pensa aux piles d'or dont leur avait parl la petite-fille
de l'avare.

- Elle semble si dlicate!

- Dlicate! Elle! Mais non; je vous assure. Depuis que votre
ami le docteur Martelac m'a ruin en remdes et en visites
pour elle, elle se porte trs bien.

- En remdes et en visites! reprit Jacques d'un ton moqueur.
Il ne lui a jamais fait qu'une visite, et encore, pour la
modique somme de cinq francs, vous avez su lui extorquer une
consultation pour vous! Quant aux remdes, ils sont, je le
parie, encore chez le pharmacien!

Le bonhomme sourit d'un air malin.

- Une personne riche comme vous! reprit Jacques.

- Puisqu'elle se porte bien sans cela, c'tait inutile d'aller
manger de l'argent si difficile  gagner!

- Ah! vous ne le dpensez pas inutilement, j'en rponds!

- C'est une qualit, une grande qualit! reprit Nicolas avec
aplomb.

- Hum! Enfin, je n'entreprendrai pas votre conversion sous ce
rapport, vous tes trop endurci. Mais je voudrais au moins
obtenir quelque chose pour Sarah. Si vous vouliez, elle
pourrait mener une vie gaie, heureuse, comme il convient  une
enfant. Ma pauvre petite Rose de Bengale!

- Pourquoi l'appelez-vous ainsi?

- Parce qu'elle a dans toute sa personne quelque chose de
gracieux, de distingu, une dlicatesse de teint, de manires
et d'extrieur qui la fait paratre dpayse dans le milieu o
elle est. Ne le trouvez-vous pas? Cela m'a frapp ds mon
arrive ici et je lui ai donn ce surnom.

Nicolas leva les paules en grommelant:

- Quelles absurdits! Sarah est ma petite-fille et ne droge
point en faisant le mnage, ajouta-t-il d'un air mcontent.

- Que faisait son pre?

- Son pre tait un pauvre homme sans le sou.

Cette phrase fut prononce avec une expression de profond
mpris, tel que pouvait l'prouver,  l'gard d'une personne
en de pareilles conditions, un avare comme le marchand
d'antiquits.

- Ma fille l'a pous dans un jour de folie, et cela n'a pas
dur longtemps, du reste. Elle a vite compris quelle sottise
elle avait faite.

Au moment o le vieillard disait ces mots, Jacques, levant les
yeux, vit la figure bouriffe de Sarah paratre entre un
bahut antique et le haut dossier d'un sige moyen ge,
ressemblant  un trne avec son cusson sculpt et ses bras
forms de deux lvriers couchs. Les yeux profonds de la
petite fille se fixaient pensivement sur son grand-pre, et
les boucles de ses cheveux accentuaient leur expression par
l'ombre qu'elles jetaient sur le haut de son visage pench en
avant. Elle avait entendu causer dans le magasin et avait
quitt le rduit o elle prparait le dner, afin de voir qui
tait l.

Jacques lui fit signe d'approcher et lui remit un paquet de
bonbons dont il s'tait muni  son intention.

- Ah! Monsieur Hilleret, quelle perte est pour moi votre
dpart! disait Nicolas. Quand louerai-je votre chambre? Le
loyer, si modique qu'il ft, nous aidait  vivre, Sarah et
moi; il nous fera dfaut maintenant.

Le jeune homme parut prendre peu d'intrt  ces dolances. Il
se contenta de dire quelques paroles amicales  l'enfant, dont
le visage attrist exprimait son chagrin de ce dpart, et,
avant de s'loigner, il serra avec un sentiment de rpulsion
la main du vieil avare. L'avarice est, d'ordinaire, le
sentiment le plus antipathique  la jeunesse, et Jacques
n'avait pu pardonner  Nicolas cet amour passionn de l'or,
mtal dont,  son ge et surtout avec sa profession, on se
montre peu ambitieux. Puis, seul et soucieux, il remonta cette
longue rue, ayant prfr se rendre  pied  la gare.

La veille, il avait fait ses adieux  Mme Martelac et avait
entrevu Anne un instant. Tout en marchant, il secouait parfois
subitement la tte pour chasser un souvenir importun. C'tait
le visage de Mlle Duplay qui hantait son imagination; il
revoyait malgr lui ces traits brillants de jeunesse dans
lesquels il avait cru un soir lire un commencement d'amour. Le
sacrifice lui pesait; pourtant, il l'accomplissait
gnreusement, et quand, la tte penche  la portire du
wagon emport par la vapeur, il vit disparatre peu  peu la
vieille ville dont les clochers se perdirent  l'horizon, il
poussa un soupir de soulagement et se rejeta dans un coin en
murmurant:

- Allons, je dois oublier! Elle sera la femme du docteur
Martelac, mon meilleur ami.

Un sourire triste, mais courageux, passa sur sa physionomie,
et, sans se laisser aller davantage  ses regrets, il prit un
journal et tcha de s'absorber dans la lecture des nouvelles
du jour.

Dans la soire de ce mme jour, Sarah, piant le moment o son
grand-pre tait sorti, ouvrit la malle et y prit la peinture
qu'il y avait rejete; elle l'emporta dans sa chambre et se
mit  l'examiner avec un vritable intrt, n'ayant pas os le
faire devant Nicolas. Ce portrait, dont le cadre, ayant une
certaine valeur, avait t vendu par le marchand, reprsentait
un homme jeune, blond, aux traits dlicats. Le regard semblait
s'arrter avec complaisance sur Sarah et suivre tous ses
mouvements avec une persistance qui la tenait sous le charme.
Elle prouvait tout  la fois un vague dsir d se soustraite 
ce regard et un attrait irrsistible vers lui.

- Pourquoi me regarde-t-il ainsi? se dit-elle  demi-voix, je
voudrais le savoir.

Elle plaa la peinture sur la chemine, s'loigna, se
rapprocha, alla d'un bout  l'autre de la chambre, et partout
le regard en la suivant semblait la magntiser. Enfin, elle
revint en face de lui, et s'cria en joignant les mains:

- Grand-pre dit que ce visage est menteur. C'est impossible.
Il semble si bon!

Puis, plus bas, elle ajouta:

- Oh! que je voudrais le connatre!

Un instant elle demeura immobile, ses yeux attachs sur ceux
du portrait qui semblaient s'animer sous son regard. Tout 
coup, elle prouva une trange sensation; il lui sembla avoir,
 travers cette toile insensible, voqu une me, et, baissant
la tte, elle rougit, comme si celui auquel appartenait cette
me avait entendu son exclamation enfantine.

Craignant que son grand-pre ne lui enlevt la peinture 
laquelle l'attachait cet attrait inexplicable, elle la droba
 ses regards en la cachant sous ses vtements, dans le coffre
profond, unique mobilier de sa chambre. Lorsque Sarah allait
se coucher, Nicolas ne lui permettait jamais d'emporter la
lampe dont elle servait au magasin; elle montait dans les
tnbres l'escalier vermoulu et procdait  sa toilette 
l'aide d'un rverbre, justement plac devant sa fentre,
comme pour venir en aide  l'avarice du vieux marchand.
Souvent, le soir, la petite fille sortait la peinture de sa
cachette, et, se hissant sur la pointe des pieds pour
s'approcher de la lumire de la rue, elle contemplait ce
visage inconnu qui remuait si profondment son coeur innocent.




CHAPITRE X


Le docteur tait venu plusieurs fois  Poitiers depuis le
dpart de Jacques. Etonn de la subite rsolution de son ami,
il avait caus de lui avec sa mre, et, sur les remarques de
cette dernire, il tait facilement arriv  souponner le
vritable motif de la fuite du lieutenant. Robert avait senti
s'accrotre son affection pour lui de toute sa reconnaissance
pour ce gnreux sacrifice.

Quand  Anne, elle avait t froisse du dpart du jeune homme
comme d'une injure personnelle, d'autant plus pnible qu'elle
ne pouvait s'en plaindre  personne. Seule, Mme Martelac avait
pu se douter du commencement de sympathie ne entre elle et
Jacques, et Mlle Duplay tait assez fire pour garder le
silence sur la dconvenue qu'elle subissait. La coquetterie
l'avait, il est vrai, pousse  essayer son pouvoir sur le
jeune officier et  vaincre l'loignement qu'elle avait lu
dans ses yeux  l'nonc de ses projets ambitieux de fortune.
Mais une me humaine est si complexe! Peut-tre y avait-il au
fond du sentiment d'irritation qu'elle prouvait quelque chose
comme un regret.

Il y eut  cet instant une sorte d'hsitation dans sa vie;
pendant plusieurs jours, son beau visage fut grave et ses yeux
bleus parurent retenir des larmes. Etait-ce orgueil froiss,
ou son coeur tait-il atteint? Dans ce dernier cas, la blessure
fut peu grave, et le balancement entre le bien et le mal fut
de courte dure. Le soir du dpart de Jacques, agenouille sur
son prie-Dieu, le front dans ses mains, elle demeura longtemps
pensive, et ses lvres murmurrent mme une prire; mais cette
prire ne sortait pas du fond du coeur, et l'impression sous
laquelle elle jaillissait devait tre fugitive. Mlange
d'orgueil plus que de vritable souffrance, elle ne pouvait
s'lever jusqu'au ciel et s'teignit subitement dans une
rvolte d'gosme; ce bon mouvement n'eut aucune suite.

Refoulant la tristesse qui menaait de ternir son regard et
cdant  la lgret naturelle de son caractre, la jeune
fille se releva rayonnante, et le regret, s'il exista,
l'aveugla davantage.

Prise d'une frnsie de vanit, elle oublia toute raison, la
lueur  peine ne dans son coeur fut touffe immdiatement,
et, s'lanant tourdiment vers l'avenir, elle se jura de
n'avoir, dsormais, d'autre objectif qu'un mariage riche.
Ayant rsolment ferm son esprit  toute pense grave, le
bonheur de son cousin et l'amour qu'il lui tmoignait depuis
son enfance ne pouvaient entrer dans ses calculs. Eleve par
un pre insouciant qui mettait au premier rang des choses
dsirables les aises de la vie et le confortable donn par la
fortune, Anne avait distanc  ce sujet les ides paternelles.
Elle oublia donc promptement le lger trouble apport dans son
coeur par la prsence de Jacques, et se dit que le luxe devant
lui faire goter le bonheur rv par son imagination, elle
l'achterait en s'aidant de sa beaut par un riche mariage.

H! mon Dieu! qui donc en ce monde si dlicat aurait droit de
se dire sans pch sous ce rapport? Un riche mariage! N'est-ce
pas le rve de toutes les mres qui schent sur pied en
attendant qu'il se prsente pour leur fille? Et quel pre ne
se rengorge firement quand un gendre nanti de nombreux et
solides titres de rentes vient solliciter une main qu'on
tremble de joie en lui accordant? Peut-tre la jeune fille
isole et laisse  elle-mme serait-elle inaccessible au
dsir d'un mariage brillant. Mais sitt qu'elle a mis le pied
dans ce qu'on appelle le monde, sitt qu'elle a t initie
par lui  l'blouissement de l'or, pour elle aussi le mariage
riche miroite  l'horizon, et elle parvient  comprendre
comment tout est sacrifi pour y arriver. Elle se prte alors
de tout son pouvoir aux combinaisons qui ont pour but de la
vendre le plus cher possible au candidat dsir par toute sa
famille.

Jacques est en Algrie depuis plusieurs mois lorsque nous
retrouvons Robert et Anne dans le salon de Mme Martelac.

La conversation est engage entre eux depuis un certain temps,
et, sans doute, elle est pnible pour le docteur, car son
visage est triste. Debout prs de sa cousine, dont la figure
exprime un peu d'ennui, il a pris dans les siennes la main de
la jeune fille et demande:

- Ne m'aimez-vous pas assez pour attendre? Je vous le jure,
dans quelques annes, ma position sera telle que vous n'auriez
rien  envier  personne.

- Quelques annes! reprend Anne avec un peu d'ironie. Vous n'y
songez pas? J'ai vingt ans sonns!

- Rien ne presse, il me semble! fait observer Robert avec un
lger sourire.

- Je suis lasse de ma vie retire. Je veux en finir, et j'ai
la prtention de ne pas me morfondre  attendre.

- Vous n'tes pas malheureuse pourtant. Votre pre fait tout
ce qui vous plat et vous laisse toute libert.

- C'est vrai; mais je suis dcide  changer de position, et
le plus tt sera le mieux.

- Pourquoi tant vous presser?

- Parce que j'en ai assez de cette vie monotone! rpond-elle
avec un peu d'impatience.

Ses regards, fixs  travers la fentre prs de laquelle elle
est place, se dtournent de Robert. Evidemment, il y a, au
fond de son me, une rsolution prise; mais il lui cote de la
faire connatre  son cousin.

Sans avoir une ide bien nette de sa conduite, un vague
instinct lui dit qu'elle fait mal, et elle prouve une
certaine honte  exprimer avec une si triste franchise des
sentiments que tant d'autres prennent beaucoup de peine 
voiler d'apparences trompeuses. Il faut tre bien
inexpriment ou bien blas pour faire, devant un de nos
semblables, abstraction complte des sentiments gnralement
estims autour de nous.

Toutefois, Anne prit son parti. Comme les gens timides, qui
exagrent l'audace quand une fois ils ont rsolu d'aller en
avant, elle tourna la tte vers son cousin, et, lorsque celui-ci
lui dit presque humblement:

- Anne, vous n'avez donc aucune affection pour moi? Pourtant,
il y a quelques annes, vous sembliez m'aimer; l'avez-vous
compltement oubli?

Elle eut un geste irrit.

- Je vous voyais sans cesse alors, dans l'intimit de la
famille. Est-ce qu'une jeune fille n'a pas toujours quelque
cousin qu'elle s'imagine aimer?

A cette dure repartie, Robert avait tressailli. Une flamme,
traversant son regard, parut illuminer subitement la blessure
faite  cette me par les paroles d'Anne. Elle eut un instant
de remords et dit sur un ton moins acerbe et comme une excuse:

- Vous le savez bien, je ne suis pas romanesque; ainsi, ne
faisons pas de sentiment, n'est-ce pas?

- Pas romanesque, non, Anne. Moi non plus, je ne le suis pas,
et je crois qu'il n'y a pas une heure de ma vie qui ait jamais
t livre  ces rves sans but, auxquels se laissent aller
les esprits romanesques. Mais, quoique vous en disiez, il me
faut bien faire du sentiment, puisque vous appelez ainsi vous
parler de cette affection profonde, srieuse, et, si vous le
vouliez, immortelle, qui remplit mon coeur depuis tant
d'annes! Dpend-il de moi de lui imposer silence, et ne puis-je
essayer de la dfendre  vos yeux? Puis-je oublier tout 
coup l'amour dont mon coeur a vcu jusqu'ici, le seul qui l'ait
fait battre et ait rpandu son chaud rayon sur ma jeunesse
laborieuse, cet amour unique pour lequel j'ai gard avec une
fire jalousie toutes les tendresses de mon me? Vous n'avez
donc pas compris que mon bonheur dpend de vous, et que je
suis prt  tout pour vous donner celui auquel vous aspirez?

- Mme  sacrifier le vtre?

Elle levait les yeux vers lui avec une expression singulire.

- Oui, Anne, mme cela! dit-il doucement, sentant sa pense
sans qu'elle l'et exprime.

Un mouvement attendri se fit sur la belle physionomie de la
jeune fille.

Un instant, il la crut touche; mais elle se raidit contre
cette impression involontaire et reprit froidement:

- Nous ne saurions trouver le bonheur dans les mmes lments.
Vous tes un homme suprieur, dit-on; je ne le nie pas. Mais
je ne suis pas la compagne qu'il vous faut.

Il parut accorder peu d'attention  cet aveu, et, croisant
avec supplication ses mains, qui tenaient celle de la jeune
fille, il dit:

- Donnez-moi seulement deux ou trois annes.

- Rien que cela! s'cria-t-elle.

- Ce serait bien court si vous m'aimiez, et que cette attente
dt aboutir au bonheur!

- Je languirais si longtemps dans l'ennui d'une vie de
recluse! Car enfin, mon pre a beau faire, il ne peut me
donner les plaisirs coteux, et il me faut compter avec sa
modeste fortune.

- Un peu de patience, et je vous donnerai une vie plus en
rapport avec vos gots.

Anne secoua la tte avec incrdulit.

- Vous tes trop raisonnable! dit-elle avec conviction. Et
puis, cette fortune dont vous parlez peut vous faire dfaut.

- Je travaillerai tant pour vous voir heureuse suivant vos
dsirs!

Elle hsita un instant, regardant son cousin en silence, et
reprit tout  coup:

- Savez-vous, mon pauvre Robert, que j'ai l, sous la main,
des millions qui m'attendent? Je n'ai qu' dire oui pour en
jouir.

Enfin, l'ambitieuse jeune fille dvoilait la vrit! C'taient
ces millions dont les scintillements aveuglaient sa vanit et
lui faisaient ddaigner l'amour srieux et fidle du jeune
homme.

- Qui? demanda celui-ci, sans prendre la peine d'expliquer sa
pense.

- M. Tissier.

- Un vieillard!

- Qu'importe?

- Comment, qu'importe! Vous ne ferez pas un tel march? Car
c'est un march cela, Anne, un march honteux! Donner votre
jeunesse, votre beaut, votre amour, pour de l'or!

- Oh! de l'amour! Il n'en demande pas tant. Il n'exige rien.

- Il le dit; il sait bien qu' son ge il serait ridicule en
prtendant vous inspirer une passion. Mais, quand vous serez
sa femme, savez-vous de quelles chanes sa jalouse
surveillance vous entourera? Avez-vous song aux difficults
et parfois aux douleurs d'une union si disproportionne?

- Nous verrons! dit Anne en levant les paules, comme pour
nier les difficults de l'esclavage qu'elle acceptait si
lgrement.

Gte et leve sans religion, Mlle Duplay ne savait et ne
voulait savoir qu'une seule chose: c'est qu'ayant reu en
partage une beaut remarquable, elle avait, sur ceux qui
l'entouraient, un trs grand ascendant. Dans son aveugle
vanit, elle ne doutait pas de prendre facilement le mme
empire sur son mari. Cet ensemble sduisant, form par la
puret parfaite des lignes du visage et de la personne, le
charme de deux grands yeux limpides et brillants, le sourire
qui ajoute une grce indfinissable  la fracheur de la
jeunesse, tout cela constitue une royaut, phmre sans
doute, mais non moins relle, et Anne savait bien qu'elle
portait au front cette couronne dont le prestige soumet les
hommes  son empire.

Depuis un instant, Robert avait laiss retomber la main de sa
cousine et regardait les feuilles se dtacher des arbres du
jardin et tomber  travers les plates-bandes, dans lesquelles
les chrysanthmes secouaient leur fleurs mlancoliques. Dans
ce coeur fort et fidle, il se faisait un dchirement profond,
vaguement redout peut-tre depuis un certain temps, mais
d'autant plus cruel que les sentiments du jeune docteur ne
pouvaient tre que srieux.

Peut-tre toutefois, la crainte de s'tre attach  un tre
indigne de son amour est-elle plus douloureuse pour une me
droite et fire que celle de n'tre pas aim? Aussi, quand
Robert tourna de nouveau la tte vers la jeune fille, il la
regarda avec une tristesse mle d'amertume en disant:

- Anne, je crois qu'il est des mes dans lesquelles un premier
amour jette des racines que rien ne saurait arracher
compltement. Je tcherai pourtant d'oublier, puisque mes
rves ou plutt ceux que nous avions faits autrefois ensemble
ne sauraient vous donner le bonheur. Vous le cherchez
ailleurs, et, je le crains, vous tes dans une erreur terrible
 ce sujet. Dieu vous garde et vous claire! Croyez-le
toutefois, vous trouverez toujours en moi un ami! Puissiez-vous
ne jamais vous repentir du mariage que vous mditez de
faire!

Sa voix tremblait en faisant ce dernier souhait, et son regard
srieux enveloppa un instant sa cousine, comme s'il et
cherch, sous cette radieuse enveloppe terrestre,  pntrer
jusqu'au coeur. Il crut voir sur ses traits une lueur
d'motion, contre laquelle elle ragit de nouveau en disant
brusquement:

- Bah! suivons chacun notre voie! Je regrette la peine que
vous fait ma dtermination; mais peut-tre, avant peu,
regretterais-je aussi de m'tre laiss aller  un moment
d'attendrissement. Vous m'oublierez facilement, je l'espre;
et, quand vous n'aurez plus souvenir des enfantillages de
notre jeunesse, vous pouserez une femme digne de bous. Quant
 moi, soyez tranquille, la fortune seule me rendra heureuse.
J'ai besoin de luxe, et je ne saurais me contenter d'une vie
bourgeoisement conome, comme celle qu'il m'a fallu mener
jusqu'ici.

Robert ne rpondit rien; il baissa la tte devant cette
obstination et accepta sans reproches la dcision qui brisait
ainsi toutes les chres esprances de son coeur.

Quelques mois plus tard, Anne se jetait, tte baisse, dans
cet avenir dont le reflet dor avait sduit son imagination.
Elle pousait,  vingt et un ans, M. Tissier, qui en avait
prs de soixante et possdait plusieurs millions.

Les nouveaux poux quittrent immdiatement Poitiers et
allrent s'installer  Paris. Fire du luxe princier dont elle
se vit entoure, la jeune femme oublia et ddaigna mme les
mesquins projets d'alliance qu'elle avait pu former autrefois.
Elle dit adieu  Mme Martelac avec une expression triomphante
qui fit sourire la vieille dame. Au fond du coeur, la mre de
Robert, tout en prenant part  la cruelle dception de son
fils, ne pouvait regretter pour lui la femme frivole qui avait
orgueilleusement tout sacrifi afin de s'assurer cette
existence de millionnaire.

Le jeune docteur se dispensa de venir assister au mariage de
sa cousine et eut recours au prtexte tout trouv d'une vie
absorbe par le travail lorsque M. et Mme Tissier cherchrent
 l'attirer,  Paris, dans leur intimit.




CHAPITRE XI


Sarah, assise prs de la porte du magasin d'antiquits et
cache derrire le rideau, qu'elle a relev en partie, afin
d'y voir plus clair, travaille. Elle semble prouver cette
difficult des enfants inhabiles quand ils tiennent une
aiguille qu'ils ne sont point habitus  manier.

La tte baisse, rouge et fatigue par cette application
inusite, elle raccommode un vtement  son grand-pre. C'est
une vieille redingote use, rpe, verdie par le temps et
l'usage; la trame, visible tout le long des coutures, semble
prte  cder sous l'aiguille, et Sarah redouble de soin, tout
en faisant des reprises aux mille sinuosits. Si l'toffe
venait  craquer, elle aurait une augmentation de travail et
se verrait force de faire coutures sur coutures, Nicolas lui
ayant dclar qu'il comptait porter ce vtement pendant un an
ou deux encore.

Le vieil avare se rsigne  changer de paletot seulement
lorsque celui qui couvre ses paules pointues se rduit en
lambeaux. Encore gmit-il alors sur la mauvaise qualit des
toffes d'aujourd'hui, bien que, gnralement, il leur ait
demand un usage beaucoup au-dessus de l'ordinaire.

Il n'y a personne en ce moment dans la rue remplie d'une brume
paisse et glaciale. Le ciel est gris et semble toucher les
toitures, tant ce brouillard remplit l'atmosphre de sa masse
lgrement bleute. La petite fille, afin de terminer son
ouvrage avant la nuit, se dcide  ouvrir la porte et 
s'installer sur le seuil, car elle n'y voit plus assez dans
l'intrieur du magasin; impatiente de finir ce raccommodage
trs difficile  son avis, elle fait courir sur l'toffe ses
petites mains rougies, sans se soucier du froid humide dont
elle est pntre.

Absorbe par ses reprises, fort irrgulires il faut l'avouer,
elle ne voit pas tourner  l'angle du boulevard un homme qui
marche d'un pas alourdi et tranant. Ce doit tre un ouvrier
voyageur; du moins il en a l'apparence. Vtu d'une blouse
grise souille de poussire, d'un pantalon de velours  ctes
us et dont la couleur primitive est mconnaissable tant il a
t tran  la pluie depuis de longs mois, coiff d'un
chapeau de paille qu'il rabat sur ses yeux, il porte sur son
paule un bton au bout duquel se balance le lger paquet
compos de ses effets. Il semble fatigu, car, en arrivant
devant la maison de Nicolas, il te son bton de dessus son
paule, prend d'une main le mouchoir  carreaux bleus et
jaunes qui renferme son mince trousseau et s'appuie de l'autre
sur le bton.

Pniblement, il fait encore quelques pas et s'arrte contre
une fentre en face de Sarah, qu'il regarde longtemps sans
remuer.

C'est un homme grand et mince, courb par la fatigue, puis
par l'inconduite et par la misre venue  sa suite. Son visage
ple entour d'un collier de barbe inculte a une expression
peu rassurante, et le regard de ses yeux noirs et raills est
arrt sur la petite fille avec persistance. Ce regard brille
d'une faon inquitante au milieu de sa figure jaunie; il
offre un mlange de ruse et de volont qui tiendrait en arrt
un agent de la police si le hasard en amenait un dans la rue
en ce moment. Mais personne, par ce brouillard intense et 
pareille heure de la soire, n'est l pour observer le
voyageur. Il examine la maison depuis ses toits enfoncs et
couverts de mousse jusqu'au bas des murs lzards et se dit 
voix basse:

- C'est ici.

Est-ce l'intuition du regard attach sur elle ou simplement la
conscience d'avoir fait tout le travail possible dans le
vtement de son grand-pre? Toujours est-il que Sarah se lve
tout  coup, et ses yeux s'tant arrts sur l'tranger, elle
prouve un moment de peur irraisonne, ramasse prcipitamment
son ouvrage, prend sa chaise et rentre dans le magasin en
fermant la porte derrire elle. Dans l'intrieur de la maison,
il commence  faire nuit et l'enfant allume sa petite lampe
afin de s'occuper du dner. Nicolas, retir dans son cabinet,
fait ses comptes de la journe; mais lui aussi n'y voit plus,
et, ne voulant pour rien au monde entretenir deux lampes, si
modestes soient-elles, il quitte son travail et vient
retrouver Sarah dans le rduit o elle fait sa cuisine et o
elle va et vient avec une activit et une entente bien au-dessus
de son ge. Assis devant le feu, les jambes croises,
le marchand siffle entre ses dents, tout en regardant tomber
dans la soupire les tranches de pain que l'enfant taille pour
la soupe.

La petite lampe jette sa clart sur ce groupe et combat avec
peine le crpuscule envahissant le magasin. Elle laisse dans
une nuit profonde les nombreux recoins forms par les grandes
armoires qui entourent la cuisine et la sparent seules du
reste de la salle, repoussant la lumire sur le visage pointu
du vieux marchand dont l'ombre danse  la lueur fantasque de
la flamme du foyer.

- Inutile! inutile! s'crie-t-il avec empressement en voyant
Sarah s'apprter  couper un mince petit morceau de beurre
pour le mettre dans le potage. Apprends donc  tre conome!
Tu ne seras jamais riche!

- Qui sait? dit brusquement une voix trangre. Ne doit-elle
pas hriter de vous comme moi-mme?

La petite fille venait de se pencher pour dposer la soupire
 terre, afin d'y verser le contenu du vase plac devant le
feu. Elle se releva subitement et poussa une exclamation de
terreur en apercevant devant elle l'homme qu'elle avait vu
dans la rue. Nicolas s'tait retourn sur son sige. Il hsita
un instant, les yeux fixs sur la tte qui mergeait de
l'ombre entre deux meubles et dont la pleur cadavrique et
les prunelles luisantes comme des charbons avaient quelque
chose de fantastique.

- Pas vous, srement! dit-il en devenant blme quand il
reconnu celui qui avait parl. D'o venez-vous?

Sa voix tremblait. On ne saurait dire si c'tait de colre ou
d'effroi.

- De loin, comme vous voyez, rpondit le nouveau venu sans se
troubler.

Il montrait ses vtements et ses chaussures souilles de
poussire et de boue.

- Je vous croyais mort, n'entendant plus parler de vous.

- Vous caressiez cet honnte espoir! Mais pour le cas o
j'eusse vcu encore, vous aviez pris vos prcautions! Quelle
peine j'ai eue  retrouver vos traces! Et quand enfin je vous
rencontre, grce  des recherches si longues, vous me recevez
ainsi! Vraiment, la fibre paternelle est chez vous d'une
sensibilit merveilleuse! reprend son interlocuteur,
ironiquement. Quel accueil! l'Enfant Prodigue ne pouvait en
recevoir un plus tendre!

- Monte dans ta chambre et restes-y jusqu' ce que je
t'appelle, dit durement Nicolas, se retournant vers Sarah,
immobile et terrifie par cette apparition.

La petite fille obit sans dire un mot.

- Il ne vous plat pas de faire connatre notre parent? Non,
n'est-ce pas? Pourtant, je me sens au coeur un certain besoin
de la vie de famille et voil pourquoi vous me voyez ce soir.

En disant cela, l'tranger prend un sige et s'assied aussi
paisiblement que s'il s'installait pour passer la soire. Le
visage parchemin du marchand d'antiquits exprimait une
violente colre.

- Marc, s'crie-t-il, dis tout de suite pourquoi tu es revenu?
Tu m'avais jur de ne plus remettre les pieds en France!

- Ah! vous reprenez le tutoiement des anciens jours? Vrai,
cela m'attendrit! dit hypocritement celui auquel il s'adresse.
Au fond, voyez-vous, je ne suis pas mauvais et j'ai l'esprit
de famille, au point mme de croire tout commun entre pre et
fils, n'est-ce pas?

Ses petits yeux ptillrent d'ironique douceur et glissent
entre ses paupires  demi fermes leurs regards menteurs vers
Nicolas.

- Je vous rpondrai qu' ce moment-l j'avais mes raisons pour
vous quitter. J'emportais un petit magot dont la perte vous
arrachait des larmes, mais, en mme temps, consolait mon amour
filial de l'obligation o j'tais de m'loigner de vous.
Hlas! la faim, dit-on, chasse le loup du bois et le besoin
ramne d'Amrique ceux qui laissent en France un hritage 
surveiller.

- Ton serment de disparatre pour toujours m'avait seul amen
 faire ce que j'ai fait.

- Votre haine y trouvait aussi un bon moyen de se satisfaire,
avouez-le? O, diable, aviez-vous la tte quand vous avez
consenti  ce mariage?

- Consenti! consenti! rpliqua le vieillard, tu en parles 
ton aise. Je n'ai pas pu en empcher. Marguerite tait comme
ensorcele!

- Ca n'a pas dur longtemps!

- Non.

- Un coup de tte, quoi?

- Il a cot cher!

Revenant subitement  la situation prsente:

- Enfin, que veux-tu?

- Mon bon pre, rpond Marc d'un ton mielleux, je viens
d'avoir le plaisir de vous le dire: je reviens vous voir.

Le bonhomme murmure entre ses dents quelques mots qu'on peut
supposer n'tre en rien des compliments de bienvenue.

- Je voulais avoir de vos nouvelles.

- Et de celles de ma bourse?

Debout en face l'un de l'autre, le pre et le fils louvoient 
qui mieux mieux, reculant le plus possible le moment que
chacun d'eux sait invitable. Marc joue avec Nicolas comme le
chat avec la souris; sr de le tenir entre ses griffes, il se
fait un cruel plaisir de prolonger les angoisses clairement
visibles dans le regard de l'avare. Celui-ci, connaissant son
fils, ne doute pas du motif auquel il doit sa visite; mais il
essaie de gagner du temps, comptant sur il ne sait quelle
circonstance impossible pour sauver son trsor menac.

- Celles-l, rpond Marc, vous ne les donnez pas volontiers,
il faut les prendre violemment. Quelle peine vous m'avez
impose la dernire fois, hein?

A ces paroles, le vieillard se met  trembler, et regarde avec
terreur le grimaant sourire de son fils.

- Rassurez-vous, mon bon pre, dit celui-ci, je ne tiens pas 
vous forcer. Vous vous excuterez gnreusement et de bonne
volont, j'en suis sr.

Le ricanement dont sont accompagnes ces paroles augmente le
tremblement qui a succd chez Nicolas au premier accs de
colre.

- Le ciel m'a pourvu d'un pre riche d'conomies. Car il n'y a
pas  dire, la somme enleve jadis  votre caisse ne
reprsentait qu'une modeste partie de votre fortune, je le
sais bien! Depuis, le reste a d faire la boule de neige, et
c'est piti de voir le fils d'un richard comme vous courir le
monde dans cet accoutrement! Vous devriez avoir honte de moi.

Il s'approchait davantage de la lampe, afin d'clairer sa
toilette en piteux tat.

- Tu pouvais travailler, hasarda le marchand.

- Travailler? Moi! Allons donc! Quand vous avez de bonnes et
belles rentes qui font de vous un Crsus! D'ailleurs, ajouta-t-il
complaisamment, je suis un fils de famille et je ne me
sens pas n pour le travail. C'est pourquoi l'auteur de mes
jours doit se charger de fournir  mes dpenses et pourquoi
j'ai de nouveau rsolu d'avoir recours  lui.

Il parat avec un audacieux cynisme qui faisait de plus en
plus blmir le visage de Nicolas.

- Dis ce que tu demandes, balbutia ce dernier.

- Voyez-vous! j'aime  vous voir ainsi; vous parlez doucement
comme un bon pre parle  son fils de retour aprs une longue
absence. Songez donc! Onze ans passs depuis notre dernire
entrevue! C'est navrant de rester spars si longtemps. Il
n'en sera plus ainsi, j'espre.

- Espres-tu revenir encore? dit le vieillard avec effroi.
J'aimerais mieux te dnoncer  la police.

- Oh! que non pas! Vous n'irez pas livrer votre fils; ce
serait horrible! Et puis vous me causeriez une peine inutile.
L'autre a fait son temps et il est revenu.

- O est-il?

Marc haussa les paules avec indiffrence.

- Le sais-je? J'ai pris la peine de vous chercher et je suis
parvenu  vous rencontrer, y trouvant un grand intrt; mais
lui? Je n'ai rien de bon  attendre de sa connaissance! Il est
mort de faim, sans doute. C'est ce qu'il avait de mieux 
faire. Ah! comme vous l'aimiez! Et ma pauvre soeur, quelle
tendresse conjugale! C'est si touchant de voir une pareille
union exister dans une famille!

Le misrable passa sur ses yeux, comme pour y essuyer des
larmes, la manche dchire et sale de sa blouse; puis, tout 
coup; il se mit  clater de rire.

- Ah! ah! Vous avez joliment dbrouill mon affaire! Avec quel
aplomb vous avez affirm l'avoir reconnu et comme vous avez
bien su persuader  Marguerite qu'il tait coupable! Elle ne
demandait pas mieux, il est vrai, de s'en dbarrasser, ma
chre petite soeur. Et elle ignorait mon retour en France; sans
cela, peut-tre m'et-elle souponn, car elle n'a jamais eu
pour moi l'estime dont j'tais digne.

- Je me suis repenti bien des fois de t'avoir sauv! dit
Nicolas avec rancune.

- Pourquoi donc l'avez-vous fait?

- Parce que...

Il hsitait.

- Tu tais mon fils et je t'avais toujours aim.

- Jusqu' la bourse, oui! dit Marc en riant. La preuve, c'est
que j'ai t oblig d'en venir  cette extrmit pour me
procurer un -compte sur votre hritage.

- Enfin, combien demandes-tu pour me dlivrer de ta prsence?

- Combien me donnerez-vous? Ou plutt, combien avez-vous en
caisse!

- Rien, ou presque rien, rpondit vivement Nicolas. Les
affaires ne vont pas, et je ne me suis jamais relev de la
perte que tu m'as fait subir.

Marc leva les paules avec ironie.

- A d'autres, mon pre, dit-il. Conduisez-moi o est votre
argent, nous allons tre promptement renseigns sur votre
franchise. Je vais vous clairer.

En disant cela, Marc se lve et prend la lampe dans sa main.
Le vieux marchand hsite.

Allons! vous me connaissez! dit son fils.

La menace contenue dans ces paroles triompha des dernires
hsitations de l'avare. Jugeant la rsistance dangereuse, il
se dirigea vers son cabinet, et, d'une main tremblante, ouvrit
sa caisse. Marc, bloui, entassa avec empressement dans ses
poches les piles d'or et les billets. Tout y passa, et l'air
navr de Nicolas, dont les yeux sortaient de leurs orbites 
la vue de ce pillage, n'y fit rien.

Ananti, comme ptrifi par ce spectacle, le vieillard, appuy
sur le dossier d'une chaise, contemplait avec horreur son fils
le dpouillant ainsi des pargnes de son avarice. Ses jambes
flageolaient, le sang lui montait aux joues, une sueur froide
s'amassait en gouttelettes sur ses tempes dessches, et, s'il
ne se ft cramponn  la chaise, il serait tomb, car tout
dansait devant ses yeux, et un bourdonnement effrayant
secouait son cerveau affol. Il essaya  plusieurs reprises
d'tendre la main pour arrter le voleur, mais le geste qu'il
crut faire, il ne le fit pas; ses membres lui refusaient le
service, et les paroles qu'il crut prononcer ne sortirent pas
de son gosier. Un son inarticul parvint seul  Marc, qui
haussa les paules tout en continuant son opration. Quand
tout ce qu'il pouvait prendre fut enlev, il se retourna vers
son pre:

- Adieu et merci maintenant. Vous ne vous rendez pas de bon
coeur  mes demandes, et vous semblez ahuri du soulagement
apport  votre caisse trop pleine! Mais je me contente de
votre manire de faire. Je me sauve maintenant. Bonne nuit!
ajouta-t-il ironiquement.

Nicolas ne rpondit pas et demeura immobile, les mains
crispes sur le dossier de la chaise contre laquelle il
s'appuyait. Quand il revint enfin  lui, Marc avait disparu,
il se trouva seul en face de sa caisse vide et murmura avec
dsespoir:

- Misrable! Gredin! Bandit!

Et autres amnits  l'adresse de celui qui ne s'en souciait
nullement et venait de s'installer dans un wagon de chemin de
fer o, seul et ricanant dans sa barbe, il comptait sans aucun
remords et entassait dans son portefeuille les billets
soustraits  l'avarice paternelle.

Le marchand s'assit devant la caisse ouverte et passa ses
mains jaunes et rides  travers ses cheveux gris avec un
geste dsespr. A prsent qu'il ne sentait plus peser sur lui
la terrifiante prsence de son fils, la colre lui montait de
nouveau  la tte.

- Ah! voleur, va, tu ne l'emporteras pas en paradis! Disait-il,
je te dnoncerai et tu expieras ton crime cette fois! Ai-je
t fou de lui substituer un remplaant!

Ses mains agites de mouvements convulsifs retombaient sur les
bras du fauteuil dans lequel il s'tait assis, et ses ongles
crochus s'enfonaient dans le crin laiss  dcouvert par
l'toffe en lambeaux. Son visage pointu, dont le profil
semblait dcoup dans une lame d'acier tant la maigre chre 
laquelle il s'astreignait l'avait dessch, exprimait en ce
moment un tel dsir de vengeance que ce masque dur et sournois
et effray Marc lui-mme. Peut-tre le digne fils d'un tel
pre et-il jug prudent pour sa libert d'avoir recours  un
moyen extrme, moyen devant lequel il avait recul jusque-l,
grce  la crainte inspire  Nicolas qui le savait capable de
l'employer.

Le marchand d'antiquits prit une feuille de papier, crivit
nerveusement quelques lignes, signa et rejeta cet crit dans
sa caisse  la place des valeurs emportes par son fils. Puis
il ferma la caisse en disant:

- Voil ma vengeance! ds demain, j'enverrai cela  qui de
droit.

Il se leva en chancelant et sortit du cabinet. Tout tait
calme dans le magasin, la porte laisse ouverte par Marc,
battait doucement, pousse par l'air de la rue. Le feu s'tait
teint de lui-mme, la soupire demeure intacte prs du
foyer, ne fumait plus depuis longtemps. L'avare ne songea pas
 dner ni  faire dner sa petite-fille; il posa sa lampe sur
le pole refroidi et allant fermer la porte de la rue, il se
prpara  aller se coucher.




CHAPITRE XII


Le quartier populeux habit par Nicolas commence  s'veiller,
les cloches des nombreuses chapelles et des couvents qui
forment comme la garde d'honneur de la majestueuse cathdrale
ont envoy l'une aprs l'autre leurs tintements pieux dans
l'air du matin. Le brouillard se dissipe sous le soleil et
laisse apercevoir le miroitement du Clain le long du
boulevard. Les saules, dont les branches dpouilles sont
encore couvertes de la froide rose de la nuit, trempent leurs
extrmits dans ces eaux pailletes d'or par la lumire
clatante de la matine. Au bord de la rivire, les roseaux
refltent dans cet humide miroir leurs touffes paisses et
sombres et dj deux ou trois laveuses matinales travaillent 
briser la lgre couche de glace qui forme une frange argente
le long de la rive afin de commencer leur rude journe de
travail.

Pourtant, le vieux marchand qui d'ordinaire prcde tous ses
voisins, n'a pas encore paru. Les contrevents blinds, seul
luxe qu'il se soit permis pour protger ses richesses, sont
ferms, la maison reste silencieuse et Sarah ouvre les yeux,
tonne de n'avoir entendu aucun appel. Elle se jette  bas de
sa pauvre couche en constatant que le soleil est dj bien
haut, puisqu'il lance un de ses rayons  travers les vieux
carreaux verdtres de sa fentre. Craignant d'tre en retard,
elle revt  la hte ses vtements.

Nicolas est dur pour l'enfant comme pour lui-mme; chaque
matin, il l'appelle ds l'aurore afin de lui faire faire
l'ouvrage de la maison, ouvrage trop pnible pour elle et
aprs lequel elle se sent brise quand vient la nuit.

A peine habille, elle se rend dans le magasin, pensant y
trouver son grand-pre. Dans ces grandes pices sombres, il ne
se fait aucun mouvement, si ce n'est le brusque rveil du
chat, qui a pass la nuit tendu sur un fauteuil et saute 
terre  son approche pour venir se frotter contre elle en
miaulant. Rien n'est ouvert et de minces filets de lumire
pntrent seuls  travers les interstices des contrevents. Il
semble  l'enfant que quelque chose d'trange flotte dans cet
air humide comme celui d'une prison.

- Grand-pre! appelle-t-elle.

Personne ne rpond. Elle avance doucement, se frappant aux
meubles qui lvent leurs formes indcises dans l'ombre du
magasin. Enfin, elle arrive  la dernire pice et parvient 
la porte de la rue que ses petites mains maigres ont peine 
ouvrir.

Quand cette porte cde  ses efforts, un flot de lumire entre
et un moment blouie, Sarah se retourne en mettant la main sur
ses yeux. Lorsqu'elle la laisse retomber, elle jette un cri. A
quelques pas d'elle, son grand-pre est tendu, rigide, la
face congestionne et les yeux grands ouverts. L'enfant porte
de nouveau la main  son visage et s'lance dans la rue.

En quelques minutes, tous les voisins sont runis, hommes et
femmes, discutant sur l'vnement et jetant un regard curieux
dans cette demeure o ils n'ont jamais pntr.

Ce fut un brouhaha indescriptible au milieu duquel se
croisaient les exclamations des femmes terrifies, les
explications qu'elles croyaient pouvoir donner sur cette mort
inattendue et les empressements de quelques-unes d'entre
elles, lesquelles n'ayant pas perdu tout espoir, coururent les
unes chez un prtre, les autres chez le docteur le plus
proche. Les premires pensaient avec raison que le vieillard,
s'il vivait encore, pouvait avoir un rude compte  rendre 
Dieu avant de partir pour l'autre monde.

Mais tout fut inutile. Quand on releva Nicolas, il n'tait
plus qu'un cadavre et le docteur accouru en hte, constata la
mort, due  un de ces accidents que rien ne saurait faire
prvoir et qui frappent les mieux constitus. Personne ne
pouvait savoir quelle circonstance avait bris subitement
cette vie misrablement attache aux richesses de ce monde.
Sarah, seule avait vu l'trange visiteur venu dans la soire
au magasin; retire dans sa chambre sur l'ordre de Nicolas,
elle avait d'abord cout avec terreur l'clat des voix
s'levant comme dans une discussion. Puis le bruit s'tant
apais, elle s'tait rassure et avec l'insouciance de son
ge, l'enfant s'tait endormie, sans se douter du passage de
la mort si prs d'elle.

Ainsi, le vieux marchand tait tomb victime de son avarice;
sa douleur d'tre dpouill de ses trsors avait t d'une
telle violence qu'elle avait rompu l'quilibre de sa vie.
Tomb dans l'ternit sans peut-tre en avoir conscience, il
avait quitt les trsors amasss avec tant de soins et ses
yeux subitement ferms de ce ct-ci de la tombe, s'taient
ouverts sur la vie ternelle, o notre seul trsor sera celui
que _les vers ne rongent point_ et que les voleurs ne sauraient
drober.

Sarah, pouvante, se tenait  distance, osant  peine tourner
les yeux vers le lit sur lequel on avait dpos son grand-pre;
elle regardait d'un air inquiet cette foule curieuse
qui, maintenant, allait et venait devant la porte sans entrer,
car un agent de police avait t appel et avait fait vacuer
la maison. Quelques femmes essayrent de lui parler, mais
repousse de tous jusque-l  cause de son grand-pre, elle se
montra sauvage et reut froidement ces consolations de deux ou
trois voisines compatissantes.

Appuye prs de la fentre, les mains croises, les traits
svres et comme empreints de la rigidit du cadavre, le coeur
serr par une angoisse inconnue, la pauvre petite ne savait
que devenir. Ses regards craintifs allaient du docteur 
l'agent de police, sans comprendre les paroles qu'ils
changeaient. Enfin, ce dernier se tourna vers elle:

- C'tait votre grand-pre? demanda-t-il en indiquant du geste
le corps tendu sur le lit.

L'enfant inclina la tte.

- O sont votre pre et votre mre?

- Ils sont morts.

- Avez-vous d'autres parents?

- Aucun.

- Connaissez-vous quelqu'un chez qui vous puissiez aller pour
le moment?

- Non, rpondit-elle, laconiquement.

L'impression qu'elle prouvait lui serrait la gorge et lui
permettait  peine ces courtes rponses.

L'homme de la police dit quelques mots au docteur et ils
parurent se concerter sur ce qu'il y avait  faire. Un voisin
et sa femme taient seuls rests dans la maison pour le cas o
l'on et eu besoin de leurs services; le mdecin, les
connaissant, s'adressa  eux et leur demanda divers
renseignements.

Durant cette conversation, Sarah jetait des regards
effarouchs sur les interlocuteurs et paraissait chercher 
saisir le sens de leurs paroles. Ils s'arrtrent enfin  une
rsolution dont ils ne firent point part  l'enfant. Le
docteur et l'agent de police sortirent en fermant la porte
derrire eux; la foule rassemble dans la rue ne trouvant plus
moyen de satisfaire sa curiosit, se dispersa et le silence se
rtablit autour de la maison de Nicolas. La petite fille
demeurait seule avec l'homme et la femme chargs de la lugubre
toilette du mort.

La pauvre enfant se laissa alors tomber sur une chaise et y
demeura immobile, ptrifie par le sinistre spectacle qu'elle
avait sous les yeux depuis son rveil.

A quoi pensait-elle? Qui le sait? Une enfant de douze ans,
ayant vcu en dehors de tout rapport habituel avec ses
semblables, a sans doute des ides bien peu arrtes sur la
vie. Trop intelligente pour s'engourdir dans ce milieu
restreint o son grand-pre l'avait retenue, elle avait vcu
jusque-l en compagnie des souvenirs de sa petite enfance,
souvenirs confusment mls aux lucubrations de sa jeune
imagination. Son ignorance absolue avait ferm tout champ
nouveau aux penses de l'orpheline; aussi le moindre incident
dans sa vie de recluse avait un retentissement dans cette me
frle et naturellement impressionnable. Quelle ne dt donc pas
tre la secousse qu'elle prouva de cette mort subite et des
prparatifs dont elle fut le tmoin muet, pendant les heures
qui suivirent?

La chambre dans laquelle on avait transport Nicolas tait
contigu au magasin et paraissait en faire partie, car  part
le lit sur lequel avait t dpos le corps, elle tait
remplie de meubles  vendre. Lorsqu'elle fut tranquille et
quand tout fut remis en ordre, la femme charge de ce soin
s'approcha de Sarah:

- Il faut djener, lui dit-elle. Vous tes  jeun, sans
doute?

La petite fille leva les yeux vers elle:

- Je n'ai pas faim.

- Voyons, reprenez courage. Si vous voulez, je vais vous
apporter ce qu'il vous faut?

- L? Oh! non.

Elle avait frmi, en jetant un regard du ct du lit.

- Alors, venez.

La voisine entrana l'enfant et celle-ci prouva un immense
soulagement  quitter, ne ft-ce qu'un instant, le voisinage
de ce lit et du triste fardeau qu'il portait. Tandis qu'elle
essayait d'avaler le lait chaud prsent par cette femme,
celle-ci la questionna:

- Vous n'avez donc plus personne de votre famille pour veiller
sur vous?

Sarah secoua la tte avec indiffrence. Ce qu'elle avait
prouv depuis le matin, c'tait la frayeur due  un vnement
si lugubre et auquel rien ne l'avait prpare, mais ce n'tait
pas le chagrin.

- Je n'ai pas de famille.

- Des amis?

- Je ne connais personne.

- Pas une me au monde, alors, ne s'intresse  vous?

La petite fille fixa son regard tonn sur son interlocutrice:

- Comment est-il possible d'tre,  votre ge, si compltement
seule ici-bas?

Il y avait tant de compassion dans le ton dont fut dite cette
parole et l'enfant lut une piti si profonde dans les yeux qui
la regardaient que, soudain, elle comprit l'isolement fait
autour d'elle par cette mort, isolement duquel  cause de sa
jeunesse et de son ignorance, elle ne s'tait pas rendu compte
immdiatement. Lentement, ses yeux s'humectrent, puis ses
larmes se mirent  couler et tombrent comme des perles dans
la tasse qu'elle tenait. Quand elle l'eut remise entre les
mains de celle qui la lui avait prpare, elle appuya son
front sur ses deux mains et se mit  sangloter.

Pleurait-elle le vieillard qui avait fait de son enfance un
long et morne dsert? Regrettait-elle cette unique protection
dans laquelle jamais elle n'avait senti une tincelle de
tendresse?

Non, sans doute. Sarah tait trop peu au courant de la vie
pour comprendre ce que lui rservait son isolement. Mais la
bont visible dans les traits de cette pauvre femme avait fait
dborder le coeur de l'enfant, ce coeur comprim depuis des
annes; elle avait amen tout  coup une rose bienfaisante
qui devait le dilater et rendre moins svre dans sa tristesse
le visage enfantin sur lequel elle coulait.

Dans la soire, les hommes d'affaires vinrent et prirent des
dispositions pour sauvegarder les intrts de l'unique
hritire de Nicolas.

Bientt, l'abandonnant  la personne qu'on avait charge de
prendre soin d'elle et de garder la maison du marchand
d'antiquits, les habitants du quartier ne songrent plus 
Sarah, si ce n'est pour envier le riche hritage de la petite
orpheline.




CHAPITRE XIII


A quelques jours de l,  l'heure o les boutiques
commenaient  se fermer, la rue o se trouvait la maison de
Nicolas tait dserte. De loin en loin seulement, un cabaret
borgne restait ouvert et l'on pouvait y voir  travers les
vitres quelques hommes attabls, chantant ou discutant sur la
politique, politique d'ivrogne aboutissant immanquablement 
cette conclusion: Il faut gagner le plus d'argent possible et
peu travailler.

Il faisait froid. La lune combattant les dernires clarts du
jour, se levait et jetait sa lumire ple dans la rue. La
maison de Nicolas tait silencieuse, plus encore qu'autrefois,
semblait-il; elle tait entirement sombre  l'intrieur, mais
ses fentres d'ingale grandeur recevaient quelques rayons de
lune dans leurs petits carreaux pais.

Le docteur Martelac, en ce moment  Poitiers, passait par
hasard en face de cette maison, et se trouvait dans l'ombre
projete jusqu'au milieu de la rue par les hauts btiments
longs par le trottoir sur lequel son pas rsonnait dans le
silence. Le jeune homme marchait vite, activ par le froid,
les mains caches dans les poches de son pardessus et la tte
incline par un mouvement naturel contre le vent glac qui lui
gelait la figure. Il songeait tout en marchant et nous pouvons
croire, connaissant Robert, que ses penses taient srieuses
et l'absorbaient entirement.

Pourtant, au moment de tourner l'angle du boulevard, il leva
les yeux et s'arrta tonn. Vis--vis lui, au coin de la
maison de Nicolas, appuye contre la borne, une ombre se
dtachait, petite, immobile et clairement dessine par la
lune. Le docteur chercha  deviner quel tait l'tre qui
rvait ainsi dehors par cette soire glaciale. Il traversa
doucement la rue et vit une enfant, les bras passs au-dessus
de sa tte et les yeux fixs dans le vide,  travers les
arbres du boulevard sur lequel se trouvait une des faades de
la maison.

- Que fait l cette pauvre crature? pensa-t-il. Il fait bien
froid pour une enfant si jeune, et vraiment un sjour dans la
rue  pareille heure ne saurait avoir pour personne un grand
attrait. Serait-ce la petite-fille du vieil avare?

En passant, il frla les vtements de l'enfant. Elle tourna la
tte et il la reconnut:

- Que faites-vous l, Sarah?

Outre la visite qu'il lui avait faite lorsqu'elle tait
malade, le docteur avait eu quelquefois occasion de
l'apercevoir pendant le sjour de Jacques Hilleret chez le
marchand d'antiquits, et il avait partag la compassion de
son ami pour la triste vie de la petite-fille de Nicolas. Pour
elle, elle le regarda sans le reconnatre. Le visage du jeune
homme se trouvait dans l'ombre au moment o il lui parlait;
d'ailleurs, son chapeau, enfonc sur ses yeux et le collet de
son pardessus relev avec soin autour de son cou, ne
laissaient gure voir ses traits.

- J'attends.

- Qu'attendez-vous? Votre grand-pre?

Sarah ouvrit de grands yeux effrays.

Certes, les joues de la pauvre enfant n'avaient mme pas en ce
moment les nuances dlicates de la rose de Bengale et Jacques
n'et pu employer  son gard sa comparaison favorite. Sa
figure semblait plus ple et plus maigre qu'autrefois, et,
dans ce visage d'une blancheur de cire, ses regards brillants,
clairs par la lune, avaient quelque chose de fantastique. On
et dit un tre surnaturel: fe, lutin ou djinn, une de ces
lgres crations des peuples auxquelles ils prtent un
caractre trange et capricieux. Toute la vie de Sarah
semblait s'tre concentre dans son regard et sa personne
diaphane s'amincissait encore sous cette clart blanche. Ses
vtements taient trop grands et formaient des plis flasques
sur ses membres grles. Pourtant, pour la premire fois depuis
qu'elle tait dans la vieille maison, elle avait revtu une
robe faite pour elle, une robe de deuil paye par cet argent
entass par Nicolas, qui n'en avait jamais distrait un
centime, afin d'habiller convenablement sa petite-fille. Un
fichu noir encadrant sa figure tait nou sous le menton, et
les mches de ses cheveux tombaient en dsordre sur ses
paules frissonnantes de froid.

- Vous ne savez donc pas qu'il est mort? dit-elle. Comme cela,
tout d'un coup! Et il tait violet et tout froid quand je l'ai
trouv le matin.

Ce souvenir, empreint dans son imagination, la fit frissonner
et elle ferma les yeux en dtournant la tte, comme si elle
voulait loigner d'elle cet affreux spectacle dont le tableau
la harcelait.

- J'ai peur dans la maison, maintenant; je n'ose pas y rester
seule. Une voisine vient tous les jours; mais elle va chez
elle dans la soire pour faire le dner de son mari et de ses
enfants et elle rentre tard. Je l'attends dans la rue.

- Pauvre enfant! j'ignorais la mort de votre grand-pre.
Est-il mort depuis longtemps?

- C'est le cinquime jour aujourd'hui.

- Vous n'aviez donc pas d'autres parents?

- Non, je n'en connais pas.

- Vous n'tes pas de Poitiers, je crois?

- Non.

- Et vous n'avez pas de connaissances?

Ces questions, tous les lui posaient successivement avec un
ton compatissant; cette fois encore Sarah rpondit:

- Non, nous n'avions pas d'amis.

Des larmes coulaient sur sa joue, elle les essuya du revers de
sa main:

Je suis si triste depuis ces quelques jours! Je suis seule
presque toute la journe, car cette femme a sans cesse besoin
d'aller chez elle. Alors, je n'ose pas remuer dans la maison,
mes propres mouvements m'effraient; je reste tout le temps
prs de la fentre de la rue dont le bruit me rassure. Mais
ds que la nuit arrive, je sors; je n'ose pas fixer l'endroit
o je l'ai trouv tendu. J'ai si peur! ajouta-t-elle en
croisant des petites mains avec angoisse.

- Personne ne vient donc vous voir?

- Personne.

- Comment n'a-t-on pas piti de votre ge et de votre
solitude? demanda Robert comme s'il se parlait  lui-mme.

Sarah secoua la tte doucement.

Elle n'avait jamais form aucune relation avec le voisinage.
Il rgnait contre elle une sorte d'antipathie qui la tenait 
distance, soit que ce sentiment ft d au peu d'estime
accorde  Nicolas, soit que l'enfant elle-mme, naturellement
fire et sauvage, inspirt de l'loignement aux humbles
familles du quartier.

- On m'appelle: la Juive! dit-elle avec amertume au bout d'un
instant.

Elle ajouta, relevant ses yeux humides vers le jeune homme:

- Pourtant, je suis chrtienne, j'en suis sre. Je me souviens
d'avoir t  l'glise avec ma mre et elle me faisait dire
des prires comme en disent les enfants d'ici.

- Les dites-vous encore?

- Je ne sais plus.

Tous les isolements se trouvaient donc runis autour de cette
pauvre petite crature  laquelle on n'avait mme pas appris 
lever la voix vers le pre qui est dans les cieux.

- Votre grand-pre a d laisser une certaine fortune? demanda
Robert.

- Oui, je crois. Le jour se sa mort, des messieurs sont venus
mettre les scells. Ils ont dit qu'il y avait dans la magasin
des marchandises pour une somme importante et qu'ils
reviendraient en faire l'inventaire.

- Au moins, vous serez  l'abri du besoin, ma pauvre enfant.

Sarah eut un geste d'indiffrence.

- J'espre qu'on prendra soin de vous, mieux peut-tre qu'on
ne l'a fait jusqu' prsent.

- Qui cela?

- Les gens chargs de vos intrts.

L'enfant parut peu sensible  cet espoir. Tout entire au
moment prsent, elle se proccupait de sa gardienne et se
penchait de temps en temps, afin de voir si elle venait. Quand
un pas retentissait sur la terre glace, elle tressaillait,
mais le pas prenait une autre direction et Sarah retrouvait
son attente anxieuse.

- Elle ne vient pas encore, murmura-t-elle aprs une de ces
dceptions.

- Pourquoi n'allez-vous pas chez elle?

- Je n'ose plus.

- Pourquoi cela?

- J'y suis alle une fois et son mari s'est fch.

- Comment, fch?

- Il tait ivre et j'ai peur de lui.

- Mais enfin, cette femme est paye, sans doute, pour prendre
soin de vous?

- Oui, elle devrait tre toujours avec moi dans la maison,
mais, comme je vous l'ai dit; elle me laisse presque toute la
journe seule; ce soir, elle est sortie de bonne heure afin de
s'occuper de ses enfants.

- Le quartier est bien dsert. Vous devriez rentrer chez vous
en l'attendant.

Sarah eut un mouvement d'effroi:

- Je n'oserais jamais!

- Je ne veux pourtant pas vous laisser seule  cette heure.
Comment faire?

- J'aime mieux tre dans la rue que de rentrer! reprit la
petite fille, pouvante par la pense de se retrouver seule
dans les tnbres de cette grande maison. J'attendrai ici.
Peut-tre va-t-elle enfin venir.

Le jeune docteur la regardait avec piti:

- Vous tes bien ple! Vous avez froid. Puis je vous trouve,
il me semble, encore plus maigre qu'autrefois.

- Vous me connaissez? demanda-t-elle.

- Je vous ai vue chez votre grand-pre.

- Cela m'explique comment vous m'avez appele par mon nom, ce
dont j'ai t tonne.

Robert se nomma.

- Ah! je me souviens. Vous veniez voir votre ami, M. Hilleret,
lorsqu'il tait ici. Vous tes venu me voir aussi un jour que
j'tais malade et vous paraissiez trs bon. J'ai bien regrett
le dpart de votre ami. O est-il?

- Toujours en Algrie, o il est all en quittant Poitiers.

Le docteur, debout prs de Sarah, recevait en plein visage une
bise froide qui le glaait jusqu'aux os. Il commenait 
perdre patience sans pouvoir, toutefois, se dcider 
abandonner l'enfant. Deux ivrognes passrent en titubant et en
se tenant bras-dessus bras-dessous, afin d'unir le peu
d'quilibre qu'ils n'avaient pas laiss au fond de leurs
verres. Ils chantaient un duo discordant, d'une voix 
effrayer les corbeaux nichs dans les tours de la cathdrale,
qu'on apercevait au-dessus des toits, perdues dans le ciel
bleu. Sarah les suivait d'un oeil mlancolique.

- Nous ne pouvons passer la nuit ici o il fait un froid de
tous les diables! reprit le docteur. Votre compagne vient-elle
aussi tard tous les soirs?

- Jamais.

- Savez-vous o elle demeure?

- Oui, sur le boulevard, l-bas, un peu plus loin.

- Allons voir pourquoi elle ne vient pas.

Il tendit la main  la petite fille qui y mit la sienne en
disant craintivement:

- Et son mari?

- Vous n'avez rien  craindre avec moi.




CHAPITRE XIV


Il faisait sombre sous les arbres du boulevard; bien qu'ils
fussent dpouills, leurs branches formaient un inextricable
rseau laissant  peine parvenir quelque clart sur le chemin
suivi par Robert et par l'enfant. Les maisons taient fermes
et leurs lumires teintes. Une seule brillait encore et
projetait sa lueur au-dehors  travers les vitres de la
fentre.

- C'est l-bas, dit Sarah en montrant ce carr de lumire
dessin sur le sol.

Le bruit d'une dispute parvenait jusqu' eux  mesure qu'ils
approchaient.

- Il y a du tapage, je crois, dit le docteur.

- Le mari est ivre peut-tre, murmura Sarah en tirant la main
du jeune homme pour lui faire rebrousser chemin.

Ils arrivaient devant la porte.

- N'ayez pas peur, dit Robert, la retenant prs de lui.

Ils s'arrtrent avant de frapper Dans le silence de la nuit 
peine troubl au loin par les derniers bruits de la vieille
cit au moment de s'endormir, on entendait distinctement ce
qui se passait dans la maison o une voix avine faisait
entendre une srie de jurons dont l'enfant frissonna. Elle
jeta un regard par la fentre claire et vit cet homme en
costume dbraill, le poing lev vers une malheureuse femme
debout devant lui et qui semblait s'tre place l pour
protger deux enfants caches derrire elle.

- Pierre, coute-moi, disait-elle, je gagne cher  aller dans
cette maison. Je devais y passer la journe, j'ai promis  ces
messieurs de le faire et de soigner la petite; il faut que j'y
aille. Laisse-moi coucher les enfants, ils dormiront et tu
n'auras pas  t'en occuper.

- Non, rpondit l'homme en la repoussant brutalement, c'est
ton affaire  toi, les mioches! Je ne veux pas que tu les
quittes. Ils m'ont rveill la nuit dernire.

- Ils ne le feront plus, je te le promets.

- Laisse-moi tranquille!

- Nous avons tant besoin d'argent!

- Tu es une dpensire!

La pauvre femme se privait parfois du ncessaire afin de faire
plus grande la part de son mari et de ses enfants, elle
travaillait encore nuit et jour pour remplacer l'argent
dpens par Pierre au cabaret. Mais elle ne releva point ce
reproche. A quoi bon?

- Que va devenir la petite fille? Elle mourra de frayeur! Se
dit-elle  demi-voix.

Elle tait mre et se sentait au coeur une piti naturelle pour
l'orpheline.

- Le beau malheur! repartit son mari, qui avait entendu. Une
fille de juif!

- Elle est chrtienne comme notre propre fille. Elle porte au
cou une mdaille avec la date de son baptme.

- Chrtienne! Ca! dit Pierre avec un profond mpris en levant
les paules.

- Puisqu'elle a t baptise!

- Je te jure qu'elle est juive! reprit avec une vritable
fureur l'ouvrier, auquel l'ivresse donnait une irritation
stupide.

A cet instant, la porte s'ouvrit et Robert, aprs avoir
vainement attendu que la querelle se calmt, entra ayant Sarah
sur ses talons.

A l'aspect du jeune homme, Pierre Blreau porta machinalement
la main  sa casquette absente. Ce mouvement tait un reste de
sa premire ducation, mais il reprit promptement son
assurance insolente et le ton d'galit avec lequel, depuis
quelque temps, il avait appris  traiter ce qu'il nommait: _le
bourgeois_.

Pierre, au fond, n'tait pas un mchant homme; longtemps mme,
il avait pass pour tre un des meilleurs ouvriers de la
fabrique dans laquelle il travaillait depuis son enfance. Un
jour, cette fabrique ayant chang de matre tait tombe entre
les mains d'un propritaire antireligieux, qui avait laiss
les mauvais journaux et les mauvais livres se rpandre autour
de lui. Il avait mme employ sa puissante influence 
renverser les principes de morale entretenus avec soin par son
prdcesseur. Les anciens ouvriers, ceux qui croyaient en Dieu
et savaient se contenter de leur sort, avaient oppos une
assez vive rsistance  ces efforts coupables; puis, peu 
peu, les doctrines du patron avaient fait des adeptes et
Pierre tait de ces derniers.

Sa femme, charge de trois enfants, l'avait entendu avec
effroi redire au sortir de l'atelier quelques-unes de ces
phrases creuses que les plus habiles lisaient dans leurs
journaux et qu'ils ressassaient  leurs camarades. Quand elle
l'avait vu faire le lundi, ce qui ne lui tait jamais arriv
durant les quatre premires annes de leur union, et rentrer
en rapportant seulement une partie de sa paie, elle avait
essay quelques remontrances.

- De quoi? De quoi? avait-il rpondu. Je suis le peuple, moi!

Et le peuple souverain, entends-tu?

- Souverain de quoi, mon pauvre homme? Triste souverain qui
mourra de faim, s'il se nourrit de ces sottises-l! Que
signifient-elles, mon Dieu?

- Elles signifient.....

Pierre resta coi au commencement de sa phrase. Il n'tait pas
un beau parleur et n'avait pas reu ce don fatal don abusent
ceux qui soufflent la haine entre les diffrentes classes de
la socit. Mais il coutait volontiers les discoureurs de
cette sorte et sa courte intelligence avait saisi seulement
les promesses avec lesquelles ils veillent les convoitises de
la foule. Il avait vu briller  travers les fumes du vin bu
au cabaret, des mots qui jusque-l avaient  peine exist pour
lui, dont la jeunesse calme et digne s'tait passe dans un
travail paisible, satisfaisant  ses besoins et  ceux de sa
famille.

Cette science tait de date trop rcente pour qu'avec un
esprit peu dli, il st rpter les absurdes commentaires
dont tait suivie cette dclaration dans le journal o on la
lui avait lue.

- Ceux qui t'entranent au cabaret te disent des btises!
Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi, si tu les coutes?

Cette question tait pose avec une profonde tristesse. Bien
qu'elle ft jeune, la femme de Pierre avait l'exprience des
femmes du peuple; aprs avoir vu quelques-unes de ses
compagnes maries  des ivrognes et  des paresseux, elle
savait o conduit le vice, et la misre lui apparaissait
faisant irruption dans son mnage.

La pauvre crature ne s'tait pas trompe dans ses prvisions,
et la vue lamentable de cet intrieur tonna Robert  son
entre. Le plus petit des enfants dormait dans son berceau;
les deux autres, sales et dguenills, demeuraient cachs
derrire leur mre afin d'viter les coups de l'ivrogne.
Accoutums  ce spectacle, ils riaient entre eux, tout en se
tenant  distance du chef de famille. Sur une table boiteuse,
place au milieu de la chambre, se trouvaient les restes du
souper et plusieurs bouteilles pleines ou  demi vides qui,
depuis quelque temps, taient en permanence  la porte de
Pierre, quand il rentrait  la maison. Il exigeait ce luxe,
mme dans son intrieur o le pain se faisait, hlas! souvent
rare.

Le lit des enfants et celui du pre n'avaient pas t faits,
et des vtements souills et dchirs taient pars sur toutes
les chaises. La mre de famille avait pass au bord de la
rivire afin d'y laver l'absolu ncessaire tout le temps
drob aux soins qu'elle devait  Sarah, et elle tait rentre
pour prparer en hte le maigre repas du soir.

Un des carreaux de la fentre tait cass, le vent
s'engouffrait par cette ouverture, menaant d'teindre la
lampe place sur la table et dont la lumire jetait dans tous
les sens sa flamme allonge et fumeuse. Sur les murs, dont en
plein jour on et vu le crpissage gris de poussire et
tapiss de toiles d'araignes, pendaient quelques images aux
couleurs voyantes que les enfants, dans leurs heures de
solitude, s'taient amuss  maculer ou dont ils avaient
emport des lambeaux. Enfin tout, mme  cette lumire dont
l'odeur cre remplissait la chambre, reprsentait le dsordre
et la gne qui le suit invitablement.

Certes, il y avait loin de cet intrieur  celui de Pierre
pendant les premires annes de son mariage, quand sa femme,
active et laborieuse, entretenait avec soin son mnage et
s'occupait uniquement, grce au gain fidlement rapport
intact par son mari,  soigner ses enfants et  prparer les
vtements de la famille. Aujourd'hui, triste, dcourage par
l'inutilit de ses efforts pour le retenir sur la pente o il
se perdait, affole par la besogne dont elle se chargeait afin
de gagner quelques sous, elle n'avait plus de coeur  rien,
comme elle le disait elle-mme, et, s'abandonnant au
dcouragement, elle travaillait dans l'unique but de fournir
l'absolu ncessaire  ses enfants et  elle. Le chef de la
famille ayant abandonn ses devoir, sa compagne se sentait
impuissante  le remplacer et ne se soutenait plus gure que
par l'instinct de la bte luttant pour sa vie.

- Bonsoir, dit le docteur en entrant.

- Bonsoir. Qu'y a-t-il pour votre service? demanda brusquement
Pierre Blreau.

Robert attira Sarah devant lui.

- J'ai trouv cette enfant grelottant dehors en attendant
votre femme. Ne viendra-t-elle pas ce soir?

- Non.

Le visage rouge de Pierre s'tait lev hardiment vers le jeune
homme, et il avait sentencieusement prononc ce mot avec
l'orgueil vident de faire peser sur quelqu'un son autorit.

- Pierre... commena la femme.

- Tais-toi! Je suis le matre.

La malheureuse baissa la tte. Elle lisait dans les yeux
injects de sang de son seigneur et matre une irrvocable
rsolution, et depuis quelque temps les coups lui avaient
appris la limite de rsistance qui lui tait permise.

- Comment faire? dit le docteur. Cette petite n'osera pas
rentrer seule dans la maison.

- Oh! non, murmura Sarah en se pressant contre lui.

- Comme elle voudra! Je garde ma femme pour soigner mes
enfants, je ne veux pas qu'elle les quitte pour aller soigner
ceux des autres.

- Elle est paye pour cela, il me semble, dit Robert
gravement, et elle s'est engage  le faire.

Paye ou non, elle restera ici.

Devant cet enttement d'ivrogne, le docteur n'insista pas.
Tenant la petite-fille de Nicolas par la main, il se tourna
vers la porte en disant:

- Vous tes libre. Adieu.

- O aller? s'cria Sarah, aussitt qu'ils eurent pass le
seuil de la maison.

Ce mot prononc avec une sorte de dsespoir rsonna comme une
plainte dans la nuit et tomba sur le coeur de Robert, mu de
compassion. La rsolution du jeune homme fut promptement
arrte. Il serra la petite main tremblante qui s'accrochait 
la sienne dans son enfantine terreur et rpondit doucement:

- Avec moi, men enfant. Je connais quelqu'un qui aura piti de
vous.

Les yeux de la petite fille, ces yeux parfois si trangement
tincelants, se levrent, confiants et rassurs, vers le
docteur. Un mince rayon de lune, pntrant tout  coup les
tnbres du boulevard, tomba  travers les branches des arbres
sur la tte de l'orpheline, et, clairant son visage, permit
d'y lire la foi nave qu'elle prouvait en son protecteur
improvis.

Une heure plus tard, Sarah, assise devant le feu, rpondait
timidement aux questions de Mme Martelac. Etonne en entrant
dans cet intrieur si diffrent de celui de son grand-pre,
elle sentait une jouissance inconnue pntrer tout son tre,
et ses yeux rayonnants allaient de la flamme du foyer  la
figure sympathique de la mre de Robert. Son visage, sur
lequel la chaleur avait amen une teinte rose, avait une
expression de contentement qui depuis bien des annes n'y
avait pas fait son apparition. Comme l'oiseau n pendant
l'hiver s'lance, joyeusement surpris, dans l'air tide d'une
premire journe de printemps, la petite-fille du vieil avare
tait transporte dans un monde nouveau, et son me ignorante
et pure se sentit immdiatement  l'aise dans ce nid paisible
o la Providence l'avait amene.




CHAPITRE XV


La premire impression ne fut pas trompeuse, et Sarah fut
promptement habitue chez Mme Martelac. Celle-ci, de son ct,
ayant consenti  s'en charger, trouva en elle une compagne
intelligente et docile.

Tout tait  faire dans l'ducation de l'enfant, Nicolas ayant
nglig les plus simples lments d'instruction qu'il et pu
lui faire donner. Le vieil avare avait pour principe que
l'unique science utile en cas bas monde est l'conomie.

M. d'Hassonville raconte, dans un de ses ouvrages, qu'un
paysan, aprs lui avoir fait l'loge de son fils, ajouta avec
motion: "Et puis, Monsieur, il est si intress!" L'conomie
pousse jusque-l tait pour lui la premire de toutes les
vertus. Nicolas Larousse et, certes, dpass de beaucoup 
l'gard de Sarah l'estime de ce brave paysan pour son fils;
mais la consolation de lui donner un pareil loge ne lui fut
jamais accorde, et sa petite-fille tmoigna toujours une
profonde insouciance des marchs heureux dont il se vantait
parfois devant elle, n'ayant personne autre aux yeux de qui il
pt faire valoir son habilet en affaires.

Lui trouvant l'esprit rfractaire quand il cherchait  lui
faire suivre ses calculs sordides, il avait abandonn l'espoir
de la former  son image et la considrait comme un tre mal
dou, incapable de s'lever au-dessus des occupations
auxquelles elle s'tait accoutume mcaniquement pendant les
quelques annes de sa vie chez lui.

Nature absolument neuve, mais, contrairement aux mprisantes
conjectures de Nicolas, riche de tous les dons de
l'intelligence et du coeur, Sarah reut avec joie et
reconnaissance les impressions nouvelles d'une ducation bien
diffrente. Grce  la fortune entasse sou  sou par l'avare,
on put charger d'excellents professeurs de rparer le temps
perdu pour son instruction. Mme Martelac se chargea elle-mme
de l'initier  la science religieuse, dont elle ignorait
encore le premier mot, et l'me de l'enfant s'leva rapidement
sous la pieuse influence de celle qu'elle aima bientt comme
une mre.

La petite-fille du marchand d'antiquits n'avait, au moins,
subi aucune mauvaise direction. N'ayant point vcu au contact
d'enfants trangers et n'ayant gure vu de prs personne autre
que son grand-pre, son intelligence tait une page blanche
encore ou  peu prs, puisqu'elle ne contenait que les
souvenirs loigns et presque illisibles de sa premire
enfance.

Nicolas tait mort depuis quelques mois, quand un matin Mme
Martelac entra dans la chambre de Sarah, communiquant avec la
sienne. La vieille dame tenait une lettre  la main et son
visage tait fort mu. La petite fille, occupe  un devoir
d'criture, laissa en commencement le mot auquel elle donnait
 ce moment-l toute son application et se leva, comprenant
qu'il y avait quelque chose de nouveau.

- Sarah, lui dit sa protectrice, connaissiez-vous le frre de
votre mre?

- Je l'ai vu, vous le savez, un instant seulement, la veille
de la mort de mon grand-pre, comme je vous l'ai racont, mais
j'ignorais qu'il ft mon parent, et c'est seulement aprs ce
triste vnement que j'ai su quel tait cet homme, duquel
j'avais t si effraye.

- Et votre pre, l'avez-vous connu?

- Non, Madame.

- Vous en tes sre? Rappelez bien vos souvenirs.

L'enfant s'arrta un moment pour faire appel  sa mmoire et
rpondit avec assurance:

- Je ne l'ai pas connu. J'ai connu ma mre pendant quelques
annes, mais je ne me souviens pas d'avoir vu prs d'elle
personne autre que mon grand-pre.

- Celui-ci vous a-t-il parl de votre pre?

- Il ne m'a jamais parl d'aucun des membres de ma famille.

Ce n'tait pas la premire fois depuis son sjour chez la mre
du docteur qu'on questionnait ainsi l'enfant; mais elle tait
toujours oblige de faire les mmes rponses, car elle ne se
rappelait rien de ce qui avait eu lieu avant son arrive 
Poitiers avec son grand-pre, et celui-ci n'avait jamais pris
la peine de causer de ses parents avec elle.

- Savez-vous o vous tes ne?

- Non, Madame.

La mre du docteur fit un geste dcourag.

- N'avez-vous dans l'esprit aucun indice pouvant le faire
souponner? Rien ne rveille-t-il vos souvenirs?

- Pas grand'chose, non. Je crois, pourtant, qu'il faisait trs
chaud dans l'endroit o nous tions alors; car, bien que je
fusse toute jeune au moment de mon arrive ici, la diffrence
de temprature me frappa et j'ai, malgr les annes, gard
souvenir de cette impression.

- Vous ne savez rien sur vous-mme? dit Mme Martelac avec
compassion. Vous tes en ce monde comme un pauvre petit tre
tomb on ne sait d'o et uniquement confi  la Providence.

- Pourquoi me faites-vous encore une fois toutes ces
questions? dit Sarah en regardant la lettre tenue par sa
protectrice, se doutant bien qu'il existait un rapport
quelconque entre elle et l'interrogatoire qu'elle subissait.

- Asseyez-vous et je vais vous l'expliquer. Mais nous ne
savons pas grand'chose de nouveau, vraiment! Et ni la justice
ni vos amis ne parviendront  voir clair dans votre histoire
si Dieu n'y met la main.

La petite fille s'assit en face de Mme Martelac, en tournant
vers elle la chaise sur laquelle elle tait au moment de son
entre.

- Vous savez, reprit celle-ci, qu'aprs la mort de votre
grand-pre on trouva, dans sa caisse vide, un billet, dont
alors on vous lut le contenu, esprant pouvoir obtenir de vous
quelques renseignements. Ce billet tait, il est vrai, sign
par M. Larousse, mais il tait bien insuffisant pour clairer
les dmarches de la justice. C'tait une dnonciation contre
son propre fils. Il l'accusait de l'avoir,  deux reprises,
dpouill des valeurs qu'il possdait chez lui et avouait
l'avoir sauv une premire fois en sacrifiant le mari de sa
fille et en le faisant condamner. Ce papier ne contenait ni la
date du premier vol, ni, ce qui sans doute et rendu les
recherches plus faciles, l'endroit o il avait eu lieu et o
votre pre avait subi le jugement. M. Larousse crivit cela
sous l'empire de la colre qui, probablement, dtermina la
congestion dont il est mort; l'criture tait tremble, forme
avec peine et  la hte. Frapp soudainement, il n'eut pas le
temps de relire cette dclaration et de la complter assez
pour permettre de rparer le crime dont il s'tait rendu
coupable en faisant condamner un innocent. Eh bien! par une
inconcevable fatalit, une nouvelle dclaration, celle-l du
coupable lui-mme, est interrompue aussi par la mort. L'aveu
de Marc Larousse ne peut, pas plus que l'crit de votre grand-pre,
nous mettre sur la voie pour retrouver, s'il vit encore,
et pour rhabiliter votre malheureux pre.

- On a retrouv le frre de ma mre? s'cria Sarah.

Mme Martelac lui montra la lettre envoye par le docteur et
qu'elle tenait  la main.

- Robert m'crit ce matin et joint cette lettre  la sienne
afin de nous tenir au courant des vnements ayant rapport 
votre situation. Elle est de M. Hilleret, que vous avez connu
pendant son sjour ici; le plus grand des hasards l'a fait
assister aux derniers moments de Marc Larousse. Aprs avoir
vol  son pre tout ce qu'il pouvait emporter, le misrable
est pass en Algrie, o il s'est mis  faire le commerce avec
les Arabes, se hasardant, parat-il, au milieu de tribus mal
soumises, et courant parfois de grands dangers dans lesquels
l'appt du gain et son humeur aventureuse le poussaient malgr
les avis des colons qu'il connaissait. Il y a quelques jours,
on l'a trouv frapp  mort, aprs avoir t dpouill de tout
ce qu'il portait avec lui. Le dtachement qui l'a rencontr au
moment o il allait rendre le dernier soupir tait justement
command par Jacques Hilleret. Celui-ci l'a, dit-il, prpar
de son mieux  rendre  Dieu son me si coupable, et,  dfaut
du prtre absent dans cet endroit dsert, il a reu ses
dernires confidences et l'aveu de son dsir de rparer son
crime. Malheureusement, il perdit presque immdiatement la
parole, sans avoir pu complter ses renseignements et les mots
prononcs par lui viennent seulement confirmer la dclaration
de son pre.

- Oh! Madame, quel malheur! Si mon pauvre pre vit, je serais
si heureuse de pouvoir le consoler et lui faire oublier
l'horrible injustice ont il a t victime!

- Peut-tre n'existe-t-il plus, ma pauvre enfant. Votre grand-pre
ne vous traitait-il pas comme une vritable orpheline?

- Sans doute et longtemps, ignorant les raisons qu'il avait
pour me le faire croire, je me suis aussi regarde comme
telle; mais aujourd'hui, un secret espoir s'est empar de moi
et je m'explique que mon grand-pre, dans de telles
conditions, ait pu sans aucune certitude me laisser croire 
la mort de mon pre.

Mme Martelac secoua la tte.

- Confions-nous en Dieu! Le docteur fera tout au monde pour
savoir la vrit  ce sujet. Il s'est dj livr  bien des
recherches dans les diffrentes parties de la France; mais
nulle part il n'a obtenu un renseignement sur un condamn de
votre nom.

La petite fille coutait ces paroles, les yeux pleins de
larmes et les mains croises.

- Il faut prier, mon enfant; le ciel nous viendra en aide.
S'il a permis que ces deux tentatives de rparation
demeurassent inacheves, c'est pour nous prouver; mais si
votre pauvre pre existe encore, il vous donnera, je l'espre,
la joie de le revoir.

Sarah couta ces paroles avec cette confiance particulire 
la jeunesse, toujours croyante en l'avenir. Pourtant les mois
s'coulrent, l'anne se passa, une autre lui succda et
Robert n'aboutit  rien, bien qu'il mt tout en oeuvre. Sa mre
et lui finirent par penser que le pre de leur petite protge
tait maintenant dans un autre monde o la justice infaillible
de Dieu rend  l'innocent et au coupable ce qui leur est d.
Toutefois, ne voulant point affliger Sarah, ils continuaient 
l'engager  s'adresser  Dieu pour obtenir la consolation
qu'ils taient impuissants  lui donner, malgr leur active
affection.




CHAPITRE XVI


Deux annes se passrent ainsi. Sarah grandissait  peine,
assez pourtant pour accuser ses quatorze ans. Son visage, aux
teintes dlicates, tait clair par ses yeux noirs dans
lesquels semblait, malgr la gat de son esprit, se reflter
le vague souvenir des tristes annes passes chez son grand-pre.
La vie laisse sa marque indlbile sur notre front et
l'me qui a souffert, ft-ce sans avoir conscience de sa
souffrance, garde une empreinte mlancolique, surnageant
parfois  travers les joies prsentes et leur communiquant une
puissance plus grande en accentuant par le souvenir leur
contraste avec le pass. Un soir, assise devant une table sur
laquelle taient ses livres d'tude, la petite-fille du
marchand d'antiquits apprenait ses leons. Mme Martelac,
place prs de la lampe, dont l'abat-jour rejetait la lumire
sur ses cheveux blanchis et sur son front calme, travaillait
en silence afin de ne pas la troubler.

Le salon avait gard son apparence austre, la mre de Robert
ayant tenu  ce que rien de la fortune de sa pupille ne vnt
apporter le luxe dans son intrieur. Elle valuait ses soins
et son affection trop haut pour en retirer un avantage
matriel et pensait en tre paye par la tendresse de l'enfant
et par la joie de la former  une vie utile et srieuse.
Sarah, indiffrente  un confortable qu'elle n'avait jamais
connu du vivant de son grand-pre, acceptait avec
reconnaissance la place qu'on lui faisait  ce foyer.

Quand elle sut ses leons, appuyant le coude sur la table et
le menton dans sa main, elle regarda sa compagne en silence.
Aucun bruit ne troublait la tranquille soire des deux femmes;
dans la rue, des chants se faisaient entendre, adoucis par
l'loignement, et le cloches de l'glise de Notre-Dame,
sonnant le couvre-feu, dominaient les derniers bruits de la
journe arrive  sa fin. Mme Martelac et Sarah ne voyaient
personne, elles sortaient rarement, sauf pour la promenade de
chaque jour, conseille par Robert pour la sant de l'enfant.
La mre du docteur se donnait entirement au devoir qu'elle
avait accept et, surveillant l'ducation de la petite fille,
elle avait loign au moins pour quelques annes les relations
qui eussent pu la distraire de cette surveillance.

Sarah se trouvait parfaitement heureuse et n'ambitionnait
aucune distraction nouvelle. Elle avait vou  sa protectrice
une tendresse profonde qui s'tait tout naturellement
implante dans son coeur au contact de cette me leve et
douce.

Mme Martelac, levant les yeux et la voyant immobile, lui dit:

- A quoi pensez-vous, Sarah?

- Je pense, Madame, que le docteur, avec toute l'apparence de
la force, vous ressemble par la douceur.

- A quel propos dites-vous cela?

- Je pensais  lui et je ne puis le faire sans songer  sa
bont  mon gard et  l'gard de tous ceux qui ont besoin de
lui.

- Oui, il est bon, c'est vrai, dit Mme Martelac avec
conviction.

- Il le prouve en toutes circonstances. Tenez,  son dernier
voyage ici, il y a deux mois, je l'ai vu soigner Catherine
lorsqu'elle s'est cass le bras, j'ai t frappe de sa
douceur en le soignant.

- Il aime beaucoup notre fidle domestique.

En disant cela, la mre du docteur s'tait remise  son
travail.

- N'tes-vous pas heureuse d'avoir un fils comme celui-ci?
repartit Sarah.

Mme Martelac laissa son ouvrage appuy sur ses genoux et
releva la tte; un fier sourire clairait son regard.

- Certainement, c'est un coeur excellent, noble et droit.

- Et un homme remarquable! reprit l'enfant avec chaleur. On
dit qu'il est dj clbre.

A ce moment, un coup de sonnette fit tressaillir les deux
femmes.

- Qui cela? s'cria Sarah.

Elle s'tait leve brusquement, mais elle retomba sur son
sige en voyant la porte s'ouvrir. Celui dont elle venait de
parler entrait dans le salon.

- Toi, Robert! quelle bonne surprise!

Mme Martelac s'tait leve et serrait le jeune homme dans ses
bras.

La mre et le fils avaient toujours t intimement unis. Le
docteur, arriv  la maturit de l'ge, chrissait et
respectait celle qui, demeure veuve et dans une position
prcaire, avait su se sacrifier cependant de longues annes
pour lui fournir mes moyens de terminer ses tudes et de
parvenir  la situation qu'il avait conquise. Il avait pour
elle des gards attendris et touchants; la vieille dame se
sentait rcompense de son amour par la profonde tendresse de
ce fils, l'unique consolation de sa vie triste et isole. Ses
succs, dont le retentissement arrivait jusqu' elle, lui
faisaient prouver ce lgitime orgueil de l'heureuse mre d'un
homme esclave du travail et du devoir et dont les hautes
facults sont noblement employes.

Les regards du docteur rayonnaient d'une joie sincre tandis
qu'il tenait dans les siennes les mains de sa mre et lui
disait tendrement:

- Je suis si heureux de cette occasion de vous revoir! J'ai
t appel  quelques lieues d'ici pour soigner un richissime
vieillard qui a eu la malencontreuse ide de venir tomber
malade  la campagne. A Paris, il est de mes clients et
prtend tre ici consciencieusement empoisonn par le mdecin
de son village, bien que le brave homme ait l'intention de le
soulager et fasse de son mieux pour y arriver. Mais l'usage de
la fortune rend parfois fantasques certains caractres, et mon
malade est de ce nombre; il maltraite son docteur de campagne
et me suppose le pouvoir de le rendre immortel. Bref, il m'a
fait venir ce matin, esprant que je puisse lui rendre un peu
de ce que les annes en s'accumulant sur sa tte lui ont
enlev, c'est--dire les forces de l'ge mr. Je me suis
chapp de son chteau, o il m'a accueilli comme le Messie,
car ce nabab a une peur horrible d'abandonner les biens de ce
monde, et j'ai pu venir passer quelques heures avec vous.

Tandis qu'il parlait, Sarah n'avait pas fait un mouvement. Ses
yeux fixs sur lui l'examinaient avec un curiosit admirative
 laquelle, absorb par la joie de revoir sa mre, il ne fit
pas attention au premier abord. Quand enfin il se tourna vers
elle, elle baissa la tte en rougissant.

- Eh bien! Sarah, vous ne me dites pas bonjour? dit-il en lui
tendant la main.

Elle y mit la sienne avec un embarras visible. Son visage
recevait en plein la lumire de la lampe et Mme Martelac
remarqua cet embarras.

- Pourquoi rougissez-vous ainsi, mon enfant? demanda-t-elle
tonne.

- Redevenez-vous aussi sauvage que le jour o Jacques Hilleret
et moi, nous vous avons inopinment surprise dans le magasin
de votre grand-pre? dit Robert en plaisantant. Ou m'avez-vous
oubli au point de ne plus me reconnatre?

- Je ne vous ai point oubli! dit vivement la petite fille; je
parlais de vous au moment o vous tes arriv. Mais... Elle
s'arrta et rougit.

- Mais quoi? reprit Mme Martelac en insistant et sans
comprendre un accs de timidit peu ordinaire chez sa pupille.

La petite-fille de Nicolas avait en effet abandonn depuis
longtemps l'attitude craintive qui lui tait habituelle
pendant sa vie chez le vieil avare. Heureuse et aime depuis
lors, elle avait facilement laiss s'ouvrir son esprit et son
coeur; aprs avoir t comprime durant son enfance, sa nature
expansive avait maintenant de joyeux lans de confiance qui
faisaient le charme de son intimit.

- Allons, qu'avez-vous? Regardez-moi.

Robert avait pris une chaise basse et s'tait assis prs de sa
mre, en face de Sarah, qu'il examinait en lui parlant ainsi.

- Je n'ose pas, dit-elle, en dtournant son regard devant ces
yeux interrogateurs.

- Pourquoi?

Elle garda le silence.

- Ne sommes-nous plus amis?

Il lui tendait de nouveau la main.

- Oh! si, dit-elle avec un vague sourire et en baissant la
tte.

- Eh bien, alors?

Il attendait la rponse, elle hsita un instant.

- Voil! dit-elle enfin franchement, mais sans oser le
regarder en face. Vous tes, a-t-on dit l'autre jour devant
moi, un homme illustre et cette pense me rend maintenant
timide en votre prsence.

Une lgre rougeur passa sur le visage de Robert. Si grand, si
fort qu'il soit, le coeur humain reste sensible  la louange
surtout lorsqu'elle sort de lvres innocentes qu'on ne peut
souponner de mesquins calculs. Le jeune docteur sourit, et ce
sourire illuminant son regard y ajouta une nuance de bont qui
donnait  cet homme austre un attrait irrsistible.

- Illustre! Attendez mes cheveux blancs, chre enfant, pour
croire  un pareil loge, dit-il. Puis, quand cela serait,
deviendrions-nous trangers?

Il y avait dans son ton un lger reproche.

- Non, vous avez t trop bons pour moi, rpondit Sarah,
surmontant enfin le premier mouvement d'embarras. Votre mre
et vous, je vous aimerai toujours.

- A la bonne heure! dit Mme Martelac, je vous retrouve comme 
votre ordinaire; j'tais droute par cet accs inusit de
timidit. Vous nous aimez, dites-vous, enfant? Vous avez bien
raison, car nous vous le rendons de tout notre coeur.

- Quelle singulire personne vous faites! reprit Robert en
riant. Vous tes, je crois, seule de votre espce.

- Ce n'est pas ma faute! rpondit Sarah d'un air attrist.

- Oh! je n'ai pas l'intention, en faisant cette remarque, de
vous adresser un reproche, repartit aussitt le docteur. Au
contraire, je suis heureux de constater en vous ces
particularits; je dteste la banalit, et j'aime bien vous
voir ainsi, pourvu que vous gardiez et dveloppiez mme, sous
l'influence de ma mre, les charmantes qualits de votre
esprit et de votre coeur.

- Ces nuances personnelles chez Sarah, et grce auxquelles
elle ne ressemble  aucune autre, tiennent sans doute, dit Mme
Martelac, au milieu et  l'isolement  peu prs complet o
elle a t leve; mais nous en ferons, tu verras, une trs
bonne et trs aimable jeune fille.

Elle regardait avec une affectueuse indulgence l'enfant, dont
la figure souriante gardait encore une teinte rose, dernier
vestige de timidit.

- Je n'en doute pas, rpondit le docteur avec conviction, en
fixant sur Sarah ce regard grave, qui semblait fouiller aussi
profondment le coeur humain que son scalpel l'tre physique de
ses semblables.

Cette fois, la petite fille ne dtourna pas les yeux et
soutint l'examen de Robert avec cette confiante franchise de
l'me innocente et n'ayant rien  cacher.

- Comment va Anne? demanda Mme Martelac  son fils lorsque la
conversation eut pris un autre cours.

- Bien, mais son mari est souffrant depuis quelque temps.

- La pauvre enfant! Sa vie est-elle ce qu'elle la dsirait au
moins?

- Non, je crois; elle est svre et ne doit gure lui offrir
les plaisirs qu'elle enviait. Mme avant d'tre malade, M.
Tissier tait d'humeur morose et retenait sa femme dans son
intrieur, dont il lui permettait rarement de sortir et jamais
sans tre accompagne par lui.

- Cela a d lui sembler dur?

- Je le pense; d'aprs les ides nonces par Anne jadis, elle
ne devait pas tre prpare  une semblable existence et a d
avoir de la peine  se faire  cette vie de recluse.

- Les vois-tu souvent?

Elle levait la tte vers Robert, afin d'examiner son visage,
dont l'expression s'tait attriste.

- Trs rarement. Mes occupations ne me permettent pas de
relations suivies.

- Est-elle toujours la mme?

- Je la crois devenue plus srieuse. Sans doute, l'atmosphre
dans laquelle elle vit forcment influe sur son esprit. Son
mari est loin d'tre un homme ordinaire, et son contact oblige
Anne  oublier un peu les petites vanits que vous lui
reprochiez autrefois de tant aimer. Elle voit peu de monde et
seulement de vieux savants, amis de M. Tissier.

- Que sont devenus ses rves d'lgance et d'amusements? dit
Mme Martelac pensivement.

- Ils ont t cruellement dus, au moins pour les amusements;
car son mari ne lui refuse aucun luxe d'intrieur.

- Et ton ami, M. Hilleret, donne-moi de ses nouvelles? dit
tout  coup la mre du docteur.

- Il vient d'tre promu au grade de capitaine et persiste 
rester loin de nous.

Puis il ajouta plus bas, et tandis que Sarah se levait pour
aller chercher,  l'extrmit du salon, un travail qu'elle
voulait continuer:

- J'ai souvent pens qu'il et mieux fait de ne pas partir.
Peut-tre Anne n'et-elle pas alors consenti  pouser M.
Tissier?

Mme Martelac secoua la tte.

- Peut-tre. Il y avait certainement, entre elle et lui, un
commencement de sympathie qui et pu triompher de la vanit de
ta cousine. Mais,  ce moment-l, le devoir de M. Hilleret
vis--vis de toi tait de partir. Il savait ta passion pour
Anne et ton espoir de l'pouser. S'il et eu la faiblesse de
rester prs d'elle, tu n'eusses pu t'empcher de le blmer...

- Et de lui garder malgr moi un peu de rancune, hlas! La
nature humaine est bien mesquine, malheureusement!

- Pas toujours, reprit vivement la mre; et tu aurais su, je
n'en doute pas, te montrer gnreux comme Jacques lui-mme a
su le faire; car il a agi noblement.

- C'est vrai, rpondit le jeune docteur, et je l'en estime et
l'en aime davantage. Mais, aujourd'hui, je juge diffremment
la chose, et je comprends qu'il convenait mieux que moi au
bonheur d'Anne.

Mme Martelac regardait son fils. Sur son large front, il y
avait certainement un peu de mlancolie, mais non plus ce
chagrin profond qu'elle y avait vu quelques annes auparavant,
lorsqu'il avait d renoncer  pouser sa cousine. Elle avait
craint de plus longs regrets et se flicita de le voir en voie
de gurison.

- Pourquoi ne te marierais-tu pas  ton tour? lui dit-elle
doucement.

Il tressaillit, comme si une telle pense lui tait
douloureuse.

- Ma mre, ne me parlez jamais de cela! dit-il simplement et
avec une expression de prire.

Sarah revenait prendre sa place, munie de son ouvrage; Mme
Martelac baissa la tte sur le sien, ne voulant pas, devant
l'enfant, continuer cette conversation.

- La blessure saigne encore, se dit-elle intrieurement. Comme
il l'aimait!

Involontairement, elle en voulait  la jeune femme d'avoir
mconnu un amour si sr, et dont tant d'autres se fussent
montres fires; elle lui en voulait surtout de la souffrance
impose  son fils. Et pourtant, elle le sentait bien, Anne
n'tait pas la femme qu'il et fallu  Robert, et non
seulement elle lui et pardonn, mais elle l'et remercie de
l'avoir repouss si le docteur s'tait heureusement mari. De
telles contradictions sont frquentes dans le coeur des mres;
leur amour exclusif n'admet pas que leurs enfants puissent
n'tre pas apprcis par tous comme ils le sont par elles-mmes.




CHAPITRE XVII


Il pleut depuis plusieurs jours. Sarah, ge maintenant de
dix-huit ans, erre dans la maison, s'arrtant  chaque fentre
pour regarder tomber cette pluie diluvienne, qui voile
l'horizon et forme une nappe unie et grise, d'un aspect fort
peu rcratif, trouve-t-elle.

- Vraiment, les belles-filles de No taient bien pardonnables
si elles taient animes de sentiments mlancoliques pendant
leur sjour dans l'arche! s'crie-t-elle enfin.

-Oui, mais elles devaient prouver aussi une profonde
reconnaissance envers Dieu, en se sentant, grce  Lui, 
l'abri d'une averse de quarante jours! rpond en riant Mme
Martelac, installe prs de la fentre et essayant, avec le
concours de ses lunettes, de lutter contre le jour obscurci
par la pluie, pour excuter une reprise difficile.

- C'est vrai. Absolument comme moi, je dois tre
reconnaissante d'avoir t recueillie dans cette chre vieille
maison.

Sarah professe pour l'antique demeure si laide des Martelac un
culte presque aussi respectueux et presque aussi ardent que
celui du docteur.

- Songez donc! J'ai t bien heureuse de trouver cet asile au
lieu de rester au dehors, o j'aurais t, pauvre petite
abandonne, submerge par cette grande mer du monde!

En disant cela, elle vient s'agenouiller devant Mme Martelac,
et, d'un geste caressant, enserre dans les siennes la main qui
travaillait, et dont elle arrte le mouvement.

La mre du docteur rpond  cette caresse en baisant le front
de la jeune fille.

- Que serais-je devenue sans vous, mon Dieu?

- La Providence, toujours bonne et compatissante, a mis Robert
sur votre chemin.

- Et il m'a amene  vous, qui m'avez si gnreusement fait
place  votre foyer et m'avez reue ici comme votre enfant.

- Ce dont je suis bien rcompense par votre affection, Sarah!

Les deux femmes demeurent un instant silencieuses: la plus
jeune, appuye avec confiance sur le fauteuil de sa compagne,
garde dans ses mains celle de Mme Martelac, et celle-ci passe
doucement sa main reste libre sur les cheveux de sa fille
d'adoption.

- Robert arrive ce soir, dit-elle enfin en tirant de sa poche
une lettre reue un instant auparavant.

La physionomie de Sarah s'claire d'un joyeux sourire.

- Etes-vous contente? demande la mre du docteur.

Sarah baisse lgrement la tte en rpondant:

- Certes, oui, je suis heureuse de le revoir!

- C'est un de vos amis, n'est-ce pas?

- Le meilleur de tous! rpond Sarah avec chaleur et en
redressant son charmant visage, couvert en ce moment d'une
vive rougeur.

Ses yeux se lvent vers son interlocutrice, et celle-ci y lit
sans doute quelque chose qui lui fait plaisir; car elle
embrasse de nouveau la jeune fille et dit d'un ton bas et
srieux, comme se parlant  elle-mme:

- Dieu mne tout  bien; confions-lui l'avenir.

- Quand je dis le meilleur, reprend Sarah sans remarquer ces
paroles, je ne vous oublie pas pourtant; mais vous n'tes mme
plus une amie pour moi, chre Madame. Il me semble tre votre
enfant.

- Vous avez raison. Je me sens une tendresse maternelle pour
ma chre petite orpheline.

Ce dernier mot amne une expression pnible dans les grands
yeux sombres de Sarah. Elle a appuy ses deux mains croises
sur les genoux de sa protectrice et dit avec hsitation:

- Orpheline? Le suis-je? Les annes ont beau s'couler,
j'attends et j'espre toujours.

- Hlas! ma pauvre enfant, vous le savez, toutes les dmarches
de Robert demeurent sans rsultat. N'ayant aucun indice pour
nous guider, ignorant absolument le lieu de votre naissance,
nous ne trouvons rien. J'en ai peur, il faut vous rsigner.
Votre pauvre pre est mort sans doute et Dieu l'aura, dans une
vie meilleure, consol de l'horrible injustice dont il a t
victime dans celle-ci.

- Je ne puis le croire. Je dsire tant le retrouver!

Mme Martelac n'insista pas. Elle savait combien,  l'ge de
Sarah, il est difficile d'abandonner une esprance et de
croire que la vie nous refusera la ralisation de nos souhaits
les plus ardents.

A cet instant, la porte s'ouvrit et une jeune femme en deuil
entra dans le salon. Sarah se leva vivement et vint  elle
avec affection.

- Anne, combien vous tes aimable de braver ce dluge pour
venir nous voir! Vous ressemblez vraiment  la colombe de
l'arche.

La nouvelle venue la regarda, tonne de cette comparaison:

- Oui, il y a un instant, cette pluie persistante me faisait
penser  la famille de No et j'essayais de me rendre compte
des sentiments qu'elle a d prouver pendant quarante jours de
rclusion. Venez-vous comme la colombe nous annoncer enfin la
cessation de ce nouveau dluge?

Avec cette facilit d'impressions qui est l'apanage de la
jeunesse, le visage attrist de Sarah a repris  l'arrive
d'Anne son expression souriante.

- Malheureusement non, dit celle-ci, le ciel est encore tout
noir et ne semble pas dispos  fermer immdiatement ses
cataractes; nous aurons, sans doute, plusieurs heures de pluie
et je ne puis, malgr ma bonne volont, vous donner aucun
espoir sous ce rapport. Vous tes donc condamne  rester
enferme,  moins que, comme moi, vous n'affrontiez cette
averse et ne vous hasardiez dans la rue malgr les ruisseaux
qui y coulent.

- Mieux vaut rester ici alors, puisque vous avez eu le courage
de venir nous trouver, rpond Sarah en amenant la jeune femme
 un fauteuil prs de Mme Martelac. Nous profiterons de votre
aimable visite et nous en jouirons en comparant notre sort 
celui des belles-filles de No, lesquelles n'avaient pas une
ressource de ce genre pour faire agrablement passer le temps.

S'installant ensuite sur une petite chaise entre Anne et sa
tante, elle demeure comme absorbe devant la beaut de Mme
Tissier, beaut en plein panouissement et qui emprunte un
clat adouci au deuil dont elle est revtue.

Anne, veuve depuis un an ou deux, est revenue habiter avec son
pre. Elle n'a point t heureuse au milieu de ce luxe,
ambition de sa jeunesse, et a souvent regrett sa vie simple
mais libre de la province. M. Tissier tait un matre svre
qui la parait comme une idole  laquelle il refusait des
adorateurs; il l'avait tenue dans un isolement absolu par
jalousie et par gosme. Etant souffrant et d'humeur
mlancolique, il ne permettait pas  sa femme d'aller chercher
des distractions qu'il ne pouvait pas partager, si innocentes
fussent-elles. Ces quelques annes de mnage s'taient donc
passes pour Anne dans un somptueux appartement dont elle
franchissait rarement le seuil.

Que ft devenue la jeune femme si elle n'et trouv aucune
ressource contre l'ennui? Heureusement, si son coeur paraissait
dessch par l'ducation, s'il tait rest ferm aux bonnes et
nobles inspirations, si la vanit, prenant la direction de sa
vie, l'avait amene aux bas calculs auxquels elle avait tout
sacrifi, Anne tait bien jeune encore et son esprit tait
bien peu form au moment de son mariage avec M. Tissier.
Celui-ci, homme instruit et grave, s'il n'avait pas su lui
donner le bonheur, avait au moins eu l'avantage de l'lever 
son contact.

Anne tait intelligente, et, dans la svre retraite 
laquelle elle s'tait subitement trouve condamne, elle avait
rflchi et avait compris le vide de ses aspirations vers le
plaisir. Souvent, son mari l'avait prie de lui faire la
lecture; elle s'y prta d'abord  regret, son esprit n'ayant
jamais eu l'habitude de s'arrter  rien de srieux; peu 
peu, l'effort qu'elle tait oblige de faire pour obir fut
moins pnible et elle finit par y prendre got. Ces lectures
variaient de sujets, mais gnralement M. Tissier les
choisissait graves et chrtiennes, car il appartenait  une
famille svrement attache  ses devoirs religieux et de
laquelle il conservait pieusement les convictions.

Transporte dans un pareil milieu, la pauvre Anne avait
longtemps pleur ses illusions et avait, au premier abord,
essay de se rvolter et d'imposer sa lgret comme une loi
dans la demeure de son mari; elle s'tait heurte  une
volont ferme de la part de celui-ci et avait d courber la
tte, regrettant en secret la folie de sa vanit. Puis, un
jour, elle avait eu entre les mains un de ces ouvrages communs
aujourd'hui qui racontent les sublimes dvoments de quelques
mes voues aux oeuvres de charit. Ane avait dvor le livre;
elle l'avait lu les larmes aux yeux et son me, non pas morte,
mais endormie, avait secou son engourdissement. Le
rayonnement de la charit avait renouvel le miracle du Matre
et rveill dans son sommeil celle qui paraissait morte aux
yeux de tous. La lumire se levant, elle tait venue
docilement vers la lumire.

Qui dira le bien accompli par l'exemple? Et quels ravissements
donneront aux mes des saints les cris de reconnaissance qui
leur viendront de tous les sicles de la part de ceux
qu'entrane sur leurs traces le rcit de leur vie!

Les cts srieux du caractre d'Anne prirent le dessus et la
firent sortir de l'engourdissement o l'avaient assoupie
l'orgueil de sa beaut et l'gosme de sa nature. Etonne
d'abord en dcouvrant un monde nouveau et dont son ducation
ne lui avait pas laiss souponner l'existence, elle demeura
comme aveugle en face de l'horizon ouvert devant son
intelligence. Puis, quand, jetant les yeux vers sa jeunesse
pour y retrouver ses penses et ses joies d'autrefois, la
jeune femme se sentit humilie d'avoir pu se contenter de
pareils enfantillages, elle mesura le chemin parcouru, et
comprit qu'il y a pour l'me humaine un bonheur plus lev et
plus complet que l'amusement de la vanit et la distraction
des futilits de la vie.

Quand son mari mourut, Anne abandonna sans regret Paris, o
jadis elle rvait de briller, et vint retrouver son pre 
Poitiers; l'immense fortune que lui avait lgue M. Tissier
lui permit  son tour de faire du bien.

Sarah l'a souvent vue agenouille  une messe matinale et
priant avec ferveur; la jeune fille s'est prise d'amiti pour
la belle et riche veuve, dont la vie semble dsormais
consacre  la charit. Jamais, avant son mariage, Anne
n'avait song  se rapprocher de Dieu. L'imagination pleine de
vanits, elle se contentait d'une religion superficielle. La
Providence l'avait attendue au dsenchantement prouv dans
cette union et elle tait devenue srieuse et chrtienne, tout
en conservant une teinte attriste, suite de la dception
subie par sa jeunesse.

- Ne soyez jamais ambitieuse, avait-elle dit un jour  Sarah.
La fortune ne suffit pas au bonheur.

- N'avez-vous pas t heureuse, vous? demanda la jeune fille.

Anne soupira et dit avec regret:

- J'aurais pu l'tre!

Quel souvenir avait alors mis des larmes dans les beaux yeux
qui se dtournaient pour les cacher?

Sarah n'osa questionner. Elle tait bien enfant encore pour
tre la confidente de la jeune veuve, et, tout en lui donnant
une sincre affection, la petite-fille de Nicolas Larousse se
sentait parfois un peu intimide en face de cette grande et
belle personne, plus ge qu'elle de plusieurs annes.

- Savez-vous ce que je pense? dit-elle un peu aprs le dpart
d'Anne, quand celle-ci, voyant la pluie cesser un instant, en
profita pour quitter sa tante et son amie.

La jeune fille, laissant retomber le rideau quelle avait
soulev pour regarder dans la rue, se tournait vers Mme
Martelac.

- Je ne sais, petite, dit la vieille dame. Ce doivent tre des
choses bien graves, car, depuis le dpart d'Anne, vous
paraissez absorbe dans de srieuses rflexions.

- Trs graves, en effet! repartit Sarah en secouant le tte.
Il s'agit de l'avenir.

- Ah! seriez-vous prophte?

- Peut-tre! En ceci, du moins.

- Vous m'intriguez. Et dites-moi, je vous prie, ce que
dcouvre dans l'avenir votre jeune sagesse?

- Eh bien! Anne et le docteur se marieront, vous verrez.

- Chacun sparment, je le crois, rpondit la mre de Robert
en souriant; je l'espre pour mon fils, et Anne est jeune,
riche et belle, cela en fera tout naturellement un parti trs
recherch.

- Non, pas sparment, mais ensemble!

La figure de Sarah avait une singulire expression, tandis
qu'elle accentuait ces derniers mots; elle souriait, mais ses
yeux, incapables de tromper, dmentaient ce sourire.

- Pourquoi cela? demanda Mme Martelac.

- Elle est si belle!

La jeune fille ajouta en se rapprochant:

- Le croyez-vous?

Son interlocutrice arrta un instant son travail pour la
regarder et demanda:

- En seriez-vous contente?

Sarah rougit, hsita un instant et tourna brusquement la tte
en disant:

- Pourquoi non? Je souhaite de tout mon coeur qu'il soit
heureux.




CHAPITRE XVIII


Anne et Sarah reviennent ensemble de la messe; la jeune femme
ramne sa petite amie jusqu'au seuil de la maison de Mme
Martelac, et elles s'arrtent toutes les deux au bas du
perron.

- Entrez-vous un instant? demande Sarah.

- Non, merci, j'ai deux personnes  voir ce matin, je leur ai
promis ma visite et je tiens  ne pas leur manquer de parole.

- Ce sont des pauvres? Je suis sre d'avoir devin, n'est-ce
pas? Toutes vos matines se passent ainsi  distribuer vos
aumnes; sans compter celles que vous rpandez par des mains
amies! Aussi, la suprieure de nos Soeurs parle de vous avec
enthousiasme, car depuis votre retour au pays elle peut, grce
 votre gnrosit, secourir largement ses clients.

- Il m'est si facile maintenant de lui aider [sic]  faire du
bien! rpond Anne en rougissant. Ce n'tait, pourtant, gure
le but que j'ambitionnais jadis en dsirant une grande
fortune! ajouta-t-elle avec un peu de mlancolie.

- Le bon Dieu se sert de tous les moyens pour nous amener 
Lui.

- Oui. Il m'a fait comprendre la folie de mon amour pour le
luxe, et en voyant de prs certaines misres, j'ai honte
d'avoir, pendant quelques annes, sacrifi tant d'argent 
cette passion dont j'tais esclave.

- Vous rachetez cela aujourd'hui.

- J'essaie! dit Anne en souriant. Allons, je vous quitte, j'ai
 peine le temps de faire mes deux courses avant le djeuner
de mon pre.

- Vous verra-t-on tantt?

- Je ne pense pas, je veux finir un travail press et ne
sortirai probablement pas. Adieu.

Sarah serre la main que lui tend son amie; elle monte le
perron et lve le bras vers la sonnette, quand tout  coup,
se souvenant d'avoir oubli quelque chose, elle se retourne
vivement et fait un petit appel. Anne,  peine loigne de
quelques pas, revient aussitt.

- J'oubliais de vous dire que M. Hilleret vous fait prsenter
ses hommages.

- M. Hilleret?

Anne rougit en prononant ce nom, mais Sarah continue sans le
remarquer:

- Il a crit  Mme Martelac et lui parle de vous.

- Que dit-il?

Les beaux yeux de la jeune veuve se lvent avec intrt vers
celle qu'elle interroge. Cette dernire, place sur la marche
la plus leve du perron, se penche sur la rampe, au pied de
laquelle Anne s'est approche, et elles parlent  voix basse,
car la rue est en mouvement. Les enfants s'y battent en toute
libert et les femmes des ouvriers vont et viennent, les unes
afin de les ressaisir pour procder  leur toilette, les
autres pour entourer les petites charrettes des marchands et
acheter, aprs un long marchandage, les denres ncessaires 
la vie de chaque jour.

- Il semble s'intresser vivement  vous et demande beaucoup
de dtails sur votre nouvelle existence depuis votre veuvage.
Mme Martelac vous racontera cela  votre prochaine visite.
Peut-tre mme ai-je fait une indiscrtion en vous en parlant
la premire. Voil ce que c'est que la beaut! reprend la
jeune fille en riant; elle laisse des souvenirs ineffaables.
Il ne vous a pas vue depuis cinq ou six ans et il se souvient
si bien de vous!

- Simple curiosit! dit Mme Tissier en affectant
l'indiffrence.

- Qui sait?

Sarah dit ce mot uniquement pour taquiner son amie, car elle
attache peu d'importance  l'intrt manifest par Jacques
Hilleret et associe toujours dans sa pense la vie de la belle
veuve avec celle du docteur.

Anne secoue la tte en souriant, et le bruit de la rue
devenant assourdissant, grce  un embarras de charrettes dont
les conducteurs s'injurient et se disputent,  la grande joie
des commres accourues sur le seuil de leurs portes pour
assister  ce tapage, elle serre de nouveau la main de Sarah
et reprend sa marche. Son front est baiss;  travers le petit
voile de tulle bord de crpe qui couvre son visage, on peut
lire sur ses traits une expression srieuse et un peu triste,
en rapport avec sa toilette de deuil. Pourtant, quelque chose
s'est rveill dans son coeur, un souvenir, un espoir de ses
vingt ans. Elle se demande si, par hasard, la vie, dans ses
changements rapides, ne pourrait ramener  sa porte le
bonheur entrevu autrefois.

Elle est veuve depuis deux annes, et la pense d'un mari pour
lequel elle n'a jamais d prouver aucun amour ne saurait
l'empcher de songer parfois  une vision de sa jeunesse,
vision trop promptement vanouie, sympathie  peine bauche
et brusquement brise sans qu'Anne en ait alors devin le
vritable motif.

Tout en songeant ainsi, Anne marchait. Elle releva la tte en
passant devant une chapelle, dont la porte grande ouverte
laissait apercevoir l'autel avec ses cierges allums. Derrire
l'autel, le soleil embrasait un vitrail enchss dans une
fentre troite et haute et jetait ses rayons dans le calme
recueilli du lieu saint. On disait une messe, et de rares
fidles, dissmins dans la nef, inclinaient la tte avec
pit. La petite cloche de l'enfant de choeur rsonna, et,
pousse par un mouvement instinctif, Anne rpondit  son appel
en entrant dans l'glise.

L, elle s'agenouilla un instant, et, la tte dans ses mains,
elle s'abandonna  Celui qu'elle avait appris  connatre et
dont l'amour trace paternellement la voie devant chacune de
ses cratures.

Dans l'aprs-midi, malgr ce qu'elle avait dit  Sarah, Mme
Tissier vint voir sa tante. Elle prtexta la beaut de la
temprature l'invitant  sortir pour s'expliquer  elle-mme
ce changement dans ses projets et remit  un autre jour 
terminer le travail press dont elle avait parl  son amie.
Celle-ci, n'attendant pas sa visite, venait de sortir avec
Catherine au moment o elle arriva chez Mme Martelac. La mre
du docteur tait donc seule, et, au fond, sa nice en prouva
une sorte de contentement, prfrant recevoir les commissions
de Jacques Hilleret sans sentir le regard intelligent de Sarah
arrt sur son visage.

Les deux femmes causrent un moment de choses indiffrentes,
et Anne se garda bien d'aborder le sujet auquel elle pensait
depuis le matin.

Etait-ce simple curiosit si elle avait tenu  s'assurer au
plus tt de ce que Jacques Hilleret disait  son sujet? Non,
sans doute, car elle tressaillit et rougit comme un enfant
quand sa tante lui dit tout  coup:

- Anne, te rappelles-tu M. Hilleret?

- Certainement, ma tante. C'tait l'ami de Robert.

- Et peut-tre un peu le tien?

- Peut-tre oui, rpondit Mme Tissier en souriant. Du moins,
il s'en fallait bien peu qu'il le devnt quand il se dcida
subitement  permuter pour aller en Algrie.

- Sa rsolution fut prompte, en effet, et gnreusement
excute.

- Se plat-il un peu l-bas?

- Hum! Se plaire? Je ne sais pas si le pauvre garon s'y est
jamais beaucoup plu!

- Alors, pourquoi ne demande-t-il pas  rentrer en France?

Mme Martelac regarda un instant sa nice et rpondit:

- Il ne demanderait, sans doute, pas mieux que de faire des
dmarches pour revenir si...

- Si? reprit la jeune femme en se penchant vers elle.

- Eh bien! si on l'y invitait srieusement et s'il pouvait
esprer voir se renouer une sympathie qu'il a d fuir
autrefois.

Mme Tissier appuya son beau front sur sa main, rflchit
quelques minutes et finit par dire:

- Ma tante, je n'ai rien  vous cacher. Vous avez devin et
mieux compris que moi alors le sentiment clos dans mon me.
J'tais trop lgre  ce moment-l pour apprcier la
dlicatesse des sentiments de M. Hilleret, et je ne vis
d'autre remde  ma dception que de m'tourdir dans l'clat
de la fortune. Pourtant, le sentiment par lequel j'tais
attire et pu m'pargner des regrets et j'eusse t meilleure
si j'avais eu le temps de m'y laisser aller. Mais M. Hilleret
le partageait-il srieusement?

- Cela est  croire, mon enfant. Tu ne saurais douter d'un
amour qui a survcu  une longue absence? D'ailleurs, voici la
meilleure preuve de la fidlit de ce souvenir.

Mme Martelac dplia la lettre de Jacques, demeure sur la
table prs d'elle, et montra  sa nice un passage qu'elle
s'tait abstenue de lire devant Sarah:

"Dites-moi si Robert aime encore sa cousine, chre Madame?
D'aprs ses rares lettres, il me semble avoir oubli peu  peu
la dception de sa jeunesse. Pourtant, elle est si belle! Et
je crois que son cher cousin, malgr sa grande intelligence,
ne se rendait pas un compte exact de la richesse de cette
nature un peu dprime peut-tre par l'ducation, mais
susceptible de subir une meilleure influence. Il me semble
difficile de l'oublier, et maintenant que je la sais veuve,
j'y pense souvent. Mais c'est folie, n'est-ce pas? Et elle-mme
a srement oubli le jeune officier jadis si dispos 
l'aimer follement!"

Anne parcourut ces lignes et son visage laissa parfaitement
lire  Mme Martelac la joyeuse surprise prouve par elle.

- Robert est guri, dit-elle, et je le mritais. Je n'tais
pas digne de lui.

- Mais son ami semble ne pas tre guri, lui, et parat ne pas
dsirer de l'tre. Tu connais ses qualits?

- Oui, Robert l'estime et si je n'ai pas su apprcier les
avantages suprieurs de mon cousin, du moins j'ai pleine
confiance dans son jugement.

- Alors quelle rponse dois-je faire?

Anne se leva comme pour partir et dit avec un peu d'embarras:

- Probablement, s'il prenait un cong pour revenir en France,
il ne repartirait pas seul.

- M'autorises-tu  lui donner cet espoir? Sa fortune n'est
plus  comparer avec la tienne, fit observer Mme Martelac,
croyant devoir faire rflchir sa nice.

- Oh! la fortune! rpondit celle-ci avec une expression
triste, je ne l'apprcie plus autant qu'autrefois! Et elle
psera bien peu dans ma dcision!

- Je puis donc lui crire de demander un cong?

- Aprs tout, oui, dit Anne en hsitant. J'ai prouv un vrai
regret quand il a quitt la ville et je n'ai eu  l'gard de
personne autre au monde un sentiment analogue.

- Il tait alors conduit par un scrupule de dlicatesse et ne
voulait pas aller sur les brises de Robert, dont il
connaissait l'amour pour toi.

Anne tait pensive. Elle tendit la main  sa tante et dit:

- Oui, dans mon enfance, il y avait eu des projets forms dans
notre famille et j'ai t coupable vis--vis de Robert. Mais
il tait trop parfait pour moi, et Dieu, dans sa misricorde,
s'est servi de mon orgueil lui-mme pour m'amener  une vie
plus srieuse. Je souhaite  mon cousin une compagne digne de
lui.




CHAPITRE XIX


- Docteur, que pensez-vous de votre malade?

Cette question tait pose par le malade lui-mme et ses yeux
anxieux interrogeaient au moins autant que ses lvres le
visage de celui auquel il s'adressait.

- Oh! ce n'est pas que je regrette la vie, croyez-le!

- Et quand vous la regretteriez? rpondit gravement Robert,
car c'tait lui qui se tenait prs du lit. N'est-elle pas un
grand bienfait de Celui auquel nous la devons?

Son regard, empreint d'une immense compassion, s'tait arrt
sur les yeux bleus du malade.

- Un bienfait! rpondit celui-ci. Oui, pour certains, mais pas
pour tous. Pas pour ceux qui n'ont  attendre d'elle que la
douleur.

- Mme alors, elle l'est. Expiation ou preuve, nous n'avons
pas le droit de la maudire.

Le malade se souleva:

- Vous tes chrtien, docteur?

- Oui, du fond du coeur! rpondit nergiquement Robert.

Son interlocuteur le regarda un instant en silence; puis il
dit:

- Vous tes heureux de l'tre. Peut-tre est-ce l une force.

- La seule que nous puissions avoir ici-bas!

- Mais qu'il ne dpend pas de nous d'obtenir, ajouta le malade
en retombant puis sur son lit.

Son visage maci portait l'empreinte d'une lassitude
profonde, d'un abandon moral si grand qu'il avait atteint les
sources de la vie physique elle-mme. Une respiration
haletante soulevait d'un mouvement press et ingal sa
poitrine creuse et ses yeux enfoncs dans leurs orbites
semblaient fatigus par la clart venue de la fentre place
en face du lit. Ses paupires se baissaient comme si la mort
ft dj arrive et une teinte jaune qui avait envahi ses
tempes et s'tendait sur toute la face, augmentait l'illusion.

De quoi mourait cet homme? Nul autour de lui n'et pu le dire.

Dans la maison qu'il habitait, maison de chtive apparence et
o il occupait une seule chambre, on ne savait rien de son
pass. Il vivait simplement, peut-tre mme humblement dans
son intrieur; mais personne n'et os essayer de s'en
assurer, car il tenait tout le monde  distance.

On savait seulement qu'il crivait sous un pseudonyme dans
diffrentes revues; encore tait-il probablement sans grand
bnfice, car on ne le voyait jamais se permettre aucune
dpense inutile. Il tait jeune encore, d'aspect distingu et
d'une apparence qui et loign toute relation vulgaire.
Depuis une quinzaine de jours, il tait malade et sa demeure
se trouvant voisine de celle du docteur Martelac, celui-ci
avait t appel prs de lui. Sa maladie droutait la science
de Robert. Elle attirait, non pas sa curiosit car il
respectait l'intime secret de la conscience humaine, mais une
sympathique commisration de sa part. Il se demandait quel mal
moral teignait l'nergie dans cette me et puisait ce
courage.

Dans une relation de voyage  la Nouvelle Grenade Elise
Reclus raconte que "pendant la construction du chemin de fer
qui runit Aspinwall  Panama, une terrible mortalit dcimait
les milliers d'ouvriers entrans l par la promesse d'une
paie trs leve. Ils travaillaient souvent dans la vase
brlante et ftide des marcages  scier les troncs des
paltuviers,  enfoncer des pilotis dans la boue,  charrier
du sable et des cailloux dans l'air corrompu. Au plus fort de
l'pidmie, une multitude de Chinois, attirs l par l'appt
du gain et frapps de dsespoir en voyant leurs compagnons
mourir par centaines, alla s'asseoir  la chute du jour sur
les sables de la baie de Panama, qu'avaient abandonns depuis
quelques heures les flots de la mare. Silencieux, terribles,
regardant  l'Occident le soleil qui se couchait au-dessus de
leur patrie lointaine, ils attendirent ainsi que le flot
remontt. Bientt, en effet, les vagues revinrent
tourbillonner sur les sables de la plage et les malheureux se
laissrent engloutir sans pousser un cri de dtresse."

Le malade prs duquel Robert avait t appel semblait comme
ces infortuns toucher  cette heure o le dsespoir reste
matre des mes abandonnes  elles-mmes. Il laissait le flot
mortel envahir son coeur et tarir lentement, mais srement, sa
vie.

Le docteur n'avait pas rpondu  la dernire parole de son
client. Sa consultation tait termine et pourtant, il restait
l, hsitant, sentant cet homme livr  ce dsespoir sans
remde et ne sachant comment offrir son aide.

- Vous tes bien isol dans cette chambre, dit-il enfin.
Voulez-vous que je vous envoie une garde?

Un pnible sourire passa sur les traits amaigris du malade,
ses paupires se relevrent.

- Une garde? Non, merci, je n'ai plus besoin de personne.

Et comme s'il et craint en rejetant cette offre de blesser
celui qui la lui faisait, il ajouta avec une expression
d'excuse:

- Je suis habitu  ma solitude et je l'aime. J'ai appris 
supporter mme ces longues heures de la nuit o, berc entre
la veille et le sommeil que je n'atteins jamais, je parviens
parfois  oublier le prsent qu'aucun mouvement humain ne me
rappelle. Dans la journe, une voisine s'est charge des soins
ncessaires et vient de temps en temps me donner ce qu'il me
faut.

- Avez-vous quelque membre de votre famille que l'on peut
prvenir de votre tat?

Le malade rpondit en rougissant:

- Aucun: je n'ai ni famille ni amis.

Il y avait une si douloureuse amertume dans la faon dont
furent prononces ces paroles que Robert lui tendit
spontanment la main en disant:

- Croyez-le, il n'y a aucune curiosit de ma part  insister
ainsi. L'isolement est difficile  supporter quand on souffre,
c'est pourquoi je voudrais qu'il ft en mon pouvoir de vous
l'pargner.

- Je ne doute nullement du motif de vos questions et je vous
en suis reconnaissant, docteur; mais vous ne pouvez rien
contre le mur infranchissable qui me spare de mes semblables!

- En tes-vous sr?

- Non, rien! reprit doucement l'infortun.

- Vous n'avez pas d'amis, dites-vous? rpliqua Robert mu. Si
vous voulez m'accorder ce titre, je suis prt  l'accepter.

- Vous connaissez  peine celui auquel vous faites une si
gnreuse proposition.

- C'est vrai; mais vous souffrez, et toute crature humaine a
droit, dans le malheur,  notre sympathie. D'ailleurs, je vous
observe depuis ces quinze jours, et j'ai peine  croire que
vous soyez indigne de l'estime et de l'attachement de vos
semblables.

Robert avait fix son regard sur le visage de son
interlocuteur; celui-ci parut touch et rpondit:

- Merci. Que ce Dieu auquel vous croyez vous rcompense d'une
telle parole! Vous ignorez quel bien elle me fait!

- Si vous avez besoin d'un service, comptez sur moi.

Le malade serra avec effusion la main du jeune Martelac.

- Je l'ai bien compris: votre me est gnreuse et loyale
autant qu'il est donn de l'tre  une me humaine! Vous tes
jeune, mais votre profession vous a apport plus d'exprience
qu'on n'en a d'ordinaire  votre ge, et, par un privilge
bien rare, cette exprience n'a pas dflor la noblesse de
votre nature, comme il arrive  ceux qui heurtent trop souvent
les misres morales et corporelles de l'humanit. Je vous ai
vu  l'oeuvre depuis ces quinze jours, et je sais avec quel
dvoment vous traitez, non seulement le corps, mais l'me de
vos malades. Oh! si vous saviez!

Il avait laiss retomber la main de Robert et croisait les
siennes avec abattement.

-Vous niez que nous ayons le droit de maudire la vie? reprit-il
tout  coup. Quand elle torture notre me et l'treint dans
un cercle infranchissable d'humiliantes douleurs, nous
n'aurions pas le droit d'appeler la dlivrance? Quand elle
jette les lambeaux de notre coeur sur la voie que nous
parcourons, nous devrions adorer la Puissance capable
d'ordonner un si odieux martyre? Il nous faudrait courber le
front sous ce joug honteux sans sentir un imprieux besoin de
rvolte pour soulever un pareil fardeau? Est-ce  une me
humaine ou  une brute inconsciente qu'on impose ce devoir?

Les yeux du malade brillaient; son visage sortait de la
torpeur, et ses traits s'taient empreints d'une amre ironie.

Le docteur, au lieu de le quitter comme il en avait eu
l'intention, s'assit sur le sige plac prs du lit et
attendit en silence que cette motion se calmt. Puis,
doucement, il appuya sa main sur celle qui s'agitait
fivreusement sous la couverture.

- Que Dieu vous pardonne de telles paroles! dit-il. Votre
martyre a d, en effet, tre bien terrible pour vous inspirer
ces penses, et toute la compatissante piti de l'humanit
passerait comme un flot inutile sur votre coeur rvolt si la
lumire d'en haut ne vient vous clairer misricordieusement.
Le joug de Celui qui dirige notre vie, loin d'tre un joug
honteux, est noble, au contraire, et notre honneur est de
pouvoir nous y soumettre volontairement. La grandeur de notre
me consiste  s'lever au-dessus des tortures dont vous
parlez. La brute inconsciente, atteinte par la souffrance, se
couche et meurt, incapable d'en triompher; mais l'me humaine
peut, d'un bond, s'lancer au-del de cette vie douloureuse.
Elle a pour perspective consolante l'ternit, prs de
laquelle disparaissent nos souffrances d'un jour.

Il se fit un silence entre les deux hommes.

Quelles penses pesaient sur le coeur et sur l'intelligence du
malade? Robert l'ignorait, mais il n'osa parler davantage; sa
foi profonde avait jet des accents convaincus devant les
paroles rvoltes qu'il venait d'entendre. A prsent, il se
taisait; car, il le sentait, il se faisait dans ce coeur un
travail de dchirement, et il allait jeter au dehors un cri de
dtresse d'autant plus ardent que, depuis de longues annes
sans doute, il s'tait renferm en lui-mme. L'isolement
absolu dans lequel vivait le malade en faisait foi; aucun
amour, aucune piti mme, n'avait adouci son supplice, et
jamais il n'avait, en se versant dans un autre coeur, trouv un
soulagement  ses maux.

Mais l'heure de la confiance tait venue, et, sous l'empire de
la charitable compassion qu'on lui tmoignait, il paraissait
dispos  se dtendre et  s'ouvrir.

- Docteur, votre vie est bien occupe, et chaque heure de vos
journes est prise par l'accomplissement d'un devoir.
Pourtant, j'ose vous demander de me consacrer un moment.

Le malade s'tait redress et regardait Robert en face.
Certes, la pleur moite de son front, ses tempes jaunies et
creuses et la teinte terreuse de son teint, attestaient les
ravages de la maladie; mais il semblait galvanis par ses
souvenirs et par le subit dsir de se confier.

- Vous m'couterez, n'est-ce pas?

- Je suis tout dispos  vous entendre, rpondit le jeune
Martelac, et vous ne sauriez douter de l'intrt profond avec
lequel je le ferai.

- Quand vous saurez tout, lorsque le douloureux mystre de ma
vie vous sera rvl, vous comprendrez que la rvolte soit
entre dans mon coeur; car mes fautes n'avaient aucune
proportion avec l'expiation dont elles ont t suivies, et ce
que vous appelez la justice de Dieu s'est appesanti sur moi
d'une manire terrible.

- Vous oubliez que, sur cette terre, cette justice est
conduite par l'amour, dit doucement Robert.

Le malade secoua la tte avec un geste de doute. Il tait pour
le moment incapable de comprendre et d'accepter une vrit si
dure  ceux qui souffrent sans lever les yeux vers le ciel.

Redress sur son lit, ses regards fixs sur le docteur, comme
pour suivre dans sa physionomie l'impression cause par son
rcit, il commena, lentement d'abord, comme s'il et eu peine
 renverser la dernire digue leve par son orgueil,
l'histoire de sa vie.

Peu  peu, se laissant entraner par l'intrt vident
rencontr dans son auditeur, il en vint  exprimer avec une
ardente loquence les souffrances auxquelles il tait en proie
depuis plusieurs annes.




CHAPITRE XX


- Je me nomme Alain de La Croix-Morgan. J'appartiens  une
ancienne famille du midi, dont quelques membres vivent encore
et m'ont  jamais ray de l'arbre gnalogique, auquel mon nom
ne saurait apporter que le dshonneur. Ils me croient mort, du
reste, et se flicitent du silence fait autour de moi depuis
de longues annes.

La noblesse de ma famille remonte aux temps les plus reculs
et se justifia, de gnration en gnration, par des actes
glorieux qui prirent place dans l'histoire de notre pays. Si
la vanit des distinctions humaines se retrouve au-del du
tombeau, et si les actions d'clat gardent aux morts l'honneur
tel que nous l'entendons ici-bas, mes anctres eussent d
tressaillir dans leur poussire et se lever comme une lgion
de hros pour foudroyer les misrables qui tranrent
injustement leur descendant dans les humiliations d'une cour
d'assises.

Mais les sicles s'coulent, indiffrents pour ceux qui les
suivent, et le bruit fait autour de mon nom ne rveilla aucune
courageuse protestation de la part de mes parents, morts ou
vivants. Le seul effort fait par ces derniers tendit  obtenir
que le silence se ft le plus promptement possible sur moi,
aussitt aprs ma condamnation.

Riche et libre de bonne heure, par suite de la mort de mon
pre et de ma mre, dont j'tais l'unique enfant, l'histoire
de ma jeunesse fut celle de beaucoup de jeunes gens trop tt
livrs  eux-mmes. J'abusai promptement de ma situation, et,
en peu de temps, j'eus dissip la fortune laisse par mes
parents. Oblig alors de chercher des moyens d'existence,
j'obtins une position dans une banque importante dont le chef
avait autrefois reu quelques services de mon pre. Grce  ce
souvenir et par gard pour le nom honorable que je portais, il
voulut bien fermer les yeux sur les folies par lesquelles j'en
tais arriv  me rduire moi-mme  la pauvret et sur les
habitudes lgres auxquelles j'tais abandonn.

Je dois le dire, une fois accueilli par lui, il n'eut gure de
reproches  me faire, et, sans tre un modle de travail et
d'exactitude, je sus me montrer fidle aux rsolutions que
j'avais prises. Si rien n'tait venu me dtourner de cette
voie, peut-tre euss-je remont peu  peu le courant. Je puis
au moins l'affirmer, je fusse reste gentilhomme dans mon
humble condition, et mon nom ft demeur intact. Mais qui peut
connatre et viter l'cueil auquel doit se heurter sa vie?
Nous marchons en aveugles, et seuls ceux qui, comme vous,
docteur, croient  une direction venue d'en haut et
s'abandonnent  elle, sont en scurit, puisqu'ils sont
convaincus que tout en ce monde arrive pour leur plus grand
bien!

Malheureusement, un de mes anciens amis, me voyant dans une
position si diffrente de celle dans laquelle j'avais t
lev, eut la malencontreuse ide de me marier avec une riche
hritire d'infime naissance, et dont la fortune devait, ainsi
qu'il est d'usage de le dire, redorer mon blason. Cet ami,
compagnon de ma jeunesse, avait partag mes folies et souvent
les avait encourages; je l'avais connu au collge, o j'ai
pass quelques annes, et il avait pris sur moi un ascendant
auquel je dois certainement la mauvaise direction de ma vie.
D'une classe infrieure  la mienne et d'ailleurs en contact
frquent avec tous ceux qui exploitent les jeunes gens vicieux
ou dsoeuvrs, il avait des relations dans un monde auquel
j'tais tranger; sans souci de ma dignit et de mon bonheur,
ce fut l qu'il me chercha une compagne.

Je le laissai agir avec une insouciance coupable; car, il faut
l'avouer, mes principes taient peu profonds; mes ides sur le
mariage et sur les devoirs qu'il impose se ressentaient de mon
ducation superficielle et n'avaient rien de srieux. Je vis
seulement dans l'union qu'on me proposait un moyen de
reconqurir ma position indpendante.

Comment Nicolas Larousse a-t-il consenti  me donner sa fille?
Comment elle-mme se dcida-t-elle  pouser un jeune homme
qui ne possdait absolument plus rien? Voil deux questions
auxquelles je n'ai jamais pu donner une rponse satisfaisante.
Le pre fit, je crois, longtemps opposition  notre mariage,
mais Marguerite, dont l'avarice tait sans doute, par suite de
sa jeunesse, moins profonde, cda peut-tre  un mouvement de
vanit dont elle se repentit promptement et finit par obtenir
le consentement dont elle avait besoin.

Je souponne l'ami qui avait eu la pense de cette union
d'avoir eu beaucoup de peine  la mener  bonne fin, esprant
lui-mme en tirer profit si je parvenais  me rendre matre de
la fortune de Nicolas. Pour ma part, je demeurai tranger 
ses manoeuvres, me contentant de donner mon nom  une jeune
fille inconnue, mais fort belle, je dois le dire, et au fond,
mprisant le bonhomme auquel je faisais,  mon avis, un trs
grand honneur en consentant  devenir son gendre.

J'pousai donc Marguerite Larousse, fille d'un marchand
d'antiquits qui vivait misrablement, mais possdait une
fortune considrable, cache soigneusement aux yeux du public
par son avarice. Un hasard avait mis mon ami au courant de
cette situation et lui avait suggr l'ide de me proposer ce
mariage.

Au nom de Nicolas Larousse, le docteur avait tressailli; mais
ce mouvement chappa au malade, absorb par son rcit.

- Votre beau-pre n'avait-il pas d'autres enfants que Mme de
la Croix-Morgan? Demanda Robert.

- Ne l'appelez pas ainsi! dit vivement son interlocuteur. La
plus grande faute de ma vie a t d'introduire cette femme
dans une famille dont elle tait indigne de faire partie.
J'aurais pu en me mariant ainsi au hasard tomber sur une de
ces douces cratures, aimantes et dvoues, comme on en
rencontre parfois dans les plus pauvres milieux. Ce fut tout
le contraire et je puis difficilement pardonner  la fille de
Nicolas l'attitude prise par elle  l'gard de celui qu'elle
avait accept pour poux. Elle-mme, du reste, a renonc 
porter mon nom.

Il y avait un profond ressentiment dans la faon dont furent
prononces ces paroles.

- Mais je me laisse emporter par mes souvenirs, reprit-il.
Vous me demandez si cette femme tait la fille unique de
Nicolas? Non, il avait un fils, parat-il. Ce fils avait
quitt le pays depuis longtemps, aprs une jeunesse orageuse
et de nombreuses disputes avec son pre. N'entendant plus
parler de lui, on le croyait mort et Marguerite tait
considre comme devant tre l'unique hritire du marchand
d'antiquits.

- Comment s'appelait ce jeune homme?

- Marc, je crois. Je ne l'ai jamais vu et on n'en parlait
jamais devant moi. Fort probablement, il repose depuis
longtemps dans sa tombe.

Le docteur secoua la tte sans faire aucune rflexion; il
remettait  plus tard les explications.

- Les prliminaires du mariage furent pnibles pour moi,
continua le malade, sans se proccuper des questions de
Robert; mais dcid  ajouter cette folie  toutes celles que
j'avais dj faites, je pris mon parti de tout subir, esprant
jouir plus tard du fruit de mon odieux calcul en devenant
matre de la fortune de mon beau-pre.

Tenez, docteur, vous devez me mpriser quand je vous montre
ainsi  nu la misrable faiblesse de mon me, capable, pour un
peu d'or et de jouissances matrielles, de sacrifier sa
dignit et ses plus nobles sentiments. Des annes de malsains
plaisirs et de honteuse libert avaient amoncel les tnbres
autour de moi et il a fallu un coup terrible pour dissiper ces
nuages et me faire sortir d'un abaissement pour lequel je
n'tais pas n.

J'avais compt sans Nicolas et sans sa fille, digne lve de
son pre; ils surent m'enlever le bnfice que j'attendais de
cette union. Ma femme n'avait et ne pouvait avoir avec moi
aucune affinit de gots et d'ides; nos ducations avaient
t trop dissemblables. De plus, elle tait dure, imprieuse,
et tenait de son pre des habitudes dont l'pre conomie
creusait un abme entre nous et rvoltait tous mes instincts.
Nicolas refusa absolument de se dfaire en notre faveur d'une
partie, si minime qu'elle ft, de sa fortune et grce  cette
avarice, je ne retirai aucun avantage de la triste alliance 
laquelle je m'tais abaiss.

Mon ami, charg de rgler toutes les questions concernant mon
mariage, avait stipul que M. Larousse donnerait une dot  sa
fille; mais  l'instigation de celle-ci et dans la crainte de
me voir dissiper la somme convenue pour cela, mon beau-pre ne
lui donna jamais cet argent et il me restait assez de fiert
pour renoncer  la rclamer, puisque ma femme elle-mme
dsirait la laisser aux mains de son pre. La seule chose
faite pour nous par ce dernier fut de nous recevoir chez lui
pendant les quelques annes que je passai avec sa fille.

Ai-je besoin de vous dire combien l'existence entre ces deux
tres grossiers et avares me devint promptement intolrable?
Je maudis souvent l'inepte insouciance avec laquelle j'avais
consenti  nouer de pareils liens et  peine avais-je eu le
temps d'apprcier le naturel de Marguerite, que j'prouvai
pour elle un loignement surpass seulement par l'aversion
qu'elle ne tarda pas  me tmoigner. Il me vint souvent l'ide
de la fuir afin de m'pargner le supplice de vivre entre elle
et son pre. Que n'ai-je alors suivi cette tentation!

J'avais conserv ma place dans la banque et me rendais chaque
matin  mon bureau, o je passais la plus grande partie de mes
journes. Le temps employ  ce travail abrutissant, entre les
chiffres et les paperasses, tait alors le meilleur de mon
existence. Sans prendre un got rel pour de semblables
occupations, je ne manquais jamais d'y consacrer les heures
convenues avec le chef de la maison et il n'avait aucun sujet
de m'adresser des reproches. Enfin, rendu un peu taciturne par
mes ennuis domestiques, j'avais abandonn les compagnons de
mes plaisirs passs et je _m'tais rang_, comme on dit, bien
que M. Larousse et sa fille, sans doute pour se fournir 
eux-mmes un prtexte de haine, affectassent de me croire livr
comme auparavant aux garements de ma jeunesse.

Un matin, le chef de la banque dans laquelle j'tais employ
m'ayant demand un travail press, je me levai de bonne heure
et sortis pour me rendre  mon bureau avant que personne dans
la maison de mon beau-pre n'et quitt sa chambre.

Lorsque je revins deux heures plus tard, ma femme, ouvrant
brusquement la porte d'une pice dans laquelle elle tait 
mon entre, se prcipita au-devant de moi; comme une furie,
elle m'accueillit par des injures et des reproches sanglants
auxquels je ne compris rien tant ils me semblaient tranges.

- Misrable assassin! s'cria-t-elle. Comment osez-vous
reparatre dans cette maison? Votre crime ne restera pas
impuni, croyez-le, et si Dieu n'a pas permis qu'il ft
consomm, vous irez du moins l'expier pendant des annes qui
nous dlivreront de vous!

Je la crus atteinte de folie en l'entendant parler ainsi et la
regardai avec effroi; au lieu de m'emporter  mon tour comme
j'avais le tort de le faire parfois  son gard, je la pris
doucement par le bras et l'cartai de mon chemin afin d'entrer
dans la chambre dans laquelle je savais trouver Nicolas.
J'avais l'intention de lui demander l'explication de la
conduite de sa fille. Mais quelle ne fut pas ma stupfaction?
Mon beau-pre tait tendu sur un lit, la tte bande, entour
du docteur et de plusieurs hommes que je reconnus pour faire
partie de ce qu'on appelle "la justice" et qui pour moi devait
se montrer si injuste. Il tait ple et encore en proie 
l'pouvante prouve pendant la nuit.

A mon aspect, il ferma les yeux avec terreur et j'eus un
frisson inconscient en voyant les regards de ceux qui
l'entouraient se fixer sur moi.

- C'est lui! murmura-t-il sans oser me regarder de nouveau.

Au moment o je vous parle, je revois cette scne, il me
semble, cette chambre un peu sombre dans laquelle on avait
transport le bless  la hte, ces hommes svres et mfiants
par tat, attendant dans un pesant silence la terrible
rvlation. Les sicles passeraient sur ma mmoire sans
emporter dans leurs brouillards l'impression du premier moment
o, sans mme qu'elle se ft formule dans mon esprit, la
certitude d'une perte irrparable fit irruption en moi. Je ne
savais rien, on ne m'avait rien expliqu; mais une treinte
horrible me serra le coeur, et sans rien demander, sans
m'enqurir auparavant de ce qui tait arriv, je courus vers
le lit en m'criant:

- Que dites-vous? De quoi m'accusez-vous?

Le bless s'tait mis  trembler  mon approche; le docteur,
debout  son chevet, me repoussa du geste tandis qu'un des
assistants demandait  haute et intelligible voix:

- Monsieur Larousse, est-ce bien l celui que vous accusez?

Une seconde  peine se passa entre la question et la rponse;
mais je le pense, l'horrible anxit qui pesait sur mon coeur
doit faire partie des tourments de l'enfer. Je regardai ce
visage sec, rid et jaune, entour d'une bandage dj imbib
de sang, et l'expression de mes yeux devait avoir quelque
chose de semblable  l'pouvante de l'me, attendant de la
bouche du souverain juge la sentence d'ternelle rprobation.

- Oui, rpondit Nicolas.

Je bondis de nouveau prs du lit.

- C'est une infme calomnie! Rtractez-vous! Vous tes fou!

Cette fois, le bless soutint mon regard et je vis tant de
haine briller  travers ses prunelles que j'eus peur.

- Dites! dites! m'criai-je, frmissant, ce n'est pas vrai!

Il y eut une minute de silence; on entendait  peine le
souffle de ces respirations humaines presque interrompues par
une solennelle attente.

- C'est lui! reprit Nicolas, distinctement et sans hsiter.

Etait-il tromp par une terrible ressemblance? Ou tait-ce de
propos dlibr qu'il me jetait dans le gouffre?

Je crus lire dans ses yeux la certitude de cette dernire
hypothse. A cet instant, sa fille fit irruption dans la
chambre. Elle s'approcha de moi avec un regard o se
concentrait toute la rancune amasse dans son me depuis
plusieurs annes contre celui chez lequel un reste de
sentiments levs avait froiss ses instincts vulgaires. Avec
une assurance plus convaincante que ses premiers emportements
n'avaient pu l'tre pour les tmoins de cette scne, elle dit:

- Oui, c'est lui! Comment pourrait-on en douter? Mon pauvre
pre l'a parfaitement reconnu et a lutt vainement avec cet
ennemi qu'il nourrit et abrite depuis tant d'annes. Voyez, il
tait billonn avec ce foulard, que Monsieur de la Croix-Morgan
portait encore hier soir au cou.

Avec quelle insultante ironie cette femme jetait  l'opprobre
le nom de ma famille! Avec quelle haine elle le prononait!
Elle semblait lui en vouloir de la vanit  laquelle elle
s'tait laisse aller en l'acceptant.

- Il n'est pas rentr  l'heure accoutume (c'tait vrai,
j'tais sorti dans la soire et tais rentr vers minuit). Il
a une cl de la maison. Lui seul connat les habitudes de mon
pre et l'endroit o il serre son argent. Ne pouvant lui
arracher des ressources pour reprendre la vie dsordonne
qu'il menait avant notre malheureux mariage, il les a
demandes au vol et n'a pas recul devant le crime.

J'coutais atterr, immobile, ce torrent de folies, car cela
me paraissait tel, tombant sur ma tte et me surprenant, moi,
lger, insouciant et mritant sans doute bien des reproches,
mais honnte et droit, j'ose le dire, autant que peut l'tre
le plus honnte et le plus droit de mes semblables! Il me
semblait que subitement la nuit s'tait faite autour de moi et
que je m'enfonais dans les tnbres.

Puis, peu  peu la lumire vint, atroce, pouvantable! Je
commenai  comprendre, et sans que j'eusse pos une question,
celles auxquelles on m'astreignit  rpondre suffirent  me
montrer l'odieuse chute que je faisais.

Nicolas Larousse avait t dvalis pendant la nuit. L'auteur
du vol l'avait surpris au moment o, avant d'aller se reposer,
il tait venu ouvrir sa caisse et se complaisait sans doute
dans la contemplation de son trsor. En voulant dfendre son
or, il tait tomb, pouss brutalement, dit-il, par le
criminel et s'tait fait  la tte une grave blessure. Le
matin, on l'avait trouv sans connaissance, baignant dans son
sang, attach solidement et billonn avec le foulard que je
portais habituellement. Ce foulard s'tait sans doute
rencontr par hasard sous la main du coupable et il s'en tait
servi pour garer plus facilement les soupons. A femme, peut-tre
par erreur, car je n'ose la souponner de m'avoir accus
sciemment d'un crime dont elle me savait innocent, affirma me
l'avoir vu au cou au moment o je sortais le soir de la maison
et on en conclut que moi seul avais pu l'employer  l'usage
auquel il avait servi.

Le bless m'accusait et malgr tout ce qu'on put essayer, il
persista dans ses affirmations d'une faon si assure qu'il
convainquit mes juges.

J'avais err toute la soire au hasard, coeur par les
perptuels reproches de Marguerite et fuyant cet intrieur
dplorable; il me fut impossible de prouver ma prsence nulle
part  l'heure o le crime avait d tre commis. Je sortais
parfois ainsi le soir et je marchais longtemps  travers les
rues pour calmer la fivre dsespre que me causaient les
scnes pnibles auxquelles je me trouvais soumis.

Bien plus, par une aberration et une fatalit inconcevable, la
domestique de la maison prtendit avoir entendu ma voix se
mlant  celle de mon beau-pre vers onze heures.
Naturellement, ma prsence prs de lui ne lui avait caus
aucune alarme et elle tait monte dans sa chambre sans s'en
proccuper.

Enfin, ma femme elle-mme me dclarait coupable et me livrait
 la justice avec une fureur sauvage, explique par son amour
pour son pre et par son aversion pour moi.

Que vous dirai-je, docteur? J'tais perdu. Je me dbattais
vainement contre les preuves accumules devant moi. Comprenez-vous
ce que ce peut tre que de se savoir innocent et de se
sentir cras par ces tmoignages dont la brutalit renverse 
tout instant les affirmations de votre propre conscience et
vous claire d'une lumire menteuse? Alors, l'me se sent
envahie par une haine profonde contre la vie, contre les
hommes aveugles et contre elle-mme, incapable de faire
clater au grand jour cette vrit qu'elle seule connat et
qui la sauverait!

La justice s'empara de moi et je passai deux annes dans une
maison de dtention, o mon plus affreux supplice fut
l'coeurant contact avec les gredins qui me prenaient pour leur
pareil. Parfois, tout  coup, le rouge me monte au visage et
une sueur froide couvre mon front au seul souvenir de cette
honte. Il me semble avoir rapport une souillure ineffaable
de ces rapports journaliers avec de pareils misrables au
milieu desquels j'tais confondu!




CHAPITRE XXI


Le malade s'tait arrt et ses mains croises s'taient
crispes dans un geste d'horreur pour le souvenir qu'il venait
d'voquer. De grosses gouttes de sueur perlaient sur ses
tempes et le sang amen par la fatigue  ses joues creuses
triomphait de leur pleur maladive.

- Le vritable coupable n'a-t-il jamais t retrouv? demanda
Robert.

- Jamais.

- N'avez-vous aucun soupon?

- Comment en aurais-je? Personne ne venait chez mon beau-pre
et les clients qui entraient dans le magasin ne pntraient
jamais dans l'intrieur de la maison. Comme tous les avares
soucieux de drober leurs richesses dans la crainte de les
exposer  l'envie, M. Larousse tait dfiant et prenait mille
prcautions pour cacher  tous sa position de fortune.
Personne ne pouvait se douter en voyant son extrieur que cet
homme conome et pauvrement vtu et chez lui des valeurs
considrables.

- Sa famille devait savoir  quoi s'en tenir.

- Je ne lui ai jamais connu de famille. Peu lui importaient
les liens de la parent! Son unique souci tait d'amasser l'or
et de l'entasser; s'il en distrayait parfois une partie,
c'tait qu'une occasion se prsentait de le placer  un taux
exorbitant. Mais il aimait, d'ordinaire,  le garder chez lui
afin de se procurer le suprme bonheur de l'avare: se repatre
 loisir de la vue de son idole!

- Son fils? ce Marc Larousse... dit le docteur en hsitant.

M. de la Croix-Morgan tressaillit:

- Cette ide m'est venue quelquefois.

- Ah! Et pourquoi n'avez-vous pas alors communiqu vos
soupons  votre dfenseur?

- Ils ne reposaient sur rien! Avais-je le droit de rejeter sur
un autre, ne le connaissant mme pas et n'ayant aucune raison
 faire valoir pour expliquer ma pense, le fardeau crasant
sous lequel je succombais? D'aprs quelques paroles chappes
parfois  ma femme et  mon beau-pre, je le savais, il est
vrai, capable de tout. Mais on n'entendait plus parler de lui
et Nicolas, aprs avoir redout son retour, semblait le croire
mort.

- Peut-tre n'tait-ce pour lui qu'une esprance.

- C'est possible. Je ne m'en proccupais gure, et avec tout
le monde, je considrais ma femme comme l'unique enfant du
marchand d'antiquits. C'est seulement dans les longs silences
de mes annes de dtention, lorsque mon imagination affole
creusait incessamment mes souvenirs dans l'espoir de dcouvrir
le nom du coupable, que je songeai au frre de Marguerite.

- Si vous aviez seulement prononc son nom, on l'et cherch,
on se ft renseign et peut-tre se ft-on convaincu de sa
culpabilit.

- Vous semblez y croire? dit Alain en fixant ses yeux sur le
visage du docteur. Quelle apparence pourtant y a-t-il  ce
qu'aprs une absence d'un certain nombre d'annes, il soit
subitement revenu, sans tre vu de personne que de son pre?

- Le coup mme qu'il mditait pouvait lui inspirer ces
prcautions. Les gens de son espce sont habiles  combiner
leurs projets.

M. de la Croix-Morgan secoua la tte d'un air de doute.

- Je crois qu' ce moment-l, le fils de M. Larousse
n'existait plus; son long silence  l'gard de son pre, dont
il ne devait pas ignorer les ressources, le prouverait au
besoin.

- Une circonstance quelconque pouvait en tre cause.

- C'est vrai. Mais les fils prodigues n'abandonnent pas si
facilement et si longtemps un pre riche, ft-il avare comme
Nicolas Larousse! Personne ne connatra jamais la vrit,
ajouta-t-il tristement. A ce moment-l, la justice ne vit que
moi.

- Vos amis ne firent-ils aucune dmarche pour vous sauver?

- Si, je trouvai dans mon malheur quelques dvouements. Non
pas de la part de ma famille! Elle m'avait reni depuis ma
ruine et surtout depuis mon mariage; au moment o je fus
arrt, ses membres se flicitrent sans doute de n'avoir
conserv aucune relation avec un malheureux capable de traner
leur nom devant la cour d'assises. Mais j'avais quelques amis,
ils essayrent de me disculper; puis devant les difficults,
leur zle s'arrta. Hlas! docteur, le malheur humiliant ne
rencontre gure de dfenseur convaincu! Les hommes craignent
les claboussures qui pourraient rejaillir sur eux s'ils
osaient se dclarer pour un accus; ils aiment mieux douter de
lui et accepter les apparences comme des preuves. Les
tmoignages rendus par les circonstances et surtout
l'assurance de Nicolas, qui persista dans son accusation,
l'impossibilit o je fus d'indiquer l'endroit prcis o
j'tais  l'heure du crime, tout tait contre moi, jusqu' ma
vie lgre et  la certitude que tous avaient autour de moi
que l'appt de la fortune m'avait seul engag  faire ce
triste mariage. Mes ennemis dirent, et mes amis finirent par
penser comme eux, que, attendant un hritage trop long  venir
 mon gr, j'avais cherch par la force  m'en faire
abandonner une partie. Et pourtant, mes mains sont innocentes
d'un tel crime et ma pense et frmi d'indignation s'il se
ft prsent  elle!

- Je vous crois! dit Robert simplement.

L'accent et le regard du malade l'eussent convaincu s'il n'et
eu des preuves de sa vracit et s'il et pu douter un instant
en voyant ce visage dont les lignes fltries accusaient la
noblesse et la loyaut naturelles.

- Merci, docteur! Hlas! malgr mon innocence, la justice a
suivi son cours, consacrant ainsi une erreur fatale. Elle m'a,
il est vrai, condamn comme  regret dans la personne des
jurs, qui semblaient, en prononant leur verdict, chercher 
diminuer ma peine le plus possible.

- Savez-vous ce que devinrent votre femme et son pre?

- Le premier fut longtemps malade des suites de sa blessure et
plus encore peut-tre du chagrin caus par la perte des
valeurs soustraites dans sa caisse et qu'on ne retrouva pas,
naturellement. C'tait ou c'est encore, car j'ignore s'il vit,
l'tre le plus rapace qu'on puisse voir et cela explique
l'aversion qu'il me tmoignait, mes habitudes et mes gots
tant en complet dsaccord avec les siens. Quant  ma femme,
au moment o, venant d'tre condamn, je quittai la ville o
nous habitions, je reus une lettre d'elle. Aprs avoir
renouvel les injures et les reproches dont elle m'avait
accabl, elle ajoutait: "Jamais mon enfant ne saura mme le
nom de cette noble famille dont le reprsentant va porter en
prison ce qui lui restait d'honneur."

Car, pour comble de malheur, nous attendions un enfant,
misrable petit tre condamn  natre et  vivre dans cet
infime milieu et dont l'ignorance au sujet de son pre devait
tre un bienfait. Lorsque Nicolas fut rtabli, il quitta la
ville avec sa fille, et quand, plus tard, je questionnai
timidement, n'osant me faire reconnatre, j'appris que ma
femme tait morte peu d'annes aprs la naissance de mon
enfant. C'tait une fille et l'on l'avait nomme Sarah Alain,
lui laissant ainsi le nom de baptme de son pre.

Au nom de Sarah, le docteur se leva brusquement. Depuis le
commencement de ce rcit, auquel il avait prt une oreille
attentive, il attendait ce nom. Sitt que le malade eut parl
de Nicolas Larousse, Robert comprit qu'il avait devant lui le
pre de la pupille de Mme Martelac et sa pense considrait
avec admiration les voies de la Providence, le mettant en
prsence de celui dont il avait un soir recueilli l'enfant
isole en ce monde.

- Vous n'avez jamais entendu parler de votre fille? demanda-t-il.

- Jamais.

- Peut-tre fussiez-vous, par quelques recherches, parvenu 
la retrouver?

- A quoi bon? rpondit M. de la Croix-Morgan avec
dcouragement.

- Vous eussiez t moins seul ici-bas.

Le malade parut hsiter un instant, puis il dit doucement:

- Oui, j'ai parfois rv de sa tendresse d'enfant, surtout
lorsqu'elle tait toute petite et que je n'tais pas encore
habitu  mon fardeau d'angoisses! lorsqu'un reflet de ma
jeunesse montait  mon front et qu'oubliant la catastrophe qui
m'avait bris, je me croyais comme les autres hommes apte 
jouir d'une innocente affection! Mais le rve durait peu et se
terminait toujours par le serment d'viter  cette enfant le
rejaillissement de ma honte. Depuis, elle a grandi, et sous
l'influence de son grand-pre elle n'a pu que devenir la copie
de sa mre. Ma soif de la connatre s'est teinte dans cette
pense.

- Qui sait? Il y a l-haut une puissance providentielle et
elle veille sur l'enfance.

Alain secoua la tte d'un air de doute.

- Peut-tre, au contraire, son me s'est-elle forme  votre
image et  celle de vos anctres.

- J'ai peine  croire qu'aucun de ceux-ci pt reconnatre dans
la petite-fille de Nicolas Larousse une femme digne de lui!
rpondit amrement le malade.

- Dieu veuille que vous vous trompiez! dit Robert.

Il avait t au moment de protester avec vivacit, mais ne
voulant pas faire connatre immdiatement la vrit, il s'en
tait abstenu.

- A votre place, j'aurais pourtant essay de la retrouver.

- Aurais-je pu lui faire partager mon humiliation et ma
misre? Car je n'ai jamais eu un centime de cet or que j'tais
accus d'avoir vol et j'ai vcu avec peine pendant ces
longues annes. Que faire? O me placer? Cette condamnation,
en pesant sur moi, me fermait toutes les voies. Alors, j'ai
essay d'crire et parfois, dans cette carrire, j'ai entrevu
le succs succdant au travail dans lequel je trouvais un
certain apaisement  mes maux, puis je n'avais mme plus le
courage de le poursuivre. Car le succs, c'est le bruit autour
d'un nom d'auteur, et mme cach derrire un pseudonyme, je ne
saurais demeurer longtemps  l'abri de la curiosit du public,
si avide aujourd'hui de jeter ses regards importuns dans le
sanctuaire intime de ses favoris. Je dois donc vouloir le
silence, o je puis cacher le pass.

Robert saisit avec compassion les mains de son interlocuteur
et dit:

- Dieu est clairvoyant et bon. Il fera clater enfin votre
innocence.

- Vous croyez en Dieu, vous! Et cette croyance soutient votre
espoir en une justice, mme tardive. Pour moi, mes dernires
croyances ont sombr dans le dsastre de mon honneur.

- Ne parlez pas ainsi! Ne blasphmez pas Celui qui vous a
durement prouv, c'est vrai, mais qui peut seul vous relever
et vous consoler.

- Puis-je parler autrement?

- Ayez foi et confiance en Lui!

M. de la Croix-Morgan eut un geste d'incrdulit dsespre.

- Il vous faudra bien y croire pourtant lorsque sa Providence
clatera  vos yeux.

Le malade garda le silence, soit qu'il se refust  contredire
celui  la sympathie duquel il venait de donner un si grand
tmoignage de confiance, soit qu'puis par cette longue
conversation, la fatigue lui impost le silence. Il se laissa
retomber sur l'oreiller et ses yeux creux et brillants se
fixrent sur le docteur. Celui-ci lui prit le poignet entre
ses mains et constatant une fivre ardente, suite des motions
renouveles dans cet entretien, il jugea prudent d'attendre
pour causer  Alain une secousse heureuse il est vrai, mais si
peu attendue par lui.

- Croyez-moi, mon ami, dit-il, ne dsesprez jamais.

La main de Dieu conduit les vnements en dehors de toutes nos
prvisions. Vous avez dsormais en moi un vritable ami, et 
nous deux, nous travaillerons  vous relever de ces
humiliations si peu mrites! Je vous quitte pour aller voir
mes autres malades. Reposez-vous et reprenez courage, voil
mon ordonnance pour aujourd'hui. Je vais en sortant prvenir
votre voisine et la charger de prparer la potion dont vous
avez besoin pour la journe. Demain, je reviendrai.

- Je veux vous remercier...

Alain s'tait soulev de nouveau pour exprimer ce qu'il
prouvait, mais Robert l'interrompit et le fora  reposer la
tte sur le lit.

- Plus un mot, maintenant! Je sais et je comprends ce que vous
pensez; mais vous tes puis. Je vous ai permis de parler
longtemps, sachant le bien que pouvait faire  votre pauvre
me si prouve un peu de confiance, et je vous ai cout en
ami. A prsent, le mdecin parle et vous ordonne pour le
moment un repos complet.

Docilement, M. de la Croix-Morgan, chez lequel une sorte
d'atonie succdait  la surexcitation amene par son rcit,
ferma les yeux, et Robert, ayant de nouveau appuy le doigt
sur son pouls et constat cette excessive fatigue, sortit de
la chambre et donna ses ordres  la voisine charge du malade.

En rentrant chez lui et avant mme de donner audience aux
personnes qui attendaient sa consultation, Robert crivit  sa
mre, la priant de se rendre immdiatement  Paris avec Sarah.
Les raisons qu'il lui donnait aussi succinctement que possible
firent trembler d'motion et de surprise les mains de Mme
Martelac quand elle lut et relut la lettre de son fils.

- Sarah! Sarah! s'cria-t-elle, venez vite! Venez!

Celle qu'elle appelait si vivement, relevant sa robe d'une
main et tenant de l'autre un petit arrosoir, s'en allait 
travers l'alle principale du jardin, donnant ici et l un peu
d'eau  des jacinthes et  des crocus qu'elle avait plants
avec soin et qui souffrant, croyait-elle, de la scheresse, ne
montraient pas assez promptement,  son gr, leurs fleurs
printanires. Elle releva la tte, tonne de l'empressement
inusit avec lequel sa protectrice l'appelait, et vit Mme
Martelac, une lettre  la main, et lui faisant signe de venir
la retrouver.

L'arrosoir se versa, je crois, tout entier sur une tige de
jacinthe, sans doute crase par cette avalanche, la pauvre!
La jeune fille bondit jusqu' la maison et fut en un instant
prs de la mre de Robert. Celle-ci s'tait laisse tomber sur
un sige. Elle tendit la lettre du docteur:

- Lisez et partons!

Sarah parcourut cette bienheureuse lettre, porteur de la
nouvelle, et tombant  genoux prs de sa mre adoptive, elle
s'cria en cachant dans ses mains son visage rayonnant:

- J'en tais sre! Quelque chose me disait qu'il vivait. Oh!
que Dieu est bon!

Les prparatifs furent promptement faits et le soir mme, la
fille d'Alain de la Croix-Morgan et Mme Martelac partaient
pour Paris, o Sarah n'tait jamais alle mais dont les
magnificences n'avaient aucune part dans son ardent dsir
d'arriver au plus vite.

La tte appuye contre la vitre de la portire ferme  cause
de la fracheur de la nuit, elle regardait sans les voir les
villes endormies dans les vapeurs froides et blanches du
brouillard, les campagnes solitaires baignes par le clair de
lune et disparaissant les unes aprs les autres, rapidement
traverses par le train qui l'emportait vers ce pre inconnu,
mais dj aim.




CHAPITRE XXII


Le lendemain de ce jour, Alain de la Croix-Morgan, un peu
moins faible et surtout plus calme depuis ses confidences 
Robert et depuis qu'il avait la certitude de l'amiti du
docteur, avait essay de se lever. Sa sant, gravement
atteinte, ne permettait aucun espoir de gurison, et le jeune
Martelac, ne pouvant se faire illusion, avait ht la venue de
Sarah et se promettait d'entourer d'un pue de bonheur les
derniers jours de son malade.

Assis prs de la fentre de sa chambre, Alain regardait tantt
le ciel bleu, illumin d'un soleil de printemps, tantt la
rue, dans laquelle se croisaient les nombreux passants,
heureux de jouir de ces premiers beaux jours.

Au loin, les tours de Notre-Dame levaient leurs silhouettes
noircies par les sicles et un pointillement d'or se projetait
dans l'azur, dessinant la flche lgante de la Sainte-Chapelle,
ce joyeux prcieux, plus digne de reposer sur le velours et le
satin d'un crin que tous les diamants de la terre.

Un bruit immense dans lequel se confondaient le roulement des
voitures, les cris des mariniers de la Seine, les millions
d'appels de voix, de chants qui se croisent et se mlent dans
cet amas de cratures humaines, s'levait de la cit reine,
bafoue, insulte par fois pour sa vanit purile, son
insolence lgante et son stupide amour du factice et de
l'apparence et pourtant singe des autres capitales, obliges
d'admirer son artistique amour du beau, son enthousiasme pour
le grand et cet intelligent entendement de tout ce qui enlve
l'humanit aux abaissements de la terre.

Misres et grandeurs, vices honteux et vertus sublimes,
lchets et hrosmes, Paris offre tout cela dans un
tourdissant mlange. Ce jour-l, il rayonnait sous la
physionomie pimpante et joyeuse qu'il sait prendre ds
qu'arrive la belle saison. Comme une coquette vieillie et
fatigue de plaisirs, la ville lgante semblait maussade sous
les brouillards et le ciel de l'hiver; mais ds que le soleil
brille et que les feuilles pointent aux branches des arbres,
elle sort jeune et pleine de vie de ses voiles glacs.
Immdiatement, cet ensemble si disparate dont se compose la
population parisienne se revt d'une uniforme teinte de gat;
le souffle tide, en mettant des pousses nouvelles aux arbres
et une nuance veloute aux pelouses des squares, semble
apporter une vie plus joyeuse aux classes laborieuses courbes
sous un travail incessant.

Le ciel lumineux claire les hautes maisons si sombres
l'hiver, il dore les murs noircis et gaie leur vieillesse
d'un reflet de son azur. Dans les rues, les marchands de
fleurs offrent leur rcolte embaume et la jeune ouvrire,
toute frle et ple des privations et du froid de la mauvaise
saison, ne sait pas rsister  la tentation. Elle jette un
regard sur la frache marchandise et commet la folie de
fleurir son corsage d'un bouquet de violettes. Les vieillards,
les malades, descendent dans la rue, et, tout heureux, s'en
vont respirer dans le jardin voisin cet air nouveau qui leur
fait prouver un bien-tre inconnu depuis de longs et tristes
mois.

Le paysan, si dur que soit son travail, si pnibles que soient
ses fatigues, est riche d'air et de lumire dans ces immenses
tendues o s'coule sa vie. Ceux-l seulement qui ont pass
l'hiver parqus dans un modeste logis d'ouvriers, entasss
dans une maison de Paris, savent apprcier un rayon de soleil
et l'espoir, ou tout au moins l'adoucissement qu'il met au
coeur quand il envoie sa flche d'or  travers la fentre
ouverte pour lui livrer passage.

Tout en laissant de temps en temps ses regards errer sur la
foule qui remplissait la rue ou s'lever vers le ciel entrevu
comme une longue bande bleue entre les maisons, Alain baissait
parfois la tte et paraissait chercher  fixer son esprit sur
un travail qu'il essayait.

Un crayon d'une main et un cahier de l'autre, il voulait
crire, mais l'imagination refusait de s'loigner des
douloureuses ralits de son existence. Il lutta vainement;
les figures entrevues un instant fuyaient devant lui et se
perdaient dans le vague sans lui laisser le temps de les
saisir pour les retracer. Malgr la ncessit absolue de
demander  sa plume le renouvellement des ressources puises
par ces trois semaines de maladie, le pauvre homme se vit
contraint d'abandonner son travail. Il reposa sur le dossier
du fauteuil sa tte trop faible pour crer les fictions 
peine bauches dans ses rves et auxquelles il ne se sentait
pas la force de communiquer la vie.

Ses yeux se fermrent et une indicible expression d'angoisse
passa sur son visage. Le besoin matriel allait-il donc aussi
l'atteindre? Devait-il lutter contre la faim, ce mal terrible
qui s'attaque aux entrailles mme de l'humanit et lui arrache
ses plus profondes lamentations? Irait-il chouer sur le lit
d'un hpital et dormir son dernier sommeil dans la fosse
commune? La vie, aprs avoir plac son berceau au milieu des
grandeurs de ce monde, se rvervait-elle, l'ayant ballott 
travers les hontes et les humiliations les plus cruelles, de
s'acharner sur lui jusqu' son dernier souffle? N'aurait-il
donc jamais ici-bas un instant de repos, ce malheureux qui
n'esprait mme pas, au-del de la tombe, d'tre consol!

Ces questions se pressaient en foule dans son cerveau affol.
Si son imagination avait, du moins, la force d'exprimer sa
souffrance, son cri, lui semblait-il, soulverait le monde et
traduirait cet immense concert de plaintes qui s'lve  toute
heure de la terre vers le ciel! Mais ce cri et t pre,
rvolt et plus profondment dsol qu'aucun autre, puisqu'il
n'et pas port en lui la croyance en cette bont divine
planant pour l'clairer sur ce lieu de travail et de
souffrance.

Immobile, abandonn aux cauchemars de la fivre lente qui le
consumait, il demeurait tendu; l'air entrait par la fentre
ouverte et caressait doucement ses paupires closes sans lui
apporter comme  tous l'adoucissant espoir des beaux jours.
L'impossibilit qu'il venait de constater pour lui de se
remettre au travail l'avait replong dans le dsespoir.

Tout  coup, on frappa  la porte de sa chambre:

- Entrez.

En prononant ce mot, le malade s'tait redress et tournait
les yeux vers la porte, qui s'ouvrit. Debout sur le seuil,
Sarah se tenait, n'osant avancer.

- Allez et Dieu vous inspire! lui dit  voix basse le docteur
Martelac, qui l'avait amene. C'est lui.

La porte se referma doucement et la jeune fille traversa d'un
pas lger cette grande chambre nue et sombre, claire par
l'unique fentre peu large prs de laquelle se tenait M. de la
Croix-Morgan. Ses formes sveltes et gracieuses, le mouvement
lent, un peu craintif, et l'entre si peu attendue de Sarah,
amenrent une expression de vif tonnement dans les regards du
malade.

Etait-ce une de ces visions poursuivies sans succs un instant
auparavant et qui, capricieuse et mobile comme tous les
produits de l'imagination, se dcidait  rpondre  son appel?

Il suivait la jeune fille du regard comme s'il et craint de
la voir s'vanouir subitement. Tte nue, ses cheveux relevs
sur la tte en un noeud d'o s'chappaient tout naturellement
quelques lgres boucles, les lvres entr'ouvertes par
l'motion, ses grands yeux fixs sur lui, elle semblait une
vague apparition, et il n'et su dfinir en cet instant si
elle tenait du rve ou de la ralit.

Elle vint vers la fentre, et silencieusement se mit  genoux
devant lui. Sarah ignorait ce qu'elle allait dire, et son coeur
battait  se rompre sous ce regard qui la fixait avec la mme
persistance dont elle s'tonnait tant autrefois dans celui du
portrait trouv chez Nicolas. Immobile, les yeux levs vers M.
de la Croix-Morgan et comme magntise par la ressemblance des
traits qu'elle avait devant elle avec ceux de ce portrait si
souvent contempls depuis des annes, la jeune fille comprit
quelle trange puissance a la voix du sang, faisant trembler
le coeur de l'enfant devant l'image de son pre inconnu.

- Mon pre! dit-elle en croisant ses deux petites mains sur le
bras du fauteuil.

A cet appel, le malade passa la main sur son front comme pour
chasser un rve.

- Mon pre, reprit la jeune fille en tremblant, mon pre, me
voici.

D'un mouvement doux et calme, il appuya ses deux mains sur les
paules de Sarah et lui fit tourner son visage vers le jour.

- Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.

Et comme, mue par le son de cette voix, elle hsitait un
moment.

- Votre nom? reprit-il, toujours avec calme.

Le romancier et le pote sont moins tonns que d'autres par
les vnements. Habitus aux brusques ressauts qu'ils
dcrivent dans leurs fictions, il leur semble les retrouver
dans les secousses inattendues de l'existence, et leurs
regards, encore empreints des rves de leur imagination,
voient parfois avec une singulire tranquillit les
changements subits produits par la vie. La jeune fille mit
sous les yeux du malade la mdaille de son baptme:

- Sarah Alain, vous le voyez.

Il se frappa le front.

- Serait-ce vrai?

La ralit et le rve se combattaient encore dans son esprit.
Il doutait.

- Je suis votre fille!

Cette parole rsonna si doucement aux oreilles du malheureux
qu'il se pencha vers Sarah et la considra en silence. Tout 
coup, entourant de ses deux bras cette jeune tte leve vers
lui, il la serra dans une treinte passionne.

- O mon enfant! s'cria-t-il.

Un flot de pleurs monta subitement de ce coeur battu par la vie
et coula de ces yeux qui, peut-tre, n'avaient jamais pleur
depuis son enfance. Les annes d'isolement, d'humiliation,
s'vanouirent en face de ce regard jeune et pur, et un instant
il crut entrevoir les clarts divines d'une vie rgnre et
fire.


Toi! Enfin, je ne suis plus seul! disait-il en contemplant le
visage de sa fille.

- Non, mon pre, vous ne serez plus seul. Nous serons deux
pour lutter contre le malheur dont vous avez souffert. Je
serai si heureuse de vous apporter la consolation!

- Merci d'tre venue! Le docteur a raison, il y a une
Providence, je ne saurais en douter en ce moment!

Les bras passs autour du cou de Sarah, M. de la Croix-Morgan
parla longuement. Qui sait ce qu'il raconta dans ce subit
panchement? Les paroles s'chapprent de ses lvres,
presses, rapides, ardentes. Comme le forat, rendu  la
libert, ne regarde pas en arrire et s'lance vers l'horizon
ouvert devant lui; ainsi le malade oubliait le pass en voyant
s'avancer vers lui cette tendresse inconnue et qui tout  coup
faisait battre son coeur d'un sentiment nouveau, bien qu'il lui
semblt avoir exist de tout temps dans les fibres intimes de
son tre.

Hlas! Ce bonheur ne dura qu'un instant. L'me courbe sous la
honte ne peut longtemps oublier le poids qui pse sur elle. Le
souvenir soudain de son fardeau humiliant s'empara de M. de la
Croix-Morgan et il sentit un morne dsespoir succder  cette
joie d'un moment. Sa fille allait douter de lui et rougir de
son pass.

Sarah vit s'obscurcir son regard rayonnant.

- Mon pre, lui dit-elle, je vous apporte le bonheur.

Il eut un triste sourire:

- Pauvre enfant, le bonheur n'est pas fait pour moi!

Il l'avait releve et l'avait fait asseoir prs de lui.

- Ne vais-je point, au contraire, jeter par mon nom seul un
voile sur ta vie?

- Le docteur m'a tout dit.

Il baissa la tte.

Sarah prit ses deux mains dans les siennes et les baisa
tendrement:

- Je le sais, vous tes innocent!

Il eut un mouvement dsespr:

- Qui te le prouve? En ce moment, tu le crois. Mais viendra le
jour peut-tre o, toi aussi, tu douteras!

Elle fit un mouvement de dngation.

- Mieux vaudrait alors pour moi n'avoir jamais connu la joie
de cette heure!

- Mon pre, dit la jeune fille, Dieu m'est tmoin que je
n'eusse jamais dout de vous! Mais le public n'a pas les mmes
raisons que moi de croire en vous; aussi la Providence a remis
entre nos mains la preuve de votre innocence.

- La preuve? rpta le malade.

Une motion profonde se lisait sur ses traits bouleverss.
L'apparition de sa fille l'avait remu jusqu'au fond du coeur;
elle avait infiltr dans son me un apaisement rel. Et
pourtant, il restait au fond de son tre une douleur intense,
brlante; il se sentait marqu de la trace ineffaable du
dshonneur et cette pense avait submerg sa joie d'un moment.
Mais voil qu'en lui rendant son enfant, Dieu, du mme coup,
teignait cette atroce souffrance du mpris de ses semblables
et Alain,  cette annonce, regardait sa fille avec un
sentiment de bonheur qui touchait  l'angoisse. Ses yeux
interrogeaient Sarah.

- Oui, nous avons la preuve de votre innocence, reprit celle-ci.
Le docteur Martelac a voulu me laisser la joie de vous
faire connatre son existence et de la remettre moi-mme entre
vos mains. La voici.

Elle lui prsentait la dclaration signe de Nicolas
reconnaissant son fils, Marc Larousse, pour le vritable
coupable.

- C'tait bien lui! murmura M. de la Croix-Morgan. Mes
pressentiments ne m'avaient pas tromp.

- Le coupable a avou sa faute; malheureusement la mort a
interrompu son aveu, et, pendant bien des annes, ignorant
votre vritable nom et mme celui de la ville dans laquelle
vous aviez t jug, nos dmarches sont demeures striles.
Enfin, vous voici, et dsormais, nous serons ensemble et nous
arriverons  vous faire rendre justice!

Elle s'tait leve, vaillante et fire, et sa tte un peu
ple, mais dont les traits dlicats empruntaient tant de
charme  l'clat de ses yeux noirs, se trouvait illumine par
un rayon de soleil. Place devant la fentre, un coin du ciel
bleu formait le fond sur lequel sa petite personne se
dtachait, et le printemps qui rayonnait au dehors l'entourait
de ses effluves attidies.

- Vous verrez, mon bon pre, comme nous serons heureux
maintenant! dit-elle avec conviction.

Il la regardait, attendri. La jeune fille, sa fille  lui, le
pauvre homme! lui parut  cet instant la personnification mme
de ce printemps qui chantait dans toute la nature. Il lui
tendit les bras, et, vaincu par cette motion profonde, le
coeur de l'infortun leva vers le ciel un ardent remercment.

- Je le suis, Sarah, je le suis dj, et cet inconnu, qu'on
nomme ici-bas le bonheur, vient d'entrer avec toi dans ma vie!
Dieu soit bni! ce Dieu que, toi aussi, tu dois aimer et
servir! Il m'a bien fait souffrir, mais cet instant efface
toutes mes souffrances!




CHAPITRE XXIII


La sant de M. de la Croix-Morgan dclinait rapidement. Un
instant, la joie qu'il avait prouve lui avait rendu une
apparence de forces; mais la raction s'tait promptement
faite, et Sarah, elle-mme, malgr sa jeunesse et les moments
d'espoir qu'elle devait  son ge, conservait peu d'illusions.

On avait transport le malade dans un petit appartement lou
par Robert, et Mme Martelac et Sarah entouraient de leurs
soins affectueux les dernires semaines de son existence.
Robert passait l toutes ses heures de libert, puisant les
ressources de sa science afin de prolonger cette vie si
durement prouve et dont le dclin venait d'tre consol par
la prsence et la tendresse de la jeune fille. Celle-ci,
heureuse d'accomplir un devoir qu'elle n'ose plus esprer de
remplir longtemps encore, comble son pre d'attentions
filiales et le distrait parfois par cette gat inhrente  la
jeunesse et dont elle ne saurait se dfaire entirement, mme
aux jours les plus douloureux.

Le visage de Sarah n'a pas une beaut parfaitement rgulire,
mais il possde au suprme degr ce qu'on est convenu
d'appeler: "le charme", ce je ne sais quoi d'attractif qui
brille dans le regard et rpand son expression sur l'ensemble
des traits.

Agenouille devant la chemine dans laquelle il y a un peu de
feu, bien qu'il fasse dj presque chaud et que la fentre
soit entr'ouverte, nous la trouvons occupe  surveiller une
cafetire contenant la tisane ordonne pour son pre. Son
visage, pench vers la flamme qui s'chappe du menu bois
allum pour cette prparation, en reoit un reflet rose, et
ses cheveux chtains, un peu crpels, forment une ombre fine
et douce sur son cou.

Mme Martelac, assise prs de la fentre, tricote activement,
et, de temps en temps, lve les yeux pour regarder Sarah aller
et venir  travers la chambre ou pour examiner la figure
fatigue du malade. Sans doute, cet examen ne lui apprend rien
de bon, car la vieille dame arrte en ce moment sur sa fille
d'adoption un regard dans lequel se lit une affectueuse piti.
Le docteur cause avec M. de la Croix-Morgan. Celui-ci se lve
encore chaque jour pour s'installer dans son fauteuil, mais le
soleil, en l'clairant, permet d'apprcier les ravages faits
dans toute sa personne par la maladie.

L'aspect des deux hommes diffre essentiellement. Robert est
fort, brun; sa physionomie calme et ferme semble reflter la
force de son me, qui n'a jamais dvi un seul instant de la
ligne droite. Sa personne nergique ne connat d'autre fatigue
que la saine fatigue du travail. Alain est grand, mince,
blond; sa taille, aujourd'hui courbe par la maladie, a d
tre lgante. Dans ses traits revtus de ce je ne sais quoi
d'un peu effmin qu'on nomme "la distinction" et qui semble
tre le plus habituellement le rsultat du raffinement des
races, une certaine faiblesse se combine visiblement avec la
fougue d'un caractre qui a subi longtemps le joug des
passions. Leur empreinte, mle d'une amre rvolte contre la
fatalit qui a humili une me fire, reste marque sur ce
front blanc, ray prmaturment par des rides, dans ces yeux
bleus dont le regard hsitant semble raconter la lutte sous
laquelle il a d se courber pendant tant d'annes et dans ces
lvres fines, lgrement agites  la moindre motion.

Il y a peu de diffrence d'ge entre ces deux hommes; mais le
docteur, dans toute la force d'une jeunesse qui touche  son
dclin, semble  peine parvenir  la maturit de la vie,
tandis que son malade, us par ses folies et par le malheur
dont elles ont t suivies, se trouve puis et sans ressort
contre le mal auquel il succombe.

Tout  coup, Mme Martelac, aprs avoir regard dans la rue,
tourne la tte vers l'appartement.

- Sarah, venez donc voir Mlle Nissel, elle passe de l'autre
ct de la rue.

Sarah se relve vivement et vient vers la fentre en disant:

- Oh! je suis curieuse de la voir.

Elle se penche au-dessus de la rue et ses regards suivent avec
une expression singulire une grande jeune fille blonde, dont
le profil se reflte dans les devantures des magasins le long
desquels elle passe avec toute l'lgante vivacit d'une
dmarche essentiellement parisienne. Elle est suivie  une
petite distance par une femme de chambre, et Sarah ne la
quitte des yeux qu'au moment o, tournant l'angle de la rue,
elle disparat.

- Elle est belle femme, n'est-ce pas? dit Mme Martelac.

- Oui, rpond Sarah en rougissant.

Un regard jet vers une glace place sur le ct lui a montr
sa petite taille, bien que parfaitement proportionne. Est-ce
la comparaison involontaire qu'elle a faite d'elle-mme avec
la jeune fille de la rue que la petite-fille de Nicolas doit
le vif incarnat rpandu sur ses joues?

- Elle ne parat pas jolie, reprend-elle timidement.

- Non, mais la beaut est peu de chose, rpond vivement Mme
Martelac, en jetant un regard vers son fils, comme pour
s'assurer qu'il n'a pas entendu.

- C'est vrai, dit Sarah.

- Elle est agrable, sinon belle.

- Et peut-tre trs bonne, cela est le principal.

On voit que Sarah fait un effort pour faire cette remarque, et
Robert, qui a lev les yeux, la regarde en souriant.

- De qui parlez-vous ainsi? demande M. de la Croix-Morgan.

Absorb par sa conversation avec le docteur, il n'a pas
remarqu le petit incident qui vient de se produire et entend
seulement les dernires paroles de sa fille.

- D'une charmante personne, trs riche et parfaitement bien,
dit-on. Robert n'est pas de cet avis.

- Par exemple! s'crie le docteur; avec une indignation dans
laquelle on peut deviner une nuance d'ironie.

- Pourtant, tu refuses de faire sa connaissance!

- Ai-je besoin de connaissances de ce genre? rpond le jeune
homme en riant. D'ailleurs, comment osez-vous me reprocher
d'avoir refus de la voir? Hlas! sa vue m'a cot assez cher!

- Tu l'as vue?

- Mais oui, reprend Robert avec un calme superbe, et qui fait
ouvrir tout grands les yeux de Mme Martelac.

La bonne dame a repouss sur son front lisse les lunettes dont
elle se servait, et regarde son fils avec tonnement.

- O l'as-tu vue?

- A une vente de charit, et j'ai pay d'un billet de cent
francs une affreuse petite blague au crochet qu'elle m'a
affirm tre sortie de ses blanches mains, et dans laquelle je
n'ai mme pas la consolation de pouvoir mettre mon tabac,
parce qu'il s'est fait un noeud  la cordelire qui la ferme et
je ne sais comment faire pour l'ouvrir.

- Tu es gnreux!

- C'tait  prendre ou  laisser! Elle m'encourageait de son
plus doux sourire  me dfaire en sa faveur de mon billet de
cent francs, et je voyais les regards envieux d'un essaim de
jeunes vendeuses qui nous examinaient et devant lesquelles
elle et t humilie si j'eusse refus sa marchandise.

- Tu t'es laiss toucher, c'est de bon augure!

Robert lve les paules en souriant.

- N'en concluez rien, ma mre, vous auriez tort.

Sarah parat ne pas faire attention  la conversation;
pourtant, certainement, ses yeux, qui ont repris subitement
leur expression mlancolique, ne saisissent plus gure le
mouvement de la rue, bien qu'ils semblent le regarder. Son
pre a jet un furtif regard de son ct et reprend doucement
en s'adressant  Robert:

- Je crois comprendre le motif de votre mre, mon ami. Elle a
raison, vous deviez vous marier.

- N'est-ce pas? dit avec empressement Mme Martelac. Que ne
pouvez-vous le convertir  cette ide?

Le plus cher dsir de la mre du docteur est de voir son fils
se crer un intrieur et oublier ainsi compltement la
dception prouve par son amour pour sa cousine Anne.

Le docteur garde le silence et continue  couper lentement les
feuillets d'un livre qu'il vient d'apporter  l'intention de
Sarah.

- Il ne veut entendre parler d'aucun mariage, reprend Mme
Martelac en jetant un regard de maternel reproche du ct de
son fils. Pourtant, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'avais
fait un si bon rve de bonheur pour lui!

Robert,  ces mots, fait un brusque mouvement, et M. de la
Croix-Morgan, qui le regarde, remarque qu'il a pli
subitement.

- Et pourquoi notre cher docteur repousse-t-il ce rve?
demande-t-il.

- Il affirme que l'amour maternel seul a pu lui donner
naissance.

- L'amour maternel voit clair peut-tre! murmure le malade.

La vieille dame soupire et reprend:

- Il est intraitable, et je n'ose plus en parler. Mais une
femme bonne, attentive et affectueuse lui ferait un intrieur
agrable, ce qu'il n'a pas lorsqu'il est seul  Paris.

- Vous croyez, ma mre, que je trouverais tout cela dans une
de ces charmantes poupes de salon dont on vous parle? demande
Robert.

Le ton avec lequel il pose cette question a quelque chose
d'amer qui ne lui est pas habituel et dont M. de la Croix-Morgan
est frapp.

- Mlle Nissel est pieuse et srieuse, assure-t-on.

- On le dit toujours de la jeune fille que l'on veut faire
pouser  un homme de ma profession, n'aimant gure le monde
et ses frivolits.

- Alors, cherche une autre jeune fille.

Le docteur secoue la tte sans rien rpondre, et Sarah s'tant
dcide  quitter la fentre pour revenir surveiller la
tisane, la conversation change. Mais M. de la Croix-Morgan,
dont la ple figure a pris une expression soucieuse, suit
longtemps des yeux la personne de sa fille allant et venant
dans la chambre. Puis, ses regards se reportent avec
hsitation sur le grave visage du docteur; il semble chercher
le mot d'une nigme dont il entrevoit la solution.

Encore quelques semaines, deux ou trois tout au plus, et le
dernier jour arriva pour cet homme durement prouv. Il
s'teignit doucement, et son lit de mort s'claira de clarts
pieuses, entour comme il l'tait par Robert et par les deux
femmes. Il accepta le consolations de la religion, et le
prtre amen  son chevet entendit tomber de sa bouche
repentante le pardon chrtien pour ses bourreaux, pardon
auquel devait rpondre du haut du ciel celui de Dieu lui-mme.

Peu d'heures avant de finir, il pria le docteur de rester seul
avec lui.

- Docteur, lui dit-il, le temps s'en va pour moi, vous ne m'en
voudrez pas de mes paroles?

Robert s'tait assis prs de lui, il rpondit doucement:

- Vous pouvez parler, mon ami. Vous savez si ma mre et moi
nous vous sommes sincrement attachs!

- Est-il vrai que vous ayez renonc pour toujours au mariage?
Dites-moi la vrit.

Et comme le jeune homme avait tressailli  cette question:

- Pardonnez  un mourant, reprit-il. J'avais cru saisir
quelque chose,... mais peut-tre est-ce un sentiment fugitif qui
ne saurait prendre aucune consistance. Sarah...

- Sarah est notre enfant, interrompit le docteur, comme s'il
et craint les paroles qui allaient suivre. Ne vous tourmentez
pas  son sujet. Je vous jure de veiller sur elle et de
l'aimer toujours avec une tendresse paternelle.

Le mourant leva avec indcision ses regards vers lui.

- J'avais cru que peut-tre... Elle est bien jeune, c'est vrai,
mais c'est une femme srieuse; leve par votre mre et par
vous, elle me semblait digne de devenir votre compagne.

Une violente rougeur monta au visage de Robert.

- Ce serait gosme de ma part, dit-il. L'enfant aimera un
homme jeune comme elle, et jamais je ne me mettrai entre elle
et son bonheur.

- Son bonheur! murmura M. de la Croix-Morgan. Qui vous dit
qu'elle ne le trouverait pas prs de vous?

- Comment pourrai-je le croire?

La voix de Robert tremblait en posant cette question. Le
mourant lui tendit la main.

- Dans un an, demandez-lui ce qu'elle en pense et n'coutez
pas les scrupules dlicats qui loigneraient d'elle et de vous
l'avenir prpar par Dieu mme. Croyez-moi, un homme qui va
mourir est bien clairvoyant quand il lit dans les regards de
son enfant!


Le jeune docteur serra la main moite qui se tendait vers lui
et dit:

- Je vous promets de faire tout au monde pour donner  Sarah
un bonheur en rapport avec ses dsirs.

Un dernier rayon de joie passa  travers les voiles dont
commenaient  se couvrir les yeux du malade.

- Merci, dit-il d'une voix teinte.

Puis, avec un effort:

- J'ai foi en vous et je vous la confie!




CHAPITRE XXIV


- Oui, Sarah, vous tes appele  tre heureuse. Pourquoi en
doutez-vous?

- Heureuse! Moi? rpond la jeune fille vivement.

Puis elle ajoute avec douceur:

- J'espre l'tre toujours comme je le suis aujourd'hui.

- Mieux que cela! reprend Anne en souriant. Votre plus cher
rve se ralisera.

Sarah secoue la tte avec incrdulit.

- Vous tes donc aveugle? demande Mme Tissier.

- Aveugle? Non certes! Et c'est parce que je ne le suis pas
que je vois clairement combien vous l'emportez sur moi, Anne.
Vous tes bonne, belle, trs riche. De plus, le docteur vous a
toujours aime.

En disant ces paroles, le regard pensif de la jeune fille suit
distraitement le vol d'un papillon, dont les ailes  peine
teintes de jaune se dtachent comme une fleur subitement
close  travers une touffe de Reine-des-Prs penches au bord
de la rivire.

Assises prs du Clain, par une chaude aprs-midi de la fin de
l't, Anne et Sarah causent confidentiellement. Les feuilles
d'un bouquet de peupliers qui se mirent dans l'eau tombent
autour d'elle; le vent les dtache et en emporte quelques-unes
dans le courant. Il les roule lentement jusqu' ce qu'elles se
trouvent arrtes par une touffe de roseaux qui termine leur
voyage. La jeune femme a voulu profiter de cette belle journe
et est alle chercher sa petite amie pour lui proposer une
promenade. Lasses par une longue course, elles se reposent en
considrant la campagne, si belle  ce moment de l'anne.

Devant elle, la ville est cache  leurs regards par un rideau
d'arbres plants de l'autre ct de la rivire. Dans cette
prairie frache, petite et entoure de haies leves comme
d'une couronne de verdure, on se croirait isol du monde
entier; le terrain, derrire le pr, se relve subitement pour
former une colline couverte de bois. A droite seulement, une
troite chappe permet d'apercevoir une longue tendue de la
valle,  travers laquelle le Clain promne ses eaux entre
deux rives vertes qui se perdent peu  peu dans un vague
horizon dor de soleil. Au-dessus, les arbres, en rejoignant
le feuillage lger de leurs cimes, dcoupent le bleu du ciel
comme une dentelle.

- Folle! Robert ne songe plus  moi depuis bien longtemps. En
revanche, ses graves regards s'arrtent sans cesse sur une
charmante petite personne de ma connaissance.

- Vous croyez?

Sarah questionne anxieusement Mme Tissier, avec l'esprance
vidente d'avoir une rponse identique  celle de son coeur.
Elle serait bien due s'il en tait autrement.

- Certainement, je le crois. Mon cher cousin vous aimait
autrefois comme une enfant; mais son amour a pris une autre
forme  prsent et il ne tient qu' vous d'tre heureuse.

Les yeux de Sarah rayonnent et leur clat profond exprime la
joie qu'elle prouve en entendant ces paroles.

- Il est si srieux!


Dites donc: Et si bon! si grand! si dvou! reprend Anne en
plaisantant. Vous le pensez, n'est-ce pas?

La jeune fille baisse la tte en rougissant. Mme Tissier
l'embrasse avec affection et reprend:

- Allons, je vous taquine mchamment. Tout le monde pense
comme vous  son sujet.

- Je ne suis pas assez bonne pour tre sa femme.

-Il vous aidera  le devenir. D'ailleurs, vous l'tes, il me
semble, pas mal comme cela!

Sarah sourit.

- Tenez, pour vous faire oublier ma mchancet, voulez-vous un
trait de mon cousin?

- Lequel? demande la jeune fille avec empressement.

- Oh! il y en a beaucoup, car sa vie se passe  faire le bien.
Mais celui-ci est indit, je vous le jure! Ce n'est pas lui
qui l'a publi, du moins et comme le pre de ceux qui en ont
t l'objet est rest longtemps sans savoir  qui adresser sa
reconnaissance, personne ne pouvait le raconter. Je vous
engage toutefois  n'y pas faire allusion devant Robert, si
vous ne voulez voir se froncer son front svre. Je l'ai
appris ce matin mme dans ma tourne de pauvres. Pendant son
sjour ici l'hiver dernier, il a tir de l'eau les deux
enfants du pre Maurel, le jardinier qui habite au bas de
Blossac, vous savez? Mon cousin passait, parat-il, un soir
aprs le coucher du soleil, le long de la rivire quand il
entendit des cris. C'taient ces petits garons qui en jouant
venaient de tomber dans l'eau glace. Il commenait  faire
nuit, m'a dit le pre Maurel et le Clain est l comme en bien
des endroits trs dangereux. Robert n'a fait ni une ni deux,
il s'est jet  l'eau, au risque d'attraper la mort, a saisi
avec grand'peine les deux enfants, lesquels heureusement se
tenaient serrs l'un contre l'autre et les a rapports,
pniblement vous pouvez le croire, chez leurs parents qui ne
se doutaient de rien. Imaginez-vous qu'il leur ait dit son
nom? Ah! bien oui! Il l'a cach soigneusement au contraire
comme si ce ft lui qui les et jets  l'eau!

- Il ne nous a jamais parl de cela!

- Sans doute! Mon cher cousin fait le bien en se cachant,
comme les autres font le mal.

- Comment le pre Maurel a-t-il su que c'tait lui?

- Le docteur fut oblig de se scher  la flamme allume
immdiatement chez le jardinier et celui-ci voulant, vous le
pensez, connatre le sauveur de ses enfants, l'a bien examin
afin de pouvoir se le faire nommer. Il y est parvenu
difficilement, Robert n'habitant pas Poitiers d'ordinaire;
mais enfin, il le sait depuis hier et il est venu hier soir
voir mon cousin pour le remercier, ce que celui-ci a paru
trouver inutile pour si peu de chose! Vous ne saviez pas cette
bonne action, n'est-ce pas?

- Non, mais ce n'en est qu'une de plus  son actif et je le
sais capable de faire beaucoup de bien.

- Vous avez raison et rien en peut tonner de lui sous ce
rapport.

- Qu'allez-vous devenir, Anne, si vous n'pousez pas votre
cousin? J'avais toujours pens que vous tiez destine 
devenir sa femme et je croyais qu'il l'esprait, puisqu'il
refuse tous les autres partis.

En posant cette question, Sarah se penche curieusement vers
son amie, dont les beaux yeux suivent avec attention, semble-t-il,
les capricieux dessins qu'elle trace du bout de son
ombrelle  travers l'herbe touffue.

- Oh! je le sais, reprend la jeune fille, vous pouvez rester
comme vous tes en ce moment et votre vie est trs employe,
trs occupe; l'avenir n'a pas sujet de vous embarrasser. Je
vous adresse l une question oiseuse!

Anne secoue la tte en souriant; puis la relevant tout  coup:

- Et pourtant j'ai l'intention de me remarier.

- Avec qui, alors?

La figure de Sarah exprime un profond tonnement.

- Je ne me figure pas vous voir marie avec un autre qu'avec
le docteur!

- _L'homme propose_... Vous savez combien il arrive souvent que
Dieu dispose, comme le dit le proverbe! Autrefois... il y a bien
des annes! Peut-tre avais-je  peine l'ge de raison, mon
pre rvait dj en effet de m'unir  mon cousin. Plus tard,
lui-mme adopta ce projet. Et pourtant, il en a t autrement.
Robert m'a oublie et de mon ct, je puis avouer devant vous
que jamais, malgr ma profonde estime pour lui, je ne me
serais prte volontiers au dsir de nos familles.
Heureusement la providence a pris soin d'amener dans la maison
des Martelac une compagne digne de notre cher docteur.

- Mais enfin, qui pousez-vous?

- Vous tes bien intrigue!

- Vous me faites languir! Dites-moi vite son nom?

Dans son impatience, Sarah s'est leve d'un bond et se tient
debout devant Anne, sans quitter du regard le beau visage dont
l'expression mystrieuse la taquine.

- Le capitaine Hilleret!

- C'est donc pour arranger ce mariage qu'il est venu en cong
ici il y a peu de temps?

Mme Tissier incline la tte:

- Je ne me suis doute de rien! Suis-je nave!

- Et ce qui est mieux, vous vous mettiez martel en tte au
sujet de Robert, me faisant l'honneur de croire qu'il pensait
encore  moi!

- Mais alors, vous allez nous quitter? reprend Sarah,
subitement redevenue grave.

- Pourquoi cela?

- Pour suivre votre mari l-bas.

- Rassurez-vous. Je ne puis abandonner mon pre, trop g
maintenant pour rester seul ici, et M. Hilleret, en se
mariant, abandonne sa carrire. Il viendra se fixer 
Poitiers.

Sarah se jette  genoux prs de son amie et l'embrasse avec
effusion:

- Quel bonheur, alors! Je vous garde et je vous flicite de ce
mariage, car le docteur aime tant son ami! M. Hilleret doit
lui ressembler! Mme Martelac connat votre dcision?

- Ma tante est depuis longtemps au courant. Allons, vous
n'avez plus peur de me voir vous enlever le coeur de Robert?

- O Anne, rpond la jeune fille, vous me jugez mal! Je ne suis
pas jalouse.

- Non, mais vous eussiez souffert, avouez-le?

- Peut-tre. Mais j'aurais t vaillante! Le bon Dieu n'est-il
pas l pour nous aider  supporter toutes les peines, quelles
qu'elles soient?

- Celle-l, du moins, vous sera pargne.

- Il finira toujours par se marier. Sa mre le dsire vivement
et moi-mme je le souhaite pour son bonheur.

Il y a dans ces paroles une teinte de tristesse qui n'chappe
pas  Mme Tissier

- Vous tes incorrigible! Vous ne croirez  l'affection de
Robert, que lorsqu'il ne vous restera aucun refuge pour
abriter votre doute obstin!

- Je suis une enfant vis--vis de lui et un homme si grave n'a
pu songer  moi!

Anne lve lgrement les paules en souriant:

- Incrdule! Il vous aime et vous pousera. A moins que chacun
de vous, par excs de dlicatesse, vous ne passiez prs du
bonheur sans le saisir.

Sarah garde le silence. Appuye contre un saule dont les
branches vertes sortent d'un tronc presque compltement rduit
 son corce sillonne de rides, la jeune fille regarde l'eau
sombre, au-dessus de laquelle de temps en temps un poisson
s'lance d'un saut rapide qui fait briller comme un clair son
corps argent. Le vent s'lve et jette plus abondamment
autour des deux femmes leurs premires feuilles mortes; elles
tourbillonnent un instant et viennent se poser sur le tapis
vert de la prairie. Une petite barque passe, elle glisse en
laissant sur le Clain son sillon vite effac et dj elle a
disparu derrire les arbres, qu'Anne et Sarah entendent encore
le bruit des rames et le clapotis de l'eau autour d'elles. Les
hommes qu'elle portait se mettent  chanter et leurs voix
s'lvent dans l'air calme. La jeune femme et sa compagne
prolongent leur silence pour les couter et quand les voix se
perdent dans le lointain, ne laissant plus parvenir  leurs
oreilles que quelques notes leves, elles demeurent sous le
charme.

- Anne, s'crie tout  coup Sarah, mue par cet ensemble de la
nature, que Dieu est bon d'avoir fait tout si beau autour de
nous!

- Je le pensais aussi, rpond Mme Tissier. Sa main nous
entoure de merveilles et nous le remercions peu, lors mme que
nous en jouissons profondment. Ce n'est pas seulement le
monde extrieur qui nous raconte son amour, mais tout en nous
comme autour de nous. Il dirige notre vie. N'en sommes-nous
pas, vous et moi, des exemples frappants? Malgr l'orgueil et
la lgret de ma jeunesse, il a eu piti de moi et m'a amene
avec douceur  un salutaire changement. Quant  vous, Sarah,
la Providence s'est montre une mre  votre gard, n'est-ce
pas?

- Oh! moi, rien ne peut rendre sa bont pour une pauvre petite
crature isole comme je l'tais. Le soir o, seule, effraye,
abandonne de tous, j'ai rencontr la main du docteur pour me
protger et me recueillir, il me semble que Dieu lui-mme
s'est pench vers moi.

- C'tait Lui en effet, dans la personne de ma tante et de mon
cousin.

- Sans famille, sans amis, ne connaissant personne sur la
terre, ne sachant rien des choses de la vie, j'tais l comme
une pave rejete par le flot inconscient et dont nul ne prend
souci.

- Qui eut dit alors  Robert et  sa mre que dans la personne
de cette petite fille sauvage, ignorante et chtive, ils
introduisaient le bonheur sous leur toit?

En disant ces paroles, Anne s'est leve pour partir. Elle
prend le bras de Sarah et ajoute:

- Et que la petite rose de Bengale, comme vous appelait alors
M. Hilleret, tait destine  fleurir pour eux et  rjouir
l'avenir de leur foyer? Quand Robert, comme il me l'a cont
bien des fois, aperut, claire par la lune et glace par le
vent d'hiver, cette petite fille peureuse et triste, et-il
devin qu'en lui offrant un asile, il ouvrait les portes de sa
demeure  la compagne de sa vie?

Sarah secoua la tte en souriant:

- Tout au moins l'a-t-il ouverte ce jour-l  une amie dvoue
et reconnaissante!

Elles se sont remises en marche et suivent rapidement les
sinuosits du Clain.

- Je crains d'tre en retard, dit Anne, nous nous sommes
attardes dans notre conversation et j'avais promis  mon pre
d'tre rentre  cinq heures. Il en est dj quatre; voyez, le
soleil commence  baisser  l'horizon.

Elle montre du regard les toits de la ville, recevant
obliquement les rayons adoucis qui semblent les couvrir d'une
poudre d'or. La masse noire de la cathdrale lve devant
elles ses vieux murs massifs et sombres et domine les pointes
aigus des flches des chapelles et celle de l'glise de
Sainte-Radegonde qui porte dans les airs la couronne de la
grande reine. Autour de ces difices, les toits amoncels
paraissent monter  l'assaut  l'envi les uns des autres dans
une irrgularit pittoresque. Sur l'autre rive du Clain, les
dunes lvent leurs rochers escarps du haut desquels la
statue dore de la Vierge, levant son bras sur la ville pour
la protger et la bnir, blouit le regard.

Une heure plus tard, Sarah en arrivant dans la vieille maison
 la porte de laquelle Anne l'avait conduite, ouvre comme un
ouragan la porte de l'appartement dans lequel se tient Mme
Martelac, un livre  la main et plonge dans une pieuse
lecture. La mre du docteur lve la tte:

- Qu'avez-vous? dit-elle avec le calme dont elle ne se
dpartait jamais.

La jeune fille jette sur la table son chapeau qu'elle vient
d'enlever, relve de ses deux petites mains encore gantes les
fins cheveux bouriffs autour de sa figure et vient se placer
devant sa protectrice.

- Anne pouse M. Hilleret!

- Eh bien?

La matresse de la maison semble attendre l'explication de
l'tonnement caus  Sarah par cette nouvelle; mais un sourire
erre sur ses lvres.

- Je n'aurais jamais cru cela!

- Elle vous en a fait part?

- Tout  l'heure, pendant notre promenade, oui.

- Cette promenade a d vous faire du bien, car vous avez un
air radieux, et en ce moment, vous tes plus frache que les
plus fraches de nos roses du Bengale!

- Il faisait un temps dlicieux! Nous nous sommes assises au
bord du Clain dans un oasis de verdure o on ne voyait que
l'eau entre ses rives vertes et quelques petits coins du ciel
bleu.

- Votre conversation avec Anne vous a, je crois, charme
aussi, n'est-ce pas?

- Anne est toujours bonne et aimable, vous savez bien. Puis,
j'ai t contente d'apprendre son mariage avec M. Hilleret.

- Vous ne vous en doutiez pas?

- Oh! pas le moins du monde! Je pensais qu'elle pouserait le
docteur.

Mme Martelac secoue la tte:

- Ce n'tait pas sa destine! Vous savez ce que les bonnes
femmes de nos compagnes appellent _la ddiure?_

Sarah se met  rire et, prenant un tabouret plac devant Mme
Martelac, elle s'y asseoit, croise ses deux mains autour de
son genou et regarde son interlocutrice en disant:

- Et moi, quelle est ma _ddiure?_

Puis elle ajoute en riant:

- Je resterai vieille fille et votre compagne, dites?

- Je souhaite de tout mon coeur que la seconde partie de cette
destine s'accomplisse, rpond Mme Martelac.

- Nous serons bien heureuses, vous verrez! Je vous aiderai 
raccommoder le linge,  soigner vos fleurs,  faire les
confitures en t; j'irai l'hiver visiter vos pauvres, afin
que vous ne preniez pas froid dans ces visites comme vous le
faites chaque anne, et je les soignerai de mon mieux pour
vous remplacer prs d'eux. Je vous ferai la lecture le soir,
j'crirai au docteur sous votre dicte, lorsque vous
deviendrez trop vieille pour le faire vous-mme. Enfin, je
vous aimerai, je vous soignerai et nous mnerons toutes les
deux une petite vie trs tranquille qui nous conduira au
paradis par un chemin bien uni et bien doux!

- Bah! bah! enfant, les chemins raboteux y mnent plus
srement que ces chemins doux et paisibles. Vieille fille ou
non, il faut vous attendre  tre souvent dchire par les
pines. Les vies les plus simples en sont hrisses, et que ce
soit le coeur, l'esprit ou le corps, il y a quelque chose en
nous qui ne doit arriver au paradis qu' travers les
meurtrissures!

- N'y a-t-il aucun moyen d'y chapper? demande Sarah, devenue
srieuse.

- Aucun, cette destine-l est universelle. Les mes arrivent
l-haut portant toutes au front la marque sacre devant
laquelle seule, s'ouvrent les portes clestes.

- Eh bien! nous souffrirons ensemble et le bon Dieu sera l en
troisime pour nous aider  accomplir la destine, quelle
qu'elle soit! reprend Sarah en relevant d'un courageux
mouvement de tte son charmant visage ros.

- Sans doute, il nous aidera! Puisque cette destine n'a pas
d'autre origine que la volont divine elle-mme, par laquelle
elle est rgle et dirige, en dehors, bien souvent, de toutes
nos prvisions.

Pendant toute la soire, la mre de Robert sourit bien des
fois en constatant l'exubrante gat de sa fille d'adoption.
Sarah rit, plaisante et parat heureuse. Sa voix s'lve et
descend en roulades harmonieuses d'un bout  l'autre de la
vieille maison, le long de l'troit corridor clair par un
oeil-de-boeuf, ou dans l'escalier de pierre, qu'elle monte en
courant, plus lgre et plus vive qu' l'ordinaire, semble-t-il!

La nouvelle du mariage d'Anne avec un autre que le docteur a
apport dans sons esprit une impression joyeuse, dont elle
jouit inconsciemment, mais dont la vieille dame exprimente
se rend compte.




CHAPITRE XXV


- Entrez!

Ce mot rpond  un coup hardi et ferme frapp  la porte du
cabinet de Robert. Celui-ci, entour de livres, de fioles,
d'instruments de chirurgie et de papiers couverts de notes,
lve la tte avec une expression de contrarit visible.

- Du diable! Si c'est encore Mme d'Ambleuse, je l'conduis
moins civilement cette fois!

Mais ce n'est point une main de femme qui ouvre la porte, et
la faon mme dont on avait frapp et d clairer le docteur
s'il n'et eu l'esprit proccup malgr lui de celle dont il
maudissait l'importunit, tout en la plaignant du fond du
coeur. Son visage s'claire subitement, et il se jette dans les
bras du nouvel arrivant.

- Enfin, te voil! Sais-tu qu'on t'attend avec impatience!

- Qui cela?

- Tous et surtout toutes,  Poitiers. Anne fait des projets de
bonheur; ma mre se rjouit de te voir te fixer prs d'elle,
et il n'y a pas jusqu' ta petite Rose de Bengale qui n'ait
t ravie d'apprendre ton mariage avec son amie. Quant  moi,
ai-je besoin de te dire combien je suis heureux de ton retour
dfinitif en France?

Le jeune homme auquel s'adressent ces effusions a bien chang
depuis le jour o Robert l'a rencontr, un soir, dans les rues
de Poitiers. Son teint a bruni au soleil d'Afrique, et toute
sa physionomie a pris une expression martiale, qui ne dplat
pas sur ce joli visage, autrefois un peu trop effmin.

Jacques Hilleret revient d'Algrie pour pouser Anne, veuve de
M. Tissier, et, en passant  Paris, il s'y est arrt quelques
heures, afin de voir son ami.

- Mon premier mouvement avait t de maudire l'ennuyeux
visiteur qui m'enlevait  mon travail. Mais c'est toi! Et il
n'y a plus de travail pour moi en ce moment!

Il repousse les papiers, les instruments et les fioles, et,
appuyant son coude sur la table, il s'installe en face de
Jacques, qu'il a fait asseoir.

- Je t'arrive au dbott, dit celui-ci; tu me donneras 
djeuner, et je repars ce soir pour Poitiers.

- O tu porteras toutes mes amitis  tous, n'est-ce pas? Je
ne sais quand il me sera possible d'y aller, et pourtant j'en
forme le projet. Mais je suis retenu ici par plusieurs malades
gravement atteints et surtout un enfant auquel je dois faire,
ces jours-ci, une opration difficile. Lorsque tu as frapp 
ma porte, j'ai cru que sa mre venait encore me relancer. La
pauvre femme est comme affole par la pense de cette
opration; elle ne me laisse pas un jour de repos et vient 
tout instant me consulter pour son fils.

- Qu'a-t-il donc?

Robert secoua la tte.

- Une infirmit dont nous arriverons, j'espre,  le dlivrer.
Malheureusement, c'est de plus en enfant chtif, malingre et
nerveux, comme nous en envoyons en quantit dans les grands
centres et surtout dans certains milieux, o la vie s'coule
comme dans une serre chaude.

- Pauvre mre! dit Jacques avec compassion.

- Sans doute: pauvre mre! repartit Robert en riant. Tu peux
bien ajouter: pauvre docteur! aussi; car Mme d'Ambleuse abuse
de ma patience!

- Bah! tu es trs bon pour elle et pour son enfant, j'en
jurerais!

- Allons, tu reviens d'Afrique avec ta mme confiance en moi!

- Srement! N'es-tu plus mon gnreux ami d'autrefois?

Le docteur tendit la main  Jacques.

- Gnrosit largement paye par toi, mon ami, en repoussant
sans espoir de retour un bonheur que tu me sacrifiais! Je n'ai
pas t dupe, crois-le, de ta conduite, il y a quelques
annes. Mais alors je me faisais illusion, et je m'imaginais
pouvoir rendre Anne heureuse en accomplissant le projet de
notre famille. Dieu merci! le bonheur a frapp deux fois  ta
porte, ce qu'il ne fait gure pour personne.

- Il viendra aussi quelque jour  la tienne, je l'espre. Du
moins y a-t-il dj amen la rputation, et, je pense aussi,
la fortune.

- La fortune? C'est vrai, dit le docteur en riant, je devrais
tre riche.

- Ne l'es-tu pas!

- Non, il me semble. L'argent vient, c'est certain; mais il
coule! il coule!

- Je vois ce que c'est, dit le capitaine, tu ne sais pas le
retenir; tu es trop gnreux. J'en avais toujours jug ainsi.

- On rencontre tant de misres dans notre profession!

- Et tu donnes sans compter! Et on en abuse! Car quelle est la
charit dont il ne se trouve quelqu'un pour abuser? C'est trs
bon et trs bien de donner aux pauvres l'argent que les riches
te donnent en retour de tes soins; mais, mon ami, permets-moi
de te faire la morale...

- Trs volontiers! dit Robert en l'interrompant et en croisant
les bras pour couter gravement.

- Il faut songer aussi  te crer un intrieur et  retenir
pour cela un peu de cette fortune qui coule entre tes mains.

Robert leva les paules.

- Bah! un intrieur; j'en ai un dont le luxe est bien
suffisant pour un vieux garon travailleurs.

- Tu ne resteras pas ternellement vieux garon!

- Je pense que si, dit Robert avec calme.

- Bah! reprit Jacques avec tonnement.

- Je travaille tant, que je n'aurais pas le temps de m'occuper
de ma femme, dit le docteur, sans paratre remarquer cet
tonnement. Quant  ma mre, sois tranquille, je prlve sur
mes revenus ce qu'il lui faut avant d'abandonner le reste aux
infortunes qui se le disputent. Enfin, Sarah,  laquelle je
penserais certainement si elle en avait besoin, est riche,
grce  l'avarice de son grand-pre, plus riche mme qu'il
n'est ncessaire, et elle se met souvent de moiti dans les
bonnes oeuvres de ta fiance.

Le visage du docteur avait pris une expression pensive et son
ami, aprs l'avoir regard un instant jeta sur la table son
kpi qu'il tenait  la main et dit vivement:

- Pourquoi t'obstines-tu  rester vieux garon!

- Parce que je n'ai plus envie de me marier.

- En voil une rponse ridicule! Regarde-moi, je te prie?

Les yeux bruns et profonds de Robert se fixrent sur le jeune
capitaine.

- Tu m'as jur que tu n'aimais plus Anne?

Une crainte vague se faisait sentir dans cette question.

- Je te le jure encore. Mon amour pour elle est mort. Tu ne
crois pas cela possible, n'est-ce pas? et moi-mme, je me
serais rvolt autrefois, si on m'avait dit qu'il en tait
ainsi. Mais, Dieu a t infiniment misricordieux en nous
rendant l'oubli possible. Un erreur de notre jeunesse serait
irrparable si notre coeur devait garder intact son premier
amour, lors mme que cet amour lui refuse le bonheur.

- Aimes-tu quelqu'un?

Une hsitation  peine saisissable arrta la rponse.

- Non, je n'aime personne.

Une rougeur intense monta au front de Robert, et il se pencha
subitement pour ramasser une feuille de papier tombe du
bureau prs duquel il tait. Pour la premire fois de sa vie
peut-tre il mentait, lui dont la noble nature avait toujours
profondment mpris le mensonge.

- Alors, Anne et moi, nous te chercherons une compagne, je te
le promets.

- C'est bien inutile! Un mdecin a assez d'occupations sans
s'embarrasser d'une femme et des enfants qui font du bruit et
causent souvent tant d'inquitudes!

- Tu ne reculerais certainement pas devant un motif d'gosme.

- Pourquoi non? Je suis tranquille ainsi, laisse-moi jouir de
mon repos.

Jacques leva les paules avec incrdulit.

- Ce n'est pas de toi, cela! Enfin nous verrons! J'en parlerai
 Anne.

Il changea la conversation, remettant  plus tard d'aborder
srieusement ce sujet avec son ami.

Quelques jours aprs, Jacques durant une visite  Mme Tissier,
lui ayant parl de son cousin, la jeune veuve prit un air
mystrieux en l'entendant dplorer l'loignement de Robert
pour le mariage.

- A quoi attribuez-vous ce dsir de rester seul? demanda-t-il
 sa fiance.

- Etes-vous bien sr de l'existence de ce dsir?

- Oui, il se trouve heureux ainsi et repousse l'ide d'un
avenir diffrent.

Anne s'arrta un moment  le regarder.

- Vous n'avez rien devin?

- Que voulez-vous que je devine?

- C'est vrai, vous n'avez pas vcu ici depuis bien des annes
et vous avez vu Robert en passant seulement  votre dernier
voyage en France. Mais, c'est gal! Lis comme vous l'tes
ensemble, il a d se trahir devant vous. En vrit, les hommes
sont aveugles! Une femme serait vite sur la voie.

- Sur quelle voie? Aime-t-il quelqu'un?

- C'est assez probable! rpondit Anne, dont les grands yeux
avaient une expression malicieuse.

- Qui?

- Cherchez!

- Je ne puis la connatre!

- Si, vous la connaissez.

Jacques demeurait perplexe en face d'elle, se remmorant un 
un tous les noms des jeunes filles, peu nombreuses du reste,
qu'il savait avoir eu autrefois quelques relations avec la
mre du docteur. Il les nommait l'une aprs l'autre et Anne,
s'amusant  ce jeu, secouait la tte  chaque nom.

- Je ne trouve pas, dit-il enfin.

- Donnez-vous votre langue au chat? Il y en a qui taient
enfants autrefois et qui sont devenues jeunes filles.

Cette parole fit venir un nom aux lvres du capitaine.

- Sarah? dit-il en hsitant.

Sa figure exprimait une telle incertitude, que Mme Tissier ne
put s'empcher de rire en inclinant la tte en signe
d'acquiescement.

- Mais c'est une enfant!

- Une enfant de dix-huit ans sonns! En ge de se marier, par
consquent.

- Il l'a leve!

- Eh bien! tant qu'a dur l'ducation, il l'a aime comme une
petite fille. Et puis, peu  peu, sans que ni l'un ni l'autre
s'en doutt, ce sentiment tout paternel a chang et mon cher
cousin, le plus grave et le plus srieux des hommes passs,
prsents et futurs, aime votre petite Rose de Bengale et ne se
marie pas uniquement, parce que, dans sa sagesse, il a dcid
qu'il ne devait pas condamner la rieuse pupille de sa mre 
devenir la femme d'un austre personnage comme lui.

- Comment savez-vous cela? Robert vous a-t-il prise pour
confidente?

- Robert, y pensez-vous? rpondit Anne en plaisantant. J'ai
bien toute seule compris la chose!

- En tes-vous sre?

- Sre? Notre cher docteur croit son secret assez enseveli
dans son coeur; mais les yeux parlent et je l'y ai lu aussi
facilement que je lirais cette page de la Bible!

Elle appuyait la main sur une bible ouverte devant elle et
qu'elle feuilletait au moment o Jacques tait entr pour y
admirer les merveilleuses illustrations dues au crayon de
Gustave Dor.

Le jeune homme devenait rveur.

- Sarah! dit-il lentement, comme s'il n'et pu faire entrer
cette ide dans sa tte et qu'il et voulu la forcer  y
pntrer en en raisonnant la possibilit, Sarah! la petite-fille
du vieux marchand d'antiquits, cette pauvre petite
orpheline recueillie un soir par lui, Sarah! Devenir la femme
de Robert!

- Qu'y a-t-il donc l de si tonnant? La petite orpheline
abandonne est devenue srieuse, bonne, pieuse et digne en
tout d'associer sa vie  celle du docteur.

- Je le sais. Il m'a une ou deux fois fait son loge et s'est
flicit de l'avoir recueillie.

- Il n'a pu dire d'elle plus de bien que tous nous en pensons,
dit Anne, dont l'affection pour Sarah tait trs profonde.

- Et que je n'en pense moi-mme, sans toutefois avoir pu
l'apprcier comme vous.

- Alors?

- Elle est encore si jeune pour pouser un homme de l'ge de
Robert?

- Que voulez-vous? La vie nous rserve tous les jours des
surprises de ce genre.

- Sans doute! Ainsi, Robert l'aime?

- Je vous dit que oui.

- Et elle?

- Elle? Peut-tre!

- Si elle allait ne pas l'aimer!

Anne leva les paules et se dit en souriant que les hommes les
plus intelligents sont parfois bien nafs pour dmler les
sentiments intimes qu'on ne leur exprime pas en termes prcis!

- Parlez-lui du docteur et vous verrez! C'est--dire non, vous
ne verrez rien! reprit-elle en riant, car je commence  avoir
peu de confiance en votre perspicacit!

Jacques prit l'air offens, bien que le radieux sourire, mme
taquin, de sa fiance, lui plt naturellement beaucoup et le
tnt sous le charme:

- Vous mconnaissez mes aptitudes! Je verrai du premier coup
si elle l'aime.

- Vous croyez? dit Anne, d'un air de doute.

- Vous me faites injure? Je suis plus clairvoyant que vous ne
pensez.

- Eh bien! faites-en l'exprience.

La sonnette retentissait avec un carillon vif et argentin
annonant pour Anne l'arrive de son amie dont elle
connaissait les habitudes. En effet, Sarah entra dans le
salon, tenant dans les mains un gros bouquet venant du jardin
de Mme Martelac. Elle le dposa sur les genoux de Mme Tissier:

- Je vous apporte des fleurs cultives par moi, voyez comme
elles sont belles!

- Superbes! dit la jeune femme en l'embrassant. Vous entourez
de tant de soins ceux que vous aimez!

- Et j'aime particulirement les fleurs. Seulement comme elles
viennent dans mon coeur aprs mes amis, je cultive les
premires afin de les leur offrir.

- Ma tante et Robert les aiment aussi.

- Oui, beaucoup. Quand le docteur est ici, il fait remplir le
jardin de fleurs nouvelles. Nous sommes obliges de lui
disputer nos pauvres vieilles fleurs d'autrefois dont nous
prenons la dfense, car il prtend les faire remplacer par des
espces rares. Les rosiers seuls obtiennent grce devant lui
et il a fait planter une haie de rosiers de Bengale qui, dans
leur floraison, sont du plus charmant effet.

- Ceci est en votre honneur, dit Anne. Si vous vous en
souvenez, Jacques vous avait autrefois surnomme: Rose de
Bengale, et c'est srement  cause de vous que Robert soigne
ainsi vos soeurs.

- Vous croyez? demanda Sarah en rougissant. Il ne m'a jamais
appele ainsi et il doit avoir oubli la fantaisie de M.
Hilleret.

Anne secoua la tte en riant, mais n'insista pas.

- A propos, dit Jacques brusquement, nous allons, je crois,
marier notre cher docteur.

Une longue branche de sauge, que Sarah avait garde  la main,
lui chappa, et lorsque, s'tant penche pour la ramasser, la
jeune fille se redressa, la fleur, rapproche dans ce
mouvement de son visage, y fit l'effet d'une trane de sang
sur un lys, tant il avait subitement perdu ses couleurs.

Elle se tourna aussitt vers Anne et celle-ci put seule lire,
dans les yeux noirs de sa petite amie, l'impression qu'elle
ressentait. Quand Sarah rpondit au capitaine, elle avait si
vaillamment surmont ce premier mouvement que sa voix mme ne
tremblait pas.

- Avec qui?

- Avec une jeune fille charmante.

- Elle sera digne de lui, j'espre, et le rendra heureux.

Anne eut piti du combat qu'elle sentait dans le coeur de la
pauvre enfant.

- Soyez tranquille, Sarah, dit-elle, s'il ne dpend que de
nous, Robert et ceux qui l'aiment seront heureux.

- Mme Martelac sera ravie du mariage de son fils, dit
doucement la jeune fille.

Puis, comme si la lutte contre elle-mme et t au-dessus de
ses forces, elle l'abrgea et reprit avec autant
d'indiffrence qu'il lui fut possible:

- Je me sauve  la runion du travail pour les pauvres; je me
suis arrte seulement pour vous apporter ces fleurs.

Mme Tissier se leva, et,  la porte du salon, elle l'embrassa
en murmurant:

- Ce n'est pas vrai. Il ne se marie pas.

Un sourire traversa la physionomie de Sarah et elle dit adieu
 Jacques avec un regard joyeux. Le capitaine, n'ayant pas
saisi le mouvement des lvres de sa fiance, ne vit que le
visage gai de la pupille de Mme Martelac.

- Voyez-vous, s'cria-t-il, quand la porte de la rue se fut
referme sur elle. Elle ne l'aime pas!

Anne tait reste debout  l'endroit o elle avait reconduit
son amie, elle tenait dans ses mains les fleurs apportes par
Sarah et sourit avec indulgence.

- Aveugle! murmura-t-elle.

- Comment, vous me traitez encore d'aveugle? Vous avez bien vu
avec quelle indiffrence et mme quel plaisir elle a accueilli
la nouvelle du mariage de Robert. Pauvre Robert! si bon! si
grand! si parfait!

Anne se mit  rire franchement.

- Et dans peu de temps, vous pourrez dire: si heureux! Car
elle l'aime profondment.

Jacques ouvrit de grands yeux:

- A quoi voyez-vous cela?

- A mille symptmes imperceptibles et qui vous chappent 
vous autres, Messieurs.

- Oh! je parie que vous vous trompez!

Anne prit les fleurs d'une seule main et tendit l'autre au
jeune homme:

- Je parie que Robert et Sarah se marieront aussi promptement
que nous devons le faire nous-mmes! pronona-t-elle
fermement. Il est temps d'en finir et de les clairer tous les
deux, afin qu'ils ne se trompent pas de route, et trouvent le
bonheur dont ils sont dignes l'un et l'autre.

Cette fois, Jacques se baissa pour baiser la petite main
qu'elle lui avait tendue et rpondit:

- Alors, ouvrez-leur les yeux, car je finis par me rendre 
votre avis. Vous devez mieux que moi connatre le coeur d'une
jeune fille et je me dclare humblement inhabile en ces sortes
de choses, malgr les prtentions affiches tout  l'heure en
plaisantant.

Le lendemain, Anne eut une confrence secrte avec sa tante;
ce qui fut dcid dans ce conciliabule, Sarah, occupe durant
ce temps  dchiffrer une partition sur le piano plac dans sa
chambre, ne s'en douta pas. Mais plusieurs fois dans la
soire, le regard attendri de la mre de Robert s'arrta sur
la jeune fille avec une sorte de reconnaissance. Jusque-l,
Mme Martelac avait parfois dout des sentiments qu'elle
croyait entrevoir; sa nice lui avait affirm qu'elle ne se
trompait pas et avec la grce de Dieu, elle tait rsolue 
donner le bonheur  ses enfants.




CHAPITRE XXVI


Le salon de la vieille maison commence  devenir sombre; 
l'extrmit oppose  la fentre, les portraits raides et
compasss des Martelac d'autrefois flottent dans l'indcis et
leurs couleurs semblent se fondre uniformment  travers la
teinte grise du crpuscule qui envahit l'appartement.

L'anglus sonne  une chapelle voisine, annonant la fin du
jour et levant un instant vers le ciel les mes courbes
durant la journe sous le travail et les proccupations de la
vie terrestre. On entend le pas de Catherine, alourdie par les
annes, dans la salle  manger o elle dispose tout pour le
dner et le silence qui rgne dans le salon est troubl
seulement par ces bruits du dehors, par le mouvement de la
pendule et par celui d'une grosse mouche affaire qui
bourdonne encore en cherchant  travers les rideaux une
retraite pour la nuit.

La matresse de la maison tient en ses mains un chapelet
qu'elle vient de rciter pieusement; elle baise le petit
crucifix qui le termine, puis le serre lentement dans son tui
de paille colorie et le remet dans sa poche.

Un moment, elle demeure silencieuse, les deux mains croises
sur le bord de la petite table place prs d'elle. Est-elle
encore sous l'empire du recueillement? Ou poursuit-elle les
penses et les dsirs dont elle a parl  Dieu dans sa prire?
Mme Martelac est une de ces mes dont les fibres intimes sont
pntres de confiance et d'abandon  Dieu; elle vit sous son
regard, le voit en tout vnement et possde cette foi
profonde qui fait  la crature une union filiale avec son
Crateur. Ses yeux sont levs vers Sarah.

Celle-ci, debout devant la fentre, lui tourne le dos; elle ne
s'est pas aperue que Mme Martelac avait termin sa prire,
et, le front appuy contre la vitre, elle regarde l'horizon,
encore clair par les dernires lueurs du jour prt  finir.

Les deux femmes attendent Robert pour le dner dont l'heure
est arrive, et plusieurs fois dj, en entendant dans la rue
un pas ferme et press, la vieille Catherine s'est arrte
pour couter si ce n'tait point le docteur, afin d'aller
ouvrir et de lui viter l'attente  la porte. Mais, arriv le
matin  Poitiers pour repartir dans le courant de la nuit
suivante, Robert est alle voir Jacques Hilleret et s'oublie
avec lui.

La petite personne de Sarah se dtache au milieu de la lumire
adoucie qui vient du dehors, et seule elle reste compltement
claire, tandis que le salon se remplit peu  peu d'ombres
confuses. Absorbes par ses rflexions, elle tressaille
lorsque Mme Martelac lui adresse la parole.

- Savez-vous si le jour du mariage d'Anne est dfinitivement
fix?

La jeune fille se retourne.

- J'ignorais que vous eussiez fini vos prires, dit-elle, et
je m'oubliais  regardes les fines nuances violaces du
couchant, encore pntres, dirait-on, des derniers rayons du
soleil.

Mme Martelac rpte sa question.

- Anne pense que cela pourra se faire dans un mois, dit Sarah,
ce n'est gure possible plus tt.

- Un mois? C'est long, il me semble.

- Elle a beaucoup de prparatifs  faire. Puis la dmission de
M. Hilleret n'est pas accepte.

- Il aimait sa carrire et doit regretter de l'abandonner.

- Sans doute! Mais il aura fort  faire. La fortune d'Anne est
considrable et l'occupera. D'ailleurs, elle espre bien le
voir prendre intrt  ses bonnes oeuvres et l'y mette de
moiti; or, vous savez si la vie de Mme Tissier est bien
employe!

- Oui, pour ceux qui l'ont vue autrefois si frivole et si
vaniteuse, elle est mconnaissable. C'est une vritable
conversion!

- Tous ses anciens amis le disent aussi.

- Elle sera heureuse, j'espre.

- Elle la parat dj, et je crois la capitaine trs bon.

- Il l'a toujours t.

Le silence se fait de nouveau entre les deux femmes.
Evidemment, ni l'une ni l'autre n'a mis dans cette courte et
banale conversation la pense intime qui la rend srieuse et
occupe en ce moment son esprit. Chacune d'elles s'intresse au
bonheur de la jeune veuve et fait des voeux en sa faveur; mais
l'ide mme de ce bonheur a fait surgir un foule d'autres
ides, sous l'empire desquelles elles paraissent plus graves
qu' l'ordinaire.

Cette heure du crpuscule apporte, d'ailleurs, avec elle une
sorte d'apaisement particulier; pour l'homme comme pour la
nature, le repos semble prcd par des heures plus douces o
le tapage de la vie se tait, o l'agitation de notre esprit se
calme. Les cercles se resserrent dans l'intimit, les voix
s'abaissent dans les panchements faciles, et les souvenirs
viennent hanter le foyer dsert de l'isol, pour lui ramener
comme une ombre attendrie de ceux qui ne sont plus.

La nature s'enveloppe des premiers brouillards de la nuit; ces
voiles bleutres, traverss  et l par les clarts du jour
qui s'teint, jettent autour de nous une douceur mlancolique
et pntrent notre tre d'un charme tranger et doux.

Sarah, une main appuye sur l'espagnolette de la fentre,
s'est retourne  demi vers le jardin et regarde une branche
de jasmin qui se balance contre le mur et vient jeter ses
toiles blanches jusqu'auprs des vitres.

- Et vous, enfant, quand nous marierons-vous [sic]?

Cette question, pose avec une tendre inflexion de voix, fait
sortir Sarah de sa rverie et l'amne aux pieds de sa
protectrice.

Agenouille prs de Mme Martelac, elle pose sa jolie tte sur
les deux mains blanches appuyes sur la table et ne rpond
pas. A quoi pense-t-elle et pourquoi cache-t-elle ainsi son
visage? Ses cheveux, retenus sur la tte par des pingles
d'caille, ont,  cette clart douteuse, quelques reflets
brillants. La mre du docteur regarde en souriant les petites
boucles indociles qui tombent sur le cou de la jeune fille et
sa taille lgante courbe devant elle.

Il y a une grande tendresse dans les regards maternels dont
elle enveloppe sa fille adoptive, et nul n'et pens, en les
voyant ainsi, que la nature les avait fait natre trangres
l'une  l'autre. L'amour dont Mme Martelac entoure Sarah
depuis tant d'annes, a cr dans son coeur une source si
relle d'affection et de dvoment, que l'enfant a depuis
longtemps oubli les isolements et les durets de sa vie
d'autrefois.

Tout  coup, la mre de Robert sent une larme rouler sur ses
doigts. Subitement, elle relve la tte de la jeune fille, et,
la tenant entre ses mains, elle dit en la regardant dans les
yeux:

- Vous pleurez? Pourquoi?

La lumire indcise, venant de la fentre, donne sur le visage
de Sarah, et permet de voir des larmes trembler encore comme
de petites perles au bord de ses cils.

- Qu'avez-vous? rpte la vieille dame avec une inquite
tendresse.

- Rien, murmure Sarah en cherchant  dgager sa tte des mains
qui la retiennent, afin de cacher de nouveau son visage.

- Rien? Vous me trompez!

Puis, comme frappe d'une ide subite:

- Ma chre fille! reprend-elle doucement.

Ses deux mains retombent sur ses genoux, et Sarah appuie sa
tte sur l'paule de la protectrice de son enfance.

Anne m'a dit hier une chose...

- Laquelle? demande Sarah, dont les mains tremblent dans celle
de Mme Martelac.

- Que ma chre enfant d'adoption aimait quelqu'un dont elle
seule peut aujourd'hui faire le bonheur.

Sarah pleure un instant sans rpondre.

- J'avais cru le deviner, mais je n'osais le croire, reprend
la vieille dame. Est-ce vrai? Dites-moi la vrit?

- Il me trouverait trop enfant pour lui! murmure Sarah. Il est
si srieux! Il ne m'aimera jamais!

A cet instant, la porte s'ouvre, et la haute silhouette du
docteur se dgage de la demi-obscurit rpandue dans
l'appartement. Catherine, ayant guett son arrive, lui a
ouvert avant qu'il n'et sonn, et les deux femmes ne l'ont
pas entendu entrer. Etonn, il demeure sur le seuil, et, quand
Mme Martelac, levant les yeux, l'aperoit, elle lui tend la
main en disant:

- C'est Dieu qui t'envoie! Viens consoler notre chre enfant.
Elle affirme que celui qu'elle aime assez pour devenir sa
femme fidle et dvoue ne l'aime pas et la trouve trop enfant
pour la prendre pour compagne. Rassure-la, je t'en prie. Toi
seul peux le faire.

Sarah s'tait vivement releve en entendant la porte s'ouvrir,
et, d'un mouvement instinctif, elle avait tourn le dos  la
fentre, afin de cacher ses larmes et l'motion encore visible
sur ses traits.

Le docteur murmura quelques mots inintelligibles, et, ses yeux
graves fixs,  travers cette lueur adoucie, sur sa mre et
sur Sarah, il demeura comme fascin.

Que se passait-il dans ce coeur d'ordinaire si fort et pourtant
si faible en ce moment?

Peut-tre allait-il reculer en face du bonheur, lorsque sa
mre, qui s'tait leve aussi, prit la main de la jeune fille,
et, marchant  lui, dit  Sarah:

- Votre jeunesse l'effraie. Il craint que la reconnaissance
seule vous fasse agir. C'est donc  vous, mon enfant, de faire
les premiers pas.

A cet instant, le visage de Sarah se transfigura; devant cette
assurance donne par Mme Martelac, ses doutes tombrent. Elle
prit, enserre dans ses deux petites mains, la main loyale de
Robert, et dit  voix basse:

- Robert, voulez-vous de moi pour compagne?

D'un lan spontan, il entoura de son bras la tte de celle
qu'il avait aime jadis comme son enfant, et, un instant, il
la pressa contre lui, tandis que, de son autre main, il
serrait celle de sa mre en lui disant:

- Merci!

La soire qui suivit fut une joyeuse soire, une des plus
joyeuses sans doute qu'eussent vues les murs de la vieille
maison, et les visages raides et froids des Martelac dfunts
parurent eux-mmes sourire, du haut de leurs cadres,  la
gat expansive des habitants de leur demeure.

Au dehors, le vent secouait les dernires fleurs du jardin et
venait jeter ses sifflements aigus  travers les portes mal
jointes, levant parfois sa chanson, comme pour troubler la
conversation. Mais les choses de ce monde nous paraissent
gaies ou tristes suivant la disposition de notre me, et ces
plaintes, si souvent coutes avec mlancolie par Sarah, lui
semblrent, ce soir-l; apporter une harmonie de plus au
concert dont son me tait remplie.

Mme Martelac, Robert et elle, se runirent tous les trois
auprs de la chemine, dans laquelle, pour la premire fois de
la saison, Catherine avait allum du feu, et ils attendirent
ensemble l'heure du dpart du docteur, oblig de retourner
immdiatement  Paris. La flamme faisait danser des ombres sur
le visage de la jeune fille, assise sur une chaise basse, et
les tincelles qui s'chappaient du foyer n'taient gure plus
brillantes que leurs reflets dans les yeux souriants de la
fiance du docteur.

- Vous souvenez-vous, disait-elle  Robert, d'une autre
soire, passe depuis bien longtemps, o une pauvre enfant,
glace autant de l'me que du corps, vint aussi se rchauffer
 cette mme chemine?

- Oui, oui, je me souviens, et le conducteur de l'enfant
n'tait gure moins glac qu'elle-mme, je vous assure! Quel
froid de loup il faisait au coin de cette rue!

- Je ne puis croire que je sois moi-mme! s'cria Sarah.

Mme Martelac se mit  rire.

- Oh! si vous m'aviez vue chez mon grand-pre, bouriffe,
habille  la diable, sauvage et muette la plupart du temps,
je suis sre que vous douteriez de mon identit! Alors, je
semblais destine  me traner dans une vie d'ignorance et de
misres sans nom; car tout l'argent de mon grand-pre ne m'et
pas donn ce que je dois  votre bont!

Elle avait pos sa main sur les genoux de Mme Martelac et la
regardait avec tendresse.

- Mais aussi, quelle rcompense Dieu accorde  nos soins!
rpondit celle-ci. Vous devenez la joie et la gloire de ce
foyer, auquel, comme vous le disiez tout  l'heure, vous tes
venue un soir rchauffer votre corps et votre pauvre petit
coeur d'enfant.

- Anne et Jacques seront bien tonns demain lorsque vous leur
annoncerez notre mariage, dit le docteur.

- Etonns? pas le moins du monde! rpondit Mme Martelac. Anne
avait devin la chose depuis longtemps, et elle-mme m'a
engage  brusquer le dnoment.

- Vraiment! dit Robert. Quelle singulire chose que la
destine! ajouta-t-il pensivement. Une circonstance
insignifiante, et  laquelle nous n'attachons aucune
importance, influe parfois d'une trange faon sur notre
avenir. Telle a t pour moi votre rencontre la nuit o je
vous ai amene chez ma mre, Sarah, et, si j'avais lu ce soir-l
dans le livre o s'inscrivent les dcisions providentielles
qui dirigent ma vie, j'eusse pu intituler le chapitre qui
s'ouvrait alors: _Changement de route_. A ce moment, je n'avais
nul souci du bonheur dont je jouis aujourd'hui et auquel nul
autre, il me semble, ne saurait tre compar. Dieu fait bien
tout ce qu'Il fait, et nous ne saurions mieux faire que de
nous laisser conduire par son amour.

Peu de temps aprs cette soire, Mme Martelac accompagnait 
l'glise,  quelques jours de distance, sa nice et Sarah.

La veille du mariage de cette dernire, le docteur plaa dans
les mains de sa jeune fiance l'acte de rhabilitation de M.
de la Croix-Morgan, acte qu'il n'avait cess de travailler 
obtenir depuis qu'il avait retrouv le pre de Sarah. Celle-ci
le remercia d'un sourire de ses grands yeux bruns, si
brillants ce soir-l que, grce  sa jeunesse et au charme
extrme dgag par toute sa personne, elle pouvait rivaliser
avec la belle Mme Hilleret, d'ailleurs oublieuse en ce moment
de sa beaut personnelle et tout entire  la joie de sa jeune
amie.

- Pauvre pre! dit Sarah  Robert avec une inflexion de voix
reconnaissante. Combien il et t heureux de lire dans
l'avenir!

- Il y lisait, rpondit le docteur. Il me savait en mains les
preuves irrcusables de son innocence, et au coeur une
affection capable de braver toutes les difficults pour vous
donner la joie de retrouver sans tache le nom de votre
famille.

Mlle de la Croix-Morgan le regarda avec tonnement.

- Lui aviez-vous dit que...?

Elle s'arrta.

- Je ne vous dplaisais pas? termina-t-elle en riant.

Les regards srieux de Robert taient fixs sur le visage rose
lev vers lui, et il rpondit:

- Non, mais lui aussi l'avait devin. Car, vous le voyez,
Sarah, ni l'un ni l'autre, nous ne savons mentir! Avant sa
mort, il exigea de moi la promesse de vous rendre heureuse
suivant vos dsirs. Puis-je esprer d'y russir?

Elle lui tendit sa petite main en disant:

- Je remercierai Dieu tous les jours de ma vie, et, quelque
douleur qu'Il me rserve, rien ne me fera oublier la bont de
sa providence, qui m'a amene et fixe pour toujours  votre
foyer.




FIN.






Erreurs typographiques:


chapitre 1: =d'obscures devoirs= remplac par =d'obscurs devoirs=

chapitre 1: =qui reprit, un tour amical= remplac par =qui
reprit un tour amical=

chapitre 2: =qni descendent jusqu'au boulevards= remplac par
=qui descendent jusqu'au boulevards=

chapitre 3: =Les regards de la petite-fille passent= remplac
par =Les regards de la petite fille passent=

chapitre 6: = tous les vents, du ciel= replac par = tous les
vents du ciel=

chapitre 6: =beaucoup d'hommes, comme toi= remplac par
=beaucoup d'hommes comme toi=

chapitre 7: =L'avarice raccornit les coeurs= remplac par
=L'avarice racornit les coeurs=

chapitre 10: =tout ce qui vous plait= remplac par =tout ce qui
vous plat=

chapitre 11: =La petite-fille obit sans dire un mot= remplac
par =La petite fille obit sans dire un mot=

chapitre 11: =blmir le visage de Nicolas= remplac par =blmir
le visage de Nicolas=

chapitre 11: =ses jambes flageollaient= remplac par =ses jambes
flageolaient=

chapitre 11: =ses oncles crochus= remplac par =ses ongles crochus=

chapitre 11: =eut effray Marc lui-mme= remplac par =et
effray Marc lui-mme=

chapitre 11: =Voila, ma vengeance= remplac par =Voil ma
vengeance=

chapitre 12: =trois voisines comptissantes= remplac par =trois
voisines compatissantes=

chapitre 12: =isolement, duquel= remplac par =isolement duquel=

chapitre 12: =une tincelle de tendresse.= remplac par =une
tincelle de tendresse?=

chapitre 13: =an coin de la maison de Nicolas= remplac par =au
coin de la maison de Nicolas=

chapitre 13: =s'etre concentre= remplac par =s'tre concentre=

chapitre 13: =qui est dans les cieux?= remplac par =qui est
dans les cieux.=

chapitre 13: =Ils ont dit qu il y avait= remplac =Ils ont dit
qu'il y avait=

chapitre 13: =reprit la petite-fille= remplac par =reprit la
petite fille=

chapitre 13: =la main  la petite-fille= remplac par =la main 
la petite fille=

chapitre 14: =quelques unes de ces phrases creuses= remplac
par =quelques-unes de ces phrases creuses=

chapitre 13: =des mots qui jusque l= remplac par =des mots qui
jusque-l=

chapitre 13: =son intrieur, o le pain= remplac par =son
intrieur o le pain=

chapitre 14: =la Providence l'avait amen= remplac par =la
Providence l'avait amene=

chapitre 15: =l'anne se passa une autre= remplac par =l'anne
se passa, une autre=

chapitre 16: =lu faisaient prouver= remplac par =lui faisaient
prouver=

chapitre 16: =esprant que je puis lui rendre= remplac par
=esprant que je puisse lui rendre=

chapitre 16: =qu'elle voulait continuer;= remplac par =qu'elle
voulait continuer:=

chapitre 17: =les belles filles de No= remplac par =les
belles-filles de No=

chapitre 17: =des belles filles de No= remplac par =des
belles-filles de No=

chapitre 18: =dissmins dans le nef= remplac par =dissmins
dans la nef=

chapitre 19: =paltuviers  enfoncer= remplac par =paltuviers,
 enfoncer=

chapitre 20: =moins, profonde= remplac par =moins profonde=

chapitre 20: =introduire cettte femme= remplac par =introduire
cette femme=

chapitre 20: =ballonn= remplac par =billonn=

chapitre 20: =au vol et et n'a pas= remplac par =au vol et n'a pas=

chapitre 20: =coutais attr= remplac par =coutais atterr=

chapitre 20: =on pt esssayer= remplac par =on put essayer=

chapitre 20: =sueur froide, couvre= remplac par =sueur froide
couvre=

chapitre 21: =parvenue  la retrouver= remplac par =parvenu 
la retrouver=

chapitre 21: =pt reconnaitre= remplac par =pt reconnatre=

chapitre 21: =Croyez-moi, monami= remplac par =Croyez-moi, mon ami=

chapitre 21: =croyait-elle= remplac par =croyait-elle,=

chapitre 21: =la jeune fille bondit= remplac par =La jeune
fille bondit=

chapitre 21: =et le soir, mme= remplac par =et le soir mme=

chapitre 23: =devait  son age= remplac par =devait  son ge=

chapitre 23: =crpels= remplac par =crpels=

chapitre 24: =elle se reposent= remplac par =elles se reposent=

chapitre 24: =Mon cousin, passait= remplac par =Mon cousin
passait=

chapitre 24: =avec grand peine= remplac par =avec grand'peine=

chapitre 24: =qu n'chappe pas= remplac par =qui n'chappe pas=

chapitre 25: =je 'conduis= remplac par =je l'conduis=

chapitre 25: =Un hsitation= remplac par =Une hsitation=

chapitre 25: =sans s'embarasser= remplac par =sans
s'embarrasser=

chapitre 25: =se rmemorant= remplac par =se remmorant=

chapitre 25: =ne pt s'empcher= remplac par =ne put s'empcher=

chapitre 25: =comme une petite-fille= remplac par =comme une
petite fille=

chapitre 25: =pris comme confidente= remplac par =prise comme
confidente=

chapitre 25: =moment ou Jacques= remplac par =moment o Jacques=

chapitre 25: =se ft referme= remplac par =se fut referme=

chapitre 25: =rsolue a donner= remplac par =rsolue  donner=

chapitre 26: =reprend-t-elle doucement= remplac par =reprend-elle
doucement=

chapitre 26: =faire le bonheur,= remplac par =faire le bonheur.=

chapitre 26: =eussent vu= remplac par =eussent vues=








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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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