The Project Gutenberg EBook of Gutenberg, by Louis Figuier

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Title: Gutenberg
       pice historique en 5 actes, 8 tableaux

Author: Louis Figuier

Release Date: November 25, 2007 [EBook #23618]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GUTENBERG

PICE HISTORIQUE, EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX

Reprsente pour la premire fois  Strasbourg, sur le Thtre municipal,
le 17 fvrier 1886.




DU MME AUTEUR

DENIS PAPIN, drame en cinq actes, huit tableaux, in-18, chez Calmann
Lvy, diteur (1882).--Prix: 1 fr. 50.

LES SIX PARTIES DU MONDE, pice en cinq actes, huit tableaux, in-18,
chez Tresse et Stock, diteurs, 2e dition (1885).--Prix: 1 fr.

Imprimerie gnrale de Chtillon-sur-Seine.--A. Pichat.




GUTENBERG

PICE HISTORIQUE
EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX

PAR
M. LOUIS FIGUIER

[Illustration]


PARIS
TRESSE & STOCK, DITEURS
8, 9, 10, 11, GALERIE DU THTRE-FRANAIS
Palais-Royal
1886
Droits de traduction et de reproduction rservs.




LISTE DES TABLEAUX:

  1er Tableau.--Le dpart de Mayence (1440).
  2e     "    --L'imagerie de Laurent Coster,  Harlem (1445).
  3e     "    --Le couvent de Saint-Arbogast,  Strasbourg (1452).
  4e     "    --La peste  Paris (1460).
  5e     "    --Archevque et soldat (1462).
  6e     "    --La prise de Mayence.
  7e     "    --Jours de misre.
  8e     "    --Le retour  Mayence (1465).

_L'action se passe en Allemagne, en Hollande et  Paris._




PERSONNAGES


  JEAN GUTENBERG                               MM. Lucien Jazon.
  LAURENT COSTER                                   Francis.
  JEAN FUST                                        Thorsigny.
  PIERRE SCHEFFER                                  E. Petit.
  ANDR DRITZEN                                    Krafft.
  CONRAD HUMMER                                    Davoise.
  DIETHER D'YSSEMBOURG, archevque de Mayence      Mendez.
  FRILO                                           Rivey.
  ZUM                                              Valery.
  LE PETIT ZUM                                     Jardin.
  MEYER, cabaretier                                Robert.
  CORNLIUS, matre d'cole                        Dumesnil.
  LE DUC DE LA TRMOUILLE                          Fleury.
  UN JUGE CRIMINEL                                 Osmont.
  UN JUGE ECCLSIASTIQUE                           Vorms.

  ANNETTE DE LA-PORTE-DE-FER                  Mmes D'Askhoff.
  MARTHA, fille de Laurent Coster                  Flicia Mallet.
  HBLE, soeur de Gutenberg                       Forval.
  MARGUERITE MEYER                                 Carlin.
  UNE DAME                                         Julia.

Peuple, Ouvriers, Soldats, Bourgeois, Paysans, etc.




ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

LE DPART DE MAYENCE

    _Une place publique,  Mayence.-- gauche, une boutique d'orfvre,
    avec cette enseigne: JEAN GUTENBERG, _orfvre_.--Sur la faade de la
    maison est sculpte une tte de taureau, avec cet exergue: _Rien ne
    me rsiste._-- droite, une boutique de marchand d'estampes, avec
    cette enseigne: PIERRE GRIMMEL, _marchand d'estampes_._


SCNE PREMIRE

HBLE, FRILO.

FRILO, _arrivant par la droite, pendant qu'Hble sort de la boutique
d'orfvre,  gauche_.

Damoiselle Hble, mon matre va rentrer; il voudrait vous parler.

HBLE, _descendant en scne_[A].

Je l'attendrai... Mais sais-tu ce que mon frre veut me dire?

FRILO.

Non, damoiselle.

HBLE.

Comment, toi, son frre de lait, tu n'es pas son confident?

FRILO.

Mon Dieu, non! Depuis qu'il est devenu le premier orfvre de Mayence,
matre Jean ne fait plus grand cas de moi... pauvre apprenti.... Mais il
ne devrait pas se mfier de a!... (_Il frappe sur son coeur._) Un
orphelin recueilli par une noble et sainte famille, comme la vtre, doit
avoir un bon coeur; et Dieu m'en a donn un si grand que malgr la place
qu'y tiennent dj tous les Gensfleisch, de Mayence, je sens bien que la
femme de mon matre, les enfants et petits-enfants  venir, trouveraient
encore  s'y loger.

HBLE.

Bon Frilo!

FRILO.

Mon mtier, ma vie, je dois tout  mon matre; et il n'a pas confiance
en moi, qui me ferais hacher pour lui!... Car il se mfie de moi,
damoiselle.

HBLE.

Vraiment!

FRILO.

Depuis quelque temps, il me renvoie de son atelier. Il s'y enferme
pendant de longues heures; et lorsqu'il en sort, il est tout proccup.
J'ai aperu, l'autre jour, par la porte reste ouverte, des outils, dont
je ne peux comprendre l'usage... Tout cela n'est pas naturel. Et tenez,
(_Il montre les feuillets du marchand d'estampes._) voyez-vous ces
feuilles de papier sur lesquelles sont tracs des mots que n'a point
crits une main humaine? C'est une de ses inventions. J'ai bien peur que
la fantaisie qu'il a eue d'exposer l ces singulires pages d'criture,
ne lui attire quelque mchante affaire... Mais, silence, le voici.

NOTES:

[A] Hble, Frilo.


SCNE II

Les Mmes, GUTENBERG.

    _Gutenberg fait un signe  Frilo, qui sort, par la droite._

HBLE[A].

Tu dsires me parler, mon frre?

GUTENBERG, _prenant la main d'Hble_.

Ce que j'ai  te dire est grave, Hble. Il s'agit de tout mon avenir.

HBLE.

Tu sais, Jean, que depuis la mort de nos parents, je t'ai considr
comme le chef de la famille. Je suis persuade que tu ne peux vouloir
rien que de bon et d'honnte. Parle donc.

GUTENBERG.

Notre pre, tu le sais, tait praticien de la ville; mais il tait sans
fortune. En mourant, il ne nous laissa pour tout bien que cette maison,
la maison du _Taureau noir_, et le nom, sans tache, de Gensfleisch. Dans
notre libre cit de Mayence, la noblesse n'exclut pas le travail. Je
n'ai donc pas hsit, pour soutenir notre famille,  choisir une
profession; et je suis devenu orfvre et bijoutier. Mon mtier nous fait
vivre; mais depuis deux ans, chre soeur, une grande ambition s'est
empare de moi: non cette ambition vulgaire, qui vise  des trsors ou 
des honneurs, mais la noble et sainte aspiration de l'homme qui veut
doter son pays d'un bienfait nouveau. Au lieu de fabriquer ici des
bijoux inutiles, je veux, ds aujourd'hui, consacrer ma vie  une
invention destine  clairer et  rgnrer l'esprit humain.

HBLE.

Bien dit, mon frre!

GUTENBERG.

As-tu jamais song  la triste vie de ces pauvres copistes, qui passent
leurs journes courbs sur des parchemins, et dont l'existence entire
ne suffit pas  transcrire une bible ou un psautier? N'as-tu jamais
regrett qu'il n'y et aucun procd mcanique pour remplacer le travail
de leur main?

HBLE.

Mais, mon frre, c'est impossible!

GUTENBERG.

Impossible! non! car je veux crer moi-mme cet art nouveau.

HBLE.

Si cet art existait, le peuple pourrait lire et s'instruire; ce qui
n'est aujourd'hui que le privilge des gens assez riches pour payer les
manuscrits au poids de l'or.

GUTENBERG.

Sans doute! aussi cette ide me prive-t-elle de sommeil, de repos!...
Depuis un an j'essaie toutes sortes de moyens pour reproduire les
manuscrits par un art mcanique.  la mort de notre mre, je dus me
rendre  Gutenberg, pour hriter de son petit domaine. L, je trouvai,
dans un grenier, une vieille presse  images; et l'ide me vint de
l'employer  la fabrication des manuscrits. Le rsultat que j'obtins
dpassa mes esprances. J'ai rsolu, ds lors, d'abandonner mon mtier
d'orfvre, pour me vouer, corps et me,  cette entreprise.

HBLE.

Mais songes-tu aux difficults... aux dpenses?...

GUTENBERG.

Mon courage sera  la hauteur de mon oeuvre... Mais tu le sais, il y a
ici une jeune fille, noble, riche et dvoue,  qui j'avais donn mon
coeur et promis ma main...

HBLE.

Annette de la-Porte-de-Fer.

GUTENBERG.

Je ne veux pas l'associer aux difficults, aux dangers qui m'attendent
dans l'accomplissement de ma tche; je veux quitter Mayence et partir
seul. Je viens donc te prier, chre Hble, de faire connatre  Annette
de la-Porte-de-Fer le sacrifice que je suis oblig de faire de mon
bonheur au succs de mon art.

HBLE.

Ce sera pour elle un coup cruel et inattendu... Mais je n'ai pas 
discuter les motifs de ta rsolution, ni  sonder les sentiments de ton
coeur. La mission dont tu me charges, frre, je l'accomplirai.

GUTENBERG.

Merci, chre Hble, je n'attendais pas moins de toi... (_Il fait passer
Hble sur le seuil de la porte de la boutique d'orfvre._) Et
maintenant, rentrons. Je veux mettre sous ta garde ma vieille presse et
mes premiers outils.

                             _Ils rentrent dans la boutique._

NOTES:

[A] Hble, Gutenberg.


SCNE III

ANNETTE, FRILO, _des feuillets  la main_[A].

    _Ils arrivent par le fond au moment o Gutenberg et Hble entrent
    dans la boutique d'orfvre._

FRILO.

Comme je vous le dis, damoiselle Annette, c'est votre fianc qui a
compos ces pages d'criture mcanique qui vont ameuter tous les manants
de la ville... Cela nous portera malheur!... Continuer son bon tat
d'orfvre, vous pouser, et avoir une demi-douzaine de beaux enfants,
telle aurait t la conduite d'un homme sens. Mais depuis le jour o il
a eu la malheureuse ide d'imiter les manuscrits, je ne reconnais plus
mon matre! Il est devenu taciturne, rveur; et je vous assure qu'en ce
moment, il ne songe gure aux femmes, ni au mariage. Si chacun
l'imitait, le monde finirait bientt... Heureusement il n'oblige
personne  penser comme lui. Voici l'heure o la petite Rosette, la
jolie blonde, m'attend  la fontaine, et si vous n'avez rien  me
commander...

ANNETTE.

Va, mon garon, va...

                    _Frilo sort, en courant, par le fond, droite._

NOTES:

[A] Annette, Frilo.


SCNE IV

ANNETTE, _seule_.

La dcouverte d'un art nouveau serait le motif des proccupations de
Jean?... Mais alors je peux encore faire de son amour le but et
l'orgueil de ma vie; car au lieu d'une rivale, je rencontre une ambition
qui servira mes projets. Enfant, je partageais sa joie et ses chagrins;
femme, je partagerai ses travaux et sa gloire.


SCNE V

HBLE, _sortant de la boutique d'orfvre_; ANNETTE.

ANNETTE, _ Hble, qui a travers la scne, d'un air pensif_[A].

Comme te voil pensive et proccupe, Hble!

HBLE.

C'est que j'ai  te faire une communication grave.

ANNETTE.

Une communication grave?... Et de la part de qui?

HBLE.

De la part de mon frre, de ton fianc.

ANNETTE.

Ah!

HBLE.

Mon frre veut partir, il veut quitter Mayence.

ANNETTE.

Partir? et pourquoi?

HBLE.

Il a rsolu de consacrer sa vie  la cration d'un art utile 
l'humanit, et il te prie de lui rendre sa libert.

ANNETTE.

Que dis-tu?

HBLE.

L'amour tient peu de place dans le coeur d'un homme absorb par le
travail et l'tude. Que pourrait t'offrir mon frre, dans la vie de
labeur et de mcomptes qui l'attend!... (_Elle lui prend la main._) Je
t'afflige, ma bonne Annette, mais je serais coupable de te laisser un
espoir, que je n'ai plus.

ANNETTE.

Depuis que je me connais, Hble, je me regarde comme l'pouse de Jean.
N'a-t-il pas mis  mon doigt l'anneau des fianailles?... Tu le sais, de
pareils serments sont sacrs. Pourquoi serait-il parjure? Je suis jeune
et noble. Ai-je cess d'tre honnte? (_Mouvement d'Hble._) Si je tire
quelque vanit des biens que la providence m'a accords, c'est parce
qu'il m'est permis de les offrir  celui que j'aime. Oui, Hble, j'aime
ton frre, et rien ne me fera renoncer  lui.

HBLE.

Il est des occasions o les femmes doivent sacrifier leur bonheur  la
gloire de ceux qu'elles aiment. Cde  notre prire, Annette; et rends 
mon frre une libert, sans laquelle il ne pourra raliser ses projets.

ANNETTE.

Et pourquoi mon influence serait-elle contraire  son avenir? Pourquoi
ma prsence, mon aide et mes encouragements, ne lui seraient-ils pas
salutaires? Le devoir d'une femme n'est pas d'abandonner celui qu'elle
aime aux difficults de la vie, mais de lutter  ct de lui, avec lui,
contre l'adversit. Si Gutenberg est appel  la gloire, il l'est aussi
 la souffrance, et je veux tre l'appui, la consolation, la tendresse,
que son coeur rclamera dans les moments de doute et de dfaillance.

HBLE.

Le sacrifice, chre Annette, n'est-il pas aussi de l'amour?... Mais
voici Gutenberg. Je voulais seulement te prparer  l'entendre. Je te
quitte. (_Fausse sortie._) Mon frre t'expliquera mieux que moi les
motifs de son dpart.

                                _Elle sort par le fond, droite._

NOTES:

[A] Annette, Hble.


SCNE VI

ANNETTE, _puis_ GUTENBERG[A].

ANNETTE, _reste un moment pensive, puis, avec rsolution_.

Non, personne ne m'enlvera le coeur de Gutenberg. Mais le voici... du
calme! (_ Gutenberg, qui sort de la boutique d'orfvre._) D'aprs ce
qu'Hble vient de me dire, tu comptes quitter bientt Mayence?

GUTENBERG.

Ah!... Hble t'a appris ma rsolution, mes projets...

ANNETTE.

Et ta fiance, Jean? Le temps o tu jurais de me prendre pour femme,
est-il dj si loin de ton souvenir? As-tu oubli la Pques-Fleurie de
1437? C'tait la foire de Mayence. Tu m'achetas une bague d'argent, en
me disant: Ennel, voil l'anneau des fianailles. Je le remplacerai
bientt par l'anneau d'or du mariage. Trois ans se sont couls, et tu
ne m'as plus donn le doux surnom d'Ennel!... Tu pars, et tu ne parles
plus de m'pouser.

GUTENBERG.

Tu sais bien, Annette, qu'une ambition gnreuse fait maintenant battre
mon coeur. Tu sais que je ne suis plus libre, que j'ai jur de me vouer,
corps et me,  mon art... Oublions nos rves d'enfance.

ANNETTE.

Oublier, dis-tu? La fleur oublie-t-elle la rose qui la dsaltre,
l'oiseau le nid qui lui sert de refuge, et l'homme le soleil qui
l'claire? Nous ne pouvons davantage oublier notre amour; car il a
rafrachi nos coeurs, abrit nos jeunes ans, et port la lumire en nos
mes. Tes serments t'ont li  ma vie, et tu ne saurais les renier sans
nous lguer,  toi la honte,  moi le dsespoir.

GUTENBERG.

Nous devons nous incliner sous la fatalit qui nous spare. Pour
atteindre le but auquel j'aspire, il me faut rsister  la voix de
l'amour. pargne donc  mon coeur le regret d'un parjure.

ANNETTE.

Je suis prte  m'immoler  ta gloire. Pars, puisque tu le veux. Je ne
retiendrai pas le noble lan qui te pousse vers une destine inconnue.
Mais avant de t'engager dans une voie nouvelle, ne veux-tu pas me dire,
une fois encore, ce que tu m'as rpt si souvent?

GUTENBERG.

Que dsires-tu, Annette? Parle. Si c'est en mon pouvoir, je te
l'accorderai sur-le-champ.

ANNETTE.

Ce que je dsire est bien simple, Jean. Donne-moi par crit la promesse
de m'pouser, que tu me fis il y a cinq ans... (_Mouvement de
Gutenberg._) Tu ne rponds rien!... Hsiterais-tu  ratifier avec la
plume un serment fait avec le coeur?

GUTENBERG.

Ma vie s'annonce trop aventureuse pour que j'ose t'enchaner  mon
avenir. En vrit, je ne puis t'accorder ce que tu me demandes.

ANNETTE.

Une autre te reprocherait tes serments et ton abandon; une autre te
poursuivrait de ses lamentations et de son ressentiment. Je ne te
demande, moi, que quelques lignes de ta main!... (_Jean regarde Annette,
fait quelques pas, hsite et revient._) Auras-tu la cruaut de refuser
cette consolation  celle dont ton dpart va briser le coeur,  celle
qui avait mis en toi son espoir et sa vie?...

GUTENBERG.

Tout engagement est sacr. Je ne puis faire une promesse que je ne
saurais tenir.

ANNETTE.

C'est ton honneur qui est ici en jeu. L'homme n'est vritablement libre
que par le devoir accompli. Mets-toi donc en rgle avec le pass, pour
que le ciel bnisse tes efforts  venir. Tu veux devenir un homme
illustre: commence par tre un honnte homme!...

GUTENBERG.

Allons! qu'il soit fait selon ton dsir.

                                  _Il entre dans la maison._

ANNETTE, _haletante, ne le perd pas de vue_.

Enfin!... Dieu soit lou! Je n'avais pas trop prsum de son coeur! Je
n'aurai pas invoqu en vain les souvenirs de notre enfance!

GUTENBERG, _revient, avec un parchemin, qu'il remet  Annette._

Voici la promesse de mariage que tu dsires, Annette. Puissions-nous
n'avoir  nous repentir jamais, toi de l'avoir exige, moi de te l'avoir
accorde!

ANNETTE, _mettant le parchemin dans son escarcelle, aprs l'avoir lu_.

Maintenant, je puis te dire adieu. Pars, je me considre comme ta femme.
De loin mon coeur suivra le tien; il ressentira tes joies et tes
souffrances... Adieu!

                             _Elle sort par la droite, deuxime plan._

NOTES:

[A] Gutenberg, Hble.


SCNE VII

GUTENBERG, _seul, puis_ FRILO.

GUTENBERG[A].

C'est peut-tre une imprudence que j'ai commise, mais je n'ai pu
rsister  ses larmes,  sa douleur. Enfin, chassons ces tristes
penses. (_ Frilo._) Que veux-tu, Frilo?

FRILO, _sortant de la boutique du marchand d'estampes_.

Matre, le seigneur Fust, l'argentier, est en ce moment dans la boutique
du pre Grimmel, le marchand d'estampes, et il demande  vous voir.

GUTENBERG.

Que peut-il avoir  me dire?

FRILO.

Il a longtemps examin les feuillets gravs qui sont exposs  la
devanture et dans la boutique du pre Grimmel; et c'est  ce sujet, je
crois, qu'il dsire vous parler.

GUTENBERG.

Eh bien, va dire au seigneur Fust que je suis fort honor de sa visite,
et tout  ses ordres.

                  _Frilo sort par la boutique du marchand d'estampes._

NOTES:

[A] Gutenberg, Frilo.


SCNE VIII

GUTENBERG, FRILO, _puis_ FUST.

GUTENBERG, _ part_.

Que peut avoir  demander le riche financier au pauvre orfvre?

FRILO, _revenant de la boutique du marchand d'estampes_.

Voici le seigneur Fust.

FUST, _sortant du la boutique du marchand d'estampes, quelques feuillets
 la main,  part[A]._

C'est une chose vraiment merveilleuse que d'avoir pu contrefaire ainsi
des manuscrits! Que de florins  gagner avec une pareille dcouverte! Si
je pouvais dcider l'inventeur  me dire son secret! Il est jeune, il
est pauvre... j'en aurai facilement raison, (_Haut,  Gutenberg._) C'est
vous, jeune homme, qui avez grav ces feuillets?

GUTENBERG.

Oui, messire.

FRILO, _ part_.

Le vilain museau! On dirait une fouine!

FUST.

Mais avez-vous pens au danger que vous pouvez courir en essayant
d'imiter les manuscrits?

GUTENBERG.

 quel danger, messire?

FUST.

Au plus grand de tous,  une accusation de sorcellerie.

GUTENBERG.

De sorcellerie? Par exemple!...

FUST.

Ceci est plus srieux que vous ne le pensez, jeune homme. Il est certain
qu'en ce moment, les copistes de Mayence fomentent contre vous un
complot. Ils prtendent que vous avez fait l oeuvre de sorcellerie. Et
je viens, en ami, vous engager  ne pas continuer des travaux, qui ne
pourraient que vous devenir funestes.

GUTENBERG.

Je vous remercie, messire Fust, de l'intrt que vous me tmoignez; mais
espoir, fortune avenir, tout, pour moi, rside dans l'invention dont
vous tenez les premiers essais. Rien ne pourra m'obliger  abandonner
des travaux qui feront la gloire de ma vie.

FUST.

Rflchissez, jeune homme! Une accusation de sorcellerie est chose bien
grave!... Dans les temps o nous vivons, c'est quelquefois s'exposer 
de grands prils que de lancer une ide nouvelle.

GUTENBERG.

Blmeriez-vous une oeuvre qui doit tre un des plus grands bienfaits
accords  l'humanit?

FUST.

Nullement!... Aussi suis-je venu vous faire une proposition, qui
comblera tous vos voeux.

GUTENBERG.

Ah!

FUST.

Je vous l'ai dit, les bourgeois de Mayence sont mal disposs contre
vous. Ils s'inquitent d'une invention qui leur parat avoir un certain
caractre magique. Seul, inconnu et sans fortune, vous ne pourrez lutter
contre les prjugs populaires, et votre invention prira.

GUTENBERG.

Et moi je vous dis qu'elle vivra, messire Fust!

FUST.

Oui, si elle est patronne par un homme dont le renom, la position et le
crdit, la mettent  l'abri de tout soupon... Dites un mot et je suis
cet homme. Vous avez l'ide, j'ai l'exprience.... et l'argent.  nous
deux, nous raliserons une oeuvre qui, sans mon appui, ne verrait jamais
le jour!

FRILO, _ part_.

Ma foi, l'esprit du vieux renard vaut mieux que son visage. (_
Gutenberg._) Acceptez, mon cher matre, et votre fortune est faite. Le
seigneur Fust est si riche!

FUST.

Eh bien! vous ne rpondez rien? Vous ne me prenez pas au mot?

GUTENBERG.

Je regrette de si mal accueillir une ouverture, qui m'honore, messire
argentier; mais je n'ai besoin du secours de personne. Si la jeunesse
n'a ni renom, ni crdit, elle a, du moins, le courage et la foi,
c'est--dire, les leviers qui soulvent le monde. Excusez-moi donc si je
refuse votre offre gnreuse.

FUST.

Voil bien la jeunesse! orgueilleuse, enthousiaste, et ne doutant de
rien! Vous ne penserez pas toujours de mme. L'illusion, c'est par l
que commencent tous les inventeurs; mais bientt arrivent les
difficults, les mcomptes et le dcouragement. Un jour viendra o vous
regretterez amrement votre refus, et o vous me supplierez de vous
accorder l'aide, la protection que vous repoussez aujourd'hui.

FRILO, _ Gutenberg_.

Ah! cher matre! mieux vaut tout de suite que plus tard. Je vous en
conjure, coutez les conseils du seigneur Fust: ce sont ceux de la
raison.

GUTENBERG.

Ma dcouverte m'est plus prcieuse que la vie, messire. Je ne la
divulguerai  personne.

    _Jeu de scne de Frilo, qui supplie son matre d'accepter.
    Gutenberg, impatient, lui fait signe de sortir._

FUST, _ part_.

Je veux ton secret, je l'aurai... je l'aurai  tout prix! (_Haut, il
remonte._) Au revoir, Jean Gutenberg, au revoir.

    _Il le salue et sort par la droite, deuxime plan.--Frilo sort par
    la gauche, sur un nouveau signe de Gutenberg._

NOTES:

[A] Frilo, Gutenberg, Fust.


SCNE IX

GUTENBERG, _seul_.

Les voil bien ces hommes d'argent! Tout est pour eux une question de
lucre, de calculs et de bnfice! Ils dcouragent, ils dsesprent
l'artiste, pour s'emparer de sa cration, ou pour la payer moins cher!
(_tendant le bras du ct o est sorti Fust._) Non, jamais, entends-tu,
jamais, tu ne toucheras  mon oeuvre! Plutt la voir prir que de te la
confier!


SCNE X

GUTENBERG, CONRAD HUMMER, ANDR DRITZEN.

    _Conrad et Dritzen entrent par le fond gauche, et regardent
    Gutenberg_[A].

CONRAD HUMMER.

Qu'as-tu donc, Gutenberg? Te voil tout agit.

                               _Il serre la main de Gutenberg._

GUTENBERG.

C'est que je viens d'avoir un entretien, et presque une altercation,
avec l'argentier Fust.

ANDR DRITZEN.

L'argentier Fust! Mfie-toi de cet homme. Il est capable de tout, pour
arriver  ses fins.

GUTENBERG.

Il est sorti furieux, parce que j'ai refus de le prendre pour associ.

CONRAD HUMMER.

Il ne veut, crois-le bien, le secret de ton invention que pour t'en
dpossder plus tard.

GUTENBERG.

Ce secret est bien simple, mes amis: et ce n'est pas avec vous que j'en
ferai mystre. Ce que j'obtiens n'est encore qu'une bauche, mais elle
va m'amener  d'autres rsultats. Vous savez que depuis assez longtemps,
nos artistes obtiennent des gravures, en sculptant en relief des dessins
sur le bois. C'est ainsi que j'opre. Seulement, au lieu de sculpter en
relief, sur le bois, les traits du dessin, je sculpte des lettres, des
mots, des phrases; et ces caractres, sculpts en relief sur le bois,
forment des pages de manuscrit, que je multiplie ensuite,  volont, en
les tirant sur le papier, grce  l'encre des graveurs, et  la vieille
presse qui sert aux imagiers.

CONRAD HUMMER.

C'est une trs belle ide, mais tout dpend de la manire d'oprer...
Consentirais-tu  nous montrer ton travail?


GUTENBERG.

Mais certainement! Suivez-moi, mes amis, dans mon atelier. (_Il passe
devant Conrad, ouvre la porte de la boutique et les fait entrer._) Je
vais vous montrer mes chefs-d'oeuvre.

                    _Il entre derrire eux, dans la boutique._

NOTES:

[A] Conrad, Gutenberg, Dritzen.


SCNE XI

ZUM, LE PETIT ZUM, _ils ont, chacun, une longue plume derrire
l'oreille_.

    _La scne reste vide quelques instants; puis Zum et le petit Zum
    entrent, l'un par la droite, l'autre par la gauche. Ils traversent
    la scne, sans se voir, et se rencontrent, nez  nez, au second
    tour, au milieu du thtre._

ZUM.

C'est toi, grand frre? O vas-tu ainsi, le nez en l'air?[A]

LE PETIT ZUM.

C'est toi, petit frre? O vas-tu ainsi, le poing sur la hanche?

ZUM.

Chez Gutenberg, l'orfvre.

LE PETIT ZUM.

Et moi chez le pre Grimmel, le marchand d'estampes.

ZUM.

Gageons que nous venons tous les deux pour la mme chose.

LE PETIT ZUM.

Les feuillets gravs par Gutenberg, n'est-ce pas?

ZUM.

Tout juste.

LE PETIT ZUM.

Eh bien! Allons voir a!

    _Ils vont prendre,  la devanture de la boutique du marchand
    d'estampes, les feuillets, et reviennent au milieu du thtre._

ZUM, _examinant les feuillets_[B].

C'est vraiment extraordinaire! Quelle criture admirable! Pas une lettre
ne dpasse l'autre... Partout mme largeur de lignes... Et s'il y a une
faute, un trait singulier sur un feuillet, on trouve la mme faute, le
mme trait, sur tous les autres... C'est la mme page constamment
reproduite... Que dis-tu de cela, petit frre?

LE PETIT ZUM.

Je dis, grand frre, que si cette invention se rpand, tout le corps de
Mayence, dont nous avons l'honneur de faire partie (_Ils saluent tous
les deux, du pied droit, et en tant leur bonnet_.) n'a plus de raison
d'tre, ni de moyen d'existence... et que nous n'avons plus qu' nous
faire moines ou soldats.

ZUM, _allant  la boutique de Gutenberg, et lui montrant le poing_[B].

Et c'est ce Gutenberg qui a fait cela!... Je ne l'aimais dj pas
beaucoup, ce jeune homme. Il est gentilhomme et de famille noble, et il
s'est fait artisan. Il avait un bon et vieux nom, celui des Gensfleisch,
et il l'a quitt, pour prendre le nom d'un petit domaine qu'il possde 
Gutenberg. Enfin, voil qu'il lui vient la dplorable ide de ruiner les
copistes!

LE PETIT ZUM.

Et aucune loi ne peut l'empcher de mettre subitement sur le pav une
foule de pauvres diables, comme toi et moi?

ZUM.

Aucune... Nous n'avons rien contre lui... Except ceci.

                                       _Il tire un poignard._

LE PETIT ZUM.

Ou cela... (_il tire un poignard plus grand._) Alors, grand frre, tu ne
verrais pas d'inconvnients?

                                 _Il fait le geste de poignarder._

ZUM, _bas_.

Au contraire!... morte la bte, mort le venin.

LE PETIT ZUM, _il regarde si personne ne l'coute, et amne son frre 
l'extrme droite_.

J'ai pris,  tout hasard, quelques informations sur notre homme... Il
sort, chaque soir,  huit heures, aprs son repas, et se rend  la
brasserie du Rhin, pour deviser, avec ses deux amis, Conrad Hummer et
Andr Dritzen, de choses de jeunesse et d'amour.

ZUM, _mme jeu: Zum amne son frre  l'extrme gauche_.

De sorte qu'il suffirait, ce soir, par exemple, de nous cacher dans un
coin de la rue, et d'attendre notre cavalier.

LE PETIT ZUM.

 ce soir, grand frre! J'aurai mon poignard.

ZUM.

Et moi le mien... c'est--dire, non!... j'apporterai une dague: on
frappe de plus loin.

LE PETIT ZUM.

 ce soir!... Gutenberg est un homme mort.

NOTES:

[A] Le petit Zum, Zum.

[B] Zum, le petit Zum.


SCNE XII

Les Mmes, CONRAD HUMMER, ANDR DRITZEN, _sortant de la boutique de
    Gutenberg.--Conrad Hummer et Andr Dritzen sont entrs  la fin de
    la scne prcdente, et ont entendu les dernires paroles des deux
    Zum. Ils s'approchent vivement des deux Zum, et chacun les prend par
    un bras._

CONRAD HUMMER.

Ah! mes drles, c'est l'assassinat de notre ami Gutenberg que vous
complotiez ainsi[A].

LE PETIT ZUM.

Vous vous trompez! Vous avez espionn tout de travers. Nous ne parlions
pas du tout de faire du mal  votre ami.

ANDR DRITZEN.

Et que disiez-vous donc?

ZUM, _dgageant son bras de l'treinte de Dritzen, et allant devant la
boutique du marchand d'estampes, (avec force.)_

Nous disions que celui qui a fait et expos ces feuillets d'criture,
est un mcrant et un sorcier; car jamais main d'homme ne saurait en
crer de pareils. J'en appelle  tout le monde[B]. Je demande  tous les
bourgeois de la ville (_Montrant les feuillets._) si ce n'est pas l une
oeuvre magique et diabolique.

NOTES:

[A] Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen.

[B] Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum.



SCNE XIII

Les Mmes, FRILO, DRITZEN, CONRAD HUMMER, Bourgeois, Peuple, _puis_
FUST _et_ GUTENBERG.

    _Pendant les dernires paroles de Zum, des bourgeois, des passants
    sont entrs, et se sont peu  peu rassembls devant la boutique de
    Grimmel._

LE PETIT ZUM.

Mon doux Jsus! Que restera-t-il aux honntes copistes pour vivre, si
les mcrants se mettent  faire leur besogne? En crivant du matin au
soir, et du soir au matin, la vie d'un homme ne suffirait pas  copier
les manuscrits que Jean Gensfleich a livrs ce matin  ce marchand
d'estampes.

FRILO, _ Gutenberg_[A].

Hlas! matre,  quoi cela vous servira-t-il, sinon  vous faire brler
comme sorcier, de pouvoir crire plus vite que personne? Le monde en
ira-t-il mieux? Je crains qu'il n'aille, au contraire, plus mal, en
commenant par nous. Renoncez  vos projets, il en est temps encore.
Acceptez la protection du seigneur Fust, ou nous sommes perdus!

GUTENBERG, _ Frilo_.

Si tu m'aimes, tais-toi, si tu as peur, va-t'en. (_Au peuple._) Qu'y
a-t-il? que me voulez-vous? Amis, rpondez. De quoi m'accuse-t-on?

ZUM.

On t'accuse de sorcellerie; car il n'y a que le dmon qui ait pu, sans
l'aide d'une main humaine, tracer des caractres semblables. Tes
feuillets sentent le roussi: ce sont des oeuvres d'enfer!

LE PETIT ZUM.

Hsiterez-vous  condamner comme sorcier, celui qui crit  l'aide de
malfices?

LE PEUPLE.

Mort au rengat! mort  Gensfleisch!... mort  Gutenberg!  mort! 
mort!

FUST, _s'avanant vers Gutenberg_.

Eh bien! jeune homme, tu le vois, toi et ton oeuvre allez prir
ensemble. Un mot, et je te sauve: un mot, et ce peuple menaant se
prosterne devant toi. Une dernire fois, je t'offre mon appui. Veux-tu
me confier ton secret?

GUTENBERG.

Jamais!

    _Fust fait un geste d'encouragement aux deux Zum, et sort, par la
    droite._

LES DEUX ZUM _et_ LE PEUPLE.

Mort  l'hrtique!...  mort!  mort!

    _Annette et Hble sortent de la boutique d'orfvre; Frilo leur
    montre le peuple en courroux; Conrad et Dritzen les rassurent._

NOTES:

[A] Frilo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et
bourgeois au fond.


SCNE XIV

Les Mmes, DIETHER D'YSSEMBOURG.

    _Diether est prcd de soldats, qui font reculer le peuple  droite
    et  gauche, et restent au fond[A]._

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Quel est ce tumulte? Pourquoi ces cris?... Silence, bourgeois et
manants! C'est moi, votre chef, votre souverain, votre pre, qui ai seul
ici le droit d'accuser, de punir ou d'absoudre. Si Gutenberg est
coupable, il sera condamn; s'il est innocent, pourquoi ces menaces?
Justice sera faite. Retirez-vous un moment (_Le peuple se retire au fond
du thtre. Frilo s'approche de Zum, et revient prs de Conrad et
Dritzen, qui le rassurent. Il baise le bas de la robe de Diether. Sur un
mouvement menaant de Zum, il s'carte.-- Gutenberg._) Je sais, jeune
homme, que tu es un bon et loyal ouvrier. Je sais, que tu n'as jamais
fait aucune oeuvre de sorcellerie, et qu'en te livrant  des essais
nouveaux, tu obis  une noble ambition. Il m'a t facile de te
prserver tout  l'heure de l'meute populaire; mais la bourgeoisie de
Mayence, jalouse du rang qu'a su jadis conqurir ton pre et de ton
mrite personnel, ne te pardonnera pas de sitt une dcouverte appele 
illustrer ton nom... Je ne te dirai pas de renoncer  une ide, que je
tiens, moi, pour excellente; mais comme mon devoir est de faire rgner
l'ordre et la bonne harmonie dans la ville, je t'ordonne de partir, de
quitter Mayence, sur l'heure. Ton absence peut seule calmer la
surexcitation du peuple. (_Mouvement de Gutenberg._) Pars pour la
Hollande. Tu trouveras  Harlem l'imagier Laurent Coster; ses lumires
et ses conseils te seront utiles. C'est l'homme le plus propre 
comprendre et  encourager tes travaux. Prsente-toi  lui de ma part.
Sois toujours laborieux et honnte, et lorsque tu reviendras, la ville,
apaise, te fera bon accueil, je te le promets.

GUTENBERG.

Mon intention tait de partir, pour aller perfectionner mon invention
loin de Mayence, loin des ennemis et des jaloux. Je l'ai annonc ce
matin  ma soeur,  mes amis; mais je n'avais pas encore de rsidence
dtermine. Vous me donnez, monseigneur, un excellent avis en
m'engageant  me rendre chez Laurent Coster. Je travaillerai sous ses
yeux, et je reviendrai un jour, pour rendre  mon pays l'art merveilleux
dont j'emporte le germe.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Compte toujours sur ma protection et mon appui.

          _Conrad va remercier Diether; Diether remonte prs de Conrad._

GUTENBERG, _ Diether_.

Merci, mille fois, monseigneur. (_ Hble._) Ne pleure pas, Hble. La
prire et le travail sont deux amis qui se retrouvent toujours: nous
nous reverrons. (_ Annette._) Ne veux-tu pas me serrer la main,
Annette?

ANNETTE.

Ah! Jean! ce n'est plus avec les larmes que je te dis adieu... c'est
avec orgueil!

HBLE.

Cher frre!

GUTENBERG, _ Conrad Hummer et  Andr Dritzen, et saluant Diether_.

Adieu! Conrad. Adieu, Andr. Pensez un peu  l'ami absent, qui ne vous
oubliera jamais.

                                       _Fausse sortie._

FRILO, _courant aprs Gutenberg, d'une voix piteuse_.

Vous oubliez quelqu'un, matre!

GUTENBERG, _revenant_.

C'est vrai: je ne t'ai rien dit, mon pauvre Frilo. (_Il lui tend la
main._) Que la providence veille sur toi!

FRILO.

Ce n'est pas a, mon cher matre; vos adieux ne me feront pas le coeur
plus content. Ce que je dsire, c'est aller avec vous chez Laurent
Coster, l'imagier de Harlem. Comment avez-vous pu songer  partir seul?
Croyez-vous que je me soucie de rester sans vous  Mayence!

GUTENBERG.

Toi, Frilo, si casanier, si poltron et si amoureux des belles filles de
ton pays, tu consentirais  aller jusqu'en Hollande?

FRILO.

Oui, car au-dessus de mes aises, de ma poltronnerie et de mes
amourettes, il y a mon frre de lait, il y a mon matre. Me
conduiriez-vous en enfer? (_ part._) je sais bien qu'il n'ira jamais de
ce vilain ct. (_Haut._) je vous suivrais partout!

GUTENBERG.

Eh bien, mon garon, tu me suivras, puisque tu le veux.

LE PETIT ZUM, _sortant de la foule reste au fond,  Diether_.

Monseigneur, les amis m'envoient vous demander ce que vous avez dcid
contre ce mcrant.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je lui ai ordonn de partir, de quitter Mayence.

ZUM, _s'avanant_.

Et de n'y jamais rentrer, nous l'esprons! (_La foule vient se ranger
autour de Gutenberg, de Diether et des autres personnes, avec un air
menaant._) Qu'il parte  l'instant, s'il ne veut pas tomber sous nos
coups.

LE PEUPLE.

 mort!  mort!

GUTENBERG.

Malheur  qui oserait porter la main sur moi, ou sur cet enfant.
(_cartant de la main le peuple qui se range aux deux cts du
thtre._) Place, bourgeois ingrats et flons! Je mprise vos injures et
brave vos menaces.... Viens, Frilo!

    _Il pose son bras sur l'paule de Frilo, traverse la scne, et
    sort, entre la double range du peuple et des bourgeois._

TOUS.

Vive monseigneur! monseigneur Diether d'Yssembourg!

NOTES:

[A] Annette, Hble, Dritzen, Conrad, Frilo, Gutenberg, Diether, Petit
Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond.




ACTE DEUXIME

DEUXIME TABLEAU

L'IMAGERIE DE LAURENT COSTER,  HARLEM

    _Une salle de l'imagerie de Laurent Coster,  Harlem.--Au fond, une
    porte.--De chaque cot de la porte, un vitrage, sur lequel sont
    accroches des images.--Portes latrales.-- droite, un dressoir,
    couvert de vaisselle.-- gauche, un bahut, sur lequel sont un vase
    de fleurs et un sablier.--Prs du bahut, un guridon, avec ce qu'il
    faut pour crire.--Au milieu du thtre, une table.--Escabeaux,
    etc._


SCNE PREMIRE

MARTHA, _elle met le couvert, en allant du dressoir  la
    table.--Gament_.

Mon pre m'a dit: Martha, mets  la broche le poulet le plus gras;
monte de la cave le meilleur vin; sors de l'armoire une nappe de la plus
belle toile de notre Hollande, des assiettes de faence et des gobelets
d'argent, car j'ai  djeuner quelqu'un que je dsire bien traiter, et
que tu ne seras pas fche de voir  notre table. Pour accueillir ainsi
un convive, il faut que mon pre le tienne en grand estime. (_Pensive._)
Si c'tait Gutenberg? Je n'ose le croire, et pourtant quel autre
pourrait mriter mieux que lui l'amiti de mon pre! Depuis que ce jeune
homme est entr  l'imagerie, il ne s'est pas attir un seul reproche,
et j'ai souvent entendu dire  mon pre qu'il est au-dessus du rle de
contre-matre qu'il remplit ici... Oui, oui, c'est de Jean Gutenberg
qu'il s'agit. (_Elle approche un escabeau de la table._) C'est Jean qui
s'assira l. (_Elle met un pt sur la table._) Toutes ces bonnes
choses seront pour lui... Il va venir!... (_Elle regarde au vitrage._)
Jamais le ciel ne me parut si beau. (_S'approchant du vase, prenant une
fleur et la respirant._) Jamais les fleurs ne m'ont paru aussi
parfumes. (_Elle met la fleur  sa ceinture._) Jamais enfin, je ne me
suis sentie si heureuse de vivre, et si fire d'tre la fille de Laurent
Coster... Mais pourquoi suis-je pensive et distraite? J'aime  rver
pendant de longues heures... Pourquoi? (_Elle s'assied.--Aprs un
silence._) Puisque je trouve Gutenberg aimable et bon, comment se
fait-il que je sois si craintive devant lui? Le son de sa voix suffit 
me faire rougir, (_Elle se lve._) et  la pense de le voir, mon coeur
bat  briser ma poitrine. (_Elle s'approche du sablier._) Je
renverserais ce sablier, si cela pouvait ralentir la marche du temps, et
cependant je voudrais qu'il marqut dj l'heure de midi!... Quel est
donc le sentiment trange, qui me fait  la fois redouter et souhaiter
la prsence de Gutenberg?... Pourquoi, en l'attendant, suis-je si mue?
Je me sens frmir, comme une feuille qui tremble au vent...


SCNE II

FRILO, MARTHA.

FRILO, _entrant par la droite, portant des feuilles et des images_.

Pardine, damoiselle, ou je me trompe fort, ou ce mal mystrieux
s'appelle l'amour. Pour le soulager, il ne faut ni mdecin, ni
sorcier.... Il faut seulement trouver un coeur qui rponde au sien.
(_Mouvement de Martha._) Ne baissez pas les yeux, damoiselle; votre
amour est de ceux qui peuvent s'avouer  la face de tous. La fille de
Laurent Coster, l'imagier, n'a point  se cacher d'aimer Jean Gutenberg!
Vrai Dieu! heureuse sera la main mignonne que le prtre mettra dans la
main loyale de mon matre. (_Plaant les feuillets au vitrage._) L!

                                        _Il sort par la gauche._


SCNE III

MARTHA, _pensive_.

C'est de l'amour, a dit Frilo!... J'aurais de l'amour pour Gutenberg!
Mais lui, m'aime-t-il?... Frilo ne l'a pas dit!...

                                    _Coster arrive par le fond._


SCNE IV

MARTHA, COSTER.

COSTER.

Tout est-il prt, mon enfant?

MARTHA.

Oui, mon pre.

COSTER, _il l'embrasse_.

Eh bien! va chercher, pour le dessert, un cruchon de vieux curaao.

MARTHA.

J'y vais, mon pre.

                                   _Elle sort par la gauche._

COSTER, _seul.--Il ferme la porte du fond, va  la porte de droite, puis
 celle de gauche.--Regardant autour de lui_.

Je suis seul!... bien seul!... Vous savez, sainte dame, la vierge, si
j'aime ma fille, l'ange consolateur de ma vieillesse. Eh bien! que je
sois priv du salut ternel, si je ne regarde pas mon invention comme un
second enfant, qui, autant que ma fille, a droit  ma tendresse... (_Il
ouvre un tiroir du bahut, et y prend une casse d'imprimerie._) Mon
invention, la voil! (_Il pose la casse sur le guridon._) Jusqu'ici,
l'existence d'un pauvre copiste tait  peine suffisante pour transcrire
une bible ou un livre d'heures; mais dsormais, grce  mes caractres
mobiles, on pourra reproduire mcaniquement les manuscrits. (_Il prend
quelques caractres dans la casse d'imprimerie, les regarde et s'assied
prs du guridon._) Chers caractres, enfants de mon esprit, fruits de
mes veilles et de mes labeurs, ide qui a germ dans ma tte, pendant
quarante annes, quel bonheur j'prouve  vous contempler!...  vous
appartiendra le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les
plus opposs de l'me humaine!... La science, l'histoire, la posie,
natront, tour  tour, de votre arrangement multiple... En vous,
l'colier plera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le
vieillard relira ses prires... Aux financiers, vous parlerez de
chiffres; aux femmes, de parures;  la jeunesse, de plaisirs. Vous
chanterez l'amour, aprs avoir clbr la gloire, et vous raconterez 
l'avenir, les vnements du pass...  vous reviendra l'honneur de
rgnrer le monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est--dire la
voix universelle de l'humanit!... Puisse l'hypocrisie, le mensonge, ni
la calomnie, ne jamais souiller vos empreintes!... (_Il se lve et va
remettre les caractres dans la casse, puis il replace la casse dans le
tiroir du bahut._) Personne ne connat mon secret. Si mon imagerie est
ouverte et accessible  chacun, l'atelier o je cisle et fonds mes
caractres, est ferm  tous les regards. L, comme en un sanctuaire, o
l'on aime  prier seul, je travaille dans la solitude et le silence...
Mais,  mon ge, la mort est proche, et je dois lguer ma dcouverte 
un hritier capable de la faire grandir... Lorsque Gutenberg est arriv
 Harlem, il m'a sembl que le ciel l'envoyait; car le feu sacr de
l'artiste brle dans l'me honnte de ce jeune ouvrier. Il aimera ma
fille et perfectionnera mon oeuvre. Je quitterai la terre avec moins de
regret, lorsque j'aurai assur le bonheur de Martha et l'avenir de
l'imprimerie. (_Apercevant  travers le vitrage Gutenberg, qui arrive du
fond gauche._) Gutenberg!


SCNE V

COSTER, GUTENBERG.

COSTER, _tendant la main  Gutenberg_.

Arrive donc, mon ami... aurais-tu oubli que tu djeunes avec moi?

GUTENBERG, _souriant_.

Non, matre, je n'aurais garde de l'oublier. Et je vous remercie de tout
mon coeur, de l'honneur que vous me faites.

COSTER.

Alors,  table! (_Ils se mettent  table._)[A] Ds le jour o tu es
entr ici, j'ai vu que tu n'tais pas un ouvrier ordinaire, et je t'ai
vou une affection paternelle.

GUTENBERG.

Je suis fier de possder votre estime, matre Coster; et je me
souviendrai toujours de l'accueil bienveillant que vous avez fait au
jeune inconnu qui vint frapper, il y a trois ans,  la porte de votre
maison.

COSTER.

C'est moi qui dois te remercier; car, depuis ton arrive, mon imagerie
n'a cess de prosprer.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.


SCNE VI

Les Mmes, MARTHA.

    _Elle entre par la gauche, portant, sur un plateau, un cruchon de
    curaao, qu'elle place sur le bahut,  gauche.--Elle fait une
    rvrence  Gutenberg.--Gutenberg la salue et ne la quitte pas des
    yeux, Coster regarde les deux jeunes gens, en se frottant les
    mains._

COSTER, _ Gutenberg_[A].

Une coutume qui nous est douce,  nous, bourgeois de la Hollande, c'est
de nous faire servir par nos femmes et nos filles. Les mets et le vin
semblent meilleurs lorsque c'est une main chrie qui vous les
prsente... Verse-nous  boire, Martha. (_Martha remplit les verres de
vin.--levant son verre._)  notre belle et bonne imagerie!

GUTENBERG, _levant son verre_.

Oui,  l'imagerie de Harlem!...

    _Martha sert Coster et Gutenberg.--Gutenberg mange, les yeux
    toujours attachs sur Martha._

COSTER, _regardant Gutenberg d'un air satisfait.-- part_.

Allons, allons, je ne me suis pas tromp... (_ Martha._) Martha,
fais-moi passer ce curaao. (_Martha va prendre le cruchon._) Il date de
ta naissance. Si notre convive a dans le coeur quelque tendre sentiment,
qu'il n'ose nous dire, eh bien! un verre de cette prcieuse liqueur lui
donnera peut-tre la force de l'exprimer.

    _Il verse du curaao dans un petit verre, et le prsente  Gutenberg._

GUTENBERG.

Un tendre sentiment? Ah! oui, matre, (_Il regarde Martha._) bien
tendre!... (_ Coster._) Et puisque vous le permettez, (_levant son
verre_.) je boirai ... ... (_Regardant Martha.-- part._) Non, je
n'oserais jamais...

                                  _Il remet son verre sur la table._

COSTER.

Eh bien!... Tu ne bois pas?

GUTENBERG, _prenant une rsolution subite_.

Si!... (_Il se lve, prenant son verre._)  Hble,  ma chre,  ma
bien-aime soeur! (_Il boit, mouvement de Coster.-- Coster._) Je suis
orphelin, messire, et ma soeur a t la seule tendresse de mon
enfance... (_ Martha._) Quand je quittai Mayence, ma soeur avait votre
ge, damoiselle. Tout en vous me la rappelle, et en buvant  elle, il me
semble que c'est  vous que je bois... Voulez-vous me permettre de
prendre votre main, comme je prenais la sienne, (_Il lui tend la main._)
et de vous dire qu'en m'apparaissant  travers votre visage, le souvenir
de ma soeur me devient plus cher encore.

COSTER, _ part_.

Il l'aime, mais il n'ose pas le lui avouer... Allons, c'est  moi de le
faire parler. (_Il se lve. Appelant  la porte de gauche._) Frilo!
Frilo!

FRILO, _entrant par la gauche_.

Que voulez-vous, matre?[B]

COSTER.

Que tu aides Martha  emporter cette table.

FRILO, _enlve la chaise de gauche: Gutenberg carte celle de droite_.

Avec plaisir.

COSTER, _ Martha_.

Mon enfant, le djeuner est fini, et Frilo t'attend, pour desservir.

MARTHA, sortant comme d'un rve.

Ah!...

    _Elle emporte la table, avec Frilo, et sort, avec lui, par la
    gauche.--Gutenberg la suit des yeux._

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg, Martha derrire la table, au fond.

[B] Frilo, Coster, Martha, Gutenberg.


SCNE VII

COSTER, GUTENBERG.

COSTER.

L'heure que marque ce sablier (_Il montra du doigt le sablier._) est
solennelle, Jean; car elle va dcider de notre bonheur  tous. J'ai cru
comprendre que Martha ne t'est pas indiffrente!

GUTENBERG, _vivement_.

Qui pourrait rester insensible  la grce,  la beaut,  la candeur, de
cette nature anglique? Ce que j'prouve pour Martha, c'est plus que de
l'amour, c'est de l'adoration[A].

COSTER.

As-tu rvl  Martha ce tendre sentiment?

GUTENBERG.

Non, car dans ma famille, on sait obir au devoir, et refouler dans son
coeur les dsirs qu'on ne peut raliser... Martha est riche, je suis
pauvre. Elle entre  peine dans l'existence, et ma jeunesse s'est dj 
demi envole. Elle a pour pre le premier imagier de la Hollande, je ne
suis moi, qu'un pauvre artiste... Voil pourquoi j'ai gard jusqu'ici en
mon coeur le secret de cet amour.

COSTER.

Eh bien! Jean, si je venais te dire: Tu peux aimer ma fille... Et si,
avec la main de Martha, je te livrais le fruit de ma pense,
c'est--dire le procd qui a servi  imprimer ces livres? (_Il indique
de la main les livres poss sur la bahut._) Si je te disais: Sois
doublement mon enfant, et par l'affection et par l'intelligence... Que
me rpondrais-tu?

GUTENBERG.

Vous me donneriez  la fois et la main de Martha et le secret de
l'imprimerie?

COSTER.

Oui, mon fils... (_Il lui serre la main._) puisque je veux t'appeler
ainsi.

GUTENBERG.

Ah! messire, tous mes voeux sont donc combls!

COSTER.

Quand je pense que j'ai pu tre jaloux de toi!

GUTENBERG.

De moi?

COSTER.

Oui, lorsque tu arrivas ici, tu te prsentas avec la recommandation du
prince lecteur, l'archevque de Mayence, et comme l'auteur d'un procd
mcanique pour imiter les manuscrits. J'eus peur, un moment, je l'avoue,
que ta dcouverte ne ft rivale de la mienne. Mais cette crainte fit
place  une satisfaction immense, lorsque je vis que tu n'employais que
des planches de bois sculptes en relief!... (_Avec ddain._) Des
planches de bois sculptes!

GUTENBERG.

Je sais combien ce procd est imparfait, messire, mais, je n'en connais
pas d'autre, et je ne peux comprendre encore le moyen merveilleux que
vous avez trouv... Et vous me livreriez ce secret?

COSTER.

Oui, le jour de ton mariage.

GUTENBERG.

Comment vous prouver ma reconnaissance?

COSTER.

En faisant le bonheur de Martha.

                                 _Il lui prend les mains._

GUTENBERG.

Ah! venez![B] Allons la trouver. C'est devant vous que je veux lui jurer
un amour ternel.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.

[B] Gutenberg, Coster.


SCNE VIII

Les Mmes, FRILO.

FRILO, _arrtant Gutenberg, au moment o il va sortir par la gauche,
avec Coster_.

Matre, une dame voile demande  vous parler.

GUTENBERG.

C'est sans doute quelque trangre qui vient acheter des missels...
Montre-lui les plus beaux, Frilo, et prie-la de vouloir bien
m'attendre. (_ Coster._) Venez, messire, je ne veux pas retarder le
moment de vous entendre rpter  Martha les paroles qui assurent le
bonheur de ma vie.

             _Gutenberg et Coster sortant ensemble, par la gauche._


SCNE IX

FRILO, _puis_ ANNETTE, _voile_.

FRILO, _parlant  la cantonade,  Annette, qui entre par le fond_.

Par ici, damoiselle, par ici. (_ Annette, qui entre et regarde autour
d'elle.-- part._) Je ne connais pas cette acheteuse. (_Haut._) Vous
n'tes pas de Harlem, n'est-ce pas, damoiselle[A]?...

ANNETTE.

Non, j'arrive de Mayence, et je voudrais parler  messire Jean
Gutenberg.

FRILO.

Messire Jean Gutenberg n'est pas l, en ce moment; mais, si vous dsirez
acheter des livres d'heures, je puis vous en montrer.

ANNETTE, _sans l'couter,  elle-mme_.

C'est donc ici que Gutenberg oublie ses serments et renie sa patrie?

FRILO.

Est-ce un psautier fleurdelis, qu'il vous faut? Je puis vous faire voir
des psautiers.

                         _Il va prendre un psautier, et l'apporte._

ANNETTE, _sans l'couter,  elle-mme_.

La richesse et le bonheur l'attendent dans sa ville natale; et il
prfre rester  travailler, obscur et pauvre, au fond d'une imagerie de
la Hollande! Il y a l-dessous un mystre!

FRILO.

Si vous souhaitez une Bible en gros caractres, avec des encadrements,
nous avons de fort belles Bibles!

                         _Il va prendre une Bible, et l'apporte._

ANNETTE, _sans l'couter,  elle-mme_.

Ce mystre, je le dcouvrirai!

FRILO, _prsentant  Annette un missel_.

Tenez, damoiselle, voil un missel rempli d'images... Si vous voulez le
feuilleter.

ANNETTE, _repoussant le missel_.

Je ne suis pas venue pour acheter des missels! (_Frilo remet le missel
au vitrage._) Je vous l'ai dit, je viens pour parler  Jean Gutenberg.
Il n'est pas l, je l'attendrai!

          _Elle s'assied  gauche, prs du guridon, et te son voile._

FRILO, _la reconnaissant_.

Ah! mon Dieu! c'est damoiselle Annette de la Porte-de-Fer! Que
vient-elle faire ici?... Le temps est  l'orage... Sauve qui peut!

                                 _Il sort par la droite._

ANNETTE, _seule_.

Serait-il retenu dans les griffes du diable... je saurai l'en arracher!

NOTES:

[A] Annette, Frilo.


SCNE X

ANNETTE, MARTHA, _entrant par la gauche_.

MARTHA.

Il m'a dit: Je vous aime! Mon pre a ajout: Tu peux l'aimer! Et
devant tant de bonheur, je m'arrte, tonne et craintive...
(_Apercevant Annette._) Ah! damoiselle!...

                             _Elle fait une rvrence._

ANNETTE, _se levant, et toisant Martha avec mfiance_.

Qui es-tu, mignonne[A]?

MARTHA, _avec dignit_.

Je m'appelle Martha, et je suis la fille de Laurent Coster, le matre de
cette imagerie... Voulez-vous une belle image, reprsentant les anges du
paradis, ou un almanach, avec messire saint Jacques, prieur de
l'ermitage de Compostelle?

ANNETTE, _brusquement_.

Non, ce n'est pas l ce que je veux.

MARTHA.

Eh bien, damoiselle, Jean va venir; et mieux que moi, il trouvera dans
l'imagerie, de belles miniatures qui vous plairont.

ANNETTE, _vivement_.

Jean, dites-vous? Quel Jean?... Serait-ce messire Jean Gutenberg, de
Mayence?

MARTHA.

Oui, damoiselle.

ANNETTE, _avec vhmence_.

Je trouve trange que vous osiez parler avec cette familiarit d'un
homme qui n'est ni de votre pays, ni de votre famille!

MARTHA, _s'excusant_.

Mais, damoiselle, Jean Gutenberg est le contre-matre de cet atelier...
mon pre lui a accord ma main, et je vais l'pouser.

ANNETTE.

L'pouser?... Toi?... (_Lui prenant brusquement les mains, et l'amenant
au milieu du thtre._) Fille de Laurent Coster, sais-tu qui je suis?...
Je suis, depuis huit ans, la fiance de Jean Gutenberg. (_Mouvement de
Martha._) Et grce  sainte Anne, ma patronne, j'arrive ici  temps pour
faire valoir mes droits.

MARTHA.

Vos droits? Mais Gutenberg m'a jur un amour ternel.

ANNETTE.

C'est possible; mais  la Pques fleuries de 1437, c'tait  moi qu'il
jurait un amour ternel. Ce jour-l, il passa  mon doigt, un anneau...
Ennel, me dit-il, voil l'anneau d'argent des fianailles. Je le
remplacerai bientt par l'anneau d'or du mariage. Il y a huit ans de
cela!... Je viens rclamer l'anneau d'or.

MARTHA, _douloureusement, s'appuyant sur le dossier de la chaise, 
gauche_.

Mon Dieu!

ANNETTE.

Jean n'a pu te dire une seule parole d'amour qu'il ne me l'aie dj dite
 moi-mme (_Martha s'affaisse sur la chaise._) Il ne peut te faire un
serment qu'il ne m'ait dj fait. Et si ses yeux se fixent tendrement
sur les tiens, c'est qu'ils ont conserv le reflet de mes yeux... J'ai
t la passion et l'orgueil de sa jeunesse... Jamais il ne t'aimera
autant qu'il m'a aime... Pourrais-tu faire revivre en son coeur les
souvenirs d'un premier amour? Pourrais-tu lui rappeler les danses du
dimanche, dans la salle de la maison du _Taureau-Noir_, les promenades
du soir, au bord de notre grand fleuve, et les doux refrains que nous
chantions ensemble aux veilles de l'hiver? Pourrais-tu l'aimer comme je
l'ai aim?... comme je l'aime encore?

MARTHA, _se levant_.

J'aime assez Gutenberg pour lui faire le sacrifice de ma vie!

ANNETTE.

Fais-lui le sacrifice de ton amour, c'est plus simple.

                            _Elle passe  droite[B]._

MARTHA.

S'il me fallait renoncer  lui, j'en mourrais.

ANNETTE.

Oui, mais Gutenberg vivrait pour la postrit!

MARTHA, _anxieuse_.

Que voulez-vous dire?

ANNETTE.

coute, jeune fille, celui que nous aimons toutes les deux a reu du
ciel le don du gnie... C'est son gnie qu'il faut aimer. Ton tranquille
amour amollirait son me; tandis que moi, je saurai le conduire  la
fortune,  la gloire,  l'immortalit.

MARTHA.

Et moi, damoiselle, je l'aurais conduit au bonheur.

ANNETTE.

Ah! sache-le bien, toute lutte contre moi est impossible... J'aime
Gutenberg sous la foi des serments; je l'aime de toute la force de mon
droit, et rien, entends-tu, rien ne pourra m'empcher de l'pouser.

MARTHA, _s'incline et se dirige vers la porte de gauche_.

C'est bien, damoiselle, Gutenberg dcidera entre nous deux.
(_Pleurant._) Ah! mon Jean ador!

                                               _Elle sort._

ANNETTE, _seule, elle hausse les paules_.

Elle prtend aimer Gutenberg, et elle n'a rien dit de ses travaux, de
son art, de son gnie!... Elle prtend l'aimer, et elle courbe la tte,
elle pleure, elle s'enfuit!... Ce n'est qu'une enfant.

NOTES:

[A] Martha, Annette.

[B] Martha, Annette.


SCNE XI

ANNETTE, GUTENBERG, _il entre par la gauche, deuxime plan_.

GUTENBERG[A].

Frilo m'a dit qu'une trangre me demandait.

ANNETTE, _ part_.

Lui!... (_Se retournant. Haut._) L'trangre, c'est moi!

GUTENBERG, _stupfait_.

Annette!

ANNETTE.

Vous ne m'attendiez pas?

GUTENBERG.

Non, je l'avoue... Et quel motif vous amne?

ANNETTE.

Vous le demandez?... (_Tendrement et presque bas, se rapprochant de
Gutenberg._) Tu le demandes?

GUTENBERG, _embarrass_.

Vous ne m'avez jamais crit, Annette; et, ne recevant de vous aucune
nouvelle, j'ai cru que vous m'aviez rendu ma libert.

ANNETTE.

Mais vous-mme, vous ne m'avez jamais crit, et je ne vous ai pas fait
l'injure de douter de votre fidlit.

GUTENBERG, _avec dsespoir_.

Ah! si j'avais reu une seule lettre de vous!

ANNETTE.

Je n'avais pas promis d'crire, j'avais promis d'agir, j'ai agi... Ma
vie appartient  l'art que j'ai cr, m'as-tu dit, en quittant Mayence.
Eh bien! si je suis venue  Harlem, c'est pour te soustraire  un labeur
ingrat et subalterne; c'est pour te rendre  ton art.

GUTENBERG.

Je ne vous comprends pas.

ANNETTE.

Je vais m'expliquer... Vous savez que ma famille occupe un rang lev 
Strasbourg. L, grce  l'influence de l'chevin, mon oncle, j'ai dcid
trois de nos amis, Jean Riff, Andr Dritzen, et Andr Heilmann, 
s'associer avec toi, pour crer l'art nouveau de l'imprimerie.
(_Mouvement de Gutenberg._) Il y a prs de Strasbourg,  la montagne
verte, un vieux couvent abandonn. Ses murs silencieux se cachent sous
un pais manteau de mousse. Les oiseaux font, sans bruit, leurs nids,
sous ses ombrages, et tout autour, un ruisseau glisse doucement 
travers la prairie. Le couvent de Saint-Arbogast est le refuge
tranquille que j'ai choisi pour te servir d'atelier. C'est l que tu
pourras, en toute scurit, te livrer, avec tes trois amis, au
perfectionnement de ton art. (_Mouvement de Gutenberg._) Tes premiers
essais  Mayence ont fait natre des dfiances, des menaces! Il faut
donc, pour assurer le succs de ton oeuvre, travailler dans l'ombre. Tes
futurs associs y sont bien dcids. Vous serez censs former une
socit pour exploiter quelque industrie. Riff tant marchand de
papiers, Dritzen fabricant de miroirs, et toi, orfvre, la chose sera
toute simple. Cent soixante florins vous seront compts le jour de ton
arrive  Strasbourg, afin que tu puisses te mettre  l'oeuvre sans
retard... Et maintenant hsiteras-tu  me suivre? Quel est ici ton
avenir? Qu'as-tu appris? qu'as-tu recueilli, depuis cinq ans, que tu vis
en Hollande, sous les ordres d'un vieil imagier?

GUTENBERG.

Dites-moi, Annette, avant de rcolter, n'est-il pas d'usage
d'ensemencer? et ne doit-on pas prparer le terrain avant les semailles?

ANNETTE.

D'accord.

GUTENBERG.

Eh! bien, le moment de la moisson est arriv pour moi. (_Il prend les
livres sur le bahut, et les lui montre._) Voyez ces livres, imprims par
Laurent Coster. Ne laissent-ils pas bien loin mes pauvres feuillets de
Mayence? Ne trouvez-vous pas leurs caractres nets, prcis, admirables?
Eh! bien, ce matin mme, matre Coster m'a promis de me rvler le
secret de son art. Ce secret, Annette, vaut mieux que l'or de mes amis
de Strasbourg. Remerciez-les donc pour moi, et dites-leur que je reste 
Harlem,  Harlem, le berceau de l'imprimerie.

ANNETTE, _froidement_.

Vous oubliez de me dire une chose, Jean, c'est qu'en vous promettant son
secret, Coster vous promet aussi la main de sa fille. (_Se dressant
devant Gutenberg._) Et moi, je ne compte donc pour rien?... Vous avez
cru pouvoir me jurer un amour ternel, puis m'abandonner, me renier, et
donner votre nom  une trangre? Heureusement, la tendre et timide
Ennel est devenue une femme nergique et rsolue? Reconnaissez-vous
cette promesse de mariage. (_Elle lui montre un parchemin, qu'elle
retire de son corsage._) Ignorez-vous que cet crit me donne le droit de
vous poursuivre en tous lieux, et de vous imposer ma main? Voulez-vous
que j'aille trouver les juges, et prfreriez-vous le scandale d'un
procs  l'association honorable que je viens vous proposer?

GUTENBERG, _se laissant tomber sur une chaise, prs du guridon, et
posant sa tte sur sa main_.

Ah! doux mirage d'un bonheur paisible, qu'tes-vous devenu? Vers quels
horizons lointains vous tes-vous  jamais envol?

ANNETTE, _posant la main sur son paule_.

Tu crois aimer la fille de Laurent Coster, tu te trompes. Un jour
viendra o tu comprendras que Martha n'est qu'une de ces poupes
charmantes dont l'unique rle est d'embellir le logis... Crois-moi, ce
n'est pas un de ces timides anges du foyer qu'il te faut pour compagne:
c'est une femme nergique et fire, qui puisse s'associer  tes penses,
encourager tes travaux, te soutenir dans tes luttes, applaudir  tes
succs...

GUTENBERG, _se levant_.

Quitter Martha, me serait impossible. Annette, je vous en supplie,
n'exigez pas de moi ce sacrifice.

ANNETTE, _amrement_.

Vous m'aimiez bien aussi,  la Pques fleuries de 1437! Je veux
apprendre  Martha la dure de vos serments. Je veux lui montrer la
promesse de mariage crite, il y a huit ans, par la main que vous lui
offrez aujourd'hui.

GUTENBERG.

Ah! Annette! par piti! pas un mot  Martha! Son me est frle et
dlicate. Qu'elle ignore les chanes qui m'attachent  vous.

ANNETTE.

Je garderai le silence, mais  une condition. Adressez vos adieux 
Martha, crivez-lui et partons. (_Elle donne une plume  Gutenberg, qui
s'assied prs du guridon. Annette penche sur son paule, le regarde
d'un air inspir._) Sache-le, Jean, ce n'est pas un sentiment goste,
ce n'est pas une jalousie mesquine, ce n'est pas un calcul personnel,
indigne de mon coeur, qui m'ont conduit vers toi. La passion qui m'anime
est plus sainte et plus ardente que l'amour mme. Ce qui me fait
abaisser mon orgueil  les pieds, c'est ma foi, c'est mon enthousiasme,
pour ton art et pour ton gnie. (_Elle se penche vers lui et, peu  peu,
se met  genoux  sa droite._) Reviens dans notre vieille Allemagne.
Qu'as-tu besoin du secret de Coster? Ne sauras-tu pas trouver toi-mme
ce qu'il a dcouvert? Voudrais-tu que l'art de l'imprimerie, dj conu
dans ton esprit, aux jours de ta jeunesse, et deux pres, au lieu d'un,
et partager avec un autre l'honneur d'une aussi noble invention? (_Elle
se relve._) Vois-tu, Jean, la meilleure partie de l'me d'un artiste
passe dans son oeuvre. Travaille, et cherche toi-mme  pntrer un
secret dont la dcouverte rendra ton nom immortel!

    _Gutenberg qui a relev peu  peu la tte, coute attentivement et
    se lve._

GUTENBERG[B].

Ta voix me rend  l'honneur; elle me rappelle dans ma patrie. Le coeur
de l'artiste est tissu de cordes sensibles, que le moindre choc fait
vibrer: elles dormaient en moi, tu les as rveilles!... Annette, je
consens  te suivre!

                                   _Il crit._

ANNETTE.

Merci pour toi-mme, Jean! Ce que tu traces en ce moment c'est le
premier sillon de ta gloire. (_ part._) Je savais bien que je te
ramnerais.

GUTENBERG, _lui montrant la lettre_.

On remettra  Martha cette lettre, aprs mon dpart.

ANNETTE, _prenant vivement la lettre_.

Je me charge de la faire parvenir... Et maintenant je vais tout disposer
pour notre dpart.

                                  _Elle sort par la gauche._

GUTENBERG, _seul_.

Et en perdant Martha, je perds aussi le secret de l'imprimerie. Tout
m'accable  la fois!

                                _Il s'assied  droite, accabl._

NOTES:

[A] Gutenberg, Annette.

[B] Gutenberg, Annette.


SCNE XII

GUTENBERG, COSTER, _entrant par le fond_.

COSTER.

Non!... en mme temps qu'il t'avait promis la main de sa fille, le vieil
imagier t'avait promis le secret de son art. Il tiendra sa parole... Tu
ne peux plus pouser Martha, ma fille vient de me le dclarer en
pleurant; mais tu restes toujours mon lve bien-aim... Je veux que
dans l'avenir, les noms de Coster et de Gutenberg soient unis, comme le
furent leurs coeurs... Je suis vieux, la mort me menace: c'est  toi que
je laisse le soin de continuer et de faire vivre ternellement mon
oeuvre. (_Il lui remet un rouleau de parchemin._) Tiens! voil le secret
de Coster, voil le secret de l'imprimerie! Tu trouveras dans cet crit,
l'explication complte de cet art, qui se rsume dans les caractres
mobiles, que j'ai le premier invents et appliqus  composer des
livres. Mais mon invention a besoin de grands progrs. Je m'en rapporte,
pour la dvelopper et la perfectionner,  ton naissant gnie.

GUTENBERG.

Merci, Laurent Coster! Je partirai puisqu'il le faut, mais mon me
restera ici! Ah! nous tions tous si heureux ce matin!

COSTER.

Le bonheur, mon fils, n'est pas fait pour nous, inventeurs et savants!
Le ciel ne t'a pas envoy sur la terre pour goter les charmes de
l'existence. Il t'a envoy pour consacrer les forces de ton corps  un
travail opinitre, et pour livrer ton me  toutes les souffrances... 
ceux qui cherchent,  ceux qui pensent,  ceux qui crent, reviennent
les difficults, les tortures, les amertumes de la vie.  eux la
jalousie des grands, la haine des petits, le mpris des ignorants. Mais
 eux aussi le rayon divin qui rchauffe, lve et fortifie les mes. 
eux les nuits sans tnbres, illumines par le travail et l'esprance.
 eux les illusions suprmes, qui donnent  l'esprit une jeunesse
ternelle.  eux les joies de l'artiste, les extases du pote et le
sourire des anges!... Pars, Gutenberg! Pendant que je m'endormirai de
l'ternel sommeil, tu traceras le sillon glorieux dans lequel l'humanit
doit marcher aux sicles  venir!...

GUTENBERG.

Merci, Laurent Coster. Je jure d'achever votre oeuvre, et de rpandre
par toute la terre le trsor que vous lguez, par mes mains,  la
postrit!

                                 _Il sort par le fond._


SCNE XIII

COSTER, MARTHA, _entrant par la gauche_.

COSTER.

Te voil toute triste, ma chre enfant![A]

MARTHA.

Oui, ces prparatifs de dpart, que je viens de voir, l'air embarrass
de Frilo, et cette lettre qu'il m'a remise, en s'empressant de me
quitter aussitt, tout cela m'meut et m'inquite... Qui peut
m'crire?... L'criture de Gutenberg!... Ah! ma main tremble, et je puis
 peine lire... (_Lisant._) Chre Martha... c'est le coeur dchir que
je vous adresse ces lignes; mais un serment m'oblige  retourner
immdiatement  Mayence! Adieu donc, et pour toujours! Dieu fasse que je
survive  ma douleur!... (Elle laisse tomber la lettre.) Ah! mon pre!
(_Ou entend un bruit de grelots._) Il est parti!... Je ne le reverrai
plus!...

                                  _Elle se jette dans ses bras._

NOTES:

[A] Martha, Coster.




ACTE TROISIME

TROISIME TABLEAU

    _Le couvent de Saint-Arbogast,  Strasbourg.--Une salle vote du
    couvent de Saint-Arbogast.--Au fond, une porte.-- gauche, un bureau
    couvert de papiers et d'preuves d'imprimerie.-- droite, au fond,
    en pan coup, une fentre, et prs de la fentre, une presse
    d'imprimerie.--Au premier plan,  droite, une casse.--Portes
    latrales.--Une cloche prs de la porte du fond, avec sa corde._


SCNE PREMIRE

ANDR DRITZEN, GUTENBERG, FRILO, Ouvriers imprimeurs.

    _Au lever du rideau, trois ouvriers tirent des feuilles  la presse,
    deux autres sont debout, devant la casse d'imprimerie,  droite, et
    composent. Deux autres,  gauche, au fond, prs de la porte
    latrale, serrent des formes,  coups de marteau.--Gutenberg est
    assis devant le bureau et Dritzen se tient debout, devant le mme
    bureau. Frilo est prs de la presse._

    _Un ouvrier arrivant de droite, premier plan, porte une preuve 
    Frilo, qui la remet  Dritzen_[A].

FRILO.

Matre, voici les preuves de la composition d'hier.

DRITZEN.

C'est bien! (_Il la parcourt des yeux._) Descendez-les  Riff, pour la
correction.

    _L'ouvrier sort par la gauche, deuxime plan, avec les preuves.--Un
    deuxime ouvrier, qui tait occup au fond,  droite,  tirer des
    preuves  la presse, remet une feuille  Frilo, qui la porte 
    Dritzen._

FRILO.

Matre, l'encre du tampon ne prend plus sur le papier.

DRITZEN.

Prenez le pot de l'encre de Leipzig tenue en rserve. Allez et
dpchez-vous.

    _Le deuxime ouvrier sort par la gauche, deuxime plan.--Un
    troisime ouvrier, arrivant par le fond, remet  Frilo un papier,
    que Frilo donne  Dritzen._

FRILO.

Matre, il est impossible de serrer les formes: les cadres sont trop
larges.

DRITZEN.

Ne pouvez-vous pas rduire votre cadre?

FRILO.

On n'a pas les outils ncessaires.

DRITZEN.

Nous allons voir cela.

                _Il sort par le fond, avec le troisime ouvrier._

FRILO, _quittant la presse au fond  droite.-- Gutenberg._

On a tir deux cents feuilles; faut-il continuer?

GUTENBERG.

Non, c'est assez!

                            _Frilo revient  la presse._

DRITZEN, _rentrant par la fond.-- Gutenberg._

Mon cher Jean, voici un contre-temps: un de nos ouvriers veut absolument
partir.

GUTENBERG, _toujours assis  la table,  gauche_.

Quel est cet ouvrier?

DRITZEN.

Pierre Scheffer.

GUTENBERG.

Ce jeune calligraphe qui nous est venu de Mayence?

DRITZEN.

Oui; et il va bien nous manquer, car il n'a pas son gal pour le dessin
des lettres gothiques et ornes qui servent de modles  nos graveurs de
caractres.

GUTENBERG.

Sans compter qu'il y a un vritable danger pour nous  le laisser
sortir. Le lui as-tu bien fait comprendre? Lui as-tu rappel le serment
qu'il a fait en entrant ici?

DRITZEN.

Je lui ai dit tout ce qui pouvait l'empcher de partir; mais rien n'a pu
changer sa rsolution!... Du reste, il est l... Je lui ai fait dire que
nous l'attendions ici. Tu pourras lui parler  ton tour.

GUTENBERG.

Eh bien! fais-le venir.

DRITZEN, _parlant  la cantonade_.

Entre, Pierre Scheffer.

NOTES:

[A] Gutenberg, Dritzen, ouvriers, Frilo.


SCNE II

GUTENBERG. ANDR DRITZEN, FRILO, Ouvriers, PIERRE SCHEFFER, _entrant
par le fond_.

GUTENBERG, _il se lve_[A].

C'est donc toi, Pierre Scheffer, qui veux nous quitter et abandonner
tes camarades, au moment o notre oeuvre touche  sa fin?

SCHEFFER.

Pardonnez-moi, matre, mais il m'est impossible de rester plus longtemps
ici.

GUTENBERG.

Comment ne peux-tu supporter le rgime auquel se soumettent tous les
autres ouvriers? N'as-tu pas jur, en entrant ici, de n'en pas sortir
avant que nous t'ayons rendu la libert? Ne trouves-tu pas dans les
salles, les cours, les jardins de ce vaste couvent, les moyens de repos
et de distraction, quand ils te sont ncessaires. Es-tu mcontent du
salaire convenu? Je peux l'augmenter, si tu le dsires; mais, je t'en
conjure, ne donne pas l'exemple de la dsertion. Tu sais que les
accusations de sorcellerie qui ont accueilli nos premiers essais 
Mayence, nous poursuivent  Strasbourg, et que nous sommes forcs de
drober aux yeux du monde notre travail et notre entreprise, jusqu'au
moment, peu loign du reste, o nous pourrons montrer nos livres
imprims, les rpandre, et repousser ainsi, par la simple vue de nos
productions, des soupons ridicules et odieux. C'est pour cela que tous
nos ouvriers ont consenti  s'enfermer avec nous, dans ce couvent
abandonn. C'est pour cela qu'ils n'en sortent, ni jour ni nuit, et
qu'ils ne rentreront  Strasbourg qu'au jour de l'achvement de notre
oeuvre. Voudrais-tu donc, ami Scheffer, (_Il lui met la main sur
l'paule._) donner seul le triste exemple de la dfection[B]?

SCHEFFER.

Vos paroles me remuent le coeur, matre!... Mais je suis forc
d'insister, pour vous demander ma libert. Un avis m'est parvenu,
m'annonant que ma mre est au lit de mort, et qu'elle demande  me voir
et  m'embrasser  ses derniers instants. Voil pourquoi je viens vous
supplier de me laisser partir.

                _Gutenberg et Dritzen se consultant  voix basse._

DRITZEN.

Eh bien! puisque c'est le voeu d'une mourante qui t'appelle, tu
partiras. Mais avant de nous quitter, tu vas jurer sur l'vangile
(_Dritzen va prendre l'vangile, et le tient ouvert sur ses deux
mains._) que tu ne rvleras  personne ce que tes yeux ont vu dans ce
couvent, ce que tes mains ont fait dans cet atelier.

SCHEFFER, _tendant la main sur la Bible_.

Sur l'vangile ouvert, devant Dieu qui m'entend, je vous jure, Jean
Gutenberg, je vous jure Andr Dritzen, de ne rvler  qui que ce soit
au monde, ce que mes yeux ont vu dans ce couvent, ce que mes mains ont
fait dans cet atelier.

GUTENBERG.

C'est bien, Scheffer, tu peux partir, (_Scheffer s'incline et sort par
le fond. Dritzen remet l'vangile sur le bureau.--Un ouvrier vient
sonner la cloche._) Voil la cloche qui appelle les ouvriers au repas du
soir. Allez, mes enfants, allez au rfectoire. (_Les ouvriers sortent
par le fond gauche. Dritzen les suit.  Frilo, qui est rest  droite,
premier plan, occup  travailler devant la casse._) Eh! bien, Frilo,
tu ne suis pas tes camarades? Tu ne veux pas prendre ta part du souper
en commun?

FRILO.

Je n'ai pas faim, matre Jean; je n'ai jamais faim, depuis que je suis
enferm dans ce sombre couvent, sans pouvoir en franchir le seuil. Je
pense que la jolie Rosette se dsole, que la jeune Gretschen m'accuse
d'inconstance et que la belle madame Marsh dssche sur pied... Et tout
cela m'te l'apptit... J'aime mieux rester  travailler, puisqu'il n'y
a pas d'autre manire de s'amuser ici.

GUTENBERG, _va  son bureau_. _Frilo le suit._

Eh! bien, (_Il lui donne une forme de caractres._) voici des lignes 
distribuer!

FRILO, _prenant la forme, et allant  la casse,  droite_.

Allons, autant cela qu'autre chose! Je vais distribuer, comme vous
dites. (_Distribuant les lettres dans la casse._) A (_Il jette la lettre
dans la casse._) O (_Il jette la lettre dans la casse._) R. S. T...
Comme c'est amusant!... (_Prenant une lettre._) Le voil donc, ce fameux
secret, que matre Laurent Coster vous a si noblement rvl, malgr
l'affront que vous lui aviez fait de refuser la main de sa fille!... Des
lettres mobiles, en mtal, et ornes d'une queue aussi longue que celle
d'une pole, voil le secret de l'imprimerie.

GUTENBERG.

Oui, monsieur Frilo, des lettres mobiles en mtal, et poses 
l'extrmit d'une queue... comme vous le dites, voil le secret de
l'imprimerie; et ce secret est plus prcieux que tous les joyaux de la
couronne d'Allemagne.

FRILO, _distribuant toujours les lettres_.

J'ignore ce qu'elles vous rapporteront un jour, mais jusqu'ici, depuis
votre association avec vos trois amis, elles ne vous ont caus que
beaucoup de dpenses, et votre rclusion dans ce couvent, o vous
tremblez sans cesse que l'on vienne vous surprendre, pour vous accuser
d'un travail diabolique, d'une oeuvre de sorcellerie, que menacent les
foudres de la sainte glise romaine... Qu'est devenu le temps o, libres
et joyeux, nous n'avions d'autre souci que de ciseler, en chantant, de
riches bijoux, pour les belles filles de Mayence?... Aujourd'hui, nous
passons ici nos journes, vous  tailler et  fondre des moules de
lettres, vos ouvriers  en composer des lignes, et moi  les distribuer
dans ces casses... Ah! c'tait bien la peine de travailler nuit et jour,
de suer sang et eau, de vous mettre enfin la cervelle  l'envers, pour
venir vous cacher derrire les murs de ce triste couvent.

GUTENBERG.

Un peu de patience, Frilo, et tu verras l'invention de l'imprimerie
faire ma fortune et ma gloire.

FRILO.

A-t-elle fait la fortune de Laurent Coster?

GUTENBERG.

Non, car les caractres qu'employait Laurent Coster taient en fonte,
c'est--dire cassants. Ils dchiraient le papier et s'crasaient sous la
presse; tandis que ceux-ci, (_Il prend des caractres et vient en
scne._) composs d'un alliage de plomb et d'antimoine, ont le degr
convenable de duret et de souplesse... L'avenir de l'imprimerie est
tout entier dans cet alliage, Frilo! Seulement, mon invention ressemble
 une drision de la fortune, puisque je suis forc de la drober  tous
les yeux, jusqu'au moment o je pourrai montrer publiquement nos livres
imprims... Ce qui me rend triste et rveur, ami Frilo, ce n'est pas la
crainte d'tre surpris dans mon mystrieux travail, c'est le souvenir de
mon amour perdu!...

FRILO.

Cependant, puisque vous avez pous damoiselle Annette, il me semble que
vous devriez oublier la fille de l'imagier de Harlem... Vous me direz
peut-tre que, moi aussi, je pense  la jolie Rosette,  la jeune
Gretschen, et mme  la sensible madame Marsh: c'est possible, mais je
n'ai pous aucune des trois.

GUTENBERG.

Ah! Frilo, jamais je n'oublierai ma douce Martha.

FRILO.

Mais voil mon travail termin; je puis aller rejoindre mes camarades au
rfectoire. Ils vont se lever de table; je ne trouverai que des crotes
et des noisettes.

                                _Il sort par la gauche._

NOTES:

[A] Gutenberg, Scheffer, Dritzen.

[B] Dritzen, Gutenberg, Scheffer.


SCNE III

GUTENBERG, _seul. Il s'approche de la croise de droite_.

Oui, l-bas, bien loin, sous le sombre ciel de la Hollande, au fond d'un
triste atelier, languit, comme une pauvre fleur prive de soleil, la
tendre enfant dont le souvenir rayonne en mon esprit, comme une vision
cleste. Mon amour pour celle que je ne dois plus revoir, et mon
indiffrence pour celle qui s'est attache  ma destine, feront-ils
donc toujours le tourment de ma vie?

                 _Il reste la tte appuye sur la main.--La nuit arrive._


SCNE IV

GUTENBERG, _puis_ MARTHA.

MARTHA, _en longue robe blanche de laine_. _Elle entre par le fond; elle
s'avance lentement, et s'arrte au milieu du thtre, claire par les
rayons de la lune qui viennent de la croise ouverte._

GUTENBERG, _regardant Martha avec surprise, et se levant. Avec motion._

Si c'est une vision, prolongez-la, Seigneur! Ne la faites pas
disparatre avant que je lui aie dit mes souffrances, et qu'elle m'ait
accord son pardon.

MARTHA.

Ce n'est pas un rve, c'est bien moi, c'est Martha[A].

GUTENBERG.

Mais comment se fait-il?...

MARTHA.

N'ayant pu vous appartenir, j'ai voulu appartenir  Dieu!... Il y a un
an, je perdis mon pre.

GUTENBERG.

Eh! quoi! Laurent Coster, mon matre?...

MARTHA, _tristement_.

J'ai reu son dernier soupir... Et rien ne me retenant  Harlem, sachant
que vous avez pous Annette de la-Porte-de-Fer, j'entrai au couvent de
Sainte-Claire de Mayence...

GUTENBERG.

Religieuse!... (_ part._) Ah! elle est perdue pour moi.

MARTHA.

Je n'ai pas encore prononc mes voeux, je suis simple novice, et notre
sainte abbesse m'envoie souvent de Mayence  Strasbourg, secourir des
malheureux. Je vois quelquefois  Mayence, votre soeur Hble, et nous
parlons de vous. Elle m'a dit qu'un avenir brillant de fortune et de
gloire vous attend ici; elle ne m'a rien dit de votre bonheur.

GUTENBERG.

Depuis que je vous ai quitte, Martha, j'ai renonc  l'espoir d'tre
jamais heureux. Qu'avez-vous pens de mon brusque dpart?
(_Tristement._) Vous m'avez accus d'ingratitude, de trahison.

MARTHA.

Vous accuser! Pourquoi? Les serments qui vous liaient  Annette,
n'taient-ils pas antrieurs  votre sjour en Hollande? Croyez-le bien,
Jean, aprs votre dpart, votre image me souriait encore; je lui
parlais, elle tait devenue ma confidente et ma compagne.

GUTENBERG.

Ah! chre Martha!... que votre voix est douce! Parlez, parlez encore.

MARTHA.

Nous avions fait ensemble un doux rve, oublions-le.

GUTENBERG.

Est-ce bien toi, Martha, qui m'ordonnes de t'oublier. T'oublier? Est-ce
possible?

MARTHA.

Ne me faites pas regretter d'avoir eu confiance en votre loyaut.
coutez-moi, Jean, je ne suis pas venue pour vous rappeler l'amour de
nos jeunes annes; car nos coeurs ne nous appartiennent plus... Le vtre
est  Annette, le mien est  Dieu... Mais je viens vous dire de ne pas
vous abandonner  la tristesse, au dsespoir. Annette est une femme 
l'me forte et rsolue. Elle vous guidera, vous soutiendra dans les
difficults et les prils de votre carrire. Je ne suis, moi, qu'une
humble servante de Dieu; mais mon coeur ne se dtachera jamais de celui
qui fut l'amour de ma jeunesse. Je veillerai sur vous, je prierai Dieu
pour qu'il carte de votre chemin les embches et les trahisons. Je
serai l'ange gardien de votre vie. Je vous clairerai de mes conseils...
Et je viens commencer ds aujourd'hui... Apprenez qu'une conspiration
secrte vous menace. Fust, l'argentier de Mayence, dont vous avez,
peut-tre  tort, ddaign les offres, est anim contre vous d'une
violente haine, et il travaille sourdement  votre perte. Il a jur de
s'emparer, par ruse ou par violence, du secret que vous avez refus de
lui communiquer, et tous les moyens lui seront bons pour vous attaquer,
car il est mchant et impitoyable. Il fait circuler dans Strasbourg, des
bruits calomnieux contre l'oeuvre que vous poursuivez  l'ombre de ce
clotre. Il prtend qu'il se trame sous ses arceaux, une oeuvre de
magie; et dj, dit-on, le tribunal criminel de Strasbourg est entr en
campagne... C'est pour cela que je suis venue vous dire: Veillez, car
vos ennemis s'agitent et vous menacent.

GUTENBERG.

Merci, chre Martha, merci de votre bon avis.

MARTHA.

Et maintenant il faut nous sparer. Persvrez dans l'entreprise
glorieuse qui sera l'honneur de votre vie. Mon pre vous a lgu le
secret de l'imprimerie. Marchez sur ses traces, imitez-le.  votre tour,
travaillez, cherchez, inventez... trouvez!... Adieu, Jean Gutenberg.

GUTENBERG.

De grce, un moment encore!

MARTHA.

Le destin nous spare ici-bas. Acceptons ses dcrets. Les joies sont
pour l-haut.

    _Elle montre le ciel, puis elle se dirige vers la porte et sort par
    le fond._

GUTENBERG.

Martha! Martha!

               _Il s'assied, accabl,  gauche, prs de la porte du fond._

NOTES:

[A] Martha, Gutenberg.


SCNE V

GUTENBERG, _assis prs de la porte du fond_, ZUM, LE PETIT ZUM. _Il fait
nuit._

ZUM, _entrant par la fentre,  droite_.

M'y voil!  toi, petit frre.

LE PETIT ZUM, _tir par la main par Zum_.

Et m'y voil aussi! Merci, grand frre! Il s'agit d'abord de se
reconnatre, car il fait ici, noir comme dans un four.

                                   _Il se heurte  un escabeau._

ZUM.

Tu as ta lanterne?

LE PETIT ZUM, _il tire une lanterne allume de dessous son manteau_.

Voil! (_Le jour revient._) Tous les ouvriers sont au dortoir; nous
pouvons nous cacher derrire quelque meuble, en attendant l'arrive de
nos compagnons.

ZUM.

Ah! commenons par le commencement.

    _Il monte sur un escabeau et coupe, avec son poignard, la corde de
    la cloche._

GUTENBERG, _qui s'est lev, au bruit fait par Zum, en coupant la
corde_[A].

Qui va l? Quels sont ces hommes qui pntrent ainsi par les fentres,
quand tout dort dans le couvent?

ZUM.

Gutenberg!

GUTENBERG.

Tu ne t'attendais pas  me trouver l?

ZUM.

Non! mais qu'importe!... Tu nous demandes qui nous sommes? Tu ne nous as
donc pas reconnus?

GUTENBERG.

Je ne connais pas les voleurs de nuit.

LE PETIT ZUM.

As-tu donc oubli l'meute populaire de Mayence, du mois de juillet
1440, et les hommes qui criaient contre toi haine et vengeance!

ZUM.

Nous tions parmi ces hommes, moi et mon petit frre... que je te
prsente. (_Le petit Zum salue._) Nous tions alors copistes 
l'archevch. Mais ta diable d'invention d'criture mcanique nous a
fait perdre notre mtier; car sur le seul bruit de ton art prtendu, la
moiti des copistes de Mayence a t renvoye des couvents... Alors,
nous nous sommes faits soldats. Nous sommes entrs, comme volontaires,
dans les troupes du comte Adolphe de Nassau.

GUTENBERG.

L'ennemi de votre ville? le comptiteur de notre archevque, Diether
d'Yssembourg! Voil du patriotisme!... Il est vrai que soldats
volontaires, cela veut dire retres, bandits et pillards.

LE PETIT ZUM.

Peut-tre; mais le mtier de soldat a fini par nous ennuyer; et nous
avons envoy au diable la souquenille du retre.

ZUM.

Nous n'avons gard que notre pe.

GUTENBERG.

Pour l'offrir  qui veut la payer?

LE PETIT ZUM.

Tu l'as dit[B]. Et sais-tu qui a accept nos services?

GUTENBERG.

Vos services de spadassins et d'espions?

ZUM.

Comme tu voudras... c'est une personne de ta connaissance, mais non pas
de tes amis... l'argentier Fust.

GUTENBERG.

Oui, je sais qu'il trame dans l'ombre quelque perfidie contre moi.

LE PETIT ZUM.

Et nous sommes ici pour le seconder.

GUTENBERG.

Mais, au fait, comment tes-vous entrs? La porte est aussi solide que
celle d'un chteau fort. Elle a herse, foss et pont-levis, et de plus,
deux guichets, auxquels se tiennent, jour et nuit, deux de nos hommes,
demandant  ceux qui entrent ou qui sortent le mot d'ordre et la
consigne. Je ne puis donc comprendre...

ZUM.

Dis-moi, Gutenberg, quand on enferme des oiseaux, est-il prudent
d'ouvrir la porte de la cage?

GUTENBERG.

Que veux-tu dire?

LE PETIT ZUM.

Que ce matin, tu as ouvert la porte de ta cage, et qu'un de tes
prisonniers s'est envol. Or, l'oiseau est bavard; il a jas.

ZUM.

Il a dit  notre matre, Fust, tout ce que notre matre voulait savoir:
le mot d'ordre et la consigne, la manire de faire abattre herse et
pont-levis, l'heure favorable pour pntrer en ce mystrieux manoir,
enfin le chemin  suivre pour arriver au pied de cette fentre.

GUTENBERG.

Ce matin, dites-vous? Mais ce matin, Pierre Scheffer seul a quitt le
couvent, et Pierre Scheffer n'est ni un tratre, ni un parjure. Il a
jur devant moi, sur l'vangile ouvert, de se taire sur tout ce qu'il a
vu ici.

ZUM.

Pierre Scheffer ne s'inquite gure de l'vangile.

LE PETIT ZUM.

Il est juif.

                                            _Ils rient._

GUTENBERG.

Ah a! mes drles, est-ce que vous tes fous, et moi aussi? Vous entrez
chez moi par la fentre, au milieu de la nuit; vous me racontez
tranquillement vos projets, et comment vous tes attachs  l'entreprise
de ruse et de brigandage qui me menace; et vous n'avez pas l'air de vous
douter qu' quelques pas d'ici, il a y trente ouvriers  ma solde, et
que je n'ai qu' sonner cette cloche, pour les faire accourir?

ZUM.

Nous le savons; essaie d'appeler.

GUTENBERG, _il va  la corde de la cloche, qu'il trouve coupe_.

Les misrables! Ils ont coup la corde de la cloche. (_Allant vers la
porte de gauche._) N'importe, je vais chercher mon monde.

ZUM, _tirant son poignard, et se plaant devant la porte_.

Si tu fais un pas, tu es mort! (_Au petit Zum._) Et toi, petit frre,
donne le signal  nos compagnons.

    _Le petit Zum dtache la ceinture qu'il porte autour du corps, monte
    sur l'appui de la fentre de droite, et agite la ceinture._

LE PETIT ZUM.

Voil, grand, frre!

ZUM, _tenant toujours le poignard devant la poitrine de Gutenberg_.

Et maintenant, va ouvrir cette porte  nos amis. Inutile, n'est-ce pas,
d'enfoncer du dehors une porte, quand on peut l'ouvrir du dedans...

    _Le petit Zum sort par la porte du fond, et rentre avec tout le
    monde._

NOTES:

[A] Zum, Gutenberg, le petit Zum.

[B] Gutenberg, le petit Zum, Zum.


SCNE VI

FUST. _Entre gnrale_, Un Juge Criminel, Soldats, Un Juge
Ecclsiastique. _Les soldats se rangent au fond[A]._

FUST.

Seigneur, juge criminel, Seigneur juge de l'officialit, j'avais pris,
comme vous le voyez, toutes les mesures pour surprendre ici les preuves
du travail secret auquel se livre Gutenberg, assist de sa bande de
complices. On travaille ici par le secours du diable! (_Il montre les
preuves restes sur le bureau de Gutenberg._) Voyez ces pages et ces
caractres, si parfaitement semblables les uns aux autres qu'il est
impossible qu'ils proviennent de l'industrie humaine. Voyez ces lettres
rouges, videmment obtenues avec le sang de tous ces rprouvs, et
dites-moi si ce n'est pas avec raison que j'ai dnonc au tribunal
ecclsiastique de Strasbourg, ainsi qu'au tribunal criminel, cette
entreprise de sortilge et de magie. Je vous ai demand, Seigneurs
juges, d'en venir saisir les pices et les auteurs. Vous voyez que je ne
vous ai pas tromps!

PETIT ZUM, _aux soldats, en leur dsignant le ct gauche_.

Par ici, mes amis!

FUST, _ part_.

Pierre Scheffer m'avait bien renseign.

FRILO, _apparaissant  la fentre de droite, au-dehors_.

Que se passe-t-il ici?... Des soldats, des juges! mon matre menac!
Vite au dortoir, pour appeler les camarades!

LE JUGE CRIMINEL.

Soldats, emparez-vous de cette presse, de ces caractres, et de tous les
objets qui tomberont sous votre main, et transportez-les au greffe du
tribunal.

FUST.

Monsieur le juge criminel, si vous le permettez, je dsirerais que tout
cela ft transport dans ma maison. Je vous en rendrai bon compte.

LE JUGE CRIMINEL, _aux soldats_.

Ces papiers, cette presse, ces outils, seront transports dans la
demeure de messire Fust, l'argentier, ici prsent.

NOTES:

[A] Zum, Gutenberg, Fust, Juge criminel, Juge ecclsiastique, petit Zum.


SCNE VII

Les Mmes, DRITZEN, _puis_ Ouvriers, _entrant par la gauche_.

DRITZEN.

Jean, voici vos ouvriers!

GUTENBERG.

Dieu soit lou! nous allons pouvoir jeter par-dessus les murs, cette
bande de pillards et de tratres!

FUST, _ Zum, en montrant Dritzen et Gutenberg_.

Il me faut la vie de ces deux hommes!

ZUM.

C'est bien, matre! (_Au petit Zum._)  toi, Gutenberg,  moi, Dritzen.

                              _Il s'lance vers Dritzen._

LE PETIT ZUM.

Tes ouvriers arriveront trop tard.

                             _Il frappa Dritzen, qui tombe mort._

ZUM, _s'lance vers Gutenberg, le poignard lev_.

Maintenant,  toi, Gutenberg.

LES SOLDATS.

Mort  l'hrtique! mort au sacrilge!


SCNE VIII

Les Mmes, MARTHA, _entrant par le fond[A]. Elle prsente sa croix aux
    hommes qui entourent Gutenberg._

Mort  l'hrtique dites-vous, mort au sacrilge!... Appelez-vous
hrtique et sacrilge, celui qui met son travail et son oeuvre sous les
auspices de Dieu, celui qui s'enferme dans un couvent, pour travailler 
la gloire de l'ternel?... Savez-vous de quelle oeuvre on s'occupe dans
ce clotre?... (_Elle a pris sur la presse la Bible._) Inclinez-vous,
c'est le livre divin; c'est la sainte Bible, que l'on s'attache ici 
multiplier, pour le bien de la religion et la gloire du Christ!

LE JUGE CRIMINEL.

Nous te remercions, sainte fille du Seigneur, de nous avoir clairs, et
d'avoir pargn un crime  notre conscience.

                                             _Rideau._

NOTES:

[A] Petit Zum, Zum, Frilo, Martha, Gutenberg, Juge criminel, Juge
ecclsiastique.




QUATRIME TABLEAU

LA PESTE  PARIS

    _Un magasin de librairie,  Paris.--Contre les murs, des armoires
    pleines de livres.--Comptoir au fond.-- droite, au premier plan,
    une chaise longue.-- gauche, au premier plan, un banc de bois
    sculpt._


SCNE PREMIRE

ZUM, LE PETIT ZUM.

    _Au lever du rideau, Zum est devant le comptoir et le petit Zum
    devant l'armoire. Ils descendent en scne._

LE PETIT ZUM.

Nous voil donc  Paris, grand frre!

ZUM.

Et dans un magasin de librairie,  la place Maubert[A]!

LE PETIT ZUM.

Qui nous aurait dit cela, il y a huit ans, quand nous fmes cette
brillante expdition nocturne au couvent de Saint-Arbogast  Strasbourg,
sous la conduite de Fust?

ZUM.

Quel malin que ce pre Fust!

LE PETIT ZUM.

Oui, il est assez retors. Aprs avoir fait saisir les outils, les
instruments et le matriel de Gutenberg, sous prtexte qu'ils servaient
 une oeuvre de sorcellerie et de magie, il n'a eu rien de plus press
que de faire reprendre  Mayence les mmes travaux, par les mmes
ouvriers.

ZUM.

Seulement, pour drober son travail aux yeux des curieux, il a fait plus
que Gutenberg: il a enferm les ouvriers dans les caves, et les a tenus
sous clef, nuit et jour.

LE PETIT ZUM.

Et au lieu de leur faire jurer sur la Bible de garder le silence, il
leur a fait signer des billets, dont il rclamera le montant, en cas
d'indiscrtion.

ZUM.

C'est ainsi qu'il est parvenu  faire imprimer mystrieusement, 
Mayence, plusieurs livres, qu'il a apports  Paris, pour les vendre.

LE PETIT ZUM.

Et il les vend, le tratre, comme des manuscrits; ce qui lui procure des
bnfices normes. Les acheteurs encombrent sa boutique, et quand la
boutique est pleine, il vient des amateurs jusque dans la salle o nous
sommes.

ZUM, _regardant en bas._

Voici justement un acheteur... c'est--dire une acheteuse, qui monte
l'escalier... Elle est accompagne de Scheffer.

LE PETIT ZUM.

Scheffer, l'ancien calligraphe?... Je n'aime pas beaucoup cet homme,
qui, autrefois simple ouvrier de Gutenberg, au couvent de
Saint-Arbogast, semble aujourd'hui commander en matre, chez Fust.

ZUM.

N'est-il pas son associ dans l'imprimerie de Mayence?

LE PETIT ZUM.

Oui, Fust a reconnu de cette manire, le service qu'il reut de
Scheffer, quand ce tratre nous ouvrit les portes du couvent d'Arbogast.
Et sa trahison semble lui avoir port bonheur, car le pre Fust ne voit
que par ses yeux, et le laisse matre absolu de ses affaires. On dit
mme qu'il veut lui faire pouser sa fille Christine.

ZUM.

Ce mariage n'est pas encore fait. J'ai ide que Scheffer a le coeur pris
d'un tout autre ct... Mais, silence!... le voici.

                           _Ils remontent tous les deux au comptoir._

NOTES:

[A] Zum, le petit Zum.


SCNE II

Les Deux ZUM, PIERRE SCHEFFER, _il entre  reculons,_ Une Dame.

SCHEFFER.

Excusez-moi, noble dame, de vous avoir fait monter jusque dans cette
salle. (_Il prend une chaise place  gauche prs du comptoir, et la
prsente  la dame, qui s'assied[A]._) Mais c'est ici que nous enfermons
nos plus prcieux manuscrits, ceux que nous rservons pour les personnes
capables d'en apprcier la valeur et le mrite. (_Il va ouvrir une des
armoires du droite, qui est pleine de livres._) Voici un missel, qui, je
le crois, par la richesse de ses ornements, de ses enluminures et de ses
lettres peintes, fixera votre attention... C'est un livre d'heures du
XIe sicle; veuillez l'examiner.

                               _Il lui donne le livre._

LA DAME.

Le manuscrit est, en effet, magnifique. Vous donnerez l'ordre de
l'envoyer  l'htel de la duchesse d'Arques.

    _Elle rend le livre, et sort. Zum s'approche de Scheffer. Scheffer
    le regarde avec dfiance, et referme l'armoire d'o il a tir le
    manuscrit d'heures. Il passe alors au milieu du thtre, entre les
    deux Zum, qu'il regarde et toise._

ZUM.

Vous avez l'air de vous mfier de nous, Pierre Scheffer.... Nous sommes
pourtant d'anciens confrres.

SCHEFFER.

D'anciens confrres?

LE PETIT ZUM.

Vous tiez calligraphe  Mayence, et nous copistes. Vous tes devenu
l'associ du seigneur Fust; nous sommes, nous, ses serviteurs, ses
cuyers: il n'y a pas grande diffrence entre nous.

SCHEFFER.

Tout ce qui vous plaira, mais je crois que vous ferez bien de quitter la
maison, et d'aller respirer un peu l'air de Paris.

ZUM.

L'air de Paris n'est pas bon, Pierre Scheffer. La peste a clat dans la
ville, et l'on y meurt comme des mouches. Nous trouvons plus simple de
rester ici,  la disposition de notre matre, le seigneur Fust. N'est-ce
pas ton avis, petit frre?

LE PETIT ZUM, _tirant un cornet et des ds de sa poche, et jetant les
ds en l'air, puis enfourchant le banc de bois plac  gauche._

Voil ma rponse... Pour ne pas rester  ne rien faire, entamons une
petite partie.

    _Zum enfourche le banc de l'autre ct, et ils se mettent  jouer
    aux ds, sur le banc._

NOTES:

[A] La dame assise, Scheffer, les deux Zum, au fond gauche.


SCNE III

Les Mmes, GUTENBERG, FRILO.

    _Ils entrent par le fond. Ils sont fatigus, et leurs habits sont
    couverts de poussire[A]._

GUTENBERG.

Enfin!... j'ai cru que nous n'arriverions jamais  Paris.

FRILO.

Cinquante lieues  cheval, sans s'arrter que la nuit!... Je suis moulu.

                          _Il s'assied sur le canap,  gauche._

SCHEFFER, _allant  Gutenberg._

C'est Fust que vous cherchez, messire Gutenberg?

GUTENBERG.

Oui, c'est pour le voir que je voyage depuis huit jours, avec mon
compagnon fidle...

FRILO,  part.

Et extnu!

GUTENBERG.

Mais je tombe aussi de fatigue; permettez que je reprenne quelques
forces.

    _Il tombe prs de Frilo, dj assis sur le canap. Zum et le petit
    Zum se lvent de leur banc, et viennent les saluer. Gutenberg et
    Frilo les reconnaissent, et leur tournent le dos._

ZUM, _revenant en scne._ (_Au petit Zum._)

Il me garde rancune... et moi aussi, de l'avoir manqu au couvent de
Saint-Arbogast.

LE PETIT ZUM.

On peut se retrouver.

    _Ils reprennent leurs places sur le banc  gauche, et se remettent 
    jouer._

NOTES:

[A] Petit Zum, Zum, jouant aux ds, Scheffer, Gutenberg, Frilo.


SCNE IV

Les Mmes, LE DUC DE LA TRMOUILLE, _entrant par le fond_, SCHEFFER.

LE DUC, _ Scheffer._

On m'a dit que vous voudriez bien, monsieur Scheffer, me montrer les
_Offices de Cicron_ clbre manuscrit du XIIe sicle?

SCHEFFER, _prenant un livre dans l'armoire._

Voici, monsieur le duc, le manuscrit que vous dsirez. (_Il le lui
remet_.) C'est un objet rare et prcieux[A].

LE DUC, _examinant le manuscrit._

Je vous remercie de me montrer ce chef-d'oeuvre.

SCHEFFER, _appuyant_.

Nous le vendons vingt cus d'or.

FRILO, _ part._

Rien que a!

GUTENBERG, _se levant, et allant au duc, en passant devant Scheffer_.

On vous trompe, monsieur le duc!... Les _Offices de Cicron_ que vous
tenez, ne sont pas un manuscrit; c'est un livre imprim  Mayence. Il
n'est pas crit  la main, comme on vous le dit, mais fabriqu
mcaniquement, par l'art de l'imprimerie, rcemment invent. Et ce
prtendu manuscrit n'est pas unique; car Fust en a apport de Mayence
plus de cinquante exemplaires, absolument pareils  celui qu'on vous
montre. Fust veut faire passer pour des manuscrits des livres imprims,
et surprendre ainsi la bonne foi et l'or des Parisiens.

LE DUC.

Ce que vous dites est grave; en avez-vous vu la preuve?

GUTENBERG.

La meilleure preuve, monsieur le duc, c'est que je suis l'inventeur, le
crateur de cet art nouveau. Je suis Jean Gutenberg, et ce sont mes
anciens ouvriers qui ont imprim,  Mayence, les _Offices de Cicron_.
J'ai fait tout exprs le voyage d'Allemagne  Paris, pour venir
dmasquer les mensonges de Fust.

                                         _Les deux Zum se lvent._

LE DUC.

S'il en est ainsi, Pierre Scheffer, je me retire.

SCHEFFER.

Pourtant, monseigneur....

    _Le duc sort par le fond. Scheffer le suit, en paraissant insister._

ZUM, _s'approchant, menaant, de Gutenberg._

Tu viens porter ici le trouble et l'agitation! Tu as chapp de mes
mains, au couvent de Saint-Arbogast... Mais cette fois tu ne t'en
tireras pas!

    _Il tire son pe et s'approche de plus prs de Gutenberg, qui tire
    galement son pe._

GUTENBERG.

Approche donc, misrable!

    _Ils se menacent tous deux de leur pe. Frilo prend un bton dans
    un coin, et le lve sur le petit Zum, qui a tir son poignard[B]._

NOTES:

[A] Petit Zum, Zum, le duc, Scheffer, Gutenberg, Frilo.

[B] Gutenberg, Zum, Frilo, petit Zum.


SCNE V

Les Mmes, FUST, _entrant par le fond, entre les deux groupes._

FUST.

Quel est ce bruit? que se passe-t-il ici?... Des pes, des
poignards?... D'o viennent ce tumulte, et ces menaces de mort?

_Les deux Zum reculent, Frilo abaisse son bton._

GUTENBERG, _ Fust._

Tu me reconnais, n'est-ce pas?... Je suis venu ici pour djouer tes
ruses, pour confondre tes mensonges et tes perfidies... Tes chiens
aboient aprs moi, et je tiens tte aux chiens, en attendant que je
m'attaque au matre.

FUST, _bas,  Zum._

Tu n'as donc pas pu me dbarrasser de cet homme?...

ZUM, _avec humeur._

Il arrive  l'instant.

FUST, _bas._

Ne vous loignez pas; tenez-vous derrire cette porte; vous le frapperez
 sa sortie. (_Zum et le petit Zum sortent par la gauche.-- Gutenberg,
avec hypocrisie._) Eh! quoi, messire Gutenberg, hors de l'Allemagne, 
Paris, vous venez me poursuivre de votre haine et de vos fureurs? Il y a
ici, heureusement, des juges et des prvts, qui sauront me dfendre[A].

GUTENBERG, _avec force._

Les juges et les prvts arriveront trop tard, car je vais te tuer!...

FUST.

Me tuer!... Que vous ai-je fait?

GUTENBERG.

Ce que tu m'as fait?... Il demande ce qu'il m'a fait! Mais tu as voulu,
tratre, dtruire mon corps et mon me! Et cela pour la soif de l'or,
par l'appt du gain!... Parce que j'avais refus de te livrer mon
invention, tu as ourdi contre moi le plus noir des complots. Tu as
envahi, la nuit,  main arme, mon tranquille atelier. Tu as fait
assassiner mon ami, le pauvre Dritzen, qui a expir sous mes yeux. Et si
je n'ai pas succomb, comme lui, je le dois  un ange du ciel, qui est
apparu pour me dfendre... Et n'ayant pu me tuer, tu as entrepris de
tuer ma dcouverte... Tu fabriques des livres, et tu viens, en plein
Paris,  la face du ciel, dclarer que les livres imprims n'existent
pas, et que l'art de l'imprimerie est un mensonge! Ces livres que tu as
fabriqus  Mayence, avec tes ouvriers, qui taient les miens, tu les
vends audacieusement comme des manuscrits... Voil ton nouveau crime,
Fust! C'est pour cela que tu vas mourir.

           _Il tire son pe. Les deux Zum rentrent par la gauche[B]._

FUST, _flchissant les genoux, et s'asseyant sur le canap_.

Qu'est-ce que j'prouve donc?... Je respire  peine... une sueur glace
couvre mon corps.

GUTENBERG.

Ah! tu trembles, tu plis, tu as peur de la mort!

FUST.

Tu ne me connais pas, Gutenberg. Ce n'est pas la crainte de ton pe, ce
n'est pas la peur de la mort, qui me fait plir et trembler.

GUTENBERG.

Qu'est-ce donc?

FUST.

Ce matin, j'tais all porter, sur sa demande, quelques manuscrits au
mdecin de l'Htel-Dieu, Mannoury. On m'a fait traverser, pour arriver 
lui, une salle pleine de malades. La souffrance, les cris de douleur et
d'agonie, remplissaient ce lieu funeste. Quelle est donc la salle que
nous traversons? ai-je demand  l'homme qui me conduisait. Et il m'a
rpondu. C'est la salle des pestifrs. J'ai recul d'horreur, j'ai
perdu connaissance... En ce moment, venait derrire moi une civire,
emportant le corps d'une malheureuse victime de l'pidmie. Je suis
tomb  la renverse, sur ce corps glac, et, j'en frmis encore, il m'a
sembl que ce cadavre m'enlaait de ses bras de marbre, et qu'il me
donnait le baiser de la mort!... Je suis sorti, perdu,  demi fou de
terreur, croyant toujours sentir sur mes lvres le funbre baiser du
pestifr de l'Htel-Dieu... Et maintenant, tes menaces, tes
emportements, ta fureur, tout cela m'accable, m'oppresse. Je souffre, je
souffre horriblement et je sens que j'ai rapport de l'hpital, la
maladie terrible... la peste!...

                             _Il retombe sur le canap._

ZUM.

La peste!...

LE PETIT ZUM.

Sauve qui peut!

                 _Ils sortent, avec les signes de la plus vive terreur._

FRILO, _ Gutenberg_.

Viens donc, matre!...

                   _Gutenberg l'carte du geste. Frilo sort, en courant._

GUTENBERG.

tranges cratures que nous sommes! Tout  l'heure, je voulais tuer cet
homme, et maintenant que je le vois haletant, accabl, un pied dans la
tombe, je voudrais le sauver. (_Il remet son pe au fourreau.--
Fust._) Tu le vois, seul je suis rest. Mon coeur s'amollit au spectacle
de tes souffrances, et je demeurerai prs de toi, pour te faire donner
les soins qui te sont ncessaires.

FUST.

Bni sois-tu, Gutenberg! Malheur  moi de t'avoir mconnu, et de t'avoir
si longtemps poursuivi de ma haine! Pardonne-moi, je t'en supplie, mes
torts envers toi. Que je ne paraisse pas devant Dieu, charg de ton
mpris et de ta maldiction.

GUTENBERG.

Du fond du coeur, je te pardonne! Que Dieu reoive ton me en son saint
paradis.

FUST, _ part_.

Ah! la vengeance! la vengeance! (_Haut._) Ce n'est pas assez de tes
paroles, ami Gutenberg. Je veux que tu me donnes le baiser du pardon...
Je veux, pour tre bien sr de tes sentiments, que tu me permettes de
t'embrasser... de t'embrasser comme un fils. (_ part._) Ah! qu'il
vienne! qu'il vienne, et que je lui rende le baiser mortel du pestifr
de l'Htel-Dieu!

NOTES:

[A] Frilo, Gutenberg, Fust.

[B] Petit Zum, Zum, Frilo, Gutenberg, Fust.


SCNE VI

FUST, GUTENBERG, MARTHA. _Elle entre par le fond[A]._

GUTENBERG.

Eh bien! puisque tu demandes cette consolation suprme...

                 _Il fait un pas vers Fust, Martha l'arrte._

MARTHA.

Que fais-tu?... Ne comprends-tu pas que c'est la mort que ce misrable
t'offre dans son fatal baiser!...

GUTENBERG.

Serait-il vrai?... une dernire perfidie... Et j'allais en tre
victime... Merci, Martha, vous m'avez sauv une fois encore... Mais
comment vous trouvez-vous ici?

MARTHA.

On a demand, au couvent de Sainte-Claire de Mayence, quelques
religieuses, pour aller soigner les pestifrs de Paris; et je suis
partie, avec quelques autres soeurs. Tout  l'heure, on est venu
chercher une religieuse, pour donner des secours  un mourant, et
j'accours. Je me charge de cet homme. Laissez-moi le conduire dans sa
chambre.

GUTENBERG.

Vous m'cartez de lui, et vous allez vous exposer vous-mme  la
contagion?

MARTHA.

Oh! moi, c'est diffrent! Les filles de Dieu qui se dvouent aux malades
et aux mourants, ont fait d'avance le sacrifice de leur vie. Quand l'une
d'elles meurt, une autre la remplace. Sa mission est finie ici-bas; une
nouvelle soeur remplira son office. C'est  peine si l'on s'en aperoit,
car c'est le mme costume et presque la mme personne, qui assiste le
malade... Dieu la voit, cela suffit!

GUTENBERG.

Tes paroles me remplissent d'admiration et de respect, Martha. Je ne
veux pas que seule tu t'exposes au danger. Laisse-moi prendre une part
des soins  donner  ce malade.

_Il passe derrire Martha, et fait lever et sortir, avec Martha, Fust,
qui se tient  peine.--Ils sortent par la droite, Fust regardant
Gutenberg avec un mlange d'admiration et du remords._

NOTES:

[A] Gutenberg, Martha, Fust.


SCNE VII

ANNETTE, SCHEFFER.

    _La scne reste vide pendant quelques instants; puis Scheffer et
    Annette entrent ensemble par le fond[A]._

SCHEFFER.

Quel bonheur pour moi, dame Annette, de vous voir ici! Vous avez donc
accompagn  Paris, Gutenberg?

ANNETTE.

Nous sommes arrivs ce matin, et Gutenberg n'a pas voulu tarder un
instant de se rendre chez Fust. Quant  moi, je suis reste quelques
heures  l'htellerie, pour prendre un peu de repos, et quitter ma
toilette de voyage... Et me voil!... Que se passe-t-il ici? J'ai vu, en
arrivant, tous les visages renverss.

SCHEFFER.

La maison est, en effet, en proie  l'agitation, au vertige. Fust vient
d'tre atteint de la peste; il est moribond.

ANNETTE.

Que m'apprenez-vous?

SCHEFFER.

Dame Annette, les moments sont prcieux. Je ne trouverai peut-tre pas
une autre occasion de vous voir, de vous parler sans tmoin...
Laissez-moi donc vous dire ce qui remplit mon coeur...

ANNETTE.

Parlez!

SCHEFFER.

Voil huit ans que je vous vis pour la premire fois. J'tais alors,
vous le savez, calligraphe dans l'imprimerie de Gutenberg, au couvent de
Saint-Arbogast. Tous les jours, vous vous occupiez activement des
travaux de l'atelier, et tous les jours, j'admirais votre haute et
sereine intelligence; je m'enivrais de la douceur et de l'clat de vos
regards.

ANNETTE.

Scheffer![B]

SCHEFFER.

Comment aurais-je pu rester insensible  votre beaut, au charme de
votre voix, aux mille perfections qui vous lvent au-dessus des autres
femmes? J'tais dsol de vous voir, vous si belle, si jeune encore,
languir sous la froideur d'un poux us par les soucis, plus encore que
par l'ge, et qui ne pouvait vous donner ni fortune ni amour.

ANNETTE, _avec force_.

C'est pour cela sans doute, que seul de tous nos ouvriers, tu sortis du
couvent? C'est pour cela que, dans la nuit mme qui suivit ton dpart,
les sbires du tribunal criminel nous surprenaient, pillaient nos
ateliers, massacraient le pauvre Dritzen, et consommaient notre ruine!
te-toi de mes yeux! Tu n'es qu'un artisan de crime et de trahison.

SCHEFFER.

Ah! ne m'accusez pas. La fatalit a fait tout le mal. J'tais fou, fou
d'amour et de jalousie. Je ne pouvais plus vivre en vous voyant sans
cesse aux cts de l'homme que je hassais, parce qu'il tait votre
poux. D'ailleurs, il tait bien vrai que ma mre m'appelait, pour
recueillir son dernier soupir. C'est pour ce double motif que je
demandai  vous quitter. Le malheur voulut que Fust apprt ma sortie du
couvent. Il vint aussitt me trouver, il m'accabla de questions, de
demandes, de promesses... Que vous dirai-je? J'avais la tte perdue et
de mon amour inavou, et de la mort imminente de ma mre. Fust tira de
moi quelques paroles, quelques indications, qui lui taient du reste,
bien peu ncessaires, avec sa rsolution d'agir par la violence autant
que par la ruse... Il y a longtemps que j'ai expliqu tout cela  votre
poux, et qu'il m'a pardonn... Mais, je vous en supplie, dame Annette,
l'heure me presse, laissez-moi, sans perdre de temps, achever ce qu'il
me reste  vous dire... Fust vient d'tre frapp de la maladie terrible
qui dsole Paris. En le voyant prs d'expirer, en songeant que sa place
va tre libre dans l'imprimerie de Mayence, j'ai fait un rve...

ANNETTE.

Un rve?

SCHEFFER.

Oui, je rvais au bonheur qui m'attendait si Gutenberg,  la place de
Fust, devenait mon associ dans l'imprimerie; s'il rentrait avec moi
dans ces ateliers, qui sont les siens, et dont l'a chass la dloyaut
de son ennemi. Alors, et dans ce mme rve, dame Annette, je vivais sans
cesse prs de vous, je m'enivrais de vos regards, de votre esprit. Vous
tiez la reine de ce monde de travailleurs et d'artistes; vous nous
inspiriez tous de votre ardeur, de votre ambition, de vos audaces... Et
tous, heureux et soumis, nous marchions ensemble  la gloire et au
bonheur.

ANNETTE.

Ce ne sont pas seulement des penses coupables que tu exprimes l,
Pierre Scheffer, ce sont des penses impies. Oublies-tu qu'il y a l
(_Elle passe et montre la chambre de Fust._)[C] un homme qui souffre et
qui meurt? Ce sont les dpouilles d'un mourant qui te proccupent en ce
moment, et qui te dictent ces propositions dloyales... Mais tu te
trompes, Scheffer, et ton espoir n'est pour moi qu'une offense. Jamais,
jamais, entends-tu! je ne faillirai  mes devoirs!... Renonce donc  me
poursuivre des lans d'un amour coupable. Gutenberg fut ton protecteur
et ton matre, respecte sa femme.

SCHEFFER.

Croyez-vous donc que l'on commande  son coeur? Suis-je le matre de
vous oublier? Est-ce ma faute si votre seule prsence, si votre voix
seule me troublent et m'enivrent? Quelle est la puissance qui pourrait
m'empcher de tomber  vos pieds, et de vous rpter que mon coeur et ma
vie sont  vous  jamais?

                        _Il prend la main d'Annette, et se met  genoux._

NOTES:

[A] Scheffer, Annette.

[B] Annette, Scheffer.

[C] Scheffer, Annette.


SCNE VIII

SCHEFFER, ANNETTE, MARTHA, _sortant de la chambre de Fust_[A].

MARTHA, _qui a entendu les dernires paroles de Scheffer,  part._

Qu'ai-je vu?... Annette!... Scheffer!... Ah!... (_Scheffer se relve.
Haut,  Annette._) C'est vous, dame Annette, vous tes arrive dans un
triste moment.

ANNETTE.

Oui, Fust est en danger de mort. Comment se trouve-t-il?

MARTHA.

Plus d'espoir!... mais voici Gutenberg, que j'ai laiss prs de lui.


SCNE IX

Les Mmes, GUTENBERG, _entrant par la droite[B]._

ANNETTE.

Eh! bien?

GUTENBERG.

Tout est fini!

MARTHA.

 genoux, mes amis, et prions Dieu pour cette me qui s'envole dans
l'ternit! (_Ils s'agenouillent._) Que la misricorde cleste s'tende
sur celui que la grce a touch  ses derniers instants: que Dieu
reoive en son sein le pcheur repenti.

                                             _Ils se relvent._

SCHEFFER, _ Gutenberg_[C].

Puisque Dieu a jug bon de rappeler  lui notre matre Fust, il n'y a
plus de raisons de laisser subsister entre nous la discorde et la haine.
Permets-moi donc, Gutenberg, de te dire: Il y a,  Mayence, tout ce que
peuvent dsirer tes justes ambitions. L, s'exerce, dans toute son
ampleur, dans toute son activit, l'art auquel tu as vou ta vie.
L'imprimerie de Fust et Scheffer est veuve de l'un de ses chefs:
Gutenberg, veux-tu prendre la place de celui que Dieu vient de rappeler
 lui? Veux-tu concourir avec moi aux travaux qui nous illustreront
tous, en rpandant dans le monde entier, les oeuvres de la science de la
littrature et des arts? Veux-tu rentrer en matre dans ces ateliers
d'o t'a banni un concours fatal de circonstances, que je dplore, et
auxquelles, tu le sais, je suis rest tranger?

GUTENBERG.

Tes paroles sympathiques, cette proposition inattendue, l'horizon
nouveau que tu ouvres  ma pense, tout cela m'blouit, Scheffer.
Laisse-moi reprendre un moment mes esprits, et rflchir  ton offre
amicale...

ANNETTE.

Et qu'est-il besoin de rflexions et de dlais? Peux-tu te mprendre 
l'importance de l'offre gnreuse que te fait l'amiti de Scheffer?
Peux-tu hsiter? Peux-tu faire attendre un moment ton acceptation? O
trouveras-tu une occasion plus brillante et plus facile de te consacrer
au perfectionnement de l'art qui te doit sa naissance? (_ Scheffer._)
Oui, Scheffer, oui, j'en rponds pour lui, Gutenberg accepte avec
reconnaissance l'association que tu lui proposes.

GUTENBERG, _ Scheffer, en lui prenant la main_.

Eh! bien oui, j'accepte! Viens, ami; demain nous partirons pour Mayence.

                                    _Ils sortent par la droite._

NOTES:

[A] Scheffer  genoux, Annette, Martha.

[B] Annette, Scheffer, Martha, Gutenberg.

[C] Annette, Martha, Scheffer, Gutenberg.


SCNE X

MARTHA, ANNETTE[A].

MARTHA.

Et moi, je dis, madame, que Gutenberg ne doit pas partir!

ANNETTE.

Il ne doit pas partir!... et pourquoi?

MARTHA.

N'insistez pas; je ne pourrai vous rpondre. Seulement, dans l'intrt
de tout ce qu'il a de plus sacr, de plus prcieux au monde, que
Gutenberg n'habite jamais sous le mme toit que Scheffer.

ANNETTE.

Mais, encore une fois, quel motif invoques-tu pour dtourner mon poux
d'une carrire o tout l'appelle, son intrt, ses gots, l'avenir de
son art?

MARTHA.

Je n'ai rien  rpondre.

ANNETTE.

Ainsi, tu viens te jeter au travers de nos projets, de nos plans
d'avenir, de fortune et de gloire, et tu ne veux donner aucune raison de
tes paroles!... Que veux-tu dire et que caches-tu sous tant de
rticences et de mystre?

MARTHA.

Je n'ai ni  me dfendre, ni  accuser... Adieu, Annette.

                                           _Fausse sortie._

ANNETTE, _prenant Martha par la main, et l'amenant au milieu du
thtre_.

Soeur de Sainte-Claire, tu as aim avant de prendre le voile, et celui
que tu aimais, c'tait Gutenberg, celui qui est maintenant mon poux.
Pourquoi, je te le demande en secret, mes yeux dans tes yeux, mon regard
dans ton regard, pourquoi, ne veux-tu pas que Gutenberg retourne 
Mayence?... Est-ce parce qu'il ne t'y trouverait plus? Sous le voile de
la soeur Sainte-Claire sentirais-tu encore battre le coeur de l'imagire
de Harlem, et voudrais-tu tre, comme autrefois, ma rivale d'amour?...

MARTHA.

Oui, j'ai aim celui qui est aujourd'hui ton poux, et qui devait tre
le mien; et depuis longtemps mon amour s'est transform en une affection
profonde et douloureuse. Tu me demandes pourquoi je conseille qu'il ne
retourne pas  Mayence?... Je vais te le dire. C'est parce que son
honneur m'est plus cher que la vie, et que son honneur serait  la merci
de l'homme qui te poursuit...

ANNETTE.

De qui parles-tu?

MARTHA.

De Pierre Scheffer, qui t'aime, qui t'aime d'un amour insens. Tu ne
l'ignores pas; car il te le disait tout  l'heure, et je l'ai vu  tes
pieds!

ANNETTE, _confuse et s'asseyant sur le canap_.

Ah!

                           _Elle se cache la figure dans ses mains._

MARTHA.

Tu finirais par succomber  cet amour. C'est donc pour toi, Annette,
autant que pour Gutenberg, que j'ai parl... Maintenant j'ai tout dit,
j'ai rempli mon devoir, j'ai agi selon ma conscience et mon coeur: le
reste  la grce de Dieu!

                   _Elle sort par le fond, Annette tombe sur le canap._


NOTES:

[A] Martha, Annette.




ACTE QUATRIME

CINQUIME TABLEAU

ARCHEVQUE ET SOLDAT

    _L'intrieur de l'imprimerie de Scheffer et de Gutenberg 
    Mayence.--Porte au fond.-- gauche de la porte, une presse.--
    droite de la porte, une armoire.--Au premier plan,  gauche, un
    bureau.--Au premier plan,  droite, une table.--Au deuxime plan, 
    droite, une fentre.--Portes latrales._


SCNE PREMIRE

ANNETTE, HBLE, FRILO.

    _Au lever du rideau, Annette range sur le bureau  gauche. Frilo
    est devant la presse. Hble entre par la porte du fond, et va
    ranger sur la table,  droite._

HBLE.

Quelle activit, aujourd'hui, chre Annette, dans l'imprimerie de
Gutenberg et de Scheffer! Tout le monde est occup et tout le monde est
content.

ANNETTE.

Oui, leur association a merveilleusement russi. Les livres qui sortent
de leurs presses font l'admiration de l'Allemagne, et Mayence est
justement fire d'avoir t le bureau de cet art.

HBLE.

On tire aujourd'hui la dernire feuille de la Bible. Mon frre a dcid
que le tirage de cette feuille serait fait avec quelque solennit, et
qu'un banquet fraternel runirait ensuite tous les ouvriers de
l'imprimerie.


SCNE II

ANNETTE, HBLE, FRILO, GUTENBERG, _ensuite_ Ouvriers imprimeurs, _en
habits de fte, des bouquets  la boutonnire[A]._

GUTENBERG, _ Frilo_.

Frilo, va prvenir les ouvriers que tout est prt, et que nous les
attendons.

                                   _Frilo sort par le fond._

ANNETTE.

Je prsiderai au festin, et tu resteras ici, avec Scheffer. C'est bien
l ce qui est convenu?

GUTENBERG.

Parfaitement.

FRILO, _prcdant les ouvriers_.

Par ici, camarades.

    _Les ouvriers entrent par la gauche, et se rangent des deux cts du
    thtre._

GUTENBERG[B].

Mes amis, il ne manque plus qu'une feuille  notre Bible, et j'ai voulu
vous runir, pour la faire tirer devant vous. (_On tire une feuille de
la presse, et Gutenberg la montre aux assistants, avec solennit._) La
voil, cette dernire feuille! La Bible est acheve. L'ternelle lumire
de ce livre divin pourra dsormais luire par tous les hommes. Remercions
le Seigneur qui a permis la cration de l'imprimerie, et prions-le de
bnir les premiers ouvriers de cet art nouveau.

    _Les hommes se dcouvrent et les femmes s'agenouillent, pendant que
    Gutenberg montre la feuille de la Bible. Puis les femmes se
    relvent, Frilo prend la feuille des mains de Gutenberg, la plie et
    la joint aux autres feuilles dj plies, pour en faire un volume._

ANNETTE.

Quel grand jour, que celui o tu as termin le plus beau livre de ton
imprimerie, le chef-d'oeuvre qui fera vivre  jamais ton nom dans la
mmoire des hommes! Tes longs travaux, les recherches qui ont occup ta
vie entire, sont ainsi rcompenss. Tu trouvas le germe de cette
invention dans l'atelier de Laurent Coster, et tu as su le porter  sa
perfection. Aux bauches de l'imagier de Harlem tu as substitu ce
chef-d'oeuvre, et le titre de crateur de l'imprimerie t'est justement
acquis.

GUTENBERG, _aux ouvriers_.

Et maintenant, mes amis, mes enfants, je veux qu'un banquet cordial
runisse tous ceux qui ont contribu, par leur zle, par leur
dvouement, par leurs labeurs, au succs de l'oeuvre que nous avons
accomplie. Les tables sont dresses dans la grande salle. Allons
clbrer, le verre en main, cette heureuse journe.

LES OUVRIERS.

Vive Gutenberg!

_Frilo ouvre la porte de droite, va aux ouvriers, les fait sortir et
les suit. Scheffer prend par la main Hble et la conduit  la porte de
droite. Gutenberg prend Annette par la main et lui fait signe de suivre
les ouvriers; Scheffer s'efface, pour la laisser passer._

NOTES:

[A] Annette, Frilo, Gutenberg, Scheffer, Hble.

[B] Annette, Gutenberg, Scheffer, Frilo, Hble, ouvriers au fond et
des deux cts.


SCNE III

GUTENBERG, SCHEFFER[A].

GUTENBERG.

Les chers enfants! Quelle joie, quel orgueil ils prouvent! Voil des
instants qu'on n'oublie pas. (_ Scheffer._) Mais il ne faut pas que la
solennit de ce jour nous fasse perdre de vue les affaires. Travaillons,
ami Scheffer... On vient de me remettre, de la part de notre prince,
l'archevque, ce manuscrit  composer!

SCHEFFER.

De la part du prince?... Ceci nous touche de prs; car le sort de notre
ville et nos liberts municipales sont en jeu dans la situation critique
o se trouve notre digne souverain, Diether d'Yssembourg. Voyons de quoi
il s'agit. (_Il s'asseoit et lit._) _ l'Empereur d'Allemagne, Frdric
II, archevque de Mayence, contre les attaques, violences et iniquits
de son voisin, le comte Adolphe de Nassau._ C'est une pice que le
prince archevque veut faire imprimer et publier, pour protester, devant
l'Europe, contre la guerre que lui a dclare le comte de Nassau, et
pour rclamer de l'Empereur d'Allemagne, Frdric II, des forces
militaires  opposer  celles de son ennemi.

GUTENBERG.

Et que dit notre cher souverain, dans sa protestation?

SCHEFFER, _parcourant des yeux le manuscrit_.

Il commence par rappeler la cause premire du conflit arm qui rgne
entre lui et le comte de Nassau.

GUTENBERG, _debout prs de Scheffer, assis_.

La cause est assez connue, et d'ailleurs, fort singulire. C'est
l'archevque de Mayence qui a le droit de convoquer les princes
d'Allemagne, quand il s'agit d'lire les empereurs; et c'est dans la
cathdrale de Mayence qu'a toujours lieu le couronnement de l'empereur
lu. Or, le pape Pie II, qui est bien le plus remuant, le plus intrigant
de tous les papes prsents et passs, exigeait que notre prince lecteur
s'engaget  ne jamais convoquer, sans son ordre  lui, le pape, le
collge lectoral des princes d'Allemagne. Notre prince a rpondu que si
le pape tait matre  Rome, lui, Diether d'Yssembourg, tait le matre
 Mayence; qu'il ne se mlait point des querelles du pape avec les
Napolitains, les Toscans ou les Lombards, et qu'il entendait que le pape
n'intervnt point dans ses rapports avec les princes allemands.

SCHEFFER.

La rplique tait juste, mais le pape Pie II, qui a pass sa vie 
batailler contre tous les souverains de l'Europe, et  se mler  toutes
les intrigues des cours, n'tait pas homme  s'arrter devant les
protestations d'un archevque. Par une bulle foudroyante, il a dpos
Diether d'Yssembourg, et institu  sa place, comme souverain de
Mayence, notre puissant voisin, le comte Adolphe de Nassau. (_Parcourant
les papiers._) Tout cela est rappel dans cette pice... Mais notre cher
souverain ajoute qu'il n'a pas voulu subir la dcision pontificale. Il a
fait appel aux amis qu'il possde parmi les princes rgnants de
l'Allemagne, et l'un d'eux, l'lecteur Palatin, a mis  sa disposition
des armes et des troupes, pour les opposer  celles du comte de Nassau.

GUTENBERG.

Et de bonnes troupes, puisqu'il y a un an, le 14 septembre 1461, une
bataille range a eu lieu, sur les bords du Mein, prs d'Heidelberg, et
que les soldats de Nassau ont t compltement battus par les ntres.
(_Il se lve._) Victoire fcheuse, peut-tre, car le comte de Nassau,
furieux de sa dfaite, et le pape, irrit d'une pareille rsistance, ont
si bien manoeuvr qu'ils ont dtach de notre cause l'lecteur Palatin.
Notre ancien alli nous a retir ses troupes; de sorte qu'aujourd'hui,
nous en sommes rduits  nos propres forces, c'est--dire  la garde
civique, pour repousser les attaques des gens de Nassau.

SCHEFFER.

Tout cela est expliqu ici, et Diether d'Yssembourg conclut en demandant
 l'Empereur d'Allemagne, le prompt secours de forces militaires.

GUTENBERG.

Ce secours viendrait trop tard, car Adolphe de Nassau presse ses
armements; et comme nous n'avons, pour dfendre la ville, que ses vieux
remparts et ses anciennes fortifications, je suis loin, ami Scheffer,
d'tre rassur sur le sort de Mayence.

                                         _Il va au bureau  gauche._

SCHEFFER.

L'avenir me parat, en effet, assez sombre pour nous. (_Il se lve et
frappe sur un timbre. Frilo entre par la droite, premier plan._)
Frilo, va porter ceci aux ateliers, et qu'on le compose sans retard[B].

FRILO, _lisant le papier qu'on lui a remis_.

_Supplique du prince lecteur, Diether d'Yssembourg,  l'Empereur
d'Allemagne._ Eh bien, il ne fera pas mal de se presser de nous envoyer
des secours, l'Empereur d'Allemagne; car la pauvre ville de Mayence en a
grand besoin. Tout y est sens dessus dessous. Les femmes pleurent et les
enfants crient. Les gardes civiques fourbissent leurs rapires et
astiquent leurs hallebardes; tandis que les artilleurs tranent les
bombardes du ct des remparts. Comment tout cela finira-t-il?

SCHEFFER.

Va donc porter cette copie, Frilo... Je t'ai dit que c'tait press!

FRILO.

J'y cours, matre, j'y cours. (_Il va pour sortir par la porte de
droite, mais il s'arrte.--Regardant  gauche._) Monsieur Scheffer,
voyez donc la visite qui nous arrive!

SCHEFFER.

Une visite?

FRILO.

Je ne vois pas les visages, mais ce sont des personnages de trs haut
rang, car tous les ouvriers s'inclinent sur leur passage, avec les
signes du plus profond respect.

                                     _Il sort par la droite._

NOTES:

[A] Scheffer, Gutenberg.

[B] Gutenberg, Scheffer, Frilo.


SCNE IV

DIETHER D'YSSEMBOURG, SCHEFFER, GUTENBERG, CONRAD HUMMER, Hallebardiers.

    _Les hallebardiers se rangent des deux cts de la porte._

UN SOLDAT, _annonant_.

Monseigneur Diether d'Yssembourg, prince lecteur, archevque de
Mayence; M. Conrad Hummer, Syndic de la ville!

    _Le prince lecteur et Conrad Hummer entrent[A]._

GUTENBERG.

Heureuse et honore la maison qui reoit aujourd'hui le souverain de
Mayence!... ainsi que toi, mon cher Conrad, toi qui es maintenant le
Syndic de notre bonne ville.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Mon cher Gutenberg, mon cher Scheffer, nous laisserons pour un autre
moment les crmonies et les discours. Les circonstances sont graves, et
ma visite vous dit assez qu'un grand pril menace la cit. Notre
constant ennemi, celui qui, soutenu par le pape, a jur de dtruire vos
liberts municipales, et d'absorber Mayence dans ses tats, a rassembl
toutes ses forces, et il marche sur notre ville. Il ne faut pas nous
laisser surprendre. C'est pour cela qu'avec le Syndic de la ville, je
viens donner mes instructions aux chefs des gardes civiques auxquels est
confie la dfense des dix portes fortifies de la ville. Vous,
Scheffer, et vous, Gutenberg, tes chargs de garder deux portes,
n'est-ce pas?

CONRAD HUMMER.

Oui; Gutenberg et Scheffer doivent se placer, avec les hommes de leur
quartier, dans les poternes et bastions qui dfendent la troisime et la
quatrime porte du ct du Rhin.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Eh! bien, Scheffer, eh! bien, Gutenberg, voici le relev des forces dont
vous disposerez. (_Il leur remet  chacun un pli. Gutenberg et Scheffer
prennent le pli et s'inclinent._) Dans cette note se trouve le dtail
des quantits de poudre et de boulets de pierre accompagnant la bombarde
qui a t place sur le rempart, entre la troisime et la quatrime
porte du Rhin. Il y a aussi le dtail de l'approvisionnement, en grains
et fourrages, pour les chevaux, en cas d'une sortie de notre part.

SCHEFFER.

Nous avons ici soixante ouvriers solides, qui peuvent se rendre, avec
nous,  la porte du Rhin; mais ils ne sont pas encore arms.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Qu'ils se rendent sur la place du Dom. L, les piques, les lances et les
pes, leur seront dlivres. Nous n'avons, malheureusement pas d'armes
 feu portatives, couleuvrines ou arquebuses,  opposer  nos ennemis,
qui en ont fait venir d'Espagne. Mais la vaillance elle patriotisme des
citoyens suppleront  l'insuffisance de leurs armes.

    _Fausse sortie du prince et de Conrad Hummer._

DIETHER D'YSSEMBOURG, _revenant_.

Ah! un mot encore. Des vedettes sont places sur les tours des glises,
aux quatre coins de la ville. Elles ont pour mission, ds qu'elles
apercevront l'ennemi, de sonner aussitt le tocsin. Ce sera le signal
d'alarme et d'appel pour toutes les gardes civiques et pour les
habitants de la ville en tat de porter les armes... Ainsi, ds que vous
entendrez le tocsin, Scheffer, ds que vous l'entendrez, Gutenberg,
n'hsitez pas un instant, courez, volez aux remparts. Seriez-vous prs
de votre fils nouveau n, seriez-vous au chevet de votre mre mourante,
abandonnez tout, courez au combat!

GUTENBERG.

Il s'agit de dfendre nos femmes et nos enfants, et de sauver nos
liberts civiques. Nos bras, nos forces, notre existence, sont  vous,
monseigneur.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je savais que je pouvais compter sur votre courage et votre dvouement.
Adieu donc; je vais continuer  donner mes instructions aux chefs des
autres bastions et poternes.

CONRAD HUMMER, _prenant la main de Gutenberg_.

Nous nous retrouverons, cher camarade, devant l'ennemi.

GUTENBERG.

Permettez, monseigneur, que je vous reconduise jusqu' votre carrosse.

    _Diether sort, suivi de Conrad et de Gutenberg. Les soldats suivent.
    Scheffer qui les a suivis, rentre en scne._

NOTES:

[A] Gutenberg, Conrad, Diether, Scheffer, Hallebardiers, au fond.


SCNE V

SCHEFFER, ANNETTE.

ANNETTE, _entrant par la droite_[A].

C'est le prince lecteur et le Syndic de la ville qui sortent d'ici?...
Que se passe-t-il donc? Je meurs d'inquitude.

SCHEFFER.

Des vnements trs graves se prparent. Le temps presse et je vous prie
de m'couter; car j'ai  vous parler, et de choses srieuses.

ANNETTE.

Je vous coute.

SCHEFFER.

Depuis trois ans, je travaille en secret, au perfectionnement de
l'imprimerie, et j'ai t assez heureux pour trouver un procd qui va
simplifier extraordinairement la fabrication des caractres. Vous savez
que les lettres mtalliques dont nous nous servons, sont sculptes une 
une. C'est un travail norme et trs dispendieux. Or, j'ai imagin de
graver en acier un type, qui me sert  frapper ensuite un moule 
lettres. Je coule dans ce moule l'alliage destin  former les
caractres, et j'obtiens ainsi des lettres ayant toute la perfection
dsirable, tout en conservant le type primitif en acier.

ANNETTE.

C'est assurment une grande simplification, et je reconnais l votre
talent.

SCHEFFER.

Attendez! je n'ai pas fini. Gutenberg emploie, pour imprimer ses livres,
les lettres gothiques des anciens manuscrits. Je veux, moi, faire usage
des caractres romains, dont la nettet est prcieuse, non seulement
pour l'imprimeur, car elle simplifie son travail, mais aussi pour le
lecteur, car elle facilite la lecture.

ANNETTE.

C'est encore l une belle ide! Mais pourquoi, Scheffer, est-ce  moi
que vous parlez de tout cela, au lieu de le communiquer  Gutenberg, 
votre associ[B]? S'il est vrai que vous ayez dcouvert plusieurs
perfectionnements utiles  l'art de l'imprimerie, votre devoir serait de
les communiquer  Gutenberg, qui, depuis deux ans, n'a aucun secret pour
vous, qui vous a initi  ses travaux, et vous a trait comme un fils.

SCHEFFER.

Vous oubliez que je vous aime, dame Annette! C'est pour me rendre digne
de vous que j'ai voulu surpasser Gutenberg. Je vous savais ambitieuse de
gloire et passionne pour notre art. C'est pour cela que je viens vous
dire: Gutenberg n'est pas le seul crateur de l'imprimerie. Un autre
qui a reu du ciel ce mme don suprme que vous admirez en lui, un
autre, aprs avoir dcouvert de nouveaux procds pour l'imprimerie, met
 vos pieds ses talents et son coeur. Que me rpondrez-vous?

ANNETTE.

Je vous rpondrai que celui qui veut, du mme coup, ravir le bonheur et
la gloire  son bienfaiteur, est un double tratre. Je lui dirai qu'il a
menti; car l'art de l'imprimerie a t cr par celui l mme qu'il veut
trahir, comme inventeur et comme poux.

SCHEFFER.

Annette! ne me repoussez pas. Croyez en ma parole, et ne vous abusez pas
plus longtemps sur le compte d'un homme qui ne peut plus rpondre aux
aspirations de votre coeur, ni de votre esprit.

ANNETTE.

Je vous l'ai dj dit, Scheffer, j'aime Gutenberg pour son gnie, pour
l'affection qu'il me porte, et je suis vritablement indigne de vos
paroles.

SCHEFFER.

Quoi! c'est lorsque j'ai russi dans mes travaux, au point de surpasser
Gutenberg; c'est lorsque je viens vous offrir les prmices de ma
dcouverte et le don de mon coeur, que vous m'crasez de votre
orgueilleuse prfrence pour un autre! Ne prononcez plus devant moi le
nom de mon rival; car ce nom ne m'inspire que rvolte et jalousie!
Annette, prenez garde, car maintenant, je hais Gutenberg!...

ANNETTE, _elle marche sur Scheffer, qui recule_.

Des menaces, Scheffer! des menaces, parce que je refuse de rpondre  un
amour coupable! Esprit envieux, serpent rchauff dans le sein de
l'amiti, la passion te fait oublier le respect que tu dois  ton matre
et  moi[C].

SCHEFFER.

Annette! de grce, coutez-moi! Je n'ai pas tout dit... J'ai pris toutes
mes dispositions pour crer une imprimerie nouvelle, qui fera une
rvolution dans cet art. C'est  Francfort que je compte l'tablir. Mais
j'entends ne conserver aucun rapport avec Gutenberg. Venez avec moi,
chre Annette; venez partager la destine brillante qui m'attend, et
laissez s'couler votre vie, heureuse et tranquille, entre la richesse
et la gloire. Que l'amour ardent que je vous ai vou depuis dix annes,
ait enfin son couronnement!... (_Il prend Annette dans ses bras._)
Consentez  me suivre. Tout est prpar pour nous rendre ensemble 
Francfort.

GUTENBERG, _vers les dernires paroles de Scheffer tait entr sans rien
dire. Il avait ouvert l'armoire, pris son pe et boucl son ceinturon.
Il a entendu les dernires paroles de Scheffer._

Misrable! Tu veux,  la fois, suborner ma femme et me ravir ma gloire!
Je suis stupfait de tant de duplicit et de tant d'audace[D]!

SCHEFFER.

Tu as entendu mes paroles? Tu nous piais! Eh bien! assez de
dissimulation, assez d'ombre et de mystres. Oui, depuis longtemps
j'aime Annette, et je ne vois en toi qu'un rival que j'abhorre. Autant
que toi, j'ai le gnie de l'art, et je te le prouverai en ouvrant 
Francfort une imprimerie rivale, qui fera oublier jusqu' ton nom. Quant
 Annette, laisse-la choisir entre nous deux.

GUTENBERG.

Quelle indignit!

SCHEFFER.

Ah! maintenant, rien ne m'arrtera plus, ni pour parler, ni pour agir.
J'aime, je te le rpte, Annette de la Porte-de-Fer, et je l'ai toujours
aime. Je l'aimais dj quand je travaillais sous tes ordres, au couvent
de Saint-Arbogast. Je l'aime plus encore depuis que je vis sans cesse
prs de vous; et toi je te hais, parce que tu es son poux... Ainsi,
qu'elle prononce entre nous, qu'elle dise si elle veut, oui ou non, me
suivre  Francfort!

GUTENBERG.

Voil donc tes vrais sentiments! Le voil donc jet le masque qui
cachait la noirceur de ton me! Tratre, tu ne priras que de ma
main!... Dfends-toi!

    _Ils tirent leurs pes, qu'ils portaient  la ceinture, et se
    battent. Le tocsin sonne._

ANNETTE.

C'est le tocsin! Que veut dire cela?

                                   _Ils abaissent leurs pes._

GUTENBERG, _avec force_.

Cela veut dire que l'ennemi est aux portes de la ville; cela veut dire
que le combat va s'engager sous nos murs; cela veut dire qu'il faut,
pour le moment, faire trve  nos querelles,  nos ressentiments,  nos
haines, et courir au poste dont le commandement nous a t confi.

                                 _Il remet l'pe au fourreau._

SCHEFFER, _remettant l'pe au fourreau_.

Tu as raison, Gutenberg. Courons o la patrie nous appelle! Et  demain
nos querelles et ma vengeance!

GUTENBERG.

Aux remparts!  la poterne!

SCHEFFER.

Aux remparts!  la poterne!

    _Ils sortent en courant. Le canon gronde pendant la chute du rideau.
    Annette veut retenir Gutenberg, mais celui-ci la repousse avec
    colre. Annette tombe au milieu du thtre._

NOTES:

[A] Scheffer, Annette.

[B] Scheffer, Annette.

[C] Annette, Scheffer.

[D] Scheffer, Gutenberg, Annette.




SIXIME TABLEAU

LA PRISE DE MAYENCE

    _Mme dcor, mais sans les accessoires._


SCNE PREMIRE

ANNETTE, FRILO.

    _Au lever du rideau, Annette est agenouille  droite, devant la
    fentre.--Frilo est au fond, regardant  gauche,  la cantonade._

ANNETTE, _priant_.

Seigneur! ta colre est terrible! Avec quelle rigueur ton bras s'est
abattu sur tes malheureux enfants! Mais tu es aussi le Dieu de clmence
et de bont. Assez de ruines se sont accumules; assez de sang a coul
de nos veines, assez de larmes sont tombes de nos yeux. Seigneur,
suspends les coups dont ta main nous accable. Sauve ce qui reste des
personnes et des biens de la pauvre cit de Mayence! (_Elle se lve et
va  la fentre._) Quel affreux spectacle! Le feu est aux quatre coins
de la ville. La rue est pleine de fuyards et de soldats, ivres de la
victoire, et encore enflamms de la fureur du combat. On n'entend que
des cris de douleur et d'pouvante. Partout la dsolation, la terreur et
la mort!

FRILO, _ la porte du fond_.

Quel est ce groupe de fuyards?... Ce sont nos ouvriers. Ils sont
poursuivis et viennent se rfugier ici...

ANNETTE.

Gutenberg est-il avec eux?

FRILO.

Oui! grce  Dieu!... Je vois aussi Scheffer!

ANNETTE.

Ah!

FRILO.

Ils ont franchi la porte, ils rentrent! Les voici!


SCNE II

ANNETTE, FRILO, Ouvriers, _entrant en tumulte par le fond, les habits
dchirs_, GUTENBERG, SCHEFFER[A].

ANNETTE, _courant  Gutenberg_.

Dieu soit lou! tu me reviens! Je n'ai pas tout perdu, puisque tu es
vivant!

GUTENBERG, _tenant son pe nue_.

Quelle affreuse journe! La ville a t surprise au milieu de la nuit.
Les troupes du comte de Nassau ont franchi les remparts, presque sans
rsistance, et ont tout envahi, Diether a pu s'enfuir, en franchissant
le mur d'enceinte du ct du Rhin, et en prenant une barque. Encore
a-t-il failli prir dans le fleuve, au milieu de l'obscurit de la nuit.
Cependant il est en sret. Par ordre du comte de Nassau, la ville est,
depuis ce matin, livre au pillage, et toutes les horreurs s'y
commettent. (_Bruit au dehors._) Quels sont ces cris?... (_Annette va 
la fentre, Gutenberg la suit._) Une troupe de volontaires remplit la
rue et se dirige vers nous! (_Aux ouvriers,  la cantonade._) Barricadez
la porte, mes amis...

ANNETTE.

Il serait trop tard! Ils sont l.

NOTES:

[A] Annette, Gutenberg, Scheffer, Frilo, Ouvriers, au fond.


SCNE III

Les Mmes, Soldats DE NASSAU, _entrant par le fond_, ZUM, _et_ LE PETIT
ZUM, _les prcdant_.

ZUM, _entre par le fond, suivi du petit Zum. Au fond, les soldats se
battent avec les ouvriers_.

Par ici, mes amis, par ici. Je connais la maison et ses habitants; vous
y trouverez, j'en rponds, un riche butin[A].

GUTENBERG, _ Zum_.

Ah! c'est toi! Tu as donc repris la souquenille du retre?

ZUM.

Oui; quand j'ai appris qu'il y avait guerre et promesse de pillage, j'ai
demand  rentrer dans les troupes volontaires du comte de Nassau... et
mon petit frre aussi.

GUTENBERG.

Et vous venez, naturellement, faire ici oeuvre de pillards et de
bandits! Je te reconnais, misrable, c'est toi qui as tu Dritzen, 
Strasbourg, et qui as bien manqu,  Paris, de me frapper
tratreusement.

SCHEFFER.

Et voil les hommes dont nos ennemis invoquent les services! Ils
prennent  leur solde des spadassins et des brigands de grande route!

ZUM.

Tu as le verbe bien haut pour un vaincu et un fuyard! Ton sang va payer
tes injures!

                                         _Il tire son pe._

SCHEFFER, _tirant son pe_.

Avance donc!

                _Zum fond sur lui, l'pe  la main. Ils se battent._

LE PETIT ZUM, _se battant avec Gutenberg, tandis que Zum se bat avec
Scheffer_.

Mon grand frre prtend que je ne suis bon  rien... Nous allons voir...
(_Tout en se battant avec Gutenberg, il frappe, par derrire, avec son
poignard, Scheffer, pendant que ce dernier se bat avec Zum. Scheffer
tombe mort._) Voil, je crois, de l'ouvrage assez propre! Qu'en dis-tu,
grand frre?

ZUM, _regardant le corps de Scheffer_.

Oui, ce n'est pas mal travaill! (_ Gutenberg._)  nous deux,
maintenant, Gutenberg!

    _Frilo entre, avec une arquebuse, dont il menace le petit Zum, pour
    l'empcher d'attaquer Gutenberg. Zum, attaque Gutenberg, qui a tir
    son pe. Ils se battent[B]._

NOTES:

[A] Frilo, Gutenberg, Zum, petit Zum, Scheffer.

[B] Petit Zum, Zum, Gutenberg, Frilo.


SCNE IV

Les Mmes, CONRAD HUMMER.

CONRAD HUMMER, _il tient un papier  la main. Il a un bras en charpe._

Que tout combat cesse! Que toute pe rentre au fourreau. Voici l'ordre,
que je viens d'obtenir du comte Adolphe de Nassau, d'arrter le pillage,
et de faire rentrer toutes les troupes dans le camp tabli sous les
remparts. Les hrauts d'armes proclament dans Mayence la cessation des
hostilits, et l'on bat la retraite, pour faire rentrer les troupes.

ZUM, _remettant l'pe au fourreau_.

On ne peut donc pas nous laisser achever notre besogne, et gagner
honntement notre solde? (_Au petit Zum._) Viens, petit... et rentrons
au camp, puisque tel est le bon plaisir de notre seigneur et matre, le
comte de Nassau.

                              _Ils sortent, les soldats les suivent._

GUTENBERG, _ Conrad Hummer_.

Ami, tu as sauv mes jours, merci! Mais peut-tre aurais-je autant aim
perdre la vie que de survivre  la dfaite et  la ruine de notre
cit... Mais tu es bless.

CONRAD HUMMER.

Oui, mais qu'importe! c'est notre pauvre ville qu'il faut plaindre.
C'est elle qu'il faut songer  sauver, si c'est possible encore...
Viens, allons relever nos blesss.

                 _Ils sortent par le fond gauche. La scne reste vide._


SCNE V

LE PETIT ZUM, _il entre par le fond droit; il tient  la main une torche
enflamme. Il s'avance au milieu du thtre, et s'assure qu'il n'y a
personne. Il tte le corps de Scheffer et s'assure qu'il est mort._

Mon grand frre est un grand entt. Il m'a encore soutenu, tout 
l'heure, que je ne suis bon  rien... Je vais lui prouver le contraire!
(_Il met le feu  gauche, puis  droite, enfin au fond, et s'enfuit par
le fond, en brandissant sa torche allume._) Voil qui est fait!

                       _L'incendie clate.--Tableau._




ACTE CINQUIME

JOURS DE MISRE

    _La campagne aux environs de Wiesbade.-- gauche, au premier plan,
    un tonneau, sur lequel est mont un violonneux.-- gauche, au
    deuxime plan, des tables occupes par des buveurs.-- droite, au
    deuxime plan, une autre table.-- droite, au premier plan, l'entre
    du cabaret._


SCNE PREMIRE

CORNLIUS, MEYER, MARGUERITE, MEYER, Paysans, Buveurs[A].

    _Au lever du rideau, le violonneux, mont sur un tonneau, joue, les
    paysans et paysannes valsent, accompagns par l'orchestre; Meyer est
    debout prs du violonneux._

CORNLIUS, _ramenant de la valse, Marguerite_.

Oui, il faut valser! oui, il faut danser! oui, il faut s'amuser, rire et
boire! car, dans tout le duch, on clbre aujourd'hui l'anniversaire de
la prise de Mayence par notre prince Adolphe de Nassau. Wiesbade est en
fte, et notre village de Fremesberg prend sa part aux rjouissances
publiques! Donc, monsieur le violonneux, ne laissez pas, je vous prie,
reposer votre archet. Nous allons recommencer.

MEYER, _au violonneux_.

Tenez, rafrachissez-vous d'un bon verre de cette bire nouvelle; cela
vous donnera du coeur pour continuer  rcler vos boyaux. (_Il donne un
verre de bire au violonneux, qui boit, et s'essuie la bouche avec sa
manche._) Mais  propos de la prise de Mayence, il y a une chanson l
dessus. Il faudrait nous la chanter!... Mais qui va nous la dire?

CORNLIUS.

Pardine! ce n'est pas malin! c'est ta fille Marguerite; elle a la plus
jolie voix du village! (_ Marguerite._) Allons, Marguerite, la chanson.

MARGUERITE.

Je le veux bien, mais  une condition, monsieur Cornlius, c'est que
vous me soufflerez, si je me trompe!

MEYER.

Ne te gne pas, ma fille, il te faut M. le matre d'cole pour te mettre
en voix!

MARGUERITE.

Dame!

CORNLIUS.

Me voil, jolie Marguerite! me voil! et je vous soufflerai tout ce
qu'il vous plaira.

MARGUERITE.

Eh bien, je commence!

                          _Elle chante._

LA PRISE DE MAYENCE (_Ballade._)[B]

    Dans notre joli duch de Nassau,
    Sont de frais vallons, de vertes montagnes,
    Des champs infinis, de riches campagnes,
    Des bois, des bls, de murmurants ruisseaux.

    Mais  Mayence on voit de grandes cathdrales,
    Des jardins enchants, des palais somptueux,
    Et la place du Dom, avec ses grandes dalles,
    Et sous ses murs, le Rhin, aux flots majestueux.

    Dans notre joli duch de Nassau,
    On voit le dimanche, au bal du village,
    Valser doucement, sous le vert feuillage
    La jeune fillette et le jouvenceau.

    Mais  Mayence on voit grands seigneurs, nobles dames,
    En leur palais superbe, aux sons joyeux du cor,
    De l'amour et du vin allumant les deux flammes,
    Chercher l'heureuse ivresse au fond des coupes d'or.

    Notre prince a sonn la fanfare guerrire,
    Alors sont accourus ses soldats valeureux,
    Les clairs de la poudre ont brill dans les cieux,
    La bombarde a lanc son lourd boulet de pierre.

    Et maintenant,  Nassau conqurant
    Sont les palais, la vieille cathdrale
    Le marbre et l'or de sa vieille rivale.
    Honneur et gloire au prince triomphant!

CORNLIUS.

Je ne sais si vous avez remarqu que rien ne donne soif comme une
chanson patriotique. On met tant de chaleur  chanter ses victoires, que
le gosier se dessche  un point extraordinaire. Pour moi, je suis au
moment d'avaler ma langue.

MEYER.

Il vaut mieux que tu avales ma bire, matre Cornlius. On va t'en
servir  discrtion, ainsi qu' tous nos amis. On paie et chacun est
content.

CORNLIUS.

Eh bien, vide ta cave sur nos tables, gnreux cabaretier!

    _Tous les paysans s'assoient aux tables de droite et de gauche[C]._

MEYER.

Vous qui tes si savant, monsieur le matre d'cole...

MARGUERITE, _assis prs de Cornlius_.

Oh! oui, qu'il est savant, M. le matre d'cole!...

                               _Elle le regarde avec admiration._

MEYER.

Pourriez-vous nous dire si la bire nouvelle dsaltre davantage que la
bire conserve, et si le vin nouveau...

CORNLIUS.

Attendez!... Quel est ce singulier quipage qui nous arrive?

NOTES:

[A] Violonneux, Meyer, Marguerite, Cornlius.

[B] Musique de M. Ch. Balanqu, de l'Opra-Comique de Paris.

[C] Meyer, Marguerite, Cornlius, assis  la mme table  droite.


SCNE II

Les Mmes, GUTENBERG, FRILO.

    _Gutenberg, avec une longue barbe blanche et un bton  la main,
    conduit par la bride un cheval, qui trane une charrette, contenant
    une presse d'imprimerie, des formes et une casse d'imprimerie. Il
    arrive par la gauche, et s'arrte au milieu du thtre._

FRILO.

Nous sommes partis de Wiesbade  six heures du matin; il est quatre
heures de l'aprs-midi, et nous n'avons pas cess de marcher. Nous
n'avons pas recueilli un pfenning, et je ne tiens plus sur mes jambes.
Je crois que nous ferons bien de nous arrter un moment. Au milieu de ce
village en fte, nous trouverons bien un coin, pour nous reposer.

GUTENBERG.

Eh bien, va attacher Bijou  un arbre; puis, nous irons nous asseoir au
milieu de ces braves gens. (_Frilo fait sortir le cheval et la
charrette. Ils vont ensuite s'asseoir  gauche au bout d'une table
occupe par des buveurs._)[A] On nous permettra sans doute de prendre
place ici!

MEYER, _s'approche des buveurs de la table de gauche, pour les servir_.

Y a-t-il quelque chose encore dans vos verres, gais compagnons?

LE BUVEUR.

Non, nos hanaps sont vides; va les remplir. (_Retenant Meyer par la
manche._) Mais, dis-moi, quel est cet homme,  barbe blanche, qui vient
de s'asseoir l?

                                            _Frilo revient._

MEYER.

Ah! ne faites pas attention! C'est un pauvre diable qui est venu dj
ici, dimanche dernier. Sa cervelle est un peu dtraque; mais il ne fait
de mal  personne!

LE BUVEUR.

Ah! sa cervelle est dtraque!... Je n'aime pas beaucoup  me trouver
prs d'un fou.

    _Il prend son verre, quitte la table, et va se placer  la table de
    droite. Les autres buveurs, l'ayant vu faire et l'ayant interrog du
    regard, quittent tous galement la table, et vont se placer  la
    table de droite._

MEYER.

Eh bien? Eh bien, que se passe-t-il? Pourquoi tout le monde quitte-t-il
cette place? (_Les buveurs, sans lui rpondre, lui montrent Gutenberg._)
C'est cet homme  la barbe blanche qui vous fait fuir? Je vais mettre
ordre  a! (_Il s'approche de Gutenberg, qui est assis._) Vous ne
commandez donc rien, mon brave homme: ni bire, ni pain, ni jambon?

GUTENBERG.

Je n'ai pas d'argent.

FRILO, _frappant sur son escarcelle, d'un air piteux_.

Ni moi non plus!

MEYER.

Il ne faudrait pas, alors, prendre la place de ceux qui paient! Vous
faites fuir tout le monde et vous ne demandez rien?

GUTENBERG.

Vous avez raison, monsieur l'aubergiste; je ne veux pas vous faire du
tort. Nous allons partir. (_Ils se lvent._) Seulement, une charit.
Donnez-nous  chacun un verre d'eau; car nous mourons de soif.

MEYER, _il va  Marguerite, qui est assise prs de Cornlius,  la table
de droite_.

Ce vieux,  la barbe blanche, demande, avant de partir, un verre d'eau.
Apporte-le lui, et qu'ils dtalent d'ici, car ils font fuir les clients.

            _Marguerite emplit un verre d'eau et l'apporte  Gutenberg._

GUTENBERG, _prenant le verre_.

Merci, charmante enfant. (_Il va pour boire, Marguerite arrte son bras,
prend le verre et jette l'eau._) Que faites-vous?

MARGUERITE.

Attendez! Il ne sera pas dit qu'en ce jour de fte, un malheureux n'aura
pas trouv la charit dans notre village.

             _Elle va remplir un verre de bire, et l'apporte  Gutenberg._

FRILO.

Ah! merci, merci, mademoiselle l'aubergiste; Dieu vous rendra cela en
paradis.

MARGUERITE, _ Gutenberg_.

Comme vous tes ple et fatigu! C'est le besoin... la faim, peut-tre?
Nous avons aujourd'hui du jambon, du pain frais et du vin  discrtion.
Je vais vous servir tout cela; et comme l'a dit le petit, Dieu me rendra
en paradis, mon pain et mon jambon. (_Marguerite va prendre un plateau
contenant du vin et deux verres, qu'elle va porter  Gutenberg et 
Frilo._) Tenez, bonnes gens, buvez, mangez, et prenez des forces, pour
continuer votre route. (_ Meyer, qui s'est lev, pour regarder manger
Gutenberg._) Regarde, mon pre, avec quel apptit ils font honneur 
notre repas.

MEYER, _avec humeur_.

Oui, oui, un repas qui ne cote rien, c'est toujours bon; mais ce n'est
pas aussi agrable pour l'aubergiste. (_ Gutenberg._) Vous savez qu'on
attend votre place, quand vous aurez fini. Ainsi, dpchez-vous, si
c'est possible.

MARGUERITE.

Ah! mon pre, tu ne peux donc pas tre bon pour les malheureux, une fois
dans ta vie!

LES BUVEURS, _criant et appelant_.

De la bire!... du vin!... De la bire, donc, Marguerite!

MARGUERITE, _allant aux buveurs_[B].

Voil! voil!

               _Elle sort par la droite, et revient, avec de la bire._

MEYER, _qui est rest prs de Gutenberg_.

Comme a, mon vieux, vous courez les pays avec votre charrette? Et
qu'est-ce qu'il y a dans votre charrette?

GUTENBERG.

Un matriel d'imprimerie... une presse... une casse, des formes et des
caractres.

FRILO.

Dans les villages que nous traversons, nous faisons connatre  ceux qui
l'ignorent l'art de l'imprimerie, nouvellement invent en Allemagne.
Cela intresse quelques personnes, qui nous donnent, en change, un
morceau de pain... comme vous l'avez fait tout  l'heure, mon bon
monsieur Meyer.

GUTENBERG.

Tu n'ajoutes pas, Frilo, que l'inventeur de l'imprimerie, c'est moi!
que je m'appelle Jean Gutenberg, et que je suis gentilhomme de Mayence!

MEYER, _surpris_.

Vous tes l'inventeur de l'imprimerie! vous tes gentilhomme! (_
part._) Pauvre diable! On a raison... sa cervelle est dtraque.
(_Haut._) Eh bien, Monseigneur, eh bien, mon gentilhomme, achevez votre
somptueux festin, moi, je retourne donner  boire  mes vilains.

                                    _Il va  la table de droite._

CORNLIUS.

Eh bien, vous avez parl  cet homme?... Que vous a-t-il dit?

MEYER.

Ah! des folies!... Il prtend tre gentilhomme, s'appeler Gutenberg, et
tre tout bonnement l'inventeur de l'imprimerie!

CORNLIUS.

Voyez-vous a! J'ai, en effet, entendu parler,  Mayence, d'un certain
Gutenberg; mais il n'tait pas gentilhomme, il tait orfvre. Quant  la
prtention de ce pauvre diable d'avoir invent l'imprimerie, ce n'est
pas  moi qu'on contera de ces sornettes.

MARGUERITE.

Oh! non, monsieur Cornlius, ce n'est pas  vous!  vous, le matre
d'cole du village, que l'on contera de ces sornettes!... Vous tes si
savant, monsieur Cornlius!

                              _Elle le regarde avec admiration._

CORNLIUS, _avec importance._

Je connais sur le bout du doigt toute cette histoire, et si vous le
voulez, je vais vous la dire, pour votre instruction et celle de vos
enfants. (_Les buveurs quittent la table, et font demi-cercle autour de
lui._) Voyez-vous, l'imprimerie a eu trois pres: d'abord Laurent
Coster, l'imagier de Harlem, qui a imprim quelques volumes avec des
caractres mobiles. Ensuite, le clbre Jean Fust, qui a imprim des
psautiers, des missels, les _Offices de Cicron_ et autres ouvrages, et
qui est mort de la peste,  Paris. Enfin, Pierre Scheffer, qui a
perfectionn la manire de fabriquer les caractres, et qui fut tu  la
prise de Mayence, par les troupes de notre prince, Adolphe de Nassau.
Nous avons, dans nos coles, des exemplaires de tous les ouvrages dont
je viens de vous parler et je puis vous les montrer. (_Il tire de sa
poche trois volumes._) Voici d'abord un des petits volumes de l'imagier
de Harlem: _Lettres d'Indulgence_. Voyez: _imprim par Laurent Coster, 
Harlem_. (_Ils regardent le volume._) Voici l'un des volumes imprim
par Fust,  Mayence (_Il leur montre le livre._) et qui porte:
_Imprimerie de Fust,  Mayence_. Voici enfin, la bible imprime par
Scheffer,  Mayence. Aucun livre imprim ne porte, que je sache, le nom
de Gutenberg. Montrez-moi un seul livre portant la mention: _Imprim par
Gutenberg_ et je vous donnerai raison.

MARGUERITE.

Oui, montrez-lui un livre imprim par Gutenberg... (_Le regardant avec
admiration._) Comme il parle bien!... comme il est savant!

MEYER.

Alors, ce vagabond qui se prtend gentilhomme... Attendez, je vais lui
dire son fait! (_Il va  Gutenberg, qui est toujours assis  la table de
gauche._) Vous savez, mon vieux, que vous n'tes pas plus gentilhomme
que ma pantoufle, et vous n'avez rien invent du tout!... L'imprimerie a
eu trois pres... on n'en a qu'un, d'habitude, mais l'imprimerie est une
si grande dame qu'elle peut se donner le luxe de trois papas. Donc
l'imprimerie a eu pour premier papa Laurent... Laurent... enfin, un
marchand d'images.

GUTENBERG.

Laurent Coster, l'imagier de Harlem!... Tu dis vrai.

MEYER.

Le second papa a t le clbre Fust, qui, tant  Paris, a invent la
peste... (_Marguerite le tire par la manche._) C'est--dire, qui est
mort de la peste  Paris.

GUTENBERG, _d'un air concentr._

Continue!

MEYER.

Et son troisime papa, c'est Scheffer, qui a fait le sige de Mayence,
(_Mme jeu de Marguerite._) c'est--dire qui a t tu au sige de
Mayence.

GUTENBERG, _d'un air plus concentr._

Aprs?

MEYER.

Aprs, c'est tout... (_D'un air d'importance._) Montrez-moi un seul
livre portant la mention: _Imprim par Gutenberg_, et je vous donnerai
raison. Par ainsi, vieux farceur, vous nous avez cont des contes, et ce
que vous avez de mieux  faire, c'est de dtaler d'ici... Je ne vous
reproche pas mon jambon, ni ma bire, mais enfin...

GUTENBERG, _se levant et clatant._

Qui a dit que je ne suis pas l'inventeur de l'imprimerie? Qui a dit que
Fust et Scheffer ne sont pas des imposteurs et des voleurs d'ides? Qui
a dit que Gutenberg est menteur et tratre? (_Il lve son bton. Les
buveurs reculent. Cornlius, Meyer, et Marguerite, s'cartent et vont 
l'extrme droite[C]._) Je suis ici au milieu de mes ennemis, des ennemis
de Mayence, ma patrie. Je suis au milieu de ces hommes barbares et
cruels, qui ont envahi,  main arme, notre malheureuse ville, et qui
l'ont saccage. Je suis au milieu de ceux qui ont brl mes ateliers,
caus ma ruine et tu Pierre Scheffer! (_Il brandit son bton._) Prenez
garde  vous, gens de Nassau, Gutenberg, Gutenberg, de Mayence, que vous
avez ruin, vol, perdu  jamais, Gutenberg vous menace et vous brave.

                                    _Ils s'cartent davantage[C]._

MEYER.

Prenons garde, il est compltement fou!

FRILO.

Mon cher matre, calmez-vous; on ne vous veut aucun mal!

GUTENBERG.

Je ne resterai pas plus longtemps dans le pays de Nassau. Nous avons
laiss  l'htellerie, ma femme, ma chre Annette: cours, Frilo, va lui
dire que je veux partir tout de suite, et ramne-la.

FRILO.

L'htellerie o nous avons laiss dame Annette, est prs d'ici. Dans un
quart d'heure, je vous l'amne.

                                     _Il sort._

NOTES:

[A] Gutenberg, Frilo.

[B] Frilo, Gutenberg, Meyer, Cornlius, Marguerite, buveurs au fond.

[C] Frilo, Gutenberg, Meyer, Cornlius, Marguerite.


SCNE III

Les Mmes, _moins_ FRILO.

MEYER.

Je savais bien qu'il avait un coup de marteau, mais je ne le savais pas
enrag. Flattons sa manie. (_Allant  Gutenberg et le saluant._)
Monseigneur, monseigneur de Gutenberg, mon digne gentilhomme, mon
prince, on est all chercher la princesse, votre femme, pour vous
ramener en pompe, dans le palais de vos pres. (_ part._) S'il n'est
pas content!

    _Gutenberg est tomb sur le banc des buveurs  droite, comme absorb
    dans ses penses._

CORNLIUS.

Laisse ce pauvre homme! Nous n'avons rien  craindre de lui; il est
maintenant abattu et sans forces.

MEYER.

Il est certain que Sa Seigneurie n'est pas en ce moment dans une passe
brillante!


SCNE IV

Les Mmes, FRILO.

GUTENBERG, _se levant_.

Eh bien, Frilo, ramnes-tu Annette?

FRILO.

Hlas, mon matre, malheur sur malheur! Je n'ai plus retrouv dame
Annette  l'htellerie. Elle venait de partir, en chargeant l'htelier
de nous annoncer son dpart.

GUTENBERG.

Et, a-t-elle dit, au moins, en quel lieu elle se rend?

FRILO.

Non!

GUTENBERG.

Oh! dernier coup de la fatalit qui m'accable! Annette, ma femme, qui
dirigeait mes pas chancelants dans la carrire de la vie, Annette, mon
soutien, mon guide, elle me quitte, elle m'abandonne! Et pourquoi? Ah!
le courage aura fini par lui manquer. Elle se sera fatigue d'un si
long, d'un si constant dvouement, et elle sera partie, en m'abandonnant
 ma triste destine. Et comment la blmer? Une telle abngation, si
longtemps continue, n'est pas dans la nature humaine. On s'puise en
efforts, en dvouement, mais une heure vient o les forces vous
manquent, pour continuer le sacrifice. Et l'on part; et l'on livre  son
dsespoir,  sa faiblesse, le triste compagnon de sa vie misrable. Ah!
Frilo, je ne survivrai pas  ce dernier coup!... Je voudrais mourir!

               _Il retombe, accabl, sur le banc, les mains sur ses yeux._


SCNE V

Les Mmes, MARTHA.

               _Elle entre par le fond droite, et vient prs de Gutenberg._

FRILO.

Levez les yeux, matre, et vous verrez que Dieu ne vous a pas abandonn.
L'un de vos anges gardiens s'est envol, mais l'autre vous est rest
fidle.

MARTHA, _ Frilo_.

Oui, cher Frilo, je viens encore protger et dfendre ton matre. Mais
n'accusez pas Annette d'ingratitude et d'oubli. C'est elle qui, en
passant devant la succursale du couvent de Sainte-Claire, tablie 
Wiesbade, m'a prvenue de son dpart, m'en a expliqu les raisons, qui
n'ont rien que d'heureux, et m'a charge de la remplacer auprs de
Gutenberg. J'ai pour mission de vous ramener tous deux  Mayence! (_
Gutenberg qui, pendant la rplique prcdente, a regard avec surprise
Martha, cherchant  la reconnatre._) Vous avez entendu, messire Jean,
nous allons partir; je vous ramne  Mayence. Vous allez rentrer, et
pour ne plus la quitter, dans votre ville natale.

GUTENBERG[A].

Un ange est descendu du ciel, pour prendre par la main le vieillard
abattu sous les coups de l'infortune, pour l'arracher au dsespoir et 
la mort. Mais pourquoi ce messager cleste prend-il la voix et les
traits enchanteurs de la jeune fille qui fut l'amour et la passion
sereine de ma jeunesse? Fille de Laurent Coster, enfant du matre vnr
qui forma mon esprit et m'ouvrit la carrire, tu portes les habits des
saintes femmes voues au culte de Dieu. C'est pour me dire, n'est-ce
pas, que tu vas me transporter dans les sphres clestes, et m'amener
aux pieds du Seigneur? (_Il se lve._) Merci  toi, noble envoye des
divines phalanges. Je suis prt  te suivre!... J'ai hte de mourir,
pour que tu m'emportes sur tes blanches ailes, au sein de l'ternelle
clart, dans l'infini des cieux!...

MARTHA.

Il ne me reconnat pas! Une longue srie de malheurs, la misre, les
souffrances de l'exil, ont altr sa raison. C'est  nous de consoler,
d'apaiser, de rendre  elle-mme cette me meurtrie. Je ne faillirai pas
 cette dernire et suprme mission. Annette m'a charge de ramener 
Mayence le pauvre Gutenberg. Partons, Frilo, et que Dieu nous conduise!

    _Ils sortent, Gutenberg posant les bras sur les paules de Martha et
    de Frilo._


NOTES:

[A] Frilo, Gutenberg, Martha, Marguerite, Cornlius.




HUITIME TABLEAU

LE RETOUR  MAYENCE


    _Mme dcor qu'au premier acte. On a seulement supprim les deux
    enseignes. Banc de pierre,  droite._



SCNE PREMIRE

ANNETTE, _puis_ HBLE.

ANNETTE, _sortant de la maison du Taureau-Noir_.

Mettez tout bien en ordre. Nettoyez les vitraux de la grande salle et
les cuivres des cuisines. Pour le reste, attendez mon retour.

    _Elle descend en scne, et rencontre Hble, venant par le fond[A]._

HBLE.

Je viens d'apprendre ton arrive, et j'accours te demander pourquoi tu
reviens seule, et o tu as laiss mon pauvre frre?

ANNETTE.

Depuis la ruine et l'incendie de notre imprimerie,  Mayence, nous
errions, Gutenberg et moi,  travers l'Allemagne, pauvres, malheureux,
et ayant souvent besoin de recourir  la charit publique. Mon mari
transportait avec lui son vieux matriel d'imprimerie, et nous vivions
de quelque semblant de travail, accord par la piti. Mais, le plus
souvent, nous ne rencontrions que des refus, des rises ou des menaces,
et les pierres du chemin auraient t tout aussi utiles  transporter,
que notre attirail d'imprimerie. Nous tions  Wiesbade lorsque j'appris
que Diether d'Yssembourg, venait d'tre rtabli sur le trne
archipiscopal de Mayence, redevenue, comme auparavant, ville libre de
l'Empire.

HBLE.

Oui, la mort du pape Pie II, en 1464, suivie de celle du comte Adolphe
de Nassau, a permis que les rclamations des habitants de Mayence
fussent coutes par le Conseil de l'Empire, et, finalement, notre
bien-aim Diether d'Yssembourg est revenu  Mayence, ramenant avec lui
nos liberts municipales.

ANNETTE.

Ds que cet heureux vnement me fut connu, je m'empressai de quitter
Wiesbade, pour venir exposer  notre prince bien-aim la situation
lamentable du crateur de l'imprimerie, de Gutenberg, qu'il a toujours
affectionn. En partant, je confiai mon mari aux soins dvous de soeur
Martha, qui se chargea de le gurir et de le ramener  Mayence.

HBLE.

De le gurir!

ANNETTE.

Oui, le malheur, les perscutions rptes, le dsespoir d'avoir tout
perdu dans l'incendie de son imprimerie, avaient un moment altr sa
raison; mais les soins attentifs de Martha l'ont bientt rendu 
lui-mme. Le prince a cout avec le plus vif intrt le rcit de ses
infortunes, et il a pris ses dispositions pour rendre toute justice 
Gutenberg, ds son retour. Je me rends  son palais; viens avec moi, je
te dirai en chemin mes projets et mes esprances.

                               _Elles sortent par le fond gauche._

NOTES:

[A] Annette, Hble.


SCNE II

GUTENBERG, _avec une barbe blanche_, MARTHA, FRILO, _ayant chacun sur
l'paule le bras de Gutenberg_[A].

MARTHA.

Dieu soit lou! nous voici enfin au terme du voyage! Nous avons t
assez heureux pour rendre  la sant,  la raison, le pauvre Gutenberg.
Frilo, je te le confie, et je rentre au couvent.

                                  _Elle sort par la gauche._

FRILO. _Il conduit Gutenberg prs du banc de pierre  droite, et le
fait asseoir sur le banc._

Marcher un jour, marcher le lendemain, marcher encore, quel mtier pour
des jambes qui n'ont plus vingt ans! Et dire que nous revenons aussi
pauvres que nous sommes partis!... et de plus, trs fatigus!... Enfin,
voil la maison du _Taureau-Noir_, et, j'espre bien, cette fois, que
nous allons nous y arrter pour le reste de nos jours!

                       _Il entre dans la maison du Taureau-Noir_.

GUTENBERG, _seul_. _Il se lve et parat rencontrer peu  peu les
lieux._

Je te salue,  maison paternelle!... Plus de vingt ans se sont couls,
depuis le jour o, pour la premire fois, je dis adieu  tes vieux
murs!... Pages envoles, de ma vie, que j'aime  vous relire en face de
ces lieux paisibles o s'coula mon enfance! Je sens renatre ici tous
les souvenirs du pass, et, comme en un miroir fidle, mon existence
entire se reflte  mes regards!... Mon dpart de Mayence au milieu des
colres du peuple; mon sjour dans l'atelier de Laurent Coster, 
Harlem; mes veilles, mes longues tudes, et l'amour ingnu de Martha,
reviennent  ma pense. Mais je vois aussi s'vanouir, l'un aprs
l'autre, tous mes rves de bonheur! Mon cher Dritzen frapp de mort 
mes cts, et le tratre Fust, s'emparant de mon secret. Scheffer, tu 
son tour, et mes ateliers consums par les flammes; enfin, ma vie
errante  travers l'Allemagne, et cette longue priode, o, nouveau
Blisaire, j'implorais la piti et l'aumne des passants!... Avec quelle
motion je revois les lieux o s'coula ma jeunesse. Le nid de cigognes
que j'ai laiss au moment de mon dpart, est encore suspendu  la
corniche de cette tour. Les petits, devenus grands, sont partis; mais
plus heureux que moi, ils sont plusieurs fois revenus, battant des
ailes, pour nourrir des gnrations nouvelles. Jeunesse, illusions,
amour et gloire, j'ai tout laiss sur la route pineuse de la vie...
Ainsi, la souffrance et le malheur sont, ici-bas, la rcompense de ceux
qui se dvouent au progrs de l'humanit! Pendant que l'Europe entire
s'enrichit de ma dcouverte, je rentre bris, sans ressources et sans
espoir, dans ma ville natale.

NOTES:

[A] Frilo, Gutenberg, Martha.


SCNE III

GUTENBERG, ANNETTE, FRILO, HBLE, _Annette et Hble entrent par le
fond gauche_.

ANNETTE, _courant  Gutenberg_.

Je viens d'apprendre ton arrive, et je ne me sens pas de joie.

                                  _Elle l'embrasse[A]._

HBLE.

Mon bon frre! que je te presse  mon tour dans mes bras!

                                  _Elle l'embrasse._

GUTENBERG.

Chre soeur jamais plus lamentable voyage, ni plus triste retour!

ANNETTE.

Oui, Frilo, m'a racont vos dernires tapes. La misre, la tristesse,
les privations, ont t vos compagnons de route, depuis Wiesbade
jusqu'ici. Ton me est abattue, ton corps est fatigu, ton visage est
vieilli, et tes habits sont uss; aucun cortge ne fte ton retour, ton
escarcelle est vide, et ta tte est blanchie par le travail et le
malheur. Mais tu as su rester digne, indpendant, loyal et sincre. Qui
donc pourrait se dire aussi riche que toi? Cependant, ne perds pas
courage; car si j'en crois mes pressentiments, l'heure qui t'apportera
la fortune, la gloire et le repos, n'est pas loigne.

GUTENBERG.

Ah! ma pauvre Annette! Tu as conserv toutes les illusions de la
jeunesse. Mais moi, j'ai tant souffert que j'ai perdu jusqu'
l'esprance. Si tes beaux rves se ralisaient jamais, je ne serais plus
sur la terre, pour en jouir.

ANNETTE.

Et la devise de ta famille: _Rien ne me rsiste!_ l'as-tu donc oublie?
Cette devise est aussi celle de l'art que tu as fond. C'est la devise
de la vrit, de l'intelligence et du courage... elle ne peut mentir!...
Apprends donc que si je t'ai quitt si brusquement  Wiesbade, c'est que
je venais de recevoir la nouvelle du retour de notre souverain, Diether
d'Yssembourg, dans sa bonne ville de Mayence, et que j'avais hte de
rappeler au prince tes titres  sa reconnaissance.

GUTENBERG, _avec doute_.

Mais que peux-tu avoir obtenu?

NOTES:

[A] Hble, Gutenberg, Annette.


SCNE IV

Les Mmes, Frilo, _arrivant en courant, par le fond, gauche_.

FRILO[A].

Mon matre! mon cher matre! Je ne sais comment on a appris votre
retour; mais vos anciens ouvriers, les bourgeois, les seigneurs, tout
Mayence enfin, s'apprte  venir vous souhaiter la bienvenue[B]. Les
visages ont tous un air de fte qui vous rjouit le coeur. Cela m'a fait
pleurer. Je croyais qu'il n'y avait que le chagrin qui ft couler des
larmes. Il parat que le bonheur produit le mme effet. Enfin, je pleure
et ris tout  la fois.

_Il remonte au fond gauche._

ANNETTE, _pressant les mains de Gutenberg_.

Ce jour mmorable effacera tous les tristes souvenirs du pass!

FRILO.

Voil le peuple, avec ses habits de fte; voil le Prince lecteur, avec
sa belle cape; voil le docteur Conrad Hummer, Syndic de Mayence, avec
sa longue robe. Ah! doux Jsus, les larmes n'empchent d'y voir clair!
C'est bte de pleurer comme a, quand on est si content!

NOTES:

[A] Frilo, Annette, Gutenberg, Hble.

[B] Frilo, Gutenberg, Hble, Annette.


SCNE V

Les Mmes, DIETHER D'YSSEMBOURG, CONRAD HUMMER, Ouvriers Imprimeurs,
Peuple.

    _Entre gnrale par le fond gauche: Diether, Conrad, Soldats,
    restant au fond._

PEUPLE _et_ OUVRIERS.

Vive Gutenberg! vive Gutenberg!

DIETHER D'YSSEMBOURG, _tenant un parchemin_[A].

Gutenberg, ta digne et vaillante pouse m'a racont les malheurs qui
t'ont si longtemps poursuivi, et l'tat de dtresse o t'a rduit la
prise et l'incendie de notre bonne ville. Je sais que, depuis plusieurs
annes, le crateur de l'imprimerie, vit, errant et malheureux  travers
l'Allemagne. Rtabli, comme par miracle,  la tte de notre cit, je
veux rendre justice au mrite de tous, et j'ai  coeur de reconnatre
les services que le plus illustre des enfants de Mayence a rendus  sa
patrie et  l'humanit... Gutenberg, malgr les tentatives que Fust et
Scheffer ont faites pour s'approprier ta dcouverte, je tiens  te
proclamer devant tous l'inventeur de l'imprimerie, et je t'assure, par
ce dcret, une pension pour le reste de tes jours.

                            _Il donne le parchemin  Gutenberg._

GUTENBERG.

Ah! monseigneur!

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je te nomme, en mme temps, premier gentilhomme de mon palais. (_Il
prend un collier des mains de Conrad, et le passe au cou de Gutenberg,
qui a mis genou en terre._) Je ne connais personne qui soit plus digne
que toi de porter ces insignes, destins  signaler, parmi mes
gentilshommes, celui que j'honore le plus.

GUTENBERG, _se relevant_.

N'est-ce point un rve? Que de bienfaits, monseigneur!... (_Tendant la
main  Annette._) Je vois que tu as plaid ma cause avec loquence!

ANNETTE.

Je n'ai fait que demander justice pour toi!

NOTES:

[A] Frilo, Conrad, Diether, Gutenberg, Annette, Hble.


SCNE VI

Les Mmes, MARTHA, _entrant par la gauche, deuxime plan_.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Quelle est cette religieuse?... Son visage inspire la sympathie... (_
Martha._) Qui tes-vous?

MARTHA.

Martha, soeur de Sainte-Claire, fille de Laurent Coster, l'imagier de
Harlem!

GUTENBERG.

Je vous remercie, Martha, d'tre venue joindre  mon triomphe le
souvenir de mon vieux matre. (_En se dcouvrant._) Rendons tous ici
hommage  la mmoire de Laurent Coster. Aucun de nous ne doit oublier
que l'imprimerie a eu pour berceau l'humble imagerie de Harlem.

MARTHA.

Je suis heureuse de cet hommage rendu  la mmoire de mon pre; mais ce
n'est pas pour cela que je me prsente  notre souverain. Je suis soeur
du couvent de Sainte-Claire, mais je n'ai pas encore prononc mes voeux:
je suis toujours simple novice. C'est pour cela que j'ai pu tre envoye
en mission en divers pays, tantt  Paris, pour soigner les pestifrs,
tantt  Mayence, ou dans le duch de Nassau, pour y panser les blesss
et prodiguer les secours de la religion aux victimes de la guerre. Mais
aujourd'hui, ma mission est termine. Gutenberg est maintenant heureux
et honor dans sa patrie. Les portes du clotre peuvent donc se fermer
sur moi. Je peux dire au monde et  ceux que j'ai aims un ternel
adieu. Et je viens vous dire,  vous, prince de l'glise:
Daignerez-vous placer, de vos propres mains, sur mon front, le voile
sacr?

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Oui, Martha Coster, c'est avec bonheur que je prsiderai la crmonie de
votre prise de voile!

                                _Martha baise la main du prince._

GUTENBERG, _avec douleur_.

Hlas! ma chre Martha! Adieu! pour toujours!

    _Martha lui donne la main, s'incline devant le prince, et sort, par
    la gauche._

DIETHER D'YSSEMBOURG, _mettant la main sur l'paule de Gutenberg_.

Et maintenant, messire Gutenberg,  mon palais! Je veux qu'aujourd'hui
mme, vous y preniez le rang de mon premier gentilhomme!

LE PEUPLE _et_ LES OUVRIERS.

Vive Gutenberg!

GUTENBERG.

Non, mes amis, vive l'imprimerie, l'imprimerie mre du progrs, mre de
la science et de la libert!

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Gutenberg, by Louis Figuier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUTENBERG ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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