Project Gutenberg's Propos de ville et propos de thtre, by Henry Murger

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Title: Propos de ville et propos de thtre

Author: Henry Murger

Release Date: June 29, 2007 [EBook #21966]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THTRE

PAR

HENRY MURGER

NOUVELLE DITION CONSIDRABLEMENT AUGMENTE

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

3, RUE AUBER, 3

1888

Droits de reproduction et de traduction rservs




TABLE


  PROPOS DE VILLE ET DE THTRE
   Un rveillon  la Maison-d'Or
   Les intrigues et les intrigants.--Moulage sur nature au bal de l'Opra
   Fantaisies  propos de l'hiver
   Les soupers de bal
  SILHOUETTES LITTRAIRES
   Le Monsieur qui s'occupe de littrature
   Le Charanon
   Le Rdacteur pour tout faire
   Le Caudataire
   Les Jrmies
   Un succs de premire
  NOTES DE VOYAGE
  CAUSERIES DRAMATIQUES.--Mlle Rachel
   mile Augier
   L'esprit du jour




PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THTRE


Mademoiselle X... jouit d'une certaine rputation parmi _ces messieurs_
qui, en parlant de _ces dames_ disent _ces cratures_. Ladite demoiselle
est particulirement note sur le Stud-Book des maquignons de Cythre, 
cause de sa chevelure qui fait songer au manteau royal de la marchesa de
Barcelone.--Mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que cette riche
toison est le rsultat d'un libre change contract entre elle et une de
ses amies, qui s'est condamne  la Titus,  la condition que
mademoiselle X... lui abandonnerait ses robes taches, ses chapeaux
bossus, ses vieux souliers et ses vieux Arthurs.

Dernirement l'amie vint voir Mademoiselle X..., et la supplia de lui
abandonner les restes d'un petit jeune homme que celle-ci tait en train
de mettre en partance pour Clichy.

--Comme tu y vas, rpondit mademoiselle X..., le petit Octave vient
d'hriter d'un oncle qu'il mange avec moi.--Nous venons  peine de nous
mettre  table.--Attends au moins que nous soyons au fromage.

  * * * * *

Un tranger venu  Paris depuis peu de temps, et ne connaissant pas
encore la topographie de la capitale, avait  visiter un de ses parents
dtenu pour dettes. Il s'informait, auprs d'un de ses amis, du plus
court chemin qu'il fallait prendre pour aller  Clichy.

--Prenez par mademoiselle M..., lui rpondit-on.

  * * * * *

--Quelle est donc, je vous prie, cette dame--qui vient d'entrer dans
l'avant-scne?

--C'est mademoiselle M...

--Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de ***?

--La mme.

--Et quel est ce jeune homme ple qui l'accompagne?

--C'est son cure-dents.

  * * * * *

Aux gens qui lui plaisent, mademoiselle A... accorde volontiers, par
amour de l'art, ce que tant d'autres, qui ne la valent pas, n'accordent
que par amour de l'or. Seulement, pour ne pas se tromper, elle a soin
d'enregistrer sur le carnet de ses fantaisies ceux qui en doivent tre
les favoriss.--Mais pour ne point confondre ses poursuivants ou les
compromettre, elle les appelle par le nom du jour qui leur est rserv.

Dernirement, dans un souper o elle avait t fort entoure, et durant
lequel elle avait un peu perdu la tte, elle se brouilla dans la date
des rendez-vous qu'elle accordait et dans les noms des jours de la
semaine distribus aux cavaliers qui avaient obtenu ses promesses.

Il arriva que, faute d'avoir bien tenu ses livres, elle reut, dans la
journe du dimanche, la visite de quatre messieurs, qui lui firent
remettre leur carte, o leur nom rel avait t remplac par celui du
quatrime jour de la semaine.

Mademoiselle A..., qui rit encore de l'aventure, appelle cette journe
le dimanche des quatre jeudis.

  * * * * *

Avant d'avoir maison  la ville et  la campagne, avant de manger des
potages  la pure de perles, mademoiselle A. S... ne savait jamais le
matin son adresse du soir; elle mangeait des pommes et marchait  pied
sur les trottoirs. Un grand seigneur qui avait du temps et de l'argent 
perdre dit: _Fiat lux_!  cette obscurit, et mademoiselle A. S...
augmenta d'une nouvelle toile la constellation des beauts  la mode.
Au contraire de ses camarades, elle ne renie pas son origine, et chaque
fois qu'elle reoit la visite du grand seigneur en question, aux menus
cadeaux qu'il envoie pour servir d'avant-garde  sa personne, elle lui
fait ajouter une pice de cent sous qu'elle dpose dans une tirelire.

--Vous qui nagez dans l'or,  quoi bon ce centime additionnel? lui
demandait-on.

--a me rappelle... rpondit mademoiselle A. S... avec mlancolie.

  * * * * *

L'inconvenance et l'incivilit sont, avec les portraits non
ressemblants, la spcialit du peintre B... Dans un caf o il va tous
les soirs, B... venait de scandaliser la runion, qui n'a cependant pas
la rputation d'tre bgueule.--Au lieu de s'excuser, il s'emportait au
contraire avec vivacit  propos des reproches qu'il venait de
s'attirer.

--Mais, sacrebleu! s'criait-il, vous dites que je ne sais pas vivre, je
suis cependant reu dans tous les salons.

--De cent couverts... rpondit un de ses amis.

  * * * * *

M. X... fut appel dernirement par le directeur d'une revue dont le
style est aussi gris que la couverture. On dsirait avoir un roman du
spirituel conteur. Les conditions faites, l'ouvrage est promis.

--Laissez votre adresse, on vous servira la revue, dit le directeur 
l'crivain.

--Volontiers, rpliqua celui-ci, mais alors vous m'en payerez
l'abonnement en sus.

  * * * * *

Un provincial gras, gros et grossier, vritable muid de sottise et
d'cus, entourait de ses hommages une jeune actrice qui est venue au
monde avec la prudence du serpent. Aussi crut-elle devoir prendre des
renseignements sur son galant dpartemental, et s'adressa  une amie.

--Tu peux y aller, rpondit celle-ci, M*** est un homme qui a du foin
dans son assiette.

  * * * * *

M. R... habitu des Varits, prenait des renseignements sur une
demoiselle qui a dbut depuis peu dans les avant-scnes des thtres,
les jours de premire reprsentation.

--J'en suis trs-pris, disait M. R...  son voisin de stalle.
Pensez-vous qu'elle soit inflammable?

--Je ne la crois pas assure contre ce genre d'incendie, rpondit le
voisin. Du moins, elle ne porte pas la plaque.

  * * * * *

M. D... est un homme du monde qui s'est fait homme de lettres amateur,
et se livre particulirement au pastiche. Il fait du Balzac, comme M.
Ponsard fait du Corneille;--il fait du Musset, comme M. du Terrail fait
du Souli:--il fait du Sand, comme M. Lucas faisait autrefois du
Calderon. Chaque fois qu'il a termin une composition, il va la
soumettre  un journaliste de ses amis pour prendre son avis.

Dimanche dernier, il lui apportait un manuscrit  lire.

--Encore un pastiche! dit le journaliste.

--Oui,--une imitation de _Jrme Paturot_.

--Oh! c'est trop fort!--interrompit le journaliste,--quand on fait de la
fausse monnaie, on ne perd pas son temps  imiter des gros sous.

  * * * * *

Dans un petit thtre du boulevard, il existe un artiste dont l'avarice
est arrive  un tel point qu'il ferait  coup sr interdire Harpagon
comme prodigue, s'il tait son pre. C'est lui qui, pour s'pargner la
dpense du rouge de thtre, a invent de se serrer le cou outre mesure,
pour se faire monter le sang  la tte. Quant au blanc, il prend celui
du billard, ou gratte les murs de sa loge. C'est encore lui qui, charg
de jouer le rle d'un prince gnreux, et ayant  dire  un personnage:
_Je t'accorde cent louis sur ma cassette_, ajoutait tout haut: Tu
m'en feras un reu.

Lisant un jour, dans une gazette du thtre, que le public de la ville
de *** avait l'habitude de jeter des gros sous aux acteurs trouvs
mauvais, c'est lui qui crivait au directeur du thtre de cette ville,
pour lui offrir d'aller y donner des reprsentations.

Qui dit avare, dit presque toujours usurier. Aussi le cabot en question
l'est, et de faon  en remontrer  tout Isral.--Un soir, pendant un
entr'acte, un de ses camarades entre dans sa loge  moiti habill.

--On va commencer, lui dit-il, ma blanchisseuse ne vient pas; veux-tu me
prter un faux-col?

--Je veux bien, dit l'avare;--mais, aprs la pice,--tu me rendras une
chemise.

  * * * * *

Madame de G... est lie depuis longtemps avec un homme de lettres
chauve,--de succs surtout. Mais, depuis quelque temps, la discorde est
dans le mnage.--Un divorce est  l'horizon.

Une amie de madame de G... lui demandait des nouvelles de ses amours
avec l'crivain.

--Ah! ma chre, rpliqua celle-ci, cela ne tient plus qu' son cheveu!

  * * * * *

L. L... a invent un moyen infaillible pour tre servi promptement et
tre bien servi, dans les restaurants, les jours o il y a encombrement
et o les garons, ne pouvant servir tout le monde  la fois, prennent
le parti de ne servir personne.

Un dimanche, il tait entr avec trois confrres dans un restaurant de
la place de la Bourse.--Aprs vingt minutes d'attente, on n'avait pas
mme pu obtenir les couverts. Allons-nous-en! s'crient les invits de
L. L.... Celui-ci apaise par un geste son trio d'affams.--Attendez
seulement que j'obtienne un potage,--vous verrez.--Au mme instant,
passait un garon portant une soupire o fumait une _bisque_
apptissante. L. L... s'en empare,  l'aide d'une persuasion mtine de
menaces, et sert ses convives  la ronde.--Ce devoir d'amphitryon
rempli,--il choisit sur sa tte un long fil, noir encore... et, aprs
l'avoir dextrement arrach, le roule en gracieuse arabesque sur le bord
de son assiette.

Ses amis le considrent avec stupeur.

Tout  coup.... L. L... pousse un juron formidable, suivi d'un appel
olympien, dont le retentissement sonore se prolonge de salle en salle,
pntre dans les cabinets particuliers, et arrache la dame de comptoir
aux mystrieuses combinaisons d'addition par erreur.

Un garon se prsente, et reste mdus par le regard de L. L..., qui lui
montre son assiette _orne_ du cheveu accusateur.

--Pas d'ordre dans le service!... et des cheveux dans la soupe!--Voil
comme on perd une bonne maison!--Partons, Messieurs! continue L. L... en
se levant et en invitant ses compagnons  l'imiter.

Le patron, apprenant ce qui se passait,--accourut, ple comme son gilet
blanc,--suppliant L. L... de mettre une sourdine  ses reproches, en lui
jurant,--sur son argenterie,--qu' l'avenir il n'aurait plus dans son
tablissements que des cuisiniers et des garons chauves, ce qui serait
un gage de scurit pour la calvitie des potages.

L. L... consentit  jeter le _voile de l'oubli_ sur cet incident. Cinq
minutes aprs tout le personnel de l'tablissement tait mis aux ordres
de sa table, et quand on apporta l'addition, L. L... constata une
erreur de 60 fr. au prjudice du comptoir.--Le retour de l'Inde ne lui
tait compt que quinze sous: il fit l'observation  la prpose aux
mathmatiques; cette dame lui rpondit qu'elle ne pouvait prendre sur
elle de changer les prix de la maison.

  * * * * *

Un crivain, jadis chef d'une cole de philosophie, avait port au
directeur d'un grand journal un article intitul _Dieu_. Au bout de
trois mois, pensant que son article avait t mis dans la bote aux
oublis, le philosophe se rend au journal pour en prendre des nouvelles.

--Que diable voulez-vous que j'imprime un article qui a un tel titre?
rpondit le directeur.--Cela manque d'actualit.

  * * * * *

A... venait de se battre en duel pour la troisime fois depuis trois
mois. Plus brave qu'heureux dans ces sortes de parties, il est toujours
bless--lgrement.--Un de ses amis vint lui rendre visite.

--On m'a racont que tu avais donn un soufflet  X..., est-ce vrai?

--Parfaitement, rpondit A..., et, montrant sa blessure nouvelle, il
ajoute:

--Voil son reu.

Deux mois aprs, A... a une nouvelle affaire,--c'est lui qui est
l'offens; il demande des excuses,--on lui en accorde trois pouces.

Le soir, on racontait l'affaire devant D....--Encore touch, dit-il!
Dcidment, il veut faire collection.

  * * * * *

Tout le monde a connu P..., un charmant garon qui fut autrefois employ
 la _Patrie_ comme rdacteur des faits divers. Dans ces modestes
fonctions, P... apportait un soin, une exactitude, une fidlit de
renseignements et une recherche de style qui l'avaient fait surnommer le
Tallemant des Raux de la rue.--Courant ds le matin les quartiers de la
ville, il relevait l'phmride quotidienne d'un arrondissement avec la
rapidit et la sret de flair de ces bons chiens anglais qui battent
en un quart d'heure une plaine de cent arpents sans laisser chapper
une seule pice de gibier.--Il excellait surtout dans les _petits
enfants crass_, et ne connut pas de rival dans les _homicides par
imprudence_. C'est lui qui est l'auteur de la clbre phrase: Les
secours les plus empresss n'ont pu le rappeler  la vie, applique 
un suicide de trois jours, et  propos de laquelle les hritiers de
Lapalisse voulaient lui intenter un procs.

  * * * * *

Il tait fort dangereux de rencontrer P... les jours o il revenait 
son journal le carnet vide de faits divers, car il ne reculait devant
rien pour se sauver de la bredouille, et vous et cherch lui-mme
dispute, avec complication de voies de fait,--pour rapporter au
moins--_une rixe et querelle_.

Un jour que sa battue n'avait pas t heureuse, P... traversait
mlancoliquement le Pont-Neuf,  l'heure o le passage des nombreuses
diligences lui offrait la chance d'un cras.--_Malheureusement_, le
passage s'effectua sans accident. P... allait quitter son afft quand
il aperut un vieux chapeau dpos sur un des bancs circulaires qu'une
dilit prvoyante a fait disposer pour la commodit des oasyts
nocturnes. P... s'empare du chapeau, le jette dans la rivire sans tre
aperu, et se met  pousser des cris qui, en un clin d'oeil, attirent un
groupe de curieux vers les parapets. Le groupe devient foule, et P...
s'en loigne quand elle est devenue multitude et qu'il a vu dix
bateliers courir au sauvetage du chapeau.--Le soir, la _Patrie_
enregistrait--un nouveau suicide,--qui est rest comme un des bons
morceaux de son rdacteur.

  * * * * *

Un matin, un de ses amis qui se rendait  son bureau, rencontre P...
plant tout droit devant un btiment en construction dont les chafauds
taient remplis de maons, que P... avait surnomms,  cause de leur
agilit, les _cureuils limousins_. L'ami, press, change un bonjour et
continue sa route. Le soir, en revenant de son ministre, huit heures
aprs sa premire rencontre, il retrouve P... au mme endroit, ptrifi
dans l'attitude patiente du hron qui guette sa proie.

--Encore ici!--demande-t-il tonn.--Que diable y fais-tu depuis ce
matin?

P... lve sa main en l'air, et, dsignant un limousin juch
prilleusement au sommet d'une perche d'un quilibre douteux:

--J'attends qu'il tombe, rpondit-il.

  * * * * *

M... habite ordinairement la campagne. Chasseur comme d'Houdetot et
Blaze, qui resteront les classiques de la chasse au chien d'arrt, il
vit au milieu d'une petite meute qui ferait l'orgueil d'un chenil
princier. Svre, mais juste  l'gard de ses lves, qu'il admet 
l'honneur de l'intimit domestique, M... s'est efforc de leur inculquer
les maximes les plus lmentaires de l'art de se bien conduire en
socit.  cet effet, il leur a achet un traducteur de la _Civilit
purile et honnte_, dont les triples lanires et la mche aigu mettent
la correction  ct de la leon, quand celle-ci n'a pas t bien
comprise. Un des chapitres auxquelles l'intelligence et la nature
canine se montrent plus volontiers rtives, est celui qui concerne
l'observation de certaines convenances qu'on pourrait appeler
digestives. Quelquefois la meute de M..., plantureusement nourrie,
exprime sa satisfaction par des interjections qui sont parfaitement
accueillies, chez ses convives, par un amphitryon arabe, mais qui
blessent nos moeurs. Quand l'un des chiens de M... s'oublie en sa
prsence, le matre, ne pouvant deviner quel est celui qui a la
digestion incivile, administre une vole d'nergiques reprsentations 
toute la meute, qui s'chappe alors par toutes les issues. Les animaux
savent tellement ce qui les menace en pareil cas, qu'entre eux-mmes, au
moindre bruit, ils se dispersent en hurlant. Dernirement, M...
attendait un de ses amis pour chasser. L'ami vint au rendez-vous.--On
djene copieusement; M... laisse un moment, au dessert, son ami seul
avec les chiens qui lchaient les plats.--L'ami, qui avait des raisons
pour dsirer une seconde de solitude, en profite... et mme en abuse....
Aussitt toute la meute est sur pied, et se sauve par les fentres,
l'oreille basse et la queue entre les jambes.

Cinq minutes aprs, M... rentrait dans la salle avec sa femme, et
trouvant son ami tout seul au coin de la chemine:

--O sont donc les chiens? demande-t-il.

--Je ne sais pas ce qui leur a pris, rpondit l'ami, qui saluait la dame
de la maison.--Et il raconte navement leur fuite prcipite--dont il ne
comprend pas le motif.

Madame sourit dans son mouchoir,--tandis que son mari s'approche de son
hte trs-intrigu, et lui dit tout bas  l'oreille deux mots qui lui
mettent un pied de rouge sur la figure.

--Mais non, je t'assure, balbutie-t-il, en souhaitant de voir une trappe
s'entr'ouvrir sous ses pieds.

--Bah! fit M... en riant, ne te dsole pas; avant la chasse, a porte
bonheur.

  * * * * *

Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le
dictionnaire d'injures puis, les adversaires, excits par la galerie,
allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant  l'autre son poing
formidable, lui dit:

--Vois-tu a? a tue les boeufs.

--Vois-tu celui-l? dit l'autre, faisant le mme mouvement offensif, a
tue les bouchers.

  * * * * *

M. L... arrive de Londres. Une dame qui ne connat pas l'Angleterre, lui
demandait des renseignements sur ce pays.

--Comme ville, voici ce qu'est Londres: une gigantesque chemine; quand
on se promne dans les rues et qu'on se frotte le long des murs, on les
ramone. Comme moeurs, la premire personne que j'ai rencontre  Londres
tait un pauvre honteux qui n'osait pas demander l'aumne, parce qu'il
n'avait pas de gants.

  * * * * *

M. R..., riche propritaire aux colonies, venu  Paris pour y passer
quelque temps, dnait aux Provenaux en compagnie d'artistes de tous les
arts. Parmi les convis se trouvait mademoiselle E..., de l'Opra, dont
les navets font les dlices du foyer de la danse. Entre autres choses,
on parlait de l'esclavage des ngres, et M. R... tait appel  donner
son avis sur cette importante question.

--Les philanthropes trouvent excellentes des choses que nous, colons, ne
pouvons trouver telles, disait-il. Si moi, par exemple, j'affranchissais
mes ngres, je pourrais me considrer comme ruin, et je n'ai pourtant
que deux cent esclaves.

--Comment, ruin! interrompit mademoiselle E... avec conviction; mais
pour quarante francs vous auriez deux cents timbres.

  * * * * *

La mme demoiselle fit un jour une chute pendant la rptition d'un
ballet. Le chorgraphe P... se montrait assez inquiet.

--Je crains, disait-il au mdecin, que mademoiselle ne se soit lux la
rotule.

--Monsieur P..., s'cria mademoiselle E..., dont le visage devint aussi
rouge que les mains de madame Pl... la mre, si vous me dites encore
des choses indcentes, je me plaindrai au directeur.

  * * * * *

Hyacinthe posait pour sa charge chez Nadar, et il avait dj donn deux
sances sans que la besogne ft acheve. En excuse  la longueur du
temps, l'artiste allguait plaisamment la longueur du nez de son modle.

--a ne vous ennuie donc pas de poser? demandait un visiteur au joyeux
comique.

--Ce n'est pas que cela m'ennuie, rpondit-il; mais si j'avais 800,000
fr. de rente, je ne les dpenserais pas uniquement  ce plaisir-l.

  * * * * *

Deux vaudevillistes qui sont parrains d'ouvrages charmants cent fois
applaudis, E. L... et M. M..., se promenaient sur le boulevard, le soir
d'une premire reprsentation qui leur inspirait des inquitudes que le
public ne devait pas raliser. Tout  coup, M. M... quitte le bras de
son collaborateur et se dispose  entrer dans une boutique.

--O vas-tu? demande L...

--J'entre l pour acheter un parapluie, dit M. M...; attends-moi.

--Pendant que tu y seras, ajoute L..., achte aussi un parachute.

  * * * * *

*** est un de ces hommes de lettres qui tiennent dans la littrature le
mme rang que l'ablette dans l'ichthyologie. Comme romancier, il a eu
six colonnes de feuilleton et dix bouts d'articles imprims dans les
journaux, les jours o l'on manquait de faits divers. Comme auteur
dramatique, il a fait reprsenter des fractions d' peu prs de
vaudevilles dans des simulacres de thtres. Aussi, quand le marchand de
billets refuse de lui avancer mille cus sur le quart d'une pice en un
acte qui, depuis huit ans, doit passer lundi prochain, il se fche tout
rouge et le menace de lui retirer sa griffe. Lorsqu'il se trouve dans un
thtre, et qu'il y a des dames auprs de lui, si l'ouvreuse vient lui
proposer un journal, il rpond tout haut: Je n'en ai pas besoin; c'est
moi qui le fais. Dans les foyers, les jours de premire reprsentation,
il marche  ct des critiques clbres qui ne le connaissent pas, et
remue les lvres pour faire croire au public qu'il est en conversation
rgle avec eux. Si, dans la rue, il rencontre une actrice, il la tutoie
d'un salut familier que l'actrice lui rend, si elle n'est pas presse.

Nanmoins,  force d'agiter partout sa nullit sonore, *** est connu de
beaucoup de monde, et, dans sa famille, il a fait croire que c'tait lui
qui crivait des pices de thtre sous le pseudonyme de Scribe. 
dfaut d'autre, il a du moins l'esprit de se trouver l o on a besoin
de lui... pour quelque service qui ne demande pas une autre activit que
celle des jambes.

--Mais ce petit *** fait son chemin, disait-on  un personnage important
dans les jambes duquel *** est toujours fourr.

--Oui, rpondit le protecteur, je vois cela  mes souliers.

  * * * * *

Entre autres cadeaux du dernier jours de l'an, mademoiselle M..., qui a
ruin tant de jeunes gens de famille, a reu un magnifique bracelet en
or massif formant une chane et se fermant par un cadenas galement en
or, sur lequel tait grave cette inscription:

 mademoiselle M..., les gardes du commerce reconnaissants.

  * * * * *

Dans une conversation d'aprs boire,  ce moment du souper o la
mdisance devient le meilleur _pousse-caf_,--quatre messieurs,
jouissant d'une grande rputation d'entraneurs--sur les deux _turfs_ du
Champ-de-Mars et de la galanterie,--causaient tour  tour curies et
boudoirs.--En vidant sur la table les indiscrtions de leur double
_stud-book_, ils laissaient tomber le nom d'une beaut qui avait obtenu
le triomphe de la lithographie.

--Parbleu! demanda tout  coup l'un des convives au comte de B...,
comment se fait-il que vous, dont le caprice jette toutes les semaines
une douzaine de mouchoirs aux sultanes d'outre-rampe, vous ne puissiez
pas nous dire si la descente de lit de mademoiselle M... est une peau de
lion ou une peau de tigre?

--Vous savez bien, dit l'un des convives, que le comte est un original
qui ne veut jamais faire comme tout le monde.

  * * * * *

M. Michel Carr et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succs le
rajeunissement de ce vieil Eson dramatique qu'on appelle un pome
d'opra-comique. Grce  eux, les musiciens en rputation commencent 
croire que la posie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les
marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit; et tous les
compositeurs jeunes vont demander des libretti aux jeunes crivains,
comme les lgants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette
spcialit dramatique  laquelle ils semblent s'attacher exclusivement,
il est rsult pour les deux amis et collaborateurs, une singulire
habitude.  force d'crire des rcitatifs, des duos et des quatuors,
cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus
qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie  courir aprs M.
Carr qui passe sa vie  l'attendre, s'informe  propos de lui chez son
portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime:

/*[4]
    Mon ami Michel Carr
    Est-il dehors ou rentr?
    Vous, que le propritaire
    De ce logis fait cerbre,
    Dites-lui bien de ma part,
    Qu' l'estaminet des Var-
    rites--je vais l'attendre,
    Afin de bien nous entendre,
    Sur un opra nouveau, (_bis_)
    Musique de Duprato. (_ter_)
*/

Quant  Michel Carr, voici ordinairement en quels termes il demande un
cigare:

/*[4]
    Au prix d'un triple dcime,
    Et pour chasser l'ennui noir
    Dont mon esprit est victime,
    De vos mains je veux avoir
    Un rgalia dont l'arome
    Flatte mon nerf olfactif,
    Et me fasse trouver l'homme
    Un peu plus rcratif.
*/

Le garon, interrog ainsi,--hsite quelques secondes,--puis, ayant
compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.

  * * * * *

Certaines matresses de maison ont adopt la coutume d'introduire dans
leurs soires des intermdes de philanthropie. Entre deux contredanses,
elles arrivent ngligemment auprs des cavaliers, et, avec toutes les
sductions familires aux sirnes de la bienfaisance, leur bourrent les
poches de billets de loterie.--L'intention est louable, sans doute, mais
quand le fait se reproduit trop souvent, cette tyrannique charit
avoisine l'indiscrtion.--C'est pour en avoir fait abus cet hiver, que
madame R. L... a vu son salon dpeupl de danseurs  ses derniers bals.
Mardi dernier, un critique, qui a chez cette dame ses entires
franchises de tout impt de ce genre, voulait y emmener un de ses amis.

--Ma foi, non, rpondit celui-ci, je ne vais pas dans une maison o l'on
sucre le caf avec des orphelins.

  * * * * *

Demi-artiste, demi-millionnaire, mais double fat et totalit d'imbcile,
un individu, qui n'a sur ses amis que la supriorit de pouvoir faire 
lui seul autant de sottises que tous ses amis runis, le jeune L...
couronne, dit-on, l'oeuvre de ses folies en conduisant sa matresse  la
mairie.

--Savez-vous, lui demandait-on  ce propos, ce que dit Montaigne des
gens qui pousent leurs matresses?

--Ma foi, non, rpondit l'autre, beaucoup plus fort sur le baccarat que
sur ses classiques.

--Le vieux Michel est un peu cru pour la chastet des oreilles modernes,
mais je vous traduirai son opinion en termes honntes: Ce sont des
gens, dit-il, qui crachent dans leur verre avant que de boire.

  * * * * *

La marquise de G..., reste veuve avec des biens considrables, se
plaignait d'avoir du chagrin  son oncle, le vieux et spirituel
chevalier de M...

--Quel chagrin pouvez-vous avoir? vous tes veuve, belle et riche, une
trinit de faveurs qui ferait la flicit de trois femmes.

--Ah! mon oncle, rpondit la marquise avec mlancolie, vous me parlez de
ma fortune, est-ce que cela fait le bonheur?

--Ma nice, rpliqua le chevalier, cet aphorisme ressemble au mal que
les gourmands disent des truffes devant les gens qui n'ont pas dn.

  * * * * *

Le coup de mademoiselle D... stationnait devant les _Villes de France_.
Le cocher, qui s'tait endormi sur son sige, ne s'apercevait pas des
efforts que faisait sa matresse pour ouvrir la portire. Passe un jeune
homme qui s'aperoit des embarras de la dame; il ouvre la portire et
offre la main  la jeune femme en lui disant:

Le commissionnaire se recommande aux bonts de madame.

Mademoiselle D..., avec un malin sourire, lui remet une pice de deux
sous.

Ce n'est sans doute qu'un -compte, insiste le cavalier,--j'aurai, si
vous le permettez, l'honneur d'aller rclamer le reste chez vous.

Mademoiselle D... regarda avec plus d'attention le Sigisb improvis qui
mettait gravement la pice de deux sous dans sa poche, et elle reconnut
un des fervents habitus de son thtre.

Aprs une courte hsitation,--elle offrit au jeune homme une place dans
sa voiture,--et elle l'emmena chez elle, o elle lui offrit de partager
son dner qui l'attendait.

Il y a eu du dessert.

  * * * * *

 l'un de ses duels, H...., rveill le matin par ses tmoins qui
venaient le prendre, ne se rappelait plus le motif de cette visite
matinale.

La pluie tombait  flots,--le vent faisait rage, et H... tait furieux.

--Comme c'est gai de se lever par ce temps-l, disait-il,--en se
retournant dans son lit.--Pas de feu dans la chemine, de l'eau
froide.--Le diable vous emporte!

Un tmoin dclare qu'il y a, honneur sauf de part et d'autre,
possibilit d'arranger l'affaire.

--Une querelle de table,--ajoute l'autre,--des btises.--Autorise-nous 
une rtractation amicale,--et tu pourras te recoucher.

--Voyons, expliquez-moi l'affaire, dit H...--en se levant nanmoins et
en procdant  sa toilette.--De quel vin buvait-on?--Si c'tait du
bordeaux, _je l'ai_ raisonnable.

--C'tait du bourgogne,--et tu l'as agaant.

--C'est vrai, fit H... en mettant ses bottes.--Ai-je bu beaucoup?

--Comme  un repas de noces.

--Diable! continua H... en mettant sa cravate,--j'ai d tre stupide.

--Compltement.

--Ainsi, ajouta H... en faisant avec soin sa raie devant la glace, je
suis convaincu que tous les torts sont de mon ct.

--Alors, laisse-nous arranger l'affaire, dirent les tmoins.

--Ah! maintenant que je suis habill, fit H... en mettant son chapeau,
allons-y.

  * * * * *

_Dialogue entre deux demi-boursiers._

--Oui, mon cher, je suis furieux contre V...

-- quel propos?

--C'tait aujourd'hui mon jour d'avoir le petit groom, et il l'a prt 
Stphanie qui a du monde  dner.--Je me vengerai.

--C'est a, dit l'ami, la premire fois que ce sera ton jour d'avoir
Stphanie, tu la lui prteras.

  * * * * *

Autant M. P. F, est myope,--autant M... est sourd, mais d'une surdit
tellement authentique, qu'elle ne lui permet pas mme d'entendre le bien
qu'on dit de lui, ou le mal qu'on dit de ses amis.--Dans un repas de
chasseurs, o il se trouvait,--l'amphitryon qui avait dj demand, en
lui criant dans l'oreille et en lui montrant son assiette et le plat
qu'il dcoupait, s'il devait lui en servir.--M... qui n'entendait pas,
continuait  causer avec son voisin. Son ami, impatient, prend un fusil
et le dcharge par la fentre de la salle  manger.

--Qu'y a-t-il? fit M... en se retournant.

--C'est moi, rpondit son ami, qui te demande si tu veux du pt de foie
gras.

  * * * * *

Une clbre crinoline, revenant de Mabille, rencontre une de ses amies.

--Eh bien! lui demande celle-ci, es-tu contente? tait-ce bien compos
ce soir?

--Ne m'en parle pas, ma chre,--une socit d'conomistes.

  * * * * *

J. T... ne vise pas au dandysme.--Non, ce n'est pas sa spcialit.
Malgr sa tenue nglige, il n'essaye pas moins de faire croire  tous
ses amis qu'il frquente la plus haute socit parisienne et qu'il y
est admis libre de toute tiquette...

Ces jours passs, un ami de T... le rencontre, comme celui-ci mirait
avec satisfaction, dans les glaces extrieures des boutiques, un costume
d't, tout battant neuf, et qui lui allait comme un gant,-- un
manchot.

--Comme te voil beau! dit l'ami. Et, flattant la manie de T..., il
ajoute:--Tu es all dans le monde?

--Mais oui, rpondit T..., je sors en ce moment de chez le prince...

--De chez le _prince Eugne_.

  * * * * *

Les domestiques qui sont au service des artistes ou des gens dont la
publicit s'occupe frquemment, se montrent tous fort enclins  se
mettre  la remorque de la rputation de leurs matres. Quelques-uns
sont mme parvenus  se crer une sorte de personnalit, entre autres la
servante-modle de M. Dumas fils, que les amis de celui-ci ont surnomme
_le verrou_. Plus d'une fois, les chroniqueurs ont vant les vertus
domestiques de Mlle Verrou, qui recueille trs-soigneusement tous les
articles o il est question d'elle, pour en faire une collection de
certificats. Les frquentes mentions dont elle a t l'objet ont veill
la jalousie de la _matresse Jacques_ de M. Dantan, une brave femme qui
est depuis longtemps au service du spirituel sculpteur.

--Comment! Monsieur, disait-elle  son matre, vous recevez chez vous
tous les journalistes de Paris, et vous n'tes pas honteux qu'aucun de
ces messieurs n'ait encore parl de moi! Il me semble que je vaux bien
Verrou, et ces messieurs, que vous recevez depuis si longtemps, me
devraient bien une politesse.

  * * * * *

Si les familiers de l'atelier Dantan se montrent un peu ngligents 
tresser des couronnes pour l'ambitieuse Victoire, ils n'oublient pas ses
bons services et son affabilit ordinaire lorsque vient le Jour de
l'An.--Au premier janvier dernier, M. douard Thierry, qui est un des
intimes de la maison, prenait Victoire  part pour lui faire son
compliment.--Mais Victoire n'est pas une femme de son temps: elle
ddaigne l'argent et prfre la gloire.

--Ah! Monsieur, dit-elle au critique, j'aurais mieux aim un article
dans le _Moniteur_.

--Mais, ma chre Victoire, vous savez bien que je ne m'occupe que des
livres dans mon feuilleton. Vous n'en faites pas.

--Comment! rpliqua Victoire, et mon livre de dpenses?

 cette collection de l'amour-propre de l'office ou de l'antichambre, il
faut ajouter la grande figure d'Adolphe,--le domestique de
Lafontaine.--Depuis le jour o on a racont une anecdote dans laquelle
son nom se trouvait ml  celui de son matre,--Adolphe a grandi de
vingt coudes dans sa propre estime;--ce ne sont plus des talons qu'il a
 ses chaussures, ce sont des pidestaux,--et il retire son chapeau
quand il passe sous l'arc de l'toile... Quelques jours aprs la
publication de cette anecdote, Adolphe, initi subitement aux lois du
bien-vivre, prenait un coup et venait, vtu comme un parfait notaire,
dposer sa carte dans les bureaux du journal qui l'avait publie.

  * * * * *

Un des amis de Lafontaine fit un jour  Adolphe la politesse de lui
apporter le roman de Benjamin Constant:

--Lisez cela, lui dit-il, je crois qu'il est question de vous.

Quelques jours aprs, l'ami, tant revenu, lui demande ce qu'il pense de
l'ouvrage qu'il lui a donn,--et si c'est rellement lui que l'auteur a
voulu mettre en scne.

--Il y a quelque chose de vrai, rpliqua gravement Adolphe;--mais tout
n'est pas absolument exact.--Ce M. Benjamin Constant aurait pu me
demander un rendez-vous: je lui aurais fourni des renseignements.
Cependant, une politesse en vaut une autre,--et quand je saurai son
adresse, j'irai lui porter ma carte.

  * * * * *

Lafontaine avait dernirement  djeuner chez lui un personnage officiel
qui approche souvent S. M. l'Empereur.--Adolphe, qui est d'ailleurs un
excellent serviteur et un garon intelligent, s'tait distingu.--Il
avait mme daign composer lui-mme une certaine omelette aux rognons
dont il possde seul le secret, et qui est un chef-d'oeuvre
culinaire.--Le convive de Lafontaine, flicitant Adolphe sur son talent,
lui disait en riant qu'on n'et fait mieux, si on et fait aussi bien,
dans les cuisines impriales.--Depuis ce temps, Adolphe demeure
convaincu qu'il a t question de lui en haut lieu, et s'attend 
recevoir d'un jour  l'autre un message dans lequel il sera convoqu 
travailler sur les fourneaux de Sa Majest.--Pour ne pas faire attendre
un seul moment,--il passe sa vie en habit noir, en jabot et en gants
blancs.

--Seulement, si pareil honneur m'arrive, disait-il  un de ses
camarades, mon parti est pris,--je tutoierai M. Lafontaine.

  * * * * *

L'influence du printemps commence  se faire sentir.--On se marie
beaucoup  Paris depuis quelque temps.--Il est impossible d'entrer dans
un restaurant sans tomber au milieu d'un repas nuptial.--Les voitures
publiques deviennent insuffisantes, et, dans certains quartiers
populeux, on a t oblig de mettre en rquisition les tapissires pour
le transport des poux et de leurs familles.--M. Foy et tous ses
confrres les gaudissarts de l'hymen, qui servent de trait-d'union entre
les mes qui se cherchent, ont fait poser une sonnette de nuit  la
porte de leurs cabinets d'affaires.

Les mairies sont assiges du matin au soir, et se trouvent dans
l'obligation de prendre des employs supplmentaires. On en cite une,
dans un arrondissement central, o un registre de l'tat civil ne dure
pas plus longtemps qu'une galette du Gymnase. De mme que les mdecins,
pendant une pidmie, les officiers publics sont sur les dents. Tous les
tabellions parisiens sont occups  rdiger ces testaments anticips de
l'amour, qu'on appelle des contrats de mariage.--Une vritable fureur
de lgalit rgne dans les relations entre les deux sexes, et, si cela
continue, l'herbe poussera bientt dans la cour de la mairie du 13e
arrondissement.

Si la morale y gagne, la fantaisie y perd beaucoup. Cette
_matrimoniomanie_ s'est tellement rpandue, qu'aprs avoir caus pendant
une demi-heure avec une femme qu'on n'a jamais vue, si elle est fille ou
veuve,--on n'est pas sr de ne point l'pouser  la fin de la journe.
Dernirement, un de nos amis, qui se promenait aux Tuileries, s'aperut
qu'une jeune personne, cheminant devant lui dans la compagnie d'une dame
ge, venait de laisser tomber son gant derrire eux. Notre ami
s'empresse de le ramasser et le remet galamment  la jeune personne, qui
lui rpond, en s'inclinant et en rougissant:

--Monsieur, votre dmarche m'honore, et ds l'instant que vos intentions
sont pures, je vous autorise  demander ma main  ma mre.

Huit jours aprs, on publiait les bans.

L'autre soir, un monsieur, en compagnie d'une dame, entrait dans l'un
des cabinets de la Maison d'Or. Ils y taient  peine installs que
nous entendmes un des garon crier  son confrre:

--On demande une crevisse bordelaise et un notaire au numro 8.

--Le notaire est en main au 6, et retenu par le 2, rpondit le garon.

C'est particulirement dans les coulisses que l'hymen svit avec le plus
de violence.--Sur une de nos grandes scnes, on parle de trois mariages
qui se prparent, et les prparatifs ne laissent pas que d'entraver le
travail des rptitions,  chaque instant interrompues par les
fournisseurs des futurs, qui viennent jusqu'au thtre pour essayer les
trousseaux et taler les merveilles des corbeilles de noces.

Un auteur dramatique, qui a un ouvrage en cinq actes  l'tude dans ce
thtre, n'a pu arriver encore  faire mettre entirement en scne le
troisime acte de sa comdie. L'actrice, qui doit y jouer le rle
principal, tant toujours drange par le fleuriste, qui vient pour lui
essayer une couronne de fleurs d'oranger qui ne veut pas se dcider 
lui aller.

Dans un autre thtre, une jeune ingnue, qui pouse un homme du monde
(galement ingnu), discutait avec son futur le choix du notaire qui
dresserait le contrat.--L'actrice dsirait que ce ft celui qui est
ordinairement charg de ses intrts.--Le futur souhaitait que ce ft un
de ses amis nouvellement pourvu d'une charge et auquel il avait promis
sa clientle. Au milieu de la discussion qui commenait  s'chauffer
survint un ami commun des deux conjoints:

--Bonjour, mes enfants, leur dit-il, vous vous disputez avant le
mariage, c'est manger le dessert avant le potage;--faites-vous des
concessions mutuelles;--toi, Monsieur, tu choisiras le notaire qui
dressera le contrat;--vous, Madame, rservez-vous le droit de choisir
d'avance l'avou qui fera la sparation de corps.

Ainsi fut dit,--ainsi sera fait,--prtendent les mchantes langues,
devant mme que les drages du premier baptme aient t croques.

En apprenant tous ces mariages, une comdienne, qui persiste dans les
anciens us dramatiques, a fait afficher dans son salon et dans sa loge
une pancarte sur laquelle on lit:

ICI,--ON NE SE MARIE PAS.

Une de ces rcente pouses,--pour laquelle la lune de miel n'avait eu
qu'un quartier,--rencontrant une de ses amies, dposait dans son sein le
bilan de ses illusions matrimoniales:

--Viens me voir souvent;--je te consolerai.

--Mais c'est que je ne puis pas sortir quand je veux.

--Ton mari est donc jaloux? demanda l'amie.

--Oh! ma chre, rpondit la jeune pouse,--il a employ ma dot  acheter
le fonds d'Othello...

  * * * * *

Dans le cabinet d'un restaurant, deux amants _s'expliquaient_. Chacun
d'eux ayant puis la somme d'arguments que lui fournissait son droit,
aprs un bruyant change de propos, les gestes remplacrent le discours,
et les parties commencrent un change de projectiles:

--Si tu ne te tais pas, disait une voix d'homme, je te lance le flambeau
 la figure.

--Alors, rpondit une voix de femme, retire au moins la bougie, sans
cela je ne verrai pas clair pour te jeter la soupire  la tte.

Un double clat de rire se fit entendre, et la querelle eut un baiser
pour finale.

  * * * * *

Le chef de cabinet d'un ministre racontait l'autre jour, dans un salon,
qu'il avait eu le matin sous les yeux une demande signe d'un nom
trs-connu dans l'industrie, et qui tait ainsi conue:

/#
     Monsieur le ministre,

     J'ai _un mot_  dire  Votre Excellence: je la prie de vouloir
     bien m'accorder, pour samedi prochain, une audience de _deux
     heures_.
#/

  * * * * *

Dans une maison o elle avait t invite, et o on l'avait reue avec
toutes les attentions que l'on doit  une femme et  une artiste de
talent, mademoiselle *** oublie un soir qu'elle tait dans le monde,
elle prend le lustre pour la rampe, le parquet pour les planches, et,
se croyant en scne, elle commena une conversation o se trouvaient des
rflexions dignes de figurer dans le dialogue d'une Lisette avec un
Scapin. La matresse de la maison, voulant mettre un terme  ce petit
scandale, prit l'actrice  part:

--C'est sans doute une erreur qui nous procure l'avantage de vous avoir
parmi nous? lui dit-elle.

--Comment cela? demanda l'actrice tonne de l'apostrophe.

--Mais probablement, fit la dame, j'avais eu l'honneur d'inviter
mademoiselle *** et elle m'envoie sa cuisinire.

  * * * * *

Sur le boulevard, o il se promenait pour la premire fois aprs dix ans
d'absence, l'avocat S..., autrefois journaliste, rencontra, parmi ses
anciennes connaissances, M. M..., avec lequel il avait t trs-li
autrefois.

--Eh! cher ami, que je suis content de vous voir,--vous allez me donner
un renseignement,--qu'est-ce qu'on me dit l-bas que vous avez fait une
grosse fortune?

--Eh! cher ami, rpondit modestement M. M..., il faut bien faire quelque
chose.

  * * * * *

Les personnes qui s'occupent des choses du thtre se rappellent sans
doute qu'il y a quelques annes une scne de vaudeville tait dirige
par un Asiatique bizarre,--qui a laiss dans sa carrire administrative
un recueil de souvenirs  faire passer la mmoire d'Harpagon et du pre
Grandet.

Dans un ouvrage que l'on montait sur son thtre, on avait engag un
chien, dont tout le rle consistait  aboyer deux ou trois fois dans la
coulisse, au milieu d'une scne dramatique.

Mais la veille de la reprsentation,  la rptition gnrale,--le chien
manque son entre.

L'Asiatique en question, qui parlait le franais des ngres, se mit
alors dans une de ces colres qui l'ont rendu  tout jamais mmorable:

--Chien! ou est chien? s'crie-t-il en fureur.

--Moi pas trouver, dit le rgisseur, oblig, pour se faire comprendre,
de parler l'idiome de son directeur.

--Vous alors marquer chien  l'amende,--quand il sera trouv.

Tout le monde se met  la poursuite du chien.--On fouille le thtre des
cintres au troisime dessous.--Recherches inutiles.

--La pice passe demain, dit l'un des auteurs,--on n'aura pas le temps
de faire rpter une nouvelle bte. Il faut en louer une tout instruite,
qui puisse jouer demain.--On peut se procurer cela au thtre des Chiens
savants.

 cette proposition, dans laquelle sa lsinerie flaire de nouveaux
frais,--l'Asiatique refuse net.

--Vous, couper scne du chien, dit-il aux auteurs.

--Nous, pas couper,--rpondent ceux-ci,--vous, recevoir pice avec
chien,--vous, fournir chien pour jouer pice, ou bien nous, envoyer 
vous petit papier timbr.

Comme la discussion menaait de ne point prendre fin, l'acteur L..., un
des meilleurs comiques de Paris, qui passe avec Brasseur pour savoir le
mieux faire les imitations, proposa aux auteurs de se fier  lui pour
imiter le chien, et il leur donna sur-le-champ un si complet chantillon
de l'organe canin, que l'on crut un instant le pensionnaire fugitif
retrouv.

L'Asiatique, voulant donner  l'artiste qui se montrait si plein de
bonne volont une preuve de sa reconnaissance, vint sur-le-champ lui
offrir une prise--sachant qu'il ne prenait pas de tabac.

 la satisfaction du public, qui ne supposa point la supercherie, le
comique imita le chien pendant les vingt reprsentations
premires.--Mais, comme les gens qui gasconnent ou grasseyent en voulant
imiter le jargon girondin ou marseillais, l'artiste s'aperut avec
inquitude qu'il commenait  parler chien pour de bon, dans la vie
prive.

Quand on lui disait bonjour, il rpondait involontairement: ouah-ouah!
Quand le garon de caf lui demandait ce qu'il fallait lui servir, il
rpondait encore: ouah-ouah! Mais, histoire extraordinaire,
non-seulement il parlait la langue canine, mais encore, il la
comprenait; et, lorsqu'il rencontrait un braque, un caniche, il ne
pouvait s'empcher d'aller se mler  leur conversation.--Enfin, un
soir, en s'habillant dans sa loge, il s'aperut avec horreur qu'il lui
poussait du poil d'pagneul.--Effray des dangers de cette
identification, ce soir-l mme, l'artiste en question refusa
positivement de donner de la voix dans la coulisse.

L'Asiatique donne alors  ses administrs un nouveau spectacle de ses
fureurs grandioses, qui eussent t si profitables  contempler pour un
peintre de temptes.

Un machiniste s'offre pour remplacer l'acteur dmissionnaire. On lui
demande un essai: le machiniste aboie comme une meute. Un cerf en
carton, qui tait sur le thtre, en est mme tellement effray, qu'il
prend la fuite.--L'Asiatique, satisfait, ouvre sa tabatire au
machiniste pour lui prouver sa reconnaissance.--Le machiniste n'en use
pas.--Il demande seulement un petit feu pour sa complaisance.

--Vous feu! Pourquoi? fit l'Asiatique feignant de ne pas
comprendre.--Pas froid,--oranges sur les arbres;--plus d'hiver:--pas
besoin feu.

Le machiniste met les points sur les i,--il demande dix sous par
reprsentation.

L'Asiatique refuse en arabe,--le machiniste en franais.--Entr'acte trop
long.--Public tape des pieds,--commissaire arrive sur le
thtre.--Directeur veut s'expliquer.--Tout le monde parle ngre, on se
croirait dans la case de l'oncle Tom.

 la fin,--comme il fallait lever le rideau,--l'Asiatique prend un parti
vif et anim.

--Rideau,--commencez acte,--moi faire chien tout seul, et moi pas donner
dix sous  moi.

Seulement, pour se prouver sa reconnaissance,--il s'ouvre sa tabatire
et s'offre une prise,--qu'il se refuse.

Il fit chien lui-mme, et le fit en effet si bien que tout le public se
mit  appeler Azor.

  * * * * *

Deux jeunes gens entrent dernirement dans un restaurant: l'un d'eux
demande la carte.--Le garon l'apporte, et place les couverts. Bien que
le menu, dress par l'amphitryon, ft trs-simple,-- chaque chose qu'il
demandait, le garon s'inclinait et rpondait d'un air dsol:

--Il n'en reste plus.--Que donnerai-je en place  ces messieurs?
ajouta-t-il au quatrime refus qu'il se trouvait dans la ncessit de
leur faire.

--Donnez-nous l'adresse des Frres provenaux,--rpondit l'un des jeunes
gens.

  * * * * *

Un jouvenceau, frais moulu de la lecture de _Faublas_ et des _Mmoires
de Casanova_, s'est pris d'une ingnue de vaudeville. Pour abrger les
prliminaires, il a eu le bon esprit de lui adresser son placet dans une
enveloppe dont il ne faut que deux pour faire mille francs.

Quelques jours aprs, il crivait  sa belle pour lui demander un
nouveau rendez-vous. Mais cette fois le poulet tait contenu dans un pli
 cinq sous la douzaine. Aussi ne reut-il pas de rponse. Ayant le
lendemain rencontr la dame, il s'informait du motif de son silence.

--Vous m'avez donc crit? lui demanda-t-elle en jouant l'tonnement.

--Mais, sans doute.

--C'est bien tonnant; je n'ai pas reconnu l'enveloppe.

  * * * * *

Nous avons lu sur un album ces remarques d'une dame dont le coeur a une
grande rputation de cosmopolitisme:

Le Franais sait le mieux faire parler l'amour; l'Italien le fait le
mieux agir; le Russe le fait agir et parler galement bien; l'Allemand
l'endort; le Polonais le ruine.

  * * * * *

M. le comte L. de R... qui,  l'ge de trente-six ans, devait plus de
deux millions, eut un jour l'ide de mettre un peu d'ordre dans ses
affaires, et demanda au prfet de la Seine, qui tait alors un de ses
amis, l'autorisation de rassembler ses cranciers dans le Champ-de-Mars.

--Accord,--rpondit le prfet,--s'il n'y a pas d'autre revue ce
jour-l.

  * * * * *

Le calembour par  peu prs est en faveur dans les ateliers.

On demandait au peintre G... son opinion sur un de ses confrres qui
passe pour avoir des terres dans le royaume des pauvres d'esprit.

--Bon garon, rpondit l'auteur du _Duel des Pierrots_; mais il est
_Belge_ comme une oie.

Du mme tonneau.

Un Alsacien, auquel le Code pnal avait ordonn les bains de mer de la
Mditerrane, arrive  l'tablissement de Toulon et y trouve un de ses
compatriotes qui se trouvait attach depuis plusieurs annes.

--Est-on bien ici? demande le nouveau venu  son camarade.

--Bah! rpond celui-ci, dans son accent natal et en montrant ses fers,
o il y a de la _chane_ il n'y a pas de plaisir.

  * * * * *

Dans un des cafs du boulevard, o quelques clbrits littraires se
runissent chaque soir aprs minuit, M. *** racontait l'autre jour qu'il
tait oblig d'intenter un procs  un petit _Magazine_  bon march o
on lui refusait de lui payer ses _bouts de lignes_ et ses _blancs_.

--Ne pas vous payer les blancs! s'cria un de ses confrres!--mais si
j'tais votre diteur, moi, je vous les payerais le double.

  * * * * *

 l'poque o M. Roqueplan dirigeait le thtre des Varits, un
vaudevilliste, qui le tourmentait depuis longtemps et sans rsultat pour
obtenir une lecture, usa d'une influence ministrielles pour forcer les
prventions directoriales.--Un billet de l'administration lui apprend
enfin que lui et son manuscrit seront admis  l'audience et  l'examen
du directeur. Il arrive au jour et  l'heure indiqus, s'assied  une
table, mouille ses lvres au verre d'eau traditionnel, ouvre son
manuscrit et commence  lire.

Personnages.... Acte premier.... Scne premire....

--Ah! pardon, fit M. R... en se levant tout  coup.--Pardon,
monsieur,--mais il est inutile de continuer. Ce sujet-l ne peut pas
convenir  mon cadre.

  * * * * *

M. R..., qui est, comme on le sait, l'homme paradoxal par excellence,
affirmait que pour bien diriger un thtre il fallait surtout ne pas
s'en occuper.--Aussi avait-il pour systme de consigner sa porte  tous
les auteurs, et ne recevait que ceux qui taient assez adroits pour
pntrer auprs de lui malgr toutes les prcautions dont il s'entourait
pour les viter. L'imagination qu'on avait employe dans cette
circonstance devenait alors une sorte de garantie qui le faisait bien
augurer de la pice qu'on venait lui prsenter. Siraudin, vinc dj
plusieurs fois par le concierge, rdait un soir dans la petite cour
extrieure du thtre, pendant que des maons s'occupaient  faire
quelques rparations. L'ingnieux vaudevilliste s'aperoit qu'une
chelle est appuye contre le corps de btiment o se trouve le cabinet
directorial dont il voit la fentre ouverte. En une seconde son parti
est pris. Un servant de maons se disposait  monter la truelle qu'il
venait de gcher. Siraudin lui propose de le remplacer pendant qu'il ira
s'arroser le gosier au cabaret voisin. L'enfant du Limousin accepte, et
deux minutes aprs, le vaudevilliste, gravissant  l'chelle, se
prsentait  M. R..., une auge remplie de pltre sur le dos et son
manuscrit  la main, demandant une lecture.

--Je vous l'accorde, rpondit le directeur, mais  la condition qu'elle
aura lieu tout de suite, et que vous resterez sur votre
chelle.--Siraudin ayant accept la condition impose, commence sa
lecture; mais  la troisime scne, M. R... le fit entrer dans son
cabinet, pour lui signer la rception de ce chef-d'oeuvre de bouffonnerie
qui s'appelle _la Vendetta_.

  * * * * *

 propos de lecture dramatique, celle-ci nous rappelle une aventure
qu'on attribue  l'auteur dramatique le plus myope des temps
modernes.--M. *** est, parmi ses confrres, un de ceux qui ont le plus
de croyance en leurs oeuvres.--Aussi, lorsqu'il lit une pice devant un
directeur ou devant un comit, essaye-t-il de tous les moyens que peut
lui fournir son loquence pour faire passer dans l'esprit de son
auditoire la conviction dont il est anim lui-mme.--Lisant un jour un
drame romantique devant les socitaires du Thtre-Franais,--M. ***,
qui animait singulirement son dbit, approchait du dnoment, dans
lequel le personnage principal se brlait la cervelle.--Arriv  la
priptie finale, l'auteur, pour mieux en faire comprendre l'impression
dramatique,--tire un pistolet de sa poche et fait feu,--et tombe en se
roulant aux pieds des socitaires en s'criant: _Adieu! Mlanie, je
meurs,--vis pour mes enfants!_

Le comit fut tellement attrist par ce dnoment, que son vote en prit
le deuil dans un scrutin tout en boules noires.

  * * * * *

Un rdacteur du _Times_, voyageant dernirement en Amrique, se trouva
dans un convoi de chemin de fer o un accident venait de se produire par
suite de ngligence. Mais, aux tats-Unis, un accident de ce genre n'est
jamais un vnement.  peine accorde-t-on, aux voyageurs blesss,
quelques minutes d'arrt pour rendre le dernier soupir ou retrouver
leurs membres disperss.

Le journaliste anglais, gravement contusionn et ayant une paule
dmise, engageait vivement les victimes  se joindre  lui pour dposer
une plainte contre la Compagnie.

L'un des voyageurs, comptant les blesss, qui taient au nombre de sept,
lui rpondit:

--La Compagnie ne reoit de rclamations que lorsqu'elles sont couvertes
de dix signatures.--Il nous manque trois voix!

  * * * * *

Un autre tranger, ignorant galement les habitudes du pays, se
prsentait un jour  un bureau de police,  la suite d'un accident de
railway, et voulait dposer une plainte  propos de son bras cass.

--Il y a trois jours, rpondit le prpos aux malheurs, nous avions
trente morts ici, et personne ne s'est plaint.

  * * * * *

La Compagnie concessionnaire d'une des grandes lignes amricaines,
jalouse d'assurer la scurit aux voyageurs, vient, dit-on, de prendre
la dcision suivante:

 l'avenir chacun des trains contiendra un wagon-chapelle, o plusieurs
ministres du culte se tiendront  la disposition des personnes qui, par
suite d'accidents, se trouveraient en danger de mort.--Un supplment de
quelques dollars donnera le droit aux secours de la religion.

Deux hommes de loi feront galement partie de chaque convoi, et
pourront, s'il y a lieu, recevoir les dispositions testamentaires des
voyageurs qui parcourent les chemins de fer du Nouveau-Monde,--avec
embranchement sur l'autre.

  * * * * *

 l'poque o il n'tait ni millionnaire, ni commandeur d'ordres
trangers, mais simplement un homme de beaucoup d'esprit, ***, qui a
toujours eu le got de la reprsentation, invitait souvent des amis 
dner chez lui. On tait, au reste, fastueusement servi dans de la
vaisselle de Chine. Mais il arrivait souvent qu'il n'y avait gure que
des Chinois dans des assiettes.

Un jour, ***, ayant  sa table cinq personnes convoques pour manger du
gibier qu'un ami lui avait expdi, s'aperoit que les trois grives qui
ont t annonces comme plat de rsistance, paraissent inquiter ses
convives,--qui n'avaient pas eu le soin de mettre leur apptit au
vestiaire.--L'un d'eux se hasarde mme  faire observer que l'on
pourrait bien manquer de quelque chose.--*** jette un coup d'oeil sur la
table et disparat pour revenir bientt, tenant  la main un flacon de
poivre de Cayenne, dont il saupoudre abondamment l'unique plat du repas.

--Tu avais raison, dit-il  son ami,--a manquait de poivre rouge.

  * * * * *

Un monsieur, passant dans la rue, est abord par un homme qui lui
demande l'aumne. Il a de la famille et n'a pas mang depuis la
veille.--Le monsieur le mne chez un boulanger, achte un pain de huit
livres et veut le lui mettre sous le bras.

--Allons donc, fit le mendiant en repoussant l'offrande, on me prendrait
pour un maon!

  * * * * *

Un rapin, qui redoublait sa Bohme,--devait, depuis sept ou huit ans,
150 fr.  un tailleur.--Dernirement, le dbiteur se prsente chez son
crancier et le trouve plus que jamais dispos  conserver le _statu
quo_ dans leur situation financire.

--Monsieur, dit le tailleur en tirant de sa poche un tat de statistique
qu'il mit sous les yeux de son client,--j'ai fait un calcul, depuis que
j'ai l'honneur d'tre en relation avec vous, rien qu'en montant vos
escaliers, j'ai gravi la valeur de la plus haute montagne des
Cordillires, superpose sur la Jung-Frau, avec le mont Blanc pour
base.--Horizontalement, rien que pour venir de chez moi chez vous, j'ai
fait l'quivalent de deux voyages du passage des Panoramas  la
troisime cataracte.

--Monsieur, interrompit le rapin,--rien que ce beau travail de
statistique vaut l'argent que je vous dois, et je n'ai jamais senti plus
vivement qu'aujourd'hui le regret de ne pouvoir...

--Ce n'est pas tout, reprit le tailleur.... J'ai fait un autre calcul.
Si vous m'aviez donn seulement un sou chaque fois que je suis venu, 
l'heure qu'il est....

--Je ne vous devrais plus rien....

-- l'heure qu'il est, c'est moi qui vous devrais dix-huit cents francs.

--Eh bien, comme c'est heureux que je ne vous aie point pay,
interrompit le rapin. Si vous tiez mon dbiteur aujourd'hui, je serais
oblig, par mon tat de gne, de vous traiter avec la plus grande
rigueur.

  * * * * *

Un de nos amis se trouvait pas hasard  dner chez un monsieur dont
l'tat de sganarellisme n'est un mystre pour personne,--pas mme pour
lui. Au dessert, on se mit  dire un peu de mal du prochain et de la
prochaine. Notre ami, invit  faire sa partie, raconta une msaventure
conjugale d'un avou de Paris, que l'on surnommait au Palais le _dix
cors_ de la basoche. Ce solo de mdisance, vari avec une verve qui
sentait l'tude des vieux matres Gaulois, obtint un grand succs. Il
n'y eut que le matre de la maison qui l'accueillit avec une
indiffrence voisine de la contrarit.

--Aurais-je dplu  notre amphitryon? demanda notre ami  un de ses
voisins.

--Vous avez, lui rpondit celui-ci, oubli le proverbe,--il ne faut pas
parler de corde dans la maison d'un... pendu.

  * * * * *

Voici un mot de M. Meyerbeer qui exprime tout le naf orgueil du gnie:

 l'une des rptitions de _l'toile du Nord_, l'illustre matre aperut
un pompier de service qui donnait de bruyants tmoignages de son
admiration. La rptition acheve, M. Meyerbeer s'approche du pompier
sympathique.

--Eh bien! mon ami, il parat que ce petit ouvrage vous amuse?

--_Amuse_, n'est pas le mot, rpliqua le pompier; la pice est assez....

--Parlez plus bas, interrompit M. Meyerbeer, en apercevant M. Scribe qui
rdait autour d'eux.

--Mais la musique! reprit le pompier en baissant la voix,--oh! la
musique!...

--Vous pouvez parler plus haut, dit M. Meyerbeer... Eh bien! la musique?

--Oh! continua le pompier en portant la main  son casque, comme pour
faire le salut militaire,--la musique,--_chouetto, suiffard_.

M. Meyerbeer, mu par ces formule d'admiration trop ngliges par les
critiques du grand format, serra la main de son admirateur et lui dit
tout bas  l'oreille:

--Eh bien! mon ami, puisque vous tes content, je puis, si vous le
dsirez, vous rendre un petit service,--je vous ferai remettre de garde
demain.

  * * * * *

On parlait l'autre jour, devant la charmante madame C..., du danger que
l'on court  rencontrer M., qui passe pour avoir le _mauvais oeil_.

--Pour moi, disait un superstitieux, lorsque je me trouve en face de
lui, je ne manque jamais de lui montrer des cornes.

--Oh! mon Dieu! s'cria madame C..., je l'ai rencontr dernirement avec
mon mari, et je n'ai pas song  prendre cette prcaution.

--Puisque tu tais avec ton mari, lui dit tout bas une de ses amies,
c'tait inutile.

  * * * * *

Le docteur A..., allant faire une visite  l'une de ses clientes
surprit la fille de celle-ci, une enfant de quinze ans, tellement
absorbe dans une lecture, qu'elle ne s'apercevait pas mme de sa
prsence.

--Que lisez-vous donc l de si intressant? demanda le docteur.

--C'est un livre qu'on a dfendu de lire  maman, rpondit l'ingnue.

  * * * * *

_Langage populaire._--Un ouvrier,--ayant eu, aprs boire, avec un de ses
camarades, une de ces explications o, les arguments de la rhtorique
puiss, on a recours  ceux de la nature,--rentrait dans son
mnage,--la figure contusionne.

--Que t'est-il donc arriv? lui demanda sa femme.

--Je suis tomb sur le pav!

--Dans la rue aux coups de poings,--rpliqua la mnagre.

  * * * * *

Un crivain, dont les romans se trouvent en feuilles chez les diteurs
de denres coloniales, ou dans les cabinets o la lecture n'est qu'un
accessoire, prsentait dernirement un manuscrit au directeur d'une
revue parisienne, et comme celui-ci lui demandait quels taient ses
titres littraires,--le romancier lui citait le titre de plusieurs de
ses ouvrages.

--Vous voyez, monsieur, disait-il, que j'ai dj fait beaucoup de
livres.

--Vous voulez dire beaucoup de kilos,--rpondit l'autocrate de la
_Revue_.

  * * * * *

Tout le monde ne peut pas descendre des Montmorency. M.... le prouve. Il
compte cependant des grands cordons dans sa famille: son pre en tirait
un  l'htel du comte de H., o sa mre tait cuisinire. Se sentant
appel vers d'autres destins, *** renia sa parent et se jeta dans cette
socit de gentilshommes qui prennent leurs parchemins et leurs habits 
la _Belle Jardinire_. Rencontrant par hasard le marquis de B..., ***,
qui brle de l'impertinent dsir d'tre prsent dans le vritable
monde, demandait assez cavalirement au marquis de lui en ouvrir la
porte.

--Lorsque je demande un pareil service  M. votre pre, rpondit
celui-ci, j'ajoute: s'il vous plat.

  * * * * *

Se trouvant aux dernires courses, ***, ivre de joie d'avoir gagn une
poule de cinquante francs, voulait la faire pondre dans le giron de la
charmante Julie B., et tout en caracolant prs de son quipage, il lui
lanait des oeillades dont les tincelles inquitaient celle-ci pour ses
dentelles.

--Quel est donc ce sportman qui semble nous accompagner? demanda la
jeune femme  un membre du Jockey's-Club qui se trouvait auprs d'elle.

--Ce n'est pas un sportman,--c'est un sportier, ma chre.

  * * * * *

--On me compare toujours  ma soeur, disait la belle Julie B.... Il y a
pourtant une grande diffrence entre nous.--Elle a toujours une douzaine
d'amants, et moi je n'en ai jamais qu'un--je me tiens bien mieux.

--C'est vrai, lui rpondit-on; il y a entre vous deux la diffrence d'un
coup de rgie  un omnibus.

  * * * * *

Un jeune _faon_ de la coulisse avait promis  sa _biche_ de lui offrir,
 l'occasion de sa fte,--quelques bonbons sortis des laboratoires de
Mirs-Pereire-Rotschild-Millaud, etc.--Comme il lui apportait son
cadeau, marchant  pas de loup pour la surprendre, il aperut la jolie
crature qui, accroupie dans un coin de son boudoir, effeuillait
mlancoliquement une marguerite,--et murmurait, en enlevant dlicatement
chacun des ptales de l'oracle amoureux:--_Il m'aime_, Orlans;--_un
peu_, Centre;--_beaucoup_, Nord;--_passionnment_, Autrichiens;--_pas du
tout_, Midi.

  * * * * *

M*** possde une singulire spcialit de _jettatore_. Au dire de ses
amis, il est de mauvais augure de le rencontrer quand on va  un
rendez-vous de bonne fortune. Ou l'on ne trouve pas la personne qu'on
esprait y voir, ou si on la trouve, il survient toujours quelques-uns
de ces fcheux accidents qui faisaient s'crier  un hros de
Lafontaine:

Au diable soit le noueur d'aiguillettes!

Si bizarre que le fait paraisse, il est affirm par vingt personnes qui
ont t victimes de cette pernicieuse influence.--M. *** est en outre
l'poux d'une trs-jolie dame, qui a fait de son contrat de mariage une
broderie anglaise,  force de l'historier de coups de canif dont elle
assure que son mari a fourni le manche.

Madame *** avait, la semaine dernire, accord quelque esprance et un
rendez-vous  une jeune premier qui a eu de beaux succs de galanterie
dans le demi-monde et mme dans le monde et demi, si l'on en croit
quelques indiscrtions.--Beau, bien fait, tranant tous les coeurs aprs
lui, ce Don Juan de coulisses sourit, dit-on, de piti quand on raconte
devant lui la douzime occupation d'Hercule. Il arrive au rendez-vous,
exact comme un billet de l'chance, ou comme les compliments d'un ami,
le lendemain d'un _four_.--On s'attache au soin d'un souper o toutes
les primeurs de la gourmandise ont apport leur chantillon.--Mais au
moment d'entamer le dessert, spcialement compos de fruit dfendu, le
jeune premier se trouve subitement atteint d'une indisposition qu'il
chercher  excuser, en prtextant tour  tour le chaud, le froid,
l'motion ou l'abus de fromage glac.

Mais madame *** s'tant leve lui dit en souriant, aprs avoir remis son
chle et son chapeau:

--Soyez franc... vous avez rencontr mon mari.

  * * * * *

SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN.--On sait que Le-Poitevin-Saint-Alme
appelait les jeunes rdacteurs du _Corsaire_ ses _petits crtins_. En
1846,  l'poque o la feuille satirique atteignait  son plus haut
degr de prosprit, quatre ou cinq des principaux crtins, s'imaginant
que leur collaboration n'tait pas trangre au succs du journal,
demandrent que le prix de la rdaction ft port de six centimes  deux
sous la ligne. En cas de refus, ils dclaraient que leur intention tait
de prendre du service  la _Revue des Deux Mondes_.

Le tonnerre tombant dans la tabatire de Virmatre,
administrateur-caissier, lui aurait caus moins d'pouvante que ne lui
en causa l'outrecuidante prtention de ces jeunes manoeuvres de
lettres.--Il s'empressa de leur signer leur passe-port pour une autre
patrie.

  * * * * *

Comme il fallait cependant remplacer les dserteurs, on fit appel  des
volontaires pris dans la catgorie des gens dits du monde, et des
nouvellistes amateurs. Ce fut alors qu'on vit paratre, dans le
_Corsaire_, des nouvelles  la main qui avaient charm la famille de No
pendant sa navigation diluvienne, et qui plus tard avaient fait les
dlices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.

Les gens soi-disant bien informs envoyaient des nouveauts de ce genre:

  * * * * *

Pendant la campagne d'Egypte, le gnral Bonaparte, montrant les
pyramides  ses troupes, leur adressa ces paroles mmorables: Soldats!
du haut de ces monuments, quarante sicles vous contemplent!

  * * * * *

Un plaisant, rencontrant dans la campagne un mdecin qui allait faire
ses visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin
d'un fusil pour ses malades.

  * * * * *

Ce genre de nouvelles  la main ne tarda pas  attirer aux propritaires
du _Corsaire_ quelques lettres, dans lesquelles on leur demandait un
dsabonnement de faveur. Virmatre, oblig de convenir que les petits
crtins du pre Saint-Aime avaient un peu plus d'imagination que les
autres, se montra dispos  leur faire quelques concessions. Une
combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer gnreux sans
porter atteinte aux traditions de l'conomie.

  * * * * *

 cette poque, Williams Rogers, qui avait des relations avec le
journal, o il faisait imprimer des rclames, avait eu l'ide de
composer un pome didactique intitul: _Les Osanores ou la Prothse
dentaire_. Avant de le publier, il apporta son pome  Saint-Alme, avec
lequel il tait li, et lui demanda quelques conseils.--Saint-Alme lui
conseilla d'abord de mettre sa posie en pension dans une maison
d'orthopdie. Il n'y avait pas, en effet, un vers qui ne ft bossu,
boiteux, bancal ou pied-bot. Si M. Bovary avait vcu  cette poque, le
pome des _Osanores_ aurait pu lui fournir une magnifique clientle. Sur
la proposition de Saint-Aime, Williams Rogers consentit  faire corriger
son manuscrit, et  payer les corrections cinquante centimes le vers.

  * * * * *

Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au caf
Momus, o les rvolts avaient tabli leur camp.--On leur proposait de
transiger. Aprs une allocution paternelle, l'loquent Virmatre leur
fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'tait pas
en rapport avec les bnfices actuels du journal, mais qu'on en prenait
note pour l'avenir.--Il s'engagea mme, sur l'honneur,  donner les dix
centimes la ligne rclams, le jour o le _Corsaire_ aurait cent mille
abonns:

--Mais en attendant? dit l'un des conjurs.

--En attendant, reprit Virmatre, comme nous comprenons qu'il faut que
jeunesse s'amuse, nous avons dcid qu'un encouragement vous serait
accord.--Saint-Alme, vous avez la parole.

Saint-Alme, montrant aux jeunes crtins, qui taient tous plus ou moins
rimailleurs, le manuscrit des _Osanores_, leur expliqua sous quelle
forme l'encouragement en question leur serait accord. La rdaction du
journal restait maintenue  son ancien chiffre; mais chacun des
rdacteurs privilgis recevrait comme prime une certaine quantit de
posie osanorienne  remettre sur pied, moyennant une gratification de
50 cent. le vers.

Le tarif des encouragements tait ainsi gradu:

Un feuilleton intressant donnerait droit  une prime de 40 vers;

Une nouvelle  la main bien renseigne, 20 vers;

Un article susceptible d'amener un changement de ministre, 25 vers;

Un article susceptible d'amener une demande en rparation, 30 vers;

(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait  fournir les tmoins
et le fiacre.)

Une critique sanglante tait rtribue 15 vers;

Le trait piquant, 5 vers;

La simple boutade, 2 vers;

Ces conditions ayant t acceptes, les rvolts amenrent leur
pavillon, et la rconciliation fut signe dans les flots d'une canette,
que Saint-Alme fit monter  ses frais,--mais pas _assez frache_,
interrompit Banville, qui reut immdiatement l'encouragement rserv au
trait piquant.

Le soir mme, le caf Momus fut illumin en vers osanores.

  * * * * *

Un ancien dput des chambres de Louis-Philippe, ami du pre
Saint-Alme, lui disait un jour en faisant allusion  quelques anecdotes
un peu vives publies par le _Corsaire_:

--Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne
peut pas le laisser lire  ses filles.

--Mais, rpondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pres
ne s'y abonneraient pas.

  * * * * *

Cependant,  la suite de quelque avis officieux du Parquet, le pre
Saint-Alme invita ses jeunes crtins  modrer un peu leur verve
gauloise:

--Songez que vous tes lus par l'lite de la socit, et soyez
convenables, petits drles.

L'utopie de cet excellent homme tait de croire que la lecture du
_Corsaire_ faisait l'unique proccupation des ttes couronnes. On
assurait mme qu'il se relevait la nuit pour correspondre avec le roi de
Prusse. L'avertissement du pre Saint-Alme frappait particulirement un
jeune homme appel C... B..., qui employait sa belle jeunesse  crire,
sur du papier  tte de lettre de son ministre, des nouvelles  la main
du genre dangereux.... C... B... avait invent un moyen assez ingnieux
pour s'assurer que ses anecdotes restaient dans les limites de la
prudence. Avant de les apporter au journal, il lisait ses nouvelles 
la main  une jeune ingnue qu'il rencontrait quelquefois chez lui. Si
la jeune fille rougissait, cela signifiait que l'anecdote tait
scabreuse, et B... la dchirait pour en commencer une autre.

  * * * * *

Malheureusement, B... ayant eu l'imprudence de confier son procd 
quelques-uns de ses collaborateurs, il s'en trouva dans le nombre qui
profitrent d'un petit voyage--du _Numa_ du _Corsaire_, pour aller
pendant son absence consulter sa jeune Egrie qui tenait audience sous
les bosquets de la Closerie des Lilas. Revenu de la campagne, avec une
srie de nouvelles  la main, dans le nombre desquels il s'en trouvait
quelques-unes qui l'inquitaient instinctivement, B... leur fait subir
la censure ordinaire. Aucune rougeur alarmante n'tant venue couvrir le
visage de l'ingnue, B. porte son butin au journal, avec la conviction
certaine que le recueil de ses anecdotes pourrait un jour faire
concurrence  la _Morale en action_.

--Comment, monsieur, s'crie Saint-Alme,--c'est vous qui m'apportez des
choses semblables.--Mais voil de la copie que M. le procureur du roi
vous payera, sans marchander,--un mois de prison la ligne;--vous n'avez
donc pas consult votre instrument?

--Pardon, interrompit B. avec tonnement. _Elle_ n'a pas rougi.

--Eh bien, monsieur, reprit gravement Saint-Alme en se
dcouvrant,--voyez les cheveux blancs d'un homme qui n'est pas n
d'hier,--ils rougissent, eux!

B. n'a jamais su qui est-ce qui lui avait drang son instrument.

  * * * * *

Un jour, dans un dner de jour de l'an, offert par les propritaires du
_Corsaire_  leurs rdacteurs,--Virmatre, qui avait eu le dessert
trs-aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur tre
agrable pendant l'anne qui allait commencer.--Tous les rdacteurs
s'taient consults entre eux. Privat, qui s'tait constitu le dput
de leur dsir,--vint dire  Virmatre:--Nous demandons qu'il y ait au
bureau du journal,--une sonnette de nuit pour les avances.--Comme
Virmatre avait consenti, un des riches actionnaires du _Corsaire_ lui
demanda tout bas, si ce n'tait pas inaugurer l un systme
dangereux.--Laissez donc, rpondit-il,--dans deux jours la sonnette sera
casse.

  * * * * *




UN RVEILLON  LA MAISON-D'OR.


La veille de Nol, vingt-cinq couverts taient dresss dans le grand
salon de la _Maison-d'Or_. Une nue de marmitons, dirigs par un chef
que le matre de ce clbre tablissement vient tout rcemment
d'arracher avec des tenailles d'or de la _bouche_ d'un grand souverain
du Nord, activaient les fourneaux d'une cuisine o s'laboraient des
mets dont la fume allait donner l-haut des tentations terrestres 
tous les bienheureux condamns au miroton sempiternel de la batitude.
Comme deux heures sonnaient, vingt-quatre coups de matre vinrent l'un
aprs l'autre abaisser leurs marchepied devant l'escalier de la rue
Laffitte.

Du premier coup descendit un monsieur g, portant sous le bras un
grand portefeuille. Il tait accompagn d'un jeune homme qui ne portait
rien.

De chacune des vingt-trois autres voitures descendirent successivement
vingt-trois dames en grand costume de gala.

Ces vingt-trois dames, qui, pour la plupart, sont toutes demoiselles,
appartenaient  l'aristocratie galante. C'taient des dames du monde...
de Gavarni.

Quelques-unes de ces dames, qui ajoutent aux revenus du boudoir les
appointements du thtre, taient fort jolies; il y en avait mme deux
ou trois qui taient vritablement aussi jeunes que leur acte de
naissance.--On n'en voyait qu'une seule qui ft grle; mais il est vrai
d'ajouter qu'elle l'tait pour plusieurs.

 deux heures et demie tout le monde prit place pour le banquet.

Celui qui le prsidait tait le marquis de L..., assist de matre G...,
son notaire.

En reconnaissant leur amphitryon, les vingt-trois dames convoques 
cette runion, par invitation anonyme, poussrent un grand cri
d'tonnement, et au mme instant vingt-trois interrogations tombrent
dans le potage du marquis.

Il demanda une autre assiette,--dplia gravement sa serviette, et
rpondit aux interrogations:

--Mangeons d'abord un peu, ensuite nous causerons beaucoup.

Quand le premier service fut achev, l'impatiente curiosit des dames ne
pouvant se prolonger au del, le marquis de L... se leva et prit la
parole en ces termes:

Mesdames, je comprends parfaitement la surprise que vous tmoignez en me
retrouvant au milieu de vous, ou en vous retrouvant au milieu de moi,
comme il vous plaira. J'en suis moi-mme encore plus tonn que vous ne
paraissez l'tre. Il y a un an,  pareil jour et  pareille heure,
autour de cette mme table, j'ai eu l'honneur de vous tirer ma rvrence
et de solder devant vous l'addition de mon dernier souper de garon, qui
se montait, si vous voulez bien vous le rappeler,  un chiffre devant
lequel un teneur de livres aurait certainement retir son chapeau. Cette
carte paye, je sortis de table parfaitement ruin; il ne me restait
mme pas de quoi prendre un fiacre. L'une de vous eut l'obligeance de
m'offrir une place dans le coup que j'avais eu le plaisir de lui faire
accepter un mois auparavant, et malgr mon dsastre vident, il ne lui
vint pas  l'ide de me faire monter derrire, comme cela et pourtant
t si naturel dans la circonstance. Au lieu de me reconduire chez moi,
elle poussa mme la dsintressement jusqu' me proposer de me
reconduire chez elle.--Je dus cependant refuser, car en amour, aussi
bien qu'au thtre, je n'ai jamais aim les billets de faveur, ayant
fait la remarque qu'ils cotaient en dfinitive plus cher qu'au bureau,
et qu'on tait toujours mal plac.--Depuis ce jour-l, mesdames, nous ne
nous sommes gure vus qu' travers le nuage de poussire que soulevaient
vos attelages dans l'avenue des Champs-lyses, o j'allais me promener
le dimanche en fumant des cigares de dix centimes.--Vous m'avez cru
mort, sans doute. Je vivais cependant si toutefois c'est vivre que vivre
sans vous.

Un murmure approbateur accueillit ce madrigal.

Le marquis reprit:

--Ce que j'ai fait depuis un an, je vous le donne  deviner.

--Un hritage sans doute, exclama mademoiselle P..., un oncle
d'Amrique...

--En effet, le seul oncle d'Amrique qui reste aux gens ruins, le
hasard... est venu  mon aide... J'ai gagn  la Bourse cent mille
francs.

--Silence, dit le marquis en frappant sur la table pour apaiser la
rumeur souleve par ce chiffre... un million... et d'assez jolies
fractions comme vous voyez... Me retrouvant du bl  moudre, je suis
revenu au moulins.--Maintenant, mesdames, voici de quoi il s'agit entre
nous.--Je vais me marier... dans un dlai trs-prochain... qui ne doit
pas excder un mois... plus tt mme, il ne dpend que de moi de
rapprocher l'poque... Tout  l'heure il ne dpendra que de vous!

--Comment?... comment?... comment?

--Vous allez le savoir... J'entre en mnage avec un million; ma femme,
avec deux.

--a fera trois, dit l'une des convives.

--Parfaitement;--quant aux cent mille francs qui restent, je veux les
manger...

--Dans nos assiettes?

--Oui; mais je n'ai pas le temps de rester longtemps  table, et c'est 
ce propos que nous avons  causer.--voil le lingot, dit le marquis en
jetant un portefeuille sur la table;--combien vous faut-il de temps pour
le fondre?

--Dame, ce sera selon la temprature, dit l'une des dames.

--coutez-moi, reprit le marquis,--je n'ai pas de temps  perdre--et
cependant je ne peux pas vous inviter toutes  mordre  la fois au
gteau,--ce serait trop vite fait.--Voici ce que je propose:--Vous
connaissez respectivement vos forces et votre puissance d'absorption
aurifre.--Nous allons, si vous le permettez, employer les moyens dont
se servent les administrations pour les adjudications publiques... Vous
allez soumissionner,--celle de vous qui me demandera le moins de temps
pour faire le vide... dans ce portefeuille que voici plein... celle-l
aura la prfrence. Seulement, je dois vous donner connaissance du
cahier des charges... Il sera absolument interdit de distraire des
sommes pour les convertir en rentes ou en actions industrielles; la
philanthropie est galement dfendue; je ne veux plus tre expos 
m'asseoir sur des orphelins en entrant dans un boudoir;--toute dpense
affecte  une chose utile et durable est galement interdite, comme
aussi les renouvellements de mobiliers, d'quipages ou d'curies. Je
veux que mes cent mille francs soient mangs  peu prs dans le sens
littral du mot.--La somme puise, je veux que la personne qui sera
reste adjudicataire ne conserve que le portefeuille qui l'aura
contenue.--On va allumer les bougies, et mon notaire, ici prsent,
prsidera  l'adjudication;--on soumissionnera au rabais... en partant
d'un mois au plus.--On pourra oprer par rabais de jours, d'heures et
mme de fractions d'heures.--Voici du papier, des enveloppes, des plumes
et de la cire, car les soumissions devront tre cachetes.--Me G...
en fera le dpouillement, et poursuivra l'opration selon les usages
ordinaires. Pendant ce temps-l, je vais aller faire un tour chez mon
beau-pre, qui donne aussi un rveillon, et saluer ma prtendue.--Je
reviendrai dans une heure. Si l'adjudication est termine avant mon
retour,--la personne qui sera reste adjudicataire ira m'attendre chez
moi, o des ordres sont donns pour la recevoir.--Toutes les conditions
du march se trouvent autographies dans un cahier dont vous pourrez
prendre connaissance.-- tout  l'heure.

Et le marquis se retira.

Avant de rdiger leur soumission, les vingt-trois dames s'isolrent dans
le salon et firent leurs calculs.

Au bout de cinq minutes, toutes les soumissions, cachetes selon la
formule, taient dposes entre les mains du notaire.

Il en commena le dpouillement au milieu d'un silence si profond, que
l'on aurait pu entendre mademoiselle Ar... dire du bien d'une de ses
camarades.

Ce travail prparatoire achev, le notaire alluma les bougies et annona
qu'on allait commencer les rabais.

Lorsque Me G..., le notaire du marquis de L..., eut donn lecture des
soumissions dposes entre ses mains par les vingt-trois dames,
plusieurs d'entre elles, effrayes par les rabais considrables contenus
dans les premires soumissions, se retirrent volontairement, et il ne
resta vritablement qu'une douzaine de concurrentes srieuses. Parmi
celles-l se montraient comme devant tre plus acharnes  la lutte:

1 La marquise de ***, cette belle Espagnole connue de tout Paris pour
son magnifique attelage  la Daumont, et dont la bibliothque renferme,
entre autres curiosits, un exemplaire des oeuvres de Malthus, reli en
peau humaine;

2 Madame de N..., qui possde un htel dont chaque pierre porte la
signature de celui qui l'a fournie et pose;

3 Mademoiselle R..., dont la beaut a fait depuis quinze ans la fortune
de deux marchands de produits chimiques, et qui prpare les jeune gens
au baccalaurat _s-gaie science_;

4 Mademoiselle P..., ravissante crature, qui disait dernirement
elle-mme,  propos de son inconstance proverbiale: Que voulez-vous; ce
n'est pas ma faute,--mais mon coeur _fuit_.

5 Madame ***, qui, le soir mme o une artiste doit dbuter  son
thtre, dans son emploi, achte un grand nombre de places  la location
et les distribue  tous les gens enrhums de sa connaissance, dans la
douce esprance que leur toux opinitre troublera le spectacle et pourra
nuire au succs de l'ouvrage dans lequel doit paratre sa rivale;

6 Les deux soeurs C..., qu'on a surnommes le duo de l'ail et du
patchouli;

7 Mademoiselle B..., jeune dernire d'un de nos premiers thtres, qui
a deux mres, une pour la ville et une pour la campagne;

8 Mademoiselle D..., que l'on a baptise le _petit manteau bleu des
coulisses_,  cause de sa philanthropie;

9 Enfin, mademoiselle C..., de laquelle autant dire qu'il n'y a plus
rien  en dire.

Aprs que la premire bougie fut consomme, il ne restait plus que
quatre concurrentes, madame de N..., mademoiselle B..., mademoiselle
C... et mademoiselle R....

--Si tu renonces  soumissionner, dit cette dernire  mademoiselle
B..., je te donne mon Amricain.

--Si tu te retires, rpliqua l'autre, je te laisse mon amricaine.

La seconde bougie fut allume, et la voix du notaire se fit entendre.

--La dernire soumission du temps demand pour dpenser les cent mille
francs du marquis est descendue  quinze jours.... C'est mademoiselle
B... qui a fix ce chiffre;--offre-t-on moins? demanda Me G...

--Quatorze jours, douze heures, dit madame de N...

--Quatorze jours, fit mademoiselle B...

--Treize jours, douze heures, fit mademoiselle R...

--Treize jours, exclama mademoiselle C...

--Si tu te retires, dit mademoiselle B...  mademoiselle C..., je me
brouille pour trois mois et demi avec Alfred, et je l'envoie lui-mme te
porter mon grand _boiteux_ indien.

--Non.

--Douze jours dix-huit heures, s'cria mademoiselle B....

--Onze jours... cinquante, s'cria mademoiselle C... Hum! fit-elle en se
reprenant, je me croyais aux _commissaires_, j'ai voulu dire douze
heures.

Mademoiselle R..., qui faisait des calculs sur son agenda, leva la main.

--Dix jours, dit-elle.

Mademoiselle C... prit  son tour son agenda, fit aussi des calculs.

--Neuf jours cinquante-cinq.... Allons bon! je me crois encore aux
_commissaires_... Matre G..., c'est onze heures que j'ai voulu dire.

Sur cette dernire soumission, la deuxime bougie s'teignit.

Comme on rallumait la troisime, il ne restait plus que deux
concurrentes, madame de N... et mademoiselle R... s'tant retires,
convaincues qu'elles ne se trouvaient plus assez fortes pour dpenser
inutilement _cent_ mille francs en huit jours.

La lutte, continue avec opinitret entre madame B... et mademoiselle
C..., ne fut pas de longue dure; la bougie s'teignit en mme temps que
mademoiselle C... venait d'abaisser sa soumission  cinq jours sept
heures cinquante minutes.

Mais, comme elle s'enorgueillissait de son triomphe, le marquis de L...
rentrait dans le salon,--il paraissait un peu mu.

--Pardonnez-moi, mesdames, de vous avoir dranges, leur dit-il, mais la
raison qui m'avait fait vous runir n'existe plus...

--_Comment?--comment?--comment?_

--Mon Dieu, oui,--tout  l'heure, chez mon beau-pre,--j'ai eu
l'imprudence de me mettre  la table de jeu,--on faisait le
lansquenet,--il y a eu une srie de _mains_, et je n'avais pas encore eu
le temps de m'asseoir, que j'avais perdu les cent mille francs dont
j'tais embarrass.--La mauvaise chance a fait dans une demi-heure ce
que la plus habile d'entre vous n'aurait pas fait sans doute en quinze
jours...

--Quinze jours! dit le notaire en montrant le procs-verbal de
l'adjudication; mais mademoiselle C..., reste dernire adjudicataire,
ne demandait que cinq jours et quelques fractions.

--Comment diable auriez-vous fait? demanda le marquis
trs-tonn;--trouver l'emploi de vingt mille francs par jour sans
dpenser un sou utilement,--cela me semble difficile.

--Monsieur le marquis, rpondit cette prodigue personne, je n'ai demand
que six mois pour rduire le Prou  la mendicit.

  * * * * *




LES INTRIGUS ET LES INTRIGANTS, MOULAGES SUR NATURE, AU BAL DE L'OPRA.


UN DOMINO GRIS _ un habit noir-idem_.--Je te connais.

L'HABIT NOIR.--Tu me connais... Au fait, tu n'es pas la seule.

LE DOMINO.--Qu'est-ce que tu as fait de Victorine?

L'HABIT NOIR.--Tiens, tu connais aussi Victorine. Aprs a, tu n'es pas
la seule.

LE DOMINO.--Veux-tu me donner le bras pour faire un tour?

L'HABIT NOIR.--Oui,--mais nous n'irons pas du ct du buffet.

LE DOMINO.--Tu n'auras donc jamais le sou!

L'HABIT NOIR.--Tu auras donc toujours soif!

  * * * * *

UN MONSIEUR _entre deux eaux-de-vie,--rouge comme un coq et crott comme
la rue Saint-Denis, arrtant un petit domino vert qui frtille comme une
couleuvre_.--Titine, je t'avais dfendu de mettre les pieds au bal. Mon
cousin m'a dit que c'tait un antre de perdition.

LE DOMINO.--Passe donc ton chemin, imbcile; est-ce que je te connais?

LE MONSIEUR.--Elle est forte, celle-l!--Voil donc pourquoi tu tais si
presse d'avoir des bottines neuves,--que je me prive depuis longtemps
de mon petit verre pour te les acheter,--mme que tu les trouvais trop
grandes dans le principe.--Aurais-tu dj oubli les tiens, Titine?

Le domino disparat sans que le monsieur ait su comment, et au lieu de
_Titine_, il se trouve en face d'un gamin entr par contrebande dans le
foyer,

LE MONSIEUR, _criant_.--Titine!

LE GAMIN.--Vous faut-il un dcrotteur, l, monsieur. Faites-vous cirer!

  * * * * *

Dans la loge de mademoiselle X...--Une dizaine de gilets blancs
applaudissant en choeur la _coda_ d'une plaisanterie de cette spirituelle
personne:

--Oh! oh! oh!--ah! ah! ah!--Charmant!--Divin!--tourdissant!

Entre un onzime gilet.

--Qu'est-ce que vous avez donc  rire comme a?--On dirait d'une
maisonne de fous.

--C'est mademoiselle qui vient de dire un mot. Oh! oh!

REPRISE DU CHOEUR.--Ah! ah! ah! charmant! divin! tourdissant!

LE ONZIME GILET, _s'inclinant devant mademoiselle X..., en lui offrant
un sac de bonbons_.--Est-ce que ce serait montrer trop d'exigence que de
demander une seconde reprsentation de cette jolie chose? Je mourrais
de dpit si j'tais de vos amis le seul  l'ignorer.

--Trop bon! cher... cela ne vaut pas la peine... et puis cela pourrait
fatiguer ces messieurs.

TOUS LES GILETS, _con furore_.-- ciel! allons donc!... Trop heureux!...
_Bis_!

MADEMOISELLE X...--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, je
recommencerai.--Tout  l'heure, un de ces messieurs m'annonait le
prochain mariage de son ami le vicomte de S..., dont la fortune est
trs-obre, avec mademoiselle de P..., connue pour sa richesse et sa
maigreur sraphique. En apprenant cette nouvelle, il m'est arriv de
dire....

_(Commencement de pmoison sensible sur toute la ligne des gilets
blancs.)_

MADEMOISELLE X..., _continuant_.--Il m'est arriv de dire: Ce mariage
est pour le vicomte de S... une vritable _planche de salut_.

REPRISE DU CHOEUR, _crescendo_.--Ah! ah! ah!--Grand Dieu! quel esprit! Ce
n'est pas une femme! c'est un dmon!

Entre un douzime gilet blanc.

--Mon Dieu, messieurs, on n'entend que vous dans toute la salle.--Je
suis sr que c'est mademoiselle qui dit des merveilles.

--Positivement... Si vous tiez arriv un moment plus tt, vous auriez
entendu un de ces mots...

LES ONZE GILETS, _en sourdine_.--Ah! ah!
ah!...--Charmant!--Divin!--tourdissant!

LE DOUZIME GILET, _ mademoiselle X..._--Est-ce que ce serait
vritablement montrer trop d'exigence que de vous redemander... (_avec
un fin sourire_) vous devez cependant y tre habitue...

MADEMOISELLE X...--C'est que je crains de fatiguer ces messieurs.

LES ONZE GILETS.--Ah! ciel!... Allons donc!

MADEMOISELLE X..., _minaudant_.--Eh bien, puisque vous le voulez
absolument... (_Comme ci-dessus_).

Quand l'histoire est finie, les douze gilets se runissent dans un choeur
formidable et reprennent pour la clture:

--Ah! ah! ah! grand Dieu! quel esprit!--Ce n'est pas une femme!--c'est
un dmon!

LE GARON DE BUFFET, _qui a servi les glaces,  part_.

--Mon Dieu! que tous ces gens-l sont btes!

  * * * * *

--Mon cher, je t'assure que c'est une femme du monde.

-- quoi reconnais-tu a?

--Elle a pass deux fois auprs du buffet sans me demander  boire.

  * * * * *

--Oh! mon Dieu oui, monsieur, c'est la premire fois que je viens au
bal; aussi je suis bien trouble; ce bruit, ces lumires...

--Madame est seule?

--Oh! non..., j'ai une de mes amies avec moi; nous sommes venues ici
malgr nous, bien malgr nous... Nous tions alles au spectacle,
lorsqu'en rentrant chez nous, nous n'avons plus trouv notre clef.
C'tait la femme de chambre de l'amie chez qui je demeure qui l'avait
emporte avec elle au bal de l'Opra, o mon amie lui avait permis
d'aller...

--C'est bien contrariant; nanmoins, permettez-moi de bnir le
hasard... qui m'a permis de vous y rencontrer... (_Ici tous les
madrigaux d'usage._)

--Mon Dieu, monsieur... ce serait avec le plus grand plaisir... mais...
je ne suis pas seule. Et tenez, voici prcisment mon amie qui vient me
chercher.

Arrive, en effet, un second domino, auquel celui qui n'avait jamais t
au bal pousse le coude d'une certaine faon.

--Eh bien, ma chre, as-tu rencontr Justine?

--Mon Dieu non... Dans quel embarras cette fille nous met... Il faut
absolument retourner  la maison; nous ferons comme nous pourrons pour
nous faire ouvrir.

--- Mais comment faire pour retourner  la maison? il pleut  verse, et
nous avons eu l'imprudence de laisser notre bourse chez la personne o
nous avons t nous costumer... (_S'adressant au monsieur._) Vous serez
sans doute assez obligeant, monsieur, pour nous prter l'argent d'une
voiture et nous donner votre carte; nous vous ferons remettre cette
petite somme demain matin par la fidle Justine.

--Mon Dieu, mesdames, que je suis donc dsol.--Mon fidle Joseph, 
qui j'ai l'habitude de confier toutes mes cls, n'est pas rentr ce
soir, de faon que je n'ai pu ouvrir mon secrtaire... Si vous voulez,
cependant, nous allons faire un tour dans la salle... nous rencontrerons
peut-tre la fidle Justine avec le fidle Joseph.

  * * * * *

--Monsieur, je ne suis pas libre...

--Vous tes marie?

--Vous l'avez dit.

--N'aurai-je pas le plaisir de vous rencontrer dans le monde?

--J'y vais rarement.

--Mais au thtre?

--Je n'y vais pas, je suis en deuil.

--On ne peut donc vous voir?

--Trs... difficilement... Cependant, si vous tiez discret... Mais,
non...

--Parlez, ange!

--Eh bien! je vais quelquefois chez une de mes amies... madame
Camille...

--Camille, tiens!

--Rue des Trois-Frres.

--Tiens! Tiens!...

-- l'entresol...

--Tiens! tiens! tiens!

--S'il n'y avait personne quand vous viendrez, vous trouveriez la cl...

--Sous le paillasson...--Bonjour, Cleste; comment que a va?

--Vous me connaissez donc?--Ah! que c'est bte de me faire perdre mon
temps comme a.

  * * * * *

LE DOMINO, _ son cavalier_.--Monsieur est dans la diplomatie?

LE CAVALIER.--Non, madame.

LE DOMINO.--Dans les bureaux, peut-tre!

LE CAVALIER.--Non plus.

LA MARCHANDE DE FLEURS, _arrivant prs du couple_.

--Un joli bouquet, monsieur; fleurissez vot'dame.

LE CAVALIER, _repoussant les fleurs_.--Merci.

LE DOMINO, _lchant le bras du cavalier_.--Monsieur est artiste!!!

  * * * * *

--Josphine, tu as tort de parler  Stphanie; c'est une personne dont
la socit est compromettante.

--Ma chre, j'ai des raisons pour la mnager.

--Quelles raisons?

--Elle m'a promis d'changer, quand elle l'aura puise, la liste de ses
Russes contre celle de nos Amricains.

LETTRE TROUVE DANS LE CORRIDOR DES PREMIRES LOGES.

VICTOR, je ne me serais jamais attendue  cela de la part d'un jeune
homme qui paraissait avoir d'aussi bons sentiments.--Le billet du
tapissier est chu avant-hier, et voil huit jours que je ne vous ai
vu!--Vous n'tes cependant pas malade, car votre blanchisseuse m'a dit
que vous mettiez vos belles chemises  jabot tous les jours. On ne met
pas des jabots pour se faire poser des sangsues...,  moins qu'on ne
soit trop riche.--Est-ce donc l ce que vous me juriez il y a six mois,
quand j'ai consenti  quitter Mde qui me proposait de faire le
portrait de la signature de son oncle si je voulais l'aimer  lui tout
seul! L'ingratitude, ce venimeux poison, vous aurait-il dj rong le
coeur?--C'tait bien la peine que je passe les plus belles nuits de mes
jours  vous broder une bourse pour votre fte, pour que vous exposiez
votre pauvre amie qui vous a tout sacrifi, comme Marguerite Gauthier, 
recevoir la visite boueuse des huissiers qui veulent me saisir comme si
j'tais ngociante.--Sans ma portire, qui m'a prt huit cents francs
pour donner  M. Caroussat, je serais  la belle toile; c'est donc l
o devait me mener tant d'amour! Ah! AUGUSTE, vous tes bon, vous tes
trop jeune pour tre entirement corrompu, et vous ne voudrez pas
souffrir que ce soient les cheveux blancs d'une pauvre femme, mre de
quatre enfants, qui fassent honneur  votre signature. Je vous attends
donc cette nuit au bal de l'Opra, avec les mille francs en question.--
cette condition, je vous pardonne.

Votre Minette chrie.

MATHILDE DE FLANDRY.

  * * * * *

UN VIEUX DOMINO, _graisseux comme la barbe d'un capucin,  une petite
pierrette trs-frache_.--lisa, mon enfant, je vous dfends de danser
avec ce petit jeune homme.

--Mais, ma tante, il est bien gentil pourtant.

--Lui avez-vous demand l'heure, comme je vous ai dit de le faire aux
messieurs qui vous parleront?

--Oui, ma tante; mais il n'a pas de montre.

--C'est prcisment pourquoi je vous dfends de l'couter.

--C'est dommage, il a des moustaches si gentilles.

LE VIEUX DOMINO, _avec onction_.--Ma petite, les moustaches ne font pas
le bonheur.

  * * * * *

DE LA MME  LA MME.--Mais, ma tante, c'est qu'il est bien g, ce
monsieur-l.

--N'empche, mon enfant. Les hommes, vois-tu, c'est le contraire des
toffes: plus ils sont vieux plus ils durent.

  * * * * *

--Tiens, voil Paul! M'emmnes-tu souper?

PAUL, _frappant sur son gousset_.--Tu sais bien, Clestine, que je n'ai
plus jamais d'argent aprs minuit.

--Tiens! moi, c'est le contraire; je n'en ai jamais avant.

  * * * * *

--Anatole, prte-moi un louis.

--Pourquoi faire?

--C'est pour Mlanie, qui veut mettre une de ses parentes au vestiaire.

  * * * * *

DEUX MESSIEURS _se rencontrant dans le corridor des quatrimes
loges._--Tiens, mon gendre!

--Tiens mon beau-pre!

--Vous ici, aprs un an de mariage!... Oh!

--Et vous, aprs trente ans!... Ah!

Aprs un quart d'heure de morale rciproque:

LE GENDRE.--Vous dites donc que cette petite Rosine...

LE BEAU-PRE.--Ah! mon ami, dlicieuse... Des pieds... des mains... des
yeux... un vritable trsor... Vous disiez donc que cette petite
Pamla...

LE GENDRE.--Ah! divine... Des yeux... des mains... des pieds...

LE GENDRE, _ part._--Il faut que j'arrache mon gendre des mains de
cette drlesse de Pamla... Elle mangerait la dot de ma fille!

LE GENDRE, _ part._--Il faut que je dlivre mon beau-pre des griffes
de cette harpie de Rosine... Tout l'hritage de ma femme y passerait!

  * * * * *

--Mon dieu, chre madame, est-ce que votre charmante nice ne
m'accordera pas une petite place dans son coeur.

--Tout est comble, mon cher monsieur.

--Rien qu'un petit coin!

--Eh bien, voyons, vous m'tonneriez.--_Je verrai voir_  vous donner un
tabouret.




FANTAISIES A PROPOS DE L'HIVER.


L'hiver continue  donner un dmenti  l'almanach.

Des phnomnes tranges se produisent chaque jour, et jettent la
perturbation au sein de l'Acadmie des sciences.

Il y a trois jours, un maracher des environs de Paris a trouv des
ananas sur ses espaliers, et a cueilli des patates dans le champ o il
allait chercher des pommes de terre.

Un garde-chasse du bois de Meudon a vu,--comme je vous vois;--prs de
l'tang de Villebon, un troupeau d'autruches en train de djeuner avec
un tas de moellons.

M. Alphonse Karr a reu de son ermitage de Sainte-Adresse des nouvelles
de son jardinier, qui lui annonce qu'un alos a fleuri subitement, avec
un grand coup de tonnerre, au milieu de la pelouse qui s'tend devant
son chalet.

Dimanche dernier, un monsieur qui se promenait autour du bassin des
Tuileries entendit des cris plaintifs entremls de sanglots. Il pensa
que c'tait un enfant qui tait tomb dans l'eau; et il se disposait 
lui porter secours, lorsqu'il s'aperut que les plaintes qu'il croyait
tre pousses par un mineur en pril sortaient de la gueule d'un
crocodile.--Tout le monde sait que la perfection avec laquelle ce
monstre imite les pleurs de l'enfance, lui a fait donner, par les
naturalistes, le surnom de _Brasseur_ des amphibies.

La semaine passe, encore, comme un rayon de soleil venait de
luire,--profitant du moment o l'ingnieur Chevalier, son gelier, avait
le dos tourn, le mercure,--parvenu au plus haut degr de
l'exaspration,--a voulu s'chapper du thermomtre,--comme autrefois
Latude de la Bastille. Il a t rattrap par un sergent de ville, et
reconduit dans sa prison de verre, o il continue  ne pas vouloir
descendre au-dessous de la temprature des vers  soie.

Ce que voyant, les tablissements de bains prparent leur ouverture. Ils
attendent seulement que la rivire ait baiss et que l'eau soit moins
chaude. En effet, les imprudentes baigneuses qui s'aventureraient dans
les fonds de bois des coles de natation seraient changes en une
friture de naades.

Un des plus bizarres, parmi tous ces phnomnes, est la dcouverte faite
tout rcemment par un pote lyrique, qui a trouv des ppites d'or au
fond de son encrier.

Enfin, il parait que tous les arbres des boulevards et des jardins de
Paris sont couverts de feuilles depuis quinze jours et pourraient
fournir une ombre aussi paisse que dans le mois de juin. Seulement,
pour ne point effrayer la population, la police fait arracher toutes les
feuilles pendant la nuit.

Cette prcocit de la saison ce s'arrte pas  la vgtation.

M***, qui possde une grande popularit parmi les huissiers et les
gardes du commerce, et qui n'a jamais pu acquitter, une lettre de change
que lorsqu'elle avait des cheveux blancs, est all payer dernirement un
billet souscrit  son tailleur, quatre-vingt-dix jours avant l'chance.

Le fournisseur n'a pas voulu accepter ce payement anticip, donnant pour
prtexte que cela drangerait sa tenue de livres.

M***, n'ayant pu s'arranger  l'amiable avec cet Allemand obstin, s'est
dcid  avoir recours aux tribunaux.

En prsence de pareils faits, certifis par des procs-verbaux
authentiques, les savants ont t appels  donner leur avis.

Ces messieurs ont mis leurs lunettes,--leur abat-jour vert, et on a
ouvert la sance,--en mme temps que les fentres de l'Institut, o
l'honorable runion se plaignait d'touffer.

Chacun des membres prsents a lu un mmoire d'une grande beaut et de
plusieurs kilomtres.

Mais, pour arriver  la fin de la lecture, chacun des orateurs a t mis
dans la ncessit de retirer son habit.

Plus le discours tait long, plus l'orateur prouvait le besoin de se
dgarnir.

Aussi, le prsident, inquiet, donna-t-il aux huissiers l'ordre de faire
vacuer les tribunes, o pourraient se prsenter des dames.

Chacun des remarquables travaux lus,  propos de la question  l'ordre
du jour, concluait  ceci:

Que ce qui se passait n'tait pas naturel.

Il s'agissait de savoir pourquoi.

Le prsident dclara la discussion ouverte; mais chaque orateur qui
montait  la tribune avait  peine ouvert la bouche, qu'il tait
soudainement pris d'une quinte de toux.

Ce n'tait plus une acadmie de savants, c'tait une acadmie de
catarrhes.

Tous les membres prsents sont sortis de la sance les uns aprs les
autres pour aller acheter du jujube.

Seul, M. Arago a voulu trouver une solution  cet trange tat de
choses.

L'illustre savant est pass dans son cabinet.--Depuis plusieurs jours,
la tte appuye dans les mains, les coudes appuys sur la table, il
demeure pench sur l'abme de ses mditations.

Pendant cette savante rclusion, le grand professeur a fait comparatre
les astres devant lui.

Il les a interroges paternellement, pour savoir s'ils n'taient pas
trangers  ce qui se passe dans la nature.

Les astres, petits et grands, ont, facilement prouv leur innocence de
toute tentative de rbellion.

Les comtes mmes, particulirement souponnes d'avoir de mchants
desseins et de vouloir s'approcher souvent un peu trop prs de la terre,
ont prouv jusqu' la dernire vidence que le ciel n'est pas plus pur
que le fond de leur coeur.

Les signes du zodiaque, appels et interrogs  leur tour, ont t moins
clairs dans leurs explications, ce qui leur a valu une assez forte
semonce.

Le signe qui prside au mois de janvier o nous sommes a paru
particulirement penaud, quand M. Arago lui a montr une branche
d'oranger en fleurs, cueillie dans son jardin le jour de l'an.

--Quelle confiance voulez-vous que l'agriculture vous accorde,
malheureux! lui a dit le savant d'une voix qui ne permet pas de
rplique; et qui vous a permis de faire faire votre besogne par le signe
de la Vierge?

N'ayant pu nanmoins rien tirer au clair, M. Arago s'est remis  ses
travaux.

Si l'on en croit ses familiers, le grand professeur a enfin trouv l'X
du problme.

Mais cette dcouverte est tellement inquitante, qu'il n'ose pas la
livrer  la publicit.

Il parat que la boule humaine est menace d'un bouleversement total.

L'hmisphre a le corps drang. Un conflit s'est lev dans le monde
cosmographique.

Des mutations incroyables se prparent.

Les ples veulent changer de place.--Le Gronland veut devenir une serre
chaude, et va se peupler de scorpions.

La terre de feu veut devenir une glacire, et va se peupler d'ours
blancs.

Les zones jouent  colin-maillard.

Avant trs-peu de temps, les ouvrages de M. de Humboldt et de Malte-Brun
ne seront plus bons qu' mettre au pilon.

On fera des cornets  tabac avec les cartes de gographie.

Les _Guides-Richard_ deviendront aussi inutiles pour les voyageurs
qu'une grammaire franaise peut l'tre pour un vaudevilliste ou deux.

Par suite de tous les changements qui rsulteront du cataclysme qui se
prpare dj par transitions, les parties du monde dplaces se
trouveront sous d'autres latitudes.

L'Europe sera en Amrique.

Asnires deviendra port de mer.

Et l'quateur sera situ  Paris entre le pont Royal et celui des
Saints-Pres.

Ce remue-mnage universel explique d'une manire parfaitement
satisfaisante les phnomnes que nous avons mentionns plus haut, et qui
ne sont que le commencement des nouveauts que fera natre le nouvel
ordre de choses.

Seulement quand le bonhomme Tropique aura lu domicile  Paris, les
Parisiens deviendront tous ngres.

Et on n'aura plus besoin d'aller  l'Ambigu ou  la Gat pour voir
l'_Oncle Tom_.

C'est alors que ces dames se mettront du blanc! a ne se verra pas mieux
que maintenant, mais a se verra de plus loin.

Une autre version, qui a trouv aussi un grand nombre de crdules, c'est
que nous sommes  la veille d'un dluge.

Dans cette prvision, une Socit en commandite s'est forme pour la
construction d'une arche de sauvetage.

Le prospectus de la Compagnie sera bientt publi: les actions sont dj
cotes  une forte prime.

La fivre d'agio a tellement gagn les Parisiens, que, si la fin du
monde--dont il a t aussi question--tait un fait annonc
officiellement, ils ne verraient dans ce grand dnouement de l'humanit
qu'un prtexte  la baisse,--et avant de se repentir et de songer  leur
salut, ils commenceraient par courir chez les agents de change pour les
prier de vendre, et les trompettes des archanges auraient peine 
dominer la voix des coulissiers annonant le _dernier cours_ aux fidles
du lucre rassembls dans la cathdrale de leur dieu.

Que les deux graves vnements redouts par la science s'accomplissent
ou non, l'absence de l'hiver se fait visiblement sentir.

Un journal racontait l'autre jour lui-mme les nombreux suicides
remarqus dans la classe des marchands de bois et des marchands de
fourrures.--Ces industries ne sont pas les seules qui aient t
atteintes par la bnignit de la saison.

La profession de ramoneur est devenue une sincure. Que voulez-vous
qu'on ramone quand la chemine n'est plus qu'un objet d'art? Qui est-ce
qui fait du feu maintenant? Il n'y a plus que M. B..., qui n'en faisait
jamais autrefois quand il avait du monde  dner dans l'hiver, dans
l'esprance que ses convives, ayant attrap des engelures entre le
potage et le premier service, s'en iraient avant l'apparition du second.
Aujourd'hui, M. B... emploie le mme moyen en sens inverse.--Il bourre
son pole de telle faon que sa salle  manger est transforme en
piscine pour les maladies de peau.

Il me manque, et  bien d'autres aussi peut-tre, ce mlancolique cri
des enfants de la Savoie: _ pau apin!_

Douillettement couch dans un lit moelleux, au fond d'une alcve
entoure de rideaux pais et lourds, c'tait chose douce d'entendre le
matin monter  travers l'humidit du brouillard le monotone refrain de
ces pauvres cigales de la neige, marchant deux  deux, le pre toujours
suivi de l'enfant.--Mal vtus et frissonnant de tout leur corps, mordus
par les bises affames, en suivant chacun un trottoir;--ils alternaient
leur appel, guettant aux fentres l'apparition d'une mnagre qui leur
ft signe de monter.

_ pau apin!_ chantait d'abord le pre en tranant sa voix dont la
dernire note tait touffe par le bruit de ses grossiers sabots
sonnant sur le pav.

_ pau apin!_ reprenait le petit avec une voix d'enfant de choeur 
matines.

En entendant ce duo matinal,--comme on sentait bien l'hiver sans le
voir,--comme on voyait bien les toits blancs, les branches des arbres
noires, et les glaons, et toutes les rigueurs des climats du
Nord!--Comme on trouvait alors plus douce l'atmosphre de la chambre
bien close!--comme on savourait avec dlices le _far niente_ matinal de
l'oreiller.

_ pau apin!_ c'est--dire il neige, il pleut; mais il est si matin et
il fait si froid, que l'heure gle en sonnant.--Comme je suis bien dans
mon lit!--Qu'est-ce que je ferai tantt? Ceci ou cela?--Qu'est-ce que je
vais manger  mon djeuner?

_ pau apin!_--Peu  peu on se rveille.--On sort tout  fait du lit; un
coup de sonnette a retenti.--L'argent que vous pouvez avoir s'est mis 
trembler d'effroi dans votre secrtaire:--il a reconnu l'ennemi,
l'intelligent mtal!--C'est un crancier qui vient vous demander de
l'argent pour payer ses dettes.--Si vous tes farceur, vous lui rpondez
de loin:

--Faites comme moi, ne les payez pas.

Quelquefois il en arrive un autre, puis deux, puis trois.--Alors ils se
mettent  causer, sur le carr, de leurs petites affaires en attendant
que vous sortiez... Il y en a mme qui se mettent  lire le journal;
d'autres qui apportent des cartes et jouent au piquet.--De temps en
temps ils sonnent pour voir si vous les entendez... puis ils se dcident
 s'en aller, et s'en vont djeuner en choeur au caf, o ils se mettent
 jouer au billard, et le soir ils ont dpens vingt-cinq francs--au
lieu de payer leurs dettes.

Quelquefois, ce n'est pas le drelin de la sonnette qui vous
veille,--c'est le grattement clandestin d'une petite main
impatiente:--vous n'iriez pas ouvrir, que la porte s'ouvrirait
d'elle-mme plutt que de la laisser se morfondre une minute, cette
matinale visiteuse qui vous arrive, bouquet de roses rouges aux joues,
bouquet de violettes aux mains--tandis que l'hiver chante dans la rue
par la voix du ramoneur: _ pau apin!...  pau apin!..._

C'est quelque gentille fillette qui s'en va tirer l'aiguille toute la
journe dans un magasin.--Pour se donner du coeur  l'ouvrage, elle est
monte vous voir un moment en passant, parce que vous demeurez sur son
chemin,--dit-elle, la menteuse,--histoire de vous dire bonjour et de
prendre un petit air d'amour.--Elle babille, elle frtille, elle
_tournille_ et furte dans votre chambre avec un gentil fredon d'oiseau
dsencag.

Puis, quand elle a fait ses quinze tours, donn partout son coup d'oeil,
sans oublier la glace, donn son coup de dent au morceau de sucre qui
trane, elle se sauve en vous jetant sur votre lit son petit bouquet de
violettes d'un sou, qui ne vous cote qu'un baiser.--Pauvre petite!
pensez-vous en la voyant partir, elle va avoir froid.--Elle, froid!--Ah!
bien oui.--La neige fond en la voyant passer. Et pendant que la voix de
votre gentille fleuriste murmure encore dans l'escalier, le ramoneur et
son enfant y mlent lointainement leur refrain: _ pau apin!_

Mais, hlas! on ne l'entend plus, ou presque plus, ce refrain monotone,
dont les frileux sybarites se faisaient un plaisir; et, en vrit, il me
manque aussi  moi et  d'autres peut-tre.  volupt singulire de
l'gosme, qui aime  augmenter la dose de ses jouissances en opposant
son bien-tre  la privation des autres, et sa paresse avec le labeur de
ceux pour qui le bien-tre n'est qu'un mot et pour qui la paresse serait
un vice!

Que vont-ils faire ces pauvres ramoneurs,--maintenant que l'hiver est
supprim,--et que deviendra leur petite raclette?

M. Hornung, qui a fait avec eux de si mauvais tableaux; plusieurs
compositeurs qui les ont mis en musique dans plusieurs milliers de
romances commenant par

/*[4]
    Enfant de la montagne,
*/

et les auteurs qui ont fait de la suie une farine  mlodrames
reprsents plus de fois qu'il n'tait raisonnable, devraient se cotiser
pour leur venir en aide, ou tout au moins leur faire ramoner, quand mme
_besoin ne serait pas_, leurs chemines dont le marbre est charg des
mille caprices de la mode.

En attendant, Paris s'est ennuy jusqu'ici;--le carnaval lui-mme a
l'air d'avoir pris mdecine;--il a dclar qu'il retournerait  Venise,
si on ne lui faisait pas voir un glaon ou un tas de neige.

On veut du froid, on veut sentir la terre dure sous ses pas et voir
scintiller aux vitres la mosaque du givre.--Paris tout entier tend avec
impatience sa joue au soufflet de l'aquilon; les plus avantageux de leur
personne souhaitent  grands cris avoir le nez rouge.

Les plus belles donneraient leur plus beau bracelet pour une ongle.

On parle d'organiser un hiver artificiel.--Les physiciens et les
chimistes sont convoqus.

  . . . . . .

Une chose trange, mais parfaitement vridique  constater, c'est que,
pour les femmes de Paris, l'attrait du plaisir, cette ligne  mille
hameons tendue par le diable,--est doubl par les dangers qui peuvent
en rsulter.--Pour qu'une Parisienne dclare s'tre amuse en sortant
d'un bal, il faut que ce soit une pleursie ou un rhume de cerveau qui
lui tienne le marchepied de sa voiture.--Telle belle dame qui, voil
quinze jours, allait  l'Opra ou aux Italiens en robe montante,--quand
la temprature promettait des petits pois pour le 1er mars,--n'ose
plus s'y montrer qu'en robe dcollete depuis qu'il gle.

Il y a deux classes d'individus que cette brusque et inattendue arrive
de l'hiver a dsagrablement surpris: ce sont les maris et les amants.

Les premiers se frottaient les mains, et comptaient, grce  la raret
des bals et des soires, raliser d'assez belles conomies.--Pour eux,
en effet, un hiver parisien est aussi dangereux  traverser que peut
l'tre, pour un capitaliste, une sierra espagnole.--Dcembre, janvier et
fvrier, sont des mois coupe-bourses, qui, au lieu de poignards et
d'espingoles,--viennent vous mettre dans la gorge des totaux de
mmoires, et contre lesquels la rsistance est inutile.

Cette anne, les maris taient donc dans la joie de leur me.--Les
mmoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des
couturires,--semblaient devoir tre d'une modration infinie. D'aprs
calculs approximatifs, l'exercice de 1853, compar au budget des
prcdentes annes, devait offrir un rabais de 50%.--Ce _boni_, opr
sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la _bourse de garon_
de ces messieurs et avait son placement tout trouv dans la bourse des
Danades du quartier Breda.

Mais voici que tous ces calculs sont brutalement drangs!!

La dernire quinzaine de fvrier se montre prodigue comme un mineur
nouvellement mancip, et mars s'annonce comme devant tre terrible.
Qui compte sans son hte s'expose  compter deux fois, dit le
proverbe,--devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vrit.--Pour
avoir compt sans l'hiver, eux aussi vont payer double;--et les mmoires
de _madame_, qui montent par le grand escalier; et les mmoires de
_mademoiselle_, qui entrent par l'escalier drob, et mettent chaque
matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.

Quant aux amants,--_leur peine n'est pas moins cruelle_,--pour parler
comme les romances.--Le mme motif qui a fait la joie des maris conomes
assurait leur scurit.--Les soires taient rares, et les bals presque
nuls.--La bien-aime restait au coin de son feu, paresseusement
tendue dans sa chauffeuse.--Pendant la journe, monsieur allait
 la Bourse.--Le soir, aprs le dner, il courait au club, ou se
prtendait appel au dehors pour un rendez-vous d'affaires,
l'_affaire Chaumontel_,--cette inpuisable mine aux galants
_escampativos_.--L'amant se trouvait donc matre et seigneur,--non pas
seulement du coeur, mais encore du logis de la dame.--Il consignait lui
mme telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et
les messieurs qui sont  l'amant ce que lui-mme est au mari.--Et il
aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.--Il
avait tous les bnfices de l'tat sans en avoir les charges.--tant
seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas  se dfendre, il
n'avait pas  combattre. Aucune contrarit ne troublait sa
jouissance.--Il tait sr d'tre dsir et attendu. Et il
arrivait--ponctuellement, rgulirement, comme minuit aprs onze heures.
Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait 
son arrive par un jet de flamme et un bouquet d'tincelles. La
jardinire dgageait ses plus subtils parfums.--Les rideaux glissaient
d'eux-mmes sur leurs tringles, et paississaient leurs plis soyeux.--La
lampe adoucissait sa clart trop vive, et ne rpandait plus dans le
boudoir que le clair-obscur discret,--favorable aux confidences
infimes.--On btissait, au coin du feu, des chteaux de flicit, sur
les sables du mot _toujours_.--On disait un peu de mal des absents,
except du mari.--Jamais de querelles, jamais d'ennuis.--C'tait
charmant, dlicieux.-- minuit le mari rentrait.--L'amant s'en allait et
rentrait chez lui, et l'on recommenait le lendemain, pour recommencer
le surlendemain.

Il faut convenir que c'tait trop beau!

Mais voil les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a
bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; aprs-demain, ici, et
le lendemain ailleurs.

Adieu la scurit paisible! adieu les douceurs du tte--tte quasi
perptuel!

La matresse se rveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a
mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque
nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et
l'amant, s'il veut conserver sa conqute, se voit pour deux mois aussi
au carcan de la cravate blanche. Partout o va sa matresse, il faut
qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mlancolique et dsole,
et jetant sur l'idole les mmes regards effars que doit avoir un avare
en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-mme et taler toutes ses
richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur
convoitise.--Chaque soire est un combat, chaque bal une bataille o la
lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas
perdre un pouce de terrain dans le coeur de sa matresse, il faut qu'il
ait  lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour;
il faut qu'il ait le noeud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe
aussi bien tourne; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel
lment aux moyens de sduction, et le mollet, au dire de nos aeux,
passait jadis pour tre irrsistible.

Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en
place pour la premire contredanse, qui durera jusqu'aux premire
feuilles vertes, a dj dpareill bien des couples.--On se voit mal, ou
plutt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait
plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que
des choses aussi peu agrables pour sa vanit qu'inquitantes pour son
amour. En parlant de sa matresse, un officieux ami viendra lui dire:
Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit
Armand qui ait succd  Paul sur le carnet de ses caprices?

Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Flix.

Ou bien, ce sera le mari, dont la fantaisie fait boule de neige, avec
les passions que fait natre sa femme, et qui, prenant l'amant de
celle-ci  part,--lui dira avec ce sourire d'un mari sr de sa proie:

--Voyez donc, mon cher, comme ma femme est en beaut ce soir!--Quelles
paules!--Je ne les avais pas encore vues.

Le jour, madame dort,--pour se reposer des fatigues de la nuit.--Si elle
reoit ce sera seulement pendant une heure ou deux,--et l'amant ne sera
reu qu'en visite officielle, confondu avec les galants,--auxquels la
coquetterie de sa matresse accorde une audience, et  qui elle
rservera ses meilleures clineries de faons et de langage,--pour
s'assurer une troupe de _romains_ qui lui feront une _entre_ au
prochain bal o elle doit aller. S'il obtient, par grce, un quart
d'heure de tte--tte,--il l'emploira en querelles, en jalousies.

--Pourquoi avez-vous dans deux fois de suite avec monsieur un
tel!--Pourquoi mettez-vous une robe bleue, quand vous savez que je
n'aime pas cette couleur-l? Pourquoi ceci? pourquoi cela?

La pauvre femme esprait trouver un amant, elle ne voit plus qu'un juge
d'instruction.

On se raccommode bien, il est vrai, et on partage le bnfice du
raccommodement;--mais c'est gal, aprs un certain nombre de _flures_,
l'amour ressemble  ces vieux plats casss en dix endroits et cribls de
sutures.

Un beau jour il se casse tout  fait,--et les morceaux n'en sont plus
bons.

Aussi,  la fin de cette saison de raouts, de bals, de soires,--que de
couples seront dpareills,--que de contrats sur papier rose et non
timbrs--laisseront voir le jour au travers de leurs serments, hachs de
coups de canif!--que de jolies bouches, qui disent encore un nom
aujourd'hui, et qui auront appris  en dire un autre!.........

Entre autres solennits que ramne l'hiver, il faut citer en premire
ligne le bal des artistes dramatiques, qui a eu lieu cette anne, comme
les prcdentes, dans la salle de l'Opra-Comique.

Bien longtemps avant le jour o le bal doit avoir lieu, et pour lui
donner de la publicit, outre les annonces, on fait afficher dans tous
les lieux publics une liste de dames patronesses chez lesquelles on peut
se procurer des billets.

Le placement de ces billets devient mme l'objet du zle le plus
louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharne pour runir
le plus grand nombre de souscripteurs, et mriter ainsi une mension
honorable le jour de la sance annuelle. L'amour-propre entre donc bien
un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne  ce propos;
mais le motif est vritablement trop digne d'loges pour qu'on puisse
faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opre
point, d'ailleurs, sans qu'il en rsulte certains drangements pour les
artistes qui veulent bien s'en charger.

Comme on l'avait sans doute prvu,--la curiosit qu'excitent, dans une
certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au
thtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames
patronesses.--Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous
ceux qui ne possdent aucune relation ni aucun moyen pour pntrer dans
ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les
coulisses,--saisissent avec empressement une occasion qui leur permet
d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est
vritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ,
toutes les dames patronesses,--et particulirement celles que leur
rputation met le plus en relief,--sont obliges d'entre-biller une
heure ou deux par jour la porte de leur salon  tous les trangers,
amens, les uns par l'oisivet, les autres par la curiosit; ceux-ci
pour voir, ceux-l pour se faire voir eux-mmes. Une charmante ingnue
nous disait dernirement que rien n'tait plus amusant que le dfil
quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en
ralit qu'un prtexte.--Quelquefois aussi, ces visiteurs sont
parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des
heures entires, et poussent l'indiscrtion jusqu' demander  l'artiste
chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle tait rellement
l'hrone de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,--et
tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils
s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.--Si on les
laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.

D'aucuns arrivent dans des toilettes prmdites--depuis huit jours.--En
saluant l'artiste, ils feignent une motion qui doit, pensent-ils,
amener quelque bienveillante question  la suite de laquelle ils
pourront faire l'offre de leur coeur--Quant  leur main, ils la laissent
dans leur poche.

On a toutes les peines du monde  les mettre  la porte.

Il y a les messieurs qui _s'occupent de thtre_, et qui,  la faveur
d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage
_de leur composition_, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons.
Ils seraient particulirement heureux si l'actrice voulait bien leur
accorder sa protection pour faire recevoir leur pice dans son thtre,
et si elle daignait en accepter le principal rle.

Il y a mme les messieurs mal levs,--qui gardent leur chapeau sur la
tte, n'teignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un
billet--comme ils iraient acheter la _Patrie_, au coin d'une rue.

L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire  un
palefrenier, s'empresse de l'adresser  sa cuisinire.

Une actrice d'un thtre de vaudeville, qui est particulirement
idoltre dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des
principales causes des nombreux pensums qui se distribuent aprs les
jours de cong, reut la visite d'un petit collgien d'une quinzaine
d'annes. Aprs lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du
motif qui lui valait cette visite.

Le lycen rpondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement,
comme la bourse de ses menus plaisirs tait un peu plate, il ne pouvait
acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame
patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entre au bal par
-comptes.

Grce  cette ingnieuse proposition, le lycen s'est mnag six
visites.--Le jour o il vint complter les dix francs du billet, le
petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises 
l'actrice en question.

Trois ditions de public se sont puises pendant cette nuit dans la
salle de l'Opra-Comique. Ce n'tait plus une foule, c'tait une
bouillie humaine--qui encombrait le foyer, la salle et les
corridors.--Un monsieur, plac dans la loge 23, et appel, pour affaires
importantes, dans la loge 26, a mis deux heures et demie  faire le
trajet d'une loge  l'autre.--Mais, pendant sa traverse, l'ventail qui
lui avait fait signe, ne le voyant pas arriver, s'en est all avec un
turban de l'cole gyptienne. Ces Turcs sont volages, mais on les dit si
aimables!--Un de nos amis, entr dans la salle,  minuit, sans avoir eu
la prcaution de se ganter  l'avance,--n'avait achev de mettre ses
gants qu' trois heures.--Mais, pendant l'opration, l'un des gants
tait devenu noir et l'autre panach.--Cette foule norme a fait natre
bon nombre d'incidents comiques, dont quelques-uns ont d avoir des
rsultats srieux, tels que querelles, ruptures et divorces.--Plusieurs
couples ont t spars par une bousculade, qui sont destins  ne plus
se rejoindre.--Plus d'un cavalier, entr avec une robe rose au bras,
s'en est all avec une robe bleue,--sans trop savoir comment la
mtamorphose s'tait opre.--Enfin, pendant la semaine qui a suivi
cette belle fte, il y a eu nombre de mutations, non prmdites, dans
les mnages clandestins, et les employs  l'tat civil de Cythre ont
eu, sans doute, une rude besogne.

Quant  la chaleur, elle tait vritablement torride; non-seulement les
bougies fondaient, mais encore on a eu  craindre un moment que le
bronze des lustres n'entrt lui-mme en fusion.--Il a t impossible
de se procurer une glace avant trois heures du matin.--Dans le
 parcours des buffets aux loges, elles se transformaient en eau
bouillante.--Mademoiselle A...e..., qui, sans doute par amour de
l'antithse, s'tait coiffe avec une couronne de fleurs d'oranger, en
rentrant le matin chez elle, a trouv des oranges parfaitement mres, 
la place des fleurs et des boutons symboliques.--Cette atmosphre, qui
aurait fait crier grce au ver  soie le plus frileux, a caus galement
plusieurs accidents, sans compter les rhumatismes qui pourront en
rsulter.--On cite notamment une aventure dont l'hrone est une actrice
qui n'a pas encore dbut, et qui a t surnomme Brsina,  cause de
sa rserve tellement glaciale, qu'un seul de ses regards suffisait pour
donner des engelures. Jusqu'ici, personne n'avait pu vaincre son
indiffrence, devenue proverbiale. C'est en vain que l'on voyait
quotidiennement faire la roue autour d'elle l'arme entire des rdeurs
de coulisses, espces de papillons-paons que la lumire des quinquets
attire particulirement de sept heures  minuit.  la pointe de son
ddain, elle repoussait galement toutes les formules de sduction et
toutes les catgories de sducteurs. Aucun d'eux n'avait su se faire
couter:--ni _les princes charmants_ des mille et une nuits parisiennes,
dont les cartes de visites ont parfaitement cours dans les _exchange
office_;--ni les gros sacs de la finance, hydropisies sonores qui
veulent bien consentir  adresser l'expression de leur hommage, sous
enveloppe, dans une toison du Thibet,--mais qui n'aiment pas  remettre
 huitaine, comme Bilboquet, l'achat des carpes qui excitent leur
convoitise;--ni les Tucarets de l'industrie, dgustateurs jurs de
toutes les primeurs friandes, qu'elles mrissent au feu du soleil, ou
aux feux de la rampe;--ni les petits messieurs qui trempent leur
chaussure dans le carmin de la Rgence;--ni les vicomtes et barons de
fantaisie, dont la vicomt ou la baronnie n'existe que brode au
plumetis dans le coin de leur mouchoir et qui exigeraient volontiers que
l'on peignt le rbus de leur blason sur les panneaux des omnibus;--ni
les amoureux saules-pleureurs, qui n'ont que le coeur et pas de
chaumire;--ni les potes de premire anne, qui gravissent la montagne
de l'Hlicon--mortelle aux bottes, et se nourrissent exclusivement de
radis noirs, afin d'conomiser les frais d'impression d'un petit volume
jauntre, dans l'intrieur duquel ils crachent leurs poumons; ce qui est
aussi malsain pour la sant que pour la littrature.-- miracle! elle
avait mme repouss un prince du mlodrame qui lui offrait un rle de
_six cents_;--un de ces rles pour lesquels les dbutantes donneraient
dix ans de leur vie, leur main droite et le cabas de leur mre;--un rle
 six costumes, dont deux  maillot.-- jeune insense!--un rle o il
y avait la scne de folie, cette fameuse scne favorable  l'exhibition
des belles chevelures;--un rle  rires et  larmes.--Elle a refus
cette magnifique cration.-- la petite malheureuse! Dans son dpit, le
prince de la scne a offert le rle  mademoiselle *** qui a dj
command, rue du Coq, sa chevelure pour la scne de folie.--On dit mme
plus, et, en vrit, c'est  n'y pas croire, on dit qu'elle avait refus
aussi un rendez-vous donn devant l'charpe municipale, et ferm la
porte au nez d'une passion sincre, dont les offres marchaient sur sept
chiffres, ce qui est ordinairement l'allure des millions.--Inhumaine 
tous, elle passait, sourde et muette, au milieu de cette haie
d'adorateurs; sans que sa rigueur s'adouct un seul moment, mme au
spectacle des extrmits auxquelles se livraient quotidiennement les
dsesprs d'amour. Il ne se passait gure de soire o l'on ne trouvt
un des adorateurs de cette tigresse d'Hircanie pendu aprs un portant de
coulisses, ce qui gnait singulirement la manoeuvre des
machinistes.--Les suicides se produisaient galement dans la salle.--Et
le marchand de lorgnettes eut mme le temps de gagner une assez belle
fortune, en ajoutant  son commerce des pistolets, de l'acide
prussique, et autres moyens homicides qui ne pardonnent pas.

Cette monomanie de suicide avait pris bientt une telle proportion, que
l'administration s'tait vue dans la ncessit d'tablir une petite
morgue dans le foyer.

Cette singulire conduite dterminait, comme on le pense, un bruit
norme dans tout le Landernau dramatique.--C'tait le canevas ordinaire
sur lequel on brodait depuis un mois le cancan des coulisses,--o il ne
manque pas de brodeuses.

Quand on demandait  la future actrice--pourquoi elle ne faisait pas un
choix, bon ou mauvais, elle avait l'habitude de dire qu'elle n'aimait et
n'aimerait Jamais que son _art_.

 quoi il lui tait gnralement rpondu qu'elle avait l un amour
malheureux.

Eh bien, cette mme personne, dont le coeur restait ferm  triple tour
et en dedans,  tous les plus ingnieux _Ssames_ que peut inspirer le
dsir, fut, dit-on, attendrie l'autre soir au bal de l'Opra-Comique.
Elle qui n'avait jamais souri ni accord l'ombre d'une esprance,--dans
un moment o elle se sentait mourir de chaleur,--elle a donn sourire
et promesse en change d'un verre d'eau sucre  la glace.

Une de ses amies, tmoin de ce miracle, l'a appel _la fonte des
neiges_.

 ce mme bal, M. de Saint-H... virait depuis une demi-heure de
l'orchestre aux balcons, des balcons  l'amphithtre, sans pouvoir
trouver un pauvre petit coin.--Un de ses amis, tmoin de son embarras,
lui proposa une place dans la loge o il se trouvait en compagnie d'une
comdienne dont la respiration a t appele le cholra des mouches.

--Merci, mon cher, rpondit M. de Saint-H..., mais Mlle X... et moi
nous ne nous voyons plus...

--Ah! pardon, rpliqua l'ami en se remmorant; c'est vrai... j'avais
oubli... Elle vous a tromp, pour lord... En effet, c'est maintenant
lui qui est...

--Le Pris de cette haleine, rpondit M. de Saint-H...




LES SOUPERS DE BAL.


Dans les salons d'un des principaux restaurants, aprs un souper
trs-anim qui avait succd au bal des artistes, la nappe se changea en
tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un
lansquenet formidable. M. B..., qui avait vid non-seulement ses poches,
mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits,
vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.

--Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un
papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-l pour _entre
de jeu_.

Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait
l'ambre.

--C'est un rendez-vous!

--Parfaitement.

--D'amour?

--Ou  peu prs.

--La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme
valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.

En trois cartes, M. B... avait perdu.

--Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une
bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr.
de gagns.

--Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagn la lettre accepte comme
enjeu, payera-t-on  vue?

-- vue et au porteur, dit M. B... Et il crivit au dos de la lettre:

Pass  l'ordre de M. le baron R. de G...

On peut voir cette singulire lettre de change sur la chemine de
mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquitte.

  * * * * *

Tout le monde connat celui-l qui est le hros de cette vridique
aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le dsigner, mme par son
initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le
soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;--qu'il aime
la vie et qu'il en est aim; qu'il a encore presque tous ses cheveux et
presque toutes ses illusions;--qu'il est le plus ingnieux Malte-Brun de
la gographie du _Tendre_; qu'il aurait rendu dix points de trente  don
Juan, aux carambolages des coeurs;--que Lovelace lui aurait demand des
leons de sduction; qu'il escalade les balcons avec la grce de Romo,
et qu'il saute par les fentres avec l'agilit de Chrubin;--qu'il grave
son nom sur tous les portants de coulisses, enlac  celui de toutes les
ingnues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou
grandes;--qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les
uns aprs les autres tous les rubans que lui ont donns toutes les
comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les
faubourgs Saint-Germain et Saint-Honor de toutes les parties du
monde,--et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mmoires,
comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles.
Semblable  ce spadassin d'une comdie rcente, qui _marque  tuer_ les
gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqu une femme sur
l'agenda de son dsir, la vertu de la _dsigne_ peut appeler un notaire
et faire son testament.--Telle dame cite comme un _Gibraltar_ de
fidlit, telle autre comme un _Vincennes_ de rigueur, ont t forces
de capituler.--Il a effac du dictionnaire le mot _imprenable_. Il passe
sa vie  mettre en pratique la devise de Csar: Voir, venir et
vaincre.--Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui
seul le connat; mais, comme dit la chanson: C'est son secret, son
bonheur.

Tout dernirement.... il s'prit d'une actrice, la mme qui est une
manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et faons de dire, qui lui
ont assur une rputation d'esprit de coulisse incontestable.

Bref, notre homme la vit un soir,--belle, radieuse, dans une
avant-scne, faisant voir ses belles dents qui mchillonnaient quelque
ironie.--Il la vit donc, et tout aussitt, tirant son carnet, il la
marqua  son _avoir_.

Le lendemain, un coup de sonnette,--un de ces coups de sonnette
imprieux qui disent tout d'abord combien est sr d'tre reu celui-l
qui s'annonce ainsi,--branla l'antichambre de l'actrice.--Elle voulut
faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce
merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demand trois
semaines pour qu'on pt mettre les choses  leur place, et le visiteur
n'tant pas homme  attendre seulement trois minutes, on l'introduisit
quand mme dans le salon.

Il avait _vu_, il _venait_: c'tait tout naturel.--Mais,  surprise! _il
ne vainquit pas_.

Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout!
Quand il tait venu, le faire revenir, c'tait demander de la patience 
la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce dsastre.--Le
lendemain, on donnait une premire reprsentation dans un grand thtre.
Il fit prvenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au
spectacle, et qu'il irait la prendre le soir mme chez elle.--L'actrice
rpondit qu'elle acceptait.--Son billet fut plac dans les archives du
personnage, qui, le soir mme, allait prendre sa conqute dans une
voiture attele de deux coursiers rapides.--On n'tait pas en route
depuis cinq minutes que le cavalier,--faisant trve aux madrigaux et
sductions de langage de son rpertoire ordinaire,--change la stratgie
du sige et passe subitement de la parole  une pantomime
expressive.--Surprise  l'improviste, et tout moyen de dfense paralys,
celle qui tait l'objet de cette vive dmonstration se dcidait dj 
parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une ide.--Elle s'empara du
chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portire
et cria vivement  l'ennemi:

--Je ne veux pas appeler et faire du scandale,--mais si vous ne me
lchez pas, je lche votre chapeau.

Le lendemain, en racontant l'aventure  ses amies, l'actrice terminait
ainsi:

--Le lche!--Croiriez-vous qu'il m'a lche?

  * * * * *

Les habitus de l'orchestre de l'Opra ont d remarquer, parmi les
locataires des stalles  l'anne, un personnage encore trs-alerte et
trs-vert, bien qu'il approche de l'ge o l'eau-de-vie commence  tre
bonne. Jadis fondateur d'une socit place sous le patronage d'un astre
qui jouit d'une certaine clbrit, il a amass dans cette entreprise,
qui assurait contre l'un des quatre lments, une fortune qui lui permet
de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M.
M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus
dans la tirelire de ses souvenirs. Quant  son assiduit aux
reprsentations de l'Acadmie de musique, elle a sa raison d'tre dans
l'intrt trs-vif qu'il porte  deux jolies jambes encore relgues
dans la pnombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire
remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux
jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, lve de
l'abb Sicard, M. M*** s'est passionn comme on se passionne au bel ge.
Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins o
les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants.
Il les a loges dans un intrieur auprs duquel Trianon n'est qu'un
htel garni. Pour leur viter toute fatigue, il ne leur permet de sortir
que dans un chef-d'oeuvre de carrosserie, attel de deux clairs  quatre
jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait
achev seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de potes
lyriques sont occups jour et nuit,  raison de cinquante francs par
mois,  confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias,
dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de
son srail.

Par une bizarrerie singulire, malgr sa jalousie, M*** avait la plus
grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui
donnaient plaisamment  entendre que la jeune personne lui fournissait
peut-tre incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrdulit
de _saint Thomas_.--Une circonstance trange est venue le convaincre.

Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** trs-gourmet, lui
avait parl d'une excellente occasion qui se prsentait pour acqurir 
bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux,
retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappel
subitement par un froncement de sourcil du czar.

--M*** demanda des chantillons, fut trs-satisfait... donna l'argent,
une grosse somme, ma foi, et dit  la sylphide de faire descendre le vin
 la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il
dnerait.--Au bout de quelques jours, il s'aperut que le bordeaux qu'on
lui servait--avait un got dtestable,--un vrai bordeaux de dner  prix
fixe.

--Qu'on m'enlve cette piquette, dit M***.--Ma chre enfant,
ajouta-t-il--en s'adressant  la danseuse volontairement ou non le
prince nous a tromps;--il faut jeter ce vin  la rue.

--Non, dit-elle, je le donnerai  l'office.

Vendredi soir, M*** fut invit  un rveillon donn par un jeune artiste
de sa connaissance.--Comme on se mettait  table, un convive en retard
apporta  l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il
recommandait aux connaisseurs.

Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux _retour des
Indes_ achet au prince russe.

--O achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquitude  la
personne qui avait apport le vin.

--Je ne l'achte pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante
bouteilles dans la cave d'une trs-bonne maison.

M*** n'en entendit pas davantage;--il prit sa canne et son chapeau, et
oublia totalement le proverbe: Quand le vin est vers, il faut le
boire.

Les deux jolies jambes courent aprs lui.--Le rattraperont-elles?...

  * * * * *

En ce temps-l mademoiselle *** avait allum une passion romanesque dans
le coeur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous
les actes de sa vie. Aprs avoir longtemps soupir sa tendresse en _la_
mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui tait pas plus
dsagrable qu'un autre.--Seulement, avant de se rendre  sa flamme...,
l'actrice exigea, sous serment, qu'il ft un stage de fidlit de quinze
jours. C'tait une manire d'preuve dans le genre de celles que les
princesses du moyen ge exigeaient de leurs chevaliers courtois.--Le
jeune premier jura qu' dater de ce jour aucune femme n'existerait plus
pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte
tous les suicides que causerait sa fidlit en l'obligeant  tenir
rigueur  une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris,  quinze
jours de l, pour une heure  laquelle on teint le gaz.--L'heure tant
dsire arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.--Il a
parfum tous les quartiers qu'il a traverss.--Il a essay toutes les
cravates de son rpertoire,--il a mis de triples talons rouges pour
s'lever  la hauteur de sa bonne fortune,--il s'est gargaris avec les
tirades les plus sentimentales de ses rles les plus passionns.--C'est
 la fois Ergaste, Valre et Clitandre.

Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir o brle une
lampe--appele  faire pendant  celle dont Andr Chnier parle dans
l'une de ses plus voluptueuses lgies.--On l'attendait.

Mais, au mme instant o l'heure du berger sonnait  un cadran
voisin,--Ergaste--Clitandre--Valre--quitte les genoux de sa belle, et
suspend un entretien si doux.--Pourquoi faire?

Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le
donner  deviner en mille.--Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend
 ses auditeurs que:

--C'tait pour remonter sa montre.--Quant  ma passion, ajouta-t-elle,
ce fut tout le contraire qui lui arriva.

  * * * * *

Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est
oblig d'apporter une chelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui
aime ce qui est bon, tourmentait un pote pour avoir un rle, et lui
faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait
reconnaissante. Le malheureux pote, qui n'a pas de dfense, accepte la
transaction.

--Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?

--Elle ne me gnera pas, rpondit le pote, je lui ferai un noeud.

  * * * * *

En termes de coulisse, on appelle la famille _du four_ les rares
spectateurs dissmins dans la salle d'un thtre quand on y joue une
pice qui n'a pas de succs.--Depuis quelque temps, la famille _du four_
se montrait trs-assidue aux reprsentations des ouvrages de M***. Il y
a un mois, il fit jouer une comdie, dont le rsultat ne devait pas
rpondre aux esprances qu'il avait pu concevoir le jour de la premire
reprsentation.--Abus cependant par un succs dont les fabricants
entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au
foyer, en parlant de sa pice: Parbleu! voil un petit ouvrage qui a
la moiti d'un almanach dans le ventre. Et il courut au prochain
cabinet de lecture pour lire les _Petites Affiches_, et voir s'il n'y
trouverait pas l'annonce d'une proprit avec parc, rivire, curie et
poissons rouges:--le tout n'excdant pas cent mille francs.

 la seconde reprsentation de son ouvrage, le bordereau de recettes
accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-l,
M*** renona  l'acquisition du chteau et se borna  chercher une
maison  la Villette, sans curie, mais toujours avec poissons rouges.

 la troisime reprsentation, la recette tait devenue si maigre, qu'on
aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modle dans les
cours d'ostologie.

M*** perdit de vue son projet de proprit  la Villette,--mais il
n'abandonna point son ide de poissons rouges, et voici quel est le
stratagme ingnieux qu'il a employ pour faire monter les recettes de
sa pice:--importun depuis longtemps par une foule de jeunes gens
indits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa
collaboration,--M*** a crit  tous ces aspirants vaudevillistes la
circulaire suivante:

Monsieur et cher collaborateur,

J'ai lu votre affaire.--Il y a du bon, beaucoup de bon.  nous
deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce
soir;--je vous attendrai au thtre de..., dans le foyer;
excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,--mais le public
nous en refuse. Tout  vous. M***.

Les collaborateurs ont mordu  l'hameon,--et M*** a eu au moins ses
poissons rouges.

  * * * * *

Tout le monde connat la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on
a dit qu'il devait tre fils d'un lzard et d'une ligne horizontale.

Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,--unissant le
paradoxe  l'exagration des voyageurs, assurait qu'il avait travers un
pays o les jours avaient vingt-cinq heures.

--Dis-moi bien vite o il se trouve,--que j'aille prendre mon passe-port
et faire ma malle! s'cria C...

--Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?

--Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une
contre o j'aurais par jour une heure de plus  ne rien faire.

  * * * * *

Le directeur d'un thtre de vaudeville possde pour associ un Oriental
qui a les manires et le langage des marchands de dattes et de pastilles
du srail.--On affirme mme que c'est dans le commerce de ces denres
qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a t place dans
l'entreprise dramatique en question.--Ce personnage est d'une avarice
qui est une source perptuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses
de son thtre.--Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours
entiers les frais de chaque dtail de mise en scne, et pleure
littralement en acquittant les factures.--C'est lui qui disait  un
acteur ayant besoin de paratre sous deux costumes dans le mme ouvrage:

--La veste que vous portez au premier acte est trs-richement double;
vous la mettrez  l'envers dans le second acte, a vitera les frais
d'un autre habit.

Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-del du temps convenu,  cause
du retard que mettait la blanchisseuse du thtre  apporter 
l'excellent comique L... une chemise  jabot excentrique dont il avait
besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par
l'administration). L'impatience du public commenait  se
manifester.--Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une
violente colre en apprenant que c'tait L... qui faisait retarder le
lever du rideau, et, furieux, il monte  la loge de l'artiste en le
menaant de le mettre  l'amende s'il n'entre pas en scne
sur-le-champ.--L... explique le cas o il se trouve, et fait comprendre
 son sous-directeur qu'il peut abrger ce retard en envoyant acheter
une chemise dans le passage des Panoramas.

 cette proposition, la fureur du mahomtan redouble,--mais soudainement
il se calme:--une inspiration lui tait venue, et,  la grande surprise
de l'acteur, il te sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant
le _dernier voile de la pudeur_, humide d'une transpiration rsultant de
l'inquitude que lui donnait la seule ide de rendre la recette, il
propose de prter sa chemise  son pensionnaire.

--Merci,--dit celui-ci en rejetant le vtement tout mouill,--vous tes
en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.

  * * * * *

Mademoiselle Victorine C... est un mince et trs-mince petit volume de
lieux communs, richement reli par la gnrosit du prince russe Nicolas
Tr... Ce grand, ou plutt ce gras seigneur, ressemble  Lablache regard
au tlescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moiti de sa
personne est compte comme colis.

Dernirement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant
quelques jours au lit.--Comme elle entrait en convalescence, une de ses
amies vint la voir et s'informa de sa sant.

--Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...

--Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.

--Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour
du prince.

  * * * * *

M. Jules Janin est connu par tous ses confrres et tous les artistes
pour son facile accueil et son humeur hospitalire,--On a dit
quelquefois, en parlant de sa maison, que c'tait celle du bon Dieu.--Il
serait peut-tre plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon
diable.--Tous ceux qui sont connus  Paris ont mont l'escalier du
critique.--Mais ce sont particulirement ceux qui dsirent l'tre qui en
usent les marches.--L'crivain concilie cependant les devoirs de
l'hospitalit avec ceux du travail.--Son esprit se ddouble avec une
prodigieuse facilit, et sait tre en mme temps dans la conversation et
sur le papier o il crit.--Janin a pari une fois qu'il raconterait
tout haut la retraite des _Dix mille_ en mme temps qu'il jouerait aux
dominos d'une main et qu'il crirait son feuilleton de l'autre;--et il a
gagn son pari.--Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent 
mettre chaque semaine un nouveau cordon  sa sonnette, il en est souvent
qui _manquent de gaiet_.--De ce nombre sont: les amours-propres
dramatiques, froisss par un silence indulgent, ou irrits par l'loge
d'un rival ou d'une rivale;--les rputations microscopiques juches sur
des vanits hautes de cent coudes;--les gens qui, n'ayant jamais pu
apprendre leur nom, mme  des cranciers, vont le crier eux-mmes dans
les endroits qui possdent un cho, pour avoir le plaisir de s'entendre
appeler;--les auteurs qui dsirent qu'on fasse mention de la naissance
de leur _petit dernier_, et ceux-l mmes qui oublient que la critique
n'enregistre pas les enfants morts sur son tat civil.--Et les oisifs,
les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre
patience, qui entrent chez vous comme  la foire, et en ressortent ne
laissant d'eux aprs eux que la boue de leurs souliers sur vos
tapis,--une odeur d'ennui dans votre chambre--et du noir dans votre me.

Pour s'en prserver, ou tout au moins abrger les visites des mendiants
de minutes, M. Janin a invent un moyen simple, mais nergique. Ce moyen
a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe...
irrsistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui
mriterait  lui seul une biographie.--Quelques ignorants prennent ce
perroquet pour un oiseau, mais un savant mtempsycosiste a dcouvert
que c'tait un ancien bndictin espagnol.--Le fait est que ce
merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sret
extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle mme et
comprend les langues nouvelles. Si un dfaut passager de mmoire ne lui
fait pas trouver  temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde
son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;--et il n'y a pas
d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.--En outre, bon juge comme son
matre, et disant son avis net et franc  tout un chacun. Bref, un
oiseau rare,--_avis rara_,--dirait-il lui-mme de lui-mme.--C'est cet
animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre  la porte les gens
qui lui inspirent justement l'ide de les jeter par la fentre.--Quand
l'un deux prolonge sa visite au-del du temps qu'un indiffrent peut
exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas  perdre le sien, M.
Janin fait un signe  son perroquet. L'animal comprend. Il quitte
aussitt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fcheux, et, se
mettant  jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son
habit, en mme temps qu'il lui entonne  l'oreille une gamme de cris
tellement assourdissants, que le personnage prend  la fois son chapeau
et le parti de s'en aller.--S'il a l'audace hypocrite de fliciter M.
Janin  propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'
proposer au fcheux de lui en faire cadeau.

  * * * * *

Voici,  propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est
passe il y a une dizaine d'annes dans un thtre d'outre-Seine. On y
reprsentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu
depuis un de nos plus fconds auteurs dramatiques. La pice fit passer
les ponts  tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rles taient
remplis par deux artistes clbres, qui avaient l'un et l'autre au moins
autant d'amour-propre que de talent.--L'entrepreneur de succs
subventionn par l'administration, voyant que le public se chargeait
volontiers de faire sa besogne, s'tait un peu ralenti de son zle.--Il
n'y avait plus d'ordre et de rgularit dans le service des _entres_ et
des _sorties_.--Tantt c'tait l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui
avait coup sa tirade par une salve trop prcipite.

--Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs
en rentrant au foyer...

--Mon Dieu! quand donc les thtres seront-ils dsinfects de cette
engence? ajoutait madame D...

Ennuy de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes 
part:

--Vous tes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.--Vous
avez les sympathies du public, et il vous est pnible souvent, si j'en
crois vos discours, de voir se mler  l'enthousiasme que vous excitez
les applaudissements d'une tourbe grossire.

--Sans doute, fit B.

--Certainement, ajouta madame D...

--Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos voeux sont exaucs; il n'y aura
plus d'autres _romains_ dans mon thtre que ceux qui fonctionnent dans
les tragdies que mon privilge m'autorise malheureusement  jouer.--La
claque est supprime.--C'est autant d'conomis.

--Supprime, la claque! fit B...

--La claque supprime! reprit madame D...  compter de quand?

-- compter d'aujourd'hui mme.--Allez vous habiller, et soyez sans
crainte. Quand on lvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans
la salle,--des purs, des sincres, et toute la gloire que vous
recueillerez dsormais sera en bonne monnaie.

Aprs la fin du spectacle, les deux artistes remontrent dans leurs
loges,--srieux et inquiets.--L're de l'enthousiasme sincre s'tait
mal inaugure. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient
_trenn_ ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'tait montr
plus habile comdien.--Jamais il n'avait dtaill avec tant de soin et
d'exactitude toutes les nuances varies de son rle.

Jamais madame D... n'avait t plus dramatique, plus passionne.

--Bah! dit B...  sa camarade, il ne faut pas se dsesprer.--Nous avons
une mauvaise salle aujourd'hui.--Voil tout.--Demain, nous retrouverons
notre vrai public, et alors...

Mais le lendemain renouvelle la dception de la veille.-- peine les
deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitt
touff.

Mais le surlendemain,--ah! le surlendemain,-- la premire entre en
scne, B... fut accueilli par une salve,--modeste il est vrai,--mais
bien comprise, bien dirige, commenant l o il fallait et finissant de
mme.

--Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de
la coulisse applaudir son camarade.

Mais,  son grand tonnement, quand elle parut en scne  son tour,--la
salle reste muette;--elle surprit bien des motions, des larmes, mais de
bravos, aucun...

Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.

Le quatrime jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand
madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit
toutes ses entres et toutes ses sorties et l'acclama jusqu' la fin du
spectacle.

Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens
qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec
ceux qui applaudissaient madame D..., et rciproquement.

Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes
subventionnaient  leurs frais,--et chacun de son ct,--une brigade
d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se
montrer plus agrables  leur commettant en faisant de la contradiction
systmatique.

Le soir mme, le directeur appela ces deux artistes et leur tint  peu
prs ce langage:

--Mes enfants, soyez heureux, la claque est rtablie.--Votre
amour-propre lgitime fera ses frais tous les soirs,--et votre bourse
fera des conomies.

  * * * * *

On a souvent entretenu le public des singularits plus ou moins
singulires de quelques artistes et de quelques crivains
clbres.--Voici une anecdote qu'on nous a cite tout rcemment  propos
de M. de Balzac,--dont les _manies_ pourraient former un recueil aussi
volumineux qu'intressant.--Un jour, le grand romancier invita une
douzaine de ses amis  venir dner dans cette fameuse maison des
Jardies, btie sur les plans de M. de Balzac lui-mme, qui, entre autres
innovations, avait oubli l'escalier. Comme on allait passer dans la
salle  manger, le matre de la maison, prenant une attitude dsole et
contrite, s'excusa auprs de ses convives, auxquels la duret des temps
ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une
modeste faence, avec accompagnement de couverts d'tain. Comme tout le
monde se rcriait sur l'inutilit de ces excuses entre amis et entre
artistes, on se mit  table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait
t mand de Paris,--donna un somptueux dmenti  l'humble prface de
l'crivain, en offrant  ses convives tous les chefs-d'oeuvre de son
rpertoire. Le repas achev, les invits se rpandirent dans le jardin,
les uns rclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac.  cette
demande, le matre de la maison rpondit par un sermon sur le funeste
abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre 
mcher une plante amre, endormant les facults de l'intelligence? etc.,
etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune
conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procur
de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau
recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer
qu'il et dans sa proprit de ces dangereuses inventions d'une chimie
incendiaire? Et, l-dessus, l'auteur des _Parents pauvres_ entamait un
paradoxe dans lequel il dmontrait srieusement que les allumettes
chimiques, quotidiennement cause de sinistres relats par les journaux,
taient rpandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui
avaient pour but la destruction de la proprit immobilire. Bref, il
n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de
cette improvisation plaisante, un de ses amis s'tait chapp, fouillant
tous les coins et recoins de la maison, pour tcher d'allumer son
cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une
table, la premire chose qu'il aperut, ce fut une magnifique
argenterie, parfaitement grave au chiffre de M. de Balzac.

Le romancier, qui tait coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne
perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents taient
dmasqus. Tout le monde connat l'histoire du cheval qu'il croyait
avoir donn  Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque
fois qu'il rencontrait son confrre.

Quand son ami vint lui annoncer la dcouverte qu'il venait de faire
dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand tonnement; puis,
allant embrasser tous ses convives les uns aprs les autres, il les
remercia avec effusion de lui avoir procur cette heureuse surprise. Il
souffrait cruellement d'tre oblig de manger dans de l'tain, et sa
reconnaissance tait tellement persuasive, que, dans le nombre de ses
invits, il y en eut qui se retirrent convaincus que c'taient
positivement eux qui avaient dgag le _service_ de leur confrre des
mains d'un Gobseck. Quant  M. de Balzac, il n'en voulut pas dmordre,
et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses
amis.

  * * * * *

M..., littrateur trs-srieux et qui runissait, comme homme et comme
crivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la
promotion  la chevalerie de la Lgion d'honneur, dut son ruban rouge au
hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette
occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-mme:

Dans la dernire anne du dernier rgne, M... se trouvait dans une ville
de bains, o M. Duchtel, alors ministre de l'intrieur, rsidait depuis
quelque temps avec sa famille. En villgiature, les relations se nouent
vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'crivain
rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charm
d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita  venir aux
soires intimes qu'il donnait dans son salon  Vichy. M... y joua le
whist de manire  se faire complimenter par le ministre, qui le voulait
toujours avoir pour partenaire.

L'anne suivante, l'crivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait
un service  lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas
d'indiscrtion  se prsenter au ministre de l'intrieur, et que ses
anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne
pourraient que lui tre favorables. Il se rend  l'htel de
l'Excellence; elle tait absente. M..., qui s'tait prsent 
l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour
indiquer qu'il est venu lui-mme, il fait une croix avec un crayon au
lieu de la corner.

Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.

--M...! M...! s'cria-t-il en se frappant le front comme pour se
rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-l! Que diable peut-il donc me
vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchtel en
apercevant la croix marque au crayon au coin de la carte: c'est bientt
la fte du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le
faire dcorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais
plus.

Trois jours aprs le 1er mai, M... lisait au _Moniteur_ sa promotion
au grade de chevalier de la Lgion d'honneur.

  * * * * *

Un admirateur passionn du talent joyeux d'une des meilleures servantes
de Molire, s'tant aventur un soir au petit thtre Sraphin,
rencontre l'artiste en contemplation devant les beauts du _Pont cass_;
c'tait  l'poque o l'actrice se trouvait dans une situation
intressante.

--Pourquoi donc tes-vous venue ici? lui demanda le cavalier,
trs-surpris de cette rencontre.

--Oh! ce n'est pas pour moi, rpondit l'actrice en riant; c'est pour mon
enfant.

  * * * * *

Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait
reprsenter au profit des pauvres et de sa vanit des petites comdies
de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande
rputation d'esprit,-- peu prs comme les rvolutionnaires achetaient
jadis les biens nationaux,--c'est--dire  bon march.--Cette rputation
lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des _mots_; les mots, cette
lpre de la conversation moderne.--Faire des mots, tel semble tre le
but de son existence; c'est  quoi elle passe tous ses jours. Sa femme
de chambre assure mme qu'elle se relve la nuit pour se livrer  cet
exercice.--Ds qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au
galop le rpter  tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la
glace dans les foyers de thtres; des amis complaisants le tirent 
autant d'ditions que _l'Oncle Tom_.--Puis, quand le mot a couru tout
Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante
personne l'adressent aux gazettes trangres, qui s'empressent de
l'attribuer  M. de Metternich.--Seulement, comme un mot ne peut
produire de l'effet qu' la condition d'tre plac en situation, comme
on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compre dont les
fonctions consistent  amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le
mot doit servir de rplique.--Ce confident est ordinairement un bon
jeune homme, auteur de quelque petit proverbe indit que la dame a
promis de faire mettre en lumire.--Mademoiselle *** est aussi
spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois
ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau  ses
amies.--Une personne qui n'avait pas l'honneur de connatre mademoiselle
***, et qui avait le plus vif dsir de l'entendre causer, eut
dernirement l'occasion de dner avec elle dans une runion d'artistes
et d'hommes de lettres.

--Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la
_mot_-nomanie.

--Ma foi, rpondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que
Mademoiselle *** n'tait pas en train ce soir; mais son esprit et ses
mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal,
dans la pice des _Cabinets particuliers_.




SILHOUETTES LITTRAIRES




I




LE MONSIEUR QUI S'OCCUPE DE LITTRATURE


Le monsieur qui s'occupe de littrature est devenu depuis quelques
annes un type assez frquent. On le rencontre un peu partout, mais
particulirement dans les lieux publics. Dans les cafs o se
rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons 
rien faire, tous les bons  rien dire, toutes les paresses, toutes les
impuissances, toutes les mdiocrits, tous ceux qui donnent au public
une si fcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir.
Le monsieur qui s'occupe de littrature possde quelquefois une
certaine aisance. Il est bien vtu, et recherche la socit des hommes
de lettres avec autant de soin que les dames aux camlias en mettent 
les viter.

On le supporte dans les compagnies lettres parce qu'il est gnralement
poli, et surtout parce qu'il possde toute sorte de moyens ingnieux
pour chatouiller les houppes sensibles de la vanit des uns et des
autres. Il a des formules de louange appropries spcialement au
caractre du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la
familiarit brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera
arriver son compliment par les sinuosits d'une priphrase habilement
mnage; avec celui-l, qui affecte l'indiffrence ou le ddain en
matire d'loge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincrement
ou faussement blas, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce
anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le systme de la
comparaison et lui dira, par exemple,  propos d'un roman rcemment
publi: Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac
_crit_. Comme il a fait une tude spciale du coeur humain des gens de
lettres, il a surtout remarqu que la meilleure manire de leur dire du
bien d'eux-mmes tait de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui
s'occupe de littrature aime  traiter les crivains. Quand il en
rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmne volontiers
dner, et choisit dans le restaurant la place o il sera le mieux en
vue.

Dans les thtres, o il assiste  toutes les pices nouvelles, il
affecte de n'en suivre la reprsentation qu'avec indiffrence. Il laisse
chapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui
attirent sur lui l'attention des voisins.--Si c'est une pice historique
que l'on reprsente, il signale les anachronismes. Si c'est un
vaudeville, il se plaint du style.--Si c'est un drame, il dira que
l'ouvrage manque de gat. S'il a amen un ami avec lui, il en fait un
compre qui lui donnera la rplique, de manire  amener naturellement
les rvlations des mystres de coulisse. Il causera tout haut,
maillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas.
Il affectera de lorgner les femmes en rputation, qui garnissent les
avant-scnes et les premires loges, et il les saluera de manire 
faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses
esprances.

Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer
le grand feuilleton qui promne dans les groupes l'obse majest de son
omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le flicite sur
l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton
par son nom de baptme, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi
prochain. Le monsieur qui s'occupe de littrature va dans le monde, o
il a beaucoup de succs, et se donne une grande importance C'est l
qu'il est roi, c'est l qu'il triomphe. Ds qu'il parat, on l'entoure;
il devient le centre de la curiosit: si une personne trangre tmoin
de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la
matresse de la maison rpond avec orgueil:--C'est monsieur un tel, un
de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littrature. Quand
il a bien examin l'assemble, et qu'il est convaincu qu'il ne court
aucun risque d'tre dmenti, le personnage amne alors dans la causerie
une habile transition pour mettre la littrature sur le tapis.

Une fois qu'il a abord ce sujet, on ne peut plus le lui faire
abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire
quitter le piano  un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et
ils se font tous prier.--Roman, thtre, critique, il a tout vu, tout
lu. Il est mme dans le secret des ouvrages indits--il assistait le
matin  la lecture intime du roman de notre clbre romancier.... Il y a
surtout un chapitre magnifique sur _ceci_, un passage admirable sur
_cela_. Il a t le seul qui ait os faire quelques observations. Il a
remarqu qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de
faon que cela le faisait plutt ressembler  un roman en latin, dans
lequel il y aurait trop de citations _franaises_.--Il a aussi observ
une ou deux erreurs historiques, et relev deux vices grammaticaux: en
faisant ces corrections, il a mme fait jaillir une tache d'encre sur la
manchette de sa chemise--et ce disant, il retourne son parement, dgage
sa manche et fait voir la tache.--Tout le monde se lve dans le salon
pour regarder la tache; les personnes qui sont trop loignes montent
sur les chaises.

Dans la journe, il a t  la rptition gnrale de la pice des
Franais,--Il s'est disput avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir
 faire les coupures qu'il lui indiquait.--Il lui a pris son manuscrit
de force et l'a emport chez lui pour faire des changements.--Il faudra
qu'il passe la nuit  ce travail; mais enfin il faut bien obliger _un
confrre_.--Il y a surtout la scne cinquime du quatrime acte; il
craint d'tre oblig de la recommencer entirement.--Notez bien qu'il
n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.--La tache d'encre tait
prmdite, sa rptition, les changements, les coupures, il a entendu
raconter cela dans la journe et s'attribue le rle actif qu'un autre a
ou n'a pas jou. En si beau chemin, on ne s'arrte pas.--Tout  l'heure,
en sortant d'une premire, il a rencontr le critique ***, qui n'avait
pas assist  la reprsentation; celui-ci l'a pri de lui faire une
centaine de lignes pour son feuilleton.--Il a bien envie de l'envoyer
promener.--_Chose_ a pris depuis quelque temps la fcheuse habitude de
le charger de ses corves.--Cependant, il ne peut refuser ce service 
un ami avec qui il est  _tu_ et  _toi_.--D'abord, il profitera de
l'occasion pour tre agrable  Eugne, avec qui il a deux
opras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.

En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de
vouloir jouer tous ses rles en costume Louis XV, sous prtexte que la
poudre lui va bien, et il glissera en mme temps un mot d'loge  la
petite J... qui a t charmante pour lui au souper de madame O... o
M... a tir un feu d'artifice d'esprit tourdissant. Quand le Monsieur
qui s'occupe de littrature a bavard pendant deux heures, il s'excuse
auprs de la compagnie d'avoir aussi longtemps caus boutique, et fait
semblant de vouloir passer  un autre motif de conversation.--Les dames
se mettent  causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout
 coup, le monsieur qui s'occupe de littrature tire son mouchoir de
poche et pousse un cri d'tonnement--Qu'est-ce donc? qu'y
a-t-il?--Parbleu! s'crie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui
est mont chez moi tantt, et qui m'a encore laiss son mouchoir en
place du mien,--il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzime qu'il me
change ainsi.--Tout le monde veut voir le mouchoir du clbre
romancier.--Il y a mme des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher
dedans.--Grce  ce mouchoir, prmdit comme la tache d'encre, la
conversation a t reprise  propos de littrature, et le monsieur qui
s'en occupe continue  tre le lion de la soire.

Au demeurant, c'est l un personnage inoffensif; car cette manie n'est
qu'un des innocents dguisements que peut prendre la vanit d'un homme
dsoeuvr.--Mais il arrive presque toujours un moment o le monsieur qui
s'occupe de littrature dsire que la littrature s'occupe de lui.--De
passif qu'il tait jusque-l, il essaie de devenir actif.--il ne se
borne pas  crire un sonnet acrostiche sur la premire page d'un album
neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.--Il se met un
jour  faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activit
 nulle autre pareille.--Moyennant finances, il trouve un libraire qui
consent  lui imprimer un volume, en tte duquel le monsieur qui
s'occupe de littrature met une prface qui commence invariablement par
ces mots: Cdant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un
got sr et approuv, l'auteur de ce volume se prsente pour la premire
fois devant le public, etc., etc.--Ici, le personnage devient nuisible
et dangereux.--Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littrature,
c'est l'homme de lettres amateur,--dsign quelquefois plus communment
et plus justement, sous le nom de Charanon de lettres.




II




LE CHARANON


Pareil  l'insecte qui ronge les rcoltes, il s'introduit dans la
littrature pour y causer des ravages.

On ne sait comment, il arrive on ne sait d'o.

Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des
sots, et la mmoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand
Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait
alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est
le Charanon qui a le premier pratiqu le pastiche, car il est incapable
de rien inventer qui soit marqu  son propre coin, ft-ce mme une
sottise.

Les admirations vivement senties entranent quelquefois les esprits les
mieux dous et les talents les plus individuels  l'imitation des oeuvres
qui rpondent plus particulirement  leurs sympathies: mais dans ces
cas, la copie devient alors une faon de glorifier le modle.

Le Charanon imite grossirement, maladroitement; son pastiche n'est pas
une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent 
leurs modles, comme ressemblent aux oeuvres d'art les odieux pltres,
colports sur les quais et les boulevards par les Pimontais, pendant la
morte saison de la fumisterie.

Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activit, la souplesse,
la ruse, l'insistance, la servilit ne suffiraient pas  donner une ide
complte de tout le mal que le Charanon se donne pour arriver  se
produire, n'importe o, n'importe comment. Pour acclrer ses dbuts il
possde, d'ailleurs des facilits qui manquent quelquefois aux hommes de
lettres vritables,--il a des relations.

Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les
conditions, on arrive, sans se donner trop de mal,  atteindre les
tages suprieurs.

En littrature particulirement, les relations servent les personnes au
prjudice de l'art.

Les relations s'imposent ou se sollicitent.

Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter
l'amour-propre.

Dans le second cas, elles humilient.--Un homme qui a le sentiment de sa
valeur souffrira pniblement si, pour la constater, il a besoin de
requrir l'appui des imbciles ou des niais, qui sont une force comme
toute majorit.

Le Charanon est invulnrable de ce ct; son amour-propre, habill de
toile impermable, peut impunment recevoir toutes les averses de ddain
qui pleuvent sur lui. Grce  ses relations, il entre dans la
littrature comme les gens qui arrivent en retard  la porte d'un
thtre, rompent avec violence la queue forme, et se mettent  la tte,
de faon  pntrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis
de l'attente.

Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommand  monsieur un
tel, qui aura parl  celui-ci, qui l'aura prsent  celui-l, et un
beau matin on lui aura dit dans un journal:--apportez-nous quelque
chose.

Le Charanon ne se le fait pas dire deux fois: ds le lendemain, il
arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et
connaissances qu'il va crire dans tel on tel journal. On a vu souvent
des travaux d'hommes de lettres srieux rester longtemps dans les
cartons de la rdaction, mais la _copie_ du Charanon n'y fait jamais
long sjour.

Ds qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne
quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son
insertion. Pour se dbarrasser de ses intolrables perscutions, on lui
annonce un beau jour que son article est  l'imprimerie.

Ce jour-l, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour
vous laisser aussitt en criant: Pardon si je vous quitte aussi vite,
mais il faut que j'aille corriger mes preuves.

Voyez-le entrer  l'imprimerie: quel air affair, quelle importance il
se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charanons de
lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au
prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.

--Prenez bien garde  cet alina; il est de la dernire
importance;--remarquez bien ce changement,--n'allez pas oublier cette
parenthse,--et ceci,--et cela,--et leur nom qu'ils ne trouvent jamais
assez gros!

Enfin le jour de la publication arrive: le Charanon n'a pas dormi; ds
le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets
littraires.

Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui
tremblent?--Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte
aussi?--- C'est un Charanon qui lit son premier article imprim! Tout 
coup il devient ple, la sueur mouille son visage, il frappe du poing.
Il vient de dcouvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal;
il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.

On a dnatur son article, on compromet sa rputation, etc., etc., etc.
S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son dsespoir, ce pote
italien qui se suicida  cause d'une virgule change de place dans la
composition d'un de ses livres. Pour une lettre retourne, le Charanon
exigerait volontiers qu'on recomment le tirage du numro.

Il se calme cependant, sur la promesse d'un _erratum_. Et, prenant
autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire
la distribution dans la ville.

Le soir, il parcourt les cafs. Chaque fois qu'un consommateur demande
le journal o il se trouve imprim, il suit des yeux les mouvements de
son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu' la
colonne o se trouve son article, il ne peut cacher son dpit.

Du jour o le Charanon a eu un article imprim, ce ne sont plus des
talons qu'il a  ses souliers, ce sont des pidestaux.

Ds qu'il a constat son existence par une premire publication, il
utilise ce prcdent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs
des feuilles phmres destines  mourir du CROUP littraire  l'ge de
deux ou trois numros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir,
le caissier demeure, pour les rdacteurs, constamment cach dans les
nuages de l'incognito le plus pais.

Mais le Charanon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande
pas d'abord  tre pay.

Un Charanon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rdacteur en
chef d'un journal qui rtribue largement ses crivains, en reut cette
rponse:

--Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir
de la rdaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se
procurer le luxe de se passer de public.

Peu  peu cependant,  force d'intrigue,  force de se remuer, le
Charanon finit par acqurir ce qu'on pourrait appeler une rputation de
prospectus.

Il a fourr l'annonce de ses ouvrages dans tous les _spcimens_. Il se
montre plus exigeant, il croit  son avenir, et il parvient mme  y
faire croire quelques autres.

Le jour o il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne
et les offre  la Socit des gens de lettres, avec une demande de
rception dans son sein.--S'il est reu, il se hte de faire graver des
cartes, sur lesquelles il ajoute aprs son nom:

_Membre de la Socit des gens de lettres._




III




LE RDACTEUR POUR TOUT FAIRE


Il existe,  Paris, un grand nombre de mnages peu fortuns, o l'on
prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces
conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car
leur engagement les oblige  pratiquer l'clectisme le plus tendu.

La servante pour tout faire fait d'abord le mnage et tout ce qui se
rattache  cette occupation:

Elle fait la cuisine;

Elle fait les commissions;

Elle fait la lessive et le repassage;

Elle fait les corsets et les robes de Madame;

Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.

Et quelquefois mme, s'il y a un nouveau-n dans la maison, on essaye de
l'utiliser comme nourrice.

Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas
l'affirmer.

Elle reoit ordinairement de quinze  vingt-cinq francs par mois, et
elle est nourrie.

Il existe, de mme,  Paris, des journaux peu riches--pauvret n'est pas
vice--ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spcialiste pour
chacune des matires que sa feuille est appele  traiter, le
propritaire prend un rdacteur pour tout faire.

C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui
s'est essay tour  tour dans tous les genres de littrature, sans
avoir positivement russi dans aucun.

Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a chou isolment, ne l'ont
point dcourag. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait
la force. Et, n'ayant pas t heureux dans les spcialits, il brle un
cierge  M. Cousin, et se dvoue  l'clectisme.

C'est alors qu'il accepte les fonctions de rdacteur pour tout faire, et
il fait tout en effet, sans hsitation et sans balancier.

Il fait du roman et de la nouvelle.

Il fait des comptes-rendus:

Dramatiques,

Lyriques,

Scientifiques,

Acadmiques.

Il fait des chroniques:

Parisiennes,

Provinciales,

trangres.

Il parle galement et  volont;

Mdecine,

Usine,

Cuisine.

Il parle chemins de fer,

Religion,

Industrie,

Modes,

Libre-change.

Il rdige le premier-Paris,

Le filet,

L'entre-filet,

L'annonce,

La rclame.

Et il compose pour chaque numro:

Des logogriphes,

Des charades,

Des rbus

Et des calembours.

Quelquefois mme, c'est lui qui dessine la vignette du journal--et c'est
encore lui qui la grave.

Enfin, c'est un vritable touche--tout.

Il touche mme quelquefois des appointements qui varient de 70  125
francs par moi--il n'est ni nourri, ni couch, ni blanchi; il ne reoit
d'trennes que lorsqu'il songe  s'en donner.

Mais il est en mme temps son rdacteur en chef et sa rdaction.

Ce qui l'oblige  tre trs-respectueux envers lui-mme.

 se cder le pas quand il entre ou sort de son bureau.

 se saluer quand il se rencontre,

Et  se dposer sa carte le jour de l'an.

Mais, en revanche, il possde le droit:

De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le
marbre.

De n'y jamais faire de coupures,

Et de les trouver galement jolis.

Tous les jours il va  la Bibliothque, et y prend un picotin
d'rudition, pour les besoins de la matire dont il aura  s'occuper
dans son numro.

S'il est trop press, il fait faire sa besogne par un collaborateur 
deux branches, qui lui sert galement pour se rogner les ongles et
moucher la chandelle.

En qualit de rdacteur en chef, il est de toutes les _premires_, et
sige aux stalles de la critique. Comme son journal ne possde qu'une
influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui
adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges,
auquel cas, il va paisiblement voir la pice au caf, et en suit
religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.

S'il a souvent le double blanc, c'est que la pice est bonne; s'il a le
double six, c'est que la pice est mauvaise.

Inventeur de ce critrium, il en indiqua fraternellement la commodit 
un critique trs-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver
sa reconnaissance, en lui tant le plus confraternellement dsagrable
qu'il se pourra.

Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rdacteur pour tout faire est
gnralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pnible, ou
mme embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille
pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.

Quand il rencontre un confrre, il a toujours un mot aimable  lui dire
 propos de ce qu'il a publi rcemment. L'amabilit se retrouvera au
bout de sa plume le jour o il se rassemblera autour de sa table de
rdaction pour faire le journal. Le rdacteur pour tout faire semble
possder le don d'ubiquit,--il est partout en mme temps;--il fait
honntement et discrtement son mtier, sans prtentions et sans bruit.

Ce n'est pas cependant qu'il ne possde, comme tous les humains bien
organiss, la petite dose d'amour-propre qui est ncessaire  l'homme
pour vivre,--comme l'air et le soleil.

Aussi, quand un abonn s'est fait inscrire dans la journe, il se serre
la main  lui-mme, et se dit, avec un lgitime orgueil, en prenant un
maintien et une voix de rdacteur en chef:

--Votre dernier article a fait de l'effet.

Et il a, en effet, diffrentes raisons pour tre convaincu que c'est son
article et pas celui d'un autre.

Quand il a exerc ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se
constater  lui-mme son influence, en essayant de faire engager sa
matresse dans un petit thtre.--Il russit ordinairement.

Quelquefois il songe  se marier,--et jamais  tre de l'Acadmie.

On ne lui connat ni ennemi ni envieux.--Christophe-Colomb lui-mme ne
pourrait pas lui en dcouvrir un.




IV




LE CAUDATAIRE


Comme son nom l'indique, ce personnage est celui qui tend  se coudre
aux individualits, possdant, soit la clbrit, la rputation, ou mme
la simple notorit.

Cette sorte de sigisbisme nat quelquefois de la sympathie que l'on
prouve pour les oeuvres d'un crivain, et de l'attachement que vous
inspire sa personne. Comme toute chose sincre, ce sentiment est alors
honorable et mrite le respect, mme dans ce que peut avoir d'outr,
l'admiration _caniche_ du caudataire dsintress.

Le plus souvent aussi, ce n'est que l'exploitation rgle de l'orgueil
lgitime de ceux qui ont su se conqurir un nom, par la vanit ridicule
de ceux qui ne _s'appellent pas_.

Les millions en moins, le caudataire ressemble aux anciens rustauds de
finance qui consentaient  vider l'humiliation  pleine tasse, et 
verser les cus  plein sac, pour tre aperus du vulgaire, montant
dans les carrosses des grands seigneurs. Le seul dsir du caudataire est
aussi de monter dans les carrosses de la renomme--ne ft-ce que par
derrire.

Les romanciers en vogue, les auteurs dramatiques, rois de la coulisse,
les journalistes en puissance de feuilleton ont leurs caudataires, et
particulirement les coupe-toujours de la critique, qui dbitent la
galette et le flanc de la rclame.

Le nombre des caudataires varie en proportion de la rputation ou de
l'influence que peuvent exercer sur le public les clbrits des divers
genres de littrature.

Les fonctions du caudataire sont purement honorifiques, mais en revanche
elles sont fatigantes.--Cependant c'est une charge trs-courue. On ne
l'obtient pas du premier coup. Il faut faire une espce de stage avant
de devenir titulaire.

Plusieurs qualits sont requises pour tre bon caudataire; comme au jeu
des enfants: Bonjour, matre, quel mtier veux-tu tre? Il faut,
tire-li-faut d'abord n'tre pas bon  autre chose, et avoir du temps 
perdre. Si le caudataire possde une opinion, il devra lui attacher
une pierre au cou et la jeter dans l'endroit le plus profond de la
Seine.

Adopter en tout, et proclamer partout et toujours le systme du matre
qu'il veut suivre; avoir dans sa poche du drap de toutes les couleurs,
afin de changer de cocarde littraire en mme temps que celui-ci.

S'il possde un caractre irritable, il devra le tamponner de patience,
s'il ne veut pas souffrir des ruades et rebuffades qui pourront rsulter
de la mauvaise humeur de l'homme clbre, quand celui-ci aura prouv
des dsagrments familiers  son tat.

Renoncer  toute initiative en matire de jugement sur les productions
des confrres, et attendre que le son se soit fait entendre pour faire
cho.

Assister  la conception et confection du roman, drame ou feuilleton du
matre; entendre chapitre par chapitre, scne par scne, phrase par
phrase, les vagissements de l'oeuvre nouvelle, la caresser au berceau du
manuscrit, lui faire des risettes, lui offrir des morceaux de sucre ou
des bonbons, et avoir pour elle tous les soins que demande un nouveau-n
qui pousse sa premire dent.

Ne pas craindre de se coucher tard pour tenir compagnie au matre le
soir, ni de se lever matin pour tre le premier  lui apporter le
bulletin de l'enthousiasme du public  propos de l'oeuvre rcemment
publie; avoir de la mmoire pour se rappeler le nom des tides, afin
qu'il leur soit marqu un mauvais point.--Au besoin, chercher querelle 
l'un d'eux, et se battre en duel avec lui: tre complaisant et agile
comme un lvrier ou un troisime collaborateur, qui fait les courses
dans les vaudevilles (commissionnaire sans mdaille.)

Si le matre a la goutte, se plaindre de la sciatique; et, lorsqu'il est
enrhum du cerveau, se procurer une fluxion de poitrine.

Voil quelques-unes des charges, voici maintenant les avantages.

Ils ne s'obtiennent que graduellement et suivant les principes d'une
hirarchie qui a ses lois.

Il existe des caudataires autoriss  aborder dans les lieux publics
l'homme clbre qu'ils y rencontrent,  se promener avec lui bras dessus
bras dessous sur le boulevard ou dans les foyers des spectacles,-- lui
demander du feu pour allumer son cigare ou une place dans sa loge--ou ce
qu'il compte faire prochainement.

Ces avantages sont mdiocres, ils se rsument  faire dire par les gens
qui vous rencontrent:

--- Tiens! quel est donc ce monsieur qui se promne avec ***?

Mais, pour quelques caudataires, cette simple remarque suffit. Il a t
vu. Pour lui, l'homme clbre joue le rle d'un bec de gaz et lui prte
sa lumire.

Le second grade procure l'honneur d'une familiarit plus intime. Aussi
l'homme clbre abandonnera avec son caudataire les formules de
politesse qui restent de la froideur dans les relations;--il sera avec
lui fraternellement grossier et franchement mal appris. Seulement il lui
permettra de l'accompagner partout,  la condition que, moralement,
celui-ci aura le soin de rester quelques pas derrire lui.--Il ne se
fchera pas si le caudataire l'aborde quand il sera en compagnie; il
commencera  lui donner son avis pour avoir une faon nouvelle de faire
connatre le sien.--Il le brutalisera mme en public, et le caudataire
recueillera alors l'avantage d'entendre dire  ct de lui--quel est
donc ce particulier que *** bourre comme a?--ce ne peut tre qu'un ami
intime ou un domestique.

Quand il aura franchi ces deux degrs, le caudataire arrivera enfin au
comble de ses voeux. L'homme clbre le fera grand d'Espagne littraire,
en lui accordant le droit de rester couvert devant lui. Il l'attachera 
sa personne et le nommera caudataire de premire classe, il le fera
chevalier de ses ordres, et celui-ci aura ses entres grandes et
petites.

Il possdera son rond de serviette  la table de l'homme clbre. Sa
vanit pourra se donner des indigestions de tutoiement. Il aura atteint
le point culminant du favoritisme. Il fera partie du mobilier, et si le
mobilier est vendu, on le vendra avec.

Le caudataire intime obtiendra alors de temps en temps une mention dans
un roman. On profilera sa silhouette dans une pice, ou bien on lui
jettera au bas de la colonne d'un feuilleton, un bout d'loge banal,
qu'on n'oserait offrir  personne, et qu'on lui mettra dans la main
comme un sou dmontis. Car, en ralit, l'homme clbre peut accepter
ce servilisme; mais, comme son caudataire ne possde aucun talent et
aucune dignit, il professera bien souvent pour lui le sentiment, qui
est prcisment le revers de l'estime.




V




LES JRMIES


Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille
des Jrmies littraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse
en tout lieu, corbeaux du dcouragement, croassent leur plainte
monotone.

-- muse martre! s'crie celui-ci.

-- public crtin! ajoute celui-l.

-- critique zole! hurle cet autre.

Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves,
vritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les coutant
les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrres,
et qui sont parvenus  approcher de prs ou de loin le but auquel ils se
proposaient d'atteindre.

--Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces
convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:

--D'o viens-tu?

--Qu'as-tu fait?

--Que veux-tu?

Pntrez dans sa biographie,--l'histoire de l'un sera celle de tous.

Le Jrmie est un fruit sec littraire, et, le plus ordiremont,--il
greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on
appelle l'envie.

Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le
premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entr, un
beau jour, dans la littrature par dsoeuvrement.

De vocation, il n'en a aucune.

Il commence cette prilleuse lutte, sans plus d'motion qu'il entamerait
une partie de piquet. Son ignorance mme devient pour lui un brevet
d'outrecuidance.

 peine consentirait-il, en manire de mise en train,  acheter une main
de papier.

L'oeuvre acheve, chose ordinairement sans forme et sans fond,--mannequin
d'ide, grotesquement vtu de loques de style ramass sous les piliers
des halles littraires, il s'tonnera que le foetus ne marche pas tout
seul, et il commencera  s'alarmer  propos, de l'indiffrence coupable
du sicle en matire de chef-d'oeuvre--indit?

Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables
d'estaminet pour insulter les astres, le Jrmie, entre la chope et la
pipe, commencera  dplorer son malheureux sort de pote.

Avec des sons de mandoline enrage, il rptera toutes les vieilles
rengaines auxquelles ont servi de type les trpas de Gilbert et de
Malfiltre--qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris
qui ont toujours leurs noms  la bouche, et ne cessent de soupirer 
propos de ces deux victimes de l'art:

-- muse martre!

Quelque me charitable, se laissant prendre  cette comdie, consent
quelquefois  patroner l'oeuvre du Jrmie et lui ouvre la voie de la
publicit.

Il arrive ncessairement ce qui devait arriver.

Le public ne s'en proccupe pas,--le chef-d'oeuvre n'est feuillet que
par le vent, qui court des bordes dans les ncropoles littraires des
quais.

C'est alors que le Jrmie, qui se baissait  l'avance pour passer sous
les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second
couplet de sa lamentation.

-- public crtin!

Quant  la presse, elle demeure silencieuse, ou, force par des
sollicitations, elle dtachera sur le nez de l'auteur une ddaigneuse
pichenette.

C'est alors que le Jrmie s'criera par toute la ville, en agitant ses
grands bras:

-- critique zole!

 compter de ce moment, le Jrmie n'a plus qu'une jouissance et qu'un
bonheur dans le monde.

Justement chti dans sa vanit et dans son impuissance, s'il connat un
endroit o l'on travaille, il ira chaque jour y traner son dsoeuvrement
dcourag, et rpter de sa plus dolente voix:

-- quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se proccupe de l'art
aujourd'hui? quel est le sort des potes dans une socit o le veau
d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfiltre, et de tant
d'autres,--sans me compter moi-mme.

 muse martre!

 public crtin!

 critique zole!




VI




UN SUCCS DE PREMIRE


La scne se passe  la suite d'un de ces succs coups de foudre qui, ds
la premire soire, signent  une oeuvre dramatique une feuille de route
de cent cinquante ou deux cents reprsentations.

Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer
le nom victorieux qui devra bientt, selon l'expression du pote,
voltiger al sur la bouche des hommes.

La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la
personne de ses membres, changeant entre eux le mot d'ordre pour
l'honorable conspiration de la louange unanime et mrite qui aboutira
le lundi suivant. Du bourdon  l'humble clochette, chacun est heureux
d'avoir  fournir une note  l'hosanna de l'enthousiasme.

Sous le pristyle du thtre, et dans l'attitude qu'on prte aux chevaux
d'Hippolyte, les directeurs des thtres rivaux supputent avec
inquitude le rsultat arithmtique d'un succs qui se dispose  mettre
pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de
faire pendant si longtemps une rude saigne  leur bordereau quotidien.

Derrire eux, les groupes d'auteurs changent d'un air navr les propos
les plus condolants. On supposerait qu'ils viennent d'tre frapps par
un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec
l'impuissance de celui-l! le dernier four de l'un donnant le bras  la
chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme
s'ils taient honteux de s'entendre.

Derrire eux vient la foule, qui se rpand dans les rues, semant sur son
passage mille rumeurs qui prparent le succs, et en colportent la
nouvelle par toutes les voix, de l'_on dit_ sonore,--qui est la
trompette de la moderne Renomme.

Sur le thtre, tout est sens dessus dessous.

Les employs font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du
plancher scnique, se livrent  la prilleuse gymnastique de
l'enthousiasme.

Les machinistes--_machinent_, pour embaumer le lendemain matin le rveil
de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux
Fleurs.

Le directeur a compltement perdu la tte.

Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les
chteaux qui battent rclame de leur situation et dpendances dans les
colonnes des _Petites-Affiches_. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son
ami,--son sauveur.--Il s'arrache les cheveux de dsespoir, parce qu'il
n'a point song  lui offrir une prim avant le succs.

--Maintenant il serait trop tard.

Pour rcompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel
ouvrage, quitte  rpondre, quand celui-ci l'apportera:

--Mon cher ami, je suis dsespr; mais je n'ai pas de place. Songez
donc que voil 150 fois qu'on joue votre ouvrage.--J'espre que vous
n'avez pas  vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser
votre pice. Il ne faut pas songer qu' soi dans ce monde.--Je serais
fort dsol qu'on pt dire que vous avez monopolis mon thtre.

Il y en a mme qui vous rpondent tout simplement:

--Votre succs m'a rendu un mauvais service.--Ds qu'ils sentent du
lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait
faire de l'argent, tous mes cranciers me tombent sur le dos.--Encore
une affaire pareille, et je serai oblig de faire faillite.

L'ingratitude, qui est l'indpendance du coeur, comme dit un impressario,
est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de
ces messieurs dont c'est  proprement parler, la seule qualit.

Les artistes qui ont contribu au succs de l'oeuvre, vont se visiter
dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit pidestal.

Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:

Superbe, magnifique, admirable!

Dans les corridors, tutoiement et embrassement gnral.

Au milieu du foyer, l'auteur, appuy contre la chemine, dboutonne son
frac devenu trop troit pour contenir cette indigestion de gloire, et
met intrieurement une rallonge aux flicitations que lui viennent
offrir ses amis.

Ceux-ci ont mis dans leur poche le crpe qu'ils avaient apport, dans la
charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de
dcs.--D'aucuns mme, les intimes, eussent sollicit l'honneur de tenir
les cordons du pole.

Le bonheur forc est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.

Celui-ci est vert-pomme,--celui-l rouge,--celui-l jaune comme un
citron;--on dirait le spectre solaire de l'envie.

Tous entourent le triomphateur et font de lui une espce de Laocoon de
l'amiti littraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent
son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthse de
deux caresses, rpandent brusquement dans la joie en bullition la
goutte d'eau froide de la rticence, et par leurs critiques essaient de
reprendre  deux mains ce que la louange avait donn d'une seule.

Au milieu de ces hypocrites dmonstrations, un bravo loyal rsonne
parfois, comme une pice d'or dans un sac de jetons.

Il est vrai que c'est justement celui-l qui n'est pas entendu ou pas
cout.

En sortant du thtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de
ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas t le complimenter au foyer,
sous le prtexte qu'ils se sont trouvs indisposs.

Et, en effet, pendant la reprsentation, il tait visible  tous les
yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.




NOTES DE VOYAGE


_ Monsieur Bourdin, rdacteur en chef du Figaro_.

Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment
o je m'y attendais le moins, m'ayant rencontr sur le boulevard, tu
m'as pri de prendre ta place parmi la dputation des journalistes et
chroniqueurs parisiens, invits par la Compagnie du chemin de fer du
Nord  assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai
toujours t partisan de l'imprvu, le nom de mes futurs compagnons de
voyage m'a dcid  accepter ta proposition, et une demi-heure aprs
t'avoir quitt, je me prsentai  la portire du wagon-salon rserv 
l'migration littraire.

  * * * * *

Chacun commenait  s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais
tous ces petits arrangements, o se rvlaient navement l'instinct
d'gosme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientt troubls par
l'arrive du retardataire et gigantesque Nadar.--Comme chacun le sait,
Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de rgler sa
dmarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paratre, chacun se
demande avec inquitude o Nadar pourra mettre ses jambes.--En effet,
ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes
les combinaisons d'angles et d'horizontalit. Pendant une demi-heure, on
s'exerce inutilement  une sorte de jeu de patience, dont les membres
des voyageurs sont les pices.--On fait appel  la science.--Un prix de
vingts-cinq cigares est offert  celui qui rsoudra le difficile
problme d'installer Nadar.--Les calculs scientifiques n'ayant pas
abouti,--Nadar trouve un biais,--trois ou quatre de ses amis resteront
debout dans le wagon;--de celle manire il pourra s'allonger  son
aise.--La proposition est repousse par ces messieurs, qui accusent
Nadar d'abuser des droits que donne l'amiti.

Nadar rpond par cet axiome:

--En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.

Au moment de partir, un riche tranger, qui a entendu dire que notre
wagon tait habit par des journalistes parisiens, propose cinq mille
francs pour faire le voyage dans notre socit.--L'administration
refuse. On se met en route.  la station de Breteuil, le convoi
s'arrte, et nous sommes rgals d'une aubade d'un joueur d'orgue du
pays, qui a dj dot deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes.
Favoris par l'administration, qui lui accorde ses entres sur la voie
au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux
avec les employs suprieurs de la compagnie.--Dans ses frquents
voyages, M. de Rothschild ne manque jamais  s'arrter  Breteuil, et
gratifie du prix de la place qu'il occupe la srnade nasillarde qui lui
est donne  son passage.

Entre Breteuil et Amiens,--on essaye de dormir,--mais il n'y a pas
moyen.

_Amiens_. Vingt minutes d'arrt.--La population altre du wagon se
prcipite vers le buffet,--et y produit l'effet d'une ponge qui
tomberait dans une fontaine.--Quelques pts de canards succdent aux
rafrachissements.--On demande la carte,--et l'on apprend qu'elle a t
paye cinq mille francs par le riche tranger du dbarcadre, qui a
voulu,  l'instar de Franois Ier, tre une fois dans sa vie le
restaurateur des lettres.

La cloche du dpart se fait entendre: on remonte en voiture,--et,  la
libert d'espace dont chacun jouit, on s'aperoit qu'il
manque--quelqu'un et quelque chose.--Ce quelqu'un et ce quelque
chose,--c'est Nadar et ses jambes.--Tout le wagon entonne  l'unanimit,
sur une musique vague, un hymne  l'indpendance, qui commence, comme
tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:

/*[4]
    Libres du joug qui nous oppresse.
*/

Cet enthousiasme est troubl par un double cri d'pouvante chapp  un
des voyageurs, qui, en se penchant  la portire, vient d'apercevoir
Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant
son cigare.--Au premier _arrt_,--il se fait ouvrir la portire, et se
rallonge de nouveau d'un ple  l'autre du wagon; le dsordre se
rtablit.

_Abbeville_.--Lever du soleil,--salu par un choeur formidable de deux
millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.--S.....
fait observer judicieusement que la prsence de ces oiseaux n'est
peut-tre pas trangre  l'industrie des pts, qui est une richesse de
la contre.--On ne lui dit pas le contraire.--L'heure de la justice
semble  la fin venue.--Nadar vient d'puiser sa provision de cigares,
et se livre  l'emprunt;--on lui refuse:--il propose comme transaction
de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.--Douze
porte-cigares lui sont tendus.--Nadar se lve, tout le monde peut
s'asseoir.

Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore loigns d'une
vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernires heures
du voyage par un jeu quelconque. Ce voeu n'est pas plus tt exprim,
qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle parpill sur la
table.--La partie s'engage avec une fureur douce.--Nadar a la veine:
dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;--le ponte est
intimid;--*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte
d'un refait. Tout  coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on
reconnat pour celle du riche tranger, crie: Banco!--Nadar abat deux as
de pique;--*** se flicite de sa prudence,--et le riche tranger, auquel
on a notifi sa perte, envoie  Nadar, par un employ du train, une
enveloppe _charge_ sur laquelle il a crit: _Enchant d'avoir fait
votre connaissance_. Tel est le dernier pisode de notre voyage.

Quant aux courses o j'ai assist, je t'avouerai que c'est un plaisir
auquel je ne crois pas devoir tre parfaitement initi.--S....., qui est
pass matre en matire de sport, s'est donn beaucoup de mal pour m'en
expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une
carte au chapeau, je n'ai rien compris aux crmonies du pesage, ni au
jargon de ces petits gnomes, habills en glaces panaches, qu'on appelle
des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'tre plus lgers
qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons tranant un
bloc de dix  vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste
musculature sous l'effort, me parat un spectacle plus intressant que
le plus merveilleux handicap.  l'issue du banquet qui nous a t
offert  l'htel des Bains,--Et qui a clos cette journe
hospitalire,--Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir mme,
et qu'il m'attachait  sa suite.-- toi donc, je t'crirai de l'autre
ct de la Manche.




II


Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est dcid que Nadar et moi nous
partons pour Londres  la mare de deux heures. tant trs-fatigus de
la journe de plaisir que nous avons passe  Boulogne, nous nous sommes
rendus  minuit  bord de la _Panthre_ pour y choisir nos places.
T'tonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la
meilleure?--Non!--Malheureusement il a t prvenu. Presque tous les
voyageurs sont dj embarqus et ont retenu les cadres les mieux
disposs.--Je dois pour ma part me contenter d'une case infrieure, ce
qui ne laisse pas d'tre inquitant lorsqu'on ignore les habitudes
maritimes du passager qui vous servira de plafond.--Pendant que je
m'installai dans le salon demi-rfectoire, demi-dortoir, du
_chief-cabin_, plusieurs Anglais entourent la table  manger et s'y font
servir les productions les plus varies de la race porcine. Un
volumineux gentleman, qui semble moul sur la corpulente nature de sir
John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son apptit
pantagrulique. Aprs avoir puis un fort tirage de sandwichs au
jambon, cet insulaire,  la fois carnivore et frugivore, demande un
melon, qu'il pse et mange en deux bouches comme il et fait d'un
abricot.--Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la
mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis
l'insulaire appeler deux garons et se faire hisser dans le cadre
au-dessus du mien.

Mon superpos a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garon
qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire
de l'entresol en rclame deux. Je commence  mal augurer de mon
voisinage, et je propose diplomatiquement  Nadar de lui faire le
sacrifice de mon rez-de-chausse. Il refuse! Parmi les passagers, il
s'en trouve qui font la traverse pour la premire fois. Ils
s'interrogent les uns les autres sur les prcautions prendre. Chacun
dit la sienne.

Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des
Champs-lyses, il ne sera pas incommod.

Celui-l a une provision de pastilles prservatrices.

Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au
contraire les ouvrir et les tenir fixs sur le mme point.

Au mme instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La
cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et rgulire
branle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se
mettent en mouvement; le capitaine crie: _All right_. Nous sommes en
route.

Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment o nous
franchissons la passe, quelques personnes commencent  se moucher, ce
qui en mer comme au thtre est un signe d'motion. Un petit bonhomme de
huit ans auquel un garon vient d'apporter un ustensile de prvoyance
demande  son pre  quoi peut servir ce rcipient.

Son pre le lui explique par une dmonstration.

Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se
distraire,--manquent mutuellement de mmoire.--Peu  peu leur rcit
devient ple;--eux aussi.

--Mon voisin de droite demande du th.

Mon voisin de gauche se mouche--trop tard.

Nous prenons le large, et la _Panthre_, se croyant  Mabille, commence
 chalouper.--Aussi l'usage de la porcelaine se rpand-il assez
gnralement dans les masses.--Mon voisin d'en haut, qui s'tait
endormi, se rveille au moment o il rvait qu'il venait de prendre une
purgation.--Il demande  tre mont sur le pont.

Sauv, mon Dieu!

  * * * * *

Au jour naissant, nous commenons  voir la cte anglaise surgir 
l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure aprs, nous
sommes  l'embouchure de la Tamise.

La _Panthre_, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures
pacifiques qui permettent aux passagers de rparer par le sommeil les
fatigues de la nuit. Mais dj on les invite  montre sur le pont, car
c'est l'heure o, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se
transforme en salle  manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a
encore sommeil, demande un dlai et se l'accorde. Le bruit de la machine
le gnant un peu pour se rendormir, il fait mme prier le mcanicien de
stopper. Malheureusement, le bruit de la mcanique empche galement le
mcanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa
route.--Cependant un flot de ladies et de miss affames, dont le
sybaritisme prolong de Nadar retarde la rfection, se presse  la porte
du _chief-cabin_, et hsitent  entrer en apprenant qu'un voyageur s'y
trouve encore couch; une humble adresse est prsente  Nadar.--En
apprenant qu'il fait attendre des dames,--il se lve spontanment, m
par le ressort national de la galanterie franaise.

En une seconde, l'essaim affam entoure la table, qui ploie dj sous
une montagne de nourriture et qu'arros un fleuve de th. En une autre
seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a
rappel les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois
excuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succdent aux femmes et ne le
leur cdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont
le voisinage m'avait tant alarm.--Son insuccs ne l'a pas fait renoncer
 entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et,
obstin comme un plaideur qui a perdu son procs en instance,--il en
appelle,--en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de
la veille.--Bien qu'il ait eu la prcaution de temprer, par une
copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudit du fruit de _nos
vergers_, cette fois encore, la rcidive ne lui est pas heureuse et son
appel est rejet.

Cependant nous avions fait du chemin.--Dj l'embouchure de la Tamise
est franchie, et la _Panthre_ file comme une flche entre les rives du
large fleuve sillonn de nombreux bateaux pcheurs qui rentrent dans les
petits ports du voisinage.

Le pre du petit garon dont j'ai dj parl, jaloux de faire briller
les talents gographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et
l'invite  dsigner, au fur et  mesure que nous passerons devant,
toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu' faire
connatre le chiffre exact de leur population, leur production spciale
et les faits historiques se rattachant  chacun d'eux. L'enfant, qui
est en vacances, et pour qui cette fonction de cicrone quivaut  une
rentre en classe, montre d'abord peu de soumission aux dsirs
paternels, et commence, la mmoire un peu trouble, une explication qui
n'est pas d'accord avec _Malte-Brun_. Quelques voyageurs, possdant des
_Guides_, se permettent de relever quelques erreurs commises par le
jeune collgien, entre autres celle qui place Dublin sur la
Tamise.--Bless dans son amour-propre, le pre soutient l'opinion de son
fils,--et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher
derrire un panier de prunes, auquel il a remarqu une _fuite_ qu'il
n'hsite pas  encourager.

L'approche de Londres se fait sentir  chaque tour de roue. Nous en
sommes encore loigns de plusieurs lieues, et dj la vapeur carbonique
qui s'lve plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable
poussire qu'on appelle la _pluie sche_. Il fait, au reste, un temps
magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fte aux environs, nous
nous croisons  tout moment avec des bateaux  vapeur chargs d'une
population endimanche et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux
hurrahs.  la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie
 bord des ambassadeurs chargs de l'indiscrte mission de visiter nos
bagages. Il faut dclarer,  la louange de la douane britannique,
qu'elle ne ressemble pas  la ntre. Le douanier franais,  la
frontire surtout, procde  la visite des malles avec la brutale
impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme
pour y chercher les objets de contrebande conjugale.--L'employ de la
douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.--Sa
curiosit est minutieuse, mais polie.--Il aide les voyageurs  refermer
leur malle,  reboucler leur valise, et s'il aperoit dans un sac de
nuit une chemise  laquelle il manque des boutons,--il s'offre
volontiers de les recoudre.

Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivs  Greenwich, o se
trouve le clbre hpital des invalides de la marine, et dj commence 
se drouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la
Tamise  une fort de mts. J'aurais l une belle occasion de me livrer
au dithyrambe, si c'tait mon instrument. Mais tu ne m'as pas donn, mon
cher ami, la mission de dcouvrir que l'Angleterre tait la premire
nation maritime du globe. Je passe la main  un matre du genre
descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes  perdre ou plutt 
gagner, ouvre les _Caprices et Zig-Zags_ de Thophile Gautier, et tu y
trouveras le tableau fidle de la route de Greenwich  Londres, qui nous
apparat au premier dtour de la rivire; il est certaines formules
vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage acadmique,
excellent  exprimer certaines impressions.

J'ai reu le coup de poing, me disait un jour en se frappant la
poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'tre vivement frappe
par un grand spectacle.--Cette figure brutale rend parfaitement la
nature de l'tonnement que m'a caus la vue de cette ville, o le
gigantesque parat se multiplier lui-mme. Moi aussi,--j'avais reu le
coup de poing.--Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour
lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve  l'avant du bateau
en conversation rgle avec une de ses connaissances, qu'il vient de
voir passer  London-Bridge, auprs duquel nous sommes arrts.--Le
dbarquement s'opre, et nous voici sur le quai, o les pisteurs des
htels franais commencent  nous assaillir.--Leur loquacit et leur
esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu  la
descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.

 Marseille, notamment, o un aubergiste, furieux de me voir suivre son
concurrent, lui vida sur l'paule un cornet rempli de punaises, qu'il me
montra ensuite comme un chantillon de l'hospitalit que je
rencontrerais  l'htel rival,--j'eus la bonhomie de me laisser prendre
 cette supercherie, qui obtint le succs que son auteur en avait
espr, car il m'emmena triomphalement  son htellerie en me vantant la
propret qui y rgnait.

J'tais cependant  peine  table, que je vis grouiller sur la nappe
deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai  mon hte, en lui
reprochant son abus de confiance.

--Monsieur, me rpondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait
quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolre la salle 
manger, je leur interdis la chambre  coucher. Monsieur peut tre
tranquille; il dormira bien.

Nadar a jet nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un
htel qui nous a t indiqu.

Cette premire course  travers les rues de Londres est quelque chose
d'assez inquitant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un
vhicule enrag, auprs desquels nos coups parisiens ne sont que des
coches.

Nous arrivons dans Leceister-square, o nous devons habiter, et, aprs
quelques instants accords  notre toilette,--nous nous lanons  pied
dans les rues de Londres.

-- propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?

--Je sais: _To be or not to be_.

--Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de
mots.--Nous les partagerons en frres.




III


Un journaliste franais rencontrant  Londres un de ses compatriotes qui
habite cette ville depuis longtemps, s'tonnait que celui-ci prouvt
encore de la difficult  se faire comprendre.

--Si tu savais comme ces gens-l ont la tte dure, lui rpondit l'ami;
voil six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le
franais.

Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'ducation de nos
voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui
n'a pas cours  Londres: aussi je me trouve aussi embarrass dans ce
pays que pourrait l'tre dans le ntre un tranger qui aurait appris le
franais en lisant les faits divers de la _Patrie_.

  * * * * *

Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseill d'acheter un
dictionnaire de conversation franco-anglaise.--C'est un recueil de
dialogues par demandes et par rponses, dans lequel, dit la prface,
toutes les circonstances de la vie sont prvues, depuis les plus
solennelles jusqu'aux plus familires.--Je remarque, en effet, des
chapitres intituls:--_Rception  la cour,--Audience du
ministre,--Demande en mariage_. Malheureusement, le dictionnaire de
conversation ressemble  ces instruments  vent dont il est impossible
djouer si on ne possde pas a que les musiciens appellent
l'_embouchure_. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa
prononciation.--Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,--la
pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.

  * * * * *

Si le _Dictionnaire de conversation_ a prvu les cas exceptionnels d'une
rception royale, ou d'une audience ministrielle, soit ddain, soit
oubli volontaire, il se montre moins prvoyant  propos des
circonstances familires, et il en rsulte quelquefois un certain
embarras pour le voyageur. Aujourd'hui mme me trouvant dans un des
beaux quartiers de Londres, je dsirais, pour ds motifs trangers  la
misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit cart.--Ne connaissant
pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un
_policeman_ avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement
que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait
muette sur cet article! Dans cette circonstance minemment familire, la
pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que
j'osasse en faire usage avec le _policeman_ qui, d'ailleurs, me parut
manquer d'initiative.

Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-tre me risquer 
braver le _no comit nuisance_, prohibitif inscrit sur la muraille,
lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.--Quelques jours
auparavant, j'avais vu  Paris un Anglais surpris par un sergent de
ville au moment o il semblait lire de trop prs les affiches de
spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour
ces petits dlits qui sont dans la nature, le dlinquant parut frapp
d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel
il demanda au sergent de ville quel _siouplice_ lui tait rserv? Il
ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrter sur le bord
d'une contravention dont les suites pouvaient tre dangereuses.
Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena 
Westminster, o se trouve un _office_ spcial.

Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment
tous les lieux publics o l'on dbite de la boisson, la population de
Londres est une ponge qui absorbe quotidiennement une quantit de
liquide suffisante pour mettre  flot le _Great-Britain_, navire du port
de dix mille billards.--Cependant il s'en faut que les consquences
naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient t prvues dans une
juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a  Londres un
parti pris de provoquer  la contravention, et que le _no comit
nuisance_ est un pige tendu par le fisc.--On est quelquefois oblig de
marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit o l'on puisse,
 l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement 
l'antithse de la soif.--Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent
les monuments sont tellement encombrs, que, pour tre sr d'y trouver
une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location.
Si M. de Rambuteau et t lord-maire, il est certain que cet tat de
chose l'et frapp, et sans doute il aurait pens  utiliser au profit
de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui
font ressembler cette ville  un immense jeu de quilles dont le dme de
Saint-Paul est la boule.

  * * * * *

J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de dcors au
mlodrame, et j'prouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gat et
de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conu le projet de ne
point visiter les curiosits historiques de la ville. Mais, profitant de
la circonstance qui m'avait attir vers Westminster, j'ai rflchi que
je manquerais  tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le
vieil difice o repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de
l'immortel auteur de _Richard III_.

  * * * * *

En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosits
de Londres, m'a amen dans le quartier des mouchoirs vols. Figure-toi
la Cit des _Mystres de Paris_ restitue par un architecte ami du
sombre et de la malpropret. Le nom de ce quartier indique suffisamment
l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent mme pas 
dissimuler, car j'ai vu des enseignes o on lisait;

   LA RENOMME DU POINT D'ANGLETERRE
  UN TEL, RECELEUR,
  _Tient tout ce qui concerne son tat._

Ce commerant, recelait mme un caisson aux armes royales, avec le _By
appointement_ traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il tait
autoris par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en
vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les
assises, et tout rcemment par M. Andr de Goy. Au moment o je passais
devant ses magasins, on oprait le dballage d'objets provenant de
l'exposition de Manchester.

De nombreux commis s'occupaient  prparer la mise en vente. Les uns
effaaient les initiales graves sur les bijoux, les autres tondaient
les chiens vols dans les parcs, pour en mtamorphoser la race. J'ai vu
devant mes yeux un superbe pagneul cossais, dont un ciseau ingnieux a
fait en moins de cinq minutes, un _pointer_. Des femmes taient
particulirement employes  dmarquer les pices de linge.--Et jamais
vaudevilliste ayant besoin d'une ide ne fut plus habile  dmarquer le
sujet d'un livre et  faire un torchon avec de la dentelle.

La vocation des Sheppard est tellement ternise, qu'un jeune baby de
quelques mois, qui tait au sein de sa nourrice, a interrompu son
repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au
reste dclarer qu'on me proposa immdiatement d'entrer dans
l'arrire-boutique,--o on me le rendrait,--moyennant dix pences.

C'est dans ce quartier que s'lve le _Conservatoire des voleurs_.--L,
du matin au soir, une multitude de jeunes gens,--l'espoir de Newgate, se
livrent  l'tude prparatoire de la distraction.--Les cours sont faits
par d'habiles praticiens.--Il y a une chaire _de mouchoir_, une chaire
_de montre_, une chaire _de bourse_.--Les expriences se font sur un
mannequin  ressort,--Ce qui rend les tudes quelquefois
trs-dures,--c'est que le mannequin qui reprsente toujours un
gentleman--est arm d'une canne, et au moindre faux mouvement de
l'oprateur--le gentleman lve sa canne et la laisse retomber.--Un
professeur d'ivresse simule est attach  l'tablissement.--Il
enseigne aux lves--l'art du zigzag ingnieux--que le _pick-pocket_
emploie dans les rues pour heurter les passants et les dvaliser.--Des
professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des
lves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre--ou
pendre.--Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des
tablissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque anne un
concours,--o assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de
renouveler leur troupe.

Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront,
avant peu, tre apprcis par le public. On parle surtout d'un jeune
homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce
concours ait t trs anim, il tait attrist par le jugement prononc
rcemment contre le directeur du Conservatoire, arrt dans le Strand au
moment o il dmontrait un coup difficile.--Il devrait tre pendu le
soir mme.--C'est une perte.

  * * * * *

Au voleur!--mon cher Bourdin,--le compatriote qui me pilotait est un
faux compatriote. C'est un ancien laurat du Conservatoire qui
_travaille_ les trangers. Je lui avais inspir quelque confiance, sans
doute,--et, sans que je m'en sois aperu, il a opr dans mes poches un
travail pneumatique qui a parfaitement russi. Je n'ai pas mme de quoi
acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus
vite, une lettre--charge,--trs charge,--et surtout aie le soin
d'crire mon nom en gros caractres, car la poste franaise a
l'ingnieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale
de l'adresse.

Charge! trs charge!




IV


Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette poque dj lointaine o nous
n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille
francs, fond par M. Lob, le Vron de la chimie capillaire.--Possdant
dj quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une
audacieuse activit  une feuille, o, par exception, notre prose tait
paye  raison de huit francs l'arpent,--ce qui mettait nos lignes au
prix des poires d'Angleterre.--Le fondateur de ce journal, o, par
prudence, on ne lisait jamais: _La suite  demain_, disparut un jour en
nous devant plusieurs hectares de copie.--Nous commenmes d'abord par
nous arracher les cheveux,--distraction qui ne nous est plus
permise,--puis nous prmes en collaboration le parti de passer cette
banqueroute aux profits et pertes.

Cependant, trois mois aprs,--un samedi,--le dernier du carnaval, et
comme nous regrettions avec mlancolie de ne pas pouvoir le _graisser_,
on nous apporta une lettre dans laquelle nous tions convoqus, comme
crancier du journal,  venir toucher 75% de notre crance.--Ah!
conviens-en! jamais rentre, mme celle de Bouff, ne fut plus
heureuse.--Je t'ai rappel cet pisode de notre jeunesse pour te faire
comprendre la nature de l'motion que j'ai prouve hier en recevant ta
lettre _charge_,--pas assez cependant, pour que je n'aie point pu
l'emporter moi-mme.--Il tait temps,--je commenais  devenir aussi
_gneur_ pour les employs de la poste anglaise que peut l'tre un
dbutant littraire qui veut faire passer son premier feuilleton,--et tu
sais si a tient, ces btes-l!

/*[4]
    Mais puisque je retrouve un ami si fidle,
    Ma fortune va prendre une face nouvelle.
*/

J'ai cependant vu le moment o j'allais me trouver fort embarrass pour
faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans
ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;--ils y sont mme
fort nombreux.--Mais c'tait un samedi, et ce jour-l, ds quatre heures
de l'aprs-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore
tous les magasins sont ferms.--J'allai chez un garon de ma
connaissance, qui tient dans le Strand le dpt d'une grande maison
parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.--Il
m'ouvrit sa caisse,--un monument qui paraissant destin  loger le
Prou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le
dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journe.--Si
vous tiez venu cinq minutes plus tt, me dit mon ami, j'avais dix
mille francs en or. Mais je viens de les envoyer  la Banque. Il
m'apprit alors que c'tait une mesure de prcaution adopte par tous les
commerants de Londres.-- la fin de la journe, chacun d'eux, dans la
crainte d'tre vol, ne conserve chez lui que la somme indispensable 
ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit  la banque de
son quartier, d'o il la retire chaque matin.

Frapp d'une non-valeur momentane, mon billet de banque me devenait
aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'tre  Londres--et
mme  Paris. Ce qui m'inquitait surtout, c'est que j'tais  la veille
d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble
plus long  faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti
d'embarras par l'obligeance du docteur Verd-Delisle, qui vient de
mettre tout le monde mdical en moi, par la publication d'un livre
contre la vaccine,  laquelle il attribue l'abtardissement de la race
moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur
Delisle, qui est un rvolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un
des plus beaux grls de France.

  * * * * *

Aujourd'hui dimanche,--fidle  ses traditions d'ennui dominical,--la
ville s'est rveille au milieu d'un brouillard mieux imit qu'au
thtre de la Porte-Saint-Martin.--C'est une sorte de brume opaque, o
les bruits de la rue s'absorbent;--on sent, en marchant dans les rues,
palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen
britannique.-- aucun prix on ne pourrait, avant une heure de
l'aprs-midi, se faire ouvrir une boutique, pas mme celle d'un
armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brler la cervelle,
ne ft-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute
la population de Londres migre dans les environs; aussi, aprs les
offices, tous les pauvres abandonnent-ils les glises pour se runir aux
stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.--Gavarni nous a initis
 ces types de gueuserie, o toutes les races soumises  la domination
anglaise ont leurs reprsentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine,
jusqu' l'Indien, fils du soleil.

Nous avons t passer la journe  la campagne, qui est bien telle
qu'on la reprsente dans les gravures de steeple-chase.--J'ai vu
Richemond, o lord Ward avait, quelques jours auparavant, donn en
l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,--qui sera bientt une
lady,--un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du
Thtre-Italien.--Aprs Richemond, nous avons visit Hampton-Court, dont
le parc est une merveille. La clbre galerie de Hampton-Court est
actuellement dnude par les emprunts de l'exposition de Manchester.
C'est l qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,--et
plusieurs cartons de Raphal, parmi lesquels celui de la _Pche
miraculeuse_ et de la _Transfiguration_.

De Hampton-Court  Windsor, la route est charmante, mais elle est
accidente de nombreuses barrires, o un impt qui varie de six pences
 un demi-shelling est prlev sur tous les quipages. Un paysagiste en
qute de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et
joliette.--Ma grande proccupation tait de voir des chaumires et des
paysans, mais les chaumires sont des maisons de campagne bties sur un
modle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils
mettent des cravates blanches jusqu' leur charrue. En approchant de
Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme
beaut de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de
Saint-Germain. L'opinion des touristes est partage, mais je vote pour
Saint-Germain, o il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dne,
tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de
Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point
recommande par une patente autographe, s'ils y avaient mang un certain
potage  la queue de boeuf que la beaut du paysage ne m'a pas fait
digrer.

 la station de Windsor, nous nous sommes rencontrs avec des gardes de
la reine, qui se sont mis  regarder Nadar avec la considration que les
phnomnes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus
beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui tait sergent, s'est
approch de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.--L'avantage
de la taille est rest  Nadar, mais il a failli le payer cher. Le
sergent, qui tait recruteur, lui a tendu une demi-couronne  l'effigie
de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la
monnaie, allait prendre la pice, lorsque le docteur Delisle l'arrta
soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, ds qu'on avait accept
d'un recruteur une pice de monnaie  l'effigie du souverain rgnant, on
faisait partie de l'arme anglaise.

  * * * * *

J'ai t hier passer la soire  la fameuse taverne de Nicholson's, o a
lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procs curieux jugs par
les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique o
l'opinion casse quelquefois les arrts rendus par les magistrats;
anomalie assez trange  constater dans un pays o le respect de la loi
est souvent pouss jusqu' l'exagration. On donnait ce soir-l,  la
demande du public, la reprsentation d'une affaire de conversation
criminelle, qui avait rcemment jet quelque moi dans la cit.--Un
mcanicien, possdant, comme le dit _Quinola_, plutt l'amour de la
mcanique que la mcanique de l'amour, s'tait, aprs un an de mariage,
spar amiablement de sa femme.--Les deux poux vivaient sous le mme
toit, mais ne partageaient point la mme chambre, et n'avaient de
rapport entre eux que pour regretter l'association lgale de leurs
incomptabilits.--En attendant que la loi sur le divorce lui et rendu
le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins
d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reu dans
son appartement particulier  une heure o le soleil tait couch et
endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'taient pas sans pril, car
elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habite par
le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit dfendu le trouvent
meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champtre.--Cependant un
matin,  l'heure o tous les chats de Londres se rveillent au cri de
_milk milk_, pouss par les marchands de lait, le mcanicien crut, comme
Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prta l'oreille, et sentit
quelque chose se dresser sur sa tte. En pareil cas, la loi anglaise est
prcise, et, avant de faire partie du club que nous plaons en France
sous la prsidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des
titres.

Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'aprs
une constatation vidente, et, comme on dit en vnerie, pour juger le
dlit, il faut l'avoir vu _par corps_; autrement, le plaignant court le
risque d'tre considr comme un vantard. Instruit des exigences de la
lgislation, le mcanicien rsolut d'employer les ressources de son art
pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique,  la surprise des
deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil
ingnieux que l'on pourrait appeler le _compteur conjugal_. Pendant une
courte absence de sa femme, il pntra dans la chambre  coucher de
celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pice un mcanisme
dont la prsence tait habilement dissimule, et qui communiquait, par
un fil conducteur,  une sorte de cadran o se trouvait une aiguille
indiquant des chiffres. Ce cadran tait plac dans l'alcve du mari, et
restait toute le nuit clair par une lampe.

  * * * * *

Un soir, le mcanicien invite deux de ses amis  venir prendre le th
chez lui, et, dsignant la chambre voisine de la sienne, habite par sa
femme, il les invite  ne point faire de bruit pour ne pas troubler son
repos.--Puis, ayant su les retenir jusqu' une heure assez avance, il
leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau
systme de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer
l'usage.--Supposez, leur dit-il, que vous soyez spars de vos femmes et
que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur
libert,--surtout  une heure pareille  celle o nous sommes,--mon
appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.--L'aiguille est
arrte sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui
est dans la chambre voisine.--Le moindre objet ajout  ce poids serait
indiqu immdiatement par mon cadran.

--Mais, interrompit l'un des invits, il me semble que votre aiguille
varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe  90.

--Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq
kilos dans une soire, reprit gravement le mcanicien; et conduisant les
deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplmentaire ait
pu se dissimuler, il requit leur tmoignage pour constater le flagrant
dlit devant la loi.--Le juge devant lequel l'affaire avait t porte
avait condamn le sducteur  un farthing d'amende (deux liards de notre
monnaie).--Quant  la femme, son mari avait t autoris  la rendre 
sa famille.--Le mcanicien a d partir pour la France, o il compte
exploiter son invention.




V


Londres, le...

J'ai assist hier  une reprsentation de la troupe italienne au thtre
de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la _Cenerentola_. Cela m'a un
peu repos du _Sire de Framboisy_, que des commis-voyageurs en
mdiocrits continentales ont introduit  Londres, malgr la
surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour tablir un
impt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les rglements
qui protgent l'observation du _no comit nuisance_!--Quelle bonne humeur
saine et mlodieuse dans _Cenerentola_, et se peut-il vraiment que
l'auteur de ce chef-d'oeuvre consente  vivre dans Paris,--au milieu de
cette ville o les rues n'ont de voix que pour fredonner le _Sire de
Framboisy_, o les salons n'ont de pianos que pour accompagner les _Deux
Gendarmes_.--Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux
instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour tre
complet, que de lui manquer quelque chose.--Un dfaut rendrait peut-tre
la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours o elle
essayerait de le vaincre.--On m'avait beaucoup vant la salle du thtre
de la Reine, aussi ai-je prouv une dception;--cela est grand, mais
non point grandiose;--le style dcoratif en est mesquin, et rappelle
celui de notre caf des Aveugles, o on fait de si bonne musique pour
les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambre,
quelques amis, comme  l'Odon les jours de tragdie classique. La
saison est termine et une partie de l'aristocratie est rentre dans ses
terres.

  * * * * *

Les personnes de marque qui sont restes  Londres s'abstiennent de
paratre dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer
qu'elles n'ont pas encore quitt la ville.--Aussi n'ai-je pu assister 
une de ces grandes reprsentations d'apparat, o la prsence de S. M. la
reine fait du thtre une succursale de la cour.--Ces jours-l,
l'tiquette s'assied au contrle, o un lapidaire est install avec la
mission de refuser l'entre  toutes les dames qui se prsenteraient en
ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.--Les hommes sont
galement soumis au frac et  la cravate blanche. Ce n'est pas gnant
pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur
layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages,
de se prsenter au thtre comme ils iraient  l'estaminet, et de se
heurter  un refus d'entre.--Le cas a t prvu,--et dans presque
toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,--on loue des
costumes d'opra.--Les petits industriels vagues, qui rdent sous le
pristyle, font mme concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant
 la portes des petites bourses la location de leurs propres habits
noirs et de leurs propres cravates blanches.--Ils ne demandent d'autre
gage que le vtement qu'on dpouille pour mettre le leur.--Mais il y a
quelqu'imprudence  les honorer de sa confiance, car pendant que l'on
conduit leur habit noir  l'Opra, il peut arriver qu'un policeman les
emmne prendre le th dans une maison o ils sont reus mme en
paletot.--Une fois la saison termine, l'entre du thtre de la Reine
est abordable  toutes les classes de la socit.--Outre que le prix des
places est diminu de moiti, le contrle se montre moins svre sur le
chapitre du costume--une mise dcente est seulement de rigueur, et on
serait reu mme avec l'arc-en-ciel autour du cou,--mais il n'en reste
plus pour se faire une cravate--Lo Lesps a achet le dernier coupon.

  * * * * *

Le soir o j'tais au thtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de
Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de
l'aristocratie taient vivement dmocratises, je dirai mme qu'au
premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet
donn... Le dcor et la mise en scne m'ont paru tre  l'Opra des
lments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le
_Cenerentola_, des toiles auprs desquelles le fameux salon jaune, qui
servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, et t une galerie
d'Apollon,--et on a apport sur la scne, pour chanter le duo assis,
deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu
monter, mme pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont
paru brods par la main des fes de l'conomie.--Mademoiselle Rosati a
dans _Marco Spada_ avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public
de Londres a une idoltrie vidente.

  * * * * *

Le jour o a eu lieu la clture de la saison, la reprsentation a t
gaye par un intermde comique qui n'tait pas indiqu sur l'affiche,
et dont le directeur du thtre de la Reine a t le hros. Comme c'est
la coutume,  Londres, aprs l'excution solennelle du _God save the
Queen_, cout avec le respect religieux que tous les Anglais portent 
leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancs,
chacun  leur tour, pour saluer le public privilgi qui leur tmoigne 
son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la
salle quelques parents et quelques amis qui donnent le _la_ 
l'enthousiasme britannique--mais la crmonie s'excute;--on crve
quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui
s'tonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne
monumentale supportant sa statue, avait imagin de se faire comprendre
dans l'ovation que la premire aristocratie du monde accordait  ses
artistes. Exceptionnellement, il voulait quter le pidestal de sa
dignit directoriale pour se mettre au mme rang que son premier tnor
ou sa prima donna.

En consquence,--un nombreux groupe d'amis--attendait l'instant o le
dernier artiste aurait achev sa dernire rvrence, pour procurer  M.
Lumley le triomphe romain que celui-ci s'tait command.-- un signal
donn, un formidable choeur s'lve dans la salle, au moment o le public
se disposait  se retirer:--Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un
tonnement gnral.--M. Lumley s'avance sur la scne,--il a le soleil
sur son jabot, et l'on voit briller les plantes aux boutonnires de son
gilet,--il salue  quatre-vingts degrs, pose la main sur son coeur
et se prpare  prononcer un _speach_; mais l'motion, ou sa
cravate, tranglent son loquence,--et alors,--ah! dame!--et
alors--l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarit
expansive,--s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse
Angleterre, et elle a fait  M. Lumley un de ces succs--qui coulent un
homme,--mais pas en bronze.

  * * * * *

En sortant du thtre,  minuit, je me suis trouv au milieu des
lumineuses feries de Hay-Market, qui est la rue de Londres o se
trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes
lgantes, et tous les tablissements o l'on noctambulise--entre un
homard et une bouteille de sherrey.

M. Mry,--un jour qu'il tait parvenu  retrouver la plume avec laquelle
il crivait jadis _Hva_ et la _Guerre de Nizam_, a crit dans les
_Nuits anglaises_ vingt pages qu'il peut revendiquer comme tant
l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce
passage qui est rest dans toutes les mmoires littraires comme un bon
point  marquer  l'crivain qui s'en marque lui-mme tant de
mauvais.--Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les
rues avoisinantes sont les principaux docks--de la compagnie de
Cythre.--Depuis minuit jusqu' cinq heures du matin, dans cette rue et
dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque 
Paris aux Champs-lyses les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est
un tableau affligeant pour le moraliste, mais  Londres la morale se
couche  neuf heures.  partir de ce moment, le pav appartient  ceux
qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pav-l, que
Shakespeare a rv les types immortels de Juliette, de Cordlia, de
Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son rpertoire.

Un spectacle bien cher  tous ceux dont le temprament est fait avec une
rognure de Gargantua, c'est le luxe apritif des tavernes et la mise en
scne pleine de sductions de leur talage extrieur o, sous la blanche
lumire du gaz, se rassemblent toutes les varits connues du rgne
animal.--Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de
prfrence ceux o l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et
du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du
grillage de Scott, m'a invit  aller le manger. Scott est la
Maison-d'or du quartier. Il est patronn par les jeunes gens de
l'aristocratie et par les crinolines de grande circonfrence. Le
cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons
sont diviss en compartiments,--ce qui rend l'isolement absolu  peu
prs impossible.--Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans
les parcs qui restent ouverts toute la nuit.--Cependant, depuis quelque
temps, l'autorit s'est mue de ces plerinages aprs boire.--Les parcs
n'ont point t ferms, mais, sur une ptition de la chaste Diane qui
avait sa statue dans Saint-James, on a organis des rondes, qui assurent
 la desse un repos tranquille, en loignant de ses regards tout ce qui
pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.

  * * * * *

Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la
nuit l'hospitalit des parcs aux nombreux htes de ces dortoirs de la
belle toile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et
leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutum. Le
matin, aux premiers sons de la diane, ils se lvent comme une troupe
familiarise avec la discipline et se rpandent dans les rues o ils
vont, pour la plupart, se livrer au productif _far niente_ de la
mendicit, profession qui n'est nullement interdite dans le dpartement
des les Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de
sret des deux ou trois cents propritaires auxquels appartient la
ville de Londres.--Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct--de la
charit,--tous ceux dont le formidable apptit de jouissances humaines
est habitu  mcher le million,--payent gnreusement aux
tablissements de bienfaisance le droit de digrer avec scurit.

  * * * * *

Mais l'aumne sur la voie publique est encore trs-frquente.--
Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grce comme on lui
demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main
parce qu'il n'avait pas de gants et que c'tait dimanche. Les bras
croiss entre sa peau et le drap de son habit, il dsignait timidement
aux passants, par un mouvement de la tte, un chapeau en ruine, au fond
duquel on apercevait encore un double chiffre surmont d'une couronne
ducale.--Ce chapeau armori d'un pauvre honteux, qui n'avait pour
oreiller que le pav de la rue, avait appartenu peut-tre  un lord
propritaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumne dans cette
sbile armorie, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du
dieu Gin.--Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement
rsign, que chaque taverne,--o la misre va s'abreuver, vaut un
corps-de-garde,--et qu'en encourageant les pauvres honteux,--on prvient
les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de
Londres,--auquel on montrait le recensement de la population, classe par
classe,--secouait la tte et disait avec inquitude:--Que se
passe-t-il?--je n'ai pas mon compte de pauvres.

  * * * * *

Je m'aperois que ces remarques ne sont pas  leur place au milieu de
ces lignes frivoles,--- qui auraient pu, sans que personne y perdt,
rester dans le carnet, o les jetaient les hasards de la flnerie;--mais
il est bien difficile de ne point parler de misre  propos d'un pays
o l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit
pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.

  * * * * *

Le gouvernement anglais a du reste le gnie de la prvoyance, et, sans
compromettre son autorit, il sait  propos faire des concessions.--Tout
rcemment il avait t question,  l'instigation du clerg, m'a-t-on
dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une
rcration populaire.--Il y a eu commencement d'meute, on a dracin
quelques chnes dans les parcs pour les opposer aux btons des
policemen. La police a d rendre au peuple ses orchestres en plein
vent.--Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en
rclamait l'interdiction,--on a seulement permis la musique
sacre.--C'est du moins  ce titre que le _Postillon de Longjumeau_ est
excut  Londres dans les parcs sous le nom d'_Oratorio_.--On est
devenu galement beaucoup moins rigoureux pour les rglements, qui
obligeaient les dimanches la stricte fermeture des dbits de
boisson.--Les portes et les volets, sont bien ferms jusqu'au soir; mais
cependant--il y a bien un ssame qui entre-baille l'huis prohib, s'il
ne l'ouvre entirement.--Je me souviens pour mon compte, d'avoir
consomm plusieurs ginger-beer,-- une heure o la loi me condamnait 
la soif.

  * * * * *

J'ai t ce soir  Cremorn-Garden,--c'est une imitation de Mabille. Le
jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un thtre,
un cirque et une foule de divertissements.--L'clairage est
mesquin,--est-ce dans un but favorable au mystre? je ne le crois pas,
car les labyrinthes et les bosquets sont peu frquents. La foule se
disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers
les loteries de _bibelots_.--La rotonde du bal, o s'lve un orchestre
excellent, est,  l'instar de Mabille, l'empire o rgne un Pilodo--qui
pourrait rendre des points de grle a  son confrre de Paris.--On
m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals
parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grlure
postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de
l'excution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un trs-joli
garon, fort apprci de ses danseuses.--Cremorn, qui est le
Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits
jours.--On y trouve beaucoup d'migres des Folies-Nouvelles et du Caf
du Cirque.

C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent
pas  beaucoup prs les Anglaises; mais comme elles viennent de France,
le pavillon couvre la marchandise.--En rsum, ce bal, comme tous ceux
qui existent  Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois
dans les ntres.--Les Anglais sont des gens mathmatiques et presss qui
ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps  faire la
cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.--S'ils en
invitent une pour le quadrille ou la valse,--ils lui prsentent non pas
la main, mais leur canne ou leur parapluie;--lorsque la femme, en
valsant, permet  son cavalier de lui appuyer sa canne derrire le dos,
c'est un indice d'esprances. On va ordinairement les arroser d'un verre
de boisson froide, qui a le _sherrey_ pour base, et qui se boit avec
une paille.--Toute femme qui frquente les bals apporte sa paille 
_sherrey_ dans son corset.--Si, aprs en avoir fait usage, elle l'offre
 son cavalier, c'est comme si le notaire y avait pass.--Tout ceci
n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie
anglaise.--On peut revenir de Cremorn par le _penny-boat_. Quand la
soire est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure.  bord du
steamer l'Anglais retrouve la gaiet qu'il n'avait pas au bal.--C'est
l'Ante de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre.
Quant  moi--mon retour de Cremorn a t gt par des Parisiens, qui se
racontaient le dernier drame de l'Ambigu.

  * * * * *

Aujourd'hui,  quatre heures, j'ai t pris dans la rue d'une attaque de
spleen foudroyant. C'est une espce de suie morale qui s'attache 
toutes vos ides. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner
l'me. Il n'y a qu'un remde  ce mal-l:--c'est le dpart. Je fais ma
malle,--ce ne sera ni long ni lourd.

  * * * * *

L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a gliss dans la poche, en me
quittant, une nouvelle  la main anglaise.

Il y a deux jours,--comme il avait fait mauvais temps et que le macadam
avait dlay la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait
imagin de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les
pitons.--Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin
du jour, et comme il avait amass une assez belle recette, le balayeur,
ayant quitt la place, prit son balai, et se mit  dtruire son travail
du matin, en effaant le passage qu'il avait trac au milieu de la boue.

--Et bien! lui dit mon ami qui  la mme heure mettait les volets  son
magasin, que faites-vous donc l?

--Mais je fais comme vous.--je ferme ma boutique. Un gamin de Paris
aurait-il mieux dit!

En arrivant  la station de Folkestone o je dois m'embarquer, j'ai
achet pour lire, pendant la traverse, les numros du _Cours de
littrature_ o se trouve l'_loge_ d'Alfred de Musset par M. de
Lamartine.

  * * * * *

Ah!




CAUSERIES DRAMATIQUES




MADEMOISELLE RACHEL


L'anne qui vient de s'achever semble avoir donn pour mot d'ordre 
celle qui commence de continuer son hcatombe de victimes choisies. Le
Ncrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Aprs une
maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'tait cependant
pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir
dans un petit coin de la terre franaise, qui est le vestibule de
l'Italie.--La souverainet dramatique qu'elle a exerce pendant prs de
vingt annes, ses courses victorieuses  l'tranger, o elle allait
populariser les oeuvres de notre thtre national, ont laiss d'elle,
partout o elle a pass, un durable souvenir, qui fera de sa mort un
vnement europen, une date presque historique. On peut le dire sans
exagration, c'est une tte couronne que la mort vient de toucher. On a
beaucoup crit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle tait,
comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur vidence
soumet incessamment aux indiscrtes curiosits de l'opinion. On va sans
doute crire beaucoup  propos de sa mort: la _Chronique_ a ses
ncessits, et souvent elle est oblige de faire un pupitre d'un
cercueil  peine ferm. Dj, pour obir  cette curiosit du public, on
a commenc des rvlations, qui, tout intressantes et toutes
sympathiques qu'elles puissent tre, auraient pu tre retardes, sans
qu'on et pour cela manqu de zle pour la mmoire de la clbre
tragdienne.--Sans doute, l'actualit est un besoin de l'poque; mais il
y a des occasions o ce besoin doit sembler pnible  satisfaire.

Quant  nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envi, de connatre
particulirement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun
dtail biographique indit  ceux qui sont dj connus, et nous sommes
oblig de nous restreindre dans les limites discrtes d'une simple
apprciation artistique.

Comme tous les talents suprieurs dont l'arrive imprvue occasionne un
dplacement soudain dans les ides et dans les gots du public, la
grande tragdienne, dont Paris accompagne aujourd'hui mme les
funrailles, a soulev bien des discussions dans la critique pendant le
cours de sa carrire, si htivement interrompue.--Peu d'artistes ont
veill plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livre
toujours sans rsistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de
formules restrictives, une chose qui n'a jamais t conteste  la
dfunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilgie, qui,
ds le premier aspect, et avant mme qu'elle et agi ou parl, lui
permettait de rvler cet _on ne sait quoi_ de plus qu'humain, indiquant
une de ces rares individualits que l'art destine  la domination des
foules.--Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la
disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admire, aime:
elle est pour l'art un vritable sinistre.--Quelque chose tait avec
elle, qui ne sera plus; et c'est bien vritablement une grande place
vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse  sa
dpouille.--Mademoiselle Rachel est morte  trente-sept ans. On ne peut
se dfendre d'tre profondment attrist par ces rigoureuses prfrences
du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de
la dlivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colre la
loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa
carrire n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le
souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait
rpts le sicle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier
mot, et, si elle avait encore quelque chose  demander  la vie, ce ne
pouvait tre que le repos.--Relativement, elle aura donc vcu bien plus
que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolonge plus
longtemps que la sienne, mais qui auront dpens une partie de leur vie
dans des luttes pnibles et obscures.--Sans doute, elle aussi, a connu
les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y
lasser.--Elle a eu  lutter, comme tant d'autres: qui dit conqutes dit
combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.--Elle
commena  rgner ds qu'elle fut connue, et jamais peut-tre
acclamation plus unanime et plus spontane n'inaugura une nouvelle
royaut dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.

Ds les premiers jours o elle parut sur le thtre du Gymnase, voue
alors aux purils jeux de scne du petit rpertoire qui y avait t
acclimat par M. Scribe et ses coliers, quelques fervents, toujours en
qute de l'inconnu, dcouvrirent dans cette enfant celle qui allait tre
la grande muse tragique de l'poque.--Une destine favorable ne permit
point cependant que ce dbut prt les proportions d'un vnement.--Si
mademoiselle Rachel et russi tout d'abord avec clat dans le genre
troit et faux o elle s'tait montre au public, peut-tre le public
l'aurait condamne  y rester, et elle et t perdue pour le grand art
qu'elle tait appele  rgnrer.--Heureusement pour elle et pour tout
le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comdie
bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fires allures, ses
hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques
instruments qui eussent depuis longtemps exprim la passion, firent
dissonnance avec les petites phrases, alternes de petits couplets, de
ce petit drame.--L'actrice n'eut qu'un succs d'estime. Le directeur du
Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement tait pour sa
pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne
laisser partir que la _Vendenne_.--Peu de temps aprs, entrant par
hasard  la Comdie-Franaise,  cette poque un des plus clbres
dserts de l'Europe, il la reconnut.--C'tait dj _Camille_,--non plus
une petite dbutante _donnant quelques esprances_, et qu'il fallait
encourager,--mais la grande et fire Romaine de Corneille.

Le lendemain, c'tait _Hermione_; huit jours aprs, c'tait dj celle
qui fut Rachel.--On sait combien le public fut prompt  retourner  ce
thtre, presque dlaiss, et avec quelle ferveur passionne il
accueillit la rsurrection des vieux matres classiques.--Pour qu'un
pareil enthousiasme ait pu se maintenir  un degr gal pendant dix-huit
ans;--pour avoir su, avec cinq ou six rles, ramener le culte d'une
forme dramatique qui n'tait plus dans le got de l'poque,--il fallait
quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance
souveraine d'un art suprieur.--Le public, encourag quelquefois par la
critique, a tent de se soustraire  cette domination vidente: il se
brouillait avec son actrice;--mais elle demeurait toujours la favorite
et,  chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles
ftes comme on en voyait souvent  ces heureuses poques, o les
sereines distractions de l'intelligence taient plutt un besoin
vritable qu'une affaire de mode.--Si on recherche quelle a t
l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son
poque, il y aura peu de chose  dire qui puisse ajouter  sa
gloire.--Elle a restaur passagrement la tragdie franaise: rien de
plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait
fidlement restitues, elle a peu favoris le thtre contemporain, non
par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-tre par
reconnaissance pour les vieux potes, auxquels elle rservait de
prfrence ses souffles les plus puissants. Cette pit, un peu
exclusive envers le pass, ne l'empcha point quelquefois de prter
l'appui de son talent  des oeuvres modernes. Mais ce n'est point l ce
qui peut compter pour des services rendus  l'art de son temps.--Sauf de
rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de
l'isolement et du tour de force:--elle protgeait particulirement de sa
prsence et de son autorit des pices--qui n'auraient pu exister sans
elle, et il y eut dans quelques-unes de ces crations plus de charit
que de dvouement.--Hostile  l'art dramatique, on ne peut point
affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra
quelquefois paresseusement indiffrente  l'aider.--Ce qui est certain,
c'est que la tragdie est morte de nouveau avec elle. _Hermione_,
_Camille_, _Phdre_, _milie_, toutes les amoureuses, toutes les
passionnes, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre
leur immobilit de bas-relief,--et rentrer dans le monde endormi de la
tradition,--jusqu' ce qu'une autre muse inspire vienne souffler de
nouveau sur la poussire qui les recouvrira.

Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom
est destin  se perptuer au thtre:--en dehors de la scne, elle
tait encore une des plus illustres personnalits de son
poque.--Dpouille du prestige dramatique, elle retrouvait dans le
monde une autre souverainet, qui tait reconnue par tous ceux qui
eurent l'honneur de l'approcher. C'tait la grce ajoute  la grce,
disaient ceux qui avaient la rputation de ne dire que la vrit.--On a
rpt d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-mme, et
sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son
originalit au vulgaire jargon des coulisses.--On a racont quelquefois
que les marchaux de l'empereur Napolon, lorsqu'ils devaient assister
 quelque crmonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manire
de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui
auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manire de s'envelopper
dans un chle.--Elle possdait, avec la merveilleuse intuition que donne
l'art, le sens intime des grandes lgances de l'attitude et du
vtement.--Dans le moulage qui aurait reproduit les plis forms par son
cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler
la tunique destine  revtir les lignes harmonieuses d'une figure
antique.

Janvier 1858




MILE AUGIER[*]

[*: _La Jeunesse_, comdie en cinq actes et en vers.]


L'accueil qui vient d'tre fait  la dernire comdie reprsente sur le
thtre de l'Odon prouve que le public ratifie les honneurs acadmiques
rcemment accords  M. mile Augier.--Il n'est plus seulement l'lu
d'une fraction de la littrature, il est l'lu de l'opinion.

La critique a souvent et justement t rigoureuse envers M. mile
Augier. Aprs avoir encourag son premier dbut, les oeuvres qui lui ont
succd ont t discutes avec une certaine svrit. Mais l'auteur de
_la Jeunesse_ ne s'est pas mpris sur les vritables intentions de cette
rigueur sympathique.  l'poque o il parut au thtre, il se
prsentait--par modestie, sans doute-- la suite d'un crivain dont les
tendances dramatiques avaient un but rtrograde. Aprs un succs de
surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagrer, la critique dut combattre
cette raction.--Mais il tait trop tard dj: une cole tait cre,
et, par camaraderie plutt que par instinct, M. mile Augier s'tait
fait le second de M. Ponsard.--Ce fut  rompre cette association
antinaturelle que la critique a longtemps travaill, et jusque dans les
agressions dont il tait l'objet, M. Augier a pu voir qu'il tait trait
avec une prfrence marque.

Les efforts de la critique ne furent pas striles. Tandis que l'auteur
de _Lucrce_ persvrait avec une conviction respectable, comme l'est
toute conviction, dans la voie o il savait devoir trouver le succs, M.
mile Augier, emport par sa vritable nature, s'chappait quelquefois
du prau de l'cole du bon sens, et s'aventurait  faire de la posie
buissonnire. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne
furent point toutes heureuses au point de vue du succs banal. Elles
auraient pu dcourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour
rsultat de l'accoutumer aux prils de la lutte, et de le rendre
indiffrent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant
l'opinion de la majorit, nativement hostile  tout art qui tend 
s'lever.

Les commencements de cette seconde priode du talent de M. Augier
rvlent encore un certain respect pour les traditions de l'cole qui le
revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des
concessions qu'il croit devoir faire encore  son pass, on sent qu'il
mdite une mancipation complte de toute servitude littraire. En mme
temps qu'il agrandit l'horizon de ses ides, il imprime  ses oeuvres
nouvelles un mouvement dramatique, o la vie commence  remuer: progrs
qui lui attire dj quelques mauvaises notes dans l'cole du bon
sens.--Son vers, facile et spirituel, s'empreint de posie, en exprimant
des passions autres que celles permises dans le rpertoire du
_thtre-sermon_.--M. Augier semble prluder  sa pice de _la Jeunesse_
en se faisant jeune lui-mme. Ses infidlits  son cole deviennent
plus frquentes. _Diane_, qui semble une tentative de rconciliation
avec le romantisme, donne la main  _Marion Delorme_.--M. Augier pousse
mme une pointe dans le domaine de la _fantaisie_, en compagnie d'Alfred
de Musset,--et continue de se compromettre aux yeux du parti littraire
qu'il reprsente, en crivant une comdie avec M. Jules Sandeau, un
romancier, un homme qui crit en prose. La collaboration de l'esprit
alerte de M. Augier avec la dlicatesse passionne de M. Sandeau
produisit _le Gendre de M. Poirier_, comdie charmante, dont le sujet
tait loin d'tre la glorification des instincts bourgeois. Ce fut  la
fois un succs dramatique et littraire, en mme temps qu'un
rapprochement vers le genre o le thtre commenait  entrer.--S'il et
t profitable, au point de vue de leur intrt, que l'association des
deux crivains se perptut, elle pouvait tre nuisible  leur
individualit.--Il y eut une sparation amiable,  la suite de laquelle
M. Augier reparut seul avec le _Mariage d'Olympe_, dont la chute
triomphante fut la revanche complte et longtemps attendue du succs de
_Gabrielle_.--Cette pice n'tait plus une transition, mais une franche
apostasie des principes de l'cole  laquelle il avait appartenu
jadis.--Le jour o elle fut reprsente, l'auteur reut sa dmission de
membre de l'cole du bon sens.--Cette rupture dfinitive fut une
vritable fte littraire, et si le _Mariage d'Olympe_ tomba devant le
parterre, la rputation de M. Augier s'leva singulirement dans la
portion du public qui mesure plutt une oeuvre  sa valeur qu' son
succs.--Une chose importante au thtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est
de savoir arriver  temps.--La science de l'-propos est le talent de
ceux qui n'en ont pas.--Des oeuvres dont le principal ou l'unique mrite
tait d'arriver juste  la minute prcise o le public dsire voir
formuler au thtre des ides qui sont _dans l'air_ ont russi avec
clat,--tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce
qu'elles se prsentaient en avance ou en retard.

L'_habent sua fata_, que les anciens appliquaient aux livres, peut
s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.--Le caprice
du public faisant du thtre le terrain le plus mouvant o puissent
s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le _Mariage
d'Olympe_, M. Augier tait en retard. Dj depuis plusieurs annes la
scne tait occupe par toutes les varits du monde interlope, et ce
spectacle avait puis l'attention de la foule.--Le mrite de cette
comdie et sa moralit mme ne purent conjurer l'esprit de raction dont
les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les
spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'oeuvre qui rsumait la
question sociale, dbattue devant eux sous toutes les formes. Cette
raction fut injuste comme l'est souvent toute chose ne du caprice;
mais si M. Augier en fut victime  un point de vue, l'vnement lui fut
profitable  un autre, car le _Mariage d'Olympe_ avait prouv  ceux qui
en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comdie
srieuse.--_La Jeunesse_, qu'on vient de reprsenter  l'Odon, est-elle
un progrs sur les dernires productions du nouvel acadmicien?--Comme
conception dramatique, non; mais comme audace et comme cration de
caractres, M. Augier indique son intention bien arrte de persvrer
dans la voie o la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et
d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est prsent dans les
conditions favorables pour russir.

Cette mme mobilit dans l'esprit du public  laquelle il dut un
dsastre vient de lui prparer un triomphe.--Sera-t-il durable ou
passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un
indice de retour vers une forme dramatique d'o la posie ne soit pas
exclue comme faisant obstacle  l'intrt.--L'crivain qui au thtre
fut le prcurseur de l'cole raliste a ses caudataires, dont les
productions n'obtiennent dj plus la vogue qui les accueillait
jadis.--N'est-ce qu'un temps d'arrt dans la curiosit? Est-ce lassitude
relle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble
favorable pour l'crivain dramatique arrivant au thtre doubl d'un
pote.--C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite  M.
Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais t en meilleure veine de
posie.--Le sujet de sa pice nouvelle est tout moderne: c'est la lutte
de l'homme jeune avec les moeurs de l'poque, qui, au nom de ses intrts
de position et de fortune, rclament l'immolation de tous les instincts
libres et gnreux de l'ge juvnile.--On pourrait contester  M. Augier
que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la
personnification bien absolue de la jeunesse;  vingt-huit ans la
jeunesse est dj un astre voisin de son dclin. La profession mme
d'Huguet a d hter la maturit de son esprit. Philippe est avocat, et
l'tude de la loi est contradictoire avec les aspirations du coeur.--Il
est vrai que ds son jeune ge Philippe a t victime de la corruption
maternelle,--corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour
exprimer le systme d'ducation avec lequel madame Huguet a lev son
fils ds son plus jeune ge.--Cette cration de la mre corruptrice est
toute la pice.--Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la
peinture des infirmits sociales, l'et  peine os. Madame Huguet s'est
marie pauvre  un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle tait
aime; les premiers temps de cette union furent heureux:

/*[4]
    Comme nous nous aimions, comme nous tions braves,
    Quel superbe ddain des mesquines entraves!
*/

dit elle-mme madame Huguet dans la scne o elle explique  son fils
les raisons qui l'ont amene  nourrir sa jeunesse du lait amer de
l'exprience.--Mais aux joies de la lune de miel,  la lutte courageuse
que les deux poux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la
misre, a succd un de ces dcouragements qui tt ou tard finissent par
affaiblir les plus robustes affections.

Cette pauvret, d'autant plus pnible  supporter qu'il fallait la
drober sous l'apparence d'un bien-tre factice, s'augmente encore par
la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du mnage
viennent prlever l'impt de leur ducation.--Reste veuve, madame
Huguet a mari sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les
souffrances intimes qui ont altr son bonheur d'pouse et de mre, elle
a jur d'affranchir son fils d'une destine o la misre pourrait tre
l'hte de son foyer.--C'est dans ce but que par le conseil, par
l'exemple, elle a loign Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour
l'entraner sur la route au bout de laquelle son ambition rvait la
fortune, ce bonheur moderne.--L'intention est maternelle, sans doute,
mais ce n'tait pas moins une grande audace de risquer sur la scne
cette maternit qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait  touffer
tous les instincts gnreux de son enfant. Cette cration scabreuse, et
traite avec un art infini, a t accepte par le public. Il n'a point
voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,--une mre
monstrueuse, c'est--dire un outrage fait au sentiment le plus sacr de
la nature.

Cependant quelques timors crieront peut-tre  l'immoralit. Mais ne
serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette 
toutes les oeuvres qui s'inspirent un peu vivement des moeurs de leur
poque? La ntre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses
et les grands noms qu'elle rappelle  l'avenir. Mais on ne peut nier que
nous traversons une poque de dcadence morale, et que le temps est
mauvais pour faire de la scne comique un pturage o brouterait le
troupeau des blancs moutons de madame Deshoulires. La conclusion de la
pice de M. Augier est plus potique que dramatique. Philippe Huguet,
malgr toutes ses concessions aux lchets sociales, a cependant gard,
pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette
passion comprime, presque inavoue, clate tout  coup. Par un beau
soleil d't, au milieu des champs qui exhalent

/*[4]
    Cette frache senteur des terres retournes,
*/

le _jeune_ homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son
tre. L'intervention des influences de la nature peut tre discute
comme moyen dramatique. On trouvera peut-tre que Philippe dchire bien
vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubpine. Mais ce
rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est
une ide potique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de
charme et qui amne une scne d'amour, une vraie scne d'amour comme on
n'en avait pas entendu au thtre depuis le dialogue de Valentin avec
Ccile, dans _Il ne faut jurer de rien!_ Cette scne seule suffirait
pour justifier le titre de _la Jeunesse_ que M. Augier a donn  sa
pice. Oui, c'est bien la _jeunesse_ qui parle par ces beaux vers de
Philippe  Cyprienne quand il lui avoue son amour:

/*[4]
    Quel serment te faut-il de ma mtamorphose?
    Eh bien! par la beaut de la terre et des cieux,
    Par le printemps en fleurs, par l't radieux;
    Mais non par ma jeunesse  la fin dchane;
    Non, non, par tes douleurs,  douce rsigne,
    Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,
    Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.
    Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,
    Ne demandant  Dieu que de gagner ta vie
    Et dfiant le sort d'atteindre son bonheur,
    Enfoui dsormais tout entier dans ton coeur.
    Me crois-tu maintenant?--Soyez tmoin pour elle,
    Bois sombre et plein de mousse o rit la tourterelle.
*/

Ce _rire_ de la tourterelle est, par parenthse, une faute de
naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes
champtres exprime au contraire son ternel amour par une sorte de
roucoulement  la fois tendre et plaintif.--Ceci n'est pas une critique
mais une simple observation.--On prvoit quel dnoment amne la
rencontre de Philippe avec sa cousine: il pouse Cyprienne et vivra
auprs d'elle  la campagne. En ralit, cette utopie de
l'avocat-laboureur est un peu un dnoment de convention. Ou madame
Huguet n'avait pu parvenir  inoculer  son fils sa fivre d'ambition et
de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre
les penchants de son coeur en pousant sa cousine; ou les influences
maternelles auraient prserv Philippe de tout retour juvnile: cette
conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous rpugne
de soumettre  l'_appareil_ de la logique une oeuvre qui est avant tout
une tentative de posie. Laissons  d'autres le soin de chagriner le
succs d'un homme qui,  son honneur et  celui du public, a su runir
dans cette difficile entreprise de faire couter et applaudir des vers 
une poque o l'on parle une langue en chiffres.




L'ESPRIT DU JOUR


... propos des pices en vogue, la critique qui _s'en irait en guerre_
courrait le risque de se compromettre gravement; les _petits agneaux_
lui bleraient ironiquement au nez, et les _vaches landaises_ ne se
laisseraient pas _carter_ par les plis de sa toge sans la trouer
pralablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son
rquisitoire, le malheureux critique s'criait: Mais la raison! Mais le
sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci? Grassot lui grognerait
_gnouf-gnouf_. S'il tentait de protester au nom du style et de la
langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui rpondant: _ mon
Dieur-je_--et tout serait dit; car,  l'heure o nous sommes, ces deux
vocables triomphants suffisent pour rpondre  tout. Ils sont
l'admiration et la proccupation de tout un peuple qui tient cependant
quelque place sur la carte. _Gnouf-gnouf_ et _ mon Dieur-je_ rsument
toute la gaiet et tout l'esprit franais. Avant peu, ces deux
interjections finiront par former  elles seules le fond de la langue.
On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous
les rverbres pour le sonnet de _Job_ contre le sonnet d'_Uranie_.
C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent
en avoir pour les choses ridicules.--Il y a maintenant  Paris des
professeurs qui enseignent l'art d'imiter la dlirante pilepsie de
Lassagne, ou l'enrouement pique de Grassot.--Un pharmacien qui
inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait
aux consommateurs l'extinction de voix du clbre grotesque du
Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.--Dans les foyers,
dans les ateliers, dans tous les centres o l'art labore son oeuvre sous
toutes ses formes: _gnouf-gnouf_ et _ mon Dieur-je_ sont 
l'tude.--C'est en disant _gnouf-gnouf_ que le pote appelle
l'inspiration rebelle.

  GNOUF-GNOUF, t'en souvient-il, nous voguions en silence,

rptent les cygnes lgiaques qui nagent dans les eaux du lac
immortel.--Les _Lassagnistes_ sont un peu moins nombreux. Cependant un
jeune homme qui sait adroitement jeter quelque _ mon Dieur-je_ dans la
conversation peut encore se prsenter dans un salon.--Si l'Alboni
chante, on la fera taire.--Ce sera d'abord une occasion d'viter l'art,
une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la
vulgarit de ses gots.

Peut-tre trouvera-t-on que c'est l chercher querelle  une innocente
manie; mais il y a dans cette manie un symptme qui caractrise l'esprit
du temps: jamais il n'a t plus indiffremment hostile aux oeuvres
srieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montr
plus sympathique  celles qui le sont moins.--L'poque est surtout
propice aux exagrations du grotesque et aux extravagances de la
parodie. De mme que l'acteur qui a le plus de succs est celui-l qui
sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformits de la
grimace, les oeuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus
puissante sont celles o la vrit humaine est le plus violemment
contorsionne. Au thtre, les ouvrages srieux ou d'apparence srieuse
attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutt
par curiosit, par dsoeuvrement, que par got. C'est au _spectacle_ et
non au thtre que l'appellent ses vritables instincts.

FIN.




MILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY


OEUVRES COMPLTES

D'HENRY MURGER

Publies dans la collection Michel Lvy

SCNES DE LA VIE DE BOHME 1 vol.

SCNES DE LA VIE DE JEUNESSE 1--

LES VACANCES DE CAMILLE 1--

LE PAYS LATIN 1--

SCNES DE CAMPAGNE 1--

LES BUVEURS D'EAU 1--

LE DERNIER RENDEZ-VOUS 1--

LE ROMAN DE TOUTES LES FEMMES 1--

PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THTRE 1--

LE SABOT ROUGE 1--

MADAME OLYMPE 1--

  * * * * *

LES NUITS D'HIVER, posies compltes, 4e dition 1 vol.

DONA SIRNE 1--

LES ROUERIES DE L'INGNUE 1--

  * * * * *

LA VIE DE BOHME, comdie en cinq actes.

LE BONHOMME JADIS, comdie en un acte.

LE SERMENT D'HORACE, comdie en un acte.

  * * * * *

BALLADES ET FANTAISIES, un joli volume in-32.


mile Colin.--Imprimerie de Lagny.





End of the Project Gutenberg EBook of Propos de ville et propos de thtre, by 
Henry Murger

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