The Project Gutenberg EBook of Le parfum des les Borromes, by Ren Boylesve

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Title: Le parfum des les Borromes

Author: Ren Boylesve

Release Date: July 1, 2007 [EBook #21940]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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REN BOYLESVE

Le Parfum des les Borromes

SIXIME DITION

PARIS

SOCIT D'DITIONS LITTRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, CHAUSSE D'ANTIN, 50

1902

Tous droits rservs.

_Il a t tir de cet ouvrage 5 exemplaires sur papier de Hollande,
numrots  la presse._

* * *

 LA MMOIRE IMMORTELLE

D'ALPHONSE DAUDET

_ce livre est pieusement offert_.

* * *



LE PARFUM DES LES BORROMES




I


La _Reine-Marguerite_, beau vapeur blanc du lac Majeur, alluma ses feux
en quittant Pallanza, et s'engagea dans l'anse magnifique qui contient
les les Borromes. La chaleur ayant t accablante, les passagers se
flicitaient de ressentir la premire fracheur du soir. Les uns
prenaient plaisir  discerner, sur la gauche, les contours opulents de
l'_Isola Madre_, l'le Mre, tachant l'ombre de sa grosse masse obscure;
les autres,  regarder natre au long des contours capricieux du lac,
les mille lumires des embarcadres, des htels et des villas. Mais un
charme trs spcial, et nouveau pour la plupart d'entre eux, venu du lac
que la nuit flattait, ou bien des rives fleuries de lauriers-roses,
enveloppait et pntrait jusqu'aux natures les plus insensibles.

 ce moment, le pote anglais Dante-Lonard-William Lee monta vivement
l'escalier de la passerelle, et, se dirigeant avec un empressement
inaccoutum vers un grand jeune homme  longue moustache blonde qui
semblait fort absorb par le spectacle de la nuit, il lui dit du ton le
plus srieux:

--Mon cher ami, une Sirne vient, sous mes yeux, d'abandonner l'humide
sjour de ces eaux pour prendre place  notre bord, et il vous est
loisible de la voir, comme je l'ai vue, sur le banc des premires. Sa
beaut est remarquable.

Gabriel Dompierre sourit  l'trange communication qui lui tait faite.
Il avait eu lieu dj plusieurs fois, de se mfier des affirmations du
pote, car il savait son pouvoir visionnaire dvelopp  l'excs. Mais,
ce soir-l, soit que le paysage ft par trop assombri pour le retenir
sur la passerelle, soit que l'heure dlicieuse rendt possibles les
miracles, il quitta sa place et descendit avec Dante-Lonard-William,
s'assurer de la prsence d'une Sirne  bord de la _Reine-Marguerite_.

Ils virent une jeune femme assise au milieu d'un nombreux bagage, en
compagnie d'une fille de sept  huit ans, et d'une femme de chambre. Par
suite de la mauvaise lumire, on n'apercevait de son visage  travers la
voilette et au-dessous d'une touffe paisse de cheveux noirs, que la
ligne fine et fire d'un nez droit. Elle se sentit observe et leva les
yeux, franchement, mais pour les rabaisser avec prestesse sur la
fillette dont elle caressa les boucles brunes et redressa le chapeau.

Les deux amis s'loignrent par discrtion: mais cette courte entrevue
avait suffi pour que Gabriel Dompierre ne doutt pas que le pote n'et
eu toutes les raisons de voir en cette femme videmment belle, une
divinit du lac. En effet, Dante-Lonard-William idalisait en mme
temps qu'il voyait; et il avait une telle foi dans la valeur de ses
conceptions, qu'il allait jusqu' s'halluciner de la prsence de ses
chimres.

L'heure et le lieu, d'ailleurs, taient favorables aux enchantements.
L'air tait tendre et tide, au point que certains souffles espacs, en
frlant soudain les nuques, inquitaient, faisaient retourner la tte,
donnaient  quelques-uns l'illusion d'une caresse humaine. Des femmes
qui avaient mis de lgers chles et des foulards  l'approche du soir,
les enlevaient, se dgageaient le cou, du mouvement onduleux et clin
d'une chatte, enfin tendaient vritablement aux baisers ariens leurs
joues, peut-tre leurs lvres.

 l'approche de la station de Baveno, l'odeur pesante des lauriers
arriva trs distinctement, quelques minutes avant que l'on pt
apercevoir,  la lueur des feux, leurs grosses fleurs qui font pencher
les branches. Le bateau stoppa. Aussitt apparurent, derrire l'cran
frissonnant des feuillages trous de lumires, des gens innombrables,
lgants, nonchalants, allongs sur des siges de jonc, assis et prenant
des rafrachissements, ou se mlant ici et l en des alles et venues
paresseuses. La sourde rumeur de la causerie d'aprs dner tait releve
de musique et de chants. Tout  coup, sur la quitude gnrale, un
mouvement vif: le passage svelte d'une jeune fille qui lance un mot
anglais; un bras nu lev; un scintillement de cheveux blonds... Mais le
bateau s'branle  grand bruit de roues; il semble que l'on quitte un
lieu de ferie; les regards demeurent fixs sur l'ombre magique des
arbres dont les fentres lumineuses se rtrcissent jusqu' former de
petits points scintillants que l'on peut confondre dj avec les toiles
naissantes.

Les cloches du soir commenaient  tinter; d'une rive  l'autre, elles
se passaient gracieusement leurs jolies notes heureuses. La clochette du
bateau,  l'annonce des stations, couvrait parfois ce concert lointain
d'un rythme plus alerte qu'accentuait la voix du matelot prt  jeter le
cble d'abordage. Rien n'est mouvant, dans la nuit, comme l'clat
soudain de ces syllabes sonores voquant des endroits renomms par leur
beaut. Un Italien fin et joli comme un Praxitle, et  qui souriaient
toutes les filles en cheveux assises  l'avant, lana, d'un timbre
admirable, le nom d'_Isola Bella_. Et on et dit qu'il avait la
conscience de la merveille de marbre, de fleurs, de fruits et de soleil,
dont il voquait l'image, avec une sorte d'impudeur triomphante, dans
l'esprit de tous ces voyageurs en qute de volupt. Isola Bella! Isola
Bella! rpta-t-il, faisant frissonner quelques-uns d'un vague et large
dsir.

Cependant, au lieu de s'efforcer, comme la plupart de ses compagnons de
voyage,  dcouvrir dans l'ombre l'chelonnement imposant des terrasses
d'Isola Bella, Gabriel Dompierre demeurait attach  la figure de la
Sirne, et semblait pier un mouvement qui lui ft distinguer plus
nettement ses traits. Lorsque la cloche annona la station de Stresa, o
il descendait avec son ami, il eut la satisfaction de voir la jeune
femme se lever et donner des ordres  la domestique au sujet des
bagages. Stresa n'ayant qu'un grand htel,  moins que la Sirne ne
ft loge dans quelque villa particulire, il avait donc chance de
pouvoir la retrouver et exercer  nouveau la curiosit qu'elle lui avait
inspire ds le premier aspect.

Dans le tumulte du dbarquement, il la vit un instant debout sous la
lumire crue d'un bec de gaz. Il ne put matriser un vif mouvement, et
poussa du ct de son compagnon cette exclamation nave:

--C'est elle!

L'Anglais, que les questions de personnalit ne touchaient point, ne
manifesta mme pas d'un signe qu'il prenait part  l'motion subite du
jeune homme. Cette femme lui avait paru belle, et il l'avait divinise
aussitt dans son esprit: il n'et pas fait un pas pour savoir son nom.

Mais Gabriel, sans douter un seul instant que quelqu'un pt tre
insensible  la dcouverte qui le remuait si profondment, empoignait le
bras de Dante-Lonard-William, et le renseignait avec une abondance
superflue:

--Hein? Qu'est-ce que vous dites de cela? Est-ce assez fort? Qui est-ce
qui et prvu que ce serait vous qui viendriez me faire descendre de ma
passerelle pour me montrer la femme dont je ne cesse de vous parler
depuis quelques semaines que j'ai l'avantage de vous connatre?... Vous
ne le croyez pas? Je vous affirme que c'est elle, je l'ai parfaitement
reconnue: telle que je l'ai vue l tout  l'heure, je la revois encore,
il y a un an, debout contre la balustrade des jardins du Pincio, les
yeux tourns vers le Dme de Saint-Pierre, sans paratre rien voir
cependant, le regard suspendu au-dessus de Rome, hors du monde, comme il
arrive si souvent aux femmes lorsqu'elles coutent de la musique. Je
l'ai vue l, trois matins de suite,--a je vous l'ai dit dj vingt
fois, tant pis!...--Le second matin je montais au Pincio pour le plaisir
de la voir; le troisime matin c'tait dj pour souffrir de sa vue, car
elle avait fait sur moi une impression extraordinaire, ineffaable...

--Je reprends moi-mme la suite, dit l'Anglais, sans perdre un pouce de
sa gravit imperturbable... Les deux premiers jours, elle paraissait
attendre quelqu'un, et vous tremblez dj par l'apprhension de
connatre l'homme qui avait le bonheur d'tre le mari ou l'amant de
cette femme; mais elle quittait toute seule les jardins, au moment o
sonnait midi  la villa Mdicis. Le troisime jour, comme vous vous
prpariez  la suivre afin de savoir au moins qui elle tait, vous tiez
clou sur place par l'arrive de l'heureux mortel attendu. Il avait une
silhouette sduisante, c'est tout ce que vous aviez pu observer de sa
personne, car l'inconnue s'tait hte de le rejoindre ds qu'elle
l'avait aperu au tournant d'une alle...

--Vous vous moquez de moi!

--Non pas! Je veux vous prouver seulement que je me suis acquitt
convenablement du rle que vous tiez en droit d'exiger de moi, en
qualit de compagnon de voyage: je vous ai cout. N'aviez-vous pas, en
retour, accord la mme attention complaisante  mille dissertations de
ma part qui ne vous touchaient pas plus en ralit que ne le faisait 
moi la confidence de vos amours? Le premier besoin de l'homme, peut-tre
avant le boire et le manger, est de parler de soi devant quelqu'un qui
ait l'apparence de l'entendre; encore prfrerait-il parler  un sourd
que se taire...

--Mais quand je vous parle de mes proccupations au sujet d'une femme,
ce ne sont pas prcisment _mes_ proccupations, ce sont celles d'un
homme; elles doivent avoir un certain caractre de gnralit qui ne
peut vous laisser indiffrent?

--Ce n'est pas le caractre de gnralit qui fait que les hommes sont
touchs en effet par les communications revtues de cette marque; c'est
que, dans le caractre gnral, leur petit cas personnel est compris.
Dans toute confidence amoureuse, chaque individu reconnat son amour. Ne
vous ai-je pas confi que je ne pouvais nulle part reconnatre le
mien?... Ah! vous ne m'avez pas cout! Vous ne m'coutez pas davantage
en ce moment-ci; vous regardez de droite et de gauche comme un chien qui
a perdu la piste... Vous tes un mauvais compagnon de voyage! Et moi qui
tais tout prt  vous poursuivre le rcit de la quatrime matine aux
jardins du Pincio!...

Les bagages de ces messieurs tant chargs sur l'impriale, l'omnibus
s'branla lourdement. Gabriel Dompierre, assis vis--vis de Lee,
revoyait, malgr toutes les proccupations de l'arrive, ce triste matin
auquel l'Anglais faisait allusion, avec la cruaut de son orgueilleux
gosme: la longue et vaine attente de l'inconnue, la recherche
maladroite qu'il avait faite d'elle au Corso et  la villa Borghse,
dans tous les endroits mondains de la ville, et les quinze matines
suivantes passes l-haut, sur cette mme terrasse garnie de nourrices,
de fillettes avec leurs gouvernantes, et de jeunes sminaristes oisifs,
en costumes multicolores... Et pour le moment, il croyait encore l'avoir
perdue. Elle avait disparu dans l'encombrement du quai mal clair, dans
l'affluence des inutiles badauds, dans la mle bruyante des _facchini_
et des employs galonns des htels. Mais chercher quelqu'un avec la
fbrilit qu'il y mettait n'est-il pas le plus sr moyen de ne le pas
apercevoir l'et-on sous les yeux? On s'exagre la difficult; on
cherche  vingt pas de l'endroit o la logique vous commanderait de
diriger vos regards; on s'attache avec une persistance stupide  des
silhouettes dnues de tout rapport avec celle que l'on veut; les yeux
se troublent; on ne voit plus rien.

Cette alerte sentimentale ne fut attnue que par les difficults
inhrentes  l'installation  l'htel. La quantit des voyageurs dans
ces premires journes de septembre valut aux deux nouveaux arrivs
d'tre logs dans une dpendance de l'Htel des les-Borromes, situe
au fond du jardin. L, on leur donna deux chambres petites et propres
ayant chacune un balcon sur des pelouses o un jet d'eau grenait avec
monotonie son chapelet de perles dans une vasque. On leur assura que la
vue tait belle, quoiqu'ils n'en pussent rien distinguer actuellement,
sinon des massifs d'arbres pais plus noirs que la nuit, et, entre les
pointes de hauts cyprs, une ligne horizontale, claire, o l'on
reconnaissait le lac. Des glantiers devaient ramper le long de la
muraille, car un parfum de roses montait jusque dans les appartements.

Ils taient assis depuis quelques minutes  la table d'hte et
achevaient avec indiffrence un potage aux ptes nationales, en
compagnie d'une vingtaine de personnes que l'heure d'arrive des bateaux
runissait  ce souper attard, quand la porte du salon fut ouverte,
avec une ostentation tout italienne, par un domestique en habit qui se
courba au passage d'une jeune femme et d'une enfant. L'apparition fut si
charmante, qu'il se fit un silence gnral suivi presque aussitt par de
lgers chuchotements qui coururent d'un bout de la table  l'autre.
Enfin, le mot de beaut en quatre ou cinq langues, fut prononc par
toutes les bouches.

Cet hommage, gnral et spontan accrut l'motion qu'prouvait Gabriel 
se retrouver tout  coup en prsence de l'inconnue du Pincio et de la
Sirne de la _Reine-Marguerite_. Il plit, et l'une de ses mains
froissa la serviette comme s'il l'et voulu dchirer, pendant que
l'autre errait sur la nappe, touchant le pain, la fourchette, le verre,
prise soudain de cette espce de timidit spciale aux membres de
l'homme. Il se demandait s'il souhaitait que la jeune femme vnt se
placer simplement  la table commune, o il pourrait lui parler, ou bien
s'il ne prfrait pas qu'elle demandt au matre d'htel un service
spcial. C'tait une sorte de dfaillance en face de la ralisation d'un
des plus violents dsirs de sa vie.

Accoutume  l'effet infaillible de sa beaut, la nouvelle venue
s'avana trs aise au milieu des discrtes exclamations. La fillette,
seule, parut les remarquer, et se tournant vers sa mre, elle lui
sourit avec intelligence.

Elles furent places en face de Gabriel et de son ami, mais  quelque
distance; non pas si loignes toutefois que le hasard des menus
services rciproques entre voisins de table ne pt fournir le prtexte 
changer quelques propos. La petite tait presque plus belle que sa
mre. Celle-ci, malgr l'heure avance, avait fait un peu de toilette.
Un point de Venise ancien agrmentait son corsage autour du cou dgag,
et se relevait aux bords de la manche courte,  la hauteur du coude,
laissant libre l'avant-bras de forme pleine et pure. De magnifiques
cheveux noirs, moirs, abondants, largement onduls et relevs sur un
front droit, un peu court, enveloppaient de leur ombre paisse le beau
ton d'ivoire de son teint mat. Elle parlait en italien avec la fillette
et s'entrecoupait parfois d'expressions et mme de phrases franaises
prononces sans aucun accent.

L'Anglais, que la vue de la Sirne n'empchait point de faire honneur
au repas, se penchait vers Gabriel, et, sans souci d'augmenter son
trouble, il lui dit tout bas, avec une pointe de mchancet:

--Il ne faudrait retenir de la table d'hte, qui est  la fois la pire
chose du monde et la plus exquise, que ces moments dlicats o, dans
l'atmosphre d'une soire d't, on peut admirer vis--vis de soi une
inconnue, et prolonger  plaisir, mais non pas indfiniment, le temps
qui prcde la minute o il devient invitable d'engager la
conversation. On ignore ce qui jaillira de ce premier choc; les regards
interrogent et sondent; l'imagination hardie et libre construit ses
faciles chteaux: le premier mot prononc peut en couronner le fate,
comme il peut faire crouler tout l'chafaudage; le moment, l'unique
moment favorable approche, on le sent venir; il y aura un instant o il
sera pass: tout sera gagn ou perdu; parler auparavant serait trop de
hte; ne parler qu'aprs serait une maladresse; il ne faut pas avoir
l'air d'un timide, mais encore moins d'un fat; l'air empress est
dtestable, mais marquer de la ngligence ne vous serait pas pardonn;
n'oubliez pas que la gaucherie d'un seul mot peut vous compromettre 
jamais, et qu'en revanche une expression heureuse peut vous tenir lieu
d'une cour assidue...

Ce jeu impertinent, qui peignait trop bien l'tat d'esprit du malheureux
jeune homme, l'exasprait en avivant les causes de son hsitation et en
ajoutant une question d'amour-propre  son ardente envie d'en triompher.
Pour rpondre au pote, qui semblait dcidment nourrir contre l'amour
une sorte de ressentiment farouche, il affecta un ton dgag et
gouailleur qui tait fort loign de sa pense:

--Taisez-vous donc! dit-il, vous n'y entendez rien, car vous ngligez de
parler du dessin du nez, de la couleur des yeux ou de l'agrment de la
barbe, qui sont des lments plus forts en ce monde que toute la
dlicatesse et que tout l'esprit!

Lee comprit,  l'amertume de cette rplique, que le badinage qu'il avait
tent d'employer dans l'espoir de dtendre un peu les facults de son
ami, allait  l'encontre de ses intentions. Mais il voulait videmment
user de tous les moyens pour l'empcher de s'lancer dans l'obscur
chemin d'une intrigue dont le seul aspect de la future hrone faisait
pressentir le caractre tragique. Il changea de ton:

--Mon ami, dit-il, il arrive qu'en face de l'amour qui va natre, la
nature de l'homme s'arrte subitement, pareille au cheval qui flaire la
mort. Elle hsite d'abord; puis se retourne avec horreur; elle se cabre
et bondit en arrire... C'est le pressentiment de sa chute, de son
servage, de son anantissement prochains; l'instinct profond de la
conservation la met en rvolte.  ce moment, il est temps encore de
fuir...

Mais Gabriel l'interrompit, pour adresser la parole  la jeune femme.




II


-- prsent, dit Lee en allumant son cigare, que vous savez qu'elle
s'appelle Madame Belvidera, que son mari est un dput florentin qui
peut venir la rejoindre d'un jour  l'autre et interrompre toute idylle
jusqu'en sa fleur, que c'est une femme du genre de celles qu'on nomme
trs distingues, excellente pouse probablement, bonne mre ainsi
qu'il parat  la tendresse dont elle environne son enfant, nullement
manire avec cela, ce qui est plus rare; non dpourvue d'intelligence
et mme d'esprit, enfin un de ces tres  qui le ciel et la terre
sourient et dont le tranquille bonheur a l'tonnante vertu de faire
panouir les gens et les choses autour d'eux,--vous voil bien avanc,
n'est-ce pas? On dirait que vous avez dj commenc de nous fltrir tout
cela, car je vous vois aussi fier que si vous veniez de gagner une
bataille!

--Mais!...

--Je vous tiens pour vulgaire! Permettez-moi de vous traiter sans
mnagements. Vous ne pouvez voir de beaut sans y mettre la main, sans
la brusquer immdiatement du contact de votre personnalit. Peut-tre
cela vient-il de votre religion  vous autres Latins, qui est plastique,
matrielle et n'a pas fait trois pas au-dessus de l'idoltrie. De mme
que vous ne pouvez prier Dieu sans lui parler de vous, sans l'insulter
par vos affaires de bourse ou de cuisine, de mme il vous est impossible
d'envisager la cleste harmonie d'une forme humaine sans tre tent de
la briser par votre treinte brutale. Vous apercevez une fleur, vous en
rompez la tige, et aussitt elle se fane dans vos mains; qu'importe?
l'essentiel tait pour vous qu'elle vous passt dans les mains!

--Ah a, mais! prchez-vous l'abstention de l'amour?

--Il y aura toujours un assez grand nombre de gens  donner  l'amour ce
caractre d'accouplement qui vaut aux races fortes de penser  leur
avenir avec srnit. Si c'est ce got-l qui vous hante, mon ami,
mariez-vous, ou promenez avec vous quelque courtisane plantureuse: ce
sont les deux seuls moyens d'aimer solidement, qui soient conformes 
l'ordre social. L'adultre est laid comme une plaie.--Mais je ne vois de
suprieur qu'un certain culte intrieur et souvent secret, qu'une me
noble voue  une forme admirable ou  quelque tre d'lite dont la
perfection l'enchanta. C'est en silence qu'on adore. C'est  distance
qu'on aime Dieu. Toute parole, comme toute communion sous des espces
quelconques, apporte un lment de sensualit nfaste  ce sentiment
spcial et sans nom  quoi sont dus les plus vifs ravissements de
l'homme.

--Mon cher ami, avez-vous jamais aim?

Ils furent interrompus par un chant qui venait d'une barque filant au
loin sur le lac paisible, et dont le charme musical tait tel que l'on
ne pouvait continuer de parler.

Les deux amis taient parvenus  l'extrmit des jardins qui descendent
jusqu'au bord de l'eau. Le ciel tait brillant d'toiles, et la lune,
cache encore derrire le cne d'une des montagnes de Luino,
blanchissait une partie du lac. Ils s'assirent sur une sorte de petit
promontoire avanc dont les eaux battaient doucement le pied, et se
laissrent aller, l'un avec son instinct potique, l'autre avec ses
dispositions amoureuses, au seul plaisir d'entendre cette voix par qui
toute la tranquillit du soir et du paysage s'exaltait.

C'tait une voix de femme pure et frache, avec des intonations
d'enfant, parfois, et tout  coup des accents de passion si chaleureux
que les auditeurs en taient soulevs et haletants. Gabriel Dompierre se
sentait une irrsistible envie de distinguer la chanteuse. Mais
l'embarcation semblait grosse  peine comme une noix, par suite de
l'loignement; de plus, elle entra promptement dans l'ombre que formait
la montagne, et on ne la distingua plus.

Lorsque le silence retomba, et qu'il n'y eut plus de sensible que les
petits soupirs touffs des vaguelettes mourantes au choc du sable ou
des barques amarres, le jeune homme se pencha vers des bateliers qui
somnolaient en attendant l'heure des promenades en barque, au lever de
la lune.

--Qui donc chante l-bas? demanda-t-il.

Mais Dante-Lonard-William sourit, et, levant les paules avant que les
bateliers ne se fussent dcids  rpondre:

--Vous en tes encore l! dit-il, et parce qu'une harmonie vous ravit,
vous voulez qu'en ralit quelqu'un chante, et, de plus, savoir le nom
de ce quelqu'un. C'est la mme manie, toujours, d'atteindre et
d'envelopper un objet dtermin. Vous faites  tout propos le geste de
l'enfant qui tend la main pour saisir tout ce qu'il voit: son hochet
ou la lune! En effet, l'homme nat positiviste; l'enfant n'admet pas que
quelque chose demeure inexpliqu. Ce n'est qu'en grandissant qu'il
conoit l'inexplicable, et accepte l'existence du mystre...

Pendant que le pote parlait, un des bateliers rpondait  Gabriel:

--Celle qui chante, Signore, c'est Carlotta, d'Isola Bella. Elle est
bien connue, Signore!

--Ah?

--C'est la plus belle fille du pays. Signore!...

Des cris d'enfant couvrirent la voix du batelier, et Gabriel n'avait pas
eu le temps de se retourner qu'il recevait dans les jambes, lance 
toute force, la gracieuse fillette de Mme Belvidera.

--Luisa! Luisa! criait la maman, dont on aperut la haute silhouette
lgante dans l'ombre du jardin.

--Mademoiselle Luisa, bien vous a pris de venir buter contre moi, car
autrement, vous seriez,  l'heure qu'il est, dans ce beau lac qui ravit
volontiers  leurs mamans les jeunes filles imprudentes!...

La mre entendit M. Dompierre prononcer ces mots, et, comprenant au
premier aspect de l'endroit, le danger qu'avait couru la petite Luisa,
elle le remercia avec chaleur d'avoir jou si heureusement le rle de
balustrade. Elle voulut se pencher elle-mme sur l'eau,  l'endroit o
l'enfant se ft prcipite dans sa course chevele, et ne put se
retenir de pousser un cri. Elle s'anima par suite de sa peur
rtrospective, gronda la fillette, puis l'embrassa convulsivement.

Le chant reprit dans le lointain, juste au moment o la lune, se levant
au-dessus des montagnes de Luino, dcouvrait d'un coup la magnificence
du lac Majeur sous le ciel clair. La branche septentrionale s'allongeait
en face, dans un infini comparable  celui de la mer; tous les monts
bleutres dcouvrirent leur pur dessin, et l'anse des Borromes montra
ses trois les: Isola Madre, Isola Bella, et derrire celle-ci, la
petite le des Pcheurs, presque invisible.

La fillette battit des mains  cette ferie soudain dcouverte comme par
le lever d'un rideau, et sa mre jeta cette exclamation grasse, ardente
et presque goulue par laquelle les bouches italiennes semblent mordre 
mme l'objet admir:

--_Che bellezza!_

--Quelle beaut! rpta quelqu'un auprs d'elle.

Le chant s'enflait  mesure que s'largissait la lumire. Certaines
paroles en devenaient nettement distinctes, et lorsque la voix
prononait, comme terminaison d'une sorte de refrain, ce mot _amore_
dont le sens est amour, et dont la consonance pour nos oreilles
franaises voque en mme temps l'ide de mort,--merveilleux
mlange!--on et jur que la chanteuse tait tout prs, bien que
compltement inaperue. Qui sait? pensait Dompierre en souriant  demi,
peut-tre mon pote a-t-il raison, et il est possible qu'il n'y ait
point de chanteuse l-bas dans une barque,  l'ombre de la montagne, et
que nos mes elles-mmes soient rendues harmonieuses en face de la
splendeur de la nuit!

Cependant Mme Belvidera prouva le mme dsir qu'il avait eu:

--Oh! qui chante ainsi? demanda-t-elle.

Il lui dit ce qu'il avait appris de Carlotta, d'Isola Bella. Il
augmentait sa curiosit  mesure qu'il parlait de cette fille dont la
rputation de beaut tait rpandue. Bientt, la barque tant sortie de
l'ombre, on put la distinguer  quelques centaines de mtres de la
rive... La chanteuse y tait seule, et elle manoeuvrait les avirons avec
force et en cadence rgulire. Parfois, elle s'arrtait et se laissait
glisser sur l'eau unie.

--O va-t-elle ainsi, le soir, en chantant? demanda-t-on au batelier.

--Signore, elle porte les fleurs des les  Pallanza et  Baveno. Pour
le moment, elle vient de faire sa provision  l'Isola Madre pour la
vente du matin.

--Ainsi! s'cria Mme Belvidera, la barque que nous apercevons est en
ce moment-ci remplie de fleurs!... Oh! comme je voudrais voir cette
jolie fille!

La petite Luisa trpignait de joie  l'ide qu'il serait possible de
voir la gracieuse image que l'on venait d'voquer.

Gabriel, qui brlait de nouer connaissance plus intime avec la jeune
femme, proposa hardiment une excursion en commun. Grce a l'tiquette
facile des runions cosmopolites, tout le monde fut promptement
d'accord, jusque mme Dante-Lonard-William, qui malgr les rflexions
chagrines prodigues  son galant compagnon, fermait promptement les
yeux  toutes les contingences humaines, pourvu qu'on favorist ses
rves par des spectacles attrayants. Cinq minutes aprs, ils voguaient 
la rencontre de la belle Carlotta, d'Isola Bella.

Quand ils ne furent plus qu' une courte distance, le parfum des fleurs
leur arriva en une sorte de nue lourde qu'ils traversrent, puis
retrouvrent  plusieurs reprises, comme si elle serpentait  la surface
des eaux.

--Doucement! doucement! faisaient-ils au batelier, tant il y avait de
plaisir  prolonger l'approche de la barque odorifrante.

Carlotta s'tait tue, et, comprenant que l'on se dirigeait vers elle,
elle laissait, elle aussi, flotter mollement les rames. On vit  la
lueur de la lune, sa figure rgulire et ses beaux yeux qui paraissaient
teints par le bleu ple des montagnes lointaines et regardaient
fixement les trangers. Elle avait le cou libre et les bras.  l'avant
comme  l'arrire, les roses, les lourdes branches de lauriers fleuris,
les camlias, les tubreuses couvraient l'embarcation. C'tait une
rencontre si tonnante, si trange, qu'ils abordrent tous cette jolie
fille presque avec respect, et eurent une certaine gne  lui adresser
la parole, comme  la prsence soudaine d'un gnie ou d'une fe dans un
rve.

Pourtant, ils lui firent quelques questions sur son beau mtier de
marchande de fleurs des Borromes. Elle leur dit de sa voix musicale le
plaisir qu'elle avait  ces courses nocturnes sur le lac, avec ses
provisions embaumes.

--Et vous allez, comme cela, toujours seule?

Elle rpondit simplement:

--Je chante!

--On dit que vous tes la plus belle du pays, Carlotta!

Elle sourit, heureuse, et, sans fausse pudeur:

--On le dit, rpta-t-elle.

--Et savez-vous que c'est ici le plus beau pays du monde?

--Bien sr! Signore.

--En connaissez-vous, d'autres, Carlotta?

--Non, Signore.

Ce bonheur et cette simplicit les faisaient frisonner. Ils voulaient
acheter toutes les fleurs. Carlotta fit des difficults  cause de la
vente du lendemain qu'elle ne pouvait manquer.

--Qu'est-ce qui vous arriverait, Carlotta, si vous manquiez votre vente?

--Je serais battue.

--Par qui donc?

--Par Paolo, tiens!

--Paolo, dit le batelier, c'est son promis; c'est lui qui a l'entreprise
des fleurs. Mais il ne la battrait pas; il l'aime trop.

--Pourquoi dit-elle qu'il la battrait?

--Oh! fit l'homme en dodelinant de la tte, aprs une hsitation, c'est
une faon comme a, un genre comme qui dirait... a fait que si ces
messieurs et ces dames voulaient quelquefois tout de mme lui acheter
ses fleurs, ce soir, a serait plus cher, quoi!

Carlotta ramassait contre elle sa magnifique cargaison.

--Combien d'argent tirerez-vous de tout cela, Carlotta?

--Vingt lires, Signore, rpondit-elle avec aplomb.

Ce nouveau mensonge enchanta tout le monde: elle triplait, au moins, la
valeur de sa journe.

Dante-Lonard-William, qui avait jusque-l gard le silence et que la
rencontre nocturne semblait profondment mouvoir, s'agita tout  coup,
et, tirant de sa poche trois petits billets de vingt lires chacun, il se
pencha hors de la barque et les mit dans la main de Carlotta.

--Prends ceci, dit-il, non pour tes fleurs dont je ne me soucie pas,
mais pour m'avoir si parfaitement donn l'image de la nuit sereine,
parsemeuse de songes, de charmes et de mensonges!...

Ce geste, ce ton demi-solennel, cette gnrosit en faveur d'un dfaut
naturel et de la beaut de la pauvre fille, touchrent vivement Mme
Belvidera, qui et cri bravo au pote si elle ne se ft senti la gorge
un peu gne par l'impression de toute cette scne inattendue. Mais
l'Anglais, qui mlait  tout instant l'imaginaire au rel et touchait
promptement  l'excentricit, exprimait  prsent en une langue
harmonieuse son prtendu dsir de ne pas survivre  la minute de ferie
que lui avait fournie la marchande de fleurs, et il annonait son
dessein, appuy d'une mimique expressive et inquitante, de se
prcipiter dans les eaux qu'avait sillonnes la barque fleurie.

La petite Luisa se mit  pleurer. Mme Belvidera confia sa crainte 
Dompierre.

--Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai peur! Mais, monsieur, est-ce que votre
ami va se tuer?

Cependant Carlotta parlait d'un clat de rire qui jaillit en fuse au
milieu du lac silencieux.

--Rassurez-vous, madame, fit tout bas Gabriel  Mme Belvidera, et
admirez plutt le sr instinct de cette fille simple qui djoue tout de
suite les artifices de nos raffinements. Je gage qu'elle sente  sa
seule dmarche qu'un brave homme, qui ne dit rien, va se jeter  l'eau,
et qu'elle se hte de le secourir, tandis que vous la voyez qui rit 
gorge dploye pour les subtiles fantaisies de notre pote, lequel n'a
pas eu un seul instant l'envie de prir, malgr son dsir de se figurer
qu'il l'avait.

En effet, quelques strophes venues  la mmoire de Lee, l'occupaient 
prsent tout entier et il entremlait, non sans  propos, de ses propres
vers  des lambeaux magnifiques de Ptrarque et de Shelley. Mme
Belvidera qui tait sensible au charme de la posie anglaise, comme un
grand nombre de femmes italiennes, contint son ressentiment contre
l'tre baroque qui l'avait un moment effraye, et elle le flicita des
belles choses qu'il disait. Il lui rpondit en vers, continuant
d'affecter de ne pouvoir la considrer comme une ralit vivante et de
ne la tenir que pour la Sirne apparue  la chute du jour sur le pont
de la _Reine-Marguerite_.

La jeune femme souriait de cette originale et gracieuse manie. Mais
cette idalisation n'tait en complte discordance ni avec la beaut de
la Florentine, ni avec le romanesque de la promenade improvise, de la
rencontre de la barque de fleurs et de la majest grandiose du paysage
sous la nuit. Carlotta avait pass  leur bord toute la flore des
Borromes en change des billets du pote. Ils lui dirent adieu et
revinrent  Stresa au milieu de ce parterre odorant.

Quand Gabriel toucha la main que Mme Belvidera lui tendait, en lui
disant au revoir avec une intonation dj presque familire, il doutait
de la ralit. Bien qu'il souffrit de la quitter dj, il avait hte de
s'enfuir, de se retrouver seul, de se prendre la tte  deux mains et
dose demander: Voyons! est-ce que je rve? est-il vrai que je l'ai vue,
que je lui ai parl, que j'ai tenu sa main dans la mienne?

La petite Luisa saisissait sa mre par la taille en lui disant de se
baisser pour qu'elle lui parlt  l'oreille.

--Eh bien! eh bien! qu'est ce qu'il y a, ma mignonne?

Mme Belvidera se pencha et sourit en recevant la confidence.

--Ah! ah! ah! dit-elle, monsieur Dompierre, mademoiselle ma fille
voudrait savoir votre petit nom parce qu'elle veut crire ds ce soir 
son papa qu'elle a _enfin_ rencontr le jeune homme qui lui plat!...

Luisa confuse se jetait dans les jambes de sa mre et devenait toute
rose.

--Mademoiselle, fit Dompierre, je vous le dirai  vous toute seule, si
vous voulez bien que je vous embrasse.

Et il souleva dans ses bras la charmante enfant qu'il embrassa sur les
deux joues, beaucoup plus heureux et confus qu'elle mme.




III


L'aprs-midi, quand le soleil a tourn de l'autre ct du grand btiment
de l'Htel des les-Borromes qui forme ainsi un vaste cran contre la
chaleur torride, les pensionnaires avides d'air quittent leurs chambres
et viennent, autour de petites tables, prendre avec nonchalance des
rafrachissements.

Mme Belvidera, avant d'avoir achev sa toilette, regardait par la
jalousie entre-bille de sa fentre, ce monde venu de tous les points
de l'Europe et de l'Amrique, jouir, quelques semaines ou quelques
jours, du plaisir de ces rives de lacs dont l'ardente sduction,
dissimule sous une mollesse apparente, est incomparable  l'automne.
Elle tait prise dj, depuis cinq ou six jours, par l'trange magie du
paysage et du climat, et habitue qu'elle tait  la spirituelle gravit
du pays florentin ou aux jeux svres de la lumire et de l'ombre
romaines, elle s'abandonnait avec dlices  la douceur nouvelle qui
semblait s'lever de l'immense nappe d'eau avec les vapeurs du matin et
du soir.

Tout en boutonnant d'un doigt distrait la chemisette de batiste lgre
qui formait la toilette simple de presque toutes les femmes sous le
ciel de septembre, elle laissait aller ses yeux au hasard sur les
figures nouvelles ou dj connues des buveurs indolents. Un clergyman
anglais et sa respectable pouse, qui taient ses voisins de table et
avec qui, cependant, elle n'avait pas encore chang un mot, l'amusaient
par leur seul aspect. Le bonhomme, petit, sec, serr dans une redingote
d'alpaga qui ne s'ouvrait que pour laisser paratre le bord troit d'un
col blanc, donnait de toute sa personne l'impression de la vertu. Sa
femme, impeccable, et sans cesse attache  ses pas, tait d'une laideur
sans gale. Mme Belvidera ne put retenir un sourire en les apercevant
tous les deux, rigides et muets  la petite table o ils savouraient un
caf glac. La physionomie de Dante-Lonard-William piquait aussi
vivement sa curiosit. Elle avait t charme de son imagination, de ses
beaux vers et de son excentricit; le souvenir de la marchande de fleurs
sur le lac o l'Anglais s'tait montr si original lui faisait passer
encore aujourd'hui de petits frissons entre les paules. On disait que
la belle Carlotta avait fait tourner la tte au pote. Elle aurait aim
a savoir si cela tait vrai. Mais elle ne pouvait penser  cet homme
sans tre tente de lever un peu les paules, comme s'il et eu quelque
chose de grotesque que l'on ne dmlait pas clairement. Son ami disait
de lui qu'il tait un homme suprieur... Elle allait soulever son
paule, comme  l'ordinaire, en signe de doute, quand elle s'aperut que
M. Dompierre, le grand ami de la petite Luisa, levait les yeux, sans
indiscrtion ni insistance, mais a intervalles rguliers, dans la
direction de sa fentre. Elle rougit. C'tait la troisime fois qu'elle
remarquait le mouvement de la fine tte maigre et bronze du jeune
Franais, o la longue moustache blonde et les yeux clairs et tendres
formaient un immuable dessin lumineux. Tout en causant avec son ami, il
relevait la tte vers la fentre avec un air de dvotion si touchant, de
dsir si manifeste de la voir s'ouvrir, que la jeune femme en eut la
sensation d'une caresse, et, fronant le sourcil avec une pointe de
colre, elle se retira de la fentre et appela la petite Luisa.

--Luisa! Luisa! tu n'as pas vu la lettre de Papa?

L'enfant accourut de la chambre voisine, en faisant crier la femme de
chambre qui tait en train de l'habiller et parut derrire elle, ayant 
la main des lacets rompus par la prcipitation.

--Voyons! voyons! fais voir la lettre de Papa!

La mre prit sur la chemine une lettre dont les pages taient remplies
d'une grande criture ferme et hardie, de ces critures dont le premier
aspect fait panouir la figure des graphologues, qui sentent qu'ils
peuvent dire tout de ce caractre sans risquer de choquer ni l'auteur ni
ses amis.

La fillette saisit la lettre de ses deux mains, alla s'asseoir pour tre
bien  l'aise, et lut, tout haut et lentement, avec l'empressement,
l'amour et la touchante admiration qu'elle manifestait toutes les fois
qu'il tait question de son pre:

/*
Rome, 8 septembre.

Ma femme bien-aime,
*/

J'embrasse ta lettre ainsi que le griffonnage de la petite Luisa; tu te
moquerais de moi si tu me voyais; je t'entends rire, de ton rire  toi,
ma chrie, chrie! Mais, vois-tu bien, je suis accabl par cette
sparation. Je viens de consulter le calendrier: il n'y a que trois
semaines, pourtant! Je suis tent de maudire cette Rome au climat mortel
qui m'oblige  vivre loign de toi et de mon enfant. Hlas! puis-je
aussi maudire ce qui me retient ici? Tout va bien; mais si je n'avais
t l, que serait-il arriv? J'ai  lutter chaque jour contre mille
difficults souleves par la mchancet et la jalousie. Il se trouve que
tout le monde avait pens avant moi  cette oeuvre du Transtvre que
je crois cependant avoir fonde de toutes pices, au milieu de la
stupfaction et mme de l'hilarit gnrales. Te rappelles-tu? S'est-on
assez moqu de moi? Nos beaux esprits s'en sont-ils donn? Ai-je
rencontr assez d'opposition de la part des pouvoirs publics? Quand il
s'est agi d'obtenir pour un quartier mourant de fivre dans des taudis
empests, des logements  bon march dans cette ville toute neuve et
saine, mais sans locataires depuis quinze ans, j'ai cru un moment que
l'on allait me faire enfermer pour cause de dmence! Toi-mme, ma chre
aime, tu me conseillais de cder, tu me disais, dans ton joli gosme
d'amour, qu'il est bien dommage de faire le bien, quand on a toute la
multitude contre soi, et jusqu' ceux mmes que l'on veut obliger. J'ai
tenu  montrer que l'on peut agir malgr tout cela. Non, a n'a pas t
facile de dloger nos malheureux; ils voulaient mourir dans leur fumier;
ils prtendaient que les maisons neuves sont mauvaises. Cependant, chez
tous mes transplants, au nombre de douze cents environ, nous n'avons
pas eu de tout l't six cas de fivre nouveaux; or tu te rappelles les
chiffres qui t'effrayaient lorsque je faisais mes premires enqutes.
Tous les enfants sont indemnes dsormais, et ceux qui avaient dj t
atteints prcdemment ont des forces et n'interrompent pas leur travail.
Car ils travaillent; voil la grande affaire, la grande nouveaut, ce
dont je n'osais pas parler, ce que je ne t'ai pas dit mme  toi!
C'tait si alatoire, presque si invraisemblable! Cela dpendait de
tant d'lments divers et trangers  leur indolence mme! Oh! a n'est
pas encore brillant, mais a vient, a s'arrange: j'ai beaucoup mieux
que de l'espoir; ce sera une russite complte si... si...--et c'est l
que j'aurai besoin de loi, ma Luisa,--si les femmes du monde, et toi 
leur tte, veulent bien nous aider.

Je veux recrer tous les arts manuels; tous les arts industriels qu'un
homme ou une femme adroits de leurs mains, peuvent excuter chez eux.
Nos pauvres gens ne sont pas dpourvus d'habilet; ils ont presque tous
un got inn. Je veux que toutes les dames romaines donnent la
prfrence aux objets fabriqus  la main, sur tous les produits d'une
industrie qui, hlas! n'est pas nationale. Il ne faut tirer de notre
peuple que ce qu'il peut donner; mais encore, ce qu'il peut donner,
faut-il le lui prendre! Il y a l une question de propagande, mme une
question de mode  lancer. Le bruit fait autour de mon entreprise, dans
le monde politique, et qui s'tendra, rendra cette tche facile. Le
prsident du Conseil m'a fait appeler, ces jours-ci, afin de prendre des
renseignements minutieux sur cette affaire; et d'autre part, j'ai vu le
Roi qui m'a fort encourag. Nous aurons, je pense, un bon hiver, et ce
ne serait que le commencement de plus grandes choses. Dieu sait si notre
Rome a besoin de grandes choses!

Vers la fin du mois, j'espre pouvoir prendre une quinzaine de jours de
libert. Ce sera pour aller vous rejoindre dans le paradis des les
Borromes que tu me dcris sous des couleurs si riantes. Mais encore
faudra-t-il que je passe  Florence, o l'on m'accuse de m'occuper
beaucoup trop de Rome et o tout un parti s'est form contre moi 
l'occasion de l'OEuvre du Transtvre.

Je t'embrasse, mon amour, je t'aime sans cesse, jusqu' en souffrir et 
pleurer quelquefois comme une bte de ton absence. Je n'insiste pas;
mais quand je rentre, le soir, harass non tant du mal que je me suis
donn que de la mauvaise volont et de la basse perfidie que j'ai
rencontres; quand je te cherche, que je voudrais me jeter dans le
refuge de tes bras et de tes lvres adores, ma femme, ma chre femme,
je suis presque pris de lchet. Il y a des moments o je ne sais
comment il se fait que je ne pars pas, que je ne vais pas te rejoindre,
tout simplement!

Baise ma petite Luisa pour son papa. Ah! j'oubliais de la fliciter
d'avoir _enfin_ trouv le jeune homme de son got; je la prie--si elle
ose le faire--de transmettre mes compliments  ce monsieur pour avoir
plu  ma fille et surtout pour l'avoir empche de tomber dans l'eau!

/*
Adieu, je vous aime.

Ton

Andra Belvidera.
*/

Quand l'enfant eut achev, elle replia soigneusement la lettre et alla
la placer sur la chemine, au pied d'un cadre de cuir  fermoir,
contenant la photographie d'un homme de trente-cinq ans environ,  la
physionomie mle, nergique, aux beaux yeux noirs ardents, aux cheveux
pais et drus,  la forte moustache brune des Italiens fidles  la
mmoire de Victor-Emmanuel.

--Bonjour, papa! dit-elle. Et, tout en rpondant  sa mre qui
descendait et lui recommandait de se dpcher de venir au jardin, elle
envoyait des baisers  cette figure aime, d'un joli geste enfantin.

 l'ombre de l'htel, les conversations se tranaient assez pauvrement.
On n'entendait gure que le bruit monotone de la cuiller et de la glace
choquant les parois des verres.  un piano loign, quelqu'un, d'un
doigt languide, frappa deux ou trois notes, et l'on commena une
srnade, interrompue aussitt. Une sorte de torpeur gnrale arrtait
tous les mouvements.

Au fond des jardins, le tonneau d'arrosage faisait sa promenade lente
sur le gravier, et, dans le silence, on percevait sous les roues, le
faible crpitement que semble apaiser et teindre  mesure la bonne
onde demi-circulaire. Vers le nord, les montagnes avaient disparu
presque totalement sous la brume de chaleur; le lac paraissait sans
bornes, et de petites voiles blanches donnaient l'illusion de la mer.

Gabriel vitait de parler de sa passion au pote ennemi de l'amour; mais
tous les dtours qu'il prenait pour contraindre sa proccupation,
devaient naturellement contribuer  la mettre plus clairement en
vidence. Ce fut ainsi qu'au moment o il vit l'Italienne paratre et
s'asseoir, oppress par la pesanteur voluptueuse que sa prsence lui
causait, il dit  son ami:

--Ce qu'il faudrait ici, durant ces heures lourdes o toutes les lignes
du paysage sont vanouies dans l'atmosphre, o le monde et les choses
semblent fondus en une vritable pte sirupeuse dont le contact vous
touffe, o un vague besoin d'anantissement, de dispersion perdue,
vous fait haleter, attendre on ne sait quoi; ce qu'il faudrait,
voulez-vous le savoir? Une poupe! Oui, un petit brin de femme,
maigrichonne au besoin, mais vive et sautillante, ni tout  fait jolie,
ni tout  fait sotte, mais, grand Dieu! pas trop intelligente non plus;
pas votre femme, encore moins votre matresse! Mais quelqu'un, par
exemple, qui ferait une affaire d'tat d'une piqre de moustique au
doigt; qui aurait faim ou bien soif, tout le temps, mais la faim d'une
croquignole ou une soif de la valeur d'un d  coudre; et avec a des
besoins violents de petites niaiseries stupides; telle, en un mot, que
chacun de ses dsirs vous ft sourire et que le got de la servir vous
procurt l'occasion de remuer suffisamment quoique sans excs, vous
amust sans vous causer de plaisir trop vif, enfin vous maintint veill
agrablement. C'est l un des objets les plus avantageux, les plus
dlicats, et que l'on oublie gnralement dans son ncessaire de voyage.

Un bruit de voix venant de la route o s'ouvrait la grille du jardin,
fit sursauter tout le monde. C'tait une bande de gamins courant 
toutes jambes et criant: La Reine! la Reine!... Voil le carrosse de la
Reine!...

Il n'y eut qu'un mouvement: on fut debout; on se prcipita vers la
grille. Les persiennes de la maison claqurent; cinquante ttes parurent
aux fentres de l'htel: des hommes rveills de la sieste en sursaut,
et des femmes portant la main  leur cou, rajustant tant bien que mal
leur corsage ouvert.

--La Reine! la Reine!

Dans un simple landau  deux chevaux et au milieu d'un nuage de
poussire o se perdaient les pais cheveux blancs de la duchesse de
Gnes, on vit, le temps d'un clin d'oeil, la trs belle figure de S. M.
la Reine d'Italie. Elle passa en souriant; on distingua le blanc des
dents et le noir de la chevelure. Toutes les dames prsentes firent la
rvrence. On resta fig un instant.

Le bruit d'une seconde voiture suivant celle de la Reine,  une trs
courte distance, sollicita l'attention et l'on se pressait  nouveau
vers la grille, quand la calche tourna brusquement, et, en pntrant
dans le jardin de l'htel, faillit craser Dante-Lonard-William,
souvent distrait.

Il en descendit un monsieur et une dame embarrasss l'un et l'autre dans
tout le fatras de menus objets inutiles, et vtus avec cette lgance
inconfortable  quoi l'on a tt fait de reconnatre des voyageurs
franais.

--Mon Dieu! mon Dieu! fit une voix aigrelette et menue, nous avons
manqu d'craser un monsieur... O est-il? o est-il? Hector, je vous en
prie, demandez tout de suite comment il va!

La nouvelle arrive tait une femme de petite taille, encore jeune et la
physionomie un peu chiffonne.

Le mari qui rpondait au nom d'Hector montrait un souci beaucoup plus
vif de ses bagages et de la possibilit d'avoir une chambre sur le lac,
que de la sant du monsieur cras ou non.

M. Dompierre se hta, en qualit de compatriote de la jeune femme, de la
rassurer sur le sort de son ami l'Anglais qu'il lui montra du doigt,
debout, sain et sauf, et saluant flegmatiquement de sa petite calotte
britannique.

--Ah! dit-elle avec une aisance et une rapidit d'locution qui
faisaient prsager une prodigieuse loquacit, ah! monsieur est Anglais!
Que j'eusse t fche d'tre cause de son malheur! J'adore les Anglais.
Mon mari et moi, nous ne manquons pas un season. Cette anne, nous avons
pouss jusqu'aux lacs cossais, un peu sauvages, mais si beaux! si
beaux! Ah! monsieur, les belles choses qu'a dites l-dessus notre cher,
notre grand Bourget! Maintenant c'est l'Irlande qui le tient ainsi que
Prvost... J'aime beaucoup Prvost. Nous n'avons pas vu l'Irlande, mais
ce doit tre exquis. Nous irons: n'est-ce pas, Hector? Mais o est
pass mon mari? Je vous demande mille pardons, monsieur, je cours aprs
mon mari. Mais que je suis donc heureuse de rencontrer un compatriote,
et un Parisien! n'est-ce pas, monsieur? Ah! on n'en trouve plus, mme
pas  Paris! Ah! ah! adieu, monsieur!... Quel pays adorable!

Elle tait dj sous le hall qu'elle parlait encore. Gabriel, lgrement
ahuri, rejoignit le pauvre Lee qui se faisait essuyer le dos et la
manche de son veston de flanelle blanche, maculs par l'cume des
chevaux.

--Eh bien! mon cher, lui dit-il, vous l'avez chapp belle!

--Mais vous, dit l'Anglais, faisant allusion  l'avalanche de paroles de
la Parisienne, vous ne l'avez pas chapp!...

--Bah!... Ah a! dites-moi, vous avez failli devoir la mort  cette
petite femme-l: j'espre bien que vous vous montrerez  l'avenir plus
aimable avec elle que vous ne l'avez fait pour ce premier coup... Elle
brlait de vous enlever vos taches!

--Bien! bien! dit le pote sans sourciller.

--Je vous prviens que c'est une femme qui aime les Anglais. Elle va
vous parler de Sir douard Burne Jones par la fentre, avant d'avoir
chang de toilette, si seulement elle vous aperoit...

--Allons-nous-en!... Mais, ajouta-t-il, en tournant les talons, il me
semble que vous la tenez!...

--Qui?... Quoi?...

--Votre poupe, parbleu!

--Ae! ae! fit Gabriel avec une grimace.

--Ah! ah! dit le pote en riant, je mets le doigt sur votre vice
national. Il vous le faut, votre joujou, votre pacotille, votre
article de Paris! Vous n'avez pas pass l'enceinte des fortifications
que dj ce fretin vous manque. Et  peine vous le met-on  la main, que
vous le traitez ddaigneusement de camelote!

--Mon ami, nous avons, en France, un vif besoin de nous moquer de
quelqu'un, et nous ne savons le faire un peu convenablement que de
nous-mmes. Nous ne comprenons que nos vertus et que nos imperfections
nationales; l'tranger nous chappe  peu prs compltement:
laissez-nous embrasser et battre tout  la fois notre poupe.

Ils allrent se promener  l'ombre de jeunes arbres, de l'autre ct de
la route, dans la partie du jardin qui descend jusqu'au bord du lac. Le
soir tombait et un assez grand nombre de pensionnaires secouaient leur
torpeur en faisant comme eux les cent pas. Les deux amis se croisaient 
intervalles rguliers avec le groupe de femmes o se trouvait Mme
Belvidera. Ces rencontres prvues et s'effectuant presque
infailliblement au mme point, remuaient tous les sens de Gabriel. Il
affectait d'abord de ne pas la regarder  chaque fois, mais la fois
suivante il n'y tenait plus et levait les yeux. Il la voyait venir, le
visage illumin par les reflets rouges de son ombrelle, et ses grands
yeux aux cils abaisss qui se relevaient doucement, progressivement, 
son approche, comme s'ils eussent t ms par le rythme de la marche.

Voulait-elle le regarder? Non sans doute; car, lorsque leurs regards se
croisaient, elle avait un mouvement d'impatience qui se traduisait par
un brusque dtour de la tte ou par un clat de rire nerveux venu plus
ou moins  propos dans la conversation  laquelle elle prenait part.
Cependant ses paupires se relevaient par la vertu d'une force secrte.
Comme il en tait arriv  s'imposer la purile discrtion de ne la
regarder qu'une fois sur deux rencontres, le jeu compris de part et
d'autre,  la longue, amenait sur leurs lvres un imperceptible sourire,
d'abord contenu, dissimul, presque pnible, mais avec lequel, peu 
peu, ils se familiarisaient.  la fin, prenant leurs aises, ils ne
souriaient plus et se regardaient toujours.

Il n'avait de repos que lorsque le dtour de certaines alles lui
permettait de la voir de dos et d'embrasser des yeux sa taille
splendide, ses belles hanches, sa dmarche particulire, et le charme
innommable de toute sa personne. Alors, en ces moments-l, une sorte
d'effluve mystrieux et terrible qui, en face d'elle, lui causait une
intime pouvante, un affolement enfantin, et se traduisait quelquefois
par des flchissements de la voix et des abattements soudains dans les
muscles des jambes ou des bras, semblait le librer, faire trve, et lui
permettre de s'panouir dans l'admiration libre et hardie de cette
crature de sduction.

Il s'efforait  parler lorsqu'elle venait  leur rencontre. Il se
taisait, laissait sa phrase interrompue, brise, ds qu'elle tait
passe. Dante-Lonard-William respectait le flux et le reflux de son
humeur, poursuivant au dedans de lui ses chimres.

Dompierre lui demanda  brle-pourpoint s'il n'avait pas revu Carlotta.
Le bruit s'tait en effet rpandu que le pote la poursuivait et la
voyait dans les les. Mais Lee se remit aussitt  chevaucher l'ide que
lui avaient inspire sur le lac les charmants mensonges de la marchande
de fleurs. videmment Carlotta n'avait t pour lui qu'un signe, qu'un
objet vocateur dont la personnalit ne l'avait mme pas atteint.

--Le mensonge est d'origine divine, dit-il avec bonne humeur. Dieu en
fournit aux htes du paradis terrestre le premier exemple, en leur
disant que le mal existait, alors qu'il ne pouvait pas exister encore,
car on n'imagine pas le mal hors de l'homme, et Adam tait encore une
sorte de demi-dieu. C'tait afin qu'il ust du mensonge pour son
agrment et inventt la posie. Supposez que notre premier pre et
saisi le sens de la divine factie, quelles sornettes admirables il et
contes  sa femme ve! quelles sources de plaisirs toujours nouveaux,
quel aliment puis dans l'imagination mensongre du mle, aux lieu et
place de la duperie mdiocre dont il laissa l'initiative  la femme et
dont la triste invention, par le droit d'une sorte de brevet, continua
depuis lors  fournir le monde. Adam tait un sot!... Croyez que si Dieu
le chtia si cruellement lui et sa descendance, c'est parce qu'il manqua
d'esprit.

Le soleil tait descendu de l'autre ct de la montagne; un prompt
crpuscule rpandait ses parures sur les monts lointains et sur le lac.
Le pote et son ami furent tmoins d'un de ces instants presque
insaisissables o la nature qui pressent la chute prochaine de la
lumire, semble tout entire en proie  une crise de sensibilit
suraigu. La moindre surface de la terre ou de l'eau y prend un aspect
de si fragile dlicatesse que malgr soi l'on retiendrait son souffle de
peur de froisser une si tendre susceptibilit. Une faible brise
infiniment tnue irisait les eaux teintes de ple lilas; des tons de
rose mobiles passaient sur la verdure des hauteurs; tout s'alanguissait,
s'extnuait,  la faon de l'aspect de la vie sur la joue d'une enfant
mourante.

--Ah! fit l'idaliste, on se laisserait aller; on suivrait cette lumire
en son vanouissement; c'est la plus gracieuse invitation  la mort!...

Gabriel entendit derrire lui le rire perl, clair et sonore de Mme
Belvidera, et, se retournant, il aperut d'un mme coup d'oeil sa
resplendissante beaut, et au loin l'Isola Madre, la plus grasse et la
plus opulente des les, avec sa vgtation et son palais couleur de
chair, qui flamboyait, par la grce d'un dernier rayon, dans la
magnificence des couleurs de l'automne.




IV


M. et Mme Hector de Chandoyseau arrivs derrire le carrosse de la
Reine, et dont chacun rpta le nom tout frais inscrit sur le tableau
des pensionnaires, jouirent immdiatement d'une secrte popularit, par
le fait du hasard qui avait marqu leur entre  l'Htel des
les-Borromes.

Ils prirent place, au dner,  une petite table situe dans l'embrasure
d'une fentre d'o la vue, rasant la crte verte des arbres, va se
perdre jusqu' la corne extrme du lac. La tombe de la nuit rendait ce
site merveilleux; certaines personnes se haussaient parfois sur leurs
siges, pour goter un instant le plaisir du spectacle. Dans les
instants de silence qui courent parfois d'une extrmit  l'autre de la
table d'hte, comme si un courant d'air emportait le son des voix, on
entendait le timbre menu de Mme de Chandoyseau rsonnant sans
interruption. Le lac Majeur fut successivement compar par elle  celui
du bois de Boulogne et aux peintures de M. Puvis de Chavannes, aux yeux
bleus des femmes de Botticelli et  la mer Mditerrane.  un autre
moment, il n'y manquait que des gondoles et de la mauvaise odeur pour
que l'on se crt  Venise; enfin de l'le de Capre, dans le golfe de
Naples, elle avait eu n'est-ce pas, Hector? une impression analogue;
il est vrai qu'il y avait le Vsuve en plus...

Hector coutait sa jeune femme avec complaisance et affabilit; une
pointe d'admiration perait parfois la surface terne de ses yeux, et il
souriait de temps  autre en montrant des dents magnifiques. Il avait le
front chauve, les joues grasses et la moustache courte releve au fer;
le cou fort, le buste trapu; son aspect gnral traduisait un tat de
prosprit. On avait la certitude, en l'apercevant, qu'il n'avait jamais
pens  rien.

Chaque fois que le soliloque de Mme de Chandoyseau venait aux
oreilles de la table d'hte, un lger sourire effleurait les lvres, et
la conversation reprenait doucement par un chuchotement o l'on parlait
en diverses langues du jeune couple arriv tantt derrire le carrosse
de la Reine. Au sortir de table, Mme de Chandoyseau, avant d'avoir
seulement parcouru le corridor conduisant au hall vitr, s'tait fait
ramasser son mouchoir par le clergyman qu'elle s'attachait aussitt par
la chaleur de ses remerciements, et elle tait tombe en une si vive
extase devant la beaut de la petite Luisa Belvidera, qu'elle obtenait
de sa maman la permission de l'embrasser et prsentait l'une  l'autre
la famille anglaise et l'italienne qui n'avaient point song jusqu'alors
 s'unir. Elle ne se tint plus quand l'Anglais qu'elle avait failli
craser tantt, passa avec son ami prs de son groupe sans cesse
grossissant, et elle s'adressa tout net  Dante-Lonard-William dont le
physique trange l'avait intrigue pendant tout le repas, et qui, quant
 lui, ne parut pas seulement la reconnatre.

Elle lui parla immdiatement de son pays, par cette attention de
l'esprit casanier des Franais qui croient que tout homme rve  son
clocher. Lee demeura glacial. Pourtant il dit entre ses dents:

--Je connais surtout l'Espagne et l'Abyssinie...

Mme Belvidera crut devoir prvenir Mme de Chandoyseau que le
monsieur tait un original.

Cette parole tomba comme de l'huile sur le feu, et, en face de la tte
glabre et immobile de l'Anglais, Mme de Chandoyseau se livra  une
improvisation qui et drid toute espce de crature vivante, hormis
celle prcisment en l'honneur de qui elle tait faite. Elle devina
qu'il tait un grand artiste; elle dit qu'il ressemblait  William
Morris qu'elle avait visit  sa maison de Kelmskolt.

--Qui est-ce que ce Mr William Morris? demanda tout  coup Lee, qui
n'avait pas ouvert la bouche, et du plus grand srieux.

--Ha! fit Mme de Chandoyseau qui faillit se pmer, dlicieux!
adorable!... Il ignore l'Angleterre et William Morris... Mesdames,
dit-elle en s'adressant tout autour d'elle, voil l'homme le plus
charmant que j'aie vu; c'est l'esprit le plus extraordinaire!...

Et elle dcrivait  tort et  travers,  qui voulait l'entendre, les
tapisseries dcoratives, les papiers peints, les cretonnes et jusqu'aux
pomes dont le clbre prraphalite William Morris dota l'art
contemporain.

Lee s'tant retir, chacun fit son loge; on ne tarissait pas en
expressions laudatives. On demanda  Dompierre toutes sortes de
renseignements sur lui.

--C'est un grand homme, dit simplement celui-ci.

La sobrit de cette expression exalta l'enthousiasme tout prpar en
faveur de cet tre qui ne parlait presque point et tait  peine poli.
Tout le monde se retourna pour le regarder s'loigner du ct du lac.

--Tenez, dit Dompierre, en penchant un peu la tte sur le ct et en
indiquant du doigt l'Anglais, le voil qui allume son cigare...

--Il allume son cigare! rpta avec complaisance Mme de Chandoyseau.

Et les mmes mots bats et creux errrent sur la bouche de plusieurs
femmes qui jusque-l n'avaient pas fait attention au pote et qui
penchrent toutes un peu la tte sur le ct en le contemplant avec une
sorte d'attendrissement.

Mme Belvidera, qui passait sa main dans la chevelure de sa fille, se
tourna vers Dompierre:

--N'empche, dit-elle, que votre ami est laid comme un pch!

--Chut!... vous allez vous mettre mal avec ma compatriote, et j'ai le
plus vif dsir de vous voir toutes les deux en bons termes.

--Ah! ah! fit-elle, et pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que!...

--Oh! oh! vous voulez faire le mystrieux, vous aussi, pour qu'on vous
regarde en penchant la tte quand vous allumerez votre cigare;... a ne
vous va point!

--Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!...

--Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois;... prtendriez-vous?...

Le jeune homme prit un ton si grave et si suppliant que le seul mot
qu'il pronona quivalait au plus franc et au plus passionn des aveux:

--Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi!

--Ah! dit-elle, comme si elle venait d'tre frappe violemment.

Sa figure reprit subitement ce calme srieux dont la beaut faisait
frmir Gabriel. Elle baissa les yeux, puis les releva doucement; il
crut qu'elle allait lui redonner, comme  leurs rencontres des jardins,
la caresse de son regard. Et quel prix elle et contenu cette fois-ci!
Mais elle arrta  temps la lente ascension de ses paupires, et se
rapprocha en souriant de Mme de Chandoyseau.

Celle-ci rappela aussitt Dompierre d'un petit signe familier, et dans
le voisinage de la Parisienne, les deux jeunes gens furent promptement
remis  l'aise. Cette petite folle rpandait autour d'elle une
atmosphre lgre, o l'un et l'autre comprirent qu'ils auraient besoin
de se rfugier souvent.

M. de Chandoyseau tait assis  une table de jardin, et prenait
tranquillement son petit verre de liqueur.

--Monsieur de Chandoyseau, dit sa femme, je vous prsente la signora
Belvidera, devant qui le divin Raphal se ft mis  genoux, et Monsieur
Dompierre qui est l'ami de l'homme le plus tonnant du monde.

Gabriel s'inclina pour ce que le titre dont on le parait avait de
flatteur pour son ami, tandis que M. de Chandoyseau, qui n'admirait pas
d'autres femmes que la sienne, rendait un salut de politesse  Mme
Belvidera.

--Monsieur, dit-il, en s'adressant  Dompierre, vous tes artiste,
videmment?

--Ma foi, non, monsieur; je vous avouerai que je consacre tous mes soins
 l'tude de l'conomie sociale, et j'ai pass d'austres journes sur
les tables de la statistique...

--Tiens! tiens! dit M. de Chandoyseau, eh bien!  la bonne heure! je
suis enchant, monsieur, de vous connatre. Entre nous, fit-il, ces
fameux artistes sont pour la plupart des farceurs!...

--Comme vous dites vrai!

--Chut! faites attention, je vous prviens que vous ne plairez pas  ma
femme.

--Ce serait un vrai chagrin pour moi.

--Allons! allons! asseyez-vous! nous arrangerons cela! Que prenez-vous?
La meilleure chartreuse italienne ne vaut pas l'eau sucre... Voici de
la chartreuse d'Ema, de la chartreuse de Pavie?...

--De celle de Grenoble.

--Ha! ha! fit-il en montrant ses dents blanches, vous ne vous en laissez
pas accroire, vous, monsieur le statisticien! Vous ne donnez pas dans
tous ces flacons! Ma femme, figurez-vous, en a emport de Pavie une
pleine malle: c'est joli, a paie de mine, c'est bien tourn, on y
mettrait des fleurs; c'est du trompe-l'oeil, comme on dit ici. Ma femme,
ajouta-t-il, est une femme suprieure; l'activit de son cerveau se
rpand sur tout, et dpasse quelquefois la mesure. Elle se fatigue; elle
se tuera; oui, monsieur, elle mourra sur la brche. Combien de fois lui
dis-je: Herminie, n'allons pas  Bayreuth cette anne-ci! Herminie, la
maison d'art de Bruxelles se passera bien de nous! Herminie, voici un
article de M. Octave Mirbeau qui affirme que vos Anglais ne valent plus
rien: laissons cette anne les muses et les cottages prraphalites!

--C'est que... vous partagez toute la peine?...

--Voil! prcisment!... Certes, il faudrait que j'eusse les jambes
coupes bien ras pour ne pas l'accompagner, et ne pas la soutenir dans
son oeuvre de femme intellectuelle, et c'est un plaisir pour moi, oui,
un rel plaisir, d'autant plus, aprs tout, ajouta-t-il, en souriant
avec modestie, que je ne suis pas tout  fait une ganache, et que je
prends ma part d'intrt  sa vie artistique... Mais, monsieur, il faut
vous dire qu'il y a la terre de Chandoyseau, en Anjou, o je n'ai pas
mis le pied depuis cinq ans sonns, faute de vingt-quatre heures de
libert pour prendre un billet d'aller et retour. Les fermiers paient
mal; les vignes dvores ne sont pas renouveles, les mtayers me
volent; mais c'est l'exhibition d'une diseuse,  la Bodinire, par un
confrencier favori! c'est une reprsentation d'Ibsen ou de Bjonstierne
Bjonstorn! c'est une entrevue accepte par le dernier prtre dfroqu,
par la prophtesse ou le cardinal-archevque! c'est une messe
bouddhique, un duel de potes, un pas de quatre aux Folies-Bergres!...
que sais-je? On n'a pas le temps de vivre, monsieur...

--Notre poque, dit Dompierre, en s'efforant de dissimuler son sourire,
est en proie  une trop vive surexcitation crbrale.

--Bravo! monsieur, s'cria en battant des mains, Mme de Chandoyseau,
qui avait saisi ce mot au vol; bien que vous ne soyez pas artiste,
monsieur, vous comprenez, oui, je suis sre que vous comprenez ce
mouvement magnifique, cette renaissance, cette envole... oui, oui, vous
comprenez!

--Je m'y efforce, madame.

--D'ailleurs, votre admirable ami semble avoir pour vous la plus grande
considration... Et vous, madame, dit-elle en se retournant vers Mme
Belvidera qui, un coude appuy au dos de sa chaise, avait pris la pose
des majestueuses madones rveuses de l'cole romaine, et vous, qui
habitez Florence, ce coeur du monde des arts, ah! quelle vie intense,
quelle existence dcuple j'imagine que l'on doit mener dans la braise
mme de ce foyer!...

--Mon Dieu, madame, dit la Florentine, c'est peut-tre parce que je suis
ne et ai grandi au milieu d'un si grand nombre de chefs-d'oeuvre, que
j'ai moins de fivre  les contempler. Ce n'est pas sans doute un
bienfait de la Providence, que de nous faire venir au monde  Florence
ou  Rome; car les plus grandes merveilles vous y deviennent si
familires qu'on les regarde simplement avec plaisir, comme on le fait
par exemple pour ce beau paysage...

--C'est une petite femme dlicieuse! dit Mme de Chandoyseau d'un ton
de supriorit indulgente.

Puis elle toisa Mme Belvidera et le jeune homme. On vit poindre une
lumire dans la goutte d'eau gristre de ses yeux. videmment elle les
jugeait aussi niais l'un que l'autre; Mme Belvidera pour n'tre pas
enflamme par les arts, et lui, parce que n'tant ni peintre ni pote,
il ne faisait seulement pas profession d'tre dilettante. Elle en
prouvait tout le plaisir secret qui peut affecter les femmes de son
espce, chez qui la vanit compose toute la vocation artistique.

Et s'adressant  Dompierre avec un soupir, et sur le mode dsespr que
prennent messieurs les professeurs aux examens, en faisant la grce
d'une dernire question au candidat jusque-l malheureux:

--Monsieur, aimez-vous la musique?

--Je n'en suis pas bien sr, car je ne me sens parfaitement heureux
qu'en entendant de la musique comme celle qui nous arrive de l-bas, du
milieu de la nuit, sans doute sur une barque voguant au clair de lune.

--Ah! fit Mme Belvidera, en se relevant soudain, c'est la belle
Carlotta! c'est la belle Carlotta!

Et elle raconta avec toute la chaleur de son franc enthousiasme
l'pisode de la rencontre sur le lac, avec la marchande de fleurs des
Borromes.

--Bien! bien! ma chre belle, fit Mme de Chandoyseau. Eh bien!
allons-nous du ct du lac, entendre cette musique qui ravit Monsieur
Dompierre?

M. de Chandoyseau acquiesa de la tte; on se leva. Mme de
Chandoyseau eut l'oeil piqu d'une nouvelle flamme en regardant
l'Italienne et Gabriel debout l'un prs de l'autre. Voil deux
gaillards, pensa-t-elle, qui sont btis pour se comprendre sans le
secours du saint-esprit, et il est bien heureux qu'ils n'en aient pas
besoin, car ils risqueraient d'tre longtemps sans changer leur pense
de derrire la tte!...

--Hector, donnez-moi le bras... Vous, dit-elle, en regardant les jeunes
gens, je vous permets d'en faire autant; je joue le rle de maman....

Mme Belvidera n'eut pas l'air d'entendre et appela la femme de
chambre pour prendre la fillette. Puis elle revint vers Gabriel, et ils
descendirent tous les deux vers le lac,  une certaine distance de leurs
chaperons, et sans se donner le bras.

--Votre Parisienne me dplat beaucoup, beaucoup, dit Mme Belvidera;
de plus, je la trouve impertinente, avec sa manire de vous dire:
Donnez-vous le bras!

--C'est une mondaine, elle est gte par la mauvaise frquentation.

--Vous avez un singulier monde!

--On ne parle que de celui-l.

--Mais, ajouta-t-elle en souriant, vous me devez au moins des excuses
pour m'avoir engage  la frquenter....

--Je les mets  vos pieds, madame, mais je vous prie encore de la
frquenter....

--Ah! c'est un peu fort!

Ils ne trouvaient plus rien  dire, ils taient parvenus jusqu'au bord
du lac sans avoir rejoint leurs nouveaux amis. Le chant de Carlotta
reprit au loin et leur causa un tressaillement involontaire. Le souvenir
de la soire sur le lac leur reversait son charme puissant, et l'image
de leurs deux personnes, qui forcment s'y mlait, bnficiait de la
sduction qu'avaient prouve tous leurs sens.

Il tendit le bras, presque instinctivement,  la jeune femme, et elle y
suspendit le sien. L'ide leur vint sans doute en mme temps, qu'ils
venaient d'accomplir ce  quoi ils avaient trouv tant d'impertinence 
tre invits par Mme de Chandoyseau, et ils se regardrent en
souriant.

La provocation de cette pimbche de Parisienne leur valait de mler  ce
premier et si prompt tmoignage d'intimit, un menu brin d'ironie qui
les sauva de l'embarras dont est suivi d'ordinaire un aveu passionn.




V


Un matin, tant descendu dans les jardins avant que la grande chaleur ne
ft leve, Gabriel vit s'loigner du ct d'Isola Bella une barque
portant les couleurs franaises et o il reconnut, sous le toit de
coutil blanc qui l'abritait du soleil, Mme Belvidera. Il hla
aussitt un batelier qui le connaissait et qui, par une attention
dlicate, se mit en devoir de hisser  l'arrire de l'embarcation le
pavillon de son pays.

--Non! non! lui cria-t-il, mettez aujourd'hui les couleurs italiennes!

C'tait un enfantillage amoureux autant qu'inoffensif.

 son arrive au petit port d'Isola Bella, il rencontra la jeune femme
attarde aux environs du dbarcadre.

--Je vous confie, dit-elle, que j'aurais une grande envie de visiter
Isola Bella sans la compagnie des touristes et des guides. Croyez-vous
que cela soit possible?

Il prit en riant le ton qu'avait Mme de Chandoyseau lorsqu'elle
parlait de l'art mystique:

--Sphinge! dit-il,  vous dont la pense demeure un mystre et qui
sondez miraculeusement les arcanes les plus profonds!... qui vous a dit
que j'avais eu la prcaution de faire demander au comte Borrome la
permission de me promener dans ses domaines  loisir?... et de plus que
j'avais prcisment cette permission dans mon portefeuille?

--Vrai?

--Tenez! fit-il en lui tendant la carte. Prenez ce talisman, il vous
suffira de le prsenter au chef-jardinier qui vous laissera aller en
paix... Et je ferai comme lui, madame, ajouta-t-il en s'inclinant,
puisque telle est votre rpugnance pour les cicerones.

--Non, dit-elle, il parat qu'il y a beaucoup d'escaliers et de pentes:
vous m'offrirez le bras!

Et elle lana son rire clair et franc, faisant retourner la tte de
plusieurs hommes du port qui demeurrent les yeux fixs sur elle.

Gabriel ne pouvait pas quitter son visage, et il tait affol de son
sourire ouvert sur la range des dents clatantes. Il se tenait pour ne
lui pas tomber sur la bouche:

--Je t'aime! je t'aime! pronona-t-il  demi-voix.

Elle reut toute la chaleur de son amour sans rejoindre les lvres, et
la trace d'une langueur heureuse teignit seulement dans ses yeux la
flamme du sourire:

--Quel pays! quel temps! quelle beaut! dit-elle enfin en lui enlevant
son regard qu'elle promena tout autour d'elle, sur le port garni de
petites barques de couleurs claires, sur le lac lumineux, sur les
montagnes lointaines dont les cimes bleues se perdaient dans le ciel.

--Je suis folle! dit-elle.

--Moi aussi!

--Dieu est trop bon, la terre trop belle...

--Oui, oui, il y a des moments o l'on oublie les conditions de la vie
et o l'on touche la vie elle-mme dans sa plnitude, comme un rsultat
merveilleux... D'ailleurs on ne sait pas, non, on ne sait pas ce que
c'est; on ignore ce qui vous passe par la chair et par la cervelle...

--a passe...

--Chut!

--Taisons-nous, vous avez raison.

Ils prirent le chemin du palais Borrome par o l'on gagne les jardins.

Il s'effaait pour laisser passer la jeune femme sous les portes
charges outre mesure de vignes-vierges, de lierres et d'une pesante
chevelure de lianes aux floraisons inconnues. Parfois il devait lui
donner la main en la prcdant, pour carter les vgtations
encombrantes. D'autres fois il lui arrivait de la laisser faire quelques
pas en avant, parce que ce qu'il avait voulu lui dire au moment o elle
passait tout contre lui, expirait sur ses lvres. Au reste, qu'a-t-on 
dire ds que l'on aime? Mais la beaut de sa taille et de ses mouvements
l'accablait particulirement. Elle tait grande et dveloppe; mais
mince  la ceinture et aux attaches; ses gestes avaient de la lenteur et
de l'aisance; son visage tait calme et heureux; il semblait que ses
yeux eussent la facult d'adoucir les gens et les choses, et que tous
ses environs reussent d'elle on ne sait quelles facilits, quels
contours arrondis, ou quelque chose de comparable  la caresse gnrale,
tide et savoureuse d'un bain.

Elle escaladait sans fatigue les terrasses superposes; empruntait une
sorte de lgret au maniement de son ombrelle blanche, et, se
retournant de temps en temps, elle disait, dans le pur clat de son
bien-tre:

--Comment a va-t-il?

--Ah!

Elle s'arrtait tout  coup:

--Dieu que a sent bon! Qu'est-ce que a sent?

Ils passaient sous d'normes magnolias en fleurs et des massifs de roses
les entouraient; mais, pour lui, il marchait dans son sillage et croyait
ne respirer qu'elle.

--Qu'est-ce que a sent? rptait-il gauchement.

--Dites! dites! fit elle en lui cognant l'paule du bout de son ombrelle
qu'elle avait ferme pour passer sous les branches basses.

Elle le vit plir un peu en battant des narines. Elle lut dans ses yeux
toute la pauvret servile du chien qui marche  ct de son matre et
jette sur la main qui le tient en laisse un regard d'esclave et
d'amoureux. Elle se pencha vers lui comme une desse pitoyable et lui
tendit ses lvres, toute sa bouche imprgne du parfum de sa jeunesse et
de ce matin enchant.

Aprs une longue treinte, seulement, elle songea  regarder si personne
ne les voyait, et  cette pense, elle rougit trs simplement, trs
sincrement.

Ils montaient en silence les marches de marbre de la dernire terrasse.
Elle ramassa  ses pieds une feuille gigantesque de quelque plante
tropicale, et s'en servit avec grce comme d'un ventail. Elle s'arrta,
un peu essouffle,  la fin.

--Pas une me dans les jardins, ce matin; nous sommes seuls, nous sommes
bien...

Il se rapprocha d'elle; ils n'en finissaient pas de gravir ces
escaliers.

Arrivs sur la grande plate-forme aux dalles de marbre qui domine l'le
entire et est comme le faite d'un colossal reposoir, ils s'accoudrent
 une balustrade regardant le lac. Le soleil ardent l'immobilisait tout
entier, et les villages avaient l'air d'tre couchs sur les rives,
comme des btes bienheureuses. En face d'eux, Stresa perdu dans la brume
de chaleur, mais dont on distinguait le drapeau du dbarcadre, souvenir
de leur arrive et de l'angoisse qu'avait cause au jeune homme celle
qu'il appelait la Sirne. Puis venaient, le long de la route, la srie
des jardins aux arbres courts, soigneusement rogns pour le souci de la
vue du lac: les jardins de la duchesse de Gnes, et ceux de l'htel,
tmoins de leurs aveux. Vers la gauche, l'Isola Madre, la mre du groupe
des Borromes, gorge de vgtation, paraissait dormir, repue, derrire
son grand palais rose peupl de jardiniers. Quelques voiles blanches
filaient au loin.

Aprs une minute de songerie muette en face d'une des plus belles vues
du monde, Mme Belvidera dit, d'un ton de religieuse admiration:

--Mon ami, voil des moments inoubliables...

Il fit signe qu'il pensait comme elle. Elle hsita un peu, avant
d'ajouter:

--Vous tes, je crois bien, le premier homme que j'aie rencontr, et qui
soit capable de ne pas interrompre d'un mot la grande motion que l'on
prouve  ct de lui... J'ai vu beaucoup de belles choses et de beaux
paysages; ils m'ont toujours t gts par quelqu'un.

Cette phrase fut doublement sensible  Gabriel, parce qu'il pensait
qu'elle faisait peut-tre allusion par ce quelqu'un  son mari, de qui
ils n'avaient jamais parl, et qui lui avait paru si loin, dans la
premire exaltation, que son image, vraiment, ne l'avait pas atteint un
seul instant. Qui tait-il, comment tait-il? Cette question si tt
venue d'ordinaire  l'esprit de qui s'prend d'une jeune femme marie,
avait t touffe chez lui par la farouche, absorbante et soudaine
passion que la Florentine lui avait inspire. Pensait-elle  lui en ce
moment,  quelque propos fcheux qu'il aurait eu en face des lieux
qu'ils avaient visits ensemble? La comparaison qui s'tablissait alors
dans son esprit, si favorable qu'elle part tre  l'amant, troubla la
limpidit de son bonheur. Il vit qu'elle-mme avait un pli lger au
front, qu'elle effaa presque aussitt pour se replonger dans la rverie
en regardant au loin. Mais elle semblait ne plus rien voir.  quoi
pensait-elle? Il commenait d'en souffrir, quand tout en continuant
d'ouvrir de larges yeux dans le vide, elle se rapprocha de Gabriel et
lui saisit la main appuye sur la balustrade brlante, en desserrant les
lvres du geste particulier qu'elle avait pour appeler le baiser.

Il treignit sa main, et il s'approchait de sa bouche. Un bruit les fit
retourner brusquement du ct de la terrasse peuple d'innombrables
statues et plante d'oblisques de marbre rose.

Une faible brise venait de dtacher de l'arbre deux oranges, et les
fruits, ayant rebondi sur la paroi des caisses, roulaient jusqu' leurs
pieds.

Elle poussa un cri de surprise et rit d'avoir eu peur pour si peu. Au
mme instant, les clbres colombes des Borromes s'levrent; elles
passrent en tournoyant au-dessus de leurs ttes, firent ainsi plusieurs
fois le tour de l'le; puis leur troupe lgante alla s'abattre sur la
toiture du palais qu'elle parut couvrir d'une paisse cendre bleue.

Il se pencha au-dessus de la balustrade, d'o la vue surplombe les
terrasses superposes.

--Voil, dit-il, la cause de l'moi des colombes; c'est l'heure o les
premiers visiteurs vont leur jeter du grain dans la grande cour du
palais, et j'aperois la premire troupe de nos trouble-fte qui
s'avance l-bas sous la conduite d'un jardinier.

--Ils vont venir l?

--Certainement, c'est d'ici qu'on leur fait voir le profil de Napolon
couch sur la montagne...

--O a? o a? fit-elle.

--Ah! ah! vous aussi, dit-il, en riant de ce genre de curiosit. Et il
lui fit voir le profil de Napolon. Elle se haussait sur le bout des
pieds. Tout en riant, il la trouvait adorable.

--Je suis enfant, dites?

--Mais non: femme, simplement.

--Ah! trop! trop! dit-elle avec un gros soupir et l'embrassant avant de
se mettre  courir pour viter la troupe des touristes.

--O allez-vous?... mais vous allez tomber sur eux tout juste par l!...

--Par o faut-il aller alors?

--Venez, venez de ce ct!

Ils descendirent quatre  quatre des marches et des marches; d'autres
oranges tombaient  la secousse du sol, et leur roulaient sur les
talons.

--Ne riez donc pas! mais ne riez donc pas ainsi; vous allez vous couper
le souffle!

La chaleur et la course rosaient la peau de ses joues habituellement
mate, et sur les tons de paille, illumins de soleil de la garniture
intrieure de l'ombrelle, sa figure prenait une extraordinaire
animation. Par le simple caprice de fuir les touristes, elle se faisait
une peur terrible de les rencontrer et,  chaque tournant d'alle,
poussait des cris. De grands lzards se prcipitaient affols derrire
les espaliers. Elle crasait du pied les extrmits dbordantes de
lourdes plantes grasses. Les colombes avaient repris leur vol tournant
et semblaient jouer comme eux.

--Les voil! criait Mme Belvidera.

--Qui? les touristes?

--Non, les colombes!

Et elle tait tout heureuse de lui avoir fait peur; car il en arrivait 
partager sa crainte de tomber dans cette agglomration compacte de
malheureux runis autour d'un guide qui leur rcite durant une grande
heure le catalogue complet de l'horticulture. Il s'arrta en face d'une
portire de lierre qui devait fermer l'entre d'une grotte, et fit signe
 la jeune femme de venir se rfugier l-dessous. Il souleva l'norme et
lourd rideau vgtal, et ils se trouvrent dans une obscurit complte.

--Oh! comme il fait noir l-dedans! dit-elle.

Alors, il la saisit dans ses bras. Il lui baisait confusment les
cheveux, le cou et le visage, et ses lvres ivres lui happaient la gorge
dont la forme tait sensible au travers de la chemisette lgre. L'odeur
de sa peau moite se mlait bizarrement  un relent de terreau gras sans
doute dpos dans la grotte, et  l'pre saveur des lierres.

--coute, coute! fit-elle, oh! cette fois-ci ce sont eux... Nous allons
les voir passer  travers le rideau de lierre!

--Ah! mais... ah! mais... il ne faudrait pas tout de mme qu'ils
s'avisassent d'entrer ici!

--Il ne manquerait que cela! par exemple!

--Mais cela serait trs possible!

--Oh! que j'ai peur! que j'ai peur!

Elle allait se blottir au fond de la grotte. Elle renversa des outils de
jardinage dont l'acier se choquant fit du bruit, et elle vint plus morte
que vive se jeter au cou de Gabriel.

Fort heureusement, un clat de rire gnral, parti du groupe des
touristes, avait couvert le bruit malencontreux. Le guide rpta en
italien le plaisant propos qui avait valu cette forte hilarit de la
part d'une dizaine d'Allemands qui taient l. Il expliquait que cette
grotte portait le nom de chambre de Vnus et que la tradition voulait
que le manteau de feuillage y ft pouss naturellement, sans que
personne y et mis la main, et pour la seule raison de la pudeur. Tout
le monde trouva l'-propos excessivement drle, car on n'est pas
difficile sur la qualit de l'esprit au cours d'une excursion botanique.

Ce disant, le guide factieux secouait le manteau de lierre de la faon
la plus inquitante et sans se douter que sa plaisanterie mdiocre avait
pour les amants un sel particulier. Dans une des claircies que leur
valait le balancement imprim par ce satan bonhomme  la portire
naturelle, Gabriel faillit pousser lui-mme une exclamation. Il venait
d'apercevoir, derrire le groupe barbu des Teutons, M. et Mme de
Chandoyseau! Si par malheur une tige de lierre venait  se rompre et 
les dcouvrir, Mme Belvidera tait compromise, et aux yeux de cette
pie-borgne de Parisienne qui tenait  sa merci tout l'Htel des les
Borromes.

Il avoua son inquitude  la jeune femme. Elle-mme reconnut leurs bons
amis les Chandoyseau par la fentre intermittente dont le jardinier les
gratifiait trop abondamment.

--Mais, dit-elle, ils ont avec eux une jeune fille que je n'ai pas
aperue encore  l'htel?

--Allons donc! Madame de Chandoyseau connatrait quelqu'un dont elle ne
nous aurait pas entretenus?

--Mon ami, cette jeune fille, qui est fort bien, entre parenthses,
donne le bras  Madame de Chandoyseau.

Ah! Dieu soit lou; les voil qui s'en vont! dit-elle en l'embrassant
avec toute la joie d'tre sauve.

--Mais non! mais non! fit-il vivement, en la repoussant, cette jeune
fille est encore l... tenez! tenez! la voici... ah! saprelotte!...

Il avait eu  peine le temps d'carter la tte de Mme Belvidera, que
la jeune fille demeure en arrire, soulevait le rideau de lierre et
passait dans la dchirure lumineuse qu'elle produisait  leurs yeux, sa
trs jolie tte blonde qui demeura ptrifie en apercevant un monsieur
et une dame lgants enferms l et la dvisageant elle-mme avec les
marques de l'effarement le plus complet. Elle rougit; fit le mouvement
de se retirer; mais sa stupfaction mme la laissa assez de temps inerte
pour qu'elle gardt de leurs physionomies une empreinte suffisante  les
inquiter. Enfin elle s'enfuit en courant, et ils entendirent la voix
aigrelette de Mme de Chandoyseau:

--Solweg! Solweg! eh bien! que fais-tu l, ma jolie?

Ils se regardrent rciproquement en prononant l'un et l'autre  la
fois le nom de Solweg.

--Solweg? dit Mme Belvidera, qu'est-ce que c'est que a?

--C'est un nom du nord, un nom ibsnien...

--Cette jeune fille, alors, serait une Scandinave?

--Ou une Parisienne au got du jour... une artiste, peut-tre, ou un
jeune bas-bleu: Solweg doit tre un pseudonyme.

--Vous croyez?

--En tout cas, si c'est une amie de Madame de Chandoyseau, a doit tre
une farceuse...

--Elle est bien gentille.

--Plaise au ciel qu'elle soit discrte!

--a, ce n'est pas possible.

--Peut-tre que si, tout de mme; cela dpend du degr d'intimit o
elle est avec Madame de Chandoyseau...

--Mon ami, vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de degrs dans
l'intimit de Madame de Chandoyseau: si cette petite est ce que vous
croyez, elle ne tiendra pas sa langue. Madame de Chandoyseau est difie
 l'heure qu'il est.

--Et c'est la femme la plus heureuse du monde!...

--Aprs moi! interrompit Mme Belvidera, voulant montrer par l que
rien ne pouvait entamer son bonheur.

--Merci, ma chrie!... ma chrie!...

--C'est gal, ajouta-t-il, notre bonne amie de Chandoyseau nous gardera
une terrible rancune, pour deux raisons: d'abord parce que ses bons
soins nous auront t superflus, alors qu'elle et voulu nous jeter dans
les bras l'un de l'autre; ensuite parce que ce n'est pas elle qui nous
aura vus la premire dans cette attitude... Quant  nous, il faut sortir
de la chambre de Vnus et voici l'heure du djeuner. Retournons-nous 
Stresa?

--Je n'en ai gure envie, et vous? Ne peut-on pas djeuner dans l'le?

--Mais si!

--Quel bonheur! dit-elle en se courbant pour passer sous le maudit
lierre; et dans la joie de recouvrer la lumire, de revoir le paysage
resplendissant dans la chaleur de midi, elle se mit  sauter avec
l'insouciance admirable que donne la sant et la beaut plus fortes que
tout.

--Nous risquons de tomber dans nos connaissances qui pourraient bien
avoir eu la mme ide que nous!

--Tant pis! tant pis! dit-elle, nous dirons la vrit. Ne nous
sommes-nous pas rencontrs ce matin par hasard?

Il remarqua que, pour la premire fois, elle laisserait djeuner la
petite Luisa seule avec la femme de chambre; il se garda bien de
paratre s'en apercevoir, et, dans son gosme d'amant, il en fut
secrtement heureux.

Ils descendirent ensemble jusqu'au village qui environne la petite
glise et le port d'Isola Bella, sans se proccuper davantage d'autres
visiteurs qui les croisrent  plusieurs reprises.

En arrivant sur la place, ils aperurent un groupe assez compact de
personnes entourant un objet de curiosit qui ne pouvait tre qu'un
bless ou un peintre. Ils firent comme tout le monde, et, se haussant
sur la pointe du pied, reconnurent Dante-Lonard-William Lee qui
peignait, sur une large feuille de papier teint, des figures aux formes
tranges.

Il avait toutes les peines  contenir la foule des indignes et des
touristes qui, formant autour de lui un cercle complet, ne lui
laissaient pas apercevoir le modle qu'il semblait chercher sans le
pouvoir dcouvrir  travers toute cette affluence.

--C'est bizarre, fit Mme Belvidera, il a l'air de s'inspirer de
quelque chose qui serait plac l-bas, du ct de l'glise, et il fait
des sortes d'arabesques qui n'ont ni queue ni tte.

--Ce n'est pas cela qui m'tonne, dit Gabriel, mais je suis curieux de
voir o il puise son inspiration...

 ce moment, les personnes qui se trouvaient devant lui ayant enfin
compris qu'elles gnaient l'artiste, s'cartrent, et l'on reconnut la
Carlotta qui faisait les cent pas devant les marches de l'glise. Elle
avait ses beaux cheveux bruns, pais, nous ngligemment sur la nuque;
ses bras superbes, un peu hls, taient nus jusqu'au del du coude; on
sentait sa gorge forte et libre sous un corsage de pauvresse  demi
boutonn, et elle marchait en se balanant sur des hanches saillantes et
paresseuses.

 cette heure-l, elle tait marchande d'ventails et de paniers de
paille dans une petite boutique construite en planches, et les rares
acheteurs lui laissaient le loisir de bavarder, de rire et de s'tirer
au soleil.

Cinq ou six femmes tant venues s'asseoir sur les marches o des arbres
rpandaient l'ombre troue de leurs hautes branches, Carlotta se campa
debout en face d'elles et les poings aux hanches. Sa silhouette tait
une merveille. Par cette belle fille simple, la nature confirmait le
plus pur classicisme; on et cru voir un dessin de Raphal. Elle avait
le nez des marbres romains, de grands yeux gris et fins, et le dessin
des lvres d'une nettet presque invraisemblable.

Une enfant passa, qui portait sur la tte un bassin de cuivre rempli
d'eau. Les femmes l'arrtrent; elles tremprent l'une aprs l'autre un
verre dans l'eau pure et elles en avalaient d'un trait le contenu.
Carlotta but, s'tira les bras, les tint un moment levs et les reposa
nonchalamment sur ses hanches. Quelqu'un la fit clater de rire tandis
qu'elle buvait un second verre d'eau qui se rpandit sur sa robe. Elle
la retroussa d'un geste prompt, franchement et trs haut, mais sans la
moindre hsitation, sans vulgarit, sans donner le soupon de
l'immodestie, tant ses mouvements taient spontans, simples et prs de
la nature.

Des hommes du port, des bateliers, en passant, s'arrtaient prs d'elle;
quelques-uns essayaient de la lutiner; elle se dfendait en riant et
leur allongeait de grandes tapes lourdes. Mais l'un d'eux, un gars de
vingt ans, fort et trapu, avec un regard timide et sombre, tant
survenu, se posta derrire elle, sans lui parler. Ds lors personne
n'osa plus la lutiner.

Lee prononait  demi-voix des exclamations. Tout  coup, il se leva, et
l'on crut qu'il allait embrasser cette jolie fille, dans l'exaltation de
son enthousiasme. Mais sa froideur britannique ou une certaine timidit
l'interrompirent dans son lan, et, arriv prs de Carlotta, il dit
simplement qu'il voulait boire un verre d'eau. Carlotta passa de l'eau
dans le verre et s'apprtait  l'essuyer.

--Non, non! dit-elle, je veux boire aprs toi seulement.

Le gars sombre se dressa tout a coup comme s'il voulait s'opposer 
toute tentative de galanterie.

--Paolo! dit-elle, en lui donnant un soufflet vigoureux qui ne fit rire
que les trangers. Puis elle porta le verre d'eau  ses lvres, et le
tendit au pote qui le but pieusement.

--Bravo! bravissimo! s'cria de loin une voix bien connue.

C'tait Mme de Chandoyseau, arrivant au milieu du groupe des
touristes allemands, et flanque de son mari et de l'nigmatique Solweg.

Enthousiasme  son tour de l'action galante du pote, elle reproduisait
le geste qu'il avait en buvant; et elle dit qu'elle voulait boire aprs
lui.

--Herminie!... voyons, ma chre Herminie, faisait M. de Chandoyseau en
s'pongeant le front ruisselant,  l'aide d'un petit mouchoir de soie
bleue.

--Mon ami, rpondait Herminie, je vous dis que cet homme-l est divin!

Mais dj elle oubliait de boire et se prcipitait du ct des dessins.

Elle faillit se pmer ds qu'elle les aperut. Elle les tenait  la
main, les tournait, les retournait dans tous les sens, et poussait de
petits gloussements de batitude. Lee s'approcha et s'aperut qu'elle
les regardait  l'envers; il les lui redressa bnvolement dans la
main:

--Non, non: dans ce sens-ci.

Mme Belvidera toucha le coude de son compagnon; ils rirent l'un et
l'autre de tout leur coeur. Mais peu de gens s'aperurent du sel de la
petite scne. Il faut dire que l'on ne savait trop par o prendre ces
images. C'taient des entrelacs gracieux forms de lianes vgtales se
mtamorphosant peu  peu et prenant ici et l des rudiments de formes
humaines, s'panouissant enfin en dlicieux corps de femmes ou
d'adolescents dont les plus achevs semblaient se reverser avec ivresse
dans le calice de fleurs imaginaires o ils s'absorbaient  nouveau tout
 fait. Tout cela tait encore vague, lgrement esquiss et voil 
dessein sous un estompage nuageux. On ne le distinguait qu'avec de
l'application et aprs une certaine accommodation de l'oeil. Mme de
Chandoyseau n'y avait certainement rien vu.

Le vocabulaire de ses louanges se droulait sans cesse et sans fatigue
sur ses lvres, avec cette monotonie dans la rptition inconsciente qui
rend impatientant par exemple le babillage des hirondelles. Le motif
principal de son exaltation venait de ce qu'un homme pt tirer tout cela
de soi, n'imitt rien ni personne, enfin ne se post point servilement
devant la nature.

--Pardon, dit doucement Dante-Lonard-William, je ne pourrais rien faire
du tout sans Mademoiselle Carlotta qui est une admirable crature et que
je tche de voir l-bas  travers ces gentlemen... C'est sa beaut qui a
tout le mrite.

Mme de Chandoyseau se mordit les lvres pour n'avoir pas trouv cela.

Elle ratait une occasion excellente d'entrer dans l'estime du
peintre-pote, que les compliments les plus outranciers laissaient
glacial. Elle se tut, prit sa mine chiffonne, et quittant des yeux les
dessins fameux, elle aperut Mme Belvidera et Dompierre. Leur
prsence lui offrait une digression si opportune qu'elle se prcipita et
les incendia du feu qu'elle avait  rpandre.

Elle appela simultanment son mari et Solweg qui taient alls s'asseoir
contre une barque de pcheur choue sur le rivage,  l'ombre grle d'un
acacia.

--Comment, vous ne savez pas? dit elle, mais en effet, vous ne pouvez
pas savoir: Solweg est arrive ce matin par le bateau de sept heures,
inopinment;... on a frapp  ma porte; je rvais;--je rve beaucoup,
surtout le matin--je rvais  quoi donc?... est-ce que je sais? je rve
 tant de choses... Bref, j'ai cru que le feu tait  l'htel. Hector
ronflait dans la chambre voisine. Je lui crie: Hector, levez-vous donc!
il y a quelque chose! Ah bien, ouiche! comme si je chantais! Je me lve
donc moi-mme; je vais ouvrir. Qui est-ce que je vois? Qui est-ce qui
tombe dans mes bras? Solweg.

--Qui est cette demoiselle Solweg? firent d'un mme mouvement les deux
jeunes gens.

--Comment, vous ne savez pas? Comment je ne vous ai pas parl de ma
soeurette, de ma petite soeur Solweg? Mais aprs tout, c'est bien
possible! je l'ai toujours si prsente  l'esprit, la chre, que je
crois avoir dj parl d'elle au moment o je vais prononcer son nom, et
je ne voudrais tout de mme pas que l'on trouvt que je rabche...

Et elle continua de bavarder pendant que M. de Chandoyseau s'avanait
doucement avec sa gracieuse petite belle-soeur. On la prsenta
successivement  Mme Belvidera et  Dompierre.

Elle avait lgrement rougi en les apercevant; elle rougit davantage
quand elle apprit par leurs noms qu'ils n'taient pas maris. Eux-mmes
furent extrmement embarrasss. Leur cas tait pire qu'ils ne l'avaient
pens tout d'abord: car ils avaient cru tre exposs a l'indiscrtion
d'une petite curieuse, et ils se demandaient s'ils n'avaient pas tout
bonnement scandalis une trs candide jeune fille.

Allons donc! fit  part lui Gabriel, la soeur de la Chandoyseau une
candide jeune fille, c'est tout  fait invraisemblable. C'est une petite
sotte comme sa soeur ane; mais elle est un peu gne de se trouver si
tt en prsence des hros du roman qu'elle a dcouvert; tout le monde le
serait  sa place; elle ne tardera pas  faire de nous des gorges
chaudes.

Mme Belvidera, moins promptement rassure que lui, voulait retourner
 Stresa; mais elle lut sur sa figure une si parfaite tranquillit
recouvre, qu'elle fut sans force pour refuser l'invitation  djeuner
que leur faisait Mme de Chandoyseau.

Gabriel lui dit  la drobe ce qu'il pensait de la jeune fille.

--Vous croyez? dit-elle. Dame! vous connaissez mieux vos Parisiennes que
moi; il faut que je m'en rapporte a vous!... mais cette petite a une
figure charmante.

--Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble  sa soeur?

--Oui et non!

--Bast!... et puis elle s'appelle Solweg! Voyons, vous ne me ferez pas
croire qu'une demoiselle qui s'appelle Solweg, et qui est la soeur de
Madame de Chandoyseau, n'a pas couru les couloirs des thtres
soi-disant artistiques, les cheveux en bandeaux plats, en compagnie de
petits pdants efflanqus, au front idaliste et  la main cynique.
Mais oui, c'est comme cela que a se fait! et je vous parie que votre
petite vierge a pour amie quelque peintresse ou sculpteuse sans gorge ni
hanche et que l'on trouve dans son atelier posant elle-mme, toute nue,
devant la glace.

--Oh! oh! taisez-vous, vous tes abominable... Eh bien! mais dites donc!
je ne dne pas avec ces gens-l, moi.

Il comprit la sottise qu'il commettait en s'excitant lui-mme  abmer
une pauvre enfant qu'il ne connaissait pas, et dans le seul but de se
vouloir persuader qu'il n'avait pas souill des yeux purs.

--Je ne sais rien de ce que je dis, aprs tout; je m'emporte sans raison
et trs imprudemment... Madame de Chandoyseau est insupportable, mais
elle peut bien tre la plus honnte femme du monde. Les Chandoyseau
sont...

--D'ailleurs, dit Mme Belvidera, je ne veux mme pas savoir ce que je
fais; je ne sais rien, moi, je ne pense  rien; je suis l, vous tes
l: je suis folle, je reste.

--Merci, et pardonnez-moi les vilaines choses que je vous ai dites.
Mais, voyez-vous, je vous aime, Luisa, je vous aime! je voudrais vous
aimer sans que personne pt en tre choqu;... personne qui compte,
entendez-vous? personne ayant un coeur, une intelligence pour vous
apprcier et vous chrir, comprenez-vous? sans que personne d'ainsi fait
enfin, ne vous diminut dans son esprit. Tenez, par exemple, notre
Chandoyseau, eh bien, a m'est gal qu'elle pense ou qu'elle sache
n'importe quoi; elle inventerait ce qui ne serait pas! elle n'est
personne. Eh bien! je voudrais, au fond de moi, en ce moment-ci, que
cette petite, qui sait, elle, qui a vu, je voudrais de tout mon coeur
que cette petite, elle aussi, ne ft personne!... Alors tout a me met
la tte  l'envers.

Ah! a, mais, dites donc! ajouta-t-il avec l'acharnement, que l'on met
dans ces cas de suggestion volontaire, d'o est-ce qu'elle est tombe, 
propos, cette Solweg? Elle vient comme cela de Paris, toute seule, comme
un jeune homme, en voil des faons!...

--Mais non! mais non! vous n'avez donc pas entendu que Madame de
Chandoyseau nous expliquait les circonstances de l'arrive de sa soeur?

--J'avoue que je n'ai pas entendu: au bout d'une minute du verbiage de
cette femme l, je ne perois plus rien de rien.

--C'est quelquefois dommage; cette fois-ci, en tous cas, cela vous et
pargn un jugement tmraire  l'encontre de cette jeune fille qui
m'intresse, je l'avoue, je ne sais pourquoi. Madame de Chandoyseau nous
a dit que son frre, vous savez, le peintre Antonius Plaisant...

--Comment, Antonius Plaisant est le frre de Madame de Chandoyseau?

--Mais, mon ami, vous tombez de la lune! vous n'coutez jamais Madame de
Chandoyseau, mme pas la premire minute, car elle nous a parl maintes
fois de son clbre frre. Enfin, Antonius Plaisant chez qui Solweg
tait demeure  Paris, pendant le voyage de sa soeur, ayant t appel
soudainement  Venise, comme arbitre, pour une question de mdaille 
dcerner dans je ne sais quel concours de peinture, et sachant que les
Chandoyseau taient pour plusieurs semaines au lac Majeur, a amen sa
petite soeur jusqu' Milan, d'o il l'a expdie  Stresa ce matin, en
compagnie de la femme de chambre de Madame de Chandoyseau qui tait
reste au service de Solweg. Antonius n'avait pas prvenu parce qu'il
sait l'affection qu'a la soeur ane pour la cadette, et qu'il tait
certain de l'heureux effet de cette surprise. Est-ce clair?

--Et Antonius?...

--Antonius a fil tout droit sur Venise. Ce n'est pas un homme qui a du
temps  perdre.

Mme de Chandoyseau frappant dans ses mains leur criait du haut de la
petite terrasse de la _trattoria_ o des tables proprettes taient
disposes pour le djeuner:

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ces bavards-l! Voulez-vous
bien vous dpcher; le _risotto_ vous attend, et venez voir un peu les
jolies flasquettes de _chianti_! Quand on pense qu' l'htel on nous le
sert dans des bouteilles ordinaires! il faut se plaindre; nous nous
plaindrons, n'est-ce pas, Hector? n'est-ce pas, vous? il faut rdiger
une ptition: je la ferai apostiller par mon ami le rvrend Lovely...

--Le rvrend?...

--Lovely; Lo-ve-ly! Vous savez bien, le clergyman, mon clergyman.
Figurez-vous, ma chre, dit-elle en se penchant  l'oreille de Mme
Belvidera, figurez-vous qu'il me fait la cour!...

--Oh!

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire!

--Mais! et mistress Lovely?...

--Mistress Lovely n'y voit que du feu; mistress Lovely m'adore,
positivement! C'est une femme d'une simplicit sublime... Je vous
raconterai quelque chose  ce propos...

--Dites donc!

--Non, non, une autre fois... j'ai peur que Solweg ne m'entende...

--Dites donc! dites donc!

--Eh bien! figurez-vous que mistress Lovely vint avec moi hier 
l'glise catholique, pour m'accompagner simplement, bien entendu. Or il
y a dans cette glise un petit tableau de la primitive cole lombarde
que l'on nous indiqua comme une curiosit. C'est un Adam et ve; oh!
mais peint avec une conscience, un scrupule des dtails, une minutie,
une exactitude, enfin tel que l'on est gn, je vous le dis franchement.
Mistress Lovely pina les lvres; je crus qu'elle tait choque et je
m'attendais  ce qu'elle se lant dans une violente diatribe contre ces
pauvres catholiques un peu grossiers dans leurs images. En effet, elle
me dit en haussant les paules: Ces gens-l sont stupides, _very
stioupid_: Adam et ve n'avaient pas de nombril!

J'en suis reste moi-mme stupide, _very stioupid_; si je m'attendais 
la trouver courrouce, ce n'tait pas pour une _inexactitude_!

--Cela indique un sens approfondi de l'Ecriture en mme temps qu'un
esprit observateur et fortement pli  la logique. Vous nous ferez
connatre mistress Lovely?

--Comment donc!

--Herminie! voyons, est-ce que c'est bientt fini? soupira M. de
Chandoyseau en fichant un coin de sa serviette dans la large chancrure
de sa chemise de flanelle blanche; ma chre amie, je meurs de faim, et
Solweg a pass la nuit en chemin de fer...

--Mais non! mais non! interrompit Solweg, dont l'organe tait assez
agrable, je n'ai pas pass la nuit en chemin de fer!

--C'est ta soeur qui me l'a racont, fillette;  moins qu'elle n'ait pas
compris ce que tu lui as dit...

--Elle n'a pas compris ce que je lui ai dit: nous sommes arrivs  Milan
hier soir, nous avons dn  l'Htel de la Ville o il y a un portier
qui ressemble  M. Casimir-Perier, en un peu moins distingu, mais plus
savant, certainement, car je me suis amuse pendant vingt minutes 
l'entendre parler anglais  droite, allemand  gauche, italien en se
retournant du ct d'un _facchino_, tout a pendant qu'il nous donnait
en trs bon franais toutes sortes de renseignements sur l'heure des
trains. Je ne voulais plus sortir, tant j'avais de plaisir  voir ce
portier, quoique Antonius voult me faire voir le Dme au clair de lune.

--C'est la premire fois que vous voyez l'Italie, mademoiselle? demanda
Dompierre  la jeune fille qui tait si admirative du polyglottisme d'un
portier d'htel.

--Oh! oui, monsieur! fit-elle.

Il voulait s'efforcer de la faire parler,  cause de l'ardent dsir
qu'il avait de savoir qui elle tait. Il piait sur sa figure, non pas
tant l'effet du sens de ses questions que celui que pouvait lui produire
le fait de s'adresser  elle. Lui tait-il antipathique? quelle
impression avait-elle aussi de Mme Belvidera? Elle les reconnaissait
videmment; ses grands yeux bleus conservaient l'image qu'ils avaient
forme dans la grotte lorsqu'il soutenait d'une main la taille de
l'Italienne, et que, de l'autre, il loignait ses lvres. Quelle sorte
de tumulte cette image produisait-elle dans son jeune cerveau? Il piait
le moindre de ses mouvements au son de sa voix ou de la voix de Mme
Belvidera. Il esprait qu'une question brusquement pose  propos de
n'importe quoi, que le seul mot de mademoiselle par exemple,  elle
adress soudain, de la part de l'un ou de l'autre des deux amants,
allait lui rvler son secret par le tressaillement de sa paupire. Il
allait jusqu' chercher son regard; il et t jusqu' mettre dans le
sien du cynisme, pour en prouver le rsultat. Il rencontra deux ou
trois fois ses yeux durant le djeuner. Ils le dsappointrent par leur
calme limpidit. Ils n'taient pas plus gns que par le regard d'un
tranger quelconque. Elle ne semblait mme pas comprendre qu'il
affectait de la regarder. Il pouvait en conclure soit qu'elle tait une
enfant trs innocente, soit qu'elle avait dj toute la puissance de
dissimulation, toute la matrise d'une jeune femme du monde sur
l'expression de ses sentiments.

Elle parla peu, mais il supposa qu'elle tait comme tout le monde
touffe par la loquacit de sa soeur. Elle parlerait comme sa soeur si
elle en avait le loisir, pensait-il; elle lui ressemble assurment,
quoiqu'elle soit mieux, mais cette diffrence tient  sa jeunesse...
Enfin il n'y avait pas jusqu'au timbre de sa voix, qu'il trouvait
pourtant agrable, o il ne reconnt l'accent de sa soeur. Sa conclusion
fut qu'elle tait une petite fille trs forte.

Le djeuner tait assez avanc, quand Mme de Chandoyseau s'aperut
que le pote anglais qu'elle avait invit en mme temps que Mme
Belvidera et Dompierre, n'tait pas l, et elle fut tout  coup au
dsespoir, se leva, convoqua tout le personnel de la maison  l'effet de
s'enqurir si un accident n'tait pas arriv au monsieur qui dessinait
de si adorables choses, l-bas, en face de l'glise, sur la petite
place. Dans le flot de paroles dont elle avait abreuv ses htes,
l'objet de sa passion s'tait ainsi englouti. Combien de fois avait-elle
avou sous le sceau du secret, aussi bien  l'Italienne qu' son jeune
compatriote, que son me tait tout entire absorbe par cet tre
insaisissable qui la traitait comme une servante, et qu'elle considrait
comme un dieu! Cependant elle avait oubli qu'il djeunait avec elle.

Tout doit passer avec une pareille lgret, se dit Gabriel, dans la
cervelle de cette famille-l. La petite soeur comme la grande, n'ont pas
deux minutes durant la mme image  l'esprit, et nous sommes l, ma
matresse et moi,  nous torturer la cervelle inconsidrment; cela n'en
vaut pas la peine.




VI


Lee ne reparut pas de la journe. Il avait de frquentes absences
enveloppes de mystre. Son ami ne s'en inquitait pas et n'osait gure
l'interroger. De tout autre on et pu souponner qu'il cachait une
intrigue; mais de lui cette supposition tait bien improbable. Outre que
Gabriel ne lui avait jamais connu aucune liaison, il le croyait tout 
fait incapable d'en soutenir une. Une femme n'et pas manqu de
l'ennuyer au bout d'un petit nombre d'heures, et, dans l'intervalle de
deux rendez-vous, il se ft passionn pour un autre sujet. Rien n'avait
prise sur lui, hormis des ides gnrales.

Le fait, l'acte isol, curieux ou mouvant, ridicule ou tragique,
pittoresque, amusant, tel enfin que celui dont l'humilit  peu prs
tout entire se nourrit l'esprit chaque jour; l'vnement grave ou
burlesque sur quoi toutes les langues s'exercent, le laissait  peu prs
indiffrent. Il n'en prenait note que pour le lier mentalement  tel
fait de mme ordre, log dans sa mmoire, et en tirer quelque
considration, parfois tonnante par son apparente navet, souvent
remarquable par son lvation. La conversation de la plupart des hommes
lui tait trangre; il restait muet parmi eux, l'heure d'un repas, le
temps d'une soire ou la semaine d'une villgiature, sans paratre gn
aucunement par leur prsence autour de lui, sans donner ni l'impression
d'un timide, ni celle d'un mprisant, en ralit ne les voyant pas, ne
les entendant pas, tant qu'un mot prononc par l'un d'eux et s'levant
au-dessus des proccupations contingentes, ne l'avait pas frapp. Alors,
il s'veillait tout  coup et partait en une srie de considrations
originales o l'auditoire  son tour le lchait infailliblement.

L'esprit du commun des hommes est ainsi fait qu'il a besoin de s'tayer
sur la stabilit d'un point d'appui palpable, matriel et familier, dont
l'image voque vient au secours de la pense dbile; il nous faut
partir d'un objet, d'un tre ayant une figure et un nom, d'une
personnalit. Aussi allons nous rarement trs haut ou trs loin, retenus
sans cesse par le besoin de limiter l'application de nos dcouvertes 
notre entourage immdiat, aux ncessites sociales momentanes,  l'heure
historique qui s'coule, en un mot  un cercle troit. Notre vue se
raccourcit et nous devenons des myopes  force de ne regarder qu'au plus
prs de nous.

Dante-Lonard-William tait un homme pour qui le point de dpart du
jugement ne reposait ni sur le sol que foulait son pied, ni dans le
panorama offert  sa vue dans le moment qu'il parlait, mais se mouvait,
comme une barque idalement rapide, selon le cours du long fleuve de
connaissances accumules par les sicles. Il en rsultait chez lui une
contradiction frquente avec les conclusions de la plupart, ce qui le
faisait traiter d'insens par les personnes doues de sens commun; il en
rsultait d'autre part une sorte d'insensibilit, de dsintressement si
total des gens et des choses, qu'une socit se piquant d'tre
pitoyable, le prenait pour un monstre. Ajoutons que c'est une singulire
revanche en faveur des grands originaux incompris d'une poque  l'me
mesquine, de passer pour des dieux vis--vis des gens les plus
ridicules. C'est pourquoi Dante-Lonard-William tait l'idole de Mme
de Chandoyseau.

La pauvre femme, qui, grce  son humeur volage, avait oubli le pote
durant une partie du djeuner  l'auberge d'Isola Bella, retombait dans
un tourment trs sincre toutes les fois que l'image de son hros se
reprsentait  son esprit papillonnant. Elle l'avait fait chercher
vainement sur la place de l'glise, vainement dans les jardins,
vainement dans le palais. Elle ne vcut pas tout l'aprs-midi, attendant
fivreusement l'heure du repas du soir, pour se convaincre qu'il tait
vivant. Elle envoya le rvrend Lovely  l'Isola Madre, et le serviable
clergyman se priva de son bain accoutum de cinq heures, pour lui rendre
le service de retrouver le pote; mais il revint d'Isola Madre seul, et
ayant, pour la premire fois de sa vie sans doute, un pli chagrin sur le
masque serein de sa figure de croyant. Le dner faillit tre tragique.
Mme de Chandoyseau ne contenait pas son impatience; elle se levait de
table afin de voir si le pote n'apparaissait pas dans la magnificence
du crpuscule, et elle demandait aux garons d'htel s'il n'y avait rien
de nouveau; elle se fchait avec Solweg qui se moquait d'elle, et ne
prtait aucune attention aux paroles rassurantes de M. de Chandoyseau.

Lee n'avait pas reparu.

On avait prouv quelque soulagement  parler de l'absent avec M.
Dompierre qui tait son ami, quelque chose de lui. Mais cet
adoucissement s'tait vite chang en aigreur, et l'on avait fait sentir
au jeune homme le regret que ce ne ft pas lui qui ft loin, et Lee a
sa place. En effet; ils taient deux amis, pourquoi ne se trouvait-il
pas que Lee ft ici et Dompierre perdu?

Gabriel quitta le groupe agit que prsidait Mme de Chandoyseau. Il
marcha quelque temps sur la route qui longe le lac, et alla s'tendre
sur les coussins d'une barque amarre sur la grve. La lune se levait
tard; le lac tait dans l'ombre; on n'entendait pas un bruit.

Il prouvait  la fois le besoin et la peur de se ressaisir soi-mme
dans un moment de solitude. Depuis une quinzaine de jours qu'il vivait
au bord de ce lac, il n'tait pas sorti de l'extravagance du rve. Les
conceptions les plus fantastiques de son ami le pote anglais ne lui
causaient plus d'tonnement, et, dans l'clair de conscience que lui
laissait par hasard son absorbante occupation amoureuse, il n'tait pas
certain de n'tre pas devenu quelque personnage d'un des contes de fes
que celui-ci improvisait parfois avec un rare bonheur.

L'air extrmement doux qui souffla quand il fut install dans la barque
immobile, prolongea le large frisson de la surface du lac jusqu' ses
paules. Il y reconnut l'odeur lourde des lauriers fleuris; et, en
tournant la tte, il aperut un massif de ces arbustes dont les branches
charges laissaient pendre jusque dans l'eau leurs gros paquets de
fleurs charnues. Il ne put retenir un lger mouvement, comparable 
celui que l'on fait sous le coup de la surprise d'un baiser sur la
nuque. Puis il sourit de son enfantillage. C'tait la troisime fois
qu'il ressentait l'impression un peu trange, mais vive et troublante,
du charme de ces rives du lac prenant soudain comme une personnalit et
un corps, et vous frlant d'une vritable caresse. Il faut avoir pass
ici ces jours de l't finissant et ces soires encore trop chaudes o
l'on souhaiterait de la fracheur, pour comprendre l'effet curieux de
la brise tide et odorante qui passe lentement et semble s'attarder avec
insistance autour de votre visage. Il n'avait senti ceci nulle part
ailleurs que dans ce pays...

La premire fois, 'avait t lors de son arrive sur la
_Reine-Marguerite_, dans l'instant o la cloche annonait la station de
Baveno et o il partageait son attention entre l'admiration de la
Sirne nouvellement apparue, et le spectacle des mille lumires
trouant le feuillage des jardins. C'tait au moment o cette impression
se renouvelait pour lui, et dans une barque pareille  celle o il tait
dans ce moment-ci, un soir de ciel couvert et d'obscurit pesante, que
la mme Sirne tait tombe dans ses bras.

Cela tait arriv aprs huit jours d'une guerre terrible o il n'avait
pas laiss une minute de rpit  la malheureuse qu'il avait sentie
perdue tout d'abord, mais qui se dfendait avec l'intrpidit d'un
naufrag, s'accrochant de-ci de-l,  tout ce qui avait une apparence de
la pouvoir garantir du prcipice o elle se sentait attire par une
puissance invincible. Elle avait eu des crises d'amour affol pour sa
fille; elle l'embrassait  toute heure. Elle avait pass des journes
sans descendre de sa chambre; mais pouvait-elle ne pas aller jusqu' la
persienne close o elle apercevait, au travers des jours troits, la
figure bronze, coupe par la lumire de la barbe blonde et les yeux
clairs du jeune homme, qui imploraient si passionnment? Alors elle
redescendait; elle retombait sous le charme de cette parole discrte,
voile, mais toute tremblante et toute brlante, et d'une si vidente
sincrit. Encore cela n'aurait-il rien t peut-tre, mais tout s'en
mlait: l'air, le pays, les parfums, la musique, l'eau, les barques, les
promenades, c'tait un tourbillon, elle y tait prise et elle avait
fini par fermer les yeux.

Ils taient venus l en riant. Elle s'efforait d'aimer la plaisanterie
et il s'y acharnait lui mme, surtout dans les moments o il mourait
d'envie de se jeter  ses pieds en l'adorant.

Ils avaient fui, ce soir-l, le monde artificiel qui bourdonnait comme
un essaim de gupes autour de leur amour tacitement avou, et ils se
trouvaient en face l'un de l'autre comme deux ennemis, et faisant
profession de douter rciproquement d'un penchant dont ils taient trs
surs. Ils avaient complot des yeux cette sortie: ils s'taient dit des
yeux: Je vous aime! et Oui, je vous aime! Leurs coeurs avaient bondi
simultanment en se retrouvant dans l'ombre, loin du cercle de leurs
amis; mais ils avaient  peine os se toucher la main, et les mots
presss, courts et fbriles qui leur taient venus  l'un comme 
l'autre, taient des mots qu'ils eussent pu prononcer dans la prsence
des gens qu'ils s'taient donn tant de mal  quitter.

Dans un endroit o la route passe assez prs du rivage, ils avaient
aperu cette barque isole et tire sur le sable. C'tait le moment o
ils commenaient  mettre presque de l'amertume dans leurs propos, o
ils s'enfonaient de petites pointes blessantes  plaisir. Elle lui dit:
Rentrons, je vous prie! Il lui dit: Vous tes lasse,
asseyons-nous... L'installation dans la barque apporta une trve 
leurs escarmouches, mais fut le prtexte  mille facties. Enfin, ils
faisaient presque de l'esprit, lorsque arriva la brise chaude au got
des fleurs de lauriers-roses. Ils se penchrent instinctivement l'un
vers l'autre, et de tout le reste du temps n'eurent plus envie de rire.

Il aimait  se figurer que cette brise contenait toute la vertu de
l'admirable paysage, et il lui gardait, comme  une amie influente, une
reconnaissance sans bornes.

Depuis lors, c'tait une folie, une grande dbauche, une perte complte
de la conscience. Il tait plong corps et me dans la passion la plus
perdue, et sa matresse s'abandonnait avec l'intrpidit d'une source
dtourne de son cours naturel et que l'abondance de ses eaux
familiarise promptement avec son nouveau lit. Il ne pensait pas 
l'interroger; il n'avait pas le loisir encore de songer  son pass. Il
y a des pays, des atmosphres ou bien des heures, o la sensation du
prsent est si forte qu'elle absorbe tout le temps coul et tout
l'avenir. Parfois, par analogies, devant des fleurs, ou devant un pan de
muraille, ou au son d'une cloche  une glise lointaine, elle voquait,
les yeux ferms, des souvenirs. Elle lui citait le nom d'une rue  Rome,
ou parlait d'une alle de son jardin  Florence. Il se htait de baiser
ses lvres et ses paupires, et l'on a si vite fait, d'ordinaire, de
ramener une femme  la minute actuelle, qu'elle souriait aussitt, et il
tait sr qu'elle ne pensait qu' lui.

Pour lui, le premier retour  la ralit des choses ne lui avait t
fourni que ce matin mme par le moyen de la tte blonde d'une jeune
fille apparue dans la troue d'un rideau de lierre, et vis--vis de son
treinte amoureuse. Les lignes de cette frache figure tonne restaient
imprgnes sur sa rtine, et le pur clat de ces yeux illuminant la
pnombre du visage  contre-jour dans le nimbe d'or ensoleill des
cheveux, brillait encore  cette heure-ci, en deux petits points qu'il
entrevoyait trs nettement. Allons! allons! mais tu dors? semblaient
lui dire ces deux petits points; cependant il y a un monde hors de toi
et ta belle matresse; il y a une morale humaine; ainsi, tu vois, moi je
suis une enfant, je passais; je me suis heurte violemment  ton
dbordant amour. J'en garderai un trouble ineffaable.

--Ha! ah! ha! se prit-il  faire presque tout haut, le trouble
ineffaable de la petite soeur de Chandoyseau! ha! ha! ha!... Je deviens
fou,  moins que je ne sois tout  fait sot!...

Il fit un bond en sentant deux mains se poser sur ses yeux.

--N'ayez pas peur, monsieur le vilain homme qui venez ici vous cacher
pour rire tout seul et qui ne voulez pas rire avec moi!... De quoi
riez-vous?

--De moi! fit-il en attirant Mme Belvidera.

-- la bonne heure!... Ah! dit-elle, mon ami, je suis harasse; je n'en
puis plus. Pourtant je vous ai vu vous diriger de ce ct et j'tais
curieuse de savoir si vous viendriez l dans cette barque... dans notre
barque: et je suis heureuse, heureuse que vous y soyez venu!

Il la serrait dans ses bras en la couvrant de baisers. Elle pencha la
tte sur son paule, tout puise de la fatigue de ces heureuses
journes; il sentit que son front tait brlant.

--Luisa, vous n'en pouvez plus, rentrons!

--Non! non! dit-elle, il fait bon l!... sentez-vous?

La soire s'avanait, la lune montait derrire la montagne loigne, et
les petites brises espaces frachissaient.

--Comme on respire! _mio_, dit-elle, comme on est bien!

Il arrangea les coussins sous son corps. C'tait un grand plaisir de le
soulever, de le reposer sur la moleskine froide, et de le sentir plus 
l'aise. Elle nouait  son cou ses jolies mains fines, un peu grasses; il
lui enlaait les reins, et la dposait sur le divan improvis.

--L! l! es-tu bien?

--Oh! bien! bien! mon _mio_!

Elle ne l'appelait que _mio_ quand ils taient seuls; et elle redoublait
quelquefois ce gracieux terme de possession en ajoutant le mot franais
 l'italien: mon _mio_! Toutes les fois qu'elle prononait ce mot-l,
elle fermait les yeux, comme si elle l'allait chercher au dedans d'elle
et trs loin, et quand elle l'avait dit doucement, de ses lvres tendues
qui semblaient en le prononant, se baiser elles-mmes par deux fois,
elle entr'ouvrait la bouche pour recevoir le baiser que sa belle
tendresse avait mrit.

--Maintenant, veux-tu que je mette  l'eau notre barque? je vais prendre
les avirons, et nous irons au-devant de la lune qui vient l bas.

--La lune? o a? mais je ne la vois pas....

--Soulve toi sur mon bras... tiens! regarde sa grande corne rouge qui
sort de la montagne. Mais tu m'embrasses et tu ne regardes rien!

--Ah! _mio_, que je suis donc fatigue; pourquoi es-tu venu si loin? Je
voulais te voir ce soir encore une fois; mais je dormais dj debout au
milieu de ces dames. On a fait de la musique, la petite Solweg a chant
admirablement; c'est un ange....

--Ha! ha! ha!

--Bon! tu ris comme au moment o je suis arrive; qu'as-tu?

--Mais c'est ton ange, ma chrie, qui me fait rire. Je croyais qu'il
n'y avait plus d'anges; et voil qu'il nous en vient un de Paris! C'est
tellement inattendu!

--_Mio_, je ne vous aime pas quand vous riez comme cela. Cela ne vous va
point. Il me semble que je vous entends chanter faux...

--Non! non! mon amour, mon cher amour! Je ne suis pas si mchant que tu
crois. Seulement, pourquoi me parler encore de cette petite? Tu sais que
j'ai t trs ennuy, agac de l'affaire de la grotte. Je voudrais
l'oublier.

--Oh! vous ne cherchez que des raisons de vous rompre la tte! Cette
petite ne pense dj plus  cela. En tout cas, elle interprte ce qui
vous concerne dans un sens favorable: je crois que vous lui plaisez.

--Voyez-vous a!... Le petit ange!

--_Mio_! vous tes stioupid ce soir, dirait mistress Lovely. Je ne dis
pas que cette enfant songe  entreprendre des scnes de dbauche en
votre compagnie; seulement vous tes du genre d'hommes qui lui est
sympathique, et quoi que vous fassiez, elle vous sera indulgente. C'est
trs innocent et trs naturel. Toutes les femmes sont ainsi faites: il y
a, non pas un homme, mais un type d'hommes qui les intresse  premire
vue, sans provoquer ncessairement d'autre sentiment, et pour lequel
elles auront toujours une secrte complaisance.

--Et vous avez dcouvert cette complaisance en ma faveur chez
mademoiselle Solweg?... Je vous demande s'il est permis de s'appeler
comme cela?

--Elle s'est informe de vous, et a demand ce que vous faisiez.

--Si ce n'est que a!

--Attendez donc! Elle a t fort tonne que vous fussiez statisticien.

--Que veut-elle donc que je sois?

--Je ne sais pas, mais elle a t tonne, tout  fait tonne. Et,
quand une femme est tonne  votre sujet, c'est le meilleur signe que
vous tes dans la catgorie d'hommes dont je vous ai parl. Sa soeur lui
ayant demand ce qu'il y avait d'extraordinaire  ce que vous fussiez
statisticien, elle a dit en ouvrant des grands yeux: Mais rien, rien
du tout!... seulement, je n'aurais pas cru.

--Luisa, voyons! pourquoi me racontez-vous tout cela?

--Pourquoi? pourquoi?... mais je ne sais pas, moi non plus. C'est
peut-tre parce que j'ai un certain plaisir  savoir que vous plaisez;
c'est peut-tre parce que je suis un peu jalouse...

--Luisa! Luisa! c'est absurde! o as-tu la tte, ma chrie?...

Elle le prit dans ses bras, le serra avec une tendresse dsordonne. Il
crut qu'elle avait dj cette inquitude un peu folle des premiers temps
de l'amour, o l'on se connat mal, o l'on croit que tout le monde va
vous prendre votre nouveau trsor.

--Mon _mio_! mon _mio_! rptait-elle.

Il cherchait des termes pour la rassurer; il lui semblait que la
franchise de sa passion unique clatait sur sa figure, tait sensible au
moindre de ses gestes. Mon Dieu! que vais-je lui dire pour qu'elle
n'emporte pas ce soir un doute sur mon amour, aprs les preuves d'amour
qu'elle me donne, elle, et aprs qu'elle est venue l, si loin, toute
seule dans la nuit, malgr sa grande fatigue? il s'extnuait  trouver
quelque chose de fort, de simple, de trs sincre.

Elle avait la tte appuye sur son bras; ses yeux regardaient fixement
devant elle. Ses cheveux relevs par une caresse dcouvraient son front
pensif. Il tait sr qu'une ide la tourmentait.

--Luisa, Luisa! lui dit-il,  quoi pensez-vous?

--Je pense, dit-elle,  cette grande pointe de la lune dont tu m'as
parl, et que je ne vois toujours pas...

Et en achevant ces mots, ses paupires tombrent, et elle s'endormit.

Il la baisa doucement, et en souriant de la surprise que la gracieuse
mobilit de sa cervelle de femme venait de lui causer; puis il la bera
dans ses bras, comme une enfant. Il l'adorait.

La lumire s'largissait doucement  la surface du lac. La beaut du
silence sublimisait le paysage. Les rives opposes apparurent  mesure
que s'levait la fine lune brillante. Presque en face, les marbres
d'Isola Bella blanchirent sous l'ombre de feuillages, et derrire la
grosse masse touffue d'Isola Madre plus lointaine, les maisons de
Pallanza flattes par la double clart du ciel et du miroir des eaux,
pouvaient ressembler  une aimable troupe d'ondines endormies sur la
grve.

Au milieu de cette paix splendide, comme chaque soir, le chant de
Carlotta s'leva du cot de la Mre des les, et sa barque fleurie qui
semblait grosse comme un oiseau nageur, pointa sur le lac dont elle
dchira la surface d'argent. C'tait toujours la mme chanson d'impudeur
candide, une sorte de cri de la nature mme, fougueuse et dolente,
ardente jusqu' la frnsie et tout  coup apaise, attendrie, sans
rythme apparent mais cependant harmonieuse. Dans le concert de beaut de
toutes les choses nocturnes, cette voix simple prenait l'importance
d'une parole chappe tout  coup de la terre et de la nuit mmes
changeant leur extase ou s'adressant  Dieu. Un violent frisson
parcourut tout le corps de Gabriel, puis lui remonta aux joues dont la
chair lui semblait se rtracter sous mille petites piqres. Son
mouvement faillit sans doute veiller la jeune femme qui dormait sur ses
bras. Elle entr'ouvrit la bouche, et fit plusieurs fois: Ah!.
Reconnaissait-elle dans son sommeil, la chanson de la marchande de
fleurs qui l'avait dj plusieurs fois trouble? Peut-tre vibrait-elle,
merveilleuse beaut,  l'unisson de toutes les inconscientes beauts
exaltes en ce moment dans ce coin fortun du monde!

Tandis que la voix de Carlotta s'teignait dans l'loignement, Gabriel
fut tout tonn d'apercevoir une autre barque qui avait dj pass Isola
Bella, et se dirigeait de son ct. On entendait de temps en temps la
rsonance sourde des avirons choquant les parois de bois, et jusqu'
l'perlement menu de l'eau quand la tranche plate se relevait 
intervalles rguliers. Il reconnut bientt le chapeau gris  larges
bords du pote anglais, et n'eut que le temps de prendre ses
dispositions pour que Mme Belvidera ne ft pas aperue. Fort
heureusement, le toit de coutil tait rest tendu au-dessus de leurs
ttes; il retira le bras de sous son prcieux fardeau, et cacha le
visage et les cheveux de la jeune femme sous un chle lger qu'elle
avait apport. Enfin, n'esprant pas qu'ils pussent se dissimuler l'un
et l'autre, il la quitta afin d'aller lui-mme au-devant du danger et
tcher de l'carter. Il craignait que le batelier ne parlt fort et ne
rveillt Mme Belvidera qui et pouss les hauts cris. Heureusement,
le brave homme tant accoutum  promener Lee absorb dans ses penses,
ne parlait plus en face de lui. Il amarra sa barque, et se retira.

Gabriel dit  son ami que l'on avait eu de l'inquitude de son absence,
et lui demanda s'il n'avait pas rencontr Carlotta sur le lac ou dans
les les.

Sans lui rpondre, le pote restait debout, tourn du ct du lac.

--coutez, dit-il, le doux jasement des eaux avec le sable de la rive.
Ne dirait-on pas que ce murmure est fait pour faire comprendre le
silence, dans la mme mesure que notre pauvre langage contribue  nous
rendre l'univers intelligible? Ah! quel pote a ordonn le rythme selon
lequel chaque flot, comme un beau vers, vient faire tinter ici sa
dernire syllabe? Et quel est le sens de ce pome? Il y a de ces chutes
de flots qui sonnent parfois avec la clart joyeuse d'une cymbale
lointaine, d'autres au contraire sont presque insaisissables et
ressemblent au soupir d'un enfant qui dort. Est-ce l'cho d'un jeune
clat de rire inoubliable qui aurait jailli autrefois ici, et dont tout
le rivage et t mu? Est-ce le souvenir d'une peine secrte confie
ici  l'ombre de la nuit?

Gabriel le trouvait bien sensible aux motions humaines, contrairement 
son ordinaire. L'Anglais prvint sa question:

--Toute la beaut du monde, ajouta-t-il,  sa source dans le sourire ou
dans la douleur de l'homme, de mme que ce lac est fait de la goutte
d'eau qui sourd de la terre. Cependant je ne m'intresse pas plus  tel
homme joyeux ou souffrant, que je ne le fais  une goutte d'eau, tant
que le sens de son rire ou de ses larmes n'a pas atteint la proportion
de ce lac.

Dompierre l'et cout volontiers, mais il avait hte qu'il s'loignt,
 cause de la prsence de Mme Belvidera. Lee n'tait pas un homme 
qui l'on pt dire: Rentrez-vous? il est tard... Le temps n'tait pas
divis pour lui en une srie de relais artificiels auxquels le besoin de
rgularit de nos organes et de nos fonctions sociales nous asservit
communment. Il mangeait quand il avait faim et se reposait quand sa
pense ou son imagination tait  bout. L'ide vint  son ami que cet
tre fantasque serait le seul  l'htel  ignorer le tourment tragique
et comique  la fois que son absence avait caus, et qui, grce  la
popularit de Mme de Chandoyseau, avait distrait tout le monde. Lui
en expliquer les pripties serait peine perdue. Demain, soixante
personnes auraient les yeux fixs sur lui, quand il paratrait  la
table d'hte, et il prendrait son repas dans la plus grande srnit,
sans s'apercevoir qu'il n'est pas seul  table. Une femme qui n'aura pas
dormi de la nuit  cause de lui, aura des battements de coeur  sa vue,
et il oubliera peut-tre de s'excuser d'avoir fait faux bond la veille
au djeuner qu'il avait accept. Gabriel ne put s'empcher de sourire 
cause de ce que ces divers contrastes avaient d'original. Lee l'aperut.

--Ha! dit-il, voil votre rire franais: vous ressemblez encore 
Voltaire, ce soir. Je vous verrai une autre fois. Adieu.

Il remonta doucement la berge et gagna la route en prononant  haute
voix des vers.




VII


Vers cinq heures de l'aprs-midi, Dompierre allant prendre un bain, vit
merger de l'eau une tte aux longs cheveux gris plaqus et ruisselants
contre des jous rases. C'tait celle du rvrend Lovely. Le clergyman
l'interpella aussitt au milieu mme de son essoufflement, et avec un
accent tout  fait outrageux pour la langue franaise.

--Aoh! dit-il, je souis trs satisfaite de v trouver  ct de mo,
monsieur Dompierre; je aim biaucoup la converschone. Voulez-vous
caoser?

--Avec le plus grand plaisir, mon rvrend; et malgr que l'eau me
paraisse un milieu peu favorable  une conversation suivie....

--Christ enseigna dans la barque, jusqu'au piou forte de la tempte. Il
n'y a point de mavaise endroite pour prcher le parole de Dieu; mais il
y a des endroites qui sont mavaises pour le salut de nos mes.

--Que voulez-vous dire? fit Gabriel en prenant pied, et intrigu par le
prambule du clergyman qui avait jusqu'alors manifest pour lui tant
d'indiffrence qu'il tait peut tre la seule personne  l'htel,  qui
il n'et pas pass subrepticement, en sortant de table, le petit
Testament de poche,  reliure molle.

--Cette pays, dit le clergyman, est mavaise.

--Allons donc, mon rvrend, vous voulez rire! vous vous portez, je
pense, aussi bien que moi, et tout le monde a bonne mine autour de nous.
Est-ce que par hasard mistress Lovely?

--N, il ne s'agit pas de mistress Lovely, qui a le vieil ge et qui a
fini d'tre trouble. Mais tout le monde n'est pas ainsi, et
vritablement, le climat de cette pays est mavaise pour les mes...

--Mais il me semble, au contraire, que la beaut y abonde, et elle est,
si je ne me trompe, un des attributs de Dieu?

--N, dit le clergyman en sautillant dans l'eau, cette biaut ne vaut
rien du toute vritablement, elle est perfide, et je pense qu'elle vient
du Malin!...

Le jeune homme dissimula un besoin irrvrencieux de sourire, en faisant
un plongeon, et revint se mettre  la disposition de son prdicant qui
avait mont l'chelle et s'essuyait posment, assis sur le sable, au
soleil.

--Le Malin? dit Gabriel.

--Je nomm ainsi, avec familiarit, le Dmon, monsieur Dompierre;
vritablement il faut trembler quand il prend le figuioure aimble!...

--Si vous voyez le Malin sous les choses aimables, je suis inquiet, en
effet, pour plusieurs personnes et pour vous-mme, mon rvrend! Le
Malin vous a touch, je vous en prviens, je le vois qui vous touche,
puisque j'ai du plaisir en votre compagnie... Et, entre nous, je ne sais
ce qui me retient de vous dire le nom de quelqu'un qui me confessa que
votre prsence lui tait un objet de dlectation...

Le rvrend Lovely se releva vivement en achevant de s'habiller.

--Il ne convient pas d'introduire la flatterie dans une sujet aussi
pleine de gravit, jeune homme. La flatterie c'est l'ouvertioure par o
le Dmon il entre dans le _home_; et l, une fois assise, il est
terrible.

--Brrr! fit Gabriel malgr lui,  la seule reprsentation des ravages
que le Malin pouvait causer dans le _home_ du rvrend Lovely.

--Mriez-vous! s'cria le bonhomme tandis qu'il passait son gilet. Il
crut que Dompierre ne l'avait pas entendu,  cause des mouvements qu'il
faisait dans l'eau, et reprit:

--Mriez vous! mriez-vous avec une jeune miss de votre pays!

--Sans doute, sans doute!... mais je ne suis pas press.

Il avait rajust sa redingote d'alpaga et il s'en alla en jetant encore
la conclusion pratique qu'il avait promptement tire de cette rencontre:

--Mriez-vous, monsieur Dompierre, mriez-vous!

Celui-ci demeura un peu perplexe en rflchissant au sens de la
conversation du clergyman. Lui conseillait-il le mariage  l'instigation
de quelqu'un qui avait un intrt  ce faire? Avait-il eu vent de sa
liaison, et dplorait-il qu'il ft l'occasion d'un scandale? Ou bien
enfin s'tait-il tout simplement panch lui-mme en tchant de fournir
 autrui les moyens de ne pas tomber,  son ge, dans les tentations
brlantes dont il avait peut-tre  souffrir? Les trois hypothses
taient galement plausibles.

En sortant de l'eau, Dompierre aperut sur le sol un petit volume reli
 l'anglaise. C'tait le Nouveau Testament. Il le ramassa en souriant
et, le soir, il le remit au rvrend Lovely, sous le prtexte qu'il
avait d l'oublier.

--N! n! dit le rvrend, c'est  vous! Si vous avez trouv cette
livre, il est  vous... Je souhaite, ajouta-t-il, que vous en fassiez le
lectioure, car c'est une livre piou profitable encore en cette pays que
par tout ailleurs... Regdez! voil encore le miousic qui vient ici
presque tous les soirs; eh bien! cette chose nous fait mal, croyez-moi,
cette chose est mavaise!

Une troupe napolitaine, compose de quatre femmes et d'une dizaine
d'hommes, prludaient en effet, devant l'htel, sur leurs violons et
leurs mandolines, au concert quasi quotidien. Les personnes qui ne se
lassaient pas de cette musique brlante et de ces mouvements un peu
bruyants, prenaient place dans le hall, autour de petites tables de
marbre o l'on servait les glaces.

La troupe, aprs quelques chansons peu varies, se tria, et trois
couples vinrent au milieu des assistants excuter la tarentelle. Les
hommes taient tous beaux; une des femmes, blonde, assez grande, et  la
fois souple et gauche dans ses mouvements, avait un charme rude et
puissant. Les couples tournaient dos  dos, se cherchant toujours du
regard, maniant avec frnsie les castagnettes, et excits par les autre
instruments, par les voix, et de temps  autre par les applaudissements
du public.  la fin, les regards s'tant joints, ils demeuraient, la
femme renverse en arrire, comme vaincue, l'homme pench sur elle, les
yeux dans les yeux, flanc  flanc, les mains hautes tenant les
castagnettes immobiles, semblant pms dans tout leur corps; la bouche
seule et les prunelles ardentes se dvorant  la courte distance du
souffle.

La rvrend Lovely, qui avait regard le spectacle jusqu' la fin,
tourna soudain les talons et se dirigea dans l'ombre du jardin, en
levant les yeux au ciel. Mais la jolie fille qui avait eu le succs de
la tarentelle et allait commencer le tour de l'assistance, une sbile 
la main, courut  lui, et on le vit se retourner du ct de la lumire
pour prendre de la monnaie dans son gousset. C'tait le prix du
scandale. Du moins fit-il ses efforts pour ne point recevoir le sourire
troublant de la danseuse napolitaine.

Gabriel faisait remarquer la petite scne  Mme Belvidera qui tait
assise auprs de lui, et tout en lui racontant les conseils impromptus
que le rvrend lui avait donns au bain.

--Prenez garde, dit-elle; il y a ici une jeune fille de vos compatriotes
qui est tout  fait en ge d'pouser un homme comme vous. Vous ne lui
dplaisez pas assurment; et, bien que vous dconcertiez un peu sa soeur
ane qui lui tient lieu de maman, vous n'avez pas de dfauts assez
saillants pour ne pas lui reprsenter un parti sortable. Il y aura ou il
y a dj peut-tre un complot organis contre... ou pour votre
intressante personne!...

--Je n'aime pas ces plaisanteries-l!... Voyons! je vous parle en riant
de la conversation nigmatique du bonhomme Lovely,  cause de ce qu'elle
a d'imprvu et d'amusant; et vous me rpondes de votre plus grand
srieux...

Mais c'est srieux, un jeune homme en prsence d'une jeune fille! c'est
une runion tellement srieuse que tout autour d'eux conspire  les
rapprocher, les gens et les choses, les hasards fertiles; c'est une
entente secrte, mystrieuse, une espce de sourde volont de la nature
qui agite et met tout en branle dans le but de les unir!

--Pourquoi me dites-vous cela? Vous savez bien qu'il m'est trs
dsagrable de vous entendre parler de tout ce qui n'est pas vous,
votre amour, et l'espoir de le prolonger, d'y consacrer toute ma vie. De
plus, vous savez qu'il y a dans ce cas particulier quelque chose qui
m'est tout spcialement dsagrable, qui devrait vous interdire mme de
l'envisager comme ralisable; faut-il vous rappeler la circonstance de
la grotte?...

--Enfant! enfant! tout a ne signifie rien, et cette circonstance est
une chose qui pse bien peu contre la dtermination d'une femme. Qui
sait? elle a pu mme produire tout le contraire de ce que vous imaginez!
Ah! comme vous nous connaissez peu!... Et vous me demandez pourquoi je
vous parle de cela, moi? Mais peut-tre bien parce que je ne peux pas
plus faire autrement que les autres; peut-tre parce que j'obis aussi 
cette force secrte,  la conspiration universelle en faveur du mariage!
Peut-tre est-il naturel aussi que je vous parle avant tout autre de
cette ventualit, parce que je suis la personne qui la redoute le
plus?...

--Tout cela m'agace au plus haut point. Je prfre rompre toute relation
avec les Chandoyseau!

--Ce n'est pas moi qui vous ai pouss  les connatre, mon ami.

--Eh! pouvais-je prvoir la chute de cette jeune fille au milieu de
nous? Ah! tenez! je fais le serment de ne plus nouer de relations avec
aucune famille, avant d'avoir pos les questions suivantes: Avez-vous
une ou plusieurs fille, soeur, cousine, amie ou connaissance  quelque
degr clibataire et ayant atteint l'ge nubile ou sur le point d'y
parvenir?--Non.--N'avez-vous en aucune de vos entournures ni veuve, ni
divorce? N'avez-vous personne qui soit en instance de divorce, voire
mme de sparation de corps?--Non.--Eh bien! topez l, je suis des
vtres...

Les Napolitains ayant quitt le hall, jouaient des airs de valses dont
les sons adoucis arrivaient agrablement par les grandes baies ouvertes.
Quelques Amricaines et des Viennoises se balanaient avec lgance au
bras de jeunes gens en smocking.

Mme de Chandoyseau, qui allait de groupe en groupe en parlant  tort
et  travers, cogna familirement de son face--main l'paule de
Gabriel, pendant qu'il causait avec Mme Belvidera, et elle lui dit,
non sans une pointe de mchancet:

-- qui donc ai-je entendu dire que monsieur Dompierre tait un valseur
_mrite_? En tous cas, le bruit en est venu jusqu' ma petite soeur qui
le sait!...

Et elle passa, caquetant dj plus loin.

--C'est un peu fort! dit le jeune homme  Mme Belvidera, j'ai envie
de me sauver.

--Il est trop tard! fit-elle en riant, vous voil pris dans le pige. Il
faut que vous valsiez avec Solweg!

--Pas avant d'avoir vals avec vous.

--Non, non! ne faites pas cela, je vous en prie; il n'y a jusqu'
prsent que les jeunes filles qui dansent: allez inviter la petite
Solweg, c'est moi qui vous l'ordonne; et je ne vous plains pas tant!...

Solweg parut fort surprise quand il la salua en la priant de lui
accorder cette valse. Elle eut un mouvement d'hsitation infiniment
bref, et le regarda un instant, bien en face, de ses yeux bleus. Elle
les rabaissa aussitt et lui donna le bras sans mot dire. Il tait
rsolu  interprter tout ce qui la concernait dans le sens le plus
dfavorable, et la premire phrase mentale par quoi se formula en lui
son impression premire, fut: Eh bien! dcidment, ma petite, tu n'as
pas froid aux yeux!... Il ne se souvenait pas avoir vu jamais deux yeux
se poser si franchement en face des siens. Voyez-vous a!
continua-t-il, avec cette fatuit dont les hommes se dpartissent
rarement, en prsence du plus maigre encouragement fminin, vous vous
dites, mademoiselle, que je suis un ftard ni trop dcati, ni trop bte,
et qui mlangerait volontiers au plaisir qu'il gote avec une belle
matresse, celui d'un _flirt_ un peu hardi avec une frache peau
blonde!... Ah! ah!... Votre soeur songe  vous marier, vous n'y voyez
pas d'inconvnient, quant  vous; mais vous n'avez pas tant
d'exigence!... Attends un peu! ma petite!

Ils avaient fait plusieurs tours de valse en silence. Il remarqua
qu'elle tait fort lgre et dansait admirablement. Elle avait un parfum
dlicat. Son bras qu'il soutenait de la main, avait une forme exquise;
et, comme elle tait dgante, la finesse de sa main le frappa
particulirement. Mon vieux! fit-il  part lui, tu n'as jamais eu moins
de veine que de te trouver perdment amoureux juste au moment o une
petite caille aussi douillette te tombe dans le bec; quelle dlicieuse
aubaine tu vas rater l!

--Comme vous semblez tre aime de madame votre soeur, mademoiselle! Et
je suis sr que vous tes son amie, au moins autant! Je parierais que
vous avez les mmes gots!

--...Mon Dieu! monsieur!...

 part lui: Mon Dieu, monsieur! a veut dire que tu t'en moques des
gots de ta soeur, comme ta soeur le fait elle-mme, en son for
intrieur! Tu ne sais pas plus qu'elle quels sont tes gots, ni mme si
tu en as. Seulement tu le fais moins  la pose que ta godiche de soeur;
tu ne tiens pas  avoir des gots. Bon! bon! laissons a!...

--Madame de Chandoyseau nous a tous sduits ici, mademoiselle, c'est une
femme de l'esprit le plus charmant, et vous devez avoir  Paris de
dlicieuses relations...

Elle le regarda avec une moue trs jolie et trs intelligente au fond du
bleu limpide de ses yeux, et sans rpondre.

Bien! bien! fit-il en lui-mme, tu te dis que je te verse des banalits
que tu trouves un peu longues pour le dbut! Tu aimes que a ne trane
pas, toi; tu t'tonnes que je ne t'aie pas fait jusqu' prsent un
compliment s'adressant directement  toi; ou bien que je ne t'aie pas
press le bras dans ma main au lieu de lanterner dans les btises, comme
un collgien. Eh bien! bernique, ma petite, tu peux te fouiller! je suis
ici de corve, moi, tu n'as pas l'air de t'en douter: on m'a command de
valser avec toi, petite pronnelle, et je valse, et je valse, ae donc!
Je valse mme pas mal, comme tu vois! a n'est dj pas si dsagrable!
il y en a qui s'en contenteraient!... Mais quant  faire l'aimable, le
spirituel, ou bien quant  ouvrir le _flirt_, non, ma belle, non! rien
de fait!... Ah! parce que tu m'as vu dans la grotte, parce que tu sais
que je n'y vais pas par quatre chemins avec la belle Italienne, tu
penses que je n'ai plus  me gner avec toi: il y a presque une
complicit, presque une connivence entre nous; et parce que tu me
laisses voir que je te botte assez, tu te demandes pourquoi je n'y vais
pas avec toi  la bonne franquette? Eh bien! non! non! Je continuerai
d'tre banal et dcent: je te dirai des choses stupides et convenables;
je ne presserai pas ton bras, malgr qu'il ne soit pas mal du tout, a,
je ne dis pas non!

--Avouez, mademoiselle, que l'on vous avait trompe en vous disant que
j'tais un valseur; mais je crois, en revanche, que je le deviendrais en
dansant avec vous...

--Mais, monsieur, fit-elle simplement, personne ne m'a prvenue que vous
fussiez un valseur... je m'en aperois seulement...

--Ah! ah! c'est donc un tour de madame de Chandoyseau?...

--Comment! monsieur, que dites-vous?

Il se demanda un moment s'il aurait la cruaut de lui confirmer qu'il ne
l'avait invite que sur la prire de sa soeur. Mais il se sentait en
veine d'infamies; il en et commis de pires  l'gard de cette enfant,
si l'occasion lui en et fourni. Son amour pour l'Italienne le rendait
enrag comme une bte contre tout ce qui pouvait avoir en dehors d'elle
le parfum d'une simple galanterie.

--Mais, mademoiselle, reprit-il, il n'y a qu'un moment, madame de
Chandoyseau me remplit de confusion en m'avertissant que le bruit de
cette rputation tait parvenu jusqu' vous, et qu'il ne tenait qu' moi
de le dmentir. La modestie me commandait de ne pas hsiter...

Elle rougit, et son joli bras eut une petite secousse nerveuse. Il
ressentit une mauvaise joie de se venger de la sottise de Mme de
Chandoyseau en humiliant sa petite soeur  son occasion. De plus, il
avait conscience, par sa faon de brutaliser Solweg, d'loigner de son
idylle toute cette famille et de dtourner dfinitivement de lui ces
yeux bleus au regard imperturbable qui portaient toujours l'image de la
grotte d'Isola Bella.

Il reconduisit la jeune fille  sa place et revint  la sienne.

--Maintenant, dit-il  Mme Belvidera, ai-je gagn le droit de danser
avec vous?

--Vous avez gagn le droit d'tre mis au ban de notre socit, car il
est clair que vous avez maltrait cette jeune fille qui vient de
s'asseoir le coeur gros, blesse videmment en quelque chose de trs
intime, et qui ne pourra tre console que par sa bte de soeur dont la
premire parole va la faire sangloter.

--Vous prtez  tout le monde votre sensibilit, et vous tes d'une
gnrosit incomprhensible envers cette petite que vous ne connaissez
pas plus que moi!...

--Avouez que vous avez t mchant avec elle... J'ai suivi tous ses
mouvements et les vtres: je ne vous ai jamais vu une aussi mauvaise
figure.

--Mais non: j'ai t seulement aussi banal et aussi sot que possible.
N'est-ce pas mme gnreux de ma part, car au moins elle ne
s'illusionnera pas sur la valeur du parti que je reprsente?

--Taisez-vous, je vous dteste, allez-vous en!

--C'est  cause de vous que j'ai fait ce que vous me reprochez!

Il la regardait assise nonchalamment dans une berceuse d'osier. Ses
magnifiques cheveux noirs avaient, sous les lampes  incandescence, des
reflets bleutres et moirs que le lger balancement de son corps
faisait mouvoir le long des paisses torsades ondules. Elle le
regardait de ses grands yeux sombres embellis par l'motion que lui
donnaient confusment sa relle piti pour la jeune fille et un sourd
plaisir tout de mme, de le sentir transform, devenu cruel, incivil et
mchant  cause de sa passion pour elle. Elle avait aussi une vritable
colre contre lui. Et elle contraignait tout cela en lui parlant du bout
des dents, avec un sourire immobile et feint, sous les regards de tout
le monde. Ses beaux bras taient demi-nus, et sa main, orne d'une
simple perle qu'elle levait jusqu' la lvre pour en dissimuler les
contradictions involontaires, ramenait constamment l'attention de son
amant sur sa bouche dont la seule vue lui faisait trembler les jarrets.

--Allez-vous-en, je ne veux plus vous voir! dit-elle.

--Si! si! fit-il en se penchant pour la saluer, ce soir,  dix heures,
prs du bassin, dans le jardin des annexes....




VIII


Gabriel, en allant attendre dix heures dans les jardins, tomba sur M. de
Chandoyseau qui faisait l'loge de sa femme au rvrend Lovely.

Rien ne pouvait tre  la fois plus comique et plus pitoyable. Le pauvre
clergyman tait venu l sans doute dans le but d'teindre par des cent
pas multiplis, les secrtes ardeurs qu'il attribuait au climat et au
lieu, et qui lui venaient videmment des agaceries malignes et savantes
dont l'abreuvait la Parisienne. Que de fois l'avait-on vu marcher sur ce
gravier craquelant, le chapeau  la main, les tempes humides de sueur,
les yeux un peu gars et comme honteux quand un regard tranger les
rencontrait, enfin marmottant du bout des lvres les arides versets
sacrs que contenaient son remde et son salut! C'tait  croire que le
Malin, selon son expression, tait vraiment de la partie, puisque le
malheureux, dans la fuite hroque de la tentation, tait rejoint
prcisment par le seul tre au monde qui ft capable d'aviver sa plaie
en lui parlant avec complaisance de Mme de Chandoyseau: M. de
Chandoyseau.

Cet admirable mari n'y voyait point malice, et il tait  cent lieues
de penser que chacune de ses paroles tombait en l'esprit de son
compagnon de promenade, comme les gouttelettes de la plus inflammable
essence sur un brasier ardent. Il ne connaissait au monde que sa femme.
Totalement tourdi par l'agitation perptuelle qu'elle entretenait
autour de lui; l'esprit ananti par son incessant babillage qu'il
n'apprciait et n'entendait mme plus; toute initiative paralyse
d'avance par les mille volonts de cette tte de linotte; il avait
l'illusion qu'elle couvrait et clipsait l'univers. Ayant donc rencontr
le rvrend Lovely, il lui confiait, avec une grande bonhomie, le seul
souci qu'il et, et qui se trouvait tre par un hasard ni plus ni moins
extraordinaire que les autres hasards, justement le seul souci du
rvrend Lovely.

La simplicit naturelle du clergyman le prservant d'imaginer que
Dompierre avait pu pntrer le fond troubl de son me, la prsence du
jeune homme ne causa pas d'embarras nouveau dans le colloque, et il fut
mme le plus gn des trois, par l'incertitude o il tait de devoir
renchrir sur l'apologie de Mme de Chandoyseau, ou bien tenter de
faire dvier la conversation. Quelle tait la dtermination la plus
gnreuse  prendre? il l'ignorait. Le rvrend en tait-il actuellement
 la priode de lutte cuisante o le pcheur se dbat contre la
tentation; ou bien touchait-il une de ces phases d'accalmie lgre que
Dieu accorde par une bienveillance excessive, o l'horrible du pch
disparat et o l'on en savoure, une seconde d'ivresse ou d'hbtude,
l'apparence enchanteresse? Peut-tre d'entendre parler de la sduisante
Herminie lui tait-il doux? Peut-tre puisait-il une scurit trompeuse
 couter ces loges prononcs par un organe lgitime, ce qui lui
semblait une garantie de l'impossibilit d'accomplir le pch; car
videmment cette femme tant admire de son mari lui rendait estime et
amour, et ne distribuait au dehors,--ft-ce aux plus tendres
privilgis--que le trop plein d'une exubrante bont.

Le rvrend Lovely coutait attentivement son complaisant interlocuteur.
Gabriel prit le parti d'en faire autant. Jamais le soupon ne vint 
l'ide de M. de Chandoyseau que le sujet qu'il traitait pt ne leur
offrir qu'un intrt mdiocre. Il ne tarissait pas.

Dompierre, en veine de mchancet, crut devoir souligner son dire, de-ci
de-l, par de lgers signes d'acquiescement. Il poussait de temps 
autre un petit bougonnement favorable. Il vit que le rvrend lui en
savait gr. Il insista, il parla mme. Ce fut au tour du rvrend
d'adopter ses signes d'acquiescement et son bougonnement favorable. Le
clergyman s'entranait, s'chauffait, s'enhardissait. Bientt il n'y
tint plus et parla. M. de Chandoyseau, tonn, soudain se tut et se
contenta d'couter.

Ce fut une scne de passion bien touchante. Ce pauvre rvrend se lana
tout d'abord dans des gnralits  perte de vue. Il citait
d'innombrables versets, et parlait de la Femme dont il esquissa le rle
sublime et l'importance sociale; puis la Pcheresse l'absorba et il
rappela de clbres paroles d'indulgence; enfin il ne se possda plus,
et chaque expression issue de ses lvres avait trait,  ne pas s'y
mprendre,  Mme de Chandoyseau. Il pronona son nom. Il vanta
principalement son loquence qu'il considrait comme un don divin; en
second lieu, son intelligence qui tait videmment suprieure par son
agilit et la grande foule d'objets qu'elle embrassait sans aucune
difficult ni lassitude; enfin sa grce persuasive et insinuante,
comparable  un parfum prs duquel on ne peut point passer sans en tre
pntr agrablement.

Comme il se sentait emport sur une pente irrsistible, il crut se
modrer en ajoutant qu'il fallait se demander si l'excs dans la
perfection ne contenait pas quelque chose de redoutable.

--Je le crois, en effet, dit M. de Chandoyseau, qui et prfr, quant 
lui, que sa femme et l'intelligence moins vive et moins parse, et
lui laisst un peu de repos.

--N'est-ce pas, monsieur? reprit avec feu le clergyman interprtant la
rflexion de M. de Chandoyseau dans son sens  lui, et s'imaginant que
le pauvre mari pliait parfois sous le fardeau d'une trop tyrannique
passion.

M. de Chandoyseau, qui n'entendait point subtilit, ne contredisait pas,
et continuait  son tour, en petits ronronnements inarticuls, le rle
d'approbateur que ses deux partenaires avaient tenu successivement.

Le rvrend Lovely s'attendrit; la compassion afflua  son coeur
excellent et troubl. Il prit la main de M. de Chandoyseau et la serra.
Dans ce moment-l, il se tut. C'tait alors, assurment, que le besoin
de confesser sa flamme se faisait sentir le plus imprieusement; et le
pauvre martyr se clouait la bouche pour ne pas avouer au mari d'Herminie
qu'une mme flche fatale les avait frapps l'un et l'autre et qu'ils
pouvaient marcher la main dans la main, portant aux paules le poids
douloureux et cher d'une prcieuse croix. Les larmes lui mouillrent la
voix quand il la recouvra. M. de Chandoyseau ne comprenait pas un
tratre mot  la scne; il se pencha du ct de Dompierre:

--Dites donc! fit-il, mais qu'est-ce qu'il a, notre pasteur?

--Il est trop bon; c'est une espce de saint homme, quoique
protestant!...

--Ah! a! reprit-il, en levant la voix, si nous fumions un cigare?...

--Volontiers! lana une voix qui leur fit  tous tourner la tte du ct
du lac; et ils reconnurent tout prs d'eux Dante-Lonard-William Lee,
qui revenait encore en barque d'une de ses expditions mystrieuses.

--Ah! dit M. de Chandoyseau, voil notre pote!

Il prononait ce mot pote en mlant, dans l'intonation, tout
l'enthousiasme artificiel qu'il empruntait par condescendance au culte
de sa femme pour les arts, et la secrte opposition de sa nature
d'Angevin positif, contre ce qu'il et nomm volontiers, s'il et os,
des balivernes.

Le rvrend Lovely jugeait qu'il tait superflu d'crire, attendu que la
rdaction des livres saints tait arrte. Le terme de pote lui
rappelait la lyre de David et les images des prophtes, et hors de l ne
lui inspirait que de la piti.

Quant  Dompierre, personne ne croyait  la sincrit de son amiti pour
le pote, attendu que sa profession,  lui, consistait dans l'tude de
la statistique.

Dante-Lonard-William mit pied  terre, tandis que son batelier muet
s'loignait sur l'eau sombre,  grands coups d'avirons. Il tait
d'humeur alerte, ce soir; il prit le cigare que M. de Chandoyseau lui
offrait et s'excusa d'interrompre la conversation.

--Mon Dieu! dit le rvrend Lovely, nous parlions de mad...

--La femme, interrompit aussitt Dante-Lonard-William qui suivait
certainement le cours de ses penses, et ne se donnait pas la peine de
le dvier, la femme n'est qu'illusion.

M. de Chandoyseau, accoutum aux paradoxes, eut un sourire de
complaisance.

--Qu'illusion! interjeta le clergyman; mais, monsieur, vous oubliez que
la femme est mentionne formellement dans l'Ecriture...

--La femme n'est qu'illusion! poursuivit le pote anglais. J'entends la
femme en tant que puissance sductrice. Car elle n'est en ralit ni
aimable ni belle; elle est borne dans son esprit, et,  plusieurs
titres, disgracieuse en sa chair. Je m'abstiens d'insister sur les
imperfections de son corps, qui n'ont d'gale que l'outrecuidante
prsomption de beaut qu'elle en tire.  force de voiler ses prtendus
charmes, on lui a persuad et on nous a persuad qu'elle en a. Les
anciens, plus familiers que nous avec l'aspect du corps fminin, lui
donnaient rarement la prfrence. Le christianisme, pour viter de
pareilles dviations dans les choix, a fait de la femme un
porte-parure en la couvrant  outrance de tissus et d'ornements
propres jadis  attirer l'attention du menu peuple sur les idoles.
Peut-tre ne fut-ce pas assez, car c'est de peur qu'on ne se dtournt
d'elle qu'il incarna en elle le pch. Ruse sublime! ornement
incomparable! et la plus merveilleuse trouvaille psychologique issue de
la cervelle humaine! Brillante et dangereuse, la femme devenait un
excitant des plus nobles facults de l'homme: la bravoure et le got du
beau. Les verroteries nous fascinent; le pril nous exalte; et le culte
moderne de la femme est fait de cette double exploitation de notre
crdulit.

--Mais, monsieur, s'cria le rvrend Lovely en se bouchant les
oreilles, vous n'avez donc pas reu le baptme, ni ouvert l'Ecriture? Il
y est dit...

--Je trouve notre pote trs amusant, dit M. de Chandoyseau; je regrette
seulement que ma femme ne soit pas l, car elle apprcie beaucoup la
philosophie de monsieur.

--Ne le regrettez pas, fit Dompierre, car devant Madame de Chandoyseau,
Lee ne saurait nous dire la forte dconvenue qu'il a certainement
prouve ce soir dans quelque aventure galante;... et il va nous la
dire. Entre nous, voyons! mon cher Lee...

Le pote ne les coutait plus, et, jugeant avoir fait assez pour la
politesse qu'il devait  M. de Chandoyseau en change de son cigare, en
le gratifiant de ce petit discours, il s'loignait  longs pas, sans
seulement souhaiter le bonsoir.

Son brusque passage au milieu de ces messieurs, et le retentissement de
son trange diatribe contre la femme leur laissait un malaise qui,
toutefois, les avait sauvs de celui o les et plongs l'panchement du
clergyman amoureux.

--C'est un homme bien original, dit M. de Chandoyseau, c'est un blas!

--Tout au contraire, fit l'ami de l'Anglais, je ne serais pas tonn
qu'il ft vierge...

--Est-ce possible? s'cria le rvrend Lovely.

--J'en ai connu bien d'autres! mais ce qui me porte  supposer que
celui-ci l'est, c'est que je connais de lui des pomes contenant, 
l'gard de la femme, une passion si extraordinaire, si farouche, si
perdue, que je ne crois aucun homme ayant touch la femme, capable
d'atteindre un tel dlire...

--Je ne vous comprends pas bien, fit M. de Chandoyseau.

--C'est, en second lieu, que je ne vis jamais personne ayant en vue une
femme dtermine, s'lever contre elle avec une plus criante injustice,
un plus amer dgot.  qui pensait-il il n'y a qu'un instant? Je n'en
sais rien; mais je puis vous affirmer qu'il avait en vue une ou
plusieurs personnes dont il distinguait mentalement, mais trs
nettement, tel ou tel dtail trs rel avec lequel, grce  l'habitude,
un amant se familiarise et s'exalte aveuglment, tandis que le vierge
rpugne  sa seule reprsentation.

--L'Ecriture Sainte, dit le rvrend Lovely...

--Il est temps d'aller nous coucher, fit brusquement M. de Chandoyseau,
en approchant la lueur de son cigare du cadran de son chronomtre.

--En effet, dix heures vont sonner dans quelques minutes; bonne nuit,
messieurs.

Gabriel remonta doucement du ct des annexes de l'htel, o le menu
bruit d'un jet d'eau l'attirait presque chaque soir  l'heure de ses
rendez-vous avec Mme Belvidera. Le bassin se trouvait garanti par
l'ombre paisse des arbres verts et par le mur nu d'une petite chapelle
o se clbraient, les dimanches, les offices du culte anglican. Un banc
de bois demi-circulaire tait plac au pied des arbres; aucun regard
indiscret ne pouvait plonger en cet endroit; et la brise de nuit dans le
feuillage, unie au murmure de l'eau, suffisait  couvrir leurs voix.
Quand tout tait assoupi, ils allaient plus loin, vers une tonnelle
d't plus meuble et mieux close; parfois ils voulaient se figurer que
le jardin tait  eux et ils passaient une partie de la nuit  en
parcourir les alles,  humer les fleurs, les herbes et la terre
endormie. Un vieux tronc d'olivier, dans un endroit dsert, tait assez
grotesquement amnag pour qu'on pt monter jusqu'au coeur de ses
branches noueuses, par un escalier tournant; et l'on trouvait en haut
une plate-forme, avec une table et des chaises. De l, la vue s'tendait
au loin; et quand leurs nuits heureuses se prolongeaient jusqu'au petit
jour, ils montaient dans le vieil olivier pour voir blanchir le lac au
milieu des montagnes.

Il attendit un temps toujours trop long, au pied des arbres verts; il
voulait s'efforcer de la voir arriver de loin au travers du feuillage
touffu, et, dans l'ombre, gauchement, il s'appliquait le visage contre
les mille pingles noires des basses branches, et excutait un vif
mouvement de retrait, avec une grimace, en riant de sa sottise.
Cependant il entendit son pas sur les feuilles que l'automne dj
rpandait en abondance, et presque aussitt elle fut prs de lui.

Elle tait tout en blanc; la masse de ses cheveux et ses yeux seuls, se
confondaient avec la nuit; mais sa silhouette pleine et lgre, prenait
sur le fond d'ombre, la vie et l'intensit particulires que donne le
trait, le contours prcis. Sa forme enivrante se livrait par l'effet
d'un hasard. Il ne put s'empcher de pousser une espce de cri animal.
Elle le gronda de son incorrigible brutalit du premier moment.

--Ah! lui dit-il, tu ne comprendras jamais ce que c'est que de te voir,
de te voir venir! Tu ne sais pas comment tu es faite ni ce que contient
la sinuosit de ta taille...

--Combien de fois tu t'es piqu ce soir contre les petites pointes?

--Une fois seulement.

--Ce n'est pas assez, il faut trois fois au moins; comme a tu ne me
verras plus si bien quand j'arriverai; tu ne me verras que petit 
petit; ce sera plus doux et meilleur. Je saurai bien me mettre en
retard!

--Tu ne sauras pas!

--a ne m'est jamais arriv?

--Jamais.

--Alors, c'est que je t'aime trop: a ne peut pas durer.

--Tais-toi, ma chrie, tais-toi!

Sa taille se ployait sur le bras du jeune homme. Cette ampleur, cette
souplesse et ce poids ador l'tonnaient toujours en lui causant un si
grand ravissement. Elle lui entoura le cou de ses beaux bras levs
dont les manches lches retombaient jusqu' l'paule, et l'imperceptible
et soyeux duvet de sa peau de brune se laissait lustrer par ses lvres,
comme le dos onduleux d'une chatte sous la main. Elle embaumait alors
jusqu' causer une soudaine et complte ivresse. Il la suppliait de ne
pas lui donner sa bouche:

--Ce serait trop! non! ce serait trop!...

Elle se faisait un jeu de la lui imposer.

Quand il eut la force de relever la tte, il lui parla d'un projet qu'il
caressait depuis plusieurs jours, et qu'il voulait mettre  excution
ds le lendemain.

--Ne parlons pas de demain! dit-elle.

--Pourquoi? pourquoi?

--Je ne sais pas. Mais, toi-mme, gnralement, tu n'aimes pas  parler
de l'avenir.

--Mais demain ce n'est pas l'avenir; demain, c'est l, tout prs, nous y
touchons! Voyons, est-ce que nous ne disons pas tous les jours 
demain, est-ce que nous ne combinons pas nos promenades pour le
lendemain? Eh bien? Qu'est-ce que a signifie? Qu'est-ce qui te prend?
Qu'as-tu?... Tu as reu... il y a... des nouvelles?

--...Non, mais non, il n'y a rien; je t'assure.

--Si! tu as reu une lettre ce soir; j'ai vu le portier te la remettre.

--Oui, c'est vrai, mais je te jure, mon _mio_, il n'y a rien, non, rien
de... menaant, d'imminent?... Comment dire? Non, non, il n'y a rien. Je
ne sais en vrit pas pourquoi je t'ai dit de ne pas parler de demain.

Il tait tomb sur le banc; il lui semblait que tout  coup son sang
s'coult, ou que son coeur se ft arrt. Il se sentait frapp
subitement du plus grand malheur qui le pt atteindre; il comprenait
d'un coup la violence de la passion qu'il prouvait, la ncessit
absolue de cette passion pour lui, le choc pouvantable, irrmdiable,
au cas o ce lien si jeune encore, mais si vigoureux, viendrait  tre
bris. Et il ne se pardonnait pas de n'avoir pas prvu que ce malheur
pouvait arriver d'un moment  l'autre, devait arriver, invitablement.
Non, il tait si fou qu'il n'y avait pas pens.

--Votre mari arrive? dites, dites-moi que votre mari arrive!

Elle eut un moment d'hsitation  rpondre, qu'il attribua  la
difficult qu'elle avait peut-tre  mentir, mais qui pouvait provenir
chez elle de la lgre stupeur provoque par ces mots: Votre mari que
son amant n'avait jamais prononcs. Puis elle vint  lui avec toute sa
tendresse accoutume:

--Mais non! _mio_, puisque je t'affirme que non! puisque je t'affirme
qu'il n'y a rien de nouveau, rien.

--Tu me le jures?

--Je te le jure!

--Sur quoi?

--Bte, va!

--Sur quoi? sur quoi?

--Sur ce que tu voudras...

--Sur...

--Sur?

--Sur la tte de ta fille!

--Sur la tte de ma fille? dit-elle en levant la main.

Puis ses larmes jaillirent tout  coup  flots, et elle laissa tomber sa
tte sur l'paule de Gabriel. Il la dvorait de baisers, dans une ardeur
affole, dans une joie de brute d'tre dlivr de la crainte de la
perdre ds demain. Elle lui dit en pleurant qu'il tait cruel. Il
fallait qu'il ft plus que cruel, mais tout prs de toucher 
l'ignominie pour oser rclamer de cette malheureuse,  propos de lui, un
serment sur la tte de sa fille qu'elle adorait, et qui tait entre
elle et son amour coupable, comme un perptuel trouble, peut-tre comme
un vivant remords.

Il la supplia de lui pardonner; il lui mordait la chair, les lvres et
les cheveux:

--Je t'aime! vois-tu! je t'aime! comme un animal sauvage!

Elle essuya ses yeux, et se penchant doucement vers lui:

--Et ce projet pour demain?... dit-elle.




IX


Je viens, je viens, ma femme bien-aime! telle tait la phrase qui se
rptait, avec une insistance pleine de tendresse, dans les lettres
quotidiennes de M. Belvidera.

Le courrier du matin arrivait un peu avant midi. Le portier de l'htel
faisait le tour des salons et du hall; de longues Amricaines
interrompaient leur balancement dans la rocking-chair pour recevoir
d'normes paquets de journaux ficels et leur correspondance; des
Italiennes qui tenaient leurs bras nus appliqus sur la surface frache
des petites tables de marbre, lisaient aussi  distance, en prononant 
haute voix quelques phrases d'un ton toujours trop lev. Quand Mme
Belvidera avait parcouru la lettre de son mari, et que la petite Luisa
n'tait pas l pour lui poser mille questions au sujet de son pre, la
jeune femme laissait aller sa tte contre le dossier de jonc souple et
craquant, et les paupires baisses, la bouche grave, elle songeait,
avec l'espoir secret que quelqu'un viendrait l'interrompre et l'empcher
de penser.

Elle se revoyait  l'ge qu'avait aujourd'hui sa fille, enleve
brusquement de Florence par la mort presque simultane de son pre et
de sa mre, et emmene  Naples par une tante.

Ce dpart avait mis le comble  la premire peine de sa vie, car, aprs
ses parents, l'tre qu'elle aimait le mieux au monde tait Andra
Belvidera, son compagnon d'enfance, quoique plus g qu'elle de six ou
sept ans, auquel, tout en jouant, elle s'tait promise pour plus tard.
C'tait un jeune homme srieux et beau, que l'on comparait volontiers 
Florence  ces adolescents superbes qui accompagnent les Mdicis dans
les fresques de Gozzoli au palais Riccardi ou  Pise. En quittant sa
petite amie, il lui avait dit en lui baisant la main: J'irai te
chercher, en quelque endroit que tu te trouves. Elle lui avait rpondu
simplement: Je t'attendrai. Il tait all achever ses tudes 
Heidelberg et  Paris;  son retour  Rome, il s'tait fait attacher au
cabinet d'un ministre; il avait publi plusieurs ouvrages de sociologie
remarqus, et, lu dput  vingt-sept ans, il tait parti immdiatement
pour Naples, demander la main de Luisa.

Luisa l'attendait, et ils s'taient embrasss comme au jour de leur
sparation. Leur bonheur avait t simple et vrai. Ils semblaient crs
l'un pour l'autre, et ils n'avaient jamais pens que l'un  l'autre.
Dans la socit de Naples, de Rome, de Florence, on les citait comme le
mnage le plus uni et le plus parfait. Leur adorable petite fille tait
la rcompense bien due  une union si exemplaire. Aucune ombre n'avait
pass sur leur flicit. Ils s'taient spars pour la premire fois
depuis six semaines.

Et Luisa tait la matresse d'un tranger qu'elle connaissait depuis
quinze jours.

Je viens! je viens! ma femme bien-aime, disait la lettre.

M. Belvidera tait maintenant  Florence. Il racontait avec bonne
humeur  sa femme les pripties de sa visite  ses lecteurs courroucs
parce qu'il s'occupait de sauver le peuple de Rome. Puis il donnait
mille dtails sur la maison, le jardin, les fruits, la vieille bonne
prpose  la garde de la demeure de famille. C'tait la maison o elle
tait ne, o ils s'taient connus, o ils avaient jou, enfants, o ils
s'taient promis pour la vie. Cette maison tait situe sur la pente de
Fiesole, et les murs y taient encore garnis de trs anciennes
peintures. Luisa revoyait par la pense les jeunes seigneurs et les
dames de couleurs passes qui l'avaient regarde grandir, impassibles,
dans leur belle contenance, et qui taient aussi pour elle des amis. M.
Belvidera l'avertissait prcisment qu'une de ces dames se dtriorait
et qu'une large crote s'tait dtache de sa chevelure blonde; un
scorpion, attribut symbolique, avait quitt la main d'un jeune homme et
on en avait trouv sur le sol les dbris rduits en poussire.

Ces petites choses avaient pour elle une extraordinaire loquence, et,
comme personne n'tait venu  son secours en interrompant sa rverie,
elle ouvrait de grands yens gars, et la ralit l'tonnait, la
stupfiait. tait-ce  elle qu'il crivait, lui, sur ce ton simple et
confiant? tait-ce  elle que l'on racontait ces petits dtails? Jamais
ces vieux murs, ces fresques, et les plus menus objets de la maison ou
du jardin ne lui avaient paru si vnrables, si sacrs. Et que quelqu'un
en pronont seulement le nom devant elle, lui donnait la sensation,
jamais ressentie encore, d'une profanation.

Mais elle rejetait vite cette impression pnible, car elle avait le got
de sa personne, et elle ne voulait pas,  tout prix, elle ne voulait pas
que quelque chose, en elle, lui rpugnt. Allons! effaons le prsent:
il ne tient pas; il s'effritera de lui-mme, il n'aura pas de dure!
Retournons  cette chre maison calme et heureuse! Ah! la jolie villa!
Quelle paix, le long des chaudes journes! et quelles dlices, le soir
venu! On entend ronfler le tramway lectrique de Fiesole; Andra revient
de la ville; elle le guette de la terrasse; elle l'aperoit sur la
plate-forme; il agite son mouchoir; sa tte aime parat au-dessus des
murs garnis de roses; le train monte et dcrit une courbe en ronflant
plus fort; puis un arrt, une grille ouverte et referme: il est l; il
lui apporte quelque surprise amoureuse et la franchise de ses baisers.
On dne, et l'on va, cte  cte, sur la terrasse, entre les cyprs
noirs et les glantiers, voir tomber le soleil au del de la grande
plaine de Florence. Et c'est la petite Luisa qui, de sa chambre, les
appelle pour leur adresser des bonsoirs de ses deux petites mains
appuyes sur sa bouche...

Tu peux venir, Andra, va, tu peux venir me chercher, prononce-t-elle 
demi-voix, nous retournerons l-bas ensemble, et je me pencherai encore
sur ton paule... Est-ce que tu crois que j'ai cess de t'aimer?...

Est-ce qu'il le croit? mais pourquoi dit-elle cela? Mais non! il ne le
croit pas; il dit seulement: Je viens! je viens, ma femme
bien-aime...

Ah! a! personne ne va donc l'interrompre! C'est un fait exprs: il ne
passe ce matin sous le hall, que des figures trangres, des gens
arrivs d'hier. Et elle pense, elle pense, la malheureuse femme!

Cela devient pour elle une ide fixe, de poser sa tte sur l'paule de
son mari. C'est la seule chose qu'elle dsire au monde. Elle ferait sa
tte lourde; elle ne sourirait mme pas; elle garderait sa figure
srieuse, en fermant les yeux; puis elle relverait doucement les
paupires: A-t-il tourn la tte? Me voit il? Ne me voit-il pas?...
Ah! il m'a vue! Alors on rit de tout son coeur! et il lui dit en la
baisant: Chatte! Chatte!...

Eh bien, mais, non! cela n'est pas possible; a n'arrivera plus jamais!
ah! ah! ah! C'est bien fini! mes amis! Comment voulez-vous que cela se
produise jamais de nouveau? On a beau faire; ce qui est ne s'effacera
pas. Elle le sent bien, sous son front, l, dans un petit endroit o il
lui semble que toute sa mmoire soit loge. C'est un point, une espce
de boule grosse comme une bille, et qui lui fait mal, qui pse. Jamais
cette boule ne roulera, ne se dplacera, ne partira. Dans cette boule
quelque chose d'inou est inscrit. C'est elle-mme qui l'a inscrit; elle
le sait, elle le reconnat parfaitement. Oui, oui, elle l'a voulu, on ne
lui a pas forc la main. Aprs l'avoir inscrit, elle a ri, elle a
chant, elle a t heureuse. Cependant c'tait sa condamnation. Et du
diable! par exemple, si elle sait comment elle a pu faire cela!

Elle fronce les sourcils avec colre, elle secoue la tte. Tout son
cerveau s'branle; en un seul point quelque chose reste fixe, et on
dirait que tout pivote autour: la bille.

Alors elle essaie de se rfugier dans son mal mme. Elle ferme encore
les yeux; elle se fait douillette; elle pense  mille petits frissons et
 une espce de volupt de vertige. C'est bien ce qu'elle a toujours
ressenti de ce ct-l: c'est dans le vertige qu'elle a trouv la raison
de faire ce qu'elle ne comprend pas qu'elle ait fait. Tout d'un coup la
tte vous tourne et on se jette; on pousse un cri. Ah! sacristi! c'est
une drle de chose tout de mme!

Est-ce que c'est de l'amour, cela? Comment voulez-vous demander  une
femme si ce qu'elle prouve est de l'amour, quand elle se prcipite
ainsi du haut du parapet? Est-ce qu'elle sait? Est-ce qu'elle
rflchit? Est-ce qu'elle tiquette ses sentiments? Plus tard, longtemps
aprs, elle vous rpondra; quand le temps aura pass et aplani le
terrain, quand sa pauvre cervelle ne sera plus expose  se pencher vers
ces dfaillances du sol qui appellent avec une insistance  vous rendre
fou.

Que l'on songe, aussi qu'il est exceptionnel qu'une femme demeure 
penser, envahie par une torpeur trange, aussi longtemps que le fait
Mme Belvidera, sans qu'un tre humain, en passant, vienne s'emparer
de son attention mobile. En vrit, si cela durait un peu plus, elle
finirait peut-tre par savoir si elle aime ou n'aime pas son amant!

Dieu merci, voici quelqu'un.

Ah! c'est Solweg.

La jeune fille s'avance dans une gracieuse toilette mauve qui s'allie 
ravir au blond tendre de ses cheveux. Sa taille fine a la souplesse d'un
jonc. La voir marcher vous fait sourire et vous donne frais. Elle est
quelquefois joyeuse comme une enfant; quelqu'un lui a dit un jour
qu'elle tait plus jeune que la petite Luisa, son amie. D'autres fois
une grande mlancolie affine toute la chair de son visage et rpand une
ombre trop large autour de ses yeux pareils  la goutte d'eau qui
reflte le ciel pur. Mme Belvidera se sent souleve, attire vers
elle; n'est-ce pas un secours que la Providence lui envoie? Ah! Dieu!
embrasser cette jeune fille et parler d'enfantillages!

Elle a fait un mouvement vers Solweg; elle a failli lui tendre les
mains. Mais Solweg, en l'apercevant, a pris cette figure froide,
immobile et sans saveur qu'elle lui a dj remarque si souvent depuis
le jour du djeuner  l'Isola Bella. Solweg ne lui parle qu' l'occasion
de la petite Luisa, qu'elle aime. Dans toute autre circonstance, ce
n'est pas le ciel que refltent les yeux de cette jeune fille, c'est la
grotte, la maudite Chambre de Vnus o une image ineffaable s'est
fixe sur sa rtine.

Solweg passe et salue simplement Mme Belvidera.

Celle-ci comprend et se rejette sur le dossier de la chaise d'osier.
Elle ne souffrirait pas davantage si on lui avait crach  la figure.
Elle regarde s'loigner Solweg et elle n'a mme pas le droit de lui en
vouloir et de la har. C'est elle qui a dpos dans les yeux de cette
jeune fille l'ineffaable image.

Un mouvement nerveux lui fait froisser la lettre qu'elle tient  la
main. Puis elle rpare inconsciemment d'un coup d'ongle les brisures du
papier glac, et elle lit sous son ongle: Je viens, je viens, ma femme
bien-aime...

--Ah! ma chre belle, que je suis heureuse de vous rencontrer! Venez un
peu que je vous raconte!... vous ne vous imaginez pas quelle affaire!...

C'tait Mme de Chandoyseau qui revenait, avec toutes les Anglaises de
l'htel, du service protestant auquel elle assistait par galanterie
envers le rvrend Lovely qui avait fait aujourd'hui une allocution d'un
caractre si inattendu que tout le monde en tait sens dessus dessous.




X


Dompierre venait de prendre ses dispositions pour la russite de son
projet qui tait de passer avec sa matresse toute une soire dans la
solitude d'Isola Madre quand cette le magnifique est dbarrasse des
visiteurs. Il aperut le hall plus garni que de coutume; on semblait y
causer avec animation, mais en chuchotements mystrieux. Mme
Belvidera s'y trouvait et recevait avec une expression de physionomie
trs curieuse les confidences de Mme de Chandoyseau. Au moment o il
allait entrer, elle se dtacha du groupe et vint de son ct, en ouvrant
son ombrelle, sous le prtexte d'aller sur la route voir arriver la
diligence. Il crut qu'elle tait anxieuse de savoir le rsultat de ses
combinaisons.

--Tout va bien, lui dit-il, et nous aurons deux barques pour cinq
heures: une pour vous, une pour moi; vous irez directement  l'Isola
Madre, moi  l'Isola Bella, seulement je changerai d'ide  moiti
chemin et vous retrouverai sur les rochers.

Elle ne pouvait s'empcher de rire.

--Qu'est-ce qu'il y a donc ce matin? lui demanda-t-il; ah! a, vous
n'coutez mme pas ce que je vous dis!

--Ah! dit-elle, laissez-moi respirer et venez faire un tour sur la
route. Je vous dfie de deviner ce qu'il y a!... Donnez-vous votre
langue au chat?

--Parbleu!

Vous avez vu tout ce remue-mnage sous le hall? Eh bien! dans le salon
c'est la mme chose, dans les corridors on chuchote avec le mme
entrain; par toutes les portes ouvertes j'ai entendu des rires
touffs...

--Au fait! je vous prie! Qu'est-ce que tout a signifie?

--Attendez donc! je suis venue vous prvenir afin de vous viter
prcisment de recevoir un choc trop violent, et afin que vous ne soyez
pas tonn si vous apercevez que l'on vous lorgne un peu plus qu'
l'ordinaire, car l'histoire vous touche... presque, indirectement, mais
presque tout de mme...

--Je vous en supplie!...

--Voil: non, il ne s'agit pas de vous, mais de votre ami le pote
anglais.

--Il a fait quelque extravagance?

--Du tout! du tout! il n'a rien fait. Mais il paratrait que l'on sait
de lui une... particularit trs curieuse, en mme temps qu'difiante, 
laquelle le rvrend Lovely aurait fait allusion, ce matin, au prche,
dans la petite chapelle, l-bas, vous savez, tout en s'levant avec
vhmence contre le pch de la chair...

--Oh!

--Vous y tes?

--Mais c'est moi-mme qui, hier au soir, ai eu l'imprudence d'mettre
devant le rvrend une simple supposition touchant une... particularit
des moeurs de Lee; une supposition d'ailleurs, plutt humoristique, une
supposition d'aprs dner,... et voil ce vieux...

--Vous savez que le rvrend Lovely est tout spcialement lev depuis
quelque temps contre le pch de la chair?...

--Je crois bien!

--Alors il a d tre fortement impressionn de cette... abstinence
difiante, chez un homme du monde, jeune, riche, presque clbre,
etc.; tels sont les termes dont il s'est servi, parat-il, pour le
qualifier. Il n'a pas rsist au dsir de le donner en exemple.

--Mais enfin, il et bien pu le faire sans le dsigner si clairement!

--Peut-tre ne l'a-t-il pas dsign si clairement; je n'en sais rien:
vous pensez bien que je n'tais pas au prche; mais Madame de
Chandoyseau y tait...

--Madame de Chandoyseau!

--Elle ne pouvait pas perdre l'occasion d'entendre parler son petit
Lovely, ainsi qu'elle le nomme familirement; elle va l'entendre tous
les dimanches et lui fait, je crois, tourner la tte... Enfin, vous
pensez que celle-l a compris  demi-mot et qu'elle tait de taille 
mettre les points sur les i, pour les personnes qui n'avaient pas
compris tout  fait.

--Mais tout cela est grotesque, absurde!

--Que voulez-vous y faire?... Pourquoi vous amusez-vous  plaisanter,
vous, le soir aprs dner, avec des gens qui n'entendent pas la
plaisanterie?

--Ce n'tait pas  proprement parler une plaisanterie; c'tait une
opinion personnelle, formule avec un lger tour paradoxal. D'ailleurs
cela n'entachait nullement la rputation de Lee, et ne pouvait prendre
une teinte ridicule qu'en passant par l'organe de Madame de Chandoyseau.
Eh bien! mais, et la belle passion de Madame de Chandoyseau pour Lee,
comment l'accommoder avec cet entrain  le couvrir de drision?

--Elle ne l'aime plus, dit-elle; cette... particularit lui rpugne.

--Ah! ah! ah! dlicieux! Elle n'aimait que le faux-vierge! Elle ne peut
se passionner que pour le cabotinage; la sincrit lui parat vulgaire!

--Avec a, c'est un vrai potin dans tout l'htel. Votre pauvre ami ne va
pas savoir o se nicher.

--Lee! vous n'y songez pas: il ne s'apercevra de rien.

 peine Gabriel avait-il pntr dans le hall, que Mme de Chandoyseau
se prcipitait  son encontre:

--Mais, enfin, vous, monsieur Dompierre, vous devez savoir le fin du fin
de ces histoires-l!... Dites-nous ce qu'il y a de vrai; nous sommes
anxieuses, nous palpitons!...

--Madame, dit-il, en passant en coup de vent, j'ignore absolument ce
dont vous voulez parler. Excusez-moi: mon ami Lee m'a pri de l'aller
prendre  l'heure du lunch...

Il trouva Lee dans sa chambre, fort loign de croire que tout l'htel
tait occup de lui. Il se garda bien de l'en avertir, et le pote lui
parla aussitt d'un problme d'esthtique fort intressant et dont
traitaient plusieurs journaux d'art,  l'occasion du diffrend qui avait
appel le peintre Antonius Plaisant  Venise. Le sujet les chauffa
tellement l'un et l'autre qu'ils furent en retard pour le lunch. Il en
rsulta qu'ils eurent, Lee et lui, des physionomies si naturelles en se
mettant  table, que la clientle de Mme de Chandoyseau exera sa
malignit en pure perte. Lee continua  manger posment, avec apptit;
et il parlait avec ce calme et cette heureuse abondance que lui
communiquait toujours un sujet pris  coeur.

Il s'agissait du rle prpondrant ou non de la suggestion dans les
arts. Il soutenait contre les objections de son ami, qu'en plastique,
comme en littrature, l'ide suggre tait essentielle et suffisante 
constituer l'oeuvre d'art, ft-elle exprime par une image imparfaite
ou un pauvre style. Matire  controverses ternelles.

Malgr tout, Gabriel se laissait gagner lui-mme par l'intrt mdiocre
qui agitait autour de lui les cervelles, et dont il avait lui-mme
fourni innocemment le thme. Les manires de Lee l'intriguaient; sa vie
mystrieuse ne pouvait le laisser indiffrent, et les contradictions
qu'il affectait dans ses apprciations de la femme, le rendaient, tout
comme Mme de Chandoyseau, il faut l'avouer, anxieux et palpitant de
dchiffrer l'nigme.

Il s'avisa que leur thme mme du rle de la suggestion pourrait les
conduire  un chapitre moins abstrait que celui de l'art pur, et, sous
l'influence amollissante de l'aprs-midi, tout en prenant le caf 
l'ombre tournante du btiment de l'htel, Lee descendit facilement, 
l'instigation de son compagnon,  parler de la femme:

--J'ai plus de raisons de l'admirer que vous, dit-il, puisque j'admets
la valeur propre de la suggestion, c'est--dire de l'impression, de
l'image ou de l'ide suggre, tandis que vous ne concdez de qualit
vritable qu' l'objet offrant, en soi-mme, l'apparence d'une
perfection. La femme est essentiellement imparfaite, au moral comme au
physique, ainsi que je vous le disais hier soir, tandis qu'elle est
minemment suggestive de nos impressions les plus savoureuses, de nos
plus harmonieuses penses, de nos reprsentations imaginaires les plus
parfaites. Sa vue donne l'ide du bien comme du beau. Elle est
exactement quivalente  ce tableau d'excution fautive qui divise en ce
moment nos matres peintres  Venise, et qui a cependant tant de sens et
donne l'ide d'une si touchante beaut qu'il a ralli tous les
sentiments populaires et ceux d'un trs grand nombre d'artistes...

--Pardon! la femme est quelquefois un chef-d'oeuvre accompli...

--Taisez-vous donc! vous parlez avec des yeux d'amoureux, c'est  ne pas
s'y mprendre. Je vous vois nettement regarder en ce moment l'image
physique et morale que votre amour vous cre de toutes pices, mais qui
ne correspond pas, qui ne peut pas correspondre  la ralit.
Pardonnez-moi si je vous blesse...

--Faites donc, je vous en prie.

--Notez que vous avez cent fois raison de juger ainsi. Mais je vous
ferai remarquer en mme temps l'opposition inattendue qu'il y a entre un
statisticien et un pote, dans leur faon d'envisager la ralit du
monde. C'est vous, statisticien, qui transposez l'objet rel en
obissant instinctivement  l'ordre admirable et gnreux de la nature;
et c'est moi, le pote, qui, sorti de l'obissance aux lois naturelles
par l'abus de la rflexion et l'usage de la transposition artificielle,
ne puis plus idaliser spontanment l'objet, et n'y russis qu'aprs un
effort qui m'entrane, par la force de l'lan,  la gnralisation,  la
transposition idale, dans laquelle l'objet en question a perdu  peu
prs tous ses traits caractristiques.

Je m'explique: je ne reois pas au contact d'une femme ce coup de folie
qui fait d'elle  vos yeux un objet de volupt, un objet  part de tous
les autres, presque  part du jugement. Je ne peux pas perdre la tte!
Comprenez-vous ce singulier genre d'infirmit? Je juge et apprcie sans
rpit: ds lors il n'y a jamais de quoi s'enflammer, et je ne pourrais
goter de plaisir que par le secours d'une hallucination volontaire
reprsentant une idale image, laquelle voilerait compltement la
personne enclose en mes bras. Telle est l'idalisation artificielle,
qui est mon lot; son dsavantage est d'tre consciente, de me laisser
toujours trs nettement apercevoir la ncessit de son emploi, par
consquent de m'imposer le sentiment de l'insuffisance de la femme telle
qu'elle est, ce qui me rend mysogine en un sens, et d'autre part de me
forcer  l'idalisation  outrance, ce qui me permet de passer pour un
pote de l'amour...

--Alors que vous ne pouvez pas l'prouver!...

--Non! dit-il, je ne puis pas l'prouver.

--En tes-vous bien sr?

--Je n'ai jamais pu l'prouver.

En ce moment, sa figure prit une expression qui contrastait si
violemment avec son ordinaire impassibilit, que Gabriel ne put retenir
un mouvement de surprise. Son masque glabre,  la fois trs osseux et
charnu, accusa des traits qui n'taient que ses traits habituels, bien
entendu, mais qui se soulignaient, s'accentuaient, comme si, sur les
lignes d'un visage dessin au crayon, quelqu'un passait rapidement un
pais trac  l'encre noire. Une profonde douleur secrte semblait lui
labourer toute la chair, rtractant, tout  coup ce qu'il y avait
d'lment jeune en sa physionomie, n'y laissant merger que les saillies
du squelette et le feu trs ardent, mais tonnant, presque inhumain du
regard. C'tait si tragique et si clair, que celui qui en tait tmoin
en frissonna. Il n'osa l'interroger davantage. Lee restait l, sur le
dernier mot qu'il avait prononc, muet comme une statue, mais livrant
malgr lui le secret de sa grande douleur. Elle le rongeait videmment,
mais il la savourait encore; il la magnifiait en lui-mme: il savait que
le seul palliatif pour un tre de son espce, tait de s'enorgueillir de
son mal. Son mal mme, il l'idalisait  outrance... Son mal tait de ne
pouvoir pas aimer.

Il payait la ranon de l'idalisme; sa nature d'homme se rvoltait par
moments contre l'orgueil de son esprit: l'une presque touffe, se
soulevait dsesprment dans un effort dernier; l'autre, implant en
matre, la pitinait et la refoulait sans merci.

Gnraliser, idaliser; ne concevoir que l'essence et le type, le divin,
la Beaut: besogne admirable qui place assurment certains crateurs au
rang de demi-dieux. On oublie ordinairement que ces facults hroques
ne se dveloppent qu'au dtriment des instincts fondamentaux, les plus
simples de la nature humaine, lesquels ne se laissent arracher qu'au
prix d'une espce de martyre.

L'tre rel et particulier: l'homme, la femme, n'existait plus pour Lee
qu'en tant qu'intime et misrable cellule de l'tre synthtique et
superbe qu'il lui fallait imaginer, et dont la seule reprsentation
hantait les dsirs de sa chair et se prtait volontiers aux vastes lans
de son affectivit. Cependant sa nature d'homme, sur quoi s'tayent en
dfinitive tous nos plus clestes chafaudages, se mourait faute de
cette misre: aimer une femme!

L'ombre s'allongeait autour d'eux; les htes des les Borromes se
faisaient plus nombreux autour des petites tables, et le jeu des
cuillers contre la glace fondante et les parois des verres leur
redonnait son habituelle musique argentine. Mme Belvidera s'assit non
loin d'eux avec la petite Luisa, et fit comprendre d'un lger signe 
son amant, qu'elle avait tout prpar pour leur fuite de cinq heures.
Lee s'tait lev et loign aussitt, sans ajouter une parole  l'aveu
bref qui lui tait chapp. Il se dirigea du ct du lac, et, ayant
repris son flegme, il alluma un cigare.

Toutes les personnes prsentes le regardrent descendre vers les
jardins. La plupart inclinaient la tte un peu sur l'paule. Dompierre
se souvint d'avoir un jour vu Mme de Chandoyseau et sa suite
l'admirer ainsi de loin, pour rien, parce qu'il tait trange,
simplement. Aujourd'hui que son tranget prenait de la prcision dans
ces cervelles de moineaux, on se moquait de lui. Il est vierge! telle
tait la phrase creuse que prononaient toutes les bouches. L'tait-il
dans le sens vulgaire o ces personnes l'entendaient? La question
importait assez peu, depuis qu'tait connue la triste virginit morale
dont lui-mme essayait de se faire gloire et dont il tait accabl.

Le jeune homme resta un assez long temps, volontairement isol, dans la
torpeur de la chaude aprs-midi. Comme chaque jour, quelques notes de
piano tintaient, sous les doigts moites d'une femme, interrompues
infailliblement par la prompte fatigue de ces heures lourdes. Le tonneau
d'arrosage, dans les alles de gravier, promenait son onde quotidienne.
Gabriel regardait de loin la jeune femme qui se prparait pour lui  la
plus voluptueuse des soires, et chacun des mouvements de sa nuque ou de
ses mains lui faisait frmir toute la chair.

O donc allait le pauvre Lee,  cette heure dlicieuse et terrible?
Partait-il dj pour une de ses promenades solitaires o, dans la
compagnie de son vieux batelier muet, il s'acharnait, jusqu'au coeur de
la nuit,  tirer de la puissance de son rve l'quivalent du simple
plaisir humain qui lui tait interdit? Ou bien, qui sait? peut-tre
cherchait-il l'amour? Peut-tre puisait-il son dsespoir d'aimer, le
long de ces belles rives peuples de cratures si diverses? Allait-il 
Baveno,  Pallanza, ou simplement le long des petites maisons des
pcheurs, en qute d'un regard capable de lui fournir ce coup de folie,
cette idalisation lmentaire  quoi nous devons le dsir, le dsir
premire fonction de la vie, et  dfaut duquel nous prenons cet aspect
de mort qui avait paru si effrayant, une minute, sur le visage de
l'idaliste?

L'heure approchant, Gabriel vint se joindre au groupe dont faisait
partie Mme Belvidera. Il voulait faciliter son dpart, auquel toutes
sortes d'obstacles pouvaient vraisemblablement s'opposer, et dont le
moindre,  sa prvision, n'tait pas celui de laisser sa petite fille.

Cette enfant mritait toute l'adoration dont elle tait l'objet. Elle
avait une intelligence prcoce qui ne nuisait pas, ce qui est rare,  la
grce tout ingnue de ses manires. Elle tait d'une tendresse excessive
et ressemblait physiquement  sa mre, avec un penchant mditatif, une
attitude rflchie, qui donnait au velours sombre de ses yeux un dessous
profond que sa mre n'avait pas.

--Alors tu seras sage, Luisa; et que feras-tu si maman rentre tard?

--Je penserai  toi.

--Mais non! mais non! il ne faut pas tout le temps penser  moi. Tu
joueras, et tu iras te coucher.

--Je jouerai si tu veux, mais a ne m'amusera pas.

--Pourquoi?

--Parce que je n'aime pas quand tu n'es pas l!

--Voyez-vous a!

--C'est comme a.

--Luisa! on ne parle pas ainsi  sa maman: on fait ce que l'on vous
commande et on se tait.

--Je ferai, maman, tout ce que tu commanderas.

Et elle reprenait avec un petit air entendu et rsign un travail 
l'aiguille dont elle s'acquittait  l'merveillement de ces dames. Aprs
un silence:

--Et s'il m'arrivait malheur pendant que tu ne seras pas l, maman?
comme a il n'y aurait pas moyen de te prvenir? Il n'y a pas de
tlgraphe o tu vas?

--Voyez-vous, la petite coquine, dit madame Belvidera; elle veut savoir
o je vais!... Mesdames, avez-vous vu une petite curieuse comparable 
cette demoiselle?

--Mais c'est trs dlicat, c'est trs gentil de sa part, dit Solweg. Il
ne faut pas lui en tenir rigueur!...

--Tu sais bien, Luisa, que je vais voir Madame X... qui est en ce moment
 Pallanza.

--Maman, tu ne me l'avais pas dit!

--Mademoiselle ma fille, je vous en demande pardon; dornavant, je ne
ferai rien sans vous prvenir!

Et aprs un silence, la petite reprenait avec une insistance trs
habile:

--a fait donc, maman, que s'il m'arrivait malheur, chez mad....

--Ah! a! mais tu es assommante avec ton malheur! En voil des ides!
Quel malheur veux-tu qu'il t'arrive? Et puis tout cela c'est de
l'enttement! mademoiselle n'est pas contente parce que je ne l'emmne
pas, voil! Tu sais bien que je ne veux pas que tu reviennes tard, en
bateau.... Enfin, assez, n'est-ce pas?

C'tait la premire fois que Gabriel la voyait parler un peu durement 
Luisa. Il partageait toute la souffrance qu'elle en devait ressentir et
l'aimait de faire cela  cause de lui. Mais il craignait la crise que
cette contrainte pouvait amener et la raction possible, l'abandon
soudain du projet. Il fallait ruser avec une tnacit trs dure contre
l'extrme finesse de la fillette. La mre l'aimait  la folie, et il ne
pouvait s'empcher d'admirer et d'aimer cette enfant trop gracieuse et
trop intelligente qui guerroyait contre lui avec des roueries de
diplomate.

La petite avait renfonc quelque temps une larme; puis, voyant qu'elle
ne pouvait la contenir, elle s'tait leve prcipitamment, et tait
alle se jeter sur les genoux de Solweg, pour qui elle prouvait une
grande amiti.

tait-ce un lan naturel ou une dernire ruse, la plus forte,
assurment: l'emploi de la provocation  la jalousie pour attendrir sa
mre? L'effet fut infaillible.  peine l'enfant recevait-elle les
caresses de Solweg que Mme Belvidera allait la prendre dans les bras
de la jeune fille, la couvrait de baisers, et fondant elle-mme en
larmes, tout  coup, entranait sa fille  l'intrieur de l'htel.

--Et vous, monsieur Dompierre, dit  brle-pourpoint Mme de
Chandoyseau, vous ne faites pas de promenade aujourd'hui?

--Mon Dieu! madame, j'ai un assez grand mal de tte, et je pense que
j'irai marcher sur la route, quand la chaleur sera un peu tombe.

Il tait mu de la scne qui venait de se passer, et la question
mchante de cette pie-griche lui faisait lgrement trembler la voix.
Il rencontra sans l'avoir cherch l'nigmatique regard de Solweg, qui
tait fix sur lui au moment o il parlait.

Peindre ce qu'il y avait dans ces yeux est chose impossible. De
l'anxit, de la piti, une sorte de douce remontrance, une exhortation
involontaire, un chagrin rel, enfin par dessus tout, une complaisance,
un fond de sympathie, simple, franc, clatant d'vidence, qui luttait
contre tout le reste, et semblait noyer tout le reste dans l'humidit
limpide de ce regard bleu. Il avait eu bien des impressions, par le
court moyen d'un geste, d'un regard, d'un seul clin d'oeil: jamais il
n'avait prouv dans un temps aussi court et par un moyen aussi simple,
une motion si intimement cuisante et si complexe. Le rsultat, en lui,
fut plutt une sorte de colre contre cette jeune fille srieuse,
presque silencieuse au milieu du jacassement des femmes, et qui voyait
dans ses faits et gestes, qui percevait clair comme le jour, en ce
moment-ci, le double jeu de Mme Belvidera et le sien, qui lisait son
mensonge sur ses lvres, au moment o il le prononait, qui avait lu le
mensonge pnible de la jeune mre  sa fillette, et comprenait aussi
nettement le merveilleux instinct de l'enfant luttant contre l'absence
insolite de sa mre. Qu'est-ce qu'avait cette demoiselle  venir
regarder dans ses affaires? Et sa sympathie par dessus le march! sa
compatissante complaisance! sa gracieuse indulgence envers l'auteur
responsable de cette tragi-comdie! qu'en avait-il faire en vrit? Il
la trouvait nervante au suprme degr.

Il s'en alla, en flnant, sur la route, afin de dpister tout au moins
la surveillance de Mme de Chandoyseau, et prit une barque, fort loin
de l'embarcadre de l'htel, dsespr d'ailleurs quant  la russite de
sa soire  l'Isola Madre. Il eut un vritable tonnement, en faisant
lentement le tour de cette le, aprs plusieurs crochets sur le lac, de
dcouvrir la barque qui portait Mme Belvidera, amarre dj sur une
petite plage naturelle... Il ne joua donc qu'incompltement la surprise
qui tait ncessaire,  cause des bateliers, et entrana la jeune femme
hors de toute vue. Le bonheur de l'avoir l,  lui seul, dans cette le
dserte  cette heure, et aprs en avoir dsespr, lui donnait une
folie enfantine.

Luisa s'extasia tout de suite sur la richesse du paysage, sur le nombre
et la magnificence des arbres o les beaux tons de l'automne
commenaient  rpandre ces cuivres rouges et ces vieux ors qui donnent
aux feuillages une saveur majestueuse.

--Mais, dit-elle, je ne vois pas par o l'on pntre dans votre le?...

--Chut! chut!... Savez-vous bien qu'il est tard et que l'entre
ordinaire nous est interdite: on ne doit pas entendre sonner la cloche
des Borromes pass cinq heures du soir!

--Alors, par o passons-nous?

--Par une porte drobe...

--Oh! mais c'est dlicieux! Dites donc! mais il y a du danger  faire
a?

--Je le crois bien! figurez-vous qu'il y a neuf jardiniers robustes
tablis dans ce grand palais rose que nous apercevons de Stresa et
d'Isola Bella, et vous frmiriez si je vous faisais la description de
l'arsenal de dfense dont ces gaillards-l sont munis, afin de tenir 
l'abri du vol leurs graines, leurs plantes rares et les innombrables
oiseaux qui peuplent cette fort...

--Brrr! fit-elle, tout en courant et sautant sur le rivage troit que
l'eau venait battre doucement. Sans compter, ajouta-t-elle, que nous
dbarquons un peu comme des malfaiteurs!...

Et elle s'lanait la premire  l'assaut de la forteresse fleurie.

Attention! pas par l! tenez, voyez ici ces marches naturelles qui
s'enfoncent sous les branches... Bon! c'est l notre brche. En avant!

La petite porte tait ouverte; ils n'eurent qu' en franchir le pas en
dchirant de longs fils d'araignes. Le chemin qui s'offrait  eux tait
d'un romanesque achev. D'normes touffes de lierre pendaient  droite
et  gauche, et leurs lourdes guirlandes se croisaient,  et l,
au-dessus de leurs ttes. Des vignes-vierges parasites enlaaient avec
des airs de paresse lgante le tronc des arbres, et, d'en haut,
semblaient laisser pendre avec affectation leurs lianes de pourpre.

Pas un tre humain, pas un bruit, sinon celui des oiseaux que leur
passage effarouchait.

--Oh! oh! fit elle tout a coup, voil le palais rose!

Et ce furent des exclamations sans fin,  mesure qu'ils approchaient de
ce grand btiment, dont le dos uni et tendrement color communique tant
d'agrment, de loin,  la grasse silhouette d'Isola Madre. Rien n'est
plus joli que la faade qui donne sur les jardins intrieurs. L'entre
se trouve sous un portique surmont d'une loggia ouverte o les pampres,
les lierres et les glantiers serpentent en libert au long des
balustrades. De grosses touffes de fleurs emmles et lourdes se
laissent tomber de l'appui des fentres et de la rampe de la loggia; et
si ce lieu tait habit par des fes, on croirait volontiers,  l'heure
indcise du crpuscule, que ce sont les bras nonchalants de ces belles
personnes endormies.

Les portes taient closes, au moment de leur arrive: c'tait une paix,
un silence complets. On osait  peine marcher; on retenait son souffle.
Les plantes innombrables commenaient d'exhaler leurs baumes dans l'air
amolli du soir.

--Venez!

Il la prit par le bras et la mena jusqu' une fentre entr'ouverte du
rez-de-chausse. Elle se haussa sur la pointe des pieds, et regarda:

--Oh! oh! dit-elle, a, c'est trop joli!

C'tait une chambre ancienne, avec un mobilier rustique du sicle pass.
On y avait vue d'un ct sur le lac, de l'autre sur les jardins
tropicaux de l'le. Une quantit de fleurs frachement coupes, tales
un peu partout dans de larges paniers, laissaient choir une  une, les
gouttelettes du dernier arrosage.

--Voil, dit-elle, l'endroit o je voudrais vivre!

--Il est  vous!

Il avait gagn les bonnes grces du chef des jardiniers qui, en lui
faisant visiter la maison, lui avait expliqu que cette pice tait
affecte au dpt des fleurs cueillies chaque soir et que la belle
Carlotta venait prendre,  la nuit, pour les vendre dans les htels et
les villas,  Pallanza ou  Baveno. Pour son amour des fleurs, il avait
donn au jeune homme toute permission de les venir respirer  son aise
jusqu'au moment de leur enlvement par la marchande des Borromes.
C'tait le plus dlicieux rendez-vous d'amour.

Gabriel voulait entrer tout de suite.

--Oh! non! fit-elle... promenons-nous au moins!

Il lui reprit le bras et lui dit ce torrent de choses qui viennent
confusment  l'esprit et aux sens lorsque l'tre longtemps contenu,
tout  coup dborde,  l'abri des importuns et de l'ordinaire badinage.

Ils marchaient au hasard des alles. Dans le dsordre de leurs paroles,
elle lui adressait subitement une question sur une plante exotique
qu'elle remarquait au passage.

--Qu'est-ce que c'est que a? demandait-elle.

--Qu'est-ce que a peut bien vous faire? lui rpondait il en souriant.

--En effet!

Et elle riait, de son rire clair et magnifique, en renversant un peu en
arrire sa taille qu'il soutenait et portait avec enivrement.

Elle tait toujours vtue de ces toilettes claires qui enchantaient son
amant. Et son grand chapeau de paille blanche muni de dentelles
retombantes faisait de toute sa personne la plus tonnante de ces
fleurs extraordinaires aux noms inconnus, qui s'talaient sur leur
passage.

--Et vous, vous, qui tes-vous? lui dit-il.

--Qu'est-ce que a peut bien vous faire?

--En effet! puisque je t'aime!

En relevant les yeux, la grande beaut de la vue les blouit. Deux
troues, l'une sous les branches d'un chne  feuilles gigantesques,
l'autre dans l'intervalle d'un massif de houx friss et de camphriers,
leur dcouvraient d'une part la corne mridionale du lac, et de l'autre
la ville de Pallanza, blanche et charmante, assise au bord des eaux
tides, comme une jolie fille paresseuse qui les attendrait  frachir
avant de s'y baigner les pieds. Le soleil,  ce moment, passait de
l'autre ct des montagnes; une brise infiniment lgre fit glisser une
ride  la surface de l'eau; des nuages chargs d'or s'levrent, et la
pleur de Pallanza s'anima jusqu'au rose d'une jeune chair. Les eaux
elles-mmes semblaient devenir molles comme du lait et en prenaient la
teinte grasse et bleutre. La ligne des montagnes s'adoucit; toutes les
choses se rsolurent en un attendrissement gnral. C'tait une heure si
touchante et d'une beaut si communicative, qu'ils en furent presque
suffoqus et prirent tout naturellement la direction de leur palais et
de leur chambre fleurie.

Ils couraient, ils traversaient en sautant les plates-bandes et les
tapis de gazon. Elle s'arrtait par moments, et portant la main  son
coeur:

--J'ai chaud aux joues, disait-elle, sens un peu!...

Les oiseaux, se couchaient. Au milieu du ramage, on pouvait, distinguer
le cri des paons.

Gabriel et Luisa se retournrent vivement  un bruit qui vint par une
grande alle droite descendant jusqu'au lac par de longues marches
plates et moussues.

--Voil quelqu'un, dit-elle, j'ai peur!

--Folle! dit-il, ce sont les paons!

En effet, une dizaine de paons remontaient gravement l'alle, comme une
runion d'imposants personnages.

Cependant, on vit dans l'ombre tombante, une forme humaine qui se
glissait le long des hauts buis taills. L'individu cherchait videmment
 se dissimuler: ce ne pouvait tre un des jardiniers.

--C'est quelque gamin qui vient prendre des oiseaux; il n'est pas
dangereux pour nous, et c'est lui qui aura le plus peur en nous
apercevant... Ah! dit Gabriel, en le reconnaissant tout  coup, c'est
l'amoureux de la belle Carlotta!

--Comment! c'est ce mchant vaurien qui est si jaloux et qui ne la
quittait pas d'une semelle, l'autre jour,  l'Isola Bella?

--Pourquoi l'appelez-vous mchant? Il aime cette fille; il est jaloux et
violent; c'est bien naturel... J'espre toutefois que cet animal-l va
nous laisser tranquilles!

Il parut gn en les voyant et prit immdiatement une contre-alle qui
l'loignait de sa direction premire.

-- la bonne heure! s'cria Dompierre, en s'lanant vers un lourd
rideau de lierre pour pntrer sous le portique o se trouvait l'entre
de la chambre. Il le tenait relev d'une main, pour permettre  la jeune
femme de pntrer promptement dans leur refuge.

--Tiens! fit-il, le vent nous a ferm la porte!

Il souleva le loquet en se heurtant assez violemment contre la porte
qu'il croyait devoir cder aussitt. Elle tait ferme intrieurement.

--C'est un peu fort, par exemple!

--Allons-nous en, je vous en prie, dit-elle; il y a peut-tre quelqu'un,
j'ai peur!...

Elle avait dj repass le rideau de lierre, quand il entendit, que l'on
remuait dans la chambre. Il demanda:

--Qui est l?

Puis il pronona le nom du chef-jardinier. On ne bougea plus et ne dit
mot. En l'entendant parler  quelqu'un, Mme Belvidera s'tait enfuie.

Il alla la rejoindre sous un berceau de verdure o elle s'tait rfugie
toute tremblante. Il la rassura contre un danger; mais il tait
furieux... Quels taient les importuns qui taient venus s'emparer de
leur chambre?

--C'est quelqu'un qui a eu la mme ide que vous, mon ami!

Ils ne purent s'empcher de rire.

Au travers d'un groupe de bruyres arborescentes, ils apercevaient
l'entre du portique, lgrement noy dans l'ombre. Ils imaginaient
l'agrment que les derniers feux du crpuscule devaient donner  cette
chambre fleurie. Ils ne pouvaient dtacher les yeux de cet endroit.

--Ce sont peut-tre les fes qui sont rentres chez elles  cette
heure-ci?

Et ils regardaient les guirlandes lascives et parfumes qui dbordaient
des fentres et qu'ils avaient compares aux bras des fes endormies. La
maison tait si jolie et le prestige de l'heure si favorable aux songes
les plus chimriques, que cette gracieuse ide ne leur paraissait pas
folle.

Comme il soupirait cependant, elle lui dit,  demi souriante:

--Aprs tout, peut-tre votre ami le pote anglais a-t-il raison:
pourquoi vouloir donner  l'amour, dont nous ne sommes seulement pas
dignes de prononcer le nom, une forme dlimite qui ne saurait que
l'avilir?... Pourquoi ne pas user de toutes les choses du monde qu' la
manire d'un tremplin qui vous lance vers le ciel?

Il lui baisait les bras, et elle riait de la tournure de sa pense. Il
n'osait pas lui dire ce qu'il savait de la douleur intime de l'original
ascte. Il n'avait plus le courage de plaisanter ses manies, et il
allait essayer de dtourner le sens de la conversation, lorsqu'ils
entendirent un peu de bruit du ct de leur portique, et virent une main
qui soulevait le rideau de lierre. Mme Belvidera trs mue serrait la
main de Gabriel; il attendait lui-mme avec anxit. Le lierre fut
cart; une jolie tte parut, trs reconnaissable, malgr la faible
lumire; c'tait la belle Carlotta.

--Ah! fit-il tout bas, petite coquine de Carlotta! je gage que tu ne
t'enfermes pas a double tour avec les fleurs pour en tresser des
guirlandes  la madone ou  ton saint patron!

--Attendez donc! dit Mme Belvidera, je crois qu'il y a quelqu'un avec
elle...

--Parbleu, je le crois bien! et comme ce n'est pas son amoureux
officiel, je comprends la mauvaise mine que faisait celui-ci tout 
l'heure, en longeant les buis.

--Ah! je donnerais je ne sais quoi pour savoir qui est avec elle!

--C'est quelqu'un que je ne plains pas, et qui a du got assurment.

--Le fait est que cette fille est d'une beaut!... Ha! ha! ha!
s'cria-t-elle, prise tout  coup d'un fou rire si violent que Gabriel
dut lui poser une main sur la bouche de peur qu'elle ne se dcouvrit; et
elle lui indiquait le petit trou dans le feuillage: Regardez donc!
regardez donc!... C'est... c'est votre ami Dante-Lonard-William Lee!

Il vit en effet Dante-Lonard-William Lee qui se faisait pingler  la
boutonnire, par la jolie fille, une magnifique fleur d'iris.

--Eh bien! dit Mme Belvidera, vous avouerez que l'aventure n'est pas
mauvaise: vous vous donnez la peine de prparer un joli nid, et c'est
cet oiseau-l qui vient l'occuper  votre place. Un ascte!... a ne
vous fait pas rire?

--Je suis abasourdi.

--Dites donc! que pensez-vous de la... particularit?

--Je pense que ce n'est pas celle-l qui le distingue du reste des
hommes, mais je l'en distinguerais volontiers pour le moment en lui
coupant la gorge,  lui,  l'exclusion de tout autre!

--Ne plaisantez pas avec ces choses-l! Figurez-vous que j'ai une peur
que l'autre, le vilain jaloux, ne se livre  quelque dmonstration
dsagrable! Il est l-bas: j'ai cru voir sa tte il n'y a qu'un
instant, de l'autre ct des buis.

--Diable! est-ce qu'il faudrait maintenant que je prvinsse Lee du
danger qu'il court? Ce serait mettre le comble  la factie! Voyez-vous
que nous ne soyons rests  la porte de la chambre que pour veiller au
salut de ce...

--Chut! voil Lee qui descend par le petit chemin qui nous a amens; il
a sans doute une barque qui l'attend et il ne court aucun risque, mais
c'est pour cette pauvre fille que j'ai peur. Vous ne connaissez pas la
violence de ces petits hommes-l, chez nous. Ce Paolo est trs capable
de la tuer...

Ils sortirent de leur cachette et crurent devoir aller prvenir Carlotta
de la prsence de son fianc, derrire les buis. Elle ne fut nullement
trouble en les reconnaissant. Ils lui demandrent de leur vendre des
fleurs, en lui signalant la prsence du garon tapi l-bas avec une mine
peu rassurante. Elle comprit tout de suite, et se contenta de hausser
les paules.

--Vous n'avez donc pas peur?

Elle les regarda sans rpondre. Toute sa figure exprimait une srnit
parfaite. Ses yeux splendides semblaient illuminer sa jolie figure; elle
avait le cou dgag, et, une main pose tranquillement sur la hanche,
elle paraissait dfier l'univers, dans son inconscience. Sans doute,
elle savait bien qu'elle n'aurait qu' regarder le malheureux garon
pour voir tomber sa colre. Sa puissance tait si vidente qu'ils ne
gardrent aucune inquitude.

Par curiosit, tout au moins, ils voulurent la voir partir. Elle posa un
des paniers de fleurs sur sa tte et en prit adroitement quatre autres
qu'elle suspendit aux anses de ses bras. Ils descendirent derrire elle,
dans son sillage embaum. Sa barque tait amarre dans le voisinage, et
ils la quittrent pour aller rejoindre les leurs demeures plus loin.

Ils n'avaient pas fait cent pas que le bruit d'une altercation les fit
retourner, et ils distingurent une prise de corps assez violente qui
avait lieu certainement entre la pauvre Carlotta et son soupirant
jaloux... Gabriel s'lanait, quand il vit trs nettement la Carlotta
renverser l'homme sur le rivage, sauter dans sa barque et s'loigner en
un clin d'oeil  grands coups d'aviron. Le garon se releva; il ramassa
une pierre et la lana dans la direction de Carlotta. On ne vit pas
tomber la pierre dans l'eau; les deux amants tremblaient que la
malheureuse ne ft atteinte. Le gars ramassa une autre pierre. Mais
Carlotta leva sa voix admirable et tranquille qui veilla un cho au
mur du palais et se rpandit sur le lac paisible. Elle ne prcipitait
dj plus sa course; elle ramait avec son impassibilit ordinaire, et il
n'y avait pas trace d'une motion particulire dans le charme trange de
son chant impudique et candide. L'homme ne lana pas la seconde pierre.
Gabriel et Luisa furent bercs tout le temps du retour par le chant
ininterrompu de celle qu'ils croyaient la matresse de
Dante-Lonard-William Lee.




XI


Ne crois pas, mon _mio_, que je t'aie menti, quand tu m'as fait jurer,
l'autre nuit, tu sais bien.... Non, non,  ce moment-l, je pouvais dire
encore qu'il n'y avait rien; je t'assure que je n'avais qu'une
apprhension. Hlas! ds hier matin, chri, notre sort tait fix. Mon
mari m'annonait son arrive pour aujourd'hui, pour ce matin mme, pour
tout  l'heure. Quand on te remettra ce billet, il sera l. Ne m'attends
donc pas  l'heure de la promenade que nous devions faire ce matin.

J'aurais pu t'avertir ds hier: mais  quoi bon? Je te dirai mme que
c'est parce que je sentais tout perdu, que j'ai accept cette expdition
d'Isola Madre, qui tait d'une terrible imprudence; mais c'tait le
dernier jour o je t'avais, et j'aurais fait bien pis. Tu ne m'en
voudras pas de ne t'avoir pas prvenu, dis?

_Mio_, j'ai pass la nuit  me demander si j'irais te dire de vive voix
ce que je t'cris. J'tais partie, ce matin, vers quatre heures; je
risquais tout, mais je t'aurais vu encore, l, bien; je t'aurais surpris
dans ton sommeil; j'aurais vu ta chambre.... Mais je n'ai pas pu; ne me
demande pas pourquoi; aie piti de moi: je ne suis qu'une malheureuse
femme.

Mais je te reverrai; il faudra bien que je te revoie. Surtout, ne t'en
va pas!

Voil huit heures, j'entends le bateau siffler; je ne suis plus  moi,
_mio_, mais  toi tout de mme et toujours.

/*
LUISA.
*/

Il n'y a pas de grands mots pour dire l'effondrement d'un homme qui,
arriv au fate de la passion heureuse, en voit virer tout  coup le
sens, et se trouve plong dans l'incertitude complte du sort qui lui
est rserv. Gabriel ignorait tout du mari de Mme Belvidera. Ils
n'avaient jamais parl de lui, chose assez tonnante mme, le nom du
tiers revenant  l'ordinaire se placer entre deux amants avec une sorte
d'insistance fatale. Il supposait que ce silence chez elle tait d 
une dlicatesse qui n'tait pas pour lui dplaire. Chez lui, il tait le
rsultat d'une confiance absolue dans un bonheur qui le comblait
parfaitement et qui cartait, comme de lui-mme, toute ide qui l'et pu
ternir.

Il fut trop ananti,  la suite du moment o un garon d'htel vint lui
remettre le malheureux billet, pour se livrer au petit travail de
cervelle qui s'impose en de pareilles occasions, et par lequel on veut
savoir, au moyen de conjectures minutieuses, tablies sur les faits les
plus insignifiants, le caractre, la figure, les moeurs et jusqu'au
petit nom de l'inconnu qui va se dresser soudain au beau milieu de votre
route. Il retomba lourdement sur le lit d'o il s'lanait avec tant de
joie pour courir  une promenade matinale, et il demeura dans une espce
de lthargie, jusqu'au moment o son ami Dante-Lonard-William vint le
secouer pour l'accompagner au lunch.

La reprsentation de son malheur, jointe  l'ensemble de souvenirs si
rcents et lis  l'image de cette figure glabre du pote anglais,
produisit en lui un singulier mlange et lui donna  la fois envie de
rire et de pleureur. Il revoyait cet homme en train de se faire pingler
une fleur d'iris  la boutonnire, et il rentendait le rire touff de
Mme Belvidera, derrire le massif de verdure.

--J'ai trouv quelques vers que je vous dirai, fit le pote.

Comment Mme Belvidera avait-elle pu rire plus franchement, hier,
alors qu'elle savait, elle, leur prochaine sparation? Comment ne
s'tait-elle pas montre sensiblement autre durant cette journe, que
les jours prcdents? tait-elle donc indiffrente  la rupture de leurs
relations? Eprouvait-elle tout autre chose que de l'apprhension de
l'arrive de son mari? Tout autour du malheureux tait interrogation;
tout lui semblait envelopp de mystre, et il avait, comme dans un
cauchemar, l'angoisse de n'y pouvoir jamais rien dmler.

--Voici ces vers, dit Lee, qui commena aussitt  les rciter.

--Ah! au diable! s'cria Gabriel en frappant violemment du pied le sol
de sa chambre.

Lee tait si sr de lui, il avait une confiance si admirable dans la
puissance de la posie, qu'il ne crut pas un instant que son ami et pu,
par ce signe d'impatience, s'adresser  lui. Un sot se ft fch.

--Je vous demande pardon, mon ami, mon interjection ne s'adresse pas 
vous; mais j'ai quelques ennuis...

Lee continuait simplement  dire ses vers et ne s'interrompit point.

Le coeur du jeune homme battait  se rompre, en descendant. Il allait
_le_ voir; il allait _les_ voir cte  cte. Lui, cet inconnu du premier
aspect de qui tout son avenir semblait dpendre; elle, sa matresse
bien-aime, devenue depuis un mois sa chair mme, dsormais accole
perptuellement sous ses yeux  cet tre qu'il tait possible qu'elle
aimt.

Il avait la figure dcompose; sa rage venait de ne pouvoir matriser
son motion. Il ne redoutait rien autant que de tomber sur les
Chandoyseau. Les premires personnes qu'il rencontra furent l'odieuse
Herminie et sa petite soeur Solweg.

--Ah! monsieur Dompierre, je vous eusse cru malade de loin, mais je vois
que vous n'tes qu'mu par les belles choses que vous dit Monsieur Lee.
Que vous tes donc heureux de vivre si prs de la posie mme... C'est
ce que je disais encore, il n'y a qu'un instant,  Solweg, en parlant de
vous: Ton valseur, ma mignonne...

Il saluait ces dames et tournait dj la tte. Elle le rattrapa avec un
air de confidence:

--Avez-vous fait la connaissance de monsieur le chevalier Belvidera?

--Le... chevalier?

--Oui, oui, parfaitement: le chevalier Belvidera. Un homme trs bien.
Voulez-vous que je vous prsente?

--Merci, madame! fit-il en se dtournant rsolument du ct de la salle
 manger. Il rencontra par hasard le visage de Solweg, qui tait aussi
boulevers que le sien.  cause de ce sort commun, et sans savoir ce
qui, chez cette jeune fille, en pouvait tre la cause, il la regarda
avec moins de froideur que de coutume.

--Cette Chandoyseau, dit-il en reprenant le bras de Lee, est  pitiner.

--Oui, dit Lee, mais ne trouvez-vous pas que la dernire strophe
alourdit un peu l'ensemble de la composition que l'on pourrait terminer
sur le...

--Certainement! certainement! fit Gabriel en essayant de se boucher les
oreilles et en maudissant l'univers entier.

Comme on est seul, grand Dieu! quand une douleur vous treint!

M. et Mme Belvidera ne parurent pas au djeuner. Dompierre en prouva
un soulagement d'abord,  la pense que Luisa avait voulu lui pargner
cette trop brusque rencontre, puis il trouva a cette circonstance mille
motifs d'inquitude.

L'air fut si lourd, l'aprs-midi, que plusieurs des pensionnaires, au
lieu de gagner le hall trop clair, ou l'ombre des jardins, se
rfugirent dans le salon aux volets ferms et o rgnait, dans une
obscurit presque complte, une fracheur relative.

Quelques personnes s'assoupissaient dans les fauteuils, et on entendait
le bruit sec du journal quittant leurs mains inertes et tombant.

On ne remuait qu'avec prcaution; une jeune Anglaise ouvrait doucement
la bibliothque pour y choisir un volume dont elle avait peine 
dchiffrer le titre; sur les tables, de grandes feuilles d'album
glissaient entre des doigts indiffrents.

Quand les yeux de Gabriel se furent faits  l'obscurit, il reconnut,
sur une chaise de tapisserie place  trois pas de lui, le chapeau de
paille blanche, bord de dentelle, de Mme Belvidera. Son coeur sauta
 la pense qu'elle tait l peut-tre, et il osait  peine explorer la
pice. Presque aussitt, il remarqua que le chapeau couvrait un chapeau
d'homme, en feutre mou, dont le bord souple, couleur beige, dpassait
de trois doigts la dentelle. C'tait videmment le chapeau de M.
Belvidera. Il tait tout naturel que ces deux chapeaux fussent unis l
intimement, familirement, sur une chaise o on les avait dposs en
montant djeuner, peut-tre piqus l'un  l'autre de la mme pingle.
Les poux n'taient pas l; certainement ils arriveraient ensemble; il
les verrait en mme temps apparatre dans le clair entre-billement de
la porte, et ils approcheraient si prs de lui qu'il devrait se lever
pour saluer la jeune femme qui ne pourrait faire autrement que de lui
prsenter son mari. Il dcida sur-le-champ de ne pas quitter sa place
que l'on ne soit venu prendre les deux chapeaux.

Il entendait au milieu du silence le battement prcipit de ses artres,
car, malgr tous les efforts de sa volont, il ne parvenait pas 
matriser l'motion que lui causait l'attente de la scne invitable. Il
souhaitait qu'elle ft prochaine et il l'attendait impatiemment dans
l'endroit o il tait le plus probable qu'elle et la plus prompte
occasion de se produire. Selon ses prvisions, le premier aspect de
l'homme devait l'instruire sur les sentiments que sa femme prouvait
envers lui.

Il essayait en vain de se raisonner. Puisqu'elle avait tromp son mari,
il tait vident qu'elle ne l'aimait pas. Sans doute! et telle est la
conclusion du bon sens commun. Mais n'avait-il pas maintes fois observ
les erreurs,--exceptionnelles  la vrit--de ces jugements instinctifs?
Pourquoi ne lui avait-elle jamais parl de lui? Pourquoi n'avait-elle
pas obi au mouvement si ordinaire qui porte la femme infidle 
fltrir, et si souvent  souiller avec un acharnement cruel, entre les
bras de son amant, l'image importune de celui qu'elle trahit? Il se
creusait la mmoire; il tournait et retournait le sens des paroles
qu'elle avait prononces en mille circonstances; il ne trouvait pas
d'autre allusion vraisemblable que celle qu'elle avait eue, un matin,
sur la terrasse d'Isola Bella, pendant une minute de songerie: C'est la
premire fois, lui avait-elle dit, que la vue d'un beau paysage ne m'est
pas gte par quelqu'un. tait-ce en vertu d'une logique bien
rigoureuse qu'il pouvait souponner le chevalier Belvidera d'tre celui
qui gtait la vue des beaux paysages? Assurment non. Et quand mme
c'et t lui, il avait plusieurs moyens ingalement graves de produire
ce rsultat fcheux. tait-ce par le fait de sa seule prsence? alors il
pouvait tre dtest. tait-ce par un dfaut de sensibilit, par un mot
malheureux? une femme a tt fait d'oublier ces peccadilles.

Aurait-elle pu tromper son mari sans cesser de l'aimer? Telle tait la
question qu'il se posait, quand une voix connue, venant de l'autre
extrmit du salon, lui fit relever les paupires, et il aperut dans la
pnombre de moins en moins paisse, Mme de Chandoyseau assise, en une
pose langoureuse, non loin du rvrend Lovely. Solweg tait au piano,
dont elle caressait le clavier sans appuyer les doigts, en parcourant
des yeux des partitions de musique.

Ses ternels tmoins! La Chandoyseau et Solweg seraient encore l quand
Mme Belvidera et son mari, viendraient prendre leurs chapeaux sur la
chaise de tapisserie; elles le verraient se lever  l'approche de la
jeune femme; elles entendraient les phrases de politesse banale qu'il
changerait avec l'homme qui lui arrachait le coeur; elles pieraient
l'branlement de sa voix. L'une assisterait  l'entrevue avec la joie de
sa mchancet; l'autre, avec son irritante compassion?

Il voulut se lever et fuir, viter  tout prix ces deux femmes. La vue
des chapeaux superposs sur la chaise de tapisserie le fascina de
nouveau et il demeura fix sur place, Ils vont venir l! ils vont venir
l, forcment, lui rptait une sorte de voix intrieure. Ailleurs il
les manquerait peut-tre; s'il remettait  ce soir,  demain, la
rencontre, il n'aurait peut-tre plus le courage de les voir cte 
cte; il aurait peut-tre fui dfinitivement. Il fallait les attendre
l, en face de leurs deux chapeaux poss familirement, presque
amoureusement, l'un sur l'autre.

Le rvrend Lovely tait aussi fivreux que Dompierre. Celui-ci
entendait sa voix sourde, son accent grotesque, que des hsitations,
peut-tre des rticences, entrecoupaient frquemment. Ses gestes taient
dsordonns. Le Malin, sous les apparences de la damnable Herminie, le
faisait cruellement souffrir. Il s'agitait sur son sige, avec le
malaise d'un dbutant dans l'exercice de la galanterie; et il
s'efforait de couvrir son embarras par une volubilit que brisait
malheureusement sa double inexprience de la langue franaise et de la
langue amoureuse. Mme de Chandoyseau, tantt alanguie, improvisait
une atmosphre troublante en agitant son ventail, levant son menton et
offrant son cou et sa gorge  l'air agit; tantt penche d'un brusque
lan du ct du pauvre pasteur, l'accablait de sa perfide sduction.

Mistress Lovely somnolait sur un magazine anglais,  quelque distance de
son mari. Sa tte  cheveux gris, d'une insigne laideur, avait 
intervalles rguliers une dfaillance en avant qui faisait glisser ses
lunettes  l'extrmit de son nez, et la rveillait  demi. Elle
relevait la taille, rajustait ses lunettes, et redressait la revue dont
elle semblait reprendre assidment la lecture. Mais l'difice
s'affaissait presque aussitt et le sommeil impitoyable semblait jouer
comme un enfant cruel avec cette tte disgracieuse.

Le salon s'tait  peu prs dpeupl. Le rvrend tait  bout de
paroles; Mme de Chandoyseau flattait l'air mollement de son ventail
quasi ferm: dans le silence, on entendit une grosse mouche se lever et
faire une demi-douzaine de zigzags en bourdonnant. Puis, un mot
inattendu, inou, stupfiant, fut prononc presque  haute voix par le
clergyman. Gabriel sursauta, mistress Lovely fut tout  coup debout, et
Solweg, avec un -propos admirable, toucha enfin le piano dont les notes
harmonieuses couvrirent la confusion gnrale. Le rvrend, dans un
mouvement d'affolement, s'tait oubli jusqu' prononcer sur le ton le
plus passionn le petit nom de Mme de Chandoyseau:

--Herminie!

Mistress Lovely, leve soudain, comme un spectre, empoigna son mari par
le bras et l'entrana dehors. Solweg n'interrompit pas la mlodie
qu'avaient commenc d'grener ses doigts agiles; sa soeur ane n'eut
pas un mouvement, et Dompierre renversa la tte en arrire sur le
dossier de son fauteuil, dans l'attitude de la plus grande nonchalance,
suivant des yeux, vers le plafond, les lignes brises que dcrivait la
mouche bourdonnante.

Non pas par la porte que tout le monde prenait communment pour entrer
au salon et en sortir, mais par une porte donnant dans la salle  manger
et situe juste derrire Gabriel Dompierre, Mme Belvidera entra. Elle
eut la surprise de trouver le jeune homme sur ses pas; poussa un petit
ah! et dit aussitt avec simplicit:

--Mon Dieu! comme il fait sombre chez vous!

Son mari la suivait; elle se retourna vers lui et dit:

--Monsieur Dompierre, mon mari.

 cause de l'obscurit de la pice, M. Belvidera ne devait apercevoir
qu'imparfaitement le Franais, mais celui-ci distinguait jusqu'au
moindre des traits du nouveau venu. Il reut d'un seul coup toute
l'impression que cet homme devait lui produire dans la suite. M.
Belvidera avait un de ces caractres nets et dlimits qu'il est inutile
de se reprendre  deux fois pour connatre. Sans hsitation, il tendit
la main en disant qu'il connaissait M. Dompierre, par les paroles
logieuses que M. de Chandoyseau, dont il venait de faire la
connaissance, avait prononces en sa faveur. Gabriel sentit la poigne
de main forte, un peu dure, des natures toutes loyales et toutes
droites, en mme temps qu'il recevait son regard clair, pur, tranchant,
qui lui valait un peu l'aspect militaire classique, dans sa meilleure
acception: honnte et brave. Cet homme-l pouvait manquer de
clairvoyance vis--vis des mille replis de la perversit humaine; mais
il devait avoir la plus grande lucidit dans les questions mme ardues
o la malignit et la ruse n'avaient pas de prise. C'est ainsi qu'il
n'avait pas souponn la gaffe que commettait M. de Chandoyseau--
l'instigation de sa femme bien entendu--en prononant l'loge du jeune
homme, parce qu'il tait incapable de voir les dessous dloyaux; mais
c'est ainsi qu'il avait senti et apprci sur-le-champ la bonne foi de
M. de Chandoyseau et renversait instantanment sur son jeune compatriote
la sympathie que M. de Chandoyseau avait trs rellement pour lui.

M. Belvidera tait de taille assez haute; il portait une moustache forte
et noire, ses cheveux commenaient  peine  grisonner; il tait vtu
sans recherche, mais avec une sorte d'lgance naturelle provenant de la
force et de la droiture de toute sa personne. Mme de Chandoyseau
avait prononc une fois en sa vie une opinion dpourvue d'arabesques
superflues, en disant qu'il tait un homme trs bien. C'tait le
caractre le plus propre  inspirer la plus prompte sympathie. Mme
Belvidera, Mme de Chandoyseau et Solweg taient autour du groupe et
recevaient, chacune  leur manire, le contre-coup du drame muet qui se
jouait en ce moment-ci par le fait de cette amiti naturelle
insurmontable qui naissait et s'tablissait, l, sous leurs yeux, entre
deux hommes qu'un secret terrible pouvait faire s'gorger dans un
instant.

Gabriel n'osait lever les yeux sur ces dames,  cause de l'assurance
qu'il avait que le chevalier dcouvrirait son amour, dans le moment o
il regarderait Luisa. Il tait si perdument pris et si malheureux que
cet homme intelligent ne pouvait demeurer longtemps avant de discerner
la sincrit de ses sentiments. Sur un point, au moins, il tait
dsormais rassur: M. Belvidera _ne pouvait pas_ souponner sa femme.

Fut-ce un mouvement gnreux qui inspira  Solweg l'ide d'entraner sa
soeur? Ces dames s'loignrent et ils furent au moins allgs de ces
tmoins trangers.

Quelle devait tre la torture de la malheureuse Luisa! Gabriel ne lui
devait-il pas, lui aussi, d'abrger cette scne en se retirant, quitte 
froisser M. Belvidera? Il allait le faire et il cherchait un prtexte
pour s'en aller, rompu, meurtri, dsespr de la tournure des choses,
quand le chevalier, par une fatalit du sort ironique qui gouverne le
monde, s'excusa d'tre oblig de le quitter pour son courrier politique
et lui dit gracieusement:

--Je vous laisse ma femme.

Il n'et pu tre ridicule que si une sotte de l'espce de la
Chandoyseau se ft trouve l au moment o il pronona ces mots. Tout le
sublime du monde n'est devenu grotesque que par le pullulement des
imbciles. Cet homme videmment incapable d'un mensonge, d'une
dissimulation, d'un mouvement douteux, faisait simplement l'honneur  sa
femme, non seulement de ne la pas souponner, mais de ne mme pas
prendre garde que quelqu'un pt la souponner.

Les deux amants restrent sans pouvoir se regarder.

Aprs un long moment de silence et d'embarras, Luisa dit avec une
impatience dans la voix:

--Ouvrez donc! on n'y voit pas ici!

Il ouvrit les volets d'une des portes-fentres. Le jour clatant entra,
et la vue des verdures et des fleurs lui fit l'effet d'un rveil brusque
 l'issue d'un mauvais rve. Mais ce ne fut que pour lui donner plus
vive la sensation de la ralit. Sans regarder encore Luisa, les yeux
perdus dans l'admirable dcor qui avait servi de cadre  leur amour, il
lui dit:

--Je vais partir.

--Non! fit-elle avec assurance.

--Non! vous voulez donc que je reste l  souffrir sous vos yeux?...

Il se tourna vers elle  ce moment et la regarda. Elle tait demeure
debout contre la table du milieu, une de ses mains froissant la
couverture d'une publication quelconque. Elle tait vtue d'une blouse
de percale blanche avec un col d'homme et une cravate mauve; ses bras
transparaissaient sous le tissu lger. Sa robe tait d'un blanc tout
uni, et il voyait l'extrmit de son petit soulier jaune s'agiter
fbrilement. Il tait assez prs d'elle pour respirer l'odeur de dlire
que tout son corps rpandait et dont il lui semblait qu'il ne pt pas
plus se passer que d'air et de pain. Il fut envahi de la courbature
gnrale qu'il avait ressentie ds les premiers jours  la vue de la
Sirne; c'tait un affaissement complet de sa personnalit, de son
nergie, de sa conscience; il n'tait plus qu'une chose fondue sous le
rayonnement de cette sduction vivante.

Il rencontra le regard de la jeune femme abaiss sur lui et d'abord
incertain, mais qui, en plongeant dans ses yeux, prit une assurance, une
srnit soudaines. Elle lui dit avec un sourire fin:

--Je savais bien que vous ne partiriez pas!

Puis elle tourna vivement sur les talons et s'enfuit.




XII


La prsence de M. Belvidera fut l'occasion d'une animation
extraordinaire. Absorb l'anne durant par les affaires politiques, par
ses travaux de sociologie et par ses oeuvres humanitaires, le dput
florentin, qui tait en mme temps ami de la bonne compagnie et des
plaisirs, n'entendait pas rester inoccup pendant les quelques semaines
de loisir qu'il s'octroyait exceptionnellement.

Il excellait  organiser des parties qu'aucun autre n'et os mettre en
train,  cause des dessous tnbreux qui minaient la petite socit mais
chappaient  cet esprit lev et sain  qui la nature avait fait
l'incomparable don de ne voir des choses d'ici-bas uniquement que ce
qu'il est bel et bon de voir. Il ne s'attardait pas un instant  penser
aux mille intrigues souterraines ordinaires  toute runion, et qui ne
pouvaient que le laisser parfaitement indiffrent. Il pensait simplement
au plaisir qu'il goterait, sous un beau ciel et dans un lieu
magnifique, entour des tres qu'il adorait et des amis, le plus
nombreux possible, qu'il se faisait naturellement,  seulement se
montrer,  ne dire qu'un de ces mots nets et nus, prcis, justes et
frappants, qui commandaient infailliblement la confiance absolue. Tous
le suivaient, approuvaient sur-le-champ ses plans et combinaisons par le
fait seul qu'il les avait lui-mme exposs. Il n'y avait pas jusqu'
Dante-Lonard-William Lee, si rebelle  une influence humaine, que ce
conqurant n'et en partie soumis jusqu' l'entraner dans des
promenades en caravane, contre quoi, en toute autre occasion, la nature
du pote et prouv la plus vive rpugnance.

--Pourquoi donc vous plat-il? demanda un jour Dompierre  l'Anglais.

--Ce c'est pas, dit celui-ci, que j'prouve une amiti enthousiaste pour
un homme aussi dpourvu du sens interprtatif du monde; mais c'est un
homme qui est le monde mme, en ce qu'il peut avoir de plus accompli
dans sa ncessaire imperfection. Il ne prononce pas une parole qui ne
soit--si vous me permettez d'emprunter une comparaison  la
sensibilit--- qui ne soit, non pas brlante, mais chaude  la
temprature normale de l'homme, c'est--dire qui ne me fournisse un
exemplaire d'humanit toute pure, une mesure exacte de ce que l'homme,
en gnral, ne dpasse pas; or vous ne vous imaginez pas combien cet
appui ferme est utile  qui veut idaliser sans tre fou. Cet homme-l,
continua-t-il, ne trouvera rien; n'inventera rien, parce que ces
rsultats supposent une opration de l'esprit qui lui est impossible:
nier, ne ft-ce qu'un instant, le monde tel qu'il est; imaginer, ne
ft-ce qu'un instant, un monde ordonn diffremment; en un mot:
ddaigner, dtruire, puis crer, remplacer. Il gouvernera peut-tre
convenablement; il ne fera jamais une rvolution salutaire. C'est ce qui
fait qu'il ne choque personne, parce qu'il ne prsente pas de nouveaut,
et qu'il plat  tous, parce qu'il est le meilleur type humain que
chacun conoive aisment sans prendre la peine d'imaginer.

--Mais, cependant, et son OEuvre du Transtvre, ne l'en avez-vous pas
entendu parler?

--La belle affaire! Il soigne les malades! Des gens habitus de pre en
fils  vivre dans des quartiers ignobles, il les loge dans des maisons 
cinq tages, avec eau, gaz, ascenseur, etc., dont les malheureux ne
peuvent pas user: et il n'ose pas mettre le feu aux quartiers qu'il a
dpeupls, ce qui serait la seule besogne efficace! Ses Romains
retourneront  leur taudis, o ils prfrent avoir la fivre et ne pas
travailler. Il a mnag la chvre et le chou; il en sera officiellement
rcompens, et les choses continueront  aller comme devant. Ce n'est
pas l innover. Non, ceci cote plus cher!...

C'tait le matin, sur le pont du bateau  vapeur de Luino. M. Belvidera
avait dcid tout le groupe de ses connaissances  faire une excursion
au lac de Cme. On devait prendre le chemin de fer  Luino, et aprs une
halte  Lugano, au bord du petit lac intermdiaire qui sert de
transition entre les deux grandes plaines d'eau enchanteresses du lac
Majeur et du lac de Cme, on passerait quelques jours  Bellagio. Le
temps tait radieux; ds huit heures du matin, on s'abritait sous la
grande toiture de toile, et les jeunes femmes amoureuses de l'eau, qui
voulaient la voir friser en petits jets argentins le long de la coque
blanche du bateau, ouvraient en se penchant leurs ombrelles
multicolores.

Mme de Chandoyseau, enflamme instantanment pour le nouveau venu,
confessait  Mme Belvidera elle-mme, la passion qu'elle avait conue
pour son mari. Mistress Lovely favorisait en sourdine cette dernire
lubie de la Parisienne, dans l'espoir de l'loigner du trop faible
clergyman: Celui-ci, tenu littralement en laisse par sa femme
vis--vis de sa galante amie, depuis son imprudence des jours derniers,
s'efforait  puiser une consolation dans la conversation de M. de
Chandoyseau, dont il y avait toujours chance qu'Herminie ft les frais.
Solweg tait lie d'un attrait vraiment charmant avec la petite Luisa
Belvidera; elles se quittaient rarement l'une et l'autre, et l'on ne
pouvait s'empcher d'admirer cette enfant brune et cette jeune fille aux
cheveux d'or, assises cte  cte sur des pliants, ne faisant pas de
bruit, et qui semblaient mettre en commun, sans se le dire, une sorte de
mlancolie aux motifs secrets et dlicats, dont il convenait sans doute
de ne pas parler. Mme Belvidera, dont la grce triomphante attirait
les regards des hommes et des femmes, laissait par moments clater son
rire de desse aux confidences folles de Mme de Chandoyseau.
Toujours, invariablement, quand Gabriel la regardait et qu'il apercevait
sa taille, sa nuque et sa figure animes par quelqu'un de ces mouvements
familiers, dont la particularit est d'un effet si puissant sur le sens
de l'amour, ses jambes ployaient; il tait tent de s'agripper au
premier objet venu; c'tait comme une de ces lames sourdes, venues des
profondeurs de la mer et dont la force, perptue jusque sur le rivage,
vous jette un homme  bas.

Cependant, l'attention de tous tait attire par la prsence,  bord, de
la Carlotta, qui tait monte  la station d'Isola Bella. On s'tait
cri; on avait battu des mains ds le moment qu'on l'avait aperue
debout sur l'embarcadre, et quoiqu'elle ft presque mconnaissable
grce  une toilette d'un luxe tout  fait extravagant. Elle avait une
robe de soie noire et un bolro de la pourpre la plus clatante
entr'ouvert sur un jabot cossais o la jolie fille avait pris plaisir 
trouver d'un coup toute la gamme des couleurs, ft-ce au prix d'un
monstrueux assemblage. Elle portait au cou une chane et un bijou d'or.
Un chle noir,  la mode du pays, tait toutefois jet sur cette
richesse; mais elle avait hte de le quitter. L'admiration fut au comble
lorsqu'on la vit s'installer dlibrment non pas  l'avant, mais au
meilleur endroit des banquettes des premires, o elle s'assit et se
croisa les bras, en rpondant gentiment, d'un sourire ais, aux bonjours
et aux marques d'approbation des voyageurs. C'est alors qu'on s'aperut
qu'elle avait la tte garnie d'une rsille de vraie dentelle, qu'elle
carta coquettement au-dessus de la naissance des cheveux dont l'ombre
paisse tait agrmente d'une rose rouge.

Sa grande beaut, avive de la pointe d'insolence de sa toilette et de
sa contenance au milieu d'un monde lgant, tait si remarquable, que
nombre d'trangers qui ne la connaissaient pas se levrent et
s'approchrent avec des mines curieuses et bates.

--Ah! a, ma belle, s'cria Mme de Chandoyseau, tu as donc fait un
hritage?

Carlotta, qui n'entendait pas le franais, ne rpondit mot. Quelqu'un
lui ayant traduit l'tonnement de Mme de Chandoyseau, elle se
contenta de hausser l'paule, avec la mme indiffrence ddaigneuse
qu'elle avait eue lorsque Mme Belvidera et Dompierre l'avaient
avertie des airs menaants de son amoureux jaloux.

--Et o vas-tu comme cela? lui demanda-t-on.

--a dpend, dit-elle, je n'en sais rien.

C'tait dit sur un ton si nettement significatif de l'intention de
n'tre pas importune, que personne n'osa insister.

--Monsieur le statisticien, dit en souriant le chevalier Belvidera,
gagne-t-on donc beaucoup d'argent dans le commerce des fleurs?
Expliquez-moi ce qu' Paris, par-exemple, une honnte fille....

--Heu! heu!... fit Dompierre, mon Dieu, cela dpend comme dit Carlotta
elle-mme.... Et il entama avec le plus grand srieux,  cause de la
prsence de Lee qui devait s'y entendre mieux que lui dans l'occasion
prsente, une courte confrence sur le commerce des fleurs.

Il ne donnait  ses paroles que tout juste l'attention ncessaire  ne
pas induire en erreur l'homme d'tat, car Mme Belvidera, qui tait la
seule personne avec lui, sans doute,  connatre la source des revenus
de Carlotta, l'coutait de loin en le regardant avec ces yeux tranges
et terribles de la femme qui se rjouit d'un secret. Il parlait de la
culture des lilas autour de Paris et de la prodigieuse consommation des
roses; et il se sentait trs intimement effray du sombre plaisir que
prenaient ces yeux  la pense qu'elle savait avec lui une chose que
tous ignoraient autour d'eux, et qu'ils ne dvoileraient ni l'un ni
l'autre, et dont ils pourraient effleurer tous les alentours, comme
lui-mme le faisait dans l'instant, sans laisser percevoir qu'il la
sait, sans donner lieu  Lee lui-mme de souponner qu'on a eu vent de
son intrigue avec la marchande de fleurs. Il sentait que, pour une
maladresse ou une simple imprudence commise en son prsent discours, et
touchant l'idylle de Lee et de Carlotta, il perdait dans l'esprit de
Luisa le bnfice mme du souvenir de la journe amoureuse d'Isola
Madre, car toute son attention tait porte, en ce moment-ci, sur la
petite volupt de l'intgrit de ce mystre.

Qui sait, pensait-il  part lui, si ce qu'elle garde de plus cher de
nos six semaines d'amour, n'est pas le lger orgueil qu'elle se fait
d'avoir un secret  garder? N'est ce pas l la maigre consolation de
bien des femmes, aprs qu'elles ont commis contre la socit ou contre
leur matre un acte de libert? C'est ce secret-l qu'elles appellent
remords; mais qui n'a surpris la tendresse mue de leurs lvres, 
prononcer ce joli mot?

Lee ne perdait pas un pouce de sa dignit; il fumait tranquillement,
regardant fuir les rives mmes de l'le o il vivait chaque jour cette
aventure tonnante, contradictoire avec le sens ordinaire de sa
conversation. Au loin, sur la droite, avant d'aborder Pallanza, il avait
regard d'un oeil sec la grille de la grande alle aux marches douces,
enfonces sous les arbres,  l'extrmit de laquelle tait le palais
rose contenant la chambre des fleurs! Et la Carlotta, qui risquait sa
vie, chaque soir,  lui pingler des iris  la boutonnire, tait l, 
trois pas de lui,  son ordre videmment, pour qu'il ne ft pas une
soire priv d'elle; et il lui semblait aussi tranger que le premier
venu, lui accordant tout juste l'attention qu'il fallait pour qu'on ne
remarqut pas qu'il ne lui en accordait aucune. En l'observant, au cours
de ses penses muettes, Dompierre avait, ce matin mme encore, remarqu
sur son visage, le passage rapide du masque douloureux qui l'avait
frapp si vivement lorsqu'il lui avait fait l'aveu de l'impuissance de
son coeur. Qu'prouvait-il donc pour cette admirable fille, s'il n'tait
pas parvenu  l'aimer? Un attrait physique seulement? Mais au point de
la combler d'or? Au point de ne pouvoir se sparer d'elle une nuit? Au
point de la corrompre par des gots de luxe qu'elle ne pourrait
continuer de satisfaire lorsqu'il aurait chang de caprice? Au point
enfin de la compromettre vis--vis de tout son village par ce voyage
sans but avouable, qui aurait des tmoins indiscrets et vaudrait  son
retour,  la malheureuse, la perte de son fianc et la honte? Ou bien ne
trouvait-il, en vrit, dans la beaut de cette fille, que l'occasion
des rves infinis de posie ou d'amour que rclamaient son esprit et ses
sens exalts? Produisait-elle, par la perfection de son corps et la
simplicit de son me, sur le cerveau du pote, un effet analogue 
celui dont on avait t tmoin sur la petite place d'Isola Bella,
lorsque Carlotta vtue de loques inspirait au crayon de l'Anglais ces
gracieuses arabesques idales qu'il avouait ne pouvoir point composer
sans le concours d'un tre rel? Cette supposition  peine
vraisemblable, tant donn un homme ordinaire, ne paraissait pas du tout
incompatible avec la figure que Dompierre se composait de
Dante-Lonard-William; elle s'accordait beaucoup plus que toute autre
avec le prix qu'il semblait mettre  ne se pas sparer de celle qui lui
tenait lieu vritablement de muse. Carlotta lui tait du mme secours
que le clavier ou la corde sonore au musicien. Peut-tre alors
demeurait-il chaste en sa prsence! peut-tre les deux amants de la
chambre des fleurs au palais roses en sortaient-ils vierges.

L'invraisemblable, l'inou, l'impossible! Mais les situations les plus
ordinaires de la vie quotidienne abondent en faits qui mritent ces
pithtes extrmes. La vie est un perptuel sujet d'tonnement, un
fourmillement de surprises, un droulement de phnomnes exceptionnels,
une apparence continue de miracles. Il n'y a pas une famille, pas un
couple de personnes dont l'intimit soudain dvoile ne soit propre 
combler de stupeur le tmoin le mieux prvenu et le plus clairvoyant.
Qui donc,  voir notre petit monde runi ce matin dans l'espace que
peuvent occuper deux banquettes, sur le pont d'un bateau  vapeur, se
ft dout des dessous abominablement machins des figures galises par
la politesse ou, si l'on aime mieux, par le mensonge? Et quoi de plus
baroque que ce troupeau rong par l'amour, par la rivalit, par la
mchancet, par de sourdes haines, et runi cte  cte, docilement,
pour une partie de plaisir en commun,  la voix du seul homme, parmi
eux, qui n'et rien  cacher, qui essayait de leur verser son
insouciance et son bonheur, et qui se trouvait-- son insu--le plus
intimement intress  leur agitation secrte, puisque sa vie entire
pouvait tre bouleverse par un mouvement de la lave souterraine qui les
travaillait?

L'amiti entre M. Belvidera et Dompierre s'accentuait de jour en jour.
Celui-ci avait tent loyalement de l'viter tout d'abord, sans avoir eu
le courage de la fuir. Ensuite, pris au charme d'un naturel aussi rare
et d'une droiture si prcieuse, il avait mis sa main dans la sienne avec
un plaisir d'une saveur inconnue de lui jusqu'alors. Il en rougissait
parfois, et M. Belvidera avait d prendre son motion pour l'lan de sa
sympathie. En ralit, il gotait, il savourait la plus noble nature
d'homme qu'il et rencontre, et il avait simultanment la conscience de
l'avoir souille irrparablement. Il avait la conscience de la dchirer
encore  l'heure qu'il tait, de la dchiqueter en lambeaux avec
l'acharnement de la bte fauve sur sa proie prfre. Il mordait  dents
de loup dans cette beaut, dans cette franchise, dans cette grande vertu
d'homme, et il secouait la tte en dpeant les morceaux sanglants avec
voracit. Je t'aime, je t'estime, tait-il tent de lui dire, en lui
donnant sa main; tu es l'ami que j'ai cherch toujours: une me d'homme
fire, solide, et sans dtours. Appuie-toi, confie-toi; je m'appuierai,
je me confierai moi-mme; ah! comme j'en ai besoin! comme il me manquait
un ami!... Ha! ha! je me confierai! sais-tu ce que j'aurai  confier 
ton amiti? Ceci, coute bien: cette femme vers qui vont tous les yeux
comme vers la lumire, cet tre admirable, le seul sans doute qui t'ait
fait tressaillir, car tu es de ces hommes qui ne connaissent qu'une
femme; celle qui a t ta fiance, qui t'a donn toutes les pures
dlices avant de te fournir les volupts de l'amour, ta femme, la mre
de ton enfant adore; sais-tu? voil six semaines que je la tiens dans
mes bras chaque nuit, qu'elle m'enivre de ses regards et de ses mots
d'amour en face de tous les gens que tu vois l, que tu veux pour amis;
oui, oui, tous le savent, jusqu' cette jeune fille blonde qui sourit 
ta fillette, mais oui! celle-l mme nous a vus les bouches unies! Bien
mieux! ta fille, ta fille qui n'a pas dix ans, dans la pntration
tonnante de son instinct, souponne sa mre de dtourner d'elle et de
toi son amour, et tu peux lui en voir sa jolie petite figure tout
attriste, regarde!... Ah! comme je suis heureux d'avoir trouv un
ami!...

L'Italien le cherchait, l'appelait  toute minute;  la moindre
occasion, il avait besoin de lui. Gabriel lui-mme n'prouvait le dsir
de causer qu'avec lui, ds que les ides gnrales de Lee commenaient 
le fatiguer. Et la secrte douleur que lui causait son approche,  cause
de l'invitable retour sur soi-mme, lui devenait un excitant puissant
qui participait de sa passion contrarie, de sa rage contrainte, de
toute la fivre qui le dvorait. Il se vautrait  corps perdu dans cette
amiti, et,  mesure qu'elle s'affermissait, s'avivait de part et
d'autre, il y puisait une sorte de cynisme, un got violent d'en jouir
et d'en abuser. Il tait tir de l'espce de paralysie que lui avait
occasionn le premier contact avec la mari de sa matresse, de cette
singulire prostration respectueuse en face de la noble dignit d'un
homme. Trois jours de privation de Luisa avaient suffi  lui bouleverser
la raison,  lui exasprer les nerfs et  faire triompher en lui toute
la tourbe d'instincts cruels que contient l'amour. Son dsir ardent et
naturel d'avoir Luisa s'augmentait de l'envie frntique d'arracher
Luisa  son ami. Il s'tait jur que la nuit ne se passerait pas qu'il
n'ait accompli son dessein.

Aprs le djeuner  Lugano, au bord du petit lac encaiss dans les
montagnes, le hasard de la promenade sous les arcades ombreuses de la
ville l'ayant plac un moment seul  ct de Mme Belvidera, elle lui
dit,  l'tourdie, ainsi qu'on fait pour rompre le silence:

--Eh bien! il parat que l'on passe la nuit  Lugano?...

--Et que je la passe avec vous?... lui glissa-t-il effrontment,  voix
basse.

Elle le regarda avec des yeux si tonns qu'il fut sur le point de lui
faire observer qu'aprs tout sa proposition n'avait rien de si
extraordinaire.

--Vous tes fou! dit-elle.

--Il y a de quoi!...

--Vous savez bien que ce que vous me demandez est impossible.

--Je ne vous ai jamais demand que l'impossible, et vous l'avez fait.

--Taisez-vous! taisez-vous! dit-elle.

--Pourquoi me taire? voici un des rares moments o nous sommes seuls. Je
veux vous parler. Vous savez bien que je suis  la torture, que tout ce
qui se passe m'est un supplice perptuel, que j'ai une faim atroce de
vous, Luisa, ma chrie, ma bien-aime!...

--Chut! je vous en prie, on vient!...

--Non! non! je ne me tairai pas; entendez-vous? Je vous aime; je vous
veux; je vous veux!

--Mais taisez-vous donc! mon mari est sur nos talons!

--Ce soir, entendez-vous, une heure avant le dner; je vous attendrai
dans ma chambre, au bout du corridor, n 27!

Il lui dit ceci, trs tranquillement, trs  l'aise, en se penchant vers
son visage, presque  la barbe de son mari qu'il voyait derrire eux,
les touchant presque; puis il retourna la tte en arrire du ct de M.
Belvidera, et ajouta tout haut, en souriant et prenant la jeune femme
par le bras avec familiarit:

--Courons! courons! Voici votre mari qui nous surprend en flagrant dlit
de flirt!

M. Belvidera sourit simplement en se glissant entre eux, pour les
sparer, et leur prit le bras  l'un et  l'autre.

Gabriel tait heureux de son ignominie; il ne la trouvait pas assez
forte; il aurait voulu quelque chose de plus abject. Mais il ne fallait
pas dsesprer; l'occasion s'en offrirait tt ou tard.

Cependant, le soir dans sa chambre, en prtant l'oreille aux pas du
corridor,  l'heure du rendez-vous fix, il se demandait si Luisa
n'allait pas le mpriser terriblement. Je ne puis l'avoir, se
disait-il, que moyennant des tours de force du genre de celui de cette
aprs-midi, et par des audaces si basses, je m'aline son estime; elle
ne viendra pas. Je suis perdu.

On ouvrit la porte sans frapper. C'tait elle.

--Ah! ah! dit-elle, en se jetant dans ses bras, comme tu as du toupet!

--Pourquoi? comment? fit-il, car il ne pensait plus  rien; il oubliait
tout, sous le coup de sa prsence soudaine, de son baiser, de son corps
appliqu  lui comme ces feuilles qu'un vent d'automne plaque vivement
contre le tronc des arbres.

--Oh! oh! tantt, tantt!... dit-elle.

Elle se pendit  son cou:

--Oh! oh! tu m'aimes donc tant que a, dis! tu m'aimes donc tant!...

Il lui dit avec franchise:

--Je tuerais qui tu voudrais, pour seulement t'avoir l, l'espace d'un
quart d'heure.

--C'est bien vrai?

--C'est vrai.

--Sais-tu que c'est abominable ce que tu as fait l!

Et elle riait, riait, non plus de son rire de belle crature panouie,
mais avec une joie nerveuse quoique presque enfantine, o il y avait de
la frocit.

Elle tait vtue d'un peignoir blanc, lger. Elle se relevait de la
sieste; sa figure tait repose, ses beaux yeux noirs, ordinairement
emplis de langueur, avaient une pointe inaccoutume. Ses caresses furent
si ardentes qu'il dut lui-mme lui rappeler que l'heure s'coulait,
qu'on allait la chercher, s'inquiter. Mais sans cesse, elle revenait
sur cette question:

--C'est bien vrai, bien vrai, que tu ferais des choses atroces pour moi,
pour l'amour de moi?...

--Mais pourquoi me demandes-tu cela, ma chrie? voyons, j'espre bien
n'avoir pas besoin de faire des choses trop atroces!

--Ah! dit-elle, vois-tu, c'est que comme a, je sens que tu m'aimes....

Dans l'entre-billement de la porte, elle ne cessait pas de le couvrir
de baisers; il dut la pousser pour qu'elle s'loignt pendant que le
corridor tait dsert, et qu'elle ne se compromt pas.

Enfin! enfin! il l'avait eue de nouveau, contre toutes ses craintes,
contre toutes les raisons vraisemblables qu'il avait de se dsesprer!
Il tait ivre; il marchait de long en large par la chambre, de la porte
d'entre qu'elle avait touche de sa main et effleure de ses cheveux, 
la fentre donnant sur le lac assombri prmaturment par la prompte
chute du soleil, derrire la montagne. Je l'ai eue! je l'ai eue!
s'criait-il. C'tait comme s'il venait de l'obtenir pour la premire
fois, tant il avait cru puissante l'influence du retour de son mari.
Elle tait venue,  sa premire supplication; elle l'aimait donc; elle
continuerait  l'aimer. Elle l'aimait vritablement, puisque ses
vilenies ne ralentissaient pas son amour, et qu'elle avait t touche
de son abaissement qui marquait son immense dsir.

Il s'habilla dans une joie folle et alla prendre Lee, avant de
descendre, bien dtermin  le convaincre de dner avec tout le monde, 
une mme table, ainsi qu'il avait t convenu entre les membres de la
caravane des les Borromes.

--Non! dit Lee, je ne dnerai pas, je vais dehors.

Et il attira tout de suite son attention sur un journal anglais
contenant,  propos d'une rdition de Shakespeare, un article qui
l'indignait  cause des neries qui y fourmillaient.

Gabriel comprit qu'il voulait se redonner du ton en allant retrouver
Carlotta qu'il avait d caser dans quelque autre htel, car on l'avait
perdue de vue  l'arrive. Le jeune homme venait de faire la remarque
que toutes les fois qu'il avait lieu de souponner que Lee allait voir
Carlotta, une accentuation soulignait sa coquetterie naturelle: il tait
ras de frais; il portait une fleur; il avait une cravate nouvelle.
tait-ce un indice de la nature de ses relations? Aimait-il, dcidment,
puisqu'il cherchait  plaire?  d'autres signes aperus depuis quelque
temps, tels que, par exemple, une plus grande facilit  quitter les
hauteurs ordinaires de ses rves pour descendre jusqu' de modestes
questions de personnalits, on l'et pu encore supposer. Cependant, ce
soir, apercevant l'espce d'illumination que produisait sur la figure de
Dompierre le plaisir de son amour renouvel, le pote prit tout  coup
son masque dsespr; tout son visage s'affaissa, fondit; il oubliait
l'article du journal et il touchait avec fbrilit toutes sortes
d'objets tals sur la table et la chemine, et dont il n'avait que
faire. Il lana, aprs quelques minutes de silence, un Vous tes
heureux! o l'on sentait un homme jaloux.

--Sortons, dit-il, voulez-vous?

Il ouvrit la porte et fit passer son ami le premier. Mais celui-ci
s'arrta aussitt, en faisant signe qu'il ne pouvait pas avancer.

--Attendez un instant, je vous en prie!

Le jeune homme venait d'entrevoir, dans l'ombre du corridor, Mme de
Chandoyseau poursuivie par le rvrend Lovely. Le bonhomme lui marchait
sur les talons, et elle n'avait pas trop de ses deux mains pour lui
dfendre de lui prendre la taille. Le fameux mot qui l'avait fait
tressauter quelque jours auparavant dans le salon de l'htel des les
Borromes, retentissait ici avec toute la sourde frnsie de la passion
honteuse et dbordante.

--Herminie! Herminie!

--Vous tes fou!... entendez-vous? disait la jeune femme; mais vous ne
voyez donc pas que ce que vous voulez est fou, archi fou!

Mais il tenait  la presser dans ses bras, il s'accrochait  elle avec
une frnsie, un enttement que rien n'et interrompu. Comme ils
arrivaient dans la partie plus claire de la cage de l'escalier,
Dompierre vit qu'il lui faisait une espce de morsure  la nuque.

--Oh! fit-elle, par exemple! quel toupet!

Ce mot le frappa, il l'avait entendu moins d'une heure auparavant.

Et elle gifla le vieillard d'un petit coup d'ventail o il y avait plus
de complaisance que d'indignation:

--Vieux matou! dit-elle en souriant.

Puis elle s'lana, trs lgre, en sautillant, comme une fillette, sur
les marches de l'escalier.

Lee, pench sur l'paule de son ami, avait assist  la scne.

--C'est grotesque! dit Gabriel.

--Mais, je ne trouve pas! dit Lee; il n'y a de ridicule que ce qui
choue piteusement, et ce vieillard russira.

--Vous croyez?

--C'est vident: la nature a donn aux vieux amants une force qui, 
elle seule, compense toutes les disgrces de l'ge...

--Laquelle donc?

--Mais le cynisme, parbleu! C'est la flche la plus redoutable que
tienne en son carquois le fils de Vnus... J'ai vu des femmes
s'abandonner avec des cris d'extase, aux plus rpugnants personnages,
pour la seule raison que l'audace de ceux-ci les avait rompues, brises,
rduites, dans la proportion mme de sa monstruosit.

--Taisez-vous! taisez-vous! vous m'pouvantez!

--Pourquoi? craignez-vous d'tre oblig d'en arriver ver l un jour?...
ha! ha! ha!

--Est-ce que ces horreurs-l sont possibles?... de la part de certaines
femmes, oui; de celles qui sont dpourvues de sensibilit, de
dlicatesse...

--De la part de beaucoup...

--Allons donc! on voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que
l'amour!

Dompierre comprit qu'il le blessait profondment, cruellement, dans sa
plaie secrte. Lee se redressa pourtant, et, lui mettant la main sur
l'paule:

--N'interrogez jamais sur l'amour ceux qui aiment, si vous voulez
obtenir un renseignement un peu fond.

Il quitta Lee, convaincu qu'il commenait d'prouver un peu l'amour,
puisqu'il en parlait d'une faon si draisonnable.

--Ah! fit M. de Chandoyseau, quand Gabriel entra dans le petit salon
communiquant avec la salle  manger, voil Monsieur Dompierre. Herminie,
nous allons nous mettre  table, puisque tout le monde nous dlaisse...

--Comment? tout le monde nous dlaisse?

--Dame! fit amrement Mme de Chandoyseau, vous voyez que notre nombre
est assez rduit, et voil plus d'un quart d'heure que l'on a donn le
dernier coup de gong. Je ne parle pas de Monsieur et Madame Belvidera,
qui, une fois dans leur chambre... n'en sortent qu' la dernire
extrmit; mais je viens d'apercevoir Monsieur Lee s'en aller
tranquillement dans la rue, vous-mme n'avez pas l'air press de nous
tenir tte... Mistress Lovely, ajouta-t-elle, en souriant avec malice,
tient sans doute son mari en pnitence; enfin...

--Mais Mademoiselle Solweg?

--Solweg? Ah! ne m'en parlez pas; c'est une petite sotte: elle boude!

--Oh! comme c'est dommage de ne pas la voir ainsi, elle doit tre bien
gentille!

--Oui! oui! bien gentille, ma foi; elle a les yeux rouges, les joues
gonfles, elle est gentille, en effet!

--Quoi! elle a pleur?

Mme de Chandoyseau feignit d'hsiter un moment, puis, prenant le bras
du jeune homme pour l'entraner  la salle  manger, elle lui glissa
tout bas en manire de confidence:

--Figurez-vous, monsieur, que nous sommes trs mcontents d'elle, en ce
moment-ci; ne vient-elle pas de nous refuser coup sur coup deux partis
magnifiques?

--C'est que c'est une affaire trs grave! mademoiselle votre soeur est
bien jeune, il me semble...

--Bien jeune! elle a dix-sept ans sonns.  seize ans, monsieur, je
m'appelais dj madame de Chandoyseau; n'est-ce pas, Hector?

M. de Chandoyseau se rengorgea, dans un sentiment de fiert:

--Mais certainement, ma bonne amie!

--Sans compter, reprit Mme de Chandoyseau, que ces deux partis
taient, comme je le disais, des plus honorables.

--Il faut aussi tenir compte des gots. L'ge de Mademoiselle Solweg est
celui des caprices; mieux vaut quelquefois le laisser passer, car il
passe...

--Des caprices! Solweg avoir des caprices! Plt au ciel qu'elle en et!
elle nous gaierait davantage; elle apporterait l'agrment de la
jeunesse au milieu de nos relations; elle serait curieuse, nous la
promnerions, nous lui ferions voir le monde entier! Mais non, elle n'a
got  rien; la socit lui dplat; elle nous a dclar qu'elle voulait
vivre avec son frre, le peintre, qui est garon; elle tiendra sa
maison. Je vous demande si c'est une situation pour une jeune fille?...
Et sachez, monsieur, que l'un des jeunes gens qui l'ont demande est
tout simplement le fils de...

Mme de Chandoyseau, qui tenait absolument  informer Dompierre de
l'excellence des partis refuss par sa petite soeur, fut interrompue par
celle-ci qui vint se mettre  table  ct d'eux. On voyait qu'elle
s'tait fortement pong le visage pour effacer les traces de son
chagrin. Cette circonstance avivait la puret du bleu de ses yeux, et
toute sa physionomie prenait, d'une faon trs saillante, cette
expression de naturel et de franchise que laissent les larmes qui ont
coul. Le rose de ses joues composait pour Gabriel la figure de jeune
fille qui lui tait apparue pour la premire fois au travers du lierre
de la grotte d'Isola Bella. Le tourment d'avoir scandalis une me
innocente qui le prenait et le quittait depuis lors, alternativement,
selon qu'il se faisait de la soeur de Mme de Chandoyseau une ide
favorable ou non, ce tourment qui avait fini par tomber dans
l'absorbante exaltation de son amour pour Luisa, qui s'tait mme mu en
une sorte de rage haineuse contre la complaisance tmoigne par la
pauvre jeune fille, le ressaisissait ce soir,  la suite des quelques
paroles de la soeur ane lui claircissant tout  coup le caractre
nigmatique de Solweg.

Solweg tait-elle donc tellement dissemblable d'Herminie? N'avait-elle
donc pas t leve  la mme cole, forme par le mme monde excrable
de snobs, de sots, de coureurs de premires reprsentations et de
dernires esthtiques? Elle n'avait got  rien, disait sa soeur. Quelle
merveille!  une poque o tous les gots sont  la mode, quel n'est pas
le prix d'une femme qui n'en a aucun! Elle avait, cependant, celui de
vivre avec son frre, qu'il savait un homme d'un talent sobre et fort,
ennemi des comdies et des intrigues. Ce choix ne dnotait-il pas la
rpugnance qu'prouvait la jeune fille pour l'existence creuse et vide
des Chandoyseau? et n'expliquait-il pas son double refus d'entrer dans
un monde sans doute analogue? Serait-ce dcidment cette jolie nature
trs simple qui avait t le tmoin fortuit de l'aventure de la grotte?
Il retrouvait ce soir le premier frisson que cette ide lui avait caus
et il et voulu essayer de racheter sa conduite envers cette enfant qui
lui manifestait tant d'indulgence, qui tait videmment malheureuse, 
cette heure, et que l'on torturait probablement depuis plusieurs jours,
depuis le jour o il avait surpris son visage aussi dfait que l'tait
le sien,  cause de ces deux godelureaux de brillant quipage, qu'elle
venait d'vincer d'un petit non ferme et dcid. Mais il tait
tellement agac du retard que mettaient  descendre M. et Mme
Belvidera, l'inquitude, la jalousie amoureuse l'envahissaient si
tyranniquement, que tout mouvement gnreux ne pouvait qu'avorter,
touff au fond de lui aussitt conu. Par contre, la mchancet, le
dsir de faire souffrir autour de soi, de voir d'autres angoisses,
d'autres blessures pareilles aux siennes, l'aiguillonnaient encore 
tre dsagrable pour tous et spcialement pour cette petite dont la
chair tendre semblait si propice aux piqres! Mais il fallait surtout
joindre aux divers venins qui l'empoisonnaient, le dpit de s'tre
tromp sur le compte de Solweg, la honte de l'avoir traite comme une
pimbche vicieuse, comme une Parisienne en qute de flirt. Pendant le
dner, des sons de valse venus du dehors, lui rappelaient l'unique fois
ou il avait t la prier de danser, et o son silence, sa stupidit
affecte, et peut-tre le reflet extrieur des ignobles penses qui
l'avaient travers alors, avaient d le faire prendre par elle en si
grande piti que de l certainement venait cette mine d'indulgence dont
elle l'accompagnait depuis, avec une persistance fatigante.

Il fut aussi peu gracieux que possible. La jeune fille avait le coeur
gros et elle touffait encore  grand'peine de petits mouvements de
sanglots qui lui donnaient un air enfantin. Il la dfendit naturellement
contre sa soeur qui lui faisait des remontrances un peu lourdes; mais il
la dfendait d'une manire si pointue que le bras qu'il lui tendait
l'corchait au lieu de la soutenir. Il n'avait en ralit aucune piti;
son amour-propre bless lui tenait lieu de tout sentiment. Bientt ses
paroles aigres et ambigus, les sermons monotones d'Herminie et
l'nervement que versait la musique du dehors, produisirent sur la
pauvre enfant un invitable effet: elle porta tout  coup sa serviette 
ses yeux et sortit prcipitamment.

Mme de Chandoyseau haussa les paules en prononant tout bas:

--Petite sotte!

--a passera, dit M. de Chandoyseau.

Dompierre leur sourit  l'un et  l'autre avec un air d'acquiescement.

Vers la fin du repas, M. de Chandoyseau hasarda l'opinion que le voyage
ne leur tait gure favorable, en gnral, et qu'ils eussent aussi bien
fait de demeurer tranquillement  l'htel des les Borromes, o la
cuisine tait meilleure et la vue plus belle assurment, n'est-ce pas
Herminie?

--Dame! fit amrement Herminie, ce n'est pas moi qui ai organis cette
partie! et il me semble que les personnes qui l'ont mise en train
devraient bien commencer par ne pas se drober les premires...

--Quelles personnes? demanda M. de Chandoyseau qui ignorait compltement
pourquoi il se trouvait  Lugano.

--Je m'entends! je m'entends! dit Herminie, les lvres pinces, et
faisant allusion  M. Belvidera qu'elle avait suivi dans l'espoir d'une
intrigue qui paraissait compltement compromise. Mais, ajouta-t-elle,
avec l'intention de piquer Gabriel dans sa jalousie contre le mari de
Luisa, quand on a affaire  des amoureux, il ne faut compter sur rien!

--Qui est-ce qui est amoureux? demanda bonnement M. de Chandoyseau.

Dompierre fit semblant de n'avoir pas compris, lui non plus, l'allusion
intentionnelle de Mme de Chandoyseau.

--Mais, dit-il, c'est, je pense, le rvrend Lovely.

--Le fait est, ma bonne amie, qu'il ne cesse de me parler de toi!...
Monsieur Dompierre, dites-moi donc un peu si je ne devrais pas commencer
 tre jaloux!... Ha! ha! ha! acheva M. de Chandoyseau dans un rire
bruyant.

--Ma foi!  votre place, je veillerais, non pas sur madame, bien
entendu, mais sur le bonhomme, et cela par charit, car on sait que les
passions allumes  cet ge...

--Mais, dit Mme de Chandoyseau, le rvrend Lovely n'est pas si g!

--Certes! madame, c'est un homme admirablement conserv! Ce matin, sur
le pont du bateau, ne nous sommes-nous pas amuss  faire le calcul
absurde qu'il avait exactement les ges runis de Dante-Lonard-William
Lee et de Monsieur Belvidera!

Elle trpignait de dpit,  se voir rduite aux assiduits du vieillard,
aprs avoir chou successivement prs des deux hommes que l'on venait
de nommer.  l'clair de ses petits yeux gris, il tait visible qu'elle
et tu le jeune homme en ce moment, si cela et t dans ses moyens.
Elle fouillait dans la petite bote de Pandore de son me, afin d'y
trouver le poison le plus apte  le faire tordre et hurler sous ses
yeux.

Les circonstances la favorisrent. Ils se levaient de table quand elle
aperut M. et Mme Belvidera pntrant dans la salle  manger par la
porte situe vis--vis d'elle.

--Tiens! dit-elle, voil notre mnage modle! Je gage que s'ils sont en
retard, c'est qu'ils se sont embrasss  chaque marche de l'escalier!...

Gabriel ne put contenir son motion et plit. Mme Belvidera s'en
aperut; elle le prit  part pendant que son mari reconduisait les
Chandoyseau jusqu' l'entre du salon.

--Qu'est-ce qu'elle vous a donc dit au moment o nous entrions?

--Ce qu'elle m'a dit?... mais rien, je vous assure; est-ce que je fais
attention? vous savez bien que non!

--Inutile de dissimuler; je suis sre, je sais qu'elle vous a dit
quelque chose  propos de nous, au moment o nous sommes entrs, quelque
chose de dsagrable; pourquoi me le cacher?

--En effet, aprs tout, pourquoi ne pas vous le dire? Elle m'a dit que
vous aviez d vous embrasser, votre mari et vous, tout le long de
l'escalier.

Elle eut une expression d'tonnement et d'indignation qui le surprit.

--Eh bien! fit M. Belvidera qui arrivait, qu'est-ce que Monsieur
Dompierre te raconte de si extraordinaire?

Elle avait repris promptement sa prsence d'esprit et jug aussitt
qu'il n'y avait pas d'inconvnient  dire la vrit, et elle rpta, en
souriant, le propos, en somme nullement offensant de Mme de
Chandoyseau, et que leur amicale familiarit l'autorisait  rpter.

M. Belvidera gronda gentiment sa femme de s'en tre blesse, et, se
tournant vers le jeune homme, il lui dit  l'oreille, en le tenant par
l'paule:

--Le plus amusant, c'est que madame de Chandoyseau a devin juste!

Et il se mit  rire en le frappant sur l'paule.

--Dites donc, mon ami, voulez-vous nous faire le plaisir de prendre
votre caf  ct de nous? vous pourrez fumer, a n'incommode pas ma
femme, et nous irons faire un tour aprs... Eh! que diable! il me
semble qu'il y a un sicle que je ne vous ai vu! Hein?

--Mais certainement!... certainement! je ne puis rien avoir de plus
agrable que de rester avec vous.

C'tait vrai, car s'il se ft loign d'eux, ce soir, c'et t pour les
suivre, les pier de prs ou de loin, par les fentres, par les portes
entr'ouvertes, ou dans l'ombre des rues. Pourquoi? pour sursauter,
plir, sentir ses jambes lui manquer, s'il croyait apercevoir leurs
visages s'incliner ou seulement se rapprocher l'un de l'autre.




XIII


--Ma chre, disait Mme de Chandoyseau  Mme Belvidera, c'est tout
simplement un scandale! Cette fille nous suit partout, avec sa toilette
et son arrogance. O descend-elle? on n'en sait rien; mais elle apparat
invariablement ds que nous prenons le chemin de fer ou le bateau, pour
venir s'asseoir en face de nous  la meilleure place. Ce qui m'tonne,
c'est de ne pas la trouver  notre table!...

--Oh! fit Mme Belvidera en riant.

--Mais a arrivera, du train dont vont les choses! Cette pronnelle-l a
jur de nous humilier toutes avec ce que ces messieurs appellent sa
beaut! On dira ce qu'on voudra, moi je la trouve assez vulgaire. Entre
nous, elle manque de physionomie, notre marchande de fleurs!

--Peut-tre bien, je ne dis pas... Mais...

--Et avec tout a, on ne sait pas quel est le pacha qui la dfraie et se
fait ainsi accompagner d'elle dans un dplacement qui a de singulires
concidences avec le ntre, il le faut reconnatre. Pour moi, vous
comprenez bien, a me serait compltement indiffrent, parce que je suis
aussi sre de mon mari que vous l'tes du vtre, ma chre amie,
n'est-ce pas? Mais je m'en meus  cause de nos jeunes filles... Enfin,
ne trouvez-vous pas que c'est dsagrable?...

--De ne pas connatre le pacha?

--De ne pouvoir faire cesser le scandale! Toute la ville est tmoin de
ce dsordre! Vous n'tes pas sortie hier soir? tout Bellagio n'tait
occup que de la Carlotta. Dans la rue, depuis l'htel d'Angleterre
jusqu'au bout du quai, il n'tait question que de la marchande de fleurs
des les Borromes ayant fait soudain fortune et la dissipant dans les
boutiques de soieries, d'horlogerie, de bibelots en bois; oui, ma chre,
jusque dans les magasins d'antiquits! Je n'invente pas: j'ai vu de mes
yeux la demoiselle tripoter des verreries de Venise, des porcelaines de
Saxe, et de vieilles chasubles! On s'crasait devant la vitrine. Ce
serait  mourir de rire si ce n'tait pitoyable!

--Mon Dieu, que vous tes svre!

--Mais non! ma bonne amie; mais songez que tout le monde a vu cette
fille en haillons  l'Isola Bella, il y a six semaines, au milieu d'une
famille honnte, et la voil qui fait tapage aujourd'hui au milieu de
nous, de notre groupe enfin, ou l'on souponne  bon droit que se trouve
le sducteur, duquel,  n'en pas douter, on prononce le nom...

--On prononce son nom? dit Mme Belvidera.

--Je ne l'ai pas entendu, mais on le prononce. Ce n'est pas si
difficile; comptons nos hommes: nous en avons trois maris...

--Deux!

--Comment deux! Monsieur Belvidera, Monsieur de Chandoyseau et le
rvrend Lovely... a fait trois!

--Ha! ha! ha! j'oubliais le rvrend! Mais il ne compte pas, voyons!

--Admettons que l'on ne parle ni de lui, ni de nos maris: restent deux
garons, dont l'un a l'air vraiment aussi inoffensif qu'il l'est en
ralit, dit-on. Ce n'est donc pas Monsieur Lee que l'on souponnera...

--Mais bien Monsieur Dompierre, se hta de prononcer Luisa pour viter 
Mme de Chandoyseau le plaisir de l'embarrasser on lui jetant ce nom 
la figure, et d'pier l'effet que pourrait produire l'invention des
relations du jeune homme avec la belle marchande de fleurs.

Et elle ajouta dans son imprudente franchise:

--Monsieur Dompierre? mais c'est absurde!

--Vous trouvez? pourquoi donc? il faudrait prouver que c'est absurde!...
Pardon! je comprends votre gnrosit: vous voulez dfendre ce jeune
homme qui est notre ami; trs bien! Je ne demanderais pas mieux que de
m'associer  vous dans la circonstance. Monsieur Dompierre est un homme
charmant, tout  fait charmant; il a tout  fait l'aspect d'un galant
homme, et il l'est, je veux le croire. Mais enfin, quand il s'agit
d'tablir une responsabilit qui peut peser sur les ntres, aujourd'hui
ou demain, je crois qu'il faudrait faire abstraction de nos sympathies
et ne plus craindre de montrer au besoin la dent dure.

--Mais pour accuser quelqu'un, encore faut-il avoir des prsomptions...

--Je vous les ai fournies en liminant ceux sur lesquels ces
prsomptions ne peuvent tomber.

--Dans tous les cas, je ne crois pas que Monsieur Dompierre ait une
fortune  la rpandre aux pieds d'une fille aussi largement que semble
le faire la personne qui s'intresse  la Carlotta...

--Ah! vous connaissez son tat de fortune? Il vous a fait des
confidences? Je ne suis pas si avance! Il s'est montr toujours si
rserv, si mystrieux, si cachottier...

--Je ne parle pas d'aprs des confidences, mais d'aprs les apparences,
d'aprs tout ce que le monde voit...

--Oh! ce que le monde voit! ce que le monde voit! le monde est si sot,
si aveugle! Le monde ne voit rien!

--Que si! dit Mme Belvidera, car il se trouve toujours quelqu'un pour
lui ouvrir les yeux et lui fournir plus de renseignements qu'il n'en
veut... Vous m'excusez, chre madame, voici prcisment Monsieur
Dompierre avec mon mari qui vient me prendre pour une petite promenade
que nous avons complot de faire tous les deux. O a? je ne vous le dis
pas; tant pis! Je vous laisse avec... l'accus. J'espre que vous saurez
tirer de lui des claircissements sur le sujet qui vous intresse et que
cet entretien sera avantageux au rtablissement des bonnes moeurs...

--Monsieur Dompierre, ajouta-t-elle en prenant le bras de son mari, je
vous laisse avec Madame de Chandoyseau, qui a les choses les plus
intressantes  vous dire... en confidence! Adieu! adieu! fit-elle, avec
un gracieux signe de la main.

Il tait facile de voir que les deux femmes s'taient piques. Le ton
qu'employait Mme Belvidera tait si oppos  son calme ordinaire que
Dompierre pensa immdiatement qu'il y avait d avoir de la part de
Mme de Chandoyseau une attaque assez vive. Par contre, il trouva
celle-ci en possession de tout le flegme qu'elle apportait jusqu'en
l'exercice de ses perfidies. Ses petits yeux d'acier brillaient ainsi
qu'en maintes occasions dont il avait t tmoin prcdemment. Peut-tre
venait-elle d'allumer la guerre; mais elle, en avait alors longuement
mri le projet, elle en envisageait les consquences avec une entire
prsence d'esprit.

--Je suis doublement anxieux, fit-il en s'efforant de sourire,
d'apprendre une nouvelle intressante, et un mystre qui serait bris en
ma faveur.

--C'est une plaisanterie, dit Mme de Chandoyseau.

--Quoi? vous me mettez l'eau  la bouche, pour...

--Ha! ha! ha! le vilain curieux! curieux comme une femme! Fi! que
j'aurais grand'honte!

--Ma confusion est sans bornes, mais je vous coute, madame.

--Allons! vous tes gentil. Je ne devrais rien vous dire, mais je vous
parlerai en amie. Ah! a, dites-moi: vous tes donc en froid avec Madame
Belvidera?

--Je ne vous comprends pas, fit-il, en comprimant un mouvement de
stupeur.

--Dame! si vous n'tes pas en froid, pourquoi a-t-elle lanc  votre
arrive, la phrase que vous avez entendue?

--Je vous comprends de moins en moins!

--Ah! vous n'tes pas fin, aujourd'hui! J'esprais me faire entendre 
demi-mots; autrement, vous concevez, ce que je vous dis l cesse d'tre
lgant, cela devient indiscret...

--On m'a annonc une confidence, madame. Donc, trve de prcautions
oratoires; nous savons l'un comme l'autre, que la discrtion n'est pour
rien ici.

--Ah! vous voyez bien que vous savez ce que parler veut dire! je vous
retrouve l. Eh bien! vous n'avez pas encore compris?

--J'avoue...

--Remarquez que c'est vous qui me faites parler! Vous ne m'en voudrez
pas de jouer le rle d'interprte dans une occasion o je ne devrais
vous donner qu'un petit coup de coude amical, comme cela: pan, pan!...
tout doucement; ce qui veut dire simplement: Voyez donc, voyez donc!

--Mais quoi? quoi?

--Mais que madame Belvidera me priait de vous garder,--ce que je fais
depuis cinq minutes,--parce que, sans doute, elle ne voulait pas de vous
dans sa promenade...

--Quelle promenade?

--Comment! vous ne savez pas? Et vous venez de causer une heure avec
monsieur Belvidera! Eh bien! c'est que le mari a jug  propos d'tre 
votre gard aussi discret que sa femme. Ah! cette fois-ci, c'est de la
discrtion, ou je ne m'y connais pas... Par exemple, je coupe l ma
confidence, moi, vous avez l'air de l'apprcier si peu! Je ne vous en
dirai pas plus long. D'ailleurs, ajouta-t-elle, je crois que j'ai rempli
mon rle et je ne vous retiens plus. Vous pouvez vous retourner et aller
vous promener  prsent. Adieu! adieu! fit-elle, en imitant, avec une
malignit visible, le geste qu'avait eu Mme Belvidera en la quittant.

Il se retourna ainsi qu'elle l'y avait invit avec une intention
vidente, et aperut  une cinquantaine de mtres, au pied de
l'extrmit de la terrasse, M. et Mme Belvidera s'loignant dans une
barque, dans la direction de Cadenabbia, sur l'autre rive du lac.

--Adieu! adieu! rptait derrire lui Mme de Chandoyseau; car elle
tait reste seule sur le seuil de la porte de l'htel, pour jouir de sa
figure  la vue de la barque qui semblait confirmer son amicale
confidence.

Il se laissa tomber sur un banc, et eut un trs court instant la
sensation que toutes les choses tournaient autour de lui.

L'intention perfide de Mme de Chandoyseau tait claire, mais,
ignorant qu'il tait de la conversation qu'elle avait eue prcdemment
avec Mme Belvidera, son insinuation avait un aspect assez vridique.

Mme de Chandoyseau possdait, malgr sa sottise, cette sorte de
pntration  fleur de peau, mais trs juste, qui est commune chez les
femmes de Paris exerces  la mdisance. De plus, sa malignit ne
s'employait pas  la lgre, et c'est ce qui la rendait redoutable. Elle
mentait  peine; du moins, elle n'inventait que le vraisemblable; elle
renseignait  propos. Il avait eu lieu de s'en apercevoir encore une
fois, l'avant-veille, lorsqu'elle lui avait communiqu son heureuse
intuition de l'occupation galante de M. et de Mme Belvidera, tout le
long de l'escalier.

Avait-elle donc dit vrai de nouveau cette fois-ci? Ne s'tait-il pas
suffisamment tortur l'esprit, non seulement depuis sa premire entrevue
avec le mari de Luisa, mais surtout depuis l'affreuse soire de Lugano
o il avait acquis la certitude que les relations des deux poux taient
plus que cordiales? N'tait-ce pas assez d'tre assur qu'il y avait
entre eux un lien d'amour contre lequel il lui faudrait lutter s'il ne
voulait pas perdre sa matresse? Fallait-il que son sort ft descendu si
bas que sa compagnie devint une gne pour la jeune femme et que celle-ci
mt jusqu' la Chandoyseau  contribution pour l'empcher de la suivre
dans les parties qu'elle organisait avec son nouvel amant, son mari?

Je rve! je rve! tentait-il de se dire, comme  l'instant le plus
critique d'un cauchemar; ce n'est pas possible; ce qu'on m'a mis l
dans la tte est fou! voil maintenant que je me prends  couter les
racontars d'une pie-borgne, d'une femme jalouse qui a videmment jur de
dtruire mon bonheur!... Mme l'autre jour dans la salle  manger de
Lugano, ce qu'elle m'a dit n'avait pas le sens commun! Ils se sont
embrasss tout le long de l'escalier! Ah! ah! ah! Aprs que j'avais eu
Luisa, une heure durant, dans ma chambre, la mme journe, plus tendre,
plus caressante que jamais, exalte comme jamais!... Non, ce serait trop
ignoble; il y a des catins mme qui ont l'attention d'viter ces scnes
si rapproches. Si son mari m'a confirm cette chose invraisemblable,
c'est par une petite forfanterie bien naturelle. Sans doute, en quittant
la chambre, il avait donn un baiser  sa jeune femme, parce qu'il tait
content de sa toilette, parce qu'il la trouvait trs jolie... Cela se
fait, cela ne signifie rien.

Cependant ses yeux taient fixs sur la barque qui se rapetissait en
approchant de Cadenabbia. Ils sont partis tous les deux, Mme de
Chandoyseau tait prvenue, et  moi on n'a rien dit. Il y a bien l une
intention... Voyons! que diable! je raisonne; je ne suis pas hallucin:
ils voulaient tre seuls dans cette jolie petite barque qui s'en va
l-bas. Ils voulaient tre seuls sur la rive dlicieuse de Cadenabbia;
ils s'y assoiront sous les grands platanes, au bord de l'eau, dans des
chaises d'osier frais. Et l, ils se secoueront les paules, en se
souriant, les yeux dans les yeux: Quel plaisir de ne connatre personne
ici!--Dnons nous?--Pourquoi pas?--Et la petite Luisa que tu n'as pas
amene?--Elle dnera avec Solweg... En effet, la petite Luisa est
tranquille et reprend sa gat depuis le retour de son papa; il faut
l'entendre rpondre  qui s'informe prs d'elle de sa mre: Maman est
avec papa!

 ne plus les apercevoir cte  cte runis comme des amants, son besoin
d'espoir le ressaisissait. Pourquoi? mais pourquoi est-elle venue
l'autre jour  ma prire? pourquoi s'est-elle donne encore  moi, si
elle est reprise par l'amour de son mari? Pourquoi s'est-elle donne
avec plus de passion mme qu' l'ordinaire?...

La vue du rvrend Lovely s'avanant  pas prudents du ct d'une
tonnelle du jardin o Mme de Chandoyseau s'tait tenue toute la
matine, lui fournit, en mme temps qu'une angoisse nouvelle, une
rponse inattendue. Il se souvint de la singulire concidence de la
rflexion de Mme de Chandoyseau accueillant le baiser du vieillard
amoureux, et de celle que lui avait valu de la part de Luisa sa demande
hardie de rendez-vous, au nez mme de son mari. Eh bien! vous en avez
du toupet!. Toutes les deux avaient prononc cette phrase sur le mme
ton,  la fois indignes et conquises, un peu mprisantes et heureuses.
Cet homme arrivera  ses fins, avait dit Lee, parce qu'il a la vertu
qu'il faut: il est cynique. Ne serait-ce pas par son cynisme, que lui
aussi aurait soulev une dernire fois sa matresse, alors qu'elle se
ft peut-tre refuse  ses supplications? N'tait-ce pas  ce piment
inattendu qu'il tait redevable de cette exaltation fivreuse qui lui
avait suggr tant d'espoir pour la prolongation de son bonheur,  quoi
il devait enfin les illusions grossires dont Mme de Chandoyseau
avait pris  tche de le tirer? Luisa serait-elle venue sans cette
circonstance fortuite qui valait un ragot nouveau  leur treinte? Non,
videmment! Si elle aimait son mari comme un amant, il lui fallait aimer
son amant autrement que son mari. Sans doute l'avait-elle trouv ce
jour-l un peu abject, et, dans son affolement, tiraille entre les deux
hommes, elle se vautrait  corps perdu dans cet amour qui empruntait 
sa bassesse un caractre particulier de violence.

Ah! ah! n'est-ce pas charmant, en vrit? se disait-il. J'ai triomph
par les mmes moyens exactement que ce vieux prdicant qui s'en va
l-bas, reniflant l'air o il croit qu'Herminie respire!... Et il y a
des malheureux qui s'enorgueillissent d'tre aims! Comme si l'amour de
la femme allait naturellement  la beaut,  la bravoure, et mme  la
virilit! Ha! ha! l'on sait  quoi il va la plupart du temps, on
l'apprend tous les jours  voir les gens carquiller les yeux de
stupfaction, quand on leur nomme les vritables dons Juans: des hommes
sans foi ni loi, des hommes tars, des hommes repoussants par leurs
difformits morales et leur laideur physique! Il y a dans l'amour un
secret besoin de s'avilir!

--Mon rvrend! mon rvrend! o allez-vous donc? Je suis sr que vous
cherchez mistress Lovely!... Mais elle est l-haut  la fentre du
deuxime, et semble jouer  cache-cache avec vous, derrire le rideau de
vitrage!...

Le rvrend Lovely se retourna vivement et aperut en effet sa femme qui
l'piait sans relche. Il eut un mouvement de confusion qu'il essaya
aussitt de dissimuler:

--N, n! dit-il, je fais le promende.

--Ne trouvez-vous pas qu'il fait un peu lourd?

--Yes, il fait un peu lourd.

--Aussi toutes ces dames sont rentres.

--Aoh! taoutes ces dmes sont rentres?

--Vous voyez; il n'y a personne dans le jardin. Madame de Chandoyseau
vient de remonter il n'y a qu'un instant.

--Aoh! vritablement, il est meilleur au dedans. Je vais rentrer. _Good
bye_, monsieur Dompierre!

-- tout  l'heure, mon rvrend!

Il n'tait plus question de l'Evangile; on ne lui entendait pas citer un
verset. On et dit que le pauvre homme avait oubli Dieu. Du Malin
lui-mme, il ne soufflait mot, comme si celui-ci ne faisait sentir la
vigueur de ses attaques que dans la priode qui prcde la chute,
accordant une trve hypocrite, un repos fallacieux, ds l'instant que
le mal est accompli.

La vue du malheureux vieillard rduit par une passion snile  mener
l'existence d'un collgien, fuyant la surveillance, fouillant les
chambres de l'htel, les alles du jardin, les berceaux d'ombrage o la
femme qui le trouble a pass; tomb jusqu'au mensonge,  la
dissimulation du moindre de ses pas; transform au point d'oublier la
pudeur et la Bible qui furent toute la proccupation de sa vie, mit le
comble  la tristesse de Gabriel, en lui laissant une vritable nause 
la seule ide de l'amour.

Hlas! il le sentait en lui plus imprieux, plus matre qu' aucun
moment de son existence, et il en concevait un dgot; il se dbattait
contre lui avec la rage que cause la rpulsion profonde; il et prouv
du plaisir  dire  quelqu'un l'horreur que cette maladie lui causait, 
traner dans la boue tout ce qui pouvait avoir trait  une aussi
misrable aberration; il voulait le cracher, son amour, le vomir dans
quelque endroit bien immonde.

Mais, ds que, au lieu de penser  l'espce de feu qui lui brlait la
poitrine et tous les membres, il revoyait l'image de la femme, la
figure, le corps affolant, et les gestes de tendresse de celle qui lui
causait ces dsordres, il avait la sensation que le ciel et la terre se
fondissent au dedans de lui, en quelque substance sans nom dans la
langue humaine, et dont la saveur, mme imaginaire, le rendait
infailliblement ivre.

Il allait sortir, malgr la temprature accablante de la journe
orageuse. Il voulait marcher, aller n'importe o, trs loin, s'endormir
par la fatigue, quand il se heurta,  la sortie de l'htel,  trois
gamins portant sur leur tte des paniers de fleurs si admirables, qu'il
se retourna malgr lui pour voir plus longtemps ces parterres
ambulants, et eut la curiosit de savoir  qui de telles merveilles
taient destines. N'osant interroger personne, il prit le parti de
suivre tout simplement les porteurs.

Quelle ne fut pas sa stupfaction, en les voyant frapper  la porte de
l'appartement de Dante-Lonard-William! Il s'arrta sur le palier, un
peu honteux de son indiscrtion, mais intrigu au plus haut point par la
nouvelle fantaisie trange de son ami l'Anglais.

Heureux homme! fit-il  part soi, au moins celui-l s'amuse! Pourquoi
l'ai-je plaint tant de fois? Pourquoi l'ai-je cru digne de commisration
sous le prtexte qu'il n'aime pas, parce qu'il ne peut pas aimer? Mais
c'est l'tre le plus fortun du monde, puisqu'il ignore le tourment que
je souffre!

Il se hasarda  passer devant la porte encore entr'ouverte. Il l'aperut
lui-mme debout, contemplant ces fleurs nouvelles avec un plaisir qui
lui faisait panouir sa mobile physionomie. Le pote le vit et l'appela
sans hsitation.

--Venez donc! venez donc! dit-il, voici, dans ces paniers, la meilleure
raison de croire en Dieu!

--Je vous avoue que je suis ces corbeilles depuis la porte de la rue.
C'est d'un attrait irrsistible. Mais vous donnez une fte?...

--Je me donne une fte, dt-il, en effet; voulez-vous en profiter?

--Non! je vous remercie; par ces temps-l, dit-il, en montrant le ciel
qui s'assombrissait, vous savez que je fais un triste convive...

--Oh! rassurez-vous! on ne danse pas chez moi et j'ai mme nglig de
faire monter des rafrachissements...

--Mais je n'ai pas le coeur  causer; cela ne va pas; j'aurais besoin
d'tre seul...

--Restez donc, je suis seul, et je n'ai pas envie de parler, dit Lee en
fouillant dans de grands cartons  dessins.

On entendait un lger bruit de soie froisse dans la seconde pice,
qu'une portire seulement sparait de celle o ces messieurs se
trouvaient.

--Vous tes seul? Mais... cette fte? ces fleurs? cela ne cache pas
quelque fe?...

--Bah! mais non: rien qu'une fleur, encore une fleur.

Et l'Anglais, soulevait la portire, en indiquant du doigt la fleur
qu'il allait mler  celles des trois corbeilles.

Gabriel poussa une exclamation.

--Chut!

C'est  peine si l'on pouvait reconnatre Carlotta dans l'apparition qui
venait d'arracher au jeune homme un cri d'admiration. Elle s'avana au
signe qui lui fut fait, sans avoir cependant lev les yeux. Elle n'eut
pas plus l'air de reconnatre Dompierre qu'elle ne semblait s'apercevoir
qu'il y et l quelqu'un. Elle marchait du mme pas naturel, avec le
mme dhanchement simple qu'elle avait  l'Isola Bella. On et dit
qu'elle tait chez elle, avec cette aisance de gestes particulire 
tout tre humain qui se sent  l'abri de tout regard. Pourtant, elle
tait compltement nue.

--Voyez, dit Lee avec un sentiment de fiert, ce que j'ai obtenu.

Gabriel ne put se retenir de sourire, parce que le pote disait cela du
ton d'un horticulteur qui vous montre une espce rare, rsultat de longs
et savants efforts appliqus  dompter la nature. Mais ici le phnomne
tait d'ordre contraire prcisment; le dompteur avait obtenu, comme
rsultat, la nature.

Carlotta s'tait aussitt occupe des fleurs, et les avait disposes
sur des meubles et des escabeaux, devant une baie vitre donnant sur le
lac. Puis, comme un joli animal qui a trouv l'endroit convenable o se
nicher, elle s'tait tendue sur un tapis, au milieu des roses, des
pivoines, des camlias et des tubreuses.

Lee s'installa  son chevalet, et prit ses crayons.

--C'est un bien merveilleux modle, dit Dompierre, mais est-ce que vous
obtenez qu'elle pose?

Il doutait que cela ft possible,  la voir lever ses bras pour piquer
une fleur dans sa chevelure, allonger puis reployer ses jambes, se
tourner et se retourner tout entire.

--Poser? dit Lee, mais qu'entendez-vous par l? Elle pose admirablement,
puisque chacun de ses moindres mouvements est digne d'tre retenu. Le
geste qui vaut d'tre fix n'a pas de dure; il est instantan,
insaisissable, sauf  un oeil attentif qui l'a pour ainsi dire
pressenti, qui l'attend, qui le reconnat au moment o il s'effectue. La
grande pnurie d'artistes originaux vient de ce que trs peu d'hommes
ont le don de happer au passage ce signe fugitif qui traduit un lment
premier de la nature. Le noter seulement serait faire oeuvre fconde,
puisque c'est uniquement par de telles observations que la vitalit d'un
art se maintient en un renouvellement continu. Pour moi, j'attache
quelque valeur au fait d'en user  propos pour le transposer en ces
sortes de symphonies plastiques...

Et il levait un regard indulgent sur les cartons empils o ses
compositions taient enfermes avec soin. Dj, sous sa main, naissaient
des formes inspires des attitudes varies de la superbe fille qui, 
prsent, s'tirait les bras et paraissait sur le point de s'endormir.

Et il mlait comme  l'esquisse qu'on l'avait vu excuter  l'Isola
Bella, des ondulations, des flexibilits florales aux courbes
harmonieuses du corps de la Carlotta, aux serpentements de sa chevelure
brune et paisse qui, au hasard des mouvements instinctifs, caressait ou
abandonnait son paule et son sein. Cela ressemblait  la posie de Lee,
laquelle s'levait  chaque instant avec une libert complte, au del
de l'observation humaine, mais tant partie toujours du solide point
d'appui de la vrit. Ses dessins taient l'illustration naturelle de
ses pomes, et l'oeil, en en parcourant les savants entrelacs, tait-il
sur le point d'tre pris de vertige dans le labyrinthe des lianes
incertaines, qu'il retombait,  intervalles mesurs, sur le dessin ferme
d'un bras, d'une nuque, d'un dos, d'une gorge, styliss  peine, de peur
de perdre la chaleur et l'esprit qui animent les contours humains.

Carlotta avait ferm les paupires; le double arc de ses cils rpandait
de la gravit sur son visage; ses joues au teint dor palissaient
lgrement, et le dessin pur de sa lvre donnait la moue divine de
certains marbres antiques. Son souffle rgulier soulevait et abaissait
la sombre fleur de sa poitrine. Elle dormait.

--Voil, dit Lee, le seul repos que l'on puisse exiger d'une femme sans
lui faire violence et la dnaturer... Ah! ajouta-t-il, vous vous tonnez
de ce qu'une fille qui ne permet pas  un homme de lui chatouiller le
menton sur le pas de sa porte, s'endorme ici, si aisment et si vite,
nue comme une ve, en face de deux messieurs?

--Oh! fit Gabriel, la pudeur est un peu comme ces fleurs, qui depuis
vingt minutes ont dj inclin la tte, et seront fanes dans deux
heures... surtout quand l'orage s'en mle!...

Le pote lut dans ses yeux la conviction o il tait qu'il avait fait
de Carlotta sa servante en faisant d'elle sa matresse.

--Vous n'y tes pas! dit-il. Le jaloux Paolo qui pousera cette fille,
ou l'homme qui sera son amant ne la verront jamais dans l'tat o elle
est l, devant nous qui sommes des trangers pour elle. Vous auriez de
la peine  vous figurer jusqu' quel point les instincts pudibonds sont
dvelopps chez ces pauvres gens pour qui c'est un pch grave que de
laisser voir seulement son paule. La plupart s'aiment, j'en suis
certain, en conservant une entire chastet des yeux. Si j'avais
dbauch la Carlotta--dans le sens o vous entendez ce mot,--elle ne
cesserait de mler l'ide du pch  celle du dvtement de sa chair, et
je n'aurais pu m'inspirer que des mouvements de la Vnus pudique...

--Alors, fit Gabriel, vraiment, vous n'avez pas?...

--Que vous tes vulgaire! D'ailleurs, je crois que j'aurais eu toutes
les peines du monde  obtenir,  ce propos-l, la moindre faveur de
Carlotta, qui est honnte--dans le sens o vous entendez ce mot
aussi,--jusqu'au scrupule, mieux que cela, comme vous allez voir,
jusqu' l'hrosme!

--Oh! oh!

--Je vais vous en donner la preuve. Il y a une chose qui a sur cette
fille un pouvoir extraordinaire, une puissance qui lui ferait, je m'en
doute, tuer pre et mre ou mettre le feu  son village...

--Allons donc!...

--Le meurtre est demeur tout  fait dpourvu du caractre d'infamie,
dans la cervelle de presque tous ces Italiens qui se sont conservs 
l'abri des mlanges de races... Je considre que ce que j'ai obtenu est
bien plus fort que si j'avais exig d'elle un assassinat...

--Mais par quel moyen, voyons!

--Par l'or! La vue de l'or la bouleverse, l'hypnotise, l'enivre. Elle
saute, elle crie, elle devient folle; ou bien elle reste fanatise,
absorbe, silencieuse, dans une contemplation idoltre devant la pice
d'or qu'on lui met dans la main. Vous verrez!... Eh bien! avec tout l'or
du monde, je n'eusse pas obtenu de faire d'elle ma matresse, dans le
cas o la fantaisie m'en et pris. Elle et t certainement  la
torture si je lui eusse mis ce march-l en main; elle et t capable
de se noyer de dsespoir, mais elle n'et pas t capable de se donner
hormis en justes noces. C'est une espce de terreur du prtre, de
l'enfer, peut-tre aussi de l'opinion du village, je ne sais au juste...

Oui, continua-t-il, en lisant l'tonnement sur la figure de son ami,
c'est ainsi, voil tout. Or, moi, je voulais la voir dans toute la
beaut que je souponnais sous ses nippes. Vous vous souvenez de la
faon dont elle marchait, l-bas, sur la petite place de l'glise?...
Ah! Dieu! C'tait la premire fois que je comprenais la beaut d'un
corps humain en mouvement, d'un corps humain allant et venant selon la
destine pure et simple de ses membres, n'est-ce pas? selon le dsir du
Crateur, et-on dit! Certes, la premire femme qui sortit de la main de
Dieu dut marcher ainsi! Vous l'admiriez? Oui, oui, je sais que vous
l'avez admire. C'est bien, c'est trs bien... Savez-vous comment je
suis parvenu  la dvtir?...

-- prix d'or, parbleu!

--En achetant  prix d'or, en effet, chaque pouce de sa chair; mais en
dposant,  chaque fois, entre ses mains des cautions considrables
qu'elle devait garder si j'attentais  sa vertu...

--Et vous ne lui avez pas fourni l'occasion de les garder?

--Elle n'et pu les garder qu'une fois, n'est-ce pas? dans le cas o je
lui en eusse fourni l'occasion. Eh bien! comme elle les dtient
toujours en prvision d'une alerte imprvue, elle trouvera bien le moyen
de ne pas me les restituer... sans que la violation de la convention, de
ma part, lui en donne le droit... De la sorte, elle sera en possession
de la caution... sans s'tre dmunie de l'objet cautionn!...

--Ha! ha! ha! bravo, Carlotta! Mais, dites donc, c'est une fille trs
entendue!

--Non! dit Lee, je vous assure qu'elle ne calcule point. Elle obit
seulement au plaisir qu'elle prouve  se sentir dans la main de l'or
qui est  elle. Encore ne le conserve-t-elle pas. Elle fait des dpenses
inconsidres. C'est une petite folle. Elle prfre un louis d'or plutt
que quarante francs en papier italien. Elle s'enferme dans sa chambre et
joue toute seule avec ses louis; son dsespoir est d'tre oblige de les
changer contre du papier pour aller dans les magasins. Je lui ai dit
qu'en Angleterre elle pourrait payer avec de l'or, le faire tinter sur
les comptoirs. Elle m'a demand si l'on pouvait devenir Anglaise. Oui,
lui dis-je: pousez-moi.--Non, dit-elle, je suis promise  Paolo.

--Brave fille!

--Ainsi donc, en flattant sa manie, je l'ai persuade que toutes les
fois qu'elle est chez moi, elle ne doit pas me voir, elle doit se
considrer comme tant chez elle, toute seule, n'ayant absolument rien 
faire et gagnant tout de mme beaucoup d'argent. Elle ne voit ni moi, ni
aucune personne se trouvant avec moi, sans quoi notre trait est rompu.
Je lui ai affirm que je ne la voyais pas moi non plus, que je voulais
seulement qu'elle ft l. Elle le croit presque et vient s'affermir de
temps en temps dans cette opinion en regardant mes dessins o,
effectivement, elle ne se reconnat pas. Elle me prend pour un fou.

--Il y a de quoi! Mettez-vous  sa place!

--Et dire qu'il faut se livrer  de pareilles machinations pour s'offrir
le luxe inou, le luxe extravagant de voir une femme naturelle! mais,
puisque telles sont les conditions de notre temps, je ne regrette pas le
prix que cela me cote. Il n'y a pas de trsor au monde, comparable 
celui que je me suis offert!...

Et il continuait de regarder avec un ravissement toujours nouveau, le
corps endormi de Carlotta.

--Ne craignez-vous pas que l'on ne vous accuse d'avoir dtourn cette
honnte fille? Vous savez que tout le monde la remarque, et que le bruit
de sa fortune fait aller activement les langues?...

Dompierre s'aperut, en prononant ces mots, qu'il, dpassait la limite
des choses qui atteignaient le pote. Lee n'avait pris la peine
d'abandonner un moment le domaine des ides gnrales, que pour lui
mettre en valeur cet tre particulier, qui tait pour lui le point de
dpart de toutes sortes de spculations esthtiques. Quant  lui faire
craindre que l'opinion intervint dans ses affaires, il n'y fallait pas
songer. Le jeune homme fut convaincu que cette fille n'tait mme pas
pour Lee une personnalit et que, lorsqu'il aurait puis dans sa beaut
tout ce qu'elle pouvait contenir d'utilisable pour son plaisir et son
oeuvre, il la rejetterait, comme il jetterait ce soir les fleurs fanes
des corbeilles. Supposer qu'il l'aimt! Il aimait le rayonnement, le
monde de rves dont elle tait la cause. Elle l'aidait  s'aimer, soi,
ses ides et ses songes. Devant ce chef-d'oeuvre vivant, si favorable 
son oeuvre, si prcieux pour son esprit, il restait encore dans son
coeur et sa chair, l'homme vierge douloureusement strile, et il ne
faudrait pas s'tonner si on lui revoyait encore un de ces jours
l'affreux masque de vieillesse prmature que porte la crature humaine
dont la grande passion n'a pas t l'amour d'une crature humaine.

Le ciel, qui s'assombrissait progressivement, passa subitement au noir
d'encre, et un coup de vent d'une extrme violence bouleversa
l'atmosphre inerte et pesante qui oppressait depuis l'aprs-midi. Les
battants ouverts de la baie vitre frapprent  grand bruit et les
papiers de Lee, soulevs du chevalet, volrent en tourbillonnant dans la
pice. Carlotta se rveilla en disant qu'elle avait froid, et, se
sentant nue, dans l'hbtement du rveil, elle poussa des cris et se
sauva dans la chambre voisine. Mais avant de prendre le soin de passer
seulement une chemise, elle se ravisa et reparut la main tendue. Lee y
laissa tomber une pice d'or. Elle la lana en l'air, sauta, la manqua,
se prcipita  la recherche de la pice qui roulait. Ses mouvements
avaient la facilit et la grce des jeunes chats. Mais elle se vit dans
la glace et s'enfuit dfinitivement.

Un nuage sombre et bas s'avanait avec une rapidit extraordinaire  la
surface de l'eau, venant de la corne mridionale du lac de Cme. C'tait
une sorte de monstre parfaitement limit, soulevant les eaux  une
cinquantaine de mtres devant lui, alors que le reste du lac tait
encore presque tranquille, sillonn seulement de quelques barques
surprises par la rapidit de la bourrasque. Tout autour de Bellagio, on
les voyait rentrer en grande hte, les pauvres petites barques blanches;
elles se prcipitaient  grands coups de rames; pareilles un peu,
toutes,  un vol d'oiseaux qu'un coup de fusil a fait lever. Au loin,
vers les autres rives, sur Cadenabbia, sur Menaggio, elles se pressaient
aussi, et, venant de toutes les directions vers un mme centre, elles
formaient de grands ventails qui diminuaient, s'apetissaient peu  peu,
mais non pas assez vite, car on craignait que le monstre ne les prvint
et ne les balayt de sa route. En l'espace d'une minute  peine, la
surface du lac fut plonge dans cette nuit paisse, et tout disparut.

On avait eu  peine le temps de fermer les vitres. Une rafale terrible
branla la maison; des feuilles d'arbres, des branches passaient avec la
rapidit d'un train, dans une espce de nue poussireuse et paisse qui
rpandait un froid glacial. Durant plusieurs secondes, le paysage fut
compltement voil. Puis l'atmosphre reprit un peu de transparence, et
l'on put voir le lac soulev, et suivre le dsordre de chaque coup de
vent.

--Avez-vous rflchi, dit Lee,  ce qu'on entend sous le nom de hasards?
Les hasards! Cette dnomination d'une chose confuse et mystrieuse ne
m'a jamais frapp les oreilles sans me causer un certain frisson
d'pouvante. Je suis tent de personnifier cette force qu'on dit
aveugle, en quelque divinit qui contiendrait  un suprme degr les
caractres du joueur. Oui, ne serait-ce pas un dieu qui joue, et qui
triche? Il se plat aux paris de nature paradoxale, et, comme il a la
main prompte, il en use, sous cape, pour amener le jeu favorable. Il
joue avec les vnements humains; de l mille rencontres imprvues,
mille chocs insenss... Pourquoi je vous dis cela? C'est ce nuage
affreux qui m'y fait penser. Il est si noir, si laid, si brusque et si
choquant par sa soudainet, et d'apparence si impitoyable que j'y vois
une assez bonne image de mon dieu Hasard. Tenez! regardez, je vous prie,
ces petites embarcations qui commencent  rapparatre dans le sillage
tumultueux du monstre. Qui sait si ce n'est pas pour elles, ou pour
l'une d'elles, qu'il a excut cette brusque incursion sur un lac uni
comme la surface d'un miroir, o pas un souffle d'air n'avait pass
depuis le matin? Je vous dis qu'il a le got des contrastes violents; il
joue  cent contre un! Peut-tre a-t-il fait chavirer la barque la plus
heureuse, et le voil parti  prsent toucher son enjeu entre les mains
de quelque formidable partenaire de son acabit et qui se moque des vies
humaines comme je me moque de la mouche que j'crase en ce moment entre
le rideau et la vitre!

--Ne dites pas cela! ne faites pas l'oiseau de mauvais augure, vous! Ces
malheureux petits canots dansent d'une faon inquitante... Ici, ils
sont tous rentrs; mais l-bas, du ct de Cadenabbia et de Menaggio,
regardez-les, il y en a  plus de cent mtres du bord. Et il y a des
coups de vent terribles. Quelle secousse ils ont d prouver au passage
du gros de la tempte! J'en vois deux ou trois qui semblent les uns
contre les autres; est-ce que quelqu'un ne serait pas tomb  l'eau? Les
malheureux! Mais ils ne peuvent pas tenir contre de pareilles
rafales!... Est-ce que vous avez une longue-vue?

--Non! en bas, dans le hall, il y en a une.

Gabriel descendit quatre  quatre. Une inquitude venait de le saisir,
augmente par l'angoisse naturelle que rpandent ces jours d'orage. M.
et Mme Belvidera n'taient-ils pas dans une de ces barques? En
admettant qu'ils fussent arrivs depuis longtemps  Cadenabbia, rien ne
prouvait qu'ils n'eussent pas poursuivi leur promenade, ou bien qu'ils
ne fussent pas dj rembarqus pour le retour. Une espce de
suffocation avait failli lui couper le souffle  la seule reprsentation
du danger couru par Luisa.

Il y avait au premier tage de l'htel, un hall vitr donnant sur le
lac, comme la chambre de Dante-Lonard-William, mais sur une plus grande
tendue. Les portes claquaient dans toute la maison, les domestiques
couraient; des ordres, des appels en toutes les langues taient changs
des corridors au hall, du hall aux salons et aux chambres; l'escalier
et l'ascenseur taient envahis par une foule de personnes rentrant du
dehors, surprises par l'ouragan, portant sur leurs vtements lgers les
traces de larges gouttes d'eau qui appliquaient la batiste blanche sur
la chair des bras, en petites taches roses. Le vent, au dehors,
continuait sa course effrne, tordant les arbres du jardin, y
renversant les tables et les chaises de fer. Au milieu de ce tohu-bohu,
de ce vacarme, de ce mouvement inusit, quelques Anglaises, installes
contre les vitres en face du paysage  l'aspect de dluge, avec leur
bote  couleurs et leur verre d'eau, continuaient, trangres  toutes
choses, l'aquarelle aux tons tendres commence avant la tempte.

La longue-vue tait aux mains de Solweg. Gabriel remarqua qu'elle la
tenait exclusivement dirige du ct de Cadenabbia. Sa figure exprimait
une anxit trs visible. Il attendit qu'elle eut fini. Elle le reconnut
et dit, avec une subite pointe de rose sur les joues:

--Ah! c'est vous, monsieur, tenez!

Et elle lui tendit la lunette.

--Je vous remercie, mademoiselle, mais je ne voudrais pas vous priver...

--Oh! monsieur, c'est affreux  voir, ces pauvres gens...

--Est-ce qu'on peut distinguer... suffisamment pour?... dit-il sans
achever une phrase qui marquait trop son inquitude particulire, et
avant de mettre l'oeil  l'objectif.

--Oh! on ne voit que confusment!... Cette longue-vue est bien mauvaise,
n'est-ce pas, monsieur?

--En effet!... mais je crois qu'il s'est pass quelque chose de fcheux
l-bas... Il y a deux barques qui semblent s'attarder  chercher... Je
vois des hommes jeter les avirons comme s'ils les tendaient  quelqu'un
qui ft tomb  l'eau.

--Ah! mon Dieu!

--Non! non! mademoiselle, rassurez-vous! dit-il aussitt en s'apercevant
que Solweg plissait, et qu'il tait bien inutile d'informer cette jeune
fille de l'accident dont il tait tmoin.

--Est-ce que ce n'est rien? Oh! dites! dites! n'est-ce pas, monsieur?

--Non, non, mademoiselle, je me suis tromp; les hommes ont repris les
avirons et manoeuvrent comme  l'ordinaire: ils se dpchent de
rentrer... Est-ce que vous avez quelqu'un des vtres de ce ct-l?

--Non! non! dit-elle vivement, mais... c'est... la petite Luisa qui ne
sait pas que sa maman est alle  Cadenabbia, et elle sera tonne si
Monsieur et Madame Belvidera ne peuvent rentrer pour le dner, ce qui
est  craindre...

--En effet, car le bateau  vapeur profite aisment de ces occasions-l
pour ne pas partir de Cme, et, en barque...

--Oh! monsieur! en barque, il n'y faut pas songer! il parat que c'est
le passage le plus mauvais du lac, quand il y a tempte; c'est l'endroit
le plus troit... ils feront mieux de rester l-bas.

--Il faudrait dire  la petite Luisa que sa maman vous a prvenue
qu'elle ne rentrerait pas...

--Vraiment! alors, vous croyez bien qu'elle ne rentrera pas?

La pauvre Solweg, qui venait de tmoigner elle-mme cette crainte,
s'effrayait des paroles qui ne faisaient que la confirmer. Elle n'avait
exprim cette pense que dans l'espoir de la voir dissipe par la raison
plus exprimente d'un homme.

tait-ce une hallucination cause par son inquitude, par son
nervement, par ses ennuis, par cette heure noire o tout lui
apparaissait lugubre? ou encore par les rflexions amres du pote au
sujet des hasards? Gabriel croyait trouver une ressemblance avec M.
Belvidera dans l'un des hommes du canot qui continuait, quoi qu'il en
dit a Solweg,  tendre les avirons,  les enfoncer dans l'eau agite,
dans l'espoir d'y sentir s'accrocher quelqu'un. Son motion lui
brouillait la vue; cette lunette aussi tait mdiocre et les verres en
taient troubls; le verre de vitre au travers duquel on tait oblig en
outre de regarder,  cause de l'impossibilit d'ouvrir contre le vent,
augmentait la confusion des images. Il frappait du pied, dans son
impatience de voir, de distinguer un peu nettement un trait au moins. Il
lui semblait bien que l'homme qu'il voyait avait des moustaches fortes
et noires. Comment tait vtu aujourd'hui M. Belvidera? C'tait un fait
exprs! impossible de se remmorer aucune particularit de son costume.
Et il avait pass une heure  causer avec lui avant son dpart!
Interroger la jeune fille  ce propos, c'tait lui avouer le sujet
actuel de son tourment et la frapper peut-tre sans raison, car il se
pouvait que l'angoisse l'aveuglt lui mme.

Il quitta prcipitamment la lunette sans se retourner seulement du ct
de Solweg. Il venait d'tre saisi par une de ces ides frustes,
insenses, soudaines, mais imprieuses, irrsistibles; une de ces ides
peut-tre spciales aux tres affaiblis, et qui peuvent leur faire
accomplir les actes les plus en opposition avec leur naturel, extrmes
dans les deux sens: des forfaits ou des prodiges. Il voulait savoir,
savoir tout de suite, savoir par le plus court moyen ce qui se passait
l-bas. Si un malheur tait arriv, il voulait tre le premier  en tre
inform; il prfrait presque ce malheur  l'incertitude. Il fallait
cote que cote qu'il se fit transporter  Cadenabbia. Le danger? Il ne
s'tait  aucun moment senti aussi insouciant de sa scurit. Si Luisa,
par hasard, tait celle  qui il avait vu tendre dans l'eau les avirons,
mieux valait pour lui la rejoindre au fond de ce lac! Si elle vivait, il
lui semblait qu'il ressentirait dans la mort mme, la dernire volupt
qu'il lui ft possible d'prouver dsormais par elle, lorsque son corps
lui serait prsent. Elle le verrait sans une motion peut-tre, sans
une larme; elle le jugerait un dbris mprisable depuis l'instant qu'il
avait cess d'tre son plaisir. N'tait-ce pas la plus complte faon de
s'abmer devant elle?

Il ne prit que le temps d'aller chercher dans sa chambre un chapeau de
feutre; il descendit, redonna un autre coup d'oeil  la longue-vue, qui
lui fit distinguer un attroupement sur le rivage de Cadenabbia. Ces gens
taient videmment attirs par le drame qui venait de se jouer sous
leurs yeux; mais tout secours tait inutile, car les barques demeures
autour du lieu du sinistre avaient la plus grande peine  se tenir. Il
traversa le jardin en courant et hla un batelier. Aucun ne rpondit. La
rive tait dserte et tous les canots tirs trs haut sur la pente
sablonneuse. De grosses lames, pareilles  celles de la mer, venaient
cependant les lcher, et les plus fortes, en les secouant, faisaient
rendre un bruit sourd aux avirons dplacs par le choc.

--Oh! oh!...

Personne ne se montrait. La pluie pourtant avait cess, et le vent avait
moins de rage.

Il s'apprtait  dtacher lui-mme une barque et  se risquer seul. Il
allait descendre,  l'extrmit du jardin, les marches qui conduisent 
l'embarcadre de l'htel.

--Oh! oh!... vingt francs au premier qui me dtache une barque!

 ce moment il entendit quelqu'un courir derrire lui, et, se
retournant, il aperut Solweg. Elle avait la figure blanche comme sa
chemisette de percale dont le puret de neige contrastait avec le
paysage sombre et souill par l'ouragan. Le vent avait boulevers ses
cheveux et lui bouriffait les tempes de leur jolie poussire d'or. Il
crut qu'elle avait quelque chose  lui dire, car elle courait vers lui
et il tait seul. Elle ouvrait la bouche, en effet, pour parler; mais il
dtourna aussitt la tte vers trois bateliers qui se prcipitaient 
son service. Il ne fit qu'un bond et fut dans la barque la plus
rapproche. Il prit un seul rameur et empoigna lui-mme la seconde paire
d'avirons, afin de ne penser  rien pendant la traverse.

--Mauvais temps! fit le batelier.

--Oui, oui, dpchons-nous!

L'homme dodelina de la tte et dit:

--La demoiselle avait raison, monsieur.

--La demoiselle? Quelle demoiselle?...

--Dame! quand on tient  quelqu'un!... Elle ne voulait pas laisser
partir monsieur?

Gabriel releva la tte du ct de Solweg qu'il avait oublie. Il la vit
porter son mouchoir  ses yeux et s'enfuir en courant.

Quoi! tait-il vrai que cette pauvre enfant l'aimait? Il revit sa figure
plore, ses cheveux blonds en dsordre, sa bouche entr'ouverte pour lui
dire un mot qu'il ne lui avait pas laiss le temps de prononcer.

Elle voulait lui dire: Ne partez, pas, je vous en supplie! Mieux
valait qu'il ne l'et pas entendu, puisqu'il aurait eu la duret de lui
montrer qu'il mprisait sa supplication.

Puis, les efforts physiques qu'il tait oblig de faire lui couprent
toute rflexion. Le vent avait de courts apaisements, mais des brusques
retours si vifs, que les deux rameurs ne cessaient pas d'tre tenus en
haleine. Le batelier naturellement bavard se taisait, laissant de temps
 autre chapper un juron o le nom de la Madone revenait avec
insistance, dans une confusion complte de l'imprcation et de la
prire. Gabriel ne se rendit aucun compte de la faon dont ils firent
cette courte et brutale traverse. Un chapeau de femme ballott  la
surface de l'eau, qui le frappa, dans le temps qu'ils approchaient de
Cadenabbia, lui rappela tout  coup ce qu'ils venaient faire l. Le
souci de la lutte pour sa propre dfense durant tout le trajet, lui
avait fait ngliger jusqu'au motif pour lequel il exposait sa vie.

Ce chapeau, en tout cas, n'tait pas celui de Luisa. Cette seule
constatation fit virer le sens de sa proccupation, et il ne fut plus
soutenu que par la perspective de l'immense plaisir qu'il aurait 
apprendre que Luisa allait bien, et qu'elle tait l, tranquille et
belle,  regarder de loin la tempte.

--Monsieur, dit le batelier, c'est noir de monde.

Gabriel tourna la tte et retrouva l'affluence de gens qu'il avait
dcouverts  la lorgnette.

--Il y a eu un malheur, dit l'homme en clignant de l'oeil du ct du
chapeau qui balanait dj loin d'eux sa large paille lgante et ses
fleurs fraches.

Un grand nombre de personnes les entourrent  leur arrive. On avait
suivi avec intrt les pripties de leur traverse.

Gabriel regarda tout autour de lui. Il n'avait qu'un but, apercevoir
Luisa.

Elle se frayait un passage, avec son mari, au travers des groupes, pour
parvenir jusqu' lui.

L'un et l'autre taient fort anxieux depuis qu'ils avaient reconnu
Dompierre  la lorgnette, dans la barque.

--Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? s'cria Mme Belvidera; est-ce qu'il est
arriv quelque chose l-bas?

--L-bas? fit-il.

Il tait compltement hbt par le bonheur de la voir vivante,
d'entendre sa voix. Il souriait; il aurait voulu lui sauter au cou,
l'embrasser, lui dire seulement: Toi! toi! C'est toi!... Il ne
comprenait mme pas pourquoi elle avait pu s'inquiter de ce qui se
passait l-bas, c'est--dire de ce qui aurait pu arriver  la petite
Luisa.

--L-bas? rptait-il, mais rien du tout, il n'y a rien!...

--Vraiment! vraiment! mais il dit vrai; il a l'air heureux comme s'il
arrivait d'une promenade d'agrment... Mais alors, s'il n'y a rien,
qu'est-ce que vous venez faire ici par un temps pareil? Vous tes fou!

--Ce que je viens faire?... Mais je ne sais pas... je ne sais pas!...

--Ne plaisantez pas tout haut, dit M. Belvidera, car tous ces gens
seraient furieux; vous leur avez donn des motions dsagrables depuis
une demi-heure; ils vous ont cru perdu; s'ils savaient que vous n'aviez
pas de motifs srieux pour vous exposer et un homme avec vous, vous
comprenez qu'ils seraient en droit de vous faire un accueil froid.

--Ah! dit Gabriel, au diable! mais je suis bien heureux de vous trouver
l!

Il respirait avec enthousiasme; il prouvait une espce d'ivresse aprs
l'heure mauvaise qu'il venait de vivre. Il leur prenait les mains  tous
les deux. Il se tenait  quatre pour ne pas faire une imprudence, ne pas
dire franchement toute sa joie, ne pas dire pourquoi il tait venu!

--Venez! vous avez besoin de prendre quelque chose, dirent-ils.

Ils l'entranrent  l'intrieur. Une fois seuls, M. Belvidera lui mit
la main sur l'paule:

--Voyons! dit-il, srieusement, o avez-vous la tte?... Est-ce une
gageure?

C'tait lui souffler le mot. Il ne l'et pas trouv. Puisqu'il fallait
donner une raison  son escapade, autant valait celle-l qu'une autre.

--Une gageure! vous l'avez dit. C'est absurde, c'est fou: c'est
peut-tre criminel, tant que vous voudrez? C'est une gageure!

M. et Mme Belvidera joignirent les mains:

--Enfant! enfant que vous tes!

Et, l'imagination lui revenant tout en prenant coup sur coup plusieurs
petits verres de marsala, il ne vit plus de raison de s'arrter dans le
chemin de mensonge o on l'avait innocemment introduit.

--Et, dit-il, vous ne devineriez pas la personne qui a tenu cette
gageure contre moi?

Il cherchait encore,  part lui, la personne qu'il pourrait bien nommer.

--Oh! dit Mme Belvidera, je ne vois gure que madame de Chandoyseau
qui soit assez...

--Chut! fit-il, il suffit, madame; vous avez trouv!... Mais, je vous en
prie, ne lui infligez aucun blme: elle a pris la chose en riant et je
suis le seul coupable.

Un mouvement se produisit dans la salle o ils taient et l'on aperut,
au milieu de plusieurs personnes qui le soutenaient, un jeune homme
affreusement ple, les vtements dsordonns et mouills, les cheveux
tremps. On le poussait comme malgr lui, on l'emmenait.

--Ah! dit Mme Belvidera que Gabriel interrogeait des yeux, c'est
abominable! Il vient de perdre sa jeune femme, une petite princesse
hongroise; c'taient de nouveaux maris, arrivs ici ce matin. Elle a
t enleve de la barque par le premier coup de vent: elle riait,
parat-il, en se mirant dans l'eau calme... Cet ouragan est arriv tout
d'un coup, comme une bte lance au galop.

--Vraiment! dit Gabriel. Puis il revit le chapeau de paille avec des
fleurs, sur l'eau; c'tait donc celui de la petite princesse hongroise;
il pensa  la joie qu'il avait eue  reconnatre que ce n'tait pas
celui de Luisa. Le plaisir de la savoir saine et sauve, le faisait
sourire malgr lui.

--Ah! dit Mme Belvidera, tout cela ne vous fait rien,  vous! Tenez!
vous ne ferez jamais qu'un vilain goste!




XIV


La vie reprit avec l'apaisement de la nature. Le chapeau de paille
fleuri avait t emport au loin, et le jeune veuf pleurait dans sa
chambre solitaire. Ds avant la fin de la journe, les jardiniers
avaient balay les feuilles innombrables arraches aux arbres, les
branches casses, et jusqu'aux dernires traces de l'ouragan. Dompierre
avait voulu remonter dans sa barque pour rentrer  Bellagio, mais M. et
Mme Belvidera avaient mis tant d'insistance  l'en empcher, qu'il
avait renvoy son batelier, en le chargeant de prvenir qu'ils ne
rentreraient tous que par le bateau de neuf heures.

Aprs le dner, il se trouva un moment seul avec Luisa. Ils taient
assis sur un mme banc, sous les platanes magnifiques qui penchent
jusque dans l'eau leurs basses branches. L'orage avait rafrachi la
temprature; on respirait un air lger imprgn de l'odeur humide des
feuillages. Par gard pour la jeune morte, dont le corps roul par les
eaux mouvantes venait peut-tre heurter ce soir cette rive habitue au
bonheur, les musiciens faisaient trve, et, dans le silence, on
entendait  longs intervalles le choc des dernires gouttelettes d'eau
dgringolant et se grossissant feuille  feuille, jusqu' former la
goutte norme qui tombe  terre en claquant, ou, surprenant une nuque
dgage, arrache aux jeunes femmes un cri.

--Mon ami, dit Luisa, vous tes trop imprudent; je veux vous gronder.
Pourquoi vous exposer  inventer des histoires de gageure?

--Quoi? Vous...

--Oui, oui, sans doute,  la premire impression, j'ai failli vous
croire. D'abord j'ignorais que vous fussiez inform que nous tions 
Cadenabbia; je me suis creus la tte  me demander pour qui vous aviez
pu faire la folie de cette traverse. Mais maintenant je suis sre que
vous me saviez ici, et je vous fais la gnrosit de penser que vous y
tes venu pour moi...

--Luisa!...

--Ne protestez pas! Je vous remercie de ce que vous avez fait; je m'en
veux mme de ne l'avoir pas compris tout de suite. Mais, aux yeux du
monde, voyons, mon bon ami, c'est une faon de proclamer vos sentiments
un peu haut... trop haut!

--Oh! fit-il, c'est vrai, pardonnez-moi.

Elle comprit,  sa faon laconique de lui demander pardon sans ajouter
un mot de plus pour s'excuser, que sa remarque le blessait. En effet,
elle ne l'avait pas accoutum  la prudence excessive; elle en avait
bien peu manifest elle-mme, alors qu'elle l'aimait! et ce rappel
amical  la sagesse avait pour lui la plus douloureuse signification.

--Voyons! dit-elle, mon cher ami, vous devriez comprendre que la
prsence de mon mari m'oblige  des mnagements...

--Oui, oui! certes! je comprends!...

--Ha! vous tes comme un enfant qui ne veut pas entendre raison!

--Je suis comme un homme qui aime, qui aime   en perdre la raison.

--_Mio_!

Ce nom doux qu'elle lui donnait aux meilleurs de leurs moments, lui fit
l'effet du dernier cri d'un oiseau qu'on touffe. Elle l'avait dit tout
bas, oh! avec prudence, avec sagesse! lui seul pouvait l'avoir entendu.
Il la regardait: son teint mat faisait une tache claire dans l'ombre, et
il avait cru reconnatre le gracieux jeu des lvres qu'elle avait
autrefois, lorsqu'en le prononant elle en baisait les deux syllabes
sonores. La faon dont elle le disait aujourd'hui, c'tait une
concession au pass, un souvenir attendri, une complaisance en retour de
l'activit que le jeune homme avait tmoigne  cause d'elle et qui lui
tait, hlas! plus importune qu'agrable.

--_Mio_! reprit-il lui-mme sur un ton de triste ironie.

--Eh bien! fit-elle, qu'avez-vous?

--Un immense chagrin.

--Je vous rpte que vous tes un enfant.

--Hlas non!

--Mais que vous faut-il? qu'exigez-vous de moi?

--Oh! vos mots me cinglent la figure comme des coups de fouet! soyez
moins dure, je vous en prie!... Je n'ai pas le droit d'exiger. Et
quant  la faveur que l'on obtient par ce procd, faites-m'en grce,
dites!

Il y eut entre eux un moment de silence pesant. Le lac encore agit
amenait presque  leurs pieds ses petites lames clapotantes. Mille
lumires tincelaient sur le rivage de Bellagio; de grands nuages
dchirs couraient sous la lune. Luisa regardait fixement devant elle,
au travers des feuilles claircies, cette belle nuit trouble qui
annonait la fin de la saison. Il tait assis tout contre elle, sans la
toucher; il la sentait, la respirait; et le moindre mouvement de ses
cils lui faisait frissonner tout le corps. Son silence tait pour lui un
arrt mortel. Elle ne sentait donc plus rien; elle ne trouvait pas un
mot seulement qui pt attnuer la rudesse de ses dernires paroles!

Elle se leva:

--Il fait frais, dit-elle, nous pourrions entrer au salon en attendant
le bateau.

Il se leva en mme temps qu'elle. Il crut que la nuit l'crasait. Il
tait accabl. Tout tait-il fini?

Elle ajouta, sur un ton indiffrent:

--J'irai vous trouver ce soir, chez vous en rentrant.




XV


Elle poussa la porte et entra avec son visage ordinaire. On et dit
qu'elle tait sa matresse docile de chaque soir. Elle sourit et vint 
lui en lui tendant les lvres. Il lui avait saisi les deux mains et la
maintenait ainsi  une courte distance, voulant s'imposer  toute force
de ne pas recevoir son baiser. Son dsir naturel tait de la battre, 
cause de ce qu'il avait souffert par elle et  cause du mensonge vident
de son attitude prsente; mais encore davantage  cause du sentiment,
prouv ds son entre, qu'il serait vaincu par elle, ds qu'elle
l'aurait rsolu. Une sorte de haine avive de dpit se mlait en lui 
la sourde rumeur de l'amour plus fort que tout, et qu'il sentait venir
des profondeurs de son tre, comme ces vagues lointaines dont on suit de
l'oreille la course sre, dans la nuit, et dont on peut fixer la limite
de l'claboussure,  un doigt prs, sur le sable.

--Bte!... dit-elle.

--Luisa! Luisa! pouvez-vous bien me donner vos lvres!

--Bte! rpta-t-elle, tenant toujours sa bouche tendue.

La battre! se disait-il, c'est tout ce qu'il faudrait. La brutalit
grossire, l'usage de la force physique, c'est la seule arme laisse 
l'homme contre la puissance de la chair et la rouerie fminine. Quand je
l'aurais l,  mes pieds, rompue, meurtrie, nous pourrions peut-tre
parler d'gal  gal.

--Ah a! voyons, dit-elle, _mio_! es-tu fou? veux-tu m'embrasser?

Parler!... lui parler! pensait-il, mais pourquoi? Grand Dieu! mais 
quel propos? Je vais lui demander _s'il est vrai_ qu'elle _ment_? Et je
ferai cas de sa rponse! Ou bien je lui reprocherai de mentir.--Pourquoi
mens-tu? Mais rponds donc, petite misrable, pourquoi mens-tu?

Elle tait  peu prs compltement dvtue; elle avait pass sur ses
dessous un manteau de laine, avant de se coucher. Elle avait d dire 
son mari: Je vais embrasser la petite Luisa. Et elle tait venue l;
son manteau quittait son paule, et elle tendait les bras  son amant
dans l'attitude d'une amoureuse. Cependant une heure auparavant elle
l'avait bris par sa contenance glaciale.

--Non! non! dit-il, en l'cartant, je ne peux pas vous embrasser!...

--Ah! fit-elle avec un mouvement de surprise. Alors j'ai eu tort de
venir... D'ailleurs, ce n'est pas vous qui m'en avez prie... a
m'apprendra! Je m'en vais.

--Ne t'en va pas! Ne t'en va pas! Non, j'ai besoin de te voir, tu le
sais bien! Tu sais bien que c'est moi qui t'ai supplie de venir; si je
ne te l'ai pas dit en propres termes, je t'en ai prie tout le temps,
tout le temps! Ah! j'ai tant besoin de te voir, Luisa! Oui, comme c'est
bte, je voudrais te parler!...

--Eh bien! parle, voyons, _mio_!

Malgr l'absurdit de toute explication, il prouvait une sorte de
ncessit de lui dire: Tu ne m'aimes plus! Il ne pouvait pas lui dire
autre chose: il ne pouvait pas non plus ne pas le lui dire. C'tait la
grande affaire: c'tait tout ce qu'il y avait entre eux. C'tait
peut-tre ce qu'elle venait cueillir sur ses lvres, ce qu'elle
cherchait  provoquer par ses moyens dtourns de femme. Il fallait que
ces mots-l fussent prononcs pour en finir. Ils lui brlaient la
bouche. Ils allaient donner lieu  des protestations, aux scnes
attendrissantes, enfin aux aveux informuls, noys dans les larmes de
regret, mais qui n'en rsultent pas moins d'une rfutation trouble,
incertaine, et qui laissent, finalement, la situation aussi nette qu'un
cong en bonne forme. Or cette situation franche, c'tait videmment ce
qu'il voulait. On ne peut pas vouloir demeurer dans l'incertitude. Mais
il tait assez lche pour frmir  la seule ide d'une solution
irrvocable.

--Mais parle donc! parle donc! dit-elle.

--Je ne peux pas!

--Alors dis quelque chose, dis n'importe quoi! a soulage!...

Dis n'importe quoi, a soulage! Elle dit cela avec une si sublime
candeur, une sincrit si clatante que l'motion qu'en prouva Gabriel
lui fit flchir les deux bras qui la tenaient carte et que sa bouche
lui toucha le visage. Il l'embrassa et lui soutint la tte sur son
paule, les yeux dans les yeux. Elle n'tait pas tonne de ce qu'elle
avait dit; elle ne comprenait pas que ses quelques mots eussent pu
bouleverser l'attitude du pauvre garon. Elle ne savait pas qu'elle
venait de lui dire plus que n'et fait une longue confession pniblement
arrache par lambeaux.

Dis n'importe quoi, a soulage! C'est--dire: quand tu as un cas de
conscience qui t'touffe; quand tu ne sais plus o donner de la tte, ne
cherche pas midi  quatorze heures. Ce qui est au-dessus de nos forces
ne redescend pas se mettre  notre porte, n'est-ce pas? Eh bien! perds
donc la tte, va! tourdis-toi, fais n'importe quoi, tout ce que tu
feras te soulagera. Nous autres femmes, aurait-elle pu ajouter, nous ne
savons pas, la plupart du temps, ce que nous faisons...

Et lui qui allait la secouer, la rudoyer et lui corner  tue-tte la
fameuse question de l'homme trahi: Pourquoi mens-tu? Ah! il y a de
quoi tre fier, quand il s'est redress pour demander cela!--Pourquoi
je mens, et-elle pu lui rpondre; mais je mens comme tu respires, comme
tu tressailles devant ma chair, comme l'oiseau chante. Je mens parce que
c'est la dfense que la nature m'a donne en adaptation au milieu o je
dois vivre. Je ne sais pas si je mens. Je ne le sais pas plus que le
poisson ne sait qu'il nage. Il vit en nageant, moi je vis en mentant.
C'est vous qui tes drle de remarquer cela...

--Sais-tu comment tu me regardes! dit-elle, la tte renverse sur son
bras.

--Mais comme toujours, ma pauvre chrie...

--Ma _pauvre_ chrie! c'est bien a: tu me regardes comme un
malheureux chien  qui l'on dit en lui flattant le museau: Ah! si tu
n'tais pas une bte, je causerais bien avec toi!... Vous savez,
ajouta-t-elle, que je n'aime pas a. Si vous me prenez en piti, je vous
certifie que vous avez tort.

--Je ne vous prends pas en piti, Luisa; j'ai seulement une sorte
d'admiration attendrie, si vous voulez, pour ce que vous faites encore
en ma faveur.

--Mais, dit-elle, vous ne supposez pas, j'espre bien, que ce soit par
charit que je le fais?

--Non; mais par un petit brin d'hrosme...

--Il n'y a pas d'hrosme  faire ce que l'on dsire, ce qui vous plat,
ce que l'on veut, enfin!...

--Ah! si ce que vous dsirez est aussi ce que vous voulez!...

--Ce n'est donc pas comme a pour vous? Moi, je ne fais pas de
diffrence.

--Mais, ma chrie, notre volont, c'est la raison qui la gouverne,
tandis que nos dsirs sont commands par une multitude d'instincts
confus, quelquefois barbares et qui sont trs souvent en contradiction
absolue avec ce que notre intelligence dclare raisonnable.

--Oh! vous, messieurs, vous tes trs forts pour vous sparer comme
cela, en deux ou trois morceaux; une de vos pices fait ceci pendant que
l'autre fait cela et qu'une troisime les regarde faire! C'est trs
joli. Moi, je me sens beaucoup plus simple et je sais trs bien, par
exemple, que je veux quelquefois, ah! mais, que je veux de toutes mes
forces ce qui est draisonnable... S'il m'arrive aprs de n'tre pas
contente, a me regarde! C'est peut-tre pour cela que j'prouve plus de
plaisir que vous,  faire ce que je fais... Dame! je ne suis pas l 
regarder en arrire, pour voir si je m'applaudis ou non! Gros bte!
dit-elle en l'embrassant, mon Dieu que vous tes donc bte!... Mais
embrasse-moi donc!

Voil. Telle tait sa conclusion. Tout devait aboutir  ce rsultat. Il
fallait qu'il ft heureux de l'avoir l, entre ses bras, il fallait
profiter du moment, ne pas tre troubl par l'tat d'esprit qui avait pu
tre le sien l'heure prcdente ou qui serait le sien l'heure d'aprs.
Il fallait ne pas s'inquiter non seulement de ce qui avait pu ou
pourrait tre son plaisir, mais la laisser pareillement se dbattre avec
les dsagrments dont lui-mme pouvait tre la cause.

Or, il savait qu'elle souffrait; c'tait trop visible  l'affolement
auquel elle se livrait depuis l'arrive de son mari,  ce mouvement
continu qu'elle dirigeait elle-mme, tout en en attribuant l'initiative
 M. Belvidera;  ce voyage complot uniquement pour ne pas rester en
place,--puisqu'elle avait voulu que Dompierre en fit partie, ce qui la
laissait toujours entre son mari et son amant.--Elle souffrait parce
qu'elle n'avait jamais cess d'aimer son mari, et parce qu'elle croyait
aimer en mme temps son amant. Celui-ci tait certain qu'elle tait
toute  son mari quand il la possdait; et il tait vident qu'elle se
montait la tte pour se croire toute  son amant chaque fois qu'elle
tait dans ses bras. Mais la malheureuse devait avoir des transitions
terribles,  cause de la sincrit mme de ses sentiments
contradictoires. De l ses tentations de fuite avec son mari, en vitant
la prsence de Gabriel; de l la lutte qui avait d se livrer en elle
sous les platanes de Cadenabbia, lorsqu'elle avait voulu tout de mme
tre  lui, en rcompense du grand tourment qu'il avait eu pour elle.

Quant  lui, il l'aimait trop pour accepter d'une part ces entrevues
intermittentes, si passionnes qu'elles pussent tre, mais arraches
toutes vives, pour ainsi dire, au foyer d'un amour rival; d'autre part
ces dchirements d'une crature trop aimante, que son inclairvoyance,
son inconscience de femme illusionnait sur la nature de ses sentiments.
Il fallait  tout prix qu'une solution violente intervint. Il fallait ou
bien qu'une crise quelconque l'clairt sur elle-mme de faon qu'elle
et la cruaut de se refuser  lui, ou la force de le convaincre qu'il
tait le seul qu'elle aimt, ou bien que la rupture vint de lui, ce qui
n'tait pas un parti plus dur  prendre que celui du suicide.

Ils taient appuys contre le lit. Elle avait perdu son manteau et il
soutenait d'un bras sa taille. Ses doigts agits par la fivre se
brlaient au contact de la chemise lgre. C'tait la premire fois
qu'il ne se prcipitait pas comme un fauve sur cette image vivante et
ardente de ce que pouvait contenir pour lui la volupt terrestre. Il
cartait le plus doucement possible ses caresses. Elle commenait  se
moquer de lui. Il ne l'avait jamais autant aime.

--Luisa, lui dit-il, croyez-vous aux pressentiments?

--Oh! dit-elle, vous allez me faire peur!

--Non, je ne vous parlerai que de choses dj accomplies.

-- la bonne heure!

--Mais il n'arrivera probablement jamais rien de pire que ce qui est
arriv; je ne sais pas pourquoi on tremble toujours devant la minute qui
vient.

--Parce qu'on ne la connat pas!

--Et le pass! le connat-on davantage? Cependant c'est lui qui contient
l'avenir. Vous rappelez-vous, Luisa, une matine d'Isola Bella?...
C'tait dans nos premiers jours. Vous aviez mont un peu vite les
marches des terrasses et, tout en haut, vous tes reste une longue
minute pensive en face du paysage magnifique. Je vous regardais
respirer, sous votre ombrelle; vos lvres taient entr'ouvertes, on
apercevait un peu vos dents et votre poitrine se soulevait...

Il vit son regard se retirer de lui tout  coup et s'enfoncer dans le
monde des images. Elle lui dit:

--Ne me rappelez pas cela!

--Ce fut  ce moment-l, Luisa, que j'eus le premier sentiment de
crainte de l'avenir de notre amour, et j'eus une espce de vision de
nous deux, tels que nous sommes l, malheureux l'un par l'autre. Il ne
m'tait pas venu jusque-l  l'esprit qu'un homme avait d tenir et
tenait encore une grande place dans votre vie... Non, auparavant, je n'y
avais pas pris garde! J'tais si compltement fou! Vous tiez si belle,
si inattendue de moi, que je pouvais supposer que vous me tombiez du
ciel, par le fait d'une faveur extraordinaire, inexplicable...

--Oh! dit-elle, c'est trange; c'est  ce moment-l que vous y avez
pens?

--Ce n'est pas trange, c'est un mot de vous qui provoqua alors chez moi
cette ide.

--Et ce mot, quel tait-il?

--Pourquoi vous le rappeler?

--Peu importe! dites! dites!...

--...Vous ftes la remarque obligeante pour moi, que, jusqu'alors, vous
n'aviez jamais pu contempler un paysage sans tre interrompue par
quelqu'un...

--Et vous avez suppos!... s'cria-t-elle vivement; non! non! je vous
affirme que ce n'tait pas cela... D'ailleurs maintenant que vous _le_
connaissez, vous devez comprendre s'il a jamais t capable de
m'interrompre, surtout de placer une rflexion de mauvais aloi; vous
savez combien tout ce qu'il dit est juste, est sobre, et vient  propos.
Oh! je serais dsole que vous pussiez croire...

--Si je le croyais encore, je ne vous aurais pas fait allusion  cela.
Je vous cite la rflexion que vous me ftes sur cette terrasse, tout
simplement parce qu'elle fut pour moi le point de dpart de toute une
srie d'interrogations, de curiosits, vous comprenez? au sujet de
l'homme qui ne pouvait manquer d'avoir une part de vos penses, chaque
jour, presque  chaque heure.

--Et dire que toute votre opinion sur _lui_ a pu tre chafaude sur ce
mot! Vous avez cru que j'tais la femme d'un imbcile, dites!

--Mais je ne dis pas cela!...

--Mon Dieu! mon Dieu! on ne devrait jamais rien laisser inexpliqu!...
Voulez-vous que je vous dise  quoi je pensais quand je vous ai dit cela
sur la terrasse?... Oh! je revois tout comme si j'y tais encore. Vous
tiez a ct de moi, tout prs, les mains ballantes, et vous ne me
regardiez pas tant que vous le dites; vous me regardiez de temps en
temps par petits coups, mais ce que vous regardiez c'tait le paysage,
et si vous me regardiez, c'tait parce que vous vouliez voir si je
l'admirais... Oh! je vous connais! si je ne m'tais pas pme devant ce
que vous trouviez magnifique, vous m'auriez prise pour une sotte...
Alors je vous ai modul cette phrase, savez-vous pourquoi? parce que je
savais que _a ferait bien_!... Attendez! attendez! et savez-vous ce
qu'il y avait de vrai tout de mme dans ce que vous avez cru? Eh bien!
c'est que je pensais en effet  _lui_,  lui qui n'aurait jamais
contempl un paysage  ct de moi, parce qu'il ne voit que moi partout
o il va. Comprenez-vous comment il m'et interrompue?--Moi aussi,
c'tait la premire fois que je pensais bien  lui depuis quelques
jours...

--Et depuis cette fois-l, combien de fois avez-vous pens  lui?

--Toutes les fois que je vous ai aim le plus fort!

--Luisa! Luisa! comme vous l'aimez!

--a ne prouve rien!

--Luisa! Une nuit que nous tions monts sur la petite esplanade de
notre olivier, dans le jardin de l'Htel des les-Borromes, j'ai senti
que je vous perdais, vous vous en alliez de moi; je vous ai fait horreur
un moment; qu'aviez-vous?

Elle se passa la main sur le front. Leur conversation, telle qu'ils n'en
avaient jamais eue, commenait  lui causer une sorte de douleur dont
l'expression sur son visage, tait inconnue pour Gabriel. Il ne dsirait
plus de sa part que de nouvelles blessures  son amour-propre et  son
amour. Il sentait que c'tait le dbut, pour l'un comme pour l'autre,
d'une torture enivrante qui ne ferait que s'exasprer, et dont les
consquences lui chappaient.

--Vous tenez  le savoir? dit-elle.

--Oui! oui!

--C'est absurde. Tant pis pour vous!... Il y avait dans le jardin d'une
de mes tantes, sur le Pausilippe; un vieux chne vert dans lequel on
montait  peu prs de la mme faon, et o l'on avait la plus belle vue
de Naples. Le soir de mes fianailles avec Monsieur Belvidera, on nous
laissa nous promener tous les deux, et nous montmes par enfantillage
dans l'escalier mnag au coeur de l'arbre. Ce fut l qu'il me donna son
premier baiser, et  ce moment, il me sembla que le monde entier tait
chang pour moi. Quand je relevai les yeux, je ne reconnus rien de ce
que j'apercevais, ni la mer, ni le Vsuve, ni la longue ville tale 
nos pieds, sauf _lui_ qui me soutenait la taille et me regardait. Il
effaait tout; je ne voyais plus que lui... Oh! mon ami, pourquoi me
faites-vous dire cela?

--Mais pourquoi, si souvent, m'avez-vous entran vous-mme dans
l'olivier?

--Est-ce que je sais?

--Vous vouliez vous faire souffrir  plaisir?

--Mais non! mais non! C'tait plus fort que moi; je n'avais pas envie de
souffrir, allez! D'ailleurs, je n'ai fait la grimace qu'une fois, vous
l'avez remarqu...

--Et  propos de quoi?

--Parce que vous me disiez si exactement la mme chose qu'il m'avait
dite, que j'ai eu peur; je me suis retourne; j'ai cru qu'il tait l.

--Mais vous tes tombe dans mes bras un moment aprs, en pleurant. Et
quand je vous ai parl, vous vous tes releve brusquement, comme si le
son de ma voix vous tonnait; peut-tre ne saviez-vous plus que c'tait
dans mes bras que vous tiez?

--Oh! vous tes dur!... Je ne savais rien, allez! j'tais folle!

Les larmes lui vinrent aux yeux tout  coup. Elle lui entourait le cou
de ses bras. Et elle lui demandait: Pardon! pardon!

--Luisa, vous me trahissez tout le temps, mme au milieu de vos
meilleures caresses!...

--Qui, dites-vous que je trahissais?

Il n'osa rpter que c'tait lui qui se plaignait d'tre trahi. Ils se
regardrent tous les deux, ayant chacun dans les yeux cette flamme
d'ironie amre qui jaillit souvent comme une tincelle, entre les
amants, et o il y a une sorte de joie, de la cruaut ou mme de la
vilenie excute de complicit, avec un peu de piti sur soi-mme.

Il fit malgr lui un ha! avec l'air de rejeter quelque chose de
nausabond.

--Qu'est-ce que vous voulez? dit-elle, l'amour a un got pre,  ce
qu'il parat... a vous dgote?

Il admirait sa fermet d'amante; elle ne faiblissait pas un instant,
elle tait imperturbable dans le maintien de son rle crasant. Ils
remuaient  eux deux tout ce que leurs relations avaient pu contenir
d'coeurant: elle tait souleve jusqu'aux larmes par la brlure des
souvenirs voqus, et par le souvenir des plus cuisantes douleurs; elle
abmait, meurtrissait, tranait dans la boue son amant vis--vis de
l'image vivante de sa passion lgitime; elle lui enfonait dans la chair
avec une insistance de tortionnaire l'humiliation de cet autre amour
jamais clips par lui; et elle restait  ct de lui toute prte 
poursuivre avec frnsie l'trange association de leurs deux tres
exasprs.

La pendule sonna une demi-heure. Gabriel crut devoir lui rappeler que le
temps passait.

--Il vous attend? fit-il.

--Oui, dit-elle.

--Mais, si je vous attendais, moi, je trpignerais, je m'impatienterais,
je ne tiendrais pas en place!...

--Il fait de mme.

--Luisa! et vous allez passer comme cela toute chaude, dans son lit!
Cette ide, voyez-vous, est insupportable!

--Toute chaude! fit-elle, sur un ton volontairement ambigu, ce n'est pas
l'entretien que nous avons, je suppose, qui me vaudra cette qualit.

Et elle se laissa tomber tout d'une pice, sur le dos, en travers du
lit.

Elle aussi est cynique, fit Gabriel. Elle l'est avec srnit; et elle
apporte dans son cynisme une dsinvolture qui est bien la plus trange
chose du monde, tant donn la femme qu'elle est, hors des heures de
passion. Mais, grand Dieu! quel est donc le poison qui coule dans nos
veines! Quelle est la drogue infernale que boivent aux lvres l'un de
l'autre les amants? Il y a l videmment une possession, la possession
d'un dieu farouche, enrag, cruel, sanguinaire, impitoyable et de qui
les vues doivent tre au moins sublimes, s'il faut une compensation 
leur apparente absurdit!--Oh! je ne puis plus, je ne puis plus du tout
supporter cela; c'est odieux! C'est d'autant plus odieux que j'aime
davantage ce qui me rvolte en elle et que je meurs d'embrasser les
lvres qui viennent de prononcer ces mots malheureux, malsants, presque
dignes d'une... Ha! ha! ha! et tout  l'heure, elle va partir, et le
supplice va recommencer de la jalousie, des reprsentations imaginaires
de cet autre amour, peut-tre aussi violent que celui qu'elle me donne,
et o elle est plus heureuse, o elle est plus belle, o elle est sans
amertume, sans l'atroce piment de la laideur de l'adultre! Non, je ne
veux plus, je ne veux plus! Je vais la renvoyer; je partirai demain:
j'oublierai tout cela ou je mourrai de l'affaire; mais mieux vaut cette
solution; mieux vaut n'importe quoi plutt que de continuer la vie que
nous menons l!

Il avait prpar une phrase courte et nette  lui dire en se penchant
au-dessus d'elle, en la regardant en face, de faon qu'elle vit bien
qu'il tait rsolu  lui dire cela. Aprs quoi, tout serait fini.

Quand il atteignit son visage qui tait tourn vers le plafond, sa
langue fourcha; il dit tout autre chose que ce qu'il avait dcid:

--Luisa! il vous attend;... cela ne vous fait donc rien?

Dans l'accent de sa voix, dans le sens de sa phrase irrflchie,
soudaine, et qui fut pour lui-mme une surprise, toute sa lchet
amoureuse tait sensible, et rapparaissait l'espoir, le triste, le
stupide, le satan espoir d'tre aim, d'tre aim, lui seul, ou
dcidment plus que l'_autre_.

--Il m'attend! dit-elle. Mais, mon ami, vous ne pensez donc qu' lui?...
En effet, ajouta-t-elle, avec un raffinement de mchancet qui n'est
possible que dans de tels moments, en effet, vous tes tellement son
ami!

--Oh! Luisa! dit Gabriel, suffoqu par la surprise et la colre, et en
lui serrant un des poignets dans sa main.

Il devait lui faire atrocement mal. Elle ne poussa pas une plainte.

--Pouvez-vous me reprocher cela? lui dit-il; vous savez quelle
insurmontable sympathie est ne entre lui et moi ds la premire heure,
ds le premier instant... C'est vous qui auriez d prvoir cela.

--Le prvoir, oui... C'est peut-tre mme parce que vous lui ressemblez
un peu, parce que vous deviez avoir beaucoup  mettre en commun avec
lui, que je vous ai aim!...

--Alors, il fallait l'empcher!

--Non!

--Pourquoi? pourquoi? dit-il en lui tordant les deux mains. Tu voulais
donc que ce qui est arriv arrivt? a te fait donc plaisir de me voir
au supplice plusieurs fois le jour quand ma conscience se rvolte au
moment o je lui donne ma main, cependant du plus grand coeur que je
l'aie jamais donne  quelqu'un? a t'amuse donc de me voir grelotter
d'amour pour toi dans le brasier mme du grand amour dont il te couvre,
dont tu te laisses couvrir avec tant de fiert et de bonheur... et de
raison! hlas! car je t'admire moi-mme d'tre aime de lui; je
souhaiterais presque, par satisfaction d'amour-propre, que toute femme
aime de moi ft au moins distingue par lui! Je l'aime presque autant
que toi! Dis! c'est a qui te plat; c'est cette guerre  ct de toi, 
cause de toi, qui te grise; c'est une espce d'odeur de sang qui te
monte  la tte; la guerre entre frres a quelque chose de toujours plus
ignoble, c'est plus touchant pour vous autres femmes, et tu gotes une
atroce volupt  ne pas savoir auquel des deux vont tes voeux!

--Laisse-moi! laisse-moi! dit-elle, tu me fais mal.

Elle tait  bout et pleurait de douleur  cause des taux dans lesquels
ses mains taient prises. Le reste de ses vtements s'en tait all dans
le dsordre de la lutte, et tait retenu  peine par une de ses jambes
qu'elle agitait au bord du lit. Il tait dcid  lui lcher les mains
de peur de voir son corps tendu. Mais elle lui avait saisi les siennes
 son tour et, avec une adresse sans gale, ses mains couraient le long
des bras du jeune homme sans lui faire de mal, elles, et ses bras lui
entouraient les bras comme des serpents dont l'treinte lente et habile
doit vous touffer irrmdiablement. Il ne comptait plus que sur la
colre, sur quelque mot terrible.

--Mais si tu as voulu cela, lui dit-il, tu es infme, tu es la dernire
des dernires, ce que tu es n'a pas de nom: veux-tu que je te dise ce
que tu es?...

Elle eut une sorte de rire sourd, et lui happa les lvres, en touffant
le mot qu'il allait dire, dans un baiser o il sombra tout entier...




XVI


Le retour aux les Borromes avait t fix au lendemain. Mais on apprit
ds le matin que Solweg avait une indisposition qui l'obligeait  garder
la chambre. Le groupe ne devait pas se dsunir, et il fut convenu que
l'on attendrait.

L'orage de la veille avait purifi l'atmosphre, et la matine tait
radieuse. Gabriel descendit de bonne heure dans la ville o le public
cosmopolite des htels se promenait en flnant devant les boutiques.
Dans la petite rue  demi couverte par les arcades troites, il croisa
plusieurs personnes qui le dvisagrent avec un intrt dont il avait
lieu de s'tonner. Il ne se rappelait point les avoir vues prcdemment.
Il crut sentir qu'aussitt passes, elles se rapprochaient les unes des
autres en chuchotant; et un c'est lui, ma chre! prononc en bon
franais de Paris par l'une d'elles, le frappa aussi vivement qu'on le
peut imaginer.

On le prenait sans doute, pensait-il, pour un personnage clbre, et il
cherchait mentalement, en se remmorant la liste des arrives aux grands
htels, quelle pouvait bien tre la personnalit dont la ressemblance
lui valait tant d'honneur. Dans plusieurs autres groupes, le mme genre
d'attention fut veill par son passage. Il commenait  envoyer son
sosie  tous les diables, quand l'ide lui vint que les gens qu'il avait
le dsagrment d'intresser pouvaient bien tre tout simplement ceux qui
avaient t tmoins, la veille, de son escapade de Cadenabbia. Le c'est
lui! s'appliquait  l'homme  la gageure. Il oubliait que le bruit de
ce prtexte stupide  son expdition aventureuse avait d circuler de
bouche en bouche ds aussitt qu'il l'avait formul dans le but de
satisfaire la curiosit publique. Il devait passer  Bellagio pour un
sportsman excentrique et dsoeuvr, et il se trouvait assurment l
quelqu'un pour affirmer l'avoir vu sur la piste de Mollier en costume
d'acrobate. Cette probable renomme le laissait sans orgueil.

Il aperut vis--vis d'un magasin de soieries le bolro clatant de
Carlotta. Pauvre fille! Elle tait en butte  un sentiment de curiosit
plus violent que celui qui l'incommodait, lui, depuis cinq minutes. Tout
le pays tait occup d'elle. On l'entourait, on la suivait; quand elle
entrait dans un magasin, les badauds faisaient ombre devant la vitrine.
Elle, grise par son or, tenait tte  la sottise publique et marchait
au milieu de ces imbciles, n'obissant qu' son sourd instinct de luxe
et de parure.

Dompierre s'approcha d'elle. En le reconnaissant, Carlotta se mit 
rougir. Elle se rappelait qu'il l'avait vue hier dans la chambre de Lee,
et cette pense, au milieu de tout le monde, et lorsque sa pudeur
n'tait plus dompte par l'appt de l'or, la rendait toute honteuse.
Elle fit un mouvement pour se dtourner, mais il croyait au contraire
lui tre agrable en lui offrant son appui chevaleresque au nez de cent
importuns qui taient attachs  ses pas.

--O allez-vous donc, Carlotta?

Elle rpondit, d'un ton un peu bourru:

--Je vais voir ma soeur, si on me laisse passer.

--Et o habite-t-elle, votre soeur?

--C'est la femme d'un jardinier  la villa Serbelloni.

--Voulez-vous que je vous aide  passer au milieu de tout ce monde?

--a m'est gal, dit-elle, comme vous voudrez!

Pendant qu'il parlait  la jolie fille, Gabriel vit passer le rvrend
Lovely qui se dtourna comme pour ne pas le reconnatre, et avec la mine
qu'il adoptait chaque fois que la morale tait froisse. Tiens!
pensa-t-il, qu'est-ce qu'il prend  ce vieux fou?

--Venez, dit-il  Carlotta, je vais vous frayer un chemin.

--Bravo! bravo! entendit-il  quelques pas de lui.

C'tait M. de Chandoyseau qui tapait dans ses mains en faisant de petits
yeux malins o se lisait une indulgente complicit.

--Bravo! bravo!... compliments! ajoutait-il, tout en pressant le pas,
comme pour n'tre pas rejoint par le jeune homme.

Carlotta se tourna vers Gabriel avec une figure moins impassible.

--Ils croient, dit-elle, que vous me faites des galanteries.

--Allons donc!

--Dame! dit-elle.

La curiosit augmentait videmment depuis qu'il s'tait approch de
Carlotta. Il fut saisi d'un mouvement de colre contre cette babauderie
stupide, et, empoignant la fille par le bras, il la poussa rapidement
dans la premire ruelle.

--On peut aller par l aux jardins Serbelloni, n'est-ce pas?

--Bien sr, dit-elle. Et elle marcha devant, nullement incommode par la
petite scne de la place.

--Carlotta, cela ne vous fait rien qu'on s'occupe tant de vous?

--Ah! bien! dit-elle, avec une pointe d'orgueil dans le regard,
qu'est-ce que vous voulez que a me fasse?

--Est-ce que a vous serait agrable, par hasard?

--Dame! quand je suis bien habille!

Ils avancrent en silence dans les magnifiques alles montantes des
jardins Serbelloni. Carlotta cherchait de droite et de gauche, si elle
n'apercevrait pas sa soeur. Gabriel se proposait de passer la matine
sous les sapins  rflchir  ses tristesses et aux projets virils qu'il
avait arrts durant la nuit. Ils aperurent le rvrend Lovely qui,
tant venu par un chemin moins compliqu, les avait devancs dans sa
promenade matinale.

--Prenons donc une autre alle, dit Gabriel; notre vue va faire faire la
grimace  ce monsieur.

--C'est un cur? dit Carlotta.

--Un cur anglais, oui, si vous voulez.

--Ne m'en parlez pas! dit-elle avec un air de rpugnance.

--Pourquoi donc?

--On dit qu'ils sont maris!

--Mais! Carlotta, pour un cur anglais, a ne fait rien....

Il allait tcher d'expliquer  l'Italienne que le rvrend pouvait tre
un trs honnte homme, quoique mari de mistress Lovely, lorsqu'il se
heurta  un coude de l'alle, avec M. et Mme Belvidera. Il expliqua
par suite de quelles circonstances il se trouvait dans la compagnie de
la Carlotta. Celle-ci continua son chemin sans saluer personne, selon
ses habitudes de petit animal sauvage. Mme Belvidera prenait une
figure dcompose  mesure que le jeune homme racontait ce qui lui
tait arriv dans la rue et sur la place de Bellagio.

--Mon pauvre ami! s'cria-t-elle, vous ne savez pas; non, vous ne pouvez
pas savoir quelles imprudences vous commettez!

Monsieur Belvidera, dit-elle  son mari, laissez-moi un instant parler 
Monsieur Dompierre; il s'agit pour lui de quelque chose d'assez grave,
et dont le bruit est venu jusqu' moi: il faut que je l'avertisse...

M. Belvidera s'loigna de quelques pas, et, ayant rejoint le clergyman
qui revenait par une contre-alle, il le suivit en causant.

Le rvrend marchait d'un pas fivreux et semblait press dj de
rentrer  l'htel.

La jeune femme mit Gabriel au courant de la conversation qu'elle avait
eue la veille avec Mme de Chandoyseau avant le dpart pour
Cadenabbia. Elle lui montra comment la Parisienne avait rpandu le bruit
qu'il tait l'amant de la Carlotta. Celle-ci tant le point de mire de
toute la population, et la source de sa fortune demeurant mystrieuse,
le seul nom prononc d'un protecteur de la fille avait suffi pour
attirer sur lui l'attention gnrale. On se le montrait au doigt dans la
rue.

--Comprenez-vous, dit-elle, le succs que vous avez eu quand vous lui
avez adress la parole sur la place? Vous avez caus un vrai scandale!
Et les bravos de Monsieur de Chandoyseau, le premier averti de l'affaire
et le colporteur inconscient du potin?... et la mine effarouche du
rvrend Lovely?... et les c'est lui des dames franaises de l'htel,
avec qui Madame de Chandoyseau a eu vite fait connaissance? Eh bien, mon
ami, vous voil dans de beaux draps!

--Aprs tout, dit Dompierre, je prfre qu'elle ait rpandu ce bruit
faux que tel autre dont vous eussiez pu souffrir, Luisa!...

--Oh! l'un n'empchera pas l'autre, allez! chaque chose en son temps!
Cela dpend de l'heure de ses intrts; elle manoeuvre en ce moment-ci
avec une imptuosit et une hte qui me font craindre toutes sortes de
choses avant que cette saison ne soit termine.

--Je ne vois pas bien son but.

--Pour l'instant, c'est de vous brouiller avec moi. Notre bonheur de
quelques semaines, trop mal dissimul, probablement, l'a exaspre.
Pourtant ce racontar me semble maladroit; il va  rencontre des
intentions que je la souponne de nourrir...

--Et qui sont?...

--Enfant que vous tes! Mais d'ouvrir les yeux  mon mari! Il n'y a que
ce point-l d'intressant pour elle; c'est le plus sensible, celui o il
y a le plus  faire souffrir!

--Croyez-vous que Monsieur Belvidera prtera l'oreille  ce qu'elle
dira?

--Mon ami, personne n'a jamais dit  mon mari ce qu'elle lui dira. Je ne
sais donc quelle sera la contenance de mon mari.

--Mais enfin, et comme vous le faisiez remarquer, ce n'est pas ce
chemin-l qu'elle semble prendre: le bruit d'une liaison avec Carlotta
serait au contraire une sauvegarde contre celui de mes relations avec
vous.

--videmment! videmment! mais elle est habile; elle peut agir de biais
et par les moyens les plus dtourns; en tous cas son but, croyez-moi,
ne peut tre autre que celui que je vous ai dit.

--Ah! Luisa! il faut viter cela  tout prix. Je ne peux pas tolrer que
votre mari ait un soupon contre vous!...

--Avez-vous un moyen de l'viter?

--Je cherche... je cherche... Vous fuir?... m'en aller? Ce serait vous
abandonner toute seule  la mchancet de cette femme et elle
insinuerait  votre mari des doutes que personne ne serait en tat de
dissiper... Il faut que je demeure affubl effrontment de la
responsabilit de l'affaire Carlotta!

--Pauvre Carlotta!

Gabriel se souvint que Carlotta n'tait pas la matresse de Lee, et que
son honntet tait irrprochable. Et de la faon dont tournaient les
choses, au lieu de dfendre la malheureuse contre une accusation
injurieuse qui prenait les proportions d'un scandale public il
contribuerait  accrditer la calomnie. Il eut un moment d'hsitation;
il fut sur le point de dire  sa matresse: Non, ce moyen-l est
impossible! Carlotta n'est pas ce que vous croyez; quand nous l'avons
vue sortir de la chambre des fleurs  l'Isola Madre, elle n'avait pas
reu les baisers de l'Anglais; elle tait son admirable et innocent
modle... Je dois au contraire la laver de la rputation qu'on lui a
faite! Il haussa les yeux sur Mme Belvidera qui le considrait, un
peu anxieuse, mais s'accrochant dj  ce moyen comme  une planche de
salut provisoire; et ds lors il tait prt  souiller toute la candeur
du monde pour sauver la femme qu'il aimait.

Il jeta un regard alentour; on ne voyait plus personne dans l'alle; il
se pencha sur la bouche de la jeune femme et lui dit dans un baiser,
tout en brandissant avec hilarit son chapeau et sa canne:

--Je suis l'amant de la Carlotta!

--Oh! fit Luisa, en souriant  demi, ce n'est pas bien, ce que nous
faisons l!




XVII


M. Belvidera ayant pris le bras du rvrend Lovely ne pouvait tre
conduit ailleurs que dans les environs de Mme de Chandoyseau. Ces
messieurs la trouvrent en effet sous un petit bosquet tout proche de
l'entre de l'htel, du ct du jardin, et d'o elle pouvait voir et
interpeller  sa guise les allants et les venants.

Elle manifesta une grande joie en voyant l'attitude amicale de M.
Belvidera et de son grand et noble ami le clergyman. Elle avait,
disait-elle, tant de plaisir  approcher les mes loyales; il n'y en
avait plus; ne riait-on pas de la probit mme?

En ralit, elle envoyait le pauvre rvrend par la ville, comme elle
l'envoyait dans les salons de l'htel, pour qu'il lui rapportt les
nouvelles et les potins. Le vieillard, grce  son habit et  ses
cheveux blancs, recevait les chos divers sans veiller la mfiance, et
sa docilit au rapport galait celle d'une estafette ou d'un policier.
Son attitude tait d'un chien.

M. Belvidera, qui n'prouvait aucune estime pour le caractre de Mme
de Chandoyseau dont il percevait la mdiocrit sans prendre la peine de
pntrer la perfidie, essaya de s'loigner ds qu'il eut accompli sa
politesse en demandant des nouvelles de mademoiselle Solweg.

--Monsieur Belvidera, dit-elle, je vous en prie, ne me quittez pas si
tt, et, puisque vous avez fait un tour en ville, dites-moi de quoi il
retourne; je n'ai pas pu sortir  cause de ma soeurette, et vous savez
que je suis une curieuse!...

--Mais, madame, je n'ai rien vu que d'ordinaire...

--_Yes_, dit le rvrend qui se htait d'accomplir sa mission avec le
scrupule qu'il avait certainement apport dans toutes les fonctions de
son existence, _yes_, c'est toujours le mme chose; et le scandale est
devenu notre _sport_ prfr. Ah! madame, Dieu nous expdiera le
chtiment!

--Quoi? dit Mme de Chandoyseau sur un ton tonn, que voulez-vous
dire? C'est toujours cette malheureuse fille?...

--Hlas! madame, elle est vritablement l'imprudence mrie au
libertinage; et c'est la spcialit de la douleur pour notre petite
amicale famille de voir cette jeune homme qui a le place  notre table,
contribuer...

--Ciel! que voulez-vous dire? Un des ntres! serait-ce vrai?... Je sais
que le bruit en a couru; mais c'est impossible! Voyons, mon rvrend,
qu'avez-vous appris? avez-vous vu quelque chose?

--Si j'ai vu, madame! _yes_! cent personnes ont vu comme moi, ce matin,
sur le place, cette jeune homme, en compagnie de la mavaise _girl_
qu'il a emmene faire le promende aux jardins Serbelloni!...

--Mon rvrend! mon rvrend! vous avez d vous tromper: ce que vous
dites l me suffoque, c'est invraisemblable!

Elle tait effraye elle-mme de la consistance que le simple hasard
d'une rencontre donnait  la calomnie qu'elle avait seme.

--Vritablement, dit le clergyman, je prends tmoin Monsieur Belvidera
lui-mme qui promenait aux jardins Serbelloni et qui a pu ouvrir les
yeux sur le pernicieux spectacle...

--J'ai vu, dit M. Belvidera, la Carlotta et Monsieur Dompierre,
auxquels, parat-il, on a fait sur la place un accueil assez singulier.
Est-ce l ce dont vous voulez parler?

--Eh! monsieur, de quoi voulez-vous donc que l'on parle? Quand on pense
que nos enfants, nos jeunes filles, votre fillette, monsieur, qui
connaissent ce jeune homme et voient tous les jours cette fille nous
insulter avec ses oripeaux tapageurs, sont tmoins d'un tel
dvergondage! Monsieur Dompierre! Monsieur Dompierre! J'ai besoin qu'on
me rpte ce nom pour que je croie ce qui est. J'aurais certes souponn
tout le monde avant lui!

--Mais, madame, dit M. Belvidera, Monsieur Dompierre est d'ge et de
tournure  avoir de belles matresses! Je ne vois pas ce qui vous
tonne...

--Monsieur, mon tonnement ne vient qu'aprs mon indignation; mais je
vous dirai que c'est prcisment parce que je tiens Monsieur Dompierre
pour un jeune homme d'esprit lev, dlicat, plein d'agrment, et de
moeurs comme de tournure lgantes, que je ne puis croire qu'il aille
prendre ses matresses parmi les filles en guenilles et la populace
malpropre couverte de vermine, o nous avons tous vu la Carlotta, il n'y
a pas trois semaines.

--Madame, on dit qu'une perle fut trouve un jour dans le fumier.

--Ce n'est certainement pas le cas! Cette fille est grossire et
stupide, et elle n'a qu'une beaut vulgaire. En vrit, Monsieur
Dompierre manifeste des gots plus levs,  moins qu'il ne soit un
hypocrite achev. Mais, monsieur, vous n'avez donc jamais regard ce
jeune homme-l en face? Vous n'avez pas vu la fivre qui lui brle les
yeux, qui lui amaigrit les joues, qui secoue ses fines mains nerveuses!
C'est un aristocrate dans toute la force du terme! C'est un garon qui
ne peut avoir qu'une de ces passions o l'esprit a autant de prise que
les sens et le coeur! Ces hommes-l se ruiner pour des filles! Allons
donc! Tenez! si cela tait, ce ne pourrait tre que par dpit; mais
alors faudrait-il qu'il et par ailleurs quelque passion farouche! On ne
fait des largesses  une va-nu-pieds comme la Carlotta, que sous les
yeux de quelque grande dame qu'on prtend toucher par l'talage de son
dsespoir!... Ah! monsieur, je m'tonne de ne pas vous voir dfendre
votre ami, car je sais que vous l'estimez fort. Croyez-moi, ce n'est pas
un homme  aimer une fille... Mais, chut!... Le voil qui vient avec
votre femme!...

M. Belvidera comprit l'insinuation que cette langue de vipre
s'efforait de faire pntrer en lui, sous le couvert de la gnrosit.
Il allait s'loigner indign, et rejoindre sa femme, quand le minutieux
clergyman ajouta:

--Pourtant, madame, on dit que Monsieur Dompierre fit hier pour la
Carlotta, une athltique prouesse, une... comment appelez-vous le
chose... cette chose o il risquait le vie pour une toute petite
stioupidit... une gageure, c'est cela!

Le chevalier avait connu avant tout autre l'histoire de la gageure. Bien
que fort dsintress,  l'ordinaire, de tous les racontars et les
on-dit, la question devenait attrayante pour lui, par suite de l'intrt
mme qu'il portait  Gabriel Dompierre. Au lieu de se dgager du groupe
de Mme de Chandoyseau et du clergyman il fit signe  sa femme de ne
pas les interrompre, et, se souvenant que Luisa l'avait pri de
s'loigner parce qu'elle avait  parler  M. Dompierre, il lui dit de
loin, sur le ton d'une riposte amicale:

--Non! non! laissez-nous! je suis en confidence avec Madame de
Chandoyseau et le rvrend Lovely!

--Puisque c'est ainsi, dit Mme de Chandoyseau  Mme Belvidera,
voulez-vous faire  la pauvre Solweg le plaisir de monter la voir? Vous
la rendrez bien heureuse; elle va mieux!

--Volontiers, fit Mme Belvidera.

Dompierre tourna sur ses talons.

Le rvrend tait tout heureux de voir que pour une fois, Mme de
Chandoyseau buvait avec avidit ses paroles.

--On dit, poursuivit-il, que Monsieur Dompierre aurait mont dans le
barque hier, au milieu de la tempte, et aurait fait le passage de
Cadenabbia, au risque de se noyer.

--Et qui dites-vous, aurait tenu la gageure contre lui? interrogea
vivement M. Belvidera.

--C'est la pcheresse, Monsieur, n'en doutez pas, c'est la Carlotta!

M. Belvidera observait le visage de Mme de Chandoyseau, qui ne
protesta que par un trs vif tonnement. Elle tait stupfaite de la
tournure que prenaient les choses; elle savait l'quipe de Dompierre 
Cadenabbia, qu'elle avait cause elle-mme en excitant la jalousie de
l'amant de Mme Belvidera; mais elle ne s'attendait pas vraiment 
l'interprtation qu'en donnait l'opinion publique. Tout contribuait 
affermir l'idylle de Carlotta et de Dompierre, qu'elle avait elle-mme
rpandue il n'y avait pas vingt-quatre heures.

Mais, faillit ajouter M. Belvidera, M. Dompierre m'avait affirm que
la gageure avait t tenue par vous-mme, madame!

Il se contint en pensant que si Dompierre et dit vrai, en attribuant la
responsabilit de cette gageure  Mme de Chandoyseau, celle-ci n'et
eu aucune bonne raison de ne pas la revendiquer. tant donn son
caractre, elle en et au contraire tir vanit. Il tait plus que
probable que Dompierre l'avait laiss accuser afin d'viter de prononcer
un autre nom. Il tait trs vraisemblable qu'il ft l'amant de la
Carlotta et il n'tait que dcent de sa part de laisser sa liaison
enveloppe de mystre.

Aussitt difi sur le sens de la petite contradiction que lui avait
rvle le rapport du rvrend Lovely, M. Belvidera se hta de prendre
cong de la Parisienne, en la flicitant d'avoir soutenu si
chaleureusement la dfense du jeune homme  qui il accordait, quant 
lui, une estime trs particulire, qu'il ne songeait pas d'ailleurs 
lui retirer, dit-il,  cause de ses intrigues avec la jolie marchande de
fleurs. Mais avant de la saluer, afin de ne conserver aucun doute sur la
perfidie qu'elle avait apporte  lui signaler la noblesse des gots de
Dompierre, et afin de lui manifester en mme temps qu'il n'avait pas t
dupe de la gnrosit du plaidoyer qu'elle n'avait fait que pour
veiller ses soupons de mari, il lui dit en affectant un ton candide:

--Je vais retrouver Monsieur Dompierre, madame; dois-je lui dire tout le
bien que vous pensez de lui? croyez-vous qu'il me convienne de lui faire
honte de ses amours vulgaires?...

Elle comprit qu'il avait eu l'oreille bonne, et qu'il la poussait 
bout,  mots couverts, pour qu'elle lui parlt net. Puisqu'elle avait
tant fait de risquer la partie,  quoi bon, se dit-elle, s'arrter en
chemin? Et, d'un ton familier, ou elle mettait toute la complicit
d'une confidence, et tout bas, en se penchant  son oreille:

--Je ne vous crois pas assez bte pour faire a, dit-elle.

--Merci, madame, pronona-t-il en la cinglant de son regard expressif
d'Italien.

Mme de Chandoyseau plit, et pour la premire fois de sa vie, eut
peur de ce qu'elle avait fait.




XVIII


--Monsieur Dompierre! lana  haute voix, M. Belvidera aussitt qu'il
eut quitt Mme de Chandoyseau.

Et ds qu'il l'eut rejoint:

--Mon cher ami, dit-il, je vais vous prier de me rendre un important
service.

--Quoi! dit Dompierre qui, tant prt  tout, s'efforait de sourire, me
voulez-vous pour tmoin? Vous battriez-vous avec... le rvrend?

--Si un homme se ft avis de me dire ce qui vient de m'tre dit, je ne
me battrais pas avec lui, en ce moment-ci, du moins; je crois que je le
tuerais, comme une bte!...

--Ah! fit froidement Dompierre.

--Monsieur Dompierre, poursuivit le chevalier, est-il vrai que vous avez
l'intention de nous quitter? Ma femme m'en a touch un mot, mais...

--C'tait mon intention, en effet.

--Voulez-vous me permettre d'insister pour que vous restiez encore
quelque temps avec nous?

--Si c'est pour vous servir, je le ferai de grand coeur, mais je ne
comprends pas, je l'avoue...

--Voici. Nous avons dans notre compagnie une personne qui s'est permis
de me faire entendre que j'aurais sujet de surveiller ma femme. Vous
tes un jeune homme, et je ne sais si vous comprenez toute l'ignominie
que contient un semblable avis jet  la face de l'homme que je suis, et
que vous voulez bien me faire l'honneur d'apprcier. Je ne sais quelle
conception de la famille et de la dignit humaine ont ces espces de
marionnettes que vous mprisez autant que moi, m'avez-vous dit; toujours
est-il que je ne suis pas d'humeur, moi,  laisser faire si bon march
de ce qui est mon culte, mon bonheur, mon ambition, l'espoir secret de
chacun de mes efforts: la grandeur et la puret de mon nom. Peut-tre
suis-je un homme d'un autre temps mais, toute modestie  part, je plains
les temps qui n'auront que des hommes faisant fi de ce qui constitue mon
orgueil. C'est par mon orgueil que j'agis, c'est par lui que je suis
capable d'accomplir des oeuvres hardies, difficiles et utiles. Je ne me
suis pas constitu une famille au hasard; je n'ai pas pous la premire
venue. Je fais et je ferai constamment  ma femme l'honneur de ne pas
souponner que quelqu'un puisse lever un doute sur son honorabilit. Et
une misrable catin,--car cette femme s'est jete  notre cou  tous,
n'est-ce pas, monsieur? aussi bien au vtre qu'au mien, et elle crve de
dpit et de jalousie,--est venue me souffler que je ferais bien d'ouvrir
les yeux! En vrit, je ne sais pas comment je ne l'ai pas crase! Vous
devinez, monsieur, que vous n'chappez pas  tre ml  cette
turpitude... Je vous sais gr de ne mme pas protester de votre
innocence. Je vous prie donc, au nom de l'amiti qui nous a lis
spontanment, sinon par un sentiment de gnrosit envers une femme qui
peut souffrir  cause de vous, je vous prie donc de ne pas nous fuir, ce
qui donnerait une apparence de vrit  la calomnie, mais de demeurer
prs de nous, plus intimement uni  nous que jamais, et ceci, sous mes
yeux, sous la garantie de mon amiti qui est telle en ralit et que je
saurai manifester telle, que personne ne vous puisse croire, ma femme ni
vous, capables de la trahir.

Vous tes un galant homme: je ne vous demande mme pas si vous acceptez.

M. Belvidera tendit la main au jeune homme, devant Mme de
Chandoyseau, qui assistait de loin  ce colloque. Dompierre, muet et
glac comme une statue de marbre, se laissa serrer la main. Enfin, il
fit effort pour desserrer les dents et dit:

--Je suis  vous.

--Merci, fit M. Belvidera; et il ajouta en souriant:

--Et puis, vous savez je ne veux pas vous imposer une pnitence: toutes
les fois que vous aurez mieux  faire,--ce qui ne peut manquer de vous
arriver,--vous pourrez vous chapper sans demander la permission...

Gabriel saisit l'allusion  l'intrigue de Carlotta. Il l'avait oublie,
dans le saisissement que lui avait caus le discours de M. Belvidera.
Sans doute celui-ci y ajoutait foi. Peut-tre tait-ce grce  cette
conviction qu'il ne le souponnait pas mme d'avoir une passion inavoue
par sa femme. Il fallait donc commettre cette autre infamie, contribuer
 accuser une pauvre fille innocente. Il sourit, de l'air de quelqu'un
qui a compris et qui acquiesce.

La petite Luisa dboucha en courant dans le jardin, o se trouvaient ces
messieurs. Elle avait les deux mains sur les yeux et faillit tomber 
plusieurs reprises avant de venir se rfugier en fondant en larmes dans
les bras de son pre.

--Luisa! voyons! eh bien! qu'est-ce qui nous est arriv?

Ds qu'on la tint et la caressa, ses sanglots redoublrent. Enfin, quand
elle put parler:

--On m'a dit de m'en aller! dit-elle.

--Qui est-ce qui t'a dit de t'en aller?

--Maman et Solweg m'ont dit d'aller jouer.

--Mais, si on t'a dit d'aller jouer, il n'y a pas de quoi pleurer!

--Oh! dit-elle, je sais bien ce que a veut dire. C'est trs
dsagrable; a m'arrive toutes les fois qu'on veut parler srieusement.
Je ne suis pas assez grande.

--Mais, ma petite Luisa,  mesure que tu seras plus grande, tes
dsagrments le seront aussi!

--Je le sais bien, puisque Solweg, qui est une grande jeune fille,
pleure plus que moi. On est malheureux tant qu'on n'est pas mari. Mais
au moins, quand on est grande, on n'est plus vexe...

--Luisa, est-ce que ta maman va bientt descendre?

--Puisque je t'ai dit qu'elle dit des choses srieuses avec Solweg; il
doit y en avoir pour longtemps.

--Mais non, petite Luisa, c'est ce qu'on a le plus tt fait de dire.

--Tenez! dit l'enfant, on les voit d'ici, elles n'ont pas l'air d'avoir
fini!

Ces messieurs levrent les yeux et aperurent en effet,  une fentre du
second tage, la tte de Mme Belvidera. La jeune femme semblait
parler avec une grande animation. On ne voyait pas Solweg. Les
persiennes taient ouvertes; un vase de fleurs avait t dpos sur
l'appui de la fentre, sans doute de peur d'incommoder la malade.

M. Belvidera mit ses mains en cornet sur sa bouche et adressa  sa femme
un appel familier.

Elle tourna la tte vivement, et en mme temps on vit se hausser la
figure blonde de Solweg. Ses yeux taient rougis, et la petite Luisa
avait raison de dire que la grande jeune fille pleurait plus qu'elle.

--Elle pleure de chagrin, dit M. Belvidera, d'tre la soeur de Madame de
Chandoyseau. C'est une petite qu'il faut plaindre. Dites donc,
ajouta-t-il, en se retournant vers Dompierre, tout ce monde-l m'ennuie
normment aujourd'hui; voulez-vous que nous allions djeuner 
Menaggio, l-bas en face? nous y passerons tranquillement l'aprs-midi.
Je vais dire  ma femme de se prparer ds qu'elle aura essuy les
larmes de Mademoiselle Solweg...

Ce qu'il proposait  Dompierre, c'tait le premier acte de son nouveau
supplice; c'tait le rapprochement, la liaison plus intime que jamais
des deux amants sous l'treinte plus que jamais amicale du mari,
treinte d'une amiti telle, avait-il dit, que personne ne vous puisse
croire, ma femme ni vous, capables de la trahir. Le jeune homme ne
pouvait s'y soustraire; il contraignit un involontaire mouvement de
retrait, presque de supplication, de demande de grce. Mais, d'ailleurs,
il venait d'tre si rudement secou par l'vnement de la matine que
souffrir  vif tout le long du jour lui semblait prfrable au dsespoir
languide qu'il et tran dans la solitude.

--Trs volontiers! trs volontiers! dit-il.




XIX


Sur l'invitation de Mme de Chandoyseau, Mme Belvidera tait monte
chez Solweg. La jeune fille tait tendue sur une chaise longue, prs de
la fentre entr'ouverte, et sa petite tte, fine et jolie, dans ses
frisons d'or, tait appuye sur sa main. Elle la releva vivement ds
qu'elle eut reconnu la voix de l'Italienne et se dressa sur sa chaise.

--Vous, madame! dit-elle.

Elle tait aussi tonne de la dmarche de Mme Belvidera que celle-ci
mme tait mue de l'accomplir. Malgr toute la sympathie que Solweg lui
avait inspire ds le premier jour, Luisa se tenait vis--vis d'elle sur
une rserve que ncessitait la malheureuse circonstance de la grotte.
Ah! combien de fois n'avait-elle pas eu l'envie de lui sauter au cou, de
l'embrasser de tout son coeur  cause de ce qu'elle sentait de douleur
intime dans cette tendre petite me, blesse, elle le voyait bien, d'une
manire terrible, et condamne au silence, au reploiement sur soi-mme,
par la vulgarit de son entourage, et presque au dsespoir par son amour
secret.

Toute sa tendresse pour Solweg tait mle de piti: elle savait que
Gabriel ne l'aimait pas! Si elle avait eu la moindre raison d'tre
jalouse, elle l'aurait dteste sans doute! Mais elle avait le beau
rle. C'est pourquoi elle s'tait accoutume  tant s'attendrir sur
elle. Cependant, Solweg, elle, ne devait-elle pas la har? C'est  peine
si Mme Belvidera osait l'approcher; elles n'avaient jamais chang
que des paroles de politesse. Mais elle avait un grand plaisir  sentir
entre elle et la jeune fille le lien innocent de la petite Luisa. Il lui
semblait que la petite Luisa lui versait de sa tendresse, et que, par la
petite Luisa, elle recevait d'elle un peu d'amiti... Enfin que de
choses muettes et tendues entre ces deux femmes!

Pourquoi Mme de Chandoyseau avait-elle pri Luisa d'aller voir Solweg
ce matin? Il est probable que Solweg avait demand des nouvelles de sa
rivale, ce qui tait une faon d'avoir de celles de Gabriel, et que le
nom de Mme Belvidera revenant  la mmoire de Mme de Chandoyseau,
elle avait pens que sa soeurette aurait plaisir  la voir. Luisa ne
pouvait plus s'arrter en chemin, et, d'ailleurs, elle prouvait,  voir
Solweg seule une bonne fois, et en cette franchise que donne la maladie,
une attraction qui l'emportait...

Elle fut un peu dcontenance par la surprise que Solweg tmoigna  la
voir. Son vous, madame! la glaait. Mais elle remarqua dans les yeux
de la jeune fille toute une tempte soudaine, un bouleversement.

Solweg en l'apercevant avait reu comme un petit coup de bton  la
nuque, et elle avait senti sa cervelle trembler; quelque chose lui tait
pass par tout le corps, elle avait eu, le temps de deux secondes, comme
une taie sur les yeux, et puis elle s'tait raidie, en disant: Voyons!
voyons! Pauvre petite! C'tait encore une de ces preuves qu'elle
s'apprtait  renfoncer, aprs combien d'autres, au dedans d'elle-mme,
dans ce coffret ferm du coeur des jeunes filles qui n'ont ni mre, ni
confidente.

Luisa s'arrta un instant. Solweg dut voir dans ses yeux pourtant ce
qu'elle avait de bont, et elle se fit accueillante:

--Oh! comme vous tes aimable, dit-elle, de venir vous informer de moi.

Mme Belvidera lui demanda comment elle se trouvait.

--J'ai une grande faiblesse; je ne suis pas plus forte qu'un poulet;
mais je ne souffre plus comme cette nuit...

--Qu'aviez-vous donc?

--Oh! j'tais comme si on m'avait battue, roue de coups... a ne m'est
jamais arriv d'tre battue et roue de coups, ni  vous, madame,
n'est-ce pas? ajouta-t-elle en souriant, mais on se figure quelquefois
ce que a doit tre.

Luisa n'osait lui demander ce qui s'tait pass, ce qui avait pu lui
causer cela. Solweg dit d'elle-mme:

--Je pense que c'est l'orage. Je suis un peu nerveuse. C'est
certainement l'orage.

--Qu'a dit le mdecin?

--Oh! les mdecins!

--Quoi! petite sceptique, vous ne croyez pas aux mdecins?

--Je ne suis pas sceptique, dit-elle, et la preuve, c'est que je suis de
l'avis de mon frre le peintre, qui ne croit qu'aux devins.

--Aux devins!

--Vous voyez bien, c'est vous qui tes sceptique et non pas moi! Mon
frre, qui ne croit qu'aux grces innes, aux talents spontans, croit
qu'il y a un certain nombre d'hommes qui ont reu du ciel le don
particulier de voir clairement nos maux et leurs causes profondes. Ce
serait une science qui ne s'apprendrait point. Ceux qui la possdent
seraient les hritiers des devins des contes; il se trouverait par
hasard de ces devins-l parmi les mdecins, comme il y en a ailleurs, ce
qui fait que tous les mdecins ne sont pas mauvais. Encore arrive-t-il
que ceux qui savent ce que vous avez, ne sont pas toujours capables d'y
trouver remde.

--Avez-vous vu de ces devins?

--Non.

--Et pourquoi y croyez-vous?

--Parce que je connais des gens qui en ont vu. On dit que ce sont des
hommes qui aiment ardemment leurs semblables. Toute leur vertu viendrait
de cet amour. L'amour rend aveugle; oui, en ce sens qu'il vous rend
agrable jusqu'aux dfauts, c'est--dire qu'il supprime la distinction
entre les vices et les qualits, ce qui, en vous enlevant toute
rpugnance, vous permet d'tre bien plus attentif aux mille petits
ressorts mystrieux des hommes. Il parat que ce qu'on appelle les
prvenances qui n'ont lieu qu'entre les gens qui s'aiment, ne sont
autre chose que des tas de petites divinations de ce genre. Mon frre
prtend que sans cet amour, les hommes ne sont rien qui vaille, pas plus
en art qu'en science. Les savants, les grands inventeurs comme les
artistes, ce sont des devins, qui  force d'aimer la nature et les
hommes, finissent par surprendre leurs secrets...

--Mademoiselle Solweg, si les devins sont des gens qui vous aiment
beaucoup, je suis sre maintenant que vous avez rencontr de ces devins!

--Oh! dit-elle, avec un sourire amer, en tous cas, ils ne l'taient pas
pour moi; puisque personne ne m'a jamais aime.

--Personne!

--Non; maman est morte en me mettant au monde; j'ai t leve par une
grand'mre qui avait une peur affreuse de ma soeur que vous connaissez
et qui nous prfrait  toutes les deux, notre frre. On ne faisait pas
attention  moi.

--Mais votre frre, qui est un grand esprit,  ce que tout le monde
dit...

--Mon frre m'aime bien, mais il n'aime que sa peinture. Et puis,
ajouta-t-elle, on n'a que ce qu'on mrite, et je ne suis pas si
intressante!

--Je vous demande bien pardon! par exemple; et je sais, pour ma part,
quelqu'un qui s'intresse  vous!

--Ah! fit-elle avec surprise, et tout d'un coup suspendue aux lvres de
Luisa, comme si elle attendait une nouvelle inespre.

--Oh! fit l'Italienne, il ne s'agit que de moi!

Solweg dissimula vite la petite dception qu'elle prouvait. Quelle
jeunesse et quel candide amour! elle avait espr un instant que la
matresse de Gabriel pt, elle, venir dire; _Il_ s'intresse  vous!
Quelle gracieuse folie! Mme Belvidera comprit son mouvement et en fut
touche. Mais Solweg avait repris immdiatement la distance qu'il y
avait entre elle et la jeune femme.

--Vous! dit-elle, avec un lger accent de doute qu'elle s'efforait
d'adoucir.

C'tait au tour de Luisa d'avoir la grande motion et de trembler, et
d'tre embarrasse. Elle n'avait pas rflchi d'avance  la faon dont
les choses tourneraient. Elle sentit alors qu'tant donnes les
circonstances et les dispositions o elle tait vis--vis de cette
petite, il fallait en venir  une effusion complte, et que cela n'tait
possible qu'en faisant allusion  la terrible aventure, qu'en
s'accusant, s'humiliant devant elle, en lui demandant pardon du tableau
dont elle avait offusqu ses yeux de jeune fille. Ah! ce n'est rien de
se confesser  un prtre; ce n'est rien du tout! Mais de faire seulement
allusion, devant une enfant,  la chose qu'elle connat, qu'elle a
vue!... Et pourtant, c'tait depuis longtemps pour elle un dsir secret,
un dsir immense, insurmontable. Elle savait qu'elle le satisferait un
jour. Quand et comment? Elle ne l'avait mme pas cherch. Mais elle
savait bien que cela viendrait et qu'elle se dbarrasserait de ce
poids-l.

Elle hsitait, elle ne bougeait pas; Solweg vit bien son trouble, mais
elle devait avoir de la peine  le croire sincre. Elle ne savait que
dire.

--Vous! rpta-t-elle.

Mme Belvidera s'approcha d'elle et mit un genou sur un petit tabouret
prs de la chaise longue.

--Oh! mademoiselle, vous avez toutes les raisons d'tre tonne, et vous
en avez mme de me trouver impudente  venir ainsi vous affirmer une
amiti que vous... ddaignez peut-tre...

--Mais non, madame! dit Solweg avec politesse, je vous assure...

--Oh! laissez-moi vous parler, je vous en prie! je n'ai jamais pu le
faire jusqu' prsent; je n'ai jamais os, aprs ce qui s'est pass,
aprs... ce que vous savez!... Mais j'en mourais d'envie. Je vous ai
aime tout de suite; je vous ai aime pour vous, pour votre personne qui
me plaisait, pour ce besoin d'affection dont votre jolie nature semblait
prive, pour la tendresse que vous avez tmoigne  ma fille, pour le
silence forc qu'il y avait entre nous... enfin, enfin, pour le...
trouble, pour le scandale, que j'ai pu causer  vos yeux,  votre
jeunesse,  votre coeur, mademoiselle...

Elle pleurait, il lui semblait que les mots qu'elle prononait lui
taient arrachs avec des tenailles, et cela lui causait une douleur
affreuse en mme temps qu'un soulagement inou. Solweg lui avait tendu
les mains; Elle les lui embrassait.

--Sentez-vous combien j'avais envie que vous me pardonniez ce qu'un
hasard m'avait fait commettre contre vous?... contre vous! oui! certes!
ne dites pas non! je sais trop bien comment le coeur se dveloppe et
grandit, et, en une seconde, j'ai peut-tre ajout, ce jour-l, dix
annes aux vtres...

Solweg tait un peu interdite, mais les derniers mots la frapprent
particulirement:

--Dix annes! pronona-t-elle  demi-voix.

Et Mme Belvidera vit dans la grande et profonde douleur du regard de
la pauvre enfant qu'il tait vrai, hlas! qu'elle l'avait vieillie dans
cette proportion.

En effet, ce que les jeunes filles imaginent n'est rien en comparaison
de la ralit; et la beaut, la sincrit, l'lan de l'amour de Gabriel
et de Luisa, de ce baiser interrompu sous la grotte, lui avait t une
secousse extraordinaire. Quelle rvlation, quel exemple, et quel
attrait! Ds ce moment-l, probablement, la figure du jeune homme avait
fait sur elle une impression dfinitive. Il tait si beau, si pris, et
si charmant! C'est sous ses traits que l'amour apparaissait  cette
enfant. La tendresse perdue dont le bras de Gabriel enlaait Luisa, et
la folie de toute l'attitude de la belle Italienne, suspendue  ses
lvres: que l'on songe  cette impression toute de grce, d'lgance,
d'enchantement, sur une jeune fille ardente et dlicate, et de tout
temps sevre de caresses! Dira-t-on que c'est prcisment parce qu'elle
tait tmoin de l'amour du jeune homme pour une femme, qu'elle ne
pouvait pas concevoir d'amour pour lui? Mais elle avait appris tout de
suite que Gabriel n'enlaait sous cette grotte que sa matresse, et
Solweg tait une petite bourgeoise qui savait trs bien que les hommes
comme celui-ci font bon march de leurs liaisons irrgulires et que
finalement, le beau rle est  celles qu'ils pousent. Pourquoi
n'aurait-elle pas pens pouvoir un jour tre dans ses bras? Et puis,
est-ce qu'on rflchit  tout cela? Est-ce qu'on pense? Il tait l'homme
qu'elle devait aimer, et elle l'aimait.

--Mademoiselle, dit Luisa, en prenant les mains de Solweg, je n'ai pas
l'espoir d'effacer de votre esprit ce qu'une aussi malheureuse
circonstance y a grav; je ne vous demande ni votre pardon, ni mme
votre indulgence; considrez-moi comme une femme trs coupable. Je vous
supplie seulement de ne vous souvenir que de la misre  laquelle ce que
j'ai fait m'a rduite, l, telle que vous me voyez,  vos pieds...
Puisque l'exprience s'est offerte  vous, et que vos yeux sont assez
clairvoyants pour avoir devin ce qu'a engendr de tristesse le moment
d'heureuse apparence dont vous avez t tmoin, ne conservez que de la
compassion pour de pareils dsordres: ils sont les plus pitoyables de
tous les maux, car ceux qui en souffrent n'ont pas la ressource de les
maudire et de les secouer avec dgot, mais s'enchanent eux-mmes 
leur instrument de torture et l'adorent...

Ces derniers mots la touchrent plus que toute l'humiliation qu'elle
comprenait mal. Mais l, Mme Belvidera effleurait la question
brlante pour la jeune fille: la persistance de son amour. Solweg ne
disait rien, mais ses paupires battaient, et on voyait poindre ses
larmes. C'tait bien en pure perte que Luisa s'efforait de lui inspirer
de la rpugnance pour sa conduite; ce que Solweg maudissait, c'tait
Luisa, mais parce que Luisa occupait la place que Solweg et voulu
tenir. Quand Luisa lui parlait de ses souffrances, la pauvre petite
brillait d'envie de les endurer, car elles lui semblaient douces au prix
des siennes.

Mme Belvidera n'avait pas pour but de l'attendrir sur son compte:
elle la savait trop prise pour penser un seul instant qu'elle pt
l'envisager, malgr tout l'talage de ses infortunes, autrement que
comme une rivale heureuse. Elle s'tait seulement excute: elle avait
fait ce qu'elle croyait ncessaire; son amende honorable lui semblait
suffisante et elle tait mme un peu blesse, dans son amour-propre, 
voir Solweg indiffrente  une dmarche dont elle pouvait ne pas sentir
toute l'importance, mais qui avait t, de toute vidence, trs dure 
remplir. Mais, au moins, elle avait espr que la jeune fille lui en
saurait gr et lui permettrait,  la suite de cela, de l'entendre, elle,
 son tour, et de tenter de la soulager. Elle esprait faire accepter
l'amiti qu'elle proposait de si grand coeur, et que, tout en restant
muette sur le sujet qui les unissait en les sparant, Solweg semblerait
lui dire, dans un baiser et avec quelques larmes: Je comprends, allez!
que vous l'aimiez, puisque c'est lui!

--Solweg, dit Mme Belvidera, la meilleure raison que j'ai de vous
aimer, c'est que je sens que vous n'tes pas heureuse!...

La figure de Solweg avait de petits tressaillements nerveux; ses yeux
clignotaient et rougissaient, mais elle fit un effort et prit un air
tonn:

--Pas heureuse? Mais si, madame, je vous assure que je suis trs
heureuse.

Luisa la regarda en souriant de ce mouvement d'amour-propre. Mais elle
ne se drida pas.

--Avec un coeur comme le vtre, mademoiselle, est-ce qu'il est possible
d'tre heureuse?

Solweg tenait  la main un petit mouchoir, dont elle serrait un des
coins entre ses dents, en tirant dessus. Elle contraignait avec peine
les sanglots qui lui montaient  la gorge. Luisa vit qu'elle comprenait
le bonheur qu'il y aurait pour elle  se confier. Solweg tait touche
de l'accent trs sincre que l'Italienne mettait  la provoquer, de sa
relle bont, enfin de la nouveaut qu'il y avait pour elle  trouver
quelqu'un qui souponnt ses trsors cachs de tendresse. Cette jeune
femme tait peut-tre le seul tre au monde qui lui et donn cette
motion, qui l'et amene jusqu'au bord de l'panchement, cette grande
et incomparable volupt de l'adolescence. Mais il fallait que cet
tre-l ft la femme qu'elle avait vue dans les bras de Gabriel, par
consquent le seul tre au monde qu'il lui ft impossible, radicalement
impossible d'aimer. Elle se dbattait, elle tait aux abois. Luisa crut
un moment qu'elle allait s'abandonner, que toute son nergie se rompait.
Solweg touffait, mais pas une larme n'avait encore mouill sa paupire.
Cette lutte acharne contre elle-mme dcouvrait assez la haine sourde
qu'elle vouait  la matresse de Dompierre. Elle ne voulait mme pas
pleurer devant elle. Celle-ci finissait par manquer de gnrosit et
commenait maintenant  avoir une espce de plaisir  la voir souffrir
si cruellement  cause de Gabriel. Elle prenait la posture inhumaine du
vainqueur. Ah! elle s'tait humilie en vain! elle tait tombe  genoux
aux pieds de cette petite! elle avait fait pour elle le plus violent
effort sur soi-mme qu'elle et accompli de sa vie! Et l'autre l'avait
laisse par terre, elle avait sembl trouver qu'elle tait bien l,
qu'elle ne valait pas mieux! Elle n'avait pas eu un mouvement de piti,
sinon pour son rle d'amoureuse, au moins pour son moi prsent, pour
les gards qu'elle avait vis--vis d'une dlicatesse de jeune fille!
Mais non! pardieu! Luisa tait aime de l'homme que Solweg aimait! Ah!
tant pis! on allait bien voir!

--Vous tes heureuse? fit Luisa avec insistance.

Solveg ne pouvait plus parler; il tait visible qu'elle n'articulerait
pas un mot sans que tout dbordt.

Elle fit un effort extraordinaire, en se redressant sur la chaise, et,
mordant son mouchoir:

--Oui, dit-elle, trs heureuse!

Mais c'tait tout ce qu'elle pouvait. Les digues cdrent; un flot de
larmes jaillit; elle fut secoue pendant plusieurs minutes d'une
succession de sanglots ininterrompus.

Mme Belvidera ne dsirait pas autre chose.

Elle la croyait rendue. Aprs cela, l'animosit de Solweg devait tomber,
et Luisa goterait la double satisfaction de voir s'entr'ouvrir ce coeur
et de le dorloter, de le soigner. C'tait  la fois pour elle une petite
vengeance de femme et un got trs franc de faire du bien  cette
enfant.

Ds qu'il y eut un peu de rpit, Luisa s'approcha d'elle, et, sans dire
mot, sans trop rflchir  ce qu'elle faisait, mais de cet lan
instinctif qui vous porte  caresser les enfants qui pleurent, elle fit
un mouvement pour l'embrasser.

--Non! non! dit Solweg, avec une fermet qui pouvanta la jeune femme,
non, madame! ce n'est pas possible!

Si Mme Belvidera esprait un aveu de sa part, elle n'en attendait
certainement pas d'aussi net. C'tait clair, il n'y avait pas de faon
plus tranchante de se poser en rivale. Aucune autre raison ne pouvait
plus l'empcher d'accepter son baiser; aprs ce que Luisa venait de
faire, dans toute autre situation, et-elle t une fille, qu'elle et
mrit qu'on l'embrasst! Mais Solweg avait si solidement pris son parti
qu'elle le proclamait crment, au milieu mme de la plus complte
dfaillance physique.




XX


Ds la premire occasion Luisa raconta  son amant la scne qui s'tait
passe entre elle et Solweg. C'tait le soir,  Menaggio, pendant que M.
Belvidera tait all commander une barque pour la traverse.

Dompierre avait laiss parler Mme Belvidera sans l'interrompre; mais
il froissait et mordait sa moustache, et une de ses jambes croise sur
l'autre s'agitait avec un mouvement d'impatience et de colre.

Quand la jeune femme s'arrta et le regarda longuement en semblant
implorer son opinion sur ce qu'elle venait de lui raconter, il lui dit
froidement:

--Il faut que vous soyez folle, pour avoir fait cela!

--Ah! mon cher, dit-elle, laissez-moi. Je ne regrette rien de ce que
j'ai fait, je l'ai fait malgr moi; je ne pouvais pas l'viter...

--Oh! aller vous mettre  genoux, vous humilier devant une enfant sous
le prtexte qu'un hasard, que sa propre curiosit, aprs tout, ont fait
qu'elle vous a vue suspendue  mon cou! L'attitude que vous avez prise
vis--vis d'elle me rvolte; vraiment, je ne vous comprends pas!

--Je suis heureuse de ce que j'ai fait. Je ne pouvais plus continuer de
vivre  ct de cette jeune fille dans les conditions o je me trouvais:
nous sommes plus rapproches chaque jour;  Stresa, je l'vitais encore;
mais ici...

--Je ne pense pas que ce rapprochement soit de longue dure, car il faut
vous avertir que votre mari a une raison de ne pas resserrer son
intimit avec la famille de Chandoyseau.

--Laquelle?

--Ce que vous redoutiez est accompli dj: Madame de Chandoyseau a
parl.

--Comment! mais quand a? ce matin? mais alors que signifie cette
promenade  nous trois organise aussitt aprs un coup pareil?... Mon
mari n'a pas cru!...

Gabriel affirmait seulement par signes. Elle n'attendait mme pas ses
paroles:

--Ah! dit-elle, je comprends! je devine ce que vous a dit mon mari: il
ne nous a souponns ni l'un ni l'autre; il nous manifeste une confiance
plus vive que jamais. Je reconnais bien l son caractre!

Il y eut un moment de silence.

--Et vous vous tonnez, dit-elle, que je m'humilie, que je me jette aux
pieds d'une jeune fille! Moi, la femme d'un homme comme celui-l, et qui
le trahis, et qui trane son nom, son honneur, dans la bave des
marchandes de cancans et des portires!... Mais je devrais me rouler par
terre n'importe o, demander pardon aux pierres mme  qui je dois faire
honte... Ah! mon Dieu! mon Dieu! ayez piti de moi!... Voyez, dit-elle,
je n'entends plus sa voix, il nous a laisss, sr de moi et de vous; il
nous laisserait la nuit l, s'il croyait m'tre agrable, et il ne
douterait pas un seul instant que sa femme, que la mre de son enfant,
ne soit digne de lui!... Mais qu'est-ce que vous m'avez donc fait, vous?
Quel homme tes-vous donc pour avoir fait de moi ce que je suis 
prsent, et que je ne vous maudisse pas et ne vous crache pas  la
figure? Ah! mon ami, voyez-vous! il faut nous sparer! Ce que nous
faisons l est hideux!

--Nous ne pouvons pas nous sparer: votre mari veut que l'clat de son
amiti pour moi touffe les soupons qui ont pu natre... Ne vous
dois-je pas au moins  vous, de me soumettre  ce dsir?

--Mais c'est pouvantable! c'est inou! C'est vrai, ce que vous dites
l? Mais non, voyons! avouez que vous vous moquez de moi, que vous
mentez, avouez donc que vous tes fou!

Elle se tordait les mains. L'agitation de la journe et l'annonce de
cette nouvelle calamit lui donnaient la fivre. Gabriel s'efforait de
l'empcher de parler tout haut, car elle s'oubliait compltement, et si
l'obscurit paisse tait favorable  dissimuler ses mouvements, le
silence de la nuit pouvait la trahir. Il lui mettait les mains sur la
bouche, il la suppliait de se calmer.

--Je suis perdue, dit-elle,  quoi bon prendre des mnagements
dsormais? Je n'oserai plus me retrouver en face de mon mari. J'aime
mieux qu'il me voie et qu'il m'entende! Ne vaut-il pas mieux qu'il sache
la vrit? Lui! lui! l'honneur, la probit, la noblesse mmes! le
tromper, lui mentir ignoblement, goujatement!... Pouah! je me fais
horreur! j'ai peur de moi!

Elle reprit sa respiration, puis elle dit:

--Mais je ne vous aime pas! je sens que je ne vous aime pas! Qu'est-ce
que vous m'avez donc fait?

Ce mot, d'un seul coup, le rendit ivre de douleur. Tout son tre bondit.
Il abaissa ses mains qu'il lui tenait appliques sur la bouche, jusqu'
son cou dont la moiteur douce le fit frmir; et il lui serrait le cou
comme s'il allait l'trangler.

Elle suffoqua, rappele  elle-mme par cette brutalit.

--Ah! ah! dit-elle, en retrouvant le souffle, j'ai eu peur! Est-ce que
vous avez voulu me tuer? Oh! dites-le, dites-le! Ce ne serait pas mal,
vous auriez raison; c'est tout ce que je vaux, et vous me rendriez un
fier service! Moi, voyez-vous, je n'aurai pas le courage de me tuer
moi-mme! J'ai tant peur de la douleur! vous savez, d'une simple
gratignure! Je suis si douillette! J'aimais tant tre bien!... Ah!
c'est parce que j'ai dit que je ne vous aimais pas!...

L'extrme motion la faisait passer de la colre et de l'indignation 
une subite douceur,  une sorte d'attendrissement sur sa propre
personne, presque  des minauderies de chatte. Elle avait alors une
relle crainte de la mort, et tous ses sentiments, si confus, si divers,
se reprsentaient en foule et presque simultanment. Elle tait tour 
tour emporte, abme par le remords, amollie par sa naturelle bont,
affole par les mystrieux dsirs de sa chair.

Elle le regardait; il avait lch prise; il attendait fbrilement ce
qu'elle oserait dire. Leurs yeux brillaient comme des lucioles dans la
nuit.

--Voyez-vous, dit-elle aprs une hsitation, comme si elle suspendait ce
qu'elle avait d'essentiel  dire, il faut que vous pousiez cette
petite! Oh! ne vous occupez pas de la famille! Est-ce que tout, dans le
monde, ne vous montre pas le vulgaire li au sublime? Elle est la femme
qui vous convient, croyez-moi; elle est dlicate et fire, et elle vous
aime perdment... et puis elle m'a pitine, pitine, comprenez-vous?
C'est de cela que vous vous souviendrez et c'est cela qui l'lvera dans
votre esprit au-dessus de la malheureuse loque que j'tais. Vous vous
souviendrez de l'attitude que j'ai tenue  ses pieds et qui vous a tant
dplu; alors vous rougirez de m'avoir seulement touche! Vous ferez
bien: entendez-vous? car je me suis donne  vous et je ne vous aimais
pas; non, non, je ne vous aimais pas! C'est lui, lui, que j'ai aim et
que je n'ai jamais cess d'aimer. Hors de lui, mon Dieu! mon Dieu!
dites-moi quel infernal plaisir est-ce que j'ai donc aim!

--Tu mens! tu mens!... Oh! je te tuerais, pour oser dire cela!

--Mais non! je ne mens pas. Je n'ai jamais vu clair en moi, voil tout.
Mais je veux que tu sois heureux: je te dis qui t'aime; je te fais voir
comment on t'aime. Tu dois bien comprendre que je ne t'ai pas aim, que
je n'ai t qu'une folle, moi; quelque chose m'a fait tourner la tte...

--Quelque chose?...

--Mais oui, je ne sais quoi! Ce n'est pas moi qui suis tombe dans tes
bras; il y a une espce de folie qui est passe sur nous, qui m'a jete
par terre, qui a fait de moi cette loque que je te dis...

--Luisa! Luisa!

--Oh! ne prends pas cette voix-l! tu sais bien que c'est quand tu
m'appelais comme cela!... Oh! mon Dieu, prenez piti des misrables
choses que nous sommes!

Il la tenait serre dans ses bras, et toute la taille libre de la jeune
femme devait en sentir la ceinture de muscles. Elle tait force de voir
ces yeux d'eau bleue qui l'avaient tant de fois affole et les deux
brisures lumineuses de la moustache dore dont le chatouillement avait
fait jaillir tant de nuits, dans les jardins, son beau rire perl!

Elle tait absolument anantie; elle ne savait plus ce qu'elle faisait
ni ce qu'elle disait.

--Va-t'en! va-t'en! lui jetait-elle, tu me fais une peur affreuse. Je ne
t'aime pas!

--Tu ne m'aimes pas! tu ne m'aimes pas! disait-il en lui imposant ses
baisers sur les yeux et sur les lvres et en treignant son corps de
toutes ses forces dcuples par l'horreur et le dsespoir; tu ne m'aimes
pas, mais moi je t'adore; mais moi je me prcipite dans la honte, dans
l'ignominie la plus dgotante, parce que je t'aime, parce que je n'aime
que toi. Je t'aime! je t'aime! sous les yeux de Dieu qui devrait nous
faire mourir; sous les yeux de l'homme dont je souille l'amiti, dont
j'empeste toute la vie, que je trahis comme un lche, comme un chien!
Ah! je t'aime!

Elle se dbattait encore sous sa caresse victorieuse, et tout en
rpondant  ses baisers.

On entendit dans une barque l'appel de M. Belvidera qui les invitait 
partir.




XXI


 l'heure o la _Reine-Marguerite_ avait apport aux les Borromes
Dante-Lonard-William Lee, son ami Gabriel Dompierre et la mystrieuse
Sirne, le mme bateau ramenait aujourd'hui  Stresa le groupe agit
des personnes que sept  huit semaines de villgiature avaient form
autour de ces trois premiers passagers.

On tait  la fin d'octobre; l'automne autour des lacs italiens tale 
cette poque sa luxuriante magnificence, mais les journes dj courtes
devaient priver les voyageurs de la vue des jardins qui descendent en
terrasses au flanc des collines, pareils  de gigantesques escaliers que
les vignes-vierges et les pampres teintent d'or, de rouille et de sang.
Ds Luino, le point de dpart, presque  l'extrmit septentrionale du
lac, le vapeur avait allum ses feux et filait en pleine nuit.

Les graves vnements survenus pendant le sjour au lac de Cme
laissaient peser un malaise qui alourdissait les conversations. Mme
de Chandoyseau elle-mme, comme si elle et t touche par quelque
rvlation inattendue, ou bien terrorise par les consquences de son
bavardage, gardait,  ct de Solweg  peine rtablie, une figure
chagrine et chiffonne. Dompierre et sa matresse tranaient la chane
de leur liaison sous les yeux de M. Belvidera. Le malheureux Lovely se
ravalait chaque jour aux fonctions les plus mprisables, et sa pauvre
femme s'effaait avec une rsignation chrtienne. La petite Luisa tait
au dsespoir de sentir une gne nouvelle entre sa mre et son amie.

Deux tres seuls taient trangers  toutes ces misres et conservaient
leur srnit: Dante-Lonard-William qui n'tait proccup que d'achever
un pome compos  Bellagio, et M. de Chandoyseau qui, ne souponnant
rien au drame qui se jouait autour de lui, parlait  tort et  travers,
aux uns et aux autres, non sans commettre, bien entendu, nombre de ces
gaffes monumentales qui sont l'apanage des gens pourvus d'un aussi
heureux naturel.

Quant  Carlotta, un changement profond s'tait produit dans sa
contenance, et grce auquel, ce soir, au lieu de se trouver sur le banc
des premires avec sa toilette arrogante, elle tait assise modestement
 l'avant, enveloppe dans son chle noir.

Par suite du prolongement du sjour de Lee  Bellagio, il s'tait trouv
que la pauvre fille dpassait la dure de l'absence autorise par sa
famille sous le prtexte d'aller voir sa soeur  la villa Serbelloni, ce
qui compromettait le commerce des fleurs, et devait inspirer de
terribles inquitudes  Paolo. De plus, le bruit de ses dpenses
extraordinaires et de son succs de curiosit au lac de Cme, tait
promptement parvenu, comme on le pense, jusqu' l'Isola Bella, et une
lettre menaante de sa mre, apostille violemment de la main de son
fianc, lui avait intim le matin mme l'ordre de regagner immdiatement
la maison. Carlotta avait donc jug  propos de mettre un terme  son
clat, et elle avait si peu paru, durant le trajet du retour, que
plusieurs personnes ne l'avaient pas aperue.

Aussi ce fut une surprise pour beaucoup, lorsque, dans le temps que la
_Reine-Marguerite_ s'approchait de Laveno, le point extrme du commerce
floral de Carlotta, on entendit soudain sa voix s'lever, de l'avant du
bateau. Comme un oiseau heureux de revoir l'arbre o son nid s'abrite,
la belle fille, malgr ses proccupations, chantait, parce qu'elle se
retrouvait sur l'eau et dans l'endroit o chaque soir elle conduisait sa
barque et ses fleurs.

Elle chanta comme  l'ordinaire, la mme chanson trange, clatante et
douloureuse, aux paroles de mort et d'amour, et dont l'accent tait
tantt celui de l'innocence, et tantt celui d'une impudeur effrne.

Tout le monde frissonna. Ce chant, si beau par lui-mme, tait tellement
inattendu, et produisait, dans la nuit, et par cette fuite du bateau au
milieu du lac sombre, un effet si puissant, qu'il n'y eut personne qui
ne se tt pour couter. Beaucoup se prcipitrent pour lcher de
distinguer la figure de celle qui chantait.

Gabriel et Luisa se regardrent, et ils furent secous, l'un et l'autre,
jusqu'au plus profond de leur chair. Il semblait que ce ne ft que
d'aujourd'hui qu'ils comprenaient l'extraordinaire vertu de ce rythme et
de cette mlodie qui tait la premire chose qui les et mus l'un en
face de l'autre, le soir mme de leur arrive, lors de la rencontre de
la barque fleurie. Ils l'coutaient ce soir avec colre, avec terreur,
et avec une cruelle volupt. Ce n'tait plus pour eux la voix d'une
fille quelconque, ni telle chanson plus ou moins harmonieuse et
touchante, mais c'tait l'expression sensible de toutes les choses de ce
pays et de ce ciel, coalises en vue d'une fascination des cratures,
dont le but secret nous chappe. Est-ce que cette Carlotta, toute beaut
et tout inconscience, n'tait pas l'image merveilleuse du mystrieux
gnie qui gouvernait ici?

Quand le bateau stoppa  Laveno, Carlotta ne s'tait pas interrompue.
Les gens du port, accoutums  cette musique, cherchaient sa barque et
sa cargaison. Comme on ne l'avait pas entendue depuis plusieurs jours,
on se pressait aux abords de l'embarcadre, et beaucoup applaudissaient
 cet heureux retour de la marchande de fleurs. Combien de femmes,
combien d'amants, combien de ces rveurs solitaires que l'on voit
promener sur ces rives leur spleen ou leur chagrin, avaient manqu ces
jours derniers de cette jolie chanson du soir! Combien d'mes animait et
charmait, sans s'en douter, la belle enfant des les, le gracieux gnie
ignorant de soi-mme, et qui ne croyait rpandre pour un peu d'or, que
des fleurs et d'innocentes paroles! Les bravos gagnaient,
s'largissaient; on accourait de toutes parts, et lorsque le bateau vira
en frlant les jardins des villas emplies d'ombre, des voix d'enfants
claires et joyeuses, et des voix plus mles et mues, venues de tout un
monde invisible, prolongrent les acclamations. Enfin l'on quitta la
rive pour gagner Pallanza en traversant la lac en sa largeur, et
Carlotta ne chanta plus que pour la _Reine-Marguerite_.

--Il faut convenir, dit Mme de Chandoyseau, que cette fille a un
organe admirable, et, quand elle se tient  sa place, on peut
l'applaudir.

--Mme lorsqu'elle se tient  sa place, pronona amrement le rvrend
Lovely, cette fille fait du mal... Cette miousique, en vrit, fait du
mal.

Plusieurs personnes sourirent. Dompierre se souvint qu'il n'avait pu
s'empcher d'en faire autant, quand le clergyman, prenant son bain, il y
avait de cela quelques semaines, lui avait dit: Ce pays-ci est
mauvais.  voir ce soir le malheureux vieillard, et lui-mme, et le
triste accablement de son entourage, il ne jugeait plus que ces paroles
de puritain fussent si ridicules.

Cependant il et voulu prendre la dfense de Carlotta, qui n'tait
mauvaise que dans le sens o l'on peut dire que l'est la nature avec son
soleil et avec ses nuits, avec le bruit de ses sources, l'odeur de ses
moissons et le got de ses fruits; mais il s'aperut qu'on l'piait 
cause du bruit de ses relations avec la marchande des Borromes, et que
M. Belvidera lui-mme, si ce n'et t sa discrtion naturelle, l'et
certainement flicit d'avoir choisi une matresse qui possdait une
telle sduction.

D'ailleurs tous taient sous le charme. Des femmes voulaient embrasser
la chanteuse, et on envoyait des fillettes lui demander son nom. La
traverse fut trop courte.

--D'o est-elle? o va-t-elle? interrogeait-on de tous cts.

On fut rassur quand on sut qu'elle allait jusqu' l'Isola Bella. On lui
jetait de la monnaie qu'elle ramassait avec son avidit ordinaire; et
son humeur ayant profit de cet encouragement qui tait le plus puissant
sur elle, elle donnait toute sa voix, elle enflait son chant avec une
frnsie vraiment nouvelle. Qu'prouvait-elle en plus de la joie
d'augmenter son trsor? Commenait-elle  comprendre l'espce de royaut
qu'elle exerait sur ce lac et ces les? tait-elle grise ce soir par
l'enchantement mme qu'elle avait rpandu autour d'elle?  un moment,
elle mit un tel accent sauvage, une telle saveur fauve dans la passion
que traduisait son refrain monotone, que nombre de personnes, et des
hommes mme, furent branls jusqu' cette petite angoisse courte qui
vous loge une larme au coin de la paupire, et vous laisse hsitants,
gns, gauches, presque honteux d'avoir t touchs si  vif.

Alors elle se tut, et aucune insistance ne fut capable de la faire
reprendre sa chanson. Elle tait tapie sous son chle, et se cachait la
figure. Des hommes du bateau voulurent la dcouvrir, et ils lui tiraient
son chle en riant. Mais elle leur lana des mots crus, qui leur firent
comprendre qu'elle ne plaisantait pas.

 la station de Pallanza, un homme qui se tenait sur le quai demanda 
haute voix si Carlotta n'tait pas  bord.

--Carlotta! par la Madone! je crois bien qu'elle est  bord!

--Carlotta! cria l'homme. Et ceux qui le connaissaient reconnurent le
timbre du farouche Paolo.

--Carlotta! reprirent les hommes du bord, rponds donc, c'est ton
promis!

Carlotta restait immobile sous l'abri de son chle noir, et ne soufflait
pas. Elle grelottait, comme si elle et t prise de froid tout  coup.
Ce n'tait pourtant pas sa coutume d'avoir peur.

--Vas-tu rpondre? cria le promis dont l'humeur ne semblait pas
complaisante.

Et il s'lana, en bondissant, sur la passerelle qu'on tait sur le
point de retirer. Le capitaine allait commander de l'avant:

--Arrtez! arrtez! il y a encore un voyageur  descendre.

Le bateau crachait de grands jets de vapeur. Tous les passagers,
uniquement proccups de la Carlotta, taient anxieux de la scne qui
allait se passer entre le fianc colre et brutal et la belle fille qui
s'aplatissait en tremblant,  la faon des animaux qui pressentent un
malheur.

--Carlotta! hurlait Paolo; vas-tu bouger! j'ai l une barque qui
t'attend et ta mre est avec moi; nous allons passer directement 
l'Isola Madre, pour les fleurs!...

--Non! fit Carlotta qui se dcida  desserrer les dents; je vais jusqu'
l'Isola Bella.

--Ah! tu vas jusqu' l'Isola Bella! Ah! chienne! ah! coureuse! je vais
te faire voir, moi, si tu iras comme a  ta fantaisie! Ah! tu ne veux
pas quitter ta socit! Mais pourquoi aussi est-ce que tu ne te fais pas
enlever tout  fait par tes trangers, dis! dis!

Le malheureux prononait ce mot d'trangers, _forestieri_, avec toute
la haine et tout le mpris dont il tait capable; il leur crachait  la
figure  tous, dans l'impossibilit o il tait d'atteindre celui qui
dtournait sa fiance.

--Laissez-la, laissez-la! lui disait-on, qu'est-ce que a vous fait?
elle descendra plus loin,  l'Isola Bella.

Mais il tait furieux: il n'entendait rien; il culbutait tout le monde.
Dans sa sourde jalousie, il croyait que les matelots la retenaient pour
lui faire des galanteries. Il se jeta sur Carlotta et, l'empoignant 
bras le corps, ce bout d'homme plus petit qu'elle l'emporta en un tour
de main jusque sur le quai. Elle se dbattait et hurlait. Personne de
ceux qui savaient le caractre de Carlotta, son ddain ordinaire envers
les menaces, ne comprenait cette frayeur subite  suivre Paolo et sa
mre venus au-devant d'elle, pour la transporter en barque  l'Isola
Madre.

Les roues du vapeur battirent  grand bruit et touffrent les cris de
la malheureuse Carlotta. Tout le monde demeura pniblement mu de cette
brusque sparation. Le bateau s'tait dj loign de Pallanza, quand
un des hommes de la _Reine-Marguerite_ fit remarquer du doigt la petite
barque filant vers l'Isola Madre, et que l'on distinguait assez
nettement, grce aux feux de l'embarcadre. On se pressa sur l'arrire
et l'on ne pouvait s'empcher de demeurer les yeux fixs sur ce petit
point noir, avec un regret, peut-tre une inquitude, une indfinissable
mlancolie.




XXII


Dans la nuit, Gabriel, qui ne pouvait dormir, ouvrit sa fentre, et,
ayant tir une chaise sur le balcon, il s'y installa et respira l'air
frais que la grande quantit des arbres verts imprgnait d'un parfum un
peu pre. En se penchant, il s'aperut que la fentre de Lee n'tait pas
ferme, et qu'il y avait de la lumire dans sa chambre. Le pote, ayant
entendu le mouvement de son voisin, parut. Les balcons se touchaient et,
de l'un  l'autre, on pouvait causer facilement.

--Vous travaillez?

--Oui, dit Lee, je mets la dernire main  un ouvrage o j'espre avoir
enfin montr un homme!

--Un homme?

--Oh! je se parle pas de l'homme tel que le conoivent vos romanciers et
gnralement toute votre littrature. Pour vous autres, vous avez cr
une figure d'homme, lorsque vous tes assur que quelques poignes de
crtins, de filous ou de pieds-plats de vos contemporains s'y
reconnatront comme en un miroir. J'ai conu, moi, un homme, dans le
recueillement de mes veilles; grce aux mille expriences que la ralit
m'a fournies, sans doute, mais grce aussi  l'instinct du beau que
Dieu mit en moi et que toute ma vie fut employe  clairer, 
dvelopper,  magnifier enfin. Si je ne mets pas au jour, par le moyen
de l'art, une figure diffrente de celle que j'eusse pu produire plus
simplement, en m'accouplant avec une maritorne, je ne vois pas la raison
de me priver du _farniente_ ou des plaisirs d'un viveur. J'espre donc
vous faire voir un tre dou de toutes les qualits ncessaires  la
viabilit, mais qui se hausse au-dessus de la conception de beaut que
vous vous faites communment.

--Diable!

--Je veux un hros.

--a n'est pas original.

--Dites plutt que l'on a rendu banale la figure du hros en n'incarnant
sous cette dnomination que le type soumis jusqu' l'abngation de sa
personne aux conditions tragiques que nous imposent la nature et la
socit, les deux martres. Vous glorifiez sans lassitude le soldat et
l'amant. Laissons le soldat, pour ne pas froisser votre susceptibilit
de Franais; vous tes une nation condamne  tre militaire ou  n'tre
pas, et il serait malsant  moi de vous attaquer sur ce triste point.
Mais l'exaltation perptuelle de l'amant est une honte pour une
littrature. Je sais bien que jamais vous n'obtiendrez que l'humanit se
dfasse d'une forte et secrte complaisance envers toutes les choses de
l'amour. Elle sera donc galement indulgente aux acteurs de l'amour
quels qu'ils soient. Il n'en est pas moins vrai que l'artiste, le pote
dont la mission est de donner des exemples de beaut, rien que de
beaut, devra s'abstenir de nous exhiber le spectacle de la passion
amoureuse, c'est--dire le cas o l'homme se ravale  plaisir au niveau
de la bte, devient inintelligent obtus, ferm  l'univers entier, prt
 toutes les bassesses,  toutes les trahisons, aux crimes les plus
dgradants, dans le seul but de se vautrer sur une crature, de se
perdre, de s'anantir, soi, sa personnalit, son avenir, dans un tre
dont la sduction se fane dans le temps mme qu'elle vous fait pmer!...
Ne m'objectez pas que j'exagre, que ce n'est pas cela; qu'il y a un
amour plein de charme, de grce et de posie: Romo, Juliette, les
balcons, les romances, la musique, les fleurs.... C'est le pige de la
nature! qui ne sait de quoi il retourne?

Partout o l'amour atteint la passion, il y a dmence, rage, cruaut,
lchet, mensonge, infamie et meurtre. Tout amour qui cesse d'tre une
bleuette, n'est autre chose que l'panouissement de nos plus bas
instincts et l'obstruction de nos facults. Certes, mon hros ne sera ni
cet homme vil ni cette brute, mais bien celui qui, se dtournant de
votre idole d'Eros adore par les sicles, aura le front de lui cracher
 la face et de lui vomir son dgot!...

--Je vois, dit Dompierre, que votre sujet vous possde... autant que le
pourrait faire le sentiment de l'amour, et il vous rend cruel comme un
amoureux!...

--En effet, je suis amoureux de mon sujet, et vous voyez que cela me
rend mchant, puisque je ne tiens pas compte de vos sentiments qui
pourraient tre blesss  juste titre. Excusez-moi donc, je vous prie.
Mais, que serait-ce, si j'aimais une femme?...

--Nous verrons bien ce que ce sera!

--Comment! vous le verrez bien?...

--Je dis que cela ne peut manquer de vous arriver, et j'aurais plaisir 
en tre tmoin... ce qui...

--Mon ami, interrompit l'Anglais, vous ne savez pas ce que vous dites!

--Je sais que votre orgueil est immense, et, s'il vous rpugne de servir
la nature et la socit, il vous rpugnerait davantage de vous abaisser
jusqu'aux pieds d'une crature humaine. Mais l'amour entre chez nous
comme un voleur, et l'on est dj  genoux avant d'avoir eu le temps de
crier: au voleur!

--Cela quivaut  dire qu'il se peut faire que je devienne fou; mais
dans ce cas comme dans l'autre, je considre que ma personnalit est
morte. Aussi comprenez-vous que je me dfende contre cet tat mental
avec l'intrpidit que l'on met a dfendre sa vie!

--Dfendez-vous bien! dit Dompierre, en se retirant du balcon. Je vous
souhaite bonne chance!

Il passa un veston et descendit. La conversation de l'Anglais lui tait
presque intolrable, ces temps-ci. La rage du pote contre la passion de
l'amour semblait crotre depuis le voyage de Bellagio, et elle
s'exerait  tout propos avec une telle violence que Gabriel se
demandait si cette haine philosophique ne provenait pas d'une sorte de
dpit ou d'un combat acharn contre l'ennemi lui-mme qui menacerait
d'enlever la place. L'exaltation de la manie moralisatrice du clergyman
ne s'tait-elle pas produite prcisment dans une pareille circonstance?

Gabriel poussa avec prcaution la petite porte extrieure du btiment
des dpendances, dont il gardait toujours une clef en prvision de ses
sorties nocturnes; et il se trouva dans le jardin. Le jet d'eau, comme
au temps de nuits plus heureuses, grenait toujours ses fines perles
dans le bassin, et c'tait le seul bruit. Les chnes-verts tachaient
l'ombre de leur masse opaque; et le malheureux amant distingua les
pointes aigus et noires du bouquet de cyprs o il avait tant de fois
tendu les bras  sa matresse. Le parfum de la nuit tait aussi le mme.
Toutes les choses qu'il apercevait avivaient l'affreuse plaie de son
coeur. La fentre de Lee tait la seule qui ft claire, et il regarda
d'en bas le pote, allant et venant dans sa chambre, se passant la main
dans les cheveux, rejetant brusquement la tte en arrire, enfin en
proie  la grande surexcitation de l'oeuvre orgueilleuse dans laquelle
il esprait noyer la sourde pousse de ses apptits naturels. On le
voyait venir parfois jusqu'au balcon, et l, en face de la splendide
nature endormie, il semblait prendre un singulier plaisir  la dfier et
 arracher dans une lutte monstrueusement ingale, sa cervelle et sa
chair  l'universel enchantement.

--Grand bien lui fasse, soupirait  part lui Gabriel, et tant mieux s'il
y chappe!...

Il alla machinalement s'asseoir sur le petit banc de bois, au pied des
cyprs, d'o il avait coutume d'pier l'arrive de Luisa, de discerner
sa silhouette claire dans l'obscurit, et de bondir  son approche. Il y
sentit l'irrmdiable fin de cette vie de rve. Le silence accentu par
le menu bruit des gouttelettes d'eau tombant dans la vasque, ce silence
qu'il avait tant aim parce qu'il savait quel pas chri l'allait rompre
en faisant crier le gravier des alles ou les feuilles de l'automne, lui
donna cette fois-ci, l'impression d'un dsert mortel, d'un abandon
gnral des tres et des choses. Il eut presque peur et regarda  droite
et  gauche, d'un mouvement d'enfance qu'il se rappelait avoir excut
tant petit, quand on le faisait monter, le soir, dans l'escalier
obscur. Tout aussi purile tait la rflexion qui le ranima: Si elle
venait! se disait-il, s'il lui prenait l'ide de redescendre ici; mme
pas pour moi, puisque nous ne nous y sommes pas donn rendez-vous, mais
par l'entranement de l'habitude ou par cette complaisance que l'on a
parfois pour des souvenirs qui veulent revivre! Si elle venait!...

Hlas! si elle venait! ce serait encore entre eux une de ces scnes
terribles o ils s'invectivaient dsormais comme des ennemis acharns,
o ils ne mettaient plus en commun que leur horreur d'eux-mmes, o il
n'tait plus question que de l'ignominie de leur conduite. Que Lee avait
donc raison!--et c'tait pour cela qu'il tait exasprant!--que leur
amour tait laid! Dans quelle fange ils se vautraient! Elle ne cessait
de lui avouer qu'elle ne l'aimait pas; et elle tombait dans ses bras
avec cette sorte de frnsie que seul, peut donner le mpris de soi-mme
ou l'abandon de soi, tte perdue, dans l'abme. Ils n'avaient plus de
caresses; ils se faisaient mal, se battaient, s'corchaient. Lui seul
essayait de ramener la douceur entre eux, mais  la premire expression
tendre, elle le coupait brutalement: Pourquoi me dis-tu a? je ne
t'aime pas! tu sais bien que je ne t'aime pas!--Mais alors, que
fais-tu l?--Ce que je fais? mais je me perds; j'achve de me perdre;
je ne suis pas tout  fait assez perdue! ah! ah! ah! il me demande ce
que je fais l!

Et c'tait cela qu'il attendait, c'tait cette ivresse sanglante qu'il
esprait encore en se piquant la figure et les mains contre les
aiguilles des arbres verts! Car il tait l, encore, la tte dans le
feuillage,  s'avancer, puis  se retirer prcipitamment, en faisant
tout bas: hol! lorsque la douleur tait trop vive. Il se souvenait de
la voix de Luisa: Combien de fois t'es-tu piqu?--Trois fois!--Ce
n'est pas assez! ce n'est pas assez!... la prochaine fois, il
faudra!...

L, les jambes lui manqurent; il s'assit. De tous les souvenirs de
l'amour, le plus atroce est celui du son de la voix. _Mio_! mon _Mio_!
Ses oreilles s'emplissaient de ce chant incomparable: _Mio_! mon
_Mio_! Puis il se releva prcipitamment; il avait cru entendre
rellement; il fit un pas dans l'alle. Personne! Le dsert, plus vide,
plus immense que jamais. Le bruit du jet d'eau l'impatientait; il et
voulu trouver la clef pour arrter ce murmure infatigable, li dans sa
mmoire  une autre musique, et qui contribuait  la lui rendre trop
vive.

Il continua de marcher dans le jardin. L-bas, dans le fond, tait le
petit kiosque meubl que la nuit lui cachait. Mais, plus prs, il
apercevait les branches plusieurs fois tordues sur elles-mmes du vieil
olivier dans lequel on montait jusqu' une petite plate-forme, pour
dcouvrir le lac. C'est l, pensait Gabriel, qu'une nuit elle oublia
que c'tait dans mes bras qu'elle tait et qu'elle fut presque
pouvante quand je lui parlai tout  coup! Elle revoyait la figure de
son mari dans un jardin du Pausilippe!... Et lui qui dfaillait 
l'ide que la chair qu'il baisait tait pme par lui, pour lui! Quelle
misre! quelle source de turpitudes que l'amour! Il contient le mensonge
et la trahison  ce point, que l'on s'y trahit l'un l'autre jusque dans
l'treinte!

 vingt-huit ans seulement, il avait la rvlation de cela. Jusque-l,
il n'avait jamais souffert par l'amour, ou, du moins, dans la douleur
sentimentale de la vingtime anne, il n'avait souffert que pour bnir
la chre cause de son mal, et l'amour qui le faisait pleurer demeurait
quand mme pour lui un joli dieu, au visage sublime et plus beau que
toutes les choses de la terre. Eh! parbleu! c'est ainsi que le voyait en
ce moment-ci Solweg, cette petite fille qui s'tait mise  s'prendre de
lui. Ah! il et eu beau jeu, celui qui se ft avis d'aller mdire de
l'amour vis--vis de cette enfant qui en souffrait affreusement,
pourtant, ainsi qu'on n'en pouvait douter. Gabriel ne la plaignait pas.
Que n'et-il pas donn pour tre affect de la mme faon qu'elle, pour
tre fier de son sentiment, pour se sentir anobli par sa propre
douleur!

Mais il pensait que celle qu'il adorait, lui, s'tait roule, couverte
de honte, aux pieds de cette jeune fille, et que cette jeune fille ne
l'avait pas releve et l'avait soufflete de son mpris. C'tait bien
dans cette attitude des deux femmes, que lui apparaissait la diffrence
des deux sortes d'amour. Et celui des deux qui le touchait, qui tait le
sien, ce n'tait pas celui qui se dressait la tte haute, ddaigneux et
superbe, mais celui qui se courbait en rougissant, qui s'humiliait,
s'abmait, et s'enivrait de son infamie.

Cependant, il essayait de se convaincre que Luisa avait eu tort de
s'abaisser, de ne pas comprendre que sa passion,  elle aussi, avait sa
grandeur et sa beaut. Sa grandeur et sa beaut! Mais elle confessait ne
pas mme prouver l'amour; et elle n'tait en proie qu' une sorte de
folie luxurieuse que la nouveaut, le got du fruit dfendu, la mollesse
du climat lui avait rpandue dans la chair! Et elle dshonorait
bassement l'homme qu'elle n'avait jamais cess d'aimer dans son coeur!
Sa grandeur et sa beaut!... Non, non, il fallait en prendre son parti:
leur amour tait une misrable vilenie.

Mais tant pis! mille fois tant pis! c'est  cet amour-l qu'il tait
tout prt  consacrer jusqu'au dernier lambeau de sa chair. Il tait
entran par une cavale furieuse, par une bte infernale qui galopait 
l'aveugle dans un pays d'horreur; tout son corps sautait, sursautait 
la croupe de l'animal de cauchemar; ses membres taient meurtris,
arrachs; ils s'accrochaient aux cailloux, aux pines; mais c'tait cela
qu'il lui fallait, rien autre que cela. Que lui parlez-vous de bonheur,
de suavit, de beaut! Mais, il se moque de ces choses! Ce qu'il aime,
c'est de parcourir les chemins derrire sa cavale, et de pouvoir, en se
retournant, voir le sol que son passage a rendu pareil  celui d'une
boucherie et d'un abattoir. En vrit il faut tre naf pour venir
parler de bonheur  un amant: c'est la torture qu'il recherche.

Gabriel monta par le petit escalier tournant, jusqu'au coeur du vieil
arbre o il avait tenu dans ses bras le corps de Luisa. Elle tait l,
pensait-il, une fois assis sur la petite plate-forme; je sentais sur mes
genoux son poids bien-aim; le parfum de sa gorge et de ses cheveux
m'environnait; un de ses bras,--son bras, mon Dieu! puis-je revoir cette
image sans mourir!--tait sorti compltement du peignoir, et l'obscurit
m'empchant de le voir, je le parcourais lentement des lvres, depuis la
grce vivante du poignet jusqu'au dlire mortel que contient la rondeur
de l'paule. Je lui dis: Luisa, il n'est pas possible que je survive au
dlice que vous me donnez! Elle se releva brusquement: Ah! c'est
vous!

Et il et donn encore son me, son ternit, pour goter  nouveau le
supplice raffin de cette petite scne.

La nuit s'avanait; le lac et les montagnes commenaient  blanchir. Il
pensa: Ce serait le moment de nous en aller si elle tait l! Et il se
leva et partit, comme s'il la suivait.

Il prenait des prcautions pour ne pas faire de bruit en marchant sur le
sable. Il se souvint d'un cri qu'elle avait pouss, un matin qu'ils
rentraient cte  cte, en appuyant le pied sur un limaon dont la coque
avait craqu. Quelques oiseaux lui avaient rpondu et les massifs
s'taient veills autour d'eux.

Gabriel remarqua que Dante-Lonard-William tait encore  son balcon. Il
avait teint sa lampe et ne travaillait plus. Il tait debout et
regardait fixement au loin. Sans doute voyait-il l'aube rpandre 
flots son lait matinal sur les collines et sur les eaux? Peut-tre
acceptait-il enfin la dangereuse invitation que ce dernier matin
d'octobre rptait, une fois suprme!




XXIII


La multitude des connaissances que Mme de Chandoyseau s'tait faite 
l'Htel des les-Borromes fta son retour. Elle fut entours ds la
premire matine; on lui demanda mille dtails sur ses impressions au
lac de Cme. Tout le monde fut mu de l'indisposition de Mlle Solweg,
et les questions au sujet de cette chre enfant qui n'tait pas encore
compltement remise, ne tarissaient pas.

--Ah! mesdames, disait Mme de Chandoyseau, savez-vous quel fardeau
dlicat c'est d'avoir  soi une jeune fille! Car il faut bien que je
sois sa maman! C'est un ge qui exige tant de soins, tant de minutieux
mnagements, tant de subtiles prvisions, dirai-je mme, car il faut
voir pour elle, tudier  la fois son entourage et sa vie intrieure.
Prvoir et deviner, n'est-ce pas l'art d'une mre?

On la complimentait; on admirait son tact et son intelligence. Qui donc
prtendait que les femmes ne sauraient mener de front les proccupations
intellectuelles et les soins de la famille? Et il se trouvait des gens
pour vous faire entendre, en haussant les paules, que les femmes  la
mode ne sauraient s'embarrasser des soins de la maternit? Mais il n'y
avait qu' couter parler cinq minutes cette petite Parisienne-l, pour
se convaincre qu'elle apportait une gale perspicacit dans les choses
de l'esprit et dans celles du coeur. Tout particulirement dans ses
rapports avec sa soeurette, elle avait une faon de prononcer
seulement son nom, qui faisait que chacun en tait attendri.

 la vrit, voici quels taient exactement  l'heure actuelle les
rapports de Mme de Chandoyseau et de sa soeurette.

Solweg, presse ces jours derniers par de nouvelles demandes en mariage,
avait avou tout net  sa soeur qu'elle n'avait pas plus de rpugnance
pour celui-ci que pour celui-l, mais qu'elle tait rsolue une fois
pour toutes  ne plus rpondre  ce propos, parce qu'elle ne voulait pas
se marier.

--Mais tu aimes donc quelqu'un? s'tait crie Mme de Chandoyseau
tonne.

Solweg avait rpondu simplement:

--Oui.

Quant  savoir qui Solweg aimait, ce ne fut pas long ds lors 
dcouvrir.

Mme de Chandoyseau demeura atterre. D'abord parce que rien au monde
ne pouvait la vexer davantage que de n'avoir pas souponn la secrte
passion de la jeune fille. En second lieu parce qu'elle comprit la
sottise colossale qu'elle avait commise en s'acharnant  dtruire la
rputation du jeune homme, qui,  tout bien considrer, et t un parti
excellent pour Solweg. Tel avait t son art de prvoir et de deviner.

Sans doute, elle avait song  Dompierre pour Solweg ds la premire
semaine, comme cela ft arriv au premier venu qui voit en prsence un
jeune homme et une jeune fille; elle les avait mme fait danser
ensemble. Mais elle n'avait mme pas su s'employer  vaincre la rserve
du jeune homme, ce qui et t de la bonne diplomatie: et, au fond, la
guerre qu'elle lui avait dclare venait plutt de la jalousie qu'elle
avait elle-mme pour sa matresse que de la froideur qu'il avait
manifeste pour Solweg.

Devant l'impossibilit de rparer ce qu'elle avait fait, elle avait
tent de dtourner Solweg de son ide.

--Mais, ma pauvre enfant, tu ne sais pas, il faut te dire... Ce jeune
homme a une conduite scandaleuse: il a une matresse...

--Je le sais.

--Ah! Eh bien! tu connais toi-mme cette Carlotta?

--Ce n'est pas Carlotta.

--Comment! Mais alors tu sais tout! Ah! mon Dieu!

Elle s'tait enfuie, de peur d'entendre dire  Solweg qu'elle savait
bien plus encore, qu'elle savait qui contribuait  loigner Dompierre
chaque jour davantage, qu'elle savait mme  qui elle devrait de ne
pouvoir jamais l'pouser probablement.

Mme de Chandoyseau tait aux abois, et ne savait  quel saint se
vouer.  qui demander conseil? Son mari ne comprenait pas; et elle
reconnut  ce moment-l, que parmi les innombrables personnes qui lui
prodiguaient leur admiration et leur attachement, il ne s'en trouvait
pas une qui ft son amie.  qui, d'ailleurs, et-elle pu confier un cas
comme le sien?

Elle aperut le clergyman et lui lit signe.

--Mon rvrend! mon rvrend!

Le bonhomme se prcipita, trop heureux qu'elle le dsirt. Comme il
allait ouvrir la bouche pour lui adresser quelque compliment:

--Chut! fit-elle, j'ai quelque chose  vous dire.

Il esprait toujours qu'elle prononcerait le mot dfinitif, celui que
le malheureux attendait avec une anglique patience et qui devait mettre
un terme  son stage humiliant d'amoureux.

--Vous avez quelque chose  me dire? rpta-t-il en tremblant.

--Oui, dit-elle, quelque chose de trs grave. Mais je voudrais tre bien
 l'aise et vous entretenir seule  seul.

--Seule  seul! dit-il, _All right_! madame, il y a un moyen, venez!...

--Non! non! pas si loin, fit-elle, en comprenant l'heureuse angoisse
qu'avait prouve le vieillard. Non, non, entrons, si vous voulez bien,
au salon; il n'y a personne.

Elle le prit par le bras et l'entrana:

--Mon rvrend, je suis la plus misrable des femmes!

--Pas encore! fit le naf soupirant.

--Si, si! dit-elle, sans saisir la bvue; je vous dis que je suis la
plus misrable des femmes. Voulez-vous savoir ce que j'ai fait?

--Ma chre amie! s'cria-t-il en ouvrant des yeux pleins d'anxit.

--Vous allez comprendre tout de suite: ma petite soeur aime quelqu'un...

--Il faut la mrier!

--Justement. Mais j'ai rendu ce mariage impossible: Solweg aime Monsieur
Gabriel Dompierre.

Le rvrend fit sa grimace.

--Monsieur Dompierre n'est pas ce que vous croyez, mon rvrend. C'est
moi qui l'ai charg du scandale de l'affaire Carlotta!

--Vous!

--Moi, dit-elle. Me trouvez-vous toujours jolie, aprs a? Trouvez-vous
que je suis encore parfume comme la rose de Jricho?...

Le clergyman levait les bras au ciel. Il dit:

--Le Seigneur aime le paovre pcheur, madame, et je ne suis que le plus
humble serviteur du Seigneur.

--Je vous remercie de votre indulgence, dit Mme de Chandoyseau. Mais
songez cependant que je vous ai employ dans toutes ces histoires; que,
sous le prtexte de signaler l'horreur du scandale, je vous l'ai fait
colporter; que tout le monde qui et dout de ma parole a cru  la
vtre,  cause de votre ge et de votre caractre!...

--Christ ait piti de nous!

Le pauvre homme tait tomb sur une chaise, et sa confusion tait au
comble. Il tait pouvant de l'aveuglement que la concupiscence avait
rpandu sur ses yeux et de la grandeur du mal o sa malheureuse passion
l'avait entran. Quoi! c'tait lui qui avait t l'instrument des
papotages d'une ville entire, et grce auxquels un jeune homme tait
calomni et l'honneur d'une jeune fille tran dans la boue! Dieu avait
retir la vue  son serviteur indigne, afin qu'il s'avant davantage
dans la voie de la dchance que la luxure lui avait ouverte!

Mais Mme de Chandoyseau ne l'avait pas fait venir l pour contempler
l'immensit du pch. Elle voulait qu'il lui donnt un avis, qu'il
essayt de rparer ce qu'il avait--d'ailleurs innocemment--contribu 
rpandre.

--Que faire? dit-elle.

Le vieillard se redressa.

--Madame, si le mal est grand, dit-il, du moins en ignore-t-on la
source. Monsieur Dompierre peut ne pas savoir que vous avez t son
ennemie souterraine; ds lors, rien ne l'empche de s'allier avec votre
famille...

--Rien! Mais, mon bon monsieur Lovely, vous ne voyez donc pas plus loin
que le bout de votre nez: Monsieur Dompierre a une liaison, une vraie,
celle-l...

--Eh bien! fit le clergyman.

--Eh bien! cette liaison, je l'ai dcouverte au mari, entendez-vous
bien? Je ne sais trop ce qu'en pense celui-ci; il affecte depuis lors
d'tre mieux que jamais avec l'amant de sa femme; mais j'ai ide qu'il
cache son jeu et qu'un de ces jours ces deux hommes-l vont se couper la
gorge!

--Dieu tout-puissant!

--Vous voyez que Monsieur Dompierre est encore loin d'pouser ma petite
soeur!... Ah! ah! dit-elle, je suis bien malheureuse, plaignez-moi,
monsieur Lovely!

Elle avait pris les mains du vieillard; elle les baisait, dans son
besoin de trouver un appui, et elle pleurait trs sincrement.

--Voyez-vous, disait-elle, j'aime beaucoup ma petite soeur, je ne suis
ni une mauvaise ni une malhonnte femme, monsieur Lovely. Non, non, il
ne faut pas croire cela. J'ai t coquette, je sais bien... Oh! si, si,
j'ai t trs coquette avec vous, c'est trs vilain, a a pu vous donner
de fcheuses ides sur mon compte, mais a n'aurait pas t plus loin,
croyez-le bien, je n'aurais pas permis; je suis honnte et trs fidle 
mon mari!...

Elle disait vrai, dans son rel affolement. Son tourderie naturelle lui
faisait oublier qu'elle achevait de martyriser le malheureux vieillard,
tout en essayant de se rehausser dans son esprit. Elle tait une femme
trs honnte, elle n'avait jamais tromp son mari; elle aimait beaucoup
sa petite soeur; mais elle faisait cent fois pis que si elle et t
mchante et malhonnte.

Le dsespoir verdissait la figure du rvrend Lovely. En l'espace d'une
minute, il perdait jusqu' ce dernier espoir du pch qui tait son
seul soutien, dans son grand dsarroi moral. Ainsi donc, il
n'assouvirait pas les pauvres dsirs accumuls durant une longue vie de
probit et de vertu; ce serait en vain qu'il aurait secou ces temps-ci
les remontrances de sa conscience et caus la dtresse de sa digne
femme: On s'tait jou de lui comme d'un pantin, pendant qu'il exposait,
lui, brave homme, toute l'honorabilit de sa vie, et sa part de ciel,
que sa foi lui montrait compromise. Et, du mme coup, on lui montrait,
qu'il tait beaucoup plus coupable qu'il ne l'et cru, car il avait
tremp dans les plus honteuses calomnies. Ne devait-il pas se rvolter
et souffleter cette poupe, cet article de bazar de Paris qui tait la
cause d'un tel dsordre?

Il leva sur elle ses yeux o la passion tardive avait fait surnager une
grande tendresse enfantine curieusement mle  une affreuse servilit.

--Oh! je sais, dit-il, que vous tes une femme excellente; c'est moi qui
ai t le coupable, et je vous en demande pardon...

--Mais, que faut-il faire? dit Mme de Chandoyseau qui n'avait que
cette ide en tte.

Il lui dit, avec son accent comique qui donnait une trange saveur  ses
paroles srieuses, qu'il revendiquerait lui-mme la responsabilit de
tout ce qui s'tait fait. Il emploierait tout ce qui lui restait de
forces  arracher la calomnie jusqu'en ses racines; il avouerait qu'il
s'tait tromp: on attribuerait l'clat donn  ces faux bruits  son
excs de zle... N'tait-ce pas vraisemblable de la part d'un pasteur
protestant? dit-il en s'efforant de sourire. Et ceux qui seraient
tents de croire que Mme de Chandoyseau avait t pour quelque chose
dans ces affaires, apprendraient par lui-mme qu'elle avait t abuse
par l'influence d'un vieillard...

--Oh! oh! dit-elle, mon rvrend, vous ne ferez pas cela; je ne le
souffrirai pas.

--Je le ferai.

--Mais vous tes un saint!

--Je n'aurai point de mrite, dit-il, en relevant encore une fois sur
elle ses yeux souffrants o l'on sentait le cruel plaisir qu'il
prouverait  se sacrifier pour elle.

--Oh! dit Mme de Chandoyseau, vous savez que je n'accepterais jamais
a, s'il ne s'agissait que de moi; mais il s'agit de sauver une jeune
fille.

--Dieu nous aidant, nous la sauverons, madame, dit le rvrend Lovely en
se retirant avec la contenance d'un chrtien qui marche  la mort.

Elle le regarda un instant s'loigner, puis, tant passe dans le hall,
elle y oublia tout, au milieu du babillage de ses nombreuses amies qui
l'appelaient: l'idale petite maman.




XXIV


Mille occasions se prsentaient, ainsi que le veut l'tonnante ironie du
monde, pour crer une cohsion artificielle au groupe dsuni par les
pripties du voyage au lac de Cme. C'est ainsi que Mme de
Chandoyseau et M. Belvidera, qui n'avaient vu ni l'un ni l'autre l'Isola
Madre, ayant exprim chacun sparment leur intention d'y faire une
excursion, on apprit pendant le djeuner que les barques avaient t
retenues de part et d'autre pour l'aprs-midi.

Dans ces circonstances, il se trouve toujours un M. de Chandoyseau pour
s'crier:

--Quel heureux hasard! nous ferons route ensemble.

Dompierre avait voulu se soustraire  cette promenade; mais on savait
que lui seul pouvait avoir de ses amis les jardiniers l'autorisation de
rester dans l'le aprs le coucher du soleil, et c'et t bien peu
aimable  lui de refuser son prcieux concours. On emportait une
collation et des rafrachissements. C'tait une trs jolie partie de
plaisir. Qu'est-ce qu'il y a de plus agrable qu'un pique-nique entre
amis?

C'tait une de ces journes radieuses o l'automne semble semer ses
trsors  profusion, jeter la chaleur et la lumire  pleines mains,
comme s'il vous disait: Allez, allez! c'est la fin, je donne tout; nous
n'avons plus d'conomies  faire; nous mourons demain!

Gabriel courbait les paules sous la pesanteur voluptueuse des arbres o
il avait pass  l'poque heureuse de son amour, au bras de Luisa. Le
palais rose, les balustrades fleuries, les lianes encombrantes des
alles, le parfum des plantes exotiques, et la prsence encore de celle
qui lui avait divinis tout cela, mais aujourd'hui suspendue au bras
d'un autre, lui versaient un enivrement qui s'accentuait pas  pas. Il
fouettait de sa canne la tige des plantes, et il se redressait parfois,
tout en marchant, comme s'il et senti que sa taille ou ses membres
ployaient.

Mme de Chandoyseau s'exclama en passant devant la fentre de la
chambre des fleurs. Il y en avait une quantit en pots, et
quelques-unes, dj cueillies et humectes d'eau frache, taient
disposes sur les paniers et faisaient avec le mobilier rustique le plus
gracieux effet.

Mme Belvidera et Dompierre taient demeurs en arrire.

--Venez donc! venez donc! leur dit-on; il faut absolument voir cela,
c'est dlicieux!

--Ah! dirent-ils, et ils s'avancrent jusqu' l'appui de la fentre,
pendant qu'on se retirait pour leur faire place.

Ils durent se pencher, explorer la pice du regard.

Gabriel murmura:

--Je veux vous avoir l, une dernire fois, quand la nuit tombera, l!

Elle ne lui rpondit pas et s'exclama comme tout le monde:

--C'est dlicieux! c'est dlicieux!

On gota sur l'herbe,  l'endroit prcisment o les deux amants avaient
t le plus touchs par la beaut du paysage. C'tait au milieu de
camphriers, d'arbres  th, de houx friss et de chnes verts. Un vieux
cdre talait au-dessus d'eux, comme une main rigide, sa branche plate,
gigantesque. On voyait Pallanza toute blanche, au travers d'une fentre
de feuillage.  cinq heures, la grille de la grande entre fut ferme et
le bruit de fer en parvint jusqu' cet endroit charmant.

--Ainsi, dit la petite Luisa, nous sommes tout seuls dans l'le 
prsent?

--Tout seuls, avec les jardiniers.

On battit des mains, ce fut un vrai bonheur pour tout le monde de
profiter d'un avantage exceptionnel.

 l'heure du coucher des oiseaux, l'air fut dchir d'un grand vacarme,
et l'on vit passer les paons qui rentraient.

Puis vint la promenade  la nuit tombante que hte l'ombre des arbres
sculaires. Dans le demi-jour, on marchait sur la couche profonde des
feuilles sches. Elles taient en si grande abondance dans certaines
alles que les pieds enfonaient trs avant et sentaient les
arrire-couches dj fermentes. Une odeur fauve s'en dgageait.  la
moindre brise venue du lac, les feuilles tombaient en neige d'or
voletante qui s'attachait aux chapeaux des femmes, ou se plaquait sur
les corsages et jusque sur les joues en donnant la sensation d'un baiser
froid, furtif et faisant presque peur. Mais, a et l, une grande troue
s'ouvrait dans le ciel rouge du couchant, et la braise ardente des
feuillages frappe par cet incendie rchauffait soudain, ranimait,
faisait rire quelqu'un sans qu'il st pourquoi.

On joua  cache-cache. On se perdit.

Gabriel se trouva vis--vis de Luisa au hasard du jeu. C'tait dans la
proximit du palais. Il l'empoigna par la main sans lui rien dire et
l'entrana. Ils parcoururent toute une alle sans prononcer une parole.
L'ombre tait dj partout paisse. Il souleva le lierre, poussa la
porte de la chambre des fleurs sans rencontrer de rsistance. Ils
n'entendaient l'un et l'autre que leurs souffles trs mus, et au loin,
dans le parc immense, les longs cris du jeu. Gabriel verrouilla la porte
sans quitter la main de Luisa:

--Ah! je t'ai! dit-il, en la baisant comme une bte vorace.

Elle tait hbte, folle, absente. Elle ne songea qu' dire:

--Prends garde! je suis pleine de feuilles.

Mais il mordait  mme le corsage, les feuilles rouilles et humides, au
petit got fadasse et corrompu de chose morte.

Ils roulrent parmi les fleurs dont ils entendaient craquer les tigelles
crases et dont la saveur forte tait incommodante. Les feuilles
qu'elle avait dans les cheveux exaspraient Luisa; elles lui retombaient
sur la figure; elle croyait que c'taient des btes; elle voulait qu'on
fit de la lumire.

--Oh! oh! disait-elle, c'est fini! c'est fini! Il faudra bien que je
m'arrache  tout cela... Nous allons partir!... Oh! quelle misre!
quelle honte!

On entendit  nouveau les cris et les appels lointains des joueurs.

--On nous croit perdus, dit Gabriel avec une espce d'ironie froce.

--Tais-toi! tais-toi! dit-elle; tu me fais horreur; nous sommes bien
perdus en effet!

--Ah! donne! donne! faisait-il de sa voix de passionn perdu, en lui
crasant la gorge de ses baisers, comme il crasait les fleurs. Et tout
le corps de la malheureuse se cabrait par l'effet d'une volupt
infernale, pendant qu'elle couvrait son amant d'injures et criait
qu'elle avait des btes plein le cou.

--Tu vois, tu vois! rptait-il, dans son ivresse, il y a tout de mme
un Dieu qui nous protge, puisque je t'ai encore ce soir, puisque je
t'ai l, dans cette chambre qui nous attend depuis des semaines, dans
cette chambre que j'avais fait amnager pour nous, o je m'tais jur de
t'avoir... Tu vois, nous y sommes chez nous! Comme nous sommes bien l
pour nous damner! ajouta-t-il avec un rire nerveux. Ah! je t'aurai
encore, je t'aurai encore ici!...

--Non, tu ne m'auras plus! je me sauverai!

--Mais si! vois donc comme c'est fait exprs: on dirait que tout le
monde s'est entendu pour nous laisser ici... Lee n'est pas l
aujourd'hui, et jusqu' la Carlotta qui devrait venir chercher ses
fleurs  cette heure-ci et qui ne vient pas!...

--Mais elle viendra; elle va venir. Allons-nous en!

--Reste encore! attends que je devienne fou: je me jetterai par cette
fentre et tu seras dbarrasse de moi!

--- Voil encore des feuilles! dit-elle, impatiente, en retirant les
choses humides et gluantes de sa chevelure. Ah! cet automne effrayant,
tout rouge, et tout pourri en dessous, as-tu vu, ce soir, comme a nous
ressemble?... coute! coute!

Des cris plus vifs et plus prolongs venaient du dehors.

--Allons-nous en! allons nous-en!

Gabriel lui-mme s'tait relev  cause de la vigueur du cri que l'on
venait d'entendre.

--J'ai peur! dit Luisa, ne me quitte pas... o es-tu?

Il avait ouvert la fentre et prtait l'oreille.

--a ne vient pas du parc, dit-il; il y a quelqu'un qui a appel sur la
grve... Peut-tre sont-ils dj descendus aux barques et ils nous
appellent pour partir.

--Donne-moi la main, dis! ne me laisse pas!

Ils tremblrent tous les deux simultanment, les mains unies. Un cri
terrible venait de jaillir comme une fuse clatante dans le silence du
soir.

--N'aie pas peur, dit Gabriel, on ne nous appelle pas, mais viens,
viens!

Et il l'entrana  demi morte d'effroi.




XXV


Ils tombrent presqu'aussitt au milieu des jardiniers qui se
prcipitaient du cot du sentier qui conduit  la porte drobe par o
les deux amants avaient pntr un jour dans l'Isola Madre.

--Qu'est-ce qu'il y a?

Mais les hommes bondissaient sans rpondre. Une de leurs femmes, le
poing sur la hanche et hochant la tte, dit:

--Oh! c'est Paolo. Il en veut  Carlotta. Il l'a peut-tre bien tue 
l'heure qu'il est.

Gabriel ne put se tenir et s'lana  la suite des jardiniers en disant
 Luisa de l'attendre; il lui apporterait immdiatement des nouvelles.

Arriv  la petite porte dissimule sous les lianes fleuries, la petite
porte des contes de fes, il rencontra un groupe de trois jardiniers
contenant  grand'peine Paolo qui gesticulait et hurlait.

--Votre ceinture, signore, s'il vous plat! dirent-ils; nous n'avons pas
de quoi le tenir!...

Gabriel dfit la ceinture que les hommes avaient remarque sous son
veston blanc, et on lia les mains au forcen.

-- la bonne heure! dit Gabriel, comme a!...

--Oh! signore, malheureusement c'est trop tard!

--Comment! c'est trop tard?...

Les trois hommes regardrent tous dans la mme direction, et, avec un
geste rsign des bras:

--a y est!

--Grand Dieu! il l'a tue!

On voyait  une cinquantaine de mtres les lueurs vacillantes des
lanternes que quelques-uns des hommes avaient song  apporter; et on
distinguait tout autour des gens courbs ou  genoux.

Le jeune homme ne fit qu'un saut. On l'accueillit par le mme mot simple
et tragique:

--a y est!

Quelqu'un ajouta:

--a devait arriver.

Carlotta tait couche sur le sable. Ses cheveux avaient t dfaits
dans une lutte corps  corps o elle avait d se dfendre dsesprment;
une blessure  la tempe rougissait cette toison noire magnifique,
presque  l'endroit o elle avait coutume d'y piquer des roses pourpre;
sa bouche tait entr'ouverte; on apercevait l'arc d'ivoire de ses dents.
On avait dchir son corsage dans l'espoir qu'elle respirt encore, et
sa pure poitrine de desse et de vierge demeurait immobile comme un
marbre. On la recouvrit. Sa figure gardait, comme aux jours de son court
bonheur, la srnit purile ou divine des chefs-d'oeuvre antiques. Avec
sa lvre releve et ses bras demi-nus carts en croix, elle n'tait pas
diffrente de ce qu'elle tait dans sa barque, lorsqu'largissant les
bras pour saisir les avirons, elle commenait de chanter.

Les amis arrivrent, ayant cess le jeu en entendant les cris. Mme
Belvidera s'tait jointe  eux; et les femmes des jardiniers taient
galement descendues.

Tons vinrent grossir le groupe des hommes muets penchs sur le cadavre
de la marchande de fleurs. Il se fit un lger remuement. De petites
rflexions taient touffes dans les gorges crispes par le
saisissement. Cela faisait des espces de gloussements, mouvant langage
d'une terreur unanime.

Puis les femmes de l'le s'agenouillrent une  une. Une vieille qui
tait courbe en deux pronona ces seuls mots:

--Sa mre! sa pauvre mre! qu'est-ce qu'elle va dire?

Alors toutes les femmes se mirent  pleurer.

Un de ces hommes rudes, en contemplant l'admirable morte, brandit le
poing avec indignation:

--Quel malheur! dit-il.

Tous comprirent l'pouvantable injustice des choses. L'extraordinaire
beaut de la jeune morte les touchait jusqu'au plus profond de leurs
instincts, et ils sentaient qu'elle tait faite pour charmer les regards
et enchanter le monde. Ils ne pouvaient relever les yeux de sur elle,
tant la beaut qu'elle gardait dans la mort avait de puissance. Ils
taient tous en colre. Peu  peu ils firent comme les femmes et se
mirent  genoux, gagns par l'attendrissement. Tout le monde resta
longtemps, dans une stupfaction religieuse, en face de ce grand outrage
du ciel, qu'il fallait accepter.

Puis les trangers remontrent dans les barques, et les jardiniers
emportrent le corps de Carlotta.

Le retour  Stresa fut lugubre. Personne n'osait parler. Outre l'motion
que causait l'affreux vnement, plusieurs avaient de graves raisons
d'tre bouleverss par la disparition soudaine de la marchande de
fleurs. Mme de Chandoyseau tait fort gne  cause de ce qu'elle
avait dit  maintes reprises de dfavorable  la rputation de
Carlotta, et elle avait un vritable remords de ce qu'elle avait rpandu
en sourdine. Les mes petites et basses sont toujours effrayes devant
la mort. La situation de Gabriel Dompierre n'tait gure moins
embarrasse. Il se trouvait entre Mme Belvidera qu'il n'avait pas
dtrompe depuis le jour o elle avait puis  l'Isola Madre la
conviction que Carlotta tait la matresse de Lee, et M. Belvidera qui
le croyait l'amant de la pauvre fille. Que dire? Que faire? Laisser
planer cette double erreur lui paraissait odieux. Mais avouer  Luisa
que Carlotta tait la plus honnte fille du monde, c'tait lui avouer la
lchet qu'il avait commise en acceptant la rputation d'tre son amant,
dans le but de dtourner les soupons de M. Belvidera. D'autre part,
dire  M. Belvidera: Je n'tais pas l'amant de Carlotta c'tait
rouvrir prcisment  de possibles soupons une porte qu'il avait cot
si cher de fermer. Vis--vis de cette morte, cependant, le got de la
vrit semblait l'emporter sur toutes les autres considrations. Un
immense besoin de franchise montait au coeur de tous. Nettoyer, laver 
grande eau toutes ces misres! Ah! quel soulagement et quel dsir! Le
couteau de Paolo, en tranchant la vie de Carlotta, n'ouvrait-il pas une
phase tragique; ne laissait-il pas dans l'air une surexcitation,
n'branlait-il pas les nerfs des uns et des autres, ne donnait-il pas le
signal d'en finir?

On croisa dans l'ombre une barque o l'on reconnut
Dante-Lonard-William. Il avait son chapeau rabattu sur les yeux; un
manteau  grand col relev l'enveloppait. Il allait probablement au
devant de Carlotta pour une de ces promenades nocturnes qui taient
toujours demeures mystrieuses. Peut-tre se contentait-il en ces
entrevues de s'asseoir  ct d'elle et de dire des vers en regardant
dans ses yeux la couleur bleue des montagnes? Peut-tre suivait-il sa
barque dans le sillage embaum des fleurs? Alors, ce soir, il allait
mettre pied dans le sable rougi du sang de sa jolie muse; il
l'attendrait sur la grve; il l'appellerait doucement en disant plus
haut certains vers auxquels l'oreille de la pauvre enfant tait
sensible! Dompierre, qui connaissait par coeur ces vers, tremblait  la
pense que la voix du pote les prononcerait ce soir sans veiller
l'cho charmant de la chanson accoutume; il les entendait par avance
retentir et s'teindre en vain sur cette grve d'Isola Madre, dsormais
muette et sans parfum.

Lee ne rpondit pas au mouvement que sa vue avait provoqu dans la
barque. Il ne voulait pas tre reconnu.

Quelqu'un dit:

--Ne faudrait-il pas le prvenir de ce qui est arriv?

Dompierre hsita un instant, puis se ressouvenant de l'acharnement que
l'Anglais avait toujours mis  se montrer insensible  tout malheur
particulier et  vilipender les motions de l'amour, il pense qu'il ne
serait pas dommage que celui qu'il souponnait de commencer  avoir le
coeur touch, reut un coup violent:

--Laissons-le donc, dit-il, que voulez-vous que a lui fasse!

La barque du pote continua de filer dans l'ombre vers l'Isola Madre.




XXVI


La mort de Carlotta rvolutionna l'Htel des les-Borromes. Tout le
monde la connaissait, lui achetait des fleurs chaque jour, et avait
coutume d'aller l'entendre, le soir, soit dans les jardins, soit sur le
lac. Sa beaut tait proverbiale, et Mme de Chandoyseau l'avait
agrmente d'une lgende qui ne contribuait qu' piquer davantage la
curiosit. Les regards taient dirigs sur Gabriel Dompierre qui
souffrait cruellement, condamn  ne paratre ni trop affect ni
indiffrent, et condamn cependant  s'entretenir comme le premier venu,
d'un sujet dont l'actualit brillante absorbait tous les esprits.

On se porta, aprs le dner, dans les jardins, du ct du lac. Beaucoup
avaient l'intention de se faire conduire jusqu' l'endroit o le crime
avait t commis, et ceux-ci ne cessaient d'interroger Dompierre sur le
lieu prcis o le corps tait rest tendu.  quel signe le
reconnatre, monsieur? y avait-il des traces?... Quelques-uns
affectaient de ne pas l'interroger, bien qu'il et t l'un des premiers
tmoins de l'assassinat. C'taient les personnes discrtes, et qui
voulaient pargner le pauvre jeune homme.

Quant  ceux qui n'allaient point  l'Isola Madre, ils prouvaient un
instinctif besoin de contempler au moins de loin la figure dsormais
sinistre de l'le qui contenait cette nuit le corps inanim de la
Carlotta.

L'alle qui longeait le bord de l'eau, en face de l'Isola Madre, se
trouva garnie d'une foule compacte. On avait fait apporter des siges en
quantit, et tous les pensionnaires de l'htel taient l, anims de
l'trange curiosit que donne le voisinage de la mort.

Le rvrend Lovely tait en proie  une agitation inaccoutume. Il
allait et venait; s'introduisait dans un groupe comme s'il allait
prendre la parole; ouvrait la bouche, puis la refermait, et partait,
pour recommencer le mme inquitant mange. Quelques jeunes femmes se le
montraient du doigt, et un clat de rire lger fusait tout  coup au
milieu de la pesante contenance gnrale.

--Qu'est-ce qu'a donc notre rvrend?

--Personne ne le sait!... On dit qu'il n'aimait pas la Carlotta.

--Alors c'est de la joie?...

--Non, non! il parat au contraire trs pein!

--Vieil hypocrite!

--Oh! je vous assure que ce n'est pas un mauvais homme!

--Est-ce qu'on sait jamais, avec ces mines-l!

--N'est-il pas amoureux de Mme de....

--Chut! la voici; elle fait une drle de tte elle aussi, on dirait
qu'elle a perdu quelqu'un de sa famille.

--Quand on pense que sa petite soeur tait l-bas, et qu'elle a vu le
cadavre! Pourvu qu'elle ne soit pas retombe malade!

--Chre petite!

--Oh! celle-l, c'est un ange!

Le ciel tait pur, rempli d'toiles; l'air tait calme et doux. Malgr
le murmure des voix, le grand silence du lac tait sensible, et la
certitude qu'aucun chant ne s'lverait ce soir de l-bas, du ct de la
grosse masse entnbre de l'le mre, rpandait une angoisse,
treignait la gorge de tous ceux que cette musique avait mus.

Assis en face de Mme Belvidera, Gabriel Dompierre, accabl, tournait
la tte tantt du ct de la jeune femme et tantt vers cette grande
plaine immobile o s'tait mire la priode la plus tumultueuse de sa
vie. Ni l'un ni l'autre des deux amants n'osaient parler. Mais tous deux
comprenaient le sens du mystre que la nature impitoyable semblait avoir
reprsent devant eux et pour eux. Car l'illusion de la vie est telle
que la plupart des vnements et des choses y paraissent
vraisemblablement organiss pour ou contre chacun de nous.

Ils se rappelaient cette voix entendue sur le lac, ds la premire
soire de leur sjour, cet attrait irrsistible qui les avait placs
cte  cte dans une mme barque,  la poursuite de la sduction
flottante qu'avait t la jolie marchande de fleurs. Et chaque soir la
chanson ardente et nave avait t une invitation nouvelle  l'amour.
Cette mlodie les avait t chercher, les avait attirs, fascins,
jusqu' ce qu'elle les bert aux bras l'un de l'autre dans la barque
amarre sur le sable, aux environs des lauriers-roses. Quelle volont
cache, quel caprice inconnu avait prmdit et exig leurs baisers,
leurs extases et jusqu' leur douleur prsente?

Et la figure de Carlotta grandissait dans leur esprit. Certaines paroles
de Lee leur revenaient  la mmoire, et ils ne souriaient plus du pote
qui avait salu en cette fille des Borromes, le gnie du lac et des
les. Qu'est-ce exactement que la ralit, dans le monde?  quel point
prcis se diffrencie-t-elle du rve?

Maintenant, il avait disparu, le joli dieu des les et du lac. Jamais
plus aucune de ces rives ne recevrait l'image de sa beaut, ni ses
fleurs, ni ses chansons! Le vent svre de l'arrire-automne allait
disperser les mille parcelles dessches des ombrages que son charme
avait pntrs. Tout allait se faner, se dnuder et mourir; tout ce pays
serait prochainement dpeupl. Les les Borromes taient sans me.

Tout  coup, il y eut un mouvement dans les groupes, et l'on entendit
s'lever la voix du rvrend Lovely. Ce fut une surprise si grande, et
ce qu'il se mit  dire tait si extraordinaire que chacun se demanda si
l'on devait rire ou si l'on assistait  une de ces scnes telles que la
foi religieuse ou la passion leve jusqu' la dmence peuvent seules en
provoquer.

Le rvrend parla de la jeune morte sur le ton qu'il et employ au
prche du dimanche, quand il prenait texte d'un fait divers quelconque
pour en tirer une morale pratique. Puis il passa rapidement aux bruits
qui avaient couru sur le compte de la pauvre fille, sur de prtendues
liaisons scandaleuses, dont nombre de personnes avaient pu tre
incommodes.

On s'approchait; on se poussait le coude. Plusieurs trouvaient
l'allusion un peu violente. En vrit, c'tait manquer de tact. Mme
Belvidera, que ses intimes motions touffaient, faillit se trouver mal
 ce surcrot d'preuves pour le malheureux jeune homme qu'elle
plaignait. Dompierre tait devenu ple de colre.

Mais soudain l'anxit gnrale vira,  la plus inattendue des
rvlations.

Le rvrend affirmait, du ton et du geste de la plus forte conviction,
que les bruits qui avaient couru taient faux, que Carlotta tait
honnte, et qu'elle tait morte vierge sous les coups d'un fianc
souponneux induit lui-mme en erreur par suite de misrables calomnies
qui avaient tromp tout le monde.

Ah! a, pensaient Mme Belvidera et Dompierre, est-ce qu'il va
accuser publiquement Mme de Chandoyseau! Ils n'osaient la chercher
des yeux, de peur de voir son trouble. Eux-mmes avaient piti d'elle.

Qu'est-ce qu'il peut savoir de tout cela? se demandaient la plupart
des auditeurs du clergyman.

Il dit tout de suite ce qu'il en savait. La sueur lui perlait au front.
Il avait une figure d'illumin. Ses yeux prenaient un feu inaccoutum.
Toute sa personne, si remarquable habituellement par son aspect de
placidit, semblait contracte par un effort extrme. Et,--ce qui
contrastait avec la tristesse du sujet et le mal qu'il paraissait
prendre  le dvelopper,--il y avait une espce de joie, quelque chose
de comparable au plaisir d'un homme ivre, dans l'expression de sa
physionomie et dans le timbre de sa voix.

Ce qu'il en savait? Mais c'tait bien simple, dit-il; c'tait lui-mme
qui tait l'auteur de ces calomnies!

Tout l'auditoire frmit; il y eut des oh!, des ah!, et des
chuchotements, et des exclamations, et des protestations  haute voix.

Il rpta: C'est moi! c'est moi! c'est moi!

Il tait trangl, littralement. Il porta mme la main  sa gorge comme
pour largir le garrot qui lui rompait le souffle. Mais les mots
passrent; on les entendit bien: C'est moi! c'est moi! c'est moi! Et
aussitt qu'ils furent passs, le martyr sourit. Il ne voulut pas
regarder celle pour qui il avait l'ineffable bonheur de souffrir; mais
il ferma les yeux; il la vit au dedans de lui, et il pensa aussi sans
doute qu' ce moment-l, Dieu, qui a piti des pauvres cratures, lui
pardonnait sa passion.

Quand il releva les paupires, il tait radieux. Il expliqua avec
aisance comment la chose invraisemblable s'tait produite, comment le
dmon s'tait empar de lui, et l'avait port  salir la rputation
d'une enfant. Ce qu'il avait fait tait immonde, disait-il. Jamais le
pcheur n'tait descendu si bas dans la turpitude. Il n'y avait pas
d'excuse  sa faute (en disant cela, il pensait  ses dsirs adultres),
il l'avait commise pleine et entire, telle qu'il la confessait  la
face de tous. Par l, il avait dshonor sa vie, souill son habit,
rpandu l'opprobre jusque sur les siens. Il s'accusait et gonflait sa
misre. Une trange volupt l'enivrait. Il avait de la peine  finir de
s'abmer. Songez que c'tait la seule faon qui lui restt d'prouver du
plaisir par l'amour!

--Il est fou! c'est vident! telle fut l'opinion de tous.

Mme de Chandoyseau ne savait o se mettre. Ce n'tait pas cela
qu'elle avait attendu de son clergyman. Elle avait compt sur une
intervention discrte, sur un aveu habilement adress  Dompierre ou 
quelqu'un de particulier. Ce vieil imbcile embrouillait les choses sans
profit, et il se perdait lui-mme inutilement. C'tait une amre
drision.

--Il est fou! il est fou! chuchotait-on de toutes parts.

Quelques-uns cependant prenaient le parti de l'admirer.

--C'est crne, tout de mme, ce qu'il a fait l, en avouant a!

--Mais ce n'est pas lui qui a invent les histoires de la Carlotta!

--Eh bien! alors, c'est encore mieux! Il s'est sacrifi pour quelqu'un!

--Ah! pour un sacrifice, a c'en est un, par exemple!

--Mais d'abord, ces histoires-l sont-elles inventes par quelqu'un?

--Vous les croyez fondes?

--Je n'en sais rien.

--Ni moi non plus.

Un certain nombre de personnes serrrent la main du vieillard quand il
eut fini de parler. Il et t moins tonn de les voir ramasser des
pierres et le lapider. Ce cas chant et prolong son douloureux
ravissement. Mais les forces lui manqurent,  la suite d'un si violent
branlement, et ses jambes flchirent.

Mistress Lovely tait demeure  ct de lui, impassible. Peut-tre son
mari l'avait-il avertie de ce qu'il ferait ce soir. Elle trouvait que
cet acte tait chrtien, et l'approuvait. Elle se baissa, sans motion,
et le secourut  l'aide de sels et d'eaux de Cologne qu'elle portait
sans cesse, afin d'tre prte  soulager ses semblables. On l'aida, et
l'on transporta le rvrend.

Dans le tumulte, trs peu s'aperurent de la barque de Lee, qui aborda
aux marches situes prs de l'endroit o se trouvaient M. et Mme
Belvidera et Dompierre. Avec son grand chapeau et son manteau
romantique, le pote traversa la foule comme une ombre. Il marchait 
grands pas et d'une allure prcipite.

Une curiosit invincible fit lever Gabriel. Il avait hte de savoir
l'impression de l'accident sur cette trange cervelle. Machinalement, M.
et Mme Belvidera se levrent avec lui et le suivirent. Ils portaient
le poids des vnements, et parlaient peu. Ils se promenrent de long en
large dans le jardin des annexes, o Gabriel les avait entrans; ils
firent le tour du jet d'eau au perptuel murmure. Le jeune homme leva la
tte malgr lui: on allumait la lumire dans la chambre de Lee. Il
brlait de regarder, de tcher de surprendre la figure de l'Anglais, de
savoir... Mais ce moyen tait par trop indiscret; de plus, il n'tait
pas seul; il essaya d'entraner ses compagnons. Mais tout  coup, il
leur dit, sans pouvoir se matriser:

--Regardez!

Ils levrent la tte dans la direction de la lumire. Lee tait assis,
la figure en plein dans la clart de la lampe; il venait de se mettre 
sa table de travail, simplement, mais ses mains taient inertes, tombes
devant lui, et, pour la premire fois de sa vie, des larmes coulaient le
long de ses joues.

M. Belvidera tait stupfait. Son tonnement augmenta en remarquant que
Dompierre prouvait une vritable joie  lui rpter:

--Regardez! regardez!

Dompierre raconta ce qu'il savait des relations de Lee et de la
marchande de fleurs.

--C'tait donc lui! s'cria M. Belvidera.

--Il n'tait pas son amant, dit Dompierre, et vous voyez, il vient
seulement de s'apercevoir qu'il l'aimait.

--Le malheureux!

--Il souffre de son orgueil abattu; mais que n'a-t-il pas souffert avant
de pouvoir pleurer comme cela!

--Oui, dit Mme Belvidera, cela se voyait sur sa figure. Maintenant il
sera moins laid.

Ils restaient tous les trois immobiles et trs mus devant ce baptme de
la douleur d'amour qui achevait de faire d'un pote un homme.




XXVII


On vit une dernire fois la figure de Carlotta, environne de tout ce
que la saison pouvait encore fournir de fleurs. La petite blessure de la
tempe tait invisible, et le repos de la mort idalisait  peine ses
traits qui avaient toujours t beaux et tranquilles.

Quand la bire o ce corps charmant tait couch  demi dcouvert, parut
sous le portail de la petite chapelle d'Isola Madre, un saisissement
parcourut l'assistance, compose de personnes innombrables masses dans
le parterre troit, juches sur l'appui des fentres, sur les escaliers,
sur la terrasse suprieure, et rpandues fort loin dans les jardins. Ce
peuple des les et des lacs d'Italie, presque paen encore, avait un
mouvement de rvolte de ce qu'on lui ravt une si grande beaut.

Mais tout disparut promptement, et les gens trop loigns, qui n'avaient
pas entendu le bruit sourd de la chute du cercueil dans la terre et qui
se haussaient sur la pointe des pieds, n'aperurent plus que les fleurs
que chacun jetait et qui se superposaient en une sorte de montagne
crolante et sans cesse surleve.

Aprs quoi, des centaines de barques s'loignrent d'Isola Madre dans
toutes les directions. De petites lames dures agitaient le lac et toutes
ces coques de noix vacillaient. La crainte du danger dtourna les
esprits de la tristesse de ce que l'on venait de voir et de tout ce que
l'on sentait irrvocablement pass. En mettant le pied  terre, Mme
Belvidera s'approcha de son amant et lui dit:

--Adieu, mon ami; nous partons.

Le malheureux s'attendait  tout. Cependant, il porta la main  la
gorge, comme s'il se sentait touffer.

--Ne prenez pas cette figure-l, je vous en prie! dit-elle. Je vous ai
prvenu pour viter que mon mari vous annont la nouvelle le premier.
Ah! de grce! ne lui faites pas cette figure-l!...

--Bien! bien!... J'aurai le sourire sur les lvres!

--Je ne vous demande pas cela... Mon Dieu! que vous tes nerveux! Je
vous supplie seulement de vous tenir, de... l'pargner!...

--...De l'pargner?...

--Oui. Oh! j'ai peur, si vous saviez, j'ai une peur de ce dernier
moment!...

--Ah!

--Dame! mon cher ami, vous ne vous voyez pas! mais il y a des fois o
vous tremblez en lui donnant la main!

--Ah!

--a vous fche que je vous dise a?

--Non, non! Oh! je ne songe pas  me fcher!

--Enfin, vous ne voulez pas faire le malheur de toute ma vie?

--Non, non! je ne veux pas faire votre malheur; soyez tranquille: je ne
tremblerai pas en lui donnant la main!... Mais, ajouta-t-il, les yeux 
l'envers, quand partez-vous?

--Tantt, aprs djeuner.

--Tantt! fit-il atterr;... alors... c'est fini!

--Allons! dit-elle, soyez raisonnable!

Dompierre monta chez lui. Il ne se sentait pas le coeur de djeuner. La
rsignation et les paroles blessantes de sa matresse n'entamaient pas
son amour et ne faisaient qu'exasprer sa douleur. Les dernires
semaines de sa liaison avaient t un enfer; cependant il et souhait
qu'elles durassent indfiniment.

Il entendit Lee, qui demeurait enferm dans sa chambre depuis la mort de
Carlotta. Autre drame, terrible et muet peut-tre pour toujours. Il
s'accouda  la fentre et attendit que l'omnibus de l'htel fit crier le
gravier des alles en venant s'ouvrir devant la porte du hall et
ensevelir  jamais pour lui, dans sa bote noire brillante, aux grosses
lettres d'or, Luisa!

Luisa emporte, disparue! dans un instant! dans l'instant qui vient!...

Ces minutes d'exaspration ne sont pas assez longues. Et pourtant il lui
a sembl que le temps du djeuner n'en finissait pas. Mais qu'il
voudrait donc demeurer l des jours, dans l'attente d'un moment o Luisa
paratrait, oh! mme de loin, l-bas, au tournant d'une alle. Il coute
le petit bruit incessant du jet d'eau; il n'a pas la force de tourner la
tte du ct du massif des cyprs.

C'est fait. Il vient d'apercevoir la lourde voiture. Un cri retentit. Il
a reconnu sa voix. C'est elle qui appelle la fillette:

--Luisa!

Ce cri se prolonge et se perd dans les jardins. Il voit de loin l'enfant
qui court, les cheveux au vent.

Il descend. M. Belvidera vient  lui, les mains tendues; il s'excuse de
partir si rapidement; il est rappel par dpche.

--Je vous rends votre libert, monsieur, dit-il; la gratitude que je
vous dois pour avoir prolong votre sjour  cause de nous, n'est pas de
celles qui s'oublient; je vous garderai, cher monsieur, une infinie
reconnaissance et une vive amiti. J'espre que...

--Mais a a t un plaisir pour moi, dit Dompierre.

Il ne trouve drle ni ce que lui dit le mari de Luisa, ni la tragique
banalit des phrases de politesse qu'il lui rpond. Il parat ple, mme
sous la couche de bronze de sa peau; tout le ton de sa figure semble
s'tre mis  l'unisson de ses yeux bleus et de sa moustache claire. Dans
le mouvement du dpart, il espre que son trouble ne sera pas remarqu.
Mais il a observ sa main. Il l'a pose dans la main du mari; elle ne
tremblait pas. Cet honnte homme s'en ira avec sa belle illusion. Le
bonheur de Luisa ne sera pas compromis. Si elle avait vu sa main, cette
fois-ci, elle et t contente.

La voil qui descend, avec des paquets, des ombrelles, des _plaids_.
Elle demande  Mme de Chandoyseau si son chapeau n'est pas pos de
travers. Elle a oubli un gant; elle fait remonter la femme de chambre.
Elle appelle la petite Luisa que tout le monde embrasse.

--Nous ne sommes pas en retard, au moins?

L'omnibus est l, bant. Les malles sont poses sur l'impriale en lourd
chafaudage; on a retir la petite chelle accroche  la tringle de
fer, et un homme tient ouverte la porte de la voiture. M. Belvidera
gratifie les portiers, les matres d'htel, les valets de chambre, les
garons de table et les faquins.

--Allons! allons!

Mme Belvidera, qui n'a pas eu seulement le temps de serrer la main de
tout le monde, se tourne vers Dompierre, et, avec un sourire trs bon,
trs aimable:

--Adieu, monsieur, dit-elle.

Il s'incline et prend la main qu'elle lui donne, sans oser la serrer.

--Adieu, madame.

M. et Mme Belvidera et l'enfant sont installs, avec deux trangers,
dans ce grand coffre anonyme, dans ce corbillard commun, dans cet
impassible instrument de sparations, qui a fait rpandre plus de larmes
qu'aucune voiture de deuil. Un employ galonn en ferme la portire 
grand bruit, et soulve sa casquette. Alors, de l'intrieur, ce sont des
sourires et des signes de main. Le fouet du cocher a claqu. Le vhicule
s'branle, et dans le temps de trois secondes, il a tourn sur la route
et disparu.

Et on entend l'appel mlancolique, le long sifflet du bateau qui
approcha de l'embarcadre.




XXVIII


Ceux qui restaient allrent se promener.  part quelques connaissances
assez indiffrentes, il n'y avait plus autour de Dompierre que les
Chandoyseau et Solweg. Le rvrend Lovely et sa femme taient partis 
la suite de l'affreuse scne du bord du lac, et Lee tait l-haut tout
seul.

On ne craignait plus le soleil; le lent tonneau d'arrosage avait
interrompu sa promenade des beaux jours de torpeur, et les pluies
frquentes lavaient les alles.

Gabriel sentait approcher la minute du chagrin qui dborde, clate et se
rpand comme un fleuve qui a crev ses digues. C'tait une sourde rumeur
grossissante qui semblait lui monter de la poitrine  la gorge, et qui
se portait aussi sur la vue qu'elle brouillait peu  peu. Car le fait
lui-mme n'est presque rien en comparaison de son retentissement:
l'adieu, l'omnibus et la dernire ligne du profil qui disparat au
tournant de la route, c'est  prsent que cela pntre et opre son
ravage!

Il tait tent de fuir. Il avait eu plusieurs bonds en avant; il avait
prpar le mot de cong: Vous permettez?... ou: Pardon!... Mais sa
nature de voluptueux se rebellait inconsciemment contre le vide
pouvantant qu'il allait prouver dans la solitude. Et il restait par
lchet dans la compagnie d'un homme nul et de ces femmes dont il
sentait que l'une au moins tait pleine de tendresse pour lui.

Parler de n'importe quoi; s'impatienter mme de la vanit de l'heure
qu'il allait passer l, c'tait toujours reculer le moment de la
redoutable explosion. Et il restait.

M. de Chandoyseau soutenait le bras de Solweg, dont la sant avait t
de nouveau prouve par la vue du cadavre de Carlotta. On parlait
d'Antonius, le peintre, qui revenait enfin de Venise, et devait prendre
sa famille  Stresa pour retourner  Paris. En passant sous les pais
massifs d'arbres verts tout branls encore de l'organe de Luisa,
Gabriel entendait la voix fine, frache, mesure et prcise de cette
jeune fille qui parlait avec justesse, redressait avec application les
erreurs de son beau-frre et de sa soeur, et sauvait,  elle seule, par
son tact, la situation prilleuse que constituait leur runion fortuite.
Car Gabriel ne parlait plus gure depuis quelque temps  Mme de
Chandoyseau, et il fallait son extrme misre prsente pour qu'il se
trouvt seul dans leur groupe. Mais cette superposition d'organes ne lui
tait pas dsagrable, parce qu'il sentait que le second s'exerait
uniquement pour lui. C'tait pour lui, et pour viter que sa soeur ne
l'loignt par quelque maladresse, que Solweg, qui s'puisait 
seulement marcher, se donnait la peine de tenir la conversation. Et il
avait dans son dnuement moral, un besoin perdu que l'on s'occupt de
lui.

De temps en temps Solweg devait s'asseoir. Mais elle sentait que
l'atmosphre douloureuse qui rgnait, rclamait le mouvement, et elle
reprenait le bras de M. de Chandoyseau. Celui-ci s'tant absent un
moment pour chercher les mantilles de ces dames,  cause du vent qui
frachissait, Gabriel offrit son bras  Solweg et l'on marcha quelque
temps sans rien dire. L'motion de la pauvre enfant tait au comble. Son
amour tant n malheureux et s'tant dvelopp dans l'amertume, elle
prouvait toute la joie possible aux femmes destines  souffrir, en
s'apercevant que pour la premire fois sa tendresse ne rpugnait pas au
jeune homme et qu'il se laissait soigner avec complaisance.

Un hasard fit qu'elle voulut se reposer sur le banc demi-circulaire
qu'enclosait le massif des cyprs. Elle ignorait assurment que cet
endroit rappelt des souvenirs brlants  Gabriel. Il la retint du bras,
par l'effet d'un mouvement involontaire. Il ne pouvait pas s'asseoir l,
il ne pouvait pas! c'tait plus fort que lui. Elle ne comprenait pas et
insistait doucement; ils avaient march beaucoup et les jambes venaient
 lui manquer. Elle se tourna vers lui, et vit sa figure:

--Ah! fit-elle.

Ce fut une petite exclamation de surprise et de dsespoir, si tendre que
sa soeur elle-mme ne l'entendit pas. Cependant les yeux de Solveg
rougirent. Elle n'insista pas; elle se refit elle-mme des jambes par un
effort de volont: elle fut mme moins lourde  son bras, et ils
allrent plus loin.

Il avait saisi tout ce qui s'tait pass. Mais cette douleur  ct de
lui ne pouvait que faire dborder la sienne, et les larmes lui montrent
aux yeux. Il se contint, d'un mouvement violent, et elles ne firent que
perler. Mais ils s'taient vus pleurer l'un et l'autre, et leurs deux
infortunes, cependant si contradictoires, les rapprochaient.




XXIX


 la suite d'une nuit affreuse, Gabriel se hasarda  frapper  la porte
de Lee. Les deux hommes se serrrent la main en silence. Puis, ils
parlrent de choses absolument insignifiantes ou du moins si trangres
 leur vritable proccupation, que leur conversation trbuchait 
chaque pas et tombait.

--Il est temps de partir, dit Dompierre.

--Oui.

--Quand?

--Quand vous voudrez.

--Ce soir.

--Voulez-vous vous charger de prvenir  l'htel?

Gabriel descendit et donna des ordres au bureau. Ensuite, il regarda
successivement sa montre, une horloge, une autre horloge et puis sa
montre encore, dans l'espoir de trouver le temps plus avanc qu'il ne
l'avait cru tout d'abord. Les pensionnaires taient clairsems, les
corridors reprenaient le calme des mortes-saisons;  chaque passage du
bateau l'htel se dpeuplait davantage.

Une pluie fine bruinait au dehors; il resta quelques minutes contre la
vitre d'une porte-fentre, en face de l'immense tristesse qui avait
envahi le paysage. Le lac tait  demi voil, les les invisibles.
Gabriel noyait sa pense dans le deuil de la nature; et le vent qui
chassait la pluie en nuages gristres rasant la surface de l'eau,
semblait promener sur cette dsolation les formes mmes de sa
mlancolie.

Il ouvrit machinalement la porte du salon de lecture et eut un mouvement
de surprise en y trouvant Solweg. Il avait tant souffert depuis la
veille que le souvenir de la scne muette qui s'tait passe entre la
jeune fille et lui, lui avait chapp. Il avait oubli jusqu' cette
vivante tendresse dont le contact lui avait t cependant comme un
pansement frais sur une blessure. Il l'prouva de nouveau en recevant le
premier regard qu'elle lui donna.

--Ah! fit-il, mademoiselle, comment allez-vous?

Elle tait assise, dans le jour de la fentre. La chair dlicate de son
visage, les alentours extrmement sensibles de ses yeux manifestrent
une motion vive en mme temps qu'une rapide et ferme rsolution. Cette
petite tte solide et volontaire avait jug d'un coup qu'elle pouvait,
par un seul mot, donner une consistance inespre au lien encore lche
et fragile qui l'unissait au jeune homme. Elle ramassa tout son courage,
et le regardant avec toute l'admirable franchise de ses yeux qui
n'taient plus d'une enfant malheureuse, mais d'une femme qui a
conscience de sa force, elle rpondit simplement  la question qu'il lui
adressait sur sa sant:

--Et vous?

Elle assista vaillamment  l'effet de la surprise qu'il prouvait. Par
cette interrogation, elle jetait bas tout masque conventionnel, toute
retenue de timidit; elle s'emparait pour pntrer en lui des armes que
le hasard des circonstances lui avait fournies contre le secret de son
intrigue; elle faisait flche, une bonne fois, enfin, des mille
perspicacits inavoues et toujours contenues, dont elle avait entour
les relations de l'Italienne et de l'homme qu'elle aimait.

C'tait courir un risque considrable. Elle connaissait, pour en avoir
t trop moleste, l'irritabilit excessive de Gabriel vis--vis de tout
ce qui approchait du sujet de sa passion. Elle pouvait lui dplaire et
le blesser violemment, irrvocablement. Mais le temps pressait; elle
flairait un dpart prochain, peut-tre furtif; si elle n'agissait pas
sur-le-champ, elle le perdait peut-tre  jamais.

Au fond, son instinct de femme la rassurait puissamment contre toutes
ces incertitudes: elle tait certaine que, par dessus tout, il avait
besoin d'tre plaint.

Et, en effet, la sensibilit du pauvre garon tait si  vif en un
point, qu'elle se trouvait annihile en tous les autres. Ce fut  peine
s'il remarqua l'importance extraordinaire de ces deux mots et vous?
que le regard expressif de Solweg appliquait sans aucun doute possible,
 sa sant morale. Il ne songea pas  se dire: Comment! c'est une jeune
fille qui vient me faire allusion  ce dont je ne puis parler  personne
au monde! C'est elle que j'ai ddaigne, tarabuste, blesse  propos de
mon amour, qui vient me dire: Eh bien! mon ami, et votre coeur? C'est
l l'aboutissement d'un long drame silencieux de deux mois et qu'une
petite pointe enfin termine, une petite pointe qui me pntre et dont je
ne prvois ni la direction, ni l'arrt dans les profondeurs de mon
tre!... Il ne pensa qu' la douceur de ces yeux compatissants qui
pourtant l'avaient tant de fois irrit! Il en recevait la caresse avec
une gratitude visible sur sa figure ravage. Ah! la petite Solweg tait
dsormais tranquille: il la remerciait simplement, sans lui dire un mot,
mais de toute l'loquence de ses traits bouleverss, de toute son
attitude puise, flchissante, et de sa main, enfin, dont il n'osait
presser la fine main tremblante que lui avait tendue la gracieuse soeur
de charit.

Ils restrent ainsi quelques secondes qui leur parurent longues, les
mains unies, et sans parler.

Cet instant imprvu tait dfinitif pour l'un et pour l'autre. Solveg en
pressentait toutes les consquences futures avec un ravissement intime,
et lui, avec une surprise hbte, un ahurissement naf, une sorte
d'accablement ni heureux, ni pnible, tel qu'en prouvent la plupart des
hommes en se laissant plier  la logique des choses qui a remplac chez
les modernes l'antique Destin.

Que dire? Il y a des moments o les mots ont trop de sens, o le moindre
chuchotement a des rsonances de fanfare. Ils refoulaient tout ce qui
leur montait aux lvres. Il voulait dire: Mais non! pauvre petite,
c'est impossible! vous sentez bien que je ne vous aimerai pas!... Elle
voulait lui dire: Je vous aime! je vous aime! et je serai si heureuse
en continuant de souffrir par vous!... Pourquoi ne lui avouait-il pas:
Je suis un lche: j'ai aim, j'aime encore et j'aimerai sans doute
toujours une femme que vous avez tenue sous vos pieds, et je ne vous
prendrai, vous que parce que vous tes la seule qui puissiez soigner
convenablement ma douleur... Elle lui aurait videmment rpondu: Je
vous aime! Nous autres femmes, nous aimons les lches comme les hros,
quand nous aimons.

Ils se taisaient.

Par contenance, ils tournrent la tte du ct de la vitre que la pluie
battait. On n'apercevait que les feuilles ruisselantes des fusains et
des lauriers-cerise et les grands glaives tordus et flamboyants des
alos sur quoi l'eau glissait comme sur une peau grasse.

--Quel temps!

--Quel temps!

--Est-ce que vous partez? demanda-t-elle.

--Oui, ce soir.

Elle eut un frmissement imperceptible:

--Nous, seulement demain, dit-elle. Mon frre nous attendra  Milan.

--Ah!... Et vous rentrez  Paris?

--Avec mon frre, oui.

--Avec votre frre?... et monsieur et madame de Chandoyseau?

--Oh! ils vont  Rome,  Naples, je ne sais o! Mais je vais habiter
chez mon frre...

--Jusqu'au retour de votre soeur?

--Non, dfinitivement.

--Ah!

Ils regardrent encore tomber la pluie.

Elle releva doucement, tendrement, ses yeux vers lui:

--Pourquoi partez-vous ce soir? dit-elle.

Il hsita un peu, puis il lui sourit, pour la premire fois. Elle tait
toute remue, haletante et suspendue  ses lvres:

--Je ne partirai que demain, dit-il en se retirant.




XXX


Sous la pluie persistante, Gabriel Dompierre et Dante-Lonard-William
Lee, M. et Mme de Chandoyseau et Solweg quittrent Stresa par le
bateau du matin. Installs  l'arrire, sous l'abri de toile qui
couvrait le pont, tous donnaient un dernier coup d'oeil  cette anse
privilgie du lac Majeur qui contient Pallanza, Baveno, Stresa et les
trois les.

Le pote s'tait install  l'cart, enferm dans le mutisme qu'il
n'avait pas rompu depuis la mort de Carlotta.

Mme de Chandoyseau, qui ignorait la secrte entente de Gabriel et de
sa soeur, et qui croyait avoir fait le malheur de celle-ci, ne savait
plus  qui adresser la parole. M. de Chandoyseau, mettant la tristesse
gnrale sur le compte du mauvais temps, hasarda cette rflexion:

--Que diable! il ne faut pas nous plaindre, nous avons pass l une bien
belle saison.

Personne ne souffla.

--Mademoiselle Solweg, dit Dompierre en s'approchant de la jeune fille,
j'espre que vous me ferez le plaisir de me prsenter  monsieur votre
frre?...

Elle sourit sous sa capeline impermable dont la chaleur lui rosait les
joues:

--Bien volontiers, dit-elle, mais il faut que je vous prvienne de ne
pas m'appeler Solweg devant lui, cela le met en colre!

--Pourquoi donc?

--Je ne m'appelle pas Solweg. C'est ma soeur qui a tenu  me baptiser
ainsi depuis trois ans... Figurez-vous que je m'appelle Marie-Rose.

-- la bonne heure!

--Oui, mais c'tait un peu simplet, vous comprenez, pour ma soeur!...

Elle prouvait un vritable bonheur de se voir enfin dbarrasse du
malentendu et de l'affublement ridicule que Mme de Chandoyseau avait
rpandu sur toute sa personne; elle tait pleine d'espoir, elle se
croyait heureuse, et sa figure anime prenait une grce nouvelle.

Dompierre, en effet, continuait  lui parler avec complaisance. Mais
elle s'aperut que ses yeux taient ailleurs encore. Il regardait fuir
les rives d'o le pote avait vu merger une trop relle sirne; il
s'appliquait  percer le brouillard; il s'acharnait  distinguer une
dernire fois tel et tel lieu,  ressusciter tel souvenir dont la saveur
lui versait un suprme enivrement. Elle reprit, prs de lui, son
attitude de patience et d'attente.

La pluie s'paississait, le bateau filait, toute cette baie de volupt
disparaissait dans une grisaille impntrable; on tourna, et ce n'tait
plus la peine mme de regarder. Gabriel eut une oppression comme si
l'air venait  lui manquer; ses narines battaient; sa bouche tait
entr'ouverte en qute d'un souffle puis: il avait senti expirer le
parfum des les Borromes.

FIN

* * *

DU MME AUTEUR

Le Mdecin des dames de Nans.

Les Bains de Bade.

Sainte-Marie-des-Fleurs.

Mademoiselle Cloque.

La Becque.

La leon d'amour dans un parc.

Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les
pays, y compris la Sude, la Norvge, la Hollande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter,  la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chausse
d'Antin, Paris.





End of Project Gutenberg's Le parfum des les Borromes, by Ren Boylesve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PARFUM DES LES BORROMES ***

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