The Project Gutenberg EBook of Voyages, by Thodore Aynard

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Title: Voyages

Author: Thodore Aynard

Release Date: February 11, 2007 [EBook #20562]

Language: French

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Thodore AYNARD

VOYAGES AU TEMPS JADIS

En France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile,

EN POSTE, EN DILIGENCE, EN VOITURIN, EN TRAINEAU, EN ESPERONADE, 
CHEVAL ET EN PATACHE.

De 1787  1844.

[Illustration]

_LYON_.
IMPRIMERIE MOUGIN-RUSAND 3, Rue Stella, 3
1888

* * *




AVANT-PROPOS.--PIGRAPHES

CHAPITRE Ier.--O l'on voit le roi Louis XI, la poste et les
postillons

CHAPITRE II.--Qui contient des extraits authentiques du journal
de voyage en Italie et en Sicile d'Antoine-Henri
Jordan, fils et petit-fils d'chevin, en 1787 et 1788,
et quelques autres choses.

CHAPITRE III.--Contenant des pisodes du voyage en Bretagne
d'Alphe Aynard, en 1798 et du voyage  Paris
de Th. Ay., en 1815

CHAPITRE IV.--O l'on verra quatre personnes parcourant la
Suisse dans une grande voiture, mais  petites
journes, en 1834

CHAPITRE V.--Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie, o l'on
met quarante jours pour aller de Francfort-sur-le-Mein
 Florence sur l'Arno, et retour en
Auvergne par Gnes, Marseille et les Cvennes,
en 1839

CHAPITRE VI.--Souvenirs d'Angleterre et d'cosse, en 1844

CHAPITRE VII.--Service des postes et des diligences en 1790, 1810
et 1850. Comparaison des moyens de transport
mis  la disposition des voyageurs, sous les rapports
de la frquence des dparts, du nombre de
places offertes au public, et de la dure des voyages,
par les diligences et les chemins de fer en 1790,
1810, 1850 et 1888

TABLEAU RSUM DU CHAPITRE VII

PILOGUE

* * *




VOYAGES AU TEMPS JADIS

_Et quorum pars parva fui, sed magna parentes_.

(Imit de VIRGILE.)

* * *




_AVANT-PROPOS_

Votre mmoire est une lampe que vous
avez promene pieusement dans les galeries du
pass, o elle rallume celles des salons, qui
ne sont plus, hlas! que celles des tombeaux.

Arthur DE GRAVILLON.

_Dans cette nouvelle rminiscence que j'offre  mes amis, en prenant
pour pigraphe une phrase toute moderne de l'auteur de_ Peau d'ne,
_petit-fils et petit-neveu des Jordan Prier, que j'ai cits dans les_
Salons d'autrefois, _j'ai un double motif_:

_D'abord, celui de tmoigner ma reconnaissance  tous ceux qui ont bien
voulu me remercier de mes envois, en choisissant dans cette nombreuse
correspondance un des passages les plus lgants_.

_Ensuite, de montrer, que si quelquefois je cite les anciens et toujours
j'aime  me souvenir du pass, ce n'est pas le moins du monde pour le
mettre au-dessus du prsent, dont j'apprcie, plus que d'autres
peut-tre, tous les avantages et tous les mrites_.

_Il est bien entendu que, dans ce moment, je ne fais pas de politique,
et que je ne pense ni au pouvoir lgislatif, ni  l'excutif, ni  leurs
familles_.

_Dans les lettres trop aimables qui m'ont t adresses, on m'a fait
cependant un reproche, celui d'avoir t trop court_.

_Les uns m'ont dit que j'aurais d parler de salons que je n'ai pas
frquents et de belles dames que je n'ai pas connues_.--_D'autres ont
trouv que je ne donnais pas assez de dtails sur les personnes et les
salons que j'ai cits_.

* * *

_Aux premiers je rponds, que j'ai pour principe d'tre vridique; je ne
pouvais donc raconter que des choses vues et entendues_.

_Aux seconds je rponds, que j'ai aussi pour principe d'tre discret;
lorsque j'cris sur le temps pass, c'est plus encore pour mon plaisir
que pour celui des autres; car si je revois les tableaux complets d'un
autre ge, tout en restant dans le vrai, ma plume ne peut en retracer
qu'une partie_.

_Cela me rappelle une dame qui disait, qu'il ne lui serait pas difficile
d'avoir de l'esprit, si comme sa voisine, elle voulait dire tout ce qui
lui passait par la tte_.

_Moi aussi, peut-tre, j'aurais pu me rendre plus intressant et plus
amusant, si j'avais racont tout ce qui passait dans la mienne; mais je
n'ai pas eu la prtention de faire douze volumes, comme_ les Mmoires
_du duc de Saint-Simon_.

* * *

_En racontant quelques voyages de nos pres et du temps de ma jeunesse,
en outre du plaisir que j'prouve  revivre avec ceux qui_ _ne sont
plus, et bien souvent  lire entre les lignes, comme je viens de le
dire, mon but principal est d'apprendre  ceux qui l'ignorent, et ils
sont nombreux, la diffrence norme qui existe pour les voyages, entre
jadis et aujourd'hui; et quelle contrarit ils prouveraient, s'ils
taient obligs de revenir aux moyens de transport d'il y a un sicle,
et mme d'un demi-sicle_.

* * *

_C'est encore ma mmoire, en grande partie, que j'invoque; mais cette
fois ce n'est plus une lampe de salon, car elle va me conduire sur les
grandes routes, que toute ma vie j'ai beaucoup pratiques et sur
lesquelles je vous invite  me suivre, ami lecteur, s'il ne vous dplat
pas de courir le monde avec moi, assis sur un bon fauteuil et les pieds
sur les chenets en cas de froidure, ou bien  l'ombre, sur le banc de
votre jardin, si le soleil luit_.

* * *

_Ceci bien pos, que c'est de votre plein gr que je vous emmne,
partons!_

* * *




VOYAGES AU TEMPS JADIS




CHAPITRE PREMIER

O l'on voit le roi Louis XI, la poste et les postillons.


Dans un de mes derniers voyages de Genve, une jeune dame assez jolie,
autant qu'il m'en souvient, occupait avec moi le mme compartiment d'un
train express; le hasard seul avait fait notre rencontre, comme celle de
la petite Sonia avec Tartarin sur les Alpes.

Il me fut facile de reconnatre que ce n'tait pas le moins du monde une
nihiliste russe, mais tout spirituellement une parisienne pur sang, dont
la socit ne m'exposait pas  faire connaissance avec les gendarmes,
comme cela m'tait une autre fois arriv; j'aurai peut-tre l'occasion
de vous le dire.

En traversant le tunnel du Credo, elle s'tonnait que partie de Genve 
onze heures du matin, elle ne pouvait arriver  Paris... le mme jour,
qu' onze heures du soir.

Elle n'avait aucune ide de l'tat de chose antrieur aux chemins de
fer; elle les avait trouvs en venant au monde, elle les supposait aussi
vieux que lui. Je l'aurais tonne, je crois, en lui disant que ce
n'tait pas dans un wagon de premire qu'Adam et ve avaient dmnag de
l'den.

Plus je pense  cette rencontre, plus je pense aussi que notre
gnration disparue, bien des gens seront comme ma parisienne, et ne
pourront se faire aucune ide des voyages au temps jadis.

Il y a donc un certain intrt  revenir sur ce pass, dont quelques-uns
encore se souviennent et pourront me contrler, et qui pour tous sera
bientt lettre close.

Mon titre a dj besoin d'explication: qui sait aujourd'hui ce qu'tait
un voyage en poste?

Pour vous, jeune lecteur, la poste se rsume dans l'uniforme, assez laid
et souvent crott, d'un facteur apportant lettres et journaux, et qui
jamais, au premier de l'an, n'oublie de rclamer ses trennes; qu'entre
nous soit dit, il mrite gnralement mieux que beaucoup d'autres; puis
encore, dans une vilaine petite bote, chez le marchand de tabac, o
vous dposez vous-mme votre correspondance, quand vous voulez tre sr
qu'elle ne sera pas oublie dans la poche d'un commissionnaire; comme le
faisait toujours le comte J..., ministre des travaux publics sous
Louis-Philippe, tant sa confiance dans son personnel tait grande. On
est bien loin d'tre assur, cependant, qu'elle arrive  sa destination,
car on peut la drober en route; je le sais par une exprience ennuyeuse
et rcente, que je tacherai d'oublier avant le 1er janvier, en
pensant que c'est mon voleur qui a t vol.

Enfin, vous connaissez peut-tre aussi le bureau de la poste restante,
si vous n'en connaissez pas les mystres, et le guichet, o vous tes
oblig de faire queue pour payer vos dettes lointaines et transmettre
aussi quelquefois vos cadeaux  distance, comme je l'espre pour vous,
et surtout pour les destinataires.

Mais qu'il y a loin de cette poste, qui n'est plus qu'un service de
distribution,  la poste ancienne, qui faisait elle-mme le transport
des lettres et des personnes.

La poste dont je vais parler datait de l'dit de Doullens, en 1464. Elle
a disparu au milieu de notre sicle; elle a donc vcu quatre cents ans.
Combien voyons-nous de choses qui ne durent pas si longtemps? Sans
compter celles qui n'ont que dix-huit ans et qui durent dj beaucoup
trop pour l'intrt de la chose publique et de bien des choses
particulires.

Au dire de ses contemporains, le roi Louis XI tait fort curieux de
nouvelles et voulait, en outre, transmettre rapidement ses ordres dans
tout le royaume.

Le premier, il fit tablir dans les principales directions, des relais
de chevaux de selle; en 1483, l'Angleterre suivit son exemple.

Le chef de chaque dpt o les chevaux taient posts, c'est de l que
vient le nom, s'appelait d'abord matre coureur; ce n'est que plus tard
qu'il prit le nom de matre du poste, et enfin, celui de _matre de
poste_.

Ce n'tait pas alors une institution prcisment dmocratique, car il
tait formellement dfendu de monter sur ces chevaux _sans mandement du
Roi, sous peine de la vie_.

Ce grand roi n'y allait pas de main morte. Comme M. Thiers, interrompu
par les clameurs de l'extrme gauche, disait  la Chambre: J'ai
l'habitude d'appeler Monseigneur les princes dont les familles ont rgn
sur la France. De mme, j'ai l'habitude d'appeler grands les rois qui
l'ont agrandie.

Le rgne de Louis XI nous a donn le Maine, l'Anjou, la Bourgogne et la
Provence!

Ce grand prince donc, n'y allait pas de main morte; aussi les mauvaises
langues de son temps, et mme du ntre, lui reprochent,  tort ou 
raison (_adhuc sub judice lis est_), d'avoir fait pendre haut et court,
sans autre forme de procs, ceux qu'il souponnait de tramer complots
contre l'tat et contre lui surtout.

Ce fait parat certain, cependant, non seulement par les peintures un
peu charges de Walter Scott, dans Quantin Durward ( qui dirait-on la
vrit si ce n'est  ses amis!) mais par l'ensemble des traditions
historiques qui prouvent qu'il gouvernait plus par la crainte que par
tout autre moyen; que, fils sans coeur, il fut aussi roi sans piti, et
que s'il abaissait les grands, il ne mnageait pas les petits; car il
accablait, dit-on, le peuple d'impts, beaucoup moins qu'aujourd'hui
cependant.

Bien des gens sont ports, non pas  l'absoudre, mais  lui pardonner un
peu,  cause de son amour pour le principe d'autorit, dont le besoin se
fait plus que jamais sentir; il est bien entendu que je parle de celle
qui mrite ce nom.

Si l'on n'avait pas alors la libert de la tribune et de la presse, il
parat que les moines ne se gnaient gure pour dire dans leurs sermons
ce qu'ils pensaient de sa justice sommaire, de son prvt Tristan et de
ses excuteurs, qui supprimaient la prison prventive autrement que
voulait le faire Napolon III, quand il envoyait en Angleterre M.
Valentin-Smith, pour tudier cette question.

Le roi ayant appris que le cordelier Maillard s'tait permis de
l'attaquer indirectement en chaire, il l'envoya prvenir que s'il
recommenait, il le ferait jeter  la rivire.

Sans s'intimider, le disciple de Saint-Franois rpondit  l'envoy: Va
dire  ton matre que je ne crains rien; malgr la protection de
Notre-Dame d'Embrun, dont il porte la mdaille  son bonnet, je suis
plus sr d'arriver au paradis par la voie d'eau, que lui avec tous ses
chevaux de poste.

Louis XI se le tint pour dit, eut le bon esprit d'en rire, et laissa les
moines tranquilles.

De notre temps, on s'empresserait de laciser le couvent, aprs un sige
en rgle en cas de rsistance; puis quelque agence interlope de Limoges
et de Tours proposerait aux Cordeliers de changer leur corde contre le
cordon de la Lgion d'honneur, moyennant finances bien entendu.

C'est deux cents ans plus tard, sous Louis XIV, en 1664, que le marquis
de Crnan, charg de ce service, fit construire les premires chaises
roulantes dans lesquelles il fut dfendu, par arrt de 1680, _de courre
la poste  deux personnes dans la mme chaise_.

L'invention se perfectionna plus tard.  la fin du sicle dernier la
chaise de poste  deux roues pouvait contenir deux personnes et mme
trois. Le public fut autoris  faire traner ses voitures par les
chevaux du roi.

En mme temps, les lettres n'taient plus transportes dans la sacoche
ou le porte-manteau d'un courrier  cheval; on les mettait dans une
malle charge sur les voitures du gouvernement, qui partaient
rgulirement et  heure fixe dans les principales directions.

C'est de l qu'est venu le nom de _Malle de poste_ donn  l'ensemble du
systme qui sert au transport de la correspondance.

S'il n'y a plus aujourd'hui de malles de poste proprement dites, on
appelle encore malle des Indes, le train rapide qui porte les dpches
d'Angleterre aux Indes, ainsi que les navires  vapeur qui se trouvent
sur leur parcours.

La premire malle de poste que j'ai vue, consistait en un briska,
voiture  quatre roues, d'origine russe, ne contenant que deux places:
une pour le courrier, responsable des dpches et l'autre pour un
voyageur payant sa place.

Plus tard, de 1825  1850, sur les principales directions, le briska fut
remplac par un grand et confortable coup  trois places; un quatrime
voyageur pouvait encore se placer dans le cabriolet de devant avec le
courrier; ce qui l'obligeait  l'aider dans la distribution sur la route
des paquets de correspondance, et  supporter pendant tout le voyage
l'odeur de la mare dont ces agents faisaient un petit commerce  leur
profit, tolr dans l'intrt de quelques gourmets de province; car les
turbots, les soles et les homards n'avaient aucun autre moyen rapide
d'arriver sur les tables de l'intrieur de la France.

Le service des malles tant rgulier et obligatoire, les chevaux taient
toujours prts et choisis; elles allaient donc plus vite que les chaises
particulires.

Dans toutes les plus petites villes, et souvent dans des hameaux situs
sur les routes impriales, royales ou nationales suivant le temps, il y
avait des matres de poste; ils n'taient pas fonctionnaires publics,
mais souvent ils taient subventionns par l'tat et jouissaient de
certains privilges; en compensation, ils taient obligs d'entretenir
un certain nombre de chevaux dtermin par l'importance de la
circulation et au moins une voiture lgre, qui devaient toujours tre 
la disposition du public, d'un relai  l'autre dans les deux sens.

Quand arrivs au relai, les chevaux n'avaient pas la chance de trouver
une voiture de retour, ils revenaient haut le pied  leur rsidence.

Lorsque deux chaises marchant en sens inverse se rencontraient vers le
milieu d'un relai, on faisait un change de chevaux et de postillons.

Le tarif de la poste tait fix par cheval et par postillon pour la
distance d'une poste, qui correspondait  deux lieues soit 8 kilomtres.
Les relais taient espacs de 16  20 kilomtres, soit deux postes 
deux postes et demie.

Tous ceux qui voyageaient de cette manire avaient chez eux le livre de
poste, comme nous avons le livret Chaix. Le livre de poste tait bien
moins rpandu; car de tous les livres de notre littrature moderne et
mme de l'ancienne, le livret Chaix est certainement celui qui, chaque
anne, a le plus fort tirage; beaucoup de gens ne lisent pas d'autre
livre que celui-l!

Dans le livre de poste, on trouvait toutes les routes de France, avec
l'indication des relais et des prix, dans les circonstances diverses qui
pouvaient se prsenter. Il en tait de mme dans tous les pays d'Europe,
o le service de la poste aux chevaux tait tabli.

Une chaise de poste tait une espce de cabriolet  deux grandes roues,
avec de forts brancards, dont la caisse tait trs bien suspendue et qui
demandait deux chevaux.

Le cheval plac entre les brancards ou limons, se nommait le limonier,
l'autre sur lequel montait le postillon, se plaait  gauche et se
nommait le porteur; on l'attelait avec un palonnier. Tous les harnais
taient  bricole.

Le cheval de droite portait aussi le nom de sous-verge, parce qu'il se
trouvait sous le fouet (ou verge), plac dans la main droite du
postillon.

Il y a encore de vieux cochers, qui distinguent les deux chevaux d'une
voiture  timon, par les noms de porteur et sous-verge.

Les anciennes traditions ont quelquefois la vie si dure, qu'aprs
plusieurs sicles il y a des mariniers qui distinguent encore les rives
du Rhne et de la Sane, par ces dnominations: ct de l'Empire, rive
gauche; ct du Royaume, rive droite. Autre exemple:

 Rome, le Ier janvier 1888, les Italiens qui se pressaient pour
assister dans l'glise de Saint-Pierre,  la messe jubilaire du pape
Lon XIII, pour exprimer leur impatience, criaient encore: _per Bacco_!
(par Bacchus.)

Les voitures  quatre roues exigeaient un plus grand nombre de chevaux;
quatre chevaux obligeaient  deux postillons.

Le nombre de personnes dans une voiture, au-dessus de deux, influait sur
le nombre de chevaux obligatoires.

Le prix tait I fr. 50 par poste et par cheval, et 75 centimes par
postillon. On pouvait quelquefois viter les chevaux supplmentaires en
les payant I franc par poste, bien qu'on ne les mt pas.

C'est ce qui faisait dire  Balzac, dans un de ses romans,  propos
d'une certaine dame: Son mari tait un personnage tout  fait
fantastique; il ressemblait au troisime cheval qu'on paie toujours
quand on court la poste et qu'on ne voit jamais. De nos jours c'est
encore de mme, il en est plus d'un et plus d'une que je pourrais citer:
et vous?

On appelait poste royale, une poste qui se payait double,  l'entre et
 la sortie de quelques grandes villes, et de celles o rsidait la
Cour.

Quand on voulait tre bien men, il suffisait de dire aux postillons ces
mots magiques: _En avant et doubles guides_. Cela voulait dire que si
l'on tait content, on payerait I fr. 50 au lieu de 75 centimes par
poste et par postillon; alors les chevaux ne quittaient pas le galop de
tout le relai.

Lorsqu'on tait press, et qu'on ne regardait pas  la dpense pour
voyager en prince, on envoyait un courrier en avant. Un postillon 
cheval partait  franc-trier, arrivait au premier relai avant vous, et
faisait prparer le nombre de chevaux dont vous aviez besoin; cela se
rptait  chaque changement de chevaux. De cette manire on ne perdait
point de temps aux relais.

Il parat que dans tout pays la poste tait chre, il y a un proverbe
italien qui dit: _La posta e spesa di principe ed un mestire di
facchino_. La poste dpense de prince est mtier d'homme de peine.

On peut se rendre compte de ce que cotait un voyage de Lyon  Paris et
rciproquement, pour une ou deux personnes.

Quand on avait sa chaise, la traction seule s'levait  400 francs
environ, plus ou moins, suivant l'tat des chemins et la saison.

Si l'on n'avait pas de chaise il fallait en louer une, ce qui cotait
une centaine de francs en moyenne, ce prix tait variable suivant les
circonstances. C'tait donc une dpense d'environ 500 francs, sans
compter les frais des htels qui l'augmentaient beaucoup, si l'on ne
marchait pas jour et nuit.

Ce chiffre peut tre considr comme exact. Au moment de la premire
invasion du cholra  Paris en 1832, qui dbuta d'une manire
foudroyante, emportant Casimir Prier, alors prsident du conseil des
ministres, mes parents furent trs inquiets, et se dcidrent  venir me
chercher. On tait si terrifi qu'ils arrivrent seuls  Paris dans une
grande diligence  vingt places; celles qu'ils rencontraient en sens
inverse taient au contraire toutes pleines de fuyards.

M'ayant trouv bien portant et pas effray du tout, ils durent repartir
tout de suite, par l'ordre des mdecins; mais toutes les voitures
publiques, malles et diligences tant encombres, ils ne purent partir
qu'en poste, en louant une calche  Paris.

Ils me laissrent 500 francs pour prendre aussi la poste et revenir 
Lyon au galop, si le cholra arrivait  l'Ecole polytechnique.

Quoique fortement menace au milieu du quartier Mouffetard, o les
habitants taient dcims, grce  Dieu l'Ecole fut prserve, fort
heureusement pour moi, pour mes 500 francs et pour beaucoup d'autres.

Le prix du voyage par la malle tait beaucoup moins cher, 92 francs par
personne; mais il tait fort difficile d'avoir des places sans les
retenir longtemps d'avance.

Pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude, le rglement avec les
postillons tait ennuyeux et souvent compliqu. Mon pre, fort expert
dans cette manire de voyager, m'y avait initi de bonne heure.

Nous allions souvent  Sury, prs de Montbrison; pour faire la course en
une journe, il n'y avait que la poste. Longtemps avant que j'eusse
barbe au menton, on m'avait confi ce service, qui n'tait pas toujours
commode.

Un jour nous partmes de Lyon dans une petite calche avec un seul
cheval, le ntre;  la poste de Brignais, naturellement, on en mit deux;
 Rive-de-Gier on en mit encore deux, mais on en fit payer trois; 
Saint-Chamond on voulait en mettre trois et nous en faire payer quatre.

Exaspr de cette progression croissante, je fis mettre les quatre
chevaux et deux postillons. C'est ainsi que nous fmes une entre
triomphante  Saint-Etienne, sur la place Chavannel, dans la cour de la
manufacture d'armes, qu'habitait mon oncle.

Les officiers d'artillerie se mettaient aux fentres, croyant  une
inspection imprvue du ministre de la guerre; ce n'tait qu'un colier
en vacances qui avait voulu faire claquer son fouet tout comme un autre.

Lorsque mon grand-pre conduisait sa famille  Sury, avec sa voiture et
ses chevaux, il couchait toujours en route.

Les chemins taient si mauvais avant 1820, qu'il tait tout  fait
extraordinaire si, pendant le trajet, on ne versait qu'une fois.

Fcheuses consquences des guerres de Napolon Ier, qui avait
supprim l'entretien des routes pour mieux assurer l'entretien de ses
armes.

C'tait une belle institution, la poste aux chevaux, surtout dans le
moment de sa grande activit. Rien n'tait plus vivant, et ne donnait
plus envie de voyager, que de voir une grande berline avec sige devant
et derrire, attele de quatre beaux chevaux conduits par des postillons
alertes, en habits bleus, bords de rouge et galonns, avec leurs
grosses bottes, assez dures pour les prserver du contact des brancards
et des timons.

De loin on entendait le claquement des fouets se mlant au bruit joyeux
des grelots, pour faire carter les autres voitures; car c'tait un
privilge de la poste royale. On devait lui laisser le haut du pav, ou
le milieu de la chausse.

C'tait ordinairement de cette manire que faisaient leurs voyages de
noces les jeunes maris de bonne maison.

Mais quelques-uns partant  la nuit tombante, n'allaient que jusqu'au
premier relai, revenaient en ville  la nuit close, et rentraient
discrtement  pied dans leur maison, o personne ne venait les voir
pendant quinze jours.

Sur les lettres d'invitation au mariage, on imprimait rgulirement en
post-scriptum: _On part pour la campagne_, cela voulait dire: nous
n'avons pas besoin de vous, ce n'est donc pas la peine de vous dranger.
Ce n'tait point un mensonge; on partait bien, en effet, pour _le pays
de Tendre_; car alors, si l'on ne lisait dj plus l'_Astre_ d'Honor
d'Urf et les romans de Mlle de Scudri, on en conservait encore les
traditions.

Comme beaucoup de choses de ce monde, hlas! le postillon a disparu; ce
n'est plus sur son cheval, mais seulement sur la scne, qu'on pourra
voir encore le Postillon de Lonjumeau, quand l'Opra-Comique sera
reconstruit, car lui aussi vient de disparatre dans un affreux
dsastre, sans emporter cependant nos anciens souvenirs.

Les matres de poste ont fait comme le postillon; j'ai connu les deux
derniers de Paris et de Lyon, MM. Dailly et Mottard; tous deux aimaient
tant leurs chevaux qu'ils n'ont pas voulu s'en sparer.

C'est une affection que je comprends; car, si quelquefois ces rudes
serviteurs ont des caprices, et qui n'en a pas! souvent ils montrent
leur reconnaissance, en lchant la main qui les nourrit; et surtout
jamais ils ne disent du mal de vous. Il y a cependant des savants qui ne
connaissent ces nobles btes que sous le nom de _moteurs anims_.

Avez-vous jamais, lecteur, conduit  grandes guides un quadrige de
superbes normands ou de vigoureux Percherons?

Je pourrais, je crois, parier cent contre un, que cela ne vous est
jamais arriv.

Avez-vous jamais dirig une vritable locomotive?

Il y a encore moins de chances pour que vous me donniez une rponse
affirmative.

Eh bien! par extraordinaire et volontairement, je me suis trouv dans
des circonstances qui m'ont permis de me livrer  ces deux exercices.

De 1841  1845, avant l'ouverture du chemin de fer du Nord, pour le
service de la navigation, j'allais plusieurs fois la semaine  Pontoise,
par la berline qui, en partant de Paris, traversait les Champs-Elyses.

Du conducteur je m'tais fait un ami, pour que cette liaison me mt en
rapport direct avec ses magnifiques gris-pommels.

J'avais obtenu la faveur de me placer  ct de lui sur son sige, et
tout naturellement ses guides passaient souvent de ses mains dans les
miennes; car les hommes de travail perdent rarement une bonne occasion
qui se prsente de se reposer.

Quelques annes plus tard, en 1848, allant tous les jours de Paris 
Versailles, pour le chemin de fer de Rennes, je montais trs souvent sur
la locomotive  ct du mcanicien, alors sans aucun abri, afin de
m'initier aux dtails pratiques de son mtier (car dans cette anne
d'effervescence gnrale, les ingnieurs furent obligs plusieurs fois
d'assurer _eux-mmes_ le service). Souvent ma main novice maniait sous
ses yeux le rgulateur, et la machine docile m'obissait comme  son
vritable matre.

Vous me croirez sans peine si je vous dis que j'avais infiniment plus de
plaisir et d'motions  contenir, exciter, entendre hennir et voir
piaffer les coursiers de mon _Four in hand_, qu' entendre souffler,
siffler et grincer sous ma main la locomotive de Versailles R. G.

Pour conserver ce qu'ils appelaient leur cavalerie, en change de leurs
brevets aristocratiques de Matres de Poste, MM. Dailly et Mottard, ont
obtenu  Paris et  Lyon des concessions d'omnibus qui sont remplacs
dj par les tramways plus dmocratiques encore.

_Sic transit gloria mundi_, qu'on peut traduire ainsi en s'inspirant de
Lamartine:

    Ainsi tout change, ainsi tout passe,
    Ainsi nous-mmes nous passons
    Sur le railway qui prend la place
    De la poste et des postillons.

Tout ce que je viens de dire pourrait s'intituler: Expos thorique de
la poste aux chevaux; la pratique souvent n'tait pas aussi brillante.

Le mauvais tat gnral des routes, surtout en hiver, leurs lacunes
nombreuses et le manque de ponts sur le plus grand nombre des rivires,
rendaient les voyages trs difficiles.

Pour vous donner une ide vraie sur ce point des moeurs et usages du
vieux temps, je me propose de faire passer sous vos yeux, si mon livre
y est encore, quelques pisodes de mes voyages et de ceux de ma famille,
que j'ai retrouvs, partie dans mes souvenirs, partie dans des
manuscrits authentiques que j'ai eu la chance heureuse de rencontrer.

Cela fera l'objet des chapitres suivants.




CHAPITRE II

Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et
Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'chevin, en 1787 et
1788, et quelques autres choses.


Au commencement du XVIIIe sicle vivait  Lyon Henri Jordan, fils
d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce
Jordan, premier du nom de Henri, tait mari  Jeanne de Grando.

Son fils, Henri Jordan l'an, qui fut chevin en 1779 et 1780, avait
pous Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, chevin
lui-mme en 1757 et 1758.

M. Briasson tait fabricant d'toffes de soie; c'est une tradition de
famille qu'il avait mis quelques annes pour faire sa fortune, toujours
avec les deux mmes dessins: ses robes  l'clipse et ses robes  la
comte avaient brill d'un vif clat sur les paniers des grandes dames,
dans les salons de Versailles.

Que les temps sont changs! combien aujourd'hui faut-il d'annes, et
combien de dessins par anne,  un fabricant pour faire sa fortune,
quand il y arrive?

Une autre fille de M. Briasson avait t marie au pre du baron
Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818  1826.

Henri Jordan, l'chevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois
filles, Mmes Vionnet, Coste et Bergasse.

Pierre Jordan, frre de l'chevin, mari  lisabeth Prier de Grenoble
(tante du clbre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes
distingus, ainsi que leurs descendants:

Alexandre Jordan, receveur des finances, pre d'Alexandre Jordan,
ingnieur en chef des ponts et chausses, grand-pre de Camille Jordan,
ingnieur des mines, membre de l'Institut, et de Mme Giraud-Jordan,
fille de Camille Jordan, magistrat;

Camille Jordan, clbre dput aux Cinq Cents en 1795, puis  la Chambre
sous la Restauration, pre d'Auguste Jordan, ingnieur en chef des ponts
et chausses, grand-pre d'Arthur de Gravillon et de Mme
Boube-Jordan;

Augustin Jordan, secrtaire d'ambassade, grand-pre d'Omer Despatys,
ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris;

Nol Jordan qui fut longtemps le vnrable cur de Saint-Bonaventure 
Lyon;

Csar Jordan, pre d'Alexis Jordan, le savant botaniste.

 la fin du sicle dernier, Henri Jordan l'an tait banquier et
marchand de soie  Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison 
l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair.

En l'anne 1787 il avait dans son commerce comme associ son fils
unique, Antoine-Henri, troisime du nom et Barthlemy-Gabriel Magneval,
fort jeune alors, qui depuis est devenu dput du Rhne de 1815  1822.

 cette poque la Chine et le Japon n'taient pas encore invents comme
pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des
porcelaines et des foulards.

La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphin, du
midi de la France, de l'Italie et de la Sicile.

La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances  une maison Cajoli,
de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait intrt 
suivre de prs cette affaire. La traiter par correspondance n'tait pas
chose trs facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne
partaient qu'une fois par semaine et rciproquement. Quant au tlgraphe
lectrique, Ampre tait bien n, mais il n'avait pas encore mrit une
statue avec des sirnes  ses pieds, qui semblent  Lyon, je ne sais pas
pourquoi, l'accessoire oblig de nos grands hommes.

On dcida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait  Turin pour recouvrer le
plus qu'il pourrait de la crance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage
pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie
pour en augmenter le nombre et complter son ducation.

Il y a quelques annes, ayant hrit de la bibliothque d'une de mes
tantes, j'ai trouv, sur un des derniers rayons, un manuscrit sculaire
assez bien conserv. Comme il tait hriss de renseignements
commerciaux d'un autre ge, je n'y avais pas fait d'abord trs grande
attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqu  la
lecture de ce volume, qui m'a vivement intress, les renseignements
qu'il me donnait rentrant tout  fait dans le cadre que je m'tais
trac, c'est--dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux
d'aujourd'hui.

Ce voyage de mon grand-pre tait pour lui un voyage d'agrment autant
qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est rsum dans des notes
crites jour par jour, depuis son dpart, le 11 aot 1787, jusqu' son
retour  Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours aprs  Lyon;
cela fait une anne complte.

Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de
touriste et les faits matriels du voyage; l'autre s'applique aux
affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de
monnaie, alors trs importantes  cause de leur diversit, chaque
principaut d'Italie ayant la sienne propre.

Je ne m'occuperai que de la premire partie de ces notes, par la bonne
raison que je ne comprends rien  la seconde, dont presque tous les
termes, crits en abrviations, sont pour moi des hiroglyphes pour
lesquels il me faudrait un nouveau Champollion.

Mme dans la premire partie, je passerai beaucoup de descriptions de
monuments que tout le monde connat. Je dis tout le monde, comme les
journalistes disent _Tout-Paris_, quand ils le font tenir dans une salle
de spectacle, ou la chambre des dputs.

Je me bornerai donc aux citations qui font connatre le voyage
proprement dit, et les moeurs de l'poque dans les pays parcourus.

Bien qu'elles soient du sicle dernier, je peux les appeler des notes
tlgraphiques et photographiques;  cause de leur concision et de leur
prcision vridique, deux qualits qui ont caractris mon grand-pre
pendant toute sa vie.

Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'chevin tait fort jeune
alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille tait dans une bonne
position de fortune et d'honorabilit, l'avenir lui souriait; il n'tait
pas encore mari; il partait l'esprit content, libre de toute
proccupation.

On tait  deux annes de la convocation des tats gnraux; rien ne
pouvait faire prvoir les tristes vnements qui devaient les suivre.

Dans ce temps-l, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en
Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son pre, accompagn
d'un fidle domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de
recommandation et de crdit.

* * *


=Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile.=

J'ouvre le cahier de notes et je copie:

* * *

_10 aot 1787_.--Parti de Lyon,  six heures du soir, je suis arriv le
lendemain au Pont-de-Beauvoisin  six heures du matin. Beau temps, sans
retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui
deux heures par le train omnibus.)

* * *

_11 aot 1787._--Pass au Pont, sans tre visit  la douane sarde, si
ce n'est pour la forme; malle dtache et rattache sans autre
crmonie.

Entr dans les tats de Savoie, passage  la monte de la Chaille dont
la vue est magnifique; arriv  la monte de la Grotte, ouverte en 1670
par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des
beauts de la Savoie.

Entre Saint-Jean-de-Cou et Chambry, cascade de 200 toises de hauteur.
Vu Chambry... J'ai t oblig d'y rester deux heures pour faire
remettre des clous  la chaise. Route continue sans accident jusqu'
Lanslebourg.

(Arriv l, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont
Cenis n'existait pas, mais la route  voiture pour traverser les Alpes
n'tait pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu'
pied ou  cheval. La route n'a t faite que sous Napolon Ier.

Il fallait dmonter la voiture et faire transporter  dos d'homme
sparment la caisse, les roues et les brancards.)

* * *

_12 aot_--Il faut faire march avec les muletiers pour le transport des
bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le matre de poste pour
les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas.

Aprs dner, c'est--dire  deux heures, je suis mont  cheval, arriv
sain et sauf  Novalse, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la
montagne, grce au brouillard qui cachait le soleil.

Couch  Novalse, aprs avoir reu les quipages en bon tat, fait
remonter la voiture, dont le trajet a t fort heureux et tout prpar
pour le dpart du lendemain qui s'est fait  deux heures du matin.

* * *

_13 aot_.--Arriv  Turin,  dix heures et demie du matin. Je n'ai pas
t visit l, plus qu'ailleurs. Log  l'htel d'Angleterre.

(Parti de Lyon, le 10 aot  six heures du soir, il tait arriv le 13 
dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures
pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures.

Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est rest prs de deux
mois.

Ses notes contiennent, jour par jour, un rsum de toute sa
correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les
nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du
change, etc., en outre, il rsume l'emploi de son temps en dehors des
affaires.)

* * *

_14 aot_.--Je suis all voir M. de Bianchi, qui m'a engag  venir
loger dans son appartement; me voici transport armes et bagages dans le
canton de Saint-Frdric, prs de la rue Neuve maison Vigna.

Description de la ville de Turin....

* * *

_17 aot_.--Partie de campagne chez M. Ferraris....

* * *

_19 aot_.--Autre partie chez M. Negri....

* * *

_22 aot_.--Il y a trois salles de spectacle  Turin: le thtre du roi
qui touche  son palais; on y joue l'opra, ouvert seulement en
carnaval; le thtre du prince de Carignan, sur la place du mme nom; on
y joue la comdie, la tragdie, des arlequinades et l'opra-comique.

Un troisime thtre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien
dcor.

* * *

_23 aot 1787_.--Partie de campagne chez M. Negri... visite  Moncalieri
chez Mme Nasi,  M. Bianchi au chteau. De l, dner  Castel-Nuovo;
on me garde  coucher. Nous partons  six heures pour aller  la comdie
 Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin...

* * *

_24 aot_.--Retour  Turin  six heures du soir, partie  pied, partie
en carrosse, aussi gai que la venue.

* * *

_25 aot_.--Visite  M. de Choiseul (notre ambassadeur  Turin) qui m'a
reu avec son air leste,  sa toilette, et m'a congdi ensuite, sans
crmonie, quand elle a t faite.

* * *

_26 aot_.--Partie de campagne chez M. Brouzet  la Colline, o nous
avons dn en trs bonne compagnie; maison fort agrable et trs
champtre.

Nous partons de Turin, le 28,  cinq heures du soir, avec M. Negri, pour
sa maison de campagne, pour tre  porte de Moncalieri.

* * *

_29 aot_.-- six heures du matin, nous descendons dans la plaine, o
tait range la lgion d'accompagnement qui devait manoeuvrer sous les
yeux du roi.

(Description des manoeuvres... traverse du P... Dressement des
tentes... etc.)

Nous nous embarquons sur le P, avec Mme Aignon, ses filles, Mme
Nasi, Mme Nasi Maggia et ses quatre soeurs, MM. Aignon et Nasi fils;
nous descendons  Moncalieri, nous dnons chez M. Nasi, et le soir, nous
retournons coucher chez M. Negri.

* * *

_2 septembre_.--Dn  la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis,
Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la
Superga  un mille de Turin.

* * *

_8 septembre_.--Procession de la fte de la Vierge o vont les
communauts religieuses, le chapitre de la cathdrale, l'archevque, le
snat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et
les corps nombreux de pnitents et pnitentes; concours trs
considrable de toute la population.

* * *

_9 septembre_.--Dn  la vigne de Doxa, presque  la porte de la ville,
avec M. Leclerc de Nice, Tollo pre et ses deux fils, Haldimand, etc.

Ces deux jours, le spectacle du Thtre de Carignan tait magnifique;
toutes les loges taient pleines, chose rare pour la saison.

(On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de
septembre, il s'est beaucoup occup de l'affaire Cajoli et autres.)

* * *

_8 octobre_.--Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de
poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme,
Reggio et Modne.

(Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays traverss,
qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons  quelques
extraits.)

* * *

_8 octobre 1787_.--On traverse cinq rivires pour aller de Turin 
Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Balta et le P  Casal
mme, sur lesquelles il n'y avait point de ponts.

* * *

_10 octobre_.--Le thtre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est
bas. L'opra est bon; la premire chanteuse excellente; le ballet fort
joli. Aprs le spectacle il y a bal, o tout le monde peut entrer en
payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser!

On voit  Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds
de long.

* * *

_14 octobre_.--Voyage  Novi; on a rajust le chemin qui tait
impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux  cause des
voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit.

* * *

_16 octobre_.--Dpart d'Alexandrie pour aller  Tortone; on passe la
Scrivia; cette rivire est tantt guable, tantt d'une grande force; de
sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien
a dur deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demand 3 livres, et
l'on s'est content de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant.

Description de Plaisance... l'glise du Dme est grande, belle; beaucoup
de peintures.

* * *

_17 octobre_.--Parti de Plaisance  trois heures et demie, j'arrive 
cinq heures  Fiorenzuola, petite ville o je ne trouve point de
chevaux,  cause de la foire; il faut se dcider  coucher.

Il y a grand monde  l'auberge; je suis engag  aller  un bal que
donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu' deux heures
du matin, puis je vais me coucher; en partant  six heures et demie je
rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio
et Modne.

* * *

_21 octobre_.--La grande tour de Modne, une des sept merveilles de
l'Italie: il y a quatre cents marches  monter.

* * *

_23 octobre_.--Arriv  Bologne. Je me loge htel de la Paix.
Description de Bologne. L'glise mtropolitaine de Saint-Pierre et la
collgiale de San-Ptronio sont l'une et l'autre trs vastes et d'une
trs grande hauteur.

* * *

_24 octobre_.--Partie de campagne chez le marquis de Rata, o j'ai vu le
cardinal-lgat. Le soir, vu Mme Bianchi la mre qui m'a fait beaucoup
d'amitis.

* * *

_25 octobre_.--Vu le doyen de Bianchi dont j'ai reu toutes les offres
de service. Dn chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas
quitt de toute la journe; nous sommes alls ensemble 
San-Giovani-in-Monte, o se sont chants en grande crmonie la messe et
les vpres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une socit
philharmonique compose de nobles.

* * *

_26 octobre_.--Le doyen m'a prt son domestique, qui m'a accompagn 
l'Institut, etc... Je suis all voir le marquis de Tauraro qui a de
beaux tableaux de matres.

Aprs le dner le doyen m'a conduit chez sa soeur, la comtesse de
Pepoli,  la campagne  3 milles de la ville, sur la route de Ferrare.
J'y suis invit pour dimanche.

* * *

_28 octobre 1787_.--Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle
de la Vierge ou pour mieux dire grande glise situe sur la hauteur,  3
milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous
couverts. Le chemin pour les carrosses est  ct, et dans la monte les
portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.)

La chapelle est fonde et entretenue par souscriptions particulires des
Bolognais; la premire pierre fut pose en 1733.

* * *

_1er novembre_.--Installation solennelle du gonfalonnier chef du
Snat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que
l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donne au Pape,
l'autorit rside toute entire dans la personne du cardinal-lgat; ce
qui n'empche pas qu'aujourd'hui on suive les mmes usages qu'autrefois.

Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les
deux mois, ce sont les mmes ftes et processions qui se renouvellent.

* * *

_2 novembre_.--Dpart de Bologne pour Florence  neuf heures du matin;
passage des Apennins par un vent violent.

Je m'arrte trois heures  Lojano, mchant village, pour faire
raccommoder ma voiture  laquelle trois boulons ont cass.

* * *

_Florence_.--J'arrive  Florence  dix heures du soir.

En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux
sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus  Florence, quand
on a visit la malle. Pour cela il faut aller  la douane o j'ai perdu
une matine.

* * *

_3 novembre_.--Sur la recommandation de Mme Spinosa, je me suis log
 l'Aigle Noir prs du Dme chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000
habitants.

(Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais,
des glises et des muses; il visite le palais Capponi, berceau de
Laurent Capponi qui s'est rendu clbre  Lyon par sa gnrosit au
XVIe sicle. Arriv le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'tait
pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans
laquelle il devait s'arrter  son retour.)

* * *

_7 novembre_.--Dpart de Florence pour Lucques,  six heures et demie du
matin. Attendu prs d'une demi-heure  la porte pour laisser entrer les
voitures des marachers; enfin nous sortons.

Je m'arrte  Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on
vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi.

 Buggiano, je me suis disput avec le matre de poste qui voulait me
mettre trois chevaux  cause du mauvais chemin et de la pluie; par
amiable composition, il a t convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval
et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a t excut.

* * *

_7 novembre_.--En arrivant  Lucques,  six heures du soir, il a fallu
faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu' la nuit les
portes sont fermes  l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6
sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir.

Lucques, rpublique aristocratique, comme Bologne l'tait autrefois, est
gouverne par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent
tous les deux mois; il y a un grand conseil compos de cent cinquante
nobles qui dcide de toutes les affaires.

Log  la Croix-de-Malte; pay le plus haut prix qu'on ait exig de moi
jusqu' prsent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis
seul dans l'htel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas.

* * *

_9 novembre 1787_.--Arriv  Pise le soir, log au Trois-Donzelles.
(Description de Pise.)

* * *

_10 novembre_.--Parti aprs dner; arriv  Livourne avant la nuit.

* * *

_11 novembre_.--Visit en mer deux btiments sudois avec Mme Redi et
M. Ulric.

Livourne ne brille pas par ses glises; les deux plus belles sont le
Dme et les Dominicains. Par contre, le thtre est fort joli; il est
grand, bien clair, avec cinq rangs de loges superposes; mais l'opra
y est trs mauvais.

* * *

_17 novembre_.--Dpart de Livourne  sept heures du matin pour retourner
 Florence.

La ville de Livourne est un port franc, o tout peut entrer et sortir
par mer; mais du ct de la terre, les douanes du grand-duc sont trs
rigides.

Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela
on est visit  la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes
les villes de la Toscane.

J'avais fait plomber ma malle  Florence, pour aller jusqu' Rome sans
la dfaire; arriv  Florence  neuf heures du soir, on a prtendu
qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou
bien aller  la douane.

Il a fallu consigner encore une fois ma voiture  la douane pour la
retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'tre pris pour
un marchand d'chantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur.

* * *

_19 novembre_.--Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.)

Revu la galerie du Grand-Duc _degli uffici_ avec un nouveau plaisir. (Le
sentiment qu'il prouve de revoir Florence est partag par tous ceux qui
ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.)

* * *

_20 novembre_.--Dn chez M. Redi; aprs le spectacle et le souper je me
suis mis en chaise  onze heures et demie du soir pour me rendre 
Bologne o j'arrive aujourd'hui mardi  cinq heures du soir.

J'ai eu sur l'Apennin un vent trs froid, les chemins taient trs
mauvais  cause de la pluie.

La premire fois tant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les
environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis
Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau.

 Parme,  Modne et Bologne les trangers payent au spectacle le double
du prix pay par les gens du pays.

* * *

_23 novembre_.--Parti de Bologne pour Ancne  huit heures du matin;
pass par Imola, petite ville o il y a beaucoup de noblesse.

 Faenza il y a une fabrique de faence considrable (c'est de l que
vient son nom). J'y ai vu des ouvrages trs curieux imitant la
porcelaine. (Il passe  Cesena, Rimini et Pesaro.)

* * *

_25 novembre 1787_.--Parti de Pesaro  une heure aprs midi, arriv 
Fossonbrone  six heures avec de la pluie et de trs mauvais chemins.

En arrivant j'ai trouv Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger
chez lui, ce  quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au matre de
poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit.

* * *

_26 novembre_.--Sjour  Fossonbrone  cause de la neige.

* * *

_27 novembre_.--Je pars  quatre heures du matin; beau clair de lune,
temps froid; pass  Sinigalia, trs joli petit port de mer sur
l'Adriatique.

Arriv  trois heures  Ancne, ville trs commerante, qui augmente
tous les jours.

* * *

_28 novembre_.--Parti d'Ancne  huit heures j'arrive  Lorette  midi.

Je vois l'glise et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une
ancienne tradition est la maison o Notre-Seigneur Jsus-Christ s'est
incarn. C'est--dire la maison de la sainte Vierge. On a laiss les
murs dans leur tat naturel, on s'est born  orner les lambris d'une
grande quantit de lampes d'argent massif d'un poids considrable.

Le trsor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis,
etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe.

Arriv  Macerata  quatre heures et demie je suis oblig de m'arrter
pour faire remettre des vis  ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y
a du danger sur le chemin.

* * *

_29 novembre_.--Parti de Macerata avant jour; arriv  Tolentino,
j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercept par
les neiges et l'on me fait attendre trois heures.

Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a
fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin
difficile; j'arrive non sans peine  Serravalle au pied des Apennins.

Le matre de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez
lui, m'avait annonc que je trouverais grand monde  Serravalle, et que
je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout
qu'il veut m'trangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les
refuse sous prtexte qu'il n'en a pas.

Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je
suis oblig de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit.

Me voici donc  Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort
de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais
lit; aprs avoir pass la soire avec la duchesse de Sampiari, de
Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait  petites
journes  Lorette.

* * *

_30 novembre_.--J'avais donn mes ordres pour partir au point du jour;
je me lve  sept heures, je fais chercher mes gens; tous  la messe
pour fter saint Andr! au retour il faut bien djeuner; au lieu de
partir  sept heures nous ne partons qu' huit heures et demie avec
quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais
pas!

Comme le ciel tait serein je fis le voyage trs heureusement, et
j'arrivais  deux heures et demie  Foligno, ville d'Ombrie assez
peuple; on y compte 22,000 habitants.

* * *

_1er dcembre 1787_.--Les matres de poste de la Romagne sont les
plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs
toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours 
les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice.

* * *

Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui
l'a travers la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour
faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux  la
main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait
le reproche, bien mrit, d'avoir expos par leur faute la marquise 
tomber dans le prcipice.

Avec cette race, on est oblig de les remercier de ce qu'ils veulent
bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner.

* * *

Le ruspone, soit la pice de 3 sequins de Florence, est tarife  65
pauls et 1 bayoque romains, dans les tats du Pape. Dans la route de
Lorette  Rome, les matres de poste ne veulent le prendre que pour 63
pauls, quelques-uns mme pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi
du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont
rduits, dans la route,  perdre 2 ou 3 pauls par ruspone.

Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du
pays.

Press d'arriver  Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient,
je me dcide  voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y
voyais comme en plein jour.

J'ai travers, sans m'y arrter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli,
Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne.

Avant d'arriver  Rome  quatre lieues de distance, on distingue le dme
de Saint-Pierre.

J'arrive  Rome  trois heures et demie par la porta et la piazza del
Popolo. Je me loge chez Damon, htel des Franais, via della Croce,
allant du Corso  la place d'Espagne.

* * *

_2 dcembre_.--Le matin, toilette faite, je suis all  la chapelle du
Saint-Pre, o il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de
l'Avent, assist de tous les cardinaux, avec un monde considrable.

Aprs la messe, tout le cortge ecclsiastique a fait la procession de
la chapelle Sixtine  la chapelle Paolina, pour clbrer l'ouverture des
quarante heures.

Aprs l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retourne d'o
tait venue, et tout a t dit.

Ces deux chapelles sont trs belles et mritent d'tre revues avec moins
de foule. L'glise de Saint-Pierre,  ct du Vatican, jouit avec raison
de la rputation d'tre la premire glise du monde. Elle frappe au
premier coup d'oeil par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.)

L'aprs-dner s'est employ  rendre les lettres de recommandation ainsi
que la matine du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en
courant en voiture.

* * *

_3 dcembre 1787_.--Le pont Saint-Ange... Le chteau Saint-Ange, c'est
l qu'on a trouv dans le tombeau d'Adrien des oeuvres de Phidias...
Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand mrite est leur
antiquit.

L'entre de Rome par la place del Popolo est majestueuse.

Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il
corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est
toujours de mme).

La villa Borghse, que nous avons visite cet aprs-dner, est fort
intressante. J'y suis all avec M. et Mme Schulteis et Mme
Veraci, Florentine, qui leur tait recommande.

Arriv  Rome le 1er dcembre 1787, Henri Jordan y est rest plus
d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a pass quelques jours encore 
son retour de Sicile.

Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les
pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec
intrt les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis
un sicle ont peu chang.

Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet crit, de copier en
entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me
bornerai donc, en gnral,  une simple nomenclature.

* * *

_4 dcembre_.--Le matin Saint-Pierre... La fontaine Trvi...

* * *

_5 dcembre_.--Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin...
Arc de Septime Svre, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter
Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphithtre Flavien
(Colise), les dehors du Capitole.

* * *

_6 dcembre_.--Sorti de la rue de la Croix, o je loge, suivi le Corso
jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs.

Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin.

glise Sainte-Sabine, glises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin,
gyptienne.

Restes du temple de Vesta, o l'on a bti Sainte-Marie-du-Soleil.

Traces du pont Sublicius, dfendu par Horatius Cocls.

L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto.

glises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie.

glise Saint-Ange-in-Pescheria, thtre de Marcellus, o est le palais
Orsini.

L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-Svre-in-Velabro.

L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne.

La colonne Trajane, port de Rippa-Grande.

* * *

_7 dcembre_.--Sorti  dix heures par la place d'Espagne. Trinit du
Mont.

glise de la Conception, Capucins; fontaine Barberini.

glise Saint-Nicolas-de-Tolentin; glise Sainte-Marie-de-la-Victoire.

Fontaine dei Termini, dite de Mose, Sainte-Marie-Majeure.

glise Sainte-Prudentienne, glise Saint-Franois-de-Paule.

* * *

_8 dcembre 1787_.--glises Saint-Charles, Sainte-Agns,
Saint-Jacques-des-Espagnols.

Ces deux dernires place Navone; Trois-Fontaines et Oblisques.

glises Saint-Jean-de-Latran, Baptistre de Constantin.

Saint-Andr-di-Monte-Cavallo et la place.

* * *

_9 dcembre_.--glise des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le
Panthon ou la Rotonde. La villa Mdicis. L'glise de la Minerve.

* * *

_10 dcembre_.--glise Saint-Jacques-des-Incurables, glise Jsus et
Marie, palais Rondini.

glise Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la
place.

Palais Capponi, restes du mausole d'Auguste, glise Saint-Roch.

glises Saint-Andr, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro.

* * *

_11 dcembre_.--glises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et
collge Clmentin.

L'Oblisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia.

glise de la Trinit, prtres des Missions, glise
Sainte-Marie-in-Campitelli.

glises du Jsus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Libratrice,
les trois colonnes des Cornices, revu le Colise, mont au deuxime
tage.

* * *

_12 dcembre_.--glise Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia,
glise Sainte-Catherine-de-Sienne.

Place et palais Farnse. Palais du cardinal, duc d'York.

* * *

_13 dcembre_.--Autre visite  Saint-Pierre, mont sur le Dme avec un
jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands dtails sur
l'glise de Saint-Pierre).

* * *

_14 dcembre_.--Vu le palais et la galerie Borghse; aprs-dner visit
le palais Doria, nous en avons admir rapidement les beauts, parce que
nous tions chasss par la nuit qui s'avanait  grands pas, et nous
avons promis de ne plus aller voir des peintures aprs-dner, parce
qu'ici on dne  plus de deux heures et que la nuit vient trop tt.

* * *

_14 dcembre_.--Le soir s'arrange une partie pour aller  Tivoli  pied,
entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Pimontais, ancien
secrtaire de M. de Bianchi,  Bologne. J'arrive, on me la propose, je
me laisse entraner et j'accepte; j'cris le soir mme quelques lignes 
la hte  Mme Vionnet (sa soeur), par voie de Turin, pour lui
annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier
suivant (c'est--dire dans huit jours).

* * *

_15 dcembre_.--Je suis rveill  sept heures du matin par un garon
cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse
de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela
fait, nous nous mettons en route comme des plerins. Nous partons 
sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps,  Tivoli,  une
heure aprs midi. La distance est de 18 milles de la porte dite
Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille
romain est de 1,500 mtres.)

* * *

Au milieu du chemin nous nous arrtons pour djeuner, nous trouvons pour
tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du
vin mdiocres; avec a nous djeunons gament et nous nous remettons en
route.

 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui
conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur trs forte; nous nous
lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort
limpide.

* * *

 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano,
le Tvrone, autrefois l'Arno, chant par Horace; au-del du pont est le
tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors
de leur invasion.

Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant
Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transform en chapelle
ddie  la Vierge.

Tivoli autrefois Tibur, lieu de dlices d'Horace et de Mcne, plus
ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pave et mal btie, avec
des rues troites o il faut sans cesse monter et descendre, o l'on ne
peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous
l'prouvons en arrivant avec la pluie.

Nous cherchons une auberge, on nous en indique une  droite, o l'on
nous reoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les
trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de
sortir et nous finissons par tomber sur un gte passable, qui nous
parat un palais.

Nous demandons  dner, nous nous reposons, attendant pendant trois
heures les provisions qu'on avait t oblig d'aller chercher ailleurs.

Quand nous sortmes de table il tait presque nuit, nous pmes voir
seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement.

 ct de la cascade se trouvent le temple de Vesta trs bien conserv
et celui de la Sibylle qu'on dit fond par Numa, second roi de Rome,
pour la nymphe Egrie.

Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure.

* * *

_16 dcembre 1787_.--Le matin du dimanche je vais  la messe avant jour,
puis je vais rveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce
qu'ils ont mal dormi. Aprs le djeuner nous retournons voir la cascade,
le temple de Vesta et la villa d'Est. Btie il y a deux cent trente ans
par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dgrade que beaucoup
d'difices romains. La vue est fort tendue et trs belle; elle
appartient au duc de Modne.

De l nous allons dans les dbris de l'ancienne villa de Mcne, dont on
ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des
votes d'une hardiesse tonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept
cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore.

On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple
d'Hercule; puis nous allons dner pour repartir  midi.

Au lieu de retourner  Rome directement, on nous propose de voir
Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et
mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'tait remis
au beau.

Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que
des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithtre, un temple
du dieu Canope (divinit gyptienne dont les prtres passaient pour
magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixrent notre
attention.

* * *

Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre
mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligs de
rejoindre le vrai chemin en passant  travers champs et fosss. Enfin
nous arrivons  Frascati  six heures du soir en pleine nuit; ayant
travers la villa Braciani.

Nous cherchons une htellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret,
ensuite dans une table; enfin nous trouvons la bonne auberge o l'on
nous offre trois lits pour six.

Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre;
nous nous couchons, mais nous dormons mal.

* * *

_17 dcembre 1787_.--La villa Conti o je suis all ce matin m'a fait
grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agrables;
mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvdre, appartenant au prince
Paul Borghse, sont encore suprieurs. On les fait jouer
particulirement pour les visiteurs trangers; ils forment des effets
merveilleux et des surprises de toute espce.

Ce palais jouit d'une trs belle vue; il est orn de belles peintures du
cavalier d'Arpin.

Aprs dner nous passons  Grotta-Ferrata, abbaye o nous admirons des
fresques du Dominiquin.

En rentrant nous trouvons  3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice,
dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques
et trs bien conservs.

* * *

_19 dcembre_.--Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir.

* * *

_20 dcembre_.--Consistoire public au Vatican pour la rception d'un
cardinal, crmonie qui n'a d'intressant que l'importance des gens qui
la font, et les compliments qui se rcitent en latin, que l'on n'entend
gure.

Il y a cependant beaucoup d'trangers, pour voir le Pape et les
cardinaux en costume de gala.

La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu' prsenter le
nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le
front; il va donner ensuite une accolade  ses confrres, et reoit
exhortation du Saint-Pre sur ses devoirs et tout est dit.

* * *

_21 dcembre_.--Vu le Capitole et la villa Albani; pour les dtails je
renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que
les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du
Guido, et celui de Mose faisant sortir l'eau du rocher, de Luc
Giordano.

La villa Albani passe pour la plus agrable des environs de Rome.
(Aujourd'hui cette villa appartient  la famille Torlonia.)

* * *

_22 dcembre_.--Nouvelle visite  Saint-Pierre, remont dans la coupole
pour jouir du magnifique coup d'oeil intrieur et extrieur.

De l, visite, avec M. Emery (Suisse), du muse du Vatican. Vu les
premiers chefs-d'oeuvre de sculpture, l'Apollon du Belvdre, le
Laocoon, l'Antinos et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvdre,
o se trouve la pomme de pin du mausole d'Adrien, et le bassin o l'on
voit un vaisseau dont les agrs sont forms par des jets d'eau.

* * *

_23 dcembre 1787_.--Pluie le dimanche. Je suis all, avec le signor
Agostino, voir le chef-d'oeuvre de Raphal, le premier tableau de
l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve 
Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec
la Communion de saint Jrme et la Vierge, de Foligno).

Je n'ai pas regrett ma course faite par le mauvais temps pour admirer
avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage.

J'ai vu en mme temps au sommet de la montagne (le Janicule), la
fontaine Pauline, _aqua Paola_, remarquable par l'abondance de ses eaux,
qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la faade.

De ce point, on a une des plus belles vues de Rome.

Pass  Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'le du Tibre; mont au
Quirinal, travers la rue Pia pour arriver  la place dei Termini, o
j'ai revu l'glise de Sainte-Marie-de-la-Victoire.

* * *

_24 dcembre_.--Vu la galerie Colonna,  laquelle on donne ici le
premier rang pour la richesse et la beaut, comme on le donne  la
galerie Borghse pour le nombre et le prix des tableaux.

* * *

_25 dcembre, Nol_.--Auguste crmonie dans la basilique de
Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe
solennelle, assist du prince Doria, en qualit de diacre, et d'une
grande quantit de cardinaux, prlats, etc.; belle et grande crmonie
o il y a beaucoup d'trangers... J'ai t trs content de cette
majestueuse fonction o il y avait un concours immense.

Le temps tait beau, le cours trs brillant, le plus nombreux que
j'eusse encore vu.

* * *

_26 dcembre_.--Vu l'glise de Saint-Jerme-de-la-Charit (S. Geralomo
della Carita), o se trouve le fameux tableau de la Communion de saint
Jerme, du Dominiquin, regard comme un des quatre premiers de Rome
(aujourd'hui au Vatican).

Le soir, ouverture du thtre Alemberti, o il y a grande foule, le
parterre et six rangs de loges taient pleins. L'opra et les ballets
n'ont pas enlev le suffrage du public. Ce thtre, comme tous ceux de
Rome, est en bois; l'entre est dsagrable, mais l'intrieur est beau.

Il n'y a point de femmes sur la scne, mais de jeunes phbes en
costumes fminins, remplissant leurs rles, aprs avoir t prpars ds
l'enfance par une ducation physique approprie, et quelques-uns font
presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu
mdiocrement.

* * *

_27 dcembre_.--L'opra d'Argentine a t suprieur, les ballets taient
assez bons.

* * *

_5 janvier 1788_.--Dpart de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la
maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens,  qui, sur la recommandation
de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai
donn une place dans ma chaise. (Ce Torlonia tait probablement le
grand-pre du Maire de Rome, qui vient d'tre destitu par Crispi pour
sa lettre de flicitation au Pape Lon XIII  propos des ftes
jubilaires de 1888.)

Nous partons  dix heures par un temps mdiocre,  la suite de trois
jours de pluie, nous trouvons le chemin trs mauvais pendant trois
postes. La route tant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps
s'tant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons 
Naples le 6 janvier  cinq heures du soir. (Dure du voyage trente-deux
heures, on met aujourd'hui six heures.)

Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du
chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a t fatigu
par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulirement
par les triers qui taient trop troits. Il a eu, dans la route, de
mauvais chevaux qui l'ont jet par terre.

M. Febvre a fait quelques postes  cheval, ce que je n'ai pas pu faire,
les bottes tant beaucoup trop grandes pour moi.

* * *

_6 janvier 1788_.--Nous voici  Naples; nous descendons chez Mme
Gaze, o j'avais charg Dtournes de nous arrter deux chambres, il n'y
en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous
renseigner; trois htels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons
un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres
tournois! Enfin, nous revenons chez Mme Gaze, o l'on nous loge, l'un
dans la chambre du matre de la maison, l'autre dans celle d'un
compatriote, en attendant mieux.

Mme Gaze est une femme trs obligeante, dont je suis fort content;
elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les
trangers, avec beaucoup d'attentions.

* * *

_8 janvier_.--Mardi soir,  l'Acadmie des Amis, socit o l'on se
runit tous les jours pour la conversation et la partie, plus
particulirement, une fois par semaine, o il y a musique et bal. Ce
jour-l, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les
trangers, avec des billets qu'on se procure facilement.

* * *

_9 janvier_.--Je change d'appartements; Mme Gaze me transporte dans
sa maison, sise  la Marinella,  l'extrmit de la ville, o elle me
donne trois chambres trs agrablement situes, o l'on jouit d'une vue
magnifique.

* * *

_11 janvier_.--Parti pour Portici avec des Anglais; disposs  monter au
Vsuve, qui tait fort tranquille, mais empchs par un vent violent.

Belle vue de Naples... Thtre souterrain d'Herculanum... Le soir,
Acadmie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8
janvier, il avait crit  Magneval une longue lettre pour lui annoncer
son arrive  Naples et ses impressions.)

* * *

_12 janvier_.--Lettre de Naples  son pre, o il rend compte de sa
rception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes
auxquelles il est recommand.

* * *

_12 janvier_.--Vu le tombeau de Virgile, c'est--dire l'inscription et
les quatre murs, tout ce qui en reste. Trs belle vue.

Vu le tombeau du fameux Sannazar, pote italien et latin, n  Naples,
en 1458, d'origine thiopienne, dans l'glise.

* * *

_13 Janvier_.--Course  Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui
forme une montagne.

* * *

_14 janvier 1788_.--Vu la chapelle de la maison de Sangro, o sont les
mausoles de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'oeuvre
de sculpture.

* * *

_15 janvier_.--Voyage  Caserte avec un officier russe! grande et belle
description de la villa royale. Aimable rception par le chevalier de
Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amne les eaux 
Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux lous ne veulent plus
marcher; course remise  un autre jour.

* * *

_14 janvier_.--Lettre  son pre pour le remercier de ce qu'il le laisse
libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des
compagnons convenables s'il y a lieu.

* * *

_18 janvier_.--Vu le muse de Portici et la ville de Pompia, une
journe. On voit au muse tout ce qui a t trouv; non seulement 
Pompia, mais encore  Stabia et Herculanum; les premires, dtruites
par les cendres du Vsuve comme Pompia, et la seconde, par la lave.

En examinant ce muse, on retrouve les usages des anciens Romains, par
la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout
 fait semblables aux ntres... tous ces objets fort instructifs sont
bien faits pour intresser les connaisseurs et mme ceux qui ne le sont
pas.

Ce qui tonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent
en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouv des quantits
considrables; avec une grande patience on parvient  les drouler et 
les mettre en tat d'tre lus; ils sont en grec pour la plupart.

La ville de Pompia, dont il reste peut-tre les trois quarts 
dcouvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on
voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fentres ne
sont sur la rue, mais sur des cours intrieures, et mme trs leves
au-dessus du sol; ce qui dnote, dit-on, leur penchant  la jalousie.

(Description des ruines du temple d'Isis et de deux thtres.)

* * *

_19 janvier_.--Voyage au Vsuve avec M. de Zybin et nos domestiques;
nous allons en calche suivant l'usage, jusqu' Portici,  5 milles de
Naples. De l, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la
montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait  pied la monte rapide qui
est environ d'un mille.

Nous faisons tout  pied pour ne pas tre dupes des muletiers, qui ont
l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire.

Le chemin n'est pas fort agrable; il est alternativement sablonneux et
pierreux, peu cultiv; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de
Lacryma Christi, dont il se fait trs peu, et dont, cependant, il se
vend beaucoup.

La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de diffrentes
poques, qu'il est impossible de travailler  cause de leur duret.

Nous arrivons au pied du Vsuve, l o les mulets s'arrtent; nous
jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on
domine en cet endroit,  peu prs au tiers de la hauteur totale de la
montagne.

Nous sommes dsagrablement surpris par le brouillard, dans un chemin de
pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup
de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est--dire au bord du
cratre.

Le brouillard nous empche de voir le fond; nous sommes forcs de nous
contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore
nous ne nous arrtons gure, parce que le froid du brouillard et du vent
faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagne en montant, et
celle que nous avions sous nos pieds.

Nous redescendons par le mme chemin, mais avec une facilit bien
diffrente. Aprs avoir dn au pied de la montagne, nous retournons 
Portici et nous rentrons  Naples dans notre calche.

Partis de Naples  onze heures du matin, de Portici  midi, nous avons
mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure
vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une
demi-heure pour dner, une heure dix pour retourner  Portici. Total
quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vsuve et
revenir. De Naples  Portici trois quarts d'heure.

* * *

_20 janvier 1788_.--Vu l'glise du Dme,  Naples, consacre 
l'Assomption de la Vierge... l'glise des Prtres de l'Oratoire dits
Geronimini...

* * *

_22 janvier_.--Vu l'glise des Chartreux ainsi que les fameux tableaux
de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe.

* * *

_23 janvier_.--Second voyage  Caserte; admir le pont, aqueduc
magnifique construit en sept annes par le roi Charles; trois rangs
d'arcades superposes joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui
abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus
beaux monuments de l'architecture moderne.

* * *

_24 janvier_.--Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creus
dans la montagne qui mne du ct de Pouzzoles; ce souterrain est assez
large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans
compter les tranches dcouvertes aux abords.

* * *

_26 janvier_.--Vu les glises de Sainte-Claire couvent des dames
nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et
Pollux... celle des Pres Thtins qui est superbe...

* * *

_27 janvier_.--Le cours de l'avenue de Tolde est trs brillant
(aujourd'hui rue de Rome). Cet aprs-midi, il tait rempli de voitures
de toute espce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des
cabriolets dcouverts, o les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou
six pour aller au cours, masqus, et jeter des drages dans les
carrosses, aux fentres et sur les passants.

De l on va au festin  Saint-Charles, dont je me suis trouv fort
content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se
promne beaucoup; le thtre est entirement illumin; la plate (le
parterre) est leve  la hauteur de la scne et  porte du premier
rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est
tout  fait ce qui se passait  Paris aux bals de l'Opra de 1830 
1848.)

* * *

_28 janvier_.--Musique  l'glise de Girolamini des Prtres de
Saint-Philippe-de-Nri toute illumine; elle a lieu dans plusieurs
glises de la ville o les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils
appellent le Carnovaletto.

* * *

_29 janvier 1788_.--Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai
fait faire l'exprience; de l  Pausilippe.

* * *

_2 fvrier_.--Course  Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un
biroche  deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de
chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin trs
beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicrone, qui se
charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baa, et de toutes
les trennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus conomique et le
plus sr de n'tre pas dup par les habitants de Pouzzoles qui sont
d'assez mauvais drles.

Ce qu'il y a de plus beau  Pouzzoles; c'est le temple de Srapis dont
on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui
existent encore. L'autel o l'on gorgeait les victimes subsiste presque
en entier; il tait environn de petites chambres pour les prtres; on
voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit o ils mettaient
la portion des victimes qui leur tait destine, un tiers pour eux, un
tiers pour les assistants et un tiers pour la divinit, que l'on
brlait.

Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula
avait commenc pour joindre Pouzzoles  Baa.

Dbarqus au pied du Monte-Nuovo, ainsi nomm parce qu'il a t form en
une nuit par un tremblement de terre.

Nous avons vu le lac Lucrin clbr par Horace  cause de ses belles
hutres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient
pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est
chang, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est
la grotte de la Sybille, assez bien conserve.

Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage,
au bout duquel on est oblig de se faire porter par des hommes du pays
qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-del,
se trouve une grande caverne dont l'obscurit et la noirceur des murs, 
peine clairs par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux
enfers.

* * *

Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en ctoyant le
rivage; nous voyons la maison de campagne de Nron, nous descendons dans
un grand btiment divis en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses
bains, en assez mauvais tat. Le souterrain qui conduit  la source
minrale est bien conserv. Il y fait si chaud, qu'on est oblig de se
dshabiller; sur-le-champ on est mouill par la vapeur, l'eau est
brlante; on peut y faire cuire des oeufs.

Pour la troisime fois, nous nous embarquons et nous arrivons  une
bettola (cabaret) o nous mangeons du pain, du fromage et des harengs
secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore
Horace. Cela fait, nous nous prparons  traverser l'Achron dans la
barque  Caron; nous passons dans un canal tranch dans le roc depuis
deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit
aujourd'hui Fusaro.

Le roi a fait lever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de
chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son tonnant cho; les
temples de Vnus et de Diane, avec leurs grands souterrains, arms de
bas-reliefs mdiocrement conservs. Pour la quatrime fois, nous nous
embarquons pour revenir  Pouzzoles; la mer, calme le matin, tait
excessivement agite, nous arrivons cependant sains et saufs et
reprenons notre voiture pour Naples.

* * *

_3 fvrier 1788_.--Grand cours de voitures dans la rue de Tolde avec
peu de masques;  la nuit, festin trs brillant o il y avait beaucoup
de monde attir par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de
cette anne.

* * *

_5 fvrier_.--Cours encore plus nombreux que celui de dimanche.

* * *

 Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs;
les baux se passent pour une anne seulement, le locataire peut quitter
au bout de l'anne, mais il peut rester si cela lui convient, sans
augmentation de prix; le propritaire ne peut le renvoyer qu'en cas de
vente, ou s'il veut habiter lui-mme son appartement.

 Naples la justice est dsastreuse plus que partout ailleurs; les
procs n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas
payes s'il faut plaider. Si un dbiteur vous dit ici: Je vous dois,
mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moiti de
sa dette que de le faire assigner.

Qui veut se faire une ide de l'enfer doit aller  la Vicaria, lieux o
sont runis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont
remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix
mille; ils ressemblent  des squelettes ambulants; on se presse, on se
pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on
n'avance qu' force de distribuer de l'argent  pleines mains.

On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'tait comme 
Naples.

Le muse dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de
tableaux que j'aie vue, etc.

* * *

_6 fvrier_.--Il crit de Naples  son ami Magneval pour le fliciter de
son mariage. Lettre  son pre en rponse  ses lettres du 18 et du 25
janvier reues par le mme courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la
poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour
son frre  Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars
demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai
quinze jours sans en avoir.

Laforest, mon domestique, prtend tre convenu expressment de 50 sous
de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi
comme cela qu'il me paraissait que c'tait convenu.

Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest.

Rossi et Cie m'ont compt 240 ducats sans rglement de change, parce
qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce
moment; ce serait peut-tre une spculation de faire tirer sur Lyon, aux
rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie  la
rcolte.--Envoi de mon certificat de vie.

* * *

_9 fvrier_.--Je prpare mon dpart, comptant m'embarquer le lendemain
pour la Sicile, et je fais mes adieux  tout mon monde.

* * *

_10 fvrier_.--Le lendemain, autre affaire: le vent a chang, il est au
scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre  la voile; je
vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de
ce canton.

* * *

_11 fvrier 1788_.--Je vais voir le magasin des porcelaines de la
fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on
y conserve plusieurs antiquits, et particulirement une Vnus _alle
belle chiappe_, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vnus de
Mdicis de la galerie de Florence.

* * *

_12 fvrier_.--Toujours mme vent et mme impatience. crit  Mme
Vionnet (sa soeur) une lettre que Lefvre a d porter  Rome pour le
prochain courrier; j'y annonce mon dpart pour la Sicile.

* * *

_13 fvrier_.--Enfin le vent change, je m'embarque  huit heures et
demie; avant que les autres passagers soient arrivs, que le capitaine
soit all prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous
n'avons lev l'ancre et nous ne sommes partis qu' onze heures du matin.

Nous sommes sortis trs promptement du golfe, et  neuf heures du soir
nous avions fait la moiti du chemin, tant le vent tait fort et
favorable; mais tout  coup il nous a manqu compltement, alors nous
avons chemin trs lentement.

Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes
trouvs en vue de Palerme que le quinze,  la pointe du jour; avec le
vent contraire nous avons t forcs de louvoyer.

Sur les neuf heures, l'air a frachi et nous a facilit l'entre du
golfe, et enfin du port, o nous avons jet l'ancre  midi, aprs le
voyage le plus agrable.

J'ai support passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du
premier jour; le second jour et surtout la matine du troisime, je me
suis trs bien port.

Notre capitaine Raty, gnois de nation, est un fort aimable homme, M.
Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garon; nous avons eu
pendant toute la traverse un temps doux et serein.

(Pour faire la traverse de Naples  Palerme ils avaient mis plus de
cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux  vapeur
mettent quinze  seize heures par tous les temps.)

* * *

_15 fvrier_.--Palerme est une belle ville, en plaine, environne de
trs prs par de hautes montagnes; elle se prsente trs bien quand on y
arrive par mer et qu'on est prs du mle.

Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croise de ces rues,
qu'on appelle la place, on aperoit les quatre portes de la ville.

Le climat de Palerme est trs doux, parce que les montagnes le
prservent des vents; mais pour la mme raison, il est humide l'hiver.

* * *

Les choses les plus curieuses  voir sont: la promenade la Marina, sur
le bord de la mer, rendez-vous de la socit lgante; elle se termine
par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin;
Sainte-Rosalie, et Bagheria o sont beaucoup de belles maisons de
campagne.

Le Campo-Santo commenc par M. de Carraccoli, s'il est achev suivant le
projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de
Pise.

Les plus belles glises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la
cathdrale (ou le Dme) ddie  Sainte-Rosalie, patronne des
Palermitains, que l'on rebtit actuellement sur un plan du chevalier
Fuga.

Il laisse subsister dans la nouvelle glise tout ce qui peut tre
conserv de la partie suprieure gothique, et fait rebtir  neuf la
partie infrieure  la moderne ce qui fait un trs bel effet.

Il y a deux thtres  Palerme; dans l'un on joue des opras en temps
ordinaire, et des oratorios pendant le carme.

L'autre thtre est pour les farces.

* * *

La noblesse palermitaine est extrmement affable, et reoit trs bien
les trangers; il y a beaucoup de trs jolies femmes qui sont assez
agrables, quoiqu'elles ne soient pas trs spirituelles.

Les Capucins ont leur glise et leur couvent  une distance d'un mille
de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin o sont des
citronniers et des orangers. Au-dessous de l'glise est le cimetire o
les corps sont conservs aprs avoir t desschs; beaucoup de nobles
s'y font enterrer.

* * *

_23 fvrier 1788_.--Parti pour Saint-Martin, couvent de Bndictins. Ces
religieux sont fort riches et reoivent trs bien les trangers qui
viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligs
par les rgles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de
leur obligation d'une manire honorable. Ils leur donnent  dner
splendidement, et reoivent  coucher tous ceux qui sont dans ce cas;
les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait btir dans un endroit trs
sauvage, un superbe palais au lieu mme o tait leur ancienne
habitation.

La faade n'est qu'bauche, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'
prsent ils n'ont pens qu' l'intrieur le plus urgent.

On trouve en entrant un grand pristyle avec vingt-quatre colonnes et
douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau,
ainsi que le pav en mosaque.

Au fond, est une statue questre de saint Martin, donnant  un pauvre la
moiti de son manteau. Cette oeuvre capitale, tout en marbre blanc, est
considre comme le chef-d'oeuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom
m'est inconnu.

Un escalier  double rampe, tout en marbre, est vritablement tonnant;
il ne cde en magnificence qu' celui de Caserte; les plafonds sont
peut-tre plus beaux. Il s'lve jusqu'au second tage,  un autre
vestibule, galement revtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on
trouve d'un ct le salon de l'abb, vaste pice trs bien dcore, qui
communique avec ses appartements, o sont des tableaux de prix entre
autres un Raphal, etc....

De l'autre ct se trouve le dortoir au fond duquel on aperoit une
belle fontaine de marbre....

Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison.
L'glise est grande et d'une noble simplicit; on y voit six tableaux de
Raphal et une madone du Titien.

L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la
diversit des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les
deux autres sont  Catane et  Mantoue. Ils ont une bibliothque bien
choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000.
Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des ditions des premires
preuves de l'imprimerie.

Ils ont aussi beaucoup de mdailles siciliennes.

En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans
des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer.

Je suis log  Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme
la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On
y est mdiocrement, ou plutt mal servi, et si mal nourri que des gens
officieux nous engagent et nous obligent  dner chez eux tous les
jours, plutt que de nous laisser manger  l'auberge. Pendant mon sjour
 Palerme, je n'ai pas pu y dner une fois.

Monsieur Vella m'a fait promettre,  mon arrive, d'aller chez lui
toutes les fois que je ne serais pas pri ailleurs, comme faisaient mes
compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois.

* * *

_25 fvrier 1788._--Je suis all ce matin me promener  Montral, petite
ville  3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est
superbe et l'glise des Bndictins, trs ancienne, du style gothique,
aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques
mosaques, dont une surtout est trs renomme; elle reprsente le Pre
ternel.

(Grande description de l'glise et du monastre.)

* * *

_26 fvrier._--Je suis all ce matin  cheval, avec le secrtaire de M.
Gamelin,  la Bagheria; c'est un quartier  10 milles de Palerme, o la
plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en
distingue particulirement deux:

Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais got qui rgne
partout; le propritaire s'est tudi  y placer ce qu'il y a de plus
original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-tre pas de
palais o il y ait autant de statues, mais elles sont pouvantables: ce
sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit
prince y a plac un argent prodigieux, qui aurait pu servir  dcorer
richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le
sien.

En sortant de cette villa, on est bien ddommag, quand on entre dans
celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicit. Une
entre majestueuse conduit dans une cour dcore de portiques dans le
genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intrieur n'est pas charg
d'ornements, mais fort bien orn de peintures champtres. La maison est
entoure de belles terrasses, d'o l'on jouit d'une jolie vue qui
s'embellit encore lorsqu'on monte  un pavillon construit sur une
minence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des
environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes.

Toute cette rgion est trs vivante au mois de mai, temps o les nobles
sont en villgiature.

* * *

_27 fvrier._--Parti de Palerme  une heure du matin, dans une
esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aids d'un
trs beau temps, m'ont amen  Messine en trente-quatre heures sans
perdre de vue les ctes de Sicile par une mer presque toujours calme ou
lgrement agite par un vent favorable.

Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tte au-dessus de toutes les autres
montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y
monter; il ne jette point de feu, chose rare.

 gauche, j'ai laiss les les Lipari, dont la dernire, Stromboli,
vomit continuellement des flammes.

Le dtroit de Messine, si fameux dans la posie des anciens, ne m'a rien
prsent d'effrayant; j'ai pass sous le phare et doubl le cap sans que
la mer ft en courroux.

Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y
aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla.

En entrant dans le dtroit, on aperoit Messine qui, de loin, prsente
un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de prs le
spectacle change.

Le fort est considrable, mais la Marina, qui tait autrefois borde de
magnifiques constructions  trois tages, ne prsente plus qu'un triste
tableau, rsultat des tremblements de terre de 1783.

On dmolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lzards ne
tombent eux-mmes et ne causent de nouveaux accidents.

Dans l'intrieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que
des maisons  moiti dtruites, qui rendent ce sjour encore plus
horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dpasse
les descriptions que j'avais entendues;  peine quelques btiments ont
t pargns ou reconstruits.

Le plus grand nombre des Messinois se sont tablis dans des cabanes de
bois, qui annoncent la misre et la crainte. En marchant dans les
nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus
tristes et des plus sauvages.

 toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misrables,
dans lesquelles se sont rfugis les habitants de cette fameuse Messine,
qui comptait plus de 30,000 mes.

M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait pri plus de 900 personnes dans
ce dernier cataclysme.

(Cette dclaration est bien diffrente de celle du guide Joanne (1879),
o l'on trouve cette phrase: Messine a t ravage plusieurs fois par
les tremblements de terre, celui de 1783 fit prir 40,000 personnes.
Cela s'applique probablement  toute la rgion.)

* * *

_1er mars 1788._--Je suis rest trois jours  Messine, et je ne vois
rien autre chose  signaler que le port, un des plus srs et des plus
vastes de la Mditerrane, la situation qui est charmante et le fort qui
peut contenir 1,000 pices de canon.

Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un thtre de marionnettes assez
plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amus!

Dans ce moment, la socit y manque entirement; l'loignement des
habitations empche les Messinois de se voir; ils sont spars par la
ville entire qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des
baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les lever au-dessus du
rez-de-chausse, l'intention du gouvernement tant qu'on rebtisse
Messine dans ses anciens murs.

Autrefois la Marina ou le port tait le rendez-vous des voitures, il y
en avait  peine vingt dimanche et le temps tait beau. (Aujourd'hui
Messine est reconstruite entirement  neuf.)

* * *

_4 mars._--Ayant t content de mes sept marins maltais, je les ai
arrts de nouveau pour me ramener  Naples dans leur esperonnade, en
passant par Reggio.

Nous partons  neuf heures du matin et nous traversons le dtroit en
deux heures. Cette ancienne ville a t si compltement dtruite par le
tremblement de terre de 1783, que l'on s'est dcid  tout raser pour
faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'excutera
pas de sitt, faute d'argent.

En attendant, les riches habitants se sont retirs dans leur terre, et
d'autres ont bti de fort jolies baraques en dehors de la ville.

Les pauvres se sont logs comme ils ont pu, c'est--dire fort mal, car
la misre est encore plus grande  Reggio qu' Messine.

On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la
nouvelle ville, 1888.)

Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte.

Aprs avoir dn chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps tait
orageux; il n'tait pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le
Phare est un des noms du dtroit de Messine.)

Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on
commence  rebtir, ainsi que les environs.

La situation de Reggio est des plus agrables, la vue est charmante.

Elle s'tend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie
de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un dlicieux
sjour. La chaleur de l't est tempre par les courants d'air du
dtroit.

* * *

Deux lgers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars,
ont t ressentis de mme qu' Messine; tant  la campagne, je ne m'en
suis pas aperu.

* * *

_5 mars 1788._--Nous quittons Reggio  cinq heures du matin, par un
temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare,
nous tions en dehors du dtroit  dix heures.

Comme il faisait du vent et que la mer tait grosse, j'ai pu observer
les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais
pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien  craindre pour de bons
pilotes.

Nous avons pass devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des
secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants.
Bagnera de mme.

L, des montagnes se sont croules, des fleuves out disparu; ailleurs,
des lacs se sont forms, sur toute la cte de Calabre, on voit des
traces de cet affreux cataclysme.

Le temps tant toujours sombre, et la mer forte,  la tombe de la nuit,
nous avons pris terre  Tropea. Cette ville,  la cime d'un rocher fort
escarp, se trouve bien dlabre; il y a plusieurs couvents et peu
d'habitants.

* * *

_6 et 7 mars._--Le vent contraire ayant continu, nous n'avons pas pu
partir. Je suis rduit  faire de grandes promenades pour me dsennuyer.
J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultiv, quoique les
habitants paraissent fort misrables.

Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu
d'espoir de quitter cette cte, mme demain samedi.

Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le mme cas; il y a
dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande
ressource.

Je mange, je lis, j'cris, je dors dans mon esperonnade, que mes
matelots ont tire sur la rive, comme si j'tais  l'auberge. Malgr
a, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller,
quoique la vgtation soit de deux mois en avance sur notre climat
lyonnais.

* * *

_8 mars 1788._--Mme histoire que les jours prcdents; le vent qui
tait  la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco
trs violent ne nous invite pas  partir.

Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et
son domestique; ils font pause  ct de nous.

* * *

_9 mars._--Dimanche mme vent; temps nbuleux, mare haute; de sorte que
notre sjour est encore prolong; je vais me promener avec les
ecclsiastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller.

Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton
dites de Naples; elles se font toutes  Tropea, ou dans les environs. Il
y a des mtiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la
ville, elles sont chres mme sur les lieux; le bnfice des marchands
qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq
largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre.

* * *

_10 mars._--Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons:
les prtres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des
compagnons de route.

Nous partons  trois heures du matin; avec l'intention de couper droit,
mes conducteurs s'loignent du rivage et rament pendant cinq heures;
mais tout  coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur
nos pas, en mettant  la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta,
petite ville situe  12 milles seulement de Tropea, d'o nous tions
partis. Nous y dbarquons  midi; le moine et le chanoine siciliens ont
disparu.

Rochetta est entirement renverse par le tremblement de terre.

La maison Pignatelli-Monteleone, qui possde ce fief, a fait
reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants.

Je trouve l, un Franais, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de
Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre 
dner.

 sept heures du soir, le ciel tant serein et le vent frais, nous
repartons  la voile; la nuit a t fort belle et nous avons bien march
jusqu' deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent
la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement  la rame
et  la voile.

Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort,
qu'il soulve prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous
sommes toujours inonds au point que nous tions compltement mouills;
les matelots taient sans cesse occups  enlever, avec des ponges et
mme avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque.

 midi l'orage ayant cess et nous tant rapprochs de la cte, nous
avons continu fort heureusement notre route. Nous avons retrouv nos
compagnons, les prtres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se
reposaient  Belvdre, d'o nous sommes venus ensemble jusqu' Cirelle,
o nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain.

La ville de Cirelle tait situe autrefois sur une montagne trs leve;
il en reste  peine quelque murs pargns par le flau.

* * *

_12 mars 1788_.--Aprs avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en
partons  sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro,
nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et
 force de rames nous arrivons  cinq heures du soir dans une petite
rade, au milieu des rochers, o nous mettons pied  terre, nos marins
ayant grand besoin de repos, aprs avoir ram toute la journe par un
temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour
chauffer l'atmosphre, mais pas assez pour nous pousser.

Dans la nuit le temps change, se met  la traverse qui nous amne une
pluie abondante; elle cesse  deux reprises le matin;  peine nous
disposions-nous  partir, qu'elle reprend encore; cependant  sept
heures et demie nous partons en quittant cette rade, nomme Linfreschi.

Mais  peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrays par
des vagues menaantes et un nuage norme que poussait vers nous le vent
contraire, sont obligs de virer de bord; nous vmes alors le plus bel
arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle tait complet et ses
couleurs des plus vives.

La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manoeuvre, et nous
rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de
quitter.

Nous sommes rduits  passer la journe et la nuit dans ce beau port de
mer, d'o il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers
 pic entours d'affreux prcipices. Il n'y a qu'une maison de paysan o
nous trouvons des oeufs pour tout potage.

* * *

_14 mars_.--Le lendemain matin,  sept heures, nous nous acheminons du
ct de Naples; aprs avoir ram l'espace de 12 milles; un vent de
sirocco bien dsir nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec
tant de force qu'il nous amne  Naples le soir mme, avec une rapidit
incroyable et surtout inaccoutume.

Nous entrons dans la rade  neuf heures du soir, aprs avoir franchi 150
milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples
pendant la nuit; nous voil donc forcs de jeter l'ancre encore une
fois, et de passer encore une nuit dans la barque.

* * *

_15 mars._--L'inspecteur de la sant nous fait attendre toute la
matine; enfin  onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme,
aprs un voyage assez long et assez mouvement.

Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie
encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y taient
accumules. (Depuis le 13 fvrier, jour de son dpart pour Paenne, il
avait pens que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait
dur plus d'un mois.)

Parti de Messine le 4 mars, arriv  Naples le 15, il avait mis onze
jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journe, il est
vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a
bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de
couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc.

* * *

_17 mars._--Je sjourne  Naples trois jours (15, 16, 17) employs en
critures, courses et visites.

On ne peut entrer  Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le
royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans
une permission spciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de
l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne cote
rien!

* * *

_18 mars 1788_.--J'avais retrouv ma chaise. Je pars de Naples  midi et
crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se
casse; il faut donc s'arrter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela
fait, le reste du voyage se passe sans accident.

Nuit et jour je cours la poste sans m'arrter et je me trouve  la porte
de Rome le lendemain,  trois heures et demie du soir, ce qui fait
vingt-six heures et demie de la porte de Naples  la porte de Rome.

Le chemin est trs beau de Naples  Albano, mais il m'a fallu quatre
heures pour les deux dernires postes, les chemins tant gts par les
pluies;  chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser.

* * *

_19 mars_.--J'entre croyant trouver en arrivant un _Lascia-passare_ que
Dtournes m'avait promis; je ne le trouve pas  la poste. Il faut donc
aller  la Douane, o le visiteur fort heureusement fait semblant de me
visiter, en m'expdiant fort gracieusement.

Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies,  peu prs dans le
mme quartier que la premire fois.

* * *

_20 mars_.--Jeudi-Saint, grande crmonie  la chapelle du Pape au
Vatican; office, lavement des pieds, bndiction sur la place
Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'oeil, par le
spectacle auguste qu'elle prsente et la foule qui la reoit.

Le Pape se prsente au balcon du milieu sous un dais, assist de
plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du chteau
Saint-Ange; il bnit le peuple  trois reprises.

Le soir de ce mme jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours
dans l'glise de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique,
par une grande et unique croix embrase, suspendue au-dessus du
matre-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier.

* * *

_22 mars_.--Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle
du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi
les tnbres suivies d'un miserere, auquel les matres de chapelle
concourent  l'envi.

* * *

_23 mars_.--Le jour de Pques, grand'messe aussi solennelle que le jour
de Nol, chante  Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le mme
appareil; comme le Jeudi-Saint bndiction sur la place, _urbi et orbi_;
il y avait encore plus de monde et le coup d'oeil tait encore plus
beau.

Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du
chteau Saint-Ange, dont les dessins ont t donns par le cavalier
Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantit de
poudre qu'on y brle se runissent pour en faire un trs beau spectacle.
On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-l,
toute la coupole est illumine  l'extrieur par des feux qui, plusieurs
fois et presque instantanment, changent de couleurs. C'est d'un effet
saisissant.

* * *

_25 mars_.--Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en crmonie 
l'glise Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nomme parce que l'glise est
btie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) o se chante une
grand'messe  l'issue de laquelle il donne la bndiction nuptiale  un
certain nombre de jeunes filles qu'il dote en mme temps.

_Du 26 mars au 6 avril 1788_.--Vu la villa Pamphili, du prince Doria,
etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc.

Revu la villa Borghse, etc.

Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le
muse de Naples, entre autre le taureau Farnse, groupe le plus
considrable de l'antiquit.

Vu le palais du Pape  Monte-Cavallo (le Quirinal), o se trouve la
Sainte Ptronille, du Guerchin, etc.

La galerie Doria... L'glise Sainte-Croix de Jrusalem... Saint-Martin
des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles glises qui
ailleurs qu' Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de
tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle.

Revu le chteau Saint-Ange, etc.

* * *

_6 avril_.--(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de
Tivoli sur lequel il donne moins de dtails que la premire fois.)

* * *

_7 avril_.--On trouve aux notes de sa correspondance:

Rponse  la lettre de mon pre du 28 mars (Cette lettre avait t plus
de douze jours en route); prire d'adresser la rponse  Gnes poste
restante... Il a neig dans les montagnes dimanche, il parat que l'air
se radoucit. On en a grand peur pour la rcolte des soies mais on espre
aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal.

crit  Mme Jordan Prier (sa tante) et M. Vionnet (son beau-frre),
 qui j'envoie trois de mes portraits, dans une bote  son adresse pour
remettre  ma mre et  mes soeurs. (Quels pouvaient bien tre ces trois
portraits? Des cames coquilles probablement qui sont une spcialit de
Rome.) Avis de mon dpart fix  demain.

* * *

_10 avril_.--Je pars, en effet,  minuit pour Sienne; je chemine toute
la journe du 11 sans m'arrter, et sans vnement extraordinaire
jusqu' quatre heures aprs midi; tout  coup une des barres de fer qui
soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient  se rompre 
Saint-Laurent-le-Neuf, prs d'Orvito; il faut dmonter le ressort, le
raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route;
je voyage toute la nuit et j'arrive  Sienne sans accident,  dix heures
du matin, le samedi 12.

* * *

_12 avril_.--Sienne est une petite ville de 18,000 mes, situe sur la
hauteur avec une vue fort tendue. Le pav y est form de briques poses
sur champ jointes par un fort mastic, contrairement  ceux de toutes les
autres villes de Toscane qui sont  larges dalles  joints irrguliers.

Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cathdrale qui date de 1630;
elle est d'une trs belle architecture gothique; on y admire une
mosaque en marbre noir et blanc, qui reprsente les traits principaux
de l'Histoire sainte.

Log chez Marchi sur l'adresse donne par Sauveur Marotti. La socit y
est fort agrable, on y reoit trs bien les trangers; le langage y est
trs pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l't, pour se perfectionner
dans la langue italienne.

On prtend, mal  propos, que Sienne a t fonde par Remus, frre de
Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de
Brennus, firent le sige de Rome et se retirrent sur ce point lorsque
Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome.

Une des curiosits de Sienne est le mange, qui est trs bien mont, o
l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette
observation sur le mange de Sienne ne pouvait tre faite que par un
amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-pre tait trs bon
cavalier. Je me souviens  peine de l'avoir vu monter  cheval, mais je
sais qu'il montait souvent avec ma mre avant son mariage. Par suite de
cette ancienne habitude, il a toujours conserv dans son curie un
cheval de selle, mme  Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles
avaient surnomm le bidet paternel. De 1825  1835, il n'y avait que moi
pour le monter; mais les bottes  revers jaunes de mon grand-pre
taient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme
s'il allait s'en servir; car  cheval elles taient obligatoires avec
les culottes courtes, qu'il a toujours portes.)

* * *

_14 avril 1788_.--Dpart de Sienne  sept heures du matin, arriv 
Florence  cinq heures du soir sans aucune particularit.

* * *

_15 avril_.--Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas
termine et qui cote dj plus de 9 millions de livres tournois.

* * *

_16 avril_.--Revu le jardin di Boboli, plus intressant au printemps
qu'au mois de novembre. Log  Florence chez Vincent Girotti, place
Saint-Pancrace, adresse donne par Schulteis.

* * *

_17 avril_.-- cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la
fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que
celles de Svres et de Naples, qui appartiennent  des souverains; j'y
ai vu avec grand intrt tous les dtails de la fabrication. Au retour,
je suis mont  cheval pour aller  Pratolino, maison de plaisance du
Grand-Duc,  7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau trs
curieux.

On voit aussi  Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35
brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entr dans le cou
et dans la tte.

Revu le dme de Florence... trs belle vue du sommet de la coupole plus
agrable encore que celle de Rome.

* * *

_18 avril_.--Dpart de Florence  six heures du matin, arriv  Livourne
 quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un
cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del
Bosco, et m'a tenu l une demi-heure; pour le dgager, il a fallu couper
une des sangles de la sellette.

Les douanes du Grand Duc sont trs rigoureuses, soit  l'entre soit 
la sortie, on est venu me visiter  l'auberge, et trs srieusement.

* * *

_20 avril_.--Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour
voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degrs
jusqu'au sommet.

* * *

_24 avril_.--Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier
complimentaire de Berte (premier fond de pouvoir), nous allons dans un
btiment anglais charg pour le compte de sa maison, la Minerva,  trois
mts.

* * *

_25 avril 1788_.--Vu la fabrique de corail et les cimetires des
diffrentes nations et religions; la synagogue des juifs est trs belle.
Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai
assist  une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup
d'appareil.

* * *

_26 avril_.--Ayant reu ce matin de Lyon des lettres conformes  mes
dsirs, je me dcide  prendre une felouque et m'embarquer pour Gnes.

* * *

_27 avril_.--J'arrte la felouque du patron Fiore de Lerici, sur
laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise.

Aprs un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la
mer calme ou le vent contraire, je suis arriv  Gnes  force de rames.

(Maintenant le mme voyage se fait en cinq ou six heures.)

* * *

_29 avril_.--Je suis entr dans le port le 29,  neuf heures du soir; il
a fallu y passer la nuit et dbarquer seulement le mercredi  huit
heures du matin.

Les faquins ou crocheteurs de Gnes sont de la plus grande insolence; il
faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et quipages,
et comme on ne peut pas se servir d'autre ministre que du leur, ils
ranonnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer.

* * *

_30 avril_.--Pass en arrangements et visites.

* * *

_1er mai_.--On entend  pareil jour dans toutes les rues de Gnes,
les tambours, les trompettes et autres instruments,  la porte de tous
les nobles; cet usage parat assez gnralement rpandu dans beaucoup de
villes d'Italie.

Le doge en grande crmonie, accompagn des Snateurs, se rend en dehors
des murs  la grand'messe dans l'glise de Saint-Jacques et de
Saint-Philippe, occupe par des religieuses.

Aprs la messe il entre dans le couvent et fait son compliment 
l'abbesse avec force salutations  l'illustrissima Signora.

Je suis all  cette petite fte avec le marquis de Grimaldi; de l nous
avons visit le casino d'Hippolyte Durazzo, situ sur les anciens
remparts, d'o l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la
campagne.

Visit l'hpital administr par douze nobles, qui contient 1,300
malades, tous couchs dans des lits spars (ce qui n'existait pas en
France  cette poque). Ces nobles sont chargs gratuitement de toute
l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se
refuse jamais.

* * *

_2 mai_.--Une des merveilles de Gnes est le pont Carignan, construit
aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes.

(Description de Gnes et de ses environs.)

Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et
la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer.

* * *

_3 mai 1788_.--Aujourd'hui grande fte pour le peuple gnois; c'est le
jour des Carasses. Cette crmonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint;
elle consiste  aller visiter dvotement la cathdrale en procession, en
portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse.
Peu  peu cette institution dvote est devenue une affaire d'appareil;
on a pens qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc
jug convenable de la transporter au jour de l'Invention de la
Sainte-Croix.

Vingt et une confrries de pnitents s'acheminent en procession chacune
 leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente),
portant en triomphe leurs carasses ornes de fleurs et de bougies o
l'on voit jusqu' cinq ou six statues travailles par de bons matres;
l'une d'elles tait claire par quatre cent cinquante bougies.

Ces processions durent depuis trois heures aprs midi, jusqu' une heure
aprs minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les
escaliers de Saint-Laurent (la cathdrale) parce que ceux qui portent la
croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant.

Le plus intressant dans cette fte c'est le concours immense qu'elle
attire, et l'air de jubilation qui rgne sur tous les visages; on
prtend que les Gnois deviennent tous fous ce jour-l.

* * *

_5 mai_.--Dn  la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau
palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gnes.

Plusieurs nobles et ngociants ont tabli  la Poncevera, un casino fort
agrable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse.

* * *

_6 mai_.--Course  Peggi, o l'ex-Doge Lomellini a sa maison de
campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin
est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y parat peu
quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un dsordre qui plat, les arbres
semblent poss au hasard.

On voit une le o l'on aborde par des ponts plus grands que l'le. D'un
autre ct se trouvent un thtre de verdure et une salle de bal avec
jardins et statues, etc. Le palais est bien distribu et orn de belles
peintures.

Le prince Doria possde prs de l une maison de plaisance peuple
d'orangers, de citronniers et de cdres, son thtre est fort joli et
ses tableaux magnifiques.

L'glise de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien dcore; on
voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont  bas prix car il y en
a des montagnes entre Gnes et Livourne, sur le bord de la mer.

 Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de mme 
Gnes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits  la Rpublique;
mais il y a sur le port des magasins de port franc o toutes les
marchandises sont mises en entrept, et sortent librement par mer; ces
magasins sont une curiosit de Gnes.

Le port est trs beau mais pas compltement  l'abri des vents. Le dme
de Saint-Laurent est grand; l'glise de l'Annonciation est riche, celle
de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon got.

Le palais de Jerme Durazzo, rue Balbi est le plus grand de Gnes, orn
de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre
autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul Vronse, le
plus beau de Gnes.

* * *

_9 mai 1788_.--Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les
pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi
charitable que Gnes, mais il n'y en a pas non plus o les pauvres
soient si misrables et aussi importuns.

* * *

_12 mai_.--Dn  la campagne chez Mayster  Rivarole. Ils louent un
appartement au quatrime tage, et ils appellent cela tre  la
campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point
les locations sont trs recherches.

* * *

_12 mai_.--Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais
Spinosa de l'autre ct de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des
mieux situs.

* * *

_13 mai_.--Dpart de Gnes  une heure aprs midi, arriv  Novi  huit
heures et demie; route trs agrable dans cette saison, borde de palais
superbes et de sites dlicieux.

* * *

_14 mai_.--Sjour  Novi, avec trs mauvais temps.

* * *

_15 mai_.--Parti de Novi  cinq heures du matin, arriv  Pavie  une
heure et demie.

Les douaniers impriaux sont trs rigoureux; ils ont visit ma voiture
et mes bagages avec le plus grand dtail; ils m'ont tenu  la porte une
heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je
n'avais rien de suspect.

Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi
la mme crmonie, sans gard pour sa dignit.

* * *

_15 mai_.--Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est
l'universit que l'Empereur Joseph II vient de rtablir avec une grande
splendeur, en engageant la noblesse germanique  y envoyer ses enfants;
belles salles, belles collections et surtout, professeurs minents.

Le chteau des rois lombards annonce l'antiquit de la ville.

En sortant sur la route de Milan  5 milles de la ville,  droite, se
trouve la fameuse et imposante chartreuse fonde par Jean-Galeas
Visconti, duc de Milan en 1396.

La faade gothique de l'glise est orne d'une foule de statues d'un
effet grandiose, elle parat cependant un peu trop basse pour sa
largeur.

L'intrieur de l'glise est d'une magnificence qui frappe au premier
coup d'oeil; et plus encore lorsqu'on examine les dtails. Elle est
construite sur les dessins du Dme de Milan, mais elle est beaucoup plus
claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux
des huit chapelles latrales sont en mosaques de pierres prcieuses. Le
premier a cot, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable
qu'aprs l'avoir vu.

Les Chartreux avaient des trsors immenses en calices et autres
ustensiles d'glise; l'empereur Joseph II, s'en est empar et a renvoy
les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs voeux de sa propre
autorit et leur donnant  chacun 100 doppes de pension, ce qui fait
2,000 livres tournois et 4,000  l'abb.

 leur place, on a mis une vingtaine de moines de Cteaux, auxquels on
fait une pension convenable.

On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort prcieux: c'est une
mosaque faite avec des dents de chevaux marins, reprsentant l'histoire
sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est
un travail d'une dlicatesse inoue, qui fait l'admiration des
connaisseurs.

On dit que c'est le monastre le plus somptueux du monde.

Aprs une visite d'une heure et demie, je suis remont dans ma chaise et
je suis parti pour Milan.

* * *

_16 mai 1788_.--Ne trouvant pas de place  l'htel Imprial, je me suis
log aux Trois-Rois, o je suis bien.

* * *

_17 mai_.--Milan est bien chang et bien embelli depuis quelques annes.
L'empereur Joseph II ayant supprim beaucoup de communauts religieuses,
on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours
de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas
encore acheve.

On en fait une autre sur la place des Chartreux, o concourent tous ceux
qui n'ont pas d'quipages. Les dames et autres gens  carrosses viennent
y faire un tour avant de se rendre au Corso.

Les beauts de Milan sont:

Le dme, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet
un jour, ce sera d'un effet magnifique.

L'hpital par sa grandeur, ses richesses et la manire dont il est
administr, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de
ce genre.

Le cimetire appel Fappone est curieux par la manire dont il est
construit, ainsi que la grande glise du milieu, en forme de croix
grecque.

Le lazaret est immense; il est situ en dehors de la porte Orientale; il
ne sert pas  grand'chose, mais il mrite d'tre vu.

Le chteau est remarquable par ses fortifications; l'glise
Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la bibliothque
ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljooso, l'glise
Saint-Ambroise et autres.

Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres
celle de l'archiduc  Monza; la maison Busca  Castelago o il y a de
trs beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare  ceux de
Frascati, mais qui ne les valent pas,  mon avis.

* * *

_22 mai_.--Jour de la Fte-Dieu, brillante procession  laquelle
concourent tout le clerg sculier et rgulier, une grande partie de la
ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette
procession vritablement imposante se fait avec beaucoup de dignit et
de respect.

* * *

_25 mai_.--Autre procession au chteau o tout le monde militaire
assiste; elle tait peu nombreuse aujourd'hui, les troupes tant presque
toutes sur les champs de bataille de Hongrie.

* * *

_25 mai_.--Dpart le jour mme, dimanche  minuit, dans ma chaise, pour
Casal et de Casal  Turin.

(Il fait un second sjour d'un mois  Turin, et pendant tout ce
temps-l, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais,
sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres
crites soit  son pre, soit  Magneval pour les affaires de la maison,
entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.)

* * *

_27 juin 1788._--Pris un voiturier  Turin pour me conduire dans le
Pimont jusqu' Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en
sus pour le retour,  la condition de mettre au moins huit jours pour la
tourne. (Il parat qu'il n'y avait pas de matre de poste dans la
direction qu'il voulait suivre.)

Pass  Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi
et Coni, mis six jours  parcourir toute cette rgion.

* * *

_1er juillet._--Parti de Coni pour les montagnes,  trois heures
aprs midi; couch  Limone.

* * *

_2 juillet._--Pass le fameux col de Tende o le roi de Sardaigne a fait
faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible;
comme cette route n'est pas praticable l'hiver  cause des neiges, on a
projet de percer la montagne; l'ouvrage est commenc...

* * *

_3 juillet._--Arriv  Nice  midi; cette ville n'a rien de remarquable,
si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle alle
d'arbres qui forme le cours o l'on se rassemble le soir; une terrasse
au-dessus domine la mer. Le port est trs petit. La marine du roi de
Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin.

* * *

_6 juillet._--Parti de Nice  trois heures du matin, pass le Var
heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure;
arriv  Grasse  dix heures, o j'ai pass la journe.

* * *

Vu Antibes, d'Antibes  Grasse, chemin pouvantable.

Grasse est mal distribue, elle est compose de mauvaises rues bien
sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'oeil et un
beau revenu; la rcolte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par anne.

On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les
jardins pour la parfumerie.

(Il passe ensuite  Draguignan, aux Arcs, o il voit les familles Fdon
et Dain,  Brignoles et  Toulon.)

* * *

_18 juillet_.--Je pars le soir pour Marseille, o je suis arriv  six
heures du matin avec beaucoup de poussire.

L s'arrtent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son
retour  Lyon.

* * *

Comme je l'ai dit en commenant, une grande partie de ses notes est
relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et  sa
correspondance. Pour en donner une ide, je choisis quelques passages,
les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les moeurs et usages de
l'poque.

* * *

_19 aot 1787, de Turin_.--Echantillons  demander,  Lyon, de satin
pour broder,  la dernire mode, couleurs plutt sombres; on prfrerait
un faonn ou mouchet pour le prince Joujoupouf.

* * *

_25 aot, de Turin_.--M. de Bianchi m'a annonc une demande de lettre de
recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses
amis.

* * *

_1er septembre, de Turin_.--M. de Bianchi demande un satin mouchet
dans le dessin de l'chantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux
paires de culottes pour lui; si l'on est oblig de faire fabriquer, il
serait bien aise de voir plusieurs chantillons qui craignent moins que
le lilas.

* * *

_26 septembre 1787, de Turin_.--Autre commission de M. de Bianchi d'un
habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs
sombres,  petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc
pour gilet, qu'il fera broder ici.

* * *

_13 janvier 1788_.--Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, 
Lyon, deux habits de printemps, velours  la Reine, couleurs  la mode,
proportionnes  son ge, sept aunes de chaque pour habit, veste et
culottes, et deux vestes brodes assorties, le tout _ad libitum_ et
expdier  l'aise.

* * *

_26 fvrier, de Palerme_.--Rien  faire en soie avec Palerme; si
l'occasion se prsente de travailler en banque, j'invite  le faire avec
Caillol, Nicaud et Cie, associs en commandite avec S. M. S. et
Cie, de Marseille.

Rien  faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni
avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a
ruin les dtaillants palermitains.

* * *

_29 fvrier, de Messine_.--La maison Jacques et Silvestre Loffreda est
dirige par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il
a achet depuis deux ans un fief considrable de 150,000 cus de Sicile;
en attendant, il excute volontiers les commissions qu'on lui donnera de
compte  demi, mais il n'excute plus rien pour compte.

* * *

_3 mars, de Messine_.--Charles-Antoine Loffreda m'a promis des
expditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et
trs honntes.

D. Silvestre, leur cousin, m'a annonc que par le courrier prochain il
crirait  la maison pour lui donner commission de trois robes de noce
pour sa nice, Mlle Picolo, qui doit se marier avec un signor
cavaliere di Giovanni, des premires maisons de Messine. On s'en
rapportera, dit-il, au got de nos messieurs pour les couleurs et le
prix, pourvu que ce soit  la dernire mode.

Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda dfunt, en lui
donnant sa fille, l'a oblig  prendre son nom pour lui laisser son
hritage.

* * *

_17 mars, de Naples_.--La princesse Ferolito ne s'est pas corrige de
son ancienne habitude d'tre mauvaise payeuse, et surtout fort
litigieuse, elle a cinq ou six procs sur les bras.

Le duc de Fragnito a t trs satisfait de la commission du 13 janvier;
il m'en aurait compt le montant, mais le change est si dfavorable pour
lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se
bonifiera pas; je lui ai dit qu'il tait le matre. Que le change
devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois;
ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il mrite la plus entire
confiance.

* * *

_18 avril, de Florence_.--J'cris  mon pre en rponse  sa lettre du
4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la
commission de Loffreda, de Messine; que les robes de vritable gala se
font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que
comme aujourd'hui elles servent trs peu, je serais d'avis de n'en faire
ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les
dernires modes.

* * *

_30 juin 1788, de Mondovi._--Le comte de Vozo est trs estim dans sa
patrie et regard comme un seigneur fort  son aise; on lui donne 20,000
livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que
10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des
fonds, indpendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio
et Rossi.

Le comte Cordero di San Quiatino, associ de Ballio, est la premire
maison de Mondovi, et peut-tre du Pimont; on la met en balance avec
celle des frres Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous
donne toute prfrence.

* * *

Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et mme quelquefois le
sommaire, on peut juger de l'tendue de cette correspondance:

Les lettres  son pre et  sa mre sont au nombre de  75
 Magneval, son associ et son ami                     27
 ses soeurs et beaux-frres                           33
 son grand-pre Briasson,  sa tante Jordan-Prier,
ses nices Coste et autres                             15
                                                     ----
                                           Total      150

Ce qui fait  peu prs une lettre tous les deux jours; chaque courrier,
partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses
lettres en moyenne.

* * *

Comme nous voyageons  petites journes, et que notre temps n'est pas
compt, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de
placer ici quelques souvenirs qui ont un intrt historique.

Je ne sais rien sur la vie de mon grand-pre Jordan jusqu' son mariage
en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste
Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny.

* * *

Les deux familles Jordan et Dugas s'taient runies pour donner en dot 
leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le
chteau de Sury-le-Comtal dans le dpartement de la Loire, qu'ils
avaient achets ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de
Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789.

* * *

M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au rgiment de Touraine, chevalier
de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, tait alors auditeur de
camp; il remplissait  Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le
Conseil de guerre.

* * *

Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisaeul maternel, tait n dans la
premire moiti du sicle dernier, quelques annes avant la bataille de
Fontenoy (1745), il est mort vers 1816,  l'ge de quatre-vingt-quatre
ans. Quand je l'ai connu c'tait un grand et beau vieillard compltement
aveugle, ayant conserv la libert de ses mouvements et toute son
intelligence; car oblig d'avoir un guide et un soutien, il tait
toujours accompagn non par un domestique ou un infirmier, mais par son
secrtaire, Berthet, qui lisait et crivait ses lettres sous sa dicte.
Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne  pomme d'ivoire,
qui est encore conserve.

La rvolution avait pass emportant les souvenirs des temps qui l'avait
prcde, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous
en avait jamais parl), d'une partie intressante de sa vie; si je la
sais, je le dois  une circonstance assez extraordinaire.

* * *

Ma mre conduite par les vnements  sjourner  Francfort pendant deux
annes 1837 et 1838, avait tudi l'allemand; pour s'y perfectionner,
elle s'tait abonne  une revue hebdomadaire plus ou moins semblable 
nos journaux illustrs, qui parlent de tout, et d'autres choses encore.

Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-pre
Dugas, qui lui tait tout  fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce
qu'elle m'a racont:

Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller  Zurich, ou y tant
all dans cette intention, avait tudi srieusement la fabrication des
rubans, et l'avait importe  Saint-Chamond, sa ville natale.

Ce fut vers la fin du rgne du Louis XV, qu'il fonda la premire
fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas frres, qui s'est
perptue dans la famille pendant plus d'un sicle, avec des annes
d'une prosprit inoue, quelques inventaires se sont levs jusqu'
1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux gnrations, de ses
neveux et petits-neveux.

Elle a subsist jusqu'en 1860 environ, son dernier reprsentant fut
Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y
taient intresss par l'hritage de leur pre, Camille, frre de
Jean-Baptiste.

C'est en souvenir de sa fortune faite  Saint-Chamond que Dugas-Montbel,
le traducteur d'Homre, a lgu sa bibliothque  sa ville natale.

Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyag pour la maison jusqu'en
Russie; c'est de l qu'il avait rapport les noms d'Osippe et Yvanna
qu'il avait donns  deux de ses enfants.

Une fois l'lan donn, d'autres imitrent J.-B. Dugas; partie de
Saint-Chamond au commencement de ce sicle, l'industrie des rubans s'est
propage dans tout le dpartement de la Loire, et particulirement 
Saint-Etienne, o elle a fait la prosprit du pays.

Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par
J.-B. Dugas, gnralement oubli aujourd'hui, fut si bien constat  son
origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse  titre de
rcompense nationale.

Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec Mlle Balas et que
d'un second mariage avec Mlle Royer de la Batie il n'eut point
d'enfant, ses lettres de noblesse tombrent en quenouille et furent
ngliges.

Aprs avoir gagn une jolie fortune, il prit sa retraite  la campagne,
non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au chteau de Chassagny,
qu'il avait achet de la famille Ravel de Montagny, vers 1785.

J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme
l'avait t avant lui Louis Dumarest, chevin de Lyon en 1735 (ces
renseignements sont tirs des anciens almanachs officiels de Lyon).

Le vieux chteau de Chassagny, de forme carre, avec cour intrieure
entoure de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine.

Il tait ceint de fosss profonds, qui subsistent encore de trois cts;
on voit sur la faade de l'entre principale, toutes les anciennes
dispositions d'un pont-levis, remplac par un pont fixe; c'est au
premier tage, au-dessus de l'entre que se trouve la chapelle.

On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec
cette inscription latine: _Porta patens esto; nulli claudaris honesto_,
qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte  deux battants, ne te
referme qu'aux mchants.

Aux deux angles de la faade principale, s'lvent deux grosses tours
rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la bibliothque;
aux angles opposs, on voit encore les traces de deux tourelles en
encorbellement.

L'orage de la rvolution commenait  gronder; par prudence, J.-B. Dugas
qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit dmolir les tourelles
et raser la partie suprieure des grandes tours, que l'on pouvait
apercevoir de la route de Saint-Etienne.

Mais, si les tours de son chteau rases  la hauteur du toit, passaient
ainsi sous le niveau de l'galit, sa rputation honorable, sa fortune
et sa noblesse n'en attirrent pas moins l'attention des niveleurs de
l'poque.

On vint le chercher  Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la
prison de Saint-Chamond.

Fort heureusement pour lui la procdure fut longue, grce peut-tre  la
reconnaissance secrte de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se
trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-l, comme toujours, bien
des moutons peureux, dans la crainte d'tre mangs, hurlaient avec les
loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa libert
le 9 thermidor (27 juillet 1994).

Quand le calme fut rtabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter
modestement Chassagny. Il y passait toute l'anne ayant souvent auprs
de lui sa fille unique, Mme Jordan et sa nombreuse famille.

En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines 
Tartara,  Saint-Maurice et ailleurs trs paternellement administrs.

 Yzieux, prs de l'glise, une petite maison de campagne o est n son
petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite  ses vieux
serviteurs.

Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a t coup par le chemin de
fer.

Jean-Baptiste Dugas avait quatre frres et deux soeurs:

Camille Dugas, pre de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel;

Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars;

Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis;

Claude Dugas de la Boissony, pre de Laurent, Victor, Camille, et de
Mmes Guigou et Bouchardier;

Jeanne Dugas (Mme Regnault), aeule des Thiollire, Neyran, Chazotte,
Grangier et Borel;

Josephine Dugas (Mme Chaland), aeule des Chaland et Finaz.

Au moment o Jean-Baptiste Dugas a quitt ce monde, le nombre de ses
enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'levait  plus de
cent cinquante. Dans ce moment o j'cris, la postrit du pre de
Jean-Baptiste Dugas s'lve  plus de sept cents personnes; s'il en
tait de mme dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la
dpopulation.

Aussi depuis longtemps,  Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu
sous le nom de la grande famille.

Pendant que Jean-Baptiste Dugas tait, dans les prisons de
Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se
passaient  Lyon, dans la famille de sa fille.

Avec tous les Lyonnais elle avait support courageusement les dangers et
les fatigues du sige de 1793.

* * *

Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien chevin, avait t arrt,
condamn  mort, puis excut le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans.

Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de
l'poque conserv pendant longtemps au monument des Brotteaux, tait
simplement celui-ci:

Avoir contribu  la dfense de la ville par une souscription de 1700
livres.

Si l'on n'avait pas trouv ce motif, on en aurait invent un autre, son
ge ne pouvant pas le faire considrer comme belligrant.

* * *

Lorsque mon grand-pre traversait gament le Rhne en 1787, en partant
pour l'Italie, il ne prvoyait pas que son pre le traverserait quelques
annes plus tard pour tre massacr aux Brotteaux!

Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-mme, pour chapper aux
perscutions qui suivirent le sige, traverserait le pont Morand avec sa
jeune femme, dguiss tous deux en villageois, conduisant un ne, qui
dans un de ses paniers portait leur fille ane, Henriette, alors ge
de quelques mois.

Je ne peux jamais voir un tableau reprsentant la fuite en Egypte, sans
penser  ce premier voyage de ma mre.

Tandis que la jeune Mme Jordan trouvait une cordiale hospitalit 
Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se
sauver  Chassagny, chez son pre, M. Dugas, alors dtenu 
Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut oblig de chercher auprs de ses
correspondants, un refuge ignor, dans les montagnes du Dauphin.

Que les temps taient changs depuis les joyeuses parties de campagne
dans son voyage de 1787 et 1788.

Madame Jordan-Briasson, sa mre, veuve de l'chevin, a survcu longtemps
 son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier tage de sa maison,
 l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a
connu, mais pour dire toute la vrit je ne me la rappelle pas.

C'tait une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au
physique. Par une loi d'atavisme assez gnrale, ses qualits aimables
et srieuses avaient t transmises, dit-on  la fille de son fils,
Henriette Jordan.

Comme ses trois soeurs, elle avait achev son ducation  Paris (chose
rare pour l'poque et mme encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson,
imprimeur distingu, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de
commerce parisien.

Les portraits de M. Briasson en costume d'chevin, et de ses quatre
filles en costumes allgoriques des quatre saisons, peints par Nonnotte,
sont encore conservs dans la famille.

Pendant la Rvolution, Mme Jordan-Briasson avait reu chez elle
Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, vque de Vienne et d'Embrun, puis
archevque de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortun, alors
que les glises taient fermes et les prtres mis  mort.

Quand l'ordre fut rtabli par Napolon Ier, Monseigneur Daviau fut
replac sur le sige de Bordeaux. De l, il crivit plusieurs fois 
Mme Jordan-Briasson et faisant allusion  la bonne et gnreuse
hospitalit qu'il avait reue, il signait toujours: _L'Archevque de
Bordeaux, jadis Fortun_.

Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, Mme
Jordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne  trois
pieds; elle ne sortait plus que pour aller  la messe  Saint-Pierre,
dans une chaise  porteurs; c'est la dernire que l'on a vue circuler
dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualit, comme
disaient nos aeux.

Elle tait propritaire d'une ferme  la Guillotire, connue sous le nom
de _la Mouche_. L o se trouvent actuellement la gare des marchandises,
le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y
avait encore en 1830 que des champs et des prs. Quelques annes aprs,
au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue  l'hectare comme
terrain de culture; les acqureurs l'ont revendue au mtre comme terrain
 btir!

La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs
noms cette ancienne origine.

Il existait au bout de cette rue,  l'embranchement des rues de Gerland
et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible 
tous, dans une enceinte rserve, qui depuis quelques annes a t runi
par des murs  la proprit voisine.

Sur cet emplacement s'lve une croix de pierre qui porte sur son
pidestal l'inscription suivante grave en creux:

L'an de grce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson,
veuve de Henri Jordan, a rtabli ce monument consacr  la pit des
fidles par ses prdcesseurs.

Cette croix existe encore, je l'ai vue et touche aujourd'hui 6 fvrier
1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a
plus t possible de voir l'inscription que j'avais releve moi-mme sur
place, il y a trente ans.

Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'altrent en
vieillissant, qu'il m'a paru d'un intrt historique local de prserver
de l'oubli le nom de Jordan, nom minemment lyonnais, qui dj sur
quelques mauvais plans de Lyon est remplac par celui de Jourdan.

Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan
avait t transforme en rue Camille-Jourdan.

J'en fis l'observation au service de la voirie; _le lendemain_ l'erreur
du peintre fut rpare sur l'ordre de l'ingnieur en chef Bonnet, fort
empress de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant
merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours  maintenir
dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; systme
minemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans
l'administration d'une grande ville, pour l'amliorer, sans perturbation
dans les intrts respectables de ses habitants.

Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-pre
qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son
tombeau:

HIC JACET IN RESURRECTIONEM TERNAM
ANTONIUS HENRICUS JORDAN,
QUI FIRMA IN DEUM PIETATE, CARITATE
IN OMNES ET PRSCIPUO VERI AMORE INSIGNIS,
ANNO SEPTUAGESIMO SECUNDO TATIS
SU DIE TERTIO
JANUARII MDCCCXXXV OBIIT.

INNOCENS MANIBUS ET MUNDO CORDE
QUI NON ACCEPIT IN VANO ANIMAM SUAM
NEC JURAVIT IN DOLO PROXIMO SUO.




CHAPITRE III

Racontant des pisodes du voyage en Bretagne d'Alphe Aynard, 1788, et
du voyage  Paris de Th.-A., 1815.


En suivant l'ordre des dates, le second voyage dont je vais parler est
celui de mon pre en Bretagne,  la fin du sicle dernier.

Si, comme celui de mon grand-pre, Jordan, c'tait un voyage d'affaires,
ce n'tait pas le moins du monde, en mme temps, un voyage d'agrment.

 la suite du sige de Lyon, tous ceux qui avaient contribu  la
dfense taient recherchs, et le plus souvent mis  mort, sans autre
forme de procs.

Joseph Aynard, fabricant de draps, chef de la section de la rue Buisson,
avait fait son devoir de bon citoyen; cela suffisait pour le dsigner 
la vengeance; c'est le seul motif invoqu dans les journaux de l'poque,
pour justifier sa condamnation, que j'ai lue, formule simplement en
ces termes:

Joseph Aynard, chef de la section de la rue Buisson, condamn  mort et
excut sur la place des Terreaux, le 15 dcembre 1793, 60 ans.

Aprs sa mort, ses magasins et sa maison de campagne, la Bastero, 
Sainte-Foy, avaient t saccags et pills. C'est  cette poque que
furent vols les plats clbres de Bernard de Palissy, qu'il avait
rapports de Paris, o ils les avait achets lors de la vente mobilire
du duc de Richelieu en 1788.

Ces objets, qui figurent aujourd'hui avec honneur dans nos muses, ont
t rachets de M. de Migieu,  Dijon, il y a 80 ans, sans que l'on st
alors quelle tait leur origine (Rapport de Martin-d'Aussigny, 15
octobre 1859).

D'aprs les recherches de M. Amde d'Avaize, le nom de la proprit la
Bastero vient de Bernadin Bastero, turinois, naturalis franais en
1657.

Pour chapper aux poursuites diriges contre les survivants de l'arme
du gnral de Prcy, deux des fils Aynard, Aubin et Franois, se
sauvrent  Paris, o ils furent arrts et mis en prison aux
Bndictins anglais, dans la rue Saint-Jacques (alors rue de
l'Observatoire).

Ce fait rsulte non seulement des rcits que j'ai entendus dans ma
jeunesse, mais il est constat par Mme de Barn, ne Pauline de
Tourzelle, dans son livre publi en 1833, sous le titre de _Souvenirs de
40 ans_.

Elle se trouvait dans la mme prison avec sa mre, dame d'honneur de
Mme la Dauphine. Elle raconte que de jeunes Lyonnais, MM. Aynard,
avaient trouv le moyen d'apporter une distraction  la tristesse des
jeunes prisonnires en tablissant une escarpolette.

Leur soeur, Mme Adlade Soret, avait aussi son mari dans cette
prison. Age de 23 ans seulement, mais avec une nergie gale  sa
beaut, elle tait partie courageusement toute seule pour Paris et avait
fini par les dcouvrir. Dans ces visites, elle s'tait lie avec Mlle
de Tourzelle, et leurs relations se sont continues fort longtemps, car
elles avaient commenc dans des circonstances qui ne s'oublient jamais.

Enfin, le 9 thermidor mit fin  leur captivit, et la maison de Joseph
Aynard, de Lyon, reprit ses oprations sous la direction de trois de ses
fils, Claude, Franois et Alphe.

Le quatrime, Aubin, d'un caractre ardent et aventureux, s'tait
embarqu avec le capitaine Surcouf pour faire la guerre aux Anglais. De
l il est all dans l'Amerique du Sud, o il s'est mari; il n'a plus
donn de ses nouvelles depuis 1827.

Avant la Terreur, la maison Aynard avait fait des affaires importantes
avec la Bretagne, il lui tait d des sommes assez fortes; on tait 
l'poque des guerres de Vende; la correspondance et les envois d'argent
taient sinon impossibles, au moins trs difficiles.

Il fut dcid qu'Alphe, le plus jeune des trois, ferait le voyage pour
retirer ce qu'il pourrait de ces crances.

Mon pre avait une grande activit, beaucoup de courage, une bonne
sant, il accepta donc avec empressement cette prilleuse mission.

Il a d faire ce voyage en 1798. Je n'ai jamais su l'poque bien
prcise; il en parlait souvent, mais jamais il n'en fixait la date; il
devait avoir vingt ans  l'poque de son dpart.

Ce voyage dura prs d'un an et ne fut pas sans danger; car il se faisait
dans un pays compltement boulevers par la guerre; la Bretagne et la
Vende ayant rsist pendant plusieurs annes  la tyrannie
rvolutionnaire.

Il n'y avait aucun autre moyen de transport que la poste, il partit donc
dans un cabriolet jaune  deux roues, que l'on appelait encore une
chaise.

 cette poque, le gouvernement de la Rpublique ajoutant le vol  la
cruaut, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonn sous peine
de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et
d'argent; en change, il donnait des assignats en papier qui furent
bientt dprcies et causrent un dsastre presque gnral dans toutes
les fortunes, en donnant  des gens peu dlicats le moyen de payer leurs
dettes avec des valeurs fictives.

Alphe Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la
Bretagne, de la Vende, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu' se
louer de la loyaut des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au
pril de leur vie, avaient conserv de l'argent monnoy pour payer leurs
dettes; il put rapporter  peu prs tout ce qui tait d  sa famille.

La seule aventure que je connaisse de ce voyage, mrite d'tre
raconte.

Au moment de son dpart de Nantes pour revenir  Paris, on prvient mon
pre qu'une dame veut lui parler; il se rend aussitt  l'adresse
indique, chez Mme de Bec de Livre, appartenant  la premire
noblesse du pays.

On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir
prochainement pour Paris. Sur son affirmation, Mme de Bec de Livre
lui demande pardon de l'avoir drang, en ajoutant que ce n'tait pas 
un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service
dont elle avait besoin.

Mon pre insiste pour connatre ce mystre; enfin, il apprend qu'il
s'agit de conduire  Paris, pour une cause que j'ignore, Mlle de Bec
de Livre, jeune fille de dix-sept  dix-huit ans.

Il ne pouvait pas refuser une pareille mission.

Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volont et, ce qui ne gte
jamais rien, un extrieur et des manires agrables; les occasions
taient rares, en temps de rvolution surtout, la ncessit passe avant
les convenances; de plus, mon pre tait Lyonnais; par consquent,
royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vende.

Bref, aprs beaucoup d'exclamations de la part de la mre et force
protestations rassurantes du ct de mon pre, sans faire elle-mme
d'objections, Mlle de Bec de Livre monta dans la chaise de poste
avec une femme de chambre.

Je ne connais pas les dtails de ce voyage qui dura cinq ou six jours.
Mon pre conduisit cette jeune fille  Paris sans aucun accident et la
remit  une de ses tantes, au faubourg Saint Germain.

Des annes se passrent, Mlle de Bec de Livre est devenue la femme
du marchal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef
de l'expdition qui fit la conqute d'Alger.

Les affaires de mon pre le mettaient en relations directes avec le
ministre de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent Mme de
Bourmont qui avait conserv pour lui beaucoup de reconnaissance.

J'ai rencontr moi-mme M. de Bourmont et ses fils  Genve, en 1834,
peu d'annes aprs 1830, qui avait bris leur fortune en renversant la
branche ane des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laiss par
la complaisance de mon pre avait t conserv gracieusement par toute
la famille de la Marchale.

Voil tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la
voiture lmentaire dans laquelle mon pre l'avait fait, car c'est dans
cette mme chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui
justifie cette partie de mon pigraphe, _quorum pars parva fui_, puisque
j'avais alors trois ans et demi).

Les Autrichiens taient dj venus  Lyon en 1814; ils menaaient de
revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans
combat.

Ma mre, qui habitait le quai du Rhne, eut peur d'tre expose
particulirement aux dangers du sige; l'ennemi devait arriver par le
Dauphin; elle obtint de mon pre de l'accompagner  Paris o
l'appelaient ses affaires.

Nous partmes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me
tenait sur ses genoux, dans la mme chaise de poste qui avait ramen
Mme de Bourmont de Nantes  Paris dix-sept ans auparavant.

Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous tions au milieu de
juin 1815, cette date est trs prcise. Je me rappelle parfaitement le
mouvement de bascule qu'on imprimait  la voiture, lorsqu' chaque relai
on changeait les chevaux, sans nous faire descendre.

Je me rappelle encore qu'au dpart, c'tait notre domestique qui nous
avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux
cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il tait oblig de mettre 
son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des
villages que nous traversions.

Quand on criait:  bas la cocarde tricolore! il la fourrait dans sa
poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait
passer; un peu plus loin, on criait:  bas la cocarde blanche! il
s'empressait de faire l'change afin de pouvoir marcher.

Ce qui prouve, qu'en politique, il y a soixante et treize ans, on
n'tait pas beaucoup plus d'accord qu'aujourd'hui dans notre pauvre
France.

Depuis, en prenant des annes, j'ai vu dans ma vie beaucoup de gens qui,
pour avancer, faisaient comme notre postilion de 1815. Mais pour tre
juste, je dois dire aussi: de notre temps, nous avons vu beaucoup
d'honntes gens qui, fort disposs  crier vive le roi! ont prfr
s'arrter, que de crier vive la ligue!

Pendant que nous tions en route, de Lyon  Paris, la guerre fut
termine par la bataille de Waterloo, le 18 juin.

Aussi les Autrichiens entrrent  Lyon sans coup frir. L'occupation
dura plus de deux mois, et cota 3 millions au moins, tant  la ville
qu'aux particuliers.

Un gnral autrichien avait pris ses quartiers  la Croix-Rousse, alors
commune distincte de Lyon; le Maire tait mon oncle Chevallier, le pre
du paysagiste de ce nom; il avait pous la plus jeune des soeurs de mon
pre, Victoire Aynard.

Afin d'adoucir autant que possible ce que l'occupation trangre
pourrait avoir de trop dur pour les habitants, M. Chevallier se rendit
auprs du gnral pour parlementer. Le gnral vit tout de suite qu'il
avait affaire  un ancien militaire; il lui demanda quelles taient ses
campagnes et dans quelle arme il avait servi.

Le Maire de la Croix-Rousse tait un ancien capitaine au 6e rgiment
de cuirassiers; il cita les diffrentes batailles o il s'tait trouv
et les pays d'Autriche qu'il avait traverss.

Le gnral lui dit alors qu'il avait peut-tre habit son chteau, dont
il lui rappela le nom. Mon oncle, en effet, put lui parler de sa famille
et des bons souvenirs qu'il en avait conservs.

Aprs lui avoir demand son nom, et pris quelques renseignements, il le
fit revenir et lui dit: Capitaine Chevallier, vous vous tes trs bien
conduit chez moi quand vous tiez vainqueur, nous nous conduirons trs
bien chez vous aujourd'hui que les rles sont changs. Je vous en donne
ma parole de soldat.

Ayez soin que mes hommes ne manquent pas du ncessaire et les habitants
n'auront pas  s'en plaindre.

La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profitrent ainsi, sans le
savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps o la fortune
nous tait meilleure.

Cette histoire est authentique; on trouvera peut-tre que c'est une
digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant
rencontre sur ma route, je m'y suis arrt, profitant de ce que nous
voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours
bon de conserver le souvenir de ce qui est bien.

Au moment o ces choses allaient se passer  la Croix-Rousse, nous
arrivions  Paris aprs un voyage de cinq ou six jours; car bien que
nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur
une mauvaise route, nous nous arrtions toutes les nuits pour coucher
dans les auberges, car notre chaise  deux roues ne ressemblait pas le
moins du monde  un sleeping-car.

Paris ne ressemblait pas non plus  ce qu'il est aujourd'hui; la ligne
du boulevard de la Magdeleine  la Bastille existait dj depuis
longtemps, mais elle n'avait pas du tout le mme aspect; les premires
constructions avaient t faites sur l'emplacement des anciens remparts
ou boulevards fortifis de l'enceinte de Louis XIV, c'est de l que
vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas t
nivels, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en rsultait
une grande varit dans les perspectives.

Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie
publique; d'autres jardins taient en terrasses  la hauteur du premier
tage.  leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se
terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin
chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconnatre on
n'tait pas oblig de se rappeler un numro.

Mme dans l'intrieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs
qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns.

Nous n'tions pas logs  l'htel, mon oncle Franois avait pu nous
recevoir chez lui.

Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien chang; la maison
Aynard qu'il reprsentait  Paris avait fait de belles affaires. Tandis
que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la
fabrication des fusils  Saint-Etienne et celle des draps de troupes 
Lyon et ailleurs taient sous le premier empire les seules industries
prospres. L'empereur avait exig la construction des deux grandes
fabriques de Montluel et d'Ambrieux qui occupaient chacune plusieurs
centaines d'ouvriers.

Bien que situ au premier tage l'appartement de mon oncle avait la
jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, prs
du boulevard et de la rue de la Paix.

Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le
jardin, et que les murs de cette chambre taient entirement couverts de
grands tableaux  cadres dors; il y en avait de mme dans tout
l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils taient beaux;
mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un
million et demi.

Cette collection tait cite de 1820  1825 comme une des plus belles de
Paris. Le Tniers et _le Messager_, de Terburg, deux perles de notre
muse de Lyon, viennent de cette galerie; ont-ils t donns, ou vendus?
je l'ignore; mais s'ils ont t vendus, il y a plus de soixante ans,
les prix d'alors, compars  leur valeur actuelle, ne mettent pas une
bien grande diffrence entre une vente et une donation.

Mon pre avait retrouv  Paris, dans l'intimit de son frre, un ancien
camarade de collge, leur ami et celui des Jordan, M. Franchet
d'Espray, qui se trouvait dj dans une haute position.

Accus fort injustement, quoiqu'il en fut bien capable, d'avoir fait
circuler clandestinement une bulle du pape, M. Franchet avait t mis en
prison sous l'Empire. L, pendant trois ans, il tait rest squestr de
sa famille, mais en bonne compagnie; car il s'tait li avec le comte
Alexis de Noailles, qui avait pu l'apprcier.

En 1814, M. Alexis de Noailles nomm commissaire extraordinaire  Lyon
avait pris M. Franchet pour secrtaire intime; ils allrent ensemble au
congrs de Vienne, ce fut l'origine de sa fortune politique sous la
Restauration, qui le conduisit jusqu' la direction gnrale de la
police du royaume.

Le nom de l'avenue de Noailles aux Brotteaux rappelle cette poque.

Ce n'est pas sans raison qu'en parlant de la fortune de M. Franchet j'ai
ajout le mot politique, car  l'inverse de qui se passe de nos jours,
il a quitt le pouvoir sans y amasser des trsors.

On cite de lui un trait qui mrite de n'tre pas oubli; au moment, ou
par suite d'un changement de ministre, il quitta la direction gnrale
de la police pour le conseil d'Etat, il porta lui-mme au Roi le reste
de la caisse des fonds secrets, qui dit-on s'levait  plusieurs
millions.

Certainement, bien des gens que je connais, auraient fait de mme; mais
beaucoup d'autres, que j'aime mieux ne pas connatre, auraient fait
autrement.

Peu de jours aprs notre arrive  Paris, la ville tait en fte pour le
retour de Louis XVIII. Je me rappelle trs bien avoir vu le Roi recevoir
les couronnes de fleurs que le peuple lui lanait du jardin des
Tuileries sur un balcon du chteau entre le pavillon de Flore et le
pavillon de l'horloge. Tout le monde tait dans la joie; et la paix
gnrale tait acclame avec un enthousiasme indescriptible.

Quinze ans plus tard en 1830, je fis mon second voyage  Paris, peu de
jours aprs la rvolution de juillet. Le mme peuple de Paris, aussi
mobile que les flots de la mer, dont il a le flux et le reflux, aprs
trois jours d'meute, renvoyait sans savoir pourquoi, les Bourbons qu'il
acclamerait certainement aujourd'hui avec la mme ardeur qu'en 1815,
s'ils revenaient, comme alors, nous apporter l'ordre, la justice et la
paix dont l'Europe entire a si grand besoin.

Ce deuxime voyage se fit en diligence car dj sous la Restauration les
routes, si mauvaises sous l'Empire, s'taient considrablement
amliores.

De 1830  1852, j'ai fait plus de trente fois le trajet de Paris  Lyon,
soit en diligence soit en malle de poste. En temps ordinaire la
diligence mettait trois jours et trois nuits; dans la mauvaise saison on
mettait souvent quatre jours.

La malle de poste ne mettait que quarante-deux heures, cela se comprend;
au lieu de vingt voyageurs, il n'y en avait que quatre; les voitures
taient beaucoup plus lgres que les diligences, et le nombre des
chevaux presque le mme.

Dans un chapitre spcial je donnerai la comparaison des moyens actuels
de transport avec ceux d'autrefois.




CHAPITRE IV

O l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande
voiture, mais  petites journes en 1834


En commenant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention
n'est pas de faire une description de l'Helvtie, dans une dition
rtrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des
anciennes manires de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup
 tre travers  la vapeur et vu  vol d'oiseau.

* * *

Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connatre le
personnel du voyage.

Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs taient: ma mre, mon frre,
une de nos cousines et moi.

* * *

En parlant dans le chapitre II de ma bisaeule, Mme Jordan-Briasson,
j'ai rappel que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille
Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.

Comme elle, en effet, ma mre runissait toutes les qualits qui font
une femme bonne, aimable, srieuse et distingue.

* * *

Ne en 1793, emporte par sa famille dans sa fuite en Dauphin, aprs le
sige de Lyon, son enfance s'tait passe dans de tristes souvenirs.

Elle avait fait son ducation chez les dames Harent; aprs la dispersion
des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde,
victimes elles-mmes de la Rvolution, avaient form toute une
gnration de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cit et le
bonheur de leurs familles.

En dehors de la maison de l'Hormat elle avait pass sa jeunesse  la
campagne chez ses parents,  Chassagny et  Sury.

Ma mre s'tait marie jeune,  dix-huit ans.

Dire ce qu'elle a t pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect
que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a
dans mes plus douces souvenances, sans que les affections srieuses et
profondes que le ciel m'a donnes aient jamais pu me la faire oublier,
serait sortir du cadre trac pour ce rcit; et plus que jamais, en
pensant  ma mre, je dis: ma main ne peut crire, qu'une bien faible
partie de ce que mon coeur ressent.

* * *

En 1834, ma mre,  quarante et un ans, avait conserv toute la sant et
toute l'agilit de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait
enseign, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le franais et
la gographie qu'on n'apprenait pas alors au collge, quand je fus jeune
homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premires courses 
cheval, comme elle-mme  la campagne avait chevauch avec son pre.

* * *

Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal o j'tais all, chez le
gnral Paultre de la Motte, bien des gens taient loin de se douter que
je faisais vis--vis  ma mre; elle avait alors trente-sept ans et moi
dix-huit.

* * *

Mon frre Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer
ses tudes, avec les plus grands succs, au Lyce de Lyon, dont il avait
suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-mme.

Il avait un caractre aimable et sympathique, qui charmait encore plus
que sa jolie figure, qui cependant n'tait pas ordinaire. Comme tous, et
plus que tous, je l'aimais beaucoup.

* * *

Je venais d'entrer dans la carrire des Ponts et Chausses et aprs un
hiver pass  Paris aux tudes spciales qui suivent l'cole
Polytechnique, j'tais venu  Lyon en mission d'lve, sous la direction
paternelle de l'ingnieur en chef Kermaingant,  l'cole des Jordan et
des Marinet, jeunes ingnieurs alors, mais dj distingus.

* * *

Ma mre ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce
temps-l; elle dsirait la connatre; mais elle tenait encore plus 
nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut
l'ide de ce voyage, au moment des vacances qui commenaient alors
invariablement au 1er septembre.

Il lui fut facile d'obtenir pour moi le cong qui m'tait ncessaire.

Pour un voyage un peu long il faut tre en nombre pair, afin que
personne ne soit expos  rester seul.

Mon pre ne pouvait pas nous accompagner; il tait trop occup de sa
manufacture d'Ambrieux, et plus encore des premiers bateaux  vapeur de
la Sane, dont son frre Franois et lui furent les premiers
organisateurs; il fallait donc trouver une quatrime personne pour qui
ce ft un plaisir, pour elle comme pour nous.

* * *

Mme Soret (Adlade Aynard), soeur ane de mon pre, dont j'ai dj
parl au chapitre prcdent, avait trois filles, aussi grandes et
presque aussi bien doues que leur mre: Clonice, Zo et Zlie, leurs
noms rappellent l'poque de leur naissance.

* * *

Clonice, l'ane, tait  peu prs de l'ge de ma mre; je crois mme
que la tante tait plus jeune que la nice. Ayant pass leur vie
ensemble, leur intimit tait celle de deux soeurs.

Clonice n'tait pas marie, non plus que Zlie malgr son idale et
ravissante beaut, qui jamais ne sera surpasse.

J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma premire
institutrice, en me donnant mes premires leons de lecture.

Zo, la seconde,  plus de trente ans, s'tait marie  M. B...., qui,
veuf d'un premier mariage, avait dj plusieurs grandes filles.

* * *

Un oncle de mon pre, ancien officier dans les gardes franaises, disait
souvent dans le style de l'poque, qu'en voyant arriver dans un bal
Mme Soret et ses filles, on croyait toujours voir la desse Minerve
entrant dans l'Olympe, avec un cortge de nymphes plus belles que
Calypso.

* * *

Mais redescendons de ces hautes rgions; le mari de ma tante tait
fabricant de velours; sous l'empire de Napolon Ier, le commerce des
soies allait trs mal  Lyon;  la mort de M. Soret, sa femme se trouva
compltement ruine, prcisment  l'ge o ses filles auraient pu se
marier.

* * *

Bien loin de se dcourager, Mme Soret retrouva toute l'nergie de sa
jeunesse; avec le concours empress de ses frres, elle rorganisa
compltement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan;
ayant ses magasins sous la mme cl que son appartement,  un premier
tage sur la cour.

* * *

Aprs plusieurs annes de travail et de privations noblement supportes,
elle tait parvenue  faire quelques conomies.

Bien conseille par le mari de sa fille, elle les plaa en actions de
Terrenoire; c'tait le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent
quintupls. Elle se retira quelques annes plus tard avec une jolie
fortune.

* * *

Ce fut  notre cousine Clonice que ma mre fit la proposition de venir
avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fmes ravis, car elle
avait un charmant caractre, et mme dans les jeunes, il et t
difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante.

* * *

Ma mre avait le jugement trs bon; quoique rien de bien srieux ne pt
alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux  vapeur de la
Sane, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bnfices
que mon pre en esprait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir,
elle dsirait le faire de la manire la plus conomique; elle ne voulait
pas dpenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un
mois. Aujourd'hui le problme serait difficile et presque impossible, en
1834 nous avons pu le raliser.

* * *

Dans ce temps-l, c'tait bien le cas de le dire, l'or tait une
chimre, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac
de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit
payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de _louis d'or_  la fois.

La Californie n'tait pas encore exploite.

* * *

Voici comment nous devions voyager: mon pre avait une grande calche
assez lgre, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait siges
devant et derrire, et quatre places dans l'intrieur. Nous emmenions
avec nous un domestique qui devait monter derrire, lorsque mon frre ou
moi serions sur le sige de devant.

Naturellement, nous ne devions aller qu' petites journes, marchant
toujours avec le mme cheval.

* * *

Nous partmes exactement le 1er septembre, par un trs beau temps, et
nous arrivmes le soir  Ambrieux, o nous avons couch  la
manufacture de mon pre, chez M. Chevret, qui en tait le directeur.

* * *

Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le mme
coursier; le nouveau tait beaucoup plus fort que le premier, qui
n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'tait une attention
imprvue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays.

* * *

Le second jour, nous avons couch  Bellegarde; c'tait la premire fois
que je voyais la perte du Rhne et la Valserine. Simple lve de
premire anne, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans aprs je
viendrais comme ingnieur en chef tablir un chemin de fer dans un pays
si pittoresque et d'un accs si difficile.

Les chemins de fer taient compltement inconnus en Suisse, et l'on peut
mme dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne
uniquement destin au transport des charbons.

* * *

Cette premire visite de Bellegarde a t ma premire impression de
voyage en pays de montagne et ne s'est jamais efface.

* * *

Entre Bellegarde et le fort l'cluse, il nous arriva une aventure: nous
tions descendus de notre calche pour admirer le paysage; Clonice
s'tant approche trop prs du bassin d'une cascade, son pied avait
gliss; sa robe tait bien releve, mais dans sa chute, elle avait
compltement mouill le bas de ce vtement intime qu'il est shocking de
nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il
tait ncessaire d'en changer; la chose n'tait pas commode, sur une
grande route et en rase campagne.

* * *

Le linge de nos dames tait dans ce qu'on appelait alors une vache,
grand coffre en cuir plat de plus d'un mtre carr, qui occupait toute
l'impriale. Nous fmes obligs de la dcharger et de l'ouvrir  terre
sur la route.

S'abritant tant bien que mal derrire un buisson, Clonice, riant la
premire de son infortune, dut procder  l'opration avec l'aide de ma
mre, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calche.

Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence
de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si ncessaire
dans cette circonstance dlicate.

La route tait  tout le monde, il n'y avait rien autre  faire que de
nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se
trouvaient entasses dans cette voiture, quelques-unes peut-tre nous
ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident
n'avait absolument rien de tragique.

Malgr cet arrt imprvu, nous pmes arriver  Genve le soir. Nous
avions mis trois jours pour venir de Lyon.

La ville de Genve ne ressemblait pas le moins du monde  ce qu'elle est
aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a compltement transforme.
C'tait alors une place forte de 25,000 habitants, ferme par des fosss
et de hautes murailles, flanques de bastions dans le systme de Vauban.

On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et dposant  la
porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernire
maison de la ville, sur la rive droite du Rhne, en amont, tait l'htel
des Bergues, qui venait d'tre rcemment construit, ainsi que le pont du
mme nom sous la direction du gnral Dufour.

Le lendemain, aprs avoir employ toute la journe  visiter la ville,
nous passmes notre soire avec la famille du marchal de Bourmont,
visite dont j'ai parl au Chapitre III.

De Genve nous sommes alls  Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne
 Payern, Fribourg, Berne et Interlaken.

Voici comment nous avions organis nos journes: nous partions de bonne
heure, vers huit heures du matin, aprs avoir pris  l'htel le petit
djeuner suisse, caf au lait, beurre, miel et quelquefois des oeufs.

Au milieu du jour, nous nous arrtions pendant deux heures, dans un
village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions
 pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un
lger repas avec des vivres emports dans notre voiture.

En arrivant le soir, nous dnions  table d'hte, ou autrement, suivant
les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux
chambres  deux lits.

Nous abandonnions  Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la
voiture et de sa personne.

Notre objectif principal tait l'Oberland. Arrivs  Interlaken, nous
tions au point d'o nous devions rayonner; l nous fmes obligs de
modifier notre manire de voyager; notre cheval et notre voiture ne
pouvaient plus nous servir; nous les avons envoys nous attendre 
Lucerne, par les voies carrossables, sans tre bien certains qu'ils y
arriveraient; car au dpart, Antoine m'avait bien assur qu'il avait
souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas
rpondre de ce qu'il saurait faire  l'tranger!

Malgr ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitmes un
bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur
laquelle nous avions crit en grosses lettres _Nach Lucern_, et le nom
de l'htel o il devait aller nous attendre.

Nous passmes quatre ou cinq jours  Interlaken, pour parcourir les
environs, qui sont merveilleux.

Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les
petites voitures du pays, c'est--dire la valle de Lauterbrun, la
cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrpides
voyageuses acceptrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui
tait alors une course pnible rserve aux vritables touristes, et qui
n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui.

Monter sur un cheval tait pour ma mre une chose ordinaire; mais pour
Clonice, grande, forte et bien moins exprimente, c'tait une autre
affaire; enfin avec beaucoup de bonne volont de sa part, beaucoup
d'aide de la part des guides et de la ntre, nous parvnmes  l'tablir
solidement en selle, et si bien, qu'une fois installe, il nous fut
impossible de la faire descendre jusqu' l'arrive, mme dans les
passages un peu difficiles. Mon frre et moi nous tions  pied avec les
guides.

Cette course,  partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il
fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du
soleil. Dans ce temps-l il n'y avait pas encore d'htel, car on ne
pouvait pas dsigner de ce nom, une simple cabane en bois, o l'on
portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que trs
difficilement, surtout si les voyageurs taient nombreux.

La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mtres; nous montmes au moins
pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre
accident. Les chemins taient mauvais, mais avec leurs guides nos
amazones s'en tirrent fort bien. La vue tait si belle, si grandiose et
pour nous si imprvue, que nous tions bien rcompenss de nos efforts.

En arrivant au sommet, ma mre, s'appuyant sur mon paule, sauta
lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude.

Mais pour Clonice ce fut bien diffrent; si elle avait t de son temps
une intrpide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce
temps tait pass; on fut oblig, pour la faire descendre, d'employer
tous les procds en usage pour le dchargement des objets prcieux et
fragiles; cela put se faire trs heureusement, sans altrer le moins du
monde sa bonne humeur habituelle.

En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la
nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au
plus si l'on pouvait appeler des lits les espces de caisses que l'on
nous montra.

Cela fait, avant de penser  dner, nous nous pressmes d'aller voir le
magnifique spectacle que nous tions venus chercher, et qui ne nous fit
pas dfaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes
montagnes, sjour habituel des nuages.

En route, nous avions admir dj le splendide panorama des Alpes
Bernoises, qui se droulait derrire nous  mesure que nous montions;
mais arrivs au sommet, nous ne pmes pas contenir l'expression
dbordante de notre admiration.

Le temps avait t magnifique toute la journe. Le soleil couchant
embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi
que les pointes aigus du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du
Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'lvent  plus de 4,000 mtres de
hauteur.

Cette grande ligne blanche dentele, se dtachant sans aucun nuage sur
le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose
 mesure que le soleil arrivait  l'horizon; c'tait blouissant de
splendeur.

On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du ct oppos  la
chane des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou
de bonnes lunettes.

Les lacs de Thun et de Brienz taient  nos pieds; quant aux autres,
nous n'avons pas pu mme essayer de les compter, car tout  coup se sont
levs des nuages sortant des valles, qui ont inond la vaste tendue
des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil
toujours trs brillant.

Il paraissait se coucher dans un immense ocan, dont la surface
moutonne prsentait des vagues normes avec des crtes
resplendissantes de lumire; c'tait un spectacle ferique et imprvu
qui nous a laiss une impression ineffaable.

Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur
teinte uniformment blanche, nous nous apermes que nous grelottions de
froid, car nous tions dans la rgion des neiges, il tait temps de
rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le
rveil tait press.

Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait
peu de chose  l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions
trouv.

Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils taient
durs, au moins ils taient chauds. Il est vrai que nous nous tions
couchs presque tout habills, et que nous avions pour nous couvrir
d'assez confortables dredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en
suis servi avec plaisir.

Le lendemain matin, nous emes le spectacle inverse du lever du soleil,
derrire la chane des Alpes, avec des effets fantastiques de lumire,
chaque fois qu'une valle blanche nouvelle tait claire. Ce beau
spectacle n'tait pas cependant  comparer  celui que nous avions vu la
veille, dont aucune description ne peut rendre compte.

Nous prouvmes presque autant de difficults pour descendre, que nous
en avions eues pour monter; bien que les guides ne lchassent pas les
chevaux, nos dames n'taient pas rassures en les voyant marcher aux
bords des prcipices, chose toujours plus effrayante  la descente qu'
la monte.

Arrivs sains et saufs  Grindelwald, nous avons regagn Interlaken en
voiture. Pour aller  Lucerne, nous avons d'abord travers le dlicieux
lac de Brienz dans une barque  rames couverte d'une tente, car il n'y
avait pas encore de bateaux  vapeur.

En route, nous fmes une pause  la gracieuse cascade du Giesbach, o
l'htel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait
cordialement les trangers, et leur faisait les honneurs des chos du
lac, avec la trompe traditionnelle du pays.

Au bout du lac une voiture lgre nous conduisit  Meyringen, o nous
avons couch.

Le lendemain matin, aprs avoir admir la belle cascade du Reienbach,
nous prmes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col
du Brunig, et cheminer ainsi jusqu' Alpenach sur le bord du lac de
Lucerne.

Au sommet du Brunig, nous entrmes dans un pais brouillard qui nous
cachait presque compltement le chemin; les chevaux des dames taient
conduits  la main par nos guides, et les ntres suivaient docilement
leurs chefs de file.

Nous arrivmes ainsi sans encombre  Lungern o nous retrouvmes notre
ami le soleil, qui aprs deux heures d'absence ne nous a plus quitts.

Nous y fmes halte; aprs djeuner, pendant que ces dames se
promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en
costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relevs  la
chinoise, avec une crte norme de dentelles sur le chignon.

Aprs avoir travers la valle, et ctoy le petit lac de Sarnen,
aujourd'hui presque dessch, nous quittmes nos montures prs
d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque  rames que deux
vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures
 Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et
vari diffre compltement de celui de Genve.

Nous n'emes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-l couvert de
nuages; nous avions assez du Faulhorn, o nous tions monts assez haut
pour voir les nuages  l'envers et nous tions persuads que nous ne
pourrions rien voir de plus beau.

Ce qui fait la renomme du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises,
dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproch.

Nous retrouvmes exactement notre fidle Antoine, qui depuis deux jours
nous attendait avec nos quipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse
rponse bien souvent cite depuis, et qui n'en mrite pas moins d'tre
conserve:

En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues
pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous
disait: Les gens de ce pays sont si btes! ils ne comprennent ni le
franais ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien tonnant
que j'aie pu m'en tirer.

Enfin il y tait, c'tait l'essentiel; rien ne manquait dans notre
matriel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop
corch!

Aprs une journe passe  Lucerne, pour voir la ville, ses glises, le
fameux lion commmoratif de la dfense du roi Louis XVI par les
rgiments suisses  Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses
peintures, nous continuons notre voyage par Soleure.

Ma mre tait heureuse de faire une visite inattendue  M. Franchet
d'Espray qui s'y tait rfugi aprs la chute des Bourbons en 1830.
Cette occasion de le voir tait aussi pour moi un plaisir; j'en avais
entendu parler si souvent! Il tait seul avec ses fils, madame et ses
filles taient absentes. M. Franchet nous reut comme de vieux amis; il
embrassa cordialement ma mre et ma cousine. Les jeunes gens baisrent
respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien
petits, ils avaient dj de grandes manires; cela du reste n'avait rien
qui pt nous tonner, l'un d'eux tait filleul du roi Louis XVIII.

De Soleure nous rentrmes en France, toujours  petites journes, par
Neufchtel, Pontarlier et Dle, o nous restmes un jour chez mon oncle
Camille Jordan, qui s'y tait fix aprs son mariage.

Nous avons t de retour  Lyon exactement pour le Ier octobre, aprs
un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions
eu qu'une demi-journe de pluie, entre Thun et Interlaken.

Nous tions arrivs en mme temps, au bout de notre voyage et au bout de
notre argent.

Voici le rsum sommaire et approximatif de nos dpenses:

* * *

Le prix des tables d'hte dans les premiers htels ne dpassait jamais 3
francs vin compris, souvent il tait infrieur; dans les chambres
doubles, le prix d'un lit tait en gnral de 1 franc par jour. Le
djeuner du matin ne cotait que 50  60 cent.

Notre dpense normale par personne tait donc de 5 francs par jour  peu
prs; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs.
Il nous tait donc rest 400 francs pour le domestique, le cheval et les
dpenses supplmentaires de l'Oberland.

Aujourd'hui, pour le mme temps et le mme parcours, il faudrait
certainement dpenser le triple. Je le sais par exprience, car je suis
retourn bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes
les villes que j'avais alors visites; j'ai revu l'Oberland, il n'y a
pas trs longtemps.

De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui
dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma mmoire ont conserv
une vive impression des magnificences vues  cette poque lointaine, mon
coeur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes
et de mon compagnon.




CHAPITRE V

Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie o l'on met quarante jours pour
aller de Francfort-sur-le-Mein  Florence, sur l'Arno, et retour en
Auvergne par Gnes, Marseille et les Cvennes, en 1839.


Les trois voyageurs dont je vais vous parler vous les connaissez dj,
lecteur, c'taient ma mre, mon frre et moi.

Depuis notre voyage en Suisse, de 1834, nos situations avaient chang.
Poursuivant ma carrire, j'avais t envoy comme ingnieur du
Gouvernement  Clermont, en Auvergne, o j'tais depuis 1836.

Mon pre et mon oncle, Franois Aynard, taient bien venus, les
premiers, pour tablir des bateaux  vapeur sur la Sane et sur la
Mditerrane, de Marseille  Naples; mais cette application d'une
invention nouvelle, encore dans l'enfance, ne leur avait pas donn les
rsultats qu'ils en attendaient. Il tait arriv ce qui arrive presque
toujours, c'est--dire, qu' leurs dpens, ils avaient ouvert la voie
pour d'autres, qui, bientt aprs eux, devaient y faire des grandes
fortunes.

Mon frre, qui dsirait suivre la carrire du commerce, avait d
chercher ailleurs. Dsirant tudier la banque, il avait obtenu de M.
Louis Mas, alli de notre famille, chef d'une grande maison en rapports
frquents avec l'Allemagne, une recommandation pour M. de Neuville,
banquier  Francfort-sur-le-Mein; M. de Neuville avait bien voulu le
recevoir chez lui, et ma mre l'avait accompagn dans ce noviciat 
l'tranger.

Aprs deux hivers passs  Francfort, ma mre y fut trs malade; les
mdecins dclarrent, au mois de janvier 1839, que le pays ne lui
convenait pas, et qu'il fallait absolument le climat de l'Italie pour la
gurir.

Il fut donc dcid que ma mre et mon frre partiraient le plus tt
possible pour Florence,  petites journes, et que, si je pouvais, je
ferais avec eux ce voyage.

Diverses circonstances de service m'avaient dj mis en rapport avec M.
Legrand, directeur gnral des Ponts et Chausses, alors tout puissant,
qui voulut bien m'accorder un cong motiv, de deux mois, pour
accompagner ma mre.

Je partis de Clermont au milieu de fvrier; je me rendis  Lyon par la
diligence et de Lyon  Strasbourg par la malle de poste. Je ne pouvais
pas y passer sans faire les deux choses obligatoires: visiter la
cathdrale de la base au sommet de la flche, et faire une commande 
Doyen, rue du Dme, ptissier de vieille souche, pour un cadeau de ma
mre  M. de Neuville.

Aprs avoir travers le Rhin sur un pont de bateaux, j'allai jusqu'
Francfort par les voitures publiques du grand-duch de Bade. Je vis en
passant Carlsrhue, ville de rsidence ducale, Heidelberg avec son vieux
chteau et Darmstad avec ses larges rues.

Dans cette rgion, l'industrie du transport des personnes et des lettres
faisait l'objet d'une concession, dont le titulaire tait le prince La
Tour et Taxis; lui seul avait le droit d'tablir des voitures publiques
suivant un tarif fix d'avance et modr; mais en change de ce
privilge, il tait oblig de transporter _tous_ les voyageurs, quel
qu'en ft le nombre.

Quand il n'y avait plus de places dans les grandes voitures du service
rgulier, on faisait partir de petites voitures de supplment; ce
systme avait le grand avantage de ne pas obliger les voyageurs, comme
en France,  retenir leurs places longtemps d'avance, sous peine de ne
pas partir au moment voulu.

Je trouvai ma mre trs change; sa vie cependant ne paraissait pas en
danger; elle souffrait de violents maux d'estomac. L'poque de notre
dpart fut fix, et je restai une dizaine de jours  Francfort, assez de
temps pour tre prsent dans les principales maisons o ma famille
tait reue.

Je trouvai des moeurs et des habitudes bien diffrentes des ntres.

On tait au milieu de l'hiver; il faisait trs froid; cependant, dans
les appartements, toutes les portes intrieures taient ouvertes.

Les portes extrieures donnaient toutes sur des tambours qui
permettaient toujours d'avoir doubles portes, vitant ainsi
l'introduction directe de l'air du dehors.

Sur un grand nombre des portes extrieures, on lisait cette inscription
en gros caractres: _Man bittet die thuren zuzu machen_ (on est pri de
fermer les portes).

La temprature tait uniforme dans l'intrieur de l'appartement; une
fois entr, on n'avait donc plus  se proccuper de fermer les portes,
qui souvent mme n'existaient pas; ni d'tre expos aux courants d'air,
puisqu'ils ne sont que le rsultat de la diffrence de temprature entre
deux milieux. Cette chaleur uniforme s'obtenait au moyen de grandes
poles de faence qui chauffaient sans montrer le feu.

De mme qu'en Angleterre, on ne reoit jamais dans une chambre 
coucher. Quelquefois, on recevait dans la salle  manger, ou je crois
plutt que l'on mange quelquefois dans la pice o l'on reoit les
visites.

On met et on enlve les tables et le couvert trs rapidement, de sorte
que l'espace est entirement libre quand on ne mange pas.

Aussitt que nous tions reus dans une visite, quelle que ft l'heure,
on nous apportait des tasses de caf et des gteaux sur une petite table
mobile.

Dans beaucoup de maisons,  la fentre prs de laquelle madame
travaillait, une glace incline refltait tout ce qui se passait dans
la rue. Quand une visite frappait  la porte, la matresse de maison
distinguait parfaitement celui qui se prsentait.

Avec ma famille, je suis all dner chez le vieux M. Gontard (alt
Gontard), suivant la faon de parler du pays; c'tait une des fortes
ttes de la ville, et le chef d'une des premires maisons de banque.

On ne buvait jamais l'eau et le vin mlangs; le grand verre tait pour
l'eau, les petits pour le vin; les dames n'en buvaient presque pas.

Les pains ordinaires taient partout des petits pains tendres comme les
pains dits viennois, que l'on mange  Paris depuis peu de temps,
relativement  Francfort.

C'est l, chez M. alt Gontard, que pour la premire fois et la seule
jusqu' prsent, j'ai mang du caviar, oeufs d'esturgeons sals; c'tait
un mets rare, qui venait directement de Russie; il parat qu'on nous
faisait beaucoup d'honneur; je pensais, en me tordant la bouche, que
c'tait se donner beaucoup de peine et dpenser beaucoup d'argent pour
quelque chose de bien mauvais.

Dans une visite chez M. Maurice Betmann, j'ai vu, je crois, la plus
belle statue des temps modernes, l'Ariane du sculpteur Dannecker; elle
est assise sur un lopard. Ce groupe en marbre blanc, parfaitement
quilibr, peut tourner facilement sur un pivot, pour recevoir la
lumire sur toutes ses faces.

J'ai assist, avec mon frre,  un grand bal, dans un des htels
magnifiques de la Zeil, chez un des principaux banquiers de la ville,
dont j'ai oubli le nom. En dehors des grands bals officiels de Paris,
aux Tuileries ou  l'Htel de Ville, je n'ai jamais vu plus belle fte;
elle prsentait un aspect particulier pour un Franais.

Tout le monde arrivait  l'heure indique, neuf heures, je crois.

La rception avait lieu dans de grands salons, o rien n'tait dispos
pour la danse, mais au contraire, tout tait dispos pour s'asseoir.

 un signal donn, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et
suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon,
garni de chaque ct d'une trentaine de tables de jeux, autour
desquelles les joueurs de whist taient dj installs.

Au bout du salon de jeux, une grande porte cintre s'ouvrait devant les
danseurs, qui pntraient alors dans une grande galerie formant salle de
bal; ici tout tait prpar pour la danse; il y avait de la place pour
soixante groupes de valseurs au moins. La valse tait l'exercice
dominant; elle commenait toujours par une promenade au pas rythm,
pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une espce
de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur
nouveaut.

Il n'y avait l que des jeunes filles; on me montra, comme chose
extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes.

Les mres taient restes dans les salons de conversation; il y en avait
mme plusieurs qui taient restes chez elles, confiant leurs filles 
leurs amies. Toutes parlaient bien le franais.

Ayant tmoign  une de mes danseuses ma surprise de trouver des
habitudes si diffrentes de celles de la France, o les jeunes filles
alors allaient peu dans les grands bals, elle me rpondit par cette
question: Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier? Lui ayant
dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger
les choses, elle ajouta: Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-mmes
cette besogne.

Dans ce pays, les filles, en gnral, avaient trs peu de dot; tout
jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la
jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agr.
L'admission dans une socit ne se faisait pas  la lgre; il fallait
tre connu ou avoir de bons rpondants. Il rsultait de ces habitudes
une grande libert d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles,
surprenant les Franais qui n'y taient pas accoutums.

Ma qualit de Franais tait alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre
particulier  la considration; hlas! aujourd'hui, il n'en serait plus
de mme.

On sut bientt que j'tais ingnieur des Ponts et Chausses; on
s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'intresser, sans attendre que
j'en fisse la demande.

On venait d'tablir une distribution d'eau, au moyen de captage de
sources, au Taunus, prs de la Fort-Noire, par des galeries
souterraines; on m'y conduisit avec empressement. Les employs firent
jouer exprs pour moi quelques-uns des jets d'eau rservs pour les cas
d'incendie. Ainsi, dj en 1839, on jouissait  Francfort d'un
tablissement qui n'a t install  Lyon que vingt ans plus tard.

La maladie de ma mre nous obligeait aux plus grandes prcautions, et de
plus  une alimentation particulire. Les mdecins, qu'elle avait
consults, lui avaient ordonn de se nourrir uniquement de jambon. Nous
en fmes donc provision, c'taient des jambons fums de Mayence; nous
tions dans le pays. Nous les avions fait cuire chez le boulanger, dans
une enveloppe de pte, recette alors en France inconnue. On les mettait
dans le four aussitt aprs la cuisson du pain.

Nous nous sommes si bien trouvs pour ma mre de ce rgime
thrapeutique, et pour tous de ce procd culinaire, qui et fait le
bonheur de Brillat-Savarin, que je considre cette double communication
 mes lecteurs, comme une indemnit suffisante de la peine qu'ils ont
prise de me lire jusqu'ici.

Nous devions faire le voyage en voiturin  petites journes;
c'est--dire, prendre une voiture particulire d'une ville  l'autre, en
sjournant un peu dans chacune, suivant son importance et surtout
suivant les forces de ma mre.

Nous sommes partis  la fin de fvrier, dans une calche qui nous
conduisit d'abord  Aschaffenbourg, puis  Wurtzbourg, ville assez
curieuse; j'ai conserv particulirement le souvenir du pont dit:
Pont-aux-vques, ainsi nomm  cause des statues qui le dcorent.

Nous arrivmes le Ier mars  Nuremberg, ville ancienne, situe sur la
Pegnitz, affluent du Danube, et des plus intressantes. On y trouve un
grand nombre de maisons du Moyen Age bien entretenues et bien
conserves.

On voit un chteau des Kaisers (Csars), beaucoup de tableaux d'Holbein,
d'Hemeling et surtout d'Albert Durer et de son matre Lucas Krannach.

Albert Durer, n en 1471, tait nurembergeois; plusieurs de ces
peintures m'ont laiss le souvenir d'oeuvres bien suprieures  celles
que nous avons en France, des mmes auteurs.

Il y a dans le mme chteau, une chapelle byzantine de 1100, et des
sculptures en bois trs remarquables de Wreit-Stoss. L'htel de ville
(Rathhaus) est fort curieux, il date de 1340; il faut voir le plafond de
la galerie du deuxime tage.

* * *

Les glises les plus importantes sont:

Saint-Laurent dit Munster ou dme de style gothique, remarquable par le
nombre des statues et de belles stalles sculptes; Fraunkirche, vieux
gothique, avec de trs beaux vitraux; enfin, Saint-Sbalde, transition
du saxon au gothique.

C'est l qu'est le tombeau en bronze de saint Sbalde, fait par Ptrus
Fischer; il est orn de nombreuses petites statuettes, dont j'ai trouv
par hasard,  Paris, deux reproductions en pltre, que j'ai toujours
prcieusement conserves: l'une reprsente saint Sbalde portant dans sa
main, le modle de son glise et l'autre Ptrus Fischer lui-mme, en
costume de travail. Ce tombeau est un chef-d'oeuvre tout  fait hors
ligne.

Dans la chapelle de Saint-Maurice, prs de Saint-Sbalde il y a un muse
de tableaux remarquables; le plus beau de tous est un _Ecce homo_, de
grandeur naturelle, par Albert Durer.

Pour les amateurs du Moyen Age, je doute qu'il existe au monde une ville
plus curieuse que Nuremberg pour elle-mme et pour ses collections de
tableaux, etc., elle mrite  elle seule le voyage de Bavire.

Chose assez trange aujourd'hui le grand commerce de Nuremberg, ville
gothique, est la fabrication des jouets d'enfants.

Nous avons pass  Augsbourg les 5, 6 et 7 mars. Il y a de belles choses
 voir: l'htel de ville avec sa grande salle dite salle d'or et de
superbes glises o sont de beaux tableaux de l'ancienne cole allemande
et autres, ainsi que dans la galerie royale.

Dans une petite ville ignore, entre Augsbourg et Nuremberg, o nous
avions couch, je demandai  la servante qui prparait nos chambres, si
elle voyait beaucoup de voyageurs; elle me rpondit que la veille on
avait log dans l'htel, des Anglais comme nous. Comment connaissez-vous
que nous sommes des Anglais?  ma question elle s'empressa de rpondre:
Parce que vous parlez franais.

La conclusion naturelle de ce petit entretien, c'est que le franais est
la langue trangre la plus rpandue en Allemagne, puisqu'elle sert de
moyen de communication entre les Anglais et les Allemands. Dans tous les
htels nous trouvions des domestiques parlant franais et dans presque
dans toutes les boutiques nous pouvions nous faire comprendre.

Avant d'arriver  Augsbourg, nous avions travers le Danube, presque
sans nous en douter,  Donnauworth, non loin de sa source.

En quelques heures nous sommes alls d'Augsbourg  Munich, toujours de
la mme manire en voiturin de location; nous y avons pass plusieurs
jours, car la ville le mrite. Nous tions trs bien logs  l'htel du
Cerf-d'Or. Je n'entreprendrai pas d'en faire la description, cela serait
beaucoup trop long.

Les muses connus sous les noms de Glyplothque (sculpture) et de
Pynacothque (peinture) mritent particulirement l'attention. Dans une
seule et magnifique salle j'ai vu quatre-vingts tableaux de Rubens.

La bibliothque est construite sur le modle des palais italiens du
Moyen Age.

Il y a beaucoup d'glises trs belles et tout  fait modernes copies
sur les diffrents styles anciens.

On visitait alors  Munich la clbre fabrique de verre et d'instruments
d'optique de Erthel. Nous vmes aussi l'Isaar-Thor, porte de l'Isaar,
prs de la rivire de ce nom, sur laquelle se trouvait une fresque trs
curieuse de Neher et Koegel, reprsentant une entre triomphale.

Dans ces diffrentes villes, ma mre se reposait en se levant tard; mon
frre et moi nous voyons dans la matine tout ce que nous pouvions, et
nous conduisons ensuite ma mre en voiture sur les lieux remarquables.

Nous nous dirigemes sur l'Italie par Innsbruck (pont sur l'Inn). Cette
ville est au fond d'une valle profonde entoure de montagnes trs
leves alors couvertes de neige. Nous avons eu trs froid, et nous
avions beaucoup de peine  en prserver ma mre, malgr de nombreuses
couvertures et des bouillottes dont nous changions l'eau dans chaque
village.

Ce qu'il y a de plus curieux  Innsbruck aprs sa position, c'est le
tombeau de Maximilien Ier, empereur en 1493, dans l'glise de la
cour; il est orn de bas-reliefs en marbre blanc et entour de
vingt-huit statues de guerriers colossaux en bronze, qui font un effet
des plus surprenants.

Il y avait encore  cette poque, des hommes et des femmes portant le
costume tyrolien, dont j'ai conserv le souvenir dans mon album.

De l nous nous sommes dirigs sur Vrone, en traversant le Brenner,
montagne qui spare la valle de l'Inn, affluent du Danube, de la valle
de l'Adige, affluent du P.

Il y a donc quarante-neuf ans que dans le mme mois de mars, je suivais
mais en sens inverse, la route que suivent aujourd'hui le 11 mars 1888,
le malheureux Kronprinz et l'impratrice Victoria allant de San Remo 
Berlin recevoir la couronne laisse par Guillaume  Frdric III.

C'est plus que jamais le cas de dire devant cette tombe, ce que dit
Lamartine pour Napolon: Dieu l'a jug, silence!

Quant  nous pauvres Franais de 1888! que nous prparent ces grandes
catastrophes de l'histoire? Sans nous laisser abattre par les
tristesses de notre malheureux pays, coutons encore du ct de Rome les
chos du 1er janvier 1888, dans la basilique de Saint-Pierre; prions,
esprons et disons: Dieu seul le sait, courage!

Le kronprinz doit aller en trente-six heures de San-Remo  Berlin, sans
quitter le chemin de fer, et mme sans changer de voiture ou de salon;
notre voyage ne se faisait pas prcisment dans les mmes conditions.

Le Brenner tait tout blanc de neige; la route tait impraticable aux
voitures; on fut oblig de dmonter la ntre, et de mettre la caisse sur
un traneau, aprs avoir enlev les roues.

Nous tions le 16 mars 1839 au col du Brenner. On faisait des travaux
considrables et fort ingnieux, pour empcher les encombrements. La
neige tait assez dure pour qu'on pt la couper en blocs cubiques de
0m30  0m40 de ct; avec ces blocs on construisait des murailles
trs paisses et trs hautes, perpendiculaires  la direction du vent;
derrire ces murs, la neige s'accumulait, au lieu de venir encombrer la
route.

En descendant du Brenner, nous avons travers Brixen, Botzen et Trente
dans la valle de l'Adige.

La route tait bonne, mais souvent trop troite; dans certains passages
deux voitures pouvaient  peine s'y croiser; avant Vrone  l'entre de
la Lombardie, elle est trs escarpe; l'Adige coule entre deux massifs
de rochers taills  pic.

 Trente, capitale du Tyrol italien, nous avons visit la cathdrale o
s'est tenu le clbre concile; elle est de style roman. Le souvenir
particulier que j'en ai conserv, est une porte latrale, dont les
colonnes extrieures reposent par leurs bases sur des animaux
fantastiques.

Aprs un voyage aussi mouvement, ma mre avait besoin de repos. Elle
s'arrta quelques jours  Vrone avec mon frre; ils devaient aller plus
tard  Venise. Je profitai de cette halte pour y faire tout seul une
excursion, chose qui ne me serait pas possible de faire plus tard; je
n'en tais qu' une journe. Je m'en applaudis d'autant plus que je n'ai
pas eu l'occasion d'y retourner.

Aprs avoir visit les arnes, monument romain trs bien conserv, je
quittai la patrie de Paul Vronse pour me diriger sur Venise, en
passant par Vicence, o j'admirai, de la diligence, un beau monument de
Palladio (XVIe sicle).

J'arrivai  Venise pendant la nuit,  une heure du matin, le 20 mars. Il
n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre
ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau.

Les voitures dchargeaient au bord de la mer les voyageurs et les
bagages; l on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit
ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux
deux extrmits du bateau, en dehors de la partie couverte, manoeuvrant
chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arrivmes au bout de
trois quarts d'heure au quai des Esclavons,  l'htel de l'Europe (buona
locanda).

Tout le monde aujourd'hui connat assez Venise la belle, ou pour l'avoir
vue, ou par des photographies, pour qu'il soit ncessaire d'en faire la
description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase 
la page de Venise: _Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi_. Ce
mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut
voir et se souvenir.

Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand
canal, du Rialto, que le lecteur connat aussi bien que moi.

J'tais descendu  l'htel de l'Europe; l'expression n'est pas juste,
j'aurais d dire mont; car de la gondole au quai, je n'tais pas
descendu, et j'avais d monter bien davantage pour aller au bureau de
l'htel.

 Venise, les tages suprieurs taient alors les plus recherchs, 
cause de l'humidit et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'hte
et les meilleures chambres, y compris la mienne, taient au quatrime
tage. En 1839, il en tait ainsi partout; on m'a dit que, maintenant,
cet usage est moins gnral.

Mon voyage  Venise tait tout  fait improvis; je n'avais donc aucune
espce de recommandation; mais j'avais dj assez l'exprience des
hommes et des choses pour me tirer d'affaire, mme en pays tranger.

Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage
de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualit de
Franais et d'ingnieur des Ponts et Chausses, tablie du reste par mon
passeport, dont il tait tout  fait indispensable d'tre porteur,
quand on voyageait hors de France, surtout dans les tats autrichiens,
dont Venise faisait partie.

Je pus constater que cette double qualit pouvait facilement, comme 
Francfort, m'ouvrir toutes les portes.

Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour
l'ingnieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: _
l'illustrissimo signor Bisognini inggniere in capo_. (Au trs illustre
seigneur Bisognini ingnieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir
une position pour tre dcor du titre d'illustre ou mme trs illustre.

Le signor ingnieur en chef tait un fort brave homme qui me tmoigna
beaucoup d'intrt, mit tous ses bureaux  ma disposition et me fournit
beaucoup de renseignements sur les travaux du port de Venise, dont il
s'occupait particulirement.

Il me donna beaucoup de documents imprims, plans devis, cahiers des
charges employs dans son service, et je pus constater que les Italiens
avaient prcieusement conserv toutes les traditions de ce qui avait t
tabli par les ingnieurs des Ponts et Chausses franais,  l'poque o
la Lombardie nous appartenait par droit de conqute, ou peut-tre
simplement par conqute.

Le matin de mon arrive, un gondolier m'avait fait ses offres de service
sur le quai des Esclavons. Pour la somme de 3 francs par jour, pour lui
et sa gondole, il me servit de gondolier et de guide pendant tout mon
sjour, soit dans les canaux, soit dans les rues de Venise.

Mon temps tait trs limit; je ne pouvais y passer que trois jours;
c'tait assez pour voir l'extrieur de la ville, mais pas assez pour
voir l'intrieur des palais et leurs collections. Mais on ne verrait que
Saint-Marc et le Palais des Doges que ce serait assez.

Dans toutes les villes trangres que j'ai visites, il y en a deux qui
ont un cachet particulier, mais bien diffrent, qui les distingue de
toutes les autres: Venise, et Edimbourg dont je parlerai plus tard;
toutes deux m'ont laiss un profond souvenir.

Je retrouvai ma mre assez bien pour continuer notre voyage; nous tions
dj en Italie, mais nous n'avions pas encore retrouv la chaleur.
Pendant tout mon sjour  Venise, je n'avais pas quitt mon manteau.

Notre projet tait de conduire ma mre  Florence, o elle devait
sjourner quelque temps.

Nous trouvmes  Vrone, un voiturin de retour qui, pour un prix modr,
se chargeait de nous transporter  Florence (80 ou 100 francs). Dans le
prix du voyage, tout tait compris, le transport, le logement et la
nourriture dans les auberges o nous devions coucher, au sommet des
Apennins et ailleurs.

La voiture avait quatre bonnes places d'intrieur.

Le conducteur nous dit qu'un autre voyageur tait dispos  venir avec
nous, si nous voulions l'admettre, et que naturellement, il payerait un
quart de la dpense.

La personne en question s'tant prsente, nous vmes un Franais
d'assez bonne figure, de trente-cinq  quarante ans, qui n'avait pas la
tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'tait
pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa
socit, il y en avait deux pour l'admettre:

La premire, c'est que nous tions un peu inquiets de traverser ces
montagnes  la discrtion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire
passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de
brigands italiens nous venaient  l'esprit, et nous ne pouvions pas nous
empcher de fredonner les airs de _Fra Diavolo_. Le nouveau voyageur
nous paraissait donc un renfort, qui n'tait pas  ddaigner.

Le second motif tait d'une autre nature: la bourse de ma mre n'tait
pas inpuisable; une conomie n'tait donc pas  refuser.

L'quipage tait des plus engageants; nous partmes de Vrone au bruit
rjouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais,
harnachs d'une manire brillante,  la mode italienne, avec des pompons
du rouge le plus clatant, en ttes et queues.

Au moment o nous sortions de la ville, deux jeunes filles se
prsentrent et firent signe au cocher d'arrter. Il descendit de son
sige et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que
nous avions quitt l'Allemagne personne ne nous parlait plus franais),
que ces _Donne_ demandaient la faveur de monter dans la voiture,
c'est--dire  ct de lui sur le sige couvert, qui formait un
compartiment tout  fait spar.

Les _Donne_ taient d'un extrieur agrable et trs dcent; nous
n'avions pas de motifs srieux pour refuser le service qu'on nous
demandait; les voil donc bien vite installes  ct de notre
conducteur; nous supposmes que ce coup de thtre tait prpar
d'avance.

 peine fmes-nous arrivs en dehors des dernires maisons, qu'une de
ces jeunes filles se mit  chanter; elle avait une voix trs belle et
savait parfaitement s'en servir. Nous emes cette distraction pendant
une grande partie du voyage.

Au moment des repas, nous fmes plus ample connaissance, bien qu'elles
n'entendissent pas un mot de franais. Elles taient fort convenables;
cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent t
franaises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontr des
actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli,
Bolognese, _ambe due_: nous n'en smes jamais davantage.

Malgr nos apprts de dfense, en cas d'attaque pendant la nuit par les
brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir
que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu  cette
supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous
constatmes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des
Apennins comme ailleurs.

Avant d'y arriver, nous avions travers Mantoue, place trs fortifie,
entoure d'eau, formant une le au milieu du Mincio; ces fortifications
sont l'ouvrage des Franais.

Aprs Mantoue, nous emes le P  traverser; il n'y avait aucun pont, ni
mme de bac  traille, mais un simple bac amarr  une trs longue
corde, supporte de distance en distance par de petits batelets.

Le fleuve tant trs sinueux, la corde tait attache sur une des rives,
en un point qui formait le centre d'un trs grand cercle, dont le bateau
dcrivait une partie de la circonfrence, en passant d'une rive 
l'autre.

Tout cela tait si mal organis, qu'en s'embarquant, un de nos chevaux
tomba dans l'eau; ce n'est pas sans peine qu'on put l'en retirer sain et
sauf.

Nous avons travers rapidement Modne et Bologne; nous y avons sjourn
 peine le temps ncessaire pour que je pus y prendre quelques croquis.

Mon frre savait naturellement trs bien l'allemand; quant  moi,
j'tais cens savoir l'italien, que j'avais appris en quarante leons
pendant mon anne de philosophie, d'un professeur qui donnait en mme
temps des leons  ma mre, il signor Cardelli, qui avait la
dsinvolture d'un vque habill en bourgeois (on m'a dit depuis, que si
ce n'tait pas un vque, c'tait au moins un abb dfroqu). Je
constatai avec peine que mes quarante leons, qui me permettaient de
lire  peu prs l'italien (Dante except), taient bien loin de me
mettre en tat de bien parler, et surtout de bien comprendre la langue
parle. Deux mois en Italie auraient mieux fait que mes quarante leons.

Nous arrivmes sans encombre  Florence; nous descendmes  l'htel de
l'Europe, chez Mme Humbert (elle vivait encore, en 1880, quand j'ai
pass  Florence, en allant  Rome avec mon fils, mais elle avait quitt
l'htel de l'Europe).

Je ne devais y passer que quelques jours. Je n'entreprendrai pas de
faire la description des beauts de Florence, si remarquable par ses
palais, son site, ses riches collections de tableaux et de statues, ses
glises et ses jardins.

Il y avait alors dans le palais degli Ufficii une petite salle appele
la Tribuna, dans laquelle se trouvaient les statues antiques: la Vnus
de Mdicis, l'Apolline, le Faune dansant, les Lutteurs et l'mouleur.
Dans une grande et belle salle, nous vmes les dix-sept statues du
groupe de Niob.

Je pus rester six jours  Florence, pendant lesquels je ne perdis pas
mon temps. Il me faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les
richesses artistiques des palais degli Ufficii, Vecchio et Pitti; c'est
dans ce dernier que se trouve la clbre Vierge  la Chaise de Raphal,
si souvent reproduite.

Je ne puis quitter Florence sans citer ses glises: le Dme avec son
campanile, le Baptistre, dont les portes de bronze ont servi de type
pour celles de la Magdeleine  Paris, la chapelle San-Lorenzo, enrichie
par les Mdicis, o l'on admire la fameuse statue dite du Penseroso (le
penseur), et les magnifiques tables en mosaque du palais Pitti.

Il faisait encore trs froid, et nous avions de la peine  nous
chauffer; il y avait bien quelques chemines, mais quelle diffrence
avec les poles allemands! Il est vrai que dans ces chemines toutes
petites et imparfaites on avait du feu tout de suite, avec quelques
fagots et des bches que l'on tait oblig de placer verticalement comme
des fusils dans un faisceau, tandis que dans les auberges d'Allemagne o
nous arrivions pour souper et nous coucher, nous avions trs chaud, mais
seulement le lendemain matin, au moment de notre dpart: cela pouvait
tre trs commode pour les voyageurs arrivant aprs nous.

Malgr tout le plaisir que j'aurais eu de rester plus longtemps, il
fallait penser  revenir; j'avais deux mois de cong, il me restait
juste le temps pour le retour. Le chemin le moins long demandait au
moins huit jours par Livourne, Gnes, Marseille, Nmes et Mende. Il
fallait changer souvent de moyen de transport.

Lorsque je la quittai, ma mre tait dj beaucoup mieux; elle devait
rester  Florence jusqu' son rtablissement complet. Cette nouvelle
sparation tait dure pour moi; mais que faire? Sinon mon devoir, sur
lequel je n'avais pas la moindre incertitude.

Aprs avoir fait mes adieux  ma mre et  mon frre, que je ne devais
pas revoir d'une anne, je pris une place dans la voiture publique de
Florence  Livourne.

Aprs avoir entrevu Pise, je pris  Livourne le bateau  vapeur qui
faisait le service de Naples  Marseille, en s'arrtant dans les villes
principales du littoral.

Nous tions dans les premiers jours d'avril; c'tait le moment du retour
des Anglais qui ont pass l'hiver en Italie, le bateau tait surcharg
de voyageurs, je ne trouvai pas de cabine disponible, on me donna pour
lit un canap du salon avec un matelas. Nous avions deux nuits  passer
en mer. Si aujourd'hui j'aime assez mes aises en voyage, je peux dire
qu' cette poque la chose m'tait  peu prs indiffrente.

Nous partmes de Livourne le soir, entre quatre et cinq heures, on se
mit  table presque immdiatement; nous tions cent vingt voyageurs aux
premires, ou  peu prs; il y avait beaucoup de dames anglaises;
c'tait un coup d'oeil trs beau et trs anim.

Quand la nuit fut venue et le couvert enlev, je procdai  mon
campement. Il faisait si chaud, qu'il me fut impossible de dormir, j'eus
alors l'ide de transporter mon matelas sur le pont; la nuit tait
magnifique; deux ou trois de mes compagnons firent de mme. L en plein
air, envelopps dans nos couvertures, nous tions beaucoup mieux qu'en
bas.

Au milieu de la nuit, quand j'avais dj fait un somme, je fus rveill
tout  coup par un grand bruit et beaucoup de mouvement sur le pont: on
courait, on criait en italien et en anglais!

Dans l'obscurit o nous tions, j'eus quelque peine  comprendre ce qui
causait tout ce tumulte, augment de la terreur des Anglaises qui,
sorties prcipitamment de leurs cabines, n'ayant pas eu le temps ni le
soin de reprendre leurs vtements de dessus, circulaient dans tous les
sens comme des fantmes blancs perdus, ou comme les nonnes de Palerme
dans l'opra de Robert.

Nous marchions  toute vitesse, un petit bateau pcheur,  l'ancre,
s'tait trouv sur notre route; son quipage s'tait endormi, sans avoir
allum le fanal rglementaire. Par une fatalit, qui arrive bien plus
souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait
rencontr; ces pauvres gens avaient eu un rveil encore plus pnible
que le ntre.

On s'empressa d'aller  leur secours; il fallut mettre une chaloupe  la
mer et leur tendre une corde pour s'amarrer.

Tout cela prit du temps, et nous tions fort inquiets des consquences
de l'accident. Enfin nous apprmes avec plaisir qu'il n'y avait personne
de noy; et notre navire se remit en marche.

 peine la machine avait-elle donn quelques coups de piston, que
j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la
mer; le btiment pcheur prenait l'eau et menaait d'tre submerg. On
s'arrta de nouveau; dans l'obscurit o nous tions, je ne pus pas me
rendre compte parfaitement de la manoeuvre qui fut opre; je crois
cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le ntre, et
que nous continumes  remorquer la barque chavire jusqu'au port le
plus voisin.

Le calme se rtablit peu  peu; les dames anglaises qui, pour la seconde
fois taient sorties affoles de leurs cabines, y rentrrent rassures,
et je repris ma position horizontale sur mon matelas tendu sur le pont,
o il avait conserv sa place, remerciant Dieu d'en tre quitte pour si
peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arrivmes  Gnes de
trs bonne heure le lendemain matin.

Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y
arrter toute la journe et repartir  cinq heures du soir pour
Marseille. Je pouvais donc voir un peu Gnes que je ne connaissais pas.

Comme mon grand-pre Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on
est frapp de l'aspect magnifique de Gnes. La ville contient quelques
belles rues, les autres sont pouvantables.

Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter
les intrieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en
donnant une lgre rtribution qui souvent, disent les mauvaises
langues, serait partage entre les propritaires et les gardiens. Gnes
contient aussi de trs belles glises.

Aprs avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur
mon navire, faisant  l'Italie mes adieux pour longtemps.

D'aprs notre programme nous devions arriver  Marseille le lendemain
matin, mais nous avions certainement nglig la prire qu'Horace
adressait au matre des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile:
_Ventorumque regat pater_. (Que le matre des vents le dirige.)

Jusque-l nous avions navigu comme sur un lac tranquille, au calme le
plus complet avait succd, non pas une tempte, car le ciel tait
toujours splendide, mais un vent trs violent directement contraire;
notre bateau tait fortement secou et notre marche considrablement
ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait
jusque-l trs bonne contenance, mais aprs la seconde nuit je fus
terriblement malade.

Je n'tais pas du reste le seul; au djeuner la table d'hte si
nombreuse la veille, tait presque dserte; chacun restait dans sa
cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi,
en taient privs, avaient la triste ncessit d'exposer en public toute
leur misre; du reste comme tout le monde, ou  peu prs, en tait
rduit au mme tat d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre
personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se
moquer des autres.

Les dames suppliaient le capitaine de relcher en route, sans aller
jusqu' Marseille; le capitaine aurait peut-tre cd, mais nous avions
devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le
dsignaient, qui continuait bravement sa route, malgr le mauvais temps;
son honneur tait engag, il prtendait ne pas pouvoir s'arrter, si la
Concurrence ne s'arrtait pas; et l'infme Concurrence marchait
toujours!

Nous passmes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets
des mts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames plores fit
encore une dmarche inutile auprs du capitaine, pour qu'il nous
conduist au port.

Le sort en tait jet, nous avions en perspective plusieurs heures de
mal de coeur, et de vomissement gnral; horreur! nous tions
affreusement ballots; cependant, nous marchions tout de mme; nous
approchions en mme temps de la nuit et du port de Marseille.

Je n'ai jamais prouv, je crois, un plus grand plaisir physique que le
soulagement ressenti ce jour-l, en mettant le pied sur la terre ferme.

Quand nous entrmes dans le port, il tait huit heures du soir, la
douane tait ferme; il fallut laisser tous nos bagages au bateau
jusqu'au lendemain, ce qui tait gnant; mais nous tions  terre, le
reste nous parut peu de chose.

(Je ferai remarquer ici, que malgr la rvolution de 89, les habitudes
de la douane n'avaient pas beaucoup chang depuis le voyage de mon
grand-pre en 1787; c'est  l'tablissement des chemins de fer que l'on
doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.)

Je ne pouvais pas passer  Marseille sans voir nos bons amis Magneval et
Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'poque o je l'avais trouve 
Lyon avec sa famille, fuyant le cholra qui fut si violent  Marseille
en 1835. La jeune fille d'alors tait devenue Mme de F...; quand je
la vis dans la maison de sa mre, elle tenait dans ses bras son fils
an, qui n'avait pas un an. Tous me reurent avec un cordial
empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de
tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les
vnements ont pleinement justifi.

De Marseille pour aller  Clermont, ma rsidence, je pouvais suivre deux
routes: par Lyon ou par Nismes qui taient  peu prs de mme longueur.
Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-tre de revoir
quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je
m'arrangeai pour y passer une journe.

Je trouvai l mon brave ingnieur en chef, qu'entre camarades, on
appelait le pre Vinard; il n'tait pas trop chang. Didion et Talabot
taient absents et fort occups de leur premier chemin de fer d'Alais 
Tarascon.

Le pre Vinard tait toujours trs conteur; avec sa bonhomie ordinaire,
il me raconta que Didion faisait trs mal son service, parce qu'il
s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il tait all chez
lui, exprs pour lui en faire trs srieusement le reproche, mais que ce
garon-l tait si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui
rien dire  ce sujet.

Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit
rencontrer  la promenade de Lafontaine, la sduisante Mme d'Au...,
la reine des matines artistiques de 1835, dont j'ai parl dans mes
salons d'autrefois; hlas! tout cela avait disparu; les matres de
postes n'ont jamais t plus monts contre les chemins de fer, que ne
l'tait alors cette pauvre Mme d'Au....

Didion et Talabot avaient t accapars, et les fameuses matines en
taient mortes; Nismes n'tait plus tenable, aussi elle n'y resta pas
longtemps.

Je dsirais bien aussi m'arrter  Anduze et au Pont-de-Salindre, o
j'avais pass quelques mois comme lve en mission; mais la chose ne me
paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en
trois jours et quatre nuits, devait me rendre  Clermont. En route, il
me vint une ide qui me permit de raliser cette visite d'Anduze, juge
d'abord impossible.

Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour dner; on
devait s'arrter  Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le
Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai  Anduze, je m'informai
rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait 
Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence  la fin du
dner. Ma combinaison put s'arranger, je prvins le conducteur; j'avais
une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances.

Un homme de loisir, qui n'a presque rien  faire, trouve qu'une heure
c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est
trs press et qu'on sait s'y prendre, c'est tonnant ce qu'on peut
faire en une heure!

Je n'avais pas oubli le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas
oubli non plus, que tenue par des dames, c'tait un bureau de
renseignements.

Rien n'tait chang depuis quatre ans; je m'empressai de le dire 
Mlle P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'tait
du reste mon intention, en me disant, de son ct, qu'elle m'avait
reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde.

Elle s'empressa d'appeler sa mre pour prendre sa place, et comprenant
tout de suite que je n'avais pas de temps  perdre, elle prit mon bras
et me conduisit  ct dans un grand jardin, o nous trouvmes Mlle
F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle
portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon
dpart, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donn
sa dmission pour l'pouser.

Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris cong de ces dames et
je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, aprs m'tre
muni de pain et de fromage pour remplacer mon dner.

En arrivant  Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le
pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commenc les fondations;
je me rappelle avoir vu cette rivire, torrentielle s'il en fut,
s'lever, par une crue subite, de 7 mtres de hauteur en une seule nuit.
Je pus m'arrter quelques minutes chez mes anciens htes, qui habitaient
toujours la mme maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne
hospitalit presque cossaise, car ils m'en avaient donn pour beaucoup
plus que mon argent.

Quand j'arrivai  Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs,
mon programme tait donc trs exactement rempli.

Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire 
Clermont, il me revint en mmoire un pisode assez original de mon
sjour au Pont-de-Salindre, en 1835.

Pour surveiller mes travaux, j'tais log dans l'unique maison qui se
trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et
pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant
2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le
blanchissage, du caf au lait de chvre et des figues  discrtion, de
plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la
fantaisie d'aller  Anduze situ  3 kilomtres.

Un de ces voyages fut agrment d'une manire assez pittoresque.

Au moment de partir, mon hte vint me demander si je pouvais me charger
de conduire sa fille chez sa marraine, tout prs d'Anduze; je
m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais
quel fut mon tonnement, quand je vis que rien n'tait chang dans les
prparatifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajout un
petit coussin derrire ma selle.

Le sort en tait jet, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de
reculer. Du reste, aprs tout, il parat que dans ce pays, il n'y avait
rien de bien ridicule pour un jeune homme de paratre enlever une jeune
fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'tait qu'une petite fille
d'une douzaine d'annes.

Dans ce coin des Cvennes, les moeurs taient si patriarcales, qu'on
m'aurait demand, je crois, avec la mme simplicit, d'emmener en croupe
la fille ane, qui avait dix-huit ans.

Notre quipe se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture
publique, o les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les
suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus mu que je
ne le suis aujourd'hui aprs cinquante-trois ans.

En rvant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des
princesses errantes, je finis par m'endormir profondment pour la nuit
et presque tout le reste du parcours jusqu' Clermont.

Il se fit sans incident, ne m'ayant laiss le moindre souvenir, si ce
n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse,
sans former contraste avec le reste du dpartement de la Lozre.

Il y a prs d'un demi-sicle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il
faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je
puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le dcrire, presque jour
par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques
dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif
plaisir.

En arrivant  Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai
de reprendre les tudes dont j'tais charg pour la rectification de la
route, alors trs escarpe de Lyon  Bordeaux, dans la traverse des
monts Dmes.

Ces tudes passionnaient le pays et la dputation: le projet dont je
soutenais la supriorit avait mis contre moi la moiti du dpartement,
mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et
Combarel de Leyval, deux dputs lgitimistes, parce que mon projet se
trouvait favorable  leurs proprits ainsi qu' leur rlection.

J'avais naturellement contre moi le Prfet, qui sous Louis-Philippe ne
pouvait pas faire cause commune avec les dputs lgitimistes.

Quant  moi, il va sans dire que je m'tais laiss guider par mon niveau
et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques annes plus
tard mes tudes ont servi pour l'tablissement du chemin de fer de
Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic,  Pontgibaud et remonte par la
valle de la Sioule, exactement en suivant mon trac prfr de 1840.

Ces tudes m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que
j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et  Paris. C'tait alors
(1838-1840) un homme de cinquante-cinq  soixante ans; il devait tre le
fils de celui qui, pendant la Rvolution, avait pris le nom de Joseph
Labrosse, dont parle M. Lon Galle dans la _Revue du Lyonnais_ (fvrier
1888).

D'aprs la lgende qui avait cours dans le pays, on racontait que
pendant l'migration, oblig de chercher comme tant d'autres un moyen de
ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'tait fait d'abord colporteur,
mais ne voulant pas exercer ce mtier sous le nom de M. le comte de
Pontgibaud, colporteur, il avait t indcis pour savoir celui qu'il
prendrait, et que sa femme alors l'avait dcid, par reconnaissance ou
pour que cela portt bonheur  leur commerce, de prendre le nom du
premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu.

Il parat que ce fut, ou que c'tait une brosse. C'est de l que
viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de
Pontgibaud refit sa fortune.

 cette poque, on commenait  attaquer en grand le gisement de plomb
argentifre de Pontgibaud. On exploitait alors beaucoup d'esprances, et
je crois, en dfinitive, que l comme ailleurs, on a surtout rcolt
beaucoup... de dceptions.

Dans mon titre gnral, j'indique comme anciens modes de transport le
cheval et la patache; pour tre fidle  mon programme, je vais citer un
petit voyage qui s'applique  la fois  tous deux:

Lorsque j'tais dbutant dans la carrire, un article du rglement
disait, que chaque ingnieur ordinaire devait avoir un cheval de selle;
mais dj cet article n'tait pas rigoureusement observ, car  Lyon,
en 1834, les ingnieurs ordinaires avaient bien un cheval, mais c'tait
le mme pour tous les trois; ils ne trouvaient pas, du reste, que ce ft
une manire commode de se conformer audit rglement;  Clermont, pour
moi, c'tait presque une ncessit et de plus un plaisir, j'avais donc
mon cheval  moi tout seul.

Dans les salons d'autrefois, j'ai parl des dames Blot et Baudin, dont
la maison des plus hospitalires tait ouverte aux ingnieurs. Mme
Blot tait veuve, elle vivait avec sa soeur, qui avait pous
l'ingnieur des mines; on les dsignait plus ordinairement sous le nom
des dames (Adle et Sophie) de Tours, qui tait celui de leur famille
trs bien pose  Clermont.

Ma liaison avec elles n'avait pas t immdiate comme avec les
Kermaingant; ce n'est qu' la longue que notre intimit s'tait forme,
si bien qu' la fin de mon sjour j'y passais toutes mes soires, quand
je n'avais pas d'invitation positive ailleurs. Une circonstance
particulire avait contribu  me mettre trs bien avec elles.

Elles devaient aller  la campagne toutes seules, chez un de leurs
parents assez loin de Clermont; il fallait une grande journe de
voiture. Il se trouva que le mme jour je devais partir  cheval, dans
la mme direction; je les rencontrai sur la route, au dpart, sur le
versant du Puy-de-Dme, o l'on ne pouvait marcher qu'au pas; pour tre
dans le vrai, j'ai prvenu que c'tait mon habitude, je dois dire que
cette rencontre n'tait pas imprvue.

Pendant quelque temps nous cheminmes ensemble, elles dans leur voiture
et moi sur mon coursier; une conversation suivie n'tait pas des plus
faciles.

Leur domestique tait un ancien cuirassier, qui montait naturellement
bien  cheval; au bout de quelques kilomtres, nous changemes nos
positions,  la satisfaction gnrale; d'autant plus que la voiture
tait une patache, o le conducteur se trouve assis tout  fait  ct
des autres voyageurs.

Aprs avoir djeun dans une modeste auberge,  Rochefort, sur l'autre
versant des monts Dmes, nous arrivmes vers quatre heures du soir 
Laqueuille, qui tait le terme de mon voyage  cheval; j'y avais donn
rendez-vous pour le lendemain  une brigade d'oprateurs pour commencer
des nivellements dans la valle de la Sioule.

Ces dames taient arrives de mme  l'endroit o elles devaient changer
de voiture, en quittant la grande route, pour aller par des chemins de
traverse, dans la montagne jusqu' la proprit de leur cousin,  une
assez grande distance.

Un nouveau conducteur tait venu les attendre, avec une autre patache;
c'tait alors la seule voiture couverte du pays. Quand tout fut prt,
ces dames montrent dans leur nouvel quipage, et partirent sous la
conduite de leur nouveau guide, avec mes voeux de bon voyage, qui dans
la circonstance ne paraissaient pas une politesse banale.

Il ne s'tait pas coul une demi-heure qu'en me promenant sur la route,
j'aperois de loin, dans la direction qu'elles avaient suivies; une de
ces dames qui me faisait avec son mouchoir des signaux de dtresse.

Je m'empresse de rpondre  son appel; je trouve Mme Sophie toute
ple, haletante, qui m'explique dans les termes les plus vifs, que leur
conducteur est un jeune _innocent_ dans lequel elles n'ont pas la
moindre confiance; que dj deux fois, il avait failli les verser, et
qu'il leur est tout  fait impossible de continuer ainsi. Bref, elle me
demandait avec instance de vouloir bien les accompagner jusqu' leur
destination.

Pour moi, la proposition n'avait rien que de trs acceptable au premier
abord, car j'tais  un ge o je ne pouvais pas considrer sans un
certain plaisir, l'occasion qui s'offrait de passer quelques heures dans
l'intimit de deux charmantes jeunes femmes et peut-tre de partager
leurs danger, si elles devaient en courir.

Toute la question tait de savoir comment je pourrais tre de retour le
lendemain matin, assez tt pour le rendez-vous donn  ma brigade
d'employs, que je ne voulais pas faire attendre; j'avais ma conscience
professionnelle!

Ces dames m'assurrent que l'on pourrait me donner une voiture pour
revenir le lendemain matin, de trs bonne heure,  Laqueuille; c'tait,
comme je l'ai dit, le nom du village d'o nous allions partir.

J'eus bientt donn quelques ordres et me voil de nouveau install prs
de ces dames, mais cette fois  titre de protecteur, je pourrais mme
dire de sauveur, en voyant la reconnaissance qu'on me tmoignait.

Toutes ces alles et toutes ces venues avaient pris du temps, il y avait
prs d'une heure de perdue. La nuit venait  grands pas, et le cheval
tait bien loin de marcher avec la mme vitesse.

Les chemins devenaient de plus en plus mauvais, et ce qui est plus
grave, de plus en plus incertains; le pays m'tait tout  fait inconnu;
la pluie commenait  tomber; on n'y voyait absolument rien, et nous
n'avions point de lanterne. Aprs quelques indcisions, nous nous
abandonnmes compltement  notre rustique conducteur, et surtout  la
grce de Dieu.

Nous tions tous trois dans la patache, faisant tous nos efforts pour
adoucir les effets des cahots par des manoeuvres de position de plus en
plus ingnieuses, tandis que notre guide tenait le cheval par la bride,
se laissant mener par lui, encore plus qu'il ne le conduisait;  chaque
instant les roues de notre voiture passaient sur des monticules qui nous
exposaient  verser.

La situation tait critique; mais elle avait en mme temps son ct
comique; aussi nous avions pris franchement le parti d'en rire, pour ne
pas nous en effrayer.

Aprs plus d'une heure de cet exercice obscur et champtre, nous
apermes dans le lointain des lumires en mouvement.

On nous attendait, et l'on s'tonnait de ne voir rien venir.

On avait donc envoy des hommes avec des torches de sapin, production
naturelle du pays,  la recherche de la patache et de son contenu.

Enfin nous arrivmes  9 heures du soir, sains et saufs, et nous
plaisantmes gament de notre aventure, en faisant un bon souper avec M.
et Mme de Fontenille.

Je repartis le lendemain matin  la pointe du jour et je pus voir que
nous n'avions pas couru de trs grands dangers, si ce n'est celui de
nous garer et peut-tre de verser sur un vaste plateau couvert de
grandes herbes et de beaucoup d'asprits, mais qui ne prsentait pas de
prcipices dans le voisinage immdiat; car nous tions encore loin de la
Dordogne, dont les rives sont trs escarpes et couvertes de sapins.

La proprit de M. de Fontenille tait  Savenne, sur la ligne de fate
qui spare le bassin de cette rivire de celui de l'Allier, dont la
Sioule est un affluent. Nous n'tions pas loin des bains du Mont-d'Or.

Je retrouvai ma brigade de niveleurs, qui ne m'avaient pas attendu
longtemps; je les mis  l'oeuvre en leur donnant le programme de leurs
oprations.

Pas plus que les htes aimables que je venais de quitter, je ne me
doutais alors que j'allais planter les premiers jalons du chemin de fer
de Bordeaux, qui mettrait vingt ans plus tard leur vieux chteau de
Savenne  quelques heures de Clermont.




CHAPITRE VI

Souvenirs d'Angleterre et d'cosse (1844).


Enfin nous sommes arrivs au dernier des voyages avant l'tablissement
complet des chemins de fer, dont j'ai annonc le rcit.

Je dis enfin! pour vous lecteurs, car jamais je ne me lasse de penser 
ceux que j'aimais autrefois, que j'aime encore, dont je raconte
l'histoire; pour moi, c'est une manire de revivre avec eux. Tous m'ont
quitt depuis longtemps, et j'espre que dans l'autre monde o ils nous
attendent, ils m'approuvent d'essayer de perptuer leur souvenir chez
leurs descendants.

Et puis, la lecture des journaux qui nous disent l'histoire
d'aujourd'hui est si navrante, que j'aime mieux, autant que cela m'est
possible, me rajeunir dans le calme du pass, que de vieillir dans
l'agitation si triste et si strile du prsent.

 la fin du chapitre V, j'tais rentr  Clermont pour reprendre
paisiblement mon service et ma vie de province, qui, soit dit entre
nous, ne manquait pas de charme (sous le nom de province, je dsigne les
villes, petites ou moyennes, qui permettent une intimit difficile dans
les grandes, surtout maintenant).

* * *

Avant d'aller en Angleterre en partant de Paris, pour tre un historien
correct, je dois dire comment j'y tais arriv.

Ma famille tait venue s'y fixer au commencement de 1840, et j'avais
demand au Ministre de quitter l'Auvergne pour me rapprocher d'elle.

M. Legrand, notre directeur gnral, ne m'avait pas dissimul que la
rsidence de Paris tait fort difficile  obtenir pour un jeune
ingnieur; cependant, il avait parfaitement reu ma mre; elle lui avait
t prsente par mon ancien ingnieur en chef de Lyon, M. Kermaingant,
devenu inspecteur gnral, qui lui tmoignait beaucoup d'affection,
comme du reste tous ceux qui la connaissaient.

* * *

Je venais de terminer les tudes pour la traverse des monts Dmes, et
de poser la dernire pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon
premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment o
je m'y attendais le moins, je reus l'ordre de me rendre immdiatement 
Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle
de poste, assez intrigu de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le
savait pas plus que moi.

 mon entre dans son cabinet, M. Legrand me dit  brle-pourpoint:

Je vous ai fait officier du gnie, cela vous va-t-il?

Si je n'avais pas dj su par les journaux qu'il tait srieusement
question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre
dans l'antichambre ministrielle, o l'on ne parlait pas d'autre chose,
j'aurais t surpris de cette question.

Je pensais en moi-mme, que si c'tait pour fortifier Beyrouth cela ne
m'allait gure; je rpondis donc, que si c'tait pour fortifier Paris,
cela m'allait tout  fait.

Par extraordinaire, il en tait ainsi: voici comment c'tait arriv:

Des complications survenues dans l'ternelle question d'Orient faisaient
craindre la guerre  bref dlai; M. Thiers tait prsident du Conseil
des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du
Conseil, en disant qu'il fallait que Paris ft compltement fortifi en
dix-huit mois.

Le marchal Soult, ministre de la guerre, lui avait rpondu que la chose
tait impossible,  moins de dgarnir les places fortes, o les
officiers du gnie taient fort occups.

M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caractre
ardent, s'empressa d'offrir  M. Thiers des ingnieurs des Ponts et
Chausses en aussi grand nombre qu'on voudrait pour excuter les travaux
de fortification, dont les projets seraient faits par le gnie
militaire.

Cette proposition fut accepte sance tenante, et douze ingnieurs
furent dsigns immdiatement pour la construction de l'enceinte.

C'tait pour moi une chance inoue de voir raliser aussi vite ma plus
chre esprance de rejoindre ma famille. En crant  la fois un si grand
nombre de places  Paris, le hasard, qui est un des noms de la
Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois aprs ma
demande.

Pour les ingnieurs des Ponts et Chausses ce service dura peu: les
chances de guerre ayant diminu, il n'y avait plus urgence; les
officiers du gnie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur
place, s'empressrent de reprendre tous les travaux qui nous avaient t
donns.

Je fus replac dans un service si voisin de Paris, la navigation de
l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y rsider. J'tais dans cette
position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner
en Angleterre et en cosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec
enthousiasme.

L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes
ingnieurs complter leur instruction  l'tranger, j'obtins donc
facilement un cong.

La soeur de ma mre, Jenny Jordan, Mme Magneunin, tait, par son
mari, belle-soeur de Mme Lacne et du grand Camille Jordan; elle
avait alors quarante-huit ans, une trs bonne sant, beaucoup d'entrain,
un caractre bon et dvou, qui faisait le charme de sa famille et de
ses amis; et de plus, elle possdait la chose tout  fait indispensable
pour voyager, en Angleterre particulirement.

Comme ma mre, lve des dames Harent, elle avait une instruction
solide, augmente par beaucoup de lectures.

N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une entire libert, elle avait dj
beaucoup voyag sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit
avec un vieux domestique de mon grand-pre, que nous appelions le petit
Franois, et qu'en Italie on appelait son chapelain,  cause de sa
tournure suranne et lgrement monastique. Lui aussi cependant avait
t jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il
accompagnait autrefois mon grand-pre dans ses frquents voyages 
cheval.

Par suite d'un usage assez gnral en France aprs la Rvolution,
j'avais conserv l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve
d'intimit et d'affection nuist en rien au respect que j'avais pour
elle.

 la fin du mois de mai 1844, nous partmes par la diligence jusqu'
Boulogne. De l un paquebot devait nous conduire  Londres mme, en
remontant la Tamise. Nous fmes la plus grande partie du trajet pendant
la nuit et nous entrmes dans la Tamise au grand jour; c'est une arrive
magnifique qui donne une haute ide de la marine anglaise.

Le fleuve tait sillonn par un nombre considrable de vaisseaux qui
augmentait toujours  mesure que nous avancions.

Dans Londres, la circulation des navires  vapeur pouvait se comparer 
celle des omnibus sur le boulevard des Italiens.

Je ne ferai pas plus la description de Londres que celle des villes
d'Allemagne ou d'Italie; cela serait trop long et pour vous et pour
moi.

Ce qui vous frappe le plus quand on dbarque, c'est le mouvement que
l'on trouve; celui de Paris est peu de chose en comparaison.

Il y avait alors la mme diffrence entre la circulation de Londres et
celle de Paris, qu'entre celles de Paris et de Lyon.

Le pont dit pont de Londres (London-Bridge) vers lequel s'arrtent les
grands bateaux  vapeur est le premier que l'on rencontre en venant de
France; si l'on n'en a point construit en aval, c'est dans l'intrt de
la navigation des grands vaisseaux qui arrivent ainsi jusqu'au centre de
la ville.

C'est pour remplacer un pont qu'on a fait le tunnel sous la Tamise,
ouvrage si difficile, qui a immortalis le nom de son auteur, le clbre
Brunel, ingnieur franais. Le tunnel fut l'objet d'une de nos premires
visites.

Ma tante savait parfaitement lire l'anglais, mais elle n'osait pas le
parler. Je l'avais un peu tudi et d'aprs ses indications, c'est moi
qui me risquais  tre le porte-parole; mais  nous deux nous tions
loin de pouvoir nous tirer d'affaire facilement.

Nous tions logs  Leicester-Square; l se trouvaient quelques htels
o l'on tait cens parler franais. Dans ce temps-l dj c'tait un
quartier qui ne passait pas pour un des plus aristocratiques. Il est
devenu, dit-on, tout  fait inhabitable, depuis qu'il a t envahi par
les rfugis politiques.

Matriellement, nous n'tions pas mal. Nous avions deux chambres 
coucher et un beau salon clair au gaz (sitting room), pice pour se
tenir, qu'on donne toujours aux voyageurs, quand il y a des dames.
D'aprs les usages, jamais une dame ne doit recevoir dans la chambre o
elle couche; cela augmente beaucoup la dpense des htels.

Notre salon tait en communication avec nos chambres.

Ailleurs, plusieurs fois notre salon s'est trouv au premier et nos
chambres  d'autres tages, ce qui tait peu commode.

Toutes les fentres taient faites dans le systme dit  guillotine,
c'est  dire qu'elles se composaient de deux chassis dans le sens de la
hauteur. Le chassis infrieur se relevait contre le chassis suprieur en
glissant entre deux rainures latrales; des contrepoids placs dans les
embrasures, facilitaient ce mouvement, qui s'oprait trs bien; on dit
qu'il en existe encore beaucoup dans Londres.

Nous mangions  la table commune; on djeunait quand on voulait. Le
djeuner se composait rgulirement d'normes pices de viandes froides:
boeuf, veau, jambon, sur lesquelles on coupait  sa convenance; des
oeufs, des pommes de terre  l'eau et du beurre compltaient le repas,
le th et la bire taient  discrtion; le vin tait tout  fait un
extra.

Le dner, comme  Paris, tait  six heures; en mme temps que de la
trs bonne viande rtie, il y avait toujours du poisson de mer, en trs
grande abondance et trs bon.

Entre les repas, nous nous arrtions chez les ptissiers, qui taient
fort nombreux. Partout il y avait des dames au comptoir, qui fort
discrtement proposaient  ma tante de la conduire dans une pice
retire  l'arrire-boutique (and gentleman) o l'on trouvait une chose
qui,  cette poque tait fort rare dans les rues de Londres, ou du
moins fort cache pour les trangers.

Sans l'attention dlicate des ptissires, je ne sais pas trop comment
nous aurions pu nous tirer d'affaire, pendant toutes nos journes hors
de l'htel.

En arrivant, j'avais t frapp de la forme du pav qui diffrait
beaucoup du ntre. C'est chez eux que nous avons pris les pavs plus
larges que longs, tels que nous les employons maintenant et qui ont
remplac presque partout l'ancien gros pav de Paris, dont toutes les
faces taient gales. La thorie du pav d'chantillon applique par les
Anglais bien longtemps avant nous est celle-ci:

Dans le sens de la marche, la longueur du pav doit tre assez petite
pour que le pied du cheval, en se posant, puisse toujours tomber sur un
joint.

La premire chose que nous avions faite avait t d'acheter un bon plan
de la ville et un bon guide. Cela nous a parfaitement suffi pour nous
diriger seuls, sans avoir besoin de personne et mme sans tre oblig de
demander. D'ailleurs personne ne parlait franais en dehors de notre
htel; quand nous avons voulu faire quelque emplette il nous a t
indispensable de prendre un interprte.

Les monuments qui m'ont laiss particulirement un souvenir sont:
l'glise Saint-Paul, dont la coupole est plus grande que celle de
Sainte-Genevive; c'est un monument magnifique, mais plac d'une manire
peu convenable. L'air manque autour; il gagnerait beaucoup  tre plac
sur un point plus lev.

Westminster abbey, en franais, l'abbaye de Westminster, a t pendant
longtemps un lieu de spulture des souverains, des grands hommes
politiques et des littrateurs; c'est aujourd'hui une glise
protestante, aussi remarquable par sa belle architecture gothique que
par les tombeaux qu'elle renferme.

Le palais de Westminster, construction moderne, dans le mme style, est
peut-tre le plus vaste qui existe au monde; il contient les deux
chambres du Parlement, les hautes Cours de justice avec toutes leurs
dpendances.

La tour de Londres, dont les constructions les plus anciennes datent de
Guillaume le Conqurant, 1070, a jou un trs grand rle dans l'histoire
d'Angleterre. Elle contenait un muse trs curieux d'armes anciennes, de
chevaliers du Moyen Age, en grand nombre,  cheval, couverts de leurs
armures compltes.

Les gardiens de la tour de Londres conservaient encore le costume
traditionnel du temps de la reine lisabeth, fille de Henry VIII (1533 
1603). Pour les trangers qui les voient pour la premire fois, cela
ressemble  une mascarade. (Les costumes de nos suisses d'glise nous
feraient le mme effet si nous n'y tions pas accoutums.)

L'Htel de Ville, dit Guide-hall, est le lieu o se fait l'lection du
Lord Maire (lord mayor). Dans la premire salle, ouverte aux trangers,
sont deux statues colossales en bois, double plus grandes que nature au
moins, dites Gog et Magog, qui reprsentent un ancien Breton et un
ancien Saxon; lors de l'lection du Lord Maire, on promenait ces statues
dans la ville (ou des mannequins qui les reprsentent), au grand
contentement du petit peuple. Cela se faisait il y a quelques annes;
cela doit se faire encore, car les Anglais conservent pieusement leurs
vieilles coutumes.

La ville de Londres diffre de la ville de Paris par plusieurs cts:
Londres est beaucoup plus tendu; il n'y a ni enceinte ni octroi. Dans
l'intrieur sont plusieurs parcs considrables; le plus grand est
Hyde-Park, c'est l que se rend rgulirement pendant l't toute la
socit aristocratique, pour se promener en voiture ou  cheval, les
voitures de place ne peuvent pas y entrer.

Le mois de juin, o nous tions, tait le meilleur moment pour voir ce
mouvement dans tout son clat. Pendant l'hiver, l'aristocratie reste
dans ses chteaux; elle ne revient  Londres qu'au mois de mai.

Il est impossible de se rendre compte, si on ne l'a pas vu, du coup
d'oeil que prsente l'alle dite des Cavaliers, dans laquelle la
circulation des voitures et des pitons est interdite. Les pitons
peuvent se promener dans une contre-alle parallle qui n'en est spare
que par une barrire.

Cavaliers, hommes et femmes, monts sur de trs beaux chevaux, marchent
au pas par groupes de cinq ou six de front, les amazones sont peut-tre
les plus nombreuses; jamais je n'ai vu une aussi belle runion
d'lgantes et jolies femmes et de superbes chevaux, et c'est le cas de
le dire, les uns portant les autres.

Prs d'Hyde Park (Hyde Park corner), se trouvait une exposition chinoise
(Chinise Exhibition). On entrait dans un vaste btiment compltement
chinois, par la dcoration et l'ameublement.  droite et  gauche de la
galerie principale, comme les chapelles dans nos glises, se trouvaient
de grandes pices spares contenant des personnages de grandeur
naturelle, habills de vtements chinois, occups aux diffrentes
fonctions ordinaires de leur pays, entours de tous les meubles et
ustensiles qui leur sont propres. Il est probable que cela n'existe
plus, au moins sur le mme emplacement.

Londres a beaucoup de squares, chose presque inconnue dans nos grandes
villes. Ce qui peut en donner une ide, c'est  Paris, la place Royale;
les jardins qui se trouvent ainsi au milieu des places ne sont pas des
jardins tout  fait publics; ils sont rservs  l'usage des habitants
des maisons qui les bordent.

Il y en a cependant de publics; un des plus beaux est Trafalgar-Square,
o l'on voit une colonne monumentale en l'honneur de l'amiral Nelson.

Belgrave-Square est un des plus beaux quartiers; il est difficile, avec
nos habitudes franaises, de faire comprendre l'aspect que prsentent
ces aristocratiques htels et le luxe avec lequel ils sont tenus. Ils
sont loin de la cit; c'est--dire loin du centre des affaires et du
grand mouvement de la circulation. On ne voit point de boutiques dans le
voisinage.

De temps en temps, un magnifique quipage venait s'arrter au bas d'un
perron; la porte de l'htel s'ouvrait, et deux laquais en grande livre
droulaient un tapis sur toutes les marches de l'escalier; quand cette
opration de la pose des tapis tait termine, et ce n'tait pas long,
une ou plusieurs belles dames descendaient de la voiture, et le tapis
tait relev derrire elles avec la mme rapidit; la porte se
refermait, la voiture partait et tout rentrait dans le silence.

Derrire ces splendides demeures, il y a des rues secondaires, qui sont
destines aux curies et au remisage des voitures.

C'est  Belgrave-Square qu'tait log Henri V, lorsqu'en 1843 il reut
la visite des dputs franais qui allrent publiquement lui porter
l'hommage de leur fidlit et de leur dvouement et furent si
glorieusement fltris; de ce nombre tait le clbre Berryer; ils
donnrent leur dmission et furent immdiatement rlus.

Toutes les affaires sont concentres dans ce qu'on appelle la Cit,
c'est--dire le centre de la ville et les quartiers voisins.

C'est l que se trouvent tous les comptoirs, les magasins, les cafs,
les htels, les boutiques, les administrations publiques, mais ce n'est
pas l qu'on habite.

Au lieu de faire comme nous dans nos grandes villes, c'est--dire de
nous entasser les uns au-dessus des autres, dans de vastes maisons  six
tages, les Anglais prfrent se loger plus loin de leurs affaires et
avoir chacun leur maison.

La maison anglaise ordinaire se compose d'un btiment  trois tages au
plus, y compris le rez-de-chausse, qui s'lve de quelques marches
au-dessus du sol. Entre la maison et la rue se trouve une petite cour
basse, qui donne de l'air et du jour au sous-sol contenant la cuisine et
les dpendances. Cette petite cour a une entre directe sur la rue pour
le service.

On arrive de la rue  la porte du rez-de-chausse, par un petit escalier
port sur une vote, qui traverse la cour basse; la longueur de cette
cour est celle de la faade de la maison; sa largeur est de 3 mtres
environ.

Au rez-de-chausse se trouvent le parloir et la pice o l'on mange; les
tages suprieurs sont pour les chambres  coucher o l'on ne reoit
personne.

On dit mme que les lits, dcouverts le matin, ne se font que le soir,
afin de les mettre  l'air pendant toute la journe.

Ces maisons n'ont en gnral que trois fentres de faade; il va sans
dire qu'il y en a de plus grandes; mais elles sont toutes  peu prs sur
le mme type, avec petite cour devant, loignant le voisinage direct de
la rue. La cour basse est spare de la rue par une petite grille en fer
pose sur un parapet en maonnerie.

Avec cette disposition qui place les familles loin des marchs et des
boutiques, la vie serait difficile, si les fournisseurs ne portaient pas
 chacun tout ce qui est ncessaire pour le mnage,  peu prs du reste
comme cela se fait en France, lorsque nous sommes  la campagne, prs
des grandes villes.

Les services des eaux, du gaz et des gouts sont admirablement
entendus.

Depuis longtemps les fosses d'aisances sont supprimes dans toute la
ville de Londres; tout se rend directement aux gouts qui sont lavs
largement.  la sortie de la ville, les eaux sont reprises et utilises
pour l'arrosage et la fertilisation de vastes tendues de terrains, 
une assez grande distance.

Quand j'ai fait ce voyage, je portais la barbe entire comme je la porte
aujourd'hui, avec cette diffrence qu'elle tait brune; personne alors
en Angleterre ne la portait ainsi. Dans les rues, on voyait trs peu de
Franais; on me regardait comme une curiosit. Souvent des jeunes filles
ne pouvaient pas s'empcher de se retourner en riant; j'tais bien loin
de m'en offusquer, nous en rions aussi de notre ct; n'tait-ce pas ce
qu'il y avait de mieux?

Nous avons fait quelques excursions dans le voisinage. Nous avons visit
en dtail Hampton-Court, o l'on conservait de trs beaux cartons de
Raphal.

Il y avait de trs beaux jardins et de belles serres; dans l'une
d'elles, un seul pied de vigne couvrait une surface de 100 mtres
carrs.

Les cartons de Raphal, commands par Lon X pour faire des tapisseries
de la chapelle Sixtine, furent achets au nombre de sept, par Charles
Ier.

Les tapisseries faites sur ces dessins sont maintenant au Vatican dans
la galerie dite: Dei Arazzi, parce que la ville d'Arras a eu pendant
longtemps la supriorit de cette fabrication.

 Wolwich, sur le bord de la Tamise, nous avons vu l'arsenal et des
rgiments d'artillerie tenus avec un luxe et un soin auxquels nous ne
sommes pas accoutums.

Au chteau de Windsor, fond par Guillaume le Conqurant, duc de
Normandie,  la fin du XIe sicle, nous visitmes la chapelle et
l'extrieur. Il n'tait pas possible d'y entrer  cause de la prsence
de la reine Victoria. Bien que notre visite ft incomplte, nous n'avons
pas regrett notre peine; car ce que nous avons vu mritait bien le
voyage.

Ayant t prvenu peu de temps d'avance, je n'avais que deux lettres de
recommandation pour des ingnieurs; ne les ayant pas rencontrs une
premire fois, je n'y tais pas retourn, ne voulant pas laisser ma
tante toute seule. Je n'ai donc pas pu pntrer dans des intrieurs
anglais, chose que j'ai regrette, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien
tudier les moeurs.

Ne voulant pas cependant me trouver  Londres sans une rfrence,
j'tais all voir en arrivant l'ambassadeur de France, M. de
Saint-Aulaire. Je lui avais fait passer une carte avec mon titre et
j'avais t reu tout de suite. Il ne me connaissait pas, mais je
pouvais lui parler d'un de ses attachs d'ambassade  Vienne, Aim Des
Fayres, le cousin de ma tante Henri Jordan; cela rendit notre
conversation un peu moins banale.

Il me rassura sur le sjour de Londres, en me disant que personne ne
nous demanderait rien, et que nous jouirions dans toute l'Angleterre
d'une plus grande libert qu'en France. Il n'y a rien de tel que de
voyager pour rabaisser l'orgueil national.

Par une chance extraordinaire, nous avions trouv sur le paquebot de
Boulogne, un prtre dont j'ai oubli la nationalit; il revenait
d'Italie; nous l'avions abord les premiers, et nous avions pu gagner sa
confiance, car il nous proposa de nous faire partager la faveur des
recommandations qu'il pourrait avoir pour assister aux sances des deux
assembles du parlement. Avec lui ou sans lui, je ne me le rappelle pas,
mais grce  lui, nous avons pu entrer  la chambre des Lords et  la
chambre des Communes qui sigeaient alors toutes deux au palais de
Westminster.

Nous ne pouvions rien comprendre  ce qui se disait; l'aspect gnral
tait digne, malgr la simplicit des costumes.  cette poque (1844),
presque tous les Lords anglais portaient des pantalons gris de
fantaisie, bariols comme ceux qui sont  la mode en France depuis
quelques annes, et qui nous sont venus d'Outre-Manche. Les prsidents
seuls avaient un costume officiel, la robe noire de nos magistrats, avec
la perruque poudre du sicle dernier.

Je ne peux pas quitter Londres, sans dire un mot de l'immensit des
bassins et des docks destins aux marchandises du monde entier, qui
donnent une haute ide de la puissance commerciale de cette nation.

C'est l que pour la premire fois j'ai vu le fer employ pour soutenir
de vastes toitures, dans le genre de celles qui depuis ont t
appliques  nos gares de chemins de fer; c'est l aussi pour la
premire fois que j'ai remarqu l'emploi de ces chariots mobiles sur des
rails, suspendus  de grandes hauteurs, qui servaient  transporter
facilement les plus lourds fardeaux d'une extrmit  l'autre et  tous
les tages de ces prodigieux entrepts.

Nous aurions bien voulu rester  Londres plus longtemps, mais je n'avais
qu'un cong limit. D'un autre ct la question d'argent tait 
considrer; le prix de toutes choses tait  peu prs dans le rapport de
25  20 avec les prix de Paris.

Comme tout le monde alors, ma tante avait lu et relu Walter Scott; elle
l'aimait beaucoup et dsirait voir l'cosse. Nous n'avions pas de temps
 perdre; nous partmes de Londres au bout de dix jours  peu prs,
laissant nos malles et n'emportant avec nous, que des sacs de cuirs
noirs que nous venions d'acheter (et que j'ai encore).

Il y avait dj quelques chemins de fer, mais pas partout, nous ne pmes
pas aller de cette manire plus loin qu'York. Nous nous y arrtmes le
temps ncessaire pour admirer sa clbre cathdrale gothique.

L nous avons pris une voiture publique, pour aller dans la direction
d'Edimbourg. Cette voiture n'avait pas du tout l'aspect de nos lourdes
diligences; c'tait tout simplement une grande berline n'ayant que
quatre bonnes places d'intrieur; tous les autres voyageurs, au nombre
de huit ou dix, montaient sur des banquettes  dcouvert, devant, dessus
et derrire (outside) c'est l que vont, ou plutt allaient, les gens du
pays; l'intrieur (inside) tait beaucoup plus cher et frquent
uniquement par les trangers.

Au dpart, ma tante et moi nous tions seuls dans l'intrieur;
l'impriale (outside) tait complte; il y avait mme des dames.

Cette voiture, comparativement trs lgre, tait emporte par quatre
magnifiques chevaux bais toujours au galop;  chaque relai quatre
chevaux semblables attendaient sur la route mme, et sous leurs
couvertures.

Chaque cheval tait tenu par un palefrenier. Immdiatement les chevaux
arrivants taient remplacs par les chevaux frais; au signal donn les
quatre palefreniers, placs  gauche et  droite, enlevaient ensemble
les quatre couvertures; la voiture partait sans avoir perdu plus de deux
minutes pour le relai.

Le temps tait devenu mauvais, la pluie tombait en abondance; une jeune
de fille de l'outside se dcide  venir avec nous dans l'intrieur. Elle
tait fort bien de toutes manires; elle n'aurait pas mieux demand et
nous non plus, de faire la conversation, mais elle n'avait jamais voyag
en Allemagne, elle ne parlait donc pas mieux le franais que nous
l'anglais. Nous en tions rduits pour changer nos ides, de nous
montrer les mots sur le dictionnaire. Fort heureusement nous en avions
le temps, et quoique que ce mode de converser ne ft pas vif et anim,
il n'en tait pas moins fort gai.

Nous tions rendus  Newcastle de bonne heure; c'tait le moment des
plus longs jours, la seconde moiti de juin; aprs dner, vers 7 heures
du soir, nous allmes en chemin de fer  l'embouchure de la Tyne visiter
un pont en fer d'une seule arche qui passait pour une merveille (je ne
pensais pas alors que quelques annes plus tard j'aurais la chance d'en
construire une encore plus grande, la trave mtallique de la Vzeronce
sur la ligne de Genve); nous tions de retour le mme soir  Newcastle,
et nous avons pu nous coucher  11 heures sans aucune lumire; en
s'approchant de la fentre, on y voyait assez pour lire facilement.

Le lendemain matin nous partmes de la mme manire, c'est--dire en
voiture publique pour Edimbourg; le voyage n'eut pas d'autre incident
que de nous permettre de voir de loin sans nous y arrter, le chteau
d'Abbotsford, rsidence favorite de Walter Scott, situ sur la rive
droite de la Twed; autant que nous avons pu juger c'tait un chteau
gothique trs bien restaur, au milieu d'un parc du plus bel aspect.

Nous arrivmes le soir mme  Edimbourg; comme je l'ai dit dj, j'ai
conserv de cette ville un prcieux souvenir; elle ne ressemble  rien
de ce que j'avais vu jusque-l; des sites excessivement varis lui
donnent un cachet particulier.

Au centre de la ville une petite montagne nomme Calton-Hill, forme un
point culminant, d'o l'on domine de tout ct les paysages
environnants.

Ce sommet est occup par un petit monument dans le style grec.

En regardant  l'est, on a une belle vue de la mer; un peu vers le nord,
on voit l'embouchure du Forth, avec le port, les vaisseaux et tous les
grands tablissements de la marine et du commerce.

En tournant au nord et  l'ouest on dcouvre toute la nouvelle ville
magnifiquement construite avec ses rues larges, ses squares nombreux,
ses monuments et ses jardins; tous ces quartiers neufs se terminent 
Princess-Street, rue splendide dont un seul ct est bti, l'autre est
form par des jardins; c'est l que nous tions logs, prs du monument
lev  la mmoire de Walter Scott, mort en 1832. Le monument venait
d'tre termin.

En continuant le panorama de Calton-Hill, on trouve: au sud-ouest, le
vieux chteau et la vieille ville; un peu plus loin, des forts et de
magnifiques rochers; au sud toute la vieille ville, la Canongate; enfin,
au sud-est, le chteau d'Holyrood, ancienne demeure royale, clbre par
les malheurs de Marie Stuart, et pour nous Franais, clbre aussi parce
qu'elle a servi de rsidence pendant plusieurs annes  notre vieux roi
Charles X exil, et  son petit-fils Henri V, qui fut hlas! pendant
longtemps notre esprance de salut.

Nous tions trs bien logs  Royal-Htel dans Princess-Street; personne
n'y parlait franais; nous avions bien quelques embarras pour nous faire
comprendre, mais notre hte tait fort complaisant et faisait tout pour
nous tre agrable. Nous arrivions en dfinitive par faire d'assez bons
dners, bien que la commande ne se ft pas sans peine; on s'tonnait
beaucoup de nous voir apprcier le saumon, si vulgaire pour les
cossais.

De tous les pays que je connais, ce qui me rappelle le mieux un des
aspects d'Edimbourg, c'est la vue du cours des Chartreux, prs de la
place Rouville; notez bien que je dis: _un seul_ des aspects de ce
magnifique panorama circulaire de Calton-Hill, unique au monde.

Nous aurions bien dsir rester plus de trois jours, mais l comme
ailleurs le temps nous pressait. Le chemin de fer nouvellement
construit nous transporta d'Edimbourg  Glascow, paralllement au canal
de jonction du Forth  la Clyde; sans nous arrter, nous montmes tout
de suite sur le paquebot qui devait nous amener  Liverpool.

Il faisait trs mauvais temps, je n'ai pas conserv un agrable souvenir
de cette trs grande ville, traverse au milieu du brouillard. Glascow
contenait 350,000 habitants; Edimbourg seulement 200,000.

Nous nous tions embarqus sur la Clyde;  partir de Glascow, elle peut
porter de trs gros navires. Le chenal navigable est maintenu  la
profondeur suffisante, au moyen de digues latrales construites avec
d'normes blocs de pierre sur plusieurs kilomtres de longueur. Ces
digues avaient d'autant plus d'intrt pour moi, que j'en avais beaucoup
entendu parler dans mes cours des Ponts et Chausses.

Le trajet de Glascow  Liverpool se fit partie le jour, partie la nuit,
au travers de la mer d'Irlande, sans prsenter aucune particularit qui
m'ait laiss un souvenir, outre que celui du malaise physique que j'ai
prouv.

Je restai presque tout le temps couch dans ma cabine au fond du navire,
spar de ma tante, qui tait, de son ct, toute seule dans le salon
des dames, o elle ne se trouvait pas dans un bien meilleur tat.

J'tais fort tourment par le mal de mer; en entendant contre mon
oreille le mugissement des vagues de l'Ocan, dont je n'tais spar que
par une mince cloison; je faisais d'assez tristes rflexions quand la
douleur m'en laissait le loisir, je maudissais mon sort, en rptant
pour me consoler la clbre imprcation d'Horace:

          Illi robur et s triplex
    Circa pectus erat, qui fragilem truci
          Commisit pelago ratem
    Primus........

(Il avait un coeur de chne, doubl d'un triple airain, celui qui le
premier s'exposa sur un bateau fragile aux fureurs de l'Ocan.)

Il faisait un trs mauvais temps quand nous avons travers Liverpool
sans nous y arrter; c'est une grande ville, de date rcente, qui doit
toute son importance au commerce. Un chemin de fer nous ramena
directement  Londres.

D'York  Edimbourg, nous avions voyag dans les dernires diligences
anglaises, car on achevait le chemin de fer qui devait les remplacer
dans quelques mois.

Nous restmes encore deux jours  Londres avant de partir pour
Southampton o nous devions trouver un paquebot pour la France.

Le trajet par mer jusqu'au Havre et du Havre  Rouen, par la diligence,
se fit sans aucun incident.

Pour rentrer  Paris, nous trouvmes le chemin de fer de Rouen, inaugur
en 1843.

Nous avions retrouv la France avec le plus grand plaisir et surtout,
nous avons prouv un grand soulagement, lorsqu'en arrivant au Havre,
nous avons compris ce qui se disait autour de nous. Ce qu'on prouve
dans un pays dont on ne sait pas la langue, doit ressembler au supplice
des sourds-muets.

Notre voyage de prs d'un mois s'tait accompli sans le moindre
accident. J'en rendis grce  Dieu d'abord, puis, je remerciai
cordialement ma tante de m'avoir pris pour son chevalier.

De mon voyage, j'ai rapport ces impressions: j'avais dj voyag en
Suisse, en Italie, en Allemagne et dans les pays autrichiens; partout
j'avais constat l'influence franaise, partout la tendance tait de
faire  l'instar de Paris; en Angleterre c'tait autrement; on sent
quand on y est, que les Anglais sont tout  fait chez eux, et qu'ils ne
veulent prendre modle sur personne.

Les Anglais sont des gens excessivement pratiques, leurs maisons en
gnral, simples  l'extrieur, sont trs bien distribues  l'intrieur
pour les usages ordinaires de la vie de famille. On ne voit pas comme
chez nous, dans des positions modestes, des salons somptueux qui servent
trs peu, dont l'espace est vol sur l'ensemble de l'appartement,
presque sans utilit, et dont les meubles se fanent sous des housses
immobilises.

Au lieu de recevoir ordinairement dans leurs chambres  coucher, et dans
les grands jours, dans un salon d'apparat, ils ont prs de l'entre,
leur sitting room, qui est pourvue de tout ce qui est ncessaire pour
les besoins ordinaires de la vie: chaises, fauteuils, canap, piano,
table pour crire, bibliothque, etc.; qui est le lieu de rendez-vous
gnral et de rception.

Au lieu de s'entasser dans des quartiers o les loyers sont chers, ils
prfrent pour leur famille, de l'air et de l'espace, et surtout
l'indpendance des commrages que donne une maison complte, toute
petite qu'elle soit, compare  nos ruches franaises.

La forme de leurs fauteuils ne suit pas la mode; les coussins sont
placs l o il faut pour bien appuyer.

Leurs chevaux marchent bien et leurs voitures roulent parfaitement sur
un pav ou sur un macadam bien prpars et bien entretenus pour ce
double effet.

Leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs, coupent bien et longtemps,
non seulement parce que l'acier est bon, mais parce que les lames sont
disposes en biseau bomb, au lieu d'tre en creux; elles prsentent
ainsi, bien plus de rsistance  la dentelure.

Leurs livres s'ouvrent bien et restent ouverts facilement; leurs cuirs
sont d'une grande souplesse et d'une grande solidit.

Leurs souliers ne blessent pas, sont impermables et leur forme ne varie
pas, ni pour les bouts qui sont toujours larges, ni pour les talons qui
sont toujours bas.

Leurs serrures sont petites et incrochetables, et leurs cls
microscopiques; leurs outils sont faits en gnral pour la main, bien
plus que pour les yeux, et toujours disposs de la manire la plus
convenable pour leur usage.

C'est de Londres que j'ai rapport mon premier paletot lger et
impermable.

Dans tout ce qu'ils font en gnral les Anglais cherchent avant tout,
l'effet utile, sans se proccuper de l'effet secondaire, du manque de
symtrie ou d'lgance.

J'ai prouv que les femmes elles-mmes comprennent bien les choses de la
vie; rappelez-vous les ptissires?

En rsum c'est le peuple pratique par excellence; il le montre du reste
par ses institutions et le grand respect qu'il conserve pour ses
traditions.




CHAPITRE VII

Service des postes et des diligences en 1790, 1810 et 1850. Comparaison
des moyens de transport  la disposition des voyageurs, sous les
rapports de la frquence des dparts, du nombre de places offertes et de
la dure du voyage, par les diligences et les chemins de fer, en 1790,
1810, 1850 et 1888.


Les renseignements que nous donnons dans ce chapitre sur les transports
des lettres et des personnes sont extraits en partie des almanachs
officiels de Lyon en 1790 et 1810.


SERVICE DES POSTES EN 1790

En 1790, le bureau gnral des postes tait dans la rue Saint-Dominique,
M. Tabareau tait directeur.

Pour Paris, par le Bourbonnais, les villes sur la ligne et l'Auvergne,
les dparts avaient lieu les mardi, jeudi et samedi.

Pour Paris, par la Bourgogne et les villes sur la ligne, l'Alsace et la
haute Allemagne, les dparts avaient lieu les lundi, mercredi et
vendredi.

Le dimanche, il n'y avait pas de dpart.

Pour le Dauphin et la Provence, tous les jours except le mercredi.

Pour la Gascogne et le Barn, les mardi, vendredi et dimanche.

Pour le Forez, tous les jours except le mercredi.

Pour Genve et la Suisse, mardi, jeudi, vendredi et dimanche.

Pour Milan, Savoie et Pimont, mardi et vendredi.

Pour Gnes, la Toscane, Rome, Naples et la Sicile, le vendredi.

On invitait le public  mettre ses lettres  la poste la veille du jour
du dpart, pour viter la remise au dpart suivant.

Il y avait six botes dans la ville o l'on faisait la leve tous les
jours  7 heures du matin.  la bote de la rue Saint-Dominique, la
leve se faisait une fois par jour  11 heures du matin.

Quant  l'arrive, on ne fixait point de date; elle dpendait du temps
et de la saison.

On voit dans les lettres du prsident de Brosses, de 1739, que les
lettres de France pour Rome avaient quelquefois neuf jours de retard,
parce que le courrier, qui tait pay pour suivre la route de la
Corniche, s'embarquait par conomie sur une felouque qui arrivait quand
le vent tait favorable.


DILIGENCES POUR PARIS EN 1790

Le bureau gnral des diligences et coches de Lyon pour Paris, par les
routes de Bourgogne et du Bourbonnais, tait situ au Port-Neuville.

Les diligences d'eau de Lyon  Chlon partent rgulirement cinq fois
par semaine. Les dimanche, lundi, mercredi, jeudi, vendredi  5 heures
du matin et arrivent en deux jours  Chlon.

De Chlon, il part une diligence pour Paris,  huit places, qui fait la
route en trois jours.

Lorsque la Sane n'est pas navigable, les diligences partent directement
de Lyon.


CARROSSES POUR PARIS PAR LE BOURBONNAIS

Les carrosses de Lyon pour Paris, par le Bourbonnais, partent
rgulirement le jeudi de chaque semaine et font la route en dix jours
(on couchait en route probablement).

Ces mmes carrosses correspondent avec celui de Roanne pour Clermont.


DILIGENCES DE LYON A AVIGNON, MARSEILLE, NMES ET LE
LANGUEDOC EN 1790

Les carrosses partent de Lyon deux fois la semaine, mercredi et samedi 
4 heures du matin, et mettent quatre jours et demi de Lyon  Avignon.

Les hardes des voyageurs ainsi que les marchandises doivent tre portes
au bureau la veille du dpart avant 5 heures du soir.

Le lendemain de leur arrive d'autres carrosses partent d'Avignon pour
Marseille, Montpellier et Toulouse.

De cette faon, les personnes et les marchandises sont rendues 
Marseille et  Montpellier le septime jour, sauf les retards causs par
des cas extraordinaires, comme les rivires dbordantes, etc.

Les dits carrosses ont quatre places, on n'a rien pargn pour qu'ils
soient propres et commodes, on les a suspendus en berline pour qu'ils
soient excessivement doux.

Il y avait aussi des coches sur le bas Rhne.

Les diligences d'eau,  la descente, vont en deux jours en t et deux
jours et demi en hiver de Lyon  Avignon,  moins de temps contraire.

Les hardes des voyageurs doivent tre portes la veille.


COCHES D'EAU SUR LE HAUT RHNE DE LYON  SEYSSEL EN 1790

Un coche part tous les lundis et met sept jours de Lyon  Seyssel, on
embarque les voyageurs dans une chambre particulire.

On charge, par ce coche, des marchandises pour la Savoie, la Suisse et
l'Allemagne.


CARROSSES POUR GENVE EN 1790

Les carrosses partent de Lyon le vendredi  4 heures du matin, font la
route en trois jours quand il fait beau, par Montluel, Meximieux,
Saint-Jean-le-Vieux, Nantua et Chtillon-de-Michaille, Collonge et
Saint-Genis.

Ils repartent de Genve le mardi.


MESSAGERIES GNRALES DU COMT DE BOURGOGNE EN 1790

Le fermier des carrosses et messageries du comt de Bourgogne et des
routes de Lyon  Strasbourg, passant par Besanon, a des carrosses pour
conduire les voyageurs et les marchandises.

Les carrosses de Lyon partent les mardi et samedi, et se rendent en dix
jours  Strasbourg et cinq jours  Besanon quand le temps le permet.

Outre les carrosses, il a des chaises de poste qu'il fournira tous les
jours de la semaine en avertissant une demi-journe d'avance.


MESSAGERIES ROYALES DU FOREZ EN 1790

Carrosses de Lyon  Saint-Etienne, trois fois par semaine, six places.

Carrosses de Lyon au Puy, une fois par semaine.

Carrosses de Lyon  Roanne, une fois par semaine.


SERVICE DES POSTES

EN 1810

Bureau gnral des postes, rue Saint-Dominique, directeur, M. Monicault.

Pour Paris, par le Bourbonnais, Limoges et Bordeaux, les dparts ont
lieu les dimanche, mardi, jeudi et samedi.

Pour Paris, par la Bourgogne, les lundi, mercredi, vendredi.

Pour Grenoble, Gap, Turin, Milan, tous les jours.

Pour Marseille et route, tous les jours.

Pour Nmes et Montpellier, tous les jours except le jeudi.

Pour Narbonne et Toulouse, dimanche, mardi et vendredi.

Pour Strasbourg, Ble, Allemagne, lundi, mercredi, vendredi.

Pour Rome, Naples et la Sicile, lundi et vendredi.

Pour l'Espagne et le Portugal, dimanche, mardi, vendredi.

Dans les quatre botes de la place Saint-Jean, de la rue des Augustins,
du corridor de la Comdie et de la place de la Fromagerie, la leve des
lettres se fait une fois par jour,  11 heures du matin.

Dans celle de la rue Saint-Dominique,  une heure du soir.

La lettre simple tait taxe  30 cent. pour 100 kilomtres, 40 cent.
pour 200 kilomtres, 50 cent. pour 300 kilomtres, 60 cent. pour 400
kilomtres, 70 cent. pour 500 kilomtres, etc.

On payait ce prix-l pour Paris encore en 1840, etc., avec augmentation
pour le poids et la distance.

Le public tait prvenu que l'on ne pouvait recevoir aucune lettre pour
l'Angleterre ou pour les pays occups par les Anglais (par suite du
blocus continental).

* * *


SERVICE DES DILIGENCES

EN 1810

ENTREPRISE DES MESSAGERIES


_ Paris, rue Notre-Dame-des-Victoires,_
_ Lyon, quai Saint-Benot._

Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence  six places
d'intrieur et deux de cabriolet passant par la Bourgogne et faisant le
trajet en cent heures.

 Lyon, de la place des Terreaux, maison Antonio, ct des cafs.

Il part tous les jours de Lyon et de Paris une diligence  six places
d'intrieur et deux de cabriolet passant par le Bourbonnais, faisant le
trajet en cent heures.

Le trajet de Lyon  Chlon-sur-Sane et retour se fait galement tous
les jours dans une diligence d'eau trs propre, dans laquelle les
voyageurs pour Paris ont leur chambre particulire: sauf le cas o la
navigation de la Sane est interrompue.


TABLISSEMENT DE MM. GAILLARD FRRES EN 1810

_Quai Saint-Clair, maison basse des coches (aujourd'hui n 11)._

Les voitures qui partent de cet tablissement desservent la route de
Lyon  Genve, le trajet se fait en vingt-quatre ou vingt-six heures.

Les dparts ont lieu rgulirement de deux jours l'un.

Voitures  huit places (comme pour Paris probablement).

Messieurs Gaillard frres ont aussi une voiture pour Strasbourg qui part
tous les deux jours; avec correspondance sur toute la ligne.

MM. Allard et Cie ont des voitures de Lyon  Genve, qui font le mme
service en concurrence aussi de deux jours l'un (cette entreprise n'a
pas dur longtemps).


ENTREPRISE DES COCHES DU BAS RHNE
ET MESSAGERIES DU MIDI, DE MM. RICHARD, GALLINE ET C$1
EN 1810

_Quai Saint-Antoine._

La messagerie part tous les jours  minuit pendant neuf mois de l'anne
et  5 heures du matin pendant les trois mois d'hiver.

Fait le trajet en deux jours en t et trois jours en hiver jusqu'
Avignon et quatre jours jusqu' Marseille.

Six places dans l'intrieur et deux au cabriolet.


COCHES DU BAS RHNE EN 1810

Ils partent les lundi, mercredi et vendredi au point du jour, font le
trajet de Lyon  Avignon en deux ou trois jours.

On y embarque les voitures et chevaux des voyageurs et les marchandises;
en temps de foire, ils vont jusqu' Beaucaire.


ENTREPRISE DESCOURS ET RCAMIER EN 1810

_Place des Clestins._

Il part tous les jours de Lyon,  7 heures du matin une voiture qui
arrive  Saint-Etienne  5 heures du soir.

Tous les jours il en part une autre de Saint-Etienne pour Montbrison et
tous les deux jours une autre pour le Puy.


AMLIORATION ET TRANSFORMATION

DU SERVICE, DE 1830  1852

Sous la Restauration, les routes furent amliores; cependant en 1830
les choses avaient peu chang; il y avait cependant quelques progrs.

Les routes tant meilleures on avait fait des voitures plus grandes; les
deux diligences qui partaient tous les jours pour Paris pouvaient
contenir dix-huit voyageurs chacune, trois dans le coup, six dans
l'intrieur, six dans la rotonde et trois sur l'impriale.

Le trajet se faisait assez rgulirement en trois jours et trois nuits
dans la belle saison de Lyon  Paris.

Pour Genve on ne mettait plus que dix-huit heures.

Pendant plus de vingt ans les choses restrent  peu prs dans cet tat.

L'invention des bateaux  vapeur apporta cependant une amlioration dans
le trajet de Lyon  Chlon et dans celui de Lyon  Avignon  la descente
seulement.

C'est en 1852 que l'ouverture complte du chemin de Paris  Lyon
transforma radicalement les moyens de communication entre ces deux
villes.

Pour Marseille, ce fut en 1857 et pour Genve en 1858.

Il faut avoir fait le voyage de Paris dans les anciennes diligences pour
comprendre les avantages des chemins de fer. Il est impossible
d'expliquer  ceux qui ne l'ont pas prouv, le supplice de rester trois
jours et trois nuits et quelquefois quatre, dans une espce de bote o
l'on tait condamn  une immobilit complte, d'o l'on ne pouvait
sortir que deux fois par jour, pour le djeuner et le dner, cte  cte
avec des voyageurs inconnus, quelquefois aimables, il est vrai, mais le
plus souvent le contraire, ou du moins indiffrents.

Combien de fois m'est-il arriv de n'avoir pas de place ailleurs que
dans la rotonde particulirement frquente par les nourrices; je ne
peux pas dire combien j'ai souffert dans mon voyage de Marseille  Lyon,
en 1835, o nous touffions, suffoqus par la chaleur et la poussire.

Les personnes qui pouvaient se le permettre avaient la malle de poste
qui abrgeait le voyage de moiti et cotait le double. Par la malle, on
partait de Lyon  une heure du soir et l'on arrivait  Paris le
surlendemain matin.

 l'poque o j'allais aux coles, je partais seul, je savais d'avance
le jour de mon dpart, je pouvais presque toujours prendre la malle,
j'ai fait ainsi plus de vingt fois le trajet de Lyon  Paris ou de Paris
 Lyon.

C'tait relativement une manire agrable de voyager  cause de la
rapidit de la marche, la commodit des voitures et la socit qu'on y
rencontrait.

Mais de toutes les manires de voyager, la seule alors qui ft agrable
et vritablement commode, c'tait la chaise de poste ou plutt la
grande berline ou la grande calche conduite  quatre chevaux avec deux
postillons et avant-courrier, comme voyageaient autrefois les princes et
le conseil d'administration du chemin de fer de Genve, lorsqu'il venait
inspecter les travaux de ses ingnieurs.

C'tait une manire de voyager bien prfrable au train ordinaire des
chemins de fer. Il n'y a que les trains de luxe, o l'on a toutes ses
aises, qui puissent les remplacer avec avantage.

Esprons pour les futures gnrations que, peu  peu, ce qu'on appelle
aujourd'hui des trains de luxe finiront par devenir les trains
ordinaires; de cette manire, on vitera beaucoup des inconvnients des
voyages actuels o les voyageurs sont traits un peu trop comme sur les
anciens bateaux  vapeur du Rhne, o ils taient classs dans la
catgorie des colis qui se transbordaient tous seuls et qui avaient
ainsi l'avantage de ne pas tre sujets aux avaries dont l'Administration
tait responsable.


=_TABLEAU RSUM COMPARATIF_=
 diffrentes poques,
DES MOYENS DE TRANSPORT POUR LES VOYAGEURS DANS LA DIRECTION
DE LYON  PARIS, MARSEILLE ET GENVE,
SOUS LES RAPPORTS DE LA FRQUENCE DES DPARTS,
DU NOMBRE DE PLACES OFFERTES AU PUBLIC
ET DE LA DURE DES VOYAGES PAR LES DILIGENCES ET LES CHEMINS
DE FER.

+=======================================================================+
|                     LYON  PARIS ET ROUTE                             |
|_______________________________________________________________________|
|            |  1790        |  1810        |  1850       |   1888       |
|            |              |              |             |              |
|Dparts     |6 jours       |Tous          |Tous         |12            |
|et          |par           |les           |les          |trains par    |
|arrives.   |semaine       |jours         |jours        |jour dans     |
|            |(1 dpart).   |(1 dparts).  |(2 dparts). |chaque sens.  |
|            |              |              |             |              |
|Nombre moyen|              |              |             |              |
|de places   |              |              |             |              |
|par jour    |              |              |             |              |
|dan         |              |              |             |              |
|chaque sens.|7 places.     |16 places.    | 44 places.  |Plus de 4,000.|
|            |              |              |             |              |
|Dure minima|              |              |             |              |
|du voyage.  |7 jours.      |4 jours.      |  3 jours.   |8  16 heures.|
|            |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.|              |
+=======================================================================+
|                     LYON  MARSEILLE ET ROUTE                         |
|_______________________________________________________________________|
|            |  1790        |    1810      |  1850       |   1888       |
|            |              |              |             |              |
|Dparts     |2 jours       |Tous          |Tous         |10            |
|et          |par           |les           |les          |trains par    |
|arrives.   |semaine       |jours         |jours        |jour dans     |
|            |(1 dpart).   |(1 dparts).  |(1 dparts). |chaque sens.  |
|Nombre moyen|              |              |             |              |
|de places   |              |              |             |              |
|par jour    |              |              |             |              |
|dan         |              |              |             |              |
|chaque sens.|2 places.     |8 places.     | 22 places.  |Plus de 1,000.|
|            |              |              |             |              |
|Dure minima|              |              |             |              |
|du voyage.  |7 jours.      |4 jours.      |  3 jours.   |6  11 heures.|
|            |ou 175 heures.|ou 100 heures.|ou 75 heures.|              |
+=======================================================================+
|                     LYON  GENVE ET ROUTE                            |
|_______________________________________________________________________|
|            |  1790        |    1810      |  1850       |   1888       |
|            |              |              |             |              |
|Dparts     |2 jours       |Tous          |Tous         |7             |
|et          |par           |les           |les          |trains par    |
|arrives.   |semaine       |jours         |jours        |jour dans     |
|            |(1 dpart).   |(1 dparts).  |(1 dparts). |chaque sens.  |
|            |              |              |             |              |
|Nombre moyen|              |              |             |              |
|de places   |              |              |             |              |
|par jour    |              |              |             |              |
|dan         |              |              |             |              |
|chaque sens.|2 places.     |4 places.     | 16 places.  |Plus de 2,000.|
|            |              |              |             |              |
|Dure minima|              |              |             |              |
|du voyage.  |3 jours.      |26 jours.     | 18 jours.   |4  5 heures. |
|            |ou 75 heures. |              |             |              |
+=======================================================================+


NOTES SUR LE TABLEAU PRCDENT

En 1790, on ne voyageait pas la nuit, on couchait dans les auberges et
l'on partait de trs grand matin.

En 1790, 1810 et 1850, on compte les voitures de Paris par la Bourgogne
et le Bourbonnais.

En 1888, pour la direction de Paris on ne compte que les voyageurs par
la Bourgogne.

On n'a pas tenu compte des voyageurs par les coches du Rhne et de la
Sane avant les bateaux  vapeur; non plus que des voyageurs par bateaux
 vapeur entre Lyon, Avignon et Chlon, de 1830  1850.




EPILOGUE


Au moment o je termine ces rcits, 2 mai 1888, je viens de faire avec
mon fils le voyage de Paris, de la manire la plus commode qui ait t
applique en France jusqu' prsent.

Partis de Lyon  2 heures et demie du soir, nous sommes arrivs  Paris
avant minuit.

Si l'on supprimait l'arrt pour le dner au buffet de Tonnerre; on
pourrait faire le trajet en huit heures.

Nous tions dans un trs confortable salon, en communication avec un
wagon restaurant, un fumoir et des cabinets de toilette et autres.

Il n'y a probablement que moi  Lyon et peut-tre en France, qui puisse
 soixante-treize ans de distance, faire par exprience la comparaison
de cette manire de voyager avec celle de 1815.

Quelles que soient les amliorations futures qui pourront tre apportes
dans les moyens de communication, on peut dire, je crois, sans crainte
de se tromper, que l'on ne verra jamais de changements aussi radicaux
que ceux dont je suis aujourd'hui peut-tre le seul tmoin.

Lyon, 2 mai 1888.


_L'Inspecteur gnral honoraire des Ponts et Chausses_,

Thodore AYNARD.





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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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