The Project Gutenberg EBook of Les cotillons clbres, by mile Gaboriau

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les cotillons clbres
       Deuxime Srie

Author: mile Gaboriau

Release Date: March 20, 2006 [EBook #18027]
[Last updated on August 4, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CLBRES ***




Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









LES COTILLONS CLBRES

PAR

MILE GABORIAU

       *       *       *       *       *

DEUXIME SRIE

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLANS, 13

MDCCCLXI

Reproduction et traduction rserves

[Illustration: Mlle. DE LAVALLIRE.]

       *       *       *       *       *

DEUXIME SRIE

LES COTILLONS CLBRES




I

LA COUR DE LOUIS XIV.


Trois femmes,  elles seules, rsument et personnifient le long rgne de
Louis XIV, ce rgne aux fortunes si diverses. La diffrence de leurs
passions, de leur humeur, de leurs gots, explique et symbolise les
changements de politique du monarque. Comme trois gnies, elles
prsident aux trois grandes phases de l'existence du roi-soleil.

La Vallire, l'humble, la timide, la dvoue, c'est l'amour, la posie,
la jeunesse; elle inspire les ides qui peuvent paratre gnreuses et
chevaleresques. Le soleil se lve, l'horizon se colore de lueurs
splendides, on dirait l'aurore d'un grand rgne.

La fire, la bruyante Montespan arrive  l'heure de la toute-puissance;
c'est l'panouissement de la gloire. La France dcouvre en elle des
forces et des richesses ignores, l'Europe tremble, les courtisans
adorent  genoux en se voilant la face. Le vertige d'un orgueil insens
trouble la raison de Louis XIV; alors il foule aux pieds toutes les lois
divines et humaines, que dis-je? il croit tre lui-mme la loi et la
divinit. L'astre est  son znith, il suffit  plusieurs mondes: _Nec
pluribus impar_.

Avec madame de Maintenon, la huguenote convertie, la prude ambitieuse,
Tartufe en cotillons, nous assistons  la dcadence. Tout croule,
l'difice prodigieux de tant de fausse grandeur craque et se disjoint.
C'est la priode du sang et des crimes; on violente les consciences, on
massacre de tous cts, au nom de Dieu et du roi. La veuve de Scarron le
cul-de-jatte, c'est l'expiation, le remords, le chtiment, l'anathme;
l'avenir est terrible de menaces, le soleil s'teint dans l'orage.

Crayonner la vie de ces trois femmes, c'est donc esquisser l'histoire de
ce roi qui, pour tant de gens encore, en dpit de toute morale, de toute
vrit, de toute justice, est rest le roi par excellence,--le grand
roi.

Grand roi, soit, mais alors seulement comme ceux de la tragdie,
monarque au diadme de clinquant, qui de la queue de leur manteau de
pourpre balayent les planches du thtre.

Et que fut Louis XIV, en effet, sinon un roi de thtre? Tout son rgne
est-il autre chose qu'une reprsentation pompeuse au bnfice de
l'Europe, et dont la France, de son travail, de ses sueurs et de son
sang, paie les somptueux dcors et les nobles acteurs?

Poser, voil la grande, l'unique proccupation de Louis XIV. Il pose
pour la cour, pour la France, pour le monde, pour la postrit; mais l
s'arrtent ses succs.  un demi-sicle de distance, la splendeur de la
mise en scne n'blouit plus. La postrit envahit la scne, fouille
dans les coulisses, dans les coins obscurs, dans les dessous et jusque
dans le trou du souffleur. Alors, elle trouve les costumes en loques,
les masques raills, les perruques chauves, les manuscrits des rles
avec les ratures au crayon, et, indigne, elle s'crie: Comdie!
comdie!

Et depuis des annes, on la siffle, cette comdie, que Louis XIV
commence dans le Parlement un fouet de poste  la main, pour la finir
dans la chambre de madame de Maintenon par la rvocation de l'dit de
Nantes. On a mis un sicle  lever un pidestal  la statue de Louis,
il s'est croul en un jour. Il y a longtemps dj que l'arc-de-triomphe
lev _Ludovico Magno_ s'appelle la porte Saint-Denis.

On a fait justice, enfin, de ce que tant d'historiens ont appel le
gnie de Louis XIV. Un orgueil  peine croyable, une ignorance
crasse[1], une infatuation prodigieuse de soi, voil son gnie.  ces
trois lments il a d sa renomme et ses succs inesprs. Ne doutant
jamais de soi, tranger aux connaissances les plus lmentaires, il
peut, sans rflexion, prendre un parti, l o n'osent se prononcer les
plus hardis et les plus sages.

[Note 1: L'abb Le Gendre trs-instruit des choses du temps et
confident d'Henri de Chauvallon, affirme que Louis XIV _savait  peine
lire et crire_. (Mag. de librairie, 1859.) Ce qu'on appelle la _main_
de Louis XIV est, dit M. Michelet, le bonhomme Rose, son faussaire
patent, dont l'criture ne peut se distinguer de celle du roi.]

Trancher, tel est selon lui le dernier mot du mtier de roi. Aussi,
voyez comme il tranche! pourquoi? parce que tel est son bon plaisir.
Pourquoi une dcision plutt qu'une autre? parce que ce jour-l plus
pnible est la digestion, ou que la Montespan fait la moue, ou que
Lauzun devient insupportable. La cause est toujours personnelle.

Les autres hsitent, se consultent; lui, jamais.  quoi donc servirait
la supriorit de son essence! il a reu l'omniscience avec la couronne.
Lorsqu'il est au conseil, Dieu le pre descend du ciel tout exprs pour
l'inspirer. Vous avez cru entendre le roi, Dieu lui-mme parlait.

Dans un curieux _Manuel, Ad usum Delphini_, Louis XIV a pris la peine de
nous rvler ces faits surprenants. C'est dans ce manuel qu'il faut
chercher le grand roi. L seulement on le voit sans la perruque si
pleine de majest, qui partout ailleurs ne le quitte pas.

C'est l qu'il apprend  son successeur qu'un roi possde en toute
proprit la vie et les biens de ses sujets, qu'il peut  son gr
disposer de l'argent de sa cassette et de l'argent des impts, et mme
de l'argent qu'il _condescend_  laisser en circulation dans le
commerce.

Morale trange, inoue, monstrueuse, qui fut cependant la morale de
Louis XIV, et dont les articles soigneusement enregistrs devinrent
comme le code des rois du droit divin!

Mais qui pourrait se faire une ide de l'orgueil du grand roi? C'est lui
qui disait un jour  un vque:

--Soyez tranquille, monseigneur, nous vous saurons gr, _Dieu et moi_,
de votre conduite.

Il nomme Dieu le premier, il est vrai, mais c'est pure politesse de sa
part.

Mazarin croyait dcouvrir, dans Louis XIV encore enfant assez d'toffe
pour faire trois grands souverains et un honnte homme. On ne saurait
trop se dfier des opinions de Mazarin, il se trompe souvent lorsqu'il
ne cherche pas  tromper les autres, et ses thories sur l'art de rgner
sont au moins singulires. N'est-ce pas lui qui, faisant ouvertement
profession de fourberie et de mensonge, disait, en parlant du jeune roi:
Il sait rgner dj, puisqu'il sait dissimuler[2]. Cet axiome fameux
n'est pas tomb dans l'eau.

[Note 2: Ce mot a t aussi attribu  un fils du marchal de
Villeroy, archevque de Lyon.]

Mazarin n'est pas tranger aux fautes de Louis XIV; il avait tenu son
lve loign de toutes les affaires; il l'avait entour de jeunes
favoris chargs de le dtourner de tout travail, de toute application
srieuse; tche facile! L'habile ministre n'avait pas fait alors avec la
maladie le compte de ses jours; il croyait avoir longtemps encore 
vivre, et il cherchait  faonner un autre Louis XIII, qui lui permt de
continuer le rgne du grand Richelieu.

En mourant, le cardinal laissa cependant un bel hritage  Louis XIV,
non pas les quinze millions qui servirent  prparer la ruine du
fastueux Fouquet, mais un trsor bien autrement prcieux, Colbert.

Colbert, voil en effet l'homme des belles annes de Louis XIV. Mais il
ne comptait pas alors; on ne voyait en lui que l'instrument aveugle, le
bras qui excute. On ne voulait pas savoir qu'il tait l'inspiration
aussi. En cela consiste l'habilet suprme du grand ministre; il laissa
 son matre l'honneur de toutes les grandes dterminations, et Louis
XIV pouvait penser qu' lui seul appartenait toute initiative.

Aussi qu'advient-il le jour o le gouvernail chappe aux mains si fermes
et si habiles de Colbert? O donc va le vaisseau et quel est le pilote?
Est-ce Louvois, si puissant pour le mal? est-ce l'incapable
Phlippeaux, Barbezieux le dbauch, ou Chamillard, qui gouvernent
toutes voiles dehors vers l'abme? Non, cette fois, c'est Louis XIV.

L'ingratitude la plus noire paya Colbert de ses travaux; le roi se
rjouit de perdre ce ministre qui, plus d'une fois, avait os faire des
reprsentations, et mme, chose incroyable, rsister en face.

Aussi les remords et les regrets vinrent assaillir Colbert  son lit
d'agonie. Il se mourait lorsqu'on lui apporta une lettre du roi; il
refusa de la lire:

--Je ne veux plus, s'cria-t-il, entendre parler de cet homme; qu'il me
laisse mourir en paix. Si j'avais fait pour Dieu la moiti de ce que
j'ai fait pour lui, je serais sauv dix fois; et maintenant, sais-je o
je vais!...

Le peuple, ingrat, aveugle, imbcile, le peuple fit comme le roi, il se
rjouit. Il vint danser sur la tombe de celui qui avait t son ami, son
seul protecteur. Il reprochait  Colbert le prix de cette gloire qui
faisait l'aurole et la popularit de Louis XIV; il l'appelait tyran,
inventeur d'impts. Pour sauver de la haine populaire la dpouille
mortelle du ministre, il fallut l'enterrer de nuit.

Il tait mort de la pierre, et ce fut le sujet de plaisanteries infmes,
de vers injurieux. Entre mille, je copie cette pitaphe qui n'est pas la
plus cruelle:

          Ici fut mis en spulture
          Colbert, qui de douleur creva.
          De son corps on fit l'ouverture:
          Quatre pierres on y trouva,
          Dont son coeur tait la plus dure.

La fin de Louvois fut bien autrement terrible. Des courtisans le
rencontrrent un matin au sortir du conseil, il allait chancelant comme
un homme ivre, l'oeil hagard. On put recueillir les mots sans suite qui
chappaient  son dlire; il disait:

--L'osera-t'il? non, il n'osera jamais... peut-tre l'y
contraindra-t-on....

Moins de huit jours aprs, il fut pris d'un mal subit qui l'enleva avec
la rapidit foudroyante d'une balle de pistolet. On cria au poison.

Louis XIV, qui de ses fentres apercevait l'appartement o se mourait
son ministre, pronona ces paroles caractristiques:

--Cette anne m'a t heureuse; elle m'a dbarrass de trois hommes que
je ne pouvais plus souffrir, Louvois, Seignelai et La Feuillade.

Eh quoi, Sire! La Feuillade aussi! La Feuillade, le plus passionn de
vos admirateurs, La Feuillade qui a vou  Votre Majest une adoration
perptuelle, qui vous a ddi un autel comme  la madone et qui devant
votre statue leve au milieu de Paris, fait brler nuit et jour de
l'encens et des cierges! Hlas oui!

--Les flatteries maladroites de La Feuillade me fatiguaient.

C'est vainement qu'indign, on essaie de rvoquer en doute ce cynique
gosme. On ne peut. Les preuves sont l, flagrantes, irrcusables.
D'anne en anne, de jour en jour, avec l'orgueil de Louis XIV, crot
son gosme; il devient monstrueux, rvoltant. De plus en plus le roi
est convaincu que la divinit s'incarne en lui.-- genoux! pourrait-il
s'crier,  genoux, je sens que je deviens Dieu!

Ds lors, plus rien qu'une farouche insensibilit pour tout ce qui
n'est pas lui. Laquelle de ses matresses nous dira si son coeur bat
encore?

Moins de vingt-quatre heures aprs la mort de Monsieur, de son frre, il
fredonne  Marly des airs d'opra, il demande d'o vient la tristesse
qu'il lit sur tous les visages, enfin il fait dresser des tables de
brelan.

--Quoi! murmure le duc de Montfort, on songe  jouer! mais le cadavre de
Monsieur n'est pas encore refroidi!

Le duc de Bourgogne a t charg de la rponse:

--Ordre du roi. Sa Majest ne veut pas qu'on s'ennuie autour d'elle;
elle dsire que tout le monde joue, et je vais donner l'exemple.

Devant la personnalit grossire du matre, tout s'efface, tout
disparat. Pour la satisfaction d'un caprice, il est prt  tout
sacrifier, mme ce qui lui reste de sa famille, frappe d'anathme
jusqu' la troisime gnration.

Vieillard dcrpit, morose, ombre de lui-mme, il n'a plus qu'une
distraction, la conversation enjoue de la jeune et charmante duchesse
de Bourgogne. Mais voici qu'elle est enceinte et ne peut sans danger
supporter le mouvement du carrosse.

Qu'importe! Le roi n'a-t-il pas eu l'habitude de faire voyager toutes
ses matresses enceintes ou  peine releves de couche, jouant sans
souci leur vie  ce jeu!

Il fera de mme pour la duchesse. Malgr les observations timides des
sages-femmes et des mdecins, il la trane malade, mourante, 
Fontainebleau. Prisse sa petite-fille, il n'aura pas retard son
voyage. Ce qui devait arriver arrive. La jeune femme se blesse et avorte
dans la nuit.

Le lendemain, Louis XIV, entour de ses courtisans, qui le regardaient
faire avec une respectueuse admiration, s'amusait  donner  manger 
ses carpes, lorsque madame de Lude, plore, vint lui apprendre  voix
basse la funeste nouvelle.

Tranquillement, sans que son visage et boug, il revient au bassin,
et comme tous les yeux brillent de curiosit:

--La duchesse de Bourgogne est blesse, dit-il.

Un concert de plaintes s'lve, c'est  qui tmoignera la plus vive
douleur.

-- mon Dieu! Sire, s'crie le duc de La Rochefoucauld, ne semble-t-il
pas  Votre Majest que c'est le plus grand malheur du monde! Madame la
duchesse de Bourgogne n'aura peut-tre plus d'enfants!

Un regard irrit du roi arrta toutes les dmonstrations.

--Eh! que m'importe, dit-il avec colre, n'a-t-elle pas un enfant
dj!... Dieu merci! elle est blesse: puisqu'elle avait  l'tre, tant
mieux! je ne serai plus contrari dans mes voyages par les
reprsentations des matrones. J'irai, je viendrai  ma fantaisie, et on
me laissera en repos.

 ces paroles incroyables, le rouge monta au front des courtisans.
Chacun baissait les yeux, on tait muet, ptrifi. Saint-Simon assistait
 cette scne; on et, dit-il, entendu trotter une souris.

Ainsi la honte serra la gorge de tous les hommes  genoux devant le
caprice du matre, ils ne purent trouver une parole. Quelle leon que ce
silence! Le roi ne voulut pas la comprendre. Comme il avait tran la
duchesse de Bourgogne, il trana la duchesse de Berry  Fontainebleau.
Elle, aussi, accoucha d'un enfant mort et ne fut sauve que par miracle.
On porta l'embryon aux caveaux de Saint-Denis, et tout fut dit pour
Louis XIV.

Et cependant, lorsqu'il tait ainsi sans piti, un mal mystrieux et
trange frappait ceux de sa race. Le spectre sinistre de Locuste errait
dans les corridors sombres du palais, marquant d'un signe funbre la
porte des enfants de Louis. Tout bas, en regardant autour de soi, on
parlait de poison et de meurtre. Les lvres ne touchaient qu'en
tremblant  la coupe, l'pouvante s'asseyait aux banquets.

Chaque matin, les courtisans comptaient avec inquitude ceux qui
survivaient de la famille royale, et chaque matin ils en trouvaient un
de moins. Si bien qu'il n'en resta plus qu'un seul, un enfant au
berceau, qui devait tre Louis XV; encore on tremblait pour sa vie.

Louis XIV tait seul. Il avait vu s'teindre cette riche ligne; l'un
aprs l'autre taient alls  Saint-Denis ses hritiers lgitimes,
tristes fruits d'un devoir maussade et de la raison d'tat. Seuls, les
btards prospraient. Ils croissaient et multipliaient, se rangeaient
autour du trne et semblaient vouloir le prendre d'assaut. Les fils de
l'amour et de l'adultre avaient pris pour eux toute la force et toute
la vie, il n'en tait plus rest pour les enfants de la reine.

Louis XIV assistait, ruine vivante,  cette grande dsolation. Les
jours o il perdait quelqu'un des siens, il allait  la chasse.

Depuis longtemps la fortune l'avait abandonn. Les grands ministres
taient morts, morts aussi les grands gnraux qui fixaient la victoire,
morts tous ceux qui taient les rayons du soleil, le gnie de Louis XIV.
Nul alors ne lui _volait_ sa gloire.--Il est vrai qu'il n'y avait plus
de gloire.

De tous cts, des nouvelles sinistres. Ce canon qu'on entend, annonce
une dfaite; c'est l'Europe qui prend sa revanche.

L'infatuation du roi ne diminue pas encore. Il est seul debout au
milieu des dbris des splendeurs passes; mais lui, c'est encore assez.
Il croit pouvoir faire face  tout, et il ne s'avoue son impuissance que
le jour o, aprs avoir envoy son argenterie  la Monnaie, il est
rduit  demander la paix  genoux.

Quel chtiment! s'endormir dans le nuage et s'veiller dans l'abme.

Mais de quoi pouvait se plaindre Louis XIV! N'avait il pas, bien des
annes auparavant, assist, tranquille et fier,  son apothose?

       *       *       *       *       *

L'oeuvre capitale de Louis XIV, son chef-d'oeuvre, ce fut l'organisation
de sa cour, de cette cour qui absorbait la France et qui s'absorbait
elle-mme dans le roi. Quelle admirable science de dtail, quel art,
quelle patience! Chaque jour le roi ajoute un rouage nouveau, une
combinaison ingnieuse, et il arrive enfin  lever cette prodigieuse
machine, si savante, si complique, et qu'il gouverne avec une si
souveraine habilet.

Continuateur du programme de Richelieu, qui sans piti frappait la
fodalit, Louis XIV prit un moyen bien autrement sr que la force.
Organisant un vaste systme d'embauchage, il enrgimenta  son service
toute la haute noblesse. Il y avait des grands seigneurs avant lui,
aprs il n'y eut plus que des courtisans.

La noblesse n'essaya pas de rsister, la tentative avorte de la Fronde
lui avait dmontr son impuissance. Elle courba le front et passa
volontiers sous les fourches caudines de la volont royale. Plus
d'existences fodales, _la maison du roi_ absorbe toutes les grandes
_maisons_, les princes eux-mmes ne sont plus que les _domestiques_,
dans l'ancienne acception du mot.

Du roi seul viennent les grces, les faveurs, les richesses. Voil
pourquoi il faut vivre prs du roi. On ne se chauffe bien que prs du
soleil. Tout a t calcul pour servir la monarchie aux dpens de
l'aristocratie; les grands seigneurs n'ont plus aucune part au pouvoir,
et comme fiche de consolation on leur donne des titres honorifiques, des
grades dans l'arme, des ordonnances de comptant, des cordons et des
_justaucorps_  brevet.

L'intrt seul, cependant, ne guide pas la noblesse. Le roi, pour la
retenir prs de lui, a bien d'autres moyens. La cour est l'empyre
terrestre o se runissent tous les plaisirs et tous les enchantements.
Ne pas y vivre, c'est ne vivre pas. Est-on absent huit jours, on revient
ridicule, et tre ridicule est ce qu'on redoute avant tout.

tre absent de la cour, c'est tre oubli: on n'est plus l aux jours o
les faveurs pleuvent. Veut-on des grces, il faut savoir se mettre sous
la gouttire; c'est le talent du courtisan, l'tude de tous ses
instants. Pour avoir, il faut mriter, demander. Concourir  l'clat du
trne, tre un rayon du soleil, voil des titres.

A-t-on une fois got de cette vie, on n'en peut tolrer une autre; au
loin, en exil,  dix lieues de la cour, on se dessche, on meurt. Nous
ne pouvons,  notre poque, comprendre cette existence ferique, ces
journes pleines d'enchantements: ces nuits enflammes,  peine, les
mmoires du temps  la main, pouvons-nous nous en faire une ide.

Chaque matin, quelque enchantement nouveau. Que sont auprs de ces
ralits les inventions des romanciers! Les dcorateurs de Louis XIV,
les ordonnateurs de ses ftes sont des hommes de gnie. Spectacles,
ballets, promenades se succdent sans relche,  chaque instant le dcor
change. Aprs la chasse, le bal, aprs le bal, le jeu; puis le thtre
qui se cre, avec Lully, avec Molire, avec Racine.

Et pour animer, pour enfivrer ce rve, une lite incomparable de femmes
resplendissantes de beaut, tourdissantes d'esprit et de verve;
galantes, amoureuses, faciles; radieuses sous l'tincelant habit de
l'poque.

Au-dessus de tout cela plane le roi. Partout, il nous apparat drap
dans sa majest et dans son orgueil. En lui tout se rsume; il est
l'image, les autres sont le cadre.

Devant le roi les ttes se dcouvrent, les fronts se baissent, les
genoux se ploient. On n'admire plus, on adore. Acteur de gnie en cela,
Louis a pris son rle au srieux, il inocule aux autres la robuste foi
qui le soutient. Ce que disent les flatteurs, ils le pensent; toutes les
adulations sont consciencieuses; le courtisan, chose trange, peut dire
la vrit.

Nous sommes maintenant si cultivs, si raffins, dit M. Michelet[3],
que nous revenons difficilement  l'intelligence de cette robuste
matrialit de l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre
poque actuelle, c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut
tudier cela.

[Note 3: _Louis XIV et la rvocation de l'dit de Nantes_. Paris
1860.]

Malheureusement, le revers de cette mdaille si belle est terrible,
terrible surtout pour la monarchie. La noblesse qui, aujourd'hui encore,
admire Louis XIV, ne veut pas s'avouer qu'elle a t confisque par lui.
M. Pelletan a pour peindre la conduite de Louis XIV une image
saisissante de vrit: Le roi mit la noblesse  l'engrais, elle mangea
et ensuite elle mourut.

Louis XIV, sans le savoir, fatalement, prparait et rendait possible la
rvolution; Louis XVI innocent devait payer la dette du coupable. En
ruinant, en avilissant les grands seigneurs, en les mettant compltement
sous la dpendance du roi, il assurait sa tranquillit prsente et son
gosme y trouvait son compte; mais il privait le trne de ses
dfenseurs naturels, ou tout au moins il leur tait les moyens de le
secourir efficacement. Sans compter que pour subvenir  ce luxe,  ces
magnificences, pour venir en aide  la noblesse obre par lui et pour
lui, il mit la France au pillage, l'accabla d'impts, et enfin ne lgua
 son successeur qu'une banqueroute honteuse.

Mais que dire des moeurs de cette cour si magnifique? L, disent
certains historiens, tout tait admirable et chevaleresque.  la
surface, peut-tre, mais au fond? taient-ils si chevaleresques, ces
gentilshommes si plats avec le matre, si insolents avec tous les
autres; ces marquis avides qui assigeaient le roi de demandes d'argent;
ces nobles qui volaient au jeu, ces ducs qui offraient aux plaisirs du
monarque leurs filles, leurs femmes ou leurs soeurs?

Et ce Louis XIV si sublime, quelle tait sa faon d'agir? Il se
dcouvrait avec respect devant toutes les femmes, saluant, disent les
mmoires, jusqu'aux chambrires. Voil qui est fort bien, mais comment
tait-il avec la reine? avec ses matresses, il se conduisait comme
rougirait de le faire un valet de nos jours. Pour lui, les femmes ne
furent jamais qu'un joujou: il les prenait, les brisait, puis les jetait
l, sans souci et sans vergogne, jusqu'au jour o lui-mme tomba aux
mains de la veuve Scarron.

 la cour de Louis XIV, les femmes tiennent une grande place; mais leur
rle politique est fort effac et tout occulte. Quant  leur conduite,
elle tait ce qu'elle devait tre prs d'un prince qui glorifiait
l'adultre et ne rougissait pas de promener dans le mme carrosse sa
femme et deux de ses matresses.

Un matre en l'art d'crire, Paul-Louis Courier, nous a laiss sur ces
moeurs chevaleresques une page tincelante d'esprit et de verve, et bien
vraie cependant. Imaginez, dit-il, ce que c'est. La cour.... Il n'y a
ici ni femmes ni enfants: coutez. La cour est un lieu honnte, si l'on
veut, et cependant bien trange. De celle d'aujourd'hui, je sais peu de
nouvelles; mais je connais, et qui ne connat pas celle du grand roi
Louis XIV, le modle de toutes, la cour par excellence.

C'est quelque chose de merveilleux. Car, par exemple, leur faon de
vivre avec les femmes... je ne sais trop comment vous dire. On se
prenait, on se quittait, ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes
n'taient pas toutes communes  tous; ils ne vivaient pas ple-mle.
Chacun avait la sienne, et mme ils se mariaient. Cela est hors de
doute.

Ainsi, je trouve qu'un jour, dans le salon d'une princesse, deux
femmes, au jeu, s'tant piques, comme il arrive, l'une dit 
l'autre:--Bon Dieu! que d'argent vous jouez, combien donc vous donnent
vos amants?--Autant, repartit celle-ci sans s'mouvoir, autant que vous
donnez aux vtres. Et la chronique ajoute: Les maris taient l; elles
taient maries; ce qui s'explique peut-tre, en disant que chacune
tait la femme d'un homme et la matresse de tous.

Il y a de pareils traits en foule. Le roi eut un ministre, entre
autres, qui aimant fort les femmes, les voulut avoir toutes; j'entends
celles qui en valaient la peine; il les paya et les eut. Il lui en
cota. Quelques-unes se mirent  haut prix, connaissant sa manie. Tant
que voulant avoir aussi celle du roi, c'est--dire sa matresse d'alors
il la fit marchander, dont le roi se fcha et le mit en prison. S'il fit
bien, c'est un point que je laisse  juger; mais on en murmura. Les
courtisans se plaignirent.--Le roi veut, disaient-ils, entretenir nos
femmes; coucher avec nos soeurs et nous interdire ses.... Je ne veux
pas dire le mot: mais ceci est historique, et si j'avais mes livres, je
vous le ferais lire.

 ce tableau dj si sombre, on pourrait ajouter bien d'autres traits
encore. Toutes les dpravations taient reprsentes  cette cour
chevaleresque. La dbauche allait le front lev, talant dans les salons
dors ses fltrissures qui n'taient pas marques d'infamies. Les hommes
reprochaient aux femmes des passions renouveles des mystres de la
bonne desse; les femmes montraient du doigt en riant les partisans de
l'amour grec, fiers de compter dans leurs rangs Monsieur, le frre du
roi et les plus illustres de l'arme, Cond, Villars, d'Humires, le
chevalier de Lorraine, le cardinal de Bouillon et bien d'autres. Les
femmes enfin s'essayaient aux vices des hommes; et, au dire de la
princesse Palatine, s'adonnaient  l'ivrognerie. Mademoiselle de Mazarin
se grisait au champagne, madame de Montespan et tenu tte  un
mousquetaire, la duchesse de Berry, qui prfrait l'eau-de-vie, roulait
ivre-morte sous la table.

Malheureusement la dpravation n'tait pas confine  la cour; elle
allait de couche en couche gagnant la socit tout entire, la noblesse
de robe, la bourgeoisie, le peuple; on assiste alors  une pouvantable
dbcle des moeurs.

Lorsque, pris de la peur de l'enfer que lui montrait madame de
Maintenon, Louis XIV songea sur ses vieux jours  faire pnitence, tous
les courtisans se grimrent  l'exemple du matre, mais la morale n'y
gagna rien; l'hypocrisie doubla tous les autres vices, voil tout. La
cour prit un air grotesquement bat et dvot. Tartufe eut ses grandes
entres. On avait port des plumes et des dentelles, on porta des
scapulaires et des chapelets. La galanterie s'affubla d'un cilice,
l'adultre coucha sur la cendre.

          --Laurent, _vite_ ma haire avec ma discipline.

       *       *       *       *       *

Mais pour se faire une juste ide de Louis XIV au moment de son
apothose, il est ncessaire de le suivre  Versailles. Versailles,
c'est son oeuvre  lui, sa cration. L tout le symbolise et le
personnifie. C'est son Olympe, son empyre.

Depuis longtemps Louis XIV avait en haine toutes les rsidences royales.
Il dtestait Paris, qui lui rappelait la Fronde; Paris o gronde la
tempte populaire, o l'ignoble peuple a faim et se plaint. Il n'aimait
ni Fontainebleau, ni Chambord, ni Compigne, peupls de lgendes
royales, car il jalousait jusqu' l'ombre de ses aeux.

Sa rsidence habituelle, Saint-Germain, lui devenait de jour en jour
odieuse; au loin il apercevait les clochers de Saint-Denis, perptuel
_memento mori_ qui troublait l'ivresse de sa puissance. D'ailleurs 
Saint-Germain il avait pass sa jeunesse, il y avait aim et pleur
avant que d'tre Dieu, et mille souvenirs s'y attachaient qui lui
semblaient nuisibles  sa majest,  sa dignit,  sa gloire.

Un courtisan caustique, il y en avait, pouvait, aux dpens du matre, y
exercer son esprit en faisant  quelque ambassadeur tranger les
honneurs du chteau.

--Vous voyez ces gouttires? vingt fois Sa Majest y courut au risque
de se rompre le cou.--C'est par cette chemine qu'elle se glissait chez
les filles d'honneur.--Sa Majest resta prise, ne pouvant avancer, ni
reculer,  cette lucarne que vous apercevez l-haut, une nuit qu'elle
allait en conter  une fille de cuisine.--Cette grille a t pose par
madame de Navailles, une dugne farouche, pour s'opposer aux galantes
entreprises de Sa Majest.

Voil pourtant ce que l'on pouvait dire, sans mentir, et tous ces
souvenirs importunaient Louis XIV.

C'est alors qu'il rsolut de faire construire un palais  lui, un palais
qu'emplirait sa seule personnalit, o on le sentirait vivre encore dans
des sicles futurs.

Sur les ordres du roi on jeta les fondations de Versailles, lui-mme
avait choisi l'emplacement.

C'tait un dsert, et tout y tait  crer, non-seulement les monuments
de l'art, mais la nature mme. C'est l prcisment ce qui dcida Louis
XIV.

Il n'y a, dit M. Henri Martin, point de sites, point d'eau, point
d'habitants  Versailles: les sites, on les crera en crant un immense
paysage de main d'homme; les eaux, on les amnera de toute la contre
par des travaux qui effraient l'imagination; les habitants, on les fera
pour ainsi dire sortir de terre en levant toute une grande cit pour le
service du chteau. Louis se fera ainsi une cit  lui, dont il sera la
vie. Versailles et la cour seront le corps et l'me d'un mme tre, tous
deux crs  mme fin, pour la glorification du dieu terrestre auquel
ils devront l'existence.

Le duc de Crqui appelait Versailles _un favori sans mrite_. Mais
n'tait-ce pas un immense mrite que de n'en pas avoir et de devoir tout
au matre?

Versailles s'leva comme par magie; sans compter on y prodigua la vie
des hommes et les richesses de la France. Que d'annes de revenu
enfouies dans ces sables striles[4]! L s'puisa le gnie de l'poque,
l'industrie enfanta des miracles, l'art du temps dit son dernier mot.

[Note 4: Il est bon de se garder de toute exagration; les dpenses
de Versailles n'ont pas t si fantastiques qu'on l'a dit longtemps.
Saint-Simon parle de milliards, Mirabeau dit douze cents millions;
Volney imagine quatre milliards six cents millions! On peut mettre tout
un peuple sur la paille mais non lui prendre ce qu'il n'a pas; O il
n'y a rien, le roi perd ses droits. On arrive, pices en mains, 
tablir que les dpenses de Versailles reprsentent environ six cents
millions de notre monnaie. C'est dj monstrueux!]

On eut de l'eau, des fontaines jaillissantes, des forts, arraches
toutes venues aux plus belles forts de la couronne; le marbre s'entassa
sur le marbre.

Mansard, Lebrun, Le Ntre dirigeaient les travaux; l'oeuvre avanait.
Les bassins taient creuss, et dans leur eau se miraient tous les dieux
de la mer, toutes les dryades des fontaines; un peuple de statues
animait les bosquets, tout l'Olympe.

Enfin le palais fut termin. Il tait  la taille du matre; des salles
immenses, des escaliers de gants. Autour du palais une ville tait
sortie de terre, et l'on terminait les btiments si vastes o
s'entassrent les ministres; les aides, les commis, tout l'attirail de
la cour.

Louis XIV alors se mit au balcon qui regarde le soleil levant, et en
apercevant ce paysage splendide, ces jardins enchants, ces pelouses,
ces bosquets, il se sentit le dieu de cet univers et put dire: Je suis
content, je rgne en paix.

Alors, par toutes les fentres de son palais, il commena  jeter ce qui
restait de richesses  la France, et dans les cours les courtisans
avides se disputaient les dpouilles. Triste cure!

Versailles cependant, avec ses chambres sans nombre, ses casernes
babyloniennes, ses communs grands comme une cit, Versailles tait trop
troit encore pour loger cette foule oisive qui toujours et partout
entourait le roi; peuple privilgi au milieu d'un autre peuple, et qui
n'avait d'autres fonctions que de concourir  l'clat du roi soleil.
Prtres de ce dieu qui avait invent un culte tout particulier  son
usage, sorte de liturgie paenne qui rglait minute par minute tous les
mouvements de l'idole, et dcidait la faon d'ter une pantoufle ou de
mettre un bonnet[5].

[Note 5: J'ai sous les yeux, en crivant ce chapitre, le
trs-remarquable travail de M. Eugne Pelletan, _Dcadence de la
monarchie_, un livre populaire, dit M. Michelet, trs-piquant et
trs-vridique, qui, grce  Dieu, ira partout et restera.]

Cette religion, savamment combine, avait deux grands buts. Elle tenait
la noblesse  distance et donnait occasion de crer une foule de charges
d'autant plus recherches qu'elles permettaient d'approcher davantage de
la personne royale.

Ces charges, qui se vendaient des sommes considrables, bien qu'elles
fussent une ruine pour les titulaires, taient innombrables. Chaque acte
de la vie du roi justifiait un titre nouveau, depuis celui de grand
chambellan, jusqu' celui de capitaine des levrettes.

On croit rver vritablement, lorsque minute par minute, dtail par
dtail, on suit une des journes de Louis XIV, journe semblable 
toutes les autres, ordonne avec une symtrie que nul vnement ne peut
bouleverser.

Le crmonial prend le roi au saut du lit, avec le mdecin qui vient
lui faire tirer la langue et ne le quitte que lorsqu'il a mis sa
couronne de nuit et qu'un autre mdecin est venu interroger les
battements de son pouls. Il y a le grand et le petit lever; la chambre
royale est pleine de ceux qui, en vertu de leur charge ou de leur
dignit, ont le droit de contribuer  la toilette du roi ftiche.

Tout d'abord, c'est la perruque, mais le roi la met derrire ses
rideaux, nul ne doit voir  nu le chef du souverain, encore y a-t-il
plusieurs perruques: celle du grand lever n'est pas celle du petit; il y
a la perruque des jours ordinaires et celle des jours de gala. La
crmonie de la chemise vient ensuite, c'est d'habitude un prince du
sang qui la donne. Puis, la crmonie des bas, des souliers et du reste.
Les serviteurs de la main droite ne sont pas ceux de la main gauche. Il
y a un gentilhomme pour le chapeau, un autre pour l'pe, un troisime
pour les ordres que le roi porte sous son habit.

Chaque fonction de la machine royale, chaque besoin, chaque exigence de
sa nature est le prtexte d'une pompe tout aussi imposante; c'est en
cadence que le roi marche, qu'il boit, qu'il mange et qu'il prend
mdecine. La crmonie de Molire, si burlesque, est une ralit.

Et afin qu'on ne puisse douter de ces faits, ils sont consigns en vingt
endroits divers. Dangeau passe sa vie  crire les faits et gestes du
roi, il est l'historien de l'antichambre et des arrire-cabinets, mais
il n'en est que plus prcieux pour qui veut essayer de reconstituer
cette cour, la premire du monde; par lui, nous savons  une seconde
prs ce que faisait Louis XIV, il nous a lgu les noms de ces
courtisans heureux qui chaque soir recevaient le bougeoir des mains du
roi.

Un autre monument prcieux est le journal des mdecins, longue histoire
de la sant et de la maladie du roi, livre admirable, dit M. Michelet,
dont le positif intrpide n'attnue pas l'adoration. Le roi, de page en
page, est chant et purg.

Dans la vie de Louis XIV, les purges jouent un grand rle. Elles
n'avaient pas t seulement le prtexte de _l'tiquette des jours de
mdecine_ qui rompt agrablement la monotonie du crmonial quotidien,
elles taient de la plus grande utilit. Prodigieux mangeur, le roi
avait souvent besoin de venir en aide  la nature.

Cet apptit du roi de France est une des grandes stupfactions de la
princesse Palatine, elle en parle dix fois dans ses Mmoires. Le roi
consommait aisment, dans un seul repas, crit-elle, quatre assiettes de
soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une assiette de salade,
deux tranches de jambon, du mouton au jus et  l'ail, une assiette de
ptisserie, et au dessert, une profusion d'oeufs durs et des fruits de
toute qualit.

Aprs de tels repas, largement arross, il fallait au roi le grand air
et l'exercice, encore la digestion n'tait-elle pas toujours facile, et
dans les ractions qui suivent souvent, un illustre historien croit voir
l'origine de la politique  outrance des dernires annes de Louis
XIV.

Et maintenant reprsentez-vous Louis XIV, lorsque, entre une triple haie
de courtisans, il descend le grand escalier de Versailles.  voir, sur
son passage l'admiration passionne de tous ces nobles gentilshommes, ne
devine-t-on pas que c'est l le matre qui tient la corne d'abondance,
l'homme qui a pris le soleil pour emblme?

Sa taille n'est pas au-dessus de la moyenne, il a les mouvements nobles
et gracieux, la dmarche pleine de majest. Il avance avec grce une
jambe fine et merveilleusement tourne, sa figure impose le respect et
l'admiration, enfin son regard est fier, terrible lorsqu'il est irrit,
plein de bienveillance lorsqu'il est satisfait.

Tel est le portrait que nous a laiss de Louis XIV un de ses
contemporains, ce portrait est dat de l'poque la plus brillante; mais
l'auteur oublie de nous dire que, toujours fidle  son systme, le roi,
sans doute pour imprimer  sa personne une majest plus grande, avait
trouv bon de se hausser sur d'normes talons et de s'allonger d'une
prodigieuse perruque.

Nous avons, au reste, plus de cent portraits de Louis XIV. La Bruyre
dit que son visage remplissait la curiosit des peuples, et
Saint-Simon, que sa taille, son port, sa beaut, sa grande mine, le
firent distinguer jusqu' sa mort comme le roi des abeilles.

          Dans quelqu'tat obscur que le ciel l'et fait natre,
          Le monde en le voyant, et reconnu son matre.

Que sont devenues cependant toutes les splendeurs du grand roi? Que
reste-t-il de toute cette fantasmagorie qui blouit un sicle?

Versailles est dsert aujourd'hui, morne et triste. Vingt ouvriers
travaillent  la journe pour arracher l'herbe qui crot drue entre les
pavs; l'eau croupit dans les rservoirs, les statues grelottent sur
leurs pidestaux rongs de mousse.

De loin, cet norme amoncellement de pierres, de briques et de marbres
tonne l'imagination, mais on a le coeur serr.

Louis-Philippe eut la pense de rendre la vie  cette vaste ncropole de
la monarchie, mais un muse n'a pu la ranimer. Mieux et valu laisser
tomber Versailles pierre  pierre, laisser le lierre couvrir de son
manteau ces ruines colossales.

Tout semble petit, mesquin, glacial, dans ces salles si vastes; les
tableaux les plus excellents y perdent de leur valeur. Ils fixent les
yeux, mais non l'imagination. La pense est ailleurs. Involontairement
on coute l'cho des pas dans les escaliers, les craquements sourds des
boiseries, les gmissements du vent dans les corridors. Devant chaque
porte on s'arrte, on hsite  ouvrir, qui trouvera-t-on derrire?

Seule, la grande galerie des portraits est en harmonie avec les
impressions que donne l'aspect de Versailles; lorsque parfois on la
traverse dans toute sa longueur, seul,  la nuit tombante, on est saisi
d'une frayeur secrte au bruit de ses pas, redit vingt fois par les
votes sonores. On croit voir remuer des yeux, s'agiter des lvres, et
dans l'ombre lointaine de grandes figures se dtacher de la toile et
jaillir de leurs cadres.

 Versailles, dans les cours dsertes, dans les recoins ignors, sont
venues s'chouer toutes les paves des monarchies passes, battues et
renverses par la tempte populaire. On y aperoit bien des cadres sans
toiles, des bustes mutils, des statues dcapites.

L, dans un passage obscur, non loin de l'Orangerie, j'ai retrouv une
admirable statue questre du duc d'Orlans, ce prince si gnreux, si
loyal, si bon. Involontairement je me rappelai les grandes esprances
avec lui teintes, je me souvins de ce grand deuil de la France le jour
o sa mort rvla combien cher il tait  tous.

Du vivant mme de Louis XIV, Versailles avait eu sa dcadence. Avec
madame de Maintenon, la tristesse entra dans le palais enchant, un
crpe sombre s'tendit sur ce sjour de la ferie, la fantasmagorie
s'vanouit. La veuve de Scarron tait reine. Les palais refltent la
physionomie des matres.

Le demi-dieu tait redevenu un homme, moins qu'un homme, un vieillard
hbt par la peur de l'enfer.

--M'aviez-vous donc cru immortel? demanda-t-il aux courtisans qui
entouraient son lit d'agonie.

Ils auraient pu lui rpondre: Oui, Sire, et vous-mme avez essay de le
croire.

Lorsqu'on conduisit Louis XIV  Saint-Denis, le peuple imbcile crut se
venger en insultant sa dpouille mortelle; il couvrit de pierres et de
boue le cercueil de cet homme qu'aux jours d'enivrement et de prosprit
il avait surnomm le grand roi.




II

PREMIRES AMOURS.


lev par une mre galante, sur les genoux des belles dames de la
Fronde, sous les yeux d'un ministre qui pour l'loigner des affaires
favorisait tous ses penchants, Louis XIV, dou d'un temprament de feu,
fit pressentir ds son enfance qu'il marcherait glorieusement sur les
traces de son aeul Henri IV de galante mmoire.

Jeune, beau, lgant, Louis avait tout ce qu'il faut pour russir prs
des femmes, et  tous ces dons de la nature il joignait des grces
exquises et une galanterie raffine qu'il devait  madame de Choisy,
son prcepteur en belles manires.

La comtesse de Choisy, dont le mari tait chancelier dans la maison de
Monsieur, avait entrepris de faire du jeune roi ce qu'on appelait alors
un _honnte homme_, c'est--dire un cavalier accompli. Cette femme
d'esprit, dj sur le retour, possdait toutes les grces de la
politesse et du bon ton, toute la science du savoir-vivre, toutes les
perfections d'une prcieuse du beau temps de l'htel Rambouillet[6], le
jeune roi ne pouvait aller  meilleure cole. L'lve fit honneur  son
institutrice, et plus tard, il rcompensa d'une pension de huit mille
livres des leons qui avaient fait de lui le gentilhomme le plus
accompli de son royaume.

[Note 6: M. le baron Walckenaer, _Mmoires touchant la vie et les
crits de madame de Svign_.]

Les Mmoires du temps ont retenu les premiers bgaiements du coeur du
jeune monarque, et nous savons les moindres dtails de ses premires
inclinations, badinages galants et enfantins, sans porte et sans
consquence. Tour  tour il sembla s'attacher  la duchesse de
Chtillon,  lisabeth de Ternau et enfin  Olympia Mancini, une des
trop nombreuses nices du cardinal Mazarin, et qui avait t la compagne
de ses premiers jeux. Olympia, dangereuse Italienne, me et visage
noirs, fut marie au duc de Soissons. On la retrouve  la tte de
toutes les cabales organises pour perdre Madame.

Une fille d'atours de la reine-mre, mademoiselle de La Mothe
d'Argencourt, inspira  Louis XIV sa premire passion srieuse.

Cette jeune fille, que quelques mmoires nous peignent comme n'tant ni
fort belle ni trs-spirituelle, tait en ralit d'une clatante beaut.
Elle avait de merveilleux cheveux blonds d'une richesse extrme, de
grands yeux bleus pleins de feu, et, par une singularit piquante qui
donnait quelque chose de saisissant  sa physionomie, des sourcils d'un
noir d'bne admirablement arqus. Avec cela une peau blouissante de
blancheur, des traits fins et rguliers, et une taille  tenir dans une
bague.

Bientt l'amour du jeune roi ne fut un secret pour personne. C'tait son
premier amour; ses regards, ses gestes, ses moindres actions le
trahissaient, malgr toute sa nave dissimulation, en dpit de toute la
diplomatie si gauche et si charmante de son adolescence.

Il recherchait avec empressement tous les moyens de se rencontrer avec
son amie, savait trouver des prtextes qu'il croyait habiles, et
paraissait transport de voir sa passion paye du plus tendre retour.

Mais Mazarin et la reine-mre, jaloux du pouvoir que leur laissait le
jeune roi, veillaient avec sollicitude. Ils comprirent le danger. Une
matresse pouvait prendre une terrible influence sur le royal
adolescent; d'ailleurs ils entrevoyaient dans l'ombre toute la famille
de mademoiselle d'Argencourt, impatiente de profiter de l'ascendant de
la jeune favorite.

Anne d'Autriche rsolut d'loigner son fils. Louis tait fort dvot;
elle veilla les susceptibilits de sa conscience, l'effraya de
l'horrible pch qu'il allait commettre, et finit par le dcider  fuir
le danger. L'amant dsol de la belle d'Argencourt quitta donc
Saint-Germain, et se rfugia  Vincennes prs du cardinal Mazarin.

Cette clipse du roi dconcerta si fort les belles esprances caresses
par les parents de la jeune personne, que madame d'Argencourt, qui
croyait tout perdu, alla jusqu' faire avertir la reine, que si elle le
dsirait elle consentirait aux relations de Louis et de sa fille, et
cela sans condition. Anne d'Autriche refusa cette offre obligeante.

Le jeune roi, arriv  Vincennes, s'tait mis en retraite sous la
direction d'un confesseur choisi par le cardinal. Quinze jours durant,
il pria, pleura, jena, se mortifia, se confessa, communia, et enfin se
croyant compltement guri, ou tout au moins en bonne voie de gurison,
il revint  la cour. Il se dfiait pourtant encore de son coeur, et,
pour ne pas s'exposer  une rechute, il mit tous ses soins  viter
autant que possible sa charmante amie.

Cette affectation mme  la fuir convainquit mademoiselle d'Argencourt
qu'elle tait toujours aime, et, en fille bien instruite, elle fit
natre cette occasion que redoutait le roi. L'occasion vint; la rechute
fut complte.

En se trouvant prs de celle qu'il aimait, Louis oublia toutes les
remontrances maternelles, les pieuses exhortations de son directeur, les
belles rsolutions s'envolrent: il se troubla, balbutia, rougit, et
pour dissimuler sa rougeur, sans doute, cacha son front dans les belles
mains de son amie.

Anne d'Autriche,  son tour, perdit tout espoir; elle avait lu dans les
yeux de son fils une passion si grande, une rsolution si nergique,
que, renonant  entraver cet amour, elle ne songea plus qu' en tirer
tout le parti possible et  s'arranger avec la grandeur future de cette
favorite.

Malheureusement pour mademoiselle d'Argencourt, Mazarin n'avait pas dit
son dernier mot. Beaucoup moins convaincu que la reine mre de
l'efficacit d'une retraite, il avait cherch quelque autre moyen plus
humain pour rompre ce grand amour, et il n'avait pas tard  trouver.

Le cardinal, tandis que Louis tait  Vincennes, avait mis en campagne
trois ou quatre de ses plus habiles espions, et le rsultat de cette
enqute avait t de lui apprendre que mademoiselle d'Argencourt n'en
tait pas  faire ses premires armes. Un amant la vengeait de la
timidit du royal nophyte, et, pour trouver la force de rsister  la
passion du roi, elle retrempait sa vertu entre les bras de Chamarante,
le plus bel homme de la cour. Elle poussait mme l'imprudence jusqu'
crire les lettres les plus passionnes  ce favori de son coeur.

Fort de cette dcouverte, Mazarin manda le beau Chamarante, et lui fit
comprendre qu'il donnerait un bon prix de cette correspondance
amoureuse. Chamarante eut la lchet de trahir celle qui l'avait aim,
et, moyennant finance, la tendre prose de mademoiselle d'Argencourt
passa aux mains du ministre.

Ces doux billets, le cardinal les avait prcieusement conservs. Voyant
que dsormais le roi, emport par la passion, n'couterait aucune
remontrance, il lui demanda un entretien.

Louis s'attendait  de longues exhortations,  une explication presque
orageuse et, conseill par sa charmante matresse, il s'tait muni de
tout son courage pour rsister ouvertement et dclarer qu'il entendait
tre le matre. Peine perdue! le ministre parut. Calme et presque
souriant, il ne dit pas un mot de mademoiselle d'Argencourt. Seulement,
aprs quelques banalits gnrales sur la perfidie des femmes et sur le
malheur des souverains qui sont si rarement aims pour eux-mmes, il
tira de son sein les fameuses lettres, et les prsentant au roi:

--Que Votre Majest, dit-il, daigne prendre la peine de lire cette
correspondance, elle lui en apprendra plus que je ne saurais lui en
dire.

Les preuves taient accablantes, le doute n'tait pas possible: Louis
fut accabl, son orgueil naissant recevait l un rude choc. Il pleura de
dpit et de rage, mais il eut la force de dissimuler sa colre. Il ne
tmoigna plus qu'un ddain glacial  sa perfide et refusa d'avoir avec
elle aucune explication.

Dchue de ses esprances, outre de la conduite de Chamarante, brouille
avec sa famille, qui lui reprochait bien moins son amant que sa
maladresse, mademoiselle d'Argencourt ne songea plus qu' chercher une
consolation. Elle s'prit d'une passion folle pour le marquis de
Richelieu.

Cette liaison fit tant de bruit et de scandale que la marquise de
Richelieu vint se jeter aux pieds de la reine-mre pour la conjurer
d'loigner mademoiselle d'Argencourt, et que l'on conseilla l'air du
clotre  la trop sensible jeune fille.

Elle se rfugia dans un de ces charmants couvents o les grandes dames
dpites allaient alors passer leurs accs de dvotion. Elle s'y trouva
si bien qu'elle n'en voulut plus sortir et y passa sa vie, sans jamais
cependant prononcer ses voeux. Plus tard Louis XIV paya pour elle une
dot de vingt mille cus.

Refroidi par ce premier naufrage, le jeune roi hsitait  se rembarquer
sur le fleuve du Tendre, lorsqu'il tomba aux mains de madame de
Beauvais, la femme de chambre favorite d'Anne d'Autriche.

La Beauvais, pour parler comme les Mmoires, avait depuis longtemps dj
doubl le cap de la quarantaine lorsqu'elle mit son exprience au
service de Louis.

Laide, borgne, ride comme pomme en avril, l'affreuse vieille avait
depuis plusieurs annes jet son dvolu sur le jeune roi. Elle guettait
l'ge de sa pubert, sachant bien qu'alors le temprament parle plus
haut que le coeur, dcide  profiter de la premire surprise et  en
tirer parti pour l'lvation de sa famille. Son plan russit 
merveille.

La flamme de l'oeil unique de la Beauvais alluma les sens du royal
jouvenceau, et bientt il n'eut plus rien  lui refuser. Mais
l'enivrement fut de courte dure. Adresse et sductions chourent,
l'lve s'chappa tout fier de son exprience nouvelle, impatient d'en
tirer parti.

Les bons offices de la Beauvais eurent cependant leur rcompense, on lui
fit don de la seigneurie de Chantilly, et sa famille fut toujours
protge[7]. Le roi, dit l'abb de Choisi, ne perdit pas la mmoire de
l'autel de ses premiers sacrifices.

[Note 7: Saint-Simon, _Mm_., t. 1.]

La Beauvais continua jusqu' sa mort de rester  la cour, et on lit dans
les Mmoires de la princesse Palatine: J'ai vu encore cette vieille
crature de Beauvais; elle a vcu quelques annes depuis que je suis en
France. C'est elle qui, la premire apprit au feu roi ce qu'il a si bien
pratiqu auprs des femmes. Cette affreuse borgne s'entendait fort bien
 faire des lves.

Tout frais mancip aprs ce premier amour borgne, le jeune Louis n'osa
pas tout d'abord s'adresser aux grandes dames qui formaient la cour
d'Anne d'Autriche. Peut-tre tait-il retenu par la crainte de sa mre,
peut-tre ne savait-il pas encore qu'un roi trouve bien rarement des
cruelles. Au grand dpit de toutes celles qui si volontiers eussent
accept le mouchoir, il se contentait d'garer son coeur dans les
cuisines et dans les antichambres.

Le feu roi, dit la Palatine, a t trs galant assurment, mais il est
all souvent plus loin que la dbauche. Tout lui tait bon en sa
jeunesse: paysannes, filles de jardinier, servantes, femmes de chambre,
pourvu qu'elles fissent semblant de l'aimer.

Beaucoup faisaient semblant, et les passions du jeune roi s'en
arrangeaient  merveille. Il ne rsulta rien de toutes ces liaisons
obscures, rien qu'un enfant, une fille qui tait, assure Saint-Simon,
son portrait vivant. Il l'avait eue d'une jeune et frache jardinire de
Saint-Germain. L'obscurit de la mre empcha le roi de reconnatre
l'enfant, mais il assura son avenir et la maria honorablement.

Nous sommes ici  l'poque des fredaines amoureuses du grand roi.
Saint-Germain tait le thtre de ses exploits.  chaque instant il
chappait  la surveillance de sa mre, et madame de Navailles, prpose
 la garde de la vertu fragile des filles d'honneur, avait toutes les
peines du monde  empcher le loup de faire invasion dans la bergerie.

Il tait temps cependant qu'un amour noble et lev vnt mettre un terme
 ces emportements de jeunesse et arrter Louis sur la pente glissante
de la dbauche vulgaire: une des nices du cardinal Mazarin se trouva l
fort  propos pour accomplir cette oeuvre.

Marie Mancini, qui n'tait qu'un enfant lorsque dj le roi courtisait
sa soeur Olympia, tait sortie du couvent et avait fait son apparition 
la cour depuis un an environ.

C'tait lorsqu'elle arriva se joindre  l'escadron des nices du
cardinal, des Mazarines, comme on disait alors, une grande fille
maigre, avec de longs bras rouges, un long cou, un teint brun et jaune,
une grande bouche, mais de belles dents et de grands yeux noirs, beaux
et pleins de feu. Louis, bien qu'il prfrt Marie  son autre soeur
Hortense, une des plus belles personnes de son temps, fit fort peu
d'attention  la nouvelle venue, et la regarda  peine.

Plusieurs mois seulement aprs, un entretien que le roi eut avec Marie
commena le charme. Ces quelques mois, il est vrai, avaient profit 
la jeune fille: elle avait gagn l'embonpoint qui lui manquait, sa
taille gauche s'tait assouplie, son teint s'tait color, enfin ses
grands yeux noirs, profonds et passionns, donnaient un rare et
singulier attrait  sa physionomie.

Elle regagnait d'ailleurs du ct de l'esprit ce qui lui manquait en
beaut. Vive, spirituelle, railleuse, sa conversation brillante blouit
le roi, trs-flatt en secret du soin que prenait de lui plaire une
personne si accomplie.

Aussi hardie qu'ambitieuse, Marie profita en fille habile de ses
premiers avantages, chaque jour plus avant elle enfonait le trait dans
le coeur de Louis, et bientt il en vint  ne pouvoir plus se passer
d'elle.

Prvoyant avec une perspicacit rare  son ge que la timidit d'un
prince  peine sorti de tutelle, tait ce qu'elle avait le plus 
redouter, elle ne ngligeait aucun moyen pour exalter le courage de
Louis et faire passer dans son me un peu de cette audace aventureuse
qui animait la sienne.

Dans les longues aprs-midi qu'il passait  ses genoux, elle lui lisait
des posies passionnes ou des romans de chevalerie aux merveilleux
exploits, agissant ainsi tout  la fois sur son imagination et sur son
coeur.

Mais dj son ascendant tait immense. Puisant dans la violence de son
amour une hardiesse qui lui et sembl impossible quelques mois
auparavant, Louis osa aimer Marie Mancini  la face de la cour, sous les
yeux de sa mre et du cardinal Mazarin.

Alors, il lui accordait une prfrence marque; au bal c'est  elle la
premire qu'il offrait toujours la main; il affectait de s'entretenir
tout bas avec elle, il la consultait sur tous ses projets, mme sur les
affaires de l'tat. Enfin pour passer seul avec elle, ne ft-ce qu'une
minute, il n'est pas de prtextes et d'expdients qu'il n'employt.

Un jour Marie Mancini sortait de chez la reine-mre, elle tait seule
dans son carrosse, Louis monta sur le sige et lui servit de cocher
jusqu' ce que la voiture ne ft plus en vue; alors il y entra et vint
se placer  ct d'elle.

La cour s'agitait, l'Europe s'tait mue. Une favorite pouvait inaugurer
une politique nouvelle, et nul ne doutait que Marie Mancini ne ft
bientt matresse dclare du roi. Mais l'ambitieuse visait bien autre
chose. Elle rvait un mariage et le titre de reine.

Ce projet n'tait pas une chimre. Cette sombre Italienne, aux grands
yeux flamboyants avec un esprit infernal et l'nergie du bas peuple de
Rome, avait un instant envelopp le froid Louis XIV d'un tourbillon de
passion. Il tait bien  elle corps et me.

Bientt on parla tout bas  la cour de la possibilit de cette union,
mais non si bas que l'cho de ces propos ne vnt aux oreilles d'Anne
d'Autriche. Elle fut saisie d'effroi. Un instant elle crut que Mazarin,
bloui par cette perspective de placer une de ses nices sur le trne,
tait d'accord avec sa nice, et dans son horreur d'un mariage aussi
monstrueux, elle fit rdiger une protestation.

Plutt que de souffrir une pareille infamie, disait-elle, je ferais un
appel  la noblesse, j'armerais mon second fils contre son frre, et
moi-mme,  la tte de l'arme, je marcherais contre le roi.

Mais cette protestation tait inutile. La reine-mre suspectait  tort
les intentions du cardinal. Le ministre ne rvait qu'une chose,
l'alliance espagnole; et tandis qu'on l'accusait de traner en longueur
les dernires formalits du mariage de Louis XIV avec une princesse de
Savoie, des agents habiles ngociaient  Madrid et obtenaient du cabinet
de l'Escurial la paix et la main de l'infante.

Press par son amante, le jeune roi avait os dclarer au cardinal qu'il
tait rsolu  faire mademoiselle Mancini reine de France.

--Moi vivant, avait rpondu le ministre, jamais ce mariage n'aura lieu;
je poignarderais plutt ma nice de ma propre main.

Ce qui diminue peut-tre un peu le mrite du cardinal, c'est que depuis
longtemps il avait pntr l'ingratitude de sa nice. Marie n'avait en
effet us de son ascendant que pour tcher de perdre Mazarin,  qui elle
devait tout, dans l'esprit du roi.

Et pourtant le moment approchait o Louis XIV allait avoir  prendre un
parti. On avait rompu les projets de mariage avec la princesse de
Savoie, et l'Espagne se dcidait  offrir son infante. L'amour du roi
pour Marie paraissait dsormais le seul obstacle srieux, et toute la
cour suivait avec anxit les phases diverses de cette grande passion,
qui donnait aux combinaisons politiques d'ordinaire si froides tout
l'intrt d'un drame.

Qui l'emporterait dans le coeur du jeune prince, de la raison d'tat ou
de l'amour? Hlas! le parti de la sagesse eut raison.

Marie Mancini reut l'ordre de quitter la cour et d'aller attendre  la
Rochelle et au Brouage la fin des ngociations avec l'Espagne. Louis XIV
n'osa pas s'opposer au dpart de son amie.

Les adieux des deux amants furent dchirants. Louis tout en pleurs
conduisit son amie jusqu'au carrosse qui devait l'emmener bien loin de
lui, et c'est alors que la jeune fille lui adressa ces paroles si
souvent cites:--Vous tes roi, vous pleurez, et je pars!...

 ces mots les larmes du roi redoublrent, mais il n'osa pas rvoquer
l'ordre qu'avait donn le cardinal. Marie et rsist, Louis cda.

Les deux amants n'eurent plus qu'une entrevue avant le mariage du roi.
Comme la cour se rendait  Bordeaux pour attendre la fin des
ngociations, Marie Mancini eut la permission de venir saluer la
reine-mre  son passage  Saint-Jean-d'Angely. C'tait le seul moyen
d'empcher le roi de se dtourner de son chemin pour aller voir son amie
et d'viter un scandale.

Cette entrevue raviva les esprances de l'orgueilleuse jeune fille et
exalta si bien l'amour du roi que Mazarin, srieusement inquiet, crivit
au roi pour le menacer de quitter la France avec ses nices: Aucune
puissance humaine, disait-il, ne saurait m'ter la libre disposition que
Dieu et les lois m'ont donne sur ma famille.

Cette lettre du cardinal peint Marie sous les couleurs les plus sombres,
il la traite d'extravagante, d'ingrate, d'ambitieuse, incapable d'aimer
personne.

Songez, je vous prie, crivait-il au roi, s'il y a au monde un homme
plus malheureux que moi, qui, aprs m'tre appliqu avec ardeur 
procurer par toutes les voies les plus pnibles, la gloire de vos armes,
le repos de vos peuples et le bien de votre tat, ai le dplaisir de
voir qu'une personne qui m'appartient est sur le point de renverser tout
et de causer votre ruine!...[8]

[Note 8: _Correspondance de Mazarin_, t. 1, p. 179, 202.]

Ces lettres ne servirent qu' irriter la passion du roi. Les obstacles
semblaient exalter son courage et l'affermir dans ses rsolutions. Il
menaait de rompre les ngociations avec l'Espagne, si avances qu'elles
fussent, et d'pouser, envers et contre tous, celle qui l'aimait et qui
seule, disait-il, pouvait assurer le bonheur de sa vie, lorsque la jeune
fille prit une rsolution aussi hroque qu'inattendue et trancha
d'elle-mme les difficults de la situation.

Marie Mancini eut le courage de s'arracher  son beau rve; elle cessa
toute correspondance avec le roi et annona qu'elle tait dcide  ne
le revoir jamais. Action telle, crit Mazarin, qui peut-tre par ses
intimidations avait contribu  la rsolution de Marie, action telle
qu'il et t malais d'en attendre une semblable, d'une personne de
quarante ans qui et t nourrie toute sa vie avec des philosophes.

Ainsi se termina ce roman d'amour, pisode important de la vie de Louis
XIV.... Avec moins de _bons sens prcoce_, de sagesse et de politique,
il et pous Marie Mancini; et alors que de malheurs pargns,  la
France[9]!

[Note 9: Le mariage de Louis XIV avec l'Infante donnait  la
couronne de France ces fameux droits  la succession d'Espagne dont la
poursuite cota tant d'or et tant de sang, un des faits les plus
dsastreux de ce rgne si fcond en dsastres.]

Abandonn  ses propres forces, le jeune roi ne rsista plus et, le 9
juin 1660, on clbra,  Saint-Jean-de-Luz, son mariage avec l'infante
d'Espagne Marie-Thrse. Aprs douze jours d'une marche triomphale 
travers la France, le royal couple fit son entre  Paris au milieu des
acclamations d'un peuple qui dans cette union ne voyait que l'assurance
d'une paix durable.

Marie-Thrse avait du premier jour dplu au roi, elle tait petite,
replte, fort rouge, presque naine, et la passion admirative qu'elle eut
toute sa vie pour son mari ne fut jamais paye de retour.

Louis XIV n'eut mme pas pour elle les gards qu'il devait  sa femme
lgitime,  la reine. Presque au lendemain des noces, il dserta son
salon pour aller chercher ailleurs de galantes distractions.

Lorsque plus tard la reine, entoure des matresses au milieu desquelles
vivait le roi de France comme Bajazet dans son srail, osa lever la
voix et se plaindre de l'indignit de ces relations de chaque jour, le
roi lui rpondit aigrement:

--De quoi vous plaignez-vous, madame, n'ai-je pas toujours partag votre
lit?

Aprs comme avant le mariage, la question restait la mme: quelle serait
la reine de fait? d'o soufflerait dsormais la faveur? On tait fort
indcis, et les courtisans les plus habiles s'abstenaient, ne sachant de
quel ct encore tourner leurs adorations.

Le salon favori du roi tait alors celui de la comtesse de Soissons,
cette mme Olympia Mancini, l'une des inclinations enfantines de Louis.
Il tait fort assidu chez elle, et les plus mdisants assuraient que la
comtesse, pour s'attacher le prince, n'avait pas recul devant
l'adultre.

Nulle influence ne pouvait tre plus fcheuse que celle de madame de
Soissons, et cependant le roi semblait chaque jour s'attacher davantage
 elle, lorsque l'arrive d'Henriette d'Angleterre vint rendre inutiles
toutes les sductions d'Olympia. Ds lors le charme fut rompu, le roi ne
garda plus rien de son ancien faible pour la comtesse, et mme il
chargea de Vardes, son favori, de l'en dbarrasser en se dclarant son
galant.

Henriette d'Angleterre, dont l'arrive  la cour de France marque
l'aurore d'une re nouvelle, tait fille de la charmante et trop galante
Henriette de France, et de Charles Ier, ce prince infortun qui expia
si cruellement ses fautes sur l'chafaud.

Nulle vie ne fut plus terriblement agite que la sienne. Elle tait le
gage de la dernire rconciliation de Charles Ier fugitif et de sa
trop infidle pouse. Ne d'une larme et d'un baiser d'adieu, elle
vint au monde au milieu des horreurs d'un sige, sous le canon de
l'ennemi.

L'pouse de Charles Ier eut le bonheur d'chapper aux puritains, elle
s'enfuit entranant ses enfants, appuye sur le bras de son amant, ce
bel Anglais qu'elle pousa plus tard.

Les fugitifs purent gagner la France, ils y trouvrent un asile, mais
non du pain; ils avaient un appartement au Louvre, mais l'hiver ils
manquaient de bois et restaient au lit faute de feu.

La petite Henriette avait cinq ans lorsque son pre fut dcapit en
Angleterre. Nul alors ne se souciait d'elle. On la laissait aux mains
des femmes de chambre. Elle avait sous les yeux de dplorables exemples,
le mnage illgitime et sans cesse troubl par des querelles de sa mre
et de son amant. Personne prs d'elle pour veiller en ce jeune coeur le
sens moral.

Plus tard, elle fut mise au couvent mondain de Chaillot, dirig par
mademoiselle de La Fayette, cet asile aimable dont le galant parloir
tait un foyer d'intrigues politiques.

Rien n'annonait encore ce qu'elle serait  dix-huit ans; elle tait
maigre et n'avait d'autre attrait qu'une grce sauvage que l'on ne
comprenait gure alors.

Louis XIV la voyait quelquefois, les jours o on l'amenait  la cour
pour essayer de la distraire un peu, mais il n'avait pour elle aucun
penchant.

--J'ai peu d'apptit, disait-il, pour les petits os des saints
innocents.

Mot cruel, bien digne, de ce prodigieux goste.

Henriette, suivit en Angleterre son frre Charles II, le jour o un
serment qu'il ne tint gure lui rendit le trne de ses aeux, et elle
commenait  faire le charme de la cour d'Angleterre, lorsque, son
mariage avec Monsieur, frre de Louis XIV, fut dcid.

Les passions qu'elle devait inspirer commencrent sur le vaisseau mme
qui l'amenait en France; pour elle, Buckingham, ce fils sduisant de
l'amant d'Anne d'Autriche, et l'amiral faillirent mettre l'pe  la
main. On eut une tempte horrible, et la frle et souffrante Henriette,
cette ombre d'une ombre, cette fleur sortie du tombeau, faillit mourir.

Enfin, on la maria, et de ce jour datrent ses plus cruels malheurs.

Monsieur tait bien fait pour inspirer  une femme la rpulsion et
l'horreur instinctive qu'Henriette ressentit pour lui.

lev en jupons jusqu' l'ge de dix-sept ans, Monsieur tait une
vritable fille, dans toutes les acceptions de ce mot. Il passait toutes
ses journes  se parer et  se farder, avec trois ou quatre favoris
qui partageaient ses gots, ou faisaient semblant pour lui plaire.

Ds le lendemain les querelles les plus immorales divisrent, ce mnage.
Monsieur tait jaloux de sa femme. Mais jaloux, entendons-nous, non
parce qu'elle pouvait avoir des amants, mais parce qu'il craignait
qu'elle ne lui enlevt le coeur de quelqu'un de ses favoris.

L'amour du roi pour Madame vint bientt envenimer ces querelles et leur
donner un clat trangement scandaleux.

Louis XIV s'prit d'une passion violente pour l'pouse de son frre,
pour cette femme charmante qu'il avait tant mprise enfant, et il garda
si peu de mesure que toute l'Europe en fut bientt informe, et que tout
bas,  la cour, on murmura ce mot terrible: Inceste.

Madame, il faut le dire, tait digne de tous les amours, de toutes les
adorations. Frle et ple, elle ressemblait  son pre, le dcapit; sa
langueur maladive avait des grces indicibles; un feu terrible, le feu
de la fivre clatait dans ses grands yeux; enfin elle avait en elle cet
attrait irrsistible de ceux qui ne doivent pas vivre.

Mais son me avait une grandeur instinctive, une nave gnrosit que la
dpravation des deux cours les plus licencieuses de l'Europe ne put lui
faire perdre. Dvoue jusqu' la plus absolue abngation, elle se
sacrifia toujours pour ceux qu'elle aimait, et l'ide d'tre utile  son
frre qui avait besoin du secours de la France contribua sans nul doute
 lui faire supporter les terribles assiduits de Louis XIV.

Il n'y a qu'une voix sur madame Henriette, tous l'aiment, tous
l'admirent, et les nobles amitis qu'elle inspira la dfendront toujours
et l'absoudront en quelque sorte des graves accusations qui psent sur
elle.

Elle aima et ne sut pas toujours se dfendre, elle-mme l'avoue dans ses
courageux Mmoires, qu'il faut longtemps tudier pour les comprendre,
parce qu'ils ne disent rien, et cependant laissent tout deviner.

La cour tait  Fontainebleau, lorsqu'clata l'amour de Louis XIV pour
sa belle-soeur. Le roi avait trouv d'excellentes raisons pour laisser
de ct ce que l'tiquette avait de plus gnant, et chaque jour, isol
par le respect, il pouvait se trouver seul avec madame Henriette.

C'taient alors de longues promenades solitaires sous les ombrages les
plus mystrieux de la fort, promenades qui souvent duraient jusqu'au
jour, et de longs tte  tte, que les ftes de chaque jour ne pouvaient
interrompre.

L'ascendant de Madame sur Louis XIV fut trs-grand et trs-rel, la
passion que le roi ressentait pour elle, souvent contrarie, eut des
intermittences, mais ne se dmentit jamais, mme aux jours de brouilles
les plus graves, et par trois fois Henriette ressaisit une influence
qu'elle et pu toujours conserver, si elle l'et voulu.

Il serait imprudent de soulever le voile transparent qu'on est convenu
de jeter sur les relations de Madame et du roi de France, les chroniques
n'ont que des insinuations et les Mmoires n'osent se prononcer.

Mais ce n'est pas au roi que doit revenir l'honneur de la demi-obscurit
qui entoure ces amours. La pudeur, la honte et la morale taient
trangres  Louis XIV. Et si fantaisie lui en et pris, l'homme qui
glorifia l'adultre et galement, et avec le mme succs, glorifi
l'inceste.




III

MADEMOISELLE DE LA VALLIRE.


Si puissante que ft l'autorit de Louis XIV, elle ne pouvait arrter
les fcheuses interprtations que l'on donnait aux assiduits du roi
prs de la femme de son frre. On trouvait cette prfrence marque un
peu bien scandaleuse pour un fils an de l'glise, qui venait d'tablir
un conseil de conscience, _ad majorem Dei gloriam_.

La reine mre, admirablement renseigne sur les moindres faits et gestes
du roi, voyait avec effroi grandir chaque jour l'influence de Madame,
qui dj la relguait au second plan. Elle avait volontiers pass  son
fils des souillons, des filles de chambre, voire une ngresse, elle ne
voulut pas lui passer Henriette.

Elle fit tant et si bien qu'elle rendit jaloux Monsieur qui n'y songeait
gure; elle lui fit reprsenter par un de ses favoris qu'en cette
circonstance, comme toujours, il tait le plastron de son frre et
Monsieur poussa les hauts cris. Anne d'Autriche fit chorus, et le roi ne
sut plus auquel entendre.

Louis XIV n'tait pas encore si absolu qu'il le devint, le scandale lui
fit peur.

D'un ct il redoutait la colre de sa mre, pour laquelle il avait
toujours eu la plus grande dfrence, de l'autre l'explosion de la
douleur de la reine, sa femme, qu'une indiscrtion pouvait instruire de
tout. Marie-Thrse tait alors enceinte, et un chagrin violent pouvait
assurment lui faire manquer son dauphin. Enfin, et par-dessus tout,
il craignit qu'une intimit si publique, avec une femme d'un esprit
suprieur, et Madame avait cette rputation, ne le fit souponner de
faiblesse et ne donnt  penser qu'il pouvait, lui, le roi, recevoir des
inspirations et se laisser conduire.

Madame Henriette, pour sa part, tait pouvante de tout ce bruit, de
tout ce dchanement de calomnies--ou de mdisances. Elle et rompu
brusquement, sans cette conviction, qui influa si tristement sur toute
sa vie, que son ascendant sur Louis XIV pouvait tre  son frre Charles
II de la plus grande utilit.

Toutes ces considrations dcidrent Louis et Henriette, non  rompre,
ce qui paraissait impossible au roi, mais  se contraindre et 
dissimuler.

Il fut convenu entre eux que le roi feindrait une grande passion pour
une des filles de Madame, et que Madame semblerait fort irrite d'avoir
t si longtemps dupe de prvenances qui, en ralit, s'adressaient 
une autre.

Henriette se chargea de trouver elle-mme l'cran derrire lequel
s'abriteraient ses relations, et aprs mre rflexion, elle choisit
celle de ses demoiselles d'honneur qui lui sembla la moins jolie et la
plus insignifiante, et la dsigna  l'attention du roi.

Cette jeune fille dont le maintien modeste, la timidit et le caractre
effac rassuraient si compltement Madame qu'elle consentit  lui prter
le rle de rivale, tait mademoiselle de La Vallire.

Franoise-Louise de La Baume Le Blanc de La Vallire appartenait  une
famille d'une mince noblesse. Elle tait ne en Touraine, dans les
premiers jours du mois d'aot 1644. Fort jeune encore, elle perdit son
pre; et sa mre, qui se remaria trois fois, avait pous en dernier
lieu Jacques de Courtavel, marquis de Saint-Rmy, premier matre d'htel
de Monsieur.

La jeunesse de Louise s'coula paisible au chteau de Blois,  la cour
bourgeoise et un peu triste de Gaston d'Orlans, ce tratre de toutes
les conspirations du rgne de Louis XIII. C'est l que, pour la premire
fois, mademoiselle de La Vallire aperut le roi,  un voyage de la
cour. Son amour pour Louis XIV date peut-tre de cette poque.

Pauvre, vertueuse, elle n'avait pas grandes chances de trouver un bon
tablissement[10] et s'estima fort heureuse d'tre admise au nombre
des filles d'honneur de Madame dont on formait alors la maison. Elle
avait t prsente et recommande par madame de Choisy.

[Note 10: Selon l'auteur des _Mmoires de madame de Maintenon_, La
Vallire, pendant son sjour  la cour de Gaston, avait agr la main
d'un gentilhomme de Normandie, auquel elle avait inspir une passion
srieuse. Plus tard,  son retour de l'arme, cet officier, ignorant
tout ce qui s'tait pass en son absence, se rend chez Madame, demande
en vain La Vallire, court  l'htel qu'elle occupait, ne comprend rien
 ce qu'il voit, ne peut parvenir jusqu' elle, sort la rage dans le
coeur. Un ami lui apprend, la vrit sans mnagement.--Tout est perdu
pour moi, s'crie cet amant malheureux; et il se perce de son pe.
Celle qu'il avait tant aime le pleura.]

Son arrive  la cour n'avait pas fait sensation. Son peu de fortune
lui interdisait les toilettes qui attirent l'attention, et sa beaut
tait de celles qui restent inaperues jusqu'au moment o quelque
circonstance fortuite vient les mettre dans le jour qui leur est
favorable.

Les nombreux portraits qui nous restent de mademoiselle de La Vallire
sont loin de nous donner une juste ide du genre de beaut, ou plutt de
charme qui lui tait propre.

Il faut, pour bien se la reprsenter, se livrer  un travail qui a une
certaine analogie avec les jeux de patience que l'on met aux mains des
enfants. Il faut, en s'aidant des trois ou quatre bons portraits que
nous avons d'elle, rassembler les mille traits pars a et l dans les
chroniques, les comparer, les essayer, les ajuster enfin, jusqu' ce que
l'on obtienne un ensemble satisfaisant.

Une grce pudique et ingnue, une modestie nave, un grand air de vertu
instinctive, taient le suprme attrait de mademoiselle de La Vallire,
et tempraient  propos ce que sa nonchalance maladive pouvait avoir de
passionn.

En elle, point de trait saisissant et vif, mais un ensemble ravissant.
Rien de tranch, des nuances.

Les reflets argents de ses beaux cheveux blonds, la transparence nacre
de son teint blouissant de blancheur, la suave expression de son
regard, d'un bleu cleste, taient les parties essentielles de sa
beaut. Sa voix tait douce et pntrante, pleine de caresses, elle
vibrait encore dans l'me, longtemps aprs qu'on l'avait entendue.

Enfin sa boiterie mme donnait  sa dmarche une certaine grce
pudiquement effarouche, qui tait un attrait de plus.

Elle tait aimable, crit madame de Motteville, et sa beaut avait de
grands agrments par l'clat de la blancheur et l'incarnat de son teint,
par le bleu de ses yeux qui avaient beaucoup de douceur et par la beaut
de ses cheveux argents qui augmentait celle de son visage.

L'abb de Choisy, qui avait pass son enfance avec mademoiselle de La
Vallire, esquisse d'un trait de plume cette douce et sympathique
figure.

Ce n'tait pas, dit-il, une de ces beauts toutes parfaites qu'on
admire souvent sans les aimer; elle tait fort aimable; et ce vers de La
Fontaine,

          Et la grce, plus belle, encor que la beaut,

semble avoir t fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux
blonds, le sourire agrable, les yeux bleus, le regard si tendre et en
mme temps si modeste, qu'elle gagnait le coeur et l'esprit au mme
moment[11].

[Note 11: Un manuscrit franais de la Bibliothque de
Saint-Ptersbourg, dont il a t publi en France quelques fragments,
trace un portrait infiniment moins flatteur de mademoiselle de La
Vallire: Cette fille est d'une taille mdiocre et fort mince, elle
marche d'un mchant air  cause qu'elle boite. Elle est blonde, blanche,
marque de la petite vrole; les yeux bruns, les regards languissants et
passionns, et quelquefois aussi pleins de feu, de joie et d'esprit. La
bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge,
les bras plats qui font mal juger du reste du corps.]

Mais il est un point sur lequel s'accordent tous les Mmoires, c'est
lorsqu'il est question du coeur et des grandes qualits de mademoiselle
de La Vallire. Aimable, bonne, gnreuse, serviable, elle tait dvoue
jusqu' la mort  ses amis. Sa modestie d'ailleurs tait si grande,
qu'elle ne songeait qu' s'effacer et que jamais elle ne blessa aucune
vanit.

Quel plus bel loge peut-on faire d'une femme qui pendant sept ans fut
toute-puissante sur le coeur de Louis XIV! Elle eut des envieux
cependant, maintes fois on chercha  la renverser, mais aucun de ceux
qui cherchaient  lui nuire n'et pu trouver un prtexte raisonnable
d'tre son ennemi.

Doue d'un jugement sain, d'un esprit solide, plus instruite que ne
l'taient en gnral les femmes de la cour de Louis XIV, elle n'avait
pas cette verve mdisante et moqueuse fort  la mode alors, aussi
l'accusait-on de manquer d'esprit. Peu d'esprit, pas d'esprit du tout,
dit en parlant d'elle l'abb de Choisy; mais l'abb veut sans doute ici
parler de l'esprit d'intrigue. C'est  peu prs dans ce sens que madame
de La Fayette disait: C'est une petite sotte qui n'a pas su profiter 
la cour de sa position.

La conversation de mademoiselle de La Vallire tait fine et attachante.
Son esprit est brillant, beaucoup de vivacit et de feu, telle est
l'opinion de Bussy. Le manuscrit de la bibliothque de
Saint-Ptersbourg, dont j'ai parl, ajoute: Elle est gaie et causeuse,
elle pense et dit les choses fort plaisamment, et ses reparties sont
toujours trs-vives, sans jamais tre blessantes.

Enfin madame de Svign, qui avait le droit de parler d'esprit et qui
s'y connaissait, aimait fort celui de mademoiselle de La Vallire; dans
plusieurs de ses lettres elle cite de ses _mots_, et ce n'est jamais
sans ajouter: Mettez dans cela toute la grce, tout l'esprit et toute
la modestie que vous pourrez imaginer.

Telle tait  dix-sept ans mademoiselle de La Vallire, lorsque Madame
eut l'ide de se servir d'elle pour dtourner l'attention de la cour et
l'orage dont la menaait la colre d'Anne d'Autriche.

Fidle aux conventions, Louis XIV, le soir mme, s'arrta devant
mademoiselle de La Vallire, qui se trouvait dans un des salons
d'attente de Madame; il commena par lui dire des choses fort
obligeantes, et l'entretien continua  demi-voix. Les compagnes de La
Vallire, mesdemoiselles Montalais et Tonnay-Charente, qui se trouvaient
l, s'tant retires par respect, le roi laissa retomber la lourde
tapisserie qui masquait la porte, et ainsi il resta seul au moins un
gros quart d'heure avec la jeune fille.

Lorsque La Vallire revint au salon, toute confuse de l'honneur inespr
qu'avait daign lui faire le roi, tous les yeux s'arrtrent sur elle
comme si son front qui rougissait sous les regards curieux et pu
rvler quelque chose de la conversation royale.

Plusieurs fois dans les jours qui suivirent, on remarqua des scnes
analogues. Le roi recherchait La Vallire avec un empressement marqu.
Au bal, dans les salons de Madame ou mme de la reine,  la promenade,
il semblait prendre un grand plaisir  s'entretenir avec elle, et un
soir,  la suite d'une chasse, il fit pendant plus d'une lieue galoper
son cheval  la portire du carrosse o elle se trouvait.

De toutes ces petites circonstances observes et runies, on fit un gros
vnement, et il parut clair que le roi avait du got pour Louise de La
Vallire.

Une indiscrtion des compagnes de la jeune fille d'honneur vint
confirmer ce bruit. Un soir,  la suite d'une fte, les demoiselles de
Madame s'taient amuses  passer en revue les plus beaux cavaliers de
la cour. C'tait l'heure des confidences, chacune avoua sa prfrence
secrte. Le tour de La Vallire arriva. Elle se taisait; ses compagnes
la pressrent. Elle leur dit alors que la seule prsence du roi dans une
fte l'empchait de s'apercevoir mme de la prsence des autres hommes.
Les moqueuses accablrent Louise de leurs railleries.--Ainsi,
mademoiselle la ddaigneuse, il faut au moins tre roi pour vous
plaire.--Hlas! soupira l'innocente, qui seule peut-tre disait la
vrit; hlas! la couronne n'ajoute rien  l'clat de sa personne, mais
elle diminue le danger et le rend moins redoutable: qui donc oserait
lever les yeux jusqu'au roi?

N'tait-ce pas un aveu? Ainsi du moins le prirent les jeunes filles, qui
s'en allrent partout disant que La Vallire se mourait d'amour pour le
roi. Tout le monde ne le crut pas, mais tout le monde le rpta.

Si bien qu'un soir, chez Madame, le bouffon Roquelaure,--il n'tait pas
plaisant tous les jours!--prit La Vallire par le bras, et de force,
brutalement presque, la trana jusque devant le roi.

--Je vous dnonce, Sire, criait-il, cette illustre aux yeux mourants;
elle ne sait aimer rien moins qu'un grand monarque.

Rougissante, perdue, affole de voir ainsi rvl et impitoyablement
raill le secret de son coeur, abme dans sa honte, La Vallire
faillit s'vanouir; on fut oblig de la soutenir.

Le roi cependant la salua le plus civilement du monde et lui adressa
quelques paroles pleines de bont.

Jusque-l Louis XIV ne s'cartait pas du plan convenu.

Fidle  son rle, Madame se rpandit en reproches contre La Vallire,
cette petite hypocrite mielleuse, et se plaignit amrement de la
conduite du roi, qui, pour dissimuler une amourette avec une fille
d'honneur, ne craignait pas de compromettre la femme de son frre.

Comme il avait honte de venir voir cette fille chez moi sans me voir,
fait-on dire  Madame dans un pamphlet publi en Hollande[12], que fit
le roi? Il trouva moyen de faire dire  toute sa cour qu'il tait
amoureux de moi, et ds qu'il voyait quelqu'un, il s'attachait  mon
oreille pour me dire des bagatelles; il me mettait souvent sur le
chapitre de sa belle en m'obligeant  lui dire les moindres choses;
comme j'tais aise de le divertir, je l'entretenais tant qu'il voulait.

[Note 12: Parmi cette masse de pamphlets, plus ou moins injurieux,
publis  l'tranger, il en est qui certainement ont t crits sous
l'inspiration de Louis XIV ou de ses ministres. De ce nombre sont deux
ou trois libelles contre Madame, fort injurieux quant  la forme, mais
qui au fond la disculpent de cette grave accusation d'avoir trop aim
son beau-frre. Dj avant le grand roi, on avait utilis les
pamphltaires  l'tranger.]

Lorsqu'elle se plaignait ainsi de l'humiliante rivalit de La Vallire,
Madame tait bien loin de se croire si prs de la vrit.

Aprs quelques caprices passagers, le coeur de Louis XIV tait sur le
point de se fixer, au moins pour un certain temps.

Il s'tait vite dgot de mademoiselle de Lamothe-Houdancourt, que
n'avait pu dfendre contre ses entreprises la duchesse de Navailles,
cette dugne infortune des filles d'honneur, qui passait cependant ses
nuits et ses jours l'oeil au guet, l'oreille tendue, essayant en vain de
prserver de la dent du loup les trop tendres brebis confies  sa
garde.

Dlaisse, mademoiselle d'Houdancourt pousa de rage le plus laid, le
plus bossu des ducs et pairs, M. de Ventadour.

--Tant mieux si elle aime celui-l, s'cria l'abb de la Victoire, elle
en aimera bien un autre. Elle en aima beaucoup d'autres.

Le rgne de la princesse de Monaco ne dura qu'une nuit, le temps  peine
de faire clater la jalousie de Lauzun, son amant. Lauzun, qui
prtendait lutter avec le matre, s'avisa de fermer  double tour la
porte drobe par o chaque soir la princesse se glissait chez le roi.
Le moment venu, plus de clef, impossible d'ouvrir, il y eut une scne
d'un haut comique  travers le trou d'une serrure.

Au moment o nous sommes arrivs, le coeur du roi flottait fort indcis
entre trois femmes galement remarquables: mademoiselle de Pons que la
comtesse de Soissons venait de lui jeter  la tte, Madame, et enfin
mademoiselle de La Vallire.

L'humble fille d'honneur l'emporta. Roquelaure avait cru faire une
mchancet atroce, il atteignit le roi dans la seule chose qu'il et de
vritablement sensible, son amour-propre.

La vanit de Louis fut dlicieusement flatte de ce culte profond et
mystrieux dont il tait l'objet, il eut un regard de bont pour celle
qui se consumait d'amour n'osant lever les yeux jusqu' lui. Trois ou
quatre entretiens achevrent le charme. Louis XIV n'aimait pas l'esprit,
et la conversation douce et tendre de La Vallire le rduisit et
l'attacha. Bien que les grandes passions ne soient gure contagieuses,
les ardeurs contenues de cette me brlante fondirent pour un moment
les glaces royales.

Une correspondance secrte s'tablit entre les deux amants. Ils
changrent des vers assez pitoyables et une prose ponctue de tendres
larmes. Dangeau et Benserade tenaient la plume pour le couple illustre.
Dangeau, choisi par Louis XIV pour exprimer ses sentiments, fut aussi
choisi par La Vallire pour tre son interprte. L'illustre courtisan
fut ainsi le premier dans le secret. Il crivait les lettres et les
rponses, rservant l'esprit pour le roi, donnant habilement la rplique
dans les lettres de La Vallire. Ce fut la source de sa faveur, et la
source ne tarit jamais. Il avait le dpartement de la prose, Benserade
celui des vers.

Plus tard, en un jour d'panchement, La Vallire osa avouer au roi que
ces lettres si tendres avaient t crites par un secrtaire.--Et par
qui donc? demanda Louis XIV.--Par Dangeau et Benserade, Sire. Le roi se
mit  rire aux clats; puis, redevenu srieux:--Voil, dit il, de bons
serviteurs, discrets et fidles; s'ils faisaient vos lettres, ils
faisaient aussi les miennes, et jamais n'en n'ont souffl mot.

Telle avait t la discrtion des confidents de Louis XIV,--discrtion
qu'explique un intrt bien entendu,--que rien ne transpira de ses
premires relations. Les gens clairvoyants cependant, ceux qui
connaissaient  fond la carte de la cour, se doutaient de quelque chose.
Interrogeant chaque jour l'horizon de la faveur, ils invoquaient
l'toile de mademoiselle de La Vallire qui se levait.

Mais on n'avait que des doutes, les certitudes ne vinrent qu'aprs la
fte de Vaux.

 cette poque il y avait deux puissances en France. Louis XIV et
Fouquet, le surintendant des finances. Fouquet tait plus riche que le
roi, il puisait sans compter aux coffres de l'tat et ne rendait compte
qu'autant qu'il le voulait bien. Non content de voler, il laissait voler
les autres. Le plus effroyable dsordre rgnait dans les finances.
Fouquet lui-mme ne savait plus o en taient les comptes.

Le nom de Fouquet est rest le synonyme de gnrosit et de munificence;
au moins faisait-il un royal usage des millions qui restaient dans le
double fond de sa caisse. Autour de lui se groupait un peuple d'amis et
de flatteurs. Il avait plus de la moiti de la cour  sa solde, c'tait
un formidable parti qu'il entretenait, si on lui et donn du dvoment
pour son argent.

 ct des courtisans se pressait  la table du surintendant toute une
acadmie d'artistes et de gens de lettres, il les aidait  vivre ou mme
les enrichissait les uns et les autres[13]. Pour un sonnet il donnait
une pension; pour moins, souvent. Scarron tait inscrit pour douze cents
livres parce qu'il avait eu une trs-belle femme, celle-l mme qui
devint madame de Maintenon.

[Note 13: _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine._]

Le surintendant si riche adorait les femmes et il tait pay d'un tendre
retour:

          Jamais surintendant ne trouva de cruelles,

dit Boileau. Ce vers dsignait Fouquet. Il avait chez lui un cabinet
tapiss des portraits de celles qui l'avaient aim; le cabinet tait
immense. Le coffret qui renfermait sa correspondance galante avait des
proportions analogues, il y avait l pour des millions de tendresses et
d'amour[14]!

[Note 14: Courart, _Mm._, t. XLVIII.]

 la tte de la police amoureuse et politique de Fouquet tait madame
Duplessis-Bellivre, une amie dvoue et un agent courageux[15]. Elle
achetait pour lui des secrets et des femmes, elle n'avait pas une minute
de repos. Plisson, qui devint plus tard le pangyriste patent de Louis
XIV, tait comme son intendant. L'ancien parti de la Fronde tenait ses
grandes assises dans son salon, la cour nouvelle y accourait en masse,
il y avait fusion.

[Note 15: Fouquet, _Dfenses_, t. II.]

Ce salon inquitait Louis XIV, qui jalousait les belles ftes et les
millions du surintendant.

Ces millions arrachs  la France, il les considrait comme siens. Aux
ftes de Fouquet se pressait toute la noblesse, ces jours-l, la cour
tait presque dserte. C'tait aussi trop d'insolence.

Deux ou trois fois la fortune de Fouquet avait chancel, mais elle
s'tait toujours releve. Ce financier, artiste et grand seigneur,
manquait cependant d'adresse. Il ne crut au danger que le jour o il fut
au fond du prcipice, un cul de basse fosse. Croyant prendre ses
prcautions, il avait achet des gouverneurs de places de guerre et
fortifi Belle-Isle. Il donnait simplement des armes contre lui.

Depuis longtemps Louis XIV voulait se dfaire du surintendant. Il y
tait surtout pouss par Colbert, qui dsirait voir clair dans ce gchis
des finances, et qui pensait assez justement que l'or des impts est
trop prcieux pour le laisser gaspiller.

On avait donc rsolu de se dbarrasser honntement de Fouquet. Il en fut
averti, et n'en voulut rien croire. Il avoua  demi ses rapines au roi,
et comme le roi lui sourit, il pensa que tout tait fini et qu'il
pouvait dormir tranquille. Il n'en fut que plus vain et plus
prsomptueux.

D'accord sur la ncessit d'loigner Fouquet, Louis XIV et Colbert
n'taient plus diviss que sur les moyens  prendre, Colbert poussant 
la rigueur, lorsque le malheureux surintendant commit les deux plus
lourdes fautes de sa vie, deux fautes  faire pendre dix innocents, et
il tait vingt fois coupable: il donna la fte de Vaux, et voulut
acheter les faveurs de mademoiselle de La Vallire.

Louis XIV ne songeait point encore  l'humble fille d'honneur lorsque
Fouquet en eut la fantaisie. Il lui envoya sa courtire habituelle, qui
lui proposa deux cent mille livres. C'tait beaucoup; Fouquet avait pu 
moins se donner des duchesses. La Vallire refusa[16]. Surpris de cette
rsistance si extraordinaire, le surintendant mit en campagne des gens
au flair subtil qui dcouvrirent l'amour de La Vallire d'abord, l'amour
du roi ensuite.[17]

[Note 16: La Fayette, _Mm._, t. LXIV.]

[Note 17: M. le baron Walckenaer, _Mm. touchant la vie et les
crits de madame de Svign_.]

Possesseur d'un secret ignor de la cour, Fouquet ne songea qu' en
tirer parti pour ses affaires, et non  se poser en rival du matre. Ne
comprenant pas que La Vallire tait l'_amante_ de Louis et non la
_matresse_ du roi, il fit marchander son influence tout comme il avait
fait marchander sa vertu.

Ces propositions, bien qu'adroitement faites, accablrent la jeune
fille. En faisant  son amant le sacrifice de sa vertu, elle avait
obtenu de lui la promesse que sa rputation serait respecte, et que le
voile le plus pais couvrirait leurs amours. Elle se crut trahie, et
raconta tout au roi.

Louis XIV entra dans une pouvantable colre et jura de tirer une
vengeance exemplaire de l'insolence du ministre.

C'est ce moment que Fouquet, toujours plein de scurit, malgr
plusieurs avertissements venus de divers cts, choisit pour donner, 
son chteau de Vaux, cette fte magnifique dont le souvenir est rest
comme un monument de la fastueuse prodigalit du surintendant.

Le chteau de Vaux, prodigieuse _folie_ de Fouquet, avait absorb des
millions. L, il avait convi les hommes de gnie ses amis, et, leur
ouvrant ses coffres: --Puisez  mains pleines, leur avait-il dit, et
matrialisez vos rves. Il avait t obi, et le merveilleux palais,
avec ses jardins, son parc immense, ses tangs, ses bassins, ses
rivires, ses forts, ses charmilles et son peuple de statues, tait
sorti de terre, comme une des demeures enchantes des contes arabes.

Et c'est l que l'imprudent Fouquet voulut fter Louis XIV. Insens qui
ne comprenait pas que chaque pierre de son palais, chaque dtail de sa
fte tait une terrible accusation contre lui.

--Vous tes mieux log que le roi, dit Louis XIV.

Ce seul mot tait gros de menaces. Fouquet avait humili le roi; mieux
et valu le frapper d'un coup de poignard. Tous le comprirent, lui non.

--Un bon cheval et de l'or plein vos poches, lui dirent ses amis, voil
ce qu'il vous faut.

Il s'obstina  rester, il voulait faire les honneurs de sa merveille. Et
 chaque pas Louis XIV se heurtait  quelque nouveau sujet
d'indignation. Partout, jusqu'au-dessus des frises de son lit 
balustre, au-dessus du royal soleil, grimpait la tmraire devise du
surintendant: _qu non ascendam_. Puis au-dessous de l'cureuil, armes
parlantes, une couleuvre, _coluber_, dans laquelle se reconnaissait
Colbert.

Puis on disait qu'en visitant les appartements, Louis XIV avait aperu
un portrait de femme blonde et que ce portrait tait celui de
mademoiselle de La Vallire.

C'est  ce moment, pendant ces ftes de soixante heures que
couronnaient _les Fcheux_ de Molire, tandis que l'orage s'amassait
terrible dans le coeur du roi, que Fouquet osa, frapp d'aveuglement,
faire demander  La Vallire quelques instants d'entretien, sans autre
but que de s'assurer sa protection.

En apprenant cette inconcevable audace de Fouquet la colre de Louis XIV
clata. Il voulait sur-le-champ faire prendre Fouquet[18]; sa mre,
Colbert, deux ou trois confidents eurent toutes les peines du monde  le
calmer et  le dtourner de ce dessein peu chevaleresque de faire
arrter son hte. Il se dcida  attendre, jurant que la punition n'en
serait que plus terrible.

[Note 18: L'abb de Choisy (p. 586) prtend que Louis XIV tait venu
 Vaux avec cette intention.]

Les murs ont des oreilles partout o habitent les rois: on sut quelque
chose de la colre du roi. On flairait un mystre, chacun tait dans
l'attente de quelque vnement imprvu. On suivait d'un oeil distrait
les enchantements qui se succdaient, l'intrt n'tait plus l; il
tait tout au drame que l'on sentait vaguement dans l'air.

Quel sera le dnoment? se demandait-on. Il fut tel que si rien ne
s'tait pass. Louis XIV s'tait dcid  dissimuler, et nul, mieux que
cet lve de Mazarin, ne sut commander  son visage. Le roi quitta le
chteau de Vaux en promettant  son ministre la continuation de ses
bonnes grces.

Moins d'un mois aprs, le 5 septembre, le surintendant, arrt  Nantes
o on l'avait attir, tait conduit au chteau d'Angers avec le plus
grand mystre.

Louis XIV fut mal conseill en cette circonstance. Fouquet tait
coupable, il pouvait le faire empoigner par quatre estafiers et le
faire conduire  la Bastille; il prfra ruser, mentir, conspirer
presque contre son sujet. Le coupable eut le beau rle; le roi
compromit sa dignit. Fouquet voleur, au contraire, se conduisit comme
un chevalier[19].

[Note 19: M. Michelet, _Louis XIV_.]

Fouquet tomb, les courtisans qui tant de fois taient venus frapper 
sa caisse s'loignrent de lui; les femmes et les artistes lui restrent
seuls fidles. Mademoiselle de Scudry alla le voir dans sa prison,
madame de Svign, qui l'avait gard pour ami aprs l'avoir refus pour
amant, mit en mouvement pour lui toutes ses influences. Les gens de
lettres s'illustrrent; pour lui, ils risqurent leur influence, leur
fortune et leur libert. La Fontaine, le naf fablier, fut hroque de
courage et de dvoment.

Mais Fouquet ne put tre sauv. On avait trouv chez lui de quoi faire
pendre tout un conseil de ministres. Il se dfendit bien cependant.
L'accusation de dtournement tait la moins grave; lorsqu'on lui parlait
de ses vols, il rpondait seulement: Mazarin volait aussi.

Il fut condamn  un bannissement perptuel[20]. Louis XIV alors, dit
M. Henri Martin, fit une chose trange, inoue, que l'on a considre
comme un des grands scandales de l'histoire. Prenant le contre-pied du
droit attribu  la clmence royale, d'adoucir les peines des condamns,
il aggrava la sentence de Fouquet, et, au lieu de l'envoyer en exil, il
le fit conduire prisonnier  Pignerol, avec l'intention de ne jamais lui
rendre la libert.

[Note 20: 20 dcembre 1664,  la majorit de 13 voix contre 9;
Journal ms. de d'Ormesson.]

Encore cet horrible abus de justice ne satisfit pas compltement le
ressentiment de Louis XIV, il avait espr un arrt de mort.

Le roi tait chez mademoiselle de La Vallire lorsqu'on vint lui
annoncer que la vie de Fouquet tait sauve; il fit un geste de colre,
et jetant sur sa matresse un regard terrible:

--S'il et t condamn  mort, dit-il, je l'aurais laiss mourir.

Cette fte de Vaux, si dsastreuse pour Fouquet, n'avait pas t moins
fatale  mademoiselle de La Vallire.  bout de luttes, de vertu et de
courage, elle cessa de rsister; vaincue bien plus encore par sa passion
si longtemps contenue que par l'amour pressant de Louis XIV, elle se
donna tout entire ou plutt elle s'abandonna.

Le vrai fond de la fte de Vaux, dit M. Michelet, fut rellement une
chasse: la chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au
filet; la chasse de La Vallire pour la livrer au roi. Les complaisants
y travaillaient. Ils russirent;  dire vrai il fallut une surprise. Au
milieu du trouble et de l'enivrement de la fte, lorsque tant de
magnificences tournaient toutes les ttes, Vardes, Saint-Aignan et
d'autres encore l'attirrent sous un prtexte frivole et la poussrent
dans un cabinet o l'attendait le roi. Elle tait prise au pige.

De ce moment commena entre Louis XIV et La Vallire une lutte qui dura
autant que la faveur de la pauvre fille. Pudique, craintive, honteuse du
mal jusqu' en mourir, Louise demandait en grce  son amant la solitude
et le mystre; le roi, au contraire, voulait du bruit autour d'elle, il
trouvait indigne de lui de se cacher. Il prtendait blouir la cour de
sa matresse.

C'tait  chaque instant des larmes et des prires nouvelles, car sans
cesse le roi, par quelque nouvelle fantaisie, paraissait vouloir ajouter
 l'clat de ses amours. Presque toujours, dans les commencements
surtout, La Vallire remportait la victoire et russissait  calmer la
vanit jalouse et si susceptible du roi.

Cependant les relations du roi et de La Vallire avaient trop de
confidents pour que tous les intresss n'eussent pas t prvenus. La
reine-mre, Madame, la comtesse de Soissons s'indignaient de la faveur
de cette petite sotte. Madame surtout, convaincue qu'elle avait t
joue, tait dans la dernire colre, et on ne peut exprimer ses dpits
et ses emportements, et combien elle se trouvait indignement traite.
Elle tait belle, elle tait glorieuse et la plus fire de la cour.
Quoi! disait-elle, prfrer une petite bourgeoise de Tours  une fille
de roi faite comme je suis!

Ainsi l'on fait parler Madame dans un pamphlet; dans un autre elle note
tous les dtails qui dmontrent la passion de Louis pour La Vallire.

Le roi, lui fait-on dire, vint un soir avec la reine-mre qui nous
montra un bracelet de cames d'une beaut admirable, au milieu desquels
une miniature reprsentant Lucrce. Toutes tant que nous tions de
dames, nous eussions tout donn pour avoir ce bijou:  quoi bon le
dissimuler, j'avoue que je le crus  moi, car je ne ngligeai rien pour
montrer au roi qu'il me ferait un prsent bien agrable! Le roi le prit
des mains de la reine sa mre et le montra  toutes mes filles; il
s'adressa  La Vallire pour lui dire que nous en mourions toutes
d'envie; elle lui rpondit d'un ton languissant et prcieux; alors le
roi vint prier sa mre de le lui troquer; elle le lui donna avec bien de
la joie.

Aussitt le roi parti, je ne pus m'empcher de dire  toutes mes filles
que je serais bien tonne si je n'avais pas ce bijou le lendemain  mon
bras. La Vallire rougit et ne rpondit rien; un moment aprs elle
partit, et Tonnay-Charente la suivit doucement. Elle vit La Vallire
regardant le bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa poche. La
Vallire, en se retournant, aperut Tonnay-Charente. Surprise, elle
rougit excessivement et lui dit:

--Mademoiselle, vous avez maintenant le secret du roi, c'est une chose
fort dlicate; pensez-y plus d'une fois.

La pauvre La Vallire se faisait cruellement illusion; ce qu'elle
appelait encore le secret du roi n'tait plus qu'un secret de comdie.
Moins nave, elle s'en ft aperue aux hommages dont l'entouraient les
hauts seigneurs de l'intimit du roi qui adoraient en elle le caprice du
matre. Elle s'en ft aperue encore aux insinuations perfides de ses
compagnes, beauts jalouses qui ne lui pardonnaient pas une faveur dont
elles se croyaient infiniment plus dignes.

La malignit avait depuis longtemps fait l'inventaire exact des modestes
parures de la pauvre fille, on savait  une pingle prs ce qu'elle
possdait d'armes dans l'arsenal de sa coquetterie fminine, et pour peu
qu'un bijou nouveau vnt relever la simplicit de sa toilette, la
chronique scandaleuse en tirait les plus mchantes inductions.

C'tait un des bonheurs du roi de parer son idole, il et voulu la
couvrir de perles et de diamants. Sa grossire vanit souffrait
cruellement de voir les simples toilettes de Louise crases par les
tapageuses parures des moindres dames de la cour. Selon lui, la femme
aime du roi devait tre par la richesse de sa mise bien au-dessus de
toutes les autres femmes. Tous les dons de son amant, prcieux pour elle
seulement parce qu'ils taient un gage d'amour, La Vallire les serrait
avec soin dans ses coffres, et lorsque le roi lui reprochait de n'en pas
faire usage:--Voulez-vous donc, Sire, disait-elle, me forcer d'taler 
tous les yeux les marques de ma honte!

tranger  toute dlicatesse de sentiment, Louis XIV ne comprenait rien
aux scrupules de son amie. Il ne voyait pas que l'on pt rougir d'tre
la matresse du roi. Lorsque Louise disait honte, il pensait qu'elle et
d dire honneur. Beaucoup de gens  la cour taient de cet avis, et l'on
se moquait fort des craintes pudiques de La Vallire, que l'on ne
pouvait s'empcher de taxer de simplicit.

Parfois cependant, cdant aux sollicitations pressantes de son amant,
craignant par ses refus de froisser un amour qui tait sa seule
consolation, La Vallire consentait  se parer de quelqu'un de ses
prsents. Elle choisissait alors, parmi les plus modestes et les plus
simples, ceux qui lui semblaient devoir le moins attirer l'attention:
des pendants d'oreille, une montre d'or, un collier de perles  un seul
rang, encore elle rougissait et courbait le front sous ces bijoux
indiscrets qu'elle devait plus tard appeler livre de son infamie.

Mais le roi avait bien d'autres moyens de l'afficher et de la
compromettre.  Fontainebleau, par exemple, toute la cour est surprise
par un orage  une lieue du chteau, le roi ne songe qu' La Vallire;
il court  elle, et se dcouvrant, il essaye avec son chapeau de la
garantir de l'eau qui tombe  grosses gouttes. Quelques jours plus tard,
 une revue donne pour les gentilshommes de l'ambassade d'Angleterre,
Louis XIV oublie et les ambassadeurs et les reines, et s'avanant au
galop vers le carrosse de La Vallire, il reste  la portire, la tte
dcouverte, pendant une heure et demie, bien qu'il ft une petite pluie
pntrante que tout le monde trouvait fort incommode.

Marie-Thrse elle-mme, cette pouse si passivement dvoue, si
navement idoltre de Louis XIV, avait, ds cette poque, de cruels
soupons. Un soir, dit madame de Motteville, j'avais l'honneur d'tre
auprs de la reine  la ruelle de son lit: elle me fit signe de l'oeil,
et m'ayant montr mademoiselle de La Vallire, qui passait par sa
chambre pour aller souper chez la comtesse de Soissons, elle me dit en
espagnol: _Esta donzella, con las aracadas de diamante, es esta que el
rei quiere_.--C'est cette fille aux pendants d'oreille de diamants que
le roi aime?

Cette semaine, dit Bussy[21], le roi et mademoiselle de La Vallire
allrent seuls  Versailles, o ils se rgalrent six ou huit jours, 
tout ce qu'ils voulurent. L, revenant  Paris, La Vallire tomba de
cheval; elle ne se serait pas fait grand mal, si elle n'avait t la
matresse du roi: il fallut la saigner promptement; elle voulut que ce
ft au pied. Deux fois le chirurgien manqua l'opration; l'amant devint
plus ple que son linge et voulut la saigner lui-mme. Elle fut oblige
de garder le lit un mois, et  cause de tout cela le roi diffra de
deux jours son voyage  Fontainebleau. Au retour, la joie fut grande,
celle de la reine ne fut pas de mme; elle avait assez dj de chagrin,
sans celui d'avoir  entendre, presque toutes les nuits, le roi qui
rvait tout haut de sa petite cateau. C'est ainsi que la reine nommait
La Vallire, parce qu'elle ne savait pas assez bien la valeur prcise
des mots franais.

[Note 21: Bussy-Rabutin, _Discours sur les amours de mademoiselle de
La Vallire_.]

Ce dernier trait est joli, et bien dans le ton de raillerie
qu'affectionne Bussy. Mais les entrevues des deux amants n'taient point
encore aussi faciles qu'il l'indique. Deux partis rivaux surveillaient
furieusement mademoiselle de La Vallire, celui de Madame et celui des
dvots. Madame tenait Louise dans sa main; elle tait de sa maison,
attache  son service; elle l'enchanait  ses pas et ne la perdait pas
un instant de vue. D'un autre ct, Anne d'Autriche avait ses espions;
enfin, on avait russi  piquer au jeu madame de Navailles, qui n'avait
pas assez de clefs ni de verrous pour griller celle de ses ouailles qui
lui semblait le plus en danger.

Louis XIV enrageait de tous ces contre-temps, la contrainte lui semblait
horrible.  chaque instant, il menaait de briser comme verre tous ceux
qui hrissaient d'obstacles son bonheur le plus cher. Il fallait tout
l'ascendant de La Vallire pour apaiser cette colre, toujours prs
d'clater.

Et encore on osait railler La Vallire.  la cour, nul n'tait cens
connatre le secret du matre; on pouvait donc parler de la fille
d'honneur de Madame sans attenter  la majest royale. Certains
audacieux ne s'en faisaient pas faute. Ils payrent cher leur audace.

Un courtisan s'avisa un jour de dire que la beaut de La Vallire
n'tait pas la plus parfaite de la cour. Celui-l tait un sot ou ne
craignait pas la Bastille. Louis XIV se contint cependant.

--Je la ferai monter si haut, dit-il, que la tte tournera aux
audacieux qui oseraient lever les yeux jusqu' elle.

Le malheur est que La Vallire se refusait  toute lvation. Aprs
avoir donn son honneur au roi, elle lui disputait lambeau par lambeau
sa rputation; elle y tenait, prtendant que c'tait son seul bien.
Louis XIV voulait retirer sa matresse de chez Madame, lui donner un
palais  elle, la faire la plus riche et la plus puissante dame de
France; elle repoussait ces offres qui eussent bloui toute autre.

Le roi,  son grand dsespoir, continua son rle d'amant aventureux, de
chevalier des gouttires, rle difficile et plein de prils, qui lui
semblait un crime de lse-majest, le plus grand des crimes! C'tait le
beau temps des amours de La Vallire; les entrevues des deux amants
taient furtives et rares, et cependant tous les amis du roi, Dangeau,
Saint-Aignan, La Feuillade, Roquelaure mme, passaient leur vie 
imaginer des ruses nouvelles pour dconcerter toutes les surveillances.

 courir de nuit sur les toits, au bout d'une corde que tenait La
Feuillade, le roi avait failli se rompre le cou; on avait enlev les
chelles si bien  la main qui servaient dans les premiers temps; la
farouche duchesse de Navailles avait fait murer une porte secrte,
perce dans l'paisseur d'un mur: autant de moyens uss; les confidents
du roi se mettaient  quatre pour inventer autre chose. Saint-Aignan,
seul, trouva de jolis _trucs_. On dfona un plafond, et pendant une
chasse, qui avait entran toute la cour, on ajusta un escalier mobile,
dont la dernire marche touchait le pied du lit de La Vallire. Elle
n'avait qu'un pas  faire. L'escalier-chelle aboutissait 
l'appartement de Saint-Aignan, qui avait mis dans de beaux meubles les
amours du roi. C'tait un charmant et somptueux rduit, orn par des
artistes de gnie, un nid de satin et de velours.

L, les deux amants eurent des heures dlicieuses, l'oreille au guet
entre deux baisers; la crainte sonnait les quarts d'heure; l'anxit
donnait aux minutes un prix inestimable. Saint-Aignan et les autres
faisaient sentinelle, Saint-Aignan plus fier que les autres,  cause de
l'honneur qu'on faisait  son appartement. Ainsi ces habiles courtisans
gagnaient bravement leurs grades au service du roi.

L'escalier finit par tre dcouvert, parat-il, car Madame changea La
Vallire de chambre. Nouveau contre-temps, nouvelles ruses.

Pour les cas extrmes, et lorsque depuis trop longtemps les entrevues
avaient t impossibles, il y avait la ressource des maladies. Le roi,
prvenu, invitait toute la cour  quelque fte, l'invitation tait un
ordre, la fte tait une revue, tout le monde devait tre sous les
armes. Au dernier moment La Vallire se dclarait malade, force tait
alors de la laisser seule. Qui donc et os ne pas se rendre  une
invitation du roi! Un gentilhomme qui avait t dsign pour un ballet
eut le courage de quitter le lit o il se mourait pour venir danser son
pas. Il y perdit la vie, mais non la faveur.

La solitude ainsi faite autour de sa matresse, le roi accourait,
certain que nul n'oserait s'apercevoir de son absence, encore moins en
souponner tout haut le but. Encore quelques bons instants pris sur
l'ennemi.

Il est bon d'insister un peu sur cette premire priode des amours de
mademoiselle de La Vallire, son caractre en ressort plus digne et plus
sympathique. En la comparant  une modeste violette qui se cache,
madame de Svign, cette femme si spirituelle, dont tout le coeur tait
dans la tte, n'a fait que lui rendre justice. C'est malgr elle, c'est
aprs bien des larmes et des supplications inutiles, qu'elle sort de son
obscurit.

Heure par heure, nous pouvons suivre les phases de la lutte qui, ds le
premier jour de leurs amours, s'engage entre l'humble fille d'honneur et
le tout-puissant roi de France. La Vallire demande  son amant l'ombre
de la solitude, l'obscurit, le mystre, elle le conjure de jeter un
voile pais sur des relations que condamne la morale. Le roi, au
contraire, veut pour sa matresse tous les prestiges du rang, de la
richesse et du pouvoir, jusqu' ce qu'enfin, lui donnant la plus haute
dignit que puisse rver une ambitieuse, il prtende lui faire une
aurole d'un amour adultre.

Tandis que cette intrigue du roi se croisait avec les mille intrigues
des courtisans, qui mettaient leur gloire  se modeler sur leur matre,
le temps marchait. Louis XIV organisait sa cour, et embrigadait la
noblesse. Du haut de l'tonnant Sina de sa prsomption, il commenait 
dicter les articles du culte de sa personne, et les cadres de
l'tiquette plus rvrs cent fois que les tables de l'ancienne loi.

Ce n'est pas tout; il s'agissait, pour tre fidle  un plan habilement
calcul, d'amuser cette cour[22], d'enchaner par de perptuels
enchantements cette noblesse autrefois si indiscipline. Un roi fait
l'aumne en dpensant beaucoup[23]. Louis XIV gota plus que tout autre
cet agrable axiome. Charitablement, il voulut faire d'normes aumnes
 son peuple, et les grandes ftes de son rgne commencrent.

[Note 22: Oeuvres de Louis XIV, _Instructions pour le Dauphin_.]

[Note 23: Lemontey, t. V, p. 144. Les dernires annes de Louis XIV
montrent o peuvent conduire de tels axiomes. Les lettres de Colbert au
roi prouvent que ce grand ministre n'approuvait pas cette faon
ingnieuse et facile d'_enrichir_ un peuple.]

Pour donner plus d'clat aux rjouissances, et encourager le luxe
ruineux des courtisans, Louis XIV inaugura son systme de largesses, et
ouvrit les rservoirs de ses faveurs. Il fit pleuvoir les cordons bleus:
en une seule fois, il y eut une promotion de soixante et onze
chevaliers.

Presqu'en mme temps, il imaginait une distinction nouvelle qu'on se
disputa bientt avec fureur, _les justaucorps  brevets_, moyen
excessivement adroit de faire porter sa livre  la plus haute noblesse
de France[24].

[Note 24: Le _justaucorps  brevet_ tait une casaque bleue, brode
d'or et d'argent, semblable  celle que le roi portait lui-mme. Il
tait un indice de faveur et nullement une rcompense de services
rendus. Ce fameux _justaucorps_ donnait le droit de suivre le roi dans
ses chasses et dans ses promenades  la campagne. Pour se parer de cette
livre, il fallait une autorisation spciale ou brevet; de l le nom.]

 voir l'ardeur que mettait Louis XIV  s'occuper de la splendeur de sa
cour, on et pu croire qu'il n'avait pas d'autres soins. Il
s'intressait aux moindres dtails, voulait tout rgler lui-mme, tout
voir, tout approuver. Il avait avec les ordonnateurs des plaisirs royaux
de longues confrences, examinait leurs plans et leur suggrait des
ides.

Les divertissements se ressentirent de la surveillance du matre. Le
ballet qu'on donna cette anne, _Hercule amoureux_, tait le plus
magnifique et le mieux ordonn qu'on et vu. Machinistes, dcorateurs,
costumiers s'taient surpasss. Jamais Benserade, le pote officiel,
n'avait trouv des louanges si dlicates, des allusions si ingnieuses.
Louis XIV, qui avait toujours aim la danse, et qui ne manquait jamais
une occasion de monter sur un thtre, quel qu'il ft, figura dans le
ballet, et daigna danser lui-mme. Il obtint le plus grand succs.

Puis vint le clbre carrousel qui a donn son nom  la grande place qui
s'tend devant les Tuileries, et que, pour cette circonstance, on avait
dcore avec une pompe extraordinaire. Il y eut cinq quadrilles. Le roi
tait  la tte des Romains, son frre des Persans, le prince de Cond
des Turcs, d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise des
Amricains. Ce duc de Guise, petit fils du Balafr, tait fameux dans le
monde par son audace malheureuse. Sa prison, ses dettes, ses amours
romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en
tout. On disait de lui en le voyant courir avec le Grand Cond:--Voil
les hros de la fable et de l'histoire[25].

[Note 25: _Description du Carrousel de 1762_. Bibl. impr.--Collection
des gravures.]

Entre tous ces grands seigneurs si galants, si magnifiques, le roi se
faisait remarquer par le bon got et la richesse de ses costumes. L,
pour la premire fois, il porta l'emblme devenu fameux, un soleil
clairant un globe de feu avec cette devise: _ne pi, ne pari_, dont le
_nec pluribus impar_ n'est que la traduction[26].

[Note 26: _Mmoires touchant les crits de madame de Svign_, 2e
partie, p. 466.]

Aux exercices dangereux des ftes de la chevalerie si chres aux Valois,
avaient succd des jeux de prcision et d'adresse, au carrousel des
Tuileries, aprs de brillantes passes d'armes, il y eut des courses aux
bagues et aux ttes, divertissements nouveaux pour la foule avide de
jouir du plus brillant spectacle qu'on et encore contempl.

Marie Thrse et Anne d'Autriche, la mre et la femme du roi, semblaient
les reines de cette fte, de leurs mains elles donnaient les prix aux
vainqueurs, mais La Vallire tait en ralit la divinit invisible 
laquelle s'adressaient toutes ces magnificences. Perdue dans la foule
des grandes dames et des filles d'honneur, elle s'enivrait des succs et
de la gloire de son amant. N'tait-ce pas pour elle qu'il avait dploy
toute cette pompe, mis en mouvement ces troupes magnifiques, ces
escadrons de hros? C'est vers elle qu'en secret montaient tous les
hommages, c'est elle que le roi cherchait sur les estrades, heureux
lorsque ses yeux rencontraient les yeux de sa matresse, et que
furtivement ils pouvaient changer mille promesses dans un regard.

Toutes ces ftes ne touchaient gure Madame, ou plutt, il n'y avait
plus de ftes pour la triste Henriette d'Angleterre. Seule, dlaisse,
elle restait face  face avec cette fille minaudire qu'on appelait
Monsieur, honteux mari que lui avait impos la politique. Son rgne
avait dur moins de trois mois, et tout prestige s'tait vanoui. Elle
tait enceinte alors, et sa sant si frle tait devenue menaante. Dans
son ennui, elle s'tait laiss distraire par Guiche, qui professait pour
elle un culte passionn.

Guiche venait chez elle sous tous les dguisements possibles, en vieille
femme le plus souvent, sous prtexte de dire la bonne aventure.

Insensiblement, Madame s'tait rapproche d'Olympia Mancini, comtesse de
Soissons, une autre dlaisse que consolait de Vardes. Olympia dtestait
La Vallire et ne cherchait qu' la renverser. Elle avait essay de
dplacer les faveurs du roi en offrant  son amour deux des plus jolies
personnes de la cour, mais elle avait chou. Elle imagina alors, en
collaboration avec de Vardes, un complot  double fin qui devait perdre
La Vallire dans le prsent et Henriette dans l'avenir. Pour arriver au
but elle se fit l'allie de Madame qui, elle aussi, rvait le
renversement de la favorite. Il va sans dire que Guiche tait dans le
secret.

Les conspirateurs imaginrent de supposer une lettre du roi d'Espagne 
Marie-Thrse, lettre dans laquelle, aprs avoir appris  sa fille tout
ce qui se passait, il lui reprsentait qu'il tait de sa dignit de
reine de faire chasser de la cour la matresse de son mari.

Le plan tait habile, l'excution ne l'tait pas moins. L'criture et le
style du roi d'Espagne avaient t merveilleusement contrefaits. La
reine y et t prise, de l esclandre et chute de La Vallire. Toute
cette belle machination choua cependant, par la faute d'une comparse,
Montalais, fille d'honneur de Madame.

Montalais, pauvre et ambitieuse,  la chasse d'un mari, ne voyait dans
toutes ces rivalits qu'un moyen d'assurer son tablissement et sa
fortune. Elle pchait en eau trouble. Intrigante de troisime ordre,
elle tenait cependant le fil de toutes ces trames. Confidente  double
face, elle allait de Madame  La Vallire, et, tout en les amusant de
son caquet, surprenait leurs secrets et les emmagasinait pour l'avenir.

Un jour, cette ruse qui pourtant ne s'abandonnait gure, eut la langue
trop longue avec La Vallire. Sous le sceau du secret elle lui raconta
les moindres dtails de l'intrigue galante de Guiche et de Madame.

Le soir mme Louis XIV parla  sa matresse de cette grande passion de
Guiche que l'on commenait  souponner et qui arrachait  Monsieur des
hurlements de dsespoir faciles  comprendre, puisqu'il se trouvait
perdre tout  la fois sa femme et un de ses anciens favoris. Le roi
voulait savoir si Louise n'avait entendu parler de rien. Aux questions
de son amant, la pauvre fille, qui et mieux aim mourir que de trahir
la confiance d'une amie, ne sut que rougir et balbutier. Le roi comprit
qu'elle savait quelque chose, et insista, lui rappelant leur mutuelle
promesse de n'avoir jamais de secrets l'un pour l'autre. Et comme elle
s'obstinait encore dans son silence, il se leva brusquement et sortit
furieux.

Les deux amants taient convenus plusieurs fois, dit Madame de La
Fayette, que, quelque brouillerie qu'ils eussent ensemble, ils ne
s'endormiraient jamais sans se raccommoder et sans s'crire. La
Vallire, effraye de la colre du roi, se hta de lui faire passer une
lettre o elle s'accusait et s'excusait de la faon la plus touchante.
Elle attendit la rponse: mainte fois dj chose pareille tait arrive,
et le roi tait toujours venu au devant de la rconciliation. Mais cette
fois il tint rigueur. La pauvre Louise passa la nuit  pleurer, esprant
toujours un mot de pardon: ce pardon ne vint pas.

Alors elle crut que tout tait fini; l'amour de son amant perdu, le
reste lui importait peu. Au petit jour, elle sortit dsespre des
Tuileries, et s'en alla se camper dans un couvent, non pas  Chaillot,
mais  Saint-Cloud.

La matine tait dj avance lorsque le bruit de la disparition de La
Vallire se rpandit aux Tuileries. Le duc de Saint-Aignan fut des
premiers averti. Sans perdre une minute, l'habile courtisan courut aux
informations, afin de dcouvrir la retraite de la fugitive. Un exempt,
qui, voyant  cette heure matinale sortir des Tuileries une femme en
toilette de cour, l'avait suivie  tout hasard et l'avait vue frapper 
la porte du couvent, put donner le premier renseignement. Restait 
avertir le roi, les moments taient prcieux, un autre pouvait avoir la
mme ide.

Malheureusement Louis XIV, ce jour-l, donnait audience aux ambassadeurs
d'Espagne; parvenir jusqu' lui tait difficile, lui parler impossible,
l'tiquette tait formelle. Mais Saint-Aignan n'tait pas homme 
s'embarrasser de si peu. Ami et confident du roi, il avait toutes les
entres, les grandes et les petites.

Il pntre donc dans la salle des audiences solennelles, se glisse 
travers les groupes des grands seigneurs prsents  l'entrevue, et enfin
arrive aussi prs que possible du trne, juste au moment o Louis XIV
donnait cong aux ambassadeurs. Alors, tout haut, et comme s'il se ft
adress  quelqu'un:

--Vous savez, dit-il, la surprenante nouvelle, La Vallire est
religieuse.

 ces mots le roi fait un brusque mouvement, et se tournant vers
Saint-Aignan:

--Que dites-vous, duc? s'crie-t-il, que dites-vous?

La foudre tombant au milieu de la salle et moins surpris la noble
assemble que cette violation trange, inconcevable, de l'tiquette, car
enfin le tonnerre est dans les choses naturelles. Les reines sont
stupfies, les ministres pouvants, les courtisans qui n'ont pas
entendu les paroles du duc ne comprennent rien  l'exclamation du roi,
les ambassadeurs ptrifis s'arrtent  moiti de l'arc de quarante-cinq
degrs que dcrivait leur dernire courbette.

Cependant Saint-Aignan, sur un signe du roi, s'est approch du trne et
en deux mots a tout racont  son matre.

Louis XIV se lve, ivre de colre:

--Un carrosse! s'crie-t-il, vite un carrosse! Suivez-moi, duc!

La reine-mre, forte de son ascendant, veut essayer de retenir son fils:

--Vous n'tes gure matre de vous-mme, Sire, lui dit-elle.

--Si je ne le suis de moi, rpond-il d'une voix tonnante, je le serai de
ceux qui m'outragent.

Et sortant aussitt, il se prcipite  travers les escaliers. Dans la
cour il n'y a pas de carrosse, mais Saint-Aignan, qui a tout prvu, a
d'avance fait prparer des chevaux. Le roi s'lance en selle et, suivi
seulement de quatre gentilshommes, il part  fond de train pour
Saint-Cloud.

Arriv au couvent, il trouve La Vallire,  demi vanouie, tendue sur
les dalles du parloir, les religieuses lui ont refus l'entre du
couvent. Louis XIV fondant en larmes court  sa matresse:

--Ah! que vous avez peu de soin, lui dit-il, de la vie de ceux qui vous
aiment.

Il veut l'entraner alors, mais elle refuse de le suivre.

--C'est Dieu, dit-elle, qui m'a conduite ici.

Mais elle ne peut se dfendre longtemps contre les prires si tendres de
son amant.

--On est bien faible quand on aime, dit-elle, et je ne me sens point la
force de rsister  Votre Majest.

Louis XIV alors, avec l'aide des religieuses et de ses amis, tous mus
jusqu'aux larmes par une scne si touchante, transporte La Vallire dans
un carrosse, et, rayonnant de bonheur, reprend avec elle le chemin des
Tuileries.

Il parat que de tous les assistants le seul Roquelaure n'avait pas t
attendri, car le lendemain il disait tout bas:

--Par ma foi! ces gens-l pleuraient si agrablement qu'ils m'en
faisaient venir envie de rire.

La rentre de La Vallire  la cour fut presque un triomphe, le roi
voulut lui-mme la reconduire chez Madame, et en la lui prsentant il la
pria de la considrer et de la traiter dsormais comme une personne qui
lui tait plus chre que la vie.

--Je la traiterai, Sire, rpondit ironiquement Henriette d'Angleterre,
comme une fille  vous.

Mais cet esclandre devait avoir bien d'autres suites. Il rvla d'abord
 Louis XIV l'intrigue de Madame et de Guiche, puis le complot tram
contre La Vallire. La fausse lettre du roi d'Espagne destine  la
reine arriva aux mains du roi. Il avait la mesure de ce qu'on pouvait
oser contre sa matresse, il voulut faire un exemple. La comtesse de
Soissons reut l'ordre de quitter la cour, le chevalier de Grammont fut
exil, Montalais fut enferme dans un couvent; enfin Guiche crut prudent
d'aller visiter la Pologne, bien il fit; quelques mois plus tard,
Lauzun, rival de son matre, ne fut-il pas enferm  la Bastille pour
avoir trop plu aux dames[27]!

[Note 27: La Fayette, t. I et IV, p. 407.--Montpensier, _Mmoires_,
t. XL, p. 174 et suiv.--Motteville, _Mmoires_.--_Mmoires de Grammont_,
t. I.]

Cette fuite au couvent de Saint-Cloud fut heureuse pour La Vallire;
elle redoubla la passion du roi. Louis  cette poque tait amoureux fou
de sa matresse, au point mme, dit M. Sainte-Beuve, d'tre jaloux dans
le pass, et de s'inquiter s'il tait bien le premier qui se ft log
dans son coeur et si elle n'avait point eu quelque premire inclination
en province pour M. de Bragelone, auquel il convient d'ajouter le
surintendant Fouquet dont le nom revenait dans toutes les querelles des
deux amants.

Cette jalousie du roi imposait  La Vallire la plus grande
circonspection; un geste, un regard d'elle inquitaient le roi, un mot,
une pense lue dans ses yeux lui portaient ombrage. Qu'on juge donc de
la colre du roi, lorsqu'un matin, passant en revue les cadets de sa
maison, il vit sa matresse sourire  un jeune homme qui de son ct
l'avait familirement salue. Laissant l tout aussitt la revue, Louis
courut  La Vallire, et d'un ton irrit lui demanda quel tait ce jeune
homme. Elle se troubla excessivement et rpondit enfin que c'tait son
frre. Le roi n'en voulait rien croire, il envoya tout de suite aux
informations. C'tait bien un frre de Louise, en effet, et jamais elle
n'en avait parl au roi, elle qui d'un mot pouvait faire la fortune de
ce jeune homme. Il lui et sembl honteux d'abuser de relations dont
elle rougissait pour enrichir sa famille ou lui ouvrir le chemin des
honneurs.

Dsormais le roi aima presque ouvertement mademoiselle de La Vallire;
le voile tait dchir, le mystre n'tait plus qu'officiel. Il passait
presque toutes les soires avec elle, et souvent ne s'en allait qu'aprs
trois heures du matin. Marie-Thrse, la pauvre reine, n'osait lever la
voix pour se plaindre, et elle dvorait sa jalousie et ses humiliations
sans cesser de faire bon visage  son mari.

Cependant le parti de la reine mre, et surtout des dvots, qui
trs-probablement, les vnements l'ont prouv, et pass au roi une
matresse adroite et qui et agi dans le sens de sa politique
envahissante, ce parti, qui essayait alors son influence, rsolut de
tenter quelques efforts pour renverser La Vallire. En vain. L'heure
n'tait pas venue de la dvotion.

Ce fut, tout d'abord, le trs-ridicule duc de Mazarin qui entra en
scne. Un matin, au lever du roi, il parut tout vtu de noir. Il venait
raconter un rve prodigieux qui avait pouvant ses nuits. Ce rve,
avertissement cleste, l'avait prvenu que si le roi ne renvoyait pas La
Vallire, les malheurs les plus pouvantables allaient fondre sur la
France. Louis XIV remercia courtoisement le duc et lui conseilla, avec
bont, de se faire saigner longtemps avant de revenir  la cour.

Le duc, prvenu ainsi, se retira pour ne reparatre  la cour que sous
le rgne de la folle Fontanges, au sujet de laquelle il avait eu un
autre rve, ou une autre lune, comme on voudra, qui lui montrait la
veuve Scarron s'enlevant aux cieux dans un char de feu,  l'instar du
prophte.

Au duc de Mazarin succda le pre Annat. Sur les prires instantes des
reines, ce bon pre consentit  parler trs-fortement au roi et  le
menacer de quitter la cour si La Vallire ne la quittait.

Louis XIV prit fort allgrement la menace du bon pre Annat, il lui
accorda mme son cong, assurant que dsormais son cur lui suffirait.
L'excellent religieux s'loigna tout dconfit du peu de succs de ses
menaces, et du succs trop inespr de sa signification de cong.

Le parti dvot eut presque peur. Il comprit qu'avec un prince qui le
prenait sur ce ton, il fallait, si on ne voulait tout perdre, user de
paternelle indulgence et se montrer coulant. Aussi, le lendemain de la
protestation infructueuse du pre Annat, deux jsuites parurent au petit
lever de Louis XIV.

Les deux pres se faufilrent jusqu'auprs du roi qui faisait ses
prires; alors, l'un dit trs-haut  l'autre:

--Il faut avouer, mon pre, que le zle indiscret de notre bon pre
Annat est all un peu loin.

--Je suis entirement de votre avis, mon pre, rpondit l'autre.

Le successeur du pre Annat partageait aussi cette opinion; il savait
qu'avec les rois on doit prparer les voies de la grce, mais non pas
essayer de la faire pntrer avant l'heure.

 ce moment le clerg tait en baisse, Louis XIV tait bien loin encore
de la veuve Scarron. Il venait de faire _saisir_ le Pape et lui retenait
Avignon. Enfin, il faisait saigner bien cruellement le coeur de
l'glise, en dfendant les enlvements d'enfants et en faisant rendre
ceux qui taient dtenus dans les couvents.

Mais le clerg est patient. Il prit sa revanche: jusqu'ici il l'a prise
toujours.

C'est alors qu'Anne d'Autriche voulut tenter une suprme dmarche; elle
le fit par ambition et en fut cruellement punie. Louis ne devait pas
plus respecter sa mre qu'il ne respecta plus tard les lois sacres de
la conscience et de l'humanit. La reine-mre _osa_ lui reprocher le
scandale de ses amours, alors il perdit toute mesure:

--Eh quoi! Madame, rpondit-il, devez-vous ajouter foi  tout ce qu'on
dit? Cette morale que vous me prchez si chrtiennement a-t-elle t la
vtre? On m'a assur que non.

Anne d'Autriche se retira cruellement humilie, et le soir mme le roi
disait  ses courtisans:

--Quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons comme ceux
que l'amour et le plaisir quittent, comme madame de Chevreuse, par
exemple, ou madame de Carignan.

Et, comme tous les flatteurs s'extasiaient et riaient, le roi continua:

--Est-ce que la galanterie n'a pas toujours t et ne sera pas toujours?
Voyez mesdames de Chtillon, de Ludre, de Soubise, de Luynes, de Vitry,
de Monaco, de Vivonne, de Soissons, de Pons, d'Humires, etc., etc.,
etc.

La litanie et pu durer encore, car toute la cour suivait les exemples
du matre.

La Vallire recevait en amour le contre-coup de toutes ces attaques; le
roi qui l'avait aime en raison des difficults qu'il lui fallait
surmonter pour la voir, l'adorait maintenant en raison de l'acharnement
qui se dchanait contre elle. C'tait encore le bon, l'heureux temps.

Depuis la fuite  Saint-Cloud, la situation de La Vallire tait devenue
plus tolrable. Madame, par ses imprudences, s'tait mise  la
discrtion du roi, elle respecta la matresse de celui qui pouvait tout.
Elle fut bonne sans ostentation, indulgente sans fausse pruderie pour sa
fille d'honneur. Elle aida mme  dissimuler les deux premires
grossesses de La Vallire, qui put ainsi mettre mystrieusement au monde
deux enfants qui ne furent jamais dclars. Colbert, le grand ministre,
qui, pour conserver son influence dans les grandes affaires du royaume,
tait oblig de descendre aux plus petits dtails de la vie du roi, se
chargea de ces deux enfants.

Le terme venu, Madame donnait  La Vallire un des pavillons du
Palais-Royal, retraite mystrieuse o nul ne pouvait pntrer que les
confidents, le roi, les mdecins, une ou deux amies qui s'taient
attaches  la pauvre Louise. Madame se chargeait d'excuser ou plutt de
cacher l'absence de sa fille d'honneur, et La Vallire pouvait
reparatre sans qu'on se ft aperu de rien, au moins en y mettant un
peu de bonne volont.

Ces deux premiers enfants, deux garons, qui vcurent peu, furent
secrtement enlevs par Colbert. On les baptisa sous un faux nom  une
petite glise de la rue Saint-Denis. D'anciens domestiques, de pauvres
gens, parmi lesquels un vrai pauvre de la paroisse, tinrent sur les
fonts baptismaux ces fils du plus-grand roi du monde[28].

[Note 28: _Revue rtrospective_ (juillet 1834). Extraits d'un
manuscrit de Colbert intitul: _Journal fait par chacune semaine, de ce
qui peut servir  l'histoire du roi, du 14 avril 1663 au 9 janvier
1665_. On voit l le grand ministre prsidant  deux accouchements de
mademoiselle de La Vallire.]

Les divertissements se continuaient sans interruption  la cour, les
prtextes ne manquaient pas. En apparence la reine et Madame taient les
divinits de ces enchantements, mais tout le monde savait maintenant que
pour la seule La Vallire Louis XIV dployait toutes ces magnificences,
comme s'il et t besoin d'blouir sa matresse par tout ce frivole et
inutile talage de grandeur.

 toutes ces ftes, la pauvre Marie-Thrse se tranait comme au
supplice, par ordre du roi. Elle et tant aim  pleurer en paix, cette
femme prise et jalouse, mais non, il fallait rgner, subir tous ces
hommages destins  une autre, ajouter le triomphe de sa prsence  tous
les triomphes d'une rivale adore. Marie-Thrse alors n'apprciait pas
La Vallire  sa juste valeur, elle ne comprenait pas le beau caractre
de cette toute-puissante matresse, qui osait  peine lever les yeux sur
elle, et qui s'inclinait devant elle jusqu' tomber  genoux. Quelques
annes encore, et la reine, outrage par d'insolentes favorites,
regrettera La Vallire, si humble dans sa puissance, si modeste dans ses
succs.

Aux ftes intimes, impromptus de chaque soir, le roi ne tranait pas
Marie-Thrse.

Le roi se passait alors le plaisir d'aimer sans contrainte sa bien-aime
matresse. Travestis de faon  se rendre mconnaissables, le visage
couvert d'un loup de velours, les deux amants se mlaient aux bandes de
masques de la cour qui, pendant les rjouissances du carnaval, couraient
toute la nuit des Tuileries au Louvre, du Louvre au Palais-Royal.

Autant qu'elle le pouvait, La Vallire rsistait encore  cette
publicit qui lui semblait un crime; mais elle tait place dans cette
cruelle alternative d'obir ou de perdre le coeur de son amant. Elle
subissait, en courbant le front et en dvorant ses larmes et sa honte,
le poids des honneurs dont l'accablait le roi, mais elle n'eut jamais
un moment d'enivrement.

Les potes officiels, certains de plaire au matre, commenaient  mler
 leurs vers les noms de La Vallire. Ce n'tait encore que des
allusions dlicates, mais dont la transparence ne trompait absolument
personne. Dans le _ballet des_ ARTS,

          La Vallire, fille illustre,
          Et si digne du balustre,

pour parler comme cet insipide rimeur qui a nom Loret, figurait dguise
en bergre  ct de son amant, et Benserade faisait dire d'elle:

          Et je ne pense pas que dans tout le village
          Il se rencontre un coeur mieux plac que le sien.

Mais Louis XIV rvait de bien autres splendeurs! Les enchantements de
Vaux taient encore dans toutes les mmoires, et cette ide d'avoir t
surpass en magnificence par un sujet insolent troublait le bonheur du
roi. Fouquet avait t un prodigue insens, il fallait tre plus
prodigue encore. De cette poque datent les premiers triomphes de
Versailles.

Versailles n'tait rien encore, un simple pavillon de chasse bti par
Louis XIV au milieu d'un parc. C'est l cependant que Louis XIV rsolut
de donner une fte en harmonie avec l'ide qu'il se faisait de sa
grandeur. Il fallait tout improviser; cela charma le roi.

Le 7 mai 1664 commencrent ces ftes merveilleuses, tourdissante ferie
de sept jours. On avait annonc: _Les plaisirs de l'le enchante,
diviss en trois journes_; mais trois jours de seulement vingt-quatre
heures ne purent suffire pour drouler sous les yeux blouis de toute la
noblesse de France les merveilles commandes par Louis XIV.

Vigarani avait t le dcorateur. Le Ntre avait improvis les jardins
et un paysage; Toricelli s'tait charg des feux d'artifice. Puis, comme
il fallait d'autres plaisirs que ces rcrations des yeux, on avait
appel la troupe des Bjart; Benserade composa des madrigaux pour tous
les invits, et enfin Molire avait fait ou fait faire _la Princesse
d'lide_.

Puis, au-dessus de tous ces artistes, de ces hommes de gnie, planait
Colbert, l'ordonnateur suprme, Colbert qui sortait  regret les
millions des coffres de l'tat, et qui voulait essayer, tout en
obissant  son matre, de faire la part du feu.

 ces ftes de Versailles, Molire osa clbrer les amours du roi. Dans
_la Princesse d'lide_, tous les assistants comprirent l'allusion,
lorsqu'un vieux courtisan dit en s'adressant au prince:

          Moi, vous blmer, seigneur, des tendres mouvements
          O je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments!

                 *       *       *       *       *

          Je dirai que l'amour sied bien  vos pareils;
          Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
          De la beaut d'une me est un vrai tmoignage,
          Et qu'il est mal ais que, sans tre amoureux,
          Un jeune prince soit et grand et gnreux.

Les applaudissements  ces vers si directs clatrent comme une tempte,
et la pauvre La Vallire faillit mourir de honte sous le poids de tous
les regards qui dsignaient aux reines indignes l'objet charmant de
ces allusions.

Cette grande ferie de sept jours fut, dit M. Michelet, un triomphe
sans victoire, fte sans but, donne, non pour la reine et non pour La
Vallire, une matresse de trois annes, mais donne par le roi au roi;
Louis XIV ftait Louis XIV.

Bien d'autres hontes, c'est--dire bien d'autres faveurs allaient
accabler La Vallire; Louis XIV souhaitait plus de publicit encore; le
roi imposa sa matresse  Marie-Thrse sa femme,  Anne d'Autriche sa
mre, et les contraignit de la recevoir.

Madame de Montausier, cette femme qui naturellement avait de l'pret
pour tout ce qui s'appelle la faveur, et qui avait remplac dans la
charge de surveillante des filles d'honneur la digne duchesse de
Navailles[29], fut charge de signifier aux reines la volont du roi.
Elle s'acquitta habilement de cette commission pineuse, et acquit
ainsi de nouveaux droits aux bonnes grces du matre.

[Note 29: Avec un roi comme Louis XIV, la garde des filles d'honneur
devenant impossible, madame de Navailles eut l'hroque courage de
prendre sa retraite plutt que de favoriser les amours du roi. Madame de
Montausier, en lui succdant, prenait l'engagement tacite de fermer les
yeux  propos; de ce moment, en effet, les entrevues du roi et de
mademoiselle de La Vallire furent singulirement facilites.]

La rputation de vertu de madame de Montausier et de son Alceste de mari
a t beaucoup trop surfaite, pour qu'il ne soit pas intressant de
rtablir un peu les choses dans leur vrai jour; il n'y a qu' copier
madame de Motteville  la page o elle raconte la dmarche, couronne
d'un si heureux succs, de madame de Montausier prs des deux reines.

Je ne puis, en cet endroit, crit-elle, m'empcher de dire une chose
qui peut faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire, ont
le coeur et l'esprit gts.... Je rencontrai madame de Montausier qui
tait ravie de ce dont la reine tait au dsespoir. Elle me dit avec une
exclamation de joie:--Voyez-vous, madame, la reine-mre a fait une
action admirable d'avoir voulu voir La Vallire, voil le tour d'une
trs-habile femme et d'une bonne politique. Mais, ajouta cette dame, la
reine est si faible que nous ne pouvons pas esprer qu'elle soutienne
cette action comme elle le devrait.

Le langage de la _trs-prude_ madame de Montausier ne laisse pas que de
stupfier la bonne Motteville.

Vritablement, continue-t-elle, je fus tonne de voir dans la comdie
de ce monde combien la diffrence des sentiments fait jouer des
personnages diffrents. Le duc de Montausier, qui tait en grande
rputation d'homme d'honneur, me donna quasi en mme temps une pareille
peine, car en parlant du chagrin que la reine-mre avait eu contre la
comtesse de Brancas, il me dit ces mots:--Ah! vraiment, la reine est
bien plaisante d'avoir trouv mauvais que madame de Brancas ait eu de la
complaisance pour le roi en tenant compagnie  mademoiselle de La
Vallire. Si elle tait habile, elle devrait tre bien aise que le roi
ft amoureux de mademoiselle de Brancas, car tant fille d'un homme qui
est,  elle, son premier domestique, _lui, sa femme et sa fille lui
rendraient de bons offices auprs du roi._

Voil l'homme aux moeurs svres, le Misanthrope de la cour de Louis
XIV! On se demande, avec stupfaction, comment devaient tre les
Philintes.

La Vallire accepte des reines, Louis n'eut pas besoin de l'imposer aux
autres dames de la cour, toutes se disputaient les bonnes grces de la
favorite; et lorsqu'il dcida que dsormais les dames accompagneraient
mademoiselle de La Vallire, il rendit un dcret inutile, depuis
longtemps on tait all au devant de ses dsirs.

Il y avait d'autant plus de mrite  adorer le caprice du matre qu'on
ne le comprenait gure, on n'apprciait nullement  la cour la beaut de
La Vallire, et, faut-il le dire, son ambition tait pour les courtisans
la mesure de son esprit. Tandis que toutes les platitudes rampaient 
ses pieds, tout bas on raillait sa figure, sa dmarche cahin caha et
surtout sa niaiserie. On prtendait qu'elle passait des journes
entires  une fentre, occupe  souffler dans une paille des bulles de
savon. Distraction bien innocente, dans tous les cas, et qui n'et gure
amus toutes ces belles dames qui n'avaient aucun got pour les plaisirs
innocents. La reine Marie-Thrse elle-mme, cette reine si disgracie
de la nature, se demandait par quel charme cette fille boiteuse et fade
pouvait lui avoir enlev le coeur de son poux.

Des couplets satiriques, des pigrammes injurieuses contre La Vallire,
circulaient sous le manteau de la chemine, mais on n'osait les
fredonner encore que toutes portes bien closes. Pour bien moins que cela
le roi dj avait fait de terribles exemples. On sait le sort du
vaniteux cousin de madame de Svign, Bussy, cet impitoyable railleur
que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ conduisit droit  la Bastille; le
seul soupon d'tre l'auteur d'un nol fameux sous le nom des _alleluia_
fit plus pour sa disgrce que le dchanement des colres que souleva le
trs-clbre pamphlet. Un couplet de ce nol surtout obtint un succs
incroyable de vogue clandestine, on le chantait partout, avec les
sourdines de la peur bien entendu:

          Que Deodatus[30] est heureux
          De baiser ce bec amoureux
          Qui d'une oreille  l'autre va!
          Alleluia!

[Note 30: Ce nom de Dieudonn qu'avait reu Louis XIV lors de sa
naissance, trop inattendue pour ne pas tre un peu miraculeuse, revient
dans toutes les pigrammes du temps:

          Ce roi, si grand, si fortun,
          Plus sage que Csar, plus vaillant qu'Alexandre,
          On dit que Dieu nous l'a donn,
          Hlas! s'il voulait le reprendre!
]

Deodatus, c'est le roi,  comble de l'irrvrence! Quant au bec
amoureux, c'est bien celui de la favorite, qui dans le fait avait la
bouche un peu grande.

La mort d'Anne d'Autriche (janvier 1666) porta un terrible coup au
bonheur de mademoiselle de La Vallire, ce fut le grand et premier chec
de sa fortune.

Louis XIV que la crainte de sa mre avait toujours contenu ne garda plus
dsormais aucune mesure. Il fit sortir sa matresse de chez Madame, lui
donna l'htel Biron, monta sa maison avec une splendeur princire, lui
fit prsent de meubles magnifiques et de toilettes royales. Ainsi, 
deux pas des Tuileries, le roi eut, au vu et su de tous, son petit
mnage; il eut une autre femme  ct de sa femme lgitime, pauvre et
malheureuse reine qui tremblait devant cet poux qu'elle adorait, et
qui, contre tous les outrages dont il l'abreuva, n'eut jamais que des
larmes. Alors, il y eut deux cours, la petite et la grande, la cour
officielle o toute la noblesse tait admise, la cour intime o seuls
les favoris avaient leurs entres. On dsertait les salons de la reine
pour ceux de la favorite.

Tous ces honneurs, on disait ainsi alors, ne changrent rien  la
craintive modestie de La Vallire, tant ce scandale lui tait aussi
odieux qu' la reine elle-mme. Aussi, alors que tant d'autres eussent
march haut le front, elle marchait courbe sous le poids de sa faveur,
essayant  force d'abngation et d'humilit de se faire pardonner son
lvation. Bien plus, au pril de sa vie, elle essayait encore de cacher
les preuves de sa faiblesse, esprant sauver ce qui lui restait de
rputation, aprs ce grand naufrage de son honneur.

Elle tait enceinte et faisait tous ses efforts pour dissimuler sa
grossesse.  force d'imprudences, d'extravagances mme, elle russit 
ne pas veiller l'attention. Elle tait de toutes les ftes,
accompagnait partout le roi qui, dans sa cruaut goste, ne lui pargna
pas une occasion de souffrir ou de risquer sa vie. Elle montait 
cheval, suivait les chasses, et avec toute la cour changeait  chaque
instant de rsidence, tantt  Saint-Germain,  Paris,  Fontainebleau.
Jamais les atroces douleurs que devait lui causer le mouvement des
carrosses, moins bien suspendus alors que nos moindres charrettes, et
toujours mens grand train, ne lui arrachrent aucun cri, ne troublrent
la douce placidit de son sourire.

Ainsi elle put chapper  la surveillance mchante dont elle tait
l'objet. Toute la cour tait  Vincennes lorsqu'arriva le terme de sa
grossesse; elle avait si bien dissimul jusqu'au dernier moment,
qu'elle ne fit, pour ainsi dire, que passer de la chambre de la reine
entre les mains des mdecins et de la sage-femme, cachs prs de l.

Les douleurs la prirent vers une heure aprs minuit. Qu'on juge du
courage de la pauvre fille et des prcautions qu'il fallut prendre.

Pour sauver les apparences et pour loigner tout soupon, on lui avait
donn un appartement voisin de celui de la reine et que cette princesse
traversait tous les matins pour se rendre  la messe.

C'est l, spare seulement par une porte d'une reine trop justement
jalouse, qu'elle donna le jour  une fille lgitime sous le nom de
mademoiselle de Blois.

Le roi fut prsent aux couches, aida les mdecins, partagea les
angoisses de celle qu'il aimait, en pre et en amant, et reut le
premier l'enfant dans ses bras. Cependant midi sonnait; la reine allait
passer pour entendre la messe. Elle entre, elle voit l'appartement garni
de tubreuses, de fleurs d'oranger et d'autres odeurs mortelles pour les
femmes en couche: expdient terrible, meurtrier, mais dont La Vallire
tait  peine contente.

On dit  la reine que La Vallire avait t fort tourmente dans la
nuit d'une indisposition. La reine, alors, avec une jupe parfume de
peaux d'Espagne, s'approche du lit de la malade et lui parle avec bont
sur son tat.

Dans la journe le bruit se rpandit que La Vallire tait accouche,
mais la reine le dtruisit par le simple rcit de ce qu'elle avait vu.

Le soir mme, elle reparut chez la reine avec toute la compagnie,
veilla, soupa, et resta une partie de la nuit en coiffure de bal, la
tte dcouverte, comme si de rien n'tait.

Telle est pourtant la femme que l'on a os accuser de fausse pruderie,
de modestie bien joue. Pour que la honte l'obliget  une telle
contrainte, il faut que moralement elle ait cruellement souffert.

L'anne 1667 fut bien fatale  La Vallire; elle fut faite duchesse
d'abord, elle perdit le coeur de son amant, et enfin, pour la seule fois
de sa vie, elle fut audacieuse et manqua de respect  la reine.

C'est en mai, au moment de son dpart pour la conqute des Flandres, que
Louis XIV confra  sa matresse le titre de duchesse. Pour elle il
rigea en duch-pairie, sous le titre de La Vallire, les terres de
Vaujour et de Saint-Christophe, deux baronnies, situes, l'une en
Touraine, l'autre en Anjou, transmissibles  l'enfant que le roi venait
d'avoir. Par les mmes lettres patentes dates de Saint-Germain-en-Laye,
le roi lgitimait mademoiselle de Blois.

Le prambule de ces lettres est assez curieux pour qu'on s'en soit
souvenu; Plisson le rdigea de sa plus belle criture. C'est le roi qui
parle, mais c'est bien plus encore l'amant passionn.

Les bienfaits que les rois exercent dans leurs tats, dit
Plisson-Louis XIV, tant la marque extrieure du mrite de ceux qui les
reoivent, et le plus glorieux loge des sujets qui en sont honors,
nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer, dans le public, l'estime toute
particulire que nous faisons de la personne de notre trs chre,
bien-aime et trs-fale Franoise-Louise de La Vallire, qu'en lui
confrant les plus hauts titres d'honneur, qu'une affection
trs-singulire, excite dans notre coeur par une infinit de rares
perfections, nous a inspire depuis quelques annes en sa faveur[31].

[Note 31: Louis XIV, dans ses _Mmoires_ (anne 1667), prend la
peine d'expliquer ainsi  la postrit cet acte de sa toute-puissance.
N'allant pas  l'arme, dit-il, pour tre loign de tous les prils,
je crus qu'il tait juste _d'assurer  cet enfant_ l'HONNEUR
_de sa naissance_, et de donner  la mre un tablissement convenable 
l'affection que j'avais pour elle depuis six ans.]

L'dit enregistr, Louis XIV installa  Versailles la nouvelle duchesse,
et, rassur sur le sort de la mre et de l'enfant, il partit le 16 mai,
de Saint-Germain,  la conqute de la branche de laurier ncessaire 
ses futures apothoses.

Cette conqute de la Flandre ne fut,  bien dire, qu'une promenade
militaire, presqu'un tournoi  armes courtoises. Tout avait t combin,
rgl d'avance, comme  ces jeux de guerre o l'on exerce les soldats.
Le jour, on paradait  cheval, le soir on se rjouissait sous les
tentes, l'or roulait et le vin coulait, dit La Fare, et jamais les
gentilshommes de la maison du roi n'avaient t si joyeux. On eut fini
en un tour de main. Turenne tait l.

Alors, pour que la fte ft complte, le roi partit au devant de
Marie-Thrse qui venait rejoindre l'arme avec toutes les dames, il
fallait montrer leur reine  ces nouveaux sujets et les blouir des
splendeurs de la cour la plus brillante de l'Europe.

C'tait bien le moins qu'on montrt  ces bons Flamands ce que dsormais
on ferait de leur argent.

Cette campagne si facile est un des plus brillants et des plus joyeux
pisodes du rgne de Louis XIV, c'est l'instant que l'excellent
Vander-Meulen a choisi pour nous montrer toute cette cour en campagne.
Voil bien les immenses carrosses dors, maisons roulantes o l'on rit,
o l'on joue, o l'on mange. Le roi va de l'un  l'autre, il cause, il
rit, il agace les dames. De tous cts ce ne sont que gentilshommes
enrubanns, qui caracolent en tenue de Versailles sur leurs magnifiques
chevaux.

Mais cette conqute de la Flandre, dont la Porte Saint-Martin est le
monument hro-comique[32], valut au roi une bien autre conqute, dont
_Amphitryon_ restera pour Louis XIV le honteux et ternel monument.

[Note 32: Le monument de cette agrable campagne est notre porte
Saint-Martin, quoique date d'une autre poque. (M. Michelet, _Louis
XIV_.)]

Depuis les dernires couches de La Vallire, qui alors tait de nouveau
enceinte, le coeur du roi s'tait peu  peu dgag de liens qui
n'taient qu'habitude, et errait de l'une  l'autre sans pouvoir se
dcider. Trois ou quatre dames des plus aimables et des plus belles,
Brantme dirait des plus honntes, battaient en brche le coeur du roi;
elles le prirent d'assaut, et ne le gardrent pas; mais elles aplanirent
la voie pour madame de Montespan dont l'heure tait venue.

C'est  Compigne, sous le manteau discret de madame de Montausier
cette vertu si svre, qu'eurent lieu les premiers rendez-vous de
Louis XIV et de cette fille des Mortemart. Le secret en commenant fut
admirablement gard, et longtemps encore madame de Montespan put tromper
la reine par ses hypocrites condolances et sa dvotion affecte.

La Vallire, elle, plus clairvoyante, ne s'y trompa pas une minute,
elle comprit bien que le roi, peu  peu, se dtachait d'elle, et qu'il
en aimait une autre, mais sans savoir encore quelle tait cette rivale.

Madame la Duchesse, c'tait ainsi qu'on l'appelait dsormais, avait
voulu suivre la cour en Flandre. Depuis sept semaines elle tait spare
de son amant, et sentait le besoin de rassurer son coeur. Elle osa
partir, malgr la reine qu'indignait cette audace de venir lui disputer
le coeur de son mari. Oubliant tout ce qui l'effrayait tant autrefois,
elle se mla  la suite, et l'exaspration de la reine fut telle, qu'
la premire halte elle dfendit qu'on lui donnt  manger.

Tout le cortge de Marie-Thrse tait arriv en vue de l'arme; au loin
dj on distinguait le roi, mont sur un de ces normes normands, comme
les peint si bien Vander-Meulen. Le carrosse de la reine tenait la tte
de la file, elle avait dfendu que personne la prcdt, elle se faisait
une fte d'tre la premire  embrasser le roi.

Tout  coup on aperut un carrosse qui, se dtachant du cortge, coupait
 travers champs et courait vers le roi au grand galop de ses chevaux.
La reine le vit, elle se mit dans une incroyable colre.--Arrtez-la,
criait-elle, arrtez-la! Nul ne l'osa faire, on craignait trop encore
l'amour du roi, et elle arriva la premire.

Voil cependant ce qu'en vue de toute l'arme osa faire la timide, la
modeste La Vallire; plus tard, elle se reprochait amrement cette
audace, et s'accusait de ce que sa gloire et son ambition d'tre aime
avaient t comme des chevaux furieux qui l'entranaient dans le
prcipice.

Le roi reut admirablement cette matresse dj dlaisse, il l'emmena
mme, seule avec lui, jusqu' La Fre, o les deux amants restrent prs
d'une semaine.

La fin de cette anne si glorieusement commence s'acheva triste et
menaante pour l'infortune duchesse. Le roi dissimulait encore; mais
avec cette dlicatesse d'impressions d'une femme vritablement aimante,
elle sentait que chaque jour se dtachait ce coeur qui si longtemps
n'avait battu que pour elle.

Toute esprance n'tait pas perdue cependant, elle tait enceinte, et un
fils pouvait renouer encore cette chane qui menaait de se rompre. La
Vallire ne savait pas tout ce qu'il y avait d'gosme et de bestialit
dans ce roi qui, pour repousser du pied ses matresses, pour les
remplacer, choisit toujours le moment o les autres hommes redoublent
d'attentions, de soins et d'amour pour celles qu'ils aiment.

Dans les premiers jours du mois d'octobre, La Vallire donna au roi un
fils, le duc de Vermandois, dont la mort mystrieuse et tragique devait
ouvrir le champ aux plus tranges rumeurs.

Le roi tait seul avec sa matresse, lorsqu'arriva le moment dcisif.
La pauvre crature, dit Bussy, fut prise de ce mal qui fait tant
souffrir, et en fut prise avec tant de violence et des convulsions si
terribles, que jamais homme ne fut si embarrass que notre monarque. Il
appela du monde par les fentres, tout effray, et cria qu'on allt dire
 mesdames de Montausier et de Choisy qu'elles vinssent au plus tt, et
une fille de La Vallire courut  la sage-femme ordinaire. Tout le monde
vint trop tard.... Les dames, arrivant, trouvrent le roi, suant comme un
boeuf d'avoir soutenu sa matresse, dont les douleurs avaient t assez
fortes pour lui faire dchirer un collet de mille pistoles en se pendant
au col du roi.

Un instant, on crut la pauvre crature morte. Elle avait t prise
d'une effrayante syncope, et madame de Montausier dit qu'elle croyait
bien qu'elle venait de passer. Alors le roi se jetant au pied du lit et
fondant en larmes:

--Oh! mon Dieu! s'cria-t-il, prenez-moi tout ce que j'ai et
rendez-la-moi.

Dieu la lui rendit en effet, et il en fit la plus malheureuse des
femmes. Ce fut le dernier lan de passion de Louis XIV pour une favorite
si digne de son amour, pour cette me douce et tendre, timide violette
qui se cache sous l'herbe, dit madame de Svign, et qui rougissait
d'tre matresse, d'tre mre, d'tre duchesse.

La Vallire vcut, mais pour expier ses fautes d'amour; l'toile d'une
autre se levait.

La passion nouvelle de Louis XIV pour madame de Montespan ne tarda pas,
en effet,  se manifester au grand jour et de la faon la plus
scandaleuse. Comme il fallait sauver les apparences,--le mot est
joli,--madame de Montespan alla s'installer chez la duchesse de La
Vallire, et la pauvre favorite dlaisse eut  souffrir les horribles
tourments de la jalousie que, bien malgr elle, autrefois, elle avait
fait endurer  l'infortune Marie-Thrse.

Mais quelle diffrence! Chastement craintive, La Vallire, lorsque ses
yeux rencontraient ceux de la reine, sa rivale, semblait toujours
demander grce, on croyait qu'elle allait tomber  genoux. Madame de
Montespan, au contraire, presque aussi brutalement goste que le roi,
mais bien autrement cruelle, semblait prendre plaisir  retourner le
poignard dans le coeur de l'infortune. Chaque jour quelque insulte
nouvelle, quelque humiliation mdite avec d'incroyables raffinements.

La Vallire n'essaya mme pas de lutter. Elle ne savait que gmir et
fondre en pleurs. Et comment et-elle pu lutter, d'ailleurs, contre
cette superbe rivale qui,  une clatante et splendide beaut, joignait
l'esprit et la mchancet des Mortemart; contre cette femme qui, d'un
mot, tuait ses ennemis? La pauvre duchesse, elle, n'avait plus que son
amour. Sa beaut s'tait fltrie, ses charmes s'taient envols. Sa
dernire couche avait t dsastreuse, elle y avait laiss ce qui lui
restait encore de jeunesse et de fracheur, et le roi, le croirait-on,
fut assez misrable pour le lui reprocher.

Les chagrins achevrent l'oeuvre du temps et des souffrances. Elle tait
ple comme une morte, disent les Mmoires, et avait toujours les yeux
rouges. Elle tait d'une maigreur effrayante et avait t frappe d'une
sorte de paralysie qui lui rendait les mouvements trs-difficiles.

Parfois l'ide lui venait que toutes ces amertumes n'taient qu'une
expiation de sa faute.--Dieu me chtie cruellement, disait-elle alors,
mais je l'ai mrit.

Et cependant elle n'avait pas encore le courage de s'loigner, de se
drober par la fuite  toutes ces humiliations si honteuses pour le roi
et pour madame de Montespan.--Je suis la faiblesse mme, disait-elle.

Et en effet, un regard, une bonne parole de son amant suffisaient pour
lui faire oublier ses souffrances et ses larmes. Le roi semblait revenir
vers elle quelquefois, aux jours o l'orgueil de madame de Montespan,
presqu'aussi grand que le sien, lui rsistait et lui tenait tte.

De mme qu'elle acceptait les avanies, La Vallire acceptait ces retours
plus humiliants encore. Bien plus elle s'en rjouissait. Au fond de son
coeur  toutes les illusions avait survcu l'esprance, cette plante
vivace qui crot au fond des mes les plus corrodes, et dont la
dernire racine ne s'arrache qu'avec la vie.  chaque retour du roi elle
croyait que son amant d'autrefois lui tait rendu. Elle schait ses
larmes, ses yeux redevenaient radieux de bonheur, sa dmarche semblait
plus lgre. Mais toujours par quelque odieuse mchancet, elle tait
arrache  ce beau rve.

Telle est cependant la femme que madame de Montespan attacha au char
insolent de sa prosprit, qu'elle trana misrablement dans toutes les
traverses de la passion, qu'elle enchana entre le roi et elle, par un
excs de dpravation incomprhensible chez une femme jeune et
passionne, mais que pourtant on explique.

Car enfin il faut savoir comment ce roi et cette favorite traitaient
cette pauvre me dchue. Madame de Montespan en avait fait sa servante
et le roi quelque chose de pis. On la faisait coucher dans une chambre
par o passait le roi lorsqu'il allait chez madame de Montespan, comme
si on et craint de lui pargner une seule goutte de ce calice
d'amertume.

coutons plutt la princesse Palatine, on ne peut pas l'accuser d'aimer
les favorites, celle-l, elle les abomine, elle les excre; si un
instant elle tait toute puissante, certainement elle les jetterait  la
porte du palais de Versailles, et cependant le malheur de La Vallire la
touche, elle s'apitoie sur le sort de cette infortune, elle regrette
presque de n'avoir pas t l pour essuyer ses larmes.

Madame de La Vallire, dit la Palatine, a cru ne pouvoir faire une plus
rude pnitence que de rester avec la Montespan. Celle-ci la traitait
indcemment, cruellement, et se moquait d'elle en toute occasion, mme
en public.

Elle fit plus; sa jalouse rage ne fut pas satisfaite qu'elle n'et
excit le roi  avoir pour La Vallire les faons les plus
dsobligeantes et les plus dures. Il fallait que le roi passt par
l'appartement de la duchesse de La Vallire pour aller dans celui de la
Montespan: il avait un petit chien pagneul que l'on nommait _Malice_;
le roi,  la prire de la Montespan, le jeta  la duchesse de La
Vallire en lui disant:--Tenez, Madame, voil votre compagnie, c'est
assez. Cela tait bien dur, d'autant plus qu'en parlant ainsi il ne
faisait que passer, n'ajouta pas le moindre correctif  ce peu de mots,
et s'en allait trouver sa Montespan[33].

[Note 33: _Mlanges historiques_ de la princesse de Bavire. Cette
simple affectation de la princesse  donner toujours  La Vallire son
titre de duchesse, tandis qu'elle appelle l'autre _la_ Montespan,
n'exprime-t-elle pas bien mieux son indignation que de longues tirades?]

Les avanies de madame de Montespan, pour tre moins grossires, n'en
taient que plus cruelles:

--Le roi a fait La Vallire duchesse, disait-elle un jour, parce qu'il
savait que pour fille de chambre je ne voudrais pas une personne de
moindre qualit.

C'est madame de Montespan qui rpandit  la cour une abominable
pigramme qui faisait une allusion cyniquement mchante aux
accouchements mystrieux de celle qui tait devenue son souffre-douleur:

              Soyez boiteuse, ayez quinze ans,
              Point de gorge, fort peu de sens,
          Des parents! Dieu le sait! faites, en fille neuve,
              Dans l'antichambre vos enfants,
          Sur ma foi! vous aurez le premier des amants;
              Et La Vallire en est la preuve.

Madame de Montespan avait bien le droit de railler l'hroque pudeur de
La Vallire: la belle dame, pour donner des enfants au roi, n'y mettait
pas tant de faons.

Brise de douleur, La Vallire eut bien l'audace, un jour, de faire
entendre une timide plainte.

--Je n'aime pas  tre gn!...

Telle fut la sche et laconique rponse de ce roi, si poli qu'il se
dcouvrait devant les chambrires, et qui et bien mieux fait de se
conduire avec une matresse dlaisse un peu en gentilhomme. Ainsi vont
les rputations, cependant, et le nom de Louis XIV restera pour beaucoup
de gens le synonyme de galante courtoisie.

C'est vers cette poque que La Vallire envoyait au roi ce sonnet
touchant rim sur une de ses lettres, par un des potes rests ses amis:

          Tout se dtruit, tout passe, et le coeur le plus tendre
          Ne peut d'un mme objet se contenter toujours.
          Le pass n'a point eu d'ternelles amours,
          Et les sicles futurs n'en doivent point attendre.

          La constance a des lois qu'on ne veut pas entendre,
          Des dsirs d'un grand roi rien n'arrte le cours;
          Ce qui plat aujourd'hui dplat en peu de jours:
          Son ingalit ne saurait se comprendre.

          Louis, tous ces dfauts font tort  vos vertus;
          Vous m'aimiez autrefois et vous ne m'aimez plus;
          Mes sentiments, hlas! diffrent bien des vtres!

          Amour  qui je dois et mon mal et mon bien,
          Que ne lui donniez-vous un coeur comme le mien!
          Ou que n'avez-vous fait le mien comme les autres!

Bien diffrente elle tait des autres, cette pauvre duchesse, et rien ne
put la consoler de la perte de son amour. Car les consolateurs ne
manqurent pas: plus d'un grand seigneur, voyant dans ce mariage une
source de prosprits pour sa maison, lui offrit de l'pouser, elle
refusa toujours en disant qu'elle n'aurait pas trop du reste de sa vie
pour pleurer les fautes de sa jeunesse.

Cependant la mesure tait comble, et La Vallire ne put se rsigner
davantage  voir sous ses yeux le bonheur de celle qui lui avait enlev
le coeur du roi. Depuis longtemps, le repentir avec la dsillusion tait
entr dans son me, elle se dit que Dieu seul pouvait pour elle
remplacer l'homme, le roi qu'elle avait tant aim, et elle rsolut
d'aller demander la paix, sinon l'oubli, aux solitudes du clotre. Une
pieuse cohorte de dvots personnages la soutenait dans cette rsolution.
Bien des fois, avant le rgne de la veuve Scarron, on retrouve autour du
roi cette sainte phalange, surveillant d'un oeil demi-clos les
vnements. Patiente, elle attend son heure. Elle aide  prcipiter les
favorites du haut du caprice royal, jusqu' ce qu'enfin dans la couche
de Louis XIV elle pousse une Vasthi de son choix, une lue de son coeur
et de sa politique impitoyable.

Beaucoup de ceux qui entouraient la duchesse de La Vallire taient
convaincus que la faveur de madame de Montespan ne rsisterait gure 
l'loignement de sa rivale. Ils ne se trompaient pas; quoi qu'il en
soit, les pieuses exhortations de ces amis de son infortune dcidrent
la duchesse, et un soir de mardi-gras,  une grande fte de Versailles,
on apprit qu'elle s'tait rfugie aux Carmlites de Chaillot, prs de
mademoiselle de La Motte d'Argencourt, cette premire passion de Louis
XIV.

En apprenant la fuite de La Vallire, le roi eut comme un clair de
remords, le souvenir des enivrements de cette premire passion lui
revint au coeur; peut-tre se dit-il qu'il avait t bien cruel pour
cette pauvre fille dont l'amour unique tait un culte. Il quitta la fte
presqu'aussitt, et ds le lendemain il fit porter  la fugitive une
lettre dans laquelle il la conjurait de ne le pas abandonner. Le
marchal de Bellefonds, en qui La Vallire avait la plus grande
confiance, fut charg de la missive royale; mais il ne put rien obtenir
d'elle. En quelques lignes elle rpondit au roi que dsormais elle ne
voulait plus songer qu' son salut.

Cette rponse dsola Louis XIV[34], et non moins inutilement il lui
renvoya Lauzun qu'elle ne voulut mme pas recevoir. Alors il cessa de
prier, il ordonna. Colbert alla signifier les volonts du matre, et La
Vallire se dcida  revenir prendre sa lourde chane.

[Note 34: Svign, _Lettres_, 12 fvrier 1671.]

--Hlas! dit-elle  Colbert, autrefois il serait venu me chercher
lui-mme.

Puis elle embrassa les religieuses qui dj avaient tu le veau gras
pour fter la bienvenue de l'enfant prodigue.

--Adieu, mes soeurs, leur dit-elle, vous ne serez pas longtemps sans me
revoir.

Au retour, dit madame de Svign, le roi a caus une heure avec elle,
il pleurait fort. Madame de Montespan fut au devant d'elle les bras
ouverts et les larmes aux yeux; tout cela ne se comprend pas... enfin
nous verrons.

Six jours aprs madame de Svign crit  sa fille[35]: Madame de La
Vallire est toute rtablie  la cour, le roi la reut avec des larmes
de joie, et madame de Montespan avec des larmes... devinez de quoi?...
Tout cela est difficile  comprendre. Il faut se taire.

[Note 35: Svign, _Lettres_, 18 fvrier 1671.]

Il faut parler au contraire, et dire que madame de Montespan ne jouait
nullement la comdie. La Vallire pour elle tait un gage de la dure de
sa faveur.  sa faveur seulement elle tenait, et lorsque quelquefois,
pendant une brouille, le roi retournait  la pauvre dlaisse, rduite
aux miettes du banquet de l'amour, elle riait aux larmes et disait que
La Vallire ne la gnait point.

On avait approuv le dpart de madame de La Vallire, on blma son
retour. Toutes les femmes, madame de Svign en tte, trouvrent qu'elle
manquait de dignit, comme si l'amour, une passion vritable et la
dignit n'taient pas choses incompatibles.

Alors on se moquait de ce que l'on appelait les vellits de repentir de
La Vallire, ou on l'appelait une demi-repentie. Ici apparat la
scheresse du coeur de madame de Svign, qui, malgr son surprenant
esprit, ne put jamais arriver  la sensibilit et s'arrta toujours  la
sensiblerie.

 l'gard de madame La Vallire, crit-elle  sa fille, nous sommes au
dsespoir de ne pouvoir vous la remettre  Chaillot; mais elle est  la
cour beaucoup mieux qu'elle n'a t depuis longtemps, et il faut vous
rsoudre  l'y laisser.

Et encore prs de deux ans aprs (15 dcembre 1673): Madame de La
Vallire ne parle plus d'aucune retraite; c'est assez de l'avoir dit: sa
femme de chambre s'est jete  ses pieds pour l'en empcher; peut-on
rsister  cela?...

Cependant madame de La Vallire n'avait pas abandonn son projet de
retraite, seulement ni le roi ni madame de Montespan ne voulaient la
laisser partir. Que d'affligeants spectacles pour elle, cependant,
pendant ces annes d'preuves! C'est Madame qui meurt: cette belle,
cette touchante Henriette d'Angleterre a t empoisonne par un des
honteux favoris de son mari. Avec toute la cour, La Vallire frmit  la
grande voix de Bossuet qui tonne du haut de la chaire: Madame se meurt!
Madame est morte! Puis, autour d'elle, elle voit grandir et crotre la
ligne impure de madame de Montespan, ces btards qui talent sur la
pourpre le dshonneur de leur mre.

Cette vie d'immolation, d'inpuisables amertumes dura trois ans encore,
trois ans encore on foula aux pieds celle qu'on n'appelait plus que
l'ancienne favorite, vieille avant l'ge,--elle n'avait pas trente
ans,--fltrie comme une de ces fleurs frles fanes une heure aprs
qu'on les a dtaches de leur tige.

Un jour que sa douleur tait plus amre encore que tous les jours et
qu'elle parlait d'entrer en religion, la veuve Scarron, qui faisait dj
le mnage de madame de Montespan, lui dit comme pour sonder la
profondeur de son dsespoir:

--Songez aux privations et aux austrits du clotre! aurez-vous le
courage de les supporter?

--Si jamais se plaignait la chair, rpondit La Vallire, je n'aurais
pour me trouver heureuse qu' me rappeler ce que ces gens-ci me font
souffrir.

Et elle montrait le roi et madame de Montespan.

Enfin, l'heure du repos sonna pour elle, et il lui fut permis de se
retirer dans un de ces clotres d'o,  trois reprises dj, le roi
tait venu l'arracher. Cette fois elle y entrait pour toujours.

Ds lors elle ne vcut plus pour le monde, et jamais le bruit de cette
cour de Versailles dont elle avait t la reine ne put troubler sa
mditation. Que d'vnements cependant! Ainsi elle apprit tour  tour la
chute de madame de Montespan et celle de la belle Fontanges, et celle de
bien d'autres qui ne rgnrent qu'un jour, jusqu' cette surprenante
nouvelle du mariage du grand roi avec la veuve du Cul-de-jatte.

 la grille du parloir bien des amis vinrent la visiter, et pour les
malheureux, l'afflige avait de bonnes paroles. Elle la dsespre, elle
eut cet honneur insigne de recevoir la reine Marie-Thrse et de la
consoler; elle pleurait avec elle lorsque cette pouse tant outrage lui
racontait les monstrueux scandales du roi; alors Marie-Thrse, qui
l'avait tant hae, et depuis tant regrette, put lui donner le baiser du
pardon.

Pendant trente longues annes que se prolongea sa dure pnitence, elle
n'eut jamais un seul mot de regret ou d'amertume. La gloire de sa fille,
cette ravissante mademoiselle de Blois qui pousa le prince de Conti
(1680), sembla la toucher  peine. Lorsqu'on lui apprit la mort si
douloureuse du comte de Vermandois, ce fils qui avait tous les vices de
son pre, sans avoir la puissance qui les fait excuser, elle ne put
s'empcher de verser des larmes abondantes, et comme Bossuet s'efforait
de la consoler, elle lui dit en essayant de scher ses larmes:

--Oui, vous avez raison, c'est assez pleurer la mort d'un fils dont je
n'ai pas encore assez pleur la naissance.

Ce n'est plus la duchesse de La Vallire, c'est la soeur Louise de la
Misricorde, crivait un de ses anciens amis. Ce mot exprime tout le
changement qui s'tait opr; c'est comme la paraphrase de la parole si
laconique de Bossuet le jour o cette autre Madeleine pronona ses
voeux: Quel tat!... et quel tat!

Mais aussi quel abme entre les lettres d'amour de la belle et jeune
fille d'honneur de Madame, et les rflexions sur la misricorde de Dieu
de la religieuse carmlite.

Il y avait trente ans qu'elle jenait et couchait sur la dure, lorsqu'en
1710 elle s'teignit sur un lit de cendres, elle, la matresse adore de
la jeunesse du grand roi.

On prit des mnagements pour annoncer cette mort au vieux monarque; mais
qu'en tait-il besoin?

--La duchesse de La Vallire, dit-il d'un ton sec, est morte pour moi le
jour o elle a quitt ma cour.




IV

MADAME DE MONTESPAN.

MADEMOISELLE DE FONTANGES.


Le jour o la duchesse de La Vallire, emporte par son amour, osait, au
mpris des ordres de Marie-Thrse, lancer en avant son carrosse et
arriver la premire prs de Louis XIV, il y eut autour de la reine comme
un cri d'indignation arrach par l'audace de la favorite.

--Pour moi, dit une des dames, Dieu me garde d'tre jamais la matresse
du roi; mais, si j'tais assez malheureuse pour cela, je n'aurais jamais
l'effronterie de paratre devant la reine.

Cette dame plus vertueusement indigne que les autres tait la marquise
de Montespan. Et lorsqu'ainsi, devant la reine, elle prenait parti pour
l'pouse contre la favorite, son audace tait bien autrement grande que
celle de La Vallire; car en ce moment mme elle travaillait  renverser
la pauvre duchesse, et, la veille de ce jour peut-tre, sa chambre
s'tait mystrieusement ouverte pour le roi.

Franoise-Athnas de Rochechouart-Mortemart appartenait  l'une des
plus nobles et des plus anciennes familles du royaume; elle tait ne en
1641. Toute jeune, elle tait venue  la cour, et, sous le nom de
Tonnay-Charente, avait brill,  ct de La Vallire, au milieu de
l'escadron fringant des filles d'honneur de Henriette d'Angleterre.

Brouillonne, intrigante, mdisante  faire frmir, se moquant de tout,
elle russit  se faire chasser de chez Madame, qui tait la bont mme.
Comme elle avait envie de prendre son essor, elle se dcida  choisir
parmi les nombreux et honorables partis qui se prsentaient.

Elle pousa en 1663 un homme de coeur et d'esprit, Henri Louis de
Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, petit-fils de ce riche
Zamet, chez qui la belle Gabrielle prit son dernier repas. Le roi signa
au contrat.

La jeune marquise, elle avait vingt-trois ans, commena par donner un
fils, un hritier  son mari, le duc d'Antin; c'tait l'usage du temps.
Nomme surintendante de Marie-Thrse, elle sut capter la confiance de
la reine par sa dvotion affecte et par ses mdisances contre la pauvre
La Vallire.

Madame de Montespan tait marie depuis moins de dix-huit-mois,
lorsqu'elle chercha, semble-t-il,  disputer le coeur de Monsieur  un
de ses petits amis, le chevalier de Lorraine. Elle perdit sa peine. Elle
couta alors, dit-on, l'irrsistible Lauzun; mais cette passion,
d'ailleurs tenue fort secrte, ne dura qu'un jour.

Lauzun en la quittant voulut reconnatre ses faveurs par de bons
offices, et il parla fort avantageusement au roi de la marquise de
Montespan. Louis XIV fit la sourde oreille, il aimait encore La
Vallire et la marquise ne lui avait jamais plu.

Le roi la connaissait de longue date, et seul peut-tre de sa cour, il
n'avait point admir cette superbe beaut. Il l'avait vue jeune fille
dans les salons de Madame; marie, il la retrouvait chaque soir chez la
reine, et ne semblait faire aucune attention  elle. Peut-tre la
redoutait-il. Louis XIV dtestait l'esprit et les femmes spirituelles;
or madame de Montespan passait pour une des plus redoutables railleuses
de la cour. Ses bons mots arms en guerre blessaient mortellement,
lorsqu'ils ne tuaient pas. Elle avait cette verve caustique si amusante
pour tous ceux qui se croient  l'abri, et qui semblait un des
privilges de sa famille; on disait: _l'esprit des Mortemart._

On peut le dire hardiment, jamais la superbe marquise de Montespan n'et
succd  la timide La Vallire dans le coeur de son amant, sans un de
ces hasards vulgaires qui, presque toujours, dcident souverainement des
destines, hasard qui la jeta sur le chemin du roi.

C'tait pendant cette joyeuse promenade de Flandre, en 1667. Toute la
cour,  la suite de la reine, s'tait tablie en camp-volant 
Compigne, et, en attendant le roi, menait la plus joyeuse vie du monde.
Madame de Montespan, avec un luxe de prudence, un peu exagr peut-tre
pour une femme de trente ans, ne voulut pas demeurer seule, elle demanda
asile  madame de Montausier, et vint mettre sa vertu et sa rputation
sous la clef de cette dame si austre.

Un soir, le roi arrive, les fourriers avaient oubli son logement;
l'appartement voisin de celui de la reine avait t donn 
Mademoiselle. Louis XIV ne veut dranger personne, il dclare qu'en
campagne le plus humble logis lui suffit, et il se contente d'une
petite chambre qu'un simple escalier de quelques marches sparait seul
de l'appartement occup par madame de Montausier. Pour plus de sret,
comme cette reine des Prcieuses avait sous sa garde la vertu des
filles d'honneur, on plaa une sentinelle sur l'escalier. Sentinelle
perdue.

Toutes ces prcautions dont se bastionnait la vertu de madame de
Montespan devaient irriter la tentation. La curiosit prit le roi. Il
vit l des difficults  vaincre, de l'adresse  dployer. C'tait une
aventure, il la courut. Csar vint, il vit, il triompha. Ou plutt non,
tout le triomphe fut pour la marquise. Le lendemain, on ne replaa plus
de sentinelle dans l'escalier.

La surprise, le mystre, les prils presque, donnaient un piquant
attrait  cette bonne fortune. Il y avait mille obstacles; et que de
prcautions  prendre! L'escalier  franchir, sans tre vu, la porte 
forcer, bien discrtement; la reine logeait au-dessous, il fallait
marcher sur la pointe du pied, puis, on pouvait veiller madame de
Montausier: que dirait cette dame aux moeurs si svres? Hlas!
faut-il le dire, madame de Montausier dormit autant que le souhaitait le
roi.

 dater de cette premire nuit, le roi sembla prendre en affection sa
petite chambre, il s'y enfermait des journes entires, pour travailler,
et souvent ses travaux le retenaient jusqu' une heure fort avance de
la nuit. La reine tait pleine d'inquitude de cet excs de labeur, elle
craignait que le roi ne compromt sa sant, mais Louis la rassurait, et
lui faisait comprendre les pnibles ncessits du mtier de roi.

Enfin, au bout de huit jours, ou plutt de huit nuits, le roi tait
amoureux fou de madame de Montespan.

Et certes, la marquise en valait la peine. Un matin, au temps de sa plus
grande faveur, elle tait  sa toilette et se faisait des mines dans son
miroir, lorsqu'il lui arriva de dire:

--Le roi devait bien  la dignit de sa couronne de prendre pour
matresse la plus belle femme de son royaume.

Cette prsomption superbe tait, il faut l'avouer, admirablement
justifie. La marquise de Montespan, au dire de tous ses contemporains,
et ce qui est mieux, de ses contemporaines, tait la plus belle femme de
la cour.

Beaut plantureuse et exubrante, elle tait le vivant contraste de la
blonde et frle La Vallire; elle talait avec orgueil des paules et
des bras admirables, et une gorge dont les splendeurs n'avaient pas de
rivales; ses traits taient rguliers, un peu virils, peut-tre, ou du
moins trop nettement accuss, son teint blouissant de fracheur; elle
avait la bouche sensuelle, la lvre un peu paisse, mais des dents
magnifiques; ses yeux brlaient de passion ou ptillaient de malice,
selon les sentiments qui l'agitaient; enfin, elle avait une chevelure
opulente, ses pieds et ses mains taient d'une dlicatesse exquise et
d'une rare perfection de model.

Malgr cette beaut si rayonnante, madame de Montespan n'tait cependant
pas sympathique. Elle pouvait inspirer des dsirs furieux, mais non un
vritable amour, comme la douce et tendre La Vallire; remuer les sens,
mais non le coeur. On se rend compte de la puissance de cette femme si
belle, lorsqu'on regarde avec rflexion le beau portrait qui nous en est
rest; elle est l dans tout l'panouissement de sa riche nature; les
seins nus, elle allaite un enfant beau comme elle, comme elle clatant
de vie et de fracheur. Et cependant elle ne sduit pas, une pense
mchante plisse imperceptiblement le coin de sa bouche moqueuse, on
attend l'pigramme cruelle, enfin on lit dans cet oeil aux lueurs
phosphorescentes son terrible caractre.

Lgre, capricieuse, hardie, hautaine, tous ses gots taient des
passions, toutes ses passions des orages. Jalouse, tyrannique, un rien
lui portait ombrage; la mobilit de ses caprices et lass toutes les
patiences; ses ddains taient crasants. Son gosme tait plus grand
encore que celui de Louis XIV, jamais elle n'aima personne, pas plus son
amant que son mari, elle n'aima pas mme ses enfants. Son esprit cruel
tait sans piti, pas un ridicule, pas un travers ne lui chappaient, et
souvent elle immola ses meilleurs amis, ses plus dvous, au seul
plaisir de dire un mot plaisant. Ses emportements taient incroyables,
ses colres furieuses; une de ses contemporaines la peint d'un trait:
C'tait un ouragan.

C'est  cette femme que Louis XIV sacrifia La Vallire, la bonne, la
dvoue La Vallire, le seul amour vrai de sa vie. Avec madame de
Montespan la tempte entrait  Versailles.

Cette nouvelle passion du roi djoua pendant quelques mois l'incessant
espionnage organis par les courtisans autour de la personne du matre;
les trois ou quatre confidents de Louis XIV gardrent scrupuleusement le
secret. L'orgueil toujours croissant de madame de Montespan finit par
donner l'veil, et du jour o l'on tint le premier fil de cette
intrigue, tout l'cheveau fut bientt droul.

Ce fut un rude chec pour la rputation de madame de Montausier: on se
demandait comment l'Alceste femelle avait pu prter les mains  la
double infidlit du roi, et donner  des amours adultres l'abri de son
manteau d'austrit.

La reine, qui avait la plus grande confiance en la surveillante des
filles d'honneur, fut plus particulirement indigne; elle la fit venir,
afin d'avoir avec elle une explication. Madame de Montausier nia tout,
mais la reine ne parut pas convaincue.

On me mande, disait Marie-Thrse, que c'est madame de Montausier qui
conduit cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeait d'avec
madame de Montespan chez elle.... Je ne suis dupe de personne, j'en
sais plus qu'on ne croit[36].

[Note 36: _Mm. de Mademoiselle._]

La duchesse de La Vallire, elle aussi, tait depuis longtemps au
courant de tout, mais, comme la reine, elle se contenta de pleurer sans
mot dire; depuis longtemps elle s'attendait  voir le roi la quitter
pour une autre. Ma beaut m'a abandonne, disait-elle tristement, le
roi a fait de mme.

Comme toujours en pareille occurrence, le trop confiant marquis de
Montespan fut le dernier inform de ce qui se passait. Il l'apprit
cependant, et, comme il tait original en tout, il ne fut que
mdiocrement satisfait de l'honneur que le roi lui faisait en aimant la
marquise.

Comme cependant on ne savait rien de positif, le marquis pensa que le
plus court tait d'emmener sa femme dans leurs terres. La marquise
refusa net de le suivre. Une scne d'intrieur s'ensuivit, scne si
orageuse vers la fin, que M. de Montespan leva la main sur sa femme.

--Eh bien! oui, le roi m'aime! s'cria la marquise avec un geste de
dfi, le roi m'aime. Et maintenant, frappez si vous l'osez.

Le marquis osa; il osa mme si fort, que madame de Montespan, chevele,
les habits en dsordre, s'enfuit de l'htel conjugal et alla demander
l'hospitalit aux poux Montausier. Ils taient l'un et l'autre trop
bons chrtiens et trop habiles courtisans pour laisser  la porte une
pauvre femme, la matresse du roi, sans refuge; ils l'accueillirent
comme une bndiction de Dieu, et lui firent fte. Ils pensaient qu'avec
madame de Montespan la fortune et la faveur allaient entrer dans leur
maison.

Le marquis de Montespan, un entt, ne se tint pas pour battu. Il pensa
que son titre de mari lui donnait quelques droits, et directement il se
rendit chez madame de Montausier pour reprendre sa femme.

Ce fut un esclandre pouvantable: la marquise, aide de sa protectrice,
se dfendit comme une lionne contre son mari qui voulait l'entraner de
force. Le marquis allait tre le plus fort, lorsque madame de Montausier
appela ses domestiques  la rescousse. Ils accoururent, se faisant arme
de tout, et M. de Montespan dut battre en retraite devant un ennemi par
trop suprieur en nombre. Mais il ne s'loigna pas sans avoir pass sa
fureur sur madame de Montausier; il lui dit des choses horribles, et
mla ses reproches des injures les plus atroces.

Cette terrible scne fit une telle impression sur madame de Montausier,
dj souffrante  ce moment, qu'elle tomba malade srieusement, et se
mit au lit pour ne plus se relever. Au moins son mari fut rcompens,
Alceste fut nomm gouverneur du Dauphin.

Lorsque la marquise plore vint informer le roi de ce qui s'tait
pass, il entra dans une fureur impossible  dcrire. Il n'osait
pourtant rien entreprendre contre le mari de sa matresse, il se
contenta de lui faire conseiller de se tenir tranquille.

Le malheur est que le marquis de Montespan ne voulait pas se tenir
tranquille. Ne pouvant empcher qu'on lui prt sa femme, il prtendait
avoir la libert de ne s'en pas montrer satisfait, et, qui plus est, de
le publier partout.

Moins de trois jours aprs cette aventure, le marquis parut au lever de
Louis XIV vtu de noir de la tte aux pieds, et le visage lugubre,
comme un homme qui aurait enterr toute sa famille.

--Avez-vous donc perdu quelqu'un, marquis? lui demanda le roi de son air
le plus bienveillant.

--Non, Sire, rpondit-il brutalement, je porte le deuil de ma femme.

Et il se retira gravement, au milieu de l'bahissement gnral, laissant
les courtisans vritablement stupfaits de l'audace de cet original et
de l'incomprhensible longanimit du roi.

Ce n'tait pourtant pas encore assez pour le marquis: il fit draper son
carrosse de noir, et aux quatre coins, en guise de panaches, il fit
placer des cornes,--ses armes parlantes, disait-il. Puis, avec cet
quipage fantastique, il se promena par tout Paris.

C'tait plus que n'en pouvait supporter Louis XIV; il crivit  son
ministre pour chtier l'insolent:

Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos
indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de prs
et de chasser de Paris.

On ne le chassa pas. Pour l'avoir toujours sous la main, on le mit  la
Bastille.--Une douche  un cerveau malade. Aprs cet acte clatant de
justice souveraine, Louis XIV dormit plus tranquille, et madame de
Montespan tala avec plus d'orgueil encore l'immense ampleur de ses
jupes.

On pensait que le roi laisserait ternellement le marquis  la Bastille,
comme assurment il en avait le pouvoir; on se trompait. Un beau matin,
on lui ouvrit les portes, et on lui donna une belle escorte pour le
reconduire  sa terre de Guienne. On essaya mme de l'avilir en lui
faisant accepter de l'argent. On l'inscrivit sur une liste de pensions,
mais il ne voulut jamais en toucher les quartiers.

Arriv en Guienne, Montespan poussa jusqu'au bout sa lugubre vengeance,
un des actes les plus courageux de cette poque de platitudes rampantes.
Il fit prvenir tous les gentilshommes de sa province que la marquise
tait morte, il s'obstina  porter le deuil, et chaque mois il faisait
chanter une messe en musique pour le repos de l'me de sa dfunte femme.

Tout ce scandale ne suffit pas  Louis XIV; ses relations doublement
adultres dvoiles, il entreprit de les justifier, bien plus, de les
glorifier. Au nom de sa toute-puissance, il prtendit difier ses
passions, rhabiliter sa favorite, et changer en honneur insigne
l'opprobre qu'il infligeait au mari.

Les courtisans, troupe plate et servile, applaudirent des deux mains 
cette prodigieuse audace de Louis XIV; ils firent litire de leur
honneur, dclarant par l que tous accepteraient avec joie le rle de
Montespan, cet original qui semblait mpriser l'illustration nouvelle
que le caprice royal donnait  sa maison.

Molire prta le secours de son gnie au monstrueux projet de Louis XIV,
et l'on joua sur la scne, devant toute la cour, en prsence de
Marie-Thrse, de la pauvre La Vallire et de madame de Montausier, 
deux pas de madame de Montespan; on joua les mystres de Compigne,
c'est--dire _Amphitryon_.

Sombre page de l'histoire de Molire! N'est-ce pas la fatalit antique
qui s'acharne aprs lui? Le gnie est-il donc un si grand crime, que,
vivant, il faille en porter la peine?

Molire obit  Louis XIV. Il fit pour la fantaisie du matre cette
terrible comdie, _Amphitryon_, tout comme il avait fait crire _la
Princesse d'lide_, comme il fera reprsenter _Georges Dandin_.

Et cependant il n'est pas de ces vils adulateurs qui se tranent  plat
ventre autour du trne. Il paie royalement la protection royale. Il
achte ainsi le droit de donner des chefs-d'oeuvre: _la Princesse
d'lide_ a sauv _Tartufe_, _Amphitryon_ ouvre le chemin  _Don Juan_.

C'est que Molire est seul contre tous. Le grand homme n'a que le roi
pour le dfendre. Il a dchan toutes les haines; les partis, lorsqu'il
s'agit de le perdre, d'touffer sa voix, se donnent la main. Il les a
tous flagells et soufflets de ses vers, abms et ridiculiss de son
rire. Les dvots ne pardonnent pas _Tartufe_, les marquis veulent se
venger de la critique de l'_cole des Femmes_, Alceste atteint la cour,
Pourceaugnac fait grincer des dents  la province. C'est qu'il n'a
mnag ni la ville, ni la cour, ni la bourgeoisie, ni la noblesse.

Il n'en pargne qu'un, celui qui le protge contre les autres, et encore
il sent sa chane, il gmit tout bas, et tout haut il se plaint de
l'esclavage:

          Sosie,  quelle servitude
          Tes jours sont-ils assujettis!
          Notre sort est beaucoup plus rude
          Chez les grands que chez les petits.
          Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature
                Oblig de s'immoler.

Et voil pourquoi Molire s'immole. Mari passionnment pris d'une femme
coquette, cette dtestable Bjart, le voil qui glorifie l'adultre. Il
pleure des larmes de sang sur les infidlits de sa femme, peu importe,
il rira, il fera rire des trahisons conjugales, et, cocu sublime, il
jettera  pleines mains le ridicule sur les poux tromps.

Ainsi, nous avons _Amphitryon_, et Molire-Sosie: mais cherchez bien
sous ce rire, vous trouverez la plaie qui saigne; malgr le bruit de
cette verve dsolante et convulsive, vous entendrez le sanglot sourd. En
tel endroit, il secoue sa chane et la rvolte perce; c'est l'argument
du bton qui seul peut convaincre Molire-Sosie, terrible argument de la
loi du plus fort.

Donc, autour de Sosie les voici tous, les acteurs de la comdie ignoble,
Molire les a mis en scne. Voici Jupiter-Louis XIV, et
Amphitryon-Montespan, et la belle Alcmne-favorite. C'est une apothose
en rgle, la divinit excuse la marquise, les cornes de l'poux tromp
se changent en couronne triomphale.

Et les courtisans applaudissent  leur opprobre, et Mercure-Lauzun est
tout fier et fait la roue.

                Un partage avec Jupiter
                N'a rien du tout qui dshonore,
          Et sans doute il ne peut tre que glorieux
          De se voir pour rival le souverain des dieux.

Telle est la morale, et cette noblesse, autrefois si fire, n'y trouve
rien  redire, et il n'est pas un seul de ces grands seigneurs qui ne
soit dispos  porter  sa femme le mouchoir que daignera lui jeter
Louis XIV. Tel est le degr d'avilissement o les a rduits ce roi qui
tient pour eux la _corne_ d'abondance.

          Le vritable Amphitryon
          Est l'Amphitryon o l'on dne,

et les broches tournent du matin au soir dans les cuisines de
Versailles, et le couvert est toujours mis chez Louis XIV. Demandez
plutt  Vivonne, il vous montrera les roses qui fleurissent sur ses
joues, et le double menton qui bat sa poitrine; il les doit aux perdrix
que l'on mange  la table royale.

Comme on pourrait jaser, pourtant, comme un envieux mal avis pourrait
hasarder un blme, Sosie, avant de se retirer, transmet les volonts de
Jupiter-Louis. coutez l'oracle, et  bon entendeur salut:

                Tout cela va le mieux du monde.
                Mais enfin, coupons aux discours,
          Et que chacun chez soi doucement se retire.
                Sur telles affaires toujours
                Le meilleur est de ne rien dire.

Aprs ce scandaleux talage d'un amour adultre, aprs ce monstrueux
dni de morale, il semble que Louis XIV n'ait plus aucune mesure 
garder; cependant il se contraint encore. Il fait mettre en scne ses
amours qui honorent celles qui en sont l'objet, qui honorent mme leurs
maris,--mais il essaie, au moins dans les commencements, d'en
dissimuler les suites. On cache donc les premires grossesses de madame
de Montespan.

Dj dans le courant de l'anne 1669 elle avait mis au monde une fille
qui ne vcut que trois ans; le 30 mars 1670, elle donna au roi un fils
qui fut le duc du Maine.

La naissance de ces deux enfants fut tenue extrmement secrte. Lorsque
pour la seconde fois madame de Montespan se trouva enceinte, le roi,
malgr l'aversion que lui inspirait Paris s'installa au Louvre o
l'tiquette tait beaucoup moins svre, o il tait beaucoup moins
entour, ce qui lui permettait de visiter presque tous les jours madame
de Montespan  laquelle on avait fourni un prtexte plausible de
s'loigner pour quelques jours de la cour.

Le terme venu de l'accouchement, une fille de service de la marquise de
Montespan, en qui le roi et elle avaient une confiance particulire,
monta en carrosse et alla dans la rue Saint-Antoine chercher un nomm
Clment, fameux accoucheur,  qui elle demanda s'il voudrait venir avec
elle, pour une femme qui tait en mal d'enfant. On lui dit que s'il
voulait venir, il fallait qu'il consentt  se laisser bander les yeux,
parce qu'on ne voulait pas qu'il st o on le menait.

Clment,  qui de pareilles choses arrivaient souvent, voyant que celle
qui venait le chercher avait l'air honnte, rpondit qu'il tait prt 
tout ce qu'on voudrait[37].

[Note 37: Oeuvres de Bussy-Rabutin.]

Il monta donc en carrosse, les yeux bands, et s'assit  ct de la
fille de chambre. On resta plus d'une heure et demie en route; le
cocher, qui avait ses ordres  l'avance, fit faire au carrosse
d'innombrables dtours, afin de drouter compltement le chirurgien.
Enfin, on s'arrta. La fille de chambre prit la main du chirurgien,
l'aida  descendre, le guida  travers l'escalier et l'introduisit dans
un appartement peu clair, o seulement il put ter son bandeau.

Un homme,--le roi,--tait debout prs du lit; il lui dit de ne rien
craindre. Clment rpondit qu'il ne craignait rien; il s'approcha de la
malade, l'examina attentivement, et dit que l'instant n'tait pas encore
venu.

Alors, s'adressant au roi, qu'il avait peut-tre reconnu, mais qu'il eut
l'habilet de traiter comme le premier gentilhomme venu, il demanda
s'il se trouvait dans la maison de Dieu, o il n'est permis ni de boire
ni de manger; que pour lui, il avait grand faim, tant parti de chez lui
au moment o il allait se mettre  table pour souper.

Le roi, sans attendre qu'une des femmes qui tait dans la chambre
s'entremt pour le servir, s'en alla lui-mme  une armoire o il prit
un pot de confitures qu'il lui apporta, ainsi qu'un morceau de pain, en
lui disant de n'pargner ni l'un ni l'autre, qu'il y en avait encore
dans la maison. Le roi lui apporta de mme une bouteille de vin et lui
versa deux ou trois coups.

Lorsque matre Clment eut bu, il demanda au roi s'il ne boirait pas
bien aussi, et le roi ayant rpondu que non, il lui dit en souriant que
la malade n'en accoucherait pas si bien, et que s'il avait envie qu'elle
ft promptement dlivre, il fallait qu'il bt  sa sant[38].

[Note 38: _Amours du roi et de la marquise de Montespan_.]

Cette dernire considration dcida Louis XIV: il emplit deux verres de
vin, et trinqua avec matre Clment  la sant de la malade.

Sans doute le choc des verres porta bonheur  la marquise, car moins
d'une heure aprs elle tait dlivre, et matre Clment annona que
tout danger tant pass, il allait se retirer. On lui banda les yeux de
nouveau, et, avec les mmes prcautions prises pour l'amener, on le
reconduisit chez lui.

Lorsqu'on fut arriv devant la porte de sa maison, sa conductrice lui
ta son bandeau, lui mit dans la main une bourse qui contenait cent
louis d'or, et tout aussitt le carrosse repartit au grand galop des
chevaux.

La naissance de l'enfant que madame de Montespan mit au monde l'anne
suivante, fut cache avec presqu'autant de soin. Cette fois, la marquise
accoucha au chteau de Saint-Germain. Lauzun, qui tait dans la
confidence, emporta l'enfant dans les plis de son manteau, et le remit 
madame Scarron, qu'on n'avait pas os introduire au chteau, et qui
attendait dans un carrosse,  quelques pas d'une porte de service.

Voici donc, pour la premire fois, la veuve Scarron mle au mnage
illgitime du roi. Elle avait le pied dans l'trier.

La veuve du cul-de-jatte devait cette heureuse fortune  madame de
Montespan elle-mme. Lorsqu'il s'tait agi de faire lever, loin de la
cour, ces btards dont le nombre devait aller croissant chaque anne, la
marquise crut faire un coup de matre en confiant les enfants du roi 
quelque crature du parti dvot qui avait fini par accepter La Vallire,
et de qui elle avait  coeur d'tre accepte.

Elle dsigna donc au roi madame Scarron qu'elle avait autrefois connue
chez madame d'Hendicourt, et qui, depuis quelque temps, tournait fort 
la dvotion, et s'entourait des plus habiles intrigants du parti. Le roi
se sentait peu de sympathie pour cette veuve adroite et discrte, mais
madame de Montespan prouva si bien  son amant que cette dame avait
prcisment le mrite et l'esprit ncessaires pour donner une ducation
convenable  des rejetons si illustres, qu'il finit par donner son
consentement.

On fit donc sonder madame Scarron, mais en termes mystrieux. En
parlant des enfants, on ne disait pas le nom du pre, et on voulait que
l'ducation ft trs-secrte. Madame Scarron hsita; elle redoutait,
disait-elle, d'aliner sa libert et de se donner de trop lourdes
chanes; sa _conscience_ mme lui en faisait quelques scrupules. Elle
demanda  consulter l'abb Gobelin, et, aprs quelques jours, finit par
accepter, mais  une condition, c'est qu'on lui dclarerait que les
enfants taient bien du roi.

Ce mystre qu'on exige de moi, crivait-elle  M. de Vivonne, le frre
de madame de Montespan, peut me faire supposer qu'on me tend un pige.
Cependant, _si les enfants sont bien au roi, je le veux bien; je ne me
chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan_. Ainsi, il
faut que le roi me l'_ordonne_; voil mon dernier mot[39].

[Note 39: Correspondance de madame de Maintenon. Cette lettre est du
24 mars 1670; on n'en a pas l'autographe; elle est seulement cite par
La Beaumelle, et M. le duc de Noailles, pangyriste dtermin de madame
de Maintenon, ne semble pas la rvoquer en doute.]

Cette lettre, digne d'Escobar, n'ouvrit pas les yeux  la marquise; plus
elle sentait madame Scarron aux mains des dvots, plus elle
s'applaudissait de son choix. Aussi elle insista prs de son amant afin
qu'il donnt un ordre positif. Louis XIV cda, et ce fut pour
l'insinuante veuve le commencement de sa fortune singulire.

 dater de la naissance de cet enfant (1670), la marquise de Montespan,
abandonnant le reste de pudeur qui la faisait s'astreindre au mystre,
laissa de ct toute contrainte; il est vrai que sa dplorable fcondit
l'et oblige  de perptuelles prcautions. C'et t ne pas vivre.
Elle prfra dchirer le voile, et dsormais elle afficha ses grossesses
annuelles. C'tait les afficher, en effet, que de les dguiser comme
elle le faisait. Elle inventa, dit la princesse de Bavire, les robes
volantes pour ses grossesses, parce qu'on ne pouvait voir la taille sous
ces robes. Mais quand elle en prenait une de ce genre, c'tait comme si
elle et crit sur son front qu'elle tait enceinte. Chacun disait  la
cour: Madame de Montespan a pris la robe volante, donc elle est
grosse.

D'ailleurs,  quoi bon cacher ces naissances illgitimes? Louis XIV, par
un acte vritablement incroyable, ne va-t-il pas les rvler  l'Europe?
De sa main, le roi osa crire le divorce du marquis et de la marquise de
Montespan, et bientt aprs (1673) il lgitima la naissance de ses
enfants, les reconnut, et, au mpris de toutes les lois humaines, lui,
le roi, il proclama ces btards fils de France. Et pas une voix ne
s'leva pour protester contre ce fait inou, contre cet exorbitant
mpris de la morale.

Nous voici arriv  l'poque la plus brillante du rgne du grand roi.
Versailles est presque termin. Le dieu s'est assis sur son nuage. Louis
XIV a pris possession de cette fameuse chambre o frappe chaque matin le
premier rayon du soleil, son emblme.

Le dsert est devenu oasis, comme au coup de baguette d'un enchanteur.
Pourquoi, hlas! faut-il tant de millions aux enchanteurs terrestres!
L'empyre du roi-ftiche a ruin la France. Et cependant, que de
chefs-d'oeuvre! Voici Mansard; c'est lui qui a remu ces montagnes de
pierres, chafaud cette nouvelle Babel; et Le Ntre, le crateur du
paysage, qui a trac ces lignes, dessin ces parterres, courb ces ifs
 tous les caprices de sa fantaisie. Lebrun, Mignard, Jouvenet, Audran,
Philippe de Champaigne, ont anim les murs de ces salles immenses; ils
ont tir de leur palette des effets merveilleux; ils ont lanc aux
plafonds ces nuages lgers, scell dans le mur ces fresques grandioses.
Pour orner cet olympe nouveau de Louis XIV, ils ont mis au pillage
l'olympe de la Rome paenne. C'est maintenant le bataillon des
sculpteurs: Coysevox, Girardon, Puget, Pygmalions de ce peuple de
statues qui enchantent les bosquets, se mirent dans les eaux des
bassins, et donnent la vie  tout ce paysage magnifique que, du haut de
son balcon, le roi peut embrasser d'un seul coup d'oeil.

Que le peuple gmisse, de loin on lui montrera Versailles, de trs-loin.
Tiens, France, voici tes sueurs, voici ton sang, voici ton pain. Et de
quoi se plaindrait-on, Louis XIV n'est-il pas le matre de la vie et de
la fortune de ses sujets? Colbert, le grand gnie du rgne, a fcond la
France; on dvore le revenu, demain on pillera le fonds.

Colbert a vu l'abme, il voudrait arrter le roi sur cette pente
terrible; vains efforts! Il s'est jet aux genoux du matre et le matre
l'a repouss du pied. Avec la Montespan, Colbert, l'homme de
l'industrie, de la paix, de l'agriculture, l'homme du peuple en un mot,
n'est plus rien. Tout  Louvois, le ministre de l'incendie du Palatinat,
tout  lui, jusqu'au jour o un crime peut-tre dbarrassera de ses
services, devenus importuns comme un remords.

Mais nul autre que Colbert n'avait alors de ces pressentiments lugubres,
nul ne comprenait que cet immense chafaudage de puissance tait bti
sur le sable, tous les yeux se fermaient  l'avenir.

Et Louis XIV rgnait dans le nuage, il avait men son oeuvre de patience
 bonne fin, il avait absorb la France; toutes les gloires, tous les
mrites, n'taient plus que les rayons de son gnie; il s'tait sacr
hros, ses flatteurs l'avaient dclar Dieu.

C'est que Louis XIV autour de son trne eut, jusque vers la fin de son
rgne, des flatteurs de gnie;--la tte pouvait bien lui tourner un peu.
Mais tous ces beaux esprits, ces savants, ces potes qu'il protgeait,
ont fait son rgne, le grand rgne. Si l'illusion a dur si longtemps,
c'est que toutes ces gloires si fausses vivaient presque relles dans
des pages immortelles. Les gens de lettres ont rendu  Louis XIV plus
qu'il ne leur avait donn, et lorsque le pote s'crie:

          Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'crire,

on est tent de prendre le pote au srieux et d'tre saisi d'admiration
pour ce roi qui

          Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.

Le rgne entier de Louis XIV n'est qu'un passage du Rhin. Peu  peu, la
vrit se fait jour. Longtemps on a considr cet exploit comme un des
plus grands faits militaires de France. On croyait sur parole les
historiens et les potes. Mais un jour, un curieux est venu qui a mesur
le fleuve et le vers de Boileau; le fleuve tait de beaucoup le plus
petit. Alors la flatterie s'est retourne contre l'idole, et de ce
passage du Rhin, fait de guerre des plus simples, l'ode boursouffle du
pote a fait un exploit hro-burlesque.

Tout est ainsi dans le rgne de Louis XIV, pour qui veut se donner la
peine de l'tudier srieusement.--Je veux ter la perruque au grand
roi, disait, il y a quelques mois, un des crivains les plus minents
de notre sicle; il a tenu parole, mais hlas! la perruque te, il
n'est plus rien rest.  chaque instant dans ce rgne, sous la pompe du
dcor, sous le grandiose de la mise en scne, le grotesque apparat.

La Feuillade lve un autel  son matre, nuit et jour brlent des
lampadaires autour de la statue, voil l'apothose. Mais attendez, un
Gascon se glisse dans l'ombre et crit sur le pidestal l'pigraphe
oublie:

          Eh sandis! La Feuillade, est-ce que tu nous bernes,
          De mettre le soleil entre quatre lanternes?

 la fin du rgne cependant, le grotesque disparat pour faire place 
l'horrible. Louis XIV croit expier ses fautes par une Saint-Barthlemy
qui dure quinze annes. Ce roi fait tout en grand.

L'odieux seul est rel, le reste n'est qu'illusion. Il y a de vrai
encore l'avilissement de la noblesse et l'avnement du tiers,
l'acheminement  la rvolution.

Mais nous sommes encore au temps des grandeurs et des magnificences, et
madame de Montespan est souveraine. Elle est dfinitivement dclare,
elle rgne avec un tapage infernal.

La marquise avait lu domicile chez la duchesse de La Vallire; l elle
s'tait empare de tout: autour d'elle, ses domestiques, ses cratures,
ses amis taient venus se grouper. Comme pour assurer sa puissance, elle
avait appel  la rescousse tous les Mortemart de la terre, soeurs,
frres, cousins. Elle marchait toujours entre ses deux soeurs, belles et
spirituellement mchantes comme elle. L'une tait la marquise de
Thiange; grande mangeuse et grande buveuse; l'autre, l'agrable
abbesse de Fontevraulte, que le roi avait dispens de la rsidence, et
qui, trs-exigeante et trs-austre pour ses nonnes, faisait gaiement
son salut  la cour. Vivonne n'apparaissait, lui, que dans les grandes
occasions, il partageait son temps entre la table et la lecture.

La duchesse de La Vallire avait bien essay de s'opposer  cet
envahissement, mais la marquise avait vite comprim ces vellits de
rbellion. Madame de Montespan avait fini par rduire La Vallire au
rle de Cendrillon, elle en avait fait sa premire fille de chambre.
Elle se faisait habiller et parer par cette pauvre dlaisse, la
grondant lorsqu'elle tait maladroite.--Pensez-vous, lui demandait-elle
quelquefois, que le roi me trouve belle ce soir?

Le roi la trouvait toujours belle, le matin comme le soir.
Vritablement, elle l'avait endiabl, tourdi de son esprit et de sa
conversation. Il en avait mme un peu peur, comme tout le monde.

Souvent la marquise se mettait avec son amant au grand balcon de
Versailles, et, avec une verve tourdissante, elle caricaturait tous les
courtisans qui passaient  porte de son regard. En une minute, elle
habillait son homme, et le roi riait des mille ridicules qu'elle
donnait  tous. C'tait sa faon de distraire Louis XIV.

Les courtisans appelaient ce genre de rcration _passer par les armes_
de madame de Montespan, c'tait pour eux une terreur. La marquise
paraissait-elle  une fentre avec le roi, en moins de rien les cours
taient vides, c'tait comme une droute gnrale.

Aux moments de bonne humeur, Louis XIV appelait madame de Montespan une
agrable tourdie; d'autres fois, il disait: On ne peut lui en vouloir,
c'est une vritable enfant. Enfant terrible, alors. En ralit, il
subissait toutes ses brusqueries et lui passait les plus incroyables
caprices. Jamais plus fantasque matresse ne mit  l'preuve la patience
d'un amant.

Chaque jour, quelque folie nouvelle. Son luxe tait insens, son train
princier. Jamais la France n'entretint une favorite avec cette
splendeur. Elle avait des toilettes fabuleuses, des parures folles.
Quelquefois, le roi lui prtait les diamants de la couronne, et elle
trouvait la force de les porter tous. Dieu sait le poids pourtant! Un
jour, Louis XIV eut l'ide, pour recevoir ces fameux ambassadeurs
apocryphes destins  le distraire, de faire coudre tous ses diamants
sur un habit, il ne put le garder plus d'une heure, tant il
pesait,--c'est Dangeau qui nous l'affirme,--et pour dner il prit une
autre veste.

Rien d'trange comme les gots et les amusements de la belle marquise;
elle adorait les btes. Une partie des splendides appartements que le
roi lui avait donns dans toutes les rsidences royales tait
transforme en mnagerie. L, elle levait des chats, des chiens, et
mme des cochons d'Inde. Elle avait un grand coffre tout rempli de
souris blanches, et son grand bonheur tait de faire mordiller ses
belles mains par ces dgotantes petites btes, ou de les faire courir
sur ses bras et sur ses paules. Lorsqu'elle ne sortait pas, elle
passait ses journes  atteler des souris apprivoises  un petit
carrosse en filigrane et  les faire galoper  travers sa chambre.

Mais que dire des bizarres ides qui traversaient  chaque instant la
tte folle de la marquise et que presqu'aussitt elle mettait 
excution! Un jour, elle envoyait des coussins  l'glise pour ses
chiens favoris; le lendemain, elle causait au milieu de quelque
solennit une horrible confusion; une autre fois, pour une question
d'tiquette, elle brouillait presque toute la famille royale.

Ainsi, de sa personnalit bruyante madame de Montespan emplissait ce
palais de Versailles, bti par Louis XIV pour la duchesse de La
Vallire. Des clats de sa gat ou de ses colres, du matin au soir
retentissaient les grandes salles et les corridors.

--Cette catau me fera mourir, disait souvent Marie-Thrse.

La pauvre reine n'avait pas assez de regrets pour cette douce La
Vallire que si longtemps elle avait mconnue; mais il tait trop tard,
et pour comble d'humiliation et de dsespoir, le roi imposait  sa femme
la prsence presque continuelle de la marquise.

L'ingratitude de madame de Montespan tait passe en proverbe, et
Lauzun, ce modle du courtisan, Lauzun  qui elle devait son lvation,
lui dut la perte de sa prodigieuse fortune.

Ce favori, qui avait pris pour armes parlantes une _fuse_, tait parti
de rien, et par sa seule habilet s'tait lev au plus haut rang  la
cour. Un jour, il eut un rve blouissant, il faillit pouser
Mademoiselle. Pendant vingt-quatre heures il eut l'autorisation du
matre, mais le roi, on ne sait pourquoi, retira sa parole.

On dit  Lauzun que le retour du roi provenait de madame de Montespan;
le favori n'en voulut rien croire, il tait bien certain que la
marquise, son ancienne matresse, sa crature, lui tait une fidle
allie. Cependant les mmes propos lui tant revenus de plusieurs cts
 la fois, il voulut s'assurer du fait.

Il alla trouver la marquise, et la pria d'intercder en sa faveur auprs
du roi. La favorite le promit, et en mme temps elle jura  Lauzun que
plusieurs fois dj elle avait parl pour lui.

Lauzun feignit alors de se retirer; mais, profitant de la connaissance
parfaite qu'il avait de l'appartement, il se faufila dans la chambre 
coucher de la marquise, se glissa sous le lit et attendit.

Presqu'aussitt madame de Montespan entra, suivie du roi. La
conversation tomba sur Lauzun, et le favori put entendre celle qu'il
croyait son allie dire de lui un mal horrible. La colre l'touffait,
mais il russit  se contenir, sachant bien que s'il faisait un
mouvement c'en tait fait de lui.

Le roi sorti, il accabla de reproches et d'injures l'ingrate marquise,
et il la menaa, si le roi ne consentait  son mariage, de divulguer ce
qu'il avait vu et entendu. Que voulait dire Lauzun? on ne peut que le
conjecturer; mais la chose devait tre grave puisqu'on ne trouva qu'une
prison perptuelle pour se mettre  l'abri des indiscrtions de ce
favori si audacieux, le seul qui ait jamais os braver la colre de
Louis XIV, mais qui la brava  ce point que le roi levait sa canne pour
chtier l'insolent, lorsque, rflchissant, il fit un des plus beaux
actes de sa vie, il ouvrit la fentre et jeta sa canne en disant:

Ainsi je ne serai pas expos au malheur de frapper un gentilhomme.

En vain Mademoiselle se trana aux pieds du roi, pour obtenir non plus
une autorisation de mariage, mais la libert de l'homme qu'elle aimait,
le roi fut inflexible; il pleurait avec elle, mais il laissait Lauzun 
Pignerol, mditer avec Fouquet sur le danger de dplaire au matre.

Bien des annes seulement aprs cette aventure, Mademoiselle obtint
qu'on lui rendt Lauzun, et  quel prix! On lui extorqua une partie de
son immense fortune pour en enrichir un des btards de la favorite.
Ajoutons que Lauzun paya de la plus noire ingratitude le dvoment si
absolu de cette bonne et romanesque Mademoiselle.

 tout moment les frasques de madame de Montespan obligeaient le roi
d'intervenir et d'interposer son autorit. Cette liaison du roi tait un
continuel orage, mais tous ces tourments taient calculs.

--Savez-vous, marquise, lui disait un de ses amis, qu' ce jeu vous
risquez fort de perdre l'amour du roi?

--Je n'en crois rien, rpondit madame de Montespan, en agissant comme je
le fais; je distrais Sa Majest, j'occupe son esprit et son coeur, et il
n'a pas le loisir de penser  une autre.

Mais madame de Montespan avait sur le roi un moyen d'influence bien
autrement srieux. Chaque anne, avec une dsolante ponctualit, elle
donnait  son amant un nouveau btard, et cette honteuse fcondit
emplissait de joie le coeur du monarque.

De ces enfants devait pourtant venir la ruine de la marquise; non d'eux
prcisment, mais de leur institutrice, madame Scarron. Cette
intrigante, qui avait le gnie de la patience, n'avait pas tard 
prendre une place trs-srieuse dans le petit mnage de Louis XIV.
Chaque enfant de la marquise augmentait son importance. Pour lever tous
les btards, on avait donn  madame Scarron un vaste htel isol, du
ct de Vaugirard, et elle tenait avec une habilet admirable le
pensionnat royal. Peu  peu elle avait t admise  saluer le roi
d'abord, puis  lui rendre compte de la sant des enfants, et
insensiblement, de causerie en causerie, elle tait devenue presque
ncessaire  Louis XIV.

On reste saisi d'admiration lorsqu'on considre l'oeuvre de patience de
madame Scarron; c'est la force de l'eau qui goutte  goutte use le
rocher. Grain de sable par grain de sable elle comble l'abme qui la
spare du roi. On se rappelle involontairement en suivant ce magnifique
travail de persvrance ces petites araignes qui parfois dans leur
toile prennent une mouche norme: elles ne sautent pas dessus tout
d'abord, elles savent se contenir, elles se tiennent  distance; alors,
avec un art infini, elles jettent un fil, puis deux, puis des milliers
de fils sur la mouche terrible, elles l'enveloppent, la lient, la
rduisent  l'impuissance. C'est l, exactement, le labeur de madame de
Maintenon: quelle patience! mais aussi quel succs!

Il faut voir cependant quelle tait alors l'existence du grand roi,
lorsqu'il rgnait  Versailles, un peu comme Bajazet au fond de son
srail. Il avait la reine d'abord, sa femme lgitime, puis sa matresse
de la veille, La Vallire, puis celle du prsent, la Montespan, et
peut-tre encore celle du lendemain.

Entre ces trois femmes, il se pavanait et faisait la roue. Parfois il
les mettait toutes trois ensemble, dans le mme carrosse, et les
tranait au grand soleil, l'une enceinte, l'autre ple encore de ses
couches.  ce spectacle inou d'une reine de France entre les deux
matresses du roi, les populations, remplies d'tonnement, se
demandaient si la morale n'tait pas un vain mot, et si toutes les lois
humaines n'taient pas un dtestable mensonge.

Et cette trigamie ne suffisait pas encore au grand roi, il gayait
l'uniformit de cette vie  quatre par de nombreuses infidlits; 
chaque instant on croyait voir surgir un astre nouveau; mais la terrible
Montespan, d'un mot, rejetait dans la foule sa rivale d'un jour.

On se demande, en voyant ce scandale trange, ce que faisaient  la cour
ces hommes si pieux, ces saints vques, ces prtres dvors du zle de
Dieu. Ils ne faisaient rien, ils attendaient. Ils secondaient madame
Scarron dans son oeuvre et prparaient l'heure de la Grce. Ils savaient
que plus les dbordements du roi seraient grands, plus,  l'heure de la
conversion, ils auraient le droit de se montrer exigeants. Et ils
laissaient faire.

Louis XIV, au milieu de la plus grande fougue de ses passions, n'avait
jamais cess, non d'tre religieux, il ne le fut jamais, mais d'tre
dvot.  ct de ses matresses, il protgeait toujours les prtres et
les confesseurs; peut-tre les considrait-il un peu comme des valets de
chambre ncessaires  son salut. Ainsi, jamais il ne manqua  remplir
les devoirs qu'impose l'glise, et un saint jour de Pques put voir
ensemble s'approcher de la Sainte-Table le roi, la reine, madame de
Montespan et la duchesse de La Vallire. La femme et les deux
matresses, et encore,  quelques pas, la quatrime, peut-tre.

La retraite au couvent de madame de La Vallire fut pour la marquise un
coup terrible, mais depuis longtemps prvu. En retenant prs d'elle la
favorite dlaisse, l'habile tourdie savait parfaitement qu'elle liait
son amant.

Louis XIV, n'ayant plus qu'une matresse en pied, crut pouvoir se
permettre quelques infidlits de plus, et chaque jour la jalousie de la
marquise clatait en scnes terribles.  ses cts elle voyait avec
inquitude grandir, grandir toujours, lentement, peu  peu, mais avec
une persistance soutenue, la veuve habile de Scarron; et les choses en
taient venues au point qu'elle voyait une rivale dans cette femme
qu'elle tait alle chercher dans le lit de Ninon de Lenclos. Elle
voulut la faire chasser, trop tard. Le roi ne pouvait plus se passer de
la causerie de cette adroite personne.

Dj l'influence de madame Scarron tait norme; soutenue par toutes les
dvotes gens de la cour, elle se prparait  entrer dans le coeur de
Louis XIV, incessamment battu en brche, sur les ruines de son amour
pour madame de Montespan.

Le roi vieillissait, les digestions devenaient pnibles, les purges plus
frquentes, la goutte aussi s'en mlait. Avec l'apparence d'une sant 
dfier le temps, Louis XIV tait vieux avant l'ge; il n'et pu faire
seulement une lieue  cheval.

C'est le moment que choisit madame Scarron pour parler du ciel d'abord,
de l'enfer ensuite; elle parla de repentir et de conversion, de morale
outrage; le roi prta l'oreille. Un instant madame de Montespan dut
quitter la cour. Mais elle ressaisit bientt sa puissance.

De ce jour, il y a lutte ouverte entre madame de Montespan et la veuve
Scarron. Cette dernire a conquis son premier grade; le roi l'a appele
un jour madame de Maintenon, et ce sera son nom dsormais. Dans l'espoir
d'loigner cette rivale, d'autant plus dangereuse que son jeu est plus
insaisissable, madame de Montespan essaye de la marier, de lui faire
accepter les brillants partis qui se prsentent pour elle; toutes ses
ngociations chouent, comme si madame de Maintenon avait le
pressentiment de sa fortune future.

Bientt, il y eut entre le roi et madame de Montespan une sparation
nouvelle; madame de Maintenon y avait plus contribu que personne; elle
ne perdait pas une occasion de remettre le roi sur la voie du salut, car
c'est sous ce spcieux prtexte qu'elle voila son ambition. Aprs une
revue des mousquetaires, elle s'enhardit jusqu' dire au roi:

--Que feriez-vous cependant, Sire, si l'on vous disait que l'un de ces
jeunes gens est mari et vit publiquement avec la femme d'un autre?

Louis XIV ne rpondit pas, mais sans cesse exhort par Bossuet et par
Bourdaloue, il se dcida  quitter la marquise. Les deux amants se
sparrent, dit madame de Caylus, s'aimant plus que la vie; le roi
partit pour l'arme, madame de Montespan alla cacher sa douleur 
Clagny.

Le roi et la favorite firent leurs dvotions chacun de son ct, rien
n'tait plus difiant; Louis XIV, tout glorieux de la victoire remporte
sur ses passions, disait  Bossuet:

--Eh bien! mon pre, vous le savez, madame de Montespan est  Clagny?

--Oui, rpondit Bossuet, mais Dieu serait, je crois, plus content si
Clagny tait  soixante lieues de Paris.

On tait  l'poque du Jubil, et toute la cour,  l'exemple du roi, ne
songeait qu' prendre la haire et le cilice. Madame de Maintenon et ses
amis taient bien convaincus qu'ils taient  tout jamais dbarrasss de
madame de Montespan, et ils songeaient  profiter de leur victoire,
lorsqu'il y eut chez le royal pnitent une nouvelle et hlas! bien
scandaleuse rechute. Ils rentrrent donc la discipline jusqu' une
occasion nouvelle et meilleure, et de nouveau s'arrangrent le mieux
possible avec les passions du matre.

          Il est avec le ciel des accommodements.

Et dans le lointain ils entrevoyaient la rvocation de l'dit de Nantes,
cette prime offerte par le roi pour son salut.

Le Jubil tant fini, dit madame de Caylus, il fut question de savoir
si madame de Montespan reviendrait  la cour. Pourquoi non? disaient ses
parents et ses amis, mme les plus vertueux. Madame de Montespan, par sa
naissance ou par sa charge, doit y tre; elle peut y vivre aussi
chrtiennement qu'ailleurs. L'vque de Meaux fut de cet avis; il
restait cependant une difficult: madame de Montespan, ajoutait-on,
paratra-t-elle devant le roi sans prparation? Il faudrait qu'ils se
vissent avant que de se rencontrer en public, pour viter les
inconvnients de la surprise.

Sur ce principe, il fut conclu que le roi viendrait chez madame de
Montespan; mais pour ne pas donner  la mdisance le moindre sujet de
mordre, on convint que des dames respectables et les plus graves de la
cour seraient prsentes  cette entrevue, et que le roi ne verrait
madame de Montespan qu'en leur compagnie.

Le roi vint donc chez madame de Montespan comme il avait t dcid;
mais insensiblement il l'attira dans une fentre; ils se parlrent bas
assez longtemps, pleurrent, et se dirent ce qu'on a accoutum de dire
en pareil cas; ils firent ensuite une profonde rvrence  ces
vnrables matrones, passrent dans une autre chambre, et il en advint
madame la duchesse d'Orlans et ensuite M. le comte de Toulouse.

Je ne puis me refuser, continue madame de Caylus, de dire ici une
pense qui me vient dans l'esprit. Il me semble qu'on voit encore dans
le caractre, dans la physionomie et dans toute la personne de madame la
duchesse d'Orlans les traces de ce combat de l'amour et du Jubil.

Ce retour dsola madame de Maintenon, mais ne lui fit pas perdre
l'esprance. Dans une lettre  madame de Saint-Gran, elle se plaint
amrement de la maladresse de M. de Condom:

Je vous l'avais bien dit, crit-elle, que M. de Condom jouerait dans
cette affaire un personnage de dupe. Il a beaucoup d'esprit, mais il n'a
pas celui de la cour. Avec tout son zle, il a fait prcisment ce que
Lauzun aurait eu honte de faire; il voulait les convertir, et il les a
raccommods. C'est une chose inutile, madame, que tous ces projets; _il
n'y a que le pre de La Chaise qui puisse les faire russir._ Il a
dplor vingt fois avec moi les garements du roi; mais pourquoi ne lui
refuse-t-il pas absolument l'usage des sacrements? il se contente d'une
demi-conversion.

Cette lettre n'explique-t-elle pas admirablement l'odieux caractre de
madame de Maintenon, n'y dvoile-t-elle pas, pour ainsi dire, la
redoutable ambition qui la dvore? Elle va feindre de quitter la cour,
mais le roi la retiendra; s'il lui a chapp deux fois, il n'chappera
pas une troisime; le pre de La Chaise est l qui veille pour faire
russir ses projets.

Le roi, cependant, n'tait mme pas  demi-converti. Il avait repris la
marquise, et avec elle ses anciennes habitudes. Cette sparation, sans
avoir compltement effac l'amour du roi, l'avait au-moins affaibli, et
bientt de nombreuses infidlits rvlrent  la favorite que son
influence diminuait.

Le roi n'eut d'abord que des caprices d'un jour. Il faillit s'arrter 
mademoiselle de Svign; mais elle tait trop maigre.--Quel malheur!
s'crie le fier, l'orgueilleux Bussy, elle et rendu tant de bons
offices  notre famille.

Madame de Soubise dura quelques jours; mais elle craignait la Montespan,
et la mnagea. Mande au moment du caprice, elle se rendait prs du roi
 la premire rquisition; Bontemps, le valet de chambre, venait la
chercher, souvent au milieu de la nuit. Elle quittait alors le lit
conjugal, sans trop se gner; son mari tait le premier dormeur du
royaume. Une fois, ainsi presse, dit M. Michelet, elle ne trouvait pas
ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait; le mari dit en
songe:--Eh! mon Dieu! prends les miennes! et il continua de ronfler.

Villarceaux essaya de pousser une de ses nices.--J'ai ou parler,
dit-il au roi, que Votre Majest a quelque dessein sur elle; s'il en
tait ainsi, je la supplie de ne charger nul autre que moi de cette
affaire.

Le roi rit et refusa, il avait mieux. Une toute jeune fille,
mademoiselle de Laval, lui avait plu une heure. Elle se trouva enceinte,
et pour ne pas lgitimer encore un enfant, Louis XIV coula sa
matresse au duc de Roquelaure. Elle enrichit son mari; aussi, lorsque
vint l'enfant, presqu'aussitt le mariage, le duc de Roquelaure lui fit
fte:

--Je ne vous attendais pas si tt, dit-il, nanmoins soyez le
bienvenu.

Un instant on crut qu'une jeune et belle fille de Lorraine, mademoiselle
du Lude, chanoinesse de Poussay, allait prendre la premire place dans
le coeur du roi; mais on comptait sans madame de Montespan. La matresse
en titre fit une querelle terrible  sa rivale, l'trangla presque, et
finit par la chasser de Fontainebleau. Le roi n'osa rien dire, et de
cette liaison il ne resta qu'une pigramme railleuse:

          La Vallire tait du commun,
          La Montespan est de noblesse,
          Et la du Lude est chanoinesse:
          Toutes trois ne sont que pour un.
          Mais, savez-vous ce que veut faire
          Le plus puissant des potentats?
          La chose parat assez claire,
          Il veut unir les trois tats.

Tandis que les courtisans se fatiguaient  suivre les passagres amours
de Louis XIV, une nouvelle favorite apparut tout  coup, qui d'un seul
bond escalada tous les degrs de la faveur, mademoiselle de Fontanges.

C'tait une rousse blouissante, exactement belle de la tte aux pieds;
les La Feuillade, courtisans expriments, lui firent la courte chelle,
madame de Montespan elle-mme la dtailla au roi:--J'ai prs de moi,
Sire, lui disait-elle, une belle idole de marbre.

Elle fit plus: un jour  la chasse elle enleva d'un geste brusque le
fichu qui couvrait les paules de Fontanges, et appelant le roi:--Voyez
donc, Sire, que tout cela est beau!

Ce fut tout  fait l'avis du roi, et huit jours aprs l'idole de marbre
tait l'idole de la cour.

Madame de Montespan au dsespoir et voulu chasser Fontanges comme elle
en avait chass tant d'autres; mais _l'innocente_ tint bon, elle s'tait
cramponne  la faveur et prtendait bien ne cder sa place  personne.

Dj le roi aimait Fontanges avec l'emportement des vieillards. Plus
elle tait absurde et folle, plus il se sentait pris. La petite tait
sotte comme un panier, dit l'abb de Choisy; peut-tre est-ce pour cela
qu'il l'adorait. Madame de Montespan l'avait fatigu d'esprit.

Voil donc Fontanges matresse dclare et duchesse. La tte lui tourna,
il y avait de quoi. Elle qui la veille encore n'avait, dit M. Pelletan,
que la cape et l'pe, c'est--dire sa beaut, elle eut tout  coup un
palais et des trsors, Versailles et la fortune de la France, et le roi
 ses genoux.

Aussi elle prit sans compter, et  pleines mains jeta l'argent par
toutes les fentres de ses fantaisies. Les grandeurs lui montrent au
cerveau, et vritablement elle se crut reine, elle passait devant
Marie-Thrse sans la saluer. Elle vengea La Vallire et traita
ignominieusement madame de Montespan.

Le roi lui donnait cent mille cus par mois, le double en cadeaux, mais
il ne parvenait pas  lasser ses prodigalits; elle conduisait grand
train, avec huit chevaux, le carrosse de sa fortune, elle semblait
vouloir dvorer son rgne en un moment.

Pour Fontanges, Louis XIV tait redevenu jeune; il reprit les diamants,
les rubans et les plumes. C'tait tous les jours quelque fte nouvelle,
chasses, ballets, comdies, jamais le luxe n'avait t pouss si loin.

L'intrieur du roi tait, grce  Fontanges, devenu un enfer. Tandis que
la nouvelle sultane rgnait avec tout l'emportement de la folie,
l'ancienne emplissait l'air de ses cris d'Ariane abandonne. Chaque
matin quelque sujet nouveau de jalousie, de colre, de haine. Entre ces
deux femmes madame de Maintenon avait fort  faire, elle courait de
l'une  l'autre, essayant de les apaiser, de les rconcilier, mais elle
y perdait toute son loquence si persuasive.

Parfois elle voulait faire de la morale  Fontanges, mais la duchesse
d'hier n'entendait pas de cette oreille.--Quand je serai  votre ge,
disait-elle  l'officieuse veuve, je songerai  ma conversion. Une
autre fois elle disait:--Croyez-vous donc qu'il est aussi ais de
quitter un roi que de quitter une chemise?

Hlas! c'est le roi qui la quitta. Elle devint enceinte. C'tait, on le
sait, l'cueil des matresses de Louis XIV. Elle perdit sa beaut, et
avec sa beaut son amant. Blesse au service du roi, elle demanda sa
retraite et alla au fond d'une campagne cacher sa laideur et son
dsespoir.

Elle blouit la cour un instant, comme un mtore, puis elle disparut.
Rose, elle vcut ce que vivent les roses. Elle ne laissait en quittant
Versailles, ni un ami, ni un regret, et nul ne se ft souvenu de son nom
sans un hasard, un coup de vent, une coquetterie heureuse.

Un jour  la chasse, le vent emporta son chapeau. D'un geste mutin elle
runit en un tour de mains ses admirables cheveux, et les lia avec un
flot de rubans. Elle tait si jolie ainsi, si mutine, si effronte, que
le roi ravi la pria de toujours porter cette coiffure.

Le lendemain, toutes les dames de la cour qui avaient copi les robes
honteusement flottantes de madame de Montespan, copiaient la coiffure de
la folle sultane et portaient leurs cheveux  la Fontanges.

La pauvre fille ne survcut gure  sa retraite. Un jour on apprit que
Fontanges allait mourir et qu'elle faisait demander le roi. Louis XIV se
rendit aux dsirs de la malade, madame de Maintenon l'y avait pouss,
elle pensait que cette mort ferait une grande impression sur le roi et
qu'on en pourrait profiter.

Louis ne reconnut pas la pauvre moribonde, c'tait une ombre dj
lorsqu'il s'approcha de son lit. Cette passion devait tre
extraordinaire en tout, il sembla touch des souffrances de la pauvre
fille et pleura.

--Je remercie Votre Majest, murmura Fontanges, je suis contente
puisqu' mon lit de mort j'ai vu pleurer mon roi.

Elle mourut en accusant madame de Montespan de l'avoir fait empoisonner
par un de ses domestiques dans une tasse de lait. Mais elle se trompait,
madame de Montespan tait incapable d'un tel crime.

La duchesse de Fontanges fut le dernier clair de passion de Louis XIV;
de ce jour il tomba sous la tutelle de madame de Maintenon, qui de plus
en plus lui tait devenue indispensable.

La marquise de Montespan essaya de lutter encore, mais son rgne tait
dfinitivement pass. Comme  La Vallire, le roi lui dclara qu'il ne
voulait pas tre gn. C'tait un ordre formel de quitter la cour; la
marquise se rsigna, elle partit, laissant  Versailles pour la
reprsenter une arme de btards  la tte desquels marchait le duc du
Maine, le favori de la vieillesse du roi, l'lu de madame de Maintenon.

La belle, l'orgueilleuse Montespan quitta les robes volantes pour le
cilice, l'ventail pour la discipline: c'tait la mode alors. Elle
essaya  force de mouvement de dissiper son chagrin et de tromper son
ennui, mais le vide s'tait fait autour d'elle, et sans pouvoir
trouver une heure de repos ou d'oubli, elle passait sa vie  changer de
rsidence, ne se trouvant heureuse que l o elle n'tait pas. Le roi
lui donnait vingt mille louis par mois, une belle pension de retraite,
et elle les dpensait presque entirement en bonnes oeuvres. Elle dotait
des filles pauvres, enrichissait des couvents, ou faisait btir des
chapelles.

La mort, telle tait la grande, l'pouvantable terreur de la marquise de
Montespan; elle redoutait jusqu'au sommeil qui en est l'image. Elle ne
dormait que dans une chambre resplendissante de lumires, et toujours
autour de son lit se tenaient cinq ou six femmes de service, qui
devaient jouer ou causer gament tandis qu'elle sommeillait.

tait-ce donc un pressentiment? Cette mort tant redoute arriva 
l'improviste tandis qu'elle dormait, et  peine put-elle prononcer
quelques paroles.

Louis XIV pleura la marquise de Montespan  peu prs comme il avait
pleur la duchesse de La Vallire:

--Depuis que je l'avais congdie, rpondit-il, j'avais espr ne jamais
la revoir.




V

MADAME DE MAINTENON.


Avec madame de Maintenon commence ce qu'on est convenu d'appeler les
sombres annes du rgne de Louis XIV; ceci, vrai pour les horreurs
religieuses, est inexact quant au reste. Depuis 1670, la prosprit
n'tait qu'apparente, et chaque anne les dpenses avaient t
croissant. Le trsor tait vide, les troupes sans solde, les routes
taient infestes de brigands. Le luxe dvorait la noblesse; enfin, les
pierres, les btiments, Versailles, engloutissaient des sommes immenses.
Il tait bien vident que la dbcle arriverait, qu'un jour viendrait o
tous les expdients du crdit et de l'emprunt feraient dfaut.

Colbert avait prvu ces dsastres, et il avait conjur le roi de modrer
ses dpenses. Louis XIV ne l'couta pas; il tait alors dans l'ivresse
de la puissance et ne se doutait gure que vers la fin de son rgne il
en serait rduit, lui, le grand roi, le roi-soleil,  faire les honneurs
de Versailles  Samuel Bernard, et  flatter l'importance du financier
pour lui soutirer quelques pauvres millions.

Il est bien ncessaire d'insister sur cette pnurie des finances, parce
qu'elle explique la rvocation de l'dit de Nantes et les rigueurs des
perscutions et des proscriptions religieuses. Le clerg n'et jamais
obtenu cela du roi sans la noblesse; la noblesse y poussa, parce que,
compltement ruine, elle savait trouver d'immenses avantages
pcuniaires  ces rigueurs dployes contre les protestants. La
rvocation fut bien moins une affaire religieuse qu'une spculation, le
fait n'en est que plus odieux. Ce fut une confiscation gnrale. Les
rforms eurent sous le rgne de Louis XIV le sort des juifs au moyen
ge; on les laissa prosprer, s'enrichir, et lorsqu'on jugea leurs
coffres assez pleins, on les saisit  la gorge:--Halte-l! la bourse ou
la vie! au nom du roi, au nom de Dieu! Tous y laissrent leur fortune,
beaucoup leur vie.

Il serait, on le voit, injuste de faire retomber toute l'atrocit de
l'action sur madame de Maintenon, l'ide ne lui appartient pas, mais
elle commit le crime dj norme de contribuer au succs, malgr elle,
malgr ses convictions, prise entre son ambition et sa conscience.

Avec madame de Maintenon, le cotillon disparat, mais il est remplac
par la robe noire du jsuite. Sous les guimpes dont s'enveloppe sa prude
coquetterie, je distingue le pre de La Chaise, dans sa manche je vois
s'agiter le bras du fanatique Le Tellier. Aux caprices parfois
dsastreux, mais passagers, d'une matresse intrigante et coquette, se
substitue le sombre plan d'une socit ambitieuse, qui, froidement,
lentement, par tous moyens, veut arriver et arrive  son but.

Les dvots ont jet la veuve Scarron dans la place. C'est  la marquise
de Maintenon de leur ouvrir les portes; elle entretiendra les
dmangeaisons de la conscience royale, les jsuites se chargeront de les
calmer.

Et Louis XIV est dupe, et, malgr lui, il laisse faire; entour,
circonvenu, il perd cette audacieuse initiative qui fut sa force.
Rsiste-t-il, son confesseur entr'ouvre immdiatement une des trappes de
l'enfer, et il se rend; son ignorance fait la force de ceux qui l'ont
pris  leur toile; coutons plutt Madame:

On avait, dit-elle, fait tellement peur au roi de l'enfer, qu'il
croyait que tous ceux qui n'avaient pas t instruits par les jsuites
seraient damns, et qu'il craignait d'tre damn aussi en les
frquentant. Quand on voulait perdre quelqu'un, il suffisait de dire: Il
est huguenot ou jansniste; alors son affaire tait faite. On ne saurait
tre plus ignorant en matire de religion que n'tait le roi. Il croyait
tout ce que lui disaient les prtres, comme si cela venait de Dieu mme.
La vieille Maintenon et le pre La Chaise lui avaient persuad que tous
les pchs qu'il avait commis avec La Montespan lui seraient remis, s'il
tourmentait et chassait les rforms, et que c'tait la voie du ciel. Il
l'a cru fermement. Il tait du moins de bonne foi, et ce n'tait pas du
tout sa faute que sa cour ft hypocrite; la vieille Maintenon avait
forc les gens  l'tre.

Louis XIV, en ses belles annes, avait applaudi  l'excution des faux
dvots; il avait encourag Molire, il ne s'en souvenait plus. Tartufe
mit des jupons et des coiffes, alors il ne le reconnut plus. Que dis-je!
il lui fit fte, le pauvre homme! il lui ouvrit son palais et son lit,
et finalement l'installa  ct de lui sur le trne. Ce fut l'apothose
de Tartufe.

Jamais pouvoir ne fut moins clatant et pourtant plus rel que celui de
madame de Maintenon; elle eut la main  tout.--Elle fit des gnraux et
des ministres, plus nuls les uns que les autres, mais les uns et les
autres ses cratures. Louis XIV n'avait rien  lui refuser; elle le
dominait par le coeur, par les sens et par la conscience; seule elle
tait l'arbitre de son bonheur en ce monde et dans l'autre. Favorite
d'un genre nouveau, elle tenait du directeur et de la matresse, et un
confessionnal tait le boudoir de ses glaciales amours.

Plus on tudie le caractre de cette femme froide, sche, moins on a
pour elle de sympathie; toute sa conduite est louche comme sa position.
Rien de net, d'arrt, de prcis; elle hsite, elle tergiverse, elle ne
sait dire ni oui, ni non. Tout est vague, ambigu, voil; il n'y a de
positif en elle que sa souplesse. Les pripties de sa vie expliquent
jusqu' un certain point ce caractre. Ambitieuse, passionne, la
premire moiti de sa vie n'est qu'une longue humiliation, sa jeunesse
se passe, sa beaut se fane, avant qu'elle ait mme l'esprance d'une
situation dans le monde; admise un peu partout, mais en subalterne, elle
ne sauve sa position qu' force d'habilet et d'amnit insinuante; il
lui reste de toutes ces preuves quelque chose de vil et de bas, le
sceau indlbile de la domesticit.

C'est dans la conciergerie de la prison de Niort que naquit, le 2
novembre 1635, d'une vieille famille calviniste, Franoise d'Aubign, la
future marquise de Maintenon. Constant d'Aubign, son pre, fils maudit
et dshrit du vieil Agrippa, avait eu une triste vie, infamante  plus
d'un titre, et tait alors enferm pour des intelligences avec le
gouvernement anglais.

Rendu  la libert, sur les sollicitations pressantes de sa femme, il
partit avec toute sa famille pour la Martinique, o l'on commenait 
fonder des tablissements, et o il esprait rtablir promptement sa
fortune follement dissipe.

On aime  entourer de merveilleux l'enfance des personnes clbres,
aussi la biographie de madame de Maintenon commence presque comme un
conte de Perrault. Elle tombe malade sur le vaisseau, on la croit morte,
on va la jeter  la mer, un mouvement qu'elle fait la sauve. Elle
n'chappe  ce danger que pour en courir un plus grand encore. Des
corsaires sont au moment de s'emparer du vaisseau qui la porte; par
bonheur un ouragan loigne les pirates.  la Martinique, une servante
imprudente laisse seule sur le rivage la petite Franoise, et il s'en
faut de rien qu'elle ne soit dvore par un norme serpent.

Mais des malheurs plus grands et plus rels l'attendaient. Son pre
refit en effet sa fortune, mais il la dissipa de nouveau au jeu, et il
mourut comme il perdait son dernier louis, laissant sa femme et ses
enfants dans un dnment absolu.

Revenue en France avec la petite Franoise, alors ge de dix ans,
madame d'Aubign, rduite  la plus profonde misre, fut oblige de
travailler de ses mains pour vivre, tandis qu'elle poursuivait les
dbris de la fortune de son mari. Ses affaires l'ayant rappele  la
Martinique, elle confia sa fille  madame de Villette, qui eut pour elle
une tendresse maternelle.

Ce bonheur dura peu; la jeune d'Aubign fut arrache de cette maison par
madame de Neuillant, catholique zle, qui, se fondant sur sa parent,
obtint par autorit de justice le droit d'lever et de convertir sa
jeune parente.

C'est une des phases les plus terribles de la vie si agite de
mademoiselle d'Aubign: elle tenait au culte rform, et madame de
Neuillant voulait absolument lui faire accepter la religion romaine. On
employa d'abord la douceur et les caresses, en vain. On voulut la
vaincre alors par les humiliations et les durets. On la confondit avec
les domestiques, et on la chargea des plus bas dtails de la maison. Je
commandais  la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par l que son
rgne a commenc. Tous les matins, une gaule  sa main et un petit
panier sous son bras, on l'envoyait garder les dindons, avec dfense de
toucher aux provisions du panier avant d'avoir appris cinq quatrains de
Pibrac.

Sa conversion n'avanait pas, malgr la duret de ces traitements;
madame de Neuillant la fit entrer aux Ursulines de Niort. Elle n'y resta
que quelques mois; personne ne payant sa pension, les soeurs la
rendirent  sa mre, qui la plaa  Paris aux Ursulines de la rue
Saint-Jacques. C'est l qu'on obtint son abjuration, aprs beaucoup de
rsistance de sa part.

 peine sortie du couvent, mademoiselle d'Aubign perdit sa mre, et de
nouveau se vit force de recourir  l'hospitalit de madame de Neuillant
qui, dit Tallemant, bien que riche et quoique sa parente, la laissait
nue par avarice.

Sans ressources, sans exprience, sans famille, la pauvre jeune fille
mangeait avec douleur le pain amer et souvent reproch de l'aumne,
lorsqu'elle se trouva pour la premire fois en relation avec le pote
Scarron.

Cet infortun, qui doit sa rputation bien moins  ses vers burlesques
qu' la gat courageuse avec laquelle il railla ses douleurs et fit un
jouet de son mal, tait un raccourci de toutes les infirmits humaines.

Horriblement paralys, contrefait, tordu par de continuelles
souffrances, il n'avait de libre que la bouche et les mains. Seul,
l'estomac tait bon et avait conserv toute sa vigueur. On faisait cent
contes de l'horrible torture du pauvre Scarron, et lui-mme s'en plaint
dans une de ses prfaces: Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les
autres qu'on me met sur une table dans un tui o je cause comme une pie
borgne, d'autres encore que mon chapeau tient  une corde qui passe dans
une poulie, et que je la hausse et la baisse pour saluer ceux qui me
visitent, je veux arrter ces mensonges. Sur ce, il fait son portrait,
et assure qu'il n'est gure plus contrefait qu'un _Z_.

En ce triste tat, n'ayant presqu'aucune fortune, Scarron sut tirer
parti de son mal; il en vcut au moins autant que de ses vers. Il
s'tait dclar _malade de la reine_, et touchait une petite pension
pour _remplir son office_. Bien des gens lui venaient en aide, et il ne
se faisait pas faute de se rappeler au souvenir de ceux qui pouvaient
pour lui quelque chose, par de burlesques requtes auxquelles il tait
bien difficile de ne pas faire droit.

          Je suis, depuis quatre ans, atteint d'un mal hideux
                  Qui tche de m'abattre;
          J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux,
                  Quelquefois comme quatre.

Tel est le style des plaintes du pauvre Scarron, ce qui ne l'empche pas
de bien manger et de bien boire, nous avoue-t-il, comme le plus grand
glouton bien portant, surtout lorsqu'il n'est pas _log  l'htel de
l'impcuniosit_, ce qui lui arrive parfois.

Tel est le malheureux qui prit en piti le malheur de mademoiselle
d'Aubign, et lui offrit sa main. Elle accepta, aimant mieux encore cet
extrait de mari que le couvent, et que la pauvret, et-elle pu
ajouter; car tel tait son dnment, que le jour de sa noce elle fut
rduite  emprunter un habit.

Fidle  ses habitudes burlesques, Scarron reconnut par contrat  sa
future: Quatre louis de rente, une paire de belles mains, un trs beau
corsage, une jolie figure, deux grands yeux fort mutins et beaucoup
d'esprit.

Ce portrait n'est point flatt, si flatteur qu'il semble: mademoiselle
d'Aubign tait,  dix-sept ans qu'elle avait alors, une des plus
ravissantes personnes que l'on pt voir. On ne l'appelait que _la Belle
Indienne_. Mademoiselle de Scudry nous en a laiss dans sa _Cllie_ un
vivant portrait, sous le nom de Lyrianne, pouse de Scaurus (Scarron).
Lyrianne tait de grande et belle taille, mais de cette grandeur qui
n'pouvante point et qui sert seulement  la bonne mine. Elle avait le
teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un chtain clair et
trs-agrables, le nez trs-bien fait, la bouche bien taille, l'air
noble, doux, enjou, modeste, et, pour rendre sa beaut plus parfaite et
plus clatante, elle avait les plus beaux yeux du monde, noirs,
brillants, doux, passionns et pleins d'esprit.

Chez Scarron, dont le salon s'emplissait chaque soir du regain de la
Fronde, la jeune pouse, la garde malade plutt, tendit le cercle
jusque-l assez restreint de ses connaissances. Elle devint la reine de
ce cnacle de beaux esprits et de grands seigneurs, et, toute jeune
qu'elle tait, imposa assez aux habitus de son mari pour qu'au moins en
sa prsence on s'abstnt des plaisanteries licencieuses qui avaient
cours auparavant chez le pote burlesque.

Madame de Maintenon a eu trop d'ennemis acharns  essayer de salir son
pass pour qu'il soit possible d'ajouter foi aux pamphlets qui racontent
les mille et une aventures galantes de madame Scarron. Elle sut dans
tous les cas sauver bien habilement les apparences. Rien ne prouve que
Fouquet le surintendant ait eu autre chose que de l'amiti pour elle et
de l'admiration pour les vers de son mari, d'o une pension. Rien ne
prouve qu'elle n'ait pas repouss et dsol tous ses adorateurs,
Villarceaux comme les autres. Elle n'a qu'une chose qui puisse faire
douter de sa vertu, sa liaison avec Ninon de Lenclos, liaison on ne peut
plus intime, et un mot de cette mme Ninon:

--Que de fois je lui ai prt ma chambre jaune pour ses entrevues avec
Villarceaux!

Je prendrais presque le parti de la sagesse de madame Scarron, en
l'tudiant avec soin anne par anne; ses traits se tirent, son regard
devient dur, sa physionomie est sche, elle a tous les caractres de la
vieille fille sortie victorieuse d'une lutte contre le clibat.

La mort de Scarron rduisit sa veuve  la mendicit; la reine-mre
heureusement lui rendit la pension dont avait joui son mari, mais cette
pension s'teignit avec la reine-mre. Voil la pauvre veuve de nouveau
sans pain, et accablant Louis XIV de ptitions, bien inutiles, hlas!

Enfin un jour le roi lui accorda gracieusement, et lorsqu'elle y pensait
le moins, ce que tant de fois elle avait demand en vain; elle eut
strictement de quoi vivre et parut s'en contenter. Elle tait mme si
habile qu'elle paraissait riche avec ce qui n'et pas suffi  une
autre.--Deux mille livres! s'cria-t-elle, c'est plus qu'il n'en faut
pour ma solitude et mon salut.

Dj, on le voit, madame Scarron inclinait fort  la dvotion, ce qui ne
l'empchait pas de suivre ses anciennes relations et de frquenter le
monde o elle avait de vrais succs; elle soupait encore avec Ninon de
Lenclos, mais elle avait pris l'abb Gobelin pour directeur.

Ainsi elle vivait, ne sachant quelle direction donner  l'immense
ambition qui la dvorait, lorsque madame de Montespan eut la
trs-malheureuse ide de lui confier l'ducation de ses enfants.

L'ambitieuse veuve accepta, avec de jsuitiques restrictions, il est
vrai; elle voulut un ordre du roi, elle l'eut. Il est probable que, du
premier jour o elle se trouva en relations directes avec Louis XIV, son
plan de campagne fut fait. Tout d'abord, elle se fit l'_amie_ de madame
de Montespan, et ne redressa la tte que le jour o elle fut certaine de
son empire sur le roi.

Quel chef-d'oeuvre de patience, d'habilet et d'insinuation que cette
victoire de madame Scarron! Dteste du roi d'abord, elle arrive  se
faire tolrer comme une servante discrte, puis accepter comme une amie
de bon conseil, puis aimer comme une confidente dvoue. Les premiers
dsastres du rgne de Louis XIV lui furent d'un grand secours; elle
devint la garde malade de l'orgueil du roi-soleil et pansa les blessures
de son amour-propre.

Longtemps avant que sa puissance n'clatt, on la pressentait  la cour;
le roi avait pour elle une inimaginable dfrence, et un nol fort
rpandu lui attribue plus de faveur qu'elle n'en avait encore; un
provincial interroge le _Messager fidle qui revient de la Cour_.

          Que fait le grand Alcandre,
          Tandis qu'il est en paix?
          N'a-t-il plus le coeur tendre,
          N'aimera-t-il jamais?

Le messager rpond:

          --On ne sait plus qu'en dire,
            Et l'on n'ose parler.
            Si son grand coeur soupire,
            Il sait dissimuler.

          --Est-il vrai qu'il s'occupe
            Au moins le tiers du jour
            O son coeur est la dupe,
            Ainsi que son amour?
          --En homme d'habitude,
            Il va chez Maintenon
            Il est humble, elle est prude,
            Il trouve cela bon.

          --La superbe matresse
            En est-elle d'accord?
            Voit-elle avec tristesse
            La rigueur de son sort?
          --L'on dit qu'elle en murmure
            Et que sans ses enfants
            Elle ferait figure
            Avec les mcontents.

Mais le messager fidle s'abuse en cet endroit; les enfants de madame de
Montespan ne sont plus rien pour leur mre, ou plutt ils l'ont oublie;
la seule mre pour eux est leur gouvernante, l'habile veuve Scarron.
Elle les a levs avec un soin extrme, pour elle, pour ses desseins;
elle en a fait de petits saints, dvots convenables, ambitieux,
hypocrites, gostes surtout. Le lien entre elle et le roi, image
burlesque de l'Amour, est le petit boiteux, le duc du Maine, avorton de
malheur, rus buffon, Scapin fait Tartufe. Aussi, le jour o madame de
Maintenon obtient du roi le renvoi de madame de Montespan, est-ce le duc
du Maine, le favori de Louis XIV, qui va annoncer  sa mre la dcision
du roi; cherchant ainsi, par sa bassesse,  mriter sa grandeur future.

Guids par madame de Maintenon, encourags par elle, ces btards
deviennent une cause de ruine pour la France, de discorde pour la cour,
et dans ses dernires annes Louis XIV essaie de leur lguer le trne au
dtriment de ses descendants lgitimes.

Souveraine absolue par le dpart de madame de Montespan et par la mort
de la reine, madame de Maintenon se trouva dans la plus difficile des
situations. Tint-elle rigueur  ce monarque inamusable, qu'elle
renvoyait toujours afflig, mais jamais dsespr, ou sacrifia-t-elle sa
vertu au salut et  la conversion du roi? Cette dernire hypothse est
la plus probable. Au moins chacun tait-il convaincu de la dfaite de
cette dvote austre, dfaite impose peut-tre par un directeur; car 
tout prix il fallait prvenir le retour de quelque Montespan, et le roi,
plus adonn  la table que jamais, n'avait pas un temprament 
supporter les dures privations du clotre.

Sa position  la cour tait louche, fcheuse, peu assure. Lorsque les
dvots et la noblesse eurent besoin de sa voix pour la rvocation de
l'dit de Nantes, prpare depuis longtemps, et lui promirent en change
de son appui leur approbation  un mariage secret avec Louis XIV, elle
n'hsita pas. Et le jour o les dragons se rpandirent  travers la
France pour prcher le catchisme  main arme, l'union du roi-soleil et
de la veuve Cul-de-jatte fut dcide.

Ce mariage honteux fut la dernire chute de Louis XIV;  l'exemple des
vieux clibataires libertins, il pousa sa servante, secrtement, dans
une chapelle de Versailles, avec ses valets de chambre pour tmoins, la
nuit sans doute, pour drober sa rougeur aux assistants et pour ne pas
voir la leur.

Cette union souleva la rprobation universelle, et le sonnet suivant,
parti de trop haut pour qu'on pt songer  punir celui qui l'avait mis
en circulation, donne une juste ide de l'opinion de toute la cour:

          Que l'ternel est grand! que sa main est puissante!
          Il a combl de biens mes pnibles travaux.
          Je naquis demoiselle et je devins servante;
          Je lavai la vaisselle et souffris mille maux.

          Je fis plusieurs amants et ne fus point ingrate;
          Je me livrai souvent  leurs premiers transports.
           la fin, j'pousai ce fameux cul-de-jatte,
          Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.

          Mais enfin il mourut, et vieille devenue,
          Mes amants sans piti me laissaient toute nue,
          Lorsqu'un hros me crut propre encore aux plaisirs;

          Il me parla d'amour, je fis la Madeleine;
          Je lui montrai le diable au fort de ses dsirs,
          Il en eut peur, le lche!... Et je me trouvai reine.

Reine elle tait en effet, mais non heureuse. Garde-malade du plus
triste des rois, rive  la mme chane, elle expiait cruellement son
ambition.

--Que ne puis-je m'enfuir, disait-elle quelquefois, et son frre
d'Aubign, qui connaissait bien son caractre, de lui rpondre:--Vous
avez donc promesse d'pouser Dieu le pre?

Force de renoncer  l'esprance de faire dclarer son mariage, son
ambition n'eut plus de but; et, cruellement dsabuse, elle dut se
contenter de gouverner mystrieusement du coin de sa chemine. On ne
prit plus une dcision sans elle; et lorsque Louis XIV avait  trancher
quelque lourde difficult, c'est toujours  elle qu'il s'en
rapportait.--Qu'en pense, lui disait-il, votre solidit?

Le peuple, qui s'en prenait  elle de tous les dsastres, des dfaites,
du sang, de la ruine, la hassait  ce point qu'elle n'osait plus se
montrer dans Paris; on ne comptait plus les pigrammes blessantes, les
nols injurieux, et la fureur populaire s'en prenait autant au roi qu'
la favorite:

          Crole abominable,
          Infme Maintenon,
          Quand la Parque implacable
          T'enverra chez Pluton,
          Oh! jour digne d'envie,
            Heureux moment,
          S'il en cote la vie
             ton amant.

Nous n'entreprendrons pas de retracer ici les dernires annes du couple
royal, nous ne suivrons pas le conseil des ministres chez madame de
Maintenon; de ce moment elle appartient  la politique: cette figure de
l'amie de Louis XIV est dj bien sombre pour un livre si lger.

Disons seulement qu'aprs avoir chou dans son projet de donner toute
la puissance aux btards, elle assista impassible  la mort du roi, et
se retira ensuite  la maison de Saint-Cyr qu'elle avait fonde.

Fidle jusqu'au bout  son rle d'hypocrisie, elle crivit un livre sur
l'ducation des filles, livre dont la morale peut se rsumer en deux
mots:--la dvotion bien entendue mne  tout.




VI

LES FEMMES DE LA RGENCE.

MADAME D'ARGENTON.--LA MARQUISE DE PARABRE.


Un abme spare les deux rgnes si diffrents de Louis XIV et de Louis
XV, un abme ou un cloaque, la Rgence. Il fallait une transition;
Philippe d'Orlans est le trait-d'union qui relie ces deux rois,
contrastes vivants. Louis XIV avait conduit la monarchie  l'abme,
Louis XV la conduit  l'gout, il verse dans la boue le char de la
royaut. Pour rgner, il fallait au grand roi les enivrements de son
Olympe de Versailles, les pompes d'une apothose de tous les instants;
plus modeste dans ses gots, le Bien-Aim ne se sent  l'aise que dans
les petits appartements, et son sanctuaire d'lection sera le boudoir
d'une courtisane.

 tort, cependant, on imputerait  Philippe d'avoir prpar le rgne de
Louis XV; le rgent, nous ne parlons ici que de l'homme d'tat, fut la
premire victime de la politique de Louis XIV; il dut payer les frais
de l'apothose. Pour tout hritage  recueillir sans bnfice
d'inventaire, le grand roi laissait la France saccage, ruine,
ensanglante, et deux milliards six cents millions de dettes. Une
catastrophe tait invitable; le rgent eut le mrite de la retarder. On
lui jette  la face cette grande duperie du systme, mais il n'avait pas
 choisir; Saint-Simon lui conseillait une banqueroute pure et simple;
il prfra le systme de Law, qui du moins semblait sauver les
apparences, et la banque de l'aventurier avait encore plus de chances
que les projets des frres Pris.

La dbcle des moeurs n'est pas plus le fait du rgent que la dbcle
des finances. Aprs avoir, trente ans durant, donn au monde l'trange
spectacle d'un roi de France vivant au milieu de sa cour comme un sultan
au fond de son srail, aprs avoir glorifi l'adultre et lch la bride
 toutes les passions, Louis XIV crut pouvoir, du jour au lendemain,
rformer les moeurs dpraves par son exemple. trange erreur! Parce
qu'il se convertissait dans les bras de madame de Maintenon, il crut que
toute la cour allait le suivre srieusement dans cette voie nouvelle et
se convertir aussi. En effet, tous les courtisans prirent le masque de
la vertu. Mais sous ce voile de triste austrit qui ravissait le vieux
monarque, la corruption fit encore des progrs.

On s'en aperoit,  la mort de Louis XIV; tous les masques tombent. La
raction arrive, d'autant plus furieuse que la contrainte a t plus
grande; chacun semble vouloir se ddommager, on avait t gn, on ne
se gne plus. La licence devient effroyable, les dsordres insenss. Il
semble que tous les liens qui retiennent la socit sont prs de se
rompre; plus de morale, plus de retenue; on n'a plus qu'une hypocrisie,
celle du vice. Rien ne surnage dans ce grand naufrage des moeurs, toute
la noblesse se donne la main pour cette ronde infernale, la famille mme
ne subsiste plus, le mariage est ridiculis, la fidlit conjugale
bafoue, les grands seigneurs prennent leurs matresses au coin des
rues, et les grandes dames, ouvrant leur lit  la populace, se font
gloire d'y faire passer tout Paris.

Le rgent, malheureusement, suivait l'exemple gnral, mais au moins ne
songea-t-il jamais  se faire honneur de ses dsordres. Il sut faire
deux parts bien distinctes de sa vie: il donnait le jour aux affaires,
la nuit  la dbauche, et jamais la nuit n'empita sur le jour,
c'est--dire que jamais aucune de ses matresses n'influena sa
politique: rous et roues, convives de ses soupers, favoris et
matresses, n'obtinrent jamais le moindre rle politique. Il dtestait
les hommes qui se grisaient  demi et les femmes qui parlaient
d'affaires. Ni les uns ni les autres ne purent jamais lui tirer un
secret d'tat.--Je ne donne point d'audience sur l'oreiller, disait-il
 une belle dame qui s'tait avise de lui parler des affaires
d'Espagne. Une autre fois, il conduisait devant une glace une de ses
matresses qui avait voulu essayer de causer politique.--Comment une si
jolie bouche, lui dit-il, peut-elle prononcer d'aussi vilains mots?

Aussi aucune des femmes aimes du rgent n'appartient  l'histoire;
elles dominent l'homme priv, mais leur pouvoir s'arrte  l'homme
d'tat. Tout au plus sont-elles du ressort de la chronique; elles
restent dans le huis-clos des petits appartements, et rien ne signale
dans les affaires le passage de ces favorites d'un jour.

 part la vie prive, et il n'en est pas pour les gouvernants, le duc
d'Orlans tient une place honorable dans l'histoire; et quand Louis XV,
devenu homme et roi, se rappela son enfance chtive et souffreteuse,
grande dut tre sa reconnaissance pour le tuteur, pour l'oncle qui, en
dpit de la nature, l'avait rendu  la vie et au trne.

Peu d'hommes cependant ont t plus indignement calomnis que Philippe
d'Orlans; il n'est pas de crime dont on ne l'ait accus, de dpravation
qu'on ne lui reproche, de forfait qui ne semble naturel venant de lui.
Ce devait tre sa destine; et il passa le moiti de sa vie  essayer de
dmontrer l'insigne fausset des soupons atroces qui pesaient sur lui.
Dans les dernires annes de Louis XIV, n'avait-on pas voulu voir en lui
l'auteur de ces morts mystrieuses qui dcimaient la famille royale!

 la mort de Louis XIV, lorsque le parlement eut cass le testament qui
lguait la rgence au duc du Maine, le btard favori de madame de
Maintenon, lorsque Philippe d'Orlans eut pris la direction des
affaires, on essaya de faire revivre ces accusations insenses, et
Lagrange-Chancel, le pote des haines et des vengeances de la petite
cour de Sceaux, adresse au jeune roi sa premire _Philippique_:

          Royal enfant, jeune monarque,
          Ce coup a rgl ton destin;
          Pour lui, l'invitable Parque
          Un jour te fera son butin.
          Tant qu'on te verra sans dfense
          Dans une assez paisible enfance
          On laissera couler tes jours;
          Mais quand, par le secours de l'ge,
          Tes yeux s'ouvriront davantage,
          On les fermera pour toujours.

N'est-il pas temps de le dire? si jamais une main versa le poison aux
hritiers lgitimes du trne de Louis XIV, ce n'est assurment pas celle
du duc d'Orlans.

Le rgent, ainsi que le disait Louis XIV, ne fut qu'un fanfaron de
vices. Homme ennuy avant tout, peut-tre avait-il toutes les
dpravations, mais il tait incapable d'un crime, et tant qu'il eut la
toute-puissance, on ne peut lui reprocher une cruaut. Il versa des
larmes le jour o l'on excutait ceux qui avaient complot sa mort, et
il les et gracis sans l'inflexible rsistance de Dubois.

M. le duc d'Orlans, dit Saint-Simon, tait de taille mdiocre au plus,
fort, plein sans tre gros, l'air et le port ais et fort noble, le
visage large, agrable, fort haut en couleur, le poil noir et la
perruque de mme. Quoiqu'il et mdiocrement russi  l'acadmie, il
avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manires, une grce
infinie, et si naturelle qu'elle venait jusqu' ses moindres actions. Il
tait doux, accueillant, ouvert, d'un accs facile et charmant, le son
de la voix agrable, et un don de la parole qui lui tait naturel en
quelque genre que ce pt tre.... Il excellait  parler sur-le-champ,
et en justesse et en vivacit, soit de bons mots, soit de reparties.

Tel tait ce prince, qui avait toutes les grces et tous les dfauts de
la faiblesse; on dplore ses dportements, on maudit ses dsordres, et
cependant on ne peut se dfendre d'une certaine sympathie pour lui.

lev par un prcepteur profondment corrompu, et dont l'occupation fut
d'inoculer tous les vices  son lve, Philippe commena de bonne heure
ses fredaines amoureuses:

                              Chez les mes bien nes,
          La valeur n'attend pas le nombre des annes.

Il n'avait pas encore treize ans, lorsque une dame de qualit s'avisa
de faire son ducation. La leon profita, et ds l'anne suivante il eut
un enfant de la petite Lonore, fille du concierge du garde-meuble du
Palais-Royal.

 dater de ce moment, on suit dans les mmoires de Madame, mre du
rgent, toutes les passions de son fils; elle semble dplorer ses
garements, mais elle les enregistre avec une scrupuleuse exactitude et
mme une certaine complaisance.

Mon fils, dit-elle, n'a pas du tout les manires propres  se faire
aimer; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de
l'attachement pour la mme personne. D'un autre ct, ses manires ne
sont pas assez polies et assez sduisantes pour qu'il prtende  se
faire aimer.... Tout le monde ne lui plat pas. Le grand air lui
convient moins que l'air dhanch et dgingand comme celui des
danseuses de l'Opra. J'en ris souvent avec lui.... Mon fils n'est pas
dlicat; pourvu que les dames soient de bonne humeur, qu'elles boivent
et mangent goulment, et qu'elles soient fraches, elles n'ont mme pas
besoin d'avoir de la beaut.

Madame, on le voit, semble prendre assez allgrement son parti des gots
de son fils; il n'est qu'une femme qu'elle ne lui pardonne pas, sa femme
lgitime. On sait que le jour o le duc d'Orlans, qui pousait malgr
lui mademoiselle de Blois, fille lgitime du roi et de madame de
Montespan, vint annoncer ce mariage  sa mre, elle rpondit par un
soufflet.

La duchesse d'Orlans tient une fort petite place dans la vie de son
mari. Peu m'importe qu'il m'aime, ou non, avait-elle dit, pourvu qu'il
m'pouse. Son dsir fut exauc. Le duc d'Orlans, lorsqu'il lui
parlait, l'appelait _madame Lucifer_, et elle convenait que ce nom ne
lui dplaisait pas.

Mais revenons au jeune duc d'Orlans. On comprend qu'avec ses thories
en amour, il eut bientt nombre de noms sur sa liste; d'ailleurs il
s'adressait o il savait fort bien ne pas devoir tre repouss: aussi le
mot de conqutes, que Madame emploie, est-il une insigne flatterie.

C'est au thtre que le duc d'Orlans alla chercher ses premires
matresses. La Grandval, comdienne, disent les Mmoires de Maurepas,
succda  Lonore, mais on s'opposa  cette intrigue, parce qu'on
trouvait cette fille trop vieille et trop corrompue pour lui.

Une actrice charmante, arrire-petite-fille de la Champmesl,
Ernestine-Antoinette-Charlotte Desmares, prit la place de la Grandval;
elle ne la garda pas longtemps, et pourtant cet amour de comdie eut
quatre ou cinq rechutes. Madame signale cette nouvelle conqute: Mon
fils a eu de la Desmares une petite fille. Elle aurait bien voulu lui
mettre sur le corps un autre enfant, mais il a rpondu:--Non, celui-ci
est par trop arlequin.

Mademoiselle Desmares, en effet, ne se piquait pas d'une bien exacte
fidlit, et la porte de son boudoir s'ouvrait  tout venant.

          On vit de la mme faon
          Chez Desmares que chez Fillon,

assure une annonce du temps. Mais Philippe ne s'en souciait gure, et la
preuve, c'est que ds le lendemain de la rupture dfinitive, ou la
veille, il alla porter son coeur chez une princesse de l'Opra.

La danseuse Florence, admirablement belle, adorablement sotte, eut le
pouvoir, avec l'aide de quelques-unes de ses amies, de retenir quelque
temps le futur rgent, elle en eut mme un fils, cet abb de
Saint-Albin, favori de Madame, le seul des enfants naturels du duc
d'Orlans qui et vritablement un air de famille.

Mais il est impossible de suivre, mme au vol de la plume, les aventures
sans nombre de Philippe, en un temps o, jaloux avant tout de se faire
une rputation solide de dbauch, il courait de boudoir en boudoir,
effeuillant sa vie et son coeur  tous les vents des passions; mieux
vaut tourner brusquement quelques feuillets et arriver au premier, au
seul amour probablement du duc d'Orlans.

Quoi, Philippe amoureux? Hlas! oui. Une fois en sa vie il subit la loi
commune. Srieusement pris, on crut un instant qu'il allait devenir
fidle. Les beaux yeux de mademoiselle de Sry, la plus gracieuse des
filles d'honneur de Madame, oprrent ce miracle. C'tait, dit
Saint-Simon, une jeune personne de condition, sans aucun bien, jolie,
piquante, d'un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait
que trop ce qu'il promettait.

Discret pour cette fois seulement, le duc d'Orlans entoura d'abord
son amour d'un tendre mystre, il crivait des billets doux et rimait en
secret pour sa belle:

          Tircis me disait un jour:
          Je ne connatrais pas l'amour,
          Sans vous Philis, je vous le jure,
              Sans vous, Philis.

          Quand on a dpeint la beaut,
          On n'a jamais reprsent
              Que vous, Philis.

Une grossesse malencontreuse vint par malheur rvler les faiblesses de
mademoiselle de Sry. Philippe ne l'en aima que davantage; et comme elle
ne pouvait, dans son tat, continuer  porter ce titre de demoiselle, il
lui fit prsent de la terre d'Argenton, et  force d'instances obtint de
Louis XIV, pour son amie, la faveur signale de s'appeler dsormais
madame.

C'est le beau moment des amours de mademoiselle de Sry, devenue madame
d'Argenton. Douce, modeste, bienveillante, toujours dispose  rendre
service, elle sut se faire accepter de tous; autour d'elle, au
Palais-Royal, elle s'tait fait comme une petite cour de femmes aimables
et spirituelles, et Philippe passait presque toutes ses soires dans ces
runions intimes qu'il animait et gayait par son esprit charmant et sa
verve facile.

Malheureusement pour elle, madame d'Argenton voulut user de son
influence sur le duc d'Orlans pour le transformer, pour en faire un
homme; elle russit  demi, et une bonne partie de l'honneur qu'acquit
son amant en Italie et en Espagne lui revient de droit.

Ce fut l sa perte. Madame de Maintenon qui, toute dvoue  la fortune
du duc du Maine et des autres btards, voyait avec inquitude grandir la
popularit du duc d'Orlans, entreprit de faire renvoyer cette matresse
dangereuse, assez hardie pour inspirer  son amant de nobles sentiments.
Rien n'tait impossible  l'lve du pre Gobelin: elle porta au
tribunal du roi les plus tranges accusations contre le duc d'Orlans,
et les calomnies portrent si bien leurs fruits que le prince se trouva
dans cette alternative cruelle, de subir la colre royale ou de renvoyer
sa matresse. Il hsitait; le duc de Saint-Simon le dcida en lui
prouvant que par ce sacrifice il dsarmait la cour, toujours si hostile
 sa famille. Le renvoi de madame d'Argenton fut rsolu, et mademoiselle
de Chausseraye fut charge d'aller annoncer  l'infortune cette
rupture, qui la surprit comme un coup de foudre. Philippe, lui, retourna
 la Desmares; il lui fallait une chane.

La cour battit des mains  la dcision du duc d'Orlans, ou du moins fit
semblant; mais le public fut indign, et les chansonniers, les
interprtes de l'opinion, commencrent contre le jeune prince un feu
roulant de couplets satiriques.

          D'Orlans va bien s'amuser
          Avec les matres  chanter,
          Et le grand oeuvre il pourra faire,
              Lre, l, lanlre.

          Quand la Sry le possdoit,
          Mieux des trois-quarts il en valoit;
          Maintenant il n'est bon qu' faire
              Lre, l, lanlre.

L'pigramme suivante est plus explicite encore:

          Philippe ayant eu la faiblesse
          De proscrire la d'Argenton,
          Dsormais n'aura pour matresse
          Qu'une lve de la Fillon.
          Il fait succder  la gloire
          La musique et la volupt:
          On le nommera dans l'histoire
          Le hros de l'oisivet.

Le bon sens public ne se trompait pas. Aprs le dpart de madame
d'Argenton, le duc d'Orlans sembla se rsigner  ce rle de prince
oisif que lui imposait la volont du roi et de madame de Maintenon.
Renonant  toute lgitime ambition, il reprit avec la Desmares ses
habitudes dcousues, et ne sembla plus occup qu' soutenir sa
rputation de premier dbauch du royaume.

Avec madame de Parabre, qui recueillit et partagea avec beaucoup
d'autres l'hritage de madame d'Argenton, nous entrons en pleine
rgence; elle inaugure ces soupers qui de nuit en nuit croissent en
licence, dgnrent en orgies, et finissent par les saturnales des ftes
d'Adam. Digne matresse d'un homme comme le rgent, madame de Parabre
semble cre expressment pour lui; ils s'entendent, ils se comprennent,
ils s'aiment mme autant qu'ils peuvent aimer. Point de brouilles, point
de jalousies mesquines, ils portent gament la chane de leur union
illgitime, et n'hsitent point  se faire aider lorsqu'elle leur
devient trop lourde.

Marie-Madeleine de La Vieuville appartenait  une famille o la lgret
semblait hrditaire chez les femmes. Sa mre, madame de La Vieuville,
avait fait beaucoup parler d'elle, ainsi que le tmoigne maint couplet
du recueil Maurepas. Devenue vieille, elle tourna  la dvotion et
entreprit de dfendre la vertu de sa fille mieux qu'elle n'avait dfendu
la sienne. C'tait une tche difficile. La jeune Marie-Madeleine annona
de bonne heure tout ce qu'elle tint depuis. Vive, lgre, audacieuse,
elle essayait dj la porte de ses oeillades meurtrires, et toute la
vigilance d'une maman exprimente ne l'empcha pas de se mettre en
coquetterie rgle avec plus d'un soupirant, et il y en avait bon
nombre. Mais ce n'taient encore qu'escarmouches sans consquence,
sinon sans danger; des billets doux et quelques petits prsents
entretinrent seuls ces innocentes amitis. Elle redoutait cependant
assez sa mre pour se cacher d'elle autant que possible, et cette
petite hypocrisie lui avait valu le surnom de _Sainte n'y touche_.

          Quand sa mre approchait,
          Faisait la souche,
          Pas un mot ne disait,
          Mais quand elle sortait....

Elle sortait rarement, il faut le dire, cette mre modle, et la mort
seule dbarrassa Marie-Madeleine d'une surveillance qui lui pesait
horriblement. Libre, elle se ddommagea de sa contrainte, car la colre
de son mari ne l'effraya jamais assez pour l'empcher de suivre ses
gots.

C'est en 1741 que mademoiselle de La Vieuville pousa le marquis de
Parabre, bon gentilhomme du Poitou, qui sans doute ne s'attendait gure
 l'illustration que sa femme donnerait au nom de ses aeux. C'tait un
fort pauvre homme en tout que ce mari, dit Saint-Simon. Born d'esprit
et de coeur, et _sot_ avant de le devenir, ce qui ne tarda pas
longtemps.

Le marquis de Parabre ne commena  se soucier de sa femme que le jour
o il s'aperut que dfinitivement il tait le seul  ne point avoir
part  ses faveurs. Alors ne s'avisa-t-il pas de devenir jaloux?

La marquise lui prouva qu'il avait tort, et dsormais il noya ses
soupons dans les pots.

C'est chez madame de Berry que le duc d'Orlans s'prit de madame de
Parabre. Il aimait les victoires faciles, il tomba bien;  peine y
eut-il un souper entre la premire parole change et le premier
rendez-vous.

Les nombreux portraits qui nous sont rests de madame de Parabre
expliquent l'attachement du rgent pour elle. Il ne tarda pas 
reconnatre en sa nouvelle matresse tous les dfauts, tous les vices
qu'il adorait, et qui taient pour lui autant de charmes.

Elle tait vive, lgre, capricieuse, hautaine, emporte; le sjour de
la cour et la socit du rgent eurent bientt dvelopp cet heureux
naturel. L'originalit de son esprit clata sans retenue; ses traits
malins atteignaient tout le monde, except le rgent; et, ds lors, elle
devint l'me de tous ses plaisirs, quand ses plaisirs n'taient pas des
dbauches. Il faut ajouter qu'aucun vil intrt, qu'aucune ide
d'ambition n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le
rgent pour lui; elle recherchait en lui le convive charmant, l'homme
aimable, et se plaisait  mconnatre,  braver mme le pouvoir et les
transports jaloux du prince.

Rien de plus vrai que cette esquisse, sauf pourtant la restriction 
propos des dbauches, dont au contraire elle devint la reine: quelques
traits de Madame ne laissent  cet gard aucun doute:

Mon fils dit qu'il s'tait attach  la Parabre parce qu'elle ne songe
 rien, si ce n'est  se divertir, et qu'elle ne se mle d'aucune
affaire. Ce serait trs-bien si elle n'tait pas si ivrognesse.

Mon fils a une maudite matresse qui boit comme un trou et qui lui est
infidle; mais comme elle ne lui demande pas un cheveu, il n'en est pas
jaloux.

Elle est capable de manger et boire, et de dbiter des tourderies;
cela divertit mon fils et lui fait oublier tous ses travaux.

Cette passion de l'orgie tait ce que le duc d'Orlans aimait le plus en
madame de Parabre. Grand buveur qui portait mal le vin, le rgent
admirait cette folle femme, qui portait le champagne aussi lgrement
que l'amour.

Ce n'est pas elle, en effet, dit M. de Lescure, le trs-spirituel et
trs-rudit historien de la vie prive du duc d'Orlans[40], ce n'est pas
madame de Parabre qui se ft expose, comme madame d'Averne,  la honte
de mourir d'indigestion. Elle avait l'hrosme du plaisir. Tout nerfs,
cette femme, frle en apparence, apportait dans ces dfis sensuels
chaque soir jets  la force humaine, une sant d'acier. Les convives
s'abaissaient successivement sous la table, comme crass par une main
invisible. Seule, madame de Parabre, toujours souriante, souriait au
dernier buveur; seule, toujours la coupe  la main, elle dfiait le
dernier rieur. Et, quand elle s'tait assez rassasie de lumire, de
parfums, de rires et de chansons, elle daignait laisser tomber sa
paupire sur son oeil toujours tincelant, et abdiquait un moment la
royaut du festin. Une heure de repos lui suffisait pour se relever plus
frache que les roses de son sein, plus dispose que jamais  rire d'un
bon mot ou  goter d'un bon coeur.

[Note 40: _Les Matresses du Rgent_, 1 vol. in-18, E. Dentu, dit.
1860.]

Il faut passer lgrement sur les soupers qui firent de la vie du rgent
une perptuelle saturnale, les dtails sont de nature  faire monter le
rouge au front d'un agent de la police secrte; mais il est ncessaire
cependant de les indiquer, ils tiennent une trop large place dans la vie
du duc d'Orlans, et d'ailleurs ils sont un des traits caractristiques
de cette poque trange.

Arriv au pouvoir par la mort de Louis XIV, libre enfin, mais charg du
poids crasant d'un royaume presqu'en ruines, Philippe entreprit de
faire marcher de front la politique et le plaisir. Il fit deux parts de
son existence, bien distinctes, bien spares. Le jour, depuis sept
heures du matin, appartenait aux affaires, son temps tait rgl avec
une prcision digne de l'tiquette de Louis XIV; mais  six heures du
soir l'homme d'Etat disparaissait pour faire place au dbauch.

De six heures du soir au lendemain, plus de rgent; pour l'affaire la
plus urgente il ne se ft point lev de table, personne mme n'et os
lui proposer de se dranger. Dubois, le bizarre ministre de ce prince
extraordinaire, l'essaya une ou deux fois en des cas extrmes, il fut
repouss avec perte.

Toute la nuit, le rgent courait dans des carrosses trangers, soupant
chez l'un, chez l'autre, dans les petites maisons de ses favoris, 
Asnires,  Saint-Cloud, mais le plus souvent au Palais-Royal.

Messieurs les _rous_, ses amis, gens dignes de la roue, disent les
tymologistes, taient ses convives ordinaires, les compagnons de toutes
ses dbauches.

          Ce sont messieurs les libertins,
          Gens  bombances,  festins,
          Gros garons  vastes bedaines,
          Aimant bien gentilles fredaines,
          Traits malins et joyeux propos,
          Bref, gens tout ronds et point cagots.

C'taient Noc, que Madame appelle un diable vert, noir et jaune fonc,
La Fare, le duc de Noailles, Broglie, Canillac, Biron, Nancr, et bien
d'autres encore.

En femmes, c'taient toutes les femmes, grandes dames ou filles d'Opra,
mesdames de Parabre, d'Averne, de Phalaris, de Sabran, la princesse de
Lon, Emilie Dupr, madame de Gesvres, la Le Roy, madame de Flavacourt,
les deux soeurs Souris; la liste n'en finit pas. Toutes les femmes
peuvent prtendre  l'honneur des soupers du Palais-Royal, il ne s'agit
que d'tre jolie ou spirituelle, de tenir haut son verre, d'tre vive 
la riposte, et de ne jamais rougir.

L'galit la plus absolue existe autour de la table du bon rgent.

L, dit Saint-Simon, dans ces appartements secrets dont on avait fait
sortir tous les domestiques, quand on avoit assez bu, assez dit des
ordures  gorge dploye, et des impits  qui mieux mieux, et que
l'ivresse complte avoit mis les convives hors d'tat de parler et de
s'entendre, ceux qui pouvoient encore marcher se retiroient. On
emportoit les autres. Et tous les jours se ressembloient. Le rgent,
pendant la premire heure de son lever, toit encore si appesanti, si
offusqu des fumes du vin, qu'on lui auroit fait signer ce qu'on auroit
voulu.

Si secrtes que fussent ces orgies, il en transpirait toujours quelque
chose, et, comme pour fouetter l'indignation publique, Lagrange-Chancel
donnait libre cours  sa haine, et poursuivait ses _philippiques_, que
la cour de Sceaux faisait distribuer par tous les moyens, et qui de main
en main arrivaient toujours jusqu' Philippe d'Orlans:

          Suis-le dans cette autre Capre,
          O non loin des yeux de Paris
          Tu te vois bien mieux clbre
          Que dans l'le que tu chris.
          Vers cet impudique Tibre
          Conduis Sabran et Parabre,
          Rivales sans dissension,
          Et pour achever l'allgresse
          Mne Priape  la princesse
          Sous la figure de Rion.

          Vainqueur de l'Inde, Dieu d'Erice,
          Soyez les mes du festin;
          Faites que tout y renchrisse
          Sur Ptrone et sur l'Artin;
          Que plus d'une infme posture,
          Plus d'un outrage  la nature
          Excitent d'impudiques ris,
          Et que chaque digne convive
          Y trace une peinture vive
          De Capoue et de Sybaris.

          Dans ces saturnales augustes,
          Mettez au rang de vos gaux
          Et vos gardes les plus robustes
          Et vos esclaves les plus beaux;
          Que la faveur ni la puissance,
          La fortune ni la naissance
          N'y puissent remporter le prix;
          Mais que sur tout autre prside
          Quiconque a la vigueur d'Alcide
          Sous le visage de Pris.

Malheureusement cet effroyable tableau de Lagrange ne s'loigne point
assez de la vrit pour qu'on puisse l'accuser de calomnie, et il
explique la colre du peuple, qui plus d'une fois entoura en tumulte le
Palais-Royal, ou poussa des cris menaants sur le passage du rgent.--
l'eau!  l'eau!  l'eau! hurlaient un jour des forcens qui avaient
entour sa voiture. C'taient pour lui comme des avertissements
terribles; mais il n'en tenait compte, pas plus que des avis des
mdecins qui chaque jour lui disaient qu' continuer son genre de vie il
se tuerait infailliblement.

Us par la dbauche, excd de la vie, il se prcipitait dans l'orgie
avec une fureur qui tenait de la folie. Depuis longtemps il ne se
soutenait plus qu' force d'excitants mortels, et chaque matin, pour
retrouver sa raison et sa lucidit au milieu des vapeurs de l'ivresse,
il lui fallait une incroyable nergie.

Madame de Parabre, le _petit corbeau brun_ des jours de tendresse,
tait dj bien loin. Tandis qu'elle trompait,--si tromperie il y a,--le
rgent pour Richelieu, Richelieu pour Noc, Noc pour bien d'autres,
Philippe avait de son ct cherch des consolations, et les consolations
ne lui avaient point fait dfaut; tour  tour ou simultanment, il aima
madame de Sabran, madame d'Averne et madame de Phalaris, sans compter le
corps de ballet tout entier, les lves de la Fillon, et bien d'autres
qu'on vint lui offrir ou qui seules vinrent au-devant de lui.

Un souper vit commencer et finir le rgne de madame de Sabran; elle
avait le vin mauvais. C'est elle qui,  une de ces ftes o
s'encanaillait, en compagnie du matre, toute la noblesse de France, se
leva chancelante, et pronona ce mot terrible:--L'me des princes est
faite d'une boue  part, la mme qui sert pour l'me des laquais.

Le rgent prit la chose en riant, et les blasphmes continurent; mais
madame de Sabran ne pouvait plus tre la matresse de Philippe, elle le
comprit, et se retira, se rservant seulement le rle d'amie, et le
droit de prsenter les postulantes aux faveurs du rgent. Philippe la
mprise, mais elle le lui rend bien, et se redressant sous l'injure:
Gare  la mouche, s'crie-t-elle, qui n'est plus que la mouche du
coche, mais qui pique.

Les couplets du temps n'ont point failli  mettre en chanson le triste
rle de madame de Sabran:

              Sabran, leste et piquante,
              Conduisait Phalaris,
              Comme la prsidente,
              Si clbre  Paris.
          Je cherche le rgent. Voici bien son affaire,
              Chez le petit poupon,--don, don;
              Enfin il arriva,--l, l,
              Mais avec Parabre.

Madame d'Averne, livre par un poux complaisant, n'eut pas sur le
rgent plus d'empire que toutes les autres, non plus que madame de
Phalaris,  qui tait rserve cette pouvante de le voir mourir entre
ses bras.

Le duc d'Orlans tait plus malade que jamais, lorsque mourut Dubois;
seul il voulut se charger des affaires, sans pour cela renoncer  ses
orgies de chaque nuit; le faix tait trop lourd, il l'crasa.

Sa mort, en tout point, fut digne de sa vie, ce fut presqu'un suicide;
il savait une apoplexie imminente et ne voulait pas se laisser mme
saigner; bien plus, il fit tout ce qui dpendait de lui pour hter les
progrs du mal. Cette mort, qu'il appelait de tous ses voeux, arriva
enfin.

Le 2 dcembre 1723, il venait de donner une audience et passait dans son
cabinet, lorsqu'il aperut madame de Phalaris.

--Entrez donc, duchesse, lui dit-il, je suis bien aise de vous voir;
vous m'gaierez avec vos contes; j'ai grand mal  la tte.

 peine furent-ils seuls ensemble, que le rgent, s'affaissant sur
lui-mme, glissa sur le tapis et resta sans mouvement. La Phalaris,
effraye, appela au secours; on accourut; un laquais essaya vainement de
le saigner, il tait trop tard.

Monsieur le duc d'Orlans, dirent les gazettes trangres, est mort
entre les bras de son confesseur ordinaire.

Une chanson ordurire fut son oraison funbre, et ses pitaphes furent
dignes de celles que sa conduite avait values  sa mre:

             CI-GIT L'OISIVET
          MRE DE TOUS LES VICES.




VII

LOUIS XV LE BIEN-AIM.

LES DEMOISELLES DE NESLE.


Louis XV venait d'atteindre sa quinzime anne, et la cour attentive
tudiait avec anxit le caractre du jeune roi, afin de modeler sa
conduite sur celle du matre, d'adopter ses gots, et d'aller au-devant
de ses moindres dsirs. Mais nul symptme encore n'clairait les
courtisans attentifs. L'ennui seul se lisait sur les traits du royal
adolescent. Il tait timide, gauche, irrsolu, dvot. Ainsi l'avait
faonn pour son ambition le cardinal Fleury, ce prcepteur ministre
d'tat, qui, sous une doucereuse modestie, dissimula toujours ses rves
de grandeur.

Rien encore ne faisait prsager ce que devait tre un jour Louis XV, ce
sultan blas du Parc-aux-Cerfs, inamusable amant de madame du Barry. Les
vtrans du Palais-Royal, ces parangons effronts de la dbauche,
avaient presque envie de crier au scandale. Vainement les grandes dames
cherchaient le coeur du jeune monarque; il baissait les yeux, et
rougissait sous la hardiesse provocante de ces regards. Oui, il
rougissait, ce jeune prince berc aux chants de cette orgie universelle
qui s'appelle la Rgence. Et c'est une justice  rendre au duc
d'Orlans,  cette poque o toutes les ambitions spculaient sur les
vices, s'il fut athe, blasphmateur, dissolu, il prserva de tout
contact impur le royal enfant que la Providence avait commis  sa garde,
et dont il devait compte  la France.

Et les grandes dames trouvaient dsesprante cette timidit de Louis XV.
Il tait parfaitement beau  cette poque, et toutes les femmes
convoitaient sa possession. Les dames taient prtes, dit de Villars
dans ses Mmoires, mais le roi ne l'tait pas. Les courtisans malins
allaient rptant que Louis XV attendait les seize ans de l'infante
d'Espagne qu'on lui destinait pour pouse, et qui n'avait encore que
sept ans. C'est encore neuf ans de sagesse, disaient-ils.

Il n'en devait pas tre ainsi:

Une grave maladie du jeune roi fit comprendre la ncessit de hter son
mariage; on rompit avec l'Espagne, et on lui fit pouser Marie
Leczinska, fille d'un pauvre gentilhomme polonais, roi un instant par la
volont de Charles XII victorieux. L'opinion publique dsapprouva cette
alliance; nul ne se doutait alors que la pauvre princesse doterait la
France d'une de ses plus belles provinces, la Lorraine.

Le mariage du matre n'apporta presqu'aucun changement dans les
habitudes de la cour. Louis XV tait toujours timide, l'clat du trne
l'importunait, les affaires l'ennuyaient  l'excs, et son coeur sans
ressort tait toujours prt  se livrer  quiconque voulait bien le
dbarrasser des rudes labeurs de son mtier de roi.

L'activit qu'il devait  ses sujets, il la dpensait  courre le cerf
dans les forts; c'tait vraiment encore merveilleux que ces chasses de
la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les
suivaient, la belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais,
mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Sens, et tant d'autres
hrones que nous retrouvons sur les toiles de Vanloo.

Aprs cinq ans de mariage, Marie Leczinska rgnait encore seule, sans
partage, sur le coeur de son poux; Louis XV, pendant ces premires
annes, fut le meilleur et le plus bourgeois des maris. Il ne se
contentait pas de dire: J'aime la reine, il le prouvait; et,  peine
g de vingt et un ans, il avait dj cinq enfants, deux fils et trois
filles. Si quelque courtisan audacieux se permettait de l'entretenir de
l'amour que ressentait pour lui quelque beaut clbre, il se contentait
de rpondre: --Trouveriez vous la reine moins belle?

 cette poque donc, il et t facile  Marie Leczinska de s'attacher
le roi, et pour toujours d'enchaner son coeur comme elle avait enchan
ses sens. Il ne lui fallait pour cela qu'tre un peu la matresse de ce
roi dont elle tait la femme; elle ne le voulut pas.

La nature avait donn  Louis XV un temprament ardent. Marie Leczinska
tait froide, et plusieurs couches successives accrurent encore sa
froideur. Bientt les empressements du roi lui devinrent  charge; elle
ne prit pas la peine de dissimuler ses impressions; et lorsque le soir,
aprs quelqu'un de ces soupers qui suivaient les chasses, le roi
arrivait chez elle chauff par le vin, elle tmoignait hautement son
dgot.

Louis XV,  ce moment, n'avait qu' choisir, qu' jeter le mouchoir,
toutes les dames de la cour taient sur les rangs. On lui pargnait mme
les premires avances, et il trouvait jusque dans ses poches des
dclarations aussi audacieuses que celle-ci, que lui adressait
mademoiselle de La Charolais:

          Vous avez l'humeur sauvage
          Et le regard sduisant;
          Se peut-il donc qu' votre ge
          Vous soyez indiffrent?
          Si l'Amour veut vous instruire,
          Cdez, ne disputez rien,
          On a fond votre empire
          Bien longtemps aprs le sien.

Le roi soupirait, mais ne disait mot; une timidit farouche, une pudeur
inne l'arrtait encore; mais dj il n'aimait plus Marie Leczinska.

Ainsi donc, jusqu' la fin de 1732, rien n'avait transpir des amours
secrtes de Louis XV, s'il en avait eu, lorsque le 27 janvier, dans un
souper o il avait bu plus que de coutume, il se leva tout  coup, et
porta un toast  sa _matresse inconnue_; il brisa alors sa coupe en
invitant les convives  en faire autant.

Le lendemain, les courtisans ne s'abordaient qu'avec ces mots:

--Vous savez? le roi a pris une matresse.

Et chacun de se creuser la tte, d'pier, d'interroger pour tcher de
savoir le nom de cette mystrieuse favorite, afin d'obtenir cet _honneur
insigne_ d'tre pour quelque chose dans les amours du roi.

Mais le toast de Louis XV n'tait qu'un jeu, il n'avait pas de matresse
encore, seulement il songeait srieusement  en prendre une.

Le cardinal Fleury ne lui laissa pas le temps de choisir. Un conseil fut
tenu entre l'ancien prcepteur, madame la Duchesse, le duc de Richelieu
et les trois valets de chambre, Lebel, Bachelier et Bontemps, afin de
savoir quelle femme on pousserait dans le lit du roi.

Aprs bien des hsitations, l'unanimit des suffrages s'arrta sur une
des dames du palais, amie intime de la comtesse de Toulouse, madame de
Mailly, de l'illustre maison de Nesle.

La famille de Nesle, qui pendant longues annes eut le privilge de
fournir des favorites  la couche royale, tait des plus nobles et des
plus anciennes; son illustration avait commenc vers le XIe sicle.
En 1709, l'an de cette maison, Louis III de Nesle, avait pous
mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie n'avait pas tard 
devenir proverbiale.

Cette dame de Nesle, dame d'honneur de Marie Leczinska, avait pass,
trois ou quatre ans avant l'poque o nous sommes arrivs, pour avoir
t passagrement la matresse du roi.

Elle tait morte en 1729, laissant cinq filles, qui toutes les cinq
attirrent les regards du roi, et dont quatre au moins furent ses
matresses.

La premire, Louise-Julie, celle dont il est question ici, pousa
Louis-Alexandre de Mailly, son cousin.

La seconde, Pauline-Flicit, pousa Flix de Vintimille.

La troisime, Diane-Adlade, pousa Louis de Brancas, duc de
Lauraguais.

La quatrime pousa le marquis de Flavacourt.

Enfin la cinquime, Marie-Anne, qui fut plus tard duchesse de
Chteauroux, pousa le marquis de la Tournelle.

C'tait donc l'ane des filles de madame de Nesle que le cardinal
Fleury jugea convenable de donner  Louis XV.

Et vritablement ce fut un heureux choix, et pour le roi et pour
l'ambitieux cardinal.

Madame de Mailly, ne en 1710, tait  peu prs de l'ge de Louis. Elle
n'tait pas jolie, mais elle tait admirablement bien faite, et avait
pour sa toilette plus de got que toutes les dames de la cour. Son
visage tait un peu long peut-tre, son teint un peu brun, mais son
front avait le poli de l'ivoire, et ses yeux taient pleins de feu et
d'clat.

Timide et rserve, elle tait sans ambition, sans connaissance des
affaires de l'tat, dtestait la politique et les choses srieuses, et,
tandis qu'autour d'elle se mlaient et se croisaient mille intrigues,
elle tait toujours reste en dehors de toutes les coteries.

On donna une matresse au roi, comme on lui avait donn une pouse, sans
le consulter. Mais la barrire des passions tait franchie, il tait
entr dans cette voie o il devait faire des pas si rapides.

Toutefois, le respect qu'il avait alors pour la reine l'engagea  tenir
cette liaison secrte; le mystre d'ailleurs plaisait  madame de
Mailly; elle aimait le roi sans intrt d'amour-propre, et se trouvait
assez heureuse de le possder.

Les deux annes qui suivirent, furent assurment pour Louis XV les plus
charmantes de son rgne; mettant plus de prix  l'ardeur des sens qu'
la beaut, il s'attacha peu  peu sa matresse.

On raconte que dans les premiers temps de sa liaison avec madame de
Mailly, il la quittait quelquefois brusquement pour courir chez la
reine, ou que, se jetant  genoux, il priait avec ferveur et demandait 
Dieu pardon de ses garements.

Ce transparent mystre et pu durer longtemps encore. Les courtisans
taient gens trop adroits pour dcouvrir jamais ce que voulait cacher le
matre; mais, vers 1735, les personnes qui entouraient le monarque
crurent de leur intrt que les rapports de madame de Mailly avec le roi
devinssent publics, et elle fut dclare matresse du roi.

Deux personnes aussitt jetrent des cris d'aigle: le pre et le mari,
le marquis de Nesle et le comte de Mailly. Cette nouvelle eut l'air de
les frapper comme un coup de foudre.

On engagea tout d'abord le comte de Mailly  ne plus communiquer avec sa
femme; et comme il faisait mine de rsister, on le pria d'aller courre
le cerf dans une de ses terres fort loigne de la capitale.

Le marquis de Nesle fut de plus facile accommodement: ses affaires
taient fort dranges, on lui fit don de cinq cent mille livres et il
s'apaisa aussitt.

C'tait faire assez bon march de l'honneur d'une famille illustre.

La reine reut assez tranquillement le coup terrible, seulement sa
pit redoubla; elle passait des journes entires au pied du crucifix,
demandant  Dieu la conversion de son poux. Pas une seule fois il ne
lui vint  l'ide qu'elle-mme par ses rigueurs avait prcipit le roi
sur cette pente que chacun essayait de lui rendre plus douce.

Forte de son devoir accompli, elle crut qu'il serait au-dessous d'elle
de lutter avec les sirnes qui lui avaient ravi le coeur de son poux.
Elle courba la tte et adora les dcrets de la Providence.

Matresse dclare, n'ayant plus d'apparences  sauver, madame de
Mailly resta la mme: vainement on s'effora d'veiller son ambition; 
ceux qui l'engageaient  user, pour sa fortune et pour celle de ses
amis, du pouvoir qu'elle avait sur Louis XV, elle rpondait
invariablement qu'elle tenait trop  l'amour de l'homme pour jamais le
compromettre en essayant de son influence sur le coeur du roi.

Les annes s'coulaient, et la favorite tait heureuse. Le roi
paraissait plus pris d'elle que jamais; il ne semblait point songer 
lui donner de rivales, car on ne peut appeler infidlits quelques
surprises des sens que l'on doit attribuer  Bachelier ou  Lebel, qui
dj s'exeraient  leur infme mtier de pourvoyeurs. Le cardinal
Fleury protgeait presque ouvertement la matresse du roi, qu'il
appelait, en se servant d'expressions plus nergiques, une bonne fille.
La reine, qui avait ou parler de l'audace des matresses de Louis XIV,
en tait arrive  remercier le ciel du choix de son poux.

Malheureusement, cette douce existence ne tarda pas  tre trouble.
Madame de Mailly avait une soeur pensionnaire  l'abbaye de Port-Royal.
Cette jeune personne, hardie, dcide, dvore d'ambition, conut, du
fond de son couvent, le dessein, non-seulement de remplacer sa soeur
dans le coeur du roi, mais encore de s'emparer de la confiance qu'il
accordait au cardinal. Jouer sous Louis XV le rle qu'avait jou madame
de Maintenon sous Louis XIV, au mariage prs, tel tait le rve de
l'ambitieuse pensionnaire.

Elle crivit  sa soeur les lettres les plus tendres et les plus
soumises, pour obtenir la faveur de vivre auprs d'elle, la priant de
permettre qu'elle lui servt de dame de compagnie, de secrtaire, de
lectrice. Elle lui parlait avec horreur du couvent o elle vivait
enferme, assurant qu' coup sr elle ne tarderait pas  mourir si on
l'y laissait.

La comtesse, bonne et sans dfiance, se laissa toucher par les prires
de la triste recluse, et un beau matin mademoiselle de Nesle fut
prsente  la cour.

Pour s'emparer du coeur de Louis XV, elle ne comptait pas sur sa beaut,
elle tait trs laide et ne s'abusait pas sur sa figure; elle savait
fort bien que sa taille tait courte et paisse, son cou et ses bras
rouges, ses paules disgracieuses. Pour compenser tous ces dsavantages,
elle avait son sourire, un sourire divinement railleur, et ses yeux,
fort petits, mais ptillants de malice et d'audacieuse gat.

Mais elle avait l'imagination vive, le caractre aventureux et hardi,
une volont patiente et implacable; elle se dit qu'elle russirait grce
 l'originalit et  l'imprvu de son esprit, et elle ne se trompa pas.
Ds le premier jour elle se conduisit en coquette consomme.

Louis XV, qui s'ennuyait  trente ans comme Louis XIV s'tait ennuy 
soixante-dix, ne tarda pas  trouver une distraction dans l'esprit de la
nouvelle venue; et lorsque madame de Mailly s'aperut des projets de sa
soeur, elle reconnut avec effroi qu'il tait trop tard pour s'y opposer.

La pauvre comtesse n'avait que deux partis  choisir: cder ses droits
ou les partager; elle prfra cette dernire alternative; accord infme,
si on et pu l'attribuer  l'ambition ou  la cupidit, mais dont la
cause fut un amour passionn qui prfra la plus cruelle souffrance  la
sparation de l'objet aim. Elle esprait d'ailleurs que ses
complaisances resteraient ignores. Mais ce n'tait pas le but de
l'ambitieuse pensionnaire de Port-Royal; elle-mme prit  tche
d'afficher ses amours. Louis XV, de son ct, s'ouvrit de son bonheur 
quelques courtisans, et, moins de deux mois aprs l'arrive de
mademoiselle de Nesle  la cour, le secret de madame de Mailly tait
devenu un vrai secret de comdie: tous les courtisans savaient que le
roi avait les deux soeurs pour matresses.

Bientt il fallut songer  donner un tat  la cour  la nouvelle venue.
C'tait un grand faiseur d'enfants que le roi Louis XV, et dj
mademoiselle de Nesle tait enceinte et n'allait plus pouvoir dissimuler
sa position.

On se hta donc de chercher un gentilhomme qui voult bien prter son
nom  la favorite et le donner  l'enfant qui allait venir.

Les avantages attachs  ce mariage taient: une dot de deux cent mille
livres, six mille livres de pension, une place de dame du palais pour la
femme, et un logement  Versailles pour le mari.

On trouva, pour accepter cette humiliation, un comte du Luc de
Vintimille, petit-neveu de l'archevque de Paris. L'oncle voulait tre
cardinal, on lui promit le chapeau, et cette promesse lui fit subir la
honte de bnir cette union. M. du Luc pre consentit  fermer les yeux
moyennant finance, et il profita de la faveur de sa bru pour monter dans
les carrosses du roi. Il avait bien au moins droit  cet honneur.

Toutes choses bien arrtes, bien convenues, la crmonie du mariage eut
lieu.

Mademoiselle, princesse de facile accommodement, prta aux nouveaux
poux, pour y passer leur _lune de miel_, son chteau de Madrid, voisin
de la Muette.

Le soir des noces, Louis XV dclara qu'il voulait tre bon prince
jusqu'au bout et faire honneur  la soeur de madame de Mailly; il
accompagna donc les poux jusqu' la chambre nuptiale et prsenta la
chemise au mari, ce qui tait un des plus grands honneurs que le roi
pt faire. Les invits se retirrent alors, et le comte de Vintimille
s'esquiva par une porte drobe, laissant la place au roi. Il fallait
bien gagner la pension et la dot.

Chacun savait le lendemain que le roi n'tait pas revenu coucher  la
Muette, mais nul ne s'avisa de blmer la conduite du comte du Luc, tant
tait grand  cette poque le respect pour les caprices du matre.

Le lendemain Mademoiselle, en grande crmonie, prsenta au roi toute la
famille Vintimille.

L'ambitieuse lve de Port-Royal touchait  son but. Grce  sa soeur
qui lui tait dvoue corps et me, elle tait vritablement la
matresse absolue du roi de France. Elle s'tait empare de son esprit,
madame de Mailly rgnait sur ses sens. Les deux soeurs, on le voit, se
compltaient admirablement, et puisqu'elles avaient pass par-dessus la
jalousie, rien dsormais ne les pouvait dsunir.

Madame la comtesse de Vintimille se voyait rellement reine de France,
lorsque la mort vint la surprendre au milieu de son triomphe.

Prise  la suite de ses couches d'horribles douleurs d'entrailles, elle
fut enleve en quelques heures, sans mme avoir pu recevoir les derniers
sacrements. Elle laissait au roi un fils, qui porta plus tard le nom
d'abb du Luc. Il tait le portrait vivant de son pre, et tous ses amis
ne l'appelaient jamais autrement que le _demi-Louis_.

Cette mort inattendue fut un coup de foudre pour Louis XV; jamais il
n'avait paru si touch, et il se laissa aller  donner des marques de sa
douleur. Il se mit au lit, et dfendit absolument sa porte  tout le
monde. La reine essaya de parvenir jusqu' lui, mais, mme pour elle, la
consigne fut maintenue, elle ne fut leve qu'en faveur du comte de
Noailles. Le roi pleurait comme un enfant, et ses terreurs religieuses
lui revenaient plus terribles que jamais.

La bonne madame de Mailly, elle, tait au dsespoir: en perdant sa soeur
elle avait cru perdre le coeur du roi.

Sans doute, crivait-elle  une de ses amies, le roi, mon cher Sire, va
s'loigner de moi pour toujours; il ne tenait  moi que par elle, et
comment remplacerais-je pour lui cette pauvre soeur qu'il consultait en
tout et qui le faisait tant rire?

La modestie de madame de Mailly l'aveuglait; le roi revint  elle, plus
pris que jamais. Ensemble ils pleuraient cette pauvre Vintimille, mais
le temps scha vite leurs larmes.

Un mois aprs la mort de la favorite, madame de Mailly avait install
prs d'elle une autre de ses soeurs, la duchesse de Lauraguais; les
voyages de Choisy avaient repris leur cours, et, comme au temps de
madame de Vintimille, Louis XV eut deux matresses.

Depuis quelques mois dj le roi avait remarqu cette troisime
demoiselle de Nesle, et pour lui faire une existence  la cour il
s'tait ht de la marier, mais  un homme qui n'tait pas prvenu, le
duc de Lauraguais. Richelieu, charg de ngocier ce mariage, avait
obtenu du roi pour les futurs poux les avantages suivants: vingt-quatre
mille livres pour frais de noces, quatre-vingt mille livres de rente sur
les postes, et la pension de dame du palais.

Mais le duc de Lauraguais s'aperut bien vite du rle qu'on lui
destinait; chose rare  cette poque, il n'eut point un seul instant
l'ide d'en tirer parti; il rompit sans scandale avec sa femme, et
depuis ne voulut jamais consentir  la revoir.

Habitue  partager le coeur de celui qu'elle aimait, madame de Mailly
prit son parti de cette nouvelle matresse, et s'entendit avec cette
seconde soeur aussi bien qu'elle s'tait entendue avec la premire. Son
existence ne lui paraissait donc point trouble, lorsque la mort de
madame de Mazarin vint rapprocher du roi ses deux dernires soeurs, les
plus jeunes et les plus jolies, mesdames de La Tournelle et de
Flavacourt.

Chasses littralement par madame de Maurepas, hritire de madame de
Mazarin, de l'htel o elles demeuraient, les deux soeurs eurent l'ide
de venir demander l'hospitalit  Louis XV; il les reut admirablement,
leur donna l'ancien appartement de madame de Mailly, et leur promit deux
places de dames du palais.

Ainsi se trouvrent installes  Versailles les deux dernires
demoiselles de Nesle.

Madame de Mailly, que deux cruelles leons auraient cependant d rendre
dfiante, fut enchante de la rception faite  ses deux soeurs. Elle
pensa que la conduite de son royal amant tait une dlicate attention,
et elle le remercia avec effusion.

Louis XV ne tarda pas  s'apercevoir de la beaut des deux commensales
qu'il devait  la duret de madame de Maurepas, et bientt il commena 
faire la cour aux deux nouvelles venues.

Il s'tait fait, ce semble, une douce habitude de prendre ses matresses
dans la famille de Nesle.

Tout d'abord il s'adressa  madame de Flavacourt. Il fut repouss.
Madame de Flavacourt aimait son mari; ce mari lui-mme tait, dit-on, un
homme d'un autre temps, pitre courtisan et peu dispos  partager sa
femme, mme avec le roi; ses conjugales et nergiques menaces exercrent
peut-tre une influence sur sa femme et vinrent en aide  sa vertu
attaque. Quoi qu'il en soit, elle fit rpondre au roi de faon  lui
ter tout espoir.

Repouss de ce ct, Louis XV entreprit la conqute de madame de La
Tournelle. Celle-l tait veuve, et ne pouvait prtexter son amour pour
son mari. Mais elle avait un amant, et qui plus est un amant ador. Elle
aimait  la folie, jusqu' la fidlit, M. d'Agenois, fils du duc
d'Aiguillon, neveu de Richelieu. Le roi tait dsespr de ce
contre-temps.

Enfin il eut recours au duc de Richelieu, qui jusqu'ici l'avait bien
servi, pour dtourner madame de La Tournelle du comte d'Agenois.

Richelieu se chargea de la commission. Il commena par capter la
confiance de madame de La Tournelle, et, voyant qu'il ne parviendrait
pas  la rendre infidle, il tourna ses batteries contre l'amant.

Il dpcha au comte d'Agenois une des sirnes de le cour, avec mission
de le rendre infidle  tout prix, et surtout de le faire crire, afin
d'avoir des preuves  montrer  madame de La Tournelle.

Richelieu n'avait pas trop compt sur l'adresse de sa messagre; quinze
jours ne s'taient pas couls que dj on avait une lettre de M.
d'Agenois. On en eut deux, puis quatre, puis bien davantage. Mais ces
preuves d'abandon n'branlaient en aucune faon madame de La Tournelle;
elle secouait la tte, et rpondait que l'criture de son amant avait
t contrefaite. Enfin, elle dut se rendre  l'vidence, mais ne sembla
point encore dispose  accepter l'honneur de l'amour du roi.

Cependant elle tait dcide, depuis assez longtemps mme; seulement,
avant de s'engager, elle voulait tre certaine du pouvoir de ses
charmes. Habile, artificieuse, sa conduite, pendant que le roi brlait
d'impatience de la possder, fut un vritable chef-d'oeuvre de
coquetterie. Elle se disait malade afin de se dispenser de paratre; et
lorsque, cdant aux prires du roi, elle consentait  embellir les
ftes de sa prsence, elle ne se montrait que cache  demi sous une
baigneuse qui lui seyait  ravir. Le roi alors ne se lassait pas de la
contempler, et vingt fois il venait l'admirer et l'embrasser.

Madame de Mailly voyait tout cela; elle en souffrait, mais elle se
taisait, pauvre femme! Elle aimait tant son ingrat amant! Peut-tre elle
se rsignait d'avance  un nouveau partage, elle n'avait que la moiti
du coeur du roi, elle n'en aurait plus que le tiers. Son sacrifice tait
fait; sacrifice douloureux, mais inutile. Madame de La Tournelle ne
devait pas admettre de partage, elle voulait rgner, mais rgner sans
rivale.

Instruite par l'exemple de sa soeur de Mailly,  qui le roi n'avait
donn ni honneurs ni richesses, l'ambitieuse marquise voulut faire ses
conditions avant de capituler, et certaine que le roi, emport par sa
passion, souscrirait  tout, elle demanda pour se conduire des conseils
au duc de Richelieu, son ami et son confident.

Richelieu lui conseilla d'exiger le mme tat qu'avait eu, sous Louis
XIV, madame de Montespan; puis, aide de cet homme habile, elle rdigea
l'acte de _capitulation_ qui devait la faire matresse du roi. Les
Mmoires du temps nous ont conserv ce curieux monument d'ambition, le
voici presque textuellement:

Mon titre de marquise sera chang en celui de duchesse, et le roi
fournira tout ce qui sera ncessaire  la reprsentation pour soutenir
mon rang.

Madame de Mailly sera loigne de la cour avec dfense d'y reparatre
jamais. Le roi m'assurera une fortune indpendante qui me mette 
l'abri de tous les changements qui pourraient survenir.

Ces dmarches, ces ngociations n'taient point un mystre pour madame
de Mailly; chaque soir, de charitables amis venaient la prvenir de ce
qui se passait; et dj, sur un air  la mode, elle avait pu entendre
fredonner ce couplet satirique:

          Madame Allain est toute en pleurs,
          Voil ce que c'est d'avoir des soeurs!
          L'une, jadis, lui fit grand peur!
            Mais, chose nouvelle,
            On prend la plus belle.
          Ma foi! c'est jouer de malheur!
          Voil ce que c'est d'avoir des soeurs.

Hlas! oui, voil ce que c'est. Bientt le trait fut ratifi et sign,
dans l'alcve bleue du pavillon de Choisy, et la pauvre madame de
Mailly, honteusement chasse, se retira dans un couvent o, par son
repentir, ses aumnes et son humilit, elle essaya de faire oublier le
scandale de sa vie passe.

Les nols injurieux, les chansons outrageantes salurent l'avnement de
la nouvelle favorite; les courtisans s'indignaient de voir ainsi la
faveur se perptuer dans la mme famille, et le peuple trouvait au moins
trange que quatre soeurs se succdassent dans la couche royale.
L'pigramme qui rsumait le mieux l'opinion fut un soir, on ne sait
comment, trouve par le roi sur le pied de son lit:

                      LES DEMOISELLES DE NESLE.

          L'une est presqu'en oubli, l'autre presqu'en poussire,
          La troisime est en pied, la quatrime attend,
                  Pour faire place  la dernire.
                  Choisir une famille entire,
                  Est-ce tre infidle ou constant?

Mais le roi ne faisait que rire, et n'en continuait pas moins  aimer
madame de La Tournelle.

La mort du cardinal Fleury, qui seul pouvait encore retenir Louis XV sur
la pente terrible de ses passions, vint mettre le comble  la puissance
de la favorite. Pouss par elle, le roi dclara que, comme son aeul
Louis XIV, il voulait rgner lui-mme. Le rgne des favoris et des
matresses, le vrai rgne de Louis XV, commenait.

Les commencements,  vrai dire, donnrent bon espoir; madame de La
Tournelle tait ambitieuse; ce qu'elle aimait surtout en Louis, c'tait
la royaut, le prestige du pouvoir; elle entreprit de faire un hros de
son amant. Peut-tre et-elle russi, car son influence tait grande, si
grande, qu'elle dcida le roi  travailler avec ses ministres et 
s'occuper un peu plus du royaume que s'il et t un simple particulier.

Pour elle, nomme duchesse de Chteauroux, riche de tous les revenus de
France, elle avait une maison royale, un train de reine; les splendeurs
du rgne de Louis XIV taient son rve et son dsir, elle fora son
amant  donner quelques grandes ftes,  tendre le cercle des
invitations pour les chasses et les promenades, enfin les voyages 
Choisy et les petits soupers devinrent chaque jour plus rares.

Les ennemis de la favorite, M. de Maurepas en tte, taient vaincus. M.
de Maurepas se vengea en faisant courir des vers qui commenaient ainsi:

          Incestueuse La Tournelle,
          Qui des trois tes la plus belle,
          Le tabouret tant souhait
          A de quoi vous rendre bien fire....
          . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ajoutons, pour l'intelligence de ces vers, que la dignit de duchesse
donnait droit  un tabouret  la cour, inestimable faveur envie des
plus grandes dames.

En apprenant la nouvelle lvation de sa fille La Tournelle, qu'il
n'appelait plus que sa fille prfre, le marquis de Nesle songea  en
tirer parti. Il avait, disait-il, des prtentions fondes sur la
principaut de Neufchtel, et il pria sa fille de dcider le roi  la
lui acheter.

On trouvait  la cour que madame la duchesse de Chteauroux se
comportait bien plus noblement, bien plus convenablement que ne l'avait
fait sa soeur de Mailly.

Bientt (mars 1744) on apprit que le roi tait dcid  se mettre  la
tte de l'arme de Flandres. Les fautes de l'homme furent aussitt
oublies, on ne pensa plus qu'au noble dvoment de ce souverain qui
abandonnait les dlices de la cour la plus voluptueuse, la plus aimable
et la plus spirituelle de l'Europe, pour courir partager les fatigues et
les dangers des soldats et des braves gentilshommes qui versaient leur
sang pour la patrie.

On pensait alors que Louis XV n'emmnerait pas madame de Chteauroux;
mais la favorite n'avait pouss son indolent amant  prendre le
commandement des troupes qu' la condition expresse qu'elle le suivrait.
Elle connaissait trop bien la faiblesse du roi pour compromettre par une
absence le crdit qu'elle devait  son adresse. Elle voulait la gloire
du roi, mais avant tout le maintien de sa puissance.

Enfin je l'emporte, mon cher duc, crivait-elle  Richelieu, son
dvou confident, son conseiller intime, je l'emporte, le roi commande
les armes. Je l'accompagnerai, non en hrone, mais en femme dvoue.
Le roi, loin de moi, occup des grands intrts de l'tat et de sa
gloire, entour de ses ministres, pourrait oublier que c'est  mes
conseils qu'il devra le titre de conqurant.

Cependant le roi partit seul, mais quinze jours aprs le duc de
Richelieu conduisait  Lille mesdames de Chteauroux et de Lauraguais.

La prsence  l'arme de la favorite et de sa soeur produisit le plus
mauvais effet. Les soldats les appelaient les _coureuses_, et jusque
sous leurs fentres elles entendaient chanter les chansons les plus
insultantes. Bientt le scandale fut tel que le roi se dcida  envoyer
sa matresse  Dunkerque, o il alla la rejoindre aprs avoir pris Menin
et Ypres.

Le 5 aot le roi arriva  Metz. Le lendemain il apprit le succs du
prince de Conti dans les Alpes, et, pour remercier Dieu de cette
victoire, il fit chanter un _Te Deum_ dans la cathdrale de Metz. Mais
les fatigues de la marche, les excs de la table, les plaisirs de
l'amour avaient chauff son sang outre mesure, ses forces taient
dpasses. Il tomba malade, et trois jours aprs sa vie tait en danger.

 la nouvelle de la maladie du roi, la consternation, comme un crpe
funbre, s'tendit sur la France. Les populations, tremblant pour la vie
du souverain, emplissaient les glises. On attendait avec une fbrile
inquitude les courriers qui apportaient les bulletins de la sant de
l'auguste malade; la mort du roi semblait  toute la France la plus
grande calamit que l'on et  redouter.

 la cour il n'en tait pas ainsi. Toutes les ambitions s'veillrent 
la nouvelle de la maladie du roi, mille intrigues se nourent pour
tirer avantage des circonstances qui pouvaient survenir. On ne dsirait
pas la mort du roi, on la prvoyait.

Autour du malade, cependant, trois partis taient en prsence:

Le parti des ministres, le parti des princes, le parti des favoris et de
la matresse; le duc de Richelieu tait le chef de ce dernier.

Aussitt la maladie du roi, la duchesse de Chteauroux, madame de
Lauraguais et le duc de Richelieu s'taient tablis dans la chambre
royale. Sous prtexte que le roi n'tait qu'indispos et qu'un peu de
repos l'aurait vite remis sur pied, Richelieu, en sa qualit de premier
gentilhomme de la chambre, ferma la porte  tout le monde. Des
domestiques intimes taient chargs du service; vainement des grands
officiers de la couronne, des princes du sang demandrent  voir le roi,
Richelieu s'obstina  leur refuser l'entre.

Cette exclusion irrita le parti des princes du sang; ils s'unirent aux
ministres, et il fut dcid que, cote que cote, on pntrerait
jusqu'au lit du roi, et que l, si la maladie du roi tait vraiment
grave, on en profiterait pour pouvanter le faible Louis XV et faire
ignominieusement chasser les favorites. Il fut de plus convenu entre les
princes, l'vque de Metz et le premier aumnier, M. de Fitz-James, que
l'on refuserait au roi l'absolution tant qu'il n'aurait pas accord le
renvoi de madame de Chteauroux.

Pour madame de Chteauroux, toute la question se rduisait  ceci: Le
roi se confessera-t-il? Si le roi se remettait sans avoir besoin des
secours de la religion, elle gardait toute sa puissance. Si au contraire
sa maladie empirait, si besoin tait d'appeler un confesseur, elle tait
perdue.

Ce jour-l mme on tait au 12, et le roi tait malade depuis cinq
jours; M. de Clermont se chargea de pntrer jusqu' la chambre royale.

Il se prsenta chez le roi. Richelieu, avec son assurance habituelle,
voulut lui interdire l'entre; mais le duc de Clermont d'un coup
d'paule carta les deux battants de la porte, et comme Richelieu
essayait de lui faire obstacle, il le repoussa vivement.

--Depuis quand, s'cria-t-il, un valet refuse-t-il aux princes du sang
l'entre de la chambre de son matre?

Et s'avanant jusqu'au lit o Louis XV gisait accabl, il lui parla sans
mnagement de la gravit de sa situation et de la ncessit des
sacrements.

--Ah! s'cria-t-il, qu'un roi qui va paratre devant Dieu a de comptes 
rendre! J'ai t bien indigne de la royaut. Ah! que ce passage est
terrible!

--Sire, dit M. de Soissons qui tait entr sur les pas de M. de
Clermont, la bont de Dieu est infinie.

La duchesse se sentit perdue. Sans donc essayer de lutter davantage,
elle voulut se retirer sans bruit, sans scandale. Mais ce n'tait pas l
le compte de ses ennemis; ils voulaient, par un clat terrible, rendre,
si le roi revenait  la sant, son retour impossible.

Les deux femmes, mesdames de Chteauroux et de Lauraguais, spares du
duc de Richelieu, furent, non pas conduites, mais chasses de la maison
qu'occupait le roi, aux hues d'une populace qui leur attribuait la
maladie du souverain. Elles coururent aux curies du roi, mais de tous
ces courtisans qui, la veille encore, se disputaient un regard de la
favorite, pas un ne voulut les reconnatre. On leur refusa brutalement
une voiture et des chevaux. Elles s'enfuyaient  pied, ne sachant o
aller, poursuivies par des injures et des maldictions, lorsqu'elles
rencontrrent le marchal de Belle-Isle. Plus humain ou plus courageux
que les autres, il leur prta sa voiture, et aprs mille difficults,
mille prils presque, tant tait grande l'exaspration des populations,
elles purent gagner une maison de campagne  trois lieues de Metz.

Mais tous ces tiraillements avaient puis les forces du roi, et bientt
on dsespra de sa vie. Dj les courtisans dsertaient les
antichambres, les ministres et les princes faisaient prparer leurs
voitures, quand une crise heureuse et inattendue dtermina la
convalescence. Et lorsque la reine, mande en toute hte, arriva  Metz,
son poux tait hors de danger.

--Me pardonnez-vous, madame? Telles furent les premires paroles de
Louis XV  la reine.

Marie Leczinska n'y rpondit qu'en fondant en larmes et en serrant son
poux entre ses bras.

Mais avec les forces, le courage revenait  Louis XV. Toutes les scnes
de sa maladie se prsentaient vivement  ses yeux, et il avait honte de
sa conduite. Une tristesse profonde avait succd  sa maladie. Il
regardait avec des yeux pleins de menaces tous ceux qui l'entouraient,
il s'en prenait  eux de la faiblesse qu'il n'avait pas su cacher, et la
reine voyait renatre l'ancienne froideur du roi pour elle.

Richelieu s'tait hasard  reparatre; timide d'abord, il s'enhardit de
toute l'amiti que lui tmoignait le roi, et elle tait grande; la
raction commenait.

Rendu  la sant, Louis XV voulut reprendre le commandement de ses
troupes; la reine, malgr ses prires, dut regagner Paris, et nonobstant
la saison pluvieuse, le roi se rendit au sige de Fribourg, entrepris
depuis le 30 septembre par le marchal de Coigny. Le 1er novembre la
ville capitula, et Louis XV, sans attendre la reddition des chteaux,
regagna sa capitale.

Des transports de joie l'attendaient  son arrive; trois jours de
suite, il fut littralement assig aux Tuileries par un peuple ivre
d'allgresse. Le quatrime jour il se rendit en grande pompe  une fte
prpare  l'Htel-de-Ville.

Mais depuis quatre jours madame de Chteauroux, cache  Paris, guettait
un regard du roi. C'est en se rendant  l'Htel-de-Ville que, pour la
premire fois, le roi l'aperut, dguise,  une fentre: il la
reconnut. Les yeux des deux amants se rencontrrent, et dans le regard
du roi madame de Chteauroux lut tout un avenir d'amour et de puissance.

Louis XV l'aimait toujours en effet, et le soir mme, n'y tenant plus,
il se fit conduire incognito  l'htel qu'occupait madame de
Chteauroux.

 cette heure, seule avec sa soeur Lauraguais, madame de Chteauroux
cherchait un moyen pour reparatre  Versailles. On lui annona le roi.
D'un coup d'oeil, elle embrassa la situation. Le roi venait se mettre 
sa discrtion, c'tait  elle de reprendre sa fiert et de poser des
conditions. Elle dit qu'heureuse dans son obscurit, elle ne voulait pas
reparatre  la cour.

Alors le roi supplia, se fcha, finit par parler en matre et dclara 
la duchesse qu'elle reparatrait  la cour, pour y reprendre avec clat
son rang, ses charges et ses dignits.

Alors aussi il fut dcid que toutes les humiliations de Metz seraient
venges.

Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld furent exils. Balleroi,
ancien gouverneur du duc de Chartres, fut renvoy dans ses terres.
Fitz-James reut l'ordre de ne plus sortir de son diocse, et M. de
Maurepas, dont le roi avait de la peine  se dfaire, fut condamn 
prsenter ses excuses  la duchesse: il eut l'humiliation d'aller lui
annoncer lui-mme qu'elle tait rappele.

Lorsque M. de Maurepas se prsenta de la part du roi chez la duchesse,
elle venait de se mettre au lit, souffrante qu'elle tait d'un violent
mal de tte. Elle reut cependant le ministre, accepta ses excuses, et
lui donna sa main  baiser. Il fut convenu que madame de Chteauroux
ferait sa rentre  la cour le samedi suivant.

Mais les pouvantables alternatives de douleur et de joie avaient bris
l'organisation de cette infortune, elle ne put rsister  ces brusques
secousses. La faveur du roi tait revenue, mais la mort avait choisi cet
instant pour enlever sa proie.

Belle, jeune, vaillante, glorieuse, aime, toute pare pour un triomphe
au milieu de la cour, madame de Chteauroux fut frappe par un mal
trange, sinistre, qui en quelques jours la mit aux portes du tombeau.

Elle se plaignait de douleurs d'entrailles intolrables, et se tordait
sur sa couche en poussant des cris affreux.

Le roi dsespr envoyait cent fois le jour prendre de ses nouvelles. Il
s'tait enferm dans sa chambre et refusait de voir personne.--Puis il
faisait dire des messes pour le rtablissement de sa matresse.

Mais les prires du roi ne furent pas exauces, et le 8 dcembre 1744
madame de Chteauroux rendit l'me entre les bras de sa soeur de Mailly,
accourue  la premire nouvelle du danger. Les deux matresses du roi de
France, l'une triste et dlaisse, l'autre aime et triomphante, se
rconcilirent dans un fraternel baiser sur le seuil de l'ternit.

Cette mort causa au roi une profonde douleur. Rfugi  la Muette, il
refusait plus que jamais de voir personne, il ne voulait accepter aucune
consolation; ses valets de chambre taient obligs de le contraindre 
prendre quelque nourriture.--C'est ma faiblesse, disait-il, qui l'a
tue.

Madame de Lauraguais, qui n'avait joui que par ricochet de la faveur
royale, n'attira plus les regards du roi.

Quant  madame de Flavacourt, cette dernire demoiselle de Nesle, une
fois encore elle eut  repousser les ngociations du duc de Richelieu
qui, jaloux de distraire Louis XV dont la mlancolie augmentait de jour
en jour, voulait absolument lui donner la dernire des filles de cette
illustre maison qui lui avait fourni dj quatre matresses adorables.

La dernire fois qu'il essaya prs d'elle de ses sductions, il lui fit
un admirable tableau de cette position de favorite d'un roi de France
jeune et beau. Belle, jeune, riche de tous les trsors de son amant,
elle aurait la France  ses pieds. Il essaya de lui faire comprendre les
charmes du pouvoir, les plaisirs brlants de l'ambition, les
ravissements de la puissance.

Et comme la marquise ne rpondait rien et souriait doucement:

--Connaissez-vous, lui dit-il, quelque chose qui vaille tout cela?

--Oui, rpondit-elle simplement: l'estime.



[Illustration: Mme. DE POMPADOUR.]




VIII

LA MARQUISE DE POMPADOUR.


Il y avait grand bal  l'Htel-de-Ville, ce palais de la bourgeoisie.
Paris, qui s'associait alors aux joies comme aux douleurs de la famille
royale, prtendait clbrer dignement le mariage de monseigneur le
dauphin. La fte devait tre splendide et digne des htes illustres qui
allaient l'honorer de leur prsence.

C'tait un bal masqu que donnaient  leur souverain MM. les chevins de
la bonne ville de Paris. La fte avait le caractre d'un grand concours
de nations et de divinits de la mythologie. La terre et le ciel se
donnaient rendez-vous pour distraire un instant le mlancolique Louis
XV. Bourgeoises et grandes dames avaient fait assaut de toilette et
d'imagination. Mais si la cour l'emportait par la richesse et la varit
des costumes, la palme de la beaut restait aux mains des belles et
fraches jeunes femmes de la ville, dont le rouge et le blanc ne
gtaient point les ravissants visages.

Le roi, d'un air distrait, se promenait au milieu de cette foule
immense, bigarre, gracieuse, qui s'cartait et s'inclinait
respectueusement sur son passage, insensible aux mille agaceries dont il
tait l'objet, lorsqu'il vit s'avancer vers lui, le carquois sur
l'paule, un arc d'argent  la main, une ravissante Diane chasseresse, 
la jambe fine, aux bras blancs et ronds,  la dmarche de desse. La
gracieuse Diane tait masque, mais d'admirables yeux brillaient sous
son loup de velours noir, et ses lvres roses, entr'ouvertes, laissaient
apercevoir une double range de perles fines.

--Belle chasseresse, dit le roi surpris et charm, les traits que vous
dcochez sont mortels.

Mais la coquette nymphe, aprs un gracieux salut, se perdit dans la
foule presse.

Le roi ne tarda pas  la rejoindre, et, aprs cinq minutes d'une
conversation spirituelle et enjoue, tincelante de fines railleries,
seme de flatteries ingnieuses, le monarque semblait avoir oubli son
ennui. La belle Diane cependant ne s'tait pas encore dmasque;
lorsqu' la prire de son royal interlocuteur elle eut t le loup de
velours qui cachait son visage, le roi, amoureux dj de la spirituelle
sirne, reconnut une gracieuse chasseresse qui maintes fois, dans ses
chasses de la fort de Snart, lui tait apparue, tantt vive et hardie,
emporte au galop d'un cheval fougueux, tantt nonchalante et
paresseuse,  demi couche dans une conque lgante de nacre et de
cristal attele de chevaux blancs.

Laissant le roi  sa muette admiration, une seconde fois elle se jeta
dans la foule. Mais soit calcul, soit maladresse, elle laissa tomber le
mouchoir de prcieuses dentelles qu'elle tenait  la main. Le roi le
ramassa, et ne pouvant atteindre la belle fugitive, avec cette grce
parfaite qu'il mettait  toutes ses actions, il le lui jeta.

--Le roi vient de jeter le mouchoir.

Ainsi dit un courtisan; et ce propos, comme un murmure confus, circula
dans la salle; des groupes se formrent pour discuter l'action du roi.
Chacun voulait voir cette Diane charmeresse qui, dissipant le chagrin
que Louis XV ressentait encore de la mort de la duchesse de Chteauroux,
avait fait une si vive impression sur son coeur, qu'au milieu d'une
fte, devant la ville et la cour, il n'avait pas hsit  lui faire
une dclaration. Mais vainement les favoris du roi se rpandirent dans
les salons, fouillrent du regard les longues galeries resplendissantes
de lumires, pntrrent dans les bosquets o le jour tait plus sombre;
ils ne purent retrouver la nymphe fugitive. Son but tait atteint sans
doute, elle avait disparu.

La Diane chasseresse du palais de la Ville, l'amazone hardie de la fort
de Snart, tait la belle Jeanne-Antoinette Poisson, devenue la femme du
seigneur d'tioles.

Le nom de cette femme charmante n'tait pas inconnu  la cour. Tous ceux
qui dans les bois de Snart suivaient habituellement les chasses
royales, avaient remarqu la belle promeneuse. Ses costumes parfois
tranges, mais toujours coquets, sa voiture de cristal et de nacre,
avaient attir les regards de Louis XV. Le roi,  diffrentes reprises,
en avait parl aux soupers qui suivaient toujours les chasses. Et ce nom
d'tioles jet ainsi, par hasard, au milieu des vives et libres
causeries des convives, avait toujours caus  madame de Chteauroux un
trange malaise.

Jeanne-Antoinette Poisson tait ne  Paris, en 1721.

Le mari de sa mre, un certain Antoine Poisson, avait eu une existence
au moins aventureuse. Fournisseur des vivres de l'arme de Villars,
poursuivi pour ses dilapidations par la _chambre ardente_ cre par le
rgent pour faire rendre gorge aux financiers et aux fournisseurs, il
n'essaya point de se justifier. Ralisant  la hte tout ce qu'il put du
produit de ses infidlits, il s'enfuit en toute hte en Hollande. Bien
lui en prit; il fut condamn, par contumace,  tre pendu. Poisson resta
plusieurs annes  l'tranger. Enfin, grce aux nombreux amis de sa
femme, il put faire casser l'arrt et rentra en France.

 son retour, il occupa chez les frres Pris, ces heureux et riches
financiers, le poste difficile et dlicat de premier commis.

Il devint ensuite fournisseur des vivres et de la viande des Invalides,
ce qui a fait dire  quelques pamphltaires qu'il tait boucher.

Madame Poisson, fille elle-mme d'un riche financier, n'tait rien moins
qu'une vertu rigide. Jolie, galante, elle avait eu les moeurs faciles et
relches des femmes de la Rgence et avait empli les salons de la
finance du bruit de ses amours. Deux de ses amants, un des frres Pris,
protecteur de son mari, et le richissime fermier-gnral Le Normand de
Turneheim, se disputrent longtemps la paternit de celle qui, devenue
marquise de Pompadour, gouverna vingt ans durant et la France et le roi.

Ce fut, ds son enfance, une ravissante enfant que cette Antoinette, et
ses heureuses saillies, ses mines enfantines, faisaient l'admiration de
tous ceux qui frquentaient les salons de sa mre et de M. de Turneheim.
Mais plus que tous les autres, la mre Poisson admirait sa fille. C'est
un _vrai morceau de roi_, disait-elle toujours; vous verrez quand elle
sera grande.

C'est donc avec cette ide parfaitement arrte d'en faire plus tard un
_rgal de roi_, que cette femme galante leva sa fille. Une ducation
artiste et littraire dveloppa de bonne heure tous ses talents et
toutes ses vanits. Dresse pour le plaisir, comme les courtisanes de
l'ancienne Grce, elle s'habitua peu  peu  regarder la position de
matresse du roi comme l'idal de l'ambition fminine.

 dix-huit ans, Jeanne-Antoinette Poisson tait la plus dlicieuse
personne que l'on pt rver; elle avait toutes les sductions, tous les
enchantements. Elle ravissait par les charmes de son esprit, par sa
conversation tincelante, par ses grces inimitables, ceux que sa beaut
ne fascinait pas au premier regard. Aussi tous les salons de la haute
finance s'arrachaient cette fille sans rivale, et ses admirateurs lui
faisaient comme une cour dont les louanges l'enivraient.

Plusieurs fois dj on avait demand sa main. Mais M. de Turneheim,
auquel dcidment le financier Pris avait abandonn tous les droits de
la paternit, s'tait rserv le soin de lui trouver un poux digne
d'elle.

Cet poux devait tre un de ses neveux, Jean-Baptiste Lenormand
d'tioles, syndic de la ferme gnrale, et depuis longtemps amoureux
d'Antoinette. La mre Poisson gota fort ce mariage. Le jeune Lenormand
avait un caractre paisible, les sens rassis, l'esprit facile, et le
coeur bon. Elle pensa que si jamais sa fille avait besoin de toute sa
libert, ce serait un mari commode et d'humeur accommodante.

Aux premires ouvertures de ce mariage, la famille du jeune amoureux se
rcria. La rputation des poux Poisson tait bien faite, en effet, pour
dgoter de toute alliance, mais M. de Turneheim insista. Il tait sans
enfant; il dclara que toute sa fortune reviendrait au mari
d'Antoinette, et la crainte de voir un jour cette opulente succession
enrichir une famille trangre leva tous les scrupules des parents; ils
donnrent leur consentement.

Antoinette Poisson, richement dote par M de Turneheim, devint donc
madame Lenormand d'tioles.

Aime et adore de son mari, adule de tous ceux qui l'approchaient, la
belle d'Etioles fit peu parler d'elle. Aux scandales de sa mre, elle ne
voulait pas ajouter ses scandales; son dmon familier lui parlait dans
la nuit et dans le silence de hautes destines, elle mnageait sa
rputation comme on pargne un capital.

Elle aimait le roi. Oui, elle l'aimait  cette poque, quoi qu'en aient
dit les faiseurs de libelles et les insulteurs de Belgique et de
Hollande. Quel motif la portait  feindre, que lui manquait-il  cette
femme idoltre, qui enchanait au char de ses grces et de sa beaut
tous ceux qui la voyaient? Jeune, belle, immensment riche, reine de
sujets d'lite, et-elle sans son amour, chang ces tranquilles
bonheurs, ces caressantes volupts pour les soucis brillants et les
amers dboires de la faveur royale?

Elle aimait le roi. Et quoi d'extraordinaire  cela? Tant de femmes
l'aimaient alors.

C'est qu'en ces temps d'enthousiasme, de dvoment et de foi, le roi
tait pour tous un tre presque surnaturel, un reprsentant de Dieu
attard sur la terre pour dicter aux hommes les volonts du ciel.
Enfants d'un sicle incrdule et railleur, nous ne pouvons, froids
sceptiques que nous sommes, comprendre toute la magie qu'avait autrefois
ce mot: le roi!

Nul, d'ailleurs, n'tait plus digne que Louis XV d'occuper le coeur
d'une femme; il et t aim, mme sans cette aurole que faisait  son
front le pouvoir souverain.

Souvent, on le pense, il tait question du roi dans les conversations du
petit manoir d'Etioles. La jeune chtelaine s'informait minutieusement 
tous les gentilshommes qui venaient s'asseoir  sa table, des moindres
dtails de l'existence du chteau. Elle suivait avec anxit toutes les
phases des amours royales, elle voulait bien connatre les favorites,
madame de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Chteauroux. Elle
se faisait initier aux gots du souverain, on lui disait ses plaisirs,
ses amusements, ses caprices. Et elle se prparait, dans le
recueillement de ses heures de solitude, au rle qu'elle voulait jouer.
Elle dessinait son plan, ourdissait sa trame. Car  ct de son amour se
dressait son ambition. Elle voulait obtenir les faveurs du roi; mais
elle ne voulait pas d'un caprice passager. Elle souhaitait ardemment le
rle de favorite; mais ce rle, elle voulait le jouer toute sa vie.

Afin de pouvoir suivre Louis XV dans la fort de Snart, madame
d'Etioles avait feint une grande passion pour la chasse; son mari, 
genoux devant toutes ses fantaisies, ne s'opposait donc pas  ce qu'elle
suivt de loin tous les brillants cavaliers qui, sur les pas du roi,
couraient le cerf dans les grands bois. Elle montait hardiment  cheval
ou conduisait elle-mme un phaton dans les alles les plus sinueuses,
croisant le roi souvent afin d'attirer ses regards. Tant qu'avait dur
la faveur de madame de Chteauroux, la belle d'Etioles avait dissimul
son amour et ses ambitieuses penses; elle attendait son tour avec cette
inaltrable patience que donne une immuable volont. Mais aprs la mort
de la favorite, la place tait vacante dans la couche royale, elle pensa
que son heure tait enfin venue, et la scne du bal de l'Htel-de-Ville
fut comme le couronnement de son oeuvre de sduction.

Louis XV cependant, de retour  Choisy aprs les ftes qui clbrrent
le mariage du Dauphin, ne pouvait dtacher ses penses de la belle
chasseresse qui lui tait un instant apparue. Vainement ses pourvoyeurs
ordinaires, les valets de chambre, essayrent d'attirer son attention
sur quelques femmes qui se disputaient ses faveurs, le roi n'avait de
got  rien.

La marquise de Rochechouart elle-mme, malgr son esprit et sa beaut,
ne put vaincre la froide indiffrence du monarque.

Un valet de chambre nomm Binet fut le premier confident que choisit
Louis XV.

Ce Binet fut ravi de la confiance du roi. Il voyait devant lui s'ouvrir
le chemin de la fortune. Justement, il tait quelque peu parent des
Poisson, il se chargea des premires dmarches.

Les ngociations ne furent ni longues ni difficiles. Madame d'Etioles
n'tait pas une grande dame pour dicter d'avance ses conditions. Elle
accepta donc tout ce que lui proposa Binet.

La premire entrevue eut lieu dans l'htel de M. de Turneheim, rue
Croix-des-Petits-Champs.

 quelques jours de l, c'est--dire le 27 avril 1745, madame d'Etioles
soupait  Versailles avec le roi, dans l'ancien appartement de madame de
Mailly. MM. de Luxembourg et de Richelieu avaient t invits.

Le repas fut gai, la nuit fut longue, et le roi sortit fascin des bras
de l'enchanteresse. Huit jours aprs madame d'Etioles abandonnait son
ravissant manoir pour un petit appartement  Versailles.

Tout cela avait lieu en l'absence de M. d'Etioles, qui tait all passer
les ftes de Pques chez un de ses amis.

 son retour seulement, il apprit tout  la fois que sa femme avait
dsert sa maison et qu'elle tait matresse dclare.

Cette nouvelle frappa M. d'Etioles comme un coup de foudre. Il aimait sa
femme, cet homme. Sa premire pense fut de s'armer de ses droits
d'poux outrag pour ramener l'infidle. Aux premires dmarches qu'il
fit, on lui conseilla de se tenir tranquille. Et, comme il emplissait
Paris de ses lamentations, comme trop de gens s'associaient  sa
lgitime douleur, il reut l'avis de se rendre  Avignon et d'y rester
jusqu' nouvel ordre. Alors, dans la violence de son chagrin, il crivit
 sa femme un dernier adieu. C'tait un suprme effort qu'il tentait
pour la faire revenir  ses devoirs. Madame d'Etioles fut insensible au
dsespoir de son mari. Seulement elle fit lire cette lettre au roi, afin
sans doute de lui montrer quel amour elle lui sacrifiait.

Le roi lut la lettre avec attention. Les plaintes de cet poux
mortellement bless dans ses plus chres affections le troublrent et
l'murent.

--Ah! madame, dit-il  sa nouvelle matresse, vous aviez l pour mari un
honnte et digne homme.

Cependant madame d'Etioles habitait dsormais Versailles. Le roi lui
avait donn l'ancien appartement de cette pauvre comtesse de Mailly, et
chaque soir il y soupait avec elle. Les convives taient alors
Richelieu, Boufflers, d'Ayen, la marquise de Bellefond et madame de
Lauraguais, dont la destine fut toujours d'tre l'amie des favorites
qui se succdrent dans la couche royale.

 l'exemple de madame de Chteauroux, madame d'Etioles poussa le roi 
prendre le commandement de ses troupes; mais, plus habile que la
duchesse, elle ne voulut pas suivre son amant. Elle lui fit promettre de
rpondre aux lettres qu'elle lui crirait, et, sre des sductions de
son style, elle prit l'absence pour auxiliaire. Pendant toute la
campagne, le roi lui crivit presque tous les jours, et ses lettres
taient scelles d'un cachet qui portait ces deux mots: _discret et
fidle_.

Le 7 du mois de septembre, Louis XV faisait son entre dans sa bonne
ville de Paris, et pendant plus de huit jours, bals, ftes,
illuminations et carrousels clbrrent le retour du vainqueur de
Fontenoy.

Ainsi que l'avait prvu madame d'Etioles, l'absence avait augment
l'empire qu'elle exerait sur le roi; il revenait plus amoureux que
jamais; son premier soin en arrivant  Versailles fut donc de fixer la
position de la favorite.

Tout d'abord il fallait lui donner un nom: impossible de prsenter  la
cour mademoiselle Poisson devenue madame Lenormand d'Etioles! Il fallait
d'abord dissimuler sa roture et effacer autant que possible toute trace
du pass. On trouva pour la favorite le titre et le marquisat de
Pompadour, qui avaient fait retour au domaine. Ce nom appartenait  une
illustre famille du Limousin dont le dernier reprsentant tait mort
aprs avoir t compromis dans la conspiration de Cellamare.

C'est donc avec le titre de marquise de Pompadour que la fille de
Poisson, le fournisseur infidle, fut solennellement prsente 
Versailles, le mardi 14 septembre 1745,  dix heures du soir, par la
princesse douairire de Conti, qui avait vivement sollicit cet honneur.

La foule abondait, curieuse de voir cette petite bourgeoise prendre
rang au milieu de la cour; chacun cherchait  deviner quelles seraient
les paroles que la reine lui adresserait; elle se borna  lui demander
des nouvelles de madame de Seissac, qui jadis avait contribu  obtenir
la rvision du jugement qui condamnait le pre Poisson  tre pendu.

Confuse, dconcerte, la nouvelle marquise de Pompadour balbutia sa
rponse; on ne put saisir que les mots suivants:

--Je dsire passionnment, madame, accomplir tout ce que Votre Majest
m'ordonnera pour son service.

Le lendemain on clbra  Choisy la prsentation de la favorite;
courtisans et grandes dames s'taient disput la faveur d'une
invitation. Le roi devait revenir  Versailles le lendemain, mais il
soupa si prodigieusement qu'il fut pris dans la nuit d'une incommodit
assez grave.

La reine et toute la cour accoururent aussitt  Choisy, et dans cette
circonstance Marie Leczinska,  force de rsignation, manqua de dignit.
Elle consentit  manger avec madame de Pompadour. Toutes les dames
invites  cette rsidence royale s'assirent  la mme table que la
concubine: leur dlicatesse se trouvait sauve par l'exemple de la
reine.

 l'apparition  la cour de la nouvelle marquise, la cour se partagea en
deux partis: les courtisans serviles, adorateurs quand mme des caprices
du matre, furent aux pieds de la favorite; ils se moquaient de ses
manires, des locutions bourgeoises dont elle ne put jamais se dfaire,
mais ils se moquaient tout bas, rsolus  tirer parti de son pouvoir.
Les hommes honntes, ceux qu'un nouveau scandale indignait, ou qui
croyaient encore la religion ncessaire  la conservation de l'ordre
social, se rangrent autour du Dauphin, afin de balancer autant que
possible l'influence de madame de Pompadour, de _la marquise_, comme on
l'appela ds le premier moment. Et ce nom que lui donnrent ses ennemis,
lui resta comme un sobriquet, comme un nom de guerre; madame de
Pompadour fut en effet et sera toujours par excellence: la marquise.

Les gens habiles d'ailleurs ne s'y tromprent pas. Ils s'aperurent bien
vite que c'tait un ministre en jupons qui arrivait  Versailles.

Le sjour de madame de Pompadour pendant cette premire priode de sa
liaison avec le roi fut le chteau de Choisy, cette petite maison sans
tiquette qu'elle prfrait  toutes les autres. Louis XV, encore dans
l'ivresse de la possession, passait presque tout son temps auprs
d'elle; il recevait ses ministres dans son salon, demandait son avis, et
se conformait  ses conseils. Jeanne Poisson de Pompadour remplaait le
cardinal Fleury.

La belle favorite, on le voit, n'avait rien perdu  ne pas faire ses
conditions  l'avance;  l'poque o nous sommes arrivs, c'est--dire
six mois aprs ce premier souper avec le roi o assistait le duc de
Richelieu, elle avait dj de ses dons: 180,000 livres de rentes, un
logement splendide  la cour, un appartement dans toutes les rsidences
royales, et le marquisat de Pompadour. L'anne suivante, 1746, le roi
devait lui donner: la terre de Selle, achete cent cinquante-cinq mille
livres, et dans laquelle on dpensa immdiatement soixante mille livres
rien qu'en rparations; la terre et le chteau de Crcy, qui valaient
sept cent cinquante mille livres, et enfin deux charges de cinq cent
mille livres chacune. C'tait ostensiblement plus de quatre millions en
moins d'une anne. Mais l'ambition de la favorite ne devait pas se
contenter pour si peu.

 Paris, l'indignation tait grande, et l'on chantait dans tous les
salons:

          Autrefois de Versaille
          Nous venait le bon got,
          Aujourd'hui la canaille
          Rgne et tient le haut bout.
          Si la cour se ravale,
          De quoi s'tonne-t-on?
          N'est-ce pas de la halle
          Que nous vient le _poisson_?

L'avnement de madame de Pompadour fut le signal de changements dans le
ministre: elle voulait des hommes qui lui fussent dvous. Elle usa
donc des prmices de sa faveur pour obtenir le renvoi du contrleur
gnral Orry, qui pendant seize ans avait administr avec habilet et
intgrit les finances de l'tat. Orry avait le malheur d'tre l'ennemi
des frres Pris, et la favorite n'avait pas oubli ses anciens amis de
la finance; de plus, il se plaignait des profusions de la matresse. Il
fut remplac par M. de Machault, li aux intrts de la ferme gnrale.
C'tait un homme probe et rang, mais  genoux devant toutes les
fantaisies de la favorite.

Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans
les affaires; sous les jupons du ministre femelle, les potes et les
beaux-esprits commencrent  se glisser  la cour. Il tait difficile de
les faire accepter de Louis XV: ce roi, bien qu'essentiellement
spirituel, n'aimait ni les artistes ni les gens de lettres, il dtestait
surtout les philosophes, ces raisonneurs qui allaient, comme on disait
alors, _apprendre  penser_ en Angleterre, et revenaient en France
propager des ides nouvelles. Mais le roi ne savait rien refuser 
madame de Pompadour, et l'on protgea bientt tous les auteurs de
l'Encyclopdie.

L'hiver de 1745  1746 fut des plus brillants  Versailles: la nouvelle
favorite entreprenait cette tche difficile d'amuser le plus inamusable
des rois; elle russit cependant. Elle multipliait les soupers et les
ftes, les voyages se succdaient, soit  Choisy, soit dans les chteaux
qu'elle tenait des libralits de son amant. La vie du roi tait un
perptuel enchantement. Comme les jours passent! s'criait-il
quelquefois. Et le faible souverain s'endormait dans cette dplorable
inertie, et le peuple s'indignait de l'empire qu'il subissait.

Bientt ce fut le tour de Choisy. Choisy devint le sjour des plaisirs
et des enchantements; chaque jour amenait quelque divertissement
nouveau, quelque flatteuse surprise. Gentil-Bernard, l'auteur de _l'Art
d'aimer_, secrtaire des dragons de Coigny, tait l'ordonnateur de
toutes les ftes. Jamais, il faut le dire, la coquetterie des moindres
dtails ne fut pousse plus loin.

La marquise, alors dans tout l'clat de sa beaut, runissait l'esprit 
la gat, elle amusait le roi par ses saillies, ses petites mdisances.
Elle chantait, ou bien elle dansait avec la spontanit d'un enfant.

Madame de Pompadour commena par transformer Choisy. Au moins cette
fortune royale qu'elle devait  l'amour du roi, et dont elle ne savait
que faire, servit  encourager tous les arts. Vernet, Latour, Pigale,
Boucher, Watteau devinrent les commensaux ordinaires de la favorite.
L'art, grce  elle, se modifia, elle avait sous la main de grands
artistes pour reproduire toutes les fantaisies de son imagination, tous
les caprices de ses rves.

L'art descendit de ses hauteurs pour se prter aux commodits de la
vie; il se transforma: il n'tait qu'agrable, il devint utile. Il se
prta aux moindres dtails de l'ameublement. Ces mille futilits dont
une femme s'entoure, ces mille petits riens qui rjouissent ses yeux,
devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes  la mode
ont pris sous la protection de leur got ce genre futile et coteux
auquel la marquise a donn son nom.

Tous les mrites avaient part aux libralits royales dont la favorite
tait la dispensatrice; et tandis que Boucher enrubannait pour elle les
moutons et les bergers, l'architecte Gabriel lui soumettait des plans,
Leguay, l'minent graveur, recueillait sur ses ordres les cames, les
pierres graves, prcieux bijoux de l'antiquit, et Bouchardon, sous ses
inspirations, faonnait les dragons et les chimres, des grandes pices
d'eau de Versailles.

Duclos et Marmontel taient logs aux frais du roi dans l'htel des
affaires trangres, avec douze mille livres de pension; enfin Crbillon
le tragique obtenait une pension de trois mille livres, un logement au
Louvre, et le titre de bibliothcaire de Choisy avec cinq mille livres.
Et cependant, dans ses contes licencieux, Crbillon fils, plus d'une
fois, avait fait des allusions blessantes aux amours de la marquise.

Aprs une reprsentation brillante de _Catilina_, madame de Pompadour
obtint encore, pour le vieux Crbillon, l'honneur d'une impression
gratuite de ses oeuvres  l'imprimerie royale.

Le lendemain, le vieux pote, alors g de quatre-vingt-un ans, vint 
Choisy remercier sa protectrice.

La marquise tait souffrante, elle reut nanmoins Crbillon et le fit
asseoir jusque dans la balustrade de son lit. Tandis que le pote
embrassait avec effusion la main de la marquise le roi entra. Le vieux
tragique et alors un -propos charmant.

--Ah! madame, dit-il, nous sommes perdus, le roi nous a surpris.

Louis XV rit beaucoup de cette exclamation du vieillard baisant la main
de la marquise comme un amant en bonne fortune.

Mais de tous les htes de la marquise, artistes, potes, grands
seigneurs, le plus cher  son coeur tait assurment l'abb de Bernis,
l'ancien commensal du chteau d'Etioles. Les mdisants disaient que
l'abb tait mieux qu'un ami pour la favorite, et qu'elle lui donnait
pour rien ce qu'achetait si chrement Louis XV. Mais il la remboursait
gnreusement en madrigaux.

Sre de sa puissance, la nouvelle favorite s'occupa de sa famille.
Malheureusement sa mre n'tait plus. Malade depuis longtemps, la dame
Poisson tait morte de joie en apprenant que sa fille tait matresse
dclare. Tous mes voeux sont combls, dit-elle en expirant, je pars
contente.

Cent pitaphes circulrent aussitt, tant  Paris qu' la cour, et voici
celle qui obtint le plus de succs:

          Ci-git qui, sortant du fumier,
          Sut faire une fortune entire,
          Vendit son honneur au fermier
          Et sa fille au propritaire.

Le fermier, c'tait M. de Turneheim, le propritaire tait le roi.

Le pre Poisson fut anobli. C'tait ravaler l'institution, mais peu
importait  madame de Pompadour; sa mission semblait tre de saper
l'ordre de choses tabli, elle accomplissait sa mission sociale; elle
conduisait la royaut  sa ruine et prparait la rvolution.

Personne ne fut surpris de l'lvation du pre Poisson, mais plus que
jamais les chansons et les pigrammes circulaient; madame de Pompadour
en trouvait jusque sur sa table de toilette. On disait  la cour que le
pre Poisson avait une chance de pendu.

C'tait un homme impudent et grossier; il venait chez sa fille lorsqu'il
avait besoin d'argent, c'est--dire souvent. Il forait toutes les
consignes, et la prsence du roi ne l'arrtait pas. En parlant de Louis
XV il disait: mon gendre.

Certain jour, un valet voulut l'empcher d'entrer chez la favorite.

--Maraud! s'cria le pre Poisson exaspr, ne sais-tu donc pas que je
suis le pre de la ... du roi.

Il dnait une autre fois avec des gens de la ferme, chez un financier
enrichi depuis peu. La salle  manger tait splendide, la chre exquise,
les domestiques nombreux.

--Morbleu! dit tout  coup le pre de la favorite que le vin mettait en
belle humeur, ne dirait-on pas  nous voir une assemble de princes? et
cependant au fond nous ne sommes tous que....

Les convives crurent prudent de l'empcher d'aller plus loin.

Tel est l'homme auquel Louis XV accorda des lettres de noblesse.

Le frre de madame de Pompadour tait plus digne des faveurs royales.
Nomm marquis de Vandires, il dut bientt changer ce nom qui prtait au
ridicule, on ne l'appelait que marquis _d'Avant-hier_. Il prit le titre
de marquis de Marigny.

Le roi aimait fort le marquis de Marigny, dont la conversation tait
instructive parfois, amusante toujours. Il l'admettait volontiers aux
soupers intimes, et l'appelait son _petit frre_.

Un jour la favorite allait se mettre  table avec le marquis de Marigny.
On annonce le roi, le marquis se retire.

--Mais, dit Louis XV  madame de Pompadour, il me semble que je vois ici
deux couverts: avec qui donc dniez-vous?

--Sire, avec mon frre.

--Mais qu'il reste alors, dit le roi; n'est-il pas de la famille? Qu'on
mette un troisime couvert pour moi.

Tous les courtisans s'inclinaient devant le frre de la matresse du
roi, les uns redoutaient son influence, les autres espraient s'en
servir. Un jour le marquis de Marigny disait au roi:

--Je ne saurais vraiment, Sire, comprendre ce qui m'arrive; je ne puis
laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour
le ramasser.

Mais  ce marquis de frache date, _d'avant-hier_, comme disaient les
courtisans, il fallait, pour avoir l'air d'un vrai marquis, les ordres
du roi.

Louis XV hsita longtemps, la faveur tait insigne.

--C'est que, disait-il, c'est un bien petit poisson pour le mettre au
bleu.

Une prire de la favorite leva tous ses scrupules, et pour dispenser le
marquis de Marigny de faire ses preuves, on le nomma secrtaire de
l'ordre. Il eut un cordon bleu exceptionnel.

Cette fois au moins les faveurs pleuvaient sur un honnte homme.

Madame de Pompadour, heureusement pour la France, n'avait pas une
nombreuse famille. Son parent le plus loign tait un certain Poisson
de Malvoisin, tambour au rgiment de Pimont. Il voulut comme de raison
profiter de la situation de sa cousine, et vint la trouver. On rsolut
de le faire avancer dans l'arme, mais ce n'est qu'aprs bien des peines
et des dmarches qu'on parvint  le caser. Les officiers des rgiments
consentaient bien  l'accepter, mais  la condition qu'il se battt avec
eux tous.

De 1746  1748, c'est--dire jusqu' la paix d'Aix-la-Chapelle, madame
de Pompadour ne songea qu' consolider sa puissance. Louis XV ayant t
prendre le commandement de ses troupes, elle le suivit incognito,
dguise en page,  la suite du duc de Richelieu. Bien des dames
suivaient alors leurs maris ou leurs amants  l'arme, et le marchal de
Saxe appelait cette partie de son bagage son artillerie lgre. Le
thtre de madame Favart faisait campagne, cette anne-l, et entre deux
assauts, tandis qu'on assigeait une ville, les officiers couraient au
spectacle.  Tongres, la veille de la bataille de Raucoux, le directeur
de la troupe annona que le lendemain il ferait _relche pour cause de
victoire_.

Lorsque madame de Pompadour n'accompagnait pas son amant en Flandres,
elle se retirait  Choisy, et toute la cour, grands seigneurs et grandes
dames, venait l'y entourer d'hommages et savoir des nouvelles de
l'arme, car elle tait, on ne l'ignorait pas, parfaitement renseigne;
elle tait en correspondance avec les gnraux, et le roi lui crivait
presque tous les jours.

Le dessin et la gravure la distrayaient aux heures de solitude; artiste
habile, la marquise reproduisait les dessins de Boucher, de Vien ou de
Leguay. Mais elle aimait surtout les pierres graves imites de
l'antique. Elle gravait, elle sculptait elle-mme l'onyx, la sardoine,
l'meraude, la cornaline et l'ivoire. La sollicitude des amateurs
clairs de l'art nous a conserv _l'oeuvre de madame de Pompadour_, et
toutes ces oeuvres d'art, au bas desquelles se retrouve cette signature:
_Pompadour sculpsit_, sont d'une perfection acheve.

Lorsque, la campagne termine, Louis XV revenait  Versailles prendre
ses quartiers d'hiver, la marquise continuait prs de lui son rle
d'amuseuse, rle ingrat s'il en ft jamais. Avec un art infini, elle
multipliait les distractions les plus diverses. Le roi avait fini par
adopter quelques-uns des gots de sa matresse: il prenait intrt aux
oeuvres des artistes dont la marquise tait comme la reine; il se
plaisait aux pompes du thtre, et presque chaque jour l'Opra venait
donner des reprsentations  Versailles. Le roi chassait ensuite et
soupait avec ses intimes.

Le second mariage du Dauphin, dont la premire femme tait morte en
couches l'anne prcdente, avait t,  Paris, le signal de ftes
magnifiques. Le roi avait assist  plusieurs bals masqus donns 
l'Htel-de-Ville. Ces ftes faisaient trembler madame de Pompadour. Elle
redoutait pour le roi, instruite par sa propre exprience, les dangers
de ces bals o l'intrigue devient audacieuse sous le masque. Pour
carter ce danger, des hommes  elle entouraient inostensiblement le roi
et ne le perdaient pas de rue. S'adressait-il  une femme, paraissait-il
prendre plaisir  sa conversation, aussitt la marquise tait prvenue
et accourait.

La paix gnrale, signe  Aix-la-Chapelle, amena un temps de repos et
de joyeux loisirs pour la cour. Tous les brillants gentilshommes qui
venaient de faire leurs preuves sur les champs de bataille, accoururent
oublier  Versailles les fatigues et les dangers.

Cette priode est la plus brillante du rgne de madame de Pompadour.
Sans tre arrive  la toute puissance, son influence n'a dj plus
d'obstacles, et elle est encore aime du roi. La femme aimable n'a pas
encore fait place  la femme d'tat dont la responsabilit terrible
assombrira le front; enfin elle est encore dans tout l'clat de sa
jeunesse et de sa beaut.

Voici, d'ailleurs, le portrait de cette favorite, trac par un homme qui
certes ne l'aimait pas:

On peut la citer encore comme une des trs-belles femmes de la
capitale, et peut-tre comme la plus belle. Il y a dans l'ensemble de sa
physionomie un tel mlange de vivacit et de tendresse, elle est si bien
tout  la fois ce qu'on appelle une jolie femme et une belle femme, que
la runion de ces qualits en fait une sorte de phnomne.

Cette femme dangereuse, cette habile comdienne, peut tre tour  tour
superbe, imprieuse, calme, lutine, sense, curieuse, attentive,
enjoue. Sa voix a un ton sentimental qui touche mme ceux qui l'aiment
le moins, et de plus elle possde ce qu'on a d'habitude le moins  la
cour, _le don des larmes_.

Elle met peu de rouge, la fracheur de son teint lui suffit. Ses yeux
ont reu d'ailleurs une telle vivacit, qu'il semble qu'une tincelle en
jaillit quand elle donne un coup d'oeil.

Ses yeux sont chtains, ses dents trs-belles, ainsi que ses mains. Sa
taille est fine, bien coupe, de moyenne grandeur et sans aucun dfaut.

Elle connat si bien ses qualits, qu'elle a grand soin de les aider de
tous les secours de l'art. Elle a invent des ngligs, adopts par la
mode, et qu'on appelle les robes  la Pompadour, et qui font ressortir
toutes les beauts qu'elles semblent vouloir cacher.

Ce portrait, o l'on reconnat la main d'un ennemi furieux d'tre forc
de se rendre  l'vidence, ne suffit-il pas pour expliquer l'influence
de madame de Pompadour?

Ne faisait-elle pas, d'ailleurs, tous ses efforts pour distraire
l'insurmontable ennui d'un roi rassasi de tout? Chaque jour son
imagination fertile lui suggrait quelque moyen nouveau. Louis XV avait
cent femmes en une seule. Pour l'agacer et le surprendre, la marquise
apparaissait chaque jour avec un travestissement nouveau: en grande dame
aujourd'hui, demain en paysanne. Aucune mise en scne ne lui cotait. Le
roi avait un jour remarqu une religieuse fort jolie: il trouva le
lendemain la marquise vtue en soeur grise.

Toute jeune fille, madame de Pompadour avait jou avec succs la comdie
et le petit opra; devenue reine de Choisy, elle rsolut d'y faire
lever un thtre et d'y jouer devant le roi, puisqu'il aimait  la
retrouver dans des rles toujours nouveaux.

Cette ide fut excute avec la rapidit que donne la toute-puissance:
Gabriel construisit la salle, Boucher peignit des dcors merveilleux;
les rptitions commencrent. Toute la cour s'arrachait les rles. Jouer
la comdie devant le roi, avec madame de Pompadour, la prcieuse faveur!

Les principaux artistes du thtre de Choisy taient: la marquise
d'abord, puis mesdames de Marchais, de Courtenvaux, de Maillebois, de
Brancas, d'Estrades; MM. de Richelieu, de Duras, de Coigny, de
Nivernais, d'Entragues.

Lorsqu'il y avait un ballet, le marquis de Courtenvaux, le duc de
Melfort et le comte de Langeron taient les premiers sujets.

Le duc de La Vallire tait le directeur de cette noble compagnie.
L'abb de Lagarde soufflait: Gresset, Crbillon et l'abb de Bernis
dirigeaient les rptitions.

Le corps de ballet tait insuffisant, et les choeurs laissaient 
dsirer; mais le roi ne s'en amusait que mieux.

--Ils chantent aussi mal que moi, disait-il en riant.

Et c'tait une grosse injure  jeter  des choeurs d'opra; le roi
possdait la voix la plus fausse de son royaume.

Mais les distractions de la comdie ne suffisaient pas  l'ennuy Louis
XV; les petits voyages impromptus continuaient soit  Marly, soit 
Crcy, chez la marquise, ou  Trianon, que l'on avait fait rparer 
grands frais. Les chasses taient plus frquentes que jamais; on courait
le cerf  Fontainebleau ou  Compigne, le plus souvent dans la fort de
Snart. La chasse, voil la seule vraie passion de Louis XV, celle qu'il
conserva jusqu' la fin de sa vie.

 Choisy, aprs la comdie, aprs la chasse, au retour de toutes les
excursions, on soupait. Le souper, c'tait l'heure du repos, de la
libert, de la joie. Les pamphlets du temps nous ont laiss sur les
soupers de Louis XV de longs et minutieux dtails; mais tous sont
empreints de la plus haineuse exagration. Ces soupers ne furent point,
tant que rgna la marquise, les crapuleuses orgies racontes avec
complaisance par quelques libellistes obscurs.

Voici, d'ailleurs, comment les choses se passaient: le roi, l'heure du
souper venue, dsignait douze ou quinze convives, jamais plus, et l'on
passait dans la salle  manger. C'tait un charmant salon, meubl avec
lgance, dcor par Watteau, Boucher ou Latour. Aucun apprt de festin
ne paraissait; seulement, au milieu du salon, le parquet dessinait une
vaste rosace.  un signe du roi, la rosace s'levait, et, comme dans
les contes de fes, on voyait apparatre une table charge de plats et
de flacons, tincelante de cristaux et de porcelaines, claire par des
centaines de bougies. Le roi s'asseyait, et les invits prenaient place;
des pages de la petite curie, fils de grande famille pour la plupart,
servaient le souper rapidement, sans bruit;  chaque service, la table
tait renouvele. Au dessert, les pages taient renvoys.

Alors seulement on oubliait l'tiquette. Mais les propos grossiers du
libertinage ou de l'impit taient svrement bannis. Une ironie
spirituelle, lgre, superficielle, tait la seule arme dont on se
servt. On ne discutait pas, on se moquait. Les mots charmants
clataient de tous cts, les anecdotes spirituelles circulaient autour
de la table. La conversation tait leste parfois, et mme un peu
grivoise, mais jamais ordurire; la langue avait d'ailleurs  cette
poque une licence qu'aujourd'hui on ne tolrerait plus.

Alors s'changeaient les joyeux dfis de vins d'A ou de Tokai, les
coupes s'emplissaient, se choquaient et se vidaient au bruit charmant
des clats de rire, et quelque pote, l'abb de Bernis, par exemple,
improvisait d'anacrontiques couplets.

Le roi, en se levant, ne donnait pas le signal du dpart; souvent les
invits restaient aprs l'hte; mais la libert n'tait pas plus grande,
elle ne dgnrait pas en licence.

Le roi se retirait habituellement chez madame de Pompadour. Parfois le
champagne frapp, dont il abusait, lui montait  la tte; la marquise en
faisait alors ce qu'elle pouvait jusqu'au lendemain. On faisait lever
quelque femme de chambre, mais dans le plus grand mystre, et on
prparait du th. Plus d'une fois la favorite eut sujet d'tre inquite,
et madame du Hausset raconte que, certaine nuit, la vie de Louis XV fut
en danger; mais on avait toujours un mdecin sous la main.

--Que deviendrais-je, grands dieux, disait la marquise, si jamais le roi
venait  mourir chez moi!!! Je serais massacre; la populace me
tranerait dans les ruisseaux.

Le premier mdecin la rassurait alors, jusqu' la prochaine msaventure.

Au matin, le roi recevait les ministres chez la favorite, dont le salon
tait devenu la chambre du conseil. Le roi ne disait mot, il coutait;
la marquise prenait les dcisions pour lui.

--Sire, disait-elle au roi, les discussions vous donnent la jaunisse.

Le roi la croyait sur parole, et la laissait faire. Elle s'exerait et
s'enhardissait au mtier d'homme d'tat. Afin de se perfectionner, elle
travaillait avec chaque ministre en particulier. Mais la marquise tait
une artiste et non une femme politique; elle le prouva bien. La paix
tait faite, et quelle paix! et les affaires  l'intrieur n'en allaient
pas mieux. Aussi, tandis qu' la cour on dansait, on soupait aprs la
comdie, le peuple murmurait. Mais le roi n'entendait pas le murmure de
son peuple, le roi ne savait mme pas le prix du pain  Paris. Et comme
un jour un placet lui tait parvenu par le plus grand des hasards, il
voulut savoir. Alors un courtisan chercha  rassurer le roi.

--Sire, lui dit-il, le pain n'a jamais t meilleur march.

--Malpeste, s'cria un grand seigneur qui tait du parti du Dauphin, je
suis bien aise de savoir cela; je vais de ce pas btonner mon matre
d'htel qui a l'impudence de me le faire payer trs-cher.

De toutes parts craquait l'difice vermoulu de la royaut; il fallait un
bras pour soutenir l'difice, une tte pour diriger ce bras; il n'y
avait ni bras ni tte, il y avait madame de Pompadour, une femme
charmante, spirituelle, artiste, mais une femme. Ses petites passions,
ses jalousies de favorite, ses impressions du moment, tel tait son code
politique. Le peuple sentait tout cela, et le peuple l'avait en horreur.
D'ailleurs un vent s'tait lev, qui n'tait plus un vent de fronde,
c'tait le souffle puissant de la libert. Il venait d'Angleterre et de
Genve, de partout un peu. Les philosophes avaient allum un bcher pour
y brler toutes les institutions et toutes les croyances, le vent
attisait ce feu terrible. Il y avait encore les parlements qui
s'exeraient  la rbellion, et le clerg qui, par ses divisions et son
intolrance, poussait  la rvolte.

Dans le public, on disait que le trait d'Aix-la-Chapelle tait un
trait honteux; madame de Pompadour pensait comme le public, mais qui
savait ses penses? Une des clauses secrtes de ce trait tait
l'expulsion de France du prince douard, le prtendant, ce prince
infortun pour lequel la France avait prodigu son or et vers son sang.
Louis XV voulut tenir la parole donne et crite; un soir, au sortir de
l'Opra, le prince douard fut saisi, li, jet dans une chaise de
poste, et conduit  la frontire. Le ministre d'alors semblait vraiment
tre  la discrtion de l'Angleterre. La marquise osa dire au roi ce que
tout bas pensait le peuple:

--Sire, c'est une lchet!

Des pamphlets, des pigrammes, des libelles, seule arme du
mcontentement, parurent aussitt de tous cts contre le roi, la
favorite, les ministres, contre le rgiment des gardes qui avait excut
les ordres reus et arrt le prince douard:

          Des gardes en un mot, le brave rgiment,
          Vient, dit-on, d'arrter le fils du prtendant.
          Il a pris un anglais. Ah Dieu! quelle victoire!
          Muses, gravez bien vite au temple de mmoire
                  Ce rare vnement.
          Va, desse aux cent voix, va l'apprendre  la terre,
          Car c'est le seul Anglais qu'il ait pris  la guerre.

Une ptre remarquable, ddie: AU ROI, commenait ainsi:

          Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,
          Des princes malheureux vous n'tes plus l'asile.
          Vos ennemis, vaincus aux champs de Fontenoy,
           leurs propres vainqueurs ont impos la loi.

Des enlvements d'enfants vinrent encore aigrir la population contre le
roi et contre la favorite; la faute en est certainement  quelques
misrables, agents subalternes de la police, qui outrepassrent leurs
ordres; mais le peuple ne s'arrte point  ces considrations.

Une ordonnance du roi avait dfendu la mendicit et ordonn
l'arrestation des gens sans aveu;  Paris, ils taient arrts et
dirigs sur Marseille o on les embarquait pour les colonies. Il arriva
que des agents de police, pour ranonner quelques pauvres mais honntes
familles, abusrent de leur pouvoir et enlevrent plusieurs enfants.

Un jour, un de ces misrables enlve et conduit au dpt un jeune
garon, esprant forcer la mre  le racheter. Cette femme, au
dsespoir, croyant son fils perdu, mort, s'lance dans la rue et
parcourt tout le faubourg Saint-Antoine, poussant d'horribles cris,
invoquant la piti du peuple. Sur ses pas, la population sort des
maisons, des groupes se forment, les mres prennent parti pour la mre.
Les rumeurs les plus tranges circulent: on dit que dans tous les
quartiers des enfants ont ainsi disparu. Ce n'est plus un enfant qui a
t enlev, ce sont des milliers d'enfants. Tout  coup une imputation
horrible, pouvantable, se rpand dans la foule: on dit que les mdecins
ont ordonn des bains de sang au roi, pour rtablir sa sant use par la
dbauche; on ajoute que c'est chez la Pompadour que les enfants sont
conduits et gorgs pour ces bains rparateurs.

Ces rumeurs abominables accroissent l'agitation, les rassemblements
augmentent, l'exaspration du peuple est  son comble. On se jette sur
les agents de police, partout o on les reconnat. Mais les agents ne
sont que les instruments du crime, le coupable est le lieutenant de
police qui ordonne. Aussitt la multitude roule ses flots menaants
jusqu' son htel pour le massacrer. Prvenu, il s'enfuit par les
jardins. On va escalader les murailles, briser tout dans l'htel. Tout 
coup les portes s'ouvrent par les ordres de la femme du lieutenant de
police, moins craintive que son poux. Du moment o il peut entrer, le
peuple hsite; il craignait un pige. Mais les troupes de la maison du
roi accourent  toute bride;  leur vue l'insurrection se dissipe. On
arrte ceux dont la fuite n'a pas t assez prompte, et le lendemain,
sans jugement, sans information, coupables ou non, ils sont pendus sans
misricorde.

Le Parlement saisit avec bonheur cette occasion d'tre dsagrable  la
cour. Une information fut dcide. On manda le lieutenant de police pour
l'admonester. Mais ce lieutenant tait une crature de madame de
Pompadour; le Parlement le blmait, elle le nomma, pour le rcompenser,
conseiller d'tat; plus tard elle l'appela au ministre. Telle tait sa
politique.

Paris avait calomni son roi par une horrible imputation; Louis XV prit
en dgot sa capitale, la ville autrefois des plaisirs et des ftes,
devenue la ville des insultes et des menaces. Depuis longtemps, le
peuple lui avait retir ce beau titre de Louis le bien-aim; quelques
annes plus tard il disait avec justice:

          Le bien-aim de l'almanach
          N'est plus le bien-aim de France.

Le roi prit donc la rsolution de ne plus traverser Paris pour aller de
Versailles  Compigne. Il voulait, dit-il, punir son peuple; le fait
est qu'il en tait rduit  le craindre. On fit, par ses ordres, un
chemin de la porte du bois de Boulogne  Saint-Denis, en tournant la
capitale. Cette nouvelle voie prit le nom de route de la Rvolte,
qu'elle a gard depuis.

 l'occasion de cette meute, le guet reut une organisation militaire;
on fit btir des casernes  Rueil et  Courbevoie, afin d'avoir toujours
des troupes sous la main; enfin le marchal de Lowendal fut charg de
dresser un plan de fortifications contre Paris.

Cependant le Parlement continuait ses remontrances, et la querelle des
billets de confession menaait l'glise d'un schisme.

Mais le mpris des Franais pour Louis XV n'avait pas dtruit encore
dans leur coeur l'attachement au sang de leurs rois. Toute l'affection
du peuple s'tait reporte sur le Dauphin, dont la vie srieuse et calme
formait un contraste loquent avec les gots de son pre. D'ailleurs,
c'est surtout  la favorite que le peuple s'en prenait; on la disait la
cause de tout le mal. Mieux que nous ne le pourrions faire, une simple
chanson du temps expliquera la situation des esprits; elle est bien
l'expression des sentiments de l'poque:

          Les grands seigneurs s'avilissent,
          Les financiers s'enrichissent,
          Tous les Poissons s'agrandissent,
          C'est le rgne des vauriens.
          On puise la finance
          En btiments, en dpense,
          L'tat tombe en dcadence,
          Le roi ne met ordre  rien,
              Rien, rien, rien.

       *       *       *       *       *

Cette chanson, qui dans l'original a neuf ou dix couplets, tait
destine  faire fortune.

Assez de fautes graves, assez d'accusations mrites psent sur la
mmoire de la marquise de Pompadour, sans qu'il soit ncessaire de la
calomnier encore. Il est donc juste de la dcharger d'une imputation
odieuse et ridicule, fort accrdite par quelques romans _historiques_
et un gros mlodrame, qui l'accusent d'avoir trente ans durant perscut
un malheureux prisonnier plus impudent et imprudent que coupable. On
devine qu'il s'agit de Latude--ou trente ans de captivit. Rtablissons
donc les faits:

Le 15 mai 1750, madame de Pompadour tait  sa toilette, lorsqu'on lui
remit une lettre apporte par la poste. On y dnonait un complot contre
ses jours, et on donnait la liste des principaux conjurs. Le nom des
plus grands personnages de la cour y figurait. Cette lettre
l'avertissait qu'avant peu elle recevrait une cassette renfermant des
poisons si violents que les respirer serait mortel. La lettre tait
signe Henri Mazers de Latude.

La marquise, on le comprend, fut pouvante, et fit aussitt prvenir le
lieutenant de police, un homme qui lui tait tout dvou. La cassette
annonce ne tarda pas  arriver. On l'ouvrit avec les plus grandes
prcautions; elle renfermait quelques paquets de poudre blanche, poudre
compltement inoffensive. L'innocence de tous les personnages dnoncs
rsultant d'une information des plus srieuses, on rsolut de dcouvrir
le mystificateur, et c'est bien le nom qui convient. Latude avait pris
si peu de prcautions, que les paquets de poudre blanche de la cassette
taient renferms dans des papiers crits de sa main; or, du premier
coup d'oeil, on s'tait convaincu que l'auteur de la lettre et celui qui
avait envoy la cassette ne faisaient qu'un seul et mme personnage.
Latude ne se cachait pas, il fut arrt comme calomniateur.

Interrog par le lieutenant de police, il rpondit que, se trouvant sans
ressources et sans protecteurs, il avait trouv ce moyen, dans l'espoir
que madame de Pompadour, se croyant sauve par lui d'un grand danger,
lui accorderait sa protection.

Le lieutenant de police se contenta alors de le faire enfermer au fort
de Vincennes.

Mazers de Latude tait un petit gentilhomme gascon, n  Montagnac dans
le Languedoc. Il avait fait en Hollande, prs des rfugis protestants,
de remarquables tudes, et se destinait au gnie militaire. C'est donc
comme officier qu'il fut conduit  Vincennes.

Latude s'vada le second mois, mais il ne fut pas poursuivi; il et t
oubli sans doute, s'il ne s'tait avis d'une nouvelle plaisanterie
dans le got de la premire. Il avait la monomanie de la dnonciation.
Arrt dans l'htel garni qu'il occupait, il fut cette fois conduit  la
Bastille. On le traita convenablement; il avait un logement d'officier.
L il se lia avec un nomm d'Algre, Gascon comme lui, et six mois aprs
tous les deux s'vadaient avec une incontestable hardiesse.

Ils se sauvrent en Hollande, o Latude s'affilia aux conjurations des
protestants et des jansnistes rfugis. Il fut enlev et rintgr  la
Bastille. Naturellement, on dut prendre  son gard certaines
prcautions de surveillance; mais il fut nanmoins bien trait. On lui
accordait la permission d'crire: les plans et les projets de gnie
militaire qu'il adressait au ministre en font foi. Homme suprieur,
esprit d'lite, Latude avait des ides jeunes et fcondes; le ministre
lui fit offrir la libert  la condition de retourner  Montagnac. Sans
refuser prcisment, il prit occasion d'crire  madame de Pompadour des
lettres d'une extrme insolence. Or, ces lettres, qui devaient passer
par les mains du lieutenant de police, n'arrivrent pas  leur adresse.
En novembre 1765, Latude s'chappait de nouveau, par un miracle inou
d'audace et de prsence d'esprit. Repris, il fut enferm  Bictre, et
on ne le relcha qu'en 1777, sous la condition expresse qu'il habiterait
son lieu de naissance.

O voit-on dans tout cela une vengeance personnelle de madame de
Pompadour? Si cela tait, n'et-il pas recouvr sa libert  la mort de
la favorite? M. de Sartines, ennemi de la marquise, et-il fait
poursuivre en 1765 le prisonnier vad? Le duc de Choiseul l'et-il fait
enfermer  Bictre? M. de Malhesherbes, visitant cet hpital en 1775,
n'et-il pas fait droit  ses rclamations?

Louis XV cependant s'ennuyait toujours, et la marquise, malgr toute son
imagination, se voyait  bout de moyens de distraction. C'est alors que
l'ide lui vint d'inspirer au roi le got des btiments et des
constructions. On mit des ouvriers partout  la fois. Le public cria
fort. C'tait la moindre des proccupations de la favorite. Les finances
se trouvaient dans le plus dplorable tat; mais telle tait
l'indiffrence du roi et la toute-puissance de la marquise, que l'on put
faire un incroyable abus des acquits de comptant. C'tait tout
simplement conduire l'tat  la banqueroute. Quelques entreprises utiles
furent cependant conseilles par madame de Pompadour, et l'on commena
les btiments de l'cole militaire et de la Manufacture de porcelaines
de Svres.

L'tablissement de la manufacture de porcelaines de Svres rendit le
plus grand service  l'industrie franaise. Nous avions les Gobelins, la
Savonnerie, les glaces, qui, par la supriorit de leurs produits, nous
donnaient la premire place; mais l'art cramique tait rest en retard.
Bien plus, il avait dgnr, et depuis longtemps le secret tait perdu
de ces magnifiques poteries des XVe et XVIe sicles, si
recherches encore aujourd'hui des amateurs. Nos porcelainiers se
bornaient alors  l'imitation mal russie,  la contrefaon grotesque
des produits de la Saxe ou du Japon.

Sous les auspices de madame de Pompadour, cet art charmant fit les plus
rapides progrs; on retrouva des couleurs et des nuances perdues, on eut
le secret de la pte tendre, si fine et si belle, et bientt les
produits de la Manufacture de Svres firent l'admiration du monde
entier.

Les constructions de l'cole militaire et de la Manufacture de Svres ne
faisaient pas ngliger d'autres entreprises beaucoup moins utiles, mais
plus coteuses: on travaillait  force  Choisy,  Crcy,  la Muette,
et surtout au chteau de Bellevue, dispendieuse fantaisie de la
favorite.

Madame de Pompadour allant un jour de Svres  Meudon, s'arrta sur la
colline qui domine la rive gauche de la Seine, au point o la route de
Versailles traversait cette rivire.

--Voyez donc, Sire, dit-elle en s'adressant au roi, voyez donc la belle
vue!

Et sur cette hauteur abandonne aux bruyres, elle rsolut de se faire
construire un chteau. Artistes, architectes, peintres, sculpteurs,
jardiniers, furent aussitt convoqus, les plans furent arrts sance
tenante, et les travaux commencrent avec une magique rapidit. La
marquise elle-mme surveillait l'oeuvre des architectes, et souvent le
roi quittait la chasse pour venir djeuner au milieu des ouvriers. Moins
de deux ans aprs, le chteau de Bellevue tait achev. Les petits
btiments, situs au bas de la rampe, presqu'au bord de la Seine,
prirent le nom de Brimborion.

Bellevue, inaugur le 25 novembre 1760, par des ftes magnifiques,
devint bientt la rsidence favorite de Louis XV; il est vrai que la
marquise avait prodigu les millions pour faire de ce chteau un
vritable sjour des Mille et une nuits.

Le jour de l'inauguration, la marquise, aprs avoir promen son royal
amant dans toutes les pices de ce merveilleux chteau, aprs avoir joui
de ses surprises et de son admiration, le conduisit dans un appartement
qui s'ouvrait sur une serre immense claire de mille bougies. L se
trouvaient  profusion les fleurs les plus rares, les plus loignes de
la saison: roses, lilas, jasmins, oeillets, renoncules et primevres
s'panouissaient dans ce domaine enchant de Flore, comme on disait
alors, et rpandaient les plus suaves parfums. Le roi fut bloui.

--Ne me donnerez-vous pas un bouquet, marquise? demanda-t-il.

--Venez vous-mme le cueillir, Sire, dit l'enchanteresse, avec un
ravissant sourire, venez.

Le roi y alla. Mais  la premire fleur qu'il voulut dtacher, il
s'aperut que la tige tait froide et rigide.

Tout ce charmant parterre tait en fine porcelaine de Saxe, et de suaves
essences, dont les gouttes brillaient sur les feuilles comme autant de
perles de rose, remplaaient les manations de toutes ces fleurs.

Toute la cour, est-il besoin de le dire, s'arracha bientt les
invitations de Bellevue.

Mais le chteau tait petit, le nombre des invits fut trs-restreint.
Il y avait beaucoup d'appels et peu d'lus. Les ministres, quelques
favoris intimes taient les htes habituels. Ceux-l passaient la nuit
au chteau. Les invits ordinaires se retiraient aprs les ftes et
allaient chercher un gte dans les habitations des environs. On appelait
ces convives de jour, des _polissons_; et cependant, aller  Bellevue,
mme en _polisson_, tait une faveur insigne. Hommes et femmes devaient
revtir un uniforme choisi et dessin par madame de Pompadour: elle-mme
avait distribu les toffes et donn le calque des dessins que chacun
devait faire excuter; les broderies seules taient une affaire de plus
de douze cents livres. Les habits des hommes taient de velours, les
robes des dames de damas.

Les dpenses du chteau de Bellevue firent beaucoup crier; pamphlets et
chansons faisaient rage. Un officier aux gardes, chevalier de Malte,
pour quatre mauvais vers, fut condamn  un an de dtention, puis
exil. Les flatteurs de la favorite trouvaient la punition bien douce.

Toute-puissante dans l'tat, madame de Pompadour n'avait pas  la cour
les honneurs du tabouret. Elle n'eut qu'un mot  dire, tout flchit
devant ses volonts, mme l'tiquette, qui n'accordait cette prrogative
qu'aux seules duchesses. Le roi saisit, pour lui accorder cette faveur,
l'occasion du rtablissement du Dauphin, qui avait t si srieusement
malade qu'un instant on avait craint pour ses jours. La favorite eut
donc le tabouret; vainement le parti du Dauphin s'opposa  son
lvation, elle fut prsente.

Suivant le crmonial des prsentations, elle devait tre embrasse par
la reine, par le Dauphin et par les princesses. La reine et ses filles
se soumirent  cette humiliation nouvelle que leur imposait le roi; mais
le Dauphin ne put cacher son dgot. Aprs avoir embrass la nouvelle
lue, il lui tira la langue, selon les uns, et essuya ses lvres du
revers de sa main, selon d'autres.

La marquise ne s'en aperut pas sur le moment, mais ses flatteurs ne
tardrent pas  le lui apprendre. Grande fut sa colre contre le
Dauphin, qu'elle n'avait jamais aim: sa pit, selon elle, n'tait
qu'hypocrisie, sa charit, un moyen habile de se crer une popularit.
Elle alla donc trouver le roi, se plaignant amrement de cette insulte
qui retombait sur lui. Louis XV partagea l'indignation de la favorite,
et le Dauphin reut l'ordre de se rendre au chteau de Meudon. Vainement
la reine et ses filles intercdrent pour lui, le roi mit pour condition
 son retour qu'il ferait des excuses  la marquise.

Aprs quelque rsistance, le Dauphin fut oblig de se soumettre. En
prsence de toute la cour, il dclara  madame de Pompadour qu'il tait
trs-innocent de l'injure que des calomniateurs lui imputaient.

La favorite reut cette dclaration avec la dignit d'une reine, et
gracieusement elle lui rpondit que jamais elle n'avait ajout foi 
tout ce qu'on tait venu lui rapporter. Puis, comme gage de
rconciliation, elle grava elle-mme le portrait du Dauphin. Tel fut le
dnoment de cette aventure, qui faillit diviser le parti du Dauphin:
les uns le blmaient, les autres l'approuvaient d'avoir obi au roi.
Mais le Dauphin fit observer que toute la honte, si honte il y avait,
retombait, non sur le fils qui se soumettait, mais sur le pre qui avait
donn des ordres.

Le tabouret ne satisfit pas encore l'ambition de madame de Pompadour,
elle voulut tre dame d'honneur de la reine. Sre de l'approbation du
roi, elle fit faire quelques dmarches prs de Marie Leczinska. La
reine, toujours faible et soumise, n'osa refuser, mais elle objecta que,
toutes les dames du palais faisant leurs pques, la favorite ne pouvait
tre admise qu' la condition d'approcher des sacrements.

La marquise s'occupa immdiatement de lever cet obstacle. Elle commena
par dclarer que ses relations avec le roi n'taient plus qu'amicales,
ce qui tait vrai, comme nous le verrons plus tard; elle sollicita
ensuite de son mari une lettre de pardon, dans laquelle il devait dire
que dsormais, oubliant toutes les fautes de sa femme, il lui rendait
son estime et lui rouvrait sa maison.

M. d'Etioles consentit  tout ce que lui demanda sa femme. Depuis
longtemps il avait pris son parti de son abandon, et il s'tait mme
dcid  user de son pouvoir, tant pour lui que pour ses amis. En 1754
il avait accept la place vacante de fermier gnral des postes, au
scandale de beaucoup de ses amis, qui pensaient que la retraite
convenait  sa situation.

Munie de ses pices justificatives, la marquise entra en ngociations
avec le pre de Sacy, qui consentit  lui donner l'absolution et  lui
administrer les sacrements. Elle fut donc nomme dame d'honneur. Elle se
jeta alors pour quelque temps dans la dvotion, mais ds ce moment,
assure-t-on, elle rsolut la perte des jsuites, qui avaient os,
lorsqu'il s'tait agi de ses pques, rsister  ses volonts.

L'expulsion des jsuites, due  madame de Pompadour et au duc de
Choiseul qui voulait la destruction ou la rforme des ordres religieux,
donna  la favorite une heure de popularit. Accepter la volont des
partis est un moyen habile qu'ont toujours adopt les ambitieux. On se
grandit alors  peu de frais, et de tous les intresss on se fait des
cratures. Un instant on oublia la haine voue  la favorite, on oublia
la bassesse de sa naissance, son avidit, les traits honteux, et, pour
cette proscription d'une socit dangereuse, on l'adula plus que si elle
et donn une province  la France.

Dans le courant de l'anne 1754, madame de Pompadour avait prouv le
plus grand chagrin de son existence. Alexandrine, sa fille bien-aime,
mourut subitement pour avoir t saigne mal  propos au couvent de
l'Assomption, o on l'levait avec le plus grand soin. Elle avait alors
onze ans.

Ici commence la seconde priode de la vie de la marquise de Pompadour.
La matresse charmante de Louis XV fait place  la femme d'tat.
L'ambitieuse incapable que fltrit l'histoire succde  l'artiste
spirituelle, qui avait trouv grce.

La favorite rgne dsormais. Elle est duchesse de fait, sinon de titre,
elle est dame d'honneur de la reine. Alors son orgueil devient immense,
insatiable comme son ambition.

Dans son salon, elle affecte le ton et les manires d'une reine, elle
trne, comme jamais, mme aprs son mariage, ne l'avait os faire madame
de Maintenon. Elle reoit tout le monde, assise dans une chaise longue,
ne se levant jamais, mme pour les princes du sang, obligeant tout le
monde  se tenir debout.

Pour qu'on ne lui _manque pas de respect_, c'est--dire pour que nul
n'ait l'ide de s'asseoir en sa prsence, elle fait enlever les siges,
si bien qu'un jour le marquis de Souvr, sorte d'original qui avait son
franc parler, vient, pour se reposer, s'asseoir sur un des bras de son
fauteuil.

Cette familiarit lui semble monstrueuse, et elle se plaint au roi de
l'outrage qu'elle a reu. Louis XV demande une explication au marquis.

--Ma foi! sire, rpond M. de Souvr, j'tais diablement las, et, ne
sachant o m'asseoir, je me suis aid comme j'ai pu.

Cette rponse cavalire fit heureusement rire le roi. Si le coupable
avait essay de se disculper, il tait perdu.

Sous prtexte qu'elle est souffrante, la marquise ne rend de visites 
personne, mme aux duchesses titres, et un nol de la cour fait
allusion  ces prrogatives que la faiblesse royale donne  la favorite:

              De Jsus la naissance
              Fit grand bruit  la cour;
              Louis, en diligence,
              Fut trouver Pompadour.
          Allons voir cet enfant, lui dit-il, ma mignonne.
              Non, dit la marquise au roi,
              Qu'on l'apporte chez moi,
              Je ne vais chez personne.

Elle fait donner  ses domestiques des titres et des dcorations; sa
femme de chambre est une personne de qualit, et lorsqu'elle sort, il
lui faut un chevalier de Saint-Louis pour porter la queue de sa robe.

Et l'on se demande lequel des deux l'emporte, de la vanit de la
matresse ou de la bassesse du gentilhomme.

Les courtisans prenaient  tche de justifier cette insolence par leur
plate obsquiosit, et les plus grands seigneurs de France ne
rougissaient pas de faire antichambre chez elle, attendant une audience
pour solliciter quelque grce.

Elle est roi dsormais, prsident du conseil des ministres. C'est dans
son cabinet que se fait le travail politique, les secrtaires d'tat
viennent lui soumettre toutes les dcisions, elle assiste aux lits de
justice, elle rpond aux remontrances du Parlement. Richelieu, le grand
ministre, sous sa robe rouge de cardinal avait cach Louis XIII; Louis
XV disparat sous les jupes amples de sa favorite. Un ventail, voil le
sceptre de la France.

La toute-puissance de la marquise de Pompadour ne tarda pas  se faire
sentir d'une manire dsastreuse.

Le trait d'Aix-la-Chapelle ne nous donnait qu'une paix boiteuse.
C'tait une trve arme, chacun le sentait, mais nul alors ne prvoyait
la guerre de Sept-Ans. Cette guerre impolitique, insense, calamiteuse,
elle fut l'oeuvre de la favorite. De tout temps l'Autriche avait t
considre comme l'ennemie naturelle de la France: ainsi pensaient Henri
IV et Richelieu, deux politiques au moins aussi forts que la matresse
de Louis XV. On changea de conduite, et l'on tendit la main 
Marie-Thrse.

Cette guerre devait servir admirablement et les rancunes et les amitis
de madame de Pompadour, qui dtestait Frdric, le roi de Prusse, et
affectionnait trs-particulirement l'impratrice d'Autriche.

La haine de la marquise contre le roi de Prusse datait de longtemps.
Frdric, sorte de tyran philosophe et bel esprit, accueillait avec
distinction tous les mcontents que faisait la cour de France. Il
professait une tolrance universelle. Il permettait de tout dire, de
tout imprimer, lorsqu'il ne faisait pas mettre les libres penseurs en
prison et brler les livres par la main du bourreau. Son palais tait
une petite acadmie, un htel Rambouillet de l'Encyclopdie. Il crivait
 Jean-Jacques Rousseau et donnait  Voltaire la clef de chambellan. 
ses soupers on raisonnait sur tout, et sur bien d'autres choses encore,
mais surtout on critiquait, on se moquait. Versailles, on le devine,
n'tait point pargn, et la favorite de Louis XV tait le point de mire
de tous les traits d'esprit. Souvent  ses oreilles taient venus les
propos mchants, les piquantes pigrammes; on lui avait montr des vers,
apport des chansons. Enfin Frdric l'avait surnomme, et elle le
savait, Cotillon II.

L'amiti de madame de Pompadour pour Marie-Thrse fut l'oeuvre du comte
de Kaunitz, ambassadeur d'Autriche. Politique habile sous des dehors
frivoles, reconnaissant l'utilit de l'alliance de la France, il pensa
que l'amour-propre de la favorite valait la peine d'tre exploit. Il
dcida donc sa souveraine  crire une lettre autographe  la matresse
du roi de France. Marie-Thrse, dans ses lettres, traitait la marquise
d'gale  gale, elle l'appelait _cousine_, se disait son _amie_.
L'orgueil faillit touffer madame de Pompadour. Kaunitz ne s'tait pas
tromp, de ce jour elle voua une inaltrable affection  son amie et
cousine Marie-Thrse.

Les ngociations avec l'Autriche commencrent, et bientt un trait
d'alliance fut sign; c'tait le signal de la guerre de Sept-Ans. La
France va dsormais, au profit de son ancienne ennemie, prodiguer son or
et son sang. Frdric sera plusieurs fois  deux doigts de sa perte,
dans son dsespoir il songera mme au suicide; mais, gnral habile, roi
vraiment grand et hroque dans plusieurs campagnes, il tirera un
admirable parti de toutes ses ressources, fera face de tous cts  la
fois, chappera  quatre armes qui le cernent, et sortira de cette
lutte ingale, sinon vainqueur, du moins sans grandes pertes.

Marie-Thrse, grce  une habile administration, aide d'ailleurs par
la France, accrotra son influence en Europe.

Tout le poids de la guerre retombera sur la France; durant ces sept
annes d'hostilit il prira neuf cent mille combattants, nous
sacrifierons des millions, nous perdrons toute notre prpondrance, et
le pacte de famille que M. de Choiseul considrait comme un
chef-d'oeuvre de diplomatie, nous fera perdre la Louisiane.

Pendant cette guerre dsastreuse, de petits gnraux conduisent  la
mort de grandes armes, des rivalits mesquines clatent entre les chefs
et font chouer tous les plans, les flatteurs seuls de la favorite
obtiennent des commandements; enfin des gnraux franais font
construire,  honte! des palais  Paris avec l'or de l'ennemi.

Insouciant et ennuy, Louis XV apprendra toutes les turpitudes, il verra
le mal et ne songera pas  y remdier; il a emprunt la devise de sa
favorite: Aprs nous le dluge!

Voil cependant o nous conduisaient les petites passions de la marquise
de Pompadour. Sa politique ne rencontra aucun obstacle de la part des
ministres, elle n'admettait au pouvoir, il est vrai, que des cratures 
elle, et plus tard l'abb de Bernis, son ami dvou, un des auteurs du
trait avec l'Autriche, fut exil pour avoir os rsister.

Depuis longtemps dj M. de Maurepas, le ministre aim de Louis XV, le
seul qui pt faire travailler le roi, entre un bon mot et une chanson,
ce qui ne l'empchait pas d'tre un habile homme d'tat, avait t
renvoy. Il avait fallu trouver un prtexte. La marquise l'accusa donc
d'tre l'auteur d'un abominable quatrain qu'elle avait, disait-elle,
trouv un jour sous sa serviette en se mettant  table.

Au dedans cependant les affaires n'en allaient pas mieux; les finances
taient obres; le clerg et le Parlement mesuraient tour  tour la
faiblesse du gouvernement et tenaient peu de compte de ses ordres; une
division intestine partageait le sacerdoce et la magistrature. Il y
avait dbat entre toutes les juridictions. Bientt,  la suite d'une
mesure prise par le roi, cent-quatre-vingt membres du Parlement
donnrent leur dmission.

La douleur des Parisiens, dit l'auteur de _l'Histoire philosophique du
rgne de Louis XV_, se manifesta bientt en expressions de colre. Le
roi tait hautement qualifi du nom de tyran. On se racontait la
turpitude de ses moeurs. La favorite tait couverte d'imprcations;
enfin les pamphlets et les placards les plus injurieux taient chaque
jour affichs jusque sur les murs du palais. L'exaltation tait  son
comble.

Le crime ne se fit pas attendre. Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du
soir, le roi qui, dans la journe, tait venu  Versailles voir une de
ses filles malades, se disposait  monter en carrosse pour retourner 
Trianon. Il mettait le pied sur le degr de velours, lorsqu'un homme qui
s'tait gliss dans l'ombre au milieu des personnes qui l'entouraient,
s'lana sur lui et le frappa.

--On vient, s'cria le roi, de me donner un furieux coup de coude.

Puis, passant la main sous son habit, il la retira pleine de sang.

--Je suis bless, dit-il.

Alors, regardant autour de lui, et apercevant un homme qui gardait son
chapeau sur la tte:

--C'est cet homme qui m'a frapp! Qu'on le prenne, mais qu'on ne le tue
pas.

Des gardes du corps se prcipitrent aussitt sur l'assassin, et
l'arrtrent.

Il et pu s'enfuir dix fois avant ce temps, se perdre dans la foule;
mais, soit horreur de son crime, soit mpris de la vie, il tait rest
immobile.

Conduit dans la salle des gardes du corps, il fut fouill. On trouva sur
lui une trentaine de louis d'or et un couteau  deux lames. Il s'tait
servi, pour frapper le roi, de la plus petite, qui avait la forme d'un
canif. Interrog, il dclara se nommer Franois Damiens. Puis, tout 
coup, et comme pris de remords:

--Qu'on prenne garde, s'cria-t-il,  monseigneur le Dauphin! qu'il ne
sorte pas d'aujourd'hui!

Cette exclamation fit croire qu'il avait des complices, et, pour obtenir
une rvlation complte, les gardes du corps commencrent  lui donner
la torture.

Mais vainement on le tenailla avec des pincettes rouges, les soldats se
lassrent plus vite que lui; il ne poussa pas un cri, il n'avoua rien.

Bientt le grand prvt de l'htel vint s'emparer de l'assassin et le
fit conduire  la gele, pour commencer une instruction rgulire.

Le roi cependant perdait beaucoup de sang. Il remonta l'escalier sans
tre soutenu. Il devait coucher  Trianon, en sorte qu'il n'y avait rien
de prpar  Versailles. On coucha le roi sur des matelas, pendant qu'on
disposait son lit; et tous ceux qui taient autour de lui commencrent 
le dshabiller.

Un mdecin tait accouru. La blessure se rduisait  une forte
gratignure. Le roi portait ce jour-l,  cause du froid plusieurs
vtements, ils avaient amorti le coup. La blessure panse, le calme
commenait  renatre, lorsque tout  coup un imprudent nona la
crainte que le couteau ne ft empoisonn.

Cette crainte frappa l'esprit du roi. Tout son sang-froid l'abandonna.
Il voulut un prtre  l'instant; et comme tous les aumniers taient
absents, un simple chapelain remplit en tremblant la redoutable mission
de le rconcilier avec le ciel.

La famille royale tait accourue; la reine se prcipita tout en larmes
dans la chambre. Madame de Pompadour se prsenta, mais la porte lui fut
interdite, par ordre du roi, qui lui fit donner le conseil de se retirer
de la cour. Ses terreurs de Metz le reprenaient. Puis il dlgua tous
les pouvoirs au Dauphin, qui prit le gouvernement des affaires.

Le ministre Machault, conformment aux intentions du roi, tait all
trouver madame de Pompadour. Dans son intrt, il lui conseillait de
fuir. Jamais la position de la favorite n'avait t ainsi menace, elle
perdait la tte. Elle allait se dcider  partir, lorsque madame de
Mirepoix, prsente  l'entretien, lui reprsenta que son dpart la
perdait  tout jamais.

--Il faut rester, lui dit-elle.

Et comme la marquise hsitait encore:

--Oui, ajouta madame de Mirepoix, mieux vaut tre chasse, que de partir
un jour trop tt.

Bien en prit  madame de Pompadour de suivre ce conseil. Huit jours
aprs, le roi tait remis et redevenait son esclave.

Le procs de Damiens ne fit jaillir aucune lumire sur cet odieux
attentat. Il resta cependant  peu prs prouv qu'il n'avait pas de
complices.

Dans tous ses interrogatoires, il soutint qu'il n'avait voulu que
blesser le roi. Les tortures les plus atroces ne lui arrachrent aucune
rvlation.

Quelques jours aprs l'attentat, le ministre fut presque entirement
renouvel.

Le roi, revenu de ses terreurs de la mort, rougissait-il de ses
faiblesses, voulait-il en loigner les tmoins? Quelle que soit la
raison, les ministres furent brusquement renvoys et remplacs par des
hommes compltement  la discrtion de la marquise, plus puissante que
jamais.

Depuis longtemps dj, la marquise de Pompadour n'tait plus pour le roi
qu'une amie; les sens n'taient plus pour rien dans leur mutuel
attachement. Tel tait l'tat de sa sant, que, de l'avis mme du
mdecin, elle avait d rompre entirement toutes relations avec son
amant. Sa dclaration au pre de Sacy,  l'occasion de ses pques, tait
donc vraie. Dans sa jeunesse d'ailleurs, au temps mme o vritablement
elle tait la matresse du roi, madame de Pompadour avait toujours eu un
temprament trs-oppos  celui de Louis XV, et on a peine  se figurer
les expdients auxquels elle avait recours pour garder seule l'amour du
matre et mnager son influence, lorsque l'amiti ne de l'habitude
succdait  l'amour dans le coeur du roi.

Voici une anecdote emprunte aux Mmoires de madame du Hausset qui
peint admirablement le caractre de la marquise  cette poque, et cette
anecdote ne peut tre rvoque en doute, venant d'une femme qui lui fut
toujours dvoue. C'est madame du Hausset qui parle.

J'avais remarqu que, depuis plusieurs jours, madame de Pompadour se
faisait servir du chocolat  triple vanille et ambr,  son djeuner;
qu'elle mangeait des truffes et des potages au cleri. La trouvant fort
chauffe, je lui fis un jour des reprsentations sur son rgime,
qu'elle eut l'air de ne pas couter. Alors je crus devoir en parler 
son amie, la duchesse de Brancas.

--Je m'en suis aperue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant
vous.

Effectivement, aprs sa toilette, madame de Brancas lui fit part de ses
craintes sur sa sant.

--Je viens de m'en entretenir avec elle, dit-elle en me montrant la
duchesse, elle est de mon avis.

Madame la marquise tmoigna un peu d'humeur et se mit  fondre en
larmes. J'allai aussitt fermer la porte, et je revins couter.

--Ma chre amie, dit madame de Pompadour  madame de Brancas, je suis
trouble de la crainte de perdre le coeur du roi en cessant de lui tre
agrable. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de
prix  certaines choses, et j'ai le malheur d'tre d'un temprament
excessivement froid. J'ai imagin de prendre un rgime un peu
chauffant, pour rparer ce dfaut, et depuis deux jours cet lixir me
fait du bien....

Elle pleura encore, et ajouta:

Vous ne savez pas ce qui m'est arriv il y a huit jours, le roi, sous
prtexte qu'il faisait chaud, s'est mis sur mon canap et y a pass la
moiti de la nuit; il se dgotera de moi et en prendra une autre.

--Vous ne l'viterez pas, rpondit la duchesse, en suivant votre
rgime, et ce rgime vous tuera.

Ces dames s'embrassrent, madame de Pompadour recommanda le secret 
madame de Brancas, et le rgime fut abandonn.

Peu de temps aprs, elle me dit:

--Le matre est plus content de moi, et c'est depuis que j'en ai parl
 Quesnay, sans lui tout dire. Il m'a dit que pour avoir ce que je
dsire, il fallait avoir soin de se bien porter, et tcher de bien
digrer et faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur
a raison, et je me sens tout autre. J'adore le roi: je voudrais lui tre
agrable, mais, hlas! quelquefois il me trouve plus froide qu'une
macreuse.

Mais l'influence de madame de Pompadour tenait  des sentiments plus
nobles que ceux qu'elle dsirait alors. Elle devait son empire  son
adresse,  son dvouement constant  toutes les fantaisies du matre, au
soin qu'elle prenait de courir au-devant de ses moindres dsirs, aux
charmes de son esprit,  sa grce,  toutes ces qualits, enfin, qu'elle
possdait dans la premire priode de ses relations avec le roi.

Plus tard, elle fut pour Louis XV comme un vieux ministre; il n'osait la
renvoyer par cette mme raison qui l'avait fait garder le cardinal
Fleury: il tremblait de voir retomber sur lui seul tout le poids des
affaires; il voyait bien que la royaut allait droit  sa perte. Il
pressentait la ruine, mais il disait: Bast! tout cela durera bien
autant que moi. Et il laissait faire le mal, pouvant l'empcher, ce qui
est le plus grand crime qu'un souverain puisse commettre.

Madame de Pompadour, cependant, tremblait toujours de voir surgir une
rivale. Depuis longtemps, elle le savait, les valets de chambre du roi,
corrupteurs subalternes, mprisables agents de la dbauche,
fournissaient aux caprices du matre de jeunes et jolies filles qu'ils
allaient recrutant de tous cts. Les intrigues des ennemis de la
marquise pouvaient pousser dans la couche royale quelque femme de grande
maison, belle, fire, spirituelle, hardie, comme l'avait t la duchesse
de Chteauroux.

La favorite frmissait  cette ide; les infidlits passagres de son
amant lui importaient peu, elle ne l'aimait plus; mais elle tenait au
pouvoir plus qu' la vie. Elle rsolut donc d'tre elle-mme
l'intendante des honteux plaisirs du royal dbauch. C'tait la premire
fois que cette ide venait  une favorite d'entourer son amant d'un
srail, mais cette ide assura la puissance de madame de Pompadour. Elle
choisit pour le roi des matresses jeunes, jolies, gracieuses, mais
d'une classe infrieure ou sans fortune et sans alliances, aussi peu
spirituelles que possible, de faon  n'avoir rien  redouter du pouvoir
de leurs charmes. Les pourvoyeurs habituels du roi devinrent ses
cratures, et nulle ne put tre admise prs du roi sans son approbation.

Dj, quelque temps auparavant, Louis XV tait venu lui demander, avec
un certain embarras, il est vrai, ses bonts pour une jeune fille prte
 devenir mre, et sur laquelle il dsirait que l'on veillt avec la
plus grande sollicitude. Il tait fort embarrass de cette jeune fille;
ne voulant pas trahir son incognito, et n'osant s'ouvrir  personne de
peur d'une indiscrtion, il avait pens  son amie.

La marquise se chargea elle-mme de prendre soin de la mre et de
l'enfant; elle pourvut gnreusement  tous leurs besoins et leur assura
un revenu honnte.

--Que vous tes bonne! lui disait le roi; que de gratitude pour vous,
de vous charger d'une pareille mission!

La marquise devait avoir bien d'autres complaisances: afin de favoriser
les gots de Louis XV, elle lui donna, ds 1753, sa charmante retraite
de l'Ermitage, situe dans le parc de Versailles, et admirablement
dispose pour les dbauches secrtes.

Le Parc-aux-Cerfs tait invent.

C'est l que dsormais furent loges les jeunes filles qui attendaient
les embrassements du matre. On donna  cette maison une organisation.
Un chevalier de Saint-Louis sollicita l'honneur d'en tre l'intendant
gnral. Une ancienne chanoinesse fut charge de la surveillance
intrieure: elle avait sous ses ordres deux sous-matresses; enfin, un
certain nombre de femmes de compagnie taient charges de l'ducation
des jeunes lves.

Le valet de chambre Lebel, M. de Lugeac, neveu de la favorite, et sa
femme, la marquise elle-mme, tels taient les pourvoyeurs ordinaires de
cet infme srail. La police s'en mlait aussi, et lorsque quelque
enfant de neuf  onze ans attirait par sa beaut les regards des agents,
elle tait enleve ou achete  ses parents et conduite  Versailles.

Le nombre des malheureuses qui passrent successivement au
Parc-aux-Cerfs est immense.  leur sortie, elles taient maries  des
hommes vils ou crdules,  qui elles apportaient une bonne dot. On leur
trouvait toujours un mari. La turpitude du chef de l'tat provoquait
ainsi la bassesse des sentiments. L'argent, au besoin, n'tait pas
pargn, on le prodiguait, on prodiguait aussi les places dans l'arme
ou dans le clerg. Le roi tait gnreux, le trsor public fournissait 
tout. Il est difficile d'valuer les sommes englouties par le
Parc-aux-Cerfs, mais on peut assurer sans exagration que pendant
trente-quatre ans que subsista cet tablissement, elles s'levrent au
moins  cent cinquante millions.

Le peuple savait toutes ces infamies, son mpris et sa haine
augmentaient.

Le trait de paix sign  Paris (10 fvrier 1763) vint mettre le comble
 l'exaspration gnrale. C'tait cependant la fin de cette guerre
absurde, entreprise en faveur de l'Autriche sous l'inspiration de madame
de Pompadour. Mais ce trait nous faisait perdre toute notre
prpondrance europenne, la France humilie devenait une puissance de
troisime ordre. Enfin, malgr la dtresse des finances, il fallut payer
 Marie-Thrse, la bonne amie de la marquise, une somme de trente-huit
millions qui l'aida  rparer ses pertes.

On trouva que les amitis de la favorite cotaient un peu trop cher. La
nation fut frappe au coeur.

La majest royale tait avilie, et tous ceux qui entouraient le trne
semblaient prendre  tche de fltrir la couronne. Le bruit ne courut-il
pas que, pour augmenter ses ressources, pour payer plus largement ses
honteux plaisirs, le roi s'tait mis  la tte du pacte de famine et
crait pour s'enrichir des disettes factices!

La marquise, on le pense, n'tait pas pargne. Depuis longtemps dj
elle n'osait plus se montrer en public, elle tait accueillie par des
hues. On ne l'appelait plus que le _flau de la France_. On disait
hautement qu'elle avait ruin l'tat, et cette allgation ne manquait
pas de fondement.

Sans compter les sommes fabuleuses englouties dans la guerre de
Sept-Ans, la marquise avait dilapid les finances pour enrichir ses
parents, ses amis, pour se faire des cratures, pour satisfaire les
passions du roi.

Sa fortune  elle-mme tait scandaleuse. Elle possdait le marquisat de
Pompadour, le chteau de Crcy, en Brie, les chteaux de Bel-Air et de
Bellevue, des Rservoirs, le marquisat de Mesnars, sans compter
plusieurs autres magnifiques proprits, entre autres l'htel d'vreux,
qu'elle avait fait reconstruire  l'extrmit des Champs-Elyses.

Enfin, pour se faire une ide de son luxe, on n'a qu' jeter les yeux
sur son livre de dpenses, qui ne dit pas tout, et l'on voit qu'elle
paya de 1748  1754, pour la construction et les dcorations intrieures
seulement de sa maison de Bellevue, la somme de prs de trois millions
(2,983,047 francs). Le linge, pour draps et table de sa maison de Crcy,
avait cot 60,452 livres. Qu'on estime ce qu'elle avait d dpenser
pour Bellevue! Elle possdait pour prs de deux millions de diamants, et
elle estimait elle-mme sa vaisselle d'or et d'argent  687,600 francs.
Ses seuls colifichets sont valus  394,000 livres; ses porcelaines,
non compris celles de Svres,  261,945 livres, sa garde-robe  350,000
livres.

Les voyages du roi, comdies, ftes donnes en ses diffrentes maisons,
lui cotrent plus de quatre millions. Enfin, pendant ses dix-neuf
annes de rgne, elle dpensa pour sa bouche la somme de trois millions
cinq cent quatre mille huit cents livres.

Les tableaux, les objets d'art, les mobiliers splendides, les
collections de cames et de pierres fines, ne sont pas compris dans cet
tat fort abrg des richesses de la favorite. La vente seule de son
mobilier dura plus d'un an.

Madame de Pompadour avait entrepris une tche impossible, celle d'amuser
Louis XV: elle succomba  cette tche, elle y usa sa sant, sa vie.

Cette femme, partie de si bas pour s'lever si haut, n'avait pas t
heureuse. Elle rgnait, tous ses dsirs semblaient remplis, mais une
inquitude profonde la consumait en secret. Son pouvoir tenait  si peu
de chose! On se fait difficilement une ide de ce qu'il en cota de
peines, de soucis, de douleurs  cette favorite, pour conserver au
milieu de tous ses ennemis sa haute situation. Sa sant s'altra sous le
poids des angoisses de son me. La Providence allait tre justifie.

Hlas! elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme. Jeune femme, elle
avait t menace d'puisement; sa maladie dgnra bientt en une
langueur mortelle.

Longtemps elle russit  cacher ses souffrances au roi, mais un jour, 
Choisy, au milieu d'une partie de plaisir, elle fut terrasse par le
mal. On crut d'abord que ce ne serait qu'une indisposition passagre,
mais les symptmes devinrent vite menaants, et on la transporta de
Choisy  Versailles. Les mdecins ne dsespraient pas, elle seule ne
s'abusa point sur son tat.

--Je suis perdue, dit-elle; qu'on aille me chercher un confesseur!

Louis XV vit sans motion les progrs de la maladie. Il fut convenable,
voil tout. Chaque jour il envoyait plusieurs fois prendre de ses
nouvelles, chaque matin un de ses favoris lui apportait un bulletin de
la nuit.

Calme et rsigne, elle vit approcher la mort. Au commencement de sa
dernire journe, le cur de la Magdeleine, sa paroisse, tait venu la
voir et l'exhorter au courage;  onze heures il prit cong d'elle.

--Attendez encore un moment, monsieur le cur, murmura-t-elle, nous nous
en irons ensemble.

Peu aprs elle expira (15 avril 1764); elle avait alors quarante-trois
ans, et en avait pass prs de vingt avec le roi.

Louis XV, jusqu'au dernier moment, lui laissa l'exercice de son pouvoir
suprme, et elle eut cette dernire faveur de rendre le dernier soupir
dans la demeure des rois, quoique l'tiquette en bannisse la mort, cette
messagre importune.

Mais avec la vie de la favorite s'teignirent toute sollicitude, toute
commisration. Son cadavre, roul dans un drap, fut plac sur une
civire, et deux hommes de peine le portrent hors du palais. Louis XV,
de la fentre de ses appartements, vit passer dans la cour l'ignoble
cortge. Le temps tait sombre, il tombait une pluie fine et glace.

--Pauvre marquise! dit le roi, elle aura bien mauvais temps pour son
dernier voyage.

Ce fut tout. Louis XV n'eut pas une larme, un mot de regret pour cette
femme qui, pendant vingt ans, avait t son amie.

Madame de Pompadour fut inhume au couvent des Capucines de Paris, dans
une chapelle qu'elle avait achete un an auparavant. Le marquis de
Marigny fut l'hritier de ses immenses richesses.

Son corps n'tait pas refroidi encore, que d'ignobles pitaphes
circulaient dj  Paris et  Versailles. Enfin, dirent les Parisiens
transports de joie, Louis XV va donc rgner.




IX

LA COMTESSE DU BARRY.


Malgr son indiffrence apparente, Louis XV avait t vivement frapp de
la mort de madame de Pompadour. Un instant il sembla vouloir rformer
ses moeurs; vainement quelques grandes dames essayrent de prendre cette
place vacante de favorite, leurs tentatives chourent, et il ne leur
revint que la honte d'un infructueux essai. Le vieux monarque sembla
renoncer  l'institution d'une matresse en titre, en possession d'une
influence quelconque sur les affaires. Son ennui devint plus profond,
plus incurable, voil tout.

D'autres douleurs que celles de la mort de la favorite taient rserves
au vieux roi. La sant du Dauphin, depuis longtemps altre, devint tout
 fait mauvaise, une maladie de poitrine se dclara, et les mdecins ne
tardrent pas  dclarer qu'il ne restait plus aucun espoir.

 cette nouvelle, un cri d'effroi retentit dans toute la France. Depuis
longtemps toutes les esprances de la nation reposaient sur ce jeune
prince, vritable philosophe chrtien, qui se conduisait en aptre et
pensait en roi.

--Il faut bien me hter de mourir, disait-il  ceux qui le soignaient,
je vois bien que j'impatiente trop de monde.

Quelques jours avant il avait dit  ses confidents:

--Pour tout le monde j'ai une maladie de poitrine, je feins de le
croire; mais  vous, je vous le dis, je meurs empoisonn.

Le Dauphin succomba le 20 dcembre 1765. Il tait g de trente-six ans.

L'opinion publique attribua la mort de ce prince  un crime, et on
l'imputa au duc de Choiseul, son ennemi.

La Dauphine ne tarda pas  suivre son poux dans la tombe (1767). Enfin
la reine; cette pieuse et rsigne Marie Leczinska, trop faible pour
rsister  tant de cruelles preuves, fut atteinte d'une maladie de
langueur qui la conduisit au tombeau (25 juin 1768).

Tant de pertes successives frapprent douloureusement Louis XV. Il avait
vu d'un oeil sec la mort de son fils et de la Dauphine; son chagrin
clata en larmes amres devant la tombe entr'ouverte de la mre de ses
enfants. Toutes les normits de sa conduite prive lui apparurent
menaantes, et il jura de changer de vie. Le Parc-aux-Cerfs fut rform.

La nouvelle existence du roi fit trembler ses favoris, courtisans des
vices qui assuraient leur crdit, anciens compagnons des dbauches
royales. Ils essayrent de ranimer les sens endormis du roi. Ils lui
persuadrent de chercher dans les plaisirs l'oubli de ses chagrins et de
ses tristes penses. Le faible Louis XV cda.

Tous les partis cherchaient  donner une matresse au roi afin de
s'emparer par ses mains de la toute-puissance. Mesdames, filles du roi,
de leur ct, essayrent de marier Louis XV. Elles lui proposaient une
jeune et charmante femme, Louise de Savoie-Carignan, veuve du prince de
Lamballe. La jeune princesse consentait  ce mariage. Le roi refusa. Il
craignait le ridicule qui s'attache toujours aux unions
disproportionnes. Malheureusement, il craignit moins l'infamie que le
ridicule.

Telle tait la situation, lorsque Lebel reut l'ordre de pourvoir, comme
par le pass, aux gots passagers du matre.

Le libertinage dont se souille la vieillesse conduit toujours  une
profonde dgradation; ainsi advint  Louis XV. Aprs avoir admis prs de
sa personne des femmes de toutes les conditions, on le vit accueillir
une prostitue, Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry.

 la face de la France, il leva cette femme jusqu' lui, ou plutt il
descendit jusqu' elle. Il la maria, pour lui donner un titre, et,
foulant aux pieds toute pudeur, tout respect de lui-mme, il la prsenta
 ses filles, la fit asseoir prs de la jeune Dauphine, en un mot
l'tablit  la cour comme matresse dclare.

Marie-Jeanne Gomard Vaubernier naquit le 28 aot 1744,  Vaucouleurs, la
patrie de Jeanne Darc. Souvent, au temps de sa faveur, on plaisanta sur
ce singulier rapprochement.

Le pre Vaubernier, simple commis aux barrires, avait pous par amour
une femme aussi pauvre que lui. C'est dire la gne de cette famille.
Elle comptait, il est vrai, sur la protection du dlgu des fermes
gnrales, M. du Breuil, qui lui voulait du bien.

Le hasard donna un protecteur  l'enfant qui venait de natre. Un des
hauts dlgus des fermes gnrales, M. Billard de Monceaux, consentit 
tre son parrain.

 huit ans  peine, Marie-Jeanne perdit son pre. Le pauvre commis aux
barrires tait l'unique soutien de sa famille; sa veuve et son enfant
se trouvrent  Vaucouleurs dans la plus affreuse misre. Madame
Vaubernier sollicita une place dans un bureau de loterie; mais toutes
ses dmarches restant sans rsultat, elle se dcida  venir chercher
fortune  Paris.

Elle croyait pouvoir, dans la capitale, compter sur deux protecteurs,
sur son frre d'abord, religieux de l'ordre des Minimes, et connu sous
le nom de frre Ange; sur le parrain de sa fille ensuite, le riche
Billard de Monceaux.

Les esprances de la veuve ne furent point dues. Frre Ange accueillit
de son mieux la mre et l'enfant, et leur promit de les conduire chez le
parrain, et en attendant il leur procura un logement.

Ds le lendemain, madame Vaubernier se prsentait avec sa fille chez M.
de Monceaux. Le riche financier reut trs-bien sa filleule, dj
gentille  croquer  cette poque, et promit de lui tenir lieu de pre.
Pour commencer, il la fit entrer au couvent de Sainte-Anne de la rue
Saint-Martin, o les filles de petite noblesse et de bourgeoisie
recevaient une excellente ducation.

Plus tard, la bienveillance du financier fournit matire  la mdisance
des pamphltaires aux gages de M. de Choiseul. On insinua que M. Billard
de Monceaux n'levait l'enfant que pour ses plaisirs, de connivence avec
la mre. Madame Vaubernier tait elle-mme accuse d'entretenir des
rapports incestueux avec son frre le minime.

Marie-Jeanne resta au couvent jusqu' l'ge de seize ans.

C'tait alors une ravissante enfant, vive, enjoue, d'une inaltrable
bonne humeur, coquette dj au-del des limites du possible. Sa figure,
d'un ovale parfait, tait claire par deux grands yeux noirs, brillants
d'audace et de gat, sous des sourcils noirs admirablement tracs. Son
nez avait une exquise puret de lignes, et sa bouche rieuse et rose
laissait voir des dents d'une blancheur  dfier la neige. Enfin, pour
achever ce portrait, ses fins cheveux cendrs lui faisaient, comme un
manteau soyeux qui tranait  terre lorsqu'elle les dnouait.

Une fille de seize ans belle comme un ange, sans un sou vaillant, devait
tre difficile  surveiller. Son parrain et son oncle, le frre minime,
tinrent conseil, et Marie-Jeanne fut confie  madame Labille, qui
tenait, prs de la barrire des Sergents, rue Saint-Honor, un magasin
de modes fort en vogue. Seulement, l'oncle Ange, qui rougissait de voir
sa nice exercer un mtier manuel, lui conseilla de changer de nom, et
mademoiselle Vaubernier entra chez la marchande de modes sous le nom de
mademoiselle Lanon.

Les beaux yeux de la jeune ouvrire ne tardrent pas  faire des
miracles, et nombre d'amoureux, clercs, mousquetaires, voire mme riches
gentilshommes, vinrent  l'envi rder autour du magasin de madame
Labille. Le parrain lui-mme venait rendre parfois visite  sa gentille
filleule, et dame! les autres ouvrires en jasaient.

Un garon ptissier eut les prmices du coeur de la belle Jeanne.
C'tait un amoureux srieux, celui-l. Il ne parlait rien moins que de
l'pouser, quoiqu'elle n'et rien et qu'il ft, lui, possesseur en
perspective d'une boutique de bonbonnerie. La belle ouvrire refusa. Un
hardi mousquetaire avait murmur de douces paroles  son oreille, elle
ddaigna le pauvre ptissier pour suivre le brillant militaire. Mais le
second amoureux vengea le premier. Il dlaissa pour une procureuse dj
mre sa charmante amie. Jeanne prtendit se venger du mousquetaire. Les
vengeurs ne manquaient pas; il y en eut un, puis deux, puis trois, puis
tant enfin, que le bruit en arriva aux oreilles du parrain.

Il fut mdiocrement satisfait de la conduite de sa filleule, et la
menaa de lui retirer sa protection.

La belle Jeanne lui rpondit que seul il tait coupable de tout ce qui
tait arriv. Pourquoi mettre dans les modes une aussi jolie filleule?

Le parrain avoua qu'il avait eu tort en effet, et, pour rparer autant
que possible son manque de rflexion, il fit quelques dmarches pour la
faire entrer dans une maison bourgeoise. Justement,  cette poque, le
pre Ange tait le directeur spirituel de la veuve d'un riche fermier
gnral, madame de Lagarde. Jeanne eut une place de dame de compagnie
dans cette opulente maison.

Malheureusement, ni le parrain ni l'oncle n'avaient rflchi  une
chose, c'est que madame de Lagarde avait deux fils; et un mois ne
s'tait pas coul, qu' la suite d'une aventure avec les deux jeunes
gens, elle tait force d'aller chercher fortune ailleurs.

On retrouve Marie-Jeanne chez les demoiselles de Verrires. Seulement
elle a chang de nom une seconde fois, elle s'appelle mademoiselle
Lange, et c'est sous ce nom de guerre qu'elle sera connue de tout Paris.

Mesdemoiselles de Verrires taient deux soeurs charmantes qui faisaient
alors fureur  Paris. Pour leurs beaux yeux, financiers et gentilshommes
se ruinaient de la faon la plus galante du monde.

Dans ces salons aimables, on rencontrait en hommes belle et grande
compagnie. La fine fleur de la noblesse de cour, les coffres-forts les
mieux garnis de la haute finance s'y donnaient rendez-vous. Les princes
de Soubise, les Richelieu, les ducs de Nivernais y coudoyaient les
Maill, les Boufflers, les d'Ayen; l venaient d'Alembert, et Diderot,
et Gentil-Bernard. Puis on soupait, la chre tait dlicate, les vins
exquis, et on jouait gros jeu, un jeu d'enfer, toute la nuit.

Belle, dlure, mademoiselle Lange ne tarda pas  faire des conqutes,
dix adorateurs furent bientt  ses pieds; elle pouvait choisir,
l'embarras du choix la troubla sans doute, elle n'eut pas la main
heureuse. Elle accepta les hommages d'un financier, le sieur Radix de
Sainte-Foix, qui mit  ses genoux son coeur et le produit de ses
dilapidations. L'union ne fut point heureuse. Radix de Sainte-Foix tait
un homme sans prjugs, et il n'avait rien trouv de mieux que
d'exploiter,  son profit, les charmes de son amie. La belle Lange se
hta de rompre, et de nouveau se trouva beaucoup plus libre qu'elle ne
l'et souhait.

C'est ici l'instant le plus critique de son aventureuse carrire. Sans
amis, sans protecteurs, plus insouciante que jamais, elle descendit d'un
degr encore l'escalier dor du vice, et bientt la Jourdan la compta au
nombre de ses pensionnaires les plus courues.

C'est dans l'une de ces maisons suspectes que, pour la premire fois,
mademoiselle Vaubernier, toujours sous le nom de Lange, rencontra le
comte Jean du Barry, son complice futur dans la comdie de sa royaut.

Le comte Jean du Barry tait,  cette poque, un homme de quarante 
quarante-cinq ans, grand, fort, avec des faons de laquais de mauvais
lieu. Le vice sur sa laide figure avait creus des stigmates profonds;
son oeil tait vacillant et terne, son teint couperos. Toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel enluminaient son nez bourgeonnant. C'tait un
homme perdu d'honneur. Fils d'une honnte famille du Languedoc, il avait
depuis longtemps abandonn sa femme pour vivre  Paris du fruit de ses
industries illicites. Joueur, ivrogne, brelandier, quelque peu grec, il
avait  toutes les difficults de la vie laiss un lambeau de sa
rputation.

Homme du monde d'ailleurs, spirituel  sa faon et  ses heures,
ingnieux, rus, fertile en expdients pour se sortir des embarras o
son genre de vie le jetait sans cesse. Il affectait des prtentions au
bel esprit et se dclarait protecteur-n des beaux-arts.

Tel qu'il tait, cet homme plut  la belle Lange, ce qui fait peu
d'honneur  son got. Elle consentit  former avec lui une union libre,
et  signer un trait offensif et dfensif contre les difficults de
l'existence.

Le comte Jean du Barry habitait alors rue des Petits-Champs, non loin de
la rue des Moulins. Il donnait  jouer presque tous les soirs. La jolie
Lange lui devait tre du plus grand secours. Elle comprit
merveilleusement son rle, prodigua les oeillades, abusa des tendres
soupirs, reut ou crivit une foule de billets doux, attira enfin riche
et nombreuse clientle dans le tripot du comte Jean.

C'est l que pour la premire fois la remarqurent Soubise, d'Ayen et le
duc de Richelieu. Ils la trouvrent ravissante, et en parlrent  Louis
XV. Depuis quelques jours prcisment Lebel avait reu l'ordre de se
mettre en chasse pour le compte de Sa Majest; un rapprochement devenait
presque invitable.

Les deux associs, de leur ct, le gentilhomme tar et la courtisane,
avaient fait un beau rve. Jean, dans la beaut de son amie, voyait une
mine  exploiter. La bonne Lange ne demandait pas mieux. Or Jean, dans
son ambition, ne rvait pour sa complice rien moins que les honneurs de
la couche royale! Mais comment franchir cette immense distance qui
spare le trne d'un tripot infect? L tait la difficult.

L'aimable couple se creusait vainement la tte pour trouver un
expdient, lorsque le hasard, ce dieu hostile aux honntes projets, leur
vint en aide au moment o ils s'y attendaient le moins. Le hasard avait
pris les traits de Lebel, le valet de chambre et le Mercure ordinaire de
Sa Majest le roi de France.

Oui, Lebel avait entendu parler des charmes divins, des rares
perfections de mademoiselle Lange, et, en pourvoyeur consciencieux, il
venait voir, s'assurer par lui-mme de la vrit des rcits qui lui
avaient t faits par MM. de Richelieu et de Soubise.

 la vue de la belle Lange, qui trnait, reine et matresse, dans le
tripot du comte Jean, Lebel fut bloui. Il ne sut mme pas dissimuler
ses impressions. Il se glissa derrire la jolie fille et appliquant un
baiser sur son paule nue:

--Vous tes ravissante, dit-il, je reviendrai demain.

Il revint en effet, et bientt Marie-Jeanne Vaubernier, dite la belle
Lange, donnant la main  cet honnte serviteur, fit son entre dans les
petits appartements de Versailles.

La salle  manger o venait d'tre introduite l'associe du comte Du
Barry tait royalement orne; tout autour des buffets somptueux
supportaient d'admirables porcelaines, chefs-d'oeuvre prcieux de la
Chine ou de la manufacture de Svres. Sur la table, dresse au milieu,
il y avait quatre couverts.

Deux gentilshommes qui causaient auprs d'une fentre, se levrent 
son entre; l'un des deux tait le duc de Richelieu, elle le reconnut.

--Charmante, ravissante, adorable! s'cria-t-il en la voyant entrer.

Puis, il s'avana vers elle, lui prit la main, et se tournant vers
l'autre gentilhomme qui tait rest immobile:

--Je vous prsente, marquis, dit-il, l'astre nouveau qui se lve 
Versailles.

Marie-Jeanne eut un mot, leste, c'est vrai, mais spirituel.

--Permettez, monsieur le duc, rpondit-elle en faisant une profonde
rvrence, il faut d'abord que l'astre se couche.

Cependant le baron de Gonesse ne tarda pas  arriver. C'tait un fort
bel homme, aux faons royalement distingues, un incommensurable ennui
se lisait en traits profonds sur sa belle et majestueuse figure. La
belle fille reconnut le roi. Elle l'et devin  la noblesse de son
maintien,  ses gestes,  cette imposante dignit que donne le pouvoir
absolu.

On se mit  table.

Mademoiselle Lange avait un rle  jouer, elle ne l'oublia pas. Depuis
huit jours, le comte Jean lui faisait minutieusement la leon.

Toute entire  ce rle, Marie-Jeanne, pendant la premire partie du
souper, ne fut pas elle-mme: ses gestes taient embarrasss, ses
rponses longues et entortilles; on voyait passer le bout de l'oreille,
on devinait la leon apprise  l'avance et rcite par une lve
malhabile. Le duc de Richelieu faisait tous les frais de la
conversation; le marquis de Chauvelin ne soufflait mot; l'ennui du baron
de Gonesse semblait avoir redoubl.

Mais le champagne bientt dlia la langue de l'ancienne lve de la
Jourdan. Son rle lui pesait, elle l'envoya par-dessus les moulins
rejoindre son bonnet. Elle oublia tout, et les recommandations du comte
Jean, et le comte Jean lui-mme; elle ne vit plus qu'un souper dlicat
et des convives charmants, mais royalement ennuys. Elle voulut avant
tout les distraire, et bientt sa gaiet expansive chassa tous les
nuages de tristesse.

Elle fut vive, enjoue, brillante, licencieuse. Les propos lestes et les
mots grivois clatrent bientt comme un feu d'artifice. Elle ne se
souvenait plus que le roi tait l, elle se croyait encore  quelqu'un
des soupers des demoiselles de Verrires.

Sans s'en douter, elle venait de trouver le chemin du coeur du roi.

Louis XV, l'ennuy monarque, n'avait pas ide de cette verve lgrement
graveleuse, de cette ptulance, de ce sans-gne de mauvais ton. Lui,
toujours  l'afft de la nouveaut, il ne connaissait rien de semblable.
Ses matresses avaient, malgr elles, respect ce qu'il respectait si
peu lui-mme, la dignit royale. Il pensait que Jeanne Vaubernier serait
comme les autres. Il s'attendait  de la timidit,  des marques de
respect. Il se trompait.

La nouvelle venue le traitait avec aussi peu de faons que s'il et t
le dernier gentilhomme. Elle lui parlait librement et follement, lui
coupait la parole, le raillait; elle agrmentait ses rpliques de
locutions populaires, et empruntait des images au dictionnaire familier
des maisons o elle avait vcu.

Le roi tait ravi. Il s'imaginait qu'il n'tait plus roi, ce qui tait
son rve. Aussi, la fin de ce souper fut aussi gaie que le commencement
avait t triste. Les convives sortirent de table dans cette
demi-ivresse lucide et joyeuse qui suit toujours les repas arross de
vins exquis et gnreux.

Bientt le baron de Gonesse se retira. Mademoiselle Lange resta seule
avec les deux convives, trop anime pour tre le moins du monde inquite
de l'effet qu'elle avait produit.

Un second souper annonc fut suivi d'un troisime, puis d'un quatrime;
au bout de quinze jours, Jeanne Vaubernier occupait dfinitivement un
des petits appartements de Versailles et avait une maison monte.

Les relations du roi et de la sduisante courtisane devenaient
srieuses. Toute la cour s'en mut; les histoires les plus tranges
circulrent. Comme toujours en pareil cas, deux partis se formrent,
l'un contre, l'autre pour la nouvelle favorite.  la tte du premier
tait le duc de Choiseul; le duc d'Aiguillon fut le chef de l'autre.

Le duc de Choiseul, en cette circonstance, se conduisit en politique
inhabile. Fort de l'amiti du roi, des services rendus, des secrets mme
qu'il possdait, il crut pouvoir tenir tte  une matresse de naissance
obscure, sans influences apparentes, sans alliances. Il se flattait de
la renverser d'un souffle. Il devait bien cependant, lui, la crature de
madame de Pompadour, connatre la faiblesse du matre qu'il servait.
Peut-tre fut-il pouss dans cette voie par madame de Grammont, qui,
aprs avoir essay vainement de prendre d'assaut le coeur de Louis XV,
se voyait,  sa grande colre, prfrer une fille qui longtemps avait
trn dans les tripots.

Plus habile ou mieux inspir, le duc d'Aiguillon voulut tre l'ami de la
favorite. Elle tait sans exprience, il devint son guide, son confident
intime, mieux encore, dit la chronique scandaleuse. Mais il basa sur sa
faveur tous ses projets d'ambition, mais il en fit l'instrument de sa
politique. Elle devint entre ses mains un levier dont il se servait
pour renverser tous ses ennemis.

Sre de l'affection du roi, Marie-Jeanne n'tait pourtant pas sans
inquitudes. Elle s'tait offerte sous le nom de comtesse Du Barry,
empruntant ainsi, sans faon, le nom et le titre du comte Jean. D'un
jour  l'autre on pouvait apprendre qu'elle n'tait ni comtesse ni
marie. Qu'adviendrait-il alors? Elle tremblait rien que d'y penser. Le
comte Jean l'et bien pouse, mais il avait dj une femme, et

          La bigamie est un cas pendable.

La favorite, mieux servie par son audace que par la politique la plus
habile, aima mieux aller au-devant d'une explication qui devait tt ou
tard avoir lieu; elle avoua tout au roi.

La confession amusa prodigieusement Louis XV, mais il tait formaliste,
il ne voulait pas s'carter des usages reus, il engagea vivement son
amie  trouver un mari le plus vite possible,  n'importe quel prix.

C'tait chose facile. Le comte Jean avait une nombreuse famille, il
pensa que ce rle de mari de la matresse dclare du roi conviendrait
admirablement  l'un de ses frres. Il crivit donc  Toulouse, et ses
parents, jaloux de ne pas laisser chapper une pareille aubaine,
accoururent aussitt. Cet expdient avait l'avantage de laisser 
mademoiselle Vaubernier le nom de Du Barry, sous lequel on commenait 
la connatre  Versailles.

Le comte Guillaume du Barry fut l'heureux lu. Il pousa, le plus
secrtement possible, mademoiselle Marie-Jeanne Gomard-Vaubernier,  la
paroisse de Saint-Laurent, toucha la prime qui s'levait  quelques
centaines de mille livres, et repartit aussitt.

Il laissait  Paris ses deux soeurs, mesdemoiselles Isabelle et Fanchon
du Barry, qui devinrent bientt les commensales de la favorite. La
premire avait t surnomme _Bischi_, on appelait familirement l'autre
_Chon_. Ces deux sobriquets faisaient le bonheur du roi; il tait
lui-mme grand donneur de surnoms, et l'on sait qu'il avait baptis ses
trois filles, mesdames Victoire, Adlade et Sophie, des noms de
_Loque_, _Chiffe_ et _Graille_.

M. de Choiseul, de son ct, n'avait pas perdu son temps. Il avait mis
en campagne des agents habiles, et les aventures de Marie-Jeanne
Vaubernier, de mademoiselle Lanon et de la belle Lange, devenue depuis
comtesse du Barry, n'avaient pas tard  tre connues  la cour,
enjolives et commentes. Ce fut  Versailles un haro universel; mais le
roi fit la sourde oreille, il ne voulait rien savoir. M. de Choiseul
songea alors  un autre moyen: nombre de potes et de beaux esprits
taient admis dans ses salons, il eut recours  eux, esprant faire
tomber la favorite sous les pigrammes et les chansons. On ne pouvait
nommer madame Du Barry et le roi, on eut recours  des pseudonymes
bientt connus de tout Paris. Louis XV tait _monsieur Blaise_, la
favorite tait _la belle Bourbonnaise_, et voici ce que l'on chantait en
plein Pont-Neuf, avec approbation de monsieur le lieutenant de police:

          La belle _Bourbonnaise_
          Arrivant  Paris,
          La Bourbonnaise,
          A gagn des louis,
          Chez un marquis.

 la ville comme  la cour, cette plate chanson avait un succs fou,
mais elle tait loin d'atteindre le but que se proposait M. de Choiseul.
De ces chansons, le roi ne faisait que rire, et, pour bien montrer  son
ministre qu'il n'ignorait pas ses menes, et le peu de cas qu'il en
faisait, il prit la peine de fredonner devant lui, de sa voix fausse,
l'air de _la Bourbonnaise_.

Les favoris du roi, ceux mme qui avaient contribu  l'lvation de la
comtesse, ne se faisaient pas faute de l'clairer sur ce qu'elle avait
t.

--Cette chre comtesse, disait un jour le roi devant quelques
confidents, vraiment elle vaut de l'or.

--Parbleu! Sire, rpondit l'un d'eux, tout Paris le sait bien.

Une autre fois Louis XV disait au duc d'Ayen:

--Je sais bien que, dans le coeur de cette chre comtesse, je succde 
Radix de Sainte-Foix.

--Absolument, Sire, avait rpondu d'Ayen, comme vous succdez 
Pharamond.

On pourrait  cela rpondre que, sauf quelques rares exceptions, la
conduite des dames de la cour n'tait gure plus difiante que ne
l'avait t celle de Jeanne Vaubernier.

Jusque-l, cependant, la position de la comtesse n'tait rien moins que
rgularise; elle habitait le chteau de Versailles, mais elle logeait
dans les petits appartements; le roi la comblait de prsents et soupait
presque tous les soirs avec elle, mais il venait incognito et n'amenait
avec lui que des intimes. Elle n'tait d'aucune partie, d'aucune chasse,
et ne suivait mme pas le roi dans ses frquents voyages, soit  Marly,
soit  Choisy.

Chaque jour, pousse par le comte Jean et le duc d'Aiguillon, madame Du
Barry demandait au roi, sinon de la dclarer, du moins de lui permettre
de l'accompagner lorsqu'il changeait de rsidence. Aprs bien des
hsitations, le faible Louis XV consentit. C'tait un premier pas de
fait.

Les ennemis du duc de Choiseul, ceux qui voulaient absolument sa ruine
pour en profiter, pensrent alors que l'instant tait venu de faire
prsenter la favorite.

Prsenter solennellement  Versailles,  la cour, Jeanne Vaubernier,
comtesse Du Barry, cette femme dont tout Paris chantait les scandaleuses
aventures, tait une chose terriblement grave, c'tait un bien audacieux
dfi jet  l'opinion.

Les ducs de Soubise et de Richelieu se chargrent de commencer
l'attaque. Aux premiers mots qu'ils hasardrent  ce sujet, Louis XV
leur coupa la parole par un refus qui paraissait ne laisser aucun
espoir. Le duc d'Aiguillon revint  la charge, le roi ne dit ni oui ni
non. Un mot, un regard de la comtesse arrachrent un consentement
timide, il est vrai, mais enfin c'tait un consentement.

Restait  trouver une marraine. Cette difficult, qui dans le principe
n'en avait mme pas sembl une, faillit faire manquer la prsentation.
Impossible dans cette cour galante et dissolue de trouver une femme qui
voult consentir  patronner la favorite. M. d'Aiguillon conjura
vainement sa femme de se charger de cette honteuse mission, madame
d'Aiguillon rsista et se mit au lit, prtextant une maladie grave.
Madame de Mirepoix elle-mme refusa. Des dmarches prs de quelques
grandes dames cribles de dettes, et qu'une somme considrable pouvait
tenter, n'amenrent que des refus humiliants. C'tait  se dsesprer.

C'est alors que le comte Jean se mit  son tour en campagne. O les
autres avaient chou, il russit. Il dcouvrit une vieille grande dame
qui tranait dans une misre mal supporte un des beaux noms de France,
la comtesse de Barn. Elle consentit  patronner la favorite moyennant
cent mille livres, trente mille francs pour les frais, et un rgiment
pour son frre.

Il ne restait plus qu' fixer le jour de la prsentation. Ceci regardait
le roi, il s'excuta de bonne grce, et le 21 aot 1770,  son petit
coucher, il annona que, le lendemain, il y aurait dans la grande
galerie des glaces prsentation de dames; il pronona les paroles de la
formule:

--Nous avons permis  madame de Barn de nous prsenter la comtesse Du
Barry.

Il se fit,  cette dclaration du matre, un certain murmure
d'tonnement. Les courtisans s'entre-regardaient d'un air surpris, comme
des gens qui en croient  peine leurs oreilles. Une heure aprs, toute
la cour savait la grande nouvelle.

La prsentation dcide, annonce par le roi, une esprance restait
encore aux amis du duc de Choiseul. Ils comptaient constater et publier
les faons vulgaires, les hrsies de langage, les gaucheries de cette
_fille de rien_, jete tout  coup  la cour devant la plus merveilleuse
socit de l'Europe, au milieu de tous les gentilshommes persiffleurs,
de ces grandes dames insolentes et railleuses. On comptait bien rire des
rvrences de _la belle Bourbonnaise, la servante de Blaise_; elle se
troublerait sans doute, il y aurait esclandre, et jamais elle n'oserait
se reprsenter  la cour. Les pamphlets et les chansons avaient si bien
prpar les esprits, on avait tant calomni cette femme, blouissante de
beaut, que tout le monde tait convaincu que le jour de son triomphe
serait aussi celui de sa chute, et quelle chute! honteuse, grotesque, en
prsence de toute la cour.

Le soir du 22 avril, tout tait en moi au chteau de Versailles. On
attendait avec une fivreuse impatience l'heure de la prsentation.
Cette heure dj tait passe, les groupes taient nombreux et anims.
Le roi tait inquiet, distrait; il causait avec le duc de Richelieu et
le prince de Soubise, et  chaque instant tournait les yeux vers la
porte. Les amis du duc de Choiseul affirmaient que la prsentation
n'aurait pas lieu, on n'oserait pas; l'normit de cette action avait
enfin pouvant le roi.

Au milieu des conjectures les plus vives, de l'impatience la plus
haletante, la porte s'ouvrit, et un huissier de la chambre annona:

--Madame la comtesse de Barn, madame la comtesse Du Barry.

blouissante de beaut, rayonnante de grce, la favorite entra donnant
la main  sa marraine. L'impression fut immense. Les plus mchants
complots taient djous; la comtesse Du Barry n'avait pas fait dix pas,
que dj son succs tait assur.

Tous les regards chargs de haine furent pour la vieille comtesse, qui
se sentait faiblir. La honte montait par bouffes  son visage, on la
voyait rougir sous le fard.

La favorite cependant s'avana vers le roi, dont la figure rayonnait
d'enthousiasme et de plaisir. Il ne la laissa pas s'agenouiller, selon
l'usage, devant lui; lui prenant les mains, il la releva.

--Les Grces, dit-il, ne s'inclinent devant personne.

Ces mots de Louis XV furent entendus, et presque tous les ennemis de la
comtesse se changrent en serviles courtisans.

Le soir mme il y eut cercle chez elle, et au nombre de ses adulateurs
elle put compter avec orgueil un prince du sang, le comte de la Marche,
cadet des Conti.

Le crdit de madame Du Barry fut bientt aussi grand que l'avait t
celui de la marquise de Pompadour. La comtesse n'tait pas mchante,
c'tait mme ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fille, mais elle
se devait  ceux qui avaient favoris son lvation, elle tait un
instrument entre leurs mains. Ses conseillers taient le duc
d'Aiguillon, le chancelier Maupeou et l'abb Terray; tous les trois
voulaient le renversement du ministre Choiseul.

Depuis longtemps le duc d'Aiguillon tait l'ami de la belle comtesse, le
chancelier se disait son cousin; quant  l'abb, le dernier venu de ce
triumvirat qui aspirait  gouverner la France, elle n'avait rien  lui
refuser: n'ouvrait-il pas pour elle le trsor du roi, n'acquittait-il
pas les bons  vue signs par la favorite avec plus d'exactitude que
ceux qui portaient le nom de Louis?

Le salon de la comtesse tait le centre des intrigues du parti oppos 
M. de Choiseul. Mais le roi venait dans ce salon. Louis XV tait
follement pris de sa nouvelle matresse. Son sans-gne, son cynisme,
ses audacieuses reparties le divertissaient infiniment. Le vieux
monarque se plaisait dans la socit des belles soeurs de la favorite,
_Bischi_ et la _petite Chon_; les grossirets et les jurons de Jean du
Barry, qu'il appelait _frrot_, l'amusaient et le faisaient rire. Il
retrouvait dans ce salon toutes ses anciennes habitudes, et jusqu' la
marchale de Mirepoix, la compagne assidue autrefois de la marquise de
Pompadour.

De tous cts on lui demandait le renvoi du duc de Choiseul. Entrait-il
chez la favorite, il la trouvait assise dans une chaise longue, faisant
sauter une orange de chaque main.

--Que faites-vous, comtesse?

--Vous le voyez, Sire.

Et l'tourdie continuait  faire sauter les oranges en disant:

--Saute, Choiseul! saute, Praslin! saute, Choiseul!

Le roi ne pouvait s'empcher de rire, mais il tenait  son ministre.

--Le pauvre duc de Choiseul, disait-il, ne saurait tarder  tre
renvers, je suis le seul ici  vouloir le maintenir.

Mais madame Du Barry, malgr toute son influence, ne pouvait ramener 
elle les femmes de la cour. Les grandes dames, chose incroyable,
rsistaient au matre, et plusieurs osrent lui tmoigner publiquement
leur mpris.

Un jour,  Marly, la favorite tait alle s'asseoir  une place vide
prs de la princesse de Gumne. La princesse se leva aussitt, et d'un
air de dgot:

--Fi! l'horreur! dit-elle, assez haut pour tre entendue.

Une heure aprs, madame de Gumne recevait l'ordre de quitter Marly
sur-le-champ.

Ces symptmes de faveur n'clairaient pas le parti de M. de Choiseul. Le
ministre se croyait inattaquable. En ce moment il ngociait le mariage
du Dauphin avec une archiduchesse d'Autriche; il savait que tant que
l'union ne serait pas conclue il tait indispensable, et pour l'avenir
il comptait sur l'influence de la future Dauphine. C'est donc de son
salon que partaient toutes les pigrammes, les chansons, les ptres,
les nouvelles  la main destines  battre en brche le crdit de la
favorite. Le roi, comme de juste, n'tait pas pargn; quelques-unes de
ces pices lgres taient d'un got douteux ou mme tristement
ordurires:

          France, tel est ton destin,
          D'tre soumise  la femelle:
          Ton salut vint de la pucelle,
          Tu priras par la catin.

D'autres au contraire taient ravissantes de grce et d'esprit, telle
l'_ptre  Margot_, attribue tour  tour  Boufflers et  Dorat, et
renie galement par tous les deux.

          Pourquoi craindrai-je de le dire!
          C'est Margot qui fixe mon got;
          Oui, Margot, cela vous fait rire;
          Que fait le nom? la chose est tout.
          Je sais que son humble naissance
          N'offre pas  l'orgueil flatt
          La chimrique jouissance
          Dont s'enivre la vanit,

       *       *       *       *       *

          Mais Margot a de si beaux yeux
          Qu'un seul de ses regards vaut mieux
          Que fortune, esprit et naissance.

 l'instigation de M. de Choiseul, son ami Voltaire s'tait mis de la
partie; il faisait pleuvoir sur la comtesse Du Barry une grle de fines
pigrammes. On faisait mme courir sous son nom un conte btement
ordurier intitul _La cour du roi Ptaud_:

          Il vous souvient encor de cette tour de Nesles,
          Mintiville, Lymail, Rouxchteau, Papomdour
          (_Vintimille, Mailly, Chteauroux, Pompadour_),
          Dans cette foule enfin de peut tre cent belles
              Qu'il honora de son amour
              Pour choisir celle qu' la cour
          On soutenait n'avoir jamais t cruelle.
              La bonne pte de femelle,
            Combien d'heureux fit-elle, dans ses bras!
            Qui, dans Paris, ne connut ses appas?
          Du laquais au marquis, chacune se souvient d'elle.

Certes, jamais Voltaire n'a crit cette niaise platitude, mais enfin on
le comptait au nombre des ennemis de la comtesse, mal renseign qu'il
tait par ceux qui voulaient la chute de la favorite.

Madame Du Barry eut peur du patriarche de Ferney, et, sans en rien dire
au roi, elle fit faire quelques dmarches prs de lui par son grand ami
et admirateur Richelieu.

clair sur la puissance de madame Du Barry, Voltaire, qui toute sa vie
joua en toutes circonstances un double jeu, fut pouvant de
l'imprudence que, conseill par les Choiseul, il avait t sur le point
de commettre, et le duc d'Aiguillon fut charg de le rconcilier avec la
favorite.

La comtesse Du Barry soutenait alors le chancelier Maupeou dans sa lutte
contre les Parlements. Les attaques du chancelier pouvaient tourner
contre lui, le faible Louis XV pouvait, en un jour d'ennui, donner
raison  ceux qu'il appelait les _robes noires_; mais le ministre avait
pour lui la favorite, elle avait fait placer dans sa chambre un
magnifique portrait de Charles Ier, peint par Van-Dick, et souvent
elle le montrait au roi en lui disant:

--Les Parlements, Sire, nous traiteront comme ils ont trait Charles
Ier.

La victoire resta au chancelier, mais il souleva contre lui
l'indignation gnrale.  Paris, on rcitait ce _Pater noster_ d'un
nouveau genre:

Notre pre qui tes  Versailles, que votre nom soit glorifi. Votre
rgne est branl; votre volont n'est pas plus faite dans le ciel que
sur la terre. Rendez-nous notre pain quotidien que vous nous avez t;
pardonnez  vos Parlements qui ont soutenu vos intrts comme vous
pardonnez  vos ministres qui les ont vendus. Ne succombez plus aux
tentations de la Du Barry, mais dlivrez-nous de ce diable de
chancelier. Ainsi soit-il.

 Versailles, on faisait courir les plus atroces pigrammes.

Le chancelier riait de tous ces clabaudages, le roi le proclamait le
plus ferme et le plus intgre des ministres. Il tait sr de l'appui de
la favorite, il tait certain qu'au premier jour son ennemi Choiseul
serait renvers; il le fut en effet, au grand triomphe des amis de
madame Du Barry.

--C'est le rgne de Cotillon III qui commence! s'tait cri le roi de
Prusse.

Dbarrass du duc de Choiseul, Louis XV n'eut plus de querelles, plus de
luttes  soutenir. Les ministres s'entendent comme larrons en foire,
crivait un bel esprit de l'poque, et la guenon (le mot n'est pas poli)
qui nous gouverne s'entend avec eux. Le roi laissait agir ses
ministres.

--Ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront, disait-il en riant, je m'en
lave les mains.

Le vieux roi avait en effet renonc  toute fausse honte. Il
dlaissait compltement la cour pour vivre prs de la favorite. Il
voyait rarement le Dauphin et la Dauphine; plus rarement ses filles.
Dj l'une d'elles, Madame Victoire, navre des dsordres qui
fltrissaient la vieillesse de son pre, avait pris le parti de se
retirer dans un couvent.

--En voil une, disait le duc de Richelieu, qui veut gagner le paradis
uniquement pour ne pas tre avec sa famille durant toute l'ternit.

Madame Du Barry accompagnait le roi partout, elle tait de toutes les
chasses, de tous les voyages. Elle-mme dressait les listes
d'invitation.

Docile aux conseils des vieux courtisans qui depuis longtemps
connaissaient les gots et les habitudes de Louis XV, elle ne recevait
que les anciens compagnons du roi; les femmes admises devaient tre
jolies ou l'avoir t, elles devaient surtout entendre admirablement la
plaisanterie. Le temps tait pass des conversations finement
spirituelles des soupers de la marquise de Pompadour; il fallait du gros
sel pour rveiller le vieux monarque, et la favorite lui en servait 
pleines mains.

Mais c'est  Luciennes surtout, dans le ravissant pavillon qu'elle avait
fait btir, que madame Du Barry aimait  recevoir Louis XV.

Rien de merveilleux comme cette habitation, vritable bonbonnire
d'caille et de marbre, btie sur les hauteurs des bois de Luciennes ou
de Louveciennes, au milieu d'un paysage digne de Paul Potter ou de
Claude Lorrain. L, les eaux coulent  pleines cascades, et de beaux
bouquets d'arbres se mirent dans des lacs d'eaux vives.

Louis XV avait d'abord voulu donner  la comtesse le grand pavillon de
Luciennes, construit par le duc de Penthivre, mais elle l'avait trouv
trop vaste encore pour ses gots simples et familiers.

Avec la permission du roi, elle fit lever,  quelque distance, une
toute petite maison, palais en miniature, bien commode, bien lgante.
Tout autour on dessina de charmants jardins, fouillis de fleurs au
milieu d'admirables pelouses. La terrasse avait un immense horizon, et 
perte de vue s'tendaient des alles de tilleuls. De ce petit pavillon
de Luciennes, elle fit un paradis.

L, tout tait dispos pour recevoir le roi. Les pices taient petites,
mais commodes; les domestiques taient peu nombreux, mais choisis avec
soin, fidles, prouvs, discrets, et d'un inaltrable respect.

La comtesse avait toujours prs d'elle ses deux belles-soeurs, Chon et
Bischi, ses conseils dans les petites occasions, ses confidentes
intimes; leur propre intrt les faisait dvoues.

Puis, pour animer cet intrieur, pour faire cette solitude bruyante, il
y avait des oiseaux de toutes les couleurs dans des volires de
filigrane d'or, une perruche aux couleurs de feu, un singe du Brsil, et
enfin une petite pagneule blanche, avec des marques de feu, mchante
comme un petit dmon, et qui mordait tout le monde, except le roi
qu'elle aimait beaucoup.

Comme les chtelaines du moyen ge, la favorite avait un page noir,
Zamore, enlac de bracelets et de colliers de verroterie; il marchait
devant elle, et portait son parasol, comme dans les romans de
chevalerie.

Le ngrillon, lui, ne respectait personne, pas mme le roi; il enlevait
la perruque du chancelier, et faisait cent autres malices. Un jour Louis
XV trouva plaisant de faire de Zamore un gouverneur de rsidence royale,
et la chancellerie expdia un brevet scell par le chancelier, qui
nommait ce sapajou gouverneur du chteau de Luciennes, aux appointements
de deux cents louis.

Les ministres venaient travailler et tenaient conseil  Luciennes,
madame Du Barry prsidait. On agitait en riant les questions les plus
srieuses. Pour Louis XV un bon mot valait mieux qu'une bonne raison; il
disait toujours oui. Lorsque la chose semblait trop grave, et que le roi
se sentait embarrass, il prenait l'avis de Chon. Mieux et valu tirer
 pile ou face.

Lorsque la conversation se ralentissait, que l'on tait  bout de bons
mots et de mauvaises pigrammes, que l'on avait ri du pamphlet de la
veille et chansonn le Parlement, on lisait les lettres dcachetes  la
poste, on parcourait les rapports de la police.

La lecture de toutes ces turpitudes termine, on allait faire une
promenade dans les jardins, puis l'on soupait. C'tait l'heure heureuse
du roi. Les propos  ces soupers tait d'une libert telle, que la
marchale de Mirepoix en rougissait; mais la favorite le voulait ainsi,
certaine par l de plaire  son amant. Le nombre des convives tait
beaucoup plus restreint que du temps de la marquise de Pompadour; le roi
admettait  sa table six ou huit personnes, dix au plus, et encore
trs-rarement.

Parfois Louis XV se mlait de faire la cuisine; il y avait des
prtentions. Les convives devaient se rsigner, ces jours-l,  manger,
en dissimulant de leur mieux une grimace, des beignets plus lourds que
du plomb, ou des omelettes brles.

Louis XV ne souhaitait qu'une chose, oublier sa royaut.

La favorite faisait tous ses efforts pour que ce voeu ft exauc.  la
faon dont il tait trait dans l'intimit, entre Chon et Bischi, il ne
tenait qu'au vieux monarque de se croire le plus humble de ses sujets.
Il n'tait plus le roi, il tait M. La France, ou mme La France, tout
court. La comtesse, pour flatter ses gots, redevenait la petite Lange,
et retrouvait l'effronterie de manires et le cynisme de langage de ses
jeunes annes, de ce temps o, du salon des demoiselles Verrires, elle
passait au tripot du comte Jean. Le roi aimait fort  prparer lui-mme
son caf, et si, distrait par Chon ou par Zamore, il laissait la
liqueur se rpandre sur la table, la comtesse lui criait en lui jetant
sa pantoufle  la tte:

--Eh! La France! ton caf f...iche le camp!

Au contraire de toutes les favorites, madame Du Barry, c'est une justice
 lui rendre, n'tait ni avide ni intresse. La fragilit de son
pouvoir ne l'pouvantait nullement, et jamais elle ne s'inquita de
l'avenir. Elle pillait le trsor, mais elle ne pillait pas pour son
propre compte. Ne lui fallait-il pas enrichir tous ceux qui
l'entouraient, parents, amis, flatteurs? elle s'excutait de bonne
grce. Il lui en cotait si peu. Les acquits au comptant payaient tout,
et l'abb Terray semblait n'tre vritablement que le trsorier de la
favorite.

Depuis longtemps elle avait assur au vicomte Adolphe du Barry une
position magnifique. Dot richement, il avait pous une fille de grande
maison, fort pauvre il est vrai, mais dont le roi avait fait un
excellent parti.

Le mari pour rire de la favorite dpensait annuellement des sommes
considrables; mais il lui fallait bien chercher des consolations. Chon
et Bischi avaient une fortune indpendante. La marchale de Mirepoix ne
donnait pas son amiti. Enfin, il y avait le comte Jean, de force 
absorber tout seul les revenus de l'tat.

De tout cela le roi s'inquitait fort peu. Le trne s'en allait 
vau-l'eau, sans que personne part en prendre souci. Chaque ministre
tait matre absolu dans son dpartement,  la condition d'obir aux
fantaisies de la comtesse.

Le chancelier Maupeou entre un matin chez madame Du Barry; la veille, il
avait pris une mesure d'une certaine gravit.

--Eh bien! monsieur le chancelier, demanda la comtesse, que dit-on dans
le public de votre dcision?

--Ma foi! ma cousine, rpond Maupeou, je n'en sais rien, mais je m'en
f...iche.

La favorite part d'un clat de rire. Le roi survient.

--On est bien gai, ce me semble, ici, dit-il; de quoi rit-on si fort?

--Sire, je demandais au chancelier ce que l'on pense de ses mesures, il
m'a rpondu qu'il s'en f...ichait.

--Vraiment, comtesse.

--Oui, Sire, et je partage son opinion, je m'en f...iche.

--En ce cas, reprend le roi, riant aussi, nous sommes trois qui nous en
f...ichons.

Parfois, cependant, les murmures du parti du Dauphin arrivaient jusqu'au
roi. Ces jours-l, il tait de mauvaise humeur; la comtesse mettait tout
sur le compte de M. de Choiseul, exil  Chanteloup. Des pamphlets qui
continuaient  pleuvoir, on ne faisait que rire, mme lorsqu'ils taient
encore plus outrageants que celui-ci, longtemps attribu au comte Jean.

                  Drlesse,
            O prends-tu donc ta fiert?
                  Princesse,
            D'o te vient ta dignit?
          Si jamais ton teint se fane ou se pelle,
                  Au train
                  De catin
            Le public te rappelle.
                  Drlesse,
            O prends-tu ta fiert?
                  Princesse,
            D'o te vient ta dignit?
          Lorsque tu vivais de la messe
            De ton pre Gomard,
          Que la Romson volait la graisse
          Pour joindre  ton morceau de lard,
            Tu n'tais pas si fire,
            Et n'en valais que mieux.
            Baisse ta tte altire,
            Au moins devant mes yeux;
          coute-moi, rentre en toi-mme,
          Pour viter de plus grands maux,
            Permets  qui t'aime
          De t'offrir encor des sabots.

Mais la bont de la comtesse fut toujours extrme envers ces mmes
Choiseul qui l'attaquaient si cruellement. Elle aimait  les railler,
elle ne voulut pas les perscuter; et cependant leur sort tait entre
ses mains. Plus d'une fois Louis XV, en parlant de son ancien ministre,
avait dit:

--Cet homme-l devrait tre  la Bastille.

Mais toujours la favorite avait dsarm Louis XV; elle le dsarmait par
un bon mot, par une plaisanterie.

Vritablement, elle tait le type de _la bonne fille_: folle,
insouciante, crdule mme, jamais elle n'abusa de son pouvoir pour faire
du mal; toutes les fautes qu'on lui impute doivent retomber sur les gens
qui l'entouraient.

Sous son _rgne_, il est vrai, on fit un pouvantable abus des lettres
de cachet, mais il faut s'en prendre au duc de La Vrillire, dont la
matresse en faisait publiquement commerce: pour cinquante louis, on
faisait mettre un homme en prison. La favorite ne trempait aucunement
dans toutes ces infamies: plusieurs fois mme elle usa de son influence
pour rendre  la libert des malheureux injustement dtenus.

Elle avait d'ailleurs bien autre chose  faire; les amours la
proccupaient beaucoup plus que la politique, dont elle ne se mlait
que pour obir  ses amis. Louis XV, en effet, ne rgna jamais seul sur
le coeur de la belle comtesse, il lui fallait plus d'un amant, et nombre
de simples gentilshommes furent tout aussi heureux que le roi de France.

Le comte de Coss-Brissac fut son plus grand, son plus durable amour.
Jeune, lgant, chevaleresque, il tait fait pour plaire  toutes les
femmes, elle ne put le voir sans l'aimer. Pour la comtesse Du Barry, M.
de Brissac dlaissa une femme jeune et charmante, qu'il avait pouse
depuis peu; il tait fou de la belle favorite, et telle tait
l'imprudence des deux amants, que plusieurs fois ils faillirent tre
surpris par le roi.

Tous les amis de la comtesse connaissaient cette intrigue, mais ils la
cachaient avec un soin extrme; sa fortune tait la leur, et une
indiscrtion pouvait tout renverser. Madame de Coss elle-mme apprit un
jour les relations de son mari et de la favorite; elle surprit une
lettre, une lettre qui ne laissait aucun doute; elle pouvait se venger,
elle ne le fit pas, pensant qu' force de rsignation elle ramnerait
son mari: elle russit  demi.

Madame Du Barry tait alors au plus haut degr de la faveur; ses amis
rvrent pour elle la destine de madame de Maintenon, pouse
secrtement par Louis XIV. C'tait s'assurer contre toutes les chances.
La favorite adopta cette ide avec empressement, et bientt les
dmarches commencrent.

Madame du Barry femme du roi de France, c'tait une grosse affaire 
traiter, et cependant, du premier coup, les obstacles qui avaient sembl
les plus terribles furent levs. Mesdames, filles du roi, donnaient leur
assentiment. Pieuses, aimantes, les filles de Louis XV tremblaient pour
le salut de leur pre; ne pouvant le dtacher d'une matresse aime,
elles trouvrent bon de lgitimer la passion du vieux monarque, et de
faire ainsi cesser le scandale. On se souciait peu de l'opposition du
Dauphin. Depuis longtemps, le roi savait les dispositions hostiles de
son petit-fils: un jour que la vicomtesse Adolphe du Barry lui avait t
prsente, il s'tait dtourn avec mpris et n'avait pas daign
rpondre. On pensa qu'on pouvait passer outre. Tiraill de tous cts,
Louis XV donna son consentement; il promit mme  la comtesse de la
nommer,  cette occasion, duchesse de Roquelaure.

Une union morganatique fut donc rsolue, et le cardinal de Bernis fut
charg de poursuivre secrtement  Rome la nullit du mariage de la
favorite avec le comte Guillaume du Barry.

Dj, comme pour donner l'exemple et prparer les esprits, le duc
d'Orlans avait, depuis peu, pous en secret madame de Montesson, sa
matresse. Madame Du Barry avait favoris ce mariage de tout son
pouvoir, elle devait mme obtenir de le faire dclarer; le duc
d'Orlans, qui savait son influence, avait pour cela sollicit son
appui.

--pousez toujours, mon gros pre, avait-elle rpondu, aprs nous
verrons. J'y suis, comme vous le savez, fort intresse moi-mme.

Cependant l'inexplicable mlancolie du roi gagnait de jour en jour; son
front se faisait plus sombre, l'ennui l'enveloppait. Vainement, pour le
distraire, la comtesse redoublait d'enjoment, de gat, de licence;
vainement, pour chasser ses noires ides, elle se prtait  ses
infidlits passagres et peuplait le Parc-aux-Cerfs de fraches et
charmantes jeunes filles: rien ne pouvait plus mouvoir cette me
rassasie.

Bientt,  cette tristesse incessante, vinrent se mler des
pressentiments de mort. Un soir,  un souper chez la favorite, Louis XV
vit tout  coup plir, puis chanceler un de ses vieux compagnons, le
marquis de Chauvelin.

--Qu'avez-vous, Chauvelin? vous trouvez-vous mal? s'cria-t-il.

On s'empressa autour du marquis, affaiss sur lui-mme; il tait mort.

Cette foudroyante destruction pouvanta le roi. Il se leva de table sans
mot dire et se retira dans son appartement.

--C'est un avertissement du ciel! disait-il  ceux qui l'entouraient.

On tait alors en carme: les sermons prchs par l'vque de Sns
firent une impression profonde sur le coeur du roi. L'vque ne
mnageait pas les vices des grands. Le jour du jeudi-saint, le sermon du
ministre de l'vangile fut d'une audace inoue. En traits hardis, il
peignit la misre des peuples et fltrit les dsordres de la cour, dont
le roi tait le premier complice et le plus coupable.

--coutez-moi bien, s'cria-t-il, et repentez-vous. Encore quarante
jours, et Ninive sera dtruite!...

 ces mots, le vieux monarque frissonna; il lui sembla qu'il venait
d'entendre son arrt, et, loin de punir ce que les courtisans appelaient
l'insolence de ce prtre, il rcompensa l'homme qui avait os lui
faire entendre des paroles de vrit.

De ce jour, il devint plus exact  ses prires; il restait seul enferm
dans ses appartements, et rendait de frquentes visites  madame Louise,
cette pieuse princesse qui, retire  Saint-Denis, priait avec ferveur
pour la conversion et le salut de son pre.

Ces symptmes alarmrent la favorite et ceux de ses amis qui
exploitaient son crdit. On tint conseil chez elle, et il fut dcid
qu' tout prix on essaierait de distraire le roi et de ranimer son got
pour le plaisir.

Le comte Jean proposa un voyage  Trianon. L, il amnerait une jeune
fille d'une rare beaut qu'il avait rencontre; ses charmes naissants
rveilleraient les sens blass du roi et feraient diversion aux lugubres
penses qui assigeaient son me.

 l'unanimit, on adopta les propositions du comte Jean, le voyage 
Trianon fut rsolu, la jeune fille amene.

C'tait le 5 mai 1774; les invits taient les convives habituels du
roi: le prince de Soubise, les ducs d'Aiguillon, d'Ayen et de Duras;
mesdames de Mirepoix, de Forcalquier, de Flammarens.

Le souper fut d'une gat folle; jamais le roi n'avait paru de meilleure
humeur; il cherchait  s'tourdir, les convives l'y aidaient  qui mieux
mieux. L'a bientt exalta toutes les ttes, on porta des toasts, on
chanta: les propos les plus lestes, les anecdotes les plus scabreuses,
les mots les plus dshabills clataient de tous cts; la licence,
cette nuit-l, fut sans bornes.  deux heures, le roi se retira dans
l'appartement o l'attendait la jeune fille; il l'avait vue et l'avait
trouve charmante; les convives, rassurs sur l'avenir, se couchrent
donc en attendant le jour.

Triste fut le rveil de cette nuit si folle. De grand matin, on vint
annoncer  madame Du Barry que le roi tait souffrant. Vite, elle courut
aux appartements. Le roi tait couch, il avait la tte fort lourde,
tout le corps endolori.

--Ah! comtesse, lui dit-il, ne m'en veuillez pas de mon infidlit; je
suis, vous le voyez, bien puni.

--Ce ne sera rien, rpondit-elle; Votre Majest va dormir, et dans
quelques heures il n'y paratra plus.

Mais vainement elle cherchait  tromper le roi,  se tromper elle-mme;
le 10 mai 1774,  trois heures et quelques minutes, le premier mdecin
s'aperut que Louis venait de rendre le dernier soupir; il interrogea le
coeur, plaa une glace devant la bouche du roi, et, aprs une minute
environ, il se retourna vers les assistants, et pronona les paroles
sacramentelles: Le roi est mort, vive le roi!...

Madame Du Barry savait depuis deux heures  peine l'croulement de sa
fortune, lorsqu'elle vit paratre le duc de la Vrillire. Il lui
apportait une lettre de cachet crite en entier de la main du nouveau
roi.

Madame Du Barry, pour des raisons  moi connues, qui tiennent  la
tranquillit de mon royaume et  la ncessit de ne point permettre la
divulgation du secret de l'tat qui vous a t confi, je vous fais
cette lettre pour que vous ayez  vous rendre  Pont-aux-Dames sans
retard, seule, avec une femme pour vous servir, et sous la conduite du
sieur Hamont, l'un de nos exempts. Cette mesure ne doit pas vous tre
dsagrable: elle aura un terme prochain.

--Un beau fichu commencement de rgne! s'cria la comtesse, quand elle
eut pris connaissance de cette lettre. Je vais obir, monsieur, dit-elle
au duc de la Vrillire.

La route fut triste jusqu' Pont-aux-Dames, et cependant la comtesse
montra beaucoup de fermet et de rsignation.

Prvenues de l'arrive de la favorite du feu roi, les bonnes religieuses
l'attendaient avec une impatience mle de curiosit. De monstrueux
rcits taient venus jusqu' elles, et lorsqu'elles accoururent pour
l'accueillir, elles furent tonnes de trouver tant de grces unies 
une si parfaite modestie.

Une nouvelle existence commenait pour madame Du Barry; elle eut le bon
esprit de se plier sans murmure  sa fortune prsente, et d'oublier sa
puissance passe. Elle n'tait pas riche, son insouciance pour l'avenir
avait toujours t grande, jamais elle n'avait rien demand. Ses
diamants, son htel  Versailles, son pavillon de Luciennes formaient
toute sa fortune. C'tait de quoi vivre modestement et simplement: elle
s'y rsigna de la meilleure grce du monde.

Les religieuses de l'abbaye l'avaient prise en amiti, elle-mme se
plaisait  ce tranquille bonheur du monastre; un instant elle eut la
pense d'y finir ses jours; elle pouvait y jouer le rle de madame de
Maintenon  Saint-Cyr. Le souvenir de ses amis l'arrta.

Bientt elle obtint du roi la permission de quitter Pont-aux-Dames. Elle
venait de vendre au comte de Provence son htel de Versailles, elle en
consacra le prix  l'achat de la terre de Saint-Vrain, prs de Chartres,
et s'y retira.  Saint-Vrain, entoure de sa famille, elle reut tous
ses amis d'autrefois, Soubise, Richelieu, le duc et la duchesse
d'Aiguillon, et le comte de Coss-Brissac, qui, fidle dans la disgrce,
voulut partager son exil. Plusieurs fois dj, dguis en paysan, il
tait all la consoler  l'abbaye de Pont-aux-Dames.

Les faiseurs de libelles ne furent point dsarms par la chute de la
favorite; puissante, ils l'avaient accable, ils la poursuivirent dans
l'exil, et un matin ces vers ignobles lui taient parvenus jusque dans
sa chambre du monastre de Pont-aux-Dames:

          Les ponts ont fait poque dans ma vie,
          Dit Lange en pleurs dans sa cellule en Brie;
          Fille d'un moine et de Manon Giroux,
          J'ai pris naissance au coin du Pont-aux-Choux;
           peine a lui l'aurore de mes charmes,
          Que le Pont-Neuf vit mes premires armes.
          Au Pont-au-Change,  plaisir je ftais
          Le tiers, le quart, bourgeois, nobles, laquais.
          L'art libertin de rallumer les flammes,
          Au Pont-Royal me mit le sceptre en main.
          Un si haut fait m'amne au Pont-aux-Dames,
          O j'ai bien peur de finir mon destin.

L'exil de madame Du Barry  Saint-Vrain fut de courte dure. Elle eut
recours  la gnrosit de la reine Marie-Antoinette: bientt elle reut
une rponse conforme  ses dsirs, et toute joyeuse elle revint
s'tablir  Luciennes.

Cependant des nuages sanglants grossissaient  l'horizon; les jours
sombres taient venus pour Versailles.

Madame Du Barry, qui avait conu pour la famille royale un attachement
profond et respectueux, ne songea qu' tirer parti de sa position pour
lui tre utile. Dj, dans la triste affaire du collier, elle avait pu
donner  Marie-Antoinette la mesure de son dvoment. Sacrifiant, sans
hsiter, sa vieille amiti pour le cardinal de Rohan, elle avait de
toutes ses forces dfendu l'honneur de la reine.

Chaque jour amena dsormais  madame Du Barry un nouveau malheur. Des
escrocs, aussi habiles qu'audacieux, lui arrachrent des sommes
considrables; ses diamants, sa seule ressource, lui furent vols; enfin
le sjour de Luciennes lui fut rendu insupportable par Zamore. Ce noir
ingrat, qu'elle avait combl de ses bienfaits, tait devenu l'orateur le
plus ardent du club de Luciennes, et chaque jour il dclamait contre sa
matresse, qui n'osait pas le chasser.

Mais une douleur plus grande lui tait rserve; le 4 septembre 1792,
des clameurs menaantes s'levrent autour du chteau, un groupe
d'hommes arms pntra dans le vestibule; l'un d'eux, au bout d'une
pique, portait une tte affreusement sanglante. Cette tte tait celle
de Brissac, tu en faisant son devoir. Au bruit, la comtesse tait
accourue. Alors, un des hommes saisit la tte, et l'envoyant rouler aux
pieds de madame Du Barry:

--Tiens, s'cria-t-il, voil la tte de ton amant!

Reue plusieurs fois  Trianon par la reine, madame Du Barry s'tait
charge de suivre  Londres les ngociations secrtes commences par la
cour avec le comit d'migration. Sous prtexte de rechercher les
voleurs de ses diamants, elle fit successivement plusieurs voyages en
Angleterre. Le 14 dcembre 1792, au moment du procs du roi, elle quitta
Paris une fois encore avec un passeport du district de Versailles.

 Londres, elle apprit la terrible catastrophe du 21 janvier 1793, la
mort de Louis XVI. Sans doute,  ce moment, elle se souvint de ce
portrait de Charles Ier qu'elle avait autrefois fait placer dans sa
chambre, pour le montrer  Louis XV.

Tous les amis de la comtesse lui conseillaient de rester en Angleterre;
elle ne voulut rien entendre, elle osa revenir en France. Mais la colre
du peuple devait atteindre tout ce qui, de prs ou de loin, avait tenu 
la monarchie; la favorite de Louis XV ne pouvait tre oublie.

Le 3 juillet 1793, un arrt du comit de sret gnrale ordonna
l'arrestation de la ci-devant comtesse Du Barry.

Louis XVI innocent expiait les crimes pompeux de Louis XIV et les
turpitudes de Louis XV; en la pauvre Du Barry, une _fille_ gare sur le
trne de France, on frappa toutes les favorites qui depuis tant de
sicles avaient pris  tche de ruiner la France; elle fut la victime
expiatoire des Diane de Poitiers, des Montespan et des Pompadour.

Elle ne tarda pas  comparatre devant le tribunal rvolutionnaire, et,
 l'unanimit, la _courtisane de Capet XV_ fut condamne  la peine de
mort.

Le lendemain, 9 dcembre 1793, on vint tirer la comtesse de la prison
pour la conduire  l'chafaud.

 ce moment suprme, tout son courage l'abandonna. Elle poussa un grand
cri, et s'affaissa sur elle-mme. On fut oblig de la porter. Ple,
dfaite, elle gisait inanime sur le devant de la charrette fatale. Ses
sanglots et ses gmissements ne cessrent pas tant que dura le funbre
trajet. Lorsque, arrive  la place de la Rvolution, on la porta sur la
terrible machine, les forces lui revinrent; elle se dbattait aux mains
de ceux qui la soutenaient; d'une voix dchirante elle criait  la
multitude: Bon peuple! au secours, dlivre-moi, je suis innocente[41]!

[Note 41: _Histoire-muse de la Rpublique Franaise_, par Augustin
Challamel, t. II, p. 14.]

Tandis qu'on la liait, elle tournait vers le bourreau ses yeux noys de
larmes.

--Encore une minute, disait-elle, une seule minute, je vous en conjure!
monsieur le bourreau.

Pauvre comtesse, elle ne put achever sa phrase, et la foule qui hurlait
autour de la guillotine battit des mains lorsqu'on lui montra la tte
sanglante de la dernire favorite des rois de France.


FIN.

TABLE DES MATIRES.

I. La cour de Louis XIV

II. Premires amours

III. Mademoiselle de La Vallire

IV. Madame de Montespan

V. Madame de Maintenon

VI. Les femmes de la Rgence

VII. Les demoiselles de Nesle

VIII. Madame de Pompadour

IX. Madame Du Barry

_____________________________________________
Imprim par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.











End of Project Gutenberg's Les cotillons clbres, by mile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CLBRES ***

***** This file should be named 18027-8.txt or 18027-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/0/2/18027/

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

