The Project Gutenberg EBook of Rob-Roy, by Walter Scott

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Title: Rob-Roy

Author: Walter Scott

Release Date: October 8, 2005 [EBook #16828]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Walter Scott

ROB-ROY

Publication en 1817
Traduction d'Auguste Defauconpret,
publie en 1830.



Table des matires

Avertissement de la premire dition.
Introduction
Chapitre premier.
Chapitre II.
Chapitre III.
Chapitre IV.
Chapitre V.
Chapitre VI.
Chapitre VII.
Chapitre VIII.
Chapitre IX.
Chapitre X.
Chapitre XI.
Chapitre XII.
Chapitre XIII.
Chapitre XIV.
Chapitre XV.
Chapitre XVI.
Chapitre XVII.
Chapitre XVIII.
Chapitre XIX.
Chapitre XX.
Chapitre XXI.
Chapitre XXII.
Chapitre XXIII.
Chapitre XXIV.
Chapitre XXV.
Chapitre XXVI.
Chapitre XXVII.
Chapitre XXVIII.
Chapitre XXIX.
Chapitre XXX.
Chapitre XXXI.
Chapitre XXXII.
Chapitre XXXIII.
Chapitre XXXIV.
Chapitre XXXV.
Chapitre XXXVI.
Chapitre XXXVII.
Chapitre XXXVIII.
Chapitre XXXIX.

Avertissement de la premire dition.

Quand l'diteur des volumes suivants publia, il y a deux annes
environ, l'ouvrage intitul l'_Antiquaire_, il annona que c'tait
la dernire fois qu'il adressait au public des productions de ce
genre. Il pourrait se prvaloir de l'excuse que tout auteur
anonyme n'est qu'un fantme, comme le fameux Junius; et qu'ainsi,
quoiqu'il soit une apparition plus pacifique et d'un ordre moins
lev, il ne saurait tre oblig de rpondre  une accusation
d'inconsquence. On peut trouver une meilleure apologie en imitant
l'aveu du bon Benedict[1], qui prtend que, lorsqu'il disait qu'il
mourrait clibataire, il ne pensait pas vivre jusqu'au jour o il
serait mari. Ce qu'il y aurait de mieux, ce serait si, comme il
est arriv  quelques-uns de mes illustres contemporains, le
mrite du livre pouvait absoudre l'auteur de la violation de sa
promesse; sans oser l'esprer, il est seulement ncessaire de dire
que ma rsolution, comme celle de Benedict, a succomb  une
tentation, ou du moins  un stratagme.

Voici  peu prs six mois que l'auteur reut, par l'intermdiaire
de ses honorables libraires-diteurs, un manuscrit contenant
l'esquisse de cette nouvelle histoire, avec la permission, ou
plutt la prire, en termes flatteurs, de la rendre propre  tre
publie. Les corrections et les changements qu'on le laissait
libre de faire ont t si nombreux qu'outre la suppression de
certains noms et d'vnements trop prs de la ralit, l'ouvrage
peut bien tre regard comme entirement recompos. Plusieurs
anachronismes se seront glisss probablement dans le cours de ces
changements, et les pigraphes des chapitres ont t choisies sans
aucun gard  la date suppose des vnements. L'diteur s'en rend
donc responsable. D'autres erreurs appartenaient aux matriaux
originaux, mais elles sont de peu d'importance. Si l'on voulait
exiger une exactitude minutieuse, on pourrait objecter que le pont
sur le Forth, ou plutt sur l'Avondhu (_rivire noire_), prs du
hameau d'Aberfol, n'existait pas il y a trente ans. Ce n'est pas
toutefois  l'diteur d'tre le premier  dnoncer ces fautes; il
est bien aise de remercier ici publiquement le correspondant
anonyme et inconnu auquel le lecteur devra la majeure partie de
l'amusement que pourront lui procurer les pages suivantes.

_1er dcembre 1817._

Introduction

[...] Aucune introduction ne peut tre mieux approprie  ce roman
que quelques dtails sur le personnage singulier dont le nom lui
sert de titre et qui,  travers la bonne et la mauvaise renomme,
a conserv une importance remarquable dans les souvenirs
populaires. Cette importance ne peut tre attribue  la
distinction de sa naissance qui, bien que celle d'un gentilhomme,
n'avait aucune illustration et lui donnait peu de droits 
commander dans son clan; non plus que, malgr une vie agite et
remplie d'vnements, ses hauts faits n'galent ceux des autres
pillards ou bandits qui ont acquis moins de renomme. Sa gloire
vint en grande partie de ce qu'il habitait sur les limites des
Hautes-Terres et qu'il joua au commencement du dix-huitime sicle
les mmes tours que ceux qu'on attribue gnralement  Robin-Hood
dans le Moyen ge et cela  quarante milles de Glascow, grande
ville de commerce et sige d'une savante universit. Un homme qui
runissait les vertus sauvages, la politique la plus subtile et la
licence sans bornes d'un Indien d'Amrique vivait en cosse dans
le sicle auguste de la reine Anne et de George Ier. Il est
probable qu'Addison ou Pope n'auraient pas t peu tonns s'ils
eussent appris qu'il existait, dans la mme le qu'ils habitaient,
un personnage de la profession de Rob-Roy. C'est ce contraste
frappant de la civilisation d'un ct des montagnes et des
entreprises aventureuses et contraires aux lois qui taient
accomplies par un homme vivant du ct oppos de cette ligne
imaginaire qui cra l'intrt attach  son nom; et mme encore
aujourd'hui: Prs et loin,  travers les vallons et les montagnes
sont des tres qui en attestent la vrit et s'animent comme le
feu qu'on remue au seul nom de Rob-Roy. (Wordsworth.) Rob-Roy
possdait plusieurs avantages pour soutenir avec succs le rle
qu'il voulait jouer. Le plus grand tait son intimit avec le clan
Mac-Gregor dont il descendait: clan si fameux par ses infortunes
et par l'indomptable nergie avec laquelle il se maintint uni en
corps, malgr les lois qui poursuivaient avec la plus svre
rigueur ce nom proscrit. L'histoire de ce clan tait celle de
plusieurs autres dans les Hautes-Terres qui furent crass par des
voisins plus puissants et forcs pour leur propre sret de
renoncer  leur nom de famille et de prendre celui de leur
vainqueur. Ce qu'il y a de plus particulier dans celle des Mac-
Gregors, c'est leur obstination  conserver leur existence spare
et leur union comme clan, dans les circonstances les plus
difficiles. [...]

Le sept ou clan de Mac-Gregor prtend descendre de Gregor ou
Gregorius, troisime fils, dit-on, d'Alpine, roi des cossais, qui
rgnait vers l'an 787. Son origine patronymique est donc Mac-
Alpine et on l'appelle communment le clan d'Alpine, nom que
conservera une des tribus ou sous-divisions. C'est un des plus
anciens des Hautes-Terres et nul doute qu'il ne soit d'origine
celtique et qu'il n'eut  une poque des possessions trs tendues
dans le Perthshire et l'Argyleshire, auxquelles il continuait
imprudemment  prtendre par le coir a glaive c'est--dire par le
droit de l'pe. Vint un temps o les comtes d'Argyle et de
Breadalbane essayrent de faire comprendre les terres occupes par
les Mac-Gregors dans ces chartes qu'ils obtenaient si facilement
de la couronne, se constituant ainsi un droit lgal, sans beaucoup
d'gards pour la justice. Saisissant toutes les occasions
d'empiter sur les proprits de leurs voisins moins civiliss,
ils tendirent peu  peu leurs propres domaines sous le prtexte
de concessions royales. Sir Duncan Campbell de Lochow, connu dans
les Hautes-Terres sous le nom de Donacha-Dhu nan Churraichd,
c'est--dire Duncan le Noir au Capuchon, parce qu'il avait la
manie de porter une coiffure de ce genre eut, dit-on, de grands
succs dans ces actes de spoliation sur le clan des Mac-Gregors.

Chass injustement de ses possessions, le clan dvou se dfendit
courageusement et souvent obtint quelques avantages dont il usa
avec une grande cruaut. Cette conduite, quoique naturelle si l'on
songe au pays et  l'poque, fut prsente avec art dans la
capitale comme provenant d'une frocit indomptable  laquelle il
n'y avait d'autre remde qu'une destruction totale.

Un acte du Conseil priv,  Stirling le 22 septembre 1563 sous le
rgne de la reine Marie, permet aux seigneurs les plus puissants
et aux chefs des clans de poursuivre le clan Gregor avec le feu et
l'pe: un acte semblable, en 1563, non seulement donne les mmes
pouvoirs  sir John Campbell de Glenorchy descendant de Duncan au
Capuchon, mais dfend aux sujets de la couronne de recevoir ou
d'assister quelque individu que ce soit du clan Gregor, ou de lui
procurer, sous n'importe quel prtexte, des habits ou de la
nourriture.

L'assassinat commis en 1589 sur la personne de John Drummond de
Drummond-Ernoch, garde de la fort royale de Glenartney, est
racont ailleurs dans tous ses horribles dtails. Le clan Mac-
Gregor jura sur la tte sanglante et dtache du tronc qu'il
ferait cause commune en avouant ce nouvel acte de cruaut. Il
s'ensuivit un arrt du Conseil priv qui dirigea une nouvelle
croisade contre le mchant clan Gregor qui continue de rpandre
le sang, de se livrer au massacre, au pillage et au vol. Dans ce
document, des lettres de feu et d'pe (_letters of fire and
sword_) sont prononces contre eux pendant l'espace de deux
annes. Le lecteur trouvera les dtails de ce fait dans
l'Introduction de la Lgende de Montrose de cette nouvelle
dition. D'autres faits, et ils sont nombreux, prouvrent le
mpris des Mac-Gregors pour des lois dont ils avaient souvent
ressenti la svrit sans jamais en prouver la protection.
Quoiqu'ils fussent peu  peu privs de leurs possessions et de
tous moyens ordinaires de se procurer des aliments, on ne pouvait
supposer qu'ils se laissassent mourir de faim tant qu'il leur
resterait les moyens de prendre  des trangers ce qu'ils
regardaient comme leur propre bien. Ds lors ils s'abandonnrent
au pillage et s'accoutumrent  rpandre le sang. Leurs passions
taient imptueuses, et avec un peu de mnagement de la part de
leurs voisins les plus puissants, on aurait pu facilement les
empcher de commettre aucune des violences dont leurs russ
ennemis prirent avantage pour attirer sur ces hommes ignorants le
blme et le chtiment. [...]

Malgr ces actes de rigueur, excuts avec la mme nergie qu'ils
taient donns, quelques individus de ce clan conservrent encore
des proprits, et le chef du nom, en 1592, est dsign comme
Allaster Mac-Gregor de Glenstrae. C'tait, dit-on, un homme brave
et actif mais on apprend, par sa confession  l'heure de sa mort,
qu'il fut engag dans bien des querelles sanglantes dont une enfin
devint fatale  lui et  une partie de sa suite: ce fut le clbre
combat de Glenfruin, prs de l'extrmit sud-ouest du loch Lomond,
dans les environs duquel les Mac-Gregors continuaient d'exercer
beaucoup d'autorit par le coir a glaive, ou le droit du plus
fort, dont nous avons dj parl.

Il y eut aussi de longues contestations entre les Mac-Gregors et
le laird de Luss, chef de la famille de Colquhoun, puissante
maison de la partie basse du loch Lomond. Les traditions des Mac-
Gregors affirment que cette querelle s'leva pour un sujet bien
lger. Deux Mac-Gregors, tant surpris par la nuit, demandrent
asile dans une maison  un serviteur des Colquhouns; on leur
refusa l'hospitalit et ils se rfugirent dans un des btiments
extrieurs, prirent un mouton de la bergerie, le turent, en
firent leur souper, puis offrirent, dit-on, d'indemniser le
propritaire. Le laird de Luss fit saisir les coupables et en
vertu de cette justice sommaire dont les barons fodaux abusaient
si aisment, ils furent condamns et excuts. Les Mac-Gregors
citent  l'appui de ces dtails un proverbe commun dans leur clan
et qui maudissait l'heure o le mouton noir  la queue blanche
devint un agneau (Mult dhu an carbail ghil). Pour venger cette
insulte, le laird de Mac-Gregor rassembla trois ou quatre cents
hommes et marcha vers Luss, des rives de Loch-Long, par un sentier
appel Raid na Gael, ou le Sentier du Montagnard.

Sir Humphrey Colquhoun reut promptement avis de cette incursion
et runit des forces deux fois plus nombreuses que celles de ses
adversaires; entre autres des gentilshommes du nom de Buchanan,
des Grahames et autres nobles du Lennox, avec une troupe de
citoyens de Dumbarton, sous le commandement de Tobias Smollet,
magistrat ou bailli de cette ville et l'anctre de l'auteur
clbre du mme nom.

Les deux partis se rencontrrent dans la valle de Glenfruin -- la
valle du chagrin -- nom qui semblait anticiper sur les vnements
de la journe, laquelle, fatale aux vaincus, devait l'tre
galement pour les vainqueurs, l'enfant qui n'tait pas n du
clan Alpine ayant eu sujet dans la suite de s'en repentir. Les
Mac-Gregors, un peu dcourags par l'apparition d'une force si
suprieure  la leur, furent conduits  l'attaque par un voyant
qui prtendait voir leurs principaux adversaires envelopps dans
leur linceul. Le clan chargea avec furie le front de l'ennemi
tandis que John Mac Gregor, suivi d'une troupe nombreuse, faisait
sur le flanc une attaque imprvue. Une grande partie de la force
des Colquhouns consistait en cavalerie qui ne pouvait agir dans un
terrain gras. On dit qu'elle disputa avec bravoure le champ de
bataille et fut enfin compltement mise en droute. Les fugitifs
furent massacrs sans piti, deux ou trois cents de ces malheureux
restrent sur la place. Si les Mac-Gregors ne perdirent, comme on
l'assure, que deux hommes, ils avaient peu de motifs de se livrer
 une semblable boucherie. On dit que leur fureur s'tendit jusque
sur une troupe d'tudiants en thologie qui taient venus
imprudemment pour tre tmoins de l'action. Le fait parat douteux
parce que l'acte d'accusation contre le chef du clan n'en parle
pas, non plus que l'historien Johnston et un professeur Ross qui
crivit une relation de la bataille vingt-neuf ans aprs qu'elle
et t donne; et cependant il est attest par les traditions du
pays et par une pierre reste sur le lieu de combat qui est
appele Leck a Mhinisteir, la Pierre du Clerc ou du Ministre.

Les Mac-Gregors imputent cette cruaut  un seul homme de leur
tribu, clbre par sa force et sa taille, appel Dugald Ciar-Mohr
ou le Grand Homme couleur de Souris. Dugald tait le frre de lait
de Mac-Gregor et le chef lui avait confi la garde de ces jeunes
gens en lui enjoignant de veiller  leur sret jusqu' ce que le
combat ft termin. Soit qu'il craignt qu'ils ne lui
chappassent, soit qu'il et t offens par quelque sarcasme
lanc contre sa tribu, peut-tre mme simplement excit par la
soif du sang, ce barbare, tandis que les siens poursuivaient les
fuyards, gorgea ses prisonniers sans dfense. Lorsque,  son
retour, le chef demanda o taient les jeunes gens, le Ciar-Mohr
(prononcez Kiar) tira son pe sanglante et dit: Demande  ceci
que Dieu ait piti de mon me. Ces derniers mots faisaient
allusion  ceux que ses victimes avaient prononcs tandis qu'il
les assassinait.

D'aprs cette version, il semblerait que cette horrible partie de
l'histoire des Mac-Gregors est fonde sur un fait mais que le
nombre des victimes du Ciar-Mohr a t exagr dans les rcits des
Basses-Terres. Le bas peuple assure que leur sang ne put jamais
s'effacer de la pierre. Mac-Gregor tmoigna la plus grande horreur
de cette action et reprocha  son frre de lait une atrocit qui
allait invitablement entraner la destruction de son clan. Cet
homme cruel qui tait l'aeul de Rob-Roy appartenait  la tribu de
laquelle ce dernier descendait. Il est enterr dans l'glise de
Fortingal o l'on montre encore son tombeau couvert d'une large
pierre. La force, le courage dont il tait dou sont le sujet de
plus d'une tradition.

Le frre de Mac-Gregor fut du petit nombre de ceux qui prirent
dans l'action. On l'enterra prs du champ de bataille et la place
est marque par une pierre grossire appele la Pierre grise de
Mac-Gregor.

Sir Humphrey Colquhoun, tant bien mont, se sauva dans le chteau
de Banochar ou Benechra. Ce ne fut point pour lui une retraite
sre car quelque temps aprs il fut assassin dans un des
souterrains du chteau: les annales de la famille disent que ce
fut par les Mac-Gregors mais d'autres traditions accusent les
Macfarlanes.

La bataille de Glenfruin et la cruaut des vainqueurs dans la
poursuite fut rapporte au roi Jacques VI, de la manire la plus
dfavorable aux Mac-Gregors,  qui leur rputation d'hommes braves
mais indisciplins ne pouvait que nuire dans cette occasion.
Jacques put bientt comprendre l'tendue du massacre; les veuves
de ceux qui avaient perdu la vie, au nombre de deux cent vingt, en
grand deuil, montes sur de blancs palefrois et portant chacune au
bout d'une lance la chemise ensanglante de leur mari, parurent 
Stirling, en prsence de ce monarque avide de semblables scnes,
et demandrent vengeance de la mort de leurs poux contre ceux qui
les avaient rduites au dsespoir.

Le moyen auquel on eut recours fut au moins aussi cruel que les
atrocits qu'on avait l'intention de punir. Par un acte du Conseil
priv, dat du 3 avril 1603, le nom de Mac-Gregor fut aboli et il
fut ordonn  ceux qui l'avaient port jusqu'alors de le changer
pour d'autres surnoms, la peine de mort tant prononce contre les
rcalcitrants; sous la mme peine, tous ceux qui avaient pris part
au combat de Glenfruin ou  quelque autre combat spcifi dans
l'acte avaient dfense de porter aucune arme, except le couteau
pointu qui leur servait  prendre leurs repas. Par un acte
subsquent, 24 juin 1613, la peine de mort fut aussi prononce
contre les gens de l'ancienne tribu de Mac-Gregor qui se
runiraient au nombre de plus de quatre. Ces arrts furent
convertis par un acte du Parlement, 1617, chapitre 26, en lois qui
frapprent jusqu' la gnration suivante. On donna pour raison
qu'un grand nombre des enfants de ceux contre lesquels les actes
du Conseil priv avaient t prononcs approchaient alors de l'ge
d'homme, et que leur permettre de reprendre le nom de leurs
parents, c'et t rendre au clan toute sa force premire. [...]

Les Mac-Gregors, malgr les lettres de feu et d'pe et les ordres
d'excution militaire si souvent prononcs contre eux par le corps
lgislatif d'cosse qui perdit dans cette occasion la conscience
de sa dignit, pouvant  peine prononcer sans colre le nom du
clan proscrit, les Mac-Gregors, disons-nous, ne montrrent aucune
disposition  se sparer. Ils se soumirent aux lois en ce qu'il
s'agissait de prendre le nom des familles voisines parmi
lesquelles ils vivaient pour devenir, suivant que l'occasion s'en
prsentait, des Drummonds, des Campbells, des Grahames, des
Buchanans, des Stewarts ou autres; mais dans tous les cas o il
s'agissait de se rallier d'intention ou de se donner des preuves
d'attachement mutuel, ils restaient le clan Gregor, unis pour le
droit ou pour l'injure, et menaant d'une vengeance gnrale ceux
qui commettraient quelque agression contre un individu de leur
clan.

Ils continurent d'attaquer et de se dfendre avec aussi peu de
crainte qu'avant les lois qui ordonnaient leur dispersion,
imparfaitement effectue, comme il le parat par le prambule du
statut de 1633. Le chapitre 30 de ce statut dit que le clan
Gregor, supprim et forc  la tranquillit par les soins du
dfunt roi Jacques d'ternelle mmoire, s'est de nouveau montr
dans les comts de Perth, de Stirling, de Clackmannan, de
Monteith, de Lennox, d'Angus et de Hearns; pour laquelle raison il
rtablit l'incapacit attache au clan, et permet de crer une
nouvelle commission pour faire excuter les lois contre cette race
rebelle.

Malgr l'extrme svrit de Jacques Ier et de Charles Ier contre
ce malheureux clan que la proscription rendait furieux et qui
ensuite tait puni pour cder  des passions excites avec
adresse, tous les Mac-Gregors s'attachrent pendant la guerre
civile  la cause de ce dernier monarque. Leurs bardes ont
attribu cette conduite  un respect traditionnel pour la couronne
d'cosse, porte jadis par leurs anctres et ils en appellent 
leurs armoiries qui consistent en un pin en sautoir avec une pe
nue dont la pointe soutient une couronne royale. [...]

 une poque plus rapproche que ces temps mlancoliques (1651),
nous voyons le clan Mac-Gregor rclamer les immunits des autres
tribus, lorsqu'il est somm par le Parlement d'cosse de rsister
 l'invasion de l'arme rpublicaine. Le dernier jour de mars de
la mme anne, une supplique au roi et au Parlement, de Callum
Mac-Condachie Vich Euen et Euen Mac-Condachie Euen, en leur propre
nom et au nom de tous les Mac-Gregors, apprend que, tandis qu'en
obissance aux ordres du parlement qui enjoignaient au clan de se
runir sous ses chieftains pour la dfense de la religion, du roi
et des royaumes les ptitionnaires avaient rassembl leurs gens
pour garder les sentiers  la tte de la rivire de Forth, ils
furent arrts dans leur dessein par le comte d'Athole et le laird
de Buchanan, lesquels exigeaient le service de plusieurs Mac-
Gregors dans leur arme. Cette contestation tait probablement due
au changement de nom, le comte et le laird prtendant avoir le
droit d'enrler les Mac-Gregors sous leurs bannires comme des
Murrays et des Buchanans. Il ne parat pas que la ptition des
Mac-Gregors qui demandaient qu'il leur ft permis de reconstituer
leur clan ait reu une rponse mais  la restauration, le roi
Charles, dans le premier parlement cossais de son rgne (statut
164, ch. 195), annula les diffrents actes ports contre ces
malheureux, les rtablit dans le droit de porter leur nom de
famille et autres privilges communs  ses sujets, donnant pour
raison de cette clmence que tous ceux qui taient autrefois
dsigns sous le nom de Mac-Gregor avaient, pendant les derniers
troubles, montr tant de loyaut et d'affection pour le roi que
leur conduite effaait leurs fautes passes et le souvenir des
chtiments qu'ils avaient encourus. [...]

Il ne parat pas toutefois qu'aprs la Rvolution les lois contre
le clan aient t svrement excutes, et dans la dernire moiti
du dix-huitime sicle on les ngligea tout  fait: des
commissaires aux subsides qui portaient le nom proscrit de Mac-
Gregor furent nomms, des dcrets de la cour de justice furent
prononcs, enfin des actes lgaux conclus sous la mme
appellative. Nanmoins les Mac-Gregors, tant que ces lois n'eurent
pas t rvoques, se rsignrent  la privation du nom qui tait
le leur par droit de naissance et firent mme quelques tentatives
dans le dessein d'en adopter un autre. Ceux de Mac-Alpine et de
Grant furent proposs, mais on ne parvint pas  s'entendre et l'on
se soumit au mal comme  une ncessit jusqu'au moment o un acte
abolitif de toutes les dispositions pnales sous le poids
desquelles l'ancien clan gmissait lui accorda une rhabilitation
complte. Ce statut si bien mrit par les services de plus d'un
gentilhomme Mac-Gregor, le clan s'en prvalut avec cet
enthousiasme des temps passs qui les avait fait souffrir si
cruellement d'une punition que la plupart des autres sujets du roi
auraient regarde comme peu importante. [...]

Ayant brivement racont l'histoire de ce clan qui prsente un
exemple intressant du caractre indlbile du systme patriarcal,
l'auteur doit entrer dans quelques dtails sur le personnage qui
donne son nom  ce roman.

On a vu plus haut que Rob-Roy descendait de Ciar-Mohr, le Grand
Homme couleur de Souris, que la tradition accuse d'avoir assassin
de jeunes tudiants  la bataille de Glenfruin. Sans nous engager,
non plus que nos lecteurs, dans le labyrinthe d'une gnalogie de
montagnards, il suffira de dire qu'aprs la mort d'Allaster Mac-
Gregor de Glenstrae, le clan, dcourag par les perscutions
continuelles de ses ennemis, n'avait pas os se placer sous la
domination d'un seul chef. Suivant les lieux de leur rsidence et
de leur descendance immdiate, les diffrentes familles taient
conduites et diriges par des _chieftains, _ce qui, suivant
l'acception des montagnes, signifie le premier d'une branche
particulire d'une tribu, par opposition  _chef, _qui commande au
clan entier.

La famille et les descendants de Dugald Ciar-Morh vivaient
principalement dans les montagnes, entre le loch Lomond et le loch
Katrine; elle y occupait des proprits assez considrables, soit
parce qu'elle y tait soufferte, soit par le droit de l'pe,
droit qu'il n'tait jamais sr de lui contester, ou par des titres
divers qu'il serait inutile de dtailler. Le fait est que ces Mac-
Gregors vivaient dans ce lieu comme des gens que chacun dsirait
se concilier; leur amiti tait ncessaire  la paix du voisinage,
et leur assistance non moins dsirable pendant la guerre.

Rob-Roy Mac-Gregor Campbell (il portait ce dernier nom en
consquence des actes du Parlement qui avaient aboli le sien)
tait le plus jeune fils de Donald Mac-Gregor de Glengyle; il
avait t lieutenant-colonel (probablement au service de Jacques
II), suivant l'assertion de sa femme, fille de Campbell de
Glenfalloch. Sa qualification propre tait d'Inversnaid mais il
parat qu'il avait quelques droits  la proprit de Craig-
Royston, domaine de rochers et de bois situ  l'est du loch
Lomond o ce lac magnifique se perd dans les sombres montagnes de
Glenfalloch.

L'poque de sa naissance est incertaine mais on assure qu'il joua
un rle actif dans les scnes de guerre et de pillage qui
succdrent  la Rvolution: la tradition affirme qu'il fut le
chef d'une excursion illgale dans la paroisse de Kippen, situe
dans le Lennox et qui eut lieu dans l'anne 1691. Peu sanglante
puisque une seule personne y perdit la vie, les dprdations qui
s'y commirent ne l'en firent pas moins dsigner par le nom du
_hers'ship _ou dvastation de Kippen. L'poque de sa mort est
galement inconnue mais comme on a dit qu'il a survcu  l'anne
1733 et qu'il mourut fort avanc en ge, on peut supposer qu'il
avait environ vingt-cinq ans  l'poque o la dvastation de
Kippen eut lieu; ce qui mettrait sa naissance au milieu du dix-
septime sicle.

Pendant les temps les plus paisibles qui succdrent  la
Rvolution, Rob-Roy, ou Red-Robert, semble avoir exerc ses
talents actifs qui n'avaient rien de mdiocre comme conducteur ou
marchand de bestiaux. On peut croire qu' cette poque aucun
habitant des Basses-Terres et  plus forte raison aucun marchand
anglais ne s'avisait de conduire les siens dans les montagnes. Ces
animaux donnaient lieu  un commerce trs important et ils taient
escorts aux foires, sur les frontires des Basses-Terres, par les
montagnards arms qui se conduisaient avec honneur et bonne foi
envers leurs acheteurs du sud. Une querelle s'levait-elle, les
habitants des frontires qui avaient l'habitude d'approvisionner
les marchs anglais trempaient leurs bonnets dans le plus prochain
ruisseau et, l'entortillant autour de leurs mains opposaient leurs
gourdins aux larges pes nues de leurs adversaires lesquels
n'avaient pas toujours la supriorit. J'ai entendu dire  des
personnes ges qui avaient pris part  ces querelles que les
montagnards y mettaient beaucoup de circonspection, ne se servant
jamais de la pointe de leur pe, et moins encore de leurs
pistolets ou de leurs poignards. Une corchure ou un coup  la
tte taient promptement guris; et comme le commerce tait
avantageux aux deux parties, ces lgres escarmouches
n'apportaient aucune interruption  la bonne harmonie. Il tait
surtout du plus haut intrt pour les montagnards, dont les
revenus territoriaux dpendaient entirement de la vente des
bestiaux noirs (les boeufs), et un marchand adroit et expriment
non seulement retirait de grands profits de ses spculations, mais
encore en procurait  ses amis et  ses voisins.

Rob-Roy eut pendant plusieurs annes beaucoup de succs dans cette
branche de commerce et en s'attirant une confiance gnrale il se
fit estimer dans le pays. Son importance augmenta par la mort de
son pre qui lui laissa, outre la tutelle de son neveu Gregor Mac-
Gregor, la surveillance de sa proprit de Glengyle, double
circonstance qui lui donna parmi le clan l'influence que devait
avoir le reprsentant de Dougal Ciar. Or, une telle influence
tait d'autant plus grande que cette branche des Mac-Gregors
semble avoir refus l'obissance  Mac-Gregor de Glencarnock,
l'anctre du sir Evan Mac-Gregor actuel, et prtendu avec succs 
une espce d'indpendance.

Vers la mme poque Rob-Roy acquit une nouvelle importance en
achetant ou en affermant la proprit de Craig-Royston que nous
avons dj mentionne. Dans ces jours prospres de son existence
il tait en grande faveur auprs de son plus proche et plus
puissant voisin James, premier duc de Montrose, dont il reut
beaucoup de marques d'gards. Sa Grce consentit  lui donner,
ainsi qu' son neveu, un droit de proprit sur les domaines de
Glengyle et d'Inversnaid, qu'ils n'avaient jusqu'alors exploits
qu'en qualit de tenanciers. Enfin le duc, dans l'intrt du pays
et de ses propres terres, soutint notre aventurier en lui prtant
une somme considrable afin de l'aider dans ses spculations
relatives au commerce des bestiaux.

Malheureusement ce commerce tait sujet, comme il l'est encore, 
de subites fluctuations et Rob-Roy, par suite d'une baisse
soudaine et, comme l'ajoute une tradition favorable, par la
mauvaise foi d'un associ appel Macdonald auquel il avait
imprudemment donn sa confiance et fait de fortes avances; Rob-
Roy, disons-nous, devint insolvable. Il se cacha mais non pas les
mains vides, si l'on en croit une sommation  comparatre lance
contre lui, et qui affirmait qu'il tait porteur d'environ mille
livres sterling extorques de diffrents seigneurs ou
gentilshommes sous prtexte de leur acheter des vaches dans les
Hautes-Terres. Cette sommation parut en juin 1712 et fut plusieurs
fois rpte. Elle fixe l'poque o Rob-Roy changea ses
spculations commerciales pour d'autres d'une nature trs
diffrente.

Il parat que vers ce temps il quitta sa rsidence ordinaire pour
Inversnaid,  dix ou douze milles d'cosse (le double en milles
anglais) plus loin dans les montagnes et commena cette vie
aventureuse qu'il continua jusqu' sa mort. Le duc de Montrose qui
se croyait tromp et jou employa tous les moyens en son pouvoir
pour recouvrer son argent. Rob-Roy fut expropri de ses terres,
ses bestiaux et ses meubles furent saisis et vendus.

On dit que cette opration fut poursuivie avec la plus grande
svrit et que les suppts de la loi qui ne sont pas
ordinairement les personnes les plus polies insultrent la femme
de Mac-Gregor d'une manire qui aurait pu veiller des sentiments
de vengeance dans le coeur d'un homme plus patient. C'tait une
femme d'un caractre fier et hautain et il est assez probable
qu'en voulant les troubler dans l'exercice de leurs fonctions elle
aura excit leur colre bien que, pour l'honneur de l'humanit, on
doive esprer que l'histoire qu'on rapporte est une exagration
populaire. Quoi qu'il en puisse tre, la douleur extrme qu'elle
ressentit en se voyant expulse des rives du loch Lomond se donna
carrire dans un morceau de musique pour la cornemuse, bien connu
encore aujourd'hui sous le nom de la _Complainte de Rob-Roy._

On croit que le fugitif trouva un premier asile dans Glen-Dochart,
sous la protection du comte de Breadalbane, car bien que, dans les
temps les plus reculs, cette famille et activement concouru 
dtruire les Mac-Gregors, elle donna souvent par la suite un abri
 beaucoup d'entre eux. Le duc d'Argyle tait aussi un des
protecteurs de Rob-Roy, c'est--dire qu'il lui accordait le bois
et l'eau, suivant l'expression des montagnards, -- l'abri des
forts et l'eau des lacs d'un pays inaccessible.

Ambitieux de conserver ce qu'ils appelaient leurs _suivants _(gens
engags  leur service militaire), les gentilshommes des Highlands
ne dsiraient pas moins d'avoir  leur disposition des hommes d'un
caractre rsolu, en guerre avec le monde et avec les lois, et qui
n'hsiteraient pas en temps et lieu  ravager les terres, 
attaquer les fermiers d'un ennemi fodal, sans attirer la
responsabilit sur leurs patrons. Les querelles entre les Grahames
et les Campbells, pendant les guerres civiles du dix-septime
sicle, avaient port l'empreinte de l'inimiti la plus invtre;
la mort du grand marquis de Montrose d'un ct, la dfaite
d'Inverlochy et l'affreux pillage de Lorn de l'autre taient des
injures rciproques qui ne se pardonnent pas facilement: Rob-Roy
tait donc certain de trouver un refuge dans le pays des
Campbells, d'abord parce qu'il avait pris leur nom comme li par
sa mre  la famille de Glenfalloch et comme ennemi de la maison
rivale de Montrose. L'tendue des possessions d'Argyle et la
facilit de s'y retirer en cas de danger favorisaient
singulirement son audacieux plan de vengeance, plan qui n'tait
rien moins qu'une guerre de pillage contre le duc de Montrose,
qu'il regardait comme un des auteurs de son exclusion de la
socit, de la sentence de proscription prononce contre lui, de
la saisie de ses meubles, de l'adjudication de sa terre.

Il se disposa donc  employer tous les moyens en son pouvoir pour
nuire au duc,  ses fermiers,  ses parents et  ses amis et, bien
que ce cercle ft suffisamment tendu pour un pillage actif, Rob-
Roy, qui s'tait dclar jacobite, prit la libert d'envelopper
dans sa sphre d'opration quiconque il lui plaisait de considrer
comme partisan du gouvernement rvolutionnaire ou de l'union des
royaumes. Sous l'un ou l'autre de ces prtextes, tous ses voisins
des Basses-Terres qui avaient quelque chose  perdre ou qui
refusaient d'acheter sa protection par le paiement d'un tribut
annuel taient exposs  ses attaques. [...]

Les habitudes et les opinions de ceux qui rsidaient dans le
voisinage des Hautes-Terres prtaient aussi aux desseins de Rob-
Roy un grand appui. La plupart, issus du clan de Mac-Gregor,
rclamaient la proprit de Balquhidder et autres districts des
Hautes-Terres, comme ayant fait partie autrefois des possessions
de leur tribu, bien que des lois spoliatrices en eussent assur la
proprit  d'autres familles. Les guerres civiles du dix-septime
sicle avaient familiaris avec l'emploi des armes ces hommes
naturellement braves et exasprs par le souvenir de leurs
souffrances. Le voisinage d'un district des Basses-Terres, riche
en comparaison du leur, les poussait presque irrsistiblement  y
faire des incursions et un assez grand nombre d'individus
appartenant  d'autres clans, habitus  mpriser le travail et 
braver le danger, se dirigrent vers une frontire qui, n'tant
point protge, promettait une proie facile. L'tat du pays,
aujourd'hui si paisible, vrifiait alors cette opinion mise par
le docteur Johnson que les districts les plus indisciplins des
montagnes taient ceux qui touchaient le plus aux Basses-Terres.
Il n'tait donc pas difficile  Rob-Roy, descendant d'une tribu
disperse dans un tel pays, de tenir constamment occupe, de
soutenir au moyen de ses oprations projetes une troupe
redoutable.

Il semblait lui-mme particulirement destin  la profession de
dprdateur. Sa taille n'tait pas des plus leves mais sa force
tait extraordinaire, les deux plus grandes particularits de sa
personne taient la largeur de ses paules et la longueur presque
disproportionne de ses bras, longueur si remarquable qu'il
pouvait, dit-on, sans se baisser, attacher ses jarretires, que
les montagnards placent  deux pouces au-dessous des genoux. Son
visage tait ouvert, mle, sombre dans les moments du danger mais
dans les jours de bonheur ses manires taient franches et gaies.
Ses cheveux, d'un roux fonc et trs pais, tombaient en boucles
autour de son visage. La coupe de ses vtements laissait voir,
comme de raison, les genoux et la partie suprieure des jambes: on
m'a dcrit ces dernires comme ressemblant  celles d'un taureau
des montagnes, hrisses de poils roux, et annonant une force
musculaire comparable  celle de cet animal.  ces particularits
n'oublions pas d'ajouter une grande adresse dans le maniement de
l'pe des Hautes-Terres, talent dans lequel la longueur de son
bras lui donnait un grand avantage et une connaissance parfaite de
toutes les retraites du pays sauvage qu'il habitait ainsi que du
caractre des diffrents individus, soit amis, soit ennemis, avec
lesquels il pouvait entrer en relation.

Ses qualits morales ne semblaient pas moins favorables aux
circonstances dans lesquelles il tait plac. Bien qu'il descendt
du farouche Ciar-Mohr, Rob-Roy n'hrita point de la cruaut de ses
anctres; au contraire, il en vitait jusqu' l'apparence. On
assure qu'il ne rpandit jamais le sang  moins d'une absolue
ncessit. Son systme de pillage, excut avec autant de
hardiesse que de sagacit, tait presque toujours couronn de
succs, ses expditions conduites avec la plus grande clrit.
Semblable  Robin-Hood d'Angleterre, c'tait un voleur doux et
poli, et si d'une main il prenait aux riches, de l'autre il
exerait la libralit envers les pauvres. Sous quelques rapports,
cette conduite pouvait tre politique mais les traditions
gnrales du pays assurent qu'elle prenait sa source dans des
motifs plus nobles. Tous ceux avec lesquels je me suis entretenu
de lui et j'ai vu dans ma jeunesse des personnes qui avaient connu
Rob-Roy personnellement, m'ont assur que c'tait un homme d'un
caractre bienveillant et humain  sa manire.

Ses ides sur la morale taient celles d'un chef arabe et
rsultaient naturellement d'une ducation sauvage. En supposant
que Rob-Roy et raisonn sur la carrire qu'il parcourait soit par
choix, soit par ncessit, il se serait probablement donn le
caractre d'un homme brave qui priv de ses droits naturels par la
partialit des lois essayait de les maintenir par sa propre
puissance. [...]

Quelquefois Rob-Roy prouvait des dsastres et courait de grands
dangers personnels. Dans une circonstance remarquable, il fut
sauv par le sang-froid de son lieutenant, Macanaleister, ou
Fletcher, le _Little-John _de sa troupe, homme actif et qui
jouissait d'une grande clbrit comme tireur. Il arriva que Mac-
Gregor et sa bande furent surpris et disperss par des forces
suprieures; l'ordre avait t donn de _pourfendre et de
renverser_. Chacun veilla  son propre salut mais un hardi dragon
s'attacha  Rob-Roy et l'ayant joint le frappa de sa large pe.
Une plaque de fer que Mac-Gregor portait sous sa toque empcha
qu'il n'et la tte fendue jusqu' la mchoire mais le coup fut
assez fort pour le renverser par terre et il s'cria en tombant:
 Macanaleister, n'y a-t-il rien dans ton fusil? Le soldat
s'cria aussi au mme instant: Dieu me damne! ce n'est pas votre
mre qui a tricot votre bonnet de nuit. Et il levait le bras
pour frapper un second coup, lorsque Macanaleister fit feu. La
balle lui pera le coeur.

Le portrait suivant de Rob-Roy est trac par un homme de talent
qui rsidait dans le cercle de ces guerres de pillage et qui, en
ayant probablement ressenti les effets, n'en parle pas avec cette
indulgence que, vu leur caractre romantique, elles inspirent
aujourd'hui.

Cet homme (Rob-Roy Mac-Gregor) avait de la sagacit et ne
manquait ni de politique ni d'adresse; s'tant abandonn  la
licence, il se mit  la tte de tous les vagabonds et mauvais
sujets de ce clan, vers l'extrmit occidentale de Perth et du
Stirlingshire et ravagea toute l'tendue de ces contres par ses
vols et ses dprdations. Bien peu parmi ceux qui taient  sa
porte (c'est--dire  la distance d'une expdition nocturne)
pouvaient se croire en sret, soit dans leurs personnes, soit
dans leurs proprits, s'ils ne lui payaient la taxe considrable
et dgradante du _black-mail _(taxe des voleurs). Il agissait avec
une telle audace qu'il commettait des vols, levait des
contributions et soutenait des querelles  la tte d'un corps de
troupes armes, en plein jour et  la face du gouvernement.

L'tendue et le succs de ces dprdations ne doivent pas paratre
surprenants lorsqu'on songe qu'elles avaient pour thtre un pays
o les lois ne sont ni suivies ni respectes.

L'habitude gnrale de voler des bestiaux aveuglait jusqu'aux
hommes des classes les plus leves sur l'infamie de cette coutume
et comme les proprits consistaient principalement en troupeaux,
ils devenaient de plus en plus rares. M. Graham ajoute:

Par cette raison, il n'y a aucune culture, aucune amlioration du
pturage et, par la mme cause, point de manufactures, enfin point
de commerce, point d'industrie. Les femmes sont extrmement
fcondes, par consquent la population nombreuse, et, dans l'tat
prsent des choses, il n'y a pas dans ce pays de l'ouvrage pour la
moiti des individus. Chaque village est rempli d'oisifs habitus
aux armes et paresseux en tout, except lorsqu'il s'agit de
drober le bien d'autrui. Comme les _buddels _ou _aquavitae houses
_(cabarets) se trouvent  chaque pas, ils passent leur temps dans
ces maisons et trs souvent ils y consomment les profits de leurs
gains illicites. L les lois n'ont jamais t excutes ni
l'autorit des magistrats tablie, l l'officier civil n'ose point
remplir ses devoirs et bien des villages sont  environ trente
milles de l'autorit lgale. Enfin il n'y existe ni ordre, ni
autorit, ni gouvernement.

La rbellion de 1715 eut lieu peu de temps aprs que la clbrit
de Rob-Roy se fut tablie et ds lors ses opinions jacobites se
trouvrent en opposition avec la reconnaissance qu'il devait au
duc d'Argyle pour sa protection indirecte. Le dsir de mler le
bruit de ses pas au tumulte d'une guerre gnrale le porta  se
joindre aux troupes du comte de Mar, quoique son protecteur ft 
la tte d'une arme oppose aux insurgs des Hautes-Terres.

Les Mac-Gregors ou du moins un clan considrable d'entre eux et
celui de Ciar-Mohr n'taient pas, dans cette occasion, commands
par Rob-Roy, mais par son neveu dont nous avons dj parl, Gregor
Mac-Gregor, autrement dit James Grahame de Glengyle et dont on se
souvient mieux encore sous l'pithte galique de _Ghlune Dhu _ou
Genou Noir,  cause d'une tache noire qui se trouvait sur un de
ses genoux et que ses vtements de montagnard laissaient voir. Il
n'y a aucun doute que Glengyle, alors trs jeune, n'ait, dans le
plus grand nombre des cas, agi par les avis d'un chef aussi
expriment que son oncle.

Les Mac-Gregors, assembls en grand nombre, commencrent  menacer
les plaines vers l'extrmit la plus basse du loch Lomond. Ils
s'emparrent  l'improviste de tous les bateaux qui taient sur le
lac et, probablement pour quelque entreprise dans leur seul
intrt, les conduisirent par terre  Inversnaid, afin d'arrter
la marche d'un corps considrable de whigs des pays de l'ouest qui
avaient pris les armes pour le gouvernement et se dirigeaient de
ce ct.

Les whigs firent une excursion pour recouvrer leurs bateaux: leurs
forces consistaient en volontaires de Paisley, Kilpatrick et
autres lieux, qui, avec l'assistance d'un corps de matelots,
remontrent la rivire Leven dans de longs bateaux appartenant 
un vaisseau de guerre alors  l'ancre dans la Clyde.  Luss, ils
furent rejoints par sir Humphry Colquhoun et James Grant, son
beau-fils, accompagns de leur suite, revtus de l'habit
montagnard de l'poque, lequel est dcrit d'une manire
pittoresque. Les deux partis se rencontrrent  Craig-Royston mais
les Mac-Gregors n'offrirent point le combat. Si nous devons en
croire les dtails de l'expdition donns par l'historien Rae, les
whigs sautrent  terre avec la plus grande intrpidit; aucun
ennemi ne se prsenta pour s'opposer  leur dbarquement et par le
bruit de leurs tambours qui rsonnaient constamment, par la
dcharge de leur artillerie et autres armes  feu, ils
terrifirent les Mac-Gregors qui ne sortirent de leurs retraites
que pour regagner en dsordre le camp gnral des montagnards 
Strath-Fillan. Les habitants des Basses-Terres rentrrent donc en
possession des bateaux  grands frais de bruit et de courage mais
sans avoir couru de grands dangers.

Aprs cette absence momentane de ses anciennes retraites, Rob-Roy
fut envoy par le comte de Mar  Aberdeen pour soulever,  ce que
l'on croit, une partie du clan Gregor qui est tablie dans ce
pays. Ces hommes, issus de sa propre famille (la race de Ciar-
Mohr), taient les descendants d'environ trois cents Mac-Gregors
que le comte de Murray, vers l'an 1624, leva dans ses domaines du
Monteith pour s'opposer  ses ennemis les Mac-Intoshs, race aussi
fire et aussi turbulente que celle des Mac-Gregors eux-mmes.
[...]

Nous avons dj dit que l'attitude de Rob-Roy pendant
l'insurrection de 1715 fut trs quivoque, sa personne et sa suite
tant dans l'arme des Hautes-Terres tandis que son coeur semblait
tre avec le duc d'Argyle. Cependant les insurgs furent obligs
de se fier  lui comme  leur seul guide lorsqu'ils marchrent de
Perth vers Dumblane, dans l'intention de traverser le Forth 
l'endroit qu'on appelle les gus de Frew et quoiqu'ils fussent
convaincus qu'il ne mritait pas leur confiance.

Ce mouvement des insurgs vers l'ouest amena la bataille de
Sheriff-Muir, bataille reste sans rsultats dcisifs immdiats
mais dont le duc d'Argyle sut recueillir tous les avantages. On
doit se souvenir que l'aile droite des montagnards y renversa et
tailla en pices l'aile gauche d'Argyle tandis que l'aile gauche
de l'arme de Mar, compose des clans Stewart, Mackenzie et
Cameron, tait en droute complte. Dans cette affreuse bagarre
Rob-Roy conserva son poste sur une montagne au centre de la
position que les habitants des Hautes-Terres avaient choisie, et,
bien que, assure-t-on, une attaque de sa part aurait dcid de la
journe, on ne put le dterminer  charger l'ennemi.
Malheureusement pour les insurgs la conduite d'une bande de
Macphersons avait t confie  Mac-Gregor, car le chef naturel de
ce clan, vu son ge et ses infirmits, se trouvait incapable de se
mettre  leur tte. Il se reposait de ce soin sur son hritier,
Macpherson de North, et ainsi cette tribu ou du moins une partie,
fut incorpore avec celle de ses allis les Mac-Gregors. Tandis
que Rob-Roy laissait couler dans l'inaction le moment favorable
pour l'attaque, il reut de Mar l'ordre formel d'avancer; mais il
rpondit froidement: Non, non, s'ils ne peuvent vaincre sans moi,
ils ne le pourront pas plus avec moi. Un des Macphersons, nomm
Alexandre, qui professait l'tat primitif de Rob-Roy, c'est--dire
celui de conducteur de bestiaux, mais homme d'un grand courage,
indign de la conduite de son chef momentan, jeta son plaid, tira
sa claymore et appelant ses compagnons: Ne supportons pas
davantage une telle honte, s'cria-t-il; s'il refuse de vous
conduire, je me charge de le faire.

Rob-Roy rpondit avec un grand sang-froid: S'il tait question de
conduire des boeufs et des vaches des Hautes-Terres, Sandie, je
m'en rapporterais  votre supriorit mais il s'agit de conduire
des hommes, et en cela je suis certainement meilleur juge que
vous.

S'il tait question de conduire des boeufs de Glen-Eigas,
rpliqua le Macpherson, Rob-Roy ne songerait point  rester le
dernier, mais  marcher en tte.

Irrit de ce sarcasme, Mac-Gregor tira sa claymore et les deux
montagnards en seraient venus aux mains si de part et d'autre
leurs amis n'eussent rtabli la paix. Toutefois, le moment
opportun tait pass et Rob-Roy, qui ne perdait jamais de vue ses
intrts particuliers, permit  sa suite de dpouiller les morts
des deux partis.

L'auteur de la belle ballade satirique sur la bataille de Sheriff-
Muir n'a point oubli de stigmatiser la conduite de notre hros
dans cette occasion remarquable:

Rob-Roy, sur le haut d'une montagne, guettait l'instant de
s'emparer du butin; il parat qu'il n'tait pas venu pour autre
chose, car il ne quitta point le lieu o il tait cach avant que
la bataille ft finie. _(Jacobits relics)_

Malgr l'espce de neutralit de Rob-Roy pendant le cours de la
rbellion, il n'chappa point  quelques-unes des punitions
infliges  ceux qui en avaient fait partie; il fut compris dans
l'acte d'_attainder _et la maison de Breadalbane, qui tait son
refuge, fut brle par lord Cadogan lorsque ce gnral traversa
les Hautes-Terres pour dsarmer et punir les clans insurgs. Mais,
se rendant  Inverary avec environ quarante ou cinquante hommes de
sa suite, Rob-Roy, par une apparente soumission, se concilia les
bonnes grces et la protection du colonel Patrick Campbell de
Finnah. tant ainsi  peu prs  l'abri du ressentiment du
gouvernement, Rob-Roy tablit sa rsidence  Craig-Royston, prs
du loch Lomond, au milieu de ses propres parents et ne perdit
point de temps pour rallumer sa querelle particulire avec le duc
de Montrose. Dans ce dessein, il rassembla autant de fantassins
qu'il en et jamais command car il se faisait suivre constamment
par une garde de dix ou douze hommes d'lite qu'il lui aurait t
facile d'lever jusqu' cinquante ou soixante.

De son ct, le duc de Montrose employa tous les moyens possibles
pour dtruire son importun adversaire; Sa Grce s'adressa au
gnral Carpenter et trois corps de troupes reurent l'ordre de se
diriger sur Glascow, Stirling et Finlarig, prs de Killin.
M. Graham de Killearn, l'homme d'affaires du duc, son parent et en
mme temps shrif-dput du comt de Dumbarton, accompagna les
troupes afin qu'elles pussent agir avec la sanction de l'autorit
civile et avoir un guide fidle  travers les montagnes. Ces
diffrentes colonnes avaient le projet d'arriver en mme temps
dans le voisinage de la rsidence de Rob-Roy et de surprendre ce
rebelle ainsi que sa suite; mais des pluies abondantes, la
difficult des routes et les intelligences au moyen desquelles le
proscrit connaissait leur marche tromprent leurs combinaisons.
Les troupes, trouvant les oiseaux envols, s'en vengrent en
dtruisant le nid. On brla la maison de Rob-Roy mais non
impunment car les Mac-Gregors, cachs parmi les buissons et les
rochers, firent feu sur les troupes et turent un grenadier.

Rob-Roy se vengea par un singulier acte d'audace de la perte qu'il
venait d'essuyer. Vers le milieu de novembre 1716, le mme John
Graham de Killearn dont nous venons de parler s'tait rendu dans
un lieu appel Chapel-Errock o les fermiers du duc devaient de
leur ct se runir pour le paiement des rentes. John Graham avait
dj reu d'eux environ trois cents livres lorsque Rob-Roy entra
dans l'appartement  la tte d'une troupe arme. Le fidle homme
d'affaires espra sauver l'argent de son matre en jetant les
livres de compte et l'argent dans un grenier, croyant qu'ils ne
seraient point aperus, mais le pillard expriment ne pouvait
tre facilement tromp lorsqu'un tel objet tait le but de ses
recherches: il trouva les livres et l'argent, se mit
tranquillement  la place du receveur, examina les comptes, mit
les rentes dans sa poche et donna des reus au nom du duc disant
qu'il compterait avec Sa Grce pour les dommages qu'elle lui avait
fait essuyer et dans lesquels il comprenait l'incendie de sa
maison par le gnral Cadogan et la dernire expdition contre
Craig-Royston, puis il ordonna  M. Graham de le suivre. Il ne
parat pas qu'il ust envers lui de rudesse ou de violence bien
qu'il l'informt qu'il le regardait comme un otage et qu'il le
menat de mauvais traitements en cas qu'il ft suivi de trop
prs. On cite peu de faits aussi audacieux. Aprs un voyage rapide
(pendant lequel M. Graham semble ne s'tre plaint que de la
fatigue), Rob-Roy emmena son prisonnier dans une le sur le lac
Katrine et le fora d'crire au duc pour lui annoncer que sa
ranon tait fixe  trois mille quatre cents marcs, cette somme
tant le surplus que Mac-Gregor prtendait lui tre d, dduction
faite de ce qu'il avait pris.

Nanmoins, aprs avoir retenu M. Graham cinq ou six jours dans
l'le, qui est encore appele aujourd'hui la prison de Rob-Roy et
qui ne devait point tre un logement agrable pendant les nuits de
novembre, le proscrit, dsesprant d'obtenir de plus grands
avantages de son entreprise tmraire, laissa son prisonnier
partir avec les livres de compte et les reus des fermiers,
prenant bien soin de conserver l'argent. [...]

Ce n'tait pas comme dprdateur de profession que Rob-Roy
conduisait ses oprations mais bien  titre de suppt du
gouvernement. Suivant la phrase cossaise il levait le _black-
mail_. La nature de ces contrats a t dcrite dans le roman et
dans les notes de _Waverley. _Le portrait que M. Graham Gartmore
trace de Rob-Roy trouve ici naturellement sa place.

La confusion et les dsordres du pays taient si grands et le
gouvernement si ngligent que les gens tranquilles taient obligs
d'acheter leur sret par les honteux contrats du _black-mail. _La
personne qui entretenait des rapports avec les dprdateurs
assurait les terres contre leurs incursions, moyennant une
certaine rente annuelle; elle employait une partie de ces fonds 
recouvrer les bestiaux vols, une autre  payer ceux qui les
volaient afin de rendre ncessaire le contrat du _black-mail. _Les
domaines des gentilshommes qui se refusent  ce pacte sont livrs
au pillage afin de forcer ces propritaires  rechercher
protection. Les chefs s'appellent capitaines du guet, et leurs
bandits prennent le mme nom. Ce titre leur donne une espce
d'autorit pour traverser le pays et leur accorde la facilit de
commettre tout le mal possible. Ces troupes, dans toute l'tendue
des Hautes-Terres, forment un corps considrable d'hommes habitus
ds leur enfance aux plus grandes fatigues, et trs capables,
lorsque l'occasion s'en prsente, de faire l'office de soldats.
[...]

Ce fut peut-tre vers la mme poque que, par une marche rapide
dans les montagnes de Balquhidder,  la tte d'un corps de ses
propres fermiers, le duc de Montrose surprit Rob-Roy et le fit
prisonnier. On le mit en croupe derrire un des gens du duc nomm
James Stewart, et on l'attacha autour de cet homme avec une sangle
de cheval. James Stewart tait le grand-pre de l'homme
intelligent du mme nom qui tenait, il y a peu de temps, une
auberge dans les environs du lac Katrine et servait de guide au
voyageur dans cette belle et pittoresque contre. C'est de lui que
j'ai appris cette circonstance, longtemps avant qu'il tnt une
auberge et lorsqu'il ne servait encore de guide qu'aux chasseurs
de gelinottes. C'tait le soir (pour finir l'histoire) et le duc
tait press de loger en lieu sr le prisonnier dont il avait eu
tant de peine  s'emparer. En traversant le Teith ou le Forth,
j'ai oubli lequel, Rob-Roy saisit l'occasion de conjurer Stewart,
au nom de leur ancienne liaison et de leur bon voisinage que rien
n'avait jamais troubls, de lui donner quelque chance d'chapper
au malheur qui l'attendait. Stewart, touch de compassion, peut-
tre m par la crainte, lcha la sangle et Rob-Roy, glissant de la
croupe du cheval, plongea, nagea et se sauva  peu prs comme il
est dit dans le roman. Lorsque Stewart arriva  terre, le duc lui
demanda prcipitamment ce qu'tait devenu son prisonnier, et comme
aucune rponse satisfaisante ne lui tait donne, il souponna
Stewart d'tre de connivence avec le proscrit et tirant un
pistolet d'acier de sa ceinture il le renversa d'un coup sur la
tte, blessure de laquelle, assurait son petit-fils, il ne s'tait
jamais entirement rtabli. Le succs rpt de ces fuites
heureuses rendit Rob-Roy fanfaron et mauvais plaisant; il crivit
au duc, en style moqueur, un cartel qui circula parmi ses amis, et
dont ils s'amusaient lorsqu'ils taient  boire. Il est crit
d'une bonne main, l'orthographe et l'histoire n'y sont pas trop
maltraites. Nos lecteurs du sud doivent tre avertis que c'tait
une boutade, un _quiz _enfin, de la part du proscrit, qui avait
trop de sagacit pour proposer rellement une telle rencontre.
[...]

Rob-Roy,  mesure qu'il avana en ge, prit des habitudes plus
paisibles et son neveu Ghlune Dhu ainsi que la plus grande partie
de sa tribu renona aux querelles avec Montrose, par lesquelles
son oncle s'tait distingu, la politique de cette grande famille
tant alors de s'attacher cette tribu sauvage par la douceur
plutt que de suivre les mesures de violence auxquelles on avait
eu en vain recours. Des fermes  une rente modre furent
accordes  plusieurs des Mac-Gregors qui en avaient jadis possd
dans les proprits des Hautes-Terres du duc mais simplement 
titre de jouissance; et Glengyle (ou Genou Noir), qui continuait
d'exercer les droits de collecteur de _black-mail, _se donnait le
titre de commandant de l'arme du guet des Hautes-Terres au
service du gouvernement. On dit qu'il s'abstint formellement des
dprdations illgales de son parent. Ce fut probablement aprs
que cette tranquillit temporelle eut t obtenue que Rob-Roy
songea  ses intrts spirituels. Il avait t lev dans la
religion protestante et professait depuis longtemps la croyance
qu'elle enseigne mais dans ses dernires annes il embrassa la foi
catholique romaine, peut-tre d'aprs les principes de mistress
Cole -- c'tait une religion consolante pour une personne de sa
profession. On dit qu'il allgua comme cause de sa conversion le
dsir d'tre agrable aux membres de la noble famille de Perth
alors stricts catholiques. Ayant pris, ajoutait-il, le nom du duc
d'Argyle, son premier protecteur, il ne pouvait plus rien faire
qui ft digne d'tre apprci par le comte de Perth, si ce n'tait
d'adopter sa religion. Lorsque Rob-Roy tait press sur ce sujet,
il ne prtendait pas justifier tous les prceptes du catholicisme
et reconnaissait que l'extrme-onction lui avait toujours sembl
_une grande perte d'huile. _[...]

Cet exploit fut probablement un des derniers de Rob-Roy. L'poque
de sa mort n'est pas connue avec certitude mais on assure
gnralement qu'il vcut au-del de l'anne 1738 et qu'il mourut
g. Lorsqu'il s'aperut que sa fin approchait, il exprima sa
contrition sur quelques particularits de sa vie. Sa femme s'tant
mise  rire de ces scrupules de conscience et l'exhortant  mourir
en homme comme il avait vcu, il lui reprocha la violence de ses
passions et les conseils que souvent elle lui avait donns. Vous
avez sem la brouillerie entre moi et les meilleures gens de ce
pays, lui dit-il, et maintenant vous voudriez me rendre l'ennemi
de Dieu mme.

Il existe une tradition non incompatible avec la premire, si l'on
apprcie  sa juste valeur le caractre de Rob-Roy. Sur son lit de
mort, il apprit qu'un de ses ennemis demandait  lui rendre
visite. Levez-moi, dit-il; jetez mon plaid autour de moi,
apportez-moi ma claymore, ma dague et mes pistolets: il ne sera
jamais dit qu'un ennemi ait vu Rob-Roy Mac-Gregor sans dfense et
dsarm. La personne qui avait dsir le voir tait un des Mac-
Larens dont nous avons dj fait mention et dont nous reparlerons
plus tard; il entra, fit les compliments d'usage et s'informa de
la sant de son formidable voisin. Rob-Roy, pendant cette courte
entrevue, conserva, dit-on, une dignit froide, et aussitt que
l'tranger eut quitt sa maison, il dit: Maintenant tout est
fini; que le joueur de cornemuse fasse entendre l'air _ha til mi
tulidh _(nous ne reviendrons plus). Et il expira, dit-on, avant
que le chant funbre ft termin.

Cet homme extraordinaire mourut dans son lit, en sa propre maison,
dans la paroisse de Balquhidder; il fut enterr dans le cimetire
de la mme paroisse o sa pierre funraire se distingue seulement
par une large pe grossirement sculpte.

Le caractre de Rob-Roy est un compos de contrastes; sa sagacit,
sa hardiesse, sa prudence, qualits si ncessaires au succs des
armes, devinrent en quelque sorte des vices par la manire dont il
les employa. Son ducation nanmoins excuse une partie de ses
transgressions continuelles contre la loi. Quant  ses
tergiversations en politique, il pouvait,  cette malheureuse
poque, s'appuyer de l'exemple d'hommes plus puissants et moins
excusables que lui, pauvre proscrit, en devenant le jouet des
circonstances. D'un autre ct, il pratiqua des vertus d'autant
plus mritoires qu'elles semblaient opposes  la position o il
s'tait plac. Poursuivant la carrire de chieftain pillard, ou,
pour nous servir d'une phrase plus moderne, de _capitaine de
banditti_, Rob-Roy fut modr dans ses vengeances et humain dans
ses succs. Sa mmoire n'est charge d'aucune cruaut et il ne fit
rpandre le sang que dans les batailles. Ce formidable proscrit
tait l'ami du pauvre et autant qu'il le pouvait l'ami de la veuve
et de l'orphelin. Sa parole tait sacre et il mourut pleur dans
son pays sauvage o les esprits n'taient pas suffisamment
clairs pour juger sainement de ses erreurs et o il y avait des
coeurs reconnaissants de sa bienfaisance. [...]

WALTER SCOTT.

Chapitre premier.

Quel est mon crime, hlas! pour tre ainsi puni?
Non, je n'ai plus d'enfants, et quant  celui-ci,
Il ne l'est plus, ingrat! -- Qu'il craigne ma colre
Celui qui sans remords affligea ton vieux pre
En te changeant ainsi! -- Voyager! --  son tour
J'enverrai voyager mon cheval quelque jour.

MONSIEUR THOMAS.



Vous m'avez engag, mon cher ami,  profiter du loisir que la
Providence a daign m'accorder au dclin de mes jours, pour tracer
le tableau des vicissitudes qui en ont marqu le commencement. Ces
aventures, comme vous voulez les appeler, ont laiss dans mon
esprit un souvenir mlang de plaisirs et de peines, auquel se
joint un sentiment bien vif de reconnaissance et de respect pour
le souverain arbitre des destines humaines, dont la main
bienfaisante a guid ma jeunesse  travers tant de risques et de
prils, de manire que le contraste me fait encore mieux goter le
prix de la tranquillit dont il a couronn ma vieillesse. Je suis
mme port  croire, comme vous me l'avez dit si souvent, que le
rcit des vnements qui me sont arrivs au milieu d'un peuple
dont les moeurs et les habitudes sont encore voisines de l'tat
primitif des hommes, aura quelque chose d'intressant pour
quiconque aime  entendre un vieillard raconter une histoire d'un
autre sicle.

Vous devez nanmoins vous rappeler que le rcit fait par un ami 
son ami perd la moiti de ses charmes quand il est confi au
papier, et que les vnements que vous avez couts avec intrt,
parce qu'ils taient raconts par celui qui y jouait un rle, vous
paratront peu dignes d'attention dans la retraite de votre
cabinet; mais votre vieillesse plus verte que la mienne, et votre
robuste constitution, vous promettent, selon toutes les
probabilits humaines, une plus longue vie que la mienne. Relguez
donc ces feuilles dans quelque secret tiroir de votre bureau,
jusqu' ce que nous soyons spars l'un de l'autre par un
vnement qui peut arriver  toutes les heures, et qui arrivera
immanquablement au bout d'un petit nombre d'annes. Quand nous
nous serons dit adieu dans ce monde, pour nous revoir, j'espre,
dans un autre meilleur, vous chrirez, j'en suis sr, plus qu'elle
ne le mritera, la mmoire de votre ami; et, dans tous les dtails
que je vais transcrire, vous trouverez un sujet de rflexions
mlancoliques, mais non dsagrables.

Il en est d'autres qui lguent leur portrait aux confidents de
leurs coeurs. Je vous remets entre les mains une fidle copie de
mes penses et de mes sentiments, de mes bonnes qualits et de mes
dfauts, et j'espre que les tourderies et les inconsquences de
ma jeunesse prouveront de votre part la mme indulgence que vous
avez souvent montre pour les erreurs d'un ge plus mr.

Un grand avantage que je trouve  vous adresser ces mmoires, si
je puis donner un nom si imposant  ce manuscrit, c'est qu'il
m'est inutile d'entrer pour vous dans bien des dtails qui ne
feraient que retarder des objets d'un plus grand intrt. Parce
que j'ai devant moi plume, encre et papier, et que vous tes
dcid  me lire, faut-il que j'abuse de cela pour vous ennuyer 
loisir? Je n'ose pourtant vous promettre de ne pas profiter
quelquefois de l'occasion si attrayante, qui m'est offerte, de
vous parler de moi et de mes affaires, mme en vous rappelant des
circonstances qui vous sont parfaitement connues. Le got des
dtails, quand nous sommes nous-mmes le hros de l'histoire que
nous racontons, nous fait oublier souvent que nous devons prendre
en considration le temps et la patience de ceux  qui nous nous
adressons; c'est l un charme qui gare les auteurs les meilleurs
et les plus sages. Je ne veux que vous citer l'exemple singulier
que l'on en trouve dans la forme de cette dition rare et
originale des Mmoires de Sully, qu'avec la petite vanit d'un
amateur de livres vous persistez  prfrer  celle qui est
rduite  la forme utile et ordinaire des Mmoires. Pour moi je
les regarde comme une preuve curieuse du faible de l'auteur, plein
de son importance. Si je m'en souviens bien, ce vnrable
guerrier, ce grand politique avait choisi quatre gentilshommes de
sa maison pour crire les vnements de sa vie, sous le titre de
_Mmoires des royales transactions politiques, militaires et
domestiques de Henry IV, etc., etc. _Ces sages annalistes ayant
fait leur compilation rduisirent les Mmoires contenant les
vnements remarquables de la vie de leur matre en un rcit
adress  lui-mme _in propri person. _Ainsi, au lieu de
raconter son histoire  la troisime personne, comme Jules Csar,
ou  la premire comme la plupart de ceux qui dans le palais ou
dans le cabinet entreprennent d'tre les hros de leurs rcits,
Sully jouit du plaisir raffin, quoique bizarre, de se faire
raconter sa vie par ses secrtaires, tant lui-mme l'auditeur
aussi bien que le hros et probablement l'auteur de tout le livre.
C'tait une chose  voir que l'ex-ministre, aussi raide qu'une
fraise empese et un pourpoint lac pouvaient le rendre, assis
gravement dans son grand fauteuil, et prtant l'oreille  ses
compilateurs, qui, la tte dcouverte, lui rptaient d'un air
srieux: Voil ce que dit le duc; -- Tels furent les sentiments de
Votre Grce sur ce point important; -- Tels furent vos avis
secrets donns au roi dans cette occasion: -- circonstances qui
toutes devaient lui tre mieux connues qu' personne, et que, pour
la plupart, les secrtaires ne pouvaient gure tenir que de lui.

Ma position n'est pas aussi plaisante que celle du grand Sully. Il
serait assez ridicule que Frank Osbaldistone donnt gravement 
William Tresham des dtails sur sa naissance, son ducation et sa
famille. Je tcherai de ne vous rien dire de tout ce que vous
savez aussi bien que moi. Cependant il est certaines choses que je
serai oblig de rappeler  votre mmoire, parce que le cours des
annes a pu vous les faire oublier, et qu'elles ont t la pierre
fondamentale de ma destine.

Vous devez vous rappeler mon pre: le vtre tant associ  sa
maison de banque, vous l'avez connu dans votre enfance. Mais dj,
l'ge et les infirmits l'avaient bien chang, et il ne pouvait
plus se livrer avec la mme ardeur  cet esprit de spculation et
d'entreprise qui formait la base de son caractre. Il et t
moins riche, sans doute; mais peut-tre et-il t aussi heureux,
s'il et consacr aux beaux-arts et  la littrature cette nergie
active, cette dlicatesse d'observation, cette imagination
bouillante qu'il apporta dans le commerce. Cependant je conois
qu'indpendamment de l'espoir de s'enrichir l'homme hardi et
entreprenant doit aimer jusqu'aux chances et aux fluctuations des
oprations commerciales. Celui qui s'embarque sur cette mer
orageuse doit unir l'adresse du pilote  l'intrpidit du
navigateur; encore est-il souvent en danger de faire naufrage, si
le souffle de la fortune ne le conduit heureusement au port. Ce
mlange de prvoyance ncessaire et de hasards invitables, ce
conflit entre les combinaisons des hommes et les dcrets du
destin, cette incertitude terrible et continuelle que l'vnement
seul peut faire cesser, l'impossibilit de prvoir si la prudence
triomphera de la fortune ou si la fortune djouera les projets de
la prudence; toutes ces ides occupent l'me en mme temps
qu'elles lui donnent de frquentes occasions de dployer son
nergie; et le commerce a tout l'attrait du jeu, sans tre frapp
de l'anathme moral qui en fait un crime.

Au commencement du dix-huitime sicle, lorsque j'avais  peu prs
vingt-deux ans, et que j'tais  Bordeaux, je fus tout  coup
rappel  Londres par mon pre, qui avait, m'crivait-il, des
nouvelles importantes  me communiquer. Je n'oublierai jamais
notre premire entrevue. Vous vous rappelez le ton bref et sec
avec lequel il prescrivait ses volonts  ceux qui l'entouraient.
Je crois voir encore sa taille droite, sa dmarche ferme et
assure, -- cet oeil qui lanait un regard si vif et si pntrant,
ses traits dj sillonns de rides, moins par l'ge que par les
peines et les inquitudes qu'il avait prouves; je crois entendre
cette voix qui jamais ne prononait un mot qui ft inutile, et
dont le son mme annonait quelquefois une duret qui tait bien
loigne de son coeur.

 peine fus-je descendu de cheval que je courus dans le cabinet de
mon pre. Il tait debout, et il avait un air calme et ferme en
mme temps, qu'il garda mme en revoyant un fils unique spar de
lui depuis quatre ans. Je me prcipitai dans ses bras. Sans
pousser la tendresse jusqu' l'idoltrie, il tait bon pre. Une
larme brilla dans ses yeux noirs; mais cette motion ne fut que
momentane.

-- Dubourg m'crit qu'il est content de vous, Frank.

-- J'en suis charm, monsieur...

-- Mais moi, je n'ai pas raison de l'tre, ajouta-t-il en
s'asseyant  son bureau.

-- J'en suis fch, monsieur.

-- _Charm! fch! _tout cela. Frank, ne signifie rien. Voici
votre dernire lettre.

Il tira une liasse norme de papiers qui taient runis par un
cordon rouge, et enfils ensemble sans beaucoup d'ordre ni de
symtrie. L tait ma pauvre ptre, compose sur le sujet qui me
tenait le plus au coeur, et conue dans des termes que j'avais
crus propres sinon  convaincre, du moins  toucher mon pre.
C'tait l qu'elle tait relgue, au milieu d'un tas de lettres
et de paperasses relatives aux affaires de commerce. Je ne puis
m'empcher de sourire lorsque je me rappelle combien ma vanit se
trouva blesse de voir mes remontrances pathtiques, dans
lesquelles j'avais dploy toute mon loquence et que je regardais
comme un chef-d'oeuvre de sentiment, tires du milieu d'un fatras
de lettres d'avis, de crdit, enfin de tous les lieux communs de
la correspondance d'un ngociant. En vrit, pensais-je en moi-
mme, une lettre aussi importante (je n'osais pas me dire aussi
bien crite) mritait une place  part, et ne devait pas tre
confondue avec celles qui ne traitent que d'affaires de commerce.

Mais mon pre ne remarqua point mon mcontentement; et, quand mme
il y et fait attention, il ne s'en ft pas beaucoup plus
inquit. Il continua, tenant la lettre  la main:

-- Voici la lettre que vous m'avez crite le 21 du mois dernier.
Voyons, lisons-la ensemble. Vous m'y dites que dans une affaire
aussi importante que celle de choisir un tat, et lorsque de ce
choix dpend le bonheur ou le malheur de toute la vie, vous
esprez de la bont d'un pre qu'il vous accordera du moins une
voix ngative; que vous vous sentez une aversion insurmontable...
oui, insurmontable est le mot: je voudrais bien que vous
crivissiez plus lisiblement, et que vous prissiez l'habitude de
barrer vos _t, _et d'ouvrir davantage vos _s... _une aversion
insurmontable pour les arrangements que je vous ai proposs. Tout
le reste de votre lettre ne fait que rpter la mme chose, et
vous avez dlay en quatre pages ce qu'avec un peu d'attention et
de rflexion vous eussiez pu resserrer en quatre lignes; car aprs
tout, Frank, elle se rduit  ceci, que vous ne voulez pas faire
ce que je dsire.

-- Je le voudrais, monsieur, mais dans cette occasion je ne le
puis pas.

-- Les mots n'ont aucune influence sur moi, jeune homme, dit mon
pre dont l'inflexibilit se cachait toujours sous les dehors du
calme et du sang-froid le plus parfait; _ne pouvoir pas _est peut-
tre un terme plus poli que _ne pas vouloir; _mais ces expressions
sont synonymes quand il n'y a pas d'impossibilit morale. Je
n'aime pas les mesures brusques, et il est juste que vous ayez le
temps de rflchir; nous parlerons de cela aprs dner.

-- Owen!
Owen entra; il n'avait pas ces cheveux blancs qui lui donnaient 
vos yeux un air si vnrable, car il n'avait gure alors plus de
cinquante ans. Mais il avait le mme habit noisette qu'il portait
lorsque vous l'avez connu, avec la culotte et le gilet pareils,
les mmes bas de soie gris de perle, les mmes souliers avec les
boucles d'argent, les mmes manchettes de batiste soigneusement
plisses, qui tombaient jusqu'au milieu de sa main, dans le salon,
mais qu'il avait soin de cacher sous les manches de son habit dans
le comptoir, afin qu'elles fussent  l'abri des injures de
l'encre; en un mot, cette mme physionomie grave et srieuse o la
bont perait  travers un petit air d'importance, et qui a
distingu pendant toute sa vie le premier commis de la maison
Osbaldistone et Tresham.

-- Owen, lui dit mon pre aprs que le bon vieillard m'eut serr
affectueusement la main, vous dnerez avec nous aujourd'hui pour
apprendre les nouvelles que Frank nous a apportes de nos amis de
Bordeaux.

Owen fit un de ses saluts raides et guinds pour exprimer sa
respectueuse reconnaissance; car  cette poque, o la distance
qui spare les infrieurs de leurs suprieurs tait observe avec
une rigueur inconnue aujourd'hui, une semblable invitation tait
une grande faveur.

Je me rappellerai longtemps ce dner. Inquiet sur le sort qui
m'tait rserv, craignant de devenir la victime de l'intrt, et
cherchant les moyens de conserver ma libert, je ne pris pas  la
conversation une part aussi active que mon pre l'et voulu, et je
faisais trop souvent des rponses peu satisfaisantes aux questions
dont il m'accablait. Partag entre son respect pour le pre et son
attachement pour le fils, qu'il avait fait danser tant de fois sur
ses genoux, Owen, semblable  l'alli craintif, mais bienveillant,
d'une contre envahie, s'efforait de rparer mes fautes, de
suppler  mon inaction et de couvrir ma retraite: manoeuvres qui
ajoutaient au mcontentement de mon pre, dont le regard svre
imposait aussitt silence au bon vieillard. Pendant que j'habitais
la maison de Dubourg, je ne m'tais pas absolument conduit comme
ce commis,

_Qui, de l'oeil paternel trompant la vigilance,_
_Griffonnait un couplet au lieu d'une quittance._

Mais,  dire vrai, je n'avais frquent le comptoir qu'autant que
je l'avais cru absolument ncessaire pour mriter la bonne opinion
du Franais depuis longtemps correspondant de notre maison, et que
mon pre avait charg de m'initier dans le secret du commerce.
Dans le fond, ma principale tude avait t celle de la
littrature et des beaux-arts. Mon pre n'tait pas l'ennemi des
talents. Il avait trop de bon sens pour ne pas savoir qu'ils font
l'ornement de l'homme, et donnent une nouvelle considration dans
le monde; mais  ses yeux c'taient des accessoires qui ne
devaient pas faire ngliger les tudes utiles. Il voulait que
j'hritasse non seulement de sa fortune, mais encore de cet esprit
de spculation qui la lui avait fait acqurir; et que je pusse par
la suite dvelopper les plans et les projets qu'il avait conus,
et qu'il croyait propres  doubler au moins son hritage.

Il aimait son tat, et c'tait le motif qu'il faisait valoir pour
m'engager  suivre la mme carrire; mais il en avait encore
d'autres que je ne connus que plus tard. Aussi habile
qu'entreprenant, dou d'une imagination fconde et hardie, chaque
nouvelle entreprise qui lui russissait n'tait pour lui qu'un
aiguillon qui l'excitait  tendre ses spculations, en mme temps
qu'elle lui en fournissait les moyens. Vainqueur ambitieux, il
volait de conqutes en conqutes, sans s'arrter pour se maintenir
dans ses nouvelles positions, encore moins pour jouir du fruit de
ses victoires. Accoutum  voir toutes ses richesses suspendues
dans la balance de la fortune, fcond en expdients pour la faire
pencher en sa faveur, son activit et son nergie semblaient
augmenter avec les chances qui paraissaient quelquefois tre
contre lui; il ressemblait au matelot accoutum  braver les
vagues et l'ennemi, et dont la confiance augmente la veille d'une
tempte ou d'un combat. Il ne se dissimulait pas cependant que
l'ge ou les infirmits pouvaient bientt le mettre hors de
service, et il tait bien aise de former un bon pilote qui pt
prendre en main le gouvernail lorsqu'il se verrait forc de
l'abandonner, et qui ft en tat de le diriger  l'aide de ses
conseils et de ses instructions. Quoique votre pre ft son
associ, et que toute sa fortune ft place dans notre maison,
vous savez qu'il ne voulut jamais prendre une part active dans le
commerce; Owen, qui, par sa probit et par sa connaissance
approfondie de l'arithmtique, tait excellent premier commis,
n'avait ni assez de gnie ni assez de talents pour qu'on pt lui
confier le timon des affaires. Si mon pre tait tout  coup
rappel de ce monde, o s'en irait cette foule de projets qu'il
avait conus  moins que son fils, devenu par ses soins l'Hercule
du commerce, ne ft en tat de soutenir le poids des affaires, et
de remplacer Atlas chancelant? Et que deviendrait ce fils lui-
mme, si, tranger aux oprations commerciales, il se trouvait
tout  coup engag dans un labyrinthe de spculations sans
possder le fil prcieux, c'est--dire les connaissances
ncessaires pour en sortir? Dcid par toutes ces raisons, dont il
me cacha une partie, mon pre rsolut de me faire entrer dans la
carrire qu'il avait toujours parcourue avec honneur; et quand une
fois il s'tait arrt  une rsolution, rien au monde n'et t
capable de la changer. Malheureusement j'avais pris aussi la
mienne, et elle se trouvait absolument contraire  ses vues.
J'avais quelque chose de la fermet de mon pre, et je n'tais pas
dispos  lui cder sur un point qui intressait le bonheur de ma
vie.

Il me semble que, pour excuser la rsistance que j'opposai dans
cette occasion, je puis faire valoir que je ne voyais pas bien sur
quel fondement les dsirs de mon pre reposaient, ni combien il
importait  son honneur que je m'y soumisse. Me croyant sr
d'hriter, par la suite, d'une grande fortune qui ne me serait pas
conteste, il ne m'tait jamais venu dans l'esprit que, pour la
recueillir, il serait ncessaire que je me soumisse  des travaux
et que j'entrasse dans des dtails qui ne convenaient ni  mon
got ni  mon caractre. Je n'apercevais dans la proposition de
mon pre qu'un dsir de me voir ajouter encore  cet amas de
richesses qu'il avait accumules. Persuad que personne ne pouvait
savoir mieux que moi quelle route je devais suivre pour parvenir
au bonheur, il me semblait que ce serait prendre une fausse
direction que de chercher  augmenter une fortune que je croyais
dj plus que suffisante pour me procurer les jouissances de la
vie.

D'aprs l'aversion que j'avais prise d'avance pour le commerce, il
n'est pas tonnant, comme je l'ai dj dit, que, pendant mon
sjour  Bordeaux, je n'eusse pas tout  fait employ mon temps
comme mon pre l'et dsir. Les occupations qu'il regardait comme
les plus importantes n'taient pour moi que trs secondaires, et
je les aurais mme entirement ngliges, sans la crainte de
mcontenter le correspondant de mon pre, Dubourg, qui, retirant
les plus grands avantages des affaires qu'il faisait avec notre
maison, tait trop fin politique pour faire  celui qui en tait
le chef des rapports dfavorables sur son fils unique, et
s'attirer par l les reproches sur son fils unique, et s'attirer
par l les reproches de tous les deux. Peut-tre d'ailleurs, comme
vous le verrez tout  l'heure, avait-il des motifs d'intrt
personnel en me laissant ngliger l'tude  laquelle mon pre
voulait que je me livrasse exclusivement. Sous le rapport des
moeurs, ma conduite tait irrprochable, et en rassurant mon pre
sur cet article, Dubourg ne faisait que me rendre justice: mais
quand mme il aurait eu d'autres dfauts  me reprocher que mon
indolence et mon aversion pour les affaires, j'ai lieu de croire
que le rus Franais et t tout aussi complaisant. Quoi qu'il en
ft, comme j'employais une partie raisonnable de la journe 
l'tude du commerce qu'il me recommandait, il ne me blmait pas de
consacrer quelques heures aux muses, et ne trouvait pas mauvais
que je prfrasse la lecture de Corneille et de Boileau  celle de
Savary ou de Postlethwayte, suppos que le volumineux ouvrage du
dernier et t alors connu, et que M. Dubourg et pu parvenir 
prononcer son nom. Dubourg avait adopt une expression favorite
par laquelle il terminait toutes ses lettres  son correspondant.
-- Son fils, disait-il, tait tout ce qu'un pre pouvait dsirer.

Mon pre ne critiquait jamais une phrase, quelque rpte qu'elle
ft, pourvu qu'elle lui part claire et prcise. Addison lui-mme
n'aurait pu lui fournir des termes plus satisfaisants que: Au
reu de la vtre, et ayant fait honneur aux billets inclus, comme
 la marge.

Sachant donc trs bien ce qu'il dsirait que je fusse,
M. Osbaldistone ne doutait pas, d'aprs la phrase favorite de
Dubourg, que j'tais en effet tel qu'il dsirait me voir, lorsque,
dans une heure de malheur, il reut la lettre o je traais mes
raisons loquentes, et les dtaillais pour refuser un intrt dans
la raison de commerce, avec un pupitre et un sige dans un coin de
notre sombre maison de Crane-Alley, sige et pupitre qui,
surpassant en hauteur ceux d'Owen et des autres commis, ne le
cdaient qu'au trpied de mon pre lui-mme. Ds ce moment tout
alla mal. Les lettres de Dubourg perdirent autant de leur crdit
que s'il avait refus d'acquitter ses traites  l'chance. Je fus
rappel  Londres en toute hte, et je vous ai dj racont ma
rception.

Chapitre II.

Je commence  souponner que ce jeune homme est atteint d'une
terrible contagion. -- La posie! S'il est infect de cette folle
maladie, il n'y a plus rien  esprer de lui pour l'avenir. _Actum
est[2]_ de lui comme homme public, s'il se jette une fois dans la
rime.

BEN JOHNSON. _La Foire de Saint-Barthlemy._



Mon pre, gnralement parlant, savait matriser ses passions; il
se possdait toujours, et il tait rare que son mcontentement se
manifestt par des paroles; seulement son ton avait alors quelque
chose de plus sec et de plus dur qu' l'ordinaire. Jamais il
n'employait les menaces ni les expressions d'un profond
ressentiment. Toutes ses actions taient uniformes, toutes taient
dictes par un esprit de systme, et sa maxime tait d'aller
toujours droit au but sans perdre le temps en de vains discours.
C'tait donc avec un sourire sardonique qu'il coutait les
rponses irrflchies que je lui faisais sur l'tat du commerce en
France; et il me laissa impitoyablement m'enfoncer de plus en plus
dans les mystres de l'agio, des droits et des tarifs; mais quand
il vit que je n'tais pas en tat de lui expliquer l'effet que le
discrdit des louis d'or avait produit sur la ngociation des
lettres de change, il ne put y tenir. -- L'vnement le plus
remarquable arriv de mon temps, s'cria mon pre (il avait
pourtant vu la Rvolution[3]), et il n'en sait pas plus l-dessus
qu'un poteau sur le quai!

-- M. Francis, observa Owen avec son ton timide et conciliant, ne
peut avoir oubli que, par un arrt du roi de France, en date du
1er mai 1700, il est ordonn au _porteur _de se prsenter dans les
dix jours qui suivront l'chance...

-- M. Francis, dit mon pre en l'interrompant, se rappellera
bientt tout ce que vous aurez la bont de lui souffler. Mais, sur
mon me! comment Dubourg a-t-il pu permettre... Dites-moi, Owen,
tes-vous content de Clment Dubourg, son neveu, qui travaille
depuis trs longtemps dans mes bureaux?

-- Monsieur, c'est l'un des commis les plus habiles de la maison,
un jeune homme vraiment tonnant pour son ge, rpondit Owen; car
la gaiet et la politesse du jeune Franais l'avaient sduit.

-- Oui, oui, je crois qu'il entend quelque chose, _lui, _aux
changes. Dubourg s'est arrang de manire que j'eusse du moins
sous la main un jeune homme qui entendt mes affaires; mais je le
devine, et il s'en apercevra quand il regardera la balance de nos
comptes. Owen, vous paierez  Clment ce trimestre, et vous lui
direz de se tenir prt  partir pour Bordeaux sur le vaisseau de
son pre.

-- Renvoyer  l'instant Clment Dubourg, monsieur! dit Owen d'une
voix tremblante.

-- Oui, monsieur, je le renvoie  l'instant. C'est bien assez
d'avoir dans la maison un Anglais stupide pour faire  tout moment
des erreurs, sans y garder encore un rus Franais qui en profite.

Quand mme l'amour de la libert et de la justice n'et pas t
grav dans mon coeur ds ma plus tendre enfance, j'avais vcu
assez longtemps sur le territoire du _grand monarque _pour
contracter une franche aversion pour tous les actes d'autorit
arbitraire; et je ne pus m'empcher d'intercder en faveur du
jeune homme qu'on voulait punir d'avoir acquis les connaissances
que mon pre regrettait de ne pas me voir possder.

-- Je vous demande pardon, monsieur, dis-je aussitt que
M. Osbaldistone eut cess de parler; mais il me semble que, si
j'ai nglig mes tudes, je suis seul coupable, et qu'il n'est pas
juste qu'un autre supporte une punition que j'ai mrite. Je n'ai
pas  reprocher  M. Dubourg de ne m'avoir pas fourni toutes les
occasions de m'instruire, quoique je n'aie pas su les mettre 
profit; et quant  M. Clment Dubourg...

-- Quant  lui et quant  vous, reprit mon pre, je prendrai les
mesures convenables. C'est bien, Frank, de rejeter tout le blme
sur vous-mme; c'est trs bien, je l'avoue. Mais je ne puis
pardonner au vieux Dubourg, ajouta-t-il en regardant Owen, de
s'tre content de fournir  Frank les moyens de s'instruire sans
s'tre aperu et sans m'avoir averti qu'il n'en profitait pas.
Vous voyez, Owen, que Frank a du moins ces principes naturels
d'quit qui doivent caractriser un marchand anglais.

-- M. Francis, dit le vieux commis en inclinant un peu la tte, et
en levant lgrement la main droite, habitude qu'il avait
contracte par l'usage o il tait de placer sa plume derrire son
oreille avant de parler; M. Francis parat connatre le principe
fondamental de tout calcul moral, la grande rgle de trois: que A
fasse  B ce qu'il voudrait que B lui fit; le produit sera une
conduite honorable.

Mon pre ne put s'empcher de sourire, en voyant rduire  des
formes arithmtiques cette noble morale; mais il continua au bout
d'un instant:

-- Tout cela ne signifie rien, Frank, me dit-il; vous avez dissip
votre temps comme un enfant;  prsent il faut apprendre  vivre
comme un homme. Je chargerai Owen de vous mettre au fait des
affaires, et j'espre que vous recouvrerez le temps perdu.

J'allais rpondre; mais Owen me regarda d'un air si suppliant et
si expressif que je gardai involontairement le silence.

--  prsent, dit mon pre, nous allons reprendre le sujet de ma
lettre du mois dernier,  laquelle vous m'avez fait une rponse
qui tait aussi irrflchie que peu satisfaisante; mais commencez
par remplir votre verre, et passez la bouteille  Owen.

Le manque de courage, -- d'audace, si vous voulez, ne fut jamais
mon dfaut. Je rpondis fermement que j'tais fch qu'il ne
trouvt pas ma lettre satisfaisante, mais qu'elle tait le fruit
des rflexions les plus srieuses; que j'avais mdit  plusieurs
reprises et envisag sous ses diffrents points de vue la
proposition qu'il avait eu la bont de me faire, et que ce n'tait
pas sans peine qu'il m'tait impossible de l'accepter.

Mon pre fixa les yeux sur moi, et les dtourna au mme instant.
Comme il ne rpondait pas, je me crus oblig de continuer, quoique
avec un peu d'hsitation, et il ne m'interrompit que par des
monosyllabes.

-- Je sais, monsieur, qu'il n'est point d'tat plus utile et plus
respectable que celui de ngociant, point de carrire plus
honorable que celle du commerce.

-- En vrit!

-- Le commerce runit les nations; il entretient l'industrie; il
rpand ses bienfaits sur tout l'univers; il est au bien-tre du
monde civilis ce que les relations journalires de la vie sont
aux socits isoles, ou plutt ce que l'air et la nourriture sont
au corps.

-- Eh bien, monsieur?

-- Et cependant, monsieur, je me trouve forc de persister dans
mon refus d'embrasser une profession que je ne me sens pas capable
d'exercer.

-- J'aurai soin que vous le deveniez. Vous n'tes plus l'hte ni
l'lve de Dubourg; Owen sera votre prcepteur  l'avenir.

-- Mais, mon cher pre, ce n'est pas du dfaut d'instruction que
je me plains; c'est uniquement de mon incapacit. Jamais je ne
pourrai profiter des leons...

-- Sottises! Avez-vous tenu votre journal, comme je vous l'avais
dj recommand?

-- Oui, monsieur.

-- Montrez-le-moi, s'il vous plat. Le livre que mon pre me
demandait tait une espce d'agenda gnral que j'avais tenu par
son ordre, et sur lequel il m'avait recommand de prendre des
notes de tout ce que j'apprendrais d'utile dans le cours de mes
tudes. Prvoyant qu' mon retour il demanderait  le voir,
j'avais eu soin d'y insrer tout ce qui pourrait lui plaire; mais
souvent la plume crivait sans que la tte rflcht; et, comme ce
livre se trouvait toujours sous ma main, j'y inscrivais aussi
quelquefois des notes bien trangres au ngoce. Il fallut
pourtant le remettre  mon pre, et je priai le ciel avec ferveur
qu'il ne tombt pas sur quelque chapitre qui et encore augment
son mcontentement contre moi. La figure d'Owen, qui s'tait un
peu allonge quand mon pre m'avait demand mon journal, reprit sa
rondeur ordinaire en voyant par ma rponse que j'tais en rgle:
elle exprima le sourire de l'espoir lorsque j'apportai un registre
qui avait toutes les apparences d'un livre de commerce, plus large
que long, agrafes de cuivre, reliure en veau, bords uss; c'tait
bien suffisant pour rassurer le bon commis sur le contenu, et
bientt son front rayonna de joie en entendant mon pre en lire
quelques pages, et faire en mme temps ses remarques critiques.

-- Eaux-de-vie, -- barils et barriques, -- tonneaux. --  Nancy,
29. --  Cognac et  La Rochelle, 27. --  Bordeaux, 32. -- Fort
bien, Frank! -- _Droits de douanes et tonnage, voyez les tables de
Saxby. -- _Ce n'est pas cela; il fallait transcrire le passage en
entier: cela aide  le fixer dans la mmoire -- _Reports, --
debentur; -- plombs de la douane, -- toiles, -- Isingham. --
Hollande. -- stockfish_, -- _titling-cropling, lubfish[4]. -- _Vous
auriez d mettre que tous ces poissons doivent tre compris parmi
les _titlings. _Combien un _titling _a-t-il de pouces de long?

Owen, me voyant pris, se hasarda  me souffler:

-- Dix-huit pouces, mon pre.

-- Et un lubfish?

-- Vingt-quatre.

-- Trs bien! Il est important de s'en souvenir,  cause du
commerce portugais. -- Mais qu'est-ce que ceci? -- _Bordeaux.
fond en l'an... Chteau-Trompette, Palais de Galien. -- _Ah!
bien! trs bien encore! Ce sont des notes historiques; vous n'avez
pas eu tort de les prendre. C'est une espce de rpertoire
gnral, Owen, l'abrg sommaire de toutes les transactions du
jour, achats, paiements, quittances, commissions, lettres d'avis,
_mementos _de toute espce.

-- Afin qu'ensuite ils puissent tre rgulirement transcrits sur
le journal et sur le grand livre de compte, rpondit M. Owen: je
suis charm que M. Francis soit aussi mthodique.

Ce n'tait pas sans regret que je me voyais en faveur, car je
craignais que mon pre n'en persistt davantage dans sa rsolution
de me faire entrer dans le commerce; et, comme j'tais bien dcid
 n'y jamais consentir, je commenais  regretter d'avoir t,
pour me servir de l'expression de mon ami M. Owen, aussi
mthodique. Mais je fus bientt tir d'inquitude: une feuille de
papier, couverte de ratures, tomba du livre. Mon pre la ramassa,
et Owen remarquait qu'il serait bon de l'attacher au registre avec
un pain  cacheter, lorsque mon pre l'interrompit en s'criant: -
- _ la mmoire d'douard le prince Noir! _Qu'est-ce donc que tout
ceci? Des vers, par le ciel! Frank, je ne vous croyais pas encore
aussi fou!

Mon pre, vous devez vous le rappeler, en vrai commerant,
regardait avec mpris les travaux des potes. Comme homme pieux,
et tant non-conformiste, il les trouvait aussi profanes que
futiles. Avant de le condamner, rappelez-vous aussi combien de
potes,  la fin du dix-septime sicle, prostituaient leur plume,
et ne scandalisaient pas moins les honntes gens par leur conduite
que par leurs crits. La secte dont tait mon pre prouvait, ou
du moins affectait l'aversion la plus prononce pour les
productions lgres de la littrature; de sorte que plusieurs
causes se runissaient pour augmenter l'impression dfavorable que
devait lui faire la funeste dcouverte de cette malheureuse pice
de vers. Quant au pauvre Owen, si la perruque courte qu'il portait
alors avait pu se dboucler toute seule, et tous les cheveux qui
la composaient se dresser d'horreur sur sa tte, je suis sr que,
malgr toutes les peines qu'il s'tait donnes le matin pour la
friser, la symtrie de sa coiffure et t drange seulement par
l'effet de son tonnement. Un dficit dans la caisse, une rature
sur son journal, une erreur d'addition dans ses comptes ne
l'eussent pas surpris plus dsagrablement. Mon pre lui lut les
vers, tantt en affectant de ne pas les comprendre, tantt avec
une emphase hroque, toujours avec cette ironie amre qui attaque
cruellement les nerfs d'un auteur.

_Les chos de Fontarabie..._

_-- Les chos de Fontarabie! _dit mon pre en s'interrompant;
parlez-nous de la foire de Fontarabie, plutt que de ses chos.

_Les chos de Fontarabie,_
_Quand prs de Roncevaux Roland, perdant la vie,_
_Fit our de son cor le signal dchirant,_
_Annoncrent  Charlemagne_
_Que sous le fer cruel des mcrans d'Espagne_
_Son noble champion gmissait expirant._

_Mcrans! _qu'est-ce que cela? Pourquoi ne pas dire les paens
ou les Maures. crivez du moins dans votre langue, s'il faut que
vous criviez des sottises.

_Nobles coteaux de l'Angleterre,_
_Quelles voix, parcourant l'Ocan et la terre,_
_Vous apprendra la mort d'un aussi grand guerrier?_
_L'espoir brillant de sa patrie,_
_Le hros de Crcy, le vainqueur de Poitier,_
_Dans les murs de Bordeaux vient de perdre la vie._

Poitiers s'crit toujours avec un _s, _et je ne vois pas
pourquoi vous sacrifieriez l'orthographe  la rime.

_cuyers, dit le paladin,_
_Ah! venez soutenir ma tte languissante;_
_Venez la soulager de mon casque d'airain._
_Du soleil la splendeur mourante_
_Trace sur la Garonne un dernier sillon d'or_
_Une dernire fois je veux le voir encor._

_Encor _et _or! _Mauvaise rime! Comment donc, Frank, vous ne
savez mme pas ce misrable mtier que vous avez choisi!

_Dans le sein brillant de la gloire,_
_Roi des cieux, comme moi tu trouves le sommeil,_
_Tu cdes  la nuit une courte victoire;_
_Mais la nature en deuil invoque ton rveil._
_De mme sur mon mausole,_
_On verra l'Angleterre en pleurs et dsole._
_En vain l'astre de mes exploits_
_Va s'teindre aujourd'hui sur ce noble rivage,_
_Les Franais, que ce bras vainquit plus d'une fois,_
_ ma valeur rendront hommage;_
_Et souvent l'astre anglais, dans ce mme climat,_
_Dans la flamme et le sang reprendra son clat._

_Dans la flamme et le sang! _Expression nouvelle! -- Bonjour,
mes matres, je vous souhaite une joyeuse fte de Nol[5]. Vraiment
le sonneur de cloches fait de meilleurs vers.  ces mots, mon pre
chiffonna le papier dans ses doigts de l'air du plus profond
mpris, et il conclut en disant: -- Par mon crdit! Frank, je ne
vous croyais pas encore aussi fou!

Que pouvais-je dire, mon cher Tresham? je restai immobile  ma
place, dvorant ma mortification, tandis que mon pre me lanait
un regard de piti, dans lequel perait l'ironie la plus
insultante, et que le pauvre Owen, les mains et les yeux levs
vers le ciel, semblait aussi frapp d'horreur que s'il venait de
lire le nom de son patron dans la liste des banqueroutes sur la
gazette.  la fin je rassemblai tout mon courage, et rompis le
silence, en ayant soin que le ton de ma voix ne traht pas
l'agitation que j'prouvais.

-- Je sais, monsieur, combien je suis peu propre  jouer dans le
monde le rle minent que vous m'y destiniez; heureusement je
n'ambitionne pas la fortune que je pourrais acqurir. M. Owen
serait un associ beaucoup plus utile, et plus en tat de vous
seconder. J'ajoutai ces mots avec une intention maligne; car il me
semblait qu'Owen avait dsert ma cause un peu trop vite.

-- Owen, dit mon pre, ce jeune homme est fou, dcidment fou! --
Et me faisant froidement tourner du ct d'Owen: -- Owen!
continua-t-il, il est sr qu'il me rendrait plus de services que
vous. Mais vous, monsieur, que ferez-vous, s'il vous plat? Quels
sont vos sages projets?

-- Je dsirerais, monsieur, rpondis-je avec assurance, voyager
deux ou trois ans, si vous aviez la bont de me le permettre.
Sinon, je n'aurais pas de rpugnance  passer le mme temps 
l'universit d'Oxford ou de Cambridge.

-- Au nom du sens commun! a-t-on jamais rien vu de semblable?
Vouloir aller au collge parmi des pdants et des jacobites,
lorsqu'il pourrait faire fortune dans le monde! Pourquoi n'iriez-
vous pas mme  Westminster ou  Eton, pour tudier la grammaire
de Lilly et la syntaxe, vous soumettre mme, si cela vous plat,
aux trivires[6]?

-- Malgr le dsir que j'aurais de perfectionner mon ducation, si
vous dsapprouvez la demande que je vous ai faite, je retournerai
volontiers sur le continent.

-- Vous n'y tes dj rest que trop longtemps, M. Francis.

-- Eh bien! monsieur, si vous dsirez que je choisisse un tat,
permettez-moi d'entrer dans l'tat militaire; j'irai...

-- Allez au diable! interrompit brusquement mon pre; puis, se
reprenant tout  coup: -- En vrit, dit-il, vous me feriez perdre
la tte. N'y a-t-il pas de quoi devenir fou, Owen? Le pauvre Owen
baissa la tte et ne rpondit rien. -- coutez, Francis, ajouta
mon pre, je vais couper court  toute discussion. J'avais votre
ge quand mon pre me prit par les paules et me chassa de chez
lui en me dshritant pour faire passer tous ses biens sur la tte
de mon frre cadet. Je partis d'Osbaldistone-Hall sur le dos d'un
mauvais bidet, avec dix guines dans ma bourse. Depuis ce jour, je
n'ai jamais mis les pieds sur le seuil du chteau, et jamais je ne
les y mettrai. Je ne sais ni me soucie de savoir si mon frre est
vivant, ou s'il s'est cass le cou dans quelqu'une de ses chasses
au renard; mais il a des enfants, Francis, et j'en adopterai un,
si vous me contrariez davantage.

-- Vous tes libre, monsieur, rpondis-je avec plus d'indiffrence
peut-tre que de respect; vous tes libre de disposer  votre gr
de votre fortune.

-- Oui, Francis, je suis libre de le faire, et je le ferai. Ma
fortune, je ne la dois qu' moi seul; c'est  force de soins et de
travaux que je l'ai acquise, et je ne souffrirai pas qu'un frelon
se nourrisse du miel pniblement amass par l'abeille.

Pensez-y bien; je vous ai dit toutes mes intentions; elles sont
irrvocables.

-- Mon cher monsieur, mon trs honor matre, s'cria Owen les
larmes aux yeux, vous n'tes pas dans l'usage de traiter avec tant
de prcipitation les affaires d'importance. N'arrtez pas le
compte avant que M. Francis ait eu le temps de comparer les
produits. Il vous aime, il vous respecte; et, quand il fera entrer
l'obissance filiale en ligne de compte, je suis sr qu'il
n'hsitera plus  vous satisfaire.

-- Pensez-vous, dit mon pre d'un ton sec, que je lui propose deux
fois d'tre mon ami, mon associ, mon confident, de partager mes
travaux et ma fortune? Owen, je croyais que vous me connaissiez
mieux.

Il me regarda comme s'il avait l'intention d'ajouter quelque
chose, mais, changeant tout  coup d'ide, il me tourna
brusquement le dos, et sortit de la chambre. Les dernires phrases
de mon pre m'avaient vivement touch: je n'avais pas encore
envisag la question sous ce point de vue; et, s'il et employ
cet argument dans le principe, il est probable qu'il n'et pas eu
 se plaindre de moi.

Mais il tait trop tard. J'avais aussi un caractre dcid, et ma
rsolution tait prise. Owen, quand nous fmes seuls, tourna sur
moi ses yeux baigns de larmes, comme pour dcouvrir, avant de se
charger des dlicates fonctions de mdiateur, quel tait le ct
faible sur lequel il devait diriger principalement ses attaques.
Enfin il commena d'une voix entrecoupe de sanglots, et en
s'interrompant  chaque mot:

-- Oh ciel! M. Francis!... grands dieux, monsieur!... est-il
possible, M. Osbaldistone! Qui jamais et pu croire... un si bon
jeune homme! au nom du ciel, regardez les deux parties du
compte... Quel dficit!... Songez  ce que vous allez perdre! Une
belle fortune, monsieur, l'une des premires maisons de la Cit,
qui, dj connue sous la raison Tresham et Trent, a prospr bien
plus encore sous celle Osbaldistone et Tresham... Vous rouleriez
sur l'or, M. Francis... et, mon cher monsieur, s'il y avait
quelque partie de l'ouvrage des bureaux qui vous dplt, soit la
copie des lettres, ou les comptes  rdiger, je le ferais, ajouta-
t-il en baissant la voix, je le ferais pour vous, tous les mois,
toutes les semaines, tous les jours mme, si vous le voulez.
Allons, mon cher Francis, faites un effort pour obliger votre
pre, et Dieu vous bnira.

-- Je vous remercie, M. Owen, je vous remercie vivement de vos
bonnes intentions; mais mon pre sait l'usage qu'il doit faire de
sa fortune, il parle d'un de mes cousins; qu'il dispose  son gr
de ses richesses: je ne vendrai jamais ma libert au poids de
l'or.

-- Ah, monsieur! si vous aviez vu les comptes du dernier
trimestre! quels brillants produits! six chiffres; oui,
M. Francis, six chiffres[7] au total de l'actif de chaque associ!
et tout cela deviendrait la proie d'un papiste, de quelque nigaud
du nord, ou d'un ennemi du gouvernement!... Qu'il serait dur pour
moi, qui me suis toujours donn tant de peine pour la prosprit
de la maison, de la voir entre les mains... ah! cette ide seule
me fend le coeur! Au lieu que, si vous restiez avec votre pre,
quelle belle raison de commerce nous aurions alors! Osbaldistone,
Tresham et Osbaldistone, ou peut-tre, qui sait (baissant encore
la voix), Osbaldistone, Osbaldistone et Tresham; car le nom
d'Osbaldistone peut l'emporter encore sur celui de Tresham.

-- Mais, M. Owen, mon cousin s'appelant aussi Osbaldistone, la
raison de commerce sera tout aussi belle que vous pouvez le
dsirer.

-- Oh! fi! M. Francis, quand vous savez  quel point je vous aime!
votre cousin, en vrit! un papiste comme son pre, un ennemi de
la maison de Hanovre; un autre _item, _sans doute!

-- Il y a parmi les catholiques, M. Owen, de trs braves gens.

Owen allait rpondre avec une vivacit qui ne lui tait pas
ordinaire, lorsque mon pre entra dans la chambre.

-- Vous aviez raison, Owen, lui dit-il, et j'avais tort. Nous
prendrons plus de temps pour faire nos rflexions. Jeune homme,
vous vous prparerez  me donner une rponse d'aujourd'hui en un
mois.

Je m'inclinai en silence, charm de ce sursis inattendu qui me
semblait d'un heureux augure, et ne doutant pas que mon pre ne
ft dcid  se relcher un peu de sa premire rigueur.

Ce mois d'preuve s'coula sans qu'il arrivt rien de remarquable.
J'allais, je venais, je disposais de mon temps comme bon me
semblait, sans que mon pre me fit la moindre question, le moindre
reproche. Il est vrai que je ne le voyais gure qu'aux heures des
repas; alors il avait soin d'viter une discussion que, comme vous
pouvez le croire, je n'tais pas press d'entamer. Notre
conversation roulait sur les nouvelles du jour, ou sur ces lieux
communs, ressource ordinaire des gens qui ne se sont jamais vus.
Personne n'et pu prsumer, en nous entendant, qu'il rgnait entre
nous autant de msintelligence, et que nous tions  la veille
d'entrer dans une discussion qui nous intressait si vivement.
Quand j'tais seul, je m'abandonnais souvent  mes rflexions.
tait-il probable que mon pre tnt strictement sa parole, et
qu'il dshritt son fils unique en faveur d'un neveu qu'il
n'avait jamais vu, et de l'existence duquel il n'tait mme pas
bien sr? La conduite de mon grand-pre, en pareille occasion, et
d me faire prvoir celle que tiendrait son fils. Mais je m'tais
form une fausse ide du caractre de mon pre. Je me rappelais la
dfrence qu'il avait pour toutes mes volonts et tous mes
caprices, avant que je partisse pour la France; mais j'ignorais
qu'il y a des hommes qui, pleins d'indulgence et de bont pour
leurs enfants en bas ge, et se prtant alors  toutes leurs
fantaisies, n'en sont pas moins svres par la suite, lorsque ces
mmes enfants, hommes  leur tour, et accoutums  commander, ne
veulent plus obir et rsistent  leurs volonts. Au contraire je
me persuadais que tout ce que j'avais  craindre, c'tait que mon
pre ne me retirt momentanment une partie de sa tendresse; peut-
tre mme me bannirait-il pour quelques semaines de sa prsence.
Mais cet exil viendrait d'autant plus  propos qu'il me fournirait
l'occasion de corriger et de mettre au net les premiers chants de
l'Orlando Furioso, que j'avais commenc  traduire en vers.
Insensiblement je me pntrai si fort de cette ide que je
rassemblai mes brouillons; et j'tais en train de marquer les
passages qui auraient besoin d'tre retouchs, lorsque j'entendis
frapper bien doucement  la porte de ma chambre. Je renfermai bien
vite mon manuscrit dans mon secrtaire, et je courus ouvrir.
C'tait M. Owen. Tel tait l'ordre, telle tait la rgularit que
ce digne homme mettait dans ses actions, telle tait son habitude
de ne jamais s'carter du chemin qui conduisait de sa chambre au
bureau que, selon toute apparence, c'tait la premire fois qu'il
paraissait au second tage de la maison; et je suis encore 
chercher comment il fit pour dcouvrir mon appartement.

-- M. Francis, me dit-il lorsque je lui eus exprim la surprise et
le plaisir que me causait sa visite, je ne sais pas si je fais
bien de venir vous rpter ce que je viens d'apprendre; peut-tre
ne devrais-je pas parler hors du bureau, de ce qui se passe en
dedans. On ne doit pas, suivant le proverbe, dire aux murs du
magasin combien il y a de lignes dans le livre-journal. Mais le
jeune Twineall a fait une absence de plus de quinze jours, et il
n'y a que vingt-quatre heures qu'il est de retour.

-- Trs bien, mon cher monsieur; mais que me font, je vous prie,
l'absence ou le retour du jeune Twineall?

-- Attendez, M. Francis: votre pre l'a charg d'un message
secret. Il ne peut pas avoir t  Falmouth au sujet de la famille
de Pilchard. La crance que nous avions sur Blackwell et
compagnie, d'Exeter, vient enfin d'tre liquide; les
contestations qui s'taient leves entre notre maison et quelques
entrepreneurs des mines de Cornouaille se sont, grce au ciel,
termines  l'amiable de toute manire. D'ailleurs, il et fallu
consulter mes livres; en un mot, je crois fermement que Twineall a
t dans le nord, chez votre oncle...

-- Est-il possible? m'criai-je un peu alarm.

-- Il n'a parl, monsieur, depuis son retour, que de ses nouvelles
bottes et de ses perons, et d'un combat de coqs  York. C'est
aussi vrai que la table de multiplication. Plaise  Dieu, mon cher
enfant, que vous vous dcidiez  contenter votre pre, et 
devenir comme lui un bon et brave ngociant!

J'prouvai dans ce moment une violente tentation de me soumettre,
et de combler de joie le bon Owen en le priant de dire  mon pre
que j'tais prt  me conformer  ses volonts. Mais l'orgueil, ce
sentiment parfois louable, plus souvent rprhensible, l'orgueil
m'en empcha. Mon consentement expira sur mes lvres, et pendant
que je cherchais  vaincre une certaine honte, dont ma raison et
peut-tre fini par triompher, Owen entendit la voix de mon pre
qui l'appelait. Il sortit aussitt de ma chambre, avec la mme
prcipitation et la mme terreur que s'il et commis un crime en y
entrant, et l'occasion fut perdue.

Mon pre tait mthodique en tout. Au mme jour,  la mme heure,
dans le mme appartement, du mme ton et de la mme manire qu'un
mois auparavant, il renouvela la proposition qu'il m'avait faite
de m'associer  sa maison de banque, et de me charger d'une
branche de son commerce, en m'invitant  lui faire connatre ma
rsolution dfinitive. Je trouvai qu'il avait pris une route tout
oppose  celle qu'il et fallu suivre pour me convaincre; et je
crois encore aujourd'hui qu'il manqua de politique en me parlant
durement. Un regard de bont, une parole bienveillante m'eussent
fait tomber  ses pieds, et je me serais rendu  discrtion. Un
ton sec, un regard svre ne firent que m'endurcir dans mon
obstination, et je rpondis avec respect qu'il m'tait impossible
d'accepter ses offres. Peut-tre pensais-je que c'et t montrer
trop de faiblesse que de se rendre  la premire sommation; peut-
tre attendais-je que je fusse press plus vivement, afin du moins
de ne pas tre accus d'inconsquence, et de pouvoir me faire
honneur du sacrifice que je ferais  l'autorit paternelle. S'il
en tait ainsi, je fus tromp dans mon attente, car mon pre se
tourna froidement vers Owen et ajouta d'un ton calme: -- Je vous
l'avais dit. Puis, s'adressant  moi: -- Francis, me dit-il, 
votre ge, vous devez tre aussi en tat que vous le serez
probablement jamais de juger dans quelle carrire vous trouverez
le bonheur; ainsi je ne vous presse pas davantage. Mais, quoique
je ne sois pas forc de me prter  vos projets plus que vous ne
l'tes de vous conformer  mes vues, puis-je savoir si vous en
avez form pour lesquels vous ayez besoin de mon assistance?

Cette question me dconcerta, et je rpondis avec un peu de
confusion que, n'ayant appris aucun tat et ne possdant rien, il
m'tait videmment impossible de subsister si je ne recevais aucun
secours de mon pre; que mes dsirs taient trs borns, et que
j'esprais que l'aversion invincible que j'prouvais pour la
profession qu'il m'avait destine ne me priverait pas de sa
protection et de sa tendresse.

-- C'est--dire que vous voulez vous appuyer sur mon bras, et
cependant aller o bon vous semble: cela est difficile  accorder,
Frank. Je suppose nanmoins que votre intention est de m'obir,
pourvu que mes ordres ne contrarient pas vos projets.

J'allais parler. -- Silence, s'il vous plat, ajouta-t-il. Si
telle est votre intention, vous pouvez bien partir immdiatement
pour le nord de l'Angleterre; il est bon que vous fassiez une
visite  votre oncle. J'ai choisi parmi ses fils (il en a sept, je
pense) celui qu'on m'a dit tre le plus digne de remplir la place
que je vous destinais dans ma maison. Mais il reste encore
quelques arrangements  terminer l-bas, et pour cela votre
prsence ne sera pas inutile: vous recevrez des instructions plus
dtailles  Osbaldistone-Hall, o vous voudrez bien rester
jusqu' ce que je vous rappelle. Demain matin tout sera prt pour
votre dpart.

 ces mots mon pre sortit de la chambre.

-- Qu'est-ce que tout cela signifie, M. Owen? dis-je  mon pauvre
ami, dont la physionomie portait l'empreinte du plus profond
abattement.

-- Tout est perdu, M. Francis!... Hlas! si vous aviez voulu me
croire!... mais  prsent il n'y a plus de ressource; quand votre
pre parle de ce ton calme et rsolu, c'est comme un compte
arrt, il ne change plus.

Et l'vnement le prouva; car, le lendemain matin,  cinq heures,
je me trouvai sur la route d'York, mont sur un assez bon cheval,
et avec cinquante guines dans ma poche, voyageant pour aider mon
pre  me choisir un successeur qui viendrait prendre ma place
dans sa maison pour me drober sa tendresse, et peut-tre mme sa
fortune.

Chapitre III.

La barque flotte au gr du vent,
Et, sur le perfide lment,
De toute part est ballotte;
Elle fait eau, puis est jete
Contre un cueil qui l'engloutit.

GAY.



J'ai fait prcder par des rimes et des vers blancs chaque
subdivision de cette grande histoire, afin de captiver votre
attention par des extraits d'ouvrages plus attrayants que le mien.
Les vers que je viens de citer font allusion  un malheureux
navigateur qui eut l'audace de dmarrer une barque qu'il tait
incapable de diriger, et se confia aux flots d'un fleuve. Un
colier qui, par tourderie autant que par hardiesse, aurait
risqu une semblable tentative ne se trouverait pas, au milieu du
courant, dans une situation plus embarrassante que la mienne quand
je me vis errant sans boussole sur l'ocan de la vie. Mon pre
avait affect tant de facilit  briser le noeud qu'on regarde
comme le plus fort de tous ceux qui lient les membres de la
socit, c'tait avec une indiffrence si imprvue qu'il m'avait,
pour ainsi dire, rejet de sa famille, que tout contribuait 
diminuer cette confiance dans mon mrite personnel qui m'avait
jusqu'alors soutenu. Le prince Joli, tantt prince et tantt fils
d'un pcheur, quittant le sceptre pour la ligne, et son palais
pour une chaumire, ne pouvait pas se croire plus dgrad que moi.

Aveugls par l'amour-propre, nous sommes tellement ports 
regarder comme l'apanage ncessaire de notre mrite les
accessoires dont nous entoure la prosprit, que lorsque nous nous
trouvons livrs  nos seules ressources, et forcs de reconnatre
que nous n'avions point de valeur par nous-mmes, nous sommes tout
tonns de notre peu d'importance, et nous prouvons une cruelle
mortification.  mesure que je m'loignais de Londres, la voix
lointaine de ses clochers me fit entendre plus d'une fois l'avis
de: -- _Retourne -- _qu'entendit autrefois son futur lord-maire[8];
et quand, des hauteurs d'Highgate, je me retournai pour contempler
une dernire fois la sombre magnificence de cette mtropole, sous
son manteau de vapeurs, il me sembla que je laissais derrire moi
le contentement, l'opulence, les charmes de la socit et tous les
plaisirs de la civilisation.

Mais le sort en tait jet. Il n'tait pas probable que, par une
soumission lche et tardive, je rentrasse dans les bonnes grces
de mon pre. Au contraire, ferme et invariable lui-mme dans ses
rsolutions, loin de me pardonner, il n'aurait eu pour moi que du
mpris si dans ce moment je fusse retourn bassement lui dire que
j'tais prt  rentrer dans le commerce. Mon obstination naturelle
vint aussi  mon aide, et l'orgueil me reprsentait tout bas
quelle pauvre figure je ferais, et  quelle humiliation,  quel
assujettissement je me trouverais expos par la suite, quand on
verrait qu'un voyage de quatre milles avait suffi pour dtruire
des rsolutions affermies par un mois de rflexion. L'espoir mme,
l'espoir qui n'abandonne jamais le jeune imprudent prtait son
charmant prestige  mes nouveaux projets. Mon pre ne pouvait
songer srieusement  faire passer tous ses biens dans une branche
collatrale qu'il n'avait jamais aime. C'tait sans doute une
preuve qu'il voulait faire de mes sentiments, et la supporter
avec autant de patience que de fermet tait le moyen de gagner
son estime et d'arriver  une rconciliation. Je calculai mme
quelles concessions je pourrais lui faire, et sur quels articles
de notre trait suppos je devrais continuer  rester
inbranlable. Le rsultat de mes combinaisons fut que je devais
tre d'abord rtabli dans tous les droits que me donnait ma
naissance, et qu'alors j'expierais par quelques marques
extrieures d'obissance ma dernire rbellion.

En attendant, j'tais matre de ma personne, et j'prouvais ce
sentiment d'indpendance qui fait tressaillir un jeune coeur d'une
joie mle de crainte. Ma bourse, sans tre abondamment garnie,
suffisait pour les besoins d'un modeste voyageur. Je m'tais
habitu, pendant que j'tais  Bordeaux,  n'avoir point d'autre
valet que moi; mon cheval tait jeune et vigoureux; mon
imagination ardente et la joie de me trouver momentanment libre
dissiprent bientt les tristes penses qui m'avaient assailli au
commencement de mon voyage.

Cependant je finis par regretter de ne pas voyager sur une route
qui offrt du moins quelque aliment  la curiosit, ou dans une
contre qui pt fournir de temps en temps quelque observation
intressante. Car la route du nord tait alors, et peut-tre
encore aujourd'hui, bien pauvre sous ce rapport; je ne crois pas
qu'il soit possible de trouver dans toute la Grande-Bretagne une
route qui mrite moins de fixer l'attention. Insensiblement les
rflexions revinrent, et elles n'taient pas toujours sans
amertume. Ma muse mme, cette coquette qui m'avait conduit au
milieu de ce pays sauvage, ma muse, aussi perfide, aussi volage
que la plupart des belles, m'abandonna dans ma dtresse; et je
n'aurais su comment dvorer mon ennui si je n'avais rencontr de
temps en temps des voyageurs dont la conversation, sans tre fort
amusante, m'offrait du moins quelques instants de distraction; des
ministres de campagne, qui, aprs avoir fait la visite de leur
paroisse, regagnaient au petit trot leur presbytre; des fermiers
ou des nourrisseurs de bestiaux, revenant du march voisin; des
commis marchands, parcourant les villes de province pour faire
payer les dbiteurs en retard; enfin des officiers qui battaient
le pays pour trouver des recrues. Telles taient alors les
personnes qui donnaient de l'occupation aux garde-barrires et aux
cabaretiers. Notre conversation roulait sur la religion et sur les
dmes, sur les boeufs et sur le prix du grain, sur les denres
commerciales et sur la solvabilit des dtaillants, le tout vari
de temps en temps par la description d'un sige ou d'une bataille
en Flandre que me faisait le narrateur, peut-tre de seconde main.
Les voleurs, sujet vaste et fertile, remplissaient tous les vides,
et chacun racontait toutes les histoires de brigands qu'il savait;
le Fermier d'Or, l'Agile Voleur, Jack Needham et autres hros de
l'opra des _Gueux[9]_ taient pour nous des noms familiers.  ces
rcits, comme ces enfants effrays qui se pressent autour du foyer
quand l'histoire du revenant touche  sa fin, les voyageurs se
rapprochaient l'un de l'autre, regardaient devant et derrire eux,
examinaient l'amorce de leurs pistolets, et juraient de s'accorder
mutuellement secours et protection en cas de danger: engagement
qui, comme la plupart des alliances offensives et dfensives, sort
de la mmoire quand il y a quelque apparence de pril.

De tous ceux que j'ai jamais vus poursuivis par des craintes de
cette nature, un pauvre diable avec qui je fis route pendant prs
d'un jour et demi fut celui qui me divertit le plus. Il avait sur
sa selle un portemanteau trs petit, mais qui semblait fort
pesant, et dont la surveillance paraissait l'occuper uniquement.
Jamais il ne le perdait de vue un seul instant, et lorsqu'il
s'arrtait et qu'une fille d'auberge s'approchait pour le prendre
pendant qu'il descendait de cheval, il la repoussait durement et
descendait son portemanteau  la main. C'tait avec la mme
prcaution qu'il s'efforait de cacher non seulement le but de son
voyage et le lieu de sa destination, mais mme la route qu'il
devait prendre le jour suivant. Son embarras tait sans gal quand
quelqu'un venait  lui demander s'il comptait suivre longtemps la
route du nord, ou  quelle auberge il comptait s'arrter. Il
apportait l'attention la plus minutieuse dans le choix de
l'endroit o il passerait la nuit, vitant avec soin les auberges
isoles et celles qui lui semblaient de mauvaise apparence. 
Grantham il ne se coucha pas de toute la nuit, parce qu'il avait
vu entrer dans la chambre qui touchait  la sienne un homme louche
qui avait une perruque noire et un vieux gilet brod en or. Malgr
ses transes et ses inquitudes, mon compagnon de voyage,  en
juger par son extrieur, tait tout aussi en tat de se dfendre
que personne au monde. Il tait grand, bien bti, et la cocarde de
son chapeau galonn semblait indiquer qu'il avait servi dans
l'arme, ou du moins qu'il appartenait de quelque manire  l'tat
militaire. Sa conversation, sans tre du meilleur ton, tait celle
d'un homme de sens lorsque les terribles fantmes qu'il avait
toujours devant les yeux cessaient un moment de l'occuper; mais la
moindre circonstance suffisait pour lui rendre son tremblement
convulsif. Une bruyre ouverte, un enclos taient autant de sujets
de terreur; et le sifflet du berger qui rassemblait son troupeau
tait pour lui le signal du brigand qui appelait sa bande. La vue
mme d'un gibet, en lui apprenant qu'un voleur venait d'tre
pendu, ne manquait jamais de lui rappeler qu'il en restait encore
beaucoup d'autres  pendre.

J'aurais t bientt fatigu de la compagnie de cet homme sans la
diversion qu'elle faisait  la tristesse de mes penses.
D'ailleurs quelques-unes des histoires effrayantes qu'il racontait
avaient par elles-mmes une sorte d'intrt qu'augmentent encore
la bonne foi et la crdulit du narrateur. Une nouvelle preuve de
sa bizarrerie et de son excessive dfiance me fournit l'occasion
de m'amuser un peu  ses dpens. Dans ses rcits, plusieurs des
malheureux voyageurs qui venaient  tomber au milieu d'une bande
de voleurs n'prouvaient ce dsastre que pour s'tre laisss
sduire par la mise lgante et la conversation agrable d'un
tranger; celui-ci leur avait propos de faire route ensemble, et
sa compagnie semblait leur promettre amusement et protection; il
chantait et parlait tour  tour pour leur faire oublier l'ennui du
voyage, avait soin qu'ils ne fussent pas corchs dans les
auberges, et leur faisait remarquer les erreurs qui s'taient
glisses dans les mmoires, jusqu' ce qu'enfin, sous prtexte de
leur montrer un chemin plus court, il attirait ses trop confiantes
victimes dans quelque fort, o, rassemblant tout  coup ses
camarades par un coup de sifflet, il jetait son manteau et se
montrait sous son vritable costume, celui de capitaine de la
bande des voleurs; soudain ceux-ci sortaient en foule de leur
repaire, et, le pistolet  la main, venaient demander aux
imprudents la bourse ou la vie. Vers la conclusion d'une semblable
histoire, dont le rcit semblait augmenter encore les terreurs
paniques du pauvre trembleur, qui sans doute l'avait dj raconte
cent fois, j'observais qu'il me regardait toujours avec un air de
doute et de dfiance, comme s'il rflchissait tout  coup qu'il
se pourrait qu'au moment mme il se trouvt auprs d'un de ces
hommes dangereux dont parlait son histoire: aussitt que ces ides
se glissaient dans son esprit, il s'loignait prcipitamment de
moi, se retirait de l'autre ct de la grande route, regardait
devant, derrire et autour de lui, examinait ses armes, et
semblait se prparer  la fuite ou au combat, selon la
circonstance.

La dfiance qu'il manifestait dans ces occasions semblait n'tre
que momentane et me paraissait trop plaisante pour que je
pensasse  m'en offenser. D'ailleurs dans ce temps-l on pouvait
avoir l'apparence d'un homme comme il faut, et n'en tre pas moins
un voleur de grand chemin. La division des tats n'tant pas aussi
marque alors qu'elle l'est depuis cette poque, la profession de
l'aventurier poli qui vous escamotait votre argent chez White[10] 
la bassette ou au jeu de boules tait souvent unie  celle du
brigand avou qui, dans la bruyre de Bagshot ou  la plaine de
Finchley, demandait la bourse ou la vie  son confrre le dameret.
Il y avait aussi une teinte de frocit dans les moeurs du temps,
qui depuis a t bien adoucie ou s'est vanouie entirement. Il me
semble que ceux qui avaient perdu tout espoir embrassaient alors
avec moins de rpugnance toute espce de moyen de rparer les
torts de la fortune.

Nous n'tions plus au temps, il est vrai, o Anthony-a-Wood[11]
dplorait l'excution de deux beaux garons pleins d'honneur et de
courage qui furent pendus sans piti  Oxford, parce que leur
dtresse les avait forcs de lever des contributions sur les
chemins. Cependant les environs de la mtropole taient alors en
grande partie couverts de bruyres, et les cantons de province
moins peupls taient frquents par cette classe de bandits (dont
l'existence sera un jour inconnue) qui faisaient leur mtier avec
une sorte de courtoisie. Semblables  Gibbet, dans le _Stratagme
des Petits-Matres[12]_, ils se piquaient d'tre les gens les mieux
levs de la route, et d'apporter une grande politesse dans
l'exercice de leur vocation. Un jeune homme dans ma position ne
pouvait donc s'indigner beaucoup d'une mprise qui le faisait
comprendre dans la classe honorable de ces dprdateurs. Au
contraire, je m'amusais  veiller et  endormir tour  tour les
craintes et les soupons de mon brave; et je me plaisais  jeter
encore plus de trouble et de drangement dans une cervelle que la
nature n'avait pas trop bien organise. Lorsque, sduit par la
franchise de mes manires, il me semblait dans une scurit
parfaite, je lui faisais une ou deux questions sur le but de son
voyage ou sur la nature de l'affaire qui l'occasionnait; c'en
tait assez pour lui faire prendre l'alarme, et il s'empressait
aussitt de gagner le large. Voici, par exemple, une conversation
que nous emes ensemble sur la force et sur la vigueur comparative
de nos chevaux.

-- Oh! monsieur, dit mon compagnon, j'avoue que pour le galop mon
cheval ne peut pas le disputer au vtre. Mais permettez-moi de
vous dire que le trot est le vritable pas du cheval de poste, et
qu'au trot je pourrais vous dfier si nous tions prs d'une
ville. Je parierais une bouteille de porto que je vous vaincrais 
la course (caressant son bucphale avec ses perons).

-- Contentez-vous, monsieur: voici une plaine qui me parat
favorable.

-- Hem... hem... reprit mon ami en hsitant. Je n'aime pas 
fatiguer inutilement mon cheval. On ne sait pas ce qui peut
arriver en cas d'alarme... D'ailleurs, monsieur, quand j'ai dit
que j'tais prt  parier, j'entendais que nos chevaux seraient
galement chargs: je suis sr que le vtre porte environ trente
livres de moins que le mien.

-- Qu' cela ne tienne, monsieur. Combien peut peser ce
portemanteau?

-- Mon po... po... portemanteau? reprit-il en tremblant; oh! trs
peu... rien... Ce ne sont que quelques chemises et quelques paires
de bas.

--  le voir, je croirais qu'il pse davantage; et je parie la
bouteille de porto qu'il fait toute la diffrence de la charge de
mon cheval  celle du vtre.

-- Vous vous trompez, monsieur, je vous assure. En vrit, vous
vous trompez, reprit-il en se retirant de l'autre ct de la
route, comme c'tait son usage dans ces occasions alarmantes.

-- Je suis prt  risquer la bouteille, lui dis-je en le suivant;
et qui plus est, je parie dix contre un qu'avec votre portemanteau
en croupe, je vous devance encore  la course.

 cette proposition, qui ne lui semblait que trop claire, mon
homme trembla de tous ses membres. De rouge pourpre son nez devint
ple et jauntre, et la peur fit disparatre pour un instant les
traces que le vin y avait laisses; ses dents claquaient
fortement, et il semblait attendre, dans l'agonie de la terreur,
que je donnasse le coup de sifflet pour rassembler toute ma bande.
Comme je vis qu'il ne pouvait plus parler, et qu'il avait mme
peine  se tenir sur son cheval, je m'empressai de le rassurer en
lui demandant quel tait un clocher que je commenais  distinguer
 quelque distance, et en lui faisant observer que nous tions si
prs d'un village que nous n'avions plus  craindre de faire de
mauvaises rencontres sur la route. Ces paroles lui rendirent un
peu de courage: sa figure s'panouit, son nez reprit sa couleur
naturelle; mais je m'aperus qu'il avait de la peine  oublier ma
tmraire proposition, et que je lui paraissais encore un peu
suspect. Je vous ennuie de tous ces dtails; mais je vous parle
aussi longuement du caractre de cet homme, et de la manire dont
je m'amusai  ses dpens, parce que ces circonstances, quelque
frivoles qu'elles fussent, eurent par la suite une grande
influence sur des incidents que j'tais loin de prvoir, et que je
vous raconterai lorsque j'en serai  cette poque de ma vie. Mais
alors la conduite de cet homme ne m'inspira que du mpris, et me
confirma dans l'opinion que, de tous les sentiments qui dgradent
l'humanit et font souffrir cruellement celui qui les prouve, il
n'en est point de plus inquitant, de plus pnible et de plus
mprisable que la poltronnerie.

Chapitre IV.

Tout le peuple cossais rampe dans l'indigence,
Vous disent firement les ddaigneux Anglais.
Quand nous voyons chez nous venir un cossais,
Faut-il donc le blmer de chercher plus d'aisance?

CHURCHILL.



Il existait  cette poque un ancien usage qui, je crois, n'est
plus observ aujourd'hui. Les longs voyages se faisant  cheval,
et par consquent  petites journes, il tait d'usage de passer
le dimanche dans quelque ville o le voyageur pt entendre le
service divin, et son cheval jouir du jour de repos, institution
galement louable par son double motif. Une autre coutume, qui
rappelait l'ancienne hospitalit anglaise, tait que le matre
d'une auberge un peu considrable, pour clbrer aussi le septime
jour, se dpouillant de son caractre de publicain, invitait ses
htes  partager son dner de famille et son pouding. Cette
invitation tait ordinairement accepte avec plaisir. Les
personnes du plus haut rang ne croyaient pas droger en prenant
place  la table de l'aubergiste; et la bouteille de vin qu'on
demandait aprs dner, pour boire  sa sant, tait la seule
rcompense qu'on lui offrt, et le seul article qu'il ft permis
de payer.

J'tais n citoyen du monde, et mon got m'appelait toujours o je
pouvais m'instruire dans la connaissance de l'homme; je n'avais
d'ailleurs aucune prtention de dignit, et je ne manquais jamais
d'accepter l'hospitalit du dimanche, soit qu'elle me ft offerte
 la Jarretire, au Lion d'Or ou au Grand-Cerf. L'honnte
aubergiste, qui ce jour-l se croyait un grand personnage, tout
fier de voir assis  sa table les htes qu'il servait les autres
jours, donnait souvent carrire  sa bonne humeur, et ne
ngligeait rien pour gayer ses convives, les beaux esprits de
l'endroit, plantes secondaires qui accomplissaient leur
rvolution autour de leur orbite suprieur. Le magister,
l'apothicaire, le procureur et le ministre lui-mme ne
ddaignaient pas de prendre part  ce festin hebdomadaire. Les
voyageurs, arrivant des diffrentes parties du royaume, et ne
diffrant souvent pas moins par leurs manires que par leur
langage, formaient presque toujours une runion piquante qui ne
pouvait manquer de plaire  l'observateur, en lui offrant une
lgre esquisse des moeurs et du caractre de plusieurs contres
diffrentes.

C'tait un de ces jours solennels, et dans une semblable occasion,
que je me trouvais avec mon craintif compagnon de voyage dans la
ville de Darlington, dpendante de l'vch de Durham, et nous
allions prendre place  la table de l'aubergiste de l'Ours-Noir, -
- dont la face rubiconde annonait un bon vivant, lorsque notre
hte nous informa, d'un ton qui pouvait tenir lieu d'apologie,
qu'un gentilhomme cossais devait dner avec nous.

-- Un gentilhomme!... Quelle sorte de gentilhomme? dit
prcipitamment mon compagnon, dont l'imagination, toujours prte 
s'alarmer, pensait sans doute alors aux gentilshommes de grand
chemin.

-- Parbleu! une espce cossaise de gentilhomme, reprit notre
hte. Ils sont tous nobles, comme vous savez, mme sans une
chemise sur le dos. Mais celui-ci a un air d'aisance; je le crois
un marchand de bestiaux, franc cossais, autant qu'aucun de ceux
qui ont jamais travers le pont de Berwick.

-- Qu'il vienne; j'y consens de tout mon coeur, rpondit mon ami;
et, se tournant vers moi, il me communiqua ses rflexions.

-- Je respecte les cossais, monsieur; j'aime et j'honore ce
peuple  cause de ses excellents principes. On dit qu'il est
pauvre et malpropre, mais parlez-moi de la probit sterling,
quoique vtue de haillons, comme dit le pote; des gens dignes de
foi m'ont assur qu'on ne connaissait pas en cosse le vol des
grands chemins.

-- C'est parce qu'ils n'ont rien  perdre, dit mon hte avec le
rire touff de l'amour-propre satisfait.

-- Non, non, rpondit une forte voix derrire lui, c'est parce que
vos jaugeurs et vos inspecteurs anglais, que vous avez envoys au-
del de la Tweed, se sont empars du mtier, et n'ont rien laiss
 faire aux gens du pays.

-- Bien dit, M. Campbell, reprit l'aubergiste; je ne vous croyais
pas si prs de nous, mais vous savez qu'il faut de temps en temps
le petit mot pour rire... Et comment vont les marchs dans le
midi?

-- Comme  l'ordinaire, dit M. Campbell: les sages vendent et
achtent, et les fous sont vendus et achets.

-- Oui, mais les sages et les fous dnent, reprit notre hte
jovial; et voici une pice de boeuf que nous ferions bien
d'attaquer.

En disant ces mots, il saisit son large couteau, s'attribua,
suivant l'usage, la place d'honneur, s'assit sur sa grande chaise,
d'o il pouvait dominer sur toute la table, et se mit  servir ses
convives.

C'tait la premire fois que je voyais un cossais; et, ds mon
enfance, j'avais t nourri de prjugs contre cette nation. Mon
pre, comme vous le savez, tait d'une ancienne famille du
Northumberland, qui avait toujours rsid  Osbaldistone-Hall,
dont je n'tais pas alors trs loign. Dshrit par son pre en
faveur de son frre cadet, il en avait toujours conserv un
ressentiment si vif qu'il ne parlait presque jamais de la famille
dont il descendait, et qu'il ne trouvait rien de plus ridicule et
de plus absurde que de s'enorgueillir de ses anctres. Toute son
ambition tait d'tre appel William Osbaldistone, le premier ou
du moins l'un des premiers ngociants de Londres; et il ft
descendu en droite ligne de Guillaume le Conqurant, que sa vanit
en et t moins flatte que d'entendre le bruit et l'agitation
que son arrive causait parmi les taureaux, les ours et les agents
de change de Stock-Alley[13]. Il dsirait que je restasse dans
l'ignorance de ma noble origine, dans la crainte que mes
sentiments ne fussent pas d'accord avec les siens sur ce sujet.
Mais ses desseins, comme il arrive aux projets les mieux combins,
furent renverss jusqu' un certain point par un tre que son
orgueil n'et jamais cru capable de les contrarier. Sa nourrice,
vieille bonne femme de Northumberland, qui lui tait attache ds
l'enfance, tait la seule personne de son pays natal pour laquelle
il et conserv de l'affection; et, quand la fortune lui avait
souri, le premier usage qu'il avait fait de ses faveurs avait t
d'assurer une honnte aisance  Mabel Rikets, et de la faire venir
auprs de lui.  la mort de ma mre c'tait elle qui avait t
charge d'avoir pour moi ces soins, ces tendres attentions que
l'enfance exige de la tendresse maternelle. Ne pouvant parler 
son matre, qui le lui avait dfendu, des bruyres et des vallons
de son cher Northumberland, elle s'en ddommageait avec moi, et me
faisait le rcit des histoires de sa jeunesse, et des traditions
conserves dans le pays. Je l'coutais avec l'avidit de
l'enfance; il me semble voir encore la vieille Mabel, la tte
lgrement agite par le tremblement de l'ge, avec sa coiffe
aussi blanche que la neige, les traits un peu rids, mais
conservant encore cet air de sant qu'elle devait  l'habitude des
travaux champtres. Je crois la voir regarder en soupirant, par la
fentre, les murs de brique et la rue troite, lorsqu'elle
finissait sa chanson favorite, que je prfrais alors, et,
pourquoi ne dirais-je pas la vrit?... que je prfre encore 
tous les grands airs sortis de la tte d'un docteur en musique[14]
italien.

_Quand reverrai-je nos vieux chnes._
_Le lierre et ses riants festons_
_Suspendus aux rameaux des frnes?_
_Leur verdure est cent fois plus belle sur nos monts._

Mabel, dans ses lgendes, dclamait toujours contre la nation
cossaise avec toute l'animosit dont elle tait capable. Les
habitants de la frontire oppose remplissaient, dans ses rcits,
le rle que les ogres et les gants aux bottes de sept lieues
jouent ordinairement dans les contes des nourrices. Fallait-il
s'en tonner? n'tait-ce pas Douglas-le-Noir qui avait gorg lui-
mme l'hritier de la famille d'Osbaldistone, le jour que cet
infortun venait de prendre possession du bien de ses pres, en le
surprenant, lui et ses vassaux, au milieu d'une fte qu'il avait
donne  cette occasion? N'tait-ce pas Wat-le-Diable qui, du
temps de mon bisaeul, s'tait empar, dans les environs de
Lanthorn, de tous les agneaux d'un an[15] de Lanthorn-Side? Et
n'avions-nous pas mille trophes qui, suivant la version de la
vieille Mabel, attestaient quelle vengeance clatante nous en
avions tire? Sir Henry Osbaldistone, cinquime du nom, n'avait-il
pas enlev la belle Jessy de Fairnington? et, nouvel Achille,
n'avait-il pas dfendu sa Brisis contre les forces runies des
plus vaillants chefs de l'cosse? Ne nous tions-nous pas toujours
signals dans les combats que l'Angleterre avait livrs  sa
rivale? Les guerres du nord avaient t la source de tous nos
malheurs et de toute notre gloire.

 force d'entendre rpter ces histoires pendant mon enfance, je
finis par regarder l'cosse comme l'ennemie naturelle de
l'Angleterre; et mes prventions furent encore augmentes par les
discours que j'entendais quelquefois tenir  mon pre. Il s'tait
engag dans de vastes spculations, et avait achet des bois
immenses qui appartenaient  de riches propritaires du fond de
l'cosse. Il rptait sans cesse qu'il les trouvait beaucoup plus
empresss  conclure des marchs et  exiger des arrhes
considrables qu' remplir eux-mmes leurs engagements. Il
souponnait aussi les ngociants cossais qu'il tait oblig
d'employer pour agents dans ces occasions de s'tre appropri dans
les bnfices une part beaucoup plus considrable que celle qui
devait leur revenir. En un mot, si Mabel se plaignait des
guerriers cossais des anciens temps, M. Osbaldistone ne se
dchanait pas avec moins de violence contre les artifices de ces
modernes Sinons; tous deux m'inspirrent, sans le savoir, une
aversion sincre pour les habitants du nord de la Grande-Bretagne,
et ds lors je les regardai comme un peuple cruel et sanguinaire
en temps de guerre, perfide en temps de paix, avare, intress,
fourbe et de mauvaise foi dans les affaires, et n'ayant point de
bonnes qualits,  moins qu'on ne dt ce nom  une frocit qui
ressemblait  du courage dans les combats, et  une duplicit qui
leur tenait lieu de prudence dans les affaires. Pour justifier, ou
du moins pour excuser ceux qui m'avaient donn de semblables
prjugs, je dois faire remarquer que les cossais ne rendaient
pas alors plus de justice aux Anglais. Les deux nations couvaient
secrtement les tincelles d'une haine nationale, tincelles dont
un dmagogue a voulu former une flamme terrible qui manqua
d'embraser les deux royaumes, et qui, j'espre, est  prsent
heureusement teinte dans ses propres cendres.[16]

C'tait donc avec une impression dfavorable que je regardai le
premier cossais que je rencontrai. Son extrieur rpondait
beaucoup  l'ide que je m'tais forme des hommes de sa nation.
Il avait les traits durs, ces formes athltiques qui les
caractrisent, avec ce ton national et cette manire lente et
pdantesque qu'ils prennent en parlant, et qui provient du dsir
de dguiser la diffrence de leur idiome ou de leur dialecte. Je
remarquais aussi la dfiance et la brusquerie de ses compatriotes
dans les rponses qu'il faisait aux questions qui lui taient
adresses; mais je ne m'attendais pas  trouver dans un cossais
un air de supriorit qu'il ne paraissait pas affecter, mais qui
semblait le mettre naturellement au-dessus de la socit dans
laquelle le hasard l'avait conduit. Son habillement tait aussi
grossier qu'il pouvait l'tre, quoique cependant il ft propre et
dcent; et, dans un temps o le moindre gentilhomme faisait de
grandes dpenses pour sa toilette, il annonait la mdiocrit,
sinon l'indigence. Sa conversation prouvait qu'il s'occupait du
commerce de bestiaux, mtier peu distingu; cependant, malgr ces
dsavantages, il semblait traiter le reste de la compagnie avec
cet air froid de politesse et de condescendance qui annonce une
supriorit relle ou imaginaire dans celui qui le prend sans
affectation. Quand il donnait son avis sur quelque point, c'tait
d'un ton tranchant, comme si ce qu'il disait ne pouvait tre ni
rfut ni mme rvoqu en doute. Notre aubergiste et ses htes du
dimanche, aprs avoir fait quelques efforts pour soutenir leur
opinion, dans l'esprance de l'emporter, grce  la force de leurs
poumons, finissaient par cder  l'autorit imposante de
M. Campbell, qui s'emparait ainsi de la conversation, et la
dirigeait  son gr. Je fus tent, par curiosit, de lui disputer
moi-mme le terrain, me fiant  la connaissance que j'avais
acquise du monde pendant mon sjour en France, et  l'ducation
assez distingue que j'avais reue. Sous le rapport littraire, je
vis qu'il ne pouvait pas mme entrer en lutte, et que les talents
incultes, mais nergiques, qu'il avait reus de la nature,
n'avaient jamais t polis par l'ducation; mais je le trouvais
beaucoup plus au fait que je ne l'tais moi-mme de l'tat actuel
de la France, du caractre du duc d'Orlans, qui venait d'tre
nomm rgent du royaume, et de celui des ministres dont il tait
entour; ses remarques fines, malicieuses, et souvent mme
satiriques, taient celles d'un homme qui avait tudi
attentivement l'tat politique de cette nation.

Quand la conversation venait  tomber sur la politique, Campbell
observait un silence et exprimait une modration qui pouvaient
tre commands par la prudence. Les divisions des whigs et des
tories agitaient alors toute l'Angleterre et l'branlaient jusque
dans ses fondements. Un puissant parti, appuyant en secret les
prtentions du roi Jacques, menaait la dynastie de Hanovre, 
peine tablie sur le trne. Toutes les auberges retentissaient des
cris des jacobites et de leurs adversaires; et comme la politique
de notre hte tait de ne jamais se quereller avec de bonnes
pratiques, mais de les laisser se chamailler comme bon leur
semblait, sa table tait tous les dimanches le thtre de
discussions aussi violentes et aussi animes que s'il avait trait
le conseil gnral de la ville. Le ministre et l'apothicaire, avec
un petit homme qui ne parlait pas de son tat, mais qu' certains
gestes assez expressifs je pris pour le barbier, embrassrent la
cause des piscopaux et des Stuarts. Le collecteur des taxes,
comme son devoir l'y obligeait, et le procureur, qui ambitionnait
une place lucrative dpendante de la couronne, ainsi que mon
compagnon de voyage, qui prenait le plus grand intrt  la
discussion, ne dfendaient pas avec moins de chaleur la cause du
roi George et de la succession protestante. Les arguments tant
puiss, on en vint aux cris, puis aux jurements, puis aux
querelles: enfin, les deux partis en appelrent  M. Campbell,
dont chacun d'eux brlait de s'assurer l'approbation.

-- Vous tes cossais! monsieur, criait un parti; un gentilhomme
de votre nation doit se dclarer pour les droits hrditaires.

-- Vous tes presbytrien! monsieur, disait le parti oppos; vous
ne sauriez tre partisan du pouvoir absolu.

-- Messieurs, dit notre oracle lorsqu'il put obtenir un moment de
silence, je ne doute pas que le roi George ne mrite la
prdilection de ses amis, et s'il parvient  se maintenir sur le
trne, eh bien, il pourra faire le cher collecteur intendant de la
couronne, donner  notre ami M. Quitam la place de commissaire
gnral; il pourra aussi accorder quelque bonne rcompense  ce
brave monsieur qui est assis sur son portemanteau, qu'il prfre 
une chaise: mais sans contredit le roi Jacques est aussi une
bienveillante personne; et si les cartes venaient  se mler et
que la chance tournt pour lui, il pourrait, s'il le voulait,
appeler le rvrend ministre  l'archevch de Cantorbry, nommer
le docteur Mixit premier chirurgien de sa maison, et confier sa
barbe royale aux soins de notre ami Latherum. Mais, comme je doute
fort qu'aucun des deux souverains envoyt un verre de vin  Robert
Campbell, quand mme il le verrait mourir de soif, je donne ma
voix  Jonatham Brown, notre hte, et je le proclame roi des
chansons,  condition qu'il ira nous chercher une autre bouteille
aussi bonne que la dernire.

Cette saillie fut reue avec des applaudissements unanimes; et
lorsque M. Brown eut rempli la condition qu'on avait mise  son
lvation, il ne manqua pas d'apprendre  ses convives que, tout
pacifique qu'tait M. Campbell, il n'en tait pas moins aussi
vaillant qu'un lion. Croiriez-vous qu' lui seul il a mis en fuite
sept brigands qui l'attaqurent sur la route de Wistom-Tryste?

-- Vous vous trompez, mon cher, dit Campbell en l'interrompant;
ils n'taient que deux; encore taient-ce deux poltrons qui ne se
doutaient pas de leur mtier.

-- Comment, monsieur, dit mon compagnon de voyage en rapprochant
de Campbell sa chaise, ou plutt son portemanteau, est-il
rellement bien possible que seul vous ayez mis en fuite deux
brigands?

-- Trs possible, monsieur, reprit Campbell, et je ne vois pas
qu'il y ait rien l d'extraordinaire. Je n'en aurais pas craint
quatre de cette sorte.

-- En vrit, monsieur, reprit mon ami, je serais charm d'avoir
le plaisir de faire route avec vous. Je vais dans le nord,
monsieur.

Cette information gratuite et volontaire sur la route qu'il
comptait prendre, la premire que j'eusse entendu donner par mon
compagnon, ne parut pas faire beaucoup d'impression sur
l'cossais, qui ne rpondit pas  sa confiance.

-- Nous ne pouvons pas voyager ensemble, reprit-il schement; vous
tes sans doute bien mont, monsieur, et moi je voyage maintenant
 pied, ou sur un bidet montagnard qui fait  peine deux milles 
l'heure.

En disant ces mots, il jeta sur la table le prix de la bouteille
de vin qu'il avait demande, et il s'apprtait  sortir lorsque
mon compagnon l'arrta, et, le prenant par le bouton de son habit,
le tira dans une embrasure de croise. Je crus entendre qu'il lui
ritrait sa demande de l'accompagner, ce que M. Campbell semblait
refuser.

-- Je vous dfraierai de tout, monsieur, dit le voyageur, qui pour
le coup croyait avoir trouv un argument irrsistible.

-- C'est impossible, dit Campbell d'un air de ddain; j'ai affaire
 Rothbury.

-- Mais je ne suis pas trs press; je puis me dtourner un peu,
et je ne regarde pas  un jour pour m'assurer un bon compagnon de
voyage.

-- En vrit, monsieur, dit Campbell, je ne saurais vous rendre le
service que vous semblez dsirer. Je voyage, ajouta-t-il en levant
firement la tte, je voyage pour mes affaires particulires; si
vous voulez suivre mon conseil, vous ne vous runirez pas aux
trangers que vous vous rencontrerez sur la route, et vous ne
direz  personne le chemin que vous comptez prendre. Alors, sans
plus de crmonie, il dgagea son bouton, malgr les efforts du
voyageur pour le retenir, et s'approchant de moi: -- Votre ami,
monsieur, me dit-il, est trop communicatif, attendu la nature du
dpt qui lui est confi.

-- Monsieur, repris-je, n'est point mon ami, c'est un voyageur que
j'ai rencontr sur la route. Je ne connais ni son nom ni ses
affaires, et vous paraissez beaucoup plus avant que moi dans sa
confiance.

-- Je voulais seulement dire, reprit-il prcipitamment, qu'il
parat tre un peu trop empress  offrir l'honneur de sa
compagnie  ceux qui ne la dsirent pas.

M. Campbell, sans faire d'autres observations, se contenta de me
souhaiter un bon voyage, et la compagnie se retira.

Le lendemain je me sparai de mon timide compagnon de voyage; car
je quittai la grande route du nord pour suivre plus  l'ouest la
direction du chteau d'Osbaldistone, rsidence de mon oncle. Comme
il semblait toujours conserver quelques soupons sur mon compte,
je ne saurais dire s'il fut content ou fch de mon dpart. Quant
 moi, ses frayeurs avaient cess de m'amuser, et,  dire le vrai,
ce fut avec la plus grande joie que je me vis dbarrass de lui.

Chapitre V.

Que mon coeur bat, lorsque je vois
La nymphe sur son palefroi
Courir gament dans nos campagnes,
Gravir les rocs et les montagnes,
Et poursuivre le daim lger
Sans courir le moindre danger!

SOMERVILLE, _La Chasse_.



En approchant de ces lieux, que je me reprsentais comme le
berceau de ma famille, j'prouvai cet enthousiasme que des sites
sauvages et romantiques inspirent aux amants de la nature. Dlivr
du babil importun de mon compagnon, je pouvais remarquer la
diffrence que prsentait le pays avec celui que j'avais travers
jusqu'alors. Au lieu de dormir au milieu des saules et des
roseaux, les rivires, qui mritaient enfin ce nom, roulaient
leurs ondes sous l'ombrage d'un bois naturel, tantt se
prcipitaient du haut d'une colline, tantt serpentaient dans ces
valles solitaires qui s'ouvrent sur la route de distance en
distance, et semblent inviter le voyageur  explorer leurs
dtours. Les monts Cheviots s'levaient devant moi dans leur
imposante majest, non pas avec cette varit sublime de rocs et
de valles qui caractrise les montagnes du premier ordre, mais
n'offrant qu'une masse immense de rochers aux sommets arrondis,
dont le sombre aspect et l'tendue sans bornes avaient un
caractre de grandeur propre  frapper l'imagination.

Au milieu de ces montagnes tait le glen ou valle troite au bout
de laquelle s'levait le chteau de ma famille. Une partie des
proprits immenses qui en dpendaient avait t depuis longtemps
aline par la prodigalit ou par l'inconduite de mes anctres;
mais il en restait encore assez pour que mon oncle ft regard
comme l'un des plus riches propritaires du comt. J'avais appris,
par quelques informations sur la route, qu' l'exemple des autres
seigneurs du pays, il employait la plus grande partie de sa
fortune  remplir, avec le plus grand faste, les devoirs d'une
hospitalit prodigue, ce qu'il regardait comme essentiel pour
soutenir la dignit de sa famille.

J'avais dj aperu du haut d'une minence le chteau
d'Osbaldistone, antique et vaste difice qui se dtachait du
milieu d'un bois de chnes druidiques; et je me dirigeais de ce
ct avec toute la diligence que les sinuosits et le mauvais tat
de la route me permettaient de faire, lorsque mon cheval, tout
fatigu qu'il tait, dressa l'oreille aux aboiements rpts d'une
meute de chiens qui se faisaient entendre dans l'loignement. Je
ne doutai point que la meute ne ft celle de mon oncle, et je me
rangeai de ct dans le dessein de laisser passer les chasseurs
sans les interrompre, persuad que ce serait fort mal choisir mon
temps que de me prsenter  mon oncle au milieu d'une partie de
chasse, et rsolu, quand ils seraient passs, d'aller attendre
leur retour au chteau. Je m'arrtai donc sur une minence, et,
prouvant ce genre d'intrt que cet amusement champtre est si
propre  inspirer, j'attendis avec impatience l'approche des
chasseurs.

Le renard, lanc vivement et presque aux abois, dboucha d'un
taillis qui fermait le ct droit de la valle. Sa queue
tranante, son poil sali, son pas qui ne s'allongeait plus qu'avec
peine, tout annonait qu'il succomberait bientt, et le corbeau
carnivore, suspendu sur sa tte, semblait dj le regarder comme
sa proie. Le pauvre Reynard[17] traversa la rivire qui coupe la
petite valle, et il se tranait le long d'une ravine de l'autre
ct de ses bords sauvages, lorsque la meute s'lana hors du
taillis avec le piqueur et trois ou quatre cavaliers. Les chiens
se prcipitrent sur ses traces, et les chasseurs les suivirent au
grand galop malgr l'ingalit du terrain. C'taient des jeunes
gens, grands et robustes, bien monts, et portant tous une veste
verte, une culotte de peau et une casquette jaune, uniforme d'une
association de chasse forme sous les auspices de sir Hildebrand
Osbaldistone. Voil mes cousins, sans doute, pensai-je en moi-mme
lorsqu'ils passrent devant moi.  quelle rception dois-je
m'attendre parmi ces dignes successeurs de Nemrod? Il est peu
probable que moi, qui n'ai jamais chass de ma vie, je me trouve
heureux dans la famille de mon oncle! Une nouvelle apparition
interrompit ces rflexions.

C'tait une jeune personne dont la figure pleine de grce et
d'expression tait anime par l'ardeur de la chasse. Elle montait
un superbe cheval noir de jais, et tachet par l'cume qui
jaillissait du mors; elle portait un costume alors peu commun,
semblable  celui de l'autre sexe, et qu'on a depuis appel
costume d'quitation ou d'amazone. Cette mode, qui s'tait
introduite pendant mon sjour en France, tait entirement
nouvelle pour moi. Ses longs cheveux noirs flottaient au gr du
vent, ayant, dans le feu de la chasse, bris le lien qui les
tenait prisonniers. Le terrain escarp et ingal,  travers lequel
elle dirigeait son cheval avec une adresse et une prsence
d'esprit admirables, la retarda dans sa course, et j'eus le temps
de contempler ses traits brillants et anims, auxquels la
singularit de son habillement semblait encore prter un nouveau
charme. En passant devant moi, son cheval fit un bond irrgulier
au moment o, arrive sur un terrain uni, elle piquait des deux
pour rejoindre la chasse. Je saisis cette occasion pour
m'approcher d'elle, sous prtexte de la secourir; mais j'avais
bien vu qu'elle ne courait pas le moindre danger; et la belle
amazone ne tmoigna pas mme la plus lgre frayeur. Elle me
remercia nanmoins par un sourire de mes bonnes intentions, et je
me sentis encourag  mettre mon cheval au mme pas que le sien,
et  rester  ct d'elle. Les cris triomphants des chasseurs et
le son bruyant du cor nous annoncrent qu'il n'tait plus
ncessaire de nous presser, puisque la chasse tait finie.

L'un des jeunes gens que j'avais dj vus s'approcha de nous,
agitant dans l'air la queue du renard d'un air de triomphe, et
semblant narguer ma belle compagne.

-- Je vois, dit-elle, je vois fort bien; mais ne faites pas tant
de bruit. Si Phb n'avait pas t dans un sentier rocailleux,
ajouta-t-elle en caressant le cou de son cheval, vous n'auriez pas
lieu de chanter victoire.

Ce jeune chasseur tait alors tout prs d'elle, et je remarquai
qu'ils me regardrent tous les deux et parlrent entre eux  voix
basse, la jeune personne paraissant le prier de faire quelque
chose qui semblait lui dplaire, ce qu'il tmoignait par un air de
retenue et de circonspection qui tenait presque de la mauvaise
humeur. Elle tourna aussitt la tte de son cheval de mon ct en
disant: -- C'est bon, c'est bon, Thorncliff; si vous ne le voulez
pas, ce sera moi, voil tout. Monsieur, ajouta-t-elle en me
regardant, je cherchais  dcider ce jeune homme, modle de
politesse et de galanterie,  s'informer auprs de vous si, dans
le cours de vos voyages dans cette contre, vous n'auriez pas
entendu parler d'un de nos amis, M. Frank Osbaldistone, que nous
attendons depuis quelques jours.

Je fus trop heureux de trouver une occasion aussi favorable pour
me faire connatre, et j'exprimai ma reconnaissance d'une demande
aussi obligeante.

-- En ce cas, monsieur, reprit-elle, comme la politesse de mon
cher cousin semble tre encore endormie, vous voudrez bien me
permettre, quoique cela ne soit pas trop convenable, de me
constituer matresse des crmonies, et de vous prsenter le jeune
squire Thorncliff Osbaldistone, et Diana Vernon qui a aussi
l'honneur d'tre la parente de votre charmant cousin.

Il y avait un mlange de finesse, de simplicit et d'ironie dans
la manire dont miss Vernon pronona ces paroles. Je m'empressai
de lui renouveler mes remerciements et de lui tmoigner combien je
me flicitais d'avoir eu le bonheur de les rencontrer.  parler
vrai, le compliment tait tourn de manire que miss Vernon
pouvait aisment s'en approprier la plus grande partie, car
Thorncliff semblait tre une espce de campagnard, et sans la
moindre ducation. Il me secoua pourtant la main, et fit alors
connatre son intention de me quitter pour aller aider ses frres
 compter les chiens et  rassembler la meute, intention qu'il eut
l'air de communiquer  miss Vernon sans penser  s'en servir pour
s'excuser auprs de moi.

-- Le voil, dit miss Vernon en le suivant des yeux, le voil le
prince des maquignons et des palefreniers! Mais ils sont tous de
mme, et par cet aimable personnage vous pouvez juger de toute la
famille. Avez-vous lu Markham?

-- Markham? Je ne me rappelle mme pas avoir entendu parler d'un
auteur de ce nom.

-- N'avoir pas lu Markham! Pauvre ignorant! ne savez-vous donc pas
que c'est l'Alcoran de la tribu sauvage dans laquelle vous venez
rsider? Markham! l'auteur le plus clbre qui ait jamais crit
sur la fauconnerie! Je commence  dsesprer de vous; et je crains
bien que vous ne connaissiez pas davantage les noms plus modernes
de Gibson et de Bartlet.

-- Non, en vrit, miss Vernon.

-- Et vous ne rougissez pas! Allons, je vois qu'il faudra vous
renier pour notre cousin. Vous ne savez donc pas ferrer un cheval,
le panser et l'triller?

-- J'avoue que je laisse ce soin au marchal ou au valet d'curie.

-- Incroyable insouciance! Et savez-vous du moins verrer un chien
ou l'courter, rappeler un faucon et le dresser au leurre; ou
bien...

-- De grce, pargnez ma confusion; j'avoue que je ne possde
aucun de ces rares talents.

-- Au nom du ciel, M. Frank, que savez-vous faire?

-- Presque rien, miss Vernon: quand mon cheval est sell, je le
monte, et voil toute ma science.

-- Encore est-ce quelque chose, dit miss Vernon en mettant le sien
au galop.

Il y avait une espce de palissade qui barrait le chemin, et je
m'avanais pour l'ouvrir, lorsque miss Vernon la franchit en
souriant; je me fis un point d'honneur de la suivre, et en un
instant je fus  ses cts.

-- Allons, je vois qu'il ne faut pas encore perdre tout espoir, et
qu'on pourra finir par faire quelque chose de vous.  dire le
vrai, je craignais que vous ne fussiez un Osbaldistone trs
dgnr. Mais qui peut vous amener dans le chteau aux ours? car
c'est ainsi que les voisins ont baptis notre manoir. Vous tes
libre de rester  Londres, je suppose.

Le ton amical que ma charmante compagne prenait avec moi
m'encouragea  imiter sa familiarit, et, charm de l'intimit qui
s'tablissait entre nous, je lui rpondis  voix basse: -- Il est
possible, miss Vernon, que j'eusse regard ma rsidence 
Osbaldistone-Hall comme une svre pnitence, d'aprs le portrait
que vous m'avez fait de ses habitants, s'il n'y avait pas une
exception dont vous ne m'avez point parl.

-- Ah! Rashleigh? dit miss Vernon.

-- Non, en vrit; je pensais, excusez-moi,  une personne qui est
beaucoup plus prs de moi.

-- Je suppose qu'il serait convenable de ne pas faire semblant de
vous comprendre; mais  quoi bon ces simagres? votre compliment
mrite bien une rvrence; comme je suis  cheval, vous voudrez
bien m'en dispenser pour le moment, quitte plus tard  faire
valoir vos droits. Mais srieusement je mrite votre exception,
car, au milieu de vos ours de cousins, je vous assure que sans moi
vous trouveriez  peine  qui parler dans le chteau, 
l'exception pourtant du vieux prtre et de Rashleigh.

-- Et qu'est-ce donc que ce Rashleigh, au nom du ciel?

-- Rashleigh est un personnage qui voudrait que tout le monde ft
comme lui; car alors il serait comme tout le monde. C'est le plus
jeune des fils de sir Hildebrand. Il est environ de votre ge;
mais il n'est pas si... Il n'est pas bien, en un mot. En revanche,
la nature lui a donn quelques grains de bon sens, et l'ducation
y a ajout une assez bonne dose d'instruction. Il est ce que nous
appelons un homme d'esprit dans ce pays o les hommes d'esprit
sont rares. Il se destine  l'glise, mais il ne parat nullement
press d'entrer dans les ordres.

-- De l'glise catholique?

-- L'glise catholique! Et de quelle autre glise? Mais
j'oubliais, on m'a dit que vous tiez un hrtique. Est-ce vrai,
M. Osbaldistone?

-- Je ne dois pas nier l'accusation.

-- Cependant vous avez habit hors de l'Angleterre, et dans les
pays catholiques?

-- Pendant prs de quatre ans.

-- Vous avez vu des couvents?

-- Souvent; mais je n'y ai pas vu grand-chose qui recommandt la
religion catholique.

-- Ceux qui habitent ces couvents ne sont-ils pas heureux?

-- Quelques-uns le sont sans doute, ce sont ceux qu'un sentiment
profond de dvotion, les perscutions et les malheurs du monde ou
une apathie naturelle ont conduits dans la retraite. Mais ceux-l
sont trs misrables qui ont adopt la solitude soit par un accs
d'enthousiasme irrflchi et outr, soit dans le premier
ressentiment de quelque injustice. La vivacit de leurs sensations
habituelles se rveille, et, comme les animaux les plus sauvages
d'une mnagerie, ils s'agitent sans cesse dans leur retraite,
tandis que d'autres vivent ou s'engraissent dans des cellules pas
plus grandes que des cages.

-- Et que deviennent, continua miss Vernon, ces victimes qui sont
condamnes au clotre par la volont des autres?  quoi
ressemblent-elles?  quoi ressemblent-elles surtout si elles
taient nes pour jouir de la vie et connatre ses douceurs?

-- Elles sont comme des rossignols en cage, condamnes  vivre 
jamais dans une captivit qu'elles cherchent  charmer par ces
dons naturels qui, dans l'tat de libert, auraient embelli la
socit.

-- Je serai..., dit miss Vernon; et tout  coup, se reprenant,
elle ajouta: Je prfrerais tre comme le faucon sauvage qui,
priv de prendre son essor vers le ciel, se met en pices contre
les barreaux de sa cage. Mais pour revenir  Rashleigh, vous le
trouverez l'homme le plus aimable que vous ayez vu, pendant une
semaine au moins. S'il voulait prendre pour matresse une femme
qui ft aveugle, il serait sr d'en faire la conqute; mais les
yeux dtruisent le charme qui enchante l'oreille. Bon Dieu! nous
voici dj dans la cour du vieux chteau, qui parat aussi sauvage
et aussi gothique qu'aucun de ses habitants! On ne fait pas grande
toilette  Osbaldistone; mais j'ai si chaud qu'il faut que je me
dbarrasse de tout cet attirail, et ce chapeau est si lourd et si
incommode! continua-t-elle en l'tant; et ses beaux cheveux
flottrent en boucles d'bne sur son charmant visage. Moiti
riant, moiti rougissant, elle les rejeta des deux cts de son
front avec sa main blanche et bien faite. S'il y avait de la
coquetterie dans cette action, elle tait bien dguise par un air
d'indiffrence. Je ne pus m'empcher de dire que, jugeant de la
famille par ce que je voyais, je serais en effet tent de croire
la toilette fort inutile.

-- Voil qui est galant, reprit miss Vernon, quoique je n'eusse
pas encore d vous comprendre; mais vous trouverez une meilleure
excuse pour un peu de ngligence lorsque vous verrez les oursons
parmi lesquels vous allez vivre. L'art aurait tant  faire pour
corriger chez eux la nature qu'ils ne l'emploient mme pas, et ils
ont du moins l'avantage de ne pas se donner de peine pour tre
hideux. Mais la vieille cloche va sonner le dner dans un instant.
Le son annonce qu'elle est tant soit peu fle; mais c'est une
merveille que cette cloche. Savez-vous bien qu'elle a sonn
d'elle-mme le jour du dbarquement du roi Guillaume? et mon
oncle, respectant son talent prophtique, n'a jamais voulu qu'on
la rpart. Allons, galant chevalier, commencez votre servage, et
tenez mon palefroi jusqu' ce que je vous envoie un de mes
cuyers.

Elle dit, me jeta sa bride comme si nous nous connaissions depuis
l'enfance, sauta en bas de cheval, traversa la cour en courant et
entra par une petite porte latrale, me laissant dans l'admiration
de sa beaut et dans l'tonnement de ses manires franches et
ouvertes, qui semblaient d'autant plus extraordinaires  une
poque o la cour du grand monarque Louis XIV donnait le ton 
toute l'Europe et o le beau sexe affichait  l'extrieur une
rserve et une circonspection admirables. Je faisais une assez
triste figure au milieu de la cour du vieux chteau, mont sur un
cheval, et en tenant un autre par la bride. L'difice n'tait pas
de nature  intresser un tranger, si j'eusse t dispos 
l'admirer attentivement. Les quatre faades taient de diffrente
architecture; et avec leurs grandes fentres grilles, leurs
tourelles avances et leurs massives architraves, elles
ressemblaient assez  l'intrieur d'un couvent ou  l'un des plus
vieux et des plus gothiques collges d'Oxford. J'appelai un valet,
mais ce fut inutilement, et ma patience avait d'autant plus sujet
de s'exercer que je voyais tous les domestiques, tant mles que
femelles, passer la tte par les diffrentes fentres du chteau,
puis la retirer aussitt, comme des lapins dans une garenne, sans
que j'eusse jamais le temps de faire un appel direct  l'attention
d'aucun d'eux. Le retour des chiens et des chasseurs me tira enfin
d'embarras, et je parvins non sans peine  remettre les brides
entre les mains d'un lourdaud de valet et  me faire conduire par
un autre rustre devant sir Hildebrand. Ce manant me rendit ce
service avec autant de grce et de bonne volont qu'un paysan qui
est forc de servir de guide  une patrouille ennemie, et je fus
oblig de le serrer de prs pour l'empcher de dserter et de
m'abandonner dans le labyrinthe de passages obscurs et troits qui
conduisaient dans le _Stun-Hall[18], _comme sir Hildebrand
l'appelait, o je devais tre admis en la gracieuse prsence de
mon oncle.

Nous arrivmes  la fin dans une longue salle en vote, pave de
grandes dalles, et o rgnait une longue file de tables de chne,
trop lourdes et trop massives pour qu'il ft jamais possible de
les remuer, et sur lesquelles le dner tait servi. Ce vnrable
appartement, qui depuis des sicles tait la salle de festin de la
famille des Osbaldistone, offrait de tous cts les preuves de
leurs exploits. D'normes bois de daims qui auraient pu tre les
trophes de la chasse de _Chevy-Chase[19], _taient distribus le
long des murs tapisss de peaux de blaireaux, de loutres, de
fouines et autres animaux. Parmi quelques restes de vieilles
armures qui avaient probablement servi jadis contre les cossais,
on voyait suspendues des armes servant  une guerre moins
dangereuse, des arbaltes, des fusils de diffrentes formes et de
diffrentes grandeurs, des lances, des pieux de chasse, enfin
tous les instruments en usage, soit pour prendre, soit pour tuer
le gibier. Quelques vieux tableaux enfums taient suspendus de
distance en distance, reprsentant des dames et des chevaliers,
honors sans doute et renomms dans leur temps; les hros, avec
leur longue barbe et leurs vastes perruques, paraissant de vrais
foudres de guerre; et les dames regardant avec un doux sourire le
bouquet de roses qu'elles tenaient  la main, et que la bire de
mars dont il avait t plusieurs fois arros avait couvert d'une
teinte jauntre ajoutant singulirement  l'effet qu'il
produisait.

J'avais  peine eu le temps de jeter un coup d'oeil rapide sur
toutes ces merveilles que douze domestiques en livre entrrent en
tumulte dans la salle, et se donnrent un grand mouvement, chacun
d'eux s'occupant beaucoup plus de diriger ses camarades que d'agir
lui-mme; les uns jetaient des bches dans le feu ptillant qui
s'lanait, moiti flammes, moiti fume, le long d'un immense
tuyau de chemine cach par une pice d'architecture massive, sur
laquelle le ciseau de quelque artiste du Northumberland avait
grav les armes de la famille. Pour qu'elles ressortissent mieux,
on les avait fait peindre ensuite en rouge; mais des couches
successives de fume, amonceles pendant des sicles, en avaient
un peu chang la couleur primitive. D'autres domestiques
rangeaient les bouteilles, les verres et les carafes. Ils
couraient, se coudoyaient, se renversaient l'un l'autre, faisant,
suivant l'usage, peu de besogne et beaucoup de bruit.  la fin,
quand aprs bien des peines tout fut  peu prs dispos pour la
rception des convives, les aboiements des chiens, le claquement
des fouets, le bruit des grosses bottes de chasse semblables 
celles de la statue dans _le Festin de pierre[20] _annoncrent leur
arrive. Le tumulte augmenta parmi les domestiques: les uns
criaient de se ranger pour faire place  sir Hildebrand, les
autres de fermer les portes battantes qui donnaient sur une espce
de galerie. Enfin la porte d'entre s'ouvrit, et je vis se
prcipiter ple-mle dans la salle huit chiens, le chapelain du
chteau, l'Esculape du village, mes six cousins et mon oncle.

Chapitre VI.

Du vieux chteau les votes ont frmi,
D'un bruit confus la salle a retenti;
Les voici tous, aucun ne se ressemble:
Avec orgueil ils s'avanaient ensemble.

PENROSE.



Sir Hildebrand Osbaldistone ne s'tait pas press de venir
embrasser son neveu, dont il devait avoir appris l'arrive depuis
quelque temps; mais il avait pour excuse des occupations
importantes. -- Je t'aurais vu plus tt, mon neveu, s'cria-t-il:
mais il fallait bien que je commenasse par faire rentrer mes
meutes dans leur chenil. Sois le bienvenu, mon garon. Tiens,
voil ton cousin Percy, ton cousin Thorncliff et ton cousin John;
et puis par l ton cousin Dick, ton cousin Wilfred et... Attends,
o est Rashleigh? Ah! le voici... allons, Thorncliff, drange-toi
donc, et laisse-nous voir un peu ton frre... Ah! voici ton cousin
Rashleigh... Ainsi donc ton pre a enfin pens au vieux chteau et
au vieux sir Hildebrand?... Vaut mieux tard que jamais... Encore
une fois, sois le bienvenu, mon garon; et en voil assez... O
est ma petite Diana?... Ah! la voici qui entre... C'est ma nice
Diana, la fille du frre de ma femme, la plus jolie fille de nos
valles... n'importe laquelle vient aprs... Ah ! disons deux
mots au dner  prsent.

Pour avoir quelque ide de la personne qui tenait ce langage,
reprsentez-vous, mon cher Tresham, un homme d'environ soixante
ans, dans un accoutrement de chasse qui jadis avait pu tre
richement brod, mais considrablement terni par les pluies
successives qu'il avait essuyes. Sir Hildebrand, malgr la
rudesse ou plutt la brusquerie de ses manires, avait vcu  la
cour dans sa jeunesse; il avait servi dans l'arme rassemble dans
la bruyre de Hounslow[21], avant la rvolution qui renversa du
trne la maison des Stuarts; et, grce peut-tre  sa religion, il
avait t fait chevalier par le malheureux Jacques II; mais s'il
avait ambitionn d'autres faveurs, il fut forc de renoncer 
l'espoir de les obtenir lors de la crise terrible qui enleva la
couronne  son protecteur; et depuis cette poque il avait vcu
retir dans ses terres. Cependant, malgr son ton rustique et
grossier, sir Hildebrand avait encore l'extrieur d'un homme bien
n; il tait au milieu de ses fils comme les dbris d'une colonne
d'ordre corinthien, couvert d'herbe et de mousse,  ct des
masses de pierres brutes et informes de Stone-Henge[22] ou de tout
autre temple des druides. Les fils taient bien ces blocs lourds
et raboteux que l'art n'a jamais polis. Grands, forts et d'une
figure rgulire, les cinq ans paraissaient tre privs du
souffle de Promthe et des grces extrieures qui, dans le grand
monde, font quelquefois excuser l'absence de l'intelligence. Ce
qui dominait le plus en eux, c'tait un air habituel de bonne
humeur et de contentement, et ils n'avaient qu'une prtention,
celle d'tre les premiers chasseurs du comt. Le robuste Gyas et
le robuste Cloanthe ne se ressemblaient pas plus dans Virgile que
les robustes Percy, Thorncliff, John, Dick et Wilfred Osbaldistone
ne se ressemblaient entre eux.

Mais, pour compenser une uniformit aussi extraordinaire dans ses
productions, dame Nature semblait s'tre tudie  jeter un peu de
varit dans l'extrieur et dans le caractre du dernier des fils
de sir Hildebrand; et Rashleigh formait, sous tous les rapports,
tant au moral qu'au physique, un contraste frappant, non seulement
avec ses frres, mais mme avec la plupart des hommes que j'avais
vus jusqu'alors. Quand Percy, Thorncliff et compagnie eurent tour
 tour salu, grimac, et prsent plutt leur paule que leur
main,  mesure que leur pre me les nommait, Rashleigh s'avana et
m'exprima la joie de faire ma connaissance, avec l'aisance et la
politesse d'un homme du monde. Son extrieur n'tait pas trs
prvenant: il tait petit, et tous ses frres semblaient descendre
du gant Anak; ils taient assez bien faits, et Rashleigh tait
presque difforme. Par suite d'un accident qui lui tait arriv
dans son enfance, il boitait au point que plusieurs personnes
prtendaient que c'tait l'obstacle qui s'opposait  ce qu'il
entrt dans les ordres, l'glise de Rome, comme on sait,
n'admettant dans la clricature aucune personne mal conforme.
D'autres disaient cependant que ce n'tait qu'une mauvaise
habitude qu'il avait contracte, et que le vice de sa dmarche
n'tait pas suffisant pour l'empcher de prendre les ordres.

Les traits de Rashleigh taient tels qu'aprs les avoir vus une
fois vous n'auriez jamais pu les bannir de votre mmoire, et que
vous vous les rappeliez sans cesse avec un sentiment de curiosit
pnible, mle de dgot et de haine. Ce n'tait pas sa figure en
elle-mme qui produisait cette impression profonde. Ses traits,
quoique irrguliers, n'taient pas communs; ses yeux noirs et
anims et ses sourcils noirs et pais empchaient qu'il ne ft
d'une laideur insignifiante. Mais il y avait dans ses yeux une
expression de malice et de dissimulation, ou, quand on le
provoquait, de frocit tempre par la prudence, qui ne pouvait
chapper au physionomiste le moins pntrant, et que la nature
avait peut-tre rendue si prononce par la mme raison qu'elle a
donn  un serpent venimeux la sonnette qui le trahit. Comme en
compensation de ces dsavantages extrieurs, Rashleigh avait la
voix la plus douce, la plus mlodieuse que j'aie jamais entendue,
et la manire dont il s'exprimait servait encore  faire ressortir
la beaut de son organe.  peine eut-il dit une phrase que je
reconnus la vrit du portrait que m'en avait fait miss Vernon, et
je ne doutai point qu'il ne ft en effet sr de faire la conqute
d'une matresse dont les oreilles seules pourraient juger de son
mrite. Il allait se placer auprs de moi  dner; mais miss
Vernon, qui tait charge de faire les honneurs de la table,
trouva moyen de me faire asseoir entre elle et M. Thorncliff, et
je n'ai pas besoin de dire que je favorisai cet arrangement de
tout mon pouvoir.

-- J'ai besoin de vous parler, me dit-elle, et j'ai plac exprs
l'honnte Thorncliff entre Rashleigh et vous,

_Tel que le matelas qu'on met sur la muraille_
_Pour amortir l'effet du canon  mitraille._

Vous n'oubliez pas sans doute que je suis votre plus ancienne
connaissance dans cette spirituelle famille: puis-je vous
demander,  ce titre, comment vous nous trouvez tous?

-- Voil une question bien tendue, miss Vernon, et comment
oserai-je y rpondre, lorsque j'arrive  peine dans le chteau?

-- Oh! la philosophie de notre famille est superficielle. Il est
bien des nuances dlicates caractrisant les individus qui exigent
l'attention d'un observateur, mais les espces, -- c'est le mot
technique des naturalistes, je crois, -- les espces se
distinguent au premier coup d'oeil.

-- S'il faut dire ce que je pense, il me semble qu' l'exception
de M. Rashleigh tous mes cousins ont  peu prs le mme caractre.

-- Oui, ils tiennent tous plus ou moins de l'ivrogne, du garde-
chasse, du querelleur, du jockey et du sot; mais, comme on dit
qu'il est impossible de trouver sur le mme arbre deux feuilles
exactement semblables, de mme ces heureux ingrdients, n'tant
pas galement rpartis sur chaque individu, forment une agrable
varit pour ceux qui aiment  tudier les caractres.

-- Et voudriez-vous bien me donner une esquisse de ces portraits?

-- Oh! volontiers, et je vais vous les peindre tous dans un grand
tableau de famille. Percy, le fils an, tient plus de l'ivrogne
que du garde-chasse, du querelleur, du jockey et du sot.
Thorncliff se rapproche plus du querelleur que du garde-chasse, du
jockey, du sot et de l'ivrogne. John, qui dort pendant des
semaines entires dans les bois, tient plutt du garde-chasse. Le
jockey par excellence est Dick, qui court jour et nuit  bride
abattue, et fait plus de deux cents milles pour voir une course de
chevaux. Et la sottise domine tellement sur toutes les autres
qualits de Wilfred, qu'on peut l'appeler un sot positif.

-- Voil une collection prcieuse, miss Vernon, et les diffrences
individuelles appartiennent  une classe fort intressante; mais
sir Hildebrand ne trouvera-t-il pas place dans le tableau?

-- J'aime mon oncle, rpondit-elle; il a voulu me rendre service:
qu'il s'y soit mal pris ou non, je ne dois considrer que son
intention. Ainsi je lui dois de la reconnaissance, et je vous
laisse le soin de tracer vous-mme son portrait lorsque vous le
connatrez mieux.

-- Allons, pensai-je en moi-mme, je suis bien aise du moins
qu'elle mnage quelqu'un. Qui se serait jamais attendu  une
satire aussi amre de la part d'une jeune personne dont tous les
traits respirent la douceur et la bont?

-- Vous pensez  moi! dit-elle en fixant sur moi ses yeux
pntrants comme si elle voulait percer jusqu'au fond de mon me.

-- Je l'avoue, repris-je un peu embarrass et ne m'attendant pas 
cette question. Puis, cherchant  donner un tour plus galant  la
franchise de mon aveu: -- Comment est-il possible que je pense 
autre chose, plac comme j'ai le bonheur de l'tre?

Miss Vernon sourit avec une expression de fiert concentre qui
n'appartenait qu' elle: -- Je dois vous informer une fois pour
toutes, M. Osbaldistone, que m'adresser des compliments c'est
faire de l'esprit en pure perte. Ne prodiguez pas inutilement vos
jolies choses. Elles sont utiles aux beaux messieurs qui voyagent
dans la province; c'est comme ces colifichets que les navigateurs
emportent pour apprivoiser les habitants sauvages de pays
nouvellement dcouverts. N'puisez pas tout de suite votre
prcieuse marchandise; vous en trouverez un utile dbit dans le
Northumberland. Vos jolies phrases plairont beaucoup aux belles du
pays; rservez-les; auprs de moi elles seraient inutiles, car je
connais fort bien leur vritable valeur.

Je restai muet et confondu.

-- Vous me rappelez dans ce moment, dit miss Vernon en reprenant
sa gaiet et son enjouement, ce conte des fes dans lequel un
marchand trouve tout l'argent qu'il avait apport au march chang
tout  coup en pices d'ardoise. J'ai dcrdit par une
malheureuse observation toute la denre de vos beaux compliments.
Mais allons, n'en parlons plus. Votre mine est bien trompeuse,
M. Osbaldistone, si vous ne pouvez pas m'entretenir de choses
beaucoup plus agrables que ces _fadeurs _que tout jeune homme se
croit oblig de rciter  une pauvre fille. Et pourquoi? parce
qu'elle porte une robe et de la gaze, tandis qu'il porte un bel
habit brod. Efforcez-vous d'oublier mon malheureux sexe; appelez-
moi Tom Vernon, si vous voulez, mais parlez-moi comme  votre ami,
 votre compagnon: vous ne pouvez croire combien je vous en saurai
gr.

-- Vous m'offrez un attrait bien puissant, rpondis-je.

-- Encore! reprit-elle en levant le doigt; je vous ai dit que je
ne souffrirais pas l'ombre d'un compliment. Et maintenant, quand
vous aurez fait raison  mon oncle qui vous menace de ce qu'il
appelle un rouge-bord, je vous dirai ce que vous pensez de moi.

Lorsqu'en respectueux neveu j'eus vid le verre que me prsentait
mon oncle, et que la conversation qui s'engagea sur la chasse du
matin, le bruit continuel des verres et des fourchettes et
l'attention exclusive que le cousin Thorncliff,  ma droite, et le
cousin Dick,  la gauche de miss Vernon, apportaient  la grande
affaire qui les occupait alors nous permirent de reprendre notre
tte--tte: --  prsent, lui dis-je, permettez-moi de vous
demander franchement, miss Vernon, ce que vous supposez que je
pense de vous. Je pourrais vous dire ce que je pense rellement;
mais vous m'avez interdit les loges.

-- Je n'ai pas besoin de votre assistance. Je suis assez
magicienne pour vous dire vos penses. Il n'est pas ncessaire que
vous m'ouvriez votre coeur, je le connais. Vous me croyez une
trange fille, un peu coquette, trs inconsquente, dsirant
attirer l'attention par la libert de ses manires et par la
bizarrerie de sa conversation, parce qu'elle est prive de ce que
_le Spectateur[23]_ appelle les grces les plus douces du sexe.
Peut-tre mme pensez-vous que j'ai le projet de vous ptrifier
d'admiration. Si tels sont vos sentiments, et je n'en puis douter,
je suis bien fche de vous dire que, pour cette fois, votre
pntration est en dfaut, et que vous vous trompez trangement.
Toute la confiance que j'ai eue en vous, je l'aurais aussi
aisment accorde  votre pre, s'il et pu m'entendre. En vrit,
je me trouve aussi isole au milieu de cette heureuse famille, je
suis dans une aussi grande disette d'auditeurs intelligents que
Sancho dans la sierra Morena; aussi, quand l'occasion s'en
prsente, il faut que je parle ou que je meure. Je vous assure
pourtant que je ne vous aurais pas dit un mot des renseignements
curieux que je vous ai donns sur le caractre de vos aimables
cousins s'il ne m'avait pas t parfaitement indiffrent qu'on st
ma faon de penser  leur gard.

-- C'est bien cruel  vous, miss Vernon, de ne pas vouloir me
laisser la moindre illusion, et de me rappeler que je n'ai encore
aucun droit  votre confiance. Mais, puisque vous ne voulez pas
que je puisse attribuer  votre amiti les communications que vous
m'avez faites, je dois les recevoir au titre qu'il vous plaira.
Vous n'avez pas compris M. Rashleigh Osbaldistone dans vos
portraits de famille.

Il me sembla que cette remarque la faisait trembler, et elle se
hta de rpondre en baissant la voix: -- Pas un mot sur Rashleigh!
il a l'oreille si fine, quand son amour-propre est intress,
qu'il nous entendrait mme  travers la massive personne de
Thorncliff, toute bourre qu'elle est de boeuf et de jambon.

-- Oui, repris-je; mais, avant de faire la question, j'ai regard
derrire la cloison vivante qui me sparait de lui, et je me suis
aperu que la chaise de M. Rashleigh tait vide. Il a quitt la
table.

-- Ne vous y fiez pas, reprit miss Vernon. Croyez-moi; lorsque
vous voulez parler de Rashleigh, commencez par monter sur le
sommet d'Otterscope-Hill, d'o vous pouvez voir  vingt milles 
la ronde. Placez-vous sur la pointe mme du rocher, parlez bien
bas; et aprs tout cela ne soyez pas encore trop certain que
l'oiseau indiscret qui vole sur votre tte ne lui aura pas
rapport vos discours. Rashleigh a entrepris mon ducation; il a
t mon matre pendant quatre ans; je suis aussi fatigue de lui
qu'il l'est de moi, et nous ne sommes fchs ni l'un ni l'autre de
voir arriver l'instant de notre sparation.

-- M. Rashleigh doit donc bientt partir?

-- Oui, dans quelques jours; ne le saviez-vous pas? Il parat que
votre pre est beaucoup plus discret que sir Hildebrand. Voici
toute l'histoire. Lorsque mon oncle apprit que vous alliez venir
demeurer chez lui pendant quelque temps et que votre pre dsirait
que l'un de ses neveux, qui donne de si belles esprances, vnt
remplir la place lucrative vacante chez lui grce  votre
obstination, M. Francis, le bon chevalier, tint une cour plnire
de toute sa maison, y compris le sommelier, le matre-d'htel et
le garde-chasse. Cette vnrable assemble, compose des pairs et
des officiers de _service _d'Osbaldistone-Hall, ne fut pas
convoque, comme bien vous pouvez croire, pour lire votre
remplaant; car toute l'arithmtique de cinq des concurrents se
bornant  savoir calculer les chances pour ou contre dans un
combat de coqs, Rashleigh tait le seul qui runt les qualits
ncessaires pour la place en question. Mais il fallait une
sanction solennelle pour transformer Rashleigh de pauvre prtre
qu'il devait tre en opulent banquier, et pour lui permettre de
s'engraisser  la Bourse au lieu de mourir de faim dans l'glise:
ce ne fut pas sans peine que l'assemble donna son consentement 
une dgradation aussi manifeste.

-- Je conois les scrupules. Mais comment furent-ils surmonts?

-- Par le dsir gnral de se dbarrasser de Rashleigh. Quoique le
plus jeune de la famille, il a pris, je ne sais comment, un
ascendant irrsistible sur tous les autres; il les conduit tous 
son gr, et chacun sent sa dpendance sans pouvoir s'en
affranchir. Si quelqu'un veut lui rsister, il est sr d'avoir
sujet de s'en repentir avant la fin de l'anne; et, si vous lui
rendez un important service, vous vous en repentirez souvent
encore davantage.

-- S'il en est ainsi, repris-je en riant, je dois prendre garde 
moi, car je suis la cause involontaire du changement de sa
situation.

-- Oui, et qu'il en soit content ou fch, gare  vous! Mais voici
les radis et les fromages qui arrivent.[24] On va porter la sant
du roi et de l'glise; c'est le signal de la retraite pour les
chapelains et les dames, et moi, seul reprsentant de mon sexe au
chteau, je dois me retirer, suivant l'usage.

Elle disparut  ces mots, me laissant dans l'tonnement de la
finesse, de la causticit et de la franchise qu'elle dployait
dans la conversation. Je dsespre de pouvoir vous donner la
moindre ide de son caractre, quoique j'aie, autant que possible,
imit son langage. C'tait un mlange de simplicit nave, de
finesse naturelle et de hardiesse incroyable; toutes ces teintes
diffrentes, fondues heureusement ensemble et animes encore par
le jeu d'une physionomie charmante, formaient l'ensemble le plus
parfait. Il ne faut pas croire que, quelque tranges, quelque
singulires que me parussent ses manires libres et familires, un
jeune homme de vingt-deux ans st mauvais gr  une jeune fille de
dix-huit de n'avoir pas avec lui toute la rserve convenable. Au
contraire, j'tais flatt de la confiance de miss Vernon, et,
quoiqu'elle m'et bien dclar que, si elle me l'avait accorde,
c'tait uniquement parce que j'tais le premier  qui elle et
trouv assez d'intelligence pour la comprendre, je n'en persistais
pas moins  attribuer cette prfrence  quelque autre motif. Avec
la prsomption de mon ge, prsomption que mon sjour en France
n'avait certainement pas diminue, je m'imaginais qu'une figure
rgulire et un extrieur prvenant, avantages que j'avais la
gnrosit de m'accorder, taient des titres assez puissants  la
confiance d'une jeune beaut. Ma vanit plaidant avec autant de
chaleur pour justifier le choix de miss Vernon, le juge ne pouvait
pas tre svre, ni lui faire un reproche d'une franchise qui me
semblait suffisamment justifie par mon propre mrite; et, dj
charm de sa figure et de son esprit, je le fus encore plus du
jugement et de la pntration dont elle avait fait preuve dans le
choix d'un ami.

Lorsque miss Vernon eut quitt l'appartement, la bouteille circula
ou plutt vola autour de la table avec une rapidit incroyable.
lev chez une nation trangre, j'avais conu la plus grande
aversion pour l'intemprance, vice trop commun alors, et mme
encore  prsent, parmi mes compatriotes. Les propos qui
assaisonnaient ces orgies taient tout aussi peu de mon got; et,
si quelque chose pouvait me les faire paratre encore plus
rvoltants, c'tait de les entendre profrer par des personnes de
ma famille. Je saisis donc cette occasion favorable, et voyant
derrire moi une petite porte entr'ouverte, conduisant je ne
savais o, je m'esquivai adroitement, ne pouvant souffrir plus
longtemps de voir un pre donner lui-mme  ses enfants l'exemple
d'un excs honteux et tenir avec eux les discours les plus
grossiers. Je fus poursuivi, comme je m'y attendais, et trait
comme dserteur des drapeaux de Bacchus. Quand j'entendis les cris
de oh! oh! et le bruit des bottes pesantes de mes cousins qui
semblaient vouloir me lancer comme un cerf, je vis clairement que
je serais pris si je ne gagnais pas le large. J'ouvris donc
aussitt une fentre que j'aperus sur l'escalier, et qui donnait
sur un jardin aussi gothique que le chteau; et, comme la hauteur
n'excdait pas six pieds, je sautai sans hsiter sur une plate-
bande, et j'entendis derrire moi les cris de oh! oh! Il est
sauv! il est sauv! J'enfilai une alle, puis une autre, puis une
troisime, toujours courant  toutes jambes, jusqu' ce que, me
voyant  l'abri de toute poursuite, je ralentis un peu le pas pour
jouir de la fracheur de l'air que les fumes du vin que j'avais
t oblig de prendre, ainsi que la prcipitation de ma retraite,
contribuaient  me rendre doublement agrable.

Comme je me promenais de ct et d'autre, je rencontrai le
jardinier qui labourait une plate-bande avec une bche, et je
m'arrtai pour le regarder travailler: -- Bonsoir, mon ami.

-- Bonsoir, bonsoir, rpondit l'homme sans lever la tte, et avec
un accent qui indiquait en mme temps son extraction cossaise.

-- Voil un bien beau temps pour vous, mon ami.

-- Il n'y a pas beaucoup  s'en plaindre, rpondit-il avec cette
circonspection que les jardiniers mettent d'ordinaire  louer mme
le temps le plus beau. Alors, levant la tte, comme pour voir qui
lui parlait, il porta la main  son bonnet[25] cossais d'un air de
respect, et ajouta: -- Eh! Dieu me prserve! c'est rare de voir
dans le jardin,  l'heure qu'il est, un beau_ jistocorps[26]
_brod!

-- Un beau...?

-- _Jistocorps! _C'est une jaquette comme la vtre, donc. Ils ont
autre chose  faire l-bas en haut. C'est de la dboutonner pour
faire place au boeuf et au vin rouge. Car, Dieu merci! ils ne font
que manger et boire pendant toute la soire.

-- On ne fait pas assez bonne chre dans votre pays, mon ami, pour
tre tent de tenir table aussi longtemps, n'est-ce pas?

-- Allons donc, monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas
l'cosse! Ce n'est pas la bonne chre qui nous manque. Est-ce que
nous n'avons pas les meilleurs poissons, la meilleure viande, les
meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres
lgumes? Mais c'est que nous sommes rservs sur notre bouche,
tandis qu'ici sur les vingt-quatre heures ils en passent plus de
douze  table. Il n'y a pas jusqu' leurs jours de jene et
d'abstinence... Tiens, est-ce qu'ils n'appellent pas cela jener,
quand ils ont les poissons qu'ils font venir d'Hartlepool et de
Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est-ce que je
sais? Enfin, je jenerais bien tous les jours comme cela, moi. Je
vous dis que c'est une abomination que leur jene, et puis les
messes et les matines de ces pauvres dupes... Mais chut! car Votre
Honneur est sans doute un _romain _tout comme les autres.

-- Non, j'ai t lev dans la religion rforme; je suis
presbytrien.

-- Presbytrien! s'cria-t-il en mme temps que ses traits
grossiers prenaient l'expression du plus grand contentement; et,
pour tmoigner plus efficacement sa joie et me faire voir que son
amiti ne se bornait pas  des paroles, il tira de sa poche une
grande tabatire de corne et m'offrit une prise avec la grimace la
plus fraternelle.

Je ne voulus pas le refuser et lui demandai ensuite s'il y avait
longtemps qu'il tait au chteau.

-- Voil prs de vingt ans que j'y suis comme les martyrs 
phse, expos aux btes sauvages, dit-il en regardant le vieux
manoir. Oh! mon Dieu oui! tout autant, comme je m'appelle Andr
Fairservice.

-- Mais, Andr, si votre religion et votre temprance souffrent
tant d'tre tmoins des rites de l'glise romaine et des excs de
vos matres, il me semble que vous n'auriez pas d rester aussi
longtemps  leur service; il vous et t facile de trouver des
matres qui mangeassent moins et qui fussent plus orthodoxes dans
leur culte. Je prsume que ce n'est pas faute de talent si vous
n'tes pas plac d'une manire plus satisfaisante pour vous.

-- Il ne me sied pas de parler de moi-mme, dit Andr en regardant
autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c'est que,
voyez-vous, je suis de la paroisse de Dreepdayly, o l'on fait
venir les choux sous cloche, et c'est vous dire qu'on entend un
peu son mtier... Et,  vous dire le vrai, voil vingt ans que je
remets de terme en terme  tirer ma rvrence; mais, quand le jour
arrive, il y a toujours quelque chose  fleurir que je voudrais
voir en fleur, ou quelque chose  mrir que je voudrais voir mr,
et puis le temps se passe, et puis me voil. Je vous dirais bien
que je m'en irai pour sr  la Chandeleur prochaine, mais c'est
qu'il y a vingt ans que je dis la mme chose, et je veux que le
diable m'emporte, Dieu me prserve! si je ne me crois pas
ensorcel dans cette maison. S'il faut dire le fin mot  Votre
Honneur, c'est qu'Andr n'a pas pu trouver de meilleure place.
Mais, si Votre Honneur pouvait me trouver quelque condition o je
pusse entendre la saine doctrine, puis avoir une petite maison, un
bon fricot et dix livres par an pour mes gages, et o il n'y et
pas de femmes pour compter les pommes, je serais bien oblig 
Votre Honneur.

-- Bravo, Andr! je vois que vous tes fort modr dans vos
prtentions; mais on dirait que vous n'aimez pas les femmes.

-- Non, non, Dieu me prserve!... C'est la peste de tous les
jardiniers, depuis le pre Adam. Il leur faut des pommes, des
pches, des abricots; t ou hiver, a leur est gal, elles sont
toujours  nos trousses. Mais, Dieu soit lou! nous n'avons pas
ici de cette chienne d'engeance, sauf votre respect,  l'exception
de la vieille Marthe; mais elle est toujours contente quand je
donne quelques grappes de groseilles aux marmots de sa soeur, qui
viennent prendre le th avec elle les dimanches, et quand je lui
passe de temps en temps dans la semaine une bonne poire pour son
dessert.

-- Vous oubliez votre jeune matresse.

-- Quelle matresse que j'oublie donc?

-- Votre jeune matresse, miss Vernon.

-- Quoi! miss Vernon? Elle n'est pas ma matresse, monsieur. Je
voudrais qu'elle ft sa matresse; et je souhaite qu'elle ne soit
pas la matresse d'une certaine personne avant qu'il soit
longtemps. Oh! c'est une fine matoise celle-l.

-- En vrit! lui dis-je en cherchant  lui cacher l'intrt que
j'prouvais. Vous paraissez connatre tous les secrets de cette
famille, Andr?

-- Si je les connais, je sais les garder. Ils ne travailleront pas
dans ma bouche comme de la bire en bouteille, je vous en rponds.
Miss Diana est... Mais qu'elle soit ce qu'elle voudra, a ne me
fait ni froid ni chaud.

Et il se remit  bcher avec la plus grande ardeur.

-- Qu'est miss Vernon, Andr? Je suis un ami de la famille, et
j'aimerais  le savoir.

-- Tout autre que ce qu'elle devrait tre,  ce que je crains, dit
Andr en fermant un oeil et en branlant la tte d'un air grave et
mystrieux... Quelque chose de louche: Votre Honneur me comprend.

-- Non, en vrit, mon cher Andr, et je voudrais que vous vous
expliquassiez plus clairement. En disant ces mots, je lui glissai
une demi-couronne dans la main; elle fit son effet: Andr me
remercia par un sourire, ou plutt par une grimace, et commena
par mettre la pice dans la poche de sa veste: alors, en homme qui
savait n'avoir point de monnaie  rendre, il me regarda en
appuyant les deux bras sur sa bche; et, donnant  ses traits
l'air de la plus importante gravit, il me dit avec un srieux qui
dans toute autre occasion m'et paru comique:

-- Il faut donc que vous sachiez, monsieur, puisque cela vous
importe  savoir, que miss Vernon est...

Il s'arrta tout court, allongeant ses joues jusqu' ce que sa
mchoire et son menton prissent  peu prs la figure d'un casse-
noisette; il fit craquer fortement ses dents, ferma encore un
oeil, frona le sourcil, branla la tte et parut croire que sa
physionomie avait achev l'explication que sa langue n'avait pas
encore commence.

-- Grands dieux! m'criai-je, est-il possible? Si jeune, si belle,
et dj perdue!

-- Oui, vous pouvez le dire, perdue corps et me: vous savez
qu'elle est papiste! eh bien, elle est encore... Elle... Il garda
le silence, comme effray de ce qu'il allait dire.

-- Parlez, monsieur, lui dis-je vivement; je veux absolument
savoir ce que tout cela veut dire.

-- Eh bien! elle est... Andr regarda autour de lui, s'approcha de
moi et ajouta du ton du plus grand mystre: -- La plus grande
jacobite de tout le comt!

-- Quoi! est-ce l tout? Andr me regarda d'un air tonn en
m'entendant traiter aussi lgrement une information aussi
importante; puis, marmottant entre ses dents: -- Dieu me prserve!
c'est pourtant tout ce que je sais de pire sur son compte, -- il
reprit sa bche, comme le roi des Vandales dans le dernier conte
que Marmontel vient de publier.[27]

Chapitre VII.

BARDOLPH. -- Le shriff est  la porte avec une grosse escorte.

SHAKESPEARE. Henry IV, part. I.



Je dcouvris, non sans peine, l'appartement qui m'tait destin;
et, m'tant concili les bonnes grces des domestiques de mon
oncle, en employant des moyens qu'ils taient le plus capables
d'apprcier, je m'y renfermai pour le reste de la soire, ne me
souciant pas d'aller rejoindre mes aimables parents, qui,  ce que
j'en jugeai par les cris et par le tapage qui continuaient  se
faire entendre dans la salle du banquet, n'taient gure
d'agrables compagnons pour un homme sobre.

Quelle pouvait tre l'intention de mon pre en m'envoyant demeurer
au milieu d'une famille aussi singulire? C'tait dans ma position
la rflexion la plus naturelle, et ce fut la premire  laquelle
je me livrai. D'aprs la rception que m'avait faite mon oncle, je
ne pouvais douter que je dusse faire un assez long sjour prs de
lui; son hospitalit fastueuse, mais mal entendue, le rendait
assez indiffrent sur le nombre de ceux qui mangeaient  sa table;
mais il tait clair que ma prsence ou mon absence ne lui causait
pas plus d'motion que celle du dernier de ses gens, et beaucoup
moins que la maladie ou la gurison d'un de ses chiens. Mes
cousins taient de vritables oursons dans la compagnie desquels
je pouvais perdre, si je voulais, l'amour de la temprance et de
la sobrit, sans en retirer d'autre avantage que d'apprendre 
verrer les chiens,  panser les chevaux et  poursuivre les
renards. Je ne pouvais trouver qu'une raison qui expliqut la
conduite de mon pre, et c'tait probablement la vritable. Il
regardait la vie que l'on menait  Osbaldistone-Hall comme la
consquence naturelle et invitable de l'oisivet et de
l'indolence; et il voulait, en me faisant voir un spectacle dont
il savait que je serais rvolt, me dcider, s'il tait possible,
 prendre une part active dans son commerce. En attendant, il
recevait chez lui Rashleigh Osbaldistone; mais il avait cent
moyens de lui faire avoir une place avantageuse, ds qu'il
voudrait s'en dbarrasser. En un mot, quoique j'prouvasse un
certain remords de conscience de voir, par suite de mon
obstination, Rashleigh, dont miss Vernon m'avait fait un portrait
si dfavorable, sur le point de travailler dans la maison de mon
pre, et peut-tre mme de s'insinuer dans sa confiance, je le
faisais taire en rflchissant que mon pre n'entendait pas que
personne se mlt de ses affaires; qu'il tait difficile de le
tromper ou de l'blouir, et que d'ailleurs je n'avais que des
prventions, peut-tre injustes, contre ce jeune homme,
prventions qui m'avaient t inspires par une jeune fille
tourdie et bizarre, qui parlait sans rflchir, et qui sans doute
ne s'tait pas donn la peine d'approfondir le caractre de celui
qu'elle prtendait condamner. Alors mes rflexions se tournaient
sur miss Vernon, sur son extrme beaut, sur sa situation
critique, livre ainsi  elle-mme au milieu d'une espce de bande
de sauvages,  l'ge o il semblait qu'elle devait avoir le plus
besoin de conseils; enfin, sur son caractre, offrant cette
varit attrayante qui pique notre curiosit et excite notre
attention en dpit de nous-mme.

Demeurer avec une jeune personne si singulire, la voir tous les
jours,  tous les moments, vivre avec elle dans la plus grande
intimit, c'tait une diversion bien agrable  l'ennui que ne
pouvaient manquer d'inspirer les somnifres habitants
d'Osbaldistone-Hall; mais combien aussi cette situation serait
dangereuse! Cependant, malgr tous les efforts de ma prudence, je
ne pus me dcider  me plaindre beaucoup des nouveaux prils que
j'allais courir. Je fis taire d'ailleurs mes scrupules en formant
intrieurement des projets admirables:

-- Je me tiendrais toujours sur mes gardes, toujours plein de
rserve; je m'observerais quand je serais avec miss Vernon, et
tout irait assez bien. Je m'endormis dans ces rflexions, miss
Vernon ayant naturellement ma dernire pense.

Je ne puis vous dire si son image me poursuivit pendant la nuit
car j'tais fatigu, et je dormis profondment. Mais ce fut la
premire personne  qui je pensai le lendemain, lorsqu' la pointe
du jour je fus rveill en sursaut par les sons bruyants du cor de
chasse. En un instant je fus sur pied; je fis seller mon cheval,
et je courus dans la cour o les hommes, les chiens et les chevaux
taient dj prts. Mon oncle, peut-tre, ne s'attendait pas 
trouver un chasseur trs adroit dans la personne de son neveu qui
avait pendant toute sa jeunesse vgt dans les coles ou dans un
bureau; il parut surpris de me voir, et il me sembla qu'il ne
m'accueillait pas avec la mme cordialit que la veille. -- Te
voil, garon? La jeunesse est tmraire. Mais prends garde  toi.
Rappelle-toi la vieille chanson:

_Qui galope comme un fou_
_Sur le bord d'un prcipice_
_Peut bien s'y casser le cou._

Je crois qu'il y a peu de jeunes gens, et ce sont de trs austres
moralistes, qui n'aimeraient pas mieux se voir reprocher une
lgre peccadille que d'entendre mettre en doute leur habilet 
monter  cheval. Comme je ne manquais ni d'adresse ni de courage
dans cet exercice, je fus piqu de la remarque de mon oncle, et je
le priai de suspendre son jugement jusqu'aprs la chasse.

-- Ce n'est pas cela, garon; tu es bon cavalier, je n'en doute
pas; mais prends garde. Ton pre t'a envoy ici en me chargeant de
te dompter, et je crois qu'il faut que je te mne par la bride si
je ne veux pas que quelqu'un te mne par le licou.

Comme cette pice d'loquence tait inintelligible pour moi; que
d'ailleurs il ne semblait pas que l'intention de l'orateur ft que
j'en fisse mon profit, puisqu'il l'avait dbite  demi-voix, et
que ces paroles mystrieuses paraissaient simplement exprimer
quelque rflexion qui passait par la tte de mon trs honor
oncle, je conclus ou qu'elles avaient rapport  ma dsertion de la
veille, ou que les hautes rgions de mon oncle n'taient pas
encore parfaitement remises de la longue sance qu'il avait faite
la veille. Je me contentai de bien me promettre que, s'il
remplissait mal les devoirs de l'hospitalit, je ne serais pas
longtemps son hte, et je m'empressai de saluer miss Vernon, qui
s'avanait de mon ct. Mes cousins approchrent aussi de moi;
mais, comme je les vis occups  critiquer mon ajustement, depuis
la ganse de mon chapeau jusqu'aux perons de mes bottes, ne
pouvant souffrir, dans leur ridicule patriotisme, tout ce qui
avait une apparence trangre, je me gardai bien de les distraire;
et, sans paratre remarquer leurs grimaces et leurs chuchotements,
sans mme les honorer d'un regard de mpris, je m'attachai  miss
Vernon, comme  la seule personne avec qui il ft possible de
causer.  cheval,  ses cts, je partis avec toute la troupe pour
le thtre futur de nos exploits. C'tait un taillis pais, situ
sur le ct d'une immense valle entoure de montagnes. Pendant le
chemin, je fis observer  Diana que mon cousin Rashleigh n'tait
pas avec nous.

-- Oh! me rpondit-elle, c'est un grand chasseur; mais c'est comme
Nemrod qu'il chasse, et son gibier est l'homme.

Les chiens furent alors lancs dans le taillis et encourags par
les cris des chasseurs. Tout fut bientt en mouvement dans la
plaine. Mes cousins, trop occups de l'affaire importante qui
allait se dcider, ne firent bientt plus attention  moi.
Seulement j'entendis Dick, le jockey, dire tout bas  Wilfred, le
sot:

-- Regardons si notre cousin franais ne va pas tomber.

-- Franais? rpondit Wilfred en ricanant, oh! oui, car il a une
drle de ganse  son chapeau.

Cependant Thorncliff, qui, malgr sa grossiret, ne semblait pas
entirement insensible  la beaut de sa parente, parut dcid 
nous tenir compagnie de beaucoup plus prs que ses frres, peut-
tre pour pier ce qui se passait entre miss Vernon et moi, peut-
tre aussi pour avoir le plaisir d'tre tmoin de ma chute. Si
c'tait l son motif, il fut tromp dans son attente. Un renard
tant parti  quelque distance, malgr le mauvais prsage de la
ganse franaise de mon chapeau, je fus toujours le premier  sa
poursuite, et j'excitai l'admiration de mon oncle et de miss
Vernon, et le dpit de ceux qui s'taient bien promis de rire 
mes dpens. Cependant Reynard, aprs nous avoir fait courir
pendant plusieurs milles, parvint  nous chapper, et les chiens
furent en dfaut. Il m'tait facile de remarquer l'impatience que
miss Vernon prouvait d'tre suivie d'aussi prs par Thorncliff
Osbaldistone; et comme, aussi active que rsolue, elle n'hsitait
jamais  prendre les moyens les plus prompts pour satisfaire un
dsir ou un caprice, elle lui dit d'un ton de reproche: -- Je suis
tonne, Thorncliff, que vous restiez pendu toute la matine  la
croupe de mon cheval, quand vous savez que les terriers ne sont
pas bouchs du ct du moulin de Woolverton.

-- Je n'en sais rien, en vrit, miss Diana, car hier mme le
meunier m'a jur qu'il les avait bouchs  midi.

-- Oh! fi, Thorncliff, devriez-vous vous en rapporter  la parole
d'un meunier? Voil trois fois en huit jours que nous manquons le
renard  cause de ces maudits terriers; voulez-vous que ce soit
encore la mme chose aujourd'hui, lorsque avec votre jument grise
vous pourriez y aller en cinq minutes?

-- Eh bien, miss Diana, je vais aller  Woolverton; si les
terriers ne sont pas bouchs, je vous promets que je punirai le
meunier de son imprudence et que je lui frotterai bien les
paules.

-- Allez, mon cher Thorncliff, frottez-le d'importance. Allez,
partez vite. Thorncliff partit au galop. -- On va te frotter toi-
mme, ce qui remplira tout aussi bien mon but... Je dois vous
apprendre  tous la discipline et l'obissance... Savez-vous,
M. Francis, que je vais lever un rgiment? Oh! mon Dieu, oui.
Thorncliff sera mon sergent-major; Dick, mon matre d'quitation,
et Wilfred, avec son bredouillement, qui dit trois syllabes  la
fois sans en prononcer une, sera mon tambour.

-- Et Rashleigh!

-- Rashleigh sera mon espion en chef.

-- Et ne trouverez-vous pas aussi quelque moyen de m'employer,
charmant colonel?

-- Vous serez, si vous voulez, quartier-matre du rgiment. Mais
vous voyez que les chiens ont perdu la voie aujourd'hui. Allons,
M. Francis, la chasse n'est pas digne de vous. Suivez-moi, je veux
vous montrer une trs belle vue.

Et en effet elle me conduisit sur le sommet d'une colline d'o la
perspective tait trs tendue. Elle commena par jeter les yeux
autour d'elle pour s'assurer qu'il n'y avait personne prs de
nous; et faisant avancer son cheval derrire un bouquet d'arbres
qui nous masquait la partie de la valle o nos chasseurs
poursuivaient leur proie: -- Voyez-vous l-bas une montagne qui
s'lve en pointe  une hauteur prodigieuse?

-- Au bout de cette longue chane de collines? Je la vois
parfaitement.

-- Et voyez-vous un peu sur la droite comme une espce de tache
blanche?

-- Trs bien, je vous assure.

-- Cette tache blanche est un roc appel Hawkesmore-Crag, et
Hawkesmore-Crag est en cosse.

-- En vrit, je n'aurais jamais cru que nous fussions si prs de
l'cosse.

-- On ne peut pas plus prs, et votre cheval vous y conduira en
deux heures.

-- Je ne lui en donnerai pas la peine. Mais la distance me semble
bien tre de dix-huit milles  vol d'oiseau.

-- Vous prendrez ma jument, si vous la croyez moins fatigue. Je
vous dis qu'en deux heures vous pouvez tre en cosse.

-- Et moi, je vous dit que j'ai si peu d'envie d'y tre que si la
tte de mon cheval passait de l'autre ct des limites, je ne
donnerais pas  la queue la peine de la suivre. Qu'irais-je faire
en cosse?

-- Pourvoir  votre sret, s'il faut parler net. M'entendez-vous
 prsent, M. Francis?

-- Point du tout. Vos paroles sont pour moi des oracles, car je
n'y comprends rien.

-- Alors, en vrit, il faut ou que vous me fassiez l'injustice de
vous dfier de moi et que vous soyez un fieff hypocrite, le
pendant de Rashleigh en un mot, ou que vous ne sachiez rien de ce
qu'on vous impute. Mais non,  votre air srieux, je vois que vous
tes de bonne foi. Bon Dieu, quelle gravit! j'ai peine  ne pas
rire en vous regardant.

-- D'honneur, miss Vernon, lui dis-je, impatient de sa gaiet
enfantine, je n'ai pas la moindre ide de ce que vous voulez dire.
Je suis heureux de vous procurer quelque sujet d'amusement; mais
j'ignore absolument en quoi il consiste.

-- La chose est loin d'tre risible, aprs tout, dit miss Vernon
en reprenant son sang-froid; mais c'est qu'il y a des personnes
qui ont la figure si plaisante quand la curiosit les travaille!
Parlons srieusement: connaissez-vous un nomm Moray, Morris, ou
quelque nom semblable?

-- Non, pas que je me rappelle.

-- Rflchissez un moment. N'avez-vous pas voyag dernirement
avec quelqu'un de ce nom?

-- Le seul voyageur qui m'ait accompagn quelque temps sur la
route est un homme dont l'me semblait tre dans son portemanteau.

-- C'tait donc comme l'me du licenci Pedro Garcias, qui tait
parmi les ducats que contenait la bourse de cuir[28]. Quoi qu'il en
soit, cet homme a t vol, et il a port une accusation contre
vous, qu'il suppose auteur ou complice de la violence qui lui a
t faite.

-- Vous plaisantez, miss Vernon!

-- Non, je vous assure. La chose est comme je vous le dis.

-- Et me croyez-vous capable, m'criai-je dans un transport
d'indignation que je ne cherchai pas  dissimuler; me croyez-vous
capable de mriter une pareille accusation?

-- Oh! mon Dieu, quelle horreur! vous m'en demanderiez raison, je
crois, si j'avais l'avantage d'tre homme. Mais qu' cela ne
tienne: provoquez-moi, si vous le voulez. Je suis en tat de me
battre aussi bien que de franchir une barrire.

-- Dieu me prserve de manquer de respect au colonel d'un rgiment
de cavalerie, lui rpondis-je, honteux de mon emportement, et
cherchant  tourner la chose en plaisanterie... Mais, de grce,
expliquez-moi ce nouveau badinage.

-- Ce n'est pas un badinage; vous tes accus d'avoir vol cet
homme, et mon oncle et moi nous avions cru l'accusation fonde.

-- En vrit, je suis fort oblig  mes amis de la bonne opinion
qu'ils ont de moi!

-- Allons, cessez, s'il est possible, de tant vous agiter et de
humer l'air comme un cheval ombrageux... Avant de prendre le mors
aux dents, coutez au moins jusqu'au bout... Vous n'tes pas
accus d'un vol honteux... bien loin de l. Cet homme est un agent
du gouvernement. Il portait tant en numraire qu'en billets
l'argent destin  la solde des troupes en garnison dans le nord;
et le bruit court qu'on lui a pris aussi des dpches d'une grande
importance.

-- Ainsi donc c'est d'un crime de haute trahison, et non pas d'un
vol, que je suis accus?

-- Oui, sans doute, et c'est un crime qui, comme vous le savez,
couvre souvent de gloire, aux yeux de bien des gens, celui qui a
le courage de l'excuter. Vous trouverez une foule de personnes de
ce pays, et cela sans aller bien loin, qui regardent comme un
mrite de nuire, par tous les moyens possibles, au gouvernement de
la maison de Hanovre.

-- Mes principes de morale et de politique, miss Vernon, ne sont
pas d'une nature aussi accommodante.

-- En vrit je commence  croire que vous tes tout de bon un
presbytrien, et qui pis est un hanovrien. Mais que comptez-vous
faire?

-- Rfuter  l'instant mme cette atroce calomnie. Devant qui a-t-
on port cette singulire accusation?

-- Devant le vieux squire Inglewood, qui ne voulait pas trop la
recevoir. Il a envoy un exprs  mon oncle, sans doute pour lui
conseiller de vous faire au plus tt passer en cosse et de vous
mettre hors de la porte de la loi. Mais mon oncle sait fort bien
que sa religion et son ancien attachement au roi Jacques le
rendent suspect au gouvernement actuel, et que, si l'on venait 
savoir qu'il et favoris la fuite d'un criminel de lse-majest,
il serait dsarm, et, ce qui lui serait beaucoup plus sensible,
probablement dmont, comme papiste, comme jacobite et comme
personne suspecte.

-- Je conois en effet que plutt que de perdre ses chevaux il
abandonnerait son neveu.

-- Son neveu, ses nices, ses fils, ses filles, s'il en avait, et
toute la gnration, reprit Diana; ainsi ne vous fiez pas  lui,
et mme une seule minute; mais poussez votre cheval  toute bride,
et fuyez avant qu'on excute la prise de corps.

-- Oui, je vais partir, mais c'est pour aller droit  la maison de
ce squire Inglewood. O demeure-t-il?

--  environ trois milles d'ici; l-bas, derrire ces plantations;
vous pouvez voir la tourelle du chteau.

-- J'y serai dans quelques minutes, dis-je en mettant mon cheval
au galop.

-- J'irai avec vous pour vous montrer le chemin, dit miss Vernon
en me suivant.

-- Y pensez-vous, miss Vernon? il n'est pas... excusez la
franchise d'un ami, il n'est pas convenable que vous
m'accompagniez dans une pareille circonstance.

-- Je vous comprends, dit miss Vernon en rougissant un peu, c'est
parler clairement; et aprs un moment de rflexion, elle ajouta: -
- Et je crois qu'en effet votre objection prouve de l'amiti.

-- Ah! miss Vernon, pouvez-vous me croire insensible  l'intrt
que vous me tmoignez? rpondis-je avec chaleur. Votre offre
obligeante me pntre de reconnaissance; mais je ne dois pas vous
laisser couter la voix de votre gnrosit. C'est une occasion
trop publique. C'est presque la mme chose que de se prsenter
devant une cour de justice.

-- Et quand ce serait une cour de justice, croyez-vous que je ne
m'y prsenterais pas pour protger un ami? Vous n'avez personne
pour vous dfendre. Vous tes tranger; et dans ce pays, sur les
frontires du royaume, les juges rendent quelquefois de
singulires dcisions. Mon oncle n'a pas le moindre dsir de se
mler de cette affaire. Rashleigh est absent, et quand mme il
serait ici, on ne peut pas savoir quel parti il prendrait; les
autres sont trop stupides pour vous tre d'aucun secours, quand
ils en auraient la volont. Bref, je suis la seule personne qui
puisse vous servir, et, toute rflexion faite, j'irai avec vous.
Je ne suis pas une belle dame, pour avoir peur des termes barbares
de la chicane et des perruques  trois marteaux.

-- Mais, ma chre miss Vernon...

-- Mais, mon cher M. Francis, restez tranquille et laissez-moi
faire; car, lorsque je prends le mors aux dents, il n'y a plus de
frein qui puisse m'arrter.

Flatt de l'intrt qu'une aussi charmante personne semblait
prendre  mon sort, mais sentant quel ridicule ce serait jeter sur
nous deux que d'amener avec moi une fille de dix-huit ans pour me
servir d'avocat, et ne voulant pas l'exposer aux traits mordants
de la mdisance, je m'efforai de combattre encore sa rsolution.
Elle me rpondit d'un ton dcid que mes efforts taient
absolument inutiles; qu'elle tait une Vernon, c'est--dire d'une
famille qui, pour rien au monde, ne voudrait abandonner un ami
malheureux, et que tous mes beaux discours  ce sujet pouvaient
tre fort bons pour des _miss _bien jolies, bien prudentes, bien
rserves, telles qu'il en fourmillait  Londres, mais qu'ils ne
s'adressaient pas  une obstine provinciale, accoutume  faire
toutes ses volonts et  n'couter jamais que sa tte.

Tout en parlant, nous approchions toujours du lieu d'Inglewood-
Place, et miss Vernon, pour m'empcher de continuer mes
remontrances, se mit  me faire le portrait du magistrat et de son
clerc. Inglewood tait, suivant sa description, un jacobite
blanchi, c'est--dire un homme qui, aprs avoir longtemps refus
de prter le serment  la nouvelle dynastie, comme la plupart des
autres gentilshommes du comt, avait fini par s'y soumettre pour
obtenir la permission d'exercer les fonctions de juge de paix.

-- Il l'a fait, me dit-elle,  la prire de tous les squires des
environs, qui voyaient  regret le palladium de leurs plaisirs,
les lois sur la chasse, prs de tomber en dsutude, faute d'un
magistrat pour les faire excuter, le tribunal de justice le plus
voisin tant celui du maire de Newcastle, qui, aimant beaucoup
mieux manger le gibier sur sa table que de le poursuivre dans les
bois, protgeait le braconnier au dtriment du chasseur. Voyant
donc qu'il tait urgent que l'un d'eux sacrifit ses scrupules au
bien gnral, les gentilshommes du comt de Northumberland
jetrent les yeux sur Inglewood, qui, d'un caractre naturellement
apathique et indolent, paraissait devoir se prter sans beaucoup
de rpugnance  tous les _credo _politiques. Aprs avoir trouv
Inglewood pour porter le nom de juge, il fallut chercher quelqu'un
pour en remplir les fonctions: c'tait bien le corps du tribunal,
mais il fallait lui trouver une me  prsent pour diriger et
animer ses mouvements. Un malin procureur de Newcastle, nomm
Jobson, parut fort en tat de conduire la machine. Ce Jobson, qui,
pour varier mes mtaphores, trouve que c'est un fort bon mtier
que de vendre la justice  l'enseigne du squire Inglewood, et dont
les moluments dpendent de la quantit d'affaires qui passent par
ses mains, soutire tant qu'il peut l'argent des pauvres plaideurs,
et met tant de zle  faire venir pour les moindres causes les
parties devant le tribunal que l'honnte juge ne sait o donner de
la tte. Enfin il n'y a pas une marchande de pommes,  dix milles
 la ronde, qui puisse rgler son compte avec la fruitire sans
une audience, que le juge lui accorde  contrecoeur, mais que son
malin clerc, M. Joseph Jobson, sait le forcer de donner. La scne
la plus risible, c'est lorsque les affaires qu'ils ont  juger,
telle que la vtre par exemple, ont quelque rapport  la
politique. M. Joseph Jobson (et sans doute il a des raisons pour
cela) est un zl dfenseur de la religion protestante et un chaud
partisan de la nouvelle dynastie. D'un autre ct, le juge, qui
conserve une espce d'attachement d'instinct pour les opinions
qu'il professait avant le jour o il se relcha quelque peu de ses
principes, dans la vue patriotique de faire excuter la loi contre
les destructeurs sans patente des livres et des perdrix, se
trouve assez embarrass quand le zle de son clerc l'entrane dans
des procdures judiciaires qui lui rappellent son ancienne
croyance; et, au lieu de seconder les efforts de Jobson, il ne
manque jamais de lui opposer l'inactivit et l'indolence. Ce n'est
pas qu'il manque entirement d'nergie: au contraire, pour
quelqu'un dont le principal plaisir est de boire et de manger, il
est assez gai et assez alerte; mais c'est ce qui rend sa
nonchalance factice encore plus comique. Dans ces sortes
d'occasions, Jobson, comme un vieux cheval poussif qui se voit
condamn  traner une lourde charrette, s'essouffle et se dmne
pour mettre le juge en mouvement, tandis que le poids de la
voiture rsiste aux efforts ritrs de l'impuissant quadrupde
qui ne peut russir  l'branler: mais ce qui dsespre le pauvre
bidet, c'est que cette mme machine qu'il trouve si difficile 
mettre en mouvement roule quelquefois toute seule, malgr les
ruades du limonier, lorsqu'il s'agit de rendre service  quelques-
uns des _anciens _amis de squire Inglewood. M. Jobson s'emporte
beaucoup alors, et rpte partout qu'il dnoncerait le juge au
conseil d'tat prs le dpartement de l'intrieur sans l'amiti
particulire qu'il porte  M. Inglewood et  sa famille.

Comme miss Vernon terminait cette singulire description, nous
nous trouvmes devant Inglewood-Place, vieil et gothique difice
dont l'extrieur avait quelque chose d'imposant.

Chapitre VIII.

Ma foi, monsieur, dit l'avocat,
Je trouve que votre cuisine
Exhale un parfum dlicat;
Et, quand vers elle on s'achemine,
On se croirait chez un seigneur.

BUTLER.



Nous trouvmes dans la cour un domestique  la livre de sir
Hildebrand qui tint nos chevaux, et nous entrmes dans la maison.
Je fus trs tonn, et ma belle compagne parut l'tre encore
davantage, de rencontrer sous le pristyle Rashleigh Osbaldistone,
qui de son ct semblait ne pas prouver moins de surprise de nous
voir.

-- Rashleigh, dit miss Vernon sans lui donner le temps de faire
aucune question, vous avez entendu parler de l'affaire de
M. Francis Osbaldistone, et vous venez sans doute d'en entretenir
le juge de paix.

-- Oui, dit Rashleigh avec son flegme ordinaire, c'est ce qui
m'avait fait venir. Je me suis efforc, ajouta-t-il en me saluant,
de rendre  mon cousin tous les services qui dpendaient de moi;
mais je suis fch de le rencontrer ici.

-- En qualit de parent et d'ami, M. Osbaldistone, vous devriez
tre plutt charm de m'y voir lorsque l'atteinte qu'on veut
porter  ma rputation exige ma prsence en ces lieux.

-- Il est vrai; mais d'aprs ce que disait mon pre, j'aurais cru
qu'en vous retirant momentanment en cosse jusqu' ce que
l'affaire ft assoupie...

Je rpondis avec chaleur que je n'avais pas de mnagement 
garder, et que, loin de vouloir assoupir cette affaire, je venais
pour dvoiler une insigne calomnie, et que j'tais rsolu d'en
approfondir la cause.

-- M. Francis est innocent, Rashleigh; il brle de se disculper,
je viens le dfendre.

-- Vous, ma jolie cousine? Il me semble que je pourrais tre
plutt l'avocat de M. Francis, avocat sinon aussi loquent, du
moins aussi zl et peut-tre plus convenable.

-- Oui, mais deux ttes valent mieux qu'une, comme vous savez.

-- Surtout une tte telle que la vtre, ma charmante Diana,
rpondit Rashleigh en s'avanant et en lui prenant la main avec
une tendre familiarit qui me le fit paratre encore mille fois
plus hideux que la nature ne l'avait fait. Miss Vernon le tira 
l'cart, et ils s'entretinrent  demi-voix: elle paraissait lui
faire une demande  laquelle il ne voulait ou ne pouvait point
accder. Je n'ai jamais vu de contraste aussi frappant entre
l'expression de deux figures. La colre se peignit bientt dans
tous les traits de miss Vernon: ses yeux s'animrent, le rouge lui
monta au visage; elle raidit ses bras, et frappant du pied, elle
semblait couter avec autant de mpris que d'indignation les
excuses qu' l'air de dfrence de Rashleigh,  son sourire
respectueux et compos, je jugeai qu'il lui faisait.  la fin elle
s'loigna de lui en disant d'un ton d'autorit:

-- Je le veux absolument.

-- Cela m'est impossible, entirement impossible. Le croiriez-
vous, M. Osbaldistone? dit-il en s'adressant  moi.

-- tes-vous fou? s'cria-t-elle en l'interrompant.

-- Le croiriez-vous? rpta Rashleigh sans l'couter; miss Vernon
prtend non seulement que je connais votre innocence, dont en
effet personne ne peut tre plus convaincu que je ne le suis, mais
que je dois mme connatre les vritables auteurs du vol fait  ce
Morris. Est-ce raisonnable, M. Osbaldistone?

-- Ce n'est pas  M. Osbaldistone qu'il faut en appeler,
Rashleigh, dit miss Vernon; il ne connat pas comme moi toute
l'tendue des renseignements qu'il vous est facile d'obtenir.

-- En vrit vous me faites plus d'honneur que je ne mrite.

-- De la justice, Rashleigh; de la justice, c'est tout ce que je
demande.

-- Vous agissez en tyran, Diana, rpondit-il avec une sorte de
soupir, en tyran capricieux, et vous gouvernez vos sujets avec une
verge de fer. Il faudra bien faire ce que vous dsirez. Mais vous
ne devez pas tre ici; vous savez que vous ne le devez pas. Il
faut que vous retourniez avec moi.

Alors, quittant Diana, qui semblait indcise, et se tournant de
mon ct, il me dit du ton le plus affectueux: -- Ne doutez pas de
l'intrt que je prends  tout ce qui vous concerne,
M. Osbaldistone. Si je vous quitte dans ce moment, c'est pour
aller agir efficacement pour vous. Mais il faut que vous employiez
votre influence sur ma cousine pour l'engager  retourner au
chteau; sa prsence ne peut vous tre utile, et nuirait sans
doute  sa rputation.

-- J'en suis convaincu comme vous, monsieur, rpondis-je; j'ai
pri plusieurs fois miss Vernon de retourner sur ses pas, mais
c'est inutilement que je l'en ai presse.

-- J'ai fait mes rflexions, dit miss Vernon aprs un moment de
silence, et je ne m'en irai pas que je ne vous aie vu hors des
griffes des Philistins. Rashleigh a ses raisons pour parler de la
sorte; mais nous nous connaissons bien tous les deux. Rashleigh,
je ne m'en irai pas... Je sais, ajouta-t-elle d'un ton plus doux,
qu'en restant ici ce sera un motif de plus pour vous de faire
diligence.

-- Restez donc, fille obstine, dit Rashleigh; vous ne connaissez
que trop bien votre pouvoir sur moi. Il sortit  ces mots, monta 
cheval et partit au mme instant.

-- Grce au ciel! le voil parti, dit Diana.  prsent, allons
chercher le juge de paix.

-- Ne ferions-nous pas mieux d'appeler un domestique?

-- Non, non, je connais le chemin. Il faut tomber sur lui 
l'improviste. Suivez-moi.

Elle me prit la main, monta quelques marches, traversa un petit
passage et entra dans une espce d'antichambre tapisse de
vieilles mappemondes, de plans d'architecture et d'arbres
gnalogiques. Une grande porte battante conduisait de cette salle
dans la salle  manger de M. Inglewood, d'o nous entendmes ce
refrain d'une vieille chanson, entonn par une voix dont le timbre
convenait parfaitement aux chansons de table:

_Mais qui dit non  gentille fillette,_
_Doit voir son vin se changer en poison._

_-- _Grand Dieu! dit miss Vernon, est-ce que le cher juge a dj
dn. Je ne croyais pas qu'il ft si tard.

Il avait en effet dn. Son apptit s'tait veill ce jour-l
plus tt qu' l'ordinaire, et il avait avanc son dner d'une
heure, de sorte qu'il s'tait mis  table  midi, l'usage tant
alors de dner  une heure en Angleterre. -- Nous sommes en
retard, dit Diana, mais restez ici; je connais la maison, et je
vais appeler un domestique; votre brusque apparition pourrait
dplaire  prsent au vieux Inglewood, qui n'aime pas qu'on le
drange quand il cause avec sa bouteille; et elle s'chappa  ces
mots, me laissant incertain si je devais avancer ou me retirer. Il
m'tait impossible de ne pas entendre une partie de ce qui se
disait dans l'appartement voisin, et entre autres, diverses
excuses pour ne pas chanter, prononces par une voix qui ne
m'tait pas entirement inconnue. -- Ne pas chanter, monsieur? Par
Notre-Dame! vous chanterez. Comment! vous avez aval de l'eau-de-
vie plein ma noix de coco monte en argent, et vous me dites que
vous ne pouvez pas chanter!... Monsieur, l'eau-de-vie ferait
parler et chanter mme un chat. Ainsi vite une chanson, ou videz
ma maison  l'instant mme... Croyez-vous que vous viendrez
m'ennuyer de vos chiennes de dclarations, et me dire ensuite que
vous ne pouvez pas chanter?

-- La dcision est parfaitement juste, dit une autre voix qu' son
ton flt et mthodique je prsumai tre celle du clerc, et la
partie doit s'y conformer. La loi a prononc _canet[29]_, il
chantera.

-- Qu'il l'excute donc, dit le juge, ou, par saint Christophe, je
lui fais avaler plein ma noix de coco d'eau sale, conformment
aux statuts tablis ou  tablir  cet gard.

La crainte de l'eau sale fit ce que les prires n'auraient pu
faire; et mon ancien compagnon de voyage, car je ne pouvais plus
douter que ce ne ft lui, d'une voix assez semblable  celle d'un
criminel qui chante son dernier psaume, entonna cette lamentable
complainte:

_coutez, gens de bien,_
_Ma malheureuse histoire;_
_Il s'agit d'un vaurien:_
_Mais voudrez-vous le croire?_

_Arm d'un pistolet,_
_Ce gibier de potence,_
_Sur la route arrtait_
_Piton et diligence._

_C'tait  bout portant_
_Que sans crmonie_
_Il allait demandant_
_Ou la bourse ou la vie._

Je doute que le pauvre diable dont la msaventure est clbre
dans ce chant pathtique ait t plus effray  la vue de
l'audacieux voleur que le chanteur le fut  la mienne; car,
fatigu d'attendre qu'un domestique vnt m'annoncer, et ne voulant
pas, s'il survenait quelqu'un, avoir l'air d'couter aux portes,
j'entrai dans la salle au moment o mon ami M. Morris, puisque
c'est ainsi qu'on avait dit qu'il se nommait, commenait le
quatrime couplet de sa triste ballade. La note sonore qu'il
allait attaquer se changea en un sourd murmure de consternation
lorsqu'il se vit aussi prs d'un homme dont le caractre ne lui
semblait gure moins suspect que celui du hros de son cantique;
et  le voir les yeux fixes, les joues tires et la bouche bante,
on et dit que je tenais  la main la tte de la Gorgone.

Le juge, dont les yeux s'taient ferms par l'influence somnifre
de la chanson, se rveilla en sursaut lorsqu'elle cessa tout 
coup, et sauta sur sa chaise d'tonnement en voyant que la
compagnie s'tait augmente d'une personne pendant son
recueillement momentan. Le clerc, que je reconnus  sa tournure,
n'tait pas moins agit; car, assis en face de M. Morris, le
tremblement convulsif de ce pauvre homme avait pass dans tous ses
membres, quoiqu'il n'en connt pas la cause.

Voyant qu'aucun d'eux n'avait la force de parler, je rompis le
silence:

-- Je m'appelle Francis Osbaldistone, M. Inglewood: j'apprends
qu'un niais est venu porter plainte devant vous contre moi et ose
m'accuser d'avoir pris part  un vol qui lui a t fait.

-- Monsieur, dit le juge un peu plus schement, ce sont des
affaires dont je ne parle pas  dner. Il y a temps pour tout, et
il faut bien qu'un juge de paix dne tout comme un autre.

Soit dit en passant, la rotondit de M. Inglewood semblait prouver
que l'amour du bien public ne lui avait pas souvent fait ngliger
ce soin.

-- Veuillez, monsieur, excuser mon importunit; mais comme ma
rputation est compromise et que le dner parat tre termin...

-- Il n'est pas termin, monsieur, reprit le magistrat; la
digestion est aussi ncessaire  l'homme que la nourriture; et je
vous proteste qu'il est impossible que mon dner me profite si
l'on ne m'accorde pas deux heures de tranquillit parfaite pour me
livrer  une gaiet innocente et faire circuler modrment la
bouteille.

-- Votre Honneur m'excusera, dit M. Jobson, qui, pendant que nous
parlions, avait tir sa plume et son critoire; mais comme ce
monsieur parat un peu press, et que c'est un cas de flonie...
car le susdit attentat est _contra pacem domini regis..._

_-- _Eh! au diable _domini regis!_ dit le juge impatient.
J'espre que ce n'est pas un crime de lse-majest de parler
ainsi, mais c'est qu'en vrit il y a de quoi devenir fou de se
voir perscuter de la sorte!... Avec vos assignations et vos
enqutes, et vos contraintes et vos prises de corps, vous ne me
laissez pas un moment de repos. Je vous dclare, M. Jobson, que
vous, et les huissiers, et la justice de paix, je vous enverrai
tous au diable un de ces jours.

-- Votre Honneur voudra bien considrer la dignit de la charge
qu'elle exerce. Un des juges du _Quorum _et des _Custos
Rotulorum_![30] Une charge dont sir Edouard Coke[31] disait
avec raison: Toute la chrtient n'a rien de pareil, pourvu
qu'elle soit bien remplie.

-- Allons, dit le juge, flatt de cet loge sur l'importance de sa
charge, et noyant le reste de sa mauvaise humeur dans un verre de
vin d'Espagne qu'il vida d'un seul trait, terminons vite cette
affaire, et qu'il n'en soit plus question. Approchez, monsieur.
Vous, Morris, chevalier de la triste figure, est-ce l la personne
que vous accusez d'tre complice du vol qui vous a t fait?

-- Moi, monsieur? reprit Morris, qui n'avait pas encore pu
parvenir  recueillir ses esprits. -- Je n'accuse point... Je ne
dis rien contre monsieur...

-- Alors nous annulons votre plainte, monsieur, voil tout, et un
embarras de moins. Faites passer la bouteille. Servez-vous,
M. Osbaldistone.

Jobson entendait trop bien ses intrts pour souffrir que
l'affaire se termint ainsi: -- Que voulez-vous dire,
M. Morris?... Voil votre propre dclaration... L'encre n'est pas
encore sche, et vous voudriez la rtracter d'une manire aussi
scandaleuse?

-- Et sais-je, moi, bgaya mon poltron tout tremblant, combien il
y a de brigands cachs dans la maison pour le soutenir? J'ai lu
tant de choses l-dessus dans _les Vies des voleurs, _par Johnson.
Et, tenez... la por... la porte s'ouvre.

Elle s'ouvrit en effet, et miss Vernon entra:

-- En vrit, magistrat, il rgne un bel ordre dans votre maison;
pas un domestique  qui parler.

-- Ah! s'cria le juge dans un transport de joie qui prouvait que
ni Thmis ni Comus ne lui faisaient oublier ce qu'il devait  la
beaut, ah! la charmante miss Vernon, la fleur du Cheviot et des
frontires, vient voir comment le vieux garon conduit son mnage.
Soyez la bienvenue, ma chre, comme les fleurs au mois de mai.

-- Il est bien tenu, votre mnage! pas une me pour vous
introduire.

-- Ah! les pendards, ils profitent de ce que je suis en affaire...
Mais pourquoi n'tes-vous pas venue plus tt? Votre Rashleigh a
dn avec nous, et il s'est enfui comme un poltron; nous n'avions
pas encore fini de vider la premire bouteille. Mais vous n'avez
pas dn. Je vais vous faire servir quelque chose de bon, de
dlicat, comme toute votre petite personne, et ce sera bientt
fait.

-- Je ne puis rester, M. Inglewood. Je suis venue avec mon cousin
Francis Osbaldistone, que voici, et il faut que je lui montre le
chemin pour retourner au chteau, ou il se perdra infailliblement
dans les montagnes.

-- Hum! est-ce que c'est de l que vient le vent, rpondit le
juge?

_Elle lui montra le chemin,_
_Le chemin,_
_Le joli chemin d'amourette._

Et n'y a-t-il donc pas aussi quelque bonne fortune pour les vieux
garons, ma charmante rose du dsert?

-- Pas aujourd'hui; mais si vous voulez tre un bon juge et
arranger bien vite l'affaire de Frank, j'amnerai mon oncle pour
dner avec vous la semaine prochaine, et nous rirons de bon coeur.

-- Je serai prt, ma perle de la Tyne. Mais, puisque vous me
promettez de revenir, je ne veux pas vous retenir plus longtemps.
Je suis entirement satisfait de l'explication de M. Frank. Il y a
eu quelque mprise que nous claircirons dans un autre moment.

-- Excusez-moi, monsieur, lui dis-je, mais je ne connais pas
encore la nature de l'accusation qu'on m'a intente.

-- Oui, monsieur, dit le clerc, que l'arrive de Diana avait jet
dans la consternation, mais qui reprit courage en se voyant
soutenu par la personne dont il devait le moins attendre de
secours; oui, monsieur, et Dulton dit que quiconque est accus
d'un crime capital ne pourra tre acquitt qu'aprs un jugement en
forme, et que pralablement il devra fournir caution ou tre mis
en prison, payant au clerc du juge de paix les honoraires d'usage
pour l'acte de cautionnement ou pour le mandat d'arrt.

Le juge se voyant aussi vivement press, me donna enfin quelques
mots d'explication.

Il parat que les diffrentes plaisanteries que j'avais imagines
pour exciter les terreurs paniques de Morris avaient fait une vive
impression sur son imagination; c'tait la base sur laquelle son
accusation reposait; c'tait ce qui avait fait travailler sa tte,
et il avait cru voir dans un simple badinage un complot prmdit.
Il parat aussi que le jour mme que je le quittai, il avait t
arrt dans un endroit solitaire par deux hommes masqus, bien
monts et arms jusqu'aux dents, qui lui avaient enlev son cher
compagnon de voyage, le portemanteau.

L'un d'eux,  ce qu'il lui sembla, avait beaucoup de mon air et de
ma tournure, et pendant qu'ils se consultaient entre eux, il crut
entendre l'autre lui donner le nom d'Osbaldistone. La dclaration
portait encore qu'ayant pris des informations sur les principes de
la famille qui portait ce nom, ledit dclarant avait appris qu'ils
taient des plus quivoques, le ministre presbytrien chez qui il
s'tait arrt aprs sa funeste rencontre lui ayant fait entendre
que tous les membres de cette famille n'avaient jamais cess
d'tre papistes et jacobites depuis le temps de Guillaume le
Conqurant.

D'aprs toutes ces puissantes raisons, il m'accusait d'tre
complice de l'attentat commis sur sa personne, ajoutant qu'il
voyageait alors pour le gouvernement, qu'il tait charg de
papiers importants et d'une somme considrable, dont la majeure
partie consistait en billets de banque qu'il devait remettre,
suivant ses instructions,  certaines personnes en place, et
possdant la confiance du ministre en cosse.

Ayant entendu cette accusation extraordinaire, je rpondis que les
circonstances sur lesquelles elle tait fonde n'taient pas de
nature  pouvoir autoriser aucun magistrat  attenter  ma
libert. Je convins que je m'tais un peu amus des terreurs de
M. Morris, mais que, s'il avait eu le moindre bon sens, il et vu
dans ce badinage plutt un motif de scurit que de crainte.
J'ajoutai que je ne l'avais pas retrouv depuis l'instant de notre
sparation, et que si le malheur dont il se plaignait lui tait
rellement arriv, je n'avais pris aucune part  une action aussi
indigne de mon caractre et du rang que je tenais dans la socit:
que l'un des voleurs s'appelt Osbaldistone, ou que ce nom et t
prononc dans le cours de la conversation qu'ils tinrent ensemble,
c'tait une circonstance sans aucun poids. Quant  la dfaveur
qu'on voulait jeter sur mes principes, j'tais prt  prouver  la
satisfaction du juge, du clerc, et du tmoin lui-mme, que j'tais
de la mme religion que son ami le ministre presbytrien, que
j'avais t lev en sujet fidle dans les principes de la
rvolution, et que, comme tel, je demandais la protection des
lois, protection qui avait t assure par ce grand vnement.

Le juge s'agitait sur sa chaise, ouvrait sa tabatire, et semblait
fort embarrass, lorsque l'ancien procureur Jobson, avec toute la
volubilit de sa profession, lut le rglement rendu dans la
trente-quatrime anne du rgne d'Edouard III, par lequel les
juges de paix sont autoriss  arrter toutes personnes suspectes
et  les mettre en prison. Le drle tourna mme mes propres aveux
contre moi, disant que, puisque je convenais que j'avais pris le
caractre d'un voleur ou d'un malfaiteur, je m'tais
volontairement soumis aux soupons dont je me plaignais, et que je
m'tais expos  la susdite accusation en revtant ma conduite des
couleurs et de la livre du crime.

Je combattis son jargon et ses arguments avec autant d'indignation
que de mpris, et je finis par dire que si ma parole ne suffisait
pas, j'tais prt  fournir caution, et que le juge ne pouvait pas
rejeter ma demande sans encourir une grande responsabilit.

-- Pardonnez-moi, mon bon monsieur, pardonnez-moi, dit
l'insatiable clerc; c'est un cas o l'accus ne peut pas tre
admis  fournir caution; car l'arrt rendu dans la troisime
anne du rgne d'Edouard III dit positivement...

M. Jobson allait encore nous fatiguer de ses citations judiciaires
lorsqu'un domestique entra et lui remit une lettre. Il ne l'eut
pas plus tt parcourue qu'il s'cria avec ce ton d'importance d'un
homme accabl d'affaires:

-- Bon Dieu! mais je n'aurai donc pas un instant de repos?... Il
faut que je sois de tous les cts en mme temps?... En vrit, je
n'y puis suffire... Je voudrais bien qu'on pt trouver quelque
personne intgre pour m'aider dans l'exercice de mes fonctions.

-- Dieu m'en prserve, dit le juge entre ses dents, c'est dj
bien assez d'un...

-- La lettre que je reois est pour une affaire pressante...

-- Encore des affaires! s'cria le juge alarm.

-- Celle-ci m'est personnelle, reprit gravement M. Jobson: le
vieux Gaffer Rutledge de Grimes-Hill est cit  comparatre dans
l'autre monde, et il m'envoie prier de mettre ordre  ses affaires
dans celui-ci.

-- Partez, partez vite, s'cria M. Inglewood, charm du rpit que
l'absence de son clerc lui donnerait.

-- Mais cependant, dit Jobson en revenant sur ses pas, si ma
prsence est ncessaire ici, j'aurai expdi le mandat d'arrt en
une minute, et le constable est en bas. Vous avez entendu, ajouta-
t-il en baissant la voix, l'opinion de M. Rashleigh... Il parlait
si bas que je n'entendis pas la fin de la phrase.

-- Je vous dis que non, non et mille fois non, s'cria le juge:
nous ne ferons rien jusqu' votre retour... Allons, passez la
bouteille, M. Morris. Ne vous laissez pas abattre
M. Osbaldistone... et vous, ma rose du dsert, un petit verre de
vin pour ranimer les couleurs de vos jolies petites joues.

Diana sortit de la rverie dans laquelle elle avait paru plonge
pendant cette discussion. -- Non, juge, rpondit-elle en affectant
une gaiet foltre que son ton dmentait, je craindrais de faire
passer mes couleurs sur un endroit de ma figure o elles ne
paratraient pas avec beaucoup d'avantage. Mais je ne vous en
ferai pas moins raison; et elle remplit un verre d'eau, qu'elle
but prcipitamment.

Quoique son agitation ft visible et qu'elle donnt de frquents
signes d'impatience,  peine y fis-je attention, car j'tais
contrari au dernier point des nouveaux obstacles qui empchaient
d'examiner sur-le-champ l'impertinente accusation qu'on m'avait
intente. Mais le juge ne voulait pas entendre parler d'affaires
en l'absence de son clerc, incident qui paraissait lui causer
autant de joie qu'un jour de cong  un colier. Il continua 
faire tous ses efforts pour gayer ses htes, qui, chacun par des
raisons diffrentes, n'taient pas fort disposs  partager sa
bonne humeur. -- Allons, matre Morris, vous n'tes pas le premier
homme qui ait t vol, je crois... Vos soupirs ne vous rendront
pas ce que vous avez perdu... Et vous, M. Frank Osbaldistone, vous
n'tes pas le premier tourdi qui ait cri halte-l  un honnte
homme. Il y avait Jack Winterfield, dans mon jeune temps, qui
voyait la meilleure compagnie du comt. On ne rencontrait que lui
aux courses de chevaux et aux combats de coqs. J'tais compre et
compagnon avec Jack... Passez la bouteille, M. Morris: on s'altre
 force de parler... Il n'y avait pas de jour que je ne vidasse
une bouteille avec lui; bonne famille, bon coeur, bon et honnte
garon,  l'exception de la peccadille qui causa sa mort... Nous
boirons  sa mmoire, monsieur; pauvre Jack Winterfield! Et
puisque nous parlons de lui et de ces sortes de choses, et puisque
mon damn clerc nous a dbarrasss de sa prsence, et que nous
pouvons causer librement entre nous, M. Osbaldistone, si vous m'en
croyez,  votre place j'arrangerais cette affaire  l'amiable; la
loi est svre, trs svre... Malgr toutes ses protections, le
pauvre Jack a t pendu; et pourquoi? simplement pour avoir
soulag un gros fermier des environs, qui revenait d'un march
voisin, du prix de la vente de quelques bestiaux... Eh bien! voil
M. Morris qui est un bon diable; rendez-lui son portemanteau, et
qu'il n'en soit plus question.

Les yeux de Morris s'animrent  cette proposition, et il
commenait  bgayer l'assurance qu'il ne dsirait la mort de
personne, lorsque je coupai court  tout accommodement en me
plaignant amrement de l'insulte que me faisait le juge en
paraissant me souponner coupable du crime que j'tais venu dans
l'intention expresse de dsavouer. Le juge ne savait trop que
rpondre, lorsqu'un domestique vint annoncer qu'un tranger
demandait  parler  Son Honneur; et la personne qu'il avait ainsi
dsigne entra dans la chambre sans plus de crmonie.

Chapitre IX.

L'un des voleurs revient! tenons-nous sur nos gardes...
Mais pourquoi me troubler? Si prs de la maison,
Sans peine je pourrai le mettre  la raison.

_La Veuve._



-- Un tranger! rpta le juge: que ce ne soit pas pour affaire,
ou...! L'tranger lui-mme coupa court  ses protestations.

-- L'affaire qui m'amne est d'une nature importante, rpondit
M. Campbell, car c'tait lui, ce mme cossais que j'avais vu 
Northallerton. -- Je prie Votre Honneur d'y donner sans tarder
toute l'attention qu'elle mrite. -- Je crois, monsieur Morris,
ajouta-t-il en lanant sur lui un regard ferme et presque
menaant, je crois que vous savez bien qui je suis; vous n'avez
sans doute pas oubli ce qui s'est pass lors de notre dernire
rencontre sur la route.

Morris tait retomb dans la stupeur; il prouva un violent
frisson, ses dents claqurent, et il donna tous les signes de la
plus grande consternation.

-- Allons, prenez courage, dit M. Campbell, et ne faites pas
claquer vos dents comme des castagnettes. Je ne vois pas ce qui
pourrait vous empcher de dire  M. le juge que vous me connaissez
et que vous savez que je suis un homme d'honneur; vous devez venir
dans mon pays, et j'aurai peut-tre alors occasion de vous rendre
service  mon tour.

-- Monsieur, monsieur, je vous crois homme d'honneur, et de plus,
comme vous dites, bien partag du ct de la fortune. Oui,
M. Inglewood, ajouta-t-il en s'efforant vainement de donner un
peu de fermet  sa voix, je crois rellement que cet homme est
tel que je viens de dire.

-- Et que me veut-il? demanda le juge un peu schement. Un homme
en amne un autre, comme les rimes dans _la maison que Jack a
btie_, et je ne puis avoir ni repos ni entretien paisibles.

-- Au contraire, monsieur, reprit Campbell, je viens pour abrger
une procdure qui vous tourmente.

-- Par mon me! alors soyez le bienvenu autant que jamais cossais
le fut en Angleterre: mais continuez, et dites-nous sans plus de
retard tout ce que vous avez  nous apprendre.

-- Je prsume que cet homme vous a dit qu'il y avait avec lui une
personne du nom de Campbell, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa
valise?

-- Non, dit le juge, il n'a jamais prononc ce nom.

-- Ah! je conois, je conois, M. Morris, reprit M. Campbell; vous
avez craint de compromettre un tranger qui n'entend rien aux
formes judiciaires de ce pays; je vous sais gr de votre
attention; mais, comme j'apprends que mon tmoignage est
ncessaire pour la justification de M. Francis Osbaldistone,
injustement souponn, je vous dispense de cette prcaution; vous
voudrez donc bien dire  M. Inglewood s'il n'est pas vrai que nous
avons voyag ensemble pendant plusieurs milles, par suite des
prires ritres que vous m'en aviez faites  Northallerton, et
que d'abord je n'avais pas voulu couter; mais ces prires furent
renouveles avec tant d'instances, lorsque je vous rencontrai sur
la route prs de Cloberry-Allers, que je me dcidai, pour mon
malheur,  faire un long dtour afin de vous accompagner sur la
route.

-- C'est l'exacte et triste vrit, rpondit Morris en baissant la
tte pour donner son assentiment  cette longue dclaration, 
laquelle il se soumit avec une triste docilit.

-- Comme je prsume encore, vous dclarerez  Sa Seigneurie que
personne ne peut mieux que moi porter tmoignage, puisque j'tais
prs de vous pendant toute l'affaire?

-- Personne mieux que vous, assurment, reprit Morris avec un
profond soupir touff.

-- Et pourquoi diable ne l'avez-vous donc pas secouru, dit le
juge, puisque, d'aprs la dposition de M. Morris, il n'y avait
que deux voleurs? Vous tiez deux contre deux, et vous paraissez
l'un et l'autre de vigoureux gaillards.

-- Veuillez observer, monsieur, dit Campbell, que j'ai aim toute
ma vie la paix et la tranquillit. M. Morris, qui,  ce qu'on m'a
dit, sert ou a servi dans les armes de Sa Majest, et porteur, 
ce qu'il parat, d'une somme trs considrable, et pu s'amuser 
se dfendre, s'il et voulu; mais moi qui n'avais qu'un trs petit
bagage, et qui suis d'un naturel pacifique, je ne me souciais pas
de risquer ma vie en voulant opposer quelque rsistance.

Je regardai Campbell pendant qu'il prononait ces paroles, et je
ne me rappelle pas avoir jamais vu de contraste plus frappant que
celui qu'offrait l'expression de hardiesse et d'intrpidit qui
animait son regard, et l'air de simplicit et de douceur qui
respirait dans son langage. Je crus mme remarquer sur ses lvres
un lger sourire ironique par lequel il semblait tmoigner
involontairement son ddain pour le caractre pacifique qu'il
jugeait  propos de prendre, et je ne pus m'empcher de croire que
s'il avait t tmoin de la violence faite  Morris, ce n'avait
pas t comme compagnon de souffrance, ni mme comme simple
spectateur.

Peut-tre le juge conut-il aussi de semblables soupons, car il
s'cria au mme instant: -- Sur mon me, voil une trange
histoire!

L'cossais parut deviner ce qui se passait dans son esprit, car il
changea de ton et de manire, et, bannissant cette affectation
hypocrite d'humilit qui lui avait si mal russi, il dit avec plus
de franchise et de naturel: --  dire le vrai, je suis du nombre
de ces bonnes gens qui ne se soucient point de se battre,  moins
qu'ils n'aient quelque chose  dfendre; et mon bagage tait fort
lger lorsque nous rencontrmes ces misrables. Mais afin que
Votre Honneur ajoute plus de foi  ma dclaration, en connaissant
mieux mon caractre, veuillez, je vous prie, jeter les yeux sur
cette pice. M. Inglewood prit le papier et lut  demi-voix: -- Je
certifie par ces prsentes que le porteur de cet crit, Robert
Campbell de... (de quelque endroit que je ne puis pas prononcer,
dit le juge en s'interrompant...) est une personne de bonne
famille, et d'une rputation irrprochable, allant en Angleterre
pour ses affaires, etc. Donn et scell de notre main,  notre
chteau d'Inver... Invera... rara...

-- ARGYLE.

-- C'est un certificat, monsieur, que j'ai cru devoir demander 
ce digne seigneur (il porta la main  la tte comme pour toucher
son chapeau), Mac-Callum-More.

-- Mac-Callum qui, monsieur? demanda le juge.

-- Mac-Callum-More, qu'on appelle en Angleterre le duc d'Argyle.

-- Je sais trs bien que le duc d'Argyle est un seigneur du plus
grand mrite, aimant vritablement son pays. Je fus un de ceux qui
se rangrent de son ct en 1714, lorsqu'il dbusqua le duc de
Marlborough de son commandement. Je voudrais qu'il y et plus de
seigneurs qui lui ressemblassent. C'tait alors un honnte tory
qui professait les mmes principes qu'Ormond; et il s'est soumis
au gouvernement actuel, comme je l'ai fait moi-mme, pour la
tranquillit publique; car je ne saurais penser que ce grand homme
n'ait eu d'autre motif, comme ses ennemis le prtendent, que la
crainte de perdre sa place et son rgiment. Son attestation,
monsieur Campbell, est parfaitement satisfaisante; et maintenant
qu'avez-vous  nous dire au sujet du vol?

-- Deux mots seulement, M. Inglewood; c'est que M. Morris pourrait
en accuser l'enfant nouveau-n, ou m'en accuser moi-mme, avec
autant de raison qu'il en accuse ce jeune gentilhomme. Je viens
librement vous faire ma dposition, et je jure qu'elle est
sincre. Je dclare donc que non seulement la personne qu'il prit
pour M. Osbaldistone tait un homme plus petit et plus gros que
monsieur, mais qu'encore, car le hasard me fit apercevoir sa
figure dans un moment o son masque se dtacha, il avait des
traits tout diffrents. Et je crois, ajouta-t-il en regardant
fixement M. Morris avec une expression qui fit trembler le pauvre
accusateur, je crois que M. Morris conviendra que j'tais plus en
tat que lui d'examiner ceux qui nous attaquaient, ayant, j'ose le
croire, mieux conserv mon sang-froid.

-- J'en conviens, monsieur, j'en conviens parfaitement, dit
M. Morris en se rejetant en arrire ds qu'il vit M. Campbell
s'approcher de lui pour appuyer son appel. Je suis prt, monsieur,
ajouta-t-il en s'adressant  Inglewood,  rtracter ma dposition
contre M. Osbaldistone, et je vous prie, monsieur, de lui
permettre d'aller vaquer  ses occupations, et  moi, monsieur,
d'aller vaquer aux miennes. M. Campbell dsire peut-tre vous
parler en particulier, je suis trs press de partir.

-- Dieu soit lou! voil toujours une affaire de moins, dit le
juge en jetant au feu les dclarations.  prsent, vous tes
entirement libre, M. Osbaldistone; et vous, M. Morris, vous voil
tranquille.

-- Oui, dit Campbell en regardant Morris, qui approuvait les
observations du juge par une piteuse grimace, tranquille comme un
crapaud sous le soc de la charrue. Mais ne craignez rien,
M. Morris, nous allons partir ensemble, je vous escorterai jusqu'
la grande route, o nous nous sparerons; et si nous ne nous
revoyons pas bons amis en cosse, ce sera votre faute.

Avec ce mme regard de consternation et de dtresse que jette le
criminel condamn  mort lorsqu'on vient lui annoncer que la
charrette l'attend, M. Morris se leva; mais, quand il fut sur ses
jambes, il parut hsiter. -- Je vous dis de ne rien craindre,
rpta Campbell; je vous tiendrai parole. Que savez-vous si nous
ne pourrions pas apprendre quelque part des nouvelles de votre
valise, si, au lieu de rester l plant comme un terme, vous
voulez suivre de bons conseils? Nos chevaux sont prts; dites
adieu  M. Inglewood, et partons.

Morris nous fit ses adieux, sous l'escorte de M. Campbell, mais il
parat que ses craintes revinrent l'assaillir dans l'antichambre;
car j'entendis Campbell lui ritrer ses assurances de protection.
-- Par l'me de mon corps, vous tes aussi en sret que l'enfant
dans le sein de sa mre... Comment diable! avec cette barbe noire,
vous n'avez pas plus de courage qu'une perdrix! Allons, venez avec
moi, et soyez homme une fois pour toutes.

La voix se perdit dans l'loignement, et l'instant d'aprs nous
entendmes les pas des chevaux qui sortaient de la cour.

La joie que M. Inglewood prouva de voir se terminer si facilement
une affaire qui lui et donn beaucoup de trouble et d'embarras
fut un peu tempre par la rflexion que son clerc pourrait bien
n'tre pas trop content  son retour. Je vais avoir Jobson sur les
paules pour ces papiers. Peut-tre n'aurais-je pas d les brler,
aprs tout. Mais, bah! j'en serai quitte pour lui payer ce qu'un
procs et pu lui valoir, et tout sera fini.  prsent, miss
Vernon, quoique je sois dans mon jour d'indulgence et que je n'aie
voulu faire arrter personne, j'ai bien envie de dcerner une
prise de corps contre vous et de vous confier  la garde de la
mre Blakes, ma vieille femme de charge; nous enverrions chercher
ma voisine mistress Musgrave, les miss Dawkins et vos voisins; et,
pendant que le violon s'accorderait, Frank Osbaldistone et moi
nous viderions ensemble quelques bouteilles pour nous mettre en
train.

-- Grand merci, trs honorable juge, reprit miss Vernon; mais il
faut que nous retournions sur-le-champ  Osbaldistone-Hall, o
l'on ne sait pas ce que nous sommes devenus, pour tirer mon oncle
de l'inquitude qu'il prouve sur le sort de mon cousin, ce qui
est absolument la mme chose que s'il s'agissait d'un de ses fils.

-- Je le crois sans peine, dit le juge, car lorsque Archie, son
fils an, finit si dplorablement dans cette malheureuse affaire
de John Fenwich, le vieux Hildebrand confondait toujours son nom
avec ceux de ses autres enfants, et il se plaignait de ne pouvoir
jamais se rappeler lequel de ses fils avait t pendu. Ainsi,
htez-vous d'aller consoler sa sollicitude paternelle. Mais
coutez, charmante fleur du printemps, dit-il en prenant Diana par
la main et en l'attirant vers lui, une autre fois laissez la
justice avoir son tour sans venir mettre votre joli doigt dans son
vieux pt tout plein de fragments de latin de chicane et de tous
les latins possible. Diana, ma belle, en montrant le chemin aux
autres dans ce marais, prenez garde de vous perdre, mon joli feu
follet.

Le juge se tourna alors de mon ct, et me secouant la main avec
beaucoup de cordialit:

-- Vous paraissez tre un bon garon, M. Frank, me dit-il, et je
me rappelle trs bien votre pre. Nous avons t ensemble au
collge. coutez, mon garon,  l'avenir ne bavardez pas tant avec
les voyageurs que vous rencontrerez sur la grande route. Que
diable! tous les sujets du roi ne sont pas forcs d'entendre la
plaisanterie, et il ne faut pas badiner avec la justice... Ah ,
monsieur, je vous recommande Diana. Cette pauvre enfant, elle se
trouve presque isole sur cette boule du monde, libre de
chevaucher et de courir partout o bon lui semble. Ayez-en bien
soin, ou morbleu je me battrai avec vous; quoique j'avoue que ce
ne serait pas peu d'embarras pour moi. Et maintenant adieu, allez-
vous-en, et laissez-moi avec ma pipe de tabac et mes mditations.
Que dit la chanson?

_De l'Inde la feuille lgre_
_Est consume en peu d'instants_
_Et rduite en blanche poussire:_
_Notre ardeur, comme elle phmre,_
_S'teindra sous nos cheveux blancs._
_........................_
_Du fumeur voil la morale_

Je fus charm des tincelles de bon sens et de sentiment qui
chappaient au juge au milieu de son indolence sensuelle; je
l'assurai que je profiterais de ses avis, et pris cong de
l'honnte magistrat et de son toit hospitalier.

Nous trouvmes dans la cour le domestique de sir Hildebrand que
nous avions rencontr en arrivant, et  qui Rashleigh avait dit de
nous attendre. Nous partmes aussitt, et gardmes le silence;
car,  dire le vrai, j'tais encore si tourdi des vnements
extraordinaires qui s'taient succd dans le cours de la matine
que je n'tais pas en tat de le rompre.  la fin miss Vernon
s'cria, comme si elle ne pouvait plus contenir les rflexions qui
l'agitaient:

-- Rashleigh est un homme tonnant, inconcevable, et surtout bien
 craindre! Il fait tout ce qu'il veut; tous ceux qui l'entourent
ne sont que des marionnettes qu'il fait agir  son gr: il a un
acteur prt  jouer tous les rles qu'il imagine, et son esprit
inventif lui fournit des expdients qui ne manquent jamais de lui
russir.

-- Vous croyez donc, lui dis-je, rpondant plutt  ce qu'elle
voulait dire qu' ce qu'elle disait rellement, vous croyez donc
que M. Campbell, qui, arriv si  propos, a enlev mon brave
accusateur comme un faucon enlve une perdrix, tait un agent de
M. Osbaldistone?

-- Je le souponne, reprit Diana, et je doute fort qu'il ft venu
 point nomm si le hasard ne m'et pas fait rencontrer Rashleigh
dans la cour de M. Inglewood.

-- En ce cas, c'est  vous que je dois tous mes remerciements, ma
belle libratrice.

-- Oui, mais supposons que vous les ayez pays et que je les aie
reus, ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, car je n'ai nulle
envie de les entendre; ou bien, si vous le voulez, rservez-les
pour ma premire insomnie, je rponds de leur effet. En un mot,
M. Frank, je dsirais trouver l'occasion de vous tre utile, je
suis charme qu'elle se soit offerte, et je n'ai qu'une grce 
vous demander en retour, c'est de n'en plus parler. -- Mais quel
est cet homme qui vient au grand galop  votre rencontre, mont
sur son petit bidet? Eh! Dieu me pardonne, c'est l'homme
subalterne de la loi, l'honnte M. Joseph Jobson. En effet c'tait
M. Jobson lui-mme qui venait en toute hte, et, comme nous le
vmes bientt, de trs mauvaise humeur; il s'approcha de nous et
arrta son cheval pour nous parler.

-- Ainsi, monsieur... ainsi, miss Vernon... Oui... je vois ce que
c'est. La caution a t accepte pendant mon absence... Je
voudrais bien savoir qui a dress l'acte, voil tout. Si M. le
juge emploie souvent cette forme de procdure, je lui conseille de
chercher un autre clerc, voil tout; car bien certainement je
donnerai ma dmission.

-- Oh! ne lui faites pas une semblable menace, M. Jobson, reprit
Diana, car il est homme  vous prendre au mot. Mais comment se
porte le fermier Rutledge? J'espre que vous l'avez trouv en tat
de vous dicter son testament.

Cette question sembla augmenter la rage de l'homme de loi. Il
regarda miss Vernon avec un air de dpit et de ressentiment si
prononc que je fus violemment tent de lui appliquer mon fouet
sur les paules; mais heureusement je sus me contenir en songeant
au peu d'importance d'un semblable individu.

-- Le fermier Rutledge, madame, dit le clerc  qui l'indignation
tait presque l'usage de la parole, le fermier Rutledge se porte
aussi bien que vous. Il n'a jamais t malade, et c'est un
horrible tour qu'on a voulu me jouer. Si vous ne le saviez pas
dj, vous le savez maintenant.

-- Est-il possible? reprit miss Vernon en affectant le plus grand
tonnement.

-- Oui, miss, reprit le scribe en fureur; et ce brutal de fermier
m'a appel chicaneur... -- Chicaneur, madame!... Et il m'a dit que
je ne cherchais qu' soutirer de l'argent! et je ne vois pas
pourquoi ce reproche s'adresserait plutt  moi qu' tout autre de
mes confrres, madame...  moi qui suis greffier de la justice de
paix, en vertu des lois rendues dans la trente-troisime anne du
rgne de Henry VII et dans la premire de celui de Guillaume... du
roi Guillaume, madame, de glorieuse et ternelle mmoire, de ce
grand roi qui nous a dlivrs des papistes et des prtendants, des
sabots et des bassinoires d'cosse[32], miss Vernon.

-- Tristes choses que ces sabots et ces bassinoires, reprit la
jeune dame qui se plaisait  augmenter sa rage. Mais ce qui doit
du moins vous ddommager, c'est que vous semblez n'avoir pas
besoin de bassinoire en ce moment, M. Jobson. J'ai peur que Gaffer
Rutledge ne s'en soit pas tenu  de dures paroles. tes-vous bien
sr qu'il ne vous a pas battu?

-- Me battre, madame! reprit-il avec vivacit; non, non, jamais
homme vivant ne me battra, je vous promets, madame.

-- C'est selon comme vous le mriterez, monsieur; car vous vous
permettez de parlez d'une manire si inconvenante  miss Vernon,
lui dis-je en l'interrompant, que si vous ne changez pas de ton,
je pourrai bien vous chtier moi-mme.

-- Me chtier, monsieur!... Moi, monsieur! savez-vous bien  qui
vous parlez?

-- Oui, monsieur, fort bien. Vous dites que vous tes clerc de la
justice de paix; Gaffer Rutledge dit que vous tes un chicaneur,
et je ne vois rien dans tout cela qui vous autorise  tre
impertinent  l'gard d'une dame.

Miss Vernon mit la main sur mon bras et s'cria:

-- Non, M. Frank, je ne souffrirai pas que vous maltraitiez
M. Jobson. Il ne m'inspire pas assez de charit pour vous
permettre de le toucher seulement du bout de votre fouet. Comment!
je suis sre qu'il vivrait l-dessus au moins pendant trois mois.
D'ailleurs vous avez dj bless suffisamment sa sensibilit; vous
l'avez appel impertinent.

-- Je m'inquite peu de ce qu'il dit, miss, reprit le clerc d'un
ton un peu moins insolent; impertinent n'est pas un mot qui puisse
donner matire  procs; mais chicaneur est un terme hautement
injurieux, Gaffer Rutledge l'apprendra  ses dpens, lui et tous
ceux qui le rpteront malheureusement pour troubler la paix
publique et m'enlever ma bonne rputation.

-- Que dites-vous donc l, M. Jobson? reprit Diana; ne savez-vous
pas qu'o il n'y a rien, le roi lui-mme perd ses droits? Et quant
 votre rputation, si quelqu'un veut vous l'enlever, laissez-le
faire: ce sera une triste acquisition pour lui; je vous
fliciterai d'en tre dbarrass.

-- Trs bien, madame... Bonsoir, madame... Il y a des lois contre
les papistes, voil tout, et tout irait bien mieux si elles
taient strictement excutes. Par le trente-quatrime statut
d'Edouard VI, il y a des peines dcrtes contre toute personne
qui possderait des antiphoniels, des missels, des graduels, des
manuels, des lgendes, des livres de messe et autres objets
dfendus; il y a des peines contre les papistes qui refusent de
prter serment... Il y en a contre ceux qui entendent la messe.
Voyez le trente-troisime statut de la reine lisabeth, et le
troisime du roi Jacques. Tout catholique doit, en payant double
taxe, faire enregistrer...

-- Voyez la nouvelle dition des statuts, revus, corrigs et
augments par Joseph Jobson, greffier de la justice de paix, dit
miss Vernon.

-- Ainsi donc, continua Jobson, car je parle pour vous, Diana
Vernon, fille non marie et papiste, vous tes tenue de vous
rendre  votre demeure, par le plus court chemin, sous peine
d'tre dgrade comme coupable de flonie envers le roi. Vous tes
tenue de demander passage aux bacs publics et de n'y pas rester
plus d'un flux et reflux, et  moins de le trouver dans de tels
lieux, vous devez marcher chaque jour dans l'eau jusqu'aux genoux,
en essayant d'atteindre la rive oppose.

-- C'est, je suppose, dit miss Vernon, une sorte de pnitence
protestante pour mes erreurs de catholique. Eh bien, je vous
remercie de l'information, M. Jobson, et m'en vais au plus vite,
bien rsolue de garder dornavant le logis. Adieu, mon bon
M. Jobson, miroir de courtoisie judiciaire!

-- Bonsoir, bonsoir, madame; et rappelez-vous qu'il ne faut pas
plaisanter avec la loi. Et nous continumes notre chemin.

Le voil donc parti, cet agent de trouble et de malheur; et en lui
adressant un dernier coup d'oeil comme il s'en allait:

-- N'est-il pas cruel, dit miss Vernon, pour des personnes
honntes et bien nes, de se voir exposes  l'impertinence
officielle d'un mchant flagorneur? Et pourquoi? parce que notre
croyance est celle que tout le monde professait il n'y a pas
beaucoup plus de cent ans... Car assurment notre religion a du
moins l'avantage de l'anciennet.

-- J'tais violemment tent de lui casser la tte, rpondis-je.

-- Vous auriez agi en franc tourdi; et cependant si mon poing
avait t un peu plus lourd, je crois que je lui en aurais fait
sentir la pesanteur. Ah! il y a trois choses pour lesquelles je
suis  plaindre.

-- Et quelles sont ces trois choses, miss Vernon?

-- Me promettez-vous toute votre compassion, si je vous le dis?

-- En pouvez-vous douter? m'criai-je en rapprochant mon cheval du
sien, et prouvant un intrt que je ne cherchai pas  dguiser.

-- Eh bien, voici mes trois sujets de plainte; car, aprs tout, il
est doux d'inspirer la compassion. D'abord je suis fille et ne
suis pas garon, et l'on me croirait folle si je faisais la moiti
des choses qui me passent par la tte; tandis qu'avec votre
heureuse prrogative de faire tout ce que vous voulez, je pourrais
me livrer  tous mes caprices et exciter encore des transports
d'admiration.

-- Voil un point sur lequel je ne saurais vous plaindre autant
que vous le dsirez; car le malheur est si gnral qu'il vous est
commun avec la moiti du genre humain, et l'autre moiti...

-- Est si bien partage qu'elle est jalouse de ses prrogatives,
interrompit miss Vernon; j'oubliais que vous tes partie
intresse. Chut! ajouta-t-elle, voyant que j'allais parler. Je me
doute que ce doux sourire est la prface d'un joli compliment que
vous prparez sur les avantages que retirent les amis et les
parents de Diana Vernon de ce qu'elle est ne une de leurs ilotes;
mais pargnez-vous la peine de le prononcer, mon cher cousin, et
voyons si nous nous entendrons mieux sur le second point de la
plainte que je porte contre la fortune. Comme dirait ce vilain
procureur que nous quittons, je suis d'une secte opprime et d'une
religion proscrite, et loin que ma dvotion me fasse honneur,
parce que j'adore Dieu comme l'adoraient mes anctres, mon cher
ami le juge Inglewood peut m'envoyer  la maison de correction et
me dire ce que le vieux Pembroke dit  l'abbesse de Wilton
lorsqu'il s'empara de son couvent: -- Allez filer, vieille
commre, allez filer.

-- Ce n'est pas un mal sans remde, dis-je gravement. Consultez
quelques-uns de nos ministres les plus clairs, ou plutt
consultez votre jugement, miss Vernon, et vous verrez que les
points sur lesquels notre religion diffre de celle dans laquelle
vous avez t leve...

-- Chut! dit miss Vernon en mettant un doigt sur sa bouche, chut!
pas un mot de cela. Abandonner la foi de mes pres!... Me
conseilleriez-vous, si j'tais homme, d'abandonner leurs
bannires, lorsque le sort des combats se dclarerait contre eux,
pour aller, comme un lche, me joindre  l'ennemi triomphant?

-- J'honore votre fermet, miss Vernon, et quant aux inconvnients
auxquels elle vous expose, tout ce que je puis vous dire, c'est
que les blessures que nous recevons pour ne pas commettre une
lchet portent leur baume avec elles.

-- Allons, je vois que je n'ai pas beaucoup de piti  attendre de
vous, insensible que vous tes. Le caprice d'un magistrat peut
m'envoyer au premier jour battre le chanvre et filer le lin, et
vous voyez cela avec la plus belle indiffrence!... Je me plains
d'tre condamne  porter une coiffe et des dentelles au lieu d'un
chapeau et d'une cocarde, et vous riez au lieu de prendre part 
mes peines. En vrit, il est fort inutile que je vous apprenne la
troisime cause de mes regrets.

-- Non, ma chre miss Vernon; ne me retirez pas votre confiance,
et je vous promets que le triple tribut de sympathie dont je vous
suis redevable sera payable fidlement et en totalit au rcit de
votre troisime grief, pourvu que ce ne soit pas un malheur qui
vous soit commun avec toutes les femmes, ni mme avec tous les
catholiques d'Angleterre, qui sont encore plus nombreux que, par
zle pour l'glise et l'tat, nous ne serions tents de le
dsirer, nous autres protestants.

-- C'est un malheur, dit miss Vernon d'une voix altre, et avec
un srieux que je ne lui avais pas encore vu; c'est un malheur qui
mrite bien la compassion. Je suis, comme vous l'avez dj pu
observer, naturellement franche et sans rserve; une bonne fille,
sans prtention, sans dfiance, qui voudrais n'avoir de secret
pour personne et causer librement avec ses amis; cependant telle
est la singulire position dans laquelle il a plu au destin de me
placer que j'ose  peine dire un mot, dans la crainte des
consquences qu'il peut avoir, non pas pour moi, mais pour
d'autres.

-- C'est en effet un malheur auquel je prends bien sincrement
part, miss Vernon, mais que je n'aurais jamais souponn.

-- Oh! M. Osbaldistone, si vous saviez, si quelqu'un savait
combien il est quelquefois difficile de cacher sous un front riant
un coeur au dsespoir, vous auriez piti de moi... Je fais mal
peut-tre de vous parler avec autant de franchise sur ma
situation... Mais vous avez de l'esprit, de la pntration. Vous
ne manquerez pas de me faire mille questions sur les vnements
qui sont arrivs aujourd'hui, sur la part que Rashleigh a eue 
votre dlivrance, sur mille autres points qui fixeront
ncessairement votre attention. Moi, je n'aurais pas le courage de
vous rpondre avec la finesse et la fausset ncessaires; vous
verriez aisment que je vous trompe; vous me croiriez fausse et
dissimule, et je perdrais votre estime et la mienne. Il vaut
mieux vous dire d'avance: Ne me faites pas de questions, il n'est
pas en mon pouvoir d'y rpondre.

Miss Vernon pronona ces mots d'un ton pntr qui ne pouvait
manquer de faire sur moi l'impression la plus vive. Je l'assurai
qu'elle n'avait  craindre ni que je l'accablasse de questions
impertinentes ni que je prisse en mauvaise part son refus de
rpondre  celles qui pourraient me paratre raisonnables, ou du
moins naturelles.

-- J'tais trop redevable, ajoutai-je,  l'intrt qu'elle avait
pris  mes affaires pour abuser de l'occasion que sa bont m'avait
offerte de pntrer les siennes. J'esprais seulement que, si mes
services pouvaient lui tre utiles, elle n'hsiterait pas  les
employer.

-- Je vous remercie, reprit-elle, et je vous crois sincre. Votre
voix n'a pas le son du carillon monotone appel compliment; c'est
celle d'une personne qui sait  quoi elle s'engage. Si..., mais
c'est impossible. Cependant, si l'occasion s'en prsente, je vous
demanderai si vous vous rappelez cette promesse. Quand mme vous
l'auriez oublie, je ne vous en serais pas moins oblige; car il
suffit que vous soyez sincre  prsent. Il peut arriver bien des
circonstances qui changent vos sentiments avant que je vous prie,
si c'est une prire que je dois vous faire, de secourir Diana
comme si vous tiez son frre.

-- Fuss-je son frre, m'criai-je, je n'aurais pas plus
d'empressement  la servir! Et  prsent je ne dois sans doute pas
demander si c'est volontairement et par amiti que Rashleigh a
travaill  ma justification.

-- Non, pas  moi, mais vous pouvez le demander  lui-mme; soyez
sr qu'il vous rpondra _oui, _car toutes les fois qu'il peut se
faire un mrite d'une bonne action, il ne manque jamais de se
l'approprier.

-- Et je ne dois pas demander non plus si ce Campbell n'est pas
lui-mme la personne qui a enlev  M. Morris son portemanteau, ou
si la lettre que mon ami M. Jobson a reue pendant que nous tions
chez M. Inglewood n'tait pas une ruse pour l'entraner loin du
lieu de l'action et l'empcher de mettre obstacle  ma dlivrance?
Et je ne dois pas demander...

-- Vous ne devez rien me demander  moi, dit miss Vernon; ainsi il
est inutile de chercher  poser les limites que votre curiosit ne
doit pas franchir. Vous devez penser de moi tout aussi
favorablement que si j'avais rpondu  toutes ces questions et 
vingt autres encore avec ce ton libre et dgag qu'il est facile 
Rashleigh de prendre, mais que, pour moi, il m'est impossible de
contrefaire. coutez: toutes les fois que je porterai la main au
menton, de cette manire, ce sera signe que je ne pourrai point
m'expliquer sur le sujet qui occupait alors votre attention. Il
faut que j'tablisse des signaux de correspondance avec vous; car
vous allez tre mon confident et mon conseiller,  la seule
exception que vous ne saurez rien de mes affaires.

-- Rien de plus raisonnable, repris-je en riant; et vous pouvez
compter que la sagacit de mes conseils rpondra  l'tendue de
votre confiance.

Telle fut  peu prs la conversation qui nous occupa pendant la
route, et nous arrivmes  Osbaldistone-Hall au moment o la
famille tait dj livre  ses orgies.

-- Qu'on nous serve  dner dans la bibliothque, dit miss Vernon
 un domestique. Il faut bien que j'aie piti de vous, ajouta-t-
elle en se tournant vers moi, et que je pourvoie  ce que vous ne
mouriez pas de faim dans cette maison brutalement hospitalire;
autrement je ne sais pas trop si je devrais vous montrer ma
retraite. Cette bibliothque est mon antre favori. C'est le seul
coin dans la maison o je sois  l'abri des orangs-outangs, mes
cousins. Ils n'y mettent jamais les pieds, dans la crainte, je
crois, que les in-folio ne viennent  tomber et ne leur fracassent
le crne; car c'est la seule impression qu'ils puissent faire sur
leur cervelle. Suivez-moi.

Je la suivis par un long dtour de corridors et de passages, de
galeries et d'escaliers, et je finis par entrer avec elle dans la
bibliothque.

Chapitre X.

Dans ce vaste difice, il est un lieu secret
O jamais ne pntre un tmoin indiscret.
C'est l qu'elle pouvait charmer sa solitude
Et nourrir son esprit des doux fruits de l'tude.

_Anonyme._



La bibliothque d'Osbaldistone-Hall tait un appartement obscur,
o d'antiques tablettes de bois de chne pliaient sous le poids
des lourds in-folio, si chers au dix-septime sicle, et desquels,
s'il est permis de le dire, nous avons distill la matire de nos
in-quarto et de nos in-octavo, qui, passs encore une fois par
l'alambic, pourront, si nos enfants sont encore plus frivoles que
nous, tre rduits en in-douze et en brochures. La collection se
composait principalement d'auteurs classiques, de livres
d'histoire et surtout de thologie. Elle tait dans un grand
dsordre. Les prtres qui avaient rempli successivement les
fonctions de chapelain au chteau avaient t, pendant nombre
d'annes, les seules personnes qui fussent entres dans la
bibliothque, jusqu' ce que l'amour de Rashleigh pour la lecture
l'et port  troubler les vnrables insectes qui avaient tendu
leurs tapisseries sur le devant des tablettes. Comme il se
destinait  l'tat ecclsiastique, sa conduite paraissait moins
absurde  son pre que si c'et t tout autre de ses enfants qui
et montr un penchant aussi trange; et sir Hildebrand consentit
 ce qu'on fit quelques rparations  cet appartement, afin du
moins qu'il ft possible de l'habiter. Cependant il y rgnait
encore un air de dsordre et de vtust, et les trsors de la
science taient enfouis dans une poussire paisse qui les
drobait aux regards. La tapisserie en lambeaux, les tablettes et
les livres vermoulus, le mauvais tat des chaises, des pupitres et
des tables branls sur leur point d'appui, l'tre du foyer rong
de rouille et rarement anim par le feu des charbons ou la flamme
d'un fagot, tout indiquait le mpris des seigneurs du chteau pour
la science et pour les volumes qui renferment ses trsors.

-- Cet endroit vous semble un peu triste, dit miss Vernon en me
voyant promener un regard de surprise dans l'appartement; mais
pour moi c'est un petit paradis, car j'y suis tranquille, et je ne
crains pas que personne vienne m'y dranger. Rashleigh en tait le
propritaire avec moi lorsque nous tions amis.

-- Et ne l'tes-vous plus? fut ma question naturelle. Son doigt se
porta aussitt sur la charmante fossette de son menton, pour me
faire sentir l'indiscrtion de ma demande.

-- Nous sommes encore _allis, _me rpondit-elle; nous restons
enchans, comme toutes puissances confdres, par des
circonstances d'intrt mutuel. Mais je crains que, suivant
l'usage, le trait d'alliance n'ait survcu aux dispositions
amicales qui l'avaient fait natre. Quoi qu'il en soit, nous
sommes moins souvent ensemble; et, quand il entre par cette porte,
je m'enfuis par celle-ci: aussi, voyant que deux personnes dans
cette chambre, quelque grande qu'elle paraisse, taient trop de
moiti, il a eu la gnrosit de se dmettre de ses droits en ma
faveur, et je m'efforce de continuer  prsent toute seule les
tudes dans lesquelles il me dirigeait autrefois.

-- Et puis-je vous demander quelles sont ces tudes?

-- Oh! vous le pouvez en toute sret. Vous n'avez pas  craindre
de me voir lever mon petit doigt pour cette question. L'histoire
et la littrature m'occupent principalement; mais j'tudie aussi
la posie et les auteurs classiques.

-- Les auteurs classiques? Et les lisez-vous dans l'original?

-- Tant bien que mal; Rashleigh, qui n'est pas sans instruction,
m'a donn quelque teinture des langues anciennes et de celles qui
sont  prsent rpandues en Europe. Je vous assure que mon
ducation n'a pas t entirement nglige, quoique je ne sache ni
btir une collerette, ni broder, ni faire un pouding, ni enfin,
comme la femme du vicaire se fait un plaisir de le dire de moi,
avec autant d'lgance, de bonne grce et de politesse que de
vrit, quoique je ne sache rien faire d'utile dans ce bas monde.

-- Et le cours d'tudes est-il de votre choix, miss Vernon, ou de
celui de Rashleigh?

-- Hum! dit-elle, comme si elle hsitait de rpondre  ma
question. Aprs tout, ce n'est pas la peine de lever le doigt pour
si peu de chose. Ainsi donc, je vous dirai que, un peu par got,
un peu par son avis, tout en apprenant  monter un cheval, et mme
 le seller au besoin,  franchir une barrire,  tirer un coup de
fusil sans sourciller, enfin  acqurir tous les talents que
possdent mes brutes de cousins, j'aimais, aprs ces pnibles
exercices,  lire les auteurs anciens avec Rashleigh, et 
m'approcher de l'arbre de la science, dont vous autres savants
vous voudriez cueillir seuls les fruits, pour vous venger, je
crois, de la part que notre mre commune a prise dans la grande
transgression originelle.

-- Et Rashleigh a pris plaisir  cultiver votre got pour l'tude?

-- Oui, je suis devenue son colire; mais, comme il ne pouvait
m'apprendre que ce qu'il savait lui-mme, il s'ensuit que je ne
suis pas initie dans la science de blanchir les dentelles ou
d'ourler les mouchoirs.

-- Je suppose que l'envie d'avoir une semblable colire dut tre
une puissante considration pour le matre.

-- Oh! si vous vous mettez  vouloir pntrer les motifs de
Rashleigh, mon doigt se lvera, je vous en prviens. Ce n'est que
sur ce qui me concerne que je puis vous rpondre avec franchise.
Au rsum, Rashleigh m'a cd la jouissance exclusive de la
bibliothque, et il n'y entre jamais sans en avoir demand et
obtenu la permission: aussi ai-je pris la libert de dposer dans
cette salle quelques-uns des objets qui m'appartiennent, et que
vous pouvez voir en regardant autour de vous.

-- Je vous demande pardon, miss Vernon, mais j'ai beau regarder,
je ne vois rien dont il soit probable que vous soyez la matresse.

-- C'est sans doute parce que vous ne voyez pas de bergers et de
bergres bien encadrs, un perroquet empaill, ou une cage pleine
d'oiseaux de Canarie, ou une bote  ouvrage monte en or, ou une
jolie toilette avec un ncessaire, une pinette, ou un luth 
trois cordes, ou un petit pagneul; je ne possde aucun de ces
trsors, ajouta-t-elle en reprenant haleine aprs une si longue
numration; mais voil l'pe de mon anctre, sir Richard Vernon,
tu  Shrewsbury et cruellement calomni par un nomm Shakespeare,
qui n'tait pas sans esprit, et qui, partisan du duc de Lancastre
et de ses adhrents, a dnatur l'histoire en leur faveur. Prs de
cette redoutable pe est suspendue la cotte d'armes d'un autre
Vernon, cuyer du Prince Noir, dont le sort a t bien diffrent
de celui de sir Richard, puisque le pote qui prit la peine de le
chanter fit plutt preuve de bonne volont que de talents:

_Voyez dans la mle un autre paladin_
_Couvert de son cu tel qu'un foudre de guerre,_
_Et ne s'amusant pas  songer au butin!_
_Dans les rangs ennemis sa vaillante colre_

_Va porter la terreur. Honneur  son beau nom!_
_Honneur  sa vaillance! il s'appelle Vernon._

Voici une martingale que j'ai invente moi-mme. C'est un
perfectionnement sur celle du duc de Newcastle. -- Voici le
chaperon et les grelots de mon faucon Cheviot, qui se jeta lui-
mme sur le bec d'un hron  Horsely-Moss. -- Pauvre Cheviot, il
n'y a pas un faucon sur le perchoir qui ne soit un milan mal
dress, compar  lui; -- et voici mon fusil de chasse avec une
platine et un chien de nouvelle invention; enfin voil d'autres
choses prcieuses. Mais voil qui parle de soi-mme.

Et en parlant ainsi elle me fit remarquer un portrait en pied,
peint par Van Dyck, sur lequel tait crit en lettres gothiques:
_Vernon semper viret._

Je la regardais d'un air qui demandait une explication.

-- Ne connaissez-vous donc pas, dit-elle avec quelque surprise,
notre devise, la devise des Vernon, o

Comme l'hypocrisie aux discours imposants,
Nous savons runir dans un seul mot deux sens?[33]

Et ne connaissez-vous pas nos armoiries, les fltes? ajouta-t-elle
en me montrant les emblmes sculpts sur l'cusson de chne autour
duquel tait grave la lgende.

-- Des fltes! je les aurais prises pour des sifflets d'un sou;
mais ne me sachez pas mauvais gr de mon ignorance, ajoutai-je en
la voyant rougir; il ne me sirait pas de dprcier vos armes, car
je ne connais pas mme les miennes.

-- Vous! un Osbaldistone!... et l'avouer! s'cria-t-elle. Eh bien,
Percy, Thorncliff, John, Dick, Wilfred lui-mme, pourront tre vos
matres: l'ignorance elle-mme en sait plus que vous.

-- Je l'avoue  ma honte, ma chre miss Vernon: les hiroglyphes
du blason sont des mystres tout aussi inintelligibles pour moi
que ceux des pyramides d'gypte.

-- Comment! est-il possible? Mon oncle, mon oncle lui-mme, qui a
toute espce de livre en horreur, se fait lire quelquefois Gwillim
pendant les longues nuits d'hiver... Ne pas connatre les figures
du blason!  quoi pensait donc votre pre?

-- Aux figures[34] d'arithmtique, dont la plus simple lui parat
beaucoup plus importante que tout le blason de la chevalerie;
mais, si j'ai t assez maladroit pour ne pas reconnatre les
armoiries, j'ai du moins assez de got pour admirer ce beau
portrait dans lequel je crois dcouvrir une ressemblance de
famille avec vous. Quelle aisance, quelle dignit dans cette
attitude! -- quelle richesse de couleur! -- quelle heureuse
distribution d'ombres et de lumire!

-- Est-ce rellement un beau tableau? ajouta-t-elle.

-- J'ai vu plusieurs ouvrages de ce fameux artiste, rpondis-je,
et aucun qui me plt davantage.

-- Je me connais aussi peu en peinture que vous en blason, reprit
miss Vernon; mais cependant j'ai l'avantage sur vous, car j'ai
toujours admir ce portrait sans en connatre le mrite.

-- Quoique j'aie nglig les fltes, les tambourins et toutes les
bizarres images de la chevalerie, je sais du moins qu'elles
taient dployes sur les tendards qui anciennement flottaient
dans les champs de la gloire. -- Mais vous avouerez que la
reprsentation de ces armoiries n'est pas aussi intressante pour
un spectateur non instruit que peut l'tre un beau tableau.

-- Quel est le personnage que celui-ci reprsente?

-- Mon grand-pre, qui partagea les malheurs de Charles I, et, je
rougis de le dire, les excs de son fils. Sa prodigalit avait
dj entam notre domaine patrimonial, qui fut perdu totalement
par son hritier; mon malheureux pre vendit l'autre part  ceux
qui le possdent aujourd'hui, il fut perdu pour la cause de la
loyaut.

-- Votre pre, je prsume, a souffert pendant les dissensions
publiques?

-- S'il a souffert! il a tout perdu. Sa fille, malheureuse
orpheline, mange le pain des autres, soumise  leurs caprices et
force d'tudier leurs gots... Mais je suis plus fire d'avoir un
tel pre que si, sacrifiant ses principes aux circonstances, plus
prudent mais moins loyal, il m'et laisse hritire de toutes les
belles baronnies que sa famille possdait autrefois.

L'arrive des domestiques qui apportaient le dner nous fora de
changer de conversation. Notre repas ne fut pas long. Lorsqu'on
eut desservi, et que les vins eurent t placs sur la table, un
domestique nous informa que M. Rashleigh avait demand qu'on
l'avertt lorsque notre dner serait termin.

-- Dites-lui, rpondit miss Vernon, que s'il veut descendre ici,
nous serons charms de le voir; mettez un autre verre, une autre
chaise, et laissez-nous. Il faudra que vous vous retiriez avec lui
lorsqu'il s'en ira, ajouta-t-elle en s'adressant  moi. Malgr
toute ma libralit, je ne puis pas accorder  un jeune homme plus
de huit heures de mon temps sur les vingt-quatre; et je crois que
les huit heures sont bien rvolues.

-- Le vieillard  la faux a couru si rapidement aujourd'hui, lui
rpondis-je, qu'il m'a t impossible de compter ses pas.

-- Chut! dit miss Vernon, voici Rashleigh; et elle recula sa
chaise, qui touchait presque  la mienne, de manire  laisser un
assez grand intervalle entre nous.

Un coup modeste frapp  la porte, une attention dlicate d'ouvrir
doucement lorsqu'on le pria d'entrer, une dmarche en mme temps
humble et gracieuse annonaient que l'ducation que Rashleigh
avait reue au collge de Saint-Omer rpondait bien  l'ide que
je m'tais faite des manires d'un jsuite accompli. Je n'ai pas
besoin de dire qu'en ma qualit de bon protestant ces ides
n'taient pas trs favorables.

-- Pourquoi, dit miss Vernon, cette crmonie de frapper  la
porte, lorsque vous saviez que je n'tais pas seule?

Ces mots furent prononcs d'un ton d'impatience, comme si elle
croyait voir que l'air de rserve et de discrtion de Rashleigh
couvrait quelque soupon impertinent.

-- Vous m'avez appris si parfaitement la manire de frapper 
cette porte, ma belle cousine, rpondit Rashleigh avec le mme
calme et la mme douceur, que l'habitude est devenue une seconde
nature.

-- Monsieur, reprit miss Vernon, je fais plus de cas de la
sincrit que de la courtoisie.

-- Courtoisie, rpondit Rashleigh, en style d'Amadis, est un
chevalier brave, aimable, courtisan par son nom et sa profession,
et trs propre  tre le confident d'une dame.

-- Mais Sincrit est le vrai chevalier, rpliqua miss Vernon, et
 ce titre il est bienvenu, mon cousin. Finissons ce dbat, qui
n'est pas fort amusant pour votre cousin Francis; asseyez-vous, et
remplissez votre verre pour lui donner l'exemple. J'ai fait les
honneurs du dner pour soutenir la rputation d'hospitalit
d'Osbaldistone-Hall.

Rashleigh s'assit et remplit son verre, portant ses regards de
Diana sur moi, et de moi sur elle, avec un embarras que tous ses
efforts ne pouvaient entirement dguiser. Je crus qu'il cherchait
 deviner jusqu'o tait alle la confiance qu'elle avait pu
m'accorder, et je me htai de faire prendre  la conversation un
tour qui le rassura, en lui faisant voir que Diana n'avait point
trahi ses secrets.

-- M. Rashleigh, lui dis-je, miss Vernon m'a command de vous
adresser mes remerciements pour l'heureuse conclusion de la
ridicule affaire que ce Morris m'avait suscite; et me faisant
l'injustice de craindre que ma reconnaissance ne ft pas assez
vive pour me rappeler ce devoir, elle a intress en mme temps ma
curiosit en me renvoyant  vous pour avoir l'explication du
mystre auquel je parais devoir ma dlivrance.

-- En vrit, rpondit Rashleigh (en jetant un coup d'oeil perant
sur Diana), j'aurais cru que miss Vernon me servirait
d'interprte; et son regard, se fixant alors sur moi, semblait
chercher  reconnatre dans l'expression de ma figure si les
communications qui m'avaient t faites taient aussi limites que
je le prtendais. Miss Vernon rpondit  sa question muette par un
regard dcid de mpris, tandis que, incertain si je devais
repousser ses soupons ou m'en offenser, je rpondais: -- Si c'est
votre plaisir, M. Rashleigh, de me laisser dans l'ignorance, je
dois me soumettre; mais ne me refusez pas vos claircissements
sous prtexte que j'en ai dj obtenu, car je vous jure que je ne
sais rien de relatif aux vnements dont j'ai t tmoin ce matin;
et tout ce que j'ai pu savoir de miss Vernon, c'est que vous vous
tes employ vivement en ma faveur.

-- Miss Vernon a trop fait valoir mes humbles efforts, reprit
Rashleigh, quoique je n'aie rien nglig pour vous tre utile. Je
revenais prcipitamment au chteau pour engager quelqu'un de notre
famille  se constituer avec moi votre caution, ce qui me semblait
le moyen le plus efficace de vous servir, lorsque je rencontrai
Cawmil... Colville... Campbell, peu importe son nom, enfin.
J'avais appris de Morris que cet homme tait prsent lorsque le
vol eut lieu; j'eus le bonheur de le dcider, avec quelque peine,
je l'avoue,  venir faire sa dposition pour vous disculper et
vous tirer sur-le-champ de la situation embarrassante o vous vous
trouviez.

-- Je vous ai une grande obligation d'avoir dcid cet homme 
venir rendre tmoignage en ma faveur; mais si, comme il le dit, il
a t tmoin du vol, je ne vois pas pourquoi il a fait tant de
difficults pour venir en dnoncer le vritable auteur, ou
disculper du moins un innocent.

-- Vous ne connaissez pas, monsieur, le caractre des cossais,
rpondit Rashleigh; la discrtion, la prudence et la prvoyance
sont leurs qualits dominantes; elles ne sont modifies que par un
patriotisme mal entendu, mais ardent, qui forme comme l'extrieur
du boulevard moral dont l'cossais s'entoure et se fortifie contre
les attaques du principe sublime de la philanthropie. Surmontez
cet obstacle, vous trouverez une barrire encore plus difficile 
franchir: l'amour de sa province, de son village, ou plutt de son
clan. Emportez ce second retranchement, un troisime vous arrte:
son attachement pour sa propre famille, pour son pre, sa mre,
ses fils, ses filles, ses oncles, ses tantes, et ses cousins
jusqu'au neuvime degr. C'est dans ces limites que s'panche
l'affection sociale de l'cossais, sans que jamais elle s'tende
au-del. C'est dans ces limites qu'il concentre les plus doux
sentiments de la nature, sentiments qui s'affaiblissent et
s'teignent  mesure qu'ils approchent des extrmits du cercle
dans lequel ils sont comme renferms. Et vous seriez parvenu 
franchir toutes ces barrires fortifies encore par l'inclination
et l'habitude, que vous vous trouveriez arrt par une citadelle
plus forte et plus leve, que je regarde comme imprenable:
l'gosme de l'cossais.

-- Tout cela est fort loquent, et surtout trs mtaphorique,
Rashleigh, dit miss Vernon qui ne pouvait plus contenir son
impatience; je n'ai que deux objections  faire  cette belle
dissertation; d'abord elle est fausse, et, quand mme elle ne le
serait pas, elle n'a aucun rapport au sujet qui nous occupe.

-- Cette description est exacte, ma charmante Diana, reprit
Rashleigh, et, qui plus est, elle a un rapport direct au sujet.
Elle est exacte, parce qu'elle n'est que le rsultat
d'observations profondes et ritres faites sur le caractre d'un
peuple que je puis, vous le savez vous-mme, juger mieux que
personne; et elle a un rapport direct au sujet, puisqu'elle rpond
 la question de M. Frank, et dmontre pourquoi cet cossais
circonspect, considrant que notre parent n'est ni son
compatriote, ni un Campbell, ni mme un de ses cousins dans aucun
des degrs par lesquels ils distinguent leur gnalogie; et, par-
dessus tout, ne voyant aucun avantage personnel  retirer, mais
beaucoup de temps  perdre et de peines  se donner...

-- Avec beaucoup d'inconvnients, tout aussi formidables sans
doute, interrompit miss Vernon avec une ironie qui dguisait mal
son impatience.

-- Oui, beaucoup d'autres encore, dit Rashleigh avec un sang-froid
imperturbable. En un mot, ma thorie dmontre pourquoi cet homme,
n'esprant aucun profit et craignant quelques dsagrments, ne
cda qu'avec peine  mes instances et se fit longtemps prier avant
de consentir  venir faire sa dposition en faveur de M. Frank.

-- Il me semble tonnant, observai-je, que M. Morris n'ait jamais
dit au juge que Campbell tait avec lui quand il fut attaqu par
les voleurs.

-- Campbell m'a dit qu'il lui avait fait solennellement promettre
de ne point parler de cette circonstance; d'aprs ce que je vous
ai dit, vous devinez aisment ses raisons. Il dsirait retourner
sur-le-champ dans son pays, sans tre retard par des procdures
judiciaires qu'il et t oblig de suivre. D'ailleurs, Campbell
fait le commerce des bestiaux, et comme ses affaires sont fort
tendues, et qu'il a souvent besoin de faire passer de grands
troupeaux par notre comt, il ne se soucie pas d'avoir rien 
dmler avec les voleurs du Northumberland, qui sont les plus
vindicatifs des hommes.

-- Je suis prte  en convenir, dit miss Vernon d'un ton qui
semblait marquer plus qu'un simple assentiment.

-- Je conviens, dis-je en rsumant la question, de la force des
raisons qui peuvent avoir fait dsirer  Campbell que Morris
gardt le silence; mais je ne vois pas comment il a pu obtenir
assez d'influence sur l'esprit de cet homme pour l'engager  taire
une circonstance aussi importante, au risque manifeste de faire
suspecter la vrit de son histoire si on venait plus tard  la
dcouvrir.

Rashleigh convint avec moi que cela tait fort extraordinaire,
parut regretter de n'avoir pas fait plus de questions  Campbell
sur ce sujet qui lui semblait trs mystrieux.

-- Mais, ajouta-t-il aprs cette concession, tes-vous bien sr
que Morris n'ait point dit dans sa dclaration que M. Campbell
tait alors avec lui?

-- Je l'ai lue trs prcipitamment, repris-je; mais, tant
convaincu que cette circonstance n'y tait point mentionne, ou du
moins qu'elle l'tait lgrement, je n'y ai point fait attention.

-- C'est cela mme, rpondit Rashleigh, saisissant l'ouverture que
je lui offrais; cette circonstance y tait mentionne, mais, comme
vous dites, fort lgrement: au reste, il n'a pas t difficile 
Campbell d'intimider Morris. Ce poltron va, m'a-t-on dit, remplir
en cosse une petite place dpendante du gouvernement; et, ayant
le courage de la belliqueuse colombe ou de la souris guerrire, il
peut avoir craint de mcontenter un homme tel que Campbell, dont
la vue seule suffirait pour l'effrayer au point de lui faire
perdre la petite dose de bon sens que lui a donne la nature. Vous
avez d remarquer que M. Campbell a quelque chose de martial et de
guerrier dans son ton et ses manires.

-- J'avoue que je lui ai trouv un air de rudesse et de fiert qui
semble contraster avec sa profession. A-t-il servi dans l'arme?

-- Oui... non... non, pas absolument servi; mais il a, je pense,
comme tous ses compatriotes, appris  manier un mousquet. Chaque
cossais est soldat, et il porte les armes depuis l'enfance
jusqu'au tombeau. Pour peu que vous connaissiez votre compagnon de
voyage, vous jugerez aisment qu'allant dans un pays o les
habitants se font souvent justice eux-mmes il a d avoir grand
soin d'viter d'offenser un cossais. Mais votre verre est encore
plein, et je vois qu'en ce qui concerne la bouteille vous ne
faites pas plus d'honneur que moi au nom que nous portons. Si vous
voulez venir dans ma chambre, nous ferons ensemble une partie de
piquet.

Nous nous levmes pour prendre cong de miss Vernon, qui, pendant
que Rashleigh parlait, avait paru plusieurs fois violemment tente
de l'interrompre. Au moment o nous allions sortir, le feu qui
avait couv sourdement clata tout  coup.

-- M. Osbaldistone, me dit-elle, vous pourrez vrifier vous-mme
si les insinuations de Rashleigh au sujet de MM. Campbell et
Morris sont justes et fondes. Mais ce qu'il dit des cossais est
une atroce imposture; il calomnie indignement l'cosse, et je vous
prie de ne pas ajouter foi  son tmoignage.

-- Peut-tre me sera-t-il assez difficile de vous obir, miss
Vernon; car je dois avouer que je n'ai pas t lev dans des
sentiments trs favorables pour nos voisins du nord.

-- Oubliez donc, monsieur, cette partie de votre ducation,
reprit-elle avec chaleur, et souffrez que la fille d'une cossaise
vous conjure de respecter le pays qui donna naissance  sa mre,
jusqu' ce que vous puissiez motiver vos prventions. Gardez votre
haine et votre mpris pour l'hypocrisie, la duplicit et la
bassesse; voil ce qu'il faut har et mpriser, et voil ce que
vous pouvez trouver sans quitter l'Angleterre. Adieu, messieurs;
je vous souhaite le bonsoir.

Et elle fit un geste pour nous montrer la porte, de l'air d'une
princesse qui congdie sa suite. Nous nous retirmes dans la
chambre de Rashleigh, o un domestique nous apporta du caf et des
cartes. Voyant que Rashleigh voulait ne me donner que de vagues
claircissements, je rsolus de ne pas le questionner davantage.
Sa conduite paraissait enveloppe d'un mystre que je voulais
approfondir; mais l'instant n'tait pas favorable, et il fallait
attendre qu'il ne ft pas aussi bien sur ses gardes. Nous
commenmes notre partie, et, quoique nous l'eussions  peine
intresse, le caractre fier et ambitieux de mon adversaire
perait jusque dans ce futile amusement. Il paraissait connatre
parfaitement les rgles du jeu; mais, au lieu de les suivre et de
jouer _sagement, _il visait toujours aux grands coups et
hasardait tout dans l'espoir de faire son adversaire pic, repic ou
capot. Ds qu'une ou deux parties de piquet, comme la musique des
entractes au thtre, eurent interrompu le cours que la
conversation avait pris, Rashleigh parut se lasser d'un jeu qu'il
ne m'avait peut-tre propos que par politique, et nous nous mmes
 causer ensemble de choses indiffrentes.

Quoiqu'il et plus d'instruction que de vritable savoir et qu'il
connt mieux l'esprit des hommes que les principes de morale qui
doivent les diriger, jamais conversation ne m'avait paru plus
agrable et plus sduisante. Un choix d'expressions varies
ajoutait encore au prestige d'une voix pure et mlodieuse. Il ne
parlait jamais avec emphase ni avec jactance, et il avait l'art de
ne jamais lasser la patience ni fatiguer l'attention de ceux qui
l'coutaient. J'avais vu tous ceux qui voulaient briller en
socit accumuler pniblement leurs ides et, comme ces nuages qui
s'amoncellent sur nos ttes et crvent ensuite avec fracas, vous
inonder d'un torrent scientifique qui s'puise d'autant plus vite
qu'il est d'abord plus rapide et plus majestueux. Mais les ides
de Rashleigh se succdaient l'une  l'autre et s'insinuaient dans
l'me de l'auditeur comme ces eaux pures et fcondes qui,
jaillissant d'une source intarissable, viennent baigner la prairie
en suivant une pente douce et naturelle. Retenu auprs de lui par
un charme irrsistible, ce ne fut qu' prs de minuit que je pus
me dcider  le quitter; et lorsque je fus dans ma chambre, il
m'en cota de me rappeler le caractre de Rashleigh tel que je me
l'tais reprsent avant ce tte--tte.

Tel est, mon cher Tresham, l'effet du plaisir, qui mousse notre
pntration et endort notre jugement, que je ne puis le comparer
qu'au got de certains fruits, en mme temps doux et acides, qui
nous mettent hors d'tat d'apprcier les mets qui nous sont
ensuite prsents.

Chapitre XI.

Eh, bon Dieu, je vous prie,
Pourquoi cet air triste et rveur?
Engendre-t-on mlancolie
Dans le chteau de Balwearle,
Dans le manoir d'un bon buveur?

Vieille ballade cossaise.



Le lendemain se trouvait tre un dimanche, jour qui paraissait
bien long aux habitants d'Osbaldistone-Hall; car aprs la
clbration de l'office divin, auquel toute la famille ne manquait
jamais d'assister, chaque individu,  l'exception de Rashleigh et
de miss Vernon, semblait possd du dmon de l'ennui. Le rcit de
l'embarras dans lequel je m'tais trouv la veille amusa sir
Hildebrand pendant quelques minutes, et il me flicita de n'avoir
pas couch au donjon de Morpeth de la mme manire qu'il m'aurait
flicit de ne m'tre pas cass une jambe en tombant de cheval.

-- L'affaire a bien tourn, mon garon; mais ne te hasarde pas
tant une autre fois. Que diable, la route du roi doit tre sre
pour tous les voyageurs, qu'ils soient whigs, qu'ils soient
tories.

-- Et croyez-vous, monsieur, que j'aie jamais pens  dtruire
cette scurit? En vrit, c'est la chose du monde la plus
provoquante que tout chacun s'accorde  me regarder comme coupable
d'un crime que je mprise, que je dteste, et qui d'ailleurs m'et
expos  perdre justement la vie pour avoir voulu violer les lois
de mon pays!

-- C'est bon, c'est bon, garon; qu'il n'en soit plus question:
personne n'est forc de s'accuser soi-mme. Pardieu, tu fais bien
de t'en tirer le mieux possible: du diable si je n'en ferais pas
autant  ta place!

Rashleigh vint  mon secours; mais il me sembla que ses arguments
tendaient plutt  conseiller  son pre de feindre d'tre
persuad par mes protestations d'innocence qu' me justifier
compltement.

-- Dans votre maison, mon cher monsieur... et votre propre neveu!
vous ne continuerez pas plus longtemps, j'en suis sr,  blesser
ses sentiments en paraissant rvoquer en doute ce qu'il a tant
d'intrt  affirmer. Vous mritez assurment toute sa confiance,
et soyez certain que, si vous pouviez lui rendre quelque service
dans cette trange affaire, il aurait recours  votre bont. Mais
mon cousin Frank a t dclar innocent, et personne n'a droit de
le supposer coupable. Pour moi, je n'ai pas le moindre doute de
son innocence, et l'honneur de notre famille exige que nous la
dfendions envers et contre tous.

-- Rashleigh, dit son pre en le regardant fixement, tu es une
fine mouche... tu as toujours t trop fin pour moi... prends
garde que toutes tes finesses ne tournent mal: deux ttes sous un
mme bonnet ne sont pas conformes aux rgles du blason... et, 
propos de blason, je vais aller lire Gwillim.

Il annona cette rsolution avec un long billement aussi
irrsistible que celui de la desse dans la Dunciade; ce
billement fut rpt  plusieurs reprises par ses gants de fils,
 mesure qu'ils se disposaient pour aller chercher des passe-temps
analogues  leur caractre: -- Percy, pour percer un tonneau de
bire avec l'intendant; -- Thorncliff, pour couper deux btons et
les fixer dans leurs gardes d'osier; -- John, pour amorcer des
lignes; -- Dick, pour jouer tout seul  _Pitch and toss[35]_ sa
main droite contre sa main gauche; -- et Wilfred, pour se mordre
les pouces et tcher de s'endormir en fredonnant  demi-voix
jusqu'au dner. Miss Vernon s'tait retire dans la bibliothque.

Je restai seul avec Rashleigh dans la vieille salle  manger, d'o
les domestiques, en faisant autant de bruit et aussi peu d'ouvrage
qu' l'ordinaire, taient parvenus  emporter les restes de notre
djeuner substantiel. Je saisis cette occasion pour lui reprocher
la manire dont il avait pris ma dfense auprs de son pre et lui
tmoigner franchement que je trouvais fort trange qu'il engaget
sir Hildebrand  cacher ses soupons plutt que de chercher  les
draciner.

-- Que voulez-vous, mon cher ami! reprit Rashleigh. Quand mon pre
s'est une fois mis quelque chose dans la tte, il est impossible
de l'en faire sortir, et j'ai reconnu qu'au lieu de l'aigrir
encore davantage en discutant avec lui, il valait mieux chercher 
le dtourner de ses ides. Ainsi, ne pouvant extirper les
profondes racines que la prvention a jetes dans son esprit, je
les coupe du moins toutes les fois qu'elles reparaissent, persuad
qu'elles finiront par mourir d'elles-mmes. Il n'y a ni sagesse ni
profit  vouloir entrer en discussion avec un esprit de la trempe
de celui de sir Hildebrand, qui s'endurcit contre la conviction,
et qui croit aussi fermement  ses inspirations que nous autres,
bons catholiques, nous croyons  celles du saint pre de Rome.

-- Il n'est pas moins cruel pour moi de vivre dans la maison d'un
homme qui persiste  me croire un voleur de grand chemin.

-- L'opinion ridicule de sir Hildebrand, s'il est permis de donner
cette pithte  l'opinion d'un pre, quelque fausse qu'elle soit,
son opinion ne fait rien au fond contre votre innocence; et, quant
 la crainte qui vous tourmente que l'ide de ce prtendu crime
vous dgrade  ses yeux, bannissez-la compltement, et soyez
persuad que, sous le rapport moral et politique, sir Hildebrand
regarde intrieurement ce crime comme une action mritoire: c'est
affaiblir l'ennemi, c'est dpouiller les Amalcites; et la part
qu'il suppose que vous y avez prise vous a fait beaucoup gagner
dans son estime.

-- Je ne dsire l'estime de personne, M. Rashleigh, si pour
l'acqurir il faut perdre la mienne; et ces soupons injurieux me
fourniront une excellente raison pour quitter Osbaldistone-Hall
ds que je pourrai crire  mon pre  ce sujet.

Il tait rare que la figure de Rashleigh traht ses sentiments;
cependant je crus voir un lger sourire se dessiner sur ses
lvres, tandis qu'il affectait de pousser un profond soupir.

-- Que vous tes heureux, M. Frank! vous allez, vous venez comme
il vous plat; vous tes libre comme l'air; avec votre habilet,
votre got et vos talents, vous trouverez bientt des socits o
ils seront mieux apprcis que par les stupides habitants de ce
chteau; tandis que moi... Il s'arrta.

-- Et qu'y a-t-il donc dans le sort qui vous est chu en partage,
qu'y a-t-il qui puisse vous faire envier le mien, moi qui suis
banni de la maison et du coeur de mon pre?

-- Oui, rpondit Rashleigh; mais considrez tout le prix de
l'indpendance que vous vous tes assure par un sacrifice
momentan; car je suis sr que votre pre ne tardera pas  vous
rendre sa tendresse; considrez l'avantage d'agir librement, de
suivre la belle carrire de la littrature, carrire que vous
prfrez justement  toutes les autres et dans laquelle vos
talents vous assurent les plus brillants succs. Par une rsidence
de quelques semaines dans le nord, vous vous assurez  jamais la
clbrit et l'indpendance: ce sacrifice est bien lger en raison
des avantages qu'il vous procure, quoique votre lieu d'exil soit
Osbaldistone-Hall. Nouvel Ovide exil en Thrace, vous n'avez pas
ses raisons pour crire des _Tristes_.

-- Comment se peut-il, dis-je avec la rougeur modeste qui
convenait  un jeune auteur, que vous sachiez...

-- N'avons-nous pas eu ici, quelques jours avant votre arrive, un
missaire de votre pre, un jeune commis nomm Twineall, qui
m'apprit que vous sacrifiiez aux muses, ajoutant que plusieurs de
vos pices de vers avaient excit l'admiration des plus grands
connaisseurs.

Tresham, vous ne vous tes peut-tre jamais amus  rassembler des
rimes; mais vous avez d connatre beaucoup d'apprentis d'Apollon.
La vanit est leur grand faible, depuis le pote qui embouche la
trompette jusqu'au petit rimailleur qui se borne au chalumeau;
depuis le pote qui embellit les bocages de Twickenham jusqu'au
dernier des rimailleurs qu'il chtia du fouet de sa satire dans la
Dunciade. -- J'en avais ma part tout comme un autre, et, sans
m'arrter  considrer qu'il tait peu probable que Twineall et
eu connaissance de deux ou trois petites pices de vers que
j'avais glisses furtivement dans un journal, sous le voile de
l'anonyme, je mordis presque aussitt  l'hameon, et Rashleigh,
enchant de voir qu'il pouvait tirer aussi grand parti de mon
amour-propre, chercha  le flatter encore en me priant avec les
plus vives instances de lui permettre de voir quelques-unes de mes
productions manuscrites.

-- Il faut que vous m'accordiez une soire, ajouta-t-il, car il me
faudra bientt perdre les charmes de la socit littraire pour
les occupations serviles du commerce et les plaisirs fastidieux du
monde. Mon pre exige de moi un cruel sacrifice en voulant que
j'abandonne, pour l'avantage de ma famille, la profession calme et
paisible  laquelle mon ducation me destinait.

J'tais vain, mais je n'tais pas encore tout  fait un sot, et
cette hypocrisie tait trop forte pour qu'elle m'chappt. -- Vous
ne me persuaderez pas, rpondis-je, que ce n'est qu' regret que
vous renoncez  la perspective d'tre un pauvre prtre catholique,
forc de s'imposer mille privations, et que vous consentez  allez
vivre dans l'opulence et jouir des charmes de la socit.

Rashleigh vit qu'il avait pouss trop loin l'affectation et son
dsintressement; et aprs une minute de silence, qu'il employa,
je suppose,  calculer le degr de franchise qu'il tait
ncessaire d'avoir avec moi (car c'tait une qualit dont il
n'tait jamais prodigue sans ncessit), il me rpondit en
souriant: --  mon ge se voir condamn, comme vous le dites, 
vivre dans le monde et dans l'opulence n'est pas, il est vrai, une
perspective bien alarmante: mais permettez-moi de vous dire que
vous vous tes mpris sur le sort qui m'tait rserv. Je devais
tre un prtre catholique, mais non pas pauvre et obscur. Non,
monsieur, Rashleigh Osbaldistone sera bien moins clbre, quand
mme il deviendrait le plus riche ngociant de Londres, qu'il et
pu le devenir en tant membre d'une glise dont les ministres,
comme le dit un auteur, marchent  l'gal des rois. Ma famille est
en faveur auprs d'une certaine cour exile, et l'influence que
cette cour possde  Rome est encore plus grande. Mes talents ne
sont pas infrieurs  l'ducation que j'ai reue; sans
prsomption, j'aurais pu aspirer  une dignit minente dans
l'glise; avec un peu d'illusion et d'amour-propre, je pourrais
dire  la plus leve. Et pourquoi, ajouta-t-il en riant, car son
grand art tait de dtourner l'attention par une plaisanterie
lorsqu'il craignait d'avoir fait une impression dfavorable, --
pourquoi le cardinal Osbaldistone, d'une famille noble et
ancienne, ne pourrait-il pas disposer du sort des empires aussi
bien qu'un Mazarin, n de parents obscurs et vulgaires; qu'un
Alberoni, fils d'un jardinier italien?

-- Je n'en vois pas la raison, il est vrai; mais  votre place je
renoncerais sans beaucoup de peine  l'espoir hasardeux d'une
lvation si prcaire et tant expose  l'envie.

-- Je le ferais aussi, reprit-il, si la carrire o je vais entrer
tait plus certaine; mais combien de chances dont l'vnement seul
peut m'apprendre le rsultat! D'abord les dispositions de votre
pre  mon gard: ne connaissant pas son caractre, il m'est
impossible...

-- Avouez la vrit, Rashleigh: vous voudriez que je vous le fisse
connatre, n'est-ce pas?

-- Puisque, comme Diana Vernon, vous faites un appel  ma
sincrit, je vous rpondrai franchement: oui.

-- Eh bien! vous trouverez dans mon pre un homme qui est entr
dans le commerce moins avec le dsir de s'enrichir que parce que
cette carrire lui donnait occasion de dvelopper son
intelligence. Mais ses richesses se sont accumules, parce que,
lev  l'cole de la frugalit et de la temprance, ses dpenses
n'ont pas augment avec sa fortune. C'est un homme qui hait la
dissimulation dans les autres, ne l'emploie jamais lui-mme et
sait dcouvrir la vrit, de quelque voile spcieux qu'on cherche
 la couvrir. Silencieux par habitude, il n'aime pas les grands
parleurs, surtout lorsque la conversation ne roule pas sur son
sujet favori. Il est d'une exactitude rigide  remplir les devoirs
de sa religion; mais vous n'avez pas  craindre qu'il vous gne
pour la vtre, car il regarde la tolrance comme un principe sacr
d'conomie politique. Seulement si vous tes du nombre des
partisans du roi Jacques, comme votre religion le fait
naturellement prsumer, vous ferez bien de le cacher devant lui;
il les a en horreur. Esclave de sa parole, il ne souffre pas que
personne manque  la sienne; il remplit scrupuleusement ses
devoirs et entend que tout le monde suive son exemple: pour gagner
ses bonnes grces il ne faut pas approuver ses ordres, il faut les
excuter. Son plus grand faible est sa prdilection exclusive pour
son tat, faible qui l'empche de louer rien de ce qui n'a pas
quelque rapport avec le commerce.

--  portrait admirable! s'cria Rashleigh; Van Dyck, mon cher
Frank, n'tait qu'un barbouilleur auprs de vous. Je vois votre
seigneur et matre avec ses vertus et ses faibles; je le vois
aimant et honorant le roi comme une espce de lord-maire et de
chef du ngoce; vnrant la chambre des communes pour les lois
qu'elle adopte sur l'exportation, et respectant les pairs parce
que le lord-chancelier[36] est assis sur un sac de laine.

-- J'ai fait un portrait, Rashleigh, et vous faites une
caricature. Mais, si je vous ai fait la carte du pays qu'il vous
importait de connatre, j'espre qu'en retour vous voudrez bien me
donner quelques lumires sur la gographie des terres inconnues...

-- Sur lesquelles vous vous trouvez jet, dit Rashleigh. En
vrit, c'est inutile: ce n'est point l'le de Calypso, plante de
tilleuls fleuris, et offrant toute l'anne l'image d'un printemps
ternel; mais c'est une espce de dsert du nord, aussi peu propre
 piquer la curiosit qu' plaire  l'oeil, et qu'au bout d'une
demi-heure vous connatrez dans toute sa nudit aussi bien que si
je vous en avais fait la description la plus minutieuse.

-- Mais il me semble qu'il est quelque chose qui mrite pourtant
de fixer l'attention. Que dites-vous de miss Vernon? ne forme-t-
elle pas un intressant contraste avec le reste du tableau?

Je m'aperus aisment que Rashleigh et voulu pouvoir se dispenser
de me rpondre; mais les renseignements qu'il m'avait demands me
donnaient le droit de lui faire des questions  mon tour.
Rashleigh le savait, et, forc de suivre le sentier que je venais
de lui ouvrir, il chercha du moins  y marcher de la meilleure
grce possible. -- J'ai moins d'occasions  prsent d'tudier le
caractre de miss Vernon que je n'en avais autrefois, me dit-il.
Lorsqu'elle tait plus jeune, j'tais son matre; mais quand elle
eut atteint l'ge o commence une nouvelle carrire pour une jeune
personne, mes diffrentes occupations, la gravit de la profession
 laquelle je me destinais, la nature particulire de ses
engagements, notre position mutuelle, en un mot, rendaient une
intimit constante aussi inconvenante que dangereuse. Je crains
que miss Vernon n'ait regard ma rserve comme une preuve
d'indiffrence; mais c'tait un devoir: il m'en cota beaucoup
pour couter la voix de la prudence, et les regrets qu'elle
pouvait prouver galaient  peine les miens. Mais comment
continuer  vivre dans la plus intime familiarit avec une jeune
personne charmante et sensible, qui doit, comme vous le savez,
entrer dans un clotre, ou accepter la personne qui lui est
destine?

-- Le clotre ou l'poux qui lui est destin! m'criai-je. Miss
Vernon est-elle rduite  cette alternative?

-- Hlas! oui, dit Rashleigh en touffant un soupir. Je n'ai pas
besoin sans doute de vous prmunir contre le danger de cultiver
trop assidment l'amiti de miss Vernon: vous connaissez le monde,
vous savez jusqu' quel point vous pouvez vous livrer au charme de
sa socit sans compromettre votre repos. Mais je dois vous
avertir de veiller sur ses sentiments avec autant de vigilance que
sur les vtres: je sais par exprience que miss Vernon est d'un
naturel ardent et sensible, et vous avez vu vous-mme hier
jusqu'o vont son irrflexion et son mpris pour les convenances.

Quoiqu'il pt y avoir un fond de vrit dans ce qu'il me disait,
et que je n'eusse pas le droit de prendre en mauvaise part des
avis qu'il me donnait sous le voile de l'amiti, je sentais que
j'aurais eu du plaisir  me battre avec lui.

L'insolent! parler avec cette arrogance! voulait-il me faire
croire que miss Vernon avait conu un penchant pour son horrible
figure, et qu'elle se ft dgrade au point d'avoir besoin de la
rserve et de la circonspection d'un Rashleigh pour se gurir de
son imprudente passion? Je me contins nanmoins, et imitant un
instant son hypocrisie, je regrettai avec lui qu'une personne du
bon sens et du mrite de miss Vernon et une conduite aussi
inconvenante qu'il le disait.

-- Non pas inconvenante, dit Rashleigh, mais d'une franchise qui
va quelquefois jusqu' l'inconsquence. Du reste, croyez-moi, elle
a un excellent coeur.  parler franchement, si elle persiste dans
son aversion pour le clotre et pour le mari qu'on lui destine, et
que Plutus me soit assez favorable pour m'assurer une honnte
indpendance, je pourrai bien alors renouveler nos anciennes
liaisons et offrir  Diana la moiti de ma fortune.

-- Avec sa belle voix et ses priodes lgantes, pensais-je en
moi-mme, ce Rashleigh est le fat le plus laid et le plus
suffisant que j'aie jamais vu.

-- Mais, ajouta Rashleigh, comme s'il se parlait  lui-mme, je
n'aimerais pourtant pas  supplanter Thorncliff.

-- Supplanter Thorncliff! m'criai-je avec la plus grande
surprise; votre frre Thorncliff est-il le mari qu'on destine 
Diana Vernon?

-- Sans doute; par l'ordre de son pre et par suite d'un certain
pacte de famille, elle doit pouser un des fils de sir Hildebrand.
On a obtenu de la cour de Rome pour Diana Vernon une dispense qui
lui permet d'pouser son cousin...

Osbaldistone; le nom de baptme est en blanc, de sorte qu'il ne
reste plus qu' choisir l'heureux mortel dont le nom doit remplir
la lacune. Or, comme Percy, qui ne songe qu' boire, ne paraissait
pas un mari trs convenable, mon pre a fait choix de Thorncliff,
et c'est  ce second rejeton de la famille qu'il a confi le soin
de ne pas laisser teindre la race des Osbaldistone.

-- La jeune personne, dis-je en m'efforant de prendre un air de
plaisanterie qui m'allait fort mal, je crois, aurait peut-tre
voulu chercher encore un peu plus bas sur l'arbre de la famille la
branche  laquelle elle dsirait s'unir.

-- Je ne sais, reprit-il; il n'y a pas beaucoup de choix dans
notre famille. Dick est un brutal, John une brute, et Wilfred un
ne. Je crois qu'aprs tout mon pre ne pouvait pas mieux choisir
pour la pauvre Diana.

-- Les personnes prsentes tant toujours exceptes.

-- Oh! l'tat ecclsiastique, auquel j'tais destin, ne me
permettait pas de me mettre sur les rangs; autrement je ne
dissimulerai pas qu'ayant reu du moins de l'ducation j'aurais pu
tre choisi par sir Hildebrand prfrablement  mes autres frres.

-- Et sans doute aussi par la jeune personne?

-- Vous ne devez pas le supposer, rpondit Rashleigh en repoussant
cette ide avec une affectation qui ne servait qu' la confirmer;
l'amiti, l'amiti seule avait serr les liens qui nous
unissaient: la tendre affection d'une me sensible et aimante pour
son prcepteur; l'amour n'approcha pas de nous, ou du moins il
n'entra pas dans nos coeurs; je vous ai dit que j'avais t sage 
temps.

Je n'tais pas trs dispos  pousser plus loin cette
conversation, et prenant un prtexte pour me dbarrasser de
Rashleigh, je me retirai dans ma chambre, o je me promenai 
grands pas, rptant tout haut les expressions qui m'avaient le
plus choqu: Sensible!... ardente!... tendre affection!...
amour!... Diana Vernon, la plus charmante personne que j'aie
jamais vue, amoureuse de ce Rashleigh, monstre de laideur et de
difformit,  qui il ne manque qu'une bosse sur le dos pour tre
aussi hideux que Richard III!... et cependant les occasions qu'il
avait de l'entretenir pendant ses maudites leons, la sduction de
son langage, son esprit, son adresse... la sottise et la nullit
de ses frres, qui le laissaient sans concurrent... l'admiration
de miss Vernon pour ses talents, quoiqu'elle paraisse fortement
irrite contre lui; sans doute, parce qu'il la nglige... Et que
m'importe tout cela? pourquoi me tourmenter et me mettre en
fureur? Diana Vernon est-elle la premire de son sexe qui ait aim
et pous un homme laid? et quand mme elle serait libre, quand
mme sa main ne serait pas dj promise, que m'importerait encore?
Une catholique... une papiste... un dragon en jupons!... je serais
fou de penser un instant  l'associer  mon sort.

Ces rflexions, loin de calmer le feu qui me dvorait, ne firent
que l'attiser, et, lorsqu'il fallut descendre pour le dner, je
portai  table toute ma mauvaise humeur.

Chapitre XII.

tre ivre, s'emporter? prendre un air froid et sombre?
Et dans de vains transports s'attaquer  son ombre?

Shakespeare, Othello.



Je vous ai dj dit, mon cher Tresham, ce qui n'tait pas une
nouvelle pour vous, que mon principal dfaut tait un orgueil
invincible, qui m'exposait souvent  de cruelles mortifications.
Je n'avais jamais pens que j'aimasse miss Vernon; cependant 
peine Rashleigh m'eut-il parl d'elle comme d'une conqute qu'il
pouvait saisir ou ngliger  son choix que toutes les dmarches
que cette pauvre fille avait faites, dans l'innocence de son
coeur, pour former une liaison d'amiti avec moi, me parurent
l'effet de la coquetterie la plus insultante. -- Elle voudrait
sans doute s'assurer de moi comme d'un pis-aller, au cas que
M. Rashleigh Osbaldistone fasse le cruel! mais je lui apprendrai
que je ne suis pas homme  me laisser jouer ainsi... Je lui ferai
voir que je connais ses artifices, et que je les mprise.

Je ne rflchis pas que toute cette indignation, aussi ridicule
que dplace, prouvait que je n'tais rien moins qu'indiffrent
aux charmes de miss Vernon, et je m'assis  table trs irrit
contre elle et contre toutes les filles d've.

Miss Vernon fut surprise de m'entendre rpondre schement aux
saillies qui lui chappaient et aux traits satiriques qu'elle
dcochait  tout moment contre ses chers cousins avec sa libert
ordinaire; mais, ne souponnant pas que mon intention ft de
l'offenser, elle se contenta de se moquer de mes grossires
reparties par des reparties  peu prs semblables, mais plus fines
et plus polies, et en mme temps plus piquantes.  la fin elle
s'aperut que j'tais rellement de mauvaise humeur, et voici la
rponse qu'elle fit  une de mes boutades: -- On dit, M. Francis,
qu'il y a quelque chose de bon  recueillir, mme des discours
d'un sot: j'entendais l'autre jour le cousin Wilfred refuser de
jouer plus longtemps au bton avec le cousin John, parce que le
cousin John s'tait mis en colre et frappait plus fort que les
rgles du jeu ne le permettent. Il n'est pas juste, disait
l'honnte Wilfred, que je reoive des coups tout de bon, tandis
que je ne donne que des coups pour rire. Sentez-vous?

-- Je ne me suis jamais trouv, madame, dans la ncessit de
chercher  extraire la mince dose de bon sens qui peut se trouver
mle dans les personnes de cette famille.

-- Ncessit! et madame!... Vous m'tonnez, M.  Osbaldistone.

-- J'en suis dsol, madame.

-- Quel est ce nouveau caprice?

-- Parlez-vous srieusement, ou ne prenez-vous ce ton que pour
rendre plus prcieuse votre bonne humeur?

-- Vous avez droit  l'attention de tant de messieurs dans cette
famille, miss Vernon, qu'il ne peut gure tre digne de vous de
demander la cause de ma nullit et de ma maussaderie.

-- Comment?... avez-vous donc abandonn mon parti pour passer 
l'ennemi? Elle jeta un regard sur Rashleigh, qui tait plac vis-
-vis d'elle, et voyant qu'il semblait nous observer avec une
maligne joie, elle ajouta:

-- Il n'est que trop vrai: Rashleigh triomphe de m'avoir enlev
encore un ami. Grce au ciel, et grce  l'tat de dpendance o
je me suis toujours trouve, et qui m'a appris  souffrir sans me
plaindre, je ne m'offense pas aisment: afin de n'tre pas tente
de vous chercher querelle, je vais me retirer plus tt qu'
l'ordinaire, et je souhaite que votre mauvaise humeur passe avec
votre dner.

 ces mots elle quitta la table. Elle ne fut pas plus tt partie
que j'eus honte de ma conduite. J'avais repouss brusquement les
tmoignages de sa bienveillance, et j'avais presque t jusqu'
injurier l'tre charmant qui n'avait pas craint d'exposer sa
rputation pour me rendre service, et que son sexe seul et d
mettre  l'abri de ma brutalit. Pour combattre ou pour dissiper
ces rflexions pnibles, je remplis machinalement mon verre toutes
les fois que la bouteille passait devant moi. Accoutum  la
temprance, je ne tardai pas  prouver, dans l'tat o j'tais
dj, les funestes effets du vin. Les buveurs de profession, qui
se sont comme abrutis par l'usage frquent des liqueurs fortes,
peuvent se livrer sans crainte  ces excs, qui ne font que
troubler un peu leur jugement, dj trs faible  jeun. Mais les
hommes qui ne se sont pas fait une habitude de ce vice affreux qui
nous ravale au rang des brutes, en prouvent en un instant la
terrible influence. Ma tte s'exalta bientt jusqu'
l'extravagance; je parlais sans cesse; je discutais ce que je ne
savais pas; je faisais des histoires dont je perdais le fil, et
puis je riais moi-mme  gorge dploye de mon absence de mmoire.
J'acceptai plus d'une gageure qui n'avait ni rime ni raison; je
dfiai  la lutte le gant John, quoiqu'il ft un des premiers
lutteurs du canton, et moi un apprenti dans cet exercice.

Mon oncle eut la bont de prvenir le rsultat de ma folle ivresse
qui aurait, je suppose, fini par me faire rompre le cou.

La malignit a mme t jusqu' dire que j'avais entonn une
chanson bachique; mais comme je ne m'en souviens pas, et que je ne
crois pas avoir jamais essay de former un son, je me flatte que
cette calomnie n'tait pas fonde. J'ai fait assez de folies
pendant mon ivresse, sans qu'on m'en prte encore auxquelles je
n'ai pas song. Sans perdre entirement toute raison, je perdis
toute retenue, et la passion imptueuse qui m'agitait se manifesta
par les plus bruyants transports. Je m'tais mis  table triste,
mcontent, et dcid  garder le silence; le vin me rendit
babillard, querelleur et emport. Je cherchais dispute  tout le
monde, je contredisais tout ce qu'on avanait; et, sans respect
pour les biensances, j'attaquais,  la table mme de mon oncle,
ses sentiments politiques et sa religion. La modration que
Rashleigh affectait, sans doute pour augmenter encore ma fureur
frntique, m'chauffa mille fois plus que les cris et les injures
de ses frres. Je dois  mon oncle la justice de dire qu'il
s'effora de nous ramener  l'ordre; mais son autorit fut
mconnue au milieu du tumulte toujours croissant.  la fin mon
emportement ne connut plus de bornes, et furieux de quelque
insinuation injurieuse, relle ou suppose, je m'lanai de ma
place, courus sur Rashleigh et lui donnai un soufflet. Le
philosophe le plus stoque n'et pas reu cette insulte avec plus
de sang-froid et de patience. Il se contenta de me jeter un regard
de mpris; mais Thorncliff ne fut pas si modr dans sa vengeance,
et, voyant que son frre ne s'apprtait pas  demander raison de
cet outrage, il cria qu'il voulait laver dans mon sang la tache
faite  leur honneur. Les pes furent tires; et nous avions
chang une ou deux passes, lorsque les autres frres nous
sparrent. Je n'oublierai jamais le rire infernal qui contracta
les traits de Rashleigh lorsque je fus entran de force par deux
de ces jeunes titans. Ils m'enfermrent dans ma chambre,
assujettirent la porte par de grosses barres de fer, et je les
entendis, avec une rage inexprimable, rire aux clats en
descendant l'escalier. J'essayai dans ma fureur de briser la
porte; mais la prcaution qu'ils avaient prise rendit tous mes
efforts inutiles.  la fin je me jetai sur mon lit, et m'endormis
en roulant dans ma tte de terribles projets de vengeance.

Mais le tardif repentir vint avec le jour. Je sentis avec amertume
la violence et l'absurdit de ma conduite, et je fus oblig de
reconnatre que le vin m'avait raval au-dessous de Wilfred
Osbaldistone, pour lequel j'avais un si profond mpris. Ces
cruelles rflexions n'taient pas adoucies par l'ide qu'il
fallait faire des excuses pour mon emportement dplac, et cela en
prsence de miss Vernon. Les reproches que j'avais  me faire pour
la conduite peu gnreuse que j'avais tenue  son gard pendant le
dner, et pour laquelle je ne pouvais pas mme allguer la
misrable excuse de l'ivresse, ajoutaient encore  ces pnibles
considrations.

Accabl du poids de ma honte et de mon humiliation, je descendis
dans la salle  manger, comme un criminel qui vient entendre
prononcer sa sentence. Une forte gele avait rendu la chasse
impossible, et j'eus la mortification de trouver dj toute la
famille rassemble autour d'un norme jambon,  l'exception de
Rashleigh et de miss Vernon. La joie tait extrme lorsque
j'entrai, et je ne pouvais douter que je ne fusse l'objet de la
rise. En effet, ce qui me semblait un sujet de peine et de
regrets paraissait aux yeux de mon oncle et de la plupart de mes
cousins une saillie de gaiet fort divertissante. Sir Hildebrand,
tout en me raillant sur mes exploits hroques, jura qu'il pensait
qu' mon ge il valait mieux s'enivrer deux ou trois fois par jour
que d'aller se coucher  sec comme un presbytrien. Et, pour
appuyer cette consolante rflexion, il versa un grand verre d'eau-
de-vie, en m'exhortant  avaler du poil de la bte qui m'avait
mordu.

-- Laisse-les rire, neveu, ajouta-t-il en regardant ses fils,
laisse-les rire; ils seraient de vraies soupes au lait, comme toi,
si je ne leur avais pas appris  vider leur bouteille.

Malgr tous leurs dfauts et tous leurs ridicules, mes cousins
n'avaient pas en gnral un mauvais coeur: ils virent que leurs
railleries me blessaient, et ils s'efforcrent, quoique avec leur
maladresse ordinaire, de dissiper l'impression pnible qu'elles
avaient produite sur moi. Thorncliff seul se tenait  l'cart, et
avait l'air morne et pensif. Ce jeune homme avait toujours eu de
l'loignement pour moi, et il ne m'avait jamais tmoign ces
attentions maussades, mais bienveillantes, que j'avais prouves
quelquefois de la part de ses frres. S'il tait vrai, ce dont
pourtant je commenais  douter, qu'on le destint pour poux 
miss Vernon, il tait possible qu'il s'alarmt de la prdilection
que cette jeune personne semblait me marquer, et que, craignant
que je ne devinsse un rival dangereux, il cont de la jalousie et
me prt en aversion.

Rashleigh entra enfin, l'air morne et rveur. Je ne sais quoi de
sombre rpandu sur sa physionomie prouvait qu'il n'avait pas
oubli l'insulte dshonorante que je lui avais faite. J'avais dj
pens  la conduite que je devais tenir dans cette occasion;
j'tais parvenu  me modrer et  croire que le vritable honneur
ne consistait pas  me battre pour prouver que j'avais raison,
lorsqu'il n'tait que trop vident que j'avais tort, mais  faire
noblement des excuses pour une injure si disproportionne  toutes
les provocations que j'aurais pu allguer.

Je m'empressai donc d'aller  la rencontre de Rashleigh, et lui
exprimai mes regrets de la violence  laquelle je m'tais laiss
emporter la veille.

-- Rien au monde, dis-je, n'et pu m'arracher un seul mot
d'excuse, rien que la voix de ma conscience, qui me reproche ma
conduite. J'esprais que mon cousin accepterait l'assurance
sincre de mes regrets, et voudrait bien considrer que mes torts
provenaient en grande partie de l'excessive hospitalit
d'Osbaldistone-Hall.

-- Il sera ton ami, garon, s'cria le bon sir Hildebrand dans
l'effusion de son coeur, il sera ton ami, ou du diable si je
l'appelle encore mon fils. Pourquoi, Rashleigh, restes-tu plant
l comme une souche? _J'en suis fch, _eh! de par tous les
diables, c'est tout ce que peut faire un gentilhomme, s'il vient 
faire quelque chose de mal lorsqu'il a bu le petit coup. J'ai
servi et je dois, je crois, connatre quelque chose aux affaires
d'honneur. Que je n'en entende plus parler, et nous irons tous
ensemble chasser le blaireau dans Birkenwood-Bank.

La figure de Rashleigh, comme je l'ai dj dit, avait un caractre
particulier, et de ma vie je n'avais vu de physionomie semblable.
Mais cette singularit ne consistait pas encore tant dans les
traits que dans sa manire de changer leur expression. Dans le
passage de la joie  la douleur, du ressentiment  la
satisfaction, il y a un lger intervalle, avant que la passion
dominante respire dans tous les traits,  l'exclusion absolue de
celle qu'elle remplace. De mme que la lumire douteuse du
crpuscule spare la fin de la nuit du lever du soleil, il y a
comme une espce d'indcision dans le caractre de la physionomie,
pendant que les muscles se dgonflent, que le front s'claircit,
que les yeux reprennent leur clat, enfin que toute la figure,
chassant les nuages qui la couvraient, recouvre un air calme et
serein. Celle de Rashleigh ne passait point par ces gradations,
mais prenait successivement et tout  coup l'expression de ces
deux passions diamtralement contraires; c'tait comme le
changement  vue d'une dcoration o, au coup de sifflet du
machiniste, un rocher disparat et un palais s'lve.

Cette singularit me frappa surtout dans cette occasion. Lorsque
Rashleigh entra, toutes les passions haineuses taient peintes sur
son visage. Il entendit mes excuses et l'exhortation de son pre
sans qu'il se fit le moindre changement dans sa physionomie; mais
sir Hildebrand n'eut pas plus tt fini de parler que le sombre
nuage qui couvrait le front de Rashleigh disparut tout  coup; et
du ton le plus poli et le plus affable il m'exprima sa parfaite
satisfaction des excuses que je voulais bien lui faire.

-- Mon Dieu! dit-il, j'ai moi-mme une si pauvre tte lorsque je
bois plus de mes trois verres de vin, que je n'ai, comme le bon
Cassio[37], qu'un souvenir trs vague de la confusion qui rgna
hier soir. Je me rappelle en masse; mais rien de distinct. -- Une
querelle, et voil tout. Ainsi, mon cher cousin, ajouta-t-il en me
serrant amicalement la main, jugez quelle douce surprise j'prouve
en voyant que j'ai  recevoir des excuses au lieu d'en avoir 
faire. Ne parlons plus de cela; je serais bien fou de vouloir
examiner minutieusement un compte dont la balance, qui pouvait
tre contre moi, se trouve si inopinment  mon avantage. Vous
voyez, M. Frank, que je prends dj le langage de Lombard-Street
et que je me prpare  remplir dignement ma nouvelle profession.

J'allais rpondre, et je levais les yeux que la honte m'avait fait
baisser, lorsque je rencontrai ceux de miss Vernon, qui, tant
entre sans bruit pendant la conversation, l'avait coute
attentivement. Dconcert, confus, je penchai la tte sans dire un
seul mot, et j'allai prendre tristement ma place auprs de mes
cousins, que le djeuner n'avait pas cess d'occuper
exclusivement.

Mon oncle se garda bien de laisser chapper cette occasion de me
faire, ainsi qu' Rashleigh, une leon de morale, et il nous
conseilla srieusement de nous corriger de nos ridicules habitudes
de soupe au lait, selon son expression, de nous aguerrir contre
les effets du vin, pour viter les disputes et les coups; et de
commencer par vider rgulirement tous les jours notre pinte de
porto; ce qui,  l'aide de la bire de mars et de quelques verres
d'eau-de-vie, suffisait pour des novices en l'art de boire. Pour
nous encourager, il nous assura qu'il avait connu beaucoup
d'hommes qui taient arrivs  notre ge sans avoir jamais bu
trois verres de vin, et qui cependant, tant tombs en bonne
compagnie, et suivant les bons exemples, taient parvenus  se
faire une brillante rputation en ce genre, pouvant vider
tranquillement leurs six bouteilles sans perdre la tte, et sans
tre incommods le lendemain matin.

Malgr la sagesse de cet avis, et la brillante perspective qu'il
me faisait entrevoir, j'en profitai peu: tout en paraissant
couter mon oncle, mon attention tait ailleurs. Toutes les fois
que je me hasardais  tourner les yeux du ct de miss Vernon,
j'observais que ses regards taient fixs sur moi, et je croyais
lire sur sa figure l'expression de la piti, et en mme temps du
dplaisir. Je cherchais les moyens d'entrer aussi en explication
avec elle et de lui faire mes excuses, lorsqu'elle me fit entendre
qu'elle tait dtermine  m'pargner la peine de solliciter une
entrevue: -- Cousin Frank, dit-elle en m'appelant par le mme
titre qu'elle avait coutume de donner aux autres Osbaldistone,
quoiqu' proprement parler je ne fusse pas son cousin, j'ai t
arrte ce matin par un passage dans _la Divina comedia _du Dante;
voulez-vous avoir la bont de monter  la bibliothque pour me
l'expliquer? Lorsque vous aurez dcouvert le sens de l'obscur
Florentin, vous irez rejoindre ces messieurs, et voir si vous
serez aussi heureux  dcouvrir la retraite du blaireau.

Je m'empressai de lui rpondre que j'tais prt  la suivre.
Rashleigh offrit de nous accompagner. -- Je suis plus en tat,
nous dit-il, de chercher le sens du Dante  travers les mtaphores
et l'obscurit de son style que de chasser un pauvre anachorte de
sa tanire.

-- Excusez-moi, Rashleigh, dit miss Vernon; mais, comme vous allez
occuper la place de M. Frank dans la maison de banque  Londres,
vous devez lui cder l'ducation de votre lve  Osbaldistone-
Hall. Nous vous appellerons cependant s'il est ncessaire; ainsi
ne prenez pas votre air grave, je vous prie. D'ailleurs, c'est une
honte que vous ne connaissiez pas mieux la chasse, vous, un
Osbaldistone! Que ferez-vous si votre oncle vous demande comment
vous chassez au blaireau?

-- Hlas! Diana, c'est bien vrai, dit sir Hildebrand en poussant
un soupir. Si Rashleigh et voulu acqurir, comme ses frres, les
connaissances utiles, il tait  bonne cole, je crois; mais les
grammaires franaises, les livres, les nouveaux navets, les rats
et les hanovriens ont tout boulevers dans la vieille
Angleterre[38]. Allons, Rashie[39], allons, viens avec nous, et porte
mon pieu de chasse: ta cousine n'a pas besoin de toi  prsent,
et je n'entends pas qu'on contrarie ma Diana. Je ne veux pas qu'il
soit dit qu'il n'y avait qu'une femme  Osbaldistone-Hall, et
qu'elle y est morte faute de n'avoir pu faire ses volonts.

Rashleigh obit  son pre et le suivit aprs avoir dit  demi-
voix  Diana: -- Je suppose qu'il sera discret de ne pas oublier
aujourd'hui de me faire accompagner du courtisan _Crmonie, _et
de frapper  la porte de la bibliothque avant d'entrer?

-- Non, non! Rashleigh, dit miss Vernon, dbarrassez-vous du faux
archimage appel _Dissimulation; _c'est le meilleur moyen de vous
assurer un libre accs auprs de nous pendant nos entretiens
classiques.

 ces mots, elle prit le chemin de la bibliothque, et je la
suivis... comme un criminel, allais-je dire, qu'on mne 
l'excution; mais il me semble que j'ai dj employ cette
comparaison une ou deux fois, ainsi je la supprime: je dirai donc,
sans comparaison, que je la suivis en tremblant, et avec un
embarras que j'aurais donn tout au monde pour vaincre. Il me
semblait qu'il tait souverainement dplac dans cette occasion;
car j'avais respir assez longtemps l'air du continent pour
apprendre que la lgret, la galanterie et l'assurance sont trois
qualits essentielles qui doivent distinguer l'heureux mortel
qu'une jeune et belle personne honore d'un tte--tte.

Mais pour cette fois mes sentiments anglais l'emportrent sur mon
ducation franaise; et je fis, je crois, une trs piteuse figure
lorsque miss Vernon, s'asseyant majestueusement dans le grand
fauteuil de la bibliothque, comme un juge qui va entendre une
cause importante, me fit signe de prendre une chaise vis--vis
d'elle, ce que je fis, tremblant comme le pauvre diable qui se
voit sur la sellette; et elle commena la conversation sur le ton
de la plus amre ironie.

Chapitre XIII.

Sans doute il fut cruel celui qui le premier
Trempa dans le poison une pe homicide;
Mais plus barbare encore, et cent fois plus perfide
Celui qui de sucs vnneux
Put remplir froidement la coupe hospitalire.

_Anonyme._



En vrit, M. Frank Osbaldistone, dit miss Vernon de l'air d'une
personne qui croyait avoir acquis le privilge de railler, en
vrit, vous nous avez tous vaincus. Je n'aurais pas cru que vous
fussiez aussi digne de votre noble famille. La journe d'hier vous
a couvert de gloire. Vous avez fait vos preuves pour entrer dans
l'honorable corporation d'Osbaldistone-Hall: elles sont
irrcusables, et votre coup d'essai a t un coup de matre.

-- Je connais mes torts, miss Vernon, et tout ce que je puis dire
pour justifier mon impertinence, c'est que j'avais reu des
nouvelles qui avaient agit mes esprits. Je sens que j'ai t on
ne peut plus absurde et impoli.

-- Comment donc! reprit le juge inflexible, vous ne vous rendez
pas justice. D'aprs ce que j'ai vu et ce que j'ai depuis entendu
dire, vous avez montr dans une seule soire toutes les qualits
suprieures qui distinguent vos cousins: la douceur et l'urbanit
du bon Rashleigh, la temprance de Percy, le sang-froid de
Thorncliff, la patience de John, l'art des gageures de Dickon, et
ce qui surtout est le plus admirable, c'est d'avoir choisi le
temps, le lieu et la circonstance pour faire preuve de ces rares
talents, avec une sagacit digne de Wilfred.

-- Ayez un peu compassion de moi, miss Vernon, lui dis-je; car
j'avoue que je regardais la leon comme bien mrite, surtout en
considrant de quelle part elle me venait. Pardonnez-moi si, pour
excuser une extravagance dont je ne suis pas habituellement
coupable, j'ose vous citer la coutume de la maison et du pays. Je
suis loin de l'approuver; mais nous avons l'autorit de
Shakespeare, qui dit que le bon vin est une bonne et aimable
crature, et que tout homme peut y tre pris tt ou tard.

-- Oui, M. Francis; mais Shakespeare met ce pangyrique et cette
apologie dans la bouche du plus grand sclrat que son crayon ait
trac. Je ne veux point cependant abuser de l'avantage que m'a
donn votre citation en vous accablant de la rponse par laquelle
Cassio rfute Iago[40]. Je veux seulement ne pas vous laisser
ignorer qu'il est au moins une personne fche de voir un jeune
homme plein de talents et d'esprances s'enfoncer dans le bourbier
o chaque soir se plongent les habitants de ce manoir.

-- Je n'ai fait qu'y mettre un instant le pied, je vous assure,
miss Vernon, et je reconnais trop combien ce bourbier est
dgotant pour y faire un pas de plus.

-- Si telle est votre rsolution, reprit-elle, elle est sage, et
je ne puis que l'approuver. Mais j'tais si tourmente de ce que
j'avais entendu dire que je n'ai pu m'empcher de m'en expliquer
avec vous, avant de vous parler de ce qui me regarde
particulirement. Vous vous tes conduit hier avec moi pendant le
dner de manire  me faire croire qu'on vous a dit sur mon compte
des choses qui ont pu diminuer l'estime que vous m'aviez accorde.
Voudrez-vous bien vous expliquer clairement  ce sujet?

Je fus stupfait. Cette question aussi brusque que prcise tait
plutt faite du ton d'un homme qui demande  un autre
l'explication de sa conduite d'une manire ferme mais polie que de
celui d'une fille de dix-huit ans qui adresse une question  un
jeune homme: elle tait entirement dpouille de circonlocutions,
de ces dtours et de ces priphrases qui accompagnent
ordinairement les explications entre des personnes de diffrents
sexes.

J'tais dans le plus grand embarras; car,  prsent que je me
rappelais de sang-froid les discours de Rashleigh, j'tais forc
de convenir qu'en supposant mme qu'ils fussent fonds, ils
auraient d exciter dans mon me un sentiment de compassion pour
miss Vernon plutt qu'un puril ressentiment; et, quand mme ils
auraient pu justifier compltement ma conduite, encore m'et-il
t difficile de rpter ce qui devait blesser aussi vivement la
fiert de Diana. Elle vit que j'hsitais  rpondre et me dit d'un
ton dcid et rsolu, mais avec modration:

-- J'espre que M. Osbaldistone ne disconviendra pas que j'ai
droit de demander cette explication: je n'ai point de parents,
point d'amis pour me dfendre, il est donc juste qu'on me permette
de me dfendre moi-mme.

Je m'efforai assez gauchement de rejeter ma conduite grossire
sur une indisposition, sur des lettres fort dures que j'avais
reues de Londres. Elle me laissa puiser mes excuses, sans piti
pour mon embarras et ma confusion, et les couta avec le sourire
de l'incrdulit.

--  prsent, M. Frank, que vous avez dbit votre prologue
d'excuses avec la mauvaise grce d'usage pour tous les prologues,
veuillez lever le rideau et me montrer ce que je dsire voir. En
un mot, faites-moi connatre ce que Rashleigh a dit de moi, car
c'est toujours lui qui fait mouvoir toutes les machines
d'Osbaldistone-Hall.

-- Mais supposez qu'il m'ait dit quelque chose, miss Vernon, que
mrite celui qui trahit les secrets d'une puissance pour les
rvler  une puissance allie?... car vous m'avez dit vous-mme
que Rashleigh tait toujours votre alli, quoiqu'il ne ft plus
votre ami.

-- Point d'vasion, je vous prie, point de plaisanteries sur ce
sujet; je n'ai ni la patience ni l'envie de les couter. Rashleigh
ne peut pas, ne doit pas, n'oserait pas tenir sur moi, sur Diana
Vernon, des propos que je ne puisse pas entendre. Il rgne des
secrets entre nous, il est vrai, mais ce n'est pas de ces secrets
qu'il peut vous avoir parl; ce n'est pas moi personnellement que
ces secrets intressent.

Pendant qu'elle parlait, j'tais parvenu  recouvrer ma prsence
d'esprit, et je pris soudain la dtermination de ne point rvler
ce que Rashleigh m'avait dit comme en confidence. Il me semblait
qu'il y avait de la bassesse  rpter un entretien particulier.
Miss Vernon ne pouvait retirer aucun avantage de mon indiscrtion,
qui l'et afflige inutilement. Je rpondis donc gravement que je
n'avais eu avec M. Rashleigh qu'une conversation de famille, et je
lui protestai qu'il ne m'avait rien dit qui m'et laiss contre
elle une impression dfavorable; j'esprais qu'elle voudrait bien
se contenter de cette assurance, et ne pas exiger des dtails que
l'honneur m'obligeait de lui refuser.

-- L'honneur? s'cria-t-elle en s'lanant de sa chaise avec le
tressaillement et la vivacit d'une Camille prte  voler au
combat: l'honneur! c'est le mien qui est compromis: point de
dtours, ils seront inutiles; c'est une rponse positive qu'il me
faut. Ses joues taient rouges, son visage en feu; ses yeux
tincelaient... -- Je demande, ajouta-t-elle d'une voix dont
l'expression tait dchirante, je demande une explication, telle
qu'une femme bassement calomnie a droit de la demander  un homme
qui se dit homme d'honneur; telle qu'une crature sans mre, sans
amis, sans guide et sans protection, seule, seule au monde, a
droit de l'exiger d'un tre plus heureux qu'elle, au nom de ce
Dieu qui les a envoys ici-bas, lui pour jouir, et elle pour
souffrir. Vous ne me refuserez pas, ou, ajouta-t-elle en levant
les yeux d'un air solennel, je serai venge de votre refus, s'il
est quelque justice sur la terre ou dans le ciel.

Je fus tourdi de cette vhmence; mais je sentis qu'aprs un
semblable appel mon devoir tait de bannir une scrupuleuse
dlicatesse, et je lui rptai brivement ce qui s'tait pass
dans la conversation que j'avais eue avec Rashleigh.

Ds qu'elle vit que je consentais  la satisfaire, elle s'assit et
m'couta d'un air calme; et, lorsque je m'arrtais pour chercher
quelque manire dlicate de lui faire entendre ce qui me semblait
devoir lui causer une trop grande impression, elle me disait
aussitt:

-- Continuez, continuez je vous prie; le premier mot qui se
prsente  l'esprit est le plus clair, et, par consquent, le
meilleur. Ne vous inquitez pas de mes sentiments; parlez-moi
comme vous parleriez  un tiers qui ne serait point partie
intresse.

Press avec autant d'instance, je lui rptai ce que Rashleigh
m'avait dit d'un arrangement de famille qui l'obligeait  pouser
un Osbaldistone et du choix qu'on avait fait de Thorncliff.
J'aurais voulu n'en pas dire davantage; mais sa pntration
dcouvrit que je lui cachais encore quelque chose et sembla mme
deviner ce que c'tait.

-- Ce n'est pas tout: Rashleigh vous a encore dit quelque chose de
plus, quelque chose qui le concernait particulirement, n'est-ce
pas?

-- Il m'a fait entendre que, sans la rpugnance qu'il prouverait
 supplanter son frre, il dsirerait,  prsent que la nouvelle
carrire  laquelle il se destinait lui permettait de se marier,
que le nom de Rashleigh remplt le blanc qui se trouve dans la
dispense, au lieu de celui de Thorncliff.

-- En vrit! reprit-elle; a-t-il tant de condescendance? C'est
trop d'honneur pour son humble servante... et sans doute il
suppose que Diana Vernon serait transporte de joie si cette
substitution pouvait s'effectuer!

--  parler franchement, il me l'a fait entendre, et il a mme t
jusqu' me dire...

-- Quoi... que je sache tout! s'cria-t-elle prcipitamment.

-- Qu'il a fait cesser l'intimit qui rgnait entre vous et lui,
dans la crainte qu'elle ne donnt naissance  une affection dont
sa destination  l'glise ne lui permettait pas de profiter.

-- Je lui suis oblige de sa prvoyance, reprit miss Vernon dont
tous les traits exprimaient le plus profond mpris.

Elle rflchit un instant et reprit avec le plus grand sang-froid:

-- Il n'y a rien qui m'tonne dans ce que vous m'avez dit; et je
m'attendais  peu prs au rcit que vous venez de me faire, parce
que,  l'exception d'une seule circonstance, c'est l'exacte
vrit. Mais, comme il y a des poisons si actifs que quelques
gouttes suffisent pour corrompre toute une source, de mme il
existe dans les rvlations de Rashleigh une horrible imposture
capable d'infecter le puits mme dans lequel la vrit s'est
cache. Connaissant Rashleigh, comme je n'ai que trop de motifs de
le connatre, rien au monde n'et pu me faire penser  m'unir 
lui. Non, s'cria-t-elle en tressaillant d'horreur, non, tout,
tout au monde plutt que d'pouser Rashleigh; plutt l'ivrogne, le
querelleur, le jockey, l'imbcile: je les prfre mille fois; et
plutt le couvent, plutt la prison, plutt le tombeau qu'aucun
des six.

Il y avait dans le son de sa voix un accent de mlancolie qui
rpondait  l'agitation de son me et  la singularit de sa
situation; si jeune, si belle, sans exprience, abandonne  elle-
mme, n'ayant pas une seule amie dont la prsence pt lui servir
comme de protection, prive mme de cette espce de dfense que
son sexe retire des formes et des gards en usage dans le monde,
c'est  peine une mtaphore de dire que mon coeur saignait pour
elle. Cependant il y avait un air de dignit dans son ddain pour
les vaines crmonies, de grandeur dans son mpris pour
l'imposture, de rsolution et de courage dans la manire dont elle
contemplait les dangers qui l'entouraient, enfin une espce
d'hrosme dans sa conduite qui m'inspiraient en mme temps la
plus vive admiration. On et dit une princesse abandonne par ses
sujets et prive de sa puissance, mais mprisant encore ces
convenances, ces rgles de socit tablies pour les personnes
d'un rang infrieur; et, au milieu de tous les obstacles,
conservant une me ferme, une constance inbranlable, et mettant
sa confiance dans la justice du ciel.

Je voulus lui exprimer le sentiment de piti et d'admiration que
faisaient natre en moi ses malheurs et sa constance; mais elle
m'interrompit:

-- Je vous ai dit en plaisantant que je n'aimais pas les
compliments, me dit-elle; je vous dis srieusement aujourd'hui que
je ddaigne les consolations. Ce que j'ai eu  souffrir, je l'ai
souffert. Ce que je dois souffrir encore, je le supporterai si je
le puis. La strile piti n'allge pas le fardeau qui pse sur le
pauvre esclave. Il n'existait dans le monde qu'un seul tre qui
pt me secourir, et c'est celui qui a prfr ajouter encore  ma
misre, Rashleigh Osbaldistone... Oui, il fut un temps o j'aurais
pu apprendre  aimer cet homme; mais, grand Dieu! le motif pour
lequel il s'insinua dans la confiance d'une pauvre crature
entirement isole; la persvrance avec laquelle il s'effora de
m'entraner dans le prcipice qu'il creusait sous mes pas, sans
couter un seul instant la voix du remords ou de la piti;
l'horrible motif qui lui faisait chercher  convertir en poison la
nourriture qu'il donnait  mon me.  mon Dieu! que serais-je
devenue dans ce monde et dans l'autre si j'tais tombe dans les
piges de cet infme sclrat?

Je fus si frapp de ces paroles et de la nouvelle perfidie
qu'elles dvoilaient  mes yeux que je me levai sans presque
savoir ce que je faisais; je mis la main sur le pommeau de mon
pe et courus  la porte de la chambre pour aller chercher celui
sur lequel je devais dcharger ma juste indignation. Respirant 
peine et avec un regard o l'expression du ressentiment et du
mpris avait fait place  celle des plus vives alarmes, miss
Vernon se prcipita entre la porte et moi.

-- Arrtez, s'cria-t-elle, arrtez! Quelque juste que soit votre
ressentiment, vous ne connaissez pas la moiti des secrets de
cette dangereuse prison. Elle regarda d'un oeil inquiet autour de
la chambre et, baissant la voix: Il y a un charme qui protge sa
vie, me dit-elle; vous ne pouvez l'attaquer sans compromettre
l'existence d'autres personnes. Sans cela, dans quelque moment
terrible, dans quelque heure marque par la justice, cette main,
toute faible qu'elle est, se ft peut-tre venge elle-mme. Je
vous ai dit, ajouta-t-elle en me ramenant  ma place, que je
n'avais pas besoin de consolateur: je vous dis  prsent que je
n'ai pas besoin de vengeur.

Je m'assis, en rflchissant machinalement  ce qu'elle me disait,
et me rappelant aussi ce que je n'avais pas considr dans le
premier transport, que je n'avais aucun titre pour me constituer
le champion de miss Vernon. Elle s'arrta un moment pour nous
donner le temps  tous deux de nous calmer, et elle continua d'un
ton plus tranquille:

-- Je vous ai dj dit qu'il y a un mystre d'une nature fatale et
dangereuse qui concerne Rashleigh. Tout infme qu'il est, et
quoiqu'il sache que son infamie m'est connue, je ne puis, je n'ose
rompre avec lui, ni mme le braver. Vous aussi, M. Frank, vous
devez vous armer de patience, djouer ses artifices en leur
opposant la prudence, vous tenir toujours sur vos gardes; mais
point d'clat, point de violence, et surtout vitez les scnes
telles que celle d'hier soir; ce seraient pour lui de dangereux
avantages dont il ne manquerait pas de profiter. C'tait le
conseil que je voulais vous donner, et c'tait dans cette vue que
je dsirais avoir un entretien avec vous: mais j'ai tendu ma
confidence plus loin que je ne me l'tais propos.

Je l'assurai qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir.

-- Je le crois, reprit-elle: votre ton, vos manires semblent
autoriser la confiance. Continuons  tre amis; vous n'avez pas 
craindre qu'entre nous l'amiti soit un nom spcieux pour cacher
un autre sentiment: leve toujours avec des hommes, accoutume 
penser et  agir comme eux, je tiens plus de votre sexe que du
mien. D'ailleurs, le clotre est mon partage; le voile fatal est
suspendu sur ma tte, et vous pouvez croire que pour l'carter je
ne me soumettrai jamais  l'odieuse condition qui m'est prescrite.
Le temps o je dois me prononcer n'est pas encore arriv, et si je
n'ai pas dj refus ouvertement l'poux qu'on me propose, c'est
pour jouir le plus longtemps possible de ma libert. Mais 
prsent que le passage du Dante est clairci, allez voir, je vous
prie, ce que sont devenus nos intrpides chasseurs; ma pauvre tte
me fait beaucoup trop souffrir pour que je puisse vous
accompagner.

Je sortis de la bibliothque, mais non pas pour aller voir mes
cousins: j'avais besoin de prendre l'air et de calmer mes esprits
avant de me trouver avec Rashleigh, dont l'horrible caractre
venait de m'tre dvoil, et dont la profonde sclratesse m'avait
inspir une horreur qu'il m'et t impossible de vaincre dans le
premier moment. Dans la famille Dubourg, qui tait de la religion
rforme, j'avais entendu raconter beaucoup d'histoires de prtres
catholiques qui satisfaisaient, en violant les droits sacrs de
l'hospitalit, ces passions que des rgles de leur ordre leur
interdisent.

Mais le plan conu d'avance d'entreprendre l'ducation d'une
malheureuse orpheline, allie  sa propre famille et prive de
protecteurs, dans le perfide dessein de la sduire, ce plan expos
 mes propres yeux avec toute la chaleur d'un vertueux
ressentiment par l'innocente crature qu'il voulait rendre victime
de sa brutalit, ce plan me semblait mille fois plus atroce que la
plus horrible des histoires que j'avais entendu raconter 
Bordeaux, et je sentais qu'il me serait bien difficile de
rencontrer Rashleigh et de contenir l'indignation dont j'tais
transport. Cependant il tait absolument ncessaire que je me
contraignisse, non seulement  cause des mystrieuses paroles de
Diana qui m'avait dit que je ne pouvais pas attaquer ses jours
sans compromettre ceux d'autrui, mais encore parce que je n'avais
pas de motif apparent pour lui chercher querelle.

Je rsolus donc d'imiter la dissimulation de Rashleigh pendant le
temps qu'il nous restait encore  demeurer ensemble, et, lorsqu'il
serait  la veille de partir pour Londres, d'crire  Owen pour
lui tracer une lgre esquisse de son caractre et pour l'engager
 se tenir sur ses gardes et  veiller  l'intrt de mon pre. Je
ne doutais point que l'avarice et l'ambition ne dominassent encore
plus que le libertinage dans une me aussi fortement trempe que
celle de Rashleigh. L'nergie de son caractre et la facilit avec
laquelle il savait se couvrir du masque de toutes les vertus
devaient lui assurer de la part de mon pre un degr de confiance
dont il n'tait pas probable que la bonne foi ou la reconnaissance
l'empcht d'abuser. Cette commission que le devoir m'imposait
tait fort dlicate, surtout dans ma position, puisque la dfaveur
que je chercherais  jeter sur Rashleigh pourrait tre attribue 
la jalousie ou au dpit de lui voir prendre ma place dans les
bureaux et dans le coeur de mon pre. Cependant, comme cette
lettre tait absolument ncessaire pour prvenir de funestes
consquences, et que d'ailleurs je connaissais la prudence et la
discrtion d'Owen  qui j'tais dcid de l'adresser, je
m'empressai de l'crire et l'envoyai  la poste par la premire
occasion.

Quand je revis Rashleigh, il parut comme moi se tenir sur ses
gardes et tre dispos  viter tout prtexte de dispute. Il se
doutait que la conversation que j'avais eue avec miss Vernon ne
lui avait pas t favorable, quoiqu'il ne pt pas savoir qu'elle
m'et rvl l'infamie de ses procds et du projet qu'il avait
conu. Pendant le peu de jours qu'il resta encore  Osbaldistone-
Hall, je remarquai deux circonstances qui me frapprent. La
premire, c'est la facilit presque incroyable avec laquelle il
apprit les principes lmentaires ncessaires  sa nouvelle
profession; principes qu'il tudiait sans relche, faisant de
temps en temps parade de ses progrs, comme pour me montrer qu'il
trouvait bien lger le fardeau que je ne m'tais pas cru capable
de soutenir. La seconde circonstance remarquable, c'est que,
malgr tout ce que miss Vernon m'avait dit de Rashleigh, ils
avaient souvent ensemble de longues confrences dans la
bibliothque, quoiqu'ils se parlassent  peine lorsqu'ils taient
avec nous, et qu'il ne part pas rgner entre eux plus d'intimit
qu' l'ordinaire.

Quand le jour du dpart de Rashleigh fut arriv, son pre reut
ses adieux avec indiffrence, ses frres avec la joie mal dguise
d'coliers qui voient partir leur prcepteur et qui prouvent un
plaisir qu'ils n'osent pas manifester, et moi-mme avec une froide
politesse. Lorsqu'il s'approcha de miss Vernon pour l'embrasser,
elle recula d'un air fier et ddaigneux, mais elle lui tendit la
main en lui disant: -- Adieu, Rashleigh; le ciel vous rcompense
du bien que vous avez fait et vous pardonne le mal que vous avez
mdit.

-- _Amen, _ma belle cousine, reprit-il avec un air de contrition
qu'il avait pris, je crois, au sminaire de Saint-Omer[41]: heureux
celui dont les bonnes intentions ont mri, et dont les mauvaises
intentions sont mortes en fleur!

Il partit en prononant ces mots. -- Le parfait hypocrite! me dit
miss Vernon lorsque la porte se fut referme sur lui. Quelle
ressemblance extrieure il peut y avoir entre ce que nous
mprisons et ce que nous chrissons le plus!

J'avais charg Rashleigh d'une lettre pour mon pre et de quelques
lignes pour Owen, indpendamment de la lettre particulire dont
j'ai parl et que j'avais cru plus prudent d'envoyer par la poste.
Dans ces ptres, il et t naturel que je fisse entendre  mon
pre et  mon ami que je ne retirais d'autre profit de mon sjour
chez mon oncle que d'apprendre la chasse, et d'oublier au milieu
des laquais et des valets d'curie les connaissances ou les
talents que je pouvais avoir. Il et t naturel que j'exprimasse
l'ennui et le dgot que j'prouvais  me trouver parmi des tres
qui ne s'occupaient que de chiens et de chevaux; que je me
plaignisse de l'intemprance habituelle de la famille et des
perscutions de sir Hildebrand pour me faire suivre son exemple.

Ce dernier point surtout n'et pas manqu de faire prendre
l'alarme  mon pre, dont la temprance tait la premire vertu;
et toucher cette corde, c'et t certainement m'ouvrir les portes
de ma prison et abrger mon exil, ou du moins m'assurer un
changement de rsidence; et cependant il est trs vrai que je ne
dis pas un seul mot de tout cela dans les lettres que j'crivais 
mon pre et  Owen. Osbaldistone-Hall et t Athnes dans toute
sa gloire et dans toute sa splendeur, il et t peupl de hros,
de sages, de potes, que je n'aurais pas tmoign moins d'envie de
le quitter.

Pour peu qu'il vous reste encore quelque tincelle du feu et de
l'enthousiasme de la jeunesse, mon cher Tresham, il vous sera
facile d'expliquer mon silence. L'extrme beaut de miss Vernon,
dont elle tirait si peu vanit, sa situation romanesque et
mystrieuse, les malheurs qu'elle paraissait avoir essuys et qui
la poursuivaient encore, le courage avec lequel elle les
supportait, ses manires plus franches que ne le sont
ordinairement celles de son sexe, mais prouvant par l mme
l'innocence et la candeur de son me, et par-dessus tout la
distinction flatteuse dont elle m'honorait, tout se runissait en
mme temps pour exciter mon intrt, piquer ma curiosit, exercer
mon imagination et flatter ma vanit. Je n'osais m'avouer  moi-
mme tout l'intrt qu'elle m'inspirait ni l'impression qu'elle
avait faite sur mon coeur. Nous lisions, nous nous promenions
ensemble: travaux, plaisirs, amusements, tout tait commun entre
nous. Le cours d'tudes qu'elle avait t force d'interrompre
lors de sa rupture avec Rashleigh fut repris sous les auspices
d'un matre dont les vues taient plus pures, quoique ses talents
fussent plus borns.

Je n'tais pas en tat de la diriger dans quelques tudes
profondes qu'elle avait commences avec Rashleigh, et qui me
paraissaient convenir beaucoup mieux  un homme d'glise qu' une
femme. Je ne conois pas non plus dans quel but il avait voulu
faire parcourir  Diana le labyrinthe obscur et sans issues qu'on
a cru devoir nommer philosophie, et le cercle des sciences
galement abstraites, quoique plus certaines, des mathmatiques et
de l'astronomie,  moins que ce ne ft pour confondre dans son
esprit la diffrence entre les sexes et l'habituer aux subtilits
de raisonnement dont il pouvait se servir ensuite pour l'amener 
ses vues. C'tait dans le mme esprit, quoique avec moins de
raffinement et de dissimulation, que les leons de Rashleigh
avaient encourag miss Vernon  se mettre au-dessus des
convenances et  ddaigner ces vaines formes dont son sexe
s'entoure comme d'un rempart. Il est vrai que, spare de la
socit des femmes, et n'ayant pas mme une compagne auprs
d'elle, elle ne pouvait ni se rgler sur l'exemple des autres ni
apprendre les rgles ordinaires de conduite que l'usage prescrit 
son sexe. Mais telle tait cependant sa modestie naturelle et la
dlicatesse de son esprit pour distinguer ce qui est bien de ce
qui est mal, qu'elle n'et jamais adopt d'elle-mme les manires
hardies et cavalires qui m'avaient caus tant de surprise dans le
premier moment si on ne lui et fait croire que le mpris des
formes ordinaires indiquait tout  la fois la supriorit du
jugement et la noble confiance de l'innocence. Son vil prcepteur
avait sans doute ses intentions en minant ces remparts que la
rserve et la prudence lvent autour de la vertu; mais ne
cherchons pas  dcouvrir tous ses crimes: il en a rpondu depuis
longtemps devant le tribunal suprme.

Indpendamment des progrs que miss Vernon, dont l'esprit vif et
pntrant comprenait aussitt tout ce qu'on entreprenait de lui
expliquer, avait faits dans les sciences abstraites, je ne la
trouvais pas moins verse dans la littrature ancienne et moderne.
S'il n'tait pas reconnu que les grands talents se perfectionnent
souvent d'autant plus vite qu'ils ont moins de secours  attendre
de ce qui les environne, il serait presque impossible de croire 
la rapidit des progrs de miss Vernon; ils semblaient encore plus
extraordinaires lorsque l'on comparait l'instruction qu'elle avait
puise dans les livres  son entire ignorance du monde et de la
socit. On et dit qu'elle savait, qu'elle connaissait tout,
except ce qui se passait autour d'elle dans le monde, et je crois
que cette ignorance mme sur les sujets les plus simples,
contrastant d'une manire si frappante avec les connaissances
tendues qu'elle possdait, tait ce qui rendait sa conversation
si piquante et fixait l'attention sur tout ce qu'elle disait; car
il tait impossible de prvoir si le mot qu'elle allait prononcer
montrerait la plus fine pntration ou la plus profonde
singularit. Se trouver sans cesse avec un objet aussi aimable,
aussi intressant, et vivre avec elle dans la plus grande
intimit, c'tait une situation bien critique  mon ge, quoique
je cherchasse  m'en dissimuler le danger.

Chapitre XIV.

Ce n'est point un prestige!
Une vive lumire
De sa fentre claire les vitraux
 minuit! dans ces lieux!
Quel est donc ce mystre?...

_Ancienne ballade._



La vie que nous menions  Osbaldistone-Hall tait trop uniforme
pour mriter d'tre dcrite. Diana Vernon et moi nous consacrions
la plus grande partie de notre temps  l'tude; le reste de la
famille passait toute la journe  la chasse, et quelquefois nous
allions les rejoindre. Mon oncle faisait tout par habitude, et par
habitude aussi il s'accoutuma si bien  ma prsence et  mon genre
de vie qu'aprs tout je crois qu'il m'aimait tel que j'tais.
J'aurais pu sans doute acqurir plus facilement ses bonnes grces
si j'avais employ pour cela les mmes artifices que Rashleigh,
qui se prvalant de l'aversion de son pre pour les affaires,
s'tait insinu insensiblement dans l'administration de ses biens.
Mais, quoique je prtasse volontiers  mon oncle les secours de ma
plume et de mes connaissances en arithmtique toutes les fois
qu'il dsirait crire une lettre  un voisin ou rgler un compte
avec un fermier, cependant je ne voulais point, par dlicatesse,
me charger entirement du maniement de ses affaires, de sorte que
le bon chevalier, tout en convenant que le neveu Frank tait un
garon habile et zl, ne manquait jamais de remarquer en mme
temps qu'il n'aurait pas cru que Rashleigh lui ft aussi
ncessaire.

Comme il est trs dsagrable de demeurer dans une famille et
d'tre mal avec les membres qui la composent, je fis quelques
efforts pour gagner l'amiti de mes cousins. Je changeai mon
chapeau  ganse d'or pour une casquette de chasse; on m'en sut
gr. Je domptai un jeune cheval avec une assurance qui me fit
faire un grand pas dans les bonnes grces de la famille. Deux ou
trois paris perdus  propos contre Dick et une ou deux bouteilles
vides avec Percy me concilirent enfin l'amiti de tous les
jeunes squires,  l'exception de Thorncliff.

J'ai dj parl de l'loignement qu'avait pour moi ce jeune homme,
qui, ayant un peu plus de bon sens que ses frres, avait aussi un
plus mauvais caractre. Brusque, ombrageux et querelleur, il
semblait mcontent de mon sjour  Osbaldistone-Hall et voyait
d'un oeil envieux et jaloux mon intimit avec Diana Vernon, qui,
par suite d'un certain pacte de famille, lui tait destine pour
pouse. Dire qu'il l'aimait, ce serait profaner ce mot; mais il la
regardait en quelque sorte comme sa proprit et ne voulait pas,
pour employer son style, qu'on vnt chasser sur ses terres.
J'essayai plusieurs fois d'amener Thorncliff  une rconciliation;
mais il repoussa mes avances d'une manire  peu prs aussi
gracieuse que celle d'un dogue qui gronde sourdement et semble
prt  mordre lorsqu'un tranger veut le caresser. Je l'abandonnai
donc  sa mauvaise humeur et ne me donnai plus la peine de
chercher  l'apaiser.

Telle tait ma situation  l'gard des diffrents membres de la
famille; mais je dois parler aussi d'un autre habitant du chteau
avec lequel je causais de temps en temps: c'tait Andr
Fairservice, le jardinier, qui, depuis qu'il avait dcouvert que
j'tais protestant, ne me laissait jamais passer sans m'ouvrir
amicalement sa tabatire cossaise. Il trouvait plusieurs
avantages  me faire cette politesse: d'abord, elle ne lui cotait
rien, car je ne prenais jamais de tabac; et ensuite c'tait une
excellente excuse pour Andr, qui aimait assez  interrompre de
temps en temps son travail pour se reposer pendant quelques
minutes sur sa bche, mais surtout pour trouver, dans les courtes
pauses que je faisais prs de lui, une occasion de dbiter les
nouvelles qu'il avait apprises, ou les remarques satiriques que
son humeur caustique lui suggrait.

-- Je vous dirai donc, monsieur, me rpta-t-il un soir avec l'air
d'importance qu'il ne manquait jamais de prendre lorsqu'il avait
quelque grande nouvelle  m'annoncer; je vous dirai donc que j'ai
t ce matin  Trinlay-Knowe.

-- Eh bien, Andr, vous avez sans doute appris quelque nouvelle au
cabaret?

-- Je ne vais jamais au cabaret, Dieu m'en prserve...! c'est--
dire,  moins qu'un voisin ne me rgale; car, pour y aller et
mettre soi-mme la main  la poche, la vie est trop dure et
l'argent trop difficile  gagner Mais j'tais all, comme je
disais,  Trinlay-Knowe pour une petite affaire que j'ai avec la
vieille Marthe Simpson qui a besoin d'un quart de boisseau de
poires; et il en restera encore plus qu'ils n'en mangeront au
chteau. Pendant que nous tions  conclure notre petit march,
voil que Patrick Macready, le _marchand voyageur, _vint  entrer.

-- Le colporteur, voulez-vous dire?

-- Oh! tout comme il plaira  Votre Honneur de l'appeler; mais
c'est un mtier honorable et lucratif... Patrick est tant soit peu
mon cousin, et nous avons t charms de la rencontre.

-- Et vous avez vid ensemble un pot d'ale, sans doute, Andr?...
Car, au nom du ciel, abrgez votre histoire.

-- Attendez donc, attendez donc! Vous autres du midi vous tes
toujours si presss! Donnez-moi le temps de respirer; c'est
quelque chose qui vous concerne, et vous devez prendre patience...
Un pot de bire! du diable si Patrick offrit de m'en payer un;
mais la vieille Simpson nous donna  chacun une jatte de lait et
une de ses galettes si dures. Ah! vive les bonnes galettes
d'cosse! Nous tant assis, nous nous mmes  causer de chose et
d'autre.

-- De grce, soyez bref, Andr. Dites-moi vite les nouvelles, si
vous en avez  m'apprendre; je ne puis pas rester ici toute la
nuit.

-- Eh bien donc, les gens de Londres sont tous _clean wud _au
sujet de ce petit tour qu'on a jou ici.

-- Clean wood _(bois clair) _qu'est-ce cela?[42]

-- Oh! c'est--dire qu'ils sont fous, fous  lier, sens dessus
dessous, le diable est sur Jack Wabster.

-- Mais qu'est-ce que tout cela signifie? ou qu'ai-je  faire avec
le diable et Jack Wabster?

-- Hum! dit Andr d'un air fort mystrieux, au sujet de cette
valise...

-- Quelle valise? expliquez-vous!

-- La valise de Morris, qu'il dit avoir perdue l-bas. Mais si ce
n'est pas l'affaire de Votre Honneur, ce n'est pas non plus la
mienne, et je ne veux pas perdre cette belle soire.

Et, saisi tout  coup d'un violent accs d'activit, Andr se
remit  bcher de plus belle.

Ma curiosit, comme le fin matois l'avait prvu, tait alors
excite; mais, ne voulant pas lui laisser voir l'intrt que je
prenais  cette affaire, j'attendis que son bavardage le rament
sur le sujet qu'il venait de quitter. Andr continua  travailler
avec ardeur, parlant par intervalles, mais jamais au sujet des
nouvelles de M. Macready; et je restais  l'couter, le maudissant
du fond du coeur, mais voulant voir en mme temps jusqu' quel
point son esprit de contradiction l'emporterait sur la
dmangeaison qu'il avait de me raconter la fin de son histoire.

-- Je vais planter des asperges et semer ensuite des haricots. Il
faut bien qu'ils aient quelque chose au chteau pour leurs
estomacs de pourceaux; grand bien leur fasse. -- Et quel fumier
l'intendant m'a remis! il faudrait qu'il y et au moins de la
paille d'avoine, et ce sont des cosses de pois sches; mais chacun
fait ici  sa tte, et le chasseur entre autres vend, je crois
bien, la meilleure litire de l'curie: cependant il faut profiter
de ce samedi soir; car, s'il y a un beau jour sur sept, vous tes
sr que c'est le dimanche. -- Nanmoins ce beau temps peut durer
jusqu' lundi matin, -- et  quoi bon m'puiser ainsi de fatigue?
Allons-nous-en, car voil leur couvre-feu, comme ils appellent
leur cloche.

Andr enfona sa bche dans la terre et, me regardant avec l'air
de supriorit d'un homme qui sait une nouvelle importante qu'il
peut taire ou communiquer  son gr, il rabattit les manches de sa
chemise et alla chercher sa veste qu'il avait soigneusement plie
sur une couche voisine.

-- Il faut bien que je me rsigne, pensai-je en moi-mme, et que
je me dcide  entendre l'histoire de M. Fairservice, de la
manire qu'il lui plaira de me la raconter. Eh bien! Andr, lui
dis-je, quelles sont donc ces nouvelles que vous avez apprises de
votre cousin le marchand ambulant?

-- Oh! colporteur, voulez-vous dire, reprit Andr d'un air de
malice, mais appelez-les comme vous voudrez, ils sont d'une grande
utilit dans un pays o les villes sont aussi rares que dans ce
Northumberland. Il n'en est pas de mme de l'cosse; aujourd'hui,
il y a le royaume de Fife, par exemple. Eh bien, d'un bout 
l'autre,  droite,  gauche, on ne voit que de gros bourgs qui se
touchent l'un l'autre et se tiennent en rang d'oignons, de sorte
que tout le comt semble ne faire qu'une seule cit. Kirkcaldy,
par exemple, la capitale, est plus grande qu'aucune ville
d'Angleterre.[43]

-- Oh! je n'en doute pas. Mais vous parliez tout  l'heure de
nouvelles de Londres, Andr?

-- Oui, reprit Andr; mais je croyais que Votre Honneur ne se
souciait pas de les apprendre. Patrick Macready dit donc, ajouta-
t-il en faisant une grimace qu'il prenait sans doute pour un
sourire malin, qu'il y a eu du tapage  Londres dans leur
_Parliament House[44], _au sujet du vol fait  ce Morris, si c'est
bien son nom.

-- Dans le parlement, Andr? Et  quel propos?

-- C'est justement ce que je demandais  Patrick. Pour ne rien
cacher  Votre Honneur, Patrick, lui disais-je, que diable
avaient-ils donc  dmler avec cette valise? Quand nous avions un
parlement en cosse (la peste touffe ceux qui nous l'ont t), il
faisait des lois pour le pays et ne venait jamais mettre son nez
dans les affaires qui regardaient les tribunaux ordinaires; mais
je crois, Dieu me prserve! qu'une femme renverserait la marmite
de sa voisine, qu'ils voudraient la faire comparatre devant leur
parlement de Londres. C'est, ai-je dit, tre tout aussi sot que
notre vieux fou de laird ici et ses imbciles de fils avec leurs
chiens, leurs chevaux, leurs cors, et courant tout un jour aprs
une bte qui ne pse pas six livres quand ils l'ont attrape.

-- Admirablement raisonn, Andr, repris-je pour l'amener  une
explication plus tendue; et que disait Patrick?

-- Oh! m'a-t-il dit, que peut-on attendre de mieux de ces
brouillons d'Anglais? Mais, quant au vol, il parat que pendant
qu'ils se chamaillaient entre whigs et tories, et se disaient de
gros mots comme des manants, voil qu'il se lve un homme 
longues paroles qui dit qu'au nord de l'Angleterre il n'y a que
des jacobites (et il ne se trompait gure); qu'ils taient presque
en guerre ouverte; qu'un messager du roi avait t arrt sur la
grande route; que les premires familles du Northumberland y
avaient prt les mains; et que... est-ce que je sais, moi? qu'on
lui avait pris beaucoup d'argent, et puis des papiers importants,
et puis bien d'autres choses; et que, quand le messager avait
voulu aller se plaindre chez le juge de paix de l'endroit, il
avait trouv ses deux voleurs attabls avec lui, mon Dieu! ni plus
ni moins que compres et compagnons, et qu' force de manigances
et de menaces ils l'avaient forc  se rtracter, et enfin qu'au
bout du compte l'honnte homme qui avait t vol s'tait empress
de quitter le pays, dans la crainte qu'il ne lui arrivt pire.

-- Tout cela est-il bien vrai, Andr?

-- Patrick jure que c'est aussi vrai qu'il est vrai que sa mesure
a une aune de long, Dieu me prserve! Mais, pour en revenir 
notre affaire, quand le parleur eut fini sa harangue, on demanda 
grands cris les noms de l'homme vol, des voleurs et du juge, et
il nomma Morris, et votre oncle, et M. Inglewood, et d'autres
personnes encore, ajouta Andr en me regardant malignement. Et
puis aprs, un autre dragon se leva et demanda comme a si l'on
devait mettre en accusation les seigneurs les plus hupps du
royaume sur la dposition d'un poltron qui avait t cass  la
tte de son rgiment pour s'tre enfui au milieu d'une bataille et
avoir pass en Flandre; et il dit qu'il tait probable que toute
cette histoire avait t concerte entre le ministre et lui, avant
tant seulement qu'il et quitt Londres. Alors ils firent venir
Morris  la..., la barre je crois qu'ils disent, et ils voulurent
le faire parler; mais bah! il avait tant de peur qu'on ne revnt
sur l'affaire de sa dsertion que Patrick dit qu'il avait l'air
d'un dterr plutt que d'un vivant; et il fut impossible d'en
tirer deux mots de suite, tant il avait t effray de tous leurs
clabaudages! Il faut que sa tte ne vaille gure mieux qu'un navet
gel, car du diable, Dieu me prserve! si tout a et empch
Andr Fairservice de dire ce qu'il avait sur le coeur!

-- Et comment cette affaire finit-elle, Andr? Votre ami l'a-t-il
su?

-- S'il l'a su! Il a diffr son voyage d'une semaine afin de
pouvoir apporter les nouvelles  ses pratiques. Le gaillard qui
avait parl le premier commena  dchanter un peu et dit que,
quoiqu'il crt que l'homme avait t vol, il convenait pourtant
qu'il avait pu se tromper sur les particularits du vol. Le
gaillard du parti contraire riposta qu'il lui importait peu que
Morris et t vol ou volaille[45], pourvu qu'on n'attaqut pas
l'honneur des principaux gentilshommes du Northumberland. Et voil
ce qu'ils appellent s'expliquer. L'un cde un brin, l'autre une
miette, et les revoil tous amis. Vous croyez peut-tre que c'est
fini  prsent? Eh bien, pas du tout. Est-ce que la chambre des
lords, aprs la chambre des communes, n'a pas voulu s'en mler
aussi? Dans notre pauvre parlement d'cosse, les pairs, les
reprsentants, tout cela sigeait ensemble, et il n'y avait pas
besoin de baragouiner deux fois la mme affaire. Mais tant il y a
qu' Londres ils recommencrent tout dans l'autre chambre, comme
si de rien n'tait. Dans cette chambre-l, il y en eut un qui
s'avisa de dire qu'il y avait un Campbell qui tait impliqu dans
le vol et qui avait montr pour sa justification un certificat
sign du duc d'Argyle. Quand le duc entendit a, vous sentez bien
qu'il prit feu dans sa barbe. Il dit que tous les Campbell taient
de braves et honntes gens, comme le vieux sir John Groeme. Or,
maintenant, si Votre Honneur n'est pas parent du tout avec les
Campbell pas plus que moi, autant que je puis connatre ma race,
je lui dirai ce que j'en pense.

-- Vous pouvez tre sr que je n'ai aucun lien de parent avec les
Campbell.

-- Oh! alors, nous pouvons en parler tranquillement entre nous. Il
y a du bien et du mal sur ce nom de Campbell comme sur tous les
noms. Mais ce Mac-Callum-More a du crdit et souffle le froid et
le chaud, n'appartenant  aucun parti; de sorte que personne ne se
soucie l-bas  Londres de se quereller avec lui. On traita donc
de calomnie l'histoire de Morris, et s'il n'avait pas pris ses
jambes  son cou, il est probable qu'il et t prendre l'air sur
le pilori pour avoir fait une fausse dposition.

En disant ces mots, l'honnte Andr rassembla ses bches, ses
rteaux et ses autres instruments de jardinage, et les jeta dans
une brouette qu'il se disposa  traner du ct de la serre, mais
assez lentement pour me laisser le temps de lui faire toutes les
questions que je pouvais dsirer. Voyant que j'avais affaire  un
malin drle, je crus qu'il fallait bannir tout mystre avec lui et
lui dire la chose telle qu'elle tait, de peur que ma rserve ne
lui inspirt des soupons et ne ft pour moi la source de nouveaux
dsagrments.

-- J'aimerais  voir votre compatriote, Andr. Vous avez sans
doute entendu dire que j'avais t compromis par l'impertinente
folie de ce Morris (Andr me rpondit par une grimace trs
significative), et je dsirerais voir, s'il tait possible, votre
cousin le marchand pour lui demander des dtails encore plus
circonstancis de ce qu'il a appris  Londres.

-- Oh! rien de plus ais, reprit Andr; je n'ai qu' faire
entendre  mon cousin que vous avez besoin d'une ou deux paires de
bas, et il sera ici en moins de rien.

-- Oh! oui, assurez-le que je serai une bonne pratique; et, comme
vous disiez, la nuit est calme et belle, je me promnerai dans le
jardin jusqu' ce qu'il vienne. La lune va bientt se lever. Vous
pouvez l'amener  la petite porte de derrire, et, en attendant,
j'aurai le plaisir de contempler les arbres et les gazons au clair
de la lune.

-- Trs vrai, trs vrai. C'est ce que j'ai souvent dit; un chou-
fleur est si brillant au clair de lune qu'il ressemble  une dame
pare de diamants.

 ces mots, Andr Fairservice partit tout joyeux. Il avait plus
d'un mille  faire, et il entreprit cette course avec le plus
grand plaisir, pour procurer  son cousin la vente de quelques-uns
des articles de son commerce, quoiqu'il soit probable qu'il n'et
pas donn six pence pour le rgaler d'un pot de bire. La bonne
volont d'un Anglais se serait manifeste de la manire oppose,
pensai-je en moi-mme en parcourant les longs sentiers bords
d'ifs et de houx qui coupaient l'antique jardin d'Osbaldistone-
Hall.

Lorsque je fus au bout de l'alle qui conduisait au chteau,
j'aperus de la lumire dans la bibliothque, dont les fentres
donnaient sur le jardin. Je n'en fus pas surpris, car je savais
que miss Vernon s'y rendait souvent le soir, quoique par
dlicatesse je m'imposasse la contrainte de ne jamais aller l'y
rejoindre. Dans un moment o le reste de la famille tait livr 
ses orgies ordinaires, nos entrevues auraient t rellement des
tte--tte. Le matin, c'tait diffrent. Il entrait souvent dans
la bibliothque des domestiques qui venaient ou chercher quelques
livres pour bourrer les fusils des jeunes squires, ou apporter 
Diana quelque message de la part de sir Hildebrand. En un mot,
jusqu'au dner la bibliothque tait une espce de terrain neutre
qui, quoique peu frquent, pouvait cependant tre regard comme
un point de runion gnrale. Il n'en tait pas de mme dans la
soire; et, lev dans un pays o l'on a beaucoup d'gards pour
les biensances, je dsirais les observer d'autant plus
strictement que miss Vernon y faisait moins d'attention. Je lui
fis donc comprendre, avec tous les mnagements possibles, que,
lorsque nous lisions ensemble le soir, la prsence d'un tiers
serait convenable.

Miss Vernon commena par rire, puis rougit, et elle tait prte 
se fcher; mais, changeant tout  coup d'ide: -- Je crois que
vous avez raison, me dit-elle, et quand je serai dans mes jours de
grande ardeur pour le travail, j'engagerai la vieille Marthe 
venir prendre ici une tasse de th avec moi, pour me servir de
paravent.

Marthe, la vieille femme de charge, avait le mme got que toute
la famille. Elle prfrait un bon verre de vin  tout le th de la
Chine. Cependant, comme il n'y avait alors que les personnes comme
il faut qui prissent du th, cette invitation flattait la vanit
de Marthe, et elle nous tenait quelquefois compagnie. Du reste,
tous les domestiques vitaient d'approcher de la bibliothque
aprs le coucher du soleil, parce que deux ou trois des plus
poltrons disaient avoir entendu du bruit dans cette partie de la
maison lorsque tout le monde tait couch, et les jeunes squires
eux-mmes taient loin de dsirer d'entrer le soir dans cette
redoutable enceinte.

L'ide que la bibliothque avait t pendant longtemps l'endroit
o Rashleigh se tenait de prfrence et qu'une porte secrte
communiquait de cette chambre dans l'appartement isol qu'il avait
choisi pour lui-mme augmentait les terreurs, bien loin de les
diminuer. Les relations tendues qu'il avait dans le monde, son
instruction, ses connaissances, qui embrassaient toute espce de
sciences, quelques expriences de physique qu'il avait faites pour
s'amuser taient pour des esprits de cette trempe des raisons
suffisantes pour le croire en rapport avec les esprits. Il savait
le grec, le latin et l'hbreu, et en consquence, comme
l'exprimait dans sa frayeur le cousin Wilfred, il ne pouvait pas
avoir peur des esprits, des fantmes ou du diable. Les domestiques
soutenaient qu'ils l'avaient entendu parler haut dans la
bibliothque lorsque tout le monde tait couch dans le chteau,
qu'il passait la nuit  veiller avec des revenants et le matin 
dormir, au lieu d'aller conduire la meute comme un vrai
Osbaldistone.

Tous ces bruits absurdes m'avaient t rpts en confidence, et
l'air de bonhomie et de crdulit du narrateur m'avait souvent
beaucoup diverti. Je mprisais souverainement ces contes
ridicules; mais l'extrme solitude  laquelle cette chambre
redoute tait condamne tous les soirs aprs le couvre-feu tait
pour moi une raison de ne pas m'y rendre lorsqu'il plaisait  miss
Vernon de s'y retirer.

Pour rsumer ce que je disais, je ne fus pas surpris de voir de la
lumire dans la bibliothque; mais je ne pus m'empcher d'tre
tonn de voir l'ombre de deux personnes qui passaient entre la
lumire et la premire fentre. Je crus m'tre tromp et avoir
pris l'ombre de Diana pour une seconde personne. Mais non, les
voil qui passent devant la seconde croise; ce sont bien deux
personnes distinctes. Elles disparaissent encore, et voil que
leur ombre se dessine encore sur la troisime fentre, puis sur la
quatrime. Qui peut tre  cette heure avec Diana? Les deux ombres
repassrent successivement devant chaque croise, comme pour me
convaincre que je ne me trompais pas; aprs quoi les lumires
furent teintes, et tout rentra dans l'obscurit.

Quelque futile que ft cette circonstance, je restai longtemps
sans pouvoir la bannir de mon esprit. Je ne me permettais pas mme
de supposer que mon amiti pour miss Vernon allt jusqu' la
jalousie. Cependant je ne puis exprimer le dplaisir que
j'prouvai en songeant qu'elle accordait  quelqu'un des
entretiens particuliers,  une heure et dans un lieu o j'avais eu
la dlicatesse de lui dire qu'il n'tait pas convenable qu'elle me
ret.

-- Imprudente et incorrigible Diana, disais-je en moi-mme, folle
qui as ferm l'oreille  tous les bons avis! J'ai t tromp par
la simplicit de ses manires; et je suis sr qu'elle prend ces
formes de franchise comme elle mettrait un bonnet de paille si
c'tait la mode, pour faire parler d'elle. Je crois vraiment que
malgr son excellent jugement la socit de cinq  six rustauds
pour jouer au wisk lui ferait un plus sensible plaisir qu'Arioste
lui-mme s'il revenait au monde.

Ce qui ajoutait encore  l'amertume de ces rflexions, c'est que,
m'tant dcid  montrer  Diana la traduction en vers des
premiers chants de l'Arioste, je l'avais prie d'inviter Marthe 
venir ce soir-l prendre le th avec elle, et que miss Vernon
m'avait demand de remettre cette partie  un autre jour,
allguant quelque excuse qui m'avait semble assez frivole. Je
cherchais  expliquer ces diffrentes circonstances, lorsque
j'entendis ouvrir la petite porte de derrire du jardin. C'tait
Andr qui rentrait: son compatriote, pliant sous le poids de sa
balle, marchait derrire lui.

Je trouvai dans Macready un cossais malin et intelligent, grand
marchand de nouvelles tant par inclination que par tat. Il me fit
le rcit exact de ce qui s'tait pass dans la chambre des
communes et dans celle des pairs relativement  l'affaire de
Morris, dont on s'tait servi comme d'une pierre de touche pour
connatre l'esprit du parlement. Il m'apprit, comme Andr me
l'avait fait entendre, que le ministre, ayant eu le dessous,
avait t oblig de renoncer au projet d'appuyer un rapport qui
compromettait des personnes de distinction, et qui n'tait fait
que par un individu sans aucun droit  la confiance, et qui
d'ailleurs se contredisait  chaque instant dans la manire de
raconter son histoire. Macready me fournit mme un exemplaire d'un
journal imprim qui contenait la substance des dbats; et il me
remit aussi une copie du discours du duc d'Argyle, en ayant
apport plusieurs pour les vendre  ses partisans en cosse. Le
journal ne m'apprit rien de nouveau, et ne servit qu' me
confirmer ce que m'avait dit l'cossais; le discours du duc,
quoique loquent et nergique, contenait principalement l'loge de
sa famille et de son clan, avec quelques compliments non moins
sincres, quoique plus modrs, qu'il prit occasion de s'adresser
 lui-mme. Je ne pus savoir si ma rputation avait t
directement compromise, quoique je comprisse bien que l'honneur de
la famille de mon oncle l'tait fortement; car Morris avait
dclar en plein parlement que Campbell tait l'un des deux
voleurs et qu'il avait eu l'impudence d'aller dposer lui-mme en
faveur d'un M. Osbaldistone, qui tait son complice, et dont, de
connivence avec le juge, il avait procur l'largissement en
forant l'accusateur  se dsister de ses poursuites. Cette partie
de l'histoire de Morris s'accordait avec mes propres soupons, qui
s'taient ports sur Campbell depuis l'instant o je l'avais vu
paratre chez le juge Inglewood. Tourment  l'excs du tour
qu'avait pris cette surprenante affaire, je renvoyai les deux
cossais, aprs avoir achet quelques bagatelles  Macready, et je
me retirai dans ma chambre pour considrer ce que je devais faire
pour dfendre ma rputation aussi publiquement attaque.

Chapitre XV.

D'o viens-tu? Que fais-tu parmi nous?

MILTON.



Aprs avoir pass la nuit  mditer sur la nouvelle que j'avais
reue, je crus d'abord devoir retourner  Londres en toute
diligence et repousser la calomnie par ma prsence; mais je
rflchis ensuite que je ne ferais peut-tre qu'ajouter au
ressentiment de mon pre, qui tait absolu dans ses dcisions sur
tout ce qui concernait sa famille. Son exprience le mettait en
tat de me tracer la conduite que je devais tenir, et ses
relations avec les whigs les plus puissants lui donnaient la
facilit de me faire rendre justice. Toutes ces raisons me
dcidrent  crire  mon pre les diffrentes circonstances de
mon histoire; et, quoiqu'il y et prs de dix milles jusqu' la
poste la plus voisine, je rsolus d'y porter moi-mme ma lettre,
pour tre sr qu'elle ne serait pas gare.

Il me semblait extraordinaire que, quoiqu'il se ft dj coul
plusieurs mois depuis mon dpart de Londres et que Rashleigh et
dj crit  sir Hildebrand pour lui apprendre son heureuse
arrive et la rception amicale que son oncle lui avait faite, je
n'eusse encore reu aucune lettre ni d'Owen ni de mon pre. Tout
en admettant que ma conduite avait pu tre blmable, il me
semblait que je ne mritais pas d'tre aussi compltement oubli.
 la fin de la lettre que j'crivis  mon pre relativement 
l'affaire de Morris, je ne manquai pas de tmoigner le plus vif
dsir qu'il m'honort de quelques lignes de rponse, ne ft-ce que
pour me donner ses conseils dans une circonstance trop dlicate
pour que je me permisse de prendre un parti avant de connatre ses
intentions. Ne me sentant pas le courage de solliciter mon rappel
 Londres, je cachai sous le voile de la soumission aux volonts
de mon pre les vritables raisons qui me faisaient dsirer de
rester  Osbaldistone-Hall et me bornai  demander la permission
de venir passer quelques jours dans la capitale pour rfuter les
infmes calomnies qu'on avait fait circuler si publiquement contre
moi. Aprs avoir termin mon ptre, dont la composition me cota
d'autant plus de peine que j'tais combattu entre le dsir de
rtablir ma rputation et le regret de quitter momentanment le
lieu actuel de ma rsidence, j'allai porter moi-mme ma lettre 
la poste, comme je me l'tais propos. Je fus bien rcompens de
la peine que j'avais prise; j'y trouvai une lettre  mon adresse,
qui ne me serait parvenue que plus tard. Elle tait de mon ami
Owen, et contenait ce qui suit:

Mon cher M. Francis,

Je vous accuse rception de votre lettre du 10 courant, qui m'a
t remise par M. Rashleigh Osbaldistone, et j'ai pris bonne note
du contenu. J'aurai pour monsieur votre cousin toutes les
attentions possibles; et je l'ai dj men voir la Bourse et la
Banque. Il parat tre sobre, rang et studieux; il sait fort bien
l'arithmtique et connat la tenue des livres. J'aurais dsir
qu'une autre personne que moi et dirig ses tudes vers cette
partie; mais la volont de Dieu soit faite! Comme l'argent peut
tre utile dans le pays o vous tes, je prends la confiance de
vous adresser ci-joint une lettre de change de cent livres
sterling[46],  six jours de vue, sur MM. Hooper et Girder, de
Newcastle, qui y feront honneur. Je suis, mon cher M. Francis,
avec le plus profond respect,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

JOSEPH OWEN.

_Post-scriptum. _Veuillez m'accuser rception de la prsente.
Votre pre dit qu'il se porte comme  l'ordinaire; mais il est
bien chang.

Aprs avoir lu ce billet, crit avec la nettet qui distinguait le
bon Owen, je fus surpris qu'il n'y fit aucune mention de la lettre
particulire que je lui avais crite dans la vue de lui faire
connatre le vritable caractre de Rashleigh. J'avais envoy ma
lettre  la poste par un domestique du chteau, et je n'avais
aucune raison pour croire qu'elle ne ft point parvenue  son
adresse. Cependant, comme elle contenait des renseignements d'une
grande importance, tant pour mon pre que pour moi, j'crivis de
suite  Owen et rcapitulai tout ce que je lui avais crit
prcdemment, en le priant de m'apprendre, par le retour du
courrier, si ma lettre lui tait parvenue. Je lui accusai
rception de la lettre de change et lui promis d'en faire usage si
j'avais besoin d'argent. Il me semblait assez extraordinaire que
mon pre laisst  son commis le soin de fournir  mes dpenses,
mais j'en conclus que c'tait un arrangement fait entre eux.
D'ailleurs, quoi qu'il en ft, Owen tait garon, il tait  son
aise et avait toujours eu pour moi beaucoup d'attachement: aussi
n'hsitai-je pas  accepter cette petite somme que j'tais rsolu
de lui rendre sur les premiers fonds que je toucherais, en cas que
mon pre ne l'en et pas dj rembours. Un marchand,  qui le
matre de la poste m'adressa, me donna en or le montant de la
lettre de change sur MM. Hooper et Girder, de sorte que je
retournai  Osbaldistone-Hall beaucoup plus riche que je n'en
tais parti. Ce surcrot de finances venait fort  propos; car
l'argent que j'avais apport de Londres commenait  diminuer
sensiblement, et j'avais toujours de temps en temps quelques
dpenses  faire qui n'eussent pas tard  puiser le fond de ma
bourse.

 mon retour au chteau j'appris que sir Hildebrand tait all
avec ses dignes rejetons  un petit hameau appel Trinlay-Knowe
pour voir, comme me dit Andr, une douzaine de coqs se plumer
mutuellement la tte.

-- C'est un amusement bien barbare, Andr; vous n'en avez sans
doute pas de semblables en cosse?

-- Non, non, Dieu me prserve! rpondit Andr,  moins pourtant
que ce ne soit la veille de quelque grande fte; mais, au bout du
compte, ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront  cette volaille
qui ne fait que gratter et que ratisser dans la cour, et vient,
sans crier gare, abmer toutes mes plates-bandes. Dieu merci!
moins il y en aura, moins ce sera de peine pour les pauvres
jardiniers; mais, puisque vous voil, dites-moi donc qui est-ce
qui laisse toujours la porte de cette tour ouverte? Maintenant que
M. Rashleigh est parti, ce ne peut pas tre lui, j'espre.

La porte de la tour dont il parlait donnait sur le jardin et
conduisait  l'escalier tournant par lequel on montait 
l'appartement de M. Rashleigh. Cet appartement, ainsi que je l'ai
dj dit, tait comme isol du reste du chteau et communiquait 
la bibliothque par une porte secrte, et au reste de la maison
par un passage long et obscur. Un sentier fort troit, bord d'une
haie des deux cts, conduisait de la porte de la tour  une
petite porte de derrire du jardin. Au moyen de ces
communications, Rashleigh, qui n'tait presque jamais avec sa
famille, pouvait entrer et sortir quand il le voulait, sans tre
oblig de passer par le chteau. Mais pendant son absence personne
ne descendait jamais par cet escalier, et c'est ce qui rendait
l'observation d'Andr remarquable.

-- Avez-vous souvent vu cette porte ouverte? lui demandai-je.

-- Souvent? Oh mon Dieu! oui. C'est--dire souvent, si vous
voulez, deux ou trois fois.  mon avis, il faut que ce soit ce
prtre, le P. Vaughan, comme ils l'appellent: car, pour les
domestiques, ce ne sera pas eux que vous attraperez sur cet
escalier. Ah! bien oui, Dieu me prserve! ces paens ont trop peur
et des revenants et des brownies, et de toute l'engeance de
l'autre monde enfin. Le P. Vaughan se croit un tre privilgi;
mais qui se met trop haut, on l'abaisse; je parierais bien que le
plus mauvais prcheur de l'autre ct de la Tweed conjurerait un
esprit deux fois plus vite que lui avec son eau bnite et ses
crmonies idoltres. Tenez,  vous dire le vrai, je ne crois pas
non plus qu'il parle latin, bon latin, s'entend; car il a l'air de
ne pas me comprendre quand je lui dis les noms savants des
plantes.

Ce P. Vaughan partageait son temps et ses soins entre
Osbaldistone-Hall et cinq ou six maisons catholiques des environs;
je ne vous en ai encore rien dit, parce que j'avais eu peu
d'occasions de le voir. C'tait un homme d'environ soixante ans,
de bonne famille,  ce que j'avais entendu dire, d'un extrieur
grave et imposant, et jouissant de la plus grande considration
parmi les catholiques du Northumberland, qui le regardaient comme
un homme juste et intgre. Cependant le P. Vaughan n'tait pas 
l'abri de ces petites particularits qui distinguent son ordre. On
voyait rpandu sur toute sa personne un air de mystre qui,  des
yeux protestants, dnonait le mtier de prtre. Les _naturels
_d'Osbaldistone-Hall (car c'est ainsi qu'on aurait d appeler les
habitants du chteau) avaient pour lui plus de respect que
d'affection. Il tait vident qu'il condamnait leurs orgies, car
elles taient interrompues en partie lorsque le prtre passait
quelque temps au chteau. Sir Hildebrand lui-mme s'imposait une
certaine contrainte dans ses discours et dans sa conduite, ce qui
peut-tre rendait la prsence du P. Vaughan plus gnante
qu'agrable.

Il avait cette adresse polie, insinuante et presque flatteuse,
particulire au clerg de sa religion, surtout en Angleterre o
les lacs catholiques, retenus par des lois pnales et par les
restrictions de leur secte, et les recommandations de leurs
pasteurs, montrent une grande rserve, souvent mme une vraie
timidit, dans la socit des protestants; pendant que les
prtres, privilgis par leur ministre, et pouvant frquenter les
personnes de toutes les croyances, sont ouverts, actifs, francs,
et habiles dans l'art d'obtenir une popularit qu'ils recherchent
avec ardeur.

Le P. Vaughan tait une connaissance particulire de Rashleigh;
c'tait  lui qu'il tait particulirement redevable de l'accueil
qu'il recevait au chteau, ce qui ne me donnait nulle envie de
cultiver sa connaissance; et comme, de son ct, il ne paraissait
pas fort jaloux de faire la mienne, les relations que nous avions
ensemble se bornaient  un simple change de civilits. Il me
semblait assez naturel que M. Vaughan occupt la chambre de
Rashleigh lorsqu'il couchait par hasard au chteau, parce que
c'tait la plus rapproche de la bibliothque, dans laquelle il
devait sans doute se rendre pour jouir du plaisir de la lecture.
Il tait donc trs probable que c'tait sa lumire qui avait fix
mon attention le soir prcdent. Cette ide me conduisit
involontairement  me rappeler qu'il paraissait rgner entre miss
Vernon et lui le mme mystre qui caractrisait sa conduite avec
Rashleigh. Je ne lui avais jamais entendu prononcer le nom de
Vaughan, ni mme en parler directement,  l'exception du premier
jour o je l'avais rencontre et o elle m'avait dit que
Rashleigh, le vieux prtre et elle-mme taient les seules
personnes du chteau avec lesquelles il ft possible de converser.
Cependant, quoiqu'elle ne m'et point parl depuis ce temps du P.
Vaughan, je remarquai que, toutes les fois qu'il venait au
chteau, miss Vernon semblait prouver une espce de terreur et
d'anxit qui durait jusqu' ce qu'ils eussent chang deux ou
trois regards significatifs.

Quel que pt tre le mystre qui couvrait les destines de cette
belle et intressante personne, il tait vident que le P. Vaughan
le connaissait. Peut-tre, me disais-je, c'est lui qui doit la
faire entrer dans son couvent, en cas qu'elle se refuse  pouser
un de mes cousins; et alors l'motion que lui cause sa prsence
s'explique naturellement.

Du reste, ils ne se parlaient pas souvent et ne paraissaient mme
pas chercher  se trouver ensemble. Leur ligue, s'il en existait
une entre eux, tait tacite et conventionnelle; elle dirigeait
leurs actions sans exiger le secours des paroles. Je me rappelais
pourtant alors que j'avais remarqu une ou deux fois le P. Vaughan
dire quelques mots  l'oreille de miss Vernon. J'avais suppos
dans le temps qu'ils avaient rapport  la religion, sachant avec
quelle adresse et quelle persvrance le clerg catholique cherche
 conserver son influence sur l'esprit de ses sectateurs; mais 
prsent j'tais dispos  les croire relatifs  cet tonnant
mystre que je m'efforais inutilement d'approfondir. Avait-il des
entrevues particulires avec miss Vernon dans la bibliothque? et
s'il en avait, quel en tait le motif? et pourquoi accordait-elle
toute sa confiance  un ami du perfide Rashleigh?

Toutes ces questions et mille autres semblables s'accumulaient en
foule dans mon esprit, et y excitaient un intrt d'autant plus
vif qu'il m'tait impossible de les claircir. J'avais dj
commenc  souponner que l'amiti que je portais  miss Vernon
n'tait pas tout  fait aussi dsintresse que je l'avais cru
dans le principe. Dj je m'tais senti dvor de jalousie en
apprenant que j'avais un Thorncliff pour rival, et j'avais relev
avec plus de chaleur que je ne l'aurais d, par gard pour miss
Vernon, les insultes indirectes qu'il cherchait  me faire. 
prsent j'piais la conduite de miss Vernon avec l'attention la
plus scrupuleuse, attention que je voulais en vain attribuer  la
simple curiosit. Malgr tous mes efforts et tous mes
raisonnements, ces indices n'annonaient que trop bien l'amour,
et, tandis que ma raison ne voulait pas convenir qu'elle m'et
laiss former un attachement aussi inconsidr, elle ressemblait 
ces guides ignorants qui, aprs avoir gar les voyageurs dans un
chemin qu'ils ne connaissent pas eux-mmes, et dont ils ne savent
plus comment sortir, persistent  soutenir qu'il est impossible
qu'ils se soient tromps de route.

Chapitre XVI.

Il arriva qu'un jour  midi, comme j'allais sur mon canot, je
dcouvris trs distinctement sur le sable les marques d'un pied nu
d'homme.

DE FOE, _Robinson Cruso_.



Partag entre la curiosit et la jalousie, je finis par observer
si minutieusement les regards et les actions de miss Vernon
qu'elle ne tarda pas  s'en apercevoir, malgr tous mes efforts
pour le cacher. La certitude que j'piais  chaque instant sa
conduite semblait l'embarrasser, lui faire de la peine et la
contrarier tout  la fois. Tantt on et dit qu'elle cherchait
l'occasion de me tmoigner son mcontentement d'une conduite qui
ne pouvait manquer de lui paratre offensante, aprs qu'elle avait
eu la franchise de m'avouer la position critique dans laquelle
elle se trouvait; tantt elle semblait prte  descendre aux
prires; mais, ou le courage lui manquait, ou quelque autre raison
l'empchait d'en venir  une explication. Son dplaisir ne se
manifestait que par des reparties, et ses prires expiraient sur
ses lvres. Nous nous trouvions tous deux dans une position
relative assez singulire, tant par got presque toujours
ensemble, et nous cachant mutuellement les sentiments qui nous
agitaient, moi ma jalousie, elle son mcontentement. Il rgnait
entre nous de l'intimit sans confiance; d'un ct, de l'amour
sans espoir et sans but, et de la curiosit sans un motif
raisonnable; de l'autre, de l'embarras, du doute, et parfois du
dplaisir. Mais telle est la nature du coeur humain que je crois
que cette agitation de passions, entretenue par une foule de
petites circonstances qui nous foraient, pour ainsi dire, 
penser mutuellement l'un  l'autre, contribuait encore  augmenter
l'attachement que nous nous portions. Mais, quoique ma vanit
n'et pas tard  dcouvrir que mon sjour  Osbaldistone-Hall
avait donn  Diana quelques raisons de plus pour dtester le
clotre, je ne pouvais point compter sur une affection qui
semblait entirement subordonne aux mystres de sa singulire
position. Miss Vernon tait d'un caractre trop rsolu pour
permettre  l'amour de l'emporter sur son devoir; elle m'en donna
la preuve dans une conversation que nous emes ensemble  peu prs
 cette poque.

Nous tions dans la bibliothque dont je vous ai souvent parl.
Miss Vernon, en parcourant un exemplaire de Roland le Furieux, fit
tomber une feuille de papier crite  la main. Je voulus la
ramasser, mais elle me prvint.

-- Ce sont des vers, me dit-elle en jetant un coup d'oeil sur le
papier; puis-je prendre la libert?... Oh! si vous rougissez, si
vous bgayez, je dois faire violence  votre modestie et supposer
que la permission est accorde.

-- C'est un premier jet, un commencement de traduction, une
bauche qui ne mrite pas de vous occuper un seul instant;
j'aurais  craindre un arrt trop svre si j'avais pour juge une
personne qui entend aussi bien l'original et qui en sent aussi
bien les beauts.

-- Mon cher pote, reprit Diana, si vous voulez m'en croire,
gardez vos loges et votre humilit pour une meilleure occasion;
car je puis vous certifier que tout cela ne vous vaudra pas un
seul compliment. Je suis, comme vous savez, de la famille
impopulaire des Francs-Parleurs, et je ne flatterais pas Apollon
pour sa lyre.

Elle lut la premire stance, qui tait  peu prs conue en ces
termes:

_Je chante la beaut, les chevaliers, les armes,_
_Les belliqueux exploits, l'amour et ses doux charmes_
_Je clbre le sicle o des bords africains_
_Sous leur prince Agramant, guids par la vengeance,_
_Les Maures, accourus dans les champs de la France,_
_Vinrent de nos chrtiens balancer les destins._
_Je veux chanter aussi Charlemagne, empereur,_
_La mort du vieux Trojan, et la fire valeur_
_Du paladin Roland dont la noble sagesse_
_S'clipsa quand Mdor lui ravit sa matresse._

_-- _En voil beaucoup, dit-elle aprs avoir parcouru des yeux
la feuille de papier, et interrompant les plus doux sons qui
puissent frapper l'oreille d'un jeune pote, ses vers lus par
celle qu'il adore.

-- Beaucoup trop, sans doute, pour qu'ils mritent de fixer votre
attention, dis-je un peu mortifi en reprenant le papier qu'elle
cherchait  retenir. Cependant, ajoutai-je, enferm dans cette
retraite et oblig de me crer des occupations, j'ai cru ne
pouvoir mieux employer mes moments de loisir qu'en continuant,
uniquement pour mon plaisir, la traduction de ce charmant auteur,
que j'ai commence, il y a quelques mois, sur les rives de la
Garonne.

-- La question serait de savoir, dit gravement Diana, si vous
n'auriez pas pu mieux employer votre temps.

-- Vous voulez dire  des compositions originales, rpondis-je
grandement flatt; mais,  dire vrai, mon gnie trouve beaucoup
plus aisment des mots et des rimes que des ides; et, au lieu de
me creuser la tte pour en chercher, je suis trop heureux de
m'approprier celles de l'Arioste. Cependant, miss Vernon, avec les
encouragements que vous avez eu la bont de me donner...

-- Excusez-moi, M. Frank; ce sont des encouragements, non pas que
je vous donne, mais que vous prenez. Je ne veux parler ni de
compositions originales ni de traductions; c'est  des objets plus
srieux que je crois que vous pourriez consacrer votre temps. --
Vous tes mortifi, ajouta-t-elle, et je suis fche d'en tre la
cause.

-- Mortifi? oh! non... non assurment, dis-je de la meilleure
grce qu'il me fut possible; je suis trop sensible  l'intrt que
vous prenez  moi.

-- Ah! vous avez beau dire, reprit l'inflexible Diana; il y a de
la mortification et mme un petit grain de colre dans ce ton
srieux et contraint; au surplus, excusez la contrarit que je
vous ai fait prouver en vous sondant ainsi, car ce qui me reste 
vous dire vous contrariera peut-tre encore davantage.

Je sentis la purilit de ma conduite et je l'assurai qu'elle
n'avait pas  craindre que je me rvoltasse contre une critique
que je ne pouvais attribuer qu' son amiti pour moi.

-- Ah! voil qui est beaucoup mieux, me dit-elle; je savais bien
que les restes de l'irritabilit potique s'en iraient avec la
petite toux qui a servi comme de prlude  votre dclaration. Mais
 prsent parlons srieusement: avez-vous reu depuis peu des
lettres de votre pre?

-- Pas un mot, rpondis-je; il ne m'a pas honor d'une seule ligne
depuis que j'ai quitt Londres.

-- C'est singulier! Vous tes une bizarre famille, vous autres
Osbaldistone! Ainsi vous ne savez pas qu'il est all en Hollande
pour quelques affaires pressantes qui exigeaient immdiatement sa
prsence.

-- Voil le premier mot que j'en entends.

-- Et ce sera sans doute aussi une nouvelle pour vous, et peut-
tre la moins agrable de toutes, d'apprendre qu'il a confi 
Rashleigh l'administration de ses affaires jusqu' son retour?

--  Rashleigh! m'criai-je pouvant  peine cacher ma surprise et
mon inquitude.

-- Vous avez raison de vous alarmer, dit miss Vernon d'un ton fort
grave; et, si j'tais  votre place, je m'efforcerais de prvenir
les funestes consquences qui rsulteraient d'un semblable
arrangement.

-- Mais il n'est pas possible d'empcher...

-- Tout est possible  qui possde du courage et de l'activit; 
qui craint,  qui hsite, rien n'est possible, parce que rien ne
lui parat tel.

Miss Vernon pronona ces mots avec une exaltation hroque; et,
pendant qu'elle parlait, je croyais voir une de ces hrones du
sicle de la chevalerie, dont un mot, dont un regard lectrisait
les preux, et doublait leur courage  l'heure du danger.

-- Et que faut-il donc faire, miss Vernon? rpondis-je, dsirant
et craignant tout  la fois d'entendre sa rponse.

-- Partir sur le champ, dit-elle d'un ton ferme, et retourner 
Londres. -- Peut-tre, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, tes-vous
dj rest ici trop longtemps; ce n'est pas vous qu'il faut en
accuser; mais chaque moment que vous y passeriez encore serait un
crime; oui, un crime, car je vous dis sans feinte que, si les
affaires de votre pre sont longtemps entre les mains de
Rashleigh, vous pouvez regarder sa ruine comme certaine.

-- Comment est-il possible...?

-- Ne faites pas tant de questions, dit-elle en m'interrompant;
mais, croyez-moi, il faut tout craindre de Rashleigh. Au lieu de
consacrer aux oprations de commerce la fortune de votre pre, il
l'emploiera  l'excution de ses projets ambitieux. Lorsque
M. Osbaldistone tait en Angleterre, Rashleigh ne pouvait pas
accomplir ses desseins: pendant son absence, il en trouvera mille
occasions, et soyez sr qu'il ne manquera surtout pas d'en
profiter.

-- Mais comment puis-je, disgraci par mon pre et sans aucun
pouvoir dans sa maison, empcher ce danger par ma prsence?

-- Votre prsence seule fera beaucoup. Votre naissance vous donne
le droit de veiller aux intrts de votre pre; c'est un droit
inalinable. Vous serez soutenu par son premier commis, par ses
amis, par ses associs. D'ailleurs les projets de Rashleigh sont
d'une nature...! elle s'arrta tout  coup, comme si elle
craignait d'en dire trop, -- sont, en un mot, reprit-elle, de la
nature de tous les plans sordides et intresss, qui sont
abandonns aussitt que ceux qui les mditent voient leurs
artifices dcouverts et s'aperoivent qu'on les observe. Ainsi
donc, dans le langage de votre pote favori:

_ cheval!  cheval! dlibrer c'est craindre._

-- Ah! Diana! m'criai-je entran par un sentiment irrsistible,
pouvez-vous bien me conseiller de partir? Hlas! peut-tre
trouvez-vous que je suis rest ici trop longtemps?

Miss Vernon rougit, mais rpondit avec la plus grande fermet: --
Oui, je vous conseille non seulement de quitter Osbaldistone-Hall,
mais mme de n'y jamais revenir. Vous n'avez qu'une amie 
regretter ici, ajouta-t-elle avec un sourire forc, une amie
accoutume depuis longtemps  sacrifier son bonheur  celui des
autres. Vous rencontrerez dans le monde mille personnes dont
l'amiti sera aussi dsintresse, plus utile, moins assujettie 
des circonstances malheureuses, moins sous l'influence des langues
perverses et des invitables contrarits.

-- Jamais, m'criai-je, jamais! Le monde ne peut rien m'offrir qui
compense ce qu'il faut que je quitte. Et je saisis sa main que je
pressai contre mes lvres.

-- Quelle folie! s'cria-t-elle en s'efforant de la retirer.
coutez-moi, monsieur, et soyez homme. Je suis, par un pacte
solennel, l'pouse de Dieu,  moins que je ne veuille pouser un
Thorncliff. Je suis donc l'pouse de Dieu; le voile et le couvent
sont mon partage. Modrez vos transports, ils ne servent qu'
prouver encore mieux la ncessit de votre dpart.  ces mots elle
retira brusquement sa main et ajouta, mais en baissant la voix:
Quittez-moi sur-le-champ... Nous nous reverrons encore ici, mais
ce sera pour la dernire fois.

Je m'aperus qu'elle tressaillait; mes yeux suivirent la direction
des siens, et je crus voir remuer la tapisserie qui couvrait la
porte du passage secret qui conduisait de la bibliothque  la
chambre de Rashleigh. Je ne doutai point que quelqu'un ne nous
coutt, et je regardai miss Vernon.

-- Ce n'est rien, dit-elle d'une voix faible, quelque rat derrire
la tapisserie.

J'aurais fait la rponse d'Hamlet si j'avais cout l'indignation
qui me transportait  l'ide d'tre observ par un tmoin dans un
semblable moment. Mais la prudence, ou plutt les prires
ritres de miss Vernon qui me criait d'une voix touffe: --
Laissez-moi! laissez-moi! m'empchrent d'couter mes transports,
et je me prcipitai hors de la chambre dans une espce de frnsie
farouche que je m'efforai en vain de calmer.

Mon esprit tait accabl par un chaos d'ides qui se dtruisaient
et se chassaient l'une l'autre, telles que ces brouillards qui
dans les pays montagneux descendent en masses paisses et
dnaturent ou font disparatre les marques ordinaires auxquelles
le voyageur reconnat son chemin  travers les dserts. L'ide
confuse et imparfaite du danger qui menaait mon pre, la demi-
dclaration que j'avais faite  miss Vernon sans qu'elle et paru
l'entendre, l'embarras de sa position, oblige, comme elle tait,
de se sacrifier  une union mal assortie ou de prendre le voile:
tous ces souvenirs se pressaient  la fois dans mon esprit, sans
que je fusse capable de les mditer. Mais ce qui par dessus tout
me dchirait le coeur, c'tait la manire dont miss Vernon avait
rpondu  l'expression de ma tendresse: c'tait ce mlange de
sympathie et de fermet qui semblait prouver que je possdais une
place dans son coeur, mais une place trop petite pour lui faire
oublier les obstacles qui s'opposaient  l'aveu d'un mutuel
attachement. L'expression de terreur plutt que de surprise avec
laquelle elle avait remarqu le mouvement de la tapisserie
semblait annoncer la crainte d'un danger quelconque, crainte que
je ne pouvais m'empcher de croire fonde; car Diana Vernon tait
peu sujette aux motions nerveuses de son sexe, et elle n'tait
pas d'un caractre  se livrer  de vaines terreurs. De quelle
nature taient donc ces mystres dont elle tait entoure comme
d'un cercle magique, et qui exeraient continuellement une
influence active sur ses penses et sur ses actions, quoique leurs
agents ne fussent jamais visibles? Ce fut sur cette rflexion que
je m'arrtai; j'oubliai les affaires de mon pre, et Rashleigh et
sa perfidie, pour ne songer qu' miss Vernon, et je rsolus de ne
point quitter Osbaldistone-Hall que je ne susse quelque chose de
certain et de positif sur cet tre enchanteur, dont la vie
semblait partage entre le mystre et la franchise: la franchise,
prsidant  ses discours,  ses sentiments; et le mystre,
rpandant sa nbuleuse influence sur toutes ses actions.

Comme si ce n'tait pas assez d'prouver l'intrt de la curiosit
et de l'amour, j'prouvais encore, comme je l'ai dj remarqu, un
sentiment profond, quoique confus, de jalousie. Ce sentiment,
croissant avec l'amour, comme l'ivraie avec le bon grain, tait
excit par la dfrence que Diana montrait pour ces tres
invisibles qui dirigeaient ses actions. Plus je rflchissais 
son caractre, plus j'tais intrieurement convaincu qu'elle ne se
soumettrait  aucun assujettissement qu'on voudrait lui imposer
malgr elle, et qu'elle ne reconnaissait d'autre pouvoir que celui
de l'affection; il se glissa dans mon me un violent soupon que
c'tait l le fondement de cette influence qui l'intimidait.

Ces doutes, mille fois plus horribles que la certitude,
augmentrent mon dsir de pntrer le secret de sa conduite, et,
pour y parvenir, je formai une rsolution dont, si vous n'tes pas
fatigu de la lecture de ces dtails, vous trouverez le rsultat
dans le chapitre suivant.

Chapitre XVII.

Une voix dont le son pour toi n'est pas sensible,
Me dit qu'il faut partir:
Le geste d'une main  tes yeux invisible
M'ordonne d'obir.

TICKELL.



Je vous ai dj dit, mon cher Tresham, si vous voulez bien vous le
rappeler, qu'il tait fort rare que je me rendisse le soir  la
bibliothque pour voir miss Vernon,  moins que ce ne ft en
prsence de la dame Marthe. Cependant cet arrangement n'tait
qu'une convention libre, et c'tait moi-mme qui l'avais propos.
Depuis quelque temps, comme l'embarras de notre situation
respective avait augment, les entrevues du soir avaient
entirement cess. Miss Vernon n'avait donc aucune raison de
croire que je voulusse les renouveler sans l'en prvenir d'avance,
afin qu'elle pt engager la bonne Marthe  venir prendre, suivant
l'usage, une tasse de th avec elle; mais, d'un autre ct, cette
prudence n'tait pas une loi expresse. La bibliothque m'tait
ouverte ainsi qu' tous les autres membres de la famille,  toutes
les heures du jour et de la nuit, et je pouvais y entrer
inopinment sans que miss Vernon pt le trouver mauvais. J'tais
convaincu qu'elle recevait quelquefois dans cet appartement ou le
P. Vaughan, ou quelque autre personne dont les avis dirigeaient sa
conduite, et qu'elle choisissait pour ces entrevues les instants
o elle se croyait le plus sre de ne pas tre interrompue. La
lumire que j'avais remarque le soir dans la bibliothque, les
deux ombres que j'avais vues distinctement, la trace de plusieurs
pas imprims le matin sur le sable depuis la porte de la tour
jusqu' la porte du jardin, le bruit que plusieurs domestiques
avaient entendu, et qu'ils expliquaient  leur manire, tout
semblait me prouver que quelque personne trangre au chteau
entrait secrtement dans cette chambre. Persuad que cette
personne exerait une influence quelconque sur les destines de
Diana, je n'hsitai pas  former le projet de dcouvrir qui elle
tait, d'o provenait son autorit sur elle; mais surtout, quoique
je m'efforasse de croire que ce n'tait qu'une considration trs
secondaire, je voulais savoir par quels moyens cette personne
conservait son influence sur Diana, et si elle la gouvernait par
la crainte ou par l'affection. Ce qui prouvait que cette curiosit
jalouse occupait la premire place dans mon esprit, c'est que,
malgr mes efforts pour repousser cette ide, et quoiqu'il me ft
impossible de motiver mes prsomptions, je me figurais que c'tait
un homme, et sans doute un homme jeune et bien fait qui dirigeait
ainsi  son gr miss Vernon; c'tait dans l'impatience de
dcouvrir ce rival que j'tais descendu au jardin pour pier le
moment o la lumire paratrait dans la bibliothque.

Tel tait le feu qui me dvorait que j'tais  mon poste en
attendant un phnomne qui ne pouvait point paratre avant le
soir, une grande heure avant le coucher du soleil. C'tait le jour
du sabbat, et toutes les alles taient dsertes et solitaires. Je
me promenai pendant quelque temps, pensant aux consquences
probables de mon entreprise. L'air tait frais et embaum, et sa
douce influence parvint  calmer un peu le sang qui bouillait dans
mes veines. L'effervescence de la passion commena
proportionnellement  diminuer, et je me demandai de quel droit je
voulais pntrer les secrets de miss Vernon ou ceux de la famille
de mon oncle. Que m'importait que sir Hildebrand cacht quelqu'un
dans sa maison, o je n'avais moi-mme d'autres droits que ceux
d'un hte tranger? Devais-je me mler des affaires de miss Vernon
et chercher  dvoiler un mystre qu'elle m'avait pri de ne pas
approfondir?

La passion, l'intrt et la curiosit, sophistes spcieux, eurent
bientt rpondu  ces scrupules. En dmasquant cet hte secret, je
rendais probablement service  sir Hildebrand, qui ignorait sans
doute les intrigues qui se tramaient dans sa famille, et bien plus
encore  miss Vernon, que sa franchise et sa nave simplicit
exposaient  tant de dangers par ces liaisons secrtes entretenues
avec une personne dont peut-tre elle ne connaissait pas bien le
caractre. Si je semblais forcer sa confiance, c'tait dans
l'intention gnreuse et dsintresse (oui, j'allai mme jusqu'
l'appeler dsintresse) de la guider, de la protger et de la
dfendre contre la ruse, contre la fourberie, et surtout contre le
conseiller secret qu'elle avait choisi pour confident. Tels
taient les arguments que mon imagination prsentait hardiment 
ma conscience et dont il lui semblait qu'elle devait se payer,
tandis que ma conscience, imitait le marchand qui, entendant bien
ses intrts, se rsigne  accepter un argent qu'il est tent de
ne pas croire de bon aloi plutt que de perdre une pratique.

Pendant que je marchais  grands pas, dbattant le pour et le
contre, je me trouvai tout  coup prs d'Andr Fairservice, qui
tait plant comme un terme devant une range de ruches
d'abeilles, dans l'attitude d'une dvote contemplation, piant
d'un oeil les mouvements de ces citoyens actifs qui rentraient en
bourdonnant dans leurs petits domaines, et l'autre fix sur un
livre de prires qu'une dvotion constante avait priv de ses
angles et rapproch de la forme ovale; ce qui, joint  la couleur
informe du volume, lui donnait un air d'antiquit fort
respectable.

-- Je lisais  part moi _la Fleur de douce saveur seme dans la
valle de ce monde[47], _du digne matre John Quackleben, dit
Andr, fermant son livre  mon approche et mettant, comme pour me
tmoigner son respect, ses lunettes de corne  l'endroit o sa
lecture avait t interrompue.

-- Et il me semble, Andr, que des abeilles partageaient votre
attention avec l'auteur sacr?

-- C'est une race bien impie, reprit le jardinier: elles ont six
jours dans la semaine pour essaimer; eh bien, non, il faut
qu'elles attendent le jour du sabbat et qu'elles empchent le
pauvre monde d'aller entendre le sermon! Ce n'est pas l
l'embarras, il n'y a pas grand mal aujourd'hui; car il n'y a pas
eu de prdication  la chapelle de Graneagain.

-- Vous auriez pu aller, comme je l'ai fait,  l'glise
paroissiale, Andr; vous y eussiez entendu un excellent sermon.

-- Des os de perdrix froide, des os de perdrix froide, dit Andr
avec un ricanement ddaigneux; bon pour des chiens, sauf le
respect de Votre Honneur. Oui, j'aurais pu entendre le ministre
chanter de toute sa force avec sa grande chemise blanche, et les
musiciens jouer de leurs sifflets; a a plutt l'air d'une noce 
deux pence que d'un sermon, Dieu me prserve! J'aurais pu me
donner aussi le plaisir d'entendre le P. Docharty marmotter sa
messe: je m'en serais trouv beaucoup mieux, ma foi!

-- Docharty! lui dis-je (c'tait le nom d'un vieux prtre
irlandais qui officiait quelquefois  Osbaldistone-Hall); je
croyais que le P. Vaughan tait encore au chteau, il y tait hier
matin.

-- Oui, reprit Andr; mais il est parti le soir pour aller 
Greystock, ou quelque part par l. Il y a eu du mouvement de ce
ct. Ils sont aussi affairs que mes abeilles; Dieu me prserve
de comparer jamais ces pauvres animaux  des papistes! Ah a, 
propos d'abeilles, savez-vous bien que voil le second essaim qui
part aujourd'hui? ah! mon Dieu oui; le premier est parti ds la
pointe du jour, car il est bon que vous sachiez que je suis sur
pied depuis cinq heures du matin. Mais les voil  peu prs toutes
rentres; ainsi je souhaite  Votre Honneur le bonsoir et les
bndictions du ciel.

 ces mots Andr se retira, mais en s'en allant il se retourna
souvent pour jeter un regard sur les _skeps, _comme il appelait
les ruches.

J'avais obtenu indirectement d'Andr une information importante,
c'tait que le P. Vaughan n'tait plus au chteau. Si j'apercevais
de la lumire dans la bibliothque, ce ne pouvait donc pas tre la
sienne, ou bien il tenait une conduite trs mystrieuse, et par
consquent suspecte. J'attendis avec impatience le coucher du
soleil et le crpuscule. Le jour commenait  peine  tomber, que
j'aperus une faible clart scintiller aux fentres de la
bibliothque;  peine tait-il possible de distinguer cette ple
lumire, qui se confondait avec les derniers rayons du soleil
couchant. Je la dcouvris nanmoins aussi promptement que le
matelot gar aperoit dans l'loignement la premire lueur d'un
fanal ami. Le doute, l'irrsolution, le sentiment des convenances,
qui jusque-l avaient combattu ma curiosit et ma jalousie,
s'vanouirent ds que l'occasion se prsenta de satisfaire l'une
et de motiver l'autre, ou de ramener le calme dans mon coeur, si
je trouvais que mes soupons taient injustes. Je rentre aussitt
dans la maison, et, vitant les appartements les plus frquents
avec la prcaution d'un homme qui mdite un crime, j'arrive devant
la bibliothque; la main sur la serrure, j'hsite un instant;
j'entends marcher; j'ouvre la porte et trouve miss Vernon seule.

Diana parut surprise: tait-ce  cause de mon arrive brusque et
imprvue, ou par quelque autre motif, c'est ce que je ne pouvais
deviner; elle paraissait dans une agitation qui ne pouvait tre
produite que par une motion extraordinaire. Mais en un instant
elle fut calme et tranquille; et telle est la force de la
conscience, que moi, qui venais pour la surprendre et la
confondre, je restai tout interdit et confus.

-- Qu'est-il arriv? dit miss Vernon. Est-il venu quelqu'un au
chteau?

-- Personne que je sache, rpondis-je en bgayant; je venais
chercher le Roland furieux.

-- Il est sur cette table, me dit Diana, dont l'assurance
redoublait encore mon embarras.

En remuant deux ou trois livres pour prendre celui que je
prtendais chercher, je rvais  quelque moyen de faire une
retraite honorable, ce qui, dans ma position et avec un adversaire
aussi pntrant que Diana, n'tait pas chose facile, lorsque
j'aperus un gant d'homme sur la table. Mes yeux rencontrrent
ceux de miss Vernon, qui rougit aussitt.

-- C'est une de mes reliques, dit-elle en hsitant; c'est un des
gants de mon grand-pre, l'original du superbe portrait de Van
Dyck que vous admirez tant.

Comme si elle pensait qu'il fallait quelque chose de plus qu'un
simple assertion pour lever tous mes doutes, elle ouvrit un des
tiroirs de la table et en tira un autre gant qu'elle me jeta.
Quand une personne naturellement franche et sincre veut se
couvrir du voile de la duplicit et de la dissimulation, la
gaucherie avec laquelle elle le porte et les peines qu'elle prend
pour cacher son embarras inspirent souvent des soupons et font
natre le dsir de vrifier une histoire qu'elle ne dbite que
d'un ton faible et mal assur. Je jetai un regard sur les deux
gants, et je rpondis gravement:

-- Ces gants se ressemblent pour la broderie, mais miss Vernon
voudra bien remarquer qu'ils ne peuvent former une paire,
puisqu'ils sont tous deux de la main droite.

Miss Vernon se mordit les lvres de dpit et rougit de nouveau.

-- Vous faites bien de me confondre, de me dmasquer, reprit-elle
avec amertume. Il est des personnes qui eussent jug, d'aprs ce
que je disais, que je ne voulais point donner d'explication
particulire d'une circonstance qui ne regarde personne, --
surtout un tranger. Vous avez jug mieux, et vous m'avez fait
sentir la bassesse de la duplicit, que j'ai toujours eue en
horreur, et que j'abjure  jamais. Je n'ai point le talent de la
dissimulation; c'est un rle indigne de moi, et que la ncessit
seule a pu me faire prendre un instant. Non, comme votre sagacit
l'a bien dcouvert, ce gant n'est pas le pareil de celui que je
vous ai montr; il appartient  un ami qui m'est encore plus cher
que le tableau de Van Dyck, ... un ami dont les conseils me
guideront toujours... un ami que j'honore... un ami que j'... Elle
s'arrta.

-- _Que j'aime, _veut dire sans doute miss Vernon, m'criai-je en
m'efforant de cacher sous un ton ironique le dpit qui me
rongeait.

-- Et quand je le dirais, reprit-elle firement, quelqu'un a-t-il
le droit de contrler mes affections? quelqu'un prtendra-t-il
m'en demander raison?

-- Ce ne sera pas moi assurment, miss Vernon, repris-je avec
emphase, car j'tais piqu  mon tour; je vous prie de ne pas me
supposer une semblable prsomption; mais j'espre que miss Vernon
voudra bien pardonner  un ami,  une personne du moins qu'elle
honorait de ce titre, s'il prend la libert de lui faire
observer...

-- Ne me faites rien observer, monsieur, dit-elle avec vhmence,
si ce n'est que je n'aime pas les questions. Prtendez-vous vous
tablir mon juge? je ne le souffrirai pas; et si vous n'tes venu
ici que pour pier ma conduite, l'amiti que vous dites avoir pour
moi est une pauvre excuse pour votre incivile curiosit.

-- Je vous dlivre de ma prsence, dis-je avec une fiert
semblable  la sienne; j'ai fait un rve agrable, oh! oui, bien
agrable, mais aussi bien trompeur, et... mais nous nous entendons
 prsent.

J'allais sortir lorsque miss Vernon, dont les mouvements taient
quelquefois si rapides qu'ils semblaient presque instinctifs, se
prcipita devant la porte; me saisissant le bras, elle m'arrta
avec cet air d'autorit qu'elle savait si bien prendre, et qui
contrastait si singulirement avec la navet et la simplicit de
ses manires.

-- Arrtez, M. Frank, me dit-elle; nous ne devons pas nous quitter
ainsi; je n'ai pas assez d'amis pour que je puisse me rsoudre 
rayer de ce nombre mme les ingrats et les gostes. coutez-moi,
M. Frank, vous ne saurez jamais rien sur ce gant mystrieux. Et
elle le prit  la main. Non, rien. Pas un iota de plus que ce que
vous savez dj; mais qu'il ne soit pas un sujet de discorde entre
nous. Le sjour que je dois faire ici, ajouta-t-elle d'un ton plus
doux, sera ncessairement fort court; le vtre doit l'tre encore
davantage. Nous devons nous quitter bientt pour ne jamais nous
revoir; ne nous querellons donc pas; que mes mystrieuses
infortunes ne soient pas un prtexte pour rpandre de l'amertume
sur le peu d'heures que nous avons encore  passer ensemble avant
de nous retrouver sur l'autre rive de l'ternit.

Je ne sais, Tresham, par quel charme, par quel sortilge cette
charmante crature obtenait un ascendant si complet sur un
caractre que j'tais quelquefois moi-mme incapable de matriser.
J'tais dcid, en entrant dans la bibliothque,  demander une
explication complte  miss Vernon. Elle l'avait refuse avec une
fiert insultante, elle m'avait avou en face qu'elle me prfrait
un rival; car quelle autre interprtation pouvais-je donner  la
prfrence qu'elle tmoignait pour son mystrieux confident? Et
cependant, lorsque j'tais sur le point de sortir de la chambre et
de rompre pour toujours avec elle, il ne lui fallait que changer
de ton, passer de l'accent de la fiert et du ressentiment  celui
de l'autorit et du despotisme, temprs ensuite par l'expression
de la douceur et de la mlancolie, pour remettre son humble sujet
 sa place et le soumettre aux dures conditions qu'elle lui
imposait.

-- Que sert que je revienne? dis-je en m'asseyant; pourquoi
vouloir que je sois tmoin de malheurs que je ne puis adoucir et
de mystres que c'est vous offenser que de chercher  dcouvrir?
Quoique vous ne connaissiez pas encore le monde, il est impossible
que vous ignoriez qu'une jeune personne ne peut avoir qu'un ami.
Si je savais qu'un de mes amis et en secret pour un tiers une
confiance qu'il n'a pas pour moi, je ne pourrais m'empcher d'tre
jaloux; mais de vous, miss Vernon, de vous...

-- Vous tes jaloux, n'est-ce pas, dans toute la force du terme;
mais, mon cher ami, vous ne faites que rpter ce que les niais
apprennent par coeur dans les comdies et les romans, jusqu' ce
qu'ils donnent  un sot verbiage une influence relle sur leur
esprit. Garons, filles, tous babillent jusqu' ce qu'ils soient
amoureux, et lorsque leur amour est prt  s'teindre, ils se
remettent  babiller et  se tourmenter, jusqu' ce qu'ils soient
jaloux. Mais nous, Frank, qui sommes des tres raisonnables, nous
ne devons parler que le langage de la bonne et franche amiti.
Toute autre union entre nous est aussi impossible que si j'tais
homme ou que vous fussiez femme. Pour parler sans dtour, ajouta-
t-elle aprs un moment d'hsitation, quoique je veuille bien
sacrifier encore assez aux convenances pour rougir un peu de la
clart de mon explication, nous ne pourrions pas nous marier, si
nous le voulions; et quand mme nous le pourrions, nous ne le
devrions pas.

Une rougeur cleste colorait son front lorsqu'elle me fit cette
cruelle dclaration. Je me prparais  combattre ses arguments,
oubliant jusqu' mes soupons qui venaient d'tre confirms; mais
elle me prvint, et ajouta avec une fermet froide qui approchait
de la svrit: -- Ce que je dis est une vrit incontestable
qu'il est impossible de rfuter; ainsi point de question, je vous
prie...; nous sommes amis, M. Osbaldistone, n'est-ce pas? Elle me
tendit la main, et, prenant la mienne: -- Amis, et rien, non
jamais rien qu'amis.

Elle laissa aller ma main; je baissai la tte, dompt[48], comme
l'et dit Spencer, par le mlange de douceur et de fermet qui
rgnait dans ses manires: elle se hta de changer de sujet.

-- Voici, me dit-elle, une lettre qui vous est adresse, mais qui,
malgr les prventions de la personne qui vous l'crit, ne vous
ft probablement jamais parvenue si elle n'tait tombe entre les
mains de mon petit Pacolet, ou nain magique, que, comme toutes les
damoiselles infortunes des romans, je garde en secret  mon
service.

La lettre tait cachete, je l'ouvris et jetai un coup d'oeil sur
le contenu. Le papier me tomba des mains et je m'criai
involontairement: -- Grand Dieu! ma folie et ma dsobissance ont
ruin mon pre!

Miss Vernon parut vivement alarme; mais, se remettant aussitt:

-- Vous plissez, me dit-elle, vous tes malade; vous apporterai-
je un verre d'eau? Allons, M. Osbaldistone, soyez homme; qu'est-il
arriv? Votre pre n'est-il plus?

-- Il vit, grce au ciel! mais dans quel embarras! dans quelle
dtresse...!

-- Est-ce l tout? Ne dsesprez pas. Puis-je lire cette lettre?
dit-elle en la ramassant.

J'y consentis, sachant  peine ce que je disais. Elle la lut avec
la plus grande attention.

-- Quel est ce M. Tresham qui signe la lettre?

-- L'associ de mon pre (votre bon pre, mon cher William); mais
il n'est pas dans l'habitude de prendre part aux affaires du
commerce.

-- Il parle ici de plusieurs lettres qui vous ont dj t
crites.

-- Je n'en ai reu aucune, rpondis-je.

-- Et il parat, ajouta-t-elle, que Rashleigh, laiss par votre
pre  la tte de toutes ses affaires avant son dpart pour la
Hollande, a quitt Londres depuis quelques jours pour passer en
cosse, emportant avec lui des effets montant  une somme
considrable, et destins  acquitter des billets souscrits par
votre pre au profit de diffrentes personnes de ce pays.

-- Il n'est que trop vrai.

-- On dit encore dans la lettre que, n'ayant plus entendu parler
de Rashleigh, on a envoy le premier commis, un nomm Owen, 
Glascow, pour tcher de le dcouvrir, et l'on finit par vous prier
de vous rendre aussi dans cette ville et de l'aider dans ses
recherches.

-- Oui, et il faut que je parte  l'instant.

-- coutez, dit miss Vernon, il me semble que le plus grand
malheur qui puisse rsulter de tout cela sera la perte d'une
certaine somme d'argent, et j'aperois des larmes dans vos yeux!
fi, M. Osbaldistone!

-- Vous me faites injure, miss Vernon, rpondis-je; ce n'est point
la perte de ma fortune qui m'arrache des larmes; c'est l'effet
qu'elle produira sur l'esprit et sur la sant de mon pre,  qui
l'honneur est plus cher que la vie. S'il se voit dans
l'impossibilit de faire face  ses engagements, il prouvera le
mme regret, le mme dsespoir qu'un brave soldat qui a fui une
fois devant l'ennemi, qu'un honnte homme qui a perdu son rang et
sa rputation dans la socit. J'aurais pu prvenir tous ces
malheurs si je n'avais pas cout un vain orgueil, une indolence
coupable qui m'a fait refuser de partager ses travaux et de suivre
comme lui une carrire aussi utile qu'honorable. Grand Dieu!
comment rparer  prsent les funestes consquences de mon erreur?

-- En vous rendant  Glascow, comme vous en tes instamment pri
par l'ami qui vous crit cette lettre.

-- Mais, si Rashleigh a vritablement form l'infme projet de
ruiner son bienfaiteur, quelle apparence que je puisse trouver
quelque moyen de djouer un plan si profondment combin?

-- La russite n'est pas certaine, je l'avoue; mais, d'un autre
ct, vous ne pouvez rendre aucun service  votre pre en restant
ici. Rappelez-vous que, si vous aviez t au poste qui vous tait
destin, ce dsastre ne serait pas arriv; courez  celui qu'on
vous indique  prsent, et tout peut se rparer. Attendez, ne
sortez pas de cette chambre que je ne sois revenue.

Elle me laissa en proie  l'tonnement et  la confusion, au
milieu de laquelle je pouvais pourtant trouver un intervalle
lucide pour admirer la fermet, le sang-froid et la prsence
d'esprit que miss Vernon possdait toujours, mme dans les crises
violentes et inattendues.

Elle revint quelques minutes aprs, tenant  la main un papier
pli et cachet comme une lettre, mais sans adresse: -- Je vous
remets, me dit-elle, cette preuve de mon amiti, parce que j'ai la
plus parfaite confiance en votre honneur. Si j'ai bien compris la
lettre qui vous est crite, les fonds qui sont en la possession de
Rashleigh doivent tre recouvrs le 12 septembre, afin qu'ils
puissent tre appliqus au paiement des billets en question; et,
si vous pouvez y parvenir avant cette poque, le crdit de votre
pre ne court aucun danger.

-- Il est vrai; la lettre de M. Tresham est fort claire. Je la lus
encore une fois, et j'ajoutai: -- Il n'y a pas l'ombre d'un doute.

-- Eh bien! dit miss Vernon, dans ce cas, mon petit Pacolet pourra
vous tre utile. Vous avez entendu parler d'un charme magique
contenu dans une lettre. Prenez ce paquet; s'il vous est possible
de russir par d'autres moyens et d'obtenir la remise des effets
que Rashleigh a emports, je compte sur votre honneur pour le
brler sans l'ouvrir; sinon, vous pouvez rompre le cachet dix
jours avant l'chance des billets que votre pre a souscrits, et
vous trouverez des renseignements qui pourront vous tre utiles.
Adieu, Frank; nous ne nous reverrons plus, mais pensez quelquefois
 votre amie Diana Vernon.

Elle me tendit la main; mais je la serrai elle-mme contre mon
coeur. Elle soupira en se dgageant de mes bras, s'chappa par la
petite porte qui conduisait  son appartement, et je ne la vis
plus.

Chapitre XVIII.

Et vite ils ont doubl le pas.
Rien ne peut arrter leur fuite;
Les morts vont vite, vite, vite.
Pourquoi ne me suivrais-tu pas?

BURGER.



Lorsqu'on est accabl de malheurs dont la cause et le caractre
sont diffrents, on y trouve au moins cet avantage que la
distraction que produisent en nous leurs effets contradictoires
nous donne la force de ne succomber sous aucun. J'tais
profondment afflig de me sparer de miss Vernon; mais je
l'aurais t bien davantage si les circonstances fcheuses o se
trouvait mon pre n'eussent exig mon attention. De mme les
tristes nouvelles que venait de m'apprendre M. Tresham m'auraient
ananti si mon coeur n'et t partag par les regrets que
m'inspirait la ncessit de quitter celle qui m'tait si chre.
Mon amour pour Diana tait aussi ardent que ma tendresse pour mon
pre tait vive; mais j'prouvai qu'il est possible de diviser sa
sensibilit quand deux causes diffrentes la mettent en jeu en
mme temps, comme les fonds d'un dbiteur insolvable se partagent
au marc la livre entre ses cranciers. Telles taient mes
rflexions en gagnant mon appartement. On aurait vritablement dit
que l'esprit de commerce commenait  s'veiller en moi.

Je relus avec grande attention la lettre de votre pre; elle tait
assez laconique et me renvoyait pour les dtails  Owen, qu'il
m'engageait  aller joindre sans perdre un instant dans une ville
d'cosse nomme Glascow. Il ajoutait que j'aurais des nouvelles de
mon vieil ami chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, ngociants
dans cette ville, au quartier de Gallowgate. Il me parlait de
diverses lettres qui m'avaient t crites, et que je n'avais
jamais reues, parce qu'elles avaient sans doute t interceptes,
et se plaignait de mon silence en termes qui auraient t
souverainement injustes si mes missives fussent parvenues  leur
destination. Plus je lisais cette lettre, plus mon tonnement
redoublait. Je ne doutai pas un instant que le gnie de Rashleigh
ne veillt autour de moi, et ne m'entourt  dessein de tnbres
et de difficults. Je n'entrevoyais pas sans effroi l'tendue des
moyens que sa sclratesse fconde avait employs pour parvenir 
son but. Il faut que je me rende ici justice  moi-mme; le
chagrin de m'loigner de miss Vernon, quelque vif qu'il ft,
quelque insupportable qu'il m'et paru dans toute autre
circonstance, ne devint pour moi qu'une considration secondaire
en songeant aux dangers dont mon pre tait menac. Ce n'tait pas
que j'attachasse un grand prix  la fortune: je pensais mme,
comme presque tous les jeunes gens dont l'imagination est ardente,
qu'il est plus facile de se passer de richesses que de consacrer
son temps et ses soins aux moyens d'en acqurir. Mais dans la
situation o se trouvait mon pre, je savais qu'il regarderait une
suspension de paiements comme une tache ineffaable, que la vie
deviendrait sans attraits pour lui et qu'il envisagerait la mort
comme sa seule esprance.

Mon esprit n'tait donc occup qu' chercher les moyens de
dtourner cette catastrophe, et je le faisais avec une ardeur dont
j'aurais t incapable s'il ne se ft agi que de ma fortune
personnelle. Le rsultat de mes rflexions fut une ferme
rsolution de partir d'Osbaldistone-Hall le lendemain matin et de
prendre la route de Glascow afin d'y joindre Owen. Je jugeai 
propos de n'apprendre mon dpart  mon oncle qu'en lui laissant
une lettre de remerciements pour le bon accueil que j'en avais
reu, et pour m'excuser en termes gnraux sur une affaire urgente
et imprvue qui me forait  le quitter sans les lui offrir moi-
mme. Je connaissais assez le vieux chevalier pour savoir qu'il me
pardonnerait ce manque apparent de politesse, et j'avais conu une
ide si terrible des combinaisons perfides de Rashleigh que je
craignais qu'il n'et prpar quelques ressorts secrets pour
empcher un voyage que je n'entreprenais que pour djouer ses
projets si j'annonais publiquement mon dpart d'Osbaldistone-
Hall.

J'tais donc bien dtermin  partir le lendemain ds la pointe du
jour et  franchir les frontires d'cosse avant qu'on pt mme se
douter que j'avais quitt le chteau. Mais il existait un obstacle
puissant qui semblait devoir nuire  la clrit de mon voyage.
Non seulement j'ignorais quel tait le plus court chemin pour me
rendre  Glascow, mais je n'en connaissais mme nullement la
route. La promptitude tant de la plus grande importance, je
rsolus de consulter  ce sujet Andr Fairservice comme tant une
autorit comptente pour me tirer d'embarras sans dlai.

Quoiqu'il ft dj tard, je voulus m'occuper sur-le-champ de cet
objet intressant et je me rendis  l'instant mme chez le
jardinier. Sa demeure tait  peu de distance du mur extrieur du
jardin: c'tait une chaumire entirement construite dans le style
d'architecture du Northumberland.

Les fentres et les portes en taient dcores de lourdes
architraves et de linteaux massifs en pierre brute. Le toit tait
couvert de joncs en place de chaume, de tuiles ou d'ardoises. D'un
ct un ruisseau roulait son eau limpide. Un antique poirier
ombrageait de ses branches un petit parterre qu'on voyait devant
la maison. Par-derrire tait un jardin potager, un enclos en
pturage pour une vache, et un petit champ sem. En un mot, tout
annonait cette aisance que la vieille Angleterre procure  ses
habitants jusque dans ses provinces les plus recules.

En approchant de la maison du prudent Andr, j'entendis parler
d'un ton nasal et solennel, ce qui me fit croire que, suivant la
coutume mritoire de ses citoyens, il avait assembl quelques-uns
de ses voisins pour les joindre  lui dans ses dvotions du soir,
car il n'avait ni femme, ni fille, ni soeur, ni personne du sexe
fminin qui demeurt avec lui. Mon pre, me dit-il un jour, a eu
assez de ce btail. Cependant il se formait quelquefois un
auditoire compos de catholiques et de protestants, tisons qu'il
arrachait au feu, disait-il, en les convertissant au
presbytrianisme, quoi qu'en pussent dire les PP. Vaughan et
Docharty et les ministres de l'glise anglicane, qui regardaient
son intervention dans les matires spirituelles comme une hrsie
qui s'introduisait en contrebande. Il tait donc comme possible
qu'il tnt chez lui ce soir une assemble de cette nature. Mais,
en coutant plus attentivement, je reconnus que le bruit que
j'entendais n'tait produit que par les poumons d'Andr; et,
lorsque j'ouvris la porte pour entrer, je le trouvai seul, lisant
 haute voix, pour sa propre dification, un livre de controverses
thologiques et livrant bataille de tout son coeur  des mots
qu'il ne comprenait point.

-- C'est vous, M. Frank? me dit-il en mettant de ct son norme
in-folio; j'tais  lire un peu le digne docteur Lightfoot[49].

-- Lightfoot! rpliquai-je en jetant les yeux sur le lourd volume,
jamais auteur ne fut plus mal nomm.

_-- _C'est pourtant bien son nom, monsieur; c'tait un
thologien comme on n'en voit plus de pareil. Cependant je vous
demande pardon de vous laisser debout  la porte; mais j'ai t si
tourment des esprits la nuit dernire, Dieu me prserve! je ne
voulais l'ouvrir qu'aprs avoir lu tout le service du soir, et je
viens justement de finir le cinquime chapitre de Nhmie. Si cela
ne suffit pas pour les tenir en respect, je ne sais pas ce qu'il
faudra que je fasse.

-- Tourment des esprits, Andr! que voulez-vous dire?

-- Que j'ai eu  combattre contre eux toute la nuit. Ils
voulaient, Dieu me prserve! me faire sortir de ma peau sans mme
se donner la peine de m'corcher comme une anguille.

-- Trve  vos frayeurs pour un moment, Andr. Je dsire savoir si
vous pouvez m'enseigner le chemin le plus court pour me rendre 
une ville de votre cosse appele Glascow.

-- Le chemin de Glascow! si je le connais! et comment ne le
connatrais-je pas? Elle n'est qu' quelques milles de mon
endroit, de la paroisse de Dreepdayly, qui est un petit brin 
l'ouest. Mais, Dieu me prserve! pourquoi donc Votre Honneur va-t-
il  Glascow?

-- Pour des affaires particulires.

-- Autant vaudrait me dire: Ne me faites pas de questions et je ne
vous rpondrai pas de mensonges.  Glascow!... Je pense que vous
feriez quelque honntet  celui qui vous y conduirait?

-- Certainement, si je trouvais quelqu'un qui allt de ce ct.

-- Vous feriez attention  son temps et  ses peines?

-- Sans aucun doute; et si vous pouvez trouver quelqu'un qui
veuille m'accompagner, je le paierai gnreusement.

-- C'est aujourd'hui dimanche, dit Andr en levant les yeux vers
le ciel; ce n'est pas un jour  parler d'affaires charnelles; sans
cela je vous demanderais ce que vous donneriez  celui qui vous
tiendrait bonne compagnie sur la route, qui vous dirait le nom de
tous les chteaux que vous verriez, et toute la parent de leurs
propritaires.

-- Je n'ai besoin que de connatre la route, la route la plus
courte, et je paierai  celui qui voudra me la montrer tout ce qui
sera raisonnable.

-- Tout, rpliqua Andr, ce n'est rien, et le garon dont je parle
connat tous les sentiers, tous les dtours des montagnes, tous...

-- Je suis press, Andr, je n'ai pas de temps  perdre; faites le
march pour moi, et je l'approuve d'avance.

-- Ah! voil qui est parler. Eh bien, je crois, Dieu me prserve!
que le garon qui vous y conduira, ce sera moi.

-- Vous, Andr? voulez-vous donc quitter votre place?

-- Je vous ai dj dit, M. Frank, que je pense depuis longtemps 
quitter le chteau, depuis l'instant que j'y suis entr. Mais 
prsent j'ai pris mon parti tout de bon: autant plus tt que plus
tard.

-- Mais ne risquez-vous pas de perdre vos gages?

-- Sans doute il y aura de la perte. Mais j'ai vendu les pommes du
vieux verger et j'ai encore l'argent, quoique sir Hildebrand,
c'est--dire son intendant, m'ait press de le lui remettre, comme
si c'et t une mine d'or; et puis j'ai reu quelque argent pour
acheter des semailles, et puis... Enfin cela fera une sorte de
compensation. D'ailleurs Votre Honneur fera attention  ma perte
et  mon risque quand nous serons  Glascow. Et quand Votre
Honneur compte-t-il partir?

-- Demain matin,  la pointe du jour.

-- C'est un peu prompt! Et o trouverai-je un bidet? Attendez...!
Oui, je sais o trouver la bte qui me convient.

-- Ainsi donc, Andr, demain  cinq heures je vous trouverai au
bout de l'avenue.

-- Ne craignez rien, M. Frank: que le diable m'emporte, par
manire de parler au moins, si je vous manque de parole! Mais si
vous voulez suivre mon avis, nous partirons deux heures plus tt.
Je connais les chemins la nuit comme le jour, et j'irais d'ici 
Glascow les yeux bands, par la route la plus courte, sans me
tromper une seule fois.

Le grand dsir que j'avais de partir me fit adopter l'amendement
d'Andr, et nous convnmes de nous trouver au rendez-vous indiqu
le lendemain  trois heures du matin.

Une rflexion se prsenta pourtant  l'esprit de mon futur
compagnon de voyage.

-- Mais les esprits! s'cria-t-il, les esprits! s'ils venaient 
nous poursuivre  trois heures du matin! je ne me soucierais pas
d'avoir leur visite deux fois dans vingt-quatre heures.

-- N'en ayez pas peur, lui dis-je en le quittant. Il existe sur la
terre assez de malins esprits qui savent agir pour leur intrt,
mieux que s'ils avaient  leurs ordres tous les suppts de
Lucifer.

Aprs cette exclamation, qui me fut arrache par le sentiment de
situation dans laquelle je me trouvais, je sortis de la chaumire
d'Andr et je m'en retournai au chteau.

Je fis le peu de prparatifs indispensables; je chargeai mes
pistolets, et je me jetai tout habill sur mon lit pour tcher de
me prparer, par quelques heures de sommeil,  supporter la
fatigue du voyage que j'allais entreprendre et les inquitudes qui
devaient m'accompagner jusqu' la fin de la route. La nature,
puise par les agitations que j'avais prouves pendant cette
journe, me fut plus favorable que je n'osais l'esprer, et je
jouis d'un sommeil paisible dont je ne sortis qu'en entendant
sonner deux heures  l'horloge du chteau, place au haut d'une
tour dont ma chambre tait voisine. J'avais eu soin de garder de
la lumire. Je me levai  l'instant et j'crivis la lettre que
j'avais dessein de laisser pour mon oncle. Cette besogne termine,
j'emplis une valise des vtements qui m'taient le plus
ncessaires, je laissai dans ma chambre le reste de ma garde-robe;
je descendis l'escalier sans faire de bruit, je gagnai l'curie
sans obstacle; l, quoique je ne fusse pas aussi habile
palefrenier qu'aucun de mes cousins, je sellai et bridai mon
cheval et me mis en route.

En entrant dans l'avenue qui conduisait  la porte du parc, je
m'arrtai un instant et me retournai pour voir encore une fois les
murs qui renfermaient Diana Vernon. Il me semblait qu'une voix
secrte me disait que je m'en sparais pour ne plus la revoir. Il
tait impossible, dans la succession longue et irrgulire des
fentres gothiques du chteau, que les ples rayons de la lune
n'clairaient qu'imparfaitement, de reconnatre celles de
l'appartement qu'elle occupait. Elle est dj perdue pour moi,
pensais-je en cherchant inutilement  les distinguer, perdue avant
mme que j'aie quitt l'enceinte des lieux qu'elle habite! Quelle
esprance me reste-t-il donc? d'avoir quelque correspondance avec
elle, quand nous serons spars!

J'tais absorb dans une rverie d'une nature peu agrable, quand
l'horloge du chteau fit entendre trois heures et rappela  mon
souvenir un individu bien moins intressant pour moi et un rendez-
vous auquel il m'importait d'tre exact.

En arrivant au bout de l'avenue, j'aperus un homme  cheval,
cach par l'ombre que projetait la muraille du parc. Je toussai
plusieurs fois; mais ce ne fut que lorsque j'eus prononc le nom
Andr,  voix basse, que le jardinier me rpondit: -- Oui, oui,
c'est Andr.

-- Marchez devant, lui dis-je, et gardez bien le silence s'il est
possible, jusqu' ce que nous ayons travers le village qui est
dans la valle.

Andr ne se fit pas rpter cet ordre; il partit  l'instant mme
et d'un pas beaucoup plus rapide que je ne l'aurais dsir. Il
obit si scrupuleusement  mon injonction de garder le silence
qu'il ne rpondit  aucune des questions que je ne cessais de lui
adresser sur la cause d'une marche si rapide, et qui me semblait
aussi peu ncessaire qu'imprudente au commencement d'un long
voyage, puisqu'elle pouvait mettre nos chevaux hors d'tat de le
continuer. Nous ne traversmes pas le village. Il me fit passer
par des sentiers dtourns; nous arrivmes dans une grande plaine
et nous nous trouvmes ensuite au milieu des montagnes qui
sparent l'Angleterre de l'cosse, dans ce qu'on appelle les
_Marches moyennes[50]. _Le chemin, ou plutt le mauvais sentier que
nous suivions alors, tait coup  chaque instant tantt par des
broussailles, tantt par des marais. Andr pourtant ne
ralentissait pas sa course, et nous faisions bien neuf  dix
milles par heure.

J'tais surpris et mcontent de l'opinitret du drle, et il
fallait pourtant le suivre ou perdre l'avantage d'avoir un
conducteur. Nous ne trouvions que des montes et des descentes
rapides sur un terrain o nous risquions  chaque instant de nous
rompre le cou; nous passions de temps en temps  ct de
prcipices dans lesquels le moindre faux pas de nos chevaux nous
aurait fait trouver une mort certaine. La lune nous prtait
quelquefois une faible lumire, mais souvent un nuage ou une
montagne nous plongeait dans de profondes tnbres: je perdais
alors de vue mon guide, et il ne me restait pour me diriger que le
bruit des pieds de son cheval et le feu qu'ils tiraient des
rochers sur lesquels nous marchions. La rapidit de cette course
et l'attention que le soin de ma sret m'obligeait de donner 
mon cheval me furent d'abord de quelque utilit pour me distraire
des rflexions pnibles auxquelles j'aurais t tent de
m'abandonner. Je criai de nouveau  Andr de ne pas aller si vite,
et je me mis srieusement en colre quand je vis qu'il ne faisait
aucune attention  mes ordres rpts et que je n'en pouvais tirer
aucune rponse. Mais la colre ne me servait  rien. Je m'efforai
deux ou trois fois de le joindre, bien rsolu  lui caresser les
paules du manche de mon fouet; mais il tait mieux mont que moi,
et soit qu'il se doutt de mes bonnes intentions, soit que son
coursier ft piqu d'une noble mulation, ds que je parvenais 
en approcher, il ne tardait pas  regagner le terrain qu'il avait
perdu. Enfin, n'tant plus matre de ma colre, je lui criai que
j'allais avoir recours  mes pistolets et envoyer  Hostpur
Andr[51] une balle qui le forcerait de ralentir l'imptuosit de
sa marche. Il est probable qu'il entendit cette menace et qu'elle
fit sur lui quelque impression; car il changea d'allure sur-le-
champ, et en peu d'instants je me trouvai  son ct.

-- Il n'y a pas de bon sens de courir comme nous le faisons! dit-
il du plus grand sang-froid.

-- Et pourquoi courez-vous ainsi, misrable?

_-- _Je croyais que Votre Honneur tait press, me rpliqua-t-il
avec une gravit imperturbable.

-- Ne m'avez-vous donc pas entendu depuis deux heures vous crier
d'aller plus doucement? tes-vous ivre? tes-vous fou?

-- C'est que, voyez-vous, M. Frank, j'ai l'oreille un peu dure, et
puis le bruit des pieds des chevaux sur ces rochers, et puis... et
puis il est vrai que j'ai bu le coup de l'trier avant de partir;
et, comme je n'avais personne pour boire  ma sant, il a bien
fallu m'en charger moi-mme; et puis je ne voulais pas laisser 
ces papistes le reste de mon eau-de-vie; je n'aime  rien perdre,
voyez-vous.

Tout cela pouvait tre vrai, cependant je n'en croyais pas un mot.
Mais, comme la position o je me trouvais exigeait que je
maintinsse la bonne intelligence entre mon guide et moi, je me
contentai de lui prescrire de marcher  l'avenir  mon ct.

Rassur par mon ton pacifique, Andr leva le sien d'une octave,
suivant son habitude ordinaire de pdanterie.

-- Votre Honneur ne me persuadera jamais, pas plus que personne au
monde, qu'il soit prudent de s'exposer  l'air de la nuit sans
s'tre garni l'estomac d'un bon verre d'eau-de-vie ou de genivre,
ou de quelque autre rconfortant semblable; et j'en puis parler
savamment, car, Dieu me prserve! j'ai bien des fois travers ces
montagnes pendant la nuit ayant de chaque ct de ma selle une
petite barrique d'eau-de-vie.

-- En d'autres termes, Andr, vous faisiez la contrebande. Comment
un homme qui a des principes aussi rigides que les vtres pouvait-
il se rsoudre  frauder ainsi les droits du trsor public?

-- Ce ne sont que les dpouilles des gyptiens: la pauvre cosse,
depuis le malheureux acte d'Union  l'Angleterre, a bien assez
souffert de ces coquins de jaugeurs de l'excise qui sont tombs
sur elle comme une nue de sauterelles; il convient  un bon
citoyen de lui procurer une petite goutte de quelque chose pour
lui regaillardir le coeur.

En l'interrogeant encore, j'appris qu'il avait souvent pass par
ces montagnes pour faire la contrebande avant et depuis son
tablissement  Osbaldistone-Hall. Cette circonstance n'tait pas
indiffrente pour moi, car elle me prouvait qu'il tait trs en
tat de me servir de guide.

Nous voyagions alors moins prcipitamment; et cependant le cheval
d'Andr, ou plutt Andr lui-mme avait toujours une forte
propension  acclrer le pas, et j'tais souvent oblig de le
modrer. Le soleil tait lev, et mon conducteur se retournait
frquemment pour regarder derrire lui, comme s'il et craint
d'tre poursuivi. Enfin nous arrivmes sur la plateforme d'une
montagne trs leve que nous mmes une demi-heure  gravir, et
d'o l'on dcouvrait toute la partie du pays que nous venions de
parcourir. Andr s'arrta, jeta les yeux de ce ct, et
n'apercevant encore dans les champs ni sur les routes aucun tre
vivant, sa physionomie prit un air de satisfaction; il se mit 
siffler, et finit par chanter un air de son pays dont le refrain
tait:

......_Oh! ma Jessie!
Te voil donc dans ma patrie,
Et ton clan ne te verra plus._

En mme temps il passait la main sur le cou de son cheval, le
flattait et le caressait, ce qui rveilla mon attention et me fit
reconnatre  l'instant une jument favorite de Thorncliff
Osbaldistone.

-- Que veut dire ceci, Andr? lui dis-je en fronant le sourcil;
cette jument est  M. Thorncliff.

-- Je ne dis pas qu'elle ne lui a point appartenu dans le temps,
M. Frank, mais  prsent elle est  moi.

-- C'est un vol, misrable!

-- Un vol, Dieu me prserve! M. Frank, personne n'a le droit de
m'appeler voleur. -- Voici ce que c'est, M. Thorncliff m'a
emprunt dix livres[52] pour aller aux courses de chevaux d'York,
et du diable s'il a jamais pens  me les rendre; bien au
contraire, quand je lui en parlais, il disait qu'il me casserait
les os. Mais  prsent il faudra qu'il me paie jusqu'au dernier
sou s'il veut revoir sa jument, et sans cela il n'aura jamais un
crin de sa queue. Je connais un fin matois de procureur 
Loughmaben, j'irai le voir en passant, et il saura bien arranger
cette affaire. Un vol! non, non. Jamais Andr Fairservice ne s'est
chauff  un tel fagot. C'est un gage que j'ai saisi. Je l'ai
saisi moi-mme au lieu de le faire saisir par un huissier, voil
toute la diffrence. C'est la loi, et j'ai pargn les frais des
gens de justice par conomie.

-- Cette conomie pourra vous coter plus cher que vous ne le
pensez si vous continuez  vous payer ainsi par vos mains sans
autorit lgale.

-- Ta, ta, ta! nous sommes en cosse  prsent, et il s'y trouvera
des avocats, des procureurs et des juges pour moi tout aussi bien
que pour tous les Osbaldistone d'Angleterre. Le cousin au
troisime degr de la tante de ma mre est cousin de la femme du
prvt de Dumfries, et il ne souffrirait pas qu'on fit tort  une
goutte de son sang. Les lois sont les mmes pour tout le monde
ici; ce n'est pas comme chez vous, o un mandat du clerc Jobson
peut vous envoyer au pilori avant que vous sachiez seulement
pourquoi. Mais attendez un peu, et il y aura encore moins de
justice dans le Northumberland, et c'est pourquoi je lui ai fait
mes adieux.

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Tresham, que les
principes d'Andr n'taient nullement d'accord avec les miens, et
je formai le dessein de lui racheter la jument lorsque nous
serions arrivs  Glascow, et de la renvoyer  mon cousin. Je
rsolus aussi d'crire  mon oncle par la poste, pour l'en
informer, dans la premire ville que nous trouverions en cosse.
Mais j'avais besoin d'Andr, et le moment ne me parut favorable ni
pour lui faire part de mon projet ni pour lui faire des reproches
sur une action que son ignorance lui faisait peut-tre regarder
comme toute naturelle. Je dtournai donc la conversation et lui
demandai pourquoi il disait qu'il y aurait bientt moins de
justice dans le Northumberland.

-- Ah! ah! me dit-il, il y aura assez de justice, mais ce sera au
bout du mousquet. Les officiers irlandais et tout le btail
papiste qu'on a t chercher dans les pays trangers, faute d'en
trouver assez dans le ntre, ne sont-ils pas rassembls dans tout
le comt? Ces corbeaux ne s'y rendent que parce qu'ils flairent la
charogne. Sr comme je vis, sir Hildebrand ne restera pas les bras
croiss. J'ai vu venir au chteau des fusils, des sabres, des
pes. Croyez-vous que ce soit pour rien? Ce sont des enrags
diables, Dieu me prserve! que ces jeunes Osbaldistone.

Ce discours rappela  mon souvenir le soupon que j'avais dj
conu, que les jacobites taient  la veille de faire quelque
entreprise hasardeuse. Mais, sachant qu'il ne me convenait de
m'riger ni en espion ni en censeur des discours et des actions de
mon oncle, j'avais fui toute occasion de me mettre au courant de
ce qui se passait au chteau. Andr n'avait pas les mmes
scrupules, et il parlait sans doute comme il le pensait, en disant
qu'il se tramait quelque complot, et que c'tait un des motifs qui
l'avaient dtermin  s'loigner.

-- Tous les domestiques, ajouta-t-il, tous les paysans et les
vassaux ont t enrls et passs en revue. Ils voulaient me
mettre aussi dans la troupe; mais ceux qui le demandaient ne
connaissaient pas Andr Fairservice. Je me battrai tout comme un
autre, quand cela me conviendra, mais ce ne sera ni pour la
prostitue de Babylone, ni pour aucune prostitue d'Angleterre.

Chapitre XIX.

Voyez-vous ce clocher dont la pointe hardie
S'lve jusqu'au ciel?
C'est l que, dlivrs des soins de cette vie,
Dorment d'un sommeil ternel
L'amant. le guerrier, le pote...

LANGHORNE.



 la premire ville d'cosse o nous nous arrtmes, mon guide
alla trouver son ami le procureur pour le consulter sur les moyens
 employer pour s'approprier d'une manire lgale la jument de
M. Thorncliff, qui ne lui appartenait encore que par suite de ce
que je veux bien me contenter d'appeler un tour d'adresse. Ce ne
fut pas sans un certain plaisir que je vis  sa figure allonge et
 son air contrit, lorsqu'il fut de retour, que sa consultation
n'avait pas eu le rsultat heureux qu'il en attendait. M. Touthope
l'ayant dj tir de plus d'un mauvais pas dans ses oprations de
contrebande, il avait en lui une entire confiance, et il lui
conta toute l'affaire franchement et sans aucune rserve. Mais,
depuis qu'il ne l'avait vu, M. Touthope avait t nomm clerc de
la justice de paix du comt, et malgr tout l'intrt qu'il
prenait  son ancien ami M. Andr Fairservice, il lui dit que son
devoir et sa conscience exigeaient qu'il informt la justice de
pareils exploits quand ils parvenaient  sa connaissance; qu'il ne
pouvait donc se dispenser de retenir la jument et de la placer
dans l'curie du bailli Trumbull jusqu' ce que la question de la
proprit ft dcide; qu'il devrait mme le faire arrter aussi,
mais qu'il ne pouvait se rsoudre  traiter si rigoureusement une
ancienne connaissance; qu'il lui permettait donc de se retirer, et
qu'il l'engageait  quitter la ville le plus promptement possible.
Il poussa mme la gnrosit jusqu' lui faire prsent d'un vieux
cheval fourbu et poussif, afin qu'il pt continuer son voyage. Il
est vrai qu'il en exigea en retour une cession absolue et bien en
forme de tous ses droits sur la jument: cession qu'il lui
reprsenta comme une simple formalit, puisque tout ce qu'Andr
pouvait en attendre, c'tait le licou.

Ce ne fut pas sans peine que je tirai ces dtails d'Andr. Il
avait l'oreille basse; son orgueil national tait mortifi d'tre
forc d'avouer que les procureurs d'cosse taient des procureurs
comme ceux de tous les autres pays de l'univers, et que le clerc
Touthope n'tait pas d'une meilleure monnaie que le clerc Jobson.

-- Si cela m'tait arriv en Angleterre, je ne serais pas  moiti
si fch de me voir voler ce que j'avais gagn au risque de mon
cou,  ce qu'il prtend. Mais a-t-on jamais vu un faucon se jeter
sur un faucon? et n'est-il pas honteux de voir un brave cossais
en piller un autre? Il faut que tout soit chang dans ce pays; et
je crois, Dieu me prserve! que c'est depuis cette misrable
union.

Il est bon de remarquer qu'Andr ne manquait jamais d'attribuer 
l'union de l'cosse  l'Angleterre tous les symptmes de
dgnration et de dpravation qu'il croyait voir dans ses
compatriotes, surtout la diminution de la capacit des pintes,
l'augmentation du prix des denres, et bien d'autres choses qu'il
eut soin de me faire observer pendant le cours de notre voyage.

Quant  moi, de la manire dont les choses avaient tourn, je me
regardai comme dcharg de toute responsabilit relativement  la
jument, je me contentai d'crire  mon oncle la manire dont elle
avait t emmene de chez lui, et de l'informer qu'elle tait
entre les mains de la justice ou de ses dignes reprsentants le
bailli Trumbull et le clerc Touthope, auxquels je l'engageai 
s'adresser pour la rclamer. Retourna-t-elle chez le chasseur de
renards du Northumberland? continua-t-elle  servir de monture au
procureur cossais? C'est ce dont il est assez inutile de nous
inquiter maintenant.

Nous continumes notre route vers le nord-ouest, mais non avec la
clrit qui avait marqu le commencement de notre voyage. Andr
connaissait parfaitement les chemins, comme il me l'avait dit,
mais c'taient les chemins frquents par les contrebandiers, qui
ont de bonnes raisons pour ne choisir ni les meilleurs ni les plus
directs. Des chanes de montagnes nues et striles, qui se
succdaient sans cesse, ne nous offraient ni intrt ni varit.
Enfin nous entrmes dans la fertile valle de la Clyde, et nous
arrivmes  Glascow.

Cette ville n'avait pas encore l'importance qu'elle a acquise
depuis ce temps. Un commerce tendu et toujours croissant avec les
Indes occidentales et les colonies amricaines a t le fondement
de sa richesse et de sa prosprit; et, si l'on btit avec soin
sur cette base solide, elle peut devenir avec le temps une des
villes les plus importantes de la Grande-Bretagne. Mais, 
l'poque dont je parle, l'aurore de sa splendeur ne brillait mme
pas encore. L'Union avait  la vrit ouvert  l'cosse un
commerce avec les colonies anglaises; mais le manque de fonds et
la jalousie des ngociants anglais privaient encore, en grande
partie, les cossais des avantages qui devaient rsulter pour eux
de l'exercice des privilges que ce trait mmorable leur
assurait. Glascow, situe dans la partie occidentale de l'le, ne
pouvait participer au peu de commerce que la partie orientale
faisait avec le continent, et qui tait sa seule ressource.
Cependant, quoiqu'elle ne promt pas alors d'atteindre l'minence
commerciale  laquelle tout semble maintenant annoncer qu'elle
arrivera un jour, sa situation centrale  l'ouest de l'cosse la
rendait une des places les plus importantes de ce royaume. La
Clyde, qui coulait  peu de distance de ses murs, lui ouvrait une
navigation intrieure qui n'tait pas sans utilit. Non seulement
les plaines fertiles situes dans son voisinage immdiat, mais les
comts d'Ayr et de Dumfries la regardaient comme leur capitale, y
envoyaient leurs productions et en tiraient divers objets qui leur
taient ncessaires.

Les sombres montagnes de l'cosse occidentale envoyaient souvent
leurs sauvages habitants aux marchs de la ville favorite de saint
Mungo[53]. Les rues de Glascow taient souvent traverses par des
hordes de boeufs et de chevaux nains au poil hriss, que
conduisaient les Highlanders aussi sauvages et aussi velus et
quelquefois aussi raccourcis dans leur taille que les animaux
confis  leurs soins. C'tait avec surprise que les trangers
regardaient leurs vtements antiques et singuliers et qu'ils
coutaient les sons durs et aigres d'un langage qui leur tait
inconnu. Les montagnards eux-mmes, arms de mousquets, de
pistolets, de larges pes et de poignards, mme dans les
oprations paisibles du commerce, voyaient avec un gal tonnement
des objets de luxe dont ils ne concevaient pas mme l'usage et,
avec un air de convoitise quelquefois alarmant, ceux dont ils
enviaient la proprit. C'est toujours  contre-coeur que le
Highlander sort de ses dserts, et il est aussi difficile de le
naturaliser ailleurs que d'arracher un pin de sa montagne pour le
transplanter dans un autre sol. Mais mme alors tous les glens des
Highlanders avaient une population surabondante, et il en
rsultait quelques migrations presque forces. Quelques-unes de
leurs colonies s'avancrent jusqu' Glascow, y cherchrent et y
trouvrent du travail, quoique diffrent de celui qui les occupait
dans leurs montagnes, et ce supplment de bras laborieux ne fut
pas inutile pour la prosprit de cette ville. Il fournit les
moyens de soutenir le peu de manufactures qui y taient dj
tablies et jeta les fondements de sa splendeur future.

L'extrieur de la ville correspondait avec cet avenir. La
principale rue tait large et belle; elle tait dcore d'difices
publics dont l'architecture plaisait plus  l'oeil qu'elle n'tait
correcte en fait de got, et elle tait borde des deux cts de
maisons construites en pierres, surcharges d'ornements en
maonnerie, ce qui lui donnait un air de grandeur et de dignit
qui manque  la plupart des villes d'Angleterre, bties en briques
fragiles et d'un rouge sale.

Ce fut un dimanche matin que mon guide et moi nous arrivmes dans
la mtropole occidentale de l'cosse. Toutes les cloches de la
ville taient en branle, et le peuple, qui remplissait les rues
pour se rendre aux glises, annonait que ce jour tait consacr 
la religion. Nous descendmes  la porte d'une joyeuse aubergiste
qu'Andr appela une _hostler-wife, _mot qui me rappela
_l'Otelere[54]_ du vieux Chaucer. Elle nous reut trs
civilement. Ma premire pense fut de chercher Owen sur-le-champ;
mais j'appris qu'il me serait impossible de le trouver avant que
le service divin ft termin. Mon htesse m'assura que je ne
trouverais personne chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, o la
lettre de votre pre, Tresham, m'annonait que j'en aurais des
nouvelles; que c'taient des gens religieux, et qu'ils taient o
tous les bons chrtiens devaient tre, c'est--dire dans l'glise
de la Baronnie.

Andr, dont le dgot qu'il avait rcemment conu pour les lois de
son pays ne s'tendait pas sur son culte religieux, demanda 
notre htesse le nom du prdicateur qui devait distribuer la
nourriture spirituelle aux fidles runis dans l'glise de la
Baronnie. Elle n'en eut pas plus tt prononc le nom qu'il entonna
un cantique de louanges en son honneur, et  chaque loge
l'htesse rptait un _amen _approbatif. Je me dcidai  me rendre
dans cette glise, plutt dans l'espoir d'apprendre si Owen tait
arriv  Glascow que dans l'attente d'tre fort difi. Mon
esprance redoubla quand l'htesse me dit que si M. Ephraim
Macvittie (le digne homme) tait encore sur la terre des vivants,
il honorerait bien certainement cette glise de sa prsence, et
que, s'il avait un tranger log chez lui, il n'y avait nul doute
qu'il ne l'y conduist. Cette probabilit acheva de me dcider, et
escort du fidle Andr, je me mis en marche pour l'glise de la
Baronnie.

Un guide ne m'tait pourtant pas trs ncessaire en cette
occasion; la foule qui se pressait dans une rue troite, escarpe
et mal pave, pour aller entendre le prdicateur le plus populaire
de toute l'cosse occidentale, m'y aurait entran avec elle. En
arrivant au sommet de la hauteur, nous tournmes  gauche, et une
grande porte, dont les deux battants taient ouverts, nous donna
entre dans le grand cimetire qui entoure l'glise cathdrale de
Glascow. Cet difice est d'un style d'architecture gothique plutt
sombre et massif qu'lgant; mais il a un caractre particulier et
est si bien conserv et tellement en harmonie avec les objets qui
l'entourent que l'impression qu'il produit sur ceux qui le voient
pour la premire fois est imposante et solennelle au plus haut
degr. J'en fus tellement frapp que je rsistai quelques instants
 tous les efforts que faisait Andr pour m'entraner dans
l'intrieur de l'glise, tant j'tais occup  en examiner les
dehors.

Situ dans le centre d'une ville aussi grande que peuple, cet
difice parat tre dans la solitude la plus retire. De hautes
murailles le sparent des maisons d'un ct; de l'autre il est
born par une ravine au fond de laquelle court un ruisseau
inaperu, et dont le murmure ajoute encore  la solennit de ces
lieux. Sur l'autre bord de la ravine s'lve une alle touffue de
sapins dont les rameaux tendent jusque sur le cimetire une ombre
mlancolique. Le cimetire lui-mme a un caractre particulier,
car, quoiqu'il soit vritablement d'une grande tendue, il ne
l'est pas proportionnellement au nombre d'habitants qui y sont
enterrs, et dont presque toutes les tombes sont couvertes d'une
pierre spulcrale. On n'y voit pas ces touffes de gazon qui
dcorent ordinairement une grande partie de la surface de ces
lieux o le mchant cesse de pouvoir nuire et o le malheureux
trouve enfin le repos. Les pierres tumulaires sont si rapproches
les unes des autres qu'elles semblent former une espce de pav,
qui, bien que la vote cleste soit le seul toit qui le protge,
ressemble  celui de nos vieilles glises d'Angleterre, o les
inscriptions sont si multiplies. Le contenu de ces tristes
registres de la Mort, les regrets inutiles qu'ils retracent, le
tmoignage qu'ils rendent au nant de la vie humaine, l'tendue du
terrain qu'ils couvrent, l'uniformit mlancolique de leur style:
tout me rappela le tableau droul du prophte crit en dehors et
en dedans, et dans lequel on lisait: Lamentations, regrets et
malheur.

La majest de la cathdrale ajoute  l'impression cause par ces
accessoires. On en trouve le vaisseau un peu lourd, mais on sent
en mme temps que s'il tait construit dans un style
d'architecture plus lger et plus orn, l'effet en serait dtruit.
C'est la seule glise cathdrale d'cosse, si l'on en excepte
celle de Kirkwall, dans les les Orcades, que la rformation ait
pargne. Andre vit avec orgueil l'impression que faisait sur moi
la vue de cet difice, et me rendit compte, ainsi qu'il suit, de
sa conservation.

-- C'est l une belle glise, me dit-il; on n'y trouve pas de vos
bizarres colifichets et enjolivements. C'est un btiment solide,
bien construit, et qui durera autant que le monde, sauf la poudre
 canon et la main des mchants. Il a couru de grands risques lors
de la rformation, quand on dtruisit l'glise de Perth et celle
de Saint-Andr, parce qu'on voulait se dbarrasser une bonne fois
du papisme, de l'idoltrie, des images, des surplis, et de tous
les haillons de la grande prostitue qui s'asseoit sur sept
collines, comme si une seule colline ne suffisait pas  son vieux
derrire[55]. Les habitants du bourg de Renfrew, des faubourgs et
de la baronnie de Gorbals et de tous les environs se runirent
pour purger la cathdrale de ses impurets papales; mais ceux de
Glascow pensrent que tant de mdecins donneraient au malade une
mdecine un peu trop forte. Ils sonnrent la cloche et battirent
le tambour. Heureusement le digne Jacques Rabat tait alors le
doyen de la corporation de Glascow. Il tait lui-mme bon maon,
et c'tait une raison de plus pour qu'il dsirt de conserver
l'glise. Les mtiers s'assemblrent et dirent aux communes qu'ils
se battraient plutt que de laisser raser leur glise comme on en
avait ras tant d'autres. Ce n'tait point par amour du papisme.
Non, non; qui aurait pu dire cela du corps des mtiers de Glascow?
Ils en vinrent donc bientt  un arrangement. On convint de
dnicher les statues idoltres des saints (la peste les touffe!),
et ces idoles de pierre furent brises selon le texte de
l'criture et jetes dans l'eau du Molendinar[56], et la vieille
glise resta debout et approprie comme un chat  qui on vient
d'ter les puces, et tout le monde fut content. Et j'ai entendu
dire  des gens sages que si on en avait fait autant pour toutes
les glises d'cosse, la rforme en serait tout aussi pure, et
nous aurions plus de vritables glises de chrtiens; car j'ai t
si longtemps en Angleterre que rien ne m'terait de la tte que le
chenil d'Osbaldistone-Hall vaut mieux que la plupart des maisons
de Dieu qu'on voit en cosse.

En parlant ainsi, Andr me prcda dans le temple.[57]

Chapitre XX.

Une terreur soudaine a glac tous mes sens;
Je n'ose pntrer sous cette vote sombre,
Vrai palais de la mort, funbres monuments,
O...............

_L'pouse en deuil._



Malgr l'impatience de mon guide, je ne pus m'empcher de
m'arrter pour contempler pendant quelques minutes l'extrieur de
l'difice, rendu plus imposant par la solitude o nous laissrent
les portes en se fermant aprs avoir, pour ainsi dire, dvor la
multitude qui tout  l'heure remplissait le cimetire, et dont les
voix, se mlant en choeur, nous annonaient les pieux exercices du
culte. Le concert de tant de voix, auxquelles la distance prtait
une grave harmonie, en ne laissant point parvenir  mon oreille
les discordances qui l'eussent blesse de plus prs, le ruisseau
qui y mlait son murmure, et le vent gmissant entre les vieux
sapins: tout me paraissait sublime. La nature, telle qu'elle est
invoque par le roi-prophte dont on chantait les psaumes,
semblait aussi s'unir aux fidles pour offrir  son Crateur cette
louange solennelle dans laquelle la crainte et la joie se
confondent. J'ai entendu en France le service divin clbr avec
tout l'clat que la plus belle musique, les plus riches costumes,
les plus imposantes crmonies pouvaient lui donner. Mais la
simplicit du culte presbytrien a produit sur moi bien plus
d'effet: ce concert d'actions de grces m'a paru si suprieur  la
routine du chant dict aux musiciens que le culte cossais me
semble avoir tous les avantages de la ralit sur le jeu d'un
acteur.

Comme je restais  couter ces accents solennels, Andr, dont
l'impatience devenait importune, me tira par la manche:

-- Venez, monsieur, venez donc, nous troublerons le service si
nous entrons trop tard, et si les bedeaux nous trouvent  nous
promener dans le cimetire pendant l'office divin, ils nous
arrteront comme des vagabonds et nous conduiront au corps de
garde.

D'aprs cet avis, je suivis mon guide; mais, comme je me disposais
 entrer dans le choeur de la cathdrale: -- Par ici, monsieur,
s'cria-t-il, par cette porte. Nous n'entendrions l-haut que des
discours de morale aussi secs et insipides que les feuilles de
rue[58]  Nol. Descendez, c'est ici que nous goterons la saveur
de la vraie doctrine.

Il me conduisit alors vers une petite porte cintre, garde par un
homme  figure grave qui semblait sur le point de la fermer au
verrou, et nous descendmes un escalier par lequel nous arrivmes
sous l'glise, local singulirement choisi, je ne sais pourquoi,
pour l'exercice du culte presbytrien.

Figurez-vous, Tresham, une longue suite de votes sombres et
basses, semblables  celles qui servent aux spultures dans
d'autres pays, et consacres ici depuis longtemps  cet usage. Une
partie avait t convertie en glise, et l'on y avait plac des
bancs. Cette partie des votes ainsi occupe, quoique capable de
contenir une assemble de plus de mille personnes, n'tait point
proportionne avec les caveaux plus sombres et plus vastes qui
s'ouvraient autour de ce qu'on pourrait appeler l'espace habit.
Dans ces rgions dsertes de l'oubli, de sombres bannires et des
cussons briss indiquaient les tombes de ceux qui avaient sans
doute t autrefois princes dans Isral; et des inscriptions que
pouvait  peine dchiffrer le laborieux antiquaire invitaient le
passant  prier Dieu pour les mes de ceux dont elles couvraient
les dpouilles mortelles.

Dans ces retraites funbres, o tout retraait l'image de la mort,
je trouvai une nombreuse assemble s'occupant de la prire. Les
presbytriens cossais se tiennent debout pour remplir ce devoir
religieux, sans doute pour annoncer publiquement leur loignement
pour les formes du rituel romain; car, lorsqu'ils prient dans
l'intrieur de leur famille, ils prennent la posture que tous les
autres chrtiens ont adopte pour s'adresser  la Divinit, comme
tant la plus humble et la plus respectueuse. C'tait donc debout,
et les hommes la tte dcouverte, que plus de deux mille personnes
des deux sexes et de tout ge coutaient, avec autant de respect
que d'attention, la prire qu'un ministre, dj avanc en ge et
trs aim dans la ville, adressait au ciel; peut-tre tait-elle
improvise, mais du moins elle n'tait pas crite.[59]

lev dans la mme croyance, je m'unis de coeur  la pit
gnrale, et ce fut seulement lorsque la congrgation s'assit sur
les bancs que mon attention fut distraite.

 la fin de la prire, la plupart des hommes mirent leur chapeau
ou leur toque, et tout le monde s'assit, c'est--dire tous ceux
qui avaient le bonheur d'avoir des bancs, car Andr et moi, qui
tions arrivs trop tard pour nous y placer, nous restmes debout
de mme qu'un grand nombre de personnes, formant ainsi une espce
de cercle autour de la partie de la congrgation qui tait assise.
Derrire nous taient les votes dont j'ai dj parl, et nous
faisions face aux fidles assembls, dont les figures, tournes du
ct du prdicateur, taient  demi claires par le jour de deux
ou trois fentres basses de forme gothique.

 la faveur de cette clart, on distinguait la diversit ordinaire
des visages qui se tournent vers un pasteur cossais dans une
occasion semblable. Presque tous portaient le caractre de
l'attention, si ce n'tait quand un pre ou une mre rappelait les
regards distraits d'un enfant trop vif ou interrompait le sommeil
de celui qui tait port  s'endormir. La physionomie un peu dure
et prononce de la nation, exprimant gnralement l'intelligence
et la finesse, s'offre  l'observateur avec plus d'avantage dans
les actes de la pit ou dans les rangs de la guerre que dans les
runions d'un intrt moins srieux. Le discours du prdicateur
tait bien propre  exciter les divers sentiments de l'auditoire;
l'ge et les infirmits avaient affaibli son organe, naturellement
sonore. Il lut son texte avec une prononciation mal articule;
mais, quand il eut ferm la Bible et commenc le sermon, son ton
s'affermit, sa vhmence l'entrana, et il se fit parfaitement
entendre de tout son auditoire. Son discours roulait sur les
points les plus abstraits de la doctrine chrtienne; sur des
sujets graves et si profonds qu'ils sont impntrables  la raison
humaine, et qu'il cherchait pourtant  expliquer par des citations
tires des critures. Mon esprit n'tait pas dispos  le suivre
dans tous ces raisonnements. Il y en avait mme quelques-uns qu'il
m'tait impossible de comprendre. Cependant l'enthousiasme du
vieillard produisit une grande impression sur ses auditeurs, et
rien n'tait plus ingnieux que sa manire de raisonner.
L'cossais se fait remarquer par son intelligence beaucoup plus
que par sa sensibilit: aussi la logique agit-elle sur lui plus
fortement que la rhtorique, et il lui est plus ordinaire de
s'attacher  suivre des raisonnements serrs et abstraits sur un
point de doctrine, que de se laisser entraner par les mouvements
oratoires auxquels ont recours les prdicateurs, dans les autres
pays, pour mouvoir le coeur, mettre en jeu les passions, et
s'assurer la vogue.

Parmi le groupe attentif que j'avais sous les yeux, on distinguait
des physionomies ayant la mme expression que celles qu'on
remarque dans le fameux carton de Raphal, reprsentant saint Paul
prchant  Athnes.[60] Ici les sourcils froncs d'un zl
calviniste annonaient le zle et l'attention; ses lvres
lgrement comprimes, ses yeux fixs sur le ministre semblaient
partager avec lui le triomphe de ses arguments. L, un autre, d'un
air plus fier et plus sombre, affichait son mpris pour ceux qui
doutaient des vrits qu'annonait son pasteur, et sa joie des
chtiments terribles dont il les menaait. Un troisime, qui
n'appartenait peut-tre pas  la congrgation et que le hasard
seul y avait amen, paraissait intrieurement occup d'objections;
et un mouvement de tte presque imperceptible trahissait les
doutes qu'il concevait. Le plus grand nombre coutait d'un air
calme et satisfait; on devinait qu'ils croyaient bien mriter de
l'glise par leur prsence et par l'attention qu'ils donnaient 
un discours qu'ils n'taient peut-tre pas en tat de comprendre.
Presque toutes les femmes faisaient partie de cette dernire
division de l'auditoire. Cependant les vieilles paraissaient
couter plus attentivement la doctrine abstraite qu'on leur
dveloppait, tandis que les jeunes permettaient quelquefois 
leurs regards de se promener modestement sur toute l'assemble; je
crus mme, Tresham, si ma vanit ne me trompait point, que
quelques-unes d'entre elles reconnurent votre ami pour un Anglais
et le distingurent comme un jeune homme passablement tourn.
Quant au reste de la congrgation, les uns ouvraient de grands
yeux, billaient ensuite et finissaient par s'endormir, jusqu' ce
qu'un voisin scandalis rveillt leur attention en leur pressant
fortement le pied; les autres cherchaient  reconnatre les
personnes de leur connaissance, sans oser donner de signes trop
marqus de l'ennui qu'ils prouvaient. Je reconnaissais  et l,
 leur costume, des montagnards dont les yeux se portaient
successivement sur tout l'auditoire, avec un air de curiosit
sauvage, sans s'inquiter de ce que disait le ministre, parce
qu'ils n'entendaient pas la langue dans laquelle il parlait, ce
qui sera, j'espre, une excuse suffisante pour eux. L'air martial
et dtermin de ces trangers ajoutait  cette runion un
caractre qui, sans eux, lui aurait manqu. Andr me dit ensuite
qu'ils taient en ce moment en plus grand nombre que de coutume 
Glascow, parce qu'il y avait dans les environs une foire de
bestiaux.

Telles taient offertes  ma critique les figures du groupe rang
sur les bancs de l'glise souterraine de Glascow, claire par
quelques rayons gars qui, pntrant  travers les troits
vitraux, allaient se perdre dans le vide des dernires votes en
rpandant sur les espaces plus rapprochs une sorte de demi-jour
imparfait, et en laissant les coins les plus reculs de ce
labyrinthe dans une obscurit qui les faisait paratre
interminables.

J'ai dj dit que je me trouvais debout dans le cercle extrieur,
les yeux fixs sur le ministre, et tournant le dos aux votes dont
j'ai parl plus d'une fois. Cette position m'exposait  de
frquentes distractions, car le plus lger bruit qui se faisait
sous ces sombres arcades y tait rpt par mille chos. Je
tournai plus d'une fois la tte de ce ct; et quand mes yeux
prenaient cette direction, je trouvais difficile de les ramener
dans une autre, tant notre imagination trouve de plaisir 
dcouvrir les objets qui lui sont cachs, et qui n'ont souvent
d'intrt que parce qu'ils sont inconnus ou douteux. Je finis par
habituer ma vue  l'obscurit dans laquelle je la dirigeais, et
insensiblement je pris plus d'intrt aux dcouvertes que je
faisais dans ces retraites obscures qu'aux subtilits
mtaphysiques dont le prcheur nous entretenait.

Mon pre m'avait plus d'une fois reproch cette lgret dont la
source venait peut-tre d'une vivacit d'imagination qui
n'appartenait point  son caractre. Je me rappelai qu'tant
enfant, lorsqu'il me conduisait  la chapelle pour y entendre les
instructions de M. Shower, il me recommandait toujours de bien les
couter et de les mettre  profit. Mais en ce moment le souvenir
des avis de mon pre ne me donnait que de nouvelles distractions,
en me faisant songer  ses affaires et aux dangers qui le
menaaient. Je dis  Andr, du ton le plus bas possible, de
s'informer  ses voisins si M. Ephraim Macvittie tait dans
l'glise; mais Andr, tout attentif au sermon, ne me rpondait
qu'en me repoussant du coude pour m'avertir de garder le silence.
Je reportai donc les yeux sur les auditeurs pour voir si, parmi
toutes les figures qui, le cou tendu, se dirigeaient vers la
chaire comme vers un centre d'attraction, je pourrais reconnatre
le visage paisible et les traits imperturbables d'Owen; mais, sous
les larges chapeaux des citoyens de Glascow et sous les toques
plus larges encore des Lowlanders du Lanarkshire, je ne vis rien
qui ressemblt  la perruque bien poudre, aux manchettes empeses
et  l'habit complet couleur de noisette, insignes
caractristiques du premier commis de la maison de banque
Osbaldistone et Tresham. Mes inquitudes redoublrent avec une
nouvelle force, et je rsolus de sortir de l'glise, afin de
pouvoir demander aux premires personnes qui en sortiraient si
elles y avaient vu M. Ephraim Macvittie. Je tirai Andr par la
manche et lui dis que je voulais partir: mais Andr montra dans
l'glise de Glascow la mme opinitret dont il avait fait preuve
sur les montagnes de Cheviot, et ce ne fut que lorsqu'il eut
reconnu l'impossibilit de me rduire au silence sans me rpondre
qu'il voulut bien m'informer qu'une fois entr dans l'glise nous
ne pouvions en sortir avant la fin de l'office, attendu qu'on en
fermait la porte au commencement des prires, afin que les fidles
ne fussent pas distraits de leur dvotion. Aprs m'avoir donn cet
avis en peu de mots, et d'un air d'humeur, il reprit son air
d'importance et d'attention critique.

Je m'efforais de faire de ncessit vertu et d'couter aussi le
sermon, quand je fus interrompu d'une manire bien singulire.
Quelqu'un me dit  voix basse, par-derrire: -- Vous courez des
dangers dans cette ville.

J'tais appuy d'un ct contre un pilier, j'avais Andr de
l'autre; je me retournai brusquement, et je ne vis derrire nous
que quelques ouvriers  la taille raide et  l'air commun. Un seul
regard jet sur eux m'assura que ce n'tait aucun d'eux qui
m'avait parl. Ils taient entirement absorbs dans l'attention
qu'ils donnaient au sermon, et ils ne remarqurent mme pas l'air
d'inquitude et d'tonnement avec lequel je les regardais. Le
pilier massif prs duquel je me trouvais pouvait avoir cach celui
qui m'avait parl  l'instant o il venait me donner cet avis
mystrieux. Mais par qui m'tait-il donn? pourquoi choisissait-on
cet endroit? quels dangers pouvais-je avoir  craindre? C'taient
autant de questions sur la solution desquelles mon imagination se
perdait en conjectures. Me retournant du ct du prdicateur, je
fis semblant de l'couter avec la plus grande attention.
J'esprais par l que la voix mystrieuse se ferait encore
entendre dans la crainte de ne pas avoir t entendue la premire
fois.

Mon plan russit avant que cinq minutes se fussent coules, la
mme voix me dit tout bas:

-- coutez, mais ne vous retournez pas.
Je restai immobile.

-- Vous tes en danger dans cette ville, reprit la voix, et je n'y
suis pas moi-mme en sret. Rendez-vous  minuit prcis sur le
pont, vous m'y trouverez: jusque-l restez chez vous et ne vous
montrez  personne.

La voix cessa de se faire entendre, et je tournai la tte 
l'instant. Mais celui qui parlait avait fait un mouvement encore
plus prompt et s'tait vraisemblablement dj gliss derrire le
pilier. J'tais rsolu  le dcouvrir s'il tait possible, et,
sortant du dernier rang des auditeurs, je passai aussi derrire le
pilier. Je n'y trouvai personne, et j'aperus seulement quelqu'un
qui traversait comme une ombre la solitudes des votes que j'ai
dcrites. Il tait couvert d'un manteau; mais je ne pus distinguer
si c'tait un _cloack _des Lowlands ou un _plaid _des Highlands.

Je m'avanai pour poursuivre l'tre mystrieux, qui glissa et
disparut sous les votes comme le spectre d'un des morts nombreux
qui reposaient dans cette enceinte. Je n'avais gure d'espoir
d'arrter dans sa fuite celui qui tait dtermin  viter une
explication avec moi; mais tout espoir fut perdu quand j'avais 
peine fait trois pas en avant: mon pied heurta contre un obstacle
inaperu, et je tombai. L'obscurit qui tait cause de ma chute me
fut du moins favorable dans ma disgrce; car le prdicateur, avec
ce ton d'autorit que prennent les ministres presbytriens pour
maintenir l'ordre parmi les auditeurs, interrompit son discours
pour ordonner aux bedeaux d'arrter celui qui venait de troubler
la congrgation. Comme le bruit ne dura qu'un instant, on ne jugea
probablement pas ncessaire d'excuter cet ordre  la rigueur, ou
l'obscurit qui avait caus mon accident couvrit aussi ma
retraite; je regagnai mon pilier sans que personne prt garde 
moi. Le prdicateur continua son sermon, et il le termina sans
nouvel vnement.

Comme nous sortions de l'glise avec le reste de la congrgation:
-- Voyez, me dit Andr qui avait retrouv sa langue, voil le
digne M. Macvittie, mistress Macvittie, miss Alison Macvittie, et
M. Thomas Macfin, qui va, dit-on, pouser miss Alison, s'il joue
bien son rle. Si elle n'est pas jolie, elle sera bien dote.

Mes yeux, suivant la direction qu'il m'indiquait, se fixrent sur
M. Macvittie. C'tait un homme g, grand, sec, des yeux bleus
enfoncs dans la tte, ayant de gros sourcils gris, et,  ce qu'il
me parut, un air dur et une physionomie sinistre qui me donnrent
malgr moi de la prvention contre lui. Je me souvins de l'avis
qui m'avait t donn dans l'glise _de ne me montrer  personne,
_et je balanai  m'adresser  lui, quoique je n'eusse aucun motif
raisonnable de rien redouter de sa part ou de le regarder comme
suspect.

J'tais encore indcis quand Andr, qui prit mon incertitude pour
de la timidit, s'avisa de m'encourager. -- Parlez-lui,
M. Francis, me dit-il, parlez-lui. Il n'est pas encore prvt de
Glascow, quoiqu'on dise qu'il le sera l'anne prochaine. Parlez-
lui, vous dis-je; il vous rpondra civilement, pourvu que vous
n'ayez pas d'argent  lui demander, car on dit qu'il est dur  la
desserre.

Je fis sur-le-champ la rflexion que, si ce ngociant tait aussi
avare et intress qu'Andr me le reprsentait, j'avais peut-tre
quelques prcautions  prendre avant de me faire connatre  lui,
puisque j'ignorais si mon pre se trouvait son dbiteur ou son
crancier. Cette considration, jointe  l'avis mystrieux que
j'avais reu et  la rpugnance que sa physionomie m'avait
inspire, me dcida  attendre au moins le lendemain pour
m'adresser  lui. Je me bornai donc  charger Andr de passer chez
M. Macvittie, et d'y demander l'adresse d'un nomm Owen qui devait
tre arriv  Glascow depuis quelques jours, lui recommandant bien
de ne pas dire qui lui avait donn cette commission et de
m'apporter la rponse  l'auberge o nous tions logs. Il me
promit de s'en acquitter. Chemin faisant, il m'entretint de
l'obligation o tait tout bon chrtien d'assister  l'office du
soir; -- Mais, Dieu me prserve! ajouta-t-il avec sa causticit
ordinaire, quant  ceux qui ne peuvent se tenir tranquilles sur
leurs jambes et qui vont se les casser contre les pierres des
tombeaux, comme s'ils en voulaient faire sortir les morts, il leur
faudrait une glise avec une chemine.

Chapitre XXI.

...Sur le Rialto, lorsque sonne minuit,
Je dirige en rvant ma course solitaire.
Nous nous y reverrons...

OTWAY, _Venise sauve._



Agit de tristes pressentiments sans pouvoir leur assigner une
cause raisonnable, je m'enfermai dans mon appartement et je
renvoyai Andr, qui me proposa inutilement de l'accompagner 
l'glise de Saint-Enoch, o il me dit qu'un prcheur dont la
parole pntrait jusqu'au fond des mes devait prononcer un
sermon. Je me mis  rflchir srieusement sur le parti que
j'avais  prendre. Je n'avais jamais t ce qu'on appelle
superstitieux; mais je crois que tous les hommes, dans une
position difficile et embarrassante, aprs avoir inutilement
consult leur raison pour se tracer une ligne de conduite, sont
assez ports, comme par dsespoir,  lcher les rnes  leur
imagination et  se laisser entirement guider, soit par le
hasard, soit par quelque impression fantasque qui se grave dans
leur esprit, et  laquelle ils s'abandonnent comme  une impulsion
involontaire. Il y avait quelque chose de si repoussant dans les
traits et la physionomie du marchand cossais qu'il me semblait
que je ne pouvais me confier  lui sans violer toutes les rgles
de la prudence. D'une autre part, cette voix mystrieuse que
j'avais entendue, cette espce de fantme que j'avais vu
s'vanouir sous ces votes sombres qu'on pouvait bien nommer la
valle de l'ombre de la mort, tout cela devait agir sur
l'imagination d'un jeune homme qui, vous voudrez bien vous le
rappeler, tait aussi un jeune pote.

Si j'tais vritablement entour de dangers, comme j'en avais t
si secrtement averti, comment pouvais-je en connatre la nature
et apprendre les moyens de m'en prserver sans avoir recours 
celui de qui je tenais cet avis, et  qui je ne pouvais souponner
que de bonnes intentions? Les intrigues de Rashleigh se
prsentrent plus d'une fois  ma pense; mais j'tais parti
d'Osbaldistone-Hall et arriv  Glascow si prcipitamment que je
ne pouvais supposer qu'il ft dj instruit de mon sjour dans
cette ville, encore moins qu'il et eu le temps d'ourdir quelque
trame perfide contre moi. Je ne manquais ni de hardiesse ni de
confiance en moi-mme; j'tais actif et vigoureux, et mon sjour
en France m'avait donn quelque adresse dans le maniement des
armes, qui, dans ce pays, fait partie de l'ducation de la
jeunesse; je ne craignais personne corps  corps; l'assassinat
n'tait pas  redouter dans le sicle et dans le pays o je
vivais, et le lieu du rendez-vous, quoique peu frquent pendant
la nuit, tait voisin de rues trop peuples pour que je pusse
redouter aucune violence. Je rsolus donc de m'y rendre  l'heure
indique, et de me laisser ensuite guider par ce que j'apprendrais
et par les circonstances. Je ne vous cacherai pas, Tresham, ce que
je cherchais alors  me cacher  moi-mme, que j'esprais bien
secrtement, presque  mon insu, qu'il pouvait exister quelque
liaison, je ne savais ni comment ni par quels moyens, entre Diana
Vernon et l'avis trange qui m'avait t donn d'une manire si
surprenante. Elle seule connaissait le but et l'objet de mon
voyage. Elle m'avait avou qu'elle avait des amis et de
l'influence en cosse. Elle m'avait remis un talisman dont je
devais reconnatre la vertu, quand il ne me resterait plus d'autre
ressource... Quelle autre que Diana Vernon pouvait connatre des
dangers dont on prtendait que j'tais entour, dsirer de m'en
prserver, et avoir les moyens d'y russir? Ce point de vue
flatteur, dans ma position trs quivoque, ne cessait de se
prsenter  mon esprit. Cette ide m'occupa avant le dner; elle
ne me quitta point pendant le cours de mon repas frugal, et me
domina tellement pendant la dernire demi-heure,  l'aide peut-
tre de quelques verres d'excellent vin, que, pour m'arracher  ce
que je regardais comme une illusion trompeuse, je repoussai mon
verre loin de moi, me levai de table, saisis mon chapeau, et
sortis de la maison comme un homme qui veut chapper  ses propres
penses. J'y cdais pourtant encore sans le savoir, mme en ce
moment, car mes pas me conduisirent insensiblement au pont sur la
Clyde, lieu du rendez-vous assign par mon invisible moniteur.

Je n'avais dn qu'aprs le service du soir, car ma dvote htesse
s'tait fait un scrupule de prparer le repas pendant les heures
destines  l'office divin, et j'y avais consenti autant par
complaisance pour elle que pour me conformer  l'avis qui m'avait
t donn de rester chez moi. Mais l'obscurit qui rgnait alors
m'empchait de craindre d'tre reconnu par qui que ce ft, si
toutefois il existait dans la ville de Glascow quelqu'un qui pt
me reconnatre. Quelques heures devaient pourtant encore s'couler
avant le moment fix pour mon rendez-vous. Vous jugez combien cet
intervalle dut me paratre long et ennuyeux. Plusieurs groupes de
personnes de tout ge, portant la saintet du jour empreinte sur
la figure, traversaient la grande prairie qui se trouve sur la
rive droite de la Clyde, et qui sert de promenade aux habitants de
Glascow. Peu  peu je fis attention qu'en allant et revenant sans
cesse le long de la rivire je courais le risque de me faire
remarquer par les passants, ce qui pouvait ne pas tre sans
inconvnient. Je m'loignai de l'endroit qui tait le plus
frquent, et je donnai  mon esprit une sorte d'occupation en
m'appliquant successivement  chercher de toutes les parties de la
prairie celle o je me trouvais le moins expos  tre vu. Cette
prairie tant plante d'arbres qui forment diffrentes alles,
comme dans le parc de Saint-James  Londres, cette manoeuvre
purile n'tait pas difficile  excuter.

Pendant que je me promenais dans une de ces avenues, j'entendis
dans l'alle voisine une voix aigre que je reconnus pour celle
d'Andr Fairservice. Me poster derrire un gros arbre pour m'y
cacher, c'tait peut-tre compromettre un peu ma dignit, mais
c'tait le moyen le plus simple d'viter d'en tre aperu et
d'chapper  sa curiosit. Il s'tait arrt pour causer avec un
homme vtu d'un habit noir et couvert d'un chapeau  larges bords,
et sa conversation que j'entendis m'apprit qu'il parlait de moi et
qu'il faisait mon portrait. Mon amour-propre rvolt me disait que
c'tait une caricature, mais je ne pus m'empcher d'y trouver
quelques traits de ressemblance.

-- Oui, oui, M. Hammorgaw, disait-il, c'est comme je vous le dis.
Ce n'est pas qu'il manque de bon sens, il voit assez ce qui est
raisonnable, c'est--dire par-ci par-l: un clair, et voil tout.
Mais il a le cerveau fl, parce qu'il a la tte farcie de
fariboles de posie. Il prfrera un vieux bois sombre au plus
beau parterre, et le potager le mieux garni n'est rien pour lui en
comparaison d'un ruisseau et d'un rocher. Il passera des journes
entires  bavarder avec une jeune fille, nomme Diana Vernon, qui
n'est ni plus ni moins qu'une paenne, une Diane d'phse... ni
plus ni moins, Dieu me prserve! Elle est cent fois pire, c'est
une Romaine, une vraie Romaine! Eh bien, il restera avec elle
plutt que d'couter sortir de votre bouche, M. Hammorgaw, ou de
la mienne, des choses qui pourraient lui tre utiles toute sa vie
et encore aprs. Ne m'a-t-il pas dit un jour, pauvre aveugle
crature! que les psaumes de David taient de l'excellente posie!
Comme si le roi-prophte avait pens  arranger des rimes comme
des fleurs dans une plate-bande! Dieu me prserve! Deux vers de
Davie Lindsay valent mieux que tous les brimborions qu'il a jamais
crits.

Vous ne serez pas surpris qu'en coutant ce portrait de moi-mme
je me sentisse tout dispos  surprendre M. Fairservice par une
bonne vole  la premire occasion. Son interlocuteur ne
l'interrompit gure que par quelques monosyllabes qui semblaient
n'avoir d'autre but que de prouver son attention, comme: Vraiment!
ah! ah! Il fit pourtant une fois une observation un peu plus
longue, que je n'entendis point, parce qu'il avait le verbe
beaucoup moins lev qu'Andr, et celui-ci s'cria: -- Que je lui
dise ce que je pense, dites-vous? et qui paierait les pots casss,
si ce n'est Andr? Savez-vous qu'il est colreux? Montrez un habit
rouge  un taureau, il le percera de ses cornes. Et au fond,
pourtant, c'est un brave jeune homme; je ne voudrais pas le
quitter, parce qu'il a besoin d'un homme soigneux et prudent pour
veiller sur lui. Et puis il ne tient pas la main bien serre;
l'argent coule  travers ses doigts comme l'eau par les trous d'un
arrosoir, ce n'est pas une mauvaise chose d'tre auprs de
quelqu'un dont la bourse est toujours ouverte. Oh, oui, je lui
suis attach de tout coeur; c'est bien dommage, M. Hammorgaw, que
le pauvre jeune homme soit si peu rflchi!

En cet endroit de la conversation, les deux interlocuteurs se
remirent en marche, et je ne pus en entendre la suite. Le premier
sentiment que j'prouvai fut celui de l'indignation en voyant un
homme  mon service s'expliquer si librement sur mon compte; mais
elle se calma quand je vins  penser qu'il n'existe peut-tre pas
un matre qui, s'il coutait les propos de ses domestiques dans
son antichambre, ne se trouvt soumis au scalpel de quelque
anatomiste de la force de M. Fairservice. Cette rencontre ne me
fut pas inutile; elle me fit paratre moins longue une partie du
temps que j'avais encore  attendre.

La nuit commenait  s'avancer, et ses paisses tnbres donnaient
 la rivire une teinte sombre et uniforme qui s'accordait
parfaitement avec la disposition de mon esprit.  peine pouvais-je
distinguer le pont massif et antique jet sur la Clyde, et dont je
n'tais pourtant qu' peu de distance. Ses arches troites et peu
leves, que je n'apercevais qu'imparfaitement, semblaient des
cavernes o s'engouffraient les eaux de la rivire plutt que des
ouvertures pratiques pour leur donner passage. On voyait encore
de temps en temps briller le long de la Clyde une lanterne qui
clairait des familles retournant chez elles aprs avoir pris le
seul repas que permette l'austrit presbytrienne les jours
consacrs  la religion, repas qui ne doit avoir lieu qu'aprs
l'office du soir. J'entendais aussi quelquefois le bruit de la
marche d'un cheval qui reconduisait sans doute son matre  la
campagne, aprs qu'il avait pass la journe du dimanche 
Glascow. Un silence absolu, une solitude complte m'environnrent
bientt, et ma promenade sur les rives de la Clyde ne fut plus
interrompue que par le bruit des cloches qui sonnaient les heures.

Qu'elles taient lentes au gr de mon impatience! Combien de fois
ne me reprochai-je pas une folle crdulit! Ce rendez-vous ne
pouvait-il pas m'avoir t donn par un insens, par un ennemi? Ne
m'exposais-je pas  tre le jouet de l'un ou la victime de
l'autre? Et cependant pour rien au monde je n'aurais voulu me
retirer sans voir comment se terminerait cette aventure.

Enfin le beffroi de l'glise mtropolitaine me fit entendre le
premier coup de minuit, et le signal fut bientt rpt par toutes
les horloges de la ville, comme une congrgation de fidles rpond
au verset que le ministre vient d'entonner. Je m'avanai sur le
quai qui conduit au pont avec un trouble et une agitation que je
n'entreprendrai pas de dcrire.  peine y tais-je arriv, que je
vis  peu de distance une figure humaine s'avancer vers moi.
C'tait la seule que j'eusse vue depuis plus d'une heure, et
cependant rien ne pouvait m'assurer que ce ft l'tre qui m'avait
donn ce rendez-vous. Je marchai  sa rencontre avec la mme
motion que s'il et t l'arbitre de ma destine, tant
l'inquitude et l'attente avaient mis d'exaltation dans mes ides!
Tout ce que je pus distinguer en m'approchant fut qu'il tait de
moyenne taille, mais en apparence nerveux et vigoureux, et couvert
d'un grand manteau. Lorsque je fus prs de lui, je ralentis le
pas, et m'arrtai dans l'attente qu'il m'adresserait la parole.
Combien ne fus-je pas contrari en le voyant continuer son chemin
sans me parler! Je n'avais aucun prtexte pour entamer la
conversation: car, quoiqu'il se trouvt sur le pont prcisment 
l'heure qui m'avait t fixe, il pouvait ne pas tre mon inconnu.
Je me retournai pour voir ce qu'il deviendrait. Il alla jusqu'au
bout du pont, s'arrta, eut l'air de chercher  s'assurer en
regardant de l'autre ct du pont s'il ne verrait personne, et
revint enfin sur ses pas. J'allai au-devant de lui, bien dcid
pour cette fois  ne pas le laisser passer sans lui parler.

-- Vous vous promenez un peu tard, monsieur, lui dis-je ds que je
fus prs de lui.

-- Je viens  un rendez-vous, monsieur Osbaldistone, et je crois
que vous en faites autant.

-- C'est donc vous qui m'avez parl ce matin dans l'glise? Eh
bien, qu'avez-vous  me dire?

-- Suivez-moi, vous le saurez.

-- Avant de vous suivre, il faut que je sache qui vous tes et ce
que vous me voulez.

-- Je suis un homme, et je veux vous rendre service.

-- Un homme! C'est parler un peu trop laconiquement.

-- C'est tout ce que je puis vous dire. Celui qui n'a point de
nom, point d'amis, point d'argent, point de patrie, est du moins
un homme, et celui qui a tout cela n'est pas davantage.

-- C'est parler en termes trop gnraux, et cela ne peut suffire
pour m'inspirer de la confiance en un inconnu.

-- Vous n'en saurez pas davantage. C'est  vous  voir si vous
voulez me suivre et profiter du service que je puis vous rendre.

-- Ne pouvez-vous donc me dire ici ce que vous avez  m'apprendre?

-- Je n'ai rien  vous dire. Ce sont vos yeux qui doivent vous
instruire. Il faut vous rsoudre  me suivre ou  rester dans
l'ignorance.

L'tranger parlait d'un ton si ferme, si dcid, si froid, qu'il
semblait indiffrent  la confiance que je pourrais lui tmoigner.

-- Que craignez-vous, me dit-il d'un ton d'impatience? croyez-vous
que votre vie soit d'assez grande importance pour qu'on veuille
vous la ravir?

-- Je ne crains rien, rpliquai-je avec fermet. Marchez, je vous
suivrai. Contre mon attente, il me fit rentrer dans l'intrieur de
la ville; et nous semblions deux spectres muets qui en
parcouraient les rues silencieuses. Je m'impatientais de ne pas
arriver; mon conducteur s'en aperut.

-- Avez-vous peur? me dit-il.

-- Peur! rpliquai-je. Je vous rpterai vos propres paroles.
Pourquoi aurais-je peur?

-- Parce que vous tes avec un tranger, dans une ville o vous
n'avez pas un ami, o vous avez des ennemis.

-- Je ne crains ni eux ni vous. Je suis jeune, actif et arm.

-- Je n'ai pas d'armes, mais un bras rsolu n'en a jamais manqu.
Vous dites que vous ne craignez rien. Si vous saviez avec qui vous
vous trouvez, vous ne seriez peut-tre pas si tranquille.

-- Pourquoi ne le serais-je pas? Je vous rpte que vous ne
m'inspirez aucune crainte.

-- Aucune...! cela peut-tre. Mais ne craignez-vous pas les
consquences qui pourraient rsulter si l'on vous trouvait
accompagn d'un homme dont le nom prononc  voix basse dans cette
rue en ferait soulever les pierres contre lui pour l'arrter, et
sur la tte de qui la moiti des habitants de Glascow fonderaient
l'difice de leur fortune comme sur un trsor trouv s'ils
parvenaient  me prendre au collet; d'un homme enfin dont
l'arrestation serait une nouvelle aussi agrable  Edimbourg que
celle d'une bataille gagne en Flandre?

-- Et qui tes-vous donc, pour que votre nom inspire tant de
terreur?

-- Un homme qui n'est pas votre ennemi, puisqu'il s'expose  vous
conduire dans un endroit o, s'il tait connu, il ne tarderait pas
 avoir les fers aux pieds et la corde au cou.

Je m'arrtai et reculai un pas pour examiner mon compagnon plus
attentivement et me tenir en garde contre lui, le manteau dont il
tait couvert ne me permettant pas de voir s'il tait arm.

-- Vous m'en avez trop dit ou trop peu, lui dis-je: trop pour
m'engager  donner ma confiance  un tranger qui convient qu'il a
 redouter la svrit des lois du pays o nous nous trouvons;
trop peu si vous ne me prouvez que leur rigueur vous poursuit
injustement.

Il fit un pas vers moi. Je reculai involontairement et mis la main
sur la garde de mon pe.

-- Quoi! dit-il, contre un homme sans armes, contre un ami!

-- Je ne sais encore si vous tes l'un ou l'autre: et, pour vous
dire la vrit, vos discours et vos manires m'en font douter.

-- C'est parler en homme. Je respecte celui dont le bras sait
protger la tte. Je serai donc franc avec vous. Je vous conduis 
la prison.

--  la prison! m'criai-je. De quel droit? par quel warrant[61]?
pour quel crime? Vous aurez ma vie avant de me priver de ma
libert; je ne ferai pas un pas de plus avec vous.

-- Ce n'est pas comme prisonnier que je vous y conduis. Croyez-
vous, ajouta-t-il avec un ton de fiert, que je sois un messager
d'armes[62], un officier du shriff?... Je vous mne voir un
prisonnier de la bouche duquel vous apprendrez les dangers qui
vous menacent ici. Votre libert ne court aucun risque dans cette
visite, mais il n'en est pas de mme de la mienne. Je sais que je
la hasarde; mais je m'en inquite peu; je brave ce danger pour
vous avec plaisir maintenant, parce que j'aime un jeune homme qui
ne connat pas de meilleur protecteur que son pe.

Nous tions alors dans la principale rue de la ville. Mon
conducteur s'arrta devant un grand btiment construit en grosses
pierres, et dont chaque fentre tait garnie d'une grille en fer.

-- Que ne donneraient pas le prvt et les baillis de Glascow, dit
l'tranger, pour me tenir dans cette cage, les fers aux pieds et
aux mains! et cependant que leur en reviendrait-il? S'ils m'y
enfermaient ce soir avec un poids de cent livres  la jambe, ils
trouveraient demain la place vide, et leur locataire dlog: mais
venez! qu'attendez-vous?

En parlant ainsi il frappa doucement  une espce de guichet. Une
voix semblable  celle d'un homme qui s'veille cria de
l'intrieur: -- Qu'est-ce? Qui va l? que veut-on  une pareille
heure? Je n'ouvrirai pas; c'est contre les rgles.

Le ton dont ces derniers mots furent prononcs et le silence qui
les suivit prouvrent que celui qui venait de parler ne songeait
qu' se rendormir. Mon guide, s'approchant de la porte, lui dit 
demi-voix: -- Dougal, l'ami, avez-vous oubli Grgarach?

-- Diable, pas du tout! rpondit-on vivement: et j'entendis le
gardien intrieur se lever avec prcipitation. Il eut encore une
courte conversation  voix basse avec mon conducteur dans une
langue qui m'tait inconnue, aprs quoi j'entendis les verrous
s'ouvrir, mais avec des prcautions qui indiquaient qu'on
craignait qu'ils ne fissent trop de bruit. Enfin, nous nous
trouvmes dans ce qu'on appelait la salle de garde de la prison de
Glascow. Un escalier troit conduisait aux tages suprieurs, et
deux autres portes servaient d'entre dans l'intrieur de la
prison. Toutes taient garnies de gros verrous et de pesantes
barres de fer; les murailles en taient nues, sauf une agrable
tapisserie de fers destins aux prisonniers qu'on y amenait, 
laquelle se joignaient des pistolets, des mousquets et autres
armes dfensives.

Me trouvant ainsi introduit inopinment et comme par fraude dans
une des forteresses lgales d'cosse, je ne pus m'empcher de me
rappeler mon aventure du Northumberland, et de frissonner en
envisageant les tranges incidents qui, sans que je me fusse rendu
coupable, allaient encore m'exposer  une dsagrable et
dangereuse opposition avec les lois d'un pays que je ne visitais
que comme tranger.

Chapitre XXII.

Regarde autour de toi, vois ces sinistres lieux;
C'est ici, jeune Astolphe, o l'homme malheureux,
Dont le seul crime, hlas! fut sa triste indigence,
Vient, demi-mort de faim, attendre sa sentence.
De ces sombres caveaux l'paisse humidit,
Du flambeau de l'espoir touffe la clart:
 sa flamme mourante un fantme ironique
S'empresse d'allumer sa lampe fantastique,
Afin que la victime, en entr'ouvrant les yeux,
Puisse trouver encor quelque aspect odieux.

_La Prison_, acte I, scne III.



Ds que je fus entr, je jetai un regard inquiet sur mon
conducteur; mais la lampe dans le vestibule rpandait trop peu de
clart pour permettre  ma curiosit de distinguer parfaitement
ses traits. Comme le gelier tenait cette lampe  la main, ses
rayons portaient directement sur sa figure, que je pus examiner,
quoiqu'elle m'intresst beaucoup moins. C'tait une espce
d'animal sauvage, au regard dur, et dont le front et une partie du
visage taient ombrags par de longs cheveux roux. Ses traits
taient anims par une sorte de joie extravagante dont il fut
transport  la vue de mon guide.

Je n'ai jamais rien rencontr qui offrit  mon esprit une image si
parfaite d'un hideux sauvage adorant l'idole de sa tribu. Il
grimaait, riait, pleurait mme: toute sa physionomie exprimait un
aveugle dvouement qu'il serait impossible de peindre. Il ne
s'expliqua d'abord que par quelques gestes et des interjections,
comme: -- Ohi! hai! oui, oui; -- Il y a longtemps qu'_elle _ne
vous avait vu, -- avec d'autres exclamations non moins brves,
exprimes dans la mme langue qui avait servi  mon guide et  lui
quand ils s'taient expliqus ensemble sur le seuil de la porte.
Mon guide reut cet hommage avec le sang-froid d'un prince
accoutum aux respects de ses vassaux, et qui croit devoir les en
rcompenser par quelque marque de bont. Il tendit la main au
porte-clefs, et lui dit: -- Comment cela va-t-il, Dougal?

-- Ohi! ahi! s'cria Dougal en baissant la voix avec prcaution,
et en regardant autour de lui d'un air de crainte, est-il
possible! Vous voir ici? Vous ici! Et qu'est-ce qu'il arriverait
si les baillis venaient faire une ronde, les sales et vilains
coquins qu'ils sont?

Mon guide mit un doigt sur sa bouche. -- Ne craignez rien, Dougal,
vos mains ne tireront jamais un verrou sur moi.

-- Ces mains! non, non, jamais! on les lui couperait plutt toutes
deux! Mais quand retournerez-vous l-bas? Vous n'oublierez pas de
le lui faire savoir. -- _Elle _est votre pauvre cousin seulement
au septime degr.[63]

-- Ds que mes plans seront arrts, je vous avertirai, Dougal.

-- Et, par sa foi! ds que vous le ferez, quand ce serait un
samedi  minuit, elle jettera les clefs de la prison  la tte du
prvt, ou lui jouera un autre tour, et vous verrez si elle ne
l'osera pas pourvu que le dimanche matin commence.

L'tranger mystrieux coupa court aux extases du porte-clefs en
lui adressant de nouveau la parole dans la langue inconnue dont il
avait fait usage  la porte de la prison, et que j'appris ensuite
tre l'irlandais, l'erse ou le galique, lui expliquant
probablement ce qu'il exigeait de lui.

-- Tout ce que vous voudrez. -- Cette rponse annona la
disposition de Dougal  se conformer  toutes les volonts de mon
guide. Il remonta la mche de sa lampe pour nous procurer plus de
lumire, et me fit signe de le suivre.

-- Ne venez-vous pas avec nous? demandai-je  mon conducteur.

-- Non. Je vous serais inutile, et il faut que je reste ici pour
assurer votre retraite.

-- Je ne puis souponner que vous vouliez m'entraner dans quelque
danger.

-- Dans aucun que je ne partage avec vous. Il pronona ces mots
d'un ton d'assurance qui ne pouvait me laisser aucun doute. Je
suivis le porte-clefs, qui, laissant les portes ouvertes derrire
lui, me fit monter par un escalier tournant, un _turnpike, _comme
les cossais l'appellent, et puis, dans une troite galerie, il
ouvrit une des portes qui donnaient sur le passage, me fit entrer
dans une petite chambre, et jetant les yeux sur un mchant grabat
qui tait dans un coin:

-- _Elle _dort, me dit-il  voix basse en plaant la lampe sur une
petite table.

-- Elle! qui? pensai-je: eh quoi! serait-ce Diana Vernon, que je
vais trouver dans ce sjour de misre? Je tournai les yeux vers le
lit, et un seul regard me convainquit, non sans une sensation de
plaisir, que mes craintes n'taient pas fondes. Une tte qui
n'tait ni jeune ni belle, avec une barbe grise que le rasoir
n'avait pas touche depuis deux ou trois jours, m'ta toute
inquitude  l'gard de Diana; mais ce ne fut pas sans un chagrin
bien vif que, tandis que le prisonnier frottait ses yeux en
s'veillant, je reconnus des traits bien diffrents, mais qui
avaient aussi pour moi un intrt bien puissant, ceux de mon
pauvre ami Owen. Je me plaai un moment hors de sa vue, de crainte
que dans le premier moment de surprise il ne laisst chapper
quelque exclamation bruyante qui et rpandu l'alarme dans ces
tristes demeures.

L'infortun formaliste, qui s'tait jet tout habill sur son lit,
se soulevant  l'aide d'une main, tandis qu'il tait de l'autre un
bonnet de laine rouge qui lui couvrait la tte, dit en billant et
d'un ton qui prouvait qu'il tait encore  moiti endormi: -- Je
vous dirai au total, M. Dugwell[64], ou quel que soit votre nom,
que si vous faites sur mon sommeil de semblables soustractions, je
m'en plaindrai au lord prvt.

-- Il y a un gentleman qui veut vous parler, rpondit Dougal qui
avait repris le vrai ton bourru d'un gelier, en place de l'air de
joie et de soumission avec lequel il avait parl  mon guide; et,
faisant une pirouette sur le talon, il sortit de la chambre.

Il se passa quelques instants avant que le dormeur ft assez bien
veill pour me reconnatre, et quand il fut assur que c'tait
moi qu'il voyait, la consternation se peignit dans ses traits,
parce qu'il crut qu'on m'envoyait partager sa captivit.

-- Oh! M. Frank, quels malheurs vous avez causs  la maison et 
vous mme! Je ne parle pas de moi, je ne suis qu'un zro, pour
ainsi dire; mais vous! vous tiez la somme totale des esprances
de votre pre, son _omnium. _Faut-il que vous, qui pouviez tre un
jour le premier homme de la premire maison de banque de la
premire ville du royaume, vous vous trouviez enferm dans une
misrable prison d'cosse, o l'on n'a pas mme le moyen de
brosser ses habits!

En parlant ainsi, il frottait avec sa manche, d'un air de dpit,
un pan de cet habit noisette jadis sans tache, qui avait ramass
quelque poussire contre les murs; son habitude de propret
minutieuse contribuant  augmenter pour lui le dsagrment de se
trouver en prison.

-- Grand Dieu! continua-t-il, quelle nouvelle pour la bourse! Il
n'y en a pas eu une semblable depuis la bataille d'Almanza, o la
somme des Anglais tus et blesss s'est monte au total de 5000
hommes, sans faire entrer les prisonniers dans l'addition. Qu'y
dira-t-on quand on apprendra que la maison Osbaldistone et Tresham
a suspendu ses paiements!

J'interrompis ses lamentations pour l'informer que je n'tais pas
prisonnier, quoique je pusse  peine lui expliquer comment il se
faisait que je me trouvasse prs de lui  une telle heure. Je ne
pus mettre fin  ses questions qu'en lui faisant moi-mme celles
que me suggrait sa propre situation. Il ne me fut pas facile
d'obtenir de lui des rponses trs prcises; car Owen, comme vous
le savez, mon cher Tresham, quoique fort intelligent dans tout ce
qui concerne la routine commerciale, ne brillait nullement dans
tout ce qui sortait de cette sphre.

Je parvins pourtant  apprendre ce qui suit, en somme totale: mon
pre, faisant beaucoup d'affaires avec l'cosse, avait  Glascow
deux principaux correspondants. La maison Macvittie, Macfin et
compagnie lui avait toujours paru, ainsi qu' Owen, obligeante et
accommodante. Dans toutes leurs transactions ces messieurs avaient
montr une dfrence entire pour la grande maison anglaise, et
s'taient borns  jouer le rle du chacal, qui, aprs avoir
chass pour le lion, se contente de la part de la proie que ce
dernier veut bien lui assigner. Quelque modique que ft leur
portion du profit d'une affaire, ils crivaient toujours qu'ils en
taient satisfaits; et quelques peines, quelques dmarches qu'elle
et occasionnes, ils n'en pouvaient trop faire, selon eux, pour
mriter l'estime et la protection de leurs honorables amis de
Crane-Alley.

Un mot de mon pre tait pour Macvittie et Macfin aussi sacr que
toutes les lois des Mdes et des Perses. On n'y pouvait faire ni
changement, ni innovations, ni observations. L'exactitude
pointilleuse qu'Owen, grand partisan des formes, surtout quand il
pouvait parler _ex cathedra, _exigeait dans les comptes et dans la
correspondance n'tait mme gure moins sacre  leurs yeux.
Toutes ces dmonstrations de soumission et de respect taient
prises pour argent comptant par Owen; mais mon pre, accoutum 
lire de plus prs dans le coeur des hommes, y trouvait une
bassesse et une servilit qui le fatiguaient, et avait constamment
refus de satisfaire  leurs sollicitations pour devenir ses seuls
agents en cosse. Au contraire, il donnait une bonne partie de
_ses affaires  une autre maison dont le chef tait d'un caractre
tout diffrent. C'tait un homme dont la bonne opinion qu'il avait
de lui-mme allait jusqu' la prsomption, qui n'aimait pas plus
les Anglais que mon pre n'aimait les cossais, qui ne voulait se
charger d'aucune affaire que sous la condition d'une galit
parfaite dans le partage des bnfices, enfin qui, en fait de
formalits, tenait  ses ides autant qu'Owen tait entier dans
les siennes, et qui se mettait peu en peine de ce que pouvaient
penser de lui toutes les autorits de Lombard-Street_.[65]

D'aprs un tel caractre, il n'tait pas trs facile de faire des
affaires avec M. Nicol Jarvie; et elles occasionnaient
quelquefois, entre la maison de Londres et celle de Glascow, de la
froideur et mme des querelles qui ne s'apaisaient que parce que
leur intrt commun l'exigeait. L'amour-propre d'Owen avait t
plus d'une fois froiss dans ces discussions; il n'est donc pas
tonnant qu'en toute occasion il appuyt de tout son crdit la
maison discrte, civile et respectueuse de Macvittie, Macfin et
compagnie, et qu'il ne parlt de Nicol Jarvie que comme d'un
orgueilleux et impertinent colporteur cossais avec qui il tait
impossible de vivre en paix.

Il n'est pas surprenant qu'avec cette faon de penser, et dans les
circonstances o se trouvait la maison de banque de mon pre, par
l'infidlit de Rashleigh, Owen,  son arrive  Glascow qui
prcda la mienne de deux jours, crut devoir s'adresser aux
correspondants dont les protestations ritres de dvouement et
de respect semblaient lui assurer l'indulgence et les secours
qu'il venait demander. Un saint patron arrivant chez un zl
catholique ne serait pas reu avec plus de dvotion qu'Owen le fut
chez MM. Macvittie et Macfin. Mais c'tait un rayon du soleil
qu'un nuage pais ne tarda point  obscurcir. Concevant les
meilleures esprances de cet accueil favorable, il peignit sans
dtour la situation de mon pre  des correspondants si zls et
si fidles. Macvittie fut tourdi de cette nouvelle, et Macfin,
avant d'en avoir appris tous les dtails, feuilletait dj son
livre-journal afin de voir sans dlai la situation respective des
deux maisons. Il s'en fallait de beaucoup que la balance ft
gale, et mon pre se trouvait en dbit pour une somme assez
considrable. Leurs figures, dj fort allonges, prirent sur-le-
champ un aspect encore plus sombre; et, tandis qu'Owen les priait
de couvrir de leur crdit celui de la maison Osbaldistone et
Tresham, ils lui demandrent de les mettre  l'instant mme 
couvert de tout risque d'aucune perte; enfin, s'expliquant plus
clairement, ils exigrent qu'il leur fit dposer entre les mains
des effets pour une somme double de celle qui leur tait due. Owen
rejeta bien loin cette proposition, comme injurieuse pour sa
maison, injuste pour les autres cranciers, et en se rcriant
contre leur ingratitude.

Les associs cossais trouvrent dans cette discussion un prtexte
pour s'emporter, pour se mettre dans une violente colre et pour
s'autoriser  prendre des mesures que leur conscience, ou du moins
un sentiment de dlicatesse, aurait d leur interdire.

Owen, en qualit de premier commis d'une maison de banque, avait,
comme c'est assez l'usage, une petite part dans les bnfices, et
par consquent il tait solidairement responsable des obligations
qu'elle contractait. MM. Macvittie et Macfin ne l'ignoraient pas;
et, pour le dterminer  consentir aux propositions dont il avait
t si rvolt, ils eurent recours  un moyen sommaire que leur
offraient les lois d'cosse et dont il parat qu'il est facile
d'abuser. Macvittie se rendit devant le magistrat, fit serment
qu'Owen tait son dbiteur et qu'il avait dessein de passer en
pays tranger[66]. En consquence il obtint sur-le-champ un mandat
d'arrt contre lui, et depuis la veille le pauvre Owen tait
enferm dans la prison o je venais d'tre conduit d'une manire
si trange.

Tous les faits m'tant alors bien connus, la seule chose qui nous
restt  examiner tait la marche que je devais suivre, et cette
question n'tait pas facile  rsoudre. Je voyais les dangers qui
nous environnaient, mais la difficult consistait  y porter
remde. L'avis qui m'avait t donn semblait m'annoncer que ma
sret personnelle serait en danger si je faisais des dmarches
publiques en faveur d'Owen. Celui-ci avait la mme crainte; et, sa
frayeur le portant  l'exagration, il m'assura qu'un cossais,
plutt que de perdre un _farthing[67]_ avec un Anglais,
trouverait des moyens pour le faire arrter, lui, sa femme, ses
enfants, ses domestiques des deux sexes, et mme ses htes
trangers. Les lois sont si svres, si cruelles mme dans presque
tous les pays, et j'tais si peu au fait des affaires commerciales
et judiciaires, que je ne pouvais me refuser tout  fait  croire
son assertion. Mon arrestation aurait donn le coup de grce aux
affaires de mon pre. Dans cet embarras, il me vint  l'ide de
demander  mon vieil ami s'il s'tait adress au second
correspondant de mon pre  Glascow.

-- Je lui ai crit ce matin, me rpondit-il; mais, si la langue
dore de Gallowgate m'a trait ainsi, que pouvons-nous attendre du
ngociant pointilleux de Salt-Market? Ce serait demander  un
agent de change de renoncer  son _tant pour cent. _Tout ce que
j'y gagnerai, ce sera peut-tre une opposition  mon largissement
si Macvittie y consentait. Nicol Jarvie n'a pas mme rpondu  ma
lettre, quoiqu'on m'ait assur qu'on la lui avait remise en mains
propres comme il allait  l'glise. Se jetant alors sur son lit et
se couvrant la tte des deux mains: -- Mon pauvre cher matre!
s'cria-t-il, mon pauvre cher matre! C'est pourtant votre
obstination, M. Frank, qui est cause... Mais que Dieu me pardonne
de vous parler ainsi dans votre malheur! C'est la volont de Dieu,
il faut s'y soumettre.

Toute ma philosophie, Tresham, ne put m'empcher de partager la
dtresse du bon vieillard, et nous confondmes nos larmes. Les
miennes taient les plus amres, car ma conscience m'avertissait
que les reproches qu'Owen m'pargnait n'eussent t que trop
fonds, et que ma rsistance  la volont de mon pre tait la
cause de tous ces revers.

Mes pleurs s'arrtrent tout  coup quand j'entendis frapper 
coups redoubls  la porte extrieure de la prison. Je m'lanai
hors de la chambre, et je courus au bord de l'escalier pour savoir
ce dont il s'agissait. Je n'entendis que le porte-clefs qui
parlait alternativement  voix haute et  voix basse: -- Elle y
va, elle y va, cria-t-il. Puis, s'adressant  mon conducteur: _O
hon-a-ri! O hon-a-ri!_ que fera-t-elle maintenant; montez l-haut;
cachez-vous derrire le lit du gentilhomme sassenach. -- Elle
vient aussi vite qu'elle peut. -- _A hellanay! _C'est milord
prvt avec deux baillis, deux gardes et le gouverneur de la
prison. -- Dieu les bnisse! -- Montez, ou elle vous rencontrera.
-- Elle y va, elle y va... La serrure est embarrasse.[68]

Tandis que Dougal ouvrait bien malgr lui la porte de la prison et
tirait lentement les verrous l'un aprs l'autre, mon conducteur
montait l'escalier, et il arriva dans la chambre d'Owen o je
venais de rentrer. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si
elle offrait quelque endroit o il pt se cacher; mais, n'en
apercevant point: -- Prtez-moi vos pistolets, me dit-il... Mais
non, je n'en veux point, je puis m'en passer... Quoi qu'il puisse
arriver, ne vous mlez de rien. Ne vous chargez pas de la dfense
d'un autre. Cette affaire ne regarde que moi, et c'est  moi de
m'en tirer. J'ai t quelquefois serr de bien prs, de plus prs
encore qu'en ce moment.

En parlant ainsi, il jeta dans un coin de la chambre le manteau
qui l'enveloppait et se plaa  l'extrmit, en face de la porte,
sur laquelle il ne cessait de fixer son regard pntrant et
dtermin, repliant un peu son corps en arrire pour concentrer
ses forces, comme un coursier qui aperoit la barrire qu'on va
l'exciter  franchir. Je ne doutai pas un instant que son projet
ne ft de se dfendre contre le pril, de quelque part qu'il vnt,
en s'lanant brusquement sur ceux qui paratraient quand la porte
serait ouverte, pour gagner la rue malgr toute rsistance.

D'aprs son apparence de vigueur et d'agilit, on pouvait prvoir
qu'il viendrait  bout de son projet,  moins qu'il n'et affaire
 des gens arms et qui voulussent faire usage de leurs armes. Il
se passa un moment d'attente solennelle entre l'ouverture de la
porte extrieure et celle de l'appartement, o il entra non des
soldats avec la baonnette au bout du fusil ni des gardes de nuit
avec des massues, des haches d'armes ou des pertuisanes, mais une
jeune fille d'assez bonne mine, tenant encore d'une main ses
jupons qu'elle avait relevs pour ne pas les salir dans la rue, et
portant de l'autre une lanterne sourde. Un personnage plus
important se montra ensuite. C'tait un magistrat, comme nous
l'apprmes bientt, homme gros et court, portant une immense
perruque, tout gonfl de sa dignit, et haletant d'impatience et
de dpit.

-- Belle chose! et trs convenable, de me tenir  la porte une
demi-heure, capitaine Stanchels, dit-il en s'adressant au gelier
en chef qui venait de s'approcher comme pour accompagner
respectueusement le dignitaire: -- Il m'a fallu frapper  la porte
de la prison, pour y entrer, aussi fort que frapperait quiconque
en voudrait sortir si cela leur servait  quelque chose, ces
pauvres cratures! -- Et qu'est-ce que je vois, qu'est ceci?
s'cria-t-il; des trangers dans la prison,  cette heure de la
nuit!... Porte-clefs, je tirerai cela  clair; Stanchels, soyez-en
bien sr. Fermez la porte, et je vais parler  ces messieurs. Mais
d'abord il faut que je dise un mot  une vieille connaissance,
M. Owen. Eh bien! M. Owen, comment va la sant?

-- Le corps ne va pas mal, M. Jarvie, mais l'esprit est bien
malade, rpondit le pauvre Owen.

-- Sans doute, sans doute; je le crois bien. C'est une aventure
fcheuse, surtout pour un homme qui tenait la tte si haute. Mais
nous sommes tous sujets  des hauts et  des bas, M. Owen. Nature
humaine! nature humaine!... M. Osbaldistone est un brave homme! un
honnte homme! mais j'ai toujours dit qu'il tait de ceux qui
feraient une belle cuillre ou qui gteraient la corne, comme
disait mon pre le digne diacre. Or, le diacre me disait: Nick,
mon fils Nick (il se nommait Nicol comme moi, de sorte que les
gens qui aimaient les sobriquets nous appelaient, lui le vieux
Nick, et moi, le jeune Nick)[69]; Nick, disait-il, n'tendez jamais
le bras si loin que vous ne puissiez le retirer. J'en ai dit
autant  M. Osbaldistone; mais il ne prenait pas mes avis en trop
bonne part, et cependant c'tait  bonne intention, trs bonne
intention.

Ce discours dbit avec beaucoup de volubilit, et avec l'air de
quelqu'un qui tire vanit d'un bon avis nglig, ne me donnait pas
d'espoir de trouver de grands secours en M. Jarvie. Je reconnus
pourtant bientt que si ses manires manquaient un peu de
dlicatesse, le fond de son coeur n'en tait pas moins excellent;
car Owen s'tant montr offens qu'il lui tint ce langage dans sa
situation prsente, le banquier de Glascow lui prit la main, la
secoua fortement, et lui dit: -- Allons, allons, M. Owen, du
courage! Croyez-vous que je serais venu vous voir  deux heures de
la nuit, de la nuit du dimanche, et que j'aurais presque oubli le
respect d  ce saint jour si je n'avais voulu que reprocher  un
homme tomb de n'avoir pas pris garde o il marchait? Non, non! ce
n'est pas l le genre du bailli Jarvie, et ce n'tait pas ainsi
qu'agissait avant lui son digne pre le diacre.[70] Vous saurez
donc que ma coutume invariable est de ne jamais m'occuper des
affaires de ce monde le jour du sabbat; et quoique j'aie fait tout
ce qui tait en mon pouvoir pour ne pas songer de toute la journe
 la lettre que vous m'avez crite ce matin, j'y ai pens malgr
moi plus qu'au sermon. J'ai aussi l'habitude de me coucher tous
les soirs  dix heures, dans mon lit  rideaux jaunes,  moins que
je ne mange une morue chez un voisin ou qu'un voisin ne me fasse
compagnie  souper. Demandez  cette jeune grillarde si ce n'est
pas une rgle fondamentale dans ma maison. Eh bien! je suis rest
toute la soire  lire de bons livres, des livres de dvotion,
billant de temps en temps comme si j'avais voulu avaler l'glise
de Saint-Enoch, jusqu' ce que j'eusse entendu le dernier coup de
minuit. Alors il m'tait permis de jeter un coup d'oeil sur mon
livre de comptes pour m'assurer o nous en tions ensemble; et
comme ni le vent ni la mare n'attendent personne, j'ai dit 
Mattie: -- Prends la lanterne, ma fille; -- et je me suis mis en
route pour venir voir ce qu'on peut faire pour vous. Le bailli
peut se faire ouvrir  toute heure les portes de la prison, comme
le pouvait aussi son pre le diacre, brave homme,  qui Dieu fasse
paix!

Quoiqu'un profond soupir, pouss par Owen quand il entendit parler
du livre de compte, m'apprt que la balance n'tait pas encore en
notre faveur de ce ct, et quoique le discours du digne magistrat
annont un homme qui, plein de son mrite, triomphait de la
supriorit de son jugement, cependant la franchise et la
simplicit que j'y remarquai indiquaient un bon coeur et me
donnrent quelque esprance. Il invita Owen  lui faire voir
quelques papiers qu'il lui arracha presque de la main; s'tant
assis sur le lit pour reposer ses jambes, comme il le dit, il
dclara qu'il se trouvait fort  l'aise, et, ayant fait approcher
sa servante pour l'clairer avec sa lanterne, il se mit  les lire
avec attention, prononant de temps en temps quelques mots  demi-
voix, et entremlant sa lecture de quelques interjections.

Mon guide mystrieux, le voyant occup de cette manire, parut
dispos  profiter de cette occasion pour prendre cong de nous
sans crmonie. Il posa un doigt sur ses lvres en me regardant et
s'avana insensiblement du ct de la porte, de manire  exciter
le moins d'attention possible. Ce mouvement n'chappa point 
l'alerte magistrat, qui ne ressemblait gure  mon ancienne
connaissance le juge Inglewood. Il souponna son projet, et le
dconcerta sur-le-champ. -- Stanchels, s'cria-t-il, veillez  la
porte! ou plutt fermez-la, poussez les verrous, et faites bonne
garde en dehors.

Le front de l'tranger se rembrunit, et il parut de nouveau songer
 effectuer sa retraite de vive force; mais le bruit des verrous
se fit entendre, probablement avant qu'il n'y ft dcid. Prenant
alors un air calme et croisant ses bras, il retourna au fond de la
chambre et s'y assit sur une table.

M. Jarvie, qui paraissait expditif en affaires, eut bientt fini
l'examen des papiers qu'Owen lui avait remis. -- Eh bien! M. Owen,
lui dit-il alors, votre maison doit certaines sommes 
MM. Macvittie et Macfin, attendu les engagements qu'ils ont
contracts pour l'affaire des bois de Glen-Cailziechat qu'ils
m'ont retire d'entre les dents, un peu grce  vous, M. Owen;
mais ce n'est pas ce dont il s'agit en ce moment. Ainsi donc votre
maison leur doit ces sommes, et pour raison de cette dette ils
vous ont log sous le double tour de clef de Stanchels. Vous leur
devez donc cette somme, et peut-tre encore d'autres; vous en
devez peut-tre aussi  d'autres personnes, peut-tre  moi-mme,
bailli Nicol Jarvie.

-- Je conviens, monsieur, dit Owen, que la balance du compte en ce
moment est en votre faveur, mais vous voudrez bien faire
attention...

-- Je n'ai le temps de faire attention  rien  l'heure qu'il est,
M. Owen. Songez donc que nous sommes encore bien prs du sabbat,
que je devrais tre dans un lit bien chaud et qu'il y a de
l'humidit dans l'air... Ce n'est pas le moment de faire
attention... Enfin, monsieur, vous me devez de l'argent, il ne
faut pas le nier, vous m'en devez plus ou moins. Cependant,
M. Owen, je ne vois pas avec plaisir qu'un homme actif comme vous
l'tes, qui s'entend en affaires comme vous, se trouve retenu dans
une prison, tandis qu'en continuant sa tourne et en s'occupant de
la besogne dont il s'est charg, il arrangerait peut-tre les
choses de manire  tirer d'embarras les dbiteurs et les
cranciers. J'espre que vous en viendrez  bout, si l'on ne vous
laisse pas pourrir dans cette gele. Maintenant, monsieur, le fait
est que si vous pouviez trouver quelqu'un qui souscrivt pour vous
une caution de_ judicio sisti, _c'est--dire qui garantisse que
vous ne quitterez pas le pays et que vous comparatrez devant la
cour de justice quand vous y serez lgalement appel, vous seriez
remis en libert ce matin mme.

-- M. Jarvie, dit Owen, bien certainement, si je trouvais un ami
qui voult me rendre ce service, j'emploierais ma libert d'une
manire utile pour ma maison, et pour ceux qui ont des relations
avec elle.

-- Et bien certainement aussi vous ne manqueriez pas de
comparatre au besoin, et de relever cet ami de son engagement?

-- Je le ferais, fuss-je aux portes du tombeau, aussi sr que
deux et deux font quatre.

-- Eh bien! M. Owen, je n'en doute point, et je vous le prouverai.
Oui, je vous le prouverai. Je suis un homme soigneux, cela est
connu; industrieux, toute la ville le sait. Je sais gagner des
guines, je sais les conserver et j'en sais le compte, et je ne
crains aucune maison de Salt-Market, ni mme de Gallowgate. Je
suis prudent, comme mon pre le diacre l'tait avant moi; mais je
ne puis souffrir qu'un honnte homme, qui entend les affaires, qui
peut rparer ou prvenir un malheur, se trouve comme clou contre
une porte sans pouvoir se secourir ni aider les autres: ainsi
donc, M. Owen, c'est moi qui serai votre caution, caution _judicio
sisti, _c'est--dire que vous vous reprsenterez, non pas
_judicatum solvi, _c'est--dire que vous paierez, ce qui fait une
grande diffrence: souvenez-vous-en bien.

M. Owen lui rpondit que dans l'tat actuel des affaires de la
maison d'Osbaldistone et Tresham il ne pouvait s'attendre que
personne voult cautionner leurs paiements; qu'au surplus il n'y
avait aucune perte  craindre en dfinitive, et qu'il ne
s'agissait tout au plus que d'un retard; que quant  lui, il ne
manquerait certainement pas  se prsenter devant le tribunal ds
qu'il en serait requis.

-- Je vous crois, je vous crois, en voil bien assez. Ce matin, 
l'heure du djeuner, vous aurez vos jambes libres. Maintenant
voyons qui sont vos compagnons de chambre, et par quel hasard ils
se trouvent dans la prison  une pareille heure.

Chapitre XXIII.

Notre homme vint le soir,
Le soir dans sa demeure;
Il fut surpris d'y voir
Quelqu'un  pareille heure.
Qui l'a donc fait entrer?
Et dans cette demeure
Comment,  pareille heure,
A-t-il pu pntrer?

_Vieille ballade._



Le magistrat, prenant la lumire des mains de sa servante,
s'avana dans la chambre, lanterne en main comme Diogne, et ne
s'attendant probablement pas plus que ce fameux cynique  trouver
un trsor dans le cours de ses recherches. Il s'approcha d'abord
de mon guide mystrieux, qui restait dans une immobilit parfaite,
assis sur la table, les yeux fixs sur la muraille, la tte haute,
les bras croiss, ne montrant aucune inquitude et battant du
talon, contre un des pieds de la table, la mesure d'un air qu'il
sifflait. Son air d'assurance et de sang-froid mit en dfaut pour
un moment la mmoire et la sagacit du magistrat.

Enfin ayant promen sa lanterne autour du visage de l'inconnu: --
Ah, ah!... eh, eh!... oh, oh! s'cria le bailli, cela n'est pas
possible!... mais si pourtant... non, non; je me trompe... je ne
me trompe pas, ma foi!... comment! c'est vous; bandit! catran[71]!
Quel mauvais vent vous a fait tomber ici? Est-il possible que ce
soit vous?

-- Comme vous le voyez, bailli, fut la rponse laconique de mon
guide.

-- En conscience, je crois avoir la berlue. Quoi, gibier de
potence, c'est vous que je trouve dans le Tolbooth[72] de
Glascow!... Savez-vous ce que vaut votre tte?

-- Hum! bien pese, elle peut valoir celle d'un prvt, de quatre
baillis, d'un secrtaire du conseil de ville, de six diacres, sans
compter celles des Stentmasters[73].

-- Effront! repentez-vous de vos pchs, car si je dis un mot...

-- Cela est vrai, bailli, rpondit l'inconnu en se levant et en
croisant ses mains derrire le dos d'un air de _nonchalance; _mais
vous ne direz pas ce mot.

-- Je ne le dirai pas, monsieur?... Et pourquoi ne le dirais-je
pas? rpondez-moi. Pourquoi ne le dirais-je pas?

-- Pour trois bonnes raisons, bailli Jarvie... La premire, 
cause de notre ancienne connaissance. La seconde, parce qu'il a
exist autrefois  Stuckallachan une femme qui a fait un mlange
de notre sang, soit dit  ma honte, car c'en est une pour moi
d'avoir un cousin qui ne songe qu' de mprisables gains,  rgler
des comptes,  monter des mtiers,  faire mouvoir des navettes,
comme un malheureux artisan... Enfin la dernire, parce que si
vous faites un geste pour me trahir, avant que personne puisse
venir  votre aide, vous tes terrass.

-- Vous tes un coquin dtermin, dit l'intrpide bailli; je vous
connais, et vous le savez bien. On n'est pas en sret prs de
vous.

-- Je sais aussi, bailli, que vous avez de bon sang dans les
veines, et je serais fch de vous faire le moindre mal. Mais il
faut que je sorte d'ici libre comme j'y suis entr, ou l'on
parlera encore dans dix ans de ce qui se sera pass cette nuit
dans la prison de Glascow.

-- Le sang est plus pais que l'eau[74], comme dit le proverbe,
reprit Jarvie, et je sais ce que c'est que la parent et
l'alliance. Il n'est pas ncessaire de s'arracher les yeux les uns
aux autres quand on peut l'viter. Ce serait une belle nouvelle 
porter  la bonne femme de Stuckallachan, que de lui dire que son
mari a rompu les os  son cousin, ou que son cousin a fait serrer
d'une corde le cou de son mari! Mais vous conviendrez, mauvais
dmon, que si ce n'tait pas vous, j'aurais fait pendre
aujourd'hui l'homme le plus terrible des Highlands.

-- Vous auriez essay de le faire, cousin, je conviens de cela:
mais je doute que vous y eussiez russi. Vous autres, gens de la
Basse-cosse, vous ne savez pas forger des fers assez pesants et
assez solides pour nous autres montagnards.

-- Ah! je vous rponds que je saurais vous trouver des bracelets
et des jarretires qui vous iraient  merveille, et une cravate de
chanvre bien serre par-dessus le march... Personne dans un pays
civilis n'a fait ce que vous avez fait.

Vous voleriez dans votre poche, plutt que de ne rien prendre: je
vous en ai averti.

-- Eh bien, cousin! vous prendrez le deuil  mon enterrement.

-- Le diable ne manquera pas d'y tre en habit noir, Robin, et
puis tous les corbeaux et les corneilles, je vous assure... Mais
dites-moi, que sont devenues les mille livres d'cosse que je vous
ai prtes autrefois? quand les reverrai-je?

-- Ce qu'elles sont devenues? rpliqua mon guide aprs avoir fait
semblant de rflchir un instant; ma foi, je ne saurais trop le
dire... Qu'est devenue la neige de l'anne dernire?

-- Mais on en trouve encore sur le sommet du Schehallion, chien
que vous tes, vous n'en demeurez pas loin; faut-il que j'y aille
chercher mon argent?

-- Probablement, reprit le Highlander, car je ne porte ni neige ni
argent dans mon _sporran[75]_; -- mais quant  l'poque, ma foi
ce sera quand le roi recouvrera ses droits, comme dit la chanson.

-- Encore pire, Robin! reprit le bailli de Glascow, il y a de la
trahison. Un tratre dloyal! c'est le pire de tout... Voudriez-
vous nous ramener le papisme, et le pouvoir arbitraire, et la
bassinoire, et les lois catholiques, et les vicaires, et les
horreurs du surplis, etc.? Mieux vaudrait retourner  votre ancien
mtier de _theft-boot, _de _black-mail, _de _spreaghs _et de
_gill-ravaging. -- _Mieux vaut voler des vaches que perdre les
nations.[76]

-- Hol! l'ami, trve de toute votre whigherie, reprit le Celte.
Il y a longtemps que nous nous connaissons tous deux. J'aurai soin
qu'on mnage votre banque, quand le Gillon-a-naillie[77] viendra
balayer les boutiques et les vieux magasins de Glascow. Jusque-l,
 moins que ce ne soit bien ncessaire, ne me voyez qu'autant que
je voudrai tre vu.

-- Vous tes un audacieux, Rob, et vous finirez par tre pendu, je
vous le prdis encore. Mais je ne veux pas imiter le mchant
oiseau qui salit son propre nid,  moins qu'une ncessit
indispensable ne m'y force. Mais qui est celui-ci? ajouta-t-il en
se tournant vers moi, quelque _gill-ravager _que vous avez enrl?
Il a l'air d'avoir d'excellentes jambes pour courir les grands
chemins, et un long cou pour tre pendu.

-- Mon bon M. Jarvie, dit Owen, qui, ainsi que moi, tait rest
muet d'tonnement pendant cette reconnaissance et ce singulier
dialogue entre ces deux cousins extraordinaires, c'est le jeune
M. Francis Osbaldistone, le fils unique du chef de notre maison,
et qui devait y occuper la place qui a t confie ensuite au
misrable Rashleigh, si son obstination, ajouta-t-il en poussant
un profond soupir, n'et...

-- Oui, oui, dit le banquier cossais, j'ai entendu parler de ce
jeune homme... C'est donc lui que votre vieux fou voulait faire
entrer dans le commerce, bon gr mal gr; et qui, pour ne pas se
livrer  un travail honnte qui peut nourrir son homme, s'est
associ  une troupe de comdiens ambulants? Eh bien, jeune homme!
dites-moi, Hamlet le Danois, ou le spectre de son pre, viendra-t-
il cautionner M. Owen?

-- Je ne mrite pas ce reproche, monsieur, lui dis-je, mais j'en
respecte le prtexte; et le service que vous voulez bien rendre 
mon digne et ancien ami m'inspire trop de reconnaissance pour que
je puisse m'en offenser. Le seul motif qui m'a amen ici tait de
voir ce que je pourrais faire, peu de chose sans doute, pour aider
M. Owen  arranger les affaires de mon pre. Quant  mon
loignement pour le commerce, je n'en dois compte qu' moi-mme.

-- Bien dit, mon brave! s'cria le Highlander. Je vous aimais
dj; maintenant je vous respecte, depuis que je connais votre
mpris pour le comptoir, pour la navette et pour toutes ces viles
occupations qui ne conviennent qu' des mes basses.

-- Vous tes fou, Rob, dit le bailli, aussi fou qu'un livre de
mars; et pourquoi un livre est-il plus fou au mois de mars qu'
la Saint-Martin? c'est ce que j'ignore. La navette! respectez-la,
c'est  elle que vous devrez votre dernire cravate. Quant  ce
jeune homme que vous poussez au diable au grand galop avec ses
vers et ses comdies en croupe, croyez-vous que tout cela le
tirera d'affaire plus que vos jurements et la lame de votre dirk,
rprouv que vous tes? _Tityre, tu patulae, _comme on dit, lui
apprendra-t-il o trouver Rashleigh Osbaldistone? Macbeth avec
tous ses kernes[78] lui apportera-t-il les 12 000 livres sterling
qu'il faut  son pre pour payer ses billets qui choient
d'aujourd'hui en dix jours, comme je viens de le voir dans les
papiers de M. Owen? Dites, les lui procureront-ils eux tous avec
leurs sabres, leurs pes, leur Andr Ferrara, leurs targes de
cuir, leurs brogues, leur brochan[79] et leurs sporrans?

-- Dix jours! m'criai-je. Je tirai de ma poche  l'instant la
lettre que m'avait donne Diana Vernon, et le dlai pendant lequel
elle m'avait dfendu de l'ouvrir se trouvant expir, je me htai
de rompre l'enveloppe; elle contenait une lettre cachete qui,
dans ma prcipitation, s'chappa de mes mains. M. Jarvie la
ramassa et lut l'adresse d'un air d'tonnement, et,  ma grande
surprise, la prsenta  son cousin le montagnard en disant: --
C'est un bon vent que celui qui a amen cette lettre  son
adresse, car il y avait dix mille contre un  parier qu'elle n'y
arriverait jamais.

Le Highlander, y ayant jet un coup d'oeil, rompit le cachet sans
crmonie, et se disposa  la lire.

Je l'arrtai sur-le-champ. -- Pour que je vous permette d'en faire
la lecture, monsieur, il faut d'abord me prouver que cette lettre
vous est destine.

-- Soyez tranquille, M. Osbaldistone, me rpondit-il avec le plus
grand sang-froid; rappelez-vous seulement le juge Inglewood, le
clerc Jobson, M. Morris, et surtout votre serviteur Robert
Cawmill, et la belle Diana Vernon. Rappelez-vous tout cela, et
vous ne douterez plus que cette lettre ne soit pour moi.

Je restai comme stupfait de mon manque de pntration. Pendant
toute la nuit, il m'avait sembl que sa voix ne m'tait pas
trangre, que le peu que j'avais vu de ses traits ne m'tait pas
inconnu; et cependant il m'avait t impossible de me rappeler o
j'avais pu le voir ou l'entendre.

Mais en ce moment un trait de lumire sembla briller tout  coup 
mes yeux. C'tait bien Campbell lui-mme; il n'tait pas possible
de le mconnatre; c'tait bien son regard fier, ses traits
prononcs, son air rflchi, sa voix forte, le _brogue _d'cosse
avec son dialecte et ses tours de phrase[80] cossais qu'il
dissimulait  volont, mais qu'il reprenait sans y penser dans les
moments d'motion, et qui donnaient du piquant  ses sarcasmes,
une vhmence particulire  ses discours: tout achevait de m'en
convaincre. Quoiqu'il ft  peine de moyenne taille, ses membres
annonaient autant de vigueur que d'agilit et auraient pu passer
pour un modle de perfection s'ils n'eussent manqu de proportion
sous deux rapports. Ses paules taient si larges, que, quoiqu'il
n'et pas trop d'embonpoint, elles dtruisaient la rgularit de
sa taille; et ses bras, quoique bien faits et nerveux, taient si
longs, qu'ils taient presque une difformit. J'appris ensuite
qu'il tirait vanit de ce dernier dfaut et qu'il se vantait que,
lorsqu'il portait le vtement des montagnards, il pouvait nouer
les jarretires de son bas-de-chausse[81] sans se baisser. Il
prtendait aussi qu'il en avait plus de facilit pour manier la
claymore, et il est vrai que personne ne pouvait mieux s'en
servir. Sans ce manque de symtrie dans son ensemble, il aurait pu
tre regard comme un homme bien fait; mais ces deux dfauts lui
donnaient un air sauvage, extraordinaire, presque surnaturel, et
cet air me rappelait les contes que me faisait la vieille Mabel
sur les Pictes qui ravagrent autrefois le Northumberland; race
tenant le milieu entre les hommes et le diable, et puis, ajoutait-
elle, ils taient (comme Campbell) remarquables par leur force,
leur courage, leur agilit, la longueur de leurs bras et la
largeur de leurs paules.

En faisant attention  toutes les circonstances de l'entrevue que
j'avais eue avec lui chez le juge Inglewood, je ne pus douter un
instant que la lettre de Diana Vernon ne lui ft destine. Il
faisait partie sans doute des personnages mystrieux sur lesquels
elle avait une secrte influence, et qui  leur tour en exeraient
une autre sur elle. Il tait pnible de penser que le destin d'une
personne si aimable pt tre en quelque sorte li  celui de gens
de l'espce de l'homme que j'avais devant les yeux, et cependant
il me paraissait impossible d'en douter. Mais que pouvait faire ce
Campbell pour les affaires de mon pre? Comme Rashleigh,  la
prire de miss Vernon, avait trouv moyen de le faire paratre
quand sa prsence avait t ncessaire pour me justifier de
l'accusation de Morris, ne se pouvait-il pas qu'elle et de mme
assez de crdit sur Campbell pour qu'il fit  son tour paratre
Rashleigh? D'aprs cette supposition, je lui demandai s'il savait
o tait mon perfide cousin, s'il y avait longtemps qu'il ne
l'avait vu.

Il ne me rpondit pas directement.

-- Ce qu'on me demande est un peu chatouilleux: mais n'importe, il
faudra le faire. M. Osbaldistone, je ne demeure pas loin d'ici.
Mon parent peut vous montrer le chemin. Venez me voir dans mes
montagnes, je vous y recevrai avec plaisir, et il est probable que
je pourrai tre utile  votre pre. Je suis pauvre; mais l'esprit
vaut mieux que la richesse... Cousin, si un tour dans nos
montagnes ne vous fait pas peur, et que vous vouliez venir manger
des tranches de mouton  l'cossaise, ou une cuisse de daim, venez
avec ce gentilhomme sassenach jusqu' Drymen ou Bucklivie; venez
plutt jusqu'au clachan[82] d'Aberfoil; j'aurai soin qu'il s'y
trouve quelqu'un pour vous conduire o je serai alors... Qu'en
dites-vous? Voil mon pouce[83], je ne vous tromperai jamais.

-- Non, non, Rob, rpondit le prudent bourgeois, je ne m'loigne
pas ainsi des Gorbals. Je ne me soucie point d'aller dans vos
montagnes sauvages, parmi vos jambes rouges[84] en kilt: cela ne
convient ni  mon rang ni  ma place.

-- Au diable votre rang et votre place! La seule goutte de bon
sang que vous ayez dans les veines vient de la bisaeule de votre
grand-oncle, qui fut _justifi[85]_  Dumbarton. Et vous pensez que
vous drogeriez en vous trouvant parmi nous?... coutez-moi, je
vous dois mille livres d'cosse; eh bien! comme vous tes un brave
homme, aprs tout, venez avec ce sassenach, et je vous paierai
jusqu'au dernier plack et bawbie[86].

-- Laissez l votre gentilhommerie, reprit le magistrat; -- portez
votre sang noble au march, vous verrez combien on vous en
donnera. -- Mais, si j'allais vous rendre cette visite, paieriez-
vous bien vritablement?

-- Je vous le jure, dit le Highlander, par le tombeau de celui qui
repose sous la pierre d'Inch-Cailleach.[87]

-- N'en dites pas davantage, Rob, n'en dites pas davantage. Nous
verrons ce que nous pourrons faire... Mais ne vous attendez pas
que j'aille tout au fond des Highlands. Il faut que vous veniez
nous trouver au clachan d'Aberfoil, ou au moins  Bucklivie... et
surtout n'oubliez pas le ncessaire.

-- Ne craignez rien, ne craignez rien. Je serai fidle  ma
parole, comme la lame de ma claymore, qui ne m'en a jamais
manqu... Mais il faut que je change d'air, cousin; celui de la
tolbooth de Glascow ne convient pas  la constitution d'un
Highlander.

-- Je le crois, ma foi!... Si je faisais mon devoir, vous ne
changeriez pas sitt d'atmosphre; et, quand cela arriverait, vous
ne gagneriez pas au change... Qui m'aurait dit que j'aiderais
jamais  chapper  la justice? Ce sera une honte ternelle pour
ma mmoire et pour celle de mon pre, le...

-- Ta, ta, ta, ta! Que cette mouche ne vous pique pas, cousin;
quand la boue est sche, il ne s'agit que de la brosser: votre
pre, le brave homme! savait tout comme un autre fermer les yeux
sur les fautes d'un ami.

-- Vous pouvez avoir raison, Rob, rpondit le bailli aprs un
moment de rflexion. Le diacre, mon pre, que Dieu veuille avoir
son me!... tait un homme sens. Il savait que nous avons tous
nos dfauts, et il aimait  rendre service  ses amis. Vous ne
l'avez donc pas oubli?

Cette question fut faite  demi-voix et d'un ton o il y avait
autant de burlesque que de pathtique.

-- Oubli! pourquoi l'aurais-je oubli? C'tait un brave
tisserand. C'est lui qui m'a fait ma premire paire de bas... Mais
allons, cousin,

_Donnez-moi mon chapeau, sellez-moi mon bidet,_
_Ouvrez-moi votre porte, appelez mon valet._
_Et laissez-moi partir; car, je dois vous le dire,_
_De Dundee  la fin il faut que je me tire._

-- Paix, monsieur, paix! s'cria le magistrat d'un ton d'autorit.
Pouvez-vous bien chanter ainsi, tant si prs du dimanche? Cette
maison peut encore vous entendre chanter un autre air. Vous pouvez
glisser avant d'en sortir... Stanchels, ouvrez la porte.

La porte s'ouvrit; nous sortmes, Campbell et moi: le gelier vit
avec surprise deux trangers entrs sans qu'il s'en ft dout;
mais M. Jarvie prvint ses questions en lui disant:

-- Deux de mes amis, Stanchels, deux de mes amis. Nous descendmes
l'escalier et nous entrmes dans le vestibule, o l'on appela
Dougal plus d'une fois; mais Dougal ne paraissait ni ne rpondait.
-- Si je connais bien Dougal, observa Campbell avec un sourire
sardonique, il n'attend pas les remerciements qu'on lui doit pour
la besogne qu'il a faite cette nuit, et il est probablement dj
au grand trot dans le dfil de Ballamaha.[88]

-- Comment! comment! s'cria le bailli en colre. Et il nous
laisse tous, et moi surtout, dans la tolbooth pour toute la nuit.
Qu'on demande des marteaux, des leviers, des tenailles et des
barres de fer; qu'on envoie chercher le diacre Yettlin le
forgeron; qu'il sache que le bailli Jarvie a t enferm dans la
tolbooth par un vilain Highlander qu'il fera pendre aussi haut
qu'Aman.

-- Quand vous le tiendrez, dit gravement Campbell. Mais srement
la porte n'est pas ferme.

Effectivement on reconnut que non seulement la porte tait
ouverte, mais que Dougal, en emportant les clefs, avait pris soin
que personne ne pt exercer, en son absence, les fonctions de
portier.

-- Cette crature a des clairs de bon sens, chuchota Campbell: il
savait qu'une porte ouverte pouvait m'tre utile au besoin.

Nous nous trouvions alors dans la rue.

-- Je vous dirai, d'aprs mon pauvre avis, Rob, dit M. Jarvie,
que, si vous continuez  mener la mme vie, vous feriez bien, en
cas d'accident, de placer un de vos affids dans chaque prison
d'cosse.

-- Si un de mes parents tait bailli dans chaque ville, cousin,
cela me serait assez utile. Mais bonsoir ou bonjour, et n'oubliez
pas le chemin d'Aberfoil.

Sans attendre de rponse, il entra dans la rue de traverse prs de
laquelle nous nous trouvions, et l'obscurit nous le fit perdre de
vue.  l'instant mme nous entendmes un coup de sifflet d'une
nature toute particulire, et un autre rpondit.

-- Entendez-vous les diables des Highlands? dit M. Jarvie; ils se
croient dj sur les flancs du Ben-Lomond, o ils peuvent siffler
et jurer sans s'inquiter du jour du sabbat, mais...

Quelque chose tombant avec bruit  ses pieds l'interrompit en ce
moment.

-- Dieu me protge!... qu'est-ce que cela veut dire encore?
Mattie, approchez donc la lanterne. En conscience! ce sont les
clefs de la prison... C'est bien, du moins. Il aurait cot de
l'argent pour en faire faire d'autres; et puis les questions:
comment se sont-elles perdues? on en jaserait un peu trop... Ah!
si le bailli Grahame savait ce qui s'est pass cette nuit, ce ne
serait pas une bonne affaire pour mon cou.

Comme nous n'tions qu' quelques pas de la prison, nous y
retournmes pour rendre les clefs au concierge en chef que nous
trouvmes dans le vestibule o il montait la garde, n'osant
quitter ce poste avant de voir arriver celui qu'il avait envoy
aussitt chercher pour remplacer le Celte fugitif Dougal.

Quand ce devoir fut rempli envers la ville, comme la demeure du
digne magistrat se trouvait sur le chemin que je devais suivre
pour rentrer dans mon auberge, je profitai de sa lanterne, et il
profita de mon bras, secours qui ne lui tait pas inutile dans des
rues obscures et mal paves. Le vieillard est ordinairement
sensible aux moindres attentions qu'il reoit du jeune homme. Le
bailli me tmoigna de l'intrt et me dit que, puisque je n'tais
pas de cette race de comdiens qu'il dtestait au fond de l'me,
il serait charm si je voulais venir le lendemain, ou plutt le
jour mme, djeuner avec lui et manger un hareng frais ou une
tranche de veau sur le gril, ajoutant que je trouverais chez lui
M. Owen, qui serait alors en libert.

-- Mais, mon cher monsieur, lui dis-je aprs avoir accept son
invitation en l'en remerciant, quelle raison aviez-vous donc pour
croire que j'avais pris le parti du thtre?

-- C'est un imbcile bavard, nomm Fairservice, qui est venu chez
moi un peu avant minuit pour me prier de donner ordre au crieur
public de proclamer sur-le-champ dans toute la ville une
rcompense honnte  quiconque donnerait de vos nouvelles. Il m'a
dit qui vous tiez, et m'a assur que votre pre vous avait
renvoy de chez lui, parce que vous ne vouliez pas travailler 
ses affaires, et parce que vous composiez des vers, et que vous
vouliez vous faire comdien. Il avait t amen chez moi par un
nomm Hammorgaw, notre grand chantre, qui me dit que c'tait une
de ses connaissances. Je les ai chasss tous les deux par les
paules, en leur disant que ce n'tait pas l'heure de venir me
faire une pareille demande.  prsent je vois ce qui en est, et ce
Fairservice est une espce de fou qui est mal inform sur votre
compte. Je vous aime, jeune homme, continua le bailli, j'aime un
garon qui secourt ses amis dans l'affliction. C'est ce que j'ai
toujours fait, et c'est ce que faisait mon pre le diacre; puisse
son me tre en paix! Mais ne faites pas votre compagnie de ces
Highlanders, mauvais btail! On ne peut mettre la main dans le
goudron sans se noircir les doigts: souvenez-vous de cela. Sans
doute l'homme le plus sage, le plus prudent, peut commettre des
erreurs. Moi-mme n'en ai-je pas commis cette nuit? Voyons,
combien? Une... deux... trois. Oui, j'ai fait trois choses que mon
pre n'aurait pu croire, les et-il vues de ses propres yeux.

Nous tions arrivs  la porte. Il s'arrta avant d'entrer, et
continua d'un ton contrit et solennel.

-- D'abord j'ai pens  mes affaires temporelles le jour du
sabbat. Ensuite je me suis rendu caution d'un Anglais. Enfin j'ai
laiss chapper un malfaiteur. Mais il y a du baume  Galaad,
M. Osbaldistone. Mattie, je saurai bien rentrer seul, conduisez
M. O... chez la mre Flyter, au coin de cette ruelle. Puis il
ajouta tout bas: J'espre que vous serez sage avec Mattie. Songez
que Mattie est fille d'un honnte homme, et qu'elle est petite-
cousine du laird de Limmerfield.

Chapitre XXIV.

Votre seigneurie veut-elle bien accepter mes
 humbles services? Je vous prie de me faire manger
de votre pain, quelque noir qu'il soit, et boire de
 votre boisson, quelque faible qu'elle puisse tre.
Elle n'aura pas  se plaindre de son serviteur,
et je ferai pour quarante shillings ce qu'un autre
ne ferait que pour trois livres sterling.

GREENE, _Tu quoque._



Je n'oubliai pas la recommandation que le bon bailli m'avait faite
en me quittant, mais je ne crus pas me rendre coupable d'une
grande incivilit en accompagnant d'un baiser la demi-couronne que
je prsentai  Mattie pour la rcompenser de la peine qu'elle
avait prise; et le -- fi! fi donc, monsieur! -- qu'elle m'adressa
ne fut pas prononc d'un ton qui exprimt une grande colre. Je
frappai  coups redoubls  la porte de mistress Flyter, mon
htesse, et j'veillai successivement un ou deux chiens qui se
mirent  aboyer, et deux ou trois ttes en bonnet de nuit, qui
parurent aux fentres voisines pour me reprocher de violer la
saintet de la nuit du dimanche en faisant un pareil vacarme.
Tandis que je tremblais que la ferveur de leur zle ne fit
pleuvoir sur ma tte une pluie semblable  celle dont Xantippe
arrosa, dit-on, son poux, mistress Flyter s'veilla elle-mme, et
commena  gronder, d'un ton qui n'tait pas indigne de la femme
de Socrate, deux ou trois traneurs qui taient encore dans la
cuisine, leur disant que s'ils avaient ouvert la porte au premier
coup, on n'aurait pas fait tout ce tapage.

Ces dignes personnages n'taient pas pour rien dans le fracas;
c'taient le fidle Andr Fairservice, son ami Hammorgaw et un
autre individu, que j'appris ensuite tre le crieur public de la
ville. Ils taient attabls autour d'un pot de bire,  mes
dpens, comme le mmoire me le fit voir ensuite, et s'occupaient 
convenir des termes d'une proclamation qu'on devait publier le
lendemain dans toutes les rues, afin d'avoir des nouvelles de
_l'infortun jeune gentleman, _car c'est ainsi qu'ils avaient la
bont de me qualifier.

On peut bien croire que je ne dissimulai pas combien j'tais
mcontent qu'on se mlt ainsi de mes affaires; mais les
transports de joie auxquels Andr se livra en me voyant ne lui
permirent pas d'entendre l'expression de mon ressentiment. Il y
entrait peut-tre un peu de politique, et ses larmes sortaient
certainement de cette noble source d'motion, le pot de bire.
Quoi qu'il en soit, cette joie tumultueuse qu'il prouvait ou
qu'il feignait d'prouver lui sauva la correction manuelle que je
lui destinais, d'abord pour les rflexions qu'il s'tait permises
sur mon compte en causant avec le chantre, et ensuite pour
l'histoire impertinente qu'il tait all faire  M. Jarvie. Je me
contentai de lui fermer la porte au nez lorsqu'il me suivit pour
entrer avec moi dans ma chambre aprs avoir sur l'escalier bni
vingt fois le ciel de mon retour et m'avoir conseill de ne pas
sortir dsormais sans qu'il m'accompagnt. Je me couchai trs
fatigu et bien dtermin  me dbarrasser le lendemain d'un drle
pdant et plein d'amour-propre, qui semblait dispos  remplir les
fonctions de pdagogue plutt que celles de valet.

En consquence, ds le matin, je fis venir Andr et lui demandai
ce que je lui devais pour m'avoir conduit  Glascow.
M. Fairservice plit  cette demande, jugeant sans doute avec
raison que c'tait le prlude de son cong.

-- Votre Honneur, me dit-il aprs avoir hsit quelques instants,
ne pense pas, ... ne pense pas... que... que...

-- Parlez, misrable, ou je vous brise les os. Mais Andr,
flottant entre la crainte d'augmenter la colre o il me voyait en
me faisant une demande trop exagre et celle de perdre une partie
du profit qu'il esprait en bornant ses prtentions  une somme
au-dessous de celle que je pouvais tre dispos  lui payer, se
trouvait dans un embarras cruel entre ses doutes et ses calculs.
Enfin sa rponse sortit par l'effet de ma menace, comme on voit la
salutaire violence d'un coup entre les deux paules dlivrer le
gosier d'un morceau qui vient de s'y engager.

-- Votre Honneur pense-t-il que dix-huit pennies _per diem,
_c'est--dire par jour, soient un prix draisonnable?

-- C'est le double du prix ordinaire, et le triple de ce que vous
mritez. N'importe, voil une guine. Maintenant vous pouvez vous
occuper de vos affaires: les miennes ne vous regardent plus.

-- Dieu me prserve! s'cria Andr: est-ce que vous tes fou?

-- Vous me le feriez devenir! je vous donne un tiers de plus que
vous ne me demandez, et vous ouvrez de grands yeux comme si vous
n'aviez pas ce qui vous est d! Prenez votre argent et retirez-
vous.

-- Mais, Dieu me prserve! en quoi ai-je offens Votre Honneur?...
Certainement toute chair est fragile comme la fleur des champs.
Mais songez donc que Fairservice vous est plus ncessaire qu'une
planche de camomille dans un jardin d'apothicaire! Pour rien au
monde vous ne devriez consentir  vous sparer de moi.

-- Je ne sais, ma foi, si vous tes plus fripon que fou. Ainsi
votre dessein est de rester avec moi, que je le veuille ou non?

-- C'est justement ce que je pensais. Si Votre Honneur ne sait pas
ce que c'est que d'avoir un bon serviteur, je sais bien ce que
c'est que d'avoir un bon matre, et que le diable soit dans mes
jambes, Dieu me prserve! si mes pieds vous quittent. Voil mes
intentions, de court et de long. D'ailleurs vous ne m'avez pas
donn un avertissement rgulier de quitter ma place.

-- Qu'appelez-vous votre place? Vous n'avez jamais t mon
domestique  gages; vous ne m'avez servi que de guide, je ne vous
ai demand que de me conduire jusqu'ici.

-- Je sais bien, dit-il d'un ton dogmatique, que je ne suis pas un
domestique ordinaire, cela est trs vrai. Mais Votre Honneur sait
qu' sa sollicitation j'ai quitt une bonne place en une heure de
temps. Un homme pouvait honntement, et en toute conscience, se
faire vingt livres sterling par an, bon argent, dans le jardin
d'Osbaldistone-Hall, et il n'tait pas trop vraisemblable que j'y
renonasse pour une guine. J'ai toujours cru qu'au bout du compte
je resterais avec vous, et que ma nourriture, mes gages, mes
gratifications et mes profits me vaudraient au moins tout autant.

-- Allons! allons! repris-je, ces impudentes prtentions ne vous
seront d'aucune utilit. Si vous les rptez encore, je vous
prouverai que Thorncliff Osbaldistone n'est pas le seul de son nom
qui sache user de la force de son bras.

En parlant ainsi toute cette scne me paraissait si ridicule que
j'avais peine  conserver mon srieux en dpit de la colre qui
m'animait. Le drle vit au jeu de ma physionomie l'impression
qu'il avait produite, et ce fut pour lui un encouragement. Il
jugea pourtant qu'il convenait de changer de ton et de diriger une
attaque contre ma sensibilit.

-- En admettant, continua-t-il, que Votre Honneur puisse se passer
d'un domestique fidle, qui vous a servi vous et les vtres
pendant l'espace de vingt ans, je suis bien sr qu'il n'entre pas
dans votre coeur de le congdier  la minute, et dans un pays
tranger: vous ne voudriez pas laisser dans l'embarras un pauvre
diable qui s'est dtourn de son chemin de quarante, cinquante,
peut-tre cent milles, uniquement pour vous tenir compagnie, et
qui ne possde rien au monde que ce que vous venez de lui donner.

Je crois que c'est vous, Tresham, qui m'avez dit un jour que
j'tais un obstin dont il tait facile, en certains cas, de faire
tout ce qu'on voulait. Le fait est que ce n'est que la
contradiction qui me rend opinitre, et quand je ne me trouve pas
forc  livrer bataille  une proposition, je suis toujours
dispos  la laisser passer pour m'pargner la peine de la
combattre. Je savais qu'Andr tait intress, fatigant, plein
d'un sot amour-propre; mais je ne pouvais me passer d'un
domestique, et j'tais dj tellement habitu  ses manires que
je finissais quelquefois par m'en amuser.

Dans l'indcision o ces rflexions me tenaient, je demandai 
Andr s'il connaissait les routes et les villages du nord de
l'cosse, o je devais aller pour les affaires de mon pre avec
les propritaires des bois de ce pays. Je crois que si je lui
avais demand le chemin du paradis terrestre, il se serait en ce
moment charg de m'y conduire; de sorte que je me trouvai ensuite
fort heureux qu'il connt  peu prs ce qu'il prtendait
parfaitement connatre. Je fixai le montant de ses gages, et je me
rservai expressment le droit de le renvoyer  volont en lui
payant une semaine  titre d'indemnit.

Je finis par lui faire une vive mercuriale sur sa conduite de la
veille, et il me quitta d'un air qui tenait le milieu entre la
confusion et le triomphe, sans doute pour aller raconter  son ami
le chantre, qui l'attendait dans la cuisine, en s'humectant les
poumons, comment il tait venu  bout du jeune fou d'Anglais.

Je me rendis ensuite chez le bailli Nicol Jarvie, comme je le lui
avais promis. Un djeuner confortable m'attendait dans le salon,
qui servait aussi au digne magistrat de salle  manger et de salle
d'audience. Il avait tenu sa parole. Je trouvai chez lui mon ami
Owen, qui, ayant largement fait usage de la brosse, du bassin et
du rasoir, tait un tout autre homme qu'Owen prisonnier, sale,
triste et abattu. Cependant les inquitudes et l'embarras
qu'prouvait la maison Osbaldistone et Tresham n'taient pas
dissips, et l'embrassement cordial que je reus du premier commis
fut accompagn d'un gros soupir. Ses yeux fixes et son air srieux
et rflchi annonaient qu'il tait occup  calculer quel nombre
de jours, d'heures et de minutes devaient s'couler avant
l'instant critique qui devait dcider du sort d'un grand
tablissement commercial, et les probabilits pour et contre sa
chute ou son maintien. Ce fut donc  moi  faire honneur au
djeuner de notre hte,  son th venant directement de la Chine,
et qu'il avait reu en prsent d'un armateur de Wapping,  son
caf de la Jamaque recueilli dans une jolie plantation  lui,
appele Salt-Grove, nous dit-il avec un air de malice,  sa bire
d'Angleterre,  son saumon sal d'cosse et  ses harengs du
Lochfine. Enfin sa nappe de damas avait t travaille par les
propres mains de feu son pre le digne diacre Jarvie. Ayant fait
l'loge de tout, et le voyant en belle humeur par suite de cette
petite attention, si puissante pour gagner l'esprit de bien des
gens, je tchai de tirer de lui  mon tour quelques renseignements
qui pouvaient tres utiles pour rgler ma conduite et qui devaient
satisfaire ma curiosit. Nous n'avions jusque-l fait aucune
allusion aux vnements de la nuit prcdente; mais, voyant qu'il
ne songeait pas  introduire ce sujet de conversation, je profitai
d'une pause qui suivit l'histoire de la nappe travaille par son
pre pour lui demander, sans exorde, s'il pouvait me dire qui
tait ce M. Robert Campbell avec lequel nous nous tions trouvs
la veille.

Cette question parut faire tomber de son haut le magistrat. Au
lieu d'y rpondre, il la rpta:

-- Qui est M. Robert Campbell?... Quoi! Quoi!... Qui est M. Robert
Campbell?

-- Sans doute, qui il est, quel est son tat?

-- Eh mais, il est... Hem!... Il est... Mais o donc avez-vous
connu M. Robert Campbell comme vous l'appelez?

-- Je l'ai rencontr par hasard, il y a quelque mois, dans le nord
de l'Angleterre.

-- Eh bien alors, M. Osbaldistone, vous le connaissez aussi bien
que moi.

-- Cela n'est pas possible, M. Jarvie, car il parat que vous tes
son ami, son parent?

-- Il y a bien entre nous quelque cousinage, me dit-il du ton d'un
homme  qui l'on tire des paroles malgr lui, mais depuis que Rob
a quitt le commerce des bestiaux, je l'ai vu trs rarement. Le
pauvre diable a t bien maltrait par des gens qui auraient t
plus sages d'agir diffremment, et ils n'y ont rien gagn, ils ne
sont pas  s'en repentir. Ils aimeraient mieux le voir encore  la
queue de trois cents boeufs qu' la tte d'une trentaine de
vauriens.

-- Mais tout cela, mon cher M. Jarvie, ne m'apprend pas le rang de
M. Robert Campbell dans le monde, ses habitudes, ses moyens
d'existence.

-- Son rang? dit M. Jarvie, c'est un gentilhomme des Highlands. Il
n'en existe pas de plus noble. Ses habitudes sont de porter le
costume des montagnards quand il est dans son pays, et des
culottes quand il vient  Glascow. Quant  ses moyens d'existence,
qu'avons-nous besoin de nous en inquiter, puisqu'il ne nous
demande rien? Mais je n'ai pas le temps de vous parler de lui
davantage. Ce sont les affaires de votre pre qui demandent toute
notre attention en ce moment.

En parlant ainsi, il s'assit devant un bureau pour examiner les
tats de situation et toutes les pices  l'appui que M. Owen crut
devoir lui communiquer sans rserve. Quoique je n'eusse que de
bien faibles connaissances en affaires, j'en savais assez pour
sentir que toutes ses observations taient judicieuses; et, pour
lui rendre justice, je dois ajouter qu'elles annonaient de temps
en temps des sentiments nobles et libraux. Il se gratta l'oreille
plus d'une fois en voyant la balance du compte tablie entre sa
maison et celle de mon pre.

-- Ce peut tre une perte, dit-il, c'en peut tre une, une perte
importante pour un ngociant de Salt-Market de Glascow, quoi qu'en
puissent penser vos marchands d'argent de Lombard-Street 
Londres. Ce serait un bton hors de mon fagot, et un beau bton.
Mais malgr cela je n'imiterai jamais ces corbeaux de Gallowgate.
J'espre que je n'en irai pas moins droit. Si vous me faites
perdre, je me souviendrai que vous m'avez fait gagner. Au pis-
aller, je n'attacherai pas la tte de la truie  la queue du
pourceau.

Je n'entendais pas trop ce dernier proverbe, mais je voyais bien
clairement que M. Jarvie prenait un vritable intrt aux affaires
de mon pre. Il suggra divers expdients, approuva diverses
dmarches qui furent proposes par Owen, et parvint  dissiper un
peu le sombre nuage qui couvrait le front du fidle dlgu de la
maison de mon pre.

Comme j'tais en cette occasion spectateur  peu prs inutile, et
que j'avais plus d'une fois essay de reporter la conversation sur
M. Robert Campbell, sujet qui ne paraissait pas du got de
M. Jarvie, il me congdia sans beaucoup de crmonie, en
m'engageant  aller voir la bibliothque du collge.

-- Vous y trouverez, me dit-il, des gens qui vous parleront grec
et latin; du moins on a dpens assez d'or et d'argent pour les
mettre en tat de le faire. Et puis vous pourrez y lire des vers,
par exemple la traduction des saintes critures par le digne
M. Zacharie Boyd. Ce sont les meilleurs qu'on ait jamais faits, 
ce que m'ont dit des personnes qui s'y connaissent ou qui doivent
s'y connatre. Mais surtout revenez dner avec moi,  une heure
prcise. Nous aurons un gigot de mouton, et peut-tre une tte de
blier; n'oubliez pas,  une heure. C'est l'heure  laquelle mon
pre le diacre et moi nous avons toujours dn, et nous ne l'avons
jamais retarde pour quelque raison et pour quelque personne que
ce ft.

Chapitre XXV.

Tel le pasteur de Thrace, arm d'un fer aigu,
Guette le sanglier auprs d'un bois touffu;
Il devine sa marche  travers le feuillage,
Et voit de loin plier la branche  son passage:
Ah! voici, se dit-il, mon cruel ennemi,
Un de nous deux enfin va succomber ici.

DRYDEN, _Palmon et Arcite._



Je pris le chemin du collge, comme M. Jarvie m'y avait engag,
moins dans l'intention d'y trouver quelque objet qui pt
m'intresser ou m'amuser que pour mettre mes ides en ordre et
mditer sur ma conduite future. J'errai dans ce vieil difice d'un
carr  l'autre, et de l dans les _colleges-yards[89]_ ou
promenade; charm de la solitude du lieu, la plupart des tudiants
tant dans les classes, je fis plusieurs tours en rflchissant
sur la bizarrerie de ma destine.

D'aprs toutes les circonstances qui avaient accompagn ma
premire entrevue avec Campbell, je ne pouvais douter qu'il ne ft
engag dans quelque entreprise dsespre, et la scne de la nuit
prcdente, jointe  la rpugnance de M. Jarvie  parler de lui et
de sa manire de vivre, tendait  confirmer ce soupon. Il
paraissait pourtant que c'tait  cet homme que Diana Vernon
n'avait pas hsit de s'adresser en ma faveur, et la conduite du
magistrat envers lui offrait un singulier mlange de blme et de
piti, de respect et de mpris. Il fallait donc qu'il y et
quelque chose d'extraordinaire dans la position et dans le
caractre de Campbell; mais ce qui l'tait davantage, c'tait que
sa destine part devoir influer sur la mienne et s'y unir
troitement. Je rsolus de serrer de prs M. Jarvie  la premire
occasion, et de tirer de lui tous les dtails que je pourrais en
obtenir sur ce mystrieux personnage, afin de juger si je pouvais,
sans compromettre mon honneur, avoir avec lui les relations qui
semblaient devoir s'tablir entre nous.

Tandis que je me livrais  ces rflexions, j'aperus, au bout de
l'alle dans laquelle je me promenais, trois personnes qui
semblaient tenir une conversation trs anime. Cette sorte de
pressentiment, qui souvent nous annonce l'approche de ceux que
nous aimons ou que nous hassons fortement, convainquit mon esprit
avant mes yeux que l'individu qui se trouvait au milieu tait le
dtestable Rashleigh. Mon premier mouvement fut d'aller le trouver
 l'instant; le second, d'attendre qu'il ft seul, ou du moins de
tcher de voir quels taient ses compagnons. Ils taient si
loigns de moi, et si occups de l'affaire qu'ils discutaient,
que j'eus le temps de passer derrire une haie sans qu'ils
m'aperussent.

C'tait alors la mode, parmi les jeunes gens, de porter par-dessus
leurs vtements, dans leurs promenades du matin, un manteau
carlate souvent brod et galonn, et de l'arranger de manire 
se couvrir une partie de la figure. Grce  cette mode que j'avais
adopte, et  la faveur de la haie derrire laquelle je me
trouvais et qui sparait les deux alles o nous nous promenions,
je passai presque  ct de mon cousin sans qu'il me remarqut
autrement que comme un tranger que le hasard avait amen dans le
mme lieu. Quelle fut ma surprise en reconnaissant dans ses deux
compagnons ce mme Morris, sur la dnonciation duquel j'avais paru
devant le juge de paix Inglewood, et le banquier Macvittie, dont
l'aspect m'avait prvenu la veille si dfavorablement!

Je n'aurais pu me former l'ide d'une runion de plus mauvais
augure pour mes affaires et celles de mon pre. Je n'avais pas
oubli la fausse accusation de Morris contre moi, et je pensais
qu'en l'intimidant il ne serait pas plus difficile de le
dterminer  la renouveler qu'il ne l'avait t de le dcider  la
retirer. Macvittie, furieux d'avoir vu son prisonnier lui
chapper, pouvait tre dispos  entrer dans tous les complots, et
je les voyais tous deux runis  un homme dont les talents pour
faire le mal n'taient  mon avis gure infrieurs  ceux du malin
esprit, et qui m'inspirait une horreur que rien ne pouvait galer.

Quand ils se furent loigns de quelques pas, je me retournai pour
les suivre. Au bout de l'alle ils se sparrent: Morris et
Macvittie s'en allrent ensemble, et Rashleigh revint sur ses pas.
J'tais bien rsolu  le joindre et  lui demander rparation de
l'abus de confiance dont il s'tait rendu coupable envers mon
pre, quoique j'ignorasse encore de quelle manire il pourrait le
rparer. Je ne m'arrtai point  faire de rflexions sur ce sujet:
je rentrai dans l'alle o il se promenait d'un air rveur, et je
me montrai inopinment  ses yeux.

Rashleigh n'tait pas un homme  se laisser surprendre ni
intimider par aucun vnement imprvu. Cependant en me voyant tout
 coup devant lui, le visage enflamm par l'indignation qui
m'animait, il ne put s'empcher de tressaillir.

-- Je vous trouve  propos, monsieur, lui dis-je,  l'instant o
j'allais commencer un long voyage dans l'espoir incertain de vous
rencontrer.

-- Vous connaissez donc bien mal celui que vous cherchez, me
rpondit Rashleigh avec son flegme ordinaire: mes amis me trouvent
aisment; mes ennemis plus facilement encore. Votre ton m'oblige 
vous demander dans laquelle de ces deux classes je dois ranger
M. Francis Osbaldistone.

-- Dans celle de vos ennemis, monsieur, de vos ennemis mortels, 
moins que vous ne rendiez justice  l'instant mme  votre
bienfaiteur,  mon pre, et que vous ne restituiez ce que vous lui
avez enlev.

-- Et  qui, s'il vous plat, M. Osbaldistone, moi qui ai un
intrt dans la maison de commerce de votre pre, dois-je rendre
compte de mes oprations dans des affaires qui sont devenues les
miennes? Ce n'est srement pas  un jeune homme  qui son got
exquis en littrature rendrait ces discussions fatigantes et
inintelligibles?

-- Une ironie, monsieur, n'est pas une rponse. Je ne vous
quitterai pas que vous ne m'ayez donn pleine satisfaction. Il
faut que vous me suiviez chez un magistrat.

-- Trs volontiers.

Il fit quelques pas comme s'il avait eu dessein de m'y
accompagner, et puis s'arrtant tout  coup:

-- Si j'tais port  faire ce que vous dsirez, vous verriez
bientt lequel de nous a plus de raisons pour craindre la prsence
d'un magistrat. Mais je ne veux pas acclrer votre destin. Allez,
jeune homme, amusez-vous de vos visions potiques, et laissez le
soin des affaires  ceux qui les entendent et qui sont en tat de
les conduire.

Je crois que son intention tait de me provoquer, et il en vint 
bout. -- M. Rashleigh, lui dis-je, ce ton de calme et d'insolence
ne vous russira point. Vous devez savoir que le nom que nous
portons tous deux ne subit jamais volontairement l'humiliation, et
jamais il ne sera expos en ma personne.

-- Vous me rappelez qu'il l'a t dans la mienne, s'cria-t-il en
me lanant un regard froce, et par qui il a t souill de cette
tache. Croyez-vous que j'aie oubli la soire o vous m'avez
impunment outrag  Osbaldistone-Hall? Vous me rendrez raison de
cet outrage qui ne peut se laver que dans le sang; nous aurons
aussi une explication sur l'obstination avec laquelle vous avez
toujours contrari mes desseins, et sur la folle persvrance qui
vous porte  contrecarrer en ce moment des projets qui vous sont
inconnus, et dont vous tes incapable d'apprcier l'importance. Un
jour viendra, monsieur, o vous aurez  m'en rendre compte.

-- Quand ce jour sera arriv, monsieur, vous me trouverez tout
dispos. Mais parmi vos reproches vous oubliez le plus important:
j'ai aid le bon sens et la vertu de miss Vernon  dmler vos
artifices,  reconnatre votre infamie.

Je crois qu'il aurait voulu m'anantir par les clairs qui
partaient de ses yeux. Cependant le son de sa voix ne perdit rien
du calme qu'il avait affect pendant cette conversation.

-- J'avais d'autres vues pour vous, jeune homme, des vues moins
hasardeuses, plus conformes  votre caractre et  votre
ducation. Mais je vois que vous voulez attirer sur vous le
chtiment que mrite votre insolence purile. Suivez-moi donc dans
un endroit plus cart, o nous ne courions pas le risque d'tre
interrompus.

Je le suivis, ayant l'oeil sur tous ses mouvements, car je le
croyais capable de tout. Il me conduisit dans une espce de jardin
plant  la manire hollandaise, en partie entour de haies, et
dans lequel il se trouvait deux ou trois statues. Je me tenais en
garde et j'avais bien raison de le faire, car son pe tait 
deux doigts de ma poitrine avant que j'eusse eu le temps de tirer
la mienne, et je ne dus la vie qu' quelques pas que je fis en
arrire. Il avait sur moi l'avantage des armes, car son pe tait
plus longue que la mienne, et  triple tranchant comme on les
porte gnralement aujourd'hui, tandis que la mienne tait ce
qu'on appelait alors une lame saxonne, troite, plate, et moins
facile  manier que celle de mon ennemi. Sous les autres rapports
la partie tait gale; car, si j'avais l'avantage de l'adresse et
de l'agilit, il avait plus de vigueur et de sang-froid. Il se
battait pourtant avec plus de fureur que de courage, avec un dpit
concentr et une soif de sang cache sous un air de tranquillit
qui donne aux plus grands crimes un nouveau caractre d'atrocit
en les faisant paratre le rsultat d'une froide prmditation. Le
dsir qu'il avait de triompher ne le mit pas un instant hors de
garde, et il n'oublia jamais de se tenir sur la dfensive, tout en
mditant les plus vives attaques.

Je me battis d'abord avec modration. Mes passions taient
violentes, mais non haineuses; et une marche de trois ou quatre
minutes m'avait donn le temps de rflchir que Rashleigh tait
neveu de mon pre, que le sien m'avait tmoign de l'amiti  sa
manire, et que, si je le perais d'un coup mortel, je plongeais
dans le deuil toute sa famille. Mon premier projet fut donc de
tcher de dsarmer mon adversaire; et, plein de confiance dans les
leons d'escrime que j'avais prises en France, je ne croyais pas
devoir prouver beaucoup de difficult dans cette manoeuvre. Mais
je ne tardai pas  reconnatre que j'avais affaire  forte partie;
et, m'tant vu deux fois sur le point d'tre touch, je fus oblig
de songer  la dfensive. Peu  peu la rage avec laquelle
Rashleigh cherchait  m'arracher la vie m'enflamma de colre, et
je ne songeai plus  user de mnagement. Enfin, l'animosit tant
gale des deux cts, notre combat semblait ne devoir finir que
par la mort de l'un de nous. Peu s'en fallut que je ne fusse la
victime. Mon pied glissa, je ne pus parer un botte que Rashleigh
me porta en ce moment, et son pe traversant mon habit effleura
lgrement mes ctes; mais il avait allong ce coup avec une telle
force que la garde de l'pe, me frappant violemment la poitrine,
me causa une vive douleur et me fit croire que j'tais bless 
mort. Altr de vengeance, et convaincu qu'il ne me restait qu'un
instant pour la satisfaire, je saisis de la main gauche la poigne
de son pe, et, levant la mienne de la droite, j'tais sur le
point de l'en percer, quand un nouvel acteur parut sur la scne.

Soudain un homme se jeta entre nous, et, nous sparant, il s'cria
d'une voix d'autorit: Quoi! les fils de ceux qui ont suc le mme
lait veulent rpandre leur sang, comme si ce n'tait pas le mme
qui coult dans leurs veines! Par le bras de mon pre! celui qui
portera le premier coup prira de ma main.

Je le regardai d'un air de surprise: c'tait Campbell. Tout en
parlant il brandissait sa lame cossaise autour de lui, comme pour
nous annoncer une mdiation arme. Rashleigh et moi nous gardions
le silence. Campbell alors nous adressa la parole successivement.

-- M. Francis, croyez-vous rtablir les affaires et le crdit de
votre pre en coupant la gorge de votre cousin ou en restant
tendu dans le parc du collge de Glascow? Et vous, M. Rashleigh,
croyez-vous que les hommes de bon sens confieront leur vie et leur
fortune  un homme qui, charg de grands intrts politiques, se
prend de querelle comme un ivrogne? Ne me regardez pas de travers,
M. Rashleigh; et, si vous trouvez mauvais ce que je vous dis, vous
savez que vous tes le matre de quitter la partie.

-- Vous abusez de ma situation, rpondit Rashleigh; sans cela vous
n'oseriez vous mler d'une affaire o mon honneur est intress.

-- Je n'oserais! Allons donc! Et pourquoi n'oserais-je? Vous
pouvez tre plus riche que moi, j'en conviens; plus savant, je ne
le nie point: mais vous n'tes ni plus beau, ni plus brave, ni
plus noble; et ce sera une nouvelle pour moi quand on m'apprendra
que vous valez mieux... Je n'oserais! j'ai pourtant dj os bien
des choses! je crois que j'ai fait autant de besogne qu'aucun de
vous deux, et je ne pense plus le soir  ce que j'ai fait le
matin.

Rashleigh pendant ce discours s'tait rendu matre de sa colre;
il avait repris son air calme et tranquille.

-- Mon cousin reconnatra, dit-il, qu'il a provoqu cette
querelle; je n'y ai pas donn lieu. Je suis charm que vous nous
ayez spars avant que je lui eusse donn une leon plus svre.

-- tes-vous bless? me demanda Campbell avec une apparence
d'intrt.

-- Ce n'est qu'une gratignure, rpondis-je; et mon digne cousin
ne s'en serait pas vant longtemps si vous ne fussiez arriv.

-- En bonne conscience, M. Rashleigh, dit Campbell, c'est une
vrit, car l'acier allait faire connaissance avec le plus pur de
votre sang quand j'ai arrt le bras de M. Francis. Ainsi ne
faites pas sonner bien haut votre victoire, et n'ayez pas l'air
d'une truie jouant de la trompette. Mais allons, qu'il n'en soit
plus question; suivez-moi: j'ai  vous apprendre des nouvelles, et
vous vous refroidirez comme la soupe de Mac-Gibbon quand il la met
 la fentre.

-- Excusez-moi, monsieur, m'criai-je, vous m'avez tmoign de
l'amiti et rendu service en plus d'une occasion; mais je ne puis
consentir  perdre de vue ce misrable avant qu'il m'ait rendu les
papiers qu'il a vols  mon pre, et qu'il l'ait mis par l en
tat de remplir ses engagements.

-- Jeune homme, dit Campbell, vous tes fou. Vous aviez tout 
l'heure  vous dfendre des attaques d'un seul homme, voulez-vous
maintenant en avoir deux contre vous?

-- Vingt s'il le faut. Il me suivra.
En parlant ainsi, je saisis Rashleigh par le collet: il ne
m'opposa aucune rsistance; et se tournant vers Campbell, il lui
dit d'un air ddaigneux:

-- Vous le voyez, Mac-Gregor, il se prcipite au-devant de sa
destine! Est-ce ma faute s'il ne veut pas s'arrter? Les mandats
sont maintenant dlivrs et tout est prt.

Le montagnard parut embarrass. Il regarda derrire lui,  droite,
 gauche, et dit: -- Jamais je ne consentirai un instant qu'il
soit tourment pour avoir pris les intrts de son pre; et je
donne la maldiction de Dieu et la mienne  tous les magistrats,
juges de paix, prvts, baillis, shriffs, officiers de shriffs,
constables, enfin  tout le btail noir qui depuis un sicle est
la peste de l'cosse. C'tait un heureux temps quand chacun se
chargeait de faire respecter ses droits, et que le pays n'tait
pas empoisonn de cette maudite engeance. Mais je vous le rpte,
ma conscience ne me permet pas de souffrir qu'il soit vex, et
surtout de cette manire. J'aimerais mieux vous voir de nouveau
mettre l'pe  la main et vous battre en honntes gens.

-- Votre conscience, Mac-Gregor! dit Rashleigh avec un sourire
ironique: vous oubliez que nous nous connaissons depuis longtemps.

-- Oui, ma conscience, rpta Campbell, ou Mac-Gregor, quel que
ft son nom... Oui, M. Rashleigh, j'en ai une, et c'est ce qui
fait que je vaux mieux que vous. Quant  notre connaissance, si
vous me connaissez, vous savez quelles sont les causes qui m'ont
fait ce que je suis; et quoi que vous en pensiez, je ne changerais
pas ma situation avec celle du plus orgueilleux des perscuteurs
qui m'ont rduit  n'avoir sur ma tte d'autre toit que la vote
des cieux. Moi, je vous connais aussi, je sais ce que vous tes;
mais pourquoi tes-vous ce que vous tes, c'est ce que vous savez
seul, et ce que nous n'apprendrons qu'au dernier des jours.
Maintenant, M. Francis, lchez son collet, car il a raison de dire
que vous seriez plus en danger que lui devant un magistrat. Soyez
bien sr que, quelque blanc que vous puissiez tre, il trouverait
le moyen de vous faire paratre plus noir qu'un corbeau. Ainsi
donc, comme je vous le disais, lchez son collet.

Il joignit le geste  l'exhortation, et, me tirant vigoureusement
par le bras  l'improviste, il dbarrassa Rashleigh, et, me
retenant dans ses bras, m'empcha de le saisir de nouveau: --
Allons, M. Rashleigh, dit-il en mme temps; profitez du moment. Un
bonne paire de jambes vaut deux bonnes paires de bras. Ce n'est
pas la premire fois que vous vous en serez servi.

-- Cousin, dit Rashleigh, vous pouvez remercier Mac-Gregor si je
ne vous paie pas ma dette tout entire. Si je vous quitte en ce
moment, c'est dans l'espoir de trouver bientt une occasion pour
m'acquitter envers vous sans courir le risque d'tre interrompu.

En parlant ainsi, il essuya son pe qui tait tache de quelques
gouttes de sang, la remit dans le fourreau et disparut.

L'cossais employa autant la force que les remontrances pour
m'empcher de le suivre, et vritablement je commenais  croire
que cela ne me servirait  rien.

Lorsqu'il vit que je ne cherchais plus  lui chapper et que je
paraissais devenir plus tranquille: -- Par le pain qui nous
nourrit, me dit-il, je n'ai jamais vu un homme plus obstin. Je ne
sais ce que j'aurais fait  tout autre que vous qui m'aurait donn
la moiti autant de peine pour le retenir. Que vouliez-vous faire?
Auriez-vous suivi le loup dans sa caverne? Je vous dis qu'il a
tendu ses filets pour vous prendre. Il a retrouv le collecteur
Morris, il lui a fait rendre une nouvelle plainte contre vous, et
je ne puis ici venir  votre secours, comme chez le juge de paix
Inglewood. Il ne convient pas  ma sant de me trouver sur le
chemin des baillis whigamores. Retirez-vous donc comme un honnte
garon, et tirez le meilleur parti des circonstances en cdant 
propos. -- vitez la prsence de Rashleigh, de Morris et de
l'animal Macvittie. Songez au clachan d'Aberfoil; et, comme je
vous l'ai dit, foi de gentilhomme, justice vous sera rendue. Mais
tenez-vous tranquille jusqu' ce que nous nous revoyions, et vous
ne me reverrez plus qu'au rendez-vous que je vous ai donn, car je
pars. Je vais pourtant renvoyer Rashleigh de Glascow, car il n'y
tramerait que du mal. Adieu, n'oubliez pas le clachan d'Aberfoil.

Il partit, et m'abandonna aux rflexions que faisaient natre en
moi les vnements singuliers qui venaient de m'arriver. Je repris
mon manteau, que j'ajustai de manire  cacher le sang qui avait
tach mes habits:  peine m'en tais-je couvert que les classes du
collge s'ouvrirent, et que la foule des coliers remplit la
prairie et le parc. Je rentrai dans le coeur de la ville, et,
voyant une petite boutique au-dessus de la porte de laquelle on
lisait cette enseigne: _Christophe Nelson, Chirurgien et
Apothicaire, _j'y entrai, et demandai  un petit garon qui pilait
quelques drogues dans un mortier de me procurer une audience du
savant pharmacopole. Il m'introduisit dans une arrire-boutique o
je trouvai un vieillard encore vert qui branla la tte d'un air
d'incrdulit, lorsque je lui dis qu'en faisant des armes avec un
de mes amis, son fleuret s'tait cass et m'avait lgrement
bless au ct. -- C'est une vritable gratignure, me dit-il en
pansant la blessure, mais il n'y a jamais eu de bouton au bout du
fleuret qui vous a touch. Ah! jeune sang, jeune sang! Mais nous
autres chirurgiens, nous sommes une race discrte. Et puis, sans
le sang trop bouillant et le mauvais sang, que deviendraient les
deux savantes facults?

Il me congdia avec cette rflexion morale, et le peu de douleur
que m'avait cause ma blessure ne tarda pas  se dissiper.

Chapitre XXVI.

Une race de fer habite ces vieux monts,
Ennemis dclars des paisibles vallons.
.................................
Derrire ces rochers, impntrable asile,
On trouve l'indigence avec la libert,
L'audace des bandits crot par l'impunit.
Ils viennent insulter  la plaine fertile.

GRAY.



-- Pourquoi arrivez-vous si tard? s'cria M. Jarvie comme
j'entrais dans la salle  manger du brave banquier: savez-vous
qu'il ne faut que cinq minutes pour gter le meilleur plat d'un
dner? Mattie est dj venue deux fois pour le mettre sur la
table. Il est heureux pour vous que ce soit une tte de blier,
parce qu'elle ne perd rien pour attendre; mais une tte de mouton
trop cuite est un vrai poison, comme disait mon pre: il en aimait
beaucoup l'oreille, le digne homme.

Je m'excusai comme je pus de mon manque d'exactitude, et nous nous
mmes  table. M. Jarvie en fit les honneurs de la meilleure grce
du monde, chargeant nos assiettes de toutes les friandises
cossaises qu'il avait fait prparer pour nous, et dont le got
n'tait pas trs agrable pour nos palais anglais. Je m'en tirai
assez bien, connaissant les usages de la socit, qui permettent
de se dbarrasser d'une assiette bien remplie aprs avoir fait
semblant d'y toucher. Mais il n'en tait pas de mme d'Owen. Sa
politesse tait plus rigoureuse et plus formaliste; il tait
plaisant de voir les efforts qu'il faisait pour vaincre sa
rpugnance et avaler tout ce que lui servait notre hte, en
faisant  contre-coeur l'loge de chaque morceau, loge qui ne
servait qu' doubler son tourment. Le magistrat, charm de son
apptit, ne souffrait pas que son assiette restt vide un seul
instant.

Lorsque la nappe fut te, M. Jarvie prpara de ses propres mains
un bowl de punch  l'eau-de-vie: c'tait la premire fois que j'en
voyais faire de cette manire.

-- Les citrons viennent de ma petite ferme de l-bas, nous dit-il
en faisant un mouvement d'paule pour dsigner les Indes
occidentales; et j'ai appris l'art de composer ce breuvage du
vieux capitaine Coffinkey, qui,  ce qu'on m'a assur, ajouta-t-il
en baissant la voix, l'avait appris lui-mme des flibustiers.
C'est une liqueur excellente, et cela prouve qu'il peut sortir de
bonnes marchandises mme d'une mauvaise boutique. Quant au
capitaine Coffinkey, c'tait l'homme le plus honnte que j'aie
connu, si ce n'est qu'il jurait  vous faire dresser les cheveux
sur la tte. Mais il est mort, il est all rendre ses comptes, et
j'espre qu'ils auront t en rgle.

Nous trouvmes le punch fort bon, et il servit de transition  une
longue conversation entre Owen et notre hte sur les dbouchs que
l'union de l'cosse  l'Angleterre avait ouverts  Glascow pour le
commerce avec les Indes occidentales et les colonies anglaises en
Amrique. M. Owen prtendit que cette ville ne pouvait faire le
chargement convenable pour ce pays sans faire des achats de
marchandises en Angleterre.

-- Point du tout, monsieur, point du tout! s'cria M. Jarvie avec
chaleur: nous n'avons pas besoin de nos voisins, il ne nous faut
que fouiller dans nos poches. N'avons-nous pas nos serges de
Stirling, nos bas d'Aberdeen, nos toffes de laine de Musselbourg
et d'dimbourg? Nous avons des toiles de toute espce, meilleures
et moins chres que les vtres, et nos toffes de coton ne le
cdent en rien  celles d'Angleterre. Non, non, monsieur, un
hareng n'emprunte pas les nageoires de son voisin, un mouton se
soutient sur ses propres jambes, et Glascow n'attend rien de
personne. Tout cela n'est pas bien amusant pour vous,
M. Osbaldistone, ajouta-t-il en voyant que je gardais le silence
depuis longtemps; mais vous savez qu'un roulier ne peut s'empcher
de parler de ses harnais.

Pour m'excuser, je fis valoir les circonstances singulires de ma
situation et les nouvelles aventures qui m'taient arrives dans
la matine. Je trouvai ainsi, comme je le dsirais, l'occasion de
les raconter en dtail et sans tre interrompu. La seule chose que
j'omis dans ma narration fut la blessure lgre que j'avais reue,
ne jugeant pas que cet accident mritt d'tre rapport. M. Jarvie
m'couta avec grande attention et un intrt bien marqu, fixant
sur moi de petits yeux gris pleins de feu, et ne m'interrompant
que par quelques courtes interjections, ou pour prendre une prise
de tabac. Quand j'arrivai au duel qui avait suivi ma rencontre
avec Rashleigh, Owen leva les yeux et les mains au ciel sans
pouvoir prononcer un seul mot, et M. Jarvie m'interrompit en
s'criant: -- Fort mal! trs mal! tirer l'pe contre votre
parent! cela est dfendu par toutes les lois divines et humaines;
se battre dans l'enceinte d'une ville royale! cela est punissable
d'amende et d'emprisonnement... Le parc du collge n'est pas
privilgi. D'ailleurs c'est l surtout, il me semble, qu'on doit
laisser rgner la paix et la tranquillit... Croyez-vous qu'on ait
donn aux collges des terres qui rapportaient autrefois 
l'vque six cents livres de rente, compte franc et net, pour que
des cervels viennent s'y gorger! c'est bien assez que les
coliers s'y battent avec des boules de neige, de sorte que quand
nous passons de ce ct, Mattie et moi, nous courons toujours le
risque d'en avoir une par la tte... Mais voyons, continuez votre
histoire.

Lorsque je parlai de la manire dont notre combat avait t
interrompu, Jarvie se leva d'un air de surprise et parcourut la
salle  grands pas en s'criant: -- Encore Rob!... Il est encore
ici!... Il est donc fou, rien n'est plus sr, et, qui pis est, il
se fera pendre,  la honte de toute sa parent. Cela ne peut lui
manquer... Mon pre le diacre lui a fait sa premire paire de bas,
mais c'est le diacre Treeplie, fabricant de cordes, qui lui
fournira sa dernire cravate... Rien n'est plus sr, il est sur le
grand chemin de la potence... Mais continuez donc,
M. Osbaldistone; pourquoi ne continuez-vous pas?

Je finis mon rcit, mais quelque clart que j'eusse tch d'y
mettre, M. Jarvie trouva que quelques endroits n'taient pas
suffisamment expliqus, et je ne pus les lui faire comprendre
qu'en lui racontant toute l'histoire de Morris, et celle de ma
rencontre avec Campbell chez le juge Inglewood, ce dont je
dsirais me dispenser. Il m'couta d'un air srieux, ne
m'interrompit pas une seule fois, et garda le silence quand j'eus
fini ma narration.

-- Maintenant que vous voil parfaitement instruit, M. Jarvie, lui
dis-je, il ne me reste qu' vous prier de me donner votre avis sur
ce qu'exigent de moi l'intrt de mon pre et celui de mon
honneur.

-- C'est bien parl, jeune homme, trs bien parl! demandez
toujours les conseils des gens qui sont plus gs et qui ont plus
d'exprience que vous. Ne faites pas comme l'impie Roboam, qui
consulta de jeunes ttes sans barbe, ngligeant les vieux
conseillers de son pre Salomon, dont la sagesse, comme le
remarqua fort bien M. Meikle-John en prchant sur ce chapitre de
la Bible, s'tait srement rpandue en partie sur eux. Mais il ne
s'agit pas ici d'honneur, il est question de crdit. Honneur est
un homicide, un buveur de sang, un tapageur qui trouble le repos
public; Crdit au contraire est une crature honnte, dcente,
paisible, qui reste au logis et fait les choses  propos.

-- Bien certainement, M. Jarvie, dit notre ami Owen, le crdit est
un capital qu'il faut conserver  quelque escompte que ce puisse
tre.

-- Vous avez raison, M. Owen, vous avez raison; vous parlez bien,
avec sagesse, et j'espre que votre boule arrivera au but, quelque
loign qu'il paraisse. Mais, pour en revenir  Rob, je pense
qu'il rendra service  ce jeune homme, s'il en a les moyens. Le
pauvre Rob a un bon coeur, et quoique j'aie perdu autrefois avec
lui deux cents livres d'cosse et que je ne m'attende pas beaucoup
 revoir les mille livres que je lui ai prtes depuis ce temps,
cela ne m'empchera jamais de lui rendre justice.

-- Je dois donc le regarder comme un honnte homme, M. Jarvie, lui
dis-je.

-- Mais... hum! Il toussa plusieurs fois. Sans doute... il a...
une honntet highlandaise, une manire d'honntet, comme on dit.
Feu mon pre le diacre riait beaucoup en m'expliquant l'origine de
ce proverbe. Un certain capitaine Costlett faisait beaucoup valoir
son loyalisme pour le roi Charles. Le clerc Pettigrew, dont vous
avez srement entendu bien des histoires, lui demanda de quelle
manire il servait le roi quand il se battait contre lui 
Worcester, dans l'arme de Cromwell. Mais le capitaine Costlett
avait rponse  tout. Il rpliqua qu'il le servait _ sa manire,
_et le mot est rest. Mon brave pre riait bien toutes les fois
qu'il contait cette histoire.

-- Mais pensez-vous que celui que vous nommez Rob puisse me servir
_ sa manire? _Croyez-vous que je puisse aller au rendez-vous
qu'il m'a donn?

-- Franchement et vritablement, il me semble que cela en vaut la
peine. D'ailleurs vous voyez vous-mme que vous courez ici
quelques risques. Ce vaurien de Morris a un poste  Greenock, port
situ prs d'ici,  l'embouchure de la Clyde. Personne n'ignore
que c'est un animal  deux pieds, avec une tte d'oie et un coeur
de poule, qui se promne sur le quai, tourmentant le pauvre monde
de _permis, _de _transits _et d'autres vexations semblables; mais,
au bout du compte, s'il rend plainte contre vous, il faut qu'un
magistrat fasse son devoir; vous pouvez tre claquemur entre
quatre murailles en attendant les explications, et ce n'est pas ce
qui arrangera les affaires de votre pre.

-- Tout cela est vrai; mais dois-je m'carter de Glascow quand
tout me porte  croire que cette ville est le principal thtre
des intrigues et des complots de Rashleigh? Dois-je me confier 
la bonne foi trs suspecte d'un homme dont tout ce que je connais,
c'est qu'il craint la justice, qu'il a sans doute de bonnes
raisons pour la craindre, et qui, pour quelque dessein secret et
probablement criminel, a contract des liaisons intimes avec
l'auteur de notre ruine?

-- Vous jugez Rob svrement, trop svrement, le pauvre diable;
mais la vrit est que vous ne connaissez pas notre pays de
montagnes que nous appelons les Highlands. Il est habit par une
race qui ne nous ressemble en rien. On n'y trouve pas de baillis,
pas de magistrats qui tiennent le glaive de la justice, comme le
tenait mon digne pre le diacre, et comme je le tiens  prsent.
C'est l'ordre du laird qui fait tout; ds qu'il parle, on obit,
et ils ne connaissent d'autres lois que la pointe de leur
poignard. Leur claymore est ce que vous appelez en Angleterre le
poursuivant ou le plaignant, et leur bouclier le dfendant. La
tte la plus dure est celle qui rsiste le plus longtemps. Voil
comme s'instruit un procs dans les Highlands.

Owen leva les mains au ciel en soupirant, et j'avoue que cette
description ne me donna pas un grand dsir de visiter ces
Highlands d'cosse, o l'empire des lois tait si mconnu.

-- Nous n'entrons pas souvent dans ces dtails, continua
M. Jarvie, d'abord parce qu'ils nous sont familiers, et ensuite
parce qu'il ne faut pas discrditer son pays, surtout devant les
trangers. C'est un vilain oiseau que celui qui souille son propre
nid.

-- Fort bien, monsieur; mais, comme ce n'est pas une curiosit
impertinente, mais une ncessit urgente qui m'oblige  vous
demander des informations, j'espre que vous me pardonnerez si je
vous prie de me donner toutes celles qui sont en votre pouvoir.
J'aurai  traiter pour les affaires de mon pre avec plusieurs
personnes de ce pays sauvage, et je sens que votre exprience peut
m'tre d'un grand secours. Cette petite dose de flatterie ne fut
pas perdue.

-- Mon exprience! dit le bailli, sans doute j'ai de l'exprience,
et j'ai fait quelques calculs dans ma vie. Je vous dirai mme,
puisque nous sommes entre nous, que j'ai pris quelques
renseignements par le moyen d'Andr Wylie, mon ancien commis, qui
travaille maintenant chez Macvittie, Macfin et compagnie, mais qui
vient assez volontiers le samedi soir boire un verre de vin avec
son ancien patron. Puisque vous voulez vous laisser guider par les
conseils d'un fabricant de Glascow, je ne suis pas homme  les
refuser au fils de mon ancien correspondant, et mon pre avant moi
ne lui aurait pas dit non. J'ai pens quelquefois  faire briller
ma lumire devant le duc d'Argyle, ou devant son frre lord Hay;
car  quoi bon la tenir sous le boisseau? Mais le moyen de croire
que de si grands personnages fissent attention  ce que pourrait
leur dire un pauvre fabricant? Ils pensent plus  la qualit de
celui qui leur parle qu'aux choses qu'on leur dit. Ce n'est pas
que je veuille mal parler de ce Mac-Callum More en aucune manire.
Ne maudissez pas le riche dans votre chambre  coucher, dit le
fils de Sidrach, car un oiseau lui portera vos paroles  travers
les airs.

J'interrompis ces prolgomnes, qui taient toujours la partie la
plus diffuse des discours du bailli, pour l'assurer qu'il pouvait
entirement compter sur la discrtion de M. Owen et sur la mienne.

-- Ce n'est pas cela, rpliqua-t-il, ce n'est pas cela. Je ne
crains rien; qu'ai-je  craindre? je ne dis du mal de personne.
Mais c'est que ces hommes des Highlands ont le bras long, et,
comme je vais parfois prs de leurs montagnes voir quelques
parents, je ne voudrais pas tre en mauvaise renomme dans aucun
de leurs clans. Quoi qu'il en soit, pour continuer... Ah! il faut
que je vous dise que toutes mes observations sont fondes sur le
calcul, sur les chiffres: M. Owen vous dira que c'est la vritable
source et la seule dmonstration de toutes les connaissances
humaines.

Owen s'empressa de faire un signe d'approbation en entendant une
proposition si conforme  ses ides; et notre orateur continua:

-- Ces Highlands d'cosse, comme nous les appelons, sont une sorte
de monde sauvage rempli de rochers, de cavernes, de bois, de lacs,
de rivires, et de montagnes si leves que les ailes du diable
lui-mme seraient fatigues s'il voulait voler jusqu'en haut. Or,
dans ce pays, et dans les les qui en dpendent, et qui ne valent
pas mieux, ou qui, pour parler vrai, sont encore pires, il se
trouve environ 230 paroisses, y compris les Orcades, dans
lesquelles je ne saurais dire si c'est la langue galique qu'on
parle, ou non, mais dont les habitants sont loin d'tre civiliss.
Maintenant, messieurs, je suppose par un calcul modr que la
population de chaque paroisse, dduction faite des enfants de neuf
ans et au-dessous, soit de 800 personnes; ajoutons un quart  ce
nombre, pour les enfants, et le total de la population sera de...
Voyons, ajoutons un quart  800 pour former le multiplicateur, 230
tant le multiplicande...

-- Le produit, dit M. Owen qui entrait avec dlices dans ces
calculs statistiques de M. Jarvie, sera de 230 000.

-- Juste, M. Owen, parfaitement juste! Maintenant le ban et
l'arrire-ban de tous ces montagnards en tat de porter les armes,
de dix-huit  cinquante-huit ans, ne peut se calculer  moins du
quart de la population, c'est--dire  57 500 hommes. Or,
messieurs, une triste vrit, c'est que ce pays ne peut fournir
d'occupation, d'apparence d'occupation,  la moiti de cette
population; c'est--dire que l'agriculture, le soin des bestiaux,
la pche, toute espce de travail honnte, ne peuvent employer les
bras de cette moiti, quoique trois d'entre eux ne fassent pas
l'ouvrage d'un seul homme; car on dirait qu'une bche et une
charrue leur brlent les doigts. Ainsi donc cette moiti de
population sans occupation, montant ...

-- 115 000 mes, dit Owen, faisant moiti du produit total.

-- Vous l'avez trouv, M. Owen, vous l'avez trouv!... Ainsi cette
moiti de population dont nous pouvons supposer le quart en tat
de porter les armes, peut nous offrir 28 750 hommes dpourvus de
tous moyens honntes d'existence, et qui peut-tre ne voudraient
pas y avoir recours, s'ils en trouvaient.

-- Est-il possible, M. Jarvie, m'criai-je, que ce soit l un
tableau fidle d'une portion si considrable de la Grande-
Bretagne?

-- Trs fidle, monsieur, et je vais vous le prouver clair comme
la pique de Pierre Pasley...[90] Je veux bien supposer que chaque
paroisse, l'une dans l'autre, emploie 50 charrues; c'est beaucoup
pour le misrable sol que ces malheureuses cratures ont 
labourer, et j'admets qu'il s'y trouve assez de pturages pour
leurs chevaux, leurs boeufs et leurs vaches. Maintenant, pour
conduire les charrues et prendre soin des bestiaux, accordons 75
familles de six personnes, et ajoutons 50 pour faire un nombre
rond, nous aurons 500 mes, c'est--dire la moiti de la
population, qui ne seront pas tout  fait sans ouvrage et pourront
se procurer du lait aigre et de la bouillie; mais je voudrais bien
savoir ce que vous ferez des 500 autres.

-- Mais, au nom du ciel! M. Jarvie, quelles sont donc leurs
ressources? je frmis en pensant  leur situation!

-- Vous frmiriez davantage si vous tiez leur voisin... Supposons
maintenant que la moiti de cette moiti se tire d'affaire
honntement en travaillant pour les habitants des Lowlands, soit 
faire la moisson, soit  faucher le foin, etc., combien de
centaines et de milliers ne vous restera-t-il pas encore de ces
Highlanders  longues jambes qui ne veulent ni travailler ni
mourir de faim, qui ne songent qu' mendier ou  voler, ou qui
vivent aux dpens de leur chef en excutant tous ses ordres quels
qu'ils puissent tre? Ils descendent par centaines dans les
plaines voisines, pillent de tous cts et emportent leur butin
dans leurs montagnes. Chose dplorable dans un pays chrtien,
d'autant plus qu'ils s'en font honneur et qu'ils disent qu'il est
bien plus digne d'un homme de s'emparer d'un troupeau de btail 
la pointe de l'pe que de s'occuper en mercenaire de travaux
rustiques. Les lairds eux-mmes ne valent pas mieux. S'ils ne leur
commandent pas le vol et le pillage, ils ne le leur dfendent pas
et ils leur donnent retraite ou souffrent qu'ils en trouvent une
dans leurs montagnes, dans leurs bois, dans leurs forteresses,
quand ils ont fait un mauvais coup. Chaque chef entretient sous
ses ordres un aussi grand nombre de fainants de son nom et de son
clan, comme nous disons, qu'il peut en soudoyer, sans compter ceux
qui sont en tat de se soutenir eux-mmes, n'importe par quels
moyens. Arms de dirks, de fusils, de pistolets et de
dourlachs[91], ils sont toujours prts  troubler la paix du pays
au premier signal du chef. Et voil ce que sont depuis des sicles
ces montagnards, misrables vagabonds qui n'ont de chrtien que le
nom, et qui tiennent toujours dans l'inquitude et dans les
alarmes un voisinage paisible et tranquille comme le ntre.

-- Et ce Rob, lui demandai-je, votre parent, mon ami, est sans
doute un de ces chefs qui entretiennent les troupes de fainants
dont vous venez de parler?

-- Non, non, ce n'est pas un de leurs grands chefs, comme ils les
appellent. Il est cependant du meilleur sang montagnard et
descendu du vieux Glenstrae. Je connais sa famille, puisque nous
sommes parents. Ce n'est pas que j'y attache grande importance;
c'est l'image de la lune dans un seau d'eau; mais je pourrais vous
montrer des lettres que son pre, qui tait le troisime
descendant de Glenstrae, a crites au mien, le digne diacre
Jarvie, paix soit  sa mmoire! commenant par: Cher Diacre, et
finissant, par: Votre affectueux parent  vos ordres. Elles sont
relatives  quelque argent que mon pre lui avait prt, et le bon
diacre les gardait comme pices de renseignements. C'tait un
homme soigneux!

-- Mais, s'il n'est pas un de ces chefs dont vous venez de parler,
ce cousin vtre jouit au moins d'un grand crdit et d'une certaine
autorit dans les Highlands, je suppose.

-- Oh! pour cela, vous pouvez le dire sans crainte de vous
tromper. Il n'y a pas de nom qui soit mieux connu entre Lennox et
le Breadalbane. Rob a men autrefois une vie laborieuse, il
faisait le commerce de bestiaux. C'tait un plaisir de le voir
avec son plaid et ses brogues, la claymore au ct, le pistolet 
la ceinture, le fusil sous le bras et le bouclier derrire le dos,
descendre de ses montagnes avec dix ou douze gillies[92]  ses
ordres pour conduire dans nos marchs des troupeaux de plusieurs
centaines de boeufs qui avaient l'air aussi sauvage que leurs
conducteurs. Mais il faisait toutes ses affaires avec honneur et
justice; et, s'il croyait que son vendeur avait fait un mauvais
march, il lui donnait une indemnit. Je l'ai vu faire une remise,
en pareil cas, de cinq shillings par livre sterling.

-- Vingt-cinq pour cent! s'cria Owen: c'est un escompte
considrable!

-- C'est pourtant ce qu'il faisait, monsieur, comme je vous le
disais, surtout s'il croyait que le vendeur tait pauvre et ne
pouvait supporter cette perte: mais les temps devinrent durs; Rob
se hasarda trop. Ce ne fut pas ma faute! ce ne fut pas ma faute!
Je l'en avertis, il ne peut pas me le reprocher. Enfin il fit des
pertes, il eut affaire  des cranciers,  des voisins
impitoyables. On saisit ses terres, ses bestiaux, tout ce qu'il
possdait; on chassa sa femme de sa maison pendant qu'il en tait
absent. C'est une honte! c'est une honte! Je suis un homme
paisible, un magistrat; mais, si on en et fait autant  ma
servante Mattie, je crois que j'aurais fait revoir le jour au
sabre que mon pre le diacre portait  la bataille du pont de
Bothwell. Rob revint chez lui: il y avait laiss l'abondance, il
n'y retrouva que misre et dsolation. Il regarda au nord, au sud,
 l'est,  l'ouest et n'aperut nulle part ni retraite, ni
ressources, ni esprances. Que faire? Il enfona sa toque sur ses
yeux, ceignit sa claymore, se rendit aux montagnes, et devint un
dsespr.

La voix manqua un instant au bon citadin. Quoiqu'il feignt de ne
pas faire grand cas de la gnalogie des Highlands, il attachait
une certaine importance  sa parent, et retraait la prosprit
passe de son ami avec un excs de sympathie qui rendait encore
plus vifs sa compassion pour son malheur et ses regrets des
vnements qui en avaient t la suite.

-- Ainsi donc, dis-je  M. Jarvie en voyant qu'il ne continuait
pas sa narration, le dsespoir porta votre infortun parent 
devenir un des dprdateurs dont vous m'avez parl.

-- Non, non, pas tout  fait, pas tout  fait! Il se mit  lever
le _black-mail _dans tout le Lennox et le Menteith, et jusqu'aux
portes du chteau de Stirling.

-- _Black-mail![93] _Qu'entendez-vous par ces mots?

-- Oh! voyez-vous, Rob eut bientt amass autour de lui une troupe
de Toques-Bleues[94], car il tait connu dans le pays pour un homme
qui ne craignait rien: le nom de sa famille tait ancien et
honorable, quoiqu'on ait voulu l'avilir, le perscuter et
l'teindre depuis quelque temps. Elle s'tait montre avec clat
dans les guerres contre le roi, le parlement et l'glise
piscopale. Ma mre tait une Mac-Gregor: peu m'importe qu'on le
sache! Si bien que Rob se vit bientt  la tte d'une troupe
nombreuse et intrpide. Il dit qu'il tait fch des vols de
bestiaux et des ravages du sud des Highlands, et il proposa d'en
garantir tout fermier ou propritaire qui lui paierait quatre pour
cent de son fermage ou de son revenu; et c'tait sans doute un
faible sacrifice pour ne plus avoir  craindre le vol et le
pillage dont Rob s'obligeait  les garantir. Si l'un d'eux perdait
un seul mouton, il n'avait qu' se plaindre  Rob, et celui-ci ne
manquait pas de le lui faire rendre ou de lui en payer la valeur.
Rob a toujours tenu sa parole. Je ne puis dire qu'il en ait jamais
manqu. Personne ne peut accuser Rob de ne pas l'avoir tenue.

-- C'est un singulier contrat d'assurance, dit M. Owen.

-- Elle n'est pas lgale, dit M. Jarvie, j'en conviens. Non, elle
n'est pas lgale; la loi prononce mme des peines contre celui qui
paie le _black-mail, _comme contre celui qui le lve. Mais, si la
loi ne peut protger ma maison et mes troupeaux, pourquoi
n'aurais-je pas recours  un gentilhomme des Highlands qui peut le
faire? Qu'on me rponde  cela!

-- Mais, M. Jarvie, lui dis-je, ce contrat de _black-mail, _comme
vous l'appelez, est-il purement volontaire de la part du fermier
ou du propritaire qui paie l'assurance? Si quelqu'un s'y refuse,
qu'en arrive-t-il?

-- Ah! ah! jeune homme, dit le bailli en riant et plaant son
index le long de son nez, vous croyez que vous me tenez l? Il est
bien vrai que je conseillerais  mes amis de s'arranger avec Rob,
car on a beau veiller, prendre des prcautions, quand les nuits
sont longues, il est bien difficile... Les Grahame et les Cohoon
ne voulurent pas d'abord accepter ses conditions: qu'en arriva-t-
il? Ds le premier hiver ils perdirent tous leurs bestiaux. De
manire que la plupart crurent devoir accepter les propositions de
Rob. C'est le meilleur des hommes quand on s'arrange avec lui;
mais si vous lui rsistez, autant vaudrait s'attaquer au diable.

-- C'est par ses exploits en ce genre qu'il a arm contre lui les
lois de sa patrie!...

-- Arm contre lui? Oui, vous pouvez bien le dire, car, si on le
tenait, son cou sentirait le poids de son corps. Mais il a des
amis parmi les gens puissants, et je pourrais vous citer une
grande famille qui le protge de tout son pouvoir, afin qu'il soit
une pine dans le dos d'un autre. Et puis il a tant de ressources!
Il a jou plus de tours qu'il n'en tiendrait dans un livre, dans
un gros livre. Il a eu autant d'aventures que Robin Hood ou que
William Wallace, et l'on en ferait d'ternelles histoires 
raconter l'hiver au coin du feu. C'est une chose bien singulire,
messieurs, moi qui suis un homme paisible, moi qui suis fils d'un
homme paisible, car le diacre mon pre ne s'est jamais querell
avec personne, si ce n'est dans l'assemble du conseil commun;
c'est une chose singulire, dis-je, que, quand je les entends
raconter, il me semble que le sang montagnard s'chauffe en moi,
et j'y trouve plus de plaisir, Dieu me pardonne! qu' couter des
discours difiants. Mais ce sont des vanits, de coupables
vanits, des fautes contre la loi, des fautes contre l'vangile.

-- Mais quelle influence ce M. Robert Campbell peut-il donc avoir
sur les affaires de mon pre et sur les miennes? dis-je tout en
continuant mes questions.

-- Il faut que vous sachiez..., rpondit M. Jarvie en baissant la
voix, je parle ici entre amis et sous la rose[95]. Il faut donc que
vous sachiez que les Highlands sont rests tranquilles depuis
1689, l'anne de Killicankrie[96], mais comment l'a-t-on obtenu?
par de l'argent, M. Owen, par de l'argent, M. Osbaldistone. Le roi
Guillaume fit distribuer par Breadalbane, parmi les Highlanders,
vingt bonnes mille livres sterling, et l'on dit mme que le vieux
comte en garda un bon lopin dans son sporran[97]. Ensuite feu la
reine Anne fit des pensions aux chefs, de sorte qu'ils taient en
tat de pourvoir aux besoins de ceux qui n'avaient pas d'ouvrage,
comme je vous l'ai dit; ils se tenaient donc assez tranquilles,
sauf quelques pillages dans les Lowlands, ce dont ils ne peuvent
se dshabituer tout  fait; et quelques batailles entre eux, ce
dont leurs voisins civiliss ne s'inquitent gure. Mais, depuis
l'avnement du roi George au trne, que Dieu protge! du roi
actuel, il n'arrive plus chez eux ni argent ni pensions; les chefs
n'ont plus le moyen de soutenir leurs clans, et un homme qui, d'un
coup de sifflet, peut rassembler mille ou quinze cents hommes
prts  excuter tous ses ordres doit pourtant trouver des moyens
pour les nourrir; ainsi donc la tranquillit, l'espce de
tranquillit qui rgne ne peut tre de longue dure. Vous verrez
(et il baissa la voix encore davantage), vous verrez qu'il y aura
un soulvement, un soulvement en faveur des Stuarts. Les
montagnards se rpandront dans notre pays comme un torrent, ainsi
qu'ils l'ont fait lors des guerres dsastreuses de Montrose, et
vous en entendrez parler avant qu'il se passe encore un an.

-- Mais, encore une fois, M. Jarvie, je ne vois pas quel rapport
tout cela peut avoir avec les affaires de mon pre.

-- coutez-moi, coutez-moi donc. Rob peut lever au moins cinq
cents hommes, et les plus braves du pays. Or, il doit prendre
quelque intrt  la guerre, car il y trouverait plus de profit
qu' la paix. Et pour vous parler  coeur ouvert, je souponne
qu'il est charg d'entretenir une correspondance entre les chefs
des montagnards et quelques seigneurs du nord de l'Angleterre.
Nous avons entendu parler du vol qui a t fait  Morris des
deniers publics dont il tait porteur, dans les monts Cheviot; et
pour vous dire la vrit, M. Frank, le bruit s'tait rpandu que
c'tait un Osbaldistone qui avait fait ce vol de concert avec Rob,
et l'on prtendait que c'tait vous... Ne me dites rien, laissez-
moi parler, je sais que cela n'est pas vrai. Mais il n'y avait
rien que je ne pusse croire d'un jeune homme qui s'tait fait
comdien, et j'tais fch que le fils de votre pre ment un
pareil train de vie. Mais  prsent je ne doute nullement que ce
ne soit Rashleigh ou quelque autre de vos cousins! car ils sont
tous du mme bois, papistes, jacobites, et ils croient que les
deniers et les papiers du gouvernement sont de bonne prise. Ce
Morris est tellement poltron que, quoiqu'il sache bien que c'est
Rob qui l'a vol, il n'a jamais eu la hardiesse de l'en accuser
publiquement, et peut-tre n'a-t-il pas eu tout  fait tort, car
ces diables de montagnards seraient gens  lui faire un mauvais
parti, sans que tous les douaniers d'Angleterre pussent venir 
bout de les en empcher.

-- J'avais eu le mme soupon depuis longtemps, M. Jarvie, et nous
sommes parfaitement d'accord sur ce point; mais quant aux affaires
de mon pre...

-- Soupon, dites-vous? J'en suis bien certain. Je connais des
gens qui ont vu quelques-uns des papiers qui taient dans le
portemanteau de Morris. Il est inutile que je vous dise ni qui, ni
o, ni quand. Mais, pour en revenir aux affaires de votre pre,
vous devez bien penser que depuis quelques annes les chefs des
montagnards n'ont pas perdu de vue leurs intrts. Votre pre a
achet les bois de Glen-Disseries, de Glen-Kissoch, de Glen-
Cailzie-chat et plusieurs autres; il a donn ses billets en
paiement, et comme la maison Osbaldistone et Tresham jouissait
d'un grand crdit, -- et je le dirai en face comme en arrire de
M. Owen, avant le malheur qui vient de lui arriver, il n'y avait
pas de maison plus sre et plus respectable, -- les chefs
montagnards qui avaient reu ces billets pour comptant ont trouv
 les escompter  dimbourg et  Glascow. Je devrais seulement
dire  Glascow, car on trouve  dimbourg plus d'orgueil que
d'argent. De manire que..., vous voyez bien clairement o cela
nous conduit?

Je fus oblig de faire l'aveu de mon manque d'intelligence, et de
le prier de suivre le fil de ses raisonnements.

-- Comment! me dit-il, si les billets ne sont pas acquitts, les
banquiers et ngociants de Glascow retomberont sur les chefs
montagnards, qui ne sont pas riches en argent comptant, et le
diable ne leur rendra pas celui qu'ils ont dj mang. Se voyant
poursuivis et sans ressources, ils deviendront enrags; cinquante
chefs qui seraient rests bien tranquilles chez eux seront prts 
prendre part aux entreprises les plus dsespres, et c'est ainsi
que la suspension de paiements de la maison de votre pre
acclrera le soulvement qu'on veut exciter.

-- Vous pensez donc, lui dis-je, frapp du nouveau point de vue
qu'il me prsentait, et qui me paraissait fort singulier, que
Rashleigh n'a fait tort  mon pre que pour hter le moment d'une
insurrection parmi les montagnards, en mettant dans l'embarras les
chefs qui ont reu ses billets en paiement de leurs bois?

-- Sans aucun doute, M. Osbaldistone, sans aucun doute! c'en a t
la principale raison. Je ne doute pas que l'argent comptant qu'il
a emport n'ait la mme destination; mais comparativement c'est un
objet de peu d'importance, quoique ce soit  peu prs tout ce que
Rashleigh y gagnera: les billets ne peuvent lui servir qu'
allumer sa pipe; car je pense bien que M. Owen a mis partout
opposition  leur paiement.

-- Votre calcul est juste, dit Owen.

-- Il a bien essay d'en faire escompter quelques-uns par
Macvittie, Macfin et compagnie. Je l'ai appris, sous le secret,
d'Andr Wylie. Mais ce sont de trop vieux chats pour se laisser
prendre  un tel pige, et ils se sont tenus  l'cart. Rashleigh
est trop connu  Glascow pour qu'on ait confiance en lui. En 1707,
il vint ici pour tramer je ne sais quoi avec des papistes et des
jacobites, et il y laissa des dettes. Non, non, il ne trouverait
pas ici un shilling sur tous ses billets, parce qu'on douterait
qu'ils lui appartinssent lgitimement, ou qu'on craindrait de n'en
tre pas pay. Je suis convaincu que le paquet est tout entier
dans quelque coin des montagnes, et je ne doute pas que le cousin
Rob ne puisse le dterrer, si bon lui semble.

-- Mais le croyez-vous dispos  nous servir de cette manire,
M. Jarvie? Vous me l'avez reprsent comme un agent du parti
jacobite, comme prenant une part active  ses intrigues; sera-t-il
port pour l'amour de moi, ou, si vous le voulez, pour l'amour de
la justice,  faire un acte de restitution qui, en le supposant
possible, contrarierait ses projets?

-- Je ne puis rpondre prcisment  cela, je ne le puis. Les
grands se mfient de Rob, et Rob se mfie des grands. Il a
toujours t appuy par la famille du duc d'Argyle. S'il tait
parfaitement libre de suivre ses gots, il serait plutt du parti
d'Argyle que du parti de Breadalbane, car il y a une vieille
rancune entre la famille de ce dernier et celle de Rob. Mais la
vrit c'est que Rob est de son propre parti, comme Henri Wynd qui
disait qu'il combattait pour lui-mme; si le diable tait le
laird, Rob chercherait  tre son tenancier, et peut-on l'en
blmer dans l'tat o on l'a rduit? Cependant il y a une chose
contre vous, c'est que Rob a une jument grise dans son curie.

-- Une jument grise? et que peut me faire...?

-- Je parle de sa femme, jeune homme, de sa femme, et c'est une
terrible femme! Elle dteste tout ce qui n'est pas des Highlands,
et par-dessus toutes choses tout ce qui est anglais. Le seul moyen
d'en tre bienvenu, c'est de crier vive le roi Jacques et  bas le
roi George!

-- Il est bien trange, lui dis-je, que les intrts commerciaux
des citoyens de Londres se trouvent compromis par les projets de
soulvement trams dans un coin de l'cosse!

-- Point du tout, M. Osbaldistone, point du tout. C'est un prjug
de votre part. Je me souviens d'avoir lu, pendant les longues
nuits, dans la chronique de Baker, que les ngociants de Londres
forcrent autrefois la banque de Gnes  manquer  la promesse
qu'elle avait faite au roi d'Espagne de lui prter une somme
considrable, ce qui retarda d'un an le dpart de la fameuse
_Armada. _Que pensez-vous de cela, monsieur?

-- Qu'ils rendirent  leur patrie un service dont notre histoire
doit faire une mention honorable.

-- Je pense de mme, et je pense aussi qu'on rendrait en ce moment
service  l'tat et  l'humanit si l'on pouvait empcher quelques
malheureux chefs montagnards de se vouer  la destruction, eux et
leurs gens, uniquement parce qu'ils n'ont pas le moyen de
rembourser un argent qu'ils devaient regarder comme leur
appartenant bien lgitimement, si l'on pouvait sauver le crdit de
votre pre, et par-dessus le march la somme qui m'est due par la
maison Osbaldistone et Tresham. Bien certainement, celui qui
ferait tout cela mriterait du roi honneur et rcompense, ft-il
le dernier de ses sujets.

-- Je ne puis dire jusqu' quel point il aurait droit  la
reconnaissance publique, M. Jarvie, mais la ntre se mesurerait
sur l'tendue de l'obligation que nous lui aurions.

-- Et nous tcherions d'en tablir la balance, dit M. Owen,
aussitt que M. Osbaldistone serait de retour de Hollande.

-- Je n'en doute point, je n'en doute point. C'est un homme
solide, et avec mes conseils il pourrait faire de belles affaires
en cosse. Eh bien, messieurs, si l'on pouvait retirer ces billets
des mains des Philistins! c'est de bon papier; il tait bon quand
il se trouvait en bonnes mains, c'est--dire dans les vtres,
M. Owen. Je vous nommerais trois personnes dans Glascow (quoi que
vous puissiez penser de nous, M. Owen), Sandie Steenson, John
Pirie, et un troisime que je ne veux pas nommer en ce moment, qui
se chargeraient des recouvrements, et vous avanceraient 
l'instant telle somme qui vous est ncessaire pour soutenir le
crdit de votre maison, sans vous demander d'autre sret.

Les yeux d'Owen s'animrent  cette lueur d'espoir de sortir
d'embarras; mais il reprit bientt son air soucieux en
rflchissant au peu de probabilit que nous avions de rentrer en
possession de ces effets.

-- Ne dsesprez point, monsieur, ne dsesprez point! dit le
banquier cossais; j'ai dj pris assez d'intrt  vos affaires.
J'y suis jusqu' la cheville, je m'y mettrai jusqu'aux genoux s'il
le faut. Je suis comme mon pre le diacre, que son me soit en
paix! quand j'entreprends quelque chose pour un ami, je finis
toujours par en faire ma propre affaire. Ainsi donc, demain matin,
je mets mes bottes, je monte sur mon bidet, et avec M. Frank que
voil, je parcours les bruyres de Drymen. Si je ne fais pas
entendre raison  Rob, et mme  sa femme, je ne sais qui pourra
en venir  bout. Je leur ai rendu service plus d'une fois, sans
parler de la nuit dernire, o je n'avais qu' prononcer son nom
pour l'envoyer au gibet. J'entendrai dire peut-tre quelques mots
de cette affaire dans le conseil commun, de la part du bailli
Grahame, de Macvittie et de quelques autres. Ils m'ont dj montr
les dents plus d'une fois, et m'ont jet au nez ma parent avec
Rob. Je leur ai dit que je n'excusais les fautes de personne, mais
que mettant  part ce que Rob avait fait contre les lois du pays,
quelques vols de troupeaux, la leve des _black-mails _et le
malheur qu'il a eu de tuer quelques personnes dans des querelles,
c'tait un plus honnte homme que ceux que leurs jambes
soutenaient. Et pourquoi m'inquiterais-je de leurs bavardages? Si
Rob est un _outlaw, _qu'on aille le lui dire. Il n'y a pas de loi
qui dfende de voir les proscrits, comme du temps des derniers
Stuarts. J'ai dans ma bouche une langue cossaise; et s'ils me
parlent, je saurai leur rpondre.

Ce fut avec un vif plaisir que je vis le bon magistrat franchir 
la fin les barrires de la prudence, grce  l'influence de son
esprit public, jointe  l'intrt que son bon coeur lui faisait
prendre  nos affaires, au dsir qu'il avait de n'prouver ni
perte ni retard dans ses rentres, et  un mouvement de vanit
bien pardonnable. Ces motifs oprant en mme temps lui firent
prendre la courageuse rsolution de se mettre lui-mme en campagne
et de m'aider  recouvrer les papiers de mon pre. Tout ce qu'il
m'avait dit me fit penser que s'ils taient  la disposition de
cet aventurier montagnard, il serait possible de le dterminer 
rendre des effets dont il ne pouvait tirer aucun avantage pour
lui-mme, et je sentais que la prsence de son parent pourrait
tre utile pour l'y dcider. Je consentis donc sans hsiter  la
proposition que me fit M. Jarvie de partir le lendemain, et je lui
exprimai ma reconnaissance.

Autant il avait mis de lenteur et de circonspection  se dcider,
autant il mit de promptitude et de vivacit  excuter sa
rsolution. Il fit venir Mattie, lui recommanda d'exposer  l'air
sa redingote, de faire graisser ses bottes, et de veiller  ce que
son cheval et mang l'avoine et ft harnach le lendemain matin 
cinq heures, moment qu'il fixa pour notre dpart. Il fut rgl
qu'Owen attendrait notre retour  Glascow, sa prsence ne pouvant
nous tre d'aucune utilit dans notre expdition. Je pris cong de
cet ami zl, dont je devais la rencontre au hasard. J'installai
Owen  mon auberge, dans un appartement voisin du mien, et, ayant
donn ordre  Andr de tenir les chevaux prts le lendemain, 
l'heure indique, je me couchai avec plus d'esprance que je n'en
avais eu depuis plusieurs jours.

Chapitre XXVII.

Aussi loin que pouvait atteindre votre vue,
La terre tait aride et d'arbres dpourvue:
 peine un seul oiseau traversait l'horizon.
Dans ces lieux o jadis roucoulait le pigeon
Et qu'animait aussi l'abeille bourdonnante,
Rgne un silence affreux, et l'onde y est stagnante:
Plus de ruisseaux courant sur un lit de cailloux
Dont l'cho rptait le murmure si doux.

COLERIDGE, _Prdiction de la Famine._



Nous tions dans la saison de l't. M. Jarvie ne demeurait qu'
quelques pas de mistress Flyter; j'avais donn ordre  Andr de
m'attendre  sa porte  cinq heures prcises avec nos deux
chevaux, et je ne manquai pas de m'y trouver. La premire chose
que je remarquai en arrivant fut que le cheval donn si
gnreusement par le clerc Touthope  son client M. Fairservice,
en change de la jument de Thorncliff, tait encore, quelque
mauvais qu'il ft, un Bucphale en comparaison de celui contre
lequel il avait trouv le secret de l'changer. Il avait bien ses
quatre pieds; mais il tait tellement boiteux que trois seulement
paraissaient destins  le soutenir et que le quatrime,
brandillant en l'air, ne semblait tre l que pour leur servir de
pendant.

--  quoi pensez-vous de m'amener un animal semblable? lui
demandai-je avec impatience; qu'est devenu le cheval sur lequel
vous tes venu  Glascow?

-- Je l'ai vendu, monsieur; il tait poussif, et il aurait mang
gros comme sa tte d'argent s'il tait rest dans l'curie de
mistress Flyter. J'ai achet celui-ci pour le compte de Votre
Honneur. C'est un march d'or: il ne cote qu'une livre sterling
par jambe, c'est--dire quatre. On dirait qu'il boite, mais il n'y
paratra plus quand il aura fait un mille. C'est un trotteur bien
connu, on l'appelle Souple-Tam.

-- Sur mon me! Andr, vous ne serez content que quand ma houssine
aura fait connaissance avec vos paules. Si vous n'allez chercher
 l'instant l'autre cheval, je vous jure que vous porterez la
peine de votre impudence.

Andr, malgr mes menaces, ne se pressait pas de m'obir. Il me
dit qu'il lui en coterait une guine de ddit pour rompre le
march qu'il avait fait, et quoique je visse bien que le coquin me
prenait pour dupe, j'allais, en vritable Anglais, sacrifier de
l'argent plutt que de perdre du temps, quand M. Jarvie parut  sa
porte. Il tait bott et couvert d'un manteau  capuchon, comme
s'il se ft prpar  un hiver de Sibrie, et nous tions dans le
temps de la moisson. Deux de ses commis, prcds par Mattie,
conduisaient le coursier sage et paisible qui avait l'honneur de
porter le digne magistrat dans ses excursions. Avant de se mettre
en selle, il me demanda pour quelles raisons je grondais mon
domestique, et ayant appris la manoeuvre d'Andr, il coupa court 
tout dbat en prononant que s'il ne rendait sur-le-champ son
animal tripde  celui de qui il prtendait l'avoir achet et s'il
ne reprsentait le quadrupde plus utile qu'il avait disgraci, il
l'enverrait en prison et le condamnerait  une amende de la moiti
de ses gages. -- M. Osbaldistone, lui dit-il, vous paie pour votre
service et pour celui de votre cheval, pour le service de deux
btes, entendez-vous, pendard? J'aurai l'oeil sur vous pendant le
voyage.

-- Cela ne servirait  rien de me mettre  l'amende, dit Andr
d'un ton d'humeur, je n'ai pas le premier sou pour payer. On ne
peut prendre les culottes d'un Highlander.

-- Mais vous avez au moins une carcasse qu'on peut mettre en
prison, et j'aurai soin qu'on vous y traite comme vous le mritez.

Andr fut donc oblig de se soumettre aux ordres de M. Jarvie, et
il partit en murmurant entre ses dents: -- Mal prend d'avoir tant
de matres, comme disait la grenouille  la herse dont chaque coup
de dent la blessait.

Il parat qu'il ne trouva pas beaucoup de difficult  se
dbarrasser de Souple-Tam et  reprendre possession de son
ancienne monture, car l'change fut effectu en quelques minutes,
et jamais il ne me parla de l'argent qu'il prtendait avoir eu 
payer  titre de ddit.

Nous partmes enfin; mais nous n'tions pas au bout de la rue dans
laquelle M. Jarvie demeurait que nous entendmes derrire nous de
grands cris: Arrtez! arrtez! Nous fmes halte  l'instant, et
nous vmes accourir  toutes jambes les deux commis du banquier
qui lui apportaient deux derniers gages du zle et de
l'attachement de Mattie: l'un tait un immense mouchoir de soie
qui aurait pu servir de voile  un des btiments qu'il envoyait
aux Indes occidentales, et que mistress Mattie l'engageait 
mettre autour de son cou, par-dessus sa cravate, ce qu'il ne
manqua pas de faire; l'autre tait une recommandation verbale de
la part de la femme de mnage, qu'il et bien soin de ne pas se
fatiguer. Je crus remarquer que le jeune homme charg de cette
dernire commission avait grande peine  s'empcher de rire en
s'en acquittant. -- C'est bon! c'est bon! rpondit M. Jarvie:
dites-lui qu'elle est folle. Cela prouve pourtant un bon coeur,
ajouta-t-il en se tournant vers moi. Mattie est une femme
attentive, quoiqu'elle soit encore bien jeune. En parlant ainsi,
il pressa les flancs de son coursier, et nous nous trouvmes
bientt hors des murs de Glascow.

Tandis que nous cheminions sur une assez belle route qui nous
conduisait au nord-est de la ville, j'eus occasion d'apprcier et
d'admirer les bonnes qualits de mon nouvel ami. Quoique, de mme
que mon pre, il estimt le commerce comme l'objet le plus
important de la vie humaine, cependant il n'en tait pas engou au
point de mpriser toute autre connaissance. Au contraire, malgr
la manire bizarre et souvent triviale dont il s'exprimait, malgr
une vanit d'autant plus ridicule qu'il cherchait  la cacher sous
un voile d'humilit bien transparent; enfin, quoiqu'il ft
dpourvu de tous les avantages qui rsultent d'une ducation
soigne, M. Jarvie, dans sa conversation, prouvait  chaque
instant qu'il avait l'esprit observateur, juste, libral, et mme
aussi cultiv que les circonstances le lui avaient permis. Il
connaissait assez bien les antiquits locales, et il me racontait
les vnements mmorables qui s'taient passs dans les lieux que
nous traversions. Il n'tait pas moins instruit dans l'histoire
ancienne de sa ville natale, et sa sagacit entrevoyait dj dans
l'avenir les avantages dont elle ne devait jouir que bien des
annes aprs. Je remarquai aussi, et avec grand plaisir, que,
quoiqu'il ft cossais dans la force du terme, il n'en tait pas
moins dispos  rendre justice  l'Angleterre. Lorsque Andr, que
le bailli, soit dit en passant, ne pouvait souffrir, imputait le
moindre accident qui nous arrivait, comme, par exemple, celui d'un
cheval qui se dferrait,  l'influence fatale de l'union de
l'cosse  l'Angleterre, M. Jarvie jetait sur lui un regard svre
et lui disait:

-- Paix, monsieur, paix! Ce sont de mauvaises langues, comme la
vtre, qui rpandent des semences de haine entre les voisins et
les nations. Il n'y a rien de si bien qui ne puisse tre mieux, et
c'est ce qu'on peut dire de l'acte d'Union. Nulle part on ne s'est
prononc contre elle d'une manire plus dcide qu' Glascow; nous
avons eu des rassemblements, des sditions, des soulvements: mais
c'est un bien mauvais vent que celui qui n'est bon pour personne.
Il faut prendre les choses comme on les trouve. Depuis le temps o
saint Mungo pchait des harengs dans la Clyde jusqu' nos jours,
avait-on vu le commerce tranger fleurir  Glascow? Il ne faut
donc pas maudire l'Union, puisque c'est elle qui nous a ouvert le
chemin de l'Amrique.

Andr Fairservice n'tait pas homme  se rendre  ce raisonnement;
il fit mme une espce de protestation en grommelant entre ses
dents. -- C'tait un triste changement que de voir faire en
Angleterre des lois pour l'cosse! Quant  lui, il ne voudrait
pas, pour tous les barils de harengs de Glascow ni pour tout le
sucre et tout le caf des colonies, avoir renonc au parlement
d'cosse et envoy notre couronne, notre pe, notre sceptre et
notre argent en Angleterre, pour tre gards dans la Tour de
Londres par ces mangeurs de plum-puddings. Qu'est-ce que sir
William Wallace ou le vieux sir David Lindsay auraient dit de
l'Union et de ceux qui y ont consenti?

La route sur laquelle nous voyagions pendant ces discussions avait
pris un aspect plus agreste  deux milles de Glascow, et plus nous
avancions, plus le pays me paraissait sauvage. Devant, derrire et
autour de nous s'tendaient de continuelles et vastes bruyres,
dont la dsesprante aridit tantt offrait aux regards un espace
de terrain plat et coup par des flaques d'eau qui se cachent sous
une verdure perfide ou sous une tourbe noire, et qu'on appelle
_peat-bogs _en cosse[98], tantt formait des lvations normes
qui manquaient de la dignit des montagnes, quoique plus pnibles
encore  gravir pour le voyageur. Pas un arbre, pas un buisson ne
reposait l'oeil fatigu de ce sombre tableau d'une strilit
uniforme. La bruyre elle-mme tait de cette espce rabougrie qui
ne parvient tout au plus qu' une floraison imparfaite, et qui,
autant que je puis le savoir, couvre la terre de son vtement le
plus commun par sa qualit et sa nuance. Aucun tre vivant ne
s'offrit  nos regards, si ce n'est quelques moutons dont la laine
tait d'une trange diversit de couleur, noire, bleue et orange;
c'tait principalement sur leurs ttes et leurs jambes que le noir
dominait. Les oiseaux mmes semblaient fuir ce dsert, d'o ils
auraient eu peine  s'chapper, et je n'y entendis que le cri
monotone et plaintif du vanneau et du courlis.

Cependant au dner, que nous fmes dans le plus misrable des
cabarets, nous emes le bonheur de reconnatre que ces oiseaux
criards n'taient pas les seuls habitants des bruyres. La vieille
bonne femme[99] nous dit que le _bonhomme[100]_ avait t  la
montagne, et cela fut trs heureux pour nous, car elle nous servit
les produits de sa _chasse, _sous la forme de quelque oiseau en
grillades. Elle y joignit du saumon sal, du fromage de lait de
vache et du pain d'avoine; c'tait tout ce que sa maison pouvait
fournir. De la bire trs ordinaire, dite _two penny[101], _et un
verre de trs bonne eau-de-vie compltrent notre repas; et, comme
nos chevaux avaient fait le leur en mme temps, nous nous remmes
en route avec une nouvelle ardeur.

J'aurais eu besoin de toute la gaiet que peut inspirer le
meilleur dner pour rsister au dcouragement qui s'emparait
insensiblement de moi quand j'associais dans ma pense l'trange
incertitude du succs de mon voyage avec l'aspect de dsolation
que prsentait le pays que nous parcourions. En effet nous
traversmes des dserts encore plus mornes, encore plus tristes et
plus sauvages, s'il est possible, que ceux que nous avions vus
dans la matine. Les misrables huttes qui,  et l, annonaient
l'existence de quelques cratures humaines, devenaient plus rares
 mesure que nous avancions, et quand nous commenmes  gravir un
terrain d'une lvation progressive, elles disparurent tout 
fait.

Enfin nous apermes bien loin de nous sur la gauche une chane de
montagnes qui semblaient d'un bleu fonc. Elles s'tendaient du
nord au nord-ouest, et occuprent toute mon imagination. L je
verrais un pays peut-tre aussi sauvage, mais sans doute bien
autrement intressant que celui dans lequel nous tions alors.
Leurs pics paraissaient s'lever jusqu'aux nues et prsentaient
aux yeux une varit de coupes pittoresques bien diffrentes de
l'uniformit fatigante des hauteurs que nous avions gravies
jusque-l. En contemplant cette rgion alpine, je brlais du dsir
de faire connaissance avec les solitudes qu'elle devait renfermer
et de braver tous les prils pour satisfaire ma curiosit, de mme
que le marin fatigu de la monotonie d'un long calme voudrait
l'changer pour le mouvement et les risques d'un combat ou d'une
tempte. Je fis diverses questions  mon ami M. Jarvie sur le nom
et la position de ces montagnes remarquables, mais il ne put ou ne
voulut pas y rpondre; il me dit seulement que c'tait l que
commenaient les Highlands. -- Vous avez tout le temps de voir les
Highlands, rpta-t-il, vous en aurez tout le temps avant de
revenir  Glascow. Pour moi je ne les regarde jamais d'avance, je
n'aime pas  les voir; elles jettent de la tristesse dans mon me.
Ce n'est pas frayeur, au moins; non, ce n'est pas frayeur.
C'est... c'est compassion pour les pauvres cratures  demi
mourant de faim qui les habitent. Mais n'en parlons plus. Il ne
faut point parler des Highlanders quand on en est si proche: j'ai
connu plus d'un honnte homme qui ne serait pas venu jusqu'ici
sans faire son testament. Mattie n'tait pas trop contente de me
voir entreprendre un tel voyage; elle a pleur, la folle! mais il
n'est pas plus tonnant de voir une femme pleurer que de voir une
oie marcher sans souliers.

Je tchai de faire tomber la conversation sur l'histoire et le
caractre de l'homme que nous allions voir, mais sur ce sujet
M. Jarvie fut impntrable; ce que j'attribuai en partie  la
prsence de M. Andr Fairservice, qui nous suivait de si prs que
ses oreilles ne pouvaient se dispenser d'entendre chaque mot que
nous prononcions, et sa langue prenait la libert de se mler  la
conversation toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Mais
alors M. Jarvie ne manquait gure de le tancer.

-- Restez derrire, monsieur, et  la distance qui vous convient,
lui dit le bailli comme il s'avanait pour mieux entendre la
rponse  une question que je lui avais faite sur Campbell; vous
vous mettriez  ct de nous si l'on vous laissait faire. Ce
gaillard-l veut toujours sortir du moule  fromage dans lequel il
a t jet.  prsent qu'il ne peut plus nous entendre,
M. Osbaldistone, je vais rpondre  votre question autant que cela
me sera possible et pourra vous tre utile. Je ne puis vous dire
grand bien de Rob, pauvre diable! et je ne peux pas vous en dire
de mal, d'abord parce qu'il est mon cousin, et ensuite parce que
nous sommes dans son pays et qu'il n'y a pas un buisson derrire
lequel un de ses gens ne puisse tre cach. Si vous voulez m'en
croire, moins vous parlerez de lui, du lieu o nous allons et du
motif de notre voyage, plus nous aurons d'espoir de russir. Nous
pouvons rencontrer quelqu'un de ses ennemis; il en a plus d'un
dans ces environs. Il a encore la tte droite, mais il peut tre
oblig de la baisser. Vous savez que le couteau entame quelquefois
la peau du plus fin renard.

-- Je suis bien dcid, lui rpondis-je,  me laisser entirement
guider par votre exprience.

-- Fort bien, M. Osbaldistone, fort bien. Mais il faut que je dise
deux mots  ce garnement, car les enfants et les imbciles
rptent souvent en plein air ce qu'ils ont entendu au coin du
feu. Hol, h! Andr! Comment l'appelez-vous? Fairservice?

Andr, qui, depuis la dernire rebuffade qu'il avait reue, se
tenait  une distance respectueuse, jugea  propos de faire la
sourde oreille.

-- Andr, maraud! rpta M. Jarvie; ici, monsieur, ici!

-- C'est ainsi qu'on parle  un chien! dit Andr en s'approchant
d'un air d'humeur.

-- Et je vous donnerai les gages d'un chien, maraud! si vous ne
faites pas attention  ce que j'ai  vous dire. coutez-moi bien.
Nous allons donc dans les Highlands...

-- Je m'en doutais bien, dit Andr.

-- coutez-moi, monsieur, et ne m'interrompez pas. Je vous disais
donc que nous allons dans les Highlands...

-- Vous me l'avez dj dit, je ne l'ai pas oubli, rpondit
l'incorrigible Andr.

-- Je vous briserai les os, si vous ne retenez votre langue.

-- Une langue retenue rend la bouche baveuse, rpliqua Andr.

Je fus oblig d'intervenir dans ce colloque, et j'imposai silence
 Andr du ton le plus imprieux.

-- Je ne dis plus un mot, me rpondit-il. Ma mre m'a rpt plus
d'une fois:

_Qui tient la bourse  son plaisir_
_A droit de se faire obir._

Ainsi vous pouvez parler l'un ou l'autre tant qu'il vous plaira.
Je suis muet.

Aprs cette docte citation, M. Jarvie, craignant qu'elle ne ft
suivie d'une autre, s'empressa de prendre la parole pour lui
donner ses instructions:

-- Faites donc bien attention  ce que je vais vous dire, si vous
avez quelque gard pour votre tte, quoiqu'elle ne vaille pas
grand argent. Dans l'endroit o nous allons, et o il est probable
que nous passerons la nuit, il se trouve des gens de toutes les
sectes, de tous les partis, de tous les clans, des habitants des
Hautes-Terres, ou Highlands, et des habitants des Basses-Terres,
ou Lowlands, leurs voisins. Ils sont souvent en querelles, et l'on
y voit moins de bibles ouvertes que de sabres hors du fourreau,
surtout quand l'usquebaugh a mont les ttes. Ne vous mlez pas de
leurs affaires, faites rester en repos votre langue bavarde,
entendez tout sans rien dire et laissez les coqs se battre.

-- Ce n'est pas la peine de me dire tout cela, rpliqua Andr d'un
air de ddain. Croyez-vous que je n'aie jamais vu un Highlander,
que je ne sache pas comment il faut se conduire avec eux? Je n'ai
besoin des leons de personne. J'ai trafiqu avec eux, mang avec
eux, bu avec eux...

-- Et vous tes-vous aussi battu avec eux?

-- Non, non; j'ai toujours pris soin de m'en prserver. Il ne
conviendrait pas que moi, qui suis dans mon mtier un artiste, un
demi-savant, j'allasse me battre avec des ignorants, qui ne
sauraient dire en bon cossais, encore moins en latin, le nom
d'une seule plante de leurs montagnes.

-- Eh bien! si vous voulez conserver votre langue et vos oreilles,
car vous aimez  faire usage de l'une comme des autres, je vous
recommande de ne pas dire un mot, ni en bien ni en mal,  qui que
ce soit dans le clan. Surtout faites bien attention  ne point
bavarder sur nous,  ne pas chercher  faire sonner le nom de
votre matre et le mien. N'allez pas dire: Celui-ci est le bailli
Nicol Jarvie de Glascow, fils du digne diacre Nicol Jarvie, dont
tout le monde a entendu parler. Celui-l est M. Frank
Osbaldistone, fils unique du chef de la respectable maison
Osbaldistone et Tresham, dans la cit,  Londres.

-- C'est bon! c'est bon! pourquoi voulez-vous que j'aille parler
de vos noms? J'aurais des choses plus intressantes  dire, je
crois.

-- Et prcisment, sot oison, ce sont ces choses intressantes que
vous pouvez avoir apprises, entendues, devines ou imagines, dont
je crains que vous ne parliez  tort et  travers.

-- Si vous ne me jugez pas en tat de parler aussi bien qu'un
autre, dit Andr d'un ton suffisant, payez-moi mes gages et ma
nourriture, et je retournerai  Glascow... Il n'y aura pas de
grands regrets  notre sparation, comme disait la vieille jument
au chariot bris.

Voyant qu'Andr prenait encore une fois un ton d'impertinence qui
allait me rendre son service plus nuisible qu'utile, je lui
dclarai ouvertement qu'il pouvait s'en retourner si bon lui
semblait, mais que je ne lui paierais pas un sou de ses gages. Un
argument _ad crumenam, _comme disent certains logiciens en
plaisantant, produit de l'effet sur presque tous les hommes, et
Andr n'affectait pas de singularit sur ce point. Le limaon
rentra ses cornes, pour me servir de l'expression de M. Jarvie,
et, se retirant  quelques pas derrire nous, il nous suivit d'un
air de soumission et de docilit.

La concorde tant ainsi rtablie, nous continumes paisiblement
notre route. Aprs avoir mont pendant environ six  sept milles
d'Angleterre, nous trouvmes une descente  peu prs de mme
longueur. Le pays tait toujours aussi strile, la vue aussi
uniforme. Le seul objet qui pt attirer nos regards taient les
montagnes, dont nous apercevions toujours les sommets escarps, et
qui ne nous paraissaient gure plus rapproches que quelques
heures auparavant. Nous marchmes sans nous arrter; et cependant,
lorsque la nuit vint envelopper de ses ombres les dserts sauvages
et arides que nous traversions, M. Jarvie me dit que nous avions
encore trois milles et un peu plus  faire avant d'arriver 
l'endroit o nous devions passer la nuit.

Chapitre XXVIII.

Baron de Bucklivy[102],
Que le diable t'emporte,
Si par toi fut bti
Un hameau de la sorte!

Pas un morceau de pain
Au pauvre plerin!
Que le diable t'emporte,
Si par toi fut bti
Un hameau de la sorte,
Baron de Bucklivy!

Pas une simple chaise
Pour s'asseoir  son aise!
Baron de Bucklivy,
Que le diable t'emporte,
Si par toi fut bti
Un hameau de la sorte!

_Vers populaires en cosse sur une mauvaise auberge._



La nuit tait belle et la lune favorisait notre voyage. Grce 
ses rayons le pays prenait un aspect plus intressant que pendant
le jour, dont la lumire ne faisait qu'en dcouvrir la strile
tendue; les accidents de la lumire et des ombres prtaient  ces
lieux un certain charme qui ne leur appartenait pas naturellement:
tel est le voile dont se couvre une femme sans attraits qui irrite
notre curiosit sur ce qui n'a rien d'agrable en soi-mme.

Nous continuions  descendre en tournant, et nous arrivmes  des
ravines plus profondes qui semblaient devoir nous conduire sur les
bords de quelque ruisseau. Ce prsage ne fut pas trompeur. Nous
nous trouvmes bientt sur les bords d'une rivire qui ressemblait
plus  celles d'Angleterre qu'aucune de celles que j'avais vues
jusqu'alors en cosse. Elle tait troite, profonde, et ses eaux
coulaient en silence. La clart imparfaite rflchie par son sein
paisible nous fit voir que nous tions au milieu des montagnes
leves o elle prend sa source. -- C'est le Forth, -- me dit
M. Jarvie avec cet air de respect que j'ai toujours remarqu dans
les cossais pour leurs principales rivires. On a vu mme des
duels occasionns par quelques mots peu rvrencieux prononcs sur
la Clyde, la Tweed, le Forth et le Spey. Je ne saurais critiquer
cet innocent enthousiasme, et je reus l'annonce de mon ami avec
la mme importance qu'il semblait y attacher. Dans le fait je
n'tais pas fch, aprs un voyage si long et si ennuyeux,
d'approcher d'un pays qui promettait de distraire mon imagination;
il n'en fut pas de mme de mon fidle cuyer, et lorsque
l'information officielle -- c'est le Forth -- fut prononce, je
l'entendis murmurer  voix basse: -- Hum! s'il avait dit: C'est
l'auberge, ce serait une meilleure nouvelle.

Quoi qu'il en soit, le Forth, autant que j'en pus juger  la
clart imparfaite de la lune, me parut mriter le tribut
d'admiration que lui accordent ceux qui habitent non loin de ses
bords. Une belle minence de la forme sphrique la plus rgulire,
couverte d'un taillis de coudriers, de frnes et de chnes nains,
mls de quelques vieux arbres qui levaient au-dessus leur tte
majestueuse, semblait protger le berceau o cette rivire prenait
naissance. Mon digne compagnon me fit part  ce sujet d'une
opinion rpandue dans le voisinage; et, tout en m'assurant qu'il
n'en croyait pas un mot, le ton bas et mystrieux avec lequel il
en parlait prouvait que son incrdulit n'tait pas bien affermie.
Cette montagne si belle et si rgulire, couronne d'une telle
varit d'arbres et de taillis, passait pour renfermer dans ses
invisibles cavernes les palais des fes, tres qui tenaient le
milieu entre l'homme et les dmons, et qui, sans tre positivement
malveillants pour le genre humain, devaient pourtant tre
soigneusement vits,  cause de leur caractre capricieux,
irritable et vindicatif.

-- On les appelle, continua M. Jarvie en baissant encore davantage
la voix, _Daoine Schie _ce qui veut dire, comme on me l'a
expliqu, hommes de paix. C'est sans doute pour gagner leur
bienveillance qu'on les a nomms ainsi, et je ne vois pas pourquoi
nous ne leur donnerions pas aussi ce nom, M. Osbaldistone, car il
n'est pas sage de mal parler du laird dans ses domaines.
Apercevant alors de loin quelques lumires: -- Aprs tout,
continua-t-il d'un ton plus ferme, ce sont autant d'illusions de
l'esprit de mensonge, et je ne crains pas de le dire... car voil
les lumires du clachan d'Aberfoil, et nous sommes prs du terme
de notre voyage.

Cette nouvelle me fit grand plaisir, moins parce qu'elle rendait 
mon digne ami la libert d'exprimer sans risque ses vritables
sentiments sur les _Daoine Schie _que parce qu'elle nous
promettait quelques heures de repos, dont nous et nos montures
avions grand besoin aprs avoir fait plus de cinquante milles.

Nous traversmes le Forth  sa source sur un vieux pont de pierre
trs lev et trs troit.[103] Mon conducteur m'apprit cependant
que, pour franchir cette rivire et toutes ses eaux tributaires,
le passage gnral des Highlands du ct du sud avait lieu par ce
qu'on appelait les gus de Frew, toujours trs profonds et trs
difficiles, souvent mme impraticables. Au-dessous de ces gus, on
ne peut le traverser qu'en remontant  l'est jusqu'au pont de
Stirling, de sorte que le Forth forme une barrire naturelle entre
les Highlands et les Lowlands d'cosse, depuis sa source jusqu'au
_frith _ou golfe par lequel il se perd dans l'Ocan. Les
vnements que je vais rapporter, et dont nous fmes tmoins,
m'engagent  citer l'expression nergique et proverbiale du bailli
Jarvie, qui me dit que le Forth tait la bride des montagnards.

Environ un mille aprs avoir pass le pont, nous nous trouvmes 
la porte de l'auberge o nous devions passer la nuit. C'tait une
hutte plus misrable encore que celle o nous avions dn: mais on
voyait briller de la lumire  travers les petites croises, on
entendait diffrentes voix dans l'intrieur, et tout nous faisait
esprer que nous y trouverions un gte et un souper, ce qui ne
nous tait nullement indiffrent.

Andr fut le premier  nous faire remarquer une branche de saule
dpouille de son corce, place sur le seuil de la porte
entrouverte. Il fit un pas en arrire: -- N'entrez pas, nous dit-
il, n'entrez pas. Cette branche annonce qu'il se trouve l
quelques-uns de leurs chefs ou grands hommes, qui sont  boire
l'usquebaugh[104] et qui ne veulent pas tre interrompus. Le moins
qui puisse nous arriver, si nous y montrons notre nez, c'est
d'attraper quelques coups sur la tte,  moins que quelqu'un d'eux
n'ait la fantaisie de rchauffer dans notre chair la lame de son
dirk, ce qui est possible.

-- Je crois, me dit M. Jarvie  voix basse, en rponse  un regard
que je lui adressai, que le coucou a raison de chanter une fois
l'an.

Deux ou trois filles  demi vtues parurent  la porte du cabaret
et de deux ou trois chaumires voisines en entendant le bruit de
nos chevaux, et ouvrirent de grands yeux en nous voyant; mais pas
une ne s'approcha de nous pour nous offrir ses services, et, 
chaque question que nous fmes, on nous rpondit constamment: --
_Ha niel sassenach.[105] _M. Jarvie, qui avait de l'exprience,
trouva pourtant bientt le moyen de leur faire parler anglais.
Prenant par le bras un enfant de dix  onze ans, qui n'avait pour
tout vtement qu'un lambeau de vieux plaid, et lui montrant un
bawbie[106]:

-- Si je vous donne cela, lui dit-il, entendrez-vous le sassenach?

-- Oui, oui! rpondit le marmot en bon anglais, trs certainement.

-- Eh bien! mon enfant, allez dire  votre maman qu'il y a ici
deux messieurs qui dsirent lui parler.

L'htesse arriva sur-le-champ, tenant en main un morceau de bois
de sapin allum. La trbenthine de cette espce de torche qu'on
tire gnralement des fondrires  tourbe lui donne un clat
ptillant qui fait qu'on l'emploie frquemment dans les Highlands
au lieu de chandelle. La lumire clairait les traits inquiets et
sauvages d'une femme ple, maigre, et d'une taille plus
qu'ordinaire, dont les vtements malpropres et en haillons
atteignaient tout au plus le but que se propose la dcence, 
l'aide d'un plaid ou mantelet de tartan, et ne pouvaient lui tre
d'aucune autre utilit. Ses cheveux noirs s'chappant en dsordre
de sa coiffe, l'air trange et embarrass avec lequel elle nous
regardait, tout en un mot donnait en la voyant l'ide d'une
sorcire interrompue au milieu de ses coupables rites.

Elle refusa positivement de nous recevoir. Nous insistmes, nous
fmes valoir le long voyage que nous venions de faire, le besoin
que nous prouvions de repos et de nourriture, nous et nos
chevaux, et l'impossibilit de trouver un autre gte avant
d'arriver  Callender, village qui, d'aprs M. Jarvie, tait
encore loign de sept milles d'cosse. Je n'ai jamais pu savoir
bien au juste combien cette distance produit en milles
d'Angleterre; mais je crois qu'on peut la calculer au double sans
courir le risque de se tromper beaucoup. L'htesse obstine n'eut
aucun gard  mes remontrances. -- Il vaut mieux aller plus loin
que de vous attirer malheur, nous dit-elle en se servant du
dialecte cossais des Lowlands, car elle tait native du comt de
Lennox; ma maison est occupe par des gens qui ne verraient pas de
bon oeil des trangers. Ils attendent du monde, peut-tre des
Habits-Rouges de la garnison. Elle appuya sur ces derniers mots
avec emphase, tout en baissant la voix pour les prononcer. -- La
nuit est belle, ajouta-t-elle; une nuit passe dans la plaine vous
rafrachira le sang. Vous pouvez bien dormir sous vos manteaux
comme une lame dans son fourreau. -- Il n'y a gure de fondrires,
si vous choisissez bien votre gte, et vous pouvez attacher vos
chevaux  quelque arbre des hauteurs, personne ne leur dira rien.

-- Mais, ma bonne femme, lui dis-je pendant que le bailli
soupirait et restait dans l'indcision, il y a six heures que nous
avons dn; nous n'avons rien pris depuis ce temps, je meurs
vritablement de faim et je n'ai pas envie d'aller me coucher sans
souper dans vos montagnes. Il faut absolument que j'entre; faites
vos excuses  vos htes pour introduire deux trangers dans leur
compagnie. Andr, conduisez nos chevaux dans l'curie, et venez
nous rejoindre.

L'Hcate de ce lieu me regarda d'un air de surprise en s'criant:

-- On ne peut pas empcher un entt de faire ce qui lui plat:
que ceux qui veulent aller  Cupar y aillent[107]. Voyez ces
gourmands d'Anglais! en voil un qui convient qu'il a dj fait un
bon repas dans la journe, et il risquerait sa vie plutt que de
se passer de souper! Mettez du rostbeef et du pudding de l'autre
ct du prcipice de Tophet, et un Anglais sautera par-dessus pour
y arriver; mais je m'en lave les mains! -- Suivez-moi, monsieur,
dit-elle  Andr, je vais vous montrer l'curie.

Je l'avoue, les expressions de l'htesse ne me plaisaient gure:
elles semblaient annoncer quelque danger; mais je ne voulus pas
reculer aprs avoir dclar ma rsolution, et j'entrai hardiment
dans la maison. Aprs avoir risqu de me rompre les jambes contre
un baquet qui se trouvait dans un troit vestibule, j'ouvris une
mauvaise porte en joncs, et je me trouvai, ainsi que M. Jarvie qui
me suivait, dans le principal appartement de ce caravansrail
cossais.

L'intrieur prsentait un aspect singulier pour des yeux anglais.
Le feu, aliment par des tourbes et des branches de bois sec,
brlait au milieu de la salle, et la fume, n'ayant d'autre issue
qu'un trou pratiqu  la toiture, tournoyait autour des solives de
la hutte, suspendue en noirs flocons  cinq pieds au-dessus du
plancher. L'espace infrieur tait tenu assez libre par
d'innombrables courants d'air qui arrivaient sur le feu par les
fentes du panneau d'osier servant de porte; par deux trous carrs
servant de fentres et bouchs seulement l'un avec un plaid,
l'autre avec les haillons d'une capote, et surtout par les
crevasses des murs, construits en cailloux et en tourbe ciments
avec de la boue.

Devant une vieille table de chne, place prs du feu, taient
assis trois hommes qu'il tait impossible de regarder d'un oeil
indiffrent. Deux d'entre eux avaient le costume des Highlands.
L'un, de petite taille, le teint basan, l'oeil vif, les traits
anims, l'air irritable, portait des _trews, _pantalons serrs, en
une espce de tricot de diverses couleurs. Le bailli me dit 
l'oreille que c'tait bien certainement un personnage de quelque
importance, car les seuls Duinhewassels[108] portaient des _trews,
_et il tait mme trs difficile de les fabriquer au got
highlandais.

L'autre tait un homme grand et vigoureux, ayant des cheveux roux,
la figure bourgeonne, les pommettes saillantes et le menton 
angle aigu, -- espce de caricature des traits nationaux de
l'cosse. Le _tartan _de ses vtements diffrait de celui de son
compagnon par une plus grande quantit de carreaux rouges, tandis
que le noir et le vert fonc dominaient dans le tissu de l'autre.

Le troisime avait le costume des Lowlands. Il avait le regard
fier et hardi, des membres robustes et la tournure militaire. Sa
redingote tait couverte d'une profusion de galons, et son chapeau
 cornes avait des dimensions normes. Son sabre court et ses
pistolets taient sur la table devant lui. Les deux Highlanders
avaient aussi devant eux leurs dirks nus, la pointe enfonce dans
la table. J'appris ensuite que c'tait un signe qu'il fallait
qu'aucune querelle n'interrompt ou troublt leurs libations. Un
grand pot d'tain plac au milieu de la table pouvait contenir
quatre pintes d'_usquebaugh, _liqueur presque aussi forte que
l'eau-de-vie, que les Highlanders distillent de la drche, et dont
ils boivent une quantit excessive. Un verre cass et mont sur un
pied de bois servait de coupe et circulait avec une rapidit
merveilleuse. Ces hommes parlaient tous ensemble et trs haut,
tantt en anglais, tantt en galique.

Un autre Highlander, envelopp dans son plaid, tait couch sur le
plancher, la tte appuye sur une pierre avec une botte de paille
pour oreiller. Il dormait ou semblait dormir, sans faire attention
 ce qui se passait autour de lui. Il paraissait aussi tre
tranger, car il portait l'pe et le bouclier, armes ordinaires
de ses compatriotes quand ils voyagent. Le long des murs on voyait
des lits ou crches de diffrentes formes, les uns faits avec de
vieilles planches, les autres avec des claies en osier; et c'tait
l que dormait toute la famille, hommes, femmes et enfants, sans
autres rideaux que l'paisse fume qui s'levait de tous cts.

Nous avions fait si peu de bruit en entrant, et les buveurs que
j'ai dcrits taient si anims  leur discussion, qu'ils furent
quelques minutes sans s'apercevoir de notre arrive; mais je
remarquai que le Highlander couch prs du feu se souleva sur le
coude, carta le plaid qui lui couvrait le visage, et, nous ayant
regards un instant, reprit sa premire attitude comme pour se
livrer de nouveau au sommeil que nous avions interrompu.

Nous nous approchmes du feu, qui ne nous tait pas indiffrent
aprs avoir voyag pendant une soire trs froide, au milieu des
montagnes, et ce fut en appelant l'htesse que j'attirai sur nous
l'attention de la compagnie. Elle s'approcha, jeta des regards
inquiets tantt sur nous, tantt sur ses autres htes, et lorsque
je lui dis de nous servir  manger, elle nous rpondit en hsitant
et avec un air d'embarras qu'elle ne savait pas... qu'elle ne
croyait pas... qu'il y et rien chez elle... rien qui pt nous
convenir.

Je l'assurai que nous tions fort indiffrents sur la qualit des
mets qu'elle pourrait nous offrir, mais qu'il nous fallait quelque
chose. Renversant un baquet et une cage  poulets vide, j'en fis
deux siges pour M. Jarvie et pour moi, et Andr, qui entra en ce
moment, se tint debout en silence derrire nous. Les naturels du
pays, comme je puis bien les appeler, nous regardaient d'un air
qui exprimait qu'ils taient confondus de notre assurance, et nous
cachmes de notre mieux, sous un air d'indiffrence, l'inquitude
que nous avions en secret sur l'accueil que nous feraient ceux qui
nous avaient prcds en ce lieu.

Enfin le moins grand des Highlanders, s'adressant  moi, me dit en
bon anglais et d'un air de hauteur:

-- Vous vous mettez  votre aise comme chez vous, monsieur!

-- C'est ce que je fais toujours, rpondis-je, quand je me trouve
dans une maison ouverte au public.

-- Et vous n'avez pas vu, dit le plus grand, par la branche place
 la porte, que des gentlemen ont pris la maison publique pour s'y
occuper de leurs affaires prives?

-- Je ne suis pas oblig de connatre les usages de ce pays, mais
il me reste  apprendre comment trois personnes peuvent avoir le
droit d'exclure tous les voyageurs de la seule auberge qui se
trouve  plusieurs milles  la ronde.

-- Cela n'est pas raisonnable, messieurs, dit M. Jarvie; nous ne
voulons pas vous offenser, mais en conscience cela n'est pas
raisonnable ni autoris par la loi. Mais pour tablir la bonne
intelligence, si vous voulez partager avec nous un pot d'eau-de-
vie, gens paisibles que nous sommes...

-- Au diable votre eau-de-vie, monsieur, dit le Lowlander en
enfonant firement son chapeau sur sa tte; nous ne voulons ni de
votre eau-de-vie ni de votre compagnie. En parlant ainsi il se
leva: ses compagnons en firent autant et se parlrent  mots
entrecoups, ajustant leurs plaids, et reniflant l'air comme font
leurs compatriotes quand ils veulent se mettre en colre.

-- Je vous ai prvenus de ce qui arriverait, messieurs, nous dit
l'htesse avec humeur, et je devais vous le dire. Sortez de ma
maison. Il ne sera pas dit que des gentilshommes seront troubls
chez Jeannie Mac-Alpine si elle peut l'empcher. Des rdeurs
anglais qui courent le pays pendant la nuit viendront dranger
d'honntes gentilshommes qui boivent tranquillement au coin du
feu!

Dans tout autre moment j'aurais pens au proverbe latin:

_Dat veniam carvis, vexat censura columbas.[109]_

Mais ce n'tait pas l'instant de faire une citation classique, car
il me paraissait vident qu'on allait nous chercher querelle. Je
m'en inquitais peu pour moi-mme, tant j'tais indign de
l'insolence de ces gens inhospitaliers, mais j'en tais fch 
cause de mon compagnon, dont les qualits physiques et morales
n'taient gure propres  mettre  fin une pareille aventure. Je
me levai pourtant quand je vis les autres se lever, je me
dbarrassai de mon manteau pour tre prt  me mettre plus
aisment sur la dfensive.

-- Nous sommes trois contre trois, dit le moins grand des deux
Highlanders en jetant les yeux sur nous; si vous tes des hommes,
dgainons. En parlant ainsi il tira sa claymore et s'avana contre
moi. Je me mis en dfense sans craindre beaucoup l'issue de ce
combat, comptant sur la supriorit de mon arme et sur ma science
en escrime.

Le bailli m'imita avec plus de rsolution que je ne l'en aurais
cru capable.

Voyant le gant highlandais s'avancer contre lui l'arme haute, il
secoua une ou deux fois la poigne de sa lame qu'il appelait sa
_shabble[110], _et, la trouvant paresseuse  quitter le fourreau o
la rouille la fixait depuis longtemps, il saisit un soc de charrue
dont on s'tait servi en guise de poker[111], et qui tait
compltement rouge. Il le fit brandir avec tant d'effet qu'il
accrocha le plaid de son adversaire et le jeta sur le brasier.
Celui-ci le ramassa aussitt, et donna quelques instants de rpit
au bailli tandis qu'il s'occupait  teindre le feu qui en
consumait dj une partie.

Andr, au contraire, qui aurait d faire face au champion des
Lowlands, je le dis  regret, avait trouv le moyen de disparatre
ds le commencement de la querelle. Mais son antagoniste, l'ayant
vu s'enfuir, s'cria: -- Partie gale! partie gale! et se
contenta avec courtoisie de rester spectateur du combat.

Mon but tait de dsarmer mon ennemi; mais je n'osais en approcher
de trop prs, de crainte du dirk qu'il tenait de la main gauche et
dont il se servait pour parer les coups que je lui portais, tandis
qu'il m'attaquait de la droite. Cependant le bailli, malgr son
premier succs, ne se dfendait qu'avec beaucoup de peine. Le
poids de l'arme dont il se servait, son embonpoint, et mme sa
colre, avaient dj puis ses forces; il allait se trouver  la
merci de son adversaire quand le dormeur, veill par le bruit des
armes, se leva tout  coup, et, ayant port les yeux sur lui, se
jeta, l'pe nue d'une main et la targe de l'autre, entre le
magistrat hors d'haleine et son assaillant:

-- _Elle _a mang le pain de la ville de Glascow, s'cria-t-il, et
sur sa foi c'est elle qui se battra pour le bailli Sharvie dans le
clachan d'Aberfoil. -- Et joignant les actions aux paroles, cet
auxiliaire inattendu fit siffler sa lame aux oreilles de son
compatriote  la haute taille, qui lui rendit ses coups avec
usure. Mais tant tous deux arms de targes, boucliers de bois
doubls de cuivre et couverts de peau, qu'ils opposaient avec
succs  leurs coups rciproques, il rsultait de ce combat plus
de bruit que de danger vritable. Il parat au surplus que nos
agresseurs nous avaient attaqus par bravade plutt que dans le
dessein srieux de nous blesser; car l'habitant des Lowlands qui
n'avait jou jusque-l que le rle de spectateur commena alors 
se charger de celui de mdiateur.

-- Allons, retenez vos bras! retenez vos bras! en voil assez, en
voil bien assez! Ce n'est pas une querelle  s'ensuivre mort
d'homme. Les trangers se sont montrs hommes d'honneur, ils nous
ont donn satisfaction. Je suis aussi chatouilleux que personne
sur l'honneur, mais je n'aime pas  voir rpandre le sang sans
ncessit.

Je n'avais nul dsir de prolonger la querelle, et mon adversaire
paraissait galement dispos  remettre son pe dans le fourreau.
Le bailli haletant pouvait tre regard comme _hors de combat, _et
nos deux autres champions du bouclier et de la claymore finirent
le leur avec autant d'indiffrence qu'ils l'avaient commenc.

-- Maintenant, dit notre pacificateur, buvons de bon accord comme
de braves compagnons. La maison est assez grande pour que nous y
tenions tous, il me semble. Je propose que le gros petit homme qui
a l'air essouffl dans cette querelle paie un pot d'eau-de-vie,
j'en paierai un autre par reprsailles, et pour le surplus nous
ferons sonner chacun nos _bawbies _comme des frres.

-- Et qui me paiera mon beau plaid tout neuf, o le feu a fait un
trou par lequel une marmite passerait? dit le grand Highlander. A-
t-on jamais vu un homme de bon sens prendre une pareille arme pour
se battre?

-- Que ce ne soit pas un obstacle  la paix, s'cria le magistrat
qui avait enfin repris haleine et qui semblait dispos  jouir du
triomphe de s'tre conduit avec bravoure et  viter la ncessit
de recourir  une mdiation douteuse. -- Puisque j'ai fait la
blessure, je saurai bien y appliquer l'empltre. Vous aurez un
autre plaid, un des plus beaux, aux couleurs de votre clan. Dites-
moi seulement o je dois vous l'envoyer de Glascow.

-- Je n'ai pas besoin de vous nommer mon clan. Je suis du clan du
roi, c'est une chose connue: mais vous n'avez qu' prendre un
chantillon de mon plaid... fi! fi! il sent comme une tte de
mouton cuite  la fume. Vous verrez par l l'espce qu'il faut
choisir. Un de mes cousins, un gentilhomme de Glascow qui doit
aller vendre des oeufs  la Saint-Martin, ira le chercher chez
vous. Mais, brave homme, la premire fois que vous vous battrez,
si vous avez quelque gard pour votre adversaire, que ce soit avec
votre pe, puisque vous en portez une, et non pas avec des tisons
et des ferrements rougis au feu, comme un Indien sauvage.

-- En conscience, rpondit M. Jarvie, chacun fait ce qu'il peut.
Ma rapire n'a pas vu le jour depuis la bataille du pont de
Bothwell. C'est feu mon pre qui la portait alors, et je ne sais
mme pas trop s'il la mit au grand air, car le combat ne fut pas
long. Quoi qu'il en soit, la lame a pris tant d'amiti pour le
fourreau qu'il n'a pas t en mon pouvoir de l'en sparer; et
voyant que vous m'attaquiez  l'improviste, j'ai saisi pour me
dfendre le premier outil qui m'est tomb sous la main. De bonne
foi, le temps de se battre commence  passer pour moi, et
cependant il ne faudrait pas qu'on me marcht sur le pied. Mais o
est donc le brave garon qui a pris si chaudement ma dfense? Il
faut qu'il boive un verre d'eau-de-vie avec nous, quand ce serait
le dernier que je devrais boire de ma vie.

Le champion qu'il cherchait tait devenu invisible. Il avait
disparu, sans tre observ de personne,  la fin de la querelle;
mais  sa chevelure rousse et  ses traits sauvages j'avais dj
reconnu en lui notre ami Dougal, le porte-clefs fugitif de la
prison de Glascow. J'en fis part  voix basse au bailli, qui me
rpondit sur le mme ton: -- Fort bien, fort bien! Je vois que
celui que vous savez bien a eu raison de nous dire l'autre jour
que ce Dougal a des clairs de bon sens. Il faudra que je pense 
quelque moyen de lui tre utile.

Il s'assit alors sur la cage  poulets, et, respirant enfin plus
librement: -- La mre, dit-il  l'htesse, maintenant que je vois
que mon sac n'est pas trou, comme j'avais d'assez bonnes raisons
pour le craindre, je voudrais avoir quelque chose  y mettre.

Ds que la dame avait vu la querelle apaise, son humeur avait
fait place  la complaisance la plus empresse, et elle se mit
sur-le-champ  nous prparer  souper. Rien ne me surprit
davantage dans cette affaire que le calme avec lequel elle et
toute sa famille en furent tmoins. Elle cria seulement  une
servante: -- Fermez la porte! fermez la porte! bless ou tu, que
personne ne sorte avant que l'cot soit pay. Quant  ceux qui
dormaient dans les lits placs le long des murs, ils ne firent que
soulever un instant leur corps sans chemise, nous regardrent et
crirent: _Oigh! oigh! _du ton proportionn  leur ge et  leur
sexe, et se rendormirent, je crois, avant que les lames fussent
remises dans le fourreau.

Cependant notre htesse ne perdit pas de temps pour nous prparer
des aliments, et,  mon grand tonnement, elle nous servit un peu
aprs un plat de venaison apprt dans la pole  frire de manire
 satisfaire sinon des picuriens, au moins des estomacs affams.
En attendant, on plaa l'eau-de-vie sur la table, et nos
montagnards, malgr leur partialit pour l'_usquebaugh, _la
ftrent convenablement. L'habitant des Lowlands, quand le verre
eut fait la ronde une premire fois, parut dsirer de connatre
notre profession et le motif de notre voyage.

-- Nous sommes des citoyens de Glascow, dit le bailli d'un air
d'humilit; nous nous rendons  Stirling pour y toucher quelque
peu d'argent qui nous est d.

Je fus assez sot, mon cher Tresham, pour me trouver humili du
compte que rendait M. Jarvie de notre prtendue situation; mais je
me souvins que je lui avais promis de garder le silence et de le
laisser conduire nos affaires comme il le jugerait  propos. Et de
bonne foi, c'tait bien le moins que je pusse faire pour un homme
de son ge, qui, pour me rendre service, avait entrepris un voyage
long, pnible, voyage qui, comme vous venez de le voir, n'tait
pas sans danger.

-- Vous autres gens de Glascow, rpondit son interlocuteur d'un
air de drision, vous ne faites que parcourir l'cosse d'un bout 
l'autre pour tourmenter de pauvres gens qui peuvent se trouver un
peu en retard, comme moi.

-- Si nos dbiteurs vous ressemblaient, Garschattachin, en
conscience, ils nous pargneraient cette peine, car je suis sr
qu'ils viendraient nous apporter eux-mmes ce qu'ils nous doivent.

-- Comment! vous savez mon nom! vous me connaissez!... Eh mais...
eh oui! je ne me trompe pas: c'est mon ancien ami Nicol Jarvie, le
plus brave homme qui ait jamais compt des couronnes sur une
table, et qui en a prt  plus d'un gentilhomme dans l'embarras.
Et veniez-vous chez moi, par hasard? Alliez-vous passer le mont
Endrick pour vous rendre  Garschattachin?

-- Non, en vrit. Non, M. Galbraith, j'ai d'autres oeufs 
cuire... Je sais bien que nous avons un petit compte  rgler pour
la rente que vous me...

-- Au diable le compte et la rente! je ne songe pas aux affaires
quand j'ai le plaisir de revoir un ami... Mais comme un _trot-
cosey _et un _joseph[112]_ changent un homme!... N'avoir pas
reconnu mon ancien ami le diacre!

-- Dites le bailli, s'il vous plat. Mais je sais ce qui vous
trompe: c'est feu mon pre, de digne mmoire, qui tait diacre; il
se nommait Nicol, comme moi. Je ne me souviens pas que vous m'ayez
pay les arrrages de la rente depuis son dcs, et c'est l sans
doute ce qui cause votre erreur.

-- Eh bien, que le diable emporte l'erreur avec les arrrages!
reprit Galbraith... Je suis enchant que vous soyez bailli.
Messieurs, attention! je porte la sant de mon excellent ami, du
bailli Nicol Jarvie. Il y a vingt ans que je le connais ainsi que
son pre. Eh bien, avez-vous bu? Allons, une autre sant. Je bois
 la prochaine nomination de Nicol Jarvie  la place de prvt de
Glascow. Entendez-vous? Je porte la sant du lord prvt Nicol
Jarvie. Et si quelqu'un me dit qu'il trouve dans toute la ville de
Glascow un seul homme plus en tat de remplir cette place, c'est 
moi qu'il aura affaire;  moi, Duncan Galbraith de Garschattachin,
et voil tout. Et en parlant ainsi, il enfona son chapeau de ct
sur sa tte, d'un air de bravade.

L'eau-de-vie qu'il s'agissait de boire tait probablement ce qui
plaisait davantage aux deux Highlanders dans les sants qu'on
venait de porter. Ils commencrent une conversation dans leur
langue avec M. Galbraith, qui la parlait couramment, son
habitation tant voisine des Highlands.

-- Je l'ai parfaitement reconnu en entrant, me dit tout bas
M. Jarvie, mais dans le premier moment je ne savais pas trop
comment il voudrait s'y prendre pour payer ses dettes: il se
passera encore du temps avant qu'il le fasse sans y tre forc.
Mais au fond c'est un brave homme, qui a un bon coeur. Il ne vient
pas souvent au march de Glascow, mais il m'envoie de temps en
temps un daim avec des coqs de bruyre, et au bout du compte je
puis me passer de cet argent. Mon pre le diacre avait beaucoup
d'gards pour la famille Galbraith.

Le souper tant prt, je ne pensais alors qu' Andr, mais
personne n'avait vu ce fidle et vaillant serviteur depuis son
dpart prcipit. L'htesse me dit pourtant qu'elle croyait qu'il
tait dans l'curie, mais qu'elle et ses enfants l'avaient appel
inutilement, sans en pouvoir obtenir de rponse. Elle m'offrit de
m'clairer si je voulais y aller, me disant que pour elle, elle ne
se souciait pas d'y aller  une pareille heure. Elle tait seule,
et on savait bien comment le brownie de Ben-Ey-Gask avait gar la
bonne femme d'Ardnagowan.[113] Son curie passait pour tre hante
par un brownie, et c'est ce qui faisait qu'elle n'avait jamais pu
conserver un garon d'curie.

Cependant elle prit une torche et me conduisit vers la misrable
hutte sous laquelle nos pauvres chevaux se rgalaient d'un foin
dont chaque brin tait plus dur que le tuyau d'une plume. Mais
elle me prouva bientt qu'elle avait eu, pour me faire quitter la
compagnie, un autre motif qu'elle n'avait pas voulu faire
connatre. -- Lisez ceci, me dit-elle en arrivant  la porte de
l'curie et me mettant en mains un morceau de papier pli. Dieu
soit lou! m'en voil dbarrasse! Ce que c'est pourtant que de
vivre entre des soldats et des Saxons, entre des catrans et des
voleurs de bestiaux! Une honnte femme vivrait plus tranquille
dans l'enfer qu'aux frontires des Highlands.

En parlant ainsi, elle me remit sa torche et rentra dans la
maison.

Chapitre XXIX.

La cornemuse et non la lyre
Rveille l'cho de nos monts:
Mac-Lean et Gregor, ce sont l les seuls noms
Dont chaque montagnard s'inspire.

_Rponse de John Cooper  Allan Ramsay._



Je m'arrtai  l'entre de l'curie, si l'on peut donner ce nom 
un endroit o les chevaux taient avec les chvres, les vaches,
les poules et les cochons, sous le mme toit que le reste de la
maison, quoique, par un raffinement inconnu dans le reste du
hameau, et qui, comme je l'appris plus tard, faisait accuser
d'orgueil notre htesse Jeannie Mac-Alpine, cette division de
l'appartement et une autre entre que celle des pratiques
bipdes.  la lueur de ma torche, je dpliai mon billet qui tait
crit sur un chiffon de papier sale et humide et qui portait pour
adresse: -- Pour tre remis  l'honorable F.-O., jeune gentilhomme
anglais. -- Il contenait ce qui suit:

Monsieur,

Il y a aujourd'hui beaucoup d'oiseaux de proie nocturnes dans les
champs, ce qui m'empche de vous aller joindre ainsi que mon
estimable parent B. N. J., au clachan d'Aberfoil, comme je me le
proposais. Je vous engage  n'avoir avec les gens que vous y
trouverez que les communications indispensables. La personne qui
vous remettra ce billet est fidle, et vous conduira dans un
endroit o, avec la grce de Dieu, je pourrai vous voir sans
danger. Vous pouvez vous y fier. J'espre que mon parent et vous
viendrez visiter ma pauvre maison: je vous y ferai faire aussi
bonne chre qu'il est possible  un Highlander, et nous porterons
solennellement la sant d'une certaine D. V.; nous parlerons aussi
de certaines affaires dans lesquelles je me flatte de pouvoir vous
tre utile. En attendant je suis, comme c'est l'usage entre
gentilshommes, votre humble serviteur,

R. M. C.

Je ne fus pas trs satisfait de cette lettre, qui ajournait  un
temps plus recul et  un lieu plus loign un service que je
comptais recevoir sans plus de retard et dans le lieu o j'tais.
C'tait pourtant une consolation pour moi d'y lire l'assurance que
celui qui m'crivait conservait toujours le dsir de m'tre utile,
car sans lui je n'avais pas la moindre esprance de retrouver les
papiers de mon pre. Je rsolus donc de suivre ses instructions,
de me conduire avec prcaution devant les trangers, et de saisir
la premire occasion favorable pour demander  l'htesse comment
je pourrais arriver jusqu' ce mystrieux personnage.

J'appelai alors Andr  haute voix sans recevoir aucune rponse.
Je le cherchai dans tous les coins de l'curie, la torche  la
main, non sans courir le risque d'y mettre le feu, si la quantit
de fumier humide n'avait t un prservatif suffisant pour quatre
ou cinq bottes de foin que les animaux se disputaient. Enfin, ma
patience tant  bout, je l'appelai de nouveau en lui prodiguant
toutes les pithtes que la colre put me suggrer. Andr
Fairservice, Andr, imbcile! ne! o tes-vous? J'entendis en ce
moment une sorte de gmissement lugubre qu'on aurait pu attribuer
au brownie lui-mme. Guid par le son, j'avanai vers l'endroit
d'o ce bruit m'avait sembl partir, et je trouvai l'intrpide
Andr blotti entre le mur et deux immenses tonneaux remplis de
plumes de volailles immoles au bien public et  l'intrt de
l'htesse depuis quelques mois. Il fallut joindre la force aux
exhortations pour le tirer de sa retraite et le conduire au grand
jour.

-- Monsieur, monsieur, me dit-il tandis que je l'entranais, je
suis un honnte garon.

-- Qui diable met votre honntet en doute? Mais nous allons
souper, et il faut que vous veniez nous servir.

-- Oui, rpta-t-il sans paratre avoir entendu ce que je venais
de lui dire, je suis un honnte garon, quoi qu'en puisse dire
M. Jarvie. Je conviens que le monde et les biens du monde me
tiennent au coeur, et bien certainement il y en a plus d'un qui
pense comme moi. Mais je suis un honnte garon; et, quoique j'aie
parl de vous quitter en chemin, Dieu sait que cela tait bien
loin de ma pense, et je le disais comme tout ce qu'on dit dans
l'occasion pour tcher de faire pencher la balance de son ct.
Oui, je suis attach  Votre Honneur, quoique vous soyez bien
jeune, et je ne vous quitterais pas pour de lgres raisons.

-- O diable en voulez-vous venir? Tout n'a-t-il pas t rgl 
votre satisfaction? Avez-vous dessein de me parler de me quitter 
chaque instant du jour sans rime ni raison?

-- Oh! mais jusqu' prsent je ne faisais que semblant, mais en ce
moment c'est tout de bon. En un mot, perte ou gain, je n'oserais
accompagner Votre Honneur plus avant. Si vous voulez suivre le
conseil d'un pauvre homme, contentez-vous d'un rendez-vous manqu
sans vous aventurer davantage. J'ai une sincre affection pour
vous, et je suis sr que vos parents m'en sauront gr s'ils vous
voient jeter votre gourme et devenir sens et raisonnable. Mais je
ne puis vous suivre plus loin, quand vous devriez prir en chemin
faute de guide et de bons avis. C'est tenter la Providence que de
vouloir aller dans le pays de Rob-Roy.

-- Rob-Roy! m'criai-je avec surprise; je ne connais personne de
ce nom. Que veut dire cette nouvelle invention, Andr?

-- Il est dur, dit Andr, il est bien dur qu'un honnte homme ne
puisse tre cru quand il dit la vrit, uniquement parce qu'il
ment par-ci par-l quand il y a ncessit de le faire... Vous
n'avez pas besoin de me demander qui est Rob-Roy, le voleur qu'il
est!... Dieu me prserve! j'espre que personne ne m'entend...
puisque vous avez une lettre de lui dans votre poche. J'ai entendu
un de ses gens dire  notre grande dgingande d'htesse de vous
la remettre. Ils croyaient que je n'entendais pas leur jargon;
mais j'en sais plus long qu'on ne pense. Je ne comptais pas vous
en parler; c'est la peur... c'est l'intrt que je vous porte qui
me tire les paroles du gosier. Ah! M. Frank, toutes les folies de
votre oncle, toutes les frasques de vos cousins ne sont rien en
comparaison de ce que vous allez faire! Buvez du vin comme sir
Hildebrand; commencez la sainte journe en vidant une bouteille
d'eau-de-vie comme squire Percy; cherchez dispute  tout le monde
comme squire Thorncliff; courez les filles comme squire John;
jouez et pariez comme squire Richard; gagnez les mes au pape et
au diable comme Rashleigh; jurez, volez, n'observez point le
sabbat, enfin soyez papiste autant que tous vos cousins ensemble;
mais pour l'amour du ciel, ayez piti de vous-mme, et tenez-vous
le plus loin possible de Rob-Roy.

Les alarmes d'Andr taient exprimes trop naturellement pour que
je pusse les regarder comme une feinte. Je me contentai de lui
dire que je comptais passer la nuit dans cette auberge, et qu'il
et bien soin de nos chevaux. Quant au reste, je lui ordonnai de
garder le plus profond silence sur ses craintes, en l'assurant
qu'il pouvait compter que je ne m'exposerais pas imprudemment 
aucun danger. Il me suivit dans la maison d'un air constern,
murmurant entre ses dents: -- Il faut songer aux hommes avant
d'avoir soin des btes. De toute cette bienheureuse journe je
n'ai mis sous ma dent que les deux cuisses de ce vieux coq de
bruyre.

L'harmonie de la compagnie paraissait avoir souffert une
interruption depuis mon dpart, car je trouvai M. Galbraith et mon
ami M. Jarvie se querellant et fort chauffs.

-- Je ne puis entendre parler ainsi, disait le banquier lorsque
j'entrai, ni du duc d'Argyle ni du nom de Campbell. Le duc est un
digne seigneur, plein d'esprit, l'ami et le bienfaiteur du
commerce de Glascow.

-- Je ne dirai rien contre Mac-Callum-More ni contre Slioch-nan-
Diarmid[114], dit le moins grand des deux Highlanders. Je ne suis
pas de ce ct de Glencroe o l'on peut chercher querelle 
Inverrara.

-- Jamais notre loch ne vit les Lymphades[115] des Campbell, dit le
plus grand. Je puis lever la tte et parler sans rien craindre. Je
ne me soucie pas plus des Cawmil que des Cowan, et vous pouvez
dire  Mac-Callum-More que c'est Allan Iverach qui l'a dit: il y a
loin d'ici  Lochow[116].

M. Galbraith, dont l'eau-de-vie qu'il avait bue coup sur coup
avait chauff la tte, frappa du poing sur la table avec violence
et s'cria: -- Cette famille doit un compte de sang, et il faudra
qu'elle le rende. Les os du brave, du loyal Grahame s'agitent et
crient vengeance au fond du cercueil contre ce duc et tout son
clan. Jamais il n'y a eu de trahison en cosse que quelque Cawmil
ne s'en soit ml. Et maintenant que les mchants ont le dessus,
ce sont encore les Cawmil qui les soutiennent. Mais cela ne durera
plus longtemps; il sera temps d'aiguiser la Pucelle[117] pour raser
les ttes sur les paules. Oui, oui, nous verrons la vieille fille
se drouiller par une moisson sanglante.

-- Fi donc, Galbraith! s'cria le bailli, fi donc, monsieur!
Pouvez-vous parler ainsi devant un magistrat et risquer de vous
attirer de mauvaises affaires? Comment pouvez-vous soutenir votre
famille et satisfaire vos cranciers (moi et les autres), si vous
agissez de manire  attirer sur vous la rigueur des lois au grand
prjudice de tous ceux qui ont des liaisons avec vous?

-- Au diable mes cranciers, et vous tout le premier si vous tes
du nombre! Je vous dis que nous aurons bientt du changement. Les
Cawmil ne mettront plus leur chapeau si firement sur leur tte;
ils n'enverront plus leurs chiens o ils n'oseraient se montrer
eux-mmes; ils ne protgeront plus les brigands, les meurtriers,
les oppresseurs; ils ne les exciteront plus  piller et  attaquer
des gens qui valent mieux qu'eux, des clans plus loyaux que le
leur.

M. Jarvie ne semblait pas vouloir renoncer  la discussion; mais
le fumet d'un plat de venaison, que l'htesse mit en ce moment sur
la table, opra une diversion heureuse. S'armant d'un couteau
tranchant, il dirigea une nouvelle attaque de ce ct, et laissa
aux trangers le soin de continuer le dbat.

-- Et cela est vrai, dit le plus grand des deux Highlanders, qui
s'appelait Stuart, comme je l'appris ensuite. Nous ne serions pas
ici aux aguets pour nous saisir de Rob-Roy si les Cawmil ne lui
avaient donn retraite. J'avais un jour avec moi trente hommes de
mon nom, les uns venant de Glenfinlas, les autres d'Appine. Nous
chassmes les Mac-Gregor, comme on chasse un daim, jusqu' ce que
nous arrivmes dans la contre de Glenfalloch. L, les Cawmil nous
arrtrent par ordre de Mac-Callum-more, et nous empchrent de
les poursuivre plus loin, de sorte que nos pas furent perdus. Mais
je donnerais bien quelque chose pour tre aussi prs de Rob-Roy
que je l'tais ce jour-l.

Il semblait par malheur que chaque nouveau discours dt contenir
quelque chose d'offensant pour mon ami le bailli. -- Vous
m'excuserez de vous dire ce que je pense, monsieur, rpliqua-t-il;
mais vous pourriez bien donner votre meilleure toque pour tre
toujours aussi loin de Rob-Roy que vous l'tes en ce moment. --
Certes! mon fer rouge n'est rien auprs de sa claymore!

-- Elle[118] ferait mieux de ne plus parler de son soc[119], ou, par
Dieu, je lui ferais rentrer les paroles dans le gosier avec deux
doigts de cet acier, dit le plus grand des deux Highlanders en
portant la main  sa dague d'un air sinistre et menaant.

-- Non, non, dit le plus petit, pas de querelles, Allan! Si
l'homme de Glascow prend intrt  Rob-Roy, il pourra bien avoir
le plaisir de le voir ce soir li et garrott, et demain matin
faisant des gambades au bout d'une corde. Ce pays en a t assez
tourment; sa course est finie... Mais il est temps d'aller
rejoindre nos gens.

-- Un moment, un moment, Inverashalloch, s'cria Galbraith,
souvenez-vous du vieux proverbe, ami. -- C'est une fire lune, dit
Bennygask; une autre pinte, dit Lesley, nous ne partirons pas sans
une autre chopine.[120]

-- J'ai eu assez de chopines, rpondit Inverashalloch; je ne
recule jamais pour boire avec un ami ma pinte d_'usquebaugh _ou
d'eau-de-vie; mais du diable si je bois un coup de trop quand j'ai
une affaire pour le lendemain matin. Et  mon avis, major
Galbraith, vous feriez mieux de songer  faire entrer de nuit
votre troupe dans le clachan, afin d'tre tous prts  partir.

-- Et pourquoi diable tant se presser? bons mets et bonne boisson
n'ont jamais nui  la besogne. Et si l'on m'avait cout, du
diable si l'on vous et fait descendre de vos montagnes pour nous
aider. La garnison et notre cavalerie auraient bien suffi pour
arrter Rob-Roy. Voil le bras qui l'tendra par terre, ajouta-t-
il en levant la main, et il n'a pas besoin pour cela de l'aide
d'un Highlander.

-- Il fallait donc nous laisser o nous tions, dit
Inverashalloch: je ne suis pas venu de soixante milles sans en
avoir reu l'ordre. Mais, si vous voulez savoir mon opinion, vous
devriez moins jaser si vous avez dessein de russir. Un homme
averti en vaut deux, et c'est ce qui peut arriver  l'gard de
celui que vous savez. Le moyen d'attraper un oiseau n'est pas de
lui jeter votre chapeau. Ces messieurs ont entendu des choses
qu'ils n'auraient pas d entendre si vous n'aviez dans la tte
quelques coups d'eau-de-vie de trop. Vous n'avez besoin de mettre
votre chapeau sur l'oreille, major Galbraith; il ne faut pas
croire que vous me fassiez peur.

-- J'ai dit que je ne me querellerais plus d'aujourd'hui, dit le
major avec cet air de gravit solennelle que prend quelquefois un
ivrogne, et je tiendrai ma parole. Quand je ne serai pas de
service, je ne crains ni vous ni personne dans les Highlands ou
les Lowlands; mais je respecte le service. Je voudrais bien voir
arriver ces Habits-Rouges. S'il s'agissait de faire quelque chose
contre le roi Jacques, ils seraient ici depuis longtemps, mais,
quand il n'est question que de maintenir la tranquillit du pays,
ils dorment sur les deux oreilles.

Il parlait encore lorsque nous entendmes la marche mesure d'une
troupe d'infanterie, et un officier suivi de deux ou trois soldats
entra dans la chambre o nous tions. Sa voix me fit entendre
l'accent anglais, qui me fut agrable aprs le mlange du jargon
des Highlands et des Lowlands dont je venais d'tre fatigu.

-- Je prsume, monsieur, que vous tes M. Galbraith; major de la
milice du comt de Lennox, et que ces messieurs sont les deux
gentilshommes des Highlands que je dois trouver ici?

On lui rpondit qu'il ne se trompait pas, et on lui proposa de
prendre quelques rafrachissements, ce qu'il refusa.

-- Je me trouve un peu en retard, messieurs, leur dit-il, et il
faut rparer le temps perdu. J'ai ordre de chercher et d'arrter
deux personnes coupables de trahison.

-- Je lave mes mains de cela, dit Inverashalloch; je suis venu ici
avec mon clan, pour me battre contre Rob-Roy Mac-Gregor, qui a
tu,  Invernenty, Duncan Maclaren, mon cousin au septime degr;
quant  ce que vous pouvez avoir  faire contre d'honntes
gentilshommes qui peuvent parcourir le pays pour leurs affaires,
je ne m'en mle point.

-- Ni moi non plus, dit Iverach.

Le major Galbraith prit la chose plus srieusement, et aprs avoir
fait un hoquet pour exorde, il pronona le discours suivant:

-- Je ne dirai rien contre le roi George, capitaine, parce que,
comme le fait est, ma commission est en son nom. Mais si ma
commission est bonne, capitaine, ce n'est pas  dire que les
autres soient mauvaises; et, au dire de bien des gens, le nom de
Jacques est tout aussi bon que celui de George. D'un ct, c'est
le roi... le roi qui est roi de fait; de l'autre, c'est celui qui
devrait l'tre par le droit; et je dis qu'on peut tre loyal
envers l'un et l'autre, capitaine. Ce n'est pas que je ne sois de
votre avis pour le moment, capitaine, comme cela convient  un
major de milice. Mais quant  la trahison et tout ce qui s'ensuit,
c'est du temps perdu que d'en parler: moins on en dit, mieux cela
vaut.

-- Je vois avec regret, messieurs, dit le capitaine, la manire
dont vous avez employ votre temps. Les raisonnements du major se
ressentent de la liqueur qu'il a bue, et j'aurais dsir que, dans
une occasion de cette importance, vous eussiez agi autrement. Vous
feriez bien de vous jeter sur un lit pendant une heure. Ces
messieurs sont sans doute de votre compagnie? ajouta-t-il en
jetant un coup d'oeil sur M. Jarvie et sur moi, qui, encore
occups de notre souper, n'avions pas fait attention  l'officier.

-- Ce sont des voyageurs, capitaine, dit Galbraith, des voyageurs
lgitims par mer et par terre, comme dit le livre de prires.

Le capitaine s'approcha de nous avec une lumire pour nous mieux
voir. -- Je suis charg, dit-il, par mes instructions, d'arrter
un jeune homme et un homme plus g; or, ces deux messieurs me
paraissent rpondre au signalement donn.

-- Prenez garde  ce que vous dites, monsieur, s'cria M. Jarvie:
ne croyez pas que votre habit rouge et votre chapeau galonn
puissent vous protger. J'intenterai contre vous une action en
diffamation, en dtention arbitraire. Je suis bourgeois de
Glascow, monsieur... magistrat, monsieur... mon nom est Nicol
Jarvie; c'tait celui de mon pre avant moi. Je suis bailli, et
mon pre, Dieu veuille avoir son me! tait diacre.

-- C'tait un chien aux oreilles coupes[121], dit le major
Galbraith, et il s'est bravement battu contre le roi  Bothwell-
Brigg.

-- Il payait ce qu'il devait, M. Galbraith, dit M. Jarvie, et il
payait ce qu'il achetait: c'tait un plus honnte homme que celui
qui se trouve sur vos jambes.

-- Je n'ai pas le temps d'couter tout cela, dit l'officier.
Messieurs, vous tes mes prisonniers,  moins que vous ne me
prsentiez des personnes respectables qui me rpondent que vous
tes des sujets loyaux.

-- Conduisez-moi devant un magistrat civil, rpliqua le bailli,
devant le shriff ou le juge de ce canton. Je ne suis pas oblig
de rpondre  chaque Habit-Rouge qui voudra me faire des
questions.

-- Fort bien! monsieur, je sais comment il faut se conduire avec
les gens qui ne veulent point parler. Se tournant alors vers moi:
-- Et vous, monsieur, me dit-il, vous plaira-t-il de me rpondre?
quel est votre nom?

-- Frank Osbaldistone, monsieur.

-- Quoi! fils de sir Hildebrand Osbaldistone, du Northumberland?

-- Non, monsieur, interrompit M. Jarvie, fils de William
Osbaldistone, chef de la grande maison de commerce Osbaldistone et
Tresham de Crane-Alley,  Londres.

-- J'en suis fch, monsieur; mais ce nom augmente les soupons
que j'avais dj conus, et me met dans la ncessit de vous prier
de me remettre tous les papiers que vous pouvez avoir.

Je remarquai qu' ces mots les deux Highlanders se regardrent
d'un air d'inquitude. -- Je n'en ai aucun, lui rpondis-je.

L'officier ordonna qu'on me dsarmt et qu'on me fouillt; la
rsistance aurait t un acte de folie: je remis donc mes armes,
et je me soumis  la recherche, qui fut faite avec autant de
politesse qu'on peut en mettre dans une semblable opration. On ne
trouva sur moi que le billet que je venais de recevoir.

-- Ce n'est pas  cela que je m'attendais, dit l'officier, mais
j'y trouve un motif pour vous retenir prisonnier; car je vois que
vous entretenez une correspondance par crit avec ce brigand
proscrit, Robert Mac-Gregor Campbell, communment nomm Rob-Roy,
qui est depuis si longtemps le flau de ce district. Qu'avez-vous
 dire  cela, monsieur?

-- Des espions de Rob! s'cria Inverashalloch: si l'on veut leur
rendre justice, il faut les accrocher au premier arbre.

-- Nous sommes partis de Glascow, dit M. Jarvie, pour aller
toucher de l'argent qui nous est d. Je ne connais pas de loi qui
dfende  un homme de toucher ce qui lui est d. Quant  ce
billet, il est tomb par accident entre les mains de mon ami.

-- Comment cette lettre s'est-elle trouve dans votre poche? me
demanda l'officier.

Je ne pouvais me rsoudre  trahir la confiance de la bonne femme
qui me l'avait remise, de sorte que je gardai le silence.

-- Pourriez-vous m'en rendre compte, mon camarade? dit l'officier
 Andr, qui tait debout derrire nous, et dont les dents
claquaient comme des castagnettes depuis qu'il avait entendu la
menace des Highlanders.

-- Oh! sans doute, gnral, sans doute, je puis vous dire tout.
C'est un homme des Highlands qui a remis cette lettre  cette
ruse de bonne femme. Je puis jurer que mon matre n'en savait
rien...

-- Moi! dit l'htesse: on m'a remis une lettre pour un homme qui
tait chez moi; il a bien fallu que je la rendisse. Dieu merci, je
ne sais ni lire ni crire, et...

-- Personne ne vous accuse, bonne femme, taisez-vous. Continuez,
mon ami.

-- J'ai tout dit, monsieur l'Habit-Rouge, si ce n'est que, comme
je sais que mon matre a envie d'aller voir ce damn de Rob-Roy,
vous feriez un acte de charit de l'en empcher et de le renvoyer
 Glascow, bon gr mal gr. Quant  M. Jarvie, vous pouvez le
garder aussi longtemps que vous le voudrez: Il est assez riche
pour payer toutes les amendes auxquelles vous le condamnerez, et
mon matre aussi. Pour moi, Dieu me prserve! je ne suis qu'un
pauvre jardinier, et je ne vaux pas le pain que vous me feriez
manger en prison.

-- Ce que j'ai de mieux  faire, dit l'officier, c'est d'envoyer
ces trois messieurs au quartier gnral sous bonne escorte. Ils
paraissent en correspondance directe avec l'ennemi, et je me
trouverais responsable si je les laissais en libert. Messieurs,
vous voudrez bien vous regarder comme mes prisonniers. Ds que le
jour paratra, je vous ferai conduire en lieu de sret. Si vous
tes rellement ce que vous prtendez tre, on en aura bientt la
preuve, et un jour ou deux de dtention ne seront pas un grand
malheur. Je n'couterai aucune remontrance, ajouta-t-il en
tournant le dos au bailli, dont il voyait la bouche s'ouvrir pour
lui rpondre; le service dont je suis charg ne me permet pas
d'entrer dans des discussions inutiles.

-- Fort bien, monsieur, fort bien! dit M. Jarvie: vous pouvez
jouer maintenant de votre violon tant qu'il vous plaira, mais je
vous rponds que je saurai vous faire danser avant qu'il soit peu.

L'officier et les Highlanders tinrent alors une espce de conseil
priv, mais ils parlrent si bas qu'il me fut impossible de rien
entendre de ce qu'ils disaient. Quelques instants aprs ils
sortirent tous, ayant l'attention de nous laisser  la porte une
garde d'honneur.

-- Ces montagnards, me dit le bailli quand ils furent partis, sont
des clans de l'ouest. Si ce qu'on en dit est vrai, ils ne valent
pas mieux que leurs voisins; s'ils viennent se battre contre Rob,
c'est pour satisfaire quelque ancienne animosit, et c'est pour la
mme raison que Galbraith vient ici avec les Grahame et les
Buchanan du comt de Lennox. Je ne les blme pas trop. Personne
n'aime  perdre ses vaches. Et puis voil une troupe de soldats,
pauvres diables! qui sont obligs de tourner  droite ou  gauche,
comme on le leur commande, sans savoir pourquoi. Le pauvre Rob
aura joliment du fil  retordre au point du jour. Il ne convient
pas  un magistrat de rien dsirer contre le cours de la justice,
mais il me serait bien difficile d'tre fch d'apprendre qu'il
leur ait donn  tous sur les oreilles.

Chapitre XXX.

coute, gnral, et regarde-moi bien;
Je ne suis qu'une femme, et tu penses peut-tre
Pouvoir m'intimider. Apprends  me connatre:
Vois si, dans mon malheur, je tremble devant toi,
Si je laisse chapper quelque marque d'effroi.
Crains plutt la fureur qui dchire mon me.

BONDUCA.



Nous nous arrangemes pour passer la nuit aussi bien que le
permettait la misrable chambre o nous nous trouvions. Le bailli,
fatigu de son voyage et des scnes qui venaient de se passer, et
moins intress au rsultat de notre dtention qui ne pouvait
avoir pour lui d'autre inconvnient qu'une trs courte retraite,
d'ailleurs moins difficile sur la bont ou la propret de son lit,
se jeta sur une des crches qu'on voyait le long des murs et
m'annona bientt par un ronflement sonore qu'il dormait
profondment. Pour moi, je restai assis prs de la table, et,
appuyant la tte sur mes bras, je ne gotai qu'un sommeil
interrompu. Je compris, aux discours du sergent et du piquet en
station  la porte, qu'il y avait du doute et de l'hsitation dans
les mouvements des troupes. On faisait partir des dtachements
pour obtenir des informations, et ils revenaient sans avoir pu
s'en procurer. Le capitaine paraissait inquiet, il faisait partir
de nouvelles escouades, et quelques-unes ne revenaient pas au
clachan ou village.

Ds les premiers rayons du jour, un caporal et deux soldats
entrrent d'un air de triomphe, tranant aprs eux un montagnard
qu'ils avaient arrt et qu'ils amenaient au capitaine. Je le
reconnus sur-le-champ pour Dougal, notre ci-devant porte-clefs.
M. Jarvie, que le bruit qu'ils firent en entrant veilla, se
frotta les yeux, le reconnut aussi et s'cria:

-- Que Dieu me pardonne, c'est ce pauvre Dougal qu'ils ont arrt!
Capitaine, je vous donne mon cautionnement, un cautionnement
suffisant pour Dougal.

Cette offre gnreuse tait certainement dicte par la
reconnaissance que conservait le bon magistrat du zle avec lequel
Dougal avait embrass sa querelle dans le combat qu'il avait
soutenu contre Inverashalloch. Mais le capitaine ne lui rpondit
qu'en le priant de ne se mler que des affaires qui le regardaient
et de songer qu'il tait lui-mme prisonnier en ce moment.

-- M. Osbaldistone, s'cria le bailli qui connaissait mieux les
formes des lois civiles que celles de la jurisprudence militaire,
je vous prends  tmoin qu'il a refus un cautionnement suffisant.
Il est indubitable que Dougal aura contre lui une action en
dommages et intrts pour dtention arbitraire, et bien
certainement j'aurai soin que justice lui soit rendue.

L'officier, dont j'appris alors que le nom tait Thornton, ne
prta aucune attention aux discours et aux menaces de M. Jarvie,
et, faisant subir un interrogatoire trs svre  son prisonnier,
parvint  en tirer successivement, quoique en apparence malgr
lui, l'aveu qu'il connaissait Rob-Roy, qu'il l'avait vu l'anne
dernire... il y avait trois mois... la semaine dernire... la
veille... enfin qu'il n'y avait qu'une heure qu'il l'avait quitt.
Tous ces aveux chappaient l'un aprs l'autre  Dougal et ne
semblaient arrachs que par la vue d'une corde que le capitaine
Thornton jurait de faire servir pour le pendre  une branche
d'arbre, s'il ne rpondait catgoriquement  toutes ses questions.

-- Maintenant, dit l'officier, dites-moi combien d'hommes votre
matre a avec lui en ce moment.

Dougal, en promenant ses regards de tous cts, except celui o
se trouvait le capitaine, rpondit qu'elle ne pouvait tre sre de
cela.

-- Regardez-moi, chien de Highlander, et souvenez-vous que votre
vie dpend de votre rponse. Combien de coquins ce misrable
proscrit avait-il avec lui quand vous l'avez quitt?

-- Ah! il n'en avait que six sans me compter.

-- Et qu'a-t-il fait du reste de ses bandits?

-- Ils sont alls avec le lieutenant faire une expdition contre
les clans de l'ouest.

-- Contre les clans de l'ouest? H! cela est assez probable! et
que veniez-vous faire dans ces environs?

-- Moi, Votre Honneur! ah! je venais en me promenant voir ce que
Votre Honneur faisait dans le clachan avec les Habits-Rouges.

-- Je crois, me dit M. Jarvie, qui tait venu se placer derrire
moi, je crois que ce coquin va se montrer faux frre. Je suis bien
aise de ne pas m'tre mis plus en frais pour lui.

-- Maintenant, mon cher ami, dit le capitaine, entendons-nous
bien. Vous venez d'avouer que vous tes venu ici comme espion, et
par consquent vous mritez d'tre pendu au premier arbre. Mais si
vous voulez me rendre un service, je vous en rendrai un autre.
J'ai deux mots  dire  votre chef pour une affaire srieuse;
conduisez-moi avec ma troupe  l'endroit o vous l'avez laiss, et
alors je vous rendrai la libert et vous donnerai cinq guines
par-dessus le march.

-- Oh! s'cria Dougal en se tordant les bras d'un air de dtresse,
je ne puis faire cela. J'aime mieux tre pendu.

-- Eh bien, vous le serez, mon cher ami. Que votre sang retombe
sur votre tte! Caporal Cramp, soyez le grand prvt du camp, et
expdiez-moi ce coquin.

Le caporal s'tait plac depuis quelques instants en face de
Dougal, tenant en mains une corde qu'il avait trouve dans un coin
de la chambre et qu'il lui montrait avec affectation en y formant
un noeud coulant. Ds que l'ordre fatal fut donn, il la lui jeta
autour du cou, et  l'aide de deux soldats se mit en devoir de
l'entraner hors de la chambre.

Dougal, effray de voir la mort de si prs, s'cria comme il se
trouvait dj sur le seuil de la porte: -- Un moment, messieurs,
un moment... Mais arrtez donc! elle consent  faire ce que Son
Honneur exige.

-- Emmenez cette crature, s'cria le bailli, il mrite vingt fois
d'tre pendu! Emmenez-le donc, caporal! pourquoi ne l'emmenez-vous
pas?

-- Brave homme, rpondit le caporal, c'est mon avis et mon opinion
que si j'tais charg de vous conduire  la potence, du diable si
vous seriez si press!

Cet _apart _m'empcha de faire attention  ce qui se passa entre
le capitaine et son prisonnier. Mais j'entendis alors celui-ci
dire d'un ton tout  fait subjugu: -- Et vous me laisserez aller
ds que je vous aurai conduit o est Rob-Roy, sur votre
conscience?

-- Je vous en donne ma parole, vous serez libre  l'instant.
Caporal, que la troupe se range en ordre de bataille. Et vous,
messieurs, vous nous suivrez; j'ai besoin de tout mon monde, je ne
puis laisser personne pour vous garder.

En un clin d'oeil la troupe fut sous les armes et prte  marcher.
On nous emmena comme prisonniers avec Dougal. En sortant du
cabaret, j'entendis notre nouveau compagnon de captivit rappeler
au capitaine la promesse qu'il lui avait faite de lui donner cinq
guines.

-- Les voici, rpondit l'officier en lui mettant dans la main cinq
pices d'or: mais songez bien, misrable, que, si vous essayez de
me tromper, je vous fais sauter le crne de ma propre main.

-- Ce vaurien, me dit M. Jarvie, est cent fois pire que je l'avais
jug. C'est un tratre, une perfide crature! Oh! cette soif du
lucre! cette soif du lucre! que de choses elle fait faire! feu le
diacre, mon digne pre, avait coutume de dire que l'argent perdait
plus d'mes que le fer ne tuait de corps.

L'htesse s'avana alors, et demanda le paiement de l'cot en y
comprenant tout ce qu'avaient bu le major Galbraith et les deux
montagnards. Le capitaine dit que cela ne le regardait point. Mais
mistress Mac-Alpine lui rpliqua que si elle n'avait su qu'ils
attendaient Son Honneur, elle ne leur aurait pas fait crdit;
qu'elle ne reverrait peut-tre jamais M. Galbraith, ou que si elle
le revoyait elle n'en serait pas plus riche; qu'elle tait une
pauvre veuve, et qu'elle n'avait pour vivre que le produit de son
auberge.

Le capitaine Thornton coupa court  ses lamentations en lui payant
le mmoire, qui ne montait qu' quelques shillings d'Angleterre,
quoiqu'il prsentt un total formidable en monnaie du pays. Il
voulait mme gnreusement payer la portion qui tait  la charge
de M. Jarvie et  la mienne; mais le bailli, sans gard pour
l'avis de l'htesse qui lui disait tout bas: -- Laissez-le faire,
laissez-le faire, laissez payer les chiens d'Anglais, ils nous
tourmentent assez! demanda qu'on fit la distraction de la portion
de la dette qui nous concernait et l'acquitta sur-le-champ. Le
capitaine saisit cette occasion pour nous faire avec civilit
quelques excuses de notre dtention. -- Si vous tes, comme je
l'espre, nous dit-il, des sujets du roi loyaux et paisibles, vous
ne regretterez pas un jour perdu quand le bien de son service
l'exige: dans le cas contraire, je ne fais que mon devoir.

Il fallut bien nous contenter de cette apologie, et nous le
suivmes, quoique fort  contre-coeur.

Je n'oublierai jamais la sensation dlicieuse que j'prouvai
quand, en sortant de l'atmosphre paisse, touffante et enfume
de la hutte des Highlands o nous avions si dsagrablement pass
la nuit, je pus respirer l'air frais du matin et voir les rayons
brillants du soleil levant, qui, sortant d'un tabernacle de nuages
d'or et de pourpre, clairait le paysage le plus pittoresque qui
et jamais ravi mes yeux.  gauche tait la valle dans laquelle
le Forth serpentait vers l'orient et entourait une belle colline
de la guirlande forme par les arbres de ses bords.  droite, au
milieu d'une profusion de taillis, de monticules et de roches
sauvages, s'tendait le lit d'un grand lac que l'haleine de la
brise du matin soulevait doucement en petites vagues dont chacune
tincelait  son tour par le reflet des rayons du soleil. De
hautes montagnes, des rocs escarps et des rives sur lesquelles se
balanaient les branches mobiles du bouleau et du chne servaient
de limites  cette ravissante nappe d'eau; le frmissement
harmonieux du feuillage de ces arbres brillant au soleil donnait
aussi  cette solitude une espce de vie et de mouvement. L'homme
seul semblait dans un tat d'infriorit au milieu d'une scne o
tous les traits de la nature taient pleins de grandeur et de
majest. Les misrables huttes, appeles _bourochs _par le bailli,
au nombre de douze environ, qui composaient le village ou le
clachan d'Aberfoil, taient construites de pierres jointes
ensemble avec de la terre au lieu de mortier, et couvertes de
gazon jet sans soin sur des branches d'arbres coupes dans les
forts voisines. Les toits en descendaient presque  terre, de
sorte qu'Andr nous dit qu'il aurait t possible, la nuit
prcdente, que nous eussions pris ces cabanes pour de petits
monticules et que nous ne nous fussions aperus que nous tions
sur des maisons que lorsque les jambes de nos chevaux auraient
pass au travers du toit.

D'aprs tout ce que nous vmes, nous pmes juger que la maison de
mistress Mac-Alpine, qui nous avait paru si misrable, tait
comparativement la plus belle du hameau; et si ma description, mon
cher Tresham, vous donne envie d'en juger par vos yeux, je prsume
que vous trouverez encore les choses  peu prs dans le mme tat,
car les cossais sont un peuple qui ne se livre pas facilement aux
innovations, mme quand elles ont pour but d'amliorer leur
sort.[122]

Notre dpart donna l'veil aux habitants de ces tristes demeures,
et plus d'une vieille femme vint faire une reconnaissance sur sa
porte entrouverte. En voyant ces sibylles, la tte couverte d'un
bonnet de laine d'o s'chappaient quelques mches de cheveux
gris, leur visage rid, leurs longs bras, en les entendant
s'adresser les unes aux autres, en galique, des paroles
accompagnes de gestes qui ne peignaient pas la bienveillance, mon
imagination me reprsenta les sorcires de Macbeth, et je crus
lire dans les traits de ces vieilles toute la malice des fatales
soeurs. Les enfants mme qui sortaient des maisons, les uns tout 
fait nus, les autres imparfaitement couverts de quelques lambeaux
de tartan, faisaient des grimaces aux soldats anglais avec une
expression de haine nationale et de mchancet qui semblait au-
dessus de leur ge. Je remarquai particulirement que, quoique la
population de ce village part assez considrable en raison du
nombre de femmes et d'enfants que nous apercevions, pas un homme,
pas un garon au-dessus de douze ans ne s'offrait  nos regards.
J'en conclus qu'il tait probable que nous recevrions d'eux dans
le cours de notre expdition quelques tmoignages d'amiti encore
plus expressifs que ceux dont nous avaient assurs toutes les
figures que nous avions rencontres.

Ce ne fut qu' notre sortie du village que nous pmes bien juger
de toute l'tendue de l'affection qu'on nous portait.  peine
l'arrire-garde avait-elle pass les dernires maisons pour entrer
dans un petit sentier qui conduisait dans les bois qu'on voyait de
l'autre ct du lac que nous entendmes un bruit confus de cris de
femmes et d'enfants, et de ces battements de mains dont les
matrones des Highlands accompagnent toujours les exclamations que
leur arrachent la haine et la colre.

-- Que signifie ce tapage? demandai-je  Andr qui tait ple
comme la mort.

-- Je crois que nous ne le saurons que trop tt. Cela signifie que
les femmes des Highlanders vomissent des imprcations et des
maldictions contre les Habits-Rouges et contre tout ce qui parle
la langue saxonne. J'ai bien entendu des femmes anglaises et
cossaises profrer des imprcations; ce n'est une merveille dans
aucun pays; mais, Dieu me prserve! jamais de semblables  celles
de ces langues montagnardes. Savez-vous ce qu'elles disent?
qu'elles voudraient voir tous les Habits-Rouges gorgs comme des
moutons, se laver les mains jusqu'au coude dans leur sang, les
voir couper en si menus morceaux que le plus gros ne pt suffire
pour le dner d'un chien comme il advint  Walter Cuming de
Guiyock, et je ne sais combien d'autres choses semblables qui
n'ont pas pass par d'autres gosiers que les leurs. Enfin,  moins
que le diable ne vienne lui-mme leur donner des leons, je ne
crois pas qu'elles puissent se perfectionner dans la science de
jurer et de maudire. Mais le pire de tout, c'est qu'elles nous
disent de continuer notre route vers le lac, et de prendre garde
o nous aborderons.

Les observations que j'avais faites, et ce qu'Andr venait de me
dire, ne me laissaient gure de doute qu'on n'et projet une
attaque contre nous. La route semblait de plus en plus faciliter
cette interruption dsagrable. Elle s'cartait d'abord du lac,
pour traverser un terrain marcageux couvert de bois taillis, et
dans lequel il se trouvait d'pais buissons ou touffes d'arbres
qu'on aurait dit plants exprs pour favoriser une embuscade. Nous
avions quelquefois  traverser des torrents qui descendaient des
montagnes, et dont le cours tait si rapide que les soldats, dans
l'eau jusqu'au-dessus des genoux, ne pouvaient rsister  sa
violence qu'en se tenant trois ou quatre par le bras. Je n'avais
aucune exprience dans l'art militaire; mais il me semblait que
des guerriers  demi sauvages, tels qu'on m'avait reprsent les
Highlanders, pouvaient, dans de telles circonstances, faire avec
avantage une attaque contre des troupes rgulires. Le bon sens du
bailli lui avait fait faire les mmes remarques, et il en avait
tir les mmes consquences. Il demanda  parler  l'officier
commandant, ce qu'il fit  peu prs en ces termes:

-- Capitaine, lui dit-il, ce n'est pas pour vous demander quelque
faveur que je dsire vous parler; je les mprise, et je commence
mme par faire toutes mes protestations et rserves de vous
poursuivre pour cause d'oppression et de dtention arbitraire;
mais, tant sincrement attach au roi George et  son arme, je
prends la libert de vous demander si vous ne pensez pas que vous
pourriez choisir un moment plus favorable, et prendre des forces
plus considrables, pour gravir ce glen? Si vous cherchez Rob-Roy,
on sait qu'il n'a jamais t  la tte d'une troupe de moins de
cinquante hommes dtermins; et, s'il y joint les gens de
Glengyle, de Glenfinlas et de Balquiddar, il peut servir  votre
dtachement un plat qui ne serait pas  son got. Mon sincre
avis, comme ami du roi, serait donc que vous retournassiez au
clachan, car ces femmes d'Aberfoil sont comme les cormorans et les
golands de Cumries, qui ne chantent jamais que pour annoncer une
tempte.

-- Soyez tranquille, monsieur, rpliqua le capitaine Thornton: je
dois excuter mes ordres. Mais puisque vous dites que vous tes
ami du roi George, vous serez charm d'apprendre qu'il est
impossible que le rassemblement de bandits dont les brigandages
dsolent le pays depuis si longtemps chappe aux mesures qui
viennent d'tre prises pour les dtruire. L'escadron de milice
command par le major Galbraith, et auquel deux compagnies de
cavalerie ont d se joindre, s'empare en ce moment des dfils
infrieurs de cette contre sauvage, et trois cents Highlanders,
sous les ordres des deux chefs que vous avez vus  l'auberge,
doivent garder la partie suprieure. Enfin diffrents dtachements
de troupes rgulires occupent l'entre de tous les glens et
toutes les montagnes. Les informations que nous avons reues sur
Rob-Roy sont d'accord avec les aveux que ce coquin vient de nous
faire, et il parat certain qu'ayant appris qu'il est cern de
toutes parts, il a congdi la plus grande partie de ses gens dans
l'espoir de se cacher plus facilement, ou de s'vader, grce  sa
connaissance des lieux.

-- Je crois, reprit M. Jarvie, qu'il y a ce matin plus d'eau-de-
vie que de bon sens dans la tte de M. Galbraith; et, quant  vos
trois cents montagnards, si j'tais  votre place, je ne m'y
fierais point. Les faucons n'arrachent pas les yeux aux faucons.
Ils peuvent se quereller entre eux, jurer les uns contre les
autres, se battre, se tuer, mais ils se runiront toujours contre
ceux qui portent des culottes et qui ont une bourse dans leur
gousset.

Il parat que cet avis ne fut pas tout  fait perdu. Le capitaine
ordonna  ses soldats de former leurs rangs, d'armer leurs
mousquets et de mettre la baonnette au bout du fusil. Il forma
une avant-garde et une arrire-garde, chacune sous les ordres d'un
sergent, et leur ordonna de se tenir sur le _qui vive, _Dougal
subit un interrogatoire, dans lequel il persista dans toutes les
dclarations qu'il avait dj faites. Le capitaine lui ayant
reproch de le conduire par un chemin qui paraissait suspect et
dangereux, -- Ce n'est pas _elle _qui l'avait fait, rpondit-il
avec une brusquerie qui semblait accompagne de navet: si vous
aimez les grandes routes, il fallait prendre celle qui conduit 
Glascow!

Cette rponse passa, et nous nous remmes en marche.

Quoique notre route nous et conduits vers le lac, il tait
tellement ombrag que nous n'avions pu jusque-l qu'entrevoir
cette belle nappe d'eau  travers quelques perces; mais alors le
chemin le ctoyait tout  coup au sortir du bois, et nous pmes en
contempler toute l'tendue, miroir spacieux qui dans un calme
profond rflchissait avec magnificence les sombres et hautes
montagnes pares de bruyres, les vieux rocs  la tte chenue, et
la verdure d'une certaine partie de ses rives. Les montagnes
taient en cet endroit si prs du lac, si hautes et si escarpes,
qu'il tait impossible de trouver un autre passage que l'troit
sentier que nous suivions, domin par des rochers, d'o il aurait
suffi de rouler des pierres pour nous craser sans que nous
eussions pu faire la moindre rsistance. Ajoutez  cela que la
route faisait des coudes  chaque instant, en suivant les baies et
les promontoires du lac, de sorte qu'il tait rare que la vue pt
s'tendre  cent pas devant et derrire nous. Notre position parut
causer quelque inquitude  l'officier commandant. Il donna de
nouveau l'ordre  ses soldats d'avoir l'oeil au guet et de se
tenir sur leurs gardes, et il ritra  Dougal la menace de le
faire prir  l'instant s'il l'avait conduit dans quelque
embuscade.

Celui-ci couta ses menaces d'un air de stupidit impntrable,
qu'on pouvait attribuer galement  une conscience qui n'a rien 
se reprocher, ou  une rsolution bien ferme de trahir ceux qu'il
s'tait charg de guider.

-- Si les gentilshommes cherchaient les Gregarach, dit-il,  coup
sr ils ne devaient pas s'attendre  les trouver sans courir
quelques petits dangers.

Comme il prononait ces mots, le sergent qui commandait l'avant-
garde cria: Halte! et envoya un de ses hommes annoncer au
capitaine qu'il avait aperu un parti de Highlanders sur un rocher
qui dominait le sentier par o nous allions passer. Presque au
mme instant un soldat de l'arrire-garde vint l'avertir qu'on
entendait dans le bois, sur les derrires, le son d'une cornemuse.

Le capitaine Thornton, qui avait autant de courage que d'habilet,
rsolut de forcer le passage en avant, sans attendre qu'il ft
attaqu par-derrire; pour rassurer ses soldats, il leur dit que
la cornemuse qu'ils avaient entendue appartenait sans doute au
corps de montagnards qui s'avanait sous les ordres d'Iverach et
d'Inverashalloch, et il leur fit sentir qu'il tait important pour
eux de tcher de s'emparer de la personne de Rob-Roy avant
l'arrive de ces auxiliaires, afin de n'avoir  partager avec
personne ni l'honneur du succs ni la rcompense promise pour sa
tte. Il ordonna  l'arrire-garde de rejoindre le centre,
rapprocha son corps d'arme de l'avant-garde et dploya ses forces
de manire  prsenter un front aussi tendu que le permettait
l'troit sentier sur lequel nous nous trouvions. Il fit placer
Dougal au centre, en lui renouvelant la promesse de le faire
pendre s'il arrivait qu'il l'et tromp. On nous assigna le mme
poste, comme celui o il y avait le moins de danger; et le
capitaine Thornton, prenant sa demi-pique des mains d'un soldat
qui la portait, se mit  la tte de son corps, et donna l'ordre de
marcher en avant.

La troupe s'avana avec la bravoure naturelle aux soldats anglais.
La frayeur avait presque fait perdre l'esprit  Andr; et, s'il
faut dire la vrit, ni M. Jarvie ni moi n'tions fort
tranquilles. Nous ne pouvions voir avec une indiffrence stoque
notre vie hasarde dans une querelle qui nous tait trangre.
Mais il fallait faire de ncessit vertu.

Nous avanmes jusqu' vingt pas de l'endroit o l'avant-garde
avait aperu des montagnards. C'tait un petit promontoire qui
s'avanait dans le lac, et autour de la base duquel le sentier
tournait, comme je l'ai dj annonc. Mais en cet endroit, au lieu
de suivre le bord de l'eau, il montait en zigzag sur le rocher,
qui, sans cela, aurait t inaccessible. Le sergent nous fit dire
qu'il apercevait sur le sommet les toques et les fusils de
plusieurs montagnards couchs ventre  terre comme pour nous
surprendre, et couverts par des bruyres qui croissaient sur ce
rocher. Le capitaine lui ordonna de marcher en avant, de dloger
l'ennemi, et lui-mme avana avec le reste de sa troupe pour le
soutenir.

L'attaque qu'il mditait fut suspendue par l'apparition inattendue
d'une femme qui se montra tout  coup sur le haut du rocher.

-- Arrtez! s'cria-t-elle d'un ton d'autorit, et dites-moi ce
que vous cherchez dans le pays de Mac-Gregor.

J'ai rarement vu une figure plus noble et plus imposante que celle
de cette femme. Elle pouvait avoir de quarante  cinquante ans, et
sa physionomie devait avoir autrefois offert des traits frappants
d'une beaut mle, quoique ses traits eussent plutt un air de
duret et d'expression farouche, et qu'on y remarqut dj des
rides formes, soit par suite de la vie errante qu'elle menait
depuis plusieurs annes, couchant souvent sur la dure et expose 
toutes les intempries de l'air, soit par l'influence des chagrins
qu'elle avait essuys et des passions qui l'agitaient. Elle ne
portait pas son plaid sur la tte et les paules, comme c'est
l'usage des femmes d'cosse, mais elle en entourait son corps,
suivant la coutume des soldats highlandais. Elle avait sur la tte
une toque d'homme surmonte d'une plume, tenait  la main une pe
nue et portait  sa ceinture une paire de pistolets.

-- C'est Hlne Campbell, la femme de Rob, me dit trs bas
M. Jarvie d'un air fort alarm. Il y aura parmi nous plus d'une
cte brise avant qu'il soit longtemps.

-- Que cherchez-vous ici? demanda-t-elle une seconde fois au
capitaine Thornton qui s'avanait.

-- Nous cherchons le proscrit Rob-Roy Mac-Gregor Campbell,
rpondit l'officier. Nous ne faisons pas la guerre aux femmes; ne
tentez donc pas de vous opposer au passage des troupes du roi, et
vous n'prouverez de nous que de bons traitements.

-- Oui! rpliqua l'amazone, je connais depuis longtemps vos bons
traitements! Vous ne m'avez laiss ni nom ni rputation. Les
ossements de ma mre se soulveront dans le tombeau quand les
miens iront l'y rejoindre. Vous n'avez laiss  moi et aux miens
ni maison, ni lit, ni couvertures, ni bestiaux pour nous nourrir,
ni toisons pour nous couvrir. Vous nous avez tout enlev, tout,
jusqu'au nom de nos anctres, et maintenant vous venez pour nous
enlever la vie.

-- Je n'en veux  la vie de personne, dit le capitaine, mais je
dois excuter mes ordres. Si vous tes seule, vous n'avez rien 
craindre: s'il se trouve avec vous des gens assez insenss pour
nous opposer une rsistance inutile, ils n'auront  accuser
qu'eux-mmes du sort qui les attend. Sergent, en avant!

-- En avant, marche! cria le sergent. Hourra! mes enfants! une
bourse pleine d'or pour la tte de Rob-Roy!

Il s'avana au pas de charge, suivi de six soldats, et monta
l'troit sentier qui conduisait sur le promontoire; mais  peine
taient-ils arrivs au premier tournant de ce dfil qu'une
dcharge d'une douzaine de coups de fusil se fit entendre. Le
sergent, atteint d'une balle  la poitrine, chercha  se maintenir
quelques instants; il s'accrocha aux asprits du roc pour monter
plus avant, mais ses forces l'abandonnrent, et aprs un dernier
effort il tomba de rocher en rocher jusque dans le lac, o il
disparut. Trois soldats restrent morts sur la place, et les trois
autres, blesss plus ou moins dangereusement, se replirent sur le
corps d'arme.

-- Grenadiers, en avant! cria le capitaine. -- Il faut vous
rappeler qu' cette poque les grenadiers portaient cette arme
destructive d'o ils ont tir leur nom. Les quatre soldats ainsi
arms se mirent donc en tte de la colonne, et Thornton les suivit
avec toute sa troupe pour les soutenir. -- Messieurs, nous dit-il
alors, vous tes libres, pourvoyez  votre sret. Grenadiers,
ouvrez la giberne! grenade en main!

Le dtachement s'avana en poussant de grands cris; les grenadiers
jetrent leurs grenades dans les buissons o l'ennemi se tenait
cach, et la troupe monta au pas de charge pour dloger l'ennemi.
Dougal, oubli dans le tumulte, s'enfona prudemment dans les
broussailles qui croissaient sur le roc, et y monta avec la
rapidit du chat-pard. J'imitai son exemple, pensant bien que tout
ce qui suivrait le sentier trac se trouverait expos au feu des
montagnards. J'tais hors d'haleine, car un feu roulant rpt par
mille chos, l'explosion des grenades, les cris des soldats, les
hurlements de leurs ennemis ne pouvaient qu'exciter de plus en
plus mon dsir d'atteindre un lieu de sret. Il me fut pourtant
impossible de rejoindre Dougal, qui sautait d'une pointe de rocher
sur une autre aussi lestement qu'un cureuil, et je finis par le
perdre de vue.

Me trouvant alors assez loign des combattants pour n'avoir rien
 craindre, au moins pour le moment, je m'arrtai pour chercher 
dcouvrir ce qu'taient devenus mes compagnons, et je les aperus
tous les deux, chacun dans une situation fort dsagrable.

M. Jarvie,  qui la peur avait sans doute donn un degr d'agilit
qui ne lui tait pas ordinaire, tait parvenu  monter jusqu' la
hauteur d'environ trente pieds sur le roc; quand il voulut passer
d'une pointe sur une autre, le pied lui glissa malheureusement, et
de telle manire qu'il aurait t bien certainement rejoindre feu
son pre, le digne diacre, dont il aimait tant  citer les faits
et gestes, si, par hasard, une grosse pine n'et accroch le pan
de sa redingote et ne l'et retenu; nouveau danger qui n'et pas
t moindre s'il n'avait trouv le moyen de conserver une position
 peu prs horizontale, en saisissant de la main droite une autre
branche voisine, mais plus basse que la premire. On aurait pu
croire qu'il voltigeait entre le ciel et la terre, et il ne
ressemblait pas mal  l'enseigne de la _Toison d'or _qu'on voit 
Londres sur la porte d'une boutique de mercier dans Ludgate-Hill.

Andr n'avait pas pris le mme chemin que Dougal: chemin que
M. Jarvie et moi avions suivi, mais non avec le mme succs. Il en
avait choisi un autre pour une double raison: d'abord parce que la
monte en tait moins rapide, et ensuite parce qu'il s'en trouvait
plus voisin. Il monta effectivement assez rapidement jusqu' une
petite plate-forme qu'il rencontra, et qui tait  peu prs de
niveau avec l'endroit o le bailli tait suspendu. L il se trouva
arrt par des rochers perpendiculaires qu'il tait impossible de
gravir, et il ne pouvait changer de position que pour redescendre
dans le dfil d'o il tait parti, ce qui n'tait nullement de
son got. Il avait sous ses pieds le dtachement du capitaine
Thornton, au-dessus de lui des montagnards, de manire que le
sifflement des balles qui se croisaient sur sa tte semblait lui
annoncer  chaque instant sa dernire heure. Il courait de tous
cts sur son troite plate-forme, poussant des cris affreux, et
implorant la merci des deux partis, en anglais et en cossais,
suivant le ct vers lequel la victoire semblait incliner.
M. Jarvie seul rpondait  ses exclamations par des gmissements
que lui arrachait autant la peur que sa situation prcaire.

Ma premire ide fut de courir  son secours. Mais, de l'endroit
o je me trouvais, il m'tait physiquement impossible d'arriver 
lui, en tant spar par le prcipice au-dessus duquel il tait
suspendu. Andr, qui n'en tait loign que d'environ cinquante
pas, aurait pu facilement lui rendre ce service; mais ni mes
signes, ni mes prires, ni mes ordres, ni mes menaces ne purent le
dcider  se rapprocher du lieu du combat; et, aprs avoir couru
encore quelque temps comme un homme priv de raison, il finit par
se jeter le ventre contre terre, et ne se releva que lorsque le
feu eut entirement cess.

Tout cela fut l'affaire de quelques minutes; et, n'entendant plus
le bruit de la fusillade, j'en conclus que la victoire s'tait
dclare pour l'un des partis. Ne pouvant voir le champ de
bataille du lieu o j'tais, je gagnai une minence voisine qui le
dominait, afin d'implorer la compassion des vainqueurs, quels
qu'ils fussent, en faveur du pauvre bailli, bien convaincu qu'on
ne le verrait pas suspendu au milieu des airs, comme le tombeau de
Mahomet, sans lui prter une main secourable.

Ds que je fus sur cette hauteur, je vis que le combat avait fini,
comme je le prvoyais, par la dfaite totale du capitaine
Thornton. Une troupe de Highlanders le dsarmait, lui et une
douzaine d'hommes qui lui restaient, et qui presque tous taient
couverts de blessures. La troupe avait t expose  un feu
meurtrier dont elle ne pouvait se garantir et qui l'extermina
presque entirement, tandis que les montagnards, protgs par leur
position, n'eurent qu'un homme tu et deux blesss par les
grenades, comme je l'appris ensuite; car en ce moment je ne pus
connatre que le rsultat de l'affaire, en voyant le capitaine et
le peu d'hommes qui lui restaient environns d'une horde de
sauvages trpignant d'une joie froce et soumettant leurs ennemis
vaincus  toutes les consquences des lois de la guerre.

Chapitre XXXI.

Oui, malheur aux vaincus! telle fut la menace
Que rpta jadis d'une terrible voix
Le belliqueux Brennus dont la bouillante audace
Fit cder la balance aux glaives des Gaulois,
Lorsque Rome orgueilleuse et cependant soumise
Apportait sa ranon  ses fiers ennemis.
Oui, malheur aux vaincus! c'est encor la devise
Que portent nos drapeaux dans les pays conquis.

_La Gauliade._



Mon premier soin fut alors de chercher des yeux Dougal parmi les
vainqueurs. Je ne doutais plus que le rle qu'il avait jou ne ft
concert d'avance pour amener dans ce dfil dangereux l'officier
anglais et sa troupe, et je ne pus m'empcher d'admirer l'adresse
avec laquelle ce demi-sauvage, en apparence si naf, avait cach
son dessein et s'tait fait arracher, comme de force et par
crainte, les fausses informations que son but tait de donner. Je
sentais que nous ne pouvions sans danger approcher des vainqueurs
dans le premier moment d'une victoire qui tait souille par des
actes de cruaut; car je vis les montagnards, ou, pour mieux dire,
des enfants qui les avaient suivis, poignarder quelques soldats
mourants qui cherchaient encore  se relever. J'en conclus qu'il
ne serait pas prudent de nous prsenter  eux sans quelque
mdiateur; et comme je ne voyais pas Campbell, en qui je devais
reconnatre alors le fameux Rob-Roy, j'avais rsolu de rclamer la
protection de son missaire Dougal.

Aprs l'avoir inutilement cherch, je retournai  l'endroit que je
venais de quitter, pour rflchir de nouveau sur les moyens
d'aller au secours de l'honnte banquier. Mais,  ma grande
satisfaction, je vis qu'il avait abandonn son poste arien et
qu'il tait assis au pied du roc au haut duquel il tait nagure
suspendu. Je me htai d'aller le joindre et de lui offrir mes
flicitations sur sa dlivrance. Il n'tait pas d'abord trs
dispos  les recevoir avec la mme cordialit que je les lui
offrais, et une forte quinte de toux interrompit  plusieurs
reprises les doutes qu'il exprimait sur leur sincrit.

-- Hem! hem! hem!... On dit qu'un ami!... hem!... qu'un ami vaut
mieux qu'un frre... hem!... Pourquoi suis-je venu ici,
M. Osbaldistone, dans ce pays maudit de Dieu et des hommes?...
Hem! hem! hem!... Que Dieu me pardonne de jurer!... Hem!... Ce
n'tait que pour vous. Pensez-vous donc qu'il soit bien beau...
hem! hem! bien beau de m'avoir laiss suspendu comme un archange
entre le ciel et la terre, sans mme essayer... hem!... sans
essayer de venir  mon secours?

Je n'pargnai pas les apologies, et je lui fis voir l'endroit o
je me trouvais lorsque cet accident lui tait arriv; il se
convainquit par ses propres yeux qu'il m'et t impossible
d'aller le joindre; et, comme il avait dans le coeur autant de
justice et de bont que de vivacit dans l'esprit, il me tendit la
main et me rendit ses bonnes grces. Je profitai de ma rentre en
faveur pour lui demander comment il tait parvenu  se tirer
d'embarras.

--  me tirer d'embarras! Je serais rest suspendu jusqu'au jour
du jugement dernier plutt que de m'en tirer moi-mme, ayant la
tte pendante d'un ct, et les pieds de l'autre. C'est la
crature Dougal qui m'a tir d'embarras, comme il l'avait fait
hier. Il est venu  moi avec un autre Highlander, a bravement
coup d'un coup de dirk les deux pans de ma redingote, et ils
m'ont replant sur mes jambes, aussi sain que s'il ne m'tait rien
arriv. Voyez pourtant comme il est utile d'avoir des habits de
bon drap! Si la redingote et t de vos camelots ou de vos draps
lgers de France, elle se serait dchire cent fois sous un poids
comme celui de mon corps. Dieu bnisse l'ouvrier qui en a fabriqu
le tissu! J'tais l-haut, nageant dans l'air comme le poisson
dans l'eau, aussi en sret qu'une gabarre attache au rivage par
un triple cble  Broomielaw.

Je lui demandai alors ce qu'tait devenu son librateur.

-- La crature, rpondit-il en continuant  l'appeler ainsi, la
crature m'a dit qu'il ne serait pas trop sage de me montrer  la
dame en ce moment, et il m'a conseill de rester ici jusqu' ce
qu'il revnt, ce que je ne manquerai pas de faire. J'ai dans
l'ide qu'il vous cherche. C'est un garon plein de bon sens. Je
crois qu'il ne se trompe pas relativement  la dame. Hlne
Campbell, tant fille, ne brillait point par la douceur, et elle
n'a pas chang de caractre en se mariant. Bien des gens disent
que Rob-Roy lui-mme en a une sorte de crainte respectueuse. Je
crois qu'elle ne me reconnatrait pas, car il y a bien des annes
que nous ne nous sommes vus. Bien dcidment, j'attendrai Dougal
avant de me montrer  elle.

Je lui dis que ce parti me paraissait le plus prudent. Mais le
destin avait dcid que pour cette fois la prudence du bailli ne
lui serait d'aucune utilit.

Lorsque la fusillade avait cess, Andr s'tait relev, et n'osant
encore descendre de sa plate-forme, il y restait appuy contre un
roc, position qui le dcouvrit aux yeux de lynx des montagnards
quelques instants aprs que la victoire se fut dclare en leur
faveur. Aussitt ils poussrent un grand cri, et cinq ou six
d'entre eux, le couchant en joue, lui signifirent, par des gestes
auxquels il tait impossible de se mprendre, qu'il fallait qu'il
vnt les trouver sur-le-champ, ou qu'ils prendraient un moyen plus
prompt pour le faire descendre.

Andr n'tait pas homme  se refuser  une pareille invitation. La
crainte du danger le plus imminent lui ferma les yeux sur celui
qui paraissait invitable. Il descendit donc sur-le-champ 
reculons, par la route la plus courte, quoique la moins facile,
marchant sur ses genoux, rampant  plat ventre suivant les
occasions, s'accrochant aux fentes du rocher,  ses asprits et
aux arbrisseaux qu'il rencontrait, et n'oubliant jamais, chaque
fois qu'il avait une main libre, de la tendre vers ceux qui le
menaaient, comme pour implorer leur merci. Les montagnards
semblaient s'amuser de la terreur d'Andr, et ils tirrent par-
dessus sa tte deux ou trois coups de fusil, plutt pour se
divertir de sa frayeur que dans l'intention de le blesser, et afin
de le voir redoubler d'efforts pour arriver au bout d'une course
prilleuse que la crainte pouvait seule lui avoir donn le courage
d'entreprendre.

Enfin il arriva au pied de la montagne, ou pour mieux dire il y
tomba; car, ayant gliss lorsqu'il n'en tait plus qu' huit ou
dix pieds, il roula jusqu'au bas, sans se faire aucun mal.
Quelques montagnards l'aidrent  se relever, et, avant qu'il ft
bien affermi sur ses jambes, ils l'avaient dj dbarrass de son
chapeau, de son gilet, de sa cravate, de ses bas; enfin, ils
mirent une telle clrit  le dpouiller qu'on pouvait dire qu'il
tait tomb compltement habill, et qu'il s'tait relev au mme
instant, effrayant par sa nudit presque absolue. Dans cet tat,
ils le tranrent, sans gards pour ses pieds nus,  travers les
broussailles et les pointes aigus des rochers, jusqu' l'endroit
o s'tait livr le combat et o toute la troupe tait encore
rassemble.

Ce fut tandis qu'ils l'emmenaient ainsi qu'en passant vis--vis
l'espce de gorge o nous tions assis ils nous dcouvrirent
malheureusement.  l'instant cinq  six Highlanders arms
accoururent  nous, en nous menaant de leurs claymores, de leurs
poignards et de leurs pistolets. Vouloir opposer quelque
rsistance et t folie, d'autant plus que nous tions sans
armes. Nous nous soummes donc  notre destin; et ce fut avec
quelque rudesse que ceux qui s'occuprent de notre toilette se
prparaient  nous rduire  _l'tat de nature[123]_ (pour me
servir de la phrase du roi Lear), comme le bipde _dplum _Andr
Fairservice, qui tait  quelques pas de nous, transi autant de
crainte que de froid. Un heureux hasard nous prserva de cet excs
d'outrage; car, au moment o je venais d'tre dbarrass de ma
cravate, vraie batiste, garnie en dentelles, par parenthse, et
que le bailli venait de cder les restes de sa redingote, Dougal
parut, et la scne changea. Il cria, menaa, jura, autant que j'en
pus juger par ses gestes et par le ton dont il s'exprimait, et
fora les pillards non seulement  nous laisser ce qu'ils
s'apprtaient  prendre, mais  nous rendre ce qu'ils nous avaient
pris. Il arracha ma cravate au montagnard qui s'en tait empar;
et, dans le zle qu'il mit  m'en faire la restitution, il la
serra autour de mon cou avec assez de force pour me faire croire
qu'il avait, pendant son sjour  Glascow, non seulement servi de
substitut de gelier de la prison, mais pris quelques leons de
l'excuteur des hautes-oeuvres. Il replaa de mme sur les paules
de M. Jarvie les lambeaux de sa redingote courte, et, se mettant
en marche avec nous, il sembla ordonner aux autres montagnards
d'avoir pour nous et pour le bailli surtout respect et attention.
Andr aurait bien dsir que la protection que nous accordait
Dougal s'tendt jusqu' lui, mais ce fut en vain qu'il l'implora;
il ne put mme obtenir que ses souliers lui fussent rendus.

-- Non, non, lui rpondit Dougal, vous n'tes pas un gentilhomme,
vous, et il y en a ici plus d'un qui vaut mieux que vous et qui
marche nu-pieds. Et, laissant  Andr le soin de nous suivre, ou
plutt laissant aux montagnards qui l'entouraient le soin de
presser sa marche, il nous fit rentrer dans le dfil o le combat
avait eu lieu pour nous conduire comme prisonniers devant la
femme-chef de la bande, grondant, repoussant, frappant mme ceux
qui semblaient vouloir s'approcher de nous de trop prs, comme
s'il tait plus menac que nous-mmes par ceux qui semblaient
vouloir prendre  notre capture plus d'intrt qu' lui.

Enfin nous parmes devant l'hrone du jour, dont les traits
farouches, comme ceux des figures martiales et sauvages qui nous
environnaient, me frapprent, je l'avoue, d'une vritable crainte.
Je ne sais si Hlne avait pris une part active au combat, mais
les taches de sang qu'on voyait sur ses mains, sur ses bras, sur
ses vtements, sur la lame de son pe qu'elle tenait aussi  la
main, son teint enflamm, le dsordre de ses cheveux, dont une
partie s'tait chappe de dessous la toque rouge surmonte d'une
plume qui formait sa coiffure, tout semblait prouver qu'elle n'en
tait pas reste simple spectatrice. Ses yeux noirs et vifs et
toute sa physionomie annonaient l'orgueil de la victoire et le
plaisir de la vengeance satisfaite. Elle n'avait pourtant l'air ni
cruel ni sanguinaire, elle me rappelait plutt quelques portraits
des hrones de l'Ancien Testament, que j'avais vus dans les
glises catholiques de France. Elle n'avait pas la beaut d'une
Judith, ni les traits inspirs d'une Dbora, ni ceux de la femme
d'Hber le Cinen, aux pieds de laquelle l'oppresseur d'Isral qui
demeurait dans l'Haroseth des Gentils baissa la tte, tomba et ne
se releva plus[124]; mais l'enthousiasme peint sur sa figure, une
sorte de dignit farouche auraient pu donner quelques ides aux
artistes qui ont trait des sujets sacrs.

Je ne savais trop en quels termes m'adresser  cette femme
extraordinaire; mais M. Jarvie me tira d'embarras en se chargeant
de la harangue. Aprs avoir touss plusieurs fois: -- Je m'estime
fort heureux, dit-il, mais n'ayant pas russi  donner au mot
_heureux _toute l'emphase qu'il voulait y mettre, -- trs heureux,
reprit-il en appuyant sur ce mot, d'avoir l'occasion de souhaiter
le bonjour  l'pouse de mon cousin Rob. Comment vous portez-vous?
ajouta-t-il en tchant de prendre le ton d'importance et de
familiarit qui lui tait ordinaire; comment vous tes-vous porte
pendant ce temps? Ce n'est pas hier que nous nous sommes vus. Vous
m'avez peut-tre oubli, mistress Mac-Gregor Campbell; mais tout
au moins vous vous rappellerez feu mon pre, le digne diacre,
Nicol Jarvie de Salt-Market  Glascow... C'tait un honnte
homme... un homme solide... un homme qui vous respectait vous et
les vtres. Ainsi donc, comme je vous le disais, mistress Mac-
Gregor Campbell, je m'estime heureux de vous voir, et je vous
demanderais la permission de vous embrasser comme ma cousine, si
vos gens ne me tenaient le bras d'une manire un peu gnante; et
pour vous dire la vrit, comme un magistrat doit le faire, je
crois qu'avant de songer  faire bon accueil  vos htes, un peu
d'eau ne vous serait pas inutile.

Le ton familier de ce discours n'tait gure en harmonie avec
l'tat d'exaltation o se trouvait alors l'esprit d'une femme
anime par le combat qui venait d'avoir lieu, chauffe par la
victoire, et qui allait prononcer une sentence irrvocable sur la
vie et la mort des prisonniers qu'elle avait faits.

-- Qui diable tes-vous, s'cria-t-elle, vous qui osez prtendre 
une parent avec les Mac-Gregor, sans porter leur habit et sans
parler leur langage? Qui tes-vous? parlez, vous qui avec la
langue et la forme du limier venez vous reposer parmi les daims.

-- Il est possible, cousine, rpondit le bailli sans se troubler,
que notre parent ne vous ait jamais t explique; mais c'est une
chose sre, et qu'il est facile de prouver. Ma mre Elspeth Mac-
Farlane tait pouse de mon pre le diacre Nicol Jarvie, que Dieu
fasse paix  leurs mes! Elspeth tait fille de Farlane Mac-
Farlane, qui demeurait  Loch-Sloy. Or ce Farlane Mac-Farlane
avait pous Jessy Mac-Nab de Struckallachan, qui tait cousine au
cinquime degr de votre mari, car Duncan...

La virago interrompit cette gnalogie pour lui demander avec
hauteur si un ruisseau coulant librement reconnaissait quelque
parent avec l'eau qu'on y avait puise pour l'employer aux vils
usages domestiques de ceux qui habitaient sur ses bords.

-- Vous avez raison, cousine, rpondit M. Jarvie, et cependant, en
t, quand le ruisseau montre les pierres blanches de son lit
dessch, il ne serait pas fch qu'on lui rapportt toutes les
gouttes d'eau qu'on en a retires. Je sais bien que dans vos
montagnes vous faites peu de cas de la langue qu'on parle 
Glascow et des vtements qu'on y porte, mais il faut pourtant bien
que chacun parle le langage qu'il a appris dans son enfance, et il
me semble que mon gros ventre et mes courtes jambes ne
figureraient pas trop bien sous l'habillement de vos montagnards.
D'ailleurs, cousine, continua-t-il sans faire attention aux signes
que lui faisait Dougal, qui voyait que cette harangue impatientait
l'amazone, puisque vous honorez votre brave mari... comme toute
femme doit le faire, puisque l'criture le commande, ... puisque
vous l'honorez, comme je le disais, vous devez vous rappeler que,
sans parler du collier de perles que je vous ai envoy le jour de
vos noces, j'ai rendu  Rob quelques services dans le temps o il
faisait un commerce honnte en bestiaux, quand il ne s'occupait ni
 se battre, ni  piller, ni  dsarmer les soldats du roi, ce qui
est dfendu par les lois.

Il touchait l une corde dont le son n'tait pas agrable aux
oreilles de sa cousine. Elle leva la tte d'un air de fiert, et
dit en souriant avec mpris et amertume:

-- Oui, sans doute! vous et ceux qui vous ressemblent pouviez
prtendre  tre nos parents quand nous tions vos misrables
esclaves, vos porteurs d'eau et vos fendeurs de bois, les
pourvoyeurs de bestiaux pour vos banquets, les victimes de vos
lois oppressives et tyranniques; mais  prsent que nous sommes
libres, ... libres par suite de l'acte qui ne nous a laiss ni
asile, ni nourriture, ni vtements, qui m'a prive de tout... de
tout!... je frmis quand je pense que je ne puis m'occuper
d'autres ides que de celles de vengeance, et je veux couronner
cette glorieuse journe par une action qui rompra tous les noeuds
qui peuvent exister entre les Mac-Gregor et les rustres des
Basses-Terres. Allan, Dougal, qu'on lie ensemble ces trois
Anglais, et qu'on les prcipite dans le lac. Qu'ils aillent y
chercher les parents qu'ils peuvent avoir dans nos montagnes.

Le bailli, alarm de cet ordre, ouvrait la bouche pour adresser 
sa cousine une remontrance qui n'aurait probablement servi qu'
l'irriter davantage, quand Dougal, le poussant rudement, se plaa
devant lui et adressa  sa matresse, dans sa langue, un discours
vif et anim qui faisait un contraste frappant avec la manire
lente et presque stupide avec laquelle je l'avais entendu
s'exprimer en anglais au clachan d'Aberfoil. Je ne doutai pas un
instant qu'il ne plaidt en notre faveur.

La dame lui rpliqua, ou plutt interrompit sa harangue, en
s'criant en anglais, comme si elle et voulu nous donner un
avant-got du sort qu'elle nous destinait:

-- Vil chien et fils de chien! hsitez-vous  excuter mes ordres?
si je vous ordonnais de leur arracher le coeur, afin de voir dans
lequel des deux il se trouve plus de trahison contre les Mac-
Gregor, ne devriez-vous pas m'obir? ne le feriez-vous pas? Cela
s'est fait du temps de la vengeance de nos pres.

-- Certainement, certainement, rpondit-il, mon devoir est
d'obir. Cela est raisonnable. Mais si c'tait... si c'tait la
mme chose pour vous de faire jeter dans le lac ce capitaine et
quelques-uns de ces Habits-Rouges, je le ferais avec beaucoup plus
de plaisir; car ceux-ci sont des amis de Gregarach. Ils ne sont
venus que sur son invitation, et je puis le certifier, puisque
c'est moi qui leur ai port sa lettre.

Elle allait lui rpondre, et probablement dcider de notre sort,
quand le son d'un pibroch se fit entendre au commencement du
dfil. C'taient sans doute les mmes cornemuses que l'arrire-
garde de Thornton avait entendues dans le bois et qui l'avaient
dcid  forcer le passage en avant, de crainte d'tre attaqu
par-derrire. Le combat n'ayant dur que quelques instants, les
montagnards qui suivaient cette musique militaire ne purent
arriver qu'aprs qu'il fut termin, quoiqu'ils eussent doubl le
pas en entendant la fusillade. La victoire avait t complte sans
leur secours, et leurs camarades n'attendaient que leurs
flicitations.

Il y avait une diffrence frappante entre le parti qui arrivait et
celui qui avait dfait le capitaine Thornton, et elle tait
entirement  l'avantage des derniers venus. Parmi les montagnards
qui entouraient la chieftainesse[125], si je puis, sans blesser la
grammaire, donner ce nom  la femme de Rob-Roy, on voyait des
vieillards, des enfants  peine en ge de porter les armes, mme
des femmes, enfin tous ceux qui ne prennent part  des oprations
militaires que dans un cas de ncessit extrme; et cette
circonstance avait encore ajout au chagrin et  la confusion du
capitaine, quand il avait reconnu que ses braves vtrans avaient
t crass par des ennemis si mprisables. Mais les trente 
quarante Highlanders que nous apercevions en ce moment taient
tous dans la fleur de l'ge, bien faits, robustes; et le costume
qu'ils portaient faisait voir des muscles fortement dessins. Ils
taient aussi beaucoup mieux arms. La bande qui avait combattu
sous les ordres de l'amazone n'avait qu'une quinzaine de
fusiliers, les autres taient arms de haches, de faux, de btons
noueux, et quelques-uns seulement avaient un long couteau ou des
pistolets. Mais ceux qui arrivaient avaient tous  la ceinture des
pistolets et un poignard, une claymore au ct, un fusil  la
main, et un bouclier rond en bois, doubl en cuivre et couvert de
peau, et du milieu duquel partait une pointe aigu en acier. Ils
le portaient sur le dos dans leurs marches, quand ils se servaient
d'armes  feu, et le tenaient de la main gauche quand ils se
battaient  l'arme blanche.

Mais il tait facile de voir que ces guerriers d'lite n'avaient
pas  s'applaudir d'une victoire pareille  celle que leurs
compagnons venaient de remporter. La cornemuse ne faisait entendre
que des sons lugubres, spars par de courts intervalles, et qui
ne ressemblaient nullement au chant joyeux du triomphe. Ils
arrivrent en silence devant Hlne, l'air morne et les yeux
baisss, la cornemuse continuant  rendre des sons mlancoliques.

Hlne s'avana vers eux. Sa physionomie exprimait un mlange de
crainte et de colre. -- Que veut dire cela, Alaster? dit-elle au
joueur de cornemuse. Pourquoi ces accents de tristesse aprs une
victoire...? Robert, Hamish, o est le Mac-Gregor? o est votre
pre?

Ses deux fils, qui taient  la tte de cette troupe, s'avancrent
vers elle  pas lents et d'un air irrsolu. Ils lui dirent
quelques mots dans leur langue, et  l'instant elle poussa un cri
perant que rptrent toutes les femmes et tous les enfants en
battant des mains et en levant les bras au ciel. Les chos des
montagnes, qui avaient gard le silence depuis la fin du combat,
firent entendre cent fois ces hurlements, et les oiseaux nocturnes
s'enfuirent de leurs retraites, effrays d'entendre en plein jour
des cris plus affreux et de plus mauvais augure que ceux qu'ils
poussent pendant la nuit.

-- Prisonnier! s'cria Hlne un instant aprs. Prisonnier! et ses
fils vivent pour me l'annoncer!... Chiens, lches que vous tes,
vous ai-je nourris de mon lait pour vous voir tre avares de votre
sang quand il s'agit de dfendre votre pre; pour le voir emmener
prisonnier et venir, vous, m'en apporter la nouvelle?

Les fils de Mac-Gregor,  qui s'adressait cette apostrophe,
taient deux jeunes gens, dont l'an paraissait  peine avoir
vingt ans. Il se nommait Robert, et les Highlanders, pour le
distinguer de son pre qui portait le mme nom, ajoutaient au sien
l'pithte de _Og, _ou le moins grand de taille. Il avait les
cheveux noirs, le teint brun, mais color, et il tait plus form
et plus vigoureux qu'on ne l'est ordinairement  cet ge. _Hamish,
_ou James, quoique plus jeune de deux ans, tait beaucoup plus
grand que son frre. Ses yeux bleus et de beaux cheveux blonds
donnaient  sa figure un air de douceur qu'on trouve rarement
parmi les montagnards.

Tous deux avaient l'air abattu et constern, et ils coutrent
avec une soumission respectueuse les reproches que leur mre leur
adressait. Enfin, quand le premier feu de sa colre se fut apais,
l'an, lui parlant en anglais, sans doute pour ne pas tre
compris par ceux qui le suivaient, essaya de se justifier ainsi
que son frre. J'tais assez prs de lui pour entendre presque
tout ce qu'il disait, et j'avais trop d'intrt  m'instruire de
tout ce qui se passait, dans l'trange crise o je me trouvais,
pour ne pas couter avec la plus grande attention.

-- Le Mac-Gregor, dit-il, tait invit  une entrevue par un
habitant des Lowlands qui lui apporta une lettre de la part de...
(je n'entendis pas le nom qu'il pronona  demi-voix, mais qui me
parut ressembler au mien); il y consentit, mais il nous ordonna de
garder en otage le porteur de la lettre, afin de s'assurer qu'on
ne lui manquerait pas de foi. Il se rendit au lieu du rendez-vous,
n'emmenant avec lui qu'Angus Breck et le petit Rory, et dfendant
que personne le suivt. Une demi-heure aprs, Angus Breck vint
nous apprendre la triste nouvelle que mon pre avait t surpris,
 l'endroit qui lui avait t indiqu, par un dtachement de
milice du comt de Lennox, command par Galbraith de
Garschattachin, qui l'avait fait prisonnier. Il ajouta que mon
pre, ayant dit que l'otage rpondrait sur sa tte du traitement
qu'il essuierait, Galbraith ne fit que rire de cette menace, et
dit: -- Eh bien!

Rob, que chacun pende son homme: nous pendrons le brigand, et vos
catrans pendront le jaugeur[126]. Par ce moyen le pays sera dlivr
de deux flaux  la fois, un mchant Highlander et un agent du
fisc. Angus Breck, qu'on surveillait moins rigoureusement que son
matre, trouva moyen de s'chapper, aprs avoir t retenu en
captivit assez longtemps pour entendre cette discussion.

-- Et en apprenant cette nouvelle, lche, tratre que vous tes,
s'cria la femme de Mac-Gregor, vous n'avez pas vol sur-le-champ
au secours de votre pre pour le sauver, ou prir en le dfendant?

Le jeune Mac-Gregor lui rpondit d'un air modeste que, les ennemis
se trouvant en force suprieure, il s'tait ht de rentrer dans
les montagnes pour rassembler tous les hommes disponibles et
partir sur-le-champ  leur tte pour tcher de dlivrer Mac-
Gregor; qu'il avait appris que le dtachement de milice devait
passer la nuit avec le prisonnier dans le chteau de Gartartan ou
dans la forteresse de Menteith, et qu'il serait possible de s'en
emparer si l'on pouvait runir assez de monde.

J'appris ensuite que le reste des troupes du maraudeur des
Highlands avait t divis en deux bandes; la premire destine 
surveiller les mouvements de la garnison d'Inversnaid, dont une
subdivision venait d'tre dfaite sous les ordres du capitaine
Thornton; et la seconde  faire face aux clans des Highlands qui
s'taient unis aux troupes rgulires et aux Lowlanders pour
envahir simultanment ce qu'on appelait alors communment le pays
de Rob-Roy, c'est--dire le territoire montagneux et dsert situ
entre le loch Lomond, le loch Katrine et le loch Ard. Des
messagers furent dpchs en grande hte pour concentrer (comme je
le supposai) toutes les forces des Mac-Gregor contre les
Lowlanders; et le dcouragement peint nagure sur tous les visages
y fit place  l'espoir de dlivrer leur chef et  la soif de la
vengeance. Ce fut sous la brlante influence de cette dernire
passion qu'Hlne ordonna qu'on lui ament le malheureux qu'on
avait gard en otage. Je crois que ses enfants l'avaient loign
de ses yeux par humanit; quoi qu'il en soit, cette prcaution ne
fit que retarder sa destine de quelques instants. On conduisit
devant elle un homme dj  demi mort de terreur, et dans les
traits ples et dfigurs duquel je reconnus, avec autant
d'horreur que de surprise, mon ancienne connaissance Morris.

Il se jeta aux pieds de la femme du chef et s'effora d'embrasser
ses genoux; mais elle recula, comme si cet attouchement et d la
souiller, et il ne put que baiser les pans de son plaid. Jamais
peut-tre on n'entendit demander la vie avec tant de dsespoir. La
crainte agissait sur son esprit avec tant de force qu'au lieu de
paralyser sa langue, comme cela arrive dans les occasions
ordinaires, elle le rendait presque loquent. Les joues couvertes
d'une pleur mortelle, se tordant les mains dans son angoisse, et
roulant de tous cts des yeux qui semblaient faire leurs derniers
adieux aux choses de ce monde, il protesta, par les serments les
plus solennels, qu'il n'tait pas complice de la trahison mdite
contre Rob-Roy, qu'il aimait et qu'il honorait de toute son me...
Par une inconsquence, suite du dsordre de son esprit, il dit
qu'il n'tait que l'agent d'un autre, et il pronona le nom de
Rashleigh... Il ne demandait que la vie; pour la vie il
renoncerait  tout ce qu'il possdait au monde; c'tait la vie
seule qu'il dsirait, dt-elle tre prolonge au milieu des
tortures, dt-il ne plus respirer d'autre air que celui des
cavernes les plus sombres et les plus infectes.

Il est impossible de peindre l'air de mpris et de dgot avec
lequel Hlne coutait ses humbles supplications.

-- Je t'accorderais la vie, lui dit-elle, si elle devait tre pour
toi un fardeau aussi lourd, aussi insupportable que pour moi, que
pour toute me noble et gnreuse. Mais toi, misrable, insensible
 tous les malheurs qui dsolent le monde, tu te trouverais
heureux de ramper sur la terre au milieu des crimes et des
chagrins des autres, tandis que l'innocence est trahie et
opprime, tandis que des gens sans naissance et sans courage
foulent aux pieds des hommes illustrs par leur bravoure et par
une longue suite d'aeux. Au milieu du carnage gnral, tu serais
aussi heureux que le chien du boucher, qui lche le sang des
bestiaux qu'on gorge... Non! tu ne jouiras point de ce bonheur!
tu mourras, lche chien! et tu mourras avant que ce nuage ait
pass sur le soleil.

Alors elle pronona quelques mots en galique; deux Highlanders
saisirent le suppliant, et l'entranrent sur le bord d'un rocher
suspendu sur le lac. Il poussait les cris les plus aigus, les plus
pouvantables qu'on ait jamais entendus... Je puis dire
pouvantables, car pendant plusieurs annes je m'veillai souvent
en sursaut, croyant encore les entendre. Tandis que les excuteurs
ou les assassins, nommez-les comme vous voudrez, le tranaient
vers le lieu de son supplice, il me reconnut, et s'cria d'un ton
lamentable: -- Oh! M. Osbaldistone! sauvez-moi! sauvez-moi! Ces
mots furent les derniers que je lui entendis prononcer.

Je fus tellement mu par cet affreux spectacle que, quoique je
m'attendisse  chaque instant  partager le mme sort, j'essayai
de parler en sa faveur; mais, comme je devais m'y attendre, mon
intercession ne produisit aucun effet, et n'obtint pas mme une
rponse: deux montagnards tenaient la victime, un autre lui
attachait au cou une grosse pierre dans un vieux lambeau de plaid,
tandis que d'autres se partageaient ses vtements. Enfin, aprs
lui avoir li les pieds et les mains, on le prcipita dans le lac,
qui avait douze  quinze pieds de profondeur, en poussant un
hurlement de triomphe et de vengeance satisfaite qui ne put
cependant compltement couvrir son dernier cri. Le bruit de sa
chute dans les eaux du lac arriva jusqu' nous. Les Highlanders
veillrent quelques instants, pour voir s'il ne parviendrait pas 
se dgager de ses liens et  tenter de s'chapper  la nage; mais
les noeuds n'avaient t que trop bien assujettis; la victime
s'enfona sans rsistance. Les eaux, que le poids de sa chute
avait troubles, se refermrent sur lui en reprenant leur calme
accoutum, et la vie qu'il avait demande avec tant d'instances
s'teignit dans cet abme.[127]

Chapitre XXXII.

Avant que le soleil se couche  l'occident,
Laissez-le parmi nous revenir librement;
Ou s'il est pour le coeur une juste vengeance,
Si nos traits de frapper ont encor la puissance,
Ces pays ravags attesteront vos torts.

_Ancienne comdie._



Je ne sais comment il se fait qu'un acte isol de violence et de
cruaut produit sur l'me une impression plus pnible qu'un plus
grand nombre d'actes semblables. Je venais de voir, quelques
instants auparavant, plusieurs de mes braves concitoyens tomber
sur le champ de bataille. Il m'avait sembl qu'ils n'avaient fait
que payer la dette commune de l'humanit. Mon coeur avait vivement
regrett leur perte, mais il n'avait pas t dchir d'angoisse et
d'horreur comme il le fut quand je vis le malheureux Morris mis 
mort de sang-froid. Je regardai mon compagnon d'infortune,
M. Jarvie, et je reconnus dans ses yeux les mmes sentiments qui
m'animaient. Son motion l'emporta mme sur sa prudence; et il
laissa chapper  demi-voix ces mots entrecoups:

-- Je proteste... je proteste solennellement contre ce crime...
C'est un meurtre... un meurtre abominable... Dieu le vengera en
temps et lieu.

-- Vous ne craignez donc pas de le suivre? lui dit la redoutable
virago qui l'avait entendu, et qui lana sur lui un regard tel que
celui du faucon au moment o il va saisir sa proie.

-- Cousine, rpondit-il avec assez de sang-froid, personne ne
coupe avec plaisir le fil de sa vie avant que tout ce qui peut en
rester sur la bobine ne soit entirement droul.[128] J'ai beaucoup
de choses  faire dans ce monde si la vie m'est laisse: des
affaires publiques et prives, de magistrature et de commerce. Et
puis il y a quelques personnes qui ont besoin de moi, comme la
pauvre Mattie, qui est orpheline. Elle est petite-cousine du laird
de Limmerfield. Sauf tout cela, au bout du compte, la mort n'est
que la fin de la vie, et il faut bien mourir une fois.

-- Mais si je vous laissais vivre, quel nom donneriez-vous  la
noyade de ce chien saxon?

-- Hem! hem! dit le bailli en toussant  plusieurs reprises, hem!
hem! je tcherais d'en parler le moins possible. Moins on parle,
moins on a de paroles  regretter.

-- Mais si vous tiez interrog par les cours _de justice, _comme
vous les appelez, que rpondriez-vous?

Le bailli rflchit un instant. Il porta les yeux  droite et 
gauche, et me donna l'ide d'un homme qui, dans une bataille,
cherche  s'enfuir, et qui, ne trouvant aucun moyen de s'chapper,
prend la rsolution de se battre avec courage.

-- Je vois, cousine, que vous voulez me mettre au pied du mur, lui
rpondit-il; mais je vous dirai que je crois devoir vous parler
d'aprs ma conscience. Quoique votre mari, que je voudrais bien
voir ici pour lui et pour moi, puisse vous apprendre, comme la
pauvre crature Dougal, que Nicol Jarvie sait, de mme que feu le
diacre, fermer les yeux sur les fautes d'un ami, je vous dirai
pourtant, cousine, que ma langue ne parlera jamais contre ma
pense; et plutt que de dire que ce pauvre malheureux a t
lgalement condamn et excut, j'aimerais mieux tre jet  ct
de lui, quoique je pense que vous tes peut-tre la seule
Highlandaise qui voudrait traiter ainsi un si proche parent de son
mari.

Il est probable que le ton de fermet que prit M. Jarvie en
parlant ainsi tait plus propre  faire impression sur le coeur
impitoyable de sa parente que les prires et les supplications, de
mme que le verre, qui rsiste aux efforts de tous les mtaux, est
facilement coup avec la pointe d'un diamant. Elle ordonna qu'on
nous plat tous deux devant elle.

-- Votre nom est Osbaldistone, me dit-elle; j'ai entendu le chien
de la mort duquel vous venez d'tre tmoin vous appeler ainsi.

-- Oui, lui rpondis-je, je me nomme Osbaldistone.

-- Et votre nom de baptme est sans doute Rashleigh.

-- Mon nom de baptme est Frank.

-- Mais vous connaissez Rashleigh Osbaldistone? Il est votre
frre, si je ne me trompe. Au moins vous tes son parent, son ami
intime.

-- Il est mon parent, mais non mon ami. Je me battais contre lui
il y a deux jours, quand votre mari est venu nous sparer. Son
pe est peut-tre encore teinte de mon sang, et la blessure qu'il
m'a faite au ct est encore toute frache. C'est le dernier des
hommes que je reconnatrai pour mon ami.

-- Mais si vous tes tranger  ses intrigues, croyez-vous pouvoir
vous rendre prs de Galbraith sans craindre d'tre arrt, et lui
porter un message de la part de la femme de Mac-Gregor?

-- Je ne connais  la milice du comt de Lennox aucun motif
raisonnable pour m'arrter, et je n'ai aucune raison pour craindre
d'aller trouver celui qui la commande. Je suis prt  me charger
de votre message, et  partir sur-le-champ, si vous voulez tendre
votre protection sur mon ami et mon domestique qui sont vos
prisonniers.

Je profitai de cette occasion pour ajouter que je n'tais venu
dans son pays que d'aprs l'invitation de son mari, qui m'avait
promis son secours dans une affaire trs importante pour moi, et
que M. Jarvie m'avait accompagn pour le mme objet.

-- Et je voudrais, s'cria le bailli, que les bottes de M. Jarvie
eussent t pleines d'eau bouillante quand il a voulu les mettre
pour ce malheureux voyage.

-- Dans ce que vient de dire ce jeune Anglais, dit Hlne en se
tournant vers ses enfants, vous pouvez reconnatre votre pre. Il
n'a de sagesse que lorsqu'il a la toque sur la tte et la claymore
 la main. Mais quand il quitte son plaid pour prendre un habit,
il se mle de toutes les intrigues des Lowlanders, et, aprs tout
ce qu'il a souffert, il devient encore leur agent, leur jouet,
leur esclave.

-- Vous pouvez ajouter, madame, lui dis-je, leur bienfaiteur.

-- Soit, rpondit-elle, c'est le titre le plus insignifiant de
tous, puisqu'il a toujours sem les bienfaits pour rcolter
l'ingratitude. Mais en voil assez sur ce sujet. Je vais vous
faire conduire aux avant-postes des ennemis. Vous demanderez leur
commandant, et vous lui direz de ma part, de la part de la femme
du Mac-Gregor, que s'ils touchent  un cheveu de sa tte et qu'ils
ne le mettent pas en libert avant douze heures, d'ici  Nol on
ne trouvera pas dans tout le comt de Lennox une femme qui ne
pleure son pre ou son fils, son frre ou son mari; pas un fermier
qui n'ait vu piller son troupeau et incendier sa grange; pas un
seigneur qui se couche sans avoir  craindre de ne pas revoir le
lendemain la lumire du soleil; que, pour commencer  excuter mes
menaces, si je ne revois pas mon mari dans le dlai que je viens
de fixer, je lui enverrai ce bailli de Glascow, ce capitaine
anglais, et tous mes autres prisonniers, coups en autant de
morceaux qu'il y a de carreaux dans ce tartan.

Ds qu'elle eut cess de parler, le capitaine Thornton, qui
l'avait entendue et qui avait t prsent  toute cette scne,
ajouta avec le plus grand sang-froid:

-- Prsentez  l'officier commandant les compliments du capitaine
Thornton, de la garde royale; dites-lui qu'il fasse son devoir, et
qu'il ne s'inquite pas des prisonniers. Si j'ai t assez fou
pour me laisser attirer dans une embuscade par ces sauvages
artificieux, je suis assez sage pour savoir mourir sans me
dshonorer par une bassesse. Je n'ai de regret que pour mes
pauvres camarades; je les plains d'tre tombs entre les mains de
bouchers.

-- Paix donc, s'cria M. Jarvie, paix donc! si vous tes las de
vivre, je... M. Osbaldistone, faites bien mes compliments 
l'officier commandant, ... les compliments du bailli Nicol Jarvie,
magistrat de Glascow, comme l'tait avant lui son digne pre le
diacre. Dites-lui qu'il se trouve ici avec d'autres honntes gens
dans un grand embarras qui peut devenir encore plus grand; que ce
qu'il peut faire de mieux pour le bien gnral, c'est de permettre
 Rob de revenir dans ses montagnes. Il y a dj eu assez de
malheurs. Je crois pourtant que vous ferez aussi bien de ne point
parler du jaugeur.

Charg de deux commissions si opposes par les deux personnes les
plus intresses au succs de mon ambassade, et des instructions
d'Hlne Mac-Gregor, qui me recommanda de ne pas oublier un seul
mot de ce qu'elle m'avait dit, je reus enfin l'ordre de partir,
et l'on permit mme  Andr de m'accompagner, peut-tre pour se
dlivrer de ses lamentations. Mais, soit qu'on craignt que je ne
me servisse de mon cheval pour chapper  mes guides, soit qu'on
ft bien aise de conserver une prise de quelque valeur, on
m'annona que je ferais le voyage  pied, escort par Hamish Mac-
Gregor et deux autres montagnards, tant pour me montrer le chemin
que pour qu'ils pussent reconnatre la force et la position de
l'ennemi. Dougal avait t command pour ce service, mais il
trouva le moyen de s'en faire dispenser. J'appris par la suite que
son but en restant avait t de pouvoir veiller  la sret de
M. Jarvie, parce qu'ayant t son subordonn lorsqu'il tait
porte-clefs de la prison de Glascow il croyait par ses principes
de fidlit devoir le protger.

Aprs environ une heure de marche trs rapide, nous arrivmes 
une minence couverte de broussailles qui commandait tous les
environs, et d'o nous dcouvrmes le poste qu'occupait la milice
du comt de Lennox. Comme ce dtachement tait principalement
compos de cavalerie, il ne s'tait pas engag dans le dfil o
le capitaine Thornton avait t si malheureusement surpris. La
position tait bien choisie militairement sur le penchant d'une
colline, au milieu de la petite valle d'Aberfoil, o circulait le
Forth, encore prs de sa source. Cette valle tait forme par
deux chanes de hauteurs qui prsentaient pour premires barrires
des roches calcaires, entremles d'normes masses de brches ou
cailloux incrusts dans une terre plus molle que le temps a durcie
peu  peu comme du ciment; plus au loin se montraient les sommets
des monts plus levs. Ces limites cependant laissaient entre
elles une valle assez large pour que la cavalerie n'et 
craindre aucune surprise de la part des montagnards. On avait
plac de tous cts des sentinelles et des avant-postes, de
manire qu' la moindre alarme la troupe aurait eu le temps de
prendre les armes et de se former en bataille. Il est vrai qu'on
ne croyait pas alors que les Highlanders osassent attaquer la
cavalerie en rase campagne, quoiqu'on ait appris depuis ce temps
qu'ils pouvaient le faire avec succs.  cette poque, les
montagnards avaient encore une crainte presque superstitieuse de
la cavalerie et croyaient que les chevaux taient dresss 
combattre eux-mmes des pieds et des dents, d'autant plus que les
chevaux d'escadron avaient un air plus farouche et plus imposant
que celui des petits _shelties _de leurs montagnes.

Les chevaux attachs  des piquets et paissant dans le vallon, les
soldats, les uns assis, les autres se promenant sur les bords
riants de la rivire en diffrents groupes, et les rochers nus et
pittoresques, bornes latrales du paysage, formaient le premier
plan d'un tableau enchanteur, tandis que plus loin, vers l'orient,
les yeux apercevaient le lac de Menteith, et moins distinctement
le chteau de Stirling avec les montagnes bleues d'Ochill, qui
terminaient la perspective.

Aprs avoir contempl un instant cette scne, le jeune Mac-Gregor
me dit de descendre jusqu'au poste de la milice pour m'acquitter
de ma mission auprs du commandant. Il m'enjoignit avec un geste
menaant de ne dire ni quels avaient t mes guides ni en quel
lieu je les avais quitts. Ayant reu ces dernires instructions,
je m'avanai vers le premier poste militaire, suivi d'Andr, qui,
n'ayant conserv du costume anglais que ses culottes et sa
chemise, sans chapeau, les jambes nues, avec des brogues aux
pieds, prsent que lui avait fait Dougal par compassion, et un
vieux plaid en haillons pour suppler aux vtements qui nagure
couvraient ses paules, semblait tre un chapp de Bedlam jouant
le rle d'un montagnard. Une vedette ne tarda pas  nous
apercevoir et nous cria de nous arrter en nous prsentant le bout
de sa carabine. J'obis  l'instant, et, quand le soldat fut prs
de moi, je le priai de me conduire devant l'officier commandant.
Je me trouvai bientt au milieu d'un cercle d'officiers assis sur
le gazon, parmi lesquels il s'en trouvait un qui paraissait tre
d'un rang suprieur. Il portait une cuirasse d'acier poli, sur
laquelle taient gravs les emblmes de l'ancien ordre cossais de
Saint-Andr, vulgairement dit _du chardon. _Je reconnus dans ce
groupe le major Galbraith, qui semblait recevoir les ordres de ce
personnage, de mme qu'un grand nombre d'officiers dont il tait
entour, les uns en uniforme, les autres en habits bourgeois, mais
tous bien arms.  quelques pas taient plusieurs domestiques
portant une riche livre.

Ayant salu ce seigneur avec le respect que son rang semblait
exiger, je l'informai que le hasard m'avait rendu tmoin
involontaire de la dfaite des troupes du roi, commandes par le
capitaine Thornton, dans le dfil de loch Ard, car j'avais appris
que tel tait le nom du lieu o le combat avait t livr; que cet
officier, plusieurs de ses soldats et le bailli de Glascow, mon
compagnon de voyage, taient rests entre les mains des
Highlanders, et que ceux-ci menaaient de faire prir cruellement
leurs prisonniers et de commettre les plus affreux ravages dans le
comt de Lennox,  moins qu'on ne leur rendit sur-le-champ leur
chef sain et sauf.

Le duc, car on dsignait par ce titre celui  qui je m'adressais,
m'couta sans m'interrompre et me rpondit qu'il aurait le plus
grand regret d'exposer les infortuns prisonniers  la cruaut des
barbares entre les mains desquels ils avaient eu le malheur de
tomber, mais qu'aucun motif ne pourrait le dterminer  remettre
en libert l'instigateur de tous ces dsordres et  l'encourager
ainsi  continuer ses brigandages. -- Vous pouvez retourner vers
ceux qui vous ont envoy et les informer que demain,  la pointe
du jour, je ferai pendre bien certainement Rob-Roy Campbell,
qu'ils nomment Mac-Gregor, comme un proscrit pris les armes  la
main, et qui a mille fois mrit la mort; que je me croirais
indigne de la place que j'occupe si j'agissais autrement; que j'ai
les moyens d'empcher l'excution de leurs menaces contre le comt
de Lennox, et que, s'ils maltraitent en aucune manire les
infortuns qui sont en leur pouvoir, j'en tirerai une vengeance si
clatante que mme les pierres de leurs rochers en pousseront des
gmissements pendant un sicle.

Je lui reprsentai humblement le danger imminent auquel
m'exposerait l'honorable mission qu'il voulait bien me confier;
sur quoi il me rpondit que je pouvais en charger mon valet.

Ds qu'Andr entendit ces mots, sans attendre ma rponse, et sans
tre arrt par aucun sentiment de respect, il s'cria:

-- J'aimerais mieux qu'on me coupt les jambes, Dieu me prserve!
que de les faire servir  me porter encore dans ces maudites
montagnes! Croit-on que je trouve dans ma poche un autre cou quand
un de ces chiens de montagnards m'aura coup le mien? ou que je
puisse nager comme une grenouille quand ils m'auront jet dans un
lac des Highlands pieds et poings lis? Non, non, chacun pour soi,
et Dieu pour tous! Ceux qui ont  se plaindre de Rob-Roy ou qui
ont des affaires avec lui peuvent faire leurs commissions eux-
mmes. Il n'a jamais approch de la paroisse de Dreep-Daily, et il
ne m'a vol ni poire ni ppin.

Ce ne fut pas sans peine que je rduisis mon valet au silence.
Alors je reprsentai vivement au duc le danger certain auquel
seraient exposs le capitaine Thornton, ses soldats et M. Jarvie,
et le suppliai de me charger d'un message qui pt leur sauver la
vie. Je l'assurai qu'aucun danger ne m'effraierait quand il
s'agirait de leur rendre service, mais que, d'aprs tout ce dont
j'avais t tmoin, il n'y avait pas le moindre doute qu'ils ne
fussent tous massacrs  l'instant o les montagnards
apprendraient la mort de leur chef.

Le duc parut douloureusement affect. Il se leva, rflchit un
instant, et me dit: -- C'est une circonstance bien pnible! J'en
suis pntr de chagrin; mais je ne puis transiger avec mon
devoir, et il faut que Rob-Roy prisse.

Je ne pus entendre sans motion cette sentence de mort contre
Campbell, qui m'avait dj rendu plusieurs services, et je n'tais
pas le seul  en tre mcontent, car plusieurs officiers de milice
(du comt de Lennox) parlrent alors au duc en sa faveur. -- Il
vaudrait mieux, lui dirent-ils, l'envoyer au chteau de Stirling,
et se contenter de l'y garder comme otage jusqu' la dispersion de
sa troupe. Faut-il exposer le pays au pillage? Maintenant que les
longues nuits approchent, il sera difficile de l'empcher, car il
est impossible de garder tous les points, et les montagnards ne
manquent jamais d'attaquer ceux o ils savent qu'ils trouvent
moins de rsistance. Est-il possible d'ailleurs de laisser les
malheureux prisonniers exposs  la cruaut de ces sauvages? On ne
peut douter qu'ils n'excutent la menace qu'ils font de les
massacrer pour satisfaire leur vengeance. Galbraith de
Garschattachin alla encore plus loin, se fiant, dit-il, en
l'honneur de celui  qui il parlait, quoiqu'il st fort bien qu'il
avait des motifs particuliers de ressentiment contre Rob-Roy.

-- Quoique ce soit un mauvais voisin pour les Basses-Terres, et
surtout pour Votre Grce, et quoiqu'il ait port le mtier de
pillage plus loin que personne, cependant Rob-Roy tait autrefois
un homme sage et industrieux. Il est peut-tre encore possible de
lui faire entendre raison, au lieu que sa femme et ses enfants
sont des diables sans crainte et sans piti, et,  la tte de leur
bande de coquins, ils feront au pays plus de mal que Rob ne lui en
aurait jamais fait.

-- Bah! bah! dit le duc, c'est prcisment le bon sens et
l'adresse de cet homme qui ont si longtemps fait sa force. Un
brigand montagnard ordinaire aurait t rduit en moins de
semaines qu'il n'a fallu d'annes pour s'emparer de celui-ci.
Prive de son chef, sa bande ne sera pas longtemps  craindre.
C'est une gupe sans tte; elle a pu avoir le pouvoir de piquer de
son aiguillon, mais elle ne tardera pas  tre crase et
anantie.

Garschattachin ne se laissait pas si facilement rduire au
silence.

-- Bien certainement, milord, rpliqua-t-il, je suis trs loin de
favoriser Rob: je ne suis pas plus son ami qu'il n'est le mien,
car il a deux fois vid mes tables, sans parler de celles de mes
tenanciers; et cependant...

-- Et cependant, Galbraith, reprit le duc en souriant avec une
expression particulire, vous croyez pouvoir pardonner  l'ami de
vos amis la libert qu'il a prise. Car on prtend que Rob n'est
pas l'ennemi des amis que le major Galbraith peut avoir sur le
continent.

-- Si cela est, milord, rpondit Galbraith sur le mme ton, ce
n'est pas ce qu'on peut dire de pire sur son compte. Mais je
voudrais que nous eussions quelques nouvelles des clans que nous
avons attendus si longtemps. Fasse le ciel qu'ils nous tiennent
parole! Je ne m'y fie pas: les ours n'attaquent pas les ours.

-- Je suis sans inquitude. Iverach et Inverashalloch sont connus
pour des hommes d'honneur. Quoiqu'ils soient en retard, je ne puis
croire qu'ils manquent au rendez-vous. Envoyez deux cavaliers pour
voir s'ils arrivent: nous ne pouvons sans eux risquer l'attaque du
dfil qui a t si funeste au capitaine Thornton, et o,  ma
connaissance, dix fantassins pourraient tenir contre le meilleur
rgiment de cavalerie de toute l'Europe. En attendant, faites
distribuer des vivres  la troupe.

Je profitai de ce dernier ordre, trs ncessaire et trs agrable
pour moi, car je n'avais rien mang depuis le souper que nous
avions pris la veille  Aberfoil, et le soleil commenait 
s'approcher du terme de sa carrire journalire. Les vedettes
qu'on avait dpches revinrent sans avoir rencontr les
auxiliaires attendus; mais presque au mme instant arriva un
Highlander qui appartenait  un de leurs clans, et qui tait
porteur d'une lettre qu'il remit au duc d'un air respectueux.

-- Je parierais un quartaut de la meilleure eau-de-vie, dit
Galbraith, que c'est un message pour nous avertir que ces maudits
montagnards, que nous avons eu tant de peine et de tourment 
faire venir, nous abandonnent et nous laissent le soin de nous
tirer d'affaire comme nous le pourrons.

-- C'est cela mme, messieurs, s'cria le duc, rougissant
d'indignation, aprs avoir lu la lettre, crite sur un mauvais
chiffon de papier, mais adresse avec tout le crmonial d'usage 
_trs haut et trs puissant prince le duc de_... Nos allis nous
ont abandonns, messieurs, continua le duc; ils ont fait une paix
spare avec l'ennemi.

-- C'est ce qui arrive dans toutes les alliances, dit Galbraith.
Les Hollandais nous auraient jou le mme tour, si nous ne les
avions prvenus  Utrecht.

-- Vous tes factieux, monsieur, s'cria le duc d'un ton qui
prouvait que la plaisanterie ne lui plaisait point; l'affaire qui
nous occupe est pourtant d'un genre trs srieux. Je ne crois pas
que personne soit d'avis que nous nous engagions plus avant dans
ce pays sans tre soutenus par de l'infanterie?

Chacun s'empressa de rpondre que ce serait une dmence complte.

-- Il ne serait gure plus sage, reprit le duc, de rester ici
exposs  une attaque nocturne. Il faut donc faire notre retraite
sur le chteau de Duchray et sur celui de Gartartan, et y faire
bonne garde toute la nuit. Mais avant de nous retirer, je veux
interroger Rob-Roy en votre prsence, pour vous convaincre combien
il serait impolitique de lui rendre une libert dont il ne se
servirait que pour continuer  tre la terreur et le flau du
pays.

Il donna ses ordres pour que le prisonnier ft amen devant lui.
Rob-Roy arriva entre deux sergents, escort de six soldats la
baonnette au bout du fusil. Ses bras taient lis ensemble
jusqu'au coude et assujettis contre son corps par le moyen d'une
sangle de cheval.

Je ne l'avais jamais vu revtu du costume de son pays. Une fort
de cheveux roux qui couvraient sa tte, et qu'il cachait sous une
perruque lorsqu'il sortait de ses montagnes, justifiait le surnom
de Roy ou _le Roux _que lui avaient donn les habitants des
Lowlands, et qu'ils n'ont srement pas encore oubli. On
reconnaissait encore mieux la justesse de cette pithte en jetant
les yeux sur la partie de ses membres que le kilt des Highlands
laissait  nu. Ses jambes, ses cuisses, et surtout ses genoux,
taient entirement couverts d'un poil roux, court et pais,
semblable  celui des boeufs de ce pays. L'effet que produisait ce
changement de costume et la connaissance que j'avais acquise de
son vritable caractre contriburent galement  le faire
paratre  mes yeux plus sauvage et plus farouche qu'il ne m'avait
paru l'tre auparavant, et je l'aurais  peine reconnu si je
n'eusse t prvenu d'avance que c'tait lui.

Quoique dans les fers, il avait la tte haute, l'air fier, et un
maintien plein de dignit. Il salua le duc, fit un signe de tte 
Galbraith et  quelques autres, et montra quelque surprise en me
voyant parmi eux.

-- Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, M. Campbell, dit
le duc.

-- Cela est vrai, milord. J'aurais dsir, ajouta-t-il en jetant
les yeux sur ses bras lis et sur le fourreau de sa claymore,
j'aurais dsir que cette entrevue et eu lieu dans un moment o
j'aurais pu offrir  Votre Grce les compliments que je lui dois.
Mais il faut compter un peu sur l'avenir.

-- Il n'y a rien de tel que le prsent, M. Campbell, car les
heures qui vous restent pour rgler vos affaires dans ce monde
s'coulent rapidement. Je ne vous parle pas ainsi pour insulter 
votre malheur, mais vous devez sentir vous-mme que vous touchez 
la fin de votre carrire. Je ne nie pas qu'en certaines occasions
vous n'ayez fait moins de mal que certains autres chefs
montagnards, que vous n'ayez quelquefois donn des preuves de
talent et mme de dispositions qui faisaient concevoir de
meilleures esprances. Mais vous avez t si longtemps la terreur
et le flau d'un voisinage paisible, vous avez usurp, maintenu et
tendu votre autorit par tant d'actes de violence arbitraire, que
vous avez appel la proscription sur votre tte. En un mot, vous
savez que vous avez mrit la mort, il faut vous y prparer.

-- Milord, je pourrais rejeter sur vous une partie des reproches
que vous me faites. Cependant je ne dirai jamais que vous ayez t
personnellement et volontairement la cause premire de mes
malheurs. Si j'avais cru que vous l'eussiez t, milord, je ne
vous entendrais pas aujourd'hui prononcer une sentence contre moi.
Je vous ai vu trois fois  porte de ma carabine, quand vous ne
pensiez qu' chasser le daim; et personne n'ignore que je manque
rarement mon but. Quant  ceux qui vous ont tromp, qui ont excit
votre ressentiment contre un homme jadis aussi paisible que qui
que ce ft dans nos montagnes, qui ont fait de votre nom le signal
de ma ruine et de mon dsespoir, je leur ai dj pay une partie
de mes dettes; et comme je vous le disais, milord, j'espre que
l'avenir me rserve encore les moyens de continuer  m'acquitter
envers eux.

-- Je sais, s'cria le duc, dont la bile commenait  s'chauffer,
que vous tes un sclrat impudent et dtermin, et qui tiendra
son serment s'il jure de faire le mal; mais comptez sur mes soins
pour vous en empcher. Vous n'avez d'autres ennemis que vos
crimes.

-- Vous m'en parleriez moins, dit Rob-Roy avec audace, si j'avais
port le nom de Grahame au lieu de celui de Campbell.[129]

-- Vous ferez bien, monsieur, d'avertir votre femme et votre
famille de bien prendre garde  la manire dont on traitera les
prisonniers qui sont en ce moment en leur pouvoir. Je leur rendrai
au centuple,  eux,  leurs parents et  leurs amis, le mal qu'ils
se permettront de leur faire.

-- Mes ennemis seuls, milord, peuvent dire que j'ai jamais t
altr de sang. Si j'tais  la tte de mes gens, je ferais
excuter mes ordres par cinq cents montagnards arms, plus
facilement que vous ne vous faites obir par ces huit ou dix
valets; mais si Votre Grce est dtermine  couper la souche de
la famille, il y aura du dsordre parmi les branches. Quoi qu'il
en soit, il y a l-bas un brave homme, un de mes parents; je ne
veux pas qu'il lui arrive malheur. Y a-t-il ici quelqu'un qui
veuille rendre service  Mac-Gregor? Il peut le bien payer,
quoiqu'il ait les mains lies.

-- Parlez, Mac-Gregor, s'cria le Highlander qui avait apport la
lettre, je suis prt  aller dans vos montagnes, s'il le faut.

Il s'avana vers lui, et en reut un message verbal pour sa
belliqueuse pouse. Comme Rob-Roy s'expliquait dans sa langue, je
n'entendis pas ce qu'il disait, mais je ne doutai pas un instant
qu'il ne prit des mesures pour la sret de M. Jarvie.

-- Entendez-vous l'impudence du coquin! s'cria le duc. Il croit
que la lettre qu'il m'a apporte lui donne le caractre
d'ambassadeur. Au surplus sa conduite est digne de celle de ses
matres qui nous invitent  faire cause commune contre ces
brigands, et qui nous abandonnent ds qu'ils ont arrang leur
querelle particulire avec eux au sujet des terres de Balquiddar.

_Mfiez-vous des plaids et des trews de tartan._
_Comme un camlon ils changent trs souvent._

-- C'est ce que n'et jamais dit votre illustre anctre[130],
milord, dit le major Galbraith; sauf votre respect, Votre Grce
n'aurait point  le dire si vous vouliez commencer par tre juste
envers qui de droit: -- rendez  l'honnte homme ce qui lui
appartient, que chaque tte porte le _chapeau _qui lui est propre,
et le Lennox recouvrera la tranquillit.[131]

-- Paix, Galbraith, paix! vous ne pouvez sans danger tenir un
pareil langage  personne, surtout  moi; mais je prsume que vous
vous regardez comme un homme privilgi. Conduisez votre troupe 
Gartartan; j'escorterai moi-mme le prisonnier  Duchray, et je
vous enverrai demain mes ordres. Vous voudrez bien n'accorder de
permission d'absence  aucun de vos soldats.

-- Allons, des ordres, des contre-ordres, murmura Galbraith entre
ses dents. Mais patience, patience, nous pourrons jouer  changez
de place, le roi revient.[132]

Les deux troupes de cavalerie se formrent alors, et se
disposrent  se mettre en marche, afin de profiter d'un reste de
jour pour se rendre dans leur cantonnement. Je reus l'ordre
plutt que l'invitation de suivre celle du duc, et je m'aperus
que, quoiqu'on ne me traitt pas en prisonnier, on me tenait pour
suspect et l'on avait l'oeil sur moi. Il est vrai qu'on tait
alors environn de dangers. Les querelles de parti entre les
jacobites et les hanovriens divisaient tous les esprits; les
haines qui rgnaient entre les Highlands et les Lowlands, sans
compter mainte autre cause inexplicable de discorde hrditaire
qui rendaient les familles puissantes d'cosse ennemies les unes
des autres: tous ces motifs faisaient qu'un voyageur isol,
inconnu et sans protection terminait rarement sa course sans tre
expos  quelque dsagrment. Je me soumis  ma destine d'aussi
bonne grce que je le pus, et je me consolai par l'esprance que
pendant la marche je pourrais obtenir du prisonnier quelques
renseignements sur Rashleigh et ses intrigues. Je serais pourtant
injuste envers moi-mme si je n'ajoutais que mes vues n'taient
pas tout  fait celles d'un goste. Je prenais trop d'intrt au
sort du malheureux captif pour ne pas dsirer de lui rendre tous
les services que sa situation exigeait et qu'il pouvait m'tre
permis de lui accorder.

Chapitre XXXIII.

Arriv sur le vieux pont,
Il se prcipite  la nage;
Son pied touche le gazon,
Il s'enfuit le long du rivage.

GIL MORRICE.



Les chos des rochers et des ravines des deux cts de la valle
rpondirent aux trompettes de la cavalerie, qui, se divisant en
deux corps distincts, se mit en marche au petit trot. Celui que
commandait le major Galbraith ne tarda pas  tourner  gauche en
traversant le Forth, pour prendre, me dit-on, ses quartiers de
nuit dans un vieux chteau situ dans le voisinage. Ce corps, en
traversant la route, prsentait un tableau anim; mais nous le
perdmes bientt de vue dans les dtours de la rive oppose qui
tait couverte de bois.

Le dtachement command par le duc en personne continua sa marche
en trs bon ordre. Pour ter au prisonnier tout moyen de
s'chapper, il le fit placer en croupe derrire un soldat nomm
Ewan, de Brigglands, l'homme le plus grand et le plus vigoureux de
toute sa troupe. Une sangle qui les entourait tous deux, et qui
tait attache par une boucle sur la poitrine du soldat, tait 
Rob-Roy la possibilit de tromper la vigilance de son gardien. On
m'avait fourni un cheval, et l'on me donna ordre de marcher  leur
ct. Nous formions le centre d'un peloton charg spcialement de
veiller sur le prisonnier, et dont chaque homme avait en main un
pistolet. Andr,  qui l'on avait fourni un poney des Highlands,
reut la permission de se ranger parmi les domestiques, dont un
assez grand nombre suivaient le dtachement sans se confondre avec
la troupe.

Nous marchmes ainsi pendant plus d'une heure. Enfin nous
arrivmes au gu o nous devions aussi traverser le Forth. Ce
fleuve, tant form par le trop-plein d'un lac, a un lit trs
profond, mme dans les endroits o il a le moins de largeur. On ne
pouvait arriver sur ses bords que par une descente aussi rapide
qu'troite, et qui ne permettait pas  deux cavaliers d'y passer
de front. Le centre et l'arrire-garde du corps s'arrtrent donc,
tandis que les premiers rangs effectuaient le passage tour  tour.
Il en rsulta un dlai considrable, et mme quelque confusion,
car quelques-uns de ces cavaliers, qui ne faisaient point partie,
 proprement parler, de l'escadron, se pressrent irrgulirement
vers le gu, et entranrent un peu dans leur dsordre la
cavalerie de milice, quelque bien exerce qu'elle ft  la
discipline militaire.

Ce fut en ce moment que j'entendis Rob-Roy dire  voix basse au
cavalier auquel il se trouvait trop troitement li: -- Votre
pre, Ewan, n'aurait pas conduit ainsi un ancien ami  la
boucherie, comme un veau, pour tous les ducs de la chrtient.

Ewan ne rpondit que par un mouvement d'paules qui semblait dire
que c'tait bien malgr lui qu'il agissait ainsi.

-- Et quand les Mac-Gregor descendront de leurs montagnes, Ewan,
quand vous verrez vos tables pilles, le sang rpandu sur votre
foyer et votre maison incendie, vous penserez alors que si votre
ami Rob-Roy et t  leur tte, il vous aurait pargn tous ces
malheurs.

Ewan de Brigglands ne rpondit encore que par le mme geste,
accompagn d'un profond soupir.

-- N'est-ce pas une chose dplorable, continua Rob en mnageant sa
voix de manire qu'except l'oreille d'Ewan, la mienne tait la
seule qui pt l'entendre; n'est-ce pas une chose lamentable que de
voir Ewan de Brigglands, que Rob-Roy Mac-Gregor a si souvent
secouru de son bras et de sa bourse, faire plus de cas du regard
favorable d'un duc que de la vie d'un ami?

Ewan paraissait fort agit, mais il garda toujours le silence.

En ce moment nous entendmes le duc s'crier sur l'autre rive: --
Qu'on amne le prisonnier.

Ewan fit avancer son cheval, et j'entendis encore Rob-Roy lui
dire: -- Ne mettez jamais en balance le sang de Mac-Gregor contre
quelques coups de lanire que vous pouvez risquer pour le sauver,
car il y aura un compte terrible  en rendre en ce monde et en
l'autre.

Ewan avanait toujours; il entra dans la rivire avec une certaine
prcipitation. Je le suivais pour la traverser aprs lui quand
plusieurs soldats m'arrtrent en criant: -- Pas encore, monsieur,
pas encore! et retenant mon cheval par la bride, ils me firent
rester sur la rive.

Le soleil avait disparu de l'horizon; et  la faible lumire du
crpuscule je voyais le duc occup  tablir l'ordre parmi les
soldats  mesure qu'ils avaient travers la rivire les uns plus
haut, les autres plus bas, suivant que leurs chevaux avaient plus
ou moins de force pour rsister au courant. Tout  coup un bruit
semblable  celui d'une masse qui tombe soudain dans l'eau frappa
mes oreilles, et j'en conclus sur-le-champ que l'loquence de Rob-
Roy avait dtermin Ewan  lui donner une chance pour chapper 
la mort, et qu'il avait cherch son salut dans le sein du Forth.
Le duc l'entendit comme moi, et courant sur le bord du rivage:

-- Chien! cria-t-il  Ewan qui venait de prendre terre, o est
votre prisonnier? Et, sans attendre la rponse que celui-ci se
prparait  lui faire, il lui tira un coup de pistolet. Mais ils
taient environns d'un grand nombre de cavaliers, et je ne sus
jamais s'il avait t atteint. Messieurs, cria le duc  sa troupe,
dispersez-vous. Cent guines de rcompense pour celui qui
m'amnera Rob-Roy.

 l'instant tout ne fut plus que confusion sur les deux rives.
Rob-Roy, dgag de ses liens, sans doute parce que Ewan avait
dboucl la courroie qui le retenait, s'tait prcipit dans le
Forth et y nageait entre deux eaux; mais, comme il fut oblig de
reparatre un instant  la surface pour respirer, son plaid attira
l'attention des soldats. Plusieurs d'entre eux firent aussitt
entrer leurs chevaux dans la rivire, mais au-del du gu elle
tait aussi rapide que profonde, les chevaux perdirent pied,
quelques-uns se noyrent, et plusieurs des cavaliers faillirent
partager le mme sort. D'autres, moins zls et plus prudents, se
contentrent de rester sur la rive et de guetter l'instant o le
fugitif sortirait de l'eau, pour le saisir. Les cris de ceux qui
risquaient de se noyer et qui imploraient du secours, la vue d'un
grand nombre de cavaliers qui couraient  et l, les efforts des
officiers pour rtablir un peu d'ordre, l'obscurit qui croissait
de moment en moment: tout concourait  former le spectacle de
confusion le plus extraordinaire que j'eusse jamais vu. J'tais
seul occup  l'observer, car toute la cavalerie tait disperse,
les uns pour chercher le fugitif, les autres pour voir s'il
russirait  se sauver, quelques-uns mme pour favoriser sa fuite;
car, comme je l'appris dans la suite, plusieurs de ceux qui
semblaient apporter le plus d'ardeur  s'emparer de sa personne ne
dsiraient rien moins que l'arrter, et n'avaient d'autre but que
d'augmenter la confusion gnrale, de donner une fausse direction
aux poursuites de leurs camarades et d'augmenter par l les
chances de salut qui restaient  Rob-Roy.

Il ne fut pas trs difficile  un nageur aussi habile que l'tait
Mac-Gregor d'chapper  ses ennemis ds qu'il se fut drob  leur
premire poursuite. Il courait pourtant de grands dangers; car de
mme que la loutre presse par les chiens, et qui cherche  les
viter en plongeant, comme je l'avais vu plus d'une fois 
Osbaldistone-Hall, est force de montrer de temps en temps son
museau hors de l'eau pour renouveler sa provision d'air, ainsi
Rob-Roy, qui, forc par le besoin de respirer, avait dj reparu
une fois  la surface de l'eau, ne pouvait tarder bien longtemps 
s'y montrer encore, et tous, les yeux fixs sur la rivire,
attendaient ce moment avec impatience. Mais il eut recours  un
stratagme que la loutre ne peut employer, et qui lui russit.
tant parvenu  se dbarrasser de son plaid, il l'abandonna au
cours de l'eau, et ce vtement ayant t aperu attira sur-le-
champ l'attention gnrale, et fut cribl de coups de fusil. On se
mit  la nage pour s'en emparer; et pendant ce temps-l Mac-Gregor
tait dj bien loin.

Ds qu'on l'eut perdu de vue, on reconnut l'impossibilit de
retrouver le fugitif. La rivire devenait inaccessible en certains
endroits par la hauteur de ses rives, qui dans d'autres taient
couvertes de buissons pais qui ne permettaient pas aux chevaux
d'en approcher, et qui fournissaient  celui qu'on cherchait
toutes les facilits possibles pour se soustraire aux poursuites.
Une nuit profonde vint encore ajouter de nouveaux obstacles. Enfin
les trompettes, en sonnant la retraite, annoncrent que l'officier
commandant, quoique bien  contre-coeur, renonait  l'espoir de
reprendre le prisonnier qui venait de lui chapper si inopinment.
Les cavaliers commencrent  se rassembler lentement, se
querellant les uns les autres et regrettant la riche prise qu'ils
avaient manque. Je vis ceux qui taient de l'autre ct de la
rivire former leurs rangs, et ceux qui ne l'avaient pas encore
passe reprendre le chemin du gu pour la traverser.

Jusque-l je n'avais jou que le rle de spectateur, quoique bien
loin d'tre indiffrent  ce qui se passait. Mais tout  coup
j'entendis  quelques pas de moi une voix rauque s'crier:

-- O est donc l'tranger anglais? C'est lui qui a donn  Rob-Roy
un couteau pour couper la courroie.

-- Il faut lui fendre le crne jusqu' la mchoire, s'cria une
voix.

-- Il faut lui envoyer une paire de balles dans la cervelle,
reprit une autre.

-- Ou lui enfoncer trois pouces d'acier dans le coeur, dit une
quatrime.

J'entendais les pas des chevaux qui s'approchaient de plusieurs
cts, et ce bruit me rappela le danger de ma situation. Je ne
doutais nullement que des gens arms, dont les passions irrites
n'taient rprimes par aucun frein, n'excutassent leurs menaces
et ne me punissent d'abord d'un crime imaginaire, sauf  examiner
ensuite si je l'avais commis. Frapp de cette ide, je me laissai
glisser  bas de mon cheval, et je m'enfonai dans un taillis,
esprant que les tnbres me droberaient aux yeux de ceux qui
voudraient me suivre. Si j'avais t assez prs du duc pour
recourir  sa protection, je n'aurais pas pris le parti de me
cacher; mais il tait dj en marche  la tte de son avant-garde
de l'autre ct de la rivire, et je ne voyais sur la rive o je
me trouvais aucun officier dont j'osasse rclamer l'interposition.
En de pareilles circonstances, je ne crus donc pas devoir me faire
un point d'honneur d'exposer inutilement ma vie.

Lorsque le tumulte fut apais et que je n'entendis plus le bruit
des chevaux que dans le lointain, ma premire pense fut de
chercher  gagner le quartier-gnral du duc, o le rtablissement
de la tranquillit et de la discipline ne me laisserait plus rien
 craindre de la premire fureur du soldat, et de me livrer  lui
comme un sujet royal qui n'avait rien  craindre de la justice, et
comme un tranger qui avait droit  sa protection et 
l'hospitalit.

Je quittai ma retraite dans ce dessein. L'obscurit tait
complte; tous les cavaliers avaient pass le Forth, et le son des
trompettes, que j'entendais de loin, pouvait guider ma marche du
mme ct. Je trouvai pourtant de grands obstacles  l'excution
de ce dessein. Je n'avais plus de cheval, et je n'tais pas tent
d'essayer de traverser  pied un gu o les chevaux avaient de
l'eau jusqu' la selle, et o j'en avais vu plusieurs entrans
par la force du courant. Si pourtant je ne prenais pas ce parti,
il ne me restait d'autre ressource que de terminer les fatigues de
ce jour et de la nuit qui l'avait prcd en rentrant dans le pays
des montagnards.

Aprs un moment de rflexion, je pensai qu'Andr Fairservice,
suivant sa louable coutume de songer  sa sret avant toute
chose, aurait travers le gu avec les autres domestiques, et sans
doute un des premiers, qu'il ne manquerait pas d'apprendre au duc,
et  quiconque voudrait l'entendre, mon nom, ma situation dans le
monde, et tout ce qu'il savait de mon histoire; qu'en consquence
le soin de ma rputation n'exigeait pas que je me montrasse sur-
le-champ, au risque de me noyer en voulant traverser le Forth, ou
de me faire massacrer par quelque tranard qui croirait par un tel
service se faire pardonner de n'avoir pas plus tt rejoint les
rangs; ou bien, si j'chappais  ces deux dangers, d'errer au
hasard toute la nuit, le son des trompettes n'arrivant plus alors
jusqu' moi.

Je rsolus donc de retourner  la petite auberge o j'avais pass
la nuit prcdente. Je n'avais rien  craindre de Rob-Roy. Il
tait bien certainement en libert; et si je tombais entre les
mains de quelques-uns de ses gens, cette nouvelle que je leur
apprendrais m'assurerait sans doute leur protection. Je ne pouvais
d'ailleurs songer  abandonner M. Jarvie dans la position dlicate
o il se trouvait, et o il s'tait engag en grande partie pour
moi. Enfin ce n'tait qu'en revoyant Rob-Roy que je pouvais
esprer d'avoir quelques nouvelles de Rashleigh, et de recouvrer
les papiers de mon pre, motif qui m'avait seul dtermin  une
expdition suivie de tant de dangers. J'abandonnai donc toute ide
de traverser le Forth, et je repris le chemin du petit village
d'Aberfoil.

Un vent trs vif, qui se faisait entendre et sentir de temps en
temps, carta l'pais brouillard qui aurait pu autrement dormir
immobile sur la valle jusqu'au matin: quoiqu'il ne pt
compltement disperser ces nuages de vapeur, cependant il les
divisa en masses confuses, tantt s'amoncelant autour de la cime
des monts, et tantt remplissant comme des flots de fume les
divers enfoncements o des masses de brches dtaches des
hauteurs se sont prcipites, laissant dans le vallon,
profondment dchir par leur passage, les traces d'une ravine
semblable  celle que forment les eaux grossies d'un torrent. La
lune, qui tait dans son plein, et qui brillait avec tout l'clat
que lui prte une atmosphre glaciale, argentait les dtours de la
rivire, ainsi que les saillies et les pics des rochers que le
brouillard ne cachait pas, tandis que les rayons semblaient comme
absorbs par le blanc tissu des vapeurs, l o elles taient
encore paisses et condenses;  et l quelques parties plus
lgres se laissaient davantage pntrer par ses molles clarts
qui leur donnaient l'apparence d'un voile de gaze transparente.

Malgr l'incertitude de ma situation, un spectacle si romantique,
joint  l'active influence du froid de la nuit, releva mes esprits
abattus en rendant la vigueur  mes membres; je me sentis dispos
 oublier mes soucis,  mpriser les prils qui pouvaient encore
m'attendre, et je me mis  siffler sans y penser, comme pour
accompagner la cadence de mes pas, que l'impression du froid me
fit acclrer. Je jouissais davantage du sentiment de la vie 
mesure que je reprenais confiance en mon courage et en mes propres
forces, et j'tais tellement absorb dans mes penses que deux
personnes  cheval arrivrent derrire moi sans que je m'en
aperusse avant qu'elles fussent  mes cts.

-- H! l'ami, me dit l'un d'eux en ralentissant la marche de son
cheval, o allez-vous si tard?

-- Chercher un gte et un souper  Aberfoil.

-- Les passages sont-ils libres? me demanda-t-il d'un ton
d'autorit.

-- Je l'ignore. Je le saurai quand j'y serai arriv. Mais si vous
tes trangers dans ce pays, je vous conseille d'attendre le jour
pour continuer votre route. Ces environs ne sont pas srs, ils ont
t ce matin le thtre d'une scne sanglante.

-- Les soldats n'ont-ils pas t battus?

-- Oui, tout ce qui composait le dtachement a t tu ou fait
prisonnier.

-- En tes-vous bien sr?

-- Aussi sr que je le suis de vous parler. J'ai t tmoin
involontaire du combat.

-- Involontaire! N'y avez-vous donc pris aucune part?

-- Non. J'tais retenu prisonnier par le capitaine des troupes du
roi.

-- Et pour quel motif? Qui tes-vous? Quel est votre nom? Que
faites-vous en ce pays?

-- Je ne sais, monsieur, pourquoi je rpondrais  tant de
questions faites par un inconnu. Je vous en ai dit assez pour vous
convaincre que vous ne pouvez traverser ce pays sans courir
quelque danger. Si vous jugez devoir continuer votre route, c'est
votre affaire; mais, comme je ne vous fais pas de questions sur
votre nom et sur les motifs de votre voyage, vous m'obligerez de
ne m'en adresser aucune.

-- M. Francis Osbaldistone, dit l'autre cavalier d'une voix qui me
fit tressaillir jusqu'au fond de l'me, ne devrait pas siffler ses
airs favoris quand il dsire ne pas tre reconnu.

Et Diana Vernon, car c'tait elle, enveloppe d'un grand manteau,
qui venait de me parler, se mit  siffler, comme pour m'imiter en
riant, la seconde partie de l'air que son approche avait
interrompu.

-- Juste ciel! m'criai-je ne pouvant retenir l'expression de ma
surprise, est-il possible que ce soit vous, miss Vernon, que je
rencontre dans un tel pays,  une telle heure, et sous un tel?...

-- Sous ce dguisement masculin, alliez-vous dire, mais que
voulez-vous? la philosophie du caporal Nym[133] est la meilleure
aprs tout. -- Il faut laisser aller les choses, _pauca verba._

Tandis qu'elle parlait, je cherchai,  la faveur des rayons de la
lune, qui malheureusement tait alors couverte d'un nuage, 
distinguer les traits de son compagnon; car on peut aisment
supposer que Diana voyageant dans un pays dsert et dangereux, au
milieu de la nuit et sous la protection d'un homme seul, c'taient
autant de circonstances faites pour veiller ma jalousie aussi
bien que mon tonnement. Je ne pus prendre pour Rashleigh celui
qui l'accompagnait. Il avait la taille plus haute, la voix plus
forte, le ton plus imprieux que ce premier objet de ma haine et
de mes soupons. Il ne ressemblait pas davantage  aucun de mes
cousins, car on remarquait en lui ce je ne sais quoi
d'indfinissable qui fait reconnatre  la premire vue un homme
qui a reu une bonne ducation.

Il s'aperut de l'examen que je faisais de sa personne, et parut
dsirer de s'y soustraire.

-- Diana, dit-il d'un ton d'autorit tempre par la douceur,
donnez  votre cousin ce qui lui appartient, et continuons notre
route.

Miss Vernon, tirant un portefeuille d'une poche de son
portemanteau, et se penchant sur son cheval pour me le prsenter,
me dit d'un ton o l'on voyait qu'un sentiment plus grave et plus
profond le disputait  son habitude de s'exprimer avec gaiet et
bizarrerie:

-- Vous voyez, mon cher cousin, que je suis ne pour tre votre
ange gardien. Rashleigh a t oblig de lcher sa proie, et si
nous avions pu arriver la nuit dernire  Aberfoil, comme nous
nous le proposions, j'aurais charg quelque sylphe des Highlands
de vous porter ces emblmes de richesse commerciale. Mais il se
trouvait sur la route des gants et des dragons, et quoique les
chevaliers errants et les demoiselles ne doivent pas plus manquer
de courage aujourd'hui qu'autrefois, il ne leur convient plus
comme jadis de se jeter inutilement dans le danger. Soyez aussi
prudent, mon cher cousin.

-- Diana, lui dit son compagnon, songez que la nuit s'avance et
que nous ne sommes pas au terme de notre voyage.

-- Je viens, rpondit-elle, je viens. Songez que je fais mes
derniers adieux  mon cousin... Oui, Frank, derniers adieux... Un
gouffre est ouvert entre nous... un gouffre de perdition
absolue... Vous ne devez pas nous suivre o nous allons... vous ne
devez pas prendre part  ce que nous faisons... Adieu, puissiez-
vous tre heureux!

En se courbant sur son cheval, qui tait un poney des Highlands,
sa joue toucha la mienne, et ce ne fut peut-tre pas un hasard:
elle me pressa la main, et une larme de ses yeux tomba sur mes
joues. C'tait un de ces moments qu'il est impossible de jamais
oublier, o le coeur partag entre le plus doux plaisir et la plus
cruelle amertume, ne sait s'il doit se livrer  la joie ou  la
douleur. Il fut bien court cependant, car, matrisant  l'instant
le sentiment auquel elle s'tait abandonne, elle dit  son
compagnon qu'elle tait prte  le suivre; et, faisant prendre le
grand trot  leurs chevaux, ils disparurent bientt  mes yeux.

J'tais plong dans une sorte de stupeur qui ne me permit pas de
rpondre aux adieux de Diana. Les expressions que mon coeur me
dictait ne pouvaient arriver jusqu' mes lvres. Interdit,
dsespr, je restai sans mouvement, tenant en main le
portefeuille qu'elle m'avait remis, et les regardant s'loigner
comme si j'eusse voulu compter les tincelles que faisaient
jaillir les pieds de leurs chevaux. Je cherchais encore  les voir
quand ils taient invisibles pour moi, et  entendre le bruit de
leur marche quand il ne pouvait plus arriver  mon oreille. Enfin
je sentis mes yeux devenir humides, comme s'ils se fussent
fatigus des efforts que je faisais pour apercevoir des objets que
je ne pouvais plus dcouvrir; ma poitrine tait oppresse,
j'prouvai l'angoisse du pauvre roi Lear[134], et, m'asseyant sur le
bord du chemin, je versai les larmes les plus amres qui eussent
coul de mes yeux depuis mon enfance.

Chapitre XXXIV.

DANGLE. -- Diable! il me semble que des deux c'est le commentateur
qui est le plus difficile  comprendre.

SHERIDAN, _Le Critique._



 peine m'tais-je abandonn  cet accs de sensibilit, que je
fus honteux de ma faiblesse. Je me rappelai que depuis quelque
temps j'avais tch de ne considrer Diana Vernon, quand son image
se prsentait  mon souvenir, que comme une amie au bonheur de
laquelle je ne cesserais jamais de prendre le plus vif intrt, et
avec qui je ne devais plus avoir de relations intimes. Mais la
tendresse qu'elle venait de me montrer presque sans dguisement,
notre rencontre subite et presque romanesque dans un dsert o je
devais si peu m'attendre  la voir taient des circonstances qui
m'avaient mis hors de garde. Je revins cependant  moi plus tt
qu'on n'aurait pu le croire, et sans me donner le temps de
descendre dans mon coeur pour en faire l'examen, je continuai 
marcher dans le sentier o cette trange apparition s'tait
prsente  mes yeux.

Elle m'avait dfendu de la suivre. -- Mais, pensais-je, ce n'est
pas la suivre que de continuer mon voyage par le seul chemin qui
me soit ouvert. Quoique les papiers de mon pre m'aient t
rendus, c'est un devoir pour moi de m'assurer que M. Jarvie est
dlivr de la situation dangereuse o je l'ai laiss, et o il ne
se trouve que par suite de son amiti pour moi. D'ailleurs, o
puis-je trouver un asile pour cette nuit, si ce n'est dans le
petit cabaret d'Aberfoil? Sans doute ils s'y arrteront aussi, car
il est impossible que leurs chevaux les conduisent plus loin cette
nuit. Je la reverrai donc encore, pour la dernire fois peut-tre!
Mais je la reverrai, je l'entendrai, je saurai quel est cet
heureux mortel qui exerce sur elle l'autorit d'un poux.
J'apprendrai si elle prouve dans ses projets quelque difficult
que je puisse vaincre, si je puis faire quelque chose pour lui
prouver la reconnaissance que m'inspirent sa gnrosit et son
amiti dsintresse.

En raisonnant ainsi avec moi-mme, je cherchais  parer des
prtextes les plus plausibles le dsir que j'prouvais de revoir
encore une fois ma cousine quand je me sentis frapper sur l'paule
par un voyageur qui, quoique je marchasse assez bon pas, allait
encore plus vite.

-- Voil une belle nuit, M. Osbaldistone! me dit-il, elle tait
plus obscure quand nous nous sommes quitts.

Je reconnus sur-le-champ la voix de Mac-Gregor. Il avait chapp 
la poursuite de ses ennemis et regagnait ses montagnes. Il avait
trouv le moyen de se procurer des armes, sans doute chez
quelqu'un de ses partisans secrets, car il portait un fusil sur
l'paule et avait, suivant son usage,  la ceinture les autres
pices de l'armure nationale des Highlands. Dans une situation
ordinaire, une pareille rencontre ne m'aurait pas t fort
agrable; car, quoique je n'eusse jamais eu avec lui que des
relations amicales, je ne l'avais jamais entendu parler sans
prouver un frisson involontaire. Les intonations des montagnards
donnent  leur voix un son dur et sourd,  cause surtout de
l'expression gutturale si commune  leur langue; et d'ailleurs ils
parlent ordinairement avec une sorte d'emphase.  cette
particularit nationale Rob-Roy joignait un ton d'indiffrence
dans son accent, qui n'appartenait qu' lui: c'tait l'expression
d'une me que rien ne pouvait tonner ni abattre, et qui n'tait
affecte par aucun des vnements de la vie; quelque imprvus,
quelque fcheux, quelque terribles qu'ils pussent tre. Habitu
aux dangers, plein de confiance en sa force et en son adresse, il
tait inaccessible  la crainte, et sa vie prcaire et dsordonne
l'avait expos  tant de prils qu'elle avait mouss, quoique non
entirement dtruit, sa sensibilit pour ceux que couraient les
autres. On doit se rappeler aussi que j'avais vu le mme jour sa
troupe faire prir sans piti un individu suppliant et dsarm.

Tel tait pourtant alors l'tat de mon esprit que je m'applaudis
que la compagnie de ce chef proscrit vnt faire diversion  mes
penses. Je n'tais mme pas sans esprance qu'il pourrait me
fournir un fil pour sortir du labyrinthe d'ides dans lequel je me
trouvais engag. Je lui rpondis donc d'un air amical, et le
flicitai d'avoir pu chapper  ses ennemis dans un moment o la
fuite paraissait impossible.

-- Ha! ha! me dit-il, il y a autant de distance entre la potence
et un cou qu'entre la coupe et la bouche. Mais je ne courais pas
autant de dangers que votre qualit d'tranger vous le faisait
croire. Parmi tous ces gens qu'on avait rassembls pour me
prendre, me garder et me reprendre, il y en avait une moiti qui,
comme dit le cousin Nicol Jarvie, n'avait envie ni de me prendre,
ni de me garder, ni de me reprendre, et un quart qui n'aurait os
me toucher, ni mme m'approcher. Je n'avais donc vritablement
affaire qu'au quart de toute la troupe.

-- Il me semble que c'en tait bien assez.

-- Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est que, s'ils
veulent venir dans la valle du clachan d'Aberfoil, je me charge
de leur parler  tous, l'un aprs l'autre, le sabre  la main.

Il me demanda alors ce qui m'tait arriv depuis mon entre dans
nos montagnes, et il rit de bon coeur au rcit que je lui fis du
combat que nous avions soutenu dans l'auberge, et de la manire
dont M. Jarvie s'tait dfendu avec un soc de charrue rougi au
feu.

-- Vive Glascow! s'cria-t-il: que la maldiction de Cromwell
tombe sur moi si j'aurais dsir un plus grand plaisir au monde
que de voir le cousin Jarvie brandissant au bout d'un fer rouge le
plaid d'Iverach, et le jetant bravement au feu! Au surplus,
ajouta-t-il d'un ton plus grave, le sang qui coule dans les veines
du cousin est un sang noble. Il est bien malheureux qu'il ait t
lev dans de viles occupations qui ne peuvent que dgrader l'me
et l'esprit.  prsent, vous devez savoir la raison qui m'a
empch de vous recevoir au clachan d'Aberfoil, comme j'en avais
le projet. On m'avait prpar un joli filet pendant les deux ou
trois jours que j'ai passs  Glascow pour les affaires du roi.
Mais je crois qu'ils sont maintenant brids par les oreilles, et
il se passera du temps avant qu'ils puissent armer les clans des
montagnes les uns contre les autres. J'espre que je verrai
bientt le jour o tous les montagnards suivront les mmes
bannires. Mais que vous est-il arriv ensuite?

Je lui parlai de l'arrive du capitaine Thornton et de son
dtachement, et de la manire dont il nous avait dtenus sous
prtexte que nous lui paraissions suspects. D'autres questions
qu'il me fit me rappelrent que mon nom lui avait donn de
nouveaux soupons, enfin, qu'il avait ordre d'arrter un homme de
moyen ge et un jeune homme. Ce dtail fit rire de nouveau
l'_outlaw _montagnard.

-- Sur mon me! s'cria-t-il, les butors ont pris mon ami le
bailli pour Son Excellence. Mais vous, ils vous ont donc pris pour
Diana Vernon? Les bon chiens de chasse! Il faut convenir qu'ils
ont le nez fin!

-- Diana Vernon! lui dis-je en hsitant et en tremblant d'entendre
sa rponse; porte-t-elle encore ce nom? Je viens de la rencontrer
avec un homme qui semblait prendre avec elle un ton d'autorit.

-- Oui, oui, dit Rob-Roy, autorit lgitime. Il en tait temps:
c'tait une dame qui savait faire faire ses volonts, brave fille
d'ailleurs. Son voyage n'est pas bien gai: Son Excellence n'est
pas jeune. Un compagnon comme vous, ou comme un de mes fils, Rob
ou Hamish, aurait t mieux assorti avec elle du ct de l'ge.

Ici je vis s'crouler tous les chteaux de cartes que mon
imagination, en dpit de ma raison, s'tait si souvent amuse 
construire. Je devais m'y attendre: je n'avais pu croire que Diana
pt voyager  une telle heure, dans un tel pays, accompagne d'un
seul homme, si cet homme n'avait eu un droit lgal  tre son
protecteur. Cependant la confirmation de mes craintes n'en fut pas
moins un coup bien cruel pour moi, et la voix de Mac-Gregor, qui
m'engageait  continuer le rcit de mes aventures, frappait mes
oreilles sans arriver jusqu' mon esprit.

-- Vous n'tes pas bien, me dit-il enfin aprs m'avoir inutilement
adress la parole deux ou trois fois, la fatigue de cette journe
a t trop forte pour vous. Vous n'tes pas habitu  de pareilles
choses.

Le ton d'intrt avec lequel il pronona ces mots me rendit ma
prsence d'esprit, et je continuai mon rcit comme je pus. Rob-Roy
prit un air de triomphe en apprenant le rsultat du combat dans le
dfil.

-- On dit, s'cria-t-il, que la paille du roi vaut mieux que le
bl des autres. J'en doute fort, mais je crois qu'on peut en dire
autant des soldats du roi, puisqu'ils se laissent battre par des
vieillards qui ont pass l'ge de porter les armes, par des
enfants qui ne savent pas encore les manier, et par des femmes qui
ont quitt un instant leur quenouille. Tout le rebut de nos
montagnes! Et Dougal Gregor donc? Auriez-vous cru qu'il y et
autant de bon sens dans ce crne? N'est-ce pas un coup de matre
qu'il a fait l? Mais continuez, quoique je craigne d'apprendre le
reste, car mon Hlne est un diable incarn quand elle a le sang
chauff. Au surplus, elle n'en a que trop de raisons!

Je lui racontai, avec le plus de dlicatesse possible, la manire
dont nous avions t reus, et il ne me fut pas difficile de voir
que ce rcit le contrariait vivement.

-- J'aurais donn mille marcs pour m'tre trouv l! accueillir
ainsi des trangers, et mon propre cousin surtout, un homme qui
m'a rendu tant de services! j'aimerais mieux qu'elle et fait
mettre le feu  la moiti du comt de Lennox. Voil ce que c'est
que de se fier  des femmes et  des enfants! ils ne connaissent
ni mesure ni raison! Au surplus, c'est ce chien de jaugeur qui en
est cause. C'est lui qui m'a trahi en m'apportant un prtendu
message de Rashleigh votre cousin, pour m'engager  l'aller
trouver pour les affaires du roi. Il me semblait assez
vraisemblable qu'il ft avec Galbraith et d'autres gentilshommes
du comt de Lennox qui doivent se dclarer pour le roi Jacques. Je
ne me doutai que j'tais tromp que lorsque je me trouvai en
prsence du duc; et, quand il m'eut fait lier et dsarmer, il ne
me fut pas difficile de prvoir le sort qu'il me destinait. Je
connais votre parent, Dieu merci, je sais ce dont il est capable.
Il ne mnage personne. Je souhaite pour lui qu'il n'ait pas tremp
dans ce tour. Vous ne sauriez croire comme ce Morris eut l'air sot
quand j'ordonnai qu'on le gardt en otage jusqu' que je revinsse.
Mais me voil revenu, non pas grce  lui ni  ceux qui l'ont
employ, et je vous rponds que le collecteur du fisc ne se tirera
pas de mes mains sans payer une bonne ranon.

-- Il a dj pay la plus forte et la dernire qu'on puisse exiger
d'un homme.

-- Quoi! comment! mort! il a donc t tu dans l'escarmouche?

-- Non, M. Campbell! Aprs le combat, de sang-froid.

-- De sang-froid, damnation! s'cria-t-il en grinant les dents;
et comment cela est-il arriv, monsieur? Parlez, monsieur, parlez
donc, et ne m'appelez ni monsieur, ni Campbell. J'ai le pied dans
mes bruyres natales, et mon nom est Mac-Gregor.

Ses passions taient videmment montes  un haut degr
d'irritation. Sans faire attention  la rudesse de son ton, je lui
fis clairement, et en peu de mots, le dtail de la mort de Morris.
Frappant alors avec force un grand coup contre terre de la crosse
de son fusil: -- Je jure sur mon Dieu, s'cria-t-il, qu'une telle
action ferait abandonner femme, enfants, clan et patrie! Et
pourtant le misrable a bien mrit son sort: car quelle
diffrence y a-t-il entre tre jet  l'eau avec une pierre au
cou, ou tre suspendu par le cou  une corde en plein air? L'un
vaut l'autre aprs tout, et il n'a trouv que ce qu'il m'envoyait
chercher. J'aurais pourtant prfr qu'on lui mt une balle dans
la tte, ou qu'on l'expdit d'un bon coup de sabre. La manire
dont on l'a fait prir donnera lieu  bien des bavardages. Au
surplus chacun a son jour fix: quand il est arriv, il faut bien
partir, et personne ne niera qu'Hlne Mac-Grgor n'ait  venger
bien des outrages.

En parlant ainsi, il parut chercher  carter de son esprit un
sujet de rflexions qui lui taient dsagrables, et il me demanda
comment je m'tais spar de la troupe du duc, qui avait l'air de
me retenir prisonnier.

Ce rcit ne fut pas long, et je finis en lui disant que les
papiers de mon pre m'avaient t remis; mais je ne me sentis pas
la force de prononcer une seconde fois le nom de Diana Vernon.

-- J'tais sr que vous les auriez. La lettre dont vous tiez
charg pour moi contenait les ordres de Son Excellence  ce sujet,
et bien certainement mon intention tait de contribuer  vous les
faire rendre. C'est pour cela que je vous avais engag  venir
dans nos montagnes. Mais il est probable que Son Excellence les a
obtenus de Rashleigh dans l'intervalle.

La premire partie de cette rponse fut ce qui me frappa le plus.

-- La lettre que je vous ai apporte tait donc crite par la
personne que vous appelez Son Excellence... Quel est son nom?...
Quel est son rang?

-- Si vous ne connaissez pas dj tous ces dtails, vous n'avez
pas grand besoin de les connatre; ainsi je ne vous en dirai rien.
Mais il est trs vrai que la lettre tait crite de sa propre
main; car sans cela, ayant dj sur les bras assez d'affaires pour
mon propre compte, comme vous le voyez, je ne puis dire que je me
serais tant occup des vtres.

Je me rappelai en ce moment les lumires que j'avais vues dans la
bibliothque, le gant que j'y avais trouv, le mouvement que
j'avais remarqu dans la tapisserie qui couvrait le passage secret
conduisant  l'appartement de Rashleigh, enfin toutes les
circonstances qui avaient fait natre ma jalousie. Je me souvins
surtout que Diana s'tait retire pour crire, comme je le pensais
alors, le billet auquel je devais avoir recours  la dernire
ncessit. Ses instants n'taient donc pas consacrs  la
solitude, mais  couter les protestations d'amour de quelque
agent de rvolte. On avait vu des jeunes filles se vendre au poids
de l'or, sacrifier  la vanit leurs premires inclinations; mais
Diana avait pu consentir  partager le sort de quelque misrable
aventurier,  errer avec lui dans les tnbres au milieu des
repaires du brigandage, sans autre espoir de rang et de fortune
que l'ombre que pouvait en offrir la prtendue cour des Stuarts 
Saint-Germain.

Je la verrai, pensai-je, je la verrai encore une fois, s'il est
possible. Je lui parlerai du risque qu'elle court, en ami, en
parent. Je faciliterai sa retraite en France, o elle pourra plus
convenablement, plus en sret, attendre le rsultat du mouvement
que cherche certainement  exciter l'intrigant politique  qui
elle a uni sa destine.

-- Je conclus de tout cela, dis-je  Mac-Gregor aprs un silence
gard de part et d'autre pendant environ cinq minutes, que Son
Excellence, puisque je ne le connais que par cette dnomination,
rsidait en mme temps que moi  Osbaldistone-Hall.

-- Sans doute, sans doute... Dans l'appartement de la jeune dame,
comme cela devait tre! -- Cette information gratuite ne faisait
que jeter de l'huile sur le feu qui me consumait. -- Mais, ajouta
Mac-Gregor, peu de personnes, except sir Hildebrand et Rashleigh,
taient instruites de ce secret; car il n'tait pas besoin de vous
mettre dans la confidence, et les autres jeunes gens n'ont pas
assez d'esprit pour empcher le chat de manger la crme... Au
surplus, c'est une belle et bonne maison, btie  l'ancienne mode.
Ce que j'en admire le plus, c'est une multitude de cachettes,
d'escaliers et de passages secrets qui s'y trouvent. On pourrait y
cacher vingt ou trente hommes dans un coin, mettre une autre
famille dans le chteau, et je la dfierais de les trouver, ce qui
peut tre utile en certaines occasions. Je voudrais que nous
eussions un pareil chteau dans nos montagnes, mais il faut nous
contenter de nos bois et de nos cavernes.

-- Je suppose que Son Excellence n'tait pas trangre au premier
accident qui arriva... Je ne pus m'empcher d'hsiter un moment.

-- Vous voulez dire  Morris? dit Rob-Roy du plus grand sang-
froid, car il tait trop habitu aux actes de violence pour que
l'motion qu'il avait prouve en apprenant la fin dplorable du
douanier pt tre de longue dure; j'ai ri bien des fois de ce
tour, mais je n'en ai plus le courage depuis cette maudite
histoire du lac... Non, non, Son Excellence n'y tait pour rien.
Tout avait t concert entre Rashleigh et moi. Mais ce qui
s'ensuivit!... Rashleigh, trouvant le moyen de faire tomber les
soupons sur vous, qu'il n'avait jamais aim ds l'origine; miss
Diana, qui nous oblige  dtordre les fils dont nous vous avions
envelopp, et  vous tirer des griffes de la justice; ce poltron
de Morris, perdant le peu de sens qu'il avait en voyant paratre
hardiment devant lui le vritable voleur, au moment mme o il en
accusait un autre; ce coucou de clerc; cet ivrogne de juge; non,
rien ne m'a fait tant rire de ma vie! et  prsent tout ce que je
puis faire pour le pauvre diable, c'est de faire dire quelques
messes pour le repos de son me.

-- Puis-je vous demander comment il se fait que miss Vernon eut
assez d'influence sur vous et sur Rashleigh pour vous faire
renoncer  l'excution de votre projet?

-- De mon projet? Le projet ne venait pas de moi. Je n'ai jamais
cherch  rejeter mon fardeau sur les paules d'un autre, mais la
vrit est que Rashleigh en tait le seul auteur... Quant  miss
Vernon, bien certainement elle avait beaucoup d'influence sur lui
et sur moi,  cause de l'affection de Son Excellence, et parce
qu'elle tait instruite de bien des secrets qu'il ne fallait pas
mettre au grand jour... Au diable soit quiconque confie  une
femme un secret  garder ou un pouvoir dont elle peut abuser... Il
ne faut pas mettre un bton ferr entre les mains d'un fou.

Nous n'tions plus qu' un quart de mille du clachan, quand trois
montagnards se montrrent  nous, et, nous prsentant le bout de
leurs carabines, nous ordonnrent de nous arrter et nous
demandrent qui nous tions. Le seul mot _Gregarach _prononc
d'une voix qui fut reconnue au mme instant leur fit pousser des
hurlements d'allgresse. Celui qui tait  la tte, laissant
tomber son mousquet, se prcipita sur mon compagnon et le serra si
troitement dans ses bras que Rob-Roy fut quelque temps avant de
s'en dgager. Lorsque le premier torrent des flicitations fut
coul, ceux d'entre eux coururent vers le clachan, o il se
trouvait un fort dtachement de Highlanders, avec autant de
rapidit que les daims de leurs montagnes, pour y rpandre
l'heureuse nouvelle du retour de leur chef. Elle fut clbre par
des cris de joie qui firent retentir de nouveau tous les rochers
des environs; et tous, hommes, femmes, vieillards, enfants, sans
distinction de sexe ni d'ge, accoururent  notre rencontre avec
l'imptuosit d'un fleuve retenu par une digue, et qui vient de la
briser. Quand j'entendis le tumulte de cette multitude enivre de
joie qui s'approchait de nous, je crus  propos de rappeler  Mac-
Gregor que j'tais tranger, et sous sa protection. Aussitt il me
prit par le bras, et tandis que la foule qui arrivait se livrait 
des transports qui taient vritablement attendrissants et que
chacun s'efforait de venir lui toucher la main, il ne la prsenta
 personne avant d'avoir expliqu que j'tais son ami, et que je
devais tre trait avec affection et respect.

On n'aurait pas obi plus promptement  un mandat du sultan de
Delhi. Les attentions dont je fus l'objet me devinrent presque
aussi  charge que la rudesse aurait pu l'tre.  peine voulait-on
souffrir que l'ami du chef fit usage de ses jambes, tant on
s'empressait  m'offrir le bras et  m'aider  marcher! Et enfin,
saisissant l'occasion d'un faux pas que me fit faire une pierre
que je n'avais pu voir, attendu la foule qui se pressait autour de
nous, quelques-uns d'entre les Highlanders s'emparrent de moi et
me portrent comme en triomphe jusqu' la porte de mistress Mac-
Alpine.

En arrivant devant cette auberge hospitalire, je vis que le
pouvoir et la popularit avaient leurs inconvnients au milieu des
Highlands comme dans le reste du monde: car, avant que Mac-Gregor
pt entrer dans la maison pour y prendre le repos et la nourriture
dont il avait besoin, il fut oblig de raconter une douzaine de
fois  divers cercles d'auditeurs qui se succdaient les uns aux
autres la manire dont il avait chapp  ses ennemis, ce que
j'appris d'un vieillard fort obligeant qui se donnait la peine de
m'expliquer tout ce que rpondait Rob-Roy  ceux qui
l'interrogeaient, et que la politesse m'obligeait  couter avec
une espce d'attention. L'auditoire tant enfin satisfait, les
groupes se dispersrent pour passer la nuit, les uns  la belle
toile, les autres dans les chaumires du voisinage; quelques-uns
maudissant le duc et Galbraith, d'autres dplorant le malheur
d'Ewan, qui paraissait avoir t mal pay du service qu'il avait
rendu  Mac-Gregor; tous convenant que la manire dont Rob-Roy
s'tait tir des mains de ses ennemis pouvait tre compare aux
exploits les plus glorieux de tous les chefs de leur clan, 
commencer par Dougal-Ciar, qui en avait t le fondateur.

Me prenant alors par le bras, l'_outlaw _mon ami me fit entrer
dans la grande salle du petit cabaret. Mes yeux cherchrent 
percer le nuage de fume qui la remplissait pour y trouver Diana
et son compagnon de voyage; mais je ne les aperus point, et il me
sembla que si je faisais quelque question, ce serait avouer de
secrets motifs qu'il tait plus convenable de cacher. La seule
figure de ma connaissance que j'y trouvai fut celle du bailli,
qui, assis sur une escabelle au coin du feu, recevait d'un air de
rserve et de dignit les prvenances de Rob-Roy, les excuses
qu'il lui faisait de ne pouvoir mieux le recevoir, et les
questions qu'il lui adressait sur l'tat de sa sant.

-- Elle est bonne, cousin, dit le magistrat, passablement bonne;
je vous remercie. Quant  la manire dont on est ici, c'est tout
simple: on ne peut apporter sur son dos dans vos montagnes sa
maison de Salt-Market, comme un limaon porte sa coquille. Au
surplus je suis charm que vous ayez chapp  vos ennemis.

-- Eh bien! eh bien! qu'avez-vous donc qui vous tourmente? Tout ce
qui finit bien est bien. Le monde durera autant que nous. Allons,
prenez un verre d'eau-de-vie, c'est ce que votre pre le diacre
n'a jamais refus.

-- Cela peut tre, Rob, surtout quand il tait fatigu, et Dieu
sait que j'ai eu aujourd'hui des fatigues de plus d'une espce!
Mais, ajouta-t-il en remplissant une tasse de bois qui pouvait
contenir trois verres, le diacre tait toujours trs sobre dans la
boisson, et je tche de l'imiter.  votre sant, Rob,  celle de
ma cousine Hlne et de vos deux enfants, dont je me rserve de
vous parler ci-aprs.  votre bonheur  tous en ce monde et en
l'autre.

En achevant ces mots il vida sa coupe d'un air grave et dlibr,
tandis que Mac-Gregor jetait sur moi un coup d'oeil  la drobe
en souriant, comme pour me faire remarquer l'air d'autorit
magistrale du bailli, qui semblait vouloir l'exercer sur Mac-
Gregor  la tte de son clan arm comme lorsqu'il tait  sa merci
dans la prison de Glascow. Il me parut que Rob-Roy voulait me
donner  entendre que, s'il souffrait le ton que prenait
M. Jarvie, c'tait par gard pour les droits de l'hospitalit, et
surtout pour s'en faire un amusement.

Ce ne fut qu'en remettant sa tasse sur la table que le bon
ngociant me reconnut. Il me tmoigna le plaisir qu'il avait de me
voir, me serra la main avec amiti, mais ne me fit aucune question
sur mon voyage.

-- Nous causerons plus tard de vos affaires, me dit-il; je dois,
comme de raison, commencer par celles du cousin. Je prsume, Rob,
ajouta-t-il, en promenant ses regards sur un assez grand nombre de
montagnards qui taient entrs avec nous, je prsume qu'il ne se
trouve ici personne capable d'aller reporter au conseil de la
ville,  votre prjudice et au mien, rien de ce que j'ai  vous
dire.

-- Soyez bien tranquille, cousin Nicol. La moiti de ceux qui sont
ici n'entendront rien  ce que vous me direz, et les autres ne
s'en soucient gure. D'ailleurs tous savent que je couperais la
langue  quiconque oserait rpter une seule parole prononce en
ma prsence.

-- Eh bien! cousin, les choses tant ainsi, et M. Osbaldistone ici
prsent tant un jeune homme prudent et un ami sr, je vous dirai
franchement que vous levez votre famille dans une mauvaise route.
-- Alors, cherchant  rendre sa voix plus claire par un _hem!
_pralable, il continua en s'adressant  son parent, et, comme
Malvolio[135] se proposait de le faire au jour de sa grandeur, il
fit succder  son sourire familier un air svre et important. --
Vous savez que vous pesez peu de chose aux yeux de la loi; et pour
ma cousine Hlne, indpendamment de l'accueil que j'en ai reu en
ce bienheureux jour, et qui tait  l'amiti comme un vent du nord
 la chaleur, ce que j'excuse  cause de la perturbation d'esprit
qu'elle prouvait en ce moment, j'ai  vous dire, mettant  part
ce sujet personnel de plainte, j'ai  vous dire de votre femme
que...

-- Cousin, dit Mac-Gregor d'un ton grave et ferme, songez  ne
m'adresser sur ma femme que des choses qu'un ami puisse dire et
qu'un mari puisse entendre. Quant  ce qui me concerne, parlez
tout comme il vous plaira.

-- Fort bien, fort bien! dit M. Jarvie un peu dconcert; laissons
ce chapitre de ct. D'ailleurs, je n'aime pas  semer la zizanie
dans les familles. J'en viens donc  vos deux fils, Rob et Hamish,
ce qui signifie James,  ce que j'ai pu entendre. Je vous dirai en
passant que j'espre que vous lui donnerez  l'avenir ce dernier
nom, car on ne connat rien de bon des Hamish, des Eachine et des
Angus, si ce n'est que ce sont des noms qu'on retrouve dans toutes
les assises de l'cosse pour des vols de troupeaux et autres
dlits de mme nature. Mais, pour en revenir  vos deux garons,
ils n'ont pas reu les premiers principes d'une ducation
librale. Ils ne connaissent pas mme la table de multiplication,
qui est le fondement de toutes les sciences utiles. Ils n'ont fait
que rire et se moquer de moi quand je leur ai dit ma faon de
penser sur leur ignorance. Je crois vraiment qu'ils ne savent ni
lire ni crire, quoiqu'il soit bien pnible d'avoir  penser ainsi
de parents chrtiens.

-- S'ils avaient de la science, cousin, dit Mac-Gregor de l'air le
plus indiffrent, il faudrait qu'elle ft venue les chercher elle-
mme. Qui diable voulez-vous qui leur en donne? Faut-il que
j'affiche sur la porte du collge de Glascow: _On dsire un
prcepteur pour les enfants de _ROB-ROY?

-- Non, cousin, mais vous auriez pu mettre ces enfants dans un
endroit o ils auraient appris la crainte de Dieu et les usages
des hommes civiliss. Ils sont aussi ignorants que les boeufs que
vous conduisiez autrefois au march, ou que les rustres anglais
auxquels vous les vendiez, et jamais ils ne pourront faire rien
qui vaille.

-- Ho! ho! Hamish est en tat d'abattre une perdrix au vol d'un
coup de fusil charg d'une seule balle, et Rob perce de son
poignard une planche de deux pouces d'paisseur.

-- Tant pis, cousin, tant pis! dit le banquier de Glascow d'un ton
tranchant. S'ils ne savent que cela, il vaudrait mieux qu'il ne
sussent rien. Dites-moi, Rob, n'tes-vous pas en tat d'en faire
tout autant? Eh bien, qu'est-ce que ces beaux talents vous ont
valu? N'tiez-vous pas plus heureux quand vous chassiez devant
vous votre btail, faisant un ngoce honnte, qu' prsent que
vous tes  la tte de cinq cents enrags montagnards?

Je remarquai que Mac-Gregor, pendant que son parent, anim sans
doute par de bonnes intentions, lui adressait cette remontrance,
se contraignait pniblement comme un homme qui souffre une vive
douleur, mais qui est dtermin  ne pas laisser chapper une
plainte. Je dsirais trouver une occasion d'interrompre un
discours qui, quoique raisonnable en lui-mme, me paraissait peu
convenable aux circonstances, mais la conversation se termina sans
que j'eusse besoin d'y intervenir.

-- J'ai donc pens, Rob, continua M. Jarvie, que votre nom est
peut-tre crit en lettres trop noires sur le livre de la justice
pour qu'on puisse l'en effacer, et que d'ailleurs vous tes
maintenant trop g pour changer de vie, mais que ce serait une
piti que de souffrir que deux garons de belle esprance comme
les vtres continuassent  faire le mme mtier que leur pre; et
je me chargerais volontiers de les prendre pour apprentis au
mtier de tisserand, comme mon digne pre feu le diacre a
commenc, comme j'ai commenc moi-mme, quoique, Dieu merci, je ne
fasse plus maintenant que le commerce en gros, et... et...

Le bailli vit s'amasser sur le front de Rob un nuage qui le
dtermina  ajouter sur-le-champ, comme palliatif d'une
proposition qui semblait lui dplaire, une offre qu'il rservait
pour couronner sa gnrosit, si son projet avait t accueilli.

-- Mais pourquoi cet air sombre, Rob? Je ferai tous les frais de
l'apprentissage, et... et jamais je ne vous parlerai des mille
livres en question.

-- _Ceade millia diaoul! _cent mille diables! s'cria Rob-Roy en
frappant la table d'un grand coup de poing qui nous fit
tressaillir: mes enfants devenir des tisserands! _millia
molligheart! _mille morts! j'aimerais mieux voir tous les mtiers,
tout le fil, tout le coton, toutes les navettes de Glascow au
milieu du feu des enfers!

Tandis qu'il se promenait  grands pas dans la salle, je parvins,
non sans quelque peine,  faire comprendre au bailli, qui
prparait une rponse, qu'il ne convenait pas de presser davantage
notre hte sur un sujet qui lui tait videmment dsagrable; et
au bout d'une minute Mac-Gregor reprit ou du moins eut l'air de
reprendre sa srnit.

-- Au surplus, Nicol, vos intentions sont bonnes; elles sont
bonnes. Ainsi, donnez-moi la main. Si jamais je mets mes enfants
en apprentissage, je vous donnerai la prfrence. Mais, comme vous
le dites, nous avons  rgler l'affaire des mille livres. Hol,
Eachine Mac-Analeister, apportez-moi ma bourse.

Un montagnard grand et vigoureux, qui semblait exercer les
fonctions de premier lieutenant de Mac-Gregor, lui prsenta une
espce de grand sac de peau de loutre marine garni d'ornements en
argent, semblable  ceux que portent les principaux chefs des
montagnards quand ils sont en grand costume.

-- Je ne conseille  personne d'essayer d'ouvrir cette bourse sans
en avoir le secret, dit Rob-Roy: poussant alors et tirant tour 
tour quelques boutons et quelques clous, la bourse, dont
l'ouverture tait garnie d'argent massif, s'ouvrit d'elle-mme, et
offrit un libre passage  la main. Il me fit remarquer, sans doute
pour couper court  la conversation de M. Jarvie, qu'un petit
pistolet d'acier tait cach dans le travail intrieur de la
bourse, et que des ressorts artistement disposs ne pouvaient
manquer d'en faire jouer la dtente si l'on parvenait  l'ouvrir
par tout autre moyen que celui que venait d'employer le
propritaire: de manire que la curiosit, l'indiscrtion ou la
friponnerie ne pouvaient manquer de subir  l'instant leur
punition.

-- Voil, me dit-il en touchant le pistolet, le trsorier de ma
caisse prive. La simplicit de cette invention, destine 
dfendre une bourse qui pouvait facilement tre ouverte sans qu'on
toucht le ressort, me rappela ce passage de _l'Odysse _o
Ulysse, dans un sicle encore plus grossier, se contente de
protger son trsor par les noeuds compliqus des cordes dont il
entoure la cassette o il l'a dpos.

Le bailli mit ses lunettes pour examiner le mcanisme, et quand il
eut fini, il le rendit en soupirant et en souriant  la fois.

-- Ah! Rob, dit-il  son cousin, si la bourse des autres avait t
aussi bien garde, je doute que celle-ci ft aussi bien garnie
qu'elle l'est  en juger par le poids.

-- Ne vous inquitez pas, cousin, rpondit Rob-Roy en riant; elle
s'ouvrira toujours pour aider un ami dans le besoin et pour payer
une dette lgitime. Voici, ajouta-t-il en tirant un rouleau de
pices d'or, voici vos mille livres. Vrifiez-les, et voyez si
vous avez votre compte.

M. Jarvie prit le rouleau en silence, le pesa un instant dans sa
main, et, le plaant sur la table: -- Je ne puis prendre cela,
Rob, dit-il, je ne le puis, cela ne me porterait pas bonheur. J'ai
trop bien vu aujourd'hui comment l'argent vous arrive. Bien mal
acquis ne prospre jamais. Non, Rob, je n'y toucherai pas. Il y a
des taches de sang sur ces pices d'or.

-- Bah! dit Rob-Roy d'un air d'indiffrence qui n'tait peut-tre
qu'affect. Regardez-y. C'est de l'or de France, de l'or qui n'est
jamais entr dans une autre poche cossaise que la mienne. Ce sont
des louis d'or, aussi neufs, aussi brillants que le jour o ils
ont t frapps.

-- Cela n'en est que pire, Rob, cela n'en est que pire, dit le
bailli en dtournant les yeux du rouleau, tandis que semblable 
Csar aux Lupercales, les doigts lui dmangeaient de l'envie d'y
toucher. La rbellion est pire que le vol et la sorcellerie; c'est
une loi de l'vangile.

-- Laissez vos lois de ct, rpondit le chef des montagnes; cet
or ne vous arrive-t-il pas d'une manire honnte? Ne vous est-il
pas lgitimement d? S'il sort de la poche d'un roi, vous pouvez
le faire entrer, si bon vous semble, dans celle de l'autre; ce
sera un renfort contre ses ennemis. Ce pauvre roi Jacques! il ne
manque ni de coeur ni d'amis, Dieu le sait; mais je crois bien
qu'il manque un peu d'argent.

-- Il ne faut donc pas qu'il compte beaucoup sur les montagnards,
Rob, dit M. Jarvie en mettant ses lunettes sur son nez; et
dfaisant le rouleau, il se mit  faire le compte des pices qu'il
contenait.

-- Ni sur les habitants des Basses-Terres, dit Mac-Gregor en
fronant le sourcil; et jetant les yeux sur moi, il me fit signe
de regarder le bailli, qui, par suite d'une ancienne habitude et
sans songer au ridicule qu'il se donnait en ce moment, examinait
scrupuleusement chaque pice l'une aprs l'autre; il compta deux
fois la somme, et trouvant qu'elle tait gale  ce qui lui tait
d en principal et intrts, il remit  Rob-Roy trois pices, pour
acheter, lui dit-il, une robe  sa cousine, et deux autres pour
ses enfants, qui en feraient ce qu'ils voudraient. -- Pourvu,
ajouta-t-il, qu'ils ne les emploient point  acheter de la poudre
 fusil.

Le montagnard ouvrit de grands yeux  cette gnrosit inattendue;
mais il accepta poliment son prsent et fit rentrer les cinq
pices dans la place de sret d'o elles venaient de sortir.

Le bailli prit alors la reconnaissance qu'il avait de cette somme,
et tirant de sa poche une petite critoire dont il s'tait muni 
tout hasard, il crivit la quittance au dos, me pria de la signer
comme tmoin, et dit  Rob-Roy d'en appeler un autre, les lois
d'cosse en exigeant deux pour la validit d'une quittance.

-- Oui-d! dit Mac-Gregor. Mais vous ne savez donc pas qu'except
nous trois vous ne trouveriez peut-tre pas  trois milles  la
ronde un homme qui sache crire? Mais soyez tranquille,
j'arrangerai bien l'affaire sans cela.

En mme temps prenant le papier il le jeta au milieu du feu.
M. Jarvie ouvrit de grands yeux  son tour.

-- C'est ainsi que nous rglons les comptes dans les montagnes,
dit Mac-Gregor. Ne voyez-vous donc pas, cousin, que si je gardais
des pices semblables, il pourrait venir un moment o il serait
possible que mes amis fussent inquits pour m'avoir oblig?

Le bailli n'essaya pas de rsister  cet argument, et l'on nous
servit un souper o il rgnait une abondance et mme une recherche
que nous ne pouvions gure esprer dans cet endroit. La plupart
des provisions taient froides, ce qui semblait prouver qu'elles
avaient t prpares  quelque distance. Plusieurs bouteilles
d'excellent vin de France accompagnaient les pts de venaison et
d'autres mets fort bien apprts. Mac-Gregor faisait parfaitement
les honneurs de sa table et nous pria de l'excuser si quelques-uns
des plats qui paraissaient sur la table avaient t entams avant
de nous avoir t servis. -- Il faut que vous sachiez, dit-il 
M. Jarvie sans me regarder, que vous n'tes pas les seuls htes
que j'ai eu  recevoir ce soir, et vous n'en douterez pas, car
sans cette raison ma femme et mes enfants seraient  prsent ici
par honneur pour vous, comme c'est leur devoir.

M. Jarvie ne parut pas trop fch que quelque circonstance les et
empchs de remplir ce devoir, et j'aurais t certainement du
mme avis si les excuses que Rob-Roy venait de faire ne m'avaient
fait penser que les htes dont il parlait taient Diana et son
compagnon de voyage, que mon imagination me reprsentait toujours
comme son poux.

Tandis que ces ides dsagrables faisaient disparatre l'apptit
qu'avaient excit mes courses, une excellente chre et un bon
accueil, je remarquai que Rob-Roy avait pouss l'attention jusqu'
nous faire prparer de meilleurs lits que ceux que nous avions eus
la nuit prcdente. On avait rempli de bruyre frache, alors en
pleine fleur, les deux mauvais grabats qui taient le long des
murs, et qui offraient ainsi un matelas doux et parfum; on les
avait couverts de draps grossiers mais bien blancs, et des
meilleures couvertures qu'on avait pu trouver. M. Jarvie
paraissant puis de fatigue, je lui dis que je remettrais au
lendemain tout ce que j'avais  lui dire; et ds qu'il eut fini de
souper, il ne se fit pas prier pour se mettre au lit.

Quoique je fusse moi-mme trs fatigu, je ne me sentais aucune
disposition  dormir. J'tais agit par une espce de fivre
d'inquitude, et je restai  table avec Rob-Roy.

Chapitre XXXV.

Je ne la verrai plus; que fais-je sur la terre?
Pourquoi rester en proie  des soins superflus?
Heureusement bientt doit finir ma misre:
Je dois mourir; je ne la verrai plus.

MISS JOANNA BAILLIE, _Basile._



-- Je ne sais que faire de vous, M. Osbaldistone, me dit Mac-
Gregor en me passant la bouteille: vous ne mangez pas, vous ne
paraissez pas avoir envie de dormir, et vous ne buvez point,
quoique ce vin de Bordeaux vaille le meilleur qui soit jamais
sorti de la cave de sir Hildebrand. Si vous aviez toujours t
aussi sobre, vous auriez peut-tre vit la haine mortelle de
votre cousin Rashleigh.

-- Si j'avais toujours t prudent, lui rpondis-je en rougissant
au souvenir de la scne qu'il me rappelait, j'aurais vit un plus
grand malheur encore, les reproches de ma conscience.

Mac-Gregor jeta sur moi un regard fier et pntrant, comme pour
voir si le reproche que je m'adressais ne lui tait pas destin.
Il reconnut que je ne pensais qu' moi en ce moment, et il tourna
sa chaise du ct du feu en poussant un profond soupir.

J'en fis autant, et nous restmes tous deux quelques minutes dans
une profonde rverie. Il rompit le silence le premier, du ton d'un
homme qui a pris la rsolution d'entamer un sujet d'entretien qui
lui est pnible. -- Mon cousin Nicol a de bonnes intentions, me
dit-il; mais il ne rflchit pas assez sur le caractre et la
situation d'un homme comme moi, considrant ce que j'ai t, ce
qu'on m'a forc de devenir, et par-dessus tout les causes qui
m'ont fait ce que je suis.

Il s'arrta, et quoique je sentisse que la conversation qui
paraissait devoir s'engager tait d'une nature dlicate, je ne pus
m'empcher de lui rpondre que je ne pouvais douter que sa
situation actuelle ne dt souvent lui dplaire souverainement, que
je serais heureux d'apprendre qu'il lui restt quelque chance
honorable pour en sortir.

-- Vous parlez comme un enfant, rpliqua Mac-Gregor d'un ton de
voix sourd qui ressemblait au roulement d'un tonnerre loign;
vous parlez comme un enfant qui croit que le vieux chne peut se
plier aussi facilement qu'un jeune arbrisseau. Puis-je oublier
qu'on m'a frapp de proscription, qu'on a mis ma tte  prix comme
celle d'un loup, qu'on a trait ma famille en mon absence comme la
femelle et les petits d'un renard des montagnes, que chacun peut
tourmenter, avilir, dgrader, insulter; que ce nom glorieux de
Mac-Gregor, que j'avais reu d'une longue suite d'anctres
guerriers, il m'a t dfendu  moi et  mon clan de le porter,
comme si c'et t un talisman pour conjurer les malins esprits?

Tandis qu'il parlait ainsi, il me fut ais de voir qu'il ne
faisait l'numration de ses griefs que pour se monter
l'imagination, enflammer sa colre, et justifier  ses yeux le
genre de vie dans lequel il avait t entran. Il y russit
parfaitement. Ses yeux gris contractant et dilatant
alternativement leurs prunelles semblaient lancer des torrents de
flammes. Il ferma le poing, grina des dents, porta la main sur la
poigne de sa claymore, et se leva brusquement.

-- Et l'on verra, s'cria-t-il d'une voix  demi touffe par la
violence de ses passions, on verra que ce nom qu'on a os
proscrire, le nom de Mac-Gregor, est en effet un talisman pour
conjurer les enfers. Ceux qui sourient aujourd'hui au rcit des
injures qui m'ont t faites frmiront de ma vengeance. Le
misrable marchand de boeufs montagnard, banqueroutier, marchant
pieds nus, dpouill de tout, dshonor, poursuivi comme une bte
froce, fondra sur eux dans un moment terrible, comme le faucon
sur sa proie. Ceux qui ont mpris le ver de terre et qui l'ont
foul aux pieds pousseront des hurlements de dsespoir quand ils
le verront chang en serpent monstrueux aux yeux tincelants. Mais
 quoi bon parler de tout cela? ajouta-t-il en se rasseyant et en
prenant un ton plus calme. Vous devez bien penser que la patience
d'un homme est  bout quand il se voit chasser comme un loup, un
ours ou un sanglier, et cela par des amis et des voisins qui
courent sur lui le sabre d'une main et le pistolet de l'autre,
comme vous l'avez vu aujourd'hui au gu d'Avondow: la patience
d'un saint n'y tiendrait pas,  plus forte raison celle d'un
Highlander; car vous pouvez savoir, M. Osbaldistone, que nous ne
passons pas pour possder  un bien haut degr ce beau prsent du
ciel. Et cependant il y a du vrai dans ce que Nicol me disait.
J'ai du chagrin pour mes enfants. Je ne puis penser sans regret
que Rob et Hamish mneront la mme vie que leur pre. -- Et le
sort de ses enfants le plongeant dans une affliction que le sien
ne lui faisait pas prouver, il mit les coudes sur la table et
appuya sa tte sur ses deux mains.

Je ne puis vous dire, Tresham, combien je me sentis attendri en ce
moment. Les chagrins auxquels une me fire, noble et vigoureuse,
est force de s'abandonner, m'ont toujours plus profondment mu
que ceux des esprits plus faibles. Mais je n'en avais jamais t
tmoin; et combien n'est-il pas diffrent d'en lire le rcit, ou
d'en avoir le tableau sous les yeux! J'prouvai le plus vif dsir
de consoler Mac-Gregor, quoique je prvisse que cette tche serait
difficile, et peut-tre mme impossible.

-- Nous avons des liaisons tendues sur le continent, lui dis-je;
vos fils ne pourraient-ils pas, avec quelque assistance, et ils
ont droit  celle de la maison de mon pre, trouver une ressource
honorable en prenant du service chez l'tranger?

Je crois que mes traits annonaient la sincre motion que
j'prouvais, car mon compagnon parut s'en apercevoir. -- Je vous
remercie, me dit-il en me serrant fortement la main; je n'aurais
pas cru que l'oeil d'un homme aurait vu la paupire de Mac-Gregor
se mouiller d'une larme. Et en parlant ainsi il essuyait du dos de
sa main celles qui s'chappaient malgr lui  travers les cils
pais de ses paupires. Demain matin, continua-t-il, nous en
parlerons, et nous causerons aussi de vos affaires; car nous nous
levons de bonne heure dans nos montagnes, mme quand par hasard
nous trouvons un bon lit. Boirez-vous avec moi le coup des grces?

Je le priai de m'en dispenser.

-- Eh bien! par l'me de saint Maronoch, je le boirai pour nous
deux. Et se versant au moins une demi-pinte de vin, il l'avala
tout d'un trait.

Je me jetai sur le lit qui m'tait destin, rsolu de remettre les
questions que je me proposais de lui faire  un moment o son
esprit serait plus tranquille. Cet homme extraordinaire s'tait si
bien empar de mon imagination qu'aprs m'tre couch il me fut
impossible de ne pas suivre tous ses mouvements pendant quelques
minutes. Il parcourait toute la chambre  pas lents, faisait de
temps en temps le signe de la croix, prononait  voix basse, en
latin, quelques prires de l'glise catholique. Enfin,
s'enveloppant de son plaid, il se jeta sur un lit, plaa d'un ct
sa claymore nue, de l'autre ses pistolets arms, et se disposa 
goter quelque repos, de manire qu'au moindre bruit il pouvait
mettre la main sur ses armes. Au bout de quelques minutes, je le
vis dormir profondment. Accabl de fatigue, et cherchant  bannir
le souvenir de toutes les scnes dont j'avais t le tmoin
pendant cette journe mmorable, je ne tardai pas  m'abandonner
aussi au sommeil; et, quoique j'eusse plus d'un motif pour
m'veiller de bonne heure, il tait assez tard lorsque j'ouvris
les yeux le lendemain. Mac-Gregor tait dj parti. J'veillai
M. Jarvie, qui, aprs avoir bill, s'tre frott les yeux et
s'tre plaint d'avoir encore les os briss par suite de la fatigue
qu'il avait prouve la veille, se trouva enfin en tat d'entendre
l'heureuse nouvelle que les billets enlevs  mon pre m'avaient
t remis. Il me la fit rpter deux fois pour tre certain de
m'avoir bien entendu; et, oubliant aussitt toutes ses
souffrances, il s'assit prs de la table et s'empressa de comparer
les effets qui m'avaient t rendus avec la note que M. Owen lui
avait remise.

-- Fort bien, fort bien! dit-il en faisant sa vrification. Mais
voyons, voyons! Baillie et Wittington, 700 livres 6 shillings 8
pence. Parfaitement exact. Hum! hum! hum! Grub et Grinder, 800
livres. C'est de l'or en barres. Pollock et Peelman, 500 livres 10
shillings. C'est cela mme.

Sliperytongue... Ah! ah! il est en faillite, mais c'est une
bagatelle. Il manque bien quelques billets qui taient aussi pour
de petites sommes. Allons, allons, Dieu soit lou! Voil notre
affaire finie, bien finie, et rien n'empche que nous ne fassions
nos adieux  ce maudit pays. Quant  moi, jamais je ne songerai au
loch Ard sans trembler.

Mac-Gregor entrait en ce moment. -- Je suis fch, cousin, de ne
pouvoir vous recevoir aussi bien que je l'aurais dsir. Si
cependant vous tes assez bon pour venir visiter ma pauvre
demeure...

-- Bien oblig, cousin, s'cria prcipitamment M. Jarvie, bien
oblig! Mais il faut que nous partions, que nous partions sur-le-
champ. M. Osbaldistone et moi nous avons des affaires qui ne
peuvent se diffrer.

-- Eh bien! cousin, vous connaissez notre maxime: recevez bien
l'hte qui vous arrive, ouvrez la porte  celui qui veut partir.
Mais vous ne pouvez vous en aller par Drymen. Je vous ferai
conduire par le lac jusqu'au bac de O'Balloch, et j'aurai soin que
vous y trouviez vos chevaux, et c'est une maxime du sage, qu'il ne
faut jamais retourner par la mme route quand il y en a une autre
de libre.

-- Oui, oui! c'tait une de vos maximes. Quand vous emmeniez des
bestiaux, vous aviez pour principe de ne jamais retourner par la
mme route que vous aviez suivie en venant, et Dieu sait pourquoi.
Vous n'aviez pas grande envie de revoir les fermiers dont votre
btail avait mang les foins chemin faisant. Et j'ai bien peur
qu' prsent, Rob, votre route ne soit encore plus mal marque.

-- Raison de plus pour n'y pas repasser trop souvent. Ainsi donc
vous trouverez vos chevaux  O'Balloch. Ils seront conduits par
Dougal, qui entre pour cela au service du bailli, et qui n'est
plus un montagnard, un homme du pays de Rob-Roy. C'est un habitant
paisible du comt de Stirling. Et tenez, le voici.

-- Jamais je n'aurais reconnu la crature, s'cria M. Jarvie. Et
de fait il aurait t difficile de reconnatre le sauvage
Highlander en le voyant couvert du chapeau, des bas et de la
redingote qui nagure avaient appartenu  Andr Fairservice. Il
tait mont sur le cheval du bailli, et conduisait le mien par la
bride. Il reut de son matre ses dernires instructions pour
viter quelques endroits o il aurait pu tre suspect, pour
prendre diverses informations dans le cours de son voyage, et
enfin pour nous attendre au lieu indiqu, prs du bac de Balloch.

Mac-Gregor voulut nous accompagner, et comme nous devions faire
quelques milles avant de djeuner, il nous recommanda un verre
d'eau-de-vie comme un excellent prparatif de voyage, et sur ce
point M. Jarvie se trouva parfaitement d'accord avec lui.

-- Mon pre le diacre, dit-il, m'a toujours dit que c'tait une
mauvaise habitude, une habitude pernicieuse, de boire ds le matin
des liqueurs spiritueuses, si ce n'est quand on a un voyage 
faire, afin de fortifier l'estomac, qui est une partie dlicate,
et de le garantir contre l'effet du brouillard; et en pareils cas
je l'ai vu toujours joindre l'exemple au prcepte.

-- Il avait raison, cousin, dit Rob-Roy; et c'est pour cela que
nous autres qui sommes les Enfants du Brouillard[136], nous avons le
droit d'en boire tout le long de la journe.

Le bailli, ayant pris cette prcaution salutaire, monta sur un
poney montagnard qu'on lui avait amen. On m'en offrit un
pareillement, mais je prfrai marcher  pied avec notre escorte;
elle se composait de Mac-Gregor et de six jeunes montagnards d'une
taille athltique, dispos, vigoureux et bien arms, qui taient en
quelque sorte ses gardes du corps ordinaires.

Lorsque nous approchmes du dfil dans lequel le combat avait eu
lieu, et qui avait t tmoin d'une action plus horrible encore,
Mac-Gregor se hta de prendre la parole, comme pour rpondre, non
 ce que je lui disais, puisque je gardais le silence, mais aux
rflexions auxquelles il jugeait avec raison que je me livrais.

-- Vous devez nous juger un peu svrement, M. Osbaldistone; il
n'est pas naturel de penser que cela puisse tre autrement. Mais
vous ne devez pas oublier que nous avons t provoqus. Nous
sommes un peuple ignorant et grossier, peut-tre violent et
imptueux; mais nous ne sommes pas cruels. Nous vivrions en paix
et soumis aux lois si l'on ne nous et privs de la paix et de la
protection des lois. Nous avons t un peuple perscut...

-- Et la perscution, dit le bailli, rend fous les hommes les plus
sages.

-- Que fallait-il donc que fissent des hommes comme nous, vivant
comme vivaient nos pres il y a mille ans, et n'tant gure plus
clairs qu'ils ne l'taient? Les dits sanguinaires rendus contre
nous, la dfense qu'on nous a faite de porter un nom ancien et
honorable, les chafauds qu'on a dresss pour nous, la manire
dont on nous chasse comme des btes froces: tout cela n'appelait-
il pas des reprsailles? Tel que vous me voyez, j'ai assist 
vingt combats comme celui dont vous avez t tmoin hier, mais
jamais je n'ai ordonn la mort de personne de sang-froid; et
cependant on me pendrait volontiers comme un chien enrag,  la
porte du premier seigneur qui voudrait parer son chteau de ce
trophe.

Je rpondis que la proscription de son nom et de sa famille tait,
dans mes ides anglaises, une mesure tyrannique et arbitraire; et
voyant que ces paroles lui faisaient plaisir, je lui ritrai ma
proposition de chercher  obtenir du service pour lui et pour ses
fils en pays tranger; il me serra cordialement la main, et,
ralentissant un peu le pas pour que M. Jarvie nous prcdt,
manoeuvre d'autant plus facile que le sentier se rtrcissait en
cet endroit, il me dit:

-- Vous tes un bon et honorable jeune homme; vous comprenez
certainement ce qui est d aux sentiments d'un homme d'honneur;
mais les bruyres que mes pas ont foules pendant ma vie doivent
me couvrir aprs ma mort. Tout mon courage m'abandonnerait, mon
bras se fltrirait comme la fougre pendant la gele si je perdais
de vue les montagnes qui m'ont vu natre. Le monde entier n'offre
rien qui puisse me ddommager de la perte des cairns[137] et des
rochers, tout sauvages qu'il sont, que vous voyez autour de nous.
Et Hlne, que deviendrait-elle? Resterait-elle ici pour tre
expose  de nouveaux outrages,  de nouvelles atrocits?
Pourrait-elle consentir  s'loigner d'une scne o le souvenir
des insultes qu'elle a reues est adouci par la vengeance qu'elle
en a tire, qu'elle en tirera encore? J'ai t une fois tellement
serr de prs par le duc, par mon grand ennemi, comme je puis bien
l'appeler, que je fus oblig de cder  l'orage; j'abandonnai ma
demeure du pays natal, avec ma race et ma famille, afin de nous
rfugier pour un temps dans le pays de Mac-Callum-More. -- Hlne
fit sur notre dpart un chant de lamentation que Mac-Rimmon[138]
lui-mme n'aurait pu mieux faire. Ce chant tait si piteux et si
touchant que nos coeurs taient briss en le lui entendant
chanter; c'tait comme les gmissements d'un fils qui pleure la
mre qui l'a port dans son sein! Les larmes coulaient sur les
traits endurcis de nos Highlanders. Non, je ne voudrais pas tre
tmoin d'une pareille scne, pour toutes les terres que les Mac-
Gregor ont autrefois possdes[139].

-- Mais vos fils, lui dis-je, ils sont encore dans un ge o vos
compatriotes eux-mmes n'ont pas de rpugnance  parcourir le
monde.

-- Aussi serais-je charm qu'ils tchassent de faire leur chemin
au service de France ou d'Espagne, comme le font tant de bons
gentilshommes cossais. Hier soir votre plan me semblait
praticable mais j'ai vu ce matin Son Excellence avant que vous
fussiez lev, et je ne puis plus y penser  prsent.

-- Il est donc log bien prs de nous? m'criai-je vivement.

-- Plus prs que vous ne le pensez; mais il ne paraissait pas se
soucier que vous vissiez la jeune dame, et c'est pour cela que...

-- Il n'avait pas besoin d'tre inquiet, dis-je avec quelque
hauteur: je ne cherche point  voir les gens malgr eux.

-- Il ne faut pas vous piquer ainsi, ni prendre l'air d'un chat
sauvage dans un vieux if; car vous devez savoir qu'il vous veut du
bien, et il vous en a donn des preuves: c'est mme ce qui a mis
le feu aux bruyres.

-- Le feu aux bruyres? Je ne vous comprends pas.

-- Quoi! ne savez-vous pas que tout ce qui arrive de mal en ce
monde est caus par les femmes et par l'argent? Je me suis
toujours mfi de Rashleigh, depuis qu'il a vu qu'il ne pourrait
jamais avoir miss Vernon pour femme, et je crois que c'est pour
cela qu'il a eu sa premire querelle avec Son Excellence. Mais
ensuite vint l'affaire de vos papiers; et, ds qu'il se fut trouv
oblig de les rendre, nous avons maintenant la preuve qu'il se
rendit en poste  Stirling, et qu'il dclara au gouvernement tout
ce qui se passait  petit bruit dans nos montagnes, et mme encore
plus; c'est ce qui fit qu'on prit sur-le-champ des mesures pour
arrter Son Excellence et la jeune dame, et pour me faire aussi
prisonnier; et je ne doute pas que ce soit Rashleigh qui ait
dtermin le pauvre diable de Morris,  qui il pouvait faire
croire tout ce qu'il voulait,  entrer dans le complot pour
m'attirer dans le pige. Mais, quand Rashleigh Osbaldistone serait
le dernier et le plus brave de sa race, si jamais nous nous
rencontrons, je veux que le diable me combatte lui-mme l'pe 
la main si mon dirk ne fait connaissance avec le coeur du tratre!

Il pronona cette menace en fronant le sourcil d'un air sinistre
et en portant la main sur son poignard.

-- Je serais tent de me rjouir de tout ce qui s'est pass, lui
dis-je, si je pouvais esprer que la trahison de Rashleigh ft un
moyen d'empcher l'explosion qu'on croit devoir bientt clater,
et pt mettre un terme aux intrigues politiques dans lesquelles je
ne vous cacherai pas que je vous souponne de jouer un des
premiers rles.

-- Ne croyez pas cela. La langue d'un tratre ne peut nuire  la
bonne cause. Il est vrai qu'il connaissait nos secrets, et sans
cela les chteaux de Stirling et d'dimbourg seraient dj en
notre pouvoir. Mais notre entreprise est trop juste, et trop de
gens y prennent part pour qu'une trahison puisse la faire avorter,
et vous en verrez la suite avant qu'il soit longtemps. Maintenant
j'en reviens  vos offres obligeantes pour mes enfants. Je vous en
remercie beaucoup; et, comme je vous le disais, j'avais hier soir
quelque envie de les accepter. Mais je vois que la perfidie de
Rashleigh va obliger tous nos seigneurs  se dclarer sur-le-
champ,  moins qu'ils ne veuillent se laisser prendre dans leurs
chteaux, enchaner comme des chiens, et traner  Londres pour y
tre justicis, comme cela est arriv  tant d'honntes nobles et
gentilshommes en 1701. La guerre civile est comme le basilic. Nous
avions couv pendant dix ans l'oeuf qui la contient; nous pouvions
le couver encore aussi longtemps; mais Rashleigh est venu casser
la coquille, et a ainsi acclr la naissance du serpent. Or, dans
une telle crise, j'ai besoin de tout mon monde; sans manquer aux
rois de France et d'Espagne, auxquels je souhaite toute sorte de
bonheur, je crois que le roi Jacques les vaut bien, et qu'il a des
droits aux services de Rob et d'Hamish, puisqu'ils sont ns ses
sujets.

Il ne me fut pas difficile de prvoir que ces mots annonaient une
convulsion nationale gnrale et prochaine; et, comme il aurait
t inutile et peut-tre dangereux de combattre les opinions
politiques de mon guide, dans le lieu et les circonstances o je
me trouvais, je me contentai de quelques observations gnrales
sur les malheurs qui seraient la suite de tout ce qu'on pourrait
tenter en faveur de la famille royale exile.

-- Eh bien! eh bien! rpliqua Mac-Gregor, c'est un moment 
passer. Le ciel n'est jamais si beau qu'aprs un orage: si le
monde est tourn sens dessus dessous, les honntes gens ont pour
eux la chance de n'tre plus rduits  mourir de faim.

J'essayai de ramener la conversation sur Diana; mais, quoiqu'il
parlt sur d'autres sujets souvent avec plus de libert que je ne
l'aurais dsir, Mac-Gregor gardait toujours une sorte de rserve
sur celui que j'avais le plus  coeur d'approfondir. Tout ce qu'il
voulut bien me dire fut qu'il esprait que la jeune dame se
trouverait bientt dans un pays plus tranquille que ne le serait
probablement le ntre pendant un certain temps. Je me trouvai
oblig de me contenter de cette rponse, sauf  esprer que
quelque hasard heureux pourrait encore me favoriser, et me
procurer au moins la triste consolation de faire de derniers
adieux  l'objet qui rgnait dans mon coeur bien plus
souverainement que je ne l'aurais cru avant de m'en sparer pour
toujours.

Nous suivmes les bords du lac pendant environ six milles
d'Angleterre, par un troit sentier qui en dessinait toutes les
sinuosits et qui nous offrait une foule de beaux points de vue.
Nous arrivmes alors  une espce de hameau, ou plutt  un
assemblage de chaumires prs de la source de cette belle pice
d'eau appele, si je m'en souviens, le Diard, ou quelque nom  peu
prs semblable. C'est l qu'une troupe de Highlanders, aux ordres
de Mac-Gregor, nous attendait.

Le got de mme que l'loquence des castes sauvages, ou
incivilises, pour parler d'une manire plus correcte, est
ordinairement juste, parce qu'il est dgag de toute affectation
et de tout esprit de systme. J'en eus une preuve dans le choix
que ces montagnards avaient fait du local o ils se proposaient de
recevoir leurs htes. On a dit qu'un monarque anglais devrait
recevoir l'ambassadeur d'une puissance  bord d'un vaisseau de
ligne; de mme un chef des Highlands ne pouvait mieux consulter
les convenances qu'en choisissant une situation o les traits de
grandeur propres  son pays peuvent produire le plus d'effet sur
l'esprit de ceux qui viennent le visiter.

Nous remontmes  environ deux cents pas des bords du lac, en
suivant un petit ruisseau, laissant sur la droite quatre  cinq
chaumires entoures de petites pices de terre labourables qui
semblaient avoir t dfriches dans le taillis qui les
environnait, et encore couvertes de rcoltes d'orge et d'avoine.
Plus loin la colline devenait plus escarpe, et nous vmes briller
sur le sommet les armes d'environ cinquante des partisans de Mac-
Gregor qui y taient stationns, bannires dployes, et dans un
si bel ordre que je n'y pense encore qu'avec admiration. Le
ruisseau qui descendait de la montagne rencontrait en cet endroit
une barrire de rochers, opposant  sa course des obstacles qu'il
franchissait en formant deux cataractes distinctes.

La premire ne tombait que d'environ douze pieds; un vieux chne
l'ombrageait de ses rameaux obliques, comme pour voiler ses
sombres flots reus dans une espce de bassin de pierre presque
aussi rgulier que s'il et t taill par le ciseau du sculpteur.
Les eaux, se resserrant ensuite dans un lit plus troit, faisaient
une seconde chute d'environ cinquante pieds dans une espce de
gouffre form par des rochers nus et striles d'o elles
s'chappaient ensuite pour porter tranquillement leur tribut dans
le lac.

Avec le got naturel aux montagnards, et surtout aux cossais,
dont l'imagination est souvent potique et romanesque, la femme de
Rob-Roy avait fait prparer notre djeuner dans un lieu bien
choisi pour produire sur des trangers une impression d'admiration
respectueuse. Les Highlanders sont un peuple aussi rflchi que
fier; et, quoique nous le regardions comme grossier, il porte ses
ides de crmonie et de politesse  un point qui pourrait
paratre excessif s'il n'avait toujours soin de dployer en mme
temps une grande supriorit de forces. C'est ainsi que le salut
militaire, qui paratrait ridicule rendu par un paysan ordinaire,
a un caractre martial et imposant quand il est offert par un
Highlander compltement arm. Notre rception eut donc lieu avec
assez de crmonie.

Les Highlanders qui taient disperss sur le haut de la montagne
formrent leurs rangs ds qu'ils nous aperurent, et se montrrent
 nous en colonnes serres,  la tte desquelles se trouvaient
trois personnes que je reconnus bientt pour Hlne et ses deux
fils. Mac-Gregor fit alors carter notre escorte en arrire, et
ayant engag M. Jarvie  descendre de cheval parce que la monte
devenait trop rapide, il se plaa entre nous deux, et nous
continumes notre marche  pas lents.  mesure que nous avancions,
nous distinguions le son sauvage et discord des cornemuses, auquel
le bruit des cascades faisait perdre une partie de sa rudesse.

Quand nous ne fmes plus qu' quelques pas, Hlne Mac-Gregor vint
 notre rencontre. Ses vtements taient plus soigns que la
veille et lui donnaient un air plus fminin; mais ses traits
offraient le mme caractre de rsolution et de fiert
inflexibles. Lorsqu'elle ouvrit les bras pour y serrer M. Jarvie,
qui tait loin d'esprer et surtout de dsirer ce tendre
embrassement, je vis  l'agitation convulsive de tous les nerfs de
mon ami, qu'il prouvait la mme sensation qu'un homme qui, serr
entre les pattes d'un ours, ne saurait si l'animal veut le
caresser ou l'touffer.

-- Cousin, lui dit-elle tandis qu'il reculait  deux pas pour
rajuster sa perruque, soyez le bienvenu; et vous aussi, jeune
tranger, ajouta-t-elle en se retournant vers moi; excusez la
rudesse de l'accueil que vous avez reu hier. N'en accusez pas
notre coeur, mais les circonstances. Vous tes arrivs dans notre
malheureux pays dans un moment o le sang teignait nos mains et
bouillonnait dans nos veines. Elle pronona ce peu de mots avec
l'air et le ton qu'aurait pu prendre une princesse au milieu de sa
cour. Elle ne se servait pas d'expressions vulgaires, comme on le
reproche aux cossais des Lowlands; elle avait un accent
provincial assez marqu; ayant appris l'anglais comme nous
apprenons les langues mortes, elle le parlait avec grce et
aisance, mais avec un ton dclamatoire, parce qu'elle ne s'en
tait jamais servie pour les usages journaliers de la vie. Son
mari, qui dans son temps avait fait plus d'un mtier, employait un
dialecte moins relev, moins emphatique; et cependant, comme vous
avez pu le remarquer si j'ai pu parvenir  rendre fidlement ses
discours, ses expressions devenaient plus pures et plus
recherches et ne manquaient ni de dignit ni d'une certaine
noblesse quand il parlait d'une affaire importante ou  laquelle
il prenait un vif intrt. Il me parut aussi que, comme d'autres
Highlanders que j'ai connus, il se servait du dialecte cossais
des Lowlands dans la conversation familire et enjoue; mais qu'en
traitant des sujets graves et srieux ses ides s'arrangeaient
dans sa tte dans sa langue naturelle, et que la traduction qu'il
faisait en anglais donnait  son style un caractre d'lvation
presque potique. Dans le fait, le langage de la passion a presque
toujours autant de puret que de force, et il n'est pas
extraordinaire d'entendre un cossais qui ne trouve rien 
rpliquer aux reproches amers et piquants d'un de ses concitoyens
lui dire, comme pour s'excuser: -- Vous avez eu recours  votre
anglais.

Quoi qu'il en soit, l'pouse de Mac-Gregor nous invita  un
djeuner servi sur le gazon, et qui consistait en tout ce que son
pays pouvait offrir de plus recherch. Mais l'air sombre et
l'imperturbable gravit de notre htesse, et le souvenir du rle
que nous lui avions vu jouer la veille, suffisaient pour rembrunir
la plus brillante atmosphre. Le chef fit de vains efforts pour
inspirer la gaiet. Il semblait que nous assistions  un repas
funbre; la contrainte et la gne y rgnaient, et nous nous
sentmes soulags d'un grand poids quand il fut termin.

-- Adieu, cousin, dit-elle  M. Jarvie quand nous nous levmes
pour partir. Le meilleur souhait qu'Hlne Mac-Gregor puisse faire
pour ses amis, c'est de ne plus les revoir.

Le bailli commenait  lui balbutier une rponse qui aurait
probablement contenu quelque lieu commun de morale; mais l'air
grave, le regard sombre et mlancolique de celle  qui il voulait
l'adresser le dconcertrent au point qu'oubliant son importance
magistrale il toussa plusieurs fois, la salua, et garda le
silence.

-- Quant  vous, jeune homme, me dit-elle, j'ai  vous remettre un
gage de souvenir de la part d'une personne que vous...

-- Hlne! s'cria Mac-Gregor en fronant le sourcil, que veut
dire ceci? Avez-vous oubli?...

-- Je n'ai rien oubli de ce dont je dois me souvenir, Mac-Gregor.
Ce ne sont pas des mains comme les miennes, ajouta-t-elle en
tendant ses bras nus, longs et nerveux, qu'il faudrait employer
pour prsenter un gage d'amour, si ce gage ne devait tre
accompagn de misre et de dsespoir. Jeune homme, continua-t-elle
en me prsentant une bague que je me souvins d'avoir vue au doigt
de miss Vernon, ceci vous est offert par une personne que vous ne
verrez plus. Si c'est un gage de malheur, il ne pouvait mieux vous
parvenir que par la main d'une femme  qui tout bonheur est
dsormais tranger. Les derniers mots qu'elle m'adressa furent
ceux-ci:

-- Qu'il m'oublie pour toujours!

-- Et peut-elle croire que cela soit possible? m'criai-je presque
sans savoir que je parlais.

-- Tout peut s'oublier, reprit cette femme extraordinaire; tout,
except le sentiment du dshonneur et le dsir de la vengeance.

-- _Seid suas[140]_! s'cria Mac-Gregor en frappant du pied la
terre avec impatience.

Le son discordant de l'instrument favori des montagnards coupa
court  la confrence; nous prmes cong de notre htesse en
silence, et nous nous remmes en route, tandis que je
rflchissais sur cette nouvelle preuve qui venait de m'tre
acquise qu'aim de Diana, j'en tais spar pour toujours.

Chapitre XXXVI.

Adieu, contre o les nuages
Comme un vaste linceul s'arrtent sur les monts;
O l'aigle, roi des airs, mle ses cris sauvages
 la voix du torrent qui creuse les vallons;
Adieu, belle contre o dans un lac limpide
La lune aime  baigner son front chaste et timide.



Nous traversions une contre pittoresque quoique aride; mais
absorb dans mes rflexions je ne pus l'admirer en dtail; il me
serait donc impossible de la dcrire. Le sommet lev du Ben-
Lomond, le monarque de toutes ces montagnes, apparaissait  notre
droite, comme une imposante limite. Je ne sortis de mon apathie
que lorsque, aprs une marche longue et fatigante, nous sortmes
d'un dfil des montagnes, et que le lac Lomond se dveloppa
devant nous. Je ne chercherai pas  vous peindre ce que vous
comprendriez difficilement sans l'avoir vu; mais certainement ce
noble lac, sem de tant de charmantes les dont l'aspect et les
formes varient au-del de tout ce que l'imagination peut se
figurer; son extrmit du ct du nord, se rtrcissant jusqu' ce
qu'il se perde au loin entre de sombres montagnes, tandis que
s'largissant de plus en plus vers le sud, il se dessine dans sa
plus vaste tendue autour des anses et des promontoires d'un bord
fertile. Voil ce qui forme un des spectacles les plus
surprenants, les plus beaux, les plus sublimes de la nature. La
rive orientale, particulirement agreste et sauvage, tait celle
o le clan de Mac-Gregor faisait alors sa principale rsidence. On
avait plac une garnison sur un point central entre le lac Lomond
et un autre lac, pour dfendre le pays limitrophe contre ses
incursions; mais les fortifications naturelles du pays avec ses
dfils nombreux, ses cavernes, ses rochers et ses marcages,
faisaient que la construction du petit fort qu'on y avait tabli
paraissait un aveu du danger plutt qu'une mesure pour le
prvenir.

Dans plus d'une rencontre semblable  celle dont j'avais t le
tmoin, la garnison avait souffert de l'esprit entreprenant de
l'_outlaw _et de ses gens. Quand Mac-Gregor commandait en
personne, la victoire n'tait jamais souille par des actes de
frocit. La cruaut ne lui tait pas naturelle, et il avait assez
de sagacit pour ne pas vouloir exciter contre lui des haines
inutiles. J'appris avec plaisir qu'il avait rendu la libert au
capitaine Thornton et aux autres prisonniers faits le jour
prcdent, et l'on rapporte de cet homme remarquable beaucoup de
traits semblables de clmence et mme de gnrosit.

Une barque nous attendait dans une crique abrite par un rocher,
et nous y trouvmes quatre vigoureux rameurs montagnards. Notre
hte prit cong de nous avec tous les signes d'une vritable
affection. Il semblait exister entre M. Jarvie et lui une sorte
d'attachement rciproque qui formait un contraste frappant avec la
diffrence de leurs caractres et de leur manire de vivre. Aprs
s'tre cordialement embrasss, M. Jarvie lui dit, dans la
plnitude de son coeur, et d'une voix tremblante d'motion, que,
si un millier de livres lui tait jamais utile pour le mettre lui
et sa famille dans une bonne voie, il n'avait qu' crire un mot
dans Salt-Market, et que son messager ne reviendrait pas sans
argent; et Rob appuyant une main sur la garde de sa claymore et
serrant de l'autre celle de M. Jarvie, l'assura que si jamais son
cousin souffrait une insulte et voulait l'en faire avertir, il
couperait les oreilles  l'insolent, ft-ce l'homme le plus
puissant de Glascow.

Aprs ces assurances de secours mutuels et de bonne intelligence,
nous nous rendmes  l'extrmit sud-ouest du lac, o il donne
naissance  la rivire Leven. Rob-Roy resta quelque temps debout
sur le rocher o nous l'avions quitt; et, mme quand nous ne
pouvions dj plus distinguer ses traits, il tait facile de le
reconnatre au long fusil qu'il portait,  son tartan agit par le
vent, et  la plume qui couronnait sa toque, emblme qui,  cette
poque, dsignait le gentilhomme et le guerrier des Highlands. Je
remarque qu'aujourd'hui cette toque est dcore d'une quantit de
plumes noires, ressemblant  ces panaches dont on se sert pour les
funrailles. Enfin, lorsque nous tions sur le point de ne plus
l'apercevoir dans l'loignement, nous le vmes descendre lentement
la montagne, suivi de ses gens, c'est--dire de ses affids ou
gardes du corps.

Nous voyagemes longtemps sans nous parler. Notre silence n'tait
rompu que par le chant galique d'un de nos rameurs, marqu d'une
mesure lente et irrgulire, et qui tait coup de temps en temps
par le choeur sauvage de ses compagnons.

Quoique je ne fusse occup que d'ides tristes, il y avait pour
moi comme un charme consolateur dans la magnificence du paysage
qui m'environnait. Il me semblait, dans l'enthousiasme du moment,
que, si j'avais profess la foi de Rome, j'aurais pu consentir 
vivre et  mourir ermite dans une des les pittoresques au milieu
desquelles nous voyagions.[141]

M. Jarvie se livrait aussi  ses penses, mais elles taient d'un
genre tout diffrent, comme je m'en aperus lorsque, aprs avoir
pass dans la barque une heure qu'il avait employe  faire de
grands calculs, il entreprit de me prouver la possibilit de
desscher ce lac et de rendre  la charrue tant de centaines, tant
de milliers d'acres de terre, qui ne produisaient, me dit-il, rien
d'utile pour l'homme, si ce n'est de temps en temps un plat de
perche ou de brochet.

D'une longue dissertation qu'il faisait entendre  mes oreilles
sans que mon esprit y ft trs attentif, tout ce que je puis me
rappeler, c'est qu'il entrait dans son projet de conserver une
partie du lac, en largeur et profondeur suffisante pour former une
espce de canal qui rendrait le transport des charbons aussi
facile entre Dunbarton et Glenfalloch qu'il l'est entre Glascow et
Greenock.

Enfin nous arrivmes  l'endroit o nous devions dbarquer, prs
des ruines d'un ancien chteau, dans l'endroit o le lac dcharge
le superflu de ses eaux dans le Leven. Nous y trouvmes Dougal
avec nos chevaux. M. Jarvie avait form un plan relativement  la
crature, comme pour le desschement du lac, et peut-tre dans les
deux cas il avait donn plus d'attention  l'utilit de ses
projets qu' la possibilit de les excuter.

-- Dougal, lui dit-il, vous tes une bonne crature. Vous avez le
sentiment et la conscience de ce qui est d  vos suprieurs. Mais
j'ai du chagrin pour vous, Dougal car, avec la vie que vous menez,
vous finirez mal un jour ou l'autre, un peu plus tt ou un peu
plus tard. Je puis me flatter qu'attendu mes services comme
magistrat, et ceux qu'a rendus avant moi feu mon digne pre le
diacre, j'ai assez de crdit dans le conseil de la ville pour
obtenir qu'on ferme les yeux sur des fautes mme plus graves que
les vtres, de manire que j'ai pens que, si vous voulez nous
suivre  Glascow, crature robuste comme vous tes, je pourrai
vous employer dans mon magasin jusqu' ce que je vous aie trouv
quelque autre occupation.

-- Elle est bien oblige  Votre Honneur, rpondit Dougal, mais
que le diable lui rompe les jambes si elles la conduisent jamais
dans une rue pave,  moins qu'on ne l'y trane pieds et poings
lis, comme cela lui est dj arriv.

J'appris en effet que Dougal avait t conduit  Glascow comme
accus de quelques dprdations et condamn  quelques mois de
dtention; son air de franchise et de simplicit ayant sduit le
concierge, celui-ci avait fini, peut-tre un peu lgrement, par
lui confier les fonctions importantes de porte-clefs. Cependant
Dougal avait quelques notions d'honneur, et il avait rempli sa
charge avec fidlit, jusqu' ce que la voix de Rob-Roy et fait
taire en lui tout autre sentiment que celui de l'attachement pour
son ancien chef.

Surpris de voir refuser si rondement une proposition si favorable,
M. Jarvie se tourna vers moi en me disant: -- Certainement la
crature est naturellement un idiot.

Je tmoignai ma reconnaissance  Dougal d'une manire qui lui plut
infiniment davantage, en lui glissant dans la main une couple de
guines. Il n'et pas plus tt reconnu qu'il tenait de l'or dans
sa main qu'il bondit en l'air avec l'agilit d'un chevreuil, et
battant les talons l'un contre l'autre de manire  surprendre un
matre de danse franais. Il nous fit ses adieux, courut  la
barque, et tandis qu'elle prenait le large je le vis montrer aux
rameurs ce qu'il devait  ma libralit, et une portion qu'il leur
en distribua excita en eux les mmes transports. Alors, pour me
servir d'une expression favorite du dramatique John Bunyan[142], _Il
continua son chemin, et je ne le vis plus._

Le bailli et moi nous montmes sur nos chevaux, et nous reprmes
la route de Glascow. Quand nous emes perdu de vue le lac Lomond
et son superbe amphithtre de montagnes, je ne pus m'empcher
d'exprimer avec enthousiasme les sentiments que ces beauts de la
nature m'avaient inspirs, quoique je prvisse bien que le
banquier de Glascow n'tait pas d'un caractre  les partager.

-- Vous tes jeune, me rpondit-il, et vous tes anglais. Tout
cela peut tre fort beau pour vous; mais moi qui suis un homme
tout simple, et qui connais un peu la diffrence des terres, je
donnerais toutes les montagnes que nous venons de voir pour une
acre de terre  un mille de Glascow. Je ne sais si je le reverrai
jamais, mais permettez-moi de vous dire, M. Osbaldistone, que ce
ne sera pas sans de grands motifs que je perdrai de vue dornavant
le clocher de Saint-Mungo.

Le brave bailli fut bientt satisfait; car en voyageant longtemps
aprs le soleil couch, nous arrivmes chez lui cette mme nuit,
ou plutt le lendemain matin. Ayant confi mon compagnon de voyage
aux soins de l'officieuse et attentive Mattie, je me rendis  mon
auberge chez mistress Fleyter; et quoiqu'il ft bien tard, je vis
encore au travers d'une croise briller de la lumire dans une
chambre. Je frappai  la porte, et ce fut Andr lui-mme qui vint
m'ouvrir. Il poussa un grand cri de joie en m'apercevant, et sans
prononcer un seul mot monta l'escalier prcipitamment. Je le
suivis, prsumant qu'il voulait se hter d'annoncer mon arrive 
M. Owen. Je trouvai effectivement M. Owen, mais il n'tait pas
seul; il y avait quelqu'un avec lui dans l'appartement: -- C'tait
mon pre.

Son premier mouvement fut de conserver sa dignit et son sang-
froid habituels. -- Je suis bien aise de vous voir, Francis. Le
second fut de m'embrasser tendrement. -- Mon cher fils! mon pauvre
enfant! Owen prit une de mes mains et la mouilla de ses larmes, en
me flicitant de mon retour. C'est l de ces scnes qu'on peut
voir et comprendre, mais non raconter. Aprs un intervalle de tant
d'annes, mes yeux sont encore obscurcis de larmes en me rappelant
ce moment, et vous vous le reprsenterez, mon cher Tresham,
beaucoup mieux que je ne pourrais vous le dcrire.

Quand les transports tumultueux de notre joie furent calms,
j'appris que mon pre tait revenu de Hollande et arriv  Londres
deux jours aprs le dpart d'Owen pour l'cosse. Aussi prompt 
former une rsolution qu'actif  l'excuter, il ne resta dans la
capitale que le temps ncessaire pour mettre ordre  ses affaires.
Ses ressources, son crdit, ses relations tendues lui procurrent
presque  l'instant mme la somme que l'infidlit de Rashleigh
lui rendait ncessaire, et que son absence avait peut-tre seule
fait paratre impossible  runir. Il partit alors pour l'cosse,
tant pour y faire commencer les poursuites judiciaires contre
Rashleigh que pour rgler les affaires considrables qu'il avait
dans ce pays; et voulant compltement rtablir le crdit de sa
maison qui pouvait avoir souffert de cette fcheuse circonstance,
il avait apport les sommes ncessaires pour rgler et solder tous
ses comptes courants. Son arrive fut un coup de foudre pour
Macvittie, Macfin et compagnie, qui, le voyant paratre dans une
situation aussi florissante que jamais, sentirent que son toile
n'tait pas clipse. Mais mon pre tait irrit du traitement
qu'ils avaient fait essuyer  son premier commis,  l'homme qui
avait toute sa confiance; il rejeta leurs basses excuses, solda la
balance de leur compte et leur annona qu'il les avait dj rays
du nombre de ses correspondants.

Tandis qu'il jouissait de ce petit triomphe sur de faux amis,
Owen, qui ne connaissait que les environs de Londres, ne s'tait
jamais imagin qu'un voyage de cinquante  soixante milles, qu'on
aurait pu faire dans toute l'Angleterre avec aisance et scurit,
pt exposer au moindre danger. Mais l'alarme est un mal
contagieux, et Owen mme le gagna de mon pre, qui connaissait
mieux le pays o je m'tais rendu, et le caractre de ses
habitants.

Les craintes devinrent encore bien plus vives quelques moments
avant mon arrive. Andr Fairservice parut  l'auberge et rendit
un compte dsastreux et exagr de la situation o je devais me
trouver, ne pouvant mme dire ce que j'tais devenu. Le duc, qui
nous retenait en quelque sorte prisonniers, l'ayant interrog, lui
avait permis de se retirer, et il n'avait pas perdu un instant
pour reprendre le chemin de Glascow.

Andr tait un de ces hommes qui ne sont pas fchs d'obtenir de
l'importance et d'attirer l'attention qu'on accorde naturellement
au porteur d'une mauvaise nouvelle. Il n'avait donc nullement
cherch  affaiblir l'impression que pouvaient produire les divers
vnements qui nous taient arrivs, surtout quand il apprit que
le riche marchand de Londres tait un de ses auditeurs. Il fit un
rcit dtaill de tous les prils auxquels j'avais chapp, grce,
eut-il soin d'ajouter,  son exprience,  son adresse et  sa
fidlit.

Mais qu'allais-je devenir, maintenant que mon ange gardien, en la
personne de M. Fairservice, n'tait plus  mes cts? C'est sur
quoi, disait-il, on ne peut former que des conjectures aussi
tristes qu'incertaines. Quant au bailli, il ne s'en inquitait
pas. C'tait un homme qui cherchait toujours  se donner de
l'importance, et Andr n'aimait pas les importants. Mais bien
certainement, au milieu des carabines et des pistolets, des
cavaliers de milice qui faisaient pleuvoir les balles comme la
grle, des dirks et des claymores des montagnards, on pouvait bien
penser qu'il tait difficile de savoir quel pouvait tre le sort
du pauvre jeune homme, et il pouvait mme s'tre noy en voulant
passer le gu d'Avondow.

Ce rcit aurait jet le dsespoir dans l'me du bon Owen s'il et
t seul. Mais mon pre, qui avait une grande connaissance des
hommes, apprcia sur-le-champ le caractre d'Andr  sa juste
valeur; nanmoins, en dpouillant de toute exagration le compte
qu'il avait rendu, il restait encore de quoi les alarmer. Il
rsolut donc sur-le-champ de partir en personne pour prendre des
informations plus prcises, et si j'tais prisonnier, soit des
Highlanders, soit de la milice, de chercher  obtenir ma libert
par ngociation ou par ranon. Il avait donn  Owen les
instructions dont il avait besoin pour suivre ses affaires 
Glascow pendant son absence; et c'est pour ce motif que je les
avais trouvs encore debout  une pareille heure.

Nous ne nous sparmes que fort tard pour nous mettre au lit; mais
j'tais encore trop agit pour goter beaucoup de repos, aussi
tais-je sur pied de fort bonne heure. Andr entra dans ma chambre
ds qu'il m'entendit marcher, mais je ne reconnus plus l'Andr
dpouill de tout, la figure d'pouvantail d'Aberfoil. Il tait
vtu d'un habit noir complet fort propre, comme s'il avait d
suivre un enterrement dans la matine; et ce ne fut qu'aprs
plusieurs questions, qu'il feignit le plus longtemps possible de
ne pas comprendre, qu'il voulut bien m'apprendre que, n'osant plus
esprer de me revoir vivant, il avait cru convenable de prendre le
deuil, et que, comme son ami le chantre M. Hammorgaw tenait aussi
une boutique de friperie, il avait achet cet habit chez lui pour
mon compte, ajoutant que c'tait justice, puisqu'il avait perdu le
sien  mon service; et que certainement si la Providence ne
m'avait pas conserv, mon honorable pre n'aurait pas voulu qu'un
pauvre diable, un ancien serviteur de sa famille, fit une si
grosse perte. Un habillement complet tait peu de chose pour un
Osbaldistone (Dieu soit lou!), surtout quand il s'agissait d'un
ancien et fidle serviteur.

Il y avait quelque chose de juste dans ce raisonnement d'Andr; sa
finesse russit, et il gagna un bon habillement complet, avec un
chapeau et les autres accessoires  l'avenant, signes extrieurs
du deuil qu'il avait pris pour un matre plein de vie et bien
portant.

Le premier soin de mon pre en se levant fut d'aller voir
M. Jarvie, dont la conduite gnreuse et affectionne lui avait
inspir la plus vive reconnaissance, et il la lui tmoigna en peu
de mots, mais d'une manire expressive. Il lui expliqua ensuite la
situation de ses affaires, et lui offrit de lui confier la suite
de celles dont Macvittie et compagnie avaient t chargs
jusqu'alors. M. Jarvie flicita mon pre d'tre sorti si
heureusement de l'embarras momentan o son absence avait laiss
sa maison, et, sans affecter de rabaisser le mrite de ce qu'il
avait entrepris pour le servir, il lui dit qu'il n'avait fait que
ce qu'il voudrait qu'on fit pour lui; que, quant aux nouvelles
affaires dont il lui proposait de se charger, c'tait une offre
qu'il acceptait avec plaisir, et qu'il l'en remerciait. Si
Macvittie et compagnie se fussent honntement conduits, il ne
voudrait ni les supplanter, ni aller sur leurs brises; mais,
d'aprs la manire dont ils avaient agi, ils ne pouvaient que
s'accuser eux-mmes.

Le bailli, me tirant alors par la manche, me dit d'un ton un peu
embarrass: -- Je voudrais bien, mon cher M. Francis, qu'on parlt
le moins possible de tout ce que nous avons vu l-bas.  quoi bon
raconter l'histoire dplorable de ce Morris,  moins que nous ne
soyons appels  en dposer sous serment devant une cour de
justice? Et puis les membres du conseil n'apprendraient pas avec
plaisir qu'un de leurs confrres s'est battu contre un montagnard,
dont il a jet le plaid dans le feu. Et par-dessus tout, quoique
je sois un homme comme un autre quand je me trouve sur mes jambes,
certainement le bailli de Glascow faisait une pauvre figure quand
il tait, sans chapeau et sans perruque, suspendu par le milieu du
corps, comme un chat  une corde, ou comme un style de cadran
couvert d'un manteau. Le bailli Grahame donnerait beaucoup pour
savoir une pareille histoire.

Je ne pus m'empcher de sourire en me rappelant la situation 
laquelle mon digne ami faisait allusion, quoiqu'elle n'et
certainement rien de risible au moment o il s'y tait aussi
trouv. Il sourit d'un air un peu confus, et me dit en branlant la
tte: -- Vous voyez! vous voyez! ainsi donc n'en disons rien, pour
ne pas faire rire les autres. Mais surtout tchez de faire taire
cette langue toujours en action que vous avez  votre service,
dfendez-lui bien de parler. Je ne voudrais pas mme que cette
petite friponne de Mattie en ft informe, ce serait  n'en plus
finir.

Il fut soulag de la crainte qu'il avait de se trouver expos au
ridicule quand je l'informai que l'intention de mon pre tait de
quitter Glascow ds le lendemain, et que nous comptions emmener
Andr. Effectivement, maintenant que mon pre avait recouvr
presque tous les effets que Rashleigh avait soustraits de sa
caisse, il n'avait pas de motif pour rester plus longtemps en
cette ville. Quant  ceux que mon respectable cousin tait parvenu
 toucher, il fallait en poursuivre le recouvrement par les voies
judiciaires, et mon pre laissa des pouvoirs  cet effet  un
avocat qui lui promit de lui faire rendre bonne et prompte
justice.

Nous passmes la journe avec notre ami M. Jarvie, qui ne ngligea
rien pour nous traiter dignement. Nous prmes ensuite cong de
lui, comme je vais le faire en cette narration. Il continua 
prosprer, vit les richesses et les honneurs s'accumuler sur sa
tte, et parvint au premier grade de la magistrature de Glascow.
Environ deux ans aprs l'poque dont je parle, se trouvant fatigu
d'un long clibat, il tira Mattie de sa cuisine pour la faire
asseoir au haut bout de sa table, en qualit de mistress Jarvie.
Le bailli Grahame, les Macvittie et quelques autres (car il n'est
personne qui n'ait ses ennemis, surtout dans le conseil d'une
ville de province) tournrent cette mtamorphose en ridicule.
Mais, disait M. Jarvie, laissons-les jaser; je ne m'en fcherai
pas; je ne perdrai pas le bonheur du reste de mes jours pour une
semaine de bavardage. Feu mon pre le diacre, honnte homme! avait
un dicton:

_Sourcil d'bne, teint de lis,_
_Gat, franchise, gentillesse,_
_Taille fine, coeur bien pris,_
_Valent mieux qu'argent et noblesse._

D'ailleurs, Mattie (conclusion favorite du bailli) n'tait pas une
servante ordinaire. N'tait-elle pas petite-cousine du laird de
Limmerfield?

Quelques amis du bailli pensrent qu'un tel mariage tait une
exprience un peu hasardeuse; mais, soit par un effet du noble
sang qui coulait dans ses veines, soit par suite de ses bonnes
qualits, ce que je n'entreprends pas de dcider, il est certain
que Mattie se conduisit parfaitement dans le rang auquel M. Jarvie
l'avait leve, et que jamais il n'eut  s'en repentir.

Chapitre XXXVII.

Approchez tous, mes six enfants...
coutez-moi; surtout que chacun soit sincre.
Vous tes braves et vaillants;
Qui de vous veut dfendre et le comte et son pre?

Cinq d'entre eux, d'un commun accord,
Tandis que dans leurs yeux brille une ardeur guerrire,
Rpondent: Oui, jusqu' la mort,
Je jure de dfendre et le comte et mon pre!

_L'Insurrection du Nord._



Le lendemain matin, comme nous pensions  partir de Glascow, Andr
se prcipita dans ma chambre d'un air effar, la parcourant 
grands pas, gesticulant comme un homme priv de raison, et
chantant et criant avec force:

_Le four est en flamme,_
_Le four est en flamme!_
_Prenez garde, belle dame!_
_Le four est en flamme._

Ce ne fut pas sans peine que je lui imposai silence et que je
parvins  me faire expliquer ce dont il s'agissait. Il m'informa
alors, comme si c'et t la plus belle chose du monde, que les
Highlanders taient sortis en masse de leurs montagnes, tous
jusqu'au dernier homme, et que Rob-Roy,  la tte de sa bande
d'enrags diables, serait  Glascow avant vingt-quatre heures.

-- Taisez-vous, imposteur! lui dis-je; il faut que vous soyez
toujours ivre ou en dmence, ou bien, si vous dites vrai, y a-t-il
l de quoi chanter, imbcile?

-- Ivre ou fou, rpliqua-t-il. Oh! sans doute; car, Dieu me
prserve! on est toujours ivre ou fou quand on annonce aux autres
des nouvelles qu'ils ne se soucient pas de savoir. Au surplus, ne
me croyez pas: vous verrez ce qui en rsultera, quand les clans
arriveront dans la ville, si nous sommes assez fous ou assez ivres
pour les attendre.

Quoiqu'il ft encore de trs bonne heure, je me rendis sur-le-
champ dans l'appartement de mon pre. Il tait dj debout: Owen
tait avec lui, et tous deux semblaient fort alarms.

La nouvelle d'Andr n'tait que trop vraie. La grande rbellion
qui dchira la Grande-Bretagne en 1715 venait d'clater.
L'infortun comte de Marr avait dj lev l'tendard des Stuarts;
fatale rbellion qui causa la ruine de tant d'honorables familles
d'Angleterre et d'cosse! La trahison de quelques agents
jacobites, entre autres celle de Rashleigh, et l'arrestation de
quelques autres avaient inform le gouvernement de George Ier de
l'existence d'une conspiration trame depuis longtemps, et dont
les ramifications taient bien tendues. Cette dcouverte acclra
l'explosion, et, quoiqu'elle et lieu sur un point trop loign du
centre pour qu'il en pt rsulter des suites funestes pour le
pays, une partie de l'cosse et de l'Angleterre n'en devint pas
moins un thtre de confusion.

Ce grand vnement me donna l'explication de divers propos que
m'avait tenus Mac-Gregor. Je vis aussi bien aisment pourquoi les
deux clans de l'ouest qui avaient t rassembls pour marcher
contre lui avaient fini par se retirer. Il tait clair qu'ils
avaient fait cder leurs ressentiments particuliers  la
considration qu'ils allaient incessamment combattre sous les
mmes drapeaux, pour le soutien de la mme cause. Enfin, je me
rappelai diverses expressions de Galbraith qui m'avaient paru
obscures quand il parlait au duc, et que je comprenais maintenant
 merveille. Mais la plus cruelle de mes rflexions tait de
songer que Diana Vernon tait alors l'pouse d'un de ces hommes
occups  troubler le repos de ma patrie, et qu'elle allait se
trouver elle-mme expose  toutes les privations et  tous les
dangers qui devaient accompagner la vie hasardeuse de son mari.

Aprs une courte consultation sur ce que nous devions faire en
cette circonstance, nous adoptmes le plan de mon pre, qui
consistait  partir sur-le-champ pour Londres.

Je lui fis part du dsir que j'avais d'offrir mes services au
gouvernement pour entrer dans un corps de volontaires dont
plusieurs se formaient dj. Il y consentit, car, quoiqu'il ft
par principe ennemi de l'tat militaire, personne n'aurait plus
volontiers expos sa vie pour la dfense de la libert civile et
religieuse.

Nous traversmes en grande hte, et non sans courir quelques
dangers, le comt de Dumfries et tous les comts du midi de
l'cosse et du nord de l'Angleterre. Tous les seigneurs de ces
environs, du parti des tories, avaient dj pris les armes et les
avaient fait prendre  leurs vassaux, tandis que les whigs, se
rassemblant dans les principales villes, en armaient les habitants
et se prparaient  la guerre civile. Nous manqumes plusieurs
fois d'tre arrts, et nous fmes souvent obligs de choisir des
routes dtournes pour viter des points de rassemblement.

Quand nous arrivmes  Londres, mon pre s'associa aux banquiers
et aux ngociants qui taient convenus de soutenir le gouvernement
et d'empcher la baisse des fonds publics, sur laquelle les
conspirateurs avaient compt pour faire russir leur entreprise,
en obligeant le gouvernement  une sorte de banqueroute. Il fut
nomm prsident de ce corps formidable de capitalistes dont tous
les membres taient pleins de confiance en ses talents, en son
zle et en son activit. Il devint aussi l'organe de leurs
communications avec le gouvernement, et trouva le moyen d'acheter,
tant avec ses propres fonds qu'avec ceux de la socit, l'immense
quantit d'effets publics qu' la premire nouvelle de la rvolte
on eut soin de prsenter  la bourse afin de parvenir  les
dprcier, ce qui pourtant n'arriva point, grce  l'heureux effet
de l'association dont je viens de parler.

Moi-mme je ne restai pas dans l'inaction. J'obtins une
commission, je levai deux cents hommes aux dpens de mon pre, et
je joignis l'arme du gnral Carpenter.

Cependant la rbellion s'tait tendue jusqu'en Angleterre. Le
comte de Derwentwater avait pris les armes pour les Stuarts avec
le gnral Foster. Mon pauvre oncle, sir Hildebrand, dont le
domaine tait rduit presqu' rien par suite de son insouciance,
de l'inconduite de ses enfants et du dsordre habituel qui rgnait
dans sa maison, s'tait laiss persuader de joindre ce malheureux
tendard; mais, avant de prendre ce parti, il avait eu une
prcaution que personne ne lui aurait suppose, celle de faire son
testament.

Par ce testament, il lguait son domaine d'Osbaldistone-Hall et
tous ses biens  tous ses enfants successivement et  leurs
hritiers mles, en commenant par l'an, jusqu' ce qu'il
arrivt  Rashleigh, qu'il dtestait de toute son me  cause du
changement qui s'tait opr dans ses sentiments politiques. Il
lui lguait un shilling  titre de lgitime, et me nommait pour
son hritier en cas de mort de ses cinq autres enfants sans
postrit mle, directe et lgitime. Le bon vieillard avait
toujours eu de l'amiti pour moi; il est d'ailleurs probable qu'en
voyant autour de lui cinq enfants robustes et bien constitus, il
ne croyait pas que ce legs pt jamais avoir d'effet, et qu'il lui
avait t principalement inspir par le dsir de laisser une
preuve authentique de son mcontentement contre Rashleigh. Par un
dernier article il lguait  la nice de sa dfunte femme, Diana
Vernon, qu'il nommait lady Diana Vernon Beauchamp, quelques
diamants qui avaient appartenu  sa tante, et un grand vase en
argent sur lequel taient graves les armes des familles Vernon et
Osbaldistone.

Mais il tait entr dans les dcrets du ciel que sa race
s'teindrait plus tt qu'il ne le prsumait. Ds la premire revue
que les conspirateurs passrent dans un endroit nomm Green-Rigg,
Thorncliff eut une querelle sur la prsance avec un gentilhomme
des frontires du Northumberland, aussi farouche et aussi
intraitable qu'il l'tait lui-mme. En dpit de toutes les
remontrances, ils donnrent  leur commandant une preuve de la
bonne discipline qui rgnait dans son corps en se battant en duel,
et Thorncliff fut tu sur la place. Sa mort fut une grande perte
pour sir Hildebrand, car, malgr son caractre querelleur, il
avait un grain ou deux de bon sens de plus que ses autres frres,
en exceptant toujours Rashleigh.

Percy l'ivrogne eut une fin digne de son caractre: il fit un dfi
 un de ses frres d'armes, fameux par ses exploits en ce genre,
et surnomm Brandy-Swaleweel,  qui boirait le plus d'eau-de-vie
quand le roi Jacques serait proclam par les insurgents  Morpeth.
J'ai oubli la quantit exacte de cette liqueur pernicieuse que
Percy avala, mais elle lui occasionna une fivre inflammatoire
dont il mourut le troisime jour, en criant  chaque instant: --
De l'eau! de l'eau!

Dick se cassa le cou prs de Warrington-Bridge. Dsirant vendre
trs cher une mauvaise jument  un de ses camarades, il voulut lui
prouver qu'elle tait en tat de faire des prouesses. Il essaya de
la faire sauter par-dessus une barrire; l'animal trbucha et
renversa son cuyer, qui se brisa la tte contre un arbre voisin.

L'imbcile Wilfred eut, comme cela arrive souvent, la meilleure
fortune de toute la famille. Il fut tu  Proud-Preston, dans le
Lancashire, le jour o le gnral Carpenter attaqua les
barricades. Il avait combattu avec un grand courage, quoiqu'on
m'ait assur qu'il n'avait jamais pu bien comprendre la cause de
la querelle, et qu'il ne se souvenait pas toujours duquel des deux
rois il avait embrass le parti. Son frre John se trouvait  la
mme affaire; il s'y conduisit avec bravoure, et y reut plusieurs
blessures dangereuses dont il n'eut pas le bonheur de mourir sur
le champ de bataille.

L'arme des insurgs se rendit  discrtion le lendemain, et le
vieux sir Hildebrand, dj accabl des malheurs arrivs  sa
famille en si peu de temps, fut conduit prisonnier  Newgate avec
son fils John.

Ds que je me trouvai dcharg de mes devoirs militaires, je ne
perdis pas un instant pour tcher de porter du secours  ces deux
infortuns parents. Le crdit de mon pre auprs du gouvernement
et la compassion qu'inspirait gnralement un vieillard qui avait
perdu successivement quatre fils, auraient sauv mon oncle et mon
cousin du danger d'tre mis en jugement comme coupables de haute
trahison; mais leur arrt tait port par un tribunal suprme et
sans appel. John mourut de ses blessures  Newgate, me
recommandant  son dernier soupir une paire de faucons de chasse
qu'il avait dresss lui-mme, et qu'il avait laisss 
Osbaldistone-Hall, et une chienne pagneule nomme Lucy.

Mon pauvre oncle semblait tout  fait abattu sous le poids de ses
malheurs domestiques et des circonstances qui les avaient amens.
Il parlait peu, mais il paraissait sensible aux attentions que je
me faisais un devoir d'avoir pour lui. Je ne fus pas tmoin de sa
premire entrevue avec mon pre, qu'il n'avait pas vu depuis bien
des annes. Elle dut tre pnible pour tous deux,  en juger par
l'tat o je trouvai mon pre aprs qu'elle eut eu lieu. Sir
Hildebrand ne parlait jamais de Rashleigh, le seul fils qui lui
restt, qu'avec un sentiment d'amertume. Il l'accusait de la ruine
de sa maison et de la mort de ses frres, dclarant que ni lui ni
ses enfants n'auraient pris part  toutes ces intrigues politiques
si ce n'et t  l'instigation de ce misrable, qui avait t le
premier  les trahir. Il parlait quelquefois de Diana, et toujours
avec beaucoup d'affection; il me dit, un jour que j'tais assis
prs de son lit: -- Mon neveu, depuis la mort de Thorncliff et de
tous les autres, je suis fch que vous ne puissiez l'pouser.

Cette expression de _tous les autres _m'affecta vivement, car
c'tait une phrase dont se servait ordinairement le pauvre
baronnet quand il se disposait  partir joyeusement pour la chasse
avec ses enfants; il distinguait Thorncliff en l'appelant par son
nom, parce qu'il tait son favori, et il dsignait toujours ses
frres d'une manire gnrale. -- Hol! h! criait-il avec une
gaiet bruyante, appelez Thorncliff, appelez tous les autres!
Quelle diffrence avec le ton morne et lugubre dont il venait de
prononcer les mmes mots! Ce fut alors qu'il me parla de son
testament. Il m'en communiqua le contenu, m'en remit une copie, et
m'apprit que l'original tait dpos entre les mains de mon
ancienne connaissance le juge Inglewood. Ce magistrat, n'tant
craint de personne, tait regard comme une espce de puissance
neutre; les deux partis avaient en lui une gale confiance, et je
crois qu'il tait  cette mme poque dpositaire de la moiti de
tous les testaments du Northumberland.

Mon oncle employa ses derniers moments  s'acquitter des devoirs
prescrits par la religion qu'il professait, et nous obtnmes du
gouvernement, non sans quelque peine, la permission que le
chapelain de l'ambassadeur de Sardaigne lui en apportt les
consolations. Ni mes propres observations, ni les rponses que les
mdecins firent  mes questions ne purent m'apprendre le nom de la
maladie qui termina ses jours. Son temprament, us par ses excs
de boisson et par les fatigues de la chasse,  laquelle il se
livrait sans mnagement, avait reu un dernier choc par les
chagrins qu'il venait d'prouver; il s'teignit plutt qu'il ne
mourut, de mme qu'un vaisseau, aprs avoir t longtemps le jouet
des vents et de la tempte, livre passage  l'eau par mille fentes
imperceptibles, et coule  fond sans cause apparente de
destruction.

Il est assez remarquable que mon pre, aprs avoir rendu les
derniers devoirs  son frre, parut dsirer vivement que je ne
perdisse pas un instant pour me mettre en possession
d'Osbaldistone-Hall et devenir le reprsentant de la maison de son
pre, ce qui jusqu' ce moment avait t la chose du monde qui
semblait avoir le moins d'attrait pour lui; mais il avait t
comme le renard de la fable qui affectait de mpriser ce qui tait
hors de sa porte: je ne doute pas d'ailleurs que son ressentiment
contre Rashleigh (maintenant sir Rashleigh Osbaldistone), qui
jetait les hauts cris et menaait d'attaquer le testament de son
pre, ne contribut  augmenter son dsir d'en maintenir la
validit.

-- J'ai t injustement dshrit par mon pre, me dit-il, parce
que j'avais pris le parti du commerce. Mon frre a rpar cette
injustice en vous laissant les restes de sa fortune dlabre. Vous
en tiez l'hritier naturel, et je dpenserai dix fois la valeur
du legs plutt que de vous y voir renoncer.

Rashleigh en ce moment n'tait pourtant pas un personnage sans
consquence et dont on pt mpriser les menaces. Les rvlations
qu'il avait faites au gouvernement dans un moment critique,
l'tendue des informations qu'il avait donnes, l'adresse avec
laquelle il avait su se faire un mrite des moindres dtails et
des plus lgers services lui avaient procur des protecteurs assez
puissants dans le ministre. Nous tions dj en procs avec lui
pour l'affaire des billets qu'il avait soustraits de notre caisse,
et,  en juger d'aprs le peu de progrs que faisait une poursuite
si simple en apparence, on aurait pu craindre que la seconde
difficult ne se prolonget au-del du terme naturel de notre vie.

Pour abrger ces dlais le plus possible, mon pre, par l'avis de
son avocat, acheta en mon nom toutes les crances qui taient
hypothques sur le domaine d'Osbaldistone. Peut-tre aussi
voulut-il profiter de cette occasion pour raliser une partie des
profits considrables qu'il avait retirs de la hausse qui avait
eu lieu dans les fonds lors de la dispersion des rebelles. Quoi
qu'il en soit, il en rsulta que, lorsque j'eus dpos l'pe et
quitt le ceinturon, au lieu de m'ordonner de prendre place dans
son bureau, comme je m'y attendais, car je lui avais dclar que
je me soumettrais  toutes ses volonts, il me fit partir pour
Osbaldistone-Hall, afin d'en prendre possession, comme le
reprsentant actuel de cette famille. Il me chargea de voir le
juge Inglewood, de rclamer de lui la remise du testament de mon
oncle, et de prendre toutes les mesures ncessaires pour le faire
mettre  excution.

Ce changement de destination ne me fit pas tout le plaisir qu'on
pouvait croire. Osbaldistone-Hall ne se prsentait  mon esprit
qu'accompagn de souvenirs pnibles. Je pensai pourtant que ce
n'tait que dans ses environs que j'avais quelque probabilit
d'obtenir des renseignements sur le destin de Diana Vernon.
J'avais toutes sortes de raisons pour craindre qu'il ne ft bien
diffrent de celui que je lui aurais souhait, et je n'avais pu
jusque-l me procurer aucune information. Ce fut en vain que, lors
des frquentes visites que je faisais  mon oncle  Newgate,
j'avais cherch  gagner la confiance de divers prisonniers, en
leur rendant tous les petits services qui taient en mon pouvoir;
le soupon qui s'attachait naturellement  un homme qui avait
port les armes contre eux,  un cousin du tratre Rashleigh,
fermait tous les coeurs et toutes les bouches, et je ne recevais
pour tous mes bons offices que de froids remerciements qu'on
semblait mme m'adresser  regret. Le bras de la loi s'tait dj
appesanti sur plusieurs d'entre les dtenus, et les autres qui
leur avaient survcu n'en concevaient que plus d'loignement pour
tous ceux qu'ils regardaient comme ayant des liaisons avec le
gouvernement existant. Comme on les conduisait successivement au
supplice, les derniers finissaient par ne plus prendre aucun
intrt au genre humain, et perdaient mme le dsir d'avoir avec
les hommes aucune communication. Je me souviendrai longtemps
qu'ayant demand  l'un d'eux, nomm Edouard Shafton, s'il
dsirait quelque chose que je pusse lui procurer pour varier la
nourriture grossire de la prison:

-- M. Frank Osbaldistone, me rpondit-il, je dois supposer que
votre demande part d'un bon coeur, et je vous en remercie; mais,
de par Dieu! croyez-vous qu'on engraisse les hommes comme de la
volaille? et quand nous voyons emmener tous les jours quelques-uns
de nos compagnons, ne devons-nous pas prvoir que notre tour ne
peut tarder?

Tout bien considr, je ne fus pas fch de quitter Londres et
d'aller respirer l'air plus pur du Northumberland. Andr tait
rest  mon service, un peu grce  la protection de mon pre qui
avait paru dsirer que je le conservasse. Les connaissances
locales qu'il avait  Osbaldistone-Hall et dans les environs
pouvaient m'tre utiles en ce moment; je le prvins donc qu'il m'y
suivrait, et ce ne fut pas sans jouir d'avance du plaisir de
pouvoir m'en dbarrasser en le rtablissant dans les fonctions de
jardinier qu'il y remplissait autrefois. Je ne puis concevoir
comment il avait russi  intresser mon pre en sa faveur, si ce
n'est par l'art, qu'il possdait  un degr suprieur, d'affecter
le plus grand attachement pour son matre. Cet attachement
n'existait pourtant qu'en thorie, et ne l'empchait nullement de
chercher tous les moyens de remplir sa bourse aux dpens de la
mienne; mais il faut convenir aussi que c'tait un privilge dont
il voulait jouir seul, et qu'il dfendait mes intrts avec zle
toutes les fois qu'ils n'taient pas en opposition avec les siens.

Nous fmes notre voyage vers le nord sans aucune aventure
remarquable, et nous trouvmes ce pays, nagure tellement agit
par les fureurs de la rbellion, jouissant d'une tranquillit
parfaite. Plus nous approchions d'Osbaldistone-Hall, plus mon
coeur se glaait  l'ide de revoir ce chteau jadis si bruyant et
aujourd'hui si dsert. Enfin, pour y retarder mon arrive de
vingt-quatre heures, je rsolus d'aller d'abord rendre ma visite
au juge Inglewood.

Ce personnage vnrable, pendant les troubles qui venaient
d'clater, avait eu beaucoup  rflchir sur ce qu'il avait t
autrefois, et sur ce qu'il tait alors. Ses retours sur le pass
n'avaient pas eu peu d'influence pour ralentir l'activit qu'il
aurait t de son devoir de dployer en de pareilles
circonstances. Il en tait pourtant rsult une bonne fortune pour
lui. Son clerc Jobson, fatigu de son indolence, l'avait quitt
pour travailler chez un certain seigneur Standish, nouvellement
nomm juge de paix, et qui donnait les preuves les moins
quivoques d'un zle ardent pour le roi George et pour la
succession protestante. Il le portait  un tel degr que Jobson,
bien loin d'avoir  le stimuler comme son ancien patron, tait
quelquefois oblig de chercher  le retenir dans de justes bornes.

Le vieux juge Inglewood me reut avec beaucoup de politesse, et me
remit sans difficult le testament de mon oncle, qui paraissait
parfaitement en rgle. Il eut d'abord l'air embarrass, parce
qu'il ignorait dans quel sens il devait parler en ma prsence.
Mais quand il vit que, quoique partisan dcid, par principes, du
gouvernement actuel, je n'tais pas dnu de compassion pour ceux
qu'un sentiment mal dirig de devoir et de loyaut avait entrans
dans un parti oppos, il me fit une narration trs divertissante
de ce qu'il avait fait et de ce qu'il n'avait pas fait, me nommant
ceux qu'il avait dtermins par ses avis  ne pas joindre les
rebelles, et ceux sur la fuite desquels il avait ferm les yeux
quand la rvolte dans laquelle il avait eu le malheur de jouer un
rle actif avait t comprime.

Nous tions tte  tte, et, d'aprs l'exprs commandement du
juge, plusieurs sants avaient t bues, quand tout  coup il
m'invita  remplir mon verre jusqu'au bord, _bona fide, _afin de
porter un toast  la pauvre miss Diana Vernon, la rose du dsert,
la bruyre de Cheviot, cette fleur qui allait tre transplante
dans un maudit clotre.

-- Est-ce que miss Vernon n'est pas marie? m'criai-je. Je
croyais que Son Excellence...

-- Bah! bah! Son Excellence, Sa Seigneurie! pures billeveses,
titres de la cour de Saint-Germain! C'est le comte de Beauchamp,
sir Frdric Vernon, que le duc d'Orlans, le rgent, avait nomm
son ministre plnipotentiaire, sans peut-tre savoir qu'il
existt. Mais vous avez d le voir au chteau, quand il y jouait
le rle du P. Vaughan.

-- Du P. Vaughan! est-il possible? Mais sir Frdric Vernon tait-
il donc le pre de miss Diana?

-- Sans doute. Il n'y a pas de ncessit d'en faire un mystre 
prsent, car il a quitt le pays, sans quoi ce serait mon devoir
de le faire arrter. Allons, votre verre est-il plein? La sant
maintenant, la sant de cette chre miss Diana qui est perdue pour
nous. Vous savez la chanson:

_ sa sant buvons tous avec joie,_
_ sa sant,_
_Et vainement vous portez bas de soie,_
_ genoux donc pour porter la sant_
_De la beaut._

Le lecteur[143] croira sans peine que je n'tais pas dispos 
partager la gaiet du juge. J'tais tourdi de la nouvelle que je
venais d'apprendre. -- J'ignorais, lui dis-je, que le pre de miss
Vernon vct encore.

-- Ce n'est pas notre gouvernement qu'il en faut accuser, dit
Inglewood, car du diable s'il existe un homme pour la tte duquel
il donnerait plus d'argent. Il fut jadis condamn  mort pour la
conspiration de Fenwick, ce qui ne l'empcha pas de diriger le
complot de Knight-Bridge du temps du roi Guillaume, et comme il
avait pous une parente de la maison de Breadalbane, il avait en
cosse une influence considrable. Le bruit courut mme qu'on
avait voulu faire de son extradition une des conditions de la paix
de Ryswick; mais il eut la prcaution  cette poque de feindre
une maladie et de faire annoncer sa mort dans la Gazette de
France.

Enfin il revint ici, et nous autres vieux Cavaliers[144] n'emes pas
de peine  le reconnatre; c'est--dire que je le reconnus bien,
sans tre Cavalier moi-mme; mais comme on ne m'adressa point de
dnonciation contre lui, et que de frquentes attaques de goutte
m'avaient rendu la mmoire fort courte, je n'aurais pu affirmer
son identit sous serment. Vous entendez?

-- Mais il n'tait donc pas connu  Osbaldistone-Hall?

-- Il ne l'tait que de sa fille, du vieux gentilhomme et de
Rashleigh, qui avait dcouvert ce secret, comme il en dcouvrait
tant d'autres, et qui s'en servait comme d'une corde passe autour
du cou de cette pauvre Diana. Cent fois je l'ai vue prte  lui
rompre en visire si elle n'avait t retenue par crainte pour son
pre, dont la vie n'aurait pas t cinq minutes en sret s'il
avait t dcouvert par le gouvernement. Mais comprenez-moi bien,
M. Osbaldistone; quand je parle du gouvernement, je ne veux pas
dire qu'il ne soit pas bon, juste et clment. Il a fait pendre
bien des rebelles sans doute, pauvres diables! mais tout le monde
conviendra qu'il n'en aurait pas touch un seul s'ils taient
rests tranquilles chez eux.

Peu curieux d'entrer dans une discussion politique, je fis
retomber la conversation sur un sujet plus intressant pour moi,
et je trouvai que Diana, ayant positivement dclar qu'elle
n'pouserait aucun des frres Osbaldistone, et ayant tmoign
particulirement son aversion pour Rashleigh, celui-ci montra
quelque refroidissement pour la cause du Prtendant, cause qu'il
avait embrasse parce que tant le plus jeune de six frres,
hardi, rus, capable de tout, il esprait s'ouvrir par l un
chemin  la fortune. Quand il avait cru trouver le moyen d'arriver
au mme but par une autre route, il n'avait point hsit et avait
trahi ses anciens associs pour obtenir les faveurs du
gouvernement anglais. Probablement il s'y tait dtermin aussi
par esprit de vengeance, parce que sir Frdric Vernon et les
chefs montagnards l'avaient oblig  restituer les billets qu'il
avait soustraits de la caisse de mon pre. Il avait voulu faire
passer ce vol pour une mesure politique, comme mon ami M. Jarvie
me l'avait fort bien expliqu. Mais ce qui prouvait qu'il avait eu
d'autres vues, c'est qu'il avait touch les billets  vue, qu'il
s'en tait appropri le montant, et qu'il avait mme cherch 
ngocier les autres  Glascow. Comme il tait dou d'une grande
pntration, surtout quand il s'agissait de ses intrts, il est
encore possible qu'il et enfin reconnu que les conspirateurs
n'avaient ni les moyens ni les talents ncessaires pour renverser
un gouvernement bien tabli, et il tait dans ses principes de se
ranger du ct qui lui offrait les chances les plus avantageuses.

Ce n'tait pas sans peine que sir Frdric Vernon, ou, comme le
nommaient les jacobites, Son Excellence le comte de Beauchamp,
s'tait soustrait avec sa fille aux suites de la dnonciation de
Rashleigh.

L se bornaient les informations de M. Inglewood, mais il ne
doutait pas que sir Frdric et sa fille ne fussent alors en
sret sur le continent, puisqu'on n'avait pas appris qu'ils
fussent tombs entre les mains du gouvernement, qui n'aurait pas
fait un secret d'une capture de cette importance. Diana, ayant
refus d'pouser un des fils de sir Hildebrand, devait entrer dans
un couvent, aux termes d'un arrangement cruel fait entre lui et
sir Frdric Vernon. M. Inglewood ne put m'expliquer parfaitement
la cause de ce trait singulier, mais il prtendait que c'tait
une espce de pacte de famille dont le but avait t de conserver
 sir Frdric une partie de ses biens, qui, par suite de quelque
manoeuvre lgale, taient passs dans la famille Osbaldistone lors
de leur confiscation; trait, comme on en vit plusieurs  cette
poque, dans lequel on n'avait pas eu plus d'gard aux sentiments
des principales parties intresses que si elles avaient fait
partie des bestiaux attachs  une ferme  titre de cheptel.

Le coeur humain est si difficile  analyser que je ne saurais dire
si cette nouvelle me fit peine ou plaisir. Il me parut pourtant
que la certitude que Diana tait spare de moi, non par les liens
du mariage, mais par les grilles du clotre, augmentait mes
regrets de l'avoir perdue, au lieu de les adoucir. Je devins
distrait, rveur, et je me trouvai incapable de soutenir plus
longtemps la tche d'une conversation avec le juge Inglewood. Je
le vis biller  son tour, et je lui demandai la permission de me
retirer de bonne heure.

Je lui fis mes adieux le soir mme, mon intention tant de partir
le lendemain  la pointe du jour pour Osbaldistone-Hall.

-- Vous ferez bien, me dit-il, de vous y montrer avant que le
bruit de votre arrive ici se soit rpandu. Je sais que sir
Rashleigh Osbaldistone est dans le pays. Il loge chez Jobson, et
il s'y couve sans doute quelque complot. Ils sont bien faits l'un
pour l'autre, car quel homme d'honneur voudrait se trouver en leur
compagnie? Mais il est impossible que deux ttes pareilles se
rassemblent sans tramer un complot contre quelqu'un.

Il conclut en me recommandant de ne pas partir le lendemain sans
avoir mis mon estomac en tat de braver l'air froid du matin en
faisant une attaque sur le pt de venaison, et en vidant une
bouteille de vin qu'il laissa  cet effet sur la table o nous
venions de souper.

Chapitre XXXVIII.

Oui, son matre n'est plus! sous ce toit solitaire,
Hommes, chiens et chevaux, aujourd'hui tout est mort!
Lui seul survit, achevant sa carrire
Dans le chteau d'Ivor.

WORDSWORTH.



Il existe peu de sensations plus tristes que celles que nous
prouvons quand nous revoyons dserts et abandonns des lieux qui
nous avaient offert autrefois des scnes de plaisir[145]. En me
rendant  Osbaldistone-Hall, je rencontrai les mmes objets que
j'avais vus ce jour mmorable o j'tais revenu avec miss Vernon
d'Inglewood-Place. Son souvenir me tint compagnie pendant tout le
chemin. Quand je passai prs de l'endroit o je l'avais vue la
premire fois, je croyais presque encore entendre les cris des
chiens, le bruit des chevaux, le son des cors, et je portais
involontairement les yeux sur la colline d'o je l'avais vue
descendre, comme si je devais m'attendre  une nouvelle
apparition. Mais quand j'arrivai au chteau, le profond silence
qui y rgnait, toutes les fentres fermes, l'herbe qui avait cr
dans les cours, tout m'offrait un contraste mlancolique avec la
gaiet bruyante dont j'avais tant de fois t tmoin lors du
dpart pour la chasse.

Un silence ternel semblait avoir succd aux aboiements des
chiens impatients, au hennissement des chevaux, aux cris des
piqueurs et au gros rire du bon sir Hildebrand  la tte d'une
suite nombreuse.

En promenant mes regards sur cette scne dserte et muette, je ne
pus songer sans regret mme  ceux  qui  cette poque il ne
m'avait pas t possible d'accorder mon attention. Il y avait
quelque chose de dchirant dans la pense que toute cette famille
compose de fils robustes et bien constitus avait t en si peu
de temps prcipite dans le tombeau par diffrents genres de mort
violente et inattendue. C'tait une bien faible consolation pour
moi que de me dire que je rentrais comme propritaire dans un lieu
que j'avais quitt presque en fugitif. N'tant pas habitu  me
regarder comme le matre de tout ce qui m'entourait, je me
considrais presque comme un usurpateur, au moins comme un
tranger indiscret, et je pouvais  peine me dfendre de l'ide
que l'ombre de quelqu'un de mes cousins allait apparatre, comme
un spectre gigantesque des romans, pour me disputer l'entre du
chteau.

Tandis que ces penses m'occupaient, Andr s'vertuait  frapper 
coups redoubls  toutes les portes, appelant en mme temps d'un
ton assez haut pour faire sentir l'importance qu'il croyait avoir
en se prsentant comme premier cuyer du nouveau seigneur du
domaine. Enfin Antoine Syddall, vieux sommelier et majordome de
mon oncle, se montra  une fentre basse garnie de barreaux de
fer, et nous demanda ce que nous dsirions.

-- Nous venons vous relever de garde, dit Andr. Vous pouvez me
remettre vos clefs, mon vieil ami, chaque chien a son jour. Je
vous dbarrasserai du soin de l'argenterie et de la cave. Il n'y a
point de fve qui n'ait son point noir, et l'on trouve une ortie
dans chaque sentier: ainsi vous pourrez prendre au bas bout de la
table la place qu'Andr avait autrefois.

tant parvenu  imposer silence au bavard, j'expliquai  Syddall
la nature de mes droits, et lui dis de m'ouvrir le chteau, qui
tait maintenant ma proprit. Le vieillard parut fort agit, et,
quoique d'une manire humble et soumise, montra beaucoup de
rpugnance  m'obir. J'en attribuai la cause  son attachement
pour ses anciens matres; ce sentiment l'excusait, et lui faisait
honneur  mes yeux.

J'insistai cependant pour qu'il m'ouvrt, et je lui dis que son
refus m'obligerait  recourir au warrant du juge Inglewood, et 
demander l'assistance d'un constable.

-- Nous tions ce matin chez M. Inglewood, dit Andr pour appuyer
sur ma menace, et nous avons rencontr en chemin Archie Rudledge
le constable. Le pays est maintenant soumis aux lois, M. Syddall;
les papistes et les rebelles n'y sont plus les matres comme
autrefois.

La menace de recourir  une autorit lgale parut formidable  un
vieillard qui sentait que la religion qu'il professait et son
attachement  sir Hildebrand et  ses enfants pouvaient le rendre
suspect lui-mme. Il ouvrit donc avec une sorte de tremblement une
porte garnie de verrous et de barres de fer, et me dit qu'il
esprait que je ne lui saurais pas mauvais gr de la fidlit avec
laquelle il cherchait  s'acquitter de ses devoirs. Je le
rassurai, et lui rpondis qu'il n'en tait que plus estimable 
mes yeux.

-- Je ne pense pas de mme, dit Andr; Syddall est un vieux
routier. Il ne serait point ple comme un linceul, Dieu me
prserve! et les dents qui lui restent ne claqueraient pas les
unes contre les autres s'il n'y en avait pas plus qu'il ne veut
nous en dire.

-- Que Dieu vous pardonne, M. Fairservice, reprit le vieux
sommelier, de parler ainsi d'un ancien camarade! O voulez-vous
que j'allume du feu pour Votre Honneur? me dit-il du ton le plus
humble. Je crains que vous ne trouviez le chteau bien triste,
bien sombre. Mais peut-tre retournerez-vous dner  Inglewood-
Place?

-- Allumez-moi du feu dans la bibliothque.

-- Dans la bibliothque! Il y a bien longtemps que personne n'y
est entr... La chemine fume... Les pigeons y ont fait leur nid
le printemps dernier; et je n'avais ici personne pour la faire
nettoyer.

-- Notre fume vaut mieux que le feu des autres, dit Andr. Son
Honneur aime la bibliothque. Ce n'est pas un de vos papistes qui
se complaisent dans l'aveugle ignorance, M. Syddall.

Le sommelier me conduisit  la bibliothque d'un air qui annonait
clairement qu'il agissait contre son gr. Il m'en ouvrit la porte,
et, contre mon attente, je trouvai cet appartement plus propre et
mieux en ordre que je ne l'avais jamais vu.

Un excellent feu brlait dans la chemine, sans la moindre
apparence de fume. Syddall prit les pincettes pour arranger les
tisons, ou plutt pour cacher sa confusion.

-- C'est singulier, dit-il, il brle bien maintenant, et il a fum
toute la matine. Dsirant tre seul jusqu' ce que j'eusse pu
matriser les diverses motions que faisait natre en moi la vue
de tout ce qui m'entourait, je dis au vieux sommelier d'avertir la
personne charge de recevoir le revenu des terres de venir me
parler. Sa demeure tait  environ un demi-mille de distance, et
je remarquai encore qu'il ne se disposait  m'obir qu'avec une
sorte de regret. J'ordonnai ensuite  Andr de chercher dans le
voisinage une couple de jeunes gens vigoureux sur qui il pt
compter, sachant  quelles extrmits tait capable de se porter
Rashleigh, qui tait dans les environs. Andr se chargea de cette
mission avec empressement et me dit qu'il me trouverait  Trinlay-
Knowe deux bons presbytriens comme lui, en tat de faire face au
pape, au diable et au Prtendant. Je ne serai point fch moi-
mme, ajouta-t-il, d'avoir ici de la compagnie: car vous souvenez-
vous que je vous ai dit, le jour que nous sommes partis, que
j'avais t tourment par un esprit la nuit prcdente? C'tait
dans le jardin, au clair de lune. Vous n'avez pas voulu me croire:
eh bien, que le tonnerre tombe sur toutes les fleurs du jardin si
cet esprit ne ressemblait pas  ce portrait. -- Et il me montrait
un tableau qui reprsentait,  ce qu'on m'avait dit, l'aeul de
miss Vernon. -- J'avais toujours pens, continua-t-il, qu'il y
avait de la sorcellerie et de la diablerie parmi les papistes;
mais jusqu'alors je n'avais jamais vu d'esprit.

-- Allons, partez! amenez-moi les gens dont vous parlez, tchez
qu'ils aient plus de bon sens que vous, et qu'ils n'aient point
peur de leur ombre.

-- Ah! dit Andr d'un air d'importance, tous les voisins savent
que je suis aussi brave qu'un autre; mais, Dieu me prserve! je ne
prtends pas me battre contre des esprits.

Il sortait  peine, que M. Wardlaw, qui remplissait les fonctions
d'agent du domaine, entra dans la bibliothque.

C'tait un homme plein d'honneur et de probit, et sans son
intgrit il aurait t difficile  mon oncle de se maintenir si
longtemps dans la possession d'Osbaldistone-Hall. Je lui montrai
le testament de sir Hildebrand, et il en reconnut la validit.
Pour tout autre que moi, cette succession aurait t peu
profitable, attendu le grand nombre de dettes et d'hypothques
dont elle tait greve. Mais il ne faut pas oublier que mon pre
avait dj rembours en mon nom une partie des crances, et qu'il
s'occupait d'en acheter le surplus.

Je causai d'affaires assez longtemps avec M. Wardlaw, et je le
retins  dner. Je me fis servir dans la bibliothque, malgr les
instances que me fit Syddall pour que je descendisse dans la salle
 manger, qu'il avait, me dit-il, prpare pour me recevoir.
Pendant que nous dnions, Andr arriva avec sa recrue de deux
vrais bleus.[146] Il m'en fit l'loge dans les termes les plus
chauds, me les annonant comme des hommes sobres, honntes, d'une
saine doctrine, et, par-dessus tout, braves comme des lions. Je
donnai ordre qu'on les fit dner, et ils se retirrent tous trois.
Le vieux Syddall branlait la tte en s'apprtant  les suivre; je
lui dis de rester et de m'expliquer ce que signifiait le geste
qu'il venait de faire.

-- Je ne puis m'attendre, dit-il, que Votre Honneur ajoute foi 
ce que je vais lui dire, et cependant c'est la vrit de Dieu.
Antoine Wingfield est un honnte garon, aussi honnte que
personne au monde; mais s'il y a un mauvais coquin dans les
environs, c'est son frre Lancy. Tout le pays sait qu'il sert
d'espion au clerc Jobson. Il lui a dnonc bien des braves gens
qui se sont mis dans l'embarras dans ces derniers temps. Mais il
n'est pas catholique, et il n'en faut pas plus aujourd'hui.

Je fis peu d'attention  ce propos, que j'attribuai  l'esprit de
parti et aux diffrences d'opinions religieuses, et le vieillard,
ayant mis le vin sur la table, se retira d'un air peu satisfait.

M. Wardlaw resta avec moi jusqu' ce que le jour comment 
baisser. Alors, ramassant ses papiers, il prit cong de moi, et me
laissa dans cet tat d'esprit o l'on ne sait trop si l'on
voudrait avoir de la compagnie ou rester dans la solitude. Au
surplus, je n'avais pas la libert du choix, et je me trouvais
dans l'appartement du chteau le plus propre  m'inspirer des
rflexions mlancoliques. C'tait l que j'avais pass tant de
moments heureux prs de Diana, et je pensais avec amertume que je
ne la verrais plus.

Comme le jour commenait  disparatre, je vis la tte d'Andr se
montrer  la porte de la chambre, non pour me demander si je
voulais de la lumire, mais pour me conseiller d'en prendre par
mesure de prcaution pour carter les esprits. Je lui dis avec
assez d'humeur de se retirer, et, m'asseyant dans un fauteuil en
face de la grande chemine gothique, je me mis machinalement 
tisonner le feu; et suivant des yeux le bois qui se changeait en
charbons et les charbons qui se rduisaient en cendres:

-- Voil bien, m'criai-je, voil bien l'image et le rsultat des
dsirs de l'homme! un rien les allume, l'espoir les nourrit, et
bientt l'homme, avec ses passions et ses esprances, n'est plus
qu'un vil amas de cendres.

Comme j'achevais de parler, j'entendis  l'autre bout de la
bibliothque un soupir qui semblait rpondre  mes rflexions. Je
me retournai prcipitamment... Diana Vernon tait devant mes yeux.
Elle s'appuyait sur le bras d'un homme si ressemblant au portrait
dont Andr m'avait parl le matin que je jetai les yeux sur le
cadre, comme s'il avait d tre vide. Ma premire ide fut que
l'agitation de mon esprit causait cette illusion, ou que je voyais
deux ombres sorties de la nuit du tombeau. Un second coup d'oeil
me convainquit pourtant que je n'tais pas hors de mes sens, et
que j'avais devant moi deux substances corporelle. C'tait bien
Diana elle-mme, quoique plus ple et plus maigre que je ne
l'avais encore vue, et son compagnon n'tait autre que le P.
Vaughan, ou, pour mieux dire, sir Frdric Vernon, qui, par
hasard, portait un habit de mme couleur et presque de mme forme
que celui du personnage peint dans le portrait en question. Il fut
le premier qui rompit le silence: Diana avait les yeux baisss et
j'tais muet d'tonnement.

-- Vous voyez devant vous, M. Osbaldistone, me dit-il, des
suppliants qui vous demandent asile et protection, jusqu' ce
qu'ils puissent continuer un voyage o je risque de trouver 
chaque pas des cachots et la mort.

-- Bien certainement, lui rpondis-je en faisant un effort pour
recouvrer la parole, miss Vernon ne peut croire... vous ne pouvez
supposer, monsieur, que j'aie oubli les services que vous m'avez
rendus, ou que je sois capable de trahir qui que ce soit, et vous
moins que personne.

-- Je le sais, dit sir Frdric, et cependant c'est avec une
rpugnance inexprimable que je vous demande un service peut-tre
dsagrable, mais  coup sr dangereux. Je voudrais pouvoir le
rclamer de tout autre. Mais le destin qui m'a conduit  travers
une vie agite et pleine de dangers me presse tellement en cet
instant que je n'ai pas d'autre alternative.

En ce moment j'entendis du bruit sur l'escalier, et l'officieux
Andr, en ouvrant la porte, s'cria: -- Je vous apporte des
chandelles; vous les allumerez quand vous voudrez.

Je me prcipitai vers la porte, esprant arriver  temps pour
l'empcher de voir que je n'tais pas seul. Je le repoussai avec
violence, fermai la porte et poussai le verrou. Mais, me rappelant
aussitt son bavardage habituel et les deux compagnons qu'il avait
dans la cuisine; me souvenant aussi de l'observation faite par
Syddall que l'un d'eux passait pour un espion de Jobson, je
descendis sur-le-champ, et les trouvai tous trois runis. Andr
parlait trs haut quand j'arrivai; mais il se tut ds qu'il
m'aperut.

-- Qu'avez-vous donc, imbcile? lui dis-je; vous avez l'air effar
comme si vous aviez vu un esprit.

-- Non, non, rpondit-il: non, il n'y a pas d'esprit l-dedans.
Mais vous m'avez pouss bien rudement, Dieu me prserve!

-- Parce que vous m'avez drang d'un profond sommeil, idiot.
Syddall vient de me dire qu'il n'a pas de lits prpars pour ces
braves gens, et M. Wardlaw pense qu'il est inutile de les dranger
de leurs affaires. Tenez, mes amis, voici une demi-guine pour
boire  ma sant. Je vous remercie de votre complaisance, et vous
pouvez vous retirer.

Ils me firent leurs remerciements, prirent l'argent, et s'en
allrent sans montrer ni soupons ni mcontentement; je restai
jusqu' ce qu'ils fussent partis, afin d'tre bien sr qu'ils ne
pourraient avoir aucune autre communication avec l'honnte Andr.
Je l'avais suivi de si prs que je croyais qu'il n'avait pas eu le
temps de leur dire deux mots avant mon arrive; mais il ne faut
souvent que deux mots pour causer bien des malheurs, et l'on verra
qu'en cette occasion ils cotrent la vie  deux personnes.

Ayant fait cette expdition, je ne songeai plus qu' prendre les
mesures ncessaires pour la sret de mes htes. Prsumant bien,
d'aprs ce qui s'tait pass, que Syddall n'tait pas tranger 
leur sjour au chteau, je le chargeai de monter lui-mme  la
bibliothque chaque fois que je sonnerais, et j'y retournai
ensuite pour rendre compte aux deux fugitifs de tout ce que je
venais de faire.

Les yeux de Diana me remercirent des prcautions que j'avais
prises. -- Maintenant, me dit-elle, vous connaissez tous mes
mystres. Vous savez sans doute par quels liens troits le sang et
la tendresse m'unissent  l'infortun qui trouva ici une retraite,
et vous ne serez plus surpris que Rashleigh, ayant pntr ce
secret, ost me gouverner avec une verge de fer.

Son pre ajouta que leur intention tait de m'tre  charge le
moins longtemps possible.

Je les suppliai de ne songer qu' ce qui pouvait contribuer le
plus  leur sret, et je les assurai que tous mes efforts
seraient dirigs vers le mme but; ce qui conduisit sir Frdric 
m'expliquer les circonstances o il se trouvait.

-- J'avais toujours eu des soupons contre Rashleigh, me dit-il;
mais sa conduite  l'gard de ma fille, conduite dont elle ne me
fit l'aveu que par obissance, et l'abus de confiance dont il se
rendit coupable  l'gard de votre pre, m'inspirrent pour lui de
l'aversion et du mpris. Dans notre dernire entrevue, je ne lui
cachai pas mes sentiments, quoique la prudence et d m'engager 
le faire. Il ajouta alors la trahison et l'apostasie  la somme de
ses crimes; mais j'esprais que sa dfection n'aurait aucune suite
fcheuse pour notre cause. Le comte de Marr tait en cosse  la
tte d'une arme pleine d'enthousiasme; lord Derwentwater,
Kenmore, Forster, Winterton et autres avaient pris les armes dans
le Northumberland: et je devais accompagner les Highlanders qui,
sous les ordres du brigadier-gnral Mac-Intosh de Borlum,
passrent le Forth, traversrent les Lowlands, et se runirent aux
insurgs anglais. Ma fille partagea les dangers et les fatigues de
ce voyage...

-- Et jamais elle ne quittera un pre tendrement aim, s'cria
miss Vernon en s'appuyant sur son bras.

-- J'avais  peine rejoint mes amis que je dsesprai du succs de
notre entreprise. Nos forces n'augmentaient point, notre parti
n'tait compos que de ceux qui partageaient nos opinions
religieuses, et les tories protestants restaient dans
l'indcision, attendant pour se dclarer le rsultat des premiers
vnements. Enfin nous nous trouvmes investis par une force
suprieure dans la petite ville de Preston. Nous nous dfendmes
avec courage le premier jour, mais ds le second les chefs
regardrent toute rsistance comme inutile et rsolurent de se
rendre  discrtion. Consentir  de pareilles conditions c'et t
porter ma tte sur l'chafaud. Une trentaine de braves gens
pensrent comme moi qu'il valait mieux mourir que de se rendre.
Mac-Gregor, que vous connaissez, tait de ce nombre. Nous montmes
 cheval, nous plames au milieu de nous ma fille, qui ne voulut
pas consentir  me quitter, et mes compagnons, frapps
d'admiration pour son courage et pour sa pit filiale, jurrent
de prir plutt que de l'abandonner. Nous sortmes en corps au
grand galop, par une rue nomme Fishergate; elle conduisait dans
un marais que l'ennemi n'avait pas occup parce qu'il le jugeait
impraticable et qu'il tait bord par la rivire de Ribble sur
laquelle il n'existait aucun pont. Nous ne rencontrmes donc qu'un
faible dtachement des dragons d'Honeywood, qui soutint  peine
notre premier choc; et Mac-Gregor, qui connaissait un gu de la
rivire, nous y guida et nous la fit traverser sans danger.
Tournant alors du ct de Liverpool, nous nous sparmes; et
chacun de nous chercha une retraite. J'ignore ce que devinrent mes
compagnons. Quant  moi, je me rendis avec ma fille dans le pays
de Galles, o je connaissais beaucoup de personnes qui
partageaient mes opinions politiques et religieuses. J'esprais y
trouver les moyens de passer sur le continent, mais je fus tromp
dans mon attente, et les recherches que le gouvernement anglais
faisait faire dans le pays de Galles, o il souponnait plusieurs
chefs de l'insurrection de s'tre retirs, me forcrent  fuir de
nouveau vers le nord. Comme je savais qu'Osbaldistone-Hall tait
inhabit en ce moment et qu'il ne s'y trouvait que le vieux
Syddall, de qui j'tais connu, et sur qui je pouvais compter, je
rsolus de m'y rendre, et d'y rester jusqu' ce qu'un ami sr
m'et fait quiper, dans un petit port du Solway, une chaloupe qui
doit me conduire en France pour toujours. Syddall n'hsita point 
nous recevoir, et nous attendions qu'on nous fit avertir que les
dispositions pour notre dpart taient termines, quand votre
arrive imprvue en ce chteau et le choix que vous avez fait de
cet appartement nous ont mis dans la ncessit de recourir  toute
votre gnrosit.

Ce fut ainsi que Sir Frdric termina un rcit que j'avais cout
comme celui d'un rve. J'avais peine  me figurer que c'tait bien
sa fille que j'avais devant les yeux; le chagrin et les fatigues
lui avaient fait perdre quelques-uns de ses attraits. L'air
d'enjouement et de vivacit que je lui avais vu autrefois avait
fait place  un caractre de soumission mlancolique et de
rsignation mle de fermet. Quoique son pre craignit l'effet
que pourraient produire sur mon esprit les louanges qu'il
donnerait  sa fille, il ne put rsister  la tendresse paternelle
qui le portait  faire son loge.

-- Elle a subi, me dit-il, des preuves qui feraient honneur  la
constance d'un martyr. Elle a brav tous les dangers, elle a vu de
prs la mort sous tous les aspects. Elle a endur des fatigues et
des privations qui auraient puis le courage des hommes les plus
dtermins. Elle a pass les journes dans les tnbres et les
nuits dans les veilles, et n'a jamais fait entendre un murmure de
faiblesse. En un mot, M. Osbaldistone, ma fille est une offrande
digne du dieu auquel je vais la consacrer, comme tout ce qui reste
de plus cher et de plus prcieux  Frdric Vernon.

Il s'arrta  ces mots, en jetant sur moi un regard que je ne
compris que trop bien: son but tait de dtruire toutes les
esprances que j'aurais pu concevoir, et il voulait, comme en
cosse, prvenir toute nouvelle liaison entre sa fille et moi.

-- Maintenant, dit-il  sa fille, nous n'abuserons pas plus
longtemps des moments de M. Osbaldistone, puisque le voil
instruit de la situation des infortuns qui rclament sa
protection.

Je les suppliai de rester, et leur offris de changer moi-mme
d'appartement.

-- N'en faites rien, me dit-il, vous veilleriez peut-tre des
soupons; d'ailleurs rien ne nous manque dans l'appartement secret
que nous occupons, et dont on ne peut souponner l'existence que
lorsqu'on en est instruit: nous aurions probablement pu y rester
sans que vous vous en doutassiez, si je n'avais regard comme un
devoir de vous prouver ma confiance en votre honneur.

-- Vous m'avez rendu justice, sir Frdric. Vous me connaissez
bien, mais je suis sr que miss Vernon vous dira...

-- Je n'ai pas besoin du tmoignage de ma fille, me dit-il d'un
air poli, mais de manire  m'empcher de m'adresser directement 
elle; je suis trs dispos  concevoir la meilleure opinion de
M. Frank Osbaldistone. Mais permettez-nous de nous retirer, le
repos nous est ncessaire, nous en jouissons rarement, et d'un
moment  l'autre nous pouvons tre obligs de continuer un
dangereux voyage.

En parlant ainsi, il prit le bras de sa fille, et m'ayant salu,
sortit avec elle par la porte que cachait la tapisserie.

Chapitre XXXIX.

Mais la main du destin soulve le rideau,
Et sur la scne il porte le flambeau.

DRYDEN, _Don Sbastien_.



Je me sentis comme tourdi et glac en les voyant se retirer.
Quand l'imagination nous reprsente un objet chri dont nous
regrettons l'absence, elle le peint non seulement sous le jour qui
lui est le plus avantageux, mais avec les traits sous lesquels
nous dsirons le voir. Avant l'apparition si surprenante de Diana,
j'tais plein de l'ide que les larmes qu'elle avait verses en me
faisant ses adieux en cosse et la bague qu'elle m'avait fait
remettre par Hlne Mac-Gregor taient une preuve qu'elle
emporterait mon souvenir dans son exil et jusque dans la solitude
du clotre: je venais de la voir, et son air froid et contraint,
ses yeux o je n'avais remarqu qu'une mlancolie tranquille
m'avaient tromp dans mes esprances, m'avaient presque offens.
J'osai l'accuser d'indiffrence et d'insensibilit; je reprochai 
son pre son orgueil, son fanatisme, sa cruaut; j'oubliai qu'ils
sacrifiaient tous deux leurs intrts, et Diana son inclination 
un devoir.

Sir Frdric Vernon tait un catholique rigide, qui croyait le
sentier du salut trop troit pour qu'on pt y admettre un
hrtique. Et Diana, pour qui la sret de son pre avait t
depuis quelques annes l'unique mobile de toutes ses actions, le
seul but de ses penses et de ses esprances, regardait comme un
devoir pour elle de se soumettre en tout  sa volont et de lui
faire le sacrifice de ses plus chres affections. J'aurais pu ds
lors faire ces rflexions si j'avais t de sang-froid; mais dans
l'agitation que j'prouvais, et au milieu du tumulte de mes
passions, il m'tait impossible d'apprcier en ce moment ces
sentiments honorables.

_-- _Je suis donc mpris! m'criai-je; mpris et jug indigne
mme d'avoir un court entretien avec elle! Soit, je n'en veillerai
pas moins  leur sret. Je me tiendrai dans cette chambre comme 
un poste avanc; et du moins, tant qu'ils resteront chez moi, nul
danger ne pourra les atteindre si le bras d'un homme dtermin
peut le dtourner.

Je fis venir Syddall dans la bibliothque; il y arriva suivi de
l'ternel Andr, qui, faisant des rves brillants pour lui-mme
d'aprs ma prise de possession du chteau et des terres qui en
dpendaient, semblait avoir jur de ne pas laisser chapper une
occasion de se mettre en vidence et de se rappeler  mon
souvenir. Aussi, comme cela arrive souvent  ceux qui n'agissent
que pas gosme, Andr allait-il au-del du but qu'il se proposait
sans l'atteindre, et ne m'inspirait que le dgot et l'ennui par
ses importunits.

Sa prsence m'empcha de parler librement  Syddall, comme je me
le proposais, et je n'osai le renvoyer, de peur d'augmenter les
soupons qu'il pouvait dj avoir conus, d'aprs la manire
brusque dont je l'avais pouss hors de la bibliothque une heure
auparavant. -- Syddall, lui dis-je, je passerai la nuit ici; j'ai
beaucoup  travailler, et je me reposerai quelques heures sur ce
canap.

 la manire dont je le regardais, il parut comprendre que j'tais
instruit. Il m'offrit de me prparer un lit de camp dans la
bibliothque, et il s'en occupa avec Andr. Les renvoyant ensuite,
je donnai ordre qu'on ne me troublt plus jusqu'au lendemain 
sept heures.

Lorsqu'ils se furent retirs, je me trouvai libre de me livrer 
mes rflexions, sans craindre que le cours en pt tre interrompu,
jusqu' ce que la nature fatigue exiget quelque repos.

Je travaillai pourtant  carter de mon esprit le sujet pnible
qui m'occupait uniquement, mais tous mes efforts furent inutiles.
Les sentiments que j'avais combattus avec courage quand l'objet
qui les inspirait tait loign de moi, renaissaient avec plus de
force que jamais, maintenant que je n'en tais spar que par
quelques pas et que j'tais  la veille d'en tre priv pour
toujours. Si je prenais un livre, le nom de Diana me semblait
crit  chaque ligne; et, sur quelque sujet que je cherchasse 
fixer mes penses, elles ne me prsentaient jamais que son image.
Elles taient comme cette esclave empresse du Salomon de Prior:

_Ma bouche  peine a prononc son nom_
_Qu'Abra survient, toujours pleine de zle:_
_C'est vainement une autre que j'appelle,_
_Abra toujours accourt et me rpond._

Tour  tour je m'abandonnais  ces penses, et je cherchais  m'en
dfendre, tantt cdant  une motion et  une tristesse qui ne
m'taient gure naturelles, tantt appelant  mon secours ma
fiert blesse par un injuste outrage que je croyais avoir reu.
Enfin, aprs avoir longtemps parcouru la bibliothque  grands
pas, je me jetai tout habill sur mon lit dans une sorte de dlire
fivreux. Mais ce fut en vain que je cherchai tous les moyens de
me livrer au sommeil, que je ne me permis pas plus de mouvement
que n'en aurait un corps priv de vie, que j'essayai de donner un
autre cours  mes ides, tantt en rcitant des vers de mmoire,
tantt en m'occupant de la solution d'un problme d'algbre; mes
artres battaient avec une force et une rapidit qui m'tonnaient,
et je croyais sentir un feu liquide circuler dans mes veines au
lieu de sang, et y produire des pulsations dont le son
retentissait  mon oreille comme le bruit rgulier d'un moulin 
foulon que j'aurais entendu de loin.

Je me levai, j'ouvris la fentre, j'y restai quelques instants;
l'air de la nuit me rafrachit un peu et calma en partie le
dsordre de mes sens. Je me remis sur mon lit, et peu de temps
aprs le sommeil s'empara de moi; mais ce sommeil tait loin
d'tre paisible, et il fut troubl par des rves pouvantables.

Il en est un entre autres que je me rappelle encore en ce moment.
Il me semblait que Diana et moi nous tions au pouvoir d'Hlne
Mac-Gregor, et qu'elle avait donn ordre de nous prcipiter du
haut d'un rocher dans le lac. Le signal de notre supplice devait
tre un coup de canon tir par sir Frdric Vernon qui prsidait 
la crmonie, revtu du costume de cardinal. Je ne saurais peindre
l'impression que me fit prouver cette scne imaginaire. Je
pourrais encore aujourd'hui retracer l'expression de courage et de
rsignation que je voyais sur les traits de Diana; les figures
sauvages et hideuses qui nous environnaient et semblaient jouir
d'avance de notre supplice; enfin, le fanatisme rigide et
inflexible grav sur la physionomie de sir Frdric. Je le vis la
mche allume, j'entendis le signal de notre mort que les chos
rptrent d'une manire effrayante. Je m'veillai en sursaut, et,
me soulevant sur mon lit, l'esprit encore plein de ce rve, il me
sembla entendre de nouveau la rptition de ce funeste signal.

Une minute me suffit pour me rappeler  moi-mme, et j'entendis
distinctement frapper  grands coups  la porte. Saisi de crainte
pour mes htes, je me levai prcipitamment, je pris mon pe sous
mon bras, et je me htai de descendre pour donner ordre de ne pas
ouvrir la porte. Malheureusement j'tais oblig de faire un
circuit, parce que la bibliothque donnait sur un escalier drob
qu'il fallait parcourir pour regagner celui qui servait  l'usage
gnral de toute la maison. J'entendais cependant tout ce qui se
passait. Le vieux Syddall rpondait d'une voix faible et timide
aux cris tumultueux des gens qui demandaient  entrer de par le
roi, d'aprs les ordres du juge Stradish, et qui faisaient au
vieux domestique les plus horribles menaces s'il n'obissait 
l'instant mme.

 mon grand dplaisir, j'entendis alors la voix aigre d'Andr
crier  Syddall de se retirer et de lui laisser ouvrir la porte.

-- S'ils viennent par ordre du roi George, disait-il, nous n'avons
rien  craindre. Nous avons vers notre sang et dpens notre
argent pour lui. Nous n'avons pas besoin de nous cacher comme
certaines gens, M. Syddall. Nous ne sommes, Dieu me prserve! ni
papistes ni jacobites, que je sache.

J'entendis l'officieux coquin tirer verrou sur verrou, tout en
proclamant son affection et celle de son matre pour le roi
George, et je calculai qu'il m'tait impossible d'arriver  temps
pour m'opposer  l'entre des gens qui arrivaient. Dvouant au
bton le dos de M. Fairservice, et me promettant de ne pas le
manquer ds que j'aurais le temps de lui payer mes dettes, je
courus me barricader dans la bibliothque; je fermai la porte 
clef et au verrou, et frappant vite  la porte secrte qui
conduisait  l'appartement de mes htes, je demandai  entrer sur-
le-champ. Diana m'ouvrit elle-mme: elle tait tout habille, et
son visage n'annonait ni crainte ni motion.

-- Le danger nous est si familier, me dit-elle, que nous y sommes
toujours prpars. Nous avons entendu tout ce bruit, et nous nous
sommes disposs  fuir. Nous allons descendre dans le jardin, nous
sortirons par la porte de derrire, dont Syddall nous a donn la
clef,  tout vnement, et de l nous gagnerons le bois qui n'en
est qu' deux pas. J'en connais tous les dtours mieux que qui que
ce soit, et j'espre que nous pourrons leur chapper. Tchez
seulement de les arrter quelques instants. Adieu, cher Frank,
adieu encore une fois.

Elle disparut comme un mtore, et elle avait  peine pu rejoindre
son pre, quand j'entendis frapper  grands coups  la porte de
bibliothque.

-- Vous tes des voleurs, m'criai-je, feignant de me mprendre
sur le motif de cette visite, et, si vous ne vous retirez 
l'instant, je n'ouvrirai que pour faire feu sur vous de ma
carabine.

-- Pas de folie! s'cria Andr, pas de folie! ce ne sont pas des
voleurs, Dieu me prserve! c'est M. le clerc Jobson qui vient avec
un mandat.

-- Pour chercher, saisir et apprhender, dit une voix que je
reconnus pour celle de ce dtestable praticien, diffrentes
personnes dnommes au mandat dont je suis porteur, et accuses de
haute trahison, aux termes du chapitre III de la loi rendue dans
la treizime anne du rgne de Guillaume.

En mme temps les coups  la porte redoublrent avec une telle
violence que je vis qu'elle n'y rsisterait pas longtemps.

-- Un instant, messieurs, un instant, leur dis-je pour tcher de
gagner quelques minutes. Point de voies de fait. Laissez-moi le
temps de me lever, je vais vous ouvrir, et, si vous tes porteur
d'un mandat lgal, vous n'prouverez aucune rsistance.

-- Dieu conserve le grand George, notre digne roi! s'cria Andr:
je vous ai bien dit que vous ne trouveriez ici ni papistes ni
jacobites.

Quelques minutes s'coulrent en silence. Enfin, on recommena 
battre la porte, et je fus oblig de l'ouvrir de peur qu'elle ne
ft enfonce.

M. Jobson entra suivi de plusieurs aides, parmi lesquels je
reconnus Lancy Wingfield, porteur sans doute de l'avis charitable
qui l'avait mis en mouvement. Il exhiba le mandat qu'il tait
charg d'excuter contre Frdric Vernon et Diana Vernon sa fille,
et m'en montra un second dirig contre Frank Osbaldistone, comme
leur fauteur et complice. C'et t une folie que de vouloir
rsister. Je feignis de discuter encore quelques instants pour
gagner du temps, et me rendis ensuite prisonnier.

J'eus alors la mortification de voir Jobson marcher directement et
sans hsiter vers l'endroit qui conduisait  l'appartement secret,
lever la tapisserie, ouvrir la porte et y entrer. Il n'y resta
qu'un instant. Le gte est encore chaud, dit-il en rentrant, mais
les livres sont partis. Au surplus, s'ils ont chapp aux
chasseurs, ils seront pris par les lvriers.

Des cris que j'entendis en ce moment dans le jardin me firent
penser que sa prophtie ne s'tait que trop ralise. Au bout de
quelques minutes, Rashleigh entra dans la bibliothque, accompagn
de quelques satellites, et amenant sir Frdric Vernon et sa
fille.

-- Le vieux renard connaissait son terrier, dit-il, mais il ne
pensait pas qu'un bon chasseur en gardait l'entre. Je n'avais pas
oubli la porte du jardin, sir Frdric Vernon, ou noble lord
Beauchamp.

-- Rashleigh, s'cria sir Frdric, vous tes un abominable
sclrat!

-- Je mritais ce nom, monsieur... ou milord, quand, sous la
direction d'un matre habile, je cherchais  dchirer par la
guerre civile le sein d'un pays paisible. Mais j'ai fait tous mes
efforts, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, pour rparer mes
erreurs et mriter mon pardon.

Je ne pus garder le silence plus longtemps, malgr la rsolution
que j'en avais forme. Il fallait parler ou touffer.

-- Les traits les plus hideux que l'enfer puisse produire,
m'criai-je, ce sont ceux de l'hypocrisie couvrant la
sclratesse.

-- Ah! c'est vous, mon aimable cousin, dit Rashleigh en approchant
de moi une lumire, et me regardant de la tte aux pieds. Soyez le
bienvenu  Osbaldistone-Hall. Je vous pardonne votre humeur. Il
est dur de perdre en une nuit une matresse et un beau domaine;
car nous allons prendre possession de ce chteau au nom de
l'hritier lgitime, sir Rashleigh Osbaldistone.

Tandis qu'il me parlait de ce ton ironique, je voyais l'effort
qu'il faisait pour cacher la honte et la colre qui l'agitaient
tour  tour. Mais il y russit moins bien quand Diana lui adressa
la parole.

-- Rashleigh, lui dit-elle, j'ai piti de vous, car malgr tout le
mal que vous avez voulu me faire et que vous m'avez fait, je ne
puis encore vous har autant que je vous mprise. Ce que vous
venez de faire est peut-tre l'ouvrage d'une heure, mais vous y
trouverez de quoi rflchir pendant toute votre vie. -- De quelle
nature seront ces rflexions? C'est ce que votre conscience vous
dira. Vous entendrez sans doute son cri quelque jour.

Rashleigh ne lui rpondit point; il fit deux ou trois tours dans
la chambre, s'approcha d'une table sur laquelle il tait rest la
veille un flacon de vin, s'en versa un grand verre bord  bord,
d'une main tremblante, et quand il vit que son tremblement ne nous
avait pas chapp, il fixa les yeux sur nous d'un air calme, et
faisant un violent effort sur lui-mme il vida le verre sans en
rpandre une seule goutte.

-- C'est, ma foi, du vieux bourgogne de mon pre! s'cria-t-il. Je
suis charm qu'il en reste encore. Lancy, restez dans le chteau
pour en prendre soin en mon nom, tandis que Jobson et moi nous
allons conduire tous ces braves gens en lieu de sret. Quant  ce
vieux fou, et  cette espce d'imbcile, ajouta-t-il en montrant
Syddall et Andr, il ne s'agit que de les mettre  la porte.
Maintenant, partons, dit-il en se tournant vers nous. J'ai fait
prparer le vieux carrosse de famille pour vous conduire, quoique
je n'ignore pas que cette jeune dame pourrait braver le serein de
la nuit  pied et  cheval, si le voyage tait de son got.

Andr se tordait les mains de dsespoir. -- J'ai seulement dit,
s'criait-il, que mon matre parlait srement  quelque esprit
dans la bibliothque. Ce misrable Lancy! trahir un ancien ami
qui, pendant vingt ans, a chant avec lui les mmes psaumes dans
le mme livre!

On le chassa de la maison ainsi que Syddall, sans lui laisser le
temps de finir ses lamentations. Son expulsion eut pourtant des
suites assez extraordinaires, comme je l'appris ensuite, mais je
dois en parler ici pour ne pas interrompre l'ordre et
l'enchanement des faits.

Ayant rsolu d'aller passer le reste de la nuit chez une ancienne
connaissance qui demeurait  environ un mille, il venait de sortir
de l'avenue du chteau, et se trouvait dans un endroit qu'on
nommait encore le vieux bois, quoiqu'il servt de pturage et
qu'il ne s'y trouvt plus que quelques arbres. Il y rencontra un
troupeau de boeufs d'cosse qui y taient couchs et qui
paraissaient y avoir pass la nuit. Il n'en fut nullement surpris.
Il savait que la coutume de ses compatriotes, en conduisant des
bestiaux, tait de choisir  la fin de chaque journe quelque bon
pturage o leurs boeufs pussent faire un bon souper  peu de
frais, et d'en partir avant le lever du soleil pour viter toute
querelle avec le propritaire de la prairie. Il passait
tranquillement au milieu du troupeau; mais il fut saisi d'une peur
soudaine lorsqu'un Highlander, se levant, l'accusa de troubler ses
btes et refusa de le laisser passer avant de l'avoir amen  son
matre. Le montagnard conduisit Andr vers un buisson, derrire
lequel il trouva quatre ou cinq autres de ses compatriotes. Je
m'aperus bien vite, me dit Andr en me racontant cette aventure,
qu'ils taient en plus grand nombre qu'il n'est ncessaire pour
conduire un troupeau de btail, et je me doutai bien qu'ils
avaient d'autre chanvre  leur quenouille.

Ils le questionnrent sur tout ce qui s'tait pass 
Osbaldistone-Hall, et parurent couter ses rponses avec surprise
et intrt.

-- Vous jugez bien, me dit Andr, que je leur dis tout ce que je
savais: car il n'est point de rponse au monde que je refuse de
faire  des dirks et  des pistolets.

Ils confrrent ensemble  voix basse, et enfin runirent leurs
boeufs qu'ils firent marcher vers le bout de l'avenue, qui avait
environ un demi-mille de longueur. L ils se mirent  traner
quelques troncs d'arbres coups dans le voisinage, qu'ils
disposrent de faon  former une sorte de barricade en travers de
la route,  quinze toises environ plus loin que l'avenue. Le jour
commenait  poindre, et aux dernires clarts de la lune se
mlait un ple rayon de l'aube matinale qui permettait de
distinguer assez bien les objets. On entendit le bruit sourd d'une
voiture  quatre chevaux qui roulait dans l'avenue, escorte par
six hommes  cheval. Les Highlanders coutrent attentivement. La
voiture contenait M. Jobson et ses malheureux prisonniers.
L'escorte se composait de Rashleigh, des officiers de paix et des
agents de police  cheval.

 peine emes-nous franchi la porte qu'elle fut ferme derrire la
cavalcade par un Highlander post l  dessein. Au mme instant la
voiture fut arrte par les boeufs  droite et  gauche, et par la
barricade. Deux hommes de l'escorte mirent pied  terre pour
pousser de ct les troncs d'arbres qu'ils pouvaient croire
laisss l par hasard ou ngligence. Les autres commencrent 
fouetter les boeufs pour les loigner de la route.

-- Qui ose frapper nos btes? s'cria une voix forte. Feu sur lui,
Angus!

Rashleigh s'cria  l'instant: -- Au secours! au secours! et il
blessa d'un coup de pistolet celui qui avait parl.

-- _Claymore! _cria le chef des Highlanders, et un combat
s'engagea. Les officiers de justice, surpris de cette soudaine
attaque, et qui ne sont pas ordinairement dous d'une grande
bravoure, ne firent qu'une faible dfense eu gard  la
supriorit de leur nombre; quelques-uns voulurent retourner au
chteau, mais un coup de pistolet tir de derrire la porte leur
fit croire qu'ils taient entours, et ils finirent par s'enfuir
de diffrents cts. Rashleigh cependant tait descendu de cheval
et soutenait  pied, corps  corps, un combat dsespr contre le
chef des assaillants, que je pouvais voir de la portire de la
voiture. Enfin Rashleigh tomba.

-- Demandez-vous pardon, pour l'amour de Dieu, du roi Jacques et
de notre ancienne liaison? lui cria une voix que je reconnus bien.

-- Non, jamais! rpondit Rashleigh avec fermet.

-- Eh bien, meurs donc, tratre! s'cria Mac-Gregor: et il lui
passa son pe au travers du corps.

Au mme instant il ouvrit la portire de la voiture, offrit la
main  miss Vernon, nous aida, sir Frdric Vernon et moi,  en
descendre, et en arrachant Jobson qui y restait blotti dans un
coin, il le prcipita sous les roues.

-- M. Osbaldistone, me dit-il tout bas, vous pouvez rester, vous
n'avez rien  craindre; mais il faut que je songe  ceux qui ne
seraient pas en sret ici. Soyez tranquille pour vos amis. Adieu.
N'oubliez pas Mac-Gregor.

Il fit entendre un coup de sifflet, toute sa troupe se rassembla 
l'instant autour de lui. Il fit placer au centre sir Frdric et
sa fille, et je les vis s'enfoncer dans la fort. Le cocher et le
postillon avaient abandonn leurs chevaux au premier feu; mais ces
animaux, arrts par les barricades, taient rests immobiles,
fort heureusement pour Jobson qui aurait t cras sous les roues
de la voiture si elle avait fait le moindre mouvement. Mon premier
soin fut de le tirer de cette situation dangereuse, et c'tait un
service important, car le coquin tait tellement ananti par la
frayeur qu'il serait mort plutt que de se relever sans aide. Je
lui recommandai de faire attention que je n'avais eu aucune part 
ce qui venait de se passer, que je n'en profitais pas pour
m'chapper, et j'ajoutai que je me regardais toujours comme son
prisonnier. Je lui conseillai de retourner au chteau et de faire
venir Lancy et quelques-uns de ses gens qui taient rests avec
lui, et qui nous taient ncessaires pour donner du secours aux
blesss. Mais il tait paralys par la terreur, il ne pouvait se
soutenir sur ses jambes, et  peine eut-il la force de me conjurer
d'y aller moi-mme. Je me dterminai  m'y rendre, mais  quelques
pas je trbuchai contre un corps que je pris pour un cadavre. Le
prtendu mort se leva pourtant sur ses jambes en parfaite sant,
et je reconnus Andr Fairservice, qui avait pris cette posture
pour mieux se garantir des coups de claymore et des balles qui,
pendant un moment, avaient siffl de toutes parts. Je fus si
charm de le trouver en ce moment que je ne m'arrtai pas  lui
demander par quel hasard il y tait, et je lui ordonnai de me
suivre.

Je m'occupai d'abord de Rashleigh. Il poussa, lorsque je
m'approchai de lui, une espce de gmissement qui semblait autant
un cri de rage qu'une exclamation de douleur, et il ferma les
yeux, comme si, semblable  Iago[147], il tait rsolu  ne plus
dire une parole. Il se laissa porter dans la voiture, et nous
rendmes le mme service  deux autres blesss tendus sur le
champ de bataille; je fis comprendre  Jobson, non sans peine,
qu'il fallait qu'il y montt aussi pour soutenir sir Rashleigh
pendant la route. Il m'obit de l'air d'un homme qui ne conoit
qu' moiti ce qu'on lui dit. Andr ouvrit la porte de l'avenue,
fit tourner les chevaux, et les conduisit au pas par la bride
jusqu' Osbaldistone-Hall.

Quelques-uns des fuyards y taient dj arrivs par diffrents
dtours et y avaient rpandu l'alarme, en disant que sir
Rashleigh, le greffier Jobson et toute l'escorte, except eux qui
en apportaient la nouvelle, avaient t attaqus et taills en
pices par un rgiment de froces Highlanders. Aussi, lorsque nous
y arrivmes, entendmes-nous un bruit semblable au bourdonnement
d'une ruche quand elle se prpare au combat. M. Jobson, qui
commenait  reprendre ses sens, trouva pourtant assez de force
dans ses poumons pour appeler de faon  se faire reconnatre. Il
tait d'autant plus empress de sortir de la voiture qu'il tait
cras sous le poids d'un de ses compagnons de voyage qui avait
rendu le dernier soupir pendant ce court trajet, et que le
voisinage d'un cadavre ajoutait encore  sa terreur.

Sir Rashleigh Osbaldistone vivait encore, mais il avait reu une
blessure si terrible que le fond de la voiture tait littralement
rempli de son sang, et qu'on en pouvait suivre la trace depuis le
pristyle jusqu' la salle o on le plaa dans un grand fauteuil,
tandis que les uns s'efforaient d'arrter l'hmorragie par des
bandages, que les autres criaient qu'il fallait faire venir un
chirurgien, et que personne ne bougeait pour l'aller chercher.

-- Qu'on ne me tourmente point! dit le bless. Je sens qu'aucun
secours ne peut me sauver. Je suis un homme mort.

Il se releva dans le fauteuil, se tourna vers moi, et quoique la
pleur du trpas ft dj rpandue sur son visage, il me dit avec
une fermet qui semblait au-dessus des forces qui devaient lui
rester: -- Cousin Francis, approchez-vous.

Je m'approchai.

-- Je ne veux que vous dire que les approches de la mort ne
changent rien  mes sentiments pour vous. Je vous hais maintenant
que je meurs devant vous, je vous hais autant que je le ferais si
vous tiez  ma place, et que j'eusse le pied sur votre poitrine.

Tandis qu'il parlait ainsi, on voyait encore la rage tinceler
dans ses yeux qui bientt allaient se fermer pour toujours.

-- Je ne vous ai jamais donn aucun sujet de me har, monsieur, et
je dsirerais pour vous qu'en un pareil moment...

-- Vous ne m'en avez donn que trop de sujets. En amour, en
intrt, en ambition, partout je vous ai trouv sur mon chemin.
J'tais n pour tre l'honneur de la maison de mon pre. J'en ai
t l'opprobre, et vous seul en tes cause. Mon patrimoine est
devenu le vtre. Jouissez-en. Puisse la maldiction d'un homme
mourant s'y attacher!

Un moment aprs avoir profr cette terrible imprcation, il
retomba dans le fauteuil, ses yeux devinrent ternes et vitreux,
ses membres se raidirent, mais la sinistre expression de la haine
survcut encore dans ses traits  son dernier soupir[148].

Je ne m'appesantirai pas plus longtemps sur ce tableau hideux. Il
me suffira de dire que le mort de Rashleigh me laissa en
possession paisible de la succession de mon oncle. Jobson lui-mme
se vit forc de convenir que le ridicule mandat dcern contre moi
comme coupable de haute trahison n'avait t trac que pour
favoriser Rashleigh dans ses vues et m'carter d'Osbaldistone-
Hall. Le nom du coquin fut effac du tableau des procureurs, et il
mourut rduit  l'indigence et au mpris.

Aprs avoir mis en ordre mes affaires  Osbaldistone-Hall, o je
rtablis le vieux Syddall dans sa place et M. Fairservice dans son
jardin, je repartis pour Londres, heureux de quitter un sjour qui
ne m'offrait que des souvenirs pnibles. Je dsirais vivement
avoir des nouvelles de Diana et de son pre. Environ deux mois
aprs, un Franais, qui tait venu en Angleterre pour affaires de
commerce, m'apporta une lettre de miss Vernon qui mit fin  mes
inquitudes en m'apprenant qu'ils taient tous deux en sret.

Elle m'expliquait dans cette lettre que ce n'tait pas le hasard
qui avait fait paratre si  propos Mac-Gregor et sa troupe. La
noblesse d'cosse qui avait pris une part plus ou moins directe 
la dernier insurrection dsirait vivement favoriser la fuite de
sir Frdric Vernon, parce qu'en sa qualit d'agent confidentiel
de la maison de Stuart il pouvait tre nanti de pices capables de
compromettre la sret de la moiti des grandes familles d'cosse;
et pour favoriser son vasion on avait jet les yeux sur Rob-Roy,
dont on connaissait le courage et l'adresse. Le rendez-vous tait
fix  Osbaldistone-Hall. Vous avez vu comme son plan avait failli
tre dconcert par le malheureux Rashleigh: il russit cependant;
car, lorsque sir Frdric et sa fille furent dlivrs, ils
trouvrent des chevaux prpars pour eux, et Rob-Roy,  qui tous
les chemins du nord de l'Angleterre taient familiers, les
conduisit  la cte occidentale, o ils parvinrent  s'embarquer
pour la France.

Le mme Franais m'apprit que sir Frdric ne pouvait survivre
longtemps  une maladie de langueur, suite des privations et des
fatigues multiplies qu'il avait subies dernirement encore; sa
fille tait dans un couvent, et c'tait toujours l'intention de
son pre qu'elle prt le voile.

Je me dcidai aussitt  faire connatre franchement  mon pre
les secrets sentiments de mon coeur. Il parut d'abord un peu
effray de l'ide de me voir pouser une catholique romaine; mais
il dsirait me voir tabli dans le monde comme il le disait. Il
sentait qu'en m'occupant uniquement de ses affaires de commerce,
comme je l'avais fait depuis prs d'un an, je lui avais sacrifi
mes inclinations et mes gots. Aprs avoir hsit, aprs m'avoir
fait quelques questions auxquelles mes rponses lui parurent
satisfaisantes, il finit par me dire: -- Je n'aurais gure pens
que mon fils pt jamais devenir le seigneur du domaine
d'Osbaldistone; encore moins qu'il allt chercher une pouse dans
un couvent de France: mais celle qui a t fille si soumise doit
tre bonne pouse. Vous avez _consult _mes gots en travaillant
au comptoir, Frank; il est juste que vous consultiez le vtre pour
vous marier.

Je n'ai pas besoin de vous dire, Will Tresham, comme j'allai vite
en affaire d'amour. Vous savez aussi combien j'ai longtemps vcu
heureux avec Diana, vous savez combien je l'ai pleure; -- mais
vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir combien elle tait
digne des regrets de son poux.

Il ne me reste plus d'aventures romanesques  vous raconter; je
n'ai mme plus rien  vous apprendre, vous connaissez mieux que
personne le peu d'incidents qui ont marqu ma vie: comme celle des
autres hommes, elle a t seme de plaisirs et de chagrins, et
vous les avez tous partags avec moi. J'ai fait plusieurs voyages
en cosse; mais je n'ai jamais revu l'intrpide Highlander qui a
eu tant d'influence sur les vnements de la partie de mes
aventures dont je viens de vous tracer le rcit. J'ai appris de
temps en temps qu'il continuait  se maintenir dans les montagnes
voisines du lac Lomond, en dpit de tous ses ennemis; que mme le
gouvernement avait fini par fermer les yeux sur l'audace avec
laquelle il s'tait rig en protecteur du comt de Lennox, et
qu'en consquence il y levait toujours son _black-mail, _avec
autant de rgularit qu'un propritaire exige le paiement de ses
fermages. On aurait cru impossible qu'il ne termint pas ses jours
d'une manire violente; il mourut pourtant paisiblement vers l'an
1736, mais son souvenir vit encore dans tous les environs de ses
montagnes, comme celui de Robin-Hood en Angleterre, surnomm la
terreur du riche et l'ami du pauvre. Il est certain qu'il
possdait des qualits de coeur et d'esprit qui auraient fait
honneur  une profession moins quivoque que celle  laquelle son
destin semblait l'avoir condamn.

Le vieux Andr Fairservice, que vous devez vous rappeler avoir vu
comme jardinier  Osbaldistone-Hall, disait souvent qu'il y avait
maintes choses extrmes dans le bien et extrmes dans le mal,
telles que ROB-ROY.

(Ici finit brusquement le manuscrit. J'ai quelque raison de penser
que ce qui suivait avait rapport  des affaires particulires.)[149]




     [1] Personnage de _Beaucoup de bruit pour rien_ de
Shakespeare. Un stratagme comique parvient  dcider
Benedict au mariage.
     [2] C'en est fait de. - Tr.
     [3] Celle de 1688. - d.
     [4] Ces divers noms indiquent sans doute des varits de
morue dont le nom franais ne nous est pas connu. - d.
     [5] Phrase proverbiale pour remercier les acteurs des
_masques _de Nol. Les officiers infrieurs de l'glise
venaient aussi demander l'aumne avec des rimes. - d.
     [6] Westminster et Eton sont ce que nous appelons en
France des pensions et des collges; les collges des
universits ne sont frquents que par des jeunes gens qui ont
fini leurs classes  Eton et  Westminster. - Lilly, auteur d'un
rudiment. - d.
     [7] C'est--dire au moins cent mille liv. sterling. - d.
     [8] Allusion  l'histoire du lord-maire Whittington. - d.
     [9] Dans cet opra, comme on sait, Gray a pris pour ses
hros des _mauvais sujets_ de toutes les coles. - d.
     [10] Un de ces htels de Londres surnomms _enfers_
(maisons de jeu _dcentes_). - d.
     [11] Antoine Wood, auteur d'_Athenae oxonienses_,
antiquaire d'Oxford. - d.
     [12] _The Beaux's stratagem,_ comdie de G. Farquhar.
- d.
     [13] Stock-Alley ou Exchange-Alley est le quartier de la
_Bourse_, et signifie la _Bourse_ elle-mme. - _Bear _et
_bull_, ours et taureau, sont des termes de l'argot des
agioteurs. On appelle l'Ours celui qui, sans rien possder dans
les fonds, s'engage  livrer une quantit de rentes  un taux
convenu et  une poque fixe, comme la fin du mois par
exemple. Le Taureau est celui qui achte ces mmes rentes,
quoiqu'il n'ait pas d'argent pour les payer. Au terme arriv,
l'un ou l'autre paie la diffrence, suivant la hausse ou la baisse.
On dit de celui qui ne peut payer qu'il devient un canard
boiteux, et qu'il sort en canard de la Bourse. Peut-tre le mot
d'ours fait-il allusion  la fable des chasseurs qui vendaient la
peau de l'ours avant de l'avoir tu. - d.
     [14] C'est en Angleterre qu'on reoit dans les universits
le diplme de docteur en musique. Les Italiens disent
simplement _il maestro_. - d.
     [15] Il y a dans le texte _year old hogs;_ ce que nous
remarquons pour avertir ceux qui lisent l'anglais de sir Walter
Scott que _hog_, dans le dialecte du nord, ne veut pas dire
_pourceau_, mais _agneau_. D'o l'on a remarqu que le
berger-pote _Hog _avait un nom qui lui allait  merveille.
Nous avons dj dit dans les notes de _Waverley_ que les
_pourceaux_ avaient longtemps t rares en cosse. - d.
     [16] Ce passage semble avoir t crit du temps de
_Wilkes et la libert! _(Cette note de l'auteur nous dsigne
l'poque de 1761, o le ministre de lord Bute mit en jeu toute
l'antipathie des Anglais contre les cossais. - d.)
     [17] Surnom anglais du renard, dont le nom commun est
_fox_. - d.
     [18] _La salle du bruit:_ sans doute  cause du tumulte
et des joyeuses orgies dont nous allons tre tmoins. - d.
     [19] L'action du vieux pome-ballade de _Chevy-Chase_
se passe sur cette partie des frontires anglaises (_English
border_). - d.
     [20] Pice qu'on joue aujourd'hui sous le titre de _Don
Juan._ (Nous remarquerons qu'en citant le titre de la pice
franaise, Francis met _pierre_ sans capitale, conformment
 la vraie tymologie espagnole, le Convi de pierre, ou la
Statue convie (_Il conbitado de piedra_). - d.
     [21] Hounslow est situ  environ dix milles de Londres.
Il y a des traces d'un camp plus ancien que celui de 1686,
auquel il est ici fait allusion. Le camp d'Hounslow avait pour
objet de rassembler une arme contre le duc de Monmouth. -
d.
     [22] Le monument de Stone-Henge est dans la plaine de
Salisbury (Wiltshire). Il consiste en quatre pierres normes,
places les unes dans les autres: les deux extrieures sont
circulaires, et les infrieures ovales. On n'a pas encore dcid
si c'tait un monument druidique. - d.
     [23] _Le Spectateur_ d'Addison. - d.
     [24] C'est un troisime service, qui, avec la salade,
prcde immdiatement le dessert en Angleterre. - d.
     [25] _Scoth bonnet_, le bret ou toque bleue, avec
bordure ou bandes barioles. - d.
     [26] Sans doute du franais _justaucorps_. - d.
     [27] Le _Blisaire_ venait en effet de paratre  l'poque
suppose. - d.
     [28] Prologue de Gil Blas. - d.
     [29] Qu'il chante. - Tr.
     [30] Nous avons donn dans les notes de _Guy
Mannering _une note dtaille sur les juges de paix du
_Quorum_, c'est--dire ceux qu'une ordonnance spciale
investit de certains pouvoirs plus tendus. _Custos
Rotulorum_, garde des archives, est le titre du chef de la
commission des juges de paix. - d.
     [31] Jurisconsulte qui a laiss des commentaires estims.
- d.
     [32] C'est--dire des partisans cossais des Stuarts,
indigents et avides. On appelle vulgairement une bassinoire
d'cosse une femme d'cosse, parce qu'on prtend que dans
les maisons o un hte avait besoin de faire chauffer son lit, la
servante ou mme la matresse de la maison allait s'y coucher
pendant le temps ncessaire pour suppler au manque de
bassinoire, ustensile inconnu en cosse. - d.
     [33] Sans doute  cause des deux sens que prsente cette
devise latine:
_Vernon semper viret,_
Vernon est toujours vert (ou toujours fort);
     et
_Ver non semper viret,_
Le printemps n'est pas toujours vert.
     On aimait dans le blason les jeux de mots de ce genre. -
d.
     [34] Le mot _figure_ seul en anglais signifie _chiffre_. -
d.
     [35] C'est notre jeu du _bouchon._ On place des pices
de monnaie sur un lige ou une espce de quille, que l'on vise
avec des palets ou des sous, et qu'on renverse. Chacun gagne
les pices qui sont le plus prs de son palet ou de son sou. -
d.
     [36] Qui est le prsident de la chambre des lords. - d.
     [37] Personnage de la tragdie d'_Othello_. - d.
     [38] Les nouveaux navets sont peut-tre un trope comme
les rats; car on appelle rats au figur les convertis politiques
peu sincres dans leur nouvelle croyance. - d.
     [39] Abrviation de Rasleigh. - Tr.
     [40] Othello. - d.
     [41] Le narrateur nous a dj appris que Rasleigh avait
t lev  Saint-Omer chez les Jsuites. - d.
     [42] Le traducteur laisse ici ces mots du texte pour faire
sentir la difficult de traduire ce patois d'cosse, que le hros
du roman est oblig lui-mme de se faire expliquer. Francis
croit que ces mots _clean wud_ signifient _bois clair_, et
Fairservice veut dire que les gens de Londres ont perdu la tte.
Le reste du dialogue n'est pas moins difficile pour les Anglais
eux-mmes. - d.
     [43] Fairservice aime  exagrer l'importance de son
pays. - d.
     [44] difice o se tenaient les sances du parlement
d'cosse. - d.
     [45] Il y a dans le texte un calembourg intraduisible sur
_robbed_ et _rabbit, _vol et lapin. C'est ici qu'on peut
pardonner  la traduction quelques quivalents. - d.
     [46] 1 2400 fr. - d.
     [47] Un de ces livres mystiques sortis du cerveau malade
des presbytriens fanatiques. - d.
     [48] L'auteur se sert du vieux mot _over-crawed_. - d.
     [49] Pied lger. - d.
     [50] Les frontires les plus centrales.
     [51] _Le bouillant Andr_. Hostpur, personnage
historique de Shakespeare, dont le nom peut se traduire par
_peron chaud_. - d.
     [52] 1 240 fr.
     [53] C'est  ce saint que les chroniques attribuent la
civilisation des premiers habitants du Strathclyde. Son nom
tait Kentigern, fils d'Owain, surnomm _Mungo_, c'est--
dire le Courtois. La cathdrale lui tait ddie avant la
rforme. - d.
     [54] C'est notre mot htelire. - d.
     [55] On comprend par ce mot, que nous traduisons le
plus chastement possible, combien le bon presbytrien en veut
 la _Prostitue_ de Rome, dont il parle dans le style des
prdicateurs du temps. - d.
     [56] Ruisseau qui passe  Glascow. - d.
     [57] Andr, espce de Sancho Pana presbytrien,
prodigue dans son discours la conjonction copulative _et_
pour singer les saintes critures. - d.
     [58] La rue (_ruta_) est une plante qui dans sa verdeur a
une saveur amre et cre. - d.
     [59] J'ai vainement cherch le nom de cet ecclsiastique.
Je ne dsespre pas cependant de voir ce point, et quelques
autres qui chappent  ma sagacit, clairs par une des
publications priodiques qui ont consacr leurs pages 
commenter ces volumes, et dont les recherches et les bonnes
intentions mritent ma gratitude particulire, comme ayant
dcouvert plusieurs personnes et plusieurs faits lis  mes
rcits, et auxquels je n'avais mme pas song*.
     *L'auteur cherche ici querelle  ceux qui ont voulu
donner la clef de ses personnages: nous prendrons notre part
du reproche pour nos notes et notre notice. - d.
     [60] Carton qu'on admire encore  Hampton-court. - d.
     [61] Par quel _mandat judiciaire, mandat d'arrt?_ -
d.
     [62] Un huissier. - d.
     [63] C'est une locution toute particulire aux Highlands
que cet _elle_ qu'emploie Dougal en parlant de _lui_-mme.
Le mot crature est _sous-entendu_, comme on dirait en style
de syntaxe. - d.
     [64] M. _Chtiebien_, en estropiant le nom de Dougal. -
d.
     [65] Quartier marchand de Londres dans la Cit, comme
est notre rue Saint-Denis. - d.
     [66] Le mme usage existe en Angleterre en certains cas.
- Tr.
     [67] Un liard. - Tr.
     [68] Il y a dans tout ce langage entrecoup des
exclamations cossaises intraduisibles. _O hon-a-ri_ signifie
_hlas, mon chef! _- d.
     [69] _Old Nick_, nom familier que les Anglais donnent
au diable: _le vieux Nick._
     [70] Il est bon que le lecteur sache que ce titre ajout si
volontiers par le bailli au nom de son pre, n'est nullement le
titre d'une dignit ecclsiastique. Un _diacre_  Glascow est
un chef de la corporation des mtiers. La ville est administre
par un _lord-prevt_, trois _baillis-marchands_, deux
_baillis des mtiers_, le _doyen des marchands (dean of the
guild), _le _diacre convocateur (deacon-convener)_ avec les
_conseillers_ (municipaux). - d.
     [71] Pillard des Highlands. - d.
     [72] Tolbooth, prison. - d.
     [73] On appelle en cosse Stentmasters les agents du fisc
chargs d'tablir la quotit de l'impt personnel, ou
capitation. - d.
     [74] Proverbe cossais pour dire que le sang des proches
est un sang prcieux. - d.
     [75] La poche du philibeg, dans le costume des
Highlanders. - d.
     [76] Le _theft-boot _est le reclage d'un vol; le
_blachmail_, l'impt des catrans des Highlands; le
_spreagh_, une excursion de maraudeur; le _gill-ravaging_,
le vol des bestiaux, etc. - d.
     [77] Highlander arm pour une incursion. - d.
     [78] _Kernes_, soldats; ancien mot celte. - d.
     [79] _Brochan_, bouillie de farine d'avoine. - Le bailli
dsigne ironiquement les soldats de Macbeth (les
Highlanders) par leur costume de guerre; - les brogues sont
les brodequins des montagnards. - d.
     [80] Dans un sens figur, le brogue, chaussure des Celtes
irlandais et des Highlanders, dsigne aussi leur accent
national. - d.
     [81] Les bandes roules autour de la jambe nue dans le
costume des Highlanders. - d.
     [82] Nom que les montagnards donnent  leurs villages.
- d.
     [83] Nous dirions en franais: _Voil ma main pour
gage._
     [84] Les Highlanders taient-ils ainsi appels  cause des
bandes rouges dont nous parlions dans une des deux notes
prcdentes, ou simplement  cause de leur nudit?
L'tymologie est douteuse: on dit aussi que _red-shanks_ est
un mot corrompu de _raugh shanks, _jambes rudes, jambes
fortes. Enfin d'autres appliquent l'pithte  leur chaussure
faite dans l'origine de peau non tanne. - d.
     [85] Pendu, supplici. - d.
     [86] Nous dirions jusqu'au dernier liard. - d.
     [87] Une des les du Loch Lomond o les Mac-Gregors
avaient leur spulture. - d.
     [88] Sur la route de Glascow  Aberfoil. - d.
     [89] Le jardin ou parc de l'universit. - d.
     [90] Proverbe cossais dont nous ignorons l'origine. -
d.
     [91] _Dourlach, _mot galique qui signifie faisceau,
fagot; soit qu'ici par dourlach le bailli entende un bton
comme arme, ou un fagot pour mettre le feu. - d.
     [92] Domestiques. - d.
     [93] Nous avons donn dans _Waverley_ l'tymologie de
ce mot, qui signifie l'impt du dprdateur, etc. - d.
     [94] D'cossais montagnards. - d.
     [95] _En confidence._
     [96] 1689. Ce fut le dernier combat de Dundee. - d.
     [97] Poche. - d.
     [98] _Peat-bogs_, fondrires  tourbes. - d.
     [99] La mnagre. - d.
     [100] Le mari. - d.
     [101]  deux sous. - Tr.
     [102] Hameau entre Drymen et Aberfoil. - d.
     [103] L'auteur s'accuse lui-mme dans sa prface d'avoir
mis ce pont sur le Forth trente ans trop tt.
_Pictoribus atque peetis_
_Hanc veniam plerumque damus petimusque vicissim._
     [104] Le _Whiskey_, eau-de-vie de grain. - d.
     [105] C'est--dire: Je ne sais pas l'anglais. - d.
     [106] Un demi-_penny_ anglais, ou un sou de notre livre
tournois; du franais _basse-pice_ selon les tymologistes. -
d.
     [107] Proverbe expliqu par la phrase prcdente. - d.
     [108] Gentilhomme. Les notes de _Waverley_ nous
dispensent d'expliquer ici plus longuement ce mot et quelques
autres de l'idiome des Highlands, avec lesquels le lecteur de
Walter Scott doit dj tre familier. - d.
     [109] Dame censure, indulgente aux corbeaux,
     Vexe  plaisir les pauvres tourtereaux. - d.
     [110] Expression familire qui revient  notre mot de
rapire ou flamberge. - d.
     [111] _Poker_, fer  tisonner. - d.
     [112] Un _trot-cosey_ est une espce de grand collet de
drap de laine; un _joseph_ est une redingote de voyage, et
quelquefois une _amazone_ pour les dames qui montent 
cheval. - d.
     [113] Tradition populaire sur un lutin domestique de la
famille du joli Trilby de Charles Nodier, mais moins amoureux
que malicieux. - d.
     [114] Les enfants de Diarmid ou le clan de Diarmid, fils
de Duina, tait un titre du clan Campbell, qui faisait remonter
son origine  Diarmid, un des hros Fingaliens. - d.
     [115] _Limphades:_ la galre que la famille d'Argyle et
les autres familles du clan Campbell portent dans leurs armes.
- Tr.
     [116] Lochow et les cantons adjacents formaient l'ancien
patrimoine des Campbells. L'expression _far cry to Lochow_
tait proverbiale: c'tait une allusion  un combat qui eut lieu
entre le clan Gordon et le clan Campbell dans le comt
d'Aberdeen, o il tait difficile que les Campbells appelassent
les leurs au secours. - d.
     [117] On appelle ainsi en cossais (_maiden_) un
instrument qui a une grande ressemblance avec le couteau de
notre guillotine. - d.
     [118] Nous avons dj fait remarquer ce pronom fminin
substitu au pronom masculin dans la conversation cossaise.
- d.
     [119] Nous avons vu que c'tait d'un vieux soc que le
bailli s'tait arm. - Tr.
     [120] Ce sont des citations locales dont le sens est fort
clair, mais difficiles  commenter. - d.
     [121] Une Tte-Ronde. - d.
     [122] J'ignore comment les choses pouvaient tre du
temps de M. Osbaldistone; mais je puis assurer au lecteur
que la curiosit pourrait amener sur le thtre de ces
aventures romanesques, que le clachan d'Aberfoil offre
aujourd'hui une petite auberge trs confortable. S'il est
antiquaire cossais, il apprendra avec d'autant plus de plaisir
qu'il s'y trouvera dans le voisinage du rvrend docteur
Grahame, ministre de l'vangile  Aberfoil, dont l'obligeance
aimable pour communiquer ses recherches sur les antiquits
nationales, n'est gure moins inpuisable que ses trsors en ce
genre*. _(Note de l'auteur.)_
     * Qu'il soit permis  l'diteur de joindre sa note  celle-ci,
pour payer aussi son tribut au rvrend docteur Grahame,
auteur d'un excellent commentaire descriptif sur _la Dame du
Lac_. C'est sous ses auspices que nous avons herboris sur les
bords lysens du Loch-Ard. - d.
     [123] _Induced to an unsophisticated state; rduit 
l'tat le plus dnu d'ornement;_ car l'pithte un peu
affecte de cette phrase motive seule la parenthse. - d.
     [124] De peur que quelques-uns de nos lecteurs soient
moins familiers avec la Bible que les lecteurs cossais, nous
ajouterons qu'il est ici question du meurtre de Sisara par Jael,
qui lui enfona un clou dans la tte pendant son sommeil. -
d.
     [125] _Chieftainess_, la commandante, la femme-chef. -
d.
     [126] Le _jaugeur_, le rat-de-cave. - d.
     [127] _And the unit of that life for which he had pleade
so strongly, was for ever withdrawn from the sum of human
existence._ Le traducteur a compris parfaitement que le got
franais se rvolterait contre la traduction littrale de cette
phrase figure qui termine un passage si tragique d'ailleurs
par son loquente simplicit. Mais la langue anglaise est plus
librement figure que la ntre, et le texte n'a point choqu ici
les critiques qui ont cit ce chapitre dans les _Revues
littraires_. Voici la phrase traduite littralement: -
 _L'unit_ de cette vie, qu'il avait demande avec tant
d'instances, fut  jamais soustraite de la _somme_ de
l'existence humaine.  Cette phrase revient  celle que nos
auteurs emploient frquemment dans le style le plus familier:
tre _ray_ du livre de vie, - ou du _nombre_ des humains.
L'habitude te  tous ces tropes leur tranget; la langue
latine a une foule de ces figures _romantiques_, qui passent
inaperues, et que nos classiques traducteurs ludent 
merveille en prose comme en vers. - d.
     [128] Ici le trope est entirement dans le caractre et le
langage du bailli, vritable industriel de son poque. - d.
     [129] Le duc, que l'auteur ne nomme pas, tait le duc de
Montrose. - d.
     [130] Le marquis de Montrose. - d.
     [131] On comprend aisment les allusions jacobites de
cette phrase. - d.
     [132] Aux quatre coins. - d.
     [133] C'est  ce personnage de l'_Henry V_ de
Shakespeare que Diana emprunte sa citation. - d.
     [134] The_ historica passio_ of poor Lear. Les mots
latins sont emprunts  Shakespeare. - d.
     [135] Personnage de Shakespeare dans _la Soire des
rois_. - d.
     [136] _The Children of the Myst_, que nous retrouverons
dans la lgende de Montrose. - d.
     [137] On appelle _cairns_ ces monuments grossiers qui
s'offrent souvent aux regards du voyageur dans les montagnes
d'cosse, et qui consistent en pierres amonceles sous une
forme conique. On croit que ce sont des monuments funbres
formes par les passants, qui, en signe de respect pour la
mort, ramassaient une pierre et l'ajoutaient aux autres. Un
proverbe galique dit: - Malheur  qui passe devant un cairn
sans y dposer la pierre du dernier salut. - d.
     [138] Barde du clan de Mac-Leod, dont le chant a t
imit par sir Walter Scott dans les ballades. - d.
     [139] Cette complainte est venue jusqu' nous, ce qui
doit servir  donner une certaine authenticit  ces mmoires.
(_Note de l'diteur cossais*._)
     * Sir Walter Scott a aussi compos pour l'anthologie
cossaise le chant de guerre de Rob-Roy sur un air de
tradition dont les paroles taient perdues. - d.
     [140] Sonnez, cornemuses! - d.
     [141] Le lecteur a dj remarqu sans doute comme nous
qu'en plaant ses hros dans la mme contre o sir Walter
Scott avait dj plac la _Dame du Lac, _l'auteur de _Rob-
Roy _reproduit malgr lui dans sa prose la couleur du style et
quelquefois les penses lgrement modifies du pote. - d.
     [142] L'auteur mystique du _Voyage du plerin_. - d.
     [143] L'auteur oublie ici par distraction que Francis
Osbaldistone est cens ne s'adresser qu' Tresham. - d.
     [144] Nom donn aux Torys. - Tr.
     [145] C'est l'ide des deux vers du Dante:
_Nessum maggior dolore che ricordarsi_
_Del tempo felice nella miseria._
     INFERNO. - d.
     [146] _True-bleue_, deux vrais ennemis des jacobites. -
d.
     [147] _Othello_, acte V. - d.
     [148] Le Giaour, parlant de son ennemi mort:
_Each feature of the sullen corse_
_Betray'd his rage, but no remorse._
     "Chaque trait de ce sombre cadavre exprimait sa rage,
mais aucun remords."
     Il est plusieurs autres passage de _Rob-Roy_ qui
semblent inspirs par l'nergique pense de lord Byron. Voyez
la Notice. - d.
     [149] Rob-Roy Mac-Gregor est un des hros dont le nom
est le plus souvent cit par le peuple d'cosse. La tradition
conserve fidlement les dtails de la guerre de partisan qu'il fit
si longtemps et avec tant d'audace, au duc de Montrose.
Chaque habitant des environs du Loch-Lomond a sa petite
anecdote  vous raconter sur les exploits et les ruses de ce
redoutable proscrit. Nous nous contenterons d'indiquer au
lecteur les pages que le colonel Hewart lui a consacres dans
son ouvrage un peu diffus sur les Highlanders, et
principalement sur les rgiments rguliers d'cosse.
     Le Rob-Roy de Walter Scott est fidle au portrait qu'en
ont laiss tous ceux qui l'avaient connu; mais on admire
surtout en cosse cet ouvrage comme un second point de vue
du tableau des Highlands, si admirable dans _Waverley_. La
_Lgende de Montrose_ achve de nous familiariser avec ces
contres, galement pittoresques sous le rapport du paysage
comme sous celui des moeurs et des coutumes locales.
     Il y a aussi une opposition trs heureuse entre le
caractre sauvage, mais potique, de Rob-Roy, et
l'_industrialisme_ tout positif, mais singulirement original,
de son prosaque cousin le bailli Nicol Jarvie. Ce personnage
constamment comique, qui est tout d'invention, a reu une
sorte d'existence ralise par le talent d'un acteur
d'Edimbourg, nomm Mackray. On a vu plus d'une fois sir
Walter Scott,  couvert sous son incognito, rire aux larmes des
lazzis du FILS _de mon pre le diacre_. - d.






End of the Project Gutenberg EBook of Rob-Roy, by Walter Scott

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

