Project Gutenberg's Le Journal d'une Femme de Chambre, by Octave Mirbeau

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Title: Le Journal d'une Femme de Chambre

Author: Octave Mirbeau

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16820]

Language: French

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OCTAVE MIRBEAU

LE JOURNAL
D'UNE
FEMME de CHAMBRE



PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
EUGNE FASQUELLE, DITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1915




A

MONSIEUR JULES HURET

Mon cher ami,

En tte de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons trs fortes et trs
prcises, inscrire votre nom. D'abord, pour que vous sachiez
combien votre nom m'est cher. Ensuite,--je le dis avec un tranquille
orgueil,--parce que vous aimerez ce livre. Et ce livre, malgr tous ses
dfauts, vous l'aimerez, parce que c'est un livre sans hypocrisie, parce
que c'est de la vie, et de la vie comme nous la comprenons, vous et
moi... J'ai toujours prsentes  l'esprit, mon cher Huret, beaucoup des
figures, si trangement humaines, que vous ftes dfiler dans une longue
suite d'tudes sociales et littraires. Elles me hantent. C'est que nul
mieux que vous, et plus profondment que vous, n'a senti, devant les
masques humains, cette tristesse et ce comique d'tre un homme...
Tristesse qui fait rire, comique qui fait pleurer les mes hautes,
puissiez-vous les retrouver ici...

OCTAVE MIRBEAU

Mai 1900.




_Ce livre que je publie sous ce titre:_ Le Journal d'une femme de
chambre _a t vritablement crit par Mlle Clestine R..., femme de
chambre. Une premire fois, je fus pri de revoir le manuscrit, de le
corriger, d'en rcrire quelques parties. Je refusai d'abord, jugeant
non sans raison que, tel quel, dans son dbraill, ce journal avait
une originalit, une saveur particulire, et que je ne pouvais que le
banaliser en y mettant du mien. Mais Mlle Clestine R... tait fort
jolie... Elle insista. Je finis par cder, car je suis homme, aprs
tout...

Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail qu'elle me
demandait, c'est--dire en ajoutant,  et l, quelques accents  ce
livre, j'ai bien peur d'en avoir altr la grce un peu corrosive, d'en
avoir diminu la force triste, et surtout d'avoir remplac par de la
simple littrature ce qu'il y avait dans ces pages d'motion et de
vie...

Ceci dit, pour rpondre d'avance aux objections que ne manqueront pas de
faire certains critiques graves et savants... et combien nobles!..._

O. M.




LE JOURNAL
D'UNE FEMME DE CHAMBRE




I


14 septembre.

Aujourd'hui, 14 septembre,  trois heures de l'aprs-midi, par un temps
doux, gris et pluvieux, je suis entre dans ma nouvelle place. C'est la
douzime en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j'ai
faites durant les annes prcdentes. Il me serait impossible de les
compter. Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des intrieurs et des
visages, et de sales mes... Et a n'est pas fini... A la faon,
vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j'ai roul, ici et l,
successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois
de Boulogne  la Bastille, de l'Observatoire  Montmartre, des Ternes
aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il
que les matres soient difficiles  servir maintenant!... C'est  ne pas
croire.

L'affaire s'est traite par l'intermdiaire des Petites Annonces du
_Figaro_ et sans que je voie Madame. Nous nous sommes crit des lettres,
'a t tout: moyen chanceux o l'on a souvent, de part et d'autre, des
surprises. Les lettres de Madame sont bien crites, a c'est vrai. Mais
elles rvlent un caractre tatillon et mticuleux... Ah! il lui en
faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce
que... Je ne sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se fend
gure pour son papier  lettres... Il est achet au Louvre... Moi qui
ne suis pas riche, j'ai plus de coquetterie... J'cris sur du papier
parfum  la peau d'Espagne, du beau papier, tantt rose, tantt bleu
ple, que j'ai collectionn chez mes anciennes matresses... Il y en a
mme sur lequel sont graves des couronnes de comtesse... a a d lui en
boucher un coin.

Enfin, me voil en Normandie, au Mesnil-Roy. La proprit de Madame, qui
n'est pas loin du pays, s'appelle le Prieur... C'est  peu prs tout ce
que je sais de l'endroit o, dsormais, je vais vivre...

* * * * *

Je ne suis pas sans inquitudes ni sans regrets d'tre venue,  la suite
d'un coup de tte, m'ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que
j'en ai aperu m'effraie un peu, et je me demande ce qui va encore
m'arriver ici... Rien de bon sans doute et, comme d'habitude, des
embtements... Les embtements, c'est le plus clair de notre bnfice.
Pour une qui russit, c'est--dire pour une qui pouse un brave garon
ou qui se colle avec un vieux, combien sont destines aux malchances,
emportes dans le grand tourbillon de la misre?... Aprs tout, je
n'avais pas le choix; et cela vaut mieux que rien.

* * * * *

Ce n'est pas la premire fois que je suis engage en province. Il y a
quatre ans, j'y ai fait une place... Oh! pas longtemps... et dans des
circonstances vritablement exceptionnelles... Je me souviens de cette
aventure comme si elle tait d'hier... Bien que les dtails en soient un
peu lestes et mme horribles, je veux la conter... D'ailleurs, j'avertis
charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en
crivant ce journal, est de n'employer aucune rticence, pas plus
vis--vis de moi-mme que vis--vis des autres. J'entends y mettre au
contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra,
toute la brutalit qui est dans la vie. Ce n'est pas de ma faute si les
mes, dont on arrache les voiles et qu'on montre  nu, exhalent une si
forte odeur de pourriture.

Voici la chose:

J'avais t arrte, dans un bureau de placement, par une sorte de
grosse gouvernante, pour tre femme de chambre chez un certain M.
Rabour, en Touraine. Les conditions acceptes, il fut convenu que je
prendrais le train, tel jour,  telle heure, pour telle gare; ce qui fut
fait selon le programme.

Ds que j'eus remis mon billet au contrleur, je trouvai,  la sortie,
une espce de cocher  face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:

--C'est-y vous qu'tes la nouvelle femme de chambre de M. Rabour?

--Oui, c'est moi.

--Vous avez une malle?

--Oui, j'ai une malle.

--Donnez-moi votre bulletin de bagages, et attendez-moi l...

Il pntra sur le quai. Les employs s'empressrent. Ils l'appelaient
Monsieur Louis sur un ton d'amical respect. Louis chercha ma malle
parmi les colis entasss et la fit porter dans une charrette anglaise,
qui stationnait prs de la barrire.

--Eh bien... montez-vous?

Je pris place  ct de lui sur la banquette, et nous partmes.

Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je l'examinais de mme. Je vis
tout de suite que j'avais affaire  un rustre,  un paysan mal dgrossi,
 un domestique pas styl et qui n'a jamais servi dans les grandes
maisons. Cela m'ennuya. Moi, j'aime les belles livres. Rien ne m'affole
comme une culotte de peau blanche, moulant des cuisses nerveuses. Et
ce qu'il manquait de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, avec un
complet trop large de droguet gris bleu, et une casquette plate, en cuir
verni, orne d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent, dans ce
patelin-l. Avec cela, un air renfrogn, brutal, mais pas mchant diable
au fond. Je connais ces types. Les premiers jours, avec les nouvelles,
ils font les malins, et puis aprs a s'arrange. Souvent, a s'arrange
mieux qu'on ne voudrait.

Nous restmes longtemps sans dire un mot. Lui faisait des manires
de grand cocher, tenant les guides hautes et jouant du fouet avec des
gestes arrondis... Non, ce qu'il tait rigolo!... Moi, je prenais
des attitudes dignes pour regarder le paysage, qui n'avait rien de
particulier; des champs, des arbres, des maisons, comme partout. Il mit
son cheval au pas pour monter une cte et, tout  coup, avec un sourire
moqueur, il me demanda:

--Avez-vous au moins apport une bonne provision de bottines?

--Sans doute! dis-je, tonne de cette question qui ne rimait  rien, et
plus encore du ton singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi me
demandez-vous a?... C'est un peu bte ce que vous me demandez-l, mon
gros pre, savez?...

Il me poussa du coude lgrement et, glissant sur moi un regard trange
dont je ne pus m'expliquer la double expression d'ironie aigu et, ma
foi, d'obscnit rjouie, il dit en ricanant:

--Avec a!... Faites celle qui ne sait rien... Farceuse va... sacre
farceuse!

Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit son allure rapide.

J'tais intrigue. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Peut-tre
rien du tout... Je pensai que le bonhomme tait un peu nigaud, qu'il ne
savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas trouv autre chose
pour amener une conversation que, d'ailleurs, je jugeai  propos de ne
pas continuer.

La proprit de M. Rabour tait assez belle et grande. Une jolie maison,
peinte en vert clair, entoure de vastes pelouses fleuries et d'un bois
de pins qui embaumait la trbenthine. J'adore la campagne... mais,
c'est drle, elle me rend triste et elle m'endort. J'tais tout abrutie
quand j'entrai dans le vestibule o m'attendait la gouvernante, celle-l
mme qui m'avait engage au bureau de placement de Paris, Dieu sait
aprs combien de questions indiscrtes sur mes habitudes intimes, mes
gots; ce qui aurait d me rendre mfiante... Mais on a beau en voir
et en supporter de plus en plus fortes chaque fois, a ne vous instruit
pas... La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau; ici, instantanment,
elle me dgota et je lui trouvai l'air rpugnant d'une vieille
maquerelle. C'tait une grosse femme, grosse et courte, courte et
souffle de graisse jauntre, avec des bandeaux plats grisonnants, une
poitrine norme et roulante, des mains molles, humides, transparentes
comme de la glatine. Ses yeux gris indiquaient la mchancet, une
mchancet froide, rflchie et vicieuse. A la faon tranquille et
cruelle dont elle vous regardait, vous fouillait l'me et la chair, elle
vous faisait presque rougir.

Elle me conduisit dans un petit salon et me quitta aussitt, disant
qu'elle allait prvenir Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant que
je ne commenasse mon service.

--Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. Je vous ai prise, c'est
vrai, mais enfin, il faut que vous plaisiez  Monsieur...

J'inspectai la pice. Elle tait tenue avec une propret et un ordre
extrmes. Les cuivres, les meubles, le parquet, les portes, astiqus 
fond, cirs, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas de flafla, de
tentures lourdes, de choses brodes, comme on en voit dans de certaines
maisons de Paris; mais du confortable srieux, un air de dcence riche,
de vie provinciale cossue, rgulire et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer
ferme, l-dedans, par exemple!... Mazette!

Monsieur entra. Ah! le drle de bonhomme, et qu'il m'amusa!...
Figurez-vous un petit vieux, tir  quatre pingles, ras de frais et
tout rose, ainsi qu'une poupe. Trs droit, trs vif, trs ragotant,
ma foi! il sautillait, en marchant, comme une petite sauterelle dans les
prairies. Il me salua et avec infiniment de politesse:

--Comment vous appelez-vous, mon enfant?

--Clestine, Monsieur.

--Clestine... fit-il... Clestine?... Diable!... Joli nom, je ne
prtends pas le contraire... mais trop long, mon enfant, beaucoup trop
long... Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est trs
gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes mes femmes de chambre,
je les ai appeles Marie. C'est une habitude  laquelle je serais dsol
de renoncer... Je prfrerais renoncer  la personne...

Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais vous appeler par votre nom
vritable... Je ne m'tonnai pas trop, moi  qui l'on a donn dj tous
les noms de toutes les saintes du calendrier... Il insista:

--Ainsi, cela ne vous dplat pas que je vous appelle Marie?... C'est
bien entendu?...

--Mais oui, Monsieur...

--Jolie fille... bon caractre... Bien, bien!

Il m'avait dit tout cela d'un air enjou, extrmement respectueux, et
sans me dvisager, sans fouiller d'un regard dshabilleur mon corsage,
mes jupes, comme font, en gnral, les hommes. A peine s'il m'avait
regarde. Depuis le moment o il tait entr dans le salon, ses yeux
restaient obstinment fixs sur mes bottines.

--Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il, aprs un court silence,
pendant lequel il me sembla que son regard tait devenu trangement
brillant.

--D'autres noms, Monsieur?

--Non, mon enfant, d'autres bottines...

Et il passa, sur ses lvres,  petits coups, une langue effile,  la
manire des chattes.

Je ne rpondis pas tout de suite. Ce mot de bottines, qui me rappelait
l'expression de gouaille polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela
avait donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante, je finis
par rpondre, mais d'une voix un peu rauque et trouble, comme s'il se
ft agi de confesser un pch galant:

--Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...

--Des vernies?

--Oui, Monsieur.

--De trs... trs vernies?

--Mais oui, Monsieur.

--Bien... bien... Et en cuir jaune?

--Je n'en ai pas, Monsieur...

--Il faudra en avoir... je vous en donnerai.

--Merci, Monsieur!

--Bien... bien... Tais-toi!

J'avais peur, car il venait de passer dans ses yeux des lueurs
troubles... des nues rouges de spasme... Et des gouttes de sueur
roulaient sur son front... Croyant qu'il allait dfaillir, je fus sur le
point de crier, d'appeler au secours... mais la crise se calma, et, au
bout de quelques minutes, il reprit d'une voix apaise, tandis qu'un peu
de salive moussait encore au coin de ses lvres:

--a n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi, mon enfant... Je suis
un peu maniaque... A mon ge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi,
tenez, par exemple je ne trouve pas convenable qu'une femme cire ses
bottines,  plus forte raison les miennes... Je respecte beaucoup les
femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est moi qui les cirerai vos
bottines, vos petites bottines, vos chres petites bottines... C'est
moi qui les entretiendrai... coutez bien... Chaque soir, avant de vous
coucher, vous porterez vos bottines dans ma chambre... vous les placerez
prs du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en venant ouvrir
mes fentres... vous les reprendrez.

Et, comme je manifestais un prodigieux tonnement, il ajouta:

--Voyons!... a n'est pas norme, ce que je vous demande l... c'est une
chose trs naturelle, aprs tout... Et si vous tes bien gentille...

Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il me remit.

--Si vous tes bien gentille, bien obissante, je vous donnerai souvent
des petits cadeaux. La gouvernante vous paiera, tous les mois, vos
gages... Mais, moi, Marie, entre nous, souvent, je vous donnerai des
petits cadeaux. Et qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, a n'est
pas extraordinaire, l... Est-ce donc si extraordinaire, mon Dieu?

Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il parlait, ses paupires
battaient, battaient comme des feuilles sous l'orage.

--Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis quelque chose... Pourquoi ne
marches-tu pas?... Marche un peu que je les voie remuer... que je les
voie vivre... tes petites bottines...

Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les ptrit de ses doigts fbriles
et caresseurs, les dlaa... Et, en les baisant, les ptrissant, les
caressant, il disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant qui
pleure:

--Oh! Marie... Marie... tes petites bottines... donne-les moi, tout de
suite... tout de suite... tout de suite... Je les veux tout de suite...
donne-les moi...

J'tais sans force... La stupfaction me paralysait... Je ne savais plus
si je vivais rellement ou si je rvais... Des yeux de Monsieur, je
ne voyais que deux petits globes blancs, stris de rouge. Et sa bouche
tait tout entire barbouille d'une sorte de bave savonneuse...

Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux heures, il s'enferma avec
elles dans sa chambre...

--Vous plaisez beaucoup  Monsieur, me dit la gouvernante en me montrant
la maison... Tchez que cela continue... La place est bonne...

Quatre jours aprs, le matin,  l'heure habituelle, en allant ouvrir les
fentres, je faillis m'vanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur
tait mort!... tendu sur le dos, au milieu du lit, le corps presque
entirement nu, on sentait dj en lui et sur lui la rigidit du
cadavre. Il ne s'tait point dbattu. Sur les couvertures, nul dsordre;
sur le drap, pas la moindre trace de lutte, de soubresaut, d'agonie,
de mains crispes qui cherchent  trangler la Mort... Et j'aurais cru
qu'il dormait, si son visage n'et t violet, violet affreusement, de
ce violet sinistre qu'ont les aubergines. Spectacle terrifiant, qui,
plus encore que ce visage, me secoua d'pouvante... Monsieur tenait,
serre dans ses dents, une de mes bottines, si durement serre dans
ses dents, qu'aprs d'inutiles et horribles efforts je fus oblige d'en
couper le cuir, avec un rasoir, pour la leur arracher...

Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des hommes et je sais,
par exprience, toutes les folies, toutes les salets dont ils sont
capables... Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!... Est-ce
rigolo, tout de mme, qu'il existe des types comme a?... Et o vont-ils
chercher toutes leurs imaginations, quand c'est si simple, quand c'est
si bon de s'aimer gentiment... comme tout le monde...

* * * * *

Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de pareil... C'est,
videmment, un autre genre ici. Mais est-il meilleur?... Est-il pire?...
Je n'en sais rien...

Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais d, peut-tre, en finir une
bonne fois avec toutes ces sales places et sauter le pas, carrment,
de la domesticit dans la galanterie, ainsi que tant d'autres que j'ai
connues et qui--soit dit sans orgueil--taient moins avantageuses
que moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je suis mieux; sans
fatuit, je puis dire que j'ai du montant, un chic que bien des femmes
du monde et bien des cocottes m'ont souvent envi. Un peu grande,
peut-tre, mais souple, mince et bien faite... de trs beaux cheveux
blonds, de trs beaux yeux bleu fonc, excitants et polissons, une
bouche audacieuse... enfin une manire d'tre originale et un tour
d'esprit, trs vif et langoureux,  la fois, qui plat aux hommes.
J'aurais pu russir. Mais, outre que j'ai manqu par ma faute des
occasions patantes et qui ne se retrouveront probablement plus, j'ai
eu peur... J'ai eu peur, car on ne sait pas o cela vous mne... J'ai
frl tant de misres dans cet ordre-l... j'ai reu tant de navrantes
confidences!... Et ces tragiques calvaires du Dpt  l'Hpital auxquels
on n'chappe pas toujours!... Et pour fond de tableau, l'enfer de
Saint-Lazare!... a donne  rflchir et  frissonner... Qui me dit
aussi que j'aurais eu, comme femme, le mme succs que comme femme de
chambre? Le charme, si particulier, que nous exerons sur les hommes,
ne tient pas seulement  nous, si jolies que nous puissions tre... Il
tient beaucoup, je m'en rends compte, au milieu o nous vivons... au
luxe, au vice ambiant,  nos matresses elles-mmes et au dsir qu'elles
excitent... En nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de leur
mystre que les hommes aiment en nous...

Mais il y a autre chose. En dpit de mon existence dvergonde, j'ai,
par bonheur, gard en moi, au fond de moi, un sentiment religieux trs
sincre, qui me prserve des chutes dfinitives et me retient au bord
des pires abmes... Ah! si l'on n'avait pas la religion, la prire dans
les glises, les soirs de morne pure et de dtresse morale, si l'on
n'avait pas la Sainte-Vierge et saint Antoine de Padoue, et tout le
bataclan, on serait bien plus malheureux, a c'est sr... Et ce qu'on
deviendrait, et jusqu'o l'on irait, le diable seul le sait!...

Enfin--et ceci est plus grave--je n'ai pas la moindre dfense contre les
hommes... Je serais la constante victime de mon dsintressement et de
leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui, j'aime trop l'amour, pour
tirer un profit quelconque de l'amour... C'est plus fort que moi, je ne
puis pas demander d'argent  qui me donne du bonheur et m'entr'ouvre
les rayonnantes portes de l'Extase... Quand ils me parlent, ces
monstres-l... et que je sens sur ma nuque le piquant de leur barbe et
la chaleur de leur haleine... va te promener!... je ne suis plus qu'une
chiffe... et c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce qu'ils
veulent...

Donc, me voil au Prieur, en attendant quoi?... Ma foi, je n'en sais
rien. Le plus sage serait de n'y point songer et de laisser aller
les choses au petit bonheur... C'est peut-tre ainsi qu'elles vont
le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de Madame, et poursuivie
jusqu'ici par cette impitoyable malchance qui ne me quitte jamais, je
ne sois pas force, une fois de plus, de lcher la baraque!... Cela
m'ennuierait... Depuis quelque temps, j'ai des douleurs aux reins et au
ventre, une lassitude dans tout le corps... mon estomac se dlabre,
ma mmoire s'affaiblit... je deviens, de plus en plus, irritable et
nerveuse. Tout  l'heure, me regardant dans la glace, je me suis trouv
le visage vraiment fatigu, et le teint--ce teint ambr dont j'tais si
fire--presque couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais dj?...
Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il est difficile de se
soigner. On n'a le temps de rien. La vie y est trop fivreuse, trop
tumultueuse... on y est, sans cesse, en contact avec trop de gens,
trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprvu... Il faut aller quand
mme... Ici, c'est calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire
doit tre sain et bon... Ah! si, au risque de m'embter, je pouvais me
reposer un peu...

Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, Madame est assez gentille
avec moi. Elle a bien voulu m'adresser quelques compliments sur ma
tenue, et se fliciter des renseignements qu'elle a reus... Oh!
sa tte, si elle savait qu'ils sont faux, du moins que ce sont des
renseignements de complaisance... Ce qui l'pate surtout, c'est mon
lgance. Et puis, le premier jour, il est rare qu'elles ne soient pas
gentilles, ces chameaux-l... Tout nouveau, tout beau... C'est un air
connu... Oui, et le lendemain, l'air change, connu, aussi... D'autant
que Madame a des yeux trs froids, trs durs, et qui ne me reviennent
pas... des yeux d'avare, pleins de soupons aigus et d'enqutes
policires... Je n'aime pas non plus ses lvres trop minces, sches,
et comme recouvertes d'une pellicule blanchtre... ni sa parole brve,
tranchante qui, d'un mot aimable, fait presque une insulte ou une
humiliation. Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, sur mes
aptitudes et sur mon pass, elle m'a regard avec cette impudence
tranquille et sournoise de vieux douanier qu'elles ont toutes, je me
suis dit:

--Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit mettre tout sous cl,
compter chaque soir les morceaux de sucre et les grains de raisin, et
faire des marques aux bouteilles... Allons! allons! C'est toujours la
mme chose pour changer...

Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir  cette premire
impression. Parmi tant de bouches qui m'ont parl, parmi tant de regards
qui m'ont fouill l'me, je trouverai, peut-tre, un jour--est-ce qu'on
sait?--la bouche amie... et le regard pitoyable... Il ne m'en cote rien
d'esprer...

Aussitt arrive, encore tourdie par quatre heures de chemin de fer
en troisime classe, et sans qu'on ait,  la cuisine, seulement song 
m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promene, dans toute la maison,
de la cave au grenier, pour me mettre immdiatement au courant de la
besogne. Oh! elle ne perd pas son temps, ni le mien... Ce que c'est
grand cette maison! Ce qu'il y en a, l-dedans, des affaires et des
recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir en tat, comme il faudrait,
quatre domestiques n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chausse,
trs important--car deux petits pavillons, en forme de terrasse s'y
surajoutent et le continuent--elle se compose de deux tages que je
devrai descendre et monter sans cesse, attendu que Madame, qui se tient
dans un petit salon prs de la salle  manger, a eu l'ingnieuse ide de
placer la lingerie, o je dois travailler, sous les combles,  ct de
nos chambres. Et des placards, et des armoires, et des tiroirs et des
resserres, et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en voil...
Jamais, je ne me retrouverai dans tout cela...

A chaque minute, en me montrant quelque chose, Madame me disait:

--Il faudra faire bien attention  a, ma fille. C'est trs joli, a, ma
fille... C'est trs rare, ma fille... a cote trs cher, ma fille.

Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon nom, au lieu de dire,
tout le temps: ma fille par ci... ma fille par l, sur ce ton de
domination blessante, qui dcourage les meilleures volonts et met
aussitt tant de distance, tant de haines, entre nos matresses et
nous?... Est-ce que je l'appelle: la petite mre, moi?... Et puis,
Madame n'a dans la bouche que ce mot: trs cher. C'est agaant... Tout
ce qui lui appartient, mme de pauvres objets de quatre sous, c'est
trs cher. On n'a pas ide o la vanit d'une matresse de maison
peut se nicher... Si a ne fait pas piti..., elle m'a expliqu le
fonctionnement d'une lampe  ptrole, pareille d'ailleurs  toutes les
autres lampes, et elle m'a recommand:

--Ma fille, vous savez que cette lampe cote trs cher, et qu'on ne peut
la rparer qu'en Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle de vos
yeux...

J'ai eu envie de lui rpondre:

--H! dis donc, la petite mre, et ton pot de chambre... est-ce qu'il
cote trs cher?... Et l'envoie-t-on  Londres quand il est fl?

Non, l, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles en font du chichi,
pour peu de chose. Et quand je pense que c'est uniquement pour vous
humilier, pour vous pater!...

La maison n'est pas si bien que a... Il n'y a pas de quoi, vraiment,
tre si fire d'une maison... De l'extrieur, mon Dieu!... avec les
grands massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement et les jardins
qui descendent jusqu' la rivire en pentes molles, orns de vastes
pelouses rectangulaires, elle a l'air de quelque chose... Mais
 l'intrieur... c'est triste, vieux, branlant, et cela sent le
renferm... Je ne comprends pas qu'on puisse vivre l-dedans... Rien que
des nids  rats, des escaliers de bois  vous rompre le col et dont les
marches gauchies tremblent et craquent sous les pieds... des couloirs
bas et sombres o, en guise de tapis moelleux, ce sont des carreaux mal
joints, passs au rouge et vernis, vernis, glissants, glissants...
Les cloisons trop minces, faites de planches trop sches, rendent
les chambres sonores, comme des intrieurs de violon... C'est toc et
province, quoi!... Elle n'est pas meuble, pour sr, comme  Paris...
Dans toutes les pices, du vieil acajou, de vieilles toffes manges aux
vers, de vieilles carpettes uses, dcolores, et des fauteuils et des
canaps, ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et boiteux... Ce
qu'ils doivent vous moudre les paules, et vous corcher les fesses!...
Vraiment, moi qui aime tant les tentures claires, les vastes divans
lastiques o l'on s'allonge voluptueusement sur des piles de coussins,
et tous ces jolis meubles modernes, si luxueux, si riches et si gais, je
me sens toute triste de la morne tristesse de ceux-l... Et j'ai peur
de ne pouvoir jamais m'habituer  si peu de confortable,  un tel manque
d'lgance,  tant de poussires anciennes et de formes mortes...

* * * * *

Madame, non plus, n'est pas habille comme  Paris. Elle manque de chic
et ignore les grandes couturires... Elle est plutt fagote, comme on
dit. Bien qu'elle affiche une certaine prtention dans ses toilettes,
elle retarde d'au moins dix ans sur la mode... Et quelle mode!...
Quoique a elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins, elle ne
serait pas trop mal... Son pire dfaut est qu'elle n'veille en vous
aucune sympathie, qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des traits
rguliers, de jolis cheveux naturellement blonds, et une belle peau...
une peau trop frache, par exemple, et comme si elle souffrait d'une
mauvaise maladie intrieure... Je connais ces types de femmes et je
ne me trompe point  l'clat de leur teint. C'est rose dessus, oui,
et dedans, c'est pourri... a ne tient debout, a ne marche, a ne vit
qu'au moyen de ceintures, de bandages hypogastriques, de pessaires, un
tas d'horreurs secrtes et de mcanismes compliqus... Ce qui ne les
empche pas de faire leur poire dans le monde... Mais oui! C'est
coquet, s'il vous plat... a flirte dans les coins, a tale des chairs
peintes, a joue de la prunelle, a se trmousse du derrire; et a
n'est bon qu' mettre dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!...
On n'a gures d'agrment avec elles, je vous assure, et a n'est pas
toujours ragotant de les servir...

Soit temprament, soit indisposition organique, je serais bien tonne
que Madame ft porte sur la chose... Aux expressions de son visage, aux
gestes durs, aux flexions raides de son corps, on ne sent pas du tout
l'amour, et, jamais, le dsir, avec ses charmes, ses souplesses et ses
abandons, n'a pass par l... Des vieilles filles vierges, elle garde,
en toute sa personne, je ne sais quoi d'aigre et de suri, je ne sais
quoi de dessch, de momifi, ce qui est rare chez les blondes...
Ce n'est pas Madame qu'une belle musique comme _Faust_--ah! ce
_Faust!_--ferait tomber de langueur et s'vanouir de volupt entre les
bras d'un beau mle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient pas  ce
genre de femmes trs laides, sur les figures de qui l'ardeur du sexe met
parfois tant de vie radieuse, tant de sductions et tant de beaut...
Aprs tout, il ne faut pas se fier  des airs comme celui de Madame...
J'en ai connu de plus svres et de plus grincheuses, qui loignaient
toute ide de dsir et d'amour, et qui taient de fameuses gourgandines,
et qui faisaient les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de
chambre ou leur cocher...

Par exemple, bien que Madame se force pour tre aimable, elle n'est
srement pas  la coule, comme des fois j'en ai vu... Je la crois trs
mchante, trs moucharde, trs ronchonneuse; un sale caractre et un
mchant coeur... Elle doit tre, sans cesse, sur le dos des gens,  les
asticoter de toutes les manires... Et des savez-vous faire ceci?...
Et des savez-vous faire cela? Ou bien encore: tes-vous casseuse?...
tes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de mmoire? Avez-vous
beaucoup d'ordre? a n'en finit pas... Et aussi: tes-vous trs
propre?... Moi, je suis exigeante sur la propret... je passe sur bien
des choses... mais sur la propret, je suis intraitable... Est-ce
qu'elle me prend pour une fille de ferme, une paysanne, une bonne de
province?... La propret?... Ah! je la connais, cette rengaine. Elles
disent toutes a... et, souvent, quand on va au fond des choses, quand
on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur linge... ce qu'elles
sont sales!... Quelquefois  vous soulever le coeur de dgot...

Aussi, je me mfie de la propret de Madame... Lorsqu'elle m'a montr
son cabinet de toilette, je n'y ai remarqu ni petit meuble, ni
baignoire, ni rien de ce qu'il faut  une femme soigne et qui la
pratique dans les coins... Et ce que c'est sommaire, l-dedans, en fait
de bibelots, de flacons, de tous ces objets intimes et parfums que
j'aime tant  tripoter... Il me tarde de voir Madame, toute nue, pour
m'amuser un peu... a doit tre du joli...

Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur est entr dans la salle
 manger... Il revenait de la chasse... C'est un homme trs grand, avec
une large carrure d'paules, de fortes moustaches noires, et un teint
mat... Ses manires sont un peu lourdes, un peu gauches, mais il parat
bon enfant... videmment, ce n'est pas un gnie comme M. Jules Lematre,
que j'ai tant de fois servi, rue Christophe-Colomb, ni un lgant comme
M. de Janz.--ah, celui-l! Pourtant, il est sympathique... Ses cheveux
drus et friss, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lvres
charnues, trs rouges et souriantes, attestent la force et la bonne
humeur... Je parie qu'il est port sur la chose, lui... J'ai vu
cela, tout de suite,  son nez mobile, flaireur, sensuel,  ses yeux
extrmement brillants, doux en mme temps que rigolos... Jamais, je
crois, je n'ai rencontr, chez un tre humain, de tels sourcils, pais
jusqu' en tre obscnes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en
avoir un dessus de malle, le gros pre!... Comme la plupart des hommes
peu intelligents et de muscles dvelopps, il est d'une grande timidit.

Il m'a examine d'un air tout drle, d'un air o il y avait de la
bienveillance, de la surprise, du contentement... quelque chose aussi
de polisson sans effronterie, de dshabilleur, sans brutalit. Il est
vident que Monsieur n'est pas habitu  des femmes de chambre comme
moi, que je l'pate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, une grande
impression... Il m'a dit, avec un peu d'embarras:

--Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme de chambre?...

J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baiss lgrement les yeux, puis,
modeste et mutine,  la fois, de ma voix la plus douce, j'ai rpondu
simplement:

--Mais oui, Monsieur, c'est moi...

Alors, il a balbuti:

--Ainsi, vous tes arrive?... C'est trs bien... c'est trs bien...

Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque chose  dire,
mais, n'tant pas loquent ni dbrouillard, il ne trouvait rien... Je
m'amusais vivement de sa gne... Aprs un court silence:

--Comme a, a-t-il fait, vous venez de Paris?

--Oui, Monsieur...

--C'est trs bien... c'est trs bien.

Et s'enhardissant:

--Comment vous appelez-vous?

--Clestine... Monsieur...

Par manire de contenance, il s'est frott les mains, et il a repris:

--Clestine!... Ah! ah!... C'est trs bien... Un nom pas commun...
un joli nom, ma foi!... Pourvu que Madame ne vous oblige pas  le
changer... elle a cette manie...

J'ai rpondu, digne et soumise:

--Je suis  la disposition de Madame...

--Sans doute... sans doute... Mais c'est un joli nom...

J'ai manqu clater de rire... Monsieur s'est mis  marcher dans la
salle, puis, tout d'un coup, il s'est assis sur une chaise, il a allong
ses jambes et, mettant dans son regard comme une excuse, dans sa voix,
comme une prire, il m'a demand:

--Eh bien, Clestine... car moi, je vous appellerai toujours
Clestine... voulez-vous m'aider  retirer mes bottes?... a ne vous
ennuie pas, au moins?

--Certainement, non, Monsieur...

--Parce que, voyez-vous... ces sacres bottes... elles sont trs
difficiles... elles glissent mal...

Dans un mouvement que j'essayai de rendre harmonieux et souple, et mme
provocant, je me suis agenouille en face de lui. Et pendant que je
l'aidais  retirer ses bottes, qui taient mouilles et couvertes de
boue, j'ai parfaitement senti que son nez s'excitait aux parfums de ma
nuque, que ses yeux suivaient, avec un intrt grandissant, les contours
de mon corsage et tout ce qui se rvlait de moi,  travers la robe...
Tout  coup, il murmure:

--Sapristi! Clestine... Vous sentez rudement bon... fumet de fauve,
pntrant et chaud... qui ne m'est pas dsagrable.

Quand ses bottes eurent t retires, et pour le laisser sur une bonne
impression de moi, je lui ai demand,  mon tour:

--Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur a fait une bonne chasse,
aujourd'hui?

--Je ne fais jamais de bonnes chasses, Clestine, a-t-il rpliqu, en
hochant la tte... C'est pour marcher... pour me promener... pour n'tre
pas ici, o je m'ennuie...

--Ah! Monsieur s'ennuie ici?...

Aprs une pause, il a rectifi galamment:

--C'est--dire... je m'ennuyais... Car maintenant... enfin... voil!...

Puis, avec un sourire bte et touchant:

--Clestine?...

--Monsieur!

--Voulez-vous me donner mes pantoufles?... Je vous demande pardon...

--Mais, Monsieur, c'est mon mtier...

--Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... dans un petit cabinet
noir...  gauche...

Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de ce type-l... Il
n'est pas malin, il se livre du premier coup... Ah! on pourrait le mener
loin...

* * * * *

Le dner, peu luxueux, compos des restes de la veille, s'est pass,
sans incidents, presque silencieusement... Monsieur dvore, et
Madame pignoche dans les plats avec des gestes maussades et des moues
ddaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce sont des cachets, des sirops, des
gouttes, des pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien soin de
mettre sur la table,  chaque repas, devant son assiette... Ils ont trs
peu parl, et, encore, sur des choses et des gens de l'endroit qui sont
pour moi d'un intrt mdiocre... Ce que j'ai compris, c'est qu'ils
reoivent trs peu. D'ailleurs, il tait visible que leur pense n'tait
point  ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun, selon les ides
qui les mnent, conduits, chacun, par une curiosit diffrente; Madame,
svre et raide, mprisante mme, de plus en plus hostile, et songeant,
dj,  tous les sales tours qu'elle me jouera; Monsieur en dessous,
avec des clignements d'yeux trs significatifs et, quoiqu'il s'effort
de les dissimuler, d'tranges regards sur mes mains... En vrit, je ne
sais pas ce qu'ont les hommes  s'exciter ainsi sur mes mains?... Moi,
j'avais l'air de ne rien remarquer  leur mange... J'allais, venais
digne, rserve, adroite et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir
mon me, s'ils avaient pu couter mon me, comme je voyais et comme
j'entendais la leur!...

J'adore servir  table. C'est l qu'on surprend ses matres dans toute
la salet, dans toute la bassesse de leur nature intime. Prudents,
d'abord, et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu  peu,
 se rvler,  s'taler tels qu'ils sont, sans fard et sans voiles,
oubliant qu'il y a autour d'eux quelqu'un qui rde et qui coute et
qui note leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrtes de leur
existence, tout ce que peut contenir d'infamies et de rves ignobles le
cerveau respectable des honntes gens. Ramasser ces aveux, les classer,
les tiqueter dans notre mmoire, en attendant de s'en faire une arme
terrible, au jour des comptes  rendre, c'est une des grandes et
fortes joies du mtier, et c'est la revanche la plus prcieuse de nos
humiliations...

De ce premier contact avec mes nouveaux matres je n'ai pu recueillir
des indications prcises et formelles... Mais j'ai senti que le mnage
ne va pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que c'est Madame qui
est tout, que Monsieur tremble devant Madame, comme un petit enfant...
Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre homme!... Srement,
il en voit, en entend, en subit de toutes les sortes... J'imagine que
j'aurai, parfois, du bon temps  tre l...

Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait cess de renifler mes
mains, mes bras, mon corsage, a dit d'une voix nette et tranchante:

--Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...

Comme je ne rpondais pas, faisant semblant d'ignorer que cette phrase
s'adresst  moi.

--Vous entendez, Clestine?

--Bien, Madame.

Alors, j'ai regard,  la drobe, le pauvre Monsieur qui les aime, lui,
les parfums, ou du moins, qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la
table, indiffrent en apparence, mais, dans le fond, humili et navr,
il suivait le vol d'une gupe attarde au-dessus d'une assiette de
fruits... Et c'tait maintenant un silence morne dans cette salle
 manger que le crpuscule venait d'envahir, et quelque chose
d'inexprimablement triste, quelque chose d'indiciblement pesant tombait
du plafond sur ces deux tres, dont je me demande vraiment  quoi ils
servent et ce qu'ils font sur la terre.

--La lampe, Clestine!

C'tait la voix de Madame, plus aigre dans ce silence et dans cette
ombre. Elle me fit sursauter...

--Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne devrais pas avoir  vous
demander la lampe... Que ce soit la dernire fois, n'est-ce pas?

En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut se rparer qu'en
Angleterre, j'avais envie de crier au pauvre Monsieur:

--Attends un peu, mon gros, et ne crains rien... et ne te dsole pas. Je
t'en donnerai  boire et  manger des parfums que tu aimes et dont tu es
si priv... Tu les respireras, je te le promets, tu les respireras 
mes cheveux,  ma bouche,  ma gorge,  toute ma chair... Tous les
deux, nous lui en ferons voir de joyeuses,  cette pcore... je t'en
rponds!...

Et, pour matrialiser cette muette invocation, en dposant la lampe sur
la table, je pris soin de frler lgrement le bras de Monsieur, et je
me retirai...

* * * * *

L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a que deux domestiques,
une cuisinire qui grinche tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit
jamais un mot. La cuisinire s'appelle Marianne, le jardinier-cocher,
Joseph... Des paysans abrutis... Et ce qu'ils ont des ttes!... Elle,
grasse, molle, flasque, tale, le cou sortant en triple bourrelet d'un
fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie ses chaudrons, les
deux seins normes et difformes roulant sous une sorte de camisole
en cotonnade bleue plaque de graisse, sa robe trop courte dcouvrant
d'paisses chevilles et de larges pieds chausss de laine grise; lui,
en manches de chemise, tablier de travail et sabots, ras, sec, nerveux,
avec un mauvais rictus sur les lvres qui lui fendent le visage d'une
oreille  l'autre, et une allure tortueuse, des mouvements sournois de
sacristain... Tels sont mes deux compagnons...

Pas de salle  manger pour les domestiques. Nous prenons nos repas dans
la cuisine, sur la mme table o, durant la journe, la cuisinire fait
ses salets, dcoupe ses viandes, vide ses poissons, taille ses lgumes,
avec ses doigts gras et ronds comme des boudins... Vrai!... a n'est
gure convenable... Le fourneau allum rend l'atmosphre de la pice
touffante. Il y circule des odeurs de vieille graisse, de sauces
rances, de persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, une marmite
o bout la soupe des chiens exhale une vapeur ftide qui vous prend 
la gorge et vous fait tousser... C'est  vomir!... On respecte davantage
les prisonniers dans les prisons et les chiens dans les chenils...

On nous a servi du lard aux choux, et du fromage puant;... pour boisson,
du cidre aigre... Rien d'autre. Des assiettes de terre, dont l'mail
est fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en fer-blanc
compltent ce joli service.

tant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas voulu me plaindre. Mais
je n'ai pas voulu manger, non plus. Pour m'abmer l'estomac davantage,
merci!

--Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la cuisinire.

--Je n'ai pas faim.

J'ai articul cela d'un ton trs digne... Alors, Marianne a grogn:

--Il faudrait peut-tre des truffes  Mademoiselle?

Sans me fcher, mais pince et hautaine, j'ai rpliqu:

--Mais, vous savez, j'en ai mang des truffes... Tout le monde ne
pourrait pas en dire autant ici...

Cela l'a fait taire.

Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait la bouche de gros
morceaux de lard, et me regardait en dessous. Je ne saurais dire
pourquoi, cet homme a un regard gnant... et son silence me trouble.
Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis tonne de la souplesse, de
l'lasticit de ses mouvements;... ses reins ont des ondulations de
reptile... J'en arrive  le dtailler davantage... Ses durs cheveux
grisonnants, son front bas, ses yeux obliques, ses pommettes
prominentes, sa large et forte mchoire, et ce menton long, charnu,
relev, tout cela lui donne un caractre trange que je ne puis
dfinir... Est-il godiche?... Est-il canaille?... Je n'en sais rien.
Pourtant, il est curieux que cet homme me retienne de la sorte... A la
longue, cette obsession s'attnue et s'efface. Et je me rends compte
que c'est l encore un des mille et mille tours de mon imagination
excessive, grossissante et romanesque, qui me fait voir les choses et
les gens en trop beau ou en trop laid, et qui, de ce misrable Joseph,
veut  toute force crer quelqu'un de suprieur au rustre stupide, au
lourd paysan qu'il est rellement.

Vers la fin du dner, Joseph, sans toujours dire un mot, a tir de la
poche de son tablier la _Libre Parole_, qu'il s'est mis  lire avec
attention, et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de cidre,
s'est amollie, est devenue plus aimable. Vautre sur sa chaise, ses
manches retrousses et dcouvrant le bras nu, son bonnet un peu de
travers sur des cheveux dpeigns, elle m'a demand d'o j'tais, o
j'avais t, si j'avais fait de bonnes places, si j'tais contre les
Juifs?... Et nous avons caus, quelque temps, presque amicalement...
A mon tour, j'ai demand des renseignements sur la maison, s'il venait
souvent du monde et quel genre de monde, si Monsieur faisait attention
aux femmes de chambre, si Madame avait un amant?...

Ah! non, il fallait voir sa tte et celle de Joseph que mes questions
interrompaient, par -coups, dans sa lecture... Ce qu'ils taient
scandaliss et ridicules!... On n'a pas ide de ce qu'ils sont en
retard, en province... a ne sait rien... a ne voit rien... a ne
comprend rien... a s'esbrouffe de la chose la plus naturelle... Et,
cependant, lui, avec son air pataud et respectable, elle, avec ses
manires vertueuses et dbrailles, on ne m'tera pas de l'esprit qu'ils
couchent ensemble... Ah! non!... il faut tre vraiment prive pour se
payer un type comme a...

--On voit bien que vous venez de Paris, de je ne sais d'o?... m'a
reproch aigrement la cuisinire.

A quoi Joseph, dodelinant de la tte, a brivement ajout:

--Pour sr!...

Il s'est remis  lire la _Libre Parole_... Marianne s'est leve
pesamment et a retir la marmite du feu... Nous n'avons plus caus...

Alors, j'ai pens  ma dernire place,  monsieur Jean, le valet de
chambre, si distingu avec ses favoris noirs et sa peau blanche soigne
comme une peau de femme. Ah! il tait si beau garon, monsieur Jean, si
gai, si gentil, si dlicat, si adroit, lorsque, le soir, il nous lisait
_Fin de sicle_, qu'il nous racontait des histoires polissonnes et
touchantes, qu'il nous mettait au courant des lettres de Monsieur... Il
y a du changement, aujourd'hui... Comment cela est-il possible que j'en
sois arrive  m'chouer ici, parmi de telles gens, et loin de tout ce
que j'aime?

J'ai presque envie de pleurer.

* * * * *

Et j'cris ces lignes dans ma chambre, une sale petite chambre, sous les
combles, ouverte  tous les vents, aux froids de l'hiver, aux brlantes
chaleurs de l't. Pas d'autres meubles qu'un mchant lit de fer et
qu'une mchante armoire de bois blanc, qui ne ferme point et o je
n'ai pas la place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumire qu'une
chandelle qui fume et coule dans un chandelier de cuivre... a fait
piti!... Si je veux continuer  crire ce journal, ou seulement lire
les romans que j'ai apports et me tirer les cartes, il faudra que je
m'achte de mon propre argent, des bougies... car, pour ce qui est des
bougies de Madame... la peau!... comme disait monsieur Jean... Elles
sont sous cl.

Demain, je tcherai de m'arranger un peu... Au-dessus de mon lit,
je clouerai mon petit crucifix de cuivre dor, et je mettrai sur la
chemine ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes petites botes,
mes petits bibelots et les photographies de monsieur Jean, de faon 
introduire dans ce galetas un rayon d'intimit et de joie.

La chambre de Marianne est voisine de la mienne. Une mince cloison la
spare et l'on entend tout ce qui s'y fait... J'ai pens que Joseph,
qui couche dans les communs, viendrait peut-tre chez Marianne... Mais
non... Marianne a longtemps tourn dans la chambre... Elle a touss,
crach, tran des chaises, remu un tas de choses... Maintenant elle
ronfle... C'est sans doute dans la journe qu'ils font a!...

Un chien aboie, trs loin, dans la campagne... Il est prs de deux
heures, et ma lumire va s'teindre... Moi aussi, je vais tre oblige
de me coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas dormir...

Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette baraque!... Non, l,
vrai!




II


15 septembre.

Je n'ai pas encore crit une seule fois le nom de mes matres. Ils
s'appellent d'un nom ridicule et comique: Lanlaire... Monsieur et madame
Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... Vous voyez d'ici
toutes les bonnes plaisanteries qu'un tel nom comporte et qu'il doit
forcment susciter. Quant  leurs prnoms, ils sont peut-tre plus
ridicules que leur nom et, si j'ose dire, ils le compltent. Celui de
Monsieur est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... Je
vous demande un peu.

La mercire, chez qui je suis alle tantt pour un rassortissement de
soie, m'a donn des renseignements sur la maison. a n'est pas du joli.
Mais, pour tre juste, je dois dire que je n'ai jamais rencontr une
femme si rosse et si bavarde... Si ceux qui fournissent mes matres en
parlent ainsi, comment doivent en parler ceux qui ne les fournissent
pas?... Ah! ils ont de bonnes langues, en province!... Mazette!

Le pre de Monsieur tait fabricant de draps et banquier  Louviers. Il
fit une faillite frauduleuse qui vida toutes les petites bourses de
la rgion, et il fut condamn  dix ans de rclusion, ce qui, en
comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte
qu'il avait commis, fut jug trs doux. Durant qu'il accomplissait sa
peine  Gaillon, il mourut. Mais il avait eu soin de mettre de ct
et en sret, parat-il, quatre cent cinquante mille francs, lesquels,
habilement soustraits aux cranciers ruins, constituent toute la
fortune personnelle de Monsieur... Et allez donc!... a n'est pas plus
malin que a, d'tre riche.

Le pre de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il n'ait point t
condamn  de la prison et qu'il ait quitt cette vie, respect de tous
les honntes gens. Il tait marchand d'hommes. La mercire m'a
expliqu que, sous Napolon III, tout le monde n'tant pas soldat comme
aujourd'hui, les jeunes gens riches tombs au sort avaient le droit
de se racheter du service. Ils s'adressaient  une agence ou  un
monsieur qui, moyennant une prime variant de mille  deux mille francs,
selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel
consentait  les remplacer au rgiment pendant sept annes et, en cas de
guerre,  mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des
blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des
marchs d'hommes, comme des marchs de bestiaux pour une plus horrible
boucherie? Cela ne m'tonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus
aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons
publiques, sinon des foires d'esclaves, des tals de viande humaine?

D'aprs la mercire, c'tait un commerce fort lucratif, et le pre de
Madame, qui l'avait accapar pour tout le dpartement, s'y montrait
d'une grande habilet, c'est--dire qu'il gardait pour lui et mettait
dans sa poche la majeure partie de la prime... Voici dix ans qu'il
est mort, maire du Mesnil-Roy, supplant du juge de paix, conseiller
gnral, prsident de la fabrique, trsorier du bureau de bienfaisance,
dcor, et, en plus du Prieur qu'il avait achet pour rien, laissant
douze cent mille francs, dont six cent mille sont alls  Madame, car
Madame a un frre qui a mal tourn, et on ne sait pas ce qu'il est
devenu... Eh bien... on dira ce qu'on voudra... Voil de l'argent qui
n'est gure propre, si tant est qu'il y en ait qui le soit... Pour
moi, c'est bien simple, je n'ai vu que du sale argent et que de mauvais
riches.

Les Lanlaire--est-ce pas  vous dgoter?--ont donc plus d'un million.
Ils ne font rien que d'conomiser... et c'est  peine s'ils dpensent
le tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les autres et sur
eux-mmes, chipotant prement sur les notes, reniant leur parole, ne
reconnaissant des conventions acceptes que ce qui est crit et sign,
il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les rapports d'affaires, ne
jamais ouvrir la porte  une contestation quelconque. Ils en profitent
aussitt pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs qui ne
peuvent supporter les frais d'un procs, et les pauvres diables qui
n'ont point de dfense... Naturellement, ils ne donnent jamais rien, si
ce n'est, de temps en temps,  l'glise, car ils sont fort dvots. Quant
aux pauvres, ils peuvent crever de faim devant la porte du Prieur,
implorer et gmir. La porte reste toujours ferme...

--Je crois mme, disait la mercire, que s'ils pouvaient prendre quelque
chose dans la besace des mendiants, ils le feraient sans remords, avec
une joie sauvage...

Et elle ajoutait,  titre d'exemple monstrueux:

--Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie pniblement, quand nous
rendons le pain bnit, nous achetons de la brioche. C'est une question
de convenance et d'amour-propre... Eux, les sales pingres, ils
distribuent, quoi?... Du pain, ma chre demoiselle. Et pas mme du pain
blanc, du pain de premire qualit... Non... du pain d'ouvrier... Est-ce
pas honteux... des personnes si riches?... Mme que la Paumier, la
femme du tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au cur qui lui
reprochait doucement cette crasserie: Monsieur le cur, c'est toujours
assez bon pour ces gens-l!

Il faut tre juste, mme avec ses matres. S'il n'y a qu'une voix sur
le compte de Madame, on n'en veut pas  Monsieur... On ne dteste pas
Monsieur... Chacun est d'accord pour dclarer que Monsieur n'est pas
fier, qu'il serait gnreux envers le monde, et ferait beaucoup de bien,
s'il le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... Monsieur n'est
rien chez lui... moins que les domestiques, pourtant durement traits,
moins que le chat  qui on permet tout... Peu  peu, et pour tre
tranquille, il a abdiqu toute autorit de matre de maison, toute
dignit d'homme aux mains de sa femme. C'est Madame qui dirige,
rgle, organise, administre tout... Madame s'occupe de l'curie, de la
basse-cour, du jardin, de la cave, du bcher et elle trouve  redire
sur tout. Jamais les choses ne vont comme elle voudrait, et elle prtend
sans cesse qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable.
On ne lui pose pas de blagues, bien sr, car elle les connat toutes...
C'est elle qui paie les notes, touche les rentes et les fermages,
conclut les marchs... Elle a des roueries de vieux comptable, des
indlicatesses d'huissier vreux, des combinaisons gniales d'usurier...
C'est  ne pas croire... Naturellement, elle tient la bourse,
frocement, et elle n'en dnoue les cordons que pour y faire entrer plus
d'argent, toujours... Elle laisse Monsieur sans un sou, c'est  peine
s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. Au milieu de sa richesse,
il est encore plus dnu que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne
bronche pas, il ne bronche jamais... Il obit comme les camarades. Ah!
ce qu'il est drle, des fois, avec son air de chien embt et soumis...
Quand, Madame tant sortie, arrive un fournisseur avec une facture, un
pauvre avec sa misre, un commissionnaire qui rclame un pourboire, il
faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un comique!... Il fouille
dans ses poches, se tte, rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:

--Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je n'ai que des billets
de mille francs... Avez-vous de la monnaie de mille francs?... Non?...
Alors, il faudra repasser...

Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais cent sous sur lui!...
Jusqu' son papier  lettre que Madame renferme dans une armoire, dont
elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que feuille par feuille,
en grognant:

--Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc peux-tu crire pour en
user autant?...

Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on ne comprend pas, c'est son
indigne faiblesse et qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille
mgre... Car, enfin, personne ne l'ignore, et Madame le crie assez
par-dessus les toits... Monsieur et Madame ne sont plus rien l'un pour
l'autre... Madame, qui est malade du ventre et ne peut avoir d'enfants,
ne veut plus entendre parler de la chose. Il parat que a lui fait mal
 crier... A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne histoire...

Un jour,  la confession, Madame expliquait son cas au cur et lui
demandait si elle pouvait _tricher_ avec son mari...

--Qu'est-ce que vous entendez par _tricher_, mon enfant?... fit le cur.

--Je ne sais pas au juste, mon pre, rpondit Madame, embarrasse... De
certaines caresses...

--De certaines caresses!... Mais, mon enfant, vous n'ignorez pas que...
de certaines caresses.. c'est un pch mortel...

--C'est bien pour cela, mon pre, que je sollicite l'autorisation de
l'Eglise...

--Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de certaines caresses...
souvent?...

--Mon mari est un homme robuste... de forte sant... Deux fois par
semaine, peut-tre...

--Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... c'est trop... c'est de la
dbauche... Si robuste que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois
par semaine, de... de... de certaines caresses...

Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis finalement:

--Eh bien, soit... Je vous autorise...  de certaines caresses... deux
fois par semaine...  condition toutefois... _primo_... que vous n'y
prendrez, vous, aucun plaisir coupable...

--Ah! je vous le jure, mon pre!...

--_Secundo_... que vous donnerez tous les ans une somme de deux cents
francs... pour l'autel de la Trs-Sainte-Vierge...

--Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour a?... Ah non!...

Et elle envoya promener le cur en douceur...

--Alors, terminait la mercire, qui me faisait ce rcit... Pourquoi
Monsieur est-il si bon, est-il si lche envers une femme qui lui refuse
non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est moi qui la mettrais 
la raison et rudement, encore...

Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui est un homme vigoureux,
extrmement port sur la chose, et qui est aussi un brave homme, veut
se payer--dame, coutez donc?--une petite joie d'amour, ou une petite
charit envers un pauvre, il en est rduit  des expdients ridicules,
des carottages grossiers, des emprunts pas trs dignes, dont la
dcouverte par Madame amne des scnes terribles, des brouilles qui,
souvent, durent des mois entiers... On voit alors Monsieur s'en aller
par la campagne et marcher, marcher comme un fou, faisant des gestes
furieux et menaants, crasant des mottes de terre, parlant tout seul,
dans le vent, dans la pluie, dans la neige... puis, rentrer le soir chez
lui, plus timide, plus courb, plus tremblant, plus vaincu que jamais...

Le curieux et le mlancolique aussi de cette histoire, c'est que, au
milieu des pires rcriminations de la mercire, parmi ces infamies
dvoiles, ces salets honteuses qui se colportent de bouche en bouche,
de boutique en boutique, de maison en maison, je sens que, dans la
ville, on jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les msestime. En
dpit de leur inutilit criminelle, de leur malfaisance sociale, malgr
tout ce qu'ils crasent sous le poids de leur hideux million, c'est ce
million qui leur donne, quand mme, une aurole de respectabilit
et presque de gloire. On les salue plus bas que les autres, on les
accueille avec plus d'empressement que les autres... On appelle... avec
quelle complaisance servile!... la sale bicoque o ils vivent dans
la crasse de leur me, le chteau... A des trangers qui viendraient
s'enqurir des curiosits du pays, je suis sre que la mercire
elle-mme, si haineuse, rpondrait:

--Nous avons une belle glise... une belle fontaine... nous avons
surtout quelque chose de trs beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui
possdent un million et habitent un chteau... Ce sont d'affreuses gens,
et nous en sommes trs fiers...

L'adoration du million!... C'est un sentiment bas, commun non seulement
aux bourgeois, mais  la plupart d'entre nous, les petits, les humbles,
les sans le sou de ce monde. Et moi-mme, avec mes allures en dehors,
mes menaces de tout casser, je n'y chappe point... Moi que la richesse
opprime, moi qui lui dois mes douleurs, mes vices, mes haines, les plus
amres d'entre mes humiliations, et mes rves impossibles et le tourment
 jamais de ma vie, eh bien, ds que je me trouve en prsence d'un
riche, je ne puis m'empcher de le regarder comme un tre exceptionnel
et beau, comme une espce de divinit merveilleuse, et, malgr moi,
par del ma volont et ma raison, je sens monter, du plus profond de
moi-mme, vers ce riche trs souvent imbcile et quelquefois meurtrier,
comme un encens d'admiration... Est-ce bte?... Et pourquoi?...
pourquoi?

En quittant cette sale mercire et cette trange boutique o,
d'ailleurs, il me fut impossible de rassortir ma soie, je songeais
avec dcouragement  tout ce que cette femme m'avait racont sur mes
matres... Il bruinait... Le ciel tait crasseux comme l'me de cette
marchande de potins... Je glissais sur le pav gluant de la rue, et,
furieuse contre la mercire et contre mes matres, et contre moi-mme,
furieuse contre ce ciel de province, contre cette boue, dans laquelle
pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la tristesse incurable de la
petite ville, je ne cessais de me rpter:

--Eh bien!... me voil propre... Il ne me manquait plus que cela... Et
je suis bien tombe!...

* * * * *

Ah oui! je suis bien tombe... Et voici du nouveau.

Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-mme. Elle s'enferme 
double tour dans son cabinet de toilette, et c'est  peine si j'ai le
droit d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait l-dedans des heures
et des heures!... Ce soir, n'y tenant plus, j'ai frapp  la porte,
carrment. Et telle est la petite conversation qui s'est engage entre
Madame et moi.

--Toc, toc!

--Qui est l?

Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait  faire rentrer, dans
la bouche, d'un coup de poing...

--C'est moi, Madame...

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je viens faire le cabinet de toilette...

--Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que quand je vous sonne...

C'est--dire que je ne suis mme pas une femme de chambre, ici... Je ne
sais pas ce que je suis ici... et quelles sont mes attributions...
Et, pourtant, habiller, dshabiller, coiffer, il n'y a que cela qui me
plaise dans le mtier... J'aime  jouer avec les chemises de nuit,
les chiffons et les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, les
dentelles, les fourrures, frotter mes matresses aprs le bain, les
poudrer, poncer leurs pieds, parfumer leurs poitrines, oxygner leurs
chevelures, les connatre, enfin, du bout de leurs mules  la pointe de
leur chignon, les voir toutes nues... De cette faon, elles deviennent
pour vous autre chose qu'une matresse, presque une amie ou une
complice, souvent une esclave... On est forcment la confidente d'un tas
de choses, de leurs peines, de leurs vices, de leurs dceptions d'amour,
des secrets les plus intimes du mnage, de leurs maladies... Sans
compter que lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule de dtails
qu'elles ne souponnent mme pas... On en tire beaucoup plus... C'est,
 la fois, profitable et amusant... Voil comment je comprends le mtier
de femme de chambre...

On ne s'imagine pas combien il y en a--comment dire cela?--combien il y
en a qui sont indcentes et loufoques dans l'intimit, mme parmi celles
qui, dans le monde, passent pour les plus retenues, les plus svres,
pour des vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de toilette,
comme les masques tombent!... Comme s'effritent et se lzardent les
faades les plus orgueilleuses!...

J'en ai eu une qui avait un drle de truc... Tous les matins, avant de
passer sa chemise, tous les soirs, aprs l'avoir retire, elle restait
nue,  s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, devant la
psych... Puis, elle tendait sa poitrine en avant, se renversait la
nuque en arrire, levait d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de
faon que ses seins qui pendaient, pauvres loques de chair, remontassent
un peu... Et elle me disait:

--Clestine... regardez donc!... N'est-ce pas qu'ils sont encore fermes?

C'tait  pouffer... D'autant que le corps de Madame... oh! quelle ruine
lamentable!... Quand, de la chemise tombe, il sortait dbarrass de ses
blindages et de ses soutiens, on et dit qu'il allait se rpandre sur le
tapis en liquide visqueux... Le ventre, la croupe, les seins, des outres
dgonfles, des poches qui se vidaient et dont il ne restait plus que
des plis gras et flottants... Ses fesses avaient l'inconsistance
molle, la surface troue des vieilles ponges... Et pourtant, dans cet
croulement des formes, une grce survivait... douloureuse... ou plutt
le souvenir d'une grce... la grce d'une femme qui avait pu tre belle
autrefois et dont toute la vie avait t une vie d'amour... Par
un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des cratures
vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irrparable
fltrissure... Elle multipliait les soins savants, les coquetteries
raffines, pour appeler l'amour, encore... Et l'amour accourait  ce
dernier appel... Mais d'o?... Ah! que c'tait mlancolique!...

Quelquefois, juste avant le dner, essouffle, un peu honteuse, Madame
rentrait...

--Vite... vite... Je suis en retard... Dshabillez-moi...

D'o revenait-elle, avec ce visage fatigu, ces yeux cerns, puise
jusqu' tomber, comme une masse, sur le divan du cabinet de toilette?...
Et le dsordre de ses dessous!... La chemise saccage et salie,
les jupons rattachs  la hte, le corset de travers et dlac, les
jarretelles libres, les bas tirebouchonns... Et les cheveux dsonduls,
 la pointe desquels frissonnaient encore la raclure lgre d'un
drap, le duvet d'un oreiller!... Et la crote de fard tombe, sous les
baisers, de sa bouche, de ses joues, mettait  vif les meurtrissures et
les plis de son visage, si cruellement, comme des plaies...

Pour essayer de dtourner mes soupons, elle gmissait:

--Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, tout d'un coup, chez la
couturire... une syncope... On a t oblig de me dshabiller... Je
suis encore toute malade...

Et, souvent, prise de piti, je faisais semblant d'tre la dupe de ces
stupides explications...

Une matine, tandis que j'tais auprs de Madame, on sonna. Le valet de
chambre tant sorti, j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect
louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rdeur... Un de ces tres
ambigus, comme on en rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent
du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure trs ple, de petites
moustaches noires, une cravate rouge. Ses paules s'engonaient dans
un veston trop large et il se dandinait, selon les rites les plus
classiques. Il commena par inspecter, avec des regards surpris et
troubles, la richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, les
tableaux, les tentures... Puis il me tendit une lettre pour Madame, en
me disant d'une voix tranante, grasseyante, mais imprieuse:

--Y a une rponse...

Venait-il pour son compte?... N'tait-ce qu'un commissionnaire?...
J'cartai cette seconde hypothse. Les gens qui viennent pour les autres
ne mettent pas tant d'autorit dans leur faon d'tre et de parler...

--Je vais voir si Madame y est... fis-je prudemment, en tournant la
lettre dans mes mains.

Il rpliqua:

--Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... C'est urgent...

Madame lut la lettre... Elle devint presque livide, et, dans cet effroi
subit, elle s'oublia jusqu' balbutier:

--Il est l, chez moi?... Vous l'avez laiss seul, dans
l'antichambre?... Comment a-t-il su mon adresse?

Mais, se remettant trs vite, et d'un air dtach:

--Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est un pauvre... un pauvre
trs intressant... Sa mre va mourir...

Elle ouvrit en hte son secrtaire d'une main tremblante, en retira un
billet de cent francs:

--Portez-lui a... vite... vite... le pauvre garon!...

--Mtiche!... ne pus-je m'empcher de grincer, entre mes dents. Madame
est bien gnreuse, aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.

Et j'appuyai sur ce mot de pauvre, avec une intention froce...

--Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui ne tenait plus en place...

Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas beaucoup d'ordre et qui,
souvent, laissait traner ses affaires sur les meubles, avait dchir la
lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient de se consumer dans
la chemine...

Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'tait que ce garon... Et je ne
l'ai pas revu... Mais ce que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame,
cette matine-l, avant de passer sa chemise, ne se regarda pas nue dans
la psych... et elle ne me demanda point, en remontant ses dplorables
seins: N'est-ce pas qu'ils sont encore bien fermes? Toute la journe,
elle resta chez elle, inquite et nerveuse, sous l'impression d'une
grande peur...

A partir de ce moment, quand Madame tait en retard, le soir, je
tremblais toujours qu'elle n'et t assassine, au fond de quel
bouge!... Et, comme nous parlions  l'office de mes terreurs,
quelquefois, le matre d'htel, un petit vieux trs laid, cynique, et
qui avait sur le front une tache de vin, maugrait:

--Eh bien... quoi?... Sr que a lui arrivera un jour ou l'autre...
Qu'est-ce que vous voulez?... Au lieu d'aller courir les souteneurs,
cette vieille salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa maison,
 un homme de confiance, de tout repos?

--A vous, peut-tre?... ricanais-je...

Et le matre d'htel, se rengorgeant, parmi tous les pouffements de
l'assistance, rpliquait:

--Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un peu de galette...

C'tait une perle que cet homme-l...

* * * * *

Mon avant-dernire matresse, elle, c'tait une autre histoire... Et ce
que nous nous en faisions aussi une pinte de bon sang, le soir, autour
de la table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperois que nous
avions tort, car Madame n'tait pas une mchante femme. Elle tait
trs douce, trs gnreuse, trs malheureuse... Et elle me comblait de
cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, a il faut le dire...
Et a ne tombe jamais que sur celles qui se montrrent gentilles pour
nous...

Son mari,  celle-l... une espce de savant, un membre de je ne sais
plus quelle Acadmie, la ngligeait beaucoup... Non qu'elle ft laide,
elle tait, au contraire, fort jolie; non qu'il court aprs les autres
femmes; il tait d'une sagesse exemplaire... Plus trs jeune et, sans
doute, peu port sur la chose, a ne lui disait rien, quoi!... Il
restait des mois et des mois sans venir la nuit, chez Madame... Et
Madame se dsesprait... Tous les soirs, je faisais  Madame une belle
toilette d'amour... des chemises transparentes... des parfums  se
pmer... et de tout... Elle me disait:

--Il viendra, peut-tre, ce soir, Clestine?... Savez-vous ce qu'il
fait, en ce moment?

--Monsieur est dans sa bibliothque... Il travaille...

Elle avait un geste d'accablement.

--Toujours, dans sa bibliothque!... Mon Dieu!...

Et elle soupirait:

--Il viendra peut-tre, tout de mme, ce soir...

J'achevais de la pomponner et, fire de cette beaut, de cette volupt,
qui taient un peu mon oeuvre, je considrais Madame avec admiration. Je
m'enthousiasmais:

--Monsieur aurait joliment tort de ne pas venir, ce soir, car, rien qu'
voir Madame, sr que Monsieur ne s'embterait pas... ce soir!

--Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.

Naturellement, le lendemain, c'taient des tristesses, des plaintes, des
pleurs...

--Ah! Clestine!... Monsieur n'est pas venu, cette nuit... Toute la
nuit, je l'ai attendu... et il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais
plus!

Je la consolais de mon mieux:

--C'est que Monsieur est sans doute trop fatigu avec ses travaux...
Les savants, a n'a pas toujours la tte  a... a pense  on ne sait
quoi... Si Madame essayait des gravures, avec Monsieur?... Il parat
qu'il y a de belles gravures, auxquelles les hommes les plus froids ne
rsistent pas...

--Non... non...  quoi bon?...

--Et si Madame faisait, tous les soirs, servir  Monsieur... des choses
trs pices... des crevisses?...

--Non! non!...

Elle secouait tristement la tte:

--Il ne n'aime plus, voil mon malheur... Il ne m'aime plus...

Alors, timidement, sans haine, d'un regard plutt implorant, elle
m'interrogeait:

--Clestine, soyez franche avec moi... Monsieur ne vous a jamais
pousse dans un coin?... Il ne vous a jamais embrasse?... Il ne vous a
jamais...?

Non... cette ide!

--Dites-le moi, Clestine?...

Je m'criais:

--Bien sr que non, Madame... Ah! Monsieur se moque bien de a!... Et
puis, est-ce que Madame s'imagine que je voudrais faire de la peine 
Madame?...

--Il faudrait me le dire... suppliait-elle... Vous tes une belle
fille... Vos yeux sont si amoureux... vous devez avoir un si beau
corps!...

Elle m'obligeait  lui tter les mollets, la poitrine, les bras,
les hanches. Elle comparait les parties de son corps aux parties
correspondantes du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, gne,
rougissante, je me demandais si cela n'tait pas un truc de la part de
Madame et si, sous cette affliction de femme dlaisse, elle ne cachait
point l'arrire-pense d'un dsir pour moi... Et elle ne cessait de
gmir.

--Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... voyons... je ne suis pas une
vieille femme... Et je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai
point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs sont fermes et
douces?... Et j'ai tant d'amour... si vous saviez... tant d'amour au
coeur!...

Souvent, elle clatait en sanglots, se jetait sur le divan et la tte
enfouie dans un coussin, pour touffer ses larmes, elle bgayait:

--Ah! n'aimez jamais, Clestine... n'aimez jamais... On est trop...
trop... trop malheureuse!

Une fois qu'elle pleurait plus fort qu' l'ordinaire, j'affirmai
brusquement:

--Moi,  la place de Madame, je prendrais un amant... Madame est une
trop belle femme pour rester comme a...

Elle fut comme effraye de mes paroles:

--Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'cria-t-elle.

J'insistai:

--Mais toutes les amies de Madame en ont, des amants...

--Taisez-vous... Ne me parlez jamais de cela...

--Mais puisque Madame est si amoureuse!...

Avec une impudence tranquille, je lui citai le nom d'un petit jeune
homme trs chic qui venait souvent  la maison... Et j'ajoutai:

--Un amour d'homme!... Et comme il doit tre adroit, dlicat avec les
femmes!...

--Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez pas ce que vous dites...

--Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en fais, c'est pour le bien de
Madame...

Et obstine dans son rve, pendant que Monsieur, sous la lampe de
la bibliothque, alignait des chiffres et traait des ronds avec des
compas, elle rptait:

--Il viendra, peut-tre, cette nuit?...

Tous les jours  l'office, durant le petit djeuner, c'tait l'unique
sujet de notre conversation... On s'informait auprs de moi...

--Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a march enfin?

--Rien, toujours...

Vous pensez si c'tait l un thme admirable pour les grasses
plaisanteries, les allusions obscnes, les rires insultants... On
faisait mme des paris sur le jour o Monsieur se dciderait enfin 
marcher.

A la suite d'une discussion futile o j'avais tous les torts, j'ai
quitt Madame. Je l'ai quitte salement, en lui jetant  la figure,  sa
pauvre figure tonne, toutes ses lamentables histoires, tous ses petits
malheurs intimes, toutes ses confidences par quoi elle m'avait livr
son me, sa petite me plaintive, bbte et charmante, assoiffe de
dsirs... Oui, tout cela, je le lui ai jet  la figure, comme des
paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je l'ai accuse des plus sales
dbauches... des passions les plus ignobles... Ce fut quelque chose de
hideux...

Il y a des moments o c'est en moi comme un besoin, comme une folie
d'outrage... une perversit qui me pousse  rendre irrparables des
riens... Je n'y rsiste pas, mme quand j'ai conscience que j'agis
contre mes intrts, et que j'accomplis mon propre malheur...

Cette fois-l, j'allai beaucoup plus loin dans l'injustice et dans
l'insulte ignominieuse. Voici ce que je trouvai... Quelques jours aprs
tre sortie de chez Madame, je pris une carte postale et, de faon 
ce que tout le monde pt la lire dans la maison, j'crivis cette jolie
missive... oui, j'eus l'aplomb d'crire ceci:

Je vous prviens, Madame, que je vous renvoie, en port pay, tous les
soi-disant cadeaux que vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre,
mais j'ai trop de dignit--et j'aime trop la propret--pour conserver
les sales nippes dont vous vous tes dbarrasse, en me les donnant, au
lieu de les jeter--comme elles le mritaient--aux ordures de la rue. Il
ne faut pas que vous vous imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que
je consente  porter sur moi, vos dgotants jupons, par exemple,
dont l'toffe est mange et toute jaune,  force que vous y avez piss
dedans... J'ai l'honneur de vous saluer.

C'tait tap, soit!... Mais c'tait bte aussi, d'autant plus bte que,
comme je l'ai dj dit, Madame s'tait toujours montre gnreuse envers
moi, au point que ces affaires--que je me gardai bien de lui renvoyer
d'ailleurs,--je les vendis le lendemain quatre cents francs  une
marchande  la toilette...

N'tait-ce point seulement la forme irrite du dpit o je me trouvais
d'avoir quitt une place exceptionnellement agrable, comme on n'en
rencontre pas beaucoup dans une existence de femme de chambre, une
maison o il y avait tant de coulage... o l'on nous donnait tout 
gogo... comme des princes?...

Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'tre juste avec ses matres... Et
tant pis, ma foi! Il faut que les bons paient pour les mauvais...

Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce trou de province, avec
une pimbche comme est ma nouvelle matresse, je n'ai pas  rver de
pareilles aubaines, ni esprer de semblables distractions... Je ferai
du mnage embtant... de la couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah!
quand je me rappelle les places o j'ai servi, cela rend ma situation
encore plus triste, plus insupportablement triste... Et j'ai bien
envie de m'en aller, de tirer ma rvrence une bonne fois,  ce pays de
sauvages...

* * * * *

Tantt, j'ai crois Monsieur dans l'escalier. Il partait pour la
chasse... Monsieur m'a regarde d'un air polisson... Il m'a encore
demand:

--Eh bien, Clestine... est-ce que vous vous habituez ici?...

Dcidment, c'est une manie... J'ai rpondu:

--Je ne sais pas encore, Monsieur...

Puis, effrontment:

--Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...

Monsieur a pouff... Monsieur prend bien la plaisanterie... Monsieur est
vraiment bon enfant...

--Il faut vous habituer, Clestine... Il faut vous habituer...
sapristi!...

J'tais en veine de hardiesse... J'ai encore rpondu:

--Je tcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...

Je crois que Monsieur voulait me dire quelque chose de trs raide. Ses
yeux brillaient comme deux braises... Mais Madame est apparue en haut
de l'escalier... Monsieur a fil de son ct, moi du mien... C'est
dommage...

Ce soir,  travers la porte du salon, j'ai entendu Madame qui disait 
Monsieur, sur ce ton aimable que vous pouvez souponner:

--Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes domestiques...

Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques de Madame ne sont pas les
domestiques de Monsieur?... Ah bien!... vrai!...




III


18 septembre.

Ce matin, dimanche, je suis alle  la messe.

J'ai dj dclar que, sans tre dvote, j'avais tout de mme de la
religion... On aura beau dire et beau faire, la religion c'est toujours
la religion. Les riches peuvent peut-tre s'en passer, mais elle
est ncessaire aux gens comme nous... Je sais bien qu'il y a des
particuliers qui s'en servent d'une drle de faon, que beaucoup de
curs et de bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. Quand
on est malheureuse--et, dans le mtier, on l'est beaucoup plus qu' son
tour--il n'y a encore que a pour endormir vos peines... que a... et
l'amour... Oui, mais l'amour, c'est un autre genre de consolation...
Aussi, mme dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe.
D'abord, la messe, c'est une sortie, une distraction, du temps gagn sur
les ennuis quotidiens de la baraque... C'est surtout des camarades
qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, des occasions de faire
connaissance... Ah! si j'avais voulu,  la sortie de la chapelle
des Assomptionnistes, couter de vieux messieurs trs bien qui m'en
chuchotaient,  l'oreille, de drles de psaumes, je ne serais peut-tre
pas ici, aujourd'hui!...

Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un beau soleil, un de ces
soleils brumeux qui rendent la marche agrable, et moins lourdes, les
tristesses... Je ne sais pourquoi, sous l'influence de cette matine
bleu et or, j'ai dans le coeur presque de la gaiet...

Nous sommes  quinze cents mtres de l'glise. Le chemin est gentil qui
y conduit... une petite sente, ondulant entre des haies... Au printemps,
il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des
pines blanches qui sentent si bon... Moi, j'aime les pines blanches...
Elles me rappellent des choses, quand j'tais petite fille... A part a,
la campagne est comme toutes les campagnes... elle n'a rien d'patant.
C'est une valle trs large, et puis, l-bas, au bout de la valle, des
coteaux. Dans la valle, il y a une rivire; sur les coteaux, il y a une
fort... tout cela couvert d'un voile de brume, transparente et dore,
qui cache trop  mon gr le paysage.

C'est drle, je garde ma fidlit  la nature bretonne... Je l'ai dans
le sang. Aucune ne me parat aussi belle, aucune ne me parle mieux
 l'me. Mme au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes
normandes, j'ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et
splendide o je suis ne... Et ce souvenir brusquement voqu met un
nuage de mlancolie dans la gat de ce joli matin.

En chemin, je rencontre des femmes et des femmes... Un paroissien sous
le bras, elles vont aussi, comme moi,  la messe: cuisinires, femmes
de chambre et de basse-cour, paisses, lourdaudes et marchant avec
des lenteurs, des dandinements de btes. Ce qu'elles sont drlement
torches, dans leurs costumes de ftes... des paquets!... Elles sentent
le pays  plein nez, et l'on voit bien qu'elles n'ont point servi 
Paris... Elles me regardent avec curiosit, une curiosit dfiante et
sympathique,  la fois... Elles dtaillent, en les enviant, mon chapeau,
ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roul dans
son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les tonne, et surtout,
je crois, la faon coquette et pimpante que j'ai de la porter. Elles
se poussent du coude, ont des yeux normes, des bouches dmesurment
ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me
trmoussant, leste et lgre, la bottine pointue, et relevant d'un geste
hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie
froisse... Qu'est-ce que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on
m'admire.

En passant prs de moi, j'entends qu'elles se disent, dans un
chuchotement:

--C'est la nouvelle du Prieur...

L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble
porter pniblement un immense ventre sur des jambes cartes en trteau,
sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, d'un sourire
pais, visqueux, sur des lvres de vieille licheuse.

--C'est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieur?... Vous vous
appelez Clestine?... Vous tes arrive de Paris, il y a quatre
jours?...

Elle sait tout dj... elle est au courant de tout, aussi bien que
moi-mme. Et rien ne m'amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre
ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre
noir, dont les plumes se balancent dans la brise.

Elle continue:

--Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... Je suis chez M. Mauger...
 ct de chez vous... un ancien capitaine... Vous l'avez peut-tre dj
vu?

--Non, Mademoiselle...

--Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui spare les deux
proprits... Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner.
C'est encore un bel homme, vous savez!...

Nous marchons plus lentement, car mam'zelle Rose manque d'touffer. Elle
siffle de la gorge comme une bte fourbue... A chaque respiration,
sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler encore... Elle dit, en
hachant ses mots:

--J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre aujourd'hui... c'est
incroyable!

Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m'encourage:

--Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous avez besoin de quelque
chose... d'un bon conseil, de n'importe quoi... ne vous gnez pas...
J'aime les jeunesses, moi... On prendra un petit verre de noyau, en
causant... Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous...

Elle s'arrte un instant, reprend haleine, et d'une voix plus basse, sur
un ton confidentiel:

--Et tenez, mademoiselle Clestine... si vous voulez vous faire adresser
votre correspondance chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon
conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les lettres... toutes les
lettres... Mme qu'une fois, elle a bien failli tre condamne par le
juge de paix... Je vous le rpte... Ne vous gnez pas.

Je la remercie et nous continuons de marcher... Bien que son corps
tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose
semble, maintenant, respirer avec plus de facilit... Et nous allons,
potinant.

--Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sr... D'abord, ma
petite, au Prieur, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est
rgl... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur
qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les
laides, les jeunes, les vieilles... et,  chaque coup, un enfant!... Ah!
on la connat, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je
vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de libert... on est accabl
de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un
vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien leve
comme vous tes, il n'y a point de doute que vous n'tes pas faite pour
rester chez de pareils grigous...

Tout ce que la mercire m'a racont, Mlle Rose me le raconte  nouveau,
avec des variantes plus pnibles. Si violent est le besoin qu'a
cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La
mchancet a raison de son asthme... Et le dbinage de la maison va son
train, ml aux affaires intimes du pays. Bien que je sache dj tout
cela, les histoires de Rose sont si noires et si dsesprantes ses
paroles, que me revoil toute triste. Je me demande si je ne ferais pas
mieux de partir... Pourquoi tenter une exprience o je suis vaincue
d'avance?

Quelques femmes se sont jointes  nous, curieuses, frleuses,
accompagnant d'un: Pour sr! nergique, chacune des rvlations de
Rose qui, de moins en moins essouffle, continue de jaboter:

--Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant
dire que je suis la matresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est
naturel, n'est-ce pas?... a n'a pas d'administration... a n'entend
rien aux affaires de mnage... a aime  tre soign, dorlot... son
linge bien tenu... ses manies respectes... de bons petits plats... S'il
n'avait pas, prs de lui, une personne de confiance, il se laisserait
gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas a qui manque ici,
mon Dieu, les voleurs!

L'intonation de ses petites phrases coupes, le clignement de ses yeux
achvent de me rvler sa situation exacte dans la maison du capitaine
Mauger...

--Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des
ides... Et puis, il y a tout de mme de l'ouvrage.... Et nous allons
prendre un petit garon, pour aider...

Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rv de
servir chez un vieux... C'est dgotant... Mais on est tranquille, au
moins, et on a de l'avenir... N'empche qu'il n'est pas difficile, pour
un capitaine qui a encore des ides... Et ce que a doit tre rigolo,
tous les deux, sous l'dredon!...

Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne
ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, troites,
tortueuses, et des places o les maisons sont de guingois, des maisons
qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri,
avec de hauts pignons branlants et des tages ventrus qui avancent les
uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent
sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperu un seul beau garon...
L'industrie du pays est le chausson de lisire. La plupart des
chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine,
travaillent encore... Et je vois, derrire des vitres, de pauvres
faces chtives, des dos courbs, des mains noires qui tapotent sur des
semelles de cuir...

Cela ajoute encore  la tristesse morne du lieu... On dirait d'une
prison.

Mais voici la mercire qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous
salue...

--Vous allez  la messe de huit heures?... Moi, je suis alle  la messe
de sept heures... Vous n'tes pas en retard... Vous ne voudriez pas
entrer, un instant?

Rose remercie... Elle me met en garde contre la mercire, qui est
une mchante femme et dit du mal de tout le monde... une vraie peste,
quoi!... Puis elle recommence,  me vanter les vertus de son matre et
les douceurs de sa place... Je lui demande:

--Alors, le capitaine n'a pas de famille?

--Pas de famille?... s'crie-t-elle, scandalise... Eh bien, ma petite,
vous n'y tes pas... Ah! si, il en a une famille, et une propre!...
Des tas de nices et de cousines... des fainants, des sans le sou, des
trane-misre... et qui le grugeaient... et qui le volaient... fallait
voir a!... C'tait une abomination... Aussi, vous pensez si j'y ai mis
bon ordre... si j'ai nettoy la maison de toute cette vermine... Mais,
ma chre demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille,
aujourd'hui... Ah! le pauvre homme!... Il est bien content de a, allez,
maintenant...

J'insiste avec une intention ironique que, d'ailleurs, elle ne comprend
pas:

--Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il vous mettra sur son
testament?...

Prudemment, elle rplique:

--Monsieur fera ce qu'il voudra... il est libre... Bien sr que ce n'est
pas moi qui l'influence... Je ne lui demande rien... je ne lui
demande mme pas de me payer des gages... Aussi, je suis chez lui par
dvouement... Mais il connat la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui
le soignent avec dsintressement, qui le dorlotent... Il ne faudrait
pas croire qu'il est aussi bte que certaines personnes le prtendent,
Mme Lanlaire en tte... qui en dit des choses sur nous!... C'est un
malin au contraire, mademoiselle Clestine... et qui a une volont 
lui... Pour a!...

Sur cette loquente apologie du capitaine, nous arrivons  l'glise.

La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige  prendre une chaise
prs de la sienne, et se met  marmotter des prires,  faire des
gnuflexions et des signes de croix... Ah, cette glise! Avec ses
grossires charpentes qui la traversent et qui soutiennent la vote
chancelante, elle ressemble  une grange; avec son public, toussant,
crachant, heurtant les bancs, tranant les chaises, on dirait aussi d'un
cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l'ignorance,
des bouches fielleuses crispes par la haine... Il n'y a l que
de pauvres tres qui viennent demander  Dieu quelque chose contre
quelqu'un... Il m'est impossible de me recueillir et je sens descendre
en moi et sur moi comme un grand froid... C'est peut-tre qu'il n'y a
mme pas un orgue dans cette glise?... Est-ce drle? Je ne puis pas
prier sans orgue... Un chant d'orgue, a m'emplit la poitrine, puis
l'estomac... a me rend toute chose... comme en amour. Si j'entendais
toujours des voix d'orgue, je crois bien que je ne pcherais jamais...
Ici,  la place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le choeur, avec
des lunettes bleues et un pauvre petit chle noir sur les paules, qui,
pniblement, tapote sur une espce de piano, pulmonique et dsaccord...
Et c'est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de
catarrhe qui couvre les psalmodies du prtre et les rponses des enfants
de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... odeurs mles de fumier,
d'table, de terre, de paille aigre, de cuir mouill... d'encens
avari... Vraiment, ils sont bien mal levs en province!

La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je suis surtout vexe de me
trouver au milieu d'un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si
peu attention  moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette o
reposer ma pense... o gayer mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris
que je suis faite pour la joie de l'lgance et du chic... Au lieu de
s'exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offenss protestent
 la fois... Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du
prtre qui officie. Ah bien, merci! C'est une espce de grand gaillard,
tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses
cheveux bouriffs, sa mchoire de proie, ses lvres goulues, ses petits
yeux obscnes, ses paupires cernes de noir, je l'ai bien vite jug...
Ce qu'il doit s'en payer,  table, de la nourriture, celui-l!... Et au
confessionnal, donc... ce qu'il doit en dire des salets et en trousser
des jupons!... Rose, s'apercevant que je le regarde, se penche vers moi,
et, tout bas, elle me dit:

--C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. Il n'y en a pas
comme lui pour confesser les femmes... M. le cur est un saint homme,
bien sr... mais on le trouve trop svre... Tandis que le nouveau
vicaire...

Elle claque de la langue et se remet en prire, la tte courbe sur le
prie-Dieu.

Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l'air sale et
brutal... Il ressemble plus  un charretier qu' un prtre... Moi, il
me faut de la dlicatesse, de la posie... de l'au-del... et des
mains blanches. J'aime que les hommes soient doux et chic, comme tait
monsieur Jean...

Aprs la messe, Rose m'entrane chez l'picire... En quelques mots
mystrieux, elle m'explique qu'il faut tre bien avec elle, et que
toutes les domestiques lui font une cour empresse...

Encore une petite boulotte--dcidment, c'est le pays des grosses
femmes... Son visage est cribl de taches de rousseur, ses cheveux,
blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crne,
au sommet duquel se hrisse drlement, et pareil  un petit balai, un
chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap
brun, remue comme un liquide dans une bouteille... Ses yeux, bords d'un
cercle rouge, s'raillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces
le sourire... Rose me prsente:

--Madame Gouin, je vous amne la nouvelle femme de chambre du Prieur...

L'picire m'observe avec attention et je remarque que son regard
s'attache  ma taille,  mon ventre, avec une obstination gnante...
Elle dit d'une voix blanche:

--Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle est une belle fille...
Mademoiselle est parisienne, sans doute?...

--En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...

--a se voit... a se voit, tout de suite... il n'y a pas besoin de vous
regarder  deux fois... J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent
ce que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi  Paris, quand
j'tais jeune... j'ai servi chez une sage-femme de la rue Gungaud, Mme
Tripier... Vous la connaissez peut-tre?...

--Non...

--a ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... Mais entrez donc,
mademoiselle Clestine...

Elle nous fait passer, crmonieusement, dans l'arrire-boutique o se
trouvent dj runies, autour d'une table ronde, quatre domestiques...

--Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle... gmit
l'picire en m'offrant un sige... Ce n'est pas parce que l'on ne me
prend plus rien, au chteau... mais je puis bien dire que c'est une
maison infernale... infernale... N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...

--Pour sr!... rpondent, unanimement, avec des gestes pareils et de
pareilles grimaces, les quatre domestiques interpelles...

Mme Gouin poursuit:

--Merci!... je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le
temps et crient, comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait du
tort... Ils peuvent bien aller o ils veulent...

Le choeur des domestiques reprend:

--Bien sr qu'ils peuvent aller o ils veulent.

A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulirement  Rose, ajoute d'un
ton ferme:

--On ne court pas aprs, dites, mam'zelle Rose?... Dieu merci, on n'a
pas besoin d'eux, n'est-ce pas?

Rose se contente de hausser les paules et de mettre dans ce geste tout
ce qu'il y a en elle de fiel concentr, de rancunes et de mpris... Et
l'norme chapeau mousquetaire, par le mouvement dsordonn des plumes
noires, accentue l'nergie de ces sentiments violents.

Puis, aprs un silence:

--Tenez!... Parlons point de ces gens-l... Chaque fois que j'en parle,
j'ai mal au ventre...

Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de
boutons et des yeux qui suintent, s'crie au milieu des rires:

--Pour sr, qu'on les a quelque part...

L-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot
ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un
gout... Il semble que l'arrire-boutique en est empeste... Je ressens
une impression d'autant plus pnible que la pice o nous sommes est
sombre et que les figures y prennent des dformations fantastiques...
Elle n'est claire, cette pice, que par une troite fentre qui
s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits form par des
murs que ronge la lpre des mousses... Une odeur de saumure, de lgumes
ferments, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprgne nos
vtements... C'est intolrable... Alors, chacune de ces cratures,
tasses sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne 
raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lchement, j'essaie de
sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'prouve quelque chose
d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dgot... Une nause
me retourne le coeur, me monte  la gorge imprieusement, m'affadit la
bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis,
et je reste l, idiote, tasse comme elles sur ma chaise, ayant les
mmes gestes qu'elles, je reste l  couter stupidement ces voix aigres
qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'gouttant par
les viers et par les plombs...

Je sais bien qu'il faut se dfendre contre ses matres... et je ne suis
pas la dernire  le faire, je vous assure... Mais non... l... tout de
mme, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les
dteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles...
L'ducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles
choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauve de ces
turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices
parisiens, elles sont loin!...

C'est Rose qui dcidment obtient le plus grand succs... Elle raconte
avec des yeux papillotants et des lvres mouilles de plaisir:

--Tout cela n'est rien auprs de Mme Rodeau... la femme du notaire...
Ah! il s'en passe des choses chez elle...

--Je m'en doutais... dit l'une.

Une autre nonce, en mme temps:

--Elle a beau tre dans les curs... je l'ai toujours pens que c'est
une rude cochonne...

Tous les regards sont mrillonns, tous les cous tendus vers Rose, qui
commence son rcit:

--Avant hier, M. Rodeau tait parti, soi-disant  la campagne, pour
toute la journe...

Afin de m'difier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon
honneur, cette parenthse:

--Un homme louche... un notaire gures catholique, que ce M. Rodeau...
Ah! il y en a des mic-macs dans son tude...  preuve que j'ai fait
retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait dposs... Oui,
dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...

La parenthse ferme, elle redonne  son rcit un tour plus gnral:

--M. Rodeau tait donc  la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si
souvent  la campagne?... a, par exemple... on ne le sait pas... Il
tait donc parti  la campagne... Mme Rodeau fait aussitt monter le
petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prtexte
de la balayer... Un drle de balayage, mes enfants!... Elle tait
quasiment toute nue, avec des yeux drles, comme une chienne en chasse.
Elle le fait venir prs d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant
qu'elle va lui chercher ses puces, voil qu'elle le dshabille... Et
alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout  coup, elle s'est
jete dessus, cette goule-l, et elle l'a pris de force... de force,
oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manire elle l'a
pris?...

--Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude,
dont le museau de rat s'allonge et remue...

Toutes sont anxieuses... Mais, devenant svre, pudique, Rose dclare:

--a ne peut pas se dire  des demoiselles!...

Des ah! de dsappointement suivent cette rponse. Rose continue, tour
 tour indigne et mue:

--Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme
un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter
l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Parat
qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait...
pleurait... le chrubin... que c'tait  vous fendre l'me... Qu'est-ce
que vous dites de a?...

C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers...
Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit:

--La mre est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseill, vous
pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme.

--Pour sr... ah! pour sr...

--Eh bien, la Justine hsite... parce que et parce qu'est-ce...
Finalement, elle ne veut pas... J'ai ide que M. le cur, qui dne
toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a
peur... quoi!... Ah! si c'tait moi... Certes, j'ai de la religion...
mais il n'y a pas de cur qui tienne... Je leur en ferais cracher de
l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs...

--Pour sr... ah! pour sr...

--Manquer une occasion comme a?... Malheur!

Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage...

L'picire ne dit rien... Elle a l'air gn... Sans doute qu'elle
fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprcations de
Rose.

--J'espre que mademoiselle Clestine voudra bien accepter un petit
verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...

Cette invitation calme toutes les colres, et, tandis que d'un placard
elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table,
les yeux s'allument et les langues passent, effiles, sur les lvres
gourmandes...

En partant, l'picire me dit, aimable et souriante:

--Ne faites pas attention, parce que vos matres ne prennent rien chez
moi... Il faudra revenir me voir...

Je rentre avec Rose qui achve de me mettre au courant de la chronique
du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dt tre puis...
Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus
pouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et
sa langue va toujours, sans un arrt... Tous et toutes y passent ou y
reviennent. C'est tonnant ce qu'en quelques minutes on peut dshonorer
de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu' la grille
du Prieur... L, elle ne peut pas se dcider  me quitter... parle
encore... parle sans cesse, cherche  m'envelopper,  m'tourdir de son
amiti et de son dvoment... Moi, j'ai la tte casse par tout ce
que j'ai entendu, et la vue du Prieur me donne au coeur comme un
dcouragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette
immense btisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et o il me
semble que, derrire chaque fentre, un regard vous espionne!...

Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, l bas, se
fait plus net... Au del de la plaine, sur les coteaux, j'aperois de
petits villages qui se dorent dans la lumire, gays de toits rouges;
la rivire  travers la plaine, jaune et verte, luit  et l en courbes
argentes... Et quelques nuages dcorent le ciel de leurs fresques
lgres et charmantes... Mais je n'prouve aucun plaisir  contempler
tout cela... Je n'ai plus qu'un dsir, une volont, une obsession,
fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse
femme, dont la voix mchante m'affole et me torture.

Enfin, elle se dispose  me laisser... me prend la main et la serre,
affectueusement, dans ses gros doigts gants de mitaines. Elle me dit:

--Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien
aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent...

Elle s'attarde encore... et avec plus de mystre:

--Elle en a soulag, allez, des jeunes filles!... Ds qu'on s'aperoit
de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut
se fier  elle... a, je vous le dis... C'est une femme trs... trs
savante...

Les yeux plus brillants, son regard attach sur moi, avec une tnacit
trange, elle rpte:

--Trs savante... et adroite... et discrte!... C'est la Providence du
pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand
vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en
repentirez pas... A bientt...  bientt!...

Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'loigne,
longe, norme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un
chemin o elle disparat...

Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les alles...
Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde
seulement d'un air oblique, avec une expression singulire qui me fait
presque peur...

--Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...

Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...

Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'alle qu'il
ratisse...

Quel drle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne
m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne rpond-il jamais, non
plus, quand je lui parle?

* * * * *

A la maison, Madame n'est pas contente... Elle me reoit trs mal, me
bouscule:

--A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors...

J'ai envie de rpliquer, car je suis agace, irrite, nerve... mais,
heureusement, je me contiens... Je me borne  bougonner un peu.

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Je ne dis rien...

--C'est heureux... Et puis, je vous dfends de vous promener avec la
bonne de M. Mauger... C'est une trs mauvaise connaissance pour vous...
Voyez... tout est en retard, ce matin,  cause de vous...

Je m'crie, en dedans:

--Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embtes... Je parlerai  qui je
veux... je verrai qui me plat... Tu ne me feras pas la loi, chameau...

Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux
mchants et ses ordres tyranniques, pour que ft efface instantanment
l'impression mauvaise, l'impression de dgot que je rapportais de la
messe, de l'picire et de Rose... Rose et l'picire ont raison; la
mercire aussi a raison... elles ont toutes raison... Et je me promets
de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l'picire.... de
faire de cette sale mercire ma meilleure amie... puisque Madame me le
dfend... Et je rpte intrieurement, avec une nergie sauvage:

--Chameau!... chameau!... chameau!...

Mais j'eusse t bien mieux soulage si j'avais eu le courage de lui
jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure...

* * * * *

Dans la journe, aprs le djeuner, Monsieur et Madame sont sortis en
voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur,
toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont ferms
 cl... Qu'est-ce que je disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de
lire une lettre, et de se faire des petits paquets...

Alors, je suis reste dans ma chambre... J'ai crit  ma mre, 
monsieur Jean, et j'ai lu: _En famille_... Quel joli livre!... Et qu'il
est bien crit!... C'est drle, tout de mme... j'aime bien entendre
des choses cochonnes... mais je n'aime pas en lire... Je n'aime que les
livres qui font pleurer...

* * * * *

Au dner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a sembl que Monsieur et
Madame taient en froid. Monsieur a lu le _Petit Journal_ avec une
ostentation provocante... Il froissait le papier, en roulant de bons
yeux, comiques et doux... Mme quand il est en colre, les yeux de
Monsieur restent doux et timides. A la fin, sans doute pour engager la
conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s'est cri:

--Tiens!... Encore une femme coupe en morceaux...

Madame n'a rien rpondu... Trs raide, trs droite, austre dans sa robe
de soie noire, le front pliss, le regard dur, elle n'a pas cess de
songer... A quoi?...

C'est peut-tre  cause de moi que Madame boude Monsieur...




IV


26 septembre.

Depuis une semaine, je ne puis plus crire une seule ligne de mon
journal... Quand vient le soir, je suis reinte, fourbue,  cran...
Je ne pense plus qu' me coucher et dormir... Dormir!... Si je pouvais
toujours dormir!...

Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut donner l'ide.

Pour un oui, pour un non, Madame vous fait monter et descendre les
deux maudits tages... On n'a mme pas le temps de s'asseoir dans la
lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... drinn!... drinn!... il
faut se lever et repartir... Cela ne fait rien qu'on soit indispose...
drinn!... drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-l, j'ai aux reins
des douleurs qui me plient en deux, qui me tordent le ventre, et me
feraient presque crier... drinn!... drinn!... drinn!... a ne compte
pas.. On n'a point le temps d'tre malade, on n'a pas le droit de
souffrir... La souffrance, c'est un luxe de matre... Nous, nous
devons marcher, et vite, et toujours... marcher, au risque de tomber...
Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, l'on tarde un
peu  venir, alors, ce sont des reproches, des colres, des scnes.

--Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous n'entendez donc pas?...
tes-vous sourde?... Voil trois heures que je sonne... C'est agaant, 
la fin...

Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...

--Drinn!... drinn!... drinn!...

Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, comme sous la pousse
d'un ressort...

--Apportez-moi une aiguille.

Je vais chercher l'aiguille.

--Bien!... apportez-moi du fil.

Je vais chercher le fil.

--Bon!... apportez-moi un bouton...

Je vais chercher le bouton.

--Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne vous ai pas demand ce
bouton... Vous ne comprenez rien... Un bouton blanc, numro 4... Et
dpchez-vous!

Et je vais chercher le bouton blanc, numro 4... Vous pensez si je
maugre, si je rage, si j'invective Madame dans le fond de moi-mme?...
Durant ces alles et venues, ces montes et ces descentes, Madame a
chang d'ide... Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien:

--Non... remportez l'aiguille et le bouton... Je n'ai pas le temps...

J'ai les reins rompus, les genoux presque ankyloss, je n'en puis
plus... Cela suffit  Madame... elle est contente... Et dire qu'il
existe une socit pour la protection des animaux...

Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, elle tempte:

--Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi employez-vous donc vos
journes?... Je ne vous paie pas pour que vous flniez du matin au
soir...

Je rplique d'un ton un peu bref, car cette injustice me rvolte:

--Mais, Madame m'a drange, tout le temps.

--Je vous ai drange, moi?... D'abord, je vous dfends de me
rpondre... Je ne veux pas d'observation, entendez-vous?... Je sais ce
que je dis.

Et des claquements de porte, des ronchonnements qui n'en finissent
pas... Dans les corridors,  la cuisine, au jardin, des heures entires,
on entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!

En vrit, on ne sait par quel bout la prendre... Que peut-elle donc
avoir, dans le corps, pour tre toujours dans un tel tat d'irritation?
Et comme je la planterais l, si j'tais sre de trouver une place, tout
de suite...

Tantt je souffrais plus encore que de coutume... Je ressentais une
douleur si aigu que c'tait  croire qu'une bte me dchirait, avec ses
dents, avec ses griffes, l'intrieur du corps... Dj, le matin, en me
levant,  force d'avoir perdu du sang, je m'tais vanouie... Comment
ai-je eu le courage de me tenir debout, de me traner, de faire mon
service? Je n'en sais rien... Parfois, dans l'escalier, j'tais oblige
de m'arrter, de me cramponner  la rampe afin de reprendre haleine
et de ne pas tomber... J'tais verte, avec des sueurs froides qui me
mouillaient les cheveux... C'tait  hurler... Mais je suis dure au
mal, et j'ai cette fiert de ne jamais me plaindre devant mes matres...
Madame me surprit,  un moment o je pensais dfaillir. Tout tournait
autour de moi, la rampe, les marches et les murs.

--Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.

--Je n'ai rien.

Et j'essayai de me redresser.

--Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi ces manires-l?... Je
n'aime pas qu'on me fasse des figures d'enterrement... Vous avez un
service trs dsagrable...

Malgr ma douleur, je l'aurais gifle...

* * * * *

Au milieu de ces preuves, je repense toujours  mes places anciennes...
Aujourd'hui, c'est celle de la rue Lincoln que je regrette le plus...
J'y tais seconde femme de chambre et je n'avais, pour ainsi dire, rien
 faire. La journe, nous la passions dans la lingerie, une lingerie
magnifique, avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut en bas de
grandes armoires d'acajou,  serrures dores. Et l'on riait, et
l'on s'amusait  dire des btises,  faire la lecture,  singer les
rceptions de Madame, tout cela sous la surveillance d'une gouvernante
anglaise, qui nous prparait du th, du bon th que Madame achetait
en Angleterre, pour ses petits djeuners du matin... Quelquefois, de
l'office, le matre d'htel--un qui tait  la coule--nous apportait des
gteaux, des toasts au caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes
choses...

Je me souviens qu'un aprs-midi on m'obligea  revtir un costume
trs chic de Monsieur, de Coco, comme nous l'appelions entre nous...
Naturellement, on joua  toutes sortes de jeux risqus; on alla mme
trs loin dans la plaisanterie. Et j'tais si drle en homme, et je ris
tellement fort de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai des
traces humides dans le pantalon de Coco...

a c'tait une place!...

* * * * *

Je commence  bien connatre Monsieur... On a raison de dire que c'est
un homme excellent et gnreux, car, s'il n'tait point tel, il n'y
aurait pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait filou... Le
besoin, la rage qu'il a d'tre charitable le poussent  commettre des
actions qui ne sont pas trs bien. Si l'intention est louable, chez lui,
il n'en va pas de mme, chez les autres, du rsultat qui est souvent
dsastreux... Il faut le dire, sa bont fut la cause de petites
vilenies, dans le genre de celle-ci...

* * * * *

Mardi dernier, un trs vieux bonhomme, le pre Pantois, apportait
des glantiers que Monsieur avait commands, en cachette de Madame,
naturellement... C'tait  la tombe du jour... J'tais descendue
chercher de l'eau chaude pour un savonnage en retard... Madame, sortie
en ville, n'tait pas encore rentre... Et je bavardais  la cuisine,
avec Marianne, quand Monsieur, cordial, joyeux, expansif et bruyant,
amena le pre Pantois... Il lui fait aussitt servir du pain, du fromage
et du cidre... Et le voil qui cause avec lui.

Le bonhomme me faisait piti, tant il tait extnu, maigre, salement
vtu... Son pantalon, une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures...
Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa poitrine nue, gerce,
gaufre, culotte comme du vieux cuir... Il mangea avec avidit.

--Eh bien, pre Pantois... s'cria Monsieur... en se frottant les
mains... a va mieux, hein?...

Le vieillard, la bouche pleine, remercia:

--Vous tes ben honnte, monsieur Lanlaire... Parce que, voyez-vous,
depuis ce matin, quatre heures, que je suis parti de chez nous...
j'avais rien dans le corps... rien...

--Eh bien, mangez, mon pre Pantois... rgalez-vous, nom d'un chien!...

--Vous tes ben honnte, monsieur Lanlaire... Faites excuse...

Le vieux se taillait d'normes morceaux de pain, qu'il tait longtemps 
mcher, car il n'avait plus de dents... Quand il fut un peu rassasi:

--Et les glantiers, pre Pantois? interrogea Monsieur... Ils sont
beaux, hein?

--Y en a de beaux... y en a de moins beaux... y en a quasiment de toutes
les sortes, monsieur Lanlaire... Dame!... on ne peut gure choisir... et
c'est dur  arracher, allez... Et puis, monsieur Porcellet ne veut plus
qu'on les prenne dans son bois... Faut aller loin, maintenant, pour en
trouver... ben loin... Si je vous disais que je viens de la fort
de Raillon,  plus de trois lieues d'ici?... Ma foi, oui, monsieur
Lanlaire...

Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur s'tait attabl auprs
de lui... Gai, presque farceur, il lui tapa sur les paules, et il
s'exclama:

--Cinq lieues!... sacr pre Pantois, va!... Toujours fort... toujours
jeune...

--Point tant qu'a, monsieur Lanlaire... point tant qu'a...

--Allons donc!... insista Monsieur... fort comme un vieux Turc... et de
bonne humeur, sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui,
mon pre Pantois... Vous tes de la vieille roche, vous...

Le vieillard hocha la tte, sa tte dcharne, couleur de bois ancien,
et il rpta:

--Point tant qu'... Les jambes faiblissent, monsieur Lanlaire... les
bras mollissent... Et les reins donc...--Ah, les sacrs reins!... Je
n'ai quasiment plus de force... Et puis, la femme qu'est malade, qui
ne quitte plus son lit... et qui cote gros de mdicaments!... On n'est
gure heureux... on n'est gure heureux... Si, au moins, on vieillissait
pas?... C'est a, voyez-vous, monsieur Lanlaire... c'est a qu'est le
pire... de l'affaire...

Monsieur soupira, fit un geste vague, puis rsumant philosophiquement la
question:

--H oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, pre Pantois?... C'est la
vie... On ne peut pas tre et avoir t... C'est comme a...

--Ben sr!... Faut se faire une raison...

--Voil!...

--Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, dites, monsieur Lanlaire?

--Ah! dame!

Et, aprs une pause, il ajouta d'une voix devenue mlancolique:

--Tout le monde a ses tristesses, allez, mon pre Pantois...

--Ben oui...

Il y eut un silence. Marianne hachait des fines herbes... La nuit
tombait sur le jardin... Les deux grands tournesols, qu'on apercevait
dans la perspective de la porte ouverte, se dcoloraient, se noyaient
d'ombre... Et le pre Pantois mangeait toujours... Son verre tait rest
vide... Monsieur le remplit... et, brusquement, abandonnant les hauteurs
mtaphysiques, il demanda:

--Et qu'est-ce qu'ils valent, les glantiers, cette anne?

--Les glantiers, monsieur Lanlaire?... Eh bien, cette anne, l'un dans
l'autre, les glantiers valent vingt-deux francs le cent... C'est un
peu cher, je le sais ben... Mais j'peux pas  moins... En vrit du bon
Dieu!... Ainsi... tenez...

En homme gnreux et qui mprise les questions d'argent, Monsieur
interrompit le vieillard, qui se disposait  se lancer dans des
explications justificatives.

--C'est bon, pre Pantois... Entendu... Est-ce que je marchande jamais
avec vous, moi?... Et mme, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous
les paierai, vos glantiers... c'est vingt-cinq francs... Ah!...

--Ah! monsieur Lanlaire... vous tes trop bon...

--Non, non... Je suis juste... je suis pour le peuple, moi, pour le
travail... sacrebleu!

Et, tapant sur la table, il surenchrit...

--Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est trente francs, nom d'un
chien!... Trente francs, vous entendez, mon pre Pantois?...

Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres yeux tonns et
reconnaissants, et il bgaya:

--J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler pour vous,
monsieur Lanlaire... Vous savez ce que c'est que le travail, vous...

Monsieur arrta ces effusions...

--Et j'irai vous payer a... voyons... nous sommes mardi... j'irai vous
payer a... dimanche?... a vous va-t-il?... Et, par la mme occasion,
ma foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...

Les lueurs de reconnaissance qui brillaient dans les yeux du pre
Pantois s'teignirent... Il tait gn, troubl, ne mangeait plus...

--C'est que... fit-il timidement... enfin, si vous pouviez vous
acquitter 'nuit?... a m'obligerait ben, monsieur Lanlaire...
Vingt-deux francs, seulement... Faites excuse...

--Vous plaisantez, pre Pantois!... rpliqua Monsieur, avec une superbe
assurance... Certainement, je vais vous payer a, tout de suite... Ah,
nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... c'tait pour aller faire un
petit tour, par chez vous...

Il fouilla dans les poches de son pantalon, tta celles de son veston et
de son gilet, et simulant la surprise, il s'cria:

--Allons, bon!... Voil encore que je n'ai pas de monnaie... Je n'ai que
des sacrs billets de mille francs...

Dans un rire forc et vraiment sinistre, il demanda:

--Je parie que vous n'avez pas de monnaie de mille francs, mon pre
Pantois?

Voyant Monsieur rire, le pre Pantois crut qu'il tait convenable  lui
de rire aussi... et il rpondit, gaillard:

--Ha!... ha!... ha!... J'en ai mme jamais vu de ces sacrs
billets-l!...

--Eh bien alors...  dimanche!... conclut Monsieur.

Monsieur s'tait vers un verre de cidre et il trinquait avec le
pre Pantois, lorsque Madame, qu'on n'avait pas entendu venir, entra
brusquement, en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son oeil en voyant
a... en voyant Monsieur attabl auprs du vieux pauvre, et trinquant
avec lui!...

--Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lvres toutes blanches.

Monsieur balbutia, nonna:

--C'est des glantiers... tu sais bien, mignonne... des glantiers...
Le pre Pantois m'apportait des glantiers... Tous les rosiers ont t
gels, cet hiver...

--Je n'ai pas command d'glantiers... Il n'y a pas besoin d'glantiers
ici...

Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit demi-tour, s'en alla
en claquant la porte et profrant des paroles injurieuses... Dans sa
colre, elle ne m'avait pas aperue...

Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'glantiers s'taient levs...
Gns, ils regardaient la porte par o Madame venait de disparatre...
puis ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire un mot. Ce fut
Monsieur, qui, le premier, rompit ce silence pnible...

--Eh bien...  dimanche, pre Pantois.

--A dimanche, monsieur Lanlaire...

--Et portez-vous bien, pre Pantois...

--Vous, de mme, monsieur Lanlaire...

--Et trente francs... Je ne m'en ddis pas...

--Vous tes ben honnte...

Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos courb, s'en alla et se
fondit dans la nuit du jardin...

* * * * *

Pauvre Monsieur!... il a d recevoir sa semonce... Et quant au pre
Pantois, si jamais il touche ses trente francs... eh bien, il aura de la
chance...

Je ne veux pas donner raison  Madame... mais je trouve que Monsieur a
tort de causer familirement avec des gens trop au-dessous de lui... a
n'est pas digne...

Je sais bien qu'il n'a pas la vie drle, non plus... et qu'il s'en tire
comme il peut... a n'est pas toujours commode... Quand il rentre tard
de la chasse, crott, mouill, et chantant pour se donner du courage,
Madame le reoit trs mal.

--Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute une journe...

--Mais, tu sais bien, mignonne...

--Tais-toi...

Elle le boude des heures et des heures, le front dur... la bouche
mauvaise... Lui, la suit partout, tremble, balbutie des excuses...

--Mais, mignonne, tu sais bien...

--Fiche-moi la paix... Tu m'embtes...

Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, et Madame crie:

--Qu'est-ce que tu fais  tourner ainsi dans la maison, comme une me en
peine?

--Mais, mignonne...

--Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller  la chasse... le diable sait
o!... Tu m'agaces... tu m'nerves... Va-t-en!...

De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit faire, s'il doit s'en
aller ou rester, tre ici ou ailleurs! Problme difficile... Mais, comme
dans les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le parti de s'en aller le
plus souvent possible. De cette faon, il ne l'entend pas crier...

Ah! il fait vraiment piti!

* * * * *

L'autre matine, comme j'allais tendre un peu de linge sur la haie, je
l'aperus dans le jardin. Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant
la nuit couch par terre quelques dahlias, il les rattachait  leurs
tuteurs...

Trs souvent, quand il ne sort pas avant le djeuner, Monsieur jardine;
du moins, il fait semblant de s'occuper  n'importe quoi, dans ses
plates-bandes... C'est toujours du temps de gagn sur les ennuis de
l'intrieur... Pendant ces moments-l, on ne lui fait pas de scnes...
Loin de Madame, il n'est plus le mme. Sa figure s'claire, son oeil
luit... Son caractre, naturellement gai, reprend le dessus... Vraiment,
il n'est pas dsagrable... A la maison, par exemple, il ne me parle
presque plus et, tout en suivant son ide, semble ne pas faire attention
 moi... Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser un petit
mot gentil, aprs s'tre bien assur, toutefois, que Madame ne peut
l'pier... Lorsqu'il n'ose pas me parler, il me regarde... et son regard
est plus loquent que ses paroles... D'ailleurs, je m'amuse  l'exciter
de toutes les manires... et, bien que je n'aie pris  son gard aucune
rsolution,  lui monter la tte srieusement...

En passant prs de lui, dans l'alle o il travaillait, pench sur ses
dahlias, des brins de raphia aux dents, je lui dis, sans ralentir le
pas:

--Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!

--H oui! rpondit-il... ces sacrs dahlias!... Vous voyez bien...

Il m'invita  m'arrter un instant.

--Eh bien, Clestine?... J'espre que vous vous habituez ici,
maintenant?

Toujours sa manie!... Toujours sa mme difficult d'engager la
conversation!... Pour lui faire plaisir, je rpliquai en souriant:

--Mais oui, Monsieur... certainement... je m'habitue.

--A la bonne heure... a n'est pas malheureux enfin... a n'est pas
malheureux.

Il s'tait redress tout  fait, m'enveloppait d'un regard trs tendre,
rptait: a n'est pas malheureux se donnant ainsi le temps de trouver
 me dire quelque chose d'ingnieux...

Il retira de ses dents les brins de raphia, les noua au haut du tuteur,
et, les jambes cartes, les deux paumes plaques sur ses hanches, les
paupires brides, les yeux franchement obscnes, il s'cria:

--Je parie, Clestine, que vous avez d en faire des farces  Paris?...
Hein, en avez-vous fait, de ces farces!...

Je ne m'attendais pas  celle-l... Et j'eus une grande envie de rire...
Mais je baissai les yeux pudiquement, l'air fch, et tchant  rougir,
comme il convenait en la circonstance:

--Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.

--Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille comme vous... avec
des yeux pareils!... Ah! oui, vous avez d faire de ces farces!... Et
tant mieux... Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, je suis
pour l'amour, nom d'un chien!...

Monsieur s'animait trangement. Et sur sa personne robuste, fortement
muscle, je reconnaissais les signes les plus vidents de l'exaltation
amoureuse. Il s'embrasait... le dsir flambait dans ses prunelles...
Je crus devoir verser sur tout ce feu une bonne douche d'eau glace. Je
dis, d'un ton trs sec, et, en mme temps, trs noble:

--Monsieur se trompe... Monsieur croit parler  ses autres femmes de
chambre... Monsieur doit savoir pourtant que je suis une honnte fille..

Trs digne, pour bien marquer  quel point j'avais t offense de cet
outrage, j'ajoutai:

--Monsieur mriterait que j'aille tout de suite me plaindre  Madame...

Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur m'empoigna le bras...

--Non... non!... balbutia-t-il...

Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... Comment ai-je pu
renfoncer dans ma gorge le rire qui y sonnait,  pleins grelots?... En
vrit, je n'en sais rien...

Monsieur tait prodigieusement ridicule... Livide, maintenant, la bouche
grande ouverte, une double expression d'embtement et de peur sur toute
sa personne, il demeurait silencieux et se grattait la nuque  petits
coups d'ongle.

Prs de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide de branches, manges
de lichens et de mousses... quelques poires y pendaient  porte de
la main... Une pie jacassait, ironiquement, au haut d'un chtaigner
voisin... Tapi derrire la bordure de buis, le chat giflait un
bourdon... Le silence devenait de plus en plus pnible, pour Monsieur...
Enfin, aprs des efforts presque douloureux, des efforts qui amenaient
sur ses lvres de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:

--Aimez-vous les poires, Clestine?

--Oui, Monsieur...

Je ne dsarmais pas... je rpondais sur un ton d'indiffrence hautaine.

Dans la crainte d'tre surpris par sa femme, il hsita quelques
secondes... Et soudain, comme un enfant maraudeur, il dtacha une
poire de l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... Ses genoux
flchissaient... sa main tremblait...

--Tenez, Clestine... cachez cela dans votre tablier... On ne vous en
donne jamais  la cuisine, n'est-ce pas?...

--Non, Monsieur...

--Eh bien... je vous en donnerai encore... quelquefois... parce que...
parce que... je veux que vous soyez heureuse...

La sincrit et l'ardeur de son dsir, sa gaucherie, ses gestes
maladroits, ses paroles effares, et aussi sa force de mle, tout cela
m'avait attendrie... J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une sorte de
sourire la duret de mon regard, et moiti ironique, moiti cline, je
lui dis:

--Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...

Il se troubla encore, mais comme nous tions spars de la maison par un
pais rideau de chtaigners, il se remit vite, et crneur maintenant que
je devenais moins svre, il clama, avec des gestes dgags:

--Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... Je me moque bien de
Madame, moi!... Il ne faudrait pas qu'elle m'embte, aprs tout... J'en
ai assez... j'en ai par-dessus la tte, de Madame...

Je prononai gravement:

--Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... Madame est une femme
trs aimable.

Il sursauta:

--Trs aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... Mais vous ne savez donc
pas ce qu'elle a fait?... Elle a gch ma vie... Je ne suis plus un
homme... je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout dans le
pays... Et c'est  cause de ma femme... Ma femme?... c'est... c'est...
une vache... oui, Clestine... une vache... une vache... une vache!...

Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, vantant
hypocritement l'nergie, l'ordre, toutes les vertus domestiques de
Madame... A chacune de mes phrases, il s'exasprait davantage...

--Non, non!... Une vache... une vache!...

Pourtant, je parvins  le calmer un peu. Pauvre Monsieur!... Je jouais
de lui avec une aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le
faisais passer de la colre  l'attendrissement. Alors il bgayait:

--Oh! vous tes si douce, vous... vous tes si gentille!... Vous devez
tre si bonne!... Tandis que cette vache...

--Allons, Monsieur... allons!...

Il reprenait:

--Vous tes si douce!... Et cependant... quoi?... vous n'tes qu'une
femme de chambre...

Un moment, il se rapprocha de moi, et trs bas:

--Si vous vouliez, Clestine?...

--Si je voulais... quoi?...

--Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... vous savez bien?...

--Monsieur voudrait peut-tre que je trompe Madame avec Monsieur? Que je
fasse avec Monsieur des cochonneries?...

Il se mprit  l'expression de mon visage... et les yeux hors de la
tte, les veines du cou gonfles, les lvres humides et baveuses, il
rpondit d'une voix sourde:

--Oui l!... Eh bien, oui, l!...

--Monsieur n'y pense pas?

--Je ne pense qu' a, Clestine...

Il tait trs rouge, congestionn:

--Ah! Monsieur va encore recommencer...

Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer  lui...

--Eh bien, oui, l... bredouilla-t-il... je vais recommencer... Je...
vais... recommencer... parce que... parce que... je suis fou de vous...
de toi... Clestine... parce que je ne pense qu' a... que je ne dors
plus... que je me sens... tout malade... Et ne craignez rien de moi...
N'aie pas peur de moi... Je ne suis pas une brute, moi... je... je...
ne vous ferai pas d'enfant... Diable non!... a... je le jure!... Je...
je... nous... nous...

--Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je dis tout  Madame... Et
si quelqu'un vous voyait, en cet tat, dans le jardin?

Il s'arrta net... Navr, honteux, tout bte, il ne savait plus
que faire de ses mains, de ses yeux, de toute sa personne... Et il
regardait, sans les voir, le sol  ses pieds, le vieux poirier, le
jardin... Vaincu enfin, il dnoua, au haut du tuteur, les brins de
raphia, se pencha  nouveau sur les dahlias crouls... et triste,
infiniment, et suppliant, il gmit:

--Tout  l'heure, Clestine... je vous ai dit... je vous ai dit cela...
comme je vous aurais dit autre chose... comme je vous aurais dit...
n'importe quoi... Je suis une vieille bte... Il ne faut pas m'en
vouloir... il ne faut pas surtout en parler  Madame... C'est vrai,
pourtant, si quelqu'un nous avait vus, dans le jardin?...

Je me sauvai pour ne pas rire.

Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une motion chantait dans
mon coeur... quelque chose--comment exprimer cela?...--de maternel...
Bien sr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec... Mais, un
de plus ou de moins, au fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais
lui donner du bonheur au pauvre gros pre qui en est si priv, et j'en
aurais de la joie aussi, car, en amour, donner du bonheur aux autres,
c'est peut-tre meilleur que d'en recevoir, des autres... Mme lorsque
notre chair reste insensible  ses caresses, quelle sensation dlicieuse
et pure de voir un pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se
pme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo...  cause de Madame...
Nous verrons, plus tard.

Monsieur n'est pas sorti de toute la journe... Il a relev ses dahlias
et, l'aprs-midi, il n'a pas quitt le bcher o, pendant plus de
quatre heures, il a cass du bois, avec acharnement... De la lingerie,
j'coutais avec une sorte de fiert les coups de maillet, sur les coins
de fer...

* * * * *

Hier, Monsieur et Madame ont pass toute l'aprs-midi  Louviers...
Monsieur avait rendez-vous avec son avou, Madame avec sa couturire...
Sa couturire!...

J'ai profit de ce moment de rpit pour rendre visite  Rose, que je
n'avais pas revue depuis ce fameux dimanche... Je n'tais pas fche non
plus de connatre le capitaine Mauger...

Un vrai type de loufoque, celui-l, et comme on en voit peu, je vous
assure... Figurez-vous une tte de carpe, avec des moustaches et une
longue barbiche grises... Trs sec, trs nerveux, trs agit, il ne
tient pas en place, travaille toujours, soit au jardin, soit dans
une petite pice o il fait de la menuiserie, en chantant des airs
militaires, en imitant la trompette du rgiment...

Le jardin est fort joli, un vieux jardin divis en planches carres, o
sont cultives les fleurs d'autrefois, de trs vieilles fleurs qu'on ne
rencontre plus que dans de trs vieilles campagnes et chez de trs vieux
curs...

Quand je suis arrive, Rose, confortablement assise  l'ombre d'un
acacia, devant une table rustique sur laquelle tait pose sa corbeille
 ouvrage, reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une pelouse,
le chef coiff d'un ancien bonnet de police, bouchait les fuites d'un
tuyau d'arrosage qui s'tait crev la veille...

On m'accueillit avec empressement... et Rose ordonna au petit
domestique, qui sarclait une planche de reines-marguerites, d'aller
chercher la bouteille de noyau et des verres.

Les premires politesses changes:

--Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est donc pas encore claqu,
votre Lanlaire?... Ah! vous pouvez vous vanter de servir chez une
fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, ma chre demoiselle.

Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient en bons voisins, en
insparables amis... Une discussion  propos de Rose les avait brouills
 mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne pas tenir son rang avec
sa servante, de l'admettre  sa table...

Interrompant son rcit, le capitaine fora en quelque sorte mon
tmoignage.

-- ma table!... Et si je veux l'admettre dans mon lit?... Voyons...
est-ce que je n'en ai pas le droit?... Est-ce que cela le regarde?...

--Bien sr que non, monsieur le capitaine...

Rose, d'une voix pudique, soupira:

--Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est bien naturel.

Depuis cette discussion fameuse qui avait failli se terminer en coups de
poing, les deux anciens amis passaient leur temps  se faire des procs
et des niches... Ils se hassaient sauvagement.

--Moi... dclara le capitaine... toutes les pierres de mon jardin, je
les lance par-dessus la haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si
elles tombent sur ses cloches et sur ses chssis... ou plutt, tant
mieux... Ah! le cochon!... Du reste, vous allez voir...

Ayant aperu une pierre dans l'alle, il se prcipita pour la ramasser,
atteignit la haie avec des prudences, des rampements de trappeur, et il
lana la pierre dans notre jardin de toute ses forces. On entendit
un bruit de verre cass. Triomphant, il revint ensuite vers nous, et
secou, touff, tordu par le rire, il chantonna:

--Encore un carreau d'cass... v'l le vitrier qui passe...

Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me dit, avec admiration:

--Est-il drle!... est-il enfant!... Comme il est jeune pour son ge!...

Aprs que nous emes sirot un petit verre de noyau, le capitaine Mauger
voulut me faire les honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir
nous accompagner,  cause de son asthme, et nous recommanda de ne pas
nous attarder trop longtemps...

--D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous surveille...

Le capitaine m'emmena  travers des alles, des carrs bords de buis,
des plates-bandes remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles,
remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas de pareilles, chez ce
cochon de Lanlaire... Tout  coup, il cueillit une petite fleur orange,
bizarre et charmante, en fit tourner la tige doucement dans ses doigts,
et il me demanda:

--En avez-vous mang?...

Je fus tellement surprise par cette question saugrenue, que je restai
bouche close. Le capitaine affirma:

--Moi, j'en ai mang... C'est parfait de got... J'ai mang de toutes
les fleurs qui sont ici... Il y en a de bonnes... il y en a de moins
bonnes... il y en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, moi, je
mange de tout...

Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et
rpta d'une voix plus forte, o dominait l'accent d'un dfi:

--Je mange de tout, moi!..

La faon dont le capitaine venait de proclamer cette trange profession
de foi me rvla que sa grande vanit, dans la vie, tait de manger de
tout... Je m'amusai  flatter sa manie...

--Et vous avez raison, monsieur le capitaine.

--Pour sr... rpondit-il, non sans orgueil... Et ce n'est pas seulement
des plantes que je mange... c'est des btes aussi... des btes que
personne n'a manges... des btes qu'on ne connat pas... Moi, je mange
de tout...

Nous continumes notre promenade autour des planches fleuries, dans les
alles troites o se balanaient de jolies corolles, bleues, jaunes,
rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait que le capitaine
avait au ventre de petits sursauts de joie... Sa langue passait sur ses
lvres gerces, avec un bruit menu et mouill...

Il me dit encore.

--Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, pas d'oiseaux,
pas de vers de terre que je n'aie mangs. J'ai mang des putois et des
couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles... J'ai mang de
tout... On connat a dans le pays, allez!... Quand on trouve une bte,
morte ou vivante, une bte que personne ne sait ce que c'est, on se dit:
Faut l'apporter au capitaine Mauger.... On me l'apporte... et je la
mange... L'hiver surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux
inconnus... qui viennent d'Amrique... de plus loin, peut-tre... On
me les apporte... et je les mange... Je parie qu'il n'y a pas, dans le
monde, un homme qui ait mang autant de choses que moi... Je mange de
tout...

La promenade termine, nous revnmes nous asseoir sous l'acacia. Et je
me disposais  prendre cong, quand le capitaine s'cria:

--Ah!... il faut que je vous montre quelque chose de curieux et que vous
n'avez, bien sr, jamais vu...

Et il appela d'une voix retentissante:

--Klber!... Klber!...

Entre deux appels, il m'expliqua:

--Klber... c'est mon furet... Un phnomne...

Et il appela encore:

--Klber!... Klber!...

Alors, sur une branche, au-dessus de nous, entre des feuilles vertes et
dores, apparurent un museau rose et deux petits yeux noirs, trs vifs,
joliment veills.

--Ah!... je savais bien qu'il n'tait pas loin... Allons, viens ici,
Klber!... Psstt!...

L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur le tronc, descendit avec
prudence, en enfonant ses griffes dans l'corce. Son corps, tout en
fourrure blanche, marqu de taches fauves, avait des mouvements souples,
des ondulations gracieuses de serpent... Il toucha terre, et, en deux
bonds, il fut sur les genoux du capitaine qui se mit  le caresser, tout
joyeux.

--Ah!... le bon Klber!... Ah!... le charmant petit Klber!...

Il se tourna vers moi:

--Avez-vous jamais vu un furet aussi bien apprivois?... Il me suit dans
le jardin, partout, comme un petit chien... Je n'ai qu' l'appeler...
et il est l, tout de suite, la queue frtillante, la tte leve... Il
mange avec nous... couche avec nous... C'est une petite bte que j'aime,
ma foi, autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle Clestine,
j'en ai refus trois cents francs... Je ne le donnerais pas pour mille
francs... pour deux mille francs... Ici, Klber...

L'animal leva la tte vers son matre; puis, il grimpa sur lui, escalada
ses paules et, aprs mille caresses et mille gentillesses, se roula
autour du cou du capitaine, comme un foulard... Rose ne disait rien...
Elle semblait agace.

Alors, une ide infernale me traversa le cerveau.

--Je parie, dis-je tout  coup..., je parie, monsieur le capitaine, que
vous ne mangez pas votre furet?...

Le capitaine me regarda avec un tonnement profond, puis avec une
tristesse infinie... Ses yeux devinrent tout ronds, ses lvres
tremblrent.

--Klber?... balbutia-t-il... manger Klber?...

videmment, cette question ne s'tait jamais pose devant lui, qui avait
mang de tout... C'tait comme un monde nouveau, trangement comestible,
qui se rvlait  lui...

--Je parie, rptai-je frocement, que vous ne mangez pas votre
furet?...

Effar, angoiss, m par une mystrieuse et invincible secousse, le
vieux capitaine s'tait lev de son banc... Une agitation extraordinaire
tait en lui...

--Rptez voir un peu!... bgaya-t-il.

Pour la troisime fois, violemment, en dtachant chaque mot, je dis:

--Je parie que vous ne mangez pas votre furet?...

--Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce que vous dites?... Vous dites
que je ne le mange pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez
voir... Moi, je mange de tout...

Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, d'un coup sec il cassa les
reins de la petite bte, et la jeta, morte sans une secousse, sans un
spasme, sur le sable de l'alle, en criant  Rose:

--Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...

Et il courut, avec des gesticulations folles, s'enfermer dans sa
maison...

Je connus l quelques minutes d'une vritable, indicible horreur. Toute
tourdie encore par l'action abominable que je venais de commettre, je
me levai pour partir. J'tais trs ple... Rose m'accompagna... Elle
souriait:

--Je ne suis pas fche de ce qui vient d'arriver, me confia-t-elle...
Il aimait trop son furet... Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque
chose... Je trouve dj qu'il aime trop ses fleurs...

Elle ajouta, aprs un court silence:

--Par exemple, il ne vous pardonnera jamais a... C'est un homme qu'il
ne faut pas dfier... Dame... un ancien militaire!...

Puis, quelques pas plus loin:

--Faites attention, ma petite... On commence  jaser sur vous dans le
pays. Il parat qu'on vous a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M.
Lanlaire... C'est bien imprudent, croyez-moi... Il vous enguirlandera,
si ce n'est dj fait... Enfin, faites attention. Avec cet homme-l,
rappelez-vous... Du premier coup... pan!... un enfant...

Et comme elle refermait sur moi la barrire:

--Allons... au revoir!... Il faut, maintenant, que j'aille faire ma
gibelotte...

Toute la journe, j'ai revu le cadavre du pauvre petit furet, l-bas,
sur le sable de l'alle...

* * * * *

Ce soir, au dner, en servant le dessert, Madame m'a dit trs
svrement:

--Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez qu' m'en demander... je
verrai si je dois vous en donner... mais je vous dfends d'en prendre...

J'ai rpondu:

--Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je n'aime pas les pruneaux...

Madame a insist:

--Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...

J'ai rpliqu:

--Si Madame me croit une voleuse, Madame n'a que me donner mon compte.

Madame m'a arrach des mains l'assiette de pruneaux.

--Monsieur en a mang cinq ce matin... il y en avait trente-deux... il
n'y en a plus que vingt-cinq... vous en avez donc drob deux... Que
cela ne vous arrive plus!...

C'tait vrai... J'en avais mang deux... Elle les avait compts!...

Non!... De ma vie!...




V


28 septembre.

Ma mre est morte. J'en ai reu la nouvelle, ce matin, par une lettre du
pays. Quoique je n'aie jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de
la peine, et j'ai pleur, pleur, pleur... En me voyant pleurer, Madame
m'a dit:

--Qu'est-ce encore que ces manires-l?...

J'ai rpondu:

--Ma mre, ma pauvre mre est morte!...

Alors, Madame, de sa voix ordinaire:

--C'est un malheur... et je n'y peux rien... En tout cas, il ne faut pas
que l'ouvrage en souffre...

'a t tout... Ah! vrai!... La bont n'touffe pas Madame...

Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est que j'ai vu une concidence
entre la mort de ma mre... et le meurtre du petit furet. J'ai pens que
c'tait l une punition du ciel, et que ma mre ne serait peut-tre pas
morte si je n'avais pas oblig le capitaine  tuer le pauvre Klber...
J'ai eu beau me rpter que ma mre tait morte avant le furet... Rien
n'y a fait... et cette ide m'a poursuivie, toute la journe, comme un
remords...

J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est si loin... au bout du
monde, quoi!... Et je n'ai pas d'argent... Quand je toucherai les gages
de mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; je ne pourrai mme
pas rembourser les quelques petites dettes contractes durant les jours
o j'ai t sur le pav...

Et puis,  quoi bon partir?... Mon frre est au service sur un bateau de
l'tat, en Chine, je crois, car voil bien longtemps qu'on n'a reu de
ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... O est-elle maintenant?... Je
ne sais pas... Depuis qu'elle nous quitta, pour suivre Jean le Duff 
Concarneau, on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a d rouler, par
ci, par l, le diable sait o!... Elle est peut-tre en maison; elle
est peut-tre morte, elle aussi. Et peut-tre aussi que mon frre est
mort...

Oui, pourquoi irais-je l-bas?... A quoi cela m'avancerait-il?... Je n'y
ai plus personne, et ma mre n'a rien laiss, pour sr... Les frusques
et les quelques meubles qu'elle possdait ne paieront pas certainement
l'eau-de-vie qu'elle doit...

C'est drle, tout de mme... Tant qu'elle vivait, je ne pensais presque
jamais  elle... je n'prouvais pas le dsir de la revoir... Je ne lui
crivais qu' mes changements de place, et seulement pour lui donner mon
adresse... Elle m'a tant battue... j'ai t si malheureuse avec elle,
qui tait toujours ivre!... Et d'apprendre, tout d'un coup, qu'elle est
morte, voil que j'ai l'me en deuil, et que je me sens plus seule que
jamais...

Et je me rappelle mon enfance avec une nettet singulire... Je revois
tout des tres et des choses parmi lesquels j'ai commenc le dur
apprentissage de la vie... Il y a vraiment trop de malheur d'un ct,
trop de bonheur de l'autre... Le monde n'est pas juste.

Une nuit, je me souviens--j'tais bien petite, pourtant--je me souviens
que nous fmes rveills en sursaut par la corne du bateau de
sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et dans la nuit, qu'ils sont
lugubres!... Depuis la veille, le vent soufflait en tempte; la barre
du port tait toute blanche et furieuse; quelques chaloupes seulement
avaient pu rentrer... Les autres, les pauvres autres se trouvaient
srement en pril...

Sachant que le pre pchait dans les parages de l'le de Sein, ma mre
ne s'inquitait pas trop... Elle esprait qu'il avait relch au port de
l'le, comme cela tait arriv, tant de fois... Cependant, en entendant
la corne du bateau de sauvetage, elle se leva toute tremblante et trs
ple... m'enveloppa  la hte d'un gros chle de laine et se dirigea
vers le mle... Ma soeur Louise, qui tait dj grande, et mon frre
plus petit la suivaient, criant:

--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jsus!...

Et elle aussi criait:

--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jsus!...

Les ruelles taient pleines de monde: des femmes, des vieux, des gamins.
Sur le quai, o l'on entendait gmir les bateaux, se htaient une foule
d'ombres effares. Mais, on ne pouvait tenir sur le mle  cause du vent
trop fort, surtout  cause des lames qui, s'abattant sur la chausse de
pierre, la balayaient de bout en bout, avec des fracas de canonnade....
Ma mre prit la sente... Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jsus!...
prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au phare... Tout tait noir
sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin,
dans le rayonnement de la lumire du phare, d'normes brisants, des
soulvements de vagues blanchissaient... Malgr les secousses... Ah!
sainte Vierge!... ah! nostre Jsus!... malgr les secousses et en
quelque sorte berce par elles, malgr le vent et en quelque sorte
tourdie par lui, je m'endormis dans les bras de ma mre... Je me
rveillai dans une salle basse, et je vis, entre des dos sombres, entre
des visages mornes, entre des bras agits, je vis, sur un lit de camp,
clair par deux chandelles, un grand cadavre... Ah! sainte Vierge!...
Ah! nostre Jsus!... un cadavre effrayant, long et nu, tout rigide,
la face broye, les membres rays de balafres saignantes, meurtris de
taches bleues... C'tait mon pre...

Je le vois encore... Il avait les cheveux colls au crne, et, dans les
cheveux, des gomons emmls qui lui faisaient comme une couronne... Des
hommes taient penchs sur lui, frottaient sa peau avec des flanelles
chaudes, lui insufflaient de l'air par la bouche... Il y avait le
maire... il y avait M. le recteur... il y avait le capitaine des
douanes... il y avait le gendarme maritime... J'eus peur, je me dgageai
de mon chle, et, courant entre les jambes de ces hommes, sur les dalles
mouilles, je me mis  crier,  appeler papa...  appeler maman... Une
voisine m'emporta...

* * * * *

C'est  partir de ce moment que ma mre s'adonna, avec rage,  la
boisson. Elle essaya bien, les premiers temps, de travailler dans les
sardineries, mais, comme elle tait toujours ivre, aucun de ses
patrons ne voulut la garder. Alors, elle resta chez elle  s'enivrer,
querelleuse et morne; et quand elle tait pleine d'eau-de-vie, elle nous
battait... Comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas tue?...

Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. Je passais mes
journes  gaminer sur le quai,  marauder dans les jardins,  barboter
dans les flaques, aux heures de la mare basse... Ou bien, sur la route
de Plogoff, au fond d'un dvalement herbu, abrit du vent de mer et
garni d'arbustes pais, je polissonnais avec les petits garons, parmi
les pines blanches... Quand je rentrais le soir, il m'arrivait de
trouver ma mre tendue sur le carreau en travers du seuil, inerte,
la bouche salie de vomissements, une bouteille brise dans la main...
Souvent, je dus enjamber son corps... Ses rveils taient terribles...
Une folie de destruction l'agitait... Sans couter mes prires et mes
cris, elle m'arrachait du lit, me poursuivait, me pitinait, me cognait
aux meubles, criant:

--Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta peau!...

Bien des fois, j'ai cru mourir...

Et puis elle se dbaucha, pour gagner de quoi boire. La nuit, toutes
les nuits, on entendit des coups sourds, frapps  la porte de notre
maison... Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une forte odeur
de salure marine et de poisson... Il se couchait, restait une heure et
repartait... Et un autre venait aprs, se couchait aussi, restait une
heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de grandes clameurs
effrayantes dans le noir de ces abominables nuits, et, plusieurs fois,
les gendarmes intervinrent...

Des annes s'coulrent pareilles... On ne voulait de moi nulle part, ni
de ma soeur, ni de mon frre... On s'cartait de nous dans les ruelles.
Les honntes gens nous chassaient,  coups de pierre, des maisons o
nous allions, tantt marauder, tantt mendier... Un jour, ma soeur
Louise, qui faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots,
s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frre qui s'engagea mousse... Je
restai seule avec ma mre...

* * * * *

A dix ans, je n'tais plus chaste. Initie par le triste exemple
de maman  ce que c'est que l'amour, pervertie par toutes les
polissonneries auxquelles je me livrais avec les petits garons, je
m'tais dveloppe physiquement trs vite... Malgr les privations
et les coups, mais sans cesse au grand air de la mer, libre et forte,
j'avais tellement pouss, qu' onze ans je connaissais les premires
secousses de la pubert... Sous mon apparence de gamine, j'tais presque
femme...

A douze ans, j'tais femme, tout  fait... et plus vierge... Viole?
Non, pas absolument... Consentante? Oui,  peu prs... du moins dans la
mesure o le permettaient l'ingnuit de mon vice et la candeur de ma
dpravation... Un dimanche, aprs la grand'messe, le contre-matre d'une
sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal odorant qu'un bouc, et dont
le visage n'tait qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux,
m'entrana sur la grve, du ct de Saint-Jean. Et l, dans une cachette
de la falaise, dans un trou sombre du rocher o les mouettes venaient
faire leur nid... o les matelots cachaient quelquefois les paves
trouves en mer... l sur un lit de gomon ferment, sans que je me
sois refuse ni dbattue... il me possda... pour une orange!... Il
s'appelait d'un drle de nom: M. Clophas Biscouille...

Et voil une chose incomprhensible, dont je n'ai trouv l'explication
dans aucun roman. M. Biscouille tait laid, brutal, repoussant... Et
outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le trou noir du
rocher, je puis dire qu'il ne me donna aucun plaisir; au contraire.
Alors, quand je repense  lui--et j'y pense souvent--comment se
fait-il que ce ne soit jamais pour le dtester et pour le maudire? A
ce souvenir, que j'voque avec complaisance, j'prouve comme une grande
reconnaissance... comme une grande tendresse et aussi, comme un regret
vritable de me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dgotant
personnage, tel qu'il tait sur le lit de gomon...

A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, si humble que je sois, ma
contribution personnelle  la biographie des grands hommes....

* * * * *

M. Paul Bourget tait l'intime ami et le guide spirituel de la comtesse
Fardin, chez qui, l'anne dernire, je servais comme femme de chambre.
J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, jusque dans le
trfonds, l'me si complique des femmes... Et bien des fois, j'avais
eu l'ide de lui crire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie
passionnelle... Je n'avais pas os... Ne vous tonnez pas trop de la
gravit de telles proccupations. Elles ne sont point coutumires aux
domestiques, j'en conviens. Mais, dans les salons de la comtesse, on
ne parlait jamais que de psychologie... C'est un fait reconnu que notre
esprit se modle sur celui de nos matres, et ce qui se dit au salon
se dit galement  l'office. Le malheur tait que nous n'eussions pas 
l'office un Paul Bourget, capable d'lucider et de rsoudre les cas de
fminisme que nous y discutions... Les explications de monsieur Jean
lui-mme ne me satisfaisaient pas...

Un jour, ma matresse m'envoya porter une lettre urgente,  l'illustre
matre. Ce fut lui qui me remit la rponse... Alors je m'enhardis 
lui poser la question qui me tourmentait, en mettant, toutefois, sur
le compte d'une amie, cette scabreuse et obscure histoire... M. Paul
Bourget me demanda:

--Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une femme du peuple?... Une
pauvresse, sans doute?...

--Une femme de chambre, comme moi, illustre matre.

M. Bourget eut une grimace suprieure, une moue de ddain. Ah sapristi!
il n'aime pas les pauvres.

--Je ne m'occupe pas de ces mes-l, dit-il... Ce sont de trop petites
mes... Ce ne sont mme pas des mes... Elles ne sont pas du ressort de
ma psychologie...

Je compris que, dans ce milieu, on ne commence  tre une me qu'
partir de cent mille francs de rentes...

Ce n'est pas comme M. Jules Lematre, un familier de la maison, lui
aussi, qui, sur la mme interrogation, rpondit, en me pinant la
taille, gentiment:

--Eh bien, charmante Clestine, votre amie est une bonne fille, voil
tout. Et si elle vous ressemble, je lui dirais bien deux mots, vous
savez... h!... h!... h!...

Lui, du moins, avec sa figure de petit faune bossu et farceur, il ne
faisait pas de manires... et il tait bon enfant... Quel dommage qu'il
soit tomb dans les curs!...

* * * * *

Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue dans cet enfer
d'Audierne, si les Petites Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente
et gentille, ne m'avaient recueillie par piti. Elles n'abusrent pas de
mon ge, de mon ignorance, de ma situation difficile et honnie pour
se servir, de moi, pour me squestrer,  leur profit, comme il arrive
souvent dans ces sortes de maisons, qui poussent l'exploitation humaine
jusqu'au crime... C'taient de pauvres petits tres candides, timides,
charitables, et qui n'taient pas riches, et qui n'osaient mme pas
tendre la main aux passants, ni mendier dans les maisons... Il y avait,
quelquefois, chez elles, bien de la misre, mais on s'arrangeait comme
on pouvait... Et au milieu de toutes les difficults de vivre, elles
n'en continuaient pas moins d'tre gaies et de chanter sans cesse, comme
des pinsons... Leur ignorance de la vie avait quelque chose d'mouvant,
et qui me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis mieux comprendre
leur bont infinie, et si pure...

Elles m'apprirent  lire,  crire,  coudre,  faire le mnage, et,
quand je fus  peu prs instruite de ces choses ncessaires, elles me
placrent, comme petite bonne, chez un colonel en retraite qui venait,
tous les ts, avec sa femme et ses deux filles, dans une espce de
petit chteau dlabr, prs de Comfort... De braves gens, certes, mais
si tristes, si tristes!... Et maniaques!... Jamais sur leur visage un
sourire, ni une joie sur leurs vtements, qui restaient obstinment
noirs... Le colonel avait fait installer un tour sous les combles, et
l, toute la journe, seul, il tournait des coquetiers de buis, ou
bien, ces billes ovales, qu'on appelle des oeufs, et qui servent aux
mnagres  ravauder leurs bas. Madame rdigeait placets sur placets,
ptitions sur ptitions, afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les deux
filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, avec un bec de canard,
l'autre avec une face de lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanes,
se desschaient sur place, ainsi que deux plantes  qui tout manque, le
sol, l'eau, le soleil... Ils m'ennuyrent normment... Au bout de huit
mois, je les envoyai promener, par un coup de tte que j'ai regrett...

Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre autour de moi...
Son haleine m'emplissait le coeur de dsirs nouveaux. Bien que je ne
sortisse pas souvent, j'avais admir avec un prodigieux tonnement, les
rues, les talages, les foules, les palais, les voitures clatantes,
les femmes pares... Et quand, le soir, j'allais me coucher au sixime
tage, j'enviais les autres domestiques de la maison... et leurs farces
que je trouvais charmantes... et leurs histoires qui me laissaient dans
des surprises merveilleuses... Si peu de temps que je sois reste dans
cette maison, j'ai vu l, le soir, au sixime, toutes les dbauches,
et j'en ai pris ma part, avec l'emportement, avec l'mulation d'une
novice... Ah! que j'en ai nourri alors des espoirs vagues et des
ambitions incertaines, dans cet idal fallacieux du plaisir et du
vice...

H oui!... On est jeune... on ne connat rien de la vie... on se fait
des imaginations et des rves... Ah, les rves! Des btises... J'en ai
soup, comme disait M. Xavier, un gamin joliment perverti, dont j'aurai
 parler bientt...

Et j'ai roul... Ah! ce que j'ai roul... C'est effrayant quand j'y
songe...

Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu des choses, de prs...
j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai renifl l'odeur de leur linge,
de leur peau, de leur me... Malgr les parfums, a ne sent pas bon...
Tout ce qu'un intrieur respect, tout ce qu'une famille honnte peuvent
cacher de salets, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences
de la vertu... ah! je connais a!.. Ils ont beau tre riches, avoir des
frusques de soie et de velours, des meubles dors; ils ont beau se laver
dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais!... a
n'est pas propre... Et leur coeur est plus dgotant que ne l'tait le
lit de ma mre...

Ah! qu'une pauvre domestique est  plaindre, et comme elle est seule!...
Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme
elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est pas de vivre seule,
c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intressent pas 
vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gav de pte, ou qu'une
fleur, soigne comme un enfant de riche... des gens dont vous n'avez que
les dfroques inutiles ou les restes gts:

--Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie... Finissez ce poulet
 la cuisine, il sent mauvais...

Chaque mot vous mprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une
bte... Et il ne faut rien dire; il faut sourire et remercier, sous
peine de passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... Quelquefois,
en coiffant mes matresses, j'ai eu l'envie folle de leur dchirer la
nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles...

Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces ides noires... On s'tourdit
et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi.

* * * * *

Ce soir, aprs le dner, me voyant toute triste, Marianne s'est
attendrie, a voulu me consoler. Elle est alle chercher, au fond
du buffet, dans un amas de vieux papiers et de torchons sales, une
bouteille d'eau-de-vie...

--Il ne faut pas vous affliger comme a, m'a-t-elle dit... il faut vous
secouer un peu, ma pauvre petite... vous rconforter.

Et m'ayant vers  boire, durant une heure, les coudes sur la table,
d'une voix tranante et gmissante, elle m'a racont des histoires
sinistres de maladies, des accouchements, la mort de sa mre, de son
pre, de sa soeur... Sa voix devenait,  chaque minute, plus pteuse...
ses yeux s'humectaient, et elle rptait, en lchant son verre:

--Il ne faut pas s'affliger comme a... La mort de votre maman... ah!
c'est un grand malheur... Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes
toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre petite!...

Puis, elle s'est mise tout  coup  pleurer,  pleurer et tandis qu'elle
pleurait, pleurait, elle ne cessait de gmir:

--Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas s'affliger...

C'tait d'abord une plainte... cela devint bientt une sorte d'affreux
braiement, qui alla grandissant... Et son gros ventre, et sa grosse
poitrine, et son triple menton, secous par les sanglots, se soulevaient
en houles normes...

--Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... Madame n'aurait qu' vous
entendre et venir...

Mais elle ne m'a pas coute, et pleurant plus fort:

--Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...

Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la boisson et le coeur
mu par les larmes de Marianne, je me suis mise  sangloter comme une
Madeleine... Tout de mme... ce n'est point une mauvaise fille...

Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... Je voudrais
servir chez une cocotte, ou bien en Amrique...




VI


1er octobre.

Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai t trop raide, l'autre jour,
avec lui, dans le jardin... Peut-tre ai-je dpass la mesure?... Il
s'imagine, tant il est godiche, qu'il m'a offense gravement et que je
suis une imprenable vertu... Ah! ses regards humilis, implorants, et
qui ne cessent de me demander pardon!...

Quoique je sois redevenue plus aguichante et gentille, il ne me dit plus
rien de la chose, et il ne se dcide pas davantage  tenter une nouvelle
attaque directe, pas mme le coup classique du bouton de culotte 
recoudre... Un coup grossier, mais qui ne rate pas souvent son effet...
En ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-l!...

Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, qu'il en meurt d'envie, de
plus en plus... Dans la moindre de ses paroles clate l'aveu... l'aveu
dtourn de son dsir... et quel aveu!... Mais il est aussi de plus
en plus timide. Une rsolution  prendre lui fait peur... Il craint
d'amener une rupture dfinitive, et il ne se fie plus  mes regards
encourageants...

Une fois, en m'abordant avec une expression trange, avec quelque chose
d'gar dans les yeux, il m'a dit:

--Clestine... vous... vous... cirez... trs bien... mes chaussures...
trs... trs... bien... Jamais... elles n'ont t... cires... comme
a... mes chaussures...

C'est l que j'attendais le coup du bouton... Mais non... Monsieur
haletait, bavait, comme s'il et mang une poire trop grosse et trop
juteuse...

Puis il a siffl son chien... et il est parti...

Mais voici ce qui est plus fort...

Hier, Madame tait alle au march, car elle fait son march elle-mme;
Monsieur tait sorti depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il
rentra de bonne heure, ayant tu trois grives, et aussitt monta dans
son cabinet de toilette, pour prendre un tub et s'habiller, comme il
avait coutume... Pour a!... Monsieur est trs propre, lui... et il ne
craint pas l'eau... Je pensai que le moment tait favorable d'essayer
quelque chose qui le mt enfin  l'aise avec moi... Quittant mon
ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... et, quelques
secondes, je restai l'oreille colle  la porte, coutant... Monsieur
tournait et retournait dans la pice... Il sifflotait, chantonnait:

    Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
    Et ron, ronron... petit patapon...

Une habitude qu'il a de mler, en chantant, un tas de refrains...

J'entendis des chaises remuer, des placards s'ouvrir et se refermer,
puis, l'eau ruisseler dans le tub des Ah!, des Oh!, des Fuuii!,
des Brrr! que la surprise de l'eau froide arrachait  Monsieur...
Alors, brusquement, j'ouvris la porte...

Monsieur tait devant moi, de face, la peau toute mouille, grelottante,
et l'ponge, en ses mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa tte,
ses yeux, son immobilit!... Jamais, je ne vis, je crois, un homme aussi
ahuri... N'ayant point de manteau pour recouvrir la nudit de son corps,
par un geste, instinctivement pudique et comique, il s'tait servi de
l'ponge comme d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte volont
pour rprimer, devant ce spectacle, le rire qui se dchanait en moi. Je
remarquai que Monsieur avait sur les paules une grosse touffe de poils,
et la poitrine, telle un ours... Tout de mme, c'est un bel homme...
Mazette!...

Naturellement, je poussai un cri de pudeur alarme, ainsi qu'il
convenait, et je refermai la porte avec violence... Mais derrire la
porte, je me disais: Il va me rappeler, bien sr... Et que va-t-il
arriver?... Ma foi!... J'attendis quelques minutes... Plus un bruit,...
sinon le bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps en temps,
tombait dans le tub... Il rflchit, pensais-je... il n'ose pas se
dcider... mais il va me rappeler... En vain... Bientt l'eau ruissela
de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur s'essuyait, se frottait,
s'brouait... et des glissements de savate tranrent sur le parquet...
des chaises remurent... des placards s'ouvrirent et se refermrent...
Enfin Monsieur recommena de chantonner:

    Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
    Et ron, ronron... petit patapon.

--Non, vraiment, il est trop bte!... murmurai-je, tout bas, dpite et
furieuse.

Et je me retirai, dans la lingerie, bien rsolue  ne plus lui accorder
jamais rien du bonheur que ma piti,  dfaut de mon dsir, avait
parfois rv de lui donner...

L'aprs-midi, Monsieur, trs proccup, ne cessa de tourner autour de
moi. Il me rejoignit  la basse-cour, au moment o j'allais porter
au fumier les ordures des chats... Et comme, pour rire un peu de son
embarras, je m'excusais de ce qui tait arriv le matin:

--a ne fait rien... souffla-t-il... a ne fait rien... Au contraire...

Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais quoi... Mais je le plantai,
l... au milieu de sa phrase dans laquelle il s'emptrait... et je lui
dis, d'une voix cinglante, ces mots:

--Je demande pardon  Monsieur... Je n'ai pas le temps de parler 
Monsieur... Madame m'attend...

--Sapristi, Clestine, coutez-moi une seconde...

--Non, Monsieur...

Quand je pris l'angle de l'alle qui conduit  la maison, j'aperus
Monsieur... Il n'avait pas chang de place... Tte basse, jambes molles,
il regardait toujours le fumier, en se grattant la nuque.

* * * * *

Aprs le dner, au salon, Monsieur et Madame eurent une forte pique.

Madame disait:

--Je te dis que tu fais attention  cette fille...

Monsieur rpondait:

--Moi?... Ah! par exemple!... En voil une ide!... Voyons, mignonne...
Une roulure pareille... une sale fille qui a peut-tre de mauvaises
maladies... Ah! celle-l est trop forte!...

Madame reprenait:

--Avec a que je ne connais pas ta conduite... et tes gots.

--Permets... ah! permets!...

--Et tous les sales torchons... et tous les derrires crotts que tu
trousses dans la campagne!...

J'entendais le parquet crier sous les pas de Monsieur qui marchait, dans
le salon, avec une animation fbrile.

--Moi?... Ah! par exemple!... En voil des ides!... O vas-tu chercher
tout cela, mignonne?...

Madame s'obstinait:

--Et la petite Jzureau?... Quinze ans, misrable!... Et pour laquelle
il a fallu que je paie cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu
serais peut-tre en prison, comme ton voleur de pre...

Monsieur ne marchait plus... Il s'tait effondr dans un fauteuil... Il
se taisait...

La discussion finit sur ces mots de Madame:

--Et puis, a m'est gal!... Je ne suis pas jalouse... Tu peux bien
coucher avec cette Clestine... Ce que je ne veux pas, c'est que cela me
cote de l'argent...

Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...

* * * * *

Je ne sais pas si, comme le prtend Madame, Monsieur trousse les petites
filles dans la campagne... Quand cela serait, il n'aurait pas tort, si
tel est son plaisir... C'est un fort homme, et qui mange beaucoup... Il
lui en faut... Et Madame ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que
je suis ici, Monsieur peut se fouiller... a, j'en suis certaine... Et
c'est d'autant plus extraordinaire qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une
femme de chambre,  la coule, et qui a de l'oeil, sait parfaitement ce
qui se passe chez ses matres... Elle n'a mme pas besoin d'couter aux
portes... Le cabinet de toilette, la chambre  coucher, le linge,
et tant d'autres choses, lui en racontent assez... Il est mme
inconcevable, quand on veut donner des leons de morale aux autres et
qu'on exige la continence de ses domestiques, qu'on ne dissimule pas
mieux les traces de ses manies amoureuses... Il y a, au contraire,
des gens qui prouvent, par une sorte de dfi, ou par une sorte
d'inconscience, ou par une sorte de corruption trange, le besoin de les
taler... Je ne me pose pas en bgueule, et j'aime  rire, comme tout
le monde... Mais vrai!... j'ai vu des mnages... et des plus
respectables... qui dpassaient tout de mme la mesure du dgot...

Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drle d'effet de
revoir mes matres... aprs... le lendemain... J'tais toute trouble...
En servant le djeuner, je ne pouvais m'empcher de les regarder,
de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle
insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait:

--Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses matres de cette faon-l?
Faites donc attention  votre service...

Oui, de les voir, cela veillait en moi des ides, des images... comment
exprimer cela?... des dsirs qui me perscutaient le reste de la journe
et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient
avec une frnsie sauvage  l'abtissante,  la morne obsession de mes
propres caresses...

Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose en sa place, m'a appris
un autre geste, plus conforme, je crois,  la ralit... Devant ces
visages, sur qui les ptes, les eaux de toilette, les poudres n'ont pu
effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les paules... Et ce
qu'ils me font suer, le lendemain, ces honntes gens, avec leurs airs
dignes, leurs manires vertueuses, leur mpris pour les filles qui
fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale:

--Clestine, vous regardez trop les hommes... Clestine, a n'est
pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre...
Clestine, ma maison n'est pas un mauvais lieu... Tant que vous serez 
mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas...

Et patati... et patata!...

Ce qui n'empche pas Monsieur, en dpit de sa morale, de vous jeter
sur des divans, de vous pousser sur des lits... et de ne vous laisser,
gnralement, en change d'une complaisance brusque et phmre, autre
chose qu'un enfant... Arrange-toi, aprs comme tu peux et si tu peux...
Et si tu ne peux pas, eh bien, crve avec ton enfant... Cela ne le
regarde pas...

Leur maison!... Ah! vrai!...

* * * * *

Rue Lincoln, par exemple, a se passait le vendredi, rgulirement. Il
ne pouvait pas y avoir d'erreur l-dessus.

Le vendredi tait le jour de Madame. Il venait beaucoup de monde, des
femmes et des femmes, jacasses, vapores, effrontes, maquilles, Dieu
sait!... Du monde trs chouette, enfin... Probable qu'elles devaient
dire, entre elles, pas mal de salets et que cela excitait Madame... Et
puis, le soir, c'tait l'Opra et ce qui s'en suit... Que ce ft ceci,
ou cela ou bien autre chose, le certain c'est que, tous les vendredis...
allez-y donc!...

Si c'tait le jour de Madame, on peut dire que c'tait la nuit de
Monsieur, la nuit de Coco... Et quelle nuit!... Il fallait voir, le
lendemain, le cabinet de toilette, la chambre, le dsordre des meubles,
des linges partout, l'eau des cuvettes rpandue sur les tapis... Et
l'odeur violente de tout cela, une odeur de peau humaine, mle  des
parfums...  des parfums qui sentaient bon, quoique a!... Dans le
cabinet de toilette de Madame, une grande glace tenait toute la hauteur
du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la glace, il y avait des
piles de coussins effondrs, fouls, crass, et, de chaque ct,
de hauts candlabres, dont les bougies disparues avaient coul et
pendaient, en longues larmes figes, aux branches d'argent... Ah! il
leur en fallait des mic-macs  ceux-l! Et je me demande ce qu'ils
auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas t maris!...

* * * * *

Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique, l'anne o nous
allmes passer quelques semaines  Ostende... A la station de Feignies,
visite de la douane. C'tait la nuit... et Monsieur trs endormi...
tait rest dans son compartiment... Ce fut Madame qui se rendit, avec
moi, dans la salle o l'on inspectait les bagages...

--Avez-vous quelque chose  dclarer? nous demanda un gros douanier
qui,  la vue de Madame, lgante et jolie, se douta bien qu'il aurait
plaisir  manipuler d'agrables choses... Car il existe des douaniers,
pour qui c'est une sorte de plaisir physique et presque un acte de
possession, que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons et dans
les chemises des belles dames.

--Non... rpondit Madame... Je n'ai rien.

--Alors... ouvrez cette malle...

Parmi les six malles que nous emportions, il avait choisi la plus
grande, la plus lourde, une malle en peau de truie, recouverte de son
enveloppe de toile grise.

--Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irrite.

--Ouvrez tout de mme... commanda ce malotru, que la rsistance de ma
matresse incitait visiblement  un plus complet,  un plus tyrannique
examen...

Madame--ah! je la vois encore--prit, dans son petit sac, le trousseau de
clefs et ouvrit la malle... Le douanier, avec une joie haineuse, renifla
l'odeur exquise qui s'en chappait, et, aussitt, il se mit  fouiller,
de ses pattes noires et maladroites, parmi les lingeries fines et les
robes... Madame tait furieuse, poussait des cris, d'autant que l'animal
bousculait, froissait avec une malveillance vidente tout ce que nous
avions rang si prcieusement...

La visite allait se terminer sans plus d'encombres, quand le gabelou,
exhibant du fond de la malle un long crin de velours rouge, questionna:

--Et a?... Qu'est-ce que c'est que a?

--Des bijoux... rpondit Madame avec assurance, sans le moindre trouble.

--Ouvrez-le...

--Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi bon?

--Ouvrez-le...

--Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus de pouvoir... Je vous dis
que je ne l'ouvrirai pas... D'ailleurs, je n'ai pas la cl...

Madame tait dans un tat d'extraordinaire agitation. Elle voulut
arracher l'crin litigieux des mains du douanier qui, se reculant,
menaa:

--Si vous ne voulez pas ouvrir cet crin, je vais aller chercher
l'inspecteur...

--C'est une indignit... une honte.

--Et si vous n'avez pas la cl de cet crin, eh bien, on le forcera.

Exaspre, Madame cria:

--Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai  l'ambassade... aux
ministres... je me plaindrai au Roi, qui est de nos amis... Je vous
ferai rvoquer, entendez-vous... condamner, mettre en prison...

Mais ces paroles de colre ne produisaient aucun effet sur l'impassible
douanier, qui rpta avec plus d'autorit:

--Ouvrez l'crin...

Madame tait devenue toute ple et se tordait les mains.

--Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne veux pas... je ne peux
pas l'ouvrir...

Et, pour la dixime fois au moins, l'entt douanier commanda:

--Ouvrez l'crin!

Cette discussion avait interrompu les oprations de la douane et
group, autour de nous, quelques voyageurs curieux... Moi-mme, j'tais
prodigieusement intresse par les pripties de ce petit drame et,
surtout, par le mystre de cet crin que je ne connaissais pas, que je
n'avais jamais vu chez Madame, et qui, certainement, avait t introduit
dans la malle,  mon insu.

Brusquement, Madame changea de tactique, se fit plus douce, presque
caressante avec l'incorruptible douanier, et, s'approchant de lui de
faon  l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle supplia tout
bas:

--loignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai l'crin...

Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui tendait un pige. Il hocha
sa vieille tte obstine et mfiante:

--En voil assez, des manires... Tout a, c'est de la frime... Ouvrez
l'crin...

Alors, confuse, rougissante, mais rsigne, Madame prit dans son
porte-monnaie une toute petite, une toute mignonne cl d'or, et, tchant
 ce que le contenu en demeurt invisible  la foule, elle ouvrit
l'crin de velours rouge, que le douanier lui prsentait, solidement
tenu dans ses mains. Au mme instant, le douanier fit un bond en
arrire, effar, comme s'il avait eu peur d'tre mordu par une bte
venimeuse.

--Nom de Dieu!... jura-t-il.

Puis, le premier moment de stupfaction pass, il cria avec un mouvement
du nez, rigolo:

--Fallait le dire que vous tiez veuve!

Et il referma l'crin, pas assez vite toutefois, pour que les rires, les
chuchotements, les paroles dsobligeantes, et mme les indignations
qui clatrent dans la foule, ne vinssent dmontrer  Madame que ses
bijoux n'avaient t parfaitement aperus des voyageurs...

Madame fut gne. Pourtant, je dois reconnatre qu'elle montra une
certaine crnerie, en cette circonstance plutt difficile... Ah! vrai!
elle ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida  remettre de
l'ordre dans la malle bouleverse. Et nous quittmes la salle, sous les
sifflets, sous les rires insultants de l'assistance.

Je l'accompagnai jusqu' son wagon, portant le sac o elle avait remis
l'crin fameux... Un moment, sur le quai, elle s'arrta, et avec une
impudence tranquille, elle me dit:

--Dieu que j'ai t bte!... J'aurais d dclarer que l'crin vous
appartenait.

Avec la mme impudence, je rpondis:

--Je remercie beaucoup Madame. Madame est trs bonne pour moi... Mais
moi, je prfre me servir de ces bijoux-l... au naturel.

--Taisez-vous!... fit Madame, sans fcherie... Vous tes une petite
sotte...

Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui ne se doutait de rien...

* * * * *

Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit effronterie, soit manque
d'ordre, il lui arrivait souvent des histoires pareilles ou analogues.
J'en aurais quelques-unes  raconter qui, sous ce rapport, sont des
plus difiantes... Mais il y a un moment o le dgot l'emporte, o la
fatigue vous vient de patauger sans cesse dans de la salet... Et puis,
je crois que j'en ai dit assez sur cette maison, qui fut pour moi le
plus complet exemple de ce que j'appellerai le dbraillement moral. Je
me bornerai  quelques indications.

Madame cachait dans un des tiroirs de son armoire une dizaine de petits
livres, en peau jaune, avec des fermoirs dors... des amours de livres,
semblables  des paroissiens de jeune fille. Quelquefois, le samedi
matin, elle en oubliait un sur la table, prs de son lit... ou bien dans
le cabinet de toilette, parmi les coussins... C'tait plein d'images
extraordinaires... Je ne joue pas les saintes-nitouches, mais je dis
qu'il faut tre rudement putain pour garder chez soi de pareilles
horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y penser, j'en ai chaud...
Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes... sexes mls,
confondus dans des embrassements fous, dans des ruts exasprs... Des
nudits dresses, arques, bandes, vautres, en tas, en grappes,
en processions de croupes soudes l'une  l'autre par des treintes
compliques et d'impossibles caresses... Des bouches en ventouse comme
des tentacules de pieuvre, vidant les seins, puisant les ventres, tout
un paysage de cuisses et de jambes, noues, tordues comme des branches
d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...

Mathilde, la premire femme de chambre, chipa un de ces livres.. Elle
supposait que Madame n'aurait pas le toupet de le lui rclamer... Madame
le lui rclama pourtant... Aprs avoir fouill ses tiroirs, cherch
partout, en vain, elle dit  Mathilde:

--Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?

--Quel livre, Madame?

--Un livre jaune...

--Un livre de messe, sans doute?

Elle regarda bien en face Madame, qui ne se dconcerta pas, et elle
ajouta:

--Il me semble en effet que j'ai vu un livre jaune avec un fermoir dor
sur la table, prs du lit, dans la chambre de Madame...

--Eh bien?

--Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a fait...

--L'avez-vous pris?...

--Moi, Madame?...

Et avec une insolence magnifique:

--Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne voudrait pas que je lise de
pareils livres!

Cette Mathilde, elle tait patante!... Et Madame n'insista plus.

Et tous les jours,  la lingerie, Mathilde disait:

--Attention!... Nous allons dire la messe...

Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et nous en faisait la
lecture, malgr les protestations de la gouvernante anglaise qui blait:
Taisez-vous... vous tes de malhonntes filles et qui, durant des
minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, s'crasait le nez contre les
images qu'elle avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amus avec a!

Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je n'ai rencontr dans ma vie
une telle pocharde, et si drle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse,
passionne, surtout avec les femmes. Les vices qu'elle cachait  jeun
sous un masque d'austrit comique se rvlaient alors en toute leur
beaut grotesque. Mais ils taient plus crbraux qu'actifs, et je n'ai
pas entendu dire qu'elle les et jamais raliss. Selon l'expression de
Madame, Miss se contentait de se raliser elle-mme... Vraiment,
elle et manqu  la collection d'humanit loufoque et drgle qui
illustrait cette maison bien moderne...

Une nuit, j'tais de service, attendant Madame. Tout le monde dormait
dans l'htel, et je restais, seule,  sommeiller pesamment dans la
lingerie... Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au coup de
sonnette, je me levai et trouvai Madame dans sa chambre. Les yeux sur le
tapis, et se dgantant, elle riait  se tordre:

--Voil, une fois encore, Miss compltement ivre... me dit-elle...

Et elle me montra la gouvernante, vautre, les bras allongs, une
jambe en l'air, et qui, geignant, soupirant, bredouillait des paroles
inintelligibles...

--Allons, fit Madame, relevez-la et allez la coucher...

Comme elle tait fort lourde et molle, Madame voulut bien m'aider et
c'est  grand'peine que nous parvnmes  la remettre debout.

Miss s'tait accroche des deux mains au manteau de Madame, et elle
disait  Madame:

--Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus jamais te quitter. Je
t'aime bien... Tu es mon bb. Tu es belle...

--Miss, rpliquait Madame en riant, vous tes une vieille pocharde...
Allez vous coucher.

--Non, non... je veux coucher avec toi... tu es belle... je t'aime
bien... Je veux t'embrasser.

Se retenant d'une main au manteau, de l'autre main elle cherchait 
caresser les seins de Madame, et sa bouche, sa vieille bouche s'avanait
en baisers humides et bruyants...

--Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... Je veux
t'embrasser... Pou!... pou!... pou!...

Je pus enfin dgager Madame des treintes de Miss, que j'entranai
hors de la chambre... Et ce fut sur moi que se tourna sa tendresse
passionne. Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait m'enlacer
la taille, et sa main s'garait sur moi plus hardiment que sur Madame,
et  des endroits de mon corps plus prcis... Il n'y avait pas d'erreur.

--Finissez donc, vieille sale!...

--Non! non... toi aussi... tu es belle... je t'aime bien... viens avec
moi... Pou!... pou!... pou!...

Je ne sais comment je me serais dbarrasse d'elle si, ds qu'elle fut
entre dans sa chambre, les hoquets n'eussent noy, dans un flot ignoble
et ftide, ses ardeurs obstines.

Ces scnes-l amusaient beaucoup Madame. Madame n'avait de relle joie
qu'un spectacle du vice, mme le plus dgotant...

Un autre jour, je surpris Madame en train de raconter  une amie, dans
son cabinet de toilette, les impressions d'une visite qu'elle avait
faite, la veille, avec son mari, dans une maison spciale o elle avait
vu deux petits bossus faire l'amour...

--Il faut voir a, ma chre... Rien n'est plus passionnant...

* * * * *

Ah! ceux qui ne peroivent, des tres humains, que l'apparence et que,
seules, les formes extrieures blouissent, ne peuvent pas se douter
de ce que le beau monde, de ce que la haute socit est sale et
pourrie... On peut dire d'elle, sans la calomnier, qu'elle ne vit
que pour la basse rigolade et pour l'ordure... J'ai travers bien des
milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a t donn que trs rarement de
voir que l'amour s'y accompagnt d'un sentiment lev, d'une tendresse
profonde, d'un idal de souffrance, de sacrifice ou de piti, qui en
font une chose grande et sainte.

* * * * *

Encore un mot sur Madame... Hormis les jours de rception et des dners
de gala, Madame et Coco recevaient trs intimement un jeune mnage trs
chic, avec qui ils couraient les thtres, les petits concerts, les
cabinets de restaurant, et mme, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme
trs joli, effmin, le visage presque imberbe; la femme, une belle
rousse, avec des yeux trangement ardents, et une bouche comme je n'en
ai jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement ce que
c'tait que ces deux tres-l... Quand ils dnaient, tous les quatre,
il parat que leur conversation prenait une allure si effrayante,
si abominable que, bien des fois, le matre d'htel, qui n'tait pas
bgueule pourtant, eut l'envie de leur jeter les plats  la figure...
Il ne doutait point du reste qu'il y et, entre eux, des relations
antinaturelles, et qu'ils fissent des ftes pareilles  celles
reproduites dans les petits livres jaunes de Madame. La chose est, sinon
frquente, du moins connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce vice
par passion, s'y adonnent par snobisme... C'est ultra-chic.

Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de Madame, qui recevait des
archevques et des nonces du pape, et dont le _Gaulois_, chaque semaine,
clbrait les vertus, l'lgance, la charit, les dners _smart_ et la
fidlit aux pures traditions catholiques de la France?...

Tout de mme, ils avaient beau avoir du vice, avoir tous les vices dans
cette maison-l, on y tait libre, heureuse, et Madame ne s'occupait
jamais de la conduite du personnel...

* * * * *

Ce soir, nous sommes rests plus longtemps que de coutume  la cuisine.
J'ai aid Marianne  faire ses comptes... Elle ne parvenait pas  s'en
tirer... J'ai constat que, ainsi que toutes les personnes de confiance,
elle grappille de-ci, vole de-l, autant qu'elle peut... Elle a mme des
roueries qui m'tonnent... mais il faut les mettre au point... Il lui
arrive de ne pas se retrouver dans ses chiffres, ce qui la gne
beaucoup avec Madame, qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph
s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il daigne me parler, de temps
 autre... Ainsi, ce soir il n'est pas all comme d'ordinaire chez le
sacristain, son intime ami... Et, pendant que Marianne et moi, nous
travaillions, il a lu la _Libre Parole_... C'est son journal... Il
n'admet pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqu que, tout en
lisant, plusieurs fois, il m'a observe avec des expressions nouvelles
dans les yeux...

La lecture termine, Joseph a bien voulu m'exposer ses opinions
politiques... Il est las de la Rpublique qui le ruine et qui le
dshonore... Il veut un sabre...

--Tant que nous n'aurons pas un sabre--et bien rouge--il n'y a rien de
fait... dit-il.

Il est pour la religion... parce que... enfin... voil... il est pour la
religion...

--Tant que la religion n'aura pas t restaure en France comme
autrefois... tant qu'on n'obligera pas tout le monde,  aller  la messe
et  confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...

Il a accroch dans sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont;
dans sa chambre, celui de Droulde; dans la petite pice aux graines,
ceux de Gurin et du gnral Mercier... de rudes lapins... des
patriotes... des Franais, quoi!... Prcieusement, il collectionne
toutes les chansons antijuives, tous les portraits en couleur des
gnraux, toutes les caricatures de bouts coups. Car Joseph est
violemment antismite... Il fait partie de toutes les associations
religieuses, militaristes et patriotiques du dpartement. Il est membre
de la Jeunesse antismite de Rouen, membre de la vieillesse antijuive
de Louviers, membre encore d'une infinit de groupes et de sous-groupes,
comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, les Bayados du Vexin...
etc... Quand il parle des juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses
gestes, des frocits sanguinaires... Et il ne va jamais en ville sans
une matraque:

--Tant qu'il restera un juif en France... il n'y a rien de fait...

Et il ajoute:

--Ah, si j'tais  Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... j'en brlerais...
j'en triperais de ces maudits youpins!... Il n'y a pas de danger, les
tratres, qu'ils soient venus s'tablir au Mesnil-Roy... Ils savent bien
ce qu'ils font, allez, les vendus!...

Il englobe, dans une mme haine, protestants, francs-maons,
libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied 
l'glise, et qui ne sont, d'ailleurs, que des juifs dguiss... Mais il
n'est pas clrical, il est pour la religion, voil tout...

Quant  l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas qu'il s'avist de rentrer
de l'le du Diable, en France... Ah! non... Et pour ce qui est de
l'immonde Zola, Joseph l'engage fort  ne point venir  Louviers, comme
le bruit en court, pour y donner une confrence... Son affaire serait
claire, et c'est Joseph qui s'en charge... Ce misrable tratre de Zola
qui, pour six cent mille francs, a livr toute l'arme franaise et
aussi toute l'arme russe, aux Allemands et aux Anglais!... Et a n'est
pas une blague... un potin... une parole en l'air: non, Joseph en est
sr... Joseph le tient du sacristain, qui le tient du cur, qui le tient
de l'vque, qui le tient du pape... qui le tient de Drumont... Ah! les
juifs peuvent visiter le Prieur... Ils trouveront, crits par Joseph,
 la cave, au grenier,  l'curie,  la remise, sous la doublure des
harnais, jusque sur les manches des balais, partout, ces mots: Vive
l'arme!... Mort aux juifs!

Marianne approuve, de temps en temps, par des mouvements de tte, des
gestes silencieux, ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la
Rpublique la ruine et la dshonore... Elle aussi est pour le sabre,
pour les curs et contre les juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs,
sinon qu'il leur manque quelque chose, quelque part.

Et moi aussi, bien sr, je suis pour l'arme, pour la patrie, pour
la religion et contre les juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de
maison, du plus petit au plus grand, ne professe pas ces chouettes
doctrines?... On peut dire tout ce qu'on voudra des domestiques... ils
ont bien des dfauts, c'est possible... mais ce qu'on ne peut pas leur
refuser, c'est d'tre patriotes... Ainsi, moi, la politique, ce n'est
pas mon genre et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de partir
pour ici, j'ai carrment refus de servir, comme femme de chambre, chez
Labori... Et toutes les camarades qui, ce jour-l, taient au bureau,
ont refus aussi:

--Chez ce salaud-l?... Ah! non alors! a, jamais!...

Pourtant, lorsque je m'interroge srieusement, je ne sais pas pourquoi
je suis contre les juifs, car j'ai servi chez eux, autrefois, du temps
o on pouvait le faire encore avec dignit... Au fond, je trouve que les
juives et les catholiques, c'est tout un... Elles sont aussi vicieuses,
ont d'aussi sales caractres, d'aussi vilaines mes les unes que les
autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le mme monde, et la diffrence
de religion n'y est pour rien... Peut-tre, les juives font-elles plus
de piaffe, plus d'esbrouffe... peut-tre font-elles valoir davantage,
l'argent qu'elles dpensent?... Malgr ce qu'on raconte de leur esprit
d'administration et de leur avarice, je prtends qu'il n'est pas mauvais
d'tre dans ces maisons-l, o il y a encore plus de coulage que dans
les maisons catholiques.

Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a reproch d'tre une
patriote  la manque, une mauvaise Franaise, et, sur des prophties de
massacres, sur une sanglante vocation de crnes fracasss et de tripes
 l'air, il est parti se coucher.

Aussitt, Marianne a retir du buffet la bouteille d'eau-de-vie. Nous
avions besoin de nous remettre, et nous avons parl d'autre chose...
Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a racont son enfance,
sa jeunesse difficile, et, comme quoi, tant petite bonne chez une
marchande de tabac,  Caen, elle fut dbauche par un interne... un
garon tout fluet, tout mince, tout blond, et qui avait des yeux bleus
et une barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si soyeuse!... Elle
devint enceinte, et la marchande de tabac qui couchait avec un tas de
gens, avec tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de chez
elle... Si jeune, sur le pav d'une grande ville, avec un gosse dans
le ventre!... Ah! elle en connut de la misre, son ami n'ayant pas
d'argent... Et elle serait morte de faim, bien sr, si l'interne ne lui
avait enfin trouv,  l'cole de mdecine, une drle de place...

--Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je tuais les lapins... et
j'achevais les petits cochons d'Inde... C'tait bien gentil...

Et ce souvenir amne sur les grosses lippes de Marianne un sourire qui
m'a paru trangement mlancolique...

Aprs un silence, je lui demande:

--Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?

Marianne fait un geste vague et lointain, un geste qui semble carter
les lourds voiles de ces limbes o dort son enfant... Elle rpond d'une
voix qu'raille l'alcool:

--Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que j'en aurais fait, mon
Dieu?...

--Comme les petits cochons d'Inde, alors?...

--C'est a...

Et, elle s'est revers  boire...

Nous sommes montes, dans nos chambres, un peu grises...




VII


6 octobre.

Dcidment, voici l'automne. Des geles, qu'on n'attendait pas si tt,
ont roussi les dernires fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres
dahlias, tmoins de la timidit amoureuse de Monsieur sont brls;
brls aussi les grands tournesols qui montaient la faction  la porte
de la cuisine. Il ne reste plus rien dans les plates-bandes dsoles,
plus rien que quelques maigres graniums, ici et l, et cinq ou six
touffes d'asters qui avant de mourir, elles aussi, penchent sur le sol
leurs bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les parterres du
capitaine Mauger, que j'ai vus, tantt, par-dessus la haie, c'est un
vritable dsastre, et tout y est couleur de tabac.

Les arbres,  travers la campagne, commencent de jaunir et de se
dpouiller, et le ciel est funbre. Durant quatre jours, nous avons vcu
dans un brouillard pais, un brouillard brun qui sentait la suie et qui
ne se dissipait mme pas l'aprs-midi... Maintenant, il pleut, une
pluie glace, fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise bise de
nord-ouest...

Ah! je ne suis pas  la noce... Dans ma chambre, il fait un froid
de loup. Le vent y souffle, l'eau y pntre par les fentes du toit,
principalement autour des deux chssis qui distribuent une lumire
avare, dans ce sombre galetas... Et le bruit des ardoises souleves,
des secousses qui branlent la toiture, des charpentes qui craquent,
des charnires qui grincent, y est assourdissant... Malgr l'urgence
des rparations, j'ai eu toutes les peines du monde  obtenir de Madame
qu'elle ft venir le plombier, demain matin... Et je n'ose pas encore
rclamer un pole, bien que je sente, moi qui suis trs frileuse, que
je ne pourrai continuer d'habiter cette mortelle chambre l'hiver... Ce
soir, pour arrter le vent et la pluie, j'ai d calfeutrer les chssis
avec de vieux jupons... Et cette girouette, au-dessus de ma tte, qui ne
cesse de tourner sur son pivot rouill et qui, par instants, glapit dans
la nuit si aigrement, qu'on dirait la voix de Madame, aprs une scne,
dans les corridors...

Les premires rvoltes calmes, la vie s'tablit monotone,
engourdissante et je finis par m'y habituer peu  peu, sans trop en
souffrir moralement. Jamais il ne vient personne ici; on dirait d'une
maison maudite. Et, en dehors des menus incidents domestiques que j'ai
conts, jamais il ne se passe rien... Tous les jours sont pareils,
et toutes les besognes, et tous les visages... C'est l'ennui dans la
mort... Mais, je commence  tre tellement abrutie, que je m'accommode
de cet ennui, comme si c'tait une chose naturelle. Mme, d'tre
prive d'amour, cela ne me gne pas trop, et je supporte sans trop
de douloureux combats cette chastet  laquelle je suis condamne, 
laquelle, plus tt, je me suis condamne, car j'ai renonc  Monsieur,
j'ai plaqu Monsieur dfinitivement. Monsieur m'embte, et je lui en
veux de m'avoir, par lchet, dbine si grossirement devant Madame...
Ce n'est point qu'il se rsigne ou qu'il me lche. Au contraire... il
s'obstine  tourner autour de moi, avec des yeux de plus en plus ronds,
une bouche de plus en plus baveuse. Suivant une expression que j'ai lue
dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours vers mon auge qu'il mne
s'abreuver les cochons de son dsir...

Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur se tient, avant le
dner, dans son bureau, o il fait le diable sait quoi, par exemple...
o il occupe son temps  remuer sans raison de vieux papiers,  pointer
des catalogues de graines et des rclames de pharmacie,  feuilleter,
d'un air distrait, de vieux livres de chasse... Il faut le voir, quand
j'entre,  la nuit, pour fermer ses persiennes ou surveiller son feu.
Alors, il se lve, tousse, ternue, s'broue, se cogne aux meubles,
renverse des objets, tche d'attirer, d'une faon stupide, mon
attention... C'est  se tordre... Je fais semblant de ne rien entendre,
de ne rien comprendre  ses singeries puriles, et je m'en vais,
silencieuse, hautaine, sans plus le regarder que s'il n'tait pas l...

Hier soir, cependant, nous avons chang les courtes paroles que voici:

--Clestine!...

--Monsieur dsire quelque chose?...

--Clestine!... Vous tes mchante avec moi... Pourquoi tes-vous
mchante avec moi?

--Mais, Monsieur sait bien que je suis une roulure...

--Voyons...

--Une sale fille...

--Voyons... voyons...

--Que j'ai de mauvaises maladies...

--Mais, nom d'un chien, Clestine!... Voyons, Clestine...
coutez-moi...

--Merde!...

Ma foi, oui!... j'ai lch cela, carrment... J'en ai assez... a ne
m'amuse plus de lui mettre, par mes coquetteries, la tte et le coeur 
l'envers...

* * * * *

Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que rien, non plus, ne m'y
embte... Est-ce l'air de ce sale pays, le silence de la campagne, la
nourriture trop lourde et grossire?... Une torpeur m'envahit, qui n'est
pas d'ailleurs sans charme... En tout cas, elle mousse ma sensibilit,
engourdit mes rves, m'aide  mieux endurer les insolences et les
criailleries de Madame... Grce  elle aussi, j'prouve un certain
contentement  bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et Joseph,
cet trange Joseph qui, dcidment, ne sort plus et semble prendre
plaisir  rester avec nous... L'ide que Joseph est, peut-tre, amoureux
de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, oui... j'en suis l... Et
puis, je lis, je lis... des romans, des romans et encore des romans...
J'ai relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent plus comme
autrefois, mme ils m'assomment, et je juge qu'ils sont faux et en
toc... Ils sont conus dans cet tat d'me que je connais bien pour
l'avoir prouv quand, blouie, fascine, je pris contact avec la
richesse et avec le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils ne
m'patent plus... Ils patent toujours Paul Bourget... Ah! je ne serais
plus assez niaise pour lui demander des explications psychologiques,
car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrire une portire de salon
et sous une robe de dentelles...

* * * * *

Ce  quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne point recevoir de lettres
de Paris. Tous les matins, lorsque vient le facteur, j'ai au coeur,
comme un petit dchirement,  me savoir si abandonne de tout le monde;
et c'est par l que je mesure le mieux l'tendue de ma solitude... En
vain, j'ai crit  mes anciennes camarades,  monsieur Jean surtout, des
lettres pressantes et dsoles; en vain, je les ai supplis de s'occuper
de moi, de m'arracher de mon enfer, de me trouver,  Paris, une place
quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune ne me rpond... Je
n'aurais jamais cru  tant d'indiffrence,  tant d'ingratitude...

Et cela me force  me raccrocher plus fortement  ce qui me reste;
le souvenir et le pass. Souvenirs o, malgr tout, la joie domine la
souffrance... pass qui me redonne l'espoir que tout n'est pas fini
de moi, et qu'il n'est point vrai qu'une chute accidentelle soit la
dgringolade irrmdiable... C'est pourquoi, seule dans ma chambre,
tandis que, de l'autre ct de la cloison, les ronflements de Marianne
me reprsentent les coeurements du prsent, je tche  couvrir ce bruit
ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, et je ressasse passionnment
ce pass, afin de reconstituer avec ses morceaux pars l'illusion d'un
avenir, encore.

Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs...
Depuis cinq annes que s'est accompli le drame que je veux conter, tous
les dtails en sont demeurs vivaces en moi. Il y a un mort dans ce
drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j'ai tu pour lui
avoir donn trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donn trop
de vie... Et, depuis cinq annes qu'il est mort--mort de moi--ce sera la
premire fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur sa tombe les
fleurs coutumires... Mais ces fleurs, que je n'irai point porter sur
sa tombe, j'en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui
parfumera sa mmoire chrie mieux que les fleurs de cimetire, le coin
de terre o il dort... Car les fleurs dont sera compos le bouquet que
je lui ferai, j'irai les cueillir, une  une, dans le jardin de mon
coeur... dans le jardin de mon coeur o ne poussent pas que les fleurs
mortelles de la dbauche, o closent aussi les grands lys blancs de
l'amour...

* * * * *

C'tait un samedi, je me souviens... Au bureau de placement de la rue du
Colise o, depuis huit jours, je venais rgulirement, chaque matine,
chercher une place, on me prsenta  une vieille dame en deuil. Jamais,
jusqu'ici, je n'avais rencontr visage plus avenant, regards plus doux,
manires plus simples, jamais je n'avais entendu plus entranantes
paroles... Elle m'accueillit avec une grande politesse qui me fit chaud
au coeur.

--Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand (c'tait la placeuse) m'a
fait de vous le meilleur loge... Je crois que vous le mritez, car vous
avez une figure intelligente, franche et gaie, qui me plat beaucoup.
J'ai besoin d'une personne de confiance et de dvouement... De
dvouement!... Ah! je sais que je demande l une chose bien difficile...
car, enfin, vous ne me connaissez pas et vous n'avez aucune raison de
m'tre dvoue... Je vais vous expliquer dans quelles conditions je me
trouve... Mais ne restez pas debout, mon enfant... venez vous asseoir
prs de moi...

Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit qu'on ne me considre
point comme un tre en dehors des autres et en marge de la vie, comme
quelque chose d'intermdiaire entre un chien et un perroquet, pour que
je sois, tout de suite, mue,... et, tout de suite, je sens revivre en
moi une me d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes mes haines, toutes
mes rvoltes, je les oublie comme par miracle, et je n'prouve plus,
envers les personnes qui me parlent humainement, que des sentiments
d'abngation et d'amour... Je sais aussi, par exprience, qu'il n'y
a que les gens malheureux, pour mettre la souffrance des humbles de
plain-pied avec la leur... Il y a toujours de l'insolence et de la
distance dans la bont des heureux!...

Quand je fus assise auprs de cette vnrable dame en deuil, je l'aimais
dj... je l'aimais vritablement.

Elle soupira:

--Ce n'est pas une place bien gaie que je vous offre, mon enfant...

Avec une sincrit d'enthousiasme qui ne lui chappa point, je protestai
vivement:

--Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame me demandera, je le
ferai...

Et c'tait vrai... J'tais prte  tout...

Elle me remercia d'un bon regard tendre, et elle reprit:

--Eh bien, voici... J'ai t trs prouve dans la vie... De tous les
miens que j'ai perdus... il ne me reste plus qu'un petit-fils... menac,
lui aussi, de mourir du mal terrible dont les autres sont morts...

Craignant de prononcer le nom de ce terrible mal, elle me l'indiqua, en
posant sur sa poitrine sa vieille main gante de noir... et, avec une
expression plus douloureuse:

--Pauvre petit!... C'est un enfant charmant, un tre adorable... en
qui j'ai mis mes dernires esprances. Car, aprs lui, je serai toute
seule... Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...

Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes... A petits coups de
son mouchoir, elle les essuya et continua:

--Les mdecins assurent qu'on peut le sauver... qu'il n'est pas
profondment atteint... Ils ont prescrit un rgime dont ils attendent
beaucoup de bien... Tous les aprs-midi, Georges devra prendre un
bain de mer, ou plutt, il devra se tremper une seconde dans la mer...
Ensuite, il faudra qu'on le frotte nergiquement, sur tout le corps,
avec un gant de crin, pour activer la circulation... ensuite, il faudra
l'obliger  boire un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste tendu,
au moins une heure, dans un lit bien chaud... Ce que je voudrais de
vous, mon enfant, c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien, c'est
surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de la gat, de la vie...
Chez moi, c'est ce qui lui manque le plus... J'ai deux serviteurs trs
dvous... mais ils sont vieux, tristes et maniaques... Georges ne peut
les souffrir... Moi-mme, avec ma vieille tte blanchie et mes constants
habits de deuil, je sens que je l'afflige... Et ce qu'il y a de pire, je
sens bien aussi que, souvent, je ne puis lui cacher mes apprhensions...
Ah! je sais que ce n'est peut-tre pas le rle d'une jeune fille, telle
que vous, auprs d'un aussi jeune enfant, comme est Georges... car il
n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!... Le monde trouvera, sans doute,  y
redire... Je ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que de mon petit
malade... et j'ai confiance en vous... Vous tes une honnte femme, je
suppose...

--Oh!... oui... Madame... m'criai-je, certaine  l'avance d'tre
l'espce de sainte que venait chercher la grand'mre dsole, pour le
salut de son enfant.

--Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!... Dans son tat!... Dans son
tat, voyez-vous, plus que des bains de mer, peut-tre, il a besoin
de ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprs de lui, un joli
visage, un rire frais et jeune... quelque chose qui loigne de son
esprit l'ide de la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la vie...
Voulez-vous?...

--J'accepte, Madame, rpondis-je, mue jusqu'aux entrailles... Et que
Madame soit sre que je soignerai bien M. Georges...

Il fut convenu que j'entrerais, le soir mme, dans la place, et que nous
partirions, le surlendemain, pour Houlgate o la dame en deuil avait
lou une belle villa sur la plage.

La grand'mre n'avait pas menti... M. Georges tait un enfant charmant,
adorable. Son visage imberbe avait la grce d'un beau visage de femme;
d'une femme aussi, ses gestes indolents, et ses mains longues, trs
blanches, trs souples, o transparaissait le rticule des veines...
Mais quels yeux ardents!... Quelles prunelles dvores d'un feu sombre,
dans des paupires cernes de bleu et qu'on et dites brles par les
flammes du regard!... Quel intense foyer de pense, de passion, de
sensibilit, d'intelligence, de vie intrieure!... Et comme dj les
fleurs rouges de la mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait que
ce ne ft pas de la maladie, que ce ne ft pas de la mort qu'il mourait,
mais de l'excs de vie, de la fivre de vie qui tait en lui et qui
rongeait ses organes, desschait sa chair... Ah! qu'il tait joli et
douloureux  contempler!... Quand la grand'mre me mena prs de lui,
il tait tendu sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue main
blanche, une rose sans parfum... Il me reut, non comme une domestique,
presque comme une amie qu'il attendait... Et moi, ds ce premier moment,
je m'attachai  lui, de toutes les forces de mon me.

L'installation  Houlgate se fit sans incidents, comme s'tait fait le
voyage. Tout tait prt lorsque nous arrivmes... Nous n'avions plus
qu' prendre possession de la villa, une villa spacieuse, lgante,
pleine de lumire et de gat, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils
d'osier et ses tentes bigarres, sparait de la plage. On descendait 
la mer par un escalier de pierre, pratiqu dans la digue, et les vagues
venaient chanter sur les premires marches, aux heures de la mare
montante. Au rez-de-chausse, la chambre de M. Georges s'ouvrait par de
larges baies, sur un admirable paysage de mer... La mienne,--une chambre
de matre, tendue de claire cretonne,--en face de celle de M. Georges,
de l'autre ct d'un couloir, donnait sur un petit jardin o poussaient
quelques maigres fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer par des
mots ma joie, ma fiert, mon motion, tout ce que j'prouvai d'orgueil
pur et nouveau  tre ainsi traite, choye, admise comme une dame, au
bien-tre, au luxe, au partage de cette chose si vainement convoite,
qu'est la famille... expliquer comment, par un simple coup de baguette
de cette miraculeuse fe: la bont, il arriva, instantanment que c'en
fut fini du souvenir de mes humiliations passes, et que je conus tous
les devoirs auxquels m'astreignait cette dignit d'tre humain,
enfin confre, je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est que,
vritablement, je connus la magie de la transfiguration... Non seulement
le miroir attesta que j'tais devenue subitement plus belle, mais mon
coeur me cria que j'tais rellement meilleure... Je dcouvris en moi
des sources, des sources, des sources... des sources intarissables,
des sources sans cesse jaillissantes de dvouement, de sacrifice...
d'hrosme... et je n'eus plus qu'une pense: sauver  force de soins
intelligents, de fidlits attentives, d'ingniosits merveilleuses,
sauver M. Georges de la mort...

Avec une foi robuste dans ma puissance de gurison, je disais, je criais
 la pauvre grand'mre, qui ne cessait de se dsesprer et souvent, dans
le salon voisin, passait ses journes  pleurer:

--Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons... Je vous jure que nous
le sauverons...

De fait, au bout de quinze jours, M. Georges se trouva beaucoup mieux.
Un grand changement s'oprait dans son tat... Les crises de toux
diminuaient, s'espaaient; le sommeil et l'apptit se rgularisaient...
Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs abondantes et terribles, qui le
laissaient, au matin, haletant et bris... Ses forces revenaient au
point que nous pouvions faire de longues courses en voiture, et de
petites promenades  pied, sans trop de fatigue... C'tait, en quelque
sorte, une rsurrection... Comme le temps tait trs beau, l'air trs
chaud, mais tempr par la brise de mer, les jours que nous ne sortions
pas, nous en passions la plus grande partie,  l'abri des tentes, sur la
terrasse de la villa, attendant l'heure du bain, de la trempette dans
la mer, ainsi que le disait, gament, M. Georges... Car il tait gai,
toujours gai, et jamais il ne parlait de son mal... jamais il ne
parlait de la mort. Je crois bien que, durant ces jours-l, jamais il ne
pronona ce mot terrible de mort... En revanche, il s'amusait beaucoup
de mon bavardage, le provoquait, au besoin, et moi, confiante en
ses yeux, rassure par son coeur, entrane par son indulgence et sa
gentillesse, je lui disais tout ce qui me traversait l'esprit, farces,
folies et chansons... Ma petite enfance, mes petits dsirs, mes petits
malheurs, et mes rves, et mes rvoltes, et mes diverses stations chez
des matres cocasses ou infmes, je lui racontais tout sans trop masquer
la vrit car, si jeune qu'il ft, si spar du monde, si enferm qu'il
et toujours t, par une prescience, par une divination merveilleuse
qu'ont les malades, il comprenait tout, de la vie... Une vraie amiti,
que facilita srement son caractre et que souhaita sa solitude, et,
surtout, que les soins intimes et constants dont je rjouissais sa
pauvre chair moribonde amenrent pour ainsi dire automatiquement,
s'tait tablie entre nous... J'en fus heureuse au del de ce que
je puis exprimer, et j'y gagnai de dgrossir mon esprit au contact
incessant du sien.

M. Georges adorait les vers... Des heures entires, sur la terrasse, au
chant de la mer, ou bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait
de lui lire des pomes de Victor Hugo, de Baudelaire, de Verlaine, de
Maeterlinck. Souvent, il fermait les yeux, restait immobile, les mains
croises sur sa poitrine, et croyant qu'il s'tait endormi, je me
taisais... Mais il souriait et il me disait:

--Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends mieux ainsi ces
vers... j'entends mieux ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...

Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Aprs s'tre recueilli, il
rcitait lentement, en prolongeant les rythmes, les vers qui l'avaient
le plus enthousiasm, et il cherchait--ah! que je l'aimais de cela!--
m'en faire comprendre,  m'en faire sentir la beaut...

Un jour il me dit... et j'ai gard ces paroles comme une relique:

--Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c'est qu'il n'est
point besoin d'tre un savant pour les comprendre et pour les aimer...
au contraire... Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du
temps, ils les mprisent, parce qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer
les vers, il suffit d'avoir une me... une petite me toute nue, comme
une fleur... Les potes parlent aux mes, des simples, des tristes, des
malades... Et c'est en cela qu'ils sont ternels... Sais-tu bien que,
lorsqu'on a de la sensibilit, on est toujours un peu pote?... Et
toi-mme, petite Clestine, souvent tu m'as dit des choses qui sont
belles comme des vers...

--Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez de moi...

--Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as dit ces choses belles...
Et c'est ce qui est dlicieux...

Ce furent pour moi des heures uniques; quoi qu'il arrive de la destine,
elles chanteront dans mon coeur, tant que je vivrai... J'prouvai
cette sensation, indiciblement douce, de redevenir un tre nouveau,
d'assister, pour ainsi dire, de minute en minute,  la rvlation
de quelque chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, tait moi... Et,
aujourd'hui, malgr de pires dchances, toute reconquise que je sois
par ce qu'il y a en moi de mauvais et d'exaspr, si j'ai conserv ce
got passionn pour la lecture, et, parfois, cet lan vers des choses
suprieures  mon milieu social et  moi-mme, si, tchant  reprendre
confiance en la spontanit de ma nature, j'ai os, moi, ignorante de
tout, crire ce journal, c'est  M. Georges que je le dois...

Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout de voir le gentil malade
renatre peu  peu... ses chairs se regonfler et refleurir son visage,
sous la pousse d'une sve neuve... heureuse de la joie, et des
esprances, et des certitudes que la rapidit de cette rsurrection
donnait  toute la maison, dont j'tais, maintenant, la reine et la
fe... On m'attribuait, on attribuait  l'intelligence de mes soins, 
la vigilance de mon dvouement et, plus encore peut-tre,  ma constante
gaiet,  ma jeunesse pleine d'enchantements,  ma surprenante influence
sur M. Georges, ce miracle incomparable... Et la pauvre grand'mre me
remerciait, me comblait de reconnaissance et de bndictions, et de
cadeaux... comme une nourrice  qui l'on a confi un baby presque mort
et qui, de son lait pur et sain, lui refait des organes... un sourire...
une vie.

Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me prenait les mains, les
caressait, les embrassait, et, avec des larmes de bonheur, elle me
disait:

--Je savais bien... moi... quand je vous ai vue... je savais bien!...

Et dj des projets... des voyages au soleil... des campagnes pleines de
roses!

--Vous ne nous quitterez plus jamais... plus jamais, mon enfant.

Son enthousiasme me gnait souvent... mais j'avais fini par croire que
je le mritais... Si, comme bien d'autres l'eussent fait  ma place,
j'avais voulu abuser de sa gnrosit... Ah! malheur!...

Et ce qui devait arriver arriva.

Cette journe-l, le temps avait t trs chaud, trs lourd, trs
orageux. Au-dessus de la mer plombe et toute plate, le ciel roulait
des nuages touffants, de gros nuages roux, o la tempte ne pouvait
clater. M. Georges n'tait pas sorti, mme sur la terrasse, et nous
tions rests dans sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une
nervosit due sans doute aux influences lectriques de l'atmosphre, il
avait mme refus que je lui lise des vers.

--Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs, je sens que tu les
lirais trs mal, aujourd'hui.

Il tait all dans le salon, o il avait essay de jouer un peu de
piano. Le piano l'ayant agac, tout de suite il tait revenu dans la
chambre o il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant d'aprs
moi, quelques silhouettes de femmes... Mais il n'avait pas tard 
abandonner papier et crayons, en maugrant avec un peu d'impatience.

--Je ne peux pas... je ne suis pas en train... Ma main tremble... Je ne
sais ce que j'ai... Et toi aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens
pas en place...

Finalement, il s'tait tendu sur sa chaise longue, prs de la grande
baie par o l'on dcouvrait un immense espace de mer... Des barques de
pche, au loin, fuyant l'orage toujours menaant, rentraient au port de
Trouville... D'un regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et leurs
voilures grises...

Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne tenais pas en place...
et je m'agitais, je m'agitais... afin d'inventer quelque chose qui
occupt son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien... et mon
agitation ne calmait pas celle du malade...

--Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'nerver ainsi?... Reste auprs
de moi...

Je lui avais demand:

--Est-ce que vous n'aimeriez pas tre sur ces petites barques,
l-bas?... Moi, si!...

--Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon dire des choses
inutiles... Reste auprs de moi.

A peine assise prs de lui, et la vue de la mer lui devenant tout  coup
insupportable, il m'avait demand de baisser le store de la baie...

--Ce faux jour m'exaspre... cette mer est horrible... Je ne veux pas la
voir... Tout est horrible, aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne veux
voir que toi...

Doucement, je l'avais grond.

--Ah! monsieur Georges, vous n'tes pas sage... a n'est pas bien... Et
si votre grand'mre venait, et qu'elle vous vt en cet tat... vous la
feriez encore pleurer!...

S'tant soulev un peu sur les coussins:

--D'abord, pourquoi m'appelles-tu monsieur Georges?... Tu sais que
cela me dplat..

--Je ne peux pourtant pas vous appeler monsieur Gaston!

--Appelle-moi Georges tout court... mchante...

--a, je ne pourrais pas... je ne pourrais jamais!

Alors il avait soupir.

--Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une pauvre petite esclave?

Puis il s'tait tu... Et le reste de la journe s'tait coul,
moiti dans l'nervement, moiti dans le silence, qui tait aussi un
nervement, et plus pnible...

Aprs le dner, le soir, l'orage enfin clata. Le vent se mit  souffler
avec violence, la mer  battre la digue avec un grand bruit sourd...
M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait qu'il lui serait
impossible de dormir, et c'est si long, dans un lit, les nuits sans
sommeil!... Lui, sur la chaise longue, moi, assise prs d'une petite
table sur laquelle brlait, voile d'un abat-jour, une lampe qui
rpandait autour de nous une clart rose et trs douce, nous ne disions
rien... Quoique ses yeux fussent plus brillants que de coutume, M.
Georges semblait plus calme... et le reflet rose de la lampe avivait son
teint, dessinait, dans de la lumire, les traits de sa figure fine et
charmante... Moi, je travaillais  un ouvrage de couture.

Tout  coup, il me dit:

--Laisse un peu ton ouvrage, Clestine.. et viens prs de moi...

J'obissais toujours  ses dsirs,  ses caprices... Il avait
des effusions, des enthousiasmes d'amiti que j'attribuais  la
reconnaissance... J'obis comme les autres fois.

--Plus prs de moi... encore plus prs... fit-il.

Puis:

--Donne-moi ta main, maintenant...

Sans la moindre dfiance, je lui laissai prendre ma main qu'il caressa:

--Comme ta main est jolie!... Et comme tes yeux sont jolis!... Et comme
tu es jolie, toute... toute... toute!...

Souvent, il m'avait parl de ma bont... jamais il ne m'avait dit que
j'tais jolie--du moins, jamais il ne me l'avait dit avec cet air-l...
Surprise et, dans le fond, charme de ces paroles qu'il dbitait d'une
voix un peu haletante et grave, instinctivement je me reculai:

--Non... non... ne t'en va pas... Reste prs de moi... tout prs... Tu
ne peux pas savoir comme cela me fait du bien que tu sois prs de moi...
comme cela me rchauffe... Tu vois... je ne suis plus nerveux, agit...
je ne suis plus malade... je suis content... je suis heureux... trs...
trs heureux...

Et m'ayant enlac la taille, chastement, il m'obligea de m'asseoir prs
de lui, sur la chaise longue... Et il me demanda:

--Est-ce que tu es mal ainsi?

Je n'tais point rassure. Il y avait dans ses yeux un feu plus
ardent... Sa voix tremblait davantage... de ce tremblement que je
connais--ah oui! que je connais!--ce tremblement que donne aux voix de
tous les hommes, le dsir violent d'aimer... J'tais trs mue, trs
lche... et la tte me tournait un peu... Mais, bien rsolue  me
dfendre de lui, et surtout  le dfendre nergiquement contre lui-mme,
je rpondis d'un air gamin:

--Oui, monsieur Georges; je suis trs mal.. Laissez-moi me relever...

Son bras ne quittait pas ma taille.

--Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...

Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la douceur cline, il ajouta:

--Tu es toute craintive... Et de quoi donc as-tu peur?

En mme temps, il approcha son visage du mien... et je sentis son
haleine chaude... qui m'apportait une odeur fade... quelque chose comme
un encens de la mort...

Le coeur saisi par une inexprimable angoisse, je criai:

--Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!... Laissez-moi... Vous allez
vous rendre malade... Je vous en supplie!... laissez-moi...

Je n'osais pas me dbattre  cause de sa faiblesse, par respect pour
la fragilit de ses membres... J'essayai seulement--avec quelles
prcautions!--d'loigner sa main qui, gauche, timide, frissonnante,
cherchait  dgrafer mon corsage,  palper mes seins... Et je rptais:

--Laissez-moi!... C'est trs mal ce que vous faites-l, monsieur
Georges... Laissez-moi...

Son effort pour me maintenir contre lui l'avait fatigu... L'treinte
de ses bras ne tarda pas  faiblir. Durant quelques secondes, il respira
plus difficilement... puis une toux sche lui secoua la poitrine...

--Ah! vous voyez bien, monsieur Georges... lui dis-je, avec toute la
douceur d'un reproche maternel... Vous vous rendez malade  plaisir...
vous ne voulez rien couter... et il va falloir tout recommencer...
Vous serez bien avanc, aprs... Soyez sage, je vous en prie! Et si
vous tiez bien gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous vous
coucheriez tout de suite...

Il retira sa main qui m'enlaait, s'allongea sur la chaise longue, et,
tandis que je replaais sous sa tte les coussins qui avaient gliss,
trs triste, il soupira:

--Aprs tout... c'est juste... Je te demande pardon...

--Vous n'avez pas  me demander pardon, monsieur Georges... vous avez 
tre calme...

--Oui... oui!... fit-il, en regardant le point du plafond o la lampe
faisait un rond de mouvante lumire... J'tais un peu fou... d'avoir
song, un instant, que tu pouvais m'aimer... moi qui n'ai jamais eu
d'amour... moi qui n'ai jamais eu rien... que de la souffrance...
Pourquoi m'aimerais-tu?... Cela me gurissait de t'aimer... Depuis que
tu es l, prs de moi et que je te dsire... depuis que tu es l,
avec ta jeunesse... ta fracheur... et tes yeux... et tes mains...
tes petites mains tout en soie, dont les soins sont des caresses si
douces... et que je ne rve que de toi... je sens en moi, dans mon me
et dans mon corps, des vigueurs nouvelles... toute une vie inconnue
bouillonner... C'est--dire, je sentais cela... car, maintenant...
Enfin, qu'est-ce que tu veux?... J'tais fou!... Et toi... toi... c'est
juste...

J'tais trs embarrasse. Je ne savais que dire; je ne savais que
faire... Des sentiments puissants et contraires me tiraillaient dans
tous les sens... Un lan me prcipitait vers lui... un devoir sacr m'en
loignait... Et niaisement, parce que je n'tais pas sincre, parce que
je ne pouvais pas tre sincre dans une lutte o combattaient avec une
gale force ces dsirs et ce devoir, je balbutiais:

--Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez pas  ces vilaines
choses-l... Cela vous fait du mal. Voyons, monsieur Georges... soyez
bien gentil...

Mais, il rptait:

--Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu as raison de ne pas
m'aimer... Tu me crois malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche aux
poisons de la mienne... et de gagner mon mal--le mal dont je meurs,
n'est-ce pas?--dans un baiser de moi!... C'est juste...

La cruelle injustice de ces paroles me frappa en plein coeur.

--Ne dites pas cela, monsieur Georges... m'criai-je, perdue... C'est
horrible et mchant, ce que vous dites-l... Et vous me faites trop de
peine... trop de peine...

Je saisis ses mains... elles taient moites et brlantes. Je me penchai
sur lui... son haleine avait l'ardeur rauque d'une forge:

--C'est horrible... horrible!

Il continua:

--Un baiser de toi... mais c'tait cela ma rsurrection... mon rappel
complet  la vie... Ah! tu as cru srieusement  tes bains...  ton
Porto...  ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton amour que
je me suis baign... c'est le vin de ton amour que j'ai bu... c'est
la rvulsion de ton amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang
neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant espr, tant voulu,
tant attendu, que je me suis repris  vivre,  tre fort... car je suis
fort, maintenant... Mais, je ne t'en veux pas de me le refuser... tu
as raison de me le refuser... Je comprends... je comprends... Tu es une
petite me timide et sans courage... un petit oiseau qui chante sur
une branche... puis sur une autre... et s'en va, au moindre bruit...
frroutt!

--C'est affreux ce que vous dites l, monsieur Georges.

Il continua encore, tandis que je me tordais les mains:

--Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce n'est pas affreux... c'est
juste. Tu me crois malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a de
l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est de la vie... de la vie
ternelle... Oui, oui, je comprends... puisque ton baiser qui est la vie
pour moi... tu t'imagines que ce serait peut-tre, pour toi, la mort...
N'en parlons plus...

Je ne pus en entendre davantage. tait-ce la piti?... tait-ce ce que
contenaient de sanglants reproches, d'amers dfis, ces paroles atroces
et sacrilges?... tait-ce simplement l'amour impulsif et barbare qui,
tout  coup, me possda?... Je n'en sais rien... C'tait peut-tre cela,
tout ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai tomber, comme
une masse, sur la chaise longue, et, soulevant dans mes mains la tte
adorable de l'enfant, perdument, je criai:

--Tiens! mchant... regarde comme j'ai peur... regarde donc comme j'ai
peur!...

Je collai ma bouche  sa bouche, je heurtai mes dents aux siennes, avec
une telle rage frmissante, qu'il me semblait que ma langue pntrt
dans les plaies profondes de sa poitrine, pour y lcher, pour y boire,
pour en ramener tout le sang empoisonn et tout le pus mortel. Ses bras
s'ouvrirent et se refermrent, dans une treinte, sur moi...

Et ce qui devait arriver, arriva...

Eh bien, non. Plus je rflchis  cela, et plus je suis sre que ce qui
me jeta dans les bras de Georges, ce qui souda mes lvres aux siennes,
ce fut, d'abord et seulement, un mouvement imprieux, spontan de
protestation contre les sentiments bas que Georges attribuait--par ruse,
peut-tre-- mon refus... Ce fut surtout un acte de pit fervente,
dsintresse et trs pure, qui voulait dire:

--Non, je ne crois pas que tu sois malade... non, tu n'es pas malade...
Et la preuve, c'est que je n'hsite pas  mler mon haleine  la tienne,
 la respirer, cette haleine,  la boire,  m'en imprgner la poitrine,
 m'en saturer toute la chair... Et quand mme tu serais rellement
malade?... quand mme ton mal serait contagieux et mortel  qui
l'approche, je ne veux pas que tu aies de moi cette ide monstrueuse que
je redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...

Je n'avais pas non plus prvu et calcul ce qui, fatalement, devait
rsulter de ce baiser, et que je n'aurais point la force, une fois dans
les bras de mon ami, une fois mes lvres sur les siennes, de m'arracher
 cette treinte, et de repousser ce baiser... Mais voil!... Lorsqu'un
homme me tient, aussitt la peau me brle et la tte me tourne... me
tourne... Je deviens ivre... je deviens folle... je deviens sauvage...
Je n'ai plus d'autre volont que celle de mon dsir... Je ne vois plus
que lui... je ne pense plus qu' lui... et je me laisse mener par lui,
docile et terrible... jusqu'au crime!...

Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses caresses maladroites
et dlicieuses... l'ingnuit passionne de tous ses gestes... et
l'merveillement de ses yeux devant le mystre, enfin dvoil, de la
femme et de l'amour!... Dans ce premier baiser, je m'tais donne,
toute, avec cet emportement qui ne mnage rien, cette fivre, cette
volupt inventive, dure et brisante, qui dompte, assomme les mles
les plus forts et leur fait demander grce... Mais, l'ivresse passe,
lorsque je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque pm dans
mes bras, j'eus un remords affreux... du moins la sensation, et, pour
ainsi dire, l'pouvante que je venais de commettre un meurtre...

--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Je vous ai fait du mal... Ah!
pauvre petit!

Mais lui, avec quelle grce fline, tendre et confiante, avec quelle
reconnaissance blouie, il se pelotonna contre moi, comme pour y
chercher une protection... Et il me dit, ses yeux pleins d'extase:

--Je suis heureux... Maintenant, je puis mourir...

Et comme je me dsesprais, comme je maudissais ma faiblesse:

--Je suis heureux... rpta-t-il... Oh! reste avec moi... ne me quitte
pas de toute la nuit. Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas
supporter la violence, pourtant si douce, de mon bonheur...

Pendant que je l'aidais  se coucher, il eut une crise de toux... Elle
fut courte heureusement... Mais si courte qu'elle ft, j'en eus l'me
dchire... Est-ce qu'aprs l'avoir soulag et guri, j'allais le tuer,
dsormais?... Je crus que je ne pourrais pas retenir mes larmes... Et je
me dtestai...

--Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en souriant... Il ne faut
pas te dsoler, puisque je suis si heureux... Et puis, je ne suis pas
malade... je ne suis pas malade... Tu vas voir comme je vais bien dormir
contre toi... Car, je veux dormir, comme si j'tais ton petit enfant,
entre tes seins... ma tte entre tes seins...

--Et si votre grand'mre me sonnait, cette nuit, monsieur Georges?...

--Mais non... mais non... grand'mre ne sonnera pas... Je veux dormir
contre toi...

Certains malades ont une puissance amoureuse que n'ont point les autres
hommes, mme les plus forts. C'est que je crois rellement que l'ide
de la mort, que la prsence de la mort aux lits de luxure, est une
terrible, une mystrieuse excitation  la volupt... Durant les
quinze jours qui suivirent cette mmorable nuit--nuit dlicieuse et
tragique--ce fut comme une sorte de furie qui s'empara de nous, qui mla
nos baisers, nos corps, nos mes, dans une treinte, dans une possession
sans fin. Nous avions hte de jouir, pour tout le pass perdu, nous
voulions vivre, presque sans repos, cet amour dont nous sentions le
dnouement proche, dans la mort...

--Encore... encore... encore!...

Un revirement subit s'tait opr en moi... Non seulement, je
n'prouvais plus de remords, mais lorsque M. Georges faiblissait, je
savais, par des caresses nouvelles et plus aigus, ranimer pour un
instant ses membres briss, leur redonner un semblant de forces... Mon
baiser avait la vertu atroce et la brlure vivifiante d'un moxa.

--Toujours... toujours... toujours!...

Mon baiser avait quelque chose de sinistre et de follement criminel...
Sachant que je tuais Georges, je m'acharnais  me tuer, moi aussi, dans
le mme bonheur et dans le mme mal... Dlibrment, je sacrifiais sa
vie et la mienne... Avec une exaltation pre et farouche qui dcuplait
l'intensit de nos spasmes, j'aspirais, je buvais la mort, toute la
mort,  sa bouche... et je me barbouillais les lvres de son poison...
Une fois qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise plus violente
que de coutume, je vis mousser  ses lvres un gros, immonde crachat
sanguinolent.

--Donne... donne... donne!

Et j'avalai le crachat, avec une avidit meurtrire, comme j'eusse fait
d'un cordial de vie...

Monsieur Georges ne tarda pas  dprir. Les crises devinrent plus
frquentes, plus graves, plus douloureuses. Il cracha du sang, eut
de longues syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son corps
s'amaigrit, se creusa, se dcharna, au point qu'il ressemblait
vritablement  une pice anatomique. Et la joie qui avait reconquis
la maison se changea, bien vite, en une douleur morne. La grand'mre
recommena de passer ses journes dans le salon,  pleurer, prier,
pier les bruits, et, l'oreille colle  la porte qui la sparait de son
enfant,  subir l'affreuse et persistante angoisse d'entendre un cri...
un rle... un soupir, le dernier... la fin de ce qui lui restait de cher
et d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la chambre, elle me
suivait, pas  pas, dans la maison, et gmissait:

--Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et qu'est-il donc arriv?

Elle me disait aussi:

--Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous ne pouvez pourtant pas passer
toutes vos nuits auprs de Georges... Je vais demander une soeur, pour
vous suppler...

Mais je refusais... Et elle me chrissait davantage de ce refus... et
aussi de ce qu'ayant accompli dj un miracle, je pouvais en accomplir
un autre, encore... Est-ce effrayant? J'tais son dernier espoir!...

Quant aux mdecins, mands de Paris, ils s'tonnrent des progrs de la
maladie, et qu'elle et caus en si peu de temps de tels ravages...
Pas une minute, ni eux, ni personne, ne souponnrent l'pouvantable
vrit... Leur intervention se borna  conseiller des potions calmantes.

Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux, d'une gat constante,
d'un inaltrable bonheur. Non seulement il ne se plaignait jamais, mais
son me se rpandait, toujours, en effusions de reconnaissance. Il
ne parlait que pour exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre,
quelquefois, aprs des crises terribles, il me disait:

--Je suis heureux... Pourquoi te dsoler et pleurer?... Ce sont tes
larmes qui me gtent un peu la joie... la joie ardente, dont je suis
rempli... Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer cher le
surhumain bonheur que tu m'as donn... J'tais perdu... la mort tait en
moi... rien ne pouvait empcher qu'elle ft en moi... Tu me l'as rendue
rayonnante et bnie... Ne pleure donc pas, chre petite... Je t'adore...
et je te remercie...

Ma fivre de destruction tait bien tombe, maintenant... Je vivais dans
un affreux dgot de moi-mme, dans une indicible horreur de mon crime,
de mon meurtre... Il ne me restait plus que l'espoir, la consolation ou
l'excuse que j'eusse gagn le mal de mon ami, et de mourir avec lui, en
mme temps que lui... L o l'horreur atteignait son paroxysme, l o
je me sentais prcipite dans le vertige de la folie, c'tait lorsque
monsieur Georges, m'attirant  lui de ses bras moribonds, collait sa
bouche agonisante sur la mienne, voulait encore de l'amour, appelait
encore l'amour que je n'avais pas le courage, que je n'avais mme plus
le droit--sans commettre un crime nouveau, et un plus atroce meurtre--de
lui refuser...

--Encore ta bouche!... Encore tes yeux!... Encore ta joie!

Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses et les secousses.
Souvent, il s'vanouit dans mes bras...

Et ce qui devait arriver, arriva...

Nous tions, alors, au mois d'octobre, exactement le 6 octobre.
L'automne tant demeur doux et chaud, cette anne-l, les mdecins
avaient conseill de prolonger le sjour du malade  la mer, en
attendant qu'on pt le transporter dans le midi. Toute la journe du 6
octobre, monsieur Georges avait t plus calme. J'avais ouvert, toute
grande, la grande baie de la chambre, et, couch sur la chaise longue,
prs de la baie, prserv de l'air par de chaudes couvertures, il
avait respir, pendant quatre heures au moins, et dlicieusement, les
manations iodes du large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs
marines, la plage dserte, reconquise par les pcheurs de coquillages,
le rjouissaient... Jamais, je ne l'avais vu plus gai. Et cette gaiet
sur sa face dcharne o la peau, de semaine en semaine plus mince,
tait sur l'ossature comme une transparente pellicule, avait quelque
chose de funbre et de si pnible  voir, que, plusieurs fois, je dus
sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il refusa que je lui
lise des vers... Quand j'ouvris le livre:

--Non! dit-il... Tu es mon pome... tu es tous mes pomes... Et c'est
bien plus beau, va!

Il lui tait dfendu de parler... La moindre conversation le fatiguait,
et souvent amenait une crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque
plus la force de parler. Ce qui lui restait de vie, de pense, de
volont d'exprimer, de sensibilit, s'tait concentr dans son regard
devenu un foyer ardent o l'me, sans cesse, attisait un feu d'une
surprenante, d'une surnaturelle intensit... Ce soir-l, le soir du
6 octobre, il paraissait ne plus souffrir... Ah! je le vois encore,
tendu, dans son lit, la tte haute sur l'oreiller, jouant, de ses
longues mains maigres, tranquillement, avec les franges bleues du rideau
et me souriant, et suivant toutes mes alles et venues de son regard
qui, dans l'ombre du lit, brillait et brlait comme une lampe.

On avait dispos, dans la chambre, une couchette pour moi, une petite
couchette de garde-malade et,-- ironie! afin, sans doute, de mnager
sa pudeur et la mienne--un paravent, derrire lequel je pusse me
dshabiller. Mais, je ne couchais pas, souvent, dans la couchette;
monsieur Georges voulait toujours m'avoir prs de lui. Il ne se trouvait
rellement bien, rellement heureux que quand j'tais prs de lui, ma
peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hlas, nue comme sont nus les
os.

Aprs avoir dormi deux heures, d'un sommeil presque paisible, vers
minuit, il se rveilla. Il avait un peu de fivre; la pointe de ses
pommettes tait plus rouge. Me voyant assise  son chevet, les joues
humides de larmes, il me dit sur un ton de doux reproche:

--Ah! voil que tu pleures encore!... Tu veux donc me rendre triste,
et me faire de la peine?... Pourquoi n'es-tu pas couche?... Viens te
coucher prs de moi...

J'obis docilement, car la moindre contrarit lui tait funeste. Il
suffisait d'un mcontentement lger, pour dterminer une congestion et
que les suites en fussent redoutables... Sachant mes craintes, il en
abusait... Mais,  peine dans le lit, sa main chercha mon corps, sa
bouche ma bouche. Timidement, et sans rsister, je suppliai:

--Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage, ce soir...

Il ne m'couta pas. D'une voix tremblante de dsir et de mort, il
rpondit:

--Pas ce soir!... Tu rptes toujours la mme chose... Pas ce soir!...
Ai-je le temps d'attendre?

Je m'criai, secoue de sanglots:

--Ah! monsieur Georges... vous voulez donc que je vous tue?... vous
voulez donc que j'aie toute ma vie le remords de vous avoir tu?

Toute ma vie!... J'oubliais dj que je voulais mourir avec lui, mourir
de lui, mourir comme lui.

--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Par piti pour moi, je vous
en conjure!

Mais ses lvres taient sur mes lvres... La mort tait sur mes
lvres...

--Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais autant aime que ce
soir...

Et nos deux corps se confondirent... Et, le dsir rveill en moi, ce
fut un supplice atroce dans la plus atroce des volupts d'entendre,
parmi les soupirs et les petits cris de Georges, d'entendre le bruit de
ses os qui, sous moi, cliquetaient comme les ossements d'un squelette...

Tout  coup, ses bras me dsenlacrent et retombrent, inertes, sur
le lit; ses lvres se drobrent et abandonnrent mes lvres. Et de
sa bouche renverse jaillit un cri de dtresse... puis un flot de sang
chaud qui m'claboussa tout le visage. D'un bond, je fus hors du lit.
En face, une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante... Je
m'affolai, et courant, perdue, dans la chambre, je voulus appeler
au secours... Mais l'instinct de la conservation, la crainte des
responsabilits, de la rvlation de mon crime... je ne sais quoi encore
de lche et de calcul... me fermrent la bouche... me retinrent au bord
de l'abme o sombrait ma raison... Trs nettement, trs rapidement, je
compris qu'il tait impossible que, dans l'tat de nudit, dans l'tat
de dsordre, dans l'tat d'amour o nous tions, Georges, moi, et la
chambre... je compris qu'il tait impossible que quelqu'un entrt en cet
instant, dans la chambre...

O misre humaine!... Il y avait quelque chose de plus spontan que
ma douleur, de plus puissant que mon pouvante, c'taient mon ignoble
prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur, j'eus la prsence
d'esprit d'ouvrir la porte du salon... puis la porte de l'antichambre...
et d'couter... Aucun bruit... Tout dormait dans la maison... Alors, je
revins prs du lit... Je soulevai le corps de Georges, lger comme
une plume dans mes bras... J'exhaussai sa tte de faon  la maintenir
droite dans mes mains... Le sang continuait de couler par la bouche,
en filaments poisseux... j'entendais que sa poitrine s'vacuait par la
gorge, avec un bruit de bouteille qu'on vide... Ses yeux rvulss
ne montraient plus, entre les paupires agrandies, que leurs globes
rougetres.

--Georges!... Georges!... Georges!...

Georges ne rpondit pas  ces appels,  ces cris... Il ne les entendait
pas... il n'entendait plus rien des cris et des appels de la terre:

--Georges!... Georges!... Georges!

Je lchai son corps; son corps s'affaissa sur le lit... Je lchai sa
tte; sa tte retomba, lourde, sur l'oreiller... Je posai ma main sur
son coeur... son coeur ne battit pas...

--Georges!... Georges!... Georges!...

L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces lvres muettes... de
l'immobilit rouge de ce cadavre... et de moi-mme... Et brise de
douleur, brise de l'effrayante contrainte de ma douleur, je m'croulai
sur le tapis, vanouie...

Combien de minutes dura cet vanouissement, ou combien de sicles?... Je
ne le sais pas. Revenue  moi, une pense suppliciante domina toutes
les autres: faire disparatre ce qui pouvait m'accuser... Je me lavai
le visage... je me rhabillai... je remis--oui, j'eus cet affreux
courage--je remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... Et
quand cela fut fini... je rveillai la maison... je criai la terrible
nouvelle, dans la maison...

* * * * *

Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-l, de tortures tout ce qu'en
contient l'enfer...

Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La tempte souffle, comme elle
soufflait l-bas, la nuit o je commenai sur cette pauvre chair mon
oeuvre de destruction... Et le hurlement du vent dans les arbres du
jardin, il me semble que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de
l' jamais maudite villa d'Houlgate.

* * * * *

De retour  Paris, aprs les obsques de M. Georges, je ne voulus pas
rester, malgr ses supplications multiplies, au service de la pauvre
grand'mre... J'avais hte de m'en aller... de ne plus revoir ce visage
en larmes, de ne plus entendre ces sanglots qui me dchiraient le
coeur... j'avais hte surtout de m'arracher  sa reconnaissance,  ce
besoin qu'elle avait, en sa dtresse radotante, de me remercier sans
cesse de mon dvoment, de mon hrosme, de m'appeler sa fille...
sa chre petite fille, de m'embrasser, avec de folles effusions de
tendresse... Bien des fois, durant les quinze jours que je consentis,
sur sa prire,  passer prs d'elle, j'eus l'envie imprieuse de me
confesser, de m'accuser, de lui dire tout ce que j'avais de trop pesant
 l'me et qui, souvent, m'touffait... A quoi bon?... Est-ce qu'elle
en et prouv un soulagement quelconque?... C'et t ajouter une
affliction plus poignante  ses autres afflictions, et cette horrible
pense et ce remords inexpiable que, sans moi, son cher enfant ne serait
peut-tre pas mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en sentis
pas le courage... Je partis de chez elle, avec mon secret, vnre
d'elle comme une sainte, comble de riches cadeaux et d'amour...

Or, le jour mme de mon dpart, comme je revenais de chez Mme
Paulhat-Durand, la placeuse, je rencontrai dans les Champs-Elyses un
ancien camarade, un valet de chambre, avec qui j'avais servi, pendant
six mois, dans la mme maison. Il y avait bien deux ans que je ne
l'avais vu. Les premiers mots changs, j'appris que, ainsi que moi,
il cherchait une place. Seulement, ayant de chouettes extras pour
l'instant, il ne se pressait pas d'en trouver.

--Cette sacre Clestine! fit-il, heureux de me revoir... toujours
patante!...

C'tait un bon garon, gai, farceur, et qui aimait la noce... Il
proposa:

--Si on dnait ensemble, hein?...

J'avais besoin de me distraire, de chasser loin de moi un tas d'images
trop tristes, un tas de penses obsdantes. J'acceptai...

--Chic, alors!... fit-il.

Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand de vins de la rue
Cambon... Sa gat lourde, ses plaisanteries grossires, sa vulgaire
obscnit, je les sentis vivement... Elles ne me choqurent point... Au
contraire, j'prouvai une certaine joie canaille, une sorte de scurit
crapuleuse, comme  la reprise d'une habitude perdue... Pour tout dire,
je me reconnus, je reconnus ma vie et mon me en ces paupires fripes,
en ce visage glabre, en ces lvres rases qui accusent le mme rictus
servile, le mme pli de mensonge, le mme got de l'ordure passionnelle,
chez le comdien, le juge et le valet...

Aprs le dner, nous flnmes quelque temps sur les boulevards... Puis
il me paya une tourne de cinmatographe. J'tais un peu molle d'avoir
bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la salle, pendant que, sur la
plaque lumineuse, l'arme franaise dfilait, aux applaudissements de
l'assistance, il m'empoigna la taille et me donna, sur la nuque, un
baiser qui faillit me dcoiffer.

--Tu es patante... souffla-t-il... Ah! nom d'un chien!... ce que tu
sens bon...

Il m'accompagna jusqu' mon htel et nous restmes l, quelques minutes,
sur le trottoir, silencieux, un peu btes... Lui, du bout de sa canne,
tapait la pointe de ses bottines... Moi, la tte penche, les coudes au
corps, les mains dans mon manchon, j'crasais, sous mes pieds, une peau
d'orange...

--Eh bien, au revoir! lui dis-je...

--Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec toi... Voyons, Clestine?

Je me dfendis, vaguement, pour la forme... il insista:

--Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des peines de coeur?...
Justement... c'est le moment...

Il me suivit. Dans cet htel-l, on ne regardait pas trop  qui rentrait
le soir... Avec son escalier troit et noir, sa rampe gluante, son
atmosphre ignoble, ses odeurs ftides, il tenait de la maison de
passe et du coupe-gorge... Mon compagnon toussa pour se donner de
l'assurance... Et moi, je songeais, l'me pleine de dgot:

--Ah!... dame!... a ne vaut pas les villas d'Houlgate, ni les htels
chauds et fleuris de la rue Lincoln...

A peine dans ma chambre, et ds que j'eus verrouill la porte, il se rua
sur moi et me jeta brutalement, les jupes leves, sur le lit.

Tout de mme, ce qu'on est vache, parfois!... Ah, misre de nous!

* * * * *

Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, ses changements de visage,
ses liaisons finies aussitt que commences... et ses sautes brusques
des intrieurs opulents dans la rue... comme toujours...

Chose singulire!... Moi qui, dans mon exaltation amoureuse, dans une
soif ardente de sacrifice, sincrement, passionnment, avais voulu
mourir, j'eus durant de longs mois la peur d'avoir gagn la contagion
aux baisers de M. Georges... La moindre indisposition, la plus passagre
douleur me furent une terreur vritable. Souvent, la nuit, je me
rveillais avec des pouvantes folles, des sueurs glaces... Je me
ttais la poitrine, o par suggestion j'prouvais des douleurs et des
dchirements; j'interrogeais mes crachats o je voyais des filaments
rouges:  force de compter les pulsations de mes veines, je me donnais
la fivre... Il me semblait, en me regardant dans la glace, que mes
yeux se creusaient, que mes pommettes rosissaient, de ce rose mortel
qui colorait les joues de M. Georges... A la sortie d'un bal public, une
nuit, je pris un rhume et je toussai pendant une semaine... Je crus que
c'tait fini de moi... Je me couvris le dos d'empltres, j'avalai toute
sorte de mdecines bizarres... j'adressai mme un don pieux  saint
Antoine de Padoue... Puis, comme en dpit de ma peur, ma sant restait
forte, que j'avais la mme endurance aux fatigues du mtier et du
plaisir... cela passa...

* * * * *

L'anne dernire, le 6 octobre, de mme que tous les ans  cette triste
date, j'allai dposer des fleurs sur la tombe de M. Georges. C'tait
au cimetire Montmartre. Dans la grande alle, je vis, devant moi, 
quelques pas devant moi, la pauvre grand'mre. Ah!... qu'elle tait
vieille... et qu'ils taient vieux aussi, les deux vieux domestiques qui
l'accompagnaient. Vote, courbe, chancelante, elle marchait pesamment,
soutenue aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, aussi
vots, aussi courbs, aussi chancelants que leur matresse... Un
commissionnaire suivait, qui portait une grosse gerbe de roses blanches
et rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point les dpasser et
qu'ils me reconnussent... Cache derrire le mur d'un haut monument
funraire, j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse et
dpos ses fleurs, gren ses prires et ses larmes sur la tombe de son
petit-fils... Ils revinrent du mme pas accabl, par la petite alle, en
frlant le mur du caveau o j'tais... Je me dissimulai davantage pour
ne point les voir, car il me semblait que c'taient mes remords,
les fantmes de mes remords qui dfilaient devant moi... M'et-elle
reconnue?... Ah! je ne le crois pas... Ils marchaient sans rien
regarder... sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs yeux
avaient la fixit des yeux d'aveugles... leurs lvres allaient,
allaient, et aucune parole ne sortait d'elles... On et dit de trois
vieilles mes mortes, perdues dans le ddale du cimetire, et cherchant
leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... et ma face toute
rouge... et le sang qui coulait par la bouche de Georges. Cela me fit
froid au coeur... Elles disparurent enfin...

O sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres lamentables?... Elles sont
peut-tre mortes un peu plus... elles sont peut-tre mortes tout  fait.
Aprs avoir err encore, des jours et des nuits, peut-tre qu'elles ont
trouv le trou de silence et de repos qu'elles cherchaient...

C'est gal!... Une drle d'ide qu'elle avait eue l'infortune
grand'mre de me choisir comme garde-malade d'un aussi jeune, d'un
aussi joli enfant comme tait monsieur Georges... Et vraiment, quand
j'y repense, qu'elle n'ait jamais rien souponn... qu'elle n'ait jamais
rien vu... qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui m'pate
le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... ils n'taient pas bien
malins, tous les trois... Ils en avaient une couche de confiance!...

* * * * *

J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la haie... Accroupi devant une
plate-bande, nouvellement bche, il repiquait des plants de penses et
des ravenelles... Ds qu'il m'a aperue, il a quitt son travail, et il
est venu jusqu' la haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout du
meurtre de son furet. Il parat mme trs gai. Il me confie, en
pouffant de rire, que, ce matin, il a pris au collet le chat blanc des
Lanlaire... Probable que le chat venge le furet.

--C'est le dixime que je leur estourbis en douceur, s'crie-t-il, avec
une joie froce, en se tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les
mains, noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter le terreau de
mes chssis, le salaud... il ne ravagera plus mes semis, le chameau!...
Et si je pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et sa
femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... ah!... a, c'est une
ide!...

Cette ide le fait se tordre un instant... Et, tout  coup, les yeux
ptillants de malice sournoise, il me demande:

--Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du poil  gratter, dans leur
lit?... Les saligauds!... Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un
paquet, moi!... a, c'est une ide!...

Puis:

--A propos... vous savez?... Klber?... mon petit furet?

--Oui... Eh bien?

--Eh bien, je l'ai mang... Heu!... heu!...

--a n'est pas trs bon, dites?...

--Heu!... c'est comme du mauvais lapin.

'a t toute l'oraison funbre du pauvre animal.

Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, sous un tas de
fagots, il a captur un hrisson. Il est en train de l'apprivoiser...
Il l'appelle Bourbaki... a, c'est une ide!... Une bte intelligente,
farceuse, extraordinaire et qui mange de tout!...

--Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la mme journe, ce sacr
hrisson a mang du beefsteack, du haricot de mouton, du lard sal, du
fromage de gruyre, des confitures... Il est patant... on ne peut pas
le rassasier... il est comme moi... il mange de tout!...

A ce moment, le petit domestique passe dans l'alle, charriant dans une
brouette des pierres, de vieilles botes de sardines, un tas de dbris,
qu'il va porter au trou  ordures...

--Viens ici!... hle le capitaine...

Et, comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est  la
chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette
chacune de ces pierres, chacun de ces dbris, et, l'un aprs l'autre, il
les lance dans le jardin, en criant trs fort:

--Tiens, cochon!... Tiens, misrable!...

Les pierres volent, les dbris tombent sur une planche frachement
travaille, o, la veille, Joseph avait sem des pois.

--Et allez donc!... Et a encore!... Et encore, par-dessus le march!...

La planche est bientt couverte de dbris et saccage... La joie
du capitaine s'exprime par une sorte de ululement et des gestes
dsordonns... Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me dit,
d'un air conqurant et paillard:

--Mademoiselle Clestine... vous tes une belle fille, sacrebleu!...
Faudra venir me voir, quand Rose ne sera pas l... hein?... a, c'est
une ide!...

Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...




VIII


28 octobre.

Enfin, j'ai reu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sche, cette
lettre. On dirait  la lire qu'il ne s'est jamais rien pass d'intime
entre nous. Pas un mot d'amiti, pas une tendresse, pas un souvenir!...
Il ne m'y parle que de lui... S'il faut l'en croire, il parat que Jean
est devenu un personnage d'importance. Cela se voit, cela se sent  cet
air protecteur et un peu mprisant que, ds le dbut de sa lettre, il
prend avec moi... En somme, il ne m'crit que pour m'pater... Je l'ai
toujours connu vaniteux--dame, il tait si beau garon!--mais jamais
autant qu'aujourd'hui. Les hommes, a ne sait pas supporter les succs,
ni la gloire...

Jean est toujours premier valet de chambre chez Mme la comtesse Fardin
et Mme la comtesse est, peut-tre, la femme de France dont on parle le
plus, en ce moment. A son service de valet de chambre, Jean ajoute le
rle de manifestant politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste
avec Coppe, Lematre, Quesnay de Beaurepaire; il conspire avec le
gnral Mercier, tout cela, pour renverser la Rpublique. L'autre soir,
il a accompagn Coppe  une runion de la Patrie Franaise. Il se
pavanait sur l'estrade, derrire le grand patriote, et, toute la soire,
il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire qu'il a tenu tous les
pardessus de tous les grands patriotes de ce temps... a comptera, dans
sa vie... Un autre soir,  la sortie d'une runion dreyfusarde o la
comtesse l'avait envoy, afin de casser des gueules de cosmopolites,
il a t emmen au poste, pour avoir conspu les sans-patrie, et cri 
pleine gorge: Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'arme! Mme la
comtesse a menac le gouvernement de le faire interpeller, et monsieur
Jean a t aussitt relch... Il a mme t augment par sa matresse,
de vingt francs par mois, pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer
a mis son nom dans le _Gaulois_... Son nom figure aussi, en regard d'une
somme de cent francs, dans la _Libre Parole_, parmi les listes d'une
souscription pour le colonel Henry... C'est Coppe qui l'a inscrit
d'office... Coppe encore, qui l'a nomm membre d'honneur de la Patrie
Franaise... une ligue patante... Tous les domestiques des grandes
maisons en sont... Il y a aussi des comtes, des marquis et des ducs...
En venant djeuner, hier, le gnral Mercier a dit  Jean: Eh bien,
mon brave Jean? Mon brave Jean!... Jules Gurin, dans l'_Anti-juif_,
a crit, sous ce titre: Encore une victime des Youpins! ceci: Notre
vaillant camarade antismite, M. Jean... etc... Enfin, M. Forain, qui
ne quitte plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, qui doit
symboliser l'me de la patrie... M. Forain trouve que Jean a la gueule
de a!... C'est tonnant ce qu'il reoit en ce moment d'accolades
illustres, de srieux pourboires, de distinctions honorifiques,
extrmement flatteuses. Et si, comme tout le fait croire, le gnral
Mercier se dcide  faire citer Jean, dans le futur procs Zola pour
un faux tmoignage... que l'tat-major rglera ces jours-ci... rien ne
manquerait plus  sa gloire... Le faux tmoignage est ce qu'il y a de
plus chic, de mieux port, cette anne, dans la haute socit... tre
choisi comme faux tmoin, cela quivaut, en plus d'une gloire certaine
et rapide,  gagner le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperoit
bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans le quartier des
Champs-lyses... Quand, le soir, au caf de la rue Franois-Ier, il va
jouer  la poule au gibier ou qu'il mne, sur les trottoirs, pisser
les chiens de Mme la comtesse, il est l'objet de la curiosit et du
respect universels... les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en
vue d'une clbrit qui ne peut manquer de s'tendre du quartier sur
Paris, et de Paris sur la France, il s'est abonn  l'_Argus de la
Presse_, tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce qu'on crira sur
lui, de mieux tap. C'est tout ce qu'il peut faire pour moi, car je dois
comprendre qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation...
Il verra, plus tard... quand nous serons au pouvoir, m'crit-il,
ngligemment... Tout ce qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai
jamais eu d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite dans les
ides... j'ai gaspill les meilleures places, sans aucun profit... Si
je n'avais pas fait la mauvaise tte, moi aussi, peut-tre serais-je au
mieux avec le gnral Mercier, Coppe, Droulde... et, peut-tre--bien
que je ne sois qu'une femme--verrais-je tinceler mon nom dans les
colonnes du _Gaulois_, qui est si encourageant pour tous les genres de
domesticit... Etc., etc...

J'ai presque pleur,  la lecture de cette lettre, car j'ai senti que
monsieur Jean est tout  fait dtach de moi, et qu'il ne me faut plus
compter sur lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas un mot
de celle qui m'a remplace... Ah! je la vois d'ici, je les vois d'ici,
tous les deux, dans la chambre que je connais si bien, s'embrassant, se
caressant... et courant, ensemble, comme nous faisions si gentiment, les
bals publics et les thtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, au
retour des courses, ayant perdu son argent, et disant  l'autre, comme
il me l'a dit, tant de fois,  moi-mme: Prte-moi tes petits bijoux,
et ta montre, pour que je les mette au clou! A moins que sa nouvelle
condition de manifestant politique et de conspirateur royaliste ne lui
ait donn des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitt les amours de
l'office, pour les amours du salon?... Il en reviendra.

Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... Peut-tre!... Et
pourtant, il me semble qu'une fatalit, dont je n'ai jamais t la
matresse, a pes sur toute mon existence, et qu'elle a voulu que je ne
demeurasse jamais, plus de six mois, dans la mme place... Quand on ne
me renvoyait pas, c'est moi qui partais,  bout de dgot. C'est drle
et c'est triste... j'ai toujours eu la hte d'tre ailleurs, une folie
d'esprance dans, ces chimriques ailleurs, que je parais de la posie
vaine, du mirage illusoire des lointains... surtout depuis mon sjour 
Houlgate, auprs du pauvre M. Georges... De ce sjour, il m'est rest
je ne sais quelle inquitude... je ne sais quel angoissant besoin de
m'lever, sans pouvoir y atteindre, jusqu' des ides et des formes
intreignables... Je crois bien que cette trop brusque et trop courte
entrevision d'un monde, qu'il et mieux valu que je ne connusse point,
ne pouvant le connatre mieux, m'a t trs funeste... Ah! qu'elles
sont dcevantes ces routes vers l'inconnu!... L'on va, l'on va, et c'est
toujours la mme chose... Voyez cet horizon poudroyant l-bas... C'est
bleu, c'est rose, c'est frais, c'est lumineux et lger comme un rve...
Il doit faire bon vivre, l-bas... Vous approchez... vous arrivez...
Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des coteaux tristes comme
des murs. Il n'y a rien d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces
cailloux, de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, un ciel o le
jour se navre, o la lumire pleure de la suie... Il n'y a rien...
rien de ce qu'on est venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je
l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.

Un domestique, ce n'est pas un tre normal, un tre social... C'est
quelqu'un de disparate, fabriqu de pices et de morceaux qui ne peuvent
s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un  l'autre... C'est
quelque chose de pire: un monstrueux hybride humain... Il n'est plus du
peuple, d'o il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie o
il vit et o il tend... Du peuple qu'il a reni, il a perdu le sang
gnreux et la force nave... De la bourgeoisie, il a gagn les vices
honteux, sans avoir pu acqurir les moyens de les satisfaire... et
les sentiments vils, les lches peurs, les criminels apptits, sans le
dcor, et, par consquent, sans l'excuse de la richesse... L'me toute
salie, il traverse cet honnte monde bourgeois et rien que d'avoir
respir l'odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd,
 jamais, la scurit de son esprit, et jusqu' la forme mme de son
moi... Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures o
il erre, fantme de lui-mme, il ne trouve  remuer que de l'ordure,
c'est--dire de la souffrance... Il rit souvent, mais son rire est
forc. Ce rire ne vient pas de la joie rencontre, de l'espoir ralis,
et il garde l'amre grimace de la rvolte, le pli dur et crisp du
sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid que ce rire; il brle et
dessche... Mieux vaudrait, peut-tre, que j'eusse pleur! Et puis, je
ne sais pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...

* * * * *

Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne puis m'habituer  cela.
C'est cette monotonie, cette immobilit dans la vie qui me sont le plus
pnibles  supporter... Je voudrais partir d'ici... Partir?... Mais o
et comment?... Je ne sais pas et je reste!...

* * * * *

Madame est toujours la mme; mfiante, mthodique, dure, rapace, sans
un lan, sans une fantaisie, sans une spontanit, sans un rayon de
joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris ses habitudes, et je
m'imagine,  de certains airs sournois, qu'il me garde rancune de
mes rigueurs; mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Aprs le
djeuner, arm, gutr, il part pour la chasse, rentre  la nuit, ne
me demande plus de l'aider  retirer ses bottes, et se couche  neuf
heures... Il est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse.
Comment des gens si riches peuvent-ils se rsigner  une aussi morne
existence?... Il m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?...
Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas d'argent et ne m'et
pas donn de plaisir. Et puisque Madame n'est pas jalouse!...

Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son silence. Je ne peux
m'y faire... Pourtant, malgr moi, je m'habitue  glisser mes pas,
 marcher en l'air, comme dit Joseph... Souvent, dans ces couloirs
sombres, le long de ces murs froids, je me fais,  moi-mme, l'effet
d'un spectre, d'un revenant. J'touffe, l-dedans... Et je reste!...

Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, au sortir de la messe,
chez Mme Gouin, l'picire... Le dgot m'en loigne, mais l'ennui, plus
fort, m'y ramne. L, du moins, on se retrouve, toutes ensemble... On
potine, on rigole, on fait du bruit, en sirotant des petits verres de
ml-cassis...Il y a l, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps
passe... L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux suintants,
au museau de rat... Je m'informe...

--Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'picire d'un ton qu'elle
veut rendre mystrieux.

--Elle est donc malade?...

--Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, il n'y paratra plus...

Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux qui confirment, et qui
semblent dire:

--Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme trs adroite...

Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'picire, que des chasseurs
avaient trouv la veille, dans la fort de Raillon, parmi des ronces
et des feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement
viole... Il parat que c'est la fille d'un cantonnier... On l'appelait
dans le pays, la petite Claire... Elle tait un peu innocente, mais
douce et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne aubaine,
vous pensez, pour un endroit comme ici... o l'on est rduit 
ressasser, chaque semaine, les mmes histoires... Aussi, les langues
marchent-elles...

D'aprs Rose, toujours mieux informe que les autres, la petite Claire
avait son petit ventre ouvert d'un coup de couteau, et les intestins
coulaient par la blessure... La nuque et la gorge gardaient, visibles,
les marques de doigts trangleurs... Ses parties, ses pauvres petites
parties, n'taient qu'une plaie affreusement tumfie, comme si elles
eussent t forces--une comparaison de Rose--par le manche trop gros
d'une cogne de bcheron... On voyait encore, dans la bruyre courte, 
un endroit pitin et foul, la place o le crime s'tait accompli...
Il devait remonter  huit jours, au moins, car le cadavre tait presque
entirement dcompos...

Malgr l'horreur sincre qu'inspire ce meurtre, je sens parfaitement
que, pour la plupart de ces cratures, le viol et les images obscnes
qu'il voque, en sont, pas tout  fait une excuse, mais certainement une
attnuation... car le viol, c'est encore de l'amour... On raconte un tas
de choses... on se rappelle que la petite Claire tait toute la journe,
dans la fort... Au printemps, elle y cueillait des jonquilles, des
muguets, des anmones, dont elle faisait, pour les dames de la ville, de
gentils bouquets; elle y cherchait des morilles qu'elle venait vendre,
au march, le dimanche... L't, c'taient des champignons de toute
sorte... et d'autres fleurs... Mais,  cette poque, qu'allait-elle
faire dans la fort o il n'y a plus rien  cueillir?...

L'une dit, judicieusement:

--Pourquoi que le pre ne s'est pas inquit de la disparition de la
petite?... C'est peut-tre lui qui a fait le coup?...

A quoi, l'autre, non moins judicieusement, rplique:

--Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait pas besoin d'emmener
sa fille dans la fort... voyons!...

Mme Rose intervient:

--Tout cela est bien louche, allez!... Moi...

Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui connat de terribles
secrets, elle poursuit d'une voix plus basse, d'une voix de confidence
dangereuse...

--Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... Mais...

Et comme elle laisse notre curiosit en suspens sur ce mais...

--Quoi donc?... quoi donc?... s'crie-t-on de toutes parts, le col
tendu, la bouche ouverte...

--Mais... je ne serais pas tonne... que ce ft...

Nous sommes haletantes...

--Monsieur Lanlaire... l... si vous voulez mon ide, achve-t-elle,
avec une expression de frocit atroce et basse...

Plusieurs protestent... d'autres se rservent... J'affirme que monsieur
Lanlaire est incapable d'un tel crime et je m'crie:

--Lui, seigneur Jsus?... Ah! le pauvre homme... il aurait bien trop
peur...

Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:

--Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite Jsureau?... Et la
petite  Valentin?... Et la petite Dougre?... Rappelez-vous donc?...
Incapable?...

--Ce n'est pas la mme chose... Ce n'est pas la mme chose...

Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent pas aller, comme Rose,
jusqu' l'accusation formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites
filles qui consentent  se laisser violer?... mon Dieu! passe encore...
Qu'il les tue?... a n'est gure croyable... Rageusement, Rose
s'obstine... Elle cume... elle frappe sur la table de ses grosses mains
molles... elle se dmne, clamant:

--Puisque je vous dis que si, moi... Puisque j'en suis sre, ah!...

Mme Gouin, reste songeuse, finit par dclarer de sa voix blanche:

--Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-l... on ne sait jamais... Pour
la petite Jsureau... c'est une fameuse chance, je vous assure, qu'il ne
l'ait pas tue...

Malgr l'autorit de l'picire... malgr l'enttement de Rose, qui
n'admet pas qu'on dplace la question, elles passent, l'une aprs
l'autre, la revue de tous les gens du pays qui auraient pu faire le
coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... tous ceux-l qu'elles
dtestent, tous ceux-l contre qui elles ont une jalousie, une rancune,
un dpit... Enfin, la petite femme ple au museau de rat propose:

--Vous savez bien qu'il est venu, la semaine dernire, deux capucins
qui n'avaient pas bon air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient
partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...

On s'indigne:

--De braves et pieux moines!... De saintes mes du bon Dieu!... C'est
abominable...

Et, tandis que nous nous en allons, ayant souponn tout le monde, Rose,
acharne, rpte:

--Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est lui.

* * * * *

Avant de rentrer, je m'arrte un instant  la sellerie, o Joseph
astique ses harnais... Au-dessus d'un dressoir, o sont symtriquement
ranges des bouteilles de vernis et des botes de cirage, je vois
flamboyer aux lambris de sapin le portrait de Drumont... Pour lui donner
plus de majest, sans doute, Joseph l'a rcemment orn d'une couronne
de laurier-sauce. En face, le portrait du pape disparat, presque
entirement cach, sous une couverture de cheval pendue  un clou.
Des brochures antijuives, des chansons patriotiques s'empilent sur une
planche, et dans un coin la matraque se navre parmi les balais.

Brusquement, je dis  Joseph, sans un autre motif que la curiosit:

--Savez-vous, Joseph, qu'on a trouv dans la fort la petite Claire
assassine et viole?

Tout d'abord, Joseph ne peut rprimer un mouvement de surprise--est-ce
bien de la surprise?... Si rapide, si furtif qu'ait t ce mouvement,
il me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu comme une trange
secousse, comme un frisson... Il se remet trs vite.

--Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On m'a cont a, au pays, ce
matin...

Il est maintenant indiffrent et placide. Il frotte ses harnais avec un
gros torchon noir, mthodiquement. J'admire la musculature de ses bras
nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses biceps... la blancheur
de sa peau. Je ne vois pas ses yeux sous les paupires rabaisses, ses
yeux obstinment fixs sur son ouvrage. Mais je vois sa bouche... toute
sa bouche large... son norme mchoire de bte cruelle et sensuelle...
Et j'ai comme une treinte lgre au coeur... Je lui demande encore:

--Sait-on qui a fait le coup?...

Joseph hausse les paules... Moiti railleur, moiti srieux, il rpond:

--Quelques vagabonds, sans doute... quelques sales youpins...

Puis, aprs un court silence:

--Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera pas... Les magistrats,
c'est tous des vendus.

Il replace sur leurs selles les harnais termins, et dsignant le
portrait de Drumont, dans son apothose de laurier-sauce, il ajoute:

--Si on avait celui-l?... Ah! malheur!

Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitt, l'me envahie par un
singulier malaise...

Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de quoi parler et se
distraire un peu...

* * * * *

Quelquefois, quand Madame est sortie et que je m'ennuie trop, je vais 
la grille sur le chemin o Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en
observation, rien ne lui chappe de ce qui se passe chez nous, de ce
qui y entre ou en sort. Elle est plus rouge, plus grasse, plus molle
que jamais. Les lippes de sa bouche pendent davantage, son corsage ne
parvient plus  contenir les houles dferlantes de ses seins... Et de
plus en plus elle est hante d'ides obscnes... Elle ne voit que a,
ne pense qu' a... ne vit que pour a... Chaque fois que nous nous
rencontrons, son premier regard est pour mon ventre, sa premire parole
pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:

--Rappelez-vous ce que je vous ai recommand... Ds que vous vous
apercevrez de a, allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.

C'est une vritable obsession, une manie... Un peu agace, je rplique:

--Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperoive de a?... Je ne connais
personne ici.

--Ah! fait-elle... c'est si vite arriv, un malheur... Un moment
d'oubli... bien naturel... et a y est... Des fois, on ne sait pas
comment _a s'arrive_... J'en ai bien vu, allez, qui taient comme
vous... sres de ne rien avoir... et puis a y tait tout de mme...
Mais avec Mme Gouin on peut tre tranquille... C'est une vraie
bndiction pour un pays qu'une femme aussi savante...

Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair souleve de basse
volupt.

--Autrefois, ici, ma chre petite, on ne rencontrait que des enfants...
La ville tait empoisonne d'enfants... Une abomination!... a
grouillait dans les rues, comme des poules dans une cour de ferme... a
piaillait sur le pas des portes... a faisait un tapage!... On ne
voyait que a, quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqu...
aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a presque plus...

Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:

--Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. Ah! bon Dieu, non... Au
contraire... Vous ne sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous
promener,  neuf heures, sous les marronniers... vous verriez a...
Partout, sur les bancs, il y a des couples... qui s'embrassent, se
caressent... C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour je trouve
a si mignon... Je comprends qu'on ne puisse pas vivre sans l'amour...
Oui, mais c'est embtant aussi d'avoir  ses trousses des _chies_
d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles n'en ont plus... Et
c'est  Mme Gouin qu'elles doivent a... Un petit moment dsagrable 
passer... ce n'est pas, aprs tout, la mer  boire. A votre place, je
n'hsiterais pas... Une jolie fille comme vous, si distingue, et qui
doit tre si bien faite... un enfant, ce serait un meurtre...

--Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en avoir...

--Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. Seulement... Dites
donc?... Votre monsieur ne vous a jamais propos la chose?...

--Mais non...

--C'est tonnant... car il est connu pour a... Mme, la matine o il
vous serrait de si prs, dans le jardin?...

--Je vous assure...

Mamz'elle Rose hoche la tte.

--Vous ne voulez rien dire... vous vous mfiez de moi... c'est votre
affaire. Seulement, on sait ce qu'on sait...

Elle m'impatiente,  la fin... Je lui crie:

--Ah! a! Est-ce que vous vous imaginez que je couche avec tout le
monde... avec des vieux dgotants?...

D'un ton froid, elle me rpond:

--H! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il y a des vieux qui valent
des jeunes... C'est vrai que vos affaires ne me regardent point... Ce
que j'en dis, moi, n'est-ce pas?...

Et elle conclut, d'une voix mauvaise, o le vinaigre a remplac le miel:

--Aprs tout.... a se peut bien... Sans doute que votre M. Lanlaire
aime mieux les fruits plus verts. Chacun son ide, ma petite...

Des paysans passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
respect.

--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, il va toujours bien?...

--Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...

Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
respect.

--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?

--Toujours vaillant... Merci... Vous tes bien honntes.

Le cur passe dans le chemin, d'un pas lent, dodelinant de la tte. A
la vue de mam'zelle Rose, il salue, sourit, referme son brviaire et
s'arrte:

--Ah! c'est vous, ma chre enfant?... Et le capitaine?...

--Merci, monsieur le cur... a va tout doucement... Le capitaine
s'occupe  la cave.

--Tant mieux... tant mieux... J'espre qu'il a sem de belles fleurs...
et que, l'anne prochaine,  la Fte-Dieu, nous aurons encore un superbe
reposoir?...

--Bien sr... monsieur le cur...

--Toutes mes amitis au capitaine, mon enfant...

--Et vous de mme, monsieur le cur...

Et, en s'en allant, son brviaire ouvert  nouveau:

--Au revoir... au revoir... Il ne faudrait dans une paroisse que des
paroissiennes comme vous.

Et je rentre, un peu triste, un peu dcourage, un peu haineuse,
laissant cette abominable Rose jouir de son triomphe, salue par tous,
respecte de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. Bientt, je
suis sre que le cur la mettra dans une niche de son glise, entre deux
cierges, et nimbe d'or, comme une sainte...




IX


25 octobre.

Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures vraiment mystrieuses
et j'ignore ce qui se passe au fond de cette me silencieuse et
forcene. Mais srement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire.
Son regard, parfois, est lourd  supporter, tellement lourd que le mien
se drobe sous son intimidante fixit. Il a des faons de marcher
lentes et glisses, qui me font peur. On dirait qu'il trane riv 
ses chevilles un boulet, ou plutt le souvenir d'un boulet... Est-ce
le bagne qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-tre. Son dos
aussi me fait peur et aussi son cou large, puissant, bruni par le hle
comme un vieux cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des grelins.
J'ai remarqu sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagrment
bombs, comme en ont les loups et les btes sauvages qui doivent,
porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.

Hormis sa folie antismite, qui dnote, chez Joseph, une grande violence
et le got du sang, il est plutt rserv sur toutes les autres choses
de la vie. Il est mme impossible de savoir ce qu'il pense. Il n'a
aucune des vantardises, ni aucune des humilits professionnelles, par
o se reconnaissent les vrais domestiques; jamais non plus un mot de
plainte, jamais un dbinage contre ses matres. Ses matres, il les
respecte sans servilit, semble leur tre dvou sans ostentation. Il
ne boude pas sur la besogne, la plus rebutante des besognes. Il est
ingnieux; il sait tout faire, mme les choses les plus difficiles et
les plus diffrentes, qui ne sont point de son service. Il traite le
Prieur, comme s'il tait  lui, le surveille, le garde jalousement,
le dfend. Il en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns,
flaireur et menaant comme un dogue. C'est le type du serviteur de
l'ancien temps, le domestique d'avant la Rvolution... De Joseph, on
dit, dans le pays: Il n'y en a plus comme lui... Une perle!. Je sais
qu'on cherche  l'arracher aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de
Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. Il les refuse
et ne se vante pas de les avoir refuses... Ah! ma foi non... Il est
ici, depuis quinze ans, il considre cette maison comme la sienne. Tant
qu'on voudra de lui, il restera... Madame si souponneuse et qui voit
le mal partout lui montre une confiance aveugle. Elle qui ne croit 
personne, elle croit  Joseph,  l'honntet de Joseph, au dvouement de
Joseph.

--Une perle!... Il se jetterait au feu pour nous, dit-elle.

Et, malgr son avarice, elle l'accable de menues gnrosits et de
petits cadeaux.

Pourtant, je me mfie de cet homme. Cet homme m'inquite et, en mme
temps, il m'intresse prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses
effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau morte de ses yeux...
Depuis que je m'occupe de lui, il ne m'apparat plus tel que je l'avais
jug tout d'abord  mon entre dans cette maison, un paysan grossier,
stupide et pataud. J'aurais d l'examiner plus attentivement.
Maintenant, je le crois singulirement fin et retors, et mme mieux
que fin, pire que retors... je ne sais comment m'exprimer sur lui... Et
puis, est-ce l'habitude de le voir, tous les jours?... Je ne le trouve
plus si laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une attnuation,
comme une brume, sur les objets et sur les tres. Elle finit, peu  peu,
par effacer les traits d'un visage, par estomper les dformations; elle
fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement n'est plus, au bout
d'un certain temps, bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce que
je dcouvre en Joseph de nouveau et de profond... et qui me bouleverse.
Ce n'est pas l'harmonie des traits, ni la puret des lignes qui cre
pour une femme, la beaut d'un homme. C'est quelque chose de moins
apparent, de moins dfini... une sorte d'affinit et, si j'osais... une
sorte d'atmosphre sexuelle, cre, terrible ou grisante, dont certaines
femmes subissent, mme malgr elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph
dgage autour de lui cette atmosphre-l... L'autre jour, je l'ai admir
qui soulevait une barrique de vin... Il jouait avec elle ainsi qu'un
enfant avec sa balle de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son adresse
souple, le levier formidable de ses reins, l'athltique pousse de ses
paules, tout cela m'a rendue rveuse. L'trange et maladive curiosit,
faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en moi l'nigme de ces
louches allures, de cette bouche close, de ce regard impressionnant,
se double encore de cette puissance musculaire, de cette carrure de
taureau. Sans pouvoir me l'expliquer davantage, je sens qu'il y a entre
Joseph et moi une correspondance secrte... un lien physique et moral
qui se resserre un peu plus tous les jours...

De la fentre de la lingerie o je travaille, je le suis des yeux,
quelquefois, dans le jardin... Il est l, courb sur son ouvrage, la
face presque  fleur de terre, ou bien agenouill contre le mur o
s'alignent des espaliers... Et soudain il disparat... il s'vanouit...
Le temps de pencher la tte... et il n'y a plus personne...
S'enfonce-t-il dans le sol?... Passe-t-il  travers les murs?... Il
m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, pour lui transmettre un
ordre de Madame... Je ne le vois nulle part, et je l'appelle.

--Joseph!... Joseph!... O tes-vous?

Aucune rponse... J'appelle encore:

--Joseph!... Joseph!... O tes-vous?

Tout  coup, sans bruit, Joseph surgit de derrire un arbre, de derrire
une planche de lgumes, devant moi. Il surgit, devant moi, dans le
soleil, avec son masque svre et ferm, ses cheveux aplatis sur le
crne, la chemise ouverte sur sa poitrine velue.... D'o vient-il?...
D'o sort-il?... D'o est-il tomb?...

--Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...

Et sur les lvres et dans les yeux de Joseph erre un sourire effrayant
qui, vritablement, a des lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois
que cet homme est le diable...

* * * * *

Le viol de la petite Claire dfraie toujours les conversations et
surexcite les curiosits de la ville. On s'arrache les journaux de la
rgion et de Paris qui le racontent. La _Libre Parole_ dnonce nettement
et en bloc les juifs, et elle affirme que c'est un meurtre rituel...
Les magistrats sont venus sur les lieux... on a fait des enqutes, des
instructions; on a interrog beaucoup de gens. Personne ne sait rien...
L'accusation de Rose, qui a circul, n'a rencontr partout que de
l'incrdulit; tout le monde a hauss les paules... Hier, les gendarmes
ont arrt un pauvre colporteur qui a pu prouver facilement qu'il
n'tait pas dans le pays, au moment du crime. Le pre, dsign par la
rumeur publique, s'est disculp... Du reste, on n'a sur lui que les
meilleurs renseignements... Donc, nulle part, nul indice qui puisse
mettre la justice sur les traces du coupable. Il parat que ce crime
fait l'admiration des magistrats et qu'il a t commis avec une habilet
surprenante, sans doute par des professionnels... par des Parisiens...
Il parat aussi que le procureur de la Rpublique mne l'affaire
mollement et pour la forme. L'assassinat d'une petite fille pauvre, a
n'est pas trs passionnant... Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne
trouvera jamais rien et que l'affaire sera bientt classe comme tant
d'autres qui n'ont pas dit leur secret...

* * * * *

Je ne serais pas tonne que Madame crt son mari coupable... a, c'est
comique, et elle devrait le mieux connatre. Elle est toute drle,
depuis la nouvelle. Elle a des faons de regarder Monsieur qui ne sont
pas naturelles. J'ai remarqu que, durant le repas, chaque fois qu'on
sonnait, elle avait un petit sursaut...

Aprs le djeuner, aujourd'hui, comme Monsieur manifestait l'intention
de sortir, elle l'en a empch...

--Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce que tu as besoin d'tre
toujours dehors?

Elle s'est mme promene avec Monsieur, une grande heure, dans le
jardin. Naturellement, Monsieur ne s'aperoit de rien; il n'en perd pas
une bouche de viande, ni une bouffe de tabac... Quel gros lourdaud!

J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se dire, quand ils sont
seuls, tous les deux... Hier soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai
cout derrire la porte du salon... J'ai entendu Monsieur qui froissait
un journal... Assise devant son petit bureau, Madame crivait ses
comptes:

--Qu'est-ce que je t'ai donn hier?... a demand Madame.

--Deux francs... a rpondu Monsieur...

--Tu es sr?...

--Mais oui, mignonne...

--Eh bien, il me manque trente-huit sous..

--Ce n'est pas moi qui les ai pris...

--Non... c'est le chat...

Ils ne se sont rien dit d'autre...

* * * * *

A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de la petite Claire. Quand
Marianne ou moi nous mettons la conversation sur ce sujet, il la change
aussitt, ou bien il n'y prend pas part. a l'ennuie... Je ne sais pas
pourquoi, cette ide m'est venue--et elle s'enfonce, de plus en plus
dans mon esprit--que c'est Joseph qui a fait le coup. Je n'ai pas de
preuves, pas d'indices qui puissent me permettre de le souponner...
pas d'autres indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce lger
mouvement de surprise qui lui chappa, lorsque, de retour de chez
l'picire, brusquement, dans la sellerie, je lui jetai pour la premire
fois au visage le nom de la petite Claire, assassine et viole...
Et cependant, ce soupon purement intuitif a grandi, est devenu une
possibilit, puis une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tche 
me convaincre que Joseph est une perle... Je me rpte que mon
imagination s'exalte  de simples folies, qu'elle obit aux influences
de cette perversit romanesque, qui est en moi... Mais j'ai beau faire,
cette impression subsiste en dpit de moi-mme, ne me quitte pas un
instant, prend la forme harcelante et grimaante de l'ide fixe... Et
j'ai une irrsistible envie de demander  Joseph:

--Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez viol la petite Claire dans le
bois?... Est-ce vous, vieux cochon?

Le crime a t commis un samedi... Je me souviens que Joseph,  peu prs
 la mme date, est all chercher de la terre de bruyre, dans le bois
de Raillon... Il a t absent, toute la journe, et il n'est rentr
au Prieur avec son chargement que le soir, tard... De cela, je suis
sre... Et,--concidence extraordinaire,--je me souviens de certains
gestes agits, de certains regards plus troubles, qu'il avait, ce
soir-l, en rentrant... Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi
l'euss-je fait?... Aujourd'hui, ces dtails de physionomie me
reviennent avec force... Mais, est-ce bien le samedi du crime que Joseph
est all dans la fort de Raillon?... Je cherche en vain  prciser la
date de son absence... Et puis, avait-il rellement ces gestes inquiets,
ces regards accusateurs que je lui prte et qui me le dnoncent?...
N'est-ce pas moi qui m'acharne  me suggestionner l'tranget
inhabituelle de ces gestes et de ces regards,  vouloir, sans raison,
contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph--une perle--qui ait fait
le coup?... Cela m'irrite et, en mme temps, cela me confirme dans mes
apprhensions, de ne pouvoir reconstituer le drame de la fort... Si
encore l'enqute judiciaire avait signal les traces fraches d'une
voiture sur les feuilles mortes et sur la bruyre, aux alentours?...
Mais non... L'enqute ne signale rien de tel... elle signale le viol et
le meurtre d'une petite fille, voil tout... Eh bien, c'est justement
cela qui me surexcite... Cette habilet de l'assassin  ne pas laisser
derrire soi la moindre preuve de son crime, cette invisibilit
diabolique, j'y sens, j'y vois la prsence de Joseph... nerve, j'ose,
tout d'un coup, aprs un silence, lui poser cette question:

--Joseph, quel jour avez-vous t chercher de la terre de bruyre, dans
la fort de Raillon?... Est-ce que vous vous le rappelez?...

Sans hte, sans sursaut, Joseph lche le journal qu'il lisait... Son me
est bronze dsormais contre les surprises...

--Pourquoi a?... fait-il.

--Pour savoir...

Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... Ensuite il prend,
sans affectation, l'air de quelqu'un qui fouillerait dans sa mmoire
pour y retrouver des souvenirs dj anciens. Et il rpond:

--Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien que c'tait samedi...

--Le samedi o l'on a trouv le cadavre de la petite Claire dans le
bois?... poursuis-je, en donnant  cette interrogation, trop vivement
dbite, un ton agressif.

Joseph ne lve pas ses yeux de sur les miens. Son regard est devenu
quelque chose de si aigu, de si terrible, que, malgr mon effronterie
coutumire, je suis oblige de dtourner la tte.

--C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je crois bien que
c'tait ce samedi-l...

Et il ajoute:

--Ah! les sacres femmes!... vous feriez bien mieux de penser  autre
chose. Si vous lisiez le journal... vous verriez qu'on a encore tu des
juifs en Alger... a, au moins, a vaut la peine...

A part son regard, il est calme, naturel, presque bonhomme... Ses
gestes sont aiss, sa voix ne tremble plus... Je me tais... et Joseph,
reprenant le journal qu'il avait pos sur la table, se remet  lire le
plus tranquillement du monde...

Moi, je me suis remise  songer... Je voudrais retrouver dans la vie de
Joseph, depuis que je suis ici, un trait de frocit active... Sa haine
des juifs, la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, de
les tuer, de les brler, tout cela n'est peut-tre que de la hblerie...
c'est surtout de la politique... Je cherche quelque chose de plus
prcis, de plus formel,  quoi je ne puisse pas me tromper sur le
temprament criminel de Joseph. Et je ne trouve toujours que des
impressions vagues et morales, des hypothses auxquelles mon dsir ou ma
crainte qu'elles soient d'irrcusables ralits donne une importance et
une signification que, sans doute, elles n'ont pas... Mon dsir ou ma
crainte?... De ces deux sentiments, j'ignore lequel me pousse...

Si, pourtant... Voici un fait... un fait rel... un fait horrible...
un fait rvlateur... Celui-l, je ne l'invente pas... je ne l'exagre
pas... je ne l'ai pas rv... il est bien tel qu'il est... Joseph est
charg de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue les canards,
selon une antique mthode normande, en leur enfonant une pingle dans
la tte... Il pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir.
Mais il aime  prolonger leur supplice par de savants raffinements de
torture; il aime  sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans
ses mains; il aime  suivre,  compter,  recueillir dans ses mains leur
souffrance, leurs frissons d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assist
 la mort d'un canard tu par Joseph... Il le tenait entre ses genoux.
D'une main il lui serrait le col, de l'autre il lui enfonait une
pingle dans le crne, puis tournait, tournait l'pingle dans le crne,
d'un mouvement lent et rgulier... Il semblait moudre du caf... Et en
tournant l'pingle, Joseph disait avec une joie sauvage:

--Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, tant plus que le sang
est bon au got...

L'animal avait dgag des genoux de Joseph ses ailes qui battaient,
battaient... Son col se tordait, mme maintenu par Joseph, en affreuse
spirale... et, sous le matelas des plumes, sa chair soubresautait...
Alors Joseph jeta l'animal sur les dalles de la cuisine et, les coudes
aux genoux, le menton dans ses paumes runies, il se mit  suivre, d'un
oeil hideusement satisfait, ses bonds, ses convulsions, le grattement
fou de ses pattes jaunes sur le sol...

--Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc tout de suite... c'est
horrible de faire souffrir les btes.

Et Joseph rpondit:

--a m'amuse... J'aime a...

Je me rappelle ce souvenir, j'voque tous les dtails sinistres de
ce souvenir, j'entends toutes les paroles de ce souvenir... Et j'ai
envie... une envie encore plus violente, de crier  Joseph:

--C'est vous qui avez viol la petite Claire, dans le bois... Oui...
oui... j'en suis sre, maintenant... c'est vous, vous, vous, vieux
cochon...

Il n'y a plus  douter. Joseph doit tre une immense canaille. Et cette
opinion que j'ai de sa personne morale, au lieu de m'loigner de lui,
loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non pas que je l'aime
peut-tre, mais qu'il m'intresse normment. C'est drle, j'ai toujours
eu un faible pour les canailles... Ils ont un imprvu qui fouette le
sang... une odeur particulire qui vous grise, quelque chose de fort et
d'pre qui vous prend par le sexe. Si infmes que soient les canailles,
ils ne le sont jamais autant que les honntes gens. Ce qui m'ennuie de
Joseph, c'est qu'il a la rputation et, pour celui qui ne connat
pas ses yeux, les allures d'un honnte homme. Je l'aimerais mieux
franchement, effrontment canaille. Il est vrai qu'il n'aurait plus
cette aurole de mystre, ce prestige de l'inconnu qui m'meut et me
trouble et qui m'attire--oui l--qui m'attire vers ce vieux monstre.

Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la certitude, parce que
rien ne peut m'enlever dsormais la certitude que c'est lui qui a viol
la petite Claire, dans le bois.

* * * * *

Depuis quelque temps, je m'aperois que j'ai fait sur le coeur de Joseph
une impression considrable. Son mauvais accueil est fini; son silence
ne m'est plus hostile ou mprisant, et il y a presque de la tendresse
dans ses bourrades. Ses regards n'ont plus de haine--en ont-ils jamais
eu d'ailleurs?--et s'ils sont encore si terribles, parfois, c'est qu'il
cherche  me connatre mieux, toujours mieux, et qu'il veut m'prouver.
Comme la plupart des paysans, il est extrmement mfiant, il vite de se
livrer aux autres, car il croit qu'on veut le mettre dedans. Il doit
possder de nombreux secrets, mais il les cache jalousement, sous un
masque svre, renfrogn et brutal, comme on renferme des trsors dans
un coffre de fer, arm de barres solides et de mystrieux verroux.
Pourtant, vis--vis de moi, sa mfiance s'attnue... Il est charmant
pour moi, dans son genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer
son amiti et me plaire. Il se charge des corves trop pnibles, prend
 son compte les gros ouvrages qui me sont attribus, et cela, sans
mivrerie, sans arrire-pense galante, sans chercher  provoquer ma
reconnaissance, sans vouloir en tirer un profit quelconque. De mon ct,
je remets de l'ordre dans ses affaires, je raccommode ses chaussettes,
ses pantalons, rapice ses chemises, range son armoire, avec bien plus
de soin et de coquetterie que celle de Madame. Et il me dit avec des
yeux de contentement:

--C'est bien, a, Clestine... Vous tes une bonne femme... une
femme d'ordre. L'ordre, voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est
gentille, avec a... quand on est une belle femme, il n'y a pas mieux...

Jusque-l, nous n'avons caus ensemble que par -coups. Le soir,  la
cuisine, avec Marianne, la conversation ne peut tre que gnrale...
Aucune intimit n'est permise entre nous deux. Et, quand je le vois
seul, rien n'est plus difficile que de le faire parler... Il refuse tous
les longs entretiens, craignant sans doute de se compromettre. Deux mots
par ci... deux mots par l... aimables ou bourrus... et c'est tout...
Mais ses yeux parlent,  dfaut de sa bouche... Et ils rdent autour de
moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en moi, au plus profond de
moi, afin de me retourner l'me et de voir ce qu'il y a dessous.

Pour la premire fois, nous nous sommes entretenus longuement, hier.
C'tait le soir. Les matres taient couchs; Marianne tait monte dans
sa chambre, plus tt que de coutume. Ne me sentant pas dispose  lire
ou  crire, je m'ennuyais d'tre seule. Toujours obsde par l'image
de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans la sellerie o,  la
lueur d'une lanterne sourde, il pluchait des graines, assis devant une
petite table de bois blanc. Son ami, le sacristain, tait l, prs
de lui, debout, portant sous ses deux bras des paquets de petites
brochures, rouges, vertes, bleues, tricolores... Gros yeux ronds
dpassant l'arcade des sourcils, crne aplati, peau fripe, jauntre
et grenue, il ressemblait  un crapaud... Du crapaud, il avait aussi la
lourdeur sautillante. Sous la table, les deux chiens, rouls en boule,
dormaient, la tte enfouie dans leurs poils.

--Ah! c'est vous, Clestine? fit Joseph.

Le sacristain voulut cacher ses brochures... Joseph le rassura.

--On peut parler devant Mademoiselle... C'est une femme d'ordre...

Et il recommanda:

--Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A Bazoches...  Courtain...
 Fleur-sur-Tille... Et que ce soit distribu demain, dans la journe...
Et tche de rapporter des abonnements... Et, que je te le dise
encore... va partout... entre dans toutes les maisons... mme chez les
rpublicains... Ils te foutront peut-tre  la porte?... a ne fait
rien... Entte-toi... Si tu gagnes un de ces sales cochons...
c'est toujours a... Et puis rappelle-toi que tu as cent sous par
rpublicain...

Le sacristain approuvait en hochant la tte. Ayant recal les brochures
sous ses bras, il partit, accompagn jusqu' la grille par Joseph.

Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse, mes yeux
interrogateurs:

--Oui... fit-il ngligemment, quelques chansons... quelques images... et
des brochures contre les juifs, qu'on distribue pour la propagande...
Je me suis arrang avec les messieurs prtres... je travaille pour eux,
quoi! C'est dans mes ides, pour sr... faut dire aussi que c'est bien
pay...

Il se remit devant la petite table o il pluchait ses graines. Les deux
chiens rveills tournrent dans la pice et allrent se recoucher plus
loin.

--Oui... oui... rpta-t-il... c'est pas mal pay... Ah! ils en ont de
l'argent, allez, les messieurs prtres...

Et comme s'il et craint d'avoir trop parl, il ajouta:

--Je vous dis a... Clestine... parce que vous tes une bonne femme...
une femme d'ordre... et que j'ai confiance en vous... C'est entre nous,
dites?...

Aprs un silence:

--Quelle bonne ide que vous soyez venue ici, ce soir...
remercia-t-il... C'est gentil... a me flatte...

Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi causant... Je me penchai
sur la petite table, tout prs de lui, et, remuant les graines tries
dans une assiette, je rpondis avec coquetterie:

--C'est vrai aussi... vous tes parti, tout de suite, aprs le dner.
On n'a pas eu le temps de tailler une bavette... Voulez-vous que je vous
aide  plucher vos graines?

--Merci, Clestine... C'est fini...

Il se gratta la tte:

--Sacristi!... fit-il, ennuy... je devrais aller voir aux chssis...
Les mulots ne me laissent pas une salade, ces vermines-l... Et puis, ma
foi, non... faut que je vous cause, Clestine...

Joseph se leva, referma la porte qui tait reste entr'ouverte,
m'entrana au fond de la sellerie. J'eus peur, une minute... La petite
Claire, que j'avais oublie, m'apparut sur la bruyre de la fort,
affreusement ple et sanglante... Mais les regards de Joseph n'taient
pas mchants; ils semblaient plutt timides... On se voyait  peine dans
cette pice sombre qu'clairait, d'une clart trouble et sinistre,
la lueur sourde de la lanterne... Jusque-l, la voix de Joseph avait
trembl. Elle prit soudain de l'assurance, presque de la gravit.

--Il y a dj quelques jours que je voulais vous confier a,
Clestine... commena-t-il... Eh bien, voil... J'ai de l'amiti pour
vous... Vous tes une bonne femme... une femme d'ordre... Maintenant, je
vous connais bien, allez!...

Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil sourire, et je
rpliquai:

--Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et pourquoi tiez-vous si
dsagrable avec moi?... Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez
toujours... Vous rappelez-vous les scnes que vous me faisiez, quand
je traversais les alles que vous veniez de ratisser?... O le vilain
bourru!

Joseph se mit  rire et haussa les paules:

--Ben oui... Ah! dame, on ne connat pas les gens du premier coup...
Les femmes, surtout, c'est le diable  connatre... et vous arriviez de
Paris!... Maintenant, je vous connais bien...

--Puisque vous me connaissez si bien, Joseph, dites-moi donc ce que je
suis...

La bouche serre, l'oeil grave, il pronona:

--Ce que vous tes, Clestine?... Vous tes comme moi...

--Je suis comme vous, moi?...

--Oh! pas de visage, bien sr... Mais, vous et moi, dans le fin fond de
l'me, c'est la mme chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...

Il y eut encore un moment de silence. Il reprit d'une voix moins dure:

--J'ai de l'amiti pour vous, Clestine... Et puis...

--Et puis?...

--J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...

--Ah?...

--Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas servi, pendant quarante ans,
dans de bonnes maisons, sans faire quelques petites conomies... Pas
vrai?

--Bien sr... rpondis-je, tonne de plus en plus par les paroles et
par les allures de Joseph... Et vous avez beaucoup d'argent?

--Oh! un peu... seulement...

--Combien?... Faites voir!...

Joseph eut un lger ricanement:

--Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il est dans un endroit o il
fait des petits.

--Oui, mais combien?...

Alors, d'une voix basse, chuchote:

--Peut-tre quinze mille francs... peut-tre plus...

--Mazette!... vous tes cal, vous!...

--Oh! peut-tre moins aussi... On ne sait pas...

Tout  coup, les deux chiens, simultanment, dressrent la tte,
bondirent vers la porte et se mirent  aboyer. Je fis un geste
d'effroi...

--a n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant  chacun un coup de
pied dans les flancs... c'est des gens qui passent dans le chemin... Et,
tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais son pas.

En effet, quelques secondes aprs, j'entendis un bruit de pas tranant
sur le chemin, puis un bruit plus lointain de barrire referme... Les
chiens se turent.

Je m'tais assise sur un escabeau, dans un coin de la sellerie. Joseph,
les mains dans ses poches, se promenait dans l'troite pice o son
coude heurtait aux lambris de sapin des lanires de cuir... Nous ne
parlions plus, moi horriblement gne, et regrettant d'tre venue.
Joseph visiblement tourment de ce qu'il avait encore  me dire. Au bout
de quelques minutes, il se dcida:

--Faut que je vous confie encore une chose, Clestine... Je suis de
Cherbourg... Et Cherbourg, c'est une rude ville, allez... pleine de
marins, de soldats... de sacrs lascars qui ne boudent pas sur
le plaisir; le commerce y est bon... Eh bien, je sais qu'il y a 
Cherbourg,  cette heure, une bonne occasion... S'agirait d'un petit
caf, prs du port, d'un petit caf, plac on ne peut pas mieux...
L'arme boit beaucoup, en ce moment... tous les patriotes sont dans la
rue... ils crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait l'instant
de l'avoir... On gagnerait des mille et des cents, je vous en rponds...
Seulement, voil!... faudrait une femme l dedans... une femme
d'ordre... une femme gentille... bien nippe... et qui ne craindrait pas
la gaudriole. Les marins, les militaires, c'est rieur, c'est farceur,
c'est bon enfant... a se saoule pour un rien... a aime le sexe... a
dpense beaucoup pour le sexe... Votre ide l-dessus, Clestine?...

--Moi?... fis-je, hbte.

--Oui, enfin, une supposition?... a vous plairait-il?...

--Moi?...

Je ne savais pas o il voulait en venir... je tombais de surprise en
surprise. Bouleverse, je n'avais pas trouv autre chose  rpondre...
Il insista:

--Ben sr, vous... Et qui donc voulez-vous qui vienne dans le petit
caf?... Vous tes une bonne femme... vous avez de l'ordre... vous
n'tes point de ces mijaures qui ne savent seulement point entendre
une plaisanterie... vous tes patriote, nom de nom!... Et puis vous tes
gentille, mignonne tout plein... vous avez des yeux  rendre folle toute
la garnison de Cherbourg... a serait a, quoi!... Depuis que je vous
connais bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez faire...
cette ide-l ne cesse de me trotter par la tte...

--Eh bien? Et vous?...

--Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne amiti...

--Alors, criai-je, subitement indigne... vous voulez que je fasse la
putain pour vous gagner de l'argent?...

Joseph haussa les paules, et, tranquille, il dit:

--En tout bien, tout honneur, Clestine... a se comprend, voyons...

Ensuite, il vint  moi, me prit les mains, les serra  me faire hurler
de douleur, et il balbutia:

--Je rve de vous, Clestine, de vous dans le petit caf... J'ai les
sangs tourns de vous...

Et, comme je restais interdite, un peu pouvante de cet aveu, et sans
un geste et sans une parole, il continua:

--Et puis... il y a peut-tre plus de quinze mille francs... peut-tre
plus de dix-huit mille francs... On ne sait pas ce que a fait de
petits... cet argent-l... Et puis, des choses... des choses.. des
bijoux... Vous seriez rudement heureuse, allez, dans le petit caf...

Il me tenait la taille serre dans l'tau puissant de ses bras... Et je
sentais tout son corps qui tremblait de dsirs contre moi... S'il
avait voulu, il m'et prise, il m'et touffe, sans que je tentasse la
moindre rsistance. Et il continuait de me dcrire son rve:

--Un petit caf bien joli... bien propre... bien reluisant... Et puis,
au comptoir, derrire une grande glace, une belle femme, habille en
Alsace-Lorraine, avec un beau corsage de soie... et de larges rubans de
velours... Hein, Clestine?... Pensez  a... J'en recauserons un de ces
jours... j'en recauserons...

Je ne trouvais rien  dire... rien, rien, rien!... J'tais stupfie par
cette chose,  laquelle je n'avais jamais song... mais j'tais aussi,
sans haine, sans horreur contre le cynisme de cet homme... Joseph
rpta, de cette mme bouche qui avait bais les plaies sanglantes de
la petite Claire, en me serrant avec ces mmes mains qui avaient serr,
touff, trangl, assassin la petite Claire dans le bois:

--J'en recauserons... je suis vieux... je suis laid... possible... Mais
pour arranger une femme, Clestine... retenez bien ceci... il n'y en a
pas un comme moi... J'en recauserons...

Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, de sinistres!... Est-ce
une menace?... Est-ce une promesse?...

Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de silence... On dirait
que rien ne s'est pass, hier soir, entre nous... Il va, il vient, il
travaille... il mange... il lit son journal... comme tous les jours...
Je le regarde, et je voudrais le dtester... je voudrais que sa laideur
m'appart telle, qu'un immense dgot me spart de lui  jamais...
Eh bien, non... Ah! comme c'est drle!... Cet homme me donne des
frissons... et je n'ai pas de dgot.. Et c'est une chose effrayante
que je n'aie pas de dgot, puisque c'est lui qui a tu, qui a viol la
petite Claire dans le bois!...




X


3 novembre.

Rien ne me fait plaisir comme de retrouver dans les journaux le nom
d'une personne chez qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai prouv, ce
matin, plus vif que jamais, en apprenant par le _Petit Journal_ que
Victor Charrigaud venait de publier un nouveau livre qui a beaucoup
de succs et dont tout le monde parle avec admiration... Ce livre
s'intitule: _De cinq  sept_, et il fait scandale, dans le bon sens.
C'est, dit l'article, une suite d'tudes mondaines, brillantes et
cinglantes qui, sous leur lgret, cachent une philosophie profonde...
Oui, compte l-dessus!... En mme temps que de son talent, on loue fort
Victor Charrigaud de son lgance, de ses relations distingues, de son
salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant huit mois, j'ai t femme
de chambre chez les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais
rencontr de pareils mufles... Dieu sait pourtant!

Tout le monde connat de nom Victor Charrigaud. Il a dj publi une
suite de livres  tapage. _Leurs Jarretelles_, _Comment elles dorment_,
_Les Bigoudis sentimentaux_, _Colibris et Perroquets_, sont parmi
les plus clbres. C'est un homme d'infiniment d'esprit, un crivain
d'infiniment de talent et dont le malheur a t que le succs lui
arrivt trop vite, avec la fortune. Ses dbuts donnrent les plus
grandes esprances. Chacun tait frapp de ses fortes qualits
d'observation, de ses dons puissants de satire, de son implacable et
juste ironie qui pntrait si avant dans le ridicule humain. Un esprit
averti et libre, pour qui les conventions mondaines n'taient que
mensonge et servilit, une me gnreuse et clairvoyante qui, au lieu de
se courber sous l'humiliant niveau du prjug, dirigeait bravement ses
impulsions vers un idal social, lev et pur. Du moins, c'est ainsi que
me parla de Victor Charrigaud un peintre de ses amis qui tait toqu de
moi, que j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements qui
prcdent et les dtails qui vont suivre sur la littrature et la vie de
cet homme illustre.

Parmi les ridicules si durement flagells par lui, Charrigaud avait
surtout choisi le ridicule du snobisme. En sa conversation verveuse
et nourrie de faits, plus encore que dans ses livres, il en notait le
caractre de lchet morale, de desschement intellectuel, avec une pre
prcision dans le pittoresque, une large et rude philosophie et des mots
aigus, profonds, terribles qui recueillis par les uns, colports par
les autres, se rptaient aux quatre coins de Paris et devenaient, en
quelque sorte, classiques tout de suite... On pourrait faire toute une
tonnante psychologie du snobisme avec les impressions, les traits, les
profils serrs, les silhouettes trangement dessines et vivantes que
son originalit renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... Il
semble donc que si quelqu'un devait chapper  cette sorte d'influenza
morale qui svit si fort dans les salons, ce ft Victor Charrigaud,
mieux que tout autre prserv de la contagion par cet admirable
antiseptique: l'ironie... Mais l'homme n'est que surprise,
contradiction, incohrence et folie...

A peine eut-il senti passer les premires caresses du succs, que le
snob qui tait en lui--et c'est pour cela qu'il le peignait avec une
telle force d'expression--se rvla, explosa, pourrait-on dire, comme
un engin qui vient de recevoir la secousse lectrique... Il commena par
lcher ses amis devenus encombrants ou compromettants, ne gardant
que ceux qui, les uns par leur talent accept, les autres, par leur
situation dans la presse, pouvaient lui tre utiles et entretenir de
leurs persistantes rclames sa jeune renomme. En mme temps, il fit de
la toilette et de la mode une de ses proccupations les plus acharnes.

On le vit avec des redingotes d'un philippisme audacieux, des cols
et des cravates d'un 1830 exagr, des gilets de velours d'un galbe
irrsistible, des bijoux affichants, et il sortit d'tuis en mtal,
incrusts de pierres trop prcieuses, des cigarettes somptueusement
roules dans des papiers d'or... Mais, lourd de membres, gauche de
gestes, avec des emmanchements pais et des articulations canailles, il
conservait, malgr tout, l'allure massive des paysans d'Auvergne, ses
compatriotes. Trop neuf dans une trop soudaine lgance o il se sentait
dpays, il avait beau s'tudier et tudier les plus parfaits modles du
chic parisien, il ne parvenait pas  acqurir cette aisance, cette ligne
souple, fine et droite qu'il enviait--avec quelle violente haine--aux
jeunes lgants des clubs, des courses, des thtres et des restaurants.
Il s'tonna, car, aprs tout, il n'avait que des fournisseurs de
choix, les plus illustres tailleurs, de mmorables chemisiers, et
quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant dans la glace, il
s'injuriait avec dsespoir.

--J'ai beau sur mes habits multiplier velours, moires et satins,
j'ai toujours l'air d'un mufle. Il y a l quelque chose qui n'est pas
naturel.

Quant  Mme Charrigaud, jusque-l simple et mise avec un got discret,
elle arbora, elle aussi, des toilettes clatantes, fracassantes, des
cheveux trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop riches, des
airs de reine de lavoir, des majests d'impratrice de mardi-gras... On
s'en moquait beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades,  la fois
humilis et rjouis de tant de luxe et de mauvais got, se vengeaient en
disant plaisamment de ce pauvre Victor Charrigaud:

--Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...

Grce  d'heureuses dmarches, d'incessantes diplomaties et de plus
incessantes platitudes, ils furent reus dans ce qu'ils appelaient,
eux aussi, le vrai monde, chez des banquiers isralites, des ducs
du Vnzula, des archiducs en tat de vagabondage, et chez de trs
vieilles dames, folles de littrature, de proxntisme et d'acadmie...
Ils ne pensrent plus qu' cultiver et  dvelopper ces relations
nouvelles,  en conqurir d'autres plus enviables et plus difficiles,
d'autres, d'autres et toujours d'autres...

Un jour, pour se dgager d'une invitation qu'il avait maladroitement
accepte chez un ami sans clat, mais qu'il tenait encore  mnager,
Charrigaud lui crivit la lettre suivante:

Mon cher vieux, nous sommes dsols. Excuse-nous de te manquer de
parole, pour lundi. Mais nous venons de recevoir, prcisment pour
ce jour-l, une invitation  dner chez les Rothschild... C'est la
premire... Tu comprends que nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait
un dsastre... Heureusement, je connais ton coeur. Loin de nous en
vouloir, je suis sr que tu partageras notre joie et notre fiert.

Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait de faire d'une villa 
Deauville:

--Je ne sais, en vrit, pour qui ils nous prenaient ces gens-l... Ils
nous prenaient sans doute pour des journalistes, pour des bohmes...
Mais je leur ai fait voir que j'avais un notaire...

Peu  peu, il limina tout ce qui lui restait des amis de sa jeunesse,
ces amis dont la seule prsence chez lui tait un constant et
dsobligeant rappel au pass, et l'aveu de cette tare, de cette
infriorit sociale: la littrature et le travail. Et il s'ingnia aussi
 teindre les flammes qui, parfois, s'allumaient en son cerveau,
 touffer dfinitivement dans le respect ce maudit esprit dont il
s'effrayait de sentir,  de certains jours, les brusques reviviscences
et qu'il croyait mort  jamais. Puis il ne lui suffit plus d'tre reu
chez les autres, il voulut  son tour recevoir les autres chez lui...
L'inauguration d'un petit htel qu'il venait d'acheter, dans Auteuil,
pouvait tre le prtexte d'un dner.

J'arrivai dans la maison au moment o les Charrigaud avaient rsolu
qu'ils donneraient, enfin, ce dner... Non pas un de ces dners intimes,
gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude et qui, durant
quelques annes, avaient fait leur maison si charmante, mais un dner
vraiment lgant, vraiment solennel, un dner guind et glac, un dner
_select_ o seraient crmonieusement pries, avec quelques correctes
clbrits de la littrature et de l'art, quelques personnalits
mondaines, pas trop difficiles, pas trop rgulires non plus, mais
suffisamment dcoratives pour qu'un peu de leur clat rejaillt sur
eux...

--Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce n'est pas de dner en
ville, c'est de donner  dner, chez soi...

Aprs avoir longuement rflchi  ce projet, Victor Charrigaud proposa:

--Eh bien, voil!... Je crois que nous ne pouvons avoir tout d'abord que
des femmes divorces... avec leurs amants. Il faut bien commencer par
quelque chose. Il y en a de fort sortables et que les journaux les plus
catholiques citent avec admiration... Plus tard, quand nos relations
seront devenues plus choisies et plus tendues, eh bien, nous les
smerons les divorces...

--C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour le moment, l'important
est d'avoir ce qu'il y a de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau
dire, le divorce, c'est une situation.

--Il a au moins ce mrite qu'il supprime l'adultre, ricana
Charrigaud... L'adultre, c'est si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami
Bourget pour croire  l'adultre--l'adultre chrtien--et aux meubles
anglais...

A quoi Mme Charrigaud rpliqua sur un ton d'agacement nerveux:

--Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit et tes mchancets... Tu
verras... tu verras que nous ne pourrons jamais,  cause de cela, nous
faire un salon comme il faut.

Et elle ajouta:

--Si tu veux devenir vraiment un homme du monde, apprends d'abord  tre
un imbcile ou  te taire...

On fit, dfit et refit une liste d'invits qui, aprs de laborieuses
combinaisons, se trouva arrte comme suit:

La comtesse Fergus, divorce, et son ami, l'conomiste et dput, Joseph
Brigard.

La baronne Henri Gogsthein, divorce, et son ami, le pote Tho
Crampp...

La baronne Otto Butzinghen et son ami, le vicomte Lahyrais, clubman,
sportsman, joueur et tricheur.

Mme de Rambure, divorce, et son amie, Mme Tiercelet, en instance de
divorce.

Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent pdraste, et son jeune
ami, Lucien Sartorys, beau comme une femme, souple comme un gant de peau
de Sude, mince et blond comme un cigare.

Les deux acadmiciens Joseph Dupont de la Brie, numismate obscne,
et Isidore Durand de la Marne, mmorialiste galant dans l'intimit et
sinologue svre  l'Institut...

Le portraitiste Jacques Rigaud.

Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.

Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.

Les invitations furent lances et, grce  d'actives entremises,
acceptes, toutes...

Seule, la comtesse Fergus hsita:

--Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment une maison convenable?...
Lui, n'a-t-il pas fait tous les mtiers  Montmartre, autrefois?...
Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies obscnes, pour
lesquelles il avait pos, avec des avantages en pltre?... Et elle, ne
courait-il pas de fcheuses histoires sur son compte?... N'a-t-elle
pas eu des aventures assez vulgaires avant son mariage? Ne dit-on point
qu'elle a t modle... qu'elle a pos l'ensemble? Quelle horreur! Une
femme qui se mettait toute nue devant des hommes... qui n'taient mme
pas ses amants?...

Finalement, elle accepta l'invitation quand on lui eut affirm que Mme
Charrigaud n'avait pos que la tte, que Charrigaud, trs vindicatif,
serait bien capable de la dshonorer dans un de ses livres, et que
Kimberly viendrait  ce dner... Oh! du moment que Kimberly avait promis
de venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si dlicat, et si
charmant, tellement charmant!...

Les Charrigaud furent mis au courant de ces ngociations et de ces
scrupules. Loin de s'en formaliser, ils se flicitrent qu'on et men 
bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait plus maintenant
que de se surveiller et, comme disait Mme Charrigaud, de se comporter
en vritables gens du monde... Ce dner, si merveilleusement prpar
et combin, si habilement ngoci, c'tait vraiment leur premire
manifestation dans le nouvel avatar de leur destine lgante, de leurs
ambitions mondaines... Il fallait donc que ce ft patant...

Huit jours avant, tout tait sens dessus dessous dans la maison. Il
fallut, en quelque sorte, remettre  neuf l'appartement et que rien n'y
clocht. On essaya des combinaisons de lumire et des dcorations de
table, afin de ne pas tre embarrass au dernier moment. A ce propos, M.
et Mme Charrigaud se querellrent comme des portefaix, car ils n'avaient
pas les mmes ides, et leur esthtique diffrait sur tous les points...
elle inclinant  des arrangements sentimentaux, lui voulant que ce ft
svre et artiste...

--C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront tre chez une
grisette... Ah! ce qu'ils vont se payer nos ttes!...

--Je te conseille de parler, rpliquait Mme Charrigaud, arrive au
paroxysme de la nervosit... Tu es bien rest le mme qu'autrefois, un
sale voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en ai plein le
dos...

--Eh bien, c'est a... divorons, mon petit loup, divorons... Au moins,
de cette faon, nous complterons la srie et nous ne ferons pas tache
parmi nos invits.

On s'aperut aussi que l'argenterie manquerait, qu'il manquerait de la
vaisselle et des cristaux. Ils durent en louer, et louer des chaises
galement, car ils n'en avaient que quinze; encore taient-elles
dpareilles... Enfin, le menu fut command  l'un des grands
restaurateurs du boulevard.

--Que ce soit ultra-chic, recommanda Mme Charrigaud, et qu'on ne
reconnaisse rien de ce que l'on servira. Des mincs de crevettes, des
ctelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons
comme des gteaux, des truffes en mousses, et des pures en branches...
des cerises carres et des pches en spirale... Enfin tout ce qu'il y a
de plus chic...

--Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je sais si bien dguiser
les choses que je mets au dfi quiconque de savoir ce qu'il mange...
C'est une spcialit de la maison...

Enfin, le grand jour arriva.

Monsieur se leva de bonne heure, inquiet, nerveux, agit. Madame qui
n'avait pu dormir de toute la nuit, fatigue par les courses de la
veille, par les prparatifs de toute sorte, ne tint pas en place. Cinq
ou six fois, le front pliss, haletante, trpidante et si lasse qu'elle
avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle passa la dernire
revue de l'htel, drangea et remit sans raison des bibelots et des
meubles, alla d'une pice dans l'autre, sans savoir pourquoi et comme si
elle et t folle. Elle tremblait que les cuisiniers ne vinssent pas,
que le fleuriste manqut de parole et que les invits ne fussent point
placs  table selon la stricte tiquette. Monsieur la suivait partout,
vtu seulement d'un caleon de soie rose, approuvant ci, critiquant l.

--J'y repense... disait-il... Quelle drle d'ide tu as eue de commander
des centaures pour la dcoration de la table... Je t'assure que le bleu
en devient noir  la lumire. Et puis, les centaures, aprs tout, a
n'est que de simples bleuets... Nous aurons l'air d'aller cueillir des
bleuets dans les bls...

--Oh! des bleuets!... Que tu es agaant!

--Mais oui, des bleuets... Et les bleuets... Kimberly l'a fort bien dit
l'autre soir, chez les Rothschild... a n'est pas une fleur du monde...
Pourquoi pas aussi des coquelicots?...

--Laisse-moi tranquille... rpondait Madame... Tu me fais perdre la
tte, avec toutes tes observations stupides. C'est bien le moment, vrai!

Et Monsieur s'obstinait:

--Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu, mon Dieu! que tout se
passe  peu prs bien, sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs...
Je ne savais pas que d'tre des gens du monde, cela ft une chose si
difficile, si fatigante et si complique... Peut-tre aurions-nous d
rester de simples voyous?...

Et Madame grinait:

--Parbleu! je vois bien que cela ne te changera pas... Tu ne fais gure
honneur  une femme...

Comme ils me trouvaient jolie et fort lgante  voir, mes matres
m'avaient distribu aussi un rle important dans cette comdie...
Je devais d'abord prsider le vestiaire et, ensuite, aider ou plutt
surveiller les quatre matres d'htel, quatre grands lascars,  favoris
immenses, choisis dans plusieurs bureaux de placement, pour servir cet
extraordinaire dner.

D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant une alerte. A neuf heures
moins un quart, la comtesse Fergus n'tait pas encore arrive. Si elle
avait chang d'ide et rsolu, au dernier moment, de ne pas venir?
Quelle humiliation!... Quel dsastre!... Les Charrigaud faisaient des
ttes consternes. Joseph Brigard les rassura. C'tait le jour o la
comtesse prsidait son oeuvre admirable des Bouts de cigares pour
les armes de terre et de mer. Les sances, parfois, finissaient trs
tard...

--Quelle femme charmante!... s'extasiait Mme Charrigaud, comme si
cet loge et le pouvoir magique d'acclrer la venue de cette sale
comtesse que, dans le fond de son me, elle maudissait.

--Et quel cerveau!... surenchrissait Charrigaud, en proie au mme
sentiment... L'autre jour, chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation
qu'il fallait remonter au sicle dernier pour retrouver une si parfaite
grce, et une telle supriorit...

--Et encore! surabondait Joseph Brigard... Voyez-vous, mon cher monsieur
Charrigaud, dans les socits galitaires et dmocratiques...

Il allait dbiter un de ces discours mi-galants, mi-sociologiques qu'il
aimait  colporter de salon en salon, lorsque la comtesse Fergus entra,
imposante, majestueuse, dans une toilette noire brode de jais et
d'acier qui faisait valoir la blancheur grasse et la molle beaut de ses
paules. Et ce fut dans un murmure, dans un chuchotement d'admiration
que l'on gagna crmonieusement la salle  manger...

Le commencement du dner fut assez froid. Malgr son succs, peut-tre
mme  cause de son succs, la comtesse Fergus se montra un peu
hautaine, du moins trop rserve. Il semblait qu'elle affectt d'avoir
condescendu jusqu' honorer de sa prsence l'humble maison de ces
petites gens. Charrigaud crut remarquer qu'elle examinait avec une
moue discrtement, mais visiblement mprisante, l'argenterie loue, la
dcoration de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud, les quatre
matres d'htel, dont les favoris trop longs trempaient dans les plats.
Il en conut de vagues terreurs et des doutes angoissants sur la bonne
tenue de sa table et de sa femme. Ce fut une minute horrible!...

Aprs quelques rpliques banales et pnibles, changes  propos de
futiles actualits, la conversation se gnralisa, peu  peu, et,
finalement, s'tablit sur ce que doit tre la correction dans la vie
mondaine.

Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces pauvres bougres et
bougresses, oubliant leurs propres irrgularits sociales, se montrrent
d'une svrit trangement implacable envers les personnes chez qui il
tait permis de souponner, non pas mme des tares ou des taches, mais
seulement un manquement ancien  la soumission, au respect des lois
mondaines, les seules qui doivent tre obies. Vivant, en quelque sorte,
hors leur idal social, rejets, pour ainsi dire, en marge de cette
existence dont ils honoraient, comme une religion, la correction et
la rgularit perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer en
en chassant les autres. Le comique de cela tait vraiment intense et
savoureux. De l'univers ils firent deux grandes parts: d'un ct, ce qui
est rgulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les gens que l'on
peut recevoir; l, les gens que l'on ne peut pas recevoir... Et ces deux
grandes parts devinrent bientt des morceaux et les morceaux de menues
tranches, lesquelles se subdivisrent  l'infini. Il y avait ceux chez
qui l'on peut dner, et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en
soire... Ceux chez qui l'on ne peut dner et o l'on peut aller en
soire. Ceux que l'on peut recevoir  sa table et ceux  qui l'on
ne permet--et encore dans de certaines circonstances, parfaitement
dtermines--que l'entre de son salon... Il y avait aussi ceux chez qui
l'on ne peut dner et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que
l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne peut dner... ceux que
l'on peut recevoir  djeuner et jamais  dner; et ceux chez qui l'on
peut dner  la campagne, et jamais  Paris, etc. Tout cela appuy
d'exemples dmonstratifs et premptoires, illustr de noms connus...

--La nuance... disait le vicomte Lahyrais, sportsman, clubman, joueur et
tricheur... Tout est l... C'est par la stricte observance de la nuance
qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il n'en est pas...

Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si tristes. En les
coutant, j'avais vritablement piti de ces malheureux.

Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point, ne disait rien. Bien
qu'il ne ft gure  la conversation, il en sentait, tout de mme,
comme un poids sur son crne, la sottise norme et sinistre. Impatient,
fivreux, trs ple, il surveillait le service, cherchait  surprendre,
sur le visage de ses invits, des impressions favorables ou ironiques,
et, machinalement, avec des mouvements de plus en plus acclrs, il
roulait, malgr les avertissements de sa femme, de grosses boulettes
de mie de pain entre ses doigts. Aux questions qu'on lui adressait, il
rpondait d'une voix effare, distraite, lointaine:

--Certainement... certainement... certainement...

En face de lui, trs raide dans sa robe verte, o rutilaient des perles
d'acier vert, d'un clat phosphorique, une aigrette de plumes rouges
dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait  droite, se penchait
 gauche, et souriait, sans jamais une parole, d'un sourire si
ternellement immobile qu'il semblait peint sur ses lvres.

--Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle femme stupide et
ridicule!... Et quelle toilette de chienlit! A cause d'elle, demain,
nous serons la rise de tout Paris...

Et, de son ct, Mme Charrigaud, sous l'immobilit de son sourire,
songeait:

--Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise tenue!... Et on nous
arrangera, demain, avec ses boulettes...

La discussion mondaine puise, on en vint, aprs une courte digression
sur l'amour,  parler bibelots anciens. C'est l o triomphait toujours
le jeune Lucien Sartorys, qui en possdait d'admirables. Il avait la
rputation d'tre un collectionneur trs habile, trs heureux. Ses
vitrines taient clbres.

--Mais o trouvez-vous toutes ces merveilles?... demanda Mme de
Rambure...

--A Versailles... rpondit Sartorys, chez de potiques douairires et
de sentimentales chanoinesses. On n'imagine pas ce qu'il y a de trsors
cachs chez ces vieilles dames.

Mme de Rambure insista:

--Pour les dcider  vous les vendre, que leur faites-vous donc?

Cynique et joli, cambrant son buste mince, il rpliqua, avec le visible
dsir d'tonner:

--Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre sur elles  des
pratiques anti-naturelles.

On se rcria sur l'audace du propos, mais comme on pardonnait tout 
Sartorys, chacun prit le parti d'en rire.

--Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?... interrogea, sur un
ton dont l'ironie s'aggravait d'une intention polissonne, un peu lourde,
la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses.

Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s'tait tu... Ce fut
Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:

--Cela dpend de quel ct Sartorys place la nature...

Toutes les figures s'clairrent d'une gaiet nouvelle... Enhardie
par ce succs, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui
protestait avec des gestes charmants, s'cria d'une voix forte:

--Alors, c'est vrai?... Vous en tes donc?

Ces paroles firent l'effet d'une douche glace. La comtesse Fergus
agita vivement son ventail... Chacun se regarda avec des airs gns,
scandaliss o peraient, nanmoins, d'irrsistibles envies de rire. Les
deux poings sur la table, les lvres serres, plus ple avec une sueur
au front, Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de mie de pain
et des yeux comiquement hagards... Je ne sais ce qui ft arriv, si
Kimberly, profitant de ce moment difficile et de ce dangereux silence,
n'avait racont son dernier voyage  Londres...

--Oui, dit-il, j'ai pass  Londres huit jours enivrants, et j'ai
assist, mesdames,  une chose unique... un dner rituel que le grand
pote John-Giotto Farfadetti offrait  quelques amis, pour clbrer ses
fianailles avec la femme de son cher Frdric-Ossian Pinggleton.

--Que ce dut tre exquis!... minauda la comtesse Fergus.

--Vous n'imaginez pas... rpondit Kimberly, dont le regard, les
gestes, et mme l'orchide qui fleurissait la boutonnire de son habit,
exprimrent la plus ardente extase.

Et il continua:

--Figurez-vous, ma chre amie, dans une grande salle que dcorent sur
les murs bleus,  peine bleus, des paons blancs et des paons d'or...
figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable et dlicieux...
Sur la table, quelques coupes o s'harmonisent des bonbons jaunes et
des bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal rose, remplie de
confitures canaques... et rien de plus... A tour de rle, draps en de
longues robes blanches, nous passions lentement devant la table, et nous
prenions,  la pointe de nos couteaux d'or, un peu de ces confitures
mystrieuses, que nous portions ensuite  nos lvres... et rien de
plus...

--Oh! je trouve cela mouvant, soupira la comtesse... tellement
mouvant!

--Vous n'imaginez pas... Mais le plus mouvant... ce qui, vritablement,
transforma cette motion en un dchirement douloureux de nos mes, ce
fut lorsque Frdric-Ossian Pinggleton chanta le pome des fianailles
de sa femme et de son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement, de
plus surhumainement beau...

--Oh! je vous en prie... supplia la comtesse Fergus... redites-nous ce
prodigieux pome, Kimberly.

--Le pome, hlas! je ne le puis... Je ne saurais que vous en donner
l'essence...

--C'est cela... c'est cela... l'essence.

Malgr ses moeurs o elles n'avaient rien  voir et rien  faire,
Kimberly enthousiasmait follement les femmes, car il avait la spcialit
des subtils rcits de pch et des sensations extraordinaires... Tout
 coup, un frmissement courut autour de la table, et les fleurs
elles-mmes, et les bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe
prirent des attitudes en harmonie avec l'tat des mes. Charrigaud
sentait sa raison fuir. Il crut qu'il tait tomb subitement dans une
maison de fous. Pourtant,  force de volont, il put encore sourire et
dire:

--Mais certainement... certainement...

Les matres d'htel achevaient de passer quelque chose qui ressemblait
 un jambon et d'o s'chappaient, dans un flot de crme jaune, des
cerises, pareilles  des larves rouges... Quant  la comtesse Fergus, 
demi pme, elle tait dj partie pour les rgions extra-terrestres...

Kimberly commena:

--Frdric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto Farfadetti
achevaient dans l'atelier commun la tche quotidienne. L'un tait le
grand peintre, l'autre le grand pote; le premier court et replet; le
second maigre et long; tous les deux galement vtus de robes de
bure, galement coiffs de bonnets florentins, tous les deux galement
neurasthniques, car ils avaient, dans des corps diffrents, des mes
pareilles et des esprits lilialement jumeaux. John-Giotto
Farfadetti chantait en ses vers les merveilleux symboles que son ami
Frdric-Ossian Pinggleton peignait sur ses toiles, si bien que la
gloire du pote tait insparable de celle du peintre et qu'on avait
fini par confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels gnies
dans une mme adoration.

Kimberly prit un temps... Le silence tait religieux... quelque chose de
sacr planait au-dessus de la table. Il poursuivit:

--Le jour baissait. Un crpuscule trs doux enveloppait l'atelier d'une
pleur d'ombre fluide et lunaire... A peine si l'on distinguait encore,
sur les murs mauves, les longues, les souples, les ondulantes algues
d'or qui semblaient remuer, sous la vibration d'on ne savait quelle
eau magique et profonde... John-Giotto Farfadetti referma l'espce
d'antiphonaire sur le vlin duquel, avec un roseau de Perse, il
crivait, il burinait plutt ses ternels pomes; Frdric-Ossian
Pinggleton retourna contre une draperie son chevalet en forme de lyre,
posa sur un meuble fragile sa palette en forme de harpe, et, tous les
deux, en face l'un de l'autre, ils s'tendirent, avec des poses augustes
et fatigues, sur une triple range de coussins, couleur de fucus, au
fond de la mer...

--Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite toux avertisseuse.

--Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce n'est pas ce que vous
pensez...

Et il continua:

--Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre o baignaient des
ptales de rose, un parfum violent montait. Et sur une petite table, des
narcisses  trs longues tiges mouraient, comme des mes, dans un vase
troit dont le col s'ouvrait en calice de lys trangement verts et
pervers...

--Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une voix si basse qu'on
l'entendit  peine.

Et Kimberly, sans s'arrter, narrait toujours:

--Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse, parce que dserte. De
la Tamise venaient, assourdies par la distance, les voies perdues des
sirnes, les voix haletantes des chaudires marines. C'tait l'heure o
les deux amis, en proie au songe, se taisaient ineffablement...

--Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet...

--Et cet ineffablement, comme il est vocateur... applaudit la
comtesse Fergus... et tellement pur!

Kimberly profita de ces interruptions flatteuses pour avaler une gorge
de champagne... puis, sentant autour de lui plus d'attention passionne,
il rpta:

--Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-l John-Giotto Farfadetti
murmura: J'ai dans le coeur une fleur empoisonne... A quoi
Frdric-Ossian Pinggleton rpondit: Ce soir, un oiseau triste a chant
dans mon coeur... L'atelier parut s'mouvoir de cet insolite colloque.
Sur le mur mauve qui, de plus en plus, se dcolorait, les algues d'or
s'ployrent, on et dit, se rtrcirent, s'ployrent, se rtrcirent
encore, selon des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle, car
il est certain que l'me des hommes communique  l'me des choses ses
troubles, ses passions, ses ferveurs, ses pchs, sa vie...

--Comme c'est vrai!...

Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empcha point Kimberly de poursuivre
un rcit qui, dsormais, allait se drouler dans l'motion silencieuse
des auditeurs. Sa voix devint, seulement, plus mystrieuse.

--Cette minute de silence fut poignante et tragique: O mon ami, supplia
John-Giotto Farfadetti, toi qui m'as tout donn... toi de qui l'me
est si merveilleusement jumelle de la mienne, il faut que tu me donnes
quelque chose de toi que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne
l'avoir point...--Est-ce donc ma vie que tu demandes? interrogea le
peintre... Elle est  toi... tu peux la prendre...--Non, ce n'est pas
ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!--Botticellina!... cria
le pote.--Oui, Botticellina... Botticellinetta... la chair de ta
chair... l'me de ton me... le rve de ton rve... le sommeil magique
de tes douleurs!...--Botticellina!... Hlas!... hlas!... Cela devait
arriver... Tu t'es noy en elle... elle s'est noye en toi, comme
dans un lac sans fond, sous la lune... Hlas! hlas!... Cela devait
arriver... Deux larmes, phosphorescentes dans la pnombre, coulrent
des yeux du peintre... Le pote rpondit:

coute-moi,  mon ami!... J'aime Botticellina... et Botticellina
m'aime... et nous mourons tous les deux de nous aimer et de ne pas oser
nous le dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous sommes, elle et
moi, deux tronons anciennement spars d'un mme tre vivant qui,
depuis deux mille ans peut-tre, se cherchent, s'appellent et se
retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon cher Pinggleton, la vie inconnue
a de ces fatalits tranges, terribles, et dlicieuses... Fut-il jamais
un plus splendide pome que celui que nous vivons ce soir? Mais le
peintre rptait toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse, ce
cri: Botticellina!... Botticellina!... Il se leva de la triple range
de coussins sur laquelle il tait tendu, et marcha dans l'atelier,
fivreusement... Aprs quelques minutes d'anxieuse agitation, il dit:
Botticellina tait Mienne... Faudra-t-il donc qu'elle soit, dsormais,
Tienne?--Elle sera Ntre! rpliqua le pote, imprieusement... Car Dieu
t'a lu pour tre le point de suture de cette me trononne qui est
Elle et qui est moi!... Sinon, Botticellina possde la perle magique
qui dissipe les songes... moi, le poignard qui dlivre des chanes
corporelles... Si tu refuses, nous nous aimerons dans la mort... Et
il ajouta d'un ton profond qui rsonna dans l'atelier comme une voix
de l'abme: Ce serait plus beau encore, peut-tre.--Non, s'cria
le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne, comme elle fut
Mienne... Je me dchirerai la chair par lambeaux, je m'arracherai le
coeur de la poitrine... je briserai contre les murs mon crne... Mais
mon ami sera heureux... Je puis souffrir... La souffrance est une
volupt aussi!--Et la plus puissante, la plus amre, la plus farouche
de toutes les volupts! s'extasia John-Giotto Farfadetti... J'envie ton
sort, va!... Quant  moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie
de mon amour, ou de la douleur de mon ami... L'heure est venue...
Adieu!... Il se dressa, tel un archange... A ce moment, la draperie
s'agita, s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition...
C'tait Botticellina, drape dans une robe flottante, couleur de lune...
Ses cheveux pars brillaient tout autour d'elle comme des gerbes de
feu... Elle tenait  la main une cl d'or... Et l'extase tait sur ses
lvres, et le ciel de la nuit dans ses yeux... John-Giotto se prcipita
et disparut derrire la draperie... Alors, Frdric-Ossian Pinggleton se
recoucha sur la triple range de coussins, couleur de fucus, au fond de
la mer... Et, tandis qu'il s'enfonait les ongles dans la chair, que le
sang ruisselait de lui comme d'une fontaine, les algues d'or frmirent
doucement,  peine visibles, sur le mur qui, peu  peu, s'enduisait de
tnbres... Et la palette en forme de harpe, et le chevalet en forme de
lyre rsonnrent longtemps, en chants nuptiaux...

Kimberly se tut quelques instants... puis, durant que l'motion, autour
de la table, tranglait les gorges et serrait les coeurs:

--Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai tremp la pointe de mon couteau d'or
dans les confitures que prparrent les vierges canaques, en l'honneur
de fianailles telles que notre sicle, ignorant de la beaut, n'en
connut jamais de si magnifiques.

Le dner tait termin... On se leva de table dans un silence religieux,
mais tout plein de frmissements... Au salon, Kimberly fut trs entour,
trs flicit... Tous les regards des femmes convergeaient, rayonnaient
vers sa face peinte, et lui faisaient comme un halo d'extases...

--Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait par Frdric-Ossian
Pinggleton... s'cria fervemment Mme de Rambure... Je donnerais tout
pour un tel bonheur...

--Hlas! Madame, rpondit Kimberly... depuis cet vnement douloureux et
sublime que j'ai cont, il est arriv que Frdric-Ossian Pinggleton ne
veut plus, si charmants qu'ils soient--peindre des visages humains... il
ne peint que des mes...

--Comme il a raison!... J'aimerais tellement tre peinte, en me!...

--De quel sexe? demanda, sur un ton lgrement sarcastique, Maurice
Fernancourt, visiblement jaloux du succs de Kimberly.

Celui-ci dit simplement:

--Les mes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice... Elles ont...

--Du poil... aux pattes... chuchota Victor Charrigaud, trs bas, de
faon  n'tre entendu que du romancier psychologue  qui il offrait, en
ce moment, un cigare...

Et l'entranant dans le fumoir:

--Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais pouvoir crier des
ordures...  pleins poumons, devant tous ces gens-l... J'en ai assez
de leurs mes, de leurs amours verts et pervers, de leurs confitures
magiques... Oui, oui... dire des grossirets, se barbouiller de bonne
boue bien ftide et bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme ce
serait exquis... et reposant... Et comme, cela me soulagerait de tous
ces lys nauseux qu'ils m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...

Mais la secousse avait t trop forte et l'impression restait du rcit
de Kimberly... On ne pouvait plus s'intresser aux choses vulgaires,
terrestres... aux discussions mondaines, esthtiques, passionnelles...
Le vicomte Lahyrais lui-mme, clubman, sportsman, joueur et tricheur,
sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun avait besoin de
recueillement, de solitude, de prolonger le rve ou de le raliser... En
dpit des efforts de Kimberly qui allait de l'une  l'autre, demandant:
Avez-vous bu du lait de martre zibeline?... ah! buvez du lait de martre
zibeline... c'est tellement ravissant! la conversation ne put tre
reprise... si bien que l'un aprs l'autre, les invits s'excusrent,
s'esquivrent. A onze heures, tout le monde tait parti.

Quand ils se retrouvrent, en face l'un de l'autre, seuls, Monsieur et
Madame se regardrent longtemps, fixement, hostilement, avant d'changer
leurs impressions.

--Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli ratage... exprima
Monsieur.

--C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...

--Ah! elle est bonne celle-l...

--Oui, de ta faute... Tu ne t'es occup de rien... tu n'as fait que
rouler de sales boulettes de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait
pas te tirer une parole... Ce que tu tais ridicule!... C'est honteux...

--Eh bien, je te conseille de parler... riposta Monsieur... Et ta
toilette verte... et tes sourires... et tes gaffes avec Sartorys...
C'est moi, peut-tre?... Moi aussi, sans doute qui racontes la douleur
de Pinggleton... moi qui manges des confitures canaques, moi qui peins
des mes... moi qui suis pdraste et lilial?...

--Tu n'es mme pas capable de l'tre!... cria Madame, au comble de
l'exaspration...

Ils s'injurirent longtemps. Et Madame, aprs avoir rang l'argenterie
et les bouteilles entames, dans le buffet, prit le parti de se retirer
en sa chambre, o elle s'enferma.

Monsieur continua de rder  travers l'htel dans un tat d'agitation
extrme... Tout d'un coup, m'ayant aperue dans la salle  manger o je
remettais un peu d'ordre, il vint  moi... et me prenant par la taille:

--Clestine, me dit-il... veux-tu tre bien gentille avec moi?...
Veux-tu me faire un grand, grand plaisir?

--Oui, Monsieur...

--Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine figure, dix fois, vingt fois,
cent fois: Merde!

--Ah! Monsieur!... quelle drle d'ide!... Je n'oserai jamais...

--Ose, Clestine... ose, je t'en supplie!...

Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce qu'il me demandait:

--Ah! Clestine, tu ne sais pas le bien, tu ne sais pas la joie immense
que tu me procures... Et puis, voir une femme qui ne soit pas une me...
toucher une femme qui ne soit pas un lys!... Embrasse-moi...

Si je m'attendais  celle-l, par exemple!...

Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le _Figaro_ un article o
l'on clbrait pompeusement leur dner, leur lgance, leur got, leur
esprit, leurs relations, ils oublirent tout, et ne parlrent plus que
de leur grand succs. Et leur me appareilla vers de plus illustres
conqutes et de plus somptueux snobismes.

--Quelle femme charmante que la comtesse Fergus!... dit Madame, au
djeuner, en finissant les restes.

--Et quelle me!... appuya Monsieur...

--Et Kimberly... Crois-tu?... en voil un causeur patant... et si
exquis de manires!...

--On a tort de le blaguer... Aprs tout, son vice ne regarde personne...
nous n'avons rien  y voir...

--Bien sr...

Indulgente, elle ajouta:

--Ah! s'il fallait plucher tout le monde!

* * * * *

Et, toute la journe, dans la lingerie, je me suis amuse  voquer les
histoires drles de cette maison... et la fureur de rclame qui,
depuis ce jour-l, prit Madame jusqu' se prostituer  tous les sales
journalistes qui lui promettaient un article sur les livres de son mari,
ou un mot sur ses toilettes et sur son salon... et la complaisance de
Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes et laissait faire.
Avec un cynisme admirable, il disait: C'est toujours moins cher
qu'au bureau. Monsieur, de son ct, tait tomb au plus bas degr
de l'inconscience et de la vilet. Il appelait cela de la politique de
salon, et de la diplomatie mondaine.

Je vais crire  Paris pour qu'on m'envoie le nouveau volume de mon
ancien matre. Mais ce qu'il doit tre mouche dans le fond!




XI


10 novembre.

Maintenant, il n'est plus question de la petite Claire. Ainsi qu'on
l'avait prvu, l'affaire est abandonne. La fort de Raillon et Joseph
garderont donc leur secret, ternellement. De celle qui fut une pauvre
petite crature humaine, il ne sera pas plus parl dsormais que du
cadavre d'un merle, mort, sous le fourr, dans le bois. Comme si rien ne
s'tait pass, le pre continue de casser ses cailloux sur la route,
et la ville, un instant remue, moustille par ce crime, reprend son
aspect coutumier... un aspect plus morne encore,  cause de l'hiver. Le
froid trs vif claquemure davantage les gens dans leurs maisons. C'est 
peine si, derrire les vitres geles, on entrevoit leurs faces ples et
sommeillantes, et dans les rues on ne rencontre gure que des vagabonds
en loques et des chiens frileux.

Madame m'a envoye en course, chez le boucher, et j'ai pris les chiens
avec moi... Pendant que je suis l, une vieille entre timidement dans la
boutique et demande de la viande, un peu de viande, pour faire un peu
de bouillon, au fils qui est malade. Le boucher choisit, parmi des
dbris entasss dans une large bassine de cuivre, un sale morceau,
moiti os, moiti graisse, et l'ayant pes vivement:--Quinze sous...
annonce-t-il.

--Quinze sous! s'exclame la vieille. a n'est pas Dieu possible!... Et
comment voulez-vous que je fasse du bouillon avec a?...

--A votre aise... dit le boucher, en rejetant le morceau dans la
bassine... Seulement, vous savez, je vais vous envoyer votre note
aujourd'hui... Si demain, elle n'est pas paye... l'huissier!...

--Donnez... se rsigne alors la vieille.

Quand elle est partie:

--C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si on n'avait pas les
pauvres pour les bas morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez sur
une bte... Mais ils sont exigeants maintenant, ces bougres-l!...

Et, taillant deux longues tranches de bonne viande bien rouge, il les
lance aux chiens:

Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des pauvres...

* * * * *

Au Prieur, les vnements se succdent. Du tragique ils passent
au comique, car on ne peut pas toujours frissonner... Fatigu des
tracasseries du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur a fini
par l'appeler au juge de paix. Il lui rclame des dommages et intrts
pour le bris de ses cloches, de ses chssis, et pour la dvastation du
jardin. Il parat que la rencontre des deux ennemis dans le cabinet
du juge a t quelque chose d'pique. Ils se sont engueuls comme des
chiffonniers. Naturellement, le capitaine nie, avec force serments,
avoir jamais lanc des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de
Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans le sien...

--Avez-vous des tmoins?... O sont vos tmoins? Osez produire des
tmoins... hurle le capitaine.

--Les tmoins? riposte Monsieur... c'est les pierres... c'est toutes les
cochonneries dont vous ne cessez de couvrir ma proprit... c'est les
vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que j'y ramasse chaque jour,
et que tout le monde reconnat pour vous avoir appartenu...

--Vous mentez...

--C'est vous qui tes une canaille... une crapule...

Mais, dans l'impossibilit o est Monsieur d'apporter des tmoignages
recevables et probants, le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du
capitaine, engage Monsieur  retirer sa plainte.

--Et du reste... permettez-moi de vous le dire... conclut le
magistrat... il est bien improbable... il est tout  fait inadmissible
qu'un vaillant soldat... un officier intrpide qui a gagn tous ses
grades sur les champs de bataille, s'amuse  lancer des pierres et de
vieux chapeaux dans votre proprit, comme un gamin...

--Parbleu!... vocifre le capitaine... Cet homme est un infme
dreyfusard... Il insulte l'arme...

--Moi?

--Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif, c'est de dshonorer
l'arme... Vive l'arme!...

Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge a eu beaucoup de peine
 les sparer... Depuis, Monsieur a install en permanence, dans le
jardin, deux tmoins invisibles derrire une sorte d'abri en planches o
sont percs,  hauteur d'homme, quatre trous ronds, pour les yeux. Mais
le capitaine averti s'est tenu tranquille et Monsieur en est pour ses
frais...

* * * * *

J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus la haie... Malgr la
gele, il ne quitte pas de la journe son jardin o il travaille  toute
sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant, il encapuchonne ses
rosiers de gros bonnets de papier huil... Il me conte ses malheurs....
Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame... avec son asthme!...
Bourbaki est mort... Il est mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir
bu trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance... Et c'est srement
ce bandit de Lanlaire qui lui jette un sort... Il veut en avoir raison,
en dbarrasser le pays, et il me soumet un plan de combat patant...

--Voil ce que vous devriez faire, mademoiselle Clestine... Vous
devriez dposer contre Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte
tape pour outrages aux moeurs et attentat  la pudeur... a, c'est une
ide...

--Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outrag  mes moeurs, ni attent
 ma pudeur...

--Eh bien?... qu'est-ce que a fait?...

--Je ne peux pas...

--Comment... vous ne pouvez pas?... Rien n'est plus simple, pourtant...
Dposez votre plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous
viendrons affirmer... certifier en justice que nous avons vu tout...
tout... tout... La parole d'un soldat, en ce moment surtout, c'est
quelque chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la... chose de
chien... Et notez qu'aprs cela il nous sera facile de faire revivre
l'affaire du viol et d'englober Lanlaire dedans... a c'est une ide...
Pensez-y, mademoiselle Clestine... pensez-y...

* * * * *

Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de choses  quoi penser en ce
moment... Joseph me presse de me dcider... on ne peut pas attendre plus
longtemps... Il a reu de Cherbourg la nouvelle que la semaine prochaine
doit avoir lieu la vente du petit caf... Mais je suis inquite,
trouble... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un jour cela me plat,
et, le lendemain, cela ne me plat plus... Je crois surtout que j'ai
peur... que Joseph ne veuille m'entraner  des choses trop terribles...
Je ne puis me rsoudre  prendre un parti... Il ne me brutalise pas, me
donne des arguments, me tente par des promesses de libert, de belles
toilettes, de vie assure, heureuse, triomphante.

--Faut pourtant que je l'achte, le petit caf... me dit-il... Je ne
peux pas laisser chapper une occasion pareille... Et si la rvolution
vient?... Pensez donc, Clestine... c'est la fortune, tout de suite...
et qui sait?... La rvolution, ah! mettez-vous a dans la tte... il n'y
a pas mieux pour les cafs...

--Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi... ce sera une autre...

--Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y en a pas d'autre que
vous... J'ai les sangs tourns de vous... Mais vous vous mfiez de
moi...

--Non, Joseph... je vous assure...

--Si... si... vous avez de mauvaises ides sur moi...

A ce moment, je ne sais, non en vrit je ne sais o j'ai pu trouver le
courage de lui demander:

--Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous qui avez viol la petite
Claire, dans le bois...

Joseph a reu le choc, avec une extraordinaire tranquillit. Il a
seulement hauss les paules, s'est dandin quelques secondes et,
remontant son pantalon qui avait un peu gliss, il a rpondu simplement:

--Vous voyez bien... quand je vous le disais!... Je connais vos penses,
allez... je connais tout ce qui se passe dans vos penses...

Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu si effrayant qu'il m'a
t impossible d'articuler une parole...

--S'agit pas de la petite Claire... s'agit de vous...

Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...

--Viendrez-vous avec moi, dans le petit caf?

Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai trouv la force de rpondre:

--J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph... Pourquoi ai-je peur de
vous?

Il m'a tenue berce, dans ses bras. Et, ddaigneux de se justifier,
heureux peut-tre d'augmenter mes terreurs, il m'a dit d'un ton
paternel:

--Eh ben... eh ben... puisque c'est a, j'en recauserons... demain...

* * * * *

Il circule en ville un journal de Rouen o il y a un article qui fait
scandale, parmi les dvotes. C'est une histoire vraie, trs drle et
pas mal raide qui s'est passe tout dernirement  Port-Lanon, un joli
endroit, situ  trois lieues d'ici. Le piquant, c'est que tout le
monde en connat les personnages. Voil encore de quoi occuper les gens,
pendant quelques jours... On a apport le journal  Marianne, hier, et
le soir, aprs le dner, j'ai fait la lecture du fameux article  haute
voix... Ds les premires phrases, Joseph s'est lev trs digne, svre,
et mme un peu fch. Il dclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et
qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion, devant lui...

--C'est pas bien, ce que vous faites l, Clestine... c'est pas bien...

Et il est parti se coucher...

Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru propre  tre
conserve... et puis j'ai pens que je pouvais bien gayer d'un franc
clat de rire ces pages si tristes...

La voici.

* * * * *

M. le doyen de la paroisse de Port-Lanon tait un prtre sanguin,
actif, sectaire, et son loquence avait grande rputation dans les pays
avoisinants. Mcrants et libres-penseurs se rendaient  l'glise, le
dimanche, rien que pour l'entendre prcher... Ils s'excusaient de cette
pratique en invoquant des raisons oratoires:

--On n'est pas de son avis, bien sr, mais c'est tout de mme flatteur
d'entendre un homme comme a...

Et ils enviaient, pour leur dput qui ne soufflait jamais un mot,
la sacre platine qu'avait M. le Doyen. Son intervention dans les
affaires communales, brouillonne et bruyante, gnait parfois le maire,
irritait souvent les autres autorits, mais M. le Doyen avait toujours
le dernier mot,  cause de cette sacre platine, qui rivait son clou 
tout le monde. Une de ses manies tait qu'on n'instruist pas assez les
enfants.

--Qu'est-ce qu'on leur apprend  l'cole?... On ne leur apprend rien...
Quand on les interroge sur des questions capitales... c'est une vraie
piti... ils ne savent jamais quoi rpondre...

De ce fcheux tat d'ignorance, il s'en prenait  Voltaire,  la
Rvolution franaise... au gouvernement, aux dreyfusards, non point
au prne ni en public, mais seulement devant des amis srs, car,
tout sectaire et intransigeant qu'il ft, M. le Doyen tenait  son
traitement. Aussi, le mardi et le jeudi, avait-il accoutum de runir
dans la cour de son presbytre le plus d'enfants qu'il pouvait, et l,
durant deux heures, il les initiait  des connaissances extraordinaires
et comblait de surprenantes pdagogies les lacunes de l'ducation
laque.

--Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous sait-il, seulement o se
trouvait jadis, le Paradis terrestre?... Que celui qui le sait lve la
main!... Allons...

Aucune main ne se levait... Il y avait, dans tous les yeux, d'ardents
points d'interrogation, et M. le Doyen, haussant les paules, s'criait:

--C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il donc, votre instituteur?...
Ah! elle est jolie, l'ducation laque, gratuite et obligatoire... elle
est jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, o se trouvait le
Paradis terrestre... Attention!

Et, catgorique non moins que grimaant, il dbitait:

--Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas  Port-Lanon,
quoi qu'on dise, ni dans le dpartement de la Seine-Infrieure... ni
en Normandie... ni  Paris... ni en France... Il ne se trouvait pas non
plus en Europe, pas mme en Afrique ou en Amrique... en Ocanie pas
davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui prtendent que le
Paradis terrestre tait en Italie, d'autres en Espagne, parce que dans
ces pays-l il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est faux,
archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, il n'y avait pas
d'oranges... il n'y avait que des pommes... pour notre malheur...
Voyons, que l'un de vous rponde... Rpondez...

Et comme aucun ne rpondait:

--Il tait en Asie... clamait M. le Doyen d'une voix retentissante
et colre... en Asie o, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grle, ni
neige... ni foudre... en Asie o tout tait verdoyant et parfum...
o les fleurs taient hautes comme des arbres, et les arbres comme des
montagnes... Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A cause
des pchs que nous avons commis, il n'y a plus, en Asie, que des
Chinois, des Cochinchinois, des Turcs, des hrtiques noirs, des paens
jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer... C'est
moi qui vous le dis... Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la
Foi?... la Foi?...

Un des enfants, balbutiait, trs srieux, sur le ton d'une leon
rcite:

--La Foi... l'Esprance... et la Charit... C'est une des trois vertus
thologales...

--Ce n'est pas ce que je vous demande, rcriminait M. le Doyen. Je vous
demande en quoi consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non
plus?... Eh bien, la Foi consiste  croire ce que vous dit votre
bon cur... et  ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre
instituteur... Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il
vous raconte, ce n'est jamais arriv...

* * * * *

L'glise de Port-Lanon est connue des archologues et des touristes.
C'est un des difices religieux les plus intressants de cette partie
de la Normandie, o il en existe tant d'admirables... Sur la faade
occidentale, au-dessus d'une porte centrale, en ogive, une rose
s'panouit dlicatement porte sur une arcature trilobe,  jour, d'une
grce et d'une lgret infinies. L'extrmit du bas-ct septentrional,
que longe une obscure venelle, est dcore d'ornementations plus
touffues et moins svres. On y remarque beaucoup de personnages
singuliers,  face de dmon, des animaux symboliques et des saints
pareils  des truands, qui, dans les dentelles ajoures des frises,
se livrent  d'tranges mimiques...Malheureusement, la plupart sont
dcapits et mutils. Le temps et la pudeur vandalique des desservants
ont successivement endommag ces sculptures satiriques, joyeuses et
paillardes comme un chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne et
dcente, sur ces corps de pierre effrite o, bientt, l'oeil ne saura
plus distinguer que d'irrmdiables ruines. L'difice est partag
en deux parties par de hardies et minces arcades, et ses fentres,
rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes dans le collatral nord.
La matresse vitre du chevet, en rosace immense et rouge, flamboie et
fulgure, elle aussi comme un soleil couchant d'automne.

M. le Doyen communiquait directement de sa cour, plante de vieux
marronniers, dans l'glise, par une petite porte basse, rcente, qui
s'ouvrait sur un des collatraux, et dont il partageait la cl unique
avec la suprieure de l'hospice, soeur Angle. Aigre, maigre, jeune
encore, d'une jeunesse revche et fane... austre et cancanire,
entreprenante et fureteuse, soeur Angle tait la grande amie de M.
le Doyen et sa conseillre intime. Ils se voyaient chaque jour,
mystrieusement, prparant sans cesse des combinaisons lectorales
et municipales, se confiant les secrets drobs des mnages
port-lanonnais, s'ingniant  luder, par d'habiles manoeuvres, les
arrts prfectoraux et les rglements administratifs, au profit des
intrts ecclsiastiques. Toutes les vilaines histoires qui circulaient
dans le pays venaient de l... Chacun s'en doutait, mais on n'osait
rien dire, craignant l'intarissable esprit de M. le Doyen, ainsi que
la mchancet notoire de soeur Angle qui dirigeait l'hospice  sa
fantaisie de femme intolrante et rancunire.

Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du presbytre, inculquait
aux enfants d'tonnantes notions mtorologiques... Il expliquait le
tonnerre, la grle, le vent, les clairs.

--Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est que la pluie... d'o elle
vient... et qui la fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront
que la pluie est une condensation de vapeur... Ils vous diront ceci et
cela... Ils mentent... Ce sont d'affreux hrtiques... des suppts du
diable... La pluie, mes enfants, c'est la colre de Dieu... Dieu n'est
pas content de vos parents qui, depuis des annes, s'abstiennent de
suivre les Rogations... Alors, il s'est dit: Ah! vous laissez le bon
cur se morfondre tout seul avec son bedeau et ses chantres sur
les routes et dans les sentes. Bon... bon!... Gare  vos rcoltes,
sacripants!... Et il ordonne  la pluie de tomber... Voil ce que
c'est que la pluie... Si vos parents taient de fidles chrtiens, s'ils
observaient leurs devoirs religieux... il ne pleuvrait jamais...

A ce moment, soeur Angle apparut au seuil de la petite porte basse
de l'glise... Elle tait plus ple encore que de coutume et toute
bouleverse. Sur le serre-tte blanc, dfait, sa cornette avait
lgrement gliss, et les deux grandes ailes battaient, effrayes et
dsunies. En apercevant les lves, rangs en cercle autour de M. le
Doyen, son premier mouvement fut de rtrograder et de fermer la porte...
Mais M. le Doyen, surpris de cette brusque entre, de cette cornette
de travers, de cette pleur, s'avanait dj  sa rencontre, les lvres
tordues et les yeux inquiets.

--Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia soeur Angle... tout de
suite... J'ai  vous parler...

--Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?... Hein?... Quoi?... vous
tes tout mue...

--Renvoyez ces enfants... rpta soeur Angle... Il se passe des choses
graves... trs graves... trop graves.

Les lves partis, soeur Angle se laissa tomber sur un banc et, durant
quelques secondes, d'un mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre
et ses mdailles bnites qui sonnrent sur la bavette empese, dont
tait barde sa poitrine plate d'infconde femelle. M. le Doyen tait
anxieux... Il demanda d'une voix saccade:

--Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez... Qu'est-ce qu'il y a?

Alors, trs brve, soeur Angle dit:

--Il y a que, tout  l'heure, passant dans la venelle... j'ai vu, sur
votre glise... un homme tout nu!...

M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui demeura, bante et toute
convulse... Puis, il bgaya:

--Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur, vu... sur mon glise... un
homme... tout nu?... Sur mon glise?... Vous tes sre?...

--Je l'ai vu...

--Il s'est trouv, dans ma paroisse, un paroissien assez hont... assez
charnel... pour se promener, tout nu, sur mon glise?... Mais, c'est
incroyable!... Ah! ah! ah!...

Son visage s'empourprait de colre; sa gorge contracte rpait les mots.

--Tout nu, sur mon glise?... Oh!... Mais, dans quel sicle
vivons-nous?... Et que faisait-il, tout nu, sur mon glise?... Il
forniquait, peut-tre?... Il...

--Vous ne me comprenez pas... interrompit soeur Angle... Je n'ai
pas dit que cet homme tout nu ft un paroissien... puisqu'il est en
pierre...

--Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors, ce n'est plus la mme
chose, ma soeur...

Et, soulag par cette rectification, M. le Doyen respira bruyamment...

--Ah! quelle peur j'ai eue!

Soeur Angle se fit agressive... Sa voix siffla entre ses lvres plus
minces et plus ples.

--Alors... tout est bien... Et vous le trouvez moins nu, sans doute,
parce qu'il est en pierre?

--Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus la mme chose...

--Et si je vous affirmais que cet homme en pierre est plus nu que vous
le croyez... qu'il montre une... un... un instrument d'impuret... une
chose horrible... norme... une chose monstrueuse qui pointe?... Ah!
tenez, monsieur le Cur, ne me faites pas dire de salets...

Elle se leva, en proie  une agitation violente... M. le Doyen tait
atterr. Cette rvlation le frappait de stupeur... Ses ides se
brouillaient, sa raison s'garait en un rve d'atroce luxure et
d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...

--Oh, vraiment?... Une chose norme... qui pointe... Oui! oui!... C'est
inconcevable... Mais, c'est trs vilain, a, ma soeur... Et vous tes
certaine... bien certaine... d'avoir vu... cette chose, norme...
pointer?... Vous ne vous trompez pas?... Ce n'est pas une
plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...

Soeur Angle frappa le sol du pied.

--Et, depuis des sicles qu'elle est l... souillant votre glise...
vous ne vous tes aperu de rien?... Et il faut que ce soit moi, une
femme... moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chastet...
il faut que ce soit moi qui dnonce ce... cette abomination... et qui
vienne vous crier: Monsieur le Doyen, le diable est dans votre glise!

Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de soeur Angle, avait vite
reconquis ses esprits... Il pronona d'un ton rsolu:

--Nous ne pouvons tolrer un tel scandale... Il faut terrasser le
diable... Et je m'en charge... Revenez  minuit... quand tout le
monde dormira  Port-Lanon... Vous me guiderez... Je vais prvenir le
sacristain, afin qu'il se procure une chelle... Est-ce trs haut?...

--C'est trs haut...

--Et vous saurez bien retrouver la place, ma soeur?

--Je la retrouverais, les yeux ferms... A minuit donc, monsieur le
Doyen!

--Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...

Soeur Angle se signa, regagna la porte basse et disparut...

* * * * *

La nuit tait sombre, sans lune. Aux fentres de la venelle, la dernire
lumire s'tait depuis longtemps teinte; les rverbres, obscurs
au haut de leur potence, balanaient leurs grinantes et invisibles
carcasses. Tout dormait dans Port-Lanon.

--C'est l... fit soeur Angle.

Le sacristain appliqua son chelle contre le mur, prs d'une large baie,
 travers les vitraux de laquelle brillait, trs ple, la courte
lueur de la lampe veillant au sanctuaire. Et l'glise dchiquetait ses
silhouettes tourmentes dans un ciel couleur de violette o,  et l,
tremblaient de clignotantes toiles. M. le Doyen, arm d'un marteau,
d'un ciseau  froid et d'une lanterne sourde, gravit les chelons, suivi
de prs par la soeur dont la cornette disparaissait sous les plis d'une
large mante noire... Il marmottait:

--_Ab omni peccato_.

La soeur rpondait:

--_Libera nos, Domine_.

--_Ab insidiis diaboli_.

--_Libera nos, Domine_.

--_A spiritu fornicationis_.

--_Libera nos, Domine_.

Arrivs  hauteur de la frise, ils s'arrtrent.

--C'est l... fit soeur Angle... A votre gauche, monsieur le Doyen.

Et trs vite, trouble par l'ombre, par le silence, elle chuchota:

--_Agnus Dei, qui tollis peccata mundi_.

--_Exaudi nos, Domine_, rpondit M. le Doyen, qui dirigea sa lanterne
dans les entrecroisements de la pierre o grimaaient, gambadaient
d'apocalyptiques figures de dmons et de saints.

Tout  coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir, braque sur lui,
terrible et furieuse, l'impure image du pch...

--_Mater purissima... Mater castissima... Mater inviolata_...
bredouillait la soeur, courbe sur l'chelle.

--Ah! le cochon!... le cochon!... vocifra M. le Doyen, en manire
d'_Ora pro nobis_.

Il brandit son marteau, et, tandis que, derrire lui, soeur Angle
continuait de rciter les litanies de la sainte Vierge, et que le
sacristain, arc-bout au pied de l'chelle, soupirait de vagues et
dolentes oraisons, il assna sur l'icne obscne un coup sec. Quelques
clats de pierre le cinglrent au visage, et l'on entendit un corps dur
tomber sur un toit, glisser dans une gouttire, rebondir et retomber
dans la venelle.

* * * * *

Le lendemain, sortant de l'glise o elle venait d'entendre la messe,
Mlle Robineau, une sainte femme, vit  terre, dans la venelle, un objet
qui lui parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre, comme en ont,
parfois, certaines reliques dans les reliquaires. Elle le ramassa, et
l'examinant dans tous les sens:

--C'est probablement une relique... se dit-elle... une sainte, trange
et prcieuse relique... une relique ptrifie dans quelque source
miraculeuse... Les voies de Dieu sont tellement mystrieuses!

Elle eut d'abord la pense de l'offrir  M. le Doyen... Puis elle
rflchit que cette relique serait une protection pour sa maison,
qu'elle en loignerait le malheur et le pch. Elle l'emporta.

Arrive chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans sa chambre. Sur une
table, pare d'une nappe blanche, elle disposa un coussin de velours
rouge avec des glands d'or; sur le coussin, dlicatement, elle coucha
la prcieuse relique. Ensuite elle couvrit le tout d'un globe de verre
aussitt flanqu de deux vases pleins de fleurs artificielles. Et
s'agenouillant devant cet autel improvis, elle invoqua, avec ardeur,
le saint inconnu et admirable  qui avait appartenu, en des temps
probablement trs anciens, cet objet profane et purifi... Mais,
bientt, elle ne tarda pas  se sentir trouble... Des proccupations
d'une prcision trop humaine se mlrent  la ferveur de ses prires, 
la joie pure de ses extases... Mme des doutes terribles et lancinants
s'insinurent en son me.

--Est-ce bien, l, une sainte relique?... se dit-elle.

Et tandis qu'elle multipliait sur ses lvres les _Pater_ et les_ Ave_,
elle ne pouvait s'empcher de penser  d'obscures impurets et d'couter
une voix plus forte que ses prires, une voix qui venait d'elle,
inconnue d'elle, et qui disait:

--Tout de mme, a devait tre un bien bel homme!...

Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce que reprsentait ce bout
de pierre. Elle faillit en mourir de honte... Et elle ne cessait de
rpter:

--Et moi qui l'ai embrasse tant de fois!...

* * * * *

Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons pass toute la journe  nettoyer
l'argenterie. C'est tout un vnement... une poque traditionnelle comme
celle des confitures. Les Lanlaire possdent une magnifique argenterie,
des pices anciennes, rares et de toute beaut. Elle vient du pre de
Madame qui la prit, les uns disent en dpt, les autres en garantie
d'une somme prte  un noble du voisinage. Il n'achetait pas que des
jeunes gens pour la conscription, cet olibrius-l!... Tout lui tait
bon et il n'tait pas  une escroquerie prs. S'il faut en croire
l'picire, l'histoire de cette argenterie serait des plus louches, ou
des plus claires, comme on voudra. Le pre de Madame serait rentr dans
ses fonds et, grce  une circonstance que j'ignore, il aurait gard
l'argenterie par-dessus le march... Un tour de filou patant!...

Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent jamais. Elle reste enferme,
au fond d'un placard de l'office, dans trois grandes caisses doubles de
velours rouge et scelles au mur par de solides crampons de fer. Chaque
anne, le 10 novembre, on la sort des caisses et on la nettoie, sous
la surveillance de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu' l'anne
suivante... Oh! les yeux de Madame devant son argenterie... devant le
viol de son argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu dans des yeux
de femme une telle cupidit agressive...

Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui enfouissent leur argent,
leurs bijoux, toutes leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant
vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent  vivre presque dans la
gne et dans l'ennui?

Le travail fini, l'argenterie verrouille pour un an dans ses caisses,
et Madame enfin partie avec la certitude qu'il ne nous en est rien rest
aux doigts, Joseph m'a dit d'un drle d'air:

--C'est une trs belle argenterie, vous savez, Clestine... Il y a
surtout l'huilier de Louis XVI. Ah! sacristi... Et ce que c'est
lourd!... Tout cela vaut peut-tre vingt-cinq mille francs, Clestine...
peut-tre plus... On ne sait pas ce que a vaut...

Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au fond de l'me:

--Viendrez-vous avec moi, dans le petit caf?

* * * * *

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie de Madame et le
petit caf de Cherbourg?... En vrit, je ne sais pas pourquoi... les
moindres paroles de Joseph me font trembler...




XII


12 novembre.

J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir de ce gamin me
poursuit, me trotte par la tte, souvent. Parmi tant de figures, la
sienne est une de celles qui me reviennent le plus  l'esprit. J'en
ai parfois des regrets et parfois des colres. Il tait tout de
mme joliment drle et joliment vicieux, M. Xavier, avec sa figure
chiffonne, effronte et toute blonde... Ah! la petite canaille! Vrai!
on peut dire de lui qu'il tait de son poque...

Un jour, je fus engage chez Mme de Tarves, rue de Varennes. Une
chouette maison, un train lgant... et de beaux gages... Cent francs
par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le matin que j'arrivai,
bien contente, dans ma place, Madame me fit entrer dans son cabinet
de toilette... Un cabinet de toilette patant, tendu de soie crme, et
Madame une grande femme, extrmement maquille, trop blanche de peau,
trop rouge de lvres, trop blonde de cheveux, mais jolie encore,
froufroutante... et une prestance, et un chic!... Pour a, il n'y avait
rien  dire...

Je possdais dj un oeil trs sr. Rien que de traverser rapidement un
intrieur parisien, je savais en juger les habitudes, les moeurs, et,
bien que les meubles mentent autant que les visages, il tait rare que
je me trompasse... Malgr l'apparence somptueuse et dcente de celui-l,
je sentis, tout de suite, la dsorganisation d'existence, les liens
rompus, l'intrigue, la hte, la fivre de vivre, la salet intime et
cache... pas assez cache, toutefois, pour que je n'en dcouvrisse
point l'odeur... toujours la mme!... Il y a aussi, dans les premiers
regards changs entre les domestiques nouveaux et les anciens,
une espce de signe maonnique--spontan et involontaire le plus
souvent--qui vous met aussitt au courant de l'esprit gnral d'une
maison. Comme dans toutes les autres professions, les domestiques sont
trs jaloux les uns des autres, et ils se dfendent frocement contre
les intrusions nouvelles... Moi aussi, qui suis pourtant si facile 
vivre, j'ai subi ces jalousies et ces haines, surtout de la part des
femmes que ma gentillesse enrageait... Mais pour la raison contraire,
les hommes--il faut que je leur rende cette justice--m'ont toujours bien
accueillie...

Dans le regard du valet de chambre qui m'avait ouvert la porte chez Mme
de Tarves, j'avais lu nettement ceci: C'est une drle de bote... des
hauts et des bas... on n'y a gure de scurit... mais on y rigole tout
de mme... Tu peux entrer, ma petite. En pntrant dans le cabinet
de toilette, j'tais donc prpare--dans la mesure de ces impressions
vagues et sommaires-- quelque chose de particulier... Mais, je dois en
convenir, rien ne m'indiquait ce qui m'attendait rellement, l-dedans.

Madame crivait des lettres, assise devant un bijou de petit bureau...
Une grande peau d'astrakan blanc servait de tapis  la pice. Sur
les murs de soie crme, je fus frappe de voir des gravures du XVIIIe
sicle, plus que libertines, presque obscnes, non loin d'maux trs
anciens figurant des scnes religieuses... Dans une vitrine, une
quantit de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatires  miniatures, de
petits saxes galants, d'une fragilit dlicieuse. Sur une table, des
objets de toilette, trs riches, or et argent... Un petit chien, havane
clair, boule de poils soyeux et luisants, dormait sur la chaise longue,
entre deux coussins de soie mauve.

Madame me dit:

--Clestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas du tout ce nom... Je
vous appellerai Mary, en anglais... Mary, vous vous souviendrez?...
Mary... oui... C'est plus convenable...

C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons mme pas le droit
d'avoir un nom  nous... parce qu'il y a, dans toutes les maisons, des
filles, des cousines, des chiennes, des perruches qui portent le mme
nom que nous.

--Bien, Madame... rpondis-je.

--Savez-vous l'anglais, Mary?

--Non, Madame... Je l'ai dj dit  Madame.

--Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous un peu, Mary, que je
vous voie...

Elle m'examina dans tous les sens, de face, de dos, de profil, murmurant
de temps en temps:

--Allons... elle n'est pas mal... elle est assez bien...

Et brusquement:

--Dites-moi, Mary... tes-vous bien faite... trs bien faite?

Cette question me surprit et me troubla. Je ne saisissais pas le lien
qu'il y avait entre mon service dans la maison et la forme de mon corps.
Mais, sans attendre ma rponse, Madame dit, se parlant  elle-mme et
promenant de la tte aux pieds, sur toute ma personne, son face--main.

--Oui, elle a l'air assez bien faite...

Ensuite, s'adressant directement  moi, avec un sourire satisfait:

--Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je n'aime avoir auprs de moi que
des femmes bien faites... C'est plus convenable...

Je n'tais pas au bout de mes tonnements. Continuant de m'examiner
minutieusement, elle s'cria tout  coup:

--Ah! vos cheveux!... Je dsire que vous vous coiffiez autrement... Vous
n'tes pas coiffe avec lgance... Vous avez de beaux cheveux... il
faut les faire valoir... C'est trs important, la chevelure... Tenez,
comme a... dans ce got-l...

Elle m'bouriffa un peu les cheveux sur le front, rptant:

--Dans ce got-l... Elle est charmante... Regardez, Mary... vous tes
charmante... C'est plus convenable...

Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je me demandais si Madame
n'tait point un peu loufoque, ou si elle n'avait point des passions
contre nature... Vrai! Il ne m'et plus manqu que cela.

Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, elle m'interrogea:

--Est-ce l votre plus belle robe?...

--Oui, Madame...

--Elle n'est pas bien, votre plus belle robe... Je vous en donnerai des
miennes que vous arrangerez... Et vos dessous?

Elle souleva ma jupe et la retroussa lgrement:

--Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas a du tout... Et votre
linge... est-il convenable?

Agace par cette inspection violatrice, je rpondis d'une voix sche:

--Je ne sais pas ce que Madame veut dire par convenable...

--Montrez-moi votre linge... allez me chercher votre linge... Et marchez
un peu... encore... revenez... retournez... Elle marche bien... elle a
du chic...

Ds qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:

--Oh! cette toile... ces bas... ces chemises... quelle horreur!... Et
ce corset!... Je ne veux pas voir a chez moi... Je ne veux pas que vous
portiez a chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...

Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un grand tiroir qui tait
plein de chiffons odorants, et dont elle vida le contenu, ple-mle, sur
le tapis.

--Prenez a, Mary... prenez tout a... Vous verrez, il y a des points 
refaire, des arrangements, de petits raccommodages... Vous les ferez...
Prenez tout a... il y a un peu de tout... il y a de quoi vous monter
une jolie garde-robe, un trousseau convenable... Prenez tout a...

Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, des bas de soie,
des chemises de soie et de fine batiste, des amours de pantalons, de
dlicieuses gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une odeur forte,
une odeur de peau d'Espagne, de frangipane, de femme soigne, une odeur
d'amour enfin se levait de ces chiffons amoncels dont les couleurs
tendres, effaces ou violentes chatoyaient sur le tapis comme une
corbeille de fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je demeurais
toute bte, contente et gne  la fois, devant ces tas d'toffes roses,
mauves, jaunes, rouges o restaient encore des bouts de ruban aux tons
plus vifs, des morceaux de dentelles dlicates... Et Madame remuait ces
dfroques toujours jolies, ces dessous  peine passs, me les montrait,
me les choisissait, en me faisant des recommandations, en m'indiquant
ses prfrences.

--J'aime que les femmes qui me servent soient coquettes, lgantes...
qu'elles sentent bon. Vous tes brune... voici un jupon rouge qui vous
ira  merveille... D'ailleurs, tout vous ira trs bien. Prenez tout...

J'tais dans un tat de stupfaction profonde... Je ne savais que
faire... je ne savais que dire. Machinalement, je rptais:

--Merci, Madame... Que Madame est bonne!... Merci, Madame...

Mais Madame ne laissait pas  mes rflexions le temps de se prciser...
Elle parlait, parlait, tour  tour familire, impudique, maternelle,
maquerelle, et si trange!

--C'est comme la propret, Mary... les soins du corps... les toilettes
secrtes. Oh! j'y tiens, par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis
exigeante... exigeante... jusqu' la manie.

Elle entra dans des dtails intimes, insistant toujours sur ce mot
convenable, qui revenait sans cesse sur ses lvres  propos de choses
qui ne l'taient gure... du moins, il me le semblait. Comme nous
terminions le tri des chiffons, elle me dit:

--Une femme... n'importe quelle femme, doit tre toujours bien tenue...
Du reste, Mary, vous ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous
prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...

Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses armoires, ses penderies, la
place de chaque chose, me mit au courant du service, avec des rflexions
qui me paraissaient drles et pas naturelles..

--Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier... vous ferez aussi le
service de M. Xavier... C'est mon fils, Mary...

--Bien Madame...

La chambre de M. Xavier tait situe  l'autre bout du vaste
appartement; une coquette chambre, tendue de drap bleu relev de
passementeries jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur,
reprsentant des sujets de chasse, de courses, des attelages, des
chteaux. Un porte-cannes tenait le milieu d'un panneau, vritable
panoplie de cannes avec un cor de chasse au milieu, flanqu de deux
trompettes de mail entrecroises... Sur la chemine, entre beaucoup
de bibelots, de botes de cigares, de pipes, une photographie de joli
garon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie insolente de gommeux
prcoce, grce douteuse de fille, et qui me plut.

--C'est M. Xavier... prsenta Madame.

Je ne pus m'empcher de m'crier avec trop de chaleur, sans doute:

--Oh! qu'il est beau garon!

--Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.

Je vis que mon exclamation ne l'avait pas fche... car elle avait
souri.

--M. Xavier est comme tous les jeunes gens... me dit-elle. Il n'a pas
beaucoup d'ordre... Il faudra que vous en ayez pour lui... et que sa
chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez chez lui, tous les
matins,  neuf heures... Vous lui porterez son th...  neuf heures,
vous entendez, Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre tard... Il vous
recevra peut-tre mal... mais, cela ne fait rien... Un jeune homme doit
tre rveill  neuf heures.

Elle me montra o l'on mettait le linge de M. Xavier, ses cravates, ses
chaussures, accompagnant chaque dtail d'un:

--Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant enfant...

Ou bien:

--Savez-vous plier les pantalons?... Oh! M. Xavier tient  ses
pantalons, par dessus tout.

Quant aux chapeaux, il fut convenu que je n'avais pas  m'en occuper
et que c'tait le valet de chambre  qui appartenait la gloire de leur
donner le coup de fer quotidien.

Je trouvai extrmement bizarre que, dans une maison o il y avait
un valet de chambre, ce ft moi que Madame charget du service de M.
Xavier.

--C'est rigolo... mais ce n'est peut-tre pas trs convenable... me
dis-je, parodiant le mot que rptait constamment ma matresse,  propos
de n'importe quoi.

Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans cette bizarre maison.

* * * * *

Le soir,  l'office, j'appris bien des choses.

--Une bote extraordinaire... me dit-on. a tonne d'abord, et puis on
s'y fait. Des fois, il n'y a pas un sou, dans toute la maison. Alors
Madame va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, extnue, des gros
mots plein la bouche. Monsieur, lui, ne quitte pas le tlphone...
Il crie, menace, supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les
huissiers!... Souvent, il est arriv que le matre d'htel ft oblig
de donner de sa poche des acomptes  des fournisseurs furieux, qui
ne voulaient plus rien livrer. Un jour de rception, on leur coupa
l'lectricit et le gaz... Et puis, tout d'un coup, c'est la pluie
d'or... La maison regorge de richesses. D'o viennent-elles? a, par
exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux domestiques, ils attendent,
des mois et des mois, leurs gages... Mais ils finissent toujours
par tre pays... seulement, au prix de quelles scnes, de quels
engueulements, de quelles chamailleries!... C'est  ne pas croire...

Ah! vrai!... J'tais bien tombe... Et telle tait ma chance, pour une
fois que j'avais de forts gages...

--M. Xavier n'est pas encore rentr cette nuit, dit le valet de chambre.

--Oh! fit la cuisinire, en me regardant avec insistance, il rentrera
peut-tre, maintenant...

Et le valet de chambre raconta que, le matin mme, un crancier de
M. Xavier tait venu encore faire du potin... Cela devait tre bien
malpropre, car Monsieur avait fil doux, et il avait d payer une forte
somme, au moins quatre mille francs...

--Monsieur tait joliment furieux, ajouta-t-il. Je l'ai entendu qui
disait  Madame: a ne peut pas durer... Il nous dshonorera... il nous
dshonorera!...

La cuisinire, qui semblait avoir beaucoup de philosophie, haussa les
paules.

--Les dshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en fichent un peu... C'est
de payer qui les embte...

Cette conversation me mit mal  l'aise. Je compris, vaguement, qu'il
pouvait y avoir un rapport entre les chiffons de Madame, les paroles de
Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?

--C'est de payer qui les embte...

Je dormis trs mal, cette nuit-l, poursuivie par d'tranges rves,
impatiente de voir M. Xavier...

Le valet de chambre n'avait pas menti. Une drle de bote, en vrit.

Monsieur tait dans les plerinages... je ne sais pas quoi, au juste...
quelque chose comme prsident ou directeur... Il racolait des plerins
o il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, mme
parmi les catholiques, et, une fois l'an, il conduisait ces gens-l 
Rome,  Lourdes,  Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit,
bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et la religion triomphait.
Monsieur s'occupait aussi d'oeuvres charitables et politiques:
Ligue contre l'enseignement laque... Ligue contre les publications
obscnes... Socit des bibliothques amusantes et chrtiennes...
Association des biberons congrganistes pour l'allaitement des enfants
d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il prsidait des orphelinats, des
alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement... Il
prsidait de tout... Ah! il en avait des mtiers. C'tait un petit
bonhomme rondelet, trs vif, trs soign, trs ras, dont les manires,
 la fois doucereuses et cyniques, taient celles d'un prtre malin
et rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans les journaux,
quelquefois... Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires
et sa haute saintet d'aptre, les autres le traitaient de vieille
fripouille et de sale canaille.  l'office, nous nous amusions beaucoup
de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez
des matres dont on parle dans les journaux.

Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dner suivi d'une grande
rception, o venaient des clbrits de toute sorte, des acadmiciens,
des snateurs ractionnaires, des dputs catholiques, des curs
protestataires, des moines intrigants, des archevques... Il y en
avait un, surtout, qu'on soignait d'une faon spciale, un trs vieil
assomptionniste, le pre je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux
qui disait toujours des mchancets, avec des airs contrits et dvots.
Et, partout, dans chaque pice, il y avait des portraits du pape... Ah!
il a d en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Pre.

Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il
aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moiti des choses qu'il
faisait et des gens qu'il aimait. Srement, c'tait un vieux farceur.

Le lendemain de mon arrive, comme je l'aidais dans l'antichambre 
endosser son pardessus:

--Est-ce que vous tes de ma Socit, me demanda-t-il, la Socit des
Servantes de Jsus?...

--Non, Monsieur...

--Il faut en tre... c'est indispensable... Je vais vous inscrire...

--Merci, Monsieur... Puis-je demander  Monsieur ce que c'est que cette
Socit?

--Une Socit admirable, qui recueille et duque chrtiennement les
filles-mres...

--Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mre...

--a ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui sortent de prison... il
y a les prostitues repenties... il y a un peu de tout... Je vais vous
inscrire...

Il retira de sa poche des journaux soigneusement plis et me les tendit.

--Cachez a... lisez a... quand vous serez seule... C'est trs
curieux...

Et il me prit le menton, disant avec un lger claquement de langue:

--H mais!... elle est drlette, cette petite, elle est ma foi, trs
drlette...

Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu'il m'avait
laisss. C'tait le _Fin de sicle_... le _Rigolo_... les _Petites
femmes de Paris_. Des salets, quoi!

* * * * *

Ah! les bourgeois! Quelle comdie ternelle! J'en ai vu et des plus
diffrents. Ils sont tous pareils... Ainsi, j'ai servi chez un dput
rpublicain. Celui-l passait son temps  dblatrer contre les
prtres... Un crneur, fallait voir!... Il ne voulait pas entendre
parler de la religion, du pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait
cout, on et renvers toutes les glises, fait sauter tous les
couvents... Eh bien, le dimanche, il allait  la messe, en cachette,
dans des paroisses loignes... Au moindre bobo, il faisait appeler les
curs, et tous ses enfants taient levs chez les jsuites. Jamais,
il ne consentit  revoir son frre qui avait refus de se marier 
l'glise. Tous hypocrites, tous lches, tous dgotants, chacun dans
leur genre...

* * * * *

Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; elle aussi prsidait des
comits religieux, des socits de bienfaisance, organisait des ventes
de charit. C'est--dire qu'elle n'tait jamais chez elle; et la maison
allait comme elle pouvait... Trs souvent, Madame rentrait en retard,
venant le diable sait d'o, par exemple, ses dessous dfaits, le
corps tout imprgn d'une odeur qui n'tait pas la sienne. Ah! je les
connaissais, ces rentres-l; elles m'avaient tout de suite appris le
genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et qu'il se passait de
drles de mic-macs dans ses comits... Mais elle tait gentille avec
moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... Elle se
montrait familire, presque camarade, au point que, parfois, oubliant,
elle sa dignit, moi mon respect, nous disions ensemble des btises
et de raides... Elle me donnait des conseils pour l'arrangement de mes
petites affaires, encourageait mes gots de coquetterie, m'inondait de
glycrine, de peau d'Espagne, m'enduisait les bras de cold-cream, me
saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces oprations, elle rptait:

--Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme soit bien tenue... qu'elle
ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir
l'entourer... Vous avez un trs beau buste... il faut le faire valoir...
Vos jambes sont superbes... il faut pouvoir les montrer... C'est plus
convenable...

J'tais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquitude, d'obscurs
soupons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes
que l'on me racontait  l'office. Quand j'y faisais l'loge de Madame et
que j'numrais ses bonts pour moi...

--Oui... oui... disait la cuisinire, allez toujours... C'est la fin
qu'il faut voir. Ce qu'elle veut, c'est que vous couchiez avec son
fils... pour que a le retienne davantage,  la maison... et que a leur
cote moins d'argent,  ces grigous... Elle a dj essay avec
d'autres, allez!... Elle a mme attir des amies chez elle... des femmes
maries... des jeunes filles... oui, des jeunes filles... la salope!...
Seulement, M. Xavier n'y coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet
enfant... vous verrez... vous verrez...

Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:

--Moi,  votre place... ce que je les ferais casquer!... Je me gnerais,
peut-tre.

Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis--vis des camarades
de l'office. Mais, pour me rassurer, j'aimais mieux croire que la
cuisinire ft jalouse de l'vidente prfrence que Madame me marquait.

* * * * *

J'allais, tous les matins,  neuf heures, ouvrir les rideaux et porter
le th chez M. Xavier... C'est drle... j'entrais toujours dans sa
chambre, avec un battement au coeur, une forte apprhension. Il fut
longtemps, sans faire attention  moi. Je tournais de ci... je tournais
de l... prparais ses affaires, sa toilette, m'efforant  paratre
gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m'adressait la parole que
pour se plaindre, d'une voix grincheuse et mal rveille, qu'on le
dranget trop tt... Je fus dpite de cette indiffrence et je
redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m'attendais
chaque jour  quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme de M.
Xavier, ce ddain pour ma personne, m'irritaient au plus haut point.
Qu'aurais-je fait, si cela que j'attendais ft arriv?... Je ne me le
demandais pas... Ce que je voulais, c'est que cela arrivt...

M. Xavier tait rellement un trs joli garon, plus joli encore que ne
le montrait sa photographie. Une lgre moustache blonde--deux petits
arcs d'or--dessinait, mieux que sur son portrait, ses lvres dont la
pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair,
paillet de jaune, avaient une fascination trange, ses mouvements, une
indolence, une grce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il
tait grand, lanc, trs souple, d'une lgance ultra-moderne, d'une
sduction puissante par tout ce qu'on sentait en lui de cynique et de
corrompu. Outre qu'il m'avait plu ds le premier jour, et que je le
dsirais pour lui-mme, sa rsistance ou plutt son indiffrence fit que
ce dsir devint, bien vite, plus que du dsir, de l'amour.

Un matin, je trouvai M. Xavier rveill, hors du lit, les jambes nues.
Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche  pois bleus... Un
de ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre pos sur le tapis,
il en rsultait une attitude, entirement rvlatrice, qui n'tait
pas des plus dcentes. Pudiquement, je voulus me retirer... mais il me
rappela:

--Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que je te fais peur?... Tu
n'as donc jamais vu un homme?

Il ramena, sur son genou lev, un pan de sa chemise, et les deux mains
croises sur sa jambe, le corps balanc, il m'examina longuement,
effrontment, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et
rougissant un peu, je dposais le plateau sur la petite table, prs de
la chemine. Et comme s'il me voyait rellement, pour la premire fois:

--Mais tu es une trs chic fille... me dit-il... Depuis combien de temps
es-tu donc ici?

--Depuis trois semaines, Monsieur.

--a, c'est patant!...

--Qu'est-ce qui est patant, Monsieur?

--Ce qui est patant, c'est que je n'aie pas encore remarqu que tu
fusses une si belle fille...

Il tira ses deux jambes, les allongea vers le tapis... se donna une
claque sur les cuisses, qu'il avait blanches et rondes, aussi rondes et
aussi blanches que des cuisses de femme...

--Viens ici!... fit-il...

Je m'approchai un peu tremblante. Sans une parole, il me prit par la
taille, me renifla, me fora  m'asseoir prs de lui, sur le rebord du
lit...

--Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me dbattant mollement...
Finissez... je vous en prie... Si vos parents vous voyaient?

Mais, il se mit  rire:

--Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... j'en ai soup...

C'tait un mot qu'il avait comme a. Quand on lui demandait quelque
chose, il rpondait: J'en ai soup. Et il avait soup de tout...

Afin de retarder un peu le moment de la suprme attaque, car ses mains
sur mon corsage devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:

--Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur Xavier... Comment se fait-il
qu'on ne vous voie jamais aux dners de Madame?

--Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, tu sais... ils me rasent les
dners de Madame.

--Et comment se fait-il, insistai-je, que votre chambre soit la seule
pice de la maison o il n'y ait pas de portrait du pape?

Cette observation le flatta... Il rpondit:

--Mais, mon petit bb, je suis anarchiste, moi... La religion... les
jsuites... les curs... Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai
soup... Une socit compose de gens comme papa et comme maman?... Ah!
tu sais... N'en faut plus!...

Maintenant, je me sentais  l'aise avec M. Xavier... en qui je
retrouvais, avec les mmes vices, l'accent tranant des voyous de
Paris... Il me semblait que je le connaissais depuis des annes et des
annes.  son tour, il m'interrogea:

--Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?

--Votre pre... m'criai-je... simulant d'tre scandalise... Ah!
monsieur Xavier... un si saint homme!

Son rire redoubla, clata tout  fait:

--Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec toutes les bonnes, ici,
papa... C'est sa toquade, les bonnes. Il n'y a plus que les bonnes
qui l'excitent. Alors, tu n'as pas encore march avec papa?... Tu
m'pates...

--Ah! non, rpliquai-je... riant, moi aussi... Seulement, il m'apporte
le _Fin de Sicle_... le _Rigolo_... les _Petites Femmes de Paris_...

Cela le mit en dlire de joie, et pouffant davantage:

--Papa... s'cria-t-il... non... il est patant, papa!...

Et, lanc, dsormais, il dbita sur un ton comique:

--C'est comme maman... Hier, elle m'a encore fait une scne... Je la
dshonore, elle et papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la
socit... et tout!... C'est tordant... Alors je lui ai dclar: Ma
petite mre chrie, c'est entendu... je me rangerai... le jour o tu
auras renonc  avoir des amants... Tap, hein?... a l'a fait taire...
Ah! non, tu sais... ils m'assomment, mes auteurs... J'en ai soup de
leurs histoires...  propos... tu connais bien Fumeau?

--Non, monsieur Xavier.

--Mais si... mais si... Anthime Fumeau?

--Je vous assure.

--Un gros... tout jeune... trs rouge de figure... ultra-chic... les
plus beaux attelages de Paris?... Fumeau... voyons trois millions de
rente... Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...

--Puisque je ne le connais pas.

--Tu m'pates!... Tout le monde le connat, voyons... Le biscuit Fumeau,
ah?... Celui qui a eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y es-tu?

--Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.

--N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai fait une bonne avec
Fumeau, l'anne dernire... une trs bonne... Devine quoi?... Tu ne
devines pas?

--Comment voulez-vous que je devine, puisque je ne le connais pas?...

--Eh bien, voil, mon petit bb... Fumeau, je l'ai mis avec ma mre...
Parole!... C'tait trouv, hein?... Et le plus drle, c'est que maman,
en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent mille balles...
Et papa donc, pour ses oeuvres!... Ah! ils ont le truc!... Ils la
connaissent!... Sans a, la maison sautait. On tait  bout de dettes...
Les curs eux-mmes ne voulaient plus rien savoir... Qu'est-ce que tu
dis de a, toi?

--Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une drle de faon de traiter
la famille.

--Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, moi... La famille, j'en
ai soup...

--Pendant ce temps-l, il avait dgraf mon corsage, un ancien corsage
de Madame qui me seyait  ravir...

--Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... vous tes une petite
canaille... C'est trs mal.

J'essayais, pour la forme, de me dfendre. Tout  coup, il mit,
doucement, sa main sur ma bouche:

--Tais-toi! fit-il.

Et me renversant sur le lit:

--Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il Petite putain, tu sens maman...

Ce matin-l, Madame fut particulirement gentille avec moi...

--Je suis trs contente de votre service, me dit-elle... Mary, je vous
augmente de dix francs.

--Si, chaque fois, elle m'augmente de dix francs?... songeai-je...
Alors, a va bien... C'est plus convenable...

Ah! quand je pense  tout cela... Moi aussi, j'en ai soup...

La passion ou plutt la toquade de M. Xavier ne dura pas longtemps.
Il eut vite soup de moi. Pas une minute, du reste, je n'avais eu le
pouvoir de le retenir  la maison. Plusieurs fois, en entrant dans sa
chambre, le matin, je trouvai la couverture intacte et le lit vide. M.
Xavier n'tait pas rentr de la nuit. La cuisinire le connaissait bien
et elle avait dit vrai: Il aime mieux les cocottes, cet enfant... Il
allait  ses habitudes,  ses plaisirs coutumiers,  ses noces,
comme auparavant... Ces matins-l, j'prouvais au coeur un serrement
douloureux, et, toute la journe, j'tais triste, triste!...

Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n'avait point de
sentiment... Il n'tait pas potique comme M. Georges. En dehors de
la chose, je n'existais pas pour lui, et la chose faite... va te
promener.... il ne m'accordait plus la moindre attention. Jamais il ne
m'adressa une parole mue, gentille, comme en ont les amoureux dans
les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait rien de ce que
j'aimais... il n'aimait pas les fleurs,  l'exception des gros oeillets
dont il parait la boutonnire de son habit... C'est si bon, pourtant,
de ne pas toujours penser  la bagatelle, de se murmurer des choses
qui caressent le coeur, d'changer des baisers dsintresss, de se
regarder, durant des ternits, dans les yeux... Mais les hommes sont
des tres trop grossiers... ils ne sentent pas ces joies-l... ces joies
si pures et si bleues... Et c'est grand dommage... M. Xavier, lui, ne
connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la dbauche...
En amour, tout ce qui n'tait pas vice et dbauche le rasait.

--Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai soup de la posie... La
petite fleur bleue... faut laisser a  papa...

Quand il s'tait assouvi, je redevenais instantanment la crature
impersonnelle, la domestique  qui il donnait des ordres et qu'il
rudoyait de son autorit de matre, de sa blague cynique de gamin. Je
passais sans transition de l'tat de bte d'amour  l'tat de bte de
servage... Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche,
un affreux rire en scie qui me froissait, m'humiliait:

--Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couch avec papa?... Tu
m'tonnes...

Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes larmes... elles
m'touffaient. M. Xavier se fcha:

--Ah! non... tu sais... a, c'est le comble du rasoir... Des larmes,
des scnes?... Faut rentrer a, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai
soup de ces btises-l...

Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime  retenir
dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donn...
Aprs les secousses de la volupt, j'ai besoin--un besoin immense,
imprieux--de cette dtente chaste, de cette pure treinte, de ce baiser
qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idale de
l'me... J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frnsie
du spasme, dans le paradis de l'extase... dans la plnitude, dans le
silence dlicieux et candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait
soup de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait  mes bras,  cette
treinte,  ce baiser qui lui devenait physiquement intolrable. Il
semblait vraiment que nous n'eussions rien ml de nous en nous... que
nos sexes, que nos bouches, que nos mes n'eussent pas t un instant
confondus dans le mme cri, dans le mme oubli, dans la mme mort
merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes
jambes nerveusement noues aux siennes, il se dgageait, me repoussait
brutalement, sautait du lit:

--Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...

Et il allumait une cigarette...

Rien ne m'tait pnible comme de voir que je n'eusse pas laiss la
moindre trace d'affection, pas la plus petite tendresse dans son
coeur, bien que je me pliasse  tous les caprices de sa luxure, que
j'acceptasse  l'avance, que je devanasse mme toutes ses fantaisies...
Et Dieu sait, s'il en avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait
d'effrayantes!... Ce qu'il tait corrompu, ce morveux!... Pire qu'un
vieux... plus inventif et plus froce dans la dbauche qu'un snile
impuissant ou un prtre satanique.

Cependant, je crois que je l'aurais aim, la petite canaille, que je
me serais dvoue  lui, malgr tout, comme une bte... Aujourd'hui,
encore, je songe avec des regrets  sa frimousse effronte, cruelle et
jolie...  sa peau parfume...  tout ce que sa luxure avait d'atroce
et d'exaltant, tour  tour... Et j'ai souvent sur mes lvres, o tant
de lvres depuis auraient d l'effacer, le got acide, la brlure de son
baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!

* * * * *

Un soir, avant le dner, comme il rentrait pour s'habiller--Dieu qu'il
tait gentil en habit!--et que je disposais avec soin ses affaires
dans le cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, sans une
hsitation, presque sur un ton impratif, de mme qu'il m'et demand de
l'eau chaude:

--Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument besoin de cinq louis,
ce soir. Je te les rendrai demain...

Prcisment, Madame m'avait pay mes gages le matin... Le savait-il?

--Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, rpondis-je, un peu honteuse,
honteuse de sa demande, peut-tre... honteuse surtout, je crois, de ne
pas possder toute la somme qu'il me demandait:

--a ne fait rien... dit-il... va me chercher ces quatre-vingt-dix
francs... Je te les rendrai demain...

Il prit l'argent, me remercia par un: C'est bon! sec et bref, qui me
glaa le coeur. Puis, me tendant son pied, d'un mouvement brutal...

--Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, insolemment... Vite,
je suis press...

Je le regardai tristement, implorant:

--Alors, vous ne dnez pas ici, ce soir, monsieur Xavier?

--Non... je dne en ville... Dpche-toi...

En nouant ses cordons, je gmis:

--Alors, vous allez encore faire la noce avec de sales femmes?... Et
vous ne rentrerez pas de la nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais
pleurer... a n'est pas gentil, monsieur Xavier...

Sa voix devint dure et tout  fait mchante.

--Si c'est pour me dire a, que tu m'as prt tes quatre-vingt-dix
francs... tu peux les reprendre... Reprends-les...

--Non... non... soupirai-je... Vous savez bien que ce n'est pas pour
a...

--Eh bien... fiche-moi la paix!...

Il eut vite fini d'tre habill... et il partit sans m'embrasser, sans
me dire un mot...

Le lendemain, il ne fut pas question de me rendre l'argent, et je ne
voulus pas le rclamer. a me faisait plaisir qu'il et quelque chose de
moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes qui se tuent de travail,
des femmes qui se vendent aux passants, la nuit, sur les trottoirs,
des femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin de rapporter un peu
d'argent et de procurer des gteries au petit homme qu'elles aiment.
Voil qui m'est pass par exemple... Est-ce que, vraiment, cela m'est
pass autant que je l'affirme? Hlas, je n'en sais rien... Il y a des
moments o devant un homme, je me sens si molle... si molle... sans
volont, sans courage, et si vache... ah! oui... si vache!...

* * * * *

Madame ne tarda pas  changer d'allures vis--vis de moi. De gentille
qu'elle avait t jusqu'ici, elle devint dure, exigeante, tracassire...
Je n'tais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de bien... j'tais
maladroite, malpropre, mal leve, oublieuse, voleuse... Et sa voix si
douce, au dbut, si camarade, prenait maintenant un mordant de vinaigre.
Elle me donnait des ordres sur un ton cassant... rabaissant... Finies
les sances de chiffonnage, de cold-cream, de poudre de riz, et les
confidences secrtes, et les recommandations intimes, gnantes au point
que les premiers jours je m'tais demand, et que je me demande encore,
si Madame n'tait point pour femme?... Finie cette camaraderie louche
que je sentais bien, au fond, n'tre point de la bont, et par o s'en
tait all mon respect pour cette matresse qui me haussait jusqu'
son vice... Je la rabrouai d'importance, forte de toutes les infamies
apparentes ou voiles de cette maison. Nous en arrivmes  nous
quereller, ainsi que des harangres, nous jetant nos huit jours  la
tte comme de vieux torchons sales...

--Pour quoi prenez-vous donc ma maison? criait-elle... tes-vous donc
chez une fille, ici?...

Non, mais ce toupet!... Je rpondais:

--Ah! elle est propre, votre maison... vous pouvez vous en vanter... Et
vous?... parlons-en... ah! parlons-en!... vous tes propre aussi... Et
Monsieur donc?... Oh! l l!... Avec a qu'on ne vous connat pas dans
le quartier... et dans Paris... Mais a n'est qu'un cri, partout...
Votre maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des bordels qui sont
moins sales que votre maison...

C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux pires insultes,
jusqu'aux plus ignobles menaces; elles descendaient jusqu'au vocabulaire
des filles publiques et des maisons centrales... Et puis, tout  coup
cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier ft repris pour moi d'un
got passager, hlas!... Alors recommenaient les familiarits louches,
les complicits honteuses, les cadeaux de chiffons, les promesses de
gages doubls, les lavages  la crme Simon--c'est plus convenable--les
initiations aux mystres des parfumeries raffines... Madame rglait
thermomtriquement sa conduite envers moi sur celle de M. Xavier...
Les bonts de l'une suivaient immdiatement les caresses de l'autre;
l'abandon du fils s'accompagnait des insolences de la mre... J'tais
la victime, sans cesse ballotte, des fluctuations nervantes par o
passait l'intermittent amour de ce gamin capricieux et sans coeur...
C'est  croire que Madame dt nous espionner, couter  la porte, se
rendre compte par elle-mme des phases diffrentes que nos relations
traversaient... Mais non... Elle avait l'instinct du vice, voil tout...
Elle le flairait  travers les murs,  travers les mes, ainsi qu'une
chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du gibier.

* * * * *

Quant  Monsieur, il continuait de sautiller parmi tous ces vnements,
parmi tous les drames cachs de cette maison, alerte, affair, cynique
et comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure de petit faune
rose et ras, ses dossiers, ses serviettes bourres de brochures
pieuses et d'obscnes journaux. Le soir, il rapparaissait, cravat de
respectabilit, bard de socialisme chrtien, la dmarche un peu plus
lente, le geste un peu plus onctueux, le dos lgrement vot, sans
doute sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans la journe...
Rgulirement, le vendredi, c'tait toujours, presque sans variantes, la
mme scne burlesque.

--Qu'est-ce qu'il y a l-dedans? faisait-il, en me montrant sa
serviette.

--Des cochonneries... rpondais-je, en riant.

--Mais non... des gaudrioles...

Et il me les distribuait, attendant pour se dclarer, que je fusse 
point, et se contentant de me sourire d'un air complice, de me caresser
le menton, de me dire, en passant sa langue sur ses lvres:

--H!... h!... Elle est trs drlette, cette petite...

Sans dcourager Monsieur, je m'amusais de son mange et je me promettais
bien de saisir l'occasion clatante et prochaine de le remettre vivement
 sa place.

Un aprs-midi, je fus trs surprise de le voir entrer dans la lingerie
o j'tais seule  rvasser tristement sur mon ouvrage. Le matin,
j'avais eu avec M. Xavier une scne pnible et l'impression n'en tait
pas encore efface... Monsieur referma la porte doucement, dposa sa
serviette sur la grande table, prs d'une pile de draps, et, venant 
moi, il me prit les mains, les tapota. Sous la paupire battante, son
oeil virait, comme celui d'une vieille poule, accoufle dans le soleil.
Il tait  mourir de rire.

--Clestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous appeler Clestine...
cela ne vous froisse pas?

J'avais beaucoup de peine  ne pas clater...

--Mais non, Monsieur... rpondis-je, en me tenant sur la dfensive.

--Eh bien, Clestine... je vous trouve charmante... voil!

--Vrai, Monsieur?

--Adorable, mme... adorable... adorable!

--Oh! Monsieur...

Ses doigts avaient quitt ma main... ils remontaient le long de mon
corsage, chargs de dsirs, et de l, ils me caressaient le cou, le
menton, la nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.

--Adorable... adorable!... soufflait-il.

Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, pour viter ce baiser:

--Restez, Clestine... je vous en prie... Je t'en prie!... Cela ne
t'ennuie pas que je te tutoie?

--Non, Monsieur... cela m'tonne.

--Cela t'tonne... petite coquine... cela t'tonne?... Ah! tu ne me
connais pas!...

Il n'avait plus la voix sche. Une bave menue moussait  ses lvres.

--coute-moi, Clestine. La semaine prochaine je vais  Lourdes... oui,
j'emmne  Lourdes un plerinage... Veux-tu venir  Lourdes?... J'ai un
moyen de t'emmener  Lourdes... Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de
rien... Tu resteras  l'htel... tu te promneras, tu feras ce que tu
voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver dans ta chambre... dans ta
chambre... dans ton lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais pas...
tu ne sais pas tout ce que je suis capable de faire. Avec l'exprience
d'un vieillard, j'ai les ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu
verras... Oh! tes grands yeux polissons!...

Ce qui me stupfiait, ce n'tait pas la proposition en elle-mme,--je
l'attendais depuis longtemps,--c'tait la forme imprvue que Monsieur
lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. Et dsireuse
d'humilier ce vieux paillard, de lui montrer que je n'avais pas t la
dupe des sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, en pleine
figure, ces mots:

--Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble que vous oubliez M.
Xavier?... Qu'est-ce qu'il fera, lui, pendant que nous rigolerons 
Lourdes, aux frais de la chrtient?

Une lueur trouble... oblique... un regard de fauve surpris, s'alluma
dans les tnbres de ses yeux... Il balbutia:

--M. Xavier?

--H oui!...

--Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... Il ne s'agit pas de M.
Xavier... M. Xavier n'a rien  faire ici...

Je redoublai d'insolence...

--Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas le malin... Suis-je
gage, oui ou non, pour coucher avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?...
Eh bien, je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... a n'est pas
dans les conventions... Et puis... vous savez, mon petit pre... vous
n'tes pas mon type.

Et je lui clatai de rire au visage.

Il devint pourpre, ses yeux flambrent de colre. Mais il ne crut pas
prudent d'engager une discussion, pour laquelle j'tais terriblement
arme. Il ramassa avec prcipitation sa serviette et s'esquiva poursuivi
par mes rires...

Le lendemain,  propos de rien, Monsieur m'adressa une observation
grossire. Je m'emportai... Madame survint... Je devins folle de
colre. La scne qui se passa entre nous trois fut tellement effrayante,
tellement ignoble, que je renonce  la dcrire. Je leur reprochai, en
termes intraduisibles, toutes leurs salets, toutes leurs infamies, je
leur rclamai l'argent, prt  M. Xavier. Ils cumaient. Je saisis un
coussin et le lanai violemment  la tte de Monsieur.

--Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... tout de suite,
hurlait Madame, qui menaait de me dchirer le visage avec ses ongles...

--Je vous raye de ma socit... vous ne faites plus partie de ma
socit... fille perdue... prostitue!... vocifrait Monsieur, en
bourrant, de coups de poing, sa serviette...

Finalement, Madame me retint mes huit jours, refusa de payer les
quatre-vingt-dix francs de M. Xavier, m'obligea  lui rendre toutes les
frusques qu'elle m'avait donnes...

--Vous tes tous des voleurs... criai-je... vous tes tous des
maquereaux!...

Et je m'en allai, en les menaant du commissaire de police et du juge de
paix...

--Ah! c'est du potin que vous voulez.--Eh bien, allons-y, tas de
fripouilles!

Hlas, le commissaire de police prtendit que cela ne le regardait pas.
Le juge de paix m'engagea  touffer l'affaire. Il expliqua:

--D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira pas... Et c'est juste,
remarquez bien... Que deviendrait la socit si un domestique
pouvait avoir raison d'un matre?... Il n'y aurait plus de socit,
Mademoiselle... ce serait l'anarchie...

Je consultai un avou: il me demanda deux cents francs. J'crivis 
M. Xavier: il ne me rpondit pas... Alors je fis le compte de mes
ressources... Il me restait trois francs cinquante... et le pav de la
rue.




XIII


13 novembre.

Et je me revois  Neuilly, chez les soeurs de Notre-Dame des
Trente-six-Douleurs, espce de maison de refuge, en mme temps
que bureau de placement, pour les bonnes. C'est un bel
tablissement--matiche-- faade blanche, au fond d'un grand jardin.
Dans le jardin orn, tous les cinquante pas, de statues de la Vierge,
s'lve une petite chapelle toute neuve et somptueuse, btie avec
l'argent des qutes. De grands arbres l'entourent. Et, toutes les
heures, on entend tinter les cloches... C'est si gentil d'entendre
tinter les cloches... a remue dans le coeur des choses oublies et si
anciennes!... Quand les cloches tintent, je ferme les yeux, j'coute,
et je revois des paysages que je n'ai jamais vus peut-tre et que je
reconnais tout de mme, des paysages trs doux, imprgns de tous
les souvenirs transforms de l'enfance et de la jeunesse... et des
binious... et, sur la lande, au bord des grves, des droules lentes
de foules en fte... Ding... din... dong!... a n'est pas trs gai... a
n'est pas la mme chose que la gat, c'est mme triste au fond, triste
comme de l'amour... Mais j'aime a... A Paris, on n'entend jamais que la
corne du fontainier et l'assourdissante trompette des tramways.

Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est loge dans
des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement
de viandes de rebut, de lgumes gts, et l'on paie vingt-cinq sous par
jour  l'Institution. C'est--dire qu'elles retiennent, quand elles vous
ont place, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent a vous
placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures
du matin jusqu' neuf heures du soir, comme les dtenues des maisons
centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux
remplacent les rcrations... Ah! elles ne s'embtent pas, les bonnes
soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charit est un fameux truc...
Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voil... je serai bte toute
ma vie... Les dures leons de choses, les malheurs ne m'apprennent
jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme a de crier,
de faire le diable et, finalement, je suis toujours roule par tout le
monde.

Plusieurs fois, des camarades m'avaient parl des soeurs de Notre-Dame
des Trente-six-Douleurs:

--Oui, ma chre, parat qu'il ne vient que de chics types dans la
bote... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places
patantes.

Je le croyais... Et puis, dans ma dtresse, je m'tais souvenue avec
attendrissement, nigaude que je suis, des annes heureuses, passes
chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller
quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fire...

Lorsque j'arrivai l, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup
venaient de trs loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore
servi nulle part, et gauches, empotes, le teint plomb, avec des mines
sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent,
s'ouvraient sur le mirage de Paris, l-bas... Les autres, plus  la
coule, sortaient de place, comme moi.

Les soeurs me demandrent d'o je venais, ce que je savais faire, si
j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai
des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en
disant:

--Cette chre enfant!... nous lui trouverons une bonne place.

Toutes, nous tions leurs chres enfants. En attendant cette bonne
place promise, chacune de ces chres enfants tait occupe  quelque
ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le
mnage; celles-l travaillaient au jardin, bchaient la terre, comme
des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite  la couture, ayant,
disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingu... Je
commenai par ravauder les culottes de l'aumnier et les caleons
d'une espce de capucin qui, dans le moment, prchait une retraite  la
chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleons!... Pour sr qu'ils
ne ressemblaient pas  ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des
besognes moins ecclsiastiques, tout  fait profanes, des ouvrages de
fine et dlicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon lment...
Je participai  la confection d'lgants trousseaux de mariage, de
riches layettes, commands aux bonnes soeurs par des dames charitables
et riches qui s'intressaient  l'tablissement.

Tout d'abord, aprs tant de secousses, malgr la mauvaise nourriture,
les culottes de l'aumnier, le peu de libert, malgr tout ce que je
pouvais deviner d'exploitation pre, je gotai une relle douceur dans
ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de
prier tait en moi. Le remords, ou plutt la lassitude de ma conduite
passe m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite,
je me confessai  l'aumnier, celui-l mme dont j'avais raccommod les
sales culottes, ce qui faisait natre en moi, tout de mme, en dpit de
ma sincre pit, des penses irrvrencieuses et foltres... C'tait un
drle de bonhomme que cet aumnier, tout rond, tout rouge, un peu
rude de manires et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il
m'adressait des questions tranges, insistait de prfrence sur mes
lectures.

--De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon
sans doute... Je ne vous donne pas a pour l'_Imitation_... non... Mais
a n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les
livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple
Voltaire... a, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un
pch mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voil qui est
dangereux...

--Et Paul Bourget, mon pre?...

--Paul Bourget!... Il entre dans la bonne voie... je ne dis pas non...
je ne dis pas non... Mais son catholicisme n'est pas sincre... pas
encore; du moins il est trs ml... a me fait l'effet, votre Paul
Bourget, d'une cuvette... oui, l... d'une cuvette o l'on s'est
lav n'importe quoi... et o nagent, parmi du poil et de la mousse de
savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, encore...
Huysmans, tenez... c'est raide... ah! sapristi, c'est trs raide... mais
orthodoxe...

Et il me disait encore:

--Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de votre corps?... a n'est
pas bien. Mon Dieu!... c'est toujours mal... Mais, pcher pour pcher,
encore faut-il mieux pcher avec ses matres... quand ce sont des
personnes pieuses... que toute seule, ou bien avec des gens de mme
condition que soi... C'est moins grave... a irrite moins le bon Dieu...
Et peut-tre que ces personnes ont des dispenses... Beaucoup ont des
dispenses...

Comme je lui nommais M. Xavier et son pre:

--Pas de noms... s'criait-il... je ne vous demande pas de noms... ne me
dites jamais de noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, ce
sont des personnes riches et respectables que vous me nommez-l... des
personnes extrmement religieuses... Par consquent, c'est vous qui avez
tort... vous qui vous insurgez contre la morale et contre la socit....

Ces conversations ridicules et surtout ces culottes dont je ne parvenais
pas  effacer, dans mon esprit, l'importune et trop humaine image,
refroidirent considrablement mon zle religieux, mes ardeurs de
repentie. Le travail aussi m'agaa. Il me donnait la nostalgie de mon
mtier. J'avais des dsirs impatients de m'vader de cette prison, de
retourner aux intimits des cabinets de toilette. Je soupirais aprs les
armoires, pleines de lingeries odorantes, les garde-robes o bouffent
les taffetas, o craquent les satins et les velours si doux  manier...
et les bains o, sur les chairs blondes, moussent les savons onctueux.
Et les histoires de l'office, et les aventures imprvues, le soir dans
l'escalier et dans les chambres!... C'est curieux, vraiment... Quand
je suis en place, ces choses-l me dgotent; quand je suis sans place,
elles me manquent... J'tais lasse aussi, lasse  l'excs, coeure
de ne manger depuis huit jours que des confitures faites avec des
groseilles tournes, dont les bonnes soeurs avaient achet un lot au
march de Levallois. Tout ce que les saintes femmes pouvaient arracher
au tombereau d'ordures, c'tait bon pour nous...

Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'vidente, la persistante effronterie
avec laquelle nous tions exploites. Leur truc tait simple et c'est
 peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaaient que les filles
incapables de leur tre utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un
profit quelconque, elles les gardaient prisonnires, abusant de
leurs talents, de leur force, de leur navet. Comble de la charit
chrtienne, elles avaient trouv le moyen d'avoir des domestiques, des
ouvrires qui les payassent et qu'elles dpouillaient, sans un remords,
avec un inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs
toutes petites conomies, aprs avoir gagn sur leur travail... Et les
frais couraient toujours.

Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus rudement qu'elles ne
m'eussent pas appele, une seule fois, au parloir. Mais  toutes mes
plaintes elles rpondaient, les saintes-nitouches:

--Un peu de patience, ma chre enfant... Nous pensons  vous, ma chre
enfant... pour une place excellente... nous cherchons, pour vous, une
place exceptionnelle... Nous savons ce qui vous convient... Il ne s'en
est pas encore prsent une seule, comme nous la voulons pour vous,
comme vous la mritez...

Les jours, les semaines s'coulaient; les places n'taient jamais
assez bonnes, assez exceptionnelles pour moi... Et les frais couraient
toujours.

Bien qu'il y et une surveillante au dortoir, il s'y passait, chaque
nuit, des choses  faire frmir. Ds que la surveillante avait termin
sa ronde et que tout semblait dormir, alors on voyait des ombres
blanches se lever, glisser, entrer dans des lits, sous les rideaux
referms... Et l'on entendait de petits bruits de baisers touffs, de
petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... Elles ne se
gnaient gures, les camarades... A la lueur trouble et tremblante de la
lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, bien des fois, j'ai
assist  des scnes d'une indcence farouche et triste... Les bonnes
soeurs, saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien voir, se
bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... Ne voulant point de
scandale chez elles--car elles eussent t obliges de renvoyer les
coupables--elles tolraient ces horreurs, en feignant de les ignorer...
Et les frais couraient toujours.

Heureusement, au plus fort de mes ennuis, j'eus la joie de voir entrer
dans l'tablissement une petite amie, Clmence, que j'appelais Clcl...
et que j'avais connue dans une place, rue de l'Universit... Clcl
tait charmante, toute blonde, toute rose et dlure... et d'une
vivacit, d'une gat!... Elle riait de tout, acceptait tout, se
trouvait bien partout. Dvoue et fidle, elle n'avait qu'un plaisir:
rendre service. Vicieuse jusque dans les moelles, son vice n'avait rien
de rpugnant,  force d'tre gai, ingnu, naturel. Elle portait le
vice comme une plante des fleurs, comme un cerisier des cerises...
Son bavardage de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes
embtements, endormit mes rvoltes... Comme nos deux lits taient
l'un prs de l'autre, nous nous mmes ensemble, ds la seconde nuit...
Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-tre... et, peut-tre
aussi le besoin de satisfaire une curiosit qui me trottait par la tte,
depuis longtemps... C'tait, du reste, la passion de Clcl... depuis
qu'elle avait t dbauche, il y a plus de quatre ans, par une de ses
matresses, la femme d'un gnral...

Une nuit que nous tions couches ensemble elle me raconta  voix basse,
avec de drles de chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, 
Versailles:

--Figure-toi qu'il n'y avait que des btes dans la turne... des chats,
trois perroquets... un singe... deux chiens... Et il fallait soigner
tout a... Rien n'tait assez bon pour eux... Nous, tu penses, on nous
collait de vieux rogatons, kif-kif  la bote... Eux, c'taient des
restes de volaille, des crmes, des gteaux, de l'eau d'vian, ma
chre!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau d'vian, les sales btes,
 cause de la typhode dont il y avait une pidmie,  Versailles...
Cet hiver, Madame eut le toupet d'enlever le pole de ma chambre pour
l'installer dans la pice o couchaient le singe et les chats. Ainsi,
tu crois?... Je les dtestais, surtout un des chiens... une horreur de
vieux carlin qui tait toujours fourr sous mes jupons... bien que je
le bourrasse de coups de pied... L'autre matin, Madame me surprit  le
battre... Tu vois la scne... Elle me mit  la porte en cinq-secs... Et
si tu savais, ma chre, ce chien...

Dans un clat de rire qu'elle touffa sur ma poitrine, entre mes seins:

--Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait des passions comme un
homme...

Non! cette Clcl!... ce qu'elle tait rigolote et gentille!...

* * * * *

On ne se doute pas de tous les embtements dont sont poursuivis les
domestiques, ni de l'exploitation acharne, ternelle qui pse sur
eux. Tantt les matres, tantt les placiers, tantt les institutions
charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement
salauds. Et personne ne s'intresse  personne. Chacun vit, s'engraisse,
s'amuse de la misre d'un plus pauvre que soi. Les scnes changent; les
dcors se transforment; vous traversez des milieux sociaux diffrents
et ennemis; et les passions restent les mmes, les mmes apptits
demeurent. Dans l'appartement triqu du bourgeois, ainsi que dans le
fastueux htel du banquier, vous retrouvez des salets pareilles, et
vous vous heurtez  de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille
comme je suis, le rsultat est qu'elle soit vaincue d'avance, o qu'elle
aille et quoi qu'elle fasse. Les pauvres sont l'engrais humain o
poussent les moissons de vie, les moissons de joie que rcoltent les
riches, et dont ils msusent si cruellement, contre nous...

On prtend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! voil une bonne blague,
par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des
esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte
de vilet morale, d'invitable corruption, de rvolte engendreuse de
haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs matres...
Entrs purs et nafs--il y en a--dans le mtier, ils sont vite pourris,
au contact des habitudes dpravantes. Le vice, on ne voit que lui, on
ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y faonnent de
jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune dfense,
tant obligs au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter.
Et la rvolte vient de ce qu'ils sont impuissants  le satisfaire et 
briser toutes les entraves mises  son expansion naturelle. Ah! c'est
extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les
rsignations, tous les sacrifices, tous les hrosmes, et seulement les
vices qui flattent la vanit des matres et ceux qui profitent  leur
intrt: tout cela pour du mpris et pour des gages variant entre
trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop
fort!... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perptuelle, dans une
perptuelle angoisse, entre le demi-luxe phmre des places et la
dtresse des lendemains de chmage; que nous avons la conscience des
suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout,
devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment 
triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numrotent les petits
fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos
poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a
pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas
un objet qui ne nous crie: Voleuse!... voleuse!... voleuse! Ajoutez
encore la vexation continue de cette ingalit terrible, de cette
disproportion effrayante dans la destine, qui, malgr les familiarits,
les sourires, les cadeaux, met entre nos matresses et nous un
intraversable espace, un abme, tout un monde de haines sourdes,
d'envies rentres, de vengeances futures... disproportion rendue 
chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les
caprices et mme par les bonts de ces tres sans justice, sans amour,
que sont les riches... Avez-vous rflchi, un instant,  ce que nous
pouvons ressentir de haines mortelles et lgitimes, de dsirs de
meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas,
d'ignoble, nous entendons nos matres s'crier devant nous, avec un
dgot qui nous rejette si violemment hors l'humanit: Il a une me
de domestique... C'est un sentiment de domestique...? Alors que
voulez-vous que nous devenions dans ces enfers?... Est-ce qu'elles
s'imaginent vraiment que je n'aimerais pas porter de belles robes,
rouler dans de belles voitures, faire la fte avec des amoureux, avoir,
moi aussi, des domestiques?... Elles nous parlent de dvouement, de
probit, de fidlit... Non, mais vous vous en feriez mourir, mes
petites vaches!...

* * * * *

Une fois--c'tait rue Cambon... en ai-je fait, mon Dieu! de ces
places--les matres mariaient leur fille. Il y eut une grande soire,
o l'on exposa les cadeaux, des cadeaux  remplir une voiture de
dmnagement. Je demandai  Baptiste, le valet de chambre, en manire de
rigolade...

--Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?

--Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les paules.

--Allons... dites-le!

--Un bidon de ptrole allum sous leur lit.. Le v'l, mon cadeau...

C'tait chouettement rpondre. Du reste, ce Baptiste tait un homme
patant dans la politique.

--Et le vtre, Clestine?... me demanda-t-il  son tour.

--Moi?

Je crispai mes deux mains en forme de serres, et faisant le geste de
griffer, frocement, un visage.

--Mes ongles... dans ses yeux! rpondis-je.

Le matre d'htel  qui on ne demandait rien et qui, de ses doigts
mticuleux, arrangeait des fleurs et des fruits dans une coupe de
cristal, dit sur un ton tranquille:

--Moi, je me contenterais de leur asperger la gueule,  l'glise, avec
un flacon de bon vitriol...

Et il piqua une rose entre deux poires.

Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, c'est que ces
vengeances-l n'arrivent pas plus souvent. Quand je pense qu'une
cuisinire, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de
ses matres... une pince d'arsenic  la place de sel... un petit filet
de strychnine au lieu de vinaigre... et a y est!... Eh bien, non...
Faut-il que nous ayons tout de mme, la servitude dans le sang!...

Je n'ai pas d'instruction et j'cris ce que je pense et ce que j'ai
vu... Eh bien, je dis que tout cela n'est pas beau... Je dis que, du
moment o quelqu'un installe, sous son toit, ft-ce le dernier des
pauvres diables, ft-ce la dernire des filles, je dis qu'il leur doit
de la protection, qu'il leur doit du bonheur... Je dis aussi que si le
matre ne nous le donne pas, nous avons le droit de le prendre,  mme
son coffre,  mme son sang...

Et puis, en voil assez... J'ai tort de songer  ces choses qui me font
mal  la tte et me retournent l'estomac... Je reviens  mes petites
histoires.

* * * * *

J'eus beaucoup de peine  quitter les soeurs de
Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgr l'amour de Clcl, et ce
qu'il me donnait de sensations nouvelles et gentilles, je me faisais
vieille dans la bote, et j'avais des fringales de libert. Lorsqu'elles
eurent compris que j'tais bien dcide  partir, alors les braves
soeurs m'offrirent des places et des places... Il n'y en avait que pour
moi... Mais, plus souvent--je ne suis pas toujours une bte, et j'ai
l'oeil aux canailleries... Toutes ces places, je les refusai;  toutes,
je trouvai quelque chose qui ne me convenait pas... Il fallait voir
leurs ttes, aux saintes femmes... C'tait risible... Elles avaient
compt qu'en me plaant chez de vieilles bigotes, elles pourraient se
rembourser, usurairement, sur mes gages, des frais de la pension... Et
je jouissais de leur poser un lapin,  mon tour.

Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais l'intention de partir,
le soir mme. Elle eut le toupet de me rpondre, en levant les bras au
ciel:

--Mais, ma chre enfant, c'est impossible...

--Comment, c'est impossible?...

--Mais, ma chre enfant, vous ne pouvez pas quitter la maison, comme
a... Vous nous devez plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer
d'abord ces soixante-dix francs...

--Et avec quoi?... rpliquai-je. Je n'ai pas un sou... Vous pouvez vous
fouiller...

La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, et, dignement,
svrement, elle pronona:

--Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que c'est un vol?... Et voler de
pauvres femmes comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilge dont le
bon Dieu vous punira... Rflchissez...

Alors, la colre me prit:

--Dites donc?... m'criai-je... Qui vole ici de vous ou de moi?... Non,
mais vous tes patantes, mes petites mres...

--Mademoiselle, je vous dfends de parler ainsi...

--Ah! fichez-moi la paix,  la fin... Comment?... On fait votre
ouvrage... on travaille comme des btes pour vous du matin au soir... on
vous gagne des argents normes... vous nous donnez une nourriture dont
les chiens ne voudraient pas... Et il faudrait vous payer par-dessus le
march!... Ah! vous ne doutez de rien...

La soeur Boniface tait devenue toute ple... Je sentais qu'elle avait
sur les lvres des mots grossiers, orduriers, furieux, prts  sortir...
Elle n'osa pas les lcher... et elle bgaya:

--Taisez-vous!... vous tes une fille sans pudeur, sans religion... Dieu
vous punira... Partez, si vous le voulez... nous retenons votre malle...

Je me campai toute droite devant elle, dans une attitude de dfi, et la
regardant bien en face:

--Ah! je voudrais voir a!... Essayez un peu de retenir ma malle... et
vous allez voir rappliquer, tout de suite, le commissaire de police...
Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes de vos
aumniers, de voler le pain des pauvres filles, de spculer sur les
horreurs qui se passent toutes les nuits dans le dortoir...

La bonne soeur blmit. Elle essaya de couvrir ma voix de sa voix:

--Mademoiselle... mademoiselle...

--Avec a que vous ne savez rien des cochonneries qui se passent toutes
les nuits, dans le dortoir!... Osez donc me dire, en face, les yeux dans
les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, parce qu'elles
vous rapportent... oui, parce qu'elles vous rapportent!...

Et trpidante, haletante, la gorge sche, j'achevai mon rquisitoire.

--Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'tre une prison et
un bordel?... eh bien, oui, j'en ai plein le dos de la religion... Ma
malle, entendez-vous!... je veux ma malle... vous allez me donner ma
malle tout de suite.

La soeur Boniface eut peur.

--Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, dit-elle d'une voix
digne... C'est bien... vous partirez...

--Avec ma malle?

--Avec votre malle...

--C'est bon... Ah! il en faut des manires ici, pour avoir ses
affaires... C'est pire qu' la douane...

Je partis, en effet, le soir mme... Clcl, qui fut trs gentille, et
qui avait des conomies, me prta vingt francs... J'allai retenir une
chambre chez un logeur de la rue de la Sourdire... Et je me payai un
paradis  la Porte-Saint-Martin. On y jouait les _Deux Orphelines_...
Comme c'est a!... C'est presque mon histoire...

Je passai l une soire dlicieuse,  pleurer, pleurer, pleurer...




XIV


18 novembre.

Rose est morte. Dcidment le malheur est sur la maison du capitaine.
Pauvre capitaine!... Son furet mort... Bourbaki mort... et voil le tour
de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a t emporte avant-hier
soir par une soudaine attaque de congestion pulmonaire... On l'a
enterre ce matin... Des fentres de la lingerie j'ai vu passer, dans
le chemin, le cortge... Port  bras par six hommes, le lourd cercueil
tait tout couvert de couronnes et de gerbes de fleurs blanches comme
celui d'une jeune vierge. Une foule considrable,--le Mesnil-Roy tout
entier--suivait, en longues files noires et bavardes, le capitaine
Mauger qui, trs raide, sangl dans une redingote noire, toute
militaire, conduisait le deuil. Et les cloches de l'glise, au loin
tintant, rpondaient au bruit des tintenelles que le bedeau agitait...
Madame m'avait avertie que je ne devais pas aller aux obsques. Je n'en
avais, d'ailleurs, nulle envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si
mchante; sa mort me laisse indiffrente et trs calme. Pourtant, Rose
me manquera peut-tre, et, peut-tre, regretterai-je sa prsence dans
le chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit faire chez
l'picire!...

* * * * *

J'tais curieuse de connatre les impressions du capitaine sur cette
mort si brusque. Et, comme mes matres taient en visite, je me suis
promene, l'aprs-midi, le long de la haie. Le jardin du capitaine est
triste et dsert... Une bche plante dans la terre indique le travail
abandonn. Le capitaine ne viendra pas dans le jardin, me disais-je.
Il pleure, sans doute, affaiss dans sa chambre, parmi des souvenirs...
Et, tout  coup, je l'aperois. Il n'a plus sa belle redingote de
crmonie, il a rendoss ses habits de travail, et, coiff de son
antique bonnet de police, il charrie du fumier sur les pelouses avec
acharnement... Je l'entends mme qui trompette  voix basse un air
de marche. Il abandonne sa brouette et vient  moi, sa fourche sur
l'paule.

--Je suis content de vous voir, mademoiselle Clestine... me dit-il.

Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je cherche des mots, des
phrases... Mais allez donc trouver une parole mue devant un aussi drle
de visage... Je me contente de rpter:

--Un grand malheur, monsieur le capitaine... un grand malheur pour
vous... Pauvre Rose!

--Oui... oui... fait-il mollement.

Sa physionomie est sans expression. Ses gestes sont vagues... Il ajoute,
en piquant sa fourche dans une partie molle de la terre, prs de la
haie:

--D'autant que je ne puis pas rester, sans personne...

J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:

--Vous ne la remplacerez pas facilement, capitaine.

Dcidment, il n'est pas mu du tout. On dirait mme  ses yeux
subitement devenus plus vifs,  ses mouvements plus alertes, qu'il est
dbarrass d'un grand poids.

--Bah! dit-il, aprs un petit silence... tout se remplace..

Cette philosophie rsigne m'tonne et mme me scandalise un peu.
J'essaie, pour m'amuser, de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu
en perdant Rose...

--Elle connaissait si bien vos habitudes, vos gots... vos manies!...
Elle vous tait si dvoue!

--Eh bien! il n'aurait plus manqu que a... grince-t-il.

Et faisant un geste, par quoi il semble carter toute sorte
d'objections:

--D'ailleurs, m'tait-elle si dvoue?... Tenez, j'aime mieux vous le
dire; j'en avais assez de Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions
pris un petit garon pour aider... elle ne fichait plus rien dans la
maison... et tout y allait trs mal... trs mal... Je ne pouvais mme
plus manger un oeuf  la coque cuit  mon got... Et les scnes du matin
au soir,  propos de rien!... Ds que je dpensais dix sous, c'taient
des cris... des reproches... Et lorsque je causais avec vous, comme
aujourd'hui... eh bien, c'en taient des histoires... car elle tait
jalouse, jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait entendre
a!... Ah! non, non... Enfin, je n'tais plus chez moi, foutre!

Il respire largement, bruyamment, et, comme un voyageur revenu d'un long
voyage, il contemple avec une joie profonde et nouvelle le ciel, les
pelouses nues du jardin, les entrelacs violacs que font les branches
d'arbres sur la lumire, sa petite maison.

Cette joie, dsobligeante pour la mmoire de Rose, me parat maintenant
trs comique. J'excite le capitaine aux confidences... Et je lui dis,
sur un ton de reproche:

--Capitaine... je crois que vous n'tes pas juste pour Rose.

--Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... Vous ne savez pas,
vous... vous ne savez rien... Elle n'allait pas vous raconter toutes les
scnes qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... son gosme.
Rien ne m'appartenait plus ici... tout tait  elle, chez moi... Ainsi,
vous ne le croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne l'avais
plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait tout le temps... Elle
prenait tout, du reste, c'est bien simple... Quand je pense que je ne
pouvais plus manger d'asperges  l'huile... parce qu'elle ne les aimait
pas!... Ah! elle a bien fait de mourir... C'est ce qui pouvait lui
arriver de mieux... car, d'une manire comme de l'autre... je ne
l'aurais pas garde... non, non, foutre!... je ne l'aurais pas garde.
Elle m'excdait, l!... J'en avais plein le dos... Et je vais vous
dire... si j'tais mort avant elle, Rose et t joliment attrape,
allez!... Je lui en rservais une qu'elle et trouve amre... Je vous
en rponds!...

Sa lvre se plisse dans un sourire qui finit en atroce grimace... Il
continue, en coupant chacun de ses mots de petits pouffements humides:

--Vous savez que j'avais rdig un testament o je lui donnais tout...
maison... argent... rentes... tout? Elle a d vous le dire... elle le
disait  tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne vous a pas dit, parce
qu'elle l'ignorait, c'est que, deux mois aprs, j'avais fait un second
testament qui annulait le premier... et o je ne lui donnais plus
rien... foutre!... pas ...

N'y tenant plus, il clate de rire... d'un rire strident qui s'parpille
dans le jardin, comme un vol de moineaux piaillants... Et il s'crie:

--a, c'est une ide hein?... Oh! sa tte--la voyez-vous d'ici--en
apprenant que ma petite fortune... pan... je la lguais  l'Acadmie
franaise... Car, ma chre demoiselle Clestine... c'est vrai... ma
fortune, je la lguais  l'Acadmie franaise... a, c'est une ide...

Je laisse son rire se calmer, et, gravement, je lui demande:

--Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous faire?

Le capitaine me regarde longuement, me regarde malicieusement, me
regarde amoureusement... et il dit:

--Eh bien, voil?... a dpend de vous...

--De moi?...

--Oui, de vous, de vous seule.

--Et comment a?...

Un petit silence encore, durant lequel, le mollet tendu, la taille
redresse, la barbiche tordue et pointante, il cherche  m'envelopper
d'un fluide sducteur.

--Allons... fait-il, tout d'un coup... allons droit au but... Parlons
carrment... en soldat... Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle
est  vous...

J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du plus lointain de ses
yeux... Elle ne me surprend pas... Je lui oppose un visage srieux,
impassible.

--Et les testaments, capitaine?

--Je les dchire, nom de Dieu!

J'objecte:

--Mais, je ne sais pas faire la cuisine...

--Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le vtre, foutre!... je ferai
tout...

Il devient galant, grillard; son oeil s'merillonne... Il est heureux
pour ma vertu que la haie me spare de lui; sans quoi, je suis sre
qu'il se jetterait sur moi...

--Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une voix rauque et
ptaradante  la fois... Celle que je vous demande... ah! Clestine,
je parie que vous savez la faire... que vous savez y mettre des pices,
foutre!... Ah! nom d'un chien...

Je souris ironiquement et, le menaant du doigt, comme on fait d'un
enfant:

--Capitaine... capitaine... vous tes un petit cochon!

--Non pas un petit!... rclame-t-il orgueilleusement... un gros... un
trs gros... foutre!... Et puis... il y a autre chose... Il faut que je
vous le dise...

Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux s'injectent de sang.
Et d'une voix plus basse il dit:

--Si vous veniez, chez moi, Clestine... eh bien...

--Eh bien, quoi?...

--Eh bien, les Lanlaire crveraient de fureur, ah!... a, c'est une
ide!

Je me tais et fais semblant de rver  des choses profondes... Le
capitaine s'impatiente... s'nerve... Il creuse le sable de l'alle,
sous le talon de ses chaussures:

--Voyons, Clestine... Trente-cinq francs par mois... la table du
matre... la chambre du matre, foutre!... un testament... a vous
va-t-il?... Rpondez-moi...

--Nous verrons plus tard... Mais prenez en une autre, en attendant,
foutre!...

Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la figure la tempte de
rires qui gronde en ma gorge.

* * * * *

Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine ou Joseph?...
Vivre  l'tat de servante matresse avec tous les alas qu'un tel tat
comporte, c'est--dire rester encore  la merci d'un homme stupide,
grossier, changeant, et sous la dpendance de mille circonstances
fcheuses et de mille prjugs?... Ou bien me marier et acqurir ainsi
une sorte de libert rgulire et respecte, dans une situation exempte
du contrle des autres, libre du caprice des vnements?... Voil
enfin une partie de mon rve qui se ralise...

Il est bien vident que cette ralisation, j'aurais pu la souhaiter plus
grandiose... Mais,  voir combien peu de chances s'offrent, en gnral,
dans l'existence d'une femme comme moi, je dois me fliciter qu'il
m'arrive enfin quelque chose d'autre que cet ternel et monotone
ballottement d'une maison  une autre, d'un lit  un autre, d'un visage
 un autre visage...

Naturellement, j'carte tout de suite la combinaison du capitaine... Je
n'avais d'ailleurs pas besoin de cette dernire conversation avec
lui, pour savoir quelle espce de grotesque et sinistre fantoche, quel
exemplaire d'humanit baroque il reprsente... Outre que sa laideur
physique est totale, car rien ne la relve et ne la corrige, il ne donne
aucune prise sur son me... Rose croyait fermement sa domination assure
sur cet homme, et cet homme la roulait!... On ne domine pas le nant, on
n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis non plus, sans suffoquer
de rire, songer un seul instant  l'ide que ce personnage ridicule
me tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est mme pas
du dgot que j'prouve, car le dgot suppose la possibilit d'un
accomplissement. Or, j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut
pas tre... Si par un prodige, par un miracle, il se trouvait que
je tombasse dans son lit, je suis sre que ma bouche serait toujours
spare de la sienne par un inextinguible rire. Amour ou plaisir,
veulerie ou piti, vanit ou intrt, j'ai couch avec bien des
hommes... Cela me parat, du reste, un acte normal, naturel,
ncessaire... Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je n'y
aie pas got une joie quelconque... Mais un homme d'un ridicule
aussi incomparable que le capitaine, je suis sre que cela ne peut pas
arriver, ne peut pas physiquement arriver... Il me semble que ce serait
quelque chose contre nature... quelque chose de pire que le chien de
Clcl... Eh bien, malgr cela, je suis contente... et j'en prouve
presque de l'orgueil... De si bas qu'il vienne, c'est tout de mme un
hommage, et cet hommage me donne davantage confiance en moi-mme et en
ma beaut...

A l'gard de Joseph, mes sentiments sont tout autres. Joseph a pris
possession de ma pense. Il la retient, il la captive, il l'obsde...
Il me trouble, m'enchante et me fait peur, tour  tour. Certes, il est
laid, brulalement, horriblement laid, mais, quand on dcompose cette
laideur, elle a quelque chose de formidable qui est presque de la
beaut, qui est plus que la beaut, qui est au-dessus de la beaut,
comme un lment. Je ne me dissimule pas la difficult, le danger de
vivre, marie ou non, avec un tel homme dont il m'est permis de tout
souponner et dont, en ralit, je ne connais rien... Et c'est ce qui
m'attire vers lui avec la violence d'un vertige... Au moins, celui-l
est capable de beaucoup de choses dans le crime, peut-tre, et peut-tre
aussi dans le bien... Je ne sais pas... Que veut-il de moi?... que
fera-t-il de moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons
que j'ignore... le jouet de ses passions froces?... M'aime-t-il
seulement... et pourquoi m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes
vices... pour mon intelligence... pour ma haine des prjugs, lui qui
les affiche tous?... Je ne sais pas... Outre cet attrait de l'inconnu et
du mystre, il exerce sur moi ce charme pre, puissant, dominateur,
de la force. Et ce charme--oui ce charme--agit de plus en plus sur mes
nerfs, conquiert ma chair passive et soumise. Prs de Joseph, mes sens
bouillonnent, s'exaltent, comme ils ne se sont jamais exalts au contact
d'un autre mle. C'est en moi un dsir plus violent, plus sombre, plus
terrible mme que le dsir qui, pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre,
dans mes baisers avec M. Georges... C'est autre chose que je ne puis
dfinir exactement, qui me prend tout entire, par l'esprit et par
le sexe, qui me rvle des instincts que je ne me connaissais pas,
instincts qui dormaient en moi,  mon insu, et qu'aucun amour, aucun
branlement de volupt n'avait encore rveills... Et je frmis de la
tte aux pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, me disant:

--Vous tes comme moi, Clestine... Ah! pas de visage, bien sr!... Mais
nos deux mes sont pareilles... nos deux mes se ressemblent...

Nos deux mes!... Est-ce que c'est possible?

Ces sensations que j'prouve sont si nouvelles, si imprieuses, si
fortement tenaces, qu'elles ne me laissent pas une minute de rpit...
et que je reste toujours sous l'influence de leur engourdissante
fascination... En vain, je cherche  m'occuper l'esprit par d'autres
penses... J'essaie de lire, de marcher dans le jardin, quand mes
matres sont sortis, de travailler avec acharnement dans la lingerie 
mes raccommodages, quand ils sont l... Impossible!... C'est Joseph qui
possde toutes mes penses... Et, non seulement, ils les possde dans le
prsent, mais il les possde aussi dans le pass... Joseph s'interpose
tellement entre tout mon pass et moi, que je ne vois pour ainsi
dire que lui... et que ce pass, avec toutes ses figures vilaines ou
charmantes, se recule de plus en plus, se dcolore, s'efface... Clophas
Biscouille, M. Jean... M. Xavier... William, dont je n'ai pas encore
parl... M. Georges lui-mme, dont je me croyais l'me marque  jamais,
comme est marque par le fer rouge l'paule des forats... et tous
ceux-l,  qui volontairement, joyeusement, passionnment, j'ai donn
un peu ou beaucoup de moi-mme... de ma chair vibrante et de mon coeur
douloureux... des ombres, dj!... Des ombres indcises et falotes qui
s'enfoncent, souvenirs  peine, et bientt rves confus... ralits
intangibles, oublis... fumes... rien... dans le nant!... Quelquefois,
 la cuisine, aprs le dner, en regardant Joseph et sa bouche de
crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes pommettes, et son crne bas,
raboteux, bossel o la lumire de la lampe accumule les ombres dures,
je me dis:

--Non... non... ce n'est pas possible... je suis sous le coup d'une
folie... je ne veux pas... je ne peux pas aimer cet homme... Non,
non!... ce n'est pas possible...

Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... Et il faut bien,
enfin, que je me l'avoue  moi-mme... que je me le crie  moi-mme...
J'aime Joseph!...

Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne faut jamais se moquer
de l'amour... pourquoi il y a des femmes qui se ruent, avec toute
l'inconscience du meurtre, avec toute la force invincible de la nature,
aux baisers des brutes, aux treintes des monstres, et qui rlent de
volupt sur des faces ricanantes de dmons et de boucs...

* * * * *

Joseph a obtenu de Madame six jours de cong, et demain, sous prtexte
d'affaires de famille, il va partir pour Cherbourg... C'est dcid;
il achtera le petit caf... Seulement, pendant quelques mois, il ne
l'exploitera pas lui-mme. Il a quelqu'un l-bas, un ami sr, qui s'en
charge...

--Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le repeindre... le remettre
 neuf... qu'il soit trs beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres
dores: A l'Arme Franaise!... Et puis, je ne peux pas quitter ma
place, encore... a, je ne peux pas...

--Pourquoi a, Joseph?...

--Parce que a ne se peut pas, maintenant...

--Mais, quand partirez-vous, pour tout  fait?...

Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un regards sournois... et il
dit:

--a... je n'en sais rien... Peut-tre pas avant six mois d'ici...
peut-tre plutt... peut-tre plus tard aussi... On ne peut pas
savoir... a dpend...

Je sens qu'il ne veut pas parler... Nanmoins, j'insiste:

--a dpend de quoi?...

Il hsite  me rpondre, puis sur un ton mystrieux et, en mme temps un
peu excit:

--D'une affaire... fait-il... d'une affaire trs importante...

--Mais quelle affaire?...

--D'une affaire... voil!

Cela est prononc d'une voix brusque, d'une voix o il y a, non pas de
la colre... mais de l'nervement. Il refuse de s'expliquer davantage...

Il ne me parle pas de moi... Cela m'tonne et me cause un
dsappointement pnible... Aurait-il chang d'ide?... Mes curiosits,
mes hsitations l'auraient-elles lass?... Il est bien naturel,
cependant, que je m'intresse  un vnement, dont je dois partager le
succs ou le dsastre... Est-ce que les soupons que je n'ai pu cacher,
du viol, par lui, de la petite Claire, n'auraient point amen,  la
rflexion, une rupture entre Joseph et moi?... Au serrement de coeur
que j'prouve je sens que ma rsolution--diffre par coquetterie, par
taquinerie--tait bien prise, pourtant... tre libre... trner dans un
comptoir, commander aux autres, se savoir regarde, dsire, adore par
tant d'hommes!... Et cela ne serait plus?... Et ce rve m'chapperait,
comme tous les autres rves?... Je ne veux pas avoir l'air de me jeter 
la tte de Joseph... mais je veux savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je
prends une physionomie triste... et je soupire:

--Quand vous serez parti, Joseph, la maison ne sera plus tenable pour
moi... J'tais si bien habitue  vous maintenant...  nos causeries...

--Ah dame!...

--Moi aussi, je partirai.

Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... le front
soucieux... l'esprit proccup... les mains tournant un peu
nerveusement, dans la poche de son tablier bleu, un scateur...
L'expression de sa figure est mauvaise... Je rpte, en le regardant
aller et venir...

--Oui, je partirai... Je retournerai  Paris...

Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... pas un regard
suppliant vers moi... Il remet un morceau de bois dans le pole qui
s'teint... puis, il recommence de marcher silencieusement dans
la petite pice... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte donc cette
sparation?... Il la veut donc?... Cette confiance en moi, cet
amour pour moi qu'il avait, il les a donc perdus?... Ou, simplement,
redoute-t-il mes imprudences, mes ternelles questions?... Je lui
demande, un peu tremblante:

--Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine,  vous aussi, Joseph...
de ne plus nous voir?...

Sans s'arrter de marcher, sans me regarder mme de ce regard oblique et
de coin qu'il a souvent:

--Bien sr... dit-il... Qu'est-ce que vous voulez?... On ne peut pas
obliger les gens  faire ce qu'ils refusent de faire... a plat, ou a
ne plat pas...

--Qu'est-ce que j'ai refus de faire, Joseph?...

--Et puis, vous avez toujours de mauvaises ides sur moi...
continue-t-il, sans rpondre  ma question.

--Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...

--Parce que...

--Non, non, Joseph... c'est vous qui ne m'aimez plus... c'est vous qui
avez autre chose dans la tte, maintenant... Je n'ai rien refus,
moi... j'ai rflchi, voil tout... C'est assez naturel, voyons... On ne
s'engage pas pour la vie, sans rflchir... Vous devriez me savoir gr,
au contraire, de mes hsitations... Elles prouvent que je ne suis pas
une vapore... que je suis une femme srieuse...

--Vous tes une bonne femme, Clestine... une femme d'ordre...

--Eh bien, alors?...

Joseph s'arrte enfin de marcher et, fixant sur moi des yeux profonds...
et encore mfiants... et pourtant plus tendres:

--a n'est pas a, Clestine... dit-il lentement... ne s'agit pas
de a... Je ne vous empche pas de rflchir, moi... Parbleu!...
rflchissez... Nous avons le temps... et j'en recauserons,  mon
retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... c'est qu'on soit trop
curieuse... Il y a des choses qui ne regardent pas les femmes... il y a
des choses...

Et il achve sa phrase dans un hochement de tte...

Aprs un moment de silence:

--Je n'ai pas autre chose dans la tte, Clestine... Je rve de vous...
j'ai les sangs tourns de vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce
que j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... Mais
ne faut pas tre curieuse... Vous, vous faites ce que vous faites...
moi, je fais ce que je fais... Comme a, il n'y a pas d'erreur, ni de
surprise...

S'approchant de moi, il me saisit les mains:

--J'ai la tte dure, Clestine... a, oui!... Mais ce qui est dedans,
y est bien... On ne peut plus l'en retirer, aprs... Je rve de vous,
Clestine... de vous... dans le petit caf...

Les manches de sa chemise sont retrousses, en bourrelets, jusqu' la
saigne: les muscles de ses bras, normes, souples, huils comme des
bielles, faits pour toutes les treintes, fonctionnent puissamment,
allgrement, sous la peau blanche.. Sur les avant-bras et de chaque ct
des biceps, je vois des tatouages, coeurs enflamms, poignards croiss,
au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur forte de mle, presque de
fauve, monte de sa poitrine large et bombe comme une cuirasse... Alors,
grise par cette force et par cette odeur, je m'accote au chevalet
o tout  l'heure, quand je suis venue, il frottait les cuivres des
harnais... Ni M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui taient,
pourtant, jolis et parfums, ne m'ont produit jamais une impression
aussi violente que celle qui me vient de ce presque vieillard,  crne
troit,  face de bte cruelle... Et, l'treignant  mon tour, tchant
de faire flchir, sous ma main, ses muscles durs et bands comme de
l'acier:

--Joseph... lui dis-je d'une voix dfaillante... il faut se mettre
ensemble, tout de suite... mon petit Joseph... Moi aussi, je rve de
vous... moi aussi, j'ai les sangs tourns de vous...

Mais Joseph, grave, paternel, rpond:

--a ne se peut pas, maintenant, Clestine...

--Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit Joseph!...

Il se dgage de mon treinte avec des mouvements doux.

--Si c'tait, seulement pour s'amuser, Clestine... bien sr... Oui
mais... c'est srieux... c'est pour toujours... Il faut tre sage... On
ne peut pas faire a... avant que le prtre y passe...

Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les yeux brillants, la
respiration courte... moi, les bras rompus, la tte bourdonnante... le
feu au corps...




XV


20 novembre.

Joseph, ainsi qu'il tait convenu, est parti hier matin pour Cherbourg.
Quand je suis descendue, il n'est dj plus l. Marianne, mal rveille,
les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau  la pompe. Il
y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette o Joseph vient de
manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquite et,
en mme temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement
d'aujourd'hui que se prpare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour
se lve  peine, l'air est froid. Au del du jardin, la campagne dort
encore sous d'pais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de
la valle invisible, le bruit trs faible d'un sifflet de locomotive.
C'est le train qui emporte Joseph et ma destine... Je renonce 
djeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop
lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La
brume s'paissit, gagne le jardin...

Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...

Toute la journe, j'ai t distraite, nerveuse, extrmement agite.
Jamais la maison ne m'a t plus pesante, jamais les longs corridors ne
m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glac; jamais je n'ai autant
dtest le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible
de travailler... J'ai eu avec Madame une scne trs violente,  la suite
de laquelle j'ai bien cru que je serais oblige de partir... Et je me
demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph...
Je redoute l'ennui d'tre seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais
vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler...

En gnral, ds que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la
boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit,
sa langue s'empte, ses lvres pendent et luisent comme la margelle use
d'un vieux puits... et elle est triste, triste  pleurer... Je ne
puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits
vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'
l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gmissements qui n'en
finissent pas, qu'elle a peur d'tre enceinte... Marianne enceinte!...
a, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire...
Mais j'prouve, bientt, une douleur vive, quelque chose comme un coup
de fouet au creux de l'estomac... Si c'tait de Joseph que Marianne ft
enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entre ici, j'ai tout
de suite souponn qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupon
stupide, rien depuis ne l'a justifi; au contraire... Non, non, c'est
impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je
l'aurais su... je l'aurais flair... Non, cela n'est pas... cela ne peut
pas tre... Et puis, Joseph est bien trop _artiste_ dans son genre... Je
demande:

--Vous tes sre d'tre enceinte, Marianne?

Marianne se tte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent
dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonfl:

--Sre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.

--Et de qui pourriez-vous tre enceinte, Marianne?

Elle hsite  rpondre... puis, brusquement, avec une sorte de fiert,
elle proclame:

--De Monsieur, donc!

Cette fois, j'ai failli touffer de rire. Il ne manquait plus que a 
Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon
rire est de l'admiration, se met  rire, elle aussi...

--Oui... oui, de Monsieur!... rpte-t-elle...

Mais comment se fait-il que je ne me sois aperue de rien?...
Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passe, pour ainsi dire,
sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien souponn?... J'interroge
Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec
complaisance, en se rengorgeant un peu:

--Il y a deux mois, Monsieur est entr dans la laverie o j'tais en
train de laver la vaisselle du djeuner. Il n'y avait pas longtemps que
vous tiez arrive ici... Et tenez, justement, Monsieur venait de causer
avec vous, sur l'escalier. Quand il est entr dans la laverie, Monsieur
faisait de grands gestes... soufflait trs fort... avait les yeux rouges
et hors la tte. J'ai cru qu'il allait tomber d'un coup de sang...
Sans rien me dire, il s'est jet sur moi, et j'ai bien vu de quoi il
s'agissait... Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas os me dfendre...
Et puis, on a si peu d'occasions ici!... a m'a tonne... mais a m'a
fait plaisir... Alors il est revenu, souvent... C'est un homme bien
mignon... bien caressant...

--Bien cochon, hein, Marianne?

--Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins d'extase... Et bel
homme!... Et tout!...

Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... Et sous la
camisole bleue dbraille, tache de graisse et de charbon, ses deux
seins se soulvent, normes, et roulent. Je lui demande encore:

--tes-vous contente au moins?

--Oui... je suis bien contente... rplique-t-elle. C'est--dire... je
serais bien contente.. si j'tais certaine de ne pas tre enceinte... A
mon ge... ce serait trop triste!

Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne chacune de mes paroles
d'un hochement de tte... Puis elle ajoute:

--C'est gal... pour tre plus tranquille... j'irai voir madame Gouin,
demain...

J'prouve une vraie piti pour cette pauvre femme dont le cerveau est si
noir, dont les ides sont si obscures... Ah! qu'elle est mlancolique
et lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi,  celle-l?...
Chose extraordinaire, l'amour ne lui a pas donn un rayonnement... une
grce... Elle n'a pas ce halo de lumire que la volupt met autour des
visages les plus laids... Elle est reste la mme... lourde, molle et
tasse... Et pourtant je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a d
ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps prive des caresses
d'un homme, lui vienne de moi... Car, c'est aprs avoir excit ses
dsirs sur moi, que Monsieur est all les assouvir, salement, sur cette
triste crature... Je lui dis affectueusement.

--Il faut faire bien attention, Marianne... Si Madame vous surprenait,
ce serait terrible...

--Oh il n'y a pas de danger!... s'crie-t-elle... Monsieur ne vient
que quand Madame est sortie... Il ne reste jamais bien longtemps... et
lorsqu'il est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de la
laverie qui donne sur la petite cour... et la porte de la petite cour...
qui donne sur la venelle. Au moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans
qu'on le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... Si Madame nous
surprenait... eh bien... voil!

--Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre Marianne...

--Eh bien, voil!... rpte-t-elle, en balanant sa tte  la manire
d'une vieille ourse...

Aprs un silence cruel, durant lequel je viens d'voquer ces deux tres,
ces deux pauvres tres en amour, dans la laverie:

--Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...

--Bien sr qu'il est tendre...

--Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... Qu'est-ce qu'il vous
dit?...

Et Marianne rpond:

--Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout de suite... et puis il
dit: Ah! bougre!... Ah! bougre! Et puis, il souffle... il souffle...
Ah! il est bien mignon...

Je l'ai quitte le coeur un peu gros... Maintenant, je ne ris plus,
je ne veux plus jamais rire de Marianne, et la piti que j'ai d'elle
devient un vritable et presque douloureux attendrissement.

Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, je le sens bien. En
rentrant dans ma chambre, je suis prise d'une sorte de honte et d'un
grand dcouragement... Il ne faudrait jamais rflchir sur l'amour.
Comme l'amour est triste, au fond! Et qu'en reste-t-il? Du ridicule,
de l'amertume, ou rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de
monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans son cadre de peluche
rouge, sur la chemine? Rien, sinon cette dception que j'ai aim un
sans-coeur, un vaniteux, un imbcile... Est-ce que, vraiment, j'ai pu
aimer ce belltre, avec sa face blanche et malsaine, ses ctelettes
noires d'ordonnance, sa raie au milieu du front?... Cette photographie
m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, ces deux yeux
si btes qui me regardent avec le mme regard de larbin insolent et
servile. Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, au fond de ma
malle, en attendant que je fasse de ce pass, de plus en plus dtest,
un feu de joie et des cendres!...

Et je pense  Joseph... O est-il  cette heure? Que fait-il? Songe-t-il
seulement  moi? Il est, sans doute, dans le petit caf. Il regarde,
il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l'effet que
je produirai au comptoir derrire la glace, parmi l'blouissement des
verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connatre Cherbourg,
ses rues, ses places, le port, afin de me reprsenter Joseph, allant,
venant, conqurant la ville comme il m'a conquise. Je me tourne et me
retourne dans mon lit, un peu fivreuse. Ma pense va de la fort de
Raillon  Cherbourg... du cadavre de Claire au petit caf. Et, aprs une
insomnie pnible, je finis par m'endormir avec l'image rude et svre de
Joseph dans les yeux, l'image immobile de Joseph qui se dtache,
l-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mtures
blanches et des vergues rouges.

Aujourd'hui, dimanche, je suis alle, l'aprs-midi, dans la chambre
de Joseph. Les deux chiens me suivent, empresss; ils ont l'air de me
demander o est Joseph... Un petit lit de fer, une grande armoire,
une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois
blanc; un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, courant sur une
tringle, prserve de la poussire, tel en est le mobilier. Si la chambre
n'est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propret extrmes.
Elle a quelque chose de la rigidit, de l'austrit d'une cellule de
moine dans un couvent. Aux murs peints  la chaux, entre les portraits
de Droulde et du gnral Mercier, des images saintes, non encadres,
des Vierges... une Adoration des Mages, un massacre des Innocents...
une vue du Paradis... Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir,
servant de bnitier, et que barre un rameau de buis bnit...

a n'est pas trs dlicat, sans doute... je n'ai pu rsister au dsir
violent de fouiller partout, dans l'espoir, vague d'ailleurs, de
dcouvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n'est mystrieux, dans
cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la chambre nue d'un homme qui
n'a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et
d'vnements... Les cls sont sur les meubles et sur les placards; pas
un tiroir n'est ferm. Sur la table, des paquets de graines et un livre:
_Le Bon Jardinier_... sur la chemine, un paroissien dont les pages sont
jaunies, et un petit carnet o sont copies diffrentes recettes pour
prparer l'encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de
nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle part; pas mme un
livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d'une correspondance
d'affaires, de politique, de famille ou d'amour... Dans la commode, 
ct de chaussures hors d'usage et de vieux becs d'arrosage, des tas de
brochures, de nombreux numros de _La Libre Parole_. Sous le lit, des
piges  loirs et  rats... J'ai tout palp, tout retourn, tout vid,
habits, matelas, linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans
l'armoire, rien n'est chang... elle est telle que je la laissai
lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en prsence de Joseph. Est-il
possible que Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui manque,
 ce point, ces mille petites choses intimes et familires, par o un
homme rvle ses gots, ses passions, ses penses... un peu de ce qui
domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du fond du tiroir de la table
je retire une bote  cigares, enveloppe de papier, ficele par un
quadruple tour de cordes fortement noues... A grand'peine, je dnoue
les cordes, j'ouvre la bote et je vois sur un lit d'ouate cinq
mdailles bnites, un petit crucifix d'argent, un chapelet  grains
rouges... Toujours la religion!...

Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l'irritation nerveuse
de n'avoir rien trouv de ce que je cherchais, rien appris de ce que je
voulais connatre. Dcidment, Joseph communique  tout ce qu'il touche
son impntrabilit... Les objets qu'il possde sont muets, comme sa
bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front... Le reste
de la journe, j'ai eu devant moi, rellement devant moi, la figure de
Joseph, nigmatique, ricanante et bourrue, tour  tour. Et il m'a sembl
que je l'entendais me dire:

--Tu es bien avance, petite maladroite, d'avoir t si curieuse...
Ah!... tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans
mes malles et dans mon me... tu ne sauras jamais rien!...

Je ne veux plus penser  tout cela, je ne veux plus penser  Joseph...
J'ai trop mal  la tte, et je crois que j'en deviendrais folle...
Retournons  mes souvenirs...

* * * * *

A peine sortie de chez les bonnes soeurs de Neuilly, je retombai dans
l'enfer des bureaux de placement. Je m'tais pourtant bien promis de
n'avoir plus jamais recours  eux... Mais, le moyen, quand on est sur le
pav, sans seulement de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les amies,
les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils ne vous rpondent mme pas...
Les annonces dans les journaux?... Ce sont des frais trs lourds, des
correspondances qui n'en finissent pas... des drangements pour le roi
de Prusse... Et puis, c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut
avoir des avances, et les vingt francs de Clcl avaient vite fondu
dans mes mains... La prostitution?... La promenade sur les trottoirs?...
Ramener des hommes, souvent plus gueux que soi?... Ah! ma foi, non...
Pour le plaisir, tant qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas...
je ne sais pas... je suis toujours roule... Je fus mme oblige de
mettre au clou quelques petits bijoux qui me restaient, afin de payer
mon logement et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle vous ramne
aux agences d'usure et d'exploitation humaine.

Ah! les bureaux de placement, en voil un sale truc... D'abord, il faut
donner dix sous pour se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des
mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, ce ne sont pas les
mauvaises places qui manquent, et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du
choix entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... Aujourd'hui,
des femmes de rien, des petites picires de quat'sous... se mlent
d'avoir des domestiques, et de jouer  la comtesse... Quelle piti! Si,
aprs des discussions, des enqutes humiliantes et de plus humiliants
marchandages, vous parvenez  vous arranger avec une de ces bourgeoises
rapaces, vous devez  la placeuse trois pour cent sur toute une anne de
gages... Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la
place qu'elle vous a procure. Cela ne la regarde pas... son compte est
bon, et la commission entire exige. Ah! elles connaissent le truc;
elles savent o elles vous envoient et que vous leur reviendrez
bientt... Ainsi, moi, j'ai fait sept places, en quatre mois et demi...
Une srie  la noire... des maisons impossibles, pires que des bagnes.
Eh bien, j'ai d payer au bureau trois pour cent, sur sept annes,
c'est--dire, en comprenant les dix sous renouvels de l'inscription,
plus de quatre-vingt-dix francs... Et il n'y avait rien de fait, et
tout tait  recommencer!... Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un
abominable vol?...

Le vol?... De quelque ct que l'on se retourne, on n'aperoit partout
que du vol... Naturellement, ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui
sont le plus vols et vols par ceux qui ont tout... Mais comment faire?
On rage, on se rvolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore
tre vole que de crever, comme des chiens, dans la rue... Le monde est
joliment mal fichu, voil qui est sr... Quel dommage que le gnral
Boulanger n'ait pas russi, autrefois!... Au moins, celui-l, parat
qu'il aimait les domestiques...

* * * * *

Le bureau, o j'avais eu la btise de m'inscrire, est situ, rue du
Colise, dans le fond d'une cour, au troisime tage d'une maison noire
et trs vieille, presque une maison d'ouvriers. Ds l'entre, l'escalier
troit et raide, avec ses marches malpropres qui collent aux semelles
et sa rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle un air empest au
visage, une odeur de plombs et de cabinets, et vous met, dans le coeur,
un dcouragement... Je ne veux pas faire la sucre, mais rien que de
voir cet escalier, cela m'affadit l'estomac, me coupe les jambes, et
je suis prise d'un dsir fou de me sauver... L'espoir qui, le long du
chemin, vous chante dans la tte, se tait aussitt, touff par cette
atmosphre paisse, gluante, par ces marches ignobles et ces murs
suintants qu'on dirait hants de larves visqueuses et de froids
crapauds. Vrai! je ne comprends pas que de belles dames osent
s'aventurer dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne sont pas
dgotes... Mais qu'est-ce qui les dgote, aujourd'hui, les belles
dames?... Elles n'iraient pas dans une pareille maison, pour secourir un
pauvre... mais pour embter une domestique, elles iraient le diable sait
o!...

Ce bureau tait exploit par Mme Paulhat-Durand, une grande femme
de quarante-cinq ans,  peu prs, qui, sous des bandeaux de cheveux
lgrement onduls et trs noirs, malgr des chairs amollies, comprimes
dans un terrible corset, gardait encore des restes de beaut, une
prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! ce qu'elle a d s'en
payer, celle-l!... D'une lgance austre, toujours en robe de taffetas
noir, une longue chane d'or rayant sa forte poitrine, une cravate de
velours brun autour du cou, des mains trs ples, elle semblait d'une
dignit parfaite et mme un peu hautaine. Elle vivait colle avec un
petit employ  la Ville, M. Louis--nous ne le connaissions que sous son
prnom... C'tait un drle de type, extrmement myope,  gestes menus,
toujours silencieux, et trs gauche dans un veston gris, rp et trop
court... Triste, peureux, vot quoique jeune, il ne paraissait pas
heureux, mais rsign... Il n'osait jamais nous parler, pas mme nous
regarder, car la patronne en tait fort jalouse... Quand il entrait, sa
serviette sous le bras, il se contentait de nous envoyer un petit coup
de chapeau, sans tourner la tte vers nous, et, tranant un peu la
jambe, il glissait dans le couloir comme une ombre... Et ce qu'il tait
reint, le pauvre garon!... M. Louis, le soir, mettait au net la
correspondance, tenait les livres... et le reste...

Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, ni Durand; ces deux
noms, qui faisaient si bien accols l'un  l'autre, elle les tenait,
parat-il, de deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle avait
vcu et qui lui avaient donn les fonds pour ouvrir son bureau. Son
vrai nom tait Josphine Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'tait
une ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs  toutes ses
allures prtentieuses,  des manires parodiques de grande dame acquises
dans le service et sous lesquelles, malgr la chane d'or et la robe de
soie noire, transparaissait la crasse des origines infrieures. Elle
se montrait insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne
domestique, mais cette insolence elle la rservait exclusivement
pour nous seules, tant, au contraire, envers ses clientes, d'une
obsquiosit servile, proportionne  leur rang social et  leur
fortune.

--Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, en minaudant... Des
femmes de chambre de luxe, c'est--dire des donzelles qui ne veulent
rien faire... qui ne travaillent pas, et dont je ne garantis pas
l'honntet et la moralit... tant que vous voudrez!... Mais des femmes
qui travaillent, qui cousent, qui connaissent leur mtier, il n'y en a
plus... je n'en ai plus... personne n'en a plus... C'est comme a...

Son bureau tait pourtant achaland... Elle avait surtout la clientle
du quartier des Champs-lyses, compose, en grande partie, d'trangres
et de juives... Ah! j'en ai connu l des histoires!...

La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au salon o Mme
Paulhat-Durand trne dans sa perptuelle robe de soie noire. A gauche du
couloir, c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre avec des
banquettes circulaires et, au milieu, une table recouverte d'une serge
rouge dcolore. Rien d'autre. L'antichambre ne s'claire que par
un vitrage troit, pratiqu en haut et dans toute la longueur de la
cloison, qui la spare du bureau. Un jour faux, un jour plus triste que
de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit les objets et les figures d'une
lueur crpusculaire,  peine.

Nous venions l, chaque matine et chaque aprs-midi, en tas,
cuisinires et femmes de chambre, jardiniers et valets, cochers et
matres d'htel, et nous passions notre temps  nous raconter nos
malheurs,  dbiner les matres,  souhaiter des places extraordinaires,
feriques, libratrices. Quelques-unes apportaient des livres, des
journaux, qu'elles lisaient passionnment; d'autres crivaient des
lettres... Tantt gaies tantt tristes, nos conversations bourdonnantes
taient souvent interrompues par l'irruption soudaine, en coup de vent,
de Mme Paulhat-Durand:

--Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... On ne s'entend plus
au salon...

Ou bien:

--Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une voix brve et glapissante.

Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les cheveux, suivait la
placeuse dans le bureau d'o elle revenait quelques minutes aprs, une
grimace de ddain aux lvres. On n'avait pas trouv ses certificats
suffisants... Qu'est-ce qu'il leur fallait?... Le prix Monthyon
alors?... Un diplme de rosire?...

Ou bien on ne s'tait pas entendu sur le prix des gages:

--Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... rien  gratter...
Elle fait son march elle-mme... Oh! l! l!... quatre enfants dans la
maison... Plus souvent!

Tout cela ponctu par des gestes furieux ou obscnes.

Nous y passions toutes,  tour de rle, dans le bureau, appeles par la
voix de plus en plus glapissante de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs
cireuses,  la fin, verdissaient de colre... Moi, je voyais tout
de suite  qui j'avais  faire et que la place ne pourrait pas me
convenir... Alors, pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides
interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les belles dames... Je
me payais leur tte...

--Madame est marie?

--Sans doute...

--Ah!... Et madame a des enfants?

--Certainement...

--Des chiens?

--Oui...

--Madame fait veiller la femme de chambre?

--Quand je sors le soir... videmment...

--Et madame sort souvent le soir?

Ses lvres se pinaient... Elle allait rpondre. Alors, la dvisageant
avec un regard qui mprisait son chapeau, son costume, toute sa
personne, je disais d'un ton bref et ddaigneux:

--Je le regrette... mais la place de Madame ne me plat pas... Je ne
vais pas dans des maisons, comme chez Madame...

Et je sortais triomphalement...

Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement teints, les lvres
passes au minium, les joues mailles, insolente comme une pintade et
parfume comme un bidet, me demanda aprs trente six questions:

--Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous des amants?

--Et Madame? rpondis-je, sans m'tonner et trs calme.

Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, ou plus timides,
acceptaient des places infectes. On les huait.

--Bon voyage... Et  bientt!...

A nous voir ainsi affals sur les banquettes, veules, le corps tass,
les jambes cartes, songeuses, stupides ou bavardes...  entendre
les successifs appels de la patronne. Mademoiselle Victoire!...
Mademoiselle Irne!... Mademoiselle Zulma!... il me semblait, parfois,
que nous tions en maison et que nous attendions le mich. Cela me parut
drle, ou triste, je ne sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque
tout haut... Ce fut un clat de rire gnral. Chacune, immdiatement,
conta ce qu'elle savait de prcis et de merveilleux sur ces sortes
d'tablissements... Une grosse bouffie, qui pluchait une orange,
exprima:

--Bien sr que cela vaudrait mieux... On boulotte tout le temps, l
dedans... Et du champagne, vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises
avec des toiles d'argent... et pas de corset!

Une grande sche, trs noire de cheveux, les lvres velues, et qui
semblait trs sale, dit:

--Et puis... a doit tre moins fatigant... Parce que, moi, dans la mme
journe, quand j'ai couch avec Monsieur, avec le fils de Monsieur...
avec le concierge... avec le valet de chambre du premier... avec le
garon boucher... avec le garon picier... avec le facteur du chemin
de fer... avec le gaz... avec l'lectricit... et puis avec d'autres
encore... eh bien, vous savez... j'en ai mon lot!...

--Oh! la sale! s'cria-t-on, de toutes parts.

--Avec a!... Et vous autres, mes petits anges... Ah! malheur!...
rpliqua la grande noire, en haussant ses paules pointues.

Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...

Je me rappelle que, ce jour-l, je pensai  ma soeur Louise enferme
sans doute dans une de ces maisons. J'voquai sa vie heureuse peut-tre,
tranquille au moins, en tout cas sauve de la misre et de la faim.
Et, dgote plus que jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon
existence errante, de ma terreur des lendemains, moi aussi, je songeai:

--Oui, peut-tre que cela vaudrait mieux!...

Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit,  peine plus noire
que le jour... Nous nous taisions, fatigues d'avoir trop parl,
trop attendu... Un bec de gaz s'allumait dans le couloir... et,
rgulirement,  cinq heures, par la vitre de la porte, on apercevait
la silhouette un peu vote de M. Louis qui passait, trs vite, en
s'effaant... C'tait le signal du dpart.

* * * * *

Souvent de vieilles racoleuses de maisons de passe, des maquerelles 
l'air respectable et toutes pareilles, en douceur mielleuse,  des bonne
soeurs, nous attendaient  la sortie, sur le trottoir... Elles nous
suivaient discrtement, et dans un coin plus sombre de la rue, derrire
les obscurs massifs des Champs-Elyses, loin de la surveillance des
sergents de ville, elles nous abordaient:

--Venez donc chez moi, au lieu de traner votre pauvre vie d'embtement
en embtement et de misre en misre. Chez moi, c'est le plaisir, le
luxe, l'argent... c'est la libert...

blouies par les promesses merveilleuses, plusieurs de mes petites
camarades coutrent ces brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec
tristesse... O sont-elles maintenant?...

Un soir, une de ces rdeuses, grasse et molle, que j'avais dj
brutalement conduite, parvint  m'entraner dans un caf du Rond-Point
o elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois encore ses bandeaux
grisonnants, sa svre toilette de bourgeoise veuve, ses mains
grassouillettes, visqueuses, charges de bagues... Avec plus d'entrain,
plus de conviction que les autres jours, elle me rcita son boniment...
Et comme je demeurais indiffrente  toutes ses blagues:

--Ah! si vous vouliez, ma petite! s'cria-t-elle... Je n'ai pas besoin
de vous regarder  deux fois pour voir combien vous tes belle, de
partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche et de gaspiller
avec des gens de maison une telle beaut!... Belle... et je suis sre...
polissonne comme vous tes, votre fortune serait vite faite, allez!
Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu de temps!... C'est que,
voyez-vous, j'ai une clientle admirable... de vieux messieurs... trs
influents et trs... trs gnreux... Le travail est quelquefois un peu
dur... a, je ne dis pas... Mais on gagne tant, tant d'argent!... Tout
ce qu'il y a de mieux  Paris dfile chez moi... des gnraux illustres,
des magistrats puissants... des ambassadeurs trangers.

Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...

--Et si je vous disais que le Prsident de la Rpublique lui-mme...
Mais oui, ma petite!... a vous donne une ide de ce qu'est ma maison...
Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La Rabineau, a n'est rien
 ct de ma maison... Et tenez, hier,  cinq heures, le Prsident tait
si content qu'il m'a promis les palmes acadmiques... pour mon fils,
qui est chef du contentieux dans une maison d'ducation religieuse, 
Auteuil. Ainsi...

Elle me regarda longtemps, me fouillant l'me et la chair, et elle
rpta:

--Ah! si vous vouliez!... Quel succs!...

Puis, sur un ton confidentiel:

--Il vient aussi chez moi, souvent, mystrieusement, des dames du plus
grand monde... quelquefois seules, quelquefois avec leurs maris ou leurs
amants. Ah! dame, vous comprenez, chez moi, il faut se mettre un peu 
tout...

J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de mon instruction
amoureuse, le manque de lingerie de luxe, de toilettes... de bijoux...
La vieille me rassura:

--Si ce n'est que a!... dit-elle, il ne faut pas vous tourmenter...
parce que, chez moi, la toilette, vous comprenez, c'est surtout la
beaut naturelle... une bonne paire de bas, sans plus!...

--Oui... oui... je sais bien... mais encore...

--Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... insista-t-elle
avec bienveillance... Ainsi, j'ai des clients trs chic, principalement
les ambassadeurs... qui ont des manies... Dame!  leur ge et avec leur
argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils prfrent, ce qu'ils me demandent le
plus, c'est des femmes de chambre, des soubrettes... une robe noire
trs collante... un tablier blanc... un petit bonnet de linge fin... Par
exemple, des dessous riches... a oui... Mais coutez bien... Signez-moi
un engagement de trois mois... et je vous donne un trousseau d'amour,
tout ce qu'il y a de mieux, et comme les soubrettes du Thtre-Franais
n'en ont jamais eu... a, je vous en rponds...

Je demandai a rflchir...

--Eh bien, c'est a!... rflchissez... conseilla cette marchande de
viande humaine. Je vais toujours vous laisser mon adresse... Quand le
coeur vous dira... eh bien, vous n'aurez qu' venir... Ah! je suis bien
tranquille!... Et, ds demain, je vais vous annoncer au Prsident de la
Rpublique...

Nous avions fini de boire. La vieille rgla les deux verres, tira d'un
petit portefeuille noir une carte qu'elle me remit, en cachette, dans la
main. Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je lus:

        Madame Rebecca Ranvet

            _Modes._

J'assistai chez Mme Paulhat-Durand  des scnes extraordinaires. Ne
pouvant malheureusement les conter toutes, j'en choisis une qui peut
passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les jours, dans cette
maison.

J'ai dit que le haut de la cloison, sparant l'antichambre du bureau,
s'claire en toute sa longueur d'un vitrage garni de transparents
rideaux. Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement
ferm. Une fois je remarquai que, par suite d'une ngligence, que je
rsolus de mettre  profit, il tait entr'ouvert... J'escaladai la
banquette et, me haussant sur un escabeau de renfort, je parvins 
toucher du menton le cadre du vasistas que je poussai tout doucement...
Mon regard plongea dans la pice, et voici ce que je vis.

Une dame tait assise dans un fauteuil; une femme de chambre tait
debout, devant elle; dans un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des
fiches, entre les compartiments d'un tiroir... La dame venait de
Fontainebleau pour chercher une bonne... Elle pouvait avoir cinquante
ans. Apparence de bourgeoise riche et rche. Toilette srieuse,
austrit provinciale... Malingre et souffreteuse, le teint plomb par
les nourritures de hasard et les jenes, la bonne avait pourtant une
physionomie sympathique qui et pu tre jolie, avec du bonheur. Elle
tait trs propre et svelte dans une jupe noire. Un jersey noir moulait
sa taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, en arrire,
dcouvrant le front o des cheveux blonds frisottaient.

Aprs un examen dtaill, appuy, froissant, agressif, la dame se dcida
enfin  parler.

--Alors, dit-elle, vous vous prsentez comme... quoi?... comme femme de
chambre?

--Oui, Madame.

--Vous n'en avez pas l'air... Comment vous appelez-vous?

--Jeanne Le Godec...

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Jeanne Le Godec, Madame...

La dame haussa les paules.

--Jeanne... fit-elle... a n'est pas un nom de domestique... c'est un
nom de jeune fille. Si vous entrez  mon service, vous n'avez pas la
prtention, j'imagine, de garder ce nom de Jeanne?...

--Comme Madame voudra.

Jeanne avait baiss la tte... Elle appuya davantage ses deux mains sur
le manche de son parapluie.

--Levez la tte... ordonna la dame... tenez-vous droite... Vous voyez
bien que vous allez percer le tapis avec la pointe de votre parapluie...
D'o tes-vous?

--De Saint-Brieuc...

--De Saint-Brieuc!...

Et elle eut une moue de ddain, qui devint bien vite une affreuse
grimace... Les coins de sa bouche, l'angle de ses yeux se plissrent
comme si elle et aval un verre de vinaigre.

--De Saint-Brieuc!... rpta-t-elle... Alors vous tes bretonne?... Oh!
je n'aime pas les bretonnes... Elles sont enttes et malpropres...

--Moi, je suis trs propre, Madame, protesta la pauvre Jeanne.

--C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en sommes pas l... Quel ge
avez-vous?

--Vingt-six ans.

--Vingt-six ans?... Sans compter les mois de nourrice, sans doute?...
Vous paraissez bien plus vieille... Ce n'est pas la peine de me
tromper...

--Je ne trompe pas Madame... J'assure bien  Madame que je n'ai que
vingt-six ans... Si je parais plus vieille, c'est que j'ai t longtemps
malade...

--Ah! vous avez t malade?... rpliqua la bourgeoise avec une duret
railleuse... ah! vous avez t longtemps malade?... Je vous prviens, ma
fille, que sans tre pnible la maison est assez importante, et qu'il me
faut une femme de trs forte sant..

Jeanne voulut rparer ses imprudentes paroles. Elle dclara:

--Oh! mais, je suis gurie... tout  fait gurie...

--C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en sommes pas l... Vous
tes fille... marie?... Quoi?... Qu'est-ce que vous tes?

--Je suis veuve, Madame.

--Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?

Et comme Jeanne ne rpondait pas tout de suite, la dame, plus vivement,
insista:

--Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou non?...

--J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...

Alors, faisant des grimaces et des gestes comme si elle et chass loin
d'elle un vol de mouches:

--Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... pas d'enfant dans la
maison... Je n'en veux  aucun prix... O est-elle, votre fille?

--Elle est chez une tante de mon mari...

--Et qu'est-ce que c'est que cette tante?

--Elle tient un dbit de boissons,  Rouen...

--C'est un triste mtier... L'ivrognerie, la dbauche, en voila un joli
exemple, pour une petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est
votre affaire... Quel ge a votre fille?

--Dix-huit mois, Madame.

Madame sauta, se retourna violemment dans son fauteuil. Elle tait
outre, scandalise... Une sorte de grognement sortit de ses lvres:

--Des enfants!... Je vous demande un peu!... Des enfants quand on
ne peut pas les lever, les avoir chez soi!... Ces gens-l sont
incorrigibles, ils ont le diable au corps!...

De plus en plus agressive, froce mme, elle s'adressa  Jeanne toute
tremblante devant son regard.

--Je vous avertis, dit-elle, dtachant nettement chaque mot... je vous
avertis que, si vous entrez  mon service, je ne tolrerai pas qu'on
vous amne, chez moi, dans ma maison, votre fille... Pas d'alles et
venues dans la maison... je ne veux pas d'alles et venues dans la
maison... Non, non... Pas d'trangers... pas de vagabonds... pas de gens
qu'on ne connat point... On est bien assez expose avec le courant...
Ah! non... merci!

Malgr cette dclaration peu engageante, la petite bonne osa pourtant
demander:

--En ce cas, Madame me permettra bien d'aller voir ma fille, une fois...
une seule fois... par an?

--Non...

Telle fut la rponse de l'implacable bourgeoise. Et elle ajouta:

--Chez moi, on ne sort jamais... C'est un principe de la maison...
un principe sur lequel je ne saurais transiger... Je ne paie pas des
domestiques pour que, sous prtexte de voir leurs filles, ils s'en
aillent courir le guilledou. Ce serait trop commode, vraiment. Non...
non... Vous avez des certificats?

--Oui, Madame.

Elle tira de sa poche un papier dans lequel taient envelopps des
certificats jaunis, froisss, salis, et elle les tendit  Madame,
silencieusement... d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, du bout
des doigts, comme pour ne pas se salir, et avec des grimaces de dgot,
en dplia un qu'elle se mit  lire,  haute voix:

--Je certifie que la fille J...

S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces regards vers Jeanne,
anxieuse et de plus en plus trouble:

--La fille?... Il y a bien la fille... Ah a!... vous n'tes donc
pas marie?... Vous avez un enfant... et vous n'tes pas marie?...
Qu'est-ce que cela signifie?

La bonne expliqua:

--Je demande bien pardon  Madame... Je suis marie depuis trois ans. Et
ce certificat date de six ans... Madame peut voir...

--Enfin... c'est votre affaire...

Et elle reprit la lecture du certificat:

--... que la fille Jeanne Le Godec est reste  mon service pendant
treize mois, et que je n'ai rien eu  lui reprocher sous le rapport du
travail, de la conduite et de la probit... Oui, c'est toujours la mme
chose... Des certificats qui ne disent rien... qui ne prouvent rien...
Ce ne sont pas des renseignements, a... O peut-on crire  cette dame?

--Elle est morte...

--Elle est morte... Parbleu, c'est vident qu'elle est morte... Ainsi,
vous avez un certificat, et prcisment la personne qui vous l'a donn
est morte... Vous avouerez que c'est assez louche...

Tout cela tait dit avec une expression de suspicion trs humiliante, et
sur un ton d'ironie grossire. Elle prit un autre certificat.

--Et cette personne?... Elle est morte aussi, sans doute?

--Non, Madame... Mme Robert est en Algrie avec son mari, qui est
colonel...

--En Algrie! s'exclama la dame... Naturellement... Et comment
voulez-vous qu'on crive en Algrie?... Les unes sont mortes... les
autres sont en Algrie. Allez donc chercher des renseignements en
Algrie?... Tout cela est bien extraordinaire!...

--Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia l'infortune Jeanne Le Godec.
Madame peut voir... Madame pourra se renseigner...

--Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup d'autres... je vois que
vous avez fait beaucoup de places... beaucoup trop de places mme...
A votre ge, comme c'est engageant!... Enfin, laissez-moi vos
certificats... je verrai... Autre chose, maintenant... Que savez-vous
faire?

--Je sais faire le mnage... coudre... servir  table...

--Vous faites bien les reprises?

--Oui, Madame...

--Savez-vous engraisser les volailles?

--Non, Madame... a n'est pas mon mtier...

--Votre mtier, ma fille--profra svrement la dame--est de faire
ce que vous commandent vos matres. Vous devez avoir un dtestable
caractre...

--Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout _rpondeuse_...

--Naturellement... Vous le dites... elles le disent toutes... et elles
ne sont pas  prendre avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous
l'ai dj dit, je crois... sans tre particulirement dure, la place est
assez importante... On se lve  cinq heures...

--En hiver aussi?...

--En hiver aussi... Oui, certainement... Et pourquoi dites-vous: En
hiver aussi?... Est-ce qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En
voil une question ridicule!... C'est la femme de chambre qui fait
les escaliers, le salon, le bureau de Monsieur.. la chambre,
naturellement..., tous les feux... La cuisinire fait l'antichambre, les
couloirs, la salle  manger... Par exemple, je tiens  la propret...
Je ne veux pas voir chez moi un grain de poussire... Les boutons des
portes bien astiqus, les meubles bien luisants... les glaces bien
essuyes... Chez moi, la femme de chambre s'occupe de la basse-cour...

--Mais, je ne sais pas, moi, Madame...

--Vous apprendrez!... C'est la femme de chambre qui savonne, lave,
repasse,--except les chemises de Monsieur,--qui coud... je ne fais rien
coudre au dehors, except mes costumes--qui sert  table... qui aide la
cuisinire  essuyer la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre...
beaucoup d'ordre.. Je suis  cheval sur l'ordre... sur la propret... et
surtout sur la probit... D'ailleurs, tout est sous cl... Quand on
veut quelque chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage...
Qu'est-ce que vous avez l'habitude de prendre le matin?

--Du caf au lait, Madame...

--Du caf au lait?... Vous ne vous gnez pas. Oui, elles prennent toutes
maintenant du caf au lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude,  moi.
Vous prendrez de la soupe... a vaut mieux pour l'estomac... Qu'est-ce
que vous dites?...

Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle faisait des efforts
pour dire quelque chose. Elle se dcida:

--Je demande pardon  Madame... qu'est-ce que Madame donne comme
boisson?

--Six litres de cidre par semaine...

--Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le mdecin me l'a dfendu...

--Ah! le mdecin vous l'a dfendu... Eh bien, je vous donnerai six
litres de cidre. Si vous voulez du vin, vous l'achterez... a vous
regarde... Que voulez-vous gagner?

Elle hsita, regarda le tapis, la pendule, la plafond, roula son
parapluie dans ses mains, et timidement:

--Quarante francs, dit-elle.

--Quarante francs!... s'exclama Madame... Et pourquoi pas dix mille
francs, tout de suite?... Vous tes folle, je pense... Quarante
francs!... Mais, c'est inou! Autrefois, l'on donnait quinze francs...
et l'on tait bien mieux servie... Quarante francs!... Et vous ne savez
mme pas engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... Moi, je
donne trente francs... et je trouve que c'est dj bien trop cher...
Vous n'avez rien  dpenser chez moi... Je ne suis pas exigeante pour
la toilette... Et vous tes blanchie, nourrie. Dieu sait comme vous tes
nourrie!... C'est moi qui fais les parts...

Jeanne insista:

--J'avais quarante francs dans toutes les places o j'ai t...

Mais la dame s'tait leve... Et, schement, mchamment:

--Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... Quarante francs!... Cette
imprudence!... Voici vos certificats... vos certificats de gens morts...
Allez-vous-en!

Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats les remit dans la poche
de sa robe, puis, d'une voix douloureuse et timide:

--Si Madame voulait aller jusqu' trente-cinq francs... pria-t-elle...
on pourrait s'arranger...

--Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en Algrie retrouver votre Mme
Robert... Allez o vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes comme
vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...

La figure triste, la dmarche lente, Jeanne sortit du bureau aprs avoir
fait deux rvrences.. A ses yeux, au pincement de ses lvres, je vis
qu'elle tait sur le point de pleurer.

Reste seule, la dame, furieuse, s'cria:

--Ah! les domestiques... quelle plaie!... On ne peut plus se faire
servir aujourd'hui...

A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait termin le triage de ses fiches,
rpondit, majestueuse, accable et svre:

--Je vous avais avertie, Madame. Elles sont toutes comme a... Elles
ne veulent rien faire et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien
d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain je verrai  vous
trouver quelque chose... Ah! c'est bien dsolant, je vous assure...

Je redescendis de mon observatoire, au moment o Jeanne Le Godec
rentrait dans l'antichambre en rumeur.

--Et bien? lui demanda-t-on...

Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de la pice, et la tte
basse, les bras croiss, le coeur bien gros, la faim au ventre,
elle resta silencieuse, tandis que ses deux petits pieds s'agitaient
nerveusement, sous la robe..

* * * * *

Mais je vis des choses plus tristes encore.

Parmi les filles qui, tous les jours, venaient chez Mme Paulhat-Durand,
j'en avais remarqu une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe
bretonne, ensuite parce que rien que de la voir, cela me causait une
mlancolie invincible. Une paysanne gare dans Paris, dans ce Paris
effrayant qui sans cesse se bouscule et est emport dans une fivre
mauvaise, je ne connais rien de plus lamentable. Involontairement,
cela m'invite  un retour sur moi-mme, cela m'meut infiniment... O
va-t-elle?... D'o vient-elle?... Pourquoi a-t-elle quitt le sol natal?
Quelle folie, quel drame, quel vent de tempte l'ont pousse, l'ont
fait chouer sur cette grondante mer humaine, attristante pave?... Ces
questions, je me les posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille
si affreusement isole, dans un coin, parmi nous...

Elle tait laide de cette laideur dfinitive qui exclut toute ide de
piti et rend les gens froces, parce que, vritablement, elle est une
offense envers eux. Si disgracie de la nature soit-elle, il est rare
qu'une femme atteigne  la laideur totale, absolue, cette dchance
humaine. Gnralement, il y a en elle quelque chose, n'importe quoi,
des yeux, une bouche, une ondulation du corps, une flexion des hanches,
moins que cela, un mouvement du bras, une attache du poignet, une
fracheur de la peau, o le regard des autres puisse se poser sans en
tre offusqu. Mme chez les trs vieilles, une grce survit presque
toujours aux dformations de la carcasse,  la mort du sexe, un souvenir
reste dans la chair couture, de ce qu'elles furent jadis... La bretonne
n'avait rien de pareil, et elle tait toute jeune. Petite, le buste
long, la taille carre, les hanches plates, les jambes courtes, si
courtes qu'on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle voquait
rellement l'image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses,
blocs informes de granit qui se navrent, depuis des sicles, sur
les bras gauchis des calvaires armoricains. Et son visage?... Ah! la
malheureuse!... Un front surplombant, des prunelles effaces comme par
le frottement d'un torchon, un nez horrible, aplati  sa naissance,
sabr d'une entaille, au milieu, et, brusquement,  son extrmit, se
relevant, s'panouissant en deux trous noirs, ronds, profonds, normes,
frangs de poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, squameuse,
une peau de couleuvre morte... une peau qui s'enfarinait,  la
lumire... Elle avait, pourtant, l'indicible crature, une beaut
que bien des femmes belles eussent envie: ses cheveux... des cheveux
magnifiques, lourds, pais, d'un roux resplendissant  reflets d'or et
de pourpre. Mais, loin d'tre une attnuation  sa laideur, ces cheveux
l'aggravaient encore, la rendaient clatante, fulgurante, irrparable.

Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes tait une maladresse. Elle
ne pouvait faire un pas sans se heurter  quelque chose; ses mains
laissaient toujours retomber l'objet saisi; ses bras accrochaient les
meubles et fauchaient tout ce qu'il y avait dessus... Elle vous marchait
sur les pieds, vous enfonait, en marchant, ses coudes dans la poitrine.
Puis, elle s'excusait d'une voix rude, sourde, d'une voix qui vous
soufflait au visage une odeur empeste, une odeur de cadavre... Ds
qu'elle entrait dans l'antichambre, c'tait aussitt parmi nous, comme
une sorte de plainte irrite qui, vite, se changeait en rcriminations
insultantes et s'achevait en grognements. La misrable crature
traversait la pice sous les hues, roulait sur ses courtes jambes,
renvoye de l'une  l'autre comme une balle, allait s'asseoir dans le
fond, sur la banquette. Et chacune affectait de se reculer, avec des
gestes de significatif dgot, et des grimaces qui s'accompagnaient
d'une leve de mouchoirs... Alors, dans l'espace vide, instantanment
form, derrire ce cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne
fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et maudite, sans une
plainte, sans une rvolte, sans mme avoir l'air de comprendre que ce
mpris s'adresst  elle.

Bien que je me mlasse, quelquefois, pour faire comme les autres, 
ces jeux froces, je ne pouvais me dfendre, envers la petite bretonne,
d'une espce de piti. J'avais compris que c'tait l un tre prdestin
au malheur, un de ces tres qui, quoi qu'ils fassent, o qu'ils aillent,
seront ternellement repousss des hommes, et aussi des btes, car il y
a une certaine somme de laideur, une certaine forme d'infirmits que les
btes elles-mmes ne tolrent pas.

Un jour, surmontant mon dgot, je m'approchai d'elle, et lui demandai:

--Comment vous appelez-vous?...

--Louise Randon...

--Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous aussi, vous tes bretonne?

tonne que quelqu'un voult bien lui parler, et craignant une insulte
ou une farce, elle ne rpondit pas tout de suite... Elle enfouit son
pouce dans les profondes cavernes de son nez. Je ritrai ma question:

--De quelle partie de la Bretagne tes-vous?

Alors, elle me regarda et, voyant sans doute que mes yeux n'taient pas
mchants, elle se dcida  rpondre:

--Je suis de Saint-Michel-en-Grve... prs de Lannion.

Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. Ce n'tait pas une
voix, c'tait quelque chose de rauque et de bris, comme un hoquet...
quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... Ma piti s'en
allait avec cette voix... Pourtant, je poursuivis:

--Vous avez encore vos parents?

--Oui... mon pre... ma mre... deux frres... quatre soeurs... Je suis
l'ane...

--Et votre pre?... qu'est-ce qu'il fait?...

--Il est marchal ferrant.

--Vous tes pauvre?

--Mon pre a trois champs, trois maisons, trois batteuses...

--Alors, il est riche?...

--Bien sr... il est riche... Il cultive ses champs... il loue ses
maisons... avec ses batteuses il va, dans la campagne, battre le bl des
paysans... et c'est mon frre qui ferre les chevaux...

--Et vos soeurs?

--Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... et des robes bien
brodes.

--Et vous?

--Moi, je n'ai rien...

Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle de cette voix...

--Pourquoi tes-vous domestique?... repris-je.

--Parce que...

--Pourquoi avez-vous quitt le pays?

--Parce que...

--Vous n'tiez pas heureuse?...

Elle dit trs vite d'une voix qui se prcipitait et roulait les mots...
comme sur des cailloux:

--Mon pre me battait... ma mre me battait.. mes soeurs me battaient...
tout le monde me battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui ai
lev mes soeurs...

--Pourquoi vous battait-on?

--Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes les familles, il y en
a toujours une qui est battue... parce que... voil... on ne sait pas...

Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait confiance...

--Et vous... me dit-elle... est-ce que vos parents ne vous battaient
pas?...

--Oh! si...

--Bien sr... C'est comme a...

Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses deux mains, aux ongles
rogns,  plat, sur ses cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les
rires, les querelles, les plaintes empchaient les autres d'entendre
notre conversation...

--Mais comment tes-vous venue,  Paris? demandai-je aprs un silence.

--L'anne dernire... conta Louise... il y avait  Saint-Michel-en-Grve
une dame de Paris qui prenait les bains de mer avec ses enfants... Je me
suis propose chez elle... parce qu'elle avait renvoy sa domestique
qui la volait. Et puis... elle m'a emmene  Paris... pour soigner son
pre... un vieux, infirme, qui tait paralys des jambes...

--Et vous n'tes pas reste dans votre place?... A Paris, ce n'est plus
la mme chose...

--Non... fit-elle, avec nergie. Je serais bien reste, a n'est pas
a... Seulement, on ne s'est pas arrang...

Ses yeux, si ternes, s'clairrent trangement. Je vis dans son
regard briller une lueur d'orgueil. Et son corps se redressait, se
transfigurait presque.

--On ne s'est pas arrang, reprit-elle... Le vieux voulait me faire des
salets...

Un instant, je restai abasourdie par cette rvlation. tait-ce
possible? Un dsir, mme le dsir d'un ignoble et infme vieillard,
tait all vers elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette ironie
monstrueuse de la nature... Un baiser avait voulu se poser sur ces dents
caries, se mler  ce souffle de pourriture... Ah! quelle ordure
est-ce donc que les hommes?... Quelle folie effrayante est-ce donc que
l'amour.... Je regardai Louise... Mais la flamme de ses yeux s'tait
teinte.... Ses prunelles avaient repris leur aspect mort de tache
grise.

--Il y a longtemps de a?... demandai-je...

--Trois mois...

--Et depuis, vous n'avez pas retrouv de place?

--Personne ne veut plus de moi... Je ne sais pas pourquoi... Quand
j'entre dans le bureau, toutes les dames crient, en me voyant: Non,
non... je ne veux pas de celle-l... Il y a un sort sur moi, pour
sr... Car enfin, je ne suis pas laide... je suis trs forte... je
connais le service... et j'ai de la bonne volont. Si je suis trop
petite, ce n'est pas de ma faute... Pour sr, on a jet un sort sur
moi...

--Comment vivez-vous?

--Chez le logeur; je fais toutes les chambres, et je ravaude le linge...
On me donne une paillasse dans une soupente et, le matin, un repas...

Il y en avait donc de plus malheureuses que moi!... Cette pense goste
ramena dans mon coeur la piti vanouie.

--coutez... ma petite Louise... dis-je d'une voix que j'essayai de
rendre attendrie et convaincante... C'est trs difficile, les places
 Paris... Il faut savoir bien des choses, et les matres sont plus
exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... A votre place, moi,
je retournerais au pays...

Mais Louise s'effraya:

--Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne veux pas rentrer au
pays... On dirait que je n'ai pas russi... que personne n'a voulu
de moi... on se moquerait trop... Non... non... c'est impossible...
j'aimerais mieux mourir!...

A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. La voix aigre de Mme
Paulhat-Durand appela:

--Mademoiselle Louise Randon!

--C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda Louise, effare et
tremblante...

--Mais oui... c'est vous... Allez vite... et tchez de russir, cette
fois....

Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec ses coudes carts, un
renfoncement, me marcha sur les pieds, heurta la table, et roulant sur
ses jambes trop courtes, poursuivie par les hues, elle disparut.

Je montai sur la banquette, et poussai le vasistas, pour voir la scne
qui allait se passer l... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne me
parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me glaait l'me, chaque fois
que j'y entrais. Oh! ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; ce
grand registre tal, comme une carcasse de bte fendue, sur la table
qu'un tapis de reps, bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons
pisseux... Et ce pupitre, o les coudes de M. Louis avaient laiss, sur
le bois noirci, des places plus claires et luisantes... et le buffet
dans le fond, qui montrait des verreries foraines, des vaisselles
d'hritage... Et sur la chemine, entre deux lampes dbronzes, entre
des photographies plies, cette agaante pendule, qui rendait les heures
plus longues, avec son tic-tac nervant... et cette cage, en forme de
dme, o deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes malades...
Et ce cartonnier aux cases d'acajou, rafles par des ongles cupides...
Mais je n'tais pas l en observation pour inventorier cette pice, que
je connaissais, hlas! trop bien... cet intrieur lugubre, si tragique,
malgr son effacement bourgeois, que, bien des fois, mon imagination
affole le transformait en un funbre tal de viande humaine...
Non... je voulais voir Louise Randon aux prises avec les trafiquants
d'esclaves...

Elle tait l, prs de la fentre,  contre-jour, immobile, les bras
pendants. Une ombre dure brouillait, comme une opaque voilette, la
laideur de son visage et tassait, ramassait davantage la courte, massive
difformit de son corps... Une lumire dure allumait les basses mches
de ses cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de la poitrine,
se perdait dans les plis noirs de sa jupe dplorable... Une vieille
dame l'examinait. Assise sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos
hostile, une nuque froce... De cette vieille dame, je ne voyais que son
chapeau noir, ridiculement emplum, sa rotonde noire, dont la doublure
se retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe noire, qui faisait
des ronds sur le tapis... Je voyais, surtout, pose sur un de
ses genoux, sa main gante de filoselle noire, une main noueuse
d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, et dont les doigts
sortaient, rentraient, crispaient l'toffe, pareils  des serres, sur
une proie vivante... Debout, prs de la table, trs droite, trs digne,
Mme Paulhat-Durand attendait.

Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces trois tres vulgaires,
en ce vulgaire dcor...Il n'y a, semble-t-il, dans ce fait banal, ni de
quoi s'arrter, ni de quoi s'mouvoir... Eh bien, cela me parut,  moi,
un drame norme, ces trois personnes qui taient l, silencieuses et se
regardant... J'eus la sensation que j'assistais  une tragdie sociale,
terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... J'avais la gorge sche.
Mon coeur battit violemment.

--Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout  coup la vieille
dame... ne restez pas l... Je ne vous vois pas bien... Allez dans le
fond de la pice, que je vous voie mieux...

Et elle s'cria d'une voix tonne:

--Mon Dieu!... que vous tes petite!...

Elle avait, en disant ces mots, dplac sa chaise, et me montrait,
maintenant, son profil. Je m'attendais  voir un nez crochu, de longues
dents dpassant la lvre, un oeil jaune et rond d'pervier. Pas du tout,
son visage tait calme, plutt aimable Au vrai, ses yeux n'exprimaient
rien, ni mchancet, ni bont. Ce devait tre une ancienne boutiquire,
retire des affaires... Les commerants ont ce talent de se composer
des physionomies spciales, o rien ne transparat de leur nature
intrieure. A mesure qu'ils s'endurcissent dans le mtier et que
l'habitude des gains injustes et rapides dveloppe les instincts bas,
les ambitions froces, l'expression de leur face s'adoucit, ou plutt se
neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui pourrait rendre les
clients mfiants, se cache dans les intimits de l'tre, ou se rfugie
sur des surfaces corporelles, ordinairement dpourvues de tout caractre
expressif. Chez cette vieille dame, la duret de son me invisible  ses
prunelles,  sa bouche,  son front,  tous les muscles dtendus de sa
molle figure, clatait rellement  la nuque. Sa nuque tait son vrai
visage, et ce visage tait terrible.

Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait gagn le fond de la pice.
Le dsir de plaire la rendait vritablement monstrueuse, lui donnait une
attitude dcourageante. A peine se fut-elle place dans la lumire que
la dame s'cria:

--Oh! comme vous tes laide, ma petite!

Et prenant  tmoin Mme Paulhat-Durand:

--Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre des cratures aussi
laides que cette petite?...

Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand rpondit:

--Sans doute, ce n'est pas une beaut... mais Mademoiselle est trs
honnte...

--C'est possible... rpliqua la vieille dame... Mais elle est
trop laide... Une telle laideur, c'est tout ce qu'il y a de plus
dsobligeant... Quoi?... Qu'avez-vous dit?

Louise n'avait pas prononc une parole. Elle avait seulement un peu
rougi, et baissait la tte. Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux
ternes. Je crus qu'elle allait pleurer.

--Enfin... nous allons voir a... reprit la dame dont les doigts, en ce
moment, furieusement agits, dchiraient l'toffe de la robe, avec des
mouvements de bte cruelle.

Elle interrogea Louise sur sa famille, les places qu'elle avait faites,
ses capacits en cuisine en mnage, en couture... Louise rpondait
par des Oui, dame!, ou des: Non, dame!, saccads et rauques...
L'interrogatoire, mticuleux, mchant, criminel, dura vingt minutes.

--Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus clair de votre histoire
c'est que vous ne savez rien faire... Il faudra que je vous apprenne
tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne me serez d'aucune
utilit... Et puis, laide comme vous tes, a n'est pas engageant...
Cette entaille sur le nez?... Vous avez donc reu un coup?

--Non, Madame... je l'ai toujours eue...

--Ah! a n'est pas engageant... Qu'est-ce que vous voulez gagner?

--Trente francs!... blanchie... et le vin.. pronona Louise, d'une voix
rsolue...

La vieille bondit:

--Trente francs!... Mais vous ne vous tes donc jamais regarde?...
C'est insens!... Comment?... personne ne veut de vous... personne
jamais ne voudra de vous?--si je vous prends, moi, c'est parce que suis
bonne... c'est parce que, dans le fond, j'ai piti de vous!--et vous
me demandez trente francs!... Eh bien, vous en avez de l'audace, ma
petite... C'est, sans doute, vos camarades qui vous conseillent si
mal... Vous avez tort de les couter...

--Bien sr, approuva Mme Paulhat-Durand. Elles se montent la tte,
toutes ensemble..

--Alors!... offrit la vieille, conciliante... je vous donnerai quinze
francs... Et vous paierez votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne
veux pas profiter de votre laideur et votre dtresse.

Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:

--Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion unique et que vous ne
retrouverez plus... Je ne suis pas comme les autres, moi... je suis
seule... je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma famille, c'est
ma domestique... Qu'est-ce que je lui demande  ma domestique?... De
m'aimer un peu, voil tout... Ma domestique vit avec moi, mange avec
moi...  part le vin... Ah! je la dorlote, allez... Et puis, quand je
mourrai--je suis trs vieille et souvent malade--quand je mourrai, bien
sr que je n'oublierai pas celle qui m'aura t dvoue, qui m'aura bien
servie... bien soigne... Vous tes laide... trs laide... trop laide...
Eh! mon Dieu, je m'habituerai  votre laideur,  votre figure... Il y en
a de jolies qui sont de bien mchantes femmes et qui vous volent, c'est
certain!... La laideur, c'est quelquefois une garantie de moralit, dans
une maison... Vous n'amnerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce pas?...
Vous voyez que je sais vous rendre justice... Dans ces conditions-l,
et bonne comme je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais c'est
une fortune... mieux qu'une fortune... une famille!...

Louise tait branle. Certainement, les paroles de la vieille faisaient
chanter des espoirs inconnus dans sa tte. Sa rapacit de paysanne lui
montrait des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... Et la vie
en commun, avec cette bonne matresse, la table partage... des
sorties frquentes dans les squares et les bois suburbains, tout cela
l'merveillait... Tout cela lui faisait peur aussi, car des doutes, une
invincible et originelle mfiance tachaient d'une ombre l'tincellement
de ces promesses... Elle ne savait que dire, que faire...  quoi se
rsoudre... J'avais envie de lui crier: Non!... n'accepte pas! Ah! je
la voyais, moi, cette existence de recluse, ces travaux puisants, ces
reproches aigres, la nourriture dispute, les os charns et les
viandes gtes jets  sa faim... et l'ternelle, patiente, torturante
exploitation d'un pauvre tre sans dfense. Non, n'coute plus,
va-t-en!... Mais ce cri qui tait sur mes lvres, je le rprimai:

--Approchez-vous un peu, ma petite... commanda la vieille... On dirait
que vous avez peur de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi...
approchez-vous... Comme c'est curieux... il me semble que vous tes dj
moins laide... Dj je m'habitue  votre visage...

Louise s'approcha lentement, les membres raidis, diligente  ne heurter
aucune chaise, aucun meuble... s'efforant de marcher avec lgance,
la pauvre crature!... Mais,  peine fut-elle prs de la vieille que
celle-ci la repoussa avec une grimace.

--Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi
sentez-vous mauvais, comme a?... vous avez donc de la pourriture dans
le corps?... C'est affreux!... c'est  ne pas croire... Jamais quelqu'un
n'a senti, comme vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le nez...
dans l'estomac, peut-tre?...

Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:

--Je vous avais prvenue, Madame... dit-elle... Voil son grand
dfaut... C'est ce qui l'empche de trouver une place.

La vieille continua de gmir...

--Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... Mais vous allez empester
toute ma maison... vous ne pourrez pas rester prs de moi... Ah!
mais!... cela change nos conditions... Et moi qui avais, dj, de la
sympathie pour vous!... Non, non... malgr toute ma bont, ce n'est pas
possible... ce n'est plus possible!...

Elle avait tir son mouchoir, chassait loin d'elle l'air putride,
rptant:

--Non, vraiment, ce n'est plus possible!...

--Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... faites un effort...
Je suis sre que cette malheureuse fille vous en sera toujours
reconnaissante...

--Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce n'est pas la
reconnaissance qui la gurira de cette infirmit effroyable... Enfin...
soit!... Par exemple, je ne puis plus lui donner que dix francs... Dix
francs, seulement!... C'est  prendre ou  laisser...

Louise qui avait, jusque-l, retenu ses larmes, suffoqua:

--Non... je ne veux pas... je ne veux pas... je ne veux pas...

--coutez, Mademoiselle... dit schement Mme Paulhat-Durand... Vous
allez accepter cette place... ou bien je ne me charge plus de vous,
jamais... Vous pourrez aller demander des places dans les autres
bureaux... J'en ai assez,  la fin... Et vous faites du tort  ma
maison...

--C'est vident! insista la vieille... Et ces dix francs, vous devriez
m'en remercier... C'est par piti, par charit que je vous les offre...
Comment ne comprenez-vous pas que c'est une bonne oeuvre... dont je me
repentirai, sans doute, comme des autres?...

Elle s'adressa  la placeuse:

--Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... je ne peux pas voir
souffrir les gens... je suis bte comme tout devant les infortunes... Et
ce n'est point  mon ge que je changerai, n'est-ce pas?... Allons, ma
petite, je vous emmne...

Sur ces mots, une crampe me fora de descendre de mon observatoire... Je
n'ai jamais revu Louise...

* * * * *

Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit entrer crmonieusement dans
le bureau, et, aprs m'avoir examine d'une faon un peu gnante, elle
me dit:

--Mademoiselle Clestine... j'ai une bonne... trs bonne place pour
vous... Seulement, il faudrait aller en province... oh! pas trs loin...

--En province?... Je n'y cours pas, vous savez...

La placeuse insista:

--On ne connat pas la province... il y a d'excellentes places, en
province...

--Oh! d'excellentes places... En voil une blague! rectifiai-je...
D'abord il n'y a pas de bonnes places, nulle part...

Mme Paulhat sourit, aimable et minaudire. Jamais je ne l'avais vue
sourire ainsi:

--Je vous demande pardon, mademoiselle Clestine... Il n'y a pas de
mauvaises places...

--Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de mauvais matres...

--Non... que de mauvais domestiques... Voyons... Je vous donne des
maisons, tout ce qu'il y a de _meilleur_, ce n'est pas de ma faute si
vous n'y restez point...

Elle me regarda avec presque de l'amiti:

--D'autant que vous tes trs intelligente... Vous reprsentez... vous
avez une jolie figure... une jolie taille... des mains charmantes, pas
du tout abmes par le travail... des yeux qui ne sont pas dans vos
poches... Il pourrait vous arriver des choses heureuses... On ne sait
pas toutes les choses heureuses qui pourraient vous arriver... avec de
la conduite...

--Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...

--a dpend des faons de voir... Moi, j'appelle a de la conduite...

Elle s'amollissait... Peu  peu, son masque de dignit tombait... Je
n'avais plus devant moi que l'ancienne femme de chambre, experte 
toutes les canailleries... En ce moment, elle avait des yeux cochons,
des gestes gras et mous, ce lapement en quelque sorte rituel de la
bouche, qu'ont toutes les proxntes et que j'avais observ aux lvres
de Madame Rebecca Ranvet, Modes... Elle rpta:

--Moi, j'appelle a de la conduite.

--a, quoi? fis-je.

--Voyons, Mademoiselle... Vous n'tes pas une dbutante et vous
connaissez la vie... On peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur
seul, dj g... pas extrmement loin de Paris... trs riche... oui,
enfin, assez riche... Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme
gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des places trs dlicates...
trs recherches... d'un grand profit... Il y a l un avenir certain,
pour une femme comme vous, intelligente comme vous, gentille comme
vous... et qui aurait, je le rpte, de la conduite...

C'tait mon ambition... Bien des fois, j'avais bti de merveilleux
avenirs sur la toquade d'un vieux... et ce paradis rv tait l, devant
moi, qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable ironie de la
vie... par une contradiction imbcile et dont je ne puis comprendre la
cause, ce bonheur, tant de fois souhait et qui s'offrait, enfin... je
le refusai net.

--Un vieux polisson... oh non!... je sors d'en prendre... Et ils me
dgotent trop les hommes, les vieux, les jeunes, et tous...

Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, interdite... Elle ne
s'attendait pas  cette sortie... Retrouvant son air digne, austre, qui
mettait tant de distance entre la bourgeoise correcte qu'elle voulait
tre et la fille bohme que je suis, elle dit:

--Ah! a, Mademoiselle... que croyez-vous donc?... pour qui me
prenez-vous donc?... qu'imaginez-vous donc?

--Je n'imagine rien... Seulement, je vous rpte que les hommes, j'en ai
plein le dos... voil!

--Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce monsieur, Mademoiselle,
est un homme trs respectable... Il est membre de la Socit de
Saint-Vincent-de-Paul... Il a t dput royaliste, Mademoiselle...

J'clatai de rire:

--Oui... oui... allez toujours!... Je les connais vos
Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints du diable... et tous les
dputs... Non, merci!...

Brusquement, sans transition:

--Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? demandai-je... Ma foi...
un de plus... un de moins... a n'est pas une affaire, aprs tout...

Mais Mme Paulhat-Durand ne se drida pas. Elle dclara d'une voix ferme:

--Inutile, Mademoiselle... Vous n'tes pas la femme srieuse, la
personne de confiance qu'il faut  ce monsieur. Je vous croyais plus
convenable... Avec vous, on ne peut pas avoir de scurit..

J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je rentrai dans
l'antichambre, l'me toute vague... Oh, cette antichambre si triste,
si obscure, toujours la mme!... Ces filles tales, crases sur
les banquettes... ce march de viande humaine, promise aux voracits
bourgeoises... ce flux de salets et ce reflux de misres qui vous
ramnent l, paves dolentes, dbris de naufrages, ternellement
ballotts...

--Quel drle de type, je fais!... pensai-je. Je dsire des choses...
des choses... des choses... quand je les crois irralisables, et,
sitt qu'elles doivent se raliser, qu'elles m'arrivent avec des formes
prcises... je n'en veux plus...

Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y avait aussi un dsir
gamin d'humilier un peu Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance
de la prendre, elle si mprisante et si hautaine, en flagrant dlit de
proxntisme...

Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, pour moi, toutes les
sductions de l'inconnu, toutes les attirances d'un inaccessible
idal... Et je me plus  voquer son image... un vieillard propret, avec
des mains molles, un joli sourire dans sa face rose et rase, et gai, et
gnreux, et bon enfant, pas trop passionn, pas aussi maniaque que M.
Rabour, se laissant conduire par moi, comme un petit chien...

--Venez ici... Allons, venez ici...

Et il venait, caressant, frtillant, avec un bon regard de soumission.

--Faites le beau, maintenant...

Il faisait le beau, si drle, tout droit sur son derrire, et les pattes
de devant battant l'air...

--Oh! le bon toutou!

Je lui donnais du sucre... je caressais son chine soyeuse. Il ne me
dgotait plus... et je songeais encore:

--Suis-je bte, tout de mme!... Un bon chien-chien... un beau jardin...
une belle maison... de l'argent, de la tranquillit, mon avenir assur,
avoir refus tout cela!... et sans savoir pourquoi!... Et ne jamais
savoir ce que je veux... et ne jamais vouloir ce que je dsire!... Je
me suis donne  bien des hommes et, au fond, j'ai l'pouvante--pire que
cela--le dgot de l'homme, quand l'homme est loin de moi. Quand il
est prs de moi, je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule
malade... et je suis capable de toutes les folies. Je n'ai de rsistance
que contre les choses qui ne doivent pas arriver et les hommes que je ne
connatrai jamais... Je crois bien que je ne serai jamais heureuse...

L'antichambre m'accablait... Il me venait de cette obscurit, de ce jour
blafard, de ces cratures tales, des ides de plus en plus lugubres...
Quelque chose de lourd et d'irrmdiable planait au-dessus de moi...
Sans attendre la fermeture du bureau, je partis le coeur gros, la gorge
serre... Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant  la rampe,
il montait lentement, pniblement les marches... Nous nous regardmes
une seconde. Il ne me dit rien... moi non plus, je ne trouvai aucune
parole... mais nos regards avaient tout dit... Ah! lui, aussi, n'tait
pas heureux... Je l'coutai, un instant, monter les marches... puis je
dgringolai l'escalier... Pauvre petit bougre!

* * * * *

Dans la rue je restai un moment tourdie... Je cherchai des yeux les
recruteuses d'amour... le dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca
Ranvet, Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais alle  elle, je
me serais livre  elle... Aucune n'tait l... Des gens passaient,
affairs, indiffrents, qui ne faisaient point attention  ma
dtresse... Alors, je m'arrtai chez un mastroquet, o j'achetai une
bouteille d'eau-de-vie, et, aprs avoir fln, toujours hbte, la tte
lourde, je rentrai  mon htel...

Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait  ma porte. Je m'tais
allonge, sur le lit,  moiti nue, stupfie par la boisson.

--Qui est l? criai-je.

--C'est moi...

--Qui toi?

--Le garon...

Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux dfaits et tombant
sur mon paule, et j'ouvris la porte:

--Que veux-tu?...

Le garon sourit... C'tait un grand gaillard,  cheveux roux, que
j'avais plusieurs fois rencontr dans les escaliers... et qui me
regardait toujours, avec d'tranges regards.

--Que veux-tu? rptai-je...

Le garon sourit encore, embarrass, et, roulant entre ses gros doigts
le bas de son tablier bleu, tach de plaques d'huile, il bgaya:

--Mam'zelle... je...

Il considrait d'un air de morne dsir, mes seins, mon ventre presque
nu, ma chemise que la courbe des hanches arrtait...

--Allons, entre... espce de brute... criai-je tout  coup.

Et, le poussant dans ma chambre, je refermai la porte, violemment, sur
nous deux...

Oh! misre de moi... On nous retrouva, le lendemain, ivres et vautrs
sur le lit... dans quel tat, mon Dieu!...

Le garon fut renvoy... Je n'ai jamais su son nom!

* * * * *

Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement de Mme Paulhat-Durand
sans donner un souvenir  un pauvre diable que j'y rencontrai. C'tait
un jardinier veuf depuis quatre mois et qui venait chercher une place.
Parmi tant de figures lamentables qui passrent l, je n'en vis pas une
aussi triste que la sienne et qui semblt plus accable par la vie. Sa
femme tait morte d'une fausse couche--d'une fausse couche?--la veille
du jour o, aprs deux mois de misre, ils devaient, enfin, entr dans
une proprit, elle comme basse-courire, lui comme jardinier. Soit
malchance, soit lassitude et dgot de vivre, il n'avait rien trouv,
depuis ce grand malheur; il n'avait mme rien cherch... Et ce qui lui
restait de petites conomies avait vite fondu dans ce chmage. Quoiqu'il
ft trs dfiant, j'tais parvenue  l'apprivoiser un peu... Je mets
sous forme de rcit impersonnel le drame si simple, si poignant qu'il
me conta, un jour que, trs mue par son infortune, je lui avais marqu
plus d'intrt et plus de piti. Le voici.

* * * * *

Quand ils eurent visit les jardins, les terrasses, les serres et,
 l'entre du parc, la maison du jardinier, somptueusement vtue de
lierres, de bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'me en
attente, l'me en angoisse; lentement, sans se parler, vers la pelouse
o la comtesse suivait, d'un regard d'amour, ses trois enfants qui,
chevelures blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses,
jouaient dans l'herbe, sous la surveillance de la gouvernante. A vingt
pas, ils s'arrtrent respectueusement, l'homme la tte dcouverte, sa
casquette  la main, la femme, timide sous son chapeau de paille noire,
gne dans son caraco de laine sombre, tortillant, pour se donner une
contenance, la chanette d'un petit sac de cuir. Trs loin, le parc
droulait, entre d'pais massifs d'arbres, ses pelouses onduleuses.

--Voyons... approchez... dit la comtesse avec une encourageante bont.

L'homme avait la figure brunie, la peau hle de soleil, de grosses
mains noueuses, couleur de terre, le bout des doigts dform et luisant
par le frottement continu des outils. La femme tait un peu ple, d'une
pleur grise sous les taches de rousseur qui lui claboussaient le
visage... un peu gauche aussi et trs propre. Elle n'osait pas lever
les yeux sur cette belle dame qui, tout  l'heure, allait l'examiner
indiscrtement, l'accabler de questions torturantes, lui retourner l'me
et la chair, comme les autres... Et elle s'acharnait  regarder ce
joli tableau des trois babies jouant dans l'herbe, avec des manires
contenues et des grces tudies dj...

Ils avancrent, lentement, de quelques pas et tous les deux, d'un geste
mcanique et simultan, ils se croisrent les mains, sur le ventre.

--Eh bien?... demanda la comtesse... vous avez tout visit?

--Madame la comtesse est bien bonne... rpondit l'homme... C'est trs
grand... c'est trs beau... Oh! c'est une superbe proprit... Par
exemple, il y a du travail...

--Et je suis trs exigeante, je vous prviens, trs juste... mais
trs exigeante. J'aime que tout soit tenu dans la perfection... Et des
fleurs... des fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs,
vous avez deux aides, l't; un seul, l'hiver... C'est suffisant...

--Oh! rpliqua l'homme... le travail ne me gne pas. Tant plus il y en
a, tant plus je suis content. J'aime mon mtier... et je le connais...
arbres... primeurs... mosaques et tout... Pour ce qui est des fleurs...
avec de bons bras... du got, de l'eau... un bon paillis... et, sauf
votre respect, madame la comtesse... beaucoup de fumier et d'engrais, on
a ce qu'on veut...

Aprs une pause, il continua:

--Ma femme aussi est bien active... bien adroite... et elle a de
l'administration... Elle n'a pas l'air fort,  la voir... mais elle est
courageuse, jamais malade, et elle s'entend aux btes comme personne...
L, d'o nous venons, il y avait trois vaches... et deux cents poules...
Ainsi!

La comtesse fit un signe de tte approbateur.

--Le logement vous plat?

--Le logement aussi est trs beau... C'est quasiment trop grand pour de
petites gens comme nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour le
meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, bien sr... Et puis,
c'est loin du chteau... Faut a... Les matres n'aiment pas quand les
jardiniers sont trop prs... Et nous, on craint de gner... De cette
faon on est chacun chez soi... a vaut mieux pour tout le monde...
Seulement...

L'homme hsita pris d'une timidit soudaine, devant ce qu'il avait 
dire...

--Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, aprs un silence qui
augmenta la gne de l'homme.

Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna entre ses gros doigts,
pesa davantage sur le sol, et, s'enhardissant:

--Eh bien, voil! fit-il... Je voulais dire  madame la comtesse que les
gages n'taient pas assez forts pour la place. C'est trop court... Avec
la meilleure volont du monde, on ne pourra pas arriver... Madame la
comtesse devrait donner un peu plus...

--Vous oubliez, mon ami, que vous tes log, chauff, clair... que
vous avez les lgumes et les fruits... que je donne une douzaine d'oeufs
par semaine et un litre de lait par jour... C'est norme...

--Ah! madame la comtesse donne le lait et les oeufs?... Et elle claire?

Et, comme pour lui demander conseil, il regardait sa femme, tout en
murmurant:

--Dame!... c'est quelque chose... On ne peut pas dire le contraire... a
n'est pas mauvais...

La femme balbutia:

--Pour sr... a aide un peu...

Puis, tremblante et embarrasse:

--Madame la comtesse donne aussi, sans doute, des trennes au mois de
janvier et  la Saint-Fiacre?

--Non, rien...

--C'est l'habitude, pourtant...

--a n'est pas la mienne...

A son tour, l'homme s'enquit:

--Et pour les belettes..., les fouines..., les putois?

--Rien, non plus... je vous laisse la peau!...

Cela fut dit d'un ton sec, net, aprs quoi il n'y avait plus 
insister... Et, tout  coup:

--Ah! je vous prviens, une fois pour toutes, que je dfends au
jardinier de vendre ou de donner  quiconque des lgumes. Je sais bien
qu'il faut en faire trop pour en avoir assez... et que les trois quarts
se perdent. Tant pis!... J'entends qu'en les laisse se perdre...

--Bien sr... comme partout, quoi!...

--Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand tes-vous maris?

--Depuis six ans... rpondit la femme.

--Vous n'avez pas d'enfants?

--Nous avions une petite fille... Elle est morte!

--Ah! c'est bien... c'est trs bien... approuva ngligemment la
comtesse... Mais vous tes jeunes tous les deux... vous pouvez en avoir
encore?

--On ne le souhaite gure, allez, madame la comtesse... Mais dame! on
attrape a plus facilement que cent cus de rente...

Les yeux de la comtesse taient devenus svres:

--Je dois encore vous prvenir que je ne veux pas, absolument pas
d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais force
de vous renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... Cela crie,
cela est partout, cela dvaste tout... cela fait peur aux chevaux et
donne des pidmies... Non, non... pour rien au monde, je ne tolrerais
un enfant chez moi... Ainsi, vous voil prvenus... Arrangez-vous...
prenez vos prcautions...

A ce moment, l'un des enfants, qui tait tomb, vint se rfugier en
criant et se cacher dans la robe de sa mre... Celle-ci le prit dans
ses bras, le bera avec des paroles gentilles, le clina, l'embrassa
tendrement, et le renvoya apais, souriant, avec les deux autres...
La femme se sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut qu'elle
n'aurait pas la force de retenir ses larmes... Il n'y avait donc de
joie, de tendresse, d'amour, de maternit que pour les riches?... Les
enfants s'taient remis  jouer sur la pelouse... Elle les dtesta d'une
haine sauvage, elle et voulu les injurier, les battre, les tuer...
injurier et battre aussi cette femme insolente et cruelle, cette mre
goste qui venait de prononcer des paroles abominables, des paroles qui
condamnaient  ne pas natre tout ce qui dormait d'humanit future, dans
son ventre de pauvresse... Mais elle se contint, et elle dit simplement,
sur un nouvel avertissement, plus autoritaire que les autres:

--On fera attention, madame la comtesse... on tchera...

--C'est cela... car je ne saurais trop vous le rpter... C'est un
principe chez moi... un principe avec lequel je ne transigerai jamais...

Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante dans la voix:

--D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas riche... mieux vaut ne
pas avoir d'enfants...

L'homme, pour plaire  sa future matresse, conclut:

--Bien sr... bien sr... Madame la comtesse parle bien...

Mais une haine tait en lui. La lueur sombre et farouche, qui passa
comme un clair dans ses yeux, dmentait la servilit force de ces
dernires paroles... La comtesse ne vit point briller cette lueur de
meurtre, car, instinctivement, elle avait le regard fix sur le
ventre de la femme, qu'elle venait de condamner  la strilit ou 
l'infanticide.

Le march fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, dtailla
minutieusement les services qu'elle attendait de ses nouveaux
jardiniers, et, comme elle les congdiait d'un hautain sourire, elle dit
sur un ton qui n'admettait pas de rplique:

--Je pense que vous avez des sentiments religieux... Ici, tout le
monde va, le dimanche,  la messe et fait ses Pques... J'y tiens
absolument....

Ils s'en revinrent, sans se parler, trs graves, trs sombres. La
route tait poudreuse, la chaleur lourde et la pauvre femme marchait
pniblement, tirait la jambe. Comme elle touffait un peu, elle
s'arrta, posa son sac  terre et dlaa son corset.

--Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffes d'air...

Et son ventre, longtemps comprim, se tendit, s'enfla, accusa la rondeur
caractristique, la tare de la maternit, le crime... Ils continurent
leur chemin.

A quelques pas de l, sur la route, ils entrrent dans une auberge et se
firent servir un litre de vin.

--Pourquoi que tu n'a pas dit que j'tais enceinte? demanda la femme.

L'homme rpondit:

--Tiens! pour qu'elle nous fiche  la porte, comme les trois autres...

--Aujourd'hui ou demain, va!...

Alors l'homme murmura entre ses dents:

--Si t'tais une femme... eh bien, tu irais, ds ce soir, chez la mre
Hurlot... elle a des herbes!

Mais la femme se mit  pleurer... Et elle gmissait, dans ses larmes:

--Ne dis pas a... ne dis pas a... a porte malheur!

L'homme tapa sur la table, et il cria:

--Faut donc crever... nom de Dieu!...

Le malheur vint. Quatre jours aprs, la femme eut une fausse couche--une
fausse couche?--et mourut en d'affreuses douleurs d'une pritonite.

Et quand l'homme eut termin son rcit, il me dit:

--Ainsi, me voil tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus
d'enfant, plus rien. J'ai bien song  me venger... oui, j'ai song
longtemps  tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je
ne suis pas mchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois
enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais trangls
avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas os...
Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lche... on n'a de
courage que pour souffrir!




XVI


24 novembre.

Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas
trop tonne de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph
n'ignore point qu'avant de nous tre distribues les lettres passent
par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer 
ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'crive soit
mchamment comment par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources
dans l'esprit, j'aurais cru qu'il et trouv le moyen de me donner de
ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne
suis pas sans inquitudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi
aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse  Cherbourg?...
Mais je ne veux pas penser  tout cela qui me brise la tte et me donne
la fivre.

Ici, rien, sinon moins d'vnements toujours et plus de silence encore.
C'est le sacristain qui, par amiti, remplace Joseph. Chaque jour,
ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les
chssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet,
plus mfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire
aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois trs peu
et seulement quand j'ai un ordre  lui transmettre... Un drle de type
aussi, celui-l!... L'picire m'a racont qu'il avait, tant jeune,
tudi pour tre prtre et qu'on l'avait chass du sminaire  cause
de son indlicatesse et de son immoralit.--Ne serait-ce pas lui qui a
viol la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essay un peu de
tous les mtiers. Tantt ptissier, tantt chantre au lutrin, tantt
mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville,
adjudicataire du march, employ chez l'huissier, il est depuis quatre
ans sacristain. Sacristain, c'est tre encore un peu cur. Il a,
du reste, toutes les manires visqueuses et rampantes des cloportes
ecclsiastiques... Bien sr qu'il ne doit pas reculer devant les plus
sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son
ami?... N'est-il pas plutt son complice?

Madame a la migraine... Il parat que cela lui arrive rgulirement tous
les trois mois. Durant deux jours, elle reste enferme, rideaux
tirs, sans lumire, dans sa chambre o seule Marianne a le droit de
pntrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du
bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la
cuisine... Tantt, je l'ai surpris qui en sortait, la face trs rouge,
la culotte encore toute dboutonne. Ah! je voudrais bien les voir,
Marianne et lui... Cela doit vous dgoter de l'amour pour jamais...

Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrire la haie,
des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une
de ses nices, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal:
une grande blonde, avec un nez trop long, mais frache et bien faite...
Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera
Rose dans le lit du capitaine. De cette faon, les salets ne sortiront
plus de la famille.

Quant  Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu tre un coup pour ses
matines du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans
un grand premier rle. Maintenant, c'est cette peste de mercire qui
mne le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles
du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents
clandestins de cette infme picire. Hier dimanche, je suis alle chez
elle. C'tait fort brillant... toutes taient l. On y a trs peu parl
de Rose, et quand j'ai racont l'histoire des testaments, 'a t un
clat de rire gnral. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait:
Tout se remplace.... Mais la mercire n'a pas l'autorit de Rose,
car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a
malheureusement rien  dire.

Avec quelle hte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse
j'attends le moment de savoir ce que je dois esprer ou craindre de
la destine!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai t autant
coeure de cette existence mdiocre que je mne, de ces gens que je
sers, de tout ce milieu de mornes fantoches o, de jour en jour,
je m'abtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'trange
sentiment, qui donne  ma vie actuelle un intrt nouveau et puissant,
je crois que je ne tarderais pas  sombrer, moi aussi, dans cet abme de
sottises et de vilenies que je vois s'largir de plus en plus autour de
moi... Ah! que Joseph russisse ou non, qu'il change ou ne change pas
d'ide sur moi, ma rsolution est prise; je ne veux plus rester ici...
Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxit... et je serai
enfin fixe sur mon avenir.

Cette nuit, je vais la passer  remuer encore d'anciens souvenirs, pour
la dernire fois peut-tre. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop
penser aux inquitudes du prsent, de ne pas trop me casser la tte aux
chimres de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent
mon mpris. Quelles singulires et monotones figures, tout de mme,
j'ai rencontres sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la
pense, elles ne me font pas l'effet d'tre rellement vivantes. Elles
ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par
leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les
bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont mme plus des
fantmes, ce n'est plus que de la poussire, de la cendre... de la
mort..

* * * * *

Ah! par exemple, c'tait une fameuse maison celle o, quelques jours
aprs avoir refus d'aller chez le vieux monsieur de province, je
fus adresse, avec toutes sortes de rfrences admirables, par Mme
Paulhat-Durand. Des matres tout jeunes, sans btes ni enfants, un
intrieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde
somptuosit des dcors... Du luxe et plus encore de coulage... Un
simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu,
parfaitement vu,  qui j'avais affaire. C'tait le rve, quoi! J'allais
donc oublier l toutes mes misres, et M. Xavier que j'avais souvent
encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de
Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau
de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de
solitude ou de crapule...

J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et
de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de
corriger les fantaisies trop vives de mon caractre, de rprimer les
lans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps,
dans cette place. En un clin d'oeil, mes ides noires disparurent et ma
haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une
gaiet folle et trpidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je
trouvai que les matres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'tait
pas nombreux, mais de choix: une cuisinire, un valet de chambre, un
vieux matre d'htel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les matres
ayant, depuis peu, supprim l'curie et se servant de voitures de grande
remise... Nous fmes amis tout de suite. Le soir mme, ils arrosrent ma
bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne.

--Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici.

Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de
cls. Il avait les cls de la cave; il avait les cls de tout. C'tait
l'homme de confiance de la maison...

--Vous me les prterez, dites? demandai-je, en manire de rigolade.

Il rpondit, en me dcochant un regard tendre:

--Oui, si vous tes chouette avec Bibi... Il faudra tre chouette avec
Bibi...

Ah! c'tait un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il
s'appelait William... Quel joli nom!...

Durant le repas qui se prolongea, le vieux matre d'htel ne dit pas un
mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention  lui,
et il semblait un peu gteux. Quant  William, il se montra charmant,
galant, empress, me fit sous la table des agaceries dlicates,
m'offrit, au caf, des cigarettes russes dont il avait ses poches
pleines... Puis m'attirant vers lui--j'tais un peu tourdie par le
tabac, un peu grise aussi et toute dfrise--il m'assit sur ses genoux,
et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il tait
effront!

Eugnie, la cuisinire, ne paraissait pas scandalise de ces propos et
de ces jeux. Inquite, rveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la
porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle et attendu
quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins
verres de vin... C'tait une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une
forte poitrine, une bouche large aux lvres charnues, sensuelles, des
yeux langoureux et passionns, un air de grande bont triste. Enfin,
du dehors, on frappa quelques coups discrets  la porte de service. Le
visage d'Eugnie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je
voulus reprendre une position plus convenable, n'tant pas au fait des
habitudes de l'office, mais William m'enlaa plus fort, et me retint
contre lui, d'une solide treinte...

--Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit.

Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Trs mince,
trs blond, trs blanc de peau, sous une ombre de barbe--dix-huit ans 
peine--, il tait joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf,
lgant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate
rose... C'tait le fils des concierges de la maison voisine. Il venait,
parat-il, tous les soirs... Eugnie l'adorait, en tait folle. Chaque
jour, elle mettait de ct, dans un grand panier, des soupires pleines
de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de
gros fruits et des gteaux que le petit emportait  ses parents.

--Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugnie.

Le petit s'excusa d'une voix tranante:

--A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course...

--Ta mre... ta mre... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?...

Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains
appuyes  ses paules, elle dbita d'un ton dolent:

--Quand tu tardes  venir, j'ai toujours peur de quelque chose. Je ne
veux pas que tu te mettes en retard, mon chri... Tu diras  ta mre que
si cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus rien... pour elle...

Puis, les narines frmissantes, le corps tout entier secou d'un
frisson:

--Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite frimousse... ta petite
frimousse... Je ne veux pas que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu
pas mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu sois joli de
partout, quand tu viens... Et ces yeux-l... ces grands yeux polissons,
petit brigand?... Ah! je parie qu'ils ont encore regard une autre
femme! Et ta bouche... ta bouche!... qu'est-ce qu'elle a fait cette
bouche-l!...

Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frles...

--Dieu non!... a, je t'assure, Nini... c'est pas une blague... maman
faisait une course... l... vrai!

Eugnie rpta,  plusieurs reprises:

--Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je ne veux pas que tu regardes
les autres femmes... Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche,
pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu m'aimes bien, dis?...

--Oh! oui... Pour sr...

--Dis le encore...

--Ah! pour sr!...

Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bgayant des mots
d'amour, elle l'entrana dans la pice voisine.

William me dit:

--Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui cote gros, ce gamin... La
semaine dernire, elle l'a encore habill tout  neuf. C'est pas vous
qui m'aimeriez comme a!...

Cette scne m'avait profondment mue, et tout de suite je vouai 
la pauvre Eugnie une amiti de soeur... Ce gamin ressemblait  M.
Xavier... Du moins, entre ces deux jolis tres de pourriture, il y avait
une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh! triste,
infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir o je lui
donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! ta petite frimousse, ta petite
bouche, tes grands yeux!... C'taient les mmes yeux froids et cruels,
la mme ondulation du corps... c'tait le mme vice qui brillait 
ses prunelles et donnait au baiser de ses lvres quelque chose
d'engourdissant, comme un poison...

Je me dgageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant:

--Non... lui dis-je, un peu schement... pas ce soir...

--Mais tu avais promis d'tre chouette avec Bibi?...

--Pas ce soir...

Et, m'arrachant  son treinte, j'arrangeai un peu le dsordre de mes
cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis:

--Ah! bien, tout de mme!... a ne trane pas avec vous...

Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison,
dans le service. William faisait le mnage,  la va comme je te pousse.
Un coup de balai par-ci, de plumeau par-l... a y tait. Le reste du
temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les
lettres qui, d'ailleurs, tranaient de tous les cts et dans tous les
coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussire sur et sous
les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au dsordre des salons
et des chambres. A la place des matres, moi, j'aurais eu honte de
vivre dans un intrieur pareillement torchonn. Mais ils ne savaient pas
commander, et, timides, redoutant les scnes, ils n'osaient jamais
rien dire. Si, parfois,  la suite d'un manquement trop visible ou trop
gnant, ils se hasardaient jusqu' balbutier: Il me semble que vous
n'avez pas fait ceci ou cela, nous n'avions qu' rpondre sur un ton
o la fermet n'excluait pas l'insolence: Je demande bien pardon 
Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente... Alors,
ils n'insistaient plus et tout tait dit... Jamais je n'ai rencontr,
dans ma vie, des matres ayant moins d'autorit sur leurs domestiques,
et plus godiches!... Vrai, on n'est pas _serins_, comme ils l'taient...

Il faut rendre  William cette justice qu'il avait su mettre les choses
sur un bon pied dans la bote. William avait une passion, commune
a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les
jockeys, tous les entraneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques
gentilshommes trs galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient
une certaine amiti, sachant qu'il possdait, de temps  autre,
des tuyaux patants... Cette passion qui, pour tre entretenue
et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des dplacements
suburbains, ne s'accorde pas avec un mtier peu libre et sdentaire,
comme est celui de valet de chambre. Or, William avait rgl sa vie
ainsi: aprs le djeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il tait
chic avec son pantalon  carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies,
son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des
chapeaux couleur d'eau profonde, o les ciels, les arbres, les rues,
les fleuves, les foules, les hippodromes se succdaient en prodigieux
reflets!... Il ne rentrait qu' l'heure d'habiller son matre, et,
le soir, aprs le dner, souvent, il repartait ayant, disait-il,
d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que
la nuit, trs tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les
semaines, il invitait des amis  dner, des cochers, des valets de
chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs
jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme
et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur
leurs matres des histoires sinistres-- les entendre, ils taient tous
pdrastes--puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient
 la politique... William y tait d'une intransigeance superbe et d'une
terrible violence ractionnaire.

--Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars,
Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il crit,
celui-l... c'est tap!... Oui, qu'ils se frottent  ce lapin-l, les
sales canailles!...

Et, tout  coup, au plus fort du bruit, Eugnie se levait, plus ple et
les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie
figure tonne de ces gens inaccoutums, de ces bouteilles vides, du
pillage effrn de la table. Eugnie avait rserv pour lui un verre
de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils
disparaissaient dans la pice voisine...

--Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!...

Ce soir-l, le panier des parents contenait des parts plus larges et
meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fte, ces braves
gens...

Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui
tait de toutes ces ftes, voyant Eugnie inquite... lui dit:

--Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout  l'heure, votre
tapette.

Eugnie se leva, frmissante et grondante:

--Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chrubin?...
Rptez-voir un peu?... Et quand mme... si a lui fait plaisir  cet
enfant... Il est assez joli pour a... il est assez joli pour tout...
vous savez?

--Bien sr, une tapette... rpliqua le cocher, dans un rire gras...
allez-donc demander a au comte Hurot, l,  deux pas, dans la rue
Marb...

Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet retentissant lui coupa la
parole...

A ce moment, le petit apparut derrire la porte... Eugnie courut 
lui...

--Ah! mon chri... mon amour... viens vite... ne reste pas avec ces
voyous-l...

Je crois tout de mme que le gros cocher avait raison.

* * * * *

William me parlait souvent d'Edgar, le clbre piqueur du baron de
Borgsheim. Il tait fier de le connatre, l'admirait presque autant
que Cassagnac. Edgar et Cassagnac, tels taient les deux grands
enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il et t dangereux d'en
plaisanter et mme d'en discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit,
tard, William s'excusait en me disant: J'tais avec Edgar. Il semblait
que d'tre avec Edgar, cela vous constitut non seulement une excuse,
mais une gloire.

--Pourquoi ne l'amnes-tu pas dner, que je le voie, ton fameux
Edgar?... demandai-je un jour.

William fut scandalis de cette ide... et il affirma, avec hauteur:

--Ah! a!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar voudrait dner avec de
simples domestiques?

C'est d'Edgar que William tenait cette mthode incomparable de lustrer
ses chapeaux... Une fois, aux courses d'Auteuil, Edgar fut abord par le
jeune marquis de Plrin.

--Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment obtenez-vous vos
chapeaux?...

--Mes chapeaux, monsieur le marquis?... rpondit Edgar, flatt, car le
jeune Plrin, voleur aux courses et tricheur au jeu, tait alors une
des personnalits les plus fameuses du monde parisien... C'est trs
simple... seulement, c'est comme le gagnant, il faut le savoir... Eh
bien, voici... Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre
pendant un quart d'heure... Il sue, n'est-ce pas?... Et la sueur, a
contient de l'huile... Alors, avec un foulard de soie trs fine, il
recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec...
Ensuite, le coup de fer... Mais il faut un homme propre et sain... de
prfrence un chtain... car les blonds sentent fort quelquefois... et
toutes les sueurs ne conviennent pas... L'anne dernire, j'ai donn la
recette au prince de Galles...

Et, comme le jeune marquis de Plrin remerciait Edgar, lui serrait la
main  la drobe, celui-ci ajouta confidentiellement:

--Prenez Baladeur  7/1... C'est le gagnant, monsieur le marquis...

J'avais fini--c'est rigolo, vraiment, quand j'y pense--par me sentir
flatte, moi aussi, d'une telle relation pour William... Pour moi aussi,
Edgar, c'tait alors quelque chose d'admirable et d'inaccessible, comme
l'Empereur d'Allemagne... Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je
sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en fixant, d'aprs tout ce
que me raconta William, cette physionomie plus qu'illustre: historique.

* * * * *

Edgar est n  Londres, dans l'effroi d'un bouge, entre deux hoquets de
whisky. Tout gamin, il a vagabond, mendi, vol, connu la prison. Plus
tard, comme il avait les difformits physiques requises et les
plus crapuleux instincts, on l'a racol pour en faire un groom...
D'antichambre en curie, frott  toutes les roublardises,  toutes les
rapacits,  tous les vices des domesticits de grande maison, il
est pass _lad_, au haras d'Eaton. Et il s'est pavan avec la toque
cossaise, le gilet  rayures jaunes et noires, et la culotte claire,
bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux
des plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble  un vieux petit
homme, grle de membres, la face plisse, rouge aux pommettes, jaune
aux tempes, la bouche use et grimaante, les cheveux rares, ramens
au-dessus de l'oreille, en volute graisseuse. Dans une socit qui se
pme aux odeurs du crottin, Edgar est dj quelqu'un de moins anonyme
qu'un ouvrier ou un paysan; presque un gentleman.

A Eaton, il apprend  fond son mtier. Il sait comment il faut panser un
cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles
toilettes minutieuses et compliques, diffrentes selon la couleur de
la robe, lui conviennent; il sait le secret des lavages intimes, les
polissages raffins, les pdicurages savants, les maquillages ingnieux,
par quoi valent et s'embellissent les btes de course, comme les btes
d'amour... Dans les bars, il connat des jockeys considrables, de
clbres entraneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous
qui sont la _crme_ de ce fumier et la _fleur_ de ce crottin... Edgar
et souhait devenir jockey, car il suppute dj tout ce qu'il y a de
tours  jouer et d'affaires  faire. Mais il a grandi. Si ses jambes
sont restes maigres et arques, son estomac s'est dvelopp et son
ventre bedonne... Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du
jockey, il se dcide  revtir la livre du cocher...

Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs
anglais, italiens et franais dont on parle dans le monde lgant avec
merveillement... Son nom triomphe dans les journaux de sport, mme dans
les chos des gazettes mondaines et littraires. Le baron de Borgsheim,
son matre actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d'une opration
financire qui aurait cot la ruine de cent mille concierges. Il dit:
Mon piqueur!, en se rengorgeant sur un ton de supriorit dfinitive,
comme un collectionneur de tableaux, dirait: Mes Rubens! Et, de fait,
il a raison d'tre fier, l'heureux baron, car, depuis qu'il possde
Edgar, il a beaucoup gagn en illustration et en respectabilit... Edgar
lui a valu l'entre de salons intransigeants, longtemps convoits...
Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les rsistances mondaines contre sa
race... Au club, il est question de la fameuse victoire du baron sur
l'Angleterre. Les Anglais nous, ont pris l'gypte... mais le baron a
pris Edgar aux Anglais... et cela rtablit l'quilibre... Il et conquis
les Indes qu'il n'et pas t davantage acclam... Cette admiration ne
va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir
Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations
corruptrices, des flirts, comme autour d'une belle femme. Quant aux
journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivs  ne
plus savoir exactement lequel, d'Edgar ou du baron, est l'admirable
piqueur ou l'admirable financier... Tous les deux, ils les confondent
dans les mutuelles gloires d'une mme apothose.

Pour peu que vous ayez t curieux de traverser les foules
aristocratiques, vous avez certainement rencontr Edgar, qui en est
une des ordinaires et plus prcieuses parures. C'est un homme de taille
moyenne, trs laid, d'une laideur comique d'Anglais, et dont le nez
dmesurment long a des courbes doublement royales et qui oscillent
entre la courbe smitique et la courbe bourbonienne... Les lvres, trs
courtes et retrousses, montrent, entre les dents gtes, des trous
noirs. Son teint s'est clairci dans la gamme des jaunes, relev aux
pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans tre obse, comme
les majestueux cochers de l'ancien jeu, il est maintenant dou d'un
embonpoint confortable et rgulier, qui rembourre de graisse les
exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste lgrement
pench en avant, l'chine sautillante, les coudes carts  l'angle
rglementaire. Ddaigneux de suivre la mode, jaloux plutt de l'imposer,
il est vtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues,
 revers de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons de coupe
anglaise, trop clairs; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros,
des mouchoirs trop parfums, des bottines trop vernies, des chapeaux
trop luisants... Combien longtemps les jeunes gommeux envirent-ils 
Edgar l'insolite et fulgurant clat de ses couvre-chefs!

A huit heures le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic
aussi court qu'un veston, une norme rose jaune  sa boutonnire, Edgar
descend de son automobile, devant l'htel du baron. Le pansage vient
de finir. Aprs avoir jet sur la cour un regard de mauvaise humeur, il
entre dans l'curie et commence son inspection, suivi des palefreniers,
inquiets et respectueux... Rien n'chappe  son oeil souponneux et
oblique: un seau pas  sa place, une tache aux chanes d'acier, une
raillure sur les argents et les cuivres... Et il grogne, s'emporte,
menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du
Champagne mal cuv de la veille. Il pntre dans chaque box, et passe
sa main, gante de gants blancs,  travers la crinire des chevaux, sur
l'encolure, le ventre, les jambes. A la moindre trace de salissure sur
les gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot de mots orduriers,
de jurons outrageants, une tempte de gestes furibonds. Ensuite, il
examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le
marbre des mangeoires, prouve la litire, tudie longuement la forme,
la couleur et la densit du crottin, qu'il ne trouve jamais  son got.

--Est-ce du crottin, a, nom de Dieu?... Du crottin de cheval de fiacre,
oui... Que j'en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler,
bougres de saligauds!...

Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparat. A peine
si Edgar s'aperoit de la prsence de son matre. Aux interrogations,
d'ailleurs timides, il rpond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne
dit: Monsieur le baron. C'est le baron, au contraire, qui serait tent
de dire: Monsieur le cocher! Dans la crainte d'irriter Edgar, il ne
reste pas longtemps, et se retire discrtement.

La revue des curies, des remises, des selleries termine, ses ordres
donns sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son
automobile et file rapidement vers les Champs-lyses o il fait d'abord
une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, des
_tipsters_ au museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots
mystrieux et lui montrent des dpches confidentielles. Le reste de
la matine est consacr en visites chez les fournisseurs, pour les
commandes  renouveler, les commissions  toucher, et chez les marchands
de chevaux o s'engagent des colloques dans le genre de celui-ci:

--Eh bien, master Edgar?

--Eh bien, master Poolny?

--J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.

--Il n'est pas  vendre...

--Cinquante livres pour vous...

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny...

--Ce n'est pas tout, master Edgar.

--Quoi encore, master Poolny?

--J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...

--Nous n'en avons pas besoin.

--Cinquante livres pour vous.

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny!

Huit jours aprs, Edgar a dtraqu comme il convient, ni trop, ni trop
peu, l'attelage bai du baron, puis ayant dmontr  celui-ci qu'il est
urgent de s'en dbarrasser, vend l'attelage bai  Poolny lequel vend 
Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre,
pendant trois mois,  l'herbage, l'attelage bai qu'il revendra,
peut-tre, deux ans aprs, au baron.

A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, pour djeuner, dans son
appartement de la rue Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le
conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chausse cras de peluches
brodes, aux tons fracassants, orn sur les murs de lithographies
anglaises: chasses, steeples, cracks clbres, portraits varis du
prince de Galles, dont un avec une ddicace. Et ce sont des cannes, des
whips, des fouets de chasse, des triers, des mors, des trompes de mail,
arrangs en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons
dors, se dresse le buste norme de la reine Victoria, en terre cuite
polychrome et loyaliste. Libre de soucis, trangl dans ses redingotes
bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors,
toute la journe,  ses affaires et  ses plaisirs. Ses affaires sont
nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un
photographe hippique, et il possde trois chevaux,  l'entranement,
prs de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chment pas, et les
petites dames les plus clbres connaissent le chemin de la rue Euler,
o elles savent que, dans les moments de dche, il y aura toujours, pour
elles, un th servi et cinq louis prts.

Le soir, aprs s'tre montr aux Ambassadeurs, au Cirque,  l'Olympia,
trs correct sous son frac  revers de soie, Edgar se rend chez
l'_Ancien_, et il se sole longuement, en compagnie de cochers qui se
donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs
de cochers...

Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il
concluait, merveill:

--Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que c'est un homme, celui-l!...

Mes matres appartenaient  ce qu'on est convenu d'appeler le grand
monde parisien; c'est--dire que Monsieur tait noble et sans le sou, et
qu'on ne savait pas exactement d'o sortait Madame. Bien des histoires,
toutes plus pnibles les unes que les autres, couraient sur ses
origines. William, trs au courant des potins de la haute socit,
prtendait que Madame tait la fille d'un ancien cocher et d'une
ancienne femme de chambre, lesquels,  force de grattes et de mauvaise
conduite, runirent un petit capital, s'tablirent usuriers en un
quartier perdu de Paris, et gagnrent rapidement, en prtant de
l'argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse
fortune. Des veinards, quoi!...

Au vrai, Madame, malgr son apparente lgance et sa trs jolie
figure, avait de drles de manires, des habitudes canailles qui me
dsobligeaient fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard aux choux,
la sale... et, comme les cochers de fiacre, son rgal tait de verser du
vin rouge dans son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, dans
ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait jusqu' crier: Merde! En
ces moments-l, la colre remuait, au fond de son tre mal nettoy
par un trop rcent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait
monter  ses lvres, ainsi qu'une malpropre cume, des mots... ah! des
mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d'avoir
prononcs... Mais voil... on ne s'imagine pas combien il y a de femmes,
avec des bouches d'anges, des yeux d'toiles et des robes de trois
mille francs, qui, chez elles, sont grossires de langage, ordurires de
gestes, et dgotantes  force de vulgarit... de vraies pierreuses!...

--Les grandes dames, disait William, c'est comme les sauces des
meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment a se fabrique... a
vous empcherait de coucher avec...

William avait de ces aphorismes dsenchants. Et comme c'tait, tout de
mme, un homme trs galant, il ajoutait en me prenant la taille:

--Un petit trognon comme toi, a flatte moins la vanit d'un amant...
Mais c'est plus srieux, tout de mme.

Je dois dire que ses colres et ses gros mots, Madame les passait
toujours sur Monsieur... Avec nous, elle tait, je le rpte, plutt
timide...

Madame montrait aussi, au milieu du dsordre de sa maison, parmi tout ce
coulage effrn qu'elle tolrait, des avarices trs bizarres et tout
 fait inattendues... Elle chipotait la cuisinire pour deux sous de
salade, conomisait sur le blanchissage de l'office, renclait sur une
note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle et obtenu, aprs des
plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables dmarches, la
remise de quinze centimes, indment perus par le factage du chemin
de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un
fiacre, c'taient des engueulements avec le cocher  qui, non seulement
elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen
de carotter... Ce qui n'empche pas que son argent trant partout avec
ses bijoux et ses cls sur les tables de chemines et les meubles. Elle
gchait  plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries;
elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de
luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux matre d'htel,
comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait
s'il y en avait de la gabegie, l-dedans!... Je disais  William,
quelquefois:

--Non, vrai! tu chipes trop... a te jouera... un mauvais tour...

A quoi William, trs calme, rpliquait:

--Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'o je peux aller.
Quand on a des matres aussi btes que ceux-l, ce serait un crime de ne
pas en profiter.

Mais il ne profitait gure, le pauvre, de ces continuels larcins qui,
continuellement, en dpit des tuyaux patants qu'il avait, allaient aux
courses grossir l'argent des bookmakers.

* * * * *

Monsieur et Madame taient maris depuis cinq ans... D'abord, ils
allrent beaucoup dans le monde et reurent  dner. Puis, peu  peu,
ils restreignirent leurs sorties et leurs rceptions, pour vivre 
peu prs seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame
reprochait  Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait
Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup,
c'est--dire qu'ils se disputaient toute la journe, comme un mnage de
petits bourgeois. La vrit est que Madame n'avait pas russi dans le
monde, et que ses manires lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en
voulait  Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait 
Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient
pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre
leurs zizanies sur le compte de l'amour.

Chaque anne, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en
Touraine, o Madame possdait, parat-il, un magnifique chteau. Le
personnel s'y renforait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde
femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des
paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les
dtails de leur existence, l-bas, avec une mauvaise humeur acre et
bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des
prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui tait supportable
qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys.
Il tait exclusivement Parisien.

--Connais-tu rien de plus bte qu'un marronnier? me disait-il souvent.
Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme suprieur, est-ce qu'il
aime la campagne, lui?...

Je m'exaltais:

--Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits
oiseaux!...

William ricanait:

--Les fleurs?... a n'est joli que sur les chapeaux et chez les
modistes... Et les petits oiseaux? Ah! parlons-en... a vous empche de
dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! non... ah!
non... J'en ai plein le dos, de la campagne... La campagne, a n'est bon
que pour les paysans...

Et se redressant, d'un geste noble, avec une voix fire, il concluait:

--Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un paysan, moi... je suis
un sportsman...

J'tais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois de juin avec
impatience. Ah! les marguerites dans les prs, les petits sentiers,
sous les feuilles qui tremblent... les nids cachs dans les touffes de
lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols dans les nuits de
lune... et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles
des puits, garnis de chvrefeuilles, tapisss de capillaires et de
mousses!... Et les jattes de lait fumant... et les grands chapeaux de
paille... et les petits poussins... et les messes entendues dans les
glises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous meut
et vous charme et vous prend le coeur, comme une de ces jolies romances
qu'on chante au caf-concert!...

Quoique j'aime  rigoler, je suis une nature potique. Les vieux
bergers, les foins qu'on fane, les oiseaux qui se poursuivent de
branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les
ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars
au teint pourpr par le soleil, comme les raisins des trs anciennes
vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes,
tout cela me fait rver des rves gentils... En pensant  ces choses,
je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui
m'inondent l'me, qui me rafrachissent le coeur, comme une petite pluie
la petite fleur trop brle par le soleil, trop dessche par le vent...
Et le soir, en attendant William dans mon lit, exalte par tout cet
avenir de joies pures, je composais des vers:

    Petite fleur,
    O toi, ma soeur,
    Dont la senteur
    Fait mon bonheur...

    Et toi, ruisseau,
    Lointain coteau,
    Frle arbrisseau,
    Au bord de l'eau,

    Que puis-je dire,
    Dans mon dlire?
    Je vous admire...
    Et je soupire...

    Amour, amour...
    Amour d'un jour,
    Et de toujours!...
    Amour, amour!...

Sitt William rentr, la posie s'envolait. Il m'apportait l'odeur
lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait
de casser les ailes  mon rve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes
vers. A quoi bon? Il se ft moqu de moi, et du sentiment qui me les
inspirait. Et sans doute qu'il m'et dit:

--Edgar, qui est un homme patant... est-ce qu'il fait des vers, lui?...

Ma nature potique n'tait pas la seule cause de l'impatience o j'tais
de partir pour la campagne. J'avais l'estomac dtraqu par la longue
misre que je venais de traverser... et, peut-tre aussi, par la
nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le
Champagne et les vins d'Espagne, que William me forait  boire. Je
souffrais rellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin,
au sortir du lit... Dans la journe, mes jambes se brisaient; je
ressentais,  la tte, des douleurs comme des coups de marteau...
J'avais rellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre
un peu...

Hlas!... il tait dit que tout ce rve de bonheur et de sant, allait
encore s'crouler...

Ah! merde! comme disait Madame...

* * * * *

Les scnes entre Monsieur et Madame commenaient toujours dans le
cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de
prtextes futiles... de rien. Plus le prtexte tait futile et plus les
scnes clataient violentes... Aprs quoi, ayant vomi tout ce que leur
coeur contenait d'amertumes et de colres longtemps amasses, ils se
boudaient des semaines entires... Monsieur se retirait dans son cabinet
o il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection
de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre o, sur une chaise longue,
longuement tendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait
de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec
frnsie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans
les premiers temps, je crus, n'tant point au courant de leurs manies,
qu'ils allaient se jeter  la tte assiettes, couteaux et bouteilles...
Nullement, hlas!... C'est dans ces moments-l qu'ils taient le mieux
levs, et que Madame s'ingniait  paratre une femme du monde. Ils
causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se ft pass, avec
un peu plus de crmonie que de coutume, un peu plus de politesse froide
et guinde, voil tout... On et dit qu'ils dnaient en ville...
Puis, les repas termins, l'air grave, l'oeil triste, trs dignes, ils
remontaient chacun chez soi... Madame se remettait  ses romans, 
ses tiroirs... Monsieur  ses patiences et  ses pipes... Quelquefois,
Monsieur allait passer une heure ou deux  son club, mais rarement... Et
ils s'adressaient une correspondance acharne, des _poulets_ en forme
de coeur ou de cocotte, que j'tais charge de transmettre de l'un 
l'autre... Toute la journe, je faisais le facteur, de la chambre de
Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de
menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'tait 
mourir de rire...

Au bout de quelques jours, ils se rconciliaient, comme ils s'taient
fchs, sans raison apparente... Et c'taient des sanglots, des oh!...
mchant!... oh! mchante!... des: c'est fini... puisque je te dis que
c'est fini... Ils s'en allaient faire une petite fte au restaurant,
et, le lendemain, se levaient trs tard, fatigus d'amour...

J'avais tout de suite compris la comdie qu'ils se jouaient  eux-mmes,
les deux pauvres cabots... et quand ils menaaient de se quitter, je
savais trs bien qu'ils n'taient pas sincres. Ils taient rivs l'un
 l'autre, celui-ci par son intrt, celle-l par sa vanit. Monsieur
tenait  Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait  Monsieur qui
avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se dtestaient,
en raison mme de ce march de dupe qui les liait, ils prouvaient le
besoin de se le dire, de temps  autre, et de donner une forme ignoble,
comme leur me,  leurs dceptions,  leurs rancunes,  leurs mpris.

--A quoi peuvent bien servir de telles existences?... disais-je 
William.

--A Bibi!... rpondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le
mot juste et dfinitif. Pour en donner l'immdiate et matrielle preuve,
il tirait de sa poche un magnifique _imprials_, drob le matin mme,
en coupait le bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction et
tranquillit, dclarant, entre deux bouffes odorantes:

--Il ne faut jamais se plaindre de la btise de ses matres, ma petite
Clestine... C'est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous
autres... Plus les matres sont btes, plus les domestiques sont
heureux... Va me chercher la fine champagne...

A demi couch dans un fauteuil  bascule, les jambes trs hautes et
croises, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell  porte
de la main, lentement, mthodiquement, il dpliait l'_Autorit_, et il
disait avec une bonhomie admirable:

--Vois-tu, ma petite Clestine... il faut tre plus fort que les gens
qu'on sert... Tout est l... Dieu sait si Cassagnac est un rude homme...
Dieu sait s'il est en plein dans mes ides, et si je l'admire, ce grand
bougre-l... Eh bien, comprends-tu?... je ne voudrais pas servir chez
lui... pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis
aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien ceci, et tche d'en profiter.
Servir chez des gens intelligents et qui la connaissent... c'est de la
duperie, mon petit loup...

Et, savourant son cigare, il ajoutait aprs un silence:

--Quand je pense qu'il est des domestiques qui passent leur vie
 dbiner leurs matres,  les embter,  les menacer... Quelles
brutes!... Quand je pense qu'il en est qui voudraient les tuer... Les
tuer!... Et puis aprs?... Est-ce qu'on tue la vache qui nous donne
du lait, et le mouton de la laine... On trait la vache... on tond le
mouton... adroitement... en douceur...

Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystres de la politique
conservatrice.

Pendant ce temps-l, Eugnie rdait dans la cuisine, amoureuse et molle.
Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d'eux,
l-haut, loin de nous, loin d'elle-mme, le regard absent de leurs
folies et des ntres, les lvres toujours en train de quelques muettes
paroles de douloureuse adoration:

--Ta petite bouche... tes petites mains... tes grands yeux!...

Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas pourquoi, m'attristait
jusqu'aux larmes... Oui, parfois une mlancolie, indicible et pesante,
me venait de cette maison si trange o tous les tres, le vieux matre
d'htel silencieux, William et moi-mme, me semblaient inquitants,
vides et mornes, comme des fantmes...

La dernire scne  laquelle j'assistai fut particulirement drle...

Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment o Madame
essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve
avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le got, ce
n'est pas ce qui touffait Madame.

--Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. C'est ainsi qu'on entre
chez les femmes, sans frapper?

--Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... D'abord tu n'es pas les femmes.

--Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que je suis alors?

Monsieur arrondit la bouche--Dieu, qu'il avait l'air bte--et, trs
tendre, ou, plutt, simulant la tendresse, il susurra:

--Mais tu es ma femme... ma petite femme... ma jolie petite femme. Il
n'y a pas de mal  entrer chez sa petite femme, je pense...

Quand Monsieur faisait l'amoureux imbcile, c'est qu'il voulait carotter
de l'argent  Madame... Celle-ci, encore mfiante, rpliqua:

--Si, il y a du mal...

Et elle minauda:

--Ta petite femme?... ta petite femme? a n'est pas si sr que cela, que
je sois ta petite femme...

--Comment... a n'est pas si sr que cela...

--Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, c'est si drle...

--Je te dis que tu es ma petite femme... ma chre... ma seule petite
femme... ah!

--Et toi... mon bb... mon gros bb... le seul gros bb  sa petite
femme... na!...

Je laais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levs,
caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles... Et
j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient suer avec leur
petite femme, et leur gros bb! Ce qu'ils avaient l'air stupide tous
les deux!...

Aprs avoir pntr dans le cabinet, soulev des jupons, des bas, des
serviettes, drang des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit
un journal de modes, qui tranait sur la toilette, et s'assit sur une
espce de tabouret de peluche. Il demanda:

--Est-ce qu'il y a un rbus, cette fois?

--Oui... je crois, il y a un rbus...

--L'as-tu devin, ce rbus?

--Non, je ne l'ai pas devin...

--Ah! ah! voyons ce rbus...

Pendant que Monsieur, le front pliss, s'absorbait dans l'tude du
rbus, Madame dit, un peu schement:

--Robert?

--Ma chrie...

--Alors, tu ne remarques rien?

--Non... quoi?... dans ce rbus?...

Elle haussa les paules et se pina les lvres:

--Il s'agit bien du rbus!... Alors, tu ne remarques rien?... D'abord,
toi, tu ne remarques jamais rien...

Monsieur promenait dans la pice, du tapis au plafond, de la toilette 
la porte, un regard embt, tout rond... excessivement comique...

--Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a donc, ici, quelque
chose de nouveau, que je n'aie pas remarqu... Je ne vois rien, ma
parole d'honneur!...

Madame devint toute triste, et elle gmit:

--Robert, tu ne m'aimes plus...

--Comment, je ne t'aime plus!... a, c'est un peu fort, par exemple!...

Il se leva, brandissant le journal de modes...

--Comment... je ne t'aime plus... rpta-t-il... En voil une ide!...
Pourquoi dis-tu cela?...

--Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si tu m'aimais encore... tu
aurais remarqu une chose...

--Mais quelle chose?...

--Eh bien!... tu aurais remarqu mon corset...

--Quel corset?... Ah! oui... ce corset... Tiens! je ne l'avais pas
remarqu, en effet... Faut-il que je sois bte!... Ah! mais, il est trs
joli, tu sais... ravissant...

--Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en fiches pas mal... Je suis
trop stupide, aussi... Je m'reinte  me faire belle...  trouver des
choses qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du reste, que
suis-je pour toi?... Rien... moins que rien!... Tu entres ici... et
qu'est-ce que tu vois?... Ce sale journal... A quoi t'intresses-tu?...
A un rbus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me fais... Nous ne
voyons personne... nous n'allons nulle part... nous vivons comme des
loups... comme des pauvres...

--Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te mets pas en colre...
Voyons!... D'abord, comme des pauvres...

Il voulut s'approcher de Madame, la prendre par la taille...
l'embrasser. Celle-ci s'nervait. Elle le repoussa durement:

--Non, laisse-moi... Tu m'agaces...

--Ma chrie... voyons!... ma petite femme...

--Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... ne m'approche pas... Tu es
un gros goste... un gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi...
tu es un sale type, tiens!...

--Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. Voyons... ne t'emporte
pas ainsi... Eh bien, oui... j'ai eu tort... J'aurais d le voir tout
de suite, ce corset... ce trs joli corset... Comment ne l'ai-je pas vu,
tout de suite?... Je n'y comprends rien!... Regarde-moi... souris-moi...
Dieu, qu'il est joli!... et comme il te va!...

Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi qui tais pourtant si
dsintresse dans la querelle. Madame trpigna le tapis et, de plus
en plus nerveuse, la bouche ple, les mains crispes, elle dbita trs
vite:

--Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... Est-ce clair?... Va-t'en!

Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes
d'exaspration:

--Ma chrie!... a n'est pas raisonnable... Pour un corset!... a n'a
aucun rapport... Voyons, ma chrie... regarde-moi... souris-moi... C'est
bte de se faire tant de mal pour un corset...

--Ah! tu m'emmerdes,  la fin!... vomit Madame d'une voix de lavoir...
tu m'emmerdes!... Va-t'en...

J'avais fini de lacer ma matresse... Je me levai sur ce mot... ravie de
surprendre  nu leurs deux belles mes... et de les forcer  s'humilier,
plus tard, devant moi... Ils semblaient avoir oubli que je fusse
l... Dsireuse de connatre la fin de cette scne, je me faisais toute
petite, toute silencieuse...

A son tour, Monsieur qui s'tait longtemps contenu, s'encolra... Il
fit du journal de modes un gros bouchon qu'il lana de toutes ses forces
contre la toilette... et il s'cria:

--Zut!... Flte!... C'est trop embtant aussi!... C'est toujours la
mme chose... On ne peut rien dire, rien faire sans tre reu comme un
chien... Et toujours des brutalits, des grossirets... J'en ai assez
de cette vie-l... j'en ai plein le dos de ces manires de poissarde...
Et veux-tu que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est ignoble, ton
corset... C'est un corset de fille publique...

--Misrable!...

L'oeil inject de sang, la bouche cumante, les poings ferms,
menaants, elle s'avana vers Monsieur... Et telle tait sa fureur que
les mots ne sortaient de sa bouche qu'en ructations rauques...

--Misrable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler
ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inoue... Quand je l'ai
ramass dans la boue, ce beau monsieur pann, couvert de sales dettes...
affich  son cercle... quand je l'ai sauv de la crotte... ah! il ne
faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah!
ils taient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne
voulaient plus t'avancer mme cent sous... Tu peux les reprendre et te
laver le derrire avec... Et a parle de sa noblesse... de ses aeux...
ce monsieur que j'ai achet et que j'entretiens!... Eh bien... elle
n'aura plus rien de moi, la noblesse... plus a!... Et quant  tes
aeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on
te prtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de
valets!... Plus a, tu entends!... jamais... jamais!... Retourne  tes
tripots, tricheur...  tes putains, maquereau!...

Elle tait effrayante... Timide, tremblant, le dos lche, l'oeil
humili, Monsieur reculait devant ce flot d'ordures... Il gagna la
porte, m'aperut... s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le
couloir, d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...

--Maquereau... sale maquereau!...

Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible
attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout
un flacon d'ther...

Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d'amour, rangea  nouveau
ses tiroirs. Monsieur s'absorba plus que jamais dans des patiences
compliques et dans la rvision de sa collection de pipes... Et la
correspondance recommena... D'abord timide, espace, elle se fit
bientt acharne et nombreuse... J'tais sur les dents,  force de
courir, porteuse de menaces en forme de coeur ou de cocotte, de la
chambre de l'une au cabinet de l'autre... Ce que je rigolais!...

Trois jours aprs cette scne, en lisant une missive de Monsieur,
sur papier rose,  ses armes, Madame plit, et, tout  coup, elle me
demanda, haletante:

--Clestine?... Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?...
Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se
tuer?...

J'clatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, qui tait parti,
malgr moi, grandit, se dchana, se prcipita... Je crus que j'allais
mourir, touffe par ce rire, trangle par ce maudit rire qui se
soulevait, en tempte, dans ma poitrine... et m'emplissait la gorge
d'inextinguibles hoquets.

Madame resta un moment interdite devant ce rire.

--Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi riez-vous ainsi?...
Taisez-vous donc... Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille...

Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me lcher... Enfin, entre
deux haltements, je criai:

--Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... c'est trop
bte... Oh! la la!... Oh! la la!... Que c'est bte!...

Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une
fois de plus, sur le pav...

Chien de mtier!... Chienne de vie!...

* * * * *

Le coup fut rude et je me dis--mais trop tard--que jamais je ne
retrouverais une place comme celle-l... J'y avais tout: bons gages,
profits de toutes sortes, besogne facile, libert, plaisirs. Il n'y
avait qu' me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi,
et pu mettre beaucoup d'argent de ct, se monter peu  peu un joli
trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un mnage complet et
trs chic. Cinq ou six annes seulement, et qui sait?... on pouvait se
marier, prendre un petit commerce, tre chez soi,  l'abri du besoin
et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il
fallait recommencer la srie des misres, subir  nouveau l'offense des
hasards... J'tais dpite de cet accident, et furieuse; furieuse contre
moi-mme, contre William, contre Eugnie, contre Madame, contre tout
le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me
cramponner  ma place, ce qui tait facile avec un type comme Madame,
je m'tais enfonce davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie,
j'avais rendu irrparable ce qui pouvait tre rpar. Est-ce trange,
ce qui se passe en vous,  de certains moments?... C'est  n'y rien
comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'o, on ne
sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force
 crier,  insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert
Madame d'outrages. Je lui avais reproch son pre, sa mre, le mensonge
imbcile de sa vie; je l'avais traite comme on ne traite pas une fille
publique, j'avais crach sur son mari.... Et cela me fait peur, quand
j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans
l'ignoble, ces ivresses de boue, o si souvent ma raison chancelle, et
qui me poussent au dchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas
tue, ce jour-l?... Comment ne l'ai-je pas trangle?... Je n'en sais
rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas mchante. Aujourd'hui,
je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si drgle, si
triste, avec ce mari si lche, si mornement lche... Et j'ai une immense
piti d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle
ft heureuse, maintenant...

Aprs la terrible scne, vite, je redescendis  l'office. William
frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.

--Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.

--J'ai que je pars... que je quitte la bote ce soir, haletai-je.

Je pouvais  peine parler...

--Comment, tu pars? fit William, sans aucune motion... Et pourquoi?

En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleverses, je racontai
toute la scne avec Madame. William, trs calme, indiffrent, haussa les
paules...

--C'est trop bte, aussi! dit-il... on n'est pas bte comme a!

--Et c'est tout ce que tu trouves  me dire?

--Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c'est bte.
Il n'y a pas autre chose  dire...

--Et toi?... que vas-tu faire?

Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche eut un ricanement. Ah!
qu'il fut laid, son regard,  cette minute de dtresse, qu'elle fut
lche et hideuse, sa bouche!...

--Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette
interrogation, il y avait de prires pour lui.

--Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas faire...

--Rien... je n'ai rien  faire... Je vais continuer... Mais, tu es
folle, ma fille... Tu ne voudrais pas!...

J'clatai:

--Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d'o l'on me chasse?

Il se leva, ralluma sa cigarette teinte, et, glacial:

--Oh! pas de scnes, n'est-ce pas?... Je ne suis point ton mari...
Il t'a plu de commettre une btise... Je n'en suis pas responsable...
Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les consquences... La
vie est la vie...

Je m'indignai:

--Alors, tu me lches?... Tu es un misrable, une canaille, comme les
autres, sais-tu? Le sais-tu?

William sourit... C'tait vraiment un homme suprieur...

--Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand nous nous sommes mis
ensemble, je ne t'ai rien promis... Tu ne m'as rien promis non plus...
On se rencontre... on se colle, c'est bien... On se quitte... on se
dcolle... c'est bien aussi. La vie est la vie...

Et, sentencieux, il ajouta:

--Vois-tu, dans la vie, Clestine, il faut de la conduite... il faut ce
que j'appelle de l'administration. Toi, tu n'as pas de conduite... tu
n'as pas d'administration... Tu te laisses emporter par tes nerfs... Les
nerfs, dans notre mtier, c'est trs mauvais... Rappelle-toi bien ceci:
La vie est la vie!.

Je crois que je me serais jete sur lui et que je lui aurais dchir
le visage--son impassible et lche visage de larbin-- coups d'ongles
furieux, si, brusquement, les larmes n'taient venues amollir et
dtendre mes nerfs surbands... Ma colre tomba, et je suppliai:

--Ah! William!... William!... mon petit William!... mon cher petit
William!... que je suis malheureuse!...

William essaya de remonter un peu mon moral abattu... Je dois dire qu'il
y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie... Durant
la journe, il m'accabla gnreusement de hautes penses, de graves et
consolateurs aphorismes... o ces mots revenaient sans cesse, agaants
et berceurs:

--La vie... est la vie...

Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce dernier jour, il fut
charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le
soir, aprs dner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit
chez un logeur qu'il connaissait et  qui il paya de sa poche une
huitaine, recommandant qu'on me soignt bien... J'aurais voulu qu'il
restt cette nuit-l avec moi... Mais il avait rendez-vous avec
Edgar!...

--Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... Et justement, peut-tre
aurait-il une place pour toi?... Une place indique par Edgar... ah! ce
serait patant.

En me quittant, il me dit:

--Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne fais plus de btises...
a ne mne  rien... Et pntre-toi bien de cette vrit, que la vie,
Clestine... c'est la vie...

Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne vint pas...

--C'est la vie... me dis-je...

Mais le jour suivant, comme j'tais impatiente de le voir, j'allai 
la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu'une grande fille blonde,
effronte et jolie... plus jolie que moi...

--Eugnie n'est pas l?... demandai-je.

--Non, elle n'est pas l... rpondit schement la grande fille.

--Et William?...

--William non plus...

--O est-il?

--Est-ce que je sais, moi?

--Je veux le voir... Allez le prvenir que je veux le voir...

La grande fille me regarda d'un air ddaigneux:

--Dites-donc?... Est-ce que je suis votre domestique?

Je compris tout... Et comme j'tais lasse de lutter, je m'loignai.

--C'est la vie...

Cette phrase me poursuivait, m'obsdait comme un refrain de
caf-concert...

Et, en m'loignant, je ne pus m'empcher de me reprsenter--non sans
une douloureuse mlancolie--la joie qui m'avait accueillie dans cette
maison... La mme scne avait d se passer... On avait dbouch la
bouteille de champagne obligatoire... William avait pris sur ses genoux
la fille blonde, et il lui avait souffl dans l'oreille:

--Il faudra tre chouette avec Bibi...

Les mmes mots... les mmes gestes... les mmes caresses... pendant
qu'Eugnie, dvorant des yeux le fils du concierge, l'entranait dans la
pice voisine:

--Ta petite frimousse!... tes petites mains!... tes grands yeux!

Je marchais toute vague, hbte... rptant intrieurement avec une
obstination stupide:

--Allons... C'est la vie... c'est la vie...

Durant plus d'une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les
cent pas, esprant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer
l'picier... une petite modiste avec deux grands cartons... le livreur
du Louvre... je vis sortir les plombiers... je ne sais plus qui... je ne
sais plus quoi... des ombres, des ombres... des ombres... Je n'osai pas
entrer chez la concierge voisine... Elle m'et sans doute mal reue...
Et que m'etelle dit?... Alors, je m'en allai dfinitivement, poursuivie
toujours par cet irritant refrain:

--C'est la vie...

Les rues me semblrent insupportablement tristes... Les passants me
firent l'effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la
tte d'un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dore
sous le soleil, un chapeau... mon coeur tressautait... Mais ce n'tait
jamais William... Dans le ciel bas, couleur d'tain, aucun espoir ne
luisait...

Je rentrai dans ma chambre, dgote de tout...

Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, valets de chambre,
gommeux, curs ou potes, ils sont tous les mmes... Des crapules!...

* * * * *

Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j'voque. J'en ai
d'autres pourtant, beaucoup d'autres. Mais ils se ressemblent tous et
cela me fatigue d'avoir  crire toujours les mmes histoires,  faire
dfiler, dans un panorama monotone, les mmes figures, les mmes mes,
les mmes fantmes. Et puis, je sens que je n'y ai plus l'esprit, car,
de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce pass, par les
proccupations nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore mon
sjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? Je suis trop lasse et aussi
trop coeure. Au milieu des mmes phnomnes sociaux, il y avait l une
vanit qui me dgote plus que les autres: la vanit littraire... un
genre de btise plus bas que les autres: la btise politique...

L, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; c'est tout dire... Ah!
c'est bien le philosophe, le pote, le moraliste qui convient 
la nullit prtentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette
catgorie mondaine, o tout est factice: l'lgance, l'amour, la
cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charit,
le vice lui-mme qui, sous prtexte de politesse et de littrature,
s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrs... o l'on
ne trouve qu'un dsir sincre... l'pre dsir de l'argent, qui ajoute
au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus
farouche. C'est par l, seulement, que ces pauvres fantmes sont bien
des cratures humaines et vivantes...

L, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi,
moraliste de l'office, psychologue de l'antichambre, gure plus parvenu
dans son genre et plus jobard que celui qui rgnait au salon... Monsieur
Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les mes.
Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude
que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de ma malle la
photographie de monsieur Jean... que son souvenir reste, pareillement
enterr, au fond de mon coeur, sous une paisse couche d'oubli...

* * * * *

Il est deux heures du matin... Mon feu va s'teindre, ma lampe
charbonne, et je n'ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher... Mais
j'ai trop de fivre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rverai  ce
qui est en marche vers moi... je rverai  ce qui doit arriver demain...
Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid trs vif
durcit la terre, sous un ciel ptillant d'toiles. Et Joseph est en
route, quelque part dans cette nuit... A travers l'espace, je le
vois... oui, rellement, je le vois, grave, songeur, norme, dans un
compartiment de wagon... Il me sourit... il s'approche de moi, il vient
vers moi... Il m'apporte enfin la paix, la libert, le bonheur... Le
bonheur?

Je le verrai demain...




XVII


Voici huit mois que je n'ai crit une seule ligne de ce
journal,--j'avais autre chose  faire et  quoi penser,--et voici trois
mois exactement que Joseph et moi nous avons quitt le Prieur, et que
nous sommes installs dans le petit caf, prs du port,  Cherbourg.
Nous sommes maris; les affaires vont bien; le mtier me plat; je suis
heureuse. Ne de la mer, je suis revenue  la mer. Elle ne me manquait
pas, mais cela me fait plaisir tout de mme de la retrouver. Ce ne sont
plus les paysages dsols d'Audierne, la tristesse infinie de ses ctes,
la magnifique horreur de ses grves qui hurlent  la mort. Ici, rien
n'est triste; au contraire, tout y porte  la gat... C'est le bruit
joyeux d'une ville militaire, le mouvement pittoresque, l'activit
bigarre d'un port de guerre. L'amour y roule sa bosse, y trane le
sabre en des bordes de noces violentes et farouches. Foules presses
de jouir entre deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants et
distrayants, o je hume cette odeur natale de coaltar et de gomon, que
j'aime toujours, bien qu'elle n'ait jamais t douce  mon enfance...
J'ai revu des gars du pays, en service sur des btiments de l'tat...
Nous n'avons gures caus ensemble, et je n'ai point song  leur
demander des nouvelles de mon frre... Il y a si longtemps!... C'est
comme s'il tait mort, pour moi... Bonjour... bonsoir... porte-toi
bien.. Quand ils ne sont pas saouls, ils sont trop abrutis... Quand
ils ne sont pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des ttes
pareilles  celles des vieux poissons... Il n'y a pas eu d'autre
motion, d'autres panchements d'eux  moi... D'ailleurs, Joseph n'aime
pas que je me familiarise avec de simples matelots, de sales bretons qui
n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un verre de trois-six...

Mais il faut que je raconte brivement les vnements qui prcdrent
notre dpart du Prieur...

* * * * *

On se rappelle que Joseph, au Prieur, couchait dans les communs,
au-dessus de la sellerie. Tous les jours, t comme hiver, il se levait
 cinq heures. Or, le matin de 24 dcembre, juste un mois aprs son
retour de Cherbourg, il constata que la porte de la cuisine tait grande
ouverte.

--Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient dj levs?

Il remarqua, en mme temps, qu'on avait, dans le panneau vitr, prs de
la serrure, dcoup un carr de verre, au diamant, de faon  pouvoir
y introduire le bras. La serrure tait force par d'expertes mains.
Quelques menus dbris de bois, des petits morceaux de fer tordu, des
clats de verre, jonchaient les dalles.. A l'intrieur, toutes les
portes, si soigneusement verrouilles, sous la surveillance de
Madame, le soir, taient ouvertes aussi. On sentait que quelque chose
d'effrayant avait pass par l... Trs impressionn,--je raconte
d'aprs le rcit mme qu'il fit de sa dcouverte aux magistrats,--Joseph
traversa la cuisine, et suivit le couloir o donnent  droite, le
fruitier, la salle de bains, l'antichambre;  gauche, l'office, la salle
 manger, le petit salon, et, dans le fond, le grand salon. La salle 
manger offrait le spectacle d'un affreux dsordre, d'un vrai pillage...
les meubles bousculs, le buffet fouill de fond en comble, ses tiroirs,
ainsi que ceux des deux servantes, renverss sur le tapis, et, sur la
table, parmi des botes vides, au milieu d'un ple-mle d'objets sans
valeur, une bougie qui achevait de se consumer dans un chandelier
de cuivre. Mais c'tait surtout  l'office que le spectacle prenait
vraiment de l'ampleur. Dans l'office,--je crois l'avoir dj
not,--existait un placard trs profond, dfendu par un systme de
serrure trs compliqu et dont Madame seule connaissait le secret. L,
dormait la fameuse et vnrable argenterie dans trois lourdes caisses
armes de traverses et de coins d'acier. Les caisses taient visses 
la planche du bas et tenaient au mur, scelles par de solides pattes de
fer. Or, les trois caisses, arraches de leur mystrieux et inviolable
tabernacle, billaient au milieu de la pice, vides. A cette vue,
Joseph donna l'alarme. De toute la force de ses poumons, il cria dans
l'escalier:

--Madame!... Monsieur!... Descendez vite... On a vol... on a vol!...

Ce fut une avalanche soudaine, une dgringolade effrayante. Madame,
en chemise, les paules  peine couvertes d'un lger fichu. Monsieur,
boutonnant son caleon hors duquel s'chappaient des pans de chemise...
Et, tous les deux, dpeigns, trs ples, grimaants, comme s'ils
eussent t rveills en plein cauchemar, criaient:

--Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...

--On a vol... on a vol!...

--On a vol, quoi?... on a vol, quoi?

Dans la salle  manger, Madame gmit:

--Mon Dieu!... mon Dieu!

Pendant que, les lvres tordues, Monsieur continuait de hurler:

--On a vol, quoi? quoi?

Dans l'office, guide par Joseph,  la vue des trois caisses
descelles... Madame poussa, dans un grand geste, un grand cri:

--Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... Mon argenterie!

Et, soulevant les compartiments vides, retournant les cases vides,
pouvante, horrifie, elle s'affaissa sur le parquet... A peine si elle
avait la force de balbutier d'une voix d'enfant:

--Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... tout... tout!...
jusqu' l'huilier Louis XVI.

Tandis que Madame regardait les caisses, comme on regarde son enfant
mort, Monsieur, se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards,
pleurait d'une voix obstine, d'une voix lointaine de dment:

--Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... Nom d'un chien de nom d'un
chien!

Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui aussi:

--L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de Louis XVI!... Ah! les
bandits!...

Puis, il y eut une minute de tragique silence, une longue minute de
prostration; ce silence de mort, cette prostration des tres et des
choses qui succdent aux fracas des grands croulements, au tonnerre des
grands cataclysmes... Et la lanterne, balance dans les mains de Joseph,
promenait sur tout cela, sur les visages morts et sur les caisses
ventres, une lueur rouge, tremblante, sinistre...

J'tais descendue, en mme temps que les matres,  l'appel de Joseph.
Devant ce dsastre, et malgr le comique prodigieux de ces visages, mon
premier sentiment avait t de la compassion. Il semblait que ce malheur
m'atteignt, moi aussi, que je fusse de la famille pour en partager les
preuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des paroles consolatrices
 Madame dont l'attitude affaisse me faisait peine  voir... Mais cette
impression de solidarit ou de servitude s'effaa vite.

* * * * *

Le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de
religieux, qui m'pouvante certes, mais qui me laisse aussi--je ne
sais comment exprimer cela--de l'admiration. Non, pas de l'admiration,
puisque l'admiration est un sentiment moral, une exaltation spirituelle,
et ce que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... C'est comme
une brutale secousse, dans tout mon tre physique,  la fois pnible
et dlicieuse, un viol douloureux et pm de mon sexe... C'est curieux,
c'est particulier, sans doute, c'est peut-tre horrible,--et je ne puis
expliquer la cause vritable de ces sensations tranges et fortes,--mais
chez moi, tout crime,--le meurtre principalement,--a des correspondances
secrtes avec l'amour... Eh bien, oui, l!... un beau crime m'empoigne
comme un beau mle...

* * * * *

Je dois dire qu'une rflexion que je fis transforma subitement en gat
rigoleuse, en contentement gamin, cette grave, atroce et puissante
jouissance du crime, laquelle succdait au mouvement de piti qui, tout
d'abord, avait alarm mon coeur; bien mal  propos... Je pensai:

--Voici deux tres qui vivent comme des taupes, comme des larves...
Ainsi que des prisonniers volontaires, ils se sont volontairement
enferms dans la gele de ces murs inhospitaliers... Tout ce qui fait
la joie de la vie, le sourire de la maison, ils le suppriment comme du
superflu. Ce qui pourrait tre l'excuse de leur richesse, le pardon
de leur inutilit humaine, ils s'en gardent comme d'une salet. Ils
ne laissent rien tomber de leur parcimonieuse table sur la faim des
pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la douleur des souffrants.
Ils conomisent mme sur le bonheur, leur bonheur  eux. Et je les
plaindrais?... Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la justice. En les
dpouillant d'une partie de leurs biens, en donnant de l'air aux trsors
enfouis, les bons voleurs ont rtabli l'quilibre... Ce que je regrette,
c'est qu'ils n'aient pas laiss ces deux tres malfaisants, totalement
nus et misrables, plus dnus que le vagabond qui, tant de fois, mendia
vainement  leur porte, plus malades que l'abandonn qui agonise sur la
route,  deux pas de ces richesses caches et maudites.

Cette ide que mes matres auraient pu, un bissac sur le dos, traner
leurs guenilles lamentables et leurs pieds saignants par la dtresse des
chemins, tendre la main au seuil implacable du mauvais riche, m'enchanta
et me mit en gat. Mais la gat, je l'prouvai plus directe et plus
intense et plus haineuse,  considrer Madame, affale prs de ses
caisses vides, plus morte que si elle et t vraiment morte, car
elle avait conscience de cette mort, et cette mort, on ne pouvait en
concevoir une plus horrible, pour un tre qui n'avait jamais rien aim,
rien que l'valuation en argent de ces choses invaluables que sont nos
plaisirs, nos caprices, nos charits, notre amour, ce luxe divin des
mes... Cette douleur honteuse, ce crapuleux abattement, c'tait aussi
la revanche des humiliations, des durets que j'avais subies, qui me
venaient d'elle,  chaque parole sortant de sa bouche,  chaque
regard tombant de ses yeux... J'en gotai, pleinement, la jouissance
dlicieusement farouche. J'aurais voulu crier: C'est bien fait...
c'est bien fait! Et surtout j'aurais voulu connatre ces admirables
et sublimes voleurs, pour les remercier, au nom de tous les gueux... et
pour les embrasser, comme des frres... O bons voleurs, chres figures
de justice et de piti, par quelle suite de sensations fortes et
savoureuses vous m'avez fait passer!

Madame ne tarda pas  reprendre possession d'elle-mme... Sa nature
combattive, agressive, se rveilla soudain en toute sa violence.

--Et que fais-tu ici? dit-elle  Monsieur sur un ton de colre et de
suprme ddain... Pourquoi es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta
grosse face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu que cela va
nous rendre notre argenterie? Allons... secoue-toi... dmne-toi un
peu... tche de comprendre. Va chercher les gendarmes, le juge de
paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas tre ici depuis longtemps?... Ah!
quel homme, mon Dieu!

Monsieur se disposait  sortir, courbant le dos. Elle l'interpella:

--Et comment se fait-il que tu n'aies rien entendu?... Ainsi, on
dmnage la maison... on force les portes, on brise les serrures, on
ventre des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... A quoi es-tu
bon, gros lourdaud?

Monsieur osa rpondre:

--Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien entendu...

--Moi?... Ce n'est pas la mme chose... N'est-ce pas l'affaire d'un
homme?... Et puis tu m'agaces... Va-t-en.

Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, Madame, tournant sa
fureur contre nous, nous apostropha:

--Et vous?... Qu'est-ce que vous avez  me regarder, l, comme des
paquets?... a vous est gal  vous, n'est-ce pas, qu'on dvalise
vos matres?... Vous non plus, vous n'avez rien entendu?... Comme par
hasard... C'est charmant d'avoir des domestiques pareils... Vous ne
pensez qu' manger et dormir... Tas de brutes!

Elle s'adressa directement  Joseph:

--Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboy? Dites... pourquoi?

Cette question parut embarrasser Joseph, l'clair d'une seconde. Mais il
se remit vite...

--Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton le plus naturel... Mais,
c'est vrai... les chiens n'ont pas aboy. Ah! a, c'est curieux, par
exemple!...

--Les aviez-vous lchs?...

--Certainement que je les avais lchs, comme tous les soirs... a c'est
curieux!... Ah! mais, c'est curieux!... Faut croire que les voleurs
connaissaient la maison... et les chiens.

--Enfin, Joseph, vous si dvou, si ponctuel, d'habitude... pourquoi
n'avez-vous rien entendu?

--a, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voil qui est assez louche,
aussi... Car je n'ai pas le sommeil dur, moi... Quand un chat traverse
le jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, tout de mme... Et
ces sacrs chiens, surtout... Ah! mais, ah! mais!...

Madame interrompit Joseph:

--Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous tes des brutes, tous, tous! Et
Marianne?... O est Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle
dort comme une souche, sans doute.

Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:

--Marianne!... Marianne!

Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. Joseph tait grave. Il y
avait comme du mystre dans ses yeux...

* * * * *

Je ne tenterai point de dcrire cette journe, tous les multiples
incidents, toutes les folies de cette journe. Le procureur de la
Rpublique, mand par dpche, vint l'aprs-midi et commena son
enqute. Joseph, Marianne et moi, nous fmes interrogs l'un aprs
l'autre, les deux premiers pour la forme, moi, avec une insistance
hostile qui me fut extrmement dsagrable. On visita ma chambre,
on fouilla ma commode et mes malles. Ma correspondance fut pluche
minutieusement... Grce  un hasard que je bnis, le manuscrit de mon
journal chappa aux investigations policires. Quelques jours avant
l'vnement, je l'avais expdi  Clcl, de qui j'avais reu une lettre
affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent peut-tre trouv dans ces
pages le moyen d'accuser Joseph, ou du moins de le souponner... J'en
tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi les alles du
jardin, les plates-bandes, les murs, les brches des haies, la petite
cour donnant sur la ruelle, afin de relever des traces de pas et
d'escalades... Mais la terre tait sche et dure; il fut impossible d'y
dcouvrir la moindre empreinte, le moindre indice. La grille, les murs,
les brches des haies gardaient jalousement leur secret. De mme
que pour l'affaire du viol, les gens du pays afflurent, demandant
 dposer. L'un avait vu un homme blond qui ne lui revenait pas;
l'autre, un homme brun qui avait l'air drle. Bref, l'enqute demeura
vaine. Nulle piste, nul soupon...

--Il faut attendre, pronona avec mystre le procureur en partant, le
soir. C'est peut-tre la police de Paris qui nous mettra sur la voie des
coupables...

Durant cette journe fatigante, au milieu des alles et venues, je n'eus
gure le loisir de penser aux consquences de ce drame qui, pour la
premire fois, mettait de l'animation, de la vie dans ce morne Prieur.
Madame ne nous laissait pas une minute de rpit. Il fallait courir-ci...
courir-l... sans raison, d'ailleurs, car Madame avait perdu un peu la
tte... Quant  Marianne, il semblait qu'elle ne se ft aperue de rien,
et que rien ne ft arriv de bouleversant dans la maison... Pareille 
la triste Eugnie, elle suivait son ide, et son ide tait bien loin de
nos proccupations. Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine,
elle devenait subitement comme ivre, et elle le regardait avec des yeux
extasis...

--Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses mains!... tes gros yeux!...

Le soir, aprs un dner silencieux, je pus rflchir. L'ide m'tait
venue tout de suite, et maintenant elle se fortifiait en moi, que Joseph
n'tait pas tranger  ce hardi pillage. Je voulus mme esprer qu'entre
son voyage  Cherbourg et la prparation de ce coup de main audacieux et
incomparablement excut, il y et un lien vident. Et je me souvenais
de cette rponse qu'il m'avait faite, la veille de son dpart:

--a dpend... d'une affaire trs importante...

Quoiqu'il s'effort de paratre naturel, je percevais dans ses gestes
dans son attitude, dans son silence, une gne inhabituelle... visible
pour moi seule...

Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, tant il me
satisfaisait. Au contraire, je m'y complus avec une joie intense...
Marianne, nous ayant laisss seuls un moment dans la cuisine,
je m'approchai de Joseph, et cline, tendre, mue d'une motion
inexprimable, je lui demandai:

--Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez viol la petite Claire dans
le bois... Dites-moi que... c'est vous qui avez vol l'argenterie de
Madame...

Surpris, hbt de cette question, Joseph me regarda... Puis, tout d'un
coup sans me rpondre, il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque
sous un baiser, fort comme un coup de massue, il me dit:

--Ne parle pas de a... puisque tu viendras l-bas avec moi, dans le
petit caf... et puisque nos deux mes sont pareilles!...

Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, chez la comtesse Fardin,
une sorte d'idole hindoue, d'une grande beaut horrible et meurtrire...
Joseph,  ce moment, lui ressemblait...

* * * * *

Les jours passrent, et les mois... Naturellement, les magistrats
ne purent rien dcouvrir et ils abandonnrent l'instruction,
dfinitivement... Leur opinion tait que le coup avait t excut
par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon dos. Et allez donc
chercher dans le tas!...

Ce rsultat ngatif indigna Madame. Elle dbina violemment la
magistrature, qui ne pouvait lui rendre son argenterie. Mais elle ne
renona pas pour cela  l'espoir de retrouver l'huilier de Louis XVI,
comme disait Joseph. Elle avait chaque jour des combinaisons nouvelles
et biscornues, qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, fatigus
de ces billeveses, ne lui rpondaient mme plus... Je fus enfin
rassure sur le compte de Joseph... car je redoutais toujours une
catastrophe pour lui...

Joseph tait redevenu silencieux et dvou, le serviteur familial,
la perle rare. Je ne puis m'empcher de pouffer au souvenir d'une
conversation que, la journe mme du vol, je surpris derrire la porte
du salon, entre Madame et le procureur de la Rpublique, un petit sec,
 lvres minces,  teint bilieux, et dont le profil tait coupant, comme
une lame de sabre.

--Vous ne souponnez personne parmi vos gens? demanda le procureur...
Votre cocher?

--Joseph! s'cria Madame scandalise... un homme qui nous est si
dvou... qui depuis plus de quinze ans est  notre service!... la
probit mme, Monsieur le procureur... une perle!... il se jetterait au
feu pour nous...

Soucieuse, le front pliss, elle rflchit.

--Il n'y aurait que cette fille, la femme de chambre. Je ne la connais
pas, moi, cette fille. Elle a peut-tre de trs mauvaises relations 
Paris... elle crit souvent  Paris... Plusieurs fois je l'ai surprise,
en train de boire le vin de la table et de manger nos pruneaux... Quand
on boit le vin de ses matres... on est capable de tout...

Et elle murmura:

--On ne devrait jamais prendre de domestiques  Paris... Elle est
singulire, en effet.

Non, mais voyez-vous cette chipie?...

C'est bien a, les gens mfiants... Ils se mfient de tout le monde,
sauf de celui qui les vole, naturellement. Car j'tais de plus en plus
convaincue que Joseph avait t l'me de cette affaire. Depuis longtemps
je l'avais surveill, non par un sentiment hostile, vous pensez bien,
mais par curiosit, et j'avais la certitude que ce fidle et dvou
serviteur, cette perle unique, chapardait tout ce qu'il pouvait dans la
maison. Il drobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de menues choses
susceptibles d'tre revendues, sans qu'il ft possible d'en connatre
l'origine. Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, dans la
sellerie, pour rien, et pour y discuter seulement sur les bienfaits de
l'antismitisme. En homme avis, patient, prudent, mthodique, Joseph
n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens font les gros
comptes annuels, et je suis persuade que de cette faon, il triplait,
quadruplait ses gages, ce qui n'est jamais  ddaigner. Je sais bien
qu'il y a une diffrence entre de si menus vols et un pillage audacieux
comme fut celui de la nuit du 24 dcembre... Cela prouve qu'il aimait
aussi  travailler dans le grand... Qui me dit que Joseph n'tait pas
alors affili  une bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je
voudrais encore savoir tout cela!

Depuis le soir o son baiser me fut comme un aveu du crime, o sa
confiance alla vers moi avec la pousse d'un rut, Joseph nia. J'eus beau
le tourner, le retourner, lui tendre des piges, l'envelopper de paroles
douces et de caresses, il ne se dmentit plus... Et il entra dans la
folie d'espoir de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua tous
les dtails du vol; et il battit les chiens qui n'aboyrent pas, et il
menaa de son poing les voleurs inconnus, les chimriques voleurs comme
s'il les voyait fuir  l'horizon. Je ne savais plus  quoi m'en tenir
sur le compte de cet impntrable bonhomme... Un jour, je croyais  son
crime, un autre jour  son innocence. Et c'tait horriblement agaant.

Comme autrefois, nous nous retrouvions, le soir,  la sellerie:

--Eh bien, Joseph?...

--Ah! vous voil, Clestine!

--Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous avez l'air de me fuir...

--Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...

--Oui... depuis cette fameuse matine...

--Parlez point de a, Clestine... Vous avez de trop mauvaises ides.

Et triste, il dodelinait de la tte.

--Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est pour rire. Est-ce que je
vous aimerais si vous aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...

--Oui, oui... vous tes une enjleuse... C'est pas bien...

--Et quand partons-nous?... Je ne puis plus vivre ici.

--Pas tout de suite... Il faut encore attendre...

--Mais pourquoi?

--Parce que... a se peut pas... tout de suite...

Un peu pique, sur un ton de lgre fcherie, je disais:

--a n'est pas gentil!... Et vous n'tes gure press de m'avoir...

--Moi? s'criait Joseph, avec d'ardentes grimaces... Si c'est Dieu
possible!... Mais, j'en bous... j'en bous!...

--Eh bien alors, partons...

Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...

--Non... non... a ne se peut pas encore...

Tout naturellement, je songeais:

--C'est juste, aprs tout... S'il a vol l'argenterie, il ne peut pas
s'en aller maintenant, ni s'tablir... On aurait des soupons peut-tre.
Il faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur cette mystrieuse
affaire...

Un autre soir, je proposai:

--coutez, mon petit Joseph, il y aurait un moyen de partir d'ici... il
faudrait avoir une discussion avec Madame et l'obliger  nous mettre 
la porte tous les deux...

Mais il protesta vivement:

--Non, non... fit-il... Pas de a, Clestine. Ah! mais non... Moi,
j'aime mes matres... Ce sont de bons matres... Il faut bien quitter
d'avec eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... des gens
srieux, quoi... Il faut que les matres nous regrettent et qu'ils
soient embts... et qu'ils pleurent de nous voir partir...

Avec une gravit triste o je ne sentis aucune ironie, il affirma:

--Moi, vous savez, a me fera du deuil de m'en aller d'ici... Depuis
quinze ans que je suis ici... dame!... on s'attache  une maison... Et
vous, Clestine... a ne vous fera pas de peine?

--Ah! non... m'criai-je, en riant.

--C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut aimer ses matres... les
matres sont les matres... Et, tenez, je vous recommande a... Soyez
bien gentille, bien douce, bien dvoue... travaillez bien... Ne
rpondez pas... Enfin, quoi, Clestine, il faut bien quitter d'avec
eux... d'avec Madame, surtout...

Je suivis les conseils de Joseph et, durant les mois que nous avions 
rester au Prieur, je me promis de devenir une femme de chambre
modle, une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, toutes les
complaisances, toutes les dlicatesses, je les prodiguai... Madame
s'humanisait avec moi; peu  peu, elle se faisait vritablement mon
amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent amen ce changement
dans le caractre de Madame. Madame avait t frappe dans son orgueil,
et jusque dans ses raisons de vivre. Comme aprs une grande douleur,
aprs la perte foudroyante d'un tre uniquement chri, elle ne luttait
plus, s'abandonnait, douce et plaintive,  l'abattement de ses nerfs
vaincus et de ses fierts humilies, et elle ne semblait plus chercher
auprs de ceux qui l'entouraient que de la consolation, de la piti, de
la confiance. L'enfer du Prieur se transformait pour tout le monde en
un vrai paradis...

C'est au plein de cette paix familiale, de cette douceur domestique, que
j'annonai un matin  Madame la ncessit o j'tais de la quitter...
J'inventai une histoire romanesque... je devais retourner au pays, pour
y pouser un brave garon qui m'attendait depuis longtemps. En termes
attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, les bonts de Madame,
etc... Madame fut atterre... Elle essaya de me retenir, par les
sentiments et par l'intrt... offrit d'augmenter mes gages, de me
donner une belle chambre, au second tage de la maison. Mais, devant ma
rsolution, elle dut se rsigner...

--Je m'habituais si bien  vous, maintenant!... soupira-t-elle... Ah! je
n'ai pas de chance...

Mais ce fut bien pire quand, huit jours aprs, Joseph vint  son tour
expliquer que, se faisant trop vieux, tant trop fatigu, il ne pouvait
plus continuer son service et qu'il avait besoin de repos.

--Vous, Joseph?... s'cria Madame... vous aussi?... Ce n'est pas
possible... La maldiction est donc sur le Prieur... Tout le monde
m'abandonne... tout m'abandonne...

Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur pleura. Marianne pleura...

--Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...

Hlas! Joseph n'emportait pas que des regrets... il emportait aussi
l'argenterie!...

Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais aucun scrupule  jouir
de l'argent de Joseph, de l'argent vol--non ce n'tait pas cela... quel
est l'argent qui n'est pas vol?--mais je craignis que le sentiment que
j'prouvais ne ft qu'une curiosit fugitive. Joseph avait pris sur moi,
sur mon esprit comme sur ma chair, un ascendant qui n'tait peut-tre
pas durable... Et peut-tre n'tait-ce en moi qu'une perversion
momentane de mes sens?... Il y avait des moments o je me
demandais aussi si ce n'tait pas mon imagination--porte aux rves
exceptionnels--qui avait cr Joseph tel que je le voyais, s'il n'tait
point rellement qu'une simple brute, un paysan, incapable mme
d'une belle violence, mme d'un beau crime?... Les suites de cet
acte m'pouvantaient... Et puis--n'est-ce pas une chose vraiment
inexplicable?--cette ide que je ne servirais plus chez les autres me
causait quelque regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais
avec une grande joie la nouvelle de ma libert. Eh bien, non!... D'tre
domestique, on a a dans le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois
allait me manquer tout  coup? J'entrevis mon petit intrieur, svre
et froid, pareil  un intrieur d'ouvrier, ma vie mdiocre, prive
de toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies toffes si douces 
manier, de tous ces vices jolis dont c'tait mon plaisir de les servir,
de les chiffonner, de les pomponner, de m'y plonger, comme dans un bain
de parfums... Mais il n'y avait plus  reculer.

Ah! qui m'et dit, le jour gris, triste et pluvieux o j'arrivai au
Prieur, que je finirais avec ce bonhomme trange, silencieux et bourru,
qui me regardait avec tant de ddain?...

Maintenant, nous sommes dans le petit caf... Joseph a rajeuni. Il n'est
plus courb, ni lourdaud. Et il marche d'une table  l'autre, et il
trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, l'chine lastique.
Ses paules qui m'effrayaient ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois
si terrible, a quelque chose de paternel et de repos. Toujours ras
de frais, la peau brune et luisante ainsi que de l'acajou, coiff d'un
bret crne, vtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air
d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui aurait vu des choses
extraordinaires et travers d'extravagants pays. Ce que j'admire en
lui, c'est sa tranquillit morale... Jamais plus une inquitude dans
son regard... On voit que sa vie repose sur des bases solides. Plus
violemment que jamais, il est pour la famille, pour la proprit, pour
la religion, pour la marine, pour l'arme, pour la patrie... Moi, il
m'pate!

En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix mille francs... L'autre jour,
le commissariat maritime lui a adjug un lot d'paves de quinze mille
francs, qu'il a pay comptant et qu'il a revendu avec un fort bnfice.
Il fait aussi de petites affaires de banque, c'est--dire qu'il prte de
l'argent  des pcheurs. Et dj, il songe  s'agrandir en acqurant la
maison voisine. On y installerait peut-tre un caf-concert...

Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle est sa fortune?...
Je n'en sais rien. Il n'aime pas que je lui parle de cela; il n'aime pas
que je lui parle du temps o nous tions en place... On dirait qu'il a
tout oubli et que sa vie n'a rellement commenc que du jour o il prit
possession du petit caf... Quand je lui adresse une question qui
me tourmente, il semble ne pas comprendre ce que je dis. Et dans son
regard, alors, passent des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais
je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connatrai le mystre de sa
vie... Et c'est peut-tre cet inconnu qui m'attache tant  lui...

Joseph veille  tout dans la maison, et rien n'y cloche. Nous avons
trois garons pour servir les clients, une bonne  tout faire pour la
cuisine et pour le mnage, et cela marche  la baguette... Il est vrai
qu'en trois mois nous avons chang quatre fois de bonne... Ce
qu'elles sont exigeantes, les bonnes,  Cherbourg, et chapardeuses, et
dvergondes!... Non, c'est incroyable, et c'est dgotant...

Moi je tiens la caisse, trnant au comptoir, au milieu d'une fort
de fioles enlumines. Je suis l aussi pour la parade et pour la
causette... Joseph veut que je sois bien frusque; il ne me refuse
jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il aime que le soir je montre
ma peau dans un petit dcolletage aguichant... Il faut allumer le
client, l'entretenir dans une constante joie, dans un constant dsir de
ma personne... Il y a dj deux ou trois gros quartiers-matres, deux
ou trois mcaniciens de l'escadre, trs cals, qui me font une cour
assidue. Naturellement, pour me plaire, ils dpensent beaucoup. Joseph
les gte spcialement, car ce sont de terribles pochards. Nous avons
pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent avec nous et chaque soir se
paient du vin, des liqueurs de supplment, dont tout le monde profite...
Ils sont fort galants avec moi et je les excite de mon mieux... Mais il
ne faudrait pas, je pense, que mes faons dpassassent l'encouragement
des banales oeillades, des sourires quivoques et des illusoires
promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... Joseph me suffit, et je
crois bien que je perdrais au change, mme s'il s'agissait de le tromper
avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... Bien peu de jeunes
gens seraient capables de satisfaire une femme comme lui... C'est drle,
vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve personne d'aussi
beau que mon Joseph... Je l'ai dans la peau, quoi!... Oh! le vieux
monstre!... Ce qu'il m'a prise!... Et il les connat, tous les trucs
de l'amour, et il en invente... Quand on pense qu'il n'a pas quitt la
province... qu'il a t toute sa vie un paysan, on se demande o il a pu
apprendre tous ces vices-l...

Mais o Joseph triomphe, c'est dans la politique. Grce  lui, le petit
caf, dont l'enseigne: A L'ARME FRANAISE! brille sur tout le quartier,
le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses lettres de feu,
est maintenant le rendez-vous officiel des antismites marquants et des
plus bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent fraterniser l,
dans des soulographies hroques, avec des sous-officiers de l'arme
et des grads de la marine. Il y a dj eu des rixes sanglantes, et,
plusieurs fois,  propos de rien, les sous-officiers ont tir leurs
sabres, menaant de crever des tratres imaginaires... Le soir du
dbarquement de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit caf allait
crouler sous les cris de: Vive l'arme! et Mort aux juifs! Ce
soir-l, Joseph, qui est dj populaire dans la ville, eut un succs
fou. Il monta sur une table et il cria:

--Si le tratre est coupable, qu'on le rembarque... S'il est innocent,
qu'on le fusille...

De toutes parts, on vocifra:

--Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'arme!

Cette proposition avait port l'enthousiasme jusqu'au paroxysme. On
n'entendait dans le caf, dominant les hurlements, que des cliquetis
de sabre, et des poings s'abattant sur les tables de marbre. Quelqu'un,
ayant voulu dire on ne sait quoi, fut hu, et Joseph, se prcipitant sur
lui, d'un coup de poing lui fendit les lvres et lui cassa cinq dents...
Frapp  coups de plat de sabre, dchir, couvert de sang,  moiti
mort, le malheureux fut jet comme une ordure dans la rue, toujours aux
cris de: Vive l'arme! Mort aux Juifs!

Il y a des moments o j'ai peur dans cette atmosphre de tuerie, parmi
toutes ces faces bestiales, lourdes d'alcool et de meurtre... Mais
Joseph me rassure:

--C'est rien... fait-il... Faut a pour les affaires...

Hier, revenant du march, Joseph, se frottant les mains, trs gai,
m'annona:

--Les nouvelles sont mauvaises. On parle de la guerre avec l'Angleterre.

--Ah! mon Dieu! m'criai-je. Si Cherbourg allait tre bombard?

--Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, j'ai pens  une
chose... j'ai pens  un coup...  un riche coup...

Malgr moi, je frissonnai... Il devait ruminer quelque immense
canaillerie.

--Plus je te regarde... dit-il... et plus je me dis que tu n'as pas une
tte de bretonne. Non, tu n'as pas une tte de bretonne... Tu aurais
plutt une tte d'alsacienne... Hein?... a serait un fameux coup d'oeil
dans le comptoir?

J'prouvai de la dception... Je croyais que Joseph allait me proposer
une chose terrible... J'tais fire dj d'tre de moiti dans une
entreprise hardie... Chaque fois que je le vois songeur, mes ides
s'allument tout de suite. J'imagine des tragdies, des escalades
nocturnes, des pillages, des couteaux tirs, des gens qui rlent sur la
bruyre des forts... Et voil qu'il ne s'agissait que d'une rclame,
petite et vulgaire...

Les mains dans ses poches, crne sous son bret bleu, il se dandinait
drlement...

--Tu comprends?... insista-t-il. Au moment d'une guerre... une
Alsacienne bien jolie, bien frusque, a enflamme les coeurs, a excite
le patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme pour saouler
les gens... Qu'est-ce que tu en penses?... Je te ferais mettre sur les
journaux... et mme, peut-tre, sur des affiches...

--J'aime mieux rester en dame!... rpondis-je, un peu schement.

L-dessus, nous nous disputmes. Et, pour la premire fois, nous en
vnmes aux mots violents.

--Tu ne faisais pas tant de manires quand tu couchais avec tout le
monde... cria Joseph.

--Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, parce que j'en dirais trop
long...

--Putain!

--Voleur!

Un client entra... Il ne fut plus question de rien. Et le soir, on se
raccommoda dans les baisers...

* * * * *

Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... avec du velours et
de la soie... Au fond, je suis sans force contre la volont de Joseph.
Malgr ce petit accs de rvolte, Joseph me tient, me possde comme un
dmon. Et je suis heureuse d'tre  lui... Je sens que je ferai tout
ce qu'il voudra que je fasse, et que j'irai toujours o il me dira
d'aller... jusqu'au crime!...


Mars 1900.





OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU

DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER  3 fr. 50 le volume.

    Sbastien Roch 1 vol.

    Le Jardin des Supplices (38e mille) 1 vol.

    Le Journal d'une femme de chambre (126e mille) 1 vol.

    Les vingt et un Jours d'un Neurasthnique (28e mille) 1 vol.

    Farces et Moralits 1 vol.

    La 628-E8 (39e mille) 1 vol.

    Dingo (17e mille) 1 vol.

    Sbastien Roch. dition illustre. 1 vol. in-18 3 fr. 50

    Contes de la Chaumire, avec deux eaux-fortes de
    Raffalli. 1 vol. in-32 de la _Petite
    Bibliothque-Charpentier_ 4 fr.

    Le Calvaire. dition illustre (OLENDORFF,
    diteur) 3 fr. 50

    L'abb Jules. (OLENDORFF, diteur) 3 fr. 50



THTRE.

    Les Mauvais Bergers, pice en cinq actes 3 fr. 50

    Les Affaires sont les Affaires, comdie en trois
    actes (16e mille) 3 fr. 50

    Le Foyer, comdie en trois actes. En collaboration
    avec THADE NATANSON (8e mille) 3 fr. 50

    Vieux Mnages, comdie en un acte 1 fr.

    Le Portefeuille, comdie en un acte 1 fr.



4973.--L. Imp. runies.--7, rue Saint-Benoit, Paris.






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by Octave Mirbeau

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