Project Gutenberg's Beaucoup de Bruit pour Rien, by William Shakespeare

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Title: Beaucoup de Bruit pour Rien

Author: William Shakespeare

Release Date: May 17, 2005 [EBook #15846]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN ***




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  Note du transcripteur:

  ======================================================================
  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 2
  Jules Csar.
  Cloptre.--Macbeth.--Les Mprises.
  Beaucoup de bruit pour rien.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864


  ======================================================================

                             BEAUCOUP DE BRUIT
                                 POUR RIEN

                                  COMDIE




NOTICE
SUR
BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN


L'histoire de Ginvra, dans le cinquime chant de l'_Arioste_, a quelque
rapport avec la fiction romanesque de cette pice; plusieurs critiques,
et entre autres Pope, ont cru que le _Roland Furieux_ avait t la
source o Shakspeare avait puis. On remarque aussi dans plusieurs
anciens romans de chevalerie des pisodes qui rappellent la calomnie
de don Juan, et la mort suppose d'Hro; mais c'est dans les histoires
tragiques que Belleforest a empruntes  Bandello qu'on trouve la
nouvelle qui a videmment fourni  Shakspeare l'ide de _Beaucoup de
bruit pour rien_.

Pendant que Pierre d'Aragon tenait sa cour  Messine, un certain baron,
Timbre de Cardone, favori du prince, devint amoureux de Fnicia, fille
de Lonato, gentilhomme de la ville: sa fortune, la faveur du roi, et
ses qualits personnelles plaidrent si bien sa cause, que Timbre fut
en peu de temps l'amant prfr de Fnicia, et obtint l'agrment de
Lonato pour l'pouser.

La nouvelle en vint aux oreilles d'un jeune gentilhomme appel
Girondo-Olerio-Valentiano, qui depuis longtemps cherchait vainement 
faire impression sur le coeur de Fnicia. Jaloux du bonheur de Timbre,
il ne songe plus qu' le traverser, et met dans ses intrts un autre
jeune homme qui, affectant pour Timbre un zle officieux, va le
prvenir qu'un de ses amis faisait de frquentes visites nocturnes  sa
fiance, et offre de lui donner le soir mme les preuves de sa perfidie.

Timbre accepte; il suit son guide qui lui fait voir en effet son
prtendu rival, qui n'tait qu'un valet travesti, montant par une
chelle de corde dans l'appartement de Fnicia. Timbre ne veut pas
d'autre claircissement, et ds le lendemain il va retirer sa parole, et
rvle  Lonato la trahison de sa fille.

Fnicia, accable de cet affront, s'vanouit et ne reprend ses sens
qu'au bout de sept heures. Tout Messine la croit morte, car elle-mme,
rsolue de renoncer au monde, se fait transporter secrtement  la
campagne, chez un de ses oncles, pendant qu'on clbre ses funrailles.

Le remords poursuit partout Girondo; il se dcide  faire  Timbre
l'aveu de sa coupable calomnie; il le mne  l'glise, auprs du tombeau
de Fnicia, se met  genoux, offre un poignard  son rival, et, lui
prsentant son sein, le conjure de frapper le meurtrier de la fille de
Lonato.

Timbre lui pardonne, et court lui-mme chez Lonato lui offrir toute
sa fortune en rparation de sa crdule jalousie; le vieillard refuse,
et n'exige de Timbre que la promesse d'accepter une autre pouse de sa
main.

Quelque temps aprs il le conduit  sa campagne et lui prsente Fnicia
sous le nom de Lucile, et comme sa nice. Fnicia tait tellement
change, qu'elle ne fut reconnue qu' la fin de la noce, et lorsqu'une
tante de la marie ne put garder plus longtemps le secret; tel est
l'extrait succinct de la nouvelle du prolixe Bandello.

On verra quel intrt dramatique le pote a ajout  ce rcit dj
intressant. La scne de l'glise, o Claudio accuse hautement Hro, est
vraiment tragique. Combien est touchant l'appel que fait la fille de
Lonato  son innocence! Quelle profonde connaissance du coeur
humain dcle le caractre de ce don Juan, cet homme essentiellement
insociable, pour qui faire le mal est un besoin, et qui s'irrite contre
les bienfaits de son propre frre!

Mais les personnages les plus brillants et les plus anims de la pice
sont Bndick et Batrice. Que d'originalit dans leurs dialogues, o
l'on trouve quelquefois, il est vrai, un peu trop de libert! Leur
aversion pour le mariage, leur conversion subite, fournissent une foule
de situations des plus comiques. Les deux constables, Dogberry et
Verges, avec leur suffisance, leurs graves niaiseries et leurs lourdes
bvues, sont des modles de naturel.

Il y a dans cette pice un heureux mlange de srieux et de gaiet qui
en fait une des plus charmantes productions de Shakspeare: c'est encore
une de celles que l'on revoit avec le plus de plaisir sur le thtre de
Londres. Bndick tait un des rles favoris de Garrick, qui y faisait
admirer toute la souplesse de son talent.

Selon le docteur Malone, la comdie de _Beaucoup de bruit pour rien_
aurait t compose en 1600, et imprime la mme anne.





BEAUCOUP DE BRUIT
POUR RIEN

COMDIE



PERSONNAGES

  DON PDRE, prince d'Aragon.
  LEONATO, gouverneur de Messine.
  DON JUAN, frre naturel de don Pdre.
  CLAUDIO, jeune seigneur de Florence, favori de don Pdre.
  BENEDICK, jeune seigneur de Padoue, autre favori de don Pdre.
  BALTHAZAR, domestique de don Pdre.
  ANTONIO, frre de Lonato.
  BORACHIO,     ) attach  don Juan.
  CONRAD,       )
  DOGBERRY, ) deux constables.
  VERGES,   )
  UN SACRISTAIN.
  UN MOINE.
  UN VALET.
  HRO, fille de Lonato.
  BATRICE, nice de Lonato.
  MARGUERITE,    ) dames attaches
  URSULE,        ) HRO.

MESSAGERS, GARDES ET VALETS.

La scne est  Messine.




ACTE PREMIER



SCNE I


Terrasse devant le palais de Lonato.

_Entrent_ LONATO, HRO, BATRICE _et autres, avec_ UN MESSAGER

LONATO.--J'apprends par cette lettre que don Pdre d'Aragon arrive ce
soir  Messine.

LE MESSAGER.--A l'heure qu'il est, il doit en tre fort prs. Nous
n'tions pas  trois lieues lorsque je l'ai quitt.

LONATO.--Combien avez-vous perdu de soldats dans cette affaire?

LE MESSAGER.--Trs-peu d'aucun genre et aucun de connu.

LONATO.--C'est une double victoire, quand le vainqueur ramne au camp
ses bataillons entiers. Je lis ici que don Pdre a combl d'honneurs un
jeune Florentin nomm Claudio.

LE MESSAGER.--Bien mrits de sa part et bien reconnus par don
Pdre.--Claudio a surpass les promesses de son ge; avec les traits
d'un agneau, il a fait les exploits d'un lion. Il a vraiment trop
dpass toutes les esprances pour que je puisse esprer de vous les
raconter.

LONATO.--Il a ici dans Messine un oncle qui en sera bien content.

LE MESSAGER.--Je lui ai dj remis des lettres, et il a paru prouver
beaucoup de joie, et mme  un tel excs, que cette joie n'aurait pas
tmoign assez de modestie sans quelque signe d'amertume.

LONATO.--Il a fondu en larmes?

LE MESSAGER.--Compltement.

LONATO.--Doux panchements de tendresse! Il n'est pas de visages plus
francs que ceux qui sont ainsi baigns de larmes. Ah! qu'il vaut bien
mieux pleurer de joie que de rire de ceux qui pleurent!

BATRICE.--Je vous supplierai de m'apprendre si le signor Montanto[1]
revient de la guerre ici ou non.

[Note 1: _Montanto_ est un des anciens termes de l'escrime et
s'appliquait  un fier--bras,  un bravache.]

LE MESSAGER.--Je ne connais point ce nom, madame. Nous n'avions 
l'arme aucun officier d'un certain rang portant ce nom.

LONATO.--De qui vous informez-vous, ma nice?

HRO.--Ma cousine veut parler du seigneur Bndick de Padoue.

LE MESSAGER.--Oh! il est revenu; et tout aussi plaisant que jamais.

BATRICE.--Il mit un jour des affiches[2] dans Messine, et dfia Cupidon
dans l'art de tirer de longues flches; le fou de mon oncle qui lut ce
dfi rpondit pour Cupidon, et le dfia  la flche ronde.--De grce,
combien a-t-il extermin, dvor d'ennemis dans cette guerre? Dites-moi
simplement combien il en a tu, car j'ai promis de manger tous les morts
de sa faon.

[Note 2: Il tait d'usage parmi les gladiateurs d'crire des billets
portant des dfis. _Flight et bird bolt_ taient diffrentes sortes de
flches.]

LONATO.--En vrit, ma nice, vous provoquez trop le seigneur Bndick;
mais il est bon pour se dfendre, n'en doutez pas.

LE MESSAGER.--Il a bien servi, madame, dans cette campagne.

BATRICE.--Vous aviez des vivres gts, et il vous a aid  les
consommer. C'est un trs-vaillant mangeur; il a un excellent estomac.

LE MESSAGER.--Il est aussi bon soldat, madame.

BATRICE.--Bon soldat prs d'une dame; mais en face d'un homme,
qu'est-il?

LE MESSAGER.--C'est un brave devant un brave, un homme en face d'un
homme. Il y a en lui l'toffe de toutes les vertus honorables.

BATRICE.--C'est cela en effet; Bndick n'est rien moins qu'un homme
toff[3], mais quant  l'toffe;--eh bien! nous sommes tous mortels.

[Note 3: _A stuffed man._]

LONATO.--Il ne faut pas, monsieur, mal juger de ma nice. Il rgne une
espce de guerre enjoue entre elle et le seigneur Bndick. Jamais
ils ne se rencontrent sans qu'il y ait entre eux quelque escarmouche
d'esprit.

BATRICE.--Hlas! il ne gagne rien  cela. Dans notre dernier combat,
quatre de ses cinq sens s'en allrent tout clops, et maintenant
tout l'homme est gouvern par un seul. Pourvu qu'il lui reste assez
d'instinct pour se tenir chaudement, laissons-le-lui comme l'unique
diffrence qui le distingue de son cheval: car c'est le seul bien qui
lui reste pour avoir quelque droit au nom de crature raisonnable.--Et
quel est son compagnon maintenant? car chaque mois il se donne un
nouveau frre d'armes.

LE MESSAGER.--Est-il possible?

BATRICE.--Trs-possible. Il garde ses amitis comme la forme de son
chapeau, qui change  chaque nouveau moule.

LE MESSAGER.--Madame, je le vois bien, ce gentilhomme n'est pas sur vos
tablettes.

BATRICE.--Oh! non; si j'y trouvais jamais son nom, je brlerais toute
la bibliothque.--Mais dites-moi donc, je vous prie, quel est son frre
d'armes? N'avez-vous pas quelque jeune cervel qui veuille faire avec
lui un voyage chez le diable?

LE MESSAGER.--Il vit surtout dans la compagnie du noble Claudio.

BATRICE.--Bont du ciel! il s'attachera  lui comme une maladie. On le
gagne plus promptement que la peste; et quiconque en est pris extravague
 l'instant. Que Dieu protge le noble Claudio! Si par malheur il est
_pris_ du Bndick, il lui en cotera mille livres pour s'en gurir.

LE MESSAGER.--Je veux, madame, tre de vos amis.

BATRICE.--Je vous y engage, mon bon ami!

LONATO.--Vous ne deviendrez jamais folle, ma nice.

BATRICE.--Non, jusqu' ce que le mois de janvier soit chaud.

LE MESSAGER.--Voici don Pdre qui s'approche.

(Entrent don Pdre, accompagn de Balthazar et autres domestiques;
Claudio, Bndick, don Juan.)

DON PDRE.--Don seigneur Lonato, vous venez vous-mme chercher les
embarras. Le monde est dans l'usage d'viter la dpense; mais vous
courez au-devant.

LONATO.--Jamais les embarras n'entrrent chez moi sous la forme de
Votre Altesse; car, l'embarras parti, le contentement resterait. Mais
quand vous me quittez, le chagrin reste et le bonheur s'en va.

DON PDRE.--Vous acceptez votre fardeau de trop bonne grce. Je crois
que c'est l votre fille.

LONATO.--Sa mre me l'a dit bien des fois.

BNDICK.--En doutiez-vous, seigneur, pour lui faire si souvent cette
demande?

LONATO.--Nullement, seigneur Bndick; car alors vous tiez un enfant.

DON PDRE.--Ah! la botte a port, Bndick. Nous pouvons juger par l
de ce que vous valez,  prsent que vous tes un homme.--En vrit, ses
traits nomment son pre. Soyez heureuse, madame, vous ressemblez  un
digne pre.

(Don Pdre s'loigne avec Lonato.)

BNDICK.--Si le seigneur Lonato est son pre, elle ne voudrait pas
pour tout Messine avoir sa tte sur les paules tout en lui ressemblant
comme elle fait.

BATRICE.--Je m'tonne que le seigneur Bndick ne se rebute point de
parler. Personne ne prend garde  lui.

BNDICK.--Ah! ma chre madame Ddaigneuse! vous vivez encore?

BATRICE.--Et comment la Ddaigneuse mourrait-elle, lorsqu'elle trouve
 ses ddains un aliment aussi inpuisable que le seigneur Bndick?
La courtoisie mme ne peut tenir en votre prsence; il faut qu'elle se
change en ddain.

BNDICK.--La courtoisie est donc un rengat?--Mais tenez pour certain
que, vous seule excepte, je suis aim de toutes les dames, et je
voudrais que mon coeur se laisst persuader d'tre un peu moins dur; car
franchement je n'en aime aucune.

BATRICE.--Grand bonheur pour les femmes! Sans cela, elles seraient
importunes par un pernicieux soupirant. Je remercie Dieu et la froideur
de mon sang; je suis l-dessus de votre humeur. J'aime mieux entendre
mon chien japper aux corneilles, qu'un homme me jurer qu'il m'adore.

BNDICK.--Que Dieu vous maintienne toujours dans ces sentiments! Ce
seront quelques honntes gens de plus dont le visage chappera aux
gratignures qui les attendent.

BATRICE.--Si c'taient des visages comme le vtre, une gratignure ne
pourrait les rendre pires.

BNDICK.--Eh bien! vous tes une excellente institutrice de perroquets.

BATRICE.--Un oiseau de mon babil vaut mieux qu'un animal du vtre.

BNDICK.--Je voudrais bien que mon cheval et la vitesse de votre
langue et votre longue haleine.--Allons, au nom de Dieu, allez votre
train; moi j'ai fini.

BATRICE.--Vous finissez toujours par quelque algarade de rosse; je vous
connais de loin.

DON PDRE.--Voici le rsum de notre entretien.--Seigneur Claudio et
seigneur Bndick, mon digne ami Lonato vous a tous invits. Je lui
dis que nous resterons ici au moins un mois; il prie le sort d'amener
quelque vnement qui puisse nous y retenir davantage. Je jurerais qu'il
n'est point hypocrite et qu'il le dsire du fond de son coeur.

LONATO.--Si vous le jurez, monseigneur, vous ne serez point parjure.
(_A don Juan_.)--Souffrez que je vous flicite, seigneur: puisque vous
tes rconcili au prince votre frre, je vous dois tous mes hommages.

DON JUAN.--Je vous remercie: je ne suis point un homme  longs discours;
je vous remercie.

LONATO.--Plat-il  Votre Altesse d'ouvrir la marche?

DON PDRE.--Lonato, donnez-moi la main; nous irons ensemble.

(Tous entrent dans la maison, except Bndick et Claudio.)

CLAUDIO.--Bndick, avez-vous remarqu la fille du seigneur Lonato?

BNDICK.--Je ne l'ai pas remarque, mais je l'ai regarde.

CLAUDIO.--N'est-ce pas une jeune personne modeste?

BNDICK.--Me questionnez-vous sur son compte, en honnte homme, pour
savoir tout simplement ce que je pense, ou bien voudriez-vous m'entendre
parler, suivant ma coutume, comme le tyran dclar de son sexe?

CLAUDIO.--Non: je vous prie, parlez srieusement.

BNDICK.--Eh bien! en conscience, elle me parat trop petite pour un
grand loge, trop brune pour un bel loge[4]. Toute la louange que je
peux lui accorder, c'est de dire que si elle tait tout autre qu'elle
est, elle ne serait pas belle; tant ce qu'elle est, elle ne me plait
pas.

[Note 4: _Fair_, beau et blond.]

CLAUDIO.--Vous croyez que je veux rire. Je vous en prie, dites-moi
sincrement comment vous la trouvez.

BNDICK.--Voulez-vous en faire emplette, que vous preniez des
informations sur elle?

CLAUDIO.--Le monde entier suffirait-il  payer un pareil bijou?

BNDICK.--Oh! srement, et mme encore un tui pour le mettre.--Mais
parlez-vous srieusement, ou prtendez-vous faire le mauvais plaisant
pour nous dire que l'amour sait trs-bien trouver des livres, et que
Vulcain est un habile charpentier? Allons, dites-nous sur quelle gamme
il faut chanter pour tre d'accord avec vous?

CLAUDIO.--Elle est  mes yeux la plus aimable personne que j'aie jamais
vue.

BNDICK.--Je vois encore trs-bien sans lunettes, et je ne vois rien de
cela: il y a sa cousine qui, si elle n'tait pas possde d'une furie,
la surpasserait en beaut autant que le premier jour de mai l'emporte
sur le dernier jour de dcembre; mais j'espre que vous n'avez pas dans
l'ide de vous faire mari? Serait-ce votre intention?

CLAUDIO.--Quand j'aurais jur le contraire, je me mfierais de moi-mme,
si Hro voulait tre ma femme.

BNDICK.--En tes-vous l? d'honneur? Quoi! n'est-il donc pas un homme
au monde qui veuille porter son bonnet sans inquitude? Ne reverrai-je
de ma vie un garon de soixante ans? Allez, puisque vous voulez
absolument vous mettre sous le joug, portez-en la triste empreinte, et
passez les dimanches  soupirer.--Mais voil don Pdre qui revient vous
chercher lui-mme.

(Don Pdre rentre.)

DON PDRE.--Quel mystre vous arrtait donc ici, que vous ne nous ayez
pas suivis chez Lonato?

BNDICK.--Je voudrais que Votre Altesse m'obliget  le lui dire.

DON PDRE.--Je vous l'ordonne, sur votre fidlit.

BNDICK.--Vous entendez, comte Claudio. Je puis tre aussi discret
qu'un muet de naissance, et c'est l l'ide que je voudrais vous donner
de moi.--Mais _sur ma fidlit_: remarquez-vous ces mots: _Sur ma
fidlit_.--Il est amoureux. De qui? Ce serait maintenant  Votre
Altesse  me faire la question. Observez comme la rponse est
courte.--D'Hro, la courte fille de Lonato.

CLAUDIO. Si la chose tait, il vous l'aurait bientt dit.

BNDICK.--C'est comme le vieux conte, monseigneur: Cela n'est pas,
cela n'tait pas. Mais en vrit,  Dieu ne plaise que cela arrive!

CLAUDIO.--Si ma passion ne change pas bientt,  Dieu ne plaise qu'il en
soit autrement!

DON PDRE.--Ainsi soit-il! si vous l'aimez; car la jeune personne en est
bien digne.

CLAUDIO.--Vous parlez ainsi pour me sonder, seigneur.

DON PDRE.--Sur mon honneur, j'exprime ma pense.

CLAUDIO.--Et sur ma parole, j'ai exprim la mienne.

BNDICK.--Et moi, sur mon honneur et sur ma parole, j'ai dit ce que je
pensais.

CLAUDIO.--Je sens que je l'aime.

DON PDRE.--Je sais qu'elle en est digne.

BNDICK.--Je ne sens pas qu'on doive l'aimer, je ne sais pas qu'elle en
soit digne, c'est l l'opinion que le feu ne pourrait dtruire en moi.
Je mourrai dans mon dire sur l'chafaud.

DON PDRE.--Tu fus toujours un hrtique obstin  l'endroit de la
beaut.

CLAUDIO.--Et jamais il n'a pu soutenir son rle que par la force de sa
volont.

BNDICK.--Qu'une femme m'ait conu, je l'en remercie; je lui adresse
aussi mes humbles remerciements pour m'avoir lev; mais je refuse de
porter sur mon front une corne pour appeler les chasseurs, ou suspendre
mon cor de chasse  un baudrier invisible; c'est ce que toutes les
femmes me pardonneront. Comme je ne veux pas leur faire l'affront de me
dfier d'une seule, je me rends la justice de ne me fier  aucune; et ma
peine (dont je ne serai que plus prsentable) sera de vivre garon.

DON PDRE.--Avant que je meure, je veux te voir ple d'amour.

BNDICK.--De maladie, de faim ou de colre, seigneur; mais jamais
d'amour. Prouvez une fois que l'amour me cote plus de sang que le vin
ne m'en saurait rendre, et alors je vous permets de me crever les yeux
avec la plume d'un faiseur de ballades, et de me suspendre  la porte
d'un mauvais lieu comme l'enseigne de l'aveugle Cupidon.

DON PDRE.--Bien! si jamais tu trahis ce voeu, tu nous fourniras un
fameux argument.

BNDICK.--Si je le trahis, pendez-moi comme un chat dans une
bouteille[5], et tirez-moi dessus; et qu'on frappe sur l'paule  celui
qui me touchera en l'appelant Adam[6].

[Note 5: Dans quelques provinces d'Angleterre, on enfermait
autrefois un chat avec de la suie dans une bouteille de bois (semblable
 la gourde des bergers), et on la suspendait  une corde. Celui qui
pouvait en briser le fond en courant, et tre assez adroit pour
chapper  la suie et au chat qui tombait alors, tait le hros de ce
divertissement cruel.]

[Note 6: Adam Bell, fameux archer.]

DON PDRE.--Allons, le temps en dcidera: _Avec le temps, le buffle
sauvage en vient  porter le joug_.

BNDICK.--Le buffle sauvage, oui; mais si le sens Bndick porte
jamais un joug, arrachez les cornes du buffle, et plantez-les sur mon
front; qu'on fasse de moi un tableau grossier, et, en lettres aussi
grosses que celles o l'on crit: _Ici, bon cheval  louer_, faites
tracer sur ma figure: _Ici, on peut voir Bndick, l'homme mari_.

CLAUDIO.--Si jamais cela t'arrive, tu seras fou  lier.

DON PDRE.--Bon! si Cupidon n'a pas puis son carquois dans Venise, il
te fera bientt trembler.

BNDICK.--Je m'attends aussitt  un tremblement de terre.

DON PDRE.--Eh bien! temporisez d'heure en heure; mais cependant,
seigneur Bndick, rendez-vous chez Lonato, faites-lui mes civilits,
et dites-lui que je ne manquerai point de me trouver au souper; car il a
fait de grands prparatifs.

BNDICK.--J'ai presque tout ce qu'il me faut pour faire un tel message;
ainsi je vous recommande....

CLAUDIO.--A la garde de Dieu, dat de ma maison, si j'en avais une.

DON PDRE.--Le six de juillet, votre fal ami, Bndick.

BNDICK.--Ne raillez pas, ne raillez pas! le corps de votre
discours est souvent vtu de simples franges dont les morceaux sont
trs-lgrement faufils; ainsi, avant de lancer plus loin de vieux
sarcasmes, examinez votre conscience; et l-dessus, je vous laisse.

(Bndick sort.)

CLAUDIO.--Mon prince, Votre Altesse peut maintenant me faire du bien.

DON PDRE.--C'est  toi d'instruire mon amiti; apprends-lui seulement
comment elle peut te servir, et tu verras combien elle sera docile 
retenir tout ce qui pourra te faire du bien, quelque difficile que soit
la leon.

CLAUDIO.--Lonato a-t-il des fils, mon seigneur?

DON PDRE.--Il n'a d'autre enfant que Hro. Elle est son unique
hritire; vous sentez-vous du penchant pour elle, Claudio?

CLAUDIO.--Ah! seigneur, quand vous passtes pour aller terminer cette
guerre, je ne la vis que de l'oeil d'un soldat  qui elle plaisait, mais
qui avait en main une tche plus rude que celle de changer ce got en
amour;  prsent que je suis revenu ici, et que les penses guerrires
ont laiss leur place vacante, au lieu d'elles viennent une foule de
dsirs tendres et dlicats qui me rptent combien la jeune Hro est
belle, et me disent que je l'aimais avant d'aller au combat.

DON PDRE.--Te voil bientt un vritable amant. Dj tu fatigues ton
auditeur d'un volume de paroles. Si tu aimes la belle Hro, eh bien!
aime-la. Je ferai les ouvertures auprs d'elle et de son pre, et tu
l'obtiendras. N'est-ce pas dans ces vues que tu as commenc  me filer
une si belle histoire?

CLAUDIO.--Quel doux remde vous offrez  l'amour! A son teint vous
nommez son mal. De peur que mon penchant ne vous part trop soudain, je
voulais m'aider d'un plus long rcit.

DON PDRE.--Et pourquoi faut-il que le pont soit plus large que la
rivire? La meilleure raison pour accorder, c'est la ncessit. Tout ce
qui peut te servir ici est convenable. En deux mots, tu aimes, et je te
fournirai le remde  cela.--Je sais qu'on nous apprte une fte pour
ce soir; je jouerai ton rle sous quelque dguisement, et je dirai  la
belle Hro que je suis Claudio; j'pancherai mon coeur dans son sein, je
captiverai son oreille par l'nergie et l'ardeur de mon rcit amoureux;
ensuite j'en ferai aussitt l'ouverture  son pre; et pour conclusion,
elle sera  toi. Allons de ce pas mettre ce plan en excution.

(Ils sortent.)



SCNE II


Appartement dans la maison de Lonato.

LONATO ET ANTONIO _paraissent_.

LONATO.--Eh bien! mon frre, o est mon neveu votre fils? A-t-il pourvu
 la musique?

ANTONIO.--Il en est trs-occup.--Mais, mon frre, j'ai  vous apprendre
d'tranges nouvelles auxquelles vous n'avez srement pas rv encore.

LONATO.--Sont-elles bonnes?

ANTONIO.--Ce sera suivant l'vnement; mais elles ont bonne apparence
et s'annoncent bien. Le prince et le comte Claudio se promenant tout 
l'heure ici dans une alle sombre de mon verger, ont t secrtement
entendus par un de mes gens. Le prince dcouvrait  Claudio qu'il aimait
ma nice votre fille; il se proposait de le lui confesser cette nuit
pendant le bal, et s'il la trouvait consentante, il projetait de saisir
l'occasion aux cheveux et de s'en ouvrir  vous, sans tarder.

LONATO.--L'homme qui vous a dit ceci a-t-il un peu d'intelligence?

ANTONIO.--C'est un garon adroit et fin. Je vais l'envoyer chercher.
Vous l'interrogerez vous-mme.

LONATO.--Non, non. Regardons la chose comme un songe, jusqu' ce
qu'elle se montre elle-mme. Je veux seulement en prvenir ma fille,
afin qu'elle ait une rponse prte, si par hasard ceci se ralisait.
(_Plusieurs personnes traversent le thtre_.) Allez devant et
avertissez-la.--Cousins, vous savez ce que vous avez  faire.--Mon
ami, je vous demande pardon; venez avec moi, et j'emploierai vos
talents.--Mes chers cousins, aidez-moi dans ce moment d'embarras.

(Tous sortent.)



SCNE III


Un autre appartement dans la maison de Lonato.

_Entrent_ DON JUAN ET CONRAD.

CONRAD.--Quel mal avez-vous, seigneur? D'o vous vient cette tristesse
extrme?

DON JUAN.--Comme la cause de mon chagrin n'a point de bornes, ma
tristesse est aussi sans mesure.

CONRAD.--Vous devriez entendre raison.

DON JUAN.--Et quand je l'aurais coute, quel fruit m'en reviendrait-il?

CONRAD.--Sinon un remde actuel, du moins la patience.

DON JUAN.--Je m'tonne qu'tant n, comme tu le dis, sous le signe de
Saturne, tu veuilles appliquer un topique moral  un mal-dsespr. Je
ne puis cacher ce que je suis; il faut que je sois triste lorsque j'en
ai sujet. Je ne sais sourire aux bons mots de personne. Je veux manger
quand j'ai apptit, sans attendre le loisir de personne; dormir lorsque
je me sens assoupi, et ne jamais veiller aux intrts de personne; rire
quand je suis gai, et ne flatter le caprice de personne.

CONRAD.--Oui, mais vous ne devez pas montrer votre caractre  dcouvert
que vous ne le puissiez sans contrle. Nagure vous avez pris les armes
contre votre frre, et il vient de vous rendre ses bonnes grces; il est
impossible que vous preniez racine dans son amiti, si vous ne faites
pour cela le beau temps. C'est  vous de prparer la saison qui doit
favoriser votre rcolte.

DON JUAN.--J'aimerais mieux tre la chenille de la haie qu'une rose par
ses bienfaits. Le ddain gnral convient mieux  mon humeur que le soin
de me composer un extrieur propre  ravir l'amour de qui que ce soit.
Si l'on ne peut me nommer un flatteur honnte homme, du moins on ne
peut nier que je ne sois un franc ennemi. Oui, l'on se fie  moi en me
muselant, ou l'on m'affranchit en me donnant des entraves. Aussi, j'ai
rsolu de ne point chanter dans ma cage. Si j'avais la bouche libre,
je voudrais mordre; si j'tais libre, je voudrais agir  mon gr:
en attendant, laisse-moi tre ce que je suis; ne cherche point  me
changer.

CONRAD.--Ne pouvez-vous tirer aucun parti de votre mcontentement?

DON JUAN.--J'en tire tout le parti possible, car je ne m'occupe que de
cela.--Qui vient ici? Quelles nouvelles, Borachio?

(Entre Borachio.)

BORACHIO.--J'arrive ici d'un grand souper. Lonato traite royalement le
prince votre frre, et je puis vous donner connaissance d'un mariage
projet.

DON JUAN.--Est-ce une base sur laquelle on puisse btir quelque malice?
Nomme-moi le fou qui est si press de se fiancer  l'inquitude.

BORACHIO.--Eh bien! c'est le bras droit de votre frre.

DON JUAN.--Qui? le merveilleux Claudio?

BORACHIO.--Lui-mme.

DON JUAN.--Un beau chevalier! Et  qui,  qui? Sur qui jette-t-il les
yeux?

BORACHIO.--Diantre!--Sur Hro, la fille et l'hritire de Lonato.

DON JUAN.--Poulette prcoce de mars! Comment l'as-tu appris?

BORACHIO.--Comme on m'avait trait en parfumeur, et que j'tais charg
de scher une chambre qui sentait le moisi, j'ai vu venir  moi Claudio
et le prince se tenant par la main. Leur confrence tait srieuse; je
me suis cach derrire la tapisserie; de l je les ai entendus concerter
ensemble que le prince demanderait Hro pour lui-mme, et qu'aprs
l'avoir obtenue il la cderait au comte Claudio.

DON JUAN.--Venez, venez, suivez-moi; ceci peut devenir un aliment pour
ma rancune. Ce jeune parvenu a toute la gloire de ma chute. Si je puis
lui nuire en quelque manire, je travaille pour moi en tout sens. Vous
tes deux hommes srs: vous me servirez?

CONRAD.--Jusqu' la mort, seigneur.

DON JUAN.--Allons nous rendre  ce grand souper: leur fte est d'autant
plus brillante qu'ils m'ont subjugu. Je voudrais que le cuisinier ft
du mme avis que moi!--Irons-nous essayer ce qu'il y a  faire?

BORACHIO.--Nous accompagnerons Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME



SCNE I


Une salle du palais de Lonato.

LONATO, ANTONIO, HRO, BATRICE _et autres_.

LONATO.--Le comte Jean n'tait-il pas au souper?

ANTONIO.--Je ne l'ai point vu.

BATRICE.--Quel air aigre a ce gentilhomme! Je ne puis jamais le voir
sans sentir une heure aprs des cuissons  l'estomac[7].

[Note 7: _Heart-burn_.]

HRO.--Il est d'un temprament fort mlancolique.

BATRICE.--Un homme parfait serait celui qui tiendrait le juste milieu
entre lui et Bndick. L'un ressemble trop  une statue qui ne dit mot,
l'autre au fils an de ma voisine, qui babille sans cesse.

LONATO.--Ainsi moiti de la langue du seigneur Bndick dans la bouche
du comte Jean; et moiti de la mlancolie du comte Jean sur le front du
seigneur Bndick....

BATRICE.--Avec bon pied, bon oeil et de l'argent dans sa bourse, mon
oncle, un homme comme celui-l pourrait gagner telle femme qui soit au
monde, pourvu qu'il st lui plaire.

LONATO.--Vous, ma nice, vous ne gagnerez jamais un poux, si vous avez
la langue si bien pendue.

ANTONIO.--En effet, elle est trop maligne.

BATRICE.--Trop maligne, c'est plus que maligne; car il est dit que
_Dieu envoie  une vache maligne des cornes courtes_[8]; mais  une
vache trop maligne, il n'en envoie point.

[Note 8: _Dat Deus inutili cornua curta bovi_.]

LONATO.--Ainsi, parce que vous tes trop maligne, Dieu ne vous enverra
point de cornes.

BATRICE.--Justement, s'il ne m'envoie jamais de mari; et pour obtenir
cette grce, je le prie  genoux chaque matin et chaque soir. Bon Dieu!
je ne pourrais supporter un mari avec de la barbe au menton; j'aimerais
mieux coucher sur la laine.

LONATO.--Vous pourriez tomber sur un mari sans barbe.

BATRICE.--Eh! qu'en pourrais-je faire? Le vtir de mes robes et en
faire ma femme de chambre? Celui qui porte barbe n'est plus un enfant;
et celui qui n'en a point est moins qu'un homme. Or celui qui n'est plus
un enfant n'est pas mon fait, et je ne suis pas le fait de celui qui est
moins qu'un homme. C'est pourquoi je prendrai six sous pour arrhes du
conducteur d'ours, et je conduirai ses singes en enfer[9].

[Note 9: Un vieux proverbe disait: _Les vieilles pucelles conduisent
les singes en enfer_.]

LONATO.--Quoi donc? vous iriez donc en enfer?

BATRICE.--Non, seulement jusqu' la porte; et l le diable me viendra
recevoir avec des cornes au front comme un vieux misrable, et me dira:
Allez au ciel, Batrice, allez au ciel; il n'y a pas ici de place pour
vous autres filles: c'est ainsi que je remets l mes singes et que je
vais trouver saint Pierre pour entrer au ciel; il me montre l'endroit o
se tiennent les clibataires, et je mne avec eux joyeuse vie tout le
long du jour.

ANTONIO.--Trs-bien, ma nice.--(_A Hro_.) j'espre que vous vous
laisserez guider par votre pre.

BATRICE.--Oui, sans doute, c'est le devoir de ma cousine de faire la
rvrence, et de dire: _Mon pre, comme il vous plaira_. Mais, cousine,
malgr tout, que le cavalier soit bien tourn; sans quoi, doublez la
rvrence et dites: _Mon pre, comme il vous plaira_.

LONATO.--J'espre bien un jour vous voir aussi pourvue d'un mari, ma
nice.

BATRICE.--Non pas avant que la Providence fasse les maris d'une autre
pte que la terre. N'y a-t-il pas de quoi dsesprer une femme de se
voir rgente par un morceau de vaillante poussire, d'tre oblige de
rendre compte de sa vie  une motte de marne bourrue? Non, mon oncle,
je n'en veux point. Les fils d'Adam sont mes frres, et sincrement je
tiens pour pch de me marier dans ma famille.

LONATO.--Ma fille, souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Si le prince
vous fait quelques instances de ce genre, vous savez votre rponse.

BATRICE.--Si l'on ne vous fait pas la cour  propos, cousine, la faute
en sera dans la musique. Si le prince devient trop importun, dites-lui
qu'on doit suivre en tout une mesure, dansez-lui votre rponse. coutez
bien, Hro, la triple affaire de courtiser, d'pouser et de se repentir
est une gigue cossaise, un menuet et une sarabande. Les premires
propositions sont ardentes et prcipites comme la gigue cossaise, et
tout aussi bizarres. Ensuite, l'hymen grave et convenable est comme un
vieux menuet plein de dcorum. Aprs suit le repentir qui, de ses deux
jambes cloppes, tombe de plus en plus dans la sarabande jusqu' ce
qu'il descende dans le tombeau.

LONATO.--Ma nice, vous voyez les choses d'un trop mauvais ct.

BATRICE.--J'ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir une glise en
plein midi.

LONATO.--Voici les masques.--(_A Antonio_.) Allons, mon frre, faites
placer.

(Entrent don Pdre, Claudio, Bndick, Balthazar, don Juan, Borachio,
Marguerite, Ursule, et une foule d'autres masques.)

DON PDRE, _abordant Hro_.--Daignerez-vous, madame, vous promener avec
un ami[10]?

[Note 10: _Friend_, un ami; nous disons encore _un bon ami_, dans le
mme sens.]

HRO.--Pourvu que vous vous promeniez lentement, que vous me regardiez
avec douceur, et que vous ne disiez rien, je suis  vous pour la
promenade; et surtout si je sors pour me promener.

DON PDRE.--Avec moi pour votre compagnie?

HRO.--Je pourrai vous le dire quand cela me plaira.

DON PDRE.--Et quand vous plaira-il de me le dire?

HRO.--Lorsque vos traits me plairont. Mais Dieu nous prserve que le
luth ressemble  l'tui.

DON PDRE.--Mon masque est le toit de Philmon; Jupiter est dans la
maison.

HRO.--En ce cas, pourquoi votre masque n'est-il pas en chaume?

DON PDRE.--Parlez bas, si vous parlez d'amour.

(Hro et don Pdre s'loignent.)

BNDICK[11]. Eh bien! je voudrais vous plaire!

[Note 11: Tout ce dialogue de Marguerite avec Bndick est attribu,
par d'autres,  Balthazar.]

MARGUERITE.--Je ne vous le souhaite pas pour l'amour de vous-mme. J'ai
mille dfauts.

BNDICK.--Nommez-en un.

MARGUERITE.--Je dis tout haut mes prires.

BNDICK.--Vous m'en plaisez davantage. L'auditoire peut rpondre _ainsi
soit-il_.

MARGUERITE.--Veuille le ciel me joindre  un bon danseur!

BNDICK. Ainsi soit-il!

MARGUERITE.--Et Dieu veuille l'ter de ma vue quand la danse sera finie!
Rpondez, sacristain.

BNDICK.--Tout est dit; le sacristain a sa rponse.

URSULE.--Je vous connais du reste; vous tes le seigneur Antonio.

ANTONIO.--En un mot, non.

URSULE.--Je vous reconnais au balancement de votre tte!

ANTONIO.--A dire la vrit, je le contrefais un peu.

URSULE.--Il n'est pas possible de le contrefaire si bien,  moins d'tre
lui; et voil sa main sche[12] d'un bout  l'autre. Vous tes Antonio,
vous tes Antonio.

[Note 12: Comme signe d'un temprament froid. Nous disons encore:
_Vous avez les mains fraches, vous devez tre fidle_.]

ANTONIO.--En un mot, non.

URSULE.--Bon, bon; croyez-vous que je ne vous reconnaisse pas  votre
esprit? Le mrite se peut-il cacher? Allons, chut! vous tes Antonio;
les grces se trahissent toujours; et voil tout.

BATRICE.--Vous ne voulez pas me dire qui vous a dit cela?

BNDICK.--Non; vous me pardonnerez ma discrtion.

BATRICE.--Ni me dire qui vous tes?

BNDICK.--Pas pour le moment.

BATRICE.--On a donc prtendu que j'tais ddaigneuse, et que je puisais
mon esprit dans les _Cent joyeux contes_[13]. Allons, c'est le seigneur
Bndick qui a dit cela.

[Note 13: _The hundred merry tales_, collection populaire d'anecdotes
licencieuses et de facties sans finesse, publie par John Rastell, au
commencement du XVIe sicle, et rimprime, il y a quelques annes, par
M. Singer, sous le titre: _Shakspeare's Jest Book_.]

BNDICK. Qui est-ce?

BATRICE.--Oh! je suis sr que vous le connaissez bien.

BNDICK.--Pas du tout, croyez-moi.

BATRICE.--Comment, il ne vous a jamais fait rire?

BNDICK.--De grce, qui est-ce?

BATRICE.--C'est le bouffon du prince, un fou insipide. Tout son talent
consiste  dbiter d'absurdes mdisances. Il n'y a que des libertins qui
puissent se plaire en sa compagnie; et encore ce n'est pas son esprit
qui le leur rend agrable, mais bien sa mchancet; il plat aux hommes
et les met en colre. On rit de lui, et on le btonne. Je suis sre
qu'il est dans le bal. Oh! je voudrais bien qu'il ft venu m'agacer.

BNDICK.--Ds que je connatrai ce cavalier, je lui dirai ce que vous
dites.

BATRICE.--Oui, oui; j'en serai quitte pour un ou deux traits malicieux;
et encore si par hasard ils ne sont pas remarqus ou s'ils ne font
pas rire, le voil frapp de mlancolie. Et c'est une aile de perdrix
d'conomise, car l'insens ne soupe pas ce soir-l.--(_On entend de la
musique dans l'intrieur_). Il faut suivre ceux qui conduisent.

BNDICK.--Dans toutes les choses bonnes  suivre.

BATRICE.--D'accord. Si l'on me conduit vers quelque mauvais pas, je les
quitte au premier dtour.

(Danse. Tous sortent ensuite except don Juan, Borachio et Claudio.)

DON JUAN.--Srement mon frre est amoureux d'Hro; je l'ai vu tirant le
pre  l'cart pour lui en faire l'ouverture. Les dames la suivent, et
il ne reste qu'un seul masque.

BORACHIO.--Et ce masque est Claudio, je le reconnais  sa dmarche.

DON JUAN.--Seriez-vous le seigneur Bndick?

CLAUDIO.--Vous ne vous trompez point, c'est moi.

DON JUAN.--Seigneur, vous tes fort avanc dans les bonnes grces de mon
frre; il est pris de Hro. Je vous prie de le dissuader de cette ide.
Hro n'est point d'une naissance gale  la sienne. Vous pouvez jouer en
ceci le rle d'un honnte homme.

CLAUDIO.--Comment savez-vous qu'il l'aime?

DON JUAN.--Je l'ai entendu lui jurer son amour.

BORACHIO.--Et moi aussi; il lui jurait de l'pouser cette nuit.

DON JUAN, _bas  Borachio_.--Viens; allons au banquet.

(Don Juan et Borachio se retirent.)

CLAUDIO _seul_.--Je rponds ainsi sous le nom de Bndick; mais c'est
de l'oreille de Claudio que j'entends ces fatales nouvelles! Rien n'est
plus certain. Le prince fait la cour pour son propre compte. Dans toutes
les affaires humaines, l'amiti se montre fidle, hormis dans les
affaires d'amour; que tous les coeurs amoureux se servent de leur propre
langue; que l'oeil ngocie seul pour lui-mme, et ne se fie  aucun
agent. La beaut est une enchanteresse, et la bonne foi qui s'expose
 ses charmes se dissout en sang[14]. C'est une vrit dont la preuve
s'offre  toute heure, et dont je ne me dfiais pas! Adieu donc, Hro.

[Note 14: Allusion aux figures de cire des sorcires. Une ancienne
superstition leur attribuait aussi le pouvoir de changer l'eau et le vin
en sang.]

(Rentre Bndick.)

BNDICK.--Le comte Claudio?

CLAUDIO.--Oui, lui-mme.

BNDICK, _tant son masque_.--Voulez-vous me suivre? marchons.

CLAUDIO.--O?

BNDICK.--Au pied du premier saule, comte, pour vos affaires. Comment
voulez-vous porter la guirlande que nous tresserons? A votre cou
comme la chane d'un usurier[15], ou sous le bras comme l'charpe d'un
capitaine? Il faut la porter de faon ou d'autre, car le prince s'est
empar de votre Hro.

[Note 15: Parure des citoyens opulents du temps de Shakspeare.]

CLAUDIO.--Je lui souhaite beaucoup de bonheur avec elle.

BNDICK.--Vraiment vous parlez comme un honnte marchand de btail;
voil comme ils vendent leurs boeufs.--Mais auriez-vous cru que le
prince vous et trait de cette manire?

CLAUDIO.--De grce, laissez-moi.

BNDICK.--Oh! voil que vous frappez comme un aveugle. C'est l'enfant
qui vous a drob votre viande, et vous battez la borne[16].

[Note 16: Allusion  l'aveugle de Lazarille de Tormes.]

CLAUDIO.--Puisqu'il ne vous plat pas de me laisser, je vous laisse,
moi.

(Il sort.)

BNDICK.--Hlas! pauvre oiseau bless, il va se glisser dans quelque
haie. Mais... que Batrice me connaisse si bien... et pourtant me
connaisse si mal! Le bouffon du prince! Ah! il se pourrait bien qu'on
me donnt ce titre, parce que je suis jovial.--Non, je suis sujet  me
faire injure  moi-mme; je ne passe point pour cela. C'est l'esprit
mchant, envieux de Batrice, qui se dit le monde, et me peint sous ces
couleurs. Fort bien, je me vengerai de mon mieux.

(Entrent don Pdre, Hro et Lonato.)

DON PDRE.--Ah! signor, o trouverai-je le comte? L'avez-vous vu.

BNDICK.--Ma foi, seigneur, je viens de jouer le rle de dame Renomme.
J'ai trouv ici le comte, aussi mlancolique qu'une cabane dans une
garenne[17]. Je lui dis, et je crois avoir dit vrai, que Votre Altesse
avait conquis les bonnes grces de cette jeune dame. Puis je lui offre
de l'accompagner jusqu' un saule, soit pour lui tresser une guirlande,
comme  un amant dlaiss, ou pour lui fournir un faisceau de verges,
comme  un homme qui mriterait d'tre fouett.

[Note 17: Ce qui reste de la fille de Sion est comme une cabane dans
un vignoble, comme une loge nocturne dans un jardin de concombres.
(_Isae_, chap. 1.)]

DON PDRE.--D'tre fouett! Et quelle est sa faute?

BNDICK.--La sottise d'un colier qui, dans sa joie d'avoir trouv un
nid d'oiseau, le montre  son camarade, et celui-ci le vole.

DON PDRE.--Traiterez-vous de faute une marque de confiance? La faute
est au voleur.

BNDICK.--Et cependant il n'et pas t mal  propos qu'on eut prpar
et les verges et la guirlande. Le comte aurait pu porter la guirlande,
et il aurait pu donner les verges  Votre Altesse qui,  ce que je
crois, lui a vol son nid d'oiseaux.

DON PDRE.--Je ne veux que leur apprendre  chanter, et les rendre
ensuite  leur lgitime matre.

BNDICK.--Si leur chant s'accorde avec votre langage, vous parlez en
honnte homme.

DON PDRE.--La signora Batrice vous prpare une querelle. Le cavalier
qui dansait avec elle lui a dit que vous lui faisiez beaucoup de tort.

BNDICK.--Oh! elle m'a maltrait  faire perdre patience  un bloc! Un
chne, n'ayant plus qu'une feuille verte, lui aurait rpondu. Mon masque
mme commenait  prendre vie et  la quereller. Elle m'a dit, sans se
douter qu'elle me parlait  moi-mme, que j'tais le bouffon du prince,
et que j'tais plus insipide qu'un grand dgel. Entassant sarcasmes sur
sarcasmes, avec une habilet inconcevable, elle m'en a tant dit que je
suis rest comme un homme en butte aux traits de toute une arme qui
tire sur lui. Ses propos sont des poignards; chaque mot vous tue. Si son
souffle tait aussi terrible que ses expressions, il n'y aurait auprs
d'elle personne en vie, elle lancerait la mort jusqu'au ple.--Et-elle
tous les biens dont Adam fut le matre, avant qu'il et transgress, je
ne voudrais pas d'elle pour mon pouse. Elle et fait tourner la broche
 Hercule, et aurait fendu sa massue pour entretenir le feu. Allons, ne
me parlez pas d'elle, c'est l'infernale t[18] bien habille. Plt 
Dieu que quelque clerc daignt la conjurer! car, tant qu'elle sera sur
cette terre, on pourrait vivre en enfer aussi tranquillement que dans un
sanctuaire; et les gens pchent exprs afin d'y arriver plus tt, tant
la peine, le trouble et l'horreur la suivent partout.

[Note 18: Desse de la vengeance ou de la discorde.]

(Rentrent Claudio et Batrice.)

DON PDRE.--Regardez, la voici qui vient.

BNDICK.--Voulez-vous m'envoyer au bout du monde pour votre service?
Je vais  l'instant aux antipodes sous le plus lger prtexte que vous
puissiez inventer. Je cours vous chercher un cure-dent aux dernires
limites de l'Asie, prendre la mesure du pied du Prtre-Jean[19], vous
chercher un poil de la barbe du grand Cham, ngocier quelque ambassade
chez les Pygmes, plutt que de soutenir un entretien de trois paroles
avec cette harpie. N'avez-vous aucun emploi  me confier?

[Note 19: Souverain de l'Abyssinie, ou de la Haute-Asie.]

DON PDRE.--Nul autre que de tenir  votre bonne compagnie.

BNDICK.--O Dieu! seigneur, vous avez cans un mets qui n'est pas de
mon got; je ne puis souffrir madame _Caquet_.

(Il sort.)

DON PDRE.--Je vous apprends, madame, que vous avez perdu le coeur du
seigneur Bndick.

BATRICE.--Il est vrai, prince, qu'il me l'a prt jadis un moment, et
je lui en donnai l'intrt, un coeur double pour un coeur simple. Il m'a
regagn son coeur avec des ds pips. Ainsi Votre Altesse fait bien de
dire que je l'ai perdu.

DON PDRE.--Vous l'avez mis par terre, madame, vous l'avez mis par
terre.

BATRICE.--Je serais bien fche qu'il prt un jour sa revanche sur moi,
seigneur; je craindrais trop d'tre la mre de quelques imbciles.--J'ai
amen le comte Claudio que j'ai envoy chercher.

DON PDRE.--Eh bien! qu'avez-vous, comte? Pourquoi tes-vous triste?

CLAUDIO.--Seigneur, je ne suis point triste.

DON PDRE.--Qu'tes-vous donc? malade?

CLAUDIO.--Ni malade, seigneur.

BATRICE.--Le comte n'est ni triste ni malade, ni bien portant ni
gai.--Mais vous tes poli, comte, poli comme une orange, et un peu de la
mme teinte jalouse.

DON PDRE.--Srieusement, madame, je crois votre blason fidle; et
cependant si Claudio est ainsi, je lui jure que ses soupons sont
injustes.--Voil, Claudio, j'ai fait la cour en votre nom; et la belle
Hro s'est rendue. Je viens de sonder son pre; il donne son agrment.
Indiquez le jour du mariage, et que Dieu vous rende heureux.

LONATO.--Comte, recevez ma fille de ma main, et avec elle ma fortune.
Son Altesse a fait le mariage, et que tous y applaudissent.

BATRICE.--Parlez, comte, c'est votre tour.

CLAUDIO.--Le silence est l'interprte le plus loquent de la joie. Je
ne serais que faiblement heureux si je pouvais dire combien je le
suis.--(_A Hro_.) Si vous tes  moi, madame, je suis  vous; je me
donne en change de vous, et suis passionnment heureux de ce march.

BATRICE.--Parlez, ma cousine; ou si vous ne pouvez pas, fermez lui la
bouche par un baiser, et ne le laissez pas parler non plus.

DON PDRE.--En vrit, mademoiselle, vous avez le coeur gai.

BATRICE.--Oui, monseigneur, je l'en remercie; le pauvre diable se tient
toujours contre le vent du souci.--Ma cousine lui dit  l'oreille qu'il
habite dans son coeur.

CLAUDIO.--Et c'est en effet ce qu'elle me dit, ma cousine.

BATRICE.--Bon Dieu! voil donc encore une alliance!--C'est ainsi
que chacun entre dans le monde; il n'y a que moi qui sois brle du
soleil[20]. Il faut que j'aille m'asseoir dans un coin, pour crier:
_Hol! un mari!_

[Note 20: J'ai perdu ma beaut, les maris seront rares.]

DON PDRE.--Batrice, je veux vous en procurer un.

BATRICE.--J'aimerais mieux en avoir un de la main de votre pre. Votre
Altesse n'aurait-elle point un frre qui lui ressemble? Votre pre
faisait d'excellents maris... si une pauvre fille pouvait atteindre
jusqu' eux.

DON PDRE.--Voudriez-vous de moi, madame?

BATRICE.--Non, monseigneur,  moins d'en avoir un second pour les jours
ouvrables. Votre Altesse est d'un trop grand prix pour qu'on s'en serve
tous les jours; mais je vous prie, pardonnez-moi, je suis ne pour dire
toujours des folies qui n'ont point de fond.

DON PDRE.--Votre silence seul me blesse. La gaiet est ce qui vous sied
le mieux. Sans aucun doute, vous tes ne dans une heure joyeuse.

BATRICE.--Non srement, seigneur, ma mre criait, mais une toile
dansait alors, et je naquis sous son aspect.--Cousins, que Dieu vous
donne le bonheur!

LONATO.--Ma nice, voulez-vous voir  cette chose dont je vous ai
parl?

BATRICE.--Ah! je vous demande pardon, mon oncle; avec la permission de
Votre Altesse.

(Elle sort.)

DON PDRE.--Voil sans contredit une femme enjoue.

LONATO.--Il est vrai, seigneur, que la mlancolie est un lment qui
domine peu chez elle; elle n'est srieuse que quand elle dort, encore
pas toujours. J'ai ou dire  ma fille que Batrice rvait  des
malheurs et se rveillait  force de rire.

DON PDRE.--Elle ne peut souffrir qu'on lui parle d'un mari.

LONATO.--Oh! du tout. Elle dcourage tous les aspirants par ses
railleries.

DON PDRE.--Ce serait une femme parfaite pour Bndick.

LONATO.--Ahl Seigneur! s'ils taient maris, monseigneur, seulement
huit jours, ils deviendraient fous  force de parler.

DON PDRE.--Comte Claudio, quand vous proposez-vous d'aller  l'glise?

CLAUDIO.--Demain, seigneur: le temps se trane sur des bquilles jusqu'
ce que l'Amour ait vu ses rites accomplis.

LONATO.--Pas avant lundi, mon cher fils. C'est juste dans huit jours,
et le temps est dj trop court.

DON PDRE.--Allons, vous secouez la tte  un si long dlai; mais je
vous garantis, Claudio, que le temps ne nous psera pas; je veux dans
l'intervalle entreprendre un des travaux d'Hercule. C'est d'amener le
seigneur Bndick et Batrice  avoir l'un pour l'autre une montagne
d'amour; je voudrais en faire un mariage, et je ne doute pas d'en venir
 bout, si vous voulez bien tous trois me prter l'aide que je vous
demanderai.

LONATO.--Monseigneur, comptez sur moi, duss-je passer dix nuits sans
dormir.

CLAUDIO.--Seigneur, j'en dis autant.

DON PDRE.--Et vous aussi, aimable Hro?

HRO.--Je ferai tout ce qu'on pourra faire avec convenance, seigneur,
pour procurer  ma cousine un bon mari.

DON PDRE.--Et des maris que je connais, Bndick n'est pas celui
qui promet le moins; je puis lui donner cet loge; il est d'un sang
illustre, d'une valeur reconnue, d'une honntet prouve. Je vous
enseignerai  disposer votre cousine  devenir amoureuse de Bndick;
tandis que moi, soutenu de mes deux amis, je me charge d'oprer sur
Bndick. En dpit de son esprit vif et de son estomac particulier, je
veux qu'il s'enflamme pour Batrice. Si nous pouvons russir, Cupidon
cesse d'tre un archer: toute sa gloire nous appartiendra, comme aux
seuls dieux de l'amour. Entrez avec moi, et je vous expliquerai mon
projet.

(Ils sortent.)



SCNE II


Appartement du palais de Lonato.

_Entrent_ DON JUAN ET BORACHIO.

DON JUAN.--C'est une affaire conclue, le comte Claudio pouse la fille
de Lonato.

BORACHIO.--Oui, seigneur; mais je puis traverser cette affaire.

DON JUAN.--Tout obstacle, toute entrave, toute machination sera un baume
pour mon coeur. Je suis malade de la haine que je lui porte, et tout
ce qui pourra contrarier ses inclinations s'accordera avec les
miennes.--Comment feras-tu pour entraver le mariage?

BORACHIO.--Ce ne sera pas par des voies honntes, seigneur; mais elles
seront si secrtes, qu'on ne pourra m'accuser de malhonntet.

DON JUAN.--Vite, dis-moi comment.

BORACHIO.--Je croyais vous avoir dit, seigneur, il y a un an, combien
j'tais dans les bonnes grces de Marguerite, suivante d'Hro.

DON JUAN.--Je m'en souviens.

BORACHIO.--Je puis,  une heure indue de la nuit, la charger de se
montrer au balcon de l'appartement de sa matresse.

DON JUAN.--Qu'y a-t-il l qui soit capable de tuer ce mariage[21]?

[Note 21: _What life is in that to be the death of this marriage?_]

BORACHIO.--Le poison, c'est  vous  l'extraire, seigneur. Allez trouver
le prince votre frre, ne craignez point de lui dire qu'il compromet son
honneur, en unissant l'illustre Claudio, dont vous faites le plus grand
cas,  une vraie prostitue, comme Hro.

DON JUAN.--Quelle preuve en fournirai-je?

BORACHIO.--Une preuve assez forte pour abuser le prince, tourmenter
Claudio, perdre Hro, et tuer Lonato. Avez-vous quelque autre but?

DON JUAN.--Seulement pour les dsoler, il n'est rien que je
n'entreprenne.

BORACHIO.--Allons donc, trouvez-moi une heure propice pour attirer 
l'cart don Pdre et Claudio. Dites-leur que vous savez qu'Hro m'aime.
Affectez du zle pour le prince et pour le comte, comme si vous veniez
conduit par l'intrt que vous prenez  l'honneur de votre frre qui
a fait ce mariage, et  la rputation de son ami qui se laisse ainsi
tromper par les dehors de cette fille.... que vous avez dcouvert tre
fausse. Ils ne le croiront gure sans preuve; offrez-en une qui ne sera
pas moins que de me voir  la fentre de la chambre d'Hro; entendez-moi
dans la nuit appeler Marguerite, Hro, et Marguerite me nommer Borachio.
Amenez-les pour voir cela la nuit mme qui prcdera le mariage projet;
car dans l'intervalle je conduirai l'affaire de faon  ce qu'Hro soit
absente, et sa dloyaut paratra si vidente que le soupon sera nomm
certitude, et tous les prparatifs seront abandonns.

DON JUAN.--Quelque revers possible que l'vnement amne, je veux suivre
ton dessein. Sois adroit dans le maniement de tout ceci, et ton salaire
est de mille ducats.

BORACHIO.--Soyez vous-mme ferme dans l'accusation, et mon adresse
n'aura pas  rougir.

DON JUAN.--Je vais de ce pas m'informer du jour de leur mariage.



SCNE III


Le jardin de Lonato.

_Entrent_ BNDICK ET UN PAGE.

BNDICK.--Page!

LE PAGE.--Seigneur?

BNDICK.--Sur la fentre de ma chambre est un livre; apporte-le moi
dans le verger.

LE PAGE.--Me voil dj ici, seigneur.

BNDICK.--Je le vois bien, mais je voudrais que tu t'en fusses all et
te voir de retour. (_Le page sort_.) Je suis tonn qu'un homme qui voit
combien un autre homme est sot qui se dvoue  l'amour, aprs avoir ri
de cette folie dans autrui, puisse lui-mme ensuite consentir  servir
de texte  son propre mpris, en devenant lui-mme amoureux; et Claudio
est ainsi. J'ai vu le temps o il ne connaissait d'autre musique que
le fifre et le tambour; aujourd'hui il aimerait mieux, entendre le
tambourin et la flte. J'ai vu le temps o il aurait fait dix milles 
pied pour voir une bonne armure;  prsent il veillera dix nuits pour
mditer sur la faon d'un nouveau pourpoint. Il avait coutume de parler
simplement et d'aller au but comme un honnte homme et un soldat;
maintenant le voil puriste; ses phrases ressemblent  un festin
bizarre, tant il y a de plats tranges. Se pourrait-il qu'en voyant avec
mes yeux, je fusse jamais mtamorphos comme lui? Je ne sais qu'en dire;
mais je ne crois pas. Je ne jurerais pas qu'un beau matin l'Amour ne pt
me transformer en hutre; mais j'en fais le serment, qu'avant qu'il ait
fait de moi une hutre, il ne fera jamais de moi un sot comme le comte:
une femme est belle, et cependant je vais bien; une autre est aimable,
cependant je vais bien; une autre est vertueuse, cependant je vais bien.
Non, jusqu'au jour o toutes les grces seront runies dans une seule
femme, aucune ne trouvera grce auprs de moi. Elle sera riche, cela est
certain; sage, ou je ne veux point d'elle; vertueuse, ou jamais je ne la
marchanderai; belle, ou je ne regarderai jamais son visage; douce, ou
qu'elle ne m'approche pas; noble, ou je n'en donnerais pas un ducaton;
elle saura bien causer, sera bonne musicienne; et ses cheveux seront
de la couleur qu'il plaira  Dieu.--Ah! voici le prince et monsieur
l'_Amour_. Il faut me cacher dans le bosquet.

(Il se retire.)

(Entrent don Pdre, Lonato et Claudio.)

DON PDRE.--Venez; irons-nous couter cette musique?

CLAUDIO.--Trs-volontiers, seigneur.--Que la soire est calme! Elle
semble faire silence pour favoriser l'harmonie.

DON PDRE.--Voyez-vous o Bndick s'est cach?

CLAUDIO.--Oh! trs-bien, seigneur; la musique finie, nous saurons bien
attraper ce renard aux aguets.

(Balthazar entre avec des musiciens.)

DON PDRE.--Venez, Balthazar; rptez-nous cette chanson.

BALTHAZAR.--Oh! mon bon seigneur, ne forcez pas une aussi vilaine voix 
faire plus d'une fois tort  la musique.

DON PDRE.--Dguiser ses propres perfections, c'est toujours la preuve
du grand talent. Chantez, je vous en supplie, et ne me laissez pas vous
supplier plus longtemps.

BALTHAZAR.--Puisque vous parlez de supplier, je chanterai: maint amant
adresse ses voeux  un objet qu'il n'en juge pas digne; et pourtant il
prie, et jure qu'il aime.

DON PDRE.--Allons! commence, je te prie; ou si tu veux disputer plus
longtemps, que ce soit en notes.

BALTHAZAR.--Notez bien avant mes notes, qu'il n'y a pas une de mes notes
qui vaille la peine d'tre note.

DON PDRE.--Eh! mais, ce sont des croches que ses paroles, _notes,
notez, notice_!

BNDICK.--Oh! l'air divin!--Dj son me est ravie! N'est-il pas bien
trange que des boyaux de mouton transportent l'me hors du corps de
l'homme? Fort bien, prsentez-moi la corne pour demander mon argent
quand tout sera fini.

BALTHAZAR _chante_.

  Ne soupirez plus, mesdames, ne soupirez plus,
  Les hommes furent toujours des trompeurs,
  Un pied dans la mer, l'autre sur le rivage,
  Jamais constants  une seule chose.
  Ne soupirez donc plus;
  Laissez-les aller;
  Soyez heureuses et belles;
  Convertissez tous vos chants de tristesse
  Eh eh nonny! eh nonny!

  Ne chantez plus de complaintes, ne chantez plus
  Ces peines si ennuyeuses et si pesantes;
  La perfidie des hommes fut toujours la mme
  Depuis que l't eut des feuilles pour la premire fois;
  Ne soupirez donc plus, etc., etc.

DON PDRE.--Sur ma parole, une bonne chanson.

BALTHAZAR.--Oui, seigneur, et un mauvais chanteur.

DON PDRE.--Ah! non, non; ma foi vous chantez vraiment assez bien pour
un cas de ncessit.

BNDICK, _ part_.--Si un dogue et os hurler ainsi, on l'aurait
pendu. Je prie Dieu que sa vilaine voix ne prsage point de malheur:
j'aurais autant aim entendre la chouette nocturne, quelque flau qui
et pu suivre son cri.

DON PDRE, _ Claudio_.--Oui, sans doute. (_A Balthazar_.) Vous
entendez, Balthazar; procurez-nous, je vous en prie, des musiciens
d'lite, la nuit prochaine: nous voulons les rassembler sous la fentre
d'Hro.

BALTHAZAR.--Les meilleurs qu'il me sera possible, seigneur.

DON PDRE.--N'y manquez pas, adieu! (_Balthazar sort_.) Lonato,
approchez. Que me disiez-vous donc aujourd'hui que votre nice Batrice
aimait le seigneur Bndick?

CLAUDIO.--Oui, sans doute.--(_A don Pdre_.) Avancez, avancez[22],
l'oiseau est pos.--(_Haut_.) Je n'aurais jamais cru que cette dame pt
aimer quelqu'un.

[Note 22: _Stalk on_, terme de chasse.]

LONATO.--Ni moi; mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'elle
raffole ainsi du seigneur Bndick, lui que, d'aprs ses manires
extrieures, elle a paru toujours dtester.

BNDICK, _ part_.--Est-il possible? le vent souffle-t-il de ce ct?

LONATO.--Par ma foi, seigneur, je ne sais qu'en penser, si ce n'est
qu'elle l'aime  la rage; cela dpasse l'imagination.

DON PDRE.--Peut-tre que ce n'est qu'une feinte de sa part.

CLAUDIO.--Ma foi, c'est assez probable.

LONATO.--Une feinte? Bon Dieu! jamais passion feinte ne ressembla
d'aussi prs  une passion vritable que celle qu'elle tmoigne.

DON PDRE.--Oui? Et quels symptmes de passion montre-t-elle donc?

CLAUDIO, _bas_.--Amorcez la ligne, ce poisson mordra.

LONATO.--Quels symptmes, seigneur? Elle s'asseoira... vous avez
entendu ma fille vous dire comment.

CLAUDIO.--C'est vrai, elle nous l'a dit.

DON PDRE.--Comment, comment, je vous prie? Vous m'tonnez: j'aurais
jug sa fiert inaccessible  tous les assauts de la tendresse.

LONATO.--Je l'aurais jur aussi, seigneur, surtout pour Bndick.

BNDICK, _ part_.--Je prendrais ceci pour une attrape si ce gaillard
 barbe blanche ne le racontait pas. Srement la tromperie ne peut se
cacher sous un aspect si vnrable.

CLAUDIO, _bas_.--Il a pris la maladie; redoublez.

DON PDRE.--A-t-elle laiss voir sa tendresse  Bndick?

LONATO.--Non, et elle proteste qu'elle ne l'avouera jamais; c'est l
son tourment.

CLAUDIO.--Rien n'est plus vrai; c'est ce que dit votre Hro. _Quoi!_
dit-elle, _crirai-je  un homme, que j'ai souvent accabl de mes
ddains, que je l'aime?_

LONATO.--Voil ce qu'elle dit, lorsqu'elle se met  lui crire; car
elle se lve vingt fois dans la nuit et reste assise en chemise, jusqu'
ce qu'elle ait crit une feuille de papier.--Hro me rend compte de
tout.

CLAUDIO.--En parlant de feuille de papier, vous me rappelez un badinage
que votre fille nous a cont.

LONATO.--Ah! oui. Quand elle eut crit, en relisant sa lettre, elle
trouva les noms de _Batrice_ et _Bndick_ s'embrassant sur les deux
feuillets.

CLAUDIO.--C'est cela.

LONATO.--Alors, elle mit sa lettre en mille pices grandes comme un
sou, s'emporta contre elle-mme d'avoir assez peu de rserve pour crire
 un homme qu'elle savait bien devoir se moquer d'elle. Je mesure son
me sur la mienne, dit-elle, car je me moquerais de lui s'il venait 
m'crire; oui, quoique je l'aime, je me moquerais de lui.

CLAUDIO.--Puis elle tombe  genoux, pleure, sanglote, se frappe
la poitrine, s'arrache les cheveux; elle prie, elle maudit; _Cher
Bndick!... O Dieu! donne-moi la patience_.

LONATO.--Voil ce qu'elle fait, ma fille le dit; et les transports de
l'amour l'ont rduite  un tel point que ma fille craint parfois qu'elle
ne se fasse du mal dans son dsespoir. Tout cela est parfaitement vrai.

DON PDRE.--Il serait bien que Bndick le st par quelque autre, si
elle ne veut pas le dclarer elle-mme.

CLAUDIO.--A quoi bon? Ce serait un jeu pour lui, et il tourmenterait
d'autant plus cette pauvre femme.

DON PDRE.--S'il en tait capable, ce serait une bonne oeuvre que de le
pendre; c'est une excellente et trs-aimable personne, et sa vertu est
au-dessus de tout soupon.

CLAUDIO.--Et elle est remplie de sagesse.

DON PDRE.--Sur tous les points, sauf son amour pour Bndick.

LONATO.--Oh! seigneur, quand la sagesse et la nature combattent dans un
corps si dlicat, nous avons dix preuves pour une que la nature remporte
la victoire; j'en suis fch pour elle, comme j'en ai de bonnes raisons,
tant son oncle et son tuteur.

DON PDRE.--Que n'a-t-elle tourn son tendre penchant sur moi! J'aurais
cart toute autre considration, et j'aurais fait d'elle ma moiti. Je
vous en prie, informez-en Bndick, et sachons ce qu'il dira.

LONATO.--Cela serait-il  propos? Qu'en pensez-vous?

CLAUDIO.--Hro croit que srement sa cousine en mourra; car elle dit
qu'elle mourra s'il ne l'aime point, et qu'elle mourra plutt que de lui
laisser voir son amour; et qu'elle mourra s'il lui fait la cour plutt
que de rabattre un point de sa malice accoutume.

DON PDRE.--Elle a raison; s'il la voyait jamais lui offrir son amour,
je ne rpondrais pas qu'elle n'en ft ddaigne; car, comme vous le
savez tous, il est dispos au ddain.

CLAUDIO.--Il est bien fait de sa personne.

DON PDRE.--Et dou d'une physionomie heureuse, on ne peut le nier.

CLAUDIO.--Devant Dieu et dans ma conscience, je le trouve
trs-raisonnable.

DON PDRE.--A vrai dire, il laisse chapper quelques tincelles qui
ressemblent bien  de l'esprit.

LONATO.--Et je le tiens pour vaillant.

DON PDRE.--Comme Hector, je vous assure. Et dans la conduite d'une
querelle on peut dire qu'il est sage; car il l'vite avec une grande
prudence, ou s'il la soutient, c'est avec une frayeur vraiment
chrtienne.

LONATO.--S'il craint Dieu, il doit ncessairement tenir  la paix;
et s'il est forc d'y renoncer, il doit entrer dans une querelle avec
crainte et tremblement.

DON PDRE.--Ainsi en use-t-il. Car il a la crainte de Dieu, quoiqu'il
n'y paraisse pas grce aux plaisanteries un peu fortes qu'il sait faire.
Eh bien! j'en suis fch pour votre nice.--Irons-nous chercher Bndick
et lui parler de son amour?

CLAUDIO.--Ne lui en parlez pas, seigneur. Que les bons conseils
dtruisent son amour.

LONATO.--Non, cela est impossible, elle aurait plutt le coeur bris.

DON PDRE.--Eh bien! votre fille nous en apprendra davantage; que cela
se refroidisse en attendant. J'aime Bndick; je souhaiterais que,
portant sur lui-mme un oeil modeste, il vt combien il est indigne
d'une si excellente personne.

LONATO.--Vous plait-il de rentrer, seigneur? Le souper est prt.

CLAUDIO, _ part_.--Si, aprs cela, il ne se passionne pas pour elle, je
ne me fierai jamais  mes esprances.

DON PDRE, _ voix basse_.--Qu'on tende le mme filet  Batrice. Votre
fille doit s'en charger avec la suivante.

L'amusant sera lorsqu'ils croiront chacun  la passion de l'autre, et
que cependant il n'en sera rien; voil la scne que je voudrais voir et
qui se passera en pantomime. Envoyons Batrice l'appeler pour le dner.

(Don Pdre s'en va avec Claudio et Lonato.)

(Bndick sort du bois et s'avance.)

BNDICK.--Ce ne peut tre un tour; leur confrence avait un ton
srieux.--La vrit du fait, ils la tiennent d'Hro.--Ils ont l'air
de plaindre la demoiselle.--Il parat que sa passion est au
comble.--M'aimer!--Il faudra bien y rpondre.--J'ai entendu  quel point
on me blme. On dit que je me comporterai firement si j'entrevois que
l'amour vienne d'elle.--Ils disent aussi qu'elle mourra plutt que de
donner un signe de tendresse.--Je n'ai jamais pens  me marier.--Je ne
dois point montrer d'orgueil.--Heureux ceux qui entendent les reproches
qu'on leur fait et en profitent pour se corriger!--Ils disent que la
dame est belle: c'est une vrit. De cela j'en puis rpondre.--Et
vertueuse, rien de plus sr; je ne saurais le contester.--Et
sense,--except dans son affection pour moi.--De bonne foi, cela ne
fait pas l'loge de son jugement, et pourtant ce n'est pas une preuve de
folie; car je serai horriblement amoureux d'elle.--Il se pourra qu'on me
lance sur le corps quelques sarcasmes, quelques mauvais quolibets, parce
qu'on m'a toujours entendu dblatrer contre le mariage. Mais les gots
ne changent-ils jamais? Tel aime dans sa jeunesse un mets qu'il ne
peut souffrir dans sa vieillesse. Des sentences, des sornettes, et ces
boulettes de papier que l'esprit dcoche, empcheront-elles de suivre le
chemin qui tente?--Non, non, il faut que le monde soit peupl. Quand je
disais que je mourrais garon, je ne pensais pas devoir vivre jusqu' ce
que je fusse mari.--Voil Batrice qui vient ici.--Par ce beau jour,
c'est une charmante personne!--Je dcouvre en elle quelques symptmes
d'amour.

(Batrice parait.)

BATRICE.--Contre mon gr, l'on me dpute pour vous prier de venir
dner.

BNDICK.--Belle Batrice, je vous remercie de la peine que vous avez
prise.

BATRICE.--Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement,
que vous n'en venez de prendre pour me remercier.--S'il y avait eu
quelque peine pour moi, je ne serais point venue.

BNDICK.--Vous preniez donc quelque plaisir  ce message?

BATRICE.--Oui, le plaisir que vous prendriez  gorger un oiseau
avec la pointe d'un couteau,--Vous n'avez point d'apptit, seigneur?
Portez-vous bien.

(Elle s'en va.)

BNDICK.--Ah! _Contre mon gr, l'on me dpute pour vous prier de venir
dner_. Ces mots sont  double entente, _Je n'ai pas pris plus de
peine pour gagner ce remerciement, que vous n'en venez de prendre pour
me remercier_. C'est comme si elle disait: _Toutes les peines que je
prends pour vous sont aussi faciles que des remerciements_.--Si je n'ai
piti d'elle, je suis un misrable; si je ne l'aime pas, je suis un
juif.--Je vais aller me procurer son portrait.

(Il sort.)

FIN DU SECOND ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


Le jardin de Lonato.

_Entrent_ HRO, MARGUERITE, URSULE.

HRO.--Bonne Marguerite, cours au salon; tu y trouveras ma cousine
Batrice, devisant avec le prince et Claudio. Glisse-lui  l'oreille
qu'Ursule et moi nous nous promenons dans le verger, que tout notre
entretien roule sur elle. Dis-lui, que tu nous as entendues en passant.
Engage-la  se glisser dans ce berceau pais, dont l'entre est dfendue
au soleil par les chvrefeuilles qu'il a fait pousser,--tels que des
favoris qui, levs par des princes, opposent leur orgueil au pouvoir
qui les a agrandis;--elle s'y cachera pour couter notre entretien.
Voil ton rle: acquitte-t'en bien, et laisse-nous seules.

MARGUERITE.--Je vous garantis que je vous l'enverrai dans un moment.

(Marguerite sort.)

HRO.--Maintenant, Ursule. Lorsque Batrice sera arrive, en allant
et venant dans cette alle, il faut que tous nos discours roulent sur
Bndick. Ds que j'aurai prononc son nom, ton rle sera de le louer
plus qu'aucun homme ne le mrita jamais; le mien de t'apprendre comment
Bndick est malade d'amour pour Batrice. C'est ainsi qu'est faite la
flche adroite du petit Cupidon, qui blesse par un ou-dire. (_Batrice
entre par derrire_.) Mais commence, car, vois-tu, voil Batrice qui,
comme un vanneau, se glisse tout prs de terre pour surprendre nos
paroles.

URSULE.--Le plus grand plaisir de la pche est de voir le poisson fendre
de ses nageoires dores l'onde argente, et dvorer avidement le perfide
hameon. Jetons ainsi l'amorce  Batrice; la voil dj tapie sous ce
toit d'aubpine. Ne craignez rien pour ma part du dialogue.

HRO.--Allons donc plus prs d'elle, afin que son oreille ne perde rien
du doux et perfide leurre que nous lui prparons. (_Elles s'avancent
vers le berceau_.) Non, non, Ursule: franchement elle est trop
ddaigneuse; je sais qu'elle est farouche et sauvage comme le faucon du
rocher.

URSULE.--Mais tes-vous certaine que Bndick soit si amoureux de
Batrice?

HRO.--C'est ce que disent le prince et le seigneur auquel je viens
d'tre fiance.

URSULE.--Vous auraient-ils charge, madame, d'en informer votre cousine?

HRO.--Ils me conjuraient de l'en instruire. Moi, je les exhortais,
s'ils aimaient Bndick,  l'engager  lutter contre son affection, sans
jamais la laisser voir  Batrice.

URSULE.--Quel tait votre motif? Ce gentilhomme ne mrite-t-il pas bien
une couche aussi fortune que celle qui peut choir  Batrice?

HRO.--O dieu d'amour! je sais bien qu'il mrite tout ce qu'on peut
accorder  un homme; mais la nature n'a jamais fait un coeur de femme
d'une trempe plus orgueilleuse que celui de Batrice. La morgue et
le ddain tincellent dans ses yeux, qui mprisent tout ce qu'ils
regardent: et son esprit s'estime si haut, que tout le reste lui semble
faible. Elle ne peut aimer ni recevoir aucun sentiment, aucune ide
d'affection, tant elle est idoltre d'elle-mme!

URSULE.--Oui, je le crois, et par consquent il ne serait certainement
pas  propos de lui faire connatre l'amour de Bndick, de peur qu'elle
ne s'en fit un jeu.

HRO.--Oh! vous avez bien raison. Je n'ai encore jamais vu un homme
quelque sage, quelque noble, quelque jeune et quelque dou des traits
les plus heureux qu'il pt tre, qu'elle ne prit  l'envers. Est-il beau
de visage, elle vous jure que ce gentilhomme mriterait d'tre sa soeur.
Est-il brun, c'est la nature qui, voulant dessiner un bouffon[23], a fait
une grosse tache. S'il est grand, c'est une lance mal termine; petit,
c'est une agate grossirement taille[24]; aime-t-il  parler, bon, c'est
une girouette qui tourne  tous les vents; est-il taciturne, c'est un
bloc que rien ne peut mouvoir. Ainsi, elle tourne chaque homme du
mauvais ct; elle ne rend jamais  la franchise et  la vertu ce qui
est d au mrite et  la simplicit.

[Note 23: _Antick_, bouffon des anciennes farces anglaises. Le nom
d'_antick_ indique, selon Warburton, l'ide traditionnelle des anciens
mimes dont Apule nous dit: _mimi centunculo fuligine faciem obducti_.]

[Note 24: Quelques commentateurs veulent lire _anglet_, une tte
d'pingle  cheveux qui reprsentait autrefois des figures tailles, et
le plus souvent une tte bizarre.]

URSULE.--Certes, certes, cette causticit n'est pas louable!

HRO.--Non sans doute, on ne peut applaudir  cette humeur bizarre de
Batrice, qui fronde tous les usages. Mais qui osera le lui dire? Si je
parle, ses brocards iront frapper les nues; oh! elle me ferait perdre la
tte  force de rire; elle m'accablerait de son esprit. Laissons donc
Bndick, comme un feu couvert, se consumer de soupirs et s'user
intrieurement. C'est une mort plus douce que de mourir sous les traits
de la raillerie; ce qui est aussi cruel que de mourir  force d'tre
chatouill.

URSULE.--Cependant parlez-en  Batrice; voyez ce qu'elle dira.

HRO.--Non, j'aimerais mieux aller trouver Bndick et lui conseiller de
combattre sa passion; et vraiment je trouverai quelque mdisance honnte
pour en noircir ma cousine: on ne sait pas combien un trait malin peut
empoisonner l'amour.

URSULE.--Ah! ne faites pas tant de tort  votre cousine. Avec l'esprit
vif et juste qu'on lui attribue, elle ne peut tre assez dnue de
vritable jugement pour rebuter un homme aussi rare que le seigneur
Bndick.

HRO.--C'est le seul cavalier d'Italie: toujours  l'exception de mon
cher Claudio.

URSULE.--De grce, ne m'en veuillez pas, madame, si je dis ce que je
pense. Pour la tournure, les manires, la conversation et la valeur, le
seigneur Bndick marche le premier dans l'opinion de toute l'Italie.

HRO.--Il jouit en effet d'une excellente renomme.

URSULE.--Ses qualits la mritrent avant de l'obtenir.--Quand vous
marie-t-on, madame?

HRO.--Que sais-je?--Un de ces jours....--Demain.--Viens, rentrons, je
veux te montrer quelques parures; te consulter sur celle qui me sira le
mieux demain.

URSULE, _bas_.--Elle est prise; je vous en rponds, madame, nous la
tenons.

HRO, _bas_.--Si nous avons russi, il faut convenir que l'amour dpend
du hasard. Cupidon tue les uns avec des flches, il prend les autres au
trbuchet.

(Elles sortent.)

(Batrice s'avance.)

BATRICE.--Quel feu[25] je sens dans mes oreilles! Serait-ce vrai? Me
vois-je donc ainsi condamne pour mes ddains et mon orgueil? Adieu
ddains, adieu mon orgueil de jeune fille, vous ne tranez  votre suite
aucune gloire. Et toi, Bndick, persvre, je veux te rcompenser; je
laisserai mon coeur sauvage s'apprivoiser sous ta main amoureuse. Si tu
m'aimes, ma tendresse t'inspirera le dsir de resserrer nos amours d'un
saint noeud; car on dit que tu as beaucoup de mrite, je le crois sur de
meilleures preuves que le tmoignage d'autrui.

[Note 25: Chez nous, _les oreilles nous sifflent_.]



SCNE II


Appartement dans la maison de Lonato.

DON PDRE, CLAUDIO, BNDICK ET LONATO _entrent_.

DON PDRE.--Je n'attends plus que la consommation de votre mariage, et
je prends ensuite la route de l'Aragon.

CLAUDIO.--Seigneur, je vous suivrai jusque-l, si vous daignez me le
permettre.

DON PDRE.--Non, ce serait bien grande honte au dbut de votre mariage
que de montrer  une enfant son habit neuf en lui dfendant de le
porter. Je ne veux prendre cette libert qu'avec Bndick, dont je
rclame la compagnie. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la
tte, il est tout enjouement. Il a deux ou trois fois bris la corde de
l'Amour, et le petit fripon n'ose plus s'attaquer  lui. Son coeur est
vide comme une cloche, dont sa langue est le battant[26]; car ce que son
coeur pense, sa langue le raconte.

[Note 26: Allusion  un ancien proverbe: _As the sound thinks, so the
bell clinks._ Ce que le son pense, la cloche le chante.]

BNDICK.--Messieurs, je ne suis plus ce que j'tais.

LONATO.--C'est ce que je disais; vous me paraissez plus srieux.

CLAUDIO.--Je crois qu'il est amoureux.

DON PDRE.--Au diable le novice! Il n'y a pas en lui une goutte
d'honnte sang qui soit susceptible d'tre honntement touche par
l'amour. S'il est triste, c'est qu'il manque d'argent.

BNDICK.--J'ai mal aux dents.

DON PDRE.--Arrachez votre dent.

BNDICK.--Qu'elle aille se faire pendre.

CLAUDIO.--Pendez-la d'abord, et arrachez-la ensuite[27].

[Note 27: _Hang it! you must hang it first and draw it afterwards_.]

DON PDRE.--Quoi! soupirer ainsi pour un mal de dents?

LONATO.--Qui n'est qu'une humeur ou un ver.

BNDICK.--Soit. Tout le monde peut matriser le mal, except celui qui
souffre.

CLAUDIO.--Je rpte qu'il est amoureux.

DON PDRE.--Il n'y a en lui aucune apparence de caprice[28],  moins que
ce soit le caprice qu'il a pour les costumes trangers; comme d'tre
aujourd'hui un Hollandais, et un Franais demain, ou de se montrer  la
fois dans le costume de deux pays, Allemand depuis la ceinture jusqu'en
bas par de grands pantalons, et Espagnol depuis la hanche jusqu'en haut
par le pourpoint;  part son caprice pour cette folie, et il parat
qu'il a ce caprice-l, certainement il n'est pas assez fou pour avoir le
caprice que vous voudriez lui attribuer.

[Note 28: _Fancy_, amour, imagination.]

CLAUDIO.--S'il n'est pas amoureux de quelque femme, il ne faut plus
croire aux anciens signes. Il brosse son chapeau tous les matins;
qu'est-ce que cela annonce?

DON PDRE.--Quelqu'un l'a-t-il vu chez le barbier?

CLAUDIO.--Non, mais on a vu le garon du barbier chez lui, et l'ancien
ornement de son menton sert dj  remplir des balles de paume.

LONATO.--En effet, il semble plus jeune qu'il n'tait avant la perte de
sa barbe.

DON PDRE.--Comment! il se parfume  la civette. Pourriez-vous deviner
son secret par l'odorat?

CLAUDIO.--C'est comme si on disait que le pauvre jeune homme est
amoureux.

DON PDRE. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est sa mlancolie.

CLAUDIO.--A-t-il jamais eu l'habitude de se laver le visage?

DON PDRE.--Oui; ou de se farder? Ceci me fait comprendre Ce que vous
dites de lui.

CLAUDIO.--Et son esprit plaisant! ce n'est plus aujourd'hui qu'une corde
de luth qui ne rsonne plus que sous les touches.

DON PDRE.--Voil en effet des tmoignages accablants contre
lui.--Concluons, concluons, il est amoureux.

CLAUDIO.--Ah! mais je connais celle qui l'aime.

DON PDRE.--Pour celle-l, je voudrais la connatre. Une femme, je gage,
qui ne le connat pas.

CLAUDIO.--Oui-d, et tous ses dfauts; et en dpit de tout, elle se
meurt d'amour pour lui.

DON PDRE.--Elle sera enterre, le visage tourn vers le ciel.

BNDICK.--Tout cela n'est pas un charme contre le mal de dents.--Vieux
seigneur, venez  l'cart vous promenez avec moi. J'ai tudi huit ou
dix mots de bon sens que j'ai  vous dire et que ces tourdis ne doivent
pas entendre.

(Bndick sort avec Lonato.)

DON PDRE.--Sur ma vie, il va s'ouvrir  lui au sujet de Batrice.

CLAUDIO.--Oh! c'est cela mme! A l'heure qu'il est Hro et Marguerite
ont d jouer leur rle avec Batrice: ainsi nos deux ours ne se mordront
plus l'un l'autre quand il se rencontreront.

(Don Juan parat.)

DON JUAN.--Mon seigneur et frre, Dieu vous garde!

DON PDRE.--Bonjour, mon frre.

DON JUAN.--Si votre loisir le permet, je voudrais vous parler.

DON PDRE.--En particulier?

DON JUAN.--Si vous le jugez  propos; cependant le comte Claudio peut
rester. Ce que j'ai  vous dire l'intresse.

DON PDRE.--De quoi s'agit-il?

DON JUAN, _ Claudio_.--Votre Seigneurie a-t-elle l'intention de se
marier demain?

DON PDRE.--Vous savez que oui.

DON JUAN.--Je n'en sais rien.... quand il saura ce que je sais.

CLAUDIO.--S'il y a quelque empchement, dites-le-nous, je vous prie.

DON JUAN.--Vous pouvez croire que je ne vous aime pas; la suite vous en
instruira et vous apprendrez  mieux penser de moi par le fait dont je
vais vous informer. Quant  mon frre, je vois qu'il fait cas de vous,
et c'est par tendresse pour vous qu'il a travaill  accomplir ce
prochain mariage; soins certainement bien mal adresss, peines bien mal
employes!

DON PDRE.--Comment? De quoi s'agit-il?

DON JUAN.--Je venais vous dire et sans prambule (car elle n'a que trop
longtemps servi de texte  nos discours) que votre future est dloyale.

CLAUDIO.--Qui? Hro?

DON JUAN.--Elle-mme. L'Hro de Lonato, votre Hro, l'Hro de tout le
monde.

CLAUDIO.--Dloyale?

DON JUAN.--Le terme est trop honnte pour peindre toute sa corruption.
Je pourrais en dire davantage; imaginez un nom plus odieux, et je vous
prouverai qu'elle le mrite. Ne vous tonnez point jusqu' ce que vous
ayez d'autres preuves; venez seulement avec moi cette nuit; vous verrez
entrer quelqu'un par la fentre de sa chambre, la nuit mme avant le
jour de ses noces. Si vous l'aimez alors, pousez-la demain; mais il
sirait mieux  votre honneur de changer d'ide.

CLAUDIO.--Est-il possible?

DON PDRE.--Je ne veux pas le croire.

DON JUAN.--Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, n'avouez pas ce
que vous savez. Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai assez, et
quand vous en aurez vu davantage, entendu davantage, agissez alors en
consquence.

CLAUDIO.--Si je suis cette nuit tmoin de quelque chose qui m'empche de
l'pouser demain, je la confondrai dans l'assemble mme o nous devons
nous marier.

DON PDRE.--Et comme je lui ai fait la cour afin de l'obtenir pour vous,
je me joindrai  vous pour la dshonorer.

DON JUAN.--Je m'abstiens de la dcrier davantage jusqu' ce que vous
soyez mes tmoins. Supportez seulement cette nouvelle avec patience
jusqu' minuit; et qu'alors le fait se prouve de lui-mme.

DON PDRE.--O jour qui tourne bien mal!

CLAUDIO.--O malheur trange qui me bouleverse!

DON JUAN.--O flau prvenu  temps! Voil ce que vous direz quand vous
aurez vu la suite.

(Ils sortent.)



SCNE III


Une rue.

_Entrent_ DOGBERRY ET VERGES _avec les gardiens de nuit.

DOGBERRY.--_aux gardiens_.--tes-vous des gens braves et fidles?

VERGES.--Oui, sans doute; sinon ce serait dommage qu'ils risquassent le
salut de l'me et du corps.

DOGBERRY.--Ce serait pour eux un chtiment trop doux, pour peu qu'ils
aient de sentiments de fidlit, tant choisis pour la garde du prince.

VERGES.--Allons, voisin Dogberry, donnez-leur la consigne.

DOGBERRY.--D'abord, qui croyez-vous le plus _incapable_[29] d'tre
constable?

[Note 29: Dogberry, peu au fait de la valeur des termes, fait mille
contre-sens en employant un mot pour l'autre. On devine facilement
l'intention du pote.]

PREMIER GARDIEN.--_Hugues d'Avoine_, ou _Georges Charbon_, car ils
savent tous deux lire et crire.

DOGBERRY.--Venez ici, voisin Charbon; Dieu vous a favoris d'un beau
nom. tre homme de bonne mine, c'est un don de la fortune. Mais le don
d'crire et de lire nous vient par nature.

SECOND GARDIEN.--Et ces deux choses, monsieur le constable...

DOGBERRY.--Vous les possdez; je savais que ce serait l votre rponse.
Allons, quant  votre bonne mine, ami, rendez-en grce  Dieu et n'en
tirez point vanit; et  l'gard de votre talent de lire et d'crire,
faites-le paratre quand on n'aura pas besoin de cette vanit. Vous tes
ici rput l'homme le plus _insens_ et capable d'tre constable, c'est
pourquoi vous porterez le fallot; c'est l votre emploi. Apprhendez
au corps tous les vagabonds. Vous devez ordonner  tout passant de
s'arrter au nom du prince.

SECOND GARDIEN.--Et s'il ne veut pas s'arrter?

DOGBERRY.--Alors ne prenez pas garde  lui et laissez-le passer.
Sur-le-champ appelez  vous tout le reste de la patrouille, et remerciez
Dieu d'tre dlivr d'un coquin.

VERGES.--S'il refuse de s'arrter quand on lui ordonne, il n'est pas un
sujet du prince.

DOGBERRY.--Sans doute, et ils ne doivent avoir affaire qu'aux sujets du
prince.--Vous viterez aussi de faire du bruit dans les rues; car de
voir un gardien de nuit jaser et bavarder, cela est _tolrable_ et ne
peut se souffrir.

SECOND GARDIEN.--Nous aimons mieux dormir que bavarder. Nous savons quel
est le devoir du guet.

DOGBERRY.--Bien, vous parlez comme un ancien, comme un gardien paisible;
car je ne saurais voir en quoi le sommeil peut nuire. Prenez garde
seulement qu'on ne vous drobe vos piques [30]. Ensuite vous devez
frapper  tous les cabarets, et commander  ceux qui sont ivres d'aller
se coucher.

[Note 30: _Bills_. Pertuisanes, armes de l'ancienne infanterie
anglaise.]

SECOND GARDIEN.--Et s'ils ne le veulent pas?

DOGBERRY.--Alors, laissez-les tranquilles, jusqu' ce qu'ils soient de
sang-froid. S'ils ne vous font pas alors une meilleure rponse, vous
pouvez dire qu'ils ne sont pas ceux pour qui vous les aviez pris
d'abord.

SECOND GARDIEN.--Fort bien, monsieur.

DOGBERRY.--Si vous rencontrez un voleur, en vertu de votre charge vous
pouvez le souponner de n'tre pas un honnte homme; et quant  cette
espce de gens, le moins que vous pourrez avoir affaire avec eux, ce
sera le mieux pour votre probit.

SECOND GARDIEN.--Si nous le connaissons pour un voleur, ne mettrons-nous
pas la main sur lui?

DOGBERRY.--Vraiment par votre charge vous le pouvez. Mais je pense que
ceux qui touchent le goudron se salissent les mains. Si vous prenez un
voleur, la manire la plus tranquille est de le laisser se montrer ce
qu'il est, en fuyant votre compagnie.

VERGES.--Assez, mon cher collgue, vous avez toujours t rput pour un
homme misricordieux.

DOGBERRY.--En vrit je ne voudrais pas tre cause de la pendaison d'un
chien, bien moins d'un homme qui possde l'honntet.

VERGES.--Si vous entendez un enfant crier dans la nuit[31], vous devez
appeler la nourrice et lui commander de le faire taire.

SECOND GARDIEN.--Et si la nourrice est endormie et ne veut pas nous
entendre?

DOGBERRY.--Alors allez-vous en paisiblement et laissez l'enfant
l'veiller lui-mme par ses cris; car la brebis qui n'entend pas son
agneau quand il mugit ne rpondra pas aux blements du veau.

VERGES.--C'est la vrit.

DOGBERRY.--Voil toute votre consigne. Vous, constable, vous devez
reprsenter la personne du prince. Si vous rencontrez le prince dans la
nuit, vous pouvez l'arrter.

VERGES.--Non, par Notre-Dame; quant  cela je ne crois pas qu'il le
puisse.

DOGBERRY.--Je gage cinq shillings contre un, avec tout homme qui connat
les _statues_[31], qu'il peut l'arrter. Non pas,  la vrit, sans que
le prince y consente; car le guet ne doit offenser personne, et c'est
faire offense  un homme que de l'arrter contre sa volont.

[Note 31: Voici quelques-uns des statuts du guet ridiculiss ici par
Shakspeare:

Personne ne sifflera pass neuf heures du soir.

Personne n'ira masqu la nuit pass neuf heures du soir.

Nul homme  marteau, forgeron, serrurier, ne travaillera pass neuf
heures du soir.

Nul homme ne donnera l'alarme pass neuf heures du soir en battant
sa femme, sa servante ou son chien, sous peine de trois shillings
d'amende.]

VERGES.--Par Notre-Dame, je crois que vous avez raison.

DOGBERRY.--Ah! ah! ah! Or , bonne nuit, mes matres; s'il survient
quelque affaire un peu grave, appelez-moi. Gardez les secrets de vos
camarades et les vtres; bonne nuit.--Venez, voisin.

SECOND GARDIEN, _ ses camarades_.--Ainsi, camarades, nous venons
d'entendre notre consigne. Asseyons-nous ici sur ce banc prs de
l'glise jusqu' deux heures, et de l allons tous nous coucher.

DOGBERRY.--Encore un mot, honntes voisins. Je vous en prie, veillez 
la porte du seigneur Lonato, car le mariage tant fix  demain sans
faute, il y a grand tumulte cette nuit. Adieu, soyez vigilants, je vous
en conjure.

(Dogberry et Verges sortent.) (Entrent Borachio et Conrad.)

BORACHIO.--Conrad, o es-tu?

PREMIER GARDIEN, _bas  ses compagnons_.--Paix, ne bougez pas.

BORACHIO.--Conrad! dis-je?

CONRAD, _en le poussant_.--Ici. Je suis  ton coude.

BORACHIO.--Par la messe, le coude me dmangeait; je pensais bien qu'il
s'ensuivrait quelque crote.

CONRAD.--Je te devrai une rponse  cela. Poursuis maintenant ton rcit.

BORACHIO.--Mettons-nous  couvert sous ce toit; il bruine: et l, comme
un vrai ivrogne, je te dirai tout.

SECOND GARDIEN, _ part_.--Quelque trahison! Restons cois, mes amis.

BORACHIO.--Tu sauras que don Juan m'a promis mille ducats.

CONRAD.--Est-il possible qu'aucune sclratesse soit si chre?

BORACHIO.--Demande plutt comment il est possible qu'aucun sclrat soit
si riche! car lorsque le sclrat riche a besoin du sclrat pauvre, le
pauvre peut faire le prix  son gr.

CONRAD.--Tu m'tonnes.

BORACHIO.--Cela prouve que tu es novice; tu sais que la forme d'un
pourpoint, ou d'un chapeau, ou d'un manteau, n'est rien dans un homme.

CONRAD.--Cependant c'est une parure!

BORACHIO.--Je veux dire la forme  la mode.

CONRAD.--Oui, la mode est la mode.

BORACHIO.--Bah! autant dire un sot est un sot. Mais ne vois-tu pas quel
voleur maladroit est la mode?

UN GARDIEN.--Je connais ce La Mode, c'est un voleur depuis sept ans. Il
s'introduit  et l mis en gentilhomme; je me rappelle son nom.

BORACHIO.--N'as-tu pas entendu quelqu'un?

CONRAD.--Non, c'est la girouette sur le toit.

BORACHIO.--Ne vois-tu pas, dis-je, quel maladroit voleur est la mode?
Par quels vertiges elle renverse toutes les ttes chaudes, depuis
quatorze ans jusqu' trente-cinq; parfois elle les affuble comme les
soldats de Pharaon dans les tableaux enfums, tantt comme les prtres
du dieu Baal dans les vieux vitraux de l'glise; quelquefois comme
l'Hercule ras[32] dans la tapisserie fane et ronge des vers, o son
petit doigt semble aussi gros que sa massue?

[Note 32: Pharaon, Hercule, personnages de tapisseries.]

CONRAD.--Je vois tout cela, et que la mode use plus d'habits que
l'homme. Mais n'es-tu pas entran toi-mme par la mode, en t'cartant
de ton rcit pour me parler de la mode?

BORACHIO.--Nullement. Mais sache que cette nuit j'ai courtis
Marguerite, la suivante de la signora Hro, sous le nom d'Hro; elle m'a
tendu la main par la fentre de la chambre de sa matresse, et m'a dit
mille fois adieu!--Je raconte cela horriblement mal. J'aurais d d'abord
te dire que le prince, Claudio et mon matre, placs, posts et prvenus
par mon matre don Juan, ont vu de loin, du verger, cette entrevue
amoureuse.

CONRAD.--Et ils croyaient que Marguerite tait Hro?

BORACHIO.--Deux d'entre eux l'ont cru, le prince et Claudio. Mais mon
dmon de matre savait que c'tait Marguerite. D'un ct, grce  ses
serments qui les ont d'abord sduits; de l'autre, grce  la nuit
obscure qui les a dus, mais surtout  mon mange qui confirmait toutes
les calomnies inventes par don Juan, Claudio est parti plein de rage,
jurant d'aller la joindre demain matin au temple  l'heure marque, et
l, devant toute l'assemble, de la dshonorer par le rcit de ce qu'il
a vu cette nuit, et de la renvoyer chez elle sans poux.

PREMIER GARDIEN _s'avanant_.--Nous vous sommons au nom du prince,
arrtez.

SECOND GARDIEN.--Appelez le grand chef constable. Nous avons ici dterr
le plus dangereux complot de dbauche qui se soit jamais vu dans la
rpublique.

PREMIER GARDIEN.--Et un certain La Mode[33] est de leur bande; je le
connais, il porte une boucle de cheveux.

[Note 33: En anglais, c'est le mot _deformed_ que les gardiens
prennent pour un nom d'homme.]

CONRAD.--Messieurs, messieurs!

PREMIER GARDIEN.--On vous forcera bien de faire comparatre La Mode; je
vous le garantis.

CONRAD.--Messieurs!....

PREMIER GARDIEN.--Taisez-vous, nous vous l'ordonnons; nous vous obirons
en vous conduisant.

BORACHIO.--Nous avons l'air de devenir une bonne marchandise, aprs
avoir t ramasss par les piques de ces gens-l.

CONRAD.--Une marchandise compromise, je vous en rponds; venez, nous
vous obirons.

(Ils sortent.)

SCNE IV

Appartement dans la maison de Lonato. HRO, MARGUERITE, URSULE.

HRO.--Bonne Ursule, veillez ma cousine Batrice, et priez-la de se
lever.

URSULE.--J'y vais, madame.

HRO.--Et dites-lui de venir ici.

URSULE.--Bien.

(Ursule sort.)

MARGUERITE.--En vrit, je crois que cet autre rabat[34] vous sirait
mieux.

[Note 34: _Rabato_, rabat, collerette.]

HRO.--Non, je vous prie, chre Marguerite; je veux mettre celui-ci.

MARGUERITE.--Sur ma parole, il n'est pas si beau, et je garantis que
votre cousine sera de mon avis.

HRO.--Ma cousine est une folle, et vous une autre. Je n'en veux pas
porter d'autre que celui-ci.

MARGUERITE.--J'aime tout  fait cette nouvelle coiffure qui est
l-dedans; seulement je voudrais les cheveux une ide plus bruns; pour
votre robe, elle est en vrit du dernier got; j'ai vu celle de la
duchesse de Milan, cette robe qu'on vante tant....

HRO.--Oh! on dit qu'elle est incomparable!

MARGUERITE.--Sur ma vie, ce n'est qu'une robe de nuit auprs de la
vtre. Du drap d'or, des crevs lacs avec du fil d'argent, le bas
des manches et le bord des manches garnis de perles, et toute la jupe
releve par un clinquant bleutre. Mais pour la grce, la beaut et le
bon got, la vtre vaut dix fois la sienne.

HRO.--Que Dieu me donne la joie pour la porter; car je me sens le coeur
excessivement gros.

MARGUERITE.--Le poids d'un homme le rendra encore plus pesant.

HRO.--Fi donc! Marguerite, n'tes-vous pas honteuse?

MARGUERITE.--De quoi, madame? De parler d'une chose honorable? Le
mariage n'est-il pas honorable, mme chez un mendiant? Et, le mariage
 part, votre seigneur n'est-il pas honorable? Vous auriez voulu, sauf
votre respect, que j'eusse dit un _mari_? Si une mauvaise pense ne
dtourne pas le sens d'une expression franche, je n'offense personne. Y
a-t-il du mal  dire _le poids d'un mari_? Aucun, je pense, ds qu'il
s'agit d'un mari lgitime et d'une femme lgitime; sans quoi il serait
lger et non pesant. Mais demandez plutt  la signora Batrice, la
voici.

(Batrice entre.)

HRO.--Bonjour, cousine.

BATRICE.--Bonjour, ma chre Hro.

HRO.--Comment donc! vous parlez sur un ton mlancolique.

BEATRICE.--Je suis hors de tous les autres tons, il me semble.

MARGUERITE.--Entonnez-nous l'air de _Lumire d'amour_[35]. Il se chante
sans refrain; vous chanterez, moi je danserai.

[Note 35: Il est aussi question de cet air dans _les Deux
Gentilshommes de Vrone_.]

BATRICE.--Oui! Vos talons sont-ils exercs  la mesure de _Lumire
d'amour?_ Oh! bien, si votre mari a assez de greniers, vous verrez  ce
qu'il ne manque pas de grains[36].

[Note 36: _Barns_, greniers, et _bairns_, vieux mot qui signifie
enfant.]

MARGUERITE.--O interprtation maligne! Mais j'en ris, les talons en
l'air.

BATRICE.--Il est prs de cinq heures, ma cousine; vous devriez tre
dj prte.--Srieusement, je me sens bien mal. Hlas!

MARGUERITE.--De quoi?--Un faucon, un cheval, ou un mari[37].

[Note 37: _Hawk, Horse or Husband_.]

BATRICE.--Oh! celui des trois qui commence par un M[38].

[Note 38: La rponse de Batrice est moins claire en anglais, elle
rpond: C'est la premire lettre de tous ces mots, _h_, qui se prononce
en anglais de mme qu'_ache_, douleur.]

MARGUERITE.--Eh bien! Si vous ne vous tes pas faite turque[39], on ne
peut plus faire voiles sur la foi des toiles.

[Note 39: Si vous n'avez pas chang d'opinion, de foi.]

BATRICE.--Voyons; que veut dire cette folle?

MARGUERITE.--Rien du tout; mais Dieu veuille envoyer  chacun le dsir
de son coeur!

HRO.--Ces gants, que le comte m'a envoys, ont un parfum dlicieux.

BATRICE.--Je suis enchiffrene, cousine; je ne sens rien.

MARGUERITE.--Fille, et enchiffrene! il faut qu'il y ait abondance de
rhumes.

BATRICE.--O Dieu, ayez piti de nous! O Dieu ayez piti de nous! Depuis
quand faites-vous profession d'esprit?

MARGUERITE.--Depuis que vous y avez renonc, madame. Mon esprit ne me
sied-il pas  ravir?

BATRICE.--On ne le voit pas assez; vous devriez le porter sur votre
bonnet.--Srieusement je suis malade.

MARGUERITE.--Procurez-vous un peu d'essence de _carduus benedictus_[40]
et appliquez-la sur votre coeur: c'est le seul remde pour les
palpitations.

[Note 40: Allusion au nom de Bndick.]

HRO.--Tu la piques avec un chardon.

BATRICE.--_Benedictus_? Pourquoi _benedictus_, s'il vous plat? Vous
cachez quelque moralit[41] sous ce _benedictus_.

[Note 41: Moralit, la morale d'une fable, le sens cach d'un
apologue.]

MARGUERITE.--Moralit? Non, sur ma parole, je n'ai point d'intention
morale. Je parle tout bonnement du chardon bnit. Vous pourriez croire
par hasard que je vous souponne d'tre amoureuse: non, par Notre-Dame,
je ne suis pas assez folle pour penser ce que je veux, et je ne veux pas
penser ce que je peux, et je ne pourrais penser, quand je penserais 
faire perdre la pense  mou coeur, que vous tes amoureuse, que vous
serez amoureuse ou que vous pouvez tre amoureuse. Cependant, jadis
Bndick fut nagure tout de mme, et maintenant le voil devenu un
homme. Il jurait de ne se marier jamais, et pourtant, en dpit de son
coeur, il mange son plat sans murmure[42]. A quel point vous pouvez tre
convertie, je l'ignore; mais il me semble que vous voyez avec vos yeux
comme les autres femmes.

[Note 42: Proverbe.]

BATRICE.--De quel pas ta langue est partie!

MARGUERITE.--Ce n'est pas un galop du mauvais pied.

URSULE, _accourt_.--Vite, retirez-vous, madame: le prince, le comte, le
seigneur Bndick, don Juan et tous les jeunes cavaliers de la ville
viennent vous chercher pour aller  l'glise.

HRO,--Aidez-moi  m'habiller, chre cousine, bonne Ursule, bonne
Marguerite.

(Elles sortent.)



SCNE V


Un autre appartement dans le palais de Lonato.

LONATO _entre avec_ DOGBERRY ET VERGES.

LONATO.--Que souhaitez-vous de moi, honntes voisins?

DOGBERRY.--Vraiment, seigneur, je voudrais avoir avec vous une petite
confrence secrte sur une affaire qui vous _dcerne_ de prs.

LONATO.--Abrgez, je vous prie; vous voyez que je suis trs-occup.

DOGBERRY.--Vraiment oui, seigneur.

VERGES.--Oui, seigneur, en vrit.

LONATO.--Quelle est cette affaire, mes dignes amis?

DOGBERRY.--Le bon homme Verges, seigneur, s'carte un peu de son sujet,
et son esprit n'est pas aussi mouss[43] que je demanderais  Dieu qu'il
le ft; mais, en bonne conscience, il est honnte comme les rides de son
front[44].

[Note 43: Dogberry dit toujours le contraire de ce qu'il veut dire.]

[Note 44: Expression proverbiale.]

VERGES.--Oui, j'en remercie Dieu, je suis aussi honnte qu'homme vivant
qui est vieux aussi, et qui n'est pas plus honnte que moi.

DOGBERRY.--Les comparaisons sont odorantes[45].--Palabra[46], voisin
Verges.

[Note 45: Odieuses.]

[Note 46: _Palabras, pocas palabras_, mots espagnols, pour dire
_bref, abrgeons_.]

LONATO--Voisins, vous tes ennuyeux.

DOGBERRY.--Il plat  Votre Seigneurie de le dire. Mais nous ne sommes
que les pauvres officiers du duc, et pour ma part, si j'tais aussi
fatigant qu'un roi, je voudrais me dpouiller de tout au profit de Votre
Seigneurie.

LONATO.--De tout votre ennui en ma faveur? Ah, ah!

DOGBERRY.--Oui-d, quand j'en aurais mille fois davantage; car j'entends
exclamer votre nom autant qu'aucun nom de la ville, et quoique je ne
sois qu'un pauvre homme, je suis bien aise de l'entendre.

VERGES.--Et moi aussi.

LONATO.--Je voudrais bien savoir ce que vous avez  me dire.

VERGES.--Voyez-vous, seigneur, notre garde a pris cette nuit, sauf le
respect de Votre Seigneurie, un couple des plus fieffs larrons qui
soient dans Messine.

DOGBERRY.--Un bon vieillard, seigneur, il faut qu'il jase! et comme
on dit, quand l'ge entre, l'esprit sort. Oh! c'est un monde 
voir[47]!--C'est bien dit, c'est bien dit, voisin Verges.--(_A l'oreille
de Lonato_.) Allons, Dieu est un bon homme[48]. Si deux hommes montent
un cheval, il faut qu'il y en ait un qui soit en croupe,--une bonne me,
par ma foi, monsieur, autant qu'homme qui ait jamais rompu du pain, je
vous le jure; mais Dieu soit lou, tous les hommes ne sont pas pareils;
hlas! bon voisin!

[Note 47: C'est une merveille.]

[Note 48: Expression d'une ancienne _moralit_. STEEVENS.]

LONATO.--En effet, voisin, il vous est trop infrieur.

DOGBERRY.--Ce sont des dons que Dieu donne.

LONATO.--Je suis forc de vous quitter.

DOGBERRY.--Un mot encore, seigneur; notre garde a saisi deux personnes
_aspectes_[49]. Nous voudrions les voir ce matin examines devant Votre
Seigneurie.

[Note 49: _Aspicious_.]

LONATO.--Examinez-les vous-mmes, et vous me remettrez votre rapport.
Je suis trop press maintenant, comme vous pouvez bien juger.

DOGBERRY.--Oui, oui, nous suffirons bien.

LONATO.--Gotez de mon vin avant de vous eu aller, et portez-vous bien.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Seigneur, on vous attend pour donner votre fille  son
poux.

LONATO.--Je vais les trouver: me voil prt.

(Lonato et le messager sortent.)

DOGBERRY.--Allez, mon bon collgue, allez trouver Georges Charbon; qu'il
apporte  la prison sa plume et son encrier: nous avons maintenant 
examiner ces deux hommes.

VERGES.--Il nous le faut faire avec prudence.

DOGBERRY.--Nous n'y pargnerons pas l'esprit, je vous jure. (_Touchant
son front avec son doigt_.) Il y a ici quelque chose qui saura bien
en conduire quelques-uns  un _non com_[50]. Ayez seulement le savant
crivain pour coucher par crit notre _excommunication_, et venez me
rejoindre  la prison.

(Ils sortent.)

[Note 50: _Non compos mentis_.]

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I


L'intrieur d'une glise.

_Entrent_ DON PDRE, DON JUAN, LONATO, UN MOINE, CLAUDIO, BNDICK,
HRO ET BATRICE.

LONATO.--Allons, frre Franois, soyez bref. Bornez-vous au simple
rituel du mariage; vous leur exposerez ensuite leurs devoirs mutuels.

LE MOINE.--Vous venez ici, seigneur, pour vous unir  cette dame?

CLAUDIO.--Non.

LONATO.--Il vient pour tre uni  elle, et vous pour les unir.

LE MOINE.--Madame, vous venez ici pour tre marie  ce comte?

HRO.--Oui.

LE MOINE.--Si l'un ou l'autre de vous connat quelque empchement secret
qui s'oppose  votre union, sur le salut de vos mes, je vous somme de
le dclarer.

CLAUDIO.--En connaissez-vous quelqu'un, Hro?

HRO.--Aucun, seigneur.

LE MOINE.--Et vous, comte, en connaissez-vous?

LONATO.--J'ose rpondre pour lui; aucun.

CLAUDIO.--Que n'osent point les hommes? Que ne font les hommes, que ne
font les hommes chaque jour, sans se douter de ce qu'ils font?

BNDICK.--Quoi! des exclamations! Comment donc, ce sont des
exclamations de rire, comme ah! ah! ah!

CLAUDIO.--Prtre, arrtez.--Pre, avec votre permission, me donnez-vous
cette vierge, votre fille d'une volont libre et sans contrainte?

LONATO.--Aussi librement, mon fils, que Dieu me l'a donne.

CLAUDIO.--Et qu'ai-je en retour, moi,  vous offrir, qui puisse galer
ce don riche et prcieux?

DON PDRE.--Rien,  moins que vous ne la rendiez  son pre.

CLAUDIO.--Cher prince, vous m'enseignez une noble gratitude. Tenez,
Lonato, reprenez-la, ne donnez point  votre ami cette orange gte;
elle n'est que l'enseigne et le masque de l'honneur. Voyez-la rougir
comme une vierge! Oh! de quelle imposante apparence de vrit le vice
perfide sait se couvrir! Cette rougeur ne semble-t-elle pas un modeste
tmoin qui atteste la simplicit de l'innocence? Vous tous qui la voyez,
ne jureriez-vous pas  ces indices extrieurs, qu'elle est vierge? mais
elle ne l'est pas; elle connat la chaleur d'une couche de dbauche, sa
rougeur prouve sa honte et non sa modestie.

LONATO.--Que prtendez-vous, seigneur?

CLAUDIO.--N'tre pas mari, ne pas unir mon me  une prostitue avre!

LONATO.--Cher seigneur, si l'ayant prouve vous-mme, vous avez vaincu
les rsistances de sa jeunesse, et triomph de sa virginit...

CLAUDIO.--Je vois ce que vous voudriez dire.--Si je l'ai connue, me
direz-vous, elle m'embrassait comme son mari; et vous attnueriez par-l
sa faiblesse anticipe.--Non, Lonato, je ne l'ai jamais tente par un
mot trop libre. Comme un frre auprs de sa soeur, je lui montrais une
sincrit timide et un amour dcent.

HRO.--Et vous ai-je jamais montr une apparence contraire?

CLAUDIO.--Maudite soit votre apparence! je m'inscris en faux contre
elle. Vous me semblez telle que Diane dans son orbe, chaste comme le
bouton avant d'tre panoui; mais vous avez un sang plus impudique que
celui de Vnus ou celui de ces cratures lascives qui l'abandonnent 
une brutale sensualit.

HRO.--Monseigneur se porte-t-il bien qu'il tienne des discours si
extravagants?

LONATO.--Gnreux prince, pourquoi ne parlez-vous pas?

DON PDRE.--Que pourrai-je dire? Je reste dshonor par les soins que
j'ai pris pour unir mon digne ami  une vile courtisane.

LONATO.--Dit-on rellement ces choses, ou est-ce que je rve?

DON JUAN,--On le dit, seigneur, et elles sont vraies.

BNDICK.--Ceci n'a pas l'air d'une noce.

HRO.--Vraies!  Dieu!

CLAUDIO.--Lonato, suis-je debout ici? Est-ce l le prince? Est-ce l le
frre du prince? Ce front est-il celui d'Hro? Nos yeux sont-ils  nous?

LONATO.--Oui sans doute; mais qu'en rsulte-t-il, seigneur?

CLAUDIO.--Laissez-moi adresser une seule question  votre fille, et par
ce pouvoir paternel que la nature vous donne sur elle, commandez-lui de
rpondre avec vrit.

LONATO.--Je te l'ordonne comme tu es mon enfant.

HRO.--O Dieu, dfendez-moi! Comme je suis assige! A quel
interrogatoire suis-je donc soumise?

CLAUDIO.--A rpondre fidlement au nom que vous portez.

HRO.--Ce nom n'est-il pas Hro? Qui peut le fltrir d'un juste
reproche?

CLAUDIO.--Ma foi, Hro elle-mme! Hro elle-mme peut fltrir la vertu
d'Hro. Quel homme s'entretenait la nuit dernire avec vous, prs de
votre fentre, entre minuit et une heure? Maintenant, si vous tes
vierge, rpondez  cette question.

HRO.-- cette heure-l, seigneur, je n'ai parl  aucun homme.

DON PDRE.--Alors vous n'tes plus vierge.--Je suis fch, Lonato, que
vous soyez forc de m'entendre; sur mon honneur, moi, mon frre et ce
comte outrag, nous l'avons vue, nous l'avons entendue la nuit dernire
parler,  cette heure mme, par la fentre de sa chambre,  un coquin,
qui, comme un franc coquin, a fait l'aveu des honteuses entrevues qu'ils
ont eues mille fois ensemble secrtement.

DON JUAN.--Elles ne sont pas de nature  tre nommes; seigneur, on ne
peut les redire; la langue ne fournit pas d'expression assez chaste pour
les rendre sans scandale. Ainsi, belle dame, je suis fch de votre
trange inconduite.

CLAUDIO.--O Hro! quelle hrone n'aurais-tu pas t, si la moiti de
tes grces extrieures et t donne  tes penses et  ton coeur! Mais
adieu, la plus indigne et la plus belle!--Adieu! pure impit et pure
impie! Tu seras cause que je fermerai toutes les portes de mon coeur 
l'amour, et que le soupon veillera suspendu sur mes paupires pour me
faire souponner toujours le mal dans la beaut, qui n'aura jamais de
charmes pour moi.

LONATO.--Personne ici n'a-t-il une pointe de poignard pour moi?

(Hro s'vanouit et tombe.)

BATRICE.--Ah! qu'est-ce donc, cousine? pourquoi tombez-vous?

DON JUAN.--Allons, retirons-nous.--Ses actions dvoiles au grand jour
ont confondu ses sens.

(Don Pdre, don Juan et Claudio sortent.)

BNDICK.--Comment est-elle?

BATRICE.--Morte, je crois. Du secours, mon oncle!--Hro! eh bien!
Hro!--Mon oncle!--Seigneur Bndick! moine!

LONATO.--O destin! ne retire point ta main appesantie sur elle! La mort
est le voile le plus propre  couvrir sa honte qu'on puisse dsirer.

BATRICE.--Eh bien! cousine? Hro!

LE MOINE.--Prenez courage, madame.

LONATO.--Quoi, tu rouvres les yeux!

LE MOINE.--Oui, et pourquoi non?

LONATO.--Pourquoi? Tout sur la terre ne crie-t-il pas _infamie sur
elle_? Peut-elle nier un crime que son sang agile rvle? Oh! ne reviens
pas  la vie, Hro, n'ouvre pas tes yeux; car si je pouvais penser que
tu ne dusses pas bientt mourir, si je croyais ta vie plus forte que ta
honte, je viendrais  l'arrire-garde de tes remords pour trancher ta
vie.--Je m'affligeais de n'avoir qu'une enfant. ...Je reprochais  la
nature son avarice!--Oh! j'ai trop d'une fille: pourquoi ai-je une
fille? Pourquoi fus-tu jamais aimable  mes yeux?--Pourquoi d'une
main charitable n'ai-je pas recueilli  ma porte l'enfant de quelque
mendiant? Si elle se ft ainsi souille et plonge dans l'infamie,
j'aurais pu dire: Ce n'est point une portion de moi-mme. Cette
_infamie est drive de reins inconnus_, Mais ma fille, elle que
j'aimais; ma fille, que je vantais; ma fille dont j'tais fier, au
point que m'oubliant moi-mme, je n'tais plus rien pour moi-mme et
ne m'estimais plus qu'en elle.... Oh! elle est tombe dans un abme
d'encre! Tous les flots de l'Ocan entier ne pourraient pas la laver, ni
tout le sel qu'il contient rendre la puret  sa chair corrompue!

BNDICK.--Seigneur, seigneur, modrez-vous; pour moi, je suis si
ptrifi d'tonnement, que je ne sais que dire.

BATRICE.--Oh! sur mon me, on calomnie ma cousine.

BNDICK.--Madame, partagiez-vous son lit la dernire nuit?

BATRICE.--Non, je l'avoue; non, quoique jusqu' la dernire nuit j'aie
t depuis un an sa compagne de lit.

LONATO.--Confirmation, confirmation! Oh! les voil plus fortes
encore ces preuves dj revtues de barres de fer! Les deux princes
voudraient-ils mentir? Claudio aurait-il menti, lui qui l'aimait tant,
qu'en parlant de son indignit il la lavait de ses larmes?--cartez-vous
d'elle, laissez-la mourir.

LE MOINE.--coutez-moi un moment. Je n'ai gard si longtemps le silence
et n'ai laiss un libre cours  la marche de la fortune, que pour
observer la jeune personne. J'ai remarqu que mille fois la rougeur
couvrait son visage, et mille fois la honte de l'innocence remplaait
cette rougeur par une pleur cleste! Un feu a clat dans ses yeux,
pour brler les soupons que les princes jetaient sur sa puret
virginale. Traitez-moi d'insens, mprisez mes tudes et mes
observations, qui du sceau de l'exprience confirment ce que j'ai lu. Ne
vous fiez plus  mon ge,  mon ministre,  ma sainte mission, si
cette jeune dame n'est pas ici la victime innocente de quelque mprise
cruelle.

LONATO.--Frre, cela ne peut tre. Vous voyez que la seule pudeur
qui lui reste est de ne pas vouloir ajouter le pch du parjure  son
damnable crime. Elle ne le dsavoue pas. Pourquoi cherchez-vous donc 
couvrir d'excuses la vrit qui se montre toute nue?

LE MOINE.--Madame, quel est l'homme qu'on vous accuse d'aimer?

HRO.--Ceux qui m'accusent le savent; moi, je n'en connais aucun; et
si je connais aucun homme vivant plus que ne le permet la modestie
virginale, puisse toute misricorde tre refuse  mes fautes!--O mon
pre, prouvez qu' des heures indues un homme s'entretint jamais avec
moi, ou que la nuit passe je me sois prte  un commerce de paroles
avec aucune crature; et alors renoncez-moi, hassez-moi, faites-moi
mourir dans les tortures.

LE MOINE.--Les princes et Claudio sont aveugls par quelque erreur
trange.

BNDICK.--Deux des trois sont l'honneur mme, et si leur prudence est
trompe en ceci, la fraude est sortie du cerveau de don Juan le btard,
dont l'esprit travaille sans relche  ourdir des sclratesses.

LONATO.--Je n'en sais rien. Si ce qu'ils disent d'elle est la vrit,
ces mains la mettront en pices; mais s'ils outragent son honneur, le
plus fier d'entre eux en entendra parler. Le temps n'a pas encore assez
dessch mon sang, l'ge n'a pas encore assez consum les ressources de
mon esprit, la fortune n'a pas encore assez ravag mes moyens, et ma
mauvaise vie ne m'a pas assez priv d'amis, que je ne puisse encore,
rveill d'une semblable manire, possder la force de corps, les
facults d'esprit, les ressources d'argent et le choix d'amis
ncessaires pour m'acquitter pleinement avec eux.

LE MOINE.--Arrtez un moment, et laissez-vous guider par mes conseils.
Les princes en sortant ont laiss ici votre fille pour morte; drobez-la
quelque temps  tous les yeux, et publiez qu'elle est morte en effet;
talez tout l'appareil du deuil, suspendez  l'ancien monument de
votre famille de lugubres pitaphes, en observant tous les rites qui
appartiennent  des funrailles.

LONATO.--Qu'en rsultera-t-il? Qu'est-ce que cela produira?

LE MOINE.--Le voici. Cet expdient bien conduit changera sur son compte
la calomnie en remords, et c'est dj un bien. Mais ce n'est pas pour
cela que je pense  ce moyen trange; j'espre faire natre de ce
travail un plus grand avantage. Morte, comme nous devons le soutenir,
au moment mme qu'elle se vit accuse, elle sera regrette, plainte,
excuse de tous ceux qui apprendront son sort; car il arrive toujours
que ce que nous avons, nous ne l'estimons pas son prix tant que nous en
jouissons; mais s'il vient  se perdre et  nous manquer, alors nous
exagrons sa valeur, alors nous dcouvrons le mrite que la possession
ne nous montrait pas tandis que ce bien tait  nous. C'est ce qui
arrivera  Claudio. Quand il apprendra qu'elle est morte sur ses
paroles, l'image de la vie se glissera doucement dans les rveries de
son imagination, et chaque trait de sa beaut vivante reviendra s'offrir
aux yeux de son me, plus gracieux, plus touchant, plus anim que quand
elle vivait en effet. Alors il pleurera; si l'amour a une part dans son
coeur, il souhaitera ne l'avoir pas accuse; oui, il le souhaitera,
crt-il mme  la vrit de son accusation. Laissons ce moment arriver,
et ne doutez pas que le succs ne donne aux vnements une forme plus
heureuse que je ne puis le supposer dans mes conjectures; mais si toute
ma prvoyance tait trompe, du moins le trpas suppos de votre fille
assoupira la rumeur de son infamie, et si notre plan ne russit pas,
vous pourrez la cacher comme il convient  sa rputation blesse dans
la vie recluse et monastique, loin des regards, loin de la langue, des
reproches et du souvenir des hommes.

BNDICK.--Seigneur Lonato; laissez-vous guider par ce moine. Quoique
vous connaissiez mon intimit et mon affection pour le prince et pour
Claudio, j'atteste l'honneur que j'agirai dans cette affaire avec autant
de discrtion et de droiture, que votre me agirait envers votre corps.

LONATO.--Je nage dans la douleur, et le fil le plus mince peut me
conduire.

LE MOINE.--Vous faites bien de consentir. Sortons de ce lieu sans dlai.
Aux maux tranges, il faut un traitement trange comme eux. Venez,
madame, mourez pour vivre. Ce jour de noces n'est que diffr peut-tre;
sachez prendre patience et souffrir.

(Ils sortent.)

BNDICK.--Signora Batrice, ne vous ai-je pas vue pleurer pendant tout
ce temps?

BATRICE.--Oui, et je pleurerai longtemps encore.

BNDICK.--C'est ce que je ne dsire pas.

BATRICE.--Vous n'en avez nulle raison, je pleure  mon gr.

BNDICK.--Srieusement, je crois qu'on fait tort  votre belle cousine.

BATRICE.--Ah! combien mriterait de moi l'homme qui voudrait lui faire
justice!

BNDICK.--Est-il quelque moyen de vous donner cette preuve d'amiti?

BATRICE.--Un moyen bien facile; mais de pareils amis, il n'en est
point.

BNDICK.--Un homme le peut-il faire?

BATRICE.--C'est l'office d'un homme, mais non le vtre.

BNDICK.--Je n'aime rien dans le monde autant que vous. Cela n'est-il
pas trange?

BATRICE.--Aussi trange pour moi que la chose que j'ignore. Je pourrais
aussi aisment vous dire que je n'aime rien autant que vous; mais ne
m'en croyez point, et pourtant je ne mens pas: je n'avoue rien; je ne
nie rien.--Je m'afflige pour ma cousine.

BNDICK.--Par mon pe, Batrice, vous m'aimez.

BATRICE.--Ne jurez point par votre pe, avalez-la.

BNDICK.--Je jure par elle que vous m'aimez, et je la ferai avaler tout
entire  qui dira que je ne vous aime point.

BATRICE.--Ne voulez-vous point avaler votre parole?

BNDICK.--Jamais, quelque sauce qu'on puisse inventer! Je proteste que
je vous aime.

BATRICE.--Eh bien! alors, Dieu me pardonne...

BNDICK.--Quelle offense, chre Batrice?

BATRICE.--Vous m'avez arrte au bon moment; j'tais sur le point de
protester que je vous aime.

BNDICK.--Ah! faites cet aveu de tout votre coeur.

BATRICE.--Je vous aime tellement de tout mon coeur qu'il n'en reste
rien pour protester.

BNDICK.--Voyons, ordonnez-moi de faire quelque chose pour vous.

BATRICE.--Tuez Claudio.

BNDICK.--Ah!--Pas pour le monde entier.

BATRICE.--Vous me tuez par ce refus; adieu.

BNDICK.--Arrtez, chre Batrice.

BATRICE.--Je suis dj partie quoique je sois encore ici.--Vous n'avez
pas d'amour.--Non, je vous prie, laissez-moi aller.

BNDICK.--Batrice!

BATRICE.--Dcidment, je veux m'en aller.

BNDICK.--Il faut que nous soyons amis auparavant.

BATRICE.--Vous osez plus facilement tre mon ami que combattre mon
ennemi?

BNDICK.--Claudio est-il votre ennemi?

BATRICE.--N'est-il pas devenu le plus lche des sclrats, celui qui a
calomni, insult, dshonor ma parente? Oh! si j'tais un homme!--Quoi!
la mener par la main jusqu'au moment o leurs deux mains allaient
s'unir; et alors, par une accusation publique, par une calomnie
dclare, avec une rage effrne, la... Dieu, si j'tais un homme! Je
voudrais lui manger le coeur sur la place du march.

BNDICK.--coutez-moi, Batrice.

BATRICE.--Parler  un homme par la fentre! Oh! la belle histoire!

BNDICK.--Mais Batrice...

BATRICE.--Chre Hro! Elle est injurie, calomnie, perdue.

BNDICK.--Bat...

BATRICE.--Des princes et des comtes! Vraiment, beau tmoignage de
prince, un beau comte de sucre[51], en vrit, un fort aimable galant!
Oh! si je pouvais, pour l'amour de lui, tre un homme! Ou si j'avais
un ami qui voult se montrer un homme pour l'amour de moi!... mais le
courage s'est fondu en politesse, la valeur en compliment, les hommes
sont devenus des langues et mme des langues dores. Pour tre aussi
vaillant qu'Hercule, il suffit aujourd'hui de mentir, et de jurer
ensuite, pour appuyer son mensonge.--Je ne puis devenir un homme  force
de dsirs.--Je resterai donc femme, pour mourir de chagrin.

[Note 51: _County,_ anciennement terme gnrique pour dire un
noble. (STEEVENS.)]

BNDICK.--Arrtez, chre Batrice. Par cette main, je vous aime.

BATRICE.--Servez-vous-en pour l'amour de moi autrement qu'en jurant par
elle.

BNDICK.--Croyez-vous, dans le fond de votre me, que le comte Claudio
ait calomni Hro?

BATRICE.--Oui, j'en suis aussi sre que d'avoir une pense ou une me.

BNDICK.--Il suffit! Je suis engag, je vais le dfier.--Je baise votre
main et vous quitte; j'en atteste cette main, Claudio me rendra un
compte rigoureux. Jugez-moi par ce que vous entendrez dire de moi. Allez
consoler votre cousine. Il faut que je dise qu'elle est morte... c'est
assez. Adieu!

(Ils sortent.)



SCNE II


Une prison.

DOGBERRY ET VERGES _paraissent avec le_ SACRISTAIN, _ils sont en robes_.
BORACHIO ET CONRAD _sont devant eux._

DOGBERRY.--Toute notre compagnie comparat-elle enfin?

VERGES.--Vite, un coussin et un tabouret pour le sacristain.

LE SACRISTAIN.--Quels sont les malfaiteurs?

DOGBERRY.--Vraiment, c'est moi-mme et mon collgue.

VERGES.--Oui, cela est certain.--Nous sommes commis pour examiner le
procs.

LE SACRISTAIN,--Mais quels sont les coupables qui doivent tre examins?
Faites-les avancer devant le matre constable.

DOGBERRY.--Oui, qu'ils s'avancent devant moi. Ami, quel est votre nom?

BORACHIO.--Borachio.

DOGBERRY.--Je vous prie, crivez _Borachio_.--Et le vtre, coquin?

CONRAD.--Je suis gentilhomme, monsieur, et mon nom est Conrad.

DOGBERRY.--crivez _M. le gentilhomme Conrad_.--Mes matres, servez-vous
Dieu?

BORACHIO, CONRAD.--Nous l'esprons bien.

DOGBERRY.--Mettez par crit qu'ils esprent bien servir Dieu, et crivez
_Dieu_ le premier. Car  Dieu ne plaise que Dieu marche devant de
pareils vauriens! Camarades, il est dj prouv que vous ne valez gure
mieux que des fripons, et l'on en sera bientt au point de le croire.
Que rpondez-vous pour votre dfense?

CONRAD.--Diantre! monsieur, nous disons que non.

DOGBERRY.--Voil un compre tonnamment spirituel, je vous
l'assure.--Mais je vais user de dtour avec lui. Vous, coquin, venez
ici: un mot  l'oreille. Monsieur, je vous dis qu'on vous croit tous
deux des fripons.

BORACHIO.--Monsieur, je vous dis que nous ne sommes point ce que vous
dites.

DOGBERRY.--Allons, tenez-vous  l'cart. Devant Dieu! ils n'ont qu'une
rponse pour deux. Avez-vous mis en crit _qu'ils n'en sont point_?

LE SACRISTAIN.--Messire constable, vous ne prenez pas la bonne manire
pour les examiner. Vous devriez faire appeler les gardiens qui les
accusent.

DOGBERRY.--Oui, sans doute, c'est la voie la plus courte; qu'on fasse
comparatre la garde. (_On fait venir la garde. _) Mes matres, je vous
somme, au nom du prince, d'accuser ces hommes.

PREMIER GARDIEN.--Cet homme a dit que don Juan, le frre du prince,
tait un sclrat.

DOGBERRY.--crivez, _le prince don Juan un sclrat_; ce n'est ni plus
ni moins qu'un parjure d'appeler le frre d'un prince un sclrat!

BORACHIO.--Monsieur le constable....

DOGBERRY.--Je vous prie, camarade, silence. Votre regard me dplat, je
vous le dclare.

LE SACRISTAIN, _au gardien_.--Que lui avez-vous entendu dire de plus?

SECOND GARDIEN.--Ma foi! qu'il a reu de don Juan mille ducats pour
accuser faussement la signora Hro.

DOGBERRY.--Ceci est un vol avec effraction, si jamais il s'en est
commis.

VERGES.--Oui, par la messe! c'en est un.

LE SACRISTAIN.--Quoi de plus, l'ami?

PREMIER GARDIEN.--Et que le comte Claudio avait rsolu, d'aprs ses
propos, de faire affront  Hro devant toute l'assemble, et de ne pas
l'pouser.

DOGBERRY.--O sclrat, tu seras condamn pour ce fait _ la rdemption_
ternelle.

LE SACRISTAIN.--Et quoi encore?

SECOND GARDIEN.--C'est tout.

LE SACRISTAIN.--C'en est plus, messieurs, que vous n'en pouvez nier. Le
prince don Juan s'est secrtement vad ce matin; c'est ainsi qu'Hro
a t accuse et refuse; et elle en est tout  coup morte de douleur.
Monsieur le constable, faites lier ces hommes et qu'on les conduise
devant Lonato. Je vais les prcder et lui montrer leur interrogatoire.

(Il sort.)

DOGBERRY.--Allons aux opinions sur leur sort.

VERGES.--Qu'on les enchane.

CONRAD.--Retire-toi, faquin!

DOGBERRY.--O Dieu de ma vie, o est le sacristain? qu'il crive
que l'_officier du prince est un faquin_. Impudent varlet! Allons;
garrottez-les.

CONRAD.--Arrire! tu n'es qu'un ne, tu n'es qu'un ne.

DOGBERRY.--Ne _suspectez-vous_ pas ma place, ne _suspectez-vous_ pas
mon ge? Oh! que n'est-il ici pour crire que _je suis un ne_! Mais,
compagnons, souvenez-vous-en que _je suis un ne_. Quoique cela ne soit
point crit, n'oubliez pas que _je suis un ne_. Toi, mchant, tu es
plein de _pit_, comme on le prouvera par bon tmoignage. Je suis un
homme sage, et qui plus est, un constable, et qui plus est encore, un
bourgeois tabli, et qui plus est, un homme aussi bien en chair que qui
ce soit  Messine; un homme qui connat la loi, va; un homme qui est
riche assez, entends-tu, et qui a souffert des pertes, et qui a deux
robes et tout ce qui s'ensuit  l'avenant. Emmenez, emmenez-le. Oh! que
n'a-t-on crit que _j'tais un ne_!

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


Devant la maison de Lonato.

_Entrent_ LONATO ET ANTONIO.

ANTONIO.--Si vous continuez, vous vous tuerez, et il n'est pas sage de
servir ainsi le chagrin contre vous-mme.

LONATO.--De grce, cessez vos conseils, qui tombent dans mon oreille
avec aussi peu de fruit que l'eau dans un crible. Ne me donnez plus
d'avis, je ne veux couter d'autre consolateur qu'un homme dont les
malheurs galent les miens. Amenez-moi un pre qui ait autant aim son
enfant, et dont la joie qu'il gotait en elle ait t anantie comme la
mienne, et dites-lui de me parler de patience. Mesurez la profondeur et
l'tendue de sa douleur sur la mienne. Que ses regrets rpondent  mes
regrets, et que sa douleur soit en tout semblable  la mienne, trait
pour trait dans la mme forme et dans tous les rapports. Si un tel pre
veut sourire et se caresser la barbe en s'criant, _chagrin, loin
de moi!_ et faire _hum!_ lorsqu'il devrait gmir; raccommoder son
affliction par des adages, et enivrer son infortune avec des buveurs
nocturnes; amenez-le moi, et j'apprendrai de lui la patience: mais il
n'y a point d'homme semblable. Les hommes, mon frre, peuvent bien
donner des conseils et des consolations  la douleur qu'ils ne
ressentent point eux-mmes; mais une fois qu'ils l'ont gote, ceux qui
prtendaient fournir un remde de maximes  la rage, enchaner le dlire
forcen avec un rseau de soie, charmer les mots par les sons, et
l'agonie avec des paroles, sont les premiers  changer leurs conseils
en fureur. Non, non, c'est le mtier de tous les hommes de parler de
patience  ceux qui se tordent sous le poids de la douleur: mais il
n'est pas au pouvoir de la vertu de l'homme de conserver tant de morale,
lorsqu'il supporte lui-mme la mme souffrance. Ne me donnez donc point
de conseils; mes maux crient plus haut que vos maximes.

ANTONIO.--Il s'ensuit que les hommes ne diffrent en rien des enfants.

LONATO.--Je t'en prie, tais-toi; je suis de chair et de sang. Il n'y a
jamais eu de philosophe qui pt endurer le mal de dents avec patience;
cependant ils ont crit dans le style des dieux et nargu le sort et la
douleur.

ANTONIO.--Du moins ne tournez pas contre vous seul tout le chagrin;
faites souffrir aussi ceux qui vous offensent.

LONATO.--En ceci vous parlez raison; oui, je le ferai. Mon me me dit
qu'Hro est calomnie; Claudio l'apprendra, le prince aussi, et tous
ceux qui la dshonorent.

(Don Pdre et Claudio entrent.)

ANTONIO.--Voici le prince et Claudio qui s'avancent  grands pas.

DON PDRE.--Bonsoir, bonsoir!

CLAUDIO.--Salut  vous deux.

LONATO.--Seigneurs, coutez-moi....

DON PDRE.--Lonato, nous sommes un peu presss

LONATO.--Un peu presss, seigneurs?--Soit, adieu. Seigneurs, vous tes
donc presss maintenant? Soit; peu importe!

DON PDRE.--Ne vous fchez point contre nous, bon vieillard.

ANTONIO.--S'il pouvait, se fchant, se faire justice  lui-mme,
quelques-uns de nous mordraient la poussire.

CLAUDIO.--Qui donc l'offense?

LONATO.--Toi, toi, tu m'offenses, toi, homme dissimul. Va, ne porte
point la main  ton pe; je ne te crains pas.

CLAUDIO.--Sur ma parole, je maudirais ma main, si elle donnait un pareil
sujet de crainte  votre vieillesse. En vrit, ma main ne voulait rien
 mon pe.

LONATO.--Fi donc! fi donc! Jeune homme, ne te moque pas et ne plaisante
pas de moi! Je ne parle pas en radoteur ou en fou; et je ne me couvre
point du privilge de l'ge, pour me vanter des exploits que j'ai faits
tant jeune, ou de ceux que je ferais, si je n'tais pas vieux. Retiens,
Claudio, ce que je te dis en face; tu as si cruellement outrag mon
innocente fille et moi, que je suis forc de dposer ma gravit et
d'en venir, sous ces cheveux blancs et bris par de longs jours,  te
demander la satisfaction qu'un homme doit  un autre. Je te dis que tu
as calomni ma fille innocente, que ta calomnie lui a perc le coeur, et
qu'elle est gisante, ensevelie avec ses anctres dans une tombe, hlas!
o le dshonneur ne dormit jamais, avant celui dont ta lche perfidie a
souill ma fille.

CLAUDIO.--Ma perfidie!

LONATO.--Ta perfidie, Claudio; je dis, la tienne.

DON PDRE.--Vous ne dites pas vrai, vieillard.

LONATO.--Seigneur, seigneur, je le prouverai sur son corps s'il ose
accepter le dfi; en dpit de son adresse  l'escrime, de son agilit,
en dpit de sa robuste jeunesse et de la fleur de son printemps.

CLAUDIO.--Retirons-nous; je ne veux rien avoir  faire avec vous.

LONATO.--Peux-tu me rebuter ainsi? Tu as tu mon enfant; si tu me tues,
mon garon, tu auras tu un homme.

ANTONIO.--Il en tuera deux de nous, et qui sont vraiment des hommes.
Mais n'importe; qu'il en tue d'abord un; qu'il vienne  bout de
moi.--Laissez-le me faire raison.--Allons, suis-moi, mon garon; viens,
suis-moi. Monsieur le gamin, je parerai vos bottes avec un fouet; oui,
comme je suis gentilhomme, je le ferai.

LONATO.--Mon frre!....

ANTONIO.--Soyez tranquille. Dieu sait que j'aimais ma nice, et elle est
morte,--elle est morte de la calomnie de ces tratres, qui sont aussi
hardis  rpondre en face  un homme, que je le suis  prendre un
serpent par la langue; des enfants, des singes, des vantards, des
faquins, des poules mouilles.

LONATO.--Mon frre Antonio!...

ANTONIO.--Tenez-vous tranquille. Eh bien, quoi!--Je les connais bien,
vous dis-je, et tout ce qu'ils valent, jusqu' la dernire drachme. Des
enfants tapageurs, impertinents, conduits par la mode, qui mentent,
cajolent, raillent, corrompent et calomnient, se mettent au rebours du
bon sens, affectent un air terrible, dbitent une demi-douzaine de
mots menaants pour dire comment ils frapperaient leurs ennemis s'ils
osaient, et voil tout.

LONATO.--Mais, Antonio, mon frre....?

ANTONIO.--Allez, cela ne vous regarde pas; ne vous en mlez pas;
laissez-moi faire.

DON PDRE.--Messieurs, nous ne provoquerons point votre colre.--Mon
coeur est vraiment afflig de la mort de votre fille. Mais, sur mon
honneur, on ne l'a accuse de rien qui ne ft vrai, et dont la preuve ne
ft vidente.

LONATO.--Seigneur, seigneur!

DON PDRE.--Je ne veux pas vous couter.

LONATO.--Non?--Venez, mon frre; marchons.--Je veux qu'on m'coute.

ANTONIO.--Et on vous coutera; ou il y aura des gens parmi nous qui le
payeront cher.

(Lonato et Antonio s'en vont.) (Entre Bndick.)

DON PDRE.--Voyez, voyez. Voici l'homme que nous allions chercher.

CLAUDIO.--Eh bien! seigneur? Quelles nouvelles?

BNDICK, _au prince_.--Salut, seigneur.

DON PDRE.--Soyez le bienvenu, Bndick. Vous tes presque venu  temps
pour sparer des combattants.

CLAUDIO.--Nous avons t sur le point d'avoir le nez arrach par deux
vieillards qui n'ont plus de dents.

DON PDRE.--Oui, par Lonato et son frre. Qu'en pensez-vous? Si nous en
tions venus aux mains, je ne sais pas si nous aurions t trop jeunes
pour eux.

BNDICK.--Il n'y a jamais de vrai courage dans une querelle injuste. Je
suis venu vous chercher tous deux.

CLAUDIO.--Nous avons t  droite et  gauche pour vous chercher; car
nous sommes atteints d'une profonde mlancolie, et nous serions charms
d'en tre dlivrs. Voulez-vous employer  cela votre esprit?

BNDICK.--Mon esprit est dans mon fourreau. Voulez-vous que je le tire?

DON PDRE.--Est-ce que vous portez votre esprit  votre ct?

CLAUDIO.--Cela ne s'est jamais vu, quoique bien des gens soient 
ct de leur esprit. Je vous dirai de le tirer, comme on le dit aux
musiciens: _tirez-le pour nous divertir_.

DON PDRE.--Aussi vrai que je suis un honnte homme, il plit. tes-vous
malade ou en colre?

CLAUDIO.--Allons, du courage, allons. Quoique le souci ait pu tuer un
chat, vous avez assez de coeur pour tuer le souci.

BNDICK.--Comte, je saurai rencontrer votre esprit en champ clos si
vous chargez contre moi.--De grce, choisissez un autre sujet.

CLAUDIO.--Allons, donnez-lui une autre lance: la dernire a t rompue.

DON PDRE.--Par la lumire du jour, il change de couleur de plus en
plus.--Je crois, en vrit, qu'il est en colre.

CLAUDIO.--S'il est en colre, il sait tourner sa ceinture[52].

[Note 52: Proverbe; le sens est sans doute: S'il est de mauvaise
humeur, qu'il s'occupe  se distraire.]

BNDICK.--Pourrai-je vous dire un mot  l'oreille?

CLAUDIO.--Dieu me prserve d'un cartel!

BNDICK, _bas  Claudio_.--Vous tes un lche tratre. Je ne plaisante
point.--Je vous le prouverai comme vous voudrez, avec ce que vous
voudrez et quand vous voudrez. --Donnez-moi satisfaction, ou je
divulguerai votre lchet.--Vous avez fait mourir une dame aimable; mais
sa mort retombera lourdement sur vous. Donnez-moi de vos nouvelles.

CLAUDIO, _bas  Bndick_.--Soit. Je vous joindrai. (_Haut_.)
Prparez-moi bonne chre.

DON PDRE.--Quoi? un festin? un festin?

CLAUDIO.--Oui, et je l'en remercie. Il m'a invit  dcouper une tte
de veau et un chapon; si je ne m'en acquitte pas de la manire la plus
adroite, dites que mon couteau ne vaut rien.--N'y aura-t-il pas aussi
une bcasse?

BNDICK.--Seigneur, votre esprit trotte bien: il a l'allure aise.

DON PDRE.--Je veux vous raconter comment Batrice faisait l'autre jour
l'loge de votre esprit. Je lui disais que vous tiez un bel esprit.
_Srement_, dit-elle, _c'est un beau petit esprit_.--Non pas, lui
dis-je, c'est un grand esprit. _Oh! oui_, rpondit-elle, _un grand
gros esprit_.--Ce n'est pas cela, lui dis-je, dites un bon
esprit.--_Prcisment_, dit-elle, _il ne blesse personne_.--Mais,
repris-je, le gentilhomme est sage.--_Oh! certainement_,
rpliqua-t-elle, _un sage gentilhomme_.--Comment! poursuivis-je, il
possde plusieurs langues.--_Je le crois_, dit-elle, _car il me jurait
une chose lundi au soir, qu'il dsavoua le mardi matin. Voil une langue
double; voil deux langues_. Enfin elle prit  tche, pendant une heure
entire, de dfigurer vos qualits personnelles; et pourtant  la fin
elle conclut, en poussant un soupir, _que vous tiez le plus bel homme
de l'Italie_.

CLAUDIO.--Et l-dessus elle pleura de bon coeur, en disant, qu'elle ne
s'en embarrassait gure.

DON PDRE.--Oui, voil ce qu'elle dit; mais cependant, avec tout cela,
si elle ne le hassait pas  mort, elle l'aimerait tendrement.--La fille
du vieillard nous a tout dit.

CLAUDIO.--Tout, tout, et en outre, _Dieu le vit quand il tait cach
dans le jardin_[53].

[Note 53: Allusion profane au passage de l'criture (_Gense III_),
o il est dit que Dieu vit Adam quand il tait cach dans le jardin, en
mme temps qu' la conversation entendue par Bndick.]

DON PDRE.--Mais quand planterons-nous les cornes du buffle sur la tte
du sage Bndick?

CLAUDIO.--Oui; et quand crirons-nous au-dessous: Ici loge Bndick,
l'homme mari?

BNDICK.--Adieu, mon garon. Vous savez mes intentions. Je vous laisse
 votre joyeux babil; vous faites assaut d'pigrammes, comme les
matamores font de leurs lames, qui, grce  Dieu, ne font pas de
mal.--(_A don Pdre_.) Seigneur, je vous rends grces de vos nombreuses
bonts; votre frre, le btard, s'est enfui de Messine. Vous avez, entre
vous tous, tu une aimable et innocente personne. Quant  mon seigneur
Sans-barbe, nous nous rencontrerons bientt, et jusque-l, que la paix
soit avec lui.

(Bndick sort.)

DON PDRE.--Il parle srieusement.

CLAUDIO.--Trs-srieusement; et cela, je vous garantis, pour l'amour de
Batrice.

DON PDRE.--Et vous a-t-il dfi?

CLAUDIO.--Le plus sincrement du monde.

DON PDRE.--Quelle jolie chose qu'un homme, lorsqu'il sort avec son
pourpoint et son haut-de-chausses, et laisse en route son bon sens!

(Entrent Dogberry, Verges, avec Conrad et Borachio conduits par la
garde.)

CLAUDIO.--C'est alors un gant devant un singe; mais aussi un singe est
un docteur prs d'un tel homme.

DON PDRE.--Arrtez! laissons-le.--Rveille-toi, mon coeur, et sois
srieux. Ne nous a-t-il pas dit que mon frre s'tait enfui?

DOGBERRY.--Allons, venez , monsieur. Si la justice ne vient pas  bout
de vous rduire, elle n'aura plus jamais de raisons  peser dans sa
balance; oui, et comme vous tes un hypocrite fieff, il faut veiller
sur vous.

DON PDRE.--Que vois-je? deux hommes de mon frre, garrotts! Et
Borachio en est un!

CLAUDIO.--Faites-vous instruire, seigneur, de la nature de leur faute.

DON PDRE.--Constable, quelle faute ont commise ces deux hommes?

DOGBERRY.--Vraiment, ils ont commis un faux rapport; de plus, ils ont
dit des mensonges; en second lieu, ce sont des calomniateurs; et pour
sixime et dernier dlit, ils ont noirci la rputation d'une dame;
troisimement, ils ont dclar des choses injustes; et pour conclure, ce
sont de fieffs menteurs.

DON PDRE.--D'abord, je vous demande ce qu'ils ont fait; troisimement,
je vous demande quelle est leur offense; en sixime et dernier lieu,
pourquoi ils sont prisonniers, et pour conclusion, ce dont vous les
accusez.

CLAUDIO.--Fort bien raisonn, seigneur! et suivant sa propre division;
sur ma conscience, voil une question bien retourne.

DON PDRE.--Messieurs, qui avez-vous offens, pour tre ainsi garrotts
et tenus d'en rpondre? Ce savant constable est trop fin pour qu'on le
comprenne, quel est votre dlit?

BORACHIO.--Noble prince, ne permettez pas qu'on me conduise plus loin
pour subir mon interrogatoire; entendez-moi vous-mme; et qu'ensuite
le comte me tue. J'ai abus vos yeux, et ce que n'a pu dcouvrir votre
prudence, ces imbciles l'ont relev  la lumire. Ce sont eux qui, dans
l'ombre de la nuit, m'ont entendu avouer  cet homme, comment don Juan,
votre frre, m'avait engag  calomnier la signora Hro; comment vous
aviez t conduits dans le verger, et m'aviez vu faire ma cour 
Marguerite, vtue des habits d'Hro; enfin comment vous l'aviez
dshonore au moment o vous deviez l'pouser. Ils ont fait un rapport
de toute ma trahison; et j'aime mieux le sceller par ma mort que
d'en rpter les dtails  ma honte. La dame est morte sur la fausse
accusation trame par moi et par mon matre; et bref, je ne demande
autre chose que le salaire d  un misrable.

DON PDRE.--Chacune de ces paroles ne court-elle pas dans votre sang
comme de l'acier?

CLAUDIO.--J'avalais du poison pendant qu'il les profrait.

DON PDRE, _ Borachio_.--Mais est-ce mon frre qui t'a incit  ceci?

BORACHIO.--Oui, seigneur; et il m'a richement pay pour l'accomplir.

DON PDRE.--C'est un compos de trahison et de perfidie!--Et il s'est
enfui aprs cette sclratesse!

CLAUDIO.--Douce Hro! Ton image revient se prsenter  moi, sous les
traits clestes qui me l'avaient fait aimer d'abord!

DOGBERRY, _ la garde_.--Allons, ramenez les plaignants; notre
sacristain,  l'heure qu'il est, a _rform_ le seigneur Lonato de
l'affaire.--Et, n'oubliez pas, camarades, de faire mention, en temps et
lieu, que je _suis un ne_.

VERGES.--Voyez, voici venir le seigneur Lonato, et le sacristain aussi.

(Lonato revient avec Antonio et le sacristain.)

LONATO.--Quel est le misrable?.... Faites-moi voir ses yeux, afin que,
lorsque j'apercevrai un homme qui lui ressemble, je puisse l'viter;
lequel est-ce d'entre eux?

BORACHIO.--Si vous voulez connatre l'auteur de vos maux, regardez-moi.

LONATO.--Es-tu le vil esclave dont le souffle a tu mon innocente
enfant?

BORACHIO.--Oui; c'est moi seul.

LONATO.--Seul? Non, non, misrable, tu te calomnies toi-mme. Voil un
couple d'illustres personnages (le troisime s'est enfui) qui y ont
mis la main. Je vous rends grces, princes, de la mort de ma fille.
Inscrivez-la parmi vos nobles et beaux exploits. Si vous voulez y
rflchir, c'est une glorieuse action.

CLAUDIO.--Je ne sais comment implorer votre patience; cependant il faut
que je parle. Choisissez vous-mme votre vengeance; imposez-moi la
pnitence que vous pourrez inventer pour punir mon crime; et cependant
je n'ai pch que par mprise.

DON PDRE.--Et moi de mme, sur mon me; et cependant, pour donner
satisfaction  ce digne vieillard, je me courberais sous n'importe quel
poids pesant il voudrait m'imposer.

LONATO.--Je ne puis vous ordonner de commander  ma fille de vivre;
cela est impossible. Mais je vous prie tous deux de proclamer ici,
devant tout le peuple de Messine, qu'elle est morte innocente; et si
votre amour peut trouver quelques vers touchants, suspendez-les en
pitaphe, sur sa tombe et chantez-les sur ses restes. Chantez-les ce
soir.--Demain matin, rendez-vous  ma maison, et puisque vous ne pouvez
pas tre mon gendre, devenez du moins mon neveu. Mon frre a une fille
qui est presque trait pour trait le portrait de ma fille qui est morte,
et elle est l'unique hritire de nous deux; donnez-lui le titre que
vous auriez donn  sa cousine; l expire ma vengeance.

CLAUDIO.--O noble seigneur, votre excs de bont m'arrache des larmes.
J'embrasse votre offre, et dsormais disposez du pauvre Claudio.

LONATO.--Ainsi, demain matin je vous attendrai chez moi; je prends ce
soir cong de vous.--Ce misrable sera confront avec Marguerite qui,
je le crois, est complice de cette mauvaise action, et gagne par votre
frre.

BORACHIO.--Non, sur mon me, elle n'y eut aucune part; et elle ne savait
pas ce qu'elle faisait, lorsqu'elle me parlait: au contraire, elle a
toujours t juste et vertueuse dans tout ce que j'ai connu d'elle.

DOGBERRY.--En outre, seigneur (ce qui, en vrit, n'a pas t mis en
blanc et en noir), ce plaignant que voil, le criminel, m'a appel ne.
Je vous en conjure, souvenez-vous-en dans sa punition; et encore la
garde les a entendus parler d'un certain La Mode: ils disent qu'il porte
une clef  son oreille, avec une boucle de cheveux qui y est suspendue,
et qu'il emprunte de l'argent au nom de Dieu; ce qu'il a fait si souvent
et depuis si longtemps, sans jamais le rendre, qu'aujourd'hui les hommes
ont le coeur endurci, et ne veulent rien prter pour l'amour de Dieu: je
vous en prie, examinez-le sur ce chef.

LONATO.--Je te remercie de tes peines et de tes bons offices.

DOGBERRY.--Votre Seigneurie parle comme un jeune homme bien
reconnaissant et bien vnrable; et je rends grces  Dieu pour vous.

LONATO.--Voil pour tes peines.

DOGBERRY.--Dieu garde la fondation!

LONATO.--Va, je te dcharge de ton prisonnier, et je te remercie.

DOGBERRY.--Je laisse un franc vaurien entre les mains de votre
Seigneurie, et je conjure votre Seigneurie de le bien chtier vous-mme
pour l'exemple des autres. Dieu conserve votre Seigneurie! Je fais des
voeux pour le bonheur de votre Seigneurie: Dieu vous rende la sant.--Je
vous donne humblement la libert de vous en aller; et si l'on peut vous
souhaiter une heureuse rencontre, Dieu nous en prserve! _(A Verges_.)
Allons-nous-en, voisin.

(Dogberry et Verges sortent.)

LONATO.--Adieu, seigneurs; jusqu' demain matin.

ANTONIO.--Adieu, seigneurs, nous vous attendons demain matin.

DON PDRE.--Nous n'y manquerons pas.

CLAUDIO.--Cette nuit je pleurerai Hro.

LONATO, _ la garde_.--Emmenez ces hommes avec nous: nous voulons
causer avec Marguerite, et savoir comment est venue sa connaissance avec
ce mauvais sujet.



SCNE II


Le jardin de Lonato. BNDICK ET MARGUERITE _se rencontrent et
s'abordent_.

BNDICK.--Ah! je vous en prie, chre Marguerite, obligez-moi en me
faisant parler  Batrice.

MARGUERITE.--Voyons, voulez-vous me composer un sonnet  la louange de
ma beaut?

BNDICK.--Oui, et en style si pompeux, que nul homme vivant n'en
approchera jamais; car, dans l'honnte vrit, vous le mritez bien.

MARGUERITE.--Aucun homme n'approchera de moi? Quoi donc! resterai-je
toujours en bas de l'escalier?

BNDICK.--Votre esprit est aussi vif qu'un lvrier: il atteint d'un
saut sa proie.

MARGUERITE.--Et le vtre mouss comme un fleuret d'escrime, qui touche
mais ne blesse pas.

BNDICK.--C'est l'esprit d'un homme de coeur, Marguerite, qui ne
voudrait pas blesser une femme.--Je vous prie, appelez Batrice, je vous
rends les armes, et jette mon bouclier  vos pieds[54].

[Note 54: On connat l'expression latine _clypeum abjicere_, pour
_rendre les armes_.]

MARGUERITE.--C'est votre pe qu'il faut nous rendre: nous avons les
bouchers  nous.

BNDICK.--Si vous vous en servez, Marguerite, il vous faut mettre
la pointe dans l'tau; les pes sont des armes dangereuses pour les
filles.

MARGUERITE.--Allons, je vais vous appeler Batrice, qui, je crois, a des
jambes.

BNDICK.--Et qui par consquent viendra.

(Marguerite sort.) (Il chante.)

  Le dieu d'amour
  Qui est assis l-haut,
  Me connat, me connat
  Il sait combien je mrite....

Comme chanteur, veux-je dire; mais comme amant?... Landre, le bon
nageur; Trolus, qui employa le premier Pandare; et un volume entier de
ces marchands de tapis dont les noms coulent encore avec tant de douceur
sur la ligne unie d'un vers blanc, non, jamais aucun d'eux ne fut si
absolument boulevers par l'amour, que l'est aujourd'hui mon pauvre
individu. Diantre! je ne saurai le prouver en vers: j'ai essay; mais je
ne peux trouver d'autre rime  _tendron_ que _poupon_: rime innocente! A
_mariage, cocuage_; rime sinistre, _cole, folle_, rime bavarde. Toutes
ces rimes sont de mauvais prsage: non, je ne suis point n sous une
toile potique, et je ne puis faire ma cour en termes pompeux.

(Entre Batrice.)

BNDICK.--Chre Batrice, vous voulez donc bien venir quand je vous
appelle?

BATRICE.--Oui, seigneur, et vous quitter ds que vous me l'ordonnerez.

BNDICK.--Oh! restez seulement avec moi jusqu'alors.

BATRICE.--Alors est dit: adieu donc.--Et pourtant, avant de m'en aller
que j'emporte ce pourquoi je suis venue, c'est de savoir ce qui s'est
pass entre vous et Claudio.

BNDICK.--Seulement des paroles aigres; et l-dessus je veux vous
donner un baiser.

BATRICE.--Des paroles aigres, ce n'est qu'un souffle aigre, et un
souffle aigre n'est qu'une haleine aigre, une haleine aigre est
dgotante; je m'en irai sans votre baiser.

BNDICK.--Vous avez dtourn le mot de son sens naturel; tant votre
esprit est effrayant! Mais, pour vous dire les choses sans dtour,
Claudio a reu mon dfi; et, ou j'apprendrai bientt de ses nouvelles,
ou je le dnonce pour un lche.--Et vous, maintenant, dites-moi, je vous
prie,  votre tour, laquelle de mes mauvaises qualits vous a rendue
amoureuse de moi?

BATRICE.--Toutes ensemble qui constituent un tat de mal si politique
qu'il n'est pas possible  une seule vertu de s'y glisser.--Mais vous,
quelle est de mes bonnes qualits celle qui vous a fait endurer l'amour
pour moi?

BNDICK.--_Endurer_ l'amour: bonne pithte! Oui, en effet, j'endure
l'amour, car je vous aime malgr moi.

BATRICE.--En dpit de votre coeur, je le crois aisment. Hlas! le
pauvre coeur! si vous lui faites de la peine pour l'amour de moi, je lui
ferai de la peine pour l'amour de vous, car jamais je n'aimerai ce que
hait mon ami.

BNDICK.--Vous et moi, nous avons trop de bon sens pour nous faire
l'amour tranquillement.

BATRICE.--Cet aveu n'en est pas la preuve: il n'y a pas un homme sage
sur vingt qui se loue lui-mme.

BNDICK.--Vieille coutume, vieille coutume, Batrice; bonne dans le
temps des bons vieillards. Mais dans ce sicle, si un homme n'a pas le
soin d'lever lui-mme sa tombe avant de mourir, il ne vivra pas dans
son monument plus longtemps que ne dureront le son de la cloche funbre
et les larmes de sa veuve.

BATRICE.--Et combien croyez-vous qu'elles durent?

BNDICK.--Quelle question! Eh! mais, une heure de cris et un quart
d'heure de pleurs: en consquence, il est fort  propos pour le sage,
si Don Ver[55] (sa conscience) n'y trouve pas d'empchement contraire,
d'tre le trompette de ses propres vertus, comme je le suis pour
moi-mme: en voil assez sur l'article de mon pangyrique,  moi, qui me
rendrai tmoignage que j'en suis digne.--A prsent, dites-moi, comment
va votre cousine?

[Note 55: _Don worm_, le ver du remords.]

BATRICE.--Fort mal.

BNDICK.--Et vous-mme?

BATRICE.--Fort mal aussi.

BNDICK.--Servez Dieu, aimez-moi, et, corrigez-vous. Je vais vous
quitter l-dessus, car voici quelqu'un de fort press qui accourt.

(Entre Ursule.)

URSULE.--Madame, il faut venir auprs de votre oncle: il y a bien du
tumulte au logis, vraiment. Il est prouv que ma matresse Hro a t
faussement accuse; que le prince et Claudio ont t grossirement
tromps, et que c'est don Juan qui est l'auteur de tout; il s'est enfui;
il est parti: voulez-vous venir sur-le-champ?

BATRICE.--Voulez-vous, seigneur, venir entendre ces nouvelles?

BNDICK.--Je veux vivre dans votre coeur, mourir sur vos genoux, tre
enseveli dans vos yeux; et en outre je veux aller avec vous chez votre
oncle.

(Ils sortent.)



SCNE III


L'intrieur d'une glise.

DON PDRE, CLAUDIO, _prcds de musiciens et de flambeaux_.

CLAUDIO.--Est-ce l le monument de Lonato?

UN SERVITEUR.--Oui, seigneur.

CLAUDIO _lisant l'pitaphe._

  Victime de langues calomnieuses
  Hro mourut, et gt ici.
  La mort, pour rparer son injure,
  Lui donne un renom qui ne mourra jamais.
  Celle qui mourut avec honte
  Vit, dans la mort, d'une gloire pure.

(Il fixe l'pitaphe.)

Et toi que je suspends sur son tombeau, parle encore  sa louange quand
ma voix sera muette.--Vous, musiciens, commencez et chantez votre hymne
solennel.

(Il chante.)

  Pardonne,  desse de la nuit,
  A ceux qui ont tu ta jeune vierge[56]
  C'est pour expier leur erreur, qu'ils viennent avec des hymnes
  de douleur,
  Autour de sa tombe.
  O nuit, seconde nos gmissements!
  Aide-nous  soupirer et  gmir,
  Profondment! profondment!
  Tombeaux, ouvrez-vous, rendez vos morts,
  Jusqu' ce que sa mort soit pleure,
  Tristement, tristement.

[Note 56: _Virgin knight_, chevalire vierge, selon Johnson, signifie
pupille, lve, favorite; selon Steevens, dans les sicles de la
chevalerie, une chevalire vierge tait celle qui n'avait pas encore eu
d'_aventures_.]

CLAUDIO.--Maintenant, bonne nuit  tes os! tous les ans je viendrai te
rendre tribut.

DON PDRE.--Adieu, messieurs. teignez vos flambeaux; les loups ont
dvor leur proie; et voyez, la douce Aurore, prcdant le char du
Soleil, parsme de taches gristres l'Orient assoupi. Recevez tous nos
remerciements, et laissez-nous: adieu.

CLAUDIO.--Adieu, mes amis: et que chacun reprenne son chemin.

DON PDRE.--Sortons de ces lieux: allons revtir d'autres habits, et
aussitt nous nous rendrons chez Lonato.

CLAUDIO.--Que l'hymen qui se prpare ait pour nous une issue plus
heureuse que celui qui vient de nous obliger  ce tribut de douleur!

(Ils sortent tous.)



SCNE IV


Appartement dans la maison de Lonato.

LONATO, BNDICK, MARGUERITE, URSULE, ANTONIO, LE MOINE ET HRO.

LE MOINE.--Ne vous l'avais-je pas dit, qu'elle tait innocente?

LONATO.--Le prince et Claudio le sont aussi: ils ne l'ont accuse que
dus par l'erreur que vous avez entendu raconter. Mais Marguerite est
un peu coupable dans ceci, quoique involontairement, comme il le parat
par l'examen approfondi de cette affaire.

ANTONIO.--Allons, je suis bien aise que tout ait tourn si heureusement.

BNDICK.--Et moi aussi, tant autrement engag par ma parole  forcer
le jeune Claudio  me faire raison l-dessus.

LONATO.--Allons, ma fille, retirez-vous avec vos femmes dans une
chambre carte; et lorsque je vous enverrai chercher, venez ici
masque. Le prince et Claudio m'ont promis de venir me voir,  cette
heure mme.--_(A Antonio_.) Vous savez votre rle, mon frre. Il faut
que vous serviez de pre  la fille de votre frre, et que vous la
donniez au jeune Claudio.

(Hro sort suivie de ses femmes.)

ANTONIO.--Je le ferai, d'un visage assur.

BNDICK.--Mon pre, je crois que j'aurai besoin d'implorer votre
ministre.

LE MOINE.--Pour quel service, seigneur?

BNDICK.--Pour m'enchaner ou me perdre, l'un ou l'autre.--Seigneur
Lonato, c'est la vrit, digne seigneur, que votre nice me regarde
d'un oeil favorable.

LONATO.--C'est ma fille qui lui a prt ces yeux-l, rien n'est plus
vrai.

BNDICK.--Et moi, en retour, je la vois des yeux de l'amour.

LONATO.--Vous tenez, je crois, ces yeux de moi, de Claudio et du
prince: mais quelle est votre volont?

BNDICK.--Votre rponse, seigneur, est nigmatique; mais pour ma
volont,--ma volont est que votre bonne volont daigne s'accorder avec
la ntre,--pour nous unir aujourd'hui dans le saint tat du mariage....
Voil pourquoi, bon religieux, je rclame votre secours.

LONATO.--Mon coeur est d'accord avec votre dsir.

LE MOINE.--Et je suis prt  vous accorder mon secours.--Voici le prince
et Claudio.

(Entrent don Pdre et Claudio avec leur suite.)

DON PDRE.--Salut  cette belle assemble!

LONATO.--Salut, prince; salut, Claudio. Nous vous attendons ici. (_A
Claudio_.) tes-vous toujours dtermin  pouser aujourd'hui la fille
de mon frre?

CLAUDIO.--Je persvre dans mon engagement, ft-elle une thiopienne.

LONATO, _ son frre_.--Appelez-la, mon frre: voici le religieux tout
prt.

(Antonio sort.)

DON PDRE.--Ah! bonjour, Bndick. Quoi! qu'y a-t-il donc pour que
vous ayez aussi un visage du mois de fvrier si glac, si nbuleux, si
sombre?

CLAUDIO.--Je crois qu'il rve au buffle sauvage. Allons, rassurez-vous,
mon garon, nous dorerons vos cornes, et toute l'Europe sera enchante
de vous voir, comme jadis Europe fut enchante du puissant Jupiter,
quand il voulut faire en amour le rle du noble animal.

BNDICK.--Le taureau Jupiter, comte, avait un mugissement agrable;
apparemment que quelque taureau tranger de cette espce fit sa cour 
la vache de votre pre, et que de cette belle union il sortit un jeune
veau qui vous ressemblait beaucoup, car vous avez prcisment son
mugissement.

(Antonio rentre avec les dames masques.)

CLAUDIO.--Je suis votre dbiteur.--Mais voici d'autres comptes 
rgler.--Quelle est la dame dont je dois prendre possession?

ANTONIO.--La voici, et je vous la donne.

CLAUDIO.--Eh bien! alors elle est  moi.--Ma belle, laissez-moi voir
votre visage.

LONATO.--Non, vous ne la verrez point que vous n'ayez accept sa main
en prsence de ce religieux, et jur de l'pouser.

CLAUDIO.--Donnez-moi votre main devant ce saint moine. Je suis votre
poux, si vous voulez bien de moi.

HRO, _tant son masque_.--Lorsque je vivais, je fus votre pouse; et
lorsque vous m'aimiez, vous ftes mon autre poux.

CLAUDIO.--Une autre Hro!

HRO.--Rien n'est plus vrai. Une Hro mourut dshonore; mais je vis, et
aussi sr que je vis, je suis vierge.

DON PDRE.--Quoi, l'ancienne Hro! Hro qui est morte!

LONATO.--Elle mourut, seigneur, mais tant que vcut son dshonneur.

LE MOINE.--Je puis dissiper tout votre tonnement. Lorsque la sainte
crmonie sera finie, je vous raconterai en dtail la mort de la belle
Hro: en attendant, familiarisez-vous avec votre surprise, et allons de
ce pas  la chapelle.

BNDICK.--Doucement, doucement, religieux.--Laquelle est Batrice?

BATRICE.--Je rponds  ce nom. Que dsirez-vous?

BNDICK.--Ne m'aimez-vous pas?

BATRICE.--Moi! non, pas plus que de raison.

BNDICK.--En ce cas, votre oncle, et le prince et Claudio ont t bien
tromps: il m'ont jur que vous m'aimiez.

BATRICE.--Et vous, est-ce que vous ne m'aimez pas?

BNDICK.--En vrit, non; pas plus que de raison.

BATRICE.--En ce cas, ma cousine, Marguerite et Ursule se sont bien
trompes: car elles ont jur que vous m'aimiez.

BNDICK.--Ils ont jur que vous tiez presque malade d'amour pour moi.

BATRICE.--Elles ont jur que vous tiez presque mort d'amour pour moi.

BNDICK.--Il ne s'agit pas de cela.--Ainsi, vous ne m'aimez donc pas?

BATRICE.--Non vraiment; seulement je voudrais rcompenser l'amiti.

LONATO.--Allons, ma nice; je suis sr, moi, que vous aimez ce
gentilhomme.

CLAUDIO.--Et moi, je ferai serment qu'il est amoureux d'elle: car voici
un crit trac de sa main, un sonnet imparfait sorti de son propre
cerveau, et qui s'adresse  Batrice.

HRO.--Et en voici un autre, crit de la main de ma cousine, que j'ai
vol dans sa poche et qui renferme l'expression de sa tendresse pour
Bndick.

BNDICK.--Miracle! voici nos mains qui dposent contre nos
coeurs!--Allons, je veux bien de vous: mais, par cette lumire, je ne
vous prends que par piti.

BATRICE.--Je ne veux pas vous refuser.--Mais, j'en atteste ce beau
jour, je ne cde que vaincue par les importunits; et aussi pour vous
sauver la vie: car on m'a dit que vous tiez en consomption.

BNDICK.--Silence: je veux vous fermez la bouche.

(Il lui donne un baiser.)

DON PDRE.--Eh bien! comment te portes-tu, Bndick, l'homme mari?

BNDICK.--Je suis bien aise de vous le dire, prince: un collge entier
de beaux esprits ne me ferait pas changer d'ides par ses railleries.
Pensez-vous que je m'embarrasse beaucoup d'une satire ou d'une
pigramme? Non; si un homme se laisse battre par des bons mots,[57] il
n'aura rien de beau sur lui. Bref, puisque j'ai tentation de me marier,
je ne fais plus aucun cas de tout ce que le monde voudra en dire: ainsi
ne me raillez jamais de tout ce que j'ai pu dire contre le mariage, car
l'homme est un tre changeant, et c'est l ma conclusion.--Quant  vous,
Claudio, je m'attendais  vous rosser: mais en considration de ce que
vous avez bien l'air de devenir mon parent, vivez sans blessure; et
aimez ma cousine.

[Note 57:_Brain_, cerveau et esprit, saillie, bon mot.]

CLAUDIO.--J'esprais que vous auriez refus Batrice; et que j'aurais
pu vous faire finir sous le bton votre existence solitaire, pour
vous apprendre  tre un homme  deux faces; ce que vous serez, sans
contredit, si ma cousine ne veille pas sur vous de bien prs.

BNDICK.--Allons, allons, nous sommes amis.--Un tour de danse avant
d'tre maris, afin que nous puissions allger nos coeurs et les talons
de nos femmes.

LONATO.--La danse viendra aprs.

BNDICK.--Nous commencerons par l, sur ma parole.--Allons, musique,
jouez.--Prince, vous tes mlancolique: prenez-moi une femme. Il n'est
point de bton plus vnrable que celui dont la pomme est garnie de
corne.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Seigneur, votre frre don Juan a t pris dans sa fuite,
et une escorte de gens arms l'a ramen  Messine.

BNDICK.--Ne songez pas  lui jusqu' demain: je vous donnerai l'ide
d'une bonne punition pour lui.--Allons, fltes, partez.

(On danse, ensuite tous sortent.)



FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.





End of Project Gutenberg's Beaucoup de Bruit pour Rien, by William Shakespeare

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*** START: FULL LICENSE ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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