The Project Gutenberg EBook of La vie errante, by Guy de Maupassant

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Title: La vie errante

Author: Guy de Maupassant

Release Date: January 24, 2005 [EBook #14793]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE ERRANTE ***




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(BnF/Gallica)










LA VIE ERRANTE

PAR

GUY DE MAUPASSANT

[Illustration]




LA VIE ERRANTE

_DU MME AUTEUR_

LES SOEURS RONDOLI.
MONSIEUR PARENT.
LE HORLA.
PIERRE ET JEAN.
CLAIR DE LUNE.
LA MAIN GAUCHE.
FORT COMME LA MORT.

_En prparation:_

NOTRE COEUR.




LA VIE ERRANTE

PAR

GUY DE MAUPASSANT

PARIS PAUL OLLENDORFF, DITEUR 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU

1890

Tous droits de traduction et de reproduction rserves pour tous les pays
y compris la Sude et la Norvge.

IL A T TIR  PART

105 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE NUMROTS  LA PRESSE

Cinq exemplaires sur papier du Japon, 1  5; Cent exemplaires sur papier
de Hollande, 6  105.




LA VIE ERRANTE




I

LASSITUDE


J'ai quitt Paris et mme la France, parce que la tour Eiffel finissait
par m'ennuyer trop.

Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout,
faite de toutes les matires connues, expose  toutes les vitres,
cauchemar invitable et torturant.

Ce n'est pas elle uniquement d'ailleurs qui m'a donn une irrsistible
envie de vivre seul pendant quelque temps, mais tout ce qu'on a fait
autour d'elle, dedans, dessus, aux environs.

Comment tous les journaux vraiment ont-ils os nous parler
d'architecture nouvelle  propos de cette carcasse mtallique, car
l'architecture, le plus incompris et le plus oubli des arts
aujourd'hui, en est peut-tre aussi le plus esthtique, le plus
mystrieux et le plus nourri d'ides?

Il a eu ce privilge  travers les sicles de symboliser pour ainsi dire
chaque poque, de rsumer, par un trs petit nombre de monuments
typiques, la manire de penser, de sentir et de rver d'une race et
d'une civilisation.

Quelques temples et quelques glises, quelques palais et quelques
chteaux contiennent  peu prs toute l'histoire de l'art  travers le
monde, expriment  nos yeux mieux que des livres, par l'harmonie des
lignes et le charme de l'ornementation, toute la grce et la grandeur
d'une poque.

Mais je me demande ce qu'on conclura de notre gnration si quelque
prochaine meute ne dboulonne pas cette haute et maigre pyramide
d'chelles de fer, squelette disgracieux et gant, dont la base semble
faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un
ridicule et mince profil de chemine d'usine.

C'est un problme rsolu, dit-on. Soit,--mais il ne servait  rien!--et
je prfre alors  cette conception dmode de recommencer la nave
tentative de la tour de Babel, celle qu'eurent, ds le douzime sicle,
les architectes du campanile de Pise.

L'ide de construire cette gentille tour  huit tages de colonnes de
marbre, penche comme si elle allait toujours tomber, de prouver  la
postrit stupfaite que le centre de gravit n'est qu'un prjug
inutile d'ingnieur et que les monuments peuvent s'en passer, tre
charmants tout de mme, et faire venir aprs sept sicles plus de
visiteurs surpris que la tour Eiffel n'en attirera dans sept mois,
constitue, certes, un problme,--puisque problme il y a,--plus original
que celui de cette gante chaudronnerie, badigeonne pour des yeux
d'Indiens.

Je sais qu'une autre version veut que le campanile se soit pench tout
seul. Qui le sait? Le joli monument garde son secret toujours discut et
impntrable.

Peu m'importe, d'ailleurs, la tour Eiffel. Elle ne fut que le phare
d'une kermesse internationale, selon l'expression consacre, dont le
souvenir me hantera comme le cauchemar, comme la vision ralise de
l'horrible spectacle que peut donner  un homme dgot la foule
humaine qui s'amuse.

Je me garderai bien de critiquer cette colossale entreprise politique,
l'Exposition universelle, qui a montr au monde, juste au moment ou il
fallait le faire, la force, la vitalit, l'activit et la richesse
inpuisable de ce pays surprenant: la France.

On a donn un grand plaisir, un grand divertissement et un grand exemple
aux peuples et aux bourgeoisies. Ils se sont amuss de tout leur coeur.
On a bien fait et ils ont bien fait.

J'ai seulement constat, ds le premier jour, que je ne suis pas cr
pour ces plaisirs-l.

Aprs avoir visit avec une admiration profonde la galerie des machines
et les fantastiques dcouvertes de la science, de la mcanique, de la
physique et de la chimie modernes; aprs avoir constat que la danse du
ventre n'est amusante que dans les pays o on agite des ventres nus, et
que les autres danses arabes n'ont de charme et de couleur que dans les
ksours blancs d'Algrie, je me suis dit qu'en dfinitive aller l de
temps en temps serait une chose fatigante mais distrayante, dont on se
reposerait ailleurs, chez soi ou chez ses amis.

Mais je n'avais point song  ce qu'allait devenir Paris envahi par
l'univers.

Ds le jour, les rues sont pleines, les trottoirs roulent des foules
comme des torrents grossis. Tout cela descend vers l'Exposition, ou en
revient, ou y retourne. Sur les chausses, les voitures se tiennent
comme les wagons d'un train sans fin. Pas une n'est libre, pas un cocher
ne consent  vous conduire ailleurs qu' l'Exposition, ou  sa remise
quand il va relayer. Pas de coups aux cercles. Ils travaillent
maintenant pour le rastaquoure tranger; pas une tableaux restaurants,
et pas un ami qui dne chez lui ou qui consente  dner chez vous.

Quand on l'invite, il accepte  la condition qu'on banquettera sur la
tour Eiffel. C'est plus gai. Et tous, comme par suite d'un mot d'ordre,
ils vous y convient ainsi tous les jours de la semaine, soit pour
djeuner, soit pour dner.

Dans cette chaleur, dans cette poussire, dans cette puanteur, dans
cette foule de populaire en goguette et en transpiration, dans ces
papiers gras tranant et voltigeant partout, dans cette odeur de
charcuterie et de vin rpandu sur les bancs, dans ces haleines de trois
cent mille bouches soufflant le relent de leurs nourritures, dans le
coudoiement, dans le frlement, dans l'emmlement de toute cette chair
chauffe, dans cette sueur confondue de tous les peuples semant leurs
puces sur les siges et par les chemins, je trouvais bien lgitime qu'on
allt manger une fois ou deux, avec dgot et curiosit, la cuisine de
cantine des gargotiers ariens, mais je jugeais stupfiant qu'on pt
dner, tous les soirs, dans cette crasse et dans cette cohue, comme le
faisait la bonne socit, la socit dlicate, la socit d'lite, la
socit fine et manire qui, d'ordinaire, a des nauses devant le
peuple qui peine et sent la fatigue humaine.

Cela prouve d'ailleurs, d'une faon dfinitive, le triomphe complet de
la dmocratie.

Il n'y a plus de castes, de races, d'pidermes aristocrates. Il n'y a
plus chez nous que des gens riches et des gens pauvres. Aucun autre
classement ne peut diffrencier les degrs de la socit contemporaine.

Une aristocratie d'un autre ordre s'tablit qui vient de triompher 
l'unanimit  cette Exposition universelle, l'aristocratie de la
science, ou plutt de l'industrie scientifique.

Quant aux arts, ils disparaissent; le sens mme s'en efface dans
l'lite de la nation, qui a regard sans protester l'horripilante
dcoration du dme central et de quelques btiments voisins.

Le got italien moderne nous gagne, et la contagion est telle que les
coins rservs aux artistes, dans ce grand bazar populaire et bourgeois
qu'on vient de fermer, y prenaient aussi des aspects de rclame et
d'talage forain.

Je ne protesterais nullement d'ailleurs contre l'avnement et le rgne
des savants scientifiques, si la nature de leur oeuvre et de leurs
dcouvertes ne me contraignait de constater que ce sont, avant tout, des
savants de commerce.

Ce n'est pas leur faute, peut-tre. Mais on dirait que le cours de
l'esprit humain s'endigue entre deux murailles qu'on ne franchira plus:
l'industrie et la vente.

Au commencement des civilisations, l'me de l'homme s'est prcipite
vers l'art. On croirait qu'alors une divinit jalouse lui a dit: Je te
dfends de penser davantage  ces choses-l. Mais songe uniquement  ta
vie d'animal, et je te laisserai faire des masses de dcouvertes.

Voil, en effet, qu'aujourd'hui l'motion sductrice et puissante des
sicles artistes semble teinte, tandis que des esprits d'un tout autre
ordre s'veillent qui inventent des machines de toute sorte, des
appareils surprenants, des mcaniques aussi compliques que les corps
vivants, ou qui, combinant des substances, obtiennent des rsultats
stupfiants et admirables. Tout cela pour servir aux besoins physiques
de l'homme, ou pour le tuer.

Les conceptions idales, ainsi que la science pure et dsintresse,
celle de Galile, de Newton, de Pascal, nous semblent interdites, tandis
que notre imagination parat de plus en plus excitable par l'envie de
spculer sur les dcouvertes utiles  l'existence.

Or, le gnie de celui qui, d'un bond de sa pense, est all de la chute
d'une pomme  la grande loi qui rgit les mondes, ne semble-t-il, pas n
d'un germe plus divin que l'esprit pntrant de l'inventeur amricain,
du miraculeux fabricant de sonnettes, de porte-voix et d'appareils
lumineux.

N'est-ce point l le vice secret de l'me moderne, la marque de son
infriorit dans un triomphe?

J'ai peut-tre tort absolument. En tout cas, ces choses, qui nous
intressent, ne nous passionnent pas comme les anciennes formes de la
pense, nous autre, esclaves irritables d'un rve de beaut dlicate,
qui hante et gte notre vie.

J'ai senti qu'il me serait agrable de revoir Florence, et je suis
parti.

       *       *       *       *       *




II

LA NUIT


Sortis du port de Cannes  trois heures du matin, nous avons pu
recueillir encore un reste des faibles brises que les golfes exhalent
vers la mer pendant la nuit. Puis un lger souffle du large est venu,
poussant le yacht couvert de toile vers la cte italienne.

C'est un bateau de vingt tonneaux tout blanc avec un imperceptible fil
dor qui le contourne comme une mince cordelire sur un flanc de cygne.
Ses voiles en toile fine et neuve, sous le soleil d'aot qui jette des
flammes sur l'eau, ont l'air d'ailes de soie argente dployes dans le
firmament bleu. Ses trois focs s'envolent en avant, triangles lgers
qu'arrondit l'haleine du vent, et, la grande misaine est molle, sous la
flche aigu qui dresse,  dix-huit mtres au dessus du pont, sa pointe
clatante par le ciel. Tout  l'arrire, la dernire voile, l'artimon,
semble dormir.

Et tout la monde bientt sommeille sur le pont. C'est un aprs-midi
d't, sur la Mditerrane. La dernire brise est tombe. Le soleil
froce emplit le ciel et fait de la mer une plaque molle et bleutre,
sans mouvement et sans frissons, endormie aussi, sous un miroitant duvet
de brume qui semble la sueur de l'eau.

Malgr les tentes que j'ai fait tablir pour me mettre  l'abri, la
chaleur est telle sous la toile que je descends au salon me jeter sur un
divan.

Il fait toujours frais dans l'intrieur. Le bateau est profond,
construit pour naviguer dans les mers du Nord et supporter les gros
temps. On peut vivre, un peu  l'troit, quipage et passagers,  six ou
sept personnes dans cette petite demeure flottante et on peut asseoir
huit convives autour de la table du salon.

L'intrieur est en pin du nord verni, avec encadrements de teck, clair
par les cuivres des serrures, des ferrures, des chandeliers, tous les
cuivres jaunes et gais qui sont le luxe des yachts.

Comme c'est bizarre ce changement, aprs la clameur de Paris! Je
n'entends plus rien, mais rien, rien. De quart d'heure en quart
d'heure, le matelot qui s'assoupit  la barre, toussote et crache. La
petite pendule suspendue contre la cloison de bois fait un bruit qui
semble formidable dans ce silence du ciel et de la mer.

Et ce minuscule battement troublant seul l'immense repos des lments me
donne soudain la surprenante sensation des solitudes illimites o les
murmures des mondes, touffs  quelques mtres de leurs surfaces,
demeurent imperceptibles dans le silence universel!

Il semble que quelque chose de ce calme ternel de l'espace descend et
se rpand sur la mer immobile, par ce jour touffant d't. C'est
quelque chose d'accablant, d'irrsistible, d'endormeur, d'anantissant,
comme le contact du vide infini. Toute la volont dfaille, toute pense
s'arrte, le sommeil s'empare du corps et de l'me.

Le soir venait quand je me rveillai. Quelques souffles de brise
crpusculaire, trs inesprs d'ailleurs, nous poussrent encore
jusqu'au soleil couch.

Nous tions assez prs des ctes, en face d'une ville, San-Remo, sans
espoir de l'atteindre. D'autres villages ou petites cits, s'talant au
pied de la haute montagne grise, ressemblaient  des tas de linge blanc
mis  scher sur les plages. Quelques brumes fumaient sur les pentes des
Alpes, effaaient les valles en rampant vers les sommets dont les
crtes dessinaient une immense ligne dentele dans un ciel rose et
lilas.

Et la nuit tomba sur nous, la montagne disparut, des feux s'allumrent
au ras de l'eau tout le long de la grande cte.

Une bonne odeur de cuisine, sortit de l'intrieur du yacht, se mlant
agrablement  la bonne et frache odeur de l'air marin.

Lorsque j'eus dn, je m'tendis sur le pont. Ce jour tranquille de
flottement avait nettoy mon esprit comme un coup d'ponge sur une vitre
ternie; et des souvenirs en foule surgissaient dans ma pense, des
souvenirs sur la vie que je venais de quitter, sur des gens connus,
observs ou aims.

tre seul, sur l'eau, et sous le ciel, par une nuit chaude, rien ne fait
ainsi voyager l'esprit et vagabonder l'imagination. Je me sentais
surexcit, vibrant, comme si j'avais bu des vins capiteux, respir de
l'ther ou aim une femme.

Une petite fracheur nocturne mouillait la peau d'un imperceptible bain
de brume sale. Le frisson savoureux de ce tide refroidissement de
l'air courait sur les membres, entrait dans les poumons, batifiait le
corps et l'esprit en leur immobilit.

Sont-ils plus heureux ou plus malheureux ceux qui reoivent leurs
sensations par toute la surface de leur chair autant que par leurs yeux,
leur bouche, leur odorat ou leurs oreilles?

C'est une facult rare et redoutable, peut-tre, que cette excitabilit
nerveuse et maladive de l'piderme et de tous les organes qui fait une
motion des moindres impressions physiques et qui, suivant les
tempratures de la brise, les senteurs du sol et la couleur du jour,
impose des souffrances, des tristesses et des joies.

Ne pas pouvoir entrer dans une salle de thtre, parce que le contact
des foules agite inexplicablement l'organisme entier, ne pas pouvoir
pntrer dans une salle de bal parce que la gaiet banale et le
mouvement tournoyant des valses irrite comme une insulte, se sentir
lugubre  pleurer ou joyeux sans raison suivant la dcoration, les
tentures et la dcomposition de la lumire dans un logis, et rencontrer
quelquefois par des combinaisons de perceptions, des satisfactions
physiques que rien ne peut rvler aux gens d'organisme grossier,
est-ce un bonheur ou un malheur?

Je l'ignore; mais, si le systme nerveux n'est pas sensible jusqu' la
douleur ou jusqu' l'extase, il ne nous communique que des commotions
moyennes, et des satisfactions vulgaires.

Cette brume de la mer me caressait, comme un bonheur. Elle s'tendait
sur le ciel, et je regardais avec dlices les toiles enveloppes de
ouate, un peu plies dans le firmament sombre et blanchtre. Les ctes
avaient disparu derrire cette vapeur qui flottait sur l'eau et nimbait
les astres.

On et dit qu'une main surnaturelle venait d'empaqueter le monde, en des
nues fines de coton, pour quelque voyage inconnu.

Et tout  coup,  travers cette ombre neigeuse, une musique lointaine
venue on ne sait d'o, passa sur la mer. Je crus qu'un orchestre arien
errait dans l'tendue pour me donner un concert. Les sons affaiblis,
mais clairs, d'une sonorit charmante, jetaient par la nuit douce un
murmure d'opra.

Une voix parla prs de moi.

Tiens, disait un marin, c'est aujourd'hui dimanche et voil la musique
de San Remo qui joue dans le jardin public.

J'coutais, tellement surpris que je me croyais le jouet d'un joli
songe. J'coutai longtemps, avec un ravissement infini, le chant
nocturne envol  travers l'espace.

Mais voil qu'au milieu d'un morceau il s'enfla, grandit, parut accourir
vers nous. Ce fut d'un effet si fantastique et si surprenant que je me
dressai pour couter. Certes, il venait, plus distinct et plus fort de
seconde en seconde. Il venait  moi, mais comment? Sur quel radeau
fantme allait-il apparatre? Il arrivait, si rapide, que, malgr moi,
je regardai dans l'ombre avec des yeux mus; et tout  coup je fus noy
dans un souffle chaud et parfum d'aromates sauvages qui s'pandait
comme un flot plein de la senteur violente des myrtes, des menthes, des
citronnelles, des immortelles, des lentisques, des lavandes, des thyms,
brls sur la montagne par le soleil d't.

C'tait le vent de terre qui se levait, charg des haleines de la cte
et qui emportait aussi vers le large, en la mlant  l'odeur des plantes
alpestres, cette harmonie vagabonde.

Je demeurais haletant, si gris de sensations, que le trouble de cette
ivresse fit dlirer mes sens. Je ne savais plus vraiment si je
respirais de la musique, ou si j'entendais des parfums, ou si je dormais
dans les toiles.

Cette brise de fleurs nous poussa vers la pleine mer en s'vaporant par
la nuit. La musique alors lentement s'affaiblit, puis se tut, pendant
que le bateau s'loignait dans les brumes.

Je ne pouvais pas dormir, et je me demandais comment un pote
moderniste, de l'cole dite symboliste, aurait rendu la confuse
vibration nerveuse dont je venais d'tre saisi et qui me parat, en
langage clair, intraduisible. Certes, quelques-uns de ces laborieux
exprimeurs de la multiforme sensibilit artiste s'en seraient tirs 
leur honneur, disant en vers euphoniques, pleins de sonorits
intentionnelles, incomprhensibles et perceptibles cependant, ce mlange
inexprimable de sons parfums, de brume toile et de brise marine,
semant de la musique par la nuit.

Un sonnet de leur grand patron Baudelaire me revint  la mmoire:

La nature est un temple o de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles.
L'homme y passe  travers des forts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs chos qui de loin se confondent
Dans une tnbreuse et profonde unit
Vaste comme la nuit et comme la clart,
Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verte comme les prairies,
--Et d'autres corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent le transport de l'esprit et des sens.

Est-ce que je ne venais pas de sentir jusqu'aux moelles ce vers
mystrieux:

Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent.

Et non seulement ils se rpondent dans la nature, mais ils se rpondent
en nous et se confondent quelquefois dans une tnbreuse et profonde
unit, ainsi que le dit le pote, par des rpercussions d'un organe sur
l'autre.

Ce phnomne, d'ailleurs, est connu mdicalement. On a crit, cette
anne mme, un grand nombre d'articles en le dsignant par ces mots:
l'Audition colore.

Il a t prouv que, chez les natures trs nerveuses et trs
surexcites, quand un sens reoit un choc qui l'meut trop fortement,
l'branlement de cette impression se communique, comme une onde, aux
sens voisins qui le traduisent  leur manire. Ainsi, la musique, chez
certains tres, veille des visions de couleurs. C'est donc une sorte de
contagion de sensibilit, transforme suivant la fonction normale de
chaque appareil crbral atteint.

Par l, on peut expliquer le clbre sonnet d'Arthur Rimbaud, qui
raconte les nuances des voyelles, vraie dclaration de foi, adopte par
l'cole symboliste.

 noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes,
, noir corset velu des mouches clatantes
Qui bourdonnent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombres; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombrelles;
I, pourpre, sang crach, rire des lvres belles
Dans la colre ou les ivresses pnitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des ptis sems d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux

O, suprme clairon, plein de strideurs tranges
Silences traverss des mondes et des anges
--O l'Omga, rayon violet de ses yeux.

A-t-il tort, a-t-il raison? Pour le casseur de pierres des routes, mme
pour beaucoup de nos grands hommes, ce pote est un fou ou un fumiste.
Pour d'autres, il a dcouvert et exprim une absolue vrit, bien que
ces explorateurs d'insaisissables perceptions doivent toujours diffrer
un peu d'opinion sur les nuances et les images que peuvent voquer en
nous les vibrations mystrieuses des voyelles ou d'un orchestre.

S'il est reconnu par la science--du jour--que les notes de musique
agissant sur certains organismes font apparatre des colorations, si
_sol_ peut tre rouge, _fa_ lilas ou vert, pourquoi ces mmes sons ne
provoqueraient-ils pas aussi des saveurs dans la bouche et des senteurs
dans l'odorat? Pourquoi les dlicats un peu hystriques ne
goteraient-ils pas toutes choses avec tous leurs sens en mme temps, et
pourquoi aussi les symbolistes ne rvleraient-ils point des
sensibilits dlicieuses aux tres de leur race, potes incurables et
privilgis? C'est l une simple question de pathologie artistique bien
plus que de vritable esthtique.

Ne se peut-il en effet que quelques-uns de ces crivains intressants,
nvropathes par entranement, soient arrivs  une telle excitabilit
que chaque impression reue produise en eux une sorte de concert de
toutes les facults perceptrices?

Et n'est-ce pas bien cela qu'exprime leur bizarre posie de sons qui,
tout en ayant l'air inintelligible, essay de chanter en effet la gamme
entire des sensations et de noter par les voisinages des mots, bien
plus que par leur accord rationnel et leur signification connue,
d'intraduisibles sens, qui sont obscurs pour nous, et clairs pour eux?

Car les artistes sont  bout de ressources,  court d'indit, d'inconnu,
d'motion, d'images, de tout. On a cueilli depuis l'antiquit toutes les
fleurs de leur champ. Et voil que, dans leur impuissance, ils sentent
confusment qu'il pourrait y avoir peut-tre pour l'homme un
largissement de l'me et de la sensation. Mais l'intelligence a cinq
barrires entr'ouvertes et cadenasses qu'on appelle les cinq sens, et
ce sont ces cinq barrires que les hommes pris d'art nouveau secouent
aujourd'hui de toute leur force.

L'Intelligence, aveugle et laborieuse Inconnue, ne peut rien savoir,
rien comprendre, rien dcouvrir que par les sens. Ils sont ses uniques
pourvoyeurs, les seuls intermdiaires entre l'Universelle Nature et
Elle. Elle ne travaille que sur les renseignements fournis par eux, et
ils ne peuvent eux-mmes les recueillir que suivant leurs qualits, leur
sensibilit, leur force et leur finesse.

La valeur de la pense dpend donc videmment d'une faon directe de la
valeur des organes, et son tendue est limite parleur nombre.

M. Taine d'ailleurs a magistralement trait et dvelopp cette ide.

Les Sens sont au nombre de cinq, rien que de cinq. Ils nous rvlent, en
les interprtant, quelques proprits de la matire environnante qui
peut, qui doit receler un nombre illimit d'autres phnomnes que nous
sommes incapables de percevoir.

Supposons que l'homme ait t cr sans oreilles; il vivrait tout de
mme  peu prs de la mme faon, mais pour, lui l'Univers serait muet;
Il n'aurait aucun soupon du bruit et de la musique; qui sont des
vibrations transformes.

Mais s'il avait reu en don d'autres organes, puissants et dlicats,
dous aussi de cette proprit de mtamorphoser en perceptions nerveuses
les actions et les attributs de tout l'inexplor qui nous entoure,
combien plus vari serait le domaine de notre savoir et de nos
motions.

C'est en ce domaine impntrable que chaque artiste essaye d'entrer, en
tourmentant, en violentant, en puisant le mcanisme de sa pense. Ceux
qui succombent par le cerveau, Heine, Baudelaire, Balzac, Byron
vagabond,  la recherche de la mort, inconsolable du malheur d'tre un
grand pote, Musset, Jules de Goncourt et tant d'autres, n'ont-ils pas
t briss par le mme effort pour renverser cette barrire matrielle
qui emprisonne l'intelligence humaine?

Oui, nos organes sont les nourriciers et les matres du gnie artiste.
C'est l'oreille qui engendre le musicien, l'oeil qui fait natre le
peintre. Tous concourent aux sensations du pote. Chez le romancier la
vision, en gnral, domine. Elle domine tellement qu'il devient facile
de reconnatre,  la lecture de toute oeuvre travaille et sincre, les
qualits et les proprits physiques du regard de l'auteur. Le
grossissement du dtail, son importance ou sa minutie, son empitement
sur le plan et sa nature spciale indiquent d'une faon certaine tous
les degrs et les diffrences des myopies. La coordination de
l'ensemble, la proportion des lignes et des perspectives prfres 
l'observation menue, l'oubli mme des petits renseignements qui sont
souvent les caractristiques d'une personne ou d'un milieu, en
dnoncent-ils pas aussitt le regard tendu, mais lche, d'un presbyte?




III

LA CTE ITALIENNE


Tout le ciel est voil de nuages. Le jour naissant descend grisaille, 
travers ces brumes remontes dans la nuit, et qui tendent leur muraille
sombre plus paisse par places, presque blanche en d'autres, entre
l'aurore et nous.

On craint vaguement, avec un serrement de coeur que, jusqu'au soir,
elles n'endeuillent l'espace, et on lve sans cesse les yeux vers elles
avec une angoisse d'impatience, une sorte de muette prire.

Mais on devine, aux tranes claires qui sparent leurs masses plus
opaques, que l'astre au-dessus d'elles illumine le ciel bleu et leur
neigeuse surface. On espre. On attend.

Peu  peu elles plissent, s'amincissent, semblent fondre. On sent que
le soleil les brle, les ronge, les crase de toutes ses ardeurs, et
que l'immense plafond de nues, trop faible, cde, plie, se fend et
craque sous une norme pese de lumire.

Un point s'allume au milieu d'elles, une lueur y brille. Une brche est
faite, un rayon glisse, oblique et long, et tombe en s'largissant. On
dirait que le feu prend  ce trou du ciel. C'est une bouche qui s'ouvre,
grandit, s'embrase, avec des lvres incendies, et crache sur les flots
une cascade de clart dore.

Alors, en mille endroits en mme temps, la vote des ombres se brise,
s'effondre, laisse par mille plaies passer des flches brillantes qui se
rpandent en pluie sur l'eau, en semant par l'horizon la radieuse gaiet
du soleil.

L'air est rafrachi par la nuit; un frisson de vent, rien qu'un frisson,
caresse la mer, fait  peine frmir, en la chatouillant, sa peau bleue
et moire. Devant nous, sur un cne rocheux, large et haut qui semble
sortir des flots et s'appuie contre la cte, grimpe une ville pointue,
peinte en rose par les hommes, comme l'horizon par l'aurore victorieuse.
Quelques maisons bleues y font des taches charmantes. On dirait le
sjour choisi par une princesse des Mille et une nuits.

C'est Port-Maurice.

Quand on l'a vue ainsi, il n'y faut point aborder.

J'y suis descendu pourtant.

Dedans, une ruine. Les maisons semblent miettes le long des rues. Tout
un ct de la cit, croul vers la rive, peut-tre  la suite du
tremblement de terre, tage, du haut en bas du rocher qui les porte, des
murs crts et fendus, des moitis de vieilles demeures pltreuses,
ouvertes au vent du large. Et la peinture si jolie de loin, quand elle
s'harmonisait avec le jour naissant, n'est plus sur ces dbris, sur ces
taudis, qu'un affreux badigeonnage dteint, terni par le soleil et lav
par les pluies.

Et le long des ruelles, couloirs tortueux pleins de pierres et de
poussire, une odeur flotte, innommable, mais explicable par le pied des
murs, si puissante, si tenace, si pntrantes, que je retourne  bord du
yacht, les yeux salis et le coeur soulev.

Cette ville pourtant est un chef-lieu de province. On dirait, en mettant
le pied sur cette terre italienne, un drapeau de misre.

En face, de l'autre ct du mme golfe, Oneglia, trs sale aussi, trs
puante, bien que d'aspect moins sinistrement pauvre et plus vivant.

Sous la porte cochre du collge royal, ouverte  deux battants en ces
jours de vacances, une vieille femme rapice un matelas sordide.

       *       *       *       *       *

Nous entrons dans le port de Savone.

Un groupe d'immenses chemines d'usines et de fonderies, qu'alimentent
chaque jour quatre ou cinq grands vapeurs anglais chargs de charbon,
projettent dans le ciel, par leurs bouches gantes, des vomissements
tortueux de fume, retombs aussitt sur la ville en une pluie noire de
suie, que la brise dplace de quartier en quartier, comme une neige
d'enfer.

N'allez point dans ce port, canotiers-caboteurs qui aimez garder sans
tache les voiles blanches de vos petits navires.

Savone est gentille pourtant, bien italienne, avec des rues troites,
amusantes, pleine de marchands agits, de fruits tals par terre, de
tomates carlates, de courges rondes, de raisins noirs ou jaunes et
transparents comme s'ils avaient bu de la lumire, de salades vertes
pluches  la hte et dont les feuilles semes  foison sur les pavs
ont l'air d'un envahissement de la ville par les jardins.

En revenant  bord du yacht j'aperois tout  coup, le long du quai,
dans une balancelle napolitaine, sur une immense table tenant tout le
pont, quelque chose d'trange comme un festin d'assassins.

Sanglants, d'un rouge de meurtre, couvrant le bateau entier d'une
couleur et, au premier coup d'oeil, d'une motion de tuerie, de
massacre, de viande dchiquete, s'talent, devant trente matelots aux
figures brunes, soixante ou cent quartiers de pastques pourpres
ventres.

On dirait que ces hommes joyeux mangent  pleines dents de la bte
saignante comme les fauves dans les cages. C'est une fte. On a invit
les quipages voisins. On est content. Les bonnets rouges sur les ttes
sont moins rouges que la chair du fruit.

Quand la nuit fut tout  fait tombe, je retournai dans la ville.

Un bruit de musique m'attirant me la fit traverser tout entire. Je
trouvai une avenue que suivaient par groupes la bourgeoisie et le
peuple, lentement, allant vers ce concert du soir, que lui donne deux
ou trois fois par semaine l'orchestre municipal.

Ces orchestres, sur cette terre musicienne, valent, mme dans les
petites villes, ceux de nos bons thtres. Je me rappelai celui que
j'avais entendu du pont de mon bateau l'autre nuit, et dont le souvenir
me restait comme celui d'une des plus douces caresses qu'une sensation
m'ait jamais donnes.

L'avenue aboutissait sur une place qui allait se perdre sur la plage, et
l, dans l'ombre  peine claire par les taches espaces et jaunes des
becs de gaz, cet orchestre jouait je ne sais trop quoi, au bord des
flots.

Les vagues un peu lourdes, bien que le vent du large ft tout  fait
tomb, tranaient le long du rivage leur bruit monotone et rgulier qui
rythmait le chant vif des instruments; et le firmament violet, d'un
violet presque luisant, dor par une infinie poussire d'astres,
laissait tomber sur nous une nuit sombre et lgre. Elle couvrait de ses
tnbres transparentes la foule silencieuse  peine chuchotante,
marchant  pas lents autour du cercle des musiciens ou bien assise sur
les bancs de la promenade, sur de grosses pierres abandonnes le long de
la grve, sur d'normes poutres tales  terre auprs de la haute
carcasse de bols, aux ctes encore entr'ouvertes, d'un grand navire en
construction.

Je ne sais pas si les femmes de Savone sont jolies, mais je sais
qu'elles se promnent presque toutes nu-tte, le soir, et qu'elles ont
toutes un ventail  la main. C'tait charmant, ce muet battement
d'ailes prisonnires, d'ailes blanches, tachetes ou noires, entrevues,
frmissantes comme de gros papillons de nuit tenus entre des doigts. On
retrouvait,  chaque femme rencontre, dans chaque groupe errant ou
repos, ce volettement captif, ce vague effort pour s'envoler des
feuilles balances qui semblaient rafrachir l'air du soir, y mler
quelque chose de coquet, de fminin, de doux  respirer pour une
poitrine d'homme.

Et voil qu'au milieu de cette palpitation d'ventails et de toutes ces
chevelures nues autour de moi, je me mis  rver niaisement comme en des
souvenirs de contes de fes, comme je faisais au collge, dans le
dortoir glac, avant de m'endormir, en songeant au roman dvor en
cachette sous le couvercle du pupitre. Parfois ainsi, au fond de mon
coeur vieilli, empoisonn d'incrdulit, se rveille pendant quelques
instants, mon petit coeur naf de jeune garon.

       *       *       *       *       *

Une des plus belles choses qu'on puisse voir au monde: Gnes, de la
haute mer.

Au fond du golfe, la ville se soulve comme si elle sortait des flots,
au pied de la montagne. Le long des deux ctes qui s'arrondissent autour
d'elle pour l'enfermer, la protger et la caresser, dirait-on, quinze
petites cits, des voisines, des vassales, des servantes, refltent et
baignent dans l'eau leurs maisons claires. Ce sont,  gauche de leur
grande patronne, Cogoleto, Arenzano, Voltri, Pra, Pegli, Sestri-Ponente,
San Fier d'Arena; et,  droite, Sturla, Quarto, Quinto, Nervi,
Bogliasco, Sori, Recco, Camogli, dernire tache blanche sur le cap de
Porto-Fino, qui ferme le golfe au sud-est.

Gnes au-dessus de son port immense se dresse sur les premiers mamelons
des Alpes, qui s'lvent par derrire, courbes et s'allongeant en une
muraille gante. Sur le mle une tour trs haute et carre, le phare
appel la Lanterne, a l'air d'une chandelle dmesure.

On pntre dans l'avant-port, norme bassin admirablement abrit o
circulent, cherchant pratique, une flotte de remorqueurs, puis, aprs
avoir contourn la jete Est, c'est le port lui-mme, plein d'un peuple
de navires, de ces jolis navires du Midi et de l'Orient, aux nuances
charmantes, tartanes, balancelles, mahonnes, peints, voils et mats
avec une fantaisie imprvue, porteurs de madones bleues et dores, de
saints debout sur la proue et d'animaux bizarres, qui sont aussi des
protecteurs sacrs.

Toute cette flotte  bonnes vierges et  talismans est aligne le long
des quais, tournant vers le centre des bassins leurs nez ingaux et
pointus. Puis apparaissent, classs par compagnies, de puissants vapeurs
en fer, troits et hauts, avec des formes colossales et fines. Il y a
encore au milieu de ces plerins de la mer des navires tout blancs, de
grands trois-mts ou des bricks, vtus comme les Arabes d'une robe
clatante sur qui glisse le soleil.

Si rien n'est plus joli que l'entre de ce port, rien n'est plus sale
que l'entre de cette ville. Le boulevard du quai est un marais
d'ordures, et les rues troites, originales, enfermes comme des
corridors entre deux lignes tortueuses de maisons dmesurment hautes
soulvent incessamment le coeur par leurs pestilentielles manations.

On prouve  Gnes ce qu'on prouve  Florence et encore plus  Venise,
l'impression d'une trs aristocrate cit tombe au pouvoir d'une
populace.

Ici surgit la pense des rudes seigneurs qui se battaient ou
trafiquaient sur la mer, puis, avec l'argent de leurs conqutes, de
leurs captures ou de leur commerce, se faisaient construire les
tonnants palais de marbre dont les rues principales sont encore
bordes.

Quand on pntre dans ces demeures magnifiques, odieusement
peinturlures par les descendants de ces grands citoyens de la plus
fire des rpubliques, et qu'on en compare le style, les cours, les
jardins, les portiques, les galeries intrieures, toute la dcorative et
superbe ordonnance, avec l'opulente barbarie des plus beaux htels du
Paris moderne, avec ces palais de millionnaires qui ne savent toucher
qu' l'argent, qui sont impuissants  concevoir,  dsirer une belle
chose nouvelle et  la faire natre avec leur or, on comprend alors que
la vraie distinction de l'intelligence, que les sens de la beaut rare
des moindres formes, de la perfection des proportions et des lignes, ont
disparu de notre socit dmocratise, mlange de riches financiers sans
got et de parvenus sans traditions.

C'est mme une observation curieuse  faire, celle de la banalit de
l'htel moderne. Entrez dans les vieux palais de Gnes, vous y verrez
une succession de cours d'honneur  galeries et  colonnades et
d'escaliers de marbre incroyablement beaux, tous diffremment dessins
et conus par de vrais artistes, pour des hommes au regard instruit et
difficile.

Entrez dans les anciens chteaux de France, vous y trouverez les mmes
efforts vers l'incessante rnovation du style et de l'ornement.

Entrez ensuite dans les plus riches demeures du Paris actuel, vous y
admirerez de curieux objets anciens soigneusement catalogus, tiquets,
exposs sous verre suivant leur valeur connue, cote, affirme par des
experts, mais pas une fois vous ne resterez surpris par l'originale et
neuve invention des diffrentes parties de la demeure elle-mme.

L'architecte est charg de construire une belle maison de plusieurs
millions, et touche cinq ou dix pour cent sur les dpenses, selon la
quantit de travail artiste qu'il doit introduire dans son plan.

Le tapissier,  des conditions diffrentes, est charg de la dcorer.
Comme ces industriels n'ignorent pas l'incomptence native de leurs
clients et ne se hasarderaient point  leur proposer de l'inconnu, ils
se contentent de recommencer  peu prs ce qu'ils ont dj fait pour
d'autres.

Quand on a visit dans Gnes ces antiques et nobles demeures, admir
quelques tableaux et surtout trois merveilles de ce chef-d'oeuvrier
qu'on nomme Van Dyck, il ne reste plus  voir que le Campo-Santo,
cimetire moderne, muse de sculpture funbre le plus bizarre, le plus
surprenant, le plus macabre et le plus comique peut-tre, qui soit au
monde. Tout le long d'un immense quadrilatre de galeries, clotre gant
ouvert sur un prau que les tombes des pauvres couvrent d'une neige de
plaques blanches, on dfile devant une succession de bourgeois de marbre
qui pleurent leurs morts.

Quel mystre! L'excution de ces personnages atteste un mtier
remarquable, un vrai talent d'ouvriers d'art. La nature des robes, des
vestes, des pantalons, y apparat par des procds de facture
stupfiants. J'y vis une toilette de moire, indique en cassures nettes
de l'toffe d'une incroyable vraisemblance; et rien n'est plus
irrsistiblement grotesque, monstrueusement ordinaire, indignement
commun, que ces gens qui pleurent des parents aims.

 qui la faute? Au sculpteur qui n'a vu dans la physionomie de ses
modles que la vulgarit du bourgeois moderne, qui ne sait plus y
trouver ce reflet suprieur d'humanit entrevu si bien par les peintres
flamands quand ils exprimaient en matres artistes les types les plus
populaires et les plus laids de leur race.--Au bourgeois peut-tre que
la basse civilisation dmocratique a roul comme le galet des mers en
rongeant, en effaant son caractre distinctif et qui a perdu dans ce
frottement les derniers signes d'originalit dont jadis chaque classe
sociale semblait dote par la nature.

Les Gnois paraissent trs fiers de ce muse surprenant qui dsoriente
le jugement.

       *       *       *       *       *

Depuis le port de Gnes jusqu' la pointe de Porto-Fino, c'est un
chapelet de villes, un grnement de maisons sur les plages, entre le
bleu de la mer et le vert de la montagne. La brise du sud-est nous
force  louvoyer. Elle est faible, mais  souffles brusques qui
inclinent le yacht, le lancent tout  coup en avant, ainsi qu'un cheval
s'emporte, avec deux bourrelets d'cume qui bouillonnent  la proue
comme une bave de bte marine. Puis le vent cesse et le bateau se calme,
reprend sa petite route tranquille qui, suivant les bordes, tantt
l'loigne, tantt le rapproche de la cte italienne. Vers deux heures,
le patron qui consultait l'horizon avec les jumelles, pour reconnatre 
la voilure porte et aux amures prises par les btiments en vue, la
force et la direction des courants d'air, en ces parages o chaque golfe
donne un vent temptueux ou lger, o les changements de temps sont
rapides comme une attaque de nerfs de femme, me dit brusquement:

Monsieur, faut amener le flche; les deux bricks-golettes qui sont
devant nous viennent de serrer leurs voiles hautes. a souffle dur
l-bas.

L'ordre fut donn; et la longue toile gonfle descendit du sommet du
mt, glissa, pendante et flasque, palpitante encore comme un oiseau
qu'on tue, le long de la misaine qui commenait  pressentir la rafale
annonce et proche.

Il n'y avait point de vagues. Quelques petits flots seulement
moutonnaient de place en place; mais soudain, au loin, devant nous, je
vis l'eau toute blanche, blanche comme si on tendait un drap
par-dessus. Cela venait, se rapprochait, accourait, et lorsque cette
ligne cotonneuse ne fut plus qu' quelques centaines de mtres de nous,
toute la voilure du yacht reut brusquement une grande secousse du vent
qui semblait galoper sur la surface de la mer, rageur et furieux, en lui
plumant le flanc comme une main plumerait le ventre d'un cygne. Et tout
ce duvet arrach de l'eau, cet piderme d'cume voltigeait, s'envolait,
s'parpillait sous l'attaque invisible et sifflante de la bourrasque.
Nous aussi, couchs sur le ct, le bordage noy dans le flot clapoteux
qui montait sur le pont, les haubans tendus, la mture craquant, nous
partmes d'une course affole, gagns par un vertige, par une furie de
vitesse. Et c'est vraiment une ivresse unique, inimaginablement
exaltante, de tenir en ses deux mains, avec tous ses muscles tendus
depuis le jarret jusqu'au cou, la longue barre de fer qui conduit 
travers les rafales cette bte emporte et inerte, docile et sans vie,
faite de toile et de bois.

Cette fureur de l'air ne dura gure que trois quarts d'heure; et tout 
coup, lorsque la Mditerrane eut repris sa belle teinte bleue, il me
sembla, tant l'atmosphre devint douce subitement, que l'humeur du ciel
s'apaisait. C'tait une colre tombe, la fin d'une matine revche; et
le rire joyeux du soleil se rpandit largement dans l'espace.

Nous approchions du cap o j'aperus,  l'extrmit, au pied de la cte
escarpe, dans une troue apparue sans accs, une glise et trois
maisons. Qui demeure l, bon Dieu? que peuvent faire ces gens? Comment
communiquent-ils avec les autres vivants sinon par un des deux petits
canots tirs sur leur plage troite.

Voici la pointe double. La cte continue jusqu' Porto-Venere, 
l'entre du golfe de la Spezzia. Toute cette partie du rivage italien
est incomparablement sduisante.

Dans une baie large et profonde ouverte devant nous, on entrevoit
Santa-Margherita, puis Rapallo, Chiavari. Plus loin Sestri Levante.

Le yacht ayant vir de bord glissait  deux encablures des rochers, et
voil qu'au bout de ce cap, que nous finissions  peine de contourner,
on dcouvre soudain une gorge o entre la mer, une gorge cache,
presque introuvable, pleine d'arbres, de sapins, d'oliviers, de
chtaigniers. Un tout petit village, Porto-Fino, se dveloppe en
demi-lune autour de ce calme bassin.

Nous traversons lentement le passage troit qui relie  la grande mer ce
ravissant port naturel, et nous pntrons dans ce cirque de maisons
couronn par un bois d'un vert puissant et frais, reflts l'un et
l'autre dans le miroir d'eau tranquille et rond o semblent dormir
quelques barques de pche.

Une d'elles vient  nous monte par un vieil homme. Il nous salue, nous
souhaite la bienvenue, indique le mouillage, prend une amarre pour la
porter  terre, revient offrir ses services, ses conseils, tout ce qu'il
nous plaira de lui demander, nous fait enfin les honneurs de ce hameau
de pche. C'est le matre de port.

Jamais peut-tre, je n'ai senti une impression de batitude comparable 
celle de l'entre dans cette crique verte, et un sentiment de repos,
d'apaisement, d'arrt de l'agitation vaine o se dbat la vie, plus fort
et plus soulageant que celui qui m'a saisi quand le bruit de l'ancre
tombant eut dit  tout mon tre ravi que nous tions fixs l.

Depuis huit jours je rame. Le yacht demeure immobile au milieu de la
rade minuscule et tranquille; et moi je vais rder dans mon canot, le
long des ctes, dans les grottes o grogne la mer au fond de trous
invisibles, et autour des lots dcoups et bizarres qu'elle mouille de
baisers sans fin  chacun de ses soulvements, et sur les cueils 
fleur d'eau qui portent des crinires d'herbes marines. J'aime voir
flotter sous moi, dans les ondulations de la vague insensible, ces
longues plantes rouges ou vertes o se mlent, o se cachent, o
glissent les immenses familles  peine closes des jeunes poissons. On
dirait des semences d'aiguilles d'argent qui vivent et qui nagent.

Quand je relve les yeux sur les rochers du rivage, j'y aperois des
groupes de gamins nus, au corps bruni, tonns de ce rdeur. Ils sont
innombrables aussi, comme une autre progniture de la mer, comme une
tribu de jeunes tritons ns d'hier qui s'battent et grimpent aux rives
de granit pour boire un peu l'air de l'espace. On en trouve cachs dans
toutes les crevasses, on en aperoit debout sur les pointes, dessinant
dans le ciel italien leurs formes jolies et frles de statuettes de
bronze. D'autres, assis, les jambes pendantes, au bord des grosses
pierres, se reposent entre deux plongeons.

Nous avons quitt Porto-Fino pour un sjour  Santa-Margherita. Ce n'est
point un port, mais un fond de golfe un peu abrit par un mle.

Ici, la terre est tellement captivante qu'elle fait presque oublier la
mer. La ville est abrite par l'angle creux des deux montagnes. Un
vallon les spare qui va vers Gnes. Sur ces deux ctes, d'innombrables
petits chemins entre deux murs de pierres, hauts d'un mtre environ, se
croisent, montent et descendent, vont et viennent, troits, pierreux, en
ravins et en escaliers, et sparent d'innombrables champs ou plutt des
jardins d'oliviers et de figuiers qu'enguirlandent des pampres rouges. 
travers les feuillages brls des vignes grimpes dans les arbres, on
aperoit  perte de vue la mer bleue, des caps rouges, des villages
blancs, des bois de sapins sur les pentes, et les grands sommets de
granit gris. Devant les maisons, rencontres de place en place, les
femmes font de la dentelle. Dans tout ce pays, d'ailleurs, on n'aperoit
gure une porte o ne soient assises deux ou trois de ces ouvrires,
travaillant  l'ouvrage hrditaire, et maniant de leurs doigts lgers
les nombreux fils blancs ou noirs o pendent et dansent, dans un
sautillement ternel, de courts morceaux de bois jaune. Elles sont
souvent jolies, grandes et d'allure fire, mais ngliges, sans toilette
et sans coquetterie. Beaucoup conservent encore des traces du sang
sarrasin.

Un jour, au coin d'une rue de hameau, une d'elles passa prs de moi qui
me laissa l'motion de la plus surprenante beaut que j'aie rencontre
peut-tre.

Sous une botte lourde de cheveux sombres qui s'envolaient autour du
front, dans un dsordre ddaigneux et htif, elle avait une figure ovale
et brune d'Orientale, de filles des Maures dont elle gardait
l'ancestrale dmarche; mais le soleil des Florentines lui avait fait une
peau aux lueurs d'or. Les yeux,--quels yeux!--longs et d'un noir
impntrable, semblaient glisser une caresse sans regard entre des cils
tellement presss et grands que je n'en ai jamais vu de pareils. Et la
chair autour de ces yeux s'assombrissaient si trangement, que si on ne
l'et aperue en pleine lumire on et souponn l'artifice des
mondaines.

Lorsqu'on rencontre, vtues de haillons, des cratures semblables, que
ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les
parer, leur dire qu'elles sont belles et les admirer! Qu'importe
qu'elles ne comprennent pas le mystre de notre exaltation, brutes comme
toutes les idoles, ensorcelantes comme elles, faites seulement pour tre
aimes par des coeurs dlirants, et ftes par des mots dignes de leur
beaut!

Si j'avais le choix cependant entre la plus belle des cratures vivantes
et la femme peinte du Titien que huit jours plus tard je revoyais dans
la salle de la tribune  Florence, je prendrais la femme peinte du
Titien.

Florence, qui m'appelle comme la ville o j'aurais le plus aim vivre
autrefois, qui a pour mes yeux et pour mon coeur un charme inexprimable,
m'attire encore presque sensuellement par cette image de femme couche,
rve prodigieux d'attrait charnel. Quand je songe  cette cit si pleine
de merveilles qu'on rentre  la fin des jours courbatur d'avoir vu
comme un chasseur d'avoir march, m'apparat soudain lumineux, au milieu
des souvenirs qui jaillissent, cette grande toile longue, o se repose
cette grande femme au geste impudique, nue et blonde, veille et
calme.

Puis aprs elle, aprs cette vocation de toute la puissance sductrice
du corps humain, surgissent, douces et pudiques, des vierges: celles de
Raphal d'abord. La Vierge au chardonneret, la Vierge du grand-duc, la
Vierge  la chaise, d'autres encore, celles des primitifs, aux traits
innocents, aux cheveux ples, idales et mystiques, et celles des
matriels, pleines de sant.

Quand on se promne non seulement dans cette ville unique, mais dans
tout ce pays, la Toscane, o les hommes de la Renaissance ont jet des
chefs-d'oeuvre  pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut
l'me exalte et fconde, ivre de beaut, follement cratrice, de ces
gnrations secoues par un dlire artiste. Dans les glises des petites
villes, o l'on va, cherchant  voir des choses qui ne sont point
indiques au commun des errants, on dcouvre sur les murs, au fond des
choeurs, des peintures inestimables de ces grands matres modestes, qui
ne vendaient point leurs toiles dans les Amriques encore inexplores,
et s'en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour
l'art comme de pieux ouvriers.

Et cette race sans dfaillance n'a rien laiss d'infrieur. Le mme
reflet d'imprissable beaut, apparu sous le pinceau des peintres, sous
le ciseau des sculpteurs, s'agrandit en lignes de pierre sur la faade
des monuments. Les glises et leurs chapelles sont pleines de sculptures
de Lucca della Robbia, de Donatello, de Michel-Ange; leurs portes de
bronze sont par Bonannus ou Jean de Bologne.

Lorsqu'on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei
Lanzi, on aperoit ensemble, sous le mme portique, l'enlvement des
Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne;
Perse avec la tte de Mduse de Benvenuto Cellini; Judith et Holopherne
de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques annes seulement, le
David de Michel-Ange.

Mais plus on est gris, plus on est conquis par la sduction de ce
voyage dans une fort d'oeuvres d'art, plus on se sent aussi envahi par
un bizarre sentiment de malaise qui se mle bientt  la joie de voir.
Il provient de l'tonnant contraste de la foule moderne si banale, si
ignorante de ce qu'elle regarde avec les lieux qu'elle habite. On sent
que l'me dlicate, hautaine et raffine du vieux peuple disparu qui
couvrit ce sol de chefs-d'oeuvre, n'agite plus les ttes  chapeaux
ronds couleur chocolat, n'anime point les yeux indiffrents, n'exalte
plus les dsirs vulgaires de cette population sans rves.

En revenant vers la cte, je me suis arrt dans Pise, pour revoir aussi
la place du Dme.

Qui pourra jamais expliquer le charme pntrant et triste de certaines
villes presque dfuntes.

Pise est une de celles-l.  peine entr dedans, on s'y sent  l'me une
langueur mlancolique, une envie impuissante de partir et de rester, une
nonchalante envie de fuir et de goter indfiniment la douceur morne de
son air, de son ciel, de ses maisons, de ses rues qu'habite la plus
calme, la plus morne, la plus silencieuse des populations.

La vie semble sortie d'elle comme la mer qui s'en est loigne,
enterrant son port jadis souverain, tendant une plaine et faisant
pousser une fort entre la rive nouvelle et la ville abandonne.

L'Arno la traverse de son cours jaune qui glisse, doucement onduleux,
entre deux hautes murailles supportant les deux principales promenades
bordes de maisons, jauntres aussi, d'htels et de quelques palais
modestes.

Seule, btie sur le quai mme, coupant net sa ligne sinueuse, la petite
chapelle de Santa-Maria della Spina, appartenant au style franais du
XIIIe sicle, dresse juste au-dessus de l'eau son profil ouvrag de
reliquaire. On dirait,  la voir ainsi au bord du fleuve, le mignon
lavoir gothique de la bonne Vierge, o les anges viennent laver, la
nuit, tous les oripeaux frips des madones.

Mais par la via Santa Maria on va vers la place du Dme.

Pour les hommes que touchent encore la beaut et la puissance mystiques
des monuments, il n'existe assurment rien sur la terre de plus
surprenant et de plus saisissant que cette vaste place herbeuse, cerne
par de hauts remparts qui emprisonnent, en leurs attitudes si diverses,
le Dme, le Campo-Santo, le Baptistre et la Tour penche.

Quand on arrive au bord de ce champ dsert et sauvage, enferm par de
vieilles murailles et o se dressent soudain devant les yeux ces quatre
grands tres de marbre, si imprvus de profil, de couleur, de grce
harmonieuse et superbe, on demeure interdit d'tonnement et troubl
d'admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle
que l'art humain puisse offrir au regard.

Mais c'est le Dme bientt qui attire et garde toute l'attention par son
inexprimable harmonie, la puissance irrsistible de ses proportions et
la magnificence de sa faade.

C'est une basilique du XIe sicle de style toscan, toute en marbre
blanc avec des incrustations noires et de couleur. On n'prouve point,
en face de cette perfection de l'architecture Romane-Italienne, la
stupeur qu'imposent  l'me certaines cathdrales gothiques par leur
lvation hardie, l'lgance de leurs tours et de leurs clochetons,
toute la dentelle de pierre dont elles sont enveloppes, et cette
disproportion gante de leur taille avec leur pied.

Mais on demeure tellement surpris et captiv par les irrprochables
proportions, par le charme intraduisible des lignes, des formes et de la
faade dcore, en bas, de pilastres relis par des arcades, en haut, de
quatre galeries de colonnettes plus petites d'tage en tage, que la
sduction de ce monument reste en nous comme celle d'un pome admirable,
comme une motion trouve.

Rien ne sert de dcrire ces choses, il faut les voir, et les voir sur
leur ciel, sur ce ciel classique, d'un bleu spcial, o les nuages lents
et rouls  l'horizon en masses argentes, semblent copis par la nature
sur les tableaux des peintres toscans. Car ces vieux artistes taient
des ralistes, tout imprgns de l'atmosphre italienne; et ceux-l
seulement demeurent de faux ouvriers d'art qui les ont imits sous le
soleil franais.

Derrire la cathdrale, le Campanile, ternellement pench comme s'il
allait tomber, gne ironiquement le sens de l'quilibre que nous portons
en nous, et en face d'elle le Baptistre arrondit sa haute coupole
conique devant la porte du Campo-Santo.

En ce cimetire antique dont les fresques sont classes comme des
peintures d'un intrt capital, s'allonge un clotre dlicieux, d'une
grce pntrante et triste, au milieu duquel deux antiques tilleuls
cachent sous leur robe de verdure une telle quantit de bois mort qu'ils
font aux souffles du vent un bruit trange d'ossements heurts.

Les jours passent. L't touche  sa fin. Je veux visiter encore un pays
loign, o d'autres hommes ont laiss des souvenirs plus effacs, mais
ternels aussi. Ceux-l vraiment sont les seuls qui ont su doter leur
patrie d'une Exposition universelle qu'on reviendra voir dans toute la
suite des sicles.




LA SICILE

       *       *       *       *       *

On est convaincu, en France, que la Sicile est un pays sauvage,
difficile et mme dangereux  visiter. De temps en temps, un voyageur,
qui passe pour un audacieux, s'aventure jusqu' Palerme, et il revient
en dclarant que c'est une ville trs intressante. Et voil tout. En
quoi Palerme et la Sicile tout entire sont-elles intressantes? On ne
le sait pas au juste chez nous.  la vrit, il n'y a l qu'une question
de mode. Cette le, perle de la Mditerrane, n'est point au nombre des
contres qu'il est d'usage de parcourir, qu'il est de bon got de
connatre, qui font partie, comme l'Italie, de l'ducation d'un homme
bien lev.

 deux points de vue, cependant, la Sicile devrait attirer les
voyageurs, car ses beauts naturelles et ses beauts artistiques sont
aussi particulires que remarquables. On sait combien est fertile et
mouvemente cette terre, qui fut appele le grenier de l'Italie, que
tous les peuples envahirent et possdrent l'un aprs l'autre, tant fut
violente leur envie de la possder, qui fit se battre et mourir tant
d'hommes, comme une belle fille ardemment dsire. C'est, autant que
l'Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l'air, au printemps,
n'est qu'un parfum; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le
fanal monstrueux de l'Etna, le plus grand volcan d'Europe. Mais ce qui
fait d'elle, avant tout, une terre indispensable  voir et unique au
monde, c'est qu'elle est, d'un bout  l'autre, un trange et divin muse
d'architecture.

L'architecture est morte aujourd'hui, en ce sicle encore artiste,
pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beaut avec
des pierres, le mystrieux secret de la sduction par les lignes, le
sens de la grce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre,
ne plus savoir que la seule proportion d'un mur peut donner  l'esprit
la mme sensation de joie artistique, la mme motion secrte et
profonde qu'un chef-d'oeuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Vronse.

La Sicile a eu le bonheur d'tre possde, tour  tour, par des peuples
fconds, venus tantt du Nord et tantt du Sud, qui ont couvert son
territoire d'oeuvres infiniment diverses, o se mlent, d'une faon
inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De l est
n un art spcial, inconnu ailleurs, o domine l'influence arabe, au
milieu des souvenirs grecs, et mme gyptiens, o les svrits du style
gothique, apport par les Normands, sont tempres par la science
admirable de l'ornementation et de la dcoration byzantines.

Et c'est un bonheur dlicieux de rechercher, dans ces exquis monuments,
la marque spciale de chaque art, de discerner tantt le dtail venu
d'gypte, comme l'ogive lancole qu'apportrent les Arabes, les votes
en relief, ou plutt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des
grottes marines, tantt le pur ornement byzantin, ou les belles frises
gothiques qui veillent soudain le souvenir des hautes cathdrales des
pays froids, dans ces glises un peu basses, construites aussi par des
princes normands.

Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu'appartenant  des
poques et  des germes diffrents, un mme caractre, une mme nature,
on peut dire qu'ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais
siciliens, on peut affirmer qu'il existe un art sicilien et un style
sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurment le plus
charmant, le plus vari, le plus color et le plus rempli d'imagination
de tous les styles d'architecture.

C'est galement en Sicile qu'on retrouve les plus magnifiques et les
plus complets chantillons de l'architecture grecque antique, au milieu
de paysages incomparablement beaux.

La traverse la plus facile est celle de Naples  Palerme. On demeure
surpris, en quittant le bateau, par le mouvement et la gaiet de cette
grande ville de 250,000 habitants, pleine de boutiques et de bruit,
moins agite que Naples, bien que tout aussi vivante. Et d'abord, on
s'arrte devant la premire charrette aperue. Ces charrettes, de
petites botes carres haut perches sur des roues jaunes, sont dcores
de peintures naves et bizarres qui reprsentent des faits historiques
ou particuliers, des aventures de toute espce, des combats, des
rencontres de souverains, mais, surtout, les batailles de Napolon Ier
et des Croisades. Une singulire dcoupure de bois et de fer les
soutient sur l'essieu; et les rayons de leurs roues sont ouvrags aussi.
La bte qui les trane porte un pompon sur la tte et un, autre au
milieu du dos, et elle est vtue d'un harnachement coquet et color,
chaque morceau de cuir tant garni d'une sorte de laine rouge et de
menus grelots. Ces voitures peintes passent par les rues, drles et
diffrentes, attirent l'oeil et l'esprit, se promnent comme des rbus
qu'on cherche toujours  deviner.

La forme de Palerme est trs particulire. La ville, couche au milieu
d'un vaste cirque de montagnes nues, d'un gris bleu nuanc parfois de
rouge, est divise en quatre parties par deux grandes rues droites qui
se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperoit, par trois
cts, la montagne, l-bas, au bout de ces immenses corridors de
maisons, et, par le quatrime, on voit la mer, une tache bleue, d'un
bleu cru, qui semble tout prs, comme si la ville tait tombe dedans!

Un dsir hantait mon esprit en ce jour d'arrive. Je voulus voir la
chapelle Palatine, qu'on m'avait dit tre la merveille des merveilles.

La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus
surprenant bijou religieux rv par la pense humaine et excut par des
mains d'artiste, est enferme dans la lourde construction du
Palais-Royal, ancienne forteresse construite par les Normands.

Cette chapelle n'a point de dehors. On entre dans le palais, o l'on est
frapp tout d'abord par l'lgance de la cour intrieure entoure de
colonnes. Un bel escalier  retours droits fait une perspective d'un
grand effet inattendu. En face de la porte d'entre, une autre porte,
crevant le mur du Palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre,
soudain, un horizon troit et profond, semble jeter l'esprit dans des
pays infinis et dans des songes illimits, par ce trou cintr qui prend
l'oeil et l'emporte irrsistiblement vers la cime bleue du mont aperu
l-bas, si loin, si loin, au-dessus d'une immense plaine d'orangers.

Quand on pntre dans la chapelle, on demeure d'abord saisi comme en
face d'une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l'avoir
comprise. La beaut colore et calme, pntrante et irrsistible de
cette petite glise qui est le plus absolu chef-d'oeuvre imaginable,
vous laisse immobile devant ces murs couverts d'immenses mosaques 
fond d'or, luisant d'une clart douce et clairant le monument entier
d'une lumire sombre, entranant aussitt la pense en des paysages
bibliques et divins o l'on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux
qui furent mls  la vie de l'Homme-Dieu.

Ce qui fait si violente l'impression produite par ces monuments
siciliens, c'est que l'art de la dcoration y est plus saisissant au
premier coup d'oeil que l'art de l'architecture.

L'harmonie des lignes et des proportions n'est qu'un cadre  l'harmonie
des nuances.

On prouve, en entrant dans nos cathdrales gothiques, une sensation
svre, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majest
frappe, mais ne sduit pas. Ici, on est conquis, mu, par ce quelque
chose de presque sensuel que la couleur ajoute  la beaut des formes.

Les hommes, qui conurent et excutrent ces glises lumineuses et
sombres pourtant, avaient certes une ide tout autre du sentiment
religieux que les architectes des cathdrales allemandes ou franaises;
et leur gnie spcial s'inquita, surtout, de faire entrer le jour dans
ces nefs si merveilleusement dcores, de faon qu'on ne le sentit pas,
qu'on ne le vt point, qu'il s'y glisst, qu'il effleurt seulement les
murs, qu'il y produisit des effets mystrieux et charmants, et que la
lumire semblt venir des murailles elles-mmes, des grands ciels d'or
peupls d'aptres.

La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II, dans le
style gothique normand, est une petite basilique  trois nefs. Elle n'a
que 33 mtres de long et 13 mtres de large, c'est donc un joujou, un
bijou de basilique.

Deux lignes d'admirables colonnes de marbre, toutes diffrentes
drouleur, conduisent sous la coupole, d'o vous regarde un Christ
colossal, entour d'anges aux ailes dployes. La mosaque, qui forme le
fond de la chapelle latrale de gauche, est un saisissant tableau. Elle
reprsente saint Jean prchant dans le dsert. On dirait un Puvis de
Chavannes plus color, plus puissant, plus naf, moins voulu, fait dans
des temps de foi violente par un artiste inspir. L'aptre parle 
quelques personnes. Derrire lui, le dsert, et, tout au fond, quelques
montagnes bleutres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans
une bruine, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l'Orient.
Au-dessus du saint, autour du saint, derrire le saint, un ciel d'or, un
vrai ciel de miracle o Dieu semble prsent.

En revenant vers la porte de sortie, on s'arrte sous la chaire, un
simple carr de marbre roux, entour d'une frise de marbre blanc
incruste de menues mosaques, et port sur quatre colonnes finement
ouvrages. Et on s'merveille de ce que peut faire le got, le got pur
d'un artiste, avec si peu de chose.

Tout l'effet admirable de ces glises vient, d'ailleurs, du mlange et
de l'opposition des marbres et des mosaques. C'est l leur marque
caractristique. Tout le bas des murs, blanc et orn seulement de petits
dessins, de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par
le parti pris de simplicit, la richesse colore des larges sujets qui
couvrent le dessus.

Mais on dcouvre mme dans ces menues broderies, qui courent comme des
dentelles de couleur sur la muraille infrieure, des choses dlicieuses,
grandes comme le fond de la main: ainsi deux paons qui, croisant leurs
becs, portent une croix.

On retrouve dans plusieurs glises de Palerme ce mme genre de
dcoration. Les mosaques de la Martorana sont mme, peut-tre, d'une
excution plus remarquable que celles de la chapelle Palatine, mais on
ne peut rencontrer, dans aucun monument, l'ensemble merveilleux qui
rend unique ce chef-d'oeuvre divin.

Je reviens lentement  l'htel des Palmes, qui possde un des plus beaux
jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de
plantes normes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte
en quelques instants les aventures de l'anne, puis il remonte aux
histoires des annes passes, et il dit, dans une phrase: C'tait au
moment o Wagner habitait ici.

Je m'tonne: Comment ici, dans cet htel?

--Mais oui. C'est ici qu'il a crit les dernires notes de _Parsifal_ et
qu'il en a corrig les preuves.

Et j'apprends que l'illustre matre allemand a pass  Palerme un hiver
tout entier, et qu'il a quitt cette ville quelques mois seulement avant
sa mort. Comme partout, il a montr ici son caractre intolrable, son
invraisemblable orgueil, et il a laiss le souvenir du plus insociable
des hommes.

J'ai voulu voir l'appartement occup par ce musicien gnial, car il me
semblait qu'il avait d y mettre quelque chose de lui, et que je
retrouverais un objet qu'il aimait, un sige prfr, la table o il
travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une
manie ou la marque d'une habitude.

Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'htel. On m'indiqua les
changements qu'il y avait apports, on me montra, juste au milieu de la
chambre, la place du grand divan o il entassait les tapis brillants et
brods d'or.

Mais j'ouvris la porte de l'armoire  glace.

Un parfum dlicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise
qui aurait pass sur un champ de rosiers.

Le matre de l'htel qui me guidait me dit: C'est l dedans qu'il
serrait son linge aprs l'avoir mouill d'essence de roses. Cette odeur
ne s'en ira jamais maintenant.

Je respirais cette haleine de fleurs, enferme en ce meuble, oublie l,
captive; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de
Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son
dsir, un peu de son me, dans ce rien des habitudes secrtes et chres
qui font la vie intime d'un homme.

Puis je sortis pour errer par la ville.

Personne ne ressemble moins  un Napolitain qu'un Sicilien. Dans le
Napolitain du peuple, on trouve toujours trois quarts de polichinelle.
Il gesticule, s'agite, s'anime sans cause, s'exprime par les gestes
autant que par les paroles, mime tout ce qu'il dit, se montre toujours
aimable par intrt, gracieux par ruse autant que par nature, et il
rpond par des gentillesses aux compliments dsagrables.

Mais, dans le Sicilien, on trouve dj beaucoup de l'Arabe. Il en a la
gravit d'allure, bien qu'il tienne de l'Italien une grande vivacit
d'esprit. Son orgueil natal, son amour des titres, la nature de sa
fiert et la physionomie mme de son visage le rapprochent aussi
davantage de l'Espagnol que de l'Italien. Mais, ce qui donne sans cesse,
ds qu'on pose le pied en Sicile, l'impression profonde de l'Orient,
c'est le timbre de voix, l'intonation nasale des crieurs des rues. On la
retrouve partout, la note aigu de l'Arabe, cette note qui semble
descendre du front dans la gorge, tandis que, dans le Nord, elle monte
de la poitrine  la bouche. Et la chanson tranante, monotone et douce,
entendue en passant par la porte ouverte d'une maison, est bien la mme,
par le rythme et l'accent, que celle chante par le cavalier vtu de
blanc qui guide les voyageurs  travers les grands espaces nus du
dsert.

Au thtre, par exemple, le Sicilien redevient tout  fait Italien et
il est fort curieux pour nous d'assister,  Rome, Naples ou Palerme, 
quelque reprsentation d'opra.

Toutes les impressions du public clatent, aussitt qu'il les prouve.
Nerveuse  l'excs, doue d'une oreille aussi dlicate que sensible,
aimant  la folie la musique, la foule entire devient une sorte de bte
vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle
applaudit avec enthousiasme et siffle avec frnsie le mme acteur; elle
trpigne de joie ou de colre, et si quelque note fausse s'chappe de la
gorge du chanteur, un cri trange, exaspr, suraigu, sort de toutes les
bouches en mme temps. Quand les avis sont partags, les chut! et les
applaudissements se mlent. Rien ne passe inaperu de la salle attentive
et frmissante qui tmoigne,  tout instant, son sentiment, et qui
parfois, saisie d'une colre soudaine, se met  hurler comme ferait une
mnagerie de btes froces.

_Carmen_, en ce moment, passionne le peuple sicilien, et on entend, du
matin au soir, fredonner par les rues le fameux Torador.

La rue,  Palerme, n'a rien de particulier. Elle est large et belle dans
les quartiers riches, et ressemble, dans les quartiers pauvres, 
toutes les ruelles troites, tortueuses et colores des villes d'Orient.

Les femmes, enveloppes de loques de couleurs clatantes, rouges, bleues
ou jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec
leurs yeux noirs, qui brillent sous la fort de leurs cheveux sombres.

Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en
permanence comme un service religieux et rapporte  l'tat de gros
revenus, on assiste  une petite scne drle et typique.

En face est la madone, dans sa niche, accroche au mur, avec la lanterne
qui brille  ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie 
la main, met un sou dans le tronc sacr qui ouvre sa petite bouche noire
devant la statue, puis il se signe avec le papier numrot qu'il vient
de recommander  la Vierge, en l'appuyant d'une aumne.

On s'arrte, de place en place, devant les marchands des vues de Sicile,
et l'oeil tombe sur une trange photographie qui reprsente un
souterrain plein de morts, de squelettes grimaants bizarrement vtus.
On lit dessous: Cimetire des Capucins.

Qu'est-ce que cela? Si on le demande  un habitant de Palerme, il
rpond avec dgot: N'allez pas voir cette horreur. C'est une chose
affreuse, sauvage, qui ne tardera pas  disparatre, heureusement.
D'ailleurs, on n'enterre plus l dedans depuis plusieurs annes..

Il est difficile d'obtenir des renseignements plus dtaills et plus
prcis, tant la plupart des Siciliens semblent prouver d'horreur pour
ces extraordinaires catacombes.

Voici pourtant ce que je finis par apprendre. La terre, sur laquelle est
bti le couvent des Capucins, possde la singulire proprit d'activer
si fort la dcomposition de la chair morte, qu'en un an, il ne reste
plus rien sur les os, qu'un peu de peau noire sche, colle, et qui
garde, parfois, les poils de la barbe et des joues.

On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latraux qui
contiennent chacun huit ou dix trpasss, et, l'anne finie, on ouvre la
bire d'o l'on retire la momie, momie effroyable, barbue, convulse,
qui semble hurler, qui semble travaille par d'horribles douleurs. Puis,
on la suspend dans une des galeries principales, o la famille vient la
visiter de temps en temps. Les gens qui voulaient tre conservs par
cette mthode de schage le demandaient avant leur mort, et ils
resteront ternellement aligns sous ces votes sombres,  la faon des
objets qu'on garde dans les muses, moyennant une rtribution annuelle
verse par les parents. Si les parents cessent de payer, on enfouit tout
simplement le dfunt,  la manire ordinaire.

J'ai voulu visiter, aussitt, cette sinistre collection de trpasss.

 la porte d'un petit couvent d'aspect modeste, un vieux capucin, en
robe brune, me reoit et il me prcde sans dire un mot, sachant bien ce
que veulent voir les trangers qui viennent en ce lieu.

Nous traversons une pauvre chapelle, et nous descendons lentement un
large escalier de pierre. Et, tout  coup, j'aperois devant nous une
immense galerie, large et haute, dont les murs portent tout un peuple de
squelettes habills d'une faon bizarre et grotesque. Les uns sont
pendus en l'air cte  cte, les autres couchs sur cinq tablettes de
pierre, superposes depuis le sol jusqu'au plafond. Une ligne de morts
est debout par terre, une ligne compacte, dont les ttes affreuses
semblent parler. Les unes sont ronges par des vgtations hideuses qui
dforment davantage encore les mchoires et les os, les autres ont gard
leurs cheveux, d'autres un bout de moustache, d'autres une mche de
barbe.

Celles-ci regardent en l'air de leurs yeux vides, celles-l en bas; en
voici qui semblent rire atrocement, en voil qui sont tordues par la
douleur, toutes paraissent affoles par une pouvante surhumaine.

Et ils sont vtus, ces morts, ces pauvres morts hideux et ridicules,
vtus par leur famille qui les a tirs du cercueil pour leur faire
prendre place dans cette effrayante assemble. Ils ont, presque tous,
des espces de robes noires dont le capuchon parfois est ramen sur la
tte. Mais il en est qu'on a voulu habiller plus somptueusement; et le
misrable squelette, coiff d'un bonnet grec  broderies et envelopp
d'une robe de chambre de rentier riche, tendu sur le dos, semble dormir
d'un sommeil terrifiant et comique.

Une pancarte d'aveugle, pendue  leur cou, porte leur nom et la date de
leur mort. Ces dates font passer des frissons dans les os. On lit:
1880-1881-1882.

Voici donc un homme, ce qui tait un homme, il y a huit ans? Cela
vivait, riait, parlait, mangeait, buvait, tait plein de joie et
d'espoir. Et le voil! Devant cette double ligne d'tres innommables, des
cercueils et des caisses sont entasss, des cercueils de luxe en bois
noir, avec des ornements de cuivre et de petits carreaux pour voir
dedans. On croirait que ce sont des malles, des valises de sauvages
achetes en quelque bazar par ceux qui partent pour le grand voyage,
comme on aurait dit autrefois.

Mais d'autres galeries s'ouvrent  droite et  gauche, prolongeant
indfiniment cet immense cimetire souterrain.

Voici les femmes, plus burlesques encore que les hommes, car on les a
pares avec coquetterie. Les ttes vous regardent, serres en des
bonnets  dentelles et  rubans, d'une blancheur de neige autour de ces
visages noirs, pourris, rongs par l'trange travail de la terre. Les
mains, pareilles  des racines d'arbres coupes, sortent des manches de
la robe neuve, et les bas semblent vides qui enferment les os des
jambes. Quelquefois le mort ne porte que des souliers, de grands, grands
souliers pour ces pauvres pieds secs.

Voici les jeunes filles, les hideuses jeunes filles, en leur parure
blanche, portant autour du front une couronne de mtal, symbole de
l'innocence. On dirait des vieilles, trs vieilles, tant elles
grimacent. Elles ont seize ans, dix-huit ans, vingt ans. Quelle horreur!

Mais nous arrivons dans une galerie pleine de petits cercueils de
verre--ce sont les enfants. Les os,  peine durs, n'ont pas pu rsister.
Et on ne sait pas bien ce qu'on voit, tant ils sont dforms, crass et
affreux, les misrables gamins. Mais les larmes vous montent aux yeux,
car les mres les ont vtus avec les petits costumes qu'ils portaient
aux derniers jours de leur vie. Et elles viennent les revoir ainsi,
leurs enfants!

Souvent,  ct du cadavre, est suspendue une photographie qui le montre
tel qu'il tait, et rien n'est plus saisissant, plus terrifiant que ce
contraste, que ce rapprochement, que les ides veilles en nous par
cette comparaison.

Nous traversons une galerie plus sombre, plus basse, qui semble rserve
aux pauvres. Dans un coin noir, ils sont une vingtaine ensemble,
suspendus sous une lucarne, qui leur jette l'air du dehors par grands
souffles brusques. Ils sont vtus d'une sorte de toile noire noue aux
pieds et au cou, et penchs les uns sur les autres. On dirait qu'ils
grelottent, qu'ils veulent se sauver, qu'ils crient: Au secours! On
croirait l'quipage noy de quelque navire, battu encore par le vent,
envelopp de la toile brune et goudronne que les matelots portent dans
les temptes, et toujours secous par la terreur du dernier instant
quand la mer les a saisis.

Voici le quartier des prtres. Une grande galerie d'honneur! Au premier
regard, ils semblent plus terribles  voir que les autres, couverts
ainsi de leurs ornements sacrs noirs, rouges et violets. Mais en les
considrant l'un aprs l'autre, un rire nerveux et irrsistible vous
saisit devant leurs attitudes bizarres et sinistrement comiques. En
voici qui chantent; en voil qui prient. On leur a lev la tte et
crois les mains. Ils sont coiffs de la barrette de l'officiant qui,
pose au sommet de leur front dcharn, tantt se penche sur l'oreille
d'une faon badine, tantt leur tombe jusqu'au nez. C'est le carnaval de
la mort, que rend plus burlesque la richesse dore des costumes
sacerdotaux.

De temps en temps, parat-il, une tte roule  terre, les attaches du
cou ayant t ronges par les souris. Des milliers de souris vivent dans
ce charnier humain.

On me montre un homme mort en 1882. Quelques mois auparavant gai et
bien portant, il tait venu choisir sa place, accompagn d'un ami: Je
serai l, disait-il, et il riait.

L'ami revient seul maintenant et regarde pendant des heures entires le
squelette immobile, debout  l'endroit indiqu.

En certains jours de fte, les catacombes des Capucins sont ouvertes 
la foule. Un ivrogne s'endormit une fois en ce lieu et se rveilla au
milieu de la nuit. Il appela, hurla, perdu d'pouvante, courut de tous
les cts, cherchant  fuir. Mais personne ne l'entendit. On le trouva
au matin, tellement cramponn aux barreaux de la grille d'entre, qu'il
fallut de longs efforts pour l'en dtacher.

Il tait fou.

Depuis ce jour, on a suspendu une grosse cloche prs de la porte.

Aprs cette, sinistre visite, j'prouvai le dsir de voir des fleurs et
je me fis conduire  la villa Tasca, dont les jardins, situs au milieu
d'un bois d'orangers, sont pleins d'admirables plantes tropicales.

En revenant vers Palerme, je regardais,  ma gauche, une petite ville
vers le milieu d'un mont, et, sur le sommet, une ruine. Cette ville,
c'est Monreale, et cette ruine, Castellaccio, le dernier refuge o se
cachrent les brigands siciliens, m'a-t-on dit.

Le matre pote Thodore de Banville a crit un trait de prosodie
franaise, que devraient savoir par coeur tous ceux qui ont la
prtention de faire rimer deux mots ensemble. Un des chapitres de ce
livre excellent est intitul: Des licences potiques; on tourne la
page et on lit:

Il n'y en a pas.

Ainsi, quand on arrive en Sicile, on demande tantt avec curiosit, et
tantt avec inquitude: O sont les brigands? et tout le monde vous
rpond: Il n'y en a plus.

Il n'y en a plus, en effet, depuis cinq ou six ans. Grce  la
complicit cache de quelques grands propritaires dont ils servaient
souvent les intrts et qu'ils ranonnaient souvent aussi, ils ont pu se
maintenir dans les montagnes de Sicile jusqu' l'arrive du gnral
Palavicini, qui commande encore  Palerme. Mais cet officier les a
pourchasss et traits avec tant d'nergie, que les derniers ont disparu
en peu de temps.

Il y a souvent, il est vrai, des attaques  main arme et des
assassinats dans ce pays; mais ce sont l des crimes communs, provenant
de malfaiteurs isols et non de bandes organises, comme jadis.

En somme, la Sicile est aussi sre pour le voyageur que l'Angleterre, la
France, l'Allemagne ou l'Italie, et ceux qui dsirent des aventures  la
Fra Diavolo devront aller les chercher ailleurs.

En vrit, l'homme est presque en sret partout, except dans les
grandes villes. Si on comptait les voyageurs arrts et dpouills par
les bandits dans les contres sauvages, ceux assassins par les tribus
errantes du dsert, et si on comparait les accidents arrivs dans les
pays rputs dangereux avec ceux qui ont lieu, en un mois,  Londres,
Paris ou New-York, on verrait combien sont innocentes les rgions
redoutes.

Moralit: si vous recherchez les coups de couteau et les arrestations,
allez  Paris ou  Londres, mais ne venez pas en Sicile. On peut, en ce
pays, courir les routes, de jour et de nuit, sans escorte et sans armes;
on ne rencontre que des gens pleins de bienveillance pour l'tranger, 
l'exception de certains employs des postes et des tlgraphes. Je dis
cela seulement pour ceux de Catane, d'ailleurs.

Donc, une des montagnes qui dominent Palerme porte  mi-hauteur une
petite ville clbre par ses monuments anciens, Monreale; et c'est aux
environs de cette cit haut perche qu'opraient les derniers
malfaiteurs de l'le. On a conserv l'usage de placer des sentinelles
tout le long de la route qui y conduit. Veut-on, par l, rassurer ou
effrayer les voyageurs? Je l'ignore.

Les soldats, espacs  tous les dtours du chemin, font penser  la
sentinelle lgendaire du ministre de la guerre, en France. Depuis dix
ans, sans qu'on st pourquoi, on plaait chaque jour un soldat en
faction dans le corridor qui conduisait aux appartements du ministre,
avec mission d'loigner du mur tous les passants. Or, un nouveau
ministre, d'esprit inquisiteur, succdant  cinquante autres qui avaient
pass sans tonnement devant le factionnaire, demanda la cause de cette
surveillance.

Personne ne put la lui dire, ni le chef du cabinet, ni les chefs de
bureau colls  leur fauteuil depuis un demi-sicle. Mais un huissier,
homme de souvenir, qui crivait peut-tre ses mmoires, se rappela qu'on
avait mis l un soldat, autrefois, parce qu'on venait de repeindre la
muraille et que la femme du ministre, non prvenue, y avait tach sa
robe. La peinture avait sch, mais la sentinelle tait reste.

Ainsi les brigands ont disparu, mais les factionnaires demeurent sur la
route de Monreale. Elle tourne le long de la montagne, cette route, et
arrive enfin dans la ville, fort originale, fort colore et fort
malpropre. Les rues en escaliers semblent paves avec des dents
pointues. Les hommes ont la tte enveloppe d'un mouchoir rouge  la
manire espagnole.

Voici la cathdrale, grand monument, long de plus de cent mtres, en
forme de croix latine, avec trois absides et trois nefs, spares par
dix-huit colonnes de granit oriental qui s'appuient sur une base en
marbre blanc et sur un socle carr en marbre _gris_. Le portail,
vraiment admirable, encadre de magnifiques portes de bronze, faites par
_Bonannus, civis Pisanus_.

L'intrieur de ce monument montre ce qu'on peut voir de plus complet, de
plus riche et de plus saisissant, comme dcoration en mosaque  fond
d'or.

Ces mosaques, les plus grandes de Sicile, couvrent entirement les murs
sur une surface de _six mille quatre cents mtres_. Qu'on se figure ces
immenses et superbes dcorations mettant, en toute cette glise,
l'histoire fabuleuse de l'Ancien Testament, du Messie et des Aptres.
Sur le ciel d'or qui ouvre, tout autour des nefs, un horizon
fantastique, on voit se dtacher, plus grands que nature, les prophtes
annonant Dieu, et le Christ venu, et ceux qui vcurent autour de lui.

Au fond du choeur, une figure immense de Jsus, qui ressemble  Franois
Ier, domine l'glise entire, semble l'emplir et l'craser, tant est
norme et puissante cette trange image.

Il est  regretter que le plafond, dtruit par un incendie, soit refait
de la faon la plus maladroite. Le ton criard des dorures et des
couleurs trop vives est des plus dsagrables  l'oeil.

Tout prs de la cathdrale, on entre dans le vieux clotre des
Bndictins.

Que ceux qui aiment les clotres aillent se promener dans celui-l et
ils oublieront presque tous les autres vus avant lui.

Comment peut-on ne pas adorer les clotres, ces lieux tranquilles,
ferms et frais, invents, semble-t-il, pour faire natre la pense qui
coule des lvres, profonde et claire, pendant qu'on va  pas lents sous
les longues arcades mlancoliques?

Comme elles paraissent bien cres pour engendrer la songerie, ces
alles de pierre, ces alles de menues colonnes enfermant un petit
jardin qui repose l'oeil sans l'garer, sans l'entraner, sans le
distraire.

Mais les clotres de nos pays ont parfois une svrit un peu trop
monacale, un peu trop triste, mme les plus jolis, comme celui de
Saint-Wandrille, en Normandie. Ils serrent le coeur et assombrissent
l'me.

Qu'on aille visiter le clotre dsol de la chartreuse de la Verne, dans
les sauvages montagnes des Maures. Il donne froid jusque dans les
moelles.

Le merveilleux clotre de Monreale jette, au contraire, dans l'esprit
une telle sensation de grce qu'on y voudrait rester presque
indfiniment. Il est trs grand, tout  fait carr, d'une lgance
dlicate et jolie; et qui ne l'a point vu ne peut pas deviner ce qu'est
l'harmonie d'une colonnade. L'exquise proportion, l'incroyable sveltesse
de toutes ces lgres colonnes, allant deux par deux, cte  cte,
toutes diffrentes, les unes vtues de mosaques, les autres nues;
celles-ci couvertes de sculptures d'une finesse incomparable, celles-l
ornes d'un simple dessin de pierre qui monte autour d'elles en
s'enroulant comme grimpe une plante, tonnent le regard, puis le
charment, l'enchantent, y engendrent cette joie artiste que les choses
d'un got absolu font entrer dans l'me par les yeux.

Ainsi que tous ces mignons couples de colonnettes, tous les chapiteaux,
d'un travail charmant, sont diffrents. Et on s'merveille en mme
temps, chose bien rare, de l'effet admirable de l'ensemble et de la
perfection du dtail.

On ne peut regarder ce vrai chef-d'oeuvre de beaut gracieuse sans
songer aux vers de Victor Hugo sur l'artiste grec qui sut mettre
quelque chose de beau comme un sourire humain sur le profil des
Propyles.

Ce divin promenoir est enclos en de hautes murailles trs vieilles, 
arcades ogivales; c'est l tout ce qui reste aujourd'hui du couvent.

La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades.
Toutes les cours intrieures des vieux palais et des vieilles maisons de
Palerme en renferment d'admirables, qui seraient clbres ailleurs que
dans cette le si riche en monuments.

Le petit clotre de l'glise San Giovanni degli Eremiti, une des plus
anciennes glises normandes de caractre oriental, bien que moins
remarquable que celui de Monreale, est encore bien suprieur  tout ce
que je connais de comparable.

En sortant du couvent, on pntre dans le jardin, d'o l'on domine toute
la valle pleine d'orangers en fleur. Un souffle continu monte de la
fort embaume, un souffle qui grise l'esprit et trouble les sens. Le
dsir indcis et potique qui hante toujours l'me humaine, qui rde
autour, affolant et insaisissable, semble sur le point de se raliser.
Cette senteur vous enveloppant soudain, mlant cette dlicate sensation
des parfums  la joie artiste de l'esprit, vous jette pendant quelques
secondes dans un bien-tre de pense et de corps qui est presque du
bonheur.

Je lve les yeux vers la haute montagne dominant la ville et j'aperois,
sur le sommet, la ruine que j'avais vue la veille. Un ami qui
m'accompagne interroge les habitants et on nous rpond que ce vieux
chteau fut, en effet, le dernier refuge des brigands siciliens. Encore
aujourd'hui, presque personne ne monte jusqu' cette antique forteresse,
nomme Castellaccio. On n'en connat mme gure le sentier, car elle est
sur une cime peu abordable. Nous y voulons aller. Un Palermitain, qui
nous fait les honneurs de son pays, s'obstine  nous donner un guide, et
ne pouvant en dcouvrir un qui lui semble sr du chemin, s'adresse,
sans nous prvenir, au chef de la police.

Et bientt un agent, dont nous ignorons la profession, commence  gravir
avec nous la montagne.

Mais il hsite lui-mme et s'adjoint, en route, un compagnon, nouveau
guide qui conduira le premier. Puis, tous deux demandent des indications
aux paysans rencontrs, aux femmes qui passent en poussant un ne devant
elles. Un cur conseille enfin d'aller droit devant nous. Et nous
grimpons, suivis de nos conducteurs.

Le chemin devient presque impraticable. Il faut escalader des rochers,
s'enlever  la force des poignets. Et cela dure longtemps. Un soleil
ardent, un soleil d'Orient nous tombe d'aplomb sur la tte.

Nous atteignons enfin le fate, au milieu d'un surprenant et superbe
chaos de pierres normes qui sortent du sol, grises, chauves, rondes ou
pointues, et emprisonnent le chteau sauvage et dlabr dans une trange
arme de rocs s'tendant au loin, de tous les cts, autour des murs.

La vue, de ce sommet, est une des plus saisissantes qu'on puisse
trouver. Tout autour du mont hriss se creusent de profondes valles
qu'enferment d'autres monts, largissant, vers l'intrieur de la Sicile,
un horizon infini de pics et de cimes. En face de nous, la mer;  nos
pieds, Palerme. La ville est entoure par ce bois d'orangers qu'on nomme
la Conque d'or, et ce bois de verdure noire s'tend, comme une tache
sombre, au pied des montagnes grises, des montagnes rousses, qui
semblent brles, ronges et dores par le soleil, tant elles sont nues
et colores.

Un de nos guides a disparu. L'autre nous suit dans les ruines. Elles
sont d'une belle sauvagerie et fort vastes. On sent, en y pntrant, que
personne ne les visite. Partout, le sol creus sonne sous les pas; par
place, on voit l'entre des souterrains. L'homme les examine avec
curiosit et nous dit que beaucoup de brigands ont vcu l dedans,
quelques annes plus tt. C'tait l leur meilleur refuge, et le plus
redout. Ds que nous voulons redescendre, le premier guide reparat;
mais nous refusons ses services, et nous dcouvrons sans peine un
sentier fort praticable qui pourrait mme tre suivi par des femmes.

Les Siciliens semblent avoir pris plaisir  grossir et  multiplier les
histoires de bandits pour effrayer les trangers; et, encore
aujourd'hui, on hsite  entrer dans cette le aussi tranquille que la
Suisse.

Voici une des dernires aventures  mettre au compte des rdeurs
malfaisants. Je la garantis vraie.

Un entomologiste fort distingu de Palerme, M. Ragusa, avait dcouvert
un coloptre qui fut longtemps confondu avec le _Polyphylla Olivieri_.
Or, un savant allemand, M. Kraatz, reconnaissant qu'il appartenait  une
espce bien distincte, dsira en possder quelques spcimens et crivit
 un de ses amis de Sicile, M. di Stephani, qui s'adressa  son tour 
M. Giuseppe Miraglia, pour le prier de lui capturer quelques-uns de ces
insectes. Mais ils avaient disparu de la cte. Juste  ce moment, M.
Lombardo Martorana, de Trapani, annona  M. di Stephani qu'il venait de
saisir plus de cinquante polyphylla.

M. di Stephani s'empressa de prvenir M. Miraglia par la lettre
suivante:

Mon cher Joseph,

Le _Polyphylla Olivieri_, ayant eu connaissance de tes intentions
meurtrires, a pris une autre route et il est all se rfugier sur la
cte de Trapani, o mon ami Lombarde en a dj captur plus de
cinquante individus.

Ici, l'aventure prend des allures tragi-comiques d'une invraisemblance
pique.

 cette poque, les environs de Trapani taient, parcourus, parat-il,
par un brigand nomm Lombardo.

Or, M. Miraglia jeta au panier la lettre de son ami. Le domestique vida
le panier dans la rue, puis, le ramasseur d'ordures passa et porta dans
la plaine ce qu'il avait recueilli. Un paysan, voyant dans la campagne
un beau papier bleu  peine froiss, le ramassa et le mit dans sa poche,
par prcaution ou par un besoin instinctif de lucre.

Plusieurs mois se passrent, puis, cet homme, ayant t appel  la
questure, laissa glisser cette lettre  terre. Un gendarme la saisit et
la prsenta au juge qui tomba en arrt sur les mots: _intentions
meurtrires, pris une autre roule, rfugis, capturs, Lombardo_. Le
paysan fut emprisonn, interrog, mis au secret. Il n'avoua rien. On le
garda et une enqute svre fut ouverte. Les magistrats publirent la
lettre suspecte, mais, comme ils avaient lu Patrouilla Olivuri au
lieu de Polyphylla, les entomologistes ne s'murent pas.

Enfin on finit par dchiffrer la signature de M. di Stephani, qui fut
appel au tribunal. Ses explications ne furent pas admises. M. Mraglia,
cit  son tour, finit par claircir le mystre.

Le paysan tait demeur trois mois en prison.

Un des derniers brigands siciliens fut donc, en vrit, une espce de
hanneton connu par les hommes de science sous le nom de _Polyphylla
Ragusa_.

Rien de moins dangereux aujourd'hui que de parcourir cette Sicile
redoute, soit en voiture, soit  cheval, soit mme  pied. Toutes les
excursions les plus intressantes, d'ailleurs, peuvent tre accomplies
presque entirement en voiture. La premire  faire est celle du temple
de Sgeste.

Tant de potes ont chant la Grce que chacun de nous en porte l'image
en soi; chacun croit la connatre un peu, chacun l'aperoit en songe
telle qu'il la dsire.

Pour moi, la Sicile a ralis ce rve; elle m'a montr la Grce; et
quand je pense  cette terre si artiste, il me semble que j'aperois de
grandes montagnes aux lignes douces, aux lignes classiques, et, sur les
sommets, des temples, ces temples svres, un peu lourds peut-tre, mais
admirablement majestueux, qu'on rencontre partout dans cette le.

Tout le monde a vu Poestum et admir les trois ruines superbes jetes
dans cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu'enferme, de
l'autre ct, un large cercle de monts bleutres. Mais si le temple de
Neptune est plus parfaitement conserv et plus pur (on le dit) que les
temples de Sicile, ceux-ci sont placs en des paysages si merveilleux,
si imprvus, que rien au monde ne peut faire imaginer l'impression
qu'ils laissent  l'esprit.

Quand on quitte Palerme, on trouve d'abord le vaste bois d'orangers
qu'on nomme la Conque d'or; puis le chemin de fer suit le rivage, un
rivage de montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin
s'incline vers l'intrieur de l'le et on descend  la station
d'Alcamo-Calatafimi.

Ensuite on s'en va,  travers un pays largement soulev comme une mer de
vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d'arbres, mais des
vignes et des rcoltes; et la route monte entre deux lignes interrompues
d'alos fleuris. On dirait qu'un mot d'ordre a pass parmi eux pour
leur faire pousser vers le ciel, la mme anne, presque au mme jour,
l'norme et bizarre, colonne que les potes ont tant chante. On suit 
perte de vue, la troupe infinie de ces plantes guerrires, paisses,
aigus, armes et cuirasses, qui semblent porter leur drapeau de
combat.

Aprs deux heures de route environ, on aperoit tout  coup deux hautes
montagnes, relies par une pente douce arrondie en croissant d'un sommet
 l'autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d'un temple grec;
d'un de ces puissants et beaux monuments que le peuple divin levait 
ses dieux humains.

Il faut, par un long dtour, contourner l'un de ces monts, et on
dcouvre de nouveau le temple qui se prsente alors de face. Il semble
maintenant appuy  la montagne, bien qu'un ravin profond l'en spare;
mais elle se dploie derrire lui, et au-dessus de lui, l'enserre,
l'entoure, semble l'abriter, le caresser. Et il se dtache
admirablement, avec ses trente-six colonnes doriques, sur l'immense
draperie verte qui sert de fond  l'norme monument, debout, tout seul,
dans cette campagne illimite.

On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu'on ne pouvait
placer l qu'un temple grec, et qu'on ne pouvait le placer que l. Les
matres dcorateurs qui ont appris l'art  l'humanit, montrent, surtout
en Sicile, quelle science profonde et raffine ils avaient de l'effet et
de la mise en scne. Je parlerai tout  l'heure des temples de Girgenti.
Celui de Sgeste semble avoir t pos au pied de cette montagne par un
homme de gnie qui avait eu la rvlation du point unique ou il devait
tre lev. Il anime,  lui tout seul, l'immensit du paysage; il la
fait vivante et divinement belle.

Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on
trouve les ruines du thtre.

Quand on visite un pays que les Grecs ont habit ou colonis, il suffit
de chercher leurs thtres pour trouver les plus beaux points de vue.
S'ils plaaient leurs temples, juste  l'endroit o ils pouvaient donner
le plus d'effet, o ils pouvaient le mieux orner l'horizon, ils
plaaient, au contraire, leurs thtres, juste  l'endroit d'o l'oeil
pouvait le plus tre mu par les perspectives.

Celui de Sgeste, au sommet d'une montagne, forme le centre d'un
amphithtre de monts dont la circonfrence atteint au moins cent
cinquante  deux cents kilomtres. On dcouvre encore d'autres sommets
au loin, derrire les premiers; et, par une large baie en face de vous,
la mer apparat, bleue entre les cimes vertes.

Le lendemain du jour o l'on a vu Sgeste, on peut visiter Slinonte,
immense amas de colonnes boules, tombes tantt en ligne, et cte 
cte, comme des soldats morts, tantt croules en chaos.

Ces ruines de temples gants, les plus vastes qui soient en Europe,
emplissent une plaine entire et couvrent encore un coteau, au bout de
la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable ple, o
sont choues quelques barques de pche, sans qu'on puisse dcouvrir o
habitent les pcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intresser,
d'ailleurs, que les archologues ou les mes potiques, mues par toutes
les traces du pass.

Mais Girgenti, l'ancienne Agrigente, place, comme Slinonte, sur la
cte sud de la Sicile, offre le plus tonnant ensemble de temples qu'il
soit donn de contempler.

Sur l'arte d'une cte longue, pierreuse, toute nue et rouge; d'un rouge
ardent, sans une herbe, sans un arbuste, et dominant la mer, la plage
et le port, trois temples superbes profilent, vus d'en bas, leurs
grandes silhouettes de pierre sur le ciel bleu des pays chauds.

Ils semblent debout dans l'air, au milieu d'un paysage magnifique et
dsol. Tout est mort, aride et jaune, autour d'eux, devant eux et
derrire eux. Le soleil a brl, mang la terre. Est-ce mme le soleil
qui a rong ainsi le sol, ou le feu profond qui brle toujours les
veines de cette le de volcans? Car, partout, autour de Girgenti,
s'tend la contre singulire des mines de soufre. Ici, tout est du
soufre, la terre, les pierres, le sable, tout.

Eux, les temples, demeures ternelles des dieux, morts comme leurs
frres les hommes, restent sur leur colline sauvage, loin l'un de
l'autre d'un demi-kilomtre environ.

Voici d'abord celui de Junon Lacinienne, qui renferma, dit-on, le fameux
tableau de Junon, par Zeuxis, qui avait pris pour modles les cinq plus
belles filles d'Acragas.

Puis le temple de la Concorde, un des mieux conservs de l'antiquit,
parce qu'il servit d'glise au moyen ge.

Plus loin les restes du temple d'Hercule.

Et, enfin, le gigantesque temple de Jupiter, vant par Polybe et dcrit
par Diodore, construit au Ve sicle, et contenant trente-huit
demi-colonnes de six mtres cinquante de circonfrence. Un homme peut se
tenir debout dans chaque cannelure.

Assis au bord de la route qui court au pied de cette cte surprenante,
on reste  rver devant ces admirables souvenirs du plus grand des
peuples artistes. Il semble qu'on ait devant soi l'Olympe entier,
l'Olympe d'Homre, d'Ovide, de Virgile, l'Olympe des dieux charmants,
charnels, passionns comme nous, faits comme nous, qui personnifiaient
potiquement toutes les tendresses, de notre coeur, tous les songes de
notre me, et tous les instincts de nos sens.

C'est l'antiquit tout entire qui se dresse sur ce ciel antique. Une
motion puissante et singulire pntre en vous, ainsi qu'une envie de
s'agenouiller devant ces restes augustes, devant ces restes laisss par
les matres de nos matres.

Certes, cette Sicile est, avant tout, une terre divine, car si l'on y
trouve ces dernires demeures de Junon, de Jupiter, de Mercure ou
d'Hercule, on y rencontre aussi les plus remarquables glises
chrtiennes qui soient au monde. Et le souvenir qui vous reste des
cathdrales de Cefalu, ou de Monreale, ainsi que de la chapelle
Palatine, cette unique merveille, est plus puissant et plus vif encore
que le souvenir des monuments grecs.

Au bout de la colline aux Temples de Girgenti commence une surprenante
contre qui semble le vrai royaume de Satan, car si, comme on le croyait
jadis, le diable habite dans un vaste pays souterrain, plein de soufre
en fusion, o il fait bouillir les damns, c'est en Sicile assurment
qu'il a tabli son mystrieux domicile.

La Sicile fournit presque tout le soufre du monde. C'est par _milliers_
qu'on trouve les mines de soufre dans cette le de feu.

Mais d'abord,  quelques kilomtres de la ville, on rencontre une
bizarre colline appele Maccaluba, compose d'argile et de calcaire, et
couverte de petits cnes de deux  trois pieds de haut. On dirait des
pustules, une monstrueuse maladie de la nature; car tous les cnes
laissent couler de la boue chaude, pareille  une affreuse suppuration
du sol; et ils lancent parfois des pierres  une grande hauteur, et ils
ronflent trangement en soufflant des gaz. Ils semblent grogner, sales,
honteux, petits volcans btards et lpreux, abcs crevs.

Puis nous allons visiter les mines de soufre. Nous entrons dans les
montages. C'est devant nous un vrai pays de dsolation, une terre
misrable qui semble maudite, condamne par la nature. Les vallons
s'ouvrent, gris, jaunes, pierreux, sinistres, portant la marque de la
rprobation divine, avec un superbe caractre de solitude et de
pauvret.

On aperoit enfin, de place en place, quelques vilains btiments, trs
bas. Ce sont les mines. On en compte, parat-il, plus de mille dans ce
bout de pays.

En pntrant dans l'enceinte de l'une d'elles, on remarque d'abord un
monticule singulier, gristre et fumant. C'est une vraie source de
soufre, due au travail humain.

Voici comment on l'obtient. Le soufre, tir des mines, est noirtre,
mlang de terre, de calcaire, etc., et forme une sorte de pierre dure
et cassante. Aussitt apport des galeries, on en construit une haute
butte, puis on met le feu dans le milieu. Alors un incendie lent,
continu, profond, ronge, pendant des semaines entires, le centre de la
montagne factice et dgage le soufre pur, qui entre en fusion et coule
ensuite, comme de l'eau, au moyen d'un petit canal.

On traite de nouveau le produit ainsi obtenu en des cuves o il bout et
achve de se nettoyer.

La mine o a lieu l'extraction ressemble  toutes les mines. On descend
par un escalier, troit, aux marches normes et ingales, en des puits
creuss en plein soufre. Les tages superposs communiquent par de
larges trous qui donnent de l'air aux plus profonds. On touffe,
cependant, au bas de la descente; on touffe et on suffoque asphyxi par
les manations sulfureuses et par l'horrible chaleur d'tuve qui fait
battre le coeur et couvre la peau de sueur.

De temps en temps, on rencontre, gravissant le rude escalier, une troupe
d'enfants chargs de corbeilles. Ils haltent et rlent, ces misrables
gamins accabls sous la charge. Ils ont dix ans, douze ans, et ils
refont, quinze fois en un seul jour, l'abominable voyage, moyennant un
sou par descente. Ils sont petits, maigres, jaunes, avec des yeux
normes et luisants, des figures fines aux lvres minces qui montrent
leurs dents, brillantes comme leurs regards.

Cette exploitation rvoltante de l'enfance est une des choses les plus
pnibles qu'on puisse voir.

Mais il existe sur une autre cte de l'le, ou plutt  quelques heures
de la cte, un si prodigieux phnomne naturel, qu'on oublie; quand on
l'a vu, ces mines empoisonnes o l'on tue des enfants. Je veux parler
du Volcano, fantastique fleur de soufre, close en pleine mer.

On part de Messine,  minuit, dans un malpropre bateau  vapeur, o les
passagers des premires ne trouvent mme pas de bancs pour s'asseoir sur
le pont.

Aucun souffle de brise; seule, la marche du btiment trouble l'air calme
endormi sur l'eau.

Les rives de Sicile et les rives de la Calabre exhalent une si puissante
odeur d'orangers fleuris, que le dtroit tout entier en est parfum
comme une chambre de femme. Bientt, la ville s'loigne, nous passons
entre Charybde et Scylla, les montagnes s'abaissent derrire nous, et,
au-dessus d'elles, apparat la cime crase et neigeuse de l'Etna, qui
semble coiff d'argent sous la clart de la pleine lune.

Puis on sommeille un peu, berc par le bruit monotone de l'hlice, pour
rouvrir les yeux  la lumire du jour naissant.

Voici l-bas, en face de nous, les Lipari. La premire,  gauche, et la
dernire  droite, jettent sur le ciel une paisse fume blanche. Ce
sont le Volcano et le Stromboli. Entre ces deux volcans, on aperoit
Lipari, Filicuri, Alicuri, et quelques lots trs bas.

Et le btiment s'arrte bientt devant la petite le et la petite ville
de Lipari.

Quelques maisons blanches au pied d'une grande cte verte. Rien de plus,
pas d'auberge, aucun tranger n'abordant sur cette le.

Elle est fertile, charmante, entoure de rochers admirables, aux formes
bizarres, d'un rouge puissant et doux. On y trouve des eaux thermales
qui furent autrefois frquentes, mais l'vque Todaso fit dtruire les
bains qu'on avait construits, afin de soustraire son pays  l'affluence
et  l'influence des trangers.

Lipari est termine, au nord, par une singulire montagne blanche, qu'on
prendrait de loin pour une montagne de neige, sous un ciel plus froid.
C'est de l qu'on tire la pierre ponce pour le monde entier.

Mais je loue une barque pour aller visiter Volcano.

Entran par quatre rameurs, elle suit la cte fertile, plante de
vignes. Les reflets des rochers rouges sont tranges dans la mer bleue.
Voici le petit dtroit qui spare les deux les. Le cne du Volcano sort
des flots, comme un volcan noy jusqu' sa tte.

C'est un lot sauvage, dont le sommet atteint environ 400 mtres et dont
la surface est d'environ 20 kilomtres carrs. On contourne, avant de
l'atteindre, un autre lot, le Volcanello, qui sortit brusquement de la
mer vers l'an 200 avant J.-C. et qu'une troite langue de terre, balaye
par les vagues aux jours de tempte, unit  son frre an.

Nous voici au fond d'une baie plate, en face du cratre qui fume.  son
pied, une maison habite par un Anglais qui dort, parat-il, en ce
moment, sans quoi je ne pourrais gravir le volcan que cet industriel
exploite; mais il dort, et je traverse un grand jardin potager, puis
quelques vignes, proprit de l'Anglais, puis un vrai bois de gents
d'Espagne en fleur. On dirait une immense charpe jaune, enroule autour
du cne pointu, dont la tte aussi est jaune, d'un jaune aveuglant sous
l'clatant soleil. Et je commence  monter par un troit sentier qui
serpente dans la cendre et dans la lave, va, vient et revient, escarp,
glissant et dur. Parfois, comme on voit en Suisse des torrents tomber
des sommets, on aperoit une immobile cascade de soufre qui s'est
panche par une crevasse.

On dirait des ruisseaux de ferie, de la lumire fige, des coules de
soleil.

J'atteins enfin, sur le fate, une large plate-forme autour du grand
cratre. Le sol tremble, et, devant moi, par un trou gros comme la tte
d'un homme, s'chappe avec violence un immense jet de flamme et de
vapeur, tandis qu'on voit s'pandre des lvres de ce trou le soufre
liquide, dor par le feu. Il forme, autour de cette source fantastique,
un lac jaune bien vite durci.

Plus loin, d'autres crevasses crachent aussi des vapeurs blanches qui
montent lourdement dans l'air bleu.

J'avance avec crainte sur la cendre chaude et la lave jusqu'au bord du
grand cratre. Rien de plus surprenant ne peut frapper l'oeil humain.

Au fond de cette cuve immense, appele la Fossa, large de cinq cents
mtres et profonde de deux cents mtres environ, une dizaine de fissures
gantes et de vastes trous ronds vomissent du feu, de la fume et du
soufre, avec un bruit formidable de chaudires. On descend, le long des
parois de cet abme, et on se promne jusqu'au bord des bouches
furieuses du volcan. Tout est jaune autour de moi, sous mes pieds et sur
moi, d'un jaune aveuglant, d'un jaune affolant. Tout est jaune: le sol,
les hautes murailles et le ciel lui-mme. Le soleil jaune verse dans ce
gouffre mugissant sa lumire ardente, que la chaleur de cette cuve de
soufre rend douloureuse comme une brlure. Et l'on voit bouillir le
liquide jaune qui coule, on voit fleurir d'tranges cristaux, mousser
des acides clatants et bizarres au bord des lvres rouges des foyers.

L'Anglais qui dort au pied du mont, cueille, exploite et vend ces
acides, ces liquides, tout ce que vomit le cratre; car tout cela,
parat-il, vaut de l'argent, beaucoup d'argent.

Je reviens lentement, essouffl, haletant, suffoqu par l'haleine
irrespirable du volcan; et bientt, remont au sommet du cne,
j'aperois toutes les Lipari grenes sur les flots.

L-bas, en face, se dresse le Stromboli: tandis que, derrire moi,
l'Etna gigantesque semble regarder au loin ses enfants et ses
petits-enfants.

De la barque, en revenants j'avais dcouvert une le cache derrire
Lipari. Le batelier la nomma: Salina. C'est sur elle qu'on rcolte le
vin de Malvoisie.

Je voulus boire  sa source mme une bouteille de ce vin fameux. On
dirait du sirop de soufre. C'est bien le vin des volcans, pais, sucr,
dor et tellement soufr, que le got vous en reste au palais jusqu'au
soir: le vin du diable.

Le sale vapeur qui m'a amen me remmne. D'abord, je regarde le
Stromboli, montagne ronde et haute, dont la tte fume et dont le pied
s'enfonce dans la mer. Ce n'est rien qu'un cne norme qui sort de
l'eau. Sur ses flancs, on distingue quelques maisons accroches comme
des coquilles marines au dos d'un rocher. Puis mes yeux se tournent vers
la Sicile, o je reviens, et ils ne peuvent plus se dtacher de l'Etna
accroupi sur elle, l'crasant de son poids formidable, monstrueux, et
dominant de sa tte couverte de neige toutes les autres montagnes de
l'le.

Elles ont l'air de naines, ces grandes montagnes, au-dessous de lui; et
lui-mme il semble bas, tant il est large et pesant. Pour comprendre les
dimensions de ce lourd gant, il faut le voir de la pleine mer.

 gauche, se montrent les rives montueuses de la Calabre, et le dtroit
de Messine s'ouvre comme l'embouchure d'un fleuve. On y pntre pour
entrer bientt dans le port.

La ville n'a rien d'intressant. On prend, ds le jour mme, le chemin
de fer pour Catane. Il suit une cte admirable, contourne des golfes
bizarres que peuplent, au fond des baies, au bord des sables, de petits
villages blancs. Voici Taormine.

Un homme n'aurait  passer qu'un jour en Sicile et demanderait: Que
faut-il y voir?--Je lui rpondrais sans hsiter: Taormine.

Ce n'est rien qu'un paysage, mais un paysage o l'on trouve tout ce qui
semble fait sur la terre pour sduire les yeux, l'esprit et
l'imagination.

Le village est accroch sur une grande montagne, comme s'il et roul du
sommet, mais on ne fait que le traverser, bien qu'il contienne quelques
jolis restes du Pass, et l'on va au thtre grec, pour y voir coucher
le soleil.

J'ai dit, en parlant du thtre de Sgeste, que les Grecs savaient
choisir, en dcorateurs incomparables, le lieu unique o devait tre
construit le thtre, cet endroit fait pour le bonheur des sens
artistes.

Celui de Taormine est si merveilleusement plac qu'il ne doit pas
exister, par le monde entier, un autre point comparable. Quand on a
pntr dans l'enceinte, visit la scne, la seule qui soit parvenue
jusqu' nous en bon tat de conservation, on gravit les gradins bouls
et couverts d'herbe, destins autrefois au public, et qui pouvaient
contenir 35,000 spectateurs, et on regarde.

On voit d'abord la ruine, triste, superbe, croule, o restent debout,
toutes blanches encore, de charmantes colonnes de marbre coiffes de
leurs chapiteaux; puis, par-dessus les murs, on aperoit au-dessous de
soi la mer  perte de vue, la rive qui s'en va jusqu' l'horizon, seme
de rochers normes, borde de sables dors, et peuple de villages
blancs; puis  droite, au-dessus de tout, dominant tout, emplissant la
moiti du ciel de sa masse, l'Etna couvert de neige, et qui fume,
l-bas.

O sont donc les peuples qui sauraient, aujourd'hui, faire des choses
pareilles? O sont donc les hommes qui sauraient construire pour
l'amusement des foules des difices comme celui-ci?

Ces hommes-l, ceux d'autrefois, avaient une, me et des yeux qui ne
ressemblaient point aux ntres, et dans leurs veines, avec leur sang,
coulait quelque chose de disparu: l'amour et l'admiration du Beau.

Mais nous repartons vers Catane, d'o je veux gravir le volcan.

De temps en temps, entre deux monts, on l'aperoit coiff d'un nuage
immobile de vapeurs sorties du cratre.

Partout, autour de nous, le sol est brun, d'une couleur de bronze. Le
train court sur un rivage de lave.

Le monstre est loin, pourtant,  36 ou 40 kilomtres, peut-tre. On
comprend alors combien il est norme. De sa gueule noire et dmesure,
il a vomi, de temps en temps, un flot brillant de bitume qui, coulant
sur ses pentes douces ou rapides, comblant des valles, ensevelissant
des villages, noyant des hommes comme un fleuve, est venu s'teindre
dans la mer en la refoulant devant lui. Ils ont fait des falaises, des
montagnes, des ravins, ces flots lents, pteux et rouges, et, devenus
sombres en se durcissant, ils ont tendu, tout autour de l'immense
volcan, un pays noir et bizarre, crevass, bossel, tortueux,
invraisemblable, dessin par le hasard des ruptions et la fantaisie
effrayante des laves chaudes.

Quelquefois, l'Etna demeure tranquille pendant des sicles, soufflant
seulement dans le ciel la fume pesante de son cratre. Alors, sous les
pluies et sous le soleil, les laves des anciennes coules se
pulvrisent, deviennent une sorte de cendre, de terre sablonneuse et
noire, o poussent des oliviers, des orangers, des citronniers, des
grenadiers, des vignes, des rcoltes.

Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que Aci-Reale, au
milieu d'un bois d'orangers et d'oliviers. Puis, parfois,  travers les
arbres, on aperoit de nouveau un large flot noir qui a rsist au
temps, qui a gard les formes de tous les bouillonnements, des contours
extraordinaires, des apparences de btes enlaces, de membres tordus.

Voici Catane, une vaste et belle ville, construite entirement sur la
lave. Des fentres du Grand-Htel nous dcouvrons toute la cime de
l'Etna.

Avant d'y monter, crivons en quelques lignes son histoire.

Les anciens en faisaient l'atelier de Vulcain. Pindare dcrit l'ruption
de 476, mais Homre ne le mentionne pas comme volcan. Il avait
cependant forc dj, avant l'poque historique, les Sicanes  fuir loin
de lui. On connat environ 80 ruptions.

Les plus violentes furent celles de 396, 126, et 122 avant J.-C., puis
celles de 1169, 1329, 1537, et, surtout, celle de 1669, qui chassa de
leurs habitations plus de 27,000 personnes et en fit prir un grand
nombre.

C'est alors que sortirent brusquement de terre deux hautes montagnes,
les monts Rossi.

En 1693, une ruption, accompagne d'un terrible tremblement de terre,
dtruisit 40 villes environ et ensevelit sous les dcombres prs de
100,000 personnes. En 1755, une autre ruption causa de nouveaux,
d'pouvantables ravages. Celles de 1792,1843,1852,1865,1874, 1879 et
1882 furent galement violentes et meurtrires. Tantt les laves
s'lancent du grand cratre; tantt elles s'ouvrent des issues de 59 
60 mtres de large sur les flancs de la montagne et s'chappent de ces
crevasses en coulant vers la plaine.

Le 26 mai 1879, la lave, sortie d'abord du cratre de 1874, a jailli
bientt d'un nouveau cne de 170 mtres de haut, soulev, sous leur
effort,  une altitude de 2,450 mtres environ. Elle est descendue
rapidement, traversant la route de Linguaglossa  Rondazzo, et s'est
arrte prs de la rivire d'Alcantara. La superficie de cette coule
est de 22,860 hectares, bien que l'ruption n'ait pas dur plus de dix
jours.

Pendant ce temps, le cratre du sommet lanait seulement des vapeurs
paisses, du sable et des cendres.

Grce  l'excessive complaisance de M. Ragusa, membre du Club Alpin, et
propritaire du Grand-Htel, nous avons fait, avec une extrme facilit,
l'ascension de ce volcan, ascension un peu fatigante, mais nullement
prilleuse.

Une voiture nous conduisit d'abord  Nicolosi,  travers des champs et
des jardins pleins d'arbres pousss dans la lave pulvrise. De temps en
temps, on traverse d'normes coules que coupe l'entaille de la route,
et partout le sol est noir.

Aprs trois heures de marche et de monte douce, on arrive au dernier
village au pied de l'Etna, Nicolosi, situ dj  700 mtres d'altitude
et  14 kilomtres de Catane.

L, on laisse la voiture pour prendre des guides, des mulets, des
couvertures, des bas et des gants de laine, et on repart.

Il est quatre heures de l'aprs-midi. L'ardent soleil des pays
orientaux tombe sur cette terre trange, la chauffe et la brle.

Les btes vont lentement, d'un pas accabl, dans la poussire qui
s'lve autour d'elles comme un nuage. La dernire, qui porte les
paquets et les provisions, s'arrte  tout instant, semble dsole par
la ncessit de refaire, encore une fois, ce voyage inutile et pnible.

Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes plantes dans
la lave, les unes jeunes, les autres vieilles. Puis voici une lande, une
lande de lave couverte de gents fleuris, une lande d'or; puis nous
traversons l'norme coule de 1882; et nous demeurons effars devant ce
fleuve immense, noir et immobile, devant ce fleuve bouillonnant et
ptrifi, venu de l-haut, du sommet qui fume, si loin, si loin,  20
kilomtres environ. Il a suivi des valles, contourn des pics, travers
des plaines, ce fleuve; et le voici  prsent prs de nous, arrt
soudain dans sa marche quand sa source de feu s'est tarie.

Nous montons, laissant  gauche les monts Rossi, et dcouvrant sans
cesse d'autres monts, innombrables, appels par les guides les fils de
l'Etna, pousss autour du monstre, qui porte ainsi un collier de
volcans. Ils sont 350 environ, ces noirs enfants de l'aeul, et beaucoup
d'entre eux atteignent la taille du Vsuve.

Maintenant, nous traversons un maigre bois pouss toujours dans la lave,
et soudain le vent s'lve. C'est d'abord un souffle brusque et violent
que suit un moment de calme, puis une rafale furieuse,  peine
interrompue, qui soulve et emporte un flot pais de poussire.

Nous nous arrtons derrire une muraille de lave pour attendre, et nous
demeurons l jusqu' la nuit. Il faut enfin repartir, bien que la
tempte continue.

Et, peu  peu, le froid nous prend, ce froid pntrant des montagnes,
qui gle le sang et paralyse les membres. Il semble cach, embusqu dans
le vent; il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glace. Nous
allons, envelopps dans nos couvertures, tout blancs comme des Arabes,
des gants aux mains, la tte encapuchonne, laissant marcher nos mulets
qui se suivent et trbuchent dans le sentier raboteux et obscur.

Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habite par cinq ou six
bcherons. Le guide dclare qu'il est impossible d'aller plus loin par
cet ouragan et nous demandons l'hospitalit pour la nuit. Les hommes se
relvent, allument du feu et nous cdent deux maigres paillasses qui
semblent ne contenir que des puces. Toute la cabane frissonne et tremble
sous les secousses de la tempte, et l'air passe avec furie par les
tuiles disjointes du toit.

Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne.

Aprs quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour est
venu et le vent se calme.

Autour de nous, s'tend maintenant un pays noir et vallonn, montant
doucement vers la rgion des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied
du dernier cne, haut de 300 mtres.

Bien que le soleil s'lve au milieu d'un ciel tout bleu, le froid, le
cruel froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous brle
la peau. Nos mulets, l'un derrire l'autre, suivent lentement le sentier
tortueux qui contourne toutes les fantaisies de la lave.

Voici la premire plaine de neige. On l'vite par un crochet. Mais une
autre la suit bientt, qu'il faut traverser en ligne droite. Les btes
hsitent, la ttent du pied, s'avancent avec prcaution. Soudain, j'ai
la sensation brusque de m'engloutir dans le sol. Les deux jambes de
devant de mon mulet, crevant la crote qui les porte, ont pntr
jusqu'au poitrail. La bte se dbat, affole, se relve, enfonce de
nouveau des quatre pieds, se relve encore, pour retomber toujours.

Les autres en font autant. Nous devons sauter  terre, les calmer, les
aider, les traner.  tout instant, elles plongent ainsi jusqu'au ventre
dans cette mousse blanche et froide o nos pieds aussi pntrent parfois
jusqu'aux genoux. Entre ces passages de neige qui comble les vallons,
nous retrouvons la lave, de grandes plaines de lave pareilles  des
champs immenses de velours noir, brillant sous le soleil avec autant
d'clat que la neige elle-mme. C'est la _rgion dserte_, la rgion
morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute noire, aveuglante,
horrible et superbe, inoubliable.

Aprs quatre heures de marche et d'efforts, nous atteignons la Casa
Inglese, petite maison de pierre, entoure de glace, presque ensevelie
sous la neige au pied du dernier cne qui se dresse derrire, norme et
tout droit, couronn de fume.

C'est ici qu'on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller
voir se lever le soleil au bord du cratre. Nous y laissons les mulets
et nous commenons  gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cde
sous le pied, o l'on ne peut s'accrocher, se retenir  rien, o l'on
redescend un pas sur trois. On va soufflant, haletant, enfonant dans le
sol mou le bton ferr, s'arrtant  tout moment.

On doit alors piquer entre ses jambes ce bton pour ne point glisser et
redescendre, car la pente est si rapide qu'on n'y peut mme tenir assis.

Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mtres. Depuis
quelque temps, dj, des vapeurs de soufre nous prennent  la gorge.
Nous avons aperu, tantt sur la droite, tantt sur la gauche, de grands
jets de fume sortant par des fissures du sol; nous avons pos nos mains
sur de grosses pierres brlantes. Enfin nous atteignons une troite
plate-forme. Devant nous, une nue paisse s'lve lentement, comme un
rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avanons encore quelques
pas, le nez et la bouche envelopps, pour n'tre point suffoqus par le
soufre; et soudain, devant nos pieds, s'ouvre un prodigieux, un
effroyable abme qui mesure environ _cinq_ kilomtres de circonfrence.
On distingue  peine,  travers les vapeurs suffocantes, l'autre bord de
ce trou monstrueux, large de 1,500 mtres, et dont la muraille toute
droite s'enfonce vers le mystrieux et terrible pays de feu.

La bte est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde
fume s'chappe de la prodigieuse chemine, haute de 3,312 mtres.

Autour de nous c'est plus trange encore. Toute la Sicile est cache par
des brumes qui s'arrtent au bord des ctes, voilant seulement la terre,
de sorte, que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus
des nuages, si haut, si haut, que la Mditerrane, s'tendant partout 
perte de vue, a l'air d'tre encore du ciel bleu. L'azur nous enveloppe
donc de tous les cts. Nous sommes debout sur un mont surprenant, sorti
des nuages et noy dans le ciel, qui s'tend sur nos ttes, sous nos
pieds, partout.

Mais, peu  peu, les nues rpandues sur l'le s'lvent autour de nous,
enfermant bientt l'immense volcan au milieu d'un cercle de nuages, d'un
gouffre de nuages. Nous sommes maintenant,  notre tour, au fond d'un
cratre tout blanc, d'o l'on n'aperoit plus que le firmament bleu,
l-haut, en regardant en l'air.

En d'autres jours, le spectacle est tout diffrent, dit-on.

On attend le lever du soleil qui apparat derrire les ctes de la
Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu'au pied de
l'Etna, dont la silhouette sombre et dmesure couvre la Sicile entire
de son immense triangle, qui s'efface  mesure que l'astre s'lve. On
dcouvre alors un panorama ayant plus de 400 kilomtres de diamtre, et
1,300 de circonfrence, avec l'Italie au nord et les les Lipari, dont
les deux volcans semblent saluer leur pre; puis, tout au sud, Malte, 
peine visible. Dans les ports de la Sicile, les navires ont l'air
d'insectes sur la mer.

Alexandre Dumas pre a fait de ce spectacle une description trs
heureuse et trs enthousiaste.

Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cne rapide
du cratre, et nous entrons bientt dans l'paisse ceinture de nuages
qui enveloppe la cime du mont. Aprs une heure de marche  travers les
brumes, nous l'avons enfin franchie et nous dcouvrons, sous nos pieds,
l'le dentele et verte, avec ses golfes, ses caps, ses villes, et la
grande mer toute bleue qui l'enferme.

Revenus  Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse.

C'est par cette petite ville singulire et charmante qu'il faut
terminer une excursion en Sicile. Elle fut illustre autant que les plus
grandes cits; ses tyrans eurent des rgnes clbres comme celui de
Nron; elle produit un vin rendu fameux par les potes; elle a, sur les
bords du golfe qu'elle domine, un tout petit fleuve, l'Anapo, o pousse
le papyrus, gardien secret de la pense; et elle enferme dans ses murs
une des plus belles Vnus du monde.

Des gens traversent des continents pour aller en plerinage  quelque
statue miraculeuse,--moi, j'ai port mes dvotions  la Vnus de
Syracuse!

Dans l'album d'un voyageur, j'avais vu la photographie de cette sublime
femelle de marbre; et je devins amoureux d'elle, comme on est amoureux
d'une femme. Ce fut elle, peut-tre, qui me dcida  faire ce voyage; je
parlais d'elle et je rvais d'elle  tout instant, avant de l'avoir vue.

Mais nous arrivions trop tard pour pntrer dans le muse confi aux
soins du savant professeur Francesco Saverio Cavalari, qui, Empdocle
moderne, descendit boire une tasse de caf dans le cratre de l'Etna.

Il me faut donc parcourir la ville, btie sur un lot, et spare de la
terre par trois enceintes, entre lesquelles passent trois bras de mer.
Elle est petite, jolie, assise au bord du golfe, avec des jardins et des
promenades qui descendent jusqu'aux flots.

Puis nous allons aux Latomies, immenses excavations  ciel ouvert, qui
furent d'abord des carrires et devinrent ensuite des prisons o furent
enferms, pendant huit mois, aprs la dfaite de Nicias, les Athniens
capturs, torturs par la faim, la soif, l'horrible chaleur de cette
cuve, et la fange grouillante o ils agonisaient.

Dans l'une d'elles, la Latomie du Paradis, on remarque, au fond d'une
grotte, une ouverture bizarre, appele oreille de Denys, qui venait
couter au bord de ce trou, disait-on, les plaintes de ses victimes.
D'autres versions ont cours aussi. Certains savants ingnieux prtendent
que cette grotte, mise en communication avec le thtre, servait de
salle souterraine pour les reprsentations auxquelles elle prtait
l'cho de sa sonorit prodigieuse; car les moindres bruits y prennent
une surprenante rsonance.

La plus curieuse des Latomies est assurment celle des Capucins, vaste
et profond jardin divis par des votes, des arches, des rocs normes et
enferm en des falaises blanches.

Un peu plus loin, on visite les catacombes, dont l'tendue atteindrait
200 hectares, et o M. Cavalari dcouvrit un des plus beaux sarcophages
chrtiens qui soient connus.

Et puis on rentre dans l'humble htel qui domine la mer et on reste tard
 rver, en regardant l'oeil rouge et l'oeil bleu d'un navire  l'ancre.

Aussitt le matin venu, comme notre visite est annonce, on nous ouvre
les portes du ravissant petit palais qui renferme les collections et les
oeuvres d'art del ville.

En pntrant dans le muse, je l'aperus au fond d'une salle, et belle
comme je l'avais devine.

Elle n'a point de tte, un bras lui manque; mais jamais la forme humaine
ne m'est apparue plus admirable et plus troublante.

Ce n'est point la femme potise, la femme idalise, la femme divine ou
majestueuse comme la Vnus de Milo, c'est la femme telle qu'elle est,
telle qu'on l'aime, telle qu'on la dsire, telle qu'on la veut
treindre.

Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la
jambe un peu lourde, c'est une Vnus charnelle, qu'on rve couche en la
voyant debout. Son bras tomb cachait ses seins; de la main qui lui
reste elle soulve une draperie dont elle couvre, avec un geste
adorable, les charmes les plus mystrieux. Tout le corps est fait,
conu, pench pour ce mouvement, toutes les lignes s'y concentrent,
toute la pense y va. Ce geste simple et naturel, plein de pudeur et
d'impudicit, qui cache et montre, voile et rvle, attire et drobe,
semble dfinir toute l'attitude de la femme sur la terre.

Et le marbre est vivant. On le voudrait palper, avec la certitude qu'il
cdera sous la main, comme de la chair.

Les reins, surtout, sont inexprimablement anims et beaux. Elle se
droule avec tout son charme, cette ligne onduleuse et grasse des dos
fminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour
des paules, dans la rondeur dcroissante des cuisses et dans la lgre
courbe du mollet aminci jusqu'aux chevilles, toutes les modulations de
la grce humaine.

Une oeuvre d'art n'est suprieure que si elle est, en mme temps, un
symbole et l'expression exacte d'une ralit.

La Vnus de Syracuse est une femme, et c'est aussi le symbole de la
chair.

Devant la tte de la Joconde, on se sent obsd par on ne sait quelle
tentation d'amour nervant et mystique. Il existe aussi des femmes
vivantes dont les yeux nous donnent ce rve d'irralisable et
mystrieuse tendresse. On cherche en elles autre chose derrire ce qui
est, parce qu'elles paraissent contenir et exprimer un peu de
l'insaisissable idal. Nous le poursuivons sans jamais l'atteindre,
derrire toutes les surprises de la beaut qui semble contenir de la
pense, dans l'infini du regard, qui n'est qu'une nuance de l'iris, dans
le charme du sourire venu d'un pli de la lvre et d'un clair d'mail,
dans la grce du mouvement n du hasard et de l'harmonie des formes.

Ainsi les potes, impuissants dcrocheurs d'toiles, ont toujours t
tourments par la soif de l'amour mystique. L'exaltation naturelle d'une
me potique, exaspre par l'excitation artistique, pousse ces tres
d'lite  concevoir une sorte d'amour nuageux perdument tendre,
extatique, jamais rassasi, sensuel sans tre charnel, tellement
dlicat qu'un rien le fait s'vanouir, irralisable et surhumain. Et ces
potes sont, peut-tre, les seuls hommes qui n'aient jamais aim une
femme, une vraie femme en chair et en os, avec ses qualits de femme,
ses dfauts de femme, son esprit de femme restreint et charmant, ses
nerfs de femme et sa troublante femellerie.

Toute crature devant qui s'exalte leur rve est le symbole d'un tre
mystrieux, mais ferique: l'tre qu'ils chantent, ces chanteurs
d'illusions. Elle est, cette vivante adore par eux, quelque chose comme
la statue peinte, image d'un dieu devant qui s'agenouille le peuple. O
est ce dieu? Quel est ce dieu? Dans quelle partie du ciel habite
l'inconnue qu'ils ont tous idoltre, ces fous, depuis le premier rveur
jusqu'au dernier? Sitt qu'ils touchent une main qui rpond  leur
pression, leur me s'envole dans l'invisible songe, loin de la charnelle
ralit.

La femme qu'ils treignent, ils la transforment, la compltent, la
dfigurent avec leur art de potes. Ce ne sont pas ses lvres qu'ils
baisent, ce sont les lvres rves. Ce n'est pas au fond de ses yeux
bleus ou noirs que se perd ainsi leur regard exalt, c'est dans quelque
chose d'inconnu et d'inconnaissable! L'oeil de leur matresse n'est que
la vitre par laquelle ils cherchent  voir le paradis de l'amour idal.

Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner  nos mes cette rare
illusion, d'autres ne font qu'exciter en nos veines l'amour imptueux
d'o sort notre race.

La Vnus de Syracuse est la parfaite expression de cette beaut
puissante, saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros, est,
dit-on, la Vnus Callipyge dcrite par Athne et Lampride; et qui fut
donne par Hliogabale aux Syracusains.

Elle n'a pas de tte! Qu'importe? Le symbole en est devenu plus complet.
C'est un corps de femme qui exprime toute la posie relle de la
caresse.

Schopenhauer a dit que la nature, voulant perptuer l'espce, a fait de
la reproduction un pige.

Cette forme de marbre, vue  Syracuse, c'est bien le pige humain devin
par l'artiste antique, la femme qui cache et montre l'affolant mystre
de la vie.

Est-ce un pige? Tant pis! Elle appelle la bouche, elle attire la main,
elle offre aux baisers la palpable ralit de la chair admirable, de la
chair lastique et blanche, ronde et ferme et dlicieuse sous
l'treinte.

Elle est divine, non pas parce qu'elle exprime une pense, mais
seulement parce qu'elle est belle.

Et on songe, en l'admirant, au blier de bronze de Syracuse, le plus
beau morceau du muse de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute
l'animalit du monde. La bte puissante est couche, le corps sur ses
pattes et la tte tourne  gauche. Et cette tte d'animal semble une
tte de dieu, de dieu bestial, impur et superbe. Le front est large et
fris, les yeux carts, le nez en bosse, long, fort et ras, d'une
prodigieuse expression brutale. Les cornes, rejetes en arrire,
tombent, s'enroulent et se recourbent, cartant leurs pointes aigus
sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mmes  deux cornes. Et
le regard de la bte vous pntre, stupide, inquitant et dur. On sent
le fauve en approchant de ce bronze.

Quels sont donc les deux artistes merveilleux qui ont ainsi formul,
sous deux aspects si diffrents, la simple beaut de la crature?

Voil les deux seules statues qui m'aient laiss, comme des tres,
l'envie ardente de les revoir.

Au moment de sortir, je donne encore  cette croupe de marbre ce dernier
regard de la porte qu'on jette aux femmes aimes, en les quittant, et je
monte aussitt en barque pour aller saluer, devoir d'crivain, les
papyrus de l'Anapo.

On traverse le golfe d'un bord  l'autre et on aperoit, sur la rive
plate et nue, l'embouchure d'une trs petite rivire, presque un
ruisseau, o le bateau s'engage.

Le courant est fort et dur  remonter. Tantt on rame, tantt on se sert
de la gaffe pour glisser sur l'eau qui court, rapide, entre deux berges
couvertes de fleurs jaunes, petites, clatantes, deux berges d'or.

Voici des roseaux que nous froissons en passant, qui se penchent et se
relvent, puis, le pied dans l'eau, des iris bleus, d'un bleu violent,
sur qui voltigent d'innombrables libellules aux ailes de verre, nacres
et frmissantes, grandes comme des oiseaux-mouches. Maintenant, sur les
deux talus qui nous emprisonnent, poussent des chardons gants et des
liserons dmesurs, enlaant ensemble les plantes de la terre et les
roseaux du ruisseau.

Sous nous, au fond de l'eau, c'est une fort de grandes herbes
onduleuses qui remuent, flottent, semblent nager dans le courant qui les
agite.

Puis l'Anapo se spare de l'antique Cyan, son tributaire. Nous allons
toujours  coups de perche entre les berges. Le ruisseau serpente avec
de charmants points de vue, des perspectives fleuries et coquettes. Une
le apparat enfin, pleine d'arbustes tranges. Les tiges frles et
triangulaires, hautes de neuf  douze pieds, portent  leur sommet des
touffes rondes de fils verts, longs, minces et souples comme des
cheveux. On dirait des ttes humaines devenues plantes, jetes dans
l'eau sacre de la source par un des dieux paens qui vivaient l jadis.
C'est le papyrus antique.

Les paysans, d'ailleurs, appellent ce roseau: _parruca_.

En voici d'autres plus loin, un bois entier. Ils frmissent, murmurent,
se penchent, mlent leurs fronts poilus, les heurtent, semblent parler
de choses inconnues et lointaines.

N'est-il pas trange que l'arbuste vnrable, qui nous apporta la pense
des morts, qui fut le gardien du gnie humain, ait, sur son corps infime
d'arbrisseau, une grosse crinire paisse et flottante, ainsi que celle
des potes?

Nous revenons  Syracuse alors que le soleil se couche; et nous
regardons, dans la rade, un paquebot qui vient d'arriver et qui, ce soir
mme, nous emportera vers l'Afrique.

       *       *       *       *       *




D'ALGER  TUNIS

I


Sur les quais d'Alger, dans les rues des villages indignes, dans les
plaines du Tell, sur les montagnes du Sahel ou dans les sables du
Sahara, tous ces corps draps comme en des robes de moines, la tte
encapuchonne sous le turban flottant par derrire, ces traits svres,
ces regards fixes, ont l'air d'appartenir  des religieux d'un mme
ordre austre, rpandus sur la moiti du globe.

Leur dmarche mme est celle de prtres; leurs gestes, ceux d'aptres
prcheurs; leur attitude, celle de mystiques pleins de mpris du monde.

Nous sommes, en effet, chez des hommes o l'ide religieuse domine
tout, efface tout, rgle les actions, treint les consciences, moule les
coeurs, gouverne la pense, prime tous les intrts, toutes les
proccupations, toutes les agitations.

La religion est la grande inspiratrice de leurs actes, de leur me, de
leurs qualits et de leurs dfauts. C'est par elle, pour elle qu'ils
sont bons, braves, attendris, fidles, car ils semblent n'tre rien par
eux-mmes, n'avoir aucune qualit qui ne leur soit inspire ou commande
par leur foi. Nous ne dcouvrons gure la nature spontane ou primitive
de l'Arabe sans qu'elle ait t, pour ainsi dire, recre par sa
croyance, par le Coran, par l'enseignement de Mohammed. Jamais aucune
autre religion ne s'est incarne ainsi en des tres.

Allons donc les voir prier dans leur mosque, dans la mosque blanche
qu'on aperoit l-bas, au bout du quai d'Alger.

Dans la premire cour, sous une arcade de colonnettes vertes, bleues et
rouges, des hommes, assis ou accroupis, causent  voix basse, avec la
tranquillit grave des Orientaux. En face de l'entre, au fond d'une
petite pice carre, qui ressemble  une chapelle, le cadi rend la
justice. Des plaignants attendent sur des bancs; un Arabe agenouill
parle, tandis que le magistrat, envelopp, presque disparu sous tous les
plis de ses vtements et sous la masse de son lourd turban, ne montre
qu'un peu de visage et regarde le plaideur d'un oeil dur et calme, en
l'coutant. Un mur, o s'ouvre une fentre grille, spare cette pice
de celles o les femmes, cratures moins nobles que l'homme, et qui ne
peuvent se tenir en face du cadi, attendent leur tour pour exposer leur
plainte par ce guichet de confessionnal.

Le soleil qui tombe en flots de feu sur les murs de neige de ces petits
btiments pareils  des tombeaux de marabouts, et sur la cour, o une
vieille Arabe jette des poissons morts  une arme de chats tigrs,
rejaillit  l'intrieur sur les burnous, les jambes sches et brunes, et
les figures impassibles. Plus loin, voici l'cole,  ct de la fontaine
o l'eau coule sous un arbre. Tout est l, dans cette douce et paisible
enceinte: la religion, la justice, l'instruction.

J'entre dans la mosque aprs m'tre dchauss, et je m'avance sur les
tapis au milieu des colonnes claires dont les lignes rgulires
emplissent ce temple silencieux, vaste et bas, d'une foule de larges
piliers. Car ils sont trs larges, ayant une face oriente vers la
Mecque, afin que chaque croyant puisse, en se plaant devant, ne rien
voir, n'tre distrait par rien, et, tourn vers la ville sainte,
s'absorber dans la prire.

En voici qui se prosternent; d'autres, debout, murmurent les formules du
Coran dans les postures prescrites; d'autres, encore, libres de ces
devoirs accomplis, causent assis par terre, le long des murs, car la
mosque n'est pas seulement un lieu de prire, c'est aussi un lieu de
repos, o l'on sjourne, o l'on vit des jours entiers.

Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est
paisible en ces asiles de foi, si diffrents de nos glises dcoratives,
agites, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le
mouvement des assistants, la pompe des crmonies, les chants sacrs,
et, quand elles sont vides, devenues si tristes, si douloureuses,
qu'elles serrent le coeur, qu'elles ont l'air d'une chambre de mourant,
de la froide chambre de pierre o le Crucifi agonise encore.

Sans cesse, des Arabes entrent, des humbles, des riches, le portefaix du
port et l'ancien chef, le noble sous la blancheur soyeuse de son burnous
clatant. Tous, pieds nus, font les mmes gestes, prient le mme Dieu
avec la mme foi exalte et simple, sans pose et sans distraction. Ils
se tiennent d'abord debout, la face leve, les mains ouvertes  la
hauteur des paules, dans l'attitude de la supplication. Puis les bras
tombent le long du corps, la tte s'incline; ils sont devant le
souverain du monde dans l'attitude de la rsignation. Les mains ensuite
s'unissent sur le ventre, comme si elles taient lies. Ce sont des
captifs sous la volont du matre. Enfin ils se prosternent plusieurs
fois de suite, trs vite, sans aucun bruit. Aprs s'tre assis d'abord
sur leurs talons, les mains ouvertes sur les cuisses, ils se penchent en
avant jusqu' toucher le sol avec le front.

Cette prire, toujours la mme, et qui commence par la rcitation des
premiers versets du Coran, doit tre rpte cinq fois par jour par les
fidles, qui, avant d'entrer, se sont lav les pieds, les mains et la
face.

On n'entend, par le temple muet, que le clapotement de l'eau coulant
dans une autre cour intrieure, qui donne du jour  la mosque. L'ombre
du figuier, pouss au-dessus de la fontaine aux ablutions, jette un
reflet vert sur les premires nattes.

Les femmes musulmanes peuvent entrer comme les hommes, mais elles ne
viennent presque jamais. Dieu est trop loin, trop haut, trop imposant
pour elles. On n'oserait pas lui raconter tous les soucis, lui confier
toutes les peines, lui demander tous les menus services, les menues
consolations, les menus secours contre la famille, contre le mari,
contre les enfants, dont ont besoin les coeurs de femme. Il faut un
intermdiaire plus humble entre lui si grand et elles si petites.

Cet intermdiaire, c'est le marabout. Dans la religion catholique,
n'avons-nous pas les saints et la Vierge Marie, avocats naturels des
timides auprs de Dieu?

C'est donc au tombeau du saint, dans la petite chapelle o il est
enseveli, que nous trouverons la femme arabe en prire.

Allons l'y voir.

La zaouia Abd-er-Rahman-el-Tcalbi est la plus originale et la plus
intressante d'Alger. On nomme zaouia une petite mosque unie  une
koubba (tombeau d'un marabout), et comprenant aussi parfois une cole et
un cours de haut enseignement pour les musulmans lettrs.

Pour atteindre la zaouia d'Abd-er-Rahman, il faut traverser la ville
arabe. C'est une monte inimaginable  travers un labyrinthe de
ruelles, emmles, tortueuses, entre les murs sans fentres des maisons
mauresques. Elles se touchent presque  leur sommet, et le ciel, aperu
entre les terrasses, semble une arabesque bleue d'une irrgulire et
bizarre fantaisie. Quelquefois, un long couloir sinueux et vot,
escarp comme un sentier de montagne, parat conduire directement dans
l'azur dont on aperoit soudain, au dtour d'un mur, au bout des
marches, l-haut, la tache clatante, pleine de lumire.

Tout le long de ces troits corridors sont accroupis, au pied des
maisons, des Arabes qui sommeillent en leurs loques; d'autres, entasss
dans les cafs maures, sur des banquettes circulaires ou par terre,
toujours immobiles, boivent en de petites tasses de faence qu'ils
tiennent gravement entre leurs doigts. En ces rues troites qu'il faut
escalader, le soleil, tombant par surprises, par filets ou par grandes
plaques  chaque cassure des voies entre-croises, jette sur les murs
des dessins inattendus, d'une clart aveuglante et vernie. On aperoit,
par les portes entr'ouvertes, les cours intrieures qui soufflent de
l'air frais. C'est toujours le mme puits carr qu'enferme une colonnade
supportant des galeries. Un bruit de musique douce et sauvage s'chappe
parfois de ces demeures, dont on voit sortir aussi souvent, deux par
deux, des femmes. Elles vous jettent, entre les voiles qui leur couvrent
la face, un regard noir et triste, un regard de prisonnires, et
passent.

Coiffes toutes comme on nous reprsente la Vierge Marie, d'une toffe
serre sur le crne, le torse envelopp du hak, les jambes caches sous
l'ample pantalon de toile ou de calicot, qui vient treindre la
cheville, elles marchent lentement, un peu gauches, hsitantes; et on
cherche  deviner leur figure sous le voile qui la dessine un peu en se
collant sur les saillies. Les deux arcs bleutres des sourcils, joints
par un trait d'antimoine, se prolongent, au loin, sur les tempes.

Soudain des voix m'appellent. Je me retourne, et par une porte ouverte
j'aperois, sur les murs, de grandes peintures inconvenantes comme on en
retrouve  Pompi. La libert des moeurs, l'panouissement, en pleine
rue, d'une prostitution innombrable, joyeuse, navement hardie, rvlent
tout de suite la diffrence profonde qui existe entre la pudeur
europenne et l'inconscience orientale.

N'oublions pas qu'on a interdit dans ces mmes rues, depuis peu d'annes
seulement, les reprsentations de Caragousse, sorte de Guignol obscne
et monstrueux, dont les enfants regardaient de leurs grands yeux noirs,
ignorants et corrompus, en riant et en applaudissant, les
invraisemblables, ignobles et innarrables exploits.

Par tout le haut de la ville arabe, entre les merceries, les piceries
et les fruiteries des incorruptibles Mozabites, puritains mahomtans que
souille le seul contact des autres hommes, et qui subiront, en rentrant
dans leur patrie, une longue purification, s'ouvrent tout grands des
dbits de chair humaine, o l'on est appel dans toutes les langues. Le
Mozabite, accroupi dans sa petite boutique, au milieu de ses
marchandises bien ranges autour de lui, semble ne pas voir, ne pas
savoir, ne pas comprendre.

 sa droite, les femmes espagnoles roucoulent comme des tourterelles; 
sa gauche les femmes arabes miaulent comme des chattes. Il a l'air, au
milieu d'elles, entre les nudits impudiques peintes pour achalander les
deux bouges, d'un fakir, vendeur de fruits, hypnotis dans un rve.

Je tourne  droite par un tout petit passage qui semble tomber dans la
mer, tale au loin, derrire la pointe de Saint-Eugne, et j'aperois,
au bout de ce tunnel,  quelques mtres sous moi, un bijou de mosque,
ou plutt une toute mignonne zaouia qui s'grne par petits btiments et
par petits tombeaux carrs, ronds et pointus, le long d'un escalier
allant en zigzags de terrasse en terrasse.

L'entre en est masque par un mur qu'on dirait bti en neige argente,
encadr de carrelages en faence verte, et perc d'ouvertures rgulires
par o l'on voit la rade d'Alger.

J'entre. Des mendiants, des vieillards, des enfants, des femmes, sont
accroupis, sur chaque marche, la main tendue, et demandent l'aumne en
arabe.  droite, dans une petite construction couronne aussi de
faences, est une premire spulture, et l'on aperoit, par la porte
ouverte, des fidles, assis devant le tombeau. Plus bas s'arrondit le
dme clatant de la koubba du marabout Abd-er-Rahman,  ct du minaret
mince et carr d'o l'on appelle  la prire.

Voici, tout le long de la descente, d'autres tombes plus humbles, puis
celle du clbre Ahmed, bey de Constantine, qui fit dvorer par des
chiens le ventre des prisonniers franais.

De la dernire terrasse  l'entre du marabout, la vue est dlicieuse.
Notre-Dame d'Afrique, au loin, domine Saint-Eugne et toute la mer, qui
s'en va jusqu' l'horizon, o elle se mle au ciel. Puis, plus prs, 
droite, c'est la ville arabe, montant, de toit en toit, jusqu' la
zaouia et tageant encore, au-dessus, ses petites maisons de craie.
Autour de moi, des tombes, un cyprs, un figuier, et des ornements
mauresques encadrant et crnelant tous les murs sacrs.

Aprs m'tre dchauss, je pntre dans la koubba. D'abord, dans une
pice troite, un savant musulman, assis sur ses talons, lit un
manuscrit qu'il tient de ses deux mains,  la hauteur des yeux. Des
livres, des parchemins sont tales autour de lui sur les nattes. Il ne
tourne pas la tte.

Plus loin, j'entends un frmissement, un chuchotement.  mon approche,
toutes les femmes accroupies autour du tombeau se couvrent la figure
avec vivacit. Elles ont l'air de gros flocons de linge blanc o
brillent des yeux. Au milieu d'elles, dans cette cume de flanelle, de
soie, de laine et de toile, des enfants dorment ou s'agitent, vtus de
rouge, de bleu, de vert: c'est charmant et naf. Elles sont chez elles,
chez leur saint, dont elles ont par la demeure,--car Dieu est trop loin
pour leur esprit born, trop grand pour leur humilit.

Elles ne se tournent pas vers la Mecque, elles, mais vers le corps du
marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est
encore, qui est toujours la protection de l'homme. Leurs yeux de femmes,
leurs yeux doux et tristes, souligns par deux bandeaux blancs, ne
savent pas voir l'immatriel, ne connaissent que la crature. C'est le
mle qui, vivant, les nourrit, les dfend, les soutient; c'est encore le
mle qui parlera d'elles  Dieu, aprs sa mort. Elles sont l tout prs
de la tombe pare et peinturlure, un peu semblable  un lit breton mis
en couleur et couvert d'toffes, de soieries, de drapeaux, de cadeaux
apports.

Elles chuchotent, elles causent entre elles, et racontent au marabout
leurs affaires, leurs soucis, leurs disputes, les griefs contre le mari.
C'est une runion intime et familire de bavardages autour d'une
relique.

Toute la chapelle est pleine de leurs dons bizarres: de pendules de
toutes grandeurs qui marchent, battent les secondes et sonnent les
heures, de bannires votives, de lustres de toute sorte, en cuivre et en
cristal. Ces lustres sont si nombreux qu'on ne voit plus le plafond. Ils
pendent cte  cte, de tailles diffrentes comme dans la boutique d'un
lampiste. Les murs sont dcors de faences lgantes d'un dessin
charmant, dont les couleurs dominantes sont toujours le vert et le
rouge. Le sol est couvert de tapis, et le jour tombe de la coupole par
des groupes de trois fentres cintres, dont une domine les deux autres.

Ce n'est plus la mosque svre, nue, o Dieu est seul; c'est un
boudoir, orn pour la prire par le got enfantin de femmes sauvages.
Souvent des galants viennent les voir en ce lieu, leur donner un
rendez-vous, leur dire quelques mots en secret. Des Europens, qui
parlent l'arabe, nouent ici, parfois, des relations avec ces cratures
enveloppes et lentes, dont on ne voit que le regard.

Lorsque la confrrie masculine du marabout vient  son tour faire ses
dvotions, elle n'a point pour le saint habitant du lieu les mmes
attentions exclusives. Aprs avoir tmoign leur respect au spulcre,
les hommes se tournent vers la Mecque et adorent Dieu,--car il n'y a de
divinit que Dieu,--comme ils rptent en toutes leurs prires.




II

TUNIS


Le chemin de fer avant d'arriver  Tunis traverse un superbe pays de
montagnes boises. Aprs s'tre lev, en dessinant les lacets
dmesurs, jusqu' une altitude de sept cent quatre-vingts mtres, d'o
on domine un immense et magnifique paysage, il pntre dans la Tunisie
par la Kroumirie.

C'est alors une suite de monts et de valles dsertes, o jadis
s'levaient des villes romaines. Voici d'abord les restes de Thagaste o
naquit saint Augustin, dont le pre tait dcurion.

Plus loin c'est Thubursicum Numidarum, dont les ruines couvrent une
suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c'est
Madaure, o naquit Apule  la fin du rgne de Trajan. On ne pourrait
gure numrer les cits mortes, prs desquelles on va passer jusqu'
Tunis.

Tout  coup, aprs de longues heures de route, on aperoit dans la
plaine basse les hautes arches d'un aqueduc  moiti dtruit, coup par
places, et qui allait, jadis, d'une montagne  l'autre. C'est l'aqueduc
de Carthage dont parle Flaubert dans _Salammb_. Puis, on ctoie un beau
village, on suit un lac blouissant, et on dcouvre les murs de Tunis.

Nous voici dans la ville.

Pour en bien dcouvrir l'ensemble, il faut monter sur une colline
voisine. Les Arabes comparent Tunis  un burnous tendu; et cette
comparaison est juste. La ville s'tale dans la plaine, souleve
lgrement par les ondulations de la terre, qui font saillir par places
les bords de cette grande tache de maisons ples d'o surgissent les
dmes des mosques et les clochers des minarets.  peine distingue-t-on,
 peine imagine-t-on que ce sont l des maisons, tant cette plaque
blanche est compacte, continue et rampante. Autour d'elle, trois lacs
qui, sous le dur soleil d'Orient, brillent comme des plaines d'acier. Au
nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan;  l'ouest, la Sebkra-Seldjoum,
aperue par-dessus la ville; au sud, le grand lac Bahira ou lac de
Tunis; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond,
pareil lui-mme  un lac dans son cadre loign de montagnes.

Et puis partout autour de cette ville plate, des marcages fangeux o
fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en
putrfaction, des champs nus et bas o l'on voit briller, comme des
couleuvres, de minces cours d'eau tortueux. Ce sont les gouts de Tunis
qui s'coulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrt, empoisonnant
l'air, tranant leur flot lent et nausabond,  travers des terres
imprgnes de pourritures, vers le lac qu'ils ont fini par emplir, par
combler sur toute son tendue, car la sonde y descend dans la fange
jusqu' dix-huit mtres de profondeur: on doit entretenir un chenal 
travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.

Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couche entre
ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la
plus haute, le Zagh'ouan, apparat presque toujours coiffe d'une nue
en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-tre,
qu'on puisse trouver sur le bord du continent africain.

Descendons de notre colline et pntrons dans la cit. Elle a trois
parties bien distinctes: la partie franaise, la partie arabe, et la
partie juive.

En vrit, Tunis n'est ni une ville franaise, ni une ville arabe, c'est
une ville juive. C'est un des rares points du monde o le juif semble
chez lui comme dans une patrie, o il est le matre presque
ostensiblement, o il montre une assurance tranquille, bien qu'un peu
tremblante encore.

C'est lui surtout qui est intressant  voir,  observer dans ce
labyrinthe de ruelles troites o circule, s'agite, pullule la
population la plus colore, bigarre, drape, pavoise, miroitante,
soyeuse et dcorative, de tout ce rivage oriental.

O sommes-nous? sur une terre arabe ou dans la capitale blouissante
d'Arlequin, d'un Arlequin trs artiste, ami des peintres, coloriste
inimitable qui s'est amus  costumer son peuple avec une fantaisie
tourdissante. Il a d passer par Londres, par Paris, par
Saint-Ptersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de ddain des
pays du Nord, bariola ses sujets avec un got sans dfaillances et une
imagination sans limites. Non seulement il voulut donner  leurs
vtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa,
pour les nuancer, toutes les teintes cres, composes, rves par les
plus dlicats aquarellistes.

Aux juifs seuls il tolra les tons violents, mais en leur interdisant
les rencontres trop brutales et en rglant l'clat de leurs costumes
avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses prfrs, tranquilles
marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros
bourgeois allant  pas lents par les petites rues, il s'amusa  les
vtir avec une telle varit de coloris, que l'oeil,  les voir, se
grise comme une grive avec des raisins. Oh! pour ceux-l, pour ses bons
Orientaux, ses Levantins mtis de Turcs et d'Arabes, il a fait une
collection de nuances si fines, si douces, si calmes, si tendres, si
plies, si agonisantes et si harmonieuses, qu'une promenade au milieu
d'elles est une longue caresse pour le regard.

Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clart, puis
des haillons superbes de misre,  ct des gebbas de soie, longues
tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqus au corps
sous les vestes  petits boutons grens le long des bords.

Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haks, croisent, mlent et
superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azur,
mauve, vert d'eau, bleu-pervenche, feuille-morte, chair-de-saumon,
orang, lilas-fan, lie-de-vin, gris-ardoise.

C'est un dfil de ferie, depuis les teintes les plus vanouies
jusqu'aux accents les plus ardents, ceux-ci noys dans un tel courant de
notes discrtes que rien n'est dur, rien n'est criard, rien n'est
violent le long des rues, ces couloirs de lumire, qui tournent sans
fin, serrs entre les maisons basses, peintes  la chaux.

 tout instant, ces troits passages sont obstrus presque entirement
par des cratures obses, dont les flancs et les paules semblent
toucher les deux murs  chaque balancement de leur marche. Sur leur tte
se dresse une coiffe pointue, souvent argente ou dore, sorte de bonnet
de magicienne d'o tombe par derrire, une charpe. Sur leur corps
monstrueux, masse de chair houleuse et ballonne, flottent des blouses
de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonnes en des
caleons blancs colls  la peau. Leurs mollets et leurs chevilles
emptes par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en
toilette, des espces de gaines en drap d'or et d'argent. Elles vont, 
petits pas pesants, sur des escarpins qui tranent; car elles ne sont
chausses qu' la moiti du pied; et les talons frlent et battent le
pav. Ces cratures tranges et bouffies, ce sont les juives, les belles
juives!

Ds qu'approche l'ge du mariage, l'ge o les hommes riches les
recherchent, les fillettes d'Isral rvent d'engraisser; car plus une
femme est lourde, plus elle fait honneur  un mari et plus elle a de
chances de le choisir  son gr.  quatorze ans,  quinze ans, elles
sont, ces gamines sveltes et lgres, des merveilles de beaut, de
finesse et de grce.

Leur teint ple, un peu maladif, d'une dlicatesse lumineuse, leurs
traits fins, ces traits si doux d'une race ancienne et fatigue, dont le
sang jamais ne fut rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs,
qu'crase la masse noire, paisse, pesante, des cheveux bouriffs, et
leur allure souple quand elles courent d'une porte  l'autre, emplissent
le quartier juif de Tunis d'une longue vision de petites Saloms
troublantes.

Puis elles songent  l'poux. Alors commence l'inconcevable gavage qui
fera d'elles des monstres. Immobiles maintenant, aprs avoir pris
chaque matin la boulette d'herbes apritives qui surexcitent l'estomac,
elles passent les journes entires  manger des ptes paisses qui les
enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent,
les croupes s'arrondissent, les cuisses s'cartent, spares par la
bouffissure; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde
coule de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent,
les admirent comme dans un concours d'animaux gras. Voil comme elles
sont belles, dsirables, charmantes, les normes filles  marier!

Alors on voit passer ces tres prodigieux, coiffs d'un cne aigu nomm
_koufia_, qui laisse pendre sur le dos le _bechkir_, vtus de la
_camiza_ flottante, en toile simple ou en soie clatante, culotts de
maillots tantt blancs, tantt richement ouvrags, et chausss de
savates tranantes, dites saba; tres inexprimablement surprenants,
dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps
d'hippopotames.

Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour
sacr, jour de visites et d'apparat, recevant leurs amies dans les
chambres blanches, o elles sont assises, les unes prs des autres,
comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d'oripeaux
luisants, desses de chair et de mtal, qui ont des gutres d'or aux
jambes et, sur la tte, une corne d'or!

La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutt dans les mains de
leurs poux toujours souriants, accueillants et prts  offrir leurs
services. Dans bien peu d'annes, sans doute, devenues des dames
europennes, elles s'habilleront  la franaise et, pour obir  la
mode, jeneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant
pis pour nous, les spectateurs.

Dans la ville arabe, la partie la plus intressante est le quartier des
Souks, longues rues votes ou toitures de planches,  travers
lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au
passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries
tortueuses et entre-croises o les vendeurs, par corporations, assis ou
accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques
couvertes, appellent avec nergie le client ou demeurent immobiles dans
ces niches de tapis, d'toffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides,
de selles, de harnais brods d'or, ou dans les chapelets jaunes et
rouges des babouches.

Chaque corporation a sa rue, et l'on voit, tout le long de la galerie,
spars par une simple cloison, tous les ouvriers du mme mtier
travailler avec les mmes gestes. L'animation, la couleur, la gaiet de
ces marchs orientaux ne sont point possibles  dcrire, car il faudrait
en exprimer en mme temps l'blouissement, le bruit et le mouvement.

Un de ces souks a un caractre si bizarre, que le souvenir en reste
extravagant et persistant comme celui d'un songe. C'est le souk des
parfums.

En d'troites cases pareilles, si troites qu'elles font penser aux
cellules d'une ruche, alignes d'un bout  l'autre et sur les deux cts
d'une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque
tous jeunes, couverts de vtements clairs, et assis comme des bouddhas,
gardent une rigidit saisissante dans un cadre de longs cierges
suspendus, formant autour de leur tte et de leurs paules un dessin
mystique et rgulier.

Les cierges d'en haut, plus courts, s'arrondissent sur le turban;
d'autres, plus longs, viennent aux paules; les grands tombent le long
des bras. Et, cependant, la forme symtrique de cette trange dcoration
varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, ples, sans gestes,
sans paroles, semblent eux-mmes des hommes de cire en une chapelle de
cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds,  la porte des mains si
un acheteur se prsente, tous les parfums imaginables sont enferms en
de toutes petites botes, en de toutes petites fioles, en de tous petits
sacs.

Une odeur d'encens et d'aromates flotte, un peu tourdissante, d'un bout
 l'autre du souk.

Quelques-uns de ces extraits sont vendus trs cher, par gouttes. Pour
les compter, l'homme se sert d'un petit coton qu'il tire de son oreille
et y replace ensuite.

Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes
portes  l'entre des galeries, comme une ville prcieuse enferme dans
l'autre.

Lorsqu'on se promne au contraire par les rues neuves qui vont aboutir,
dans le marais,  quelque courant d'gout, on entend soudain une sorte
de chant bizarre rythm par des bruits sourds comme des coups de canon
lointains, qui s'interrompent quelques instants pour recommencer
aussitt. On regarde autour de soi et on dcouvre, au ras de terre, une
dizaine de ttes de ngres, enveloppes de foulards, de mouchoirs, de
turbans, de loques. Ces ttes chantent un refrain arabe, tandis que les
mains, armes de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond
d'une tranche, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations
solides  quelque nouvelle maison btie dans ce sol huileux de fanges.

Sur le bord du trou, un vieux ngre, chef d'escouade de ces pileurs de
pierres, bat la mesure, avec un rire de singe; et tous les autres aussi
rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups
nergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les
passants qui s'arrtent; et les passants aussi s'gayent, les Arabes
parce qu'ils comprennent, les autres parce que le spectacle est drle;
mais personne assurment ne s'amuse autant que les ngres, car le vieux
crie:

--Allons! frappons!

Et tous reprennent en montrant leurs dents, et en donnant trois coups de
pilon:

--Sur la tte du chien de roumi!

Le ngre clame en mimant le geste d'craser:

--Allons! frappons!

Et tous:

--Sur la tte du chien de youte!

Et c'est ainsi que s'lve la ville europenne dans le quartier neuf de
Tunis!

Ce quartier neuf! Quand on songe qu'il est entirement construit sur
des vases peu  peu solidifies, construit sur une matire innommable,
faite de toutes les matires immondes que rejette une ville, on se
demande comment la population n'est pas dcime par toutes les maladies
imaginables, toutes les fivres, toutes les pidmies. Et, en regardant
le lac, que les mmes coulements urbains envahissent et comblent peu 
peu, le lac, dpotoir nausabond, dont les manations sont telles que,
par les nuits chaudes, on a le coeur soulev de dgot, on ne comprend
mme pas que la ville ancienne, accroupie prs de ce cloaque, subsiste
encore.

On songe aux fivreux aperus dans certains villages de Sicile, de Corse
ou d'Italie,  la population difforme, monstrueuse, ventrue et
tremblante, empoisonne par des ruisseaux clairs et de beaux tangs
limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit tre un foyer
d'infections pestilentielles.

Eh bien, non! Tunis est une ville saine, trs saine! L'air infect qu'on
y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux
nerfs surexcits que j'aie jamais respir. Aprs le dpartement des
Landes, le plus sain de France, Tunis est l'endroit o svissent le
moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.

Cela parat invraisemblable, mais cela est. O mdecins modernes, oracles
grotesques, professeurs d'hygine, qui envoyez vos malades respirer
l'air pur des sommets ou l'air vivifi par la verdure des grands bois,
venez voir ces fumiers qui baignent Tunis; regardez ensuite cette terre
que pas un arbre n'abrite et ne rafrachit de son ombre; demeurez un an
dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d't, marcage
immense sous les pluies d'hiver, puis entrez dans les hpitaux. Ils sont
vides!

Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu'on y meurt de ce qu'on
appelle, peut-tre  tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de
vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-tre si ce n'est pas la
science moderne qui nous empoisonne avec ses progrs; si les gouts dans
nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont
pas des distillateurs de mort  domicile, des foyers et des propagateurs
d'pidmies plus actifs que les ruisselets d'immondices qui se promnent
en plein soleil autour de Tunis; vous reconnatrez que l'air pur des
montagnes est moins calmant que le souffle bacillifre des fumiers de
ville ici et que l'humidit des forts est plus redoutable  la sant et
plus engendreuse de fivres que l'humidit des marais putrfis  cent
lieues du plus petit bois.

En ralit, la salubrit indiscutable de Tunis est stupfiante et ne
peut tre attribue qu' la puret parfaite de l'eau qu'on boit dans
cette ville, ce qui donne absolument raison aux thories les plus
modernes sur le mode de propagation des germes morbides.

L'eau du Zagh'ouan, en effet, capte sous terre  quatre-vingts
kilomtres environ de Tunis, parvient dans les maisons, sans avoir eu
avec l'air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par
consquent, aucune graine de contagion.

L'tonnement qu'veillait en moi l'affirmation de cette salubrit me fit
chercher les moyens de visiter un hpital, et le mdecin maure qui
dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pntrer dans le
sien.

Or, ds que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour
arabe, domine par une galerie  colonnes qu'abrit une terrasse, ma
surprise et mon motion furent tels que je ne songeai plus gure  ce
qui m'avait fait entrer l.

Autour de moi, sur les quatre cts de la cour, d'troites cellules,
grilles comme des cachots, enfermaient des hommes qui se levrent en
nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces
creuses et livides. Puis un d'eux, passant sa main et l'agitant hors de
cette cage, cria quelque injure. Alors les autres, sautillant soudain
comme les btes des mnageries, se mirent  vocifrer, tandis que, sur
la galerie du premier tage, un Arabe  grande barbe, coiff d'un pais
turban, le cou cercl de colliers de cuivre, laissait pendre avec
nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts
chargs de bagues. Il souriait en coutant ce bruit. C'est un fou, libre
et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui rgne paisiblement
sur les foux furieux enferms en bas.

Je voulus passer en revue ces dments effrayants et admirables en leur
costume oriental, plus curieux et moins mouvants peut-tre,  force
d'tre tranges, que nos pauvres fous d'Europe.

Dans la cellule du premier, on me permit de pntrer. Comme la plupart
de ses compagnons, c'est le haschich ou plutt le kif qui l'a mis en cet
tat. Il est tout jeune, fort ple, fort maigre, et me parle en me
regardant avec des yeux fixes, troubles, normes. Que dit-il? Il me
demande une pipe pour fumer et me raconte que son pre l'attend.

De temps en temps, il se soulve, laissant voir sous sa gebba et son
burnous des jambes grles d'araigne humaine; et le ngre, son gardien,
un gant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte
d'une seule pese sur l'paule, qui semble craser le faible hallucin.

Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaant, un Espagnol de
Ribera, accroupi et cramponn aux barreaux et qui demande aussi du tabac
ou du kif, avec un rire continu qui a l'air d'une menace.

Ils sont deux dans la case suivante: encore un fumeur de chanvre, qui
nous accueille avec des gestes frntiques, grand Arabe aux membres
vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe
sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d'une beaut rare
cet homme, dont la barbe noire, courte et frise, rend le teint livide
et superbe. Le nez est fin, la figure longue, lgante, d'une
distinction parfaite C'est un Mozabite, devenu fou aprs avoir trouv
mort son jeune fils, qu'il cherchait depuis deux jours.

Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours:

--Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le mdecin, le gardien,
le bey, tous, tous fous!

C'est en arabe qu'il hurle cela; mais on comprend, tant sa mimique est
effroyable, tant l'affirmation de son doigt tendu vers nous est
irrsistible. Il nous dsigne l'un aprs l'autre, et rit, car il est sr
que nous sommes fous, lui, ce fou, et il rpte:

--Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou!

Et on croit sentir pntrer en son me un souffle de draison, une
manation contagieuse et terrifiante de ce dment malfaisant.

Et on s'en va, et on lve les yeux vers le grand carr bleu du ciel qui
plane sur ce trou de damns. Alors apparat, souriant toujours, calme et
beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l'Arabe  longue
barbe, pench sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille
objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont
il pare avec orgueil sa royaut imaginaire.

Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant  pas lents, d'une allure
majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu'on le salue avec
respect. Il rpond, d'une voix de souverain, quelques mots qui
signifient: Soyez les bienvenus; je suis heureux de vous voir. Puis il
cesse de nous regarder.

Depuis quinze ans, cet homme ne s'est point couch. Il dort assis sur
une marche, au milieu de l'escalier de pierre de l'hpital. On ne l'a
jamais vu s'tendre.

Que m'importent,  prsent, les autres malades, si peu nombreux,
d'ailleurs, qu'on les compte dans les grandes salles blanches, d'o l'on
voit par les fentres s'taler la ville clatante, sur qui semblent
bouillonner les dmes des koubbas et des mosques.

Je m'en vais troubl d'une motion confuse, plein de piti, peut-tre
d'envie, pour quelques-uns de ces hallucins, qui continuent dans cette
prison, ignore d'eux, le rve trouv, un jour, au fond de la petite
pipe bourre de quelques feuilles jaunes.

Le soir de ce mme jour un fonctionnaire franais, arm d'un pouvoir
spcial, m'offrit de me faire pntrer dans quelques mauvais lieux de
plaisir arabes, ce qui est fort difficile aux trangers.

Nous dmes d'ailleurs tre accompagns par un agent de la police
beylicale, sans quoi aucune porte, mme celle des plus vils bouges
indignes, ne se serait ouverte devant nous.

La ville arabe d'Alger est pleine d'agitation nocturne. Ds que le soir
vient, Tunis est mort. Les petites rues troites, tortueuses, ingales,
semblent des couloirs d'une cit abandonne, dont on a oubli d'teindre
le gaz, par places.

Nous voici trs loin, dans ce labyrinthe de murs blancs; et on nous fit
entrer chez des juives qui dansaient la danse du ventre. Cette danse
est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la
maestria de l'artiste. Trois soeurs, trois filles trs pares, faisaient
leurs contorsions impures, sous l'oeil bienveillant de leur mre, une
norme petite boule de graisse vivante coiffe d'un cornet de papier
dor et mendiant pour les frais gnraux de la maison, aprs chaque
crise de trpidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois
portes entrebilles montraient les couches basses de trois chambres.
J'ouvris une quatrime porte et je vis, dans un lit, une femme couche
qui me parut belle. On se prcipita sur moi, mre, danseuses, deux
domestiques ngres et un homme inaperu qui regardait, derrire un
rideau, s'agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J'allais entrer dans
la chambre de sa femme lgitime qui tait enceinte, de la belle-fille,
de la belle-soeur des drlesses qui tentaient, mais en vain, de nous
mler, ne ft-ce qu'un soir,  la famille. Pour me faire pardonner cette
dfense d'entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une
petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait dj la danse du
ventre.

Je m'en allai fort dgot.

Avec des prcautions infinies on me fit pntrer ensuite dans le logis
de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues,
parlementer, menacer, car si les indignes savaient que le roumi est
entr chez elles, elles seraient abandonnes, honnies, ruines. Je vis
l de grosses filles brunes, mdiocrement belles, en des taudis pleins
d'armoires  glace.

Nous songions  regagner l'htel quand l'agent de police indigne nous
proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu
d'amour dont il ferait ouvrir la porte d'autorit.

Et nous voici encore le suivant  ttons dans des ruelles noires
inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trbuchant,
tout de mme en des trous, heurtant les maisons de la main et de
l'paule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des
rumeurs de fte sauvage sortir des murs, touffs, comme lointains,
effrayants d'assourdissement et de mystre. Nous sommes en plein dans le
quartier de la dbauche.

Devant une porte on s'arrte; nous nous dissimulons  droite et  gauche
tandis que l'agent frappe  coups de poing en criant une phrase arabe,
un ordre.

Une voix, faible, une voix de vieille rpond derrire la planche; et
nous percevons maintenant des sons d'instruments et des chants criards
de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.

On ne veut pas ouvrir. L'agent se fche, et de sa gorge sortent des
paroles prcipites, rauques et violentes.  la fin, la porte
s'entre-bille, l'homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et
d'un beau geste vainqueur semble nous dire: Suivez-moi.

Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mnent en une
pice basse, o dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants
arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles
indignes qui sont des paquets de loques jaunes noues autour de
quelque chose qui remue, et d'o sort une tte invraisemblable et
tatoue de sorcire, essaye encore de nous empcher d'avancer. Mais la
porte est referme, nous entrons dans une premire salle o quelques
hommes sont debout qui n'ont pu pntrer dans la seconde dont ils
obstruent l'ouverture en coutant d'un air recueilli l'trange et aigre
musique qu'on fait l dedans. L'agent pntre le premier, fait carter
les habitus et nous atteignons une chambre troite, allonge, o des
tas d'Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs
blancs, jusqu'au fond.

L, sur un grand lit franais qui tient toute la largeur de la pice,
une pyramide d'autres Arabes s'tage, invraisemblablement empils et
mls, un amas de burnous d'o mergent cinq ttes  turban.

Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face,
derrire un guridon d'acajou charg de verres, de bouteilles de bire,
de tasses  caf et de petites cuillers d'tain, quatre femmes assises
chantent une interminable et tranante mlodie du Sud, que quelques
musiciens juifs accompagnent sur des instruments.

Elles sont pares comme pour une ferie, comme les princesses des Mille
et une Nuits, et une d'elles, ge de quinze ans environ, est d'une
beaut si surprenante, si parfaite, si rare, qu'elle illumine ce lieu
bizarre, en fait quelque chose d'imprvu, de symbolique et
d'inoubliable.

Les cheveux sont retenus par une charpe d'or, qui coupe le front d'une
tempe  l'autre. Sous cette barre droite et mtallique s'ouvrent deux
yeux normes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs,
noirs, loigns, que spare un nez d'idole tombant sur une petite bouche
d'enfant, qui s'ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage.
C'est une figure sans nuances, d'une rgularit imprvue, primitive et
superbe, faite de lignes si simples qu'elles semblent les formes
naturelles et uniques de ce visage humain.

En toute figure rencontre, on pourrait, semble-t-il, remplacer un
trait, un dtail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans
cette tte de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en
est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d'un model
imperceptible qui vient mourir  la fine pointe du menton, en encadrant,
dans un ovale irrprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le
seul nez et la seule bouche qui puissent tre l, sont l'idal d'une
conception de beaut absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre
rve seul peut ne se pas sentir entirement satisfait.  ct d'elle,
une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces
faces blanches, douces, dont la chair a l'air d'une pte faite avec du
lait. Encadrant ces deux toiles, deux autres femmes sont assises, au
type bestial,  la tte courte, aux pommettes saillantes, deux
prostitues nomades, de ces tres perdus que les tribus sment en route;
ramassent et reperdent, puis laissent un jour  la trane de quelque
troupe de spahis qui les emmne en ville.

Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le
henn, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares,
des tambourins et des fltes aigus.

Tout le monde coute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravit
auguste.

O sommes-nous? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une
maison publique?

Dans une maison publique? Oui, nous sommes dans une maison publique, et
rien au monde ne m'a donn une sensation plus imprvue, plus frache,
plus colore que l'entre dans cette longue pice basse, o ces filles,
pares, dirait-on, pour un culte sacr, attendent le caprice d'un de ces
hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu'au milieu des
dbauches.

On m'en montre un, assis devant sa minuscule tasse de caf, les yeux
levs, plein de recueillement. C'est lui qui a retenu l'idole; et
presque tous les autres sont des invits. Il leur offre des
rafrachissements et de la musique, et la vue de cette belle fille
jusqu' l'heure o il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s'en
iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme
de got, jeune, grand, avec une peau transparente d'Arabe des villes que
rend plus claire la barbe noire, luisante, soyeuse et un peu rare sur
les joues.

La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis
sur des escabeaux, au milieu d'une pile d'hommes. Soudain une longue
main noire me frappe sur l'paule et une voix, une de ces voix tranges
des indignes essayant de parler franais, me dit:

--Moi, pas d'ici, Franais comme toi.

Je me retourne et je vois un gant en burnous, un des Arabes les plus
hauts, les plus maigres, les plus osseux que j'aie jamais rencontrs.

--D'o es-tu donc? lui dis-je stupfait.

--D'Algrie!

--Ah! je parie que tu es Kabyle?

--Oui, Moussi.

Il riait, enchant que j'eusse devin son origine, et me montrant son
camarade:

--Lui aussi.

--Ah! bon.

C'tait pendant une sorte d'entr'acte.

Les femmes,  qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des
statues, et je me mis  causer avec mes deux voisins d'Algrie, grce au
secours de l'agent de police indigne.

J'appris qu'ils taient bergers, propritaires aux environs de Bougie,
et qu'ils portaient dans les replis de leurs burnous des fltes de leur
pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie
sans doute qu'on admirt leur talent et ils me montrrent deux minces
roseaux percs de trous, deux vrais roseaux coups par eux au bord d'une
rivire.

Je priai qu'on les laisst jouer, et tout le monde aussitt se tut avec
une politesse parfaite.

Ah! la surprenante et dlicieuse sensation qui se glissa dans mon coeur
avec les premires notes si lgres, si bizarres, si inconnues, si
imprvues, des deux petites voix de ces deux petits tubes pousss dans
l'eau. C'tait fin, doux, hach, sautillant: des sons qui volaient, qui
voletaient l'un aprs l'autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans
s'unir jamais; un chant qui s'vanouissait toujours, qui recommenait
toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de
l'me des feuilles, de l'me des bois, de l'me des ruisseaux, de l'me
du vent, entr avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans
cette maison publique d'un faubourg de Tunis.




VERS KAIROUAN

       *       *       *       *       *

11 dcembre.


Nous quittons Tunis par une belle route qui longe d'abord un coteau,
suit un instant le lac, puis traverse une plaine. L'horizon large, ferm
par des montagnes aux crtes vaporeuses, est nu, tout nu, tach
seulement de place en place par des villages blancs, o l'on aperoit de
loin, dominant la masse indistincte des maisons, les minarets pointus et
les petits dmes des koubbas. Sur toute cette terre fanatique, nous les
retrouvons sans cesse, ces petits dmes clatants des koubbas, soit dans
les plaines fertiles d'Algrie ou de Tunisie, soit comme un phare sur le
dos arrondi des montagnes, soit au fond des forts de cdres ou de
pins, soit au bord des ravins profonds dans les fourrs de lentisques
et de chnes-lige, soit dans le dsert jaune entre deux dattiers qui se
penchent au-dessus, l'un  droite, l'autre  gauche, et laissent tomber
sur la coupole de lait l'ombre lgre et fine de leurs palmes.

Ils contiennent, comme une semence sacre, les os des marabouts qui
fcondent le sol illimit de l'Islam, y font germer, de Tanger 
Tombouctou, du Caire  la Mecque, de Tunis  Constantinople, de
Kharthoum  Java, la plus puissante, la plus mystrieusement dominatrice
des religions qui ait dompt la conscience humaine.

Petits, ronds, isols, et si blancs qu'ils jettent une clart, ils ont
bien l'air d'une graine divine jete  poigne sur le monde par ce grand
semeur de foi, Mohammed, frre d'Assa et de Mose.

Pendant longtemps, nous allons, au grand trot des quatre chevaux attels
de front, par des plaines sans fin, plantes de vignes ou ensemences de
crales qui commencent  sortir de terre.

Puis soudain la route, la belle route tablie par les ponts et chausses
depuis le protectorat franais, s'arrte net. Un pont a cd aux
dernires pluies, un pont trop petit, qui n'a pu laisser passer la
masse d'eau venue de la montagne. Nous descendons  grand'peine dans le
ravin, et la voiture, remonte de l'autre ct, reprend la belle route,
une des principales artres de la Tunisie, comme on dit dans le langage
officiel. Pendant quelques kilomtres, nous pouvons trotter encore,
jusqu' ce qu'on rencontre un autre petit pont qui a cd galement sous
la pression des eaux. Puis, un peu plus loin, c'est au contraire le pont
qui est rest, tout seul, indestructible, comme un minuscule arc de
triomphe, tandis que la route, emporte des deux cts, forme deux
abmes autour de cette ruine toute neuve.

Vers midi, nous apercevons devant nous une construction singulire.
C'est, au bord de la route presque disparue dj, un large pt
d'habitations soudes ensemble,  peine plus hautes que la taille d'un
homme, abrites sous une suite continue de votes dont les unes, un peu
plus leves, dominent et donnent  ce singulier village l'aspect d'une
agglomration de tombeaux. L-dessus courent, hrisss, des chiens
blancs qui aboient contre nous.

Ce hameau s'appelle Gorombalia et fut fond par un chef andalou
mahomtan, Mohammed Gorombali, chass d'Espagne par Isabelle la
Catholique.

Nous djeunons en ce lieu, puis nous repartons. Partout, au loin, avec
la lunette-jumelle, on aperoit des ruines romaines. D'abord Vico
Aureliano, puis Siago, plus important, o restent des constructions
byzantines et arabes. Mais voil que la belle route, la principale
artre de la Tunisie, n'est plus qu'une ornire affreuse. Partout l'eau
des pluies l'a troue, mine, dvore. Tantt les ponts crouls ne
montrent plus qu'une masse de pierres dans un ravin, tantt ils
demeurent intacts, tandis que l'eau, les ddaignant, s'est fray
ailleurs une voie, ouvrant  travers le talus des ponts et chausses des
tranches larges de 50 mtres.

Pourquoi donc ces dgts, ces ruines? Un enfant, du premier coup d'oeil,
le saurait. Tous les ponceaux, trop troits d'ailleurs, sont au-dessous
du niveau des eaux ds qu'arrivent les pluies. Les uns donc, recouverts
par le torrent, obstrus par les branches qu'il trane, sont renverss,
tandis que le courant capricieux refusant de se canaliser sous les
suivants, qui ne sont point sur son cours ordinaire, reprend le chemin
des autres annes, en dpit des ingnieurs. Cette route de Tunis 
Kairouan est stupfiante  voir. Loin d'aider au passage des gens et des
voitures, elle le rend impossible, cre des dangers sans nombre. On a
dtruit le vieux chemin arabe qui tait bon, et on l'a remplac par une
srie de fondrires, d'arches dmolies, d'ornires et de trous. Tout est
 refaire avant d'avoir t fini. On recommence  chaque pluie les
travaux, sans vouloir avouer, sans consentir  comprendre qu'il faudra
toujours recommencer ce chapelet de ponts croulants. Celui d'Enfidaville
a t reconstruit deux fois. Il vient encore d'tre emport. Celui
d'Oued-el-Hammam est dtruit pour la quatrime fois. Ce sont des ponts
nageurs, des ponts plongeurs, des ponts culbuteurs. Seuls, les vieux
ponts arabes rsistent  tout.

On commence par se fcher, car la voiture doit descendre en des ravins
presque infranchissables o dix fois par heure on croit verser, puis on
finit par en rire, comme d'une incroyable cocasserie. Pour viter ces
ponts redoutables, il faut faire d'immenses dtours, aller au nord,
revenir au sud, tourner  l'est, repasser  l'ouest. Les pauvres
indignes ont d,  coups de pioche,  coups de hache,  coups de serpe,
se frayer un passage nouveau  travers le maquis de chnes verts, de
thuyas, de lentisques, de bruyres et de pins d'Alep, l'ancien passage
tant dtruit par nous.

Bientt les arbustes disparaissent, et nous ne voyons plus qu'une
tendue onduleuse, crevasse par les ravines, o, de place en place,
apparaissent, soit les os clairs d'une carcasse aux ctes souleves,
soit une charogne  moiti dvore par les oiseaux de proie et les
chiens. Pendant quinze mois, il n'est point tomb une goutte d'eau sur
cette terre, et la moiti des btes y sont mortes de faim. Leurs
cadavres restent sems partout, empoisonnent le vent, et donnent  ces
plaines l'aspect d'un pays strile, rong par le soleil et ravag par la
peste. Seuls, les chiens sont gras, nourris de cette viande en
putrfaction. Souvent, on en aperoit deux ou trois acharns sur la mme
pourriture. Les pattes raides, ils tirent sur la longue jambe d'un
chameau ou sur la courte patte d'un bourriquet, ils dpcent le poitrail
d'un cheval ou fouillent le ventre d'une vache. Et on en dcouvre au
loin qui errent, en qute de charognes, le nez dans la brise, le poil
pais, tendant leur museau pointu.

Et il est bizarre de songer que ce sol calcin depuis deux ans par un
soleil implacable, noy depuis un mois sous des pluies de dluge, sera,
vers mars et avril, une prairie illimite, avec des herbes montant aux
paules d'un homme, et d'innombrables fleurs comme nous n'en voyons
gure en nos jardins. Chaque anne, quand il pleut, la Tunisie entire
passe,  quelques mois de distance, par la plus affreuse aridit et par
la plus fougueuse fcondit. De Sahara sans un brin d'herbe elle devient
tout  coup, presque en quelques jours, comme par un miracle, une
Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant en ces
moissons de telles pousses de sve qu'elles sortent de terre,
grandissent, jaunissent et mrissent  vue d'oeil.

Elle est cultive, de place en place, d'une faon trs singulire, par
les Arabes.

Ils habitent, soit les villages clairs aperus au loin, soit les
gourbis, huttes de branchages, soit les tentes brunes et pointues
caches, comme d'normes champignons, derrire des broussailles sches
ou des bois de cactus. Quand la dernire moisson a t abondante, ils se
dcident de bonne heure  prparer les labours; mais, quand la
scheresse les a presque affams, ils attendent en gnral les
premires pluies pour risquer leurs derniers grains ou pour emprunter au
gouvernement la semence qu'il leur prte assez facilement. Or, ds que
les lourdes ondes d'automne ont dtremp la contre, ils vont trouver
tantt le cad qui dtient le territoire fertile, tantt le nouveau
propritaire europen qui loue souvent plus cher, mais ne les vole pas,
et leur rend dans leurs contestations une justice plus stricte, qui
n'est point vnale, et ils dsignent les terres choisies par eux, en
marquent les limites, les prennent  bail pour une seule saison, puis se
mettent  les cultiver.

Alors on voit un tonnant spectacle! Chaque fois que, quittant les
rgions pierreuses et arides, on arrive aux parties fcondes,
apparaissent au loin les invraisemblables silhouettes des chameaux
laboureurs attels aux charrues. La haute bte fantastique trane, de
son pas lent, le maigre instrument de bois que pousse l'Arabe, vtu
d'une sorte de chemise. Bientt ces groupes surprenants se multiplient,
car on approche d'un centre recherch. Ils vont, viennent, se croisent
par toute la plaine, y promenant l'inexprimable profil de l'animal, de
l'instrument et de l'homme, qui semblent souds ensemble, ne faire
qu'un seul tre apocalyptique et solennellement drle.

Le chameau est remplac de temps en temps par des vaches, par des nes,
quelquefois mme par des femmes. J'en ai vu une accouple avec un
bourriquet et tirant autant que la bte, tandis que le mari poussait et
excitait ce lamentable attelage.

Le sillon de l'Arabe n'est point ce beau sillon profond et droit du
laboureur europen, mais une sorte de feston qui se promne
capricieusement  fleur de terre autour des touffes de jujubiers. Jamais
ce nonchalant cultivateur ne s'arrte ou ne se baisse pour arracher une
plante parasite pousse devant lui. Il l'vite par un dtour, la
respecte, l'enferme comme si elle tait prcieuse, comme si elle tait
sacre, dans les circuits tortueux de son labour. Ses champs sont donc
pleins de touffes d'arbrisseaux, dont quelques-unes si petites qu'un
simple effort de la main les pourrait extirper. La vue seule de cette
culture mixte de broussailles et de crales finit par tant nerver
l'oeil qu'on a envie de prendre une pioche et de dfricher les terres o
circulent,  travers les jujubiers sauvages, ces triades fantastiques de
chameaux, de charrues et d'Arabes.

On retrouve bien, dans cette indiffrence tranquille, dans ce respect
pour la plante pousse sur la terre de Dieu, l'me fataliste de
l'Oriental. Si elle a grandi l, cette plante, c'est que le Matre l'a
voulu, sans doute. Pourquoi dfaire son oeuvre et la dtruire? Ne
vaut-il pas mieux se dtourner et l'viter? Si elle crot jusqu'
couvrir le champ entier, n'y a-t-il point d'autres terres plus loin?
Pourquoi prendre cette peine, faire un geste, un effort de plus,
augmenter d'une fatigue, si lgre soit-elle, la besogne indispensable?

Chez nous, le paysan, rageur, jaloux de la terre plus que de sa femme,
se jetterait, la pioche aux mains, sur l'ennemi pouss chez lui et, sans
repos jusqu' ce qu'il l'et vaincu, il frapperait, avec de grands
gestes de bcheron, la racine tenace enfonce au sol.

Ici, que leur importe? Jamais non plus ils n'enlvent la pierre
rencontre; ils la contournent aussi. En une heure, certains champs
pourraient tre dbarrasss, par un seul homme, des rochers mobiles qui
forcent le soc de charrue  des ondulations sans nombre. Ils ne le
seront jamais. La pierre est l, qu'elle y reste. N'est-ce pas la
volont de Dieu?

Quand les nomades ont ensemenc le territoire choisi par eux, ils s'en
vont, cherchant ailleurs des pturages pour leurs troupeaux et laissant
une seule famille  la garde des rcoltes.

Nous sommes  prsent dans un immense domaine de 140,000 hectares, qu'on
nomme l'Enfida, et qui appartient  des Franais. L'achat de cette
proprit dmesure, vendue par le gnral Khei-red-Din, ex-ministre du
bey, a t une des causes dterminantes de l'influence franaise en
Tunisie.

Les circonstances, qui ont accompagn cet achat sont amusantes et
caractristiques. Quand les capitalistes franais et le gnral se
furent mis d'accord sur le prix, on se rendit chez le cadi pour rdiger
l'acte; mais la loi tunisienne contient une disposition spciale qui
permet aux voisins limitrophes d'une proprit vendue de rclamer la
prfrence  prix gal.

Chez nous, par prix gal, on entendrait exprimer une somme gale en
n'importe quelles espces ayant cours; mais le code oriental, qui laisse
toujours ouverte une porte pour les chicanes, prtend que le prix sera
pay par le voisin rclamant en monnaies identiquement pareilles: mme
nombre de titres de mme nature, de billets de banque de mme valeur, de
pices d'or, d'argent ou de cuivre. Enfin, afin de rendre, en certains
cas, insoluble cette difficult, il permet au cadi d'autoriser le
premier acheteur  ajouter aux sommes stipules une poigne de menues
picettes indtermines, par consquent inconnues, ce qui met les
voisins limitrophes dans l'impossibilit absolue de fournir une somme
strictement et matriellement semblable.

Devant l'opposition d'un Isralite, M. Lvy, voisin de l'Enfida, les
Franais demandrent au cadi l'autorisation d'ajouter au prix convenu
cette poigne de menues monnaies. L'autorisation leur fut refuse.

Mais le code musulman est fcond en moyens, et un autre se prsenta. Ce
fut d'acheter cet norme bloc de terres de 140,000 hectares, moins un
ruban d'un mtre, sur tout le contour. Ds lors, il n'y avait plus
contact avec aucun voisin; et la socit franco-africaine demeura,
malgr tous les efforts de ses ennemis et du ministre beylical,
propritaire de l'Enfida.

Elle y a fait faire de grands travaux dans toutes les parties fertiles,
a plant des vignes, des arbres, fond des villages et divis les terres
par portions rgulires de 10 hectares chacune, afin que les Arabes
eussent toute facilit pour choisir et indiquer leur choix sans erreur
possible.

Pendant deux jours, nous allons traverser cette province tunisienne
avant d'en atteindre l'autre extrmit. Depuis quelque temps, la route,
une simple piste  travers les touffes de jujubiers, tait devenue
meilleure, et l'espoir d'arriver avant la nuit  Bou-Ficha, o nous
devions coucher, nous rjouissait, quand nous apermes une arme
d'ouvriers de toute race occups  remplacer ce chemin passable par une
voie franaise, c'est--dire par un chapelet de dangers, et nous devons
reprendre le pas. Ils sont surprenants, ces ouvriers. Le ngre lippu,
aux gros yeux blancs, aux dents clatantes, pioche  ct de l'Arabe au
fin profil, de l'Espagnol poilu, du Marocain, du Maure, du Maltais et du
terrassier franais gar, on ne sait comment ni pourquoi, en ce pays;
il y a aussi l des Grecs, des Turcs, tous les types de Levantins; et on
songe  ce que doit tre la moyenne de morale, de probit et d'amnit
de cette horde.

Vers trois heures, nous atteignons le plus vaste caravansrail que j'aie
jamais vu. C'est toute une ville, ou plutt un village enferm dans une
seule enceinte, qui contient, l'une aprs l'autre, trois cours immenses
o sont parqus en de petites cases les hommes, boulangers, savetiers,
marchands divers, et, sous des arcades, les btes. Quelques cellules
propres, avec des lits et des nattes, sont rservs pour les passants de
distinction.

Sur le mur de la terrasse, deux pigeons blancs argents et luisants nous
regardent avec des yeux rouges qui brillent comme des rubis.

Les chevaux ont bu. Nous repartons.

La route se rapproche un peu de la mer, dont nous dcouvrons la trane
bleutre  l'horizon. Au bout d'un cap, une ville apparat, dont la
ligne, droite, blouissante sous le soleil couchant, semble courir sur
l'eau. C'est Hammamet, qui se nommait Put-Put sous les Romains. Au loin,
devant nous, dans la plaine, se dresse une ruine ronde qui, par un effet
de mirage, semble gigantesque. C'est encore un tombeau romain, haut
seulement de 10 mtres, qu'on nomme Kars-el-Menara.

Le soir vient. Sur nos ttes le ciel est rest bleu, mais devant nous
s'tale une nue violette, opaque, derrire laquelle le soleil
s'enfonce. Au bas de cette couche de nuages s'allonge sur l'horizon et
sur la mer un mince ruban rose, tout droit, rgulier, et qui devient, de
minute en minute, de plus en plus lumineux  mesure que descend vers
lui l'astre invisible. De lourds oiseaux passent d'un vol lent; ce sont,
je crois, des buses. La sensation du soir est profonde, pntre l'me,
le coeur, le corps avec une rare puissance, dans cette lande sauvage qui
va ainsi jusqu' Kairouan,  deux jours de marche devant nous. Telle
doit tre,  l'heure du crpuscule, le steppe russe. Nous rencontrons
trois hommes en burnous. De loin, je les prends pour des ngres tant ils
sont noirs et luisants, puis je reconnais le type arabe. Ce sont des
gens du Souf, curieuse oasis presque enfouie dans les sables entre les
Chotts et Tougourt. La nuit bientt s'tend sur nous. Les chevaux ne
vont plus qu'au pas. Mais soudain surgit dans l'ombre un mur blanc.
C'est l'intendance nord de l'Enfida, le borj de Bou-Ficha, sorte de
forteresse carre, dfendue par des murs sans ouvertures et par une
porte de fer contre les surprises des Arabes. On nous attend. La femme
de l'intendant, Mme Moreau, nous a prpar un fort bon dner. Nous avons
fait 80 kilomtres, malgr les ponts et chausses.

12 dcembre.

Nous partons au point du jour. L'aurore est rose, d'un rose intense.
Comment l'exprimer? Je dirais saumone si cette note tait plus
brillante. Vraiment nous manquons de mots pour faire passer devant les
yeux toutes les combinaisons des tons. Notre regard, le regard moderne,
sait voir la gamme infinie des nuances. Il distingue toutes les unions
de couleurs entre elles, toutes les dgradations qu'elles subissent,
toutes leurs modifications sous l'influence des voisinages, de la
lumire, des ombres, des heures du jour. Et pour dire ces milliers de
subtiles colorations, nous avons seulement quelque mots, les mots
simples qu'employaient nos pres afin de raconter les rares motions de
leurs yeux nafs.

Regardons les toffes nouvelles. Combien de tons inexprimables entre les
tons principaux! Pour les voquer, on ne peut se servir que de
comparaisons qui sont toujours insuffisantes.

Ce que j'ai vu, ce matin-l, en quelques minutes, je ne saurais, avec
des verbes, des noms et des adjectifs, le faire voir.

Nous nous approchons encore de la mer, ou plutt d'un vaste tang qui
s'ouvre sur la mer. Avec ma lunette-jumelle, j'aperois, dans l'eau, des
flamants, et je quitte la voiture afin de ramper vers eux entre les
broussailles et de les regarder de plus prs.

J'avance. Je les vois mieux. Les uns nagent, d'autres sont debout sur
leurs longues chasses. Ce sont des taches blanches et rouges qui
flottent, ou bien des fleurs normes pousses sur une menue tige de
pourpre, des fleurs groupes par centaines, soit sur la berge, soit dans
l'eau. On dirait des plates-bandes de lis carmins, d'o sortent, comme
d'une corolle, des ttes d'oiseau taches de sang au bout d'un cou mince
et recourb.

J'approche encore, et soudain la bande la plus proche me voit ou me
flaire, et fuit. Un seul s'enlve d'abord, puis tous partent. C'est
vraiment l'envole prodigieuse d'un jardin, dont toutes les corbeilles
l'une aprs l'autre s'lancent au ciel; et je suis longtemps, avec ma
jumelle, les nuages roses et blancs qui s'en vont l-bas, vers la mer,
en laissant traner derrire eux toutes ces pattes sanglantes, fines
comme des branches coupes.

Ce grand tang servait autrefois de refuge aux flottes des habitants
d'Aphrodisium, pirates redoutables qui s'embusquaient et se rfugiaient
l.

On aperoit au loin les ruines de cette ville, o Blisaire ft halte
dans sa marche sur Carthage. On y trouve encore un arc de triomphe, les
restes d'un temple de Vnus et d'une immense forteresse.

Sur le seul territoire de l'Enfida, on rencontre ainsi les vestiges de
dix-sept cits romaines. L-bas, sur le rivage, est Hergla, qui fut
l'opulente Aurea Coelia d'Antonin, et si, au lieu d'incliner vers
Kairouan, nous continuions en ligne droite, nous verrions, le soir du
troisime jour de marche, se dresser dans une plaine absolument inculte
l'amphithtre de Ed-Djem, aussi grand que le Colise de Rome, dbris
colossal qui pouvait contenir 80,000 spectateurs.

Autour de ce gant, qui serait presque intact si Hamouda, bey de Tunis,
ne l'avait fait ouvrir  coups de canon pour en dloger les Arabes qui
refusaient de payer l'impt, on a trouv, de place en place, quelques
traces d'une grande ville luxueuse, de vastes citernes et un immense
chapiteau corinthien de l'art le plus pur, bloc unique de marbre blanc.

Quelle est l'histoire de cette cit, la Tusdrita de Pline, la Thysdrus
de Ptolme, dont le nom seul se trouve transcrit une ou deux fois par
les historiens? Que lui manque-t-il pour tre clbre, puisqu'elle fut
si grande, si peuple et si riche? Presque rien, un Homre!

Sans lui, qu'et t Troie? qui connatrait Ithaque?

Dans ce pays, on apprend par ses yeux ce qu'est l'histoire et surtout ce
que fut la Bible. On comprend que les patriarches et tous les
personnages lgendaires, si grands dans les livres, si imposants dans
notre imagination, furent de pauvres hommes qui erraient  travers les
peuplades primitives, comme errent ces Arabes graves et simples, pleins
encore de l'me antique et vtus du costume antique. Les patriarches ont
eu seulement des potes historiens pour chanter leur vie.

Une fois au moins par jour, au pied d'un olivier, au coin d'un bois de
cactus, on rencontre la _Fuite en gypte_; et on sourit en songeant que
les peintres galants ont fait asseoir la Vierge Marie sur l'ne qui fut
mont sans aucun doute par Joseph, son poux, tandis qu'elle suivait 
pas pesants, un peu courbe, portant sur son dos, dans un burnous gris
de poussire, le petit corps, rond comme une boule, de l'enfant Jsus.

Celle que nous voyons surtout,  chaque puits, c'est Rebecca. Elle est
habille d'une robe en laine bleue, superbement drape, porte aux
chevilles des anneaux d'argent et, sur la poitrine, un collier de
plaques du mme mtal, unies par des chanettes. Quelquefois, elle se
cache la figure  notre approche; quelquefois aussi, quand elle est
belle, elle nous montre un frais et brun visage, qui nous regarde avec
de grands yeux noirs. C'est bien la fille de la Bible, celle dont le
cantique a dit: _Nigra sum sed formosa_, celle qui, soutenant une outre
sur son front par les chemins pierreux, montrant la chair ferme et
bronze de ses jambes, marchant d'un pas tranquille, en balanant
doucement sa taille souple sur ses hanches, tenta les anges du ciel,
comme elle nous tente encore, nous qui ne sommes point des anges.

En Algrie et dans le Sahara algrien, toutes les femmes, celles des
villes comme celles des tribus, sont vtues de blanc. En Tunisie, au
contraire, celles des cits sont enveloppes de la tte aux pieds en des
voiles de mousseline noire qui en font d'tranges apparitions dans les
rues si claires des petites villes du sud, et celles des campagnes sont
habilles avec des robes gros bleu d'un gracieux et grand effet, qui
leur donne une allure encore plus biblique.

Nous traversons maintenant une plaine o l'on voit partout les traces du
travail humain, car nous approchons du centre de l'Enfida, baptis
Enfidaville, aprs s'tre nomm Dar-el-Bey.

Voici l-bas des arbres! Quel tonnement! Ils sont dj hauts, bien que
plants seulement depuis quatre ans, et tmoignent de l'tonnante
richesse de cette terre et des rsultats que peut donner une culture
raisonne et srieuse. Puis, au milieu de ces arbres, apparaissent de
grands btiments sur lesquels flotte le drapeau franais. C'est
l'habitation du rgisseur gnral et l'oeuf de la ville future. Un
village s'est dj form autour de ces constructions importantes, et un
march y a lieu tous les lundis, o se font de trs grosses affaires.
Les Arabes y viennent en foule de points trs loigns.

Rien n'est plus intressant que l'tude de l'organisation de cet immense
domaine o les intrts des indignes ont t sauvegards avec autant de
soin que ceux des Europens. C'est l un modle de gouvernement agraire
pour ces pays mls o des moeurs essentiellement opposes et diverses
appellent des institutions trs dlicatement prvoyantes.

Aprs avoir djeun dans cette capitale de l'Enfida, nous partons pour
visiter un trs curieux village perch sur un roc loign d'environ cinq
kilomtres.

D'abord nous traversons des vignes, puis nous rentrons dans la lande,
dans ces longues tendues de terre jaune, parsemes seulement de touffes
maigres de jujubiers.

La nappe d'eau souterraine est  deux ou trois ou cinq mtres sous
presque toutes ces plaines, qui pourraient devenir, avec un peu de
travail, d'immenses champs d'oliviers.

On y voit seulement, de place en place, de petits bois de cactus grands
 peine comme nos vergers.

Voici l'origine de ces bois:

Il existe en Tunisie un usage fort intressant appel _droit de
vivification du sol_, qui permet  tout Arabe de s'emparer des terres
incultes et de les fconder si le propritaire n'est point prsent pour
s'y opposer.

Donc l'Arabe, apercevant un champ qui lui parat fertile, y plante, soit
des oliviers, soit surtout des cactus appels  tort par lui figuiers
de Barbarie, et, par ce seul fait, s'assure la jouissance de la moiti
de chaque rcolte jusqu' extinction de l'arbre. L'autre moiti
appartient au propritaire foncier, qui n'a plus ds lors qu'
surveiller la vente des produits, pour toucher sa part rgulire.

L'Arabe envahisseur doit prendre soin de ce champ, l'entretenir, le
dfendre contre les vols, le sauvegarder de tout mal comme s'il lui
appartenait en propre, et, chaque anne, il met les fruits aux enchres
pour que le partage soit quitable. Presque toujours, d'ailleurs, il
s'en rend lui-mme acqureur, et paye alors au vrai propritaire une
sorte de fermage irrgulier et proportionnel  la valeur de chaque
rcolte.

Ces bois de cactus ont un aspect fantastique. Les troncs tordus
ressemblent  des corps de dragons,  des membres de monstres aux
cailles souleves et hrisses de pointes. Quand on en rencontre un le
soir, au clair de lune, on croirait vraiment entrer dans un pays de
cauchemars.

Tout le pied du roc escarp qui porte le village de Tac-Rouna est
couvert de ces hautes plantes diaboliques. On traverse une fort du
Dante. On croit qu'elles vont remuer, agiter leurs larges feuilles
rondes, paisses et couvertes de longues aiguilles, qu'elles vont vous
saisir, vous treindre, vous dchirer avec ces redoutables griffes. Je
ne sais rien de plus hallucinant que ce chaos de pierres normes et de
cactus qui garde le pied de cette montagne.

Tout  coup, au milieu de ces rochers et de ces vgtaux  l'air froce,
nous dcouvrons un puits entour de femmes, qui viennent chercher de
l'eau. Les bijoux d'argent de leurs jambes et de leurs cous brillent au
soleil. En nous apercevant, elles cachent leurs faces brunes sous un pli
de l'toffe bleue qui les drape, et, un bras lev sur leur front, nous
laissent passer en cherchant  nous voir.

Le sentier est escarp,  peine bon pour des mulets. Les cactus aussi
ont grimp le long du chemin, dans les roches. Ils semblent nous
accompagner, nous entourer, nous enfermer, nous suivre et nous devancer.
L-haut, tout au sommet de la monte, apparat toujours le dme clatant
d'une koubba.

Voici le village: un amas de ruines, de murs croulants, o on ne
parvient gure  distinguer les trous habits de ceux qui ne servent
plus. Les pans de muraille encore debout au nord et  l'ouest sont
tellement mins et menaants que nous n'osons pas nous aventurer au
milieu: une secousse les ferait crouler.

La vue de l-haut est magnifique. Au sud,  l'est,  l'ouest, la plaine
infinie que la mer baigne sur une longue tendue. Au nord, des montagnes
peles, rouges, denteles comme la crte des coqs. Tout au loin, le
Djebel-Zaghouan, qui domine la contre entire.

Ce sont les dernires montagnes que nous apercevrons maintenant jusqu'
Kairouan.

Ce petit village de Tac-Rouna est une espce de place forte arabe, tout
 fait  l'abri d'un coup de main. Tac, d'ailleurs, est un diminutif de
Tackesche, qui veut dire forteresse. Une des principales fonctions des
habitants, car on ne peut, en ce cas, dire occupations, consiste 
garder dans leurs silos les grains que les nomades leur confient aprs
la moisson.

Nous revenons, le soir, coucher  Enfidaville.

13 dcembre.

Nous passons d'abord au milieu des vignes de la Socit
franco-africaine, puis nous atteignons des plaines dmesures o
errent, par tout l'horizon, ces apparitions inoubliables faites d'un
chameau, d'une charrue et d'un Arabe. Puis le sol devient aride, et
devant nous j'aperois, avec la jumelle, un grand dsert de pierres
normes, debout, dans tous les sens,  droite,  gauche,  perte de vue.
En approchant, on reconnat des dolmens. C'est l une ncropole de
proportions inimaginables, car elle couvre quarante hectares! Chaque
tombeau est compos de quatre pierres plates. Trois debout forment le
fond et les deux cts, une autre, pose dessus, sert de toit. Pendant
longtemps, toutes les fouilles faites par le rgisseur de l'Enfida pour
dcouvrir des caveaux sous ces monuments mgalithiques sont demeures
inutiles. Il y a dix-huit mois ou deux ans, M. Hamy, conservateur du
muse d'ethnographie de Paris, aprs beaucoup de recherches, parvint 
dcouvrir l'entre de ces tombes souterraines, cache avec beaucoup
d'adresse sous un lit de roches paisses. Il a trouv dedans quelques
ossements et des vases de terre rvlant des spultures berbres. D'un
autre ct, M. Mangiavacchi, rgisseur de l'Enfida, a indiqu, non loin
de l, les traces presque disparues d'une vaste cit berbre. Quelle
pouvait tre cette ville qui a couvert de ses morts une tendue de
quarante hectares?

Chez les Orientaux, d'ailleurs, on est frapp sans cesse par la place
abandonne aux anctres dans ce monde. Les cimetires sont immenses,
innombrables. On en rencontre partout. Les tombes dans la ville du Caire
tiennent plus de place que les maisons. Chez nous, au contraire, la
terre cote cher et les disparus ne comptent plus. On les empile, on les
entasse l'un contre l'autre, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre, en un
petit coin, hors la ville, dans la banlieue, entre quatre murs. Les
dalles de marbre et les croix de bois couvrent des gnrations enfouies
l depuis des sicles. C'est un fumier de morts  la porte des villes.
On leur donne tout juste le temps de perdre leur forme dans la terre
engraisse dj par la pourriture humaine, le temps de mler encore leur
chair dcompose  cette argile cadavrique; puis, comme d'autres
arrivent sans cesse, et qu'on cultive dans les champs voisins des
plantes potagres pour les vivants, on fouille  coups de pioche ce sol
mangeur d'hommes, on en arrache les os rencontrs, ttes bras, jambes,
ctes, de mles, de femelles et d'enfants, oublis et confondus
ensemble; on les jette, ple-mle, dans une tranche, et on offre aux
morts rcents, aux morts dont on sait encore le nom, la place vole aux
autres que personne ne connat plus, que le nant a repris tout entiers;
car il faut tre conome dans les socits civilises.

En sortant de ce cimetire antique et dmesur, nous apercevons une
maison blanche. C'est El-Menzel, l'intendance sud de l'Enfida, o finit
notre tape.

Comme nous tions rests longtemps  causer aprs dner, l'ide nous
vint de sortir quelques minutes avant de nous mettre au lit. Un clair de
lune magnifique clairait le steppe et, glissant entre les cailles de
cactus normes pousss  quelques mtres devant nous, leur donnait
l'aspect surnaturel d'un troupeau de btes infernales clatant tout 
coup et jetant en l'air, en tous sens, les plaques rondes de leurs corps
affreux.

Nous tant arrts pour les regarder, un bruit lointain, continu,
puissant, nous frappa. C'taient des voix innombrables, aigus ou
graves, de tous les timbres imaginables, des sifflements, des cris, des
appels, la rumeur inconnue et terrifiante d'une foule affole, d'une
foule innommable, irrelle, qui devait se battre quelque part, on ne
savait o, dans le ciel ou sur la terre. Tendant l'oreille vers tous les
points de l'horizon, nous finmes par dcouvrir que cette clameur venait
du sud. Alors quelqu'un s'cria:

--Mais ce sont les oiseaux du lac Triton.

Nous devions, en effet, le lendemain, passer  ct de ce lac, appel
par les Arabes El-Kelbia (la chienne), d'une superficie de 10,000 
13,000 hectares, dont certains gographes modernes font l'ancienne mer
intrieure d'Afrique, qu'on avait place jusqu'ici dans les chotts
Fedjedj, R'arsa et Melr'ir.

C'tait bien, en effet, le peuple piaillard des oiseaux d'eau, camp,
comme une arme de tribus diverses, sur les bords du lac, loign
cependant de 16 kilomtres, qui faisait dans la nuit ce grand vacarme
confus, car ils sont l des milliers, de toute race, de toute forme, de
toute plume, depuis le canard au nez plat, jusqu' la cigogne au long
bec. Il y a des armes de flamants et de grues, des flottes de macreuses
et de golands, des rgiments de grbes, de pluviers, de bcassines, de
mouettes. Et sous les doux clairs de lune, toutes ces btes, gayes par
la belle nuit, loin de l'homme, qui n'a point de demeure prs de leur
grand royaume liquide, s'agitent, poussent leurs cris, causent sans
doute en leur langue d'oiseaux, emplissent le ciel lumineux de leurs
voix perantes, auxquelles rpondent seulement l'aboiement lointain des
chiens arabes ou le jappement des chacals.

14 dcembre.

Aprs avoir encore travers quelques plaines cultives a et l par les
indignes, mais demeures la plupart du temps compltement incultes,
bien que trs fertilisables, nous dcouvrons sur la gauche la longue
nappe d'eau du lac Triton. On s'en approche peu  peu, et on y croit
voir des les, de grandes les nombreuses, tantt blanches, tantt
noires. Ce sont des peuplades d'oiseaux qui nagent, qui flottent, par
masses compactes. Sur les bords, des grues normes se promnent deux par
deux, trois par trois, sur leurs hautes pattes. On en aperoit d'autres
dans la plaine, entre les touffes du maquis que dominent leurs ttes
inquites.

Ce lac, dont la profondeur atteint six ou huit mtres, a t
compltement  sec cet t, aprs les quinze mois de scheresse qu'a
subis la Tunisie, ce qui ne s'tait pas vu de mmoire d'homme. Mais,
malgr son tendue considrable, en un seul jour il fut rempli 
l'automne, car c'est en lui que se ramassent toutes les pluies tombes
sur les montagnes du centre. La grande richesse future de ces campagnes
tient  ceci, qu'au lieu d'tre traverses par des rivires souvent
vides, mais au cours prcis et qui canalisent l'eau du ciel, comme
l'Algrie, elles sont  peine parcourues par des ravines o le moindre
barrage suffit pour arrter les torrents. Or leur niveau tant partout
le mme, chaque averse tombe sur les monts lointains se rpand sur la
plaine entire, en fait, pendant plusieurs jours ou pendant plusieurs
heures, un immense marcage, et y dpose,  chacune de ces inondations,
une couche nouvelle de limon qui l'engraisse et la fertilise, comme une
gypte qui n'aurait point de Nil.

Nous arrivons maintenant en des landes illimites, o se rpand une
lpre intermittente, une petite plante grasse vert-de-gristre dont les
chameaux sont trs friands. Aussi aperoit-on, pturant  perte de vue,
d'immenses troupeaux de dromadaires. Quand nous passons au milieu
d'eux, ils nous regardent de leurs gros yeux luisants, et on se croirait
aux premiers temps du monde, aux jours o le Crateur hsitant jetait 
poignes sur la terre, comme pour juger la valeur et l'effet de son
oeuvre douteuse, les races informes qu'il a depuis peu  peu dtruites,
tout en laissant survivre quelques types primitifs sur ce grand
continent nglig, l'Afrique, o il a oubli dans les sables la girafe,
l'autruche et le dromadaire.

Ah! la drle et gentille chose que voici: une chamelle qui vient de
mettre bas, et qui s'en va vers le campement, suivie de son chamelet que
poussent, avec des branches, deux petits Arabes dont la figure n'arrive
pas au derrire du petit chameau. Il est grand, lui, dj, mont sur des
jambes trs hautes portant un rien du tout de corps que terminent un cou
d'oiseau et une tte tonne dont les yeux regardent depuis un quart
d'heure seulement ces choses nouvelles: le jour, la lande et la bte
qu'il suit. Il marche trs bien pourtant, sans embarras, sans
hsitation, sur ce terrain ingal, et il commence  flairer la mamelle,
car la nature ne l'a fait si haut, cet animal vieux de quelques minutes,
que pour lui permettre d'atteindre au ventre escarp de sa mre.

En voici d'autres gs de quelques jours, d'autres encore gs de
quelques mois, puis de trs grands, dont le poil a l'air d'une
broussaille, d'autres tout jaunes, d'autres d'un gris blanc, d'autres
noirtres. Le paysage devient tellement trange que je n'ai jamais rien
vu qui lui ressemble.  droite,  gauche, des lignes de pierres sortent
de terre, ranges comme des soldats, toutes dans le mme ordre, dans le
mme sens, penches vers Kairouan, invisible encore. On les dirait en
marche, par bataillons, ces pierres dresses l'une derrire l'autre, par
files droites, loignes de quelques centaines de pas. Elles couvrent
ainsi plusieurs kilomtres. Entre elles, rien que du sable argileux. Ce
soulvement est un des plus curieux du monde. Il a d'ailleurs sa
lgende.

Quand Sidi-Okba, avec ses cavaliers, arriva dans ce dsert sinistre o
s'tale aujourd'hui ce qui reste de la ville sainte, il campa dans cette
solitude. Ses compagnons, surpris de le voir s'arrter dans ce lieu, lui
conseillrent de s'loigner, mais il rpondit:

--Nous devons rester ici et mme y fonder une ville, car telle est la
volont de Dieu.

Ils lui objectrent qu'il n'y avait ni eau pour boire, ni bois ni
pierres pour construire.

Sidi-Okba leur imposa silence par ces mots: Dieu y pourvoira.

Le lendemain, on vint lui annoncer qu'une levrette avait trouv de
l'eau. On creusa donc  cet endroit, et on dcouvrit,  seize mtres
sous le sol, la source qui alimente le grand puits coiff d'une coupole
o un chameau tourne, tout le long du jour, la manivelle lvatoire.

Le lendemain encore, des Arabes, envoys  la dcouverte, annoncrent 
Sidi-Okba qu'ils avaient aperu des forts sur les pentes de montagnes
voisines.

Et le jour suivant, enfin, des cavaliers, partis le matin, rentrrent au
galop, en criant qu'ils venaient de rencontrer des pierres, une arme de
pierres en marche, envoyes par Dieu sans aucun doute.

Kairouan, malgr ce miracle, est construite presque entirement en
briques.

Mais voil que la plaine est devenue un marais de boue jaune o les
chevaux glissent, tirent sans avancer, s'puisent et s'abattent. Ils
enfoncent dans cette vase gluante jusqu'aux genoux. Les roues y entrent
jusqu'aux moyeux. Le ciel s'est couvert, la pluie tombe, une pluie fine
qui embrume horizon. Tantt le chemin semble meilleur quand on gravit
une des sept ondulations appeles les sept collines de Kairouan, tantt
il redevient un pouvantable cloaque lorsqu'on redescend dans
l'entre-deux. Soudain la voiture s'arrte; une des roues de derrire est
enraye par le sable.

Il faut mettre pied  terre et se servir de ses jambes. Nous voici donc
sous la pluie, fouetts par un vent furieux, levant  chaque pas une
norme botte de glaise qui englue nos chaussures, appesantit notre
marche jusqu' la rendre extnuante, plongeant parfois en des fondrires
de boue, essouffls, maudissant le sud glacial, et faisant vers la cit
sacre un plerinage qui nous vaudra peut-tre quelque indulgence aprs
ce monde, si, par hasard, le Dieu du Prophte est le vrai.

On sait que, pour les croyants, sept plerinages  Kairouan valent un
plerinage  La Mecque.

Aprs un kilomtre ou deux de ce pitinement puisant, j'entrevois dans
la brume, au loin, devant moi, une tour mince et pointue,  peine
visible,  peine plus teinte que le brouillard, et dont le sommet se
perd dans la nue. C'est une apparition vague et saisissante qui se
prcise peu  peu, prend une forme plus nette et devient un grand
minaret debout dans le ciel sans qu'on voit rien autre chose, rien
autour, rien au-dessous: ni la ville, ni les murs, ni les coupoles des
mosques. La pluie nous fouette la figure, et nous allons lentement vers
ce phare gristre dress devant nous comme une tour fantme qui va tout
 l'heure s'effacer, rentrer dans la nappe de brume o elle vient de
surgir.

Puis, sur la droite, s'estompe un monument charg de dmes: c'est la
mosque dite du Barbier, et enfin apparat la ville, une masse
indistincte, indcise, derrire le rideau de pluie; et le minaret semble
moins grand que tout  l'heure, comme s'il venait de s'enfoncer dans les
murs aprs s'tre lev jusqu'au firmament pour nous guider vers la
cit.

Oh! la triste cit perdue dans ce dsert, en cette solitude aride et
dsole! Par les rues troites et tortueuses, les Arabes,  l'abri dans
les choppes des vendeurs, nous regardent passer; et, quand nous
rencontrons une femme, ce spectre noir entre ces murs jaunis par
l'averse semble la mort qui se promne.

L'hospitalit nous est offerte par le gouverneur tunisien de Kairouan,
Si-Mohamraed-el-Marabout, gnral du bey, trs noble et trs pieux
musulman ayant accompli trois fois dj le plerinage de La Mecque. Il
nous conduit, avec une politesse empresse et grave, vers les chambres
destines aux trangers, o nous trouvons de grands divans et
d'admirables couvertures arabes dans lesquelles on se roule pour dormir.
Pour nous faire honneur, un de ses fils nous apporte, de ses propres
mains, tous les objets dont nous avons besoin.

Nous dnons, ce soir mme, chez le contrleur civil et consul franais,
o nous trouvons un accueil charmant et gai, qui nous rchauffe et nous
console de notre triste arrive.

15 dcembre.

Le jour ne parat pas encore quand un de mes compagnons me rveille.
Nous avons projet de prendre un bain maure ds la premire heure, avant
de visiter la ville.

On circule dj par les rues, car les Orientaux se lvent avant le
soleil, et nous apercevons entre les maisons un beau ciel propre et ple
plein de promesses de chaleur et de lumire.

On suit des ruelles, encore des ruelles, on passe le puits o le chameau
emprisonn dans la coupole tourne sans fin pour monter l'eau, et on
pntre dans une maison sombre, aux murs pais, o l'on ne voit rien
d'abord, et dont l'atmosphre humide et chaude suffoque un peu ds
l'entre.

Puis on aperoit des Arabes qui sommeillent sur des nattes; et le
propritaire du lieu, aprs nous avoir fait dvtir, nous introduit dans
les tuves, sortes de cachots noirs et vots o le jour naissant tombe
du sommet par une vitre troite, et dont le sol est couvert d'une eau
gluante dans laquelle on ne peut marcher sans risquer,  chaque pas, de
glisser et de tomber.

Or, aprs toutes les oprations du massage, quand nous revenons au grand
air, une ivresse de joie nous tourdit, car le soleil lev illumine les
rues et nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus
sauvage, plus durement caractrise, plus marque de fanatisme,
saisissante de pauvret visible, de noblesse misrable et hautaine,
Kairouan la sainte.

Les habitants viennent de passer par une horrible disette, et on
reconnat bien partout cet air de famine qui semble rpandu sur les
maisons mmes. On vend, comme dans les bourgades du centre africain,
toutes sortes d'humbles choses en des boutiques grandes comme des
boites, o les marchands sont accroupis  la turque. Voici des dattes de
Gafsa ou du Souf, agglomres en gros paquets de pte visqueuse, dont le
vendeur, assis sur la mme planche, dtache des fragments avec ses
doigts. Voici des lgumes, des piments, des ptes, et, dans les souks,
longs bazars tortueux et vots, des toffes, des tapis, de la sellerie
ornemente de broderies d'or et d'argent, et une inimaginable quantit
de savetiers qui fabriquent des babouches de cuir jaune. Jusqu'
l'occupation franaise, les Juifs n'avaient pu s'tablir en cette ville
impntrable. Aujourd'hui ils y pullulent et la rongent. Ils dtiennent
dj les bijoux des femmes et les titres de proprit d'une partie des
maisons, sur lesquelles ils ont prt de l'argent, et dont ils
deviennent vite possesseurs, par suite du systme de renouvellement et
de multiplication de la dette qu'ils pratiquent avec une adresse et une
rapacit infatigables.

Nous allons vers la mosque Djama-Kebir ou de Sidi-Okba, dont le haut
minaret domine la ville et le dsert qui l'isole du monde. Elle nous
apparat soudain, au dtour d'une rue. C'est un immense et pesant
btiment soutenu par d'normes contreforts, une masse blanche, lourde,
imposante, belle d'une beaut inexplicable et sauvage. En y pntrant
apparat d'abord une cour magnifique enferme par un double clotre que
supportent deux lignes lgantes de colonnes romaines et romanes. On se
croirait dans l'intrieur d'un beau monastre d'Italie.

La mosque proprement dite est  droite, prenant jour sur cette cour par
dix-sept portes  double battant, que nous faisons ouvrir toutes grandes
avant d'entrer.

Je ne connais par le monde que trois difices religieux qui m'aient
donn l'motion inattendue et foudroyante de ce barbare et surprenant
monument: le Mont-Saint-Michel, Saint-Marc de Venise, et la chapelle
Palatine  Palerme.

Ceux-l sont les oeuvres raisonnes, tudies, admirables, de grands
architectes srs de leurs effets, pieux sans doute, mais artistes avant
tout, qu'inspira l'amour des lignes, des formes et de la beaut
dcorative, autant et plus que l'amour de Dieu. Ici c'est autre chose.
Un peuple fanatique, errant,  peine capable de construire des murs,
venu sur une terre couverte de ruines laisses par ses prdcesseurs, y
ramassa partout ce qui lui parut le plus beau, et,  son tour, avec ces
dbris de mme style et de mme ordre, leva, m par une inspiration
sublime, une demeure  son Dieu, une demeure faite de morceaux arrachs
aux villes croulantes, mais aussi parfaite et aussi magnifique que les
plus pures conceptions des plus grands tailleurs de pierre.

Devant nous apparat un temple dmesur, qui a l'air d'une fort sacre,
car cent quatre-vingts colonnes d'onyx, de porphyre et de marbre
supportent les votes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept
portes.

Le regard s'arrte, se perd dans cet emmlement profond de minces
piliers ronds d'une lgance irrprochable, dont toutes les nuances se
mlent et s'harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de l'cole
africaine et de l'cole orientale, sont d'un travail rare et d'une
diversit infinie. Quelques-uns m'ont paru d'une beaut parfaite. Le
plus original peut-tre reprsente un palmier tordu par le vent.

 mesure que j'avance en cette demeure divine, toutes les colonnes
semblent se dplacer, tourner autour de moi et former des figures
varies d'une rgularit changeante.

Dans nos cathdrales gothiques, le grand effet est obtenu par la
disproportion voulue de l'lvation avec la largeur. Ici, au contraire,
l'harmonie unique de ce temple bas vient de la proportion et du nombre
de ces fts lgers qui portent l'difice, l'emplissent, le peuplent, le
font ce qu'il est, crent sa grce et sa grandeur. Leur multitude
colore donne  l'oeil l'impression de l'illimit, tandis que l'tendue
peu leve de l'difice donne  l'me une sensation de pesanteur. Cela
est vaste comme un monde, et on y est cras sous la puissance d'un
Dieu.

Le Dieu qui a inspir cette oeuvre d'art superbe est bien celui qui
dicta le Coran, non point celui des vangiles. Sa morale ingnieuse
s'tend plus qu'elle ne s'lve, nous tonne par sa propagation plus
qu'elle ne nous frappe par sa hauteur.

Partout on rencontre de remarquables dtails. La chambre du sultan, qui
entrait par une porte rserve, est faite d'une muraille en bois
ouvrage comme par des ciseleurs. La chaire aussi, en panneaux
curieusement fouills, donne un effet trs heureux, et la mihrab qui
indique La Mecque est une admirable niche de marbre sculpt, peint et
dor, d'une dcoration et d'un style exquis.

 ct de cette mihrab, deux colonnes voisines laissent  peine entre
elles la place de glisser un corps humain. Les Arabes qui peuvent y
passer sont guris des rhumatismes d'aprs les uns. D'aprs les autres,
ils obtiendraient certaines faveurs plus idales.

En face de la porte centrale de la mosque, la neuvime,  droite comme
 gauche, se dresse, de l'autre ct de la cour, le minaret. Il a cent
vingt-neuf marches. Nous les montons.

De l-haut, Kairouan,  nos pieds, semble un damier de terrasses de
pltre, d'o jaillissent de tous cts les grosses coupoles
blouissantes des mosques et des koubbas. Tout autour,  perte de vue,
un dsert jaune, illimit, tandis que, prs des murs, apparaissent a et
l les plaques vertes des champs de cactus. Cet horizon est infiniment
vide et triste et plus poignant que le Sahara lui-mme.

Kairouan, parat-il, tait beaucoup plus grande. On cite encore les noms
des quartiers disparus.

Ce sont: Dra-el-Temmar, colline des marchands de dattes; Dra-el-Ouiba,
colline des mesureurs de bl; Dra-el-Kerroua, colline des marchands
d'pices; Dra-el-Gatrania, colline des marchands de goudron;
Derb-es-Mesmar, le quartier des marchands de clous.

Isole, hors la ville, distante  peine de 1 kilomtre, la zaoua, ou
plutt la mosque de Sidi-Sahab (le barbier du Prophte), attire de loin
le regard; nous nous mettons en marche vers elle.

Toute diffrente de Djama-Kebir, dont nous sortons, celle-ci, nullement
imposante, est bien la plus gracieuse, la plus colore, la plus coquette
des mosques, et le plus parfait chantillon de l'art dcoratif arabe
que j'aie vu.

On pntre par un escalier de faences antiques, d'un style dlicieux,
dans une petite salle d'entre pave et orne de la mme faon. Une
longue cour la suit, troite, entoure d'un clotre aux arcs en fer 
cheval retombant sur des colonnes romaines et donnant, quand on y entre
par un jour clatant, l'blouissement du soleil coulant en nappe dore
sur tous ces murs recouverts galement de faences aux tons admirables
et d'une varit infinie. La grande cour carre o l'on arrive ensuite
en est aussi entirement dcore. La lumire luit, ruisselle, et vernit
de feu cet immense palais d'mail, o s'illuminent sous le flamboiement
du ciel saharien tous les dessins et toutes les colorations de la
cramique orientale. Au-dessus courent des fantaisies d'arabesques
inexprimablement dlicates. C'est dans cette cour de ferie que s'ouvre
la porte du sanctuaire qui contient le tombeau de Sidi-Sahab, compagnon
et barbier du Prophte, dont il garda trois poils de barbe sur sa
poitrine jusqu' sa mort.

Ce sanctuaire, orn de dessins rguliers en marbre blanc et noir, o
s'enroulent des inscriptions, plein de tapis pais et de drapeaux, m'a
paru moins beau et moins imprvu que les deux cours inoubliables par o
l'on y parvient.

En sortant, nous traversons une troisime cour peuple de jeunes gens.
C'est une sorte de sminaire musulman, une cole de fanatiques.

Toutes ces zaouas dont le sol de l'Islam est couvert sont pour ainsi
dire les oeufs des innombrables ordres et confrries entre lesquels se
partagent les dvotions particulires des croyants.

Les principales de Kairouan (je ne parle pas des mosques qui
appartiennent  Dieu seul) sont: zaoua de Si-Mohammed-Elouani; zaoua
de Sidi-Abd-el-Kader-ed-Djilani, le plus grand saint de l'Islam et le
plus vnr; zaoua et-Tid-jani; zaoua de Si-Hadid-el-Khrangani; zaoua
de Sidi-Mohammed-ben-Assa de Mekns, qui contient des tambourins, des
derboukas, sabres, pointes de fer et autres instruments indispensables
aux crmonies sauvages des Assaoua.

Ces innombrables ordres et confrries de l'Islam, qui rappellent par
beaucoup de points nos ordres catholiques, et qui, placs sous
l'invocation d'un marabout vnr, se rattachent au Prophte par une
chane de pieux docteurs que les Arabes nomment Selselat, ont pris,
depuis le commencement du sicle surtout, une extension considrable et
sont le plus redoutable rempart de la religion mahomtane contre la
civilisation et la domination europennes.

Sous ce titre: _Marabouts et Khouan_, M. le commandant Rinn les a
numrs et analyss d'une faon aussi complte que possible.

Je trouve en ce livre quelques textes des plus curieux sur les doctrines
et pratiques de ces confdrations.

Chacune d'elles affirme avoir conserv intacte l'obissance aux cinq
commandements du Prophte et tenir de lui la seule voie pour atteindre
l'union avec Dieu, qui est le but de tous les efforts religieux des
musulmans.

Malgr cette prtention  l'orthodoxie absolue et  la puret de la
doctrine, tous ces ordres et confrries ont des usages, des
enseignements et des tendances fort divergents.

Les uns forment de puissantes associations pieuses, diriges par de
savants thologistes de vie austre, hommes vraiment suprieurs, aussi
instruits thoriquement que redoutables diplomates dans leurs relations
avec nous, et qui gouvernent avec une rare habilet ces coles de
science sacre, de morale leve et de combat contre l'Europen. Les
autres forment de bizarres assemblages de fanatiques ou de charlatans,
ont l'air de troupes de bateleurs religieux, tantt exalts, convaincus,
tantt purs saltimbanques exploitant la btise et la foi des hommes.

Comme je l'ai dit, le but unique des efforts de tout bon musulman est
l'union intime avec Dieu. Divers procds mystiques conduisent  cet
tat parfait, et chaque confdration possde sa mthode d'entranement.
En gnral, cette mthode mne le simple adepte  un tat
d'abrutissement absolu, qui en fait un instrument aveugle et docile aux
mains du chef.

Chaque ordre a,  sa tte, un cheik, matre de l'ordre: Tu seras entre
les mains de ton cheik comme le cadavre entre les mains du laveur des
morts. Obis-lui en tout ce qu'il a ordonn, car c'est Dieu mme qui
commande par sa voix. Lui dsobir, c'est encourir la colre de Dieu.
N'oublie pas que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son
ordre.

Le cheik est l'homme chri de Dieu; il est suprieur  toutes les
autres cratures et prend rang aprs les prophtes. Ne vois donc que
lui, lui partout. Bannis de ton coeur toute autre pense que celle qui
aurait Dieu ou le cheik pour objet.

Au-dessous de ce personnage sacr sont les _moquaddem_, vicaires du
cheik, propagateurs de la doctrine.

Enfin, les simples initis  l'ordre s'appellent les _khouan_, les
frres.

Chaque confrrie, pour atteindre l'tat d'hallucination o l'homme se
confond avec Dieu, a donc son oraison spciale, ou plutt sa gymnastique
d'abrutissement. Cela se nomme le _dirkr_.

C'est presque toujours une invocation trs courte, ou plutt l'nonc
d'un mot ou d'une phrase qui doit tre rpt un nombre infini de fois.

Les adeptes prononcent, avec des mouvements rguliers de la tte et du
cou, deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le mot Dieu,
soit la formule qui revient en toutes leurs prires: Il n'y a de
divinit que Dieu, en y ajoutant quelques versets dont l'ordre est le
signe de reconnaissance de la confrrie.

Le nophyte, au moment de son initiation s'appelle _talamid_, puis aprs
l'initiation il devient _mourid_, puis _faqir_, puis _soufi_, puis
_salek_, puis _med jedoub_ (le ravi, l'hallucin). C'est  ce moment que
se dclare chez lui l'inspiration ou la folie, l'esprit se sparant de
la matire et obissant  la pousse d'une sorte d'hystrie mystique.
L'homme, ds lors, n'appartient plus  la vie physique. La vie
spirituelle seule existe pour lui, et il n'a plus besoin d'observer les
pratiques du culte.

Au-dessus de cet tat, il n'y a plus que celui de _touhid,_ qui est la
suprme batitude, l'identification avec Dieu.

L'extase aussi a ses degrs, qui sont trs curieusement dcrits par
Cheik-Snoussi, affili  l'ordre des Khelouatya, visionnaires-interprtes
des songes. On remarquera les rapprochements tranges qu'on peut faire
entre ces mystiques et les mystiques chrtiens.

Voici ce qu'crit Cheik-Snoussi: ... L'adepte jouit ensuite de la
manifestation d'autres lumires qui sont pour lui le plus parfait des
talismans.

Le nombre de ces lumires est de soixante-mille; il se subdivise en
plusieurs sries, et compose les _sept degrs_ par lesquels on parvient
 l'tat parfait de l'me. Le premier de ces degrs est l'humanit. On y
aperoit dix mille lumires, perceptibles seulement pour ceux qui
peuvent y arriver: leur couleur est terne. Elles s'entremlent les unes
dans les autres... Pour atteindre le second, il faut que le coeur se
soit sanctifi. Alors on dcouvre dix mille autres lumires inhrentes 
ce second degr, qui est celui de _l'extase passionne_; leur couleur
est bleu clair... On arrive au troisime degr, qui est _l'extase du
coeur._ L on voit l'enfer et ses attributs, ainsi que dix mille autres
lumires dont la couleur est aussi rouge que celle produite par une
flamme pure... Ce point est celui qui permet de voir les gnies et tous
leurs attributs, car le coeur peut jouir de sept tats spirituels
accessibles seulement  certains affilis.

S'levant ensuite  un autre degr, on voit dix mille lumires
nouvelles, inhrentes  l'tat d'extase de l'me immatrielle. Ces
lumires sont d'une couleur jaune trs accentue. On y aperoit les
mes des prophtes et des saints.

Le cinquime degr est celui de l'extase mystrieuse. On y contemple
les anges et dix mille autres lumires d'un blanc clatant.

Le sixime est celui de l'extase d'obsession. On y jouit aussi de dix
mille autres lumires dont la couleur est celle des miroirs limpides.
Parvenu  ce point, on ressent un dlicieux ravissement d'esprit qui a
pris le nom _d'el-Khadir_ et qui est le principe de la vie spirituelle.
Alors seulement on voit notre prophte Mohammed.

Enfin on arrive aux dix mille dernires lumires caches en atteignant
ce septime degr, qui est la batitude. Ces lumires sont vertes et
blanches; mais elles subissent des transformations successives: ainsi
elles passent par la couleur des pierres prcieuses pour prendre ensuite
une teinte claire, puis enfin acquirent une autre teinte qui n'a pas de
similitude avec une autre, qui est sans ressemblance, qui n'existe nulle
part, mais qui est rpandue dans tout l'univers... Parvenu  cet tat,
les attributs de Dieu se dvoilent... Il ne semble plus alors qu'on
appartienne  ce monde. Les choses terrestres disparaissent pour vous.

Ne voil-t-il pas les sept chteaux du ciel de sainte Thrse et les
sept couleurs correspondant aux sept degrs de l'extase? Pour atteindre
cet affolement, voici le procd spcial employ par les Khelouatya:

On s'assoit les jambes croises et on rpte pendant un certain temps:
Il n'y a de dieu qu'Allah, en portant la bouche alternativement de
dessus l'paule droite, au-devant du coeur, sous le sein gauche. Ensuite
on rcite l'invocation qui consiste  articuler les noms de Dieu, qui
implique l'ide de sa grandeur et de sa puissance, en ne citant que les
dix suivants, dans l'ordre o ils se trouvent placs: Lui, Juste,
Vivant, Irrsistible, Donneur par excellence, Pourvoyeur par excellence,
Celui qui ouvre  la vrit les coeurs des hommes endurcis, Unique,
ternel, Immuable.

Les adeptes,  la suite de chacune des invocations, doivent rciter cent
fois de suite ou mme plus certaines oraisons.

Ils se forment en cercle pour faire leurs prires particulires. Celui
qui les rcite, en disant _Lui_, avance la tte au milieu du rond en
l'obliquant  droite, puis il la reporte en arrire, du ct gauche,
vers la partie extrieure. Un seul d'entre eux commence  dire le mot
_Lui_; aprs quoi tous les autres en choeur, en faisant aller la tte 
droite, puis  gauche.

Comparons ces pratiques avec celles des Quadrya: S'tant assis, les
jambes croises, ils touchent l'extrmit du pied droit, puis l'artre
principale nomme _el-Kias_ qui contourne les entrailles; ils placent la
main ouverte, les doigts carts, sur le genou, portent la face vers
l'paule droite en disant _ha_, puis vers l'paule gauche en disant
_hou,_ puis la baissent en disant _hi_, puis recommencent. Il importe,
et cela est indispensable, que celui qui les prononce s'arrte sur le
premier de ces noms aussi longtemps que son haleine le lui permet; puis,
quand il s'est purifi, il appuie de la mme manire sur le nom de Dieu,
tant que son me peut tre sujette au reproche; ensuite il articule le
nom _hou_ quand la personne est dispose  l'obissance; enfin lorsque
l'me a atteint le degr de perfection dsirable, il peut dire le
dernier nom _hi_.

Ces prires, qui doivent amener l'anantissement de l'individualit de
l'homme, absorb dans l'essence de Dieu (c'est--dire l'tat  la suite
duquel on arrive  la contemplation de Dieu en ses attributs),
s'appellent _onerd-debered._

Mais parmi toutes les confrries algriennes, c'est assurment celles
des Assaoua qui attire le plus violemment la curiosit des trangers.

On sait les pratiques pouvantables de ces jongleurs hystriques qui,
aprs s'tre entrans  l'extase en formant une sorte de chane
magntique et en rcitant leurs prires, mangent les feuilles pineuses
des cactus, des clous, du verre pil, des scorpions, des serpents.
Souvent ces fous dvorent avec des convulsions affreuses un mouton
vivant, laine, peau, chair sanglante et ne laissent  terre que quelques
os. Ils s'enfoncent des pointes de fer dans les joues ou dans le ventre;
et on trouve aprs leur mort, quand on fait leur autopsie, des objets de
toute nature entrs dans les parois de l'estomac.

Eh bien, on rencontre dans les textes des Assaoua les plus potiques
prires et les plus potiques enseignements de toutes les confrries
islamiques.

Je cite d'aprs M. le commandant Rinn quelques phrases seulement:

Le Prophte dit un jour  Abou-Dirr-el-R'ifari: O Abou-Dirr, le rire
des pauvres est une adoration; leurs jeux, la proclamation de la louange
de Dieu; leur sommeil, l'aumne.

Le cheik a encore dit:

Prier et jener dans la solitude et n'avoir aucune compassion dans le
coeur, cela s'appelle, dans la bonne voie, de l'hypocrisie.

L'amour est le degr le plus complet de la perfection. Celui qui n'aime
pas n'est arriv  rien dans la perfection. Il y a quatre sortes
d'amour: l'amour par l'intelligence, l'amour par le coeur, l'amour par
l'me, l'amour mystrieux...

Qui donc a jamais dfini l'amour d'une manire plus complte, plus
subtile et plus belle?

On pourrait multiplier  l'infini les citations.

Mais,  ct de ces ordres mystiques qui appartiennent aux grands rites
orthodoxes musulmans, existe une secte dissidente, celles des Ibadites
ou Beni-Mzab, qui prsente des particularits fort curieuses.

Les Beni-Mzab habitent, au sud de nos possessions algriennes, dans la
partie la plus aride du Sahara, un petit pays, le Mzab, qu'ils ont rendu
fertile par de prodigieux efforts.

On retrouve avec stupfaction, dans la petite rpublique de ces
puritains de l'Islam, les principes gouvernementaux de la commune
socialiste, en mme temps que l'organisation de l'glise presbytrienne
en cosse. Leur morale est dure, intolrante, inflexible. Ils ont
l'horreur de l'effusion du sang et ne l'admettent que pour la dfense
de la foi. La moiti des actes de la vie, le contact accidentel ou
volontaire de la main d'une femme, d'un objet humide, sale ou dfendu,
sont des fautes graves qui rclament des ablutions particulires et
prolonges.

Le clibat, qui pousse  la dbauche, la colre, les chants, la musique,
le jeu, la danse, toutes les formes du luxe, le tabac, le caf pris dans
un tablissement public, sont des pchs qui peuvent faire encourir, si
on y persvre, une redoutable excommunication appel la _tebria_.

Contrairement  la doctrine de la plupart des congrganistes musulmans,
qui dclarent les pratiques pieuses, les oraisons et l'exaltation
mystique suffisantes pour sauver le fidle, quels que soient ses actes,
les Ibadites n'admettent le salut ternel de l'homme que par la puret
de sa vie. Ils poussent  l'excs l'observation des prescriptions du
Coran, traitent en hrtiques les derviches et les fakirs, ne croient
pas valable auprs de Dieu, matre souverainement juste et inflexible,
l'intervention des prophtes ou saints, dont cependant ils vnrent la
mmoire. Ils nient les inspirs et les illumines, et ne reconnaissent
pas mme  l'iman le droit d'amnistier son semblable, car Dieu seul
peut tre juge de l'importance des fautes et de la valeur du repentir.

Les Ibadites sont d'ailleurs des schismatiques, qui appartiennent au
plus ancien des schismes de l'Islam, et descendent des assassins d'Ali,
gendre du Prophte.

Mais les ordres qui comptent en Tunisie le plus d'adhrents semblent
tre en premire ligne, avec les Assaoua, ceux des Tidjanya et des
Qadrya, ce dernier fond par Abd-el-Kader-el-Djinanl, le plus saint
homme de l'Islam, aprs Mohammed.

Les zaouas de ces deux marabouts, que nous visitons aprs celle du
Barbier, sont loin d'atteindre l'lgance et la beaut des deux
monuments que nous avons vus d'abord.


16 dcembre.


La sortie de Kairouan vers Sousse augmente encore l'impression de
tristesse de la ville sainte.

Aprs de longs cimetires, vastes champs de pierres, voici des collines
d'ordures faites des dtritus de la ville, accumuls depuis des
sicles; puis recommence la plaine marcageuse, o on marche souvent
sur des carapaces de petites tortues, puis toujours la lande o pturent
des chameaux. Derrire nous la ville, les dmes, les mosques, les
minarets se dressent dans cette solitude morne, comme un mirage du
dsert, puis peu  peu s'loignent et disparaissent.

Aprs plusieurs heures de marche, la premire halte a lieu prs d'une
koubba, dans un massif d'oliviers. Nous sommes  Sidi-L'Hanni, et je
n'ai jamais vu le soleil faire d'une coupole blanche une plus tonnante
merveille de couleur. Est-elle blanche?--Oui,--blanche  aveugler! et
pourtant la lumire se dcompose si trangement sur ce gros oeuf, qu'on
y distingue une ferie de nuances mystrieuses, qui semblent voques
plutt qu'apparues, illusoires plus que relles, et si fines, si
dlicates, si noyes dans ce blanc de neige qu'elles ne s'y montrent pas
tout de suite, mais aprs l'blouissement et la surprise du premier
regard. Alors on n'aperoit plus qu'elles, si nombreuses, si diverses,
si puissantes et presque invisibles pourtant! Plus on regarde, plus
elles s'accentuent. Des ondes d'or coulent sur ces contours, secrtement
teintes dans un bain lilas, lger comme une bue, que traversent par
places des tranes bleutres. L'ombre immobile d'une branche est
peut-tre grise, peut-tre verte, peut-tre jaune? je ne sais pas. Sous
l'abri de la corniche, le mur, plus bas, me semble violet: et je devine
que l'air est mauve autour de ce dme aveuglant qui me parat  prsent
presque rose, oui, presque rose, quand on le contemple trop, quand la
fatigue de son rayonnement mle tous ces tons si fins et si clairs
qu'ils affolent les yeux. Et l'ombre, l'ombre de cette koubba sur ce
sol, de quelle nuance est-elle? Qui pourra le savoir, le montrer, le
peindre? Pendant combien d'annes faudra-t-il tremper nos yeux et notre
pense dans ces colorations insaisissables, si nouvelles pour nos
organes instruits  voir l'atmosphre de l'Europe, ses effets et ses
reflets, avant de comprendre celles-ci, de les distinguer et de les
exprimer jusqu' donner  ceux qui regarderont les toiles o elles
seront fixes par un pinceau d'artiste la complte motion de la vrit?

Nous entrons  prsent dans une rgion moins nue, o l'olivier pousse. 
Moureddin, auprs d'un puits, une superbe fille rit et montre ses dents
en nous voyant passer, et, un peu plus loin, nous devanons un lgant
bourgeois de Sousse qui rentre  la ville, mont sur son ne et suivi
de son ngre qui porte son fusil. Il vient sans doute de visiter son
champ d'oliviers ou sa vigne! Dans le chemin encaiss entre les arbres,
c'est un tableautin charmant. L'homme est jeune, vtu d'une veste verte
et d'un gilet rose en partie cachs sous un burnous de soie drapant les
reins et les paules. Assis comme une femme sur son ne qui trottine, il
lui tambourine le flanc de ses deux jambes moules sous des bas d'une
blancheur parfaite, tandis qu'il retient fixs  ses pieds, on ne sait
comment, deux brodequins vernis qui n'adhrent point  ses talons.

Et le petit ngre, habill tout de rouge, court, son fusil sur l'paule,
avec une belle souplesse sauvage, derrire l'ne de son matre.

Voici Sousse.

Mais, je l'ai vue, cette ville! Oui, oui, j'ai eu cette vision lumineuse
autrefois, dans ma toute jeune vie, au collge, quand j'apprenais les
croisades dans _l'Histoire de France_ de Burette. Oh! je la connais
depuis si longtemps! Elle est pleine de Sarrasins, derrire ce long
rempart crnel, si haut, si mince, avec ses tours de loin en loin, ses
portes rondes, et les hommes  turban qui rdent  son pied. Oh! cette
muraille, c'est bien celle dessine dans le livre  images, si
rgulire et si propre qu'on la dirait en carton dcoup. Que c'est
joli, clair et grisant! Rien que pour voir Sousse, on devrait faire ce
long voyage. Dieu! l'amour de muraille qu'il faut suivre jusqu' la mer,
car les voitures ne peuvent entrer dans les rues troites et
capricieuses de cette cit des temps passs. Elle va toujours, la
muraille, elle va jusqu'au rivage, pareille et crnele, arme de ses
tours carres, puis elle fait une courbe, suit la rive, tourne encore,
remonte et continue sa ronde, sans modifier une fois, pendant quelques
mtres seulement, son coquet aspect de rempart sarrasin. Et sans finir,
elle recommence,  la faon d'un chapelet dont chaque grain est un
crneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son cercle
blouissant, comme dans une couronne de papier blanc, la ville serre
dans son treinte et qui tage ses maisons de pltre entre le mur du
bas, baign dans le flot, et le mur du haut, profil sur le ciel.

Aprs avoir parcouru la cit, entremlement de ruelles tonnantes, comme
il nous reste une heure de jour, nous allons visiter,  dix minutes des
portes, les fouilles que font les officiers sur l'emplacement de la
ncropole d'Hadrumte. On y a dcouvert de vastes caveaux contenant
jusqu' vingt spulcres et gardant des traces de peintures murales. Ces
recherches sont dues aux officiers, qui deviennent, en ces pays, des
archologues acharns, et qui rendraient  cette science de trs grands
services si l'administration des beaux-arts n'arrtait leur zle par des
mesures vexatoires.

En 1860, on a mis au jour, en cette mme ncropole, une trs curieuse
mosaque reprsentant le labyrinthe de Crte, avec le minotaure au
centre, et prs de l'entre une barque amenant Thse, Ariane et son
fil. Le bey voulut faire apporter  son muse cette pice remarquable,
qui fut totalement dtruite en route. On a bien voulu m'en offrir une
photographie faite sur un croquis de M. Larmande, dessinateur des ponts
et chausses. Il n'en existe que quatre, excutes tout rcemment. Je ne
crois pas qu'une d'elles ait encore t reproduite.

Nous revenons  Sousse au soleil couchant, pour dner chez le contrleur
civil de France, un des hommes les mieux renseigns et les plus
intressants  couter parler des moeurs et des coutumes de ce pays.

De son habitation on domine la ville entire, cette cascade de toits
carrs, vernis de chaux, o courent des chats noirs et o se dresse
parfois le fantme d'un tre drap en des toffes ples ou colores. De
place en place, un grand palmier passe la tte entre les maisons et
tale le bouquet vert de ses branches au-dessus de leur blancheur, unie.

Puis quand la lune se fut leve, cela devint une cume d'argent roulant
 la mer, un rve prodigieux de pote ralis, l'apparition
invraisemblable d'une cit fantastique d'o montait une lueur au ciel.

Puis nous avons err fort longtemps par les rues. La baie d'un caf
maure nous tente. Nous entrons. Il est plein d'hommes assis ou
accroupis, soit par terre, soit sur les planches garnies de nattes,
autour d'un conteur arabe. C'est un vieux, gras,  l'oeil malin, qui
parle avec une mimique si drle qu'elle suffirait  amuser. Il raconte
une farce, l'histoire d'un imposteur qui voulut se faire passer pour
marabout, mais que l'iman a dvoil. Ses nafs auditeurs sont ravis et
suivent le rcit avec une attention ardente, qu'interrompent seuls des
clats de rire. Puis nous nous remettons  marcher, ne pouvant, par
cette nuit blouissante, nous dcider au sommeil.

Et voil qu'en une rue troite je m'arrte devant une belle maison
orientale dont la porte ouverte montre un grand escalier droit, tout
dcor de faences et clair, du haut en bas, par une lumire
invisible, une cendre, une poussire de clart tombe on ne sait d'o.
Sous cette lueur inexprimable, chaque marche maille attend quelqu'un,
peut-tre un vieux mulsulman ventru, mais je crois qu'elle appelle un
pied d'amoureux. Jamais je n'ai mieux devin, vu, compris, senti
l'attente que devant cette porte ouverte et cet escalier vide o veille
une lampe inaperue. Au dehors, sur le mur clair par la lune, est
suspendu un de ces grands balcons ferms qu'ils appellent une
_barmakli_. Deux ouvertures sombres au milieu, derrire les riches
ferrures contournes des moucharabis. Est-elle l dedans qui veille, qui
coute et nous dteste, la Juliette arabe dont le coeur frmit? Oui,
peut-tre? Mais son dsir tout sensuel n'est point de ceux qui, dans nos
pays  nous, monteraient aux toiles par des nuits pareilles. Sur cette
terre amollissante et tide, si captivante que la lgende des Lotophages
y est ne dans l'le de Djerba, l'air est plus savoureux que partout, le
soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur ne sait pas aimer.
Les femmes, belles et ardentes, sont ignorantes de nos tendresses. Leur
me simple reste trangre aux motions sentimentales, et leurs baisers,
dit-on, n'enfantent point le rve.




TABLE


                        Pages.
I.  LASSITUDE                1

II. LA NUIT                 10

III. LA CTE ITALIENNE      25

LA SICILE                   53

I.  D'ALGER  TUNIS        127

II. TUNIS                  141

VERS KAIROUAN              169

       *       *       *       *       *

Paris.--Maison Quentin, L.-H. May, directeur, 7, rue Saint-Benot.





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