The Project Gutenberg EBook of L'Odysse, by Homre

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Title: L'Odysse

Author: Homre

Release Date: December 7, 2004 [EBook #14286]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Homre

Traduction Charles-Ren-Marie Leconte de L'Isle

LODYSSE


Table des matires

Chants

1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
12.
13.
15.
16.
17.
18.
19.
20.
21.
22.
23.
24.



1.

Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, aprs qu'il
eut renvers la citadelle sacre de Troi. Et il vit les cits de
peuples nombreux, et il connut leur esprit; et, dans son coeur, il
endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le
retour de ses compagnons Mais il ne les sauva point, contre son
dsir; et ils prirent par leur impit, les insenss! ayant mang
les boeufs de Hlios Hyprionade. Et ce dernier leur ravit l'heure
du retour. Dis-moi une partie de ces choses, Desse, fille de
Zeus. Tous ceux qui avaient vit la noire mort, chapps de la
guerre et de la mer, taient rentrs dans leurs demeures; mais
Odysseus restait seul, loin de son pays et de sa femme, et la
vnrable Nymphe Kalyps, la trs-noble desse, le retenait dans
ses grottes creuses, le dsirant pour mari. Et quand le temps
vint, aprs le droulement des annes, o les Dieux voulurent
qu'il revt sa demeure en Ithak, mme alors il devait subir des
combats au milieu des siens. Et tous les Dieux le prenaient en
piti, except Poseidan, qui tait toujours irrit contre le
divin Odysseus, jusqu' ce qu'il ft rentr dans son pays.

Et Poseidan tait all chez les Aithiopiens qui habitent au loin
et sont partags en deux peuples, dont l'un regarde du ct de
Hyprin, au couchant, et l'autre au levant. Et le Dieu y tait
all pour une hcatombe de taureaux et d'agneaux. Et comme il se
rjouissait, assis  ce repas, les autres Dieux taient runis
dans la demeure royale de Zeus Olympien. Et le Pre des hommes et
des Dieux commena de leur parler, se rappelant dans son coeur
l'irrprochable Aigisthos que l'illustre Orests Agamemnonide
avait tu. Se souvenant de cela, il dit ces paroles aux Immortels:

-- Ah! combien les hommes accusent les Dieux! Ils disent que leurs
maux viennent de nous, et, seuls, ils aggravent leur destine par
leur dmence. Maintenant, voici qu'Aigisthos, contre le destin, a
pous la femme de l'Atride et a tu ce dernier, sachant quelle
serait sa mort terrible; car nous l'avions prvenu par Hermias,
le vigilant tueur d'Argos, de ne point tuer Agamemnn et de ne
point dsirer sa femme, de peur que l'Atride Orests se venget,
ayant grandi et dsirant revoir son pays. Hermias parla ainsi,
mais son conseil salutaire n'a point persuad l'esprit
d'Aigisthos, et, maintenant, celui-ci a tout expi d'un coup.

Et Athn, la Desse aux yeux clairs, lui rpondit:

--  notre Pre, Kronide, le plus haut des Rois! celui-ci du moins
a t frapp d'une mort juste. Qu'il meure ainsi celui qui agira
de mme! Mais mon coeur est dchir au souvenir du brave Odysseus,
le malheureux! qui souffre depuis longtemps loin des siens, dans
une le, au milieu de la mer, et o en est le centre. Et, dans
cette le plante d'arbres, habite une Desse, la fille dangereuse
d'Atlas, lui qui connat les profondeurs de la mer, et qui porte
les hautes colonnes dresses entre la terre et l'Ouranos. Et sa
fille retient ce malheureux qui se lamente et qu'elle flatte
toujours de molles et douces paroles, afin qu'il oublie Ithak;
mais il dsire revoir la fume de son pays et souhaite de mourir.
Et ton coeur n'est point touch, Olympien, par les sacrifices
qu'Odysseus accomplissait pour toi auprs des nefs Argiennes,
devant la grande Troi. Zeus, pourquoi donc es-tu si irrit contre
lui?

Et Zeus qui amasse les nues, lui rpondant, parla ainsi:

-- Mon enfant, quelle parole s'est chappe d'entre tes dents?
Comment pourrais-je oublier le divin Odysseus, qui, par
l'intelligence, est au-dessus de tous les hommes, et qui offrait
le plus de sacrifices aux Dieux qui vivent toujours et qui
habitent le large Ouranos? Mais Poseidan qui entoure la terre est
constamment irrit  cause du Kyklps qu'Odysseus a aveugl,
Polyphmos tel qu'un Dieu, le plus fort des Kyklpes. La Nymphe
Thosa, fille de Phorkyn, matre de la mer sauvage, l'enfanta,
s'tant unie  Poseidan dans ses grottes creuses. C'est pour cela
que Poseidan qui secoue la terre, ne tuant point Odysseus, le
contraint d'errer loin de son pays. Mais nous, qui sommes ici,
assurons son retour; et Poseidan oubliera sa colre, car il ne
pourra rien, seul, contre tous les dieux immortels.

Et la Desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

--  notre Pre, Kronide, le plus haut des Rois! s'il plat aux
Dieux heureux que le sage Odysseus retourne en sa demeure,
envoyons le Messager Hermias, tueur d'Argos, dans l'le Ogygi,
afin qu'il avertisse la Nymphe  la belle chevelure que nous avons
rsolu le retour d'Odysseus  l'me forte et patiente.

Et moi j'irai  Ithak, et j'exciterai son fils et lui inspirerai
la force, ayant runi l'agora des Akhaiens chevelus, de chasser
tous les Prtendants qui gorgent ses brebis nombreuses et ses
boeufs aux jambes torses et aux cornes recourbes. Et je
l'enverrai  Spart et dans la sablonneuse Pylos, afin qu'il
s'informe du retour de son pre bien-aim, et qu'il soit trs
honor parmi les hommes.

Ayant ainsi parl, elle attacha  ses pieds de belles sandales
ambroisiennes, dores, qui la portaient sur la mer et sur
l'immense terre comme le souffle du vent. Et elle prit une forte
lance, arme d'un airain aigu, lourde, grande et solide, avec
laquelle elle dompte la foule des hommes hroques contre qui,
fille d'un pre puissant, elle est irrite. Et, s'tant lance du
faite de l'Olympos, elle descendit au milieu du peuple d'Ithak,
dans le vestibule d'Odysseus, au seuil de la cour, avec la lance
d'airain en main, et semblable  un tranger, au chef des
Taphiens,  Ments.

Et elle vit les prtendants insolents qui jouaient aux jetons
devant les portes, assis sur la peau des boeufs qu'ils avaient
tus eux-mmes. Et des hrauts et des serviteurs s'empressaient
autour d'eux; et les uns mlaient l'eau et le vin dans les
kratres; et les autres lavaient les tables avec les ponges
poreuses; et, les ayant dresses, partageaient les viandes
abondantes. Et, le premier de tous, le divin Tlmakhos vit
Athn. Et il tait assis parmi les prtendants, le coeur triste,
voyant en esprit son brave pre revenir soudain, chasser les
prtendants hors de ses demeures, ressaisir sa puissance et rgir
ses biens.

Or, songeant  cela, assis parmi eux, il vit Athn: et il alla
dans le vestibule, indign qu'un tranger restt longtemps debout
 la porte. Et il s'approcha, lui prit la main droite, reut la
lance d'airain et dit ces paroles ailes:

-- Salut, tranger. Tu nous seras ami, et, aprs le repas, tu nous
diras ce qu'il te faut.

Ayant ainsi parl, il le conduisit, et Pallas Athn le suivit. Et
lorsqu'ils furent entrs dans la haute demeure, il appuya la lance
contre une longue colonne, dans un arsenal luisant o taient dj
ranges beaucoup d'autres lances d'Odysseus  l'me ferme et
patiente. Et il fit asseoir Athn, ayant mis un beau tapis bien
travaill sur le thrne, et, sous ses pieds, un escabeau. Pour
lui-mme il plaa auprs d'elle un sige sculpt, loin des
prtendants, afin que l'tranger ne souffert point du repas
tumultueux, au milieu de convives injurieux, et afin de
l'interroger sur son pre absent. Et une servante versa, pour les
ablutions, de l'eau dans un bassin d'argent, d'une belle aiguire
d'or; et elle dressa auprs d'eux une table luisante. Puis, une
intendante vnrable apporta du pain et couvrit la table de mets
nombreux et rservs; et un dcoupeur servit les plats de viandes
diverses et leur offrit des coupes d'or; et un hraut leur servait
souvent du vin.

Et les prtendants insolents entrrent. Ils s'assirent en ordre
sur des siges et sur des thrnes: et des hrauts versaient de
l'eau sur leurs mains; et les servantes entassaient le pain dans
les corbeilles, et les jeunes hommes emplissaient de vin les
kratres. Puis, les prtendants mirent la main sur les mets; et,
quand leur faim et leur soif furent assouvies, ils dsirrent
autre chose, la danse et le chant, ornements des repas. Et un
hraut mit une trs belle kithare aux mains de Phmios, qui
chantait l contre son gr. Et il joua de la kithare et commena
de bien chanter.

Mais Tlmakhos dit  Athn aux yeux clairs, en penchant la tte,
afin que les autres ne pussent entendre:

-- Cher tranger, seras-tu irrit de mes paroles? La kithare et le
chant plaisent aisment  ceux-ci, car ils mangent impunment le
bien d'autrui, la richesse d'un homme dont les ossements blanchis
pourrissent  la pluie, quelque part, sur la terre ferme ou dans
les flots de la mer qui les roule. Certes, s'ils le voyaient de
retour  Ithak, tous prfreraient des pieds rapides 
l'abondance de l'or et aux riches vtements! Mais il est mort,
subissant une mauvaise destine; et il ne nous reste plus
d'esprance, quand mme un des habitants de la terre nous
annoncerait son retour, car ce jour n'arrivera jamais.

Mais parle-moi, et rponds sincrement. Qui es-tu, et de quelle
race? O est ta ville et quels sont tes parents? Sur quelle nef
es-tu venu? Quels matelots t'ont conduit  Ithak, et qui sont-
ils? Car je ne pense pas que tu sois venu  pied. Et dis-moi vrai,
afin que je sache: viens-tu pour la premire fois, ou bien es-tu
un hte de mon pre? Car beaucoup d'hommes connaissent notre
demeure, et Odysseus aussi visitait les hommes.

Et la Desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Je te dirai des choses sincres. Je me vante d'tre Ments,
fils du brave Ankhialos, et je commande aux Taphiens, amis des
avirons. Et voici que j'ai abord ici avec une nef et des
compagnons, voguant sur la noire mer vers des hommes qui parlent
une langue trangre, vers Tms, o je vais chercher de l'airain
et o je porte du fer luisant. Et ma nef s'est arrte l, prs de
la campagne, en dehors de la ville, dans le port Rhitrs, sous le
Nios couvert de bois. Et nous nous honorons d'tre unis par
l'hospitalit, ds l'origine, et de pre en fils. Tu peux aller
interroger sur ceci le vieux Laerts, car on dit qu'il ne vient
plus  la ville, mais qu'il souffre dans une campagne loigne,
seul avec une vieille femme qui lui sert  manger et  boire,
quand il s'est fatigu  parcourir sa terre fertile plante de
vignes. Et je suis venu, parce qu'on disait que ton pre tait de
retour; mais les Dieux entravent sa route. Car le divin Odysseus
n'est point encore mort sur la terre; et il vit, retenu en quelque
lieu de la vaste mer, dans une le entoure des flots; et des
hommes rudes et farouches, ses matres, le retiennent par la
force.

Mais, aujourd'hui, je te prdirai ce que les immortels m'inspirent
et ce qui s'accomplira, bien que je ne sois point un divinateur et
que j'ignore les augures. Certes, il ne restera point longtemps
loin de la chre terre natale, mme tant charg de liens de fer.
Et il trouvera les moyens de revenir, car il est fertile en ruses.
Mais parle, et dis-moi sincrement si tu es le vrai fils
d'Odysseus lui-mme. Tu lui ressembles trangement par la tte et
la beaut des yeux. Car nous nous sommes rencontrs souvent, avant
son dpart pour Troi, o allrent aussi, sur leurs nefs creuses,
les autres chefs Argiens. Depuis ce temps je n'ai plus vu
Odysseus, et il ne m'a plus vu.

Et le sage Tlmakhos lui rpondit:

-- tranger, je te dirai des choses trs sincres. Ma mre dit que
je suis fils d'Odysseus, mais moi, je n'en sais rien, car nul ne
sait par lui-mme qui est son pre. Que ne suis-je plutt le fils
de quelque homme heureux qui dt vieillir sur ses domaines! Et
maintenant, on le dit, c'est du plus malheureux des hommes mortels
que je suis n, et c'est ce que tu m'as demand.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Les dieux ne t'ont point fait sortir d'une race sans gloire
dans la postrit, puisque Pnlopia t'a enfant tel que te
voil. Mais parle, et rponds-moi sincrement. Quel est ce repas?
Pourquoi cette assemble? En avais-tu besoin? Est-ce un festin ou
une noce? Car ceci n'est point pay en commun, tant ces convives
mangent avec insolence et arrogance dans cette demeure! Tout
homme, d'un esprit sens du moins, s'indignerait de te voir au
milieu de ces choses honteuses.

Et le sage Tlmakhos lui rpondit:

-- tranger, puisque tu m'interroges sur ceci, cette demeure fut
autrefois riche et honore, tant que le hros habita le pays;
mais, aujourd'hui, les dieux, source de nos maux, en ont dcid
autrement, et ils ont fait de lui le plus ignor d'entre tous les
hommes. Et je ne le pleurerais point ainsi, mme le sachant mort,
s'il avait t frapp avec ses compagnons, parmi le peuple des
Troiens, ou s'il tait mort entre des mains amies, aprs la
guerre. Alors les Panakhaiens lui eussent bti un tombeau, et il
et lgu  son fils une grande gloire dans la postrit. Mais,
aujourd'hui, les Harpyes l'ont enlev obscurment, et il est mort,
et nul n'a rien su, ni rien appris de lui, et il ne m'a laiss que
les douleurs et les lamentations.

Mais je ne gmis point uniquement sur lui, et les Dieux m'ont
envoy d'autres peines amres. Tous ceux qui commandent aux les,
 Doulikios,  Sam,  Zakyntos couverte de bois, et ceux qui
commandent dans la rude Ithak, tous recherchent ma mre et
puisent ma demeure. Et ma mre ne peut refuser des noces odieuses
ni mettre fin  ceci; et ces hommes puisent ma demeure en
mangeant, et ils me perdront bientt aussi.

Et, pleine de piti, Pallas Athn lui rpondit:

-- Ah! sans doute, tu as grand besoin d'Odysseus qui mettrait la
main sur ces prtendants injurieux! Car s'il survenait et se
tenait debout sur le seuil de la porte, avec le casque et le
bouclier et deux piques, tel que je le vis pour la premire fois
buvant et se rjouissant dans notre demeure,  son retour
d'Ephyr, d'auprs d'Illos Mermridade; -- car Odysseus tait
all chercher l, sur une nef rapide, un poison mortel, pour y
tremper ses flches armes d'une pointe d'airain; et Illos ne
voulut point le lui donner, redoutant les dieux qui vivent
ternellement, mais mon pre, qui l'aimait beaucoup, le lui donna;
-- si donc Odysseus, tel que je le vis, survenait au milieu des
prtendants, leur destine serait brve et leurs noces seraient
amres! Mais il appartient aux dieux de dcider s'il reviendra, ou
non, les punir dans sa demeure. Je t'exhorte donc  chercher
comment tu pourras les chasser d'ici.

Maintenant, coute, et souviens-toi de mes paroles. Demain, ayant
runi l'agora des hros Akhaiens, parle-leur, et prends les dieux
 tmoin. Contrains les prtendants de se retirer chez eux. Que ta
mre, si elle dsire d'autres noces, retourne dans la demeure de
son pre qui a une grande puissance. Ses proches la marieront et
lui donneront une aussi grande dot qu'il convient  une fille
bien-aime. Et je te conseillerai sagement, si tu veux m'en
croire. Arme ta meilleure nef de vingt rameurs, et va t'informer
de ton pre parti depuis si longtemps, afin que quelqu'un des
hommes t'en parle, ou que tu entendes un de ces bruits de Zeus qui
dispense le mieux la gloire aux hommes.

Rends-toi d'abord  Pylos et interroge le divin Nestr; puis 
Spart, auprs du blond Mnlaos, qui est revenu le dernier des
Akhaiens cuirasss d'airain. Si tu apprends que ton pre est
vivant et revient, attends encore une anne, malgr ta douleur;
mais si tu apprends qu'il est mort, ayant cess d'exister, reviens
dans la chre terre natale, pour lui lever un tombeau et clbrer
de grandes funrailles comme il convient, et donner ta mre  un
mari. Puis, lorsque tu auras fait et achev tout cela, songe, de
l'esprit et du coeur,  tuer les prtendants dans ta demeure, par
ruse ou par force. Il ne faut plus te livrer aux choses
enfantines, car tu n'en as plus l'ge. Ne sais-tu pas de quelle
gloire s'est couvert le divin Orests parmi les hommes, en tuant
le meurtrier de son pre illustre, Aigisthos aux ruses perfides?
Toi aussi, ami, que voil grand et beau, sois brave, afin que les
hommes futurs te louent. Je vais redescendre vers ma nef rapide et
mes compagnons qui s'irritent sans doute de m'attendre. Souviens-
toi, et ne nglige point mes paroles.

Et le sage Tlmakhos lui rpondit:

-- tranger, tu m'as parl en ami, comme un pre  son fils, et je
n'oublierai jamais tes paroles. Mais reste, bien que tu sois
press, afin que t'tant baign et ayant charm ton coeur, tu
retournes vers ta nef, plein de joie, avec un prsent riche et
prcieux qui te viendra de moi et sera tel que des amis en offrent
 leurs htes.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Ne me retiens plus, il faut que je parte. Quand je reviendrai,
tu me donneras ce prsent que ton coeur me destine, afin que je
l'emporte dans ma demeure. Qu'il soit fort beau, et que je puisse
t'en offrir un semblable.

Et Athn aux yeux clairs, ayant ainsi parl, s'envola et disparut
comme un oiseau; mais elle lui laissa au coeur la force et
l'audace et le souvenir plus vif de son pre. Et lui, le coeur
plein de crainte, pensa dans son esprit que c'tait un Dieu. Puis,
le divin jeune homme s'approcha des Prtendants. Et l'Aoide trs
illustre chantait, et ils taient assis, l'coutant en silence. Et
il chantait le retour fatal des Akhaiens, que Pallas Athn leur
avait inflig au sortir de Troi. Et, de la haute chambre, la
fille d'Ikarios, la sage Pnlopia, entendit ce chant divin, et
elle descendit l'escalier lev, non pas seule, mais suivie de
deux servantes. Et quand la divine femme fut auprs des
prtendants, elle resta debout contre la porte, sur le seuil de la
salle solidement construite, avec un beau voile sur les joues, et
les honntes servantes se tenaient  ses cts. Et elle pleura et
dit  l'Aoide divin:

-- Phmios, tu sais d'autres chants par lesquels les Aoides
clbrent les actions des hommes et des Dieux. Assis au milieu de
ceux-ci, chante-leur une de ces choses, tandis qu'ils boivent du
vin en silence; mais cesse ce triste chant qui dchire mon coeur
dans ma poitrine, puisque je suis la proie d'un deuil que je ne
puis oublier. Car je pleure une tte bien aime, et je garde le
souvenir
ternel de l'homme dont la gloire emplit Hellas et Argos.

Et le sage Tlmakhos lui rpondit:

-- Ma mre, pourquoi dfends-tu que ce doux Aoide nous rjouisse,
comme son esprit le lui inspire? Les Aoides ne sont responsables
de rien, et Zeus dispense ses dons aux potes comme il lui plat.
Il ne faut point t'indigner contre celui-ci parce qu'il chante la
sombre destine des Danaens, car les hommes chantent toujours les
choses les plus rcentes. Aie donc la force d'me d'couter.
Odysseus n'a point perdu seul,  Troi, le jour du retour, et
beaucoup d'autres y sont morts aussi. Rentre dans ta demeure;
continue tes travaux  l'aide de la toile et du fuseau, et remets
tes servantes  leur tche. La parole appartient aux hommes, et
surtout  moi qui commande ici.

tonne, Pnlopia s'en retourna chez elle, emportant dans son
coeur les sages paroles de son fils. Remonte dans les hautes
chambres, avec ses femmes, elle pleura Odysseus, son cher mari,
jusqu' ce que Athn aux yeux clairs et rpandu un doux sommeil
sur ses paupires.

Et les prtendants firent un grand bruit dans la sombre demeure,
et tous dsiraient partager son lit. Et le sage Tlmakhos
commena de leur parler:

-- Prtendants de ma mre, qui avez une insolence arrogante,
maintenant rjouissons-nous, mangeons et ne poussons point de
clameurs, car il est bien et convenable d'couter un tel Aoide qui
est semblable aux Dieux par sa voix; mais, ds l'aube, rendons-
nous tous  l'agora, afin que je vous dclare nettement que vous
ayez tous  sortir d'ici. Faites d'autres repas, mangez vos biens
en vous recevant tour  tour dans vos demeures; mais s'il vous
parat meilleur de dvorer impunment la subsistance d'un seul
homme, dvorez-la. Moi, je supplierai les Dieux qui vivent
toujours, afin que Zeus ordonne que votre action soit punie, et
vous prirez peut-tre sans vengeance dans cette demeure.

Il parla ainsi, et tous, se mordant les lvres, s'tonnaient que
Tlmakhos parlt avec cette audace. Et Antinoos, fils
d'Eupeiths, lui rpondit:

-- Tlmakhos, certes, les Dieux mmes t'enseignent  parler haut
et avec audace; mais puisse le Kronin ne point te faire roi dans
Ithak entoure des flots, bien qu'elle soit ton hritage par ta
naissance!

Et le sage Tlmakhos lui rpondit:

-- Antinoos, quand tu t'irriterais contre moi  cause de mes
paroles, je voudrais tre roi par la volont de Zeus. Penses-tu
qu'il soit mauvais de l'tre parmi les hommes? Il n'est point
malheureux de rgner. On possde une riche demeure, et on est
honor. Mais beaucoup d'autres rois Akhaiens, jeunes et vieux,
sont dans Ithak entoure des flots. Qu'un d'entre eux rgne,
puisque le divin Odysseus est mort. Moi, du moins, je serai le
matre de la demeure et des esclaves que le divin Odysseus a
conquis pour moi.

Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui rpondit:

-- Tlmakhos, il appartient aux Dieux de dcider quel sera
l'Akhaien qui rgnera dans Ithak entoure des flots. Pour toi,
possde tes biens et commande en ta demeure, et que nul ne te
dpouille jamais par violence et contre ton gr, tant que Ithak
sera habite. Mais je veux, ami, t'interroger sur cet tranger.
D'o est-il? De quelle terre se vante-t-il de sortir? O est sa
famille? O est son pays? Apporte-t-il quelque nouvelle du retour
de ton pre? Est-il venu rclamer une dette? Il est parti
promptement et n'a point daign se faire connatre. Son aspect,
d'ailleurs, n'est point celui d'un misrable.

Et le sage Tlmakhos lui rpondit:

-- Eurymakhos, certes, mon pre ne reviendra plus, et je n'en
croirais pas la nouvelle, s'il m'en venait; et je ne me soucie
point des prdictions que ma mre demande au divinateur qu'elle a
appel dans cette demeure. Mais cet hte de mes pres est de
Taphos; et il se vante d'tre Ments, fils du brave Ankhialos, et
il commande aux Taphiens, amis des avirons.

Et Tlmakhos parla ainsi; mais, dans son coeur, il avait reconnu
la desse immortelle. Donc, les prtendants, se livrant aux danses
et au chant, se rjouissaient en attendant le soir, et comme ils
se rjouissaient, la nuit survint. Alors, dsirant dormir, chacun
d'eux rentra dans sa demeure.

Et Tlmakhos monta dans la chambre haute qui avait t construite
pour lui dans une belle cour, et d'o l'on voyait de tous cts.
Et il se coucha, l'esprit plein de penses. Et la sage Euryklia
portait des flambeaux allums et elle tait fille d'Ops
Peisnride, et Laerts l'avait achete, dans sa premire
jeunesse, et paye du prix de vingt boeufs, et il l'honorait dans
sa demeure, autant qu'une chaste pouse; mais il ne s'tait point
uni  elle, pour viter la colre de sa femme. Elle portait des
flambeaux allums auprs de Tlmakhos, tant celle qui l'aimait
le plus, l'ayant nourri et lev depuis son enfance. Elle ouvrit
les portes de la chambre solidement construite. Et il s'assit sur
le lit, ta sa molle tunique et la remit entre les mains de la
vieille femme aux sages conseils. Elle plia et arrangea la tunique
avec soin et la suspendit  un clou auprs du lit sculpt. Puis,
sortant de la chambre, elle attira la porte par un anneau d'argent
dans lequel elle poussa le verrou  l'aide d'une courroie. Et
Tlmakhos, couvert d'une toison de brebis, mdita, pendant toute
la nuit, le voyage que Athn lui avait conseill.


2.

Quand Es aux doigts ross, ne au matin, apparut, le cher fils
d'Odysseus quitta son lit. Et il se vtit, et il suspendit une
pe  ses paules, et il attacha de belles sandales  ses pieds
brillants, et, semblable  un dieu, il se hta de sortir de sa
chambre. Aussitt, il ordonna aux hrauts  la voix clatante de
convoquer les Akhaiens chevelus  l'agora. Et ils les
convoqurent, et ceux-ci se runirent rapidement. Et quand ils
furent runis, Tlmakhos se rendit  l'agora, tenant  la main
une lance d'airain. Et il n'tait point seul, mais deux chiens
rapides le suivaient. Et Pallas avait rpandu sur lui une grce
divine, et les peuples l'admiraient tandis qu'il s'avanait. Et il
s'assit sur le sige de son pre, que les vieillards lui cdrent.

Et, aussitt parmi eux, le hros Aigyptios parla le premier. Il
tait courb par la vieillesse et il savait beaucoup de choses. Et
son fils bien-aim, le brave Antiphos, tait parti, sur les nefs
creuses, avec le divin Odysseus, pour Ilios, nourrice de beaux
chevaux; mais le froce Kyklps l'avait tu dans sa caverne
creuse, et en avait fait son dernier repas. Il lui restait trois
autres fils, et un d'entre eux, Eurynomos, tait parmi les
prtendants. Les deux autres s'occupaient assidment des biens
paternels. Mais Aigyptios gmissait et se lamentait, n'oubliant
point Antiphos. Et il parla ainsi en pleurant, et il dit:

-- coutez maintenant, Ithaksiens, ce que je vais dire. Nous
n'avons jamais runi l'agora, et nous ne nous y sommes point assis
depuis que le divin Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Qui
nous rassemble ici aujourd'hui? Quelle ncessit le presse? Est-ce
quelqu'un d'entre les jeunes hommes ou d'entre les vieillards? A-
t-il reu quelque nouvelle de l'arme, et veut-il nous dire
hautement ce qu'il a entendu le premier? Ou dsire-t-il parler de
choses qui intressent tout le peuple? Il me semble plein de
justice. Que Zeus soit propice  son dessein, quel qu'il soit.

Il parla ainsi, et le cher fils d'Odysseus se rjouit de cette
louange, et il ne resta pas plus longtemps assis, dans son dsir
de parler. Et il se leva au milieu de l'agora, et le sage hraut
Peisnr lui mit le sceptre en main. Et, se tournant vers
Aigyptios, il lui dit:

--  vieillard, il n'est pas loin, et, ds maintenant, tu peux le
voir, celui qui a convoqu le peuple, car une grande douleur
m'accable. Je n'ai reu aucune nouvelle de l'arme que je puisse
vous rapporter hautement aprs l'avoir apprise le premier, et je
n'ai rien  dire qui intresse tout le peuple; mais j'ai  parler
de mes propres intrts et du double malheur tomb sur ma demeure;
car, d'une part, j'ai perdu mon pre irrprochable, qui autrefois
vous commandait, et qui, pour vous aussi, tait doux comme un
pre; et, d'un autre ct, voici maintenant, -- et c'est un mal
pire qui dtruira bientt ma demeure et dvorera tous mes biens, -
- que des prtendants assigent ma mre contre sa volont. Et ce
sont les fils bien-aims des meilleurs d'entre ceux qui sigent
ici. Et ils ne veulent point se rendre dans la demeure d'Ikarios,
pre de Pnlopia, qui dotera sa fille et la donnera  qui lui
plaira davantage. Et ils envahissent tous les jours notre demeure,
tuant mes boeufs, mes brebis et mes chvres grasses, et ils en
font des repas magnifiques, et ils boivent mon vin noir
effrontment et dvorent tout. Il n'y a point ici un homme tel
qu'Odysseus qui puisse repousser cette ruine loin de ma demeure,
et je ne puis rien, moi qui suis inhabile et sans force guerrire.
Certes, je le ferais si j'en avais la force, car ils commettent
des actions intolrables, et ma maison prit honteusement.

Indignez-vous donc, vous-mmes. Craignez les peuples voisins qui
habitent autour d'Ithak, et la colre des dieux qui puniront ces
actions iniques. Je vous supplie, par Zeus Olympien, ou par Thmis
qui runit ou qui disperse les agoras des hommes, venez  mon
aide, amis, et laissez-moi subir au moins ma douleur dans la
solitude. Si jamais mon irrprochable pre Odysseus a opprim les
Akhaiens aux belles knmides, et si, pour venger leurs maux, vous
les excitez contre moi, consumez plutt vous-mmes mes biens et
mes richesses; car, alors, peut-tre verrions-nous le jour de
l'expiation. Nous pourrions enfin nous entendre devant tous,
expliquant les choses jusqu' ce qu'elles soient rsolues.

Il parla ainsi, irrit, et il jeta son sceptre contre terre en
versant des larmes, et le peuple fut rempli de compassion, et tous
restaient dans le silence, et nul n'osait rpondre aux paroles
irrites de Tlmakhos. Et Antinoos seul, lui rpondant, parla
ainsi:

-- Tlmakhos, agorte orgueilleux et plein de colre, tu as parl
en nous outrageant, et tu veux nous couvrir d'une tache honteuse.
Les prtendants Akhaiens ne t'ont rien fait. C'est plutt ta mre,
qui, certes, mdite mille ruses. Voici dj la troisime anne, et
bientt la quatrime, qu'elle se joue du coeur des Akhaiens. Elle
les fait tous esprer, promet  chacun, envoie des messages et
mdite des desseins contraires. Enfin, elle a ourdi une autre ruse
dans son esprit. Elle a tiss dans ses demeures une grande toile,
large et fine, et nous a dit:

-- Jeunes hommes, mes prtendants, puisque le divin Odysseus est
mort, cessez de hter mes noces jusqu' ce que j'aie achev, pour
que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du hros Laerts,
quand la Moire mauvaise de la mort inexorable l'aura saisi, afin
qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant
tout le peuple, qu'un homme qui a possd tant de biens ait t
enseveli sans linceul.

Elle parla ainsi, et notre coeur gnreux fut aussitt persuad.
Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et,
pendant la nuit, ayant allum les torches, elle la dfaisait.
Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais
quand vint la quatrime anne, et quand les saisons
recommencrent, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la
dit. Et nous la trouvmes dfaisant sa belle toile. Mais, contre
sa volont, elle fut contrainte de l'achever. Et c'est ainsi que
les prtendants te rpondent, afin que tu le saches dans ton
esprit, et que tous les Akhaiens le sachent aussi. Renvoie ta mre
et ordonne-lui de se marier  celui que son pre choisira et qui
lui plaira  elle-mme. Si elle a abus si longtemps les fils des
Akhaiens, c'est qu'elle songe, dans son coeur,  tous les dons que
lui a faits Athn,  sa science des travaux habiles,  son esprit
profond,  ses ruses. Certes, nous n'avons jamais entendu dire
rien de semblable des Akhaiennes aux belles chevelures, qui
vcurent autrefois parmi les femmes anciennes, Tyr, Alkmn et
Mykn aux beaux cheveux. Nulle d'entre elles n'avait des arts
gaux  ceux de Pnlopia; mais elle n'en use pas avec droiture.
Donc, les prtendants consumeront tes troupeaux et tes richesses
tant qu'elle gardera le mme esprit que les dieux mettent
maintenant dans sa poitrine.  la vrit, elle remportera une
grande gloire, mais il ne t'en restera que le regret de tes biens
dissips; car nous ne retournerons point  nos travaux, et nous
n'irons point en quelque autre lieu, avant qu'elle ait pous
celui des Akhaiens qu'elle choisira.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Antinoos, je ne puis renvoyer de ma demeure, contre son gr,
celle qui m'a enfant et qui m'a nourri. Mon pre vit encore
quelque part sur la terre, ou bien il est mort, et il me sera dur
de rendre de nombreuses richesses  Ikarios, si je renvoie ma
mre. J'ai dj subi beaucoup de maux  cause de mon pre, et les
dieux m'en enverront d'autres aprs que ma mre, en quittant ma
demeure, aura suppli les odieuses rinnyes, et ce sont les hommes
qui la vengeront. Et c'est pourquoi je ne prononcerai point une
telle parole. Si votre coeur s'en indigne, sortez de ma demeure,
songez  d'autres repas, mangez vos propres biens en des festins
rciproques. Mais s'il vous semble meilleur et plus quitable de
dvorer impunment la subsistance d'un seul homme, faites! Moi,
j'invoquerai les dieux ternels. Et si jamais Zeus permet qu'un
juste retour vous chtie, vous prirez sans vengeance dans ma
demeure.

Tlmakhos parla ainsi, et Zeus qui regarde au loin fit voler du
haut sommet d'un mont deux aigles qui s'enlevrent au souffle du
vent, et, cte  cte, tendirent leurs ailes. Et quand ils furent
parvenus au-dessus de l'agora bruyante, secouant leurs plumes
paisses, ils en couvrirent toutes les ttes, en signe de mort.
Et, de leurs serres, se dchirant la tte et le cou, ils
s'envolrent sur la droite  travers les demeures et la ville des
Ithaksiens. Et ceux-ci, stupfaits, voyant de leurs yeux ces
aigles, cherchaient dans leur esprit ce qu'ils prsageaient. Et le
vieux hros Halitherss Mastoride leur parla. Et il l'emportait
sur ses gaux en ge pour expliquer les augures et les destines.
Et, trs-sage, il parla ainsi au milieu de tous:

-- coutez maintenant, Ithaksiens, ce que je vais dire. Ce signe
s'adresse plus particulirement aux prtendants. Un grand danger
est suspendu sur eux, car Odysseus ne restera pas longtemps encore
loin de ses amis; mais voici qu'il est quelque part prs d'ici et
qu'il prpare aux prtendants la Kr et le carnage. Et il arrivera
malheur  beaucoup parmi ceux qui habitent l'illustre Ithak.
Voyons donc, ds maintenant, comment nous loignerons les
Prtendants,  moins qu'ils se retirent d'eux-mmes, et ceci leur
serait plus salutaire. Je ne suis point, en effet, un divinateur
inexpriment, mais bien instruit; car je pense qu'elles vont
s'accomplir les choses que j'ai prdites  Odysseus quand les
Argiens partirent pour Ilios, et que le subtil Odysseus les
commandait. Je dis qu'aprs avoir subi une foule de maux et perdu
tous ses compagnons, il reviendrait dans sa demeure vers la
vingtime anne. Et voici que ces choses s'accomplissent.

Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui rpondit:

--  Vieillard, va dans ta maison faire des prdictions  tes
enfants, de peur qu'il leur arrive malheur dans l'avenir; mais ici
je suis de beaucoup meilleur divinateur que toi. De nombreux
oiseaux volent sous les rayons de Hlios, et tous ne sont pas
propres aux augures. Certes, Odysseus est mort au loin, et plt
aux dieux que tu fusses mort comme lui! Tu ne profrerais pas tant
de prdictions vaines, et tu n'exciterais pas ainsi Tlmakhos
dj irrit, avec l'espoir sans doute qu'il t'offrira un prsent
dans sa maison. Mais je te le dis, et ceci s'accomplira: Si, le
trompant par ta science ancienne et tes paroles, tu pousses ce
jeune homme  la colre, tu lui seras surtout funeste; car tu ne
pourras rien contre nous; et nous t'infligerons,  vieillard, une
amende que tu dploreras dans ton coeur, la supportant avec peine;
et ta douleur sera accablante.

Moi, je conseillerai  Tlmakhos d'ordonner que sa mre retourne
chez Ikarios, afin que les siens clbrent ses noces et lui
fassent une dot illustre, telle qu'il convient d'en faire  une
fille bien-aime. Je ne pense pas qu'avant cela les fils des
Akhaiens restent en repos et renoncent  l'pouser; car nous ne
craignons personne, ni, certes, Tlmakhos, bien qu'il parle
beaucoup; et nous n'avons nul souci,  Vieillard, de tes vaines
prdictions, et tu ne nous en seras que plus odieux. Les biens de
Tlmakhos seront de nouveau consums, et ce sera ainsi tant que
Pnlopia retiendra les Akhaiens par l'espoir de ses noces. Et,
en effet, c'est  cause de sa vertu que nous attendons de jour en
jour, en nous la disputant, et que nous n'irons point chercher
ailleurs d'autres pouses.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Eurymakhos, et tous, tant que vous tes, illustres prtendants,
je ne vous supplierai ni ne vous parlerai plus longtemps. Les
dieux et tous les Akhaiens savent maintenant ces choses. Mais
donnez-moi promptement une nef rapide et vingt compagnons qui
fendent avec moi les chemins de la mer. J'irai  Spart et dans la
sablonneuse Pylos m'informer du retour de mon pre depuis
longtemps absent. Ou quelqu'un d'entre les hommes m'en parlera, ou
j'entendrai la renomme de Zeus qui porte le plus loin la gloire
des hommes. Si j'entends dire que mon pre est vivant et revient,
j'attendrai encore une anne, bien qu'afflig. Si j'entends dire
qu'il est mort et ne doit plus reparatre, je reviendrai dans la
chre terre de la patrie, je lui lverai un tombeau, je
clbrerai d'illustres funrailles, telles qu'il convient, et je
donnerai ma mre  un mari.

Ayant ainsi parl, il s'assit. Et au milieu d'eux se leva Mentr,
qui tait le compagnon de l'irrprochable Odysseus. Et celui-ci,
comme il partait, lui confia toute sa maison, lui remit ses biens
en garde et voulut qu'on obisse au vieillard. Et, au milieu
d'eux, plein de sagesse, il parla et dit:

-- coutez-moi maintenant, Ithaksiens, quoi que je dise. Craignez
qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni bienveillant, ni
doux, et qu'il ne mdite plus de bonnes actions dans son esprit,
mais qu'il soit cruel dsormais et veuille l'iniquit, puisque nul
ne se souvient du divin Odysseus parmi les peuples auxquels il
commandait aussi doux qu'un pre. Je ne reproche point aux
prtendants orgueilleux de commettre des actions violentes dans un
esprit inique, car ils jouent leurs ttes en consumant la demeure
d'Odysseus qu'ils pensent ne plus revoir. Maintenant, c'est contre
tout le peuple que je m'irrite, contre vous qui restez assis en
foule et qui n'osez point parler, ni rprimer les prtendants peu
nombreux, bien que vous soyez une multitude.

Et l'Eunoride Leikritos lui rpondit:

-- Mentr, injurieux et stupide, qu'as-tu dit? Tu nous exhortes 
nous retirer! Certes, il serait difficile de chasser violemment du
festin tant de jeunes hommes. Mme si l'Ithaksien Odysseus,
survenant lui-mme, songeait dans son esprit  chasser les
illustres prtendants assis au festin dans sa demeure, certes, sa
femme, bien qu'elle le dsire ardemment, ne se rjouirait point
alors de le revoir, car il rencontrerait une mort honteuse, s'il
combattait contre un si grand nombre. Tu n'as donc point bien
parl. Allons! dispersons-nous, et que chacun retourne  ses
travaux. Mentr et Halitherss prpareront le voyage de
Tlmakhos, puisqu'ils sont ds sa naissance ses amis paternels.
Mais je pense qu'il restera longtemps ici, coutant des nouvelles
dans Ithak, et qu'il n'accomplira point son dessein.

Ayant ainsi parl, il rompit aussitt l'agora, et ils se
dispersrent, et chacun retourna vers sa demeure. Et les
prtendants se rendirent  la maison du divin Odysseus.

Et Tlmakhos s'loigna sur le rivage de la mer, et, plongeant ses
mains dans la blanche mer, il supplia Athn:

-- Entends-moi, desse qui es venue hier dans ma demeure, et qui
m'as ordonn d'aller sur une nef,  travers la mer sombre,
m'informer de mon pre depuis longtemps absent. Et voici que les
Akhaiens m'en empchent, et surtout les orgueilleux prtendants.

Il parla ainsi en priant, et Athn parut auprs de lui, semblable
 Mentr par l'aspect et par la voix, et elle lui dit ces paroles
ailes:

-- Tlemakhos, tu ne seras ni un lche, ni un insens, si
l'excellent esprit de ton pre est en toi, tel qu'il le possdait
pour parler et pour agir, et ton voyage ne sera ni inutile, ni
imparfait. Si tu n'tais le fils d'Odysseus et de Pnlopia, je
n'esprerais pas que tu pusses accomplir ce que tu entreprends,
car peu de fils sont semblables  leur pre. La plupart sont
moindres, peu son meilleurs que leurs parents. Mais tu ne seras ni
un lche, ni un insens, puisque l'intelligence d'Odysseus est
reste en toi, et tu dois esprer accomplir ton dessein. C'est
pourquoi oublie les projets et les rsolutions des prtendants
insenss, car ils ne sont ni prudents, ni quitables, et ils ne
songent point  la mort et  la kr noire qui vont les faire prir
tous en un seul jour. Ne tarde donc pas plus longtemps  faire ce
que tu as rsolu. Moi qui suis le compagnon de ton pre, je te
prparerai une nef rapide et je t'accompagnerai.

Mais retourne  ta demeure te mler aux prtendants. Apprte nos
vivres; enferme le vin dans les amphores, et, dans les outres
paisses, la farine, moelle des hommes. Moi, je te runirai des
compagnons volontaires parmi le peuple. Il y a beaucoup de nefs,
neuves et vieilles, dans Ithak entoure des flots. Je choisirai
la meilleure de toutes, et nous la conduirons, bien arme, sur la
mer vaste.

Ainsi parla Athn, fille de Zeus; et Tlmakhos ne tarda pas plus
longtemps, ds qu'il eut entendu la voix de la Desse. Et, le
coeur triste, il se hta de retourner dans sa demeure. Et il
trouva les prtendants orgueilleux dpouillant les chvres et
faisant rtir les porcs gras dans la cour. Et Antinoos, en riant,
vint au-devant de Tlmakhos; et, lui prenant la main, il lui
parla ainsi:

-- Tlmakhos, agorte orgueilleux et plein de colre, qu'il n'y
ait plus dans ton coeur ni soucis, ni mauvais desseins. Mange et
bois en paix comme auparavant. Les Akhaiens agiront pour toi. Ils
choisiront une nef et des rameurs, afin que tu ailles promptement
 la divine Pylos t'informer de ton illustre pre.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Antinoos, il ne m'est plus permis de m'asseoir au festin et de
me rjouir en paix avec vous, orgueilleux! N'est-ce pas assez,
prtendants, que vous ayez dj dvor mes meilleures richesses,
tandis que j'tais enfant? Maintenant, je suis plus grand, et j'ai
cout les conseils des autres hommes, et la colre a grandi dans
mon coeur. Je tenterai donc de vous apporter la kr fatale, soit
en allant  Pylos, soit ici, par le peuple. Certes, je partirai,
et mon voyage ne sera point inutile. J'irai sur une nef loue,
puisque je n'ai moi-mme ni nef, ni rameurs, et qu'il vous a plu
de m'en rduire l.

Ayant parl, il arracha vivement sa main de la main d'Antinoos. Et
les Prtendants prparaient le repas dans la maison. Et ces jeunes
hommes orgueilleux poursuivaient Tlmakhos de paroles
outrageantes et railleuses:

-- Certes, voici que Tlmakhos mdite notre destruction, soit
qu'il ramne des allis de la sablonneuse Pylos, soit qu'il en
ramne de Spart. Il le dsire du moins avec ardeur. Peut-tre
aussi veut-il aller dans la fertile terre d'Ephyr, afin d'en
rapporter des poisons mortels qu'il jettera dans nos kratres pour
nous tuer tous.

Et un autre de ces jeunes hommes orgueilleux disait:

-- Qui sait si, une fois parti sur sa nef creuse, il ne prira pas
loin des siens, ayant err comme Odysseus? Il nous donnerait ainsi
un plus grand travail. Nous aurions  partager ses biens, et nous
donnerions cette demeure  sa mre et  celui qu'elle pouserait.

Ils parlaient ainsi. Et Tlmakhos monta dans la haute chambre de
son pre, o taient amoncels l'or et l'airain, et les vtements
dans les coffres, et l'huile abondante et parfume. Et l aussi
taient des muids de vieux vin doux. Et ils taient rangs contre
le mur, enfermant la boisson pure et divine rserve  Odysseus
quand il reviendrait dans sa patrie, aprs avoir subi beaucoup de
maux. Et les portes taient bien fermes au double verrou, et une
femme les surveillait nuit et jour avec une active vigilance; et
c'tait Euryklia, fille d'Ops Peisnride. Et Tlmakhos, l'ayant
appele dans la chambre, lui dit:

-- Nourrice, puise dans les amphores le plus doux de ces vins
parfums que tu conserves dans l'attente d'un homme trs-
malheureux, du divin Odysseus, s'il revient jamais, ayant vit la
kr et la mort. Emplis douze vases et ferme-les de leurs
couvercles. Verse de la farine dans des outres bien cousues, et
qu'il y en ait vingt mesures. Que tu le saches seule, et runis
toutes ces provisions, je les prendrai  la nuit, quand ma mre
sera retire dans sa chambre, dsirant son lit. Je vais  Spart
et  la sablonneuse Pylos pour m'informer du retour de mon pre
bien-aim.

Il parla ainsi, et sa chre nourrice Euryklia gmit, et, se
lamentant, elle dit ces paroles ailes:

-- Pourquoi, cher enfant, as-tu cette pense? Tu veux aller 
travers tant de pays,  fils unique et bien-aim? Mais le divin
Odysseus est mort, loin de la terre de la patrie, chez un peuple
inconnu. Et les prtendants te tendront aussitt des piges, et tu
priras par ruse, et ils partageront tes biens. Reste donc ici
auprs des tiens! Il ne faut pas que tu subisses des maux et que
tu erres sur la mer indompte.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Rassure-toi, nourrice; ce dessein n'est point sans l'avis d'un
dieu. Mais jure que tu ne diras rien  ma chre mre avant onze ou
douze jours,  moins qu'elle me demande ou qu'elle sache que je
suis parti, de peur qu'en pleurant elle blesse son beau corps.

Il parla ainsi, et la vieille femme jura le grand serment des
dieux. Et, aprs avoir jur et accompli les formes du serment,
elle puisa aussitt le vin dans les amphores et versa la farine
dans les outres bien cousues.

Et Tlmakhos, entrant dans sa demeure, se mla aux Prtendants.
Alors la desse Athn aux yeux clairs songea  d'autres soins.
Et, semblable  Tlmakhos, elle marcha par la ville, parlant aux
hommes qu'elle avait choisis et leur ordonnant de se runir  la
nuit sur une nef rapide. Elle avait demand cette nef rapide 
Nomn, le cher fils de Phronios, et celui-ci la lui avait confie
trs-volontiers. Et Hlios tomba, et tous les chemins se
couvrirent d'ombre. Alors Athn lana  la mer la nef rapide et y
dposa les agrs ordinaires aux nefs bien pontes. Puis, elle la
plaa  l'extrmit du port. Et, autour de la nef, se runirent
tous les excellents compagnons, et la desse exhortait chacun
d'eux.

Alors la desse Athn aux yeux clairs songea  d'autres soins. Se
htant d'aller  la demeure du divin Odysseus, elle y rpandit le
doux sommeil sur les Prtendants. Elle les troubla tandis qu'ils
buvaient, et fit tomber les coupes de leurs mains. Et ils
s'empressaient de retourner par la ville pour se coucher, et, 
peine taient-ils couchs, le sommeil ferma leurs paupires. Et la
Desse Athn aux yeux clairs, ayant appel Tlmakhos hors de la
maison, lui parla ainsi, ayant pris l'aspect et la voix de Mentr:

-- Tlmakhos, dj tes compagnons aux belles knmides sont assis,
l'aviron aux mains, prts  servir ton ardeur. Allons, et ne
tardons pas plus longtemps  faire route.

Ayant ainsi parl, Pallas Athn le prcda aussitt, et il suivit
en hte les pas de la desse; et, parvenus  la mer et  la nef,
ils trouvrent leurs compagnons chevelus sur le rivage. Et le
divin Tlmakhos leur dit:

-- Venez, amis. Emportons les provisions qui sont prpares dans
ma demeure. Ma mre et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule
est instruite.

Ayant ainsi parl, il les prcda et ils le suivirent. Et ils
transportrent les provisions dans la nef bien ponte, ainsi que
le leur avait ordonn le cher fils d'Odysseus. Et Tlmakhos monta
dans la nef, conduit par Athn qui s'assit  la poupe. Et auprs
d'elle s'assit Tlmakhos. Et ses compagnons dtachrent le cble
et se rangrent sur les bancs de rameurs. Et Athn aux yeux
clairs fit souffler un vent favorable, Zphyros, qui les poussait
en rsonnant sur la mer sombre. Puis, Tlmakhos ordonna  ses
compagnons de dresser le mt, et ils lui obirent. Et ils
dressrent le mt de sapin sur sa base creuse et ils le fixrent
avec des cbles. Puis, ils dployrent les voiles blanches
retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu.
Et le flot pourpr rsonnait le long de la carne de la nef qui
marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant li
la mture sur la nef rapide et noire, ils se levrent debout, avec
des kratres pleins de vin, faisant des libations aux Dieux
ternels et surtout  la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute
la nuit, jusqu'au jour, la Desse fit route avec eux.


3.

Hlios, quittant son beau lac, monta dans l'Ouranos d'airain, afin
de porter la lumire aux immortels et aux hommes mortels sur la
terre fconde. Et ils arrivrent  Pylos, la citadelle bien btie
de Nleus. Et les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des
sacrifices de taureaux entirement noirs  Poseidan aux cheveux
bleus. Et il y avait neuf rangs de siges, et sur chaque rang cinq
cents hommes taient assis, et devant chaque rang il y avait neuf
taureaux gorgs. Et ils gotaient les entrailles et ils brlaient
les cuisses pour le dieu, quand ceux d'Ithak entrrent dans le
port, serrrent les voiles de la nef gale, et, l'ayant amarre,
en sortirent. Et Tlmakhos sortit aussi de la nef, conduit par
Athn. Et, lui parlant la premire, la desse Athn aux yeux
clairs lui dit:

-- Tlmakhos, il ne te convient plus d'tre timide, maintenant
que tu as travers la mer pour l'amour de ton pre, afin de
t'informer quelle terre le renferme, et quelle a t sa destine.
Allons! va droit au dompteur de chevaux Nestr, et voyons quelle
pense il cache dans sa poitrine. Supplie-le de te dire la vrit.
Il ne mentira pas, car il est plein de sagesse.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Mentr, comment l'aborder et comment le saluer? Je n'ai point
l'exprience des sages discours, et un jeune homme a quelque honte
d'interroger un vieillard.

Et Athn, la desse aux yeux clairs, lui rpondit:

-- Tlmakhos, tu y songeras dans ton esprit, ou un dieu te
l'inspirera, car je ne pense pas que tu sois n et que tu aies t
lev sans la bienveillance des dieux.

Ayant ainsi parl, Pallas Athn le prcda rapidement et il
suivit aussitt la desse. Et ils parvinrent  l'assemble o
sigeaient les hommes Pyliens. L tait assis Nestr avec ses
fils, et, tout autour, leurs compagnons prparaient le repas,
faisaient rtir les viandes et les embrochaient. Et ds qu'ils
eurent vu les trangers, ils vinrent tous  eux, les accueillant
du geste, et ils les firent asseoir. Et le Nestride Peisistratos,
s'approchant le premier, les prit l'un et l'autre par la main et
leur fit place au repas, sur des peaux moelleuses qui couvraient
le sable marin, auprs de son frre Thrasymds et de son pre.
Puis, il leur offrit des portions d'entrailles, versa du vin dans
une coupe d'or, et, la prsentant  Pallas Athn, fille de Zeus
temptueux, il lui dit:

-- Maintenant,  mon hte, supplie le roi Poseidan. Ce festin
auquel vous venez tous deux prendre part est  lui. Aprs avoir
fait des libations et implor le dieu, comme il convient, donne
cette coupe de vin doux  ton compagnon, afin qu'il fasse  son
tour des libations. Je pense qu'il supplie aussi les immortels.
Tous les hommes ont besoin des dieux. Mais il est plus jeune que
toi et semble tre de mon ge, c'est pourquoi je te donne d'abord
cette coupe d'or.

Ayant ainsi parl, il lui mit aux mains la coupe de vin doux, et
Athn se rjouit de la sagesse et de l'quit du jeune homme,
parce qu'il lui avait offert d'abord la coupe d'or. Et aussitt
elle supplia le roi Poseidan:

-- Entends-moi, Poseidan qui contient la terre! Ne nous refuse
pas,  nous qui t'en supplions, d'accomplir notre dessein.
Glorifie d'abord Nestr et ses fils, et sois aussi favorable 
tous les Pyliens en rcompense de cette illustre hcatombe. Fais,
enfin, que Tlmakhos et moi nous retournions, ayant accompli
l'oeuvre pour laquelle nous sommes venus sur une nef noire et
rapide.

Elle pria ainsi, exauant elle-mme ses voeux. Et elle donna la
belle coupe ronde  Tlmakhos, et le cher fils d'Odysseus supplia
aussi le dieu. Et ds que les Pyliens eurent rti les chairs
suprieures, ils les retirrent du feu, et, les distribuant par
portions, ils clbrrent le festin splendide. Et ds qu'ils
eurent assouvi le besoin de boire et de manger, le cavalier
Grennien Nestr leur parla ainsi:

-- Maintenant, nous pouvons demander qui sont nos htes,
puisqu'ils sont rassasis de nourriture.
 nos htes, qui tes-vous? Naviguez-vous pour quelque trafic, ou
bien,  l'aventure, comme des pirates qui, jouant leur vie,
portent le malheur aux trangers?

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit avec assurance, car Athn
avait mis la fermet dans son coeur, afin qu'il s'informt de son
pre absent et qu'une grande gloire lui ft acquise par l parmi
les hommes:

--  Nestr Nliade, grande gloire des Akhaiens, tu demandes d'o
nous sommes, et je puis te le dire. Nous venons d'Ithak, sous le
Nios, pour un intrt priv, et non public, que je t'apprendrai.
Je cherche  entendre parler de l'immense gloire de mon pre, le
divin et patient Odysseus qui, autrefois, dit-on, combattant avec
toi, a renvers la ville des Troiens. Nous avons su dans quel lieu
chacun de ceux qui combattaient contre les Troiens a subi la mort
cruelle; mais le Kronin, au seul Odysseus, a fait une mort
ignore; et aucun ne peut dire o il a pri, s'il a t dompt sur
la terre ferme par des hommes ennemis, ou dans la mer, sous les
cumes d'Amphitrite. C'est pour lui que je viens,  tes genoux, te
demander de me dire, si tu le veux, quelle a t sa mort cruelle,
soit que tu l'aies vue de tes yeux, soit que tu l'aies apprise de
quelque voyageur; car sa mre l'a enfant pour tre trs
malheureux. Ne me flatte point d'esprances vaines, par
compassion; mais parle-moi ouvertement, je t'en supplie, si jamais
mon pre, l'excellent Odysseus, soit par ses paroles, soit par ses
actions, a tenu les promesses qu'il t'avait faites, chez le peuple
des Troiens, o vous, Akhaiens, avez subi tant de maux. Souviens-
t'en maintenant, et dis-moi la vrit.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

--  ami, tu me fais souvenir des maux que nous, fils indomptables
des Akhaiens, nous avons subis chez le peuple Troien, soit en
poursuivant notre proie, sur nos nefs,  travers la mer sombre, et
conduits par Akhilleus, soit en combattant autour de la grande
ville du roi Priamos, l o tant de guerriers excellents ont t
tus. C'est l que gisent le brave Aias, et Akhilleus, et
Patroklos semblable aux dieux par la sagesse, et mon fils bien-
aim Antilokhos, robuste et irrprochable, habile  la course et
courageux combattant. Et nous avons subi bien d'autres maux, et
nul, parmi les hommes mortels, ne pourrait les raconter tous. Et
tu pourrais rester ici et m'interroger pendant cinq ou six ans,
que tu retournerais, plein de tristesse, dans la terre de la
patrie, avant de connatre tous les maux subis par les divins
Akhaiens. Et, pendant neuf ans, nous avons assig Troi par mille
ruses, et le Kronin ne nous donna la victoire qu'avec peine. L,
nul n'gala jamais le divin Odysseus par la sagesse, car ton pre
l'emportait sur tous par ses ruses sans nombre, si vraiment tu es
son fils.

Mais l'admiration me saisit en te regardant. Tes paroles sont
semblables aux siennes, et on ne te croirait pas si jeune, tant tu
sais parler comme lui. L-bas, jamais le divin Odysseus et moi,
dans l'agora ou dans le conseil, nous n'avons parl diffremment;
et nous donnions aux Akhaiens les meilleurs avis, ayant le mme
esprit et la mme sagesse.

Enfin, aprs avoir renvers la haute citadelle de Priamos, nous
partmes sur nos nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Dj
Zeus, sans doute, prparait, dans son esprit, un triste retour aux
Akhaiens; car tous n'taient point prudents et justes, et une
destine terrible tait rserve  beaucoup d'entre eux,  cause
de la colre d'Athn aux yeux clairs qui a un pre effrayant, et
qui jeta la discorde entre les deux Atrides. Et ceux-ci avaient
convoqu tous les Akhaiens  l'agora, sans raison et contre
l'usage, au coucher de Hlios, et les fils des Akhaiens y vinrent,
alourdis par le vin, et les Atrides leur expliqurent pourquoi
ils avaient convoqu le peuple. Alors Mnlaos leur ordonna de
songer au retour sur le vaste dos de la mer; mais cela ne plut
point  Agamemnn, qui voulait retenir le peuple et sacrifier de
saintes hcatombes, afin d'apaiser la violente colre d'Athn. Et
l'insens ne savait pas qu'il ne pourrait l'apaiser, car l'esprit
des Dieux ternels ne change point aussi vite. Et tandis que les
Atrides, debout, se disputaient avec d'pres paroles, tous les
Akhaiens aux belles knmides se levrent, dans une grande clameur,
pleins de rsolutions contraires.

Et nous dormmes pendant la nuit, mditant un dessein fatal, car
Zeus prparait notre plus grand malheur. Et, au matin, tranant
nos nefs  la mer divine, nous y dposmes notre butin et les
femmes aux ceintures dnoues. Et la moiti de l'arme resta
auprs du Roi Atride Agamemnn; et nous, partant sur nos nefs,
nous naviguions. Un dieu apaisa la mer o vivent les monstres, et,
parvenus promptement  Tndos, nous fmes des sacrifices aux
dieux, dsirant revoir nos demeures. Mais Zeus irrit, nous
refusant un prompt retour, excita de nouveau une fatale
dissension. Et quelques-uns, remontant sur leurs nefs  double
rang d'avirons, et parmi eux tait le roi Odysseus plein de
prudence, retournrent vers l'Atride Agamemnn, afin de lui
complaire.

Pour moi, ayant runi les nefs qui me suivaient, je pris la fuite,
car je savais quels malheurs prparait le dieu. Et le brave fils
de Tydeus, excitant ses compagnons, prit aussi la fuite; et le
blond Mnlaos nous rejoignit plus tard  Lesbos, o nous
dlibrions sur la route  suivre. Irions-nous par le nord de
l'pre Khios, ou vers l'le Psyri, en la laissant  notre gauche,
ou par le sud de Khios, vers Mimas battue des vents? Ayant suppli
Zeus de nous montrer un signe, il nous le montra et nous ordonna
de traverser le milieu de la mer d'Euboia, afin d'viter notre
perte. Et un vent sonore commena de souffler; et nos nefs, ayant
parcouru rapidement les chemins poissonneux, arrivrent dans la
nuit  Graistos; et l, aprs avoir travers la grande mer, nous
brlmes pour Poseidan de nombreuses cuisses de taureaux.

Le quatrime jour, les nefs gales et les compagnons du dompteur
de chevaux Tydide Diomds s'arrtrent dans Argos, mais je
continuai ma route vers Pylos, et le vent ne cessa pas depuis
qu'un dieu lui avait permis de souffler. C'est ainsi que je suis
arriv, cher fils, ne sachant point quels sont ceux d'entre les
Akhaiens qui se sont sauvs ou qui ont pri. Mais ce que j'ai
appris, tranquille dans mes demeures, il est juste que tu en sois
instruit, et je ne te le cacherai point. On dit que l'illustre
fils du magnanime Akhilleus a ramen en sret les Myrmidones
habiles  manier la lance. Philoktts, l'illustre fils de Paian,
a aussi ramen les siens, et Idomneus a reconduit dans la Krt
ceux de ses compagnons qui ont chapp  la guerre, et la mer ne
lui en a ravi aucun. Tu as entendu parler de l'Atride, bien
qu'habitant au loin; et tu sais comment il revint, et comment
Aigisthos lui infligea une mort lamentable. Mais le meurtrier est
mort misrablement, tant il est bon qu'un homme laisse un fils qui
le venge. Et Orests a tir vengeance d'Aigisthos qui avait tu
son illustre pre. Et toi, ami, que je vois si beau et si grand,
sois brave, afin qu'on parle bien de toi parmi les hommes futurs.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

--  Nestr Nliade, grande gloire des Akhaiens, certes, Orests
a tir une juste vengeance, et tous les Akhaiens l'en glorifient,
et les hommes futurs l'en glorifieront. Plt aux dieux que j'eusse
la force de faire expier aux prtendants les maux qu'ils me font
et l'opprobre dont ils me couvrent. Mais les dieux ne nous ont
point destins  tre honors, mon pre et moi, et, maintenant, il
me faut tout subir avec patience.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

--  ami, ce que tu me dis m'a t rapport, que de nombreux
prtendants,  cause de ta mre, t'opprimaient dans ta demeure.
Mais, dis-moi, souffres-tu ces maux sans rsistance, ou bien les
peuples, obissant  l'oracle d'un dieu, t'ont-ils pris en haine!
Qui sait si Odysseus ne chtiera pas un jour leur iniquit
violente, seul, ou aid de tous les Akhaiens? Qu'Athn aux yeux
clairs puisse t'aimer autant qu'elle aimait le glorieux Odysseus,
chez le peuple des Troiens, o, nous, Akhaiens, nous avons subi
tant de maux! Non, je n'ai jamais vu les Dieux aimer aussi
manifestement un homme que Pallas Athn aimait Odysseus. Si elle
voulait t'aimer ainsi et te protger, chacun des prtendants
oublierait bientt ses dsirs de noces!

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

--  vieillard, je ne pense pas que ceci arrive jamais. Les
grandes choses que tu prvois me troublent et me jettent dans la
stupeur. Elles tromperaient mes esprances, mme si les dieux le
voulaient.

Alors, Athn, la desse aux yeux clairs, lui rpondit:

-- Tlmakhos, quelle parole s'est chappe d'entre tes dents! Un
dieu peut aisment sauver un homme, mme de loin. J'aimerais
mieux, aprs avoir subi de nombreuses douleurs, revoir le jour du
retour et revenir dans ma demeure, plutt que de prir  mon
arrive, comme Agamemnn par la perfidie d'Aigisthos et de
Klytaimnestr. Cependant, les dieux eux-mmes ne peuvent loigner
de l'homme qu'ils aiment la mort commune  tous, quand la Moire
fatale de la rude mort doit les saisir.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Mentr, n'en parlons pas plus longtemps, malgr notre
tristesse. Odysseus ne reviendra jamais, et dj les dieux
immortels lui ont inflig la mort et la noire kr. Maintenant, je
veux interroger Nestr, car il l'emporte sur tous par
l'intelligence et par la justice.  Nestr Nliade, dis-moi la
vrit; comment a pri l'Atride Agamemnn qui commandait au loin?
Quelle mort lui prparait le perfide Aigisthos? Certes, il a tu
un homme qui lui tait bien suprieur. O tait Mnlaos? Non dans
l'Argos Akhaque, sans doute; et il errait au loin parmi les
hommes, et Aigisthos, en son absence, a commis le meurtre.

Et le cavalier Grennien Nestr lui rpondit:

-- Certes, mon enfant, je te dirai la vrit sur ces choses, et tu
les sauras, telles qu'elles sont arrives. Si le blond Mnlaos
Atride,  son retour de Troi, avait trouv, dans ses demeures,
Aigisthos vivant, sans doute celui-ci et pri, et n'et point t
enseveli, et les chiens et les oiseaux carnassiers l'eussent
mang, gisant dans la plaine, loin d'Argos; et aucune Akhaienne ne
l'et pleur, car il avait commis un grand crime. En effet, tandis
que nous subissions devant Ilios des combats sans nombre, lui,
tranquille en une retraite, dans Argos nourrice de chevaux,
sduisait par ses paroles l'pouse Agamemnonienne. Et certes, la
divine Klytaimnestr repoussa d'abord cette action indigne, car
elle obissait  ses bonnes penses; et auprs d'elle tait un
Aoide  qui l'Atride, en partant pour Troi, avait confi la
garde de l'pouse.

Mais quand la moire des dieux eut dcid que l'Aoide mourrait, on
jeta celui-ci dans une le dserte et on l'y abandonna pour tre
dchir par les oiseaux carnassiers. Alors, ayant tous deux les
mmes dsirs, Aigisthos conduisit Klytaimnestr dans sa demeure.
Et il brla de nombreuses cuisses sur les autels des dieux, et il
y suspendit de nombreux ornements et des vtements d'or, parce
qu'il avait accompli le grand dessein qu'il n'et jamais os
esprer dans son me. Et nous naviguions loin de Troi, l'Atride
et moi, ayant l'un pour l'autre la mme amiti. Mais, comme nous
arrivions  Sounios, sacr promontoire des Athnaiens, Phoibos
Apolln tua soudainement de ses douces flches le pilote de
Mnlaos, Phrontis Ontoride, au moment o il tenait le gouvernail
de la nef qui marchait. Et c'tait le plus habile de tous les
hommes  gouverner une nef, aussi souvent que soufflaient les
temptes. Et Mnlaos, bien que press de continuer sa course,
s'arrta en ce lieu pour ensevelir son compagnon et clbrer ses
funrailles.

Puis, reprenant son chemin  travers la mer sombre, sur ses nefs
creuses, il atteignit le promontoire Malien. Alors Zeus  la
grande voix, s'opposant  sa marche, rpandit le souffle des vents
sonores qui soulevrent les grands flots pareils  des montagnes.
Et les nefs se sparrent, et une partie fut pousse en Krt, o
habitent les Kydnes, sur les rives du Iardanos. Mais il y a, sur
les ctes de Gortyna, une roche escarpe et plate qui sort de la
mer sombre. L, le Notos pousse les grands flots vers Phaistos, 
la gauche du promontoire; et cette roche, trs petite, rompt les
grands flots. C'est l qu'ils vinrent, et les hommes vitrent 
peine la mort; et les flots fracassrent les nefs contre les
rochers, et le vent et la mer poussrent cinq nefs aux proues
bleues vers le fleuve Aigyptos.

Et Mnlaos, amassant beaucoup de richesses et d'or, errait parmi
les hommes qui parlent une langue trangre. Pendant ce temps,
Aigisthos accomplissait dans ses demeures son lamentable dessein,
en tuant l'Atride et en soumettant son peuple. Et il commanda
sept annes dans la riche Mykn. Et, dans la huitime anne, le
divin Orests revint d'Athna, et il tua le meurtrier de son pre,
le perfide Aigisthos, qui avait tu son illustre pre.

Et, quand il l'eut tu, il offrit aux Argiens le repas funraire
de sa malheureuse mre et du lche Aigisthos. Et ce jour-l,
arriva le brave Mnlaos, apportant autant de richesses que sa nef
en pouvait contenir. Mais toi, ami, ne reste pas plus longtemps
loign de ta maison, ayant ainsi laiss dans tes demeures tant
d'hommes orgueilleux, de peur qu'ils consument tes biens et se
partagent tes richesses, car tu aurais fait un voyage inutile. Je
t'exhorte cependant  te rendre auprs de Mnlaos. Il est
rcemment arriv de pays trangers, d'o il n'esprait jamais
revenir; et les temptes l'ont pouss  travers la grande mer que
les oiseaux ne pourraient traverser dans l'espace d'une anne,
tant elle est vaste et horrible. Va maintenant avec ta nef et tes
compagnons; ou, si tu veux aller par terre, je te donnerai un char
et des chevaux, et mes fils te conduiront dans la divine
Lakdaimn o est le blond Mnlaos, afin que tu le pries de te
dire la vrit. Et il ne te dira pas de mensonges, car il est
trs-sage.

Il parla ainsi, et Hlios descendit, et les tnbres arrivrent.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui dit:

-- Vieillard, tu as parl convenablement. Mais tranchez les
langues des victimes, et mlez le vin, afin que nous fassions des
libations  Poseidan et aux autres immortels. Puis, nous
songerons  notre lit, car voici l'heure. Dj la lumire est sous
l'horizon, et il ne convient pas de rester plus longtemps au
festin des dieux; mais il faut nous retirer.

La fille de Zeus parla ainsi, et tous obirent  ses paroles. Et
les hrauts leur versrent de l'eau sur les mains, et les jeunes
hommes couronnrent les kratres de vin et les distriburent entre
tous  pleines coupes. Et ils jetrent les langues dans le feu. Et
ils firent, debout, des libations; et, aprs avoir fait des
libations et bu autant que leur coeur le dsirait, alors, Athn
et Tlmakhos voulurent tous deux retourner  leur nef creuse.

Mais, aussitt, Nestr les retint et leur dit:

-- Que Zeus et tous les autres dieux immortels me prservent de
vous laisser retourner vers votre nef rapide, en me quittant,
comme si j'tais un homme pauvre qui n'a dans sa maison ni
vtements ni tapis, afin que ses htes y puissent dormir
mollement! Certes, je possde beaucoup de vtements et de beaux
tapis. Et jamais le cher fils du hros Odysseus ne passera la nuit
dans sa nef tant que je vivrai, et tant que mes enfants habiteront
ma maison royale et y recevront les trangers qui viennent dans ma
demeure.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Tu as bien parl, cher vieillard. Il convient que tu persuades
Tlmakhos, afin que tout soit pour le mieux. Il te suivra donc
pour dormir dans ta demeure, et je retournerai vers notre nef
noire pour donner des ordres  nos compagnons, car je me glorifie
d'tre le plus g d'entre eux. Ce sont des jeunes hommes, du mme
ge que le magnanime Tlmakhos, et ils l'ont suivi par amiti. Je
dormirai dans la nef noire et creuse, et, ds le matin, j'irai
vers les magnanimes Kauknes, pour une somme qui m'est due et qui
n'est pas mdiocre. Quand Tlmakhos sera dans ta demeure, envoie-
le sur le char, avec ton fils, et donne-lui tes chevaux les plus
rapides et les plus vigoureux.

Ayant ainsi parl, Athn aux yeux clairs disparut semblable  un
aigle, et la stupeur saisit tous ceux qui la virent. Et le
vieillard, l'ayant vue de ses yeux, fut plein d'admiration, et il
prit la main de Tlmakhos et il lui dit ces paroles:

--  ami, tu ne seras ni faible ni lche, puisque les dieux eux-
mmes te conduisent, bien que tu sois si jeune. C'est l un des
habitants des demeures Olympiennes, la fille de Zeus, la
dvastatrice Tritognia, qui honorait ton pre excellent entre
tous les Argiens. C'est pourquoi,  reine, sois-moi favorable!
Donne-nous une grande gloire,  moi,  mes fils et  ma vnrable
pouse, et je te sacrifierai une gnisse d'un an, au front large,
indompte, et que nul autre n'a soumise au joug; et je te la
sacrifierai aprs avoir rpandu de l'or sur ses cornes.

Il parla ainsi, et Pallas-Athn l'entendit.

Et le cavalier Grennien Nestr, en tte de ses fils et de ses
gendres, retourna vers sa belle demeure. Et quand ils furent
arrivs  l'illustre demeure du roi, ils s'assirent en ordre sur
des gradins et sur des thrnes. Et le vieillard mla pour eux un
kratre de vin doux, g de onze ans, dont une servante ta le
couvercle. Et le vieillard, ayant ml le vin dans le kratre,
supplia Athn, faisant des libations  la fille de Zeus
temptueux. Et chacun d'eux, ayant fait des libations et bu autant
que son coeur le dsirait, retourna dans sa demeure pour y dormir.
Et le cavalier Grennien Nestr fit coucher Tlmakhos, le cher
fils du divin Odysseus, en un lit sculpt, sous le portique
sonore, auprs du brave Peisistratos, le plus jeune des fils de la
maison royale. Et lui-mme s'endormit au fond de sa haute demeure,
l o l'pouse lui avait prpar un lit.

Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, le cavalier
Grennien Nestr se leva de son lit. Puis, tant sorti, il s'assit
sur les pierres polies, blanches et brillantes comme de l'huile,
qui taient devant les hautes portes, et sur lesquelles s'asseyait
autrefois Nleus semblable aux dieux par la sagesse. Mais celui-
ci, dompt par la Kr, tait descendu chez Aids. Et, maintenant,
le Grennien Nestr, rempart des Akhaiens, s'asseyait  sa place,
tenant le sceptre. Et ses fils, sortant des chambres nuptiales, se
runirent autour de lui: Ekhphrn, et Stratios, et Perseus, et
Artos, et le divin Thrasymds. Et le hros Peisistratos vint le
sixime. Et ils firent approcher Tlmakhos semblable  un dieu,
et le cavalier Grennien Nestr commena de leur parler:

-- Mes chers enfants, satisfaites promptement mon dsir, afin que
je me rende favorable, avant tous les dieux, Athn qui s'est
montre ouvertement  moi au festin sacr de Poseidan. Que l'un
de vous aille dans la campagne chercher une gnisse que le bouvier
amnera, et qu'il revienne  la hte. Un autre se rendra  la nef
noire du magnanime Tlmakhos, et il amnera tous ses compagnons,
et il n'en laissera que deux. Un autre ordonnera au fondeur d'or
Laerkeus de venir rpandre de l'or sur les cornes de la gnisse;
et les autres resteront auprs de moi. Ordonnez aux servantes de
prparer un festin sacr dans la demeure, et d'apporter des
siges, du bois et de l'eau pure.

Il parla ainsi, et tous lui obirent. La gnisse vint de la
campagne, et les compagnons du magnanime Tlmakhos vinrent de la
nef gale et rapide. Et l'ouvrier vint, portant dans ses mains les
instruments de son art, l'enclume, le maillet et la tenaille, avec
lesquels il travaillait l'or. Et Athn vint aussi, pour jouir du
sacrifice. Et le vieux cavalier Nestr donna de l'or, et l'ouvrier
le rpandit et le fixa sur les cornes de la gnisse, afin que la
desse se rjout en voyant cet ornement. Stratios et le divin
Ekhphrn amenrent la gnisse par les cornes, et Artos apporta,
de la chambre nuptiale, dans un bassin fleuri, de l'eau pour leurs
mains, et une servante apporta les orges dans une corbeille. Et le
brave Thrasymds se tenait prt  tuer la gnisse, avec une hache
tranchante  la main, et Perseus tenait un vase pour recevoir le
sang. Alors, le vieux cavalier Nestr rpandit l'eau et les orges,
et supplia Athn, en jetant d'abord dans le feu quelques poils
arrachs de la tte.

Et, aprs qu'ils eurent pri et rpandu les orges, aussitt, le
noble Thrasymds, fils de Nestr, frappa, et il trancha d'un coup
de hache les muscles du cou; et les forces de la gnisse furent
rompues. Et les filles, les belles-filles et la vnrable pouse
de Nestr, Eurydik, l'ane des filles de Klymnos, hurlrent
toutes.

Puis, relevant la gnisse qui tait largement tendue, ils la
soutinrent, et Peisistratos, chef des hommes, l'gorgea. Et un
sang noir s'chappa de sa gorge, et le souffle abandonna ses os.
Aussitt ils la divisrent. Les cuisses furent coupes, selon le
rite, et recouvertes de graisse des deux cts. Puis, on dposa,
par-dessus, les entrailles saignantes. Et le vieillard les brlait
sur du bois, faisant des libations de vin rouge. Et les jeunes
hommes tenaient en mains des broches  cinq pointes. Les cuisses
tant consumes, ils gotrent les entrailles; puis, divisant les
chairs avec soin, ils les embrochrent et les rtirent, tenant en
mains les broches aigus.

Pendant ce temps, la belle Polykast, la plus jeune des filles de
Nestr Nliade, baigna Tlmakhos et, aprs l'avoir baign et
parfum d'une huile grasse, elle le revtit d'une tunique et d'un
beau manteau. Et il sortit du bain, semblable par sa beaut aux
Immortels. Et le prince des peuples vint s'asseoir auprs de
Nestr.

Les autres, ayant rti les chairs, les retirrent du feu et
s'assirent au festin. Et les plus illustres, se levant, versaient
du vin dans les coupes d'or. Et quand ils eurent assouvi la soif
et la faim, le cavalier Grennien Nestr commena de parler au
milieu d'eux:

-- Mes enfants, donnez promptement  Tlmakhos des chevaux au
beau poil, et liez-les au char, afin qu'il fasse son voyage.

Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, ils lui obirent aussitt. Et
ils lirent promptement au char deux chevaux rapides. Et la
servante intendante y dposa du pain et du vin et tous les mets
dont se nourrissent les rois levs par Zeus. Et Tlmakhos monta
dans le beau char, et, auprs de lui, le Nestoride Peisistratos,
chef des hommes, monta aussi et prit les rnes en mains. Puis, il
fouetta les chevaux, et ceux-ci s'lancrent avec ardeur dans la
plaine, laissant derrire eux la ville escarpe de Pylos. Et, tout
le jour, ils secourent le joug qui les retenait des deux cts.

Alors, Hlios tomba, et les chemins s'emplirent d'ombre. Et ils
arrivrent  Phra, dans la demeure de Diokleus, fils
d'Orthilokhos que l'Alphios engendra. L, ils passrent la nuit,
et Diokleus leur fit les dons de l'hospitalit.

Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, ils
attelrent les chevaux et montrent sur le beau char, et ils
sortirent du vestibule et du portique sonore. Et Peisistratos
fouetta les chevaux, qui s'lancrent ardemment dans la plaine
fertile. Et ils achevrent leur route, tant les chevaux rapides
couraient avec vigueur. Et Hlios tomba de nouveau, et les chemins
s'emplirent d'ombre.


4.

Et ils parvinrent  la vaste et creuse Lakdaimn. Et ils se
dirigrent vers la demeure du glorieux Mnlaos, qu'ils trouvrent
clbrant dans sa demeure, au milieu de nombreux convives, les
noces de son fils et de sa fille irrprochable qu'il envoyait au
fils du belliqueux Akhilleus. Ds longtemps, devant Troi, il
l'avait promise et fiance, et les dieux accomplissaient leurs
noces, et Mnlaos l'envoyait, avec un char et des chevaux, vers
l'illustre ville des Myrmidones, auxquels commandait le fils
d'Akhilleus.

Et il mariait une Spartiate, fille d'Alektr,  son fils, le
robuste Mgapenths, que, dans sa vieillesse, il avait eu d'une
captive. Car les dieux n'avaient plus accord d'enfants  Hln
depuis qu'elle avait enfant sa fille gracieuse, Hermion,
semblable  Aphrodit d'or.

Et les voisins et les compagnons du glorieux Mnlaos taient
assis au festin, dans la haute et grande demeure; et ils se
rjouissaient, et un Aoide divin chantait au milieu d'eux, en
jouant de la flte, et deux danseurs bondissaient au milieu d'eux,
aux sons du chant.

Et le hros Tlmakhos et l'illustre fils de Nestr s'arrtrent,
eux et leurs chevaux, dans le vestibule de la maison. Et le
serviteur familier du glorieux Mnlaos, Etneus, accourant et
les ayant vus, alla rapidement les annoncer dans les demeures du
prince des peuples. Et, se tenant debout auprs de lui, il dit ces
paroles ailes:

-- Mnlaos, nourri par Zeus, voici deux trangers qui semblent
tre de la race du grand Zeus. Dis-moi s'il faut dteler leurs
chevaux rapides, ou s'il faut les renvoyer vers quelqu'autre qui
les reoive.

Et le blond Mnlaos lui rpondit en gmissant:

-- tneus Bothoide, tu n'tais pas insens avant ce moment, et
voici que tu prononces comme un enfant des paroles sans raison.
Nous avons souvent reu, en grand nombre, les prsents de
l'hospitalit chez des hommes trangers, avant de revenir ici. Que
Zeus nous affranchisse de nouvelles misres dans l'avenir! Mais
dlie les chevaux de nos htes et conduis-les eux-mmes  ce
festin.

Il parla ainsi, et Etneus sortit  la hte des demeures, et il
ordonna aux autres serviteurs fidles de le suivre. Et ils
dlirent les chevaux suant sous le joug, et ils les attachrent
aux crches, en plaant devant eux l'orge blanche et l'peautre
mls. Et ils appuyrent le char contre le mur poli. Puis, ils
conduisirent les trangers dans la demeure divine.

Et ceux-ci regardaient, admirant la demeure du roi nourrisson de
Zeus. Et la splendeur de la maison du glorieux Mnlaos tait
semblable  celle de Hlios et de Sln. Et quand ils furent
rassasis de regarder, ils entrrent, pour se laver, dans des
baignoires polies. Et aprs que les servantes les eurent lavs et
parfums d'huile, et revtus de tuniques et de manteaux moelleux,
ils s'assirent sur des thrnes auprs de l'Atride Mnlaos. Et
une servante, pour laver leurs mains, versa de l'eau, d'une belle
aiguire d'or, dans un bassin d'argent; et elle dressa devant eux
une table polie; et la vnrable intendante, pleine de
bienveillance, y dposa du pain et des mets nombreux. Et le
dcoupeur leur offrit les plateaux couverts de viandes
diffrentes, et il posa devant eux des coupes d'or. Et le blond
Mnlaos, leur donnant la main droite, leur dit:

-- Mangez et rjouissez-vous. Quand vous serez rassasis de
nourriture, nous vous demanderons qui vous tes parmi les hommes.
Certes, la race de vos aeux n'a point failli, et vous tes d'une
race de rois porte-sceptres nourris par Zeus, car jamais des
lches n'ont enfant de tels fils.

Il parla ainsi, et, saisissant de ses mains le dos gras d'une
gnisse, honneur qu'on lui avait fait  lui-mme, il le plaa
devant eux. Et ceux-ci tendirent les mains vers les mets offerts.
Et quand ils eurent assouvi le besoin de manger et de boire,
Tlmakhos dit au fils de Nestr, en approchant la tte de la
sienne, afin de n'tre point entendu:

-- Vois, Nestoride, trs-cher  mon coeur, la splendeur de
l'airain et la maison sonore, et l'or, et l'mail, et l'argent et
l'ivoire. Sans doute, telle est la demeure de l'olympien Zeus,
tant ces richesses sont nombreuses. L'admiration me saisit en les
regardant.

Et le blond Mnlaos, ayant compris ce qu'il disait, leur adressa
ces paroles ailes:

-- Chers enfants, aucun vivant ne peut lutter contre Zeus, car ses
demeures et ses richesses sont immortelles. Il y a des hommes plus
ou moins riches que moi; mais j'ai subi bien des maux, et j'ai
err sur mes nefs pendant huit annes, avant de revenir. Et j'ai
vu Kypros et la Phoinik, et les Aigyptiens, et les Aithiopiens,
et les Sidnes, et les rembes, et la Liby o les agneaux sont
cornus et o les brebis mettent bas trois fois par an. L, ni le
roi ni le berger ne manquent de fromage, de viandes et de lait
doux, car ils peuvent traire le lait pendant toute l'anne. Et
tandis que j'errais en beaucoup de pays, amassant des richesses,
un homme tuait tratreusement mon frre, aid par la ruse d'une
femme perfide. Et je rgne, plein de tristesse malgr mes
richesses. Mais vous devez avoir appris ces choses de vos pres,
quels qu'ils soient. Et j'ai subi des maux nombreux, et j'ai
dtruit une ville bien peuple qui renfermait des trsors
prcieux. Plt aux dieux que j'en eusse trois fois moins dans mes
demeures, et qu'ils fussent encore vivants les hros qui ont pri
devant la grande Troi, loin d'Argos o paissent les beaux
chevaux! Et je pleure et je gmis sur eux tous. Souvent, assis
dans mes demeures, je me plais  m'attrister en me souvenant, et
tantt je cesse de gmir, car la lassitude du deuil arrive
promptement.

Mais, bien qu'attrist, je les regrette moins tous ensemble qu'un
seul d'entre eux, dont le souvenir interrompt mon sommeil et
chasse ma faim; car Odysseus a support plus de travaux que tous
les Akhaiens. Et d'autres douleurs lui taient rserves dans
l'avenir; et une tristesse incurable me saisit  cause de lui qui
est depuis si longtemps absent. Et nous ne savons s'il est vivant
ou mort; et le vieux Laerts le pleure, et la sage Pnlopia, et
Tlmakhos qu'il laissa tout enfant dans ses demeures.

Il parla ainsi, et il donna  Tlmakhos le dsir de pleurer 
cause de son pre; et, entendant parler de son pre, il se couvrit
les yeux de son manteau pourpr, avec ses deux mains, et il
rpandit des larmes hors de ses paupires. Et Mnlaos le
reconnut, et il dlibra dans son esprit et dans son coeur s'il le
laisserait se souvenir le premier de son pre, ou s'il
l'interrogerait en lui disant ce qu'il pensait.

Pendant qu'il dlibrait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
Hln sortit de la haute chambre nuptiale parfume, semblable 
Artmis qui porte un arc d'or. Aussitt Adrest lui prsenta un
beau sige, Alkipp apporta un tapis de laine moelleuse, et Phyl
lui offrit une corbeille d'argent que lui avait donne Alkandr,
femme de Polybos, qui habitait dans Thb Aigyptienne, o de
nombreuses richesses taient renfermes dans les demeures. Et
Polybos donna  Mnlaos deux baignoires d'argent, et deux
trpieds, et dix talents d'or; et Alkandr avait aussi offert de
beaux prsents  Hln: Une quenouille d'or et une corbeille
d'argent massif dont la bordure tait d'or. Et la servante Phyl
la lui apporta, pleine de fil prpar, et, par-dessus, la
quenouille charge de laine violette. Hln s'assit, avec un
escabeau sous les pieds, et aussitt elle interrogea ainsi son
poux:

-- Savons-nous, divin Mnlaos, qui sont ces hommes qui se
glorifient d'tre entrs dans notre demeure? Mentirai-je ou dirai-
je la vrit? Mon esprit me l'ordonne. Je ne pense pas avoir
jamais vu rien de plus ressemblant, soit un homme, soit une femme;
et l'admiration me saisit tandis que je regarde ce jeune homme,
tant il est semblable au fils du magnanime Odysseus,  Tlmakhos
qu'il laissa tout enfant dans sa demeure, quand pour moi, chienne,
les Akhaiens vinrent  Troi, portant la guerre audacieuse.

Et le blond Mnlaos, lui rpondant, parla ainsi;

-- Je reconnais comme toi, femme, que ce sont l les pieds, les
mains, l'clair des yeux, la tte et les cheveux d'Odysseus. Et
voici que je me souvenais de lui et que je me rappelais combien de
misres il avait patiemment subies pour moi. Mais ce jeune homme
rpand de ses paupires des larmes amres, couvrant ses yeux de
son manteau pourpr.

Et le Nestoride Peisistratos lui rpondit:

Atride Mnlaos, nourri par Zeus, prince des peuples, certes, il
est le fils de celui que tu dis. Mais il est sage, et il pense
qu'il ne serait pas convenable, ds son arrive, de prononcer des
paroles tmraires devant toi dont nous coutons la voix comme
celle d'un dieu. Le cavalier Grennien Nestr m'a ordonn de
l'accompagner. Et il dsire te voir, afin que tu le conseilles ou
que tu l'aides; car il subit beaucoup de maux,  cause de son pre
absent, dans sa demeure o il a peu de dfenseurs. Cette destine
est faite  Tlmakhos, et son pre est absent, et il n'a
personne, parmi son peuple, qui puisse dtourner de lui les
calamits.

Et le blond Mnlaos, lui rpondant, parla ainsi:

--  dieux! certes, le fils d'un homme que j'aime est entr dans
ma demeure, d'un hros qui, pour ma cause, a subi tant de combats.
J'avais rsolu de l'honorer entre tous les Akhaiens, si l'olympien
Zeus qui tonne au loin nous et donn de revenir sur la mer et sur
nos nefs rapides. Et je lui aurais lev une ville dans Argos, et
je lui aurais bti une demeure; et il aurait transport d'Ithak
ses richesses et sa famille et tout son peuple dans une des villes
o je commande et qui aurait t quitte par ceux qui l'habitent.
Et, souvent, nous nous fussions visits tour  tour, nous aimant
et nous charmant jusqu' ce que la noire nue de la mort nous et
envelopps. Mais, sans doute, un dieu nous a envi cette destine,
puisque, le retenant seul et malheureux, il lui refuse le retour.

Il parla ainsi, et il excita chez tous le dsir de pleurer. Et
l'Argienne Hln, fille de Zeus, pleurait; et Tlmakhos pleurait
aussi, et l'Atride Mnlaos; et le fils de Nestr avait les yeux
pleins de larmes, et il se souvenait dans son esprit de
l'irrprochable Antilokhos que l'illustre fils de la splendide s
avait tu et, se souvenant, il dit en paroles ailes:

-- Atride, souvent le vieillard Nestr m'a dit, quand nous nous
souvenions de toi dans ses demeures, et quand nous nous
entretenions, que tu l'emportais sur tous par ta sagesse. C'est
pourquoi, maintenant, coute-moi. Je ne me plais point  pleurer
aprs le repas; mais nous verserons des larmes quand s ne au
matin reviendra. Il faut pleurer ceux qui ont subi leur destine.
C'est l, certes, la seule rcompense des misrables mortels de
couper pour eux sa chevelure et de mouiller ses joues de larmes.
Mon frre aussi est mort, et il n'tait pas le moins brave des
Argiens, tu le sais. Je n'en ai pas t tmoin, et je ne l'ai
point vu, mais on dit qu'Antilokhos l'emportait sur tous, quand il
courait et quand il combattait.

Et le blond Mnlaos lui rpondit:

--  cher, tu parles comme un homme sage et plus g que toi
parlerait et agirait, comme le fils d'un sage pre. On reconnat
facilement l'illustre race d'un homme que le Kronin a honor,
qu'il a bien mari et qui est bien n. C'est ainsi qu'il a accord
tous les jours  Nestr de vieillir en paix dans sa demeure, au
milieu de fils sages et qui excellent par la lance. Mais retenons
les pleurs qui viennent de nous chapper. Souvenons-nous de notre
repas et versons de l'eau sur nos mains. Tlmakhos et moi, demain
matin, nous parlerons et nous nous entretiendrons.

Il parla ainsi, et Asphalin, fidle serviteur de l'illustre
Mnlaos, versa de l'eau sur leurs mains, et tous tendirent les
mains vers les mets placs devant eux.

Et alors Hln, fille de Zeus, eut une autre pense, et,
aussitt, elle versa dans le vin qu'ils buvaient un baume, le
npenths, qui donne l'oubli des maux. Celui qui aurait bu ce
mlange ne pourrait plus rpandre des larmes de tout un jour, mme
si sa mre et son pre taient morts, mme si on tuait devant lui
par l'airain son frre ou son fils bien-aim, et s'il le voyait de
ses yeux. Et la fille de Zeus possdait cette liqueur excellente
que lui avait donne Polydamna, femme de Ths, en Aigypti, terre
fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les
autres mortels. L tous les mdecins sont les plus habiles d'entre
les hommes, et ils sont de la race de Pain. Aprs l'avoir
prpar, Hln ordonna de verser le vin, et elle parla ainsi:

-- Atride Mnlaos, nourrisson de Zeus, certes, ceux-ci sont fils
d'hommes braves, mais Zeus dispense comme il le veut le bien et le
mal, car il peut tout. C'est pourquoi, maintenant, mangeons, assis
dans nos demeures, et charmons-nous par nos paroles. Je vous dirai
des choses qui vous plairont. Cependant, je ne pourrai raconter,
ni mme rappeler tous les combats du patient Odysseus, tant cet
homme brave a fait et support de travaux chez le peuple des
Troiens, l o les Akhaiens ont t accabls de misres. Se
couvrant lui-mme de plaies honteuses, les paules enveloppes de
vils haillons et semblable  un esclave, il entra dans la vaste
ville des guerriers ennemis, s'tant fait tel qu'un mendiant, et
bien diffrent de ce qu'il tait auprs des nefs des Akhaiens.
C'est ainsi qu'il entra dans la ville des Troiens, inconnu de
tous. Seule, je le reconnus et je l'interrogeais mais il me
rpondit avec ruse. Puis, je le baignai et je le parfumais
d'huile, et je le couvris de vtements, et je jurais un grand
serment, promettant de ne point rvler Odysseus aux Troiens avant
qu'il ft retourn aux nefs rapides et aux tentes. Et alors il me
dcouvrit tous les projets des Akhaiens. Et, aprs avoir tu avec
le long airain un grand nombre de Troiens, il retourna vers les
Argiens, leur rapportant beaucoup de secrets. Et les Troiennes
gmissaient lamentablement; mais mon esprit se rjouissait, car
dj j'avais dans mon coeur le dsir de retourner vers ma demeure,
et je pleurais sur la mauvaise destine qu'Aphrodit m'avait
faite, quand elle me conduisit, en me trompant, loin de la chre
terre de la patrie, et de ma fille, et de la chambre nuptiale, et
d'un mari qui n'est priv d'aucun don, ni d'intelligence, ni de
beaut.

Et le blond Mnlaos, lui rpondant, parla ainsi:

-- Tu as dit toutes ces choses, femme, comme il convient. Certes,
j'ai connu la pense et la sagesse de beaucoup de hros, et j'ai
parcouru beaucoup de pays, mais je n'ai jamais vu de mes yeux un
coeur tel que celui du patient Odysseus, ni ce que ce vaillant
homme fit et affronta dans le cheval bien travaill o nous tions
tous entrs, nous, les princes des Argiens, afin de porter le
meurtre et la kr aux Troiens. Et tu vins l, et sans doute un
dieu te l'ordonna qui voulut accorder la gloire aux Troiens, et
Diphobos semblable  un dieu te suivait. Et tu fis trois fois le
tour de l'embche creuse, en la frappant; et tu nommais les
princes des Danaens en imitant la voix des femmes de tous les
Argiens; et nous, moi, Diomds et le divin Odysseus, assis au
milieu, nous coutions ta voix. Et Diomds et moi nous voulions
sortir imptueusement plutt que d'couter de l'intrieur, mais
Odysseus nous arrta et nous retint malgr notre dsir. Et les
autres fils des Akhaiens restaient muets, et Antiklos, seul,
voulut te rpondre: mais Odysseus lui comprima la bouche de ses
mains robustes, et il sauva tous les Akhaiens; et il le contint
ainsi jusqu' ce que Pallas Athn t'et loigne.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Atride Mnlaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, cela
est triste, mais ces actions n'ont point loign de lui la
mauvaise mort, et mme si son coeur et t de fer. Mais conduis-
nous  nos lits, afin que nous jouissions du doux sommeil.

Il parla ainsi, et l'Argienne Hln ordonna aux servantes de
prparer les lits sous le portique, d'amasser des vtements beaux
et pourprs, de les couvrir de tapis et de recouvrir ceux-ci de
laines paisses. Et les servantes sortirent des demeures, portant
des torches dans leurs mains, et elles tendirent les lits, et un
hraut conduisit les htes. Et le hros Tlmakhos et l'illustre
fils de Nestr s'endormirent sous le portique de la maison. Et
l'Atride s'endormit au fond de la haute demeure, et Hln au
large pplos, la plus belle des femmes, se coucha auprs de lui.

Mais quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, le brave
Mnlaos se leva de son lit, mit ses vtements, suspendit une pe
aigu autour de ses paules et attacha de belles sandales  ses
pieds luisants. Et, semblable  un dieu, sortant de la chambre
nuptiale, il s'assit auprs de Tlmakhos et il lui parla:

-- Hros Tlmakhos, quelle ncessit t'a pouss vers la divine
Lakdaimn, sur le large dos de la mer? Est-ce un intrt public
ou priv? Dis-le-moi avec vrit.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Atride Mnlaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, je
viens afin que tu me dises quelque chose de mon pre. Ma maison
est ruine, mes riches travaux prissent. Ma demeure est pleine
d'hommes ennemis qui gorgent mes brebis grasses et mes boeufs aux
pieds flexibles et aux fronts sinueux. Ce sont les prtendants de
ma mre, et ils ont une grande insolence. C'est pourquoi,
maintenant, je viens  tes genoux, afin que, me parlant de la mort
lamentable de mon pre, tu me dises si tu l'as vue de tes yeux, ou
si tu l'as apprise d'un voyageur. Certes, une mre malheureuse l'a
enfant. Ne me trompe point pour me consoler, et par piti; mais
raconte-moi franchement tout ce que tu as vu. Je t'en supplie, si
jamais mon pre, le brave Odysseus, par la parole ou par l'action,
a tenu ce qu'il avait promis, chez le peuple des Troiens, o les
Akhaiens ont subi tant de misres, souviens-t'en et dis-moi la
vrit.

Et, avec un profond soupir, le blond Mnlaos lui rpondit:

--  dieux! certes, des lches veulent coucher dans le lit d'un
brave! Ainsi une biche a dpos dans le repaire d'un lion robuste
ses faons nouveau-ns et qui ttent, tandis qu'elle va patre sur
les hauteurs ou dans les valles herbues; et voici que le lion,
rentrant dans son repaire, tue misrablement tous les faons. Ainsi
Odysseus leur fera subir une mort misrable. Plaise au pre Zeus,
 Athn,  Apolln, qu'Odysseus se mle aux Prtendants tel qu'il
tait dans Lesbos bien btie, quand se levant pour lutter contre
le Philomlide, il le terrassa rudement. Tous les Akhaiens s'en
rjouirent. La vie des Prtendants serait brve et leurs noces
seraient amres! Mais les choses que tu me demandes en me
suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les
a dites le Vieillard vridique de la mer. Je te les dirai toutes
et je ne te cacherai rien.

Malgr mon dsir du retour, les dieux me retinrent en Aigypti,
parce que je ne leur avais point offert les hcatombes qui leur
taient dues. Les Dieux, en effet, ne veulent point que nous
oubliions leurs commandements. Et il y a une le, au milieu de la
mer onduleuse, devant l'Aigypti, et on la nomme Pharos, et elle
est loigne d'autant d'espace qu'une nef creuse, que le vent
sonore pousse en poupe, peut en franchir en un jour entier. Et
dans cette le il y a un port excellent d'o, aprs avoir puis
une eau profonde, on trane  la mer les nefs gales. L, les
dieux me retinrent vingt jours, et les vents marins ne soufflrent
point qui mnent les nefs sur le large dos de la mer. Et mes
vivres taient dj puiss, et l'esprit de mes hommes tait
abattu, quand une desse me regarda et me prit en piti, la fille
du Vieillard de la mer, de l'illustre Prteus, Eidoth. Et je
touchai son me, et elle vint au-devant de moi tandis que j'tais
seul, loin de mes compagnons qui, sans cesse, erraient autour de
l'le, pchant  l'aide des hameons recourbs, car la faim
tourmentait leur ventre. Et, se tenant prs de moi, elle parla
ainsi:

-- Tu es grandement insens,  tranger, ou tu as perdu l'esprit,
ou tu restes ici volontiers et tu te plais  souffrir, car,
certes, voici longtemps que tu es retenu dans l'le, et tu ne peux
trouver aucune fin  cela, et le coeur de tes compagnons s'puise.

Elle parla ainsi, et, lui rpondant aussitt, je dis:

-- Je te dirai avec vrit, qui que tu sois entre les desses, que
je ne reste point volontairement ici; mais je dois avoir offens
les Immortels qui habitent le large Ouranos. Dis-moi donc, car les
dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me retarde en
route et qui s'oppose  ce que je retourne en fendant la mer
poissonneuse.

Je parlais ainsi, et, aussitt, l'illustre desse me rpondit:

--  tranger, je te rpondrai avec vrit. C'est ici qu'habite le
vridique Vieillard de la mer, l'immortel Prteus Aigyptien qui
connat les profondeurs de toute la mer et qui est esclave de
Poseidan. On dit qu'il est mon pre et qu'il m'a engendre. Si tu
peux le saisir par ruse, il te dira ta route et comment tu
retourneras  travers la mer poissonneuse; et, de plus, il te
dira,  enfant de Zeus, si tu le veux, ce qui est arriv dans tes
demeures, le bien et le mal, pendant ton absence et ta route
longue et difficile.

Elle parla ainsi, et, aussitt, je lui rpondis:

-- Maintenant, explique-moi les ruses du Vieillard, de peur que,
me voyant, il me prvienne et m'chappe, car un dieu est difficile
 dompter pour un homme mortel.

Je parlais ainsi, et, aussitt, l'illustre desse me rpondit:

--  tranger, je te rpondrai avec vrit. Quand Hlios atteint
le milieu de l'Ouranos, alors le vridique Vieillard marin sort de
la mer, sous le souffle de Zphyros, et couvert d'une brume
paisse. tant sorti, il s'endort sous les grottes creuses. Autour
de lui, les phoques sans pieds de la belle Halosydn, sortant
aussi de la blanche mer, s'endorment, innombrables, exhalant
l'cre odeur de la mer profonde. Je te conduirai l, au lever de
la lumire, et je t'y placerai comme il convient, et tu choisiras
trois de tes compagnons parmi les plus braves qui sont sur tes
nefs aux bancs de rameurs. Maintenant, je te dirai toutes les
ruses du Vieillard.

D'abord il comptera et il examinera les phoques; puis, les ayant
spars par cinq, il se couchera au milieu d'eux comme un berger
au milieu d'un troupeau de brebis. Ds que vous le verrez presque
endormi, alors souvenez-vous de votre courage et de votre force,
et retenez-le malgr son dsir de vous chapper, et ses efforts.
Il se fera semblable  toutes les choses qui sont sur la terre,
aux reptiles,  l'eau, au feu ardent; mais retenez-le
vigoureusement et serrez-le plus fort. Mais quand il t'interrogera
lui-mme et que tu le verras tel qu'il tait endormi, n'use plus
de violence et lche le Vieillard. Puis,  Hros, demande-lui quel
dieu t'afflige, et il te dira comment retourner  travers la mer
poissonneuse.

Elle parla ainsi et sauta dans la mer agite. Et je retournai vers
mes nefs, l o elles taient tires sur la plage, et mon coeur
agitait de nombreuses penses tandis que j'allais. Puis, tant
arriv  ma nef et  la mer, nous prparmes le repas, et la nuit
divine survint, et alors nous nous endormmes sur le rivage de la
mer.

Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, je marchais
vers le rivage de la mer large, en suppliant les dieux; et je
conduisais trois de mes compagnons, me confiant le plus dans leur
courage. Pendant ce temps, la desse, tant sortie du large sein
de la mer, en apporta quatre peaux de phoques rcemment corchs,
et elle prpara une ruse contre son pre. Et elle s'tait assise,
nous attendant, aprs avoir creus des lits dans le sable marin.
Et nous vnmes auprs d'elle. Et elle nous plaa et couvrit chacun
de nous d'une peau. C'tait une embuscade trs dure, car l'odeur
affreuse des phoques nourris dans la mer nous affligeait
cruellement. Qui peut en effet coucher auprs d'un monstre marin?
Mais la desse nous servit trs utilement, et elle mit dans les
narines de chacun de nous l'ambroisie au doux parfum qui chassa
l'odeur des btes marines. Et nous attendmes, d'un esprit
patient, toute la dure du matin. Enfin, les phoques sortirent,
innombrables, de la mer, et vinrent se coucher en ordre le long du
rivage. Et, vers midi, le Vieillard sortit de la mer, rejoignit
les phoques gras, les compta, et nous les premiers parmi eux, ne
se doutant point de la ruse; puis, il se coucha lui-mme.
Aussitt, avec des cris, nous nous jetmes sur lui en l'entourant
de nos bras; mais le Vieillard n'oublia pas ses ruses adroites, et
il se changea d'abord en un lion  longue crinire, puis en
dragon, en panthre, en grand sanglier, en eau, en arbre au vaste
feuillage. Et nous le tenions avec vigueur et d'un coeur ferme;
mais quand le Vieillard plein de ruses se vit rduit, alors il
m'interrogea et il me dit:

-- Qui d'entre les dieux, fils d'Atreus, t'a instruit, afin que tu
me saisisses malgr moi? Que dsires-tu?

Il parla ainsi, et, lui rpondant, je lui dis:

-- Tu le sais, Vieillard. Pourquoi me tromper en m'interrogeant?
Depuis longtemps dj je suis retenu dans cette le, et je ne puis
trouver fin  cela, et mon coeur s'puise. Dis-moi donc, car les
dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me dtourne de
ma route et qui m'empche de retourner  travers la mer
poissonneuse?

Je parlai ainsi, et lui, me rpondant, dit:

-- Avant tout, tu devais sacrifier  Zeus et aux autres dieux,
afin d'arriver trs promptement dans ta patrie, en naviguant sur
la noire mer. Ta destine n'est point de revoir tes amis ni de
regagner ta demeure bien construite et la terre de la patrie,
avant que tu ne sois retourn vers les eaux du fleuve Aigyptos
tomb de Zeus, et que tu n'aies offert de sacres hcatombes aux
dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Alors les dieux
t'accorderont la route que tu dsires.

Il parla ainsi, et, aussitt, mon cher coeur se brisa parce qu'il
m'ordonnait de retourner en Aigypti,  travers la noire mer, par
un chemin long et difficile. Mais, lui rpondant, je parlai ainsi:

-- Je ferai toutes ces choses, Vieillard, ainsi que tu me le
recommandes; mais dis-moi, et rponds avec vrit, s'ils sont
revenus sains et saufs avec leurs nefs tous les Akhaiens que
Nestr et moi nous avions laisss en partant de Troi, ou si
quelqu'un d'entre eux a pri d'une mort soudaine, dans sa nef, ou
dans les bras de ses amis, aprs la guerre?

Je parlai ainsi, et, me rpondant, il dit:

-- Atride, ne m'interroge point, car il ne te convient pas de
connatre ma pense, et je ne pense pas que tu restes longtemps
sans pleurer, aprs avoir tout entendu. Beaucoup d'Akhaiens ont
t dompts, beaucoup sont vivants. Tu as vu toi-mme les choses
de la guerre. Deux chefs des Akhaiens cuirasss d'airain ont pri
au retour; un troisime est vivant et retenu au milieu de la mer
large. Aias a t dompt sur sa nef aux longs avirons. Poseidan
le conduisit d'abord vers les grandes roches de Gyras et le sauva
de la mer; et sans doute il et vit la mort, bien que ha
d'Athn, s'il n'et dit une parole impie et s'il n'et commis une
action mauvaise. Il dit que, malgr les dieux, il chapperait aux
grands flots de la mer. Et Poseidan entendit cette parole
orgueilleuse, et, aussitt, de sa main robuste saisissant le
trident, il frappa la roche de Gyras et la fendit en deux; et une
partie resta debout, et l'autre, sur laquelle Aias s'tait
rfugi, tomba et l'emporta dans la grande mer onduleuse. C'est
ainsi qu'il prit, ayant bu l'eau sale.

Ton frre vita la mort et il s'chappa sur sa nef creuse, et la
vnrable Hr le sauva; mais  peine avait-il vu le haut cap des
Maliens, qu'une tempte, l'ayant saisi, l'emporta, gmissant, 
l'extrmit du pays o Thyests habitait autrefois, et o habitait
alors le Thyestade Aigisthos. L, le retour paraissait sans
danger, et les dieux firent changer les vents et regagnrent leurs
demeures. Et Agamemnn, joyeux, descendit sur la terre de la
patrie, et il la baisait, et il versait des larmes abondantes
parce qu'il l'avait revue avec joie. Mais une sentinelle le vit du
haut d'un rocher o le tratre Aigisthos l'avait place, lui ayant
promis en rcompense deux talents d'or. Et, de l, elle veillait
depuis toute une anne, de peur que l'Atride arrivt en secret et
se souvint de sa force et de son courage. Et elle se hta d'aller
l'annoncer, dans ses demeures, au prince des peuples. Aussitt
Aigisthos mdita une embche ruse, et il choisit, parmi le
peuple, vingt hommes trs braves, et il les plaa en embuscade,
et, d'un autre ct, il ordonna de prparer un repas. Et lui-mme
il invita, mditant de honteuses actions, le prince des peuples
Agamemnn  le suivre avec ses chevaux et ses chars. Et il mena
ainsi  la mort l'Atride imprudent, et il le tua pendant le
repas, comme on gorge un boeuf  l'table. Et aucun des
compagnons d'Agamemnn ne fut sauv, ni mme ceux d'Aigisthos; et
tous furent gorgs dans la demeure royale.

Il parla ainsi, et ma chre me fut brise aussitt, et je
pleurais couch sur le sable, et mon coeur ne voulait plus vivre
ni voir la lumire de Hlios. Mais, aprs que je me fus rassasi
de pleurer, le vridique Vieillard de la mer me dit:

-- Ne pleure point davantage, ni plus longtemps, sans agir, fils
d'Atreus, car il n'y a en cela nul remde; mais tente plutt trs
promptement de regagner la terre de la patrie. Ou tu saisiras
Aigisthos encore vivant, ou Orests, te prvenant, l'aura tu, et
tu seras prsent au repas funbre.

Il parla ainsi, et, dans ma poitrine, mon coeur et mon esprit
gnreux, quoique tristes, se rjouirent de nouveau, et je lui dis
ces paroles ailes:

-- Je connais maintenant la destine de ceux-ci mais nomme-moi le
troisime, celui qui, vivant ou mort, est retenu au milieu de la
mer large. Je veux le connatre, quoique plein de tristesse.

Je parlai ainsi, et, me rpondant, il dit:

-- C'est le fils de Laerts qui avait ses demeures dans Ithak. Je
l'ai vu versant des larmes abondantes dans l'le et dans les
demeures de la nymphe Kalyps qui le retient de force; et il ne
peut regagner la terre de la patrie. Il n'a plus en effet de nefs
armes d'avirons ni de compagnons qui puissent le reconduire sur
le large dos de la mer. Pour toi,  divin Mnlaos, ta destine
n'est point de subir la Moire et la mort dans Argos nourrice de
chevaux; mais les dieux t'enverront dans la prairie lysienne, aux
bornes de la terre, l o est le blond Rhadamanthos. L, il est
trs facile aux hommes de vivre. Ni neige, ni longs hivers, ni
pluie; mais toujours le Fleuve Okanos envoie les douces haleines
de Zphyros, afin de rafrachir les hommes. Et ce sera ta
destine, parce que tu possdes Hln et que tu es gendre de
Zeus.

-- Il parla ainsi, et il plongea dans la mer cumeuse. Et je
retournai vers mes nefs avec mes divins compagnons. Et mon coeur
agitait de nombreuses penses tandis que je marchais. tant
arrivs  ma nef et  la mer, nous prparmes le repas, et la nuit
solitaire survint, et nous nous endormmes sur le rivage de la
mer. Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, nous
tranmes nos nefs  la mer divine. Puis, dressant les mts et
dployant les voiles des nefs gales, mes compagnons s'assirent
sur les bancs de rameurs, et tous, assis en ordre, frapprent de
leurs avirons la mer cumeuse. Et j'arrtai de nouveau mes nefs
dans le fleuve Aigyptos tomb de Zeus, et je sacrifiais de saintes
hcatombes. Et, aprs avoir apais la colre des dieux qui vivent
toujours, j'levai un tombeau  Agamemnn, afin que sa gloire se
rpandt au loin. Ayant accompli ces choses, je retournai, et les
dieux m'envoyrent un vent propice et me ramenrent promptement
dans la chre patrie. Maintenant, reste dans mes demeures jusqu'au
onzime ou au douzime jour; et, alors, je te renverrai dignement,
et je te ferai des prsents splendides, trois chevaux et un beau
char; et je te donnerai aussi une belle coupe afin que tu fasses
des libations aux dieux immortels et que tu te souviennes toujours
de moi.

Et le sage Tlmakhos lui rpondit:

-- Atride, ne me retiens pas ici plus longtemps. Certes, je
consumerais toute une anne assis auprs de toi, que je n'aurais
le regret ni de ma demeure, ni de mes parents, tant je suis
profondment charm de tes paroles et de tes discours; mais dj
je suis un souci pour mes compagnons dans la divine Pylos, et tu
me retiens longtemps ici. Mais que le don, quel qu'il soit, que tu
dsires me faire, puisse tre emport et conserv. Je ne conduirai
point de chevaux dans Ithak, et je te les laisserai ici dans
l'abondance. Car tu possdes de vastes plaines o croissent
abondamment le lotos, le souchet et le froment, et l'avoine et
l'orge. Dans Itakh il n'y a ni routes pour les chars, ni
prairies; elle nourrit plutt les chvres que les chevaux et plat
mieux aux premires. Aucune des les qui s'inclinent  la mer
n'est grande, ni munie de prairies, et Ithak par-dessus toutes.

Il parla ainsi, et le brave Mnlaos rit, et il lui prit la main,
et il lui dit:

-- Tu es d'un bon sang, cher enfant, puisque tu parles ainsi. Je
changerai ce prsent, car je le puis. Parmi tous les trsors qui
sont dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus
prcieux. Je te donnerai un beau kratre tout en argent et dont
les bords sont orns d'or. C'est l'ouvrage de Hphaistos, et le
hros illustre, roi des Sidnes, quand il me reut dans sa
demeure,  mon retour, me le donna; et je veux te le donner.

Et ils se parlaient ainsi, et les convives revinrent dans la
demeure du roi divin. Et ils amenaient des brebis, et ils
apportaient le vin qui donne la vigueur; et les pouses aux belles
bandelettes apportaient le pain. Et ils prparaient ainsi le repas
dans la demeure.

Mais les prtendants, devant la demeure d'Odysseus, se plaisaient
 lancer les disques  courroies de peau de chvre sur le pav
orn o ils dployaient d'habitude leur insolence. Antinoos et
Eurymakhos semblable  un Dieu y taient assis, et c'taient les
chefs des prtendants et les plus braves d'entre eux. Et Nomn,
fils de Phronios, s'approchant d'eux, dit  Antinoos:

-- Antinoos, savons-nous, ou non, quand Tlmakhos revient de la
sablonneuse Pylos? Il est parti, emmenant ma nef dont j'ai besoin
pour aller dans la grande lis, o j'ai douze cavales et de
patients mulets encore indompts dont je voudrais mettre quelques-
uns sous le joug.

Il parla ainsi, et tous restrent stupfaits, car ils ne pensaient
pas que Tlmakhos ft parti pour la Nlienne Pylos, mais ils
croyaient qu'il tait dans les champs, auprs des brebis ou du
berger. Et, aussitt, Antinoos, fils d'Eupeiths, lui dit:

-- Dis-moi avec vrit quand il est parti, et quels jeunes hommes
choisis dans Ithak l'ont suivi. Sont-ce des mercenaires ou ses
esclaves? Ils ont donc pu faire ce voyage! Dis-moi ceci avec
vrit, afin que je sache s'il t'a pris ta nef noire par force et
contre ton gr, ou si, t'ayant persuad par ses paroles, tu la lui
as donne volontairement.

Et le fils de Phronios, Nomn, lui rpondit:

-- Je la lui ai donne volontairement. Comment aurais-je fait
autrement? Quand un tel homme, ayant tant de soucis, adresse une
demande, il est difficile de refuser. Les jeunes hommes qui l'ont
suivi sont des ntres et les premiers du peuple, et j'ai reconnu
que leur chef tait Mentr, ou un dieu qui est tout semblable 
lui; car j'admire ceci: j'ai vu le divin Mentr, hier, au matin,
et cependant il tait parti sur la nef pour Pylos!

Ayant ainsi parl, il regagna la demeure de son pre. Et l'esprit
gnreux des deux hommes fut troubl. Et les prtendants
s'assirent ensemble, se reposant de leurs jeux. Et le fils
d'Eupeiths, Antinoos, leur parla ainsi, plein de tristesse, et
une noire colre emplissait son coeur, et ses yeux taient comme
des feux flambants:

--  dieux! voici une grande action orgueilleusement accomplie, ce
dpart de Tlmakhos! Nous disions qu'il n'en serait rien, et cet
enfant est parti tmrairement, malgr nous, et il a tran une
nef  la mer, aprs avoir choisi les premiers parmi le peuple! Il
a commenc, et il nous rserve des calamits,  moins que Zeus ne
rompe ses forces avant qu'il nous porte malheur. Mais donnez-moi
promptement une nef rapide et vingt compagnons, afin que je lui
tende une embuscade  son retour, dans le dtroit d'Ithak et de
l'pre Samos; et,  cause de son pre, il aura couru la mer pour
sa propre ruine.

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et donnrent des ordres, et
aussitt ils se levrent pour entrer dans la demeure d'Odysseus.

Mais Pnlopia ne fut pas longtemps sans connatre leurs paroles
et ce qu'ils agitaient dans leur esprit, et le hraut Mdn, qui
les avait entendus, le lui dit, tant au seuil de la cour, tandis
qu'ils ourdissaient leur dessein  l'intrieur. Et il se hta
d'aller l'annoncer par les demeures  Pnlopia. Et comme il
paraissait sur le seuil, Pnlopia lui dit:

-- Hraut, pourquoi les illustres prtendants t'envoient-ils? Est-
ce pour dire aux servantes du divin Odysseus de cesser de
travailler afin de prparer leur repas? Si, du moins, ils ne me
recherchaient point en mariage, s'ils ne s'entretenaient point ici
ni ailleurs, si, enfin, ils prenaient ici leur dernier repas! Vous
qui vous tes rassembls pour consumer tous les biens et la
richesse du sage Tlmakhos, n'avez-vous jamais entendu dire par
vos pres, quand vous tiez enfants, quel tait Odysseus parmi vos
parents? Il n'a jamais trait personne avec iniquit, ni parl
injurieusement en public, bien que ce soit le droit des rois
divins de har l'un et d'aimer l'autre; mais lui n'a jamais
violent un homme. Et votre mauvais esprit et vos indignes actions
apparaissent, et vous n'avez nulle reconnaissance des bienfaits
reus.

Et Mdn plein de sagesse lui rpondit:

Plt aux dieux, reine, que tu subisses maintenant tes pires
malheurs! mais les prtendants mditent un dessein plus
pernicieux. Que le Kronin ne l'accomplisse pas! Ils veulent tuer
Tlmakhos avec l'airain aigu,  son retour dans sa demeure; car
il est parti, afin de s'informer de son pre, pour la sainte Pylos
et la divine Lakdaimn.

Il parla ainsi, et les genoux de Pnlopia et son cher coeur
furent briss, et longtemps elle resta muette, et ses yeux
s'emplirent de larmes, et sa tendre voix fut haletante, et, lui
rpondant, elle dit enfin:

-- Hraut, pourquoi mon enfant est-il parti? O tait la ncessit
de monter sur les nefs rapides qui sont pour les hommes les
chevaux de la mer et qui traversent les eaux immenses? Veut-il que
son nom mme soit oubli parmi les hommes?

Et Mdn plein de sagesse lui rpondit

-- Je ne sais si un dieu l'a pouss, ou s'il est all de lui-mme
vers Pylos, afin de s'informer si son pre revient ou s'il est
mort.

Ayant ainsi parl, il sortit de la demeure d'Odysseus. Et une
douleur dchirante enveloppa l'me de Pnlopia, et elle ne put
mme s'asseoir sur ses siges, quoiqu'ils fussent nombreux dans la
maison; mais elle s'assit sur le seuil de la belle chambre
nuptiale, et elle gmit misrablement, et, de tous cts, les
servantes jeunes et vieilles, qui taient dans la demeure,
gmissaient aussi.

Et Pnlopia leur dit en pleurant:

-- coutez, amies! les Olympiens m'ont accable de maux entre
toutes les femmes nes et nourries avec moi. J'ai perdu d'abord
mon brave mari au coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les
Danaens, illustre, et dont la gloire s'est rpandue dans la grande
Hellas et tout Argos; et maintenant voici que les temptes ont
emport obscurment mon fils bien-aim loin de ses demeures, sans
que j'aie appris son dpart! Malheureuses! aucune de vous n'a
song dans son esprit  me faire lever de mon lit, bien que
sachant, certes, qu'il allait monter sur une nef creuse et noire.
Si j'avais su qu'il se prparait  partir, ou il serait rest
malgr son dsir, ou il m'et laisse morte dans cette demeure.
Mais qu'un serviteur appelle le vieillard Dolios, mon esclave, que
mon pre me donna quand je vins ici, et qui cultive mon verger,
afin qu'il aille dire promptement toutes ces choses  Laerts, et
que celui-ci prenne une rsolution dans son esprit, et vienne en
deuil au milieu de ce peuple qui veut dtruire sa race et celle du
divin Odysseus.

Et la bonne nourrice Euryklia lui rpondit:

-- Chre nymphe, tue-moi avec l'airain cruel ou garde-moi dans ta
demeure! Je ne te cacherai rien. Je savais tout, et je lui ai
port tout ce qu'il m'a demand, du pain et du vin. Et il m'a fait
jurer un grand serment que je ne te dirais rien avant le douzime
jour, si tu ne le demandais pas, ou si tu ignorais son dpart. Et
il craignait qu'en pleurant tu blessasses ton beau corps. Mais
baigne-toi et revts de purs vtements, et monte dans la haute
chambre avec tes femmes. L, supplie Athn, fille de Zeus
temptueux, afin qu'elle sauve Tlmakhos de la mort. N'afflige
point un vieillard. Je ne pense point que la race de l'Arkeisiade
soit hae des dieux heureux. Mais Odysseus ou Tlmakhos possdera
encore ces hautes demeures et ces champs fertiles.

Elle parla ainsi, et la douleur de Pnlopia cessa, et ses larmes
s'arrtrent. Elle se baigna, se couvrit de purs vtements, et,
montant dans la chambre haute avec ses femmes, elle rpandit les
orges sacres d'une corbeille et supplia Athn:

-- Entends-moi, fille indompte de Zeus temptueux. Si jamais,
dans ses demeures, le subtil Odysseus a brl pour toi les cuisses
grasses des boeufs et des agneaux, souviens-t'en et garde-moi mon
cher fils. Romps le mauvais dessein des insolents prtendants.
Elle parla ainsi en gmissant, et la desse entendit sa prire.

Et les prtendants s'agitaient tumultueusement dans les salles
dj noires. Et chacun de ces jeunes hommes insolents disait:

-- Dj la reine, dsire par beaucoup, prpare, certes, nos
noces, et elle ne sait pas que le meurtre de son fils est proche.

Chacun d'eux parlait ainsi, mais elle connaissait leurs desseins,
et Antinoos leur dit:

-- Insenss! cessez tous ces paroles tmraires, de peur qu'on les
rpte  Pnlopia; mais levons-nous, et accomplissons en silence
ce que nous avons tous approuv dans notre esprit.

Il parla ainsi, et il choisit vingt hommes trs braves qui se
htrent vers le rivage de la mer et la nef rapide. Et ils
tranrent d'abord la nef  la mer, tablirent le mt et les
voiles dans la nef noire, et lirent comme il convenait les
avirons avec des courroies. Puis, ils tendirent les voiles
blanches, et leurs braves serviteurs leur apportrent des armes.
Enfin, s'tant embarqus, ils poussrent la nef au large et ils
prirent leur repas, en attendant la venue de Hespros.

Mais, dans la chambre haute, la sage Pnlopia s'tait couche,
n'ayant mang ni bu, et se demandant dans son esprit si son
irrprochable fils viterait la mort, ou s'il serait dompt par
les orgueilleux prtendants. Comme un lion entour par une foule
d'hommes s'agite, plein de crainte, dans le cercle perfide, de
mme le doux sommeil saisit Pnlopia tandis qu'elle roulait en
elle-mme toutes ces penses. Et elle s'endormit, et toutes ses
peines disparurent.

Alors la desse aux yeux clairs, Athn, eut une autre pense, et
elle forma une image semblable  Iphthim,  la fille du magnanime
Ikarios, qu'Eumlos qui habitait Phr avait pouse. Et Athn
l'envoya dans la demeure du divin Odysseus, afin d'apaiser les
peines et les larmes de Pnlopia qui se lamentait et pleurait.
Et l'image entra dans la chambre nuptiale le long de la courroie
du verrou, et, se tenant au-dessus de sa tte, elle lui dit:

-- Tu dors, Pnlopia, afflige dans ton cher coeur; mais les
dieux qui vivent toujours ne veulent pas que tu pleures, ni que tu
sois triste, car ton fils reviendra, n'ayant jamais offens les
dieux.

Et la sage Pnlopia, doucement endormie aux portes des Songes,
lui rpondit:

--  soeur, pourquoi es-tu venue ici, o je ne t'avais encore
jamais vue, tant la demeure est loigne o tu habites? Pourquoi
m'ordonnes-tu d'apaiser les maux et les peines qui me tourmentent
dans l'esprit et dans l'me? J'ai perdu d'abord mon brave mari au
coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les Danaens,
illustre, et dont la gloire s'est rpandue dans la grande Hellas
et tout Argos; et, maintenant, voici que mon fils bien-aim est
parti sur une nef creuse, l'insens! sans exprience des travaux
et des discours. Et je pleure sur lui plus que sur son pre; et je
tremble, et je crains qu'il souffre chez le peuple vers lequel il
est all, ou sur la mer. De nombreux ennemis lui tendent des
embches et veulent le tuer avant qu'il revienne dans la terre de
la patrie.

Et la vague image lui rpondit:

-- Prends courage, et ne redoute rien dans ton esprit. Il a une
compagne telle que les autres hommes en souhaiteraient volontiers,
car elle peut tout. C'est Pallas Athn, et elle a compassion de
tes gmissements, et, maintenant, elle m'envoie te le dire.

Et la sage Pnlopia lui rpondit:

-- Si tu es desse, et si tu as entendu la voix de la desse,
parle-moi du malheureux Odysseus. Vit-il encore quelque part, et
voit-il la lumire de Hlios, ou est-il mort et dans les demeures
d'Aids?

Et la vague image lui rpondit:

-- Je ne te dirai rien de lui. Est-il vivant ou mort?

Il ne faut point parler de vaines paroles.

En disant cela, elle s'vanouit le long du verrou dans un souffle
de vent. Et la fille d'Ikarios se rveilla, et son cher coeur se
rjouit parce qu'un songe vridique lui tait survenu dans l'ombre
de la nuit.

Et les prtendants naviguaient sur les routes humides, mditant
dans leur esprit le meurtre cruel de Tlmakhos. Et il y a une le
au milieu de la mer pleine de rochers, entre Ithak et l'pre
Samos, Astris, qui n'est pas grande, mais o se trouvent pour les
nefs des ports ayant une double issue. C'est l que s'arrtrent
les Akhaiens embusqus.


5.

Es sortait du lit de l'illustre Tithn, afin de porter la lumire
aux Immortels et aux mortels. Et les dieux taient assis en
conseil, et au milieu d'eux tait Zeus qui tonne dans les hauteurs
et dont la puissance est la plus grande. Et Athn leur rappelait
les nombreuses traverses d'Odysseus. Et elle se souvenait de lui
avec tristesse parce qu'il tait retenu dans les demeures d'une
Nymphe:

-- Pre Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, craignez
qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni doux, ni clment,
mais que, loin d'avoir des penses quitables, il soit dur et
injuste, si nul ne se souvient du divin Odysseus parmi ceux sur
lesquels il a rgn comme un pre plein de douceur. Voici qu'il
est tendu, subissant des peines cruelles, dans l'le et dans les
demeures de la Nymphe Kalyps qui le retient de force, et il ne
peut retourner dans la terre de la patrie, car il n'a ni nefs
armes d'avirons, ni compagnons, qui puissent le conduire sur le
vaste dos de la mer. Et voici maintenant qu'on veut tuer son fils
bien-aim  son retour dans ses demeures, car il est parti, afin
de s'informer de son pre, pour la divine Pylos et l'illustre
Lakdaimn.

Et Zeus qui amasse les nues lui rpondit:

-- Mon enfant, quelle parole s'est chappe d'entre tes dents?
N'as-tu point dlibr toi-mme dans ton esprit pour qu'Odysseus
revint et se venget? Conduis Tlmakhos avec soin, car tu le
peux, afin qu'il retourne sain et sauf dans la terre de la patrie,
et les prtendants reviendront sur leur nef.

Il parla ainsi, et il dit  Hermias, son cher fils:

-- Hermias, qui es le messager des dieux, va dire  la Nymphe aux
beaux cheveux que nous avons rsolu le retour d'Odysseus. Qu'elle
le laisse partir. Sans qu'aucun dieu ou qu'aucun homme mortel le
conduise, sur un radeau uni par des liens, seul, et subissant de
nouvelles douleurs, il parviendra le vingtime jour  la fertile
Skhri, terre des Phaiakiens qui descendent des Dieux. Et les
Phaiakiens, dans leur esprit, l'honoreront comme un dieu, et ils
le renverront sur une nef dans la chre terre de la patrie, et ils
lui donneront en abondance de l'airain, de l'or et des vtements,
de sorte qu'Odysseus n'en et point rapport autant de Troi, s'il
tait revenu sain et sauf, ayant reu sa part du butin. Ainsi sa
destine est de revoir ses amis et de rentrer dans sa haute
demeure et dans la terre de la patrie.

Il parla ainsi, et le messager-tueur d'Argos obit. Et il attacha
aussitt  ses pieds de belles sandales, immortelles et d'or, qui
le portaient, soit au-dessus de la mer, soit au-dessus de la terre
immense, pareil au souffle du vent. Et il prit aussi la baguette 
l'aide de laquelle il charme les yeux des hommes, ou il les
rveille, quand il le veut. Tenant cette baguette dans ses mains,
le puissant Tueur d'Argos, s'envolant vers la Piri, tomba de
l'Aithr sur la mer et s'lana, rasant les flots, semblable  la
mouette qui, autour des larges golfes de la mer indompte, chasse
les poissons et plonge ses ailes robustes dans l'cume sale.
Semblable  cet oiseau, Herms rasait les flots innombrables.

Et, quand il fut arriv  l'le lointaine, il passa de la mer
bleue sur la terre, jusqu' la vaste grotte que la nymphe aux
beaux cheveux habitait, et o il la trouva. Et un grand feu
brlait au foyer, et l'odeur du cdre et du thuia ardents
parfumait toute l'le. Et la nymphe chantait d'une belle voix,
tissant une toile avec une navette d'or. Et une fort verdoyante
environnait la grotte, l'aune, le peuplier et le cyprs odorant,
o les oiseaux qui dploient leurs ailes faisaient leurs nids: les
chouettes, les perviers et les bavardes corneilles de mer qui
s'inquitent toujours des flots. Et une jeune vigne, dont les
grappes mrissaient, entourait la grotte, et quatre cours d'eau
limpide, tantt voisins, tantt allant  et l, faisaient verdir
de molles prairies de violettes et d'aches. Mme si un immortel
s'en approchait, il admirerait et serait charm dans son esprit.
Et le puissant messager-tueur d'Argos s'arrta et, ayant tout
admir dans son esprit, entra aussitt dans la vaste grotte.

Et l'illustre desse Kalyps le reconnut, car les dieux immortels
ne sont point inconnus les uns aux autres, mme quand ils
habitent, chacun, une demeure lointaine. Et Herms ne vit pas dans
la grotte le magnanime Odysseus, car celui-ci pleurait, assis sur
le rivage; et, dchirant son coeur de sanglots et de gmissements,
il regardait la mer agite et versait des larmes. Mais l'illustre
desse Kalyps interrogea Hermias, tant assise sur un thrne
splendide:

-- Pourquoi es-tu venu vers moi, Hermias  la baguette d'or,
vnrable et cher, que je n'ai jamais vu ici? Dis ce que tu
dsires. Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis et si
cela est possible. Mais suis-moi, afin que je t'offre les mets
hospitaliers.

Ayant ainsi parl, la desse dressa une table en la couvrant
d'ambroisie et mla le rouge nektar. Et le messager-tueur d'Argos
but et mangea, et quand il eut achev son repas et satisfait son
me, il dit  la desse:

-- Tu me demandes pourquoi un dieu vient vers toi, desse; je te
rpondrai avec vrit, comme tu le dsires. Zeus m'a ordonn de
venir, malgr moi, car qui parcourrait volontiers les immenses
eaux sales o il n'y a aucune ville d'hommes mortels qui font des
sacrifices aux dieux et leur offrent de saintes hcatombes? Mais
il n'est point permis  tout autre dieu de rsister  la volont
de Zeus temptueux. On dit qu'un homme est auprs de toi, le plus
malheureux de tous les hommes qui ont combattu pendant neuf ans
autour de la ville de Priamos, et qui l'ayant saccage dans la
dixime anne, montrent sur leurs nefs pour le retour. Et ils
offensrent Athn, qui souleva contre eux le vent, les grands
flots et le malheur. Et tous les braves compagnons d'Odysseus
prirent, et il fut lui-mme jet ici par le vent et les flots.
Maintenant, Zeus t'ordonne de le renvoyer trs promptement, car sa
destine n'est point de mourir loin de ses amis, mais de les
revoir et de rentrer dans sa haute demeure et dans la terre de la
patrie.

Il parla ainsi, et l'illustre desse Kalyps frmit, et, lui
rpondant, elle dit en paroles ailes:

-- Vous tes injustes,  dieux, et les plus jaloux des autres
dieux, et vous enviez les desses qui dorment ouvertement avec les
hommes qu'elles choisissent pour leurs chers maris. Ainsi, quand
s aux doigts ross enleva Orin, vous ftes jaloux d'elle, 
dieux qui vivez toujours, jusqu' ce que la chaste Artmis au
thrne d'or et tu Orin de ses douces flches, dans Ortygi;
ainsi, quand Dmtr aux beaux cheveux, cdant  son me, s'unit
d'amour  Iasin sur une terre rcemment laboure, Zeus, l'ayant
su aussitt, le tua en le frappant de la blanche foudre; ainsi,
maintenant, vous m'enviez,  dieux, parce que je garde auprs de
moi un homme mortel que j'ai sauv et recueilli seul sur sa
carne, aprs que Zeus eut fendu d'un jet de foudre sa nef rapide
au milieu de la mer sombre. Tous ses braves compagnons avaient
pri, et le vent et les flots l'avaient pouss ici. Et je l'aimai
et je le recueillis, et je me promettais de le rendre immortel et
de le mettre pour toujours  l'abri de la vieillesse. Mais il
n'est point permis  tout autre dieu de rsister  la volont de
Zeus temptueux. Puisqu'il veut qu'Odysseus soit de nouveau errant
sur la mer agite, soit; mais je ne le renverrai point moi-mme,
car je n'ai ni nefs armes d'avirons, ni compagnons qui le
reconduisent sur le vaste dos de la mer. Je lui rvlerai
volontiers et ne lui cacherai point ce qu'il faut faire pour qu'il
parvienne sain et sauf dans la terre de la patrie.

Et le messager tueur d'Argos lui rpondit aussitt:

-- Renvoie-le ds maintenant, afin d'viter la colre de Zeus, et
de peur qu'il s'enflamme contre toi  l'avenir.

Ayant ainsi parl, le puissant Tueur d'Argos s'envola, et la
vnrable nymphe, aprs avoir reu les ordres de Zeus, alla vers
le magnanime Odysseus. Et elle le trouva assis sur le rivage, et
jamais ses yeux ne tarissaient de larmes, et sa douce vie se
consumait  gmir dans le dsir du retour, car la nymphe n'tait
point aime de lui. Certes, pendant la nuit, il dormait contre sa
volont dans la grotte creuse, sans dsir, auprs de celle qui le
dsirait; mais, le jour, assis sur les rochers et sur les rivages,
il dchirait son coeur par les larmes, les gmissements et les
douleurs, et il regardait la mer indompte en versant des larmes.

Et l'illustre desse, s'approchant, lui dit:

-- Malheureux, ne te lamente pas plus longtemps ici, et ne consume
point ta vie, car je vais te renvoyer promptement. Va! fais un
large radeau avec de grands arbres tranchs par l'airain, et pose
par-dessus un banc trs lev, afin qu'il te porte sur la mer
sombre. Et j'y placerai moi-mme du pain, de l'eau et du vin rouge
qui satisferont ta faim, et je te donnerai des vtements, et je
t'enverrai un vent propice afin que tu parviennes sain et sauf
dans la terre de la patrie, si les dieux le veulent ainsi qui
habitent le large Ouranos et qui sont plus puissants que moi par
l'intelligence et la sagesse.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus frmit et il lui
dit en paroles ailes:

-- Certes, tu as une autre pense, desse, que celle de mon
dpart, puisque tu m'ordonnes de traverser sur un radeau les
grandes eaux de la mer, difficiles et effrayantes, et que
traversent  peine les nefs gales et rapides se rjouissant du
souffle de Zeus. Je ne monterai point, comme tu le veux, sur un
radeau,  moins que tu ne jures par le grand serment des dieux que
tu ne prpares point mon malheur et ma perte.

Il parla ainsi, et l'illustre desse Kalyps rit, et elle le
caressa de la main, et elle lui rpondit:

-- Certes, tu es menteur et rus, puisque tu as pens et parl
ainsi. Que Gaia le sache, et le large Ouranos suprieur, et l'eau
souterraine de Styx, ce qui est le plus grand et le plus terrible
serment des dieux heureux, que je ne prpare ni ton malheur, ni ta
perte. Je t'ai offert et conseill ce que je tenterais pour moi-
mme, si la ncessit m'y contraignait. Mon esprit est quitable,
et je n'ai point dans ma poitrine un coeur de fer, mais
compatissant.

Ayant ainsi parl, l'illustre desse le prcda promptement, et il
allait sur les traces de la desse. Et tous deux parvinrent  la
grotte creuse. Et il s'assit sur le thrne d'o s'tait lev
Hermias et la Nymphe plaa devant lui les choses que les hommes
mortels ont coutume de manger et de boire. Elle-mme s'assit
auprs du divin Odysseus, et les servantes placrent devant elle
l'ambroisie et le nektar. Et tous deux tendirent les mains vers
les mets placs devant eux; et quand ils eurent assouvi la faim et
la soif, l'illustre desse Kalyps commena de parler:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ainsi, tu veux donc retourner
dans ta demeure et dans la chre terre de la patrie? Cependant,
reois mon salut. Si tu savais dans ton esprit combien de maux il
est dans ta destine de subir avant d'arriver  la terre de la
patrie, certes, tu resterais ici avec moi, dans cette demeure, et
tu serais immortel, bien que tu dsires revoir ta femme que tu
regrettes tous les jours. Et certes, je me glorifie de ne lui tre
infrieure ni par la beaut, ni par l'esprit, car les mortelles ne
peuvent lutter de beaut avec les immortelles.

Et le subtil Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- Vnrable desse, ne t'irrite point pour cela contre moi. Je
sais en effet que la sage Pnlopia t'est bien infrieure en
beaut et majest. Elle est mortelle, et tu ne connatras point la
vieillesse; et, cependant, je veux et je dsire tous les jours
revoir le moment du retour et regagner ma demeure. Si quelque dieu
m'accable encore de maux sur la sombre mer, je les subirai avec un
coeur patient. J'ai dj beaucoup souffert sur les flots et dans
la guerre; que de nouvelles misres m'arrivent, s'il le faut.

Il parla ainsi, et Hlios tomba et les tnbres survinrent; et
tous deux, se retirant dans le fond de la grotte creuse, se
charmrent par l'amour, couchs ensemble. Et quand s aux doigts
ross, ne au matin, apparut, aussitt Odysseus revtit sa tunique
et son manteau, et la nymphe se couvrit d'une grande robe blanche,
lgre et gracieuse; et elle mit autour de ses reins une belle
ceinture d'or, et, sur sa tte, un voile. Enfin, prparant le
dpart du magnanime Odysseus, elle lui donna une grande hache
d'airain, bien en main,  deux tranchants et au beau manche fait
de bois d'olivier. Et elle lui donna ensuite une doloire aiguise.
Et elle le conduisit  l'extrmit de l'le o croissaient de
grands arbres, des aunes, des peupliers et des pins qui
atteignaient l'Ouranos, et dont le bois sec flotterait plus
lgrement. Et, lui ayant montr le lieu o les grands arbres
croissaient, l'illustre desse Kalyps retourna dans sa demeure.

Et aussitt Odysseus trancha les arbres et fit promptement son
travail. Et il en abattit vingt qu'il brancha, quarrit et aligna
au cordeau. Pendant ce temps l'illustre desse Kalyps apporta des
tarires; et il pera les bois et les unit entre eux, les liant
avec des chevilles et des cordes. Aussi grande est la cale d'une
nef de charge que construit un excellent ouvrier, aussi grand
tait le radeau construit par Odysseus. Et il leva un pont qu'il
fit avec des ais pais; et il tailla un mt auquel il attacha
l'antenne. Puis il fit le gouvernail, qu'il munit de claies de
saule afin qu'il rsistt au choc des flots; puis il amassa un
grand lest. Pendant ce temps, l'illustre desse Kalyps apporta de
la toile pour faire les voiles, et il les fit habilement et il les
lia aux antennes avec des cordes. Puis il conduisit le radeau  la
mer large,  l'aide de leviers. Et le quatrime jour tout le
travail tait achev; et le cinquime jour la divine Kalyps le
renvoya de l'le, l'ayant baign et couvert de vtements parfums.
Et la desse mit sur le radeau une outre de vin noir, puis une
outre plus grande pleine d'eau, puis elle lui donna, dans un sac
de cuir, une grande quantit de vivres fortifiants, et elle lui
envoya un vent doux et propice.

Et le divin Odysseus, joyeux, dploya ses voiles au vent propice;
et, s'tant assis  la barre, il gouvernait habilement, sans que
le sommeil fermt ses paupires. Et il contemplait les Pliades,
et le Bouvier qui se couchait, et l'Ourse qu'on nomme le Chariot,
et qui tourne en place en regardant Orin, et, seule, ne touche
point les eaux de l'Okanos. L'illustre desse Kalyps lui avait
ordonn de naviguer en la laissant toujours  gauche. Et, pendant
dix-sept jours, il fit route sur la mer, et, le dix-huitime,
apparurent les monts boiss de la terre des Phaiakiens. Et cette
terre tait proche, et elle lui apparaissait comme un bouclier sur
la mer sombre.

Et le puissant qui branle la terre revenait du pays des
Aithiopiens, et du haut des montagnes des Solymes, il vit de loin
Odysseus traversant la mer; et son coeur s'chauffa violemment, et
secouant la tte, il dit dans son esprit:

--  dieux! les immortels ont dcid autrement d'Odysseus tandis
que j'tais chez les Aithiopiens. Voici qu'il approche de la terre
des Phaiakiens, o sa destine est qu'il rompe la longue chane de
misres qui l'accablent. Mais je pense qu'il va en subir encore.

Ayant ainsi parl, il amassa les nues et souleva la mer. Et il
saisit de ses mains son trident et il dchana la tempte de tous
les vents. Et il enveloppa de nuages la terre et la mer, et la
nuit se rua de l'Ouranos. Et l'Euros et le Notos soufflrent, et
le violent Zphyros et l'imptueux Boras, soulevant de grandes
lames. Et les genoux d'Odysseus et son cher coeur furent briss,
et il dit avec tristesse dans son esprit magnanime:

-- Ah! malheureux que je suis! Que va-t-il m'arriver? Je le
crains, la desse ne m'a point tromp quand elle m'a dit que je
subirais des maux nombreux sur la mer, avant de parvenir  la
terre de la patrie. Certes, voici que ses paroles s'accomplissent.
De quelles nues Zeus couronne le large Ouranos! La mer est
souleve, les temptes de tous les vents sont dchanes, et voici
ma ruine suprme. Trois et quatre fois heureux les Danaens qui
sont morts autrefois, devant la grande Troi, pour plaire aux
Atrides! Plt aux dieux que j'eusse subi ma destine et que je
fusse mort le jour o les Troiens m'assigeaient de leurs lances
d'airain autour du cadavre d'Akhilleus! Alors on et accompli mes
funrailles, et les Akhaiens eussent clbr ma gloire. Maintenant
ma destine est de subir une mort obscure!

Il parla ainsi, et une grande lame, se ruant sur lui, effrayante,
renversa le radeau. Et Odysseus en fut enlev, et le gouvernail
fut arrach de ses mains; et la tempte horrible des vents
confondus brisa le mt par le milieu; et l'antenne et la voile
furent emportes  la mer; et Odysseus resta longtemps sous l'eau,
ne pouvant merger de suite,  cause de l'imptuosit de la mer.
Et il reparut enfin, et les vtements que la divine Kalyps lui
avait donns taient alourdis, et il vomit l'eau sale, et l'cume
ruisselait de sa tte. Mais, bien qu'afflig, il n'oublia point le
radeau, et, nageant avec vigueur  travers les flots, il le
ressaisit, et, se sauvant de la mort, il s'assit. Et les grandes
lames imptueuses emportaient le radeau  et l. De mme que
l'automnal Boras chasse par les plaines les feuilles dessches,
de mme les vents chassaient  et l le radeau sur la mer. Tantt
l'Euros le cdait  Zphyros afin que celui-ci l'entrant, tantt
le Notos le cdait  Boras.

Et la fille de Kadmos, In aux beaux talons, qui autrefois tait
mortelle, le vit. Maintenant elle se nomme Leukoth et partage
les honneurs des dieux dans les flots de la mer. Et elle prit en
piti Odysseus errant et accabl de douleurs. Et elle mergea de
l'abme, semblable  un plongeon, et, se posant sur le radeau,
elle dit  Odysseus

-- Malheureux! pourquoi Poseidan qui branle la terre est-il si
cruellement irrit contre toi, qu'il t'accable de tant de maux?
Mais il ne te perdra pas, bien qu'il le veuille. Fais ce que je
vais te dire, car tu ne me sembles pas manquer de sagesse. Ayant
rejet tes vtements, abandonne le radeau aux vents et nage de tes
bras jusqu' la terre des Phaiakiens, o tu dois tre sauv.
Prends cette bandelette immortelle, tends-la sur ta poitrine et
ne crains plus ni la douleur, ni la mort. Ds que tu auras saisi
le rivage de tes mains, tu la rejetteras au loin dans la sombre
mer en te dtournant.

La desse, ayant ainsi parl, lui donna la bandelette puis elle se
replongea dans la mer tumultueuse, semblable  un plongeon, et le
flot noir la recouvrit. Mais le patient et divin Odysseus
hsitait, et il dit, en gmissant, dans son esprit magnanime:

-- Hlas! je crains qu'un des immortels ourdisse une ruse contre
moi en m'ordonnant de me jeter hors du radeau; mais je ne lui
obirai pas aisment, car cette terre est encore trs loigne o
elle dit que je dois chapper  la mort; mais je ferai ceci, et il
me semble que c'est le plus sage: aussi longtemps que ces pices
de bois seront unies par leurs liens, je resterai ici et je
subirai mon mal patiemment, et ds que la mer aura rompu le
radeau, je nagerai, car je ne pourrai rien faire de mieux.

Tandis qu'il pensait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
Poseidan qui branle la terre souleva une lame immense,
effrayante, lourde et haute, et il la jeta sur Odysseus. De mme
que le vent qui souffle avec violence disperse un monceau de
pailles sches qu'il emporte  et l, de mme la mer dispersa les
longues poutres, et Odysseus monta sur une d'entre elles comme sur
un cheval qu'on dirige. Et il dpouilla les vtements que la
divine Kalyps lui avait donns, et il tendit aussitt sur sa
poitrine la bandelette de Leukoth; puis, s'allongeant sur la
mer, il tendit les bras, plein du dsir de nager. Et le puissant
qui branle la terre le vit, et secouant la tte, il dit dans son
esprit:

-- Va! subis encore mille maux, errant sur la mer, jusqu' ce que
tu abordes ces hommes nourris par Zeus; mais j'espre que tu ne te
riras plus de mes chtiments.
Ayant ainsi parl, il poussa ses chevaux aux belles crinires et
parvint  Aigas, o sont ses demeures illustres.

Mais Athn, la fille de Zeus, eut d'autres penses. Elle rompit
le cours des vents, et elle leur ordonna de cesser et de
s'endormir. Et elle excita, seul, le rapide Boras, et elle
refrna les flots, jusqu' ce que le divin Odysseus, ayant vit
la kr et la mort, se ft ml aux Phaiakiens habiles aux travaux
de la mer.

Et, pendant deux nuits et deux jours, Odysseus erra par les flots
sombres, et son coeur vit souvent la mort; mais quand s aux
beaux cheveux amena le troisime jour, le vent s'apaisa, et la
srnit tranquille se fit; et, se soulevant sur la mer, et
regardant avec ardeur, il vit la terre toute proche. De mme qu'
des fils est rendue la vie dsire d'un pre qui, en proie  un
dieu contraire, a longtemps subi de grandes douleurs, mais que les
dieux ont enfin dlivr de son mal, de mme la terre et les bois
apparurent joyeusement  Odysseus. Et il nageait s'efforant de
fouler de ses pieds cette terre. Mais, comme il n'en tait loign
que de la porte de la voix, il entendit le son de la mer contre
les rochers. Et les vastes flots se brisaient, effrayants, contre
la cte aride, et tout tait envelopp de l'cume de la mer. Et il
n'y avait l ni ports, ni abris pour les nefs, et le rivage tait
hriss d'cueils et de rochers. Alors, les genoux et le cher
coeur d'Odysseus furent briss, et, gmissant, il dit dans son
esprit magnanime:

-- Hlas! Zeus m'a accord de voir une terre inespre, et je suis
arriv ici, aprs avoir sillonn les eaux, et je ne sais comment
sortir de la mer profonde. Les rochers aigus se dressent, les
flots imptueux cument de tous cts et la cte est escarpe. La
profonde mer est proche, et je ne puis appuyer mes pieds nulle
part, ni chapper  mes misres, et peut-tre le grand flot va-t-
il me jeter contre ces roches, et tous mes efforts seront vains.
Si je nage encore, afin de trouver ailleurs une plage heurte par
les eaux, ou un port, je crains que la tempte me saisisse de
nouveau et me rejette, malgr mes gmissements, dans la haute mer
poissonneuse; ou mme qu'un dieu me livre  un monstre marin, de
ceux que l'illustre Amphitrit nourrit en grand nombre. Je sais,
en effet, combien l'illustre qui branle la terre est irrit
contre moi.

Tandis qu'il dlibrait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
une vaste lame le porta vers l'pre rivage, et il y et dchir sa
peau et bris ses os, si Athn, la desse aux yeux clairs, ne
l'et inspir. Emport en avant, de ses deux mains il saisit la
roche et il l'embrassa en gmissant jusqu' ce que le flot immense
se ft droul, et il se sauva ainsi; mais le reflux, se ruant sur
lui, le frappa et le remporta en mer. De mme que les petites
pierres restent, en grand nombre, attaches aux articulations
creuses du polypode arrach de son abri, de mme la peau de ses
mains vigoureuses s'tait dchire au rocher, et le flot vaste le
recouvrit. L, enfin, le malheureux Odysseus et pri malgr la
destine, si Athn, la desse aux yeux clairs, ne l'et inspir
sagement. Il revint sur l'eau, et, traversant les lames qui le
poussaient  la cte, il nagea, examinant la terre et cherchant
s'il trouverait quelque part une plage heurte par les flots, ou
un port. Et quand il fut arriv, en nageant,  l'embouchure d'un
fleuve au beau cours, il vit que cet endroit tait excellent et
mis  l'abri du vent par des roches gales. Et il examina le cours
du fleuve, et, dans son esprit, il dit en suppliant:

-- Entends-moi,  roi, qui que tu sois! Je viens  toi en te
suppliant avec ardeur, et fuyant hors de la mer la colre de
Poseidan. Celui qui vient errant est vnrable aux dieux
immortels et aux hommes. Tel je suis maintenant en abordant ton
cours, car je t'approche aprs avoir subi de nombreuses misres.
Prends piti,  roi! Je me glorifie d'tre ton suppliant.

Il parla ainsi, et le fleuve s'apaisa, arrtant son cours et les
flots; et il se fit tranquille devant Odysseus, et il le
recueillit  son embouchure. Et les genoux et les bras vigoureux
du Laertiade taient rompus, et son cher coeur tait accabl par
la mer. Tout son corps tait gonfl, et l'eau sale remplissait sa
bouche et ses narines. Sans haleine et sans voix, il gisait sans
force, et une violente fatigue l'accablait. Mais, ayant respir et
recouvr l'esprit, il dtacha la bandelette de la desse et la
jeta dans le fleuve, qui l'emporta  la mer, o In la saisit
aussitt de ses chres mains. Alors Odysseus, s'loignant du
fleuve, se coucha dans les joncs. Et il baisa la terre et dit en
gmissant dans son esprit magnanime:

-- Hlas! que va-t-il m'arriver et que vais-je souffrir, si je
passe la nuit dangereuse dans le fleuve? Je crains que la mauvaise
fracheur et la rose du matin achvent d'affaiblir mon me. Le
fleuve souffle en effet, au matin, un air froid. Si je montais sur
la hauteur, vers ce bois ombrag, je m'endormirais sous les
arbustes pais, et le doux sommeil me saisirait,  moins que le
froid et la fatigue s'y opposent. Mais je crains d'tre la proie
des btes fauves.

Ayant ainsi dlibr, il vit que ceci tait pour le mieux, et il
se hta vers la fort qui se trouvait sur la hauteur, prs de la
cte. Et il aperut deux arbustes entrelacs, dont l'un tait un
olivier sauvage et l'autre un olivier. Et l, ni la violence
humide des vents, ni Hlios tincelant de rayons, ni la pluie ne
pntrait, tant les rameaux entrelacs taient touffus. Et
Odysseus s'y coucha, aprs avoir amass un large lit de feuilles,
et si abondant, que deux ou trois hommes s'y seraient blottis par
le temps d'hiver le plus rude. Et le patient et divin Odysseus,
joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de
l'abondance des feuilles. De mme qu'un berger,  l'extrmit
d'une terre o il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre
noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le
chercher ailleurs; de mme Odysseus tait cach sous les feuilles,
et Athn rpandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupires,
pour qu'il se repost promptement de ses rudes travaux.


6.

Ainsi dormait l le patient et divin Odysseus, dompt par le
sommeil et par la fatigue, tandis qu'Athn se rendait  la ville
et parmi le peuple des hommes Phaiakiens qui habitaient autrefois
la grande Hypri, auprs des kyklpes insolents qui les
opprimaient, tant beaucoup plus forts qu'eux. Et Nausithoos,
semblable  un dieu, les emmena de l et les tablit dans l'le de
Skhri, loin des autres hommes. Et il btit un mur autour de la
ville, leva des demeures, construisit les temples des dieux et
partagea les champs. Mais, dj, dompt par la kr, il tait
descendu chez Aids. Et maintenant rgnait Alkinoos, instruit dans
la sagesse par les dieux. Et Athn, la desse aux yeux clairs, se
rendait  sa demeure, mditant le retour du magnanime Odysseus. Et
elle entra promptement dans la chambre orne o dormait la jeune
vierge semblable aux Immortelles par la grce et la beaut,
Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos. Et deux servantes, belles
comme les Kharites, se tenaient des deux cts du seuil, et les
portes brillantes taient fermes.

Athn, comme un souffle du vent, approcha du lit de la jeune
vierge, et, se tenant au-dessus de sa tte, lui parla, semblable 
la fille de l'illustre marin Dymas, laquelle tait du mme ge
qu'elle, et qu'elle aimait. Semblable  cette jeune fille, Athn
aux yeux clairs parla ainsi:

-- Nausikaa, pourquoi ta mre t'a-t-elle enfante si ngligente?
En effet, tes belles robes gisent ngliges, et tes noces
approchent o il te faudra revtir les plus belles et en offrir 
ceux qui te conduiront. La bonne renomme, parmi les hommes, vient
des beaux vtements, et le pre et la mre vnrable s'en
rjouissent. Allons donc laver tes robes, au premier lever du
jour, et je te suivrai et t'aiderai, afin que nous finissions
promptement, car tu ne seras plus longtemps vierge. Dj les
premiers du peuple te recherchent, parmi tous les Phaiakiens d'o
sort ta race. Allons! demande  ton illustre pre, ds le matin,
qu'il fasse prparer les mulets et le char qui porteront les
ceintures, les pplos et les belles couvertures. Il est mieux que
tu montes aussi sur le char que d'aller  pied, car les lavoirs
sont trs loigns de la ville.

Ayant ainsi parl, Athn aux yeux clairs retourna dans l'Olympos,
o sont toujours, dit-on, les solides demeures des dieux, que le
vent n'branle point, o la pluie ne coule point, dont la neige
n'approche point, mais o la srnit vole sans nuage et
qu'enveloppe une splendeur clatante dans laquelle les dieux
heureux se rjouissent sans cesse. C'est l que remonta la desse
aux yeux clairs, aprs qu'elle eut parl  la jeune vierge.

Et aussitt la brillante s se leva et rveilla Nausikaa au beau
pplos, qui admira le songe qu'elle avait eu. Et elle se hta
d'aller par les demeures, afin de prvenir ses parents, son cher
pre et sa mre, qu'elle trouva dans l'intrieur. Et sa mre tait
assise au foyer avec ses servantes, filant la laine teinte de
pourpre marine; et son pre sortait avec les rois illustres, pour
se rendre au conseil o l'appelaient les nobles Phaiakiens. Et,
s'arrtant prs de son cher pre, elle lui dit:

-- Cher pre, ne me feras-tu point prparer un char large et
lev, afin que je porte au fleuve et que je lave nos beaux
vtements qui gisent salis? Il te convient, en effet,  toi qui
t'assieds au conseil parmi les premiers, de porter de beaux
vtements. Tu as cinq fils dans ta maison royale; deux sont
maris, et trois sont encore des jeunes hommes florissants. Et
ceux-ci veulent aller aux danses, couverts de vtements propres et
frais, et ces soins me sont rservs.

Elle parla ainsi, n'osant nommer  son cher pre ses noces
fleuries; mais il la comprit et il lui rpondit:

-- Je ne te refuserai, mon enfant, ni des mulets, ni autre chose.
Va, et mes serviteurs te prpareront un char large et lev propre
 porter une charge.

Ayant ainsi parl, il commanda aux serviteurs, et ils obirent.
Ils firent sortir un char rapide et ils le disposrent, et ils
mirent les mulets sous le joug et les lirent au char. Et Nausikaa
apporta de sa chambre ses belles robes, et elle les dposa dans le
char. Et sa mre enfermait d'excellents mets dans une corbeille,
et elle versa du vin dans une outre de peau de chvre. La jeune
vierge monta sur le char, et sa mre lui donna dans une fiole d'or
une huile liquide, afin qu'elle se parfumt avec ses femmes. Et
Nausikaa saisit le fouet et les belles rnes, et elle fouetta les
mulets afin qu'ils courussent; et ceux-ci, faisant un grand bruit,
s'lancrent, emportant les vtements et Nausikaa, mais non pas
seule, car les autres femmes allaient avec elle.

Et quand elles furent parvenues au cours limpide du fleuve, l o
taient les lavoirs pleins toute l'anne, car une belle eau
abondante y dbordait, propre  laver toutes les choses souilles,
elles dlirent les mulets du char, et elles les menrent vers le
fleuve tourbillonnant, afin qu'ils pussent manger les douces
herbes. Puis, elles saisirent de leurs mains, dans le char, les
vtements qu'elles plongrent dans l'eau profonde, les foulant
dans les lavoirs et disputant de promptitude. Et, les ayant lavs
et purifis de toute souillure, elles les tendirent en ordre sur
les rochers du rivage que la mer avait baigns. Et s'tant elles-
mmes baignes et parfumes d'huile luisante, elles prirent leur
repas sur le bord du fleuve. Et les vtements schaient  la
splendeur de Hlios.

Aprs que Nausikaa et ses servantes eurent mang, elles jourent 
la balle, ayant dnou les bandelettes de leur tte. Et Nausikaa
aux beaux bras commena une mlope. Ainsi Artmis marche sur les
montagnes, joyeuse de ses flches, et, sur le Tygtos escarp ou
l'rymanthos, se rjouit des sangliers et des cerfs rapides. Et
les nymphes agrestes, filles de Zeus temptueux, jouent avec elle,
et Lt se rjouit dans son coeur. Artmis les dpasse toutes de
la tte et du front, et on la reconnat facilement, bien qu'elles
soient toutes belles. Ainsi la jeune vierge brillait au milieu de
ses femmes.

Mais quand il fallut plier les beaux vtements, atteler les mulets
et retourner vers la demeure, alors Athn, la desse aux yeux
clairs, eut d'autres penses, et elle voulut qu'Odysseus se
rveillt et vt la vierge aux beaux yeux, et qu'elle le conduist
 la ville des Phaiakiens. Alors, la jeune reine jeta une balle 
l'une de ses femmes, et la balle s'gara et tomba dans le fleuve
profond. Et toutes poussrent de hautes clameurs, et le divin
Odysseus s'veilla. Et, s'asseyant, il dlibra dans son esprit et
dans son coeur:

-- Hlas!  quels hommes appartient cette terre o je suis venu?
Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers, et leur
esprit craint-il les dieux? J'ai entendu des clameurs de jeunes
filles. Est-ce la voix des nymphes qui habitent le sommet des
montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus, ou
suis-je prs d'entendre la voix des hommes? Je m'en assurerai et
je verrai.

Ayant ainsi parl, le divin Odysseus sortit du milieu des
arbustes, et il arracha de sa main vigoureuse un rameau pais afin
de voiler sa nudit sous les feuilles. Et il se hta, comme un
lion des montagnes, confiant dans ses forces, marche  travers les
pluies et les vents. Ses yeux luisent ardemment, et il se jette
sur les boeufs, les brebis ou les cerfs sauvages, car son ventre
le pousse  attaquer les troupeaux et  pntrer dans leur solide
demeure. Ainsi Odysseus parut au milieu des jeunes filles aux
beaux cheveux, tout nu qu'il tait, car la ncessit ly
contraignait. Et il leur apparut horrible et souill par l'cume
de la mer, et elles s'enfuirent,  et l, sur les hauteurs du
rivage. Et, seule, la fille d'Alkinoos resta, car Athn avait mis
l'audace dans son coeur et chass la crainte de ses membres. Elle
resta donc seule en face d'Odysseus.

Et celui-ci dlibrait, ne sachant s'il supplierait la vierge aux
beaux yeux, en saisissant ses genoux, ou s'il la prierait de loin,
avec des paroles flatteuses, de lui donner des vtements et de lui
montrer la ville. Et il vit qu'il valait mieux la supplier de loin
par des paroles flatteuses, de peur que, s'il saisissait ses
genoux, la s'irritt dans son esprit. Et, aussitt, il lui adressa
la vierge ce discours flatteur et adroit:

-- Je te supplie,  reine, que tu sois desse ou mortelle! si tu
es desse, de celles qui habitent le large Ouranos, tu me sembles
Artmis, fille du grand Zeus, par la beaut, la stature et la
grce; si tu es une des mortelles qui habitent sur la terre, trois
fois heureux ton pre et ta mre vnrable! trois fois heureux tes
frres! Sans doute leur me est pleine de joie devant ta grce,
quand ils te voient te mler aux choeurs dansants! Mais plus
heureux entre tous celui qui, te comblant de prsents d'hymne,
te conduira dans sa demeure! Jamais, en effet, je n'ai vu de mes
yeux un homme aussi beau, ni une femme aussi belle, et je suis
saisi d'admiration. Une fois,  Dlos, devant l'autel d'Apolln,
je vis une jeune tige de palmier. J'tais all l, en effet, et un
peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter
malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupfait
dans l'me qu'un arbre aussi beau ft sorti de terre. Ainsi je
t'admire,  femme, et je suis stupfait, et je tremble de saisir
tes genoux, car je suis en proie  une grande douleur. Hier, aprs
vingt jours, je me suis enfin chapp de la sombre mer. Pendant ce
temps-l, les flots et les rapides temptes m'ont entran de
l'le d'Ogygi, et voici qu'un dieu m'a pouss ici, afin que j'y
subisse encore peut-tre d'autres maux, car je ne pense pas en
avoir vu la fin, et les dieux vont sans doute m'en accabler de
nouveau. Mais,  reine, aie piti de moi, car c'est vers toi, la
premire, que je suis venu, aprs avoir subi tant de misres. Je
ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette
terre. Montre-moi la ville et donne moi quelque lambeau pour me
couvrir, si tu as apport ici quelque enveloppe de vtements. Que
les dieux t'accordent autant de choses que tu en dsires: un mari,
une famille et une heureuse concorde; car rien n'est plus
dsirable et meilleur que la concorde  l'aide de laquelle on
gouverne sa famille. Le mari et l'pouse accablent ainsi leurs
ennemis de douleurs et leurs amis de joie, et eux-mmes sont
heureux.

Et Nausikaa aux bras blancs lui rpondit:

-- tranger, car, certes, tu n'es semblable ni  un lche, ni  un
insens, Zeus Olympien dispense la richesse aux hommes, aux bons
et aux mchants,  chacun, comme il veut. C'est lui qui t'a fait
cette destine, et il faut la subir patiemment. Maintenant, tant
venu vers notre terre et notre ville, tu ne manqueras ni de
vtements, ni d'aucune autre des choses qui conviennent  un
malheureux qui vient en suppliant. Et je te montrerai la ville et
je te dirai le nom de notre peuple. Les Phaiakiens habitent cette
ville et cette terre, et moi, je suis la fille du magnanime
Alkinoos, qui est le premier parmi les Phaiakiens par le pouvoir
et la puissance.

Elle parla ainsi et commanda  ses servantes aux belles
chevelures:

-- Venez prs de moi, servantes. O fuyez-vous pour avoir vu cet
homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Il n'y a point
d'homme vivant, et il ne peut en tre un seul qui porte la guerre
sur la terre des Phaiakiens, car nous sommes trs chers aux dieux
immortels, et nous habitons aux extrmits de la mer onduleuse, et
nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Mais si
quelque malheureux errant vient ici, il nous faut le secourir, car
les htes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, mme
modique, qu'on leur fait, lui est agrable. C'est pourquoi,
servantes, donnez  notre hte  manger et  boire, et lavez-le
dans le fleuve,  l'abri du vent.

Elle parla ainsi, et les servantes s'arrtrent et s'exhortrent
l'une l'autre, et elles conduisirent Odysseus  l'abri du vent,
comme l'avait ordonn Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, et
elles placrent auprs de lui des vtements, un manteau et une
tunique, et elles lui donnrent l'huile liquide dans la fiole
d'or, et elles lui commandrent de se laver dans le courant du
fleuve. Mais alors le divin Odysseus leur dit:

-- Servantes, loignez-vous un peu, afin que je lave l'cume de
mes paules et que je me parfume d'huile, car il y a longtemps que
mon corps manque d'onction. Je ne me laverai point devant vous,
car je crains, par respect, de me montrer nu au milieu de jeunes
filles aux beaux cheveux.

Il parla ainsi, et, se retirant, elles rapportrent ces paroles 
la vierge Nausikaa.

Et le divin Odysseus lava dans le fleuve l'cume sale qui
couvrait son dos, ses flancs et ses paules; et il purifia sa tte
des souillures de la mer indompte. Et, aprs s'tre entirement
baign et parfum d'huile, il se couvrit des vtements que la
jeune vierge lui avait donns. Et Athn, fille de Zeus, le fit
paratre plus grand et fit tomber de sa tte sa chevelure boucle
semblable aux fleurs d'hyacinthe. De mme un habile ouvrier qui
rpand de l'or sur de l'argent, et que Hphaistos et Pallas Athn
ont instruit, achve de brillantes oeuvres avec un art accompli,
de mme Athn rpandit la grce sur sa tte et sur ses paules.
Et il s'assit ensuite  l'cart, sur le rivage de la mer,
resplendissant de beaut et de grce. Et la vierge, l'admirant,
dit  ses servantes aux beaux cheveux:

-- coutez-moi, servantes aux bras blancs, afin que je dise
quelque chose. Ce n'est pas malgr tous les dieux qui habitent
l'Olympos que cet homme divin est venu chez les Phaiakiens. Il me
semblait d'abord mprisable, et maintenant il est semblable aux
dieux qui habitent le large Ouranos. Plt aux dieux qu'un tel
homme ft nomm mon mari, qu'il habitt ici et qu'il lui plt d'y
rester! Mais, vous, servantes, offrez  notre hte  boire et 
manger.

Elle parla ainsi, et les servantes l'entendirent et lui obirent;
et elles offrirent  Odysseus  boire et  manger. Et le divin
Odysseus buvait et mangeait avec voracit, car il y avait
longtemps qu'il n'avait pris de nourriture. Mais Nausikaa aux bras
blancs eut d'autres penses; elle posa les vtements plis dans le
char, y monta aprs avoir attel les mulets aux sabots massifs,
et, exhortant Odysseus, elle lui dit:

-- Lve-toi, tranger, afin d'aller  la ville et que je te
conduise  la demeure de mon pre prudent, o je pense que tu
verras les premiers d'entre les Phaiakiens. Mais fais ce que je
vais te dire, car tu me sembles plein de sagesse: aussi longtemps
que nous irons  travers les champs et les travaux des hommes,
marche rapidement avec les servantes, derrire les mulets et le
char, et, moi, je montrerai le chemin; mais quand nous serons
arrivs  la ville, qu'environnent de hautes tours et que partage
en deux un beau port dont l'entre est troite, o sont conduites
les nefs, chacune  une station sre, et devant lequel est le beau
temple de Poseidan dans l'agora pave de grandes pierres
tailles; -- et l aussi sont les armements des noires nefs, les
cordages et les antennes et les avirons qu'on polit, car les arcs
et les carquois n'occupent point les Phaiakiens, mais seulement
les mts, et les avirons des nefs, et les nefs gales sur
lesquelles ils traversent joyeux la mer pleine d'cume; -- vite
alors leurs amres paroles, de peur qu'un d'entre eux me blme en
arrire, car ils sont trs insolents, et que le plus mchant, nous
rencontrant, dise peut-tre: -- Quel est cet tranger grand et
beau qui suit Nausikaa? O l'a-t-elle trouv? Certes, il sera son
mari. Peut-tre l'a-t-elle reu avec bienveillance, comme il
errait hors de sa nef conduite par des hommes trangers, car
aucuns n'habitent prs d'ici; ou peut-tre encore un dieu qu'elle
a suppli ardemment est-il descendu de l'Ouranos, et elle le
possdera tous les jours. Elle a bien fait d'aller au-devant d'un
mari tranger, car, certes, elle ddaigne les Phaiakiens illustres
et nombreux qui la recherchent! -- Ils parleraient ainsi, et leurs
paroles seraient honteuses pour moi. Je blmerais moi-mme celle
qui,  l'insu de son cher pre et de sa mre, irait seule parmi
les hommes avant le jour des noces.

coute donc mes paroles, tranger, afin d'obtenir de mon pre des
compagnons et un prompt retour. Nous trouverons auprs du chemin
un beau bois de peupliers consacr  Athn. Une source en coule
et une prairie l'entoure, et l sont le verger de mon pre et ses
jardins florissants, loigns de la ville d'une porte de voix. Il
faudra t'arrter l quelque temps, jusqu' ce que nous soyons
arrives  la ville et  la maison de mon pre. Ds que tu
penseras que nous y sommes parvenues, alors, marche vers la ville
des Phaiakiens et cherche les demeures de mon pre, le magnanime
Alkinoos. Elles sont faciles  reconnatre, et un enfant pourrait
y conduire; car aucune des maisons des Phaiakiens n'est telle que
la demeure du hros Alkinoos. Quand tu seras entr dans la cour,
traverse promptement la maison royale afin d'arriver jusqu' ma
mre. Elle est assise  son foyer,  la splendeur du feu, filant
une laine pourpre admirable  voir. Elle est appuye contre une
colonne et ses servantes sont assises autour d'elle. Et,  ct
d'elle, est le thrne de mon pre, o il s'assied, pour boire du
vin, semblable  un immortel. En passant devant lui, embrasse les
genoux de ma mre, afin que, joyeux, tu voies promptement le jour
du retour, mme quand tu serais trs loin de ta demeure. En effet,
si ma mre t'est bienveillante dans son me, tu peux esprer
revoir tes amis, et rentrer dans ta demeure bien btie et dans la
terre de la patrie.

Ayant ainsi parl, elle frappa les mulets du fouet brillant, et
les mulets, quittant rapidement les bords du fleuve, couraient
avec ardeur et en trpignant. Et Nausikaa les guidait avec art des
rnes et du fouet, de faon que les servantes et Odysseus
suivissent  pied. Et Hlios tomba, et ils parvinrent au bois
sacr d'Athn, o le divin Odysseus s'arrta. Et, aussitt, il
supplia la fille du magnanime Zeus:

-- Entends-moi, fille indompte de Zeus temptueux! Exauce-moi
maintenant, puisque tu ne m'as point secouru quand l'illustre qui
entoure la terre m'accablait. Accorde-moi d'tre le bien venu chez
les Phaiakiens, et qu'ils aient piti.

Il parla ainsi en suppliant, et Pallas Athn l'entendit, mais
elle ne lui apparut point, respectant le frre de son pre; car il
devait tre violemment irrit contre le divin Odysseus jusqu' ce
que celui-ci ft arriv dans la terre de la patrie.


7.

Tandis que le patient et divin Odysseus suppliait ainsi Athn, la
vigueur des mulets emportait la jeune vierge vers la ville. Et
quand elle fut arrive aux illustres demeures de son pre, elle
s'arrta dans le vestibule; et, de tous cts, ses frres,
semblables aux immortels, s'empressrent autour d'elle, et ils
dtachrent les mulets du char, et ils portrent les vtements
dans la demeure. Puis la vierge rentra dans sa chambre o la
vieille servante pirote Eurymdousa alluma du feu. Des nefs 
deux rangs d'avirons l'avaient autrefois amene du pays des
pirotes, et on l'avait donne en rcompense  Alkinoos, parce
qu'il commandait  tous les Phaiakiens et que le peuple l'coutait
comme un dieu. Elle avait allait Nausikaa aux bras blancs dans la
maison royale, et elle allumait son feu et elle prparait son
repas.

Et, alors, Odysseus se leva pour aller  la ville, et Athn,
pleine de bienveillance pour lui, l'enveloppa d'un pais
brouillard, de peur qu'un des Phaiakiens insolents, le
rencontrant, l'outraget par ses paroles et lui demandt qui il
tait. Mais, quand il fut entr dans la belle ville, alors Athn,
la desse aux yeux clairs, sous la figure d'une jeune vierge
portant une urne, s'arrta devant lui, et le divin Odysseus
l'interrogea:

--  mon enfant, ne pourrais-tu me montrer la demeure du hros
Alkinoos qui commande parmi les hommes de ce pays? Je viens ici,
d'une terre lointaine et trangre, comme un hte, ayant subi
beaucoup de maux, et je ne connais aucun des hommes qui habitent
cette ville et cette terre.

Et la desse aux yeux clairs, Athn, lui rpondit:

-- Hte vnrable, je te montrerai la demeure que tu me demandes,
car elle est auprs de celle de mon pre irrprochable. Mais viens
en silence, et je t'indiquerai le chemin. Ne parle point et
n'interroge aucun de ces hommes, car ils n'aiment point les
trangers et ils ne reoivent point avec amiti quiconque vient de
loin. Confiants dans leurs nefs lgres et rapides, ils traversent
les grandes eaux, et celui qui branle la terre leur a donn des
nefs rapides comme l'aile des oiseaux et comme la pense.

Ayant ainsi parl, Pallas Athn le prcda promptement, et il
marcha derrire la desse, et les illustres navigateurs Phaiakiens
ne le virent point tandis qu'il traversait la ville au milieu
d'eux, car Athn, la vnrable desse aux beaux cheveux, ne le
permettait point, ayant envelopp Odysseus d'un pais brouillard,
dans sa bienveillance pour lui. Et Odysseus admirait le port, les
nefs gales, l'agora des hros et les longues murailles fortifies
de hauts pieux, admirables  voir. Et, quand ils furent arrivs 
l'illustre demeure du roi, Athn, la desse aux yeux clairs, lui
parla d'abord:

-- Voici, hte, mon pre, la demeure que tu m'as demand de te
montrer. Tu trouveras les rois, nourrissons de Zeus, prenant leur
repas. Entre, et ne crains rien dans ton me. D'o qu'il vienne,
l'homme courageux est celui qui accomplit le mieux tout ce qu'il
fait. Va d'abord  la reine, dans la maison royale. Son nom est
Art, et elle le mrite, et elle descend des mmes parents qui
ont engendr le roi Alkinoos. Poseidan qui branle la terre
engendra Nausithoos que conut Priboia, la plus belle des femmes
et la plus jeune fille du magnanime Eurymdn qui commanda
autrefois aux fiers gants. Mais il perdit son peuple impie et
prit lui-mme. Poseidan s'unit  Priboia, et il engendra le
magnanime Nausithoos qui commanda aux Phaiakiens. Et Nausithoos
engendra Rhxnr et Alkinoos. Apolln  l'arc d'argent frappa le
premier qui venait de se marier dans la maison royale et qui ne
laissa point de fils, mais une fille unique, Art, qu'pousa
Alkinoos. Et il l'a honore plus que ne sont honores toutes les
autres femmes qui, sur la terre, gouvernent leur maison sous la
puissance de leurs maris. Et elle est honore par ses chers
enfants non moins que par Alkinoos, ainsi que par les peuples, qui
la regardent comme une desse et qui recueillent ses paroles quand
elle marche par la ville. Elle ne manque jamais de bonnes penses
dans son esprit, et elle leur est bienveillante, et elle apaise
leurs diffrends. Si elle t'est favorable dans son me, tu peux
esprer revoir tes amis et rentrer dans ta haute demeure et dans
la terre de la patrie.

Ayant ainsi parl, Athn aux yeux clairs s'envola sur la mer
indompte, et elle abandonna l'aimable Skhri, et elle arriva 
Marathn, et, tant parvenue dans Athna aux larges rues, elle
entra dans la forte demeure d'Erekhtheus.

Et Odysseus se dirigea vers l'illustre maison d'Alkinoos, et il
s'arrta, l'me pleine de penses, avant de fouler le pav
d'airain. En effet, la haute demeure du magnanime Alkinoos
resplendissait comme Hlios ou Sln. De solides murs d'airain,
des deux cts du seuil, enfermaient la cour intrieure, et leur
pinacle tait d'mail. Et des portes d'or fermaient la solide
demeure, et les poteaux des portes taient d'argent sur le seuil
d'airain argent, et, au-dessus, il y avait une corniche d'or, et,
des deux cts, il y avait des chiens d'or et d'argent que
Hphaistos avait faits trs habilement, afin qu'ils gardassent la
maison du magnanime Alkinoos, tant immortels et ne devant point
vieillir. Dans la cour, autour du mur, des deux cts, taient des
thrnes solides, rangs jusqu' l'entre intrieure et recouverts
de lgers pplos, ouvrage des femmes. L, sigeaient les princes
des Phaiakiens, mangeant et buvant toute l'anne. Et des figures
de jeunes hommes, en or, se dressaient sur de beaux autels,
portant aux mains des torches flambantes qui clairaient pendant
la nuit les convives dans la demeure. Et cinquante servantes
habitaient la maison, et les unes broyaient sous la meule le grain
mr, et les autres, assises, tissaient les toiles et tournaient la
quenouille agite comme les feuilles du haut peuplier, et une
huile liquide distillait de la trame des tissus. Autant les
Phaiakiens taient les plus habiles de tous les hommes pour voguer
en mer sur une nef rapide, autant leurs femmes l'emportaient pour
travailler les toiles, et Athn leur avait accord d'accomplir de
trs beaux et trs habiles ouvrages. Et, au del de la cour,
auprs des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents,
entour de tous cts par une haie. L, croissaient de grands
arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la
grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les
vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient,
et ils duraient tout l'hiver et tout l't, et Zphyros, en
soufflant, faisait crotre les uns et mrir les autres; la poire
succdait  la poire, la pomme mrissait aprs la pomme, et la
grappe aprs la grappe, et la figue aprs la figue. L, sur la
vigne fructueuse, le raisin schait, sous l'ardeur de Hlios, en
un lieu dcouvert, et, l, il tait cueilli et foul; et, parmi
les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d'autres
mrissaient. Et  la suite du jardin, il y avait un verger qui
produisait abondamment toute l'anne. Et il y avait deux sources,
dont l'une courait  travers tout le jardin, tandis que l'autre
jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et
les citoyens venaient y puiser de l'eau. Et tels taient les
splendides prsents des dieux dans la demeure d'Alkinoos.

Le patient et divin Odysseus, s'tant arrt, admira toutes ces
choses, et, quand il les eut admires, il passa rapidement le
seuil de la demeure. Et il trouva les princes et les chefs des
Phaiakiens faisant des libations au vigilant tueur d'Argos, car
ils finissaient par lui, quand ils songeaient  gagner leurs lits.
Et le divin et patient Odysseus, traversa la demeure, envelopp de
l'pais brouillard que Pallas Athn avait rpandu autour de lui,
et il parvint  Art et au roi Alkinoos. Et Odysseus entoura de
ses bras les genoux d'Art, et le brouillard divin tomba. Et, 
sa vue, tous restrent muets dans la demeure, et ils l'admiraient.
Mais Odysseus fit cette prire:

-- Art, fille du divin Rhxnr, je viens  tes genoux, et vers
ton mari et vers ses convives, aprs avoir beaucoup souffert. Que
les dieux leur accordent de vivre heureusement, et de laisser 
leurs enfants les biens qui sont dans leurs demeures et les
rcompenses que le peuple leur a donnes! Mais prparez mon
retour, afin que j'arrive promptement dans ma patrie, car il y a
longtemps que je subis de nombreuses misres, loin de mes amis.

Ayant ainsi parl, il s'assit dans les cendres du foyer, devant le
feu, et tous restaient muets.
Enfin, le vieux hros Ekhnos parla ainsi. C'tait le plus g de
tous les Phaiakiens, et il savait beaucoup de choses anciennes, et
il l'emportait sur tous par son loquence. Plein de sagesse, il
parla ainsi au milieu de tous:

-- Alkinoos, il n'est ni bon, ni convenable pour toi, que ton hte
soit assis dans les cendres du foyer. Tes convives attendent tous
ta dcision. Mais hte-toi; fais asseoir ton hte sur un thrne
orn de clous d'argent, et commande aux hrauts de verser du vin,
afin que nous fassions des libations  Zeus foudroyant qui
accompagne les suppliants vnrables. Pendant ce temps, l'conome
offrira  ton hte les mets qui sont dans la demeure.

Ds que la force sacre d'Alkinoos eut entendu ces paroles, il
prit par la main le sage et subtil Odysseus, et il le fit lever du
foyer, et il le fit asseoir sur un thrne brillant d'o s'tait
retir son fils, le brave Laodamas, qui sigeait  ct de lui et
qu'il aimait le plus. Une servante versa de l'eau dune belle
aiguire d'or dans un bassin d'argent, pour qu'il lavt ses mains,
et elle dressa devant lui une table polie. Et la vnrable
conome, gracieuse pour tous, apporta le pain et de nombreux mets.
Et le sage et divin Odysseus buvait et mangeait. Alors Alkinoos
dit  un hraut:

-- Pontonoos, mle le vin dans le kratre et distribue-le  tous
dans la demeure, afin que nous fassions des libations  Zeus
foudroyant qui accompagne les suppliants vnrables.

Il parla ainsi, et Pontonoos mla le doux vin, et il le distribua
en gotant d'abord  toutes les coupes. Et ils firent des
libations, et ils burent autant que leur me le dsirait, et
Alkinoos leur parla ainsi:

-- coutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise
ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Maintenant que le
repas est achev, allez dormir dans vos demeures. Demain matin,
ayant convoqu les vieillards, nous exercerons l'hospitalit
envers notre hte dans ma maison, et nous ferons de justes
sacrifices aux dieux; puis nous songerons au retour de notre hte,
afin que, sans peine et sans douleur, et par nos soins, il arrive
plein de joie dans la terre de sa patrie, quand mme elle serait
trs lointaine. Et il ne subira plus ni maux, ni misres, jusqu'
ce qu'il ait foul sa terre natale. L, il subira ensuite la
destine que les lourdes Moires lui ont file ds l'instant o sa
mre l'enfanta. Qui sait s'il n'est pas un des immortels descendu
de l'Ouranos? Les dieux auraient ainsi mdit quelque autre
dessein; car ils se sont souvent, en effet, manifests  nous,
quand nous leur avons offert d'illustres hcatombes, et ils se
sont assis  nos repas, auprs de nous et comme nous; et si un
voyageur Phaiakien les rencontre seul sur sa route, ils ne se
cachent point de lui, car nous sommes leurs parents, de mme que
les kyklpes et la race sauvage des gants.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Alkinoos, que d'autres penses soient dans ton esprit. Je ne
suis point semblable aux immortels qui habitent le large Ouranos
ni par l'aspect, ni par la dmarche; mais je ressemble aux hommes
mortels, de ceux que vous savez tre le plus accabls de misres.
C'est  ceux-ci que je suis semblable par mes maux. Et les
douleurs infinies que je pourrais raconter, certes, je les ai
toutes souffertes par la volont des dieux. Mais laissez-moi
prendre mon repas malgr ma tristesse; car il n'est rien de pire
qu'un ventre affam, et il ne se laisse pas oublier par l'homme le
plus afflig et dont l'esprit est le plus tourment d'inquitudes.
Ainsi, j'ai dans l'me un grand deuil, et la faim et la soif
m'ordonnent de manger et de boire et de me rassasier, quelques
maux que j'aie subis. Mais htez-vous, ds qu'Es reparatra, de
me renvoyer, malheureux que je suis, dans ma patrie, afin qu'aprs
avoir tant souffert, la vie ne me quitte pas sans que j'aie revu
mes biens, mes serviteurs et ma haute demeure!

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent, et ils s'exhortaient 
reconduire leur hte, parce qu'il avait parl convenablement.
Puis, ayant fait des libations et bu autant que leur me le
dsirait, ils allrent dormir, chacun dans sa demeure. Mais le
divin Odysseus resta, et, auprs de lui, Art et le divin
Alkinoos s'assirent, et les servantes emportrent les vases du
repas. Et Art aux bras blancs parla la premire, ayant reconnu
le manteau, la tunique, les beaux vtements qu'elle avait faits
elle-mme avec ses femmes. Et elle dit  Odysseus ces paroles
ailes:

-- Mon hte, je t'interrogerai la premire. Qui es-tu? D'o viens-
tu? Qui t'a donn ces vtements? Ne dis-tu pas qu'errant sur la
mer, tu es venu ici?

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Il me serait difficile, reine, de raconter de suite tous les
maux dont les dieux Ouraniens m'ont accabl; mais je te dirai ce
que tu me demandes d'abord. Il y a au milieu de la mer une le,
Ogygi, qu'habite Kalyps, desse dangereuse, aux beaux cheveux,
fille ruse d'Atlas; et aucun des Dieux ni des hommes mortels
n'habite avec elle. Un daimn m'y conduisit seul, malheureux que
j'tais! car Zeus, d'un coup de la blanche foudre, avait fendu en
deux ma nef rapide au milieu de la noire mer o tous mes braves
compagnons prirent. Et moi, serrant de mes bras la carne de ma
nef au double rang d'avirons, je fus emport pendant neuf jours,
et, dans la dixime nuit noire, les dieux me poussrent dans l'le
Ogygi, o habitait Kalyps, la desse dangereuse aux beaux
cheveux. Et elle m'accueillit avec bienveillance, et elle me
nourrit, et elle me disait qu'elle me rendrait immortel et qu'elle
m'affranchirait pour toujours de la vieillesse; mais elle ne put
persuader mon coeur dans ma poitrine.

Et je passai l sept annes, et je mouillais de mes larmes les
vtements immortels que m'avait donns Kalyps. Mais quand vint la
huitime anne, alors elle me pressa elle-mme de m'en retourner,
soit par ordre de Zeus, soit que son coeur et chang. Elle me
renvoya sur un radeau li de cordes, et elle me donna beaucoup de
pain et de vin, et elle me couvrit de vtements divins, et elle me
suscita un vent propice et doux. Je naviguais pendant dix-sept
jours, faisant ma route sur la mer, et, le dix-huitime jour, les
montagnes ombrages de votre terre m'apparurent, et mon cher coeur
fut joyeux. Malheureux! j'allais tre accabl de nouvelles et
nombreuses misres que devait m'envoyer Poseidan qui branle la
terre.

Et il excita les vents, qui m'arrtrent en chemin; et il souleva
la mer immense, et il voulut que les flots, tandis que je
gmissais, accablassent le radeau, que la tempte dispersa; et je
nageai, fendant les eaux, jusqu' ce que le vent et le flot
m'eurent port  terre, o la mer me jeta d'abord contre de grands
rochers, puis me porta en un lieu plus favorable; car je nageai de
nouveau jusqu'au fleuve,  un endroit accessible, libre de rochers
et  l'abri du vent. Et je raffermis mon esprit, et la nuit divine
arriva. Puis, tant sorti du fleuve tomb de Zeus, je me couchai
sous les arbustes, o j'amassai des feuilles, et un dieu m'envoya
un profond sommeil. L, bien qu'afflig dans mon cher coeur, je
dormis toute la nuit jusqu'au matin et tout le jour. Et Hlios
tombait, et le doux sommeil me quitta. Et j'entendis les servantes
de ta fille qui jouaient sur le rivage, et je la vis elle-mme, au
milieu de toutes, semblable aux immortelles. Je la suppliais, et
elle montra une sagesse excellente bien suprieure  celle qu'on
peut esprer d'une jeune fille, car la jeunesse, en effet, est
toujours imprudente. Et elle me donna aussitt de la nourriture et
du vin rouge, et elle me fit baigner dans le fleuve, et elle me
donna des vtements. Je t'ai dit toute la vrit, malgr mon
affliction.

Et Alkinoos, lui rpondant, lui dit:

-- Mon hte, certes, ma fille n'a point agi convenablement,
puisqu'elle ne t'a point conduit, avec ses servantes, dans ma
demeure, car tu l'avais supplie la premire.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Hros, ne blme point,  cause de moi, la jeune vierge
irrprochable. Elle m'a ordonn de la suivre avec ses femmes, mais
je ne l'ai point voulu, craignant de t'irriter si tu avais vu
cela; car nous, race des hommes, sommes souponneux sur la terre.

Et Alkinoos, lui rpondant, dit:

-- Mon hte, mon cher coeur n'a point coutume de s'irriter sans
raison dans ma poitrine, et les choses quitables sont toujours
les plus puissantes sur moi. Plaise au pre Zeus,  Athn, 
Apolln, que, tel que tu es, et sentant en toutes choses comme
moi, tu veuilles rester, pouser ma fille, tre appel mon gendre!
Je te donnerais une demeure et des biens, si tu voulais rester.
Mais aucun des Phaiakiens ne te retiendra malgr toi, car ceci ne
serait point agrable au pre Zeus. Afin que tu le saches bien,
demain je dciderai ton retour.

Jusque-l, dors, dompt par le sommeil; et mes hommes profiteront
du temps paisible, afin que tu parviennes dans ta patrie et dans
ta demeure, ou partout o il te plaira d'aller, mme par-del
l'Euboi, que ceux de notre peuple qui l'ont vue disent la plus
lointaine des terres, quand ils y conduisirent le blond
Rhadamanthos, pour visiter Tityos, le fils de Gaia. Ils y allrent
et en revinrent en un seul jour. Tu sauras par toi-mme combien
mes nefs et mes jeunes hommes sont habiles  frapper la mer de
leurs avirons.

Il parla ainsi, et le subtil et divin Odysseus, plein de joie, fit
cette supplication:

-- Pre Zeus! qu'il te plaise qu'Alkinoos accomplisse ce qu'il
promet, et que sa gloire soit immortelle sur la terre fconde si
je rentre dans ma patrie!

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Art ordonna aux servantes
aux bras blancs de dresser un lit sous le portique, d'y mettre
plusieurs couvertures pourpres, et d'tendre par-dessus des tapis
et des manteaux laineux. Et les servantes sortirent de la demeure
en portant des torches flambantes; et elles dressrent un beau lit
 la hte, et, s'approchant d'Odysseus, elles lui dirent:

-- Lve-toi, notre hte, et va dormir: ton lit est prpar.

Elles parlrent ainsi, et il lui sembla doux de dormir. Et ainsi
le divin et patient Odysseus s'endormit dans un lit profond, sous
le portique sonore. Et Alkinoos dormait aussi au fond de sa haute
demeure. Et, auprs de lui, la Reine, ayant prpar le lit, se
coucha.


8.

Quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, la force sacre
d'Alkinoos se leva de son lit, et le dvastateur de citadelles, le
divin et subtil Odysseus se leva aussi; et la Force sacre
d'Alkinoos le conduisit  l'agora des Phaiakiens, auprs des nefs.
Et, ds leur arrive, ils s'assirent l'un prs de l'autre sur des
pierres polies. Et Pallas Athn parcourait la ville, sous la
figure d'un hraut prudent d'Alkinoos; et, mditant le retour du
magnanime Odysseus, elle abordait chaque homme et lui disait:

-- Princes et chefs des Phaiakiens, allez  l'agora, afin
d'entendre l'tranger qui est arriv rcemment dans la demeure du
sage Alkinoos, aprs avoir err sur la mer. Il est semblable aux
immortels.

Ayant parl ainsi, elle excitait l'esprit de chacun, et bientt
l'agora et les siges furent pleins d'hommes rassembls; et ils
admiraient le fils prudent de Laerts, car Athn avait rpandu
une grce divine sur sa tte et sur ses paules, et l'avait rendu
plus grand et plus majestueux, afin qu'il part plus agrable,
plus fier et plus vnrable aux Phaiakiens et qu'il accomplt
toutes les choses par lesquelles ils voudraient l'prouver. Et,
aprs que tous se furent runis, Alkinoos leur parla ainsi:

-- coutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise
ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Je ne sais qui est
cet tranger errant qui est venu dans ma demeure, soit du milieu
des hommes qui sont du ct d's, soit de ceux qui habitent du
ct de Hespros. Il nous demande d'aider  son prompt retour.
Nous le reconduirons, comme cela est dj arriv pour d'autres;
car aucun homme entr dans ma demeure n'a jamais pleur longtemps
ici, dsirant son retour. Allons! tirons  la mer divine une nef
noire et neuve, et que cinquante-deux jeunes hommes soient choisis
dans le peuple parmi les meilleurs de tous. Liez donc  leurs
bancs les avirons de la nef, et prparons promptement dans ma
demeure un repas que je vous offre. Les jeunes hommes accompliront
mes ordres, et vous tous, rois porteurs de sceptres, venez dans ma
belle demeure, afin que nous honorions notre hte dans la maison
royale. Que nul ne refuse, et appelez le divin aoide Dmodokos,
car un dieu lui a donn le chant admirable qui charme, quand son
me le pousse  chanter.

Ayant ainsi parl, il marcha devant, et les porteurs de sceptres
le suivaient, et un hraut courut vers le divin aoide. Et
cinquante-deux jeunes hommes, choisis dans le peuple, allrent,
comme Alkinoos l'avait ordonn, sur le rivage de la mer indompte.
tant arrivs  la mer et  la nef, ils tranrent la noire nef 
la mer profonde, dressrent le mt, prparrent les voiles,
lirent les avirons avec des courroies, et, faisant tout comme il
convenait, tendirent les blanches voiles et poussrent la nef au
large. Puis, ils se rendirent  la grande demeure du sage
Alkinoos. Et le portique, et la salle, et la demeure taient
pleins d'hommes rassembls, et les jeunes hommes et les vieillards
taient nombreux.

Et Alkinoos tua pour eux douze brebis, huit porcs aux blanches
dents et deux boeufs aux pieds flexibles. Et ils les corchrent,
et ils prparrent le repas agrable.

Et le hraut vint, conduisant le divin aoide. La Muse l'aimait
plus que tous, et elle lui avait donn de connatre le bien et le
mal, et, l'ayant priv des yeux, elle lui avait accord le chant
admirable. Le hraut plaa pour lui, au milieu des convives, un
thrne aux clous d'argent, appuy contre une longue colonne; et,
au-dessus de sa tte, il suspendit la kithare sonore, et il lui
montra comment il pourrait la prendre. Puis, il dressa devant lui
une belle table et il y mit une corbeille et une coupe de vin,
afin qu'il bt autant de fois que son me le voudrait. Et tous
tendirent les mains vers les mets placs devant eux.

Aprs qu'ils eurent assouvi leur faim et leur soif, la Muse excita
l'aoide  clbrer la gloire des hommes par un chant dont la
renomme tait parvenue jusqu'au large Ourancs. Et c'tait la
querelle d'Odysseus et du Plide Akhilleus, quand ils se
querellrent autrefois en paroles violentes dans un repas offert
aux dieux. Et le roi des hommes, Agamemnn, se rjouissait dans
son me parce que les premiers d'entre les Akhaiens se
querellaient. En effet, la prdiction s'accomplissait que lui
avait faite Phoibos Apolln, quand, dans la divine Pyth, il avait
pass le seuil de pierre pour interroger l'oracle; et alors se
prparaient les maux des Troiens et des Danaens, par la volont du
grand Zeus.

Et l'illustre aoide chantait ces choses, mais Odysseus ayant saisi
de ses mains robustes son grand manteau pourpr, l'attira sur sa
tte et en couvrit sa belle face, et il avait honte de verser des
larmes devant les Phaiakiens. Mais quand le divin aoide cessait de
chanter, lui-mme cessait de pleurer, et il cartait son manteau,
et, prenant une coupe ronde, il faisait des libations aux dieux.
Puis, quand les princes des Phaiakiens excitaient l'aoide 
chanter de nouveau, car ils taient charms de ses paroles, de
nouveau Odysseus pleurait, la tte cache. Il se cachait de tous
en versant des larmes; mais Alkinoos le vit, seul, tant assis
auprs de lui, et il l'entendit gmir, et aussitt il dit aux
Phaiakiens habiles  manier les avirons:

-- coutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens. Dj nous avons
satisfait notre me par ce repas et par les sons de la kithare qui
sont la joie des repas. Maintenant, sortons, et livrons-nous 
tous les jeux, afin que notre hte raconte  ses amis, quand il
sera retourn dans sa patrie, combien nous l'emportons sur les
autres hommes au combat des poings,  la lutte, au saut et  la
course.

Ayant ainsi parl, il marcha le premier et tous le suivirent. Et
le hraut suspendit la kithare sonore  la colonne, et, prenant
Dmodokos par la main, il le conduisit hors des demeures, par le
mme chemin qu'avaient pris les princes des Phaiakiens afin
d'admirer les jeux. Et ils allrent  l'agora, et une foule
innombrable suivait. Puis, beaucoup de robustes jeunes hommes se
levrent, Akrons, Okyalos, latreus, Nauteus, Prymneus,
Ankhialos, rethmeus, Ponteus, Prteus, Thon, Anabsins,
Amphialos, fils de Polinos Tektonide, et Euryalos semblable au
tueur d'hommes Ars, et Naubolids qui l'emportait par la force et
la beaut sur tous les Phaiakiens, aprs l'irrprochable Laodamas.
Et les trois fils de l'irrprochable Alkinoos se levrent aussi,
Laodamas, Halios et le divin Klytonos.

Et ils combattirent d'abord  la course, et ils s'lancrent des
barrires, et, tous ensemble, ils volaient rapidement, soulevant
la poussire de la plaine. Mais celui qui les devanait de plus
loin tait l'irrprochable Klytonos. Autant les mules qui
achvent un sillon ont franchi d'espace, autant il les prcdait,
les laissant en arrire, quand il revint devant le peuple. Et
d'autres engagrent le combat de la lutte, et dans ce combat
Euryalos l'emporta sur les plus vigoureux. Et Amphialos fut
vainqueur en sautant le mieux, et latreus fut le plus fort au
disque, et Laodamas, l'illustre fils d'Alkinoos, au combat des
poings. Mais, aprs qu'ils eurent charm leur me par ces combats,
Laodamas, fils d'Alkinoos, parla ainsi:

-- Allons, amis, demandons  notre hte s'il sait aussi combattre.
Certes, il ne semble point sans courage. Il a des cuisses et des
bras et un cou trs vigoureux, et il est encore jeune, bien qu'il
ait t affaibli par beaucoup de malheurs; car je pense qu'il
n'est rien de pire que la mer pour puiser un homme, quelque
vigoureux qu'il soit.

Et Euryalos lui rpondit:

-- Laodamas, tu as bien parl. Maintenant, va, provoque-le, et
rapporte-lui nos paroles.

Et l'illustre fils d'Alkinoos, ayant cout ceci, s'arrta au
milieu de l'arne et dit  Odysseus:

-- Allons, hte, mon pre, viens tenter nos jeux, si tu y es
exerc comme il convient que tu le sois. Il n'y a point de plus
grande gloire pour les hommes que celle d'tre brave par les pieds
et par les bras. Viens donc, et chasse la tristesse de ton me.
Ton retour n'en subira pas un long retard, car dj ta nef est
trane  la mer et tes compagnons sont prts  partir.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Laodamas, pourquoi me provoques-tu  combattre? Les douleurs
remplissent mon me plus que le dsir des jeux. J'ai dj subi
beaucoup de maux et support beaucoup de travaux, et maintenant,
assis dans votre agora, j'implore mon retour, priant le roi et
tout le peuple.

Et Euryalos, lui rpondant, l'outragea ouvertement:

-- Tu parais, mon hte, ignorer tous les jeux o s'exercent les
hommes, et tu ressembles  un chef de matelots marchands qui, sur
une nef de charge, n'a souci que de gain et de provisions, plutt
qu' un athlte.

Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui dit:

-- Mon hte, tu n'as point parl convenablement, et tu ressembles
 un homme insolent. Les dieux ne dispensent point galement leurs
dons  tous les hommes, la beaut, la prudence ou l'loquence.
Souvent un homme n'a point de beaut, mais un dieu l'orne par la
parole, et tous sont charms devant lui, car il parle avec
assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand
il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est
semblable aux dieux par sa beaut, mais il ne lui a point t
accord de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait
point form autrement, mais tu manques d'intelligence, et, comme
tu as mal parl, tu as irrit mon coeur dans ma chre poitrine. Je
n'ignore point ces combats, ainsi que tu le dis. J'tais entre les
premiers, quand je me confiais dans ma jeunesse et dans la vigueur
de mes bras. Maintenant, je suis accabl de misres et de
douleurs, ayant subi de nombreux combats parmi les hommes ou en
traversant les flots dangereux. Mais, bien que j'aie beaucoup
souffert, je tenterai ces jeux, car ta parole m'a mordu, et tu
m'as irrit par ce discours.

Il parla ainsi, et, sans rejeter son manteau, s'lanant
imptueusement, il saisit une pierre plus grande, plus paisse,
plus lourde que celle dont les Phaiakiens avaient coutume de se
servir dans les jeux, et, l'ayant fait tourbillonner, il la jeta
d'une main vigoureuse. Et la pierre rugit, et tous les Phaiakiens
habiles  manier les avirons courbrent la tte sous l'imptuosit
de la pierre qui vola bien au del des marques de tous les autres.
Et Athn accourut promptement, et, posant une marque, elle dit,
ayant pris la figure d'un homme:

-- Mme un aveugle, mon hte, pourrait reconnatre ta marque en la
touchant, car elle n'est point mle  la foule des autres, mais
elle est bien au del. Aie donc confiance, car aucun des
Phaiakiens n'atteindra l, loin de te dpasser.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut joyeux, et
il se rjouissait d'avoir dans l'agora un compagnon bienveillant.
Et il dit avec plus de douceur aux Phaiakiens:

-- Maintenant, jeunes hommes, atteignez cette pierre. Je pense que
je vais bientt en jeter une autre aussi loin, et mme au del.
Mon me et mon coeur m'excitent  tenter tous les autres combats.
Que chacun de vous se fasse ce pril, car vous m'avez grandement
irrit. Au ceste,  la lutte,  la course, je ne refuse aucun des
Phaiakiens, sauf le seul Laodamas. Il est mon hte. Qui pourrait
combattre un ami? L'insens seul et l'homme de nulle valeur le
disputent  leur hte dans les jeux, au milieu d'un peuple
tranger, et ils s'avilissent ainsi. Mais je n'en rcuse ni n'en
repousse aucun autre. Je n'ignore aucun des combats qui se livrent
parmi les hommes. Je sais surtout tendre un arc rcemment poli, et
le premier j'atteindrais un guerrier lanant des traits dans la
foule des hommes ennemis, mme quand de nombreux compagnons
l'entoureraient et tendraient l'arc contre moi. Le seul
Philoktts l'emportait sur moi par son arc, chez le peuple des
Troiens, toutes les fois que les Akhaiens lanaient des flches.
Mais je pense tre maintenant le plus habile de tous les mortels
qui se nourrissent de pain sur la terre. Certes, je ne voudrais
point lutter contre les anciens hros, ni contre Hrakls, ni
contre Eurytos l'Oikhalien, car ils luttaient, comme archers, mme
avec les dieux. Le grand Eurytos mourut tout jeune, et il ne
vieillit point dans ses demeures. En effet, Apolln irrit le tua,
parce qu'il l'avait provoqu au combat de l'arc. Je lance la pique
aussi bien qu'un autre lance une flche. Seulement, je crains
qu'un des Phaiakiens me surpasse  la course, ayant t affaibli
par beaucoup de fatigues au milieu des flots, car je ne possdais
pas une grande quantit de vivres dans ma nef, et mes chers genoux
sont rompus.

Il parla ainsi, et tous restrent muets, et le seul Alkinoos lui
rpondit:

-- Mon hte, tes paroles me plaisent. Ta force veut prouver la
vertu qui te suit partout, tant irrit, car cet homme t'a dfi;
mais aucun n'oserait douter de ton courage, si du moins il n'a
point perdu le jugement. Maintenant, comprends bien ce que je vais
dire, afin que tu parles favorablement de nos hros quand tu
prendras tes repas dans tes demeures, auprs de ta femme et de tes
enfants, et que tu te souviennes de notre vertu et des travaux
dans lesquels Zeus nous a donn d'exceller ds le temps de nos
anctres. Nous ne sommes point les plus forts au ceste, ni des
lutteurs irrprochables, mais nous courons rapidement et nous
excellons sur les nefs. Les repas nous sont chers, et la kithare
et les danses, et les vtements renouvels, les bains chauds et
les lits. Allons! vous qui tes les meilleurs danseurs Phaiakiens,
dansez, afin que notre hte, de retour dans sa demeure, dise  ses
amis combien nous l'emportons sur tous les autres hommes dans la
science de la mer, par la lgret des pieds,  la danse et par le
chant. Que quelqu'un apporte aussitt  Dmodokos sa kithare
sonore qui est reste dans nos demeures.

Alkinoos semblable  un dieu parla ainsi, et un hraut se leva
pour rapporter la kithare harmonieuse de la maison royale. Et les
neuf chefs des jeux, lus par le sort, se levrent, car c'taient
les rgulateurs de chaque chose dans les jeux. Et ils aplanirent
la place du choeur, et ils disposrent un large espace. Et le
hraut revint, apportant la kithare sonore  Dmodokos; et celui-
ci se mit au milieu, et autour de lui se tenaient les jeunes
adolescents habiles  danser. Et ils frappaient de leurs pieds le
choeur divin, et Odysseus admirait la rapidit de leurs pieds, et
il s'en tonnait dans son me.

Mais l'aoide commena de chanter admirablement l'amour d'Ars et
d'Aphrodit  la belle couronne, et comment ils s'unirent dans la
demeure de Hphaistos. Ars fit de nombreux prsents, et il
dshonora le lit du roi Hphaistos. Aussitt Hlios, qui les avait
vus s'unir, vint l'annoncer  Hphaistos, qui entendit l une
cruelle parole. Puis, mditant profondment sa vengeance, il se
hta d'aller  sa forge, et, dressant une grande enclume, il
forgea des liens qui ne pouvaient tre ni rompus, ni dnous.
Ayant achev cette trame pleine de ruse, il se rendit dans la
chambre nuptiale o se trouvait son cher lit. Et il suspendit de
tous cts, en cercle, ces liens qui tombaient des poutres autour
du lit comme les toiles de l'araigne, et que nul ne pouvait voir,
pas mme les dieux heureux. Ce fut ainsi qu'il ourdit sa ruse. Et,
aprs avoir envelopp le lit, il feignit d'aller  Lemnos, ville
bien btie, celle de toutes qu'il aimait le mieux sur la terre.
Ars au frein d'or le surveillait, et quand il vit partir
l'illustre ouvrier Hphaistos, il se hta, dans son dsir
d'Aphrodit  la belle couronne, de se rendre  la demeure de
l'illustre Hphaistos. Et Aphrodit, revenant de voir son tout-
puissant pre Zeus, tait assise. Et Ars entra dans la demeure,
et il lui prit la main, et il lui dit:

-- Allons, chre, dormir sur notre lit. Hphaistos n'est plus ici;
il est all  Lemnos, chez les Sintiens au langage barbare.

Il parla ainsi, et il sembla doux  la desse de lui cder, et ils
montrent sur le lit pour y dormir, et, aussitt, les liens
habilement disposs par le subtil Hphaistos les envelopprent. Et
ils ne pouvaient ni mouvoir leurs membres, ni se lever, et ils
reconnurent alors qu'ils ne pouvaient fuir. Et l'illustre boiteux
des deux pieds approcha, car il tait revenu avant d'arriver  la
terre de Lemnos, Hlios ayant veill pour lui et l'ayant averti.

Et il rentra dans sa demeure, afflig en sa chre poitrine. Il
s'arrta sous le vestibule, et une violente colre le saisit, et
il cria horriblement, et il fit que tous les dieux l'entendirent:

-- Pre Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, venez
voir des choses honteuses et intolrables. Moi qui suis boiteux,
la fille de Zeus, Aphrodit, me dshonore, et elle aime le
pernicieux Ars parce qu'il est beau et qu'il ne boite pas. Si je
suis laid, certes, je n'en suis pas cause, mais la faute en est 
mon pre et  ma mre qui n'auraient pas d m'engendrer. Voyez
comme ils sont couchs unis par l'amour. Certes, en les voyant sur
ce lit, je suis plein de douleur, mais je ne pense pas qu'ils
tentent d'y dormir encore, bien qu'ils s'aiment beaucoup; et ils
ne pourront s'unir, et mon pige et mes liens les retiendront
jusqu' ce que son pre m'ait rendu toute la dot que je lui ai
livre  cause de sa fille aux yeux de chien, parce qu'elle tait
belle.

Il parla ainsi, et tous les dieux se rassemblrent dans la demeure
d'airain. Poseidan qui entoure la terre vint, et le trs utile
Hermias vint aussi, puis le royal archer Apolln. Les desses,
par pudeur, restrent seules dans leurs demeures. Et les dieux qui
dispensent les biens taient debout dans le vestibule. Et un rire
immense s'leva parmi les dieux heureux quand ils virent l'ouvrage
du prudent Hphaistos; et, en le regardant, ils disaient entre
eux:

-- Les actions mauvaises ne valent pas la vertu. Le plus lent a
atteint le rapide. Voici que Hphaistos, bien que boiteux, a
saisi, par sa science Ars, qui est le plus rapide de tous les
dieux qui habitent l'Olympos, et c'est pourquoi il se fera payer
une amende.

Ils se parlaient ainsi entre eux. Et le roi Apolln, fils de Zeus,
dit  Hermias:

-- Messager Hermias, fils de Zeus, qui dispense les biens,
certes, tu voudrais sans doute tre envelopp de ces liens
indestructibles, afin de coucher dans ce lit, auprs d'Aphrodit
d'or?

Et le messager Hermias lui rpondit aussitt:

-- Plt aux dieux,  royal archer Apolln, que cela arrivt, et
que je fusse envelopp de liens trois fois plus inextricables, et
que tous les dieux et les desses le vissent, pourvu que je fusse
couch auprs d'Aphrodit d'or!

Il parla, ainsi, et le rire des dieux immortels clata. Mais
Poseidan ne riait pas, et il suppliait l'illustre Hphaistos de
dlivrer Ars, et il lui disait ces paroles ailes:

-- Dlivre-le, et je te promets qu'il te satisfera, ainsi que tu
le dsires, et comme il convient entre dieux immortels.

Et l'illustre ouvrier Hphaistos lui rpondit:

-- Poseidan qui entoures la terre, ne me demande point cela. Les
cautions des mauvais sont mauvaises. Comment pourrais-je te
contraindre, parmi les dieux immortels, si Ars chappait  sa
dette et  mes liens?

Et Poseidan qui branle la terre lui rpondit:

-- Hphaistos, si Ars, reniant sa dette, prend la fuite, je te la
payerai moi-mme.

Et l'illustre boiteux des deux pieds lui rpondit:

-- Il ne convient point que je refuse ta parole, et cela ne sera
point.

Ayant ainsi parl, la force de Hphaistos rompit les liens. Et
tous deux, libres des liens inextricables, s'envolrent aussitt,
Ars dans la Thrk, et Aphrodit qui aime les sourires dans
Kypros,  Paphos o sont ses bois sacrs et ses autels parfums.
L, les Kharites la baignrent et la parfumrent d'une huile
ambroisienne, comme il convient aux dieux immortels, et elles la
revtirent de vtements prcieux, admirables  voir.

Ainsi chantait l'illustre aoide, et, dans son esprit, Odysseus se
rjouissait de l'entendre, ainsi que tous les Phaiakiens habiles 
manier les longs avirons des nefs.

Et Alkinoos ordonna  Halios et  Laodamas de danser seuls, car
nul ne pouvait lutter avec eux. Et ceux-ci prirent dans leurs
mains une belle boule pourpre que le sage Polybos avait faite
pour eux. Et l'un, courb en arrire, la jetait vers les sombres
nues, et l'autre la recevait avant qu'elle et touch la terre
devant lui. Aprs avoir ainsi admirablement jou de la boule, ils
dansrent alternativement sur la terre fconde; et tous les jeunes
hommes, debout dans l'agora, applaudirent, et un grand bruit
s'leva. Alors, le divin Odysseus dit  Alkinoos:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, certes, tu
m'as annonc les meilleurs danseurs, et cela est manifeste.
L'admiration me saisit en les regardant.

Il parla ainsi, et la force sacre d'Alkinoos fut remplie de joie,
et il dit aussitt aux Phaiakiens qui aiment les avirons:

-- coutez, princes et chefs des Phaiakiens. Notre hte me semble
plein de sagesse. Allons! Il convient de lui offrir les dons
hospitaliers. Douze rois illustres, douze princes, commandent ce
peuple, et moi, je suis le treizime. Apportez-lui, chacun, un
manteau bien lav, une tunique et un talent d'or prcieux. Et,
aussitt, nous apporterons tous ensemble ces prsents, afin que
notre hte, les possdant, sige au repas, l'me pleine de joie.
Et Euryalos l'apaisera par ses paroles, puisqu'il n'a point parl
convenablement.

Il parla ainsi, et tous, ayant applaudi, ordonnrent qu'on
apportt les prsents, et chacun envoya un hraut. Et Euryalos,
rpondant  Alkinoos, parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, j'apaiserai
notre hte, comme tu me l'ordonnes, et je lui donnerai cette pe
d'airain, dont la poigne est d'argent et dont la gocine est
d'ivoire rcemment travaill. Ce don sera digne de notre hte.

En parlant ainsi, il mit l'pe aux clous d'argent entre les mains
d'Odysseus, et il lui dit en paroles ailes:

-- Salut, hte, mon pre! si j'ai dit une parole mauvaise, que les
temptes l'emportent! Que les dieux t'accordent de retourner dans
ta patrie et de revoir ta femme, car tu as longtemps souffert loin
de tes amis.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Et toi, ami, je te salue. Que les dieux t'accordent tous les
biens. Puisses-tu n'avoir jamais le regret de cette pe que tu me
donnes en m'apaisant par tes paroles.

Il parla ainsi, et il suspendit l'pe aux clous d'argent autour
de ses paules. Puis, Hlios tomba, et les splendides prsents
furent apports, et les hrauts illustres les dposrent dans la
demeure d'Alkinoos; et les irrprochables fils d'Alkinoos, les
ayant reus, les placrent devant leur mre vnrable. Et la force
sacre d'Alkinoos commanda aux Phaiakiens de venir dans sa
demeure, et ils s'assirent sur des thrnes levs, et la force
d'Alkinoos dit  Art:

-- Femme, apporte un beau coffre, le plus beau que tu aies, et tu
y renfermeras un manteau bien lav et une tunique. Qu'on mette un
vase sur le feu, et que l'eau chauffe, afin que notre hte,
s'tant baign, contemple les prsents que lui ont apports les
irrprochables Phaiakiens, et qu'il se rjouisse du repas, en
coutant le chant de l'aoide. Et moi, je lui donnerai cette belle
coupe d'or, afin qu'il se souvienne de moi tous les jours de sa
vie, quand il fera, dans sa demeure, des libations  Zeus et aux
autres dieux.

Il parla ainsi, et Art ordonna aux servantes de mettre
promptement un grand vase sur le feu. Et elles mirent sur le feu
ardent le grand vase pour le bain: et elles y versrent de l'eau,
et elles allumrent le bois par-dessous. Et le feu enveloppa le
vase  trois pieds, et l'eau chauffa.

Et, pendant ce temps, Art descendit, de sa chambre nuptiale,
pour son hte, un beau coffre, et elle y plaa les prsents
splendides, les vtements et l'or que les Phaiakiens lui avaient
donns. Elle-mme y dposa un manteau et une belle tunique, et
elle dit  Odysseus ces paroles ailes:

-- Vois toi-mme ce couvercle, et ferme-le d'un noeud, afin que
personne, en route, ne puisse te drober quelque chose, car tu
dormiras peut-tre d'un doux sommeil dans la nef noire.

Ayant entendu cela, le patient et divin Odysseus ferma aussitt le
couvercle  l'aide d'un noeud inextricable que la vnrable Kirk
lui avait enseign autrefois. Puis, l'intendante l'invita  se
baigner, et il descendit dans la baignoire, et il sentit, plein de
joie, l'eau chaude, car il y avait longtemps qu'il n'avait us de
ces soins, depuis qu'il avait quitt la demeure de Kalyps aux
beaux cheveux, o ils lui taient toujours donns comme  un dieu.
Et les servantes, l'ayant baign, le parfumrent d'huile et le
revtirent d'une tunique et d'un beau manteau; et, sortant du
bain, il revint au milieu des hommes buveurs de vin. Et Nausikaa,
qui avait reu des dieux la beaut, s'arrta sur le seuil de la
demeure bien construite, et, regardant Odysseus qu'elle admirait,
elle lui dit ces paroles ailes:

-- Salut, mon hte! Plaise aux dieux, quand tu seras dans la terre
de la patrie, que tu te souviennes de moi  qui tu dois la vie.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, si, maintenant, Zeus, le
retentissant poux de Hr, m'accorde de voir le jour du retour et
de rentrer dans ma demeure, l, certes, comme  une desse, je
t'adresserai des voeux tous les jours de ma vie, car tu m'as
sauv,  vierge!

Il parla ainsi, et il s'assit sur un thrne auprs du roi
Alkinoos. Et les hommes faisaient les parts et mlangeaient le
vin. Et un hraut vint, conduisant l'aoide harmonieux, Dmodokos
vnrable au peuple, et il le plaa au milieu des convives, appuy
contre une haute colonne. Alors Odysseus, coupant la plus forte
part du dos d'un porc aux blanches dents, et qui tait enveloppe
de graisse, dit au hraut:

-- Prends, hraut, et offre, afin, qu'il la mange, cette chair 
Dmodokos. Moi aussi je l'aime, quoique je sois afflig. Les
aoides sont dignes d'honneur et de respect parmi tous les hommes
terrestres, car la Muse leur a enseign le chant, et elle aime la
race des aoides.

Il parla ainsi, et le hraut dposa le mets aux mains du hros
Dmodokos, et celui-ci le reut, plein de joie. Et tous tendirent
les mains vers la nourriture place devant eux. Et, aprs qu'ils
se furent rassasis de boire et de manger, le subtil Odysseus dit
 Dmodokos:

-- Dmodokos, je t'honore plus que tous les hommes mortels, soit
que la Muse, fille de Zeus, t'ait instruit, soit Apolln. Tu as
admirablement chant la destine des Akhaiens, et tous les maux
qu'ils ont endurs, et toutes les fatigues qu'ils ont subies,
comme si toi-mme avais t prsent, ou comme si tu avais tout
appris d'un Argien. Mais chante maintenant le cheval de bois
qu'pios fit avec l'aide d'Athn, et que le divin Odysseus
conduisit par ses ruses dans la citadelle, tout rempli d'hommes
qui renversrent Ilios. Si tu me racontes exactement ces choses,
je dclarerai  tous les hommes qu'un dieu t'a dou avec
bienveillance du chant divin.

Il parla ainsi, et l'Aoide, inspir par un Dieu, commena de
chanter. Et il chanta d'abord comment les Argiens, tant monts
sur les nefs aux bancs de rameurs, s'loignrent aprs avoir mis
le feu aux tentes. Mais les autres Akhaiens taient assis dj
auprs de l'illustre Odysseus, enferms dans le cheval, au milieu
de l'agora des Troiens. Et ceux-ci, eux-mmes, avaient tran le
cheval dans leur citadelle. Et l, il se dressait, tandis qu'ils
profraient mille paroles, assis autour de lui. Et trois desseins
leur plaisaient, ou de fendre ce bois creux avec l'airain
tranchant, ou de le prcipiter d'une hauteur sur les rochers, ou
de le garder comme une vaste offrande aux dieux. Ce dernier
dessein devait tre accompli, car leur destine tait de prir,
aprs que la ville eut reu dans ses murs le grand cheval de bois
o taient assis les princes des Akhaiens, devant porter le
meurtre et la kr aux Troiens. Et Dmodokos chanta comment les
fils des Akhaiens, s'tant prcipits du cheval, leur creuse
embuscade, saccagrent la ville. Puis, il chanta la dvastation de
la ville escarpe, et Odysseus et le divin Mnlaos semblable 
Ars assigeant la demeure de Diphobos, et le trs rude combat
qui se livra en ce lieu, et comment ils vainquirent avec l'aide de
la magnanime Athn.

L'illustre aoide chantait ces choses, et Odysseus dfaillait, et,
sous ses paupires, il arrosait ses joues de larmes. De mme
qu'une femme entoure de ses bras et pleure son mari bien aim
tomb devant sa ville et son peuple, laissant une mauvaise
destine  sa ville et  ses enfants; et de mme que, le voyant
mort et encore palpitant, elle se jette sur lui en hurlant, tandis
que les ennemis, lui frappant le dos et les paules du bois de
leurs lances, l'emmnent en servitude afin de subir le travail et
la douleur, et que ses jours sont fltris par un trs misrable
dsespoir; de mme Odysseus versait des larmes amres sous ses
paupires, en les cachant  tous les autres convives. Et le seul
Alkinoos, tant assis auprs de lui, s'en aperut, et il
l'entendit gmir profondment, et aussitt il dit aux Phaiakiens
habiles dans la science de la mer:

-- coutez, princes et chefs des Phaiakiens, et que Dmodokos
fasse taire sa kithare sonore. Ce qu'il chante ne plat pas
galement  tous. Ds le moment o nous avons achev le repas et
o le divin aoide a commenc de chanter, notre hte n'a point
cess d'tre en proie  un deuil cruel, et la douleur a envahi son
coeur. Que Dmodokos cesse donc, afin que, nous et notre hte,
nous soyons tous galement satisfaits. Ceci est de beaucoup le
plus convenable. Nous avons prpar le retour de notre hte
vnrable et des prsents amis que nous lui avons offerts parce
que nous l'aimons. Un hte, un suppliant, est un frre pour tout
homme qui peut encore s'attendrir dans l'me.

C'est pourquoi, tranger, ne me cache rien, par ruse, de tout ce
que je vais te demander, car il est juste que tu parles
sincrement. Dis-moi comment se nommaient ta mre, ton pre, ceux
qui habitaient ta ville, et tes voisins. Personne, en effet, parmi
les hommes, lches ou illustres, n'a manqu de nom, depuis qu'il
est n. Les parents qui nous ont engendrs nous en ont donn 
tous. Dis-moi aussi ta terre natale, ton peuple et ta ville, afin
que nos nefs qui pensent t'y conduisent; car elles n'ont point de
pilotes, ni de gouvernails, comme les autres nefs, mais elles
pensent comme les hommes, et elles connaissent les villes et les
champs fertiles de tous les hommes, et elles traversent rapidement
la mer, couvertes de brouillards et de nues, sans jamais craindre
d'tre maltraites ou de prir. Cependant j'ai entendu autrefois
mon pre Nausithoos dire que Poseidan s'irriterait contre nous,
parce que nous reconduisons impunment tous les trangers. Et il
disait qu'une solide nef des Phaiakiens prirait au retour d'un
voyage sur la mer sombre, et qu'une grande montagne serait
suspendue devant notre ville. Ainsi parlait le vieillard. Peut-
tre ces choses s'accompliront-elles, peut-tre n'arriveront-elles
point. Ce sera comme il plaira au dieu.

Mais parle, et dis-nous dans quels lieux tu as err, les pays que
tu as vus, et les villes bien peuples et les hommes, cruels et
sauvages, ou justes et hospitaliers et dont l'esprit plat aux
dieux. Dis pourquoi tu pleures en coutant la destine des
Argiens, des Danaens et d'Ilios! Les dieux eux-mmes ont fait ces
choses et voulu la mort de tant de guerriers, afin qu'on les
chantt dans les jours futurs. Un de tes parents est-il mort
devant Ilios? tait-ce ton gendre illustre ou ton beau-pre, ceux
qui nous sont le plus chers aprs notre propre sang? Est-ce encore
un irrprochable compagnon? Un sage compagnon, en effet, n'est pas
moins qu'un frre.


9.

Et le subtil Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il est doux
d'couter un aoide tel que celui-ci, semblable aux dieux par la
voix. Je ne pense pas que rien soit plus agrable. La joie saisit
tout ce peuple, et tes convives, assis en rang dans ta demeure,
coutent l'aoide. Et les tables sont charges de pain et de
chairs, et l'chanson, puisant le vin dans le kratre, en remplit
les coupes et le distribue. Il m'est trs doux, dans l'me, de
voir cela. Mais tu veux que je dise mes douleurs lamentables, et
je n'en serai que plus afflig. Que dirai-je d'abord? Comment
continuer? comment finir? car les dieux Ouraniens m'ont accabl de
maux innombrables. Et maintenant je dirai d'abord mon nom, afin
que vous le sachiez et me connaissiez, et, qu'ayant vit la
cruelle mort, je sois votre hte, bien qu'habitant une demeure
lointaine.

Je suis Odysseus Laertiade, et tous les hommes me connaissent par
mes ruses, et ma gloire est alle jusqu' l'Ouranos. J'habite la
trs illustre Ithak, o se trouve le mont Nritos aux arbres
battus des vents. Et plusieurs autres les sont autour, et
voisines, Doulikhios, et Sam, et Zakynthos couverte de forts. Et
Ithak est la plus loigne de la terre ferme et sort de la mer du
ct de la nuit; mais les autres sont du ct d's et de Hlios.
Elle est pre, mais bonne nourrice de jeunes hommes, et il n'est
point d'autre terre qu'il me soit plus doux de contempler. Certes,
la noble desse Kalyps m'a retenu dans ses grottes profondes, me
dsirant pour mari; et, de mme, Kirk, pleine de ruses, m'a
retenu dans sa demeure, en l'le Aiai, me voulant aussi pour
mari; mais elles n'ont point persuad mon coeur dans ma poitrine,
tant rien n'est plus doux que la patrie et les parents pour celui
qui, loin des siens, habite mme une riche demeure dans une terre
trangre. Mais je te raconterai le retour lamentable que me fit
Zeus  mon dpart de Troi.

D'Ilios le vent me poussa chez les Kiknes,  Ismaros. L, je
dvastai la ville et j'en tuai les habitants; et les femmes et les
abondantes dpouilles enleves furent partages, et nul ne partit
priv par moi d'une part gale. Alors, j'ordonnai de fuir d'un
pied rapide, mais les insenss n'obirent pas. Et ils buvaient
beaucoup de vin, et ils gorgeaient sur le rivage les brebis et
les boeufs noirs aux pieds flexibles.

Et, pendant ce temps, des Kiknes fugitifs avaient appel d'autres
Kiknes, leurs voisins, qui habitaient l'intrieur des terres. Et
ceux-ci taient nombreux et braves, aussi habiles  combattre sur
des chars qu' pied, quand il le fallait. Et ils vinrent aussitt,
vers le matin, en aussi grand nombre que les feuilles et les
fleurs printanires. Alors la mauvaise destine de Zeus nous
accabla, malheureux, afin que nous subissions mille maux. Et ils
nous combattirent auprs de nos nefs rapides; et des deux cts
nous nous frappions de nos lances d'airain. Tant que dura le matin
et que la lumire sacre grandit, malgr leur multitude, le combat
fut soutenu par nous; mais quand Hlios marqua le moment de dlier
les boeufs, les Kiknes domptrent les Akhaiens, et six de mes
compagnons aux belles knmides furent tus par nef, et les autres
chapprent  la mort et  la kr.

Et nous naviguions loin de l, joyeux d'avoir vit la mort et
tristes dans le coeur d'avoir perdu nos chers compagnons; et mes
nefs armes d'avirons des deux cts ne s'loignrent pas avant
que nous eussions appel trois fois chacun de nos compagnons tus
sur la plage par les Kiknes. Et Zeus qui amasse les nues souleva
Boras et une grande tempte, et il enveloppa de nues la terre et
la mer, et la nuit se rua de l'Ouranos.

Et les nefs taient emportes hors de leur route, et la force du
vent dchira les voiles en trois ou quatre morceaux; et, craignant
la mort, nous les serrmes dans les nefs. Et celles-ci, avec de
grands efforts, furent tires sur le rivage, o, pendant deux
nuits et deux jours, nous restmes gisants, accabls de fatigue et
de douleur. Mais quand s aux beaux cheveux amena le troisime
jour, ayant dress les mts et dploy les blanches voiles, nous
nous assmes sur les bancs, et le vent et les pilotes nous
conduisirent; et je serais arriv sain et sauf dans la terre de la
patrie, si la mer et le courant du cap Malien et Boras ne
m'avaient port par del Kythr. Et nous fmes entrans, pendant
neuf jours, par les vents contraires, sur la mer poissonneuse:
mais, le dixime jour, nous abordmes la terre des Lotophages qui
se nourrissent d'une fleur. L, tant monts sur le rivage, et
ayant puis de l'eau, mes compagnons prirent leur repas auprs des
nefs rapides. Et, alors, je choisis deux de mes compagnons, et le
troisime fut un hraut, et je les envoyai afin d'apprendre quels
taient les hommes qui vivaient sur cette terre.

Et ceux-l, tant partis, rencontrrent les Lotophages, et les
Lotophages ne leur firent aucun mal, mais ils leur offrirent le
lotos  manger. Et ds qu'ils eurent mang le doux lotos, ils ne
songrent plus ni  leur message, ni au retour; mais, pleins
d'oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du
lotos. Et, les reconduisant aux nefs, malgr leurs larmes, je les
attachai sous les bancs des nefs creuses; et j'ordonnai  mes
chers compagnons de se hter de monter dans nos nefs rapides, de
peur qu'en mangeant le lotos, ils oubliassent le retour.

Et ils y montrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs de
rameurs, ils frapprent de leurs avirons la blanche mer, et nous
navigumes encore, tristes dans le coeur.

Et nous parvnmes  la terre des kyklopes orgueilleux et sans lois
qui, confiants dans les dieux immortels, ne plantent point de
leurs mains et ne labourent point. Mais, n'tant ni semes, ni
cultives, toutes les plantes croissent pour eux, le froment et
l'orge, et les vignes qui leur donnent le vin de leurs grandes
grappes que font crotre les pluies de Zeus. Et les agoras ne leur
sont point connues, ni les coutumes; et ils habitent le fate des
hautes montagnes, dans de profondes cavernes, et chacun d'eux
gouverne sa femme et ses enfants, sans nul souci des autres.

Une petite le est devant le port de la terre des kyklopes, ni
proche, ni loigne. Elle est couverte de forts o se multiplient
les chvres sauvages. Et la prsence des hommes ne les a jamais
effrayes, car les chasseurs qui supportent les douleurs dans les
bois et les fatigues sur le sommet des montagnes ne parcourent
point cette le. On n'y fait point patre de troupeaux et on n'y
laboure point; mais elle n'est ni ensemence ni laboure; elle
manque d'habitants et elle ne nourrit que des chvres blantes. En
effet, les kyklopes n'ont point de nefs peintes en rouge, et ils
n'ont point de onstructeurs de nefs  bancs de rameurs qui les
portent vers les villes des hommes, comme ceux-ci traversent la
mer les uns vers les autres, afin que, sur ces nefs, ils puissent
venir habiter cette le. Mais celle-ci n'est pas strile, et elle
produirait toutes choses selon les saisons. Il y a de molles
prairies arroses sur le bord de la blanche mer, et des vignes y
crotraient abondamment, et cette terre donnerait facilement des
moissons, car elle est trs grasse. Son port est sr, et on n'y a
besoin ni de cordes, ni d'ancres jetes, ni de lier les cbles; et
les marins peuvent y rester aussi longtemps que leur me le dsire
et attendre le vent. Au fond du port, une source limpide coule
sous une grotte, et l'aune crot autour.

C'est l que nous fmes pousss, et un dieu nous y conduisit
pendant une nuit obscure, car nous ne pouvions rien voir. Et un
pais brouillard enveloppait les nefs, et Sln ne luisait point
dans l'Ouranos, tant couverte de nuages. Et aucun de nous ne vit
l'le de ses yeux, ni les grandes lames qui roulaient vers le
rivage, avant que nos nefs aux bancs de rameurs n'y eussent
abord. Alors nous serrmes toutes les voiles et nous descendmes
sur le rivage de la mer, puis, nous tant endormis, nous
attendmes la divine Es.

Quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, admirant l'le,
nous la parcourmes. Et les nymphes, filles de Zeus temptueux,
firent lever les chvres montagnardes, afin que mes compagnons
pussent faire leur repas. Et, aussitt, on retira des nefs les
arcs recourbs et les lances  longues pointes d'airain, et,
diviss en trois corps, nous lanmes nos traits, et un dieu nous
donna une chasse abondante. Douze nefs me suivaient, et  chacune
le sort accorda neuf chvres, et dix  la mienne. Ainsi, tout le
jour, jusqu' la chute de Hlios, nous mangemes, assis, les
chairs abondantes, et nous bmes le vin rouge; mais il en restait
encore dans les nombreuses amphores que nous avions enleves de la
citadelle sacre des Kiknes. Et nous apercevions la fume sur la
terre prochaine des kyklopes, et nous entendions leur voix, et
celle des brebis et des chvres. Et quand Hlios tomba, la nuit
survint, et nous nous endormmes sur le rivage de la mer. Et quand
s aux doigts ross, ne au matin, apparut, ayant convoqu
l'agora, je dis  tous mes compagnons:

-- Restez ici, mes chers compagnons. Moi, avec ma nef et mes
rameurs, j'irai voir quels sont ces hommes, s'ils sont injurieux,
sauvages et injustes, ou s'ils sont hospitaliers et craignant les
dieux.

Ayant ainsi parl, je montai sur ma nef et j'ordonnai  mes
compagnons d'y monter et de dtacher le cble. Et ils montrent,
et, assis en ordre sur les bancs de rameurs, ils frapprent la
blanche mer de leurs avirons.

Quand nous fmes parvenus  cette terre prochaine, nous vmes, 
son extrmit, une haute caverne ombrage de lauriers, prs de la
mer. Et l, reposaient de nombreux troupeaux de brebis et de
chvres. Auprs, il y avait un enclos pav de pierres tailles et
entour de grands pins et de chnes aux feuillages levs. L
habitait un homme gant qui, seul et loin de tous, menait patre
ses troupeaux, et ne se mlait point aux autres, mais vivait 
l'cart, faisant le mal. Et c'tait un monstre prodigieux, non
semblable  un homme qui mange le pain, mais au faite bois d'une
haute montagne, qui se dresse, seul, au milieu des autres sommets.

Et alors j'ordonnai  mes chers compagnons de rester auprs de la
nef et de la garder. Et j'en choisis douze des plus braves, et je
partis, emportant une outre de peau de chvre, pleine d'un doux
vin noir que m'avait donn Maron, fils d'Euanthos, sacrificateur
d'Apolln, et qui habitait Ismaros, parce que nous l'avions
pargn avec sa femme et ses enfants, par respect. Et il habitait
dans le bois sacr de Phoibos Apolln: il me fit de beaux
prsents, car il me donna sept talents d'or bien travaills, un
kratre d'argent massif, et, dans douze amphores, un vin doux, pur
et divin, qui n'tait connu dans sa demeure ni de ses serviteurs,
ni de ses servantes, mais de lui seul, de sa femme et de
l'intendante. Toutes les fois qu'on buvait ce doux vin rouge, on y
mlait, pour une coupe pleine, vingt mesures d'eau, et son arme
parfumait encore le kratre, et il et t dur de s'en abstenir.
Et j'emportai une grande outre pleine de ce vin, et des vivres
dans un sac, car mon me courageuse m'excitait  m'approcher de
cet homme gant, dou d'une grande force, sauvage, ne connaissant
ni la justice ni les lois.

Et nous arrivmes rapidement  son antre, sans l'y trouver, car il
paissait ses troupeaux dans les gras pturages; et nous entrmes,
admirant tout ce qu'on voyait l. Les claies taient charges de
fromages, et les tables taient pleines d'agneaux et de
chevreaux, et ceux-ci taient renferms en ordre et spars, les
plus jeunes d'un ct, et les nouveau-ns de l'autre. Et tous les
vases  traire taient pleins, dans lesquels la crme flottait sur
le petit lait. Et mes compagnons me suppliaient d'enlever les
fromages et de retourner, en chassant rapidement vers la nef les
agneaux et les chevreaux hors des tables, et de fuir sur l'eau
sale. Et je ne le voulus point, et, certes, cela et t le plus
sage; mais je dsirais voir cet homme, afin qu'il me fit les
prsents hospitaliers. Bientt sa vue ne devait pas tre agrable
 mes compagnons.

Alors, ranimant le feu et mangeant les fromages, nous
l'attendmes, assis. Et il revint du pturage, et il portait un
vaste monceau de bois sec, afin de prparer son repas, et il le
jeta  l'entre de la caverne, avec retentissement. Et nous nous
cachmes, pouvants, dans le fond de l'antre. Et il poussa dans
la caverne large tous ceux de ses gras troupeaux qu'il devait
traire, laissant dehors les mles, bliers et boucs, dans le haut
enclos. Puis, soulevant un norme bloc de pierre, si lourd que
vingt-deux chars solides,  quatre roues, n'auraient pu le remuer,
il le mit en place. Telle tait la pierre immense qu'il plaa
contre la porte. Puis, s'asseyant, il commena de traire les
brebis et les chvres blantes, comme il convenait, et il mit les
petits sous chacune d'elles. Et il fit cailler aussitt la moiti
du lait blanc qu'il dposa dans des corbeilles tresses, et il
versa l'autre moiti dans les vases, afin de la boire en mangeant
et qu'elle lui servt pendant son repas. Et quand il eut achev
tout ce travail  la hte, il alluma le feu, nous aperut et nous
dit:

--  trangers, qui tes-vous? D'o venez-vous sur la mer? Est-ce
pour un trafic, ou errez-vous sans but, comme des pirates qui
vagabondent sur la mer, exposant leurs mes au danger et portant
les calamits aux autres hommes?

Il parla ainsi, et notre cher coeur fut pouvant au son de la
voix du monstre et  sa vue. Mais, lui rpondant ainsi, je dis:

-- Nous sommes des Akhaiens venus de Troi, et nous errons
entrans par tous les vents sur les vastes flots de la mer,
cherchant notre demeure par des routes et des chemins inconnus.
Ainsi Zeus l'a voulu. Et nous nous glorifions d'tre les guerriers
de l'Atride Agamemnn, dont la gloire, certes, est la plus grande
sous l'Ouranos. En effet, il a renvers une vaste ville et dompt
des peuples nombreux. Et nous nous prosternons, en suppliants, 
tes genoux, pour que tu nous sois hospitalier, et que tu nous
fasses les prsents qu'on a coutume de faire  des htes. 
excellent, respecte les dieux, car nous sommes tes suppliants, et
Zeus est le vengeur des suppliants et des trangers dignes d'tre
reus comme des htes vnrables.

Je parlai ainsi, et il me rpondit avec un coeur farouche:

-- Tu es insens,  tranger, et tu viens de loin, toi qui
m'ordonnes de craindre les Dieux et de me soumettre  eux. Les
kyklopes ne se soucient point de Zeus temptueux, ni des dieux
heureux, car nous sommes plus forts qu'eux. Pour viter la colre
de Zeus, je n'pargnerai ni toi, ni tes compagnons,  moins que
mon me ne me l'ordonne. Mais dis-moi o tu as laiss, pour venir
ici, ta nef bien construite. Est-ce loin ou prs? que je le sache.

Il parla ainsi, me tentant; mais il ne put me tromper, car je
savais beaucoup de choses, et je lui rpondis ces paroles ruses:

-- Poseidan qui branle la terre a bris ma nef pousse contre
les rochers d'un promontoire  l'extrmit de votre terre, et le
vent l'a jete hors de la mer et, avec ceux-ci, j'ai chapp  la
mort.

Je parlai ainsi, et, dans son coeur farouche, il ne me rpondit
rien; mais, en se ruant, il tendit les mains sur mes compagnons,
et il en saisit deux et les crasa contre terre comme des petits
chiens. Et leur cervelle jaillit et coula sur la terre. Et, les
coupant membre  membre, il prpara son repas. Et il les dvora
comme un lion montagnard, et il ne laissa ni leurs entrailles, ni
leurs chairs, ni leurs os pleins de moelle. Et nous, en gmissant,
nous levions nos mains vers Zeus, en face de cette chose affreuse,
et le dsespoir envahit notre me.

Quand le kyklps eut empli son vaste ventre en mangeant les chairs
humaines et en buvant du lait sans mesure, il s'endormit tendu au
milieu de l'antre, parmi ses troupeaux. Et je voulus, dans mon
coeur magnanime, tirant mon pe aigu de la gaine et me jetant
sur lui, le frapper  la poitrine, l o les entrailles entourent
le foie; mais une autre pense me retint. En effet, nous aurions
pri de mme d'une mort affreuse, car nous n'aurions pu mouvoir de
nos mains le lourd rocher qu'il avait plac devant la haute
entre. C'est pourquoi nous attendmes en gmissant la divine s.

Quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, il alluma le
feu et se mit  traire ses illustres troupeaux. Et il plaa les
petits sous leurs mres. Puis, ayant achev tout ce travail  la
hte, il saisit de nouveau deux de mes compagnons et prpara son
repas. Et ds qu'il eut mang, cartant sans peine la grande
pierre, il poussa hors de l'antre ses gras troupeaux. Et il remit
le rocher en place, comme le couvercle d'un carquois. Et il mena
avec beaucoup de bruit ses gras troupeaux sur la montagne.

Et je restai, mditant une action terrible et cherchant comment je
me vengerais et comment Athn exaucerait mon voeu. Et ce dessein
me sembla le meilleur dans mon esprit. La grande massue du kyklps
gisait au milieu de l'enclos, un olivier vert qu'il avait coup
afin de s'y appuyer quand il serait sec. Et ce tronc nous semblait
tel qu'un mt de nef de charge  vingt avirons qui fend les vastes
flots. Telles taient sa longueur et son paisseur. J'en coupai
environ une brasse que je donnai  mes compagnons, leur ordonnant
de l'quarrir. Et ils l'quarrirent, et je taillai le bout de
l'pieu en pointe, et je le passai dans le feu ardent pour le
durcir; puis je le cachai sous le fumier qui tait abondamment
rpandu dans toute la caverne, et j'ordonnai  mes compagnons de
tirer au sort ceux qui le soulveraient avec moi pour l'enfoncer
dans l'oeil du kyklps quand le doux sommeil l'aurait saisi. Ils
tirrent au sort, qui marqua ceux mmes que j'aurais voulu
prendre. Et ils taient quatre, et j'tais le cinquime, car ils
m'avaient choisi.

Le soir, le kyklps revint, ramenant ses troupeaux du pturage;
et, aussitt, il les poussa tous dans la vaste caverne et il n'en
laissa rien dans l'enclos, soit par dfiance, soit qu'un dieu le
voult ainsi. Puis, il plaa l'norme pierre devant l'entre, et,
s'tant assis, il se mit  traire les brebis et les chvres
blantes. Puis, il mit les petits sous leurs mres. Ayant achev
tout ce travail  la hte, il saisit de nouveau deux de mes
compagnons et prpara son repas. Alors, tenant dans mes mains une
coupe de vin noir, je m'approchai du kyklps et je lui dis:

-- Kyklps, prends et bois ce vin aprs avoir mang des chairs
humaines, afin de savoir quel breuvage renfermait notre nef. Je
t'en rapporterais de nouveau, si, me prenant en piti, tu me
renvoyais dans ma demeure: mais tu es furieux comme on ne peut
l'tre davantage. Insens! Comment un seul des hommes innombrables
pourra-t-il t'approcher dsormais, puisque tu manques d'quit?

Je parlai ainsi, et il prit et but plein de joie; puis, ayant bu
le doux breuvage, il m'en demanda de nouveau:

-- Donne-m'en encore, cher, et dis-moi promptement ton nom, afin
que je te fasse un prsent hospitalier dont tu te rjouisses. La
terre fconde rapporte aussi aux kyklopes un vin gnreux, et les
pluies de Zeus font crotre nos vignes; mais celui-ci est fait de
nektar et d'ambroisie.

Il parla ainsi, et de nouveau je lui donnai ce vin ardent. Et je
lui en offris trois fois, et trois fois il le but dans sa dmence.
Mais ds que le vin eut troubl son esprit, alors je lui parlai
ainsi en paroles flatteuses:

-- Kyklps, tu me demandes mon nom illustre. Je te le dirai, et tu
me feras le prsent hospitalier que tu m'as promis. Mon nom est
Personne. Mon pre et ma mre et tous mes compagnons me nomment
Personne.

Je parlai ainsi, et, dans son me farouche, il me rpondit:

-- Je mangerai Personne aprs tous ses compagnons, tous les autres
avant lui. Ceci sera le prsent hospitalier que je te ferai.

Il parla ainsi, et il tomba  la renverse, et il gisait, courbant
son cou monstrueux, et le sommeil qui dompte tout le saisit, et de
sa gorge jaillirent le vin et des morceaux de chair humaine; et il
vomissait ainsi, plein de vin. Aussitt je mis l'pieu sous la
cendre, pour l'chauffer; et je rassurai mes compagnons, afin
qu'pouvants, ils ne m'abandonnassent pas. Puis, comme l'pieu
d'olivier, bien que vert, allait s'enflammer dans le feu, car il
brlait violemment, alors je le retirai du feu. Et mes compagnons
taient autour de moi, et un daimn nous inspira un grand courage.
Ayant saisi l'pieu d'olivier aigu par le bout, ils l'enfoncrent
dans l'oeil du kyklps, et moi, appuyant dessus, je le tournais,
comme un constructeur de nefs troue le bois avec une tarire,
tandis que ses compagnons la fixent des deux cts avec une
courroie, et qu'elle tourne sans s'arrter. Ainsi nous tournions
l'pieu enflamm dans son oeil. Et le sang chaud en jaillissait,
et la vapeur de la pupille ardente brla ses paupires et son
sourcil; et les racines de l'oeil frmissaient, comme lorsqu'un
forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans l'eau froide,
et qu'elle crie, stridente, ce qui donne la force au fer. Ainsi
son oeil faisait un bruit strident autour de l'pieu d'olivier. Et
il hurla horriblement, et les rochers en retentirent. Et nous nous
enfumes pouvants. Et il arracha de son oeil l'pieu souill de
beaucoup de sang, et, plein de douleur, il le rejeta. Alors, 
haute voix, il appela les kyklopes qui habitaient autour de lui
les cavernes des promontoires battus des vents. Et, entendant sa
voix, ils accoururent de tous cts, et, debout autour de l'antre,
ils lui demandaient pourquoi il se plaignait:

-- Pourquoi, Polyphmos, pousses-tu de telles clameurs dans la
nuit divine et nous rveilles-tu? Souffres-tu? Quelque mortel a-t-
il enlev tes brebis? Quelqu'un veut-il te tuer par force ou par
ruse?

Et le robuste Polyphmos leur rpondit du fond de son antre:

--  amis, qui me tue par ruse et non par force? Personne.

Et ils lui rpondirent en paroles ailes:

-- Certes, nul ne peut te faire violence, puisque tu es seul. On
ne peut chapper aux maux qu'envoie le grand Zeus. Supplie ton
pre, le roi Poseidan.

Ils parlrent ainsi et s'en allrent. Et mon cher coeur rit, parce
que mon nom les avait tromps, ainsi que ma ruse irrprochable.

Mais le kyklps, gmissant et plein de douleurs, ttant avec les
mains, enleva le rocher de la porte, et, s'asseyant l, tendit
les bras, afin de saisir ceux de nous qui voudraient sortir avec
les brebis. Il pensait, certes, que j'tais insens. Aussitt, je
songeai  ce qu'il y avait de mieux  faire pour sauver mes
compagnons et moi-mme de la mort. Et je mditai ces ruses et ce
dessein, car il s'agissait de la vie, et un grand danger nous
menaait. Et ce dessein me parut le meilleur dans mon esprit.

Les mles des brebis taient forts et laineux, beaux et grands, et
ils avaient une laine de couleur violette. Je les attachai par
trois avec l'osier tordu sur lequel dormait le kyklps monstrueux
et froce. Celui du milieu portait un homme, et les deux autres,
de chaque ct, cachaient mes compagnons. Et il y avait un blier,
le plus grand de tous. J'embrassai son dos, suspendu sous son
ventre, et je saisis fortement de mes mains sa laine trs paisse,
dans un esprit patient. Et c'est ainsi qu'en gmissant nous
attendmes la divine s.

Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, alors le
kyklps poussa les mles des troupeaux au pturage. Et les
femelles blaient dans les tables, car il n'avait pu les traire
et leurs mamelles taient lourdes. Et lui, accabl de douleurs,
ttait le dos de tous les bliers qui passaient devant lui, et
l'insens ne s'apercevait point que mes compagnons taient lis
sous le ventre des bliers laineux. Et celui qui me portait dans
sa laine paisse, alourdi, sortit le dernier, tandis que je
roulais mille penses. Et le robuste Polyphmos, le ttant, lui
dit:

-- Blier paresseux, pourquoi sors-tu le dernier de tous de mon
antre? Auparavant, jamais tu ne restais derrire les autres, mais,
le premier, tu paissais les tendres fleurs de l'herbe, et, le
premier, marchant avec fiert, tu arrivais au cours des fleuves,
et, le premier, le soir, tu rentrais  l'enclos. Maintenant, te
voici le dernier. Regrettes-tu l'oeil de ton matre qu'un mchant
homme a arrach,  l'aide de ses misrables compagnons, aprs
m'avoir dompt l'me par le vin, Personne, qui n'chappera pas, je
pense,  la mort? Plt aux dieux que tu pusses entendre, parler,
et me dire o il se drobe  ma force! Aussitt sa cervelle
crase coulerait  et l dans la caverne, et mon coeur se
consolerait des maux que m'a faits ce misrable Personne!

Ayant ainsi parl, il laissa sortir le blier.  peine loigns de
peu d'espace de l'antre et de l'enclos, je quittai le premier le
blier et je dtachai mes compagnons. Et nous poussmes
promptement hors de leur chemin les troupeaux chargs de graisse,
jusqu' ce que nous fussions arrivs  notre nef. Et nos chers
compagnons nous revirent, nous du moins qui avions chapp  la
mort, et ils nous regrettaient; aussi ils gmissaient, et ils
pleuraient les autres. Mais, par un froncement de sourcils, je
leur dfendis de pleurer, et j'ordonnai de pousser promptement les
troupeaux laineux dans la nef, et de fendre l'eau sale. Et
aussitt ils s'embarqurent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs
de rameurs, ils frapprent la blanche mer de leurs avirons. Mais
quand nous fmes loigns de la distance o porte la voix, alors
je dis au kyklps ces paroles outrageantes:

-- Kyklps, tu n'as pas mang dans ta caverne creuse, avec une
grande violence, les compagnons d'un homme sans courage, et le
chtiment devait te frapper, malheureux! toi qui n'as pas craint
de manger tes htes dans ta demeure. C'est pourquoi Zeus et les
autres dieux t'ont chti.

Je parlai ainsi, et il entra aussitt dans une plus violente
fureur, et, arrachant la cime d'une grande montagne, il la lana.
Et elle tomba devant notre nef  noire proue, et l'extrmit de la
poupe manqua tre brise, et la mer nous inonda sous la chute de
ce rocher qui la fit refluer vers le rivage, et le flot nous
remporta jusqu' toucher le bord. Mais, saisissant un long pieu,
je repoussai la nef du rivage, et, d'un signe de tte, j'ordonnai
 mes compagnons d'agiter les avirons afin d'chapper  la mort,
et ils se courbrent sur les avirons. Quand nous nous fmes une
seconde fois loigns  la mme distance, je voulus encore parler
au kyklps, et tous mes compagnons s'y opposaient par des paroles
suppliantes:

-- Malheureux! pourquoi veux-tu irriter cet homme sauvage? Dj,
en jetant ce rocher dans la mer, il a ramen notre nef contre
terre, o, certes, nous devions prir; et s'il entend tes paroles
ou le son de ta voix, il pourra briser nos ttes et notre nef sous
un autre rocher qu'il lancera, tant sa force est grande.

Ils parlaient ainsi, mais ils ne persuadrent point mon coeur
magnanime, et je lui parlai de nouveau injurieusement:

-- Kyklps, si quelqu'un parmi les hommes mortels t'interroge sur
la perte honteuse de ton oeil, dis-lui qu'il a t arrach par le
dvastateur de citadelles Odysseus, fils de Laerts, et qui habite
dans Ithak.

Je parlai ainsi, et il me rpondit en gmissant:

--  dieux! voici que les anciennes prdictions qu'on m'a faites
se sont accomplies. Il y avait ici un excellent et grand
divinateur, Tlmos Eurymide, qui l'emportait sur tous dans la
divination, et qui vieillit en prophtisant au milieu des
kyklopes. Et il me dit que toutes ces choses s'accompliraient qui
me sont arrives, et que je serais priv de la vue par Odysseus.
Et je pensais que ce serait un homme grand et beau qui viendrait
ici, revtu d'une immense force. Et c'est un homme de rien, petit
et sans courage, qui m'a priv de mon oeil aprs m'avoir dompt
avec du vin! Viens ici, Odysseus, afin que je te fasse les
prsents de l'hospitalit. Je demanderai  l'illustre qui branle
la terre de te reconduire. Je suis son fils, et il se glorifie
d'tre mon pre, et il me gurira, s'il le veut, et non quelque
autre des dieux immortels ou des hommes mortels.

Il parla ainsi et je lui rpondis:

-- Plt aux dieux que je t'eusse arrach l'me et la vie, et
envoy dans la demeure d'Aids aussi srement que celui qui
branle la terre ne gurira point ton oeil.

Je parlais ainsi, et, aussitt, il supplia le roi Poseidan, en
tendant les mains vers l'Ouranos toil:

-- Entends-moi, Poseidan aux cheveux bleus, qui contiens la
terre! Si je suis ton fils, et si tu te glorifies d'tre mon pre,
fais que le dvastateur de citadelles, Odysseus, fils de Laerts,
et qui habite dans Ithak, ne retourne jamais dans sa patrie. Mais
si sa destine est de revoir ses amis et de rentrer dans sa
demeure bien construite et dans la terre de sa patrie, qu'il n'y
parvienne que tardivement, aprs avoir perdu tous ses compagnons,
et sur une nef trangre, et qu'il souffre encore en arrivant dans
sa demeure!

Il pria ainsi, et l'illustre aux cheveux bleus l'entendit.

Puis, il souleva un plus lourd rocher, et, le faisant tourner, il
le jeta avec une immense force. Et il tomba  l'arrire de la nef
 proue bleue, manquant d'atteindre l'extrmit du gouvernail, et
la mer se souleva sous le coup; mais le flot, cette fois, emporta
la nef et la poussa vers l'le; et nous parvnmes bientt l o
taient les autres nefs  bancs de rameurs. Et nos compagnons y
taient assis, pleurant et nous attendant toujours. Ayant abord,
nous tirmes la nef sur le sable et nous descendmes sur le rivage
de la mer.

Et nous partagemes les troupeaux du kyklps, aprs les avoir
retirs de la nef creuse, et nul ne fut priv d'une part gale. Et
mes compagnons me donnrent le blier, outre ma part, et aprs le
partage. Et, l'ayant sacrifi sur le rivage  Zeus Kronide qui
amasse les noires nues et qui commande  tous, je brlai ses
cuisses. Mais Zeus ne reut point mon sacrifice; mais, plutt, il
songeait  perdre toutes mes nefs  bancs de rameurs et tous mes
chers compagnons.

Et nous nous reposmes l, tout le jour, jusqu' la chute de
Hlios, mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et
quand Hlios tomba et que les ombres survinrent, nous dormmes sur
le rivage de la mer.

Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, je commandai
 mes compagnons de s'embarquer et de dtacher les cbles. Et,
aussitt, ils s'embarqurent, et, s'asseyant en ordre sur les
bancs, ils frapprent la blanche mer de leurs avirons. Et, de l,
nous navigumes, tristes dans le coeur, bien que joyeux d'avoir
chapp  la mort, car nous avions perdu nos chers compagnons.


10.

Et nous arrivmes  l'le Aioli, o habitait Aiolos Hippotade
cher aux dieux immortels. Et un mur d'airain qu'on ne peut rompre
entourait l'le entire, et une roche escarpe la bordait de toute
part. Douze enfants taient ns dans la maison royale d'Aiolos:
six filles et six fils pleins de jeunesse. Et il unit ses filles 
ses fils afin qu'elles fussent les femmes de ceux-ci, et tous
prenaient leur repas auprs de leur pre bien-aim et de leur mre
vnrable, et de nombreux mets taient placs devant eux. Pendant
le jour, la maison et la cour retentissaient, parfumes; et,
pendant la nuit tous dormaient auprs de leurs femmes chastes, sur
des tapis et sur des lits sculpts.

Et nous entrmes dans la ville et dans les belles demeures. Et
tout un mois Aiolos m'accueillit, et il m'interrogeait sur Ilios,
sur les nefs des Argiens et sur le retour des Akhaiens. Et je lui
racontai toutes ces choses comme il convenait. Et quand je lui
demandai de me laisser partir et de me renvoyer, il ne me refusa
point et il prpara mon retour. Et il me donna une outre, faite de
la peau d'un boeuf de neuf ans, dans laquelle il enferma le
souffle des vents temptueux; car le Kronin l'avait fait le
matre des vents, et lui avait donn de les soulever ou de les
apaiser, selon sa volont. Et, avec un splendide cble d'argent,
il l'attacha dans ma nef creuse, afin qu'il n'en sortt aucun
souffle. Puis il envoya le seul Zphyros pour nous emporter, les
nefs et nous. Mais ceci ne devait point s'accomplir, car nous
devions prir par notre dmence.

Et, sans relche, nous navigumes pendant neuf jours et neuf
nuits, et au dixime jour la terre de la patrie apparaissait dj,
et nous apercevions les feux des habitants. Et, dans ma fatigue,
le doux sommeil me saisit. Et j'avais toujours tenu le gouvernail
de la nef, ne l'ayant cd  aucun de mes compagnons, afin
d'arriver promptement dans la terre de la patrie. Et mes
compagnons parlrent entre eux, me souponnant d'emporter dans ma
demeure de l'or et de l'argent, prsents du magnanime Aiolos
Hippotade. Et ils se disaient entre eux:

-- Dieux! combien Odysseus est aim de tous les hommes et trs
honor de tous ceux dont il aborde la ville et la terre! Il a
emport de Troi, pour sa part du butin, beaucoup de choses belles
et prcieuses, et nous rentrons dans nos demeures, les mains
vides, aprs avoir fait tout ce qu'il a fait. Et voici que, par
amiti, Aiolos l'a combl de prsents! Mais voyons  la hte ce
qu'il y a dans cette outre, et combien d'or et d'argent on y a
renferm.

Ils parlaient ainsi, et leur mauvais dessein l'emporta. Ils
ouvrirent l'outre, et tous les vents en jaillirent. Et aussitt la
tempte furieuse nous emporta sur la mer, pleurants, loin de la
terre de la patrie. Et, m'tant rveill, je dlibrai dans mon
coeur irrprochable si je devais prir en me jetant de ma nef dans
la mer, ou si, restant parmi les vivants, je souffrirais en
silence. Je restai et supportai mes maux. Et je gisais cach dans
le fond de ma nef, tandis que tous taient de nouveau emports par
les tourbillons du vent vers l'le Aioli. Et mes compagnons
gmissaient.

tant descendus sur le rivage, nous puismes de l'eau, et mes
compagnons prirent aussitt leur repas auprs des nefs rapides.
Aprs avoir mang et bu, je choisis un hraut et un autre
compagnon, et je me rendis aux illustres demeures d'Aiolos. Et je
le trouvai faisant son repas avec sa femme et ses enfants. Et, en
arrivant, nous nous assmes sur le seuil de la porte. Et tous
taient stupfaits et ils m'interrogrent:

-- Pourquoi es-tu revenu, Odysseus? Quel daimn t'a port malheur?
N'avions-nous pas assur ton retour, afin que tu parvinsses dans
la terre de ta patrie, dans tes demeures, l o il te plaisait
d'arriver?

Ils parlaient ainsi, et je rpondis, triste dans le coeur:

-- Mes mauvais compagnons m'ont perdu, et, avant eux, le sommeil
funeste. Mais venez  mon aide, amis, car vous en avez le pouvoir.

Je parlai ainsi, tchant de les apaiser par des paroles
flatteuses; mais ils restrent muets, et leur pre me rpondit:

-- Sors promptement de cette le,  le pire des vivants! Il ne
m'est point permis de recueillir ni de reconduire un homme qui est
odieux aux dieux heureux. Va! car, certes, si tu es revenu, c'est
que tu es odieux aux dieux heureux.

Il parla ainsi, et il me chassa de ses demeures tandis que je
soupirais profondment. Et nous naviguions de l, tristes dans le
coeur; et l'me de mes compagnons tait accable par la fatigue
cruelle des avirons, car le retour ne nous semblait plus possible,
 cause de notre dmence. Et nous navigumes ainsi six jours et
six nuits. Et, le septime jour, nous arrivmes  la haute ville
de Lamos, dans la Laistrygoni Tlpyle. L, le pasteur qui rentre
appelle le pasteur qui sort en l'entendant. L, le pasteur qui ne
dort pas gagne un salaire double, en menant patre les boeufs
d'abord, et, ensuite, les troupeaux aux blanches laines, tant les
chemins du jour sont proches des chemins de la nuit.

Et nous abordmes le port illustre entour d'un haut rocher. Et,
des deux cts, les rivages escarps se rencontraient, ne laissant
qu'une entre troite. Et mes compagnons conduisirent l toutes
les nefs gales, et ils les amarrrent, les unes auprs des
autres, au fond du port, o jamais le flot ne se soulevait, ni
peu, ni beaucoup, et o il y avait une constante tranquillit. Et,
moi seul, je retins ma nef noire en dehors, et je l'amarrai aux
pointes du rocher. Puis, je montai sur le fate des cueils, et je
ne vis ni les travaux des boeufs, ni ceux des hommes, et je ne vis
que de la fume qui s'levait de terre. Alors, je choisis deux de
mes compagnons et un hraut, et je les envoyai pour savoir quels
hommes nourris de pain habitaient cette terre.

Et ils partirent, prenant un large chemin par o les chars
portaient  la ville le bois des hautes montagnes. Et ils
rencontrrent devant la ville, allant chercher de l'eau, une jeune
vierge, fille du robuste Laistrygn Antiphats. Et elle descendait
 la fontaine limpide d'Artaki. Et c'est l qu'on puisait de
l'eau pour la ville. S'approchant d'elle, ils lui demandrent quel
tait le roi qui commandait  ces peuples; et elle leur montra
aussitt la haute demeure de son pre. tant entrs dans
l'illustre demeure, ils y trouvrent une femme haute comme une
montagne, et ils en furent pouvants. Mais elle appela aussitt
de l'agora l'illustre Antiphats son mari, qui leur prpara une
lugubre destine, car il saisit un de mes compagnons pour le
dvorer. Et les deux autres, prcipitant leur fuite, revinrent aux
nefs.

Alors, Antiphats poussa des clameurs par la ville, et les
robustes Laistrygones, l'ayant entendu, se ruaient de toutes
parts, innombrables, et pareils, non  des hommes, mais  des
gants. Et ils lanaient de lourdes pierres arraches au rocher,
et un horrible retentissement s'leva d'hommes mourants et de nefs
crases. Et les Laistrygones transperaient les hommes comme des
poissons, et ils emportaient ces tristes mets. Pendant qu'ils les
tuaient ainsi dans l'intrieur du port, je tirai de la gaine mon
pe aigu et je coupai les cbles de ma nef noire, et, aussitt,
j'ordonnai  mes compagnons de se courber sur les avirons, afin de
fuir notre perte. Et tous ensemble se courbrent sur les avirons,
craignant la mort. Ainsi ma nef gagna la pleine mer, vitant les
lourdes pierres mais toutes les autres prirent en ce lieu.

Et nous naviguions loin de l, tristes dans le coeur d'avoir perdu
tous nos chers compagnons, bien que joyeux d'avoir vit la mort.
Et nous arrivmes  l'le Aiai, et c'est l qu'habitait Kirk aux
beaux cheveux, vnrable et loquente desse, soeur du prudent
Aits. Et tous deux taient ns de Hlios qui claire les hommes,
et leur mre tait Pers, qu'engendra Okanos. Et l, sur le
rivage, nous conduismes notre nef dans une large rade, et un dieu
nous y mena. Puis, tant descendus, nous restmes l deux jours,
l'me accable de fatigue et de douleur. Mais quand s aux beaux
cheveux amena le troisime jour, prenant ma lance et mon pe
aigu, je quittai la nef et je montai sur une hauteur d'o je
pusse voir des hommes et entendre leurs voix. Et, du sommet
escarp o j'tais mont, je vis s'lever de la terre large, 
travers une fort de chnes pais, la fume des demeures de Kirk.
Puis, je dlibrai, dans mon esprit et dans mon coeur, si je
partirais pour reconnatre la fume que je voyais. Et il me parut
plus sage de regagner ma nef rapide et le rivage de la mer, de
faire prendre le repas  mes compagnons et d'envoyer reconnatre
le pays.

Mais, comme, dj, j'tais prs de ma nef, un dieu qui, sans
doute, eut compassion de me voir seul, envoya sur ma route un
grand cerf au bois lev qui descendait des pturages de la fort
pour boire au fleuve, car la force de Hlios le poussait. Et,
comme il s'avanait, je le frappai au milieu de l'pine du dos, et
la lame d'airain le traversa, et, en bramant, il tomba dans la
poussire et son esprit s'envola. Je m'lanai, et je retirai la
lance d'airain de la blessure. Je la laissai  terre, et,
arrachant toute sorte de branches pliantes, j'en fis une corde
tordue de la longueur d'une brasse, et j'en liai les pieds de
l'norme bte. Et, la portant  mon cou, je descendis vers ma nef,
appuy sur ma lance, car je n'aurais pu retenir un animal aussi
grand, d'une seule main, sur mon paule. Et je le jetai devant la
nef, et je ranimai mes compagnons en adressant des paroles
flatteuses  chacun d'eux:

--  amis, bien que malheureux, nous ne descendrons point dans les
demeures d'Aids avant notre jour fatal. Allons, hors de la nef
rapide, songeons  boire et  manger, et ne souffrons point de la
faim.

Je parlai ainsi, et ils obirent  mes paroles, et ils
descendirent sur le rivage de la mer, admirant le cerf, et combien
il tait grand. Et aprs qu'ils se furent rjouis de le regarder,
s'tant lav les mains, ils prparrent un excellent repas. Ainsi,
tout le jour, jusqu' la chute de Hlios, nous restmes assis,
mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et quand
Hlios tomba et que les ombres survinrent, nous nous endormmes
sur le rivage de la mer. Et quand s aux doigts ross, ne au
matin, apparut, alors, ayant convoqu l'agora, je parlai ainsi:

-- coutez mes paroles et supportez patiemment vos maux,
compagnons.  amis! nous ne savons, en effet, o est le couchant,
o le levant, de quel ct Hlios se lve sur la terre pour
clairer les hommes, ni de quel ct il se couche. Dlibrons donc
promptement, s'il est ncessaire; mais je ne le pense pas. Du
fate de la hauteur o j'ai mont, j'ai vu que cette terre est une
le que la mer sans bornes environne. Elle est petite, et j'ai vu
de la fume s'lever  travers une fort de chnes pais.

Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut bris, se souvenant des
crimes du Laistrygn Antiphats et de la violence du magnanime
kyklps mangeur d'hommes. Et ils pleuraient, rpandant des larmes
abondantes. Mais il ne servait  rien de gmir. Je divisai mes
braves compagnons, et je donnai un chef  chaque troupe. Je
commandai l'une, et Eurylokhos semblable  un dieu commanda
l'autre. Et les sorts ayant t promptement jets dans un casque
d'airain, ce fut celui du magnanime Eurylokhos qui sortit. Et il
partit  la hte, et en pleurant, avec vingt-deux compagnons, et
ils nous laissrent gmissants.

Et ils trouvrent, dans une valle, en un lieu dcouvert, les
demeures de Kirk, construites en pierres polies. Et tout autour
erraient des loups montagnards et des lions. Et Kirk les avait
dompts avec des breuvages perfides; et ils ne se jetaient point
sur les hommes, mais ils les approchaient en remuant leurs longues
queues, comme des chiens caressant leur matre qui se lve du
repas, car il leur donne toujours quelques bons morceaux. Ainsi
les loups aux ongles robustes et les lions entouraient,
caressants, mes compagnons; et ceux-ci furent effrays de voir ces
btes froces, et ils s'arrtrent devant les portes de la desse
aux beaux cheveux. Et ils entendirent Kirk chantant d'une belle
voix dans sa demeure et tissant une grande toile ambroisienne,
telle que sont les ouvrages lgers, gracieux et brillants des
desses. Alors Polyts, chef des hommes, le plus cher de mes
compagnons, et que j'honorais le plus, parla le premier:

--  amis, quelque femme, tissant une grande toile, chante d'une
belle voix dans cette demeure, et tout le mur en rsonne. Est-ce
une desse ou une mortelle? Poussons promptement un cri.

Il les persuada ainsi, et ils appelrent en criant. Et Kirk
sortit aussitt, et, ouvrant les belles portes, elle les invita,
et tous la suivirent imprudemment. Eurylokhos resta seul dehors,
ayant souponn une embche. Et Kirk, ayant fait entrer mes
compagnons, les fit asseoir sur des siges et sur des thrnes. Et
elle mla, avec du vin de Pramnios, du fromage, de la farine et du
miel doux; mais elle mit dans le pain des poisons, afin de leur
faire oublier la terre de la patrie. Et elle leur offrit cela, et
ils burent, et, aussitt, les frappant d'une baguette, elle les
renferma dans les tables  porcs. Et ils avaient la tte, la
voix, le corps et les soies du porc, mais leur esprit tait le
mme qu'auparavant. Et ils pleuraient, ainsi renferms; et Kirk
leur donna du gland de chne et du fruit de cornouiller  manger,
ce que mangent toujours les porcs qui couchent sur la terre.

Mais Eurylokhos revint  la hte vers la nef noire et rapide nous
annoncer la dure destine de nos compagnons. Et il ne pouvait
parler, malgr son dsir, et son coeur tait frapp d'une grande
douleur, et ses yeux taient pleins de larmes, et son me
respirait le deuil. Mais, comme nous l'interrogions tous avec
empressement, il nous raconta la perte de ses compagnons:

-- Nous avons march  travers la fort, comme tu l'avais ordonn,
illustre Odysseus, et nous avons rencontr, dans une valle, en un
lieu dcouvert, de belles demeures construites en pierres polies.
L, une desse, ou une mortelle, chantait harmonieusement en
tissant une grande toile. Et mes compagnons l'appelrent en
criant. Aussitt, elle sortit, et, ouvrant la belle porte, elle
les invita, et tous la suivirent imprudemment, et, moi seul, je
restai, ayant souponn une embche. Et tous les autres
disparurent  la fois, et aucun n'a reparu, bien que je les aie
longtemps pis et attendus.

Il parla ainsi, et je jetai sur mes paules une grande pe
d'airain aux clous d'argent et un arc, et j'ordonnai  Eurylokhos
de me montrer le chemin. Mais, ayant saisi mes genoux de ses
mains, en pleurant, il me dit ces paroles ailes:

-- Ne me ramne point l contre mon gr,  divin, mais laisse-moi
ici. Je sais que tu ne reviendras pas et que tu ne ramneras aucun
de nos compagnons. Fuyons promptement avec ceux-ci, car, sans
doute, nous pouvons encore viter la dure destine.

Il parla ainsi, et je lui rpondis:

-- Eurylokhos, reste donc ici, mangeant et buvant auprs de la nef
noire et creuse. Moi, j'irai, car une ncessit inexorable me
contraint.

Ayant ainsi parl, je m'loignai de la mer et de la nef, et
traversant les valles sacres, j'arrivai  la grande demeure de
l'empoisonneuse Kirk. Et Hermias  la baguette d'or vint  ma
rencontre, comme j'approchais de la demeure, et il tait semblable
 un jeune homme dans toute la grce de l'adolescence. Et, me
prenant la main, il me dit:

--  malheureux o vas-tu seul, entre ces collines, ignorant ces
lieux. Tes compagnons sont enferms dans les demeures de Kirk, et
ils habitent comme des porcs des tables bien closes. Viens-tu
pour les dlivrer? Certes, je ne pense pas que tu reviennes toi-
mme, et tu resteras l o ils sont dj. Mais je te dlivrerai de
ce mal et je te sauverai. Prends ce remde excellent, et le
portant avec toi, rends-toi aux demeures de Kirk, car il
loignera de ta tte le jour fatal. Je te dirai tous les mauvais
desseins de Kirk. Elle te prparera un breuvage et elle mettra
les poisons dans le pain, mais elle ne pourra te charmer, car
l'excellent remde que je te donnerai ne le permettra pas. Je vais
te dire le reste. Quand Kirk t'aura frapp de sa longue baguette,
jette-toi sur elle, comme si tu voulais la tuer. Alors, pleine de
crainte, elle t'invitera  coucher avec elle. Ne refuse point le
lit d'une desse, afin quelle dlivre tes compagnons et qu'elle
te traite toi-mme avec bienveillance. Mais ordonne-lui de jurer
par le grand serment des dieux heureux, afin qu'elle ne te tende
aucune autre embche, et que, t'ayant mis nu, elle ne t'enlve
point ta virilit.

Ayant ainsi parl, le tueur d'Argos me donna le remde qu'il
arracha de terre, et il m'en expliqua la nature. Et sa racine est
noire et sa fleur semblable  du lait. Les dieux la nomment mly.
Il est difficile aux hommes mortels de l'arracher, mais les dieux
peuvent tout. Puis Hermias s'envola vers le grand Olympos, sur
l'le boise, et je marchai vers la demeure de Kirk, et mon coeur
roulait mille penses tandis que je marchais.

Et, m'arrtant devant la porte de la desse aux beaux cheveux, je
l'appelai, et elle entendit ma voix, et, sortant aussitt, elle
ouvrit les portes brillantes et elle m'invita. Et, l'ayant suivie,
triste dans le coeur, elle me fit entrer, puis asseoir sur un
thrne  clous d'argent, et bien travaill. Et j'avais un escabeau
sous les pieds. Aussitt elle prpara dans une coupe d'or le
breuvage que je devais boire, et, mditant le mal dans son esprit,
elle y mla le poison. Aprs me l'avoir donn, et comme je buvais,
elle me frappa de sa baguette et elle me dit:

-- Va maintenant dans l'table  porcs, et couche avec tes
compagnons.

Elle parla ainsi, mais je tirai de la gaine mon pe aigu et je
me jetai sur elle comme si je voulais la tuer. Alors, poussant un
grand cri, elle se prosterna, saisit mes genoux et me dit ces
paroles ailes, en pleurant:

-- Qui es-tu parmi les hommes? O est ta ville? O sont tes
parents? Je suis stupfaite qu'ayant bu ces poisons tu ne sois pas
transform. Jamais aucun homme, pour les avoir seulement fait
passer entre ses dents, n'y a rsist. Tu as un esprit indomptable
dans ta poitrine, ou tu es le subtil Odysseus qui devait arriver
ici,  son retour de Troi, sur sa nef noire et rapide, ainsi que
Hermias  la baguette d'or me l'avait toujours prdit. Mais,
remets ton pe dans sa gaine, et couchons-nous tous deux sur mon
lit, afin que nous nous unissions, et que nous nous confiions l'un
 l'autre.

Elle parla ainsi, et, lui rpondant, je lui dis:

--  Kirk! comment me demandes-tu d'tre doux pour toi qui as
chang, dans tes demeures, mes compagnons en porcs, et qui me
retiens ici moi-mme, m'invitant  monter sur ton lit, dans la
chambre nuptiale, afin qu'tant nu, tu m'enlves ma virilit?
Certes, je ne veux point monter sur ton lit,  moins que tu ne
jures par un grand serment,  desse, que tu ne me tendras aucune
autre embche.

Je parlais ainsi, et aussitt elle jura comme je le lui demandais;
et aprs qu'elle eut jur et prononc toutes les paroles du
serment, alors je montai sur son beau lit. Et les servantes
s'agitaient dans la demeure; et elles taient quatre, et elles
prenaient soin de toute chose. Et elles taient nes des sources
des forts et des fleuves sacrs qui coulent  la mer. L'une
d'elles jeta sur les thrnes de belles couvertures pourpres, et,
pardessus, de lgres toiles de lin. Une autre dressa devant les
thrnes des tables d'argent sur lesquelles elle posa des
corbeilles d'or. Une troisime mla le vin doux et mielleux dans
un kratre d'argent et distribua des coupes d'or. La quatrime
apporta de l'eau et alluma un grand feu sous un grand trpied, et
l'eau chauffa. Et quand l'eau eut chauff dans l'airain brillant,
elle me mit au bain, et elle me lava la tte et les paules avec
l'eau doucement verse du grand trpied. Et quand elle m'eut lav
et parfum d'huile grasse, elle me revtit d'une tunique et d'un
beau manteau. Puis elle me fit asseoir sur un thrne d'argent bien
travaill, et j'avais un escabeau sous mes pieds. Une servante
versa, d'une belle aiguire d'or dans un bassin d'argent, de l'eau
pour les mains, et dressa devant moi une table polie. Et la
vnrable intendante, bienveillante pour tous, apporta du pain
qu'elle plaa sur la table ainsi que beaucoup de mets. Et Kirk
m'invita  manger, mais cela ne plut point  mon me.

Et j'tais assis, ayant d'autres penses et prvoyant d'autres
maux. Et Kirk, me voyant assis, sans manger, et plein de
tristesse, s'approcha de moi et me dit ces paroles ailes:

-- Pourquoi, Odysseus, restes-tu ainsi muet et te rongeant le
coeur, sans boire et sans manger? Crains-tu quelque autre embche?
Tu ne dois rien craindre, car j'ai jur un grand serment.

Elle parla ainsi, et, lui rpondant, je dis:

--  Kirk, quel homme quitable et juste oserait boire et manger,
avant que ses compagnons aient t dlivrs, et qu'il les ait vus
de ses yeux? Si, dans ta bienveillance, tu veux que je boive et
que je mange, dlivre mes compagnons et que je les voie.

Je parlai ainsi, et Kirk sortit de ses demeures, tenant une
baguette  la main, et elle ouvrit les portes de l'table  porcs.
Elle en chassa mes compagnons semblables  des porcs de neuf ans.
Ils se tenaient devant nous, et, se penchant, elle frotta chacun
d'eux d'un autre baume, et de leurs membres tombrent aussitt les
poils qu'avait fait pousser le poison funeste que leur avait donn
la vnrable Kirk; et ils redevinrent des hommes plus jeunes
qu'ils n'taient auparavant, plus beaux et plus grands. Et ils me
reconnurent, et tous, me serrant la main, pleuraient de joie, et
la demeure retentissait de leurs sanglots. Et la desse elle-mme
fut prise de piti. Puis, la noble desse, s'approchant de moi, me
dit:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, va maintenant vers ta nef
rapide et le rivage de la mer. Fais tirer, avant tout, ta nef sur
le sable. Cachez ensuite vos richesses et vos armes dans une
caverne, et revenez aussitt, toi-mme et tes chers compagnons.

Elle parla ainsi, et mon esprit gnreux fut persuad, et je me
htai de retourner  ma nef rapide et au rivage de la mer, et je
trouvai auprs de ma nef rapide mes chers compagnons gmissant
misrablement et versant des larmes abondantes. De mme que les
gnisses, retenues loin de la prairie, s'empressent autour des
vaches qui, du pturage, reviennent  l'table aprs s'tre
rassasies d'herbes, et vont toutes ensemble au-devant d'elles,
sans que les enclos puissent les retenir, et mugissent sans
relche autour de leurs mres; de mme, quand mes compagnons me
virent de leurs yeux, ils m'entourrent en pleurant, et leur coeur
fut aussi mu que s'ils avaient revu leur patrie et la ville de
l'pre Ithak, o ils taient ns et avaient t nourris. Et, en
pleurant, ils me dirent ces paroles ailes:

--  ton retour,  divin! nous sommes aussi joyeux que si nous
voyions Ithak et la terre de la patrie. Mais dis-nous comment
sont morts nos compagnons.

Ils parlaient ainsi, et je leur rpondis par ces douces paroles:

-- Avant tout, tirons la nef sur le rivage, et cachons dans une
caverne nos richesses et toutes nos armes. Puis, suivez-moi tous 
la hte, afin de revoir, dans les demeures sacres de Kirk, vos
compagnons mangeant et buvant et jouissant d'une abondante
nourriture.
Je parlai ainsi, et ils obirent promptement  mes paroles; mais
le seul Eurylokhos tentait de les retenir, et il leur dit ces
paroles ailes:

-- Ah! malheureux, o allez-vous? Vous voulez donc subir les maux
qui vous attendent dans les demeures de Kirk, elle qui nous
changera en porcs, en loups et en lions, et dont nous garderons de
force la demeure? Elle fera comme le kyklops, quand nos compagnons
vinrent dans sa caverne, conduits par l'audacieux Odysseus. Et ils
y ont pri par sa dmence.

Il parla ainsi, et je dlibrai dans mon esprit si, ayant tir ma
grande pe de sa gaine, le long de la cuisse, je lui couperais la
tte et la jetterais sur le sable, malgr notre parent; mais tous
mes autres compagnons me retinrent par de flatteuses paroles:

--  divin! laissons-le, si tu y consens, rester auprs de la nef
et la garder. Nous, nous te suivrons  la demeure sacre de Kirk.

Ayant ainsi parl, ils s'loignrent de la nef et de la mer, mais
Eurylokhos ne resta point auprs de la nef creuse, et il nous
suivit, craignant mes rudes menaces. Pendant cela, Kirk, dans ses
demeures, baigna et parfuma d'huile mes autres compagnons, et elle
les revtit de tuniques et de beaux manteaux, et nous les
trouvmes tous faisant leur repas dans les demeures. Et quand ils
se furent runis, ils se racontrent tous leurs maux, les uns aux
autres, et ils pleuraient, et la maison retentissait de leurs
sanglots. Et la noble desse, s'approchant, me dit:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ne vous livrez pas plus
longtemps  la douleur. Je sais moi-mme combien vous avez subi de
maux sur la mer poissonneuse et combien d'hommes injustes vous ont
fait souffrir sur la terre. Mais, mangez et buvez, et ranimez
votre coeur dans votre poitrine, et qu'il soit tel qu'il tait
quand vous avez quitt la terre de l'pre Ithak, votre patrie.
Cependant, jamais vous n'oublierez vos misres, et votre esprit ne
sera jamais plus dans la joie, car vous avez subi des maux
innombrables.

Elle parla ainsi, et notre coeur gnreux lui obit. Et nous
restmes l toute une anne, mangeant les chairs abondantes et
buvant le doux vin. Mais,  la fin de l'anne, quand les heures
eurent accompli leur tour, quand les mois furent passs et quand
les longs jours se furent couls, alors, mes chers compagnons
m'appelrent et me dirent:

-- Malheureux, souviens-toi de ta patrie, si toutefois il est dans
ta destine de survivre et de rentrer dans ta haute demeure et
dans la terre de la patrie.

Ils parlrent ainsi, et mon coeur gnreux fut persuad. Alors,
tout le jour, jusqu' la chute de Hlios, nous restmes assis,
mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et quand
Hlios tomba, et quand la nuit vint, mes compagnons s'endormirent
dans la demeure obscure. Et moi, tant mont dans le lit splendide
de Kirk, je saisis ses genoux en la suppliant, et la desse
entendit ma voix. Et je lui dis ces paroles ailes:

--  Kirk, tiens la promesse que tu m'as faite de me renvoyer
dans ma demeure, car mon me me pousse, et mes compagnons
affligent mon cher coeur et gmissent autour de moi, quand tu n'es
pas l.

Je parlai ainsi, et la noble Desse me rpondit aussitt:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, vous ne resterez pas plus
longtemps malgr vous dans ma demeure; mais il faut accomplir un
autre voyage et entrer dans la demeure d'Aids et de l'implacable
Persphonia, afin de consulter l'me du Thbain Teirsias, du
divinateur aveugle, dont l'esprit est toujours vivant.
Persphonia n'a accord qu' ce seul mort l'intelligence et la
pense. Les autres ne seront que des ombres autour de toi.

Elle parla ainsi, et mon cher coeur fut dissous, et je pleurais,
assis sur le lit, et mon me ne voulait plus vivre, ni voir la
lumire de Hlios. Mais, aprs avoir pleur et m'tre rassasi de
douleur, alors, lui rpondant, je lui dis:

--  Kirk, qui me montrera le chemin? Personne n'est jamais
arriv chez Aids sur une nef noire.

Je parlai ainsi, et la noble desse me rpondit aussitt:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, n'aie aucun souci pour ta
nef. Assieds-toi, aprs avoir dress le mt et dploy les
blanches voiles; et le souffle de Boras conduira ta nef. Mais
quand tu auras travers l'Okanos, jusqu'au rivage troit et aux
bois sacrs de Persphonia, o croissent de hauts peupliers et
des saules striles, alors arrte ta nef dans l'Okanos aux
profonds tourbillons, et descends dans la noire demeure d'Aids,
l o coulent ensemble, dans l'Akhrn, le Pyriphlgthn et le
Kokytos qui est un courant de l'eau de Styx. Il y a une roche au
confluent des deux fleuves retentissants. Tu t'en approcheras,
hros, comme je te l'ordonne, et tu creuseras l une fosse d'une
coude dans tous les sens, et, sur elle, tu feras des libations 
tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis
enfin d'eau, et tu rpandras par-dessus de la farine blanche. Prie
alors les ttes vaines des morts et promets, ds que tu seras
rentr dans Ithak, de sacrifier dans tes demeures la meilleure
vache strile que tu possderas, d'allumer un bcher form de
choses prcieuses, et de sacrifier,  part, au seul Teirsias un
blier entirement noir, le plus beau de tes troupeaux. Puis,
ayant pri les illustres mes des morts, sacrifie un mle et une
brebis noire, tourne-toi vers l'rbos, et, te penchant, regarde
dans le cours du fleuve, et les innombrables mes des morts qui ne
sont plus accourront. Alors, ordonne et commande  tes compagnons
d'corcher les animaux gorgs par l'airain aigu, de les brler et
de les vouer aux dieux,  l'illustre Aids et  l'implacable
Persphonia. Tire ton pe aigu de sa gaine, le long de ta
cuisse, et ne permets pas aux ombres vaines des morts de boire le
sang, avant que tu aies entendu Teirsias. Aussitt le divinateur
arrivera,  chef des peuples, et il te montrera ta route et
comment tu la feras pour ton retour, et comment tu traverseras la
mer poissonneuse.

Elle parla ainsi, et aussitt s s'assit sur son thrne d'or. Et
Kirk me revtit d'une tunique et d'un manteau. Elle-mme se
couvrit d'une longue robe blanche, lgre et gracieuse, ceignit
ses reins d'une belle ceinture et mit sur sa tte un voile couleur
de feu. Et j'allai par la demeure, excitant mes compagnons, et je
dis  chacun d'eux ces douces paroles:

-- Ne dormez pas plus longtemps, et chassez le doux sommeil, afin
que nous partions, car la vnrable Kirk me l'a permis.

Je parlai ainsi, et leur coeur gnreux fut persuad. Mais je
n'emmenai point tous mes compagnons sains et saufs. Elpnr, un
d'eux, jeune, mais ni trs brave, ni intelligent,  l'cart de ses
compagnons, s'tait endormi au fate des demeures sacres de
Kirk, ayant beaucoup bu et recherchant la fracheur. Entendant le
bruit que faisaient ses compagnons, il se leva brusquement,
oubliant de descendre par la longue chelle. Et il tomba du haut
du toit, et son cou fut rompu, et son me descendit chez Aids.
Mais je dis  mes compagnons rassembls:

-- Vous pensiez peut-tre que nous partions pour notre demeure et
pour la chre terre de la patrie? Mais Kirk nous ordonne de
suivre une autre route, vers la demeure d'Aids et de l'implacable
Persphonia, afin de consulter l'me du Thbain Teirsias.

Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut bris, et ils s'assirent,
pleurant et s'arrachant les cheveux. Mais il n'y a nul remde 
gmir. Et nous parvnmes  notre nef rapide et au rivage de la
mer, en versant des larmes abondantes. Et, pendant ce temps, Kirk
tait venue, apportant dans la nef un blier et une brebis noire;
et elle s'tait aisment cache  nos yeux car qui pourrait voir
un dieu et le suivre de ses yeux, s'il ne le voulait pas?


11.

tant arrivs  la mer, nous tranmes d'abord notre nef  la mer
divine. Puis, ayant dress le mt, avec les voiles blanches de la
nef noire, nous y portmes les victimes offertes. Et, nous-mmes
nous y prmes place, pleins de tristesse et versant des larmes
abondantes. Et Kirk  la belle chevelure, desse terrible et
loquente, fit souffler pour nous un vent propice derrire la nef
 proue bleue, et ce vent, bon compagnon, gonfla la voile.

Toutes choses tant mises en place sur la nef, nous nous assmes,
et le vent et le pilote nous dirigeaient. Et, tout le jour, les
voiles de la nef qui courait sur la mer furent dployes, et
Hlios tomba, et tous les chemins s'emplirent d'ombre. Et la nef
arriva aux bornes du profond Okanos.

L, taient le peuple et la ville des Kimmriens, toujours
envelopps de brouillards et de nues; et jamais le brillant
Hlios ne les regardait de ses rayons, ni quand il montait dans
l'Ouranos toil, ni quand il descendait de l'Ouranos sur la
terre; mais une affreuse nuit tait toujours suspendue sur les
misrables hommes. Arrivs l, nous arrtmes la nef, et, aprs en
avoir retir les victimes, nous marchmes le long du cours
d'Okanos, jusqu' ce que nous fussions parvenus dans la contre
que nous avait indique Kirk. Et Primds et Eurylokhos
portaient les victimes.

Alors je tirai mon pe aigu de sa gaine, le long de ma cuisse,
et je creusai une fosse d'une coude dans tous les sens, et j'y
fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord,
puis de vin doux, puis enfin d'eau, et, par-dessus, je rpandis la
farine blanche. Et je priai les ttes vaines des morts,
promettant, ds que je serais rentr dans Ithak, de sacrifier
dans mes demeures la meilleure vache strile que je possderais,
d'allumer un bcher form de choses prcieuses, et de sacrifier 
part, au seul Teirsias, un blier entirement noir, le plus beau
de mes troupeaux. Puis, ayant pri les gnrations des morts,
j'gorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait.
Et les mes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de
l'rbos. Les nouvelles pouses, les jeunes hommes, les vieillards
qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil
dans l'me, et les guerriers aux armes sanglantes, blesss par les
lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords
de la fosse, avec un frmissement immense. Et la terreur ple me
saisit.

Alors j'ordonnai  mes compagnons d'corcher les victimes qui
gisaient gorges par l'airain cruel, de les brler et de les
vouer aux dieux,  l'illustre Aids et  l'implacable
Persphonia. Et je m'assis, tenant l'pe aigu tire de sa
gaine, le long de ma cuisse; et je ne permettais pas aux ttes
vaines des morts de boire le sang, avant que j'eusse entendu
Teirsias.

La premire, vint l'me de mon compagnon Elpnr. Et il n'avait
point t enseveli dans la vaste terre, et nous avions laiss son
cadavre dans les demeures de Kirk, non pleur et non enseveli,
car un autre souci nous pressait. Et je pleurai en le voyant, et
je fus plein de piti dans le coeur. Et je lui dis ces paroles
ailes:

-- Elpnr, comment es-tu venu dans les paisses tnbres? Comment
as-tu march plus vite que moi sur ma nef noire?

Je parlai ainsi, et il me rpondit en pleurant:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, la mauvaise volont d'un
daimn et l'abondance du vin m'ont perdu. Dormant sur la demeure
de Kirk, je ne songeai pas  descendre par la longue chelle, et
je tombai du haut du toit, et mon cou fut rompu, et je descendis
chez Aids. Maintenant, je te supplie par ceux qui sont loin de
toi, par ta femme, par ton pre qui t'a nourri tout petit, par
Tlmakhos, l'enfant unique que tu as laiss dans tes demeures! Je
sais qu'en sortant de la demeure d'Aids tu retourneras sur ta nef
bien construite  l'le Aiai. L,  roi, je te demande de te
souvenir de moi, et de ne point partir, me laissant non pleur et
non enseveli, de peur que je ne te cause la colre des dieux; mais
de me brler avec toutes mes armes. lve sur le bord de la mer
cumeuse le tombeau de ton compagnon malheureux. Accomplis ces
choses, afin qu'on se souvienne de moi dans l'avenir, et plante
sur mon tombeau l'aviron dont je me servais quand j'tais avec mes
compagnons.

Il parla ainsi, et, lui rpondant, je dis:

-- Malheureux, j'accomplirai toutes ces choses.

Nous nous parlions ainsi tristement, et je tenais mon pe au-
dessus du sang, tandis que, de l'autre ct de la fosse, mon
compagnon parlait longuement. Puis, arriva l'me de ma mre morte,
d'Antiklia, fille du magnanime Autolykos, que j'avais laisse
vivante en partant pour la sainte Ilios. Et je pleurai en la
voyant, le coeur plein de piti; mais, malgr ma tristesse, je ne
lui permis pas de boire le sang avant que j'eusse entendu
Teirsias. Et l'me du Thbain Teirsias arriva, tenant un sceptre
d'or, et elle me reconnut et me dit:

-- Pourquoi,  malheureux, ayant quitt la lumire de Hlios, es-
tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable? Mais recule
de la fosse, carte ton pe, afin que je boive le sang, et je te
dirai la vrit.

Il parla ainsi, et, me reculant, je remis dans la gaine mon pe
aux clous d'argent. Et il but le sang noir, et, alors,
l'irrprochable divinateur me dit:

-- Tu dsires un retour trs facile, illustre Odysseus, mais un
dieu te le rendra difficile; car je ne pense pas que celui qui
entoure la terre apaise sa colre dans son coeur, et il est irrit
parce que tu as aveugl son fils. Vous arriverez cependant, aprs
avoir beaucoup souffert, si tu veux contenir ton esprit et celui
de tes compagnons. En ce temps, quand ta nef solide aura abord
l'le Thrinaki, o vous chapperez  la sombre mer, vous
trouverez l, paissant, les boeufs et les gras troupeaux de Hlios
qui voit et entend tout. Si vous les laissez sains et saufs, si tu
te souviens de ton retour, vous parviendrez tous dans Ithak,
aprs avoir beaucoup souffert; mais, si tu les blesses, je te
prdis la perte de ta nef et de tes compagnons. Tu chapperas
seul, et tu reviendras misrablement, ayant perdu ta nef et tes
compagnons, sur une nef trangre. Et tu trouveras le malheur dans
ta demeure et des hommes orgueilleux qui consumeront tes
richesses, recherchant ta femme et lui offrant des prsents. Mais,
certes, tu te vengeras de leurs outrages en arrivant. Et, aprs
que tu auras tu les prtendants dans ta demeure, soit par ruse,
soit ouvertement avec l'airain aigu, tu partiras de nouveau, et tu
iras, portant un aviron lger, jusqu' ce que tu rencontres des
hommes qui ne connaissent point la mer et qui ne salent point ce
qu'ils mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les
avirons qui sont les ailes des nefs. Et je te dirai un signe
manifeste qui ne t'chappera pas. Quand tu rencontreras un autre
voyageur qui croira voir un flau sur ta brillante paule, alors,
plante l'aviron en terre et fais de saintes offrandes au roi
Poseidan, un blier, un taureau et un verrat. Et tu retourneras
dans ta demeure, et tu feras, selon leur rang, de saintes
hcatombes  tous les dieux immortels qui habitent le large
Ouranos. Et la douce mort te viendra de la mer et te tuera consum
d'une heureuse vieillesse, tandis qu'autour de toi les peuples
seront heureux. Et je t'ai dit, certes, des choses vraies.

Il parla ainsi, et je lui rpondis:

-- Teirsias, les dieux eux-mmes, sans doute, ont rsolu ces
choses. Mais dis-moi la vrit. Je vois l'me de ma mre qui est
morte. Elle se tait et reste loin du sang, et elle n'ose ni
regarder son fils, ni lui parler. Dis-moi,  roi, comment elle me
reconnatra.

Je parlai ainsi, et il me rpondit:

-- Je t'expliquerai ceci aisment. Garde mes paroles dans ton
esprit. Tous ceux des morts qui ne sont plus,  qui tu laisseras
boire le sang, te diront des choses vraies; celui  qui tu
refuseras cela s'loignera de toi.

Ayant ainsi parl, l'me du roi Teirsias, aprs avoir rendu ses
oracles, rentra dans la demeure d'Aids; mais je restai sans
bouger jusqu' ce que ma mre ft venue et et bu le sang noir. Et
aussitt elle me reconnut, et elle me dit, en gmissant, ces
paroles ailes:

-- Mon fils, comment es-tu venu sous le noir brouillard, vivant
que tu es? Il est difficile aux vivants de voir ces choses. Il y a
entre celles-ci et eux de grands fleuves et des courants violents,
Okanos d'abord qu'on ne peut traverser,  moins d'avoir une nef
bien construite. Si, maintenant, longtemps errant en revenant de
Troi, tu es venu ici sur ta nef et avec tes compagnons, tu n'as
donc point revu Ithak, ni ta demeure, ni ta femme?

Elle parla ainsi, et je lui rpondis:

-- Ma mre, la ncessit m'a pouss vers les demeures d'Aids,
afin de demander un oracle  l'me du Thbain Teirsias. Je n'ai
point en effet abord ni l'Akhai, ni notre terre; mais j'ai
toujours err, plein de misres, depuis le jour o j'ai suivi le
divin Agamemnn  Ilios qui nourrit d'excellents chevaux, afin d'y
combattre les Troiens. Mais dis-moi la vrit. Comment la kr de
la cruelle mort t'a-t-elle dompte? Est-ce par une maladie? Ou
bien Artmis qui se rjouit de ses flches t'a-t-elle atteinte de
ses doux traits? Parle-moi de mon pre et de mon fils. Mes biens
sont-ils encore entre leurs mains, ou quelque autre parmi les
hommes les possde-t-il? Tous, certes, pensent que je ne
reviendrai plus. Dis-moi aussi les desseins et les penses de ma
femme que j'ai pouse. Reste-t-elle avec son enfant? Garde-t-elle
toutes mes richesses intactes? ou dj, l'un des premiers Akhaiens
l'a-t-il emmene?

Je parlai ainsi, et, aussitt, ma mre vnrable me rpondit:

-- Elle reste toujours dans tes demeures, le coeur afflig,
pleurant, et consumant ses jours et ses nuits dans le chagrin. Et
nul autre ne possde ton beau domaine; et Tlmakhos jouit,
tranquille, de tes biens, et prend part  de beaux repas, comme il
convient  un homme qui rend la justice, car tous le convient. Et
ton pre reste dans son champ; et il ne vient plus  la ville, et
il n'a plus ni lits moelleux, ni manteaux, ni couvertures
luisantes. Mais, l'hiver, il dort avec ses esclaves dans les
cendres prs du foyer, et il couvre son corps de haillons; et
quand vient l't, puis l'automne verdoyant, partout, dans sa
vigne fertile, on lui fait un lit de feuilles tombes, et il se
couche l, triste; et une grande douleur s'accrot dans son coeur,
et il pleure ta destine, et la dure vieillesse l'accable. Pour
moi, je suis morte, et j'ai subi la destine; mais Artmis habile
 lancer des flches ne m'a point tue de ses doux traits dans ma
demeure, et la maladie ne m'a point saisie, elle qui enlve l'me
du corps affreusement fltri; mais le regret, le chagrin de ton
absence, illustre Odysseus, et le souvenir de ta bont, m'ont
prive de la douce vie.

Elle parla ainsi, et je voulus, agit dans mon esprit, embrasser
l'me de ma mre morte. Et je m'lanai trois fois, et mon coeur
me poussait  l'embrasser, et trois fois elle se dissipa comme une
ombre, semblable  un songe. Et une vive douleur s'accrut dans mon
coeur, et je lui dis ces paroles ailes:

-- Ma mre, pourquoi ne m'attends-tu pas quand je dsire
t'embrasser? Mme chez Aids, nous entourant de nos chers bras,
nous nous serions rassasis de deuil! N'es-tu qu'une image que
l'illustre Persphonia suscite afin que je gmisse davantage?

Je parlai ainsi, et ma mre vnrable me rpondit:

-- Hlas! mon enfant, le plus malheureux de tous les hommes,
Persphonia, fille de Zeus, ne se joue point de toi; mais telle
est la loi des mortels quand ils sont morts. En effet, les nerfs
ne soutiennent plus les chairs et les os, et la force du feu
ardent les consume aussitt que la vie abandonne les os blancs, et
l'me vole comme un songe. Mais retourne promptement  la lumire
des vivants, et souviens-toi de toutes ces choses, afin de les
redire  Pnlopia.

Nous parlions ainsi, et les femmes et les filles des hros
accoururent, excites par l'illustre Persphonia. Et elles
s'assemblaient, innombrables, autour du sang noir. Et je songeais
comment je les interrogerais tour  tour; et il me sembla
meilleur, dans mon esprit, de tirer mon pe aigu de la gaine, le
long de ma cuisse, et de ne point leur permettre de boire, toutes
 la fois, le sang noir. Et elles approchrent tour  tour, et
chacune disait son origine, et je les interrogeais l'une aprs
l'autre.

Et je vis d'abord Tyr, ne d'un noble pre, car elle me dit
qu'elle tait la fille de l'irrprochable Salmoneus et la femme de
Krtheus Aioliade. Et elle aimait le divin fleuve nipeus, qui est
le plus beau des fleuves qui coulent sur la terre; et elle se
promenait le long des belles eaux de l'nipeus. Sous la figure de
ce dernier, celui qui entoure la terre et qui la secoue sortit des
bouches du fleuve tourbillonnant; et une lame bleue, gale en
hauteur  une montagne, enveloppa, en se recourbant, le dieu et la
femme mortelle. Et il dnoua sa ceinture de vierge, et il rpandit
sur elle le sommeil. Puis, ayant accompli le travail amoureux, il
prit la main de Tyr et lui dit:

-- Rjouis-toi, femme, de mon amour. Dans une anne tu enfanteras
de beaux enfants, car la couche des immortels n'est point
infconde. Nourris et lve-les. Maintenant, va vers ta demeure,
mais prends garde et ne me nomme pas. Je suis pour toi seule
Poseidan qui branle la terre.

Ayant ainsi parl, il plongea dans la mer agite. Et Tyr, devenue
enceinte, enfanta Plis et Nleus, illustres serviteurs du grand
Zeus. Et Plis riche en troupeaux habita la grande Iaolks, et
Nleus la sablonneuse Pylos. Puis, la reine des femmes conut de
son mari, Aisn, Phrs et le dompteur de chevaux Hamythar.

Puis, je vis Antiop, fille d'Aisopos, qui se glorifiait d'avoir
dormi dans les bras de Zeus. Elle en eut deux fils, Amphin et
Zthos, qui, les premiers, btirent Thb aux sept portes et
l'environnrent de tours. Car ils n'auraient pu, sans ces tours,
habiter la grande Thb, malgr leur courage.

Puis, je vis Alkmn, la femme d'Amphitryn, qui conut Hrakls
au coeur de lion dans l'embrassement du magnanime Zeus; puis,
Mgar, fille de l'orgueilleux Krin, et qu'eut pour femme
l'Amphitryonade indomptable dans sa force.

Puis, je vis la mre d'Oidipous, la belle pikast, qui commit un
grand crime dans sa dmence, s'tant marie  son fils. Et celui-
ci, ayant tu son pre, pousa sa mre. Et les dieux rvlrent
ces actions aux hommes. Et Oidipous, subissant de grandes douleurs
dans la dsirable Thb, commanda aux Kadmiones par la volont
cruelle des dieux. Et pikast descendit dans les demeures aux
portes solides d'Aids, ayant attach, saisie de douleur, une
corde  une haute poutre, et laissant  son fils les innombrables
maux que font souffrir les rinnyes d'une mre.

Puis, je vis la belle Khlris qu'autrefois Nleus pousa pour sa
beaut, aprs lui avoir offert les prsents nuptiaux. Et c'tait
la plus jeune fille d'Amphin laside qui commanda autrefois
puissamment sur Orkhomnos Minynne et sur Pylos. Et elle conut
de lui de beaux enfants, Nestr, Khromios et l'orgueilleux
Priklymnos. Puis, elle enfanta l'illustre Pr, l'admiration des
hommes qui la suppliaient tous, voulant l'pouser; mais Nleus ne
voulait la donner qu' celui qui enlverait de Phylak les boeufs
au large front de la Force Iphiklenne. Seul, un divinateur
irrprochable le promit; mais la moire contraire d'un dieu, les
rudes liens et les bergers l'en empchrent. Cependant, quand les
jours et les mois se furent couls, et que, l'anne acheve, les
saisons recommencrent, alors la force Iphiklenne dlivra
l'irrprochable divinateur, et le dessein de Zeus s'accomplit.

Puis, je vis Ld, femme de Tyndaros. Et elle conut de Tyndaros
des fils excellents, Kastor dompteur de chevaux et Polydeuks
formidable par ses poings. La terre nourricire les enferme,
encore vivants, et, sous la terre, ils sont honors par Zeus. Ils
vivent l'un aprs l'autre et meurent de mme, et sont galement
honors par les dieux.

Puis, je vis Iphimdia, femme d'Aleus, et qui disait s'tre unie
 Poseidan. Et elle enfanta deux fils dont la vie fut brve, le
hros Otos et l'illustre phialts, et ils taient les plus grands
et les plus beaux qu'et nourris la terre fconde, aprs
l'illustre Orin. Ayant neuf ans, ils taient larges de neuf
coudes, et ils avaient neuf brasses de haut. Et ils menacrent
les immortels de porter dans l'Olympos le combat de la guerre
tumultueuse. Et ils tentrent de poser l'Ossa sur l'Olympos et le
Plios bois sur l'Ossa, afin d'atteindre l'Ouranos. Et peut-tre
eussent-ils accompli leurs menaces, s'ils avaient eu leur pubert;
mais le fils de Zeus, qu'enfanta Lt aux beaux cheveux, les tua
tous deux, avant que le duvet fleurit sur leurs joues et qu'une
barbe paisse couvrt leurs mentons.

Puis, je vis Phaidr, et Prokris, et la belle Ariadn, fille du
sage Mins, que Thseus conduisit autrefois de la Krt dans la
terre sacre des Athnaiens; mais il ne le put pas, car Artmis,
sur l'avertissement de Dionysos, retint Ariadn dans Di entoure
des flots.

Puis, je vis Mair, et Klymn, et la funeste riphyl qui trahit
son mari pour de l'or.

Mais je ne pourrais ni vous dire combien je vis de femmes et de
filles de hros, ni vous les nommer avant la fin de la nuit
divine. Voici l'heure de dormir, soit dans la nef rapide avec mes
compagnons, soit ici; car c'est aux dieux et  vous de prendre
soin de mon dpart.

Il parla ainsi, et tous restrent immobiles et pleins de plaisir
dans la demeure obscure. Alors, Art aux bras blancs parla la
premire:

-- Phaiakiens, que penserons-nous de ce hros, de sa beaut, de sa
majest et de son esprit immuable? Il est, certes, mon hte, et
c'est un honneur que vous partagez tous. Mais ne vous htez point
de le renvoyer sans lui faire des prsents, car il ne possde
rien. Par la bont des Dieux nous avons beaucoup de richesses dans
nos demeures.

Alors, le vieux hros Ekhneus parla ainsi, et c'tait le plus
vieux des Phaiakiens:

--  amis, la reine prudente nous parle selon le sens droit.
Obissez donc. C'est  Alkinoos de parler et d'agir, et nous
l'imiterons.

Et Alkinoos dit:

-- Je ne puis parler autrement, tant que je vivrai et que je
commanderai aux Phaiakiens habiles dans la navigation. Mais que
notre hte reste, malgr son dsir de partir, et qu'il attende le
matin, afin que je runisse tous les prsents. Le soin de son
retour me regarde plus encore que tous les autres, car je commande
pour le peuple.

Et le subtil Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, si vous
m'ordonniez de rester ici toute l'anne, tandis que vous
prpareriez mon dpart et que vous runiriez de splendides
prsents, j'y consentirais volontiers; car il vaudrait mieux pour
moi rentrer les mains pleines dans ma chre patrie. J'en serais
plus aim et plus honor de tous ceux qui me verraient de retour
dans Ithak.

Et Alkinoos lui dit:

--  Odysseus, certes, nous ne pouvons te souponner d'tre un
menteur et un voleur, comme tant d'autres vagabonds, que nourrit
la noire terre, qui ne disent que des mensonges dont nul ne peut
rien comprendre. Mais ta beaut, ton loquence, ce que tu as
racont, d'accord avec l'Aoide, des maux cruels des Akhaiens et
des tiens, tout a pntr en nous. Dis-moi donc et parle avec
vrit, si tu as vu quelques-uns de tes illustres compagnons qui
t'ont suivi  Ilios et que la destine a frapps l. La nuit sera
encore longue, et le temps n'est point venu de dormir dans nos
demeures. Dis-moi donc tes travaux admirables. Certes, je
t'couterai jusqu'au retour de la divine s, si tu veux nous dire
tes douleurs.

Et le subtil Odysseus parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il y a un
temps de parler et un temps de dormir; mais, si tu dsires
m'entendre, certes, je ne refuserai pas de raconter les misres et
les douleurs de mes compagnons, de ceux qui ont pri auparavant,
ou qui, ayant chapp  la guerre lamentable des Troiens, ont pri
au retour par la ruse d'une femme perfide.

Aprs que la vnrable Persphonia eut dispers  et l les mes
des femmes, survint l'me pleine de tristesse de l'Atride
Agamemnn; et elle tait entoure de toutes les mes de ceux qui
avaient subi la destine et qui avaient pri avec lui dans la
demeure d'Aigisthos.

Ayant bu le sang noir, il me reconnut aussitt, et il pleura, en
versant des larmes amres, et il tendit les bras pour me saisir;
mais la force qui tait en lui autrefois n'tait plus, ni la
vigueur qui animait ses membres souples. Et je pleurai en le
voyant, plein de piti dans mon coeur, et je lui dis ces paroles
ailes:

-- Atride Agamemnn, roi des hommes, comment la kr de la dure
mort t'a-t-elle dompt? Poseidan t'a-t-il dompt dans tes nefs en
excitant les immenses souffles des vents terribles, ou des hommes
ennemis t'ont-ils frapp sur la terre ferme, tandis que tu
enlevais leurs boeufs et leurs beaux troupeaux de brebis, ou bien
que tu combattais pour ta ville et pour tes femmes?

Je parlai ainsi, et, aussitt, il me rpondit:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, Poseidan ne m'a point dompt
sur mes nefs, en excitant les immenses souffles des vents
terribles, et des hommes ennemis ne m'ont point frapp sur la
terre ferme; mais Aigisthos m'a inflig la kr et la mort  l'aide
de ma femme perfide. M'ayant convi  un repas dans la demeure, il
m'a tu comme un boeuf  l'table. J'ai subi ainsi une trs
lamentable mort. Et, autour de moi, mes compagnons ont t gorgs
comme des porcs aux dents blanches, qui sont tus dans les
demeures d'un homme riche et puissant, pour des noces, des festins
sacrs ou des repas de fte. Certes, tu t'es trouv au milieu du
carnage de nombreux guerriers, entour de morts, dans la terrible
mle; mais tu aurais gmi dans ton coeur de voir cela. Et nous
gisions dans les demeures, parmi les kratres et les tables
charges, et toute la salle tait souille de sang. Et j'entendais
la voix lamentable de la fille de Priamos, Kassandr, que la
perfide Klytaimnestr gorgeait auprs de moi. Et comme j'tais
tendu mourant, je soulevai mes mains vers mon pe; mais la femme
aux yeux de chien s'loigna et elle ne voulut point fermer mes
yeux et ma bouche au moment o je descendais dans la demeure
d'Aids. Rien n'est plus cruel, ni plus impie qu'une femme qui a
pu mditer de tels crimes. Ainsi, certes, Klytaimnestr prpara le
meurtre misrable du premier mari qui la possda, et je pris
ainsi, quand je croyais rentrer dans ma demeure, bien accueilli de
mes enfants, de mes servantes et de mes esclaves! Mais cette
femme, pleine d'affreuses penses, couvrira de sa honte toutes les
autres femmes futures, et mme celles qui auront la sagesse en
partage.

Il parla ainsi, et je lui rpondis:

--  dieux! combien, certes, Zeus qui tonne hautement n'a-t-il
point ha la race d'Atreus  cause des actions des femmes! Dj, 
cause de Hln beaucoup d'entre nous sont morts, et Klytaimnestr
prparait sa trahison pendant que tu tais absent.

Je parlai ainsi, et il me rpondit aussitt:

-- C'est pourquoi, maintenant, ne sois jamais trop bon envers ta
femme, et ne lui confie point toutes tes penses, mais n'en dis
que quelques-unes et cache-lui en une partie. Mais pour toi,
Odysseus, ta perte ne te viendra point de ta femme, car la sage
fille d'Ikarios, Pnlopia, est pleine de prudence et de bonnes
penses dans son esprit. Nous l'avons laisse nouvellement marie
quand nous sommes partis pour la guerre, et son fils enfant tait
suspendu  sa mamelle; et maintenant celui-ci s'assied parmi les
hommes; et il est heureux, car son cher pre le verra en arrivant,
et il embrassera son pre. Pour moi, ma femme n'a point permis 
mes yeux de se rassasier de mon fils, et m'a tu auparavant. Mais
je te dirai une autre chose; garde mon conseil dans ton esprit:
Fais aborder ta nef dans la chre terre de la patrie, non
ouvertement, mais en secret; car il ne faut point se confier dans
les femmes. Maintenant, parle et dis-moi la vrit. As-tu entendu
dire que mon fils ft encore vivant, soit  Orkhomnos, soit dans
la sablonneuse Pylos, soit auprs de Mnlaos dans la grande
Sparta? En effet, le divin Orests n'est point encore mort sur la
terre.

Il parla ainsi, et je lui rpondis:

-- Atride, pourquoi me demandes-tu ces choses? Je ne sais s'il
est mort ou vivant. Il ne faut point parler inutilement.

Et nous changions ainsi de tristes paroles, affligs et rpandant
des larmes. Et l'me du Pliade Akhilleus survint, celle de
Patroklos, et celle de l'irrprochable Antilokhos, et celle d'Aias
qui tait le plus grand et le plus beau de tous les Akhaiens,
aprs l'irrprochable Plin. Et l'me du rapide Aiakide me
reconnut, et, en gmissant, il me dit ces paroles ailes:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, malheureux, comment as-tu pu
mditer quelque chose de plus grand que tes autres actions?
Comment as-tu os venir chez Aids o habitent les images vaines
des hommes morts?

Il parla ainsi, et je lui rpondis:

--  Akhilleus, fils de Pleus, le plus brave des Akhaiens, je
suis venu pour l'oracle de Teirsias, afin qu'il m'apprenne
comment je parviendrai dans l'pre Ithak, car je n'ai abord ni
l'Akhai, ni la terre de ma patrie, et j'ai toujours souffert.
Mais toi, Akhilleus, aucun des anciens hommes n'a t, ni aucun
des hommes futurs ne sera plus heureux que toi. Vivant, nous,
Akhaiens, nous t'honorions comme un dieu, et, maintenant, tu
commandes  tous les morts. Tel que te voil, et bien que mort, ne
te plains pas, Akhilleus.

Je parlai ainsi, et il me rpondit:

-- Ne me parle point de la mort, illustre Odysseus. J'aimerais
mieux tre un laboureur, et servir, pour un salaire, un homme
pauvre et pouvant  peine se nourrir, que de commander  tous les
morts qui ne sont plus. Mais parle-moi de mon illustre fils.
Combat-il au premier rang, ou non? Dis-moi ce que tu as appris de
l'irrprochable Pleus. Possde-t-il encore les mmes honneurs
parmi les nombreux Myrmidones, ou le mprisent-ils dans Hellas et
dans la Phthi, parce que ses mains et ses pieds sont lis par la
vieillesse? En effet, je ne suis plus l pour le dfendre, sous la
splendeur de Hlios, tel que j'tais autrefois devant la grande
Troi, quand je domptais les plus braves, en combattant pour les
Akhaiens. Si j'apparaissais ainsi, un instant, dans la demeure de
mon pre, certes, je dompterais de ma force et de mes mains
invitables ceux qui l'outragent ou qui lui enlvent ses honneurs.

Il parla ainsi, et je lui rpondis:

-- Certes, je n'ai rien appris de l'irrprochable Pleus; mais je
te dirai toute la vrit, comme tu le dsires, sur ton cher fils
Noptolmos. Je l'ai conduit moi-mme, sur une nef creuse, de
l'le Skyros vers les Akhaiens aux belles knmides. Quand nous
convoquions l'agora devant la ville Troi, il parlait le premier
sans se tromper jamais, et l'illustre Nestr et moi nous luttions
seuls contre lui. Toutes les fois que nous, Akhaiens, nous
combattions autour de la ville des Troiens, jamais il ne restait
dans la foule des guerriers, ni dans la mle; mais il courait en
avant, ne le cdant  personne en courage. Et il tua beaucoup de
guerriers dans le combat terrible, et je ne pourrais ni les
rappeler, ni les nommer tous, tant il en a tu en dfendant les
Akhaiens. C'est ainsi qu'il tua avec l'airain le hros Tlphide
Eurypylos; et autour de celui-ci de nombreux Ktiens furent tus
 cause des prsents des femmes. Et Eurypylos tait le plus beau
des hommes que j'aie vus, aprs le divin Memnn. Et quand nous
montmes, nous, les princes des Akhaiens, dans le cheval qu'avait
fait pios, c'est  moi qu'ils remirent le soin d'ouvrir ou de
fermer cette norme embche. Et les autres chefs des Akhaiens
versaient des larmes, et les membres de chacun tremblaient; mais
lui, je ne le vis jamais ni plir, ni trembler, ni pleurer. Et il
me suppliait de le laisser sortir du cheval, et il secouait son
pe et sa lance lourde d'airain, en mditant la perte des
Troiens. Et quand nous emes renvers la haute ville de Priamos,
il monta, avec une illustre part du butin, sur sa nef, sain et
sauf, n'ayant jamais t bless de l'airain aigu, ni de prs ni de
loin, comme il arrive toujours dans la guerre, quand Ars mle
furieusement les guerriers.

Je parlai ainsi, et l'me de l'Aiakide aux pieds rapides
s'loigna, marchant firement sur la prairie d'asphodle, et
joyeuse, parce que je lui avais dit que son fils tait illustre
par son courage.

Et les autres mes de ceux qui ne sont plus s'avanaient
tristement, et chacune me disait ses douleurs; mais, seule, l'me
du Tlamoniade Aias restait  l'cart, irrite  cause de la
victoire que j'avais remporte sur lui, auprs des nefs, pour les
armes d'Akhilleus. La mre vnrable de l'Aiakide les dposa
devant tous, et nos juges furent les fils des Troiens et Pallas
Athn. Plt aux dieux que je ne l'eusse point emport dans cette
lutte qui envoya sous la terre une telle tte, Aias, le plus beau
et le plus brave des Akhaiens aprs l'irrprochable Plin! Et je
lui adressai ces douces paroles:

-- Aias, fils irrprochable de Tlamn, ne devrais-tu pas, tant
mort, dposer ta colre  cause des armes fatales que les dieux
nous donnrent pour la ruine des Argiens? Ainsi, tu as pri, toi
qui tais pour eux comme une tour! Et les Akhaiens ne t'ont pas
moins pleur que le Pliade Akhilleus. Et la faute n'en est 
personne. Zeus, seul, dans sa haine pour l'arme des Danaens, t'a
livr  la moire. Viens,  roi, coute ma prire, et dompte ta
colre et ton coeur magnanime.

Je parlai ainsi, mais il ne me rpondit rien, et il se mla, dans
l'rbos, aux autres mes des morts qui ne sont plus. Cependant,
il m'et parl comme je lui parlais, bien qu'il ft irrit; mais
j'aimai mieux, dans mon cher coeur, voir les autres mes des
morts.

Et je vis Mins, l'illustre fils de Zeus, et il tenait un sceptre
d'or, et, assis, il jugeait les morts. Et ils s'asseyaient et se
levaient autour de lui, pour dfendre leur cause, dans la vaste
demeure d'Aids.

Puis, je vis le grand Orin chassant, dans la prairie d'asphodle,
les btes fauves qu'il avait tues autrefois sur les montagnes
sauvages, en portant dans ses mains la massue d'airain qui ne se
brisait jamais.

Puis, je vis Tityos, le fils de l'illustre Gaia, tendu sur le sol
et long de neuf plthres. Et deux vautours, des deux cts,
fouillaient son foie avec leurs becs; et, de ses mains, il ne
pouvait les chasser; car, en effet, il avait outrag par violence
Lt, l'illustre concubine de Zeus, comme elle allait  Pyth, le
long du riant Panopeus.

Et je vis Tantalos, subissant de cruelles douleurs, debout dans un
lac qui lui baignait le menton. Et il tait l, souffrant la soif
et ne pouvant boire. Toutes les fois, en effet, que le vieillard
se penchait, dans son dsir de boire, l'eau dcroissait absorbe,
et la terre noire apparaissait autour de ses pieds, et un daimn
la desschait. Et des arbres levs laissaient pendre leurs fruits
sur sa tte, des poires, des grenades, des oranges, des figues
douces et des olives vertes. Et toutes les fois que le vieillard
voulait les saisir de ses mains, le vent les soulevait jusqu'aux
nues sombres.

Et je vis Sisyphos subissant de grandes douleurs et poussant un
immense rocher avec ses deux mains. Et il s'efforait, poussant ce
rocher des mains et des pieds jusqu'au fate d'une montagne. Et
quand il tait prs d'atteindre ce fate, alors la force lui
manquait, et l'immense rocher roulait jusqu'au bas. Et il
recommenait de nouveau, et la sueur coulait de ses membres, et la
poussire s'levait au-dessus de sa tte.

Et je vis la force Hraklenne, ou son image, car lui-mme est
auprs des dieux immortels, jouissant de leurs repas et possdant
Hb aux beaux talons, fille du magnanime Zeus et de Hr aux
sandales d'or. Et, autour de la force Hraklenne, la rumeur des
morts tait comme celle des oiseaux, et ils fuyaient de toutes
parts.

Et Hrakls s'avanait, semblable  la nuit sombre, l'arc en main,
la flche sur le nerf, avec un regard sombre, comme un homme qui
va lancer un trait. Un effrayant baudrier d'or entourait sa
poitrine, et des images admirables y taient sculptes, des ours,
des sangliers sauvages et des lions terribles, des batailles, des
mles et des combats tueurs d'hommes, car un trs habile ouvrier
avait fait ce baudrier. Et, m'ayant vu, il me reconnut aussitt,
et il me dit en gmissant ces paroles ailes:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, sans doute tu es misrable et
une mauvaise destine te conduit, ainsi que moi, quand j'tais
sous la clart de Hlios. J'tais le fils du Kronin Zeus, mais je
subissais d'innombrables misres, opprim par un homme qui m'tait
infrieur et qui me commandait de lourds travaux. Il m'envoya
autrefois ici pour enlever le chien Kerbros, et il pensait que ce
serait mon plus cruel travail; mais j'enlevai Kerbros et je le
tranai hors des demeures d'Aids, car Hermias et Athn aux yeux
clairs m'avaient aid.

Il parla ainsi, et il rentra dans la demeure d'Aids. Et moi, je
restai l, immobile, afin de voir quelques-uns des hommes
hroques qui taient morts dans les temps antiques; et peut-tre
euss-je vu les anciens hros que je dsirais, Thseus,
Peirithoos, illustres enfants des dieux; mais l'innombrable
multitude des morts s'agita avec un si grand tumulte que la ple
terreur me saisit, et je craignis que l'illustre Persphonia
m'envoyt, du Hads, la tte de l'horrible monstre Gorgnien. Et
aussitt je retournai vers ma nef, et j'ordonnai  mes compagnons
d'y monter et de dtacher le cble. Et aussitt ils s'assirent sur
les bancs de la nef, et le courant emporta celle-ci sur le fleuve
Okanos,  l'aide de la force des avirons et du vent favorable.


12.

La nef, ayant quitt le fleuve Okanos, courut sur les flots de la
mer, l o Hlios se lve, o s, ne au matin, a ses demeures et
ses choeurs, vers l'le Aiai. tant arrivs l, nous tirmes la
nef sur le sable; puis, descendant sur le rivage de la mer, nous
nous endormmes en attendant la divine s.

Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, j'envoyai
mes compagnons vers la demeure de Kirk, afin d'en rapporter le
cadavre d'Elpnr qui n'tait plus. Puis, ayant coup des arbres
sur la hauteur du rivage, nous fmes ses funrailles, tristes et
versant d'abondantes larmes. Et quand le cadavre et les armes du
mort eurent t brls, ayant construit le tombeau surmont d'une
colonne, nous plantmes l'aviron au sommet. Et ces choses furent
faites; mais, en revenant du Hads, nous ne retournmes point chez
Kirk. Elle vint elle-mme  la hte, et, avec elle, vinrent ses
servantes qui portaient du pain, des chairs abondantes et du vin
rouge. Et la noble desse au milieu de nous, parla ainsi:

-- Malheureux, qui, vivants, tes descendus dans la demeure
d'Aids, vous mourrez deux fois, et les autres hommes ne meurent
qu'une fois. Allons! mangez et buvez pendant tout le jour, jusqu'
la chute de Hlios; et,  la lumire naissante, vous naviguerez,
et je vous dirai la route, et je vous avertirai de toute chose, de
peur que vous subissiez encore des maux cruels sur la mer ou sur
la terre.

Elle parla ainsi, et elle persuada notre me gnreuse. Et,
pendant tout le jour, jusqu' la chute de Hlios, nous restmes,
mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et, quand
Hlios tomba, le soir survint, et mes compagnons s'endormirent
auprs des cbles de la nef. Mais Kirk, me prenant par la main,
me conduisit loin de mes compagnons, et, s'tant couche avec moi,
m'interrogea sur les choses qui m'taient arrives. Et je lui
racontai tout, et, alors, la vnrable Kirk me dit:

-- Ainsi, tu as accompli tous ces travaux. Maintenant, coute ce
que je vais te dire. Un dieu lui-mme fera que tu t'en souviennes.
Tu rencontreras d'abord les Seirnes qui charment tous les hommes
qui les approchent; mais il est perdu celui qui, par imprudence,
coute leur chant, et jamais sa femme et ses enfants ne le
reverront dans sa demeure, et ne se rjouiront. Les Seirnes le
charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie,
autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en
putrfaction. Navigue rapidement au del, et bouche les oreilles
de tes compagnons avec de la cire molle, de peur qu'aucun d'eux
entende. Pour toi, coute-les, si tu veux; mais que tes compagnons
te lient,  l'aide de cordes, dans la nef rapide, debout contre le
mt, par les pieds et les mains, avant que tu coutes avec une
grande volupt la voix des Seirnes. Et, si tu pries tes
compagnons, si tu leur ordonnes de te dlier, qu'ils te chargent
de plus de liens encore.
Aprs que vous aurez navigu au del, je ne puis te dire, des deux
voies que tu trouveras, laquelle choisir; mais tu te dcideras
dans ton esprit. Je te les dcrirai cependant. L, se dressent
deux hautes roches, et contre elles retentissent les grands flots
d'Amphitrite aux yeux bleus. Les dieux heureux les nomment les
Errantes. Et jamais les oiseaux ne volent au del, pas mme les
timides colombes qui portent l'ambroisie au pre Zeus. Souvent une
d'elles tombe sur la roche, mais le pre en cre une autre, afin
que le nombre en soit complet. Jamais aucune nef, ayant approch
ces roches, n'en a chapp; et les flots de la mer et la tempte
pleine d'clairs emportent les bancs de rameurs et les corps des
hommes. Et une seule nef, sillonnant la mer, a navigu au del:
Arg, chre  tous les dieux, et qui revenait de la terre
d'Aits. Et mme, elle allait tre jete contre les grandes
roches, mais Hr la fit passer outre, car Jsn lui tait cher.

Tels sont ces deux cueils. L'un, de son fate aigu, atteint le
haut Ouranos, et une nue bleue l'environne sans cesse, et jamais
la srnit ne baigne son sommet, ni en t, ni en automne; et
jamais aucun homme mortel ne pourrait y monter ou en descendre,
quand il aurait vingt bras et vingt pieds, tant la roche est haute
et semblable  une pierre polie. Au milieu de l'cueil il y a une
caverne noire dont l'entre est tourne vers l'rbos et c'est de
cette caverne, illustre Odysseus, qu'il faut approcher ta nef
creuse. Un homme dans la force de la jeunesse ne pourrait, de sa
nef, lancer une flche jusque dans cette caverne profonde. Et
c'est l qu'habite Skyll qui pousse des rugissements et dont la
voix est aussi forte que celle d'un jeune lion. C'est un monstre
prodigieux, et nul n'est joyeux de l'avoir vu, pas mme un Dieu.
Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de
son corps, et  chaque cou est attache une tte horrible, et dans
chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple range de
dents paisses et nombreuses. Et elle est plonge dans la caverne
creuse jusqu'aux reins; mais elle tend au dehors ses ttes, et,
regardant autour de l'cueil, elle saisit les dauphins, les chiens
de mer et les autres monstres innombrables qu'elle veut prendre et
que nourrit la gmissante Amphitrit. Jamais les marins ne
pourront se glorifier d'avoir pass auprs d'elle sains et saufs
sur leur nef, car chaque tte enlve un homme hors de la nef 
proue bleue. L'autre cueil voisin que tu verras, Odysseus, est
moins lev, et tu en atteindrais le sommet d'un trait. Il y croit
un grand figuier sauvage charg de feuilles, et, sous ce figuier,
la divine Kharybdis engloutit l'eau noire. Et elle la revomit
trois fois par jour et elle l'engloutit trois fois horriblement.
Et si tu arrivais quand elle l'engloutit, celui qui branle la
terre, lui-mme, voudrait te sauver, qu'il ne le pourrait pas.
Pousse donc rapidement ta nef le long de Skyll, car il vaut mieux
perdre six hommes de tes compagnons, que de les perdre tous.

Elle parla ainsi, et je lui rpondis:

-- Parle, desse, et dis-moi la vrit. Si je puis chapper  la
dsastreuse Kharybdis, ne pourrai-je attaquer Skyll, quand elle
saisira mes compagnons?

Je parlai ainsi, et la noble Desse me rpondit:

-- Malheureux, tu songes donc encore aux travaux de la guerre? Et
tu ne veux pas cder, mme aux dieux immortels! Mais Skyll n'est
point mortelle, et c'est un monstre cruel, terrible et sauvage, et
qui ne peut tre combattu. Aucun courage ne peut en triompher. Si
tu ne te htes point, ayant saisi tes armes prs de la roche, je
crains que, se ruant de nouveau, elle emporte autant de ttes
qu'elle a dj enlev d'hommes. Vogue donc rapidement, et invoque
Kratas, mre de Skyll, qui l'a enfante pour la perte des
hommes, afin qu'elle l'apaise, et que celle-ci ne se prcipite
point de nouveau.
Tu arriveras ensuite  l'le Thrinaki. L, paissent les boeufs et
les gras troupeaux de Hlios. Et il a sept troupeaux de boeufs et
autant de brebis, cinquante par troupeau. Et ils ne font point de
petits, et ils ne meurent point, et leurs pasteurs sont deux
nymphes divines, Phathousa et Lampti, que la divine Naira a
conues du Hyprionide Hlios. Et leur mre vnrable les enfanta
et les nourrit, et elle les laissa dans l'le Thrinaki, afin
qu'elles habitassent au loin, gardant les brebis paternelles et
les boeufs aux cornes recourbes. Si, songeant  ton retour, tu ne
touches point  ces troupeaux, vous rentrerez tous dans Ithak,
aprs avoir beaucoup souffert; mais si tu les blesses, alors je te
prdis la perte de ta nef et de tes compagnons. Et tu chapperas
seul, mais tu rentreras tard et misrablement dans ta demeure,
ayant perdu tous tes compagnons.

Elle parla ainsi, et aussitt s s'assit sur son thrne d'or, et
la noble desse Kirk disparut dans l'le. Et, retournant vers ma
nef, j'excitai mes compagnons  y monter et  dtacher les cbles.
Et ils montrent aussitt, et ils s'assirent en ordre sur les
bancs, et ils frapprent la blanche mer de leurs avirons. Kirk
aux beaux cheveux, terrible et vnrable desse, envoya derrire
la nef  proue bleue un vent favorable qui emplit la voile; et,
toutes choses tant mises en place sur la nef, nous nous assmes,
et le vent et le pilote nous conduisirent. Alors, triste dans le
coeur, je dis  mes compagnons:

--  amis, il ne faut pas qu'un seul, et mme deux seulement
d'entre nous, sachent ce que m'a prdit la noble desse Kirk;
mais il faut que nous le sachions tous, et je vous le dirai. Nous
mourrons aprs, ou, vitant le danger, nous chapperons  la mort
et  la kr. Avant tout, elle nous ordonne de fuir le chant et la
prairie des divines Seirnes, et  moi seul elle permet de les
couter; mais liez-moi fortement avec des cordes, debout contre
le, mt, afin que j'y reste immobile, et, si je vous supplie et
vous ordonne de me dlier, alors, au contraire, chargez-moi de
plus de liens.

Et je disais cela  mes compagnons, et, pendant ce temps, la nef
bien construite approcha rapidement de l'le des Seirnes, tant le
vent favorable nous poussait; mais il s'apaisa aussitt, et il fit
silence, et un daimn assoupit les flots. Alors, mes compagnons,
se levant, plirent les voiles et les dposrent dans la nef
creuse; et, s'tant assis, ils blanchirent l'eau avec leurs
avirons polis. Et je coupai,  l'aide de l'airain tranchant, une
grande masse ronde de cire, dont je pressai les morceaux dans mes
fortes mains; et la cire s'amollit, car la chaleur du roi Hlios
tait brlante, et j'employais une grande force. Et je fermai les
oreilles de tous mes compagnons. Et, dans la nef, ils me lirent
avec des cordes, par les pieds et les mains, debout contre le mt.
Puis, s'asseyant, ils frapprent de leurs avirons la mer cumeuse.

Et nous approchmes  la porte de la voix, et la nef rapide,
tant proche, fut promptement aperue par les Seirnes, et elles
chantrent leur chant harmonieux:

-- Viens,  illustre Odysseus, grande gloire des Akhaiens. Arrte
ta nef, afin d'couter notre voix. Aucun homme n'a dpass notre
le sur sa nef noire sans couter notre douce voix; puis, il
s'loigne, plein de joie, et sachant de nombreuses choses. Nous
savons, en effet, tout ce que les Akhaiens et les Troiens ont subi
devant la grande Troi par la volont des dieux, et nous savons
aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricire.

Elles chantaient ainsi, faisant rsonner leur belle voix, et mon
coeur voulait les entendre; et, en remuant les sourcils, je fis
signe  mes compagnons de me dtacher; mais ils agitaient plus
ardemment les avirons; et, aussitt, Primds et Eurylokhos, se
levant, me chargrent de plus de liens.

Aprs que nous les emes dpasses et que nous n'entendmes plus
leur voix et leur chant, mes chers compagnons retirrent la cire
de leurs oreilles et me dtachrent; mais,  peine avions-nous
laiss l'le, que je vis de la fume et de grands flots et que
j'entendis un bruit immense. Et mes compagnons, frapps de
crainte, laissrent les avirons tomber de leurs mains. Et le
courant emportait la nef, parce qu'ils n'agitaient plus les
avirons. Et moi, courant  et l, j'exhortai chacun d'eux par de
douces paroles:

--  amis, nous n'ignorons pas les maux. N'avons nous pas endur
un mal pire quand le kyklps nous tenait renferms dans sa caverne
creuse avec une violence horrible? Mais, alors, par ma vertu, par
mon intelligence et ma sagesse, nous lui avons chapp. Je ne
pense pas que vous l'ayez oubli. Donc, maintenant, faites ce que
je dirai; obissez tous. Vous, assis sur les bancs, frappez de vos
avirons les flots profonds de la mer; et toi, pilote, je t'ordonne
ceci, retiens-le dans ton esprit, puisque tu tiens le gouvernail
de la nef creuse. Dirige-la en dehors de cette fume et de ce
courant, et gagne cet autre cueil. Ne cesse pas d'y tendre avec
vigueur, et tu dtourneras notre perte.

Je parlai ainsi, et ils obirent promptement  mes paroles; mais
je ne leur dis rien de Skyll, cette irrmdiable tristesse, de
peur qu'pouvants, ils cessassent de remuer les avirons, pour se
cacher tous ensemble dans le fond de la nef. Et alors j'oubliai
les ordres cruels de Kirk qui m'avait recommand de ne point
m'armer. Et, m'tant revtu de mes armes splendides, et, ayant
pris deux, longues lances, je montai sur la proue de la nef d'o
je croyais apercevoir d'abord la rocheuse Skyll apportant la mort
 mes compagnons. Mais je ne pus la voir, mes yeux se fatiguaient
 regarder de tous les cts de la roche noire.

Et nous traversions ce dtroit en gmissant. D'un ct tait
Skyll; et, de l'autre, la divine Kharybdis engloutissait
l'horrible eau sale de la mer; et, quand elle la revomissait,
celle-ci bouillonnait comme dans un bassin sur un grand feu, et
elle la lanait en l'air, et l'eau pleuvait sur les deux cueils.
Et, quand elle engloutissait de nouveau l'eau sale de la mer,
elle semblait bouleverse jusqu'au fond, et elle rugissait
affreusement autour de la roche; et le sable bleu du fond
apparaissait, et la ple terreur saisit mes compagnons. Et nous
regardions Kharybdis, car c'tait d'elle que nous attendions notre
perte; mais, pendant ce temps, Skyll enleva de la nef creuse six
de mes plus braves compagnons. Et, comme je regardais sur la nef,
je vis leurs pieds et leurs mains qui passaient dans l'air; et ils
m'appelaient dans leur dsespoir.

De mme qu'un pcheur, du haut d'un rocher, avec une longue
baguette, envoie dans la mer, aux petits poissons, un appt
enferm dans la corne d'un boeuf sauvage, et jette chaque poisson
qu'il a pris, palpitant, sur le rocher; de mme Skyll emportait
mes compagnons palpitants et les dvorait sur le seuil, tandis
qu'ils poussaient des cris et qu'ils tendaient vers moi leurs
mains. Et c'tait la chose la plus lamentable de toutes celles que
j'aie vues dans mes courses sur la mer.

Aprs avoir fui l'horrible Kharybdis et Skyll, nous arrivmes 
l'le irrprochable du dieu. Et l taient les boeufs
irrprochables aux larges fronts et les gras troupeaux du
Hyprionide Hlios. Et comme j'tais encore en mer, sur la nef
noire, j'entendis les mugissements des boeufs dans les tables et
le blement des brebis; et la parole du divinateur aveugle, du
Thbain Teirsias, me revint  l'esprit, et Kirk aussi qui
m'avait recommand d'viter l'le de Hlios qui charme les hommes.
Alors, triste dans mon coeur, je parlai ainsi  mes compagnons:

-- coutez mes paroles, compagnons, bien qu'accabls de maux, afin
que je vous dise les oracles de Teirsias et de Kirk qui m'a
recommand de fuir promptement l'le de Hlios qui donne la
lumire aux hommes. Elle m'a dit qu'un grand malheur nous menaait
ici. Donc, poussez la nef noire au del de cette le.

Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut bris. Et, aussitt,
Eurylokhos me rpondit par ces paroles funestes:

-- Tu es dur pour nous,  Odysseus! Ta force est grande, et tes
membres ne sont jamais fatigus, et tout te semble de fer. Tu ne
veux pas que tes compagnons, chargs de fatigue et de sommeil,
descendent  terre, dans cette le entoure des flots o nous
aurions prpar un repas abondant; et tu ordonnes que nous errions
 l'aventure, pendant la nuit rapide, loin de cette le, sur la
sombre mer! Les vents de la nuit sont dangereux et perdent les
nefs. Qui de nous viterait la kr fatale, si, soudainement,
survenait une tempte du Notos ou du violent Zphyros qui perdent
le plus srement les nefs, mme malgr les dieux? Maintenant donc,
obissons  la nuit noire, et prparons notre repas auprs de la
nef rapide. Nous y remonterons demain, au matin, et nous fendrons
la vaste mer.

Eurylokhos parla ainsi, et mes compagnons l'approuvrent. Et je
vis srement qu'un daimn mditait leur perte. Et je lui dis ces
paroles ailes:

-- Eurylokhos, vous me faites violence, car je suis seul; mais
jure-moi, par un grand serment, que, si nous trouvons quelque
troupeau de boeufs ou de nombreuses brebis, aucun de vous, de peur
de commettre un crime, ne tuera ni un boeuf, ni une brebis. Mangez
tranquillement les vivres que nous a donns l'immortelle Kirk.

Je parlai ainsi, et, aussitt, ils me le jurrent comme je l'avais
ordonn. Et, aprs qu'ils eurent prononc toutes les paroles du
serment, nous arrtmes la nef bien construite, dans un port
profond, auprs d'une eau douce; et mes compagnons sortirent de la
nef et prparrent  la hte leur repas. Puis, aprs s'tre
rassasis de boire et de manger, ils pleurrent leurs chers
compagnons que Skyll avait enlevs de la nef creuse et dvors.
Et, tandis qu'ils pleuraient, le doux sommeil les saisit. Mais,
vers la troisime partie de la nuit,  l'heure o les astres
s'inclinent, Zeus qui amasse les nues excita un vent violent,
avec de grands tourbillons; et il enveloppa la terre et la mer de
brouillards, et l'obscurit tomba de l'Ouranos.

Et quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, nous
tranmes la nef  l'abri dans une caverne profonde. L taient
les belles demeures des nymphes et leurs siges. Et alors, ayant
runi l'agora, je parlai ainsi:

--  amis, il y a dans la nef rapide  boire et  manger.
Abstenons-nous donc de ces boeufs, de peur d'un grand malheur. En
effet, ce sont les boeufs terribles et les illustres troupeaux
d'un dieu, de Hlios, qui voit et entend tout.

Je parlai ainsi, et leur esprit gnreux fut persuad. Et, tout un
mois, le Notos souffla perptuellement; et aucun des autres vents
ne soufflait, que le Notos et l'Euros. Et aussi longtemps que mes
compagnons eurent du pain et du vin rouge, ils s'abstinrent des
boeufs qu'ils dsiraient vivement; mais quand tous les vivres
furent puiss, la ncessit nous contraignant, nous fmes, 
l'aide d'hameons recourbs, notre proie des poissons et des
oiseaux qui nous tombaient entre les mains. Et la faim tourmentait
notre ventre.

Alors, je m'enfonai dans l'le, afin de supplier les dieux, et de
voir si un d'entre eux me montrerait le chemin du retour. Et
j'allai dans l'le, et, laissant mes compagnons, je lavai mes
mains  l'abri du vent, et je suppliai tous les dieux qui habitent
le large Olympos. Et ils rpandirent le doux sommeil sur mes
paupires. Alors, Eurylokhos inspira  mes compagnons un dessein
fatal:

-- coutez mes paroles, compagnons, bien que souffrant beaucoup de
maux. Toutes les morts sont odieuses aux misrables hommes, mais
mourir par la faim est tout ce qu'il y a de plus lamentable.
Allons! saisissons les meilleurs boeufs de Hlios, et sacrifions-
les aux immortels qui habitent le large Ouranos. Si nous rentrons
dans Ithak, dans la terre de la patrie, nous lverons aussitt 
Hlios un beau temple o nous placerons toute sorte de choses
prcieuses; mais, s'il est irrit  cause de ses boeufs aux cornes
dresses, et s'il veut perdre la nef, et si les autres dieux y
consentent, j'aime mieux mourir en une fois, touff par les
flots, que de souffrir plus longtemps dans cette le dserte.

Eurylokhos parla ainsi, et tous l'applaudirent. Et, aussitt, ils
entranrent les meilleurs boeufs de Hlios, car les boeufs noirs
au large front paissaient non loin de la nef  proue bleue. Et,
les entourant, ils les vourent aux immortels; et ils prirent les
feuilles d'un jeune chne, car ils n'avaient point d'orge blanche
dans la nef. Et, aprs avoir pri, ils gorgrent les boeufs et
les corchrent; puis, ils rtirent les cuisses recouvertes d'une
double graisse, et ils posrent par-dessus les entrailles crues.
Et, n'ayant point de vin pour faire les libations sur le feu du
sacrifice, ils en firent avec de l'eau, tandis qu'ils rtissaient
les entrailles. Quand les cuisses furent consumes, ils gotrent
les entrailles. Puis, ayant coup le reste en morceaux, ils les
traversrent de broches.

Alors, le doux sommeil quitta mes paupires, et je me htai de
retourner vers la mer et vers la nef rapide. Mais quand je fus
prs du lieu o celle-ci avait t pousse, la douce odeur vint
au-devant de moi. Et, gmissant, je criai vers les dieux
immortels:

-- Pre Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, certes, c'est
pour mon plus grand malheur que vous m'avez envoy ce sommeil
fatal. Voici que mes compagnons, rests seuls ici, ont commis un
grand crime.

Aussitt, Lampti au large pplos alla annoncer  Hlios
Hyprionide que mes compagnons avaient tu ses boeufs, et le
Hyprionide, irrit dans son coeur, dit aussitt aux autres dieux:

-- Pre Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, vengez-moi des
compagnons du Laertiade Odysseus. Ils ont tu audacieusement les
boeufs dont je me rjouissais quand je montais  travers l'Ouranos
toil, et quand je descendais de l'Ouranos sur la terre. Si vous
ne me donnez pas une juste compensation pour mes boeufs, je
descendrai dans la demeure d'Aids, et j'clairerai les morts.

Et Zeus qui amasse les nues, lui rpondant, parla ainsi:

-- Hlios, claire toujours les immortels et les hommes mortels
sur la terre fconde. Je brlerai bientt de la blanche foudre
leur nef fracasse au milieu de la sombre mer.

Et j'appris cela de Kalyps aux beaux cheveux, qui le savait du
messager Hermias.

tant arriv  la mer et  ma nef, je fis des reproches violents 
chacun de mes compagnons; mais nous ne pouvions trouver aucun
remde au mal, car les boeufs taient dj tus. Et dj les
prodiges des dieux s'y manifestaient: les peaux rampaient comme
des serpents, et les chairs mugissaient autour des broches, cuites
ou crues, et on et dit les voix des boeufs eux-mmes. Et, pendant
six jours, mes chers compagnons mangrent les meilleurs boeufs de
Hlios, les ayant tus. Quand Zeus amena le septime jour, le vent
cessa de souffler par tourbillons. Alors, tant monts sur la nef,
nous la poussmes au large; et, le mt tant dress, nous
dploymes les blanches voiles. Et nous abandonnmes l'le, et
aucune autre terre n'tait en vue, et rien ne se voyait que
l'Ouranos et la mer.

Alors le Kronin suspendit une nue paisse sur la nef creuse qui
ne marchait plus aussi vite, et, sous elle, la mer devint toute
noire. Et aussitt le strident Zphyros souffla avec un grand
tourbillon, et la tempte rompit les deux cbles du mt, qui tomba
dans le fond de la nef avec tous les agrs. Et il s'abattit sur la
poupe, brisant tous les os de la tte du pilote, qui tomba de son
banc, semblable  un plongeur. Et son me gnreuse abandonna ses
ossements. En mme temps, Zeus tonna et lana la foudre sur la
nef, et celle-ci, frappe de la foudre de Zeus, tourbillonna et
s'emplit de soufre, et mes compagnons furent prcipits.
Semblables  des corneilles marines, ils taient emports par les
flots, et un dieu leur refusa le retour. Moi, je marchai sur la
nef jusqu' ce que la force de la tempte et arrach ses flancs.
Et les flots l'emportaient, inerte,  et l. Le mt avait t
rompu  la base, mais une courroie de peau de boeuf y tait reste
attache. Avec celle-ci je le liai  la carne, et, m'asseyant
dessus, je fus emport par la violence des vents.

Alors, il est vrai, le Zphyros apaisa ses tourbillons, mais le
Notos survint, m'apportant d'autres douleurs, car, de nouveau,
j'tais entran vers la funeste Kharybdis. Je fus emport toute
la nuit, et, au lever de Hlios, j'arrivai auprs de Skyll et de
l'horrible Kharybdis, comme celle-ci engloutissait l'eau sale de
la mer. Et je saisis les branches du haut figuier, et j'tais
suspendu en l'air comme un oiseau de nuit, ne pouvant appuyer les
pieds, ni monter, car les racines taient loin, et les rameaux
immenses et longs ombrageaient Kharybdis; mais je m'y attachai
fermement, jusqu' ce qu'elle et revomi le mt et la carne. Et
ils tardrent longtemps pour mes dsirs.

 l'heure o le juge, afin de prendre son repas, sort de l'agora
o il juge les nombreuses contestations des hommes, le mt et la
carne rejaillirent de Kharybdis; et je me laissai tomber avec
bruit parmi les longues pices de bois et, m'asseyant dessus, je
nageai avec mes mains pour avirons. Et le pre des dieux et des
hommes ne permit pas  Skyll de me voir, car je n'aurais pu
chapper  la mort. Et je fus emport pendant neuf jours, et, la
dixime nuit, les dieux me poussrent  l'le Ogygi, qu'habitait
Kalyps, loquente et vnrable desse aux beaux cheveux, qui me
recueillit et qui m'aima. Mais pourquoi te dirais-je ceci? Dj je
te l'ai racont dans ta demeure,  toi et  ta chaste femme; et il
m'est odieux de raconter de nouveau les mmes choses.


13.

Il parla ainsi, et tous, dans les demeures obscures, restaient
muets et charms. Et Alkinoos lui rpondit:

--  Odysseus, puisque tu es venu dans ma haute demeure d'airain,
je ne pense pas que tu erres de nouveau et que tu subisses
d'autres maux pour ton retour, car tu en as beaucoup souffert. Et
je dis ceci  chacun de vous qui, dans mes demeures, buvez
l'honorable vin rouge et qui coutez l'aoide. Dj sont enferms
dans le beau coffre les vtements, et l'or bien travaill, et tous
les prsents que les chefs des Phaiakiens ont offerts  notre
hte; mais, allons! que chacun de nous lui donne encore un grand
trpied et un bassin. Runis de nouveau, nous nous ferons aider
par tout le peuple, car il serait difficile  chacun de nous de
donner autant.

Alkinoos parla ainsi, et ses paroles plurent  tous, et chacun
retourna dans sa demeure pour y dormir.

Quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, ils se htrent
vers la nef, portant l'airain solide. Et la force sacre
d'Alkinoos dposa les prsents dans la nef; et il les rangea lui-
mme sous les bancs des rameurs, afin que ceux-ci, en se courbant
sur les avirons, ne les heurtassent point. Puis, ils retournrent
vers les demeures d'Alkinoos et prparrent le repas.

Au milieu d'eux, la force sacre d'Alkinoos gorgea un boeuf pour
Zeus Kronide qui amasse les nues et qui commande  tous. Et ils
brlrent les cuisses, et ils prirent, charms, l'illustre repas;
et au milieu d'eux chantait le divin aoide Dmodokos, honor des
peuples. Mais Odysseus tournait souvent la tte vers Hlios qui
claire toutes choses, press de se rendre  la nef, et dsirant
son dpart. De mme que le laboureur dsire son repas, quand tout
le jour ses boeufs noirs ont tran la charrue dans le sillon, et
qu'il voit enfin la lumire de Hlios tomber, et qu'il se rend 
son repas, les genoux rompus de fatigue; de mme Odysseus vit
tomber avec joie la lumire de Hlios, et, aussitt, il dit aux
Phaiakiens habiles aux avirons, et surtout  Alkinoos:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, renvoyez-moi
sain et sauf, et faites des libations. Je vous salue tous. Dj ce
que dsirait mon cher coeur est accompli; mon retour est dcid,
et je possde vos chers prsents dont les dieux Ouraniens m'ont
fait une richesse. Plaise aux dieux que je retrouve dans ma
demeure ma femme irrprochable et mes amis sains et saufs! Pour
vous, qui vous rjouissez ici de vos femmes et de vos chers
enfants, que les dieux vous donnent la vertu et vous prservent de
tout malheur public!

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et dcidrent de renvoyer
leur hte qui parlait toujours si convenablement. Et, alors, la
force d'Alkinoos dit au hraut:

-- Pontonoos, distribue, du kratre plein, du vin  tous, dans la
demeure, afin qu'ayant pri le Pre peus, nous renvoyions notre
hte dans sa patrie.

Il parla ainsi, et Pontonoos mla le vin mielleux et le distribua
 tous. Et ils firent des libations aux dieux heureux qui habitent
le large Ouranos, mais sans quitter leurs siges.

Et le divin Odysseus se leva. Et, mettant aux mains d'Art une
coupe ronde, il dit ces paroles ailes:

-- Salut,  reine! et sois heureuse jusqu' ce que t'arrivent la
vieillesse et la mort qui sont invitables pour les hommes. Moi,
je pars. Toi, rjouis-toi, dans ta demeure, de tes enfants, de tes
peuples et du roi Alkinoos.

Ayant ainsi parl, le divin Odysseus sortit, et la force
d'Alkinoos envoya le hraut pour le prcder vers la nef rapide et
le rivage de la mer. Et Art envoya aussi ses servantes, et l'une
portait une blanche khlamide et une tunique, et l'autre un coffre
peint, et une troisime du pain et du vin rouge.

Etant arrivs  la nef et  la mer, aussitt les marins joyeux
montrent sur la nef creuse et y dposrent le vin et les vivres.
Puis ils tendirent sur la poupe de la nef creuse un lit et une
toile de lin, afin qu'Odysseus ft mollement couch. Et il entra
dans la nef, et il se coucha en silence. Et, s'tant assis en
ordre sur les bancs, ils dtachrent le cble de la pierre troue;
puis, se courbant, ils frapprent la mer de leurs avirons. Et un
doux sommeil se rpandit sur les paupires d'Odysseus, invincible,
trs agrable et semblable  la mort.

De mme que, dans une plaine, un quadrige d'talons, excit par
les morsures du fouet, dvore rapidement la route, de mme la nef
tait enleve, et l'eau noire et immense de la mer sonnante se
ruait par derrire. Et la nef courait ferme et rapide, et
l'pervier, le plus rapide des oiseaux, n'aurait pu la suivre.
Ainsi, courant avec vitesse, elle fendait les eaux de la mer,
portant un homme ayant des penses gales  celles des dieux, et
qui, en son me, avait subi des maux innombrables, dans les
combats des hommes et sur les mers dangereuses. Et maintenant il
dormait en sret, oublieux de tout ce qu'il avait souffert.

Et quand la plus brillante des toiles se leva, celle qui annonce
la lumire d's ne au matin, alors la nef qui fendait la mer
aborda l'le.

Le port de Phorkys, vieillard de la mer, est sur la cte d'Ithak.
Deux promontoires abrupts l'enserrent et le dfendent des vents
violents et des grandes eaux; et les nefs  bancs de rameurs,
quand elles y sont entres, y restent sans cbles.  la pointe du
port, un olivier aux rameaux pais croit devant l'antre obscur,
frais et sacr, des nymphes qu'on nomme naiades. Dans cet antre il
y a des kratres et des amphores de pierre o les abeilles font
leur miel, et de longs mtiers  tisser o les nymphes travaillent
des toiles pourpres admirables  voir. Et l sont aussi des
sources inpuisables. Et il y a deux entres, l'une, pour les
hommes, vers le Boras, et l'autre, vers le Notos, pour les dieux.
Et jamais les hommes n'entrent par celle-ci, mais seulement les
dieux.

Et ds que les Phaiakiens eurent reconnu ce lieu, ils y
abordrent. Et une moiti de la nef s'lana sur la plage, tant
elle tait vigoureusement pousse par les bras des rameurs. Et
ceux-ci, tant sortis de la nef  bancs de rameurs, transportrent
d'abord Odysseus hors de la nef creuse, et, avec lui, le lit
brillant et la toile de lin; et ils le dposrent endormi sur le
sable. Et ils transportrent aussi les choses que lui avaient
donnes les illustres Phaiakiens  son dpart, ayant t inspirs
par la magnanime Athn. Et ils les dposrent donc auprs des
racines de l'olivier, hors du chemin, de peur qu'un passant y
toucht avant le rveil d'Odysseus. Puis, ils retournrent vers
leurs demeures.

Mais celui qui branle la terre n'avait point oubli les menaces
qu'il avait faites au divin Odysseus, et il interrogea la pense
de Zeus:

-- Pre Zeus, je ne serai plus honor par les dieux immortels,
puisque les Phaiakiens ne m'honorent point, eux qui sont cependant
de ma race. En effet, je voulais qu'Odysseus souffert encore
beaucoup de maux avant de rentrer dans sa demeure, mais je ne lui
refusais point entirement le retour, puisque tu l'as promis et
jur. Et voici qu'ils l'ont conduit sur la mer, dormant dans leur
nef rapide, et qu'ils l'ont dpos dans Ithak. Et ils l'ont
combl de riches prsents, d'airain, d'or et de vtements tisss,
si nombreux, qu'Odysseus n'en et jamais rapport autant de Troi,
s'il en tait revenu sain et sauf, avec sa part du butin.

Et Zeus qui amasse les nues, lui rpondant, parla ainsi:

--  dieu! toi qui entoures la terre, qu'as-tu dit? Les immortels
ne te mpriseront point, car il serait difficile de mpriser le
plus ancien et le plus illustre des dieux; mais si quelque mortel,
infrieur en force et en puissance, ne te respecte point, ta
vengeance ne sera pas tardive. Fais comme tu le veux et comme il
te plaira.

Et Poseidan qui branle la terre lui rpondit:

-- Je le ferai aussitt, ainsi que tu le dis, toi qui amasses les
nues, car j'attends ta volont et je la respecte. Maintenant, je
veux perdre la belle nef des Phaiakiens, qui revient de son voyage
sur la mer sombre, afin qu'ils s'abstiennent dsormais de
reconduire les trangers; et je placerai une grande montagne
devant leur ville.

Et Zeus qui amasse les nues lui rpondit:

--  Poseidan, il me semble que ceci sera pour le mieux. Quand la
multitude sortira de la ville pour voir la nef, transforme, prs
de terre, la nef rapide en un rocher, afin que tous les hommes
l'admirent, et place une grande montagne devant leur ville.

Et Poseidan qui branle la terre, ayant entendu cela, s'lana
vers Skhri, o habitaient les Phaikiens. Et comme la nef,
vigoureusement pousse, arrivait, celui qui branle la terre, la
frappant de sa main, la transforma en rocher aux profondes
racines, et s'loigna. Et les Phaiakiens illustres par les longs
avirons se dirent les uns aux autres:

-- O dieux! qui donc a fix notre nef rapide dans la mer, comme
elle revenait vers nos demeures?

Chacun parlait ainsi, et ils ne comprenaient pas comment cela
s'tait fait. Mais Alkinoos leur dit:

-- O dieux! Certes, voici que les anciens oracles de mon pre se
sont accomplis, car il me disait que Poseidan s'irriterait contre
nous, parce que nous reconduisions tous les trangers sains et
saufs. Et il me dit qu'une belle nef des Phaiakiens se perdrait 
son retour d'un voyage sur la sombre mer, et qu'une grande
montagne serait place devant notre ville. Ainsi parla le
vieillard, et les choses se sont accomplies. Allons! faites ce que
je vais dire. Ne reconduisons plus les trangers, quel que soit
celui d'entre eux qui vienne vers notre ville. Faisons un
sacrifice de douze taureaux choisis  Poseidan, afin qu'il nous
prenne en piti et qu'il ne place point cette grande montagne
devant notre ville.

Il parla ainsi, et les Phaiakiens craignirent, et ils prparrent
les taureaux. Et les peuples, les chefs et les princes des
Phaiakiens suppliaient le roi Poseidan, debout autour de l'autel.

Mais le divin Odysseus se rveilla couch sur la terre de la
patrie, et il ne la reconnut point, ayant t longtemps loign.
Et la desse Pallas Athn l'enveloppa d'une nue, afin qu'il
restt inconnu et qu'elle l'instruist de toute chose, et que sa
femme, ses concitoyens et ses amis ne le reconnussent point avant
qu'il et rprim l'insolence des prtendants. Donc, tout lui
semblait chang, les chemins, le port, les hautes roches et les
arbres verdoyants. Et, se levant, et debout, il regarda la terre
de la patrie. Et il pleura, et, se frappant les cuisses de ses
deux mains, il dit en gmissant:

--  malheureux! Dans quelle terre des hommes suis-je venu? Ceux-
ci sont-ils injurieux, cruels et iniques? sont-ils hospitaliers,
et leur esprit est-il pieux? o porter toutes ces richesses? o
aller moi-mme? Plt aux dieux que je fusse rest avec les
Phaiakiens! J'aurais trouv quelque autre roi magnanime qui m'et
aim et donn des compagnons pour mon retour. Maintenant, je ne
sais o porter ces richesses, ni o les laisser, de peur qu'elles
soient la proie d'trangers. O dieux! ils ne sont point, en effet,
vridiques ni justes, les princes et les chefs des Phaiakiens qui
m'ont conduit dans une terre trangre, et qui me disaient qu'ils
me conduiraient srement dans Ithak! Mais ils ne l'ont point
fait. Que Zeus qu'on supplie me venge d'eux, lui qui veille sur
les hommes et qui punit ceux qui agissent mal! Mais je compterai
mes richesses, et je verrai s'ils ne m'en ont rien enlev en les
transportant hors de la nef creuse.

Ayant parl ainsi, il compta les beaux trpieds et les bassins, et
l'or et les beaux vtements tisss; mais rien n'en manquait. Et il
pleurait la terre de sa patrie, et il se jeta en gmissant sur le
rivage de la mer aux bruits sans nombre. Et Athn s'approcha de
lui sous la figure d'un jeune homme pasteur de brebis, tel que
sont les fils des rois, ayant un beau vtement sur ses paules,
des sandales sous ses pieds dlicats, et une lance  la main. Et
Odysseus, joyeux de la voir, vint  elle, et il lui dit ces
paroles ailes:

--  ami! puisque je te rencontre le premier en ce lieu, salut! Ne
viens pas  moi dans un esprit ennemi. Sauve ces richesses et moi.
Je te supplie comme un dieu et je me mets  tes chers genoux. Dis-
moi la vrit, afin que je la sache. Quelle est cette terre? Quels
hommes l'habitent? Quel est ton peuple? Est-ce une belle le, ou
est-ce la cte avance dans la mer d'une terre fertile?

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Tu es insens,  tranger, ou tu viens de loin, puisque tu me
demandes quelle est cette terre, car elle n'est point aussi
mprisable, et beaucoup la connaissent, soit les peuples qui
habitent du ct d'Es et de Hlios, ou du ct de la nuit
obscure. Certes, elle est pre et non faite pour les chevaux; mais
elle n'est point strile, bien que petite. Elle possde beaucoup
de froment et beaucoup de vignes, car la pluie et la rose y
abondent. Elle a de bons pturages pour les chvres et les vaches,
et des forts de toute sorte d'arbres, et elle est arrose de
sources qui ne tarissent point. C'est ainsi, tranger, que le nom
d'Ithak est parvenu jusqu' Troi qu'on dit si loigne de la
terre Akhaienne.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut rempli de
joie, se rjouissant de sa patrie que nommait Pallas Athn, la
fille de Zeus temptueux. Et il lui dit en paroles ailes, mais en
lui cachant la vrit, car il n'oubliait point son esprit rus:

-- J'avais entendu parler d'Ithak dans la grande Krt situe au
loin sur la mer. Maintenant je suis venu ici avec mes richesses,
et j'en ai laiss autant  mes enfants. Je fuis, car j'ai tu le
fils bien-aim d'Idomneus, Orsilokhos aux pieds rapides, qui,
dans la grande Krt, l'emportait sur tous les hommes par la
rapidit de ses pieds. Et je le tuai parce qu'il voulait m'enlever
ma part du butin, que j'avais rapporte de Troi, et pour laquelle
j'avais subi mille maux dans les combats des hommes ou en
parcourant les mers. Car je ne servais point, pour plaire  son
pre, dans la plaine Troienne, et je commandais  d'autres
guerriers que les siens. Et, dans les champs, m'tant mis en
embuscade avec un de mes compagnons, je perai de ma lance
d'airain Orsilokhos qui venait  moi. Et comme la nuit noire
couvrait tout l'Ouranos, aucun homme ne nous vit, et je lui
arrachai l'me sans tmoin. Et quand je l'eus tu de l'airain
aigu, je me rendis aussitt dans une nef des illustres Phaiakiens,
et je les priai de me recevoir, et je leur donnai une part de mes
richesses. Je leur demandai de me porter  Pylos ou dans la divine
lis, o commandent les piens; mais la force du vent les en
loigna malgr eux, car ils ne voulaient point me tromper. Et nous
sommes venus ici  l'aventure, cette nuit; et nous sommes entrs
dans le port; et, sans songer au repas, bien que manquant de
forces, nous nous sommes tous couchs en sortant de la nef. Et le
doux sommeil m'a saisi, tandis que j'tais fatigu. Et les
Phaiakiens, ayant retir mes richesses de leur nef creuse, les ont
dposes sur le sable o j'tais moi-mme couch. Puis ils sont
partis pour la belle Sidn et m'ont laiss plein de tristesse.

Il parla ainsi, et la desse Athn aux yeux clairs se mit  rire,
et, le caressant de la main, elle prit la figure d'une femme belle
et grande et habile aux travaux, et elle lui dit ces paroles
ailes:

--  fourbe, menteur, subtil et insatiable de ruses qui te
surpasserait en adresse, si ce n'est peut-tre un dieu! Tu ne veux
donc pas, mme sur la terre de ta patrie, renoncer aux ruses et
aux paroles trompeuses qui t'ont t chres ds ta naissance? Mais
ne parlons pas ainsi. Nous connaissons tous deux ces ruses; et de
mme que tu l'emportes sur tous les hommes par la sagesse et
l'loquence, ainsi je me glorifie de l'emporter par l sur tous
les dieux. N'as-tu donc point reconnu Pallas Athn, fille de
Zeus, moi qui t'assiste toujours dans tous tes travaux et qui te
protge? moi qui t'ai rendu cher  tous les Phaiakiens? Viens
donc, afin que je te conseille et que je t'aide  cacher les
richesses que j'ai inspir aux illustres Phaiakiens de te donner 
ton retour dans tes demeures. Je te dirai les douleurs que tu es
destin  subir dans tes demeures bien construites. Subis-les par
ncessit; ne confie  aucun homme ni  aucune femme tes courses
et ton arrive; mais supporte en silence tes maux nombreux et les
outrages que te feront les hommes.

Et le subtil Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- Il est difficile  un homme qui te rencontre de te reconnatre,
 desse! mme au plus sage; car tu prends toutes les figures.
Certes, je sais que tu m'tais bienveillante, quand nous, les fils
des Akhaiens, nous combattions devant Troi; mais quand nous emes
renvers la haute citadelle de Priamos, nous montmes sur nos
nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Et, depuis, je ne t'ai
point revue, fille de Zeus; et je n'ai point senti ta prsence sur
ma nef pour loigner de moi le malheur; mais toujours, le coeur
accabl dans ma poitrine, j'ai err, jusqu' ce que les dieux
m'aient dlivr de mes maux. Et tu m'as encourag par tes paroles
chez le riche peuple des Phaiakiens, et tu m'as conduit toi-mme 
leur ville. Maintenant je te supplie par ton pre! Je ne pense
point, en effet, tre arriv dans Ithak, car je vois une terre
trangre, et je pense que tu me parles ainsi pour te jouer de moi
et tromper mon esprit. Dis-moi donc sincrement si je suis arriv
dans ma chre patrie.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Tu as donc toujours cette pense dans ta poitrine? Mais je ne
puis permettre que tu sois malheureux, car tu es loquent,
intelligent et sage. Un autre homme, de retour aprs avoir tant
err, dsirerait ardemment revoir sa femme et ses enfants dans ses
demeures; mais toi, tu ne veux parler et apprendre qu'aprs avoir
prouv ta femme qui est assise dans tes demeures, passant les
jours et les nuits dans les gmissements et les larmes. Certes, je
n'ai jamais craint ce qu'elle redoute, et je savais dans mon
esprit que tu reviendrais, ayant perdu tous tes compagnons. Mais
je ne pouvais m'opposer au frre de mon pre,  Poseidan qui
tait irrit dans son coeur contre toi, parce que tu avais aveugl
son cher fils. Et, maintenant, je te montrerai la terre d'Ithak,
afin que tu croies. Ce port est celui de Phorkys, le Vieillard de
la mer, et,  la pointe du port, voici l'olivier pais devant
l'antre haut et obscur des nymphes sacres qu'on nomme naades.
C'est cette caverne o tu sacrifiais aux nymphes de compltes
hcatombes. Et voici le mont Nritos couvert de forts.

Ayant ainsi parl, la desse dissipa la nue, et la terre apparut.
Et le patient et divin Odysseus fut plein de joie, se rjouissant
de sa patrie. Et il baisa la terre fconde, et, aussitt, levant
les mains, il supplia les Nymphes:

-- Nymphes, naades, filles de Zeus, je disais que je ne vous
reverrais plus! Et, maintenant, je vous salue d'une voix joyeuse.
Je vous offrirai des prsents, comme autrefois, si la
dvastatrice, fille de Zeus, me laisse vivre et fait grandir mon
cher fils.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Prends courage, et que ceci ne t'inquite point; mais dposons
aussitt tes richesses au fond de l'antre divin, o elles seront
en sret, et dlibrons tous deux sur ce qu'il y a de mieux 
faire.

Ayant ainsi parl, la desse entra dans la grotte obscure,
cherchant un lieu secret; et Odysseus y porta aussitt l'or et le
dur airain, et les beaux vtements que les Phaiakiens lui avaient
donns. Il les y dposa, et Pallas Athn, fille de Zeus
temptueux, ferma l'entre avec une pierre. Puis, tous deux,
s'tant assis au pied de l'olivier sacr, mditrent la perte des
prtendants insolents. Et la desse Athn aux yeux clairs parla
la premire:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, songe comment tu mettras la
main sur les prtendants insolents qui commandent depuis trois ans
dans ta maison, recherchant ta femme divine et lui faisant des
prsents. Elle attend toujours ton retour, gmissant dans son
coeur, et elle donne de l'espoir et elle fait des promesses 
chacun d'eux, et elle leur envoie des messagers; mais son esprit a
d'autres penses.

Et le subtil Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- O dieux! je devais donc, comme l'Atride Agamemnn, prir d'une
mauvaise mort dans mes demeures, si tu ne m'eusses averti  temps,
 desse! Mais dis-moi comment nous punirons ces hommes. Debout
auprs de moi, souffle dans mon coeur une grande audace, comme au
jour o nous avons renvers les grandes murailles de Troi. Si tu
restes, pleine d'ardeur, auprs de moi,  Athn aux yeux clairs,
et si tu m'aides,  vnrable desse, je combattrai seul trois
cents guerriers.

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Certes, je serai auprs de toi et je ne te perdrai pas de vue,
quand nous accomplirons ces choses. Et j'espre que le large pav
sera souill du sang et de la cervelle de plus d'un de ces
prtendants qui mangent tes richesses. Je vais te rendre inconnu 
tous les hommes. Je riderai ta belle peau sur tes membres courbs;
je ferai tomber tes cheveux blonds de ta tte; je te couvrirai de
haillons qui font qu'on se dtourne de celui qui les porte; je
ternirai tes yeux maintenant si beaux, et tu apparatras  tous
les prtendants comme un misrable, ainsi qu' ta femme et au fils
que tu as laisss dans tes demeures. Va d'abord trouver le porcher
qui garde tes porcs, car il te veut du bien, et il aime ton fils
et la sage Pnlopia. Tu le trouveras surveillant les porcs; et
ceux-ci se nourrissent auprs de la roche du Corbeau et de la
fontaine Arthous, mangeant le gland qui leur plait et buvant
l'eau noire. Reste l, et interroge-le avec soin sur toute chose,
jusqu' ce que je revienne de Spart aux belles femmes, o
j'appellerai,  Odysseus, ton cher fils Tlmakhos qui est all
dans la grande Lakdaimn, vers Mnlaos, pour s'informer de toi
et apprendre si tu vis encore.

Et le subtil Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- Pourquoi ne lui avoir rien dit, toi qui sais tout? Est-ce pour
qu'il soit errant et subisse mille maux sur la mer indompte,
tandis que ceux-ci mangent ses richesses?

Et la desse Athn aux yeux clairs lui rpondit:

-- Qu'il ne soit point une inquitude pour toi. Je l'ai conduit l
moi-mme, afin qu'il se fasse une bonne renomme; mais il ne
souffre aucune douleur, et il est assis, tranquille, dans les
demeures de l'Atride, o tout lui est abondamment offert.  la
vrit, les jeunes prtendants lui tendent une embche sur leur
nef noire, dsirant le tuer avant qu'il rentre dans la terre de sa
patrie; mais je ne pense pas que cela soit, et je pense plutt que
la terre recevra auparavant plus d'un de ces prtendants qui
mangent tes richesses.

En parlant ainsi, Athn le toucha d'une baguette et elle desscha
sa belle peau sur ses membres courbs, et elle fit tomber ses
blonds cheveux de sa tte. Elle chargea tout son corps de
vieillesse; elle ternit ses yeux, si beaux auparavant; elle lui
donna un vtement en haillons, dchir, sale et souill de fume;
elle le couvrit ensuite de la grande peau nue d'un cerf rapide, et
elle lui donna enfin un bton et une besace misrable attache par
une courroie tordue.

Ils se sparrent aprs s'tre ainsi entendus, et Athn se rendit
dans la divine Lakdaimn, auprs du fils d'Odysseus.

14:

Et Odysseus s'loigna du port, par un pre sentier,  travers les
bois et les hauteurs, vers le lieu o Athn lui avait dit qu'il
trouverait son divin porcher, qui prenait soin de ses biens plus
que tous les serviteurs qu'il avait achets, lui, le divin
Odysseus.

Et il le trouva assis sous le portique, en un lieu dcouvert o il
avait construit de belles et grandes tables autour desquelles on
pouvait marcher. Et il les avait construites, pour ses porcs, de
pierres superposes et entoures d'une haie pineuse, en l'absence
du roi, sans l'aide de sa matresse et du vieux Laerts. Et il
avait plant au dehors des pieux pais et nombreux, en coeur noir
de chne; et, dans l'intrieur, il avait fait douze parcs  porcs.
Dans chacun taient couches cinquante femelles pleines; et les
mles couchaient dehors; et ceux-ci taient beaucoup moins
nombreux, car les divins prtendants les diminuaient en les
mangeant, et le porcher leur envoyait toujours le plus gras et le
meilleur de tous; et il n'y en avait plus que trois cent soixante.
Quatre chiens, semblables  des btes fauves, et que le prince des
porchers nourrissait, veillaient toujours sur les porcs.

Et celui-ci adaptait  ses pieds des sandales qu'il taillait dans
la peau d'une vache colorie. Et trois des autres porchers taient
disperss, faisant patre leurs porcs; et le quatrime avait t
envoy par ncessit  la ville, avec un porc pour les prtendants
orgueilleux, afin que ceux-ci, l'ayant tu, dvorassent sa chair.

Et aussitt les chiens aboyeurs virent Odysseus, et ils
accoururent en hurlant; mais Odysseus s'assit plein de ruse, et le
bton tomba de sa main. Alors il et subi un indigne traitement
auprs de l'table qui tait  lui; mais le porcher accourut
promptement de ses pieds rapides; et le cuir lui tomba des mains,
et, en criant, il chassa les chiens  coups de pierres, et il dit
au roi:

--  vieillard, certes, ces chiens allaient te dchirer et me
couvrir d'opprobre. Les dieux m'ont fait assez d'autres maux. Je
reste ici, gmissant, et pleurant un roi divin, et je nourris ses
porcs gras, pour que d'autres que lui les mangent; et peut-tre
souffre-t-il de la faim, errant parmi les peuples trangers, s'il
vit encore et s'il voit la lumire de Hlios. Mais suis-moi, et
entrons dans l'table,  vieillard, afin que, rassasi dans ton
me de nourriture et de vin, tu me dises d'o tu es et quels maux
tu as subis.

Ayant ainsi parl, le divin porcher le prcda dans l'table, et,
l'introduisant, il le fit asseoir sur des branches paisses qu'il
recouvrit de la peau d'une chvre sauvage et velue. Et, s'tant
couch sur cette peau grande et paisse, Odysseus se rjouit
d'tre reu ainsi, et il dit:

-- Que Zeus,  mon hte, et les autres dieux immortels t'accordent
ce que tu dsires le plus, car tu me reois avec bont.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Etranger, il ne m'est point permis de mpriser mme un hte
plus misrable encore, car les trangers et les pauvres viennent
de Zeus, et le prsent modique que nous leur faisons lui plat;
car cela seul est au pouvoir d'esclaves toujours tremblants que
commandent de jeunes rois. Certes, les dieux s'opposent au retour
de celui qui m'aimait et qui m'et donn un domaine aussi grand
qu'un bon roi a coutume d'en donner  son serviteur qui a beaucoup
travaill pour lui et dont un dieu a fait fructifier le labeur;
et, aussi, une demeure, une part de ses biens et une femme
dsirable. Ainsi mon travail a prospr, et le roi m'et
grandement rcompens, s'il tait devenu vieux ici; mais il a
pri. Plt aux dieux que la race des Hln et pri entirement,
puisqu'elle a rompu les genoux de tant de guerriers! car mon
matre aussi, pour la cause d'Agamemnn, est all vers Ilios
nourrice de chevaux, afin de combattre les Troiens.

Ayant ainsi parl, il ceignit sa tunique, qu'il releva, et, allant
vers les tables o tait enferm le troupeau de porcs, il prit
deux jeunes pourceaux, les gorgea, alluma le feu, les coupa et
les traversa de broches, et, les ayant fait rtir, les offrit 
Odysseus, tout chauds autour des broches. Puis, il les couvrit de
farine blanche, mla du vin doux dans une coupe grossire, et,
s'asseyant devant Odysseus, il l'exhorta  manger et lui dit:

-- Mange maintenant,  tranger, cette nourriture destine aux
serviteurs, car les prtendants mangent les porcs gras, n'ayant
aucune pudeur, ni aucune bont. Mais les dieux heureux n'aiment
pas les actions impies, et ils aiment au contraire la justice et
les actions quitables. Mme les ennemis barbares qui envahissent
une terre trangre,  qui Zeus accorde le butin, et qui
reviennent vers leurs demeures avec des nefs pleines, sentent
l'inquitude et la crainte dans leurs mes. Mais ceux-ci ont
appris sans doute, ayant entendu la voix d'un dieu, la mort fatale
d'Odysseus, car ils ne veulent point rechercher des noces
lgitimes, ni retourner chez eux; mais ils dvorent immodrment,
et sans rien pargner, les biens du roi; et, toutes les nuits et
tous les jours qui viennent de Zeus, ils sacrifient, non pas une
seule victime, mais deux au moins. Et ils puisent et boivent le
vin sans mesure. Certes, les richesses de mon matre taient
grandes. Aucun hros n'en avait autant, ni sur la noire terre
ferme, ni dans Ithak elle-mme. Vingt hommes n'ont point tant de
richesses. Je t'en ferai le compte: douze troupeaux de boeufs sur
la terre ferme, autant de brebis, autant de porcs, autant de
larges tables de chvres. Le tout est surveill par des pasteurs
trangers. Ici,  l'extrmit de l'le, onze grands troupeaux de
chvres paissent sous la garde de bons serviteurs; et chacun de
ceux-ci mne tous les jours aux prtendants la meilleure des
chvres engraisses. Et moi, je garde ces porcs et je les protge,
mais j'envoie aussi aux prtendants le meilleur et le plus gras.

Il parla ainsi, et Odysseus mangeait les chairs et buvait le vin
en silence, mditant le malheur des prtendants. Aprs qu'il eut
mang et bu et satisfait son me, Eumaios lui remit pleine de vin
la coupe o il avait bu lui-mme. Et Odysseus la reut, et, joyeux
dans son coeur, il dit  Eumaios ces paroles ailes:

-- O ami, quel est cet homme qui t'a achet de ses propres
richesses, et qui, dis-tu, tait si riche et si puissant? Tu dis
aussi qu'il a pri pour la cause d'Agamemnn? Dis-moi son nom, car
je le connais peut-tre. Zeus et les autres dieux immortels
savent, en effet, si je viens vous annoncer que je l'ai vu, car
j'ai beaucoup err.

Et le chef des porchers lui rpondit:

--  vieillard, aucun voyageur errant et apportant des nouvelles
ne persuadera sa femme et son cher fils. Que de mendiants affams
mentent effrontment et ne veulent point dire la vrit! Chaque
tranger qui vient parmi le peuple d'Ithak va trouver ma
matresse et lui fait des mensonges. Elle les reoit avec bont,
les traite bien et les interroge sur chaque chose. Puis elle
gmit, et les larmes tombent de ses paupires, comme c'est la
coutume de la femme dont le mari est mort. Et toi, vieillard, tu
inventerais aussitt une histoire, afin qu'elle te donnt un
manteau, une tunique, des vtements. Mais dj les chiens rapides
et les oiseaux carnassiers ont arrach sa chair de ses os, et il a
perdu l'me; ou les poissons l'ont mang dans la mer, et ses os
gisent sur le rivage, couverts d'un monceau de sable. Il a pri
ainsi, laissant  ses amis et  moi de grandes douleurs; car, dans
quelque lieu que j'aille, je ne trouverai jamais un autre matre
aussi bon, mme quand j'irais dans la demeure de mon pre et de ma
mre, l o je suis n et o ceux-ci m'ont lev. Et je ne les
pleure point tant, et je ne dsire point tant les revoir de mes
yeux sur la terre de ma patrie, que je ne suis saisi du regret
d'Odysseus absent. Et maintenant qu'il n'est point l,  tranger,
je le respecte en le nommant, car il m'aimait beaucoup et prenait
soin de moi; c'est pourquoi je l'appelle mon frre an, bien
qu'il soit absent au loin.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

--  ami, puisque tu nies mes paroles, et que tu affirmes qu'il ne
reviendra pas, ton esprit est toujours incrdule. Cependant, je ne
parle point au hasard, et je jure par serment qu'Odysseus
reviendra. Qu'on me rcompense de cette bonne nouvelle quand il
sera rentr dans ses demeures. Je n'accepterai rien auparavant,
malgr ma misre; mais, alors seulement, qu'on me donne des
vtements, un manteau et une tunique. Il m'est odieux, non moins
que les portes d'Aids, celui qui, pouss par la misre, parle
faussement. Que Zeus, le premier des dieux, le sache! Et cette
table hospitalire, et le foyer de l'irrprochable Odysseus o je
me suis assis! Certes, toutes les choses que j'annonce
s'accompliront. Odysseus arrivera ici dans cette mme anne, mme
 la fin de ce mois; mme dans peu de jours il rentrera dans sa
demeure et il punira chacun de ceux qui outragent sa femme et son
illustre fils.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

--  vieillard, je ne te donnerai point cette rcompense d'une
bonne nouvelle, car jamais Odysseus ne reviendra vers sa demeure.
Bois donc en repos; ne parlons plus de cela, et ne me rappelle
point ces choses, car je suis triste dans mon coeur quand
quelqu'un se souvient de mon glorieux matre. Mais j'accepte ton
serment; qu'Odysseus revienne, comme je le dsire, ainsi que
Pnlopia, le vieux Laerts et le divin Tlmakhos. Maintenant,
je gmis sur cet enfant, Tlmakhos, qu'a engendr Odysseus, et
que les dieux ont nourri comme une jeune plante. J'esprais que,
parmi les hommes, il ne serait infrieur  son pre bien-aim, ni
en sagesse, ni en beaut; mais quelqu'un d'entre les immortels, ou
d'entre les hommes, a troubl son esprit calme, et il est all
vers la divine Pylos pour s'informer de son pre, et les
prtendants insolents lui tendent une embuscade au retour, afin
que la race du divin Arkeisios prisse entirement dans Ithak.
Mais laissons-le, soit qu'il prisse, soit qu'il chappe, et que
le Kronin le couvre de sa main! Pour toi, vieillard, raconte-moi
tes malheurs, et parle avec vrit, afin que je t'entende. Qui es-
tu? quel est ton peuple? o sont tes parents et ta ville? sur
quelle nef es-tu venu? comment des marins t'ont-ils men  Ithak?
qui sont-ils? car je pense que tu n'es pas venu ici  pied?

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Je te dirai, en effet, ces choses avec vrit; mais, quand mme
cette nourriture et ton vin doux dureraient un long temps, quand
mme nous resterions ici, mangeant tranquillement, tandis que
d'autres travaillent, il me serait facile, pendant toute une
anne, de te raconter les douleurs que j'ai subies par la volont
des dieux. Je me glorifie d'tre n dans la vaste Krt et d'tre
le fils d'un homme riche. Beaucoup d'autres fils lui taient ns
dans ses demeures, d'une femme lgitime, et y avaient t levs.
Pour moi, c'est une mre achete et concubine qui m'a enfant;
mais Kastr Hylakide m'aima autant que ses enfants lgitimes; et
je me glorifie d'avoir t engendr par lui qui, autrefois, tait
honor comme un dieu par les Krtois,  cause de ses domaines, de
ses richesses et de ses fils illustres. Mais les kres de la mort
l'emportrent aux demeures d'Aids, et ses fils magnanimes
partagrent ses biens et les tirrent au sort. Et ils m'en
donnrent une trs petite part avec sa maison.

Mais, par ma vertu, j'pousai une fille d'hommes trs riches, car
je n'tais ni insens, ni lche. Maintenant tout est fltri en
moi, mais, cependant, tu peux juger en regardant le chaume; et,
certes, j'ai subi des maux cruels. Ars et Athn m'avaient donn
l'audace et l'intrpidit, et quand, mditant la perte des
ennemis, je choisissais des hommes braves pour une embuscade,
jamais, en mon coeur courageux, je n'avais la mort devant les
yeux; mais, courant aux premiers rangs, je tuais de ma lance celui
des guerriers ennemis qui me le cdait en agilit. Tel j'tais
dans la guerre; mais les travaux et les soins de la famille, par
lesquels on lve les chers enfants, ne me plaisaient point; et
j'aimais seulement les nefs armes d'avirons, les combats, les
traits aigus et les flches; et ces armes cruelles qui sont
horribles aux autres hommes me plaisaient, car un dieu me les
prsentait toujours  l'esprit. Ainsi chaque homme se rjouit de
choses diffrentes. En effet, avant que les fils des Akhaiens
eussent mis le pied devant Troi, j'avais neuf fois command des
guerriers et des nefs rapides contre des peuples trangers, et
tout m'avait russi. Je choisissais d'abord ma part lgitime du
butin, et je recevais ensuite beaucoup de dons; et ma maison
s'accroissait, et j'tais craint et respect parmi les Krtois.

Mais quand l'irrprochable Zeus eut dcid cette odieuse
expdition qui devait rompre les genoux  tant de hros, alors les
peuples nous ordonnrent,  moi et  l'illustre Idomneus, de
conduire nos nefs  Ilios, et nous ne pmes nous y refuser  cause
des rumeurs menaantes du peuple. L, nous, fils des Akhaiens,
nous combattmes pendant neuf annes, et, la dixime, ayant
saccag la ville de Priamos, nous revnmes avec nos nefs vers nos
demeures; mais un dieu dispersa les Akhaiens. Mais  moi,
malheureux, le sage Zeus imposa d'autres maux. Je restai un seul
mois dans ma demeure, me rjouissant de mes enfants, de ma femme
et de mes richesses; et mon coeur me poussa ensuite  naviguer
vers l'Aigypti sur mes nefs bien construites, avec de divins
compagnons. Et je prparai neuf nefs, et aussitt les quipages en
furent runis. Pendant six jours mes chers compagnons prirent de
joyeux repas, car j'offris beaucoup de sacrifices aux dieux, et,
en mme temps, des mets  mes hommes. Le septime jour, tant
partis de la grande Krt, nous navigumes aisment au souffle
propice de Boras, comme au courant d'un fleuve; et aucune de mes
nefs n'avait souffert mais, en repos et sains et saufs, nous
restmes assis et le vent et les pilotes conduisaient les nefs;
et, le cinquime jour, nous parvnmes au beau fleuve Aigyptos. Et
j'arrtai mes nefs recourbes dans le fleuve Aigyptos. L,
j'ordonnai  mes chers compagnons de rester auprs des nefs pour
les garder, et j'envoyai des claireurs pour aller  la
dcouverte. Mais ceux-ci, gars par leur audace et confiants dans
leurs forces, dvastrent aussitt les beaux champs des hommes
Aigyptiens, entranant les femmes et les petits enfants et tuant
les hommes. Et aussitt le tumulte arriva jusqu' la ville. Et les
habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d's, et
toute la plaine se remplit de pitons et de cavaliers et de
l'clat de l'airain. Et le foudroyant Zeus mit mes compagnons en
fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les
environna de toutes parts. L, un grand nombre des ntres fut tu
par l'airain aigu, et les autres furent emmens vivants pour tre
esclaves. Mais Zeus lui-mme mit cette rsolution dans mon esprit.
Plt aux dieux que j'eusse d mourir en Aigypti et subir alors ma
destine, car d'autres malheurs m'attendaient. Ayant aussitt
retir mon casque de ma tte et mon bouclier de mes paules, et
jet ma lance, je courus aux chevaux du roi, et j'embrassai ses
genoux, et il eut piti de moi, et il me sauva; et, m'ayant fait
monter dans son char, il m'emmena dans ses demeures. Certes, ses
guerriers m'entouraient, voulant me tuer de leurs lances de frne,
car ils taient trs irrits; mais il m'arracha  eux, craignant
la colre de Zeus hospitalier qui chtie surtout les mauvaises
actions. Je restai l sept ans, et j'amassai beaucoup de richesses
parmi les Aigyptiens, car tous me firent des prsents.

Mais vers la huitime anne, arriva un homme de la Phoiniki,
plein de mensonges, et qui avait dj caus beaucoup de maux aux
hommes. Et il me persuada par ses mensonges d'aller en Phoiniki,
o taient sa demeure et ses biens. Et je restai l une anne
entire auprs de lui. Et quand les jours et les mois se furent
couls, et que, l'anne tant accomplie, les saisons revinrent,
il me fit monter sur une nef, sous prtexte d'aller avec lui
conduire un chargement en Liby, mais pour me vendre et retirer de
moi un grand prix. Et je le suivis, le souponnant, mais
contraint. Et la nef, pousse par le souffle propice de Boras,
approchait de la Krt, quand Zeus mdita notre ruine. Et dj
nous avions laiss la Krt, et rien n'apparaissait plus que
l'Ouranos et la mer. Alors, le Kronin suspendit une nue noire
sur la nef creuse, et sous cette nue toute la mer devint noire
aussi. Et Zeus tonna, et il lana la foudre sur la nef, qui se
renversa, frappe par la foudre de Zeus, et se remplit de fume.
Et tous les hommes furent prcipits de la nef, et ils taient
emports, comme des oiseaux de mer, par les flots, autour de la
nef noire, et un dieu leur refusa le retour. Alors Zeus me mit
entre les mains le long mt de la nef  proue bleue, afin que je
pusse fuir la mort; et l'ayant embrass, je fus la proie des vents
furieux. Et je fus emport pendant neuf jours, et, dans la dixime
nuit noire, une grande lame me jeta sur la terre des Thesprtes.

Alors le hros Pheidn, le roi des Thesprtes, m'accueillit
gnreusement; car je rencontrai d'abord son cher fils, et celui-
ci me conduisit, accabl de froid et de fatigue, et, me soutenant
de la main, m'emmena dans les demeures de son pre. Et celui-ci me
donna des vtements, un manteau et une tunique. L, j'entendis
parler d'Odysseus. Pheidn me dit que, lui ayant donn
l'hospitalit, il l'avait trait en ami, comme il retournait dans
la terre de sa patrie. Et il me montra les richesses qu'avait
runies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer trs difficile 
travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu' sa dixime
gnration. Et tous ces trsors taient dposs dans les demeures
du roi. Et celui-ci me disait qu'Odysseus tait all  Ddn pour
apprendre du grand Chne la volont de Zeus, et pour savoir
comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre
d'Ithak, soit ouvertement, soit en secret. Et Pheidn me jura, en
faisant des libations dans sa demeure, que la nef et les hommes
taient prts qui devaient conduire Odysseus dans la chre terre
de sa patrie. Mais il me renvoya d'abord, profitant d'une nef des
Thesprtes qui allait  Doulikhios. Et il ordonna de me mener au
roi Akastos; mais ces hommes prirent une rsolution funeste pour
moi, afin, sans doute, que je subisse toutes les misres.

Quand la nef fut loigne de terre, ils songrent aussitt  me
rduire en servitude; et, m'arrachant mon vtement, mon manteau et
ma tunique, ils jetrent sur moi ce misrable haillon et cette
tunique dchire, tels que tu les vois. Vers le soir ils
parvinrent aux champs de la riante Ithak, et ils me lirent aux
bancs de la nef avec une corde bien tordue; puis ils descendirent
sur le rivage de la mer pour prendre leur repas. Mais les dieux
eux-mmes dtachrent aisment mes liens. Alors, enveloppant ma
tte de ce haillon, je descendis  la mer par le gouvernail, et
pressant l'eau de ma poitrine et nageant des deux mains, j'abordai
trs loin d'eux. Et je montai sur la cte, l o croissait un bois
de chnes touffus, et je me couchai contre terre, et ils me
cherchaient en gmissant; mais, ne me voyant point, ils jugrent
qu'il tait mieux de ne plus me chercher; car les dieux m'avaient
aisment cach d'eux, et ils m'ont conduit  l'table d'un homme
excellent, puisque ma destine est de vivre encore.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Etranger trs malheureux, certes, tu as fortement mu mon coeur
en racontant les misres que tu as subies et tes courses errantes;
mais, en parlant d'Odysseus, je pense que tu n'as rien dit de
sage, et tu ne me persuaderas point. Comment un homme tel que toi
peut-il mentir aussi effrontment? Je sais trop que penser du
retour de mon matre. Certes, il est trs odieux  tous les dieux,
puisqu'ils ne l'ont point dompt par la main des Troiens, ou
qu'ils ne lui ont point permis, aprs la guerre, de mourir entre
les bras de ses amis. Car tous les Akhaiens lui eussent lev un
tombeau, et une grande gloire et t accorde  son fils dans
l'avenir. Et maintenant les Harpyes l'ont dchir sans gloire, et
moi, spar de tous, je reste auprs de mes porcs; et je ne vais
point  la ville, si ce n'est quand la sage Pnlopia m'ordonne
d'y aller, quand elle a reu quelque nouvelle. Et, alors, tous
s'empressent de m'interroger, ceux qui s'attristent de la longue
absence de leur roi et ceux qui se rjouissent de dvorer
impunment ses richesses. Mais il ne m'est point agrable de
demander ou de rpondre depuis qu'un Aitlien m'a tromp par ses
paroles. Ayant tu un homme, il avait err en beaucoup de pays, et
il vint dans ma demeure, et je le reus avec amiti. Il me dit
qu'il avait vu, parmi les Krtois, auprs d'Idomneus, mon matre
rparant ses nefs que les temptes avaient brises. Et il me dit
qu'Odysseus allait revenir, soit cet t, soit cet automne,
ramenant de nombreuses richesses avec ses divins compagnons. Et
toi, vieillard, qui as subi tant de maux, et que la destine a
conduit vers moi, ne cherche point  me plaire par des mensonges,
car je ne t'honorerai, ni ne t'aimerai pour cela, mais par respect
pour Zeus hospitalier et par compassion pour toi.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Certes, tu as dans ta poitrine un esprit incrdule, puisque
ayant jur par serment, je ne t'ai point persuad. Mais faisons un
pacte, et que les dieux qui habitent l'Olympos soient tmoins. Si
ton roi revient dans cette demeure, donne-moi des vtements, un
manteau et une tunique, et fais-moi conduire  Doulikhios, ainsi
que je le dsire; mais si ton roi ne revient pas comme je te le
dis, ordonne  tes serviteurs de me jeter du haut d'un grand
rocher, afin que, dsormais, un mendiant craigne de mentir.

Et le divin porcher lui rpondit:

-- tranger, je perdrais ainsi ma bonne renomme et ma vertu parmi
les hommes, maintenant et  jamais, moi qui t'ai conduit dans mon
table et qui t'ai offert les dons de l'hospitalit, si je te
tuais et si je t'arrachais ta chre me. Comment supplierais-je
ensuite le Kronin Zeus? Mais voici l'heure du repas, et mes
compagnons vont arriver promptement, afin que nous prparions un
bon repas dans l'table.

Tandis qu'ils se parlaient ainsi, les porcs et les porchers
arrivrent. Et ils enfermrent les porcs, comme de coutume, pour
la nuit, et une immense rumeur s'leva du milieu des animaux qui
allaient  l'enclos. Puis le divin porcher dit  ses compagnons:

-- Amenez-moi un porc excellent, afin que je le tue pour cet hte
qui vient de loin, et nous nous en dlecterons aussi, nous qui
souffrons beaucoup, et qui surveillons les porcs aux dents
blanches, tandis que d'autres mangent impunment le fruit de notre
travail.

Ayant ainsi parl, il fendit du bois avec l'airain tranchant. Et
les porchers amenrent un porc trs gras ayant cinq ans. Et ils
l'tendirent devant le foyer. Mais Eumaios n'oublia point les
immortels, car il n'avait que de bonnes penses; et il jeta
d'abord dans le feu les soies de la tte du porc aux dents
blanches, et il pria tous les dieux, afin que le subtil Odysseus
revint dans ses demeures. Puis, levant les bras, il frappa la
victime d'un morceau de chne qu'il avait rserv, et la vie
abandonna le porc. Et les porchers l'gorgrent, le brlrent et
le couprent par morceaux. Et Eumaios, retirant les entrailles
saignantes, qu'il recouvrit de la graisse prise au corps, les jeta
dans le feu aprs les avoir saupoudres de fleur de farine d'orge.
Et les porchers, divisant le reste, traversrent les viandes de
broches, les firent rtir avec soin et les retirrent du feu. Puis
ils les dposrent sur des disques. Eumaios se leva, faisant les
parts, car il avait des penses quitables; et il fit en tout sept
parts. Il en consacra une aux nymphes et  Herms, fils de Mai,
et il distribua les autres  chacun; mais il honora Odysseus du
dos entier du porc aux dents blanches. Et le hros, le subtil
Odysseus, s'en glorifia, et dit  Eumaios:

-- Plaise aux dieux, Eumaios, que tu sois toujours cher au pre
Zeus, puisque, tel que je suis, tu m'as honor de cette part
excellente.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Mange heureusement, mon hte, et dlecte-toi de ces mets tels
qu'ils sont. Un dieu nous les a donns et nous laissera en jouir,
s'il le veut; car il peut tout.

Il parla ainsi, et il offrit les prmices aux dieux ternels.
Puis, ayant fait des libations avec du vin rouge, il mit une coupe
entre les mains d'Odysseus destructeur des citadelles. Et celui-ci
s'assit devant le dos du porc; et Msaulios, que le chef des
porchers avait achet en l'absence de son matre, et sans l'aide
de sa matresse et du vieux Laerts, distribua les parts. Il
l'avait achet de ses propres richesses  des Taphiens.

Et tous tendirent les mains vers les mets placs devant eux. Et
aprs qu'ils eurent assouvi le besoin de boire et de manger,
Msaulios enleva le pain, et tous, rassasis de nourriture,
allrent  leurs lits.

Mais la nuit vint, mauvaise et noire; et Zeus plut toute la nuit,
et le grand Zphyros soufflait charg d'eau. Alors Odysseus parla
ainsi, pour prouver le porcher qui prenait tant de soins de lui,
afin de voir si, retirant son propre manteau, il le lui donnerait,
ou s'il avertirait un de ses compagnons:

-- coutez-moi maintenant, toi, Eumaios, et vous, ses compagnons,
afin que je vous parle en me glorifiant, car le vin insens m'y
pousse, lui qui excite le plus sage  chanter,  rire,  danser,
et  prononcer des paroles qu'il et t mieux de ne pas dire;
mais ds que j'ai commenc  tre bavard, je ne puis rien cacher.
Plt aux dieux que je fusse jeune et que ma force ft grande,
comme au jour o nous tendmes une embuscade sous Troi. Les chefs
taient Odysseus et l'Atride Mnlaos, et je commandais avec eux,
car ils m'avaient choisi eux-mmes. Quand nous fmes arrivs  la
ville, sous la haute muraille, nous nous couchmes avec nos armes,
dans un marais, au milieu de roseaux et de broussailles paisses.
La nuit vint, mauvaise, et le souffle de Boras tait glac. Puis
la neige tomba, froide, et le givre couvrait nos boucliers. Et
tous avaient leurs manteaux et leurs tuniques; et ils dormaient
tranquilles, couvrant leurs paules de leurs boucliers. Pour moi,
j'avais laiss mon manteau  mes compagnons comme un insens; mais
je n'avais point pens qu'il dt faire un si grand froid, et je
n'avais que mon bouclier et une tunique brillante. Quand vint la
dernire partie de la nuit,  l'heure o les astres s'inclinent,
ayant touch du coude Odysseus, qui tait auprs de moi, je lui
dis ces paroles qu'il comprit aussitt: -- Divin Laertiade, subtil
Odysseus, je ne vivrai pas longtemps et ce froid me tuera, car je
n'ai point de manteau et un daimn m'a tromp en me persuadant de
ne prendre que ma seule tunique; et maintenant il n'y a plus aucun
remde.' Je parlai ainsi, et il mdita aussitt un projet dans son
esprit, aussi prompt qu'il l'tait toujours pour dlibrer ou pour
combattre. Et il me dit  voix basse: -- Tais-toi maintenant, de
peur qu'un autre parmi les Akhaiens t'entende.' Il parla ainsi,
et, appuy sur le coude, il dit: -- coutez-moi, amis. Un songe
divin m'a rveill. Nous sommes loin des nefs; mais qu'un de nous
aille prvenir le prince des peuples, l'Atride Agamemnn, afin
qu'il ordonne  un plus grand nombre de sortir des nefs et de
venir ici.' Il parla ainsi, et aussitt Thoas Andraimonide se
leva, jeta son manteau pourpr et courut vers les nefs, et je me
couchai oiseusement dans son manteau, jusqu' la clart d'Es au
thrne d'or. plt aux Dieux que je fusse aussi jeune et que ma
force ft aussi grande! un des porchers, dans ces tables, me
donnerait un manteau, par amiti et par respect pour un homme
brave. Mais maintenant, je suis mpris,  cause des misrables
haillons qui me couvrent le corps.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

--  vieillard, tu as racont une histoire irrprochable, et tu
n'auras point dit en vain une parole excellente. C'est pourquoi tu
ne manqueras ni d'un manteau, ni d'aucune chose qui convienne  un
suppliant malheureux venu de loin; mais, au matin, tu reprendras
tes haillons, car ici nous n'avons pas beaucoup de manteaux, ni de
tuniques de rechange, et chaque homme n'en a qu'une. Quand le cher
fils d'Odysseus sera revenu, il te donnera lui-mme des vtements,
un manteau et une tunique, et il te fera conduire o ton coeur
dsire aller.

Ayant ainsi parl, il se leva, approcha le feu du lit de peaux de
chvres et de brebis o Odysseus se coucha, et il jeta sur lui un
grand et pais manteau de rechange et dont il se couvrait quand
les mauvais temps survenaient. Et Odysseus se coucha, et, auprs
de lui, les jeunes porchers s'endormirent; mais il ne plut point 
Eumaios de reposer dans son lit loin de ses porcs, et il sortit,
arm. Et Odysseus se rjouissait qu'il prt tant de soin de ses
biens pendant son absence. Et, d'abord, Eumaios mit une pe aigu
autour de ses robustes paules; puis, il se couvrit d'un pais
manteau qui garantissait du vent: et il prit aussi la peau d'une
grande chvre, et il saisit une lance aigu pour se dfendre des
chiens et des hommes; et il alla dormir o dormaient ses porcs,
sous une pierre creuse,  l'abri de Boras.


15.

Et Pallas Athn se rendit dans la grande Lakdaimn, vers
l'illustre fils du magnanime Odysseus, afin de l'avertir et de
l'exciter au retour. Et elle trouva Tlmakhos et l'illustre fils
de Nestr dormant sous le portique de la demeure de l'illustre
Mnlaos. Et le Nestoride dormait paisiblement; mais le doux
sommeil ne saisissait point Tlmakhos, et il songeait  son pre,
dans son esprit, pendant la nuit solitaire. Et Athn aux yeux
clairs, se tenant prs de lui, parla ainsi:

-- Tlmakhos, il ne serait pas bien de rester plus longtemps loin
de ta demeure et de tes richesses laisses en proie  des hommes
insolents qui dvoreront et se partageront tes biens; car tu
aurais fait un voyage inutile. Excite donc trs promptement
l'illustre Mnlaos  te renvoyer, afin que tu retrouves ton
irrprochable mre dans tes demeures. Dj son pre et ses frres
lui ordonnent d'pouser Eurymakhos, car il l'emporte sur tous les
prtendants par les prsents qu'il offre et la plus riche dot
qu'il promet. Prends garde que, contre son gr, elle emporte ces
richesses de ta demeure. Tu sais, en effet, quelle est l'me d'une
femme; elle veut toujours enrichir la maison de celui qu'elle
pouse. Elle ne se souvient plus de ses premiers enfants ni de son
premier mari mort, et elle n'y songe plus. Quand tu seras de
retour, confie donc, jusqu' ce que les dieux t'aient donn une
femme vnrable, toutes tes richesses  la meilleure de tes
servantes. Mais je te dirai autre chose. Garde mes paroles dans
ton esprit. Les plus braves des prtendants te tendent une
embuscade dans le dtroit d'Ithak et de la strile Samos,
dsirant te tuer avant que tu rentres dans ta patrie; mais je ne
pense pas qu'ils le fassent, et, auparavant, la terre enfermera
plus d'un de ces prtendants qui mangent tes biens. Conduis ta nef
bien construite loin des les, et navigue la nuit. Celui des
immortels qui veille sur toi t'enverra un vent favorable. Et ds
que tu seras arriv au rivage d'Ithak, envoie la nef et tous tes
compagnons  la ville, et va d'abord chez le porcher qui garde tes
porcs et qui t'aime. Dors chez lui, et envoie-le  la ville
annoncer  l'irrprochable Pnlopia que tu la salues et que tu
reviens de Pylos.

Ayant ainsi parl, elle remonta dans le haut Olympos. Et
Tlmakhos veilla le Nestoride de son doux sommeil en le poussant
du pied, et il lui dit:

-- Lve-toi, Nestoride Peisistratos, et lie au char les chevaux au
sabot massif afin que nous partions.

Et le Nestoride Peisistratos lui rpondit:

-- Tlmakhos, nous ne pouvons, quelque hte que nous ayons,
partir dans la nuit tnbreuse. Bientt Es paratra. Attendons au
matin et jusqu' ce que le hros Atride Mnlaos illustre par sa
lance ait plac ses prsents dans le char et t'ait renvoy avec
des paroles amies. Un hte se souvient toujours d'un homme aussi
hospitalier qui l'a reu avec amiti.

Il parla ainsi, et aussitt s s'assit sur son thrne d'or, et le
brave Mnlaos s'approcha d'eux, ayant quitt le lit o tait
Hln aux beaux cheveux. Et ds que le cher fils du divin
Odysseus l'eut reconnu, il se hta de se vtir de sa tunique
brillante, et, jetant un grand manteau sur ses paules, il sortit
du portique, et dit  Mnlaos:

-- Divin Atride Mnlaos, prince des peuples, renvoie-moi ds
maintenant dans la chre terre de la patrie, car voici que je
dsire en mon me revoir ma demeure.

Et le brave Mnlaos lui rpondit:

-- Tlmakhos, je ne te retiendrai pas plus longtemps, puisque tu
dsires t'en retourner. Je m'irrite galement contre un homme qui
aime ses htes outre mesure ou qui les hait. Une conduite
convenable est la meilleure. Il est mal de renvoyer un hte qui
veut rester, ou de retenir celui qui veut partir; mais il faut le
traiter avec amiti s'il veut rester, ou le renvoyer s'il veut
partir. Reste cependant jusqu' ce que j'aie plac sur ton char de
beaux prsents que tu verras de tes yeux, et je dirai aux
servantes de prparer un repas abondant dans mes demeures  l'aide
des mets qui s'y trouvent. Il est honorable, glorieux et utile de
parcourir une grande tendue de pays aprs avoir mang. Si tu veux
parcourir Hellas et Argos, je mettrai mes chevaux sous le joug et
je te conduirai vers les villes des hommes, et aucun d'eux ne nous
renverra outrageusement, mais chacun te donnera quelque chose, ou
un trpied d'airain, ou un bassin, ou deux mulets, ou une coupe
d'or.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Divin Atride Mnlaos, prince des peuples, je veux rentrer
dans nos demeures, car je n'ai laiss derrire moi aucun gardien
de mes richesses, et je crains, ou de prir en cherchant mon divin
pre, ou, loin de mes demeures, de perdre mes richesses.

Et le brave Mnlaos, l'ayant entendu, ordonna aussitt  sa femme
et  ses servantes de prparer dans les demeures un repas
abondant,  l'aide des mets qui s'y trouvaient. Et alors le
Bothoide Etnteus, qui sortait de son lit et qui n'habitait pas
loin du roi, arriva prs de lui. Et le brave Mnlaos lui ordonna
d'allumer du feu et de faire rtir les viandes. Et le Bothoide
obit ds qu'il eut entendu. Et Mnlaos rentra dans sa chambre
nuptiale parfume, et Hln et Mgapenths allaient avec lui.
Quand ils furent arrivs l o les choses prcieuses taient
enfermes, l'Atride prit une coupe ronde, et il ordonna  son
fils Mgapenths d'emporter un kratre d'argent. Et Hln
s'arrta devant un coffre o taient enferms les vtements aux
couleurs varies qu'elle avait travaills elle-mme. Et Hln, la
divine femme, prit un pplos, le plus beau de tous par ses
couleurs diverses, et le plus grand, et qui resplendissait comme
une toile; et il tait plac sous tous les autres. Et ils
retournrent par les demeures jusqu' ce qu'ils fussent arrivs
auprs de Tlmakhos. Et le brave Mnlaos lui dit:

-- Tlmakhos, que Zeus, le puissant mari de Hr, accomplisse le
retour que tu dsires dans ton me! De tous mes trsors qui sont
enferms dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus
prcieux, ce kratre bien travaill, d'argent massif, et dont les
bords sont enrichis d'or. C'est l'ouvrage de Hphaistos, et
l'illustre hros, roi des Sidnes, me l'offrit, quand il me reut
dans sa demeure,  mon retour; et, moi, je veux te l'offrir.

Ayant ainsi parl, le hros Atride lui mit la coupe ronde entre
les mains; et le robuste Mgapenths posa devant lui le splendide
kratre d'argent, et Hln, tenant le pplos  la main,
s'approcha et lui dit:

-- Et moi aussi, cher enfant, je te ferai ce prsent, ouvrage des
mains de Hln, afin que tu le donnes  la femme bien-aime que
tu pouseras. Jusque-l, qu'il reste auprs de ta chre mre. En
quittant notre demeure pour la terre de ta patrie, rjouis-toi de
mon souvenir.

Ayant ainsi parl, elle lui mit le pplos entre les mains, et il
le reut avec joie. Et le hros Peisistratros plaa les prsents
dans une corbeille, et il les admirait dans son me. Puis, le
blond Mnlaos les conduisit dans les demeures o ils s'assirent
sur des siges et sur des thrnes. Et une servante versa, d'une
belle aiguire d'or dans un bassin d'argent, de l'eau pour laver
leurs mains; et, devant eux, elle dressa la table polie. Et
l'irrprochable intendante, pleine de grce pour tous, couvrit la
table de pain et de mets nombreux; et le Bothoide coupait les
viandes et distribuait les parts, et le fils de l'illustre
Mnlaos versait le vin. Et tous tendirent les mains vers les
mets placs devant eux.

Aprs qu'ils eurent assouvi la faim et la soif, Tlmakhos et
l'illustre fils de Nestr, ayant mis les chevaux sous le joug,
montrent sur le beau char et sortirent du vestibule et du
portique sonore. Et le blond Mnlaos Atride allait avec eux,
portant  la main une coupe d'or pleine de vin doux, afin de faire
une libation avant le dpart. Et, se tenant devant les chevaux, il
parla ainsi:

-- Salut,  jeunes hommes! Portez mon salut au prince des peuples
Nestr, qui tait aussi doux qu'un pre pour moi, quand les fils
des Akhaiens combattaient devant Troi.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

--  divin, nous rpterons toutes tes paroles  Nestr. Plaise
aux dieux que, de retour dans Ithak et dans la demeure
d'Odysseus, je puisse dire avec quelle amiti tu m'as reu, toi
dont j'emporte les beaux et nombreux prsents.

Et tandis qu'il parlait ainsi, un aigle s'envola  sa droite,
portant dans ses serres une grande oie blanche domestique. Les
hommes et les femmes le poursuivaient avec des cris; et l'aigle,
s'approchant, passa  la droite des chevaux. Et tous, l'ayant vu,
se rjouirent dans leurs mes; et le Nestoride Peisistratos dit le
premier:

-- Dcide, divin Mnlaos, prince des peuples, si un dieu nous
envoie ce signe, ou  toi.

Il parla ainsi, et Mnlaos cher  Ars songeait comment il
rpondrait sagement; mais Hln au large pplos le devana et
dit:

-- coutez-moi, et je prophtiserai ainsi que les immortels me
l'inspirent, et je pense que ceci s'accomplira. De mme que
l'aigle, descendu de la montagne o est sa race et o sont ses
petits, a enlev l'oie dans les demeures, ainsi Odysseus, aprs
avoir beaucoup souffert et beaucoup err, reviendra dans sa maison
et se vengera. Peut-tre dj est-il dans sa demeure, apportant la
mort aux prtendants.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Puisse Zeus, le tonnant mari de Hr, le vouloir ainsi, et,
dsormais, je t'adresserai des prires comme  une desse.

Ayant ainsi parl, il fouetta les chevaux, et ceux-ci s'lancrent
rapidement par la ville et la plaine. Et, ce jour entier, ils
coururent tous deux sous le joug. Et Hlios tomba, et tous les
chemins devinrent sombres.

Et ils arrivrent  Phra, dans la demeure de Diokleus, fils
d'Orsilokhos que l'Alphios avait engendr. Et ils y dormirent la
nuit, car il leur offrit l'hospitalit. Mais quand s aux doigts
ross, ne au matin, apparut, ils attelrent leurs chevaux, et,
montant sur leur beau char, ils sortirent du vestibule et du
portique sonore. Et ils excitrent les chevaux du fouet, et ceux-
ci couraient avec ardeur. Et ils parvinrent bientt  la haute
ville de Pylos. Alors Tlmakhos dit au fils de Nestr:

-- Nestoride, comment accompliras-tu ce que tu m'as promis? Nous
nous glorifions d'tre htes  jamais,  cause de l'amiti de nos
pres, de notre ge qui est le mme, et de ce voyage qui nous
unira plus encore.  divin, ne me conduis pas plus loin que ma
nef, mais laisse-moi ici, de peur que le vieillard me retienne
malgr moi dans sa demeure, dsirant m'honorer; car il est
ncessaire que je parte trs promptement.

Il parla ainsi, et le Nestoride dlibra dans son esprit comment
il accomplirait convenablement sa promesse. Et, en dlibrant,
ceci lui sembla la meilleure rsolution. Il tourna les chevaux du
ct de la nef rapide et du rivage de la mer. Et il dposa les
prsents splendides sur la poupe de la nef, les vtements et l'or
que Mnlaos avait donns, et il dit  Tlmakhos ces paroles
ailes:

-- Maintenant, monte  la hte et presse tous tes compagnons,
avant que je rentre  la maison et que j'avertisse le vieillard.
Car je sais dans mon esprit et dans mon coeur quelle est sa grande
me. Il ne te renverrait pas, et, lui-mme, il viendrait ici te
chercher, ne voulant pas que tu partes les mains vides. Et,
certes, il sera trs irrit.

Ayant ainsi parl, il poussa les chevaux aux belles crinires vers
la ville des Pyliens, et il parvint rapidement  sa demeure.

Et aussitt Tlmakhos excita ses compagnons:

-- Compagnons, prparez les agrs de la nef noire, montons-y et
faisons notre route.

Il parla ainsi, et, ds qu'ils l'eurent entendu, ils montrent sur
la nef et s'assirent sur les bancs. Et, tandis qu'ils se
prparaient, il suppliait Athn  l'extrmit de la nef. Et voici
qu'un tranger survint, qui, ayant tu un homme, fuyait Argos; et
c'tait un divinateur de la race de Mlampous. Et celui-ci
habitait autrefois Pylos nourrice de brebis, et il tait riche
parmi les Pyliens, et il possdait de belles demeures; mais il
s'enfuit loin de sa patrie vers un autre peuple, par crainte du
magnanime Nleus, le plus illustre des vivants, qui lui avait
retenu de force ses nombreuses richesses pendant une anne, tandis
que lui-mme tait charg de liens et subissait de nouvelles
douleurs dans la demeure de Phylas; car il avait outrag Iphikls,
 cause de la fille de Nleus, pouss par la cruelle desse
rinnys. Mais il vita la mort, ayant chass les boeufs mugissants
de Phylak  Pylos et s'tant veng de l'outrage du divin Nleus;
et il conduisit vers son frre la jeune fille qu'il avait pouse,
et sa destine fut d'habiter parmi les Argiens qu'il commanda. L,
il s'unit  sa femme et btit une haute demeure.

Et il engendra deux fils robustes, Antiphats et Mantios.
Antiphats engendra le magnanime Oikleus, et Oikleus engendra
Amphiaraos, sauveur du peuple, que Zeus temptueux et Apollon
aimrent au-dessus de tous. Mais il ne parvint pas au seuil de la
vieillesse, et il prit  Thb, trahi par sa femme que des
prsents avaient sduite. Et deux fils naquirent de lui, Alkman
et Amphilokhos. Et Mantios engendra Polypheideus et Klitos. Mais
s au thrne d'or enleva Klitos  cause de sa beaut et le mit
parmi les immortels. Et, quand Amphiaraos fut mort, Apollon rendit
le magnanime Polypheideus le plus habile des divinateurs. Et
celui-ci, irrit contre son pre, se retira dans la Hyprsi, o
il habita, prophtisant pour tous les hommes. Et ce fut son fils
qui survint, et il se nommait Thoklymnos. Et, s'arrtant auprs
de Tlmakhos, qui priait et faisait des libations  l'extrmit
de la nef noire, il lui dit ces paroles ailes:

--  ami, puisque je te trouve faisant des libations en ce lieu,
je te supplie par ces libations, par le dieu invoqu, par ta
propre tte et par tes compagnons, dis-moi la vrit et ne me
cache rien. Qui es-tu? D'o viens-tu? O est ta ville? O sont tes
parents?

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Etranger, je te dirai la vrit. Ma famille est d'Ithak et mon
pre est Odysseus, s'il vit encore; mais dj sans doute il a pri
d'une mort lamentable. Je suis venu ici, avec mes compagnons et ma
nef noire, pour m'informer de mon pre depuis longtemps absent.

Et le divin Thoklymnos lui rpondit:

-- Moi, je fuis loin de ma patrie, ayant tu un homme. Ses frres
et ses compagnons nombreux habitent Argos nourrice de chevaux et
commandent aux Akhaiens. Je fuis leur vengeance et la kr noire,
puisque ma destine est d'errer parmi les hommes. Laisse-moi
monter sur ta nef, puisque je viens en suppliant, de peur qu'ils
me tuent, car je pense qu'ils me poursuivent.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Certes, je ne te chasserai point de ma nef gale. Suis-moi;
nous t'accueillerons avec amiti et de notre mieux.

Ayant ainsi parl, il prit la lance d'airain de Thoklymnos et il
la dposa sur le pont de la nef aux deux rangs d'avirons; et il y
monta lui-mme, et il s'assit sur la poupe, et il y fit asseoir
Thoklymnos auprs de lui. Et ses compagnons dtachrent le
cble, et il leur ordonna d'appareiller, et ils se htrent
d'obir. Ils dressrent le mt de sapin sur le pont creux et ils
le soutinrent avec des cordes, et ils dployrent les blanches
voiles tenues ouvertes  l'aide de courroies. Athn aux yeux
clairs leur envoya un vent propice qui soufflait avec force, et la
nef courait rapidement sur l'eau sale de la mer. Hlios tomba et
tous les chemins devinrent sombres. Et la nef, pousse par un vent
propice de Zeus, dpassa Phras et la divine lis o commandent
les piens. Puis Tlmakhos s'engagea entre les les rocheuses,
se demandant s'il viterait la mort ou s'il serait fait captif.

Mais Odysseus et le divin porcher et les autres ptres prenaient
de nouveau leur repas dans l'table; et quand ils eurent assouvi
la faim et la soif, alors Odysseus dit au porcher, afin de voir
s'il l'aimait dans son coeur, s'il voudrait le retenir dans
l'table ou s'il l'engagerait  se rendre  la ville:

-- coutez-moi, Eumaios, et vous, ses compagnons. Je dsire aller
au matin  la ville, afin d'y mendier et de ne plus vous tre 
charge. Donnez-moi donc un bon conseil et un conducteur qui me
mne. J'irai, errant  et l, par ncessit, afin qu'on m'accorde
 boire et  manger. Et j'entrerai dans la demeure du divin
Odysseus, pour en donner des nouvelles  la sage Pnlopia. Et je
me mlerai aux prtendants insolents, afin qu'ils me donnent 
manger, car ils ont des mets en abondance. Je ferai mme aussitt
au milieu d'eux tout ce qu'ils m'ordonneront. Car je te le dis,
coute-moi et retiens mes paroles dans ton esprit: par la faveur
du messager Hermias qui honore tous les travaux des hommes, aucun
ne pourrait lutter avec moi d'adresse pour allumer du feu, fendre
le bois sec et l'amasser afin qu'il brle bien, prparer le repas,
verser le vin et s'acquitter de tous les soins que les pauvres
rendent aux riches.

Et le porcher Eumaios, trs irrit, lui rpondit:

-- Hlas! mon hte, quel dessein a conu ton esprit? Certes, si tu
dsires te mler  la foule des prtendants, c'est que tu veux
prir. Leur insolence et leur violence sont montes jusqu'
l'Ouranos de fer. Leurs serviteurs ne te ressemblent pas; ce sont
des jeunes hommes vtus de beaux manteaux et de belles tuniques,
beaux de tte et de visage, qui chargent les tables polies de
pain, de viandes et de vins. Reste ici; aucun ne se plaint de ta
prsence, ni moi, ni mes compagnons. Ds que le cher fils
d'Odysseus sera revenu, il te donnera une tunique et un manteau,
et il te fera reconduire l o ton me t'ordonne d'aller.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Plaise aux dieux, Eumaios, que tu sois aussi cher au pre Zeus
qu' moi, puisque tu as mis fin  mes courses errantes et  mes
peines; car il n'est rien de pire pour les hommes que d'errer
ainsi, et celui d'entre eux qui vagabonde subit l'inquitude et la
douleur et les angoisses d'un ventre affam. Maintenant, puisque
tu me retiens et que tu m'ordonnes d'attendre Tlmakhos, parle-
moi de la mre du divin Odysseus, et de son pre qu'il a laiss en
partant sur le seuil de la vieillesse. Vivent-ils encore sous la
splendeur de Hlios, ou sont-ils morts et dans les demeures
d'Aids?

Et le chef des porchers lui rpondit:

-- Mon hte, je te dirai la vrit. Laerts vit encore, mais il
supplie toujours Zeus, dans ses demeures, d'enlever son me de son
corps, car il gmit trs amrement sur son fils qui est absent, et
sur sa femme qu'il avait pouse vierge; et la mort de celle-ci
l'accable surtout de tristesse et lui fait sentir l'horreur de la
vieillesse. Elle est morte d'une mort lamentable par le regret de
son illustre fils. Ainsi, bientt, mourra ici quiconque m'a aim.
Aussi longtemps qu'elle a vcu, malgr sa douleur, elle aimait 
me questionner et  m'interroger; car elle m'avait lev elle-
mme, avec son illustre fille Klymn au large pplos, qu'elle
avait enfante la dernire. Elle m'leva avec sa fille et elle
m'honora non moins que celle-ci. Mais, quand nous fmes arrivs
tous deux  la pubert, Klymn fut marie  un Samien qui donna
de nombreux prsents  ses parents. Et alors Antiklia me donna un
manteau, une tunique, de belles sandales, et elle m'envoya aux
champs, et elle m'aima plus encore dans son coeur. Et, maintenant,
je suis priv de tous ces biens; mais les dieux ont fcond mon
travail, et, par eux, j'ai mang et bu, et j'ai donn aux
suppliants vnrables. Cependant, il m'est amer de ne plus
entendre les paroles de ma matresse; mais le malheur et des
hommes insolents sont entrs dans sa demeure, et les serviteurs
sont privs de parler ouvertement  leur matresse, de
l'interroger, de manger et de boire avec elle et de rapporter aux
champs les prsents qui rjouissent l'me des serviteurs.

Et le patient Odysseus lui rpondit:

-- O dieux! ainsi, porcher Eumaios, tu as t enlev tout jeune 
ta patrie et  tes parents. Raconte-moi tout, et dis la vrit. La
ville aux larges rues a-t-elle t dtruite o habitaient ton pre
et ta mre vnrable, ou des hommes ennemis t'ont-ils saisi,
tandis que tu tais auprs de tes brebis ou de tes boeufs,
transport dans leur nef et vendu dans les demeures d'un homme qui
donna de toi un bon prix?

Et le chef des porchers lui rpondit:

-- Etranger, puisque tu m'interroges sur ces choses, coute en
silence et rjouis-toi de boire ce vin en repos. Les nuits sont
longues et laissent le temps de dormir et le temps d'tre charm
par les rcits. Il ne faut pas que tu dormes avant l'heure, car
beaucoup de sommeil fait du mal. Si le coeur et l'me d'un d'entre
ceux-ci lui ordonnent de dormir, qu'il sorte; et, au lever d's,
aprs avoir mang, il conduira les porcs du matre. Pour nous,
mangeant et buvant dans l'table, nous nous charmerons par le
souvenir de nos douleurs; car l'homme qui a beaucoup souffert et
beaucoup err est charm par le souvenir de ses douleurs. Je vais
donc te rpondre, puisque tu m'interroges.

Il y a une le qu'on nomme Syr, au-dessous d'Ortygi, du ct o
Hlios tourne. Elle est moins grande, mais elle est agrable et
produit beaucoup de boeufs, de brebis, de vin et de froment; et
jamais la famine n'afflige son peuple, ni aucune maladie ne frappe
les mortels misrables hommes. Quand les gnrations ont vieilli
dans leur ville, Apolln  l'arc d'argent et Artmis surviennent
et les tuent de leurs flches illustres. Il y a deux villes qui se
sont partag tout le pays, et mon pre Ktsios Ormnide, semblable
aux immortels, commandait  toutes deux, quand survinrent des
Phoinikes illustres par leurs nefs, habiles et russ, amenant sur
leur nef noire mille choses frivoles. Il y avait dans la demeure
de mon pre une femme de Phoiniki, grande, belle et habile aux
beaux ouvrages des mains. Et les Phoinikes russ la sduisirent.
Tandis qu'elle allait laver, un d'eux, dans la nef creuse, s'unit
 elle par l'amour qui trouble l'esprit des femmes luxurieuses,
mme de celles qui sont sages. Et il lui demanda ensuite qui elle
tait et, d'o elle venait; et, aussitt, elle lui parla de la
haute demeure de son pre:

-- Je me glorifie d'tre de Sidn riche en airain, et je suis la
fille du riche Arybas. Des pirates Taphiens m'ont enleve dans les
champs, transporte ici dans les demeures de Ktsios qui leur a
donn de moi un bon prix.

Et l'homme lui rpondit:

-- Certes, si tu voulais revenir avec nous vers tes demeures, tu
reverrais la haute maison de ton pre et de ta mre, et eux-mmes,
car ils vivent encore et sont riches.

Et la femme lui rpondit:

-- Que cela soit, si les marins veulent me jurer par serment
qu'ils me reconduiront saine et sauve.

Elle parla ainsi, et tous le lui jurrent, et, aprs qu'ils eurent
jur et prononc toutes les paroles du serment, la femme leur dit
encore:

-- Maintenant, qu'aucun de vous, me rencontrant, soit dans la rue,
soit  la fontaine, ne me parle, de peur qu'on le dise au
vieillard; car, me souponnant, il me chargerait de liens et
mditerait votre mort. Mais gardez mes paroles dans votre esprit,
et htez-vous d'acheter des vivres. Et quand la nef sera charge
de provisions, qu'un messager vienne promptement m'avertir dans la
demeure. Je vous apporterai tout l'or qui me tombera sous les
mains, et mme je vous ferai, selon mon dsir, un autre prsent.
J'lve, en effet, dans les demeures, le fils de Ktsios, un
enfant remuant et courant dehors. Je le conduirai dans la nef, et
vous en aurez un grand prix en le vendant  des trangers.

Ayant ainsi parl, elle rentra dans nos belles demeures. Et les
Phoinikes restrent toute une anne auprs de nous, rassemblant de
nombreuses richesses dans leur nef creuse. Et quand celle-ci fut
pleine, ils envoyrent  la femme un messager pour lui annoncer
qu'ils allaient partir. Et ce messager plein de ruses vint  la
demeure de mon pre avec un collier d'or orn d'maux. Et ma mre
vnrable et toutes les servantes se passaient ce collier de mains
en mains et l'admiraient, et elles lui offrirent un prix; mais il
ne rpondit rien; et, ayant fait un signe  la femme, il retourna
vers la nef. Alors, la femme, me prenant par la main, sortit de la
demeure. Et elle trouva dans le vestibule des coupes d'or sur les
tables des convives auxquels mon pre avait offert un repas. Et
ceux-ci s'taient rendus  l'agora du peuple. Elle saisit aussitt
trois coupes qu'elle cacha dans son sein, et elle sortit, et je la
suivis sans songer  rien. Hlios tomba, et tous les chemins
devinrent sombres; et nous arrivmes promptement au port o tait
la nef rapide des Phoinikes qui, nous ayant mis dans la nef, y
montrent et sillonnrent les chemins humides; et Zeus leur envoya
un vent propice. Et nous navigumes pendant six jours et six
nuits; mais quand le Kronin Zeus amena le septime jour, Artmis,
qui se rjouit de ses flches, tua la femme, qui tomba avec bruit
dans la sentine comme une poule de mer et les marins la jetrent
pour tre mange par les poissons et par les phoques, et je restai
seul, gmissant dans mon coeur. Et le vent et le flot poussrent
les Phoinikes jusqu' Ithak, o Laerts m'acheta de ses propres
richesses. Et c'est ainsi que j'ai vu de mes yeux cette terre.

Et le divin Odysseus lui rpondit:

-- Eumaios, certes, tu as profondment mu mon coeur en me
racontant toutes les douleurs que tu as dj subies: mais Zeus a
ml pour toi le bien au mal, puisque tu es entr, aprs avoir
beaucoup souffert, dans la demeure d'un homme excellent qui t'a
donn abondamment  boire et  manger, et chez qui ta vie est
paisible; mais moi, je ne suis arriv ici qu'aprs avoir err 
travers de nombreuses villes des hommes!

Et ils se parlaient ainsi. Puis ils s'endormirent, mais peu de
temps; et, aussitt, s au beau thrne parut.

Pendant ce temps les compagnons de Tlmakhos, ayant abord,
plirent les voiles et abattirent le mt et conduisirent la nef
dans le port,  force d'avirons. Puis, ils jetrent les ancres et
lirent les cbles. Puis, tant sortis de la nef, ils prparrent
leur repas sur le rivage de la mer et mlrent le vin rouge. Et
quand ils eurent assouvi la faim et la soif, le prudent Tlmakhos
leur dit:

-- Conduisez la nef noire  la ville; moi, j'irai vers mes champs
et mes bergers. Ce soir, je m'en reviendrai aprs avoir vu les
travaux des champs; et demain, au matin, je vous offrirai, pour ce
voyage, un bon repas de viandes et de vin doux.

Et, alors, le divin Thoklymnos lui dit:

-- Et moi, cher enfant, o irai-je? Quel est celui des hommes qui
commandent dans l'pre Ithak dont je dois gagner la demeure?
Dois-je me rendre auprs de ta mre, dans ta propre maison?

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Je ne te dirais point de te rendre  une autre demeure que la
mienne, et les dons hospitaliers ne t'y manqueraient pas; mais ce
serait le pire pour toi. Je serais absent, et ma mre ne te
verrait point, car elle tisse la toile, loin des prtendants, dans
la chambre suprieure; mais je t'indiquerai un autre homme vers
qui tu iras, Eurymakhos, illustre fils du prudent Polybos, que les
Ithaksiens regardent comme un dieu. C'est de beaucoup l'homme le
plus illustre, et il dsire ardemment pouser ma mre et possder
les honneurs d'Odysseus. Mais l'olympien Zeus qui habite l'aithr
sait s'ils ne verront pas tous leur dernier jour avant leurs
noces.

Il parlait ainsi quand un pervier, rapide messager d'Apolln,
vola  sa droite, tenant entre ses serres une colombe dont il
rpandait les plumes entre la nef et Tlmakhos. Alors
Thoklymnos, entranant celui-ci loin de ses compagnons, le prit
par la main et lui dit:

-- Tlmakhos, cet oiseau ne vole point  ta droite sans qu'un
dieu l'ait voulu. Je reconnais, l'ayant regard, que c'est un
signe augural. Il n'y a point de race plus royale que la vtre
dans Ithak, et vous y serez toujours puissants.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit aussitt:

-- Plaise aux dieux, tranger, que ta parole s'accomplisse! Je
t'aimerai, et je te ferai de nombreux prsents, et nul ne pourra
se dire plus heureux que toi.

Il parla ainsi, et il dit  son fidle compagnon Peiraios:

-- Peiraios Klytide, tu m'es le plus cher des compagnons qui m'ont
suivi  Pylos. Conduis maintenant cet tranger dans ta demeure;
aie soin de lui et honore-le jusqu' ce que je revienne.

Et Peiraios illustre par sa lance lui rpondit:

-- Tlmakhos, quand mme tu devrais rester longtemps ici, j'aurai
soin de cet tranger, et rien ne lui manquera de ce qui est d 
un hte.

Ayant ainsi parl, il entra dans la nef, et il ordonna  ses
compagnons d'y monter et de dtacher les cbles. Et Tlmakhos,
ayant li de belles sandales  ses pieds, prit sur le pont de la
nef une lance solide et brillante  pointe d'airain. Et, tandis
que ses compagnons dtachaient les cbles et naviguaient vers la
ville, comme l'avait ordonn Tlmakhos, le cher fils du divin
Odysseus, les pieds du jeune homme le portaient rapidement vers
l'table o taient enferms ses nombreux porcs auprs desquels
dormait le porcher fidle et attach  ses matres.


16.

Au lever d's, Odysseus et le divin porcher prparrent le repas,
et ils allumrent le feu, et ils envoyrent les ptres avec les
troupeaux de porcs. Alors les chiens aboyeurs n'aboyrent pas 
l'approche de Tlmakhos, mais ils remuaient la queue. Et le divin
Odysseus, les ayant vus remuer la queue et ayant entendu un bruit
de pas, dit  Eumaios ces paroles ailes:

-- Eumaios, certes, un de tes compagnons approche, ou un homme
bien connu, car les chiens n'aboient point, et ils remuent la
queue, et j'entends un bruit de pas.

Il avait  peine ainsi parl, quand son cher fils s'arrta sous le
portique. Et le porcher stupfait s'lana, et le vase dans lequel
il mlait le vin rouge tomba de ses mains; et il courut au-devant
du matre, et il baisa sa tte, ses beaux yeux et ses mains, et il
versait des larmes, comme un pre plein de tendresse qui revient
d'une terre lointaine, dans la dixime anne, et qui embrasse son
fils unique, engendr dans sa vieillesse, et pour qui il a
souffert bien des maux. Ainsi le porcher couvrait de baisers le
divin Tlmakhos; et il l'embrassait comme s'il et chapp  la
mort, et il lui dit, en pleurant, ces paroles ailes:

-- Tu es donc revenu, Tlmakhos, douce lumire. Je pensais que je
ne te reverrais plus, depuis ton dpart pour Pylos. Hte-toi
d'entrer, cher enfant, afin que je me dlecte  te regarder, toi
qui reviens de loin. Car tu ne viens pas souvent dans tes champs
et vers tes ptres; mais tu restes loin d'eux, et il te plat de
surveiller la multitude funeste des prtendants.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Qu'il en soit comme tu le dsires, pre. C'est pour toi que je
suis venu, afin de te voir de mes yeux et de t'entendre, et pour
que tu me dises si ma mre est reste dans nos demeures, ou si
quelqu'un l'a pouse. Certes, peut-tre le lit d'Odysseus, tant
abandonn, reste-t-il en proie aux araignes immondes.

Et le chef des porchers lui rpondit:

-- Ta mre est reste, avec un coeur patient, dans tes demeures;
elle pleure nuit et jour, accable de chagrins.

Ayant ainsi parl, il prit sa lance d'airain. Et Tlmakhos entra
et passa le seuil de pierre. Et son pre Odysseus voulut lui cder
sa place; mais Tlmakhos le retint et lui dit:

-- Assieds-toi,  tranger. Je trouverai un autre sige dans cette
table, et voici un homme qui me le prparera.

Il parla ainsi, et Odysseus se rassit, et le porcher amassa des
branches vertes et mit une peau par-dessus, et le cher fils
d'Odysseus s'y assit. Puis le porcher plaa devant eux des
plateaux de chairs rties que ceux qui avaient mang la veille
avaient laisses. Et il entassa  la hte du pain dans des
corbeilles, et il mla le vin rouge dans un vase grossier, et il
s'assit en face du divin Odysseus. Puis, ils tendirent les mains
vers la nourriture place devant eux. Et, aprs qu'ils eurent
assouvi la faim et la soif, Tlmakhos dit au divin porcher:

-- Dis-moi, pre, d'o vient cet tranger? Comment des marins
l'ont-ils amen  Ithak? Qui se glorifie-t-il d'tre? Car je ne
pense pas qu'il soit venu ici  pied.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Certes, mon enfant, je te dirai la vrit. Il se glorifie
d'tre n dans la grande Krt. Il dit qu'en errant il a parcouru
de nombreuses villes des hommes, et, sans doute, un dieu lui a
fait cette destine. Maintenant, s'tant chapp d'une nef de
marins Thesprtes, il est venu dans mon table, et je te le
confie. Fais de lui ce que tu veux. Il dit qu'il est ton
suppliant.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Eumaios, certes, tu as prononc une parole douloureuse. Comment
le recevrais-je dans ma demeure? Je suis jeune et je ne pourrais
rprimer par la force de mes mains un homme qui l'outragerait le
premier. L'esprit de ma mre hsite, et elle ne sait si,
respectant le lit de son mari et la voix du peuple, elle restera
dans sa demeure pour en prendre soin, ou si elle suivra le plus
illustre d'entre les Akhaiens qui l'pousera et lui fera de
nombreux prsents. Mais, certes, puisque cet tranger est venu
dans ta demeure, je lui donnerai de beaux vtements, un manteau et
une tunique, une pe  double tranchant et des sandales, et je le
renverrai o son coeur dsire aller. Si tu y consens, garde-le
dans ton table. J'enverrai ici des vtements et du pain, afin
qu'il mange et qu'il ne soit point  charge  toi et  tes
compagnons. Mais je ne le laisserai point approcher des
prtendants, car ils ont une grande insolence, de peur qu'ils
l'outragent, ce qui me serait une amre douleur. Que pourrait
faire l'homme le plus vigoureux contre un si grand nombre? Ils
seront toujours les plus forts.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

--  ami, certes, puisqu'il m'est permis de rpondre, mon coeur
est dchir de t'entendre dire que les prtendants, malgr toi, et
tel que te voil, commettent de telles iniquits dans tes
demeures. Dis-moi si tu leur cdes volontairement, ou si les
peuples, obissant aux dieux, te hassent? Accuses-tu tes frres?
Car c'est sur leur appui qu'il faut compter, quand une dissension
publique s'lve. Plt aux dieux que je fusse jeune comme toi,
tant plein de courage, ou que je fusse le fils irrprochable
d'Odysseus, ou lui-mme, et qu'il revnt, car tout espoir n'en est
point perdu! Je voudrais qu'un ennemi me coupt la tte, si je ne
partais aussitt pour la demeure du Laertiade Odysseus, pour tre
leur ruine  tous! Et si, tant seul, leur multitude me domptait,
j'aimerais mieux tre tu dans mes demeures que de voir ces choses
honteuses: mes htes maltraits, mes servantes misrablement
violes dans mes belles demeures, mon vin puis, mes vivres
dvors effrontment, et cela pour un dessein inutile qui ne
s'accomplira point!

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- tranger, je te dirai la vrit. Le peuple n'est point irrit
contre moi, et je n'accuse point de frres sur l'appui desquels il
faut compter, quand une dissension publique s'lve. Le Kronin
n'a donn qu'un seul fils  chaque gnration de toute notre race.
Arkeisios n'a engendr que le seul Laerts, et Laerts n'a
engendr que le seul Odysseus, et Odysseus n'a engendr que moi
dans ses demeures o il m'a laiss et o il n'a point t caress
par moi. Et, maintenant, de nombreux ennemis sont dans ma demeure.
Ceux qui dominent dans les les,  Doulikhios,  Sam,  Zakynthos
couverte de bois, et ceux qui dominent dans l'pre Ithak, tous
recherchent ma mre et ruinent ma maison. Et ma mre ne refuse ni
n'accepte ces noces odieuses; et tous mangent mes biens, ruinent
ma maison, et bientt ils me tueront moi-mme. Mais, certes, ces
choses sont sur les genoux des dieux. Va, pre Eumaios, et dis 
la prudente Pnlopia que je suis sauv et revenu de Pylos. Je
resterai ici. Reviens, n'ayant parl qu' elle seule; et qu'aucun
des autres Akhaiens ne t'entende, car tous mditent ma perte.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- J'entends et je comprends ce que tu m'ordonnes de faire. Mais
dis-moi la vrit, et si, dans ce mme voyage, je porterai cette
nouvelle  Laerts qui est malheureux. Auparavant, bien que
gmissant sur Odysseus, il surveillait les travaux, et, quand son
me le lui ordonnait, il buvait et mangeait avec ses serviteurs
dans sa maison; mais depuis que tu es parti sur une nef pour
Pylos, on dit qu'il ne boit ni ne mange et qu'il ne surveille plus
les travaux, mais qu'il reste soupirant et gmissant, et que son
corps se dessche autour de ses os.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Cela est trs triste; mais cependant ne va pas  lui malgr sa
douleur. Si les destines pouvaient tre choisies par les hommes,
nous nous choisirions le jour du retour de mon pre. Reviens donc
aprs avoir parl  ma mre, et ne t'loigne pas vers Laerts et
vers ses champs; mais dis  ma mre d'envoyer promptement, et en
secret, l'intendante annoncer mon retour au vieillard.

Il parla ainsi, excitant le porcher qui attacha ses sandales  ses
pieds et partit pour la ville. Mais le porcher Eumaios ne cacha
point son dpart  Athn, et celle-ci apparut, semblable  une
femme belle, grande et habile aux beaux ouvrages. Et elle s'arrta
sur le seuil de l'table, tant visible seulement  Odysseus; et
Tlmakhos ne la vit pas, car les dieux ne se manifestent point 
tous les hommes. Et Odysseus et les chiens la virent, et les
chiens n'aboyrent point, mais ils s'enfuirent en gmissant au
fond de l'table. Alors Athn fit un signe avec ses sourcils, et
le divin Odysseus le comprit, et, sortant, il se rendit au-del du
grand mur de l'table; et il s'arrta devant Athn, qui lui dit:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, parle maintenant  ton fils
et ne lui cache rien, afin de prparer le carnage et la mort des
prtendants et d'aller  la ville. Je ne serai pas longtemps loin
de vous et j'ai hte de combattre.

Athn parla ainsi, et elle le frappa de sa baguette d'or. Et elle
le couvrit des beaux vtements qu'il portait auparavant, et elle
le grandit et le rajeunit; et ses joues devinrent plus brillantes,
et sa barbe devint noire. Et Athn, ayant fait cela, disparut.

Alors Odysseus rentra dans l'table, et son cher fils resta
stupfait devant lui; et il dtourna les yeux, craignant que ce
ft un dieu, et il lui dit ces paroles ailes:

-- tranger, tu m'apparais tout autre que tu tais auparavant; tu
as d'autres vtements et ton corps n'est plus le mme. Si tu es un
des dieux qui habitent le large Ouranos, apaise-toi. Nous
t'offrirons de riches sacrifices et nous te ferons des prsents
d'or. pargne-nous.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Je ne suis point un des dieux. Pourquoi me compares-tu aux
dieux? Je suis ton pre, pour qui tu soupires et pour qui tu as
subi de nombreuses douleurs et les outrages des hommes.

Ayant ainsi parl, il embrassa son fils, et ses larmes coulrent
de ses joues sur la terre, car il les avait retenues jusque-l.
Mais Tlmakhos, ne pouvant croire que ce ft son pre, lui dit de
nouveau:

-- Tu n'es pas mon pre Odysseus, mais un dieu qui me trompe, afin
que je soupire et que je gmisse davantage. Jamais un homme mortel
ne pourrait, dans son esprit, accomplir de telles choses, si un
dieu, survenant, ne le faisait, aisment, et comme il le veut,
paratre jeune ou vieux. Certes, tu tais vieux, il y a peu de
temps, et vtu misrablement, et voici que tu es semblable aux
dieux qui habitent le large Ouranos.

Et le sage Odysseus lui rpondit:

-- Tlmakhos, il n'est pas bien  toi, devant ton cher pre,
d'tre tellement surpris et de rester stupfait. Jamais plus un
autre Odysseus ne reviendra ici. C'est moi qui suis Odysseus et
qui ai souffert des maux innombrables, et qui reviens, aprs vingt
annes, dans la terre de la patrie. C'est la dvastatrice Athn
qui a fait ce prodige. Elle me fait apparatre tel qu'il lui
plat, car elle le peut. Tantt elle me rend semblable  un
mendiant, tantt  un homme jeune ayant de beaux vtements sur son
corps; car il est facile aux dieux qui habitent le large Ouranos
de glorifier un homme mortel ou de le rendre misrable.

Ayant ainsi parl, il s'assit. Alors Tlmakhos embrassa son brave
pre en versant des larmes. Et le dsir de pleurer les saisit tous
les deux, et ils pleuraient abondamment, comme les aigles aux cris
stridents, ou les vautours aux serres recourbes, quand les ptres
leur ont enlev leurs petits avant qu'ils pussent voler. Ainsi,
sous leurs sourcils, ils versaient des larmes. Et, avant qu'ils
eussent cess de pleurer, la lumire de Hlios ft tombe, si
Tlmakhos n'et dit aussitt  son pre:

-- Pre, quels marins t'ont conduit sur leur nef dans Ithak?
Quels sont-ils? Car je ne pense pas que tu sois venu ici  pied.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Mon enfant, je te dirai la vrit. Les illustres marins
Phaiakiens m'ont amen, car ils ont coutume de reconduire tous les
hommes qui viennent chez eux. M'ayant amen,  travers la mer,
dormant sur leur nef rapide, ils m'ont dpos sur la terre
d'Ithak; et ils m'ont donn en abondance des prsents splendides,
de l'airain, de l'or et de beaux vtements. Par le conseil des
dieux toutes ces choses sont dposes dans une caverne; et je suis
venu ici, averti par Athn, afin que nous dlibrions sur le
carnage de nos ennemis. Dis-moi donc le nombre des prtendants,
pour que je sache combien d'hommes braves ils sont; et je verrai,
dans mon coeur irrprochable, si nous devons les combattre seuls,
ou si nous chercherons un autre appui.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

--  pre, certes, j'ai appris ta grande gloire, et je sais que tu
es trs brave et plein de sagesse; mais tu as dit une grande
parole, et la stupeur me saisit, car deux hommes seuls ne peuvent
lutter contre tant de robustes guerriers. Les prtendants ne sont
pas seulement dix, ou deux fois dix, mais ils sont beaucoup plus,
et je vais te dire leur nombre, afin que tu le saches. Il y a
d'abord cinquante-deux jeunes hommes choisis de Doulikhios, suivis
de six serviteurs; puis vingt-quatre de Sam; puis vingt jeunes
Akhaiens de Zakynthos; puis les douze plus braves, qui sont
d'Ithak. Avec ceux-ci se trouvent Mdn, hraut et aoide divin,
et deux serviteurs habiles  prparer les repas. Si nous les
attaquons tous ainsi runis, vois si tu ne souffriras point
amrement et terriblement de leur violence. Mais tu peux appeler 
notre aide un alli qui nous secoure d'un coeur empress.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Je te le dis. coute-moi avec attention. Vois si Athn et son
pre Zeus suffiront, et si je dois appeler un autre alli 
l'aide.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Ceux que tu nommes sont les meilleurs allis. Ils sont assis
dans les hautes nues, et ils commandent aux hommes et aux dieux
immortels.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Ils ne seront pas longtemps loigns, dans la rude mle, quand
la force d'Ars dcidera entre nous et les prtendants dans nos
demeures. Mais toi, ds le lever d's, retourne  la maison et
parle aux prtendants insolents. Le porcher me conduira ensuite 
la ville, semblable  un vieux mendiant. S'ils m'outragent dans
nos demeures, que ton cher coeur supporte avec patience mes
souffrances. Mme s'ils me tranaient par les pieds hors de la
maison, mme s'ils me frappaient de leurs armes, regarde tout
patiemment. Par des paroles flatteuses, demande-leur seulement de
cesser leurs outrages. Mais ils ne t'couteront point, car leur
jour fatal est proche. Quand Athn aux nombreux conseils aura
averti mon esprit, je te ferai signe de la tte, et tu me
comprendras. Transporte alors dans le rduit de la chambre haute
toutes les armes d'Ars qui sont dans la grande salle. Et si les
prtendants t'interrogent sur cela, dis-leur en paroles
flatteuses: Je les ai mises  l'abri de la fume, car elles ne
sont plus telles qu'elles taient autrefois, quand Odysseus les
laissa  son dpart pour Troi; mais elles sont souilles par la
grande vapeur du feu. Puis, le Kronin m'a inspir une autre
pense meilleure, et je crains qu'excits par le vin, et une
querelle s'levant parmi vous, vous vous blessiez les uns les
autres et vous souilliez le repas et vos noces futures, car le fer
attire l'homme. Tu laisseras pour nous seuls deux pes, deux
lances, deux boucliers, que nous puissions saisir quand nous nous
jetterons sur eux. Puis, Pallas Athn et le trs sage Zeus leur
troubleront l'esprit. Maintenant, je te dirai autre chose. Retiens
ceci dans ton esprit. Si tu es de mon sang, que nul ne sache
qu'Odysseus est revenu, ni Laerts, ni le porcher, ni aucun des
serviteurs, ni Pnlopia elle-mme. Que seuls, toi, et moi, nous
connaissions l'esprit des servantes et des serviteurs, afin de
savoir quel est celui qui nous honore et qui nous respecte dans
son coeur, et celui qui n'a point souci de nous et qui te mprise.

Et son illustre fils lui rpondit:

--  pre, certes, je pense que tu connatras bientt mon courage,
car je ne suis ni paresseux ni mou; mais je pense aussi que ceci
n'est pas ais pour nous deux, et je te demande d'y songer. Tu
serais longtemps  prouver chaque serviteur en parcourant les
champs, tandis que les prtendants, tranquilles dans tes demeures,
dvorent effrontment tes richesses et n'en pargnent rien. Mais
tche de reconnatre les servantes qui t'outragent et celles qui
sont fidles. Cependant, il ne faut pas prouver les serviteurs
dans les demeures. Fais-le plus tard, si tu as vraiment quelque
signe de Zeus temptueux.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, la nef bien construite qui
avait port Tlmakhos et tous ses compagnons  Pylos tait
arrive  Ithak et entra dans le port profond. L, ils tranrent
la nef noire  terre. Puis, les magnanimes serviteurs enlevrent
tous les agrs et portrent aussitt les splendides prsents dans
les demeures de Klytios. Puis, ils envoyrent un messager  la
demeure d'Odysseus, afin d'annoncer  la prudente Pnlopia que
Tlmakhos tait all aux champs, aprs avoir ordonn de conduire
la nef  la ville, et pour que l'illustre reine, rassure, ne
verst plus de larmes. Et leur messager et le divin porcher se
rencontrrent, chargs du mme message pour la noble femme. Mais
quand ils furent arrivs  la demeure du divin roi, le hraut dit,
au milieu des servantes:

-- Ton cher fils,  reine, est arriv.

Et le porcher, s'approchant de Pnlopia, lui rpta tout ce que
son cher fils avait ordonn de lui dire. Et, aprs avoir accompli
son message, il se hta de rejoindre ses porcs, et il quitta les
cours et la demeure.

Et les prtendants, attrists et soucieux dans l'me, sortirent de
la demeure et s'assirent auprs du grand mur de la cour, devant
les portes. Et, le premier, Eurymakhos, fils de Polybos, leur dit:

--  amis, certes, une audacieuse entreprise a t accomplie, ce
voyage de Tlmakhos, que nous disions qu'il n'accomplirait pas.
Tranons donc  la mer une solide nef noire et runissons trs
promptement des rameurs qui avertiront nos compagnons de revenir 
la hte.

Il n'avait pas achev de parler, quand Amphinomos, tourn vers la
mer, vit une nef entrer dans le port profond. Et les marins, ayant
serr les voiles, ne se servaient que des avirons. Alors, il se
mit  rire, et il dit aux prtendants:

-- N'envoyons aucun message. Les voici entrs. Ou quelque dieu les
aura avertis, ou ils ont vu revenir l'autre nef et n'ont pu
l'atteindre.

Il parla ainsi, et tous, se levant, coururent au rivage de la mer.
Et aussitt les marins tranrent la nef noire  terre, et les
magnanimes serviteurs enlevrent tous les agrs. Puis ils se
rendirent tous  l'agora; et ils ne laissrent s'asseoir ni les
jeunes, ni les vieux. Et Antinoos, fils d'Eupeiths, leur dit:

--  amis, les dieux ont prserv cet homme de tout mal. Tous les
jours, de nombreuses sentinelles taient assises sur les hauts
rochers battus des vents. Mme  la chute de Hlios, jamais nous
n'avons dormi  terre; mais, naviguant sur la nef rapide, nous
attendions la divine s, piant Tlmakhos afin de le tuer au
passage. Mais quelque Dieu l'a reconduit dans sa demeure.
Dlibrons donc ici sur sa mort. Il ne faut pas que Tlmakhos
nous chappe, car je ne pense pas que, lui vivant, nous
accomplissions notre dessein. Il est, en effet, plein de sagesse
et d'intelligence, et, dj, les peuples ne nous sont pas
favorables. Htons-nous avant qu'il runisse les Akhaiens 
l'agora, car je ne pense pas qu'il tarde  le faire. Il excitera
leur colre, et il dira, se levant au milieu de tous, que nous
avons mdit de le tuer, mais que nous ne l'avons point rencontr.
Et, l'ayant entendu, ils n'approuveront point ce mauvais dessein.
Craignons qu'ils mditent notre malheur, qu'ils nous chassent dans
nos demeures, et que nous soyons contraints de fuir chez des
peuples trangers. Prvenons Tlmakhos en le tuant loin de la
ville, dans les champs, ou dans le chemin. Nous prendrons sa vie
et ses richesses que nous partagerons galement entre nous, et
nous donnerons cette demeure  sa mre, quel que soit celui qui
l'pousera. Si mes paroles ne vous plaisent pas, si vous voulez
qu'il vive et conserve ses biens paternels, ne consumons pas,
assembls ici, ses chres richesses; mais que chacun de nous,
retir dans sa demeure, recherche Pnlopia  l'aide de prsents,
et celui-l l'pousera qui lui fera le plus de prsents et qui
l'obtiendra par le sort.

Il parla ainsi, et tous restrent muets. Et, alors, Amphinomos,
l'illustre fils du roi Nisos Artiade, leur parla. C'tait le chef
des prtendants venus de Doulikhios herbue et fertile en bl, et
il plaisait plus que les autres  Pnlopia par ses paroles et
ses penses. Et il leur parla avec prudence, et il leur dit:

--  amis, je ne veux point tuer Tlmakhos. Il est terrible de
tuer la race des rois. Mais interrogeons d'abord les desseins des
dieux. Si les lois du grand Zeus nous approuvent, je tuerai moi-
mme Tlmakhos et j'exciterai les autres  m'imiter; mais si les
dieux nous en dtournent, je vous engagerai  ne rien
entreprendre.

Amphinomos parla ainsi, et ce qu'il avait dit leur plut. Et,
aussitt, ils se levrent et entrrent dans la demeure d'Odysseus,
et ils s'assirent sur des thrnes polis. Et, alors, la prudente
Pnlopia rsolut de paratre devant les prtendants trs
injurieux. En effet, elle avait appris la mort destine  son fils
dans les demeures. Le hraut Mdn, qui savait leurs desseins, les
lui avait dits. Et elle se hta de descendre dans la grande salle
avec ses femmes. Et quand la noble femme se fut rendue auprs des
prtendants, elle s'arrta sur le seuil de la belle salle, avec un
beau voile sur les joues. Et elle rprimanda Antinoos et lui dit:

-- Antinoos, injurieux et mauvais, on dit que tu l'emportes sur
tes gaux en ge, parmi le peuple d'Ithak, par ta sagesse et par
tes paroles. Mais tu n'es point ce qu'on dit. Insens! Pourquoi
mdites-tu le meurtre et la mort de Tlmakhos? Tu ne te soucies
point des prires des suppliants; mais Zeus n'est-il pas leur
tmoin? C'est une pense impie que de mditer la mort d'autrui. Ne
sais-tu pas que ton pre s'est rfugi ici, fuyant le peuple qui
tait trs irrit contre lui? Avec des pirates Taphiens, il avait
pill les Thesprtes qui taient nos amis, et le peuple voulait le
tuer, lui dchirer le coeur et dvorer ses nombreuses richesses.
Mais Odysseus les en empcha et les retint. Et voici que,
maintenant, tu ruines honteusement sa maison, tu recherches sa
femme, tu veux tuer son fils et tu m'accables moi-mme de
douleurs! Je t'ordonne de t'arrter et de faire que les autres
s'arrtent.

Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui rpondit:

-- Fille d'Ikarios, sage Pnlopia, reprends courage et n'aie
point ces inquitudes dans ton esprit. L'homme n'existe point et
n'existera jamais qui, moi vivant et les yeux ouverts, portera la
main sur ton fils Tlmakhos. Je le dis, en effet, et ma parole
s'accomplirait: aussitt son sang noir ruissellerait autour de ma
lance. Souvent, le destructeur de citadelles Odysseus, me faisant
asseoir sur ses genoux, m'a offert de ses mains de la chair rtie
et du vin rouge. C'est pourquoi Tlmakhos m'est le plus cher de
tous les hommes. Je l'invite  ne point craindre la mort de la
part des prtendants mais on ne peut l'viter de la part d'un
dieu.

Il parla ainsi, la rassurant, et il mditait la mort de
Tlmakhos. Et Pnlopia remonta dans la haute chambre splendide,
o elle pleura son cher mari Odysseus, jusqu' ce que Athn aux
yeux clairs eut rpandu le doux sommeil sur ses paupires.

Et, vers le soir, le divin porcher revint auprs d'Odysseus et de
son fils. Et ceux-ci, sacrifiant un porc d'un an, prparaient le
repas dans l'table. Mais Athn s'approchant du Laertiade
Odysseus, et le frappant de sa baguette, l'avait de nouveau rendu
vieux. Et elle lui avait couvert le corps de haillons, de peur que
le porcher, le reconnaissant, allt l'annoncer  la prudente
Pnlopia qui oublierait peut-tre sa prudence.

Et, le premier, Tlmakhos lui dit:

-- Tu es revenu, divin Eumaios! Que dit-on dans la ville? Les
prtendants insolents sont-ils de retour de leur embuscade, ou
sont-ils encore  m'pier au passage?

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Je ne me suis point inquit de cela en traversant la ville,
car mon coeur m'a ordonn de revenir trs promptement ici, aprs
avoir port mon message; mais j'ai rencontr un hraut rapide
envoy par tes compagnons, et qui a, le premier, parl  ta mre.
Mais je sais ceci, et mes yeux l'ont vu: tant hors de la ville,
sur la colline de Hermias, j'ai vu une nef rapide entrer dans le
port. Elle portait beaucoup d'hommes, et elle tait charge de
boucliers et de lances  deux pointes. Je pense que c'taient les
prtendants eux-mmes, mais je n'en sais rien.

Il parla ainsi, et la force sacre de Tlmakhos se mit  rire en
regardant son pre  l'insu du porcher. Et, aprs avoir termin
leur travail, ils prparrent le repas, et ils mangrent, et
aucun, dans son me, ne fut priv d'une part gale. Et, quand ils
eurent assouvi la soif et la faim, ils se couchrent et
s'endormirent.


17.

Quand s aux doigts ross, ne au matin, apparut, Tlmakhos, le
cher fils du divin Odysseus, attacha de belles sandales  ses
pieds, saisit une lance solide qui convenait  ses mains, et, prt
 partir pour la ville, il dit au porcher:

-- Pre, je vais  la ville, afin que ma mre me voie, car je ne
pense pas qu'elle cesse, avant de me revoir, de pleurer et de
gmir. Et je t'ordonne ceci. Mne  la ville ce malheureux
tranger afin qu'il y mendie sa nourriture. Celui qui voudra lui
donner  manger et  boire le fera. Je ne puis, accabl moi-mme
de douleurs, supporter tous les hommes. Si cet tranger s'en
irrite, ceci sera plus cruel pour lui; mais, certes, j'aime 
parler sincrement.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

--  ami, je ne dsire point tre retenu ici. Il vaut mieux
mendier sa nourriture  la ville qu'aux champs. Me donnera qui
voudra. Je ne veux point rester davantage dans tes tables afin
d'obir  tous les ordres d'un chef. Va donc, et celui-ci me
conduira, comme tu le lui ordonnes, ds que je me serai rchauff
au feu et que la chaleur sera venue: car, n'ayant que ces
haillons, je crains que le froid du matin me saisisse, et on dit
que la ville est loin d'ici.

Il parla ainsi, et Tlmakhos sortit de l'table et marcha
rapidement en mditant la perte des prtendants. Puis, tant
arriv aux demeures bien peuples, il appuya sa lance contre une
haute colonne, et il entra, passant le seuil de pierre. Et,
aussitt, la nourrice Euryklia, qui tendait des peaux sur les
thrnes bien travaills, le vit la premire. Et elle s'lana,
fondant en larmes. Et les autres servantes du patient Odysseus se
rassemblrent autour de lui, et elles l'entouraient de leurs bras,
baisant sa tte et ses paules. Et la sage Pnlopia sortit  la
hte de la chambre nuptiale, semblable  Artmis ou  Aphrodit
d'or. Et, en pleurant, elle jeta ses bras autour de son cher fils,
et elle baisa sa tte et ses beaux yeux, et elle lui dit, en
gmissant, ces paroles ailes:

-- Tu es donc revenu, Tlmakhos, douce lumire. Je pensais ne
plus te revoir depuis que tu es all sur une nef  Pylos, en
secret et contre mon gr, afin de t'informer de ton cher pre.
Mais dis-moi promptement ce que tu as appris.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Ma mre, n'excite point mes larmes et ne remue point mon coeur
dans ma poitrine,  moi qui viens d'chapper  la mort. Mais
baigne ton corps, prends des vtements frais, monte avec tes
servantes dans les chambres hautes et voue  tous les dieux de
compltes hcatombes que tu sacrifieras si Zeus m'accorde de me
venger. Pour moi, je vais  l'agora, o je vais chercher un hte
qui m'a suivi quand je suis revenu. Je l'ai envoy en avant avec
mes divins compagnons, et j'ai ordonn  Peiraios de l'emmener
dans sa demeure, de prendre soin de lui et de l'honorer jusqu' ce
que je vinsse.

Il parla ainsi, et sa parole ne fut pas vaine. Et Pnlopia
baigna son corps, prit des vtements frais, monta avec ses
servantes dans les chambres hautes et voua  tous les dieux de
compltes hcatombes qu'elle devait leur sacrifier si Zeus
accordait  son fils de se venger.

Tlmakhos sortit ensuite de sa demeure, tenant sa lance. Et deux
chiens aux pieds rapides le suivaient, et Athn rpandit sur lui
une grce divine. Tous les peuples l'admiraient au passage; et les
prtendants insolents s'empressrent autour de lui, le flicitant
 l'envi, mais, au fond de leur me, mditant son malheur. Et il
se dgagea de leur multitude et il alla s'asseoir l o taient
Mentr, Antiphos et Halitherss, qui taient d'anciens amis de son
pre. Il s'assit l, et ils l'interrogrent sur chaque chose. Et
Peiraios illustre par sa lance vint  eux, conduisant son hte 
l'agora,  travers la ville. Et Tlmakhos ne tarda pas  se
tourner du ct de l'tranger. Mais Peiraios dit le premier:

-- Tlmakhos, envoie promptement des servantes  ma demeure, afin
que je te remette les prsents que t'a faits Mnlaos.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Peiraios, nous ne savons comment tourneront les choses. Si les
prtendants insolents me tuent en secret dans mes demeures et se
partagent mes biens paternels, je veux que tu possdes ces
prsents, et j'aime mieux que tu en jouisses qu'eux. Si je leur
envoie la kr et la mort, alors tu me les rapporteras, joyeux,
dans mes demeures, et je m'en rjouirai.

Ayant ainsi parl, il conduisit vers sa demeure son hte
malheureux. Et ds qu'ils furent arrivs ils dposrent leurs
manteaux sur des siges et sur des thrnes, et ils se baignrent
dans des baignoires polies. Et, aprs que les servantes les eurent
baigns et parfums d'huile, elles les couvrirent de tuniques et
de riches manteaux, et ils s'assirent sur des thrnes. Une
servante leur versa de l'eau, d'une belle aiguire d'or dans un
bassin d'argent, pour se laver les mains, et elle dressa devant
eux une table polie que la vnrable intendante, pleine de
bienveillance pour tous, couvrit de pain qu'elle avait apport et
de nombreux mets. Et Pnlopia s'assit en face d'eux,  l'entre
de la salle, et, se penchant de son sige, elle filait des laines
fines. Puis, ils tendirent les mains vers les mets placs devant
eux; et, aprs qu'ils eurent assouvi la soif et la faim, la
prudente Pnlopia leur dit la premire:

-- Tlmakhos, je remonterai dans ma chambre nuptiale et je me
coucherai sur le lit plein de mes soupirs et arros de mes larmes
depuis le jour o Odysseus est all  Ilios avec les Atrides, et
tu ne veux pas, avant l'entre des prtendants insolents dans
cette demeure, me dire tout ce que tu as appris sur le retour de
ton pre!

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Ma mre, je vais te dire la vrit. Nous sommes alls  Pylos,
auprs du prince des peuples Nestr. Et celui-ci m'a reu dans ses
hautes demeures, et il m'a combl de soins, comme un pre
accueille son fils rcemment arriv aprs une longue absence.
C'est ainsi que lui et ses illustres fils m'ont accueilli. Mais il
m'a dit qu'aucun des hommes terrestres ne lui avait rien appris du
malheureux Odysseus mort ou vivant. Et il m'a envoy avec un char
et des chevaux vers l'Atride Mnlaos, illustre par sa lance. Et
l j'ai vu l'Argienne Hln, pour qui tant d'Argiens et de
Troiens ont souffert par la volont des dieux. Et le brave
Mnlaos m'a demand aussitt pourquoi je venais dans la divine
Lakdaimn; et je lui ai dit la vrit, et, alors, il m'a rpondu
ainsi:

--  dieux! certes, des lches veulent coucher dans le lit d'un
brave! Ainsi une biche a dpos dans le repaire d'un lion robuste
ses faons nouveau-ns et qui tettent, tandis qu'elle va patre sur
les hauteurs ou dans les valles herbues; et voici que le lion,
rentrant dans son repaire, tue misrablement tous les faons. Ainsi
Odysseus leur fera subir une mort misrable. Plaise au pre Zeus,
 Athn,  Apolln, qu'Odysseus se mle aux prtendants, tel
qu'il tait dans Lesbos bien btie, quand, se levant pour lutter
contre le Philomlide, il le terrassa rudement! Tous les Akhaiens
s'en rjouirent. La vie des prtendants serait brve et leurs
noces seraient amres. Mais les choses que tu me demandes en me
suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les
a dites le Vieillard vridique de la mer. Je te les dirai toutes
et je ne te cacherai rien. Il m'a dit qu'il avait vu Odysseus
subissant de cruelles douleurs dans l'le et dans les demeures de
la nymphe Kalyps, qui le retient de force. Et il ne pouvait
regagner la terre de sa patrie. Il n'avait plus, en effet, de nefs
armes d'avirons, ni de compagnons pour le reconduire sur le large
dos de la mer.

-- C'est ainsi que m'a parl l'Atride Mnlaos, illustre par sa
lance. Puis, je suis parti, et les immortels m'ont envoy un vent
propice et m'ont ramen promptement dans la terre de la patrie.

Il parla ainsi, et l'me de Pnlopia fut mue dans sa poitrine.
Et le divin Thoklymnos leur dit:

--  vnrable femme du Laertiade Odysseus, certes, Tlmakhos ne
sait pas tout. coute donc mes paroles. Je te prdirai des choses
vraies et je ne te cacherai rien. Que Zeus, le premier des dieux,
le sache! et cette table hospitalire, et la maison du brave
Odysseus o je suis venu! Certes, Odysseus est dj dans la terre
de la patrie. Cach ou errant, il s'informe des choses funestes
qui se passent et il prpare la perte des prtendants. Tel est le
signe que j'ai vu sur la nef et que j'ai rvl  Tlmakhos.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Plaise aux dieux, tranger, que tes paroles s'accomplissent! Tu
connatras alors mon amiti, et je te ferai de nombreux prsents,
et chacun te dira un homme heureux.

Et c'est ainsi qu'ils se parlaient. Et les prtendants, devant la
demeure d'Odysseus, sur le beau pav, l o ils avaient coutume
d'tre insolents, se rjouissaient en lanant les disques et les
traits. Mais quand le temps de prendre le repas fut venu, et quand
les troupeaux arrivrent de tous cts des champs avec ceux qui
les amenaient ordinairement, alors Mdn, qui leur plaisait le
plus parmi les hrauts et qui mangeait avec eux, leur dit:

-- Jeunes hommes, puisque vous avez charm votre me par ces jeux,
entrez dans la demeure, afin que nous prparions le repas. Il est
bon de prendre son repas quand le temps en est venu.

Il parla ainsi, et tous se levrent et entrrent dans la maison.
Et quand ils furent entrs, ils dposrent leurs manteaux sur les
siges et sur les thrnes. Puis, ils gorgrent les grandes brebis
et les chvres grasses. Et ils gorgrent aussi les porcs gras et
une gnisse indompte, et ils prparrent le repas.

Pendant ce temps, Odysseus et le divin porcher se disposaient  se
rendre des champs  la ville, et le chef des porchers, le premier,
parla ainsi:

-- Etranger, allons! puisque tu dsires aller aujourd'hui  la
ville, comme mon matre l'a ordonn. Certes, j'aurais voulu te
faire gardien des tables; mais je respecte mon matre et je
crains qu'il s'irrite, et les menaces des matres sont  redouter.
Allons donc maintenant. Le jour s'incline dj, et le froid est
plus vif vers le soir.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- J'entends et je comprends, et je ferai avec intelligence ce que
tu ordonnes. Allons, et conduis-moi, et donne-moi un bton, afin
que je m'appuie, puisque tu dis que le chemin est difficile.

Ayant ainsi parl, il jeta sur ses paules sa misrable besace
pleine de trous et ferme par une courroie tordue. Et Eumaios lui
donna un bton  son got, et ils partirent, laissant les chiens
et les porchers garder les tables. Et Eumaios conduisait ainsi
vers la ville son roi semblable  un vieux et misrable mendiant,
appuy sur un bton et couvert de haillons.

En avanant sur la route difficile, ils approchrent de la ville
et de la fontaine aux belles eaux courantes o venaient puiser les
citoyens. Ithakos, Nritos et Polyktr l'avaient construite, et,
tout autour, il y avait un bois sacr de peupliers rafrachis par
l'eau qui coulait en cercle rgulier. Et l'eau glace tombait
aussi de la cime d'une roche, et, au-dessous, il y avait un autel
des nymphes o sacrifiaient tous les voyageurs.

Ce fut l que Mlanthios, fils de Dolios, les rencontra tous deux.
Il conduisait les meilleures chvres de ses troupeaux pour les
repas des prtendants, et deux bergers le suivaient. Alors, ayant
vu Odysseus et Eumaios, il les insulta grossirement et
honteusement, et il remua l'me d'Odysseus:

-- Voici qu'un misrable conduit un autre misrable, et c'est
ainsi qu'un dieu runit les semblables! Ignoble porcher, o mnes-
tu ce mendiant vorace, vile calamit des repas, qui usera ses
paules en s'appuyant  toutes les portes, demandant des restes et
non des pes et des bassins. Si tu me le donnais, j'en ferais le
gardien de mes tables, qu'il nettoierait. Il porterait le
fourrage aux chevaux, et buvant au moins du petit lait, il
engraisserait. Mais, sans doute, il ne sait faire que le mal, et
il ne veut point travailler, et il aime mieux, parmi le peuple,
mendier pour repatre son ventre insatiable. Je te dis ceci, et ma
parole s'accomplira: s'il entre dans les demeures du divin
Odysseus, les escabeaux des hommes voleront autour de sa tte par
la demeure, le frapperont et lui meurtriront les flancs.

Ayant ainsi parl, l'insens se rua et frappa Odysseus  la
cuisse, mais sans pouvoir l'branler sur le chemin. Et Odysseus
resta immobile, dlibrant s'il lui arracherait l'me d'un coup de
bton, ou si, le soulevant de terre, il lui craserait la tte
contre le sol. Mais il se contint dans son me. Et le porcher,
ayant vu cela, s'indigna, et il dit en levant les mains:

-- Nymphes Krniades, filles de Zeus, si jamais Odysseus a brl
pour vous les cuisses grasses et odorantes des agneaux et des
chevreaux, accomplissez mon voeu. Que ce hros revienne et qu'une
divinit le conduise! Certes, alors,  Mlanthios, il troublerait
les joies que tu gotes en errant sans cesse, plein d'insolence,
par la ville, tandis que de mauvais bergers perdent les troupeaux.

Et le chevrier Mlanthios lui rpondit:

--  dieux! Que dit ce chien rus? Mais bientt je le conduirai
moi-mme, sur une nef noire, loin d'Ithak, et un grand prix m'en
reviendra. Plt aux dieux qu'Apolln  l'arc d'argent tut
aujourd'hui Tlmakhos dans ses demeures, ou qu'il ft tu par les
prtendants, aussi vrai qu'Odysseus, au loin, a perdu le jour du
retour!

Ayant ainsi parl, il les laissa marcher en silence, et, les
devanant, il parvint rapidement aux demeures du roi. Et il y
entra aussitt, et il s'assit parmi les prtendants, auprs
d'Eurymakhos qui l'aimait beaucoup. Et on lui offrit sa part des
viandes, et la vnrable intendante lui apporta du pain  manger.

Alors, Odysseus et le divin porcher, tant arrivs, s'arrtrent;
et le son de la kithare creuse vint jusqu' eux, car Phmios
commenait  chanter au milieu des prtendants. Et Odysseus, ayant
prit la main du porcher, lui dit:

-- Eumaios, certes, voici les belles demeures d'Odysseus. Elles
sont faciles  reconnatre au milieu de toutes les autres, tant
elles en sont diffrentes. La cour est orne de murs et de pieux,
et les portes  deux battants sont solides. Aucun homme ne
pourrait les forcer. Je comprends que beaucoup d'hommes prennent
l leur repas, car l'odeur s'en lve, et la kithare rsonne, elle
dont les dieux ont fait le charme des repas.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Tu as tout compris aisment, car tu es trs intelligent; mais
dlibrons sur ce qu'il faut faire. Ou tu entreras le premier dans
les riches demeures, au milieu des prtendants, et je resterai
ici; ou, si tu veux rester, j'irai devant. Mais ne tarde pas
dehors, de peur qu'on te frappe et qu'on te chasse. Je t'engage 
te dcider.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Je sais, je comprends, et je ferai avec intelligence ce que tu
dis. Va devant, et je resterai ici. J'ai l'habitude des blessures,
et mon me est patiente sous les coups, car j'ai subi bien des
maux sur la mer et dans la guerre. Advienne que pourra. Il ne
m'est point possible de cacher la faim cruelle qui ronge mon
ventre et qui fait souffrir tant de maux aux hommes, et qui pousse
sur la mer indompte les nefs  bancs de rameurs pour apporter le
malheur aux ennemis.

Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui tait couch l, leva
la tte et dressa les oreilles. C'tait Argos, le chien du
malheureux Odysseus qui l'avait nourri lui-mme autrefois, et qui
n'en jouit pas, tant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes
hommes l'avaient autrefois conduit  la chasse des chvres
sauvages, des cerfs et des livres; et, maintenant, en l'absence
de son matre, il gisait, dlaiss, sur l'amas de fumier de mulets
et de boeufs qui tait devant les portes, et y restait jusqu' ce
que les serviteurs d'Odysseus l'eussent emport pour engraisser
son grand verger. Et le chien Argos gisait l, rong de vermine.
Et, aussitt, il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la
queue et dressa les oreilles; mais il ne put pas aller au-devant
de son matre, qui, l'ayant vu, essuya une larme, en se cachant
aisment d'Eumaios. Et, aussitt, il demanda  celui-ci:

-- Eumaios, voici une chose prodigieuse. Ce chien gisant sur ce
fumier a un beau corps. Je ne sais si, avec cette beaut, il a t
rapide  la course, ou si c'est un de ces chiens que les hommes
nourrissent  leur table et que les rois lvent  cause de leur
beaut.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- C'est le chien d'un homme mort au loin. S'il tait encore, par
les formes et les qualits, tel qu'Odysseus le laissa en allant 
Troi, tu admirerais sa rapidit et sa force. Aucune bte fauve
qu'il avait aperue ne lui chappait dans les profondeurs des
bois, et il tait dou d'un flair excellent. Maintenant les maux
l'accablent. Son matre est mort loin de sa patrie, et les
servantes ngligentes ne le soignent point. Les serviteurs,
auxquels leurs matres ne commandent plus, ne veulent plus agir
avec justice, car le retentissant Zeus te  l'homme la moiti de
sa vertu, quand il le soumet  la servitude.

Ayant ainsi parl, il entra dans la riche demeure, qu'il traversa
pour se rendre au milieu des illustres prtendants. Et, aussitt,
la kr de la noire mort saisit Argos comme il venait de revoir
Odysseus aprs la vingtime anne.

Et le divin Tlmakhos vit, le premier, Eumaios traverser la
demeure, et il lui fit signe pour l'appeler promptement  lui. Et
le porcher, ayant regard, prit le sige vide du dcoupeur qui
servait alors les viandes abondantes aux prtendants, et qui les
dcoupait pour les convives. Et Eumaios, portant ce sige devant
la table de Tlmakhos, s'y assit. Et un hraut lui offrit une
part des mets et du pain pris dans une corbeille.

Et, aprs lui, Odysseus entra dans la demeure, semblable  un
misrable et vieux mendiant, appuy sur un bton et couvert de
vtements en haillons. Et il s'assit sur le seuil de frne, en
dedans des portes, et il s'adossa contre le montant de cyprs
qu'un ouvrier avait autrefois habilement poli et dress avec le
cordeau. Alors, Tlmakhos, ayant appel le porcher, prit un pain
entier dans la belle corbeille, et des viandes, autant que ses
mains purent en prendre, et dit:

-- Porte ceci, et donne-le  l'tranger, et ordonne lui de
demander  chacun des prtendants. La honte n'est pas bonne 
l'indigent.

Il parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendu, s'approcha
d'Odysseus et lui dit ces paroles ailes:

-- Tlmakhos,  tranger, te donne ceci, et il t'ordonne de
demander  chacun des prtendants. Il dit que la honte n'est pas
bonne  l'indigent.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Roi Zeus! accorde-moi que Tlmakhos soit heureux entre tous
les hommes, et que tout ce qu'il dsire s'accomplisse!

Il parla ainsi, et, prenant la nourriture des deux mains, il la
posa  ses pieds sur sa besace troue, et il mangea pendant que le
divin aoide chantait dans les demeures. Mais le divin aoide se
tut, et les prtendants levrent un grand tumulte, et Athn,
s'approchant du Laertiade Odysseus, l'excita  demander aux
prtendants, afin de reconnatre ceux qui taient justes et ceux
qui taient iniques. Mais aucun d'eux ne devait tre sauv de la
mort. Et Odysseus se hta de prier chacun d'eux en commenant par
la droite et en tendant les deux mains, comme ont coutume les
mendiants. Et ils lui donnaient, ayant piti de lui, et ils
s'tonnaient, et ils se demandaient qui il tait et d'o il
venait. Alors, le chevrier Mlanthios leur dit:

-- coutez-moi, prtendants de l'illustre reine, je parlerai de
cet tranger que j'ai dj vu. C'est assurment le porcher qui l'a
conduit ici; mais je ne sais o il est n.

Il parla ainsi, et Antinoos rprimanda le porcher par ces paroles:

--  porcher, pourquoi as-tu conduit cet homme  la ville?
N'avons-nous pas assez de vagabonds et de mendiants, calamit des
repas? Trouves-tu qu'il ne suffit pas de ceux qui sont runis ici
pour dvorer les biens de ton matre, que tu aies encore appel
celui-ci?

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Antinoos, tu ne dis pas de bonnes paroles, bien que tu sois
illustre. Quel homme peut appeler un tranger, afin qu'il vienne
de loin, s'il n'est de ceux qui sont habiles, un divinateur, un
mdecin, un ouvrier qui taille le bois, ou un grand aoide qui
charme en chantant? Ceux-l sont illustres parmi les hommes sur la
terre immense. Mais personne n'appelle un mendiant, s'il ne dsire
se nuire  soi-mme. Tu es le plus dur des prtendants pour les
serviteurs d'Odysseus, et surtout pour moi; mais je n'en ai nul
souci, tant que la sage Pnlopia et le divin Tlmakhos vivront
dans leurs demeures.

Et le prudent Tlmakhos lui dit:

-- Tais-toi, et ne lui rponds point tant de paroles. Antinoos a
coutume de chercher querelle par des paroles injurieuses et
d'exciter tous les autres.

Il parla ainsi, et il dit ensuite  Antinoos ces paroles ailes:

-- Antinoos, tu prends soin de moi comme un pre de son fils, toi
qui ordonnes imprieusement  un tranger de sortir de ma demeure!
mais qu'un dieu n'accomplisse point cet ordre. Donne  cet homme.
Je ne t'en blmerai point. Je te l'ordonne mme. Tu n'offenseras
ainsi ni ma mre, ni aucun des serviteurs qui sont dans la demeure
du divin Odysseus. Mais telle n'est point la pense que tu as dans
ta poitrine, et tu aimes mieux manger davantage toi-mme que de
donner  un autre.

Et Antinoos lui rpondit:

-- Tlmakhos, agorte orgueilleux et plein de colre, qu'as-tu
dit? Si tous les prtendants lui donnaient autant que moi, il
serait retenu loin de cette demeure pendant trois mois au moins.

Il parla ainsi, saisissant et montrant l'escabeau sur lequel il
appuyait ses pieds brillants sous la table. Mais tous les autres
donnrent  Odysseus et emplirent sa besace de viandes et de pain.
Et dj Odysseus s'en retournait pour goter les dons des
Akhaiens, mais il s'arrta auprs d'Antinoos et lui dit:

-- Donne-moi, ami, car tu ne parais pas le dernier des Akhaiens
mais plutt le premier d'entre eux, et tu es semblable  un roi.
Il t'appartient de me donner plus abondamment que les autres, et
je te louerai sur la terre immense. En effet, moi aussi,
autrefois, j'ai habit une demeure parmi les hommes; j'ai t
riche et heureux, et j'ai souvent donn aux trangers, quels
qu'ils fussent et quelle que ft leur misre. Je possdais de
nombreux serviteurs et tout ce qui fait vivre heureux et fait dire
qu'on est riche; mais Zeus Kronin a tout dtruit, car telle a t
sa volont. Il m'envoya avec des pirates vagabonds dans l'Aigypti
lointaine, afin que j'y prisse. Le cinquime jour j'arrtai mes
nefs  deux rangs d'avirons dans le fleuve Aigyptos. Alors
j'ordonnai  mes chers compagnons de rester auprs des nefs pour
les garder, et j'envoyai des claireurs pour aller  la
dcouverte. Mais ceux-ci, gars par leur audace et confiants dans
leurs forces, dvastrent aussitt les beaux champs des hommes
Aigyptiens, entranant les femmes et les petits enfants et tuant
les hommes. Et aussitt le tumulte arriva jusqu' la ville, et les
habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d's, et
toute la plaine se remplit de pitons et de cavaliers et de
l'clat de l'airain. Et le foudroyant Zeus mit mes compagnons en
fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les
environna de toutes parts. L, un grand nombre des ntres fut tu
par l'airain aigu, et les autres furent emmens vivants pour tre
esclaves. Et les Aigyptiens me donnrent  Dmtrlaside, qui
commandait  Kypros, et il m'y emmena, et de l je suis venu ici,
aprs avoir beaucoup souffert.

Et Antinoos lui rpondit:

-- Quel dieu a conduit ici cette peste, cette calamit des repas?
Tiens-toi au milieu de la salle, loin de ma table, si tu ne veux
voir bientt une Aigypti et une Kypros amres, aussi srement que
tu es un audacieux et impudent mendiant. Tu t'arrtes devant
chacun, et ils te donnent inconsidrment, rien ne les empchant
de donner ce qui ne leur appartient pas, car ils ont tout en
abondance.

Et le subtil Odysseus dit en s'en retournant:

--  dieux! Tu n'as pas les penses qui conviennent  ta beaut;
et  celui qui te le demanderait dans ta propre demeure tu ne
donnerais pas mme du sel, toi qui, assis maintenant  une table
trangre, ne peux supporter la pense de me donner un peu de
pain, quand tout abonde ici.

Il parla ainsi, et Antinoos fut grandement irrit dans son coeur,
et, le regardant d'un oeil sombre, il lui dit ces paroles ailes:

-- Je ne pense pas que tu sortes sain et sauf de cette demeure,
puisque tu as prononc cet outrage.

Ayant ainsi parl, il saisit son escabeau et en frappa l'paule
droite d'Odysseus  l'extrmit du dos. Mais Odysseus resta ferme
comme une pierre, et le trait d'Antinoos ne l'branla pas. Il
secoua la tte en silence, en mditant la mort du prtendant.
Puis, il retourna s'asseoir sur le seuil, posa  terre sa besace
pleine et dit aux prtendants:

-- coutez-moi, prtendants de l'illustre reine, afin que je dise
ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Il n'y a ni douleur,
ni honte, quand un homme est frapp, combattant pour ses biens,
soit des boeufs, soit de grasses brebis; mais Antinoos m'a frapp
parce que mon ventre est rong par la faim cruelle qui cause tant
de maux aux hommes. Donc, s'il est des dieux et des rinnyes pour
les mendiants, Antinoos, avant ses noces, rencontrera la mort.

Et Antinoos, le fils d'Eupeiths, lui dit:

-- Mange en silence, tranger, ou sors, de peur que, parlant comme
tu le fais, les jeunes hommes te tranent,  travers la demeure,
par les pieds ou par les bras, et te mettent en pices.

Il parla ainsi, mais tous les autres le blmrent rudement, et un
des jeunes hommes insolents lui dit:

-- Antinoos, tu as mal fait de frapper ce malheureux vagabond.
Insens! si c'tait un des dieux Ouraniens? Car les dieux, qui
prennent toutes les formes, errent souvent par les villes,
semblables  des trangers errants, afin de reconnatre la justice
ou l'iniquit des hommes.

Les prtendants parlrent ainsi, mais leurs paroles ne touchrent
point Antinoos. Et une grande douleur s'leva dans le coeur de
Tlmakhos  cause du coup qui avait t port. Cependant, il ne
versa point de larmes, mais il secoua la tte en silence, en
mditant la mort du prtendant. Et la prudente Pnlopia, ayant
appris qu'un tranger avait t frapp dans la demeure, dit  ses
servantes:

-- Puisse Apolln illustre par son arc frapper ainsi Antinoos!

Et Eurynom l'intendante lui rpondit:

-- Si nous pouvions accomplir nos propres voeux, aucun de ceux-ci
ne verrait le retour du beau matin.

Et la prudente Pnlopia lui dit:

-- Nourrice, tous me sont ennemis, car ils mditent le mal; mais
Antinoos, plus que tous, est pour moi semblable  la noire kr. Un
malheureux tranger mendie dans la demeure, demandant  chacun,
car la ncessit le presse, et tous lui donnent; mais Antinoos le
frappe d'un escabeau  l'paule droite!

Elle parla ainsi au milieu de ses servantes. Et le divin Odysseus
acheva son repas, et Pnlopia fit appeler le divin porcher et
lui dit:

-- Va, divin Eumaios, et ordonne  l'tranger de venir, afin que
je le salue et l'interroge. Peut-tre qu'il a entendu parler du
malheureux Odysseus, ou qu'il l'a vu de ses yeux, car il semble
lui-mme avoir beaucoup err.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Plt aux dieux, reine, que tous les Akhaiens fissent silence et
qu'il charmt ton cher coeur de ses paroles! Je l'ai retenu dans
l'table pendant trois nuits et trois jours, car il tait d'abord
venu vers moi aprs s'tre enfui d'une nef. Et il n'a point achev
de dire toute sa destine malheureuse. De mme qu'on rvre un
aoide instruit par les dieux  chanter des paroles douces aux
hommes, et qu'on ne veut jamais cesser de l'couter quand il
chante, de mme celui-ci m'a charm dans mes demeures. Il dit
qu'il est un hte paternel d'Odysseus et qu'il habitait la Krt
o commande la race de Mins. Aprs avoir subi beaucoup de maux,
errant  et l, il est venu ici. Il dit qu'il a entendu parler
d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprtes, et qu'il vit
encore, et qu'il rapporte de nombreuses richesses dans sa demeure.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Va! Appelle-le, afin qu'il parle devant moi. Les prtendants se
rjouissent, assis les uns devant les portes, les autres dans la
demeure, car leur esprit est joyeux. Leurs richesses restent
intactes dans leurs maisons, leur pain et leur vin doux, dont se
nourrissent leurs serviteurs seulement. Mais, tous les jours, dans
notre demeure, ils tuent nos boeufs, nos brebis et nos chvres
grasses, et ils les mangent, et ils boivent notre vin rouge
impunment, et ils ont dj consum beaucoup de richesses. Il n'y
a point ici d'homme tel qu'Odysseus pour chasser cette ruine hors
de la demeure. Mais si Odysseus revenait et abordait la terre de
la patrie, bientt, avec son fils, il aurait rprim les
insolences de ces hommes.

Elle parla ainsi, et Tlmakhos ternua trs fortement, et toute
la maison en retentit. Et Pnlopia se mit  rire, et, aussitt,
elle dit  Eumaios ces paroles ailes:

-- Va! Appelle cet tranger devant moi. Ne vois-tu pas que mon
fils a ternu comme j'achevais de parler? Que la mort de tous les
prtendants s'accomplisse ainsi, et que nul d'entre eux n'vite la
kr et la mort! Mais je te dirai ceci; retiens-le dans ton esprit:
si je reconnais que cet tranger me dit la vrit, je lui donnerai
de beaux vtements, un manteau et une tunique.

Elle parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendue, s'approcha
d'Odysseus et lui dit ces paroles ailes:

-- Pre tranger, la sage Pnlopia, la mre de Tlmakhos,
t'appelle. Son me lui ordonne de t'interroger sur son mari, bien
qu'elle subisse beaucoup de douleurs. Si elle reconnat que tu lui
as dit la vrit, elle te donnera un manteau et une tunique dont
tu as grand besoin; et tu demanderas ton pain parmi le peuple, et
tu satisferas ta faim, et chacun te donnera s'il le veut.

Et le patient et divin Odysseus lui rpondit:

-- Eumaios, je dirai bientt toute la vrit  la fille d'Ikarios,
la trs sage Pnlopia. Je sais toute la destine d'Odysseus, et
nous avons subi les mmes maux. Mais je crains la multitude des
prtendants insolents. Leur orgueil et leur violence sont monts
jusqu' l'Ouranos de fer. Voici qu'un d'entre eux, comme je
traversais innocemment la salle, m'ayant frapp, m'a fait un grand
mal. Et Tlmakhos n'y a point pris garde, ni aucun autre. Donc,
maintenant, engage Pnlopia, malgr sa hte,  attendre dans ses
demeures jusqu' la chute de Hlios. Alors, tandis que je serai
assis auprs du foyer, elle m'interrogera sur le jour du retour de
son mari. Je n'ai que des vtements en haillons; tu le sais,
puisque c'est toi que j'ai suppli le premier.

Il parla ainsi, et le porcher le quitta aprs l'avoir entendu. Et,
ds qu'il parut sur le seuil, Pnlopia lui dit:

-- Tu ne l'amnes pas, Eumaios? Pourquoi refuse-t-il? Craint-il
quelque outrage, ou a-t-il honte? La honte n'est pas bonne 
l'indigent.

Et le porcher Eumaios lui rpondit:

-- Il parle comme il convient et comme chacun pense. Il veut
viter l'insolence des prtendants orgueilleux. Mais il te prie
d'attendre jusqu'au coucher de Hlios. Il te sera ainsi plus
facile,  reine, de parler seule  cet tranger et de l'couter.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Cet tranger, quel qu'il soit, ne semble point sans prudence;
et, en effet, aucun des plus injurieux parmi les hommes mortels
n'a mdit plus d'iniquits que ceux-ci.

Elle parla ainsi, et le divin porcher retourna dans l'assemble
des prtendants, aprs avoir tout dit. Et, penchant la tte vers
Tlmakhos, afin que les autres ne l'entendissent pas, il dit ces
paroles ailes:

--  ami, je pars, afin d'aller garder tes porcs et veiller sur
tes richesses et les miennes. Ce qui est ici te regarde. Mais
conserve-toi et songe dans ton me  te prserver. De nombreux
Akhaiens ont de mauvais desseins, mais que Zeus les perde avant
qu'ils nous nuisent!

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Il en sera ainsi, pre. Mais pars avant la nuit. Reviens
demain, au matin, et amne les belles victimes. C'est aux
immortels et  moi de nous inquiter de tout le reste.

Il parla ainsi, et le porcher s'assit de nouveau sur le sige
poli, et l il contenta son me en buvant et en mangeant; puis, se
htant de retourner vers ses porcs, il laissa les cours et la
demeure pleines de convives qui se charmaient par la danse et le
chant, car dj le soir tait venu.


18.

Et il vint un mendiant qui errait par la ville et qui mendiait
dans Ithak. Et il tait renomm par son ventre insatiable, car il
mangeait et buvait sans cesse; mais il n'avait ni force, ni
courage, bien qu'il ft beau et grand. Il se nommait Arnaios, et
c'tait le nom que sa mre vnrable lui avait donn  sa
naissance; mais les jeunes hommes le nommaient tous Iros, parce
qu'il faisait volontiers les messages, quand quelqu'un le lui
ordonnait. Et ds qu'il fut arriv, il voulut chasser Odysseus de
sa demeure, et, en l'injuriant, il lui dit ces paroles ailes:

-- Sors du portique, vieillard, de peur d'tre tran aussitt par
les pieds. Ne comprends-tu pas que tous me font signe et
m'ordonnent de te traner dehors? Cependant, j'ai piti de toi.
Lve-toi donc, de peur qu'il y ait de la discorde entre nous et
que nous en venions aux mains.

Et le subtil Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit:

-- Malheureux! Je ne te fais aucun mal, je ne te dis rien, et je
ne t'envie pas  cause des nombreux dons que tu pourras recevoir.
Ce seuil nous servira  tous deux. Il ne faut pas que tu sois
envieux d'un tranger, car tu me sembles un vagabond comme moi, et
ce sont les dieux qui distribuent les richesses. Ne me provoque
donc pas aux coups et n'veille pas ma colre, de peur que je
souille de sang ta poitrine et tes lvres, bien que je sois vieux.
Demain je n'en serai que plus tranquille, et je ne pense pas que
tu reviennes aprs cela dans la demeure du Laertiade Odysseus.

Et le mendiant Iros, irrit, lui dit:

--  dieux! comme ce mendiant parle avec facilit, semblable  une
vieille enfume. Mais je vais le maltraiter en le frappant des
deux mains, et je ferai tomber toutes ses dents de ses mchoires,
comme celles d'un sanglier mangeur de moissons! Maintenant, ceins-
toi, et que tous ceux-ci nous voient combattre. Mais comment
lutteras-tu contre un homme jeune?

Ainsi, devant les hautes portes, sur le seuil poli, ils se
querellaient de toute leur me. Et la force sacre d'Antinoos les
entendit, et, se mettant  rire, il dit aux prtendants:

--  amis! jamais rien de tel n'est arriv. Quel plaisir un dieu
nous envoie dans cette demeure! L'tranger et Iros se querellent
et vont en venir aux coups. Mettons-les promptement aux mains.

Il parla ainsi, et tous se levrent en riant, et ils se runirent
autour des mendiants en haillons, et Antinoos, fils d'Eupeiths,
leur dit:

-- coutez-moi, illustres prtendants, afin que je parle. Des
poitrines de chvres sont sur le feu, pour le repas, et pleines de
sang et de graisse. Celui qui sera vainqueur et le plus fort
choisira la part qu'il voudra. Il assistera toujours  nos repas,
et nous ne laisserons aucun autre mendiant demander parmi nous.

Ainsi parla Antinoos, et ses paroles plurent  tous. Mais le
subtil Odysseus parla ainsi, plein de ruse:

--  amis, il n'est pas juste qu'un vieillard fltri par la
douleur lutte contre un homme jeune; mais la faim, mauvaise
conseillre, me pousse  me faire couvrir de plaies. Cependant,
jurez tous par un grand serment qu'aucun de vous, pour venir en
aide  Iros, ne me frappera de sa forte main, afin que je sois
dompt.

Il parla ainsi, et tous jurrent comme il l'avait demand. Et la
force sacre de Tlmakhos lui dit:

-- tranger, si ton coeur et ton me courageuse t'invitent 
chasser cet homme, ne crains aucun des Akhaiens. Celui qui te
frapperait aurait  combattre contre plusieurs, car je t'ai donn
l'hospitalit, et deux rois prudents, Eurymakhos et Antinoos,
m'approuvent.

Il parla ainsi, et tous l'approuvrent. Et Odysseus ceignit ses
parties viriles avec ses haillons, et il montra ses cuisses belles
et grandes, et ses larges paules, et sa poitrine et ses bras
robustes. Et Athn, s'approchant de lui, augmenta les membres du
prince des peuples. Et tous les prtendants furent trs surpris,
et ils se dirent les uns aux autres:

-- Certes, bientt Iros ne sera plus Iros, et il aura ce qu'il a
cherch. Quelles cuisses montre ce vieillard en retirant ses
haillons!

Ils parlrent ainsi, et l'me de Iros fut trouble; mais les
serviteurs, aprs l'avoir ceint de force, le conduisirent, et
toute sa chair tremblait sur ses os. Et Antinoos le rprimanda et
lui dit:

-- Puisses-tu n'tre jamais n, n'tant qu'un fanfaron, puisque tu
trembles, plein de crainte, devant un vieillard fltri par la
misre! Mais je te dis ceci, et ma parole s'accomplira: si celui-
ci est vainqueur et le plus fort, je t'enverrai sur la terre
ferme, jet dans une nef noire, chez le roi khtos, le plus
froce de tous les hommes, qui te coupera le nez et les oreilles
avec l'airain tranchant, qui t'arrachera les parties viriles et
les donnera, sanglantes,  dvorer aux chiens.

Il parla ainsi, et une plus grande terreur fit trembler la chair
d'Iros. Et on le conduisit au milieu, et tous deux levrent leurs
bras. Alors, le patient et divin Odysseus dlibra s'il le
frapperait de faon  lui arracher l'me d'un seul coup, ou s'il
ne ferait que l'tendre contre terre. Et il jugea que ceci tait
le meilleur, de ne le frapper que lgrement de peur que les
Akhaiens le reconnussent.

Tous deux ayant lev les bras, Iros le frappa  l'paule droite;
mais Odysseus le frappa au cou, sous l'oreille, et brisa ses os,
et un sang noir emplit sa bouche, et il tomba dans la poussire en
criant, et ses dents furent arraches, et il battit la terre de
ses pieds. Les prtendants insolents, les bras levs, mouraient de
rire. Mais Odysseus le trana par un pied,  travers le portique,
jusque dans la cour et jusqu'aux portes, et il l'adossa contre le
mur de la cour, lui mit un bton  la main, et lui adressa ces
paroles ailes:

-- Maintenant, reste l, et chasse les chiens et les porcs, et ne
te crois plus le matre des trangers et des mendiants, misrable!
de peur d'un mal pire.

Il parla ainsi, et, jetant sur son paule sa pauvre besace pleine
de trous suspendue  une courroie tordue, il revint s'asseoir sur
le seuil. Et tous les prtendants rentrrent en riant, et ils lui
dirent:

-- Que Zeus et les autres dieux immortels, tranger, t'accordent
ce que tu dsires le plus et ce qui est cher  ton coeur! car tu
empches cet insatiable de mendier. Nous l'enverrons bientt sur
la terre ferme, chez le roi khtos, le plus froce de tous les
hommes.

Ils parlaient ainsi, et le divin Odysseus se rjouit de leur voeu.
Et Antinoos plaa devant lui une large poitrine de chvre pleine
de sang et de graisse. Et Amphinomos prit dans une corbeille deux
pains qu'il lui apporta, et, l'honorant d'une coupe d'or, il lui
dit:

-- Salut, pre tranger. Que la richesse que tu possdais te soit
rendue, car, maintenant, tu es accabl de beaucoup de maux.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Amphinomos, tu me sembles plein de prudence, et tel que ton
pre, car j'ai appris par la renomme que Nisos tait  Doulikhios
un homme honnte et riche. On dit que tu es n de lui, et tu
sembles un homme sage. Je te dis ceci; coute et comprends-moi.
Rien n'est plus misrable que l'homme parmi tout ce qui respire ou
rampe sur la terre, et qu'elle nourrit. Jamais, en effet, il ne
croit que le malheur puisse l'accabler un jour, tant que les dieux
lui conservent la force et que ses genoux se meuvent; mais quand
les dieux heureux lui ont envoy les maux, il ne veut pas les
subir d'un coeur patient. Tel est l'esprit des hommes terrestres,
semblable aux jours changeants qu'amne le pre des hommes et des
dieux. Moi aussi, autrefois, j'tais heureux parmi les guerriers,
et j'ai commis beaucoup d'actions injustes, dans ma force et dans
ma violence, me fiant  l'aide de mon pre et de mes frres. C'est
pourquoi qu'aucun homme ne soit inique, mais qu'il accepte en
silence les dons des dieux. Je vois les prtendants, pleins de
penses iniques, consumant les richesses et outrageant la femme
d'un homme qui, je le dis, ne sera pas longtemps loign de ses
amis et de la terre de la patrie. Qu'un daimn te ramne dans ta
demeure, de peur qu'il te rencontre quand il reviendra dans la
chre terre de la patrie. Ce ne sera pas, en effet, sans carnage,
que tout se dcidera entre les prtendants et lui, quand il
reviendra dans ses demeures.

Il parla ainsi, et, faisant une libation, il but le vin doux et
remit la coupe entre les mains du prince des peuples. Et celui-ci,
le coeur dchir et secouant la tte, allait  travers la salle,
car, en effet, son me prvoyait des malheurs. Mais cependant il
ne devait pas viter la kr, et Athn l'empcha de partir, afin
qu'il ft tu par les mains et par la lance de Tlmakhos. Et il
alla s'asseoir de nouveau sur le thrne d'o il s'tait lev.

Alors, la desse Athn aux yeux clairs mit dans l'esprit de la
fille d'Ikarios, de la prudente Pnlopia, d'apparatre aux
prtendants, afin que leur coeur ft transport, et qu'elle-mme
ft plus honore encore par son mari et par son fils. Pnlopia
se mit donc  rire lgrement, et elle dit:

-- Eurynom, voici que mon me m'excite maintenant  apparatre
aux prtendants odieux. Je dirai  mon fils une parole qui lui
sera trs utile. Je lui conseillerai de ne point se mler aux
prtendants insolents qui lui parlent avec amiti et mditent sa
mort.

Et Eurynom l'intendante lui rpondit:

-- Mon enfant, ce que tu dis est sage; fais-le. Donne ce conseil 
ton fils, et ne lui cache rien. Lave ton corps et parfume tes
joues avec de l'huile, et ne sors pas avec un visage sillonn de
larmes, car rien n'est pire que de pleurer continuellement. En
effet, ton fils est maintenant tel que tu suppliais ardemment les
dieux qu'il devint.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Eurynom, ne me parle point, tandis que je gmis, de laver et
de parfumer mon corps. Les dieux qui habitent l'Olympos m'ont ravi
ma splendeur, du jour o Odysseus est parti sur ses nefs creuses.
Mais ordonne  Autono et  Hippodamia de venir, afin de
m'accompagner dans les demeures. Je ne veux point aller seule au
milieu des hommes, car j'en aurais honte.

Elle parla ainsi, et la vieille femme sortit de la maison afin
d'avertir les servantes et qu'elles vinssent  la hte.

Et, alors, la desse Athn aux yeux clairs eut une autre pense,
et elle rpandit le doux sommeil sur la fille d'Ikarios. Et celle-
ci s'endormit, penche en arrire, et sa force l'abandonna sur le
lit de repos. Et, alors, la noble desse lui fit des dons
immortels, afin qu'elle ft admire des Akhaiens. Elle purifia son
visage avec de l'ambroisie, de mme que Kythria  la belle
couronne se parfume, quand elle se rend aux choeurs charmants des
Kharites. Elle la fit paratre plus grande, plus majestueuse, et
elle la rendit plus blanche que l'ivoire rcemment travaill. Cela
fait, la noble desse s'loigna, et les deux servantes aux bras
blancs, ayant t appeles, arrivrent de la maison, et le doux
sommeil quitta Pnlopia. Et elle pressa ses joues avec ses
mains, et elle s'cria:

-- Certes, malgr mes peines, le doux sommeil m'a enveloppe.
Puisse la chaste Artmis m'envoyer une mort aussi douce! Je ne
consumerais plus ma vie  gmir dans mon coeur, regrettant mon
cher mari qui avait toutes les vertus et qui tait le plus
illustre des Akhaiens.

Ayant ainsi parl, elle descendit des chambres splendides. Et elle
n'tait point seule, car deux servantes la suivaient. Et quand la
divine femme arriva auprs des prtendants, elle s'arrta sur le
seuil de la salle richement orne, ayant un beau voile sur les
joues. Et les servantes prudentes se tenaient  ses cts. Et les
genoux des prtendants furent rompus, et leur coeur fut transport
par l'amour, et ils dsiraient ardemment dormir avec elle dans
leurs lits. Mais elle dit  son fils Tlmakhos:

-- Tlmakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pense. Quand tu
tais encore enfant, tu avais des penses plus srieuses; mais,
aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la pubert, et
que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que
l'tranger admire ta grandeur et ta beaut, ton esprit n'est plus
quitable, ni ta pense. Comment as-tu permis qu'une telle action
mauvaise ait t commise dans tes demeures et qu'un hte ait t
ainsi outrag? Qu'arrivera-t-il donc, si un tranger assis dans
nos demeures souffre un tel outrage? La honte et l'opprobre seront
pour toi parmi les hommes.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Ma mre, je ne te blme point de t'irriter; mais je comprends
et je sais dans mon me ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de
temps j'tais encore enfant, et je ne puis avoir une gale
prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprs des
autres, mditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le
combat de l'tranger et d'Iros ne s'est point termin selon le
dsir des prtendants, et notre hte l'a emport par sa force.
Plaise au pre Zeus,  Athn,  Apolln, que les prtendants,
dompts dans nos demeures, courbent bientt la tte, les uns sous
le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces
soient rompues; de mme qu'Iros est assis devant les portes
extrieures, baissant la tte comme un homme ivre et ne pouvant ni
se tenir debout, ni revenir  sa place accoutume, parce que ses
forces sont rompues.

Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit  Pnlopia:

-- Fille d'Ikarios, sage Pnlopia, si tous les Akhaiens de
l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux prtendants
viendraient s'asseoir  nos repas dans ces demeures, car tu
l'emportes sur toutes les femmes par la beaut, la majest et
l'intelligence.

Et la sage Pnlopia lui rpondit:

-- Eurymakhos, certes, les immortels m'ont enlev ma vertu et ma
beaut depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et
qu'Odysseus est parti avec eux; mais s'il revenait et gouvernait
ma vie, ma renomme serait meilleure et je serais plus belle.
Maintenant je suis afflige, tant un daimn ennemi m'a envoy de
maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la
main droite et il me dit:

--  femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knmides
reviennent tous sains et saufs de Troi. On dit, en effet, que les
Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de
flches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui dcident
promptement de la victoire dans la mle du combat furieux. Donc,
je ne sais si un dieu me sauvera, ou si je mourrai l, devant
Troi. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans
mes demeures, de mon pre et de ma mre, comme maintenant, et plus
encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils
arriv  la pubert, pouse celui que tu choisiras et abandonne ta
demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et
la nuit viendra o je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi
le bonheur. Cependant, une douleur amre a saisi mon coeur et mon
me, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des prtendants.
Ceux qui voulaient pouser une noble femme, fille d'un homme
riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des
boeufs et de grasses brebis, et ils offraient  la jeune fille des
repas et des prsents splendides, et ils ne dvoraient pas
impunment les biens d'autrui.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus se rjouit parce
qu'elle attirait leurs prsents et charmait leur me par de douces
paroles, tandis qu'elle avait d'autres penses.

Et Antinoos, fils d'Eupeiths, lui rpondit:

-- Fille d'Ikarios, sage Pnlopia, accepte les prsents que
chacun des Akhaiens voudra apporter ici. Il n'est pas convenable
de refuser des prsents, et nous ne retournerons point  nos
travaux et nous ne ferons aucune autre chose avant que tu aies
pous celui des Akhaiens que tu prfreras.

Antinoos parla ainsi, et ses paroles furent approuves de tous. Et
chacun envoya un hraut pour apporter les prsents. Et celui
d'Antinoos apporta un trs beau pplos aux couleurs varies et
orn de douze anneaux d'or o s'attachaient autant d'agrafes
recourbes. Et celui d'Eurymakhos apporta un riche collier d'or et
d'ambre tincelant, et semblable  Hlios. Et les deux serviteurs
d'Eurydamas des boucles d'oreilles merveilleuses et bien
travailles et resplendissantes de grce. Et le serviteur de
Peisandros Polyktoride apporta un collier, trs riche ornement. Et
les hrauts apportrent aux autres Akhaiens d'aussi beaux
prsents. Et la noble femme remonta dans les chambres hautes,
tandis que les servantes portaient ces prsents magnifiques.

Mais les prtendants restrent jusqu' ce que le soir ft venu, se
charmant par la danse et le chant. Et le soir sombre survint
tandis qu'ils se charmaient ainsi. Aussitt, ils dressrent trois
lampes dans les demeures, afin d'en tre clairs, et ils
disposrent, autour, du bois depuis fort longtemps dessch et
rcemment fendu  l'aide de l'airain. Puis ils enduisirent les
torches. Et les servantes du subtil Odysseus les allumaient tour 
tour; mais le patient et divin Odysseus leur dit:

-- Servantes du roi Odysseus depuis longtemps absent, rentrez dans
la demeure o est la reine vnrable. Rjouissez-la, assises dans
la demeure; tournez les fuseaux et prparez les laines. Seul
j'allumerai ces torches pour les clairer tous. Et, mme s'ils
voulaient attendre la brillante s, ils ne me lasseraient point,
car je suis plein de patience.

Il parla ainsi, et les servantes se mirent  rire, se regardant
les unes les autres. Et Mlanth aux belles joues lui rpondit
injurieusement. Dolios l'avait engendre, et Pnlopia l'avait
nourrie et leve comme sa fille et entoure de dlices; mais elle
ne prenait point part  la douleur de Pnlopia, et elle s'tait
unie d'amour  Eurymakhos, et elle l'aimait; et elle adressa ces
paroles injurieuses  Odysseus:

-- Misrable tranger, tu es priv d'intelligence, puisque tu ne
veux pas aller dormir dans la demeure de quelque ouvrier, ou dans
quelque bouge, et puisque tu dis ici de vaines paroles au milieu
de nombreux hros et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble
l'esprit, ou il est toujours tel, et tu ne prononces que de vaines
paroles. Peut-tre es-tu fier d'avoir vaincu le vagabond Iros?
Mais crains qu'un plus fort qu'Iros se lve bientt, qui
t'accablera de ses mains robustes et qui te chassera d'ici souill
de sang.

Et le subtil Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui
rpondit:

-- Chienne! je vais rpter  Tlmakhos ce que tu oses dire, afin
qu'ici mme il te coupe en morceaux!

Il parla ainsi, et il pouvanta les servantes; et elles
s'enfuirent  travers la demeure, tremblantes de terreur et
croyant qu'il disait vrai. Et il alluma les torches, se tenant
debout et les surveillant toutes; mais il mditait dans son esprit
d'autres desseins qui devaient s'accomplir. Et Athn ne permit
pas que les prtendants insolents cessassent de l'outrager, afin
que la colre entrt plus avant dans le coeur du Laertiade
Odysseus. Alors, Eurymakhos, fils de Polybos, commena de railler
Odysseus, excitant le rire de ses compagnons:

-- Ecoutez-moi, prtendants de l'illustre reine, afin que je dise
ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Cet homme n'est pas
venu dans la demeure d'Odysseus sans qu'un dieu l'ait voulu. La
splendeur des torches me semble sortir de son corps et de sa tte,
o il n'y a plus absolument de cheveux.

Il parla ainsi, et il dit au destructeur de citadelles Odysseus:

-- tranger, si tu veux servir pour un salaire, je t'emmnerai 
l'extrmit de mes champs. Ton salaire sera suffisant. Tu
rpareras les haies et tu planteras les arbres. Je te donnerai une
nourriture abondante, des vtements et des sandales. Mais tu ne
sais faire que le mal; tu ne veux point travailler, et tu aimes
mieux mendier parmi le peuple afin de satisfaire ton ventre
insatiable.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Eurymakhos, plt aux dieux que nous pussions lutter en
travaillant, au printemps, quand les jours sont longs, promenant,
tous deux  jeun, la faux recourbe dans un pr, et jusqu'au soir,
tant qu'il y aura de l'herbe  couper! Plt aux dieux que j'eusse
 conduire deux grands boeufs gras, rassasis de fourrage, et de
force gale, dans un vaste champ de quatre arpents! Tu verrais
alors si je saurais tracer un profond sillon et faire obir la
glbe  la charrue. Si le Kronin excitait une guerre, aujourd'hui
mme, et si j'avais un bouclier, deux lances, et un casque
d'airain autour des tempes, tu me verrais alors ml aux premiers
combattants et tu ne m'outragerais plus en me raillant parce que
j'ai faim. Mais tu m'outrages dans ton insolence, et ton esprit
est cruel, et tu te crois grand et brave parce que tu es ml  un
petit nombre de lches. Mais si Odysseus revenait et abordait la
terre de la patrie, aussitt ces larges portes seraient trop
troites pour ta fuite, tandis que tu te sauverais hors du
portique.

Il parla ainsi, et Eurymakhos fut trs irrit dans son coeur, et,
le regardant d'un oeil sombre, il dit ces paroles ailes:

-- Ah! misrable, certes je vais t'accabler de maux, puisque tu
prononces de telles paroles au milieu de nombreux hros, et sans
rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est
toujours tel, et c'est pour cela que tu prononces de vaines
paroles. Peut-tre es-tu fier parce que tu as vaincu le mendiant
Iros?

Comme il parlait ainsi, il saisit un escabeau; mais Odysseus
s'assit aux genoux d'Amphinomos de Doulikhios pour chapper 
Eurymakhos, qui atteignit  la main droite l'enfant qui portait 
boire, et l'urne tomba en rsonnant, et lui-mme, gmissant, se
renversa dans la poussire. Et les prtendants, en tumulte dans
les demeures sombres, se disaient les uns aux autres:

-- Plt aux dieux que cet tranger errant et pri ailleurs et ne
ft point venu nous apporter tant de trouble! Voici que nous nous
querellons pour un mendiant, et que la joie de nos repas est
dtruite parce que le mal l'emporte!

Et la force sacre de Tlmakhos leur dit:

-- Malheureux, vous devenez insenss. Ne mangez ni ne buvez
davantage, car quelque dieu vous excite. Allez dormir, rassasis,
dans vos demeures, quand votre coeur vous l'ordonnera, car je ne
contrains personne.

Il parla ainsi, et tous se mordirent les lvres, admirant
Tlmakhos parce qu'il avait parl avec audace.

Alors, Amphinomos, l'illustre fils du roi Nisos Artiade, leur
dit:

--  amis, qu'aucun ne rponde par des paroles irrites  cette
juste rprimande. Ne frappez ni cet tranger, ni aucun des
serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus. Allons! que
le verseur de vin distribue les coupes, afin que nous fassions des
libations et que nous allions dormir dans nos demeures. Laissons
cet tranger ici, aux soins de Tlmakhos qui l'a reu dans sa
chre demeure.

Il parla ainsi, et ses paroles furent approuves de tous. Et le
hros Moulios, hraut de Doulikhios et serviteur d'Amphinomos,
mla le vin dans le kratre et le distribua comme il convenait. Et
tous firent des libations aux dieux heureux et burent le vin doux.
Et, aprs avoir fait des libations et bu autant que leur me le
dsirait, ils se htrent d'aller dormir, chacun dans sa demeure.


19.

Mais le divin Odysseus resta dans la demeure, mditant avec Athn
la mort des prtendants. Et, aussitt, il dit  Tlmakhos ces
paroles ailes:

-- Tlmakhos, il faut transporter toutes les armes guerrires
hors de la salle, et, quand les prtendants te les demanderont,
les tromper par ces douces paroles: -- Je les ai mises  l'abri
de la fume, car elles ne sont pas telles qu'elles taient
autrefois, quand Odysseus les laissa  son dpart pour Troi; mais
elles sont souilles par la grande vapeur du feu. Puis, le Kronin
m'a inspir une autre pense meilleure, et je crains qu'excits
par le vin, et une querelle s'levant parmi vous, vous vous
blessiez les uns les autres et vous souilliez le repas et vos
noces futures, car le fer attire l'homme.

Il parla ainsi, et Tlmakhos obit  son cher pre et, ayant
appel la nourrice Euryklia, il lui dit:

-- Nourrice, enferme les femmes dans les demeures, jusqu' ce que
j'aie transport dans la chambre nuptiale les belles armes de mon
pre, qui ont t ngliges et que la fume a souilles pendant
l'absence de mon pre, car j'tais encore enfant. Maintenant, je
veux les transporter l o la vapeur du feu n'ira pas.

Et la chre nourrice Euryklia lui rpondit:

-- Plaise aux dieux, mon enfant, que tu aies toujours la prudence
de prendre soin de la maison et de conserver toutes tes richesses!
Mais qui t'accompagnera en portant une lumire, puisque tu ne veux
pas que les servantes t'clairent?

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Ce sera cet tranger. Je ne le laisserai pas sans rien faire,
puisqu'il a mang  ma table, bien qu'il vienne de loin.

Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine. Et Euryklia
ferma les portes des grandes demeures. Puis, Odysseus et son
illustre fils se htrent de transporter les casques, les
boucliers bombs et les lances aigus. Et Pallas Athn portant
devant eux une lanterne d'or, les clairait vivement; et, alors,
Tlmakhos dit aussitt  son pre:

--  pre, certes, je vois de mes yeux un grand prodige! Voici que
les murs de la demeure, et ses belles poutres, et ses solives de
sapin, et ses hautes colonnes, brillent comme un feu ardent.
Certes, un des dieux qui habitent le large Ouranos est entr ici.

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Tais-toi, et retiens ton esprit, et ne m'interroge pas. Telle
est la coutume des dieux qui habitent l'Olympos. Toi, va dormir.
Je resterai ici, afin d'prouver les servantes et ta mre. Dans sa
douleur elle va m'interroger sur beaucoup de choses.

Il parla ainsi, et Tlmakhos sortit de la salle, et il monta,
clair par les torches flambantes, dans la chambre o il avait
coutume de dormir. L, il s'endormit, en attendant le matin; et le
divin Odysseus resta dans la demeure, mditant avec Athn la mort
des prtendants.

Et la prudente Pnlopia, semblable  Artmis ou  Aphrodit
d'or, sortit de sa chambre nuptiale. Et les servantes placrent
pour elle, devant le feu, le thrne o elle s'asseyait. Il tait
d'ivoire et d'argent, et travaill au tour. Et c'tait l'ouvrier
Ikmalios qui l'avait fait autrefois, ainsi qu'un escabeau pour
appuyer les pieds de la reine, et qui tait recouvert d'une grande
peau. Ce fut l que s'assit la prudente Pnlopia.

Alors, les femmes aux bras blancs vinrent de la demeure, et elles
emportrent les pains nombreux, et les tables, et les coupes dans
lesquelles les prtendants insolents avaient bu. Et elles jetrent
 terre le feu des torches, et elles amassrent, par-dessus, du
bois qui devait les clairer et les chauffer. Et, alors, Mlanth
injuria de nouveau Odysseus:

-- tranger, te voil encore qui erres dans la demeure, piant les
femmes! Sors d'ici, misrable, aprs t'tre rassasi, ou je te
frapperai de ce tison!

Et le sage Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui dit:

-- Malheureuse! pourquoi m'outrager avec fureur? Est-ce parce que
je suis vtu de haillons et que je mendie parmi le peuple, comme
la ncessit m'y contraint? Tels sont les mendiants et les
vagabonds. Et moi aussi, autrefois, j'tais heureux, et j'habitais
une riche demeure, et je donnais aux vagabonds, quels qu'ils
fussent et quels que fussent leurs besoins. Et j'avais de nombreux
serviteurs et tout ce qui rend heureux et fait appeler un homme
riche; mais le Kronin Zeus m'a tout enlev, le voulant ainsi.
C'est pourquoi, femme, crains de perdre un jour la beaut dont tu
es orne parmi les servantes; crains que ta matresse irrite te
punisse, ou qu'Odysseus revienne, car tout espoir n'est pas perdu.
Mais s'il a pri, et s'il ne doit plus revenir, son fils
Tlmakhos le remplace par la volont d'Apolln, et rien de ce que
font les femmes dans les demeures ne lui chappera, car rien n'est
plus au-dessus de son ge.

Il parla ainsi, et la prudente Pnlopia, l'ayant entendu,
rprimanda sa servante et lui dit:

-- Chienne audacieuse, tu ne peux me cacher ton insolence
effronte que tu payeras de ta tte, car tu sais bien, m'ayant
entendue toi-mme, que je veux, tant trs afflige, interroger
cet tranger sur mon mari.

Elle parla ainsi, et elle dit  l'intendante Eurynom:

-- Eurynom, approche un sige et recouvre-le d'une peau afin que
cet tranger, s'tant assis, m'coute et me rponde, car je veux
l'interroger.

Elle parla ainsi, et Eurynom approcha  la hte un sige poli
qu'elle recouvrit d'une peau, et le patient et divin Odysseus s'y
assit, et la prudente Pnlopia lui dit:

-- tranger, je t'interrogerai d'abord sur toi-mme. Qui es-tu?
D'o viens-tu? O sont ta ville et tes parents?

Et le sage Odysseus lui rpondit:

--  femme, aucune des mortelles qui sont sur la terre immense ne
te vaut, et, certes, ta gloire est parvenue jusqu'au large
Ouranos, telle que la gloire d'un roi irrprochable qui, vnrant
les dieux, commande  de nombreux et braves guerriers et rpand la
justice. Et par lui la terre noire produit l'orge et le bl, et
les arbres sont lourds de fruits, et les troupeaux multiplient, et
la mer donne des poissons, et, sous ses lois quitables, les
peuples sont heureux et justes. C'est pourquoi, maintenant, dans
ta demeure, demande-moi toutes les autres choses, mais non ma race
et ma patrie. N'emplis pas ainsi mon me de nouvelles douleurs en
me faisant souvenir, car je suis trs afflig, et je ne veux pas
pleurer et gmir dans une maison trangre, car il est honteux de
pleurer toujours. Peut-tre qu'une de tes servantes m'outragerait,
ou que tu t'irriterais toi-mme, disant que je pleure ainsi ayant
l'esprit troubl par le vin.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- tranger, certes, les dieux m'ont ravi ma vertu et ma beaut du
jour o les Argiens sont partis pour Ilios, et, avec eux, mon mari
Odysseus. S'il revenait et gouvernait ma vie, ma gloire serait
plus grande et plus belle. Mais, maintenant, je gmis, tant un
daimn funeste m'a accable de maux. Voici que ceux qui dominent
dans les les,  Doulikhios,  Sam,  Zakynthos couverte de bois,
et ceux qui habitent l'pre Ithak elle-mme, tous me recherchent
malgr moi et ruinent ma maison. Et je ne prends plus soin des
trangers, ni des suppliants, ni des hrauts qui agissent en
public; mais je regrette Odysseus et je gmis dans mon cher coeur.
Et les prtendants htent mes noces, et je mdite des ruses. Et,
d'abord, un dieu m'inspira de tisser dans mes demeures une grande
toile, large et fine, et je leur dis aussitt: -- Jeunes hommes,
mes prtendants, puisque le divin Odysseus est mort, cessez de
hter mes noces, jusqu' ce que j'aie achev, pour que mes fils ne
restent pas inutiles, ce linceul du hros Laerts, quand la moire
mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des
femmes akhaiennes ne puisse me reprocher devant tout le peuple
qu'un homme qui a possd tant de biens ait t enseveli sans
linceul.' -- Je parlai ainsi, et leur coeur gnreux fut persuad;
et alors, pendant le jour, je tissais la grande toile, et pendant
la nuit, ayant allum des torches, je la dfaisais. Ainsi, pendant
trois ans, je cachai ma ruse et trompai les Akhaiens; mais quand
vint la quatrime anne, et quand les saisons recommencrent,
aprs le cours des mois et des jours nombreux, alors avertis par
mes chiennes de servantes, ils me surprirent et me menacrent, et,
contre ma volont, je fus contrainte d'achever ma toile. Et,
maintenant, je ne puis plus viter mes noces, ne trouvant plus
aucune ruse. Et mes parents m'exhortent  me marier, et mon fils
supporte avec peine que ceux-ci dvorent ses biens, auxquels il
tient; car c'est aujourd'hui un homme, et il peut prendre soin de
sa maison, et Zeus lui a donn la gloire. Mais toi, tranger, dis-
moi ta race et ta patrie, car tu ne sors pas du chne et du rocher
des histoires antiques.

Et le sage Odysseus lui rpondit:

--  femme vnrable du Laertiade Odysseus, ne cesseras-tu point
de m'interroger sur mes parents? Je te rpondrai donc, bien que tu
renouvelles ainsi mes maux innombrables; mais c'est l la destine
d'un homme depuis longtemps absent de la patrie, tel que moi qui
ai err parmi les villes des hommes, tant accabl de maux. Je te
dirai cependant ce que tu me demandes.

La Krt est une terre qui s'lve au milieu de la sombre mer,
belle et fertile, o habitent d'innombrables hommes et o il y a
quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages diffrents, et on
y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krtois indignes, des
Kydnes, trois tribus de Driens et les divins Plasges. Sur eux
tous domine la grande ville de Knssos, o rgna Mins qui
s'entretenait tous les neuf ans avec le grand Zeus, et qui fut le
pre du magnanime Deukalin mon pre. Et Deukalin nous engendra,
moi et le roi Idomneus. Et Idomneus alla, sur ses nefs  proues
recourbes,  Ilios, avec les Atrides. Mon nom illustre est
Aithn, et j'tais le plus jeune. Idomneus tait l'an et le
plus brave. Je vis alors Odysseus et je lui offris les dons
hospitaliers. En effet, comme il allait  Ilios, la violence du
vent l'avait pouss en Krt, loin du promontoire Malien, dans
Amnisos o est la caverne des Ilithyies; et, dans ce port
difficile,  peine vita-t-il la tempte. Arriv  la ville, il
demanda Idomneus, qu'il appelait son hte cher et vnrable. Mais
s avait reparu pour la dixime ou onzime fois depuis que, sur
ses nefs  proue recourbe, Idomneus tait parti pour Ilios.
Alors, je conduisis Odysseus dans mes demeures, et je le reus
avec amiti, et je le comblai de soins  l'aide des richesses que
je possdais et je lui donnai, ainsi qu' ses compagnons, de la
farine, du vin rouge, et des boeufs  tuer, jusqu' ce que leur
me ft rassasie. Et les divins Akhaiens restrent l douze
jours, car le grand et temptueux Boras soufflait et les
arrtait, excit par quelque daimn. Mais le vent tomba le
treizime jour, et ils partirent.

Il parlait ainsi, disant ces nombreux mensonges semblables  la
vrit; et Pnlopia, en l'coutant, pleurait, et ses larmes
ruisselaient sur son visage, comme la neige ruisselle sur les
hautes montagnes, aprs que Zphyros l'a amoncele et que l'Euros
la fond en torrents qui emplissent les fleuves. Ainsi les belles
joues de Pnlopia ruisselaient de larmes tandis qu'elle pleurait
son mari. Et Odysseus tait plein de compassion en voyant pleurer
sa femme; mais ses yeux, comme la corne et le fer, restaient
immobiles sous ses paupires, et il arrtait ses larmes par
prudence. Et aprs qu'elle se fut rassasie de larmes et de deuil,
Pnlopia, lui rpondant, dit de nouveau:

-- Maintenant, tranger, je pense que je vais t'prouver, et je
verrai si, comme tu le dis, tu as reu dans tes demeures mon mari
et ses divins compagnons. Dis-moi quels taient les vtements qui
le couvraient, quel il tait lui-mme, et quels taient les
compagnons qui le suivaient.

Et le sage Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

--  femme, il est bien difficile, aprs tant de temps, de te
rpondre, car voici la vingtime anne qu'Odysseus est venu dans
ma patrie et qu'il en est parti. Cependant, je te dirai ce dont je
me souviens dans mon esprit. Le divin Odysseus avait un double
manteau de laine pourpre qu'attachait une agrafe d'or  deux
tuyaux, et orne, par-dessus, d'un chien qui tenait sous ses
pattes de devant un jeune cerf tremblant. Et tous admiraient,
s'tonnant que ces deux animaux fussent d'or, ce chien qui voulait
touffer le faon, et celui-ci qui, palpitant sous ses pieds,
voulait s'enfuir. Et je vis aussi sur le corps d'Odysseus une
tunique splendide. Fine comme une pelure d'oignon, cette tunique
brillait comme Hlios. Et, certes, toutes les femmes l'admiraient.
Mais, je te le dis, et retiens mes paroles dans ton esprit: je ne
sais si Odysseus portait ces vtements dans sa demeure, ou si
quelqu'un de ses compagnons les lui avait donns comme il montait
sur sa nef rapide, ou bien quelqu'un d'entre ses htes, car
Odysseus tait aim de beaucoup d'hommes, et peu d'Akhaiens
taient semblables  lui. Je lui donnai une pe d'airain, un
double et grand manteau pourpr et une tunique longue, et je le
conduisis avec respect sur sa nef  bancs de rameurs. Un hraut,
un peu plus g que lui, le suivait, et je te dirai quel il tait.
Il avait les paules hautes, la peau brune et les cheveux crpus,
et il se nommait Eurybats, et Odysseus l'honorait entre tous ses
compagnons, parce qu'il tait plein de sagesse.

Il parla ainsi, et le dsir de pleurer saisit Pnlopia, car elle
reconnut ces signes certains que lui dcrivait Odysseus. Et, aprs
qu'elle se fut rassasie de larmes et de deuil, elle dit de
nouveau:

-- Maintenant,  mon hte, auparavant misrable, tu seras aim et
honor dans mes demeures. J'ai moi-mme donn  Odysseus ces
vtements que tu dcris et qui taient plis dans ma chambre
nuptiale, et j'y ai attach cette agrafe brillante. Mais je ne le
verrai plus de retour dans la chre terre de la patrie! C'est par
une mauvaise destine qu'Odysseus, montant dans sa nef creuse, est
parti pour cette Troi fatale qu'on ne devrait plus nommer.

Et le sage Odysseus lui rpondit:

--  femme vnrable du Laertiade Odysseus, ne fltris point ton
beau visage et ne te consume point dans ton coeur  pleurer.
Cependant, je ne te blme en rien. Quelle femme pleurerait un
jeune mari dont elle a conu des enfants, aprs s'tre unie
d'amour  lui, plus que tu dois pleurer Odysseus qu'on dit
semblable aux dieux? Mais cesse de gmir et coute-moi. Je te
dirai la vrit et je ne te cacherai rien. J'ai entendu parler du
retour d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprtes o il a paru
vivant, et il rapporte de nombreuses richesses qu'il a amasses
parmi beaucoup de peuples; mais il a perdu ses chers compagnons et
sa nef creuse, dans la noire mer, en quittant Thrinaki. Zeus et
Hlios taient irrits, parce que ses compagnons avaient tu les
boeufs de Hlios; et ils ont tous pri dans la mer tumultueuse.
Mais la mer a jet Odysseus, attach  la carne de sa nef, sur la
cte des Phaiakiens qui descendent des dieux. Et ils l'ont honor
comme un dieu, et ils lui ont fait de nombreux prsents, et ils
ont voulu le ramener sain et sauf dans sa demeure. Odysseus serait
donc dj revenu depuis longtemps, mais il lui a sembl plus utile
d'amasser d'autres richesses en parcourant beaucoup de terres; car
il sait un plus grand nombre de ruses que tous les hommes mortels,
et nul ne pourrait lutter contre lui. Ainsi me parla Pheidn, le
roi des Thesprtes. Et il me jura, en faisant des libations dans
sa demeure, que la nef et les hommes taient prts qui devaient
reconduire Odysseus dans la chre terre de sa patrie. Mais il me
renvoya d'abord, profitant d'une nef des Thesprtes qui allait 
Doulikhios fertile en bl. Et il me montra les richesses qu'avait
runies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer trs difficile 
travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu' sa dixime
gnration. Et il me disait qu'Odysseus tait all  Ddn pour
apprendre du grand chne la volont de Zeus, et pour savoir
comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre
d'Ithak, soit ouvertement, soit en secret. Ainsi Odysseus est
sauv, et il viendra bientt, et, dsormais, il ne sera pas
longtemps loign de ses amis et de sa patrie. Et je te ferai un
grand serment: Qu'ils le sachent, Zeus, le meilleur et le plus
grand des dieux, et la demeure du brave Odysseus o je suis
arriv! Tout s'accomplira comme je le dis. Odysseus reviendra
avant la fin de cette anne, avant la fin de ce mois, dans
quelques jours.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Plaise aux dieux, tranger, que tes paroles s'accomplissent! Je
te prouverais aussitt mon amiti par de nombreux prsents et
chacun te dirait heureux; mais je sens dans mon coeur que jamais
Odysseus ne reviendra dans sa demeure et que ce n'est point lui
qui te renverra. Il n'y a point ici de chefs tels qu'Odysseus
parmi les hommes, si jamais il en a exist, qui congdient les
trangers aprs les avoir accueillis et honors. Maintenant,
servantes, baignez notre hte, et prparez son lit avec des
manteaux et des couvertures splendides, afin qu'il ait chaud en
attendant s au thrne d'or. Puis, au matin, baignez et parfumez-
le, afin qu'assis dans la demeure, il prenne son repas auprs de
Tlmakhos. Il arrivera malheur  celui d'entre eux qui
l'outragera. Et qu'il ne soit soumis  aucun travail, quel que
soit celui qui s'en irrite. Comment,  tranger, reconnatrais-tu
que je l'emporte sur les autres femmes par l'intelligence et par
la sagesse, si, manquant de vtements, tu t'asseyais en haillons
au repas dans les demeures? La vie des hommes est brve. Celui qui
est injuste et commet des actions mauvaises, les hommes le
chargent d'imprcations tant qu'il est vivant, et ils le
maudissent quand il est mort; mais celui qui est irrprochable et
qui a fait de bonnes actions, les trangers rpandent au loin sa
gloire, et tous les hommes le louent.

Et le sage Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

--  femme vnrable du Laertiade Odysseus, les beaux vtements et
les couvertures splendides me sont odieux, depuis que, sur ma nef
aux longs avirons, j'ai quitt les montagnes neigeuses de la
Krt. Je me coucherai, comme je l'ai dj fait pendant tant de
nuits sans sommeil, sur une misrable couche, attendant la belle
et divine s. Les bains de pieds non plus ne me plaisent point,
et aucune servante ne me touchera les pieds,  moins qu'il n'y en
ait une, vieille et prudente, parmi elles, et qui ait autant
souffert que moi. Je n'empche point celle-ci de me laver les
pieds.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Cher hte, aucun homme n'est plus sage que toi de tous les
trangers amis qui sont venus dans cette demeure, car tout ce que
tu dis est plein de sagesse. J'ai ici une femme ge et trs
prudente qui nourrit et qui leva autrefois le malheureux
Odysseus, et qui l'avait reu dans ses bras quand sa mre l'eut
enfant. Elle lavera tes pieds, bien qu'elle soit faible. Viens,
lve-toi, prudente Euryklia; lave les pieds de cet tranger qui a
l'ge de ton matre. Peut-tre que les pieds et les mains
d'Odysseus ressemblent aux siens, car les hommes vieillissent vite
dans le malheur.

Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses
mains, et elle versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles
lamentables:

-- Hlas! je suis sans force pour te venir en aide,  mon enfant!
Assurment Zeus te hait entre tous les hommes, bien que tu aies un
esprit pieux. Aucun homme n'a brl plus de cuisses grasses  Zeus
qui se rjouit de la foudre, ni d'aussi compltes hcatombes. Tu
le suppliais de te laisser parvenir  une pleine vieillesse et de
te laisser lever ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlev le
jour du retour! Peut-tre aussi que d'autres femmes l'outragent,
quand il entre dans les illustres demeures o parviennent les
trangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-mme. Tu fuis
leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point
qu'elles te lavent; et la fille d'Ikarios, la prudente Pnlopia,
m'ordonne de le faire, et j'y consens. C'est pourquoi je laverai
tes pieds, pour l'amour de Pnlopia et de toi, car mon coeur est
mu de tes maux. Mais coute ce que je vais dire: de tous les
malheureux trangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus
que toi  Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds.

Et le sage Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

--  vieille femme, en effet, tous ceux qui nous ont vus tous deux
de leurs yeux disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as
parl avec sagesse.

Il parla ainsi, et la vieille femme prit un bassin splendide dans
lequel on lavait les pieds, et elle y versa beaucoup d'eau froide,
puis de l'eau chaude. Et Odysseus s'assit devant le foyer, en se
tournant vivement du ct de l'ombre, car il craignit aussitt,
dans son esprit, qu'en le touchant elle reconnt sa cicatrice et
que tout ft dcouvert. Euryklia, s'approchant de son roi, lava
ses pieds, et aussitt elle reconnut la cicatrice de la blessure
qu'un sanglier lui avait faite autrefois de ses blanches dents sur
le Parnsos, quand il tait all chez Autolykos et ses fils.
Autolykos tait l'illustre pre de sa mre, et il surpassait tous
les hommes pour faire du butin et de faux serments. Un dieu lui
avait fait ce don, Hermias, pour qui il brlait des chairs
d'agneaux et de chevreaux et qui l'accompagnait toujours. Et
Autolykos tant venu chez le riche peuple d'Ithak, il trouva le
fils nouveau-n de sa fille. Et Euryklia, aprs le repas, posa
l'enfant sur les chers genoux d'Autolykos et lui dit:

-- Autolykos, donne toi-mme un nom au cher fils de ta fille,
puisque tu l'as appel par tant de voeux.

Et Autolykos lui rpondit:

-- Mon gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais dire. Je
suis venu ici trs irrit contre un grand nombre d'hommes et de
femmes sur la face de la terre nourricire. Que son nom soit donc
Odysseus. Quand il sera parvenu  la pubert, qu'il vienne sur le
Parnsos, dans la grande demeure de son aeul maternel o sont mes
richesses, et je lui en ferai de nombreux prsents, et je le
renverrai plein de joie.

Et,  cause de ces paroles, Odysseus y alla, afin de recevoir de
nombreux prsents. Et Autolykos et les fils d'Autolykos le
salurent des mains et le reurent avec de douces paroles.
Amphith, la mre de sa mre, l'embrassa, baisant sa tte et ses
deux beaux yeux. Et Autolykos ordonna  ses fils illustres de
prparer le repas. Aussitt, ceux-ci obirent et amenrent un
taureau de cinq ans qu'ils corchrent. Puis, le prparant, ils le
couprent en morceaux qu'ils embrochrent, firent rtir avec soin
et distriburent. Et tout le jour, jusqu' la chute de Hlios, ils
mangrent, et nul dans son me ne manqua d'une part gale. Quand
Hlios tomba et que les tnbres survinrent, ils se couchrent et
s'endormirent, mais quand s aux doigts ross, ne au matin,
apparut, les fils d'Autolykos et leurs chiens partirent pour la
chasse, et le divin Odysseus alla avec eux. Et ils gravirent le
haut Parnsos couvert de bois, et ils pntrrent bientt dans les
gorges battues des vents. Hlios,  peine sorti du cours profond
d'Okanos, frappait les campagnes, quand les chasseurs parvinrent
dans une valle. Et les chiens les prcdaient, flairant une
piste; et derrire eux venaient les fils d'Autolykos, et, avec
eux, aprs les chiens, le divin Odysseus marchait agitant une
longue lance.

L, dans le bois pais, tait couch un grand sanglier. Et la
violence humide des vents ne pntrait point ce hallier, et le
splendide Hlios ne le perait point de ses rayons, et la pluie
n'y tombait point, tant il tait pais; et le sanglier tait
couch l, sous un monceau de feuilles. Et le bruit des hommes et
des chiens parvint jusqu' lui, et, quand les chasseurs
arrivrent, il sortit du hallier  leur rencontre, les soies
hrisses sur le cou et le feu dans les yeux, et il s'arrta prs
des chasseurs. Alors, le premier, Odysseus, levant sa longue
lance, de sa forte main, se rua, dsirant le percer; mais le
sanglier, le prvenant, le blessa au genou d'un coup oblique de
ses dfenses et enleva profondment les chairs, mais sans arriver
jusqu' l'os. Et Odysseus le frappa  l'paule droite, et la
pointe de la lance brillante le traversa de part en part, et il
tomba tendu dans la poussire, et son me s'envola. Aussitt les
chers fils d'Autolykos, s'empressant autour de la blessure de
l'irrprochable et divin Odysseus, la bandrent avec soin et
arrtrent le sang noir par une incantation; puis, ils rentrrent
aux demeures de leur cher pre. Et Autolykos et les fils
d'Autolykos, ayant guri Odysseus et lui ayant fait de riches
prsents, le renvoyrent plein de joie dans sa chre Ithak. L,
son pre et sa mre vnrable se rjouirent de son retour et
l'interrogrent sur chaque chose et sur cette blessure qu'il avait
reue. Et il leur raconta qu'un sanglier l'avait bless de ses
dfenses blanches,  la chasse, o il tait all sur le Parnsos
avec les fils d'Autolykos.

Et voici que la vieille femme, touchant de ses mains cette
cicatrice, la reconnut et laissa retomber le pied dans le bassin
d'airain qui rsonna et se renversa, et toute l'eau fut rpandue 
terre. Et la joie et la douleur envahirent  la fois l'me
d'Euryklia, et ses yeux s'emplirent de larmes, et sa voix fut
entrecoupe; et, saisissant le menton d'Odysseus, elle lui dit:

-- Certes, tu es Odysseus mon cher enfant! Je ne t'ai point
reconnu avant d'avoir touch tout mon matre.

Elle parla ainsi, et elle fit signe des yeux  Pnlopia pour lui
faire entendre que son cher mari tait dans la demeure; mais, du
lieu o elle tait, Pnlopia ne put la voir ni la comprendre,
car Athn avait dtourn son esprit. Alors, Odysseus, serrant de
la main droite la gorge d'Euryklia, et l'attirant  lui de
l'autre main, lui dit:

-- Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri toi-
mme de ta mamelle? Maintenant, voici qu'ayant subi bien des maux,
j'arrive aprs vingt ans dans la terre de la patrie. Mais, puisque
tu m'as reconnu, et qu'un dieu te l'a inspir, tais-toi, et que
personne ne t'entende, car je te le dis, et ma parole
s'accomplira: Si un dieu tue par mes mains les prtendants
insolents, je ne t'pargnerai mme pas, bien que tu sois ma
nourrice, quand je tuerai les autres servantes dans mes demeures.

Et la prudente Euryklia lui rpondit:

-- Mon enfant, quelle parole s'chappe d'entre tes dents? Tu sais
que mon me est constante et ferme. Je me tairai comme la pierre
ou le fer. Mais je te dirai autre chose; garde mes paroles dans
ton esprit: Si un dieu dompte par tes mains les prtendants
insolents, je t'indiquerai dans les demeures les femmes qui te
mprisent et celles qui sont innocentes.

Et le sage Odysseus lui rpondit:

-- Nourrice, pourquoi me les indiquerais-tu? Il n'en est pas
besoin. J'en jugerai moi-mme et je les reconnatrai. Garde le
silence et remets le reste aux dieux.

Il parla ainsi, et la vieille femme traversa la salle pour
rapporter un autre bain de pieds, car toute l'eau s'tait
rpandue. Puis, ayant lav et parfum Odysseus, elle approcha son
sige du feu, afin qu'il se chaufft, et elle cacha la cicatrice
sous les haillons. Et la sage Pnlopia dit de nouveau:

-- tranger, je t'interrogerai encore quelques instants; car
l'heure du sommeil est douce, et le sommeil lui-mme est doux pour
le malheureux. Pour moi, un dieu m'a envoy une grande affliction.
Le jour, du moins, je surveille en pleurant les travaux des
servantes de cette maison et je charme ainsi ma douleur; mais
quand la nuit vient et quand le sommeil saisit tous les hommes, je
me couche sur mon lit, et, autour de mon coeur impntrable, les
penses amres irritent mes peines. Ainsi que la fille de
Pandaros, la verte Adn, chante, au retour du printemps, sous les
feuilles paisses des arbres, d'o elle rpand sa voix sonore,
pleurant son cher fils Itylos qu'engendra le roi Zthoios, et
qu'elle tua autrefois, dans sa dmence, avec l'airain; ainsi mon
me est agite  et l, hsitant si je dois rester auprs de mon
fils, garder avec soin mes richesses, mes servantes et ma haute
demeure, et respecter le lit de mon mari et la voix du peuple, ou
si je dois me marier, parmi les Akhaiens qui me recherchent dans
mes demeures,  celui qui est le plus noble et qui m'offrira le
plus de prsents. Tant que mon fils est rest enfant et sans
raison, je n'ai pu ni me marier, ni abandonner la demeure de mon
mari; mais voici qu'il est grand et parvenu  la pubert, et il me
supplie de quitter ces demeures, irrit qu'il est  cause de ses
biens que dvorent les Akhaiens. Mais coute, et interprte moi ce
songe. Vingt oies, sortant de l'eau, mangent du bl dans ma
demeure, et je les regarde, joyeuse. Et voici qu'un grand aigle au
bec recourb, descendu d'une haute montagne, tombe sur leurs cous
et les tue. Et elles restent toutes amasses dans les demeures,
tandis que l'aigle s'lve dans l'aithr divin. Et je pleure et je
gmis dans mon songe: et les Akhaiennes aux beaux cheveux se
runissent autour de moi qui gmis amrement parce que l'aigle a
tu mes oies. Mais voici qu'il redescend sur le fate de la
demeure, et il me dit avec une voix d'homme:

-- Rassure-toi, fille de l'illustre Ikarios; ceci n'est point un
songe, mais une chose heureuse qui s'accomplira. Les oies sont les
prtendants, et moi, qui semble un aigle, je suis ton mari qui
suis revenu pour infliger une mort honteuse  tous les
prtendants. Il parle ainsi, et le sommeil me quitte, et, les
cherchant des yeux, je vois mes oies qui mangent le bl dans le
bassin comme auparavant.

Et le sage Odysseus lui rpondit:

--  femme, personne ne pourrait expliquer ce songe autrement; et
certes, Odysseus lui-mme t'a dit comment il s'accomplira. La
perte des prtendants est manifeste, et aucun d'entre eux
n'vitera les kres et la mort.

Et la sage Pnlopia lui rpondit:

-- tranger, certes, les songes sont difficiles  expliquer, et
tous ne s'accomplissent point pour les hommes. Les songes sortent
par deux portes, l'une de corne et l'autre d'ivoire. Ceux qui
sortent de l'ivoire bien travaill trompent par de vaines paroles
qui ne s'accomplissent pas; mais ceux qui sortent par la porte de
corne polie disent la vrit aux hommes qui les voient. Je ne
pense pas que celui-ci sorte de l et soit heureux pour moi et mon
fils. Voici venir le jour honteux qui m'emmnera de la demeure
d'Odysseus, car je vais proposer une preuve. Odysseus avait dans
ses demeures des haches qu'il rangeait en ordre comme des mts de
nefs, et, debout, il les traversait de loin d'une flche. Je vais
proposer cette preuve aux prtendants. Celui qui, de ses mains,
tendra le plus facilement l'arc et qui lancera une flche 
travers les douze anneaux des haches, celui-l je le suivrai loin
de cette demeure si belle, qui a vu ma jeunesse, qui est pleine
d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, mme dans mes
songes!

Et le sage Odysseus lui rpondit:

--  femme vnrable du Laertiade Odysseus, ne retarde pas
davantage cette preuve dans tes demeures. Le prudent Odysseus
reviendra avant qu'ils aient tendu le nerf, tir l'arc poli et
envoy la flche  travers le fer.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Si tu voulais, tranger, assis  ct de moi, me charmer dans
mes demeures, le sommeil ne se rpandrait pas sur mes paupires;
mais les hommes ne peuvent rester sans sommeil, et les immortels,
sur la terre fconde, ont fait la part de toute chose aux mortels.
Certes, je remonterai donc dans la haute chambre, et je me
coucherai sur mon lit plein d'affliction et arros de mes larmes
depuis le jour o Odysseus est parti pour cette Ilios fatale qu'on
ne devrait plus nommer. Je me coucherai l; et toi, couche dans
cette salle, sur la terre ou sur le lit qu'on te fera.

Ayant ainsi parl, elle monta dans sa haute chambre splendide,
mais non pas seule, car deux servantes la suivaient. Et quand elle
eut mont avec les servantes dans la haute chambre, elle pleura
Odysseus, son cher mari, jusqu' ce que Athn aux yeux clairs et
rpandu le doux sommeil sur ses paupires.


20.

Et le divin Odysseus se coucha dans le vestibule, et il tendit
une peau de boeuf encore saignante, et, pardessus, les nombreuses
peaux de brebis que les Akhaiens avaient sacrifies; et Euryklia
jeta un manteau sur lui, quand il se fut couch. C'est l
qu'Odysseus tait couch, mditant dans son esprit la mort des
prtendants, et plein de vigilance.

Et les femmes qui s'taient depuis longtemps livres aux
prtendants sortirent de la maison, riant entre elles et songeant
 la joie. Alors, le coeur d'Odysseus s'agita dans sa poitrine, et
il dlibrait dans son me, si, se jetant sur elles, il les
tuerait toutes, ou s'il les laisserait pour la dernire fois
s'unir aux prtendants insolents. Et son coeur aboyait dans sa
poitrine, comme une chienne qui tourne autour de ses petits aboie
contre un inconnu et dsire le combattre. Ainsi son coeur aboyait
dans sa poitrine contre ces outrages; et, se frappant la poitrine,
il rprima son coeur par ces paroles:

-- Souffre encore,  mon coeur! Tu as subi des maux pires le jour
o le kyklps indomptable par sa force mangea mes braves
compagnons. Tu le supportas courageusement, jusqu' ce que ma
prudence t'et retir de la caverne o tu pensais mourir.

Il parla ainsi, apaisant son cher coeur dans sa poitrine, et son
coeur s'apaisa et patienta. Mais Odysseus se retournait  et l.
De mme qu'un homme tourne et retourne, sur un grand feu ardent,
un ventre plein de graisse et de sang, de mme il s'agitait d'un
ct et de l'autre, songeant comment, seul contre une multitude,
il mettrait la main sur les prtendants insolents. Et voici
qu'Athn, tant descendue de l'Ouranos, s'approcha de lui,
semblable  une femme, et, se tenant prs de sa tte, lui dit ces
paroles:

-- Pourquoi veilles-tu,  le plus malheureux de tous les hommes?
Cette demeure est la tienne, ta femme est ici, et ton fils aussi,
lui que chacun dsirerait pour fils.

Et le sage Odysseus lui rpondit:

-- Certes, desse, tu as parl trs sagement, mais je songe dans
mon me comment je mettrai la main sur les prtendants insolents,
car je suis seul, et ils se runissent ici en grand nombre. Et
j'ai une autre pense plus grande dans mon esprit. Serai-je tu
par la volont de Zeus et par la tienne? chapperai-je? Je
voudrais le savoir de toi.

Et la desse aux yeux clairs, Athn, lui rpondit:

-- Insens! Tout homme a confiance dans le plus faible de ses
compagnons, qui n'est qu'un mortel, et de peu de sagesse. Mais
moi, je suis desse, et je t'ai protg dans tous tes travaux, et
je te le dis hautement: Quand mme cinquante armes d'hommes
parlant des langues diverses nous entoureraient pour te tuer avec
l'pe, tu n'en ravirais pas moins leurs boeufs et leurs grasses
brebis. Dors donc. Il est cruel de veiller toute la nuit. Bientt
tu chapperas  tous tes maux.

Elle parla ainsi et rpandit le sommeil sur ses paupires. Puis,
la noble desse remonta dans l'Olympos, ds que le sommeil eut
saisi Odysseus, enveloppant ses membres et apaisant les peines de
son coeur. Et sa femme se rveilla; et elle pleurait, assise sur
son lit moelleux. Et, aprs qu'elle se fut rassasie de larmes, la
noble femme supplia d'abord la vnrable desse Artmis, fille de
Zeus:

-- Artmis, vnrable desse, fille de Zeus, plt aux dieux que tu
m'arrachasses l'me,  l'instant mme, avec tes flches, ou que
les temptes pussent m'emporter par les routes sombres et me jeter
dans les courants du rapide Okanos! Ainsi, les temptes
emportrent autrefois les filles de Pandaros. Les dieux avaient
fait mourir leurs parents et elles taient restes orphelines dans
leurs demeures, et la divine Aphrodit les nourrissait de fromage,
de miel doux et de vin parfum. Hr les doua, plus que toutes les
autres femmes, de beaut et de prudence, et la chaste Artmis
d'une haute taille, et Athn leur enseigna  faire de beaux
ouvrages. Alors, la divine Aphrodit monta dans le haut Olympos,
afin de demander, pour ces vierges, d'heureuses noces  Zeus qui
se rjouit de la foudre et qui connat les bonnes et les mauvaises
destines des hommes mortels. Et, pendant ce temps, les Harpyes
enlevrent ces vierges et les donnrent aux odieuses rinnyes pour
les servir. Que les Olympiens me perdent ainsi! Qu'Artmis aux
beaux cheveux me frappe, afin que je revoie au moins Odysseus sous
la terre odieuse, plutt que rjouir l'me d'un homme indigne! On
peut supporter son mal, quand, aprs avoir pleur tout le jour, le
coeur gmissant, on dort la nuit; car le sommeil, ayant ferm
leurs paupires, fait oublier  tous les hommes les biens et les
maux. Mais l'insomnie cruelle m'a envoy un daimn qui a couch
cette nuit auprs de moi, semblable  ce qu'tait Odysseus quand
il partit pour l'arme. Et mon coeur tait consol, pensant que ce
n'tait point un songe, mais la vrit.

Elle parla ainsi, et, aussitt, s au thrne d'or apparut. Et le
divin Odysseus entendit la voix de Pnlopia qui pleurait. Et il
pensa et il lui vint  l'esprit que, place au-dessus de sa tte,
elle l'avait reconnu. C'est pourquoi, ramassant le manteau et les
toisons sur lesquelles il tait couch, il les plaa sur le thrne
dans la salle; et, jetant dehors la peau de boeuf, il leva les
mains et supplia Zeus:

-- Pre Zeus! si, par la volont des dieux, tu m'as ramen dans ma
patrie,  travers la terre et la mer, et aprs m'avoir accabl de
tant de maux, fais qu'un de ceux qui s'veillent dans cette
demeure dise une parole heureuse, et, qu'au dehors, un de tes
signes m'apparaisse.

Il parla ainsi en priant, et le trs sage Zeus l'entendit, et,
aussitt, il tonna du haut de l'Olympos clatant et par-dessus les
nues, et le divin Odysseus s'en rjouit. Et, aussitt, une femme
occupe  moudre leva la voix dans la maison. Car il y avait non
loin de l douze meules du prince des peuples, et autant de
servantes les tournaient, prparant l'huile et la farine, moelle
des hommes. Et elles s'taient endormies, aprs avoir moulu le
grain, et l'une d'elles n'avait pas fini, et c'tait la plus
faible de toutes. Elle arrta sa meule et dit une parole heureuse
pour le roi:

-- Pre Zeus, qui commandes aux dieux et aux hommes, certes, tu as
tonn fortement du haut de l'Ouranos toil o il n'y a pas un
nuage. C'est un de tes signes  quelqu'un. Accomplis donc mon
souhait,  moi, malheureuse: Que les prtendants, en ce jour et
pour la dernire fois, prennent le repas dsirable dans la demeure
d'Odysseus! Ils ont rompu mes genoux sous ce dur travail de moudre
leur farine; qu'ils prennent aujourd'hui leur dernier repas!

Elle parla ainsi, et le divin Odysseus se rjouit de cette parole
heureuse et du tonnerre de Zeus, et il se dit qu'il allait punir
les coupables. Et les autres servantes se rassemblaient dans les
belles demeures d'Odysseus, et elles allumrent un grand feu dans
le foyer. Et le divin Tlmakhos se leva de son lit et se couvrit
de ses vtements. Il suspendit une pe  ses paules et il
attacha de belles sandales  ses pieds brillants; puis, il saisit
une forte lance  pointe d'airain, et, s'arrtant, comme il
passait le seuil, il dit  Euryklia:

-- Chre nourrice, comment avez-vous honor l'tranger dans la
demeure? Lui avez-vous donn un lit et de la nourriture, ou gt-il
nglig? Car ma mre est souvent ainsi, bien que prudente; elle
honore inconsidrment le moindre des hommes et renvoie le plus
mritant sans honneurs.

Et la prudente Euryklia lui rpondit:

-- N'accuse point ta mre innocente, mon enfant. L'tranger s'est
assis et il a bu du vin autant qu'il l'a voulu; mais il a refus
de manger davantage quand ta mre l'invitait elle-mme. Elle a
ordonn aux servantes de prparer son lit; mais lui, comme un
homme plein de soucis et malheureux, a refus de dormir dans un
lit, sous des couvertures; et il s'est couch, dans le vestibule,
sur une peau de boeuf encore saignante et sur des peaux de brebis;
et nous avons jet un manteau par-dessus.

Elle parla ainsi, et Tlmakhos sortit de la demeure, tenant sa
lance  la main. Et deux chiens rapides le suivaient. Et il se
hta vers l'agora des Akhaiens aux belles knmides. Et Euryklia,
fille d'Ops Peisnoride, la plus noble des femmes, dit aux
servantes:

-- Allons! htez-vous! Balayez la salle, arrosez-la, jetez des
tapis pourprs sur les beaux thrnes, pongez les tables, purifiez
les kratres et les coupes rondes; et qu'une partie d'entre vous
aille puiser de l'eau  la fontaine et revienne aussitt. Les
prtendants ne tarderont pas  arriver, et ils viendront ds le
matin, car c'est une fte pour tous.

Elle parla ainsi, et les servantes, l'ayant entendue, lui
obirent. Et les unes allrent  la fontaine aux eaux noires, et
les autres travaillaient avec ardeur dans la maison. Puis, les
prtendants insolents entrrent; et ils se mirent  fendre du
bois. Et les servantes revinrent de la fontaine, et, aprs elles,
le porcher qui amenait trois de ses meilleurs porcs. Et il les
laissa manger dans l'enceinte des haies. Puis il adressa 
Odysseus ces douces paroles:

-- tranger, les Akhaiens te traitent-ils mieux, ou t'outragent-
ils comme auparavant?

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Puissent les dieux, Eumaios, chtier leur insolence, car ils
commettent des actions outrageantes et honteuses dans une demeure
trangre, et ils n'ont plus la moindre pudeur.

Et, comme ils se parlaient ainsi, le chevrier Mlanthios
s'approcha d'eux, conduisant, pour le repas des prtendants, les
meilleures chvres de tous ses troupeaux, et deux bergers le
suivaient. Et il attacha les chvres sous le portique sonore, et
il dit  Odysseus, en l'injuriant de nouveau:

-- tranger, es-tu encore ici  importuner les hommes en leur
demandant avec insistance? Ne passeras-tu point les portes? Je ne
pense pas que nous nous sparions avant que tu aies prouv nos
mains, car tu demandes  satit, et il y a d'autres repas parmi
les Akhaiens.

Il parla ainsi, et le prudent Odysseus ne rpondit rien, et il
resta muet, mais secouant la tte et mditant sa vengeance. Puis,
arriva Philoitios, chef des bergers, conduisant aux prtendants
une gnisse strile et des chvres grasses. Des bateliers, de ceux
qui faisaient passer les hommes, l'avaient amen. Il attacha les
animaux sous le portique sonore, et, s'approchant du porcher, il
lui dit:

-- Porcher, quel est cet tranger nouvellement venu dans notre
demeure? D'o est-il? Quelle est sa race et quelle est sa patrie?
Le malheureux! certes, il est semblable  un roi: mais les dieux
accablent les hommes qui errent sans cesse, et ils destinent les
rois eux-mmes au malheur.

Il parla ainsi, et, tendant la main droite  Odysseus, il lui dit
ces paroles ailes:

-- Salut, pre tranger! Que la richesse t'arrive bientt, car
maintenant, tu es accabl de maux! Pre Zeus, aucun des dieux
n'est plus cruel que toi, car tu n'as point piti des hommes que
tu as engendrs toi-mme pour tre accabls de misres et d'amres
douleurs! La sueur me coule, et mes yeux se remplissent de larmes
en voyant cet tranger, car je me souviens d'Odysseus, et je pense
qu'il erre peut-tre parmi les hommes, couvert de semblables
haillons, s'il vit encore et s'il voit la lumire de Hlios. Mais,
s'il est mort et s'il est dans les demeures d'Aids, je gmirai
toujours au souvenir de l'irrprochable Odysseus qui m'envoya,
tout jeune, garder ses boeufs chez le peuple des Kphallniens. Et
maintenant ils sont innombrables, et aucun autre ne possde une
telle race de boeufs aux larges fronts. Et les prtendants
m'ordonnent de les leur amener pour qu'ils les mangent; et ils ne
s'inquitent point du fils d'Odysseus dans cette demeure, et ils
ne respectent ni ne craignent les dieux, et ils dsirent avec
ardeur partager les biens d'un roi absent depuis longtemps.
Cependant, mon coeur hsite dans ma chre poitrine. Ce serait une
mauvaise action, Tlmakhos tant vivant, de m'en aller chez un
autre peuple, auprs d'hommes trangers, avec mes boeufs; et,
d'autre part, il est dur de rester ici, gardant mes boeufs pour
des trangers et subissant mille maux. Dj, depuis longtemps, je
me serais enfui vers quelque roi loign, car, ici, rien n'est
tolrable; mais je pense que ce malheureux reviendra peut-tre et
dispersera les prtendants dans ses demeures.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Bouvier, tu ne ressembles ni  un mchant homme, ni  un
insens, et je reconnais que ton esprit est plein de prudence.
C'est pourquoi je te le jure par un grand serment: que Zeus, le
premier des dieux, le sache! Et cette table hospitalire, et cette
demeure du brave Odysseus o je suis venu! Toi prsent, Odysseus
reviendra ici, et tu le verras de tes yeux, si tu le veux, tuer
les prtendants qui oppriment ici.

-- tranger, puisse le Kronin accomplir tes paroles! Tu sauras
alors  qui appartiendront ma force et mes mains.

Et Eumaios suppliait en mme temps tous les dieux de ramener le
trs sage Odysseus dans ses demeures.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, les prtendants prparaient
le meurtre et la mort de Tlmakhos. Mais, en ce moment, un aigle
vola  leur gauche, tenant une colombe tremblante.

Alors Amphinomos leur dit:

--  amis, notre dessein de tuer Tlmakhos ne s'accomplira pas.
Ne songeons plus qu'au repas.

Ainsi parla Amphinomos, et sa parole leur plut. Puis, entrant dans
la demeure du divin Odysseus, ils dposrent leurs manteaux sur
les siges et sur les thrnes, ils sacrifirent les grandes
brebis, les chvres grasses, les porcs et la gnisse indompte. Et
ils distriburent les entrailles rties. Puis ils mlrent le vin
dans les kratres; et le porcher distribuait les coupes, et
Philoitios, le chef des bouviers, distribuait le pain dans de
belles corbeilles, et Mlanthios versait le vin. Et ils tendirent
les mains vers les mets placs devant eux. Mais Tlmakhos vit
asseoir Odysseus, qui mditait des ruses, auprs du seuil de
pierre, dans la salle, sur un sige grossier, et il plaa devant
lui, sur une petite table, une part des entrailles. Puis, il versa
du vin dans une coupe d'or, et il lui dit:

-- Assieds-toi l, parmi les hommes, et bois du vin. J'carterai
moi-mme, loin de toi, les outrages de tous les prtendants, car
cette demeure n'est pas publique; c'est la maison d'Odysseus, et
il l'a construite pour moi. Et vous, prtendants, retenez vos
injures et vos mains, de peur que la discorde se manifeste ici.

Il parla ainsi, et tous, mordant leurs lvres, admiraient
Tlmakhos et comme il avait parl avec audace. Et Antinoos, fils
d'Eupeiths, leur dit:

-- Nous avons entendu, Akhaiens, les paroles svres de
Tlmakhos, car il nous a rudement menacs. Certes, le Kronin
Zeus ne l'a point permis; mais, sans cela, nous l'aurions dj
fait taire dans cette demeure, bien qu'il soit un habile agorte.

Ainsi parla Antinoos, et Tlmakhos ne s'en inquita point. Et les
hrauts conduisirent  travers la ville l'hcatombe sacre, et les
Akhaiens chevelus se runirent dans le bois pais de l'archer
Apolln.

Et, aprs avoir rti les chairs suprieures, les prtendants
distriburent les parts et prirent leur repas illustre; et, comme
l'avait ordonn Tlmakhos, le cher fils du divin Odysseus, les
serviteurs apportrent  celui-ci une part gale  celles de tous
les autres convives; mais Athn ne voulut pas que les prtendants
cessassent leurs outrages, afin qu'une plus grande colre entrt
dans le coeur du Laertiade Odysseus. Et il y avait parmi les
prtendants un homme trs inique. Il se nommait Ktsippos, et il
avait sa demeure dans Sam. Confiant dans les richesses de son
pre, il recherchait la femme d'Odysseus absent depuis longtemps.
Et il dit aux prtendants insolents:

-- coutez-moi, illustres prtendants. Dj cet tranger a reu
une part gale  la ntre, comme il convient, car il ne serait ni
bon, ni juste de priver les htes de Tlmakhos, quels que soient,
ceux qui entrent dans sa demeure. Mais moi aussi, je lui ferai un
prsent hospitalier, afin que lui-mme donne un salaire aux
baigneurs ou aux autres serviteurs qui sont dans la maison du
divin Odysseus.

Ayant ainsi parl, il saisit dans une corbeille un pied de boeuf
qu'il lana d'une main vigoureuse; mais Odysseus l'vita en
baissant la tte, et il sourit sardoniquement dans son me; et le
pied de boeuf frappa le mur bien construit. Alors Tlmakhos
rprimanda ainsi Ktsippos:

-- Ktsippos, certes, il vaut beaucoup mieux pour toi que tu
n'aies point frapp mon hte, et qu'il ait lui-mme vit ton
trait, car, certes, je t'eusse frapp de ma lance aigu au milieu
du corps, et, au lieu de tes noces, ton pre et fait ton
spulcre. C'est pourquoi qu'aucun de vous ne montre son insolence
dans ma demeure, car je comprends et je sais quelles sont les
bonnes et les mauvaises actions, et je ne suis plus un enfant.
J'ai longtemps souffert et regard ces violences, tandis que mes
brebis taient gorges, et que mon vin tait puis, et que mon
pain tait mang car il est difficile  un seul de s'opposer 
plusieurs mais ne m'outragez pas davantage. Si vous avez le dsir
de me tuer avec l'airain, je le veux bien, et il vaut mieux que je
meure que de voir vos honteuses actions, mes htes chasss et mes
servantes indignement violes dans mes belles demeures.

Il parla ainsi, et tous restrent muets. Et le Damastoride Aglaos
dit enfin:

--  amis,  cette parole juste, il ne faut point rpondre
injurieusement, ni frapper cet tranger, ou quelqu'un des
serviteurs qui sont dans les demeures du divin Odysseus; mais je
parlerai doucement  Tlmakhos et  sa mre; puiss-je plaire au
coeur de tous deux. Aussi longtemps que votre me dans vos
poitrines a espr le retour du trs sage Odysseus en sa demeure,
nous n'avons eu aucune colre de ce que vous reteniez, les faisant
attendre, les prtendants dans vos demeures. Puisque Odysseus
devait revenir, cela valait mieux en effet. Maintenant il est
manifeste qu'il ne reviendra plus. Va donc  ta mre et dis-lui
qu'elle pouse le plus illustre d'entre nous, et celui qui lui
fera le plus de prsents. Tu jouiras alors des biens paternels,
mangeant et buvant; et ta mre entrera dans la maison d'un autre.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Aglaos, non, par Zeus et par les douleurs de mon pere qui est
mort ou qui erre loin d'Ithak, non, je ne m'oppose point aux
noces de ma mre, et je l'engage  pouser celui qu'elle choisira
et qui lui fera le plus de prsents; mais je crains de la chasser
de cette demeure par des paroles rigoureuses, de peur qu'un dieu
n'accomplisse pas ceci.

Ainsi parla Tlmakhos, et Pallas Athn excita un rire immense
parmi les prtendants, et elle troubla leur esprit, et ils riaient
avec des mchoires contraintes, et ils mangeaient les chairs
crues, et leurs yeux se remplissaient de larmes, et leur me
pressentait le malheur.
Alors, le divin Thoklymnos leur dit:

-- Ah! malheureux! quel malheur allez-vous subir! Vos ttes, vos
visages, vos genoux sont envelopps par la nuit; vous sanglotez,
vos joues sont couvertes de larmes; ces colonnes et ces murailles
sont souilles de sang; le portique et la cour sont pleins
d'ombres qui se htent vers les tnbres de l'rbos; Hlios prit
dans l'Ouranos, et le brouillard fatal s'avance!

Il parla ainsi, et tous se mirent  rire de lui; et Eurymakhos,
fils de Polybos, dit le premier:

-- Tu es insens, tranger rcemment arriv! Chassez-le aussitt
de cette demeure, et qu'il aille  l'agora, puisqu'il prend le
jour pour la nuit.

Et le divin Thoklymnos lui rpondit:

-- Eurymakhos, n'ordonne point de me chasser d'ici. Il me suffit
de mes yeux, de mes oreilles, de mes pieds et de l'esprit
quitable qui est dans ma poitrine. Je sortirai d'ici, car je
devine le malheur qui est suspendu sur vous; et nul d'entre vous
n'y chappera,  prtendants, hommes injurieux qui commettez des
actions iniques dans la demeure du divin Odysseus!

Ayant ainsi parl, il sortit des riches demeures et retourna chez
Peiraios qui l'avait accueilli avec bienveillance. Et les
prtendants, se regardant les uns les autres, irritaient
Tlmakhos en raillant ses htes. Et l'un de ces jeunes hommes
insolents dit:

-- Tlmakhos, aucun donneur d'hospitalit n'est plus  plaindre
que toi. Tu as encore, il est vrai, ce vagabond affam, priv de
pain et de vin, sans courage et qui ne sait rien faire, inutile
fardeau de la terre, mais l'autre est all prophtiser ailleurs.
coute-moi; ceci est pour le mieux; jetons tes deux htes sur une
nef et envoyons-les aux Sikles. Chacun vaudra un bon prix.

Ainsi parlaient les prtendants, et Tlmakhos ne s'inquita point
de leurs paroles; mais il regardait son pre, en silence,
attendant toujours qu'il mt la main sur les prtendants
insolents.

Et la fille d'Ikarios, la sage Pnlopia, accoude sur son beau
thrne, coutait les paroles de chacun d'eux dans les demeures. Et
ils riaient joyeusement en continuant leur repas, car ils avaient
dj beaucoup mang.

Mais, bientt, jamais fte ne devait leur tre plus funeste que
celle que leur prparaient une desse et un homme brave, car, les
premiers, ils avaient commis de honteuses actions.


21.

Alors, la desse Athn aux yeux clairs inspira  la fille
d'Ikarios,  la prudente Pnlopia, d'apporter aux prtendants
l'arc et le fer brillant, pour l'preuve qui, dans les demeures
d'Odysseus, devait tre le commencement du carnage. Elle gravit la
longue chelle de la maison, tenant  la main la belle clef
recourbe, d'airain et  poigne d'ivoire; et elle se hta de
monter avec ses servantes dans la chambre haute o taient
renferms les trsors du roi, l'airain, l'or et le fer difficile 
travailler. L, se trouvaient l'arc recourb, le carquois porte-
flches et les flches terribles qui le remplissaient. Iphitos
Eurythide, de Lakdaimn, semblable aux immortels, les avait
donns  Odysseus, l'ayant rencontr  Messn, dans la demeure du
brave Orsilokhos, o Odysseus tait venu pour une rclamation de
tout le peuple qui l'en avait charg. En effet, les Messniens
avaient enlev d'Ithak, sur leurs nefs, trois cents brebis et
leurs bergers. Et, pour cette rclamation, Odysseus tait venu,
tout jeune encore, car son pre et les autres vieillards l'avaient
envoy. Et Iphitos tait venu de son ct, cherchant douze cavales
qu'il avait perdues et autant de mules patientes, et qui, toutes,
devaient lui attirer la mort; car, s'tant rendu auprs du
magnanime fils de Zeus, Hrakls, illustre par ses grands travaux,
celui-ci le tua dans ses demeures, bien qu'il ft son hte. Et il
le tua indignement, sans respecter ni les dieux, ni la table o il
l'avait fait asseoir, et il retint ses cavales aux sabots
vigoureux. Ce fut en cherchant celles-ci qu'Iphitos rencontra
Odysseus et qu'il lui donna cet arc qu'avait port le grand
Eurytos et qu'il laissa en mourant  son fils dans ses hautes
demeures. Et Odysseus donna  celui-ci une pe aigu et une forte
lance. Ce fut le commencement d'une triste amiti, et qui ne fut
pas longue, car ils ne se reurent point  leurs tables, et le
fils de Zeus tua auparavant l'Eurytide Iphitos semblable aux
immortels. Et le divin Odysseus se servait de cet arc  Ithak,
mais il ne l'emporta point sur ses nefs noires en partant pour la
guerre, et il le laissa dans ses demeures, en mmoire de son cher
hte.

Et quand la noble femme fut arrive  la chambre haute, elle monta
sur le seuil de chne qu'autrefois un ouvrier habile avait poli et
ajust au cordeau, et auquel il avait adapt des battants et de
brillantes portes. Elle dtacha aussitt la courroie de l'anneau,
fit entrer la clef et ouvrit les verrous. Et, semblables  un
taureau qui mugit en paissant dans un pr, les belles portes
rsonnrent, frappes par la clef, et s'ouvrirent aussitt.

Et Pnlopia monta sur le haut plancher o taient les coffres
qui renfermaient les vtements parfums, et elle dtacha du clou
l'arc et le carquois brillant. Et, s'asseyant l, elle les posa
sur ses genoux, et elle pleura amrement. Et, aprs s'tre
rassasie de larmes et de deuil, elle se hta d'aller  la grande
salle, vers les prtendants insolents, tenant  la main l'arc
recourb et le carquois porte-flches et les flches terribles qui
le remplissaient. Et les servantes portaient le coffre o taient
le fer et l'airain des jeux du roi.

Et la noble femme, tant arrive auprs des prtendants, s'arrta
sur le seuil de la belle salle, un voile lger sur ses joues et
deux servantes  ses cts. Et, aussitt, elle parla aux
prtendants et elle leur dit:

-- coutez-moi, illustres prtendants qui, pour manger et boire
sans cesse, avez envahi la maison d'un homme absent depuis
longtemps, et qui dvorez ses richesses, sans autre prtexte que
celui de m'pouser. Voici,  prtendants, l'preuve qui vous est
propose. Je vous apporte le grand arc du divin Odysseus. Celui
qui, de ses mains, tendra le plus facilement cet arc et lancera
une flche  travers les douze haches, je le suivrai, et il me
conduira loin de cette demeure qui a vu ma jeunesse, qui est belle
et pleine d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, mme
dans mes songes.

Elle parla ainsi et elle ordonna au porcher Eumaios de porter aux
prtendants l'arc et le fer brillant. Et Eumaios les prit en
pleurant et les porta; et le bouvier pleura aussi en voyant l'arc
du roi. Et Antinoos les rprimanda et leur dit:

-- Rustres stupides, qui ne pensez qu'au jour le jour, pourquoi
pleurez-vous, misrables, et remuez-vous ainsi dans sa poitrine
l'me de cette femme qui est en proie  la douleur, depuis qu'elle
a perdu son cher mari? Mangez en silence, ou' allez pleurer dehors
et laissez ici cet arc. Ce sera pour les prtendants une preuve
difficile, car je ne pense pas qu'on tende aisment cet arc poli.
Il n'y a point ici un seul homme tel que Odysseus. Je l'ai vu moi-
mme, et je m'en souviens, mais j'tais alors un enfant.

Il parla ainsi, et il esprait, dans son me, tendre l'arc et
lancer une flche  travers le fer; mais il devait, certes, goter
le premier une flche partie des mains de l'irrprochable Odysseus
qu'il avait dj outrag dans sa demeure et contre qui il avait
excit tous ses compagnons. Alors, la force sacre de Tlmakhos
parla ainsi:

--  dieux! Certes, le Kronin Zeus m'a rendu insens. Voici que
ma chre mre, bien que trs prudente, dit qu'elle va suivre un
autre homme et quitter cette demeure! Et voici que je ris et que
je me rjouis dans mon esprit insens! Tentez donc,  prtendants,
l'preuve propose! Il n'est point de telle femme dans la terre
Akhaienne, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos, ni dans Mykn,
ni dans Ithak, ni dans la noire peiros. Mais vous le savez,
qu'est-il besoin de louer ma mre? Allons, ne retardez pas
l'preuve; htez-vous de tendre cet arc, afin que nous voyions qui
vous tes. Moi-mme je ferai l'preuve de cet arc; et, si je le
tends, si je lance une flche  travers le fer, ma mre vnrable,
 moi qui gmis, ne quittera point ces demeures avec un autre
homme et ne m'abandonnera point, moi qui aurai accompli les nobles
jeux de mon pre!

Il parla ainsi, et, se levant, il retira son manteau pourpr et
son pe aigu de ses paules, puis, ayant creus un long foss,
il dressa en ligne les anneaux des haches, et il pressa la terre
tout autour. Et tous furent stupfaits de son adresse, car il ne
l'avait jamais vu faire. Puis, se tenant debout sur le seuil, il
essaya l'arc. Trois fois il faillit le tendre, esprant tirer le
nerf et lancer une flche  travers le fer, et trois fois la force
lui manqua. Et comme il le tentait une quatrime fois, Odysseus
lui fit signe et le retint malgr son dsir. Alors la force sacre
de Tlmakhos parla ainsi:

--  dieux! ou je ne serai jamais qu'un homme sans force, ou je
suis trop jeune encore et je n'ai point la vigueur qu'il faudrait
pour repousser un guerrier qui m'attaquerait. Allons! vous qui
m'tes suprieurs par la force, essayez cet arc et terminons cette
preuve.

Ayant ainsi parl, il dposa l'arc sur la terre, debout et appuy
contre les battants polis de la porte, et il mit la flche aigu
auprs de l'arc au bout recourb; puis, il retourna s'asseoir sur
le thrne qu'il avait quitt. Et Antinoos, fils d'Eupeiths, dit
aux prtendants:

-- Compagnons, levez-vous tous, et avancez, l'un aprs l'autre,
dans l'ordre qu'on suit en versant le vin.

Ainsi parla Antinoos, et ce qu'il avait dit leur plut. Et Leids,
fils d'Oinops, se leva le premier. Et il tait leur sacrificateur,
et il s'asseyait toujours le plus prs du beau kratre. Il
n'aimait point les actions iniques et il s'irritait sans cesse
contre les prtendants. Et il saisit le premier l'arc et le trait
rapide. Et, debout sur le seuil, il essaya l'arc; mais il ne put
le tendre et il se fatigua vainement les bras. Alors, il dit aux
prtendants:

--  amis, je ne tendrai point cet arc; qu'un autre le prenne. Cet
arc doit priver de leur coeur et de leur me beaucoup de braves
guerriers, car il vaut mieux mourir que de nous retirer vivants,
n'ayant point accompli ce que nous esprions ici. Qu'aucun
n'espre donc plus, dans son me, pouser Pnlopia, la femme
d'Odysseus. Aprs avoir prouv cet arc, chacun de vous verra
qu'il lui faut rechercher quelque autre femme parmi les Akhaiennes
aux beaux pplos, et  laquelle il fera des prsents. Pnlopia
pousera ensuite celui qui lui fera le plus de prsents et  qui
elle est destine.

Il parla ainsi, et il dposa l'arc appuy contre les battants
polis de la porte, et il mit la flche aigu auprs de l'arc au
bout recourb. Puis, il retourna s'asseoir sur le thrne qu'il
avait quitt. Alors, Antinoos le rprimanda et lui dit:

-- Leids, quelle parole s'est chappe d'entre tes dents? Elle
est mauvaise et funeste, et je suis irrit de l'avoir entendue.
Cet arc doit priver de leur coeur et de leur me beaucoup de
braves guerriers, parce que tu n'as pu le tendre! Ta mre
vnrable ne t'a point enfant pour tendre les arcs, mais,
bientt, d'autres prtendants illustres tendront celui-ci.

Il parla ainsi et il donna cet ordre au chevrier Mlanthios:

-- Mlanthios, allume promptement du feu dans la demeure et place
devant le feu un grand sige couvert de peaux. Apporte le large
disque de graisse qui est dans la maison, afin que les jeunes
hommes, l'ayant fait chauffer, en amollissent cet arc, et que nous
terminions cette preuve.

Il parla ainsi, et aussitt Mlanthios alluma un grand feu, et il
plaa devant le feu un sige couvert de peaux; et les jeunes
hommes, ayant chauff le large disque de graisse qui tait dans la
maison, en amollirent l'arc, et ils ne purent le tendre, car ils
taient de beaucoup trop faibles. Et il ne restait plus
qu'Antinoos et le divin Eurymakhos, chefs des prtendants et les
plus braves d'entre eux.

Alors, le porcher et le bouvier du divin Odysseus sortirent
ensemble de la demeure, et le divin Odysseus sortit aprs eux. Et
quand ils furent hors des portes, dans la cour, Odysseus,
prcipitant ses paroles, leur dit:

-- Bouvier, et toi, porcher, vous dirai-je quelque chose et ne
vous cacherai-je rien? Mon me, en effet, m'ordonne de parler.
Viendriez-vous en aide  Odysseus s'il revenait brusquement et si
un dieu le ramenait?  qui viendriez-vous en aide, aux prtendants
ou  Odysseus? Dites ce que votre coeur et votre me vous
ordonnent de dire.

Et le bouvier lui rpondit:

-- Pre Zeus! Plt aux dieux que mon voeu ft accompli! Plt aux
dieux que ce hros revnt et qu'un dieu le rament, tu saurais
alors  qui appartiendraient ma force et mes bras!

Et, de mme, Eumaios supplia tous les dieux de ramener le prudent
Odysseus dans sa demeure. Alors, celui-ci connut quelle tait leur
vraie pense, et, leur parlant de nouveau, il leur dit:

-- Je suis Odysseus. Aprs avoir souffert des maux innombrables,
je reviens dans la vingtime anne sur la terre de la patrie. Je
sais que, seuls parmi les serviteurs, vous avez dsir mon retour;
car je n'ai entendu aucun des autres prier pour que je revinsse
dans ma demeure. Je vous dirai donc ce qui sera. Si un dieu dompte
par mes mains les prtendants insolents, je vous donnerai  tous
deux des femmes, des richesses et des demeures bties auprs des
miennes, et vous serez pour Tlmakhos des compagnons et des
frres. Mais je vous montrerai un signe manifeste, afin que vous
me reconnaissiez bien et que vous soyez persuads dans votre me:
cette blessure qu'un sanglier me fit autrefois de ses blanches
dents, quand j'allai sur le Parnsos avec les fils d'Autolykos.

Il parla ainsi, et entrouvrant ses haillons, il montra la grande
blessure. Et, ds qu'ils l'eurent vue, aussitt ils la
reconnurent. Et ils pleurrent, entourant le prudent Odysseus de
leurs bras, et ils baisrent sa tte et ses paules. Et, de mme,
Odysseus baisa leurs ttes et leurs paules. Et la lumire de
Hlios ft tombe tandis qu'ils pleuraient, si Odysseus ne les et
arrts et ne leur et dit:

-- Cessez de pleurer et de gmir, de peur que, sortant de la
demeure, quelqu'un vous voie et le dise; mais rentrez l'un aprs
l'autre, et non ensemble. Je rentre le premier; venez ensuite.
Maintenant, coutez ceci: les prtendants insolents ne permettront
point, tous, tant qu'ils sont, qu'on me donne l'arc et le
carquois; mais toi, divin Eumaios, apporte-moi l'arc  travers la
salle, remets-le dans mes mains, et dis aux servantes de fermer
les portes solides de la demeure. Si quelqu'un entend, de la cour,
des gmissements et du tumulte, qu'il y reste et s'occupe
tranquillement de son travail. Et toi, divin Philoitios, je
t'ordonne de fermer les portes de la cour et d'en assujettir les
barrires et d'en pousser les verrous.

Ayant ainsi parl, il rentra dans la grande salle et il s'assit
sur le sige qu'il avait quitt. Puis, les deux serviteurs du
divin Odysseus rentrrent. Et dj Eurymakhos tenait l'arc dans
ses mains, le chauffant de tous les cts  la splendeur du feu;
mais il ne put le tendre, et son illustre coeur soupira
profondment, et il dit, parlant ainsi:

--  dieux! certes, je ressens une grande douleur pour moi et pour
tous. Je ne gmis pas seulement  cause de mes noces, bien que
j'en sois attrist, car il y a beaucoup d'autres Akhaiennes dans
Ithak entoure des flots et dans les autres villes; mais je gmis
que nous soyons tellement infrieurs en force au divin Odysseus
que nous ne puissions tendre son arc. Ce sera notre honte dans
l'avenir.

Et Antinoos, fils d'Eupeiths, lui rpondit:

-- Eurymakhos, ceci ne sera point. Songes-y toi-mme. C'est
aujourd'hui parmi le peuple la fte sacre d'un dieu; qui pourrait
tendre un arc? Laissons-le en repos, et que les anneaux des haches
restent dresss. Je ne pense pas que quelqu'un les enlve dans la
demeure du Laertiade Odysseus. Allons! que celui qui verse le vin
emplisse les coupes, afin que nous fassions des libations, aprs
avoir dpos cet arc. Ordonnez au chevrier Mlanthios d'amener
demain les meilleures chvres de tous ses troupeaux, afin qu'ayant
brl leurs cuisses pour Apolln illustre par son arc, nous
tentions de nouveau et nous terminions l'preuve.

Ainsi parla Antinoos, et ce qu'il avait dit leur plut. Et les
hrauts leur versrent de l'eau sur les mains, et les jeunes
hommes couronnrent de vin les kratres et le distriburent entre
tous  coupes pleines. Et, aprs qu'ils eurent fait des libations
et bu autant que leur me le dsirait, le prudent Odysseus,
mditant des ruses, leur dit:

-- coutez-moi, prtendants de l'illustre reine, afin que je dise
ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Je prie surtout
Eurymakhos et le roi Antinoos, car ce dernier a parl comme il
convenait. Laissez maintenant cet arc, et remettez le reste aux
dieux. Demain un dieu donnera la victoire  qui il voudra: mais
donnez-moi cet arc poli, afin que je fasse devant vous l'preuve
de mes mains et de ma force, et que je voie si j'ai encore la
force d'autrefois dans mes membres courbs, ou si mes courses
errantes et la misre me l'ont enleve.

Il parla ainsi, et tous furent trs irrits, craignant qu'il
tendt l'arc poli. Et Antinoos le rprimanda ainsi et lui dit:

-- Ah! misrable tranger, ne te reste-t-il plus le moindre sens?
Ne te plat-il plus de prendre tranquillement ton repas  nos
tables? Es-tu priv de nourriture? N'entends-tu pas nos paroles?
Jamais aucun autre tranger ou mendiant ne nous a couts ainsi.
Le doux vin te trouble, comme il trouble celui qui en boit avec
abondance et non convenablement. Certes, ce fut le vin qui troubla
l'illustre centaure Eurythin, chez les Lapithes, dans la demeure
du magnanime Peirithoos. Il troubla son esprit avec le vin, et,
devenu furieux, il commit des actions mauvaises dans la demeure de
Peirithoos. Et la douleur saisit alors les hros, et ils le
tranrent hors du portique, et ils lui couprent les oreilles
avec l'airain cruel, et les narines. Et, l'esprit gar, il s'en
alla, emportant son supplice et son coeur furieux. Et c'est de l
que s'leva la guerre entre les centaures et les hommes; mais ce
fut d'abord Eurythin qui, tant ivre, trouva son malheur. Je te
prdis un chtiment aussi grand si tu tends cet arc. Tu ne
supplieras plus personne dans cette demeure, car nous t'enverrons
aussitt sur une nef noire au roi khtos, le plus froce de tous
les hommes. Et l tu ne te sauveras pas. Bois donc en repos et ne
lutte point contre des hommes plus jeunes que toi.

Et la prudente Pnlopia parla ainsi:

-- Antinoos, il n'est ni bon ni juste d'outrager les htes de
Tlmakhos, quel que soit celui qui entre dans ses demeures.
Crois-tu que si cet tranger, confiant dans ses forces, tendait le
grand arc d'Odysseus, il me conduirait dans sa demeure et ferait
de moi sa femme? Lui-mme ne l'espre point dans son esprit.
Qu'aucun de vous, prenant ici son repas, ne s'inquite de ceci,
car cette pense n'est point convenable.

Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui rpondit:

-- Fille d'Ikarios, prudente Pnlopia, nous ne croyons point que
cet homme t'pouse, car cette pense ne serait point convenable;
mais nous craignons la rumeur des hommes et des femmes. Le dernier
des Akhaiens dirait: -- Certes, ce sont les pires des hommes qui
recherchent la femme d'un homme irrprochable, car ils n'ont pu
tendre son arc poli, tandis qu'un mendiant vagabond a tendu
aisment l'arc et lanc une flche  travers le fer. -- En
parlant ainsi, il nous couvrirait d'opprobre.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Eurymakhos, ils ne peuvent s'illustrer parmi le peuple ceux qui
mprisent et ruinent la maison d'un homme brave. Pourquoi vous
tes-vous couverts d'opprobre vous-mmes? Cet tranger est grand
et fort, et il se glorifie d'tre d'une bonne race. Donnez-lui
donc l'arc d'Odysseus, afin que nous voyions ce qu'il en fera. Et
je le dis, et ma parole s'accomplira: s'il tend l'arc et si
Apolln lui accorde cette gloire, je le couvrirai de beaux
vtements, d'un manteau et d'une tunique, et je lui donnerai une
lance aigu pour qu'il se dfende des chiens et des hommes, et une
pe  deux tranchants. Et je lui donnerai aussi des sandales, et
je le renverrai l o son coeur et son me lui ordonnent d'aller.

Et, alors, le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Ma mre, aucun des Akhaiens ne peut m'empcher de donner ou de
refuser cet arc  qui je voudrai, ni aucun de ceux qui dominent
dans l'pre Ithak ou qui habitent lis o paissent les chevaux.
Aucun d'entre eux ne m'arrtera si je veux donner cet arc  mon
hte. Mais rentre dans ta chambre haute et prends souci de tes
travaux, de la toile et du fuseau. Ordonne aux servantes de
reprendre leur tche. Tout le reste regarde les hommes, et surtout
moi qui commande dans cette demeure.

Et Pnlopia, surprise, rentra dans la maison, songeant en son
me aux paroles prudentes de son fils. Puis, tant monte dans la
chambre haute, avec ses servantes, elle pleura son cher mari
Odysseus jusqu' ce que Athn aux yeux clairs et rpandu le doux
sommeil sur ses paupires.

Alors le divin porcher prit l'arc recourb et l'emporta. Et les
prtendants firent un grand tumulte dans la salle, et l'un de ces
jeunes hommes insolents dit:

-- O portes-tu cet arc, immonde porcher? vagabond! Bientt les
chiens rapides que tu nourris te mangeront au milieu de tes porcs,
loin des hommes, si Apolln et les autres dieux immortels nous
sont propices.

Ils parlrent ainsi, et Eumaios dposa l'arc l o il tait, plein
de crainte, parce qu'ils le menaaient en foule dans la demeure.
Mais, d'un autre ct, Tlmakhos cria en le menaant:

-- Pre! porte promptement l'arc plus loin, et n'obis pas  tout
le monde, de peur que, bien que plus jeune que toi, je te chasse 
coups de pierres vers tes champs, car je suis le plus fort. Plt
aux dieux que je fusse aussi suprieur par la force de mes bras
aux prtendants qui sont ici! car je les chasserais aussitt
honteusement de ma demeure o ils commettent des actions
mauvaises.

Il parla ainsi, et tous les prtendants se mirent  rire de lui et
cessrent d'tre irrits. Et le porcher, traversant la salle,
emporta l'arc et le remit aux mains du subtil Odysseus. Et
aussitt il appela la nourrice Euryklia:

-- Tlmakhos t'ordonne,  prudente Euryklia, de fermer les
portes solides de la maison. Si quelqu'un des ntres entend, de la
cour, des gmissements ou du tumulte, qu'il y reste et s'occupe
tranquillement de son travail.

Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine, et Euryklia
ferma les portes de la belle demeure. Et Philoitios, sautant
dehors, ferma aussi les portes de la cour. Et il y avait, sous le
portique, un cble d'corce de nef  bancs de rameurs, et il en
lia les portes. Puis, rentrant dans la salle, il s'assit sur le
sige qu'il avait quitt, et il regarda Odysseus. Mais celui-ci,
tournant l'arc de tous cts, examinait  et l si les vers
n'avaient point rong la corne en l'absence du matre. Et les
prtendants se disaient les uns aux autres en le regardant:

-- Certes, celui-ci est un admirateur ou un voleur d'arcs. Peut-
tre en a-t-il de semblables dans sa demeure, ou veut-il en faire?
Comme ce vagabond plein de mauvais desseins le retourne entre ses
mains.

Et l'un de ces jeunes hommes insolents dit aussi:

-- Plt aux dieux que cet arc lui portt malheur, aussi srement
qu'il ne pourra le tendre!

Ainsi parlaient les prtendants; mais le subtil Odysseus, ayant
examin le grand arc, le tendit aussi aisment qu'un homme, habile
 jouer de la kithare et  chanter, tend,  l'aide d'une cheville,
une nouvelle corde faite de l'intestin tordu d'une brebis. Ce fut
ainsi qu'Odysseus, tenant le grand arc, tendit aisment de la main
droite le nerf, qui rsonna comme le cri de l'hirondelle. Et une
amre douleur saisit les prtendants, et ils changrent tous de
couleur, et Zeus, manifestant un signe, tonna fortement, et le
patient et divin Odysseus se rjouit de ce que le fils du subtil
Kronos lui et envoy ce signe. Et il saisit une flche rapide
qui, retire du carquois, tait pose sur la table, tandis que
toutes les autres taient restes dans le carquois creux jusqu'
ce que les Akhaiens les eussent essayes. Puis, saisissant la
poigne de l'arc, il tira le nerf sans quitter son sige; et
visant le but, il lana la flche, lourde d'airain, qui ne
s'carta point et traversa tous les anneaux des haches. Alors, il
dit  Tlmakhos:

-- Tlmakhos, l'tranger assis dans tes demeures ne te fait pas
honte. Je ne me suis point cart du but, et je ne me suis point
longtemps fatigu  tendre cet arc. Ma vigueur est encore entire,
et les prtendants ne me mpriseront plus. Mais voici l'heure pour
les Akhaiens de prparer le repas pendant qu'il fait encore jour;
puis ils se charmeront des sons de la kithare et du chant, qui
sont les ornements des repas.

Il parla ainsi et fit un signe avec ses sourcils, et Tlmakhos,
le cher fils du divin Odysseus, ceignit une pe aigu, saisit une
lance, et, arm de l'airain splendide, se plaa auprs du sige
d'Odysseus.


22.

Alors, le subtil Odysseus, se dpouillant de ses haillons, et
tenant dans ses mains l'arc et le carquois plein de flches, sauta
du large seuil, rpandit les flches rapides  ses pieds et dit
aux prtendants:

-- Voici que cette preuve tout entire est accomplie. Maintenant,
je viserai un autre but qu'aucun homme n'a jamais touch.
Qu'Apolln me donne la gloire de l'atteindre!

Il parla ainsi, et il dirigea la flche amre contre Antinoos. Et
celui-ci allait soulever  deux mains une belle coupe d'or  deux
anses afin de boire du vin, et la mort n'tait point prsente 
son esprit. Et, en effet, qui et pens qu'un homme, seul au
milieu de convives nombreux, et os, quelle que ft sa force, lui
envoyer la mort et la kr noire? Mais Odysseus le frappa de sa
flche  la gorge, et la pointe traversa le cou dlicat. Il tomba
 la renverse, et la coupe s'chappa de sa main inerte, et un jet
de sang sortit de sa narine, et il repoussa des pieds la table, et
les mets roulrent pars sur la terre, et le pain et la chair
rtie furent souills. Les prtendants frmirent dans la demeure
quand ils virent l'homme tomber. Et, se levant en tumulte de leurs
siges, ils regardaient de tous cts sur les murs sculpts,
cherchant  saisir des boucliers et des lances, et ils crirent 
Odysseus en paroles furieuses:

-- tranger, tu envoies tratreusement tes flches contre les
hommes! Tu ne tenteras pas d'autres preuves, car voici que ta
destine terrible va s'accomplir. Tu viens de tuer le plus
illustre des jeunes hommes d'Ithak, et les vautours te mangeront
ici!

Ils parlaient ainsi, croyant qu'il avait tu involontairement, et
les insenss ne devinaient pas que les kres de la mort taient
sur leurs ttes. Et, les regardant d'un oeil sombre, le subtil
Odysseus leur dit:

-- Chiens! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais du pays
des Troiens dans ma demeure. Et vous dvoriez ma maison, et vous
couchiez de force avec mes servantes, et, moi vivant, vous
recherchiez ma femme, ne redoutant ni les dieux qui habitent le
large Ouranos, ni le blme des hommes qui viendront! Maintenant,
les kres de la mort vont vous saisir tous!

Il parla ainsi, et la terreur les prit, et chacun regardait de
tous cts, cherchant par o il fuirait la noire destine. Et,
seul, Eurymakhos, lui rpondant, dit:

-- S'il est vrai que tu sois Odysseus l'Ithaksien revenu ici, tu
as bien parl en disant que les Akhaiens ont commis des actions
iniques dans tes demeures et dans tes champs. Mais le voici gisant
celui qui a t cause de tout. C'est Antinoos qui a t cause de
tout, non parce qu'il dsirait ses noces, mais ayant d'autres
desseins que le Kronin ne lui a point permis d'accomplir. Il
voulait rgner sur le peuple d'Ithak bien btie et tendait des
embches  ton fils pour le tuer. Maintenant qu'il a t tu
justement, aie piti de tes concitoyens. Bientt nous t'apaiserons
devant le peuple. Nous te payerons tout ce que nous avons bu et
mang dans tes demeures. Chacun de nous t'amnera vingt boeufs, de
l'airain et de l'or, jusqu' ce que ton me soit satisfaite. Mais
avant que cela soit fait, ta colre est juste.

Et, le regardant d'un oeil sombre, le prudent Odysseus lui dit:

-- Eurymakhos, mme si vous m'apportiez tous vos biens paternels
et tout ce que vous possdez maintenant, mes mains ne
s'abstiendraient pas du carnage avant d'avoir chti l'insolence
de tous les prtendants. Choisissez, ou de me combattre, ou de
fuir, si vous le pouvez, la kr et la mort. Mais je ne pense pas
qu'aucun de vous chappe  la noire destine.

Il parla ainsi, et leurs genoux  tous furent rompus. Et
Eurymakhos, parlant une seconde fois, leur dit:

--  amis, cet homme ne retiendra pas ses mains invitables, ayant
saisi l'arc poli et le carquois, et tirant ses flches du seuil de
la salle, jusqu' ce qu'il nous ait tus tous. Souvenons-nous donc
de combattre; tirez vos pes, opposez les tables aux flches
rapides, jetons-nous tous sur lui, et nous le chasserons du seuil
et des portes, et nous irons par la ville, soulevant un grand
tumulte, et, bientt, cet homme aura tir sa dernire flche.

Ayant ainsi parl, il tira son pe aigu  deux tranchants, et se
rua sur Odysseus en criant horriblement; mais le divin Odysseus le
prvenant, lana une flche et le pera dans la poitrine auprs de
la mamelle, et le trait rapide s'enfona dans le foie. Et l'pe
tomba de sa main contre terre, et il tournoya prs d'une table,
dispersant les mets et les coupes pleines: et lui-mme se renversa
en se tordant et en gmissant, et il frappa du front la terre,
repoussant un thrne de ses deux pieds, et l'obscurit se rpandit
sur ses yeux.

Alors Amphinomos se rua sur le magnanime Odysseus, aprs avoir
tir son pe aigu, afin de l'carter des portes; mais Tlmakhos
le prvint en le frappant dans le dos, entre les paules, et la
lance d'airain traversa la poitrine; et le prtendant tomba avec
bruit et frappa la terre du front. Et Tlmakhos revint  la hte,
ayant laiss sa longue lance dans le corps d'Amphinomos, car il
craignait qu'un des Akhaiens l'atteignt, tandis qu'il
l'approcherait, et le frappt de l'pe sur sa tte penche. Et,
en courant, il revint promptement auprs de son cher pre, et il
lui dit ces paroles ailes:

--  pre, je vais t'apporter un bouclier et deux lances et un
casque d'airain adapt  tes tempes. Moi-mme je m'armerai, ainsi
que le porcher et le bouvier, car il vaut mieux nous armer.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Apporte-les en courant; tant que j'aurai des flches pour
combattre, ils ne m'loigneront pas des portes, bien que je sois
seul.

Il parla ainsi, et Tlmakhos obit  son cher pre, et il se hta
de monter dans la chambre haute o taient les armes illustres, et
il saisit quatre boucliers, huit lances et quatre casques pais
d'airain, et il revint en les portant, et il rejoignit promptement
son cher pre. Lui-mme, le premier, il se couvrit d'airain, et,
les deux serviteurs s'tant aussi couverts de belles armes, ils
entourrent le sage et subtil Odysseus. Et, tant que celui-ci eut
des flches, il en pera sans relche les prtendants, qui
tombaient amoncels dans la salle. Mais aprs que toutes les
flches eurent quitt le roi qui les lanait, il appuya son arc
debout contre les murs splendides de la salle solide, jeta sur ses
paules un bouclier  quatre lames, posa sur sa tte un casque
pais  crinire de cheval, et sur lequel s'agitait une aigrette,
et il saisit deux fortes lances armes d'airain.

Il y avait dans le mur bien construit de la salle, auprs du seuil
suprieur, une porte qui donnait issue au dehors et que fermaient
deux ais solides. Et Odysseus ordonna au divin porcher de se tenir
auprs de cette porte pour la garder, car il n'y avait que cette
issue. Et alors Aglaos dit aux prtendants:

--  amis, quelqu'un ne pourrait-il pas monter  cette porte, afin
de parler au peuple et d'exciter un grand tumulte? Cet homme
aurait bientt lanc son dernier trait.

Et le chevrier Mlanthios lui dit:

-- Cela ne se peut, divin Aglaos. L'entre de la belle porte de
la cour est troite et difficile  passer, et un seul homme
vigoureux nous arrterait tous. Mais je vais vous apporter des
armes de la chambre haute; c'est l, je pense, et non ailleurs,
qu'Odysseus et son illustre fils les ont dposes.

Ayant ainsi parl, le chevrier Mlanthios monta dans la chambre
haute d'Odysseus par les chelles de la salle. L, il prit douze
boucliers, douze lances et autant de casques d'airain  crinires
paisses, et, se htant de les apporter, il les donna aux
prtendants. Et quand Odysseus les vit s'armer et brandir de
longues lances dans leurs mains, ses genoux et son cher coeur
furent rompus, et il sentit la difficult de son oeuvre, et il dit
 Tlmakhos ces paroles ailes:

-- Tlmakhos, voici qu'une des femmes de la maison, ou
Mlanthios, nous expose  un danger terrible.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

--  pre, c'est moi qui ai failli, et aucun autre n'est cause de
ceci, car j'ai laiss ouverte la porte solide de la chambre haute,
et la sentinelle des prtendants a t plus vigilante que moi. Va,
divin Eumaios, ferme la porte de la chambre haute, et vois si
c'est une des femmes qui a fait cela, ou Mlanthios, fils de
Dolios, comme je le pense.

Et, tandis qu'ils se parlaient ainsi, le chevrier Mlanthios
retourna de nouveau  la chambre haute pour y chercher des armes,
et le divin porcher le vit, et, aussitt, s'approchant d'Odysseus,
il lui dit:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ce mchant homme que nous
souponnions retourne dans la chambre haute. Dis-moi la vrit; le
tuerai-je, si je suis le plus fort, ou te l'amnerai-je pour qu'il
expie toutes les actions excrables qu'il a commises dans ta
demeure?

Et le subtil Odysseus lui rpondit:

-- Certes, Tlmakhos et moi nous contiendrons les prtendants
insolents, malgr leur fureur. Vous, liez-lui les pieds et les
mains, jetez-le dans la chambre, et, avant de fermer les portes
derrire vous, enchanez-le et suspendez-le  une haute colonne,
afin que, vivant longtemps, il subisse de cruelles douleurs.

Il parla ainsi, et ils entendirent et obirent. Et ils allrent
promptement  la chambre haute, se cachant de Mlanthios qui y
tait entr et qui cherchait des armes dans le fond. Ils
s'arrtrent des deux cts du seuil, et, quand le chevrier
Mlanthios revint, tenant d'une main un beau casque, et, de
l'autre, un large bouclier antique que le hros Laerts portait
dans sa jeunesse, et qui gisait l depuis longtemps et dont les
courroies taient ronges; alors ils se jetrent sur lui et le
tranrent dans la chambre par les cheveux, l'ayant renvers
gmissant contre terre. Et ils lui lirent les pieds et les mains
avec une corde bien tresse ainsi que l'avait ordonn le patient
et divin Odysseus, fils de Laerts; puis, l'ayant enchan, ils le
suspendirent  une haute colonne, prs des poutres. Et le porcher
Eumaios lui dit en le raillant:

-- Maintenant, Mlanthios, tu vas faire sentinelle toute la nuit,
couch dans ce lit moelleux, comme il est juste. s au thrne
d'or ne t'chappera pas quand elle sortira des flots d'Okanos, 
l'heure o tu amnes tes chvres aux prtendants pour prparer
leur repas.

Et ils le laissrent l, cruellement attach. Puis, s'tant arms,
ils fermrent les portes brillantes, et, pleins de courage, ils
retournrent auprs du sage et subtil Odysseus. Et ils taient
quatre sur le seuil, et dans la salle il y avait de nombreux et
braves guerriers. Et Athn, la fille de Zeus, approcha, ayant la
figure et la voix de Mentr. Et Odysseus, joyeux de la voir, lui
dit:

-- Mentr, loigne de nous le danger et souviens-toi de ton cher
compagnon qui t'a combl de biens, car tu es de mon ge.

Il parla ainsi, pensant bien que c'tait la protectrice Athn. Et
les prtendants, de leur ct, poussaient des cris menaants dans
la salle, et, le premier, le Damastoride Aglaos rprimanda
Athn:

-- Mentr, qu'Odysseus ne te persuade pas de combattre les
prtendants, et de lui venir en aide. Je pense que notre volont
s'accomplira quand nous aurons tu le pre et le fils. Tu seras
tu avec eux, si tu songes  les aider, et tu le payeras de ta
tte. Quand nous aurons dompt vos fureurs avec l'airain, nous
confondrons tes richesses avec celles d'Odysseus, et nous ne
laisserons vivre dans tes demeures ni tes fils, ni tes filles, ni
ta femme vnrable!

Il parla ainsi et Athn s'en irrita davantage, et elle rprimanda
Odysseus en paroles irrites:

-- Odysseus, tu n'as plus ni la vigueur, ni le courage que tu
avais quand tu combattis neuf ans, chez les Troiens, pour Hln
aux bras blancs ne d'un pre divin. Tu as tu, dans la rude
mle, de nombreux guerriers, et c'est par tes conseils que la
ville aux larges rues de Priamos a t prise. Pourquoi, maintenant
que tu es revenu dans tes demeures, au milieu de tes richesses,
cesses-tu d'tre brave en face des prtendants? Allons, cher!
tiens-toi prs de moi; regarde-moi combattre, et vois si, contre
tes ennemis, Mentr Alkimide reconnat le bien que tu lui as fait!

Elle parla ainsi, mais elle ne lui donna pas encore la victoire,
voulant prouver la force et le courage d'Odysseus et de son
illustre fils; et ayant pris la forme d'une hirondelle, elle alla
se poser en volant sur une poutre de la salle splendide.

Mais le Damastoride Aglaos, Eurynomos, Amphimdn, Dmoptolmos,
Peisandros Polyktoride et le brave Polybos excitaient les
prtendants. C'taient les plus courageux de ceux qui vivaient
encore et qui combattaient pour leur vie, car l'arc et les flches
avaient dompt les autres. Et Aglaos leur dit:

--  amis, cet homme va retenir ses mains invitables. Dj Mentr
qui tait venu profrant de vaines bravades les a laisss seuls
sur le seuil de la porte. C'est pourquoi lancez tous ensemble vos
longues piques. Allons! lanons-en six d'abord. Si Zeus nous
accorde de frapper Odysseus et nous donne cette gloire, nous
aurons peu de souci des autres, si celui-l tombe.

Il parla ainsi, et tous lancrent leurs piques avec ardeur, comme
il l'avait ordonn; mais Athn les rendit inutiles; l'une frappa
le seuil de la salle, l'autre la porte solide, et l'autre le mur.
Et, aprs qu'ils eurent vit les piques des prtendants, le
patient et divin Odysseus dit  ses compagnons:

--  amis, c'est  moi maintenant et  vous. Lanons nos piques
dans la foule des prtendants, qui, en nous tuant, veulent mettre
le comble aux maux qu'ils ont dj causs.

Il parla ainsi, et tous lancrent leurs piques aigus, Odysseus
contre Dmoptolmos, Tlmakhos contre Euryads, le porcher contre
latos et le bouvier contre Peisandros, et tous les quatre
mordirent la terre, et les prtendants se rfugirent dans le fond
de la salle, et les vainqueurs se rurent en avant et arrachrent
leurs piques des cadavres.

Alors les prtendants lancrent de nouveau leurs longues piques
avec une grande force; mais Athn les rendit inutiles; l'une
frappa le seuil, l'autre la porte solide, et l'autre le mur.
Amphimdn effleura la main de Tlmakhos, et la pointe d'airain
enleva l'piderme. Ktsippos atteignit l'paule d'Eumaios par-
dessus le bouclier, mais la longue pique passa par-dessus et tomba
sur la terre. Alors, autour du sage et subtil Odysseus, ils
lancrent de nouveau leurs piques aigus dans la foule des
prtendants, et le destructeur de citadelles Odysseus pera
Eurydamas; Tlmakhos, Amphimdn; le porcher, Polybos; et le
bouvier pera Ktsippos dans la poitrine et il lui dit en se
glorifiant:

--  Polytherside, ami des injures, il faut cesser de parler avec
arrogance et laisser faire les dieux, car ils sont les plus
puissants. Voici le salaire du coup que tu as donn au divin
Odysseus tandis qu'il mendiait dans sa demeure.

Le gardien des boeufs aux pieds flexibles parla ainsi, et de sa
longue pique Odysseus pera le Damastoride, et Tlmakhos frappa
d'un coup de lance dans le ventre l'venride Leikritos. L'airain
le traversa, et, tombant sur la face, il frappa la terre du front.

Alors, Athn tueuse d'hommes agita l'Aigide au fate de la salle,
et les prtendants furent pouvants, et ils se dispersrent dans
la salle comme un troupeau de boeufs que tourmente, au printemps,
quand les jours sont longs, un taon aux couleurs varies. De mme
que des vautours aux ongles et aux becs recourbs, descendus des
montagnes, poursuivent les oiseaux effrays qui se dispersent, de
la plaine dans les nues, et les tuent sans qu'ils puissent se
sauver par la fuite, tandis que les laboureurs s'en rjouissent;
de mme, Odysseus et ses compagnons se ruaient par la demeure sur
les prtendants et les frappaient de tous cts; et un horrible
bruit de gmissements et de coups s'levait, et la terre
ruisselait de sang.

Et Lids s'lana, et, saisissant les genoux d'Odysseus, il le
supplia en paroles ailes:

-- Je te supplie, Odysseus! coute, prends piti de moi! je te le
jure, jamais je n'ai, dans tes demeures, dit une parole
outrageante aux femmes, ni commis une action inique, et j'arrtais
les autres prtendants quand ils en voulaient commettre; mais ils
ne m'obissaient point et ne s'abstenaient point de violences, et
c'est pourquoi ils ont subi une honteuse destine en expiation de
leur folie. Mais moi, leur sacrificateur, qui n'ai rien fait,
mourrai-je comme eux? Ainsi,  l'avenir, les bonnes actions
n'auront plus de rcompense!

Et, le regardant d'un oeil sombre, le prudent Odysseus lui
rpondit:

-- Si, comme tu le dis, tu as t leur sacrificateur, n'as-tu pas
souvent souhait que mon retour dans la patrie n'arrivt jamais?
N'as-tu pas souhait ma femme bien-aime et dsir qu'elle
enfantt des fils de toi? C'est pourquoi tu n'viteras pas la
lugubre mort!

Ayant ainsi parl, il saisit  terre, de sa main vigoureuse,
l'pe qu'Aglaos tu avait laisse tomber, et il frappa Lids
au milieu du cou, et, comme celui-ci parlait encore, sa tte roula
dans la poussire.

Et l'aoide Terpiade Phmios vita la noire kr, car il chantait de
force au milieu des prtendants. Et il se tenait debout prs de la
porte, tenant en main sa kithare sonore; et il hsitait dans son
esprit s'il sortirait de la demeure pour s'asseoir dans la cour
auprs de l'autel du grand Zeus, l o Laerts et Odysseus avaient
brl de nombreuses cuisses de boeufs, ou s'il supplierait
Odysseus en se jetant  ses genoux. Et il lui sembla meilleur
d'embrasser les genoux du Laertiade Odysseus. C'est pourquoi il
dposa  terre sa kithare creuse, entre le kratre et le thrne
aux clous d'argent, et, s'lanant vers Odysseus, il saisit ses
genoux et il le supplia en paroles ailes:

-- Je te supplie, Odysseus! coute, et prends piti de moi! Une
grande douleur te saisirait plus tard, si tu tuais un aoide qui
chante les dieux et les hommes. Je me suis instruit moi-mme, et
un dieu a mis tous les chants dans mon esprit. Je veux te chanter
toi-mme comme un dieu, c'est pourquoi, ne m'gorge donc pas.
Tlmakhos, ton cher fils, te dira que ce n'a t ni
volontairement, ni par besoin, que je suis venu dans ta demeure
pour y chanter aprs le repas des prtendants. tant nombreux et
plus puissants, ils m'y ont amen de force.

Il parla ainsi, et la force sacre de Tlmakhos l'entendit, et,
aussitt, s'approchant de son pre, il lui dit:

-- Arrte; ne frappe point de l'airain un innocent. Nous sauverons
aussi le hraut Mdn, qui, depuis que j'tais enfant, a toujours
pris soin de moi dans notre demeure, si toutefois Philoitios ne
l'a point tu, ou le porcher, ou s'il ne t'a point rencontr
tandis que tu te ruais dans la salle.

Il parla ainsi, et le prudent Mdn l'entendit. pouvant, et
fuyant la kr noire, il s'tait cach sous son thrne et s'tait
envelopp de la peau rcemment enleve d'un boeuf. Aussitt, il se
releva; et, rejetant la peau du boeuf, et s'lanant vers
Tlmakhos, il saisit ses genoux et le supplia en paroles ailes:

--  ami, je suis encore ici. Arrte! Dis  ton pre qu'il
n'accable point ma faiblesse de sa force et de l'airain aigu,
tant encore irrit contre les prtendants qui ont dvor ses
richesses dans ses demeures et qui t'ont mpris comme des
insenss.

Et le sage Odysseus lui rpondit en souriant:

-- Prends courage, puisque dj Tlmakhos t'a sauv, afin que tu
saches dans ton me et que tu dises aux autres qu'il vaut mieux
faire le bien que le mal. Mais sortez tous deux de la maison et
asseyez-vous dans la cour, loin du carnage, toi et l'illustre
aoide, tandis que j'achverai de faire ici ce qu'il faut.

Il parla ainsi, et tous deux sortirent de la maison, et ils
s'assirent auprs de l'autel du grand Zeus, regardant de tous
cts et attendant un nouveau carnage.

Alors, Odysseus examina toute la salle, afin de voir si quelqu'un
des prtendants vivait encore et avait vit la noire kr. Mais il
les vit tous tendus dans le sang et dans la poussire, comme des
poissons que des pcheurs ont retirs dans un filet de la cte
cumeuse de la mer profonde. Tous sont rpandus sur le sable,
regrettant les eaux de la mer, et Hlios Phathn leur arrache
l'me. Ainsi les prtendants taient rpandus, les uns sur les
autres.

Et le prudent Odysseus dit  Tlmakhos:

-- Tlmakhos, hte-toi, appelle la nourrice Euryklia, afin que
je lui dise ce que j'ai dans l'me.

Il parla ainsi, et Tlmakhos obit  son cher pre, et, ayant
ouvert la porte, il appela la nourrice Euryklia:

-- Viens,  vieille femme ne autrefois, toi qui surveilles les
servantes dans nos demeures, viens en hte. Mon pre t'appelle
pour te dire quelque chose.

Il parla ainsi, et ses paroles ne furent point vaines. Euryklia
ouvrit les portes de la grande demeure, et se hta de suivre
Tlmakhos qui la prcdait. Et elle trouva Odysseus au milieu des
cadavres, souill de sang et de poussire, comme un lion sorti, la
nuit, de l'enclos, aprs avoir mang un boeuf, et dont la poitrine
et les mchoires sont ensanglantes, et dont l'aspect est
terrible. Ainsi Odysseus avait les pieds et les mains souills. Et
ds qu'Euryklia eut vu ces cadavres et ces flots de sang, elle
commena  hurler de joie, parce qu'elle vit qu'une grande oeuvre
tait accomplie. Mais Odysseus la contint et lui dit ces paroles
ailes:

-- Vieille femme, rjouis-toi dans ton me et ne hurle pas. Il
n'est point permis d'insulter des hommes morts. La moire des dieux
et leurs actions impies ont dompt ceux-ci. Ils n'honoraient aucun
de ceux qui venaient  eux, parmi les hommes terrestres, ni le
bon, ni le mauvais. C'est pourquoi ils ont subi une mort honteuse,
 cause de leurs violences. Mais, allons! indique-moi les femmes
qui sont dans cette demeure, celles qui m'ont outrag et celles
qui n'ont point failli.

Et la chre nourrice Euryklia lui rpondit:

-- Mon enfant, je te dirai la vrit. Tu as dans tes demeures
cinquante femmes que nous avons instruites aux travaux,  tendre
les laines et  supporter la servitude. Douze d'entre elles se
sont livres  l'impudicit. Elles ne m'honorent point, ni
Pnlopia elle-mme. Quant  Tlmakhos, qui, il y a peu de
temps, tait encore enfant, sa mre ne lui a point permis de
commander aux femmes. Mais je vais monter dans la haute chambre
splendide et tout dire  Pnlopia,  qui un dieu a envoy le
sommeil.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Ne l'veille pas encore. Ordonne aux femmes de venir ici, et
d'abord celles qui ont commis de mauvaises actions.

Il parla ainsi, et la vieille femme sortit de la salle pour
avertir les femmes et les presser de venir. Et Odysseus, ayant
appel  lui Tlmakhos, le bouvier et le porcher, leur dit ces
paroles ailes:

-- Commencez  emporter les cadavres et donnez des ordres aux
femmes. Puis, avec de l'eau et des ponges poreuses purifiez les
beaux thrnes et les tables. Aprs que vous aurez tout rang dans
la salle, conduisez les femmes, hors de la demeure, entre le dme
et le mur de la cour, et frappez-les de vos longues pes aigus,
jusqu' ce qu'elles aient toutes rendu l'me et oubli Aphrodit
qu'elles gotaient en secret, en se livrant en secret aux
prtendants.

Il parla ainsi, et toutes les femmes arrivrent en gmissant
lamentablement et en versant des larmes. D'abord, s'aidant les
unes les autres, elles emportrent les cadavres, qu'elles
dposrent sous le portique de la cour. Et Odysseus leur
commandait, et les pressait, et les forait d'obir. Puis, elles
purifirent les beaux thrnes et les tables avec de l'eau et des
ponges poreuses. Et Tlmakhos, le bouvier et le porcher
nettoyaient avec des balais le pav de la salle, et les servantes
emportaient les souillures et les dposaient hors des portes.
Puis, ayant tout rang dans la salle, ils conduisirent les
servantes, hors de la demeure, entre le dme et le mur de la cour,
les renfermant dans ce lieu troit d'o on ne pouvait s'enfuir.
Et, alors, le prudent Tlmakhos parla ainsi le premier:

-- Je n'arracherai point, par une mort non honteuse, l'me de ces
femmes qui rpandaient l'opprobre sur ma tte et sur celle de ma
mre et qui couchaient avec les prtendants.

Il parla ainsi, et il suspendit le cble d'une nef noire au sommet
d'une colonne, et il le tendit autour du dme, de faon  ce
qu'aucune d'entre elles ne toucht des pieds la terre. De mme que
les grives aux ailes ployes et les colombes se prennent dans un
filet, au milieu des buissons de l'enclos o elles sont entres,
et y trouvent un lit funeste; de mme ces femmes avaient le cou
serr dans des lacets, afin de mourir misrablement, et leurs
pieds ne s'agitrent point longtemps.

Puis, ils emmenrent Mlanthios, par le portique, dans la cour.
Et, l, ils lui couprent, avec l'airain, les narines et les
oreilles, et ils lui arrachrent les parties viriles, qu'ils
jetrent  manger toutes sanglantes aux chiens; et, avec la mme
fureur, ils lui couprent les pieds et les mains, et, leur tche
tant accomplie, ils rentrrent dans la demeure d'Odysseus. Et,
alors, celui-ci dit  la chre nourrice Euryklia:

-- Vieille femme, apporte-moi du soufre qui gurit les maux, et
apporte aussi du feu, afin que je purifie la maison. Ordonne 
Pnlopia de venir ici avec ses servantes. Que toutes les
servantes viennent ici.

Et la chre nourrice Euryklia lui rpondit:

-- Certes, mon enfant, tu as bien parl; mais je vais t'apporter
des vtements, un manteau et une tunique. Ne reste pas dans tes
demeures, tes larges paules ainsi couvertes de haillons, car ce
serait honteux.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Apporte d'abord du feu dans cette salle.

Il parla ainsi, et la chre nourrice Euryklia lui obit. Elle
apporta du feu et du soufre, et Odysseus purifia la maison, la
salle et la cour. Puis, la vieille femme remonta dans les belles
demeures d'Odysseus pour appeler les femmes et les presser de
venir. Et elles entrrent dans la salle ayant des torches en
mains. Et elles entouraient et saluaient Odysseus, prenant ses
mains et baisant sa tte et ses paules. Et il fut saisi du dsir
de pleurer, car, dans son me, il les reconnut toutes.


23.

Et la vieille femme, montant dans la chambre haute, pour dire  sa
matresse que son cher mari tait revenu, tait pleine de joie, et
ses genoux taient fermes, et ses pieds se mouvaient rapidement.
Et elle se pencha sur la tte de sa matresse, et elle lui dit:

-- Lve-toi, Pnlopia, chre enfant, afin de voir de tes yeux ce
que tu dsires tous les jours. Odysseus est revenu; il est rentr
dans sa demeure, bien que tardivement, et il a tu les prtendants
insolents qui ruinaient sa maison, mangeaient ses richesses et
violentaient son fils.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Chre nourrice, les dieux t'ont rendue insense, eux qui
peuvent troubler l'esprit du plus sage et rendre sage le plus
insens. Ils ont troubl ton esprit qui, auparavant, tait plein
de prudence. Pourquoi railles-tu mon coeur dj si afflig, en
disant de telles choses? Pourquoi m'arraches-tu au doux sommeil
qui m'enveloppait, fermant mes yeux sous mes chres paupires? Je
n'avais jamais tant dormi depuis le jour o Odysseus est parti
pour cette Ilios fatale qu'on ne devrait plus nommer. Va!
redescends. Si quelque autre de mes femmes tait venue m'annoncer
cette nouvelle et m'arracher au sommeil, je l'aurais aussitt
honteusement chasse dans les demeures; mais ta vieillesse te
garantit de cela.

Et la chre nourrice Euryklia lui rpondit:

-- Je ne me raille point de toi, chre enfant; il est vrai
qu'Odysseus est revenu et qu'il est rentr dans sa maison, comme
je te l'ai dit. C'est l'tranger que tous outrageaient dans cette
demeure. Tlmakhos le savait dj, mais il cachait par prudence
les desseins de son pre, afin qu'il chtit les violences de ces
hommes insolents.

Elle parla ainsi, et Pnlopia, joyeuse, sauta de son lit,
embrassa la vieille femme, et, versant des larmes sous ses
paupires, lui dit ces paroles ailes:

-- Ah! si tu m'as dit la vrit, chre nourrice, et si Odysseus
est rentr dans sa demeure, comment, tant seul, a-t-il pu mettre
la main sur les prtendants insolents qui se runissaient toujours
ici?

Et la chre nourrice Euryklia lui rpondit:

-- Je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu, si ce n'est les
gmissements des hommes gorgs. Nous tions assises au fond des
chambres, et les portes solides nous retenaient, jusqu' ce que
ton fils Tlmakhos m'appelt, car son pre l'avait envoy
m'appeler. Je trouvai ensuite Odysseus debout au milieu des
cadavres qui gisaient amoncels sur le pav; et tu te serais
rjouie dans ton me de le voir souill de sang et de poussire,
comme un lion. Maintenant, ils sont tous entasss sous les
portiques, et Odysseus purifie la belle salle,  l'aide d'un grand
feu allum; et il m'a envoye t'appeler. Suis-moi, afin que vous
charmiez tous deux vos chers coeurs par la joie, car vous avez
subi beaucoup de maux. Maintenant, vos longs dsirs sont
accomplis. Odysseus est revenu dans sa demeure, il vous a
retrouvs, toi et ton fils; et les prtendants qui l'avaient
outrag, il les a tous punis dans ses demeures.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Chre nourrice, ne te glorifie pas en te raillant? Tu sais
combien il nous comblerait tous de joie en reparaissant ici, moi
surtout et le fils que nous avons engendr; mais les paroles que
tu as dites ne sont point vraies. L'un d'entre les immortels a tu
les prtendants insolents, irrit de leur violente insolence et de
leurs actions iniques; car ils n'honoraient aucun des hommes
terrestres, ni le bon, ni le mchant, de tous ceux qui venaient
vers eux. C'est pourquoi ils ont subi leur destine fatale, 
cause de leurs iniquits; mais, loin de l'Akhai, Odysseus a perdu
l'espoir de retour, et il est mort.

Et la chre nourrice Euryklia lui rpondit:

-- Mon enfant, quelle parole s'est chappe d'entre tes dents?
Quand ton mari, que tu pensais ne jamais revoir  son foyer, est
revenu dans sa demeure, ton esprit est toujours incrdule? Mais,
coute; je te rvlerai un signe trs manifeste: j'ai reconnu,
tandis que je le lavais; la cicatrice de cette blessure qu'un
sanglier lui fit autrefois de ses blanches dents. Je voulais te le
dire, mais il m'a ferm la bouche avec les mains, et il ne m'a
point permis de parler, dans un esprit prudent. Suis-moi, je me
livrerai  toi, si je t'ai trompe, et tu me tueras d'une mort
honteuse.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Chre nourrice, bien que tu saches beaucoup de choses, il t'est
difficile de comprendre les desseins des dieux non engendrs. Mais
allons vers mon fils, afin que je voie les prtendants morts et
celui qui les a tus.

Ayant ainsi parl, elle descendit de la chambre haute, hsitant
dans son coeur si elle interrogerait de loin son cher mari, ou si
elle baiserait aussitt sa tte et ses mains. Aprs tre entre et
avoir pass le seuil de pierre, elle s'assit en face d'Odysseus,
prs de l'autre mur, dans la clart du feu. Et Odysseus tait
assis prs d'une haute colonne, et il regardait ailleurs,
attendant que son illustre femme, l'ayant vu, lui parlt. Mais
elle resta longtemps muette, et la stupeur saisit son coeur. Et
plus elle le regardait attentivement, moins elle le reconnaissait
sous ses vtements en haillons.

Alors Tlmakhos la rprimanda et lui dit:

-- Ma mre, malheureuse mre au coeur cruel! Pourquoi restes-tu
ainsi loin de mon pre? Pourquoi ne t'assieds-tu point auprs de
lui afin de lui parler et de l'interroger? Il n'est aucune autre
femme qui puisse, avec un coeur inbranlable, rester ainsi loin
d'un mari qui, aprs avoir subi tant de maux, revient dans la
vingtime anne sur la terre de la patrie. Ton coeur est plus dur
que la pierre.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Mon enfant, mon me est stupfaite dans ma poitrine, et je ne
puis ni parler, ni interroger, ni regarder son visage. Mais s'il
est vraiment Odysseus, revenu dans sa demeure, certes, nous nous
reconnatrons mieux entre nous. Nous avons des signes que tous
ignorent et que nous connaissons seuls.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus sourit, et il
dit aussitt  Tlmakhos ces paroles ailes:

-- Tlmakhos, laisse ta mre m'prouver dans nos demeures, peut-
tre alors me reconnatra-t-elle mieux. Maintenant, parce que je
suis souill et couvert de haillons, elle me mprise et me
mconnat. Mais dlibrons, afin d'agir pour le mieux. Si
quelqu'un, parmi le peuple, a tu mme un homme qui n'a point de
nombreux vengeurs, il fuit, abandonnant ses parents et sa patrie.
Or, nous avons tu l'lite de la ville, les plus illustres des
jeunes hommes d'Ithak. C'est pourquoi je t'ordonne de rflchir
sur cela.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Dcide toi-mme, cher pre. On dit que tu es le plus sage des
hommes et qu'aucun des hommes mortels ne peut lutter en sagesse
contre toi. Nous t'obirons avec joie, et je ne pense pas manquer
de courage, tant que je conserverai mes forces.

Et le patient Odysseus lui rpondit:

-- Je te dirai donc ce qui me semble pour le mieux. Lavez-vous
d'abord et prenez des vtements propres, et ordonnez aux servantes
de prendre d'autres vtements dans les demeures. Puis le divin
aoide, tenant sa kithare sonore, nous entranera  la danse
joyeuse, afin que chacun, coutant du dehors ou passant par le
chemin, pense qu'on clbre ici des noces. Il ne faut pas que le
bruit du meurtre des prtendants se rpande par la ville, avant
que nous ayons gagn nos champs plants d'arbres. L, nous
dlibrerons ensuite sur ce que l'olympien nous inspirera d'utile.

Il parla ainsi, et tous, l'ayant entendu, obirent. Ils se
lavrent d'abord et prirent des vtements propres; et les femmes
se parrent, et le divin aoide fit vibrer sa kithare sonore et
leur inspira le dsir du doux chant et de la danse joyeuse, et la
grande demeure rsonna sous les pieds des hommes qui dansaient et
des femmes aux belles ceintures. Et chacun disait, les entendant,
hors des demeures:

-- Certes, quelqu'un pouse la reine recherche par tant de
prtendants. La malheureuse! Elle n'a pu rester dans la grande
demeure de son premier mari jusqu' ce qu'il revint.

Chacun parlait ainsi, ne sachant pas ce qui avait t fait. Et
l'intendante Eurynom lava le magnanime Odysseus dans sa demeure
et le parfuma d'huile; puis elle le couvrit d'un manteau et d'une
tunique. Et Athn rpandit la beaut sur sa tte, afin qu'il
part plus grand et plus majestueux, et elle fit tomber de sa tte
des cheveux semblables aux fleurs d'hyacinthe. Et, de mme qu'un
habile ouvrier, que Hphaistos et Pallas Athn ont instruit, mle
l'or  l'argent et accomplit avec art des travaux charmants, de
mme Athn rpandit la grce sur la tte et sur les paules
d'Odysseus, et il sortit du bain, semblable par la beaut aux
immortels, et il s'assit de nouveau sur le thrne qu'il avait
quitt, et, se tournant vers sa femme, il lui dit:

-- Malheureuse! Parmi toutes les autres femmes, les dieux qui ont
des demeures Olympiennes t'ont donn un coeur dur. Aucune autre
femme ne resterait aussi longtemps loin d'un mari qui, aprs avoir
tant souffert, revient, dans la vingtime anne, sur la terre de
la patrie. Allons, nourrice, tends mon lit, afin que je dorme,
car, assurment, cette femme a un coeur de fer dans sa poitrine!

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Malheureux! je ne te glorifie, ni ne te mprise mais je ne te
reconnais point encore, me souvenant trop de ce que tu tais quand
tu partis d'Ithak sur ta nef aux longs avirons. Va, Euryklia,
tends, hors de la chambre nuptiale, le lit compact qu'Odysseus a
construit lui-mme, et jette sur le lit dress des tapis, des
peaux et des couvertures splendides.

Elle parla ainsi, prouvant son mari; mais Odysseus, irrit, dit 
sa femme doue de prudence:

--  femme! quelle triste parole as-tu dite? Qui donc a transport
mon lit? Aucun homme vivant, mme plein de jeunesse, n'a pu, 
moins qu'un dieu lui soit venu en aide, le transporter, et mme le
mouvoir aisment. Et le travail de ce lit est un signe certain,
car je l'ai fait moi-mme, sans aucun autre. Il y avait, dans
l'enclos de la cour, un olivier au large feuillage, verdoyant et
plus pais qu'une colonne. Tout autour, je btis ma chambre
nuptiale avec de lourdes pierres; je mis un toit par-dessus, et je
la fermai de portes solides et compactes. Puis, je coupai les
rameaux feuillus et pendants de l'olivier, et je tranchai au-
dessus des racines le tronc de l'olivier, et je le polis
soigneusement avec l'airain, et m'aidant du cordeau. Et, l'ayant
trou avec une tarire, j'en fis la base du lit que je construisis
au-dessus et que j'ornai d'or, d'argent et d'ivoire, et je tendis
au fond la peau pourpre et splendide d'un boeuf. Je te donne ce
signe certain; mais je ne sais,  femme, si mon lit est toujours
au mme endroit, ou si quelqu'un l'a transport, aprs avoir
tranch le tronc de l'olivier, au-dessus des racines.

Il parla ainsi, et le cher coeur et les genoux de Pnlopia
dfaillirent tandis qu'elle reconnaissait les signes certains que
lui rvlait Odysseus. Et elle pleura quand il eut dcrit les
choses comme elles taient; et jetant ses bras au cou d'Odysseus,
elle baisa sa tte et lui dit:

-- Ne t'irrite point contre moi, Odysseus, toi, le plus prudent
des hommes! Les dieux nous ont accabls de maux; ils nous ont
envi la joie de jouir ensemble de notre jeunesse et de parvenir
ensemble au seuil de la vieillesse. Mais ne t'irrite point contre
moi et ne me blme point de ce que, ds que je t'ai vu, je ne t'ai
point embrass. Mon me, dans ma chre poitrine, tremblait qu'un
homme, venu ici, me trompt par ses paroles; car beaucoup mditent
des ruses mauvaises. L'Argienne Hln, fille de Zeus, ne se ft
point unie d'amour  un tranger, si elle et su que les braves
fils des Akhaiens dussent un jour la ramener en sa demeure, dans
la chre terre de la patrie. Mais un dieu la poussa  cette action
honteuse, et elle ne chassa point de son coeur cette pense
funeste et terrible qui a t la premire cause de son malheur et
du ntre. Maintenant tu mas rvl les signes certains de notre
lit, qu'aucun homme n'a jamais vu. Nous seuls l'avons vu, toi, moi
et ma servante Aktoris que me donna mon pre quand je vins ici et
qui gardait les portes de notre chambre nuptiale. Enfin, tu as
persuad mon coeur, bien qu'il ft plein de mfiance.

Elle parla ainsi, et le dsir de pleurer saisit Odysseus, et il
pleurait en serrant dans ses bras sa chre femme si prudente.

De mme que la terre apparat heureusement aux nageurs dont
Poseidan a perdu dans la mer la nef bien construite, tandis
qu'elle tait battue par le vent et par l'eau noire; et peu ont
chapp  la mer cumeuse, et, le corps souill d'cume, ils
montent joyeux sur la cte, ayant vit la mort; de mme la vue de
son mari tait douce  Pnlopia qui ne pouvait dtacher ses bras
blancs du cou d'Odysseus. Et s aux doigts ross et reparu,
tandis qu'ils pleuraient, si la desse Athn aux yeux clairs
n'avait eu une autre pense.

Elle retint la longue nuit sur l'horizon et elle garda dans
l'Okanos s au thrne d'or, et elle ne lui permit pas de mettre
sous le joug ses chevaux rapides qui portent la lumire aux
hommes, Lampos et Phathn qui amnent s. Alors, le prudent
Odysseus dit  sa femme:

--  femme, nous n'en avons pas fini avec toutes nos preuves,
mais un grand et difficile travail me reste qu'il me faut
accomplir, ainsi que me l'a appris l'me de Teirsias le jour o
je descendis dans la demeure d'Aids pour l'interroger sur mon
retour et sur celui de mes compagnons. Mais viens, allons vers
notre lit,  femme, et gotons ensemble le doux sommeil.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Nous irons bientt vers notre lit, puisque tu le dsires dans
ton me, et puisque les dieux t'ont laiss revenir vers ta demeure
bien btie et dans la terre de ta patrie. Mais puisque tu le sais
et qu'un dieu te l'a appris, dis-moi quelle sera cette dernire
preuve. Je la connatrais toujours plus tard, et rien n'empche
que je la sache maintenant.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Malheureuse! pourquoi, en me priant ardemment, me forces-tu de
parler? Mais je te dirai tout et ne te cacherai rien. Ton me ne
se rjouira pas, et moi-mme je ne me rjouirai pas, car il m'a
ordonn de parcourir encore de nombreuses villes des hommes,
portant un aviron lger, jusqu' ce que je rencontre des hommes
qui ne connaissent point la mer, et qui ne salent point ce qu'ils
mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les avirons
qui sont les ailes des nefs. Et il m'a rvl un signe certain que
je ne te cacherai point. Quand j'aurai rencontr un autre voyageur
qui croira voir un flau sur ma brillante paule, alors je devrai
planter l'aviron en terre et faire de saintes offrandes au roi
Poseidan, un blier, un taureau et un verrat. Et il m'a ordonn,
revenu dans ma demeure, de faire de saintes offrandes aux dieux
immortels qui habitent le large Ouranos. Et une douce mort me
viendra de la mer et me tuera dans une heureuse vieillesse, tandis
qu'autour de moi les peuples seront heureux. Et il m'a dit ces
choses qui seront accomplies.

Et la prudente Pnlopia lui rpondit:

-- Si les dieux te rservent une vieillesse heureuse, tu as
l'espoir d'chapper  ces maux.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Eurynom et la nourrice
prparaient,  la splendeur des torches, le lit fait de vtements
moelleux. Et, aprs qu'elles eurent dress  la hte le lit pais,
la vieille femme rentra pour dormir, et Eurynom, tenant une
torche  la main, les prcdait, tandis qu'ils allaient vers le
lit. Et les ayant conduits dans la chambre nuptiale, elle se
retira, et joyeux, ils se couchrent dans leur ancien lit. Et
alors, Tlmakhos, le bouvier, le porcher et les femmes cessrent
de danser, et tous allrent dormir dans les demeures sombres.

Et aprs qu'Odysseus et Pnlopia se furent charms par l'amour,
ils se charmrent encore par leurs paroles. Et la noble femme dit
ce qu'elle avait souffert dans ses demeures au milieu de la
multitude funeste des prtendants qui,  cause d'elle, gorgeaient
ses boeufs et ses grasses brebis, et buvaient tout le vin des
tonneaux.

Et le divin Odysseus dit les maux qu'il avait faits aux hommes et
ceux qu'il avait subis lui-mme. Et il dit tout, et elle se
rjouissait de l'entendre, et le sommeil n'approcha point de ses
paupires avant qu'il et achev.

Il dit d'abord comment il avait dompt les Kiknes, puis comment
il tait arriv dans la terre fertile des hommes ltophages. Et il
dit ce qu'avait fait le kyklps, et comment il l'avait chti
d'avoir mang sans piti ses braves compagnons; et comment il
tait venu chez Aiolos qui l'avait accueilli et renvoy avec
bienveillance, et comment la destine ne lui permit pas de revoir
encore la chre terre de la patrie, et la tempte qui, de nouveau,
l'avait emport, gmissant, sur la mer poissonneuse.

Et il dit comment il avait abord la Laistrygoni Tlpyle o
avaient pri ses nefs et tous ses compagnons, et d'o lui seul
s'tait sauv sur sa nef noire. Puis, il raconta les ruses de
Kirk, et comment il tait all dans la vaste demeure d'Aids,
afin d'interroger l'me du Thbain Teirsias, et o il avait vu
tous ses compagnons et la mre qui l'avait conu et nourri tout
enfant.

Et il dit comment il avait entendu la voix des Seirnes
harmonieuses, et comment il avait abord les roches errantes,
l'horrible Kharybdis et Skill, que les hommes ne peuvent fuir
sains et saufs; et comment ses compagnons avaient tu les boeufs
de Hlios, et comment Zeus qui tonne dans les hauteurs avait
frapp sa nef rapide de la blanche foudre et abm tous ses braves
compagnons, tandis que lui seul vitait les kres mauvaises.

Et il raconta comment il avait abord l'le Ogygi, o la Nymphe
Kalyps l'avait retenu dans ses grottes creuses, le dsirant pour
mari, et l'avait aim, lui promettant qu'elle le rendrait immortel
et le mettrait  l'abri de la vieillesse; et comment elle n'avait
pu flchir son me dans sa poitrine.

Et il dit comment il avait abord chez les Phaiakiens, aprs avoir
beaucoup souffert; et comment, l'ayant honor comme un dieu, ils
l'avaient reconduit sur une nef dans la chre terre de la patrie,
aprs lui avoir donn de l'or, de l'airain et de nombreux
vtements. Et quand il eut tout dit, le doux sommeil enveloppa ses
membres et apaisa les inquitudes de son me.

Alors, la desse aux yeux clairs, Athn, eut d'autres penses;
et, quand elle pensa qu'Odysseus s'tait assez charm par l'amour
et par le sommeil, elle fit sortir de l'Okanos la fille au thrne
d'or du matin, afin qu'elle apportt la lumire aux hommes. Et
Odysseus se leva de son lit moelleux, et il dit  sa femme:

--  femme, nous sommes tous deux rassasis d'preuves, toi en
pleurant ici sur mon retour difficile, et moi en subissant les
maux que m'ont faits Zeus et les autres dieux qui m'ont si
longtemps retenu loin de la terre de la patrie. Maintenant,
puisque, tous deux, nous avons retrouv ce lit dsir, il faut que
je prenne soin de nos richesses dans notre demeure. Pour remplacer
les troupeaux que les prtendants insolents ont dvors, j'irai
moi-mme en enlever de nombreux, et les Akhaiens nous en donneront
d'autres, jusqu' ce que les tables soient pleines. Mais je pars
pour mes champs plants d'arbres, afin de voir mon pre illustre
qui gmit sans cesse sur moi. Femme, malgr ta prudence, je
t'ordonne ceci: en mme temps que Hlios montera, le bruit se
rpandra de la mort des prtendants que j'ai tus dans nos
demeures. Monte donc dans la chambre haute avec tes servantes, et
que nul ne te voie, ni ne t'interroge.

Ayant ainsi parl, il couvrit ses paules de ses belles armes, et
il veilla Tlmakhos, le bouvier et le porcher, et il leur
ordonna de saisir les armes guerrires; et ils lui obirent en
hte et se couvrirent d'airain. Puis, ils ouvrirent les portes et
sortirent, et Odysseus les prcdait. Et dj la lumire tait
rpandue sur la terre, mais Athn, les ayant envelopps d'un
brouillard, les conduisit promptement hors de la ville.


24.

Le Kyllnien Herms voqua les mes des prtendants. Et il tenait
dans ses mains la belle baguette d'or avec laquelle il charme,
selon sa volont, les yeux des hommes, ou il veille ceux qui
dorment. Et, avec cette baguette, il entranait les mes qui le
suivaient, frmissantes.

De mme que les chauves-souris, au fond d'un antre divin, volent
en criant quand l'une d'elles tombe du rocher o leur multitude
est attache et amasse, de mme les mes allaient, frmissantes,
et le bienveillant Hermias marchait devant elles vers les larges
chemins. Et elles arrivrent au cours d'Okanos et  la Roche
Blanche, et elles passrent la porte de Hlios et le peuple des
songes, et elles parvinrent promptement  la prairie d'Asphodle
o habitent les mes, images des morts. Et elles y trouvrent
l'me du Pliade Akhilleus et celle de Patroklos, et celle de
l'irrprochable Antilokhos, et celle d'Aias, qui tait le plus
grand et le plus beau de tous les Danaens aprs l'irrprochable
Plin. Et tous s'empressaient autour de celui-ci, quand vint
l'me dolente de l'Atride Agamemnn, suivie des mes de tous ceux
qui, ayant t tues dans la demeure d'Aigisthos, avaient subi
leur destine. Et l'me du Plin dit la premire:

-- Atride, nous pensions que tu tais, parmi tous les hros, le
plus cher  Zeus qui se rjouit de la foudre, car tu commandais 
des hommes nombreux et braves, sur la terre des Troiens, o les
Akhaiens ont subi tant de maux. Mais la moire fatale devait te
saisir le premier, elle qu'aucun homme ne peut fuir, ds qu'il est
n. Plt aux dieux que, combl de tant d'honneurs, tu eusses subi
la destine et la mort sur la terre des Troiens! Tous les Akhaiens
eussent lev ta tombe, et tu eusses laiss  ton fils une grande
gloire dans l'avenir; mais voici qu'une mort misrable t'tait
rserve.

Et l'me de l'Atride lui rpondit:

-- Heureux fils de Pleus, Akhilleus semblable aux dieux, tu es
mort devant Troi, loin d'Argos, et les plus braves d'entre les
fils des Troiens et des Akhaiens se sont entre-tus en combattant
pour toi. Et tu tais couch, en un tourbillon de poussire,
grand, sur un grand espace, oublieux des chevaux. Et nous
combattmes tout le jour, et nous n'eussions point cess de
combattre si Zeus ne nous et apaiss par une tempte. Aprs
t'avoir emport de la mle vers les nefs, nous te dposmes sur
un lit, ayant lav ton beau corps avec de l'eau chaude et l'ayant
parfum d'huile. Et, autour de toi, les Danaens rpandaient des
larmes amres et coupaient leurs cheveux. Alors, ta mre sortit
des eaux avec les immortelles marines, pour apprendre la nouvelle,
car notre voix tait alle jusqu'au fond de la mer. Et une grande
terreur saisit tous les Akhaiens, et ils se fussent tous rus dans
les nefs creuses, si un homme plein d'une sagesse ancienne,
Nestr, ne les et retenus. Et il vit ce qu'il y avait de mieux 
faire, et, dans sa sagesse, il les harangua et leur dit:

-- Arrtez, Argiens! Ne fuyez pas, fils des Akhaiens! Une mre
sort des eaux avec les immortelles marines, afin de voir son fils
qui est mort.

Il parla ainsi, et les magnanimes Akhaiens cessrent de craindre.
Et les filles du vieillard de la mer pleuraient autour de toi en
gmissant lamentablement, et elles te couvrirent de vtements
immortels. Les neuf muses, alternant leurs belles voix, se
lamentaient; et aucun des Argiens ne resta sans pleurer, tant la
muse harmonieuse remuait leur me. Et nous avons pleur dix-sept
jours et dix-sept nuits, dieux immortels et hommes mortels; et, le
dix-huitime jour, nous t'avons livr au feu, et nous avons gorg
autour de toi un grand nombre de brebis grasses et de boeufs
noirs. Et tu as t brl dans des vtements divins, ayant t
parfum d'huile paisse et de miel doux; et les hros Akhaiens se
sont rus en foule autour de ton bcher, pitons et cavaliers,
avec un grand tumulte. Et, aprs que la flamme de Hphaistos t'eut
consum, nous rassemblmes tes os blancs,  Akhilleus, les lavant
dans le vin pur et l'huile; et ta mre donna une urne d'or qu'elle
dit tre un prsent de Dionysos et l'oeuvre de l'illustre
Hphaistos. C'est dans cette urne que gisent tes os blancs, 
Akhilleus, mls  ceux du Mnoitiade Patroklos, et auprs
d'Antilokhos que tu honorais le plus entre tous tes compagnons
depuis la mort de Patroklos. Et, au-dessus de ces restes, l'arme
sacre des Argiens t'leva un grand et irrprochable tombeau sur
un haut promontoire du large Hellespontos, afin qu'il ft aperu
de loin, sur la mer, par les hommes qui vivent maintenant et par
les hommes futurs. Et ta mre, les ayant obtenus des dieux, dposa
de magnifiques prix des jeux au milieu des illustres Argiens. Dj
je m'tais trouv aux funrailles d'un grand nombre de hros,
quand, sur le tombeau d'un roi, les jeunes hommes se ceignent et
se prparent aux jeux; mais tu aurais admir par-dessus tout, dans
ton me, les prix que la desse Thtis aux pieds d'argent dposa
sur la terre pour les jeux; car tu tais cher aux dieux. Ainsi,
Akhilleus, bien que tu sois mort, ton nom n'est point oubli, et,
entre tous les hommes, ta gloire sera toujours grande. Mais moi,
qu'ai-je gagn  chapper  la guerre?  mon retour, Zeus me
gardait une mort lamentable par les mains d'Aigisthos et de ma
femme perfide.

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, le messager tueur d'Argos
s'approcha d'eux, conduisant les mes des prtendants dompts par
Odysseus. Et tous, ds qu'ils les virent, allrent, tonns, au-
devant d'eux. Et l'me de l'Atride Agamemnn reconnut l'illustre
Amphimdn, fils de Mlantheus, car il avait t son hte dans
Ithak. Et l'me de l'Atride lui dit la premire:

-- Amphimdn, quel malheur avez-vous subi pour venir dans la
terre noire, tous illustres et du mme ge? On ne choisirait pas
autrement les premiers d'une ville. Poseidan vous a-t-il dompts
sur vos nefs, en soulevant les vents furieux et les grands flots,
ou des ennemis vous ont-ils tus sur la terre tandis que vous
enleviez leurs boeufs et leurs beaux troupeaux de brebis? ou tes-
vous morts en combattant pour votre ville et pour vos femmes?
Rponds-moi, car j'ai t ton hte. Ne te souviens-tu pas que je
vins dans tes demeures, avec le divin Mnlaos, afin d'exciter
Odysseus  nous suivre  Ilios sur les nefs aux solides bancs de
rameurs? Tout un mois nous traversmes la vaste mer, et nous pmes
 peine persuader le dvastateur de villes Odysseus.

Et l'me d'Amphimdn lui rpondit:

-- Illustre roi des hommes, Atride Agamemnn, je me souviens de
toutes ces choses, et je te dirai avec vrit la fin malheureuse
de notre vie. Nous tions les prtendants de la femme d'Odysseus
absent depuis longtemps. Elle ne repoussait ni n'accomplissait des
noces odieuses, mais elle nous prparait la mort et la kr noire.
Et elle mdita une autre ruse dans son esprit, et elle se mit 
tisser dans sa demeure une grande toile, large et fine, et elle
nous dit aussitt:

-- Jeunes hommes, mes prtendants, puisque le divin Odysseus est
mort, cessez de hter mes noces jusqu' ce que j'aie achev, pour
que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du hros Laerts,
quand la moire mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi; afin
qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant
tout le peuple, qu'un homme qui a possd tant de biens ait t
enseveli sans linceul.

Elle parla ainsi, et notre coeur gnreux fut persuad aussitt.
Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et,
pendant la nuit, ayant allum les torches, elle la dfaisait.
Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais,
quand vint la quatrime anne, et quand les mois et les jours
furent couls, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la
dit. Et nous la trouvmes, dfaisant sa belle toile; mais, contre
sa volont, elle fut contrainte de l'achever. Et elle acheva donc
cette grande toile semblable en clat  Hlios et  Sln. Mais
voici qu'un daimn ennemi ramena de quelque part Odysseus, 
l'extrmit de ses champs, l o habitait son porcher. L aussi
vint le cher fils du divin Odysseus, de retour sur sa nef noire de
la sablonneuse Pylos. Et ils mditrent la mort des prtendants,
et ils vinrent  l'illustre ville, et Odysseus vint le dernier,
car Tlmakhos le prcdait. Le porcher conduisait Odysseus
couvert de haillons, semblable  un vieux mendiant et courb sur
un bton. Il arriva soudainement, et aucun de nous, et mme des
plus gs, ne le reconnut. Et nous l'outragions de paroles
injurieuses et de coups; mais il supporta longtemps, dans ses
demeures, et avec patience, les injures et les coups. Et, quand
l'esprit de Zeus temptueux l'eut excit, il enleva les belles
armes,  l'aide de Tlmakhos, et il les dposa dans la haute
chambre, dont il ferma les verrous. Puis il ordonna  sa femme
pleine de ruses d'apporter aux prtendants l'arc et le fer
brillant pour l'preuve qui devait nous faire prir misrablement
et qui devait tre l'origine du meurtre. Et aucun de nous ne put
tendre le nerf de l'arc solide, car nous tions beaucoup trop
faibles. Mais quand le grand arc arriva aux mains d'Odysseus,
alors nous fmes entendre des menaces pour qu'on ne le lui donnt
pas, bien qu'il le demandt vivement. Le seul Tlmakhos le voulut
en l'excitant, et le patient et divin Odysseus, ayant saisi l'arc,
le tendit facilement et envoya une flche  travers le fer. Puis,
debout sur le seuil, il rpandit  ses pieds les flches rapides
et il pera le roi Antinoos. Alors, regardant de tous cts, il
lana ses traits mortels aux autres prtendants qui tombaient tous
amoncels et nous reconnmes qu'un d'entre les dieux l'aidait. Et
aussitt son fils et ses deux serviteurs, s'appuyant sur sa force,
tuaient  et l, et d'affreux gmissements s'levaient, et la
terre ruisselait de sang. C'est ainsi que nous avons pri, 
Agamemnn! Nos cadavres ngligs gisent encore dans les demeures
d'Odysseus, et nos amis ne le savent point dans nos maisons, eux
qui, ayant lav le sang noir de nos blessures, nous enseveliraient
en gmissant, car tel est l'honneur des morts.

Et l'me de l'Atride lui rpondit:

-- Heureux fils de Laerts, prudent Odysseus, certes, tu possdes
une femme d'une grande vertu, et l'esprit est sage de
l'irrprochable Pnlopia, fille d'Ikarios, qui n'a point oubli
le hros Odysseus qui l'avait pouse vierge. C'est pourquoi la
gloire de sa vertu ne prira pas, et les immortels inspireront aux
hommes terrestres des chants gracieux en l'honneur de la sage
Pnlopia. Mais la fille de Tyndaros n'a point agi ainsi, ayant
tu le mari qui l'avait pouse vierge. Aussi un chant odieux la
rappellera parmi les hommes et elle rpandra sa renomme honteuse
sur toutes les femmes, mme sur celles qui seront vertueuses!

Tandis qu'ils se parlaient ainsi, debout dans les demeures
d'Aids, sous les tnbres de la terre, Odysseus et ses
compagnons, tant sortis de la ville, parvinrent promptement au
beau verger de Laerts, et que lui-mme avait achet autrefois,
aprs avoir beaucoup souffert. L tait, sa demeure entoure de
siges sur lesquels s'asseyaient, mangeaient et dormaient les
serviteurs qui travaillaient pour lui. L tait aussi une vieille
femme Sikle qui, dans les champs, loin de la ville, prenait soin
du vieillard. Alors Odysseus dit aux deux pasteurs et  son fils:

-- Entrez maintenant dans la maison bien btie et tuez, pour le
repas, un porc, le meilleur de tous. Moi, j'prouverai mon pre,
afin de voir s'il me reconnatra ds qu'il m'aura vu, ou s'il me
mconnatra quand j'aurai march longtemps prs de lui.

Ayant ainsi parl, il remit ses armes guerrires aux serviteurs,
qui entrrent promptement dans la maison. Et, descendant le grand
verger, il ne trouva ni Dolios, ni aucun de ses fils, ni aucun des
serviteurs. Et ceux-ci taient alls rassembler des pines pour
enclore le verger, et le vieillard les avait prcds.

Et Odysseus trouva son pre seul dans le verger, arrachant les
herbes et vtu d'une sordide tunique, dchire et troue. Et il
avait li autour de ses jambes, pour viter les corchures, des
knmides de cuir dchires; et il avait des gants aux mains pour
se garantir des buissons, et, sur la tte, un casque de peau de
chvre qui rendait son air plus misrable.

Et le patient et divin Odysseus, ayant vu son pre accabl de
vieillesse et plein d'une grande douleur, versa des larmes, debout
sous un haut poirier. Et il hsita dans son esprit et dans son
coeur s'il embrasserait son pre en lui disant comment il tait
revenu dans la terre de la patrie, ou s'il l'interrogerait d'abord
pour l'prouver. Et il pensa qu'il tait prfrable de l'prouver
par des paroles mordantes. Pensant ainsi, le divin Odysseus alla
vers lui comme il creusait, la tte baisse, un foss autour d'un
arbre. Alors, le divin Odysseus, s'approchant, lui parla ainsi:

--  vieillard, tu n'es point inhabile  cultiver un verger. Tout
est ici bien soign, l'olivier, la vigne, le figuier, le poirier.
Aucune portion de terre n'est nglige dans ce verger. Mais je te
le dirai, et n'en sois point irrit dans ton me: tu ne prends
point les mmes soins de toi. Tu subis  la fois la triste
vieillesse et les vtements sales et honteux qui te couvrent. Ton
matre ne te nglige point ainsi sans doute  cause de ta paresse,
car ton aspect n'est point servile, et par ta beaut et ta majest
tu es semblable  un roi. Tu es tel que ceux qui, aprs le bain et
le repas, dorment sur un lit moelleux, selon la coutume des
vieillards. Mais dis-moi la vrit. De qui es-tu le serviteur? De
qui cultives-tu le verger? Dis-moi la vrit, afin que je la
sache: suis-je parvenu  Ithak, ainsi que me l'a dit un homme que
je viens de rencontrer et qui est insens, car il n'a su ni
m'couter, ni me rpondre, quand je lui ai demand si mon hte est
encore vivant ou s'il est mort et descendu dans les demeures
d'Aids. Mais je te le dis; coute et comprends-moi. Je donnai
autrefois l'hospitalit, sur la chre terre de la patrie,  un
homme qui tait venu dans ma demeure, le premier, entre tous les
trangers errants. Il disait qu'il tait n  Ithak et que son
pre tait Laerts Arkeisiade. L'ayant conduit dans ma demeure, je
le reus avec tendresse. Et il y avait beaucoup de richesses dans
ma demeure, et je lui fis de riches prsents hospitaliers, car je
lui donnai sept talents d'or bien travaill, un kratre fleuri en
argent massif, douze manteaux simples, autant de tapis, douze
autres beaux manteaux et autant de tuniques, et, par surcrot,
quatre femmes qu'il choisit lui-mme, belles et trs habiles 
tous les ouvrages.

Et son pre lui rpondit en pleurant:

-- tranger, certes, tu es dans la contre sur laquelle tu
m'interroges; mais des hommes iniques et injurieux l'oppriment, et
les nombreux prsents que tu viens de dire sont perdus. Si tu
eusses rencontr ton hte dans Ithak, il t'et congdi aprs
t'avoir donn l'hospitalit et t'avoir combl d'autant de prsents
qu'il en a reu de toi, comme c'est la coutume. Mais dis-moi la
vrit: combien y a-t-il d'annes que tu as reu ton hte
malheureux? C'tait mon fils, si jamais quelque chose a t! Le
malheureux! Loin de ses amis et de sa terre natale, ou les
poissons l'ont mang dans la mer, ou, sur la terre, il a t
dchir par les btes froces et par les oiseaux, et ni sa mre,
ni son pre, nous qui l'avons engendr, ne l'avons pleur et
enseveli. Et sa femme si richement dote, la sage Pnlopia n'a
point pleur, sur le lit funbre, son mari bien-aim, et elle ne
lui a point ferm les yeux, car tel est l'honneur des morts! Mais
dis-moi la vrit, afin que je la sache. Qui es-tu parmi les
hommes? O sont ta ville et tes parents? O s'est arrte la nef
rapide qui t'a conduit ici ainsi que tes divins compagnons? Es-tu
venu, comme un marchand, sur une nef trangre, et, t'ayant
dbarqu, ont-ils continu leur route?

Et le prudent Odysseus, lui rpondant, parla ainsi:

-- Certes, je te dirai toute la vrit. Je suis d'Alybas, o j'ai
mes demeures illustres; je suis le fils du roi Apheidas
Polypmonide, et mon nom est pritos. Un daimn m'a pouss ici,
malgr moi, des ctes de Sikani, et ma nef s'est arrte, loin de
la ville, sur le rivage. Voici la cinquime anne qu'Odysseus a
quitt ma patrie. Certes, comme il partait, des oiseaux apparurent
 sa droite, et je le renvoyai, m'en rjouissant, et lui-mme en
tait joyeux quand il partit. Et nous esprions, dans notre me,
nous revoir et nous faire de splendides prsents.

Il parla ainsi, et la sombre nue de la douleur enveloppa Laerts,
et, avec de profonds gmissements, il couvrit  deux mains sa tte
blanche de poussire. Et l'me d'Odysseus fut mue, et un trouble
violent monta jusqu' ses narines en voyant ainsi son cher pre;
et il le prit dans ses bras en s'lanant, et il le baisa et lui
dit:

-- Pre! Je suis celui que tu attends, et je reviens aprs vingt
ans dans la terre de la patrie. Mais cesse de pleurer et de gmir,
car, je te le dis, il faut que nous nous htions. J'ai tu les
prtendants dans nos demeures, chtiant leurs indignes outrages et
leurs mauvaises actions.

Et Laerts lui rpondit:

-- Si tu es Odysseus mon fils de retour ici, donne moi un signe
manifeste qui me persuade.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Vois d'abord de tes yeux cette blessure qu'un sanglier me fit
de ses blanches dents, sur le Parnsos, quand vous m'aviez envoy,
toi et ma mre vnrable, auprs d'Autolykos le cher pre de ma
mre, afin de prendre les prsents qu'il m'avait promis quand il
vint ici. Mais coute, et je te dirai encore les arbres de ton
verger bien cultiv, ceux que tu m'as donns autrefois, comme je
te les demandais, tant enfant et te suivant  travers le verger.
Et nous allions parmi les arbres et tu me nommais chacun d'entre
eux, et tu me donnas treize poiriers, dix pommiers et quarante
figuiers; et tu me dis que tu me donnerais cinquante sillons de
vignes portant des fruits et dont les grappes mrissent quand les
saisons de Zeus psent sur elles.

Il parla ainsi, et les genoux et le cher coeur de Laerts
dfaillirent tandis qu'il reconnaissait les signes manifestes que
lui donnait Odysseus. Et il jeta ses bras autour de son cher fils,
et le patient et divin Odysseus le reut inanim. Enfin, il
respira, et, rassemblant ses esprits, il lui parla ainsi:

-- Pre Zeus, et vous, dieux! certes, vous tes encore dans le
grand Olympos, si vraiment les prtendants ont pay leurs
outrages! Mais, maintenant, je crains dans mon me que tous les
Ithaksiens se ruent promptement ici et qu'ils envoient des
messagers  toutes les villes des Kphallniens.

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

-- Prends courage, et ne t'inquite point de ceci dans ton me.
Mais allons vers la demeure qui est auprs du verger. C'est l que
j'ai envoy Tlmakhos, le bouvier et le porcher, afin de prparer
promptement le repas.

Ayant ainsi parl, ils allrent vers les belles demeures, o ils
trouvrent Tlmakhos, le bouvier et le porcher, coupant les
chairs abondantes et mlant le vin rouge. Cependant la servante
Sikle lava et parfuma d'huile le magnanime Laerts dans sa
demeure, et elle jeta un beau manteau autour de lui, et Athn,
s'approchant, fortifia les membres du prince des peuples et elle
le fit paratre plus grand et plus majestueux qu'auparavant. Et il
sortit du bain, et son cher fils l'admira, le voyant semblable aux
dieux immortels, et il lui dit ces paroles ailes:

--  pre, certes, un des dieux ternels te fait ainsi paratre
plus irrprochable par la beaut et la majest.

Et le prudent Laerts lui rpondit:

-- Que n'a-t-il plu au pre Zeus,  Athn,  Apolln, que je
fusse hier, dans nos demeures, tel que j'tais quand je pris, sur
la terre ferme, commandant aux Kphallniens, la ville bien btie
de Nrikos! Les paules couvertes de mes armes, j'eusse chass les
prtendants et rompu les genoux d'un grand nombre d'entre eux dans
nos demeures, et tu t'en fusses rjoui dans ton me.

Et ils se parlaient ainsi, et, cessant leur travail, ils
prparrent le repas, et ils s'assirent en ordre sur les siges et
sur les thrnes, et ils allaient prendre leur repas, quand le
vieux Dolios arriva avec ses fils fatigus de leurs travaux; car
la vieille mre Sikle, qui les avait nourris et qui prenait soin
du vieillard depuis que l'ge l'accablait, tait alle les
appeler. Ils aperurent Odysseus et ils le reconnurent dans leur
me, et ils s'arrtrent, stupfaits, dans la demeure. Mais
Odysseus, les rassurant, leur dit ces douces paroles:

--  vieillard, assieds-toi au repas et ne sois plus stupfait.
Nous vous avons longtemps attendus dans les demeures, prts 
mettre la main sur les mets.

Il parla ainsi, et Dolios, les deux bras tendus, s'lana; et
saisissant les mains d'Odysseus, il les baisa, et il lui dit ces
paroles ailes:

--  ami, puisque tu es revenu vers nous qui te dsirions et qui
pensions ne plus te revoir, c'est que les dieux t'ont conduit.
Salut! Rjouis-toi, et que les dieux te rendent heureux! Mais dis-
moi la vrit, afin que je la sache. La prudente Pnlopia sait-
elle que tu es revenu, ou lui enverrons-nous un message?

Et le prudent Odysseus lui rpondit:

--  vieillard, elle le sait! Pourquoi t'inquiter de ces choses?

Il parla ainsi, et il s'assit de nouveau sur son sige poli. Et,
autour de l'illustre Odysseus, les fils de Dolios, de la mme
faon, salurent leur matre par leurs paroles et baisrent ses
mains. Ensuite ils s'assirent auprs de Dolios leur pre.

Tandis qu'ils mangeaient ainsi dans la demeure, Ossa se rpandit
par la ville, annonant la kr et la mort lamentable des
prtendants. Et,  cette nouvelle, tous accoururent de tous cts,
avec tumulte et en gmissant, devant la demeure d'Odysseus. Et ils
emportrent les morts, chacun dans sa demeure, et ils les
ensevelirent; et ceux des autres villes, ils les firent
reconduire, les ayant dposs sur des nefs rapides. Puis, affligs
dans leur coeur, ils se runirent  l'agora. Et quand ils furent
runis en foule, Eupeiths se leva et parla au milieu d'eux. Et
une douleur intolrable tait dans son coeur  cause de son fils
Antinoos que le divin Odysseus avait tu le premier. Et il parla
ainsi, versant des larmes  cause de son fils:

--  amis, certes, cet homme a fait un grand mal aux Akhaiens.
Tous ceux, nombreux et braves, qu'il a emmens sur ses nefs, il
les a perdus; et il a perdu aussi les nefs creuses, et il a perdu
ses peuples, et voici qu' son retour il a tu les plus braves des
Kphallniens. Allons! Avant qu'il fuie rapidement  Pylos ou dans
la divine lis o dominent les piens, allons! car nous serions 
jamais mpriss, et les hommes futurs se souviendraient de notre
honte, si nous ne vengions le meurtre de nos fils et de nos
frres. Il ne me serait plus doux de vivre, et j'aimerais mieux
descendre aussitt chez les morts. Allons! de peur que, nous
prvenant, ils s'enfuient.

Il parla ainsi en pleurant, et la douleur saisit tous les
Akhaiens. Mais, alors, Mdn et le divin aoide s'approchrent
d'eux, tant sortis de la demeure d'Odysseus, ds que le sommeil
les eut quitts. Et ils s'arrtrent au milieu de l'agora. Et tous
furent saisis de stupeur, et le prudent Mdn leur dit:

-- coutez-moi, Ithaksiens. Odysseus n'a point accompli ces
choses sans les dieux immortels. Moi-mme j'ai vu un dieu immortel
qui se tenait auprs d'Odysseus, sous la figure de Mentr. Certes,
un dieu immortel apparaissait, tantt devant Odysseus, excitant
son audace, et tantt s'lanant dans la salle, troublant les
prtendants, et ceux-ci tombaient amoncels.

Il parla ainsi, et la terreur blme les saisit tous. Et le vieux
hros Halitherss Mastoride, qui savait les choses passes et
futures, plein de prudence, leur parla ainsi:

-- coutez-moi, Ithaksiens, quoi que je dise. C'est par votre
iniquit, amis, que ceci est arriv. En effet, vous ne m'avez
point obi, ni  Mentr prince des peuples, en rprimant les
violences de vos fils qui ont commis avec fureur des actions
mauvaises, consumant les richesses et insultant la femme d'un
vaillant homme qu'ils disaient ne devoir plus revenir. Et,
maintenant que cela est arriv, faites ce que je vous dis: ne
partez pas, de peur qu'il vous arrive malheur.

Il parla ainsi, et les uns se rurent avec un grand tumulte, et
les autres restrent en grand nombre, car les paroles de
Halitherss ne leur plurent point et ils obirent  Eupeiths. Et
aussitt ils se jetrent sur leurs armes, et, s'tant couverts de
l'airain splendide, runis, ils traversrent la grande ville. Et
Eupeiths tait le chef de ces insenss, et il esprait venger le
meurtre de son fils; mais sa destine n'tait point de revenir,
mais de subir la kr.

Alors Athn dit  Zeus Kronin:

-- Notre pre, Kronide, le plus puissant des rois, rponds-moi:
que cache ton esprit? Exciteras-tu la guerre lamentable et la rude
mle, ou rtabliras-tu la concorde entre les deux partis?

Et Zeus qui amasse les nues lui rpondit:

-- Mon enfant, pourquoi m'interroges-tu sur ces choses? N'en as-tu
point dcid toi-mme dans ton esprit, de faon qu'Odysseus,  son
retour, se venge de ses ennemis? Fais selon ta volont; mais je te
dirai ce qui est convenable. Maintenant que le divin Odysseus a
puni les prtendants, qu'ayant scell une alliance sincre, il
rgne toujours. Nous enverrons  ceux-ci l'oubli du meurtre de
leurs fils et de leurs frres, et ils s'aimeront les uns les
autres comme auparavant, dans la paix et dans l'abondance.

Ayant ainsi parl, il excita Athn dj pleine d'ardeur et qui se
rua du fate de l'Olympos.
Et quand ceux qui prenaient leur repas eurent chass la faim, le
patient et divin Odysseus leur dit, le premier:

-- Qu'un de vous sorte et voie si ceux qui doivent venir
approchent.

Il parla ainsi, et un des fils de Dolios sortit, comme il
l'ordonnait; et, debout sur le seuil, il vit la foule qui
approchait. Et aussitt il dit  Odysseus ces paroles ailes:

-- Les voici, armons-nous promptement.

Il parla ainsi, et tous se jetrent sur leurs armes, Odysseus et
ses trois compagnons et les six fils de Dolios. Et avec eux,
Laerts et Dolios s'armrent, quoique ayant les cheveux blancs,
mais contraints de combattre.

Et, s'tant couverts de l'airain splendide, ils ouvrirent les
portes et sortirent, et Odysseus les conduisait. Et la fille de
Zeus, Athn, vint  eux, semblable  Mentr par la figure et la
voix. Et le patient et divin Odysseus, l'ayant vue, se rjouit, et
il dit aussitt  son cher fils Tlmakhos:

-- Tlmakhos, voici qu'il faut te montrer, en combattant toi-mme
les guerriers. C'est l que les plus braves se reconnaissent. Ne
dshonorons pas la race de nos aeux, qui, sur toute la terre, l'a
emport par sa force et son courage.

Et le prudent Tlmakhos lui rpondit:

-- Tu verras, si tu le veux, cher pre, que je ne dshonorerai
point ta race.

Il parla ainsi, et Laerts s'en rjouit et dit:

-- Quel jour pour moi, dieux amis! Certes, je suis plein de joie;
mon fils et mon petit-fils luttent de vertu.

Et Athn aux yeux clairs, s'approchant, lui dit:

-- Arkeisiade, le plus cher de mes compagnons, supplie le pre
Zeus et sa fille aux yeux clairs, et, aussitt, envoie ta longue
lance, l'ayant brandie avec force.

Ayant ainsi parl, Pallas Athn lui inspira une grande force, et
il pria la fille du grand Zeus, et il envoya sa longue lance
brandie avec force. Et il frappa le casque d'airain d'Eupeiths,
qui ne rsista point, et l'airain le traversa. Et Eupeiths tomba
avec bruit, et ses armes rsonnrent sur lui. Et Odysseus et son
illustre fils se rurent sur les premiers combattants, les
frappant de leurs pes et de lances  deux pointes. Et ils les
eussent tous tus et privs du retour, si Athn, la fille de Zeus
temptueux, n'et arrt tout le peuple en criant:

-- Cessez la guerre lamentable, Ithaksiens, et sparez-vous
promptement sans carnage.

Ainsi parla Athn, et la terreur blme les saisit, et leurs
armes, chappes de leurs mains, tombrent  terre, au cri de la
desse; et tous, pour sauver leur vie, s'enfuirent vers la ville.
Et le patient et divin Odysseus, avec des clameurs terribles, se
rua comme l'aigle qui vole dans les hauteurs. Alors le Kronide
lana la foudre enflamme qui tomba devant la fille aux yeux
clairs d'un pre redoutable. Et, alors, Athn aux yeux clairs dit
 Odysseus:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, arrte, cesse la discorde de
la guerre intestine, de peur que le Kronide Zeus qui tonne au loin
s'irrite contre toi.

Ainsi parla Athn, et il lui obit, plein de joie dans son coeur.
Et Pallas Athn, fille de Zeus temptueux, et semblable par la
figure et par la voix  Mentr, scella pour toujours l'alliance
entre les deux partis.





End of the Project Gutenberg EBook of L'Odysse, by Homre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ODYSSE ***

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