The Project Gutenberg EBook of Les vignes du Seigneur, by Charles Monselet

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Title: Les vignes du Seigneur

Author: Charles Monselet

Release Date: October 16, 2020 [EBook #63470]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIGNES DU SEIGNEUR ***




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  CHARLES MONSELET

  LES VIGNES
  DU SEIGNEUR

  PARIS
  VICTOR LECOU, DITEUR
  LIBRAIRIE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
  10, rue du Bouloi, 10

  1854




ODE A L'IVRESSE


          Ivresse chaude et forte,
          A qui j'ouvre ma porte
          Les jours de dsespoir,
          Ivresse, viens ce soir.

          Viens, clate et flamboie!
          Ivresse, sois ma joie;
          Apaise  flots pressants
          La soif de tous mes sens.

          Viens, nous irons, ma chre,
          Voir sous le rverbre
          Les ivrognes ronflants
          Et rouges de vins blancs;

          Et ces fakirs des halles,
          Qui rvent sur les dalles
          D'un cabaret impur,
          Les yeux fixs au mur.

          Sur le seuil des tavernes,
          Trbuchants, les yeux ternes,
          Ta bouche me dira
          Hoffmann et Lantara.

          Quelle forme enchante,
          Courtisane-prote,
          Quel costume impromptu
          Pour moi vtiras-tu?

          Auras-tu robe blanche,
          Col troit, lourde hanche,
          Et, Champagne engageant,
          La couronne d'argent?

          Seras-tu la coquine
          Et svelte Mdocquine,
          Qu'on boit  petit feu,
          Fille de Richelieu?

          Ou la Flamande paisse,
          Honneur de la kermesse!
          Dont Brauwer le fripon
          Tracasse le jupon?

          Terrible ou caressante,
          Plie ou rougissante,
          Au diable l'embarras!
          Viens comme tu voudras;

          Viens, pourvu que je voie,
          Vieille fille de joie,
          tinceler encor
          L'eau-de-vie aux yeux d'or,

          Sans voile, sans agrafe,
          Toute nue, en carafe,
          clair emprisonn
          Sous le cristal orn!

          Viens, je suis ton pote!
          Avant que je te jette
          Mes bras autour du cou,
          Va mettre le verrou.

          Est-ce que tu me boudes?
          Pose l tes deux coudes,
          Et, pendant que je bois,
          Parle-moi d'autrefois.

          Te souvient-il, drlesse,
          De ma grande tristesse
          Et des pleurs insenss
          Que nous avons verss?

          Heures trop tt flambes!
          Grosses larmes tombes!
          Fureurs sous les balcons!
          Dlires sans flacons.

          Bah! si je vous regrette
          C'est peut-tre en pote;
          Et peut-tre ai-je tort
          De croire mon coeur mort.

          L'amour! je le retrouve,
          Chaud comme sang de louve,
          Au fond du verre ardent
          Qui grince sous ma dent.

          Mettre,  folle merveille!
          Des baisers en bouteille,
          Et, comme une liqueur,
          Boire  longs traits son coeur!

          Aussi bien, ma matresse,
          C'est toi, toi seule, Ivresse!
          Et, dans tes bras de feu,
          A tout j'ai dit adieu.

          Ah! comme je t'adore,
          Effroyable Pandore!
          Pourtant, je te le dis,
          Souvent je te maudis.

          Cet amour que j'tale
          Pour toi, belle brutale,
          On en sait le pourquoi:
          Tu ne trompes pas, toi!

          Tu ne sais pas, d'usage,
          Avec un art sauvage
          Tirer les pleurs des yeux:
          Tu fais mourir, c'est mieux.

          Viens, les coupes sont prtes,
          Madre des temptes,
          Toi, gin qui fais les fous,
          Et vin  quatre sous!

          Viens, il me faut la lutte
          Sous la table en culbute,
          Tous deux,  bras le corps,
          Et les yeux en dehors.

          Les bouteilles qu'on casse,
          Les chaises que ramasse
          Le plaintif htelier,
          Tordant son tablier;

          Les coups, et puis la garde,
          Et le sang qu'on regarde
          Couler stupidement
          Sur le plancher fumant...

          Prends toute ma tendresse,
          Je t'appartiens, Ivresse;
          Maintenant c'est ton tour,
          Et que meure l'Amour!

          Meurs, toi qui fus mon matre,
          Meurs deux fois;--et peut-tre
          Qu'un jour, en frappant l,
          Plus rien ne rpondra!




EN MDOC

POME


I.

    Le pays de Mdoc, c'est la verte oasis
    Qui s'lve au milieu des landes de Gascogne;
    Elle a des bois pais et des tangs fleuris,
    Et des nappes de vigne aux sentiers infinis,
    Belles  rjouir le pote et l'ivrogne.

    Elle repose et tremble entre deux vastes eaux;
    L'Ocan la dvore et le fleuve la berce;
    La Garonne l'endort au chant de ses roseaux;
    De son pied irrit la mer la bouleverse
    Et change tous les jours les dunes en tombeaux.

    Le Mdoc est charmant: il rjouit la vue;
    J'aime ses bourgs ombreux dans l'horizon noys,
    Ses brouillards du matin et ses bas-fonds rays,
    Ses pins toujours tremblants que traverse la nue,
    Ses innombrables ceps qui croissent par milliers
    Comme au pays normand font les petits pommiers.
    L'ge d'or dans son sein a renou la trame
    Des anciens jours de paix, de labeur et de foi;
    Ses clochers ont des sons qui vont remuer l'me;
    On y croit aux sorciers, on adore le roi.
    Ce ne sont, au soleil, que joyeuses familles,
    Jeunes femmes, enfants, brunes et fortes filles
    Dans les sillons rougis suivant les chariots;
    Alertes compagnons aiguillonnant l'allure
    Des grands boeufs mugissants, qui portent pour parure
    Des grappes  leur tte en guise de grelots.
    Ce ne sont tous les jours que danses et dlires,
    Que chansons appelant un choeur d'clats de rires,
    Un tableau rencontr de Lopold Robert!

    C'est le pays fertile. Alentour, le dsert.
    Alentour, l'tendue immobile et brlante,
    La terre qui se tait quand la lumire chante,
    Le nant qui fait peur  l'me et peur aux yeux.
    Alentour, la misre et sa nudit ple,
    Le hve paysan, frileux et souffreteux,
    Hiss sur ses grands bois, avec son chien honteux,
    Pourchassant en silence un noir troupeau qui rle,
    Le pcheur dont on voit le talon s'essayer
    Sur le sable endormi qui peut se rveiller...
    Un jour sera, dit-on, o le vieux dieu Neptune
    Cessera de briser ses leviers souverains
    Et d'brcher son sceptre aux cailloux de la dune:
    Jadis il a jur, par sa barbe aux longs crins,
    Qu'il viendrait engloutir le Mdoc,  la lune,
    Avec tous ses tritons et ses vassaux marins!


II.

    Prs du fleuve gascon, urne aux ondes moqueuses
    Entre Dignac, Loirac, Queyrac, Seurac, Cyvrac,
    Au milieu des grands crus et des villas fameuses,
    S'gare en vingt dtours le bourg de Valeyrac.

    De loin, on le pressent  ses plaines bnies,
    A ses oiseaux bavards,  ses poudreux buissons,
    A sa blanche fume aux torsades bleuies.
    C'est ce riant hameau que tous nous connaissons.

    Les meules de foin vert  l'horizon groupes,
    Les vaches, les canards et les petits garons,
    Des charrettes gisant dans un coin, clopes;
    La place aux huit ormeaux; l'glise, vis--vis,
    O nous avons, enfants, communi jadis;
    Le bois, des deux cts emprisonnant la vue,
    Qui penche sans un bruit ses massifs noirs et lourds
    Et finit au tournant de la maison prvue,
    La maison du berceau qui sait nos heureux jours,
    Et les jardins dserts o veillent nos amours!

    On tait en automne, et, par une embellie,
    L'aurore se levait, frissonnante et plie:
    Ses voiles teints de pourpre, chapps  ses doigts,
    Balanaient vaguement, comme une large cume,
    Les coteaux d'orient endormis dans la brume,
    Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits.
    Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe,
    Ils allaient  pas lents, l'un sur l'autre appuys,
    Elle, les yeux baisss, lui, le regard superbe,
    A travers la bruyre et les bleuets ploys.

    Ses blonds cheveux taient nous  la Diane,
    Un lien de velours rouge en dessinait le tour;
    Et leurs anneaux tombant sur sa chair diaphane
    Ombrageaient son paule au limpide contour.
    Un ruban, qui flottait, serrait sa taille fine;
    Elle avait mis  nu ses petits bras soyeux;
    Et, le long du chemin troit et sinueux,
    Passait et repassait la blanche mousseline,
    Entre les arbrisseaux, entre les troncs noueux,
    Comme une jeune fe  l'oeil qui la devine.
    Ces deux amants marchaient et se parlaient si bas,
    Que les lzards peureux ne s'en dtournaient pas;
    Coquelicots et lys saluaient leur passage,
    Branches de s'agiter; et, du haut du feuillage
    O d'invisibles nids drobent leur sjour,
    Il leur tombait des chants de bonheur et d'amour!

    Mais les parents suivaient. Leur entretien, sans doute,
    A ce que je suppose, tait moins attachant,
    Car ils parlaient trs-fort, et d'instant en instant
    Coupaient par les sentiers pour abrger la route.
    On devinait soudain,  les apercevoir,
    La mre de Lucien et l'oncle de Nicette:
    L'une au maintien pieux, toujours vtue en noir,
    Veuve encore attrayante et de mine discrte;
    L'autre, obse et rougeaud, campagnard enrichi,
    Faon de Carabas engraiss par l'ennui.

    Ces gens-l possdaient une ancienne futaie,
    Spare autrefois par une vive haie
    O s'panouissait Avril  son retour,
    Et par o les enfants s'entrevirent un jour.
    Ils taient bien petits, la haie tait bien close;
    Les paroles passaient, mais c'tait peu de chose.[1]
    Mais au printemps prochain, quand les rayons premiers
    Revinrent entr'ouvrir les fleurs fraches closes,
    O bonheur! leurs deux fronts gagnrent les rosiers
    Et leur premier baiser s'changea dans les roses.

  [1] La Fontaine: _Pyrame et Thisb_.

    Lucien partit un jour, sa mre l'ordonna.
    Il allait  Paris terminer ses tudes.
    Que de pleurs, de serments, de gages on donna
    De part et d'autre! Adieu nos chres solitudes!
    Adieu notre Mdoc, notre bonheur ancien!
    Nos chiffres enlacs sur l'corce des chnes!
    Adieu, jusques au jour des vendanges prochaines!

    Nicette soupira tous les jours.--Et Lucien?


III.

    Vingt ans et voir Paris! Fuir la province aime,
    Cette vieille nourrice au front doux et songeur,
    Voir derrire ses pas la porte referme,
    Sentir scher l'adieu sur sa lvre embaume,
    Et s'en aller o va tout enfant voyageur!
    C'est le destin fatal.--L-bas est la merveille,
    Dit une voit trompeuse  qui l'on tend l'oreille.

    Lucien connut Paris; et, comme la plupart,
    Il se laissa gagner par de vaines chimres
    Qui, la rose aux cheveux et la flamme au regard,
    S'en vinrent le chercher, un matin qu' l'cart
    Le souvenir faisait ses heures plus amres.
    Il ne posa d'abord qu'un pied indiffrent
    Dans ce monde joyeux, qui le trouva de glace;
    Mais bientt,--je ne sais quel charme l'attirant--
    Il entra tout entier et demanda sa place.

    Et ce fut de ce jour qu' des pines d'or
    Il dchira son coeur et perdit la sagesse;
    Et qu' ce sol troit attachant son essor,
    Il ne s'occupa plus qu' vieillir sa jeunesse.

    Il connut de ce temps la sottise et les moeurs,
    Dpouilla dsormais ses anciennes humeurs,
    Les femmes de toujours, les folles Cydalises,
    Dont les jours ne sont rien qu'un vif enivrement,
    Salamandres d'amour, de toute flamme prises,
    Passrent prs de lui dans leur essaim charmant.
    Elles ne mettent plus, ainsi que les marquises,
    Ces mouches sur le teint qui faisaient l'oeil moqueur,
    Les mouches d' prsent se portent sur le coeur.
    Ce furent celles-l, Lucien, qui te perdirent,
    Lorsque  ton cou d'enfant elles se suspendirent,
    Et que de tes trsors de tendresse amasss
    Elle t'eurent tout pris, sans t'avoir dit: Assez!

    Si bien qu' la vendange o l'attendait Nicette,
    Quand s'en revint Lucien, espr si longtemps,
    Il n'tait plus le mme,-- surprise inquite!--
    Il avait vu Paris, il n'avait plus vingt ans.


IV.

    Allons, les vendangeurs, la cloche vous appelle.
    Debout, et travaillez; c'est l'heure du rveil;
    L'horizon que sillonne une jeune tincelle
    S'ouvre comme un cratre et vomit un soleil!

    Et tous, dans le hangar o le matre les parque,
    Comme un btail grossier sur la paille tendu,
    Hommes, femmes, enfants,--sans donner une marque
    De mcontentement, de sommeil suspendu,--
    Se lvent pour avoir le pain qui leur est d.
    Ce sont des paysans aux formes athltiques,
    Taills sur le patron des montagnards antiques,
    Avec des nerfs d'acier et des poitrails velus;
    Un sayon en lambeaux couvre  peine leur torse;
    Leur chair, comme le buffle, est d'une paisse corce,
    Et sans crainte de l'air ils pourraient aller nus.

    Partons, mes vendangeurs, car le coteau ruisselle.
    Il se dresse clatant, ses flancs semblent fumer,
    Il gmit sous la vigne: on dirait qu'il recle
    Une haleine puissante et prompte  s'enflammer.
    Le cadavre gant de l'antique Cyble,
    Qu'au fond du sol ardent va chercher le rayon,
    Se ranime et tressaille;--aux fentes du sillon
    On croirait voir percer le bout de sa mamelle.

    On part, musique en tte. On gravit le coteau,
    On pose un pied glissant sur le sable qui grince;
    Puis,  chaque sentier, la troupe se fait mince:
    Ceux-ci sur le versant, ceux-l sur le plateau,
    S'garent  loisir parmi les feuilles vertes;
    La vigne a remu ses branches entr'ouvertes,
    Et tous ont disparu comme sous un manteau.

    Le boeuf regarde au loin, tranant l'essieu qui crie,
    Car la charrette est pleine; et j'entends le bouvier
    Traner ses sabots lourds sur la terre amollie.
    Le chien aboie et court,--on arrive au cuvier.

    C'est une cave immense, ou plutt c'est un antre
    O le vin en courroux monte au nez ds qu'on entre,
    Courant des piliers noirs au cintre surbaiss,
    --Un temple de Bacchus dans le sable enfonc.--
    Comme un choeur de Titans, l sont d'normes cuves
    O la liqueur mugit comme dans des tuves.
    Douze  quinze garons, du matin jusqu'au soir,
    Nu-jambes et nu-pieds dansent dans le pressoir,
    Une trange vigueur en leurs veines circule:
    On les dirait piqus par une tarentule;
    Sous leurs talons nerveux, rouges et ruisselants,
    Dans la mare de bois les grappes s'parpillent;
    Les raisins gorgs clatent et ptillent;
    Ils courent perdus, noys, demi-saignants;
    Toujours monte et descend la brutale cheville,
    Le danseur infernal les brise sans les voir,
    La grappe aux longs bras nus comme un serpent sautille,
    La boisson turbulente cume,--tourne,--brille,
    Et s'goutte en chantant au fond du rservoir!


V.

    On n'avait pas encore atteint ces jours d'octobre
    O de bruit et d'clat la terre se fait sobre.

    La chaleur tait grande. Au lit de l'occident
    Le soleil retrempait son disque fcondant,
    Fier encor, rejetant son manteau par derrire
    Sur le seuil, o reluit une pourpre dernire,
    --Tte sans diadme et lente  s'effacer;--
    Tandis que, dans un coin du ciel lourd de l'automne,
    L'autre roi rveill qui murmure et qui tonne,
    La foudre se rangeait pour le laisser passer!
    La prairie arrtait ses herbes ondoyantes;
    Immobiles, sans bruit, les vagues haletantes
    Brlaient et flamboyaient  ses derniers rayons,
    Et la colline aussi, d'arbres chelonne,
    Et de rouges vapeurs borde et couronne,
    Dressait ses peupliers en muets bataillons;--
    Si qu'un vent tourdi les fouettant de ses ailes
    Jaillissaient aussitt des milliers d'tincelles!

    Et le soir s'abaissait. Par la plaine et les monts,
    Sous les cieux imprgns d'une couleur orange,
    Il courait en tous lieux une harmonie trange,
    De ces ranz inconnus et doux que nous aimons.
    C'taient des blements, des sifflets, des clochettes,
    C'taient des anglus, des grillons, des musettes,
    Une hymne sainte et grave, un bruit svre et lent;
    C'tait le bruit que fait le jour en s'en allant.

    Tout dans le fond du parc, et parmi la grande herbe,
    Ils allaient  pas lents, joyeux,--heureux dj;
    Elle, les yeux baisss, lui, le regard superbe,
    Comme si rien d'amer n'avait pass par l.
    Des bonheurs d'autrefois ils renouaient la gerbe.

    Comme on se sparait, Lucien saisit soudain
    Une main qu'on laissa reposer dans sa main,
    Et puis dit, d'un accent que le regard achve:
    --Ce soir, prs de l'tang...--Nicette avait frmi,
    Sa blanche main s'tait retire  demi;
    Et, son oeil s'entr'ouvrant comme au milieu d'un rve,
    Elle le regarda. Lucien la salua,
    Et de l'air d'un Don Juan  grands pas s'loigna.

    Plus tard, si vous eussiez suivi la sombre alle
    Vers la pointe du bourg, au fond de la valle,
    Vous eussiez vu sans doute une ancienne maison
    Noirtre sous le lierre et de chnes voile;
    Une croix de Saint-Jean orne son vieux blason;
    Elle est haute et barde en style de prison.
    On la dirait dserte. Une seule croise
    Derrire s'ouvre un peu, petite, treillisse,
    Des vases sur le bord, penchant sur un bassin.
    On entendait alors le son d'un clavecin.

    Nicette alla livrer sa tte rose et chaude
    Au vent de la croise; et, le front dans les doigts,
    Elle regarda fuir les horizons troits.
    Un ver-luisant dardait sa flamme d'meraude;
    Un vent plaintif courait dans un air vaporeux,
    Un linot rveill chantait, fermant les yeux;
    Les feuilles bruissaient, les ronces endormies
    S'agitaient comme au pas des gazelles amies.
    Sous ces parfums d'amour sa tte s'inclina--
    Quand sept fois lentement la pendule sonna...
    Elle eut peur et trembla. La fentre ferme,
    Elle prit sa mantille et se mit  genoux.
    Dans un brun cadre d'or la Vierge bien aime
    panchait sur son front son regard le plus doux.

    --Vierge, faut-il aller ce soir au rendez-vous?


VI.

    Sous les sombres tilleuls j'ai vu passer Nicette.
    Elle marchait sans bruit et semblait inquite.
    On et dit que ses pas l'effrayaient, et souvent
    Elle se dtournait pour couter le vent.

    C'tait prs de l'tang o se mire, tonne,
    La lune dans les joncs de vapeurs couronne,
    Et qui semble flotter,--fantastique tableau,--
    Allonge et plisse  chaque rond de l'eau.

    L'heure du rendez-vous tait pourtant venue.
    Nicette ressentait une crainte inconnue,
    Et disait frquemment, cherchant  contenir
    Le trouble de son coeur:--Comme il tarde  venir!

    Puis elle s'asseyait au bord d'un banc de pierre;
    Et, sa main s'en prenant  des touffes de lierre,
    Elle les effeuillait, et d'un pied agit
    Les enterrait au fond du gazon argent.

    Lucien n'arrivait pas.--O mon Dieu! disait-elle,
    D'o vient que mon front brle et que ma foi chancelle?
    Patience! Sans doute il n'est pas assez tard.
    Il ignore le mal que me fait son retard.

    Elle essayait alors de chasser sa tristesse.
    La nuit versait partout une limpide ivresse;
    Et les plantes ouvraient,  son tide baiser,
    Leur sein d'or o la mouche aime  se reposer.

    --C'est trange pourtant, pensait la jeune fille,
    Dont un tressaillement soulevait la mantille;
    La campagne est ce soir si douce  l'entretien,
    Cette nuit est si belle et rayonne si bien!

    C'est qu'il ne m'aime plus; et je suis efface
    De son coeur,  prsent, comme de sa pense.
    Notre amour a dur notre enfance, c'est tout.
    Le ciel n'a pas voulu m'entendre jusqu'au bout.

    Et Nicette penchait, entre ses mains voile,
    Sa jeune tte ple et toute dboucle.
    La brise s'en jouait, et courait par moment
    Sous les sombres tilleuls harmonieusement.

    Dj, bande joyeuse! au bas de la valle
    Les vendangeurs dansaient sous la treille toile,
    Mais, traversant les prs, la danse et la chanson
    Expiraient auprs d'elle ainsi qu'un faible son.

    Pourtant, la pauvre enfant, elle esprait sans cesse.
    Comme des diamants tombs dans l'herbe paisse,
    Ses pleurs longtemps tenus se rpandaient tout bas,
    Elle attendait toujours.--Lucien ne venait pas.

    C'est qu' l'heure o, cdant  sa pense indigne,
    Il accourait vers elle, en traversant la vigne,
    Un remords gnreux, au dtour du chemin,
    Comme un ange du ciel l'avait pris par la main.

    Tout  coup, du milieu de son insouciance,
    S'leva contre lui sa jeune conscience;
    Et, dans la nuit sereine, il se sentit broncher
    Lorsqu'il se demanda ce qu'il allait chercher.

    Alors il reporta ses regards en arrire;
    Sa jeunesse  son coeur remonta tout entire;
    Et, retrouvant soudain son amour d'autrefois,
    Il s'enfuit en cachant sa tte entre ses doigts.


VII.

    Un petit cabinet--nu,--blanc;--une croise
    Ouverte,--un lourd rideau tout tremp de rose;
    Devant un noir pupitre--un jeune homme,--c'est tout.
    Au dehors la campagne, et le calme partout.
    Il travaille. Un rayon gar s'parpille
    Dans un coin du plancher dont la poudre scintille;
    Une brise suave agite l'air tidi
    Qu'emplit de son bourdon un frelon tourdi.
    L'anglus argentin tinte au fond du village,
    Dans un arbre,-- ct,--les oiseaux font tapage.

    Il crit. Son front clair est  demi-pench,
    Comme fait un pote  son livre attach.
    C'est Lucien; il crit une lettre  Nicette,
    Une lettre d'excuse et d'amour, ainsi faite:
    --Il faut me pardonner, Nicette. Vois-tu bien,
    Au rendez-vous d'hier comme j'allais me rendre,
    Une voix, qui priait,  moi s'est fait entendre.
    Sais-tu? c'tait la voix de ton ange gardien.
    Je n'ai pu rsister. C'est parce que je t'aime
    Que je suis, ce soir-l, revenu sur mes pas;
    Cela te semble trange et peu croyable mme,
    Nicette; mais un jour tu me pardonneras.

    Ce n'est pas tout non plus. Ton front gal encore,
    Qu'ont rarement terni de soucieux instants,
    S'claire aux blancs rayons d'une durable aurore:
    Dans ta jeune pense il est toujours printemps.
    Nanmoins, tu n'es plus une enfant, ma Nicette:
    La beaut de la femme en tes traits se reflte,
    Et celui qui te voit, beau lys panoui,
    S'arrte, et bien longtemps te regarde, bloui.
    Or, moi, je suis jaloux de cette candeur sainte,
    Je veux la prserver de toute sombre atteinte,
    carter d'alentour tout soupon alarmant,
    Car c'est mon bien, d'ailleurs, et je veux constamment
    Garder cette beaut sereine et fortune
    Que te donna le ciel et que tu m'as donne...

    Lucien s'interrompit. Le vent frais du matin
    Soulevait le rideau qui voilait sa fentre.
    Les exploits des chasseurs s'entendaient au lointain;
    Cramponn par dehors, et regardant en tratre,
    Se penchait dans la chambre un liseron mutin.

    Il reprit:--Maintenant, il faut plus de rserve
    Dans nos mystrieux et tendres rendez-vous.
    --Cela me cotera--pour que Dieu nous conserve
    Son indulgent regard qui fait les jours plus doux.
    Nicette, il ne faut plus, dans les vastes prairies,
    Comme nous faisions, nous garer le soir.
    L'heure est trop dangereuse aux vagues rveries;
    Il ne faut plus aller sur le banc nous asseoir.
    Te souvient-il du jour o, sous l'pais ombrage,
    Nous marchions, pensifs, en chemin attards?
    Nous voyant seuls tous deux, un homme du village
    Nous a--se dtournant--plusieurs fois regards.
    Cela te fit monter la rougeur au visage.
    Il ne faut plus rougir, Nicette; et pour cela
    Il faut tre ma femme; or, mon bonheur est l.

    J'ai voulu te parler de la sorte, Nicette;
    J'ai fini. Mon souci, je l'ai dit tout entier;
    Et j'ai laiss tomber mon coeur sur ce papier.
    J'ai l'me maintenant lgre et satisfaite,
    C'est le ciel qui m'a fait cette douce leon.
    A mes yeux, dsormais, la nature est plus belle;
    J'entends passer dans l'air comme un battement d'aile,
    Et l'amour chante en moi sa plus jeune chanson!


VIII.

    Dans tous les environs la vendange tait faite.
    Du bourg de Valeyrac, ce soir, c'tait la fte;
    Les vendangeurs partaient, on ftait leur dpart,
    Adieu paniers:--dansons et chantons sans retard!

    On arrivait dj d'une lieue  la ronde.
    Les hommes avaient mis leur belle veste ronde,
    Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon;
    Et, gravement pimpants et la mine essouffle,
    Ils couraient, car dj derrire la valle
    On entendait le bruit rauque d'un violon.

    Je ne vous dirai pas,-- la faon flamande,--
    L'enseigne de l'auberge et la folle guirlande
    Que l'on avait ce soir appendue au brandon;
    Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles,
    Les buveurs accouds et les joueurs de quilles:
    Je ne vous ferai pas le tour du rigaudon.

    Ah! parlez-moi plutt des temps mythologiques
    O le ciel se peuplait de hros et de dieux,
    O le monde passait dans des splendeurs magiques,
    O l'Olympe entr'ouvrait son cycle radieux!--
    C'tait sur quelque mont solitaire et sauvage,
    A l'heure o le soleil dserte le rivage;
    On voyait accourir, partis ds le matin,
    Les bergers empresss de maint vallon lointain.
    Sous l'odorant fardeau des roses d'Idalie
    La faade du temple tait ensevelie;
    Un satyre cornu sculpt sur le fronton,
    Aux lvres un hautbois, riait sous le feston;
    Et les nymphes, autour du satyre presses,
    Ployaient sous les raisins leurs ttes renverses.

    Est-ce une vision, pote, o sommes-nous?
    Ardente, l'oeil pourpr, la bacchanale antique
    Se dresse devant moi sous le sacr portique.
    Voici le sanctuaire et le peuple  genoux!

    Evoh! Evoh! quel feu divin m'embrase!
    Je sens bouillir mon front sous l'clair qui le rase,
    Dans le fond de mon coeur je sens gronder ma voix:
    Le voile de mes yeux se dchire et je vois!

    En marche! promenez devant nous les corbeilles,
    Que le son des tambours disperse les abeilles,
    Et que l'oiseau qui vient picorer le ppin
    S'enfuie au vent bruyant de nos branches de pin!
    Mlons  nos cheveux de douces violettes;
    Musiciens, prenez votre casque d'aigrettes,
    Et d'une voix unie au mode lydien
    Dites-nous les exploits de Bacchus l'Indien!
    Allez, versez le miel de la muse lyrique;
    Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhique.
    Venez, les gipans, les Faunes des jardins,
    Les Satyres barbus avec vos peaux de daims;
    Venez, les chvres-pieds; accourez, les Bacchides;
    Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes;--
    Et dansons! branlons sous nos pieds la fort!
    Comme dj le sol tournoie et disparat!
    L'arbre semble alourdi comme un autre Silne;
    Brandissons nos roseaux, dansons  perdre haleine;
    De notre cercle immense ardent  fendre l'air
    Embrassons la fort dans nos anneaux de chair!
    Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle,
    Dansons!--Hcate luit sur les ples marais,
    Le vent du soir se lve imptueux et frais;
    Je vois, je vois l-bas le temple qui chancelle.
    Dansons!--Et vous Cinthie, Euphrosine, Agla,
    Versez-nous  pleins flots vos brlantes rasades,
    Notre patre est vide; encore, mes thyades!
    Et buvons et dansons!--Evoh! Evoh!...


IX.

    Je sais une maison, du ct de Lesparre,
    Qu'un foss seulement de la route spare.
    --On y voit un perron et deux lions devant.--
    Seul,  la regarder je m'arrtais souvent;
    Elle a ces volets verts que dsirait Jean-Jacques
    Et fleurit d'aubpin son grand portail,  Pques.

    Cet enclot printanier, propice aux heureux jours,
    Enferme deux poux que vous savez,--Madame,
    Ils n'ont plus que la joie et le calme dans l'me,
    Et le ciel a bni leurs charmantes amours.
    Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe
    Je les ai vus passer, l'un sur l'autre appuys,
    A travers la bruyre et les bleuets ploys,
    Elle, les yeux baisss, lui, le regard superbe.
    --Un tout petit enfant se jouait  leurs pieds.--
    Quand nous voyagerons, l't prochain peut-tre,
    Nous passerons par l, car il faut les connatre.

    Lucien est un chasseur habile dans son art,
    Et puis un agronome. Il a mainte visite
    Pour ses beaux dahlias en serre, que l'on cite,
    Nul doute qu'on n'en fasse un prfet--mais plus tard.

    Nicette a dix-neuf ans, elle est jolie et belle;
    J'ai dans cet hiver une valse avec elle.
    Un procureur du roi se montrait assidu
    Sur ses pas;--vous pensez si c'tait temps perdu!

    Mais me voici, je crois, au bout de mon histoire.
    Madame, vous avez fait acte mritoire
    En l'coutant ainsi, les pieds sur les chenets,
    Comme s'il s'agissait de deux ou trois sonnets
    Aussi, puisqu' prsent vous n'attendez personne,
    Restons encore une heure, et souffrez que je sonne,
    Afin que vos laquais, en rallumant le feu,
    Apportent vos albums sur la table de jeu
    Et puis nous causerons--prs de la chemine
    Qui bourdonne en lanant sa flamme mutine--
    De tout ce qui n'est pas srieux ou profond,
    De l'amour toujours jeune et des vers qui s'en vont.




A THEOPHILE GAUTIER


        Nous tions cinq ou six potes
        Dans le divan Le Peletier,
        Lorsque--trop rares sont ces ftes!--
        L'autre soir, tu parus, Gautier.

        Je ne sais quelle humeur quinteuse
        M'avait faite un vin bourguignon,
        Et mis sur ma langue pteuse
        L'accent d'un critique grognon.

        Comme un chat ferait d'un rosaire,
        Ressuscitant de vieux lazzis,
        J'grenais ton vocabulaire
        De diamants et de rubis.

        Tout emmaillot de morale,
        Je blmais tes tons enivrs,
        Et de ta forme sculpturale
        Les angles aux reflets dors.

        Au grand style,  tout ce que j'aime,
        Ds le dbut ayant failli,
        Je parlai longuement sur ce thme
        Comme Alexandre Dufa[2].

  [2] Critique du temps, sans valeur.

        C'tait surtout  ton cole
        Que j'en voulais;  ces enfants
        Qui, dans un pan de ton tole
        Se font des manteaux si bouffants;

        A ce groupe de flatteurs blmes
        Que l'on voit courbs et furtifs,
        Dans tes livres, dans tes pomes,
        Ramasser tes bouts d'adjectifs;

        A ces enrags coloristes
        Devant lesquels Diaz plit,
        Si brillants et pourtant si tristes,
        Orientaux de chianlit!

        Adeptes d'un art inutile,
        Race d'employs au Trsor,
        Dans le Sacramento du style
        Recherchant des ppites d'or.

        Ce qu'il fait derrire toi, matre,
        Ce troupeau si peu clairvoyant,
        Il ne s'en doute pas peut-tre:
        C'est du Delille flamboyant!

        Et bien! oui, j'tais en colre,
        J'allais, voix en qute d'chos,
        Comme le prince atrabilaire
        Criant: Des mots! des mots! des mots!

        J'tais cruel. De leur folie
        Tu n'es pas responsable, toi,
        Noble vin, dont ils sont la lie,
        Musique, dont ils sont l'aboi.

        J'tais injuste. Mais quand mme
        J'aurais eu froidement raison,
        Quant  mon imprudent blasphme
        J'eusse conquis l'opinion;

        J'omettais dans mon injustice
        L'enfer auquel on t'a li,
        Cet intolrable supplice
        Par Monsieur de Sade oubli:

        Le feuilleton!--Triste machine,
        Qui fait du matin jusqu'au soir
        Fonctionner, comme l'usine,
        L'intelligence au dsespoir!

        Voil bientt dix-sept annes,
        Laps immense! tourment sans fin!
        Que les muses infortunes
        Maudissent en choeur Girardin;

        Lui qui, dans son avide joie,
        T'a clou, Promthe hardi,
        Et qui donne  manger ton foie
        Au feuilleton, chaque lundi!

        Quand, loin de notre humaine sphre,
        La rime voudrait t'emmener,
        C'est ton article qu'il faut faire,
        Tout Plaute a sa meule  tourner.

        Apprte donc ta plume agile
        Pour le journal du lendemain:
        L'inspiration dit Virgile,
        Le feuilleton dit Laurencin.

        Ah! grand et malheureux pote
        Par la prose toujours rong,
        Ce dlire que je regrette,
        Tu devais en tre veng:

        A mon tour,--que Dieu me pardonne!--
        Aujourd'hui je change de ton,
        Car ces stances, je les griffonne
        Sur la marge d'un feuilleton.




BONNE HUMEUR

SONNET IRRGULIER


    Voici le temps des bals; Estelle, qu'en dis-tu?
        Mettons-nous vite  nos toilettes;
    Moi, je veux tre un clown harnach de sonnettes
        Et coiff d'un bonnet pointu

    Toi, tu seras marquise, avec des violettes
        Au creux de ton sein court vtu;
    Et de ta bouche en coeur, et de ton oeil battu
        Natront sourires et paillettes.

    Puis, tu prendras ton loup achet chez Babin
        Avec sa barbe de satin,
    Barbe aux plis miroitants qui s'envole en cadence,

        Petit voile rose au menton,
        D'o nous est venu ce dicton:
    Du ct de la barbe est la toute-puissance.




MADAME CLORINDE


    La semaine dernire,  travers mon binocle,
          tant  l'Opra,
    --Mignonne statuette enleve  son socle--
          Je vis passer un rat.

    Mais un rat, sur ma foi, de structure divine,
          Un rat fluet, coquin;
    Bouche-fleur, perles-dents, avec des pieds de Chine,
          Et l'oeil amricain.

    Des quinquets de la rampe o je voyais reluire
          Les coins d'or de ses bas,
    Elle jetait  tous un agaant sourire
          Entre deux entrechats.

    Ses bras nus paraissaient appeler des caresses,
          Arrondis ou tombants,
    Tandis que sur son dos battaient deux folles tresses
          Et deux noeuds de rubans.

    Pas vingt ans!--Et dj, ses ennuis, ses caprices,
          Qui pourrait les compter?
    Et combien t'ont donn, petit rat de coulisses,
          Leur coeur  grignotter!




LE MUSICIEN

POME

DDI A M. JULES DE GRES


I.

      Dans une rue extrmement tranquille,
      Au bord de l'eau, prs de Saint-Louis-en-l'IIe,--
      Est au cinquime, un pauvre appartement,
      Par le soleil visit rarement.
      Rien c'est moins gai que ce froid domicile:
      Le plancher ploie, et le plafond jauni
      A des soupirs de vieillesse et d'ennui.
      L, chaque meuble est d'une trange mode,
      D'un sicle teint ple et soigneux reflet:
      Boule a fourni l'armoire et la commode,
      Le Directoire a sculpt le buffet.
      Sur le foyer, un miroir de Venise
      S'incline encore,  demi-dtam,
      Devant l'oeil bleu d'une ombre de marquise
      Qui lui sourit dans son cadre enfum.

      Vers la croise, au fond d'une bergre,
      --Matin et soir,-- l'ombre du rideau,
      Est un vieillard qui, d'une main lgre,
      A son archet fait chanter un rondeau.
      Il est petit, de mine guillerette;
      Son oeil tremblotte,--et sa jambe maigrette
      Bat la mesure avec prcision.
      Toute son me est dans son violon.
      Un vieil habit, fait d'une toffe bleue,
      Grimpe au sommet de son chef dpouill;
      Sur le collet trotte une mince queue
      Dans un ruban, lzard entortill.
      Quatre-vingts ans ont rendu respectable
      Aux yeux de tous ce pauvre et frle corps,
      D'o la pense  jamais regrettable
      Fuit chaque jour en plus faibles accords.

      Un peu plus loin est assise sa fille,
      --Vieille dj,--qui travaille  l'aiguille.

      Monsieur Mdard est de l'ancien parti
      Contre Mozart, Gluck _e tutti quanti_;
      L'art actuel n'a plus rien qui l'inspire,
      Et quand Paris court  Donizetti,
      Son violon se plat seul  redire
      Les airs charmants d'_Azor_ et de _Zmire_.
      Il a gard son culte tout entier
      Aux souvenirs du beau sicle dernier
      Et le plaisir dans ses rides se joue
      Quand, chevrottant un morceau du _Devin_,
      Il se souvient qu' cet endroit divin
      Le grand Rousseau l'a tap sur la joue.
      Dans ce temps-l, monsieur Mdard tait
      Jeune et fringant, il courait les ruelles.
      De l'Opra, que sans cesse il hantait,
      Mieux que personne il savait les nouvelles.
      S'il voulait bien, que ne dirait-il pas?
      Combien de fois, pour mainte peccadille,
      Il a risqu ses jours  la Bastille!
      Il disputa, raconte-t-il tout bas,
      Un mois entier le coeur d'une danseuse
      A certain duc de maison vaniteuse;
      Et c'taient l de ses moindres bats.

      Ce n'tait rien pourtant qu'un pauvre diable,
      Lger vtu, qui courait le cachet;
      Mais il avait un esprit agrable,
      Vingt ans  peine, une mine sortable,
      L'oeil bien fendu, puis un bon coup d'archet.
      Plus tard, d'ailleurs, il le fit reconnatre:
      Son coup d'essai valut un coup de matre.
      Il dbuta, je crois, dans _le Buron_,
      --Pice en couplets, fort mdiocre en somme,--
      Par un duo pour flte et violon,
      Qui lui valut, grce  Monsieur Anseaume,
      D'tre plac dans les premiers dessus,
      Prs du souffleur, au pied de mille cus.

      Ce fut alors qu'il pousa sa femme.
      Son souvenir lui dchire encor l'me.
      Lui, dont le coeur avait souvent battu,
      N'avait jamais os rver de vierge
      Plus rayonnante en sa jeune vertu.
      Elle tenait une petite auberge.
      --Avez-vous vu qu'au seuil d'un cabaret
      Jamais minois fripon et vin clairet
      Dans aucun temps, dans aucune patrie,
      Aient laiss froid un fils de Polymnie?
      Notre Mdard tait trop de son temps
      Pour ddaigner alors un tel usage:
      Chaque bouchon recevait son hommage,
      Mais celui-ci rendit ses gots constants.
      On l'y voyait du soir jusqu' l'aurore
      Venir gament s'accouder, verre en main,
      Pour revenir le lendemain encore,
      Plus altr d'amour et de bon vin.
      Il l'pousa.--Quarante-cinq annes
      D'un doux bonheur, qui leur furent donnes,
      Rouvrent toujours dans le coeur du vieillard
      L'amer regret de l'ternel dpart.

      Ils habitaient tous deux cette chambrette,
      Quand de Feydeau l'insolent directeur
      Lui fit savoir, comme grande faveur,
      Qu'on l'admettait  prendre sa retraite.
      Il en tomba malade. Son orgueil,
      Contre un tel coup, se trouva sans dfense
      Mais il jura de venger cette offense,
      Dt Apollon couvrir son front de deuil.
      Il fut longtemps pensif, acaritre;
      Puis, un matin, pour punir son pays,
      Il s'engagea dans un petit thtre
      De pantomime, au faubourg Saint-Denis.
      Mais l'nergie en lui s'tait use:
      De son talent aucun ne s'aperut;
      Et quand sa femme en ce temps-l mourut,
      Il s'en revint, l'me  demi-brise,
      Finir sa vie o son coeur la connut.

      C'est dans ces lieux,--o veille son histoire
      En riens charmants inscrits en mille endroits,--
      Qu'il a vcu, recueillant sa mmoire,
      Entre ces murs aujourd'hui gris et froids,
      Tristes de tout le bonheur d'autrefois.
      Sa fille coud; lui, fredonne  voix basse,
      Ou, quelquefois, abandonnant sa place,
      Il va chercher, de l'air le plus discret,
      Un vieux cahier dans un tiroir secret.
      Il en essuie avec soin la poussire;
      Avec respect son oeil le considre,
      Car c'est son oeuvre  lui, son opra!
      Dans tous les temps il en a fait mystre;
      Aprs sa mort seulement on l'aura.
      C'est l dedans qu'il a mis son gnie,
      Qu'il a vers sa joie et son regret;
      Il l'a refait quatre fois. Le sujet
      En est tir de la mythologie.
      --Aussi, faut-il le voir en cet instant,
      La main tremblante et le coeur palpitant,
      Comme il le tient! afin qu'on ne l'emporte,
      Pour un voleur lui-mme on le prendrait.
      D'un pied furtif il va fermer la porte;
      Et, revenant prs de son chevalet,
      Sur son archet il pose la sourdine,
      De peur--qui sait?--qu'une oreille voisine,
      En entendant ces chants venus des cieux,
      Ne lui ravisse un bien si prcieux!

      Ah, ces jours-l, ce sont ses jours de fte!
      Monsieur Mdard alors n'a plus sa tte:
      Et qu'en passant monte, l'aprs-midi,
      Un de ces vieux, d'humeur encor follette,
      Par le soleil de printemps dgourdi,
      En route, allons,--et vive la goguette!
      Tous deux s'en vont, l'un sur l'autre appuys,
      Guiguant de l'oeil la blonde et la brunette,
      Cahin caha, souriant et ploys,
      S'entretenant de choses d'amourette.
      A la barrire, aux _Amis du Printemps_,
      Quand vient le soir, attabls sous la treille,
      Chacun demande  la dive bouteille
      Une heure encor des rves de vingt ans.
      On cause, on jase, on dit ses escapades;
      On se demande avec tonnement
      O sont alls les anciens camarades--
      Et l'on se tait mlancoliquement.
      Puis vient la nuit tendre ses sombres voiles,
      Avec le vent qui souffle aux alentours
      Il faut partir, on sent ses pas moins lourds,
      Et l'on revient aux premires toiles,
      En chantonnant tout le long des faubourgs
      Quelque refrain grillard des vieux jours.

      Mais en voyant de loin poindre son gite,
      Monsieur Mdard sent la peur qui l'agite.
      Il se souvient que sa fille l'attend,
      Et que sans doute au logis, en rentrant,
      Il va trouver un oeil froid et svre,
      Comme jadis tait l'oeil de sa mre.
      En y songeant, son pas devient plus lent,
      Prs d'arriver, il regarde, il hsite...
      Timidement il monte les degrs.
      Pauvre vieillard! ses pas mal assurs
      Certainement vont le trahir bien vite!
      --Bonsoir, ma fille...,--et, se sentant broncher,
      En l'embrassant, monsieur Mdard vite
      De rencontrer ce regard qui s'irrite.
      Et, tout honteux, il s'en va se coucher.


II.

      Sa fille est tout le portrait de sa mre,
      Sauf qu'en naissant la grle la marqua.
      Le ciel lui fit une existence amre
      Et la tristesse  son coeur s'attaqua.
      Elle n'a point connu dans son jeune ge
      Les doux instants de rve et de loisir;
      Jamais l'amour  son ple visage
      N'a fait monter la flamme du dsir;
      Jamais le soir, une heure  sa croise,
      Ne la surprit, la tte dans la main,
      A regarder, pensive sans pense,
      Monter la lune au firmament serein,
      Comme une fleur qu'un coup de vent dchire
      Ds son aurore, au bord du rameau vert,
      Elle a perdu tout charme et tout sourire,
      Son coeur n'est plus qu'un calice dsert.
      Dieu la conquit  lui ds son enfance
      Et lui ferma tout terrestre bonheur;
      En l'autre vie est sa seule esprance
      Et dans l'attente elle apaise son coeur.
      Un voile noir couvre son front austre:
      Avec orgueil portant le clibat,
      Elle promne, aussi sage que fire,
      Ses quarante ans de vertu sans combat.

      Patiemment dans cette solitude
      Ses jours pieux s'coulent. Aprs Dieu,
      Son pauvre pre est la seule habitude
      Qui la fait vivre et la distrait un peu.
      Ainsi s'en vont-- l'nigme profonde!--
      Toutes les deux, ces mes au dclin:
      L'une si pleine avec l'amour du monde,
      L'autre si vide avec l'amour divin!

      C'tait au mois d'octobre ou de novembre.
      Monsieur Mdard avait quitt sa chambre,
      Et, lentement, sur la fin d'un beau jour,
      Ils respiraient le frais au Luxembourg.
      Le bon vieillard, qui la croit jeune et belle,
      Car  prsent sa mmoire chancelle,
      Tout en marchant, vint  lui conseiller,
      Se faisant vieux, lui, de se marier;
      --Car, disait-il, si la parque cruelle
      De mes instants tranchait soudain le fil,
      Ma pauvre enfant, o ton pas irait-il?--
      Puis il se tut. La nuit tait muette.
      Par intervalle on surprenait le vent
      Qui se plaignait comme une me inquite.
      La pauvre fille avait baiss la tte
      Et murmur ces deux mots:--Au couvent.
      En ce moment, amoureuses rafales,
      On entendit chanter quelques passants;
      C'taient des traits, des cadences finales.
      Monsieur Mdard sentit  leurs accents
      Se rveiller ses haines musicales.
      Il tressaillit,--et comprimant le bras
      De sa compagne, il redoubla le pas.
      Du Luxembourg au plus vite ils sortirent,
      Et dans la nuit leurs ombres se perdirent...




CONTRADICTION


        Quand c'est tout de bon que j'aime,
        Adieu chanson et pome!
        Dans mon esprit  l'envers
        Je ne trouve plus un vers.

        Il me souvient que Constance
        Me demanda quelque stance
        Sur son amour et le mien.
        Bah! cela ne valut rien.

        Et vraiment je m'en tonne,
        Car elle tait simple et bonne,
        Et, pendant un an ou deux,
        Nous vcmes fort heureux.

        D'o vient donc que cette femme
        N'a su toucher que mon me,
        Et que j'ai si mal rim
        Ce que j'ai le mieux aim?




SEULE

SONNET


    Elle est morte bien jeune, elle est morte bien belle,
    Par un matin d'avril frileux et souriant,
    Douce, et rvant de Dieu, sans laisser derrire elle
    Les larmes d'une mre ou l'effroi d'un enfant.

    Nul ne la connaissait, car, du bout de son aile,
    Son bon ange gardien la voilait. Et pourtant
    Son coeur, son pauvre coeur, jusqu' la mort fidle,
    S'tait pris sans espoir d'un amour clatant.

    Mais tous l'ont ignor; le temps de sa jeunesse,
    Monotone et cach, s'est enfui sans ivresse.
    Elle a vcu sans faste, elle est morte sans bruit;

    Aucun n'a recueilli les trsors de cette me.
    Ainsi passent--parfums perdus! strile flamme!--
    L'toile dans le jour et la fleur dans la nuit.




MADAME CLORINDE


    Puisque, avant le dessert, la fatigue t'a prise,
    Belle et chtive enfant, qui n'est pas mme grise,
    Et, qu' peine au dbut de nos propos joyeux,
    Les clairs des flacons ont vaincu tes grands yeux,
    Puisque ton bras lass s'est pos sur la nappe,
    Que le billement, seul, de tes lvres s'chappe,
    Que ton cou s'alanguit et que ton front s'endort;
    Sur ce sopha dfait, aux coussins  glands d'or,
    --Quoique pour une nuit entire on t'ait paye--
    Va dormir un instant, dans tes cheveux noye.




UNE DATE


I.

        Au gai roman de ma jeunesse
        J'ai fait une corne ce soir.
        Je te ferme, le temps est noir,
        Petit livre si plein d'ivresse.

        Adieu chansons, tout est fini,
        Faisons place  la politique.
        Cette seconde Rpublique
        Pour ses rveurs n'a pas un nid.

        Nos rcits taient des sornettes.
        L'heure est venue o les potes
        Ne seront pas plus regards
        Que bretteurs ou pipeurs de ds.

        Le monde, satur de fables,
        Dlaisse petit  petit
        Les pages o ces pauvres diables
        Mettaient leur coeur et leur esprit.

        Maigres comme des tlgraphes,
        Sous les balcons errants et las,
        On vide sur eux des--carafes.--
        Comme aux amoureux, dans _Gil Blas_...

        O chercher maintenant fortune?
        L'Icarie est bien loin de nous;
        Et puis, d'ailleurs, s'il en est une,
        Elle est pour les planteurs de choux.

        Que le ciel ne m'a-t-il fait natre
        Comme ce bourgeois gras et blond,
        Si bien mis, et si content d'tre,
        Qu'il n'en demande pas plus long?

        Qu'ai-je fait  la Providence
        Pour n'tre pas tout simplement
        Homme de peine et de silence,
        Pcheur breton, meunier normand?

        Officier de cavalerie
        Jouant au billard chaque soir
        Et faisant une cour fleurie
        Aux demoiselles de comptoir?

        Surnumraire  la marine,
        Ayant de l'ordre et du crdit,
        Avec des manches en lustrine
        Pour ne point gter mon habit?

        Ou boutiquier dans ma boutique,
        Mari, bte, matinal,
        Attendant venir la pratique
        En lisant le _National_?


II.

        Si quelque ambition grotesque
        Allait cependant me venir!
        Eligible, je le suis presque;
        Qui me dira mon avenir?

        D'une Constituante en peine
        Irai-je un jour grossir les rangs?
        Serinette rpublicaine,
        Harmonica de vingt-cinq francs!

        Serai-je,--que le ciel m'en garde!--
        Rveur hiss sur un pavois,
        Moiti tribun et moiti barde,
        Bras inerte, loquente voix?

        Publiciste, ayant pour amantes
        Les Nmsis aux bras fltris
        De mes colres cumantes
        Inondant le premier Paris?

        Ou pamphltaire de ruelles,
        Comme Timon l'Athnien,
        Timon, dmocrate en dentelles,
        Vicomte en bonnet phrygien?

        Irai-je, gonfl de misre,
        La nuit, devant un suif tremblant,
        Ple Archiloque de gouttire,
        Rimer des odes au pain blanc?


III.

        O contrastes impitoyables!
        Jamais on ne vit ciel plus bleu,
        Air plus doux, nuits plus admirables,
        Qu'en ces temps de sang et de feu.

        Au milieu des guerres civiles,
        Au plus fort des combats de juin,
        Quand on fusillait des mobiles
        Aux barreaux des marchands de vin;

        Quand on jetait par les fentres
        Des bouteilles de vitriol,--
        Toujours rsonnaient dans les htres
        Les pomes du rossignol;

        Chaque soir, la lune coquette
        Se mirait dans le lac pliss,
        Comme ferait une grisette
        Dans un coin de miroir cass;

        Car c'est le temps des jeunes brises,
        Le temps o tout chante, o tout plat,
        O Rousseau jetait des cerises
        A mademoiselle Galley;

        O plus d'un de nous s'achemine,
        La cravate un peu de ct,
        Seul, vers la rivire voisine,
        Pour prendre un bain d'ternit.


IV.

        Vivre, eh Dieu! la pauvre merveille!
        Morne chanson, morne refrain!
        Ce que nous avons fait la veille,
        Nous le ferons le lendemain:

        Nous arpenterons sans mystre
        Toujours les mmes boulevards,
        Et la mme Cit Bergre,
        Avec le mme pont des Arts.

        Combattant la mme paresse,
        Le matin nous retrouvera;
        Et, le soir, la mme matresse
        Sur sa gorge nous vieillira.

        Nos coeurs, tristes petites btes,
        Ne battront qu'une ou deux fois l'an;
        Et, dans quinze ans, nos pauvres ttes...
        _Mais o sont les neiges d'antan?_

        Car, grce au public insensible,
        Pour nous, vainement rvolts,
        La lutte se fait impossible
        Avec les faiseurs effronts.

        Et lorsque ainsi l'on nous dispute
        La renomme avec le pain,
        On s'tonne que dans la lutte
        Notre accent devienne hautain.

        Que pour tant de stupides oeuvres
        Nous n'ayons gard ni bon ton,
        Et que pour la chasse aux couleuvres
        Il nous suffise d'un bton.

        Ah! race de marchands du Temple,
        Mais du Temple infect de Paris,
        Qu'un de vous sans rougir contemple
        Notre lgion d'appauvris:

        Nos pomes qui trop tard rgnent
        Veulent un rude enfantement,
        Car nos flancs sont des flancs qui saignent.
        Toute ode suppose un tourment.

        Eh bien! donc, tombons sans murmure,
        Tombons comme des orgueilleux!
        La conscience, c'est l'armure
        Des potes, ces derniers preux!




MUEZZIN.


I.

      Ce matin, pench, seul  ma fentre,
      L'ombre autour de moi pleine de rumeurs
      Triste, j'attendais le jour  paratre,
      L'oeil vers l'orient aux rouges lueurs.

      La nuit s'enfuyait, honteuse et surprise,
      Le ciel teignait les ples regards;
      Et, des noirs buissons qu'agitait la brise,
      Pensif, j'coutais les souffles pars.

      Mais quand je sentis, ploy sous l'extase,
      De lumire et d'or mon front inond,
      Tandis que, partout, comme l'eau d'un vase,
      Le jour ruisselait du ciel dbord;

      Quand les peupliers et quand la prairie,
      Avec le ruisseau, chantrent en choeur,
      Quand je vis briller les _fils-de-Marie_,
      Je sentis la paix monter  mon coeur.

      Mille oiseaux jasaient, je me sentais vivre,
      D'un chaste bonheur mon coeur se berait;
      Et c'tait pour moi, qui d'un rien m'enivre,
      Comme un frais bonjour que Dieu m'adressait.


II.

      Et voyant ainsi le ciel me sourire,
      Pour que votre esprit ne ft pas jaloux,
      A mon tour aussi j'ai voulu vous dire
      Que le ciel s'tait lev bleu sur vous.

      Car peut-tre alors, belle paresseuse,
      Les volets ferms  l'clat des cieux,
      Vous pensiez--souvent l'aurore est berceuse--
      A tout ce qui fait le front soucieux.

      Vous pensiez aux jours de courte dure
      Qui laissent en nous si longs souvenirs,
      A l'espoir qui passe en robe dore,
      Haillons rattachs avec des saphirs!

      Vous pensiez sans doute  tout ce qu'emporte
      L'ombre qui dcrot, voile repli,
      Au rayon qui vient quand la fleur est morte,
      Au malheur qui fuit sans tre oubli.

      Vous pensiez, tendant l'oreille aux mensonges
      Qu' votre chevet souffle le sommeil,
      Qu'il valait bien mieux poursuivre des songes
      Que de tant hter l'heure du rveil;

      Que peut-tre, hlas! le jour qui va luire
      Sera triste et noir, et plein de courroux,
      Et voil pourquoi j'ai voulu vous dire
      Que le ciel s'tait lev bleu sur vous.




AUTRE BONJOUR


    Comment vous portez-vous, adorable liante?
    Sur la pointe du pied j'entre en votre boudoir;
    C'est l'heure du lever, midi, l'heure lgante;
    Phbus cligne aux volets et demande  vous voir.

    Au bord de l'oreiller o votre tte glisse,
    Gageons que la rose aura sur votre teint,
    En passant, secou son bouquet de narcisse
    Encore tout tremp des perles du matin.

    Ne vous tonnez pas si, dans votre ruelle,
    Comme faisaient jadis les abbs-papillons,
    Je viens, gazette en main, vous dire la nouvelle,
    Et sur votre guitare accorder mes flonflons.

    Sur ce tabouret-l souffrez que je m'asseoie;
    Je dtournerai l'oeil autant que vous voudrez,
    Et vous ferai passer votre mule de soie
    Entre les deux rideaux, quand vous vous chausserez.




MADAME CLORINDE


        L'autre nuit, comme ils taient onze
        Qui soupaient  la Maison-d'Or,
        Sous une table aux pieds de bronze
        Deux d'entre eux parlaient d'elle encor:

        --Elle est morte, c'est grand dommage,
        La perle du quartier Brda!
        Mieux et valu pour ce voyage
        S'en aller Rosine ou Clara.

        C'tait une petite blonde,
        Ne  seize ans et morte  vingt;
        Enfant qui trop tt vint au monde,
        Enfant qui trop tt s'en revint.

        Un des princes de la finance
        L'avait tire on ne sait d'o.
        Chez elle clatait l'lgance:
        Il l'entourait d'un luxe fou.

        Dans les plis d'un peignoir cache,
        Ses genoux sous elle tapis,
        Rveuse, elle vivait couche
        Sur les fleurs de son grand tapis.

        Nulle n'tait plus provoquante
        Dans nos nuits de pompeux gala;
        A la fois marquise et bacchante:
        C'tait Clorinde!--Pleurons-la.

        Adieu, notre jeune compagne;
        Tu t'en vas au milieu du jour,
        L'estomac ruin de champagne
        Et le coeur abm d'amour.

        Un menuisier, une portire,
        Deux personnes uniquement,
        La suivirent au cimetire:
        Sa mre et son premier amant.


FIN.




TABLE DES MATIRES.


  Ode  l'ivresse.           7
  En mdoc: pome. I.       17
         --       II.       21
         --      III.       27
         --       IV.       31
         --        V.       35
         --       VI.       39
         --      VII.       43
         --     VIII.       47
         --       IX.       51
  A Thophile Gautier.      57
  Bonne humeur.             65
  Madame Clorinde.          69
  Le musicien: pome. I.    73
         --          II.    83
  Contradiction.            89
  Seule.                    93
  Madame Clorinde.          97
  Une date. I.             101
      --   II.             105
      --  III.             107
      --   IV.             109
  Muezzin. I.              115
     --   II.              117
  Autre bonjour.           121
  Madame Clorinde.         125


BORDEAUX.--TYP. GOUNOUILHOU.




DU MME AUTEUR.

EN VENTE


Statues et Statuettes; 1 vol. in-18, format Charpentier.

Histoire du tribunal rvolutionnaire; 1 vol. in-18, format Charpentier.

Rtif de la Bretonne; 1 vol. in-12, avec portrait et autographe (tir 
500 exemplaires seulement, sur verg, vlin, Hollande et papier rose).

Les Aveux d'un pamphltaire; 1 vol. in-32 collection diamant.

Monsieur de Cupidon; 1 vol. in-18, format Charpentier.

Figurines parisiennes; 1 vol. in-32 (collection mignonne).


SOUS PRESSE

L'Inassouvi; 1 vol. in-18, format Charpentier.


Bordeaux.--Typ. G. GOUNOUILHOU, place Puy-Paulin, 1.




Note du transcripteur


Hormis la couverture, l'original est imprim  l'encre rouge.







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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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