The Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au del, by 
Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

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Title: Nouveaux contes cruels et propos d'au del

Author: Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

Release Date: September 24, 2020 [EBook #63285]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

  Nouveaux
  Contes Cruels
  ET
  Propos d'au del

  NOUVELLE DITION, SUIVIE DE FRAGMENTS INDITS

  DITIONS GEORGES CRS ET Cie
  21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS

  MCMXIX




_DU MME AUTEUR_

AUX DITIONS GEORGES CRS ET Cie:


AXEL. (Collection Les Matres du Livre.) (_puis._)

LE NOUVEAU MONDE.

CHEZ LES PASSANTS. (Collection Les Proses.)

ELEN. (Collection le Thtre d'Art.)


Droits de reproduction, de traduction et d'adaptation rservs pour tous
pays.




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

_Vingt-six exemplaires sur verg d'Arches, (dont six hors commerce),
numrots._




NOUVEAUX CONTES CRUELS




LES AMIES DE PENSION

_A Monsieur Octave Maus._

        Rien ne sert de rien.--Et, d'abord, il n'y a rien. Cependant
        tout arrive:--mais cela est indiffrent!

        THOPHILE GAUTIER.


Filles de gens riches, Flicienne et Georgette furent insres, tout
enfants, en ce clbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe
Desagrmeint.

L,--bien que les dernires gouttes de lait du sevrage transparussent
encore sur leurs lvres,--une conformit de vues, touchant les riens
sacrs de la toilette, les unit, bientt, d'une amiti profonde. Leurs
ges similaires, leur charme de mme genre, la parit d'instruction
sagement restreinte qu'elles reurent ensemble cimentrent ce
sentiment.--D'ailleurs,  mystres fminins! tout de suite,  travers
les brumes de l'ge tendre, elles s'taient reconnues d'instinct, comme
ne pouvant se porter ombrage.

De classe en classe, elles ne tardrent pas  notifier, par mille
nuances de maintien, l'estime laque d'elles-mmes qu'elles tenaient des
leurs: le seul _srieux_ avec lequel elles absorbaient leurs tartines,
au goter, l'indiquait. En sorte que, presque oublies de leurs proches,
elles atteignirent,  peu prs simultanment, la dix-huitime anne,
sans qu'aucun nuage et jamais troubl l'azur de cette sympathie,--que,
d'une part, solidifiait l'exquis terre  terre de leurs natures, et que,
d'autre part, idalisait, s'il se peut dire, leur honntet
d'adolescentes.

Soudainement, la Fortune ayant conserv son dplorable caractre
versatile et rien n'tant stable ici-bas, mme dans les temps modernes,
l'Adversit survint. Leurs familles, radicalement ruines, en moins de
cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire,  la hte, de la
maison Desagrmeint,--o, d'ailleurs, l'ducation de ces demoiselles
pouvait tre considre comme acheve.

  [1] Illustre faillite de quinze  seize cents millions, qui eut lieu,
    en France, vers 1884 ou 1885,--et dont le hros dclara, devant la
    Cour d'assises (ceci avec d'incontestables preuves  l'appui),
    n'avoir aucune ide touchant les plus lmentaires notions de banque
    ni d'arithmtique. Ce qui explique, outre mesure, l'empressement des
    gens dits de sens commun  lui avoir confi des capitaux.

On essaya, tout aussitt, de les marier, comme suprme ressource, par
voie d'annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette
disgrce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs qualits du
coeur, le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse,
leurs tailles, mme leurs gots rflchis, leurs prfrences pour
l'intrieur: on alla jusqu' imprimer qu'elles n'aimaient que les
vieillards.--Nul parti ne se prsenta.

Que faire?... Travailler?... Clich peu persuadeur--et de pratique
malaise!... Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la
confection; quelque chose, aussi, et pouss Flicienne vers
l'enseignement;--mais il et fallu l'introuvable! savoir ces premiers
dbours d'outillage, d'installation,--dbours que (toujours vu cette
friponne d'Adversit!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu'en
rve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu'il arrive trop souvent dans
les grandes villes, s'attardrent, un mme soir, tout  coup,--jusqu'au
lendemain midi et demi.

Alors, commena la vie galante,--ftes, plaisirs, soupers, amours, bals,
courses et premires! L'on ne voyait plus ses familles que pour leur
offrir de petits services,--par exemple, des billets de faveur; quelque
argent.

En ce tourbillon de poussire dore, et quoique leurs occupations
nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre spares,
Flicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c'tait
invitable. Eh bien, leur amiti, loin de s'attnuer de ce changement
d'existence, s'en renfora, tout au contraire. En effet, mme au plus
fort des tourdissements du monde, on aime  se retremper, de temps en
temps, en quelque chose de pur et d'honnte: et ce quelque chose, elles
l'obtenaient, entre elles, par le simple change d'un regard d'autrefois
tout charg des innocents souvenirs de leur jeune ge  l'Institution
Desagrmeint;--noble et chaste illusion dont l'inalinable trsor
consolidait leur sympathie.

L'impression qu'elles puisaient en ce respectif regard leur
procurait,--par son contraste, et  volont,--un doucereux piment de
mlancolie o toutes deux resavouraient au moins un arrire-got de
cette estime laque d'elles-mmes qui leur tait foncire; bref, chacune
en ressentait qu'on n'tait pas les premires venues.

L'une et l'autre s'taient, bien entendu, choisi, ds le principe, ce
qu'on appelle un ami de coeur, cette chose sacre, sise, en soi, plus
haut que toutes questions vnales. Lorsque, en effet, on a tant
d'acqureurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu'un
de gratuit! C'est d'une mode bien touchante.--A vrai dire, Georgette,
non plus que Flicienne,--que Flicienne surtout!--ne tenaient gure 
ces prfrs, chacun d'eux n'tant, au fond, qu'une sorte d'interlope
moiti de proxnte:--mais, tout pes, ces deux jeunes boulevardiers, en
leur lgance utile, confraient  nos insparables un brevet de
faiblesse attrayante qui en compltait la sductive morbidesse. Un ami
de coeur, en effet, rassoit, dans l'Opinion, toute femme de moeurs un
peu libres. On s'entend dire: Comment! tu es encore avec un tel? et
l'on rpond: Que veux-tu! je l'AIME! ce qui montre _qu'aprs tout_
l'on n'est pas de bois. Enfin, l'ami de coeur est, au moral, pour une
semi-srieuse, ce qu'est, au physique, un jolihomme au bras duquel on
se promne; cela fait partie de la toilette.

                                   *

                                 *   *

Or, il advint qu'une fois,--par un de ces hasards de fins de soupers si
frquents dans la vie brillante,--Georgette fut accompagne, au petit
matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'ami de
coeur de Flicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit sjour qu'
l'heure du madre,--toutes circonstances qui furent, naturellement,
relates, le soir mme,  Flicienne, grce  l'empressement de quelques
amies sres.

La commotion qu'elle en ressentit se rsolut, d'abord, en une
syncope.--De retour  elle-mme, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut
grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre
elle-mme, lui avait, sciemment, ravi--non pas un de ces
messieurs,--mais, qui? _celui qui tait sacr!_... L'outrage de cette
inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immrit, trop
mprisable pour valoir une colre. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer
que Georgette, mme emporte par l'essor d'un hystrique affolement, se
ft dcide  faire coup double tant sur leur amiti que sur le commun
trsor de si rafrachissants souvenirs que toutes deux perdaient par
suite d'une brouille dsormais irrparable. Flicienne en ressentit un
vide atroce, o se noya jusqu' l'infidlit d'Enguerrand. Renonant 
comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux  sa porte,
sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle,
moins ce couple d'ombres.

Par exemple, la premire fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut
d'une froideur!... Flicienne fut polaire.

Toutes deux taient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au
milieu de la file, en l'alle des Acacias.

Flicienne considra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose
bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Dconcerte
de l'attitude de Flicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux
bleus limpides, avec un air d'tonnement si sincre que Flicienne en
fut frappe!--Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait
se tenir. Les deux victorias se croisrent. Ce fut tout.

On dut se retrouver encore, de temps  autre, en diffrents soupers.
Certes, en ces occasions, Flicienne laissait, moins que jamais,
transparatre son ressentiment!... Cependant, Georgette, habitue aux
inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne
rien comprendre  cette rserve glaciale.--Mais qu'as-tu donc,
Flicienne?--Moi? rien: je suis comme d'habitude. Et, dcemment,
Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en
explication.--A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse
inconscience est si grande, les distractions si multiples,--et l'on
tait si toujours en compagnie,--que l'une et l'autre, durant prs de
quatre mois, se contentrent de rsumer, chez soi, tous les jours, en
quelques soupirs touffs, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le
chagrin complexe que ce subit attidissement causait  leurs coeurs
sensibles--et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient
mme pas la peine d'claircir.--Au fait, o les aurait menes une
explication?

                                   *

                                 *   *

Elle eut lieu, pourtant!--Ce fut aprs une soire de Cirque: elles se
trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne,
attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.

--Enfin, s'cria tout  coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui
ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette
peine--dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?

--Oh! tu peux garder _ton_ Enguerrand, je veux dire M. de
Testevuyde!--rpondit Flicienne d'un ton sec; vrai, je n'y tenais plus.
Seulement tu pouvais choisir mieux,--ou me prvenir qu'il te plaisait.
J'eusse avis. On n'enlve pas un amant de coeur  une amie!... Je ne
sache pas avoir essay de t'enlever Melchior.

--Moi! s'exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je
t'ai enlev... et c'est l le motif...

--Ne nie pas! murmura ddaigneusement Flicienne,--je sais. Je suis
sre, tiens... des quatre premires nuits que tu lui as accordes.

--Mais, tu pourrais mme dire six! rpondit en souriant Georgette; six
en tout, par exemple!

--Vraiment!... Et, pour un caprice de si belle dure, tu as annul notre
amiti?... Mes compliments!

--Un caprice? moi? pour ton amant? gmissait Georgette les regards au
ciel. Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur aprs plus de quinze
ans d'amiti?... Mais tu es folle! ou tu es devenue mchante!

--Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?... Te moques-tu de
moi, voyons?

--Ma conduite?... Mais, elle est toute simple, ma conduite!... Et tu le
fais exprs de ne pas comprendre,  la fin!

--C'est bien, mademoiselle! dit Flicienne en se levant, trs digne. Je
n'aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.

--Mais, cria navement Georgette, les yeux en larmes,--mais... IL M'A
PAYE, MOI!...

A cette parole, Flicienne tressaillit et se retourna: sur son joli
visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.

--Hein? s'cria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l'as pas crit
tout de suite?

--Dame! pouvais-je croire que tu n'avais pas devin? que tu me
souponnais? Savais-je, mme, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi
vite pardon d'avoir pens que je pouvais te trahir, vilaine... _bte_!
Et embrasse ta Georgette!

Elle tait dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait
avec tendresse. Toutes deux changrent, enfin, de nouveau, ce regard de
jadis o l'estime laque d'elles-mmes s'voquait au fort des mille
souvenirs de l'Institution Desagrmeint.

Fire, Flicienne retrouvait son amie toujours digne d'elle.

Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant dsunies, elles
se pressaient la main, l'une  l'autre, sans vaines paroles.

Sance tenante, en attendant ces messieurs, Flicienne, ayant demand
une carte postale ouverte, crivit de revenir  M. de Testevuyde,
s'accusant d'avoir t dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s'tait
d'abord formalis, eut le bon got de ne pas tenir, une minute, rigueur
 sa chre Flicienne!...--qui, le lendemain, vers deux heures, chez
elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite:

--Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaant du doigt,--c'est
donc vrai que vous allez dpenser tout votre argent chez les filles?




LA TORTURE PAR L'ESPRANCE

_A Monsieur Edouard Nieter._

        --Oh! une voix, une voix, pour crier!...

        EDGAR POE (_Le Puits et la Pendule_).


Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un soir de
jadis, le vnrable Pedro Arbuez d'Espila, sixime prieur des
dominicains de Sgovie, troisime Grand Inquisiteur d'Espagne--suivi
d'un _fra_ redemptor (matre-tortionnaire) et prcd de deux familiers
du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot
perdu. La serrure d'une porte massive grina; on pntra dans un
mphitique _in pace_, o le jour de souffrance d'en haut laissait
entrevoir entre des anneaux scells aux murs, un chevalet noirci de
sang, un rchaud, une cruche. Sur une litire de fumier, et maintenu par
des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un
homme en haillons, d'un ge dsormais indistinct.

Ce prisonnier n'tait autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais,
qui,--prvenu d'usure et d'impitoyable ddain des Pauvres,--avait,
depuis plus d'une anne, t, quotidiennement, soumis  la torture.
Toutefois, son aveuglement tant aussi dur que son cuir, il s'tait
refus  l'abjuration.

Fier d'une filiation plusieurs fois millnaire, orgueilleux de ses
antiques anctres,--car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de
leur sang,--il descendait, talmudiquement, d'Othoniel, et, par
consquent, d'Ipsibo, femme de ce dernier Juge d'Isral: circonstance
qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants
supplices.

Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette me si ferme
s'excluait du salut, que le vnrable Pedro Arbuez d'Espila, s'tant
approch du rabbin frmissant, pronona les paroles suivantes:

--Mon fils, rjouissez-vous: voici que vos preuves d'ici-bas vont
prendre fin. Si, en prsence de tant d'obstination, j'ai d permettre,
en gmissant, d'employer bien des rigueurs, ma tche de correction
fraternelle a ses limites. Vous tes le figuier rtif qui, trouv tant
de fois sans fruit, encourt d'tre sch... mais c'est  Dieu seul de
statuer sur votre me. Peut-tre l'infinie Clmence luira-t-elle pour
vous au suprme instant! Nous devons l'esprer! Il est des exemples...
Ainsi soit!--Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain,
de l'_auto da f_: c'est--dire que vous serez expos au _quemadero_,
brasier prmonitoire de l'ternelle Flamme: il ne brle, vous le savez,
qu' distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent
trois)  venir,  cause des langes mouills et glacs dont nous avons
soin de prserver le front et le coeur des holocaustes. Vous serez
quarante-trois seulement. Considrez que, plac au dernier rang, vous
aurez le temps ncessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptme
du feu qui est de l'Esprit-Saint. Esprez donc en La Lumire et dormez.

En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait dsenchaner
le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du _fra_
redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu'il lui
avait fait subir en vue de le rdimer; puis l'accolrent les deux
familiers, dont le baiser,  travers leurs cagoules, fut silencieux. La
crmonie termine, le captif fut laiss, seul et interdit, dans les
tnbres.

                                   *

                                 *   *

Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sche, le visage hbt de
souffrance, considra, d'abord, sans attention prcise, la porte
ferme.--Ferme?... Ce mot, tout au secret de lui-mme, veillait, en
ses confuses penses, une songerie. C'est qu'il avait entrevu, un
instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre les murailles de
cette porte. Une morbide ide d'espoir, due  l'affaissement de son
cerveau, mut son tre. Il se trana vers l'insolite _chose_ apparue!
Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues prcautions, dans
l'entre-billement, il tira la porte vers lui. O stupeur! par un hasard
extraordinaire, le familier qui l'avait referme avait tourn la grosse
clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre. De sorte que,
le pne rouill n'tant pas entr dans l'crou, la porte roula de
nouveau dans le rduit.

Le rabbin risqua un regard au dehors.

A la faveur d'une sorte d'obscurit livide, il distingua, tout d'abord,
un demi-cercle de murs terreux, trous par des spirales de marches;--et,
dominant, en face de lui, cinq ou six degrs de pierre, une espce de
porche noir, donnant accs en un vaste corridor, dont il n'tait
possible d'entrevoir, d'en bas, que les premiers arceaux.

S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil.--Oui, c'tait bien
un corridor, mais d'une longueur dmesure! Un jour blme, une lueur de
rve l'clairait: des veilleuses, suspendues aux votes, bleuissaient,
par intervalles, la couleur terne de l'air:--le fond lointain n'tait
que de l'ombre. Pas une porte, latralement, en cette tendue! D'un seul
ct,  sa gauche, des soupiraux, aux grilles croises, en des enfonces
du mur, laissaient passer un crpuscule--qui devait tre celui du soir,
 cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage.
Et quel effrayant silence!... Pourtant, l-bas, au profond de ces
brumes, une issue pouvait donner sur la libert! La vacillante esprance
du juif tait tenace, car c'tait la dernire.

Sans hsiter donc, il s'aventura sur les dalles, ctoyant la paroi des
soupiraux, s'efforant de se confondre avec la tnbreuse teinte des
longues murailles. Il avanait avec lenteur, se tranant sur la
poitrine,--et se retenant de crier lorsqu'une plaie, rcemment avive,
le lancinait.

Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu' lui
dans l'cho de cette alle de pierre. Un tremblement le secoua;
l'anxit l'touffait; sa vue s'obscurcit. Allons! c'tait fini, sans
doute? Il se blottit,  croppetons, dans un enfoncement, et,  demi
mort, attendit.

C'tait un familier qui se htait. Il passa rapidement, un
arrache-muscles au poing, cagoule baisse, terrible, et disparut. Le
saisissement, dont le rabbin venait de subir l'treinte, ayant comme
suspendu les fonctions de la vie, il demeura prs d'une heure sans
pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un surcrot de
tourments s'il tait repris, l'ide lui vint de retourner en son cachot.
Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'me, ce divin _Peut-tre_,
qui rconforte dans les pires dtresses! Un miracle s'tait produit! Il
ne fallait plus douter! Il se remit donc  ramper vers l'vasion
possible. Extnu de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, il
avanait!--Et ce spulcral corridor semblait s'allonger mystrieusement!
Et lui, n'en finissant pas d'avancer, regardait toujours l'ombre,
l-bas, o _devait_ tre une issue salvatrice.

--Oh! oh! voici que des pas sonnrent de nouveau, mais, cette fois, plus
lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux
 bords rouls, de deux inquisiteurs, lui apparurent, mergeant sur
l'air terne, l-bas. Ils causaient  voix basse et paraissaient en
controverse sur un point important, car leurs mains s'agitaient.

A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son coeur battit  le
tuer; ses haillons furent pntrs d'une froide sueur d'agonie; il resta
bant, immobile, tendu le long du mur, sous le rayon d'une veilleuse,
immobile, implorant le Dieu de David.

Arrivs en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrtrent sous la lueur
de la lampe,--ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion.
L'un d'eux, en coutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin!
Et, sous ce regard dont il ne comprit pas d'abord l'expression
distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre
encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une
plaie! Dfaillant, ne pouvant respirer, les paupires battantes, il
frissonnait, sous l'effleurement de cette robe. Mais, chose  la fois
trange et naturelle, les yeux de l'inquisiteur taient videmment ceux
d'un homme profondment proccup de ce qu'il va rpondre, absorb par
l'ide de ce qu'il coute, ils taient fixes--et semblaient regarder le
juif _sans le voir_!

En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs
continurent leur chemin,  pas lents, et toujours causant  voix basse,
vers le carrefour d'o le captif tait sorti; ON NE L'AVAIT PAS VU!...
Si bien que, dans l'horrible dsarroi de ses sensations, celui-ci eut le
cerveau travers par cette ide: Serais-je dj mort, qu'on ne me voit
pas? Une hideuse impression le tira de lthargie: en considrant le
mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux
froces qui l'observaient!... Il rejeta la tte en arrire en une transe
perdue et brusque, les cheveux dresss!... Mais non! non. Sa main
venait de se rendre compte, en ttant les pierres: c'tait le _reflet_
des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et
qu'il avait rfract sur deux taches de la muraille.

En marche! Il fallait se hter vers ce but qu'il s'imaginait
(maladivement sans doute) tre la dlivrance! vers ces ombres dont il
n'tait plus distant que d'une trentaine de pas,  peu prs. Il reprit
donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie
douloureuse; et bientt il entra dans la partie obscure de ce corridor
effrayant.

Tout  coup, le misrable prouva du froid _sur_ ses mains qu'il
appuyait sur les dalles: cela provenait d'un violent souffle d'air,
glissant sous une porte  laquelle aboutissaient les deux murs.--Ah
Dieu! si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout l'tre du lamentable
vad eut comme un vertige d'esprance! Il l'examinait, du haut en bas,
sans pouvoir bien la distinguer  cause de l'assombrissement autour de
lui.--Il ttait: point de verrous, ni de serrure.--Un loquet!... Il se
redressa: le loquet cda sous son pouce: la silencieuse porte roula
devant lui.

                                   *

                                 *   *

--ALLELUIA!... murmura, dans un immense soupir d'actions de grces, le
rabbin, maintenant debout sur le seuil,  la vue de ce qui lui
apparaissait.

La porte s'tait ouverte sur des jardins, sous une nuit d'toiles! sur
le printemps, la libert, la vie! Cela donnait sur la campagne
prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes
bleues se profilaient sur l'horizon;--l, c'tait le salut!--Oh!
s'enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont
les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait
sauv! Il respirait le bon air sacr; le vent le ranimait, ses poumons
ressuscitaient! Il entendait, en son coeur dilat, le _Veni fors_ de
Lazare! Et, pour bnir encore le Dieu qui lui accordait cette
misricorde, il tendit les bras devant lui, en levant les yeux au
firmament. Ce fut une extase.

Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui-mme:--il
crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaaient,--et qu'il
tait press tendrement contre une poitrine. Une haute figure tait, en
effet, auprs de la sienne. Confiant, il baissa le regard vers cette
figure--et demeura pantelant, affol, l'oeil morne, trmbond, gonflant
les joues et bavant d'pouvante.

--Horreur! il tait dans les bras du Grand Inquisiteur lui-mme, du
vnrable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considrait, de grosses larmes
plein les yeux, et d'un air de bon pasteur retrouvant sa brebis
gare!...

Le sombre prtre pressait contre son coeur, avec un lan de charit si
fervente le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal
sarclrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et pendant que
rabbi Aser Abarbanel, les yeux rvulss sous les paupires, rlait
d'angoisse entre les bras de l'asctique dom Arbuez et comprenait
confusment _que toutes les phases de la fatale soire n'taient qu'un
supplice prvu, celui de l'Esprance_! le Grand Inquisiteur, avec un
accent de poignant reproche et le regard constern, lui murmurait 
l'oreille, d'une haleine brlante et altre par les jenes:

--Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-tre, du salut... vous vouliez
donc nous quitter!




SYLVABEL

_A Monsieur Victor Mauroy._

        Belle comme la nuit et, comme elle, peu sre.

        ALFRED DE VIGNY.


Au chteau de Fonteval, une fte de noces venait de prendre fin, sur le
minuit. Dans le parc, entre de hautes alles aux feuillages encore
illumins de guirlandes vnitiennes, les violons, sur l'estrade
champtre, ayant cess de sonner des contredanses,--les hobereaux des
environs venaient de rejoindre,  la grille d'honneur, leurs quipages,
et les villageois invits regagnaient,  travers les sentiers, leurs
mtairies, avec des chansons d'usage,--d'autant mieux que l'on avait
trinqu, bien des fois, sous les chnes, devant le tonneau follement
enrubann aux couleurs de la jeune pouse.

Le nouveau chtelain, M. Gabriel du Plessis les Houx, avait donc chang
l'alliance, le matin mme de ce beau jour envol dj,--dans la chapelle
de ce brillant manoir,--avec mademoiselle Sylvabel de Fonteval, une
Diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures
d'amazone.

Vingt ans et vingt-trois ans!... Beaux, lgants et riches, l'avenir
s'annonait, pour eux, couleur d'aurore et d'azur.

Sylvabel avait quitt le bal vers dix heures et demie et se
trouvait,--sans doute,--en ce moment, dans sa chambre nuptiale. Les gens
du chteau, toutes fentres teintes, devaient tre endormis.

En bas, cependant,--vis--vis des salles de jeu, dans la serre qui
prcdait les jardins, deux hommes clairs par un candlabre pos sur
un guridon rustique, entre des arbustes, causaient  mi-voix, assis
l'un auprs de l'autre sur de vertes chaises canneles. L'un tait M. du
Plessis, lui-mme,--l'autre le baron Grard de Linville, son oncle,
ancien charg d'affaires et diplomate assez estim. Sur l'instante
prire de son neveu, M. de Linville,  la veille d'un dpart pour la
Sude o l'appelait une mission discrte, avait accept de passer la
nuit au chteau.

--Mon cher baron, s'cria tout  coup Gabriel, merci d'tre rest. Vous
seul pouvez me donner un conseil utile, dans le moment, des plus graves,
que je traverse. Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour poignant
et insens que j'prouve pour ma femme,--une passion qui, souvent, me
fait plir et balbutier lorsqu'elle me parle. Or, coutez bien ceci: je
sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des
sympathies, bref, qu'elle ne m'aime pas. C'est une enfant leve au
maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable,
ennuye, trs virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux,
et devinant que je souffre pour sa chre personne, me ddaigne quelque
peu. Sylvabel m'a simplement _accept_, tant pour ma fortune--(ah! c'est
ainsi!)--que pour s'adjoindre une manire d'esclave:--par suite, elle me
trahirait tt ou tard,--peut-tre, sinon srement. Elle me trouve trop
paisible! trop _artiste_! trop exalt vers les nuages,--sans
CARACTRE enfin!...

Joignez  ceci que je la crois, cependant, d'une pntration d'esprit
presque... _mystrieuse_! c'est une devineresse... Mais, que
voulez-vous! elle semble comme s'tre bute  cette ide aussi absurde
que fcheuse. Tenez!  ce point de m'avoir notifi, ce soir, qu'elle a
rsolu, pour demain, ds la matine, une partie de chasse,  cheval!...
sans doute pour indiquer, au personnel de cette habitation, combien peu
fatigante aura t notre nuit nuptiale,--que, par parenthses, je dois
passer seul. Si cet tat de choses dure huit jours, le pli sera pris, je
serai perdu,--quoi que je puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose un
dnouement tragique,  bref dlai, ma nature, quand on l'oblige 
quitter les nuages, tant celle des plus violents explosifs. Je viens
donc vous demander,  vous, homme subtil, qui non seulement avez vcu
mais avez su vivre, si vous voyez un moyen de dissiper, en ma femme,
l'impression dsolante qu'elle a conue de moi! Voyez-vous un expdient
pour tre aim? pour susciter en son jugement la certitude de mon
CARACTRE? Tout est l. J'excuterai votre conseil, quel qu'il soit,
passivement, sans rflchir et en soldat, comme on boit le remde que
nous offre un grand mdecin: je m'en remets  vous comme on s'en remet 
ses tmoins, dans une affaire: car c'est  la fois mon honneur et mon
bonheur qui sont en jeu.

Le baron Grard ayant jet un regard clair et sourieur sur son jeune
disciple, rflchit un instant, puis se pencha tout prs de l'oreille de
Gabriel, et, durant cinq minutes, chuchota des paroles au cours
desquelles son neveu tressaillit deux ou trois fois en un silence
d'tonnement.

--Je pars demain matin pour Stockholm, ajouta M. de Linville en se
levant, et d'une voix plus haute: Vous m'crirez le rsultat. Surtout,
soyez aussi simple... que mon conseil,--en le suivant.

--Merci! du fond de mon coeur! Bon voyage et au revoir!... rpondit
Gabriel en se levant aussi et lui serrant la main.

Les deux attards montrent chacun dans sa chambre, o le charg
d'affaires dut mieux dormir que son jeune ami.

                                   *

                                 *   *

--Tayaut! tayaut! le soleil brille!--Dormez-vous, Gabriel?

Telle, sous les fentres de son poux, s'criait,--bien assise sur un
alezan brl qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour
d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades, chiens courants et
couchants,--madame Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, elle
fronait le pli d'entre ses noirs sourcils sur ses yeux bleu clair, en
faisant siffler une fine cravache.

Le galop d'un cavalier dbusquant d'une alle derrire elle, lui fit
retourner la tte: c'tait Gabriel.

--Ma chre Sylvabel, vous me voyez en avance de dix minutes, selon
l'usage, dit-il en la saluant.

--Tiens?... Ah! oui: vous tiez, sans doute, en vos rves, sous les
arbres?... Vous avez l'air tout radieux. Vous composiez?

--Oui... ce bouquet, pour vous, de trois boutons de rose et--de ces
brins de verveine.

--Vous tes galant! rpondit, d'un ton lger, Sylvabel, en glissant les
fleurs entre deux boutons de son corsage.

--C'est mon devoir; et puis, la verveine prserve des accidents, dit
froidement M. du Plessis.

Vaguement surprise, peut-tre, de l'intonation presque srieuse de son
mari, l'lgante amazone le regarda; puis impatiente:

--Partons! reprit-elle aprs un silence de deux secondes: nous
djeunerons l-bas dans une clairire, sur la mousse.

Durant les premires heures de la chasse, Gabriel ne pronona pas vingt
paroles; mais toutes respiraient la bonne humeur et la proccupation du
gibier. Il tua deux livres, un coq de bruyre et huit cailles, que mit
en gibecire et en filet l'unique piqueur qui galopait derrire eux.

Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique claircie d'arbres.
Aprs une tranche de pt, deux verres de champagne, quelques fraises
des bois et du caf, Gabriel,--qui avait observ, tout le temps du
repas, les bats des cureuils entre les branches et jet le projet
d'une battue aux loups pour le prochain hiver,--alluma une cigarette et,
l'ayant fume:

--En selle! dit-il, si vous tes repose, toutefois, Sylvabel?

--Allons! rpondit-elle.

Et l'on se dpartit, derechef,  travers champs.

Soudain, au beau travers d'une route,  trente pas d'une haie, un livre
passa comme l'clair. Les chiens se prcipitrent: Gabriel, ayant tir,
le manqua.

--C'est cet imbcile de Murmuro! dit-il avec un doux sourire, mais en
rechargeant, trs vite, son arme: il s'est jet entre le livre et moi
comme j'ajustais.

Et, faisant feu de nouveau, il abattit,  cent pas de lui, d'une balle
sans doute, le superbe basset qu'il venait d'accuser.

A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.

--Comment! vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse?
s'cria-t-elle, un peu saisie.

--Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup! rpondit tranquillement
Gabriel. Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un
mouvement parfois violent une contrarit; soldat, je serais fusill, je
le sens, dans les vingt-quatre heures. C'est un dfaut qui rendit mon
enfance batailleuse--et dont j'ai voulu jusqu' ce jour, en vain, me
corriger. J'essayerai de nouveau, cependant, pour vous plaire.

Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un peu songeuse.

Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel parla de toutes autres choses que
de l'incident... oubli. Ses paroles furent lgres et rares.

Une heure aprs, environ, comme une compagnie de perdrix s'envolait, en
face d'eux, avec son bruit spcial, Gabriel paula, tira: pas un des
oiseaux ne perdit une plume.

--Vraiment, voil qui est insupportable! gronda-t-il trs bas mais d'une
voix calme: c'est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un
cart au moment o je visais.

Ce disant, il prit un pistolet d'aron dans l'une des fontes,
introduisit, froidement, le bout du canon dans l'oreille de la bte et
lui fit sauter la cervelle. D'un bond de ct,  terre, il vita, non
sans grce, la chute de l'animal qui, tomb sur le flanc, demeura sans
mouvement aprs une brve agonie.

Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus:

--Mais on n'a pas ide de cela! c'est de la dmence!--Que vous prend-il,
enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bte,--et de race,  propos
d'une perdrix manque!

--Je le dplore, madame: toutefois, je croyais vous avoir, il y a peu
d'instants, rvl, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre.
Je ne puis que vous le redire: il est au-dessus de mes forces de
supporter, sans protestation, la plus lgre contrarit,--Piqueur!
votre cheval! vous reviendrez  pied: nous rentrons.

Une fois en selle, puis seul  seul, au loin, vers le chteau:

--En vrit, mon ami, murmura Sylvabel, c'est  peine si je me rassure
moi-mme, en songeant aux proprits magiques de votre bouquet de
verveine!... Est-ce ainsi que vous tenez la promesse de dompter votre
irascible CARACTRE, en vue de me devenir agrable?

--Cette fois, en effet, la force de l'habitude a djou mes bonnes
rsolutions, rpondit le jeune homme; mais je saurai, ma chre Sylvabel,
mieux veiller,  l'avenir, sur moi-mme; oui, pour vous complaire et
mriter vos bonnes grces, je veux m'ingnier  devenir... sinon patient
et doux jusqu' l'atonie... du moins un peu moins prompt  m'emporter.

Ceci fut dbit avec une galanterie glaciale. Madame du Plessis les Houx
en demeura sans parole,--jusqu' Fonteval o l'on arriva ds les
premires ombres du soir.

                                   *

                                 *   *

Le souper, par exemple, fut charmant.

La nuit, la chtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser
la targette de sa chambre. En sorte, que, vers cinq heures du matin,
comme,  force de joies, de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrs
de leur conjugale tendresse, se murmuraient dlicieusement ce qu'ils
avaient de plus ineffable au fond de l'me, Sylvabel, tout  coup,
regarda son mari d'un air singulier--puis, tout bas, aux lueurs de la
veilleuse bleue que plissait l'aube du bel t:

--Gabriel, une journe t'a suffi pour me conqurir... bien  toi! non
point  cause de ce beau cassage de vitres, dont je souriais en
moi-mme,  propos de deux innocents animaux... mais parce que l'homme
qui, entre tous, est dou d'assez de fermet pour accomplir,--_durant un
jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en prsence
de celle dont il souffre_,--le bon conseil d'un ami sr et de
clairvoyance prouve,--_s'atteste, par cela seul, tre suprieur  ce
conseil mme, et fait preuve par consquent d'assez de caractre pour
tre digne d'amour_. Tu peux ajouter ceci dans la lettre d'actions de
grces que tu as, sans doute, promis d'crire  notre oncle et ami, le
baron de Linville, en Sude.




L'ENJEU

_A Monsieur Edmond Deman._

        Gare, _dessous_...

        DICTON POPULAIRE.


En cette nuit de commencement d'automne, le vieil htel  jardins,
demeure de la brune Maryelle,--tout  l'extrme du faubourg
Saint-Honor,--semblait endormi. Au premier tage, en effet, dans le
salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fentres
vitrages--qui donnaient sur les alles sables et le jet d'eau de la
pelouse--interceptaient les clarts de l'intrieur.

Au fond de cette pice, une large tapisserie Henri II, drape sur une
fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs
damasses d'une table en lumires, charge encore de porcelaines  caf,
de fruits et de cristaux,--bien que l'on jout, depuis minuit, dans le
salon.

Sous les deux touffes de feuilles d'argent, fleuries de lueurs, d'une
couple de girandoles appliques dans les tentures, deux messieurs du
glacis le plus lgant, aux teints anglais, aux sourires distingus, aux
airs bien pensants, aux longs favoris fluides, profraient le lys de
leurs gilets vis--vis d'un cart, que tenait, contre l'un d'eux, une
sorte de jeune abb brun, d'une pleur naturelle trs saisissante (on
et dit celle d'un mort) et d'une prsence au moins quivoque, en ce
sjour.

Non loin, Maryelle, en un dshabill de mousseline dont s'avivaient ses
yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage o bougeait de la
neige, versait, de temps  autre, du roederer glac en de longs verres
lgers, sur un guridon,--sans cesser, pour cela, d'attiser, de ses
aspirantes lvres, le feu d'une cigarette russe--que maintenait, annele
au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil.--Sourieuse, aussi,
parfois, des propos tides que--par sursauts et comme lancin de
discrets transports,--venait lui susurrer  l'oreille (en se penchant
sur le perl des paules) l'invit oisif,--elle daignait rpondre,
mono-syllabiquement.

Ensuite, c'tait encore le silence,  peine troubl par le bruissement
des cartes, de l'or pouss, des jetons de nacre et des billets sur le
tapis.

L'air, le mobilier, les toffes, sentaient un peu le fade: une fluence
de veloutines, l'cre du tabac d'Orient, l'bne des vastes miroirs, le
vague des bougies, une ide d'iris.

                                   *

                                 *   *

Le joueur en soutane de drap fin, l'abb Tussert, n'tait autre que l'un
de ces diacres sevrs de toute vocation, dont la pnible engeance tend,
par bonheur,  disparatre. Rien, en lui, de ces petits abbs
d'autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans
l'Histoire, presque vniels. Celui-ci, grand, taill  la serpe, la face
d'un ovale aux maxillaires saillants, tait, vraiment, d'une espce plus
sombre. C'tait au point qu' de certains instants l'ombre d'un crime
ignor semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spcial
du teint blafard indiquait des sens d'un sadisme froid. D'astucieuses
lvres pondraient, en ce visage, l'nergie navement barbare des
traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure
d'un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard
crpusculaire tait comme natalement proccup; souvent fixe.--Lamin
par les controverses du sminaire, le timbre d'acier de sa voix avait
acquis des inflexions mates qui en ouataient la duret; toutefois on
sentait le poignard dans la gaine. Taciturne,--s'il parlait, c'tait de
haut et l'un des pouces presque toujours enfonc dans son lgante
ceinture  franges de soie.--Trs demi-mondain, lanc comme s'il et
cherch  se fuir,--plutt reu qu'accept, il est vrai,--on
l'_admettait_, grce  cette sorte de _peur_ confuse, indfinissable,
que suggrait sa personne. D'aucuns (d'affreux malins,  rentes
escroques) l'invitaient, aussi, pour poivrer, s'il tait possible, du
clinquant de sa sacrilge prsence,--du scandale, enfin, de son
costume,--la banalit lamentable d'un souper de viveurs,--ce qui
russissait mal, car son aspect gnait, au fond, mme en de tels milieux
(les dserteurs quelconques n'tant gure estims des inquiets
sceptiques modernes).

Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il? Peut-tre, s'tant mis  la
mode sous cette robe, craignait-il, aujourd'hui, de se travestir d'une
redingote qui et compromis son originalit?... Mais non! C'est qu'il
tait trop tard; il avait l'_empreinte_. Ses pareils, mme en se
lacisant l'extrieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours? On
dirait que, de tous les vtements qu'ils portent ensuite, transparat
l'invisible soutane de Nessus qu'ils ne peuvent plus s'arracher des
paules, ne l'eussent-ils endosse qu'une fois: on en peroit l'absence.
Et, lorsque,  l'instar d'un Renan par exemple, ils jasent du Matre,
leur juge, il semble, par intervalles, qu'au milieu d'on ne sait quelle
VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,--au
subit reflet d'une lanterne sourde et sous des feuillages
d'oliviers,--claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de
l'Euphmisme.

Maintenant, d'o provenait cet or qu'il extrayait, chaque jour, de
sa poche noire? Du jeu? Soit. On glissait l-dessus sans
approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni matresse, ni bonnes
fortunes.--D'ailleurs, _aujourd'hui_!... Qu'importait?... Chacun ses
petites affaires!... Les femmes le traitaient d'homme charmant; et
c'tait fini.

                                   *

                                 *   *

Tout  coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu:

--Je perds seize mille francs, ce soir! dit-il.

--Vingt-cinq louis de revanche? offrit le vicomte Le Glaeul.

--Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n'ai plus d'or sur
moi, rpondit Tussert. Toutefois, mon tat m'a mis en possession d'un
_secret_,--d'un grand secret,--que je me dcide  risquer, si cela vous
agre, contre vos vingt-cinq louis,--en cinq points lis.

Aprs un assez lgitime silence:

--Quel secret?... demanda M. Le Glaeul,  demi stupfait.

--Mais, celui de l'EGLISE! rpliqua froidement Tussert.

Fut-ce l'intonation brve et, certes, peu mystificatrice de ce tnbreux
viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumes
dores du roederer, ou l'ensemble de ces choses, les deux invits et la
rieuse Maryelle, elle-mme, tressaillirent  ces mots: tous trois, en
regardant l'nigmatique personnage, venaient d'prouver la sensation que
leur et cause le dressement soudain d'une tte de serpent, entre les
flambeaux.

--L'Eglise a tant de secrets... que je pourrais, au moins, vous demander
lequel!... rpondit, sans plus s'mouvoir, le vicomte Le Glaeul: mais,
vous me voyez mdiocrement curieux de ces sortes de rvlations.
Concluons. J'ai trop gagn, ce soir, pour vous refuser; donc, tenu,
quand mme! Vingt-cinq louis, en cinq points lis, contre Le secret de
l'EGLISE!

Par une courtoisie d'homme du monde il ne voulut videmment point
ajouter: ... qui ne nous intresse pas.

On reprit les cartes.

--L'abb! savez-vous bien qu'en ce moment vous avez l'air du...
_Diable_?... s'cria, d'un ton naf, la tout aimable Maryelle, devenue
presque pensive.

--L'enjeu, d'ailleurs, est d'une bizarrerie minime, pour des incrdules!
murmura, follement, l'invit oisif avec un de ces insignifiants sourires
parisiens dont la srnit ne tient mme pas devant une salire
renverse.--Le secret de l'Eglise! Ah! ah!... Ce doit tre _drle_.

Tussert le regarda:

--Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.

La partie commena, plus lente que les autres: une manche fut gagne,
d'abord, par... _lui_; puis revanche perdue.

--La belle! dit-il.

Chose trs singulire: l'attention,--pimente, au dbut, d'un semblant
de superstition souriante, tait, par degrs insensibles, devenue
intense: on et dit qu'autour des joueurs l'air s'tait satur d'une
solennit subtile:--d'une inquitude!...--On tenait  gagner.

A deux points contre trois, le vicomte Le Glaeul, ayant retourn le roi
de coeur, eut, pour jeu, les quatre sept--et un huit neutre; Tussert,
ayant la quinte majeure de pique, hsita, joua d'autorit, par un
mouvement de risque-tout,--et perdit, comme de raison. Le coup fut jou
trs vite.

Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front
crisp.

A prsent, Maryelle considrait, insoucieusement, ses ongles roses; le
vicomte, d'un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans
questionner; l'invit oisif, se dtournant, par contenance, entr'ouvrit
(avec un tact qui tenait, vraiment, de l'Inspiration!) les rideaux de la
croise, auprs de lui.

                                   *

                                 *   *

Alors,  travers les arbres, apparut, plissant les bougies, l'aube
livide,--le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les
mains des jeunes htes du salon. Et le parfum de l'appartement sembla
s'affadir, plus impur, d'un regret de plaisirs marchands, de chairs 
regret voluptueuses,--de lassitude!--Et de trs vagues mais poignantes
nuances passrent sur les visages, dnonant, d'une imperceptible
estompe, les atteintes futures que l'ge rservait  chacun d'eux. Bien
que l'on ne crt  rien, ici, qu' des plaisirs fantmes, on se sentit,
tout  coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d'aile de
la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgr eux,  l'improviste, ces
faux amuss: en eux, c'tait le vide, l'inesprance: on oubliait, on ne
se souciait plus d'entendre... l'insolite secret... si, toutefois...

Mais le diacre s'tait lev, glacial, tenant, dj, son tricorne.--Aprs
un coup d'oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu
interdits:

--Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l'enjeu que j'ai perdu vous
donner  songer!... Payons.

Et, regardant, avec une fixit froide, les brillants couteurs, il
pronona, d'une voix plus basse, mais qui sonna comme un coup de glas,
cette damnable, cette fantastique parole:--Le secret de l'glise?...
C'est... C'EST QU'IL N'Y A PAS DE PURGATOIRE.

Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considrait, non sans un
certain moi, le diacre, ayant salu, se dirigea, tranquille, vers le
seuil;--aprs avoir montr, dans l'embrasure, sa face morne et blme,
aux yeux baisss, il referma la porte sans aucun bruit.

Une fois seuls, on respira, dlivr de ce spectre.

--Ce doit tre inexact! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle,
encore impressionne.

--Propos d'un dcav, pour ne pas dire d'un farceur qui ne sait de quoi
il parle!... s'exclama Le Glaeul, d'un ton de palefrenier qui a fait
fortune.--Le Purgatoire, l'Enfer, le Paradis!... C'est du moyen ge,
tout cela! C'est de la _blague_!

--N'y pensons plus! flta l'autre gilet.

Mais, en cette mauvaise clart de l'aube, le menaant mensonge du jeune
impie avait, _quand mme_, port!--Tous trois taient fort ples. On
but, avec de niais sourires forcs, un dernier verre de champagne...

Et, cette matine-l,--de quelque pressante loquence que se montrt
l'invit oisif,--Maryelle, pnitente peut-tre, refusa d'accder  son
amour.




L'INCOMPRISE

_A Monsieur Jules Destre._

        Ne frappez jamais une femme, mme avec une fleur.

        _Sourates de l'AL-KORAN._


Aux primes roses du dernier printemps, Geoffroy de Guerl, emmenant de
Paris sa premire prfre, Simone Liantis, avait lou, sur les bords de
la Loire, ce riant cottage, meubl en style Louis XVI et clos de
jardins--o de trs hauts lilas, enserrant une centrale tendue de
verdure, s'entrecroisaient en longues charmilles jusqu' la
claire-voie.--Aux lointains alentours, sur le flanc de menues collines,
d'assez profondes paisseurs de frnes et de mlzes,--que, maintenant,
rougissait dj l'automne,--pandaient comme de la solitude vers
l'habitation.

A vingt ans--et n'tant dou que d' peine sept mille francs de
rente,--s'exposer  de l'attachement pour une lgante, pour cette
lance brune aux regards assurs,  peau de jasmin, aux traits fins et
durs,--folie, n'est-ce pas?... Soit. Mais si M. de Guerl tait bien
fait, d'allures aimables, d'une bravoure clbre et d'un esprit artiste,
une sentimentalit clairvoyante le dfendait,--armure occulte, mais 
l'preuve,--contre toutes amoureuses concessions capables d'entraner
d'essentielles dchances.

Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s'tait montre
des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point
mondaine, gaie, peu dpensire, et, les soirs, ayant de ces _tout ce
que tu voudras_! qui brlaient l'oreille.--Et puis, sa nature tait si
insoucieuse, qu'elle s'tait laiss saisir et vendre tout ce qu'elle
tenait de ses deux premiers oublis. Il ne lui restait, pour biens, que
d'insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,--et une bague. Par
exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci tait d'une taille, d'une
blancheur et d'une eau si rares--que des joailliers en renom s'taient
engags  le payer, net, cinq cents louis, le jour qu'il plairait.

--Ah! comme l'on s'tait amus toute la saison!... Chevauches,
parties de pche et de canot, chasses exprs fatigantes, repas rustiques
sur l'herbe, excursions,--et, chez soi, musique, baisers, livres,
causeries et disputes! L'on avait des jeux,--de vieilles armes, aussi,
d'autrefois, qu'on essayait, pour rire, aux jardins.--En fait de
connaissances, on n'avait reu personne; si bien que, grce  l'illusion
juvnile, M. de Guerl et Simone pouvaient,  prsent, se sembler
intimes.

                                   *

                                 *   *

Cependant... elle avait des instants, instants indfinissables, dont la
frquence augmentait aux approches du retour  Paris. Ainsi, lorsque, la
tenant enlace, sous les lilas trous de lueurs d'toiles, il lui disait
les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d'un enfant qui
les unirait plus encore, d'heures passionnes, d'une existence joyeuse
et toute simple, la bien-aime paraissait comme distraite, le regardait
avec une sorte d'trangre fixit, comme lui cachant un grief. Un
trpignement dmentait les singulires larmes dont, parfois, ses cils
tincelaient; ce qui donnait  son motion secrte un caractre de
contrarit,--presque d'impatience,--inintelligible.

Elle semblait sur le point de lui _crier_ quelque chose; puis,
dsespre et comme y renonant, elle se taisait.

Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-l:

--Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je pourrais te quitter?--mme
sans te prvenir, d'une heure  l'autre.--Avec mon diamant, je suis
libre: j'aurais le temps, l-bas, de choisir, entre les plus riches, un
amant de mon got. Oui, si je voulais, ds ce soir,--tiens, tu serais
seul. Plus de Simone.--Eh bien?... quoi! cela ne t'irrite pas
davantage?... Merci!

Ses yeux brillaient; on et dit qu'elle attendait une parole, un acte,
que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les rponses tonnes du jeune
homme taient reues de Simone avec des dtours de tte, une moue,--un
lger haussement d'paules, mme, depuis peu.--Aux: --Que te prend-il,
chre Simone?... elle rpondait, grave, en regardant le vague:--Tu
verras, toi, qu'avec toute ta bonne ducation, tu seras la cause _de ma
mort_.--Mais... qu'as-tu donc? s'criait-il.--Ah! si seulement tu tais
un peu... autre!--Alors, tu ne m'aimes plus?...--Si... mais... pas tant
que je voudrais! et c'est ta faute. Il souriait  ce mot, et Simone,
sourcils froncs, courait s'enfermer dans sa chambre--o son amant
l'entendait pleurer pendant quelquefois une heure.--Revenue vers lui,
elle paraissait avoir oubli sa petite scne!... De sorte que, sans
accorder  l'incident plus d'attention, M. de Guerl, se dsattristant,
concluait avec un Dieu! que les femmes sont bizarres! dont la banalit
puissante le rassurait.

                                   *

                                 *   *

Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux
jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d'autres, tiraient
de l'arbalte sur la pelouse,--d'une vieille et forte arbalte de
jadis,--la _trop_ singulire jeune femme, n'ayant plus de carreaux 
envoyer, s'cria, tout  coup,--aprs un de ces longs regards dans le
vague:

--Tiens! suis-je bte! Et a?

En une saccade, tant de son doigt le diamant, elle le posa sur la
rainure de l'arbalte, en ce moment releve vers les bouquets de bois et
les flaques stagnantes de la Loire.

--Hein!... Si je l'envoyais? Pourtant?... dit-elle.

Et elle riait.

--Simone! es-tu folle?... rpondit-il.

Mais, comme cdant  quelque irrsistible mouvement d'hystrie perverse,
arrive  la crise aigu, elle pressa froidement la dtente:--une
tincelle, une goutte de feu s'enfona dans le crpuscule.

Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci,
laissant tomber l'arbalte, arracha une branchette assez solide, puis,
jetant l'autre bras  l'entour du cou de son amant, lui murmura, les
yeux  demi ferms, d'une voix rauque, triviale, cline,--et d'un timbre
qu'il n'avait pas entendu:

--_Ah! je sais ce que je mrite, va! Mais, cette fois, au moins, je
pense--que tu vas y aller_... (Elle cinglait l'air, de sa badine) _et
l,--ferme!... ou tu n'es pas un homme! Crois-tu quelle m'aura cot
cher, ma premire danse, de toi?--Dame, aussi! quand on touffe!... Ah!
a fait du bien, a dtend, de dire les choses,  la fin des fins!--Te
voil mon matre! Plus un sou! Tu peux me chasser!--Comme tu me plais, 
prsent!... Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gne pas.--Comment! tu
dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne m'as mme pas flanqu une
gifle?...--C'est gal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas vol, d'tre
battue!_ (Elle se renversait  demi, sentant l'cre, marquant, de ses
ongles, l'une des mains de son amant, dont elle respirait,  narines
dilates, le veston de velours noir.)--_Il faut qu'une femme se sente un
peu tenue, vois-tu!... Et, si tu savais comme a vaut mieux que des
phrases une bonne dgele!--Tu vas me laisser l ta politesse, 
prsent, j'imagine? hein!_... (Ses dents claquaient.) _L! tu es ple!
tu es en colre! Tu vas me faire des bleus!... Je savais bien que tu
tais un mle!_

A cette ruption, des moins prvues, M. de Guerl, ayant, en effet, pli,
la considrait comme s'il l'et vue pour la premire fois. Puis, se
dgageant, aprs un silence, et tranquille:

--Une cravache me sera mieux en main! dit-il.

Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l'autre
porte, sortit de la maison, comme on s'chappe.--Trois heures aprs,
Simone, trs inquite, dchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa
chambre, devant une bougie,--lorsque la bonne lui remit la lettre
suivante, apporte de Nantes, par exprs:

  Chre abandonne, je te dois six mois d'une illusion ravissante, je
  l'avoue; mais, en te dvoilant, ce soir, tu as  jamais glac pour toi
  les sens que cette illusion seule m'inspirait.--Certes, je n'ignore
  pas qu'aujourd'hui, surtout, il parat indispensable (aux yeux de
  maintes personnes de ton sexe) d'tre une brute pour tre un
  mle,--et que les baisers semblent plus fades  celles-ci que les
  horions;--mais comme, d'une part, entre les violents plaisirs
  auxquels, par simple jeu, peut se prter notre sensualit, il se
  trouve que le propre de ceux dont, parat-il, tu raffoles, est de
  dtruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie 
  deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d'autre part, si
  tu ne peux te passer de _danses_ pour te figurer que tu m'aimes, je
  puis trs bien, moi, me passer, pour tre heureux, d'administrer des
  voles  celle qui m'est chre,--j'ai d m'enfuir, mme sans chapeau,
  pour nous pargner tout change d'aussi oiseuses que burlesques
  explications.

  Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles
  soires, sous nos longues charmilles, et que, transport d'amour, je
  murmurais sur tes lvres ce que mon coeur me suggrait, tu te disais,
  toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux
  au ciel, dont ils semblaient mlancoliquement compter les
  toiles:--Oui; mais, tout cela, ce n'est pas des bons coups de
  botte?... Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native,
  je ne m'estime pas assez parfait pour oser..., ne ft-ce qu'essayer de
  te satisfaire. A chacun ses sens et ses dsirs! Je ne discute pas les
  tiens, ni leur aloi; je dplore, seulement, de ne me juger, pour toi,
  qu'un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t'inquite pas plus de
  notre coeur que de la chaumire; celle-ci est dj loue, pour le 15,
   toute une famille de braves ngociants, qui n'attendent que ton
  dpart. Demain, dans la matine, un factotum viendra te remettre, sous
  pli, un bon de six mille francs, payable  vue ( la tienne seule),
  chez mon notaire,  Paris. Moi, je suis dj loin.

  Compliments, regrets et bonne chance!

  GEOFFROY[2].

  [2] L'auteur de cette _Nouvelle_ n'approuve gure le ton de cette
    lettre envers une malade. Elle serait, tout d'abord, d'un ingrat, si
    elle n'manait d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingu
    ici.

Simone,  cette lecture, allongeant les lvres avec une irrprochable
moue de ddain, la laissa tomber d'entre deux doigts:

--Quel dommage qu'un si beau garon ne soit, au fond, qu'un
rveur!--murmura-t-elle:--et quel dommage que ceux-l _qui savent
comprendre une femme_... soient si...

Elle s'arrta, rveuse elle-mme, Simone Liantis, la pauvre et dlicate
fille,--hlas! tout rcemment dcde, d'ailleurs (navrante Humanit!)
sous le numro 435, vingt-sixime srie (nymphomanes), aux
Incurables,--son mal tant _essentiel_,--c'est--dire de ceux dont _on
ne peut pas_ (sans Dieu) VOULOIR _gurir_.




SOEUR NATALIA

_A Madame la comtesse de Poli._

            Oh! quand ma dernire heure
            Viendra fixer mon sort,
            Obtenez que je meure
            De la plus sainte mort.

        (_Vieux cantique  NOTRE-DAME._)


Autrefois, en Andalousie,  l'angle d'une route montueuse, s'levait un
monastre de franciscaines du tiers ordre;--ce clotre, bien qu'en vue
d'autres couvents qui se veillaient les uns les autres, tait surtout
protg par la vnration qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande
croix sur un portail d'o tintait une cloche deux fois le jour. Une
longue chapelle, dont l'huis, jamais ferm, s'ouvrait sur trois marches
et le grand chemin, longeait, d'un ct, le grand mur de ce monastre.
Aux alentours, les riches plaines, les arbres  parfums, l'herbe des
fosss, l'isolement, la route poudreuse.

Par un nervant crpuscule d'automne, se trouvait, agenouille en ses
habits de novice, au fond de cette chapelle, une jeune fille aux traits
d'une beaut suave et touchante. C'tait devant une niche creuse en un
pilier:--du cintre pendait une solitaire lampe d'or, clairant une
Madone aux yeux baisss, aux mains ouvertes, ruisselantes de grces
radieuses,--une Mre cleste, en l'attitude de l'_Ecce ancilla_.

Sur la route, on entendait monter,  travers les vitraux opposs, les
accents frais et sonores d'un chanteur de srnade que les accords d'une
mandoline cordouane accompagnaient. Les langoureuses paroles brlantes
de passion, d'audace, de jeunesse, parvenaient, dans l'glise, jusqu'
soeur Natalia, la novice agenouille, qui, le front sur ses bras croiss
aux pieds de la Madone, murmurait, d'une voix dsole:

--Madame, vous le voyez, je pleure, et vous supplie de ne point me
bannir de toute compassion, car c'est dfaillante et dans l'angoisse--et
votre sainte image au fond de toutes les penses--que je vais m'exiler
d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en piti celle qui dserte, pour un
amour mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous l'entendez, elle
m'implore, en sa fervente fidlit! Si je ne viens pas, il va mourir!
Ses transports, si longtemps subis sans esprance et sans plainte,
comment les condamner? Et persister  ne pas consoler celui qui aime
tant! Vous qui savez si je vous aime,  Madame! et que, tous les soirs,
ma joie tait de venir vous prier ici, pardonnez-moi! Voici mon voile,
voici la clef de ma cellule, je les remets  vos pieds. Mais, je ne peux
plus... j'touffe... Cette voix, elle m'attire... Adieu... adieu!

Debout, chancelante, n'osant lever les yeux, soeur Natalia posa la clef
sainte et le voile aux pieds de la bleue Madone au doux visage de
lumire, aux yeux baisss aussi,--mais vers quels Cieux et quelles
toiles! Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le portail, et, aprs
un instant, l'entr'ouvrit: elle descendit les degrs et se trouva sur la
route,--qui s'tendait lointaine, aux clarts d'une large lune
illuminant la campagne.

--Juan! cria-t-elle.

A cet appel, un cavalier, un juvnile seigneur, au profil dominateur,
aux regards tout brlants de joie, apparut, et sautant de cheval,
enveloppa de son manteau celle qui tait, enfin, venue vers lui.

--O Natalia! dit-il.

La tenant ploye entre ses bras, sur son cheval, ils partirent vite vers
le manoir dont les tours, l-bas, s'accusaient sous les lunaires ombres.

                                   *

                                 *   *

Ce furent six mois de ftes, d'amour, de voyages charmants,  travers
l'Italie,  Florence,  Rome,  Venise: lui joyeux, elle souvent
pensive, les caresses de son ardent ravisseur, bien qu'perdues et
enivrantes, n'tant pas celles que l'innocence de son coeur avait
espres.

Soudainement, de retour  Cadix, par un matin de soleil, sans qu'une
parole mme l'et avertie, elle se rveilla seule, sans anneau nuptial,
sans mme la joie d'un enfant;--son amant, fatigu d'elle, tait
disparu.

Avec un profond soupir, la jeune fille laissa tomber le billet sombre
qui lui annonait la solitude:--elle ne se plaignit pas, rsolue  ne
pas survivre.

En peu d'heures, lorsqu'elle eut rpandu aux Pauvres l'or qui lui
restait, au moment mme de se dlivrer de la vie, une pense,--une
candide pense,--l'oppressa: revoir, encore une fois, une seule fois,
pour un suprme adieu, la Madone de jadis.

Donc, vtue en pnitente et mendiant un peu de pain sur la route, elle
s'achemina vers le monastre,--vers la chapelle, plutt! car elle ne
pouvait plus rentrer parmi les vierges fidles. En quelques jours de
marche, et, comme se fonaient les bleuissements d'un beau soir d't
tout brillant d'astres, elle arriva tremblante, extnue, devant le
saint portail.

Elle se souvenait qu' cette heure-l ses anciennes compagnes taient
retires, en oraison, dans leurs cellules, et que, sous les hauts
piliers, l'glise devait tre aussi dserte que le soir de l'enlvement.
Elle poussa donc la porte et regarda:--personne!... L-bas, seulement,
sous la lampe toujours claire, la Madone.

Elle entra, puis,  deux genoux, avana sur les dalles blanches, vers sa
cleste amie, et incline, entre des sanglots, elle balbutia, parvenue
aux pieds de Celle qui pardonne:

--Oh! Madame! je suis indigne de clmence! Je ne savais pas,--alors que
la tentatrice voix me suppliait!--je ne savais pas quel abandon, quel
opprobre, hlas! rserve l'amour mortel. O honte! dont je vais mourir,
bannie de tout asile chez les miens,--ici, surtout!... Laquelle de vos
filles,  Mre, ne m'accueillerait d'un signe d'effroi, me montrant le
dehors en cette chapelle?...--Oh! j'ai perdu l'esprance, en voulant
consoler!...

                                   *

                                 *   *

Alors, comme les silencieuses larmes de Natalia tombaient sur les pieds
de l'Elue Divine, et que la jeune fille relevait un regard suprme,
charg d'adieux, vers la Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase,
car elle vit les yeux sacrs qui la regardaient; et les lvres de la
statue s'entr'ouvrirent; et Celle du Ciel lui dit, doucement:

--Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu m'as confi ton voile, et la clef
de ta cellule, avant de nous quitter. Je t'ai donc remplace,
accomplissant sous ce voile toutes les tches de tes voeux: nulle
d'entre tes compagnes ne s'est aperue de ton absence: reprends donc ce
que tu m'as confi; rentre dans ta cellule, et... ne t'en va plus.




L'AMOUR DU NATUREL

_A Monsieur Emile Michelet_.

        L'Homme peut tout inventer, except l'art d'tre heureux.

        NAPOLON BONAPARTE.


En ses excursions matinales dans la fort de Fontainebleau, M. C** (le
chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers levers de soleil, en
vaguant sur l'herbe et la rose, s'tait engag en une sorte de val, du
ct des gorges d'Apremont.

Toujours d'une lgance rectiligne, trs simple, en chapeau rond, en
petit frac boutonn, l'air positif, n'ayant, en son incognito, rien qui
rappelt les allures du prcdent Numa,--bref, n'excdant pas, en sa
modestie distingue, l'aspect d'un touriste officiel, il se laissait
aller, par hygine, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s'aperut que la rverie avait conduit ses pas devant une
assez spacieuse cabane, coquette, avec ses deux fentres aux contrevents
verts. S'tant approch, M. C** dut reconnatre que les planches de
cette demeure anormale taient pourvues de numros d'ordre--et que
c'tait un genre de baraque foraine, loue, sans doute,  qui de droit.
Sur la porte taient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms:
DAPHNIS ET CHLO.

Cette inscription le surprit. Par une curiosit souriante, mais
discrte,--bref, sans songer le moins du monde  laciser cet ermitage,
il heurta, poliment,  la porte.

--Entrez! crirent, de l'intrieur, deux fraches voix d'enfants.

Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, pendant qu'un intermittent rayon
de soleil,  travers les feuillages, l'illuminait ainsi que l'intrieur
de l'idyllique habitation.

M. C**, sur le seuil, se voyait en prsence d'un tout jeune homme aux
blonds cheveux boucls, aux traits de mdaille grecque, au teint mat,
aux sceptiques yeux bleus--dont le fin regard offrait cet on ne sait
quoi de railleur qui spcialise le fond des prunelles normandes,--et
d'une toute jeune fille, au visage ingnu, d'un ovale pur, couronn de
beaux cheveux bruns tresss. Ils taient vtus, l'un et l'autre, d'un
complet de deuil, en toffe de campagne,--d'une coupe que le bienpris de
leurs personnes rendait passable. Tous deux taient charmants--et leur
air artiste n'veillait pas, chose trange, l'aversion.

Revenant de maints voyages, le chef de l'Etat se trouvait donc, un peu
malgr lui, tout heureux d'apercevoir d'autres visages que ceux des
prfets, des sous-prfets et des maires: cela lui reposait la vue.

Daphnis tait debout contre une table rustique: l'aimable Chlo,
regardant, sous ses cils abaisss, l'hte inattendu, se trouvait assise
sur une couchette de fer, nouveau systme, au matelas de varech, aux
draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie,
quelques objets de mnage, des plats et des tasses de faence en
imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en
tout rcent melchior,--compltaient l'ameublement du rduit nomade.

tranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet
inespr rayon de soleil!... Vous djeunez avec nous sans faons,
n'est-ce pas? Nous avons des oeufs, du lait, du fromage, du caf,
mme;--Chlo, vite un couvert de plus!

Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprvues, et se
prtent volontiers aux charmes de l'incognito, chez les humbles. Devant
pareil accueil, M. C** ne pouvait gure se refuser d'tre aimable et,
par forme de distraction, de se laisser aller  dtendre, un peu (pour
cette fois et par exception), le rigorisme de son caractre.

Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, chapps de quelques coins
de Paris--et qui ont adopt cette ingnieuse manire de passer les
vacances!... Peut-tre sont-ils plus amusants que mon entourage:
voyons.

--Mes jeunes amis, rpondit-il en souriant (de l'air d'un roi de jadis
entrant chez des bergers) j'aime le naturel!... et j'accepte votre offre
champtre.

On prit place autour de la table, o, Chlo s'tant empresse, le repas
commena sur-le-champ.

--Ah! le Naturel!... soupira Daphnis, avec un profond soupir: c'est 
son intention que nous sommes ici! Nous le cherchons, d'un coeur sans
dtours: mais--en vain!

M. C** les regarda:

--Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous
enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses
produits agrestes!... Tenez,--l'excellent lait! les fraches tartines!

--Ah! dit Chlo, cela, c'est vrai, bel tranger; le lait, on peut le
boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton.

--Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous
savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sr... mais quant au
beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intressante. Si vous
prfriez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, o le suif
et la craie n'entrent que pour un tiers  peine;--il est d'invention
nouvelle.

A ces paroles, M. C** considra, plus attentivement, ses deux jeunes
amphitryons:

--Et... vous vous appelez Daphnis et Chlo... dit-il.

--Oh! ce sont nos petits noms, seulement... rpondit Daphnis. Nos
familles, jadis  l'aise, habitaient  Paris, aux Champs-lyses,
lorsqu'une subite conversion les rduisit au travail. Donc, rcent
avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chlo,
studieuse et dj doctoresse, tudiait pour devenir sage-femme,
lorsqu'un petit hritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans
attendre la clientle,--et d'essayer de reprendre, selon nos gots
natals, en cette vieille fort, notre existence du temps de Longus...
mais, c'est difficile, aujourd'hui.--Quoi? vous ne mangez plus, cher
tranger?... Voulez-vous deux oeufs au miroir? Ceux-ci sont  la mode.
Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions
d'oeufs artificiels que l'Amrique nous expdie par jour: on les trempe
dans une eau acidule qui fait la coque: c'est instantan. Croyez-moi,
gotez-y. Nous prendrons le caf aprs. Il est excellent! c'est de cette
_fausse_-chicore premier choix dont la vente annuelle, rien qu' Paris,
s'lve, d'aprs les totaux officiels,  dix-huit millions de francs. Ne
nous refusez pas. C'est de bon coeur, et sans crmonie.

M. C** dont la curiosit, malgr lui, s'veillait  ces accents
juvniles, dtourna diplomatiquement la conversation pour viter avec le
plus de politesse possible de rpondre  l'offre cordiale de ses htes.

--Un petit hritage, dites-vous?... reprit-il avec un air d'intrt
sympathique:--en effet, vous tes vtus de deuil, chers enfants!

--Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polmon! gmit Chlo, en
essuyant une invisible larme.

--Polmon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;--ah oui! celui qui,
pareil  Silne, tait bon buveur de clairet, dans le temps des
lgendes?

--Lui-mme! soupira Daphnis: aussi ne s'veillait-il, chaque aurore,
qu'avec la... bouche de bois, le digne suppt de Bacchus! Il aimait le
vin naturel: or, s'tant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette
de ce fameux Vin de propritaire, vous savez...

--Oui, bel tranger, appuya Chlo, d'une musicale petite voix de
professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartre, pltre et
dment arsenique que quatre ou cinq cents modernes en sont dcds!...
de ce vin gnreux que l'on boit en France, chez les artisans, en
chantant, d'un coeur lger, la chanson clbre:

    Je songe en remerciant Dieu,
    Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!

--En sorte que, reprit Daphnis, l'tre suprme l'ayant appel  lui le
soir mme de la mise en bouteilles, notre oncle Polmon s'est rendu 
cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortun vieillard!--et ceci
en nous lguant quelques drachmes. Mais, pardon:--vous fumez peut-tre?
cher tranger?... Voulez-vous un de ces cigares?... Ils sont, vraiment,
passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amrique!... c'est
en feuilles de papier tremp dans une dcoction de nicotine pure,
provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux
 trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:--ceux-ci sont
de premire marque, au dire mme de la rgie...

Pour le coup, M. C** croyant dmler, en ces derniers mots, une vague
intention d'ironie  l'adresse du Progrs, crut devoir prendre un peu de
son air officiel.

--Merci, dit-il. Mais,--s'il est vrai que quelques abus se soient,
hlas, glisss dans l'Industrie moderne,--en s'adressant bien, l'on
trouve du vrai, toujours! D'ailleurs,  votre ge, qu'importent les
vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature
vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les
ramures sculaires... l'odeur salubre...

--Plat-il, cher tranger? rpondit Daphnis en ouvrant de grands
yeux:--quoi... vous ignorez donc? Mais, ces superbes chnes, ces hauts
mlzes, qui ont abrit tant de royales amours, ayant subi, durant
certaine nuit d'un rcent hiver, cinq ou six degrs de froid de plus que
n'en pouvaient supporter leurs racines,--(ceci au rapport mme des
inspecteurs des Eaux et Forts de l'Etat)--sont morts, en ralit. Vous
pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour tre abattus
l'anne prochaine. Ils finiront dans des chemines de ministres. Ces
feuilles sont les dernires et ne proviennent plus que de la vitesse
acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit  un connaisseur de
jeter un coup d'oeil sur leur corce pour savoir que la sve ne monte
plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous
nous trouvons, en ralit, entours d'innombrables spectres vgtaux, de
fantmes d'arbres!... Les anciens arbres nous quittent! Place aux
jeunes.

Un nuage passa sur le front, cependant mathmatique, de M. C**:--
travers les hauts branchages, au dehors, une petite onde froide
cliquetait.

--En effet, je crois,  prsent, me souvenir... murmura-t-il;--mais
n'exagrons rien!... et n'examinons rien de trop prs, si nous voulons
distinguer quelque chose... Il vous reste cette exubrante nature
estivale...

--Comment! se rcria de nouveau Daphnis,--comment, cher tranger, vous
trouvez naturel un t o nous passons nos aprs-midi, ma pauvre Chlo
et moi,  grelotter l'un auprs de l'autre?

--L't n'est pas des plus chauds, en effet, cette anne, reprit M. C**;
eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens! il vous reste la vue
de ce vaste ciel intact et pur...

--Un ciel intact et pur... o se croisent, toute la journe, des essaims
de ballons pleins de messieurs clairs... ce n'est plus un ciel...
naturel, cher tranger!

--Mais... la nuit,  la clart des astres, au chant du rossignol, vous
pouvez oublier...

--C'est que, murmura Daphnis, d'interminables rais lectriques, partis
du polygone, traversent l'ombre de leurs immenses balais de brouillard
clair: cela modifie,  chaque instant, la clart des toiles et frelate
la belle lueur lunaire sur les bois!... La nuit n'est plus... naturelle.

--Quant aux rossignols, soupira Chlo, les sifflets continuels des
trains de Melun les ont pouvants; ils ne chantent plus, bel tranger!

--Oh! jeunes gens! s'cria M. C**, vous tes, aussi, bien...
pointilleux!--Si vous aimez tant le _Naturel_, que ne vous tes-vous
fixs au bord de la mer?... comme jadis?... Le bruit des hautes
vagues... les jours d'orage...

--La mer, cher tranger? dit Daphnis: c'est que nous n'ignorons pas
qu'un gros cble en aniaise, d'un bout  l'autre, l'immensit bien
surfaite.--Il suffit, vous le savez, d'y verser un ou deux barils
d'huile pour en apaiser les plus hautes vagues  prs d'une lieue de
ronde. Quant aux clairs de ses orages, du moment o, du centre d'un
cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille,--la mer,
aujourd'hui, ne nous parat plus si... naturelle.

--En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les mes leves,
un sjour o le calme...

--Les montagnes? rpondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple?
Le mont Cenis?... Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en
part, comme un rat,--et qui, de sa vapeur, enfume, comme un ftide
encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?... Les
trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues
 crans d'arrt. Ce n'est plus... naturel, ces montagnes-l!

Il y eut un moment de silence.

--Alors, reprit bientt M. C**, rsolu  voir jusqu'o tiendraient les
paradoxes de ces deux lgiaques amants de la Nature, alors, jeune
homme, que comptez-vous faire?

--Mais... y renoncer! s'cria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour
vivre, faire,--par exemple... de... la politique, si vous voulez. Cela
rapporte beaucoup.

A ce propos, M. C** tressaillit et, rprimant un clat de rire, les
regarda tous deux.

--Ah! dit-il; vraiment?... Et, si je ne suis pas indiscret, que
voudriez-vous tre, en politique, monsieur Daphnis?

--Oh! dit tranquillement Chlo, toujours d'une exquise voix doctorale et
terre  terre, puisque Daphnis reprsente, en soi, le parti des ruraux
mcontents, bel tranger, je lui ai conseill de se porter,  tout
hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus arrire
de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de
la majorit des lecteurs, pour mriter la mdaille lgislative? Savoir
se garder, tout d'abord, d'crire--ou d'avoir crit--le moindre beau
livre; savoir se priver d'tre dou, en aucun art, d'un immense talent;
affecter de mpriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de
pure Intelligence: c'est--dire n'en parler jamais qu'avec un sourire
protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi
l'impression d'une saine mdiocrit; pouvoir tuer le temps, chaque jour,
entre trois cents collgues, soit  voter de commande,--soit  se
prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses
hbleurs, dnus, sauf rares exceptions, de tout dsintressement;--et,
le soir, en mchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un oeil
atone, en murmurant: Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange! Voil,
n'est-il pas vrai, les pralables conditions requises pour tre jug
possible.--Une fois lu, l'on prouve neuf mille francs d'appointements
(et le reste), car on ne se paye pas de mots,  la Chambre!--l'on
s'appelle l'Etat... et l'on dcerne, entre temps, un ou deux brillants
bureaux de tabac  sa chre petite Chlo!... Tout cela n'est pas inepte,
je trouve: c'est un _mtier_ facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas,
Daphnis?

--Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais
d'affiches et de dmarches dont l'on pourrait,  la rigueur, surmonter
l'coeurement.--Aprs tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une opinion
pour enlever la chose,--tenez, cher tranger, mettons-les toutes en
votre chapeau rond--et tirez au hasard!--Vous devez avoir la main
heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je
parie,--celle qui sera, comme on dit, l'pingle du jeu.--D'ailleurs,
m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me
souriait davantage,--peuh! au taux o elles sont, en cette poque, pour
ce qu'elles psent et produisent, je ne me donnerais mme pas la peine
d'en changer.--Les opinions, en ce sicle, ne sont plus... naturelles,
voyez-vous.

M. C**, en homme affable, en esprit clair, condescendit  sourire de
ces innocents paradoxes qu'excusait,  ses yeux, l'ge de ces prcoces
originaux.

--Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez reprsenter le parti
du Cynisme-loyal, et,  ce titre, runir bien des suffrages.

--Sans compter, reprit Chlo, que--si je dois en croire, bel tranger,
le bout du journal qui enveloppait le fromage, ce matin,--plusieurs
localits chercheraient  faire quilibre (en inventant _quelqu'un_
jusqu' prsent d'introuvable)  la gnante influence de certain
gnral devenu l'engouement public, le dput  la mode, et dont la
politique...

--Un _gnral_, dites-vous, Chlo?... interrompit Daphnis avec
tonnement:--un gnral... qui fait de la politique... et qui est
dput... Ce n'est donc pas un gnral... naturel?

--Non! dit M. C**, plus grave malgr lui, cette fois.--Mais, concluons,
mes jeunes amis. Votre franchise d'adolescents un peu bizarres, mais
aimables, a gagn ma sympathie, et je dois,  mon tour, me faire
connatre. Je suis l'actuel chef de l'Etat franais, dont vous me
semblez de trop ironiques citoyens;--et je prends bonne note, monsieur
Daphnis, de votre prochaine candidature.

Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir, entre son gilet et sa belle
chemise blanche, empese et rectangulaire, cette aune de large ruban de
moire rouge qui va si bien  ses portraits et qui ne laisse aucun doute
sur les augustes fonctions de qui le porte: cela remplace la couronne,
sans choquer.

--Tiens! le roi! s'crirent,  la fois, Daphnis et Chlo, se levant,
pleins de stupeur et de vague respect.

--Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit, avec froideur, M. C**;
cependant, j'ai les pouvoirs d'un roi... quoique...

--J'entends! murmura Daphnis avec une sorte de condolance: vous n'tes
pas, non plus, un roi... naturel?

--J'ai, du moins, l'honneur de prsider une rpublique naturelle!
rpondit (plus sec) M. C**, en se levant.

Daphnis toussa lgrement,  ces mots, mais sans interrompre, par
dfrence, n'tant pas encore dput.

--Comme tel, ajouta M. C**, je vous octroie,--en retour de votre
hospitalit gracieuse, et par exception,--licence pleine et entire
d'occuper,--sans tre inquits par nos gardes, et ceci durant les
vacances de l'exercice 1888,--ce val dsert, sis en l'une des
principales forts de l'Etat.--Puiss-je, l'heure venue, vous devenir
plus utile, jeunes attards d'une lgende, qu'hlas! le Progrs, je le
vois, surannise!...

--Que bni soit le jour... commena Daphnis.

Et le roi salua les deux bergers et se retira, d'un pas gal, entre
les grands arbres dfunts, vers le vieux palais lointain,--laissant le
pseudo-couple de Longus quelque peu saisi de l'aventure.

Rentr en la royale demeure, o, provisoirement, M. C** occupe, je
crois, les appartements de saint Louis (les moins inhabitables,
d'ailleurs, de cette btisse ancienne qui n'a plus de raison d'tre que
comme rendez-vous de chasse ou villgiature pittoresque), l'honorable
prsident du rgime actuel, en fumant un _vrai_ cigare dans l'oratoire
du vainqueur d'Al-Mansourah, de Taillebourg et de Saintes, ne pouvait
s'empcher de reconnatre, en soi-mme, qu'au fond l'amour des choses
_trop_ naturelles n'est plus qu'une sorte de rve des moins ralisables,
bon  dfrayer, tout au plus, le verbiage des gens en retard,--et que
DAPHNIS et CHLO, pour mener, aujourd'hui, leur train du pass, leur
simple existence champtre, pour se nourrir, enfin, de _vrai_ lait, de
_vrai_ pain, de _vrai_ beurre, de _vrai_ fromage, de _vrai_ vin, dans de
_vrais_ bois, sous un _vrai_ ciel, en une _vraie_ chaumire, et lis
d'un amour sans arrire-pense, auraient d commencer par mettre leur
dite chaumire sur un pied d'environ vingt-cinq mille livres de
rente,--attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons,
positivement, redevables  la Science, est d'avoir plac les choses
simples essentielles et naturelles de la vie, HORS DE LA PORTE DES
PAUVRES.




LE CHANT DU COQ

_A Monsieur le Docteur Albert Robin._

        Et continuo, _cantavit gallus_.

        EVANGILES.


Le chteau fortifi du prfet romain Ponce Pilate tait situ sur la
pente du Moria: celui du ttrarque Hrode s'levait, blouissant, au
milieu de jets d'eaux vives et de portiques, sur le mont Sion non loin
des jardins de l'ancien Grand Prtre Annas, beau-pre de ce Joseph,
surnomm Caphe, soixante-huitime successeur d'Aaron, dont le lourd
palais sacerdotal se dressait, galement, au fate de la ville de David.

Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de l'an de Rome 782 (an 33 et un
_temps_ de J.-C.), un dtachement de la cohorte d'occupation--savoir
cinq cent cinquante-cinq hommes, prts au Grand Prtre, en cas de
sdition populaire, par le prfet--cerna silencieusement, sur les dix
heures et demie du soir, les abords montueux des Oliviers.

A l'entre de ce sentier, que coupait, plus haut, l'ingal ruisseau du
Cdron, le chef des piquiers du Temple, Hannalus[3] causait, sans doute,
avec les centurions; il attendait ces agents d'Isral auxquels seuls il
devait faire livrer passage, en vue de l'arrestation d'un factieux en
vogue, de ce magicien de Nazareth, du fameux Jsus, que l'on savait
s'tre rfugi l, cette nuit.

  [3] Quelques rabbins ont crit _Ananus_ (voyez _Rouleaux des
    commentaires talmudiques du Consistoire de Varsovie_, 1827).

Bientt, sous le clair de lune pascal[4], apparut, dvalant du faubourg
d'Ophel, un gros de policiers pourvus de btons, d'pes et de cordes:
ils taient commands par les deux missaires du Grand Conseil, Achazias
et Ananias--qu'assistait un porte-lanterne, Malchus, homme de confiance
de Caphe.--La troupe avait pour guide le plus rcent disciple de ce
Jsus, un homme originaire de cette petite ville de Karioth, sise dans
la tribu de Juda, sur les bords de la mer Morte,  la limite occidentale
de Gomorrhe l'ensevelie--(bien qu'il y et aussi, aux frontires, un
certain autre bourg moabite, appel Krioth, qui tageait ses quelques
feux non loin de l'tang du Dragon).

  [4] La Pque juive ne pouvait tre clbre qu' la pleine lune:--ce
    qui annule, astronomiquement, l'hypothse de l'clipse totale du
    soleil, avance par quelques-uns pour essayer de justifier comme
    _naturelles_ les Tnbres prouves du Vendredi-Saint.

L'homme en question tait le seul disciple _juif_; les onze autres
taient _galilens_.

Le Matre lui avait lav les pieds avant de consacrer la Pque avec les
disciples.

Hannalus tait ce mme _sar_, ou chef, des gardes prposs aux nocturnes
inspections des btiments du Temple. Quarante-deux annes plus tard,
lors du sac de Jrusalem, il fut tran  Rome, charg de chanes,
malgr ses soixante-quinze ans, et jet aux pieds meurtriers de
l'empereur Claude. Pour Achazias et Ananias,--faux tmoins l'heure
suivante,--le Talmud, sans nul dtour, les dclare dlateurs  la solde
du sanhdrin, comme ayant mission d'pier les pas, actes et paroles de
Jsus. Quant  leur guide, son prophtique surnom signifie, en aramen,
en syriaque et en samaritain, non seulement son lieu de naissance, mais,
selon qu'on le prononce, il veut galement dire l'_Usurier_, l'_Homme de
mensonge_, le _Trahisseur_, la _Mauvaise rcompense_[5], le _Ceinture de
cuir_ (porte-bourse), et, surtout, _Le Pendu_: le surnom rsume la
destine.

  [5] Ou, plutt: C'est l sa rcompense. (S. Jrme.)

Le groupe, donc, redescendit peu aprs, emmenant un homme de trs haute
taille, dont les mains taient lies. Jsus, en effet, tait d'une
stature fort leve entre celles des humains,--car, lors de la
Dcouverte de la Vraie Croix par l'impratrice sainte Hlne[6], l'on
mesura l'intervalle entre les trous creuss par les clous des mains,
ainsi que la distance entre ceux des pieds et le point d'intersection
central des deux traverses: ces traces attestaient un patient d'une
grandeur corporelle pouvant dpasser six pieds modernes.

  [6] Voir la _Vie de sainte Hlne: Invention de la Sainte Croix_, et
    les auteurs sacrs qui ont trait du Bois de la Croix: (S. Bernard,
    S. Chrysostome), etc.--Voir aussi Ernest Hello, _Physionomies de
    Saints_.--Et _La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur Jsus-Christ_,
    tome V. (Publie par Bray et Retaux. Auteur anonyme.)

Les lgionnaires du prside Ponce Pilate escortrent l'escouade et le
divin Prisonnier jusqu' l'opulente demeure d'Annas, puis regagnrent le
fort Antonia. L'ancien Grand Prtre, n'ayant plus qualit pour statuer,
dut renvoyer la cause devant le Snat des soixante-dix, que prsidait
son gendre;--ce collge, au mpris encore de la Loi, venait de
s'assembler sous les lampes de minuit chez Caphe, dans la salle du
Conseil.

--La Loi!... ne prescrivait-elle pas, aussi, que le Pontificat majeur ne
pouvait tre confr qu' vie?... Ah! qu'importait? Aujourd'hui, les
Docteurs, sciemment oublieux du texte ternel, dposaient et
remplaaient, parfois dans le mme semestre, au souffle d'influences de
toute nature, les Grands Prtres de Dieu.--De l l'ironie sombre de
l'vangliste saint Jean: Caphe tait Grand Prtre _cette
anne-l_[7].

  [7] Voir le docteur Sepp, _Vie de Jsus_, tome III.

Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis les Oliviers, avaient suivi, dans
les illicites dtours de cette marche, ceux qui s'taient saisis du Fils
de l'Homme. A l'arrive au tribunal de Sion, l'vangliste, qui tait
connu chez le Grand Prtre, pria, par trouble, la gardienne du portail
de laisser Simon-Pierre pntrer dans la tour carre ou atrium du
Palais; puis, y quittant l'aptre, courut prvenir Marie, la Vierge
veuve, chez qui devait s'tre rendu saint Jacques, fils de Clophas,
frre de saint Joseph; saint Jacques tait l'un de ces orphelins
recueillis, selon la Loi, sous le toit de leur oncle dfunt, et qui,
levs avec Jsus, presque, mme, de son ge, furent appels, depuis,
ses _frres_ d'aprs la coutume juive.--A dater de cette heure-l, saint
Jean ne quitta plus la Sainte Mre,--qui, onze heures plus tard, devait
devenir la sienne.

Au centre des portiques, en face des degrs de marbre jauni qui
conduisaient au porche de cdre de cette salle du premier tage o fut
jug le Sauveur, les gens de Caphe, mls de gardiens, de soldats
juifs, se trouvaient assis ou groups, autour d'un pais brasier de
charbon, car, en Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines
bruines, de glaciales roses;--Pierre vint aussi parmi eux se
chauffer;--ceci d'instinct, les penses confuses, dconcertes, le
regard trouble: la flamme clairait sa face... Il considrait cette
porte ferme.

Et de l'au-del de cette porte, il entendait--l'on entendait dans
l'atrium--les rumeurs, les sonores vocifrations de l'assemble. Les
prtres de la Chambre-Infrieure, dclars uniquement aptes aux
sacrifices, excitaient les satellites du Seuil  frapper Celui... qu'ils
accusaient;--les Scribes,--docteurs de la Loi,--ne parlaient, avec des
clameurs et d'obligatoires grincements de dents, que d'appliquer cette
Loi--qu'ils enfreignaient  cet instant mme, puisque le Nasi, souverain
juge pouvant seul dcrter la mort, n'avait pas t convoqu, par
dfiance;--les Anciens, enfin, les Archiprtres de la Chambre-Haute,
cratures d'Annas (qui, drision! avait fait nommer successivement
Grands Prtres ses cinq enfants, sans compter, mme, ce gendre),
imposaient silence  Joseph de Haramatham et au pharisien Nicodmas (en
hbreu, Bona ben Gorin), bien que le Gamaliel d'alors, tenant tte au
_sagan_ Annas, exiget la libre dfense.

Tout  coup, sur l'interrogat prcis de Caphe, l'on entendit la rponse
ternelle: Vous L'AVEZ DIT! Elle tomba, tranquille, dans le grand
silence.--Puis, aussitt, les cris: A mort[8]!... et le bruissement
des vtements dchirs[9].

  [8] Car il _fallait_ que, cette nuit mme, la condamnation ft
    prononce par le dernier sanhdrin d'Isral.--Le _mois_, le _jour_,
    l'_heure mme_, du sacrifice, n'taient-ils pas prdits depuis bien
    longtemps?--Le _mois_?... On peut lire dans le traite du Talmud,
    _Rosch Haschana_ (fol. 14, vers 2): Ce fut au mois de nisan
    qu'Isral, autrefois, fut dlivr de l'Egypte); _de mme, au mois de
    nisan, il sera de nouveau dlivr_.--Le _Jour_?... On peut lire
    dans le livre du rabbin Nephtli intitul _Emeck Hammleck_ (fol.
    141, ch. XXXII, verset 2): Nous avons une tradition _prcise_ qui
    nous enseigne que la Rdemption s'accomplira _la veille de la Pque,
     l'entre du Sabbat_.--L'_Heure_?... Elle est contenue dans le
    texte qui prcde, puisque c'est le vendredi,--14 de nisan toujours,
    cette anne-l,--que commenait, _ partir de notre troisime
    heure_, le sabbat de la Pque juive.

  [9] S'autorisant d'un texte du Lvitique (XXI, 10), on a reproch au
    Grand Prtre Caphe d'avoir transgress la loi mosaque en dchirant
    son vtement.--Saint Lon le Grand dit mme,  ce sujet, qu'il
    dchira _son honneur sacerdotal avec ses vtements, en oubliant la
    Loi qui les lui confrait_.--Il y a, toutefois (au dire des
    rabbins), un texte du Talmud qui prescrivait au Grand Prtre, au cas
    d'un sacrilge en Justice, de dchirer ses vtements _de bas en
    haut_:--et les sanhdrites de haut en bas. Addition bien ose au
    texte formel de Mose.

Maintenant en cette cour du palais prdestin, autour du brasier, dont
les lueurs plissaient avec le petit jour,-- quelques pas, sous cette
porte terrible qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour se dlivrer
des questions dont le pressaient, depuis quelques instants, servantes et
soldats, cherchant, enfin,  demeurer libre et, par ainsi, pouvoir,--
candeur de l'homme!--_se rendre utile_(!!)--en tait arriv, de la
dngation d'abord vnielle, puis d'un reniement plus grave,  cette
perdue parole: Je jure que je ne connais pas _cet homme_!

Et, en cet instant, selon la prophtie du Sauveur, _le Coq chanta_.

Longtemps aprs la destruction de Jrusalem, au cours de l'un des
premiers sicles de l'Eglise, il s'leva, parat-il, au sujet de _ces
trois mots_,--s'il faut en croire une tradition latine provenue de vieux
clotres,--une controverse des plus tranges entre des Juifs de Rome et
quelques zlateurs chrtiens qui s'efforaient de les catchiser.

--Un _coq_ chanta? dites-vous... s'crirent les Juifs, avec des
sourires;--ils ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont crit cela!
Vous-mmes, la connaissez-vous? Sachez que l'on n'et pas trouv un coq
vivant dans tout Jrusalem. Celui qui et introduit, dans la cit de
Sion, l'un, vivant, de ces animaux,--surtout la veille de ce jour de la
Pque o l'on immolait, sur les parvis du Temple, des milliers
d'holocaustes,--et encouru, comme sacrilge, la lapidation. Car la Loi
motivait sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant sa vie sur les fumiers
qu'il pique et fouille de son bec, en fait sortir mille impures
bestioles que le vent des hauteurs dissmine et qui peuvent, en se
rpandant--et pullulant--par les airs, aller altrer les viandes
consacres  Dieu. Or, comme, de mmoire d'Isralite, aucune mouche,
mme, ne vola jamais autour de la chair des victimes expiatoires[10],
comment croire un Evangile dict, selon vous, par l'Esprit-Saint,--et,
cependant, o nous relevons une aussi grossire impossibilit!

  [10] Rien d'tonnant que, par cette froide temprature d'avril et  la
    hauteur du mont Moria, nulle mouche ne se montrt dans les airs.

Cette objection, trs inattendue, ayant interdit quelque peu les
chrtiens,--et, ceux-ci raffirmant, pour toute rponse, l'infaillible
vrit des Saints Livres,--l'on fit venir, pour les confondre
dfinitivement sur ce point mystrieux, un rabbin trs g, depuis
longtemps captif, dont tous vnraient la science profonde et
l'intgrit.

--Ah! rpondit tristement le vieil exil, depuis la ruine de la maison
de leurs pres, les enfants d'Isral ont-ils donc oubli les rites du
service de la Maison du Seigneur!... Quoi! _l'on n'et pas
trouv_,--dites-vous, _de coq vivant dans Jrusalem?_ Vous vous trompez!
Il y en avait UN! Et c'est bien de celui-l que ce Jsus, de Nazareth,
doit avoir voulu parler,--puisque ce texte prcise LE COQ, et non pas
_un_ coq. Vous oubliez le grand Coq solitaire du Temple, le veilleur
sacr, nourri des grains que lui jetaient les vierges, et dont la voix
s'entendait au del du Jourdain. Son cri matinal, ml au grondant
fracas des portes de l'difice rouvertes  chaque aurore, retentissait
jusque dans Jricho!... Plus sonore que les sabliers, il annonait les
heures du soir avec la ponctualit des toiles!--Et la fonction de cet
oiseau, crieur exact des instants du Ciel, tait d'avertir le Prfet du
Temple et les lvites arms,--dont ses appels dissiprent souvent la
somnolence,--du quadruple moment des rondes de nuit.

C'tait l'AVERTISSEUR.




PROPOS D'AU DELA




L'LU DES RVES


En novembre 1887, le jeune pote Alexis Dufrne habitait, depuis peu de
jours, un garni de la rue de La Harpe, au cinquime tage d'une trs
vieille maison devenue logis d'tudiants.

Ce soir-l, pour fter ses vingt et un ans, il avait runi, devant un
vaste bol de punch, deux ex-compagnons de classes,  peu prs de son
ge: le peintre J. Brart et le musicien Eusbe Ndonchel.

Les cigarettes avaient rendu nbuleux l'air de la chambre,
qu'assainissait, toutefois, un bon feu clair. La causerie, assez joyeuse
d'abord, s'tait aggrave aux approches de minuit. L'on agitait,
maintenant, d'abstraites questions d'art, d'esthtique; Alexis les
coutait, distraitement, laissant dire, tant persuad que les artistes
qui prennent le pli des thories ne se destinent qu' vieillir, vits,
en balbutiant, pour tout bien, des critiques au moins ngligeables. (Il
ddaignait, comme chose inutile, _mme de le dire_, attendu qu'il faut
de la poussire sur les routes,--bref, qu'au fond, chacun ne fait que ce
qu'il doit faire, et ne trouve que ce qu'il a RELLEMENT cherch.)

Des bougies, sur la chemine, clairaient la pice. On entrevoyait,
contre le chevet du lit, une petite porte, sans doute condamne depuis
longtemps... Presque toutes les chambres d'htel ont de ces
communications. Celle-ci venait de s'entre-biller toute seule depuis
quelques instants; la targette rouille s'tait dtache d'elle-mme,
pendante encore  une vis. On distinguait une faible lueur, au joint des
ais,--et, durant les accalmies de la discussion, de rauques soupirs,
anhlants et presss,--geints de l'au-del de cette porte,--parvenaient
aux jeunes causeurs.

--Ah a!--dit,  la longue, le peintre Brart, en baissant la
voix,--qu'est-ce qu'il y a l, de l'autre ct?

--Si nous allions voir? murmura Ndonchel.

Tous deux s'taient levs; mais Alexis, plus prompt, alla se poster
contre le battant, s'y adossa, les bras croiss, et, d'un air de lyrisme
calme, qui en imposa soudain  ses deux amis:

--_Ah! je le pressens et le devine, moi, ce qu'il y a derrire cette
porte!_ s'cria-t-il.--_Certes, ce doit tre tel vieux roi de quelque
Etat perdu de l'Orient, un dpossd que les hasards de l'exil et la
rise des gens du sicle auront conduit en ce taudion. Je songe qu'il
est l, trnant sur un lit de camp, les yeux pleins de mlancolie et de
fureur; auprs de lui gt quelque sacoche remplie de diamants et d'or,
et, pensif, treignant un sceptre emport de nuit, il se laisse
indiffremment agoniser. De l ces profonds soupirs!...--Eh bien!
pourquoi troubler sa suprme songerie? Je pense que nous devons
respecter sa solitude auguste et visionnaire. Laissez-moi m'endormir,
fier d'un tel voisin! C'est l de quoi rver de beaux rves._

Brart et Ndonchel avaient cout, bouche bante, ce discours. Revenus
de leur saisissement, ils se regardrent, et, rassurs par le placide
sourire d'Alexis:

--Non! s'cria Ndonchel, ma parole, j'ai cru... qu'il parlait
srieusement!

--J'en suis encore effar moi-mme, ajouta J. Brart;--mais,  prsent,
soyons positifs.--Il faut aller voir! Tiens? Entends-tu?... Quelqu'un de
trs malade,  coup sr! quelque pauvre diable!

--Hommes de peu de foi! rpondit Alexis Dufrne en livrant passage aprs
un haussement d'paules: Ah! vous voulez _vrifier_? Vous voulez _voir_?
Vous voulez _de la ralit_?... Eh bien! allez!... Seulement, retenez
cela:--si vous franchissez ce seuil, _vous n'aurez jamais de talent_.

Ce disant, il redescendit vers la chemine, s'assit en son fauteuil et
se mit  tisonner.

Eusbe Ndonchel et J. Brart, aprs un hochement de tte, ouvrirent la
porte toute grande: elle donnait sur le dernier coin de palier d'un
troit et misrable escalier dit de service: en face d'eux, trois degrs
aboutissaient  l'huis  demi bant d'un galetas--d'o provenaient la
lueur et les plaintifs soupirs.

Ayant frapp sans rponse, ils entrrent.

En ce rduit mansard, d'une ftidit singulire, aux tuiles disjointes
en leurs pltras, une veilleuse prs de grsiller, brillait, pauvre
toile, sur le rebord d'une sorte d'tre sans feu ni cendres.

Une chaise dpaille, une ombre de table, une cuelle, sous un jour de
souffrance, dit  tabatire, creus dans la toiture;--et dans un
enfoncement, au plus sombre du bouge, un grabat sur lequel un trs vieux
homme, en loques de mendiant,  la face hbte et blanche--en laquelle
transparaissait dj la Tte de mort,--semblait rler, les yeux
fixes,--treignant en sa main droite pendante un crochet de chiffonnier.
C'tait l'atroce misre, la veille de la fosse commune. Rien  faire.
L'heure de dlivrance allait tinter.

Horrifis  ce spectacle, les deux jeunes gens reculrent:--ayant tir
la porte, sans une parole, ils rentrrent chez Alexis, les yeux agrandis
et se bouchant le nez.

--Un peu ddor, ton monarque! murmura bientt J. Brart.

--Lgrement dfrachi, ton prince! appuya Ndonchel.

Ils lui retracrent ce qu'ils avaient vu.

Les ayant couts en silence, Alexis secoua, de l'ongle de son petit
doigt, la cendre de sa cigarette.

--Oui, dit-il avec un soupir: voil; c'est bien ce que je disais, vous
n'aurez jamais de talent.

--Ah! mais, tu es absurde,  la fin! s'cria Brart. Comment!  deux pas
d'un mort, autant dire, tu fais le prophte en chambre? Il s'agit bien
de talent!

--Et quel rapport? grommela Ndonchel.

--Sparons-nous, il est tard! dit Alexis. Je me charge de prvenir en
bas demain matin.

On but un dernier verre; puis, aprs une banale poigne de main, les
deux juvniles artistes descendirent en se chuchotant maints quolibets
d'un ordre funbre,  l'adresse du pote et de son roi dtrn.

Alexis couta le heurt du portail. S'tant approch de la fentre, il
entendit monter de la rue jusqu' lui les rires, un peu assombris
toutefois, de J. Brart et de Ndonchel. Quand leurs pas et leurs voix
se furent perdus aux lointains, il revint s'enfermer d'un tour de clef.

--Les trouble-fte! les niais! murmura le pote. De quelle utilit, pour
ce moribond, ces deux farceurs ont-ils t?... D'aucune. C'tait bien la
peine de se moquer de mon rve, pour aller s'effrayer d'une ombre, et
revenir, du Rel, en se bouchant le nez!... Voil ce que c'est que de
n'avoir aucun talent!...--Au ddain de cet Imaginaire, qui, seul, est
rel _pour tout artiste sachant commander  la vie de s'y conformer_,
ils ont prfr s'en remettre  leurs sens en se figurant qu'on peut
_voir ce qu'il y a_!--Enfin, puisqu'ils m'ont cr un devoir,--allons.

Ce disant, il remplit un verre de punch, en manire de cordial, pour
l'offrir, s'il en tait temps encore,  son mystrieux voisin. Puis,
rouvrant la petite porte, il entra dans le taudion.

Sans hsiter, il s'approcha du malheureux, et, se penchant, avec un
accent d'intrt et de bont:

--Eh bien! _sire_, dit-il,--voyons, voyons!... Cela ne va donc pas?

A cette parole, le vieux Pauvre tressaillit comme d'un frisson
mortel;--mais,  la stupeur d'Alexis, il trouva la force de se soulever,
de s'accouder, de regarder son visiteur en silence, avec une froide
solennit. Le pote lui tendit le verre, qu'il repoussa de son doigt.

--Ah! c'est vous, jeune homme! articula d'une voix trs basse le
vieillard  demi expirant et entrecoupant ses paroles:--je vous ai
entendu. L... je reconnais... votre voix. Vous avez parl--d'un roi,
d'un homme d'exil... Moi aussi... je suis un songeur... J'ai pass ma
vie en rves!... Vous m'avez fait du bien, tout  l'heure... Vous m'avez
fourni le dernier! Les rves!... C'est si beau... Mais... en errant par
les rues, toutes les nuits, dans une capitale... on trouve parfois... de
quoi presque les raliser!... L'habitude seule fait qu'on ddaigne...
cela!--Pourtant... si l'on est sobre, attentif, bon placeur de
trouvailles... on devient... riche--avec les annes!... Regardez!

Et, d'un pnible effort, du bout de son crochet tranchant, qui sembla
rayonner comme un sceptre entre ses phalanges dcharnes, il fendit la
toile de son grabat.

Des billets, en liasses presses, des pierreries, des rouleaux d'or
apparurent.

A leur vue, il eut, au fond des yeux, comme la brusque flamme d'une
lampe qui va s'teindre.

--Ah! que de fois... au petit matin... rentrant ici... que de fois--en
touchant, en palpant ce trsor sur cette lamentable paillasse, j'ai vcu
des minutes merveilleuses!... Pouvant incorporer mes rves, je les
possdais comme rels...

La mort oppressait l'effrayant pauvre: il parut se hter.

--Puisque vous en tes digne, je vous fais mon hritier. Seulement, ne
voyez plus vos deux amis; ils s'appellent du temps perdu.--Maintenant...
au revoir!... Il y a l prs d'un demi million... Quand vous m'aurez
ferm les yeux, prenez cela, mon fils!... et continuez mes
rves!...--Moi,--je... m'veille.

Un tressaut le secoua; son corps se raidit; il retomba rigide.

                                   *

                                 *   *

Aujourd'hui le pote Alexis Dufrne, ayant su quintupler en quelques
mois son hritage en oprations financires des plus solides, habite
dans l'Inde, en plein Npaul, un chteau-palais, sis au centre d'une
proprit des _Mille et une Nuits_. Oublieux, mme de ses deux amis, il
y mne une existence de radjah.

J. Brart et Eusbe Ndonchel sont toujours  Paris. Tous deux, en
nobles esthticiens, s'attardent, chaque soir, au fond de ces tavernes
hantes de nos jeunes crivains futurs, auxquels ils s'efforcent, 
coups de thories, de dmontrer _qu'il faut toujours voir les
choses_... TELLES QU'ELLES SONT.




MAITRE PIED

_A Monsieur Guy de Maupassant._


Bien rsolu, cette fois, en vue de faire fortune,  devenir ce que le
monde appelle un homme terre  terre, je sentis le besoin d'un Mentor.
Et quel choisir, d'un conseil  la fois plus substantiel et plus subtil,
que l'ex-notaire de ma famille, Me Pied, le juriste rput le plus
pratique de Normandie?... Je me rappelais l'avoir contempl en des
soires de jadis, dans cette grosse ville de province o mes
inscriptions prises furent suivies de si peu d'exactitude au cours de
droit;--j'voquais en pense sa face froide aux lunettes d'or, son
regard toujours baign d'une sage indiffrence, son menton de prognat,
la matit de sa parole prcise, son flegme taciturne, son front fuyant
et ple, et plus je songeais, plus je sentais que sa consulte me serait,
dans l'espce, d'un souverain secours.

Toutefois, une assez contrariante circonstance temprait quelque peu, je
l'avoue, l'lan qui me portait  rechercher son intime et familire
frquentation:--les gazettes de ces rcents mois m'avaient appris qu'il
s'tait fait condamner  perptuit. Mon ombrageux naturel m'induisant
aux dsillusions trop promptes, la gravit de cette soudaine mauvaise
note, la qualit de l'impair qu'elle supposait, auraient sensiblement
amoindri, je crois, l'estime--jusque-l presque aveugle o je tenais la
supriorit pratique de Me Pied,--n'eussent t deux dtails du procs,
lesquels m'avaient donn  rflchir:

1 Le caractre--inexplicable chez lui, selon moi, de son crime;

2 Ce fait que, veuf et venant de cder son tude au comptant depuis
moins d'un semestre, il tait advenu qu'au cours des assises, les plus
retors de nos limiers judiciaires avaient fini par s'avouer hors d'tat
de lui dcouvrir la proprit d'une pice de cinq francs,--tellement il
avait su placer,  l'tranger, d'une faon secrte et sre, le large
demi-million qu'on lui savait.

                                   *

                                 *   *

Ah! cette cause clbre!... Comment, au lu des dbats, du rquisitoire
et du verdict, persister  me croire veill?... Il en ressortait, en
effet, l'nigmatique rsum suivant.--En Bretagne, l'Avril pass, Me
Pied, par un hasard de villgiature, s'tait trouv, depuis deux jours,
l'hte de notre vieux et cher baron des Gauds-d'Argental, un de ses plus
anciens clients, un ami. Le second soir, une discussion de dessert
s'tant leve, Pied,--si rserv d'habitude, avait tout d'un coup
stupfait les convives en se rvlant comme grand mangeur de prtres et
de rois. On s'tait chauff et, par instants, il avait donn  ses
auditeurs interdits l'impression d'un Robespierre... Puis, il s'tait
retir dans sa chambre aprs avoir notifi pour le lendemain matin son
dpart--devenu ncessaire d'ailleurs... Or, en vrit, c'est ici que les
choses tournent  l'invraisemblable!... Au milieu de la nuit, se
relevant en sursaut, Pied,--comme en proie  quelque maladive crise de
perversit, de frnsie rancunire, de dmence vindicative, _absolument
inconcevable_ chez l'homme que tous avaient, jusqu'alors, connu en
lui,--s'tait dirig, brandissant un flambeau, vers la grange encombre
de fourrages qui attenait  l'habitation.

Des gens de ferme l'avaient VU METTRE LE FEU!--En un moment, la toiture
clata sous les flammes.--Heureusement, la proximit d'un puits rduisit
le sinistre  de simples pertes matrielles.--Sur des rapports de
tmoins, la gendarmerie accourue avait arrt l'incendiaire.--A
l'instruction, Me Pied nia d'abord, jouant l'garement, puis excipa
d'accs de somnambulisme auxquels il tait sujet.--Mais le plus trange
fut son attitude aux assises, o cyniquement il osa soutenir _qu'aprs
tout, ce n'tait pas un bien grand forfait d'avoir port la torche dans
la pigeonnire d'un snile et arrir talon rouge qui prtendait imposer
 son sicle des ides politiques et religieuses dj dmodes sous
Louis le Gros_.

Cette sortie lui valut l'examen mdical. Les docteurs l'ayant dclar
pleinement responsable et de sang-froid, le procs suivit son
cours.--Peuh! l'on s'attendait  quelque trois ou cinq ans. Soudain,
voici qu'au moment du dlibr, le prvenu, travaill sans doute par une
rechute, se mit  fredonner ces vers,--de plus en plus contradictoires
non seulement avec tout son pass, mais avec l'expression distraite et
sceptique de sa figure:

    Oui, je voudrais sans Dieu ni matres,
      Usant de lgitimes droits,
    Des boyaux du dernier des prtres
      Etrangler le dernier des rois.

Pour le coup, les plus rassis de ses intimes bauchrent une grimace: le
dfenseur, abasourdi, rclama, devant l'vidente _indisposition_ de son
client, l'indulgence de la cour.--Vains efforts! Le jury breton, compos
de bien-pensants, sortit exaspr pour ne rentrer, une minute aprs, que
sur des conclusions entranant l'application du maximum,--et tout fut
dit.

Grce  d'officielles influences, dont ses secrets mandataires surent
voiler les concussions, il lui fut accord, de haut lieu, de subir
jusqu' nouvel ordre sa peine (et ceci pour raisons de sant) en un
pnitencier du Centre--o les douceurs salaries de l'infirmerie le
reurent:--depuis quatre mois, il y attendait les amnisties d'usage.

Malgr l'arrt glaant qui sanctionnait cette histoire, je
persistais--fort de l'impression laisse en mes esprits par son
dconcertant hros-- la trouver assez... mystrieuse.

Mais,  quoi bon, dsormais, perdre le temps  l'approfondir? Pied
n'tait plus qu'un homme  la mer.

L'essentiel tait de savoir s'il avait recouvr, dans le calme de sa
captivit, son fonds de mrite et de clairvoyance. Que m'importait le
reste? La dtention lui crant des loisirs, n'tait-ce pas le moment de
l'aller sonder et d'en apprendre, si possible, l'infaillible _Ssame,
ouvre-toi!_ de la russite, en affaires positives, le mot qui suffit
 se guider vers la Fortune?--M'tant donc fait recommander au ministre
par une danseuse de mes amies, j'obtins de celui-ci, pour le directeur
de la maison d'arrt de C***, une lettre  faire battre aux champs
devant mon domestique; et, sur les trois heures de releve, l'autre
lundi, j'arrivai, valise au poing,  C***. Une fois le seuil franchi de
son norme prison, je remis ma lettre.--Le directeur lui-mme vint me
prendre, avec affabilit: on traversa les cours.--Dans un angle du
prau, cern de massives murailles, un pole, entour de bancs,
chauffait un abri de planches, un poste de surveillants. Le directeur
m'y conduisit et m'y laissa seul, m'ayant pri d'attendre que le dtenu
me ft amen.

Bientt parut, entre deux gardiens et vtu de la bure grise des
prisonniers, l'ex-notaire. Rien de chang, en sa rectiligne personne!...
Une fois seuls, nous nous salumes; il m'indiqua l'un des bancs; je
m'assis, et, m'ayant imit, il m'offrit un havane, en me disant:

--Vous tes le seul qui soyez venu me visiter. En quoi puis-je vous tre
utile?

Devant pareil accueil, et fort de mon extrme jeunesse, je lui
signifiai, sans ambages ni dtours,  coeur ouvert, ma soif de conqurir
une aisance dore. Je lui avouai la foi que la lucidit de ses vues en
affaires me suggrait toujours, et le grand espoir que, malgr sa
msaventure, j'avais fond sur sa direction. Jusqu' ce jour, mes gots
intellectuels m'avaient entran vers le culte des Lettres: crire un
beau livre me semblait encore un moyen de me crer une influence sociale
et de parvenir, par suite,  la dignit du pain viager, la seule
srieuse en ce sicle... M'tais-je fourvoy? Devais-je continuer? et
dans quelle ligne?

--Cela dpend, rpondit-il.--Si votre cerveau ne scrte que du Beau
convenu, si vous tes n bon dmarqueur, dou d'une _criture_ souple,
d'une mdiocrit... distingue... Au fait, avez-vous publi quelque
chose?

Je tirai, de la poche de ma houppelande, mon unique volume, un recueil
de vers intitul: _Loisirs d'un Contribuable_.

Il le prit et, sous l'horrible jour du prau, se mit  le parcourir.
Nous fumions en silence. Au bout de cinq minutes, il me le rendit avec
une inoubliable expression de ddaigneuse tristesse.

--Le titre m'avait fait esprer mieux, dit-il, et j'en dplore l'ironie.
Ces pages dclent un souci constant de Beau pur,--et de qualit
dsintresse; on y sent frmir, sous le voile de vos vingt-cinq ans, le
_Mens divinior_, le got du rare, la recherche d'intgrit dans
l'expression, l'clair crateur.--Or, vous tes pauvre; voici donc votre
invitable avenir:--dilution force de vous-mme en menues productions
obligatoires, impossibilit d'crire oeuvre vraie et puissante, mpris
final de tous et de vous-mme; vieillesse prcoce et sans ressources;
agonie sans les yeux au ciel de vos Confrres, grabat d'hpital ou de
garni pour l'ultime soupir--et, sauf la spulture par souscription, la
probable fosse commune de tous les Mozart du monde.--Puis, une statue,
peut-tre, en un square, o votre ombre de bronze, sempiternellement
entoure de bonnes d'enfants, semblera bnir le larbinisme humain, dont
les demi-sourires poursuivront votre mmoire et dont vous aurez t le
dindon.

A ces cres paroles, je sentis une lueur me passer dans les yeux.

--Diantre! grommelai-je, mais... si l'Art puissant, voyant et viril,
conduit  cette fin sombre,--et si la science pratique de la vie
conduit... o vous tes,--que choisir?

Cette fois, Pied fit un haut-le-corps et son visage glac s'anima comme
d'une surprise.

--Quoi! s'cria-t-il,--vous n'avez rien devin,  mon sujet, de plus que
les autres--et, ce nonobstant, vous tes venu ici _d'instinct_?... Ma
foi, cela mrite une confidence, _rien, d'ailleurs, ne pouvant plus me
nuire_: Et, me regardant au blanc des yeux, il reprit d'une voix plus
basse:

--Ainsi vous, qu'une... fe... a dot de la facult matresse, le flair,
vous avez pu supposer qu'un homme aussi pondr que moi pouvait s'tre
laiss entraner  des... absences?... Ah! pote! En quelle anne
pensez-vous donc vivre? En 1452? En 1865?... Mais, nous mangeons un
sicle par an, ce jourd'hui, mon cher novateur!--et vous tes en
retard.--Sachez-le donc bien: de nos jours, ce n'est pas d'tre au
bagne, mme  perptuit, qui compromet l'avenir; ce serait bien plutt
d'avoir crit un livre empreint de _votre_ genre de Beau idal. Cela,
nul ne s'en relve,--le monde pardonnant tout,--except l'me. Pote, je
suis ici parce que je sais ce que je veux et ce que je fais, et qu'ayant
un but fixe, je sais me conformer au meilleur moyen de l'atteindre vite
et d'un pas infaillible. Je suis au bagne parce que,--chacun ayant ses
petites faiblesses,--j'ai soif de considration vraie! officielle!
cote!

Certes il est d'autres faons de l'obtenir, mais j'ai d choisir la
plus brve et la plus sre.--Oui, parce que j'ai soif du pouvoir en un
mot?--Vos prunelles se dilatent? Voyons! un peu de calme: rappelez-vous,
et comparez. Socialement, qui tais-je hier? J'tais matre Pied, ancien
notaire, trente mille francs de rente. Certes, c'tait fort bien dj;
mon nom m'ouvrait toutes les portes; il est bref, terre  terre,
tmoigne d'une race prudente et ne porte ombrage  personne; il est donc
bien vident qu'aujourd'hui ce nom,--mis en relief par un acte
d'importance,--pouvait me conduire  tout.

Mais quel acte accomplir? C'tait l le problme. A quel titre euss-je
brigu, par exemple, les cinquante ou cent mille suffrages qui poussent
 la Chambre et, par suite, si l'on sait son monde, au banc ministriel?
Remarquez bien qu'il me le fallait banal, cet acte, ce moyen,--(car je
rpugne  l'extraordinaire),--banal, mais d'une valeur pratique,
s'tayant sur des prcdents hors de conteste.

Eh bien, un trs attentif examen des affiches lectorales de ces quinze
dernires annes me convainquit, bientt, de cette vrit--devant
l'vidence de laquelle s'inclinerait M. de la Palisse,--qu'entre les
candidats dment lus et valids, ceux qui se bornrent  faire valoir,
sur les murailles, les simples titres politiques (lesquels en valent
bien d'autres), D'ANCIENS FORATS, D'INCENDIAIRES ET D'CHAPPS DE BAGNE
(en ajoutant sous le feu des sentinelles, ce qui, attestant la
vigilance de l'Etat, n'est jamais dmenti) furent ceux qui,--j'en ai la
liste--obtinrent, pour la plupart, de l'enthousiasme populaire, des
ballots de bulletins.

A cette dcouverte, je rsolus de m'appeler Pied... tenez, tout
bonnement comme on s'appelle Pyat.

En effet,--si l'on ne bute pas contre un de ces cas d'engouement, o
tout un peuple vote quand mme pour l'homme en qui s'incarne l'ide du
jour, et devant lesquels il n'y a rien  faire,--ces titres  la
lgislature sont les plus irrsistibles aux yeux des masses
radicales,--pour peu, surtout, qu'on les espace par des bouts de phrase
tels que: martyr de la cause sociale, ayant brav le jury, insult et
nargu les juges, fait acte d'homme _ poigne_; et j'atteste qu'aucune
capacit ne vaut ces titres, et ne prvaudrait contre eux.--S'tant
rarfis, toutefois, cette anne, faute de srieux titulaires, celui
qui, COMME MOI, peut les rnover, offre donc d'indiscutables chances
d'apparatre comme l'homme attendu. Bref, mon vasion, dt-elle me
revenir  quelque cinquante mille francs, l'affaire pour moi demeure
excellente.

Ah! qu'il doit tre amusant de faire des lois--qui seront appliques
par ces mmes juges vous ayant condamn aux travaux forcs!--Quand je
pense  ce cher baron d'Argental! M'a-t-il assez pris pour le spectre
rouge,--moi, qui, si je cdais  l'enfantillage de me parquer dans une
opinion, serais, sans doute, Jrmiste! Un jour, je lui dirai combien il
m'en a cot d'accomplir le ncessaire sous son digne toit... _Mais
l'instant de mon Vive la Pologne!... tant sonn, je devais tout
sacrifier  l'occasion._ Mon plan l'exigeait,--et je me sens, ce soir,
le but si bien en main, qu'entre ce chausson de lisire, que j'achve,
et le portefeuille, je ne fais d'autre diffrence que celle de la fleur
au fruit.

Laissons cela. C'est assez parler de moi, mon avenir tant magnifique
et tout trac. Causons du vtre. Maniez-moi, dsormais, de l'or et non
des mots. Plus de Beau idal, plus d'Art, plus d'me, plus de
fumisteries!--ou gare le grabat, la voirie, et les bonnes d'enfants sous
votre bronze.

Ds demain, louez-moi, dans Paris, un bureau, trois chaises, un
fauteuil, deux bancs pour l'antichambre, un domestique en livre neutre
et svre, et que sur votre porte soit cloue une large plaque de cuivre
avec ce mot: BANQUIER. Ce titre est d'un si intrinsque prestige, il est
 ce point magique, voyez-vous, que si tel mendiant, tel famlique
loqueteux, osait l'inscrire au fronton de son choppe, le passant, qui
viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait peut-tre sa fortune.
La leon subie d'une faillite de quinze cents millions confis au
premier venu n'est-elle pas oublie dj? Les deux milliards qui
viennent de s'vaporer entre les deux Amriques ont-ils appris quelque
chose? Rien. Rien. Rien.

Pntrez-vous de cette vrit, en y conformant vos actes,--mais en
criant au paradoxe, si des clients vous la redisaient! Vous n'avez point
d'or? Feignez d'en manier! L'or est comme les femmes, il vient vite 
qui s'en occupe toujours. Quant aux artistes, peignez-vous la tte de
leur souvenir.--Fuyez les humbles et les tristes, et les Pauvres: ils
sont contraires  la lumire de l'or.

Bref, rappelez-vous chaque matin le mot du vieux Laffitte mourant, et
disant  ses fils: Comment j'ai fait pour gagner mes millions?... EN NE
FRQUENTANT JAMAIS QUE DES GENS HEUREUX! Sur ce, bonsoir, jeune
homme!... Une fois au pouvoir excutif, si je vois que vous avez renonc
aux rves et suivi mon conseil, eh bien, en retour de votre confiance et
de votre visite, la veille de quelque conversion, je vous ferai signe.
C'est reu.

Ce disant, Pied m'ayant salu, sortit.--L-bas deux surveillants le
rintgrrent dans la prison.--Je m'enfuis.

                                   *

                                 *   *

Je dus m'aliter quelques jours  l'htel, cet entretien m'ayant trs
fortement impressionn.

De retour  Paris, ce 27 janvier 1889, que vois-je sur tous les murs?
Les affiches lectorales du citoyen Pied! Son vasion officielle!... Ah!
comme il fait valoir ses titres! Quelles gniales fautes de franais!
Son triomphe est assur.--Et cette image o, dans une barque, sous le
feu des batteries d'un fort lointain, le voici voguant vers un soleil
levant au ras des flots, ayant derrire lui deux femmes en tuniques
blanches, l'une couronne d'pis, l'autre tenant un glaive!--Je cours
bien vite aux urnes voter pour lui, talonn de prs, je l'espre, par
ceux les plus clairs de mes lecteurs. Me Pied n'a-t-il pas, sur tous
les Honorables qu'il a rellement gals, l'immense supriorit _d'avoir
su, au moins, ce qu'il faisait_?

Mais, j'y songe! Pourvu que ce candidat modle ne se heurte pas,
inopinment, contre l'un de ces engouements de la foule pour un inconnu
qui passe...--engouements mystrieux devant lesquels prvisions,
calculs, sentences, deviennent de la fume sous une rafale,--et qui
semblent allumer, tout  coup, au front de ce passant, comme la lueur
d'un destin[11]!

  [11] Ici se terminait la premire version de ce conte; sur une copie
    postrieure, Villiers de l'Isle Adam ajoutait les lignes suivantes:

    Heureusement, je n'aperois, sur les murs, que les affiches d'un
    certain boulanger nomm Jacques--et je ne prsume pas que ce
    comptiteur puisse l'emporter _sur un homme d'une valeur aussi
    convenue_ que notre digne et si clairvoyant incendiaire.




L'AMOUR SUBLIME


M. Evariste Rousseau-Latouche, dput de l'un de nos dpartements les
plus clairs, sigeait au centre gauche de notre Parlement.

Au physique, c'tait un de ces hommes qui ont toujours eu l'air d'un
oncle.

Quarante-cinq ans, environ; l'encolure un peu molle, rsistante
pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l'ge
ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crmes diverses,
la couperose. Le nez long et froid. Les yeux gristres. La lvre
infrieure franche, rouge, un peu paisse: la suprieure trs fine et
formant la ligne quatrime de la carrure du menton. La voix bien
timbre, prcise. Brun encore, mais ceci grce  ces innocentes
applications de teinture qui sont de mode.

C'tait le type de l'homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert
 tous les aspects de l'esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses
projets financiers, industriels ou politiques.

En 1876, il avait pous mademoiselle Frdrique d'Allepraine, la
tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accorde  cause
de l'extrieur,  la fois srieux et engageant, de cet honnte
homme;--et puis les situations se convenaient...

Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s'tait
enrichi que par le travail--et, aussi, grce  quelque peu de
savoir-faire,--sans parler de certaines circonstances dont il est
convenu que les sots seuls ngligent de profiter; tout le monde
l'estimait donc, de l'estime actuelle.

Au moral, il avait les ides franaises d'aujourd'hui, les ides, ayant
cours,--except en quelques ngligeables esprits. Ses convictions se
rsumaient en celles-ci:

1 Qu'en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs
fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne
devait plus tre considr que comme un mode analogue de cette
mysticit qui s'efface d'elle-mme--brume traverse par le soleil
levant de la Science;

2 Qu'en fait de politique, le rgime royal en France (et ailleurs),
ayant fait son temps, s'annule galement, de soi-mme;

3 Qu'en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser
vivre selon les rgles salubres de l'honntet (ceci autant que
possible),--sans tre hostile au Bien, c'est--dire au Progrs;

4 Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant,
prorer les gens en retard, dont le cerveau n'est pas d'une pondration
calme et dont les derniers groupes tendent  disparatre comme les
Peaux-Rouges.

Bref, c'tait un tre minemment sympathique, ainsi que le sont, de nos
jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont dous
d'assez d'empire sur eux-mmes pour pouvoir prononcer, non seulement
sans rire, mais avec une sincrit d'accent convaincante, le mot
_Fraternit_,--c'est--dire le mot le plus lucratif de notre poque.

Madame Rousseau-Latouche, ne Frdrique d'Allepraine, en tant que
nature, diffrait de son mari.

C'tait une personne atteinte d'me,--un tre d'_au del_ joint  un
tre de terre. Elle tait d'un genre de beaut  la fois grave, exquis
et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pntrante, mais
qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus
clairait, d'intrieurement, sa transparente pleur; et la grce de son
affabilit charmait,--bien qu'un peu glace,  cause des gens dont le
sourire trop volontiers s'affine.

En dpit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les
sentiments d'un amour auguste, d'une passion noble et profonde. Quelque
surpris que fussent,  sa vue, les visiteurs ou mme les passants, il
tait difficile de ne pas se sentir moins qu'elle en sa prsence,--et de
ne pas rendre hommage  la simplicit si tranquillement leve de cet
tre d'exception perdu en un milieu d'individus affairs. Dans les
soires elle semblait, malgr son vidente bonne volont, si trangre 
son entourage, que les femmes la dclaraient suprieure avec un
demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.

Ses gots taient incomprhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne,
elle n'aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette
musique dont l'aile porte les intelligences bien nes vers ces rgions
suprmes de l'Esprit qu'illumine la persistante notion de Dieu,--d'une
esprable immortalit en cette incre Lumire o toute souffrance
mortelle est oublie.

Elle ne lisait que ces livres, si rares, o vibre la spiritualit d'un
style pur. Peu mondaine, malgr les exigences de sa position, c'tait 
peine si elle acceptait de figurer en d'invitables ou officielles
ftes. Taciturne, elle prfrait l'isolement, chez elle, dans sa
chambre, o sa manire de tuer le temps consistait, le plus souvent, 
prier, en chrtienne simple, pntre d'esprance. Prive d'enfants, ses
meilleures distractions taient de porter, elle-mme,  des pauvres,
quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en
calculant de son mieux ces dpenses; car Evariste, sans prcisment
l'entraver ici, serrait devant toutes exagrations, et non sans sagesse,
les cordons de la bourse.

M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit clectique, aux
vues larges, comprenant toutes les aberrations des tres non parvenus
encore  sa srnit intellectuelle, non seulement trouvait trs
excusable, en sa chre Frdrique, cette mysticit qu'il qualifiait de
fminine, mais, secrtement, n'en tait point fch. Ceci pour plusieurs
motifs concluants.

D'abord, parce que, si ce genre de gots tmoignait, en elle, d'une race
noble, le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec une indulgence
discrte (une dfrence, mme), ces particularits d'atavisme destines
 s'attnuer avec les gnrations. On ne peut extirper, sans danger, ces
espces de taches de naissance,--qui, d'ailleurs, donnent du piquant 
une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en soi-mme, la fondamentale
frivolit de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu'en de
certains milieux influents encore, et dont les prjugs sont par
consquent mnageables, on peut tre fier, ngligemment, de laisser
constater, en sa femme, ces travers sacrs, flatteurs mme, et qu'ainsi
l'on utilise. C'est une parure distingue.

Ensuite, cela prsente--en attendant qu'il soit trouv mieux--des
garanties d'honntet conjugale des plus apprciables, aux yeux surtout
d'un homme d'Etat, absorb par des labeurs d'affaires, de lgislature,
etc.,--qui, enfin, n'a pas le temps de veiller avec soin sur son
foyer. En somme donc, ces diverses tendances d'un temprament imaginatif
constituant,  son estime, en sa chre femme, une sorte de prservatif
organique, une gide naturelle contre les nombreuses tentations si
frquentes de l'existence moderne, Evariste,--bien qu'hostile, en
principe,  leur essence,--avait fait, en bon opportuniste, la part du
feu. Que lui importait, aprs tout? Ne vivons-nous pas en un sicle de
pense libre? Eh bien! du moment o cela non seulement ne le gnait pas,
mais--redisons-le--lui pouvait tre utile, flatteur mme, entre temps,
pourquoi ce clairvoyant poux et-il risqu sa quitude, en essayant,
sans profit, de gurir sa femme de cette maladie incurable et natale
qu'on appelle l'me?... Tout pes, ce vice de conformation ne lui
semblait pas absolument rdhibitoire.

Presque toute l'anne, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle
maison de l'avenue des Ternes. L't, aux vacances de la Chambre,
Evariste emmenait sa femme en une dlicieuse maison de campagne, aux
environ de Sceaux. Comme on n'y recevait pas, les soires taient,
parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de
solitude, cela retrempe et rassoit l'esprit.

De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient
cette proprit d'agrment. N'tant pas insensible aux charmes de la
nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de
coutil  boutonnire enrubanne et le chef abrit d'un panama contre les
feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, 
parcourir, le scateur officiel en main, ses alles bordures de
rosiers, d'arbres fruitiers et de melonnires. Puis, jusqu' l'heure du
djeuner, il s'enfermait en son cabinet, y dpouillait sa
correspondance, lisait, en ses journaux, les chos du jour, et songeait
mrement  des projets de loi--qu'il s'efforait mme de trouver
urgents, tant un homme de bonne volont.

Pendant la journe, madame s'occupait des ncessiteux que le cur de la
localit lui avait recommands:--ce qui, avec un peu de musique et de
lecture, suffisait  combler les six semaines que l'on passait en cet
exil.

Vers la fin de juillet, l'an dernier, les Rousseau-Latouche reurent, 
l'improviste, la visite exceptionnelle d'un jeune parent venu de
Jumiges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif.
Peut-tre s'y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles 
prvoir aujourd'hui.

M. Bndict d'Allepraine se trouvait tre le cousin germain de
Frdrique. Il tait plus jeune qu'elle d'environ six annes. Ils
avaient jou ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s'tre
revus depuis l'adolescence, ils avaient toujours trouv, dans leurs
lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l'un 
l'autre. C'tait un jeune homme assez beau, peu parleur, d'une douceur
tout  fait grave et charmante, de grande distinction d'esprit et de
manires parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvt (mais avec
sympathie) un peu provinciales.

Or, par une concidence vraiment singulire, tant surtout donne la
raret de ces sortes de caractres, la nature intellectuelle de Bndict
d'Allepraine se trouvait tre pareille  celle de Frdrique. Oui, le
tour essentiellement pensif de son esprit l'avait malheureusement
conduit  certain ddain des choses terre  terre et  l'amour exclusif
des choses d'en haut: ceci au point que sa fortune, bien que des plus
modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingniait en rien pour
l'augmenter, ce qui confinait  l'imprvoyance.

Ce n'tait pas qu'il ft n pote; il l'tait plutt _devenu_, par un
ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus
solides,  la vue de toutes les feuilles sches dont se payent, jusqu'
la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S'il acceptait de
croire un peu par force, aux ralits relatives dont nous relevons
tous, bon ou mal gr nous, c'tait avec un enjouement qui laissait
deviner la mince estime qu'il professait pour la tyrannie bien
momentane de ces choses. Bref, il s'tait, de trs bonne heure--et ceci
grce  des instincts natals--dtach de bien des ambitions, de bien des
dsirs, et ne reconnaissait, pour mritant le titre de srieux, que ce
qui correspondait aux gots sagement divins de son me.

Htons-nous d'ajouter que, dans ses relations, c'tait un coeur d'une
droiture excessive, incapable d'un adultre, d'une lchet, d'une
indlicatesse, et que cette qualit, comme le rayon d'une toile,
transparaissait de sa personne. Quelque rfractaire qu'il se juget
quant  l'action violente, s'il et dcouvert, au monde, telle belle
cause  dfendre qui ne ft illusoire qu', demi, certes il se ft donn
la peine d'tre ce que les passants appellent un homme, et de faon,
mme, probablement,  dmontrer, sans ostentation, le nant,
l'incapacit de ceux qui l'eussent raill sur les nuages de ses ides
gnreuses; mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait gure au milieu
du farouche conflit d'intrts qui, de nos jours, touffe d'avance, sous
le ridicule et le ddain, tout effort tent vers quoi que ce soit
d'lev, de dsintress, de digne d'tre.--S'isolant donc en soi-mme,
avec une grande mlancolie, c'tait comme s'il se ft fait naturaliser
d'un autre monde.

Bndict reut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on
s'ennuyait, parfois; ce jeune homme reprsentait, au moins pour
Evariste, quelques heures plus agrables, une distraction. Puis, il
tait de la famille, M. d'Allepraine dut cder  l'invitation formelle
de passer les vacances avec eux.

En quelques jours, Frdrique et Bndict, s'tant reconnus _du mme
pays_, se mirent, naturellement,  s'aimer d'un amour idal, aussi
chaste que profond, et que sa candeur mme lgitimait presque
absolument. Certes ils n'taient pas sans tristesse; mais leur sentiment
tait plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.--Oh! cependant,
ne pas s'tre pouss! Quel ternel soupir! Quel morne serrement de
coeur!

L'preuve tait lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral
crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur
accordait, douleur si rude qu'ils pouvaient se croire des lus.

Rousseau-Latouche, en homme de tact, s'aperut trs vite de ce nbuleux
sentiment dont leurs organismes moins quilibrs que le sien, les
rendaient victimes. Comment l'eussent-ils dissimul? C'tait lisible en
leur innocence mme--en la rserve qu'ils se tmoignaient.

Evariste,--nous l'avons donn  entendre,--tait un de ces hommes qui
s'expliquent les choses sans jamais s'emporter, son calme nergique lui
confrant le don d'_tiqueter_ toujours, d'une manire srielle, un fait
quelconque, sans l'isoler de son ambiance,--et, par consquent, de le
dominer, en l'utilisant mme, s'il se pouvait,--dans la mesure du
convenable, bien entendu.

Si donc son premier mouvement, instinctif, immdiat, fut de congdier
Bndict sous un prtexte poli, le second fut tout autre, aprs
rflexion:--toute autre!

tant donnes, en effet, ces deux natures phnomnales, il fallait
bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en
ayant mme l'air de le remarquer, cette sorte d'anglisme futile, ce
cousinage idal dont il redevait  lui-mme de ddaigner d'tre jaloux,
du moment o il en tenait solidement l'objet rel. Leur honntet, qu'il
sentait impeccable, le garantissait. Ds lors, il ne pouvait qu'tre
flatt, dans sa vanit d'homme de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme
une personne, qu'un jeune homme aimait--et aimerait--_en vain_! La
_qualit_ de leur inclination rciproque, il la comprenait exactement.
C'tait une sorte d'affectif, de morbide et vague penchant, clos de
trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matrielle que le
vertige rsult d'un duo de musique allemande, chant avec
une exagration de laisser-aller. Il lui suffirait,  lui,
Rousseau-Latouche, d'un peu de circonspection pour circonscrire ce
prtendu amour dans ces mmes nuages d'o il manait, et paralyser,
d'avance, en lui, toutes chappes vers nos ples mais importantes
ralits. Il tait bon de temporiser. Rien d'alarmant, en cette fume
juvnile, qui se dgageait--d'un couple de cerveaux briols par une
manire de tour de valse,--dans l'azur, et qui se dissminerait de
soi-mme au vent des dsillusions de chaque jour.

Tous deux taient,  n'en pas douter, d'une intgrit de conscience
aussi vidente que la transparence du cristal de roche; ils taient
incapables d'un abus de confiance, d'une dshonnte chute en nos
grossirets sensuelles,--enfin d'un adultre, pourvu, bien entendu, que
le Hasard ne vnt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur tait
aussi dsesprant que sacr,--car leur nature tait de prendre au
srieux ces sortes de choses au point qu'ils eussent rougi de
s'embrasser en cachette comme d'une insulte mutuelle! Ds lors, tous
deux ne mritaient, au fond--(avec son estime!)--qu'un doux sourire. Il
tait l'homme,--eux taient des enfants,--des bbs ivres
d'intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la
plus lmentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supriorit,
devait tre de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin,
s'user, faute d'aliment physique, ce platonique amour
qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle circonstance...
irrsistible... ne leur tait offerte, pour ainsi _de force_, n'avait
rien de vraiment srieux,--et qu'au surplus les souffles hivernaux de la
rentre  Paris (en admettant, par impossible, qu'il durt jusque-l)
dissiperaient comme un mirage. Il n'en resterait entre eux trois qu'un
innocent souvenir de villgiature,--agrable, mme,  tout prendre.

Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au djeuner, au
dner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y attardait en
causerie,--quelle que ft la retenue froide qu'ils se tmoignaient,
Frdrique et Bndict semblaient se complaire  ne parler que
d'idalits de _surexistence par del le trpas_, d'unions futures, de
nuptiales fusions clestes,--ou de choses d'un art trs lev,--choses
qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'taient, au fond, que des rveries,
des jeux d'esprit, du clinquant.

En vain cherchait-il, de temps  autre,  ramener la conversation sur un
terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on l'coutait,
certes, avec la dfrence qui lui tait due; mais, s'il s'agissait de
lui rpondre, on ne pouvait que se reconnatre trop peu verss en ces
questions graves, et aussi d'une intelligence trop insuffisamment
pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matire.--De
sorte que, par d'insensibles fissures, la conversation glissait entre
les mains (cependant bien serres) du conversateur, et s'enfuyait en
rves mystiques. Bref, ils avaient l'air de fiancs que sparait un
tuteur opinitre, et qui,  force d'ennuis, devenus insoucieux de se
possder sur la terre, faisaient, navement, leurs malles devant lui,
Rousseau-Latouche, dput du centre, pour les sphres thres.

C'tait l'absurde s'installant dans la vie relle.

Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en
n'ayant qu' se louer de sa femme et de Bndict au point de vue des
convenances, en tait tout doucement arriv  se sentir comme _tranger_
chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce phnomne, trouvant au-dessous de
sa dignit de prendre au srieux l'impalpable. Bien souvent il avait eu,
de nouveau, la violente dmangeaison de congdier Bndict,--poliment,
mais en ayant soin d'isoler Frdrique de cette scne d'adieux qui,
prsumait-il, ne se ft point termine sans tideur. Et toujours le
motif qui l'avait maintenu dans l'espce de neutralit modre dont il
avait prfr l'option ds le principe, n'tait autre que la ddaigneuse
piti qu'il ressentait, disons-nous, pour cet immatriel amour, et qu'il
et eu l'air de reconnatre, comme VALABLE, en s'effarouchant. Oui,
c'tait un homme trop soucieux de sa dignit morale pour accder  cette
concession risible.

A de certains moments, il en venait  _regretter_ de ne pouvoir,
vraiment, leur adresser aucun reproche, fond sur la moindre
inconsquence de leur part. C'est qu'il avait affaire non pas  des
amoureux de la vie, mais  des amants de la Vie. A la fin, ceci l'nerva
jusqu' refroidir l'amour que Frdrique lui avait inspir si longtemps.
Les tres _trop_ quilibrs ne pardonnent pas volontiers l'me, lorsque,
par des riens inintelligibles pour eux (mais trs sensibles), elle les
humilie de son inviolable prsence. L'me prend, alors,  leurs yeux,
les proportions d'un grief: et, mme amoureux, cela les dgote bientt
de tout corps afflig de cette infirmit.

C'est pourquoi l'ide vint  Evariste,--l'ide trange et cependant
_naturelle_!--de les humilier  son tour, de leur montrer, de leur
PROUVER qu'ils taient, au fond, des tres de chair et d'os comme lui,
et comme tout le monde!... Et que, sous les dehors de leurs belles
phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu'idales, se
cachaient les sens purement _humains_ d'une passion _trs banale_!... Et
que ce n'tait pas la peine de le prendre de si haut avec les choses
terrestres, quand aprs tout l'on n'en faisait fi qu'en paroles!

Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compasse d'un
tel procd-- leur tendre des piges!  les laisser seuls, aux jardins,
par exemple,--alors qu'il les observait de loin, muni d'une forte
jumelle marine.--(Oh! certes, ds le premier baiser, par exemple, il
serait survenu, et leur et, en souriant, fait constater leur hypocrite
faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frdrique et Bndict ne
donnrent, en ces occasions, aucune prise  ses remontrances, ne
ralisrent pas son singulier _espoir_. Ils se parlrent peu, et se
sparrent bientt, sans affectation, par simple convenance. Frdrique
devant aller rendre ses visites  des pauvres, Bndict lui remettait un
peu d'or, pour l'aider en ces futilits toutes fminines. De l les
quelques paroles entre eux changes. Evariste les trouvait au moins
imbciles.

Le fait est qu'aux yeux d'un jeune homme ordinaire, de ce que l'on
appelle un Parisien, Bndict et pass pour un simple sot et Frdrique
pour une coquette s'amusant d'un provincial. Rien de plus. Cependant le
lien qui les unissait, pour vague qu'il ft, tait, positivement, plus
solide que... s'ils eussent t coupables. Evariste, qui tout d'abord
s'tait puis, en manifestations tendres, pour Frdrique (la sentant
comme s'chapper), avait renonc  la lutte devant le dvou sourire de
sa femme. Il semblait n'en tre plus,  prsent, que le propritaire;
une ddaigneuse aversion pour cette malheureuse insense s'aigrissait en
son raisonnable coeur centre-gauche. Cette nigmatique passion que
Bndict et Frdrique paraissaient n'prouver que sous condition
perptuelle d'un sublime Futur, il finissait par la reconnatre pour la
plus vivace de toutes, pour l'indracinable, celle sur quoi s'moussent
tous les sarcasmes. Il sonda le mal d'un coup d'oeil: le divorce tait
l'unique issue!--Il fallait le rendre invitable, le _forcer_,--car
Frdrique, en bonne chrtienne, s'y ft refuse  l'amiable, le divorce
tant dfendu.--L'indiffrente rsignation qu'elle avait mise 
supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d'avance,
outre mesure, et celui-ci ne s'illusionnait pas  cet gard.

En ces conjectures, le mieux d'en finir tait le plus tt: la situation
devenant intolrable.

L'pisode avait dur cinq semaines; c'tait trop! Il en avait par-dessus
les oreilles! Ayant nglig,  force de souci, ses lotions normales de
teinture, sa barbe et ses cheveux taient _devenus_ rellement gris. Il
fallait agir sans le moindre retard, car l'excellent homme comptait se
marier en toute hte, aussitt, s'il se pouvait, aprs le prononc du
Tribunal.

Soudainement, il annona donc le prochain retour  Paris, et
simula,--comme dans les romans et pices de thtre les plus
rudimentaires,--un dpart de deux ou trois jours: il allait, disait-il,
jeter un coup d'oeil sur l'tat de son htel en l'avenue des Ternes.

M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, pour ami d'enfance, non
point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police
des environs, qu'il avait fait nommer  ce poste.

Il alla donc le trouver et s'ouvrit  lui, ne lui taisant rien, lui
prcisant les choses telles qu'elles taient, avec une clart
d'locution dont il manquait  la Chambre, mais qu'il trouvait quand il
s'agissait d'lucider ses affaires personnelles.--Tout fut racont 
dner, en tte  tte.

Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendt
un compte exact de la situation, qu'il finit par entrevoir,  la longue,
grce  la sagacit spciale qui est inhrente  cette profession.

On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ du dpart, afin de ne rien
brusquer, d'endormir tous soupons. Deux heures aprs le dernier train
du soir, on pntra dans la maison, grce aux clefs doubles d'Evariste,
dont toutes les mesures taient prises.

Il faisait une nuit d'automne, superbe, douce, bien toile.

On monta l'escalier, sans faire le moindre bruit. Il tait prs d'une
heure du matin: le point capital tait de les surprendre comme on dit,
_flagrante delicto_.

La porte du salon n'tait pas ferme, on parlait  l'intrieur. Le
commissaire, avec des prcautions extrmes, ouvrit sans que la serrure
grint. Quel spectacle coeurant s'offrit alors,  leurs yeux hagards!

Les deux amants, le dos tourn  la porte, et chacun les mains jointes
sur le balcon d'une fentre ouverte, aussi bien vtus qu'en plein midi,
contemplaient, l'un vers l'autre, l'auguste nuit de lumire, avec des
regards d'esprance, et rcitaient ensemble,  l'unisson, leur prire du
soir, d'une voix lente, mais dont la terrible simplicit d'accent
semblait devoir glacer le sourire des gens les plus clairs.

A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d'une sorte
d'hbtement grave: sur le moment, il eut, mme, comme un vertige et
craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police,
reut, entre ses bras, cet homme d'Etat chancelant, et d'un ton de
commisration profonde lui dit alors navement  l'oreille ce peu de
mots:

--Pauvre ami! Pas MME... _tromp_!...

La lgende nous affirme (htons-nous de l'ajouter) qu'il se servit d'une
expression plus technique, chre  Molire.

Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche, 'avait t jouer
de malheur d'tre tomb sur deux tres aussi... _intraitables_!




LE MEILLEUR AMOUR


Entre les tres destins non pas au bonheur convenu, mais au rel
bonheur, nous devons compter un jeune Breton nomm Guilhem Kerlis. On
peut dire qu'il naquit sous une toile heureuse, et que peu d'hommes, en
leur amour, furent plus favoriss que lui. Cependant, combien simple fut
son histoire!

Ce fut en 1882,  la brune d'un beau soir de septembre, qu'Yvaine et
Guilhem se rencontrrent dans la campagne de Rennes, prs d'une barrire
de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c'tait la fille unique
d'une mtayre presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de
Boisfleury, prs de la ville.

Ce soir-l, suivie de deux gnisses et d'une demi-douzaine de brebis,
tout son troupeau, elle rentrait.

Guilhem, beau gars de dix-huit ans, tait le fils d'un garde-chasse du
baron de Qulern: il rentrait aussi, son gibier en gibecire. Tous deux,
s'tant regards, s'tonnrent de ne pas s'tre vus plus tt, car le
bourg n'tait pas  plus de deux lieues de la chaumire du garde. Autour
d'eux, les champs de luzerne, les avoines fauches, encore mles de
fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l'air
vespral. Ils se dirent quelques paroles.

Yvaine offrit  Guilhem des bluets qu'elle avait au corsage. Guilhem lui
fit prsent d'une belle perdrix rouge, et l'on se spara sur un
rendez-vous que la jeune fille accorda sans hsiter, car on avait parl
mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.

Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier
que l'automne parsemait dj de feuilles dores;--ce fut la main dans la
main qu'ils changrent de naves confidences, sans mme penser qu'ils
s'aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu' la fin d'octobre, Guilhem la
revit, se passionnant pour elle.

C'tait un grave coeur plein de croyances, dont les sentiments taient 
la fois purs, ardents et stables. Yvaine tait joueuse, engageante et
d'un babil d'oiseau; peut-tre un peu trop rieuse. Ils se fiancrent
avec d'innocents baisers, de doux projets de mnage.

Et c'tait une longue treinte silencieuse, lorsqu'ils se quittaient.

Comme Guilhem avait gard son secret, mme pour son pre, le vieux garde
attribuait l'air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches
du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans
la vrit.--L'ancien sergent lui donnait,  souper, des conseils pour
russir au rgiment.

                                   *

                                 *   *

Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer
qu'Yvaine, tant seulement trs jolie, mais sans une lueur de beaut, ne
pouvait tre qu'incapable de sentiments bien solides.

Amoureuse, peut-tre; amante, sa nature s'y refusait. Certes, elle se
ft peu dfendue, s'il et voulu, d'avance, en obtenir des privauts
conjugales plus srieuses que des baisers et des treintes; mais, en ce
croyant, une sorte d'effroi de ternir sa fiance matrisait la fivre
des dsirs, l'emportement de la passion, de tels entranements, trop
oublieux de l'honneur, sentaient le sacrilge, et ceci les rfrnait.
Yvaine, de temprament plus frivole, regrettait, au fond de ses ides,
qu'il et si fort cette qualit du respect;--et mme son inclination
pour lui s'en attidit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce
trop grave amour--qu'elle comprenait  l'tourdie, et selon d'troites
sensations; bref, elle et bien prfr que Guilhem ft plus amusant;
mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute tre comme cela,
_d'abord_.

Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle
ressentait pour lui plutt de l'amiti que de l'amour. Cependant, ils
changrent la bague; elle l'attendrait. Cinq ans de fidlit!
N'tait-ce pas compter sur un rve que d'y croire, l'ayant bien
regarde? Pourtant l'ide ne vint mme pas  Guilhem qu'elle pt manquer
 sa parole.

Le matin de son dpart, au moment de s'loigner vers la ville, il lui
dit, la tenant embrasse: Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la
croix.--Ah! mon Guilhem, lui rpondit-elle (avec un accent si sincre
qu'elle en fut dupe elle-mme sur le moment), si tu te faisais tuer  la
guerre, je te jure que je me ferais religieuse! Il eut un
tressaillement: c'tait la promesse inespre! Dans un lan de tendresse
profonde, il lui ferma les paupires d'un long baiser... C'tait scell!
Ils taient mari et femme. On s'crirait toutes les semaines.--La
vrit, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu en uniforme d'officier, ce qui
l'avait transporte. Ils se sparrent, les yeux en pleurs, n'ayant l'un
de l'autre qu'une petite photographie, tire par un artiste de passage,
au prix d'un franc.

Guilhem fut incorpor dans les chasseurs d'Afrique et dirig sur la
province d'Alger.

                                   *

                                 *   *

Les premires lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque
aussi douce que les premiers rendez-vous. L'loignement avait rendu
Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de chose dfendue dont on la
privait, et qu'elle dsirait par cela mme.

Puis, il y avait le devoir, maintenant qu'on s'tait bien promis l'un 
l'autre.

En six mois, cependant, les plissements de l'absence altrrent un peu
la constance dj longue d'Yvaine. Elle soupirait et s'ennuyait de cette
monotonie, de cette solitude. Sa parole jure lui pesait parfois comme
une chane. Elle en tait revenue  l'amiti. Ses lettres, sa seule
distraction, demeuraient toutefois les mmes, ayant pris le pli des
phrases tendres. Celles de Guilhem tmoignaient qu'il ne vivait de plus
en plus que d'elle--et d'espoir. Mais quatre ans et demi encore!...
Nave, elle billait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le
pre de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pcule des
plus modestes, que Guilhem plaa, par correspondance, pour jusqu' son
retour.

Cette prsence, qui avait gn la mre et la fille, ayant disparu,
celles-ci respirrent plus  l'aise. La mre Blein, des plus accortes et
jolie encore, devint de moeurs un peu libres.

Si bien qu'un jour, moins de dix mois aprs le dpart de Guilhem, il
arriva comme si un absurde coup de vent et pass tout  coup.

Yvaine, en effet, par un soir de fte de village, s'en laissa dire par
un jeune lve de marine, venu en cong, qui la sduisit  l'improviste
et dut, aprs deux jours, la laisser seule.

Elle comprit alors trop tard qu'elle avait commis, _en riant trop_,
l'irrparable.--Allons, c'tait fini! Que faire? S'tourdir? Elle sentit
que la vie allait l'entraner.

Un mois aprs,  Rennes, elle avait un amant, qui l'installa, sans luxe
d'ailleurs. Bientt, devenue fille galante, elle mena l'existence de
gros plaisirs qu'offre la province aux personnes dsireuses de
s'amuser.

Cependant, par une fminine bizarrerie, elle avait gard, au fond du
coeur, un faible pour le pass lointain qu'elle avait trahi si
follement. Les lettres douces et rchauffantes qu'elle recevait toujours
formaient un tel contraste avec le ton dont les autres lui
parlaient!... Ne sachant d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le
soldat continuait, l-bas, de la respecter et de la chrir. Il est des
soupirs qui clairent: elle l'apprciait davantage,  prsent!... De
sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu'elle osait, elle lui
rpondait avec la candeur d'autrefois, qu'elle retrouvait en lui
crivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du
temps, qu'elle tait toujours celle qu'il avait connue.

Se savoir aime de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer?
Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez
tt? Elle devait s'efforcer de faire durer l'illusion de Guilhem jusqu'
la fin, s'il tait possible. Il a encore trois annes! se
disait-elle;--et cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s'en
empcher. C'tait son seul et poignant bonheur.--Tant mieux, s'il vient
me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons
_heureux_ d'ici l!--Ce qui ne l'empchait pas, lance comme elle
tait, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui
s'tourdit et se donne du bon temps avec les tudiants et les
officiers.

Tout  coup, plus de lettres. C'tait la cinquime anne, aux premiers
mois seulement.

Ce silence brusque la remplit d'une angoisse violente. Saurait-il?
A-t-il appris? Elle en fut d'autant plus consterne qu'au moment o ce
silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait  l'hospice,
officiellement soigne, pour un mal abominable, gagn au cours de sa vie
joyeuse, et qui la dfigurait. Voici ce qui s'tait pass:

Une fois incorpor dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour
et sr de sa fiance, s'tait bientt fait remarquer comme soldat
solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu'il
gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De l, sa conduite irrprochable.
Ne vivant que des lettres qu'il recevait de France, et qui lui
remplissaient le coeur, Yvaine tait l, pour lui! L'absence la
multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mlancolie du dsir l'y
faisait apparatre encore plus charmante, plus dlicieuse que dans les
champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l'avoir pour femme,--il
l'prouvait ainsi, d'avance, et chaque jour l'en rapprochait.

Lorsqu'il passa marchal des logis avec la mdaille militaire, son fier
contentement se doubla de l'crire  sa digne et chre petite femme!...
Ah! comme, en son tre, les mots foi, patrie, honneur, foyer,
conservaient toutes leurs vibrations virginales,--grce  ce pur
sentiment qu'il avait emport du pays!... Au point d'inaltrable
confiance o il tait parvenu, Guilhem, en lisant les phrases o parfois
un mot trouble et d l'tonner, faisait la demande et la rponse--et
justifiait tout.

tant suppos qu'il et soudainement appris de quelqu'un la ralit et
qu' force de preuves l'vidence et fait chanceler sa foi, quel noir
dgot, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes,
celui qui lui et fourni ces preuves, sous prtexte d'tre dans le
vrai, n'et-il pas t, dans son zle aussi niais que maudissable, bien
moins un ami qu'un meurtrier? Les braves lettres de son honnte et
sainte petite Yvaine, n'tait-ce pas pour lui le rel bonheur au milieu
de cette sparation force, mais sature d'esprance, qui tait, au
fond, la plus grande chance de sa vie? N'tait-ce pas mme le seul
bonheur possible, entre eux, que cette ombre?

En admettant que son numro l'et exempt du service et qu'il et
pous, l-bas, son Yvaine, quelle diffrence! Aprs les ivresses
brves, lorsqu'il se serait aperu de la futile, oisive, inconsistante,
coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il et
verss, lui qui ne pouvait concevoir que sacr le foyer conjugal!...

Quel ennui bientt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude 
deux, si toutefois une lgret de sa femme n'et pas amen quelque
tragique dnouement!

Eh bien! au lieu de ce rsultat _positif_ du bonheur soi-disant ralis,
sa bonne toile d'homme prdestin  n'tre que _rellement_ heureux
l'avait combl de ces quatre ans et demi de flicit sans nuage, faite
d'espoir bien fond, d'absence illusoire, de rconfortants souvenirs
chaque jour revcus! Et cela grce  la duplicit mle d'effroi, grce,
enfin,  la duplicit pardonnable de celle qu'il ne pouvait
souponner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet,
juger coupables ou innocentes ces sortes de natures?

Autant prtendre les alouettes criminelles parce qu'elles ne peuvent
rsister au miroir!

Et si l'on objecte que ce bonheur n'tait que le fruit d'un mensonge,
nous rpondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu
fait toujours natre le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas monde, quel
est le bonheur qui, au fond, ne tient pas  quelque mensonge?

Une nuit, aux premiers mois de cette cinquime anne, Guilhem fut
rveill par le clairon. C'tait une rvolte d'Arabes. Il sauta en
selle; on chargea.

L'escarmouche fut chaude; mais, moins d'une heure aprs, le mouvement
sditieux tait rprim.

Comme l'on revenait au campement, sous la clart des toiles, deux ou
trois coups de feu lointains, attards, retentirent; des balles
sifflrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les
chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant  venger un
mort.

En effleurant le marchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre,
l'Arabe tendit son flissah. De bas en haut, l'arme traversa la poitrine
de Guilhem, qui s'inclina, mourant, sur l'encolure de son cheval,
pendant que l'indigne disparaissait sous une tendue de dattiers, au
long de la route.

On l'tendit sur une civire; mais il fit signe de s'arrter; il
n'arriverait pas vivant. C'tait fini.

La pleine lune, au grand ciel africain, clairait le groupe militaire.

Le voyant, d'instants en instants, s'teindre, tous ceux qui
l'entouraient, l'estimaient et l'aimaient, sentaient leurs yeux se
mouiller et le contemplaient, tte nue.

Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiance vnre,
qu'il ne devait plus revoir, _mais qui lui avait jur, s'il tait tu 
la guerre, de se consacrer  Dieu_.

Puis, comme le rel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, _qu'en
soi-mme_, et que, par miracle, sa foi l'avait protg contre tout
scandale extrieur, emportant ses nobles et pures croyances prserves,
il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d'une joie
extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lvres l'image de sa
chre et sainte femme, il expira doucement, d'un air d'lu.




LES FILLES DE MILTON


La jeune fille, tout  coup, soulevant un peu les paupires, et sans
qu'un autre mouvement dranget son attitude, regarda trs fixement,
avec des yeux pntrs d'une douce et poignante mlancolie, puis d'une
voix languissante:

--Ma mre, enfin, lorsqu'un homme devenu dbile et d'un esprit fatigu,
d'une intraitable humeur, n'est plus en tat d'tre utile aux siens ni 
personne, lorsque sa snile vanit dont la suffisance fait sourire les
passants, parat s'augmenter aux approches d'une seconde
enfance,--est-ce donc une criminelle prire que de demander  Dieu... de
lui faire misricorde... jusqu' le rappeler le plus tt possible vers
la lumire... vers la vie ternelle?

La vieille femme, sans rpondre, dtourna la tte avec un frisson.

--C'est qu'en vrit me viennent des songeries... dangereuses! continua
Dborah Milton, de cette mme voix douce, claire et tranante, et que je
me contiens mal de m'enfuir d'ici, parfois--pour bientt revenir vous
porter secours, ma mre! vous offrir du feu et du pain! Qu'importe le
prix dont je les aurais pays!

--Tais-toi, Dieu le dfend! Gagner le salut par la foi, dans l'preuve,
et ne murmurer jamais: voil tout ce qu'il faut.

--Mais... j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies peut-tre un peu, mre.

--Demain... tu auras mon ge. Tu verras... si tu y parviens.

--Ce soir n'est pas demain.

--Tais-toi.

Un silence.

--Tu es belle. Tu pouseras quelque jeune seigneur... espre, ma fille.

A cette parole, Dborah Milton se leva froidement et se tint debout,
glace et svre.

--Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de
sang! Quel d'entre eux voudrait pour femme de la fille d'un vieux rimeur
sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n'espre pas mme... un
pauvre ministre de Dieu... que le pril d'encourir la froideur du
dernier des sujets de Charles II dtournerait de ma main...

--Ton pre a fait son devoir selon sa conscience!

--Les hommes austres devraient se passer d'enfants! murmura la jeune
fille.

--Dborah!... tu es cruelle pour d'autres que pour lui!

--Oh! pardon, ma mre!

Elle frappa de son poing lger la table nue.

--C'est qu'aussi,  la fin, c'est horrible, cela! Toujours des rves!...
des cieux!... des anges, des dmons qui ressemblent  des formes de
nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachs de leurs grelots de rimes
sonores, fait douter de la ralit qu'ils reprsentent: elle se tait,
l'agissante ralit. C'tait bien la peine de devenir aveugle, pour voir
au fond de l'obscurit ternelle passer tant de creux fantmes. La foi
se nie dans une phrase trop bien cadence, et qui attire l'attention sur
elle en dtournant l'esprit de ce qu'elle nonce. On dit: Je crois! et
c'est fini. Peindre le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre! Et
l'histoire de l'infortun couple d'tres dont nous descendons tous! O
tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous,
ma soeur et moi, s'atteler  la besogne! crire, muettes, ces
divagations draisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers
qu'il faut souvent raturer... Et quand nous dormons sur le papier, nous
rveiller  jeun, parfois,--et faire aller la plume... et toujours et
encore mettre du noir sur du blanc... et jeter l dedans notre jeunesse
annule... alors qu'il y a l-bas, dans Londres, de bons abris, des
tables bien servies et de beaux jeunes hommes,--qui vous feraient un
accueil charmant!

Elle se tut.

--Mauvaises penses! Rsigne-toi!

--Des mots! Tu as faim, j'ai faim!... Voil la vrit.

--Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous
savoir dans une dtresse dont il est la cause.

--Allons! Deux choses le nourrissent: l'orgueil et la foi. Les potes
sont des tres qui prennent une distraction pour but, au mpris des
leurs et des peines qu'ils font supporter  ce qui les entoure. Rien ne
les atteint! ils sont au fond de leurs rves! O vanit! Dire qu'il
s'imagine que ce Paradis perdu dominera les mmoires dans la
Postrit! Drision! Le libraire n'en donnera pas ce qu'a cot le
papier,--qu'il prfre mme  notre pain. Bientt nous serons en
haillons; mais il est aveugle, et c'est de ses rimes, non de ses filles,
qu'il est fier!... Et bourru jusqu' nous battre! Non: c'est trop, je
n'obirai plus!

--Que veux-tu qu'il fasse?

--Ne plus tre! Alors on pourrait changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma
soeur est jolie, et je suis belle. Eh bien, aprs?

--Et ton honneur, enfant! comme tu en parles!

--L'honneur des filles d'un vieux rgicide?... D'un homme qui a
particip  tuer celui qui seul donne un sens  ce mot,--l'honneur! Tu
plaisantes, ma mre. Nous avons droit  l'honntet, voil tout... On
hrite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent... Nous
ferions piti de prononcer ce mot: notre honneur, devant ceux qui ont
qualit pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir.

--Tu parles comme il parlerait, s'il pensait comme toi. Mais il est des
hommes qui souriraient de ce que tu dis.

--Eux-mmes ne sauraient tre que des menteurs: ce qui me dispenserait
d'essayer de les convaincre, de souffrir de leur blme ou d'tre fire
de leurs loges. On les regarde, ils sont annuls,--et c'est fini.

--J'ai l'ide que nous pourrions peut-tre emprunter quelque argent, si
peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demand, jamais,
 celui-l.

--Oui, je crois qu'il cherche  ne plus nous connatre, et qu'il n'ose
pas tre assez lche, sans quelque motif. Il nous prterait, sr de
n'tre pas rembours, et s'en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as
raison. Veux-tu que j'aille, seule ou avec toi? Ne plus nous
reconnatre! Il achterait bien ce droit-l... deux cus, je pense.

La vieille, regardant par la fentre:

--Voil, justement, M. Lindson;--on pourrait.

--J'y vais.

Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot.

--L!

Emma Milton courut  la huche, l'ouvrit, fureta derrire les assiettes
de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence.

--Comment? Rien?... O est le pain?

Silence.

--...

--Ta soeur est alle chercher quelque chose...

--Ah! Est-ce que le libraire a donn?

--Non, c'est M. Lindson auquel elle est alle emprunter.

--Oui: mais ce n'est pas sr qu'il donne.

Rentre Dborah.

--Deux shillings!

La vieille se cache la figure.

Aprs un instant:

--C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa misricorde et
rsignons-nous: il nous en donnera d'autres demain.

--C'est presque une aumne, dit Emma.

--Non, dit Dborah, c'est moins... je te dirai cela.

--Donne toujours, je cours chercher  manger.

Elle sort.

                   *       *       *       *       *

Milton parut.

Le vieillard ttait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes
svres, blmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues
et droites, ses yeux fixes et sans lumire, la noblesse mystique du tour
de son visage, ses grands cheveux aux longues mches blanches partages
au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de
mme,--et son grand col d'un blanc sali, nou par deux glands, ses
souliers  boucles et son chapeau puritain datant des jours de
Cromwell...

Il entra.

--Vous tes l, n'est-ce pas? dit-il.

On ne lui rpondit pas, tout d'abord.

--Oui, mon ami, dit la vieille femme.

Dborah eut un mouvement d'paules, Emma sourit.

--Voici, mais crivez lisiblement, ou je... Surtout ne changez pas les
mots qui me sont venus,--et n'interrompez pas, si je ne m'arrte... Vous
avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous
me les dites, parce qu'ils m'tonnent..., et qui sonnent creux lorsque
vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolment, est souvent
le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il n'y a pas de mots, en
ralit: le seul pote est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement sa
pense... la rugir parfois,--la tonner souvent... Mais on ne l'entend
jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n'entendent pas la
langue du pays d'o souffle en mes vers le vent de l'ternit...

... Et pour donner  dmarquer le ronronnement du vers, les images, les
expressions, les tours d'intelligence, le mouvement de la pense,--cela
se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie
pas, on singe. On fait servir cela  n'importe quelle niaiserie... qui
passera oublie, mais qui, aujourd'hui, empche l'attention sur l'oeuvre
d'o procde cette bulle vide... et seule paye,--car le monde creux ne
paie et n'estime que le vide... Qu'importe! la pense seule vivra: les
mots changent et se dmodent vite; la pense seule vivra,--car au fond
des choses il n'y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui
anime ces voiles! La pense seule apparatra... l'impression de l'oeuvre
seule restera!... Entre ces prtendus potes, je suis comme un vivant
parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dvor par des rats.
Jsus-Christ m'a montr la route: je sais comment les hommes accueillent
un Dieu. J'aurai le sort des prophtes. Je me rsigne  ce que l'homme
se moque,  mon sujet, de ma pauvret... Car si j'tais riche,--ah! quel
grand pote ils me trouveraient, l'mule, au moins, de M. Tom Craik,
l'auteur des... l'immortel nom m'chappe...

Allons! Comme j'ai mal  l'estomac, mon Dieu! Mais, c'est peut-tre un
peu--la faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, vous devez tre  jeun,
mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a plus rien?
Donc, rendons gloire  Dieu. Les saints ont peu mang... Ce ridicule est
moins pnible que l'indigestion de ceux dont l'espiglerie misrable
nous vole le ncessaire... crivez. Pourquoi ne dites-vous rien?
tes-vous l seulement?

Nous les plaignons d'avoir t assez btes pour se donner un mauvais
estomac  force de rire de notre jene: chacun son lot: ce sont des gens
qui ne trouvent rien de plus doux  leur tre ni de plus divertissant
que d'escamoter le pain de leurs frres,--pour ricaner de les voir
maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient qu'une chose, c'est qu'il est
aussi ridicule de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint que de
maigreur,--et qu'ils mourront sans rire, mme de nous.

Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,--ne me fais pas parler
davantage d'autre chose que de... Obis-moi! Je suis ton pre! tiens, me
voici  tes genoux!

--Mon pre! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il
raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du
bon sens ncessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps o
vous criviez?... Croyez-vous! C'est dans l'intrt de votre gloire que
nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.

--Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas
mme celle qui... Sache que c'est le souffle de Dieu! O murmures du
souffle de Dieu! O misre de l'humilit divine! Il faut le bon vouloir
de ces pronnelles pour qu'on entende murmurer en des vers le souffle de
Dieu!... Vois, vieillard, comme ton oeuvre...

Les filles n'taient pas toujours rebelles  l'irascible vieillard.

Alors,  ttons, dans l'obscurit, il atteignit le dossier d'un sige,
auprs de la table, s'assit, s'accouda, fermant les paupires.

... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait:

Salut, lumire sacre, fille du ciel ne la premire...

Et ce fut un texte inconnu des gnrations.

C'tait une ruption d'images o des penses se symbolisaient en grands
clairs,--et la voix oublieuse de l'heure de la nuit sonnait, vibrante,
profonde, mlodieuse! Un ange passa dans l'inspiration, car il semblait
que l'on distingut des frmissements d'ailes dans les mots sacrs qu'il
profrait. Et les cimes des arbres de l'Eden s'illuminaient d'aurores
perdues, et le chant matinal d've, priant auprs des premires
fontaines, devant l'Adam candide et grave, qui adorait, en silence,--et
les reflets bleus du dragon s'enroulant autour de l'arbre dfendu, et
l'impression de la premire tentatrice de notre race,--oh! cela chantait
dans la transfiguration du vieux voyant...

A ces accents dont le souffle venait d'au del de la terre, les trois
femmes, en des toilettes de nuit, dans le dsordre du premier sommeil
quitt, l'une tenant une lampe qu'elles protgeaient de leurs mains
contre le vent des tnbres, apparurent aux portes de la salle o, dans
la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.

Les tiroirs.

La table.

A voix basse:

--Pas de papier! Quelle plume!... Elle n'a plus qu'un bec!

--Mon pre, nous sommes l! Nous cherchons  crire, mais vous allez
trop vite... et l'on ne peut suivre... Ce que vous dites a l'air trs
bon, cette fois, je dois l'avouer... Si vous voulez bien recommencer,
sans vous emporter ainsi, et parler lentement... peut-tre...

Aprs un grand silence et un grand frisson, Milton rpondit  voix
basse, avec un soupir:

--Ah! il est trop tard, j'ai oubli.




ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU


LE DUC, _seul_.--Oubli dj des hommes, gt, maintenant, en poussire,
 l'ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funbre
de Goritz. L repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de
sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacr
seulement par l'agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumire
divine. Son noble suaire, il le prfra, pour garder pure sa parole, au
souverain manteau de ses devanciers. Il dort, bni de ses serviteurs, en
cette commune foi que n'ont trouble ni les preuves, ni les annes, ni
la tombe, ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire  Dieu!

LE CHEVALIER, _entrant_.--Bonsoir, Monsieur le duc.--Encore cette
mlancolie?

LE DUC.--Elle me surprend moi-mme, car voici dj trs longtemps que le
roi est mort.

LE CHEVALIER.--Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!...
Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d'un
beau souper tout en lumire, sous les candlabres vermeils!... soupers
d'un rgent enfin lgitime. J'aimais le roi: j'ai pleur sa noble mort.
Mais... il est mort. Voyez comme les Champs-lyses sont beaux, ce soir!
A quand le luxe d'une cour spirituelle, intressante, nouvelle?
L'industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le
numraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n'empche
pas les roses, au contraire. Entre nous, j'estime que vous voil sauvs.
On respire. Nous pensons qu'en n'effarouchant point cette bourgeoisie,
nous neutraliserons de niaises dfiances. Affaire de trois ou de cinq
ans. Deux lgislatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil.
Plus tt, peut-tre. Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! Maintenant
on a le temps, l'or, la sincrit, l'hrdit. De plus, on est moderne,
donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu' ce jour,  ces
derviches tourneurs qui s'entranent sur un air mystrieux, surann,
monotone. Le chef disparat, la sarabande s'arrte et se retourne
apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-sicle,
ce spectacle que nous lui donnions gratis.

Nous voici bien rveills et prts  l'action; notre toile sort,
enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines dolances qui
ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Aprs le droit
divin, le droit humain. Cinq dynasties ont pass; salut  la
sixime!--Depuis dix sicles nous avons fait succder au cri de deuil le
cri d'esprance:--Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d'une
vraie rpublique, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux?

LE DUC.--Que de plus dispos que moi demeurent dans la mle!

LE CHEVALIER.--Plat-il?

LE DUC.--On laisse au soldat bless le temps d'arrt ncessaire pour
qu'il recueille ses forces.

LE CHEVALIER.--Il est des heures o resserrer seulement les rangs doit
suffire  soutenir les blesss. Se dsintresser du combat dans ces
instants, c'est favoriser l'ennemi.--Duc, le devoir est de se rallier au
prince nouveau.

LE DUC.--Je pensais connatre mon devoir, avec preuves  l'appui.

LE CHEVALIER.--Cependant, vous hsitez lorsqu'il s'agit de...
restreindre la part du feu.

LE DUC.--Que voulez-vous, Chevalier! Quelques-uns ne peuvent s'habituer
en vingt-quatre heures,  tel nouveau rgime d'esprit et de croyances,
qui, tranger la veille, semble utile aujourd'hui, jusqu' provoquer
l'enthousiasme. Ce zle nous inquite plus qu'il ne nous rassure. Bien
que nous inclinant avec dfrence devant l'hrdit, le dcret que
plusieurs de nos mandataires ont dict  Goritz ne nous persuade pas,
d'emble, que le rcent principe ent sur l'ancien soit de vertu propre
 restreindre bien srieusement la... part du feu, comme vous dites.

LE CHEVALIER.--Eh! ne serait-ce que d'un rien, la tche en vaudrait la
peine, ici.

LE DUC.--Gardez cette sincre opinion pour le dessert de vos soupers.

LE CHEVALIER.--La vtre serait, alors?

LE DUC.--Que l'ennemi mme est moins  craindre qu'un douteux ami.

LE CHEVALIER.--De quel droit mdire ainsi d'un prince encore inconnu?

LE DUC.--Inconnu? Jamais prince ne le fut tout  fait de ses partisans.
Au surplus, je n'ai prtendu vous faire part que de l'impression d'une
conscience plutt anxieuse que malveillante.

LE CHEVALIER.--Qu'elle se rassure! Il est des garanties d'intrt et de
ncessit; nos chefs les ont peses, ayant acquis cette capacit,
double par l'exprience, dont les rsultats dj...

LE DUC.--... sont d'avoir conduit un roi de France au spulcre aprs
cinquante-trois ans d'exil.

LE CHEVALIER.--Qui pouvait faire mieux?

LE DUC.--Ou pis?

LE CHEVALIER.--Ah! sortons d'abord de la Rpublique! Nous discuterons
aprs!

LE DUC.--On hsite, vous dis-je,  sortir, mme de Charybde, lorsque
c'est  seule condition de mettre le cap sur Scylla.

LE CHEVALIER.--Quelles brusques rformes dsirez-vous donc? Il est des
transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l'aurore, il y a le
crpuscule!

LE DUC.--Nous avons connu l'aurore et le jour,--et... il se fait tard.

LE CHEVALIER.--Mais vous tes,--nous sommes chrtiens! L'Esprance est
le premier devoir des hommes de foi!...

LE DUC.--Prenez garde.--La foi s'appuie sur... la tradition...

LE CHEVALIER.--Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la
tradition!--_A quoi juger de l'arbre? A ses fruits._ Or, n'attendant
mme pas qu'il ait revtu son feuillage pour le condamner, ne prjugeons
pas, en tmraires, au nom (voulez-vous dire) de l'_espce_ dont son
germe serait pntr,--car il se trouve, par un vritable miracle, _que
l'espce est double_ _dsormais de cet arbre mystrieux_! Sa production
future est donc tout  fait irrvle. En supposant mme que l'un des
deux germes ft, hier, ainsi aveuglment condamnable, la vertu de
l'autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d'abord, de
n'attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n'ayant pas
l'exprience de leur avenir.--Souvenons-nous attentivement!--Est-ce un
simple sige fleurdelis d'or ou bien le trne de France que ce jeune
homme,  la fois Orlans et Bourbon, est venu revendiquer  Frohsdorff,
et, sujet soumis, demander  son roi? Strictement, le trne lui tait
transmissible sans cette grave, gnreuse et humble dmarche. S'il vous
plat de n'y constater qu'un acte d'adresse, il est permis de remarquer
que cette adresse, loin d'tre dfendue, tait salutaire pour tous. A
prsent, de quoi donc hrite, au profond de son tre, l'hritier d'une
dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette
dynastie? C'est l l'hritage dont monseigneur le Comte de Paris s'est
fait, quand mme, le lgataire. Et le voici en possession. En prsence
du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de
France, _devenu_ absolument chef de nom et d'armes de la Maison mme de
l'Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel
exemple lui serez-vous?... De quel droit en attendrez-vous le salut?
Triste gage de concorde offert  la nation que le spectacle, dj, d'une
hsitation pareille! Quels que soient les prtextes de votre rserve,
oublieux vous-mme de cette vertu dont le souverain sacr peut augmenter
ou transfigurer, en son divin clair, l'me d'un prince, en supposant
qu'il en soit besoin?... pourquoi mler  tout hasard les vaines fumes
du doute  la lumire de son avnement? Non. Le devoir est de se
rappeler qu'un roi de France, au moment o il le devient, entend, tout 
coup, l'auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement,
nous flchissons le genou devant la majest de leur lu!... Et que nulle
douleur ne puisse nous garer au point d'en douter jamais.

LE DUC.--Casuiste, l'onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans
votre sagace homlie.

LE CHEVALIER.--Il y a la confiance, quand mme, dans le
principe!...--Aidons le roi, vous dis-je. C'est dj trs heureux d'en
avoir un de possible par le temps qui court.

LE DUC.--Monsieur le chevalier,--nous sommes, entendez-vous, le respect,
le devoir et le dvouement. Il ne s'agit que de nous les
inspirer!...--Si nos convictions avaient pour base l'intrt seul, nos
sentiments seraient de mme qualit que ceux du vulgaire; le respect ne
serait qu'une attitude; le devoir, qu'une conviction; le dvouement,
qu'un feu de paille. Or, nous sommes des hommes de foi, ne suivant que
des hommes de foi. Notre valeur politique, notre militante influence,
notre bonne disposition constante dpendent, nous le disons toujours,
des vues, des croyances et de la conduite morale de qui tient l'autorit
dans notre pays.--Au premier ordre, nous saurons bien ce que... nous
aurons  faire.

LE CHEVALIER.--Ce que nous aurons  faire? Obir!

LE DUC.--Un instant.--Avant d'tre royaliste, je suis chrtien.

LE CHEVALIER.--Avant d'tre chrtien, je suis homme!

LE DUC.--Alors, soyez rpublicain: ce n'est pas la peine de changer.

LE CHEVALIER.--Eh! Quel roi serait assez simple pour attenter au crdit
de ce qui le sacre!... La Religion doit, seulement, s'clairer _autour_
du dogme: c'est l'arrire-pense de tous! Que l'on en convienne oui ou
non, nous vivons dans un sicle de lumires.

LE DUC.--Je suis de ces obscurantistes qui pensent que le christianisme
n'a de leons  recevoir de personne. Aucune preuve--ni l'indiffrence,
ni les dtresses,--ni les nuls soucis de ceux-l qui donnent la mesure
de leurs mes en un clignement d'oeil aussi vide que mensonger,--ne nous
fera troquer jamais notre foi, ce droit d'anesse, pour tous les plats
de lentilles du Progrs.--Cette rserve bien tablie, nous croyons 
l'oeuvre de la dlivrance, de clmence, de bien-tre et d'quit que
l'effort humain fonde, _providentiellement_, de jour en jour, et dont on
dshonore l'esprit.

LE CHEVALIER.--Mais nous sommes partisans de tous les nobles lans de
l'intelligence, comme de toutes les sages liberts!...--Ah a! vous
n'esprez pourtant pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine?

LE DUC.--Non. La bande blanche du drapeau tricolore ne flottera plus
qu' titre de souvenir sur les armes de France. Puisque le feu matre a
pouss l'amour pour son royal tendard jusqu' l'emporter avec lui dans
la tombe et s'endormir dans ses plis, qui donc,-- moins d'tre aveugl,
jusqu' la dmence, par une pit qui toucherait au sacrilge,--oserait
briser les planches funbres, pour lui ravir ce linceul? En vrit,
celui-l trouverait plus d'excuteurs que de partisans. En quelles mains
sacres le grand drapeau d'autrefois pourrait-il briller encore,
hlas!... Et si l'on songe  la droiture,  l'honneur,  l'intgrit
qu'il enveloppe en sa blancheur sainte, quel rveil pourrait tre plus
digne de son inoubliable gloire qu'un tel sommeil?... Non, non.--Qu'il
dorme,-- l'entour de Celui qui l'a port!

LE CHEVALIER.--Notre oriflamme a souvent chang de nuance, depuis cette
journe de Rosebecque, o, pour la premire fois, rouge avec ses fleurs
de lys, il flamboya, tout  coup, sur sa lance d'or, dans la mle
ardente, au grand soleil et dcidant la victoire,--dploy par... par un
chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu'il
comporte  travers les ges est donc,  vrai dire, indpendant de sa
couleur... et il faut bien un drapeau  la patrie.

LE DUC.--Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en reprsente
ou dirige le dveloppement au fort de l'Humanit, sont deux choses
distinctes, sinon pour l'tranger, du moins pour nous. Il est vident
que s'il s'agit de dfendre la commune mre, elle sait,--et nous lui
prouverons encore,--que nous l'aimons assez pour lui sacrifier mme nos
prfrences et que le premier venu d'entre ses drapeaux nous suffit, en
ces instants-l, pour nous rallier tous  son symbole hroque.

Mais si, entre nous seuls, il s'agit de sauvegarder la grandeur, la
vitalit mme de son tre contre un esprit d'indiffrence, d'hbtude,
d'ironie vide et d'avilissement,  chacun selon sa conscience, alors le
droit de faire prvaloir son emblme!... Qu'importe le nombre, le
triomphe mme ou la dfaite  ceux qui _croient_ leur cause meilleure?
Ceci ne les regarde plus. _Sursum corda!_ C'est l'affaire de Dieu.--Si
donc le drapeau qui vous annonce est, rellement, un signe conciliateur,
il sera vite jug d'aprs les actes accomplis  son ombre. D'ici l,
courtoise et mutuelle neutralit.

LE CHEVALIER.--Sans nous, vous n'auriez plus pour symbole qu'une hampe
nue. Pourquoi la garder veuve sous l'influence de vaines
apprhensions?... Ne serait-ce pas, plutt, que vous cdez, peut-tre, 
la dcision trouble d'une trangre?

LE DUC.--Chevalier, les trangers de la Maison de celle dont vous parlez
accompagnent nos rois sur l'chafaud ou les suivent  l'exil durant
toute une existence. Et lorsqu'elles n'ont connu de la majest royale
que les vtements de deuil et que, pour prix d'un demi-sicle de
courage, de foi, de grandeur et d'abngation fidle, il ne leur reste
qu'un foyer dsert et un tombeau, l'on est bien svre si l'on trouve 
reprendre sur leur compte.

LE CHEVALIER.--La reine, voulais-je dire, a cd elle-mme, sans doute,
 de trop fidles partisans du roi dfunt. Depuis quand les souverains
ne doivent-ils pas oublier jusqu'aux ressentiments devant la Raison
d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu' leur douleur.

LE DUC, _pensif_.--Oui, tombe remplie, chteau dsert! Dsert surtout,
pour celle qui, maintenant seule, l'habite encore! Qui donc a-t-elle
perdu? Un jour, autrefois! en Italie, o cette adolescente prdestine
vivait au milieu d'une cour brillante, on lui apprit que quelqu'un lui
demandait sa main. Et lorsqu'on ajouta que ce futur fianc, n sur les
marches de l'un des plus grands trnes du monde, avait t chass, tout
enfant, du sol natal, et que cet enfant d'exil, jeune homme, tait
toujours proscrit, et que sa royale fortune tait tout entire dans son
coeur, dans sa foi, dans son me,--et que des souvenirs terribles
menaaient encore celle qui recevrait de lui l'anneau nuptial--alors la
jeune fille sourit et dit: Je serai digne d'tre sa compagne. Ainsi se
clbrrent leurs noces lointaines.

Et depuis lors, ils vcurent ainsi, toujours les regards pleins de la
nostalgie du pays perdu et fixs sur cette terre qu'ils croyaient avoir
le droit d'habiter et qu'ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au
del de l'horizon. Et cet homme qui avait le droit de considrer ce pays
comme le sien, cette terre aime comme la sienne, tait condamn  ne
les connatre que... d'aprs des rcits! tait frustr de cette patrie,
devenue pour lui comme lgendaire et que tous deux n'entrevoyaient que
dans leurs rves.

Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une rvolution; en 1852, une
restauration impriale; en 1870, une dfaite, la patrie sanglante, une
rvolution nouvelle...

Et cependant, toujours l'exil.

Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie,
et un foyer paisible, chrtien, noble, charitable et conjugal. Comme
la jeune fille l'avait rv, elle fut la compagne douce,
rsigne,--toujours souriante, mme au chevet mortel,--de ce banni! Et,
au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore
lui tait rserve! A ce dernier reprsentant d'une si haute race elle
n'eut mme pas la joie de donner un hritier.

--Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d'un bon
et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son me est sous ces
voiles de deuil,--et n'est pas ailleurs!--Elle est celle qui tait cre
pour cette union. L'aurole qui se dgage de la mlancolie de son visage
est le reflet de cette vie; et c'est dans ses yeux attrists que
seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue
preuve.--Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une
moiti. Elle a t le double de cette me, elle y a ml de la sienne.
Elle est celle qui accepta tant d'effacement avec ce respect intime qui
a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.--A quel titre, de quel
droit demander  prsent  cette veuve douloureuse d'avoir en vue la
raison d'Etat? Elle a bien gagn, pour prix de son amre journe, de se
renfermer, vnrable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses
extrieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tte nue en
parlant d'elle, l'hommage respectueux et filial,--et nous n'avons
d'autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes
dignes de la comprendre.

LE CHEVALIER, _froid_.--L'excs de sentimentalisme n'est point de mise
en politique srieuse et moderne.--Nettifions. Vous quittez la partie au
moment o toutes nos forces sont ncessaires.--Soit! Mais les Alcestes
de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe.
Et lorsqu'ils se rallient,  leur tour, aprs l'action, on se souvient
de leur hsitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours.

LE DUC.--Les Alcestes vous rpondent, au sujet du trne de France: Celui
qui vient de mourir n'en voulait que l'honneur; si vous n'en voulez que
le profit, vous ne rgnerez pas. Car vous ne reprsenterez qu'une moiti
de foi et qu'une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatigue. La
foule est indiffrente, alors qu'en fait de prestige on ne lui offre que
celui-l.

LE CHEVALIER.--Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour
l'existence matrielle prime aujourd'hui tous les autres, aux yeux
clairvoyants du peuple. Il lui subordonne mme celui de sa
pseudo-rpublique; or, qui sommes-nous? _Ceux-l sous le rgime desquels
TOUS ont  gagner le plus._--Il ne s'agit que de le faire comprendre, et
le reste s'ensuivra, d'une marche lente et sre. La splendeur du
rsultat ne peut sortir que de tels commencements.--Prophte en retard,
de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode.

LE DUC.--Je ne savais pas que viendrait un temps o, selon vous, il s'en
trouverait de trop grands pour l'me d'un roi de France... et des
Franais...--Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais
 la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d'un trs petit
nombre d'hommes, illustrs par l'envieux sarcasme des autres. De l
l'Histoire, sans quoi nul n'et pris la peine d'enregistrer des
banalits. La niaiserie ni la froideur en vogue d'aucun sicle ne
sauraient les empcher jamais de se produire.

Le plaisant de notre entretien est que, si l'actuel roi de France
l'tait de fait et qu'il vous entendt lui prter un esprit de russite
fond sur de trop mdiocres et trop subtils compromis, le _devoir de
tous serait d'esprer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu'il
dsavouerait_.

LE CHEVALIER, _pensif_.--Oui... vous tes un courtisan... du Danube!

LE DUC.--Je suis amer, mais salubre. Est-ce l tout ce que vous aviez 
me dire?

LE CHEVALIER.--Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons
dans nos veines et qui durant de si longs sicles a toujours coul, sans
s'pargner jamais, pour une mme cause, je vous rvlerai ma pense, 
mon tour: elle flambe clair tout comme la vtre.

Monsieur le Duc, votre me, si elle est ferme  la clmence, n'est
point de la taille de vos paroles. Vous tes plus royaliste que ne le
fut... qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons 
l'pe, si vous voulez, mais coutez d'abord ma pense sincre, car vous
parlez en juge, alors que tous ont besoin d'absolution, ici.--Tt ou
tard,  dfaut de roi (si, par impossible, grce  l'inaction des vtres
ou  leur tideur, nous ne parvenons pas, avant l'imminente guerre, 
faire entendre raison  la foule franaise),  dfaut, dis-je, de roi,
votre conscience vous criera:--Vous avez abandonn votre chef, votre
lgitime prince pour des scrupules de factions uses, passes et mortes;
vous n'avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne
volont, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse mare
qui nous submerge.--Ce jeune roi, froid mais innocent, c'tait  nous
tous d'tre son rgne, sa rvlation, ses grands hommes, la persuasion
de la patrie, son loquence devant ses adversaires. Il ne reprsentait
que l'ensemble de nos efforts qu'il a, quand mme, le droit,--le
devoir!--d'attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc prfr
la nuit noire et le nant de ces rves irralisables  l'unique toile
dont il fallait regarder la lumire: si elle s'obscurcit dans les cieux
avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grce  vos
yeux dtourns de ce dernier rayon. Sous prtexte de regretter
strilement le mieux, vous vous tes rendu responsable du pire.

(_Un silence._)

Est-ce au nom du pass familial que vous hsitez?... Sur ce terrain, qui
donc sera sans tache ou sans dfaillance, aprs tout? _Quis
sustinebit?_... Et n'est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse
o commence le roi?... Mais croyez donc en lui, pour qu'il croie en
lui-mme? Un prince en qui nul n'aurait foi, ft-il le plus cordial, le
plus gnreux et le plus brave des tres, victime de ce doute
environnant, deviendrait fatalement inutile  tous et  lui-mme. Qui
doute de l'avenir le rend quand mme douteux. Le soupon diminue, la
confiance grandit celui qui sait l'inspirer. Il s'augmente de la foi que
l'on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gr ou de
force,--malgr lui-mme, finit tt ou tard par mriter cette confiance,
 moins d'tre un simple sclrat.--Si vous lui refusez ce crdit, vous
tes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi!
vous l'amoindrissez de toutes les forces qu'il puiserait en votre foi
et, par vos soupons dont l'obscure nergie le hante et l'affaiblit au
plus intime de son tre, _vous l'empchez vous-mme d'tre celui que
vous voudriez qu'il ft_!... Est-ce afin de lui reprocher un jour?...

Non, je l'espre. Mais puisque vous tes un homme de traditions et de
hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous
fier qu' celui-l, comment osez-vous dclarer d'avance que
l'incontestable reprsentant de ce droit, investi selon l'ordre
d'hrdit, de rang suprme, NE SERA PAS pntr de cette grce
suprieure que Dieu ne saurait refuser  ceux qu'il a faits ses lus? Ce
Dieu, pour vous convaincre, avait-il  le doter de cette onction avant
l'heure?... Chrtien, chrtien, vous ne pouvez sans blasphmer,
entendez-vous, AFFIRMER _que celui-l_ SERA _priv de cette grce qui
tient, selon vous, de Dieu mme, son investiture_.

Le roi n'a pas  dclarer ce qu'il fera, n'a pas  livrer ses projets 
l'apprciation de l'ennemi. Est-ce qu'un gnral, digne de conduire une
arme, sait exactement lui-mme, la veille du combat, ce que les
brusques et inconnus mouvements de l'adversaire lui dicteront demain sur
le champ de bataille?... Non seulement on n'a pas  rpondre, mais il
est impossible de rpondre. Cependant, je ne dois point manquer  la
dfrence profonde que tous doivent  votre pense noble et fidle.
Encore sous le poids d'un demi-sicle d'amertumes, si vous ne vous
reprenez pas aisment  l'Esprance, nul ne saurait avoir, sans droger,
le triste courage de vous reprocher quelque inquitude. Aussi sombre que
soit votre mlancolie, vous ne compromettrez jamais, par le dsaveu,
l'ternelle cause royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous dites que,
puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux,
il serait plus conforme  votre douleur de vous tenir quelque temps 
l'cart en esprit d'un deuil lgitime. Ddaigneux de tout blme, vous
trouvez loisible, en conscience, de considrer comme un devoir de vous
rcuser, vous et les vtres.

Eh bien, je l'admettrais moi-mme! Oui, je pourrais admettre cette
fidlit d'outre-tombe, si le nouvel lu, triomphant, n'avait aucun
besoin de vos services. Il n'aurait rien  vous demander, vous rien 
recevoir de lui.

Mais voici qu'il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue,
perdue au dire d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de
bataille? Pouvez-vous tre de ceux-l qui abandonnent leurs allis 
l'heure des dfaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas
qu'on vous souponne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la
victoire malaise, plus vous devez accompagner de voeux ostensibles,
d'une action militante, efficace, opinitre, celui qui reprsente... ce
qui reste de cette cause. Si vous n'avez pas encore d'lan vers lui, il
sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tt ou tard, les
coeurs battront  l'unisson! Rveillez-vous! Et que ce soit l'heure de
l'adhsion profonde, oublieuse  jamais, unie  toujours.

_Sursum corda!_

(_Un silence._)

--Mon cher duc, voici des paroles bien srieuses. Je suis d'avis de
briser l, sans autre crmonie qu'un muet serrement de main. Quand vous
aurez domin votre excessif dcouragement, venez  nous. Venez. Vous
tes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront,
d'abord, peut-tre, d'une moue svre, mais elle s'claircira bientt
d'un sourire! Il est d'intrpides princes dont la froideur brillante ne
tiendra pas plus aux rchauffants rayons de votre sincre confiance que
la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de
rayonnements jailliront des prismes de lumires aux couleurs
victorieuses. Venez! avec la moiti seulement de ce dvouement dont nous
avons souffert pour le roi dfunt, aujourd'hui l'on soulverait des
montagnes... Laissons-nous donc aller  la loyaut de la nouvelle
esprance! Si vous tes austre,  votre guise! Et que Dieu nous garde
tous, mme les frivoles tels que moi!

LE DUC, _s'inclinant_.--Adieu, Monsieur.

(_Il s'loigne._)

LE CHEVALIER, _seul_.--Tour d'ivoire, va! ma foi, bonsoir. Ah! qui nous
dlivrera des gens sublimes!...

Bien, je sais ce qu'il nous reste  dcider, maintenant... du courage.

(_Il frissonne un peu._)

Tiens! il fait froid ce soir!

(_Il fait signe  une voiture qui passe._)

Ancienne place Royale!

(_Le cocher murmure quelques mots indistincts pendant que le chevalier
entre dans la voiture._)

Oui, mon ami, place Royale! C'est un peu loin... mais nous y arriverons
tout de mme!




FRAGMENT DE ROMAN


Madame,

Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser quelques paroles. Une
circonstance, que je viens vous apprendre, les a suivies.

Ce soir, vous tiez debout, sur la grve. Devant le reflux. La nuit,
trs claire, me laissait vous apercevoir d'assez loin,--et, grce  des
yeux de sauvage (pardonnez un tel aveu), je distinguais, soyez assez
bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que vous teniez, d'une main
distraite, le long de votre robe de deuil.

Vous coutiez tout ce bruit.

N'imaginant pas d'ennui comparable au mien,  l'exception peut-tre de
celui que vous paraissez endurer, madame, je me disais, tout en faisant
glisser du sable entre mes doigts pour me donner une contenance:

Si le vent arrachait les roses et s'en allait les semer, l-bas, sur la
ligne d'cume d'or, lumineuse, o se lve Vnus? Quelle distraction
inespre! Certes, j'irais battant les flots, vers Vnus, les reprendre,
non sans quelque solennit, dans la lumire et l'cume.

Au retour, il est vrai, je ne trouverais, sans doute, me qui vive.
Cette dame serait rentre dans la ville, car il est tard;--et, seul,
dconcert, ruisselant, pareil  ces innocents, de race immortelle, qui
veulent toujours faire les empresss, je serai l, debout sur les
rochers, dans la nuit, tenant  la main les roses vaines.

Aussi, ajoutai-je aprs rflexions suffisantes, prfrons, en homme
srieux, quelques flacons de champagne  quelques gorges d'ocan. Les
roses sont des fleurs convenues: elles me seraient indiffrentes sans
leur beaut actuelle, qu'elles doivent, en grande partie,  la pleur de
la main qui jette son ombre sur elles: le vent est plus raisonnable que
moi; quant aux rves, il faudra que j'apprenne  fumer des cigarettes.

Avant de continuer, madame, je dois au profond respect et  la grande
sympathie que vous commandez, de vous dire que, partag entre la crainte
de paratre (mille pardons!) un homme amoureux (autant dire un
bateleur) et la crainte de m'exprimer trop froidement, ce qui serait de
l'inconvenance, je suis gn dans le tour de cette lettre. En deux mots,
j'ai form, par gosme, le dessein d'essayer de vous distraire, avec
votre assentiment: ce qui me rendrait le service de m'intresser
moi-mme.--A quel titre? J'ai maintenu ce jourd'hui, dans l'onde,
certain tre vivant, qui est de vos amis, et je considre ma
prsentation par lui comme de qualit bien suprieure,  vos yeux, 
toute autre. Aussi, comme il se secouait avec importance, aprs cela! Il
avait l'air du Hollandais touchant terre aprs les sept annes.

Chose risible de se faire patronner par un indiffrent, sous couleur de
rgularit! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui
prsente est moins connu que celui qui est prsent, car nous vivons
dans le malentendu ternel. Entre esprits bien levs, je trouve (et
vous devez tre un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux
prsent que par soi-mme...  moins de jouer de bonheur, comme moi.

Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace,
toutefois, avec cet esprit de prcipitation qui parat le distinguer, ne
m'ait dfini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je
m'appelle M. d'Anthas, Ren, premier prix d'excellence au lyce Henri
IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coup
qui se puisse voir ici: c'est un cri gnral d'admiration au casino
quand je le revts. Mon matre d'htel est comme ptrifi de mon
exactitude  rgler les notes qu'il me prsente, sans que j'lve la
moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe,  ce sujet,
dans des rveries sans fin.--Pour ce qui est de mon honorabilit, j'ai
su djouer, jusqu' ce jour, la vigilance mticuleuse des hommes de loi.
Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'toile dont je
puis aimer la lumire n'apparatra que plus tard: son rayon est en
marche vers le monde; mais si loign encore qu'il y a lieu de parier
que son premier clat ne brillera que sur des ruines.--D'ailleurs, j'ai
bon apptit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis trs
violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps
j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.--Je dis rarement ce
que je pense, prfrant me taire, crainte de passer pour un
original.--C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis  peu prs comme
un autre.

Je reviens, maintenant,  cette circonstance dont je vous parlais, et
qui s'est prsente ce soir sur la grve pendant que vous faisiez 
l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considrant l'un de ses
phnomnes.

Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.--Je crois que
je le reconnus.--Vous vous tes dtourne; vos sourcils, votre air, vos
yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regard l'eau magnifique,
et le lointain, comme  regret de les quitter; puis l'ombre, devant
vous: l, tout ce tumulte s'teignait dans les chos. Quelle voix me
continuera ceci?... pensiez-vous. Et vous tiez oppresse...

Le vent, ternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il
vint me frler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et
sacr; j'eus l'impression du Destin.

A ce moment, je crois que nos yeux se sont ferms: quand j'ai regard la
plage, vous n'tiez plus l: vous montiez sans doute, appuye au bras de
la personne qui vous avait appele, les pavs qui mnent  l'auberge de
hasard.

Moi aussi, je suis rentr, alors. Et, depuis, je regarde les bougies
brler sur la table.

J'ai l'obsession d'un projet.

Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je
puis dfinir ce qu'il y a d'oubli,  votre insu, madame, dans le regard
sans courage que vous avez jet sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis
presque persuad que je saurais vous expliquer  vous-mme ce qu'il y a
de profond, de terrible mme, dans le trs vague soupir qui a gonfl, un
instant, votre coeur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme
si vous eussiez eu l'impression de la mort.

--Je dsire, dis-je, fixer ce moment en crivant sur sa nature un
commentaire inattendu, et l'arrter ainsi dans son vol vers le pass.

Cependant, madame, puis-je prendre sur moi, sans m'tre assur, tout
d'abord, de votre bon vouloir, de vous adresser pareille mditation?

Si ce dessein vous dplat, brlez simplement cette lettre d'un coeur
ami et pardonnez l'innocente attention d'un voyageur qui essayait de
vous crer un passe-temps.

Si, au contraire, vous pensez ainsi que moi sur ce point, madame, et si
vous ne voyez rien d'excessif dans cette ide toute simple, nous
supposerons le conte suivant (qui est, d'ailleurs, une ralit). Nous le
supposerons, comme l'on met un loup de velours noir et un domino, dans
certaines soires de la saison d'hiver, en un mot, _par curiosit_.

(De cette manire, nous aurons, l'une et l'autre, la libert de parole
qui sera si ncessaire, pour peu que vous poussiez la gracieuset
jusqu' rpondre, et vous prter  ce jeu.)

Voici la supposition:

Vous tes une reine persane;--je suis un prince lointain, que vos armes
ont surpris et fait captif.

Familier, je porte  la cheville votre bracelet d'argent.--Ce soir,
comme vos femmes venaient d'allumer les flambeaux, vous m'avez fait un
signe.

J'ai dress devant vous la grande plaque d'airain poli, votre miroir.
Autour de lui sont entrelaces des branches d'bne, sculptes de faces
d'Esprits.

Accoud au sommet, sur le front le plus affreux, moi, je rve aux arbres
titaniens sur mes valles,  mes chariots disperss,  la lune,  la
rbellion future.

Vous, les coudes plongs dans les coussins, fatigue et taciturne, et
des pierreries parses sur les peaux de lion  vos pieds, vous allez
regarder et suivre au fond du miroir votre propre rverie, pour tuer le
temps.

Les musiciens se sont tus dans le palais. Des lances brillent, derrire
les tentures, dfendant l'entre de la salle.

Le miroir est l, seul, violent, sincre, libre et magique! S'il vous
ennuie, vous ferez un signe encore. Je le repousserai dans l'ombre et me
recroiserai les bras.

Recevez, madame, mes hommages les plus respectueux.

REN D'ANTHAS.




FRAGMENTS INDITS




ISABEAU DE BAVIRE


La France tait occupe au Nord par l'Anglais, qui menaait de plus en
plus d'en faire la conqute. Les villes de Bourg, de Calais, et autres
encore, taient tombes en son pouvoir. Les coffres du royaume taient
vides, malgr les trsors amasss par Philippe le Hardi, duc de
Bourgogne, qui, aprs la fameuse bataille de Nicopolis, tait venu
enfouir d'immenses richesses au chteau de Vincennes; les dpenses des
ftes de la cour avaient tout puis.

Pour faire face  ce dsarroi de finances et au pril national de
l'envahissement anglais, il y avait sur le trne un roi frapp de
dmence: Charles VI, fils de Charles V, dit le Sage. L'arme diminuait,
n'ayant plus de solde suffisante. Les six mille archers bourguignons de
Jean sans Peur avaient t licencis.

Ce que les dportements et le luxe des seigneurs n'engloutissaient pas
tait distribu aux couvents, car le libertinage des grands tait doubl
d'une dvotion inconcevable. Loin de songer  repousser l'ennemi, on
songeait  vivre en liesse. Le peuple, taillable et corvable  merci,
tait cras de tels impts qu'il redevait encore avant d'avoir gagn sa
stricte vie et que l'air respirable, la poussire d'un chemin souleve
par le passage d'un troupeau, taient frapps d'un droit de page. Tout
n'tait pour le serf que taille, alleux et chevances. Les factions les
plus dsastreuses pour le pays divisaient les gens de guerre et les
capitaines du royaume.

Tantt c'tait le duc Jean sans Peur, qui, ayant hrit de la haine
paternelle de Philippe le Hardi contre les princes de l'Orlanais,
croyait, de plus, avoir des motifs personnels de vengeance contre le duc
Louis d'Orlans.

Celui-ci ayant t distingu de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean
sans Peur, leur querelle devint terrible.

Tantt, c'tait le conntable Bernard d'Armagnac qui, profitant de la
folie du roi pour exercer une autorit sanglante et souveraine dans
Paris, tenait la campagne contre Jean sans Peur.

Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait seul disputer aux Anglais la
terre de France et les chasser. Il tait populaire. Un jour, le danger
devenant de plus en plus menaant, il y eut une rconciliation apparente
ayant pour mobile l'intrt et le salut du pays, entre le duc et Louis
d'Orlans. Ce fut une solennit. Le peuple criait: Montjoie!...
Notre-Dame tait pavoise. La rconciliation dura quelques jours, mais
sans amener de rsultats pour nos armes. Car un nouveau malheur tait
arriv. Le duc de Bourgogne, pareil aux autres princes, dans
l'atmosphre que l'on respirait alors  Paris, s'tait comme effmin et
amolli.

En effet, l'ennemi le plus dangereux et le plus rel du royaume de
France, ce n'tait pas l'Anglais, qui devait tre repouss plus tard par
Jeanne d'Arc, ce n'tait pas la ruine du Trsor, ni les armes
dissmines, ni les querelles entre les princes, ni la dmence du
roi!... L'ennemi, c'tait la reine de France, une trangre, Isabeau,
fille d'Etienne II, duc de Bavire, femme de Charles VI, et qui avait
t nomme rgente depuis l'alination du roi.

Isabeau de Bavire tait ne en l'an de grce 1368.

Elle tait venue en France,  l'ge de quatorze ans, et avait pous, le
17 juillet 1385, ce dplorable monarque. Elle avait alors prs de
dix-huit ans.

A partir de son avnement au trne, ce ne furent plus que carrousels,
que ftes, jeux, tournois, cours d'amour, duels, chasses et
magnificences extraordinaires; l'adultre passait  l'tat de mode
insoucieuse; l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le roi, sombre, ayant t
brl grivement dans un bal o le feu avait pris  son costume, vivait
retir, avec son conntable et quelques gens de guerre, entre autres
Tanneguy du Chtel, qui n'tait alors qu'un de ses cuyers et qui devait
un jour s'illustrer par deux actions historiques des plus marquantes:
l'enlvement et le salut du dauphin Charles VII au milieu des flammes,
lors de la journe des Ecorcheurs, et l'assassinat du duc de Bourgogne,
qu'il dpcha, de quatre coups de hache, dans une entrevue avec le
dauphin.

Isabeau de Bavire ne hassait point l'Anglais; elle traita mme avec
lui, honteusement, en maintes occasions; sa seule politique tait
l'amour du plaisir, la soif des excs violents et inconnus.

Les historiens sont d'accord sur sa beaut exceptionnelle.

Rousse comme l'or brl, ple avec un teint d'orage, doue d'une beaut
languide et fatale dont les sductions attiraient comme le danger,
Isabeau ne se refusa mme pas d'employer encore les ressources des
baumes et des philtres: elle avait en amour la science des courtisanes
grecques et des impratrices romaines. C'tait une grande ennuye, une
cruelle puise, incapable de supporter le poids de la couronne de
France sur son voluptueux front, mais plutt faite pour prsider des
cours d'amour au fond d'un chteau et pour donner  toute une province
des modes merveilleuses.

Svelte, elle excellait  monter les chevaux indompts, intrpide 
entrer dans sa capitale, au milieu du carnage des surprises nocturnes,
bravant les arquebusades et l'incendie. Criminelle par nature, le crime
lui seyait aussi bien que la queue de dragon aux sirnes. Avec ses
amants, elle renforait l'oubli que doit donner le baiser d'une femme,
du sentiment de la mort prochaine que cotait la possession de sa
personne.

Si le ct politique de son histoire est rvoltant, comme on vient de le
voir, le ct joyeux de sa vie n'est pas moins sombre. Mais les satans
ont des attraits brlants et dors comme l'enfer. De l, les passions
mortelles qu'elle suscita.

Le vidame de Maulle, Louis d'Orlans, Jean sans Peur, Villiers de
l'Isle-Adam, Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon, et
quelques autres plus ignors, furent du nombre de ceux qu'elle aima;
chacun d'eux eut une fin sinistre.

Le vidame de Maulle mourut en exil, mis au ban du royaume.

Louis d'Orlans fut assassin, rue Barbette, par un chevalier
d'aventures, Raoul d'Hocquetonville, qui lui fendit la tte d'un coup de
masse d'armes.

Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau, sous la hache de Tanneguy du
Chtel.

Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle, avait pris Paris en une nuit
par un coup de matre sans autre exemple dans l'histoire, fut assassin
 Bruges dans une sdition populaire.

Lourdin de Saligny fut poignard en Flandre, o l'avait intern la
jalousie du duc de Bourgogne.

Le chevalier de Bois-Bourdon prit d'une manire trs affreuse et tout 
fait cruelle, comme on le verra tout  l'heure.

Quelques traits de son histoire donneront une ide du caractre trange
de cette femme[12].

  [12] Au paragraphe suivant dbute, sans variantes notables, le conte:
    _La reine Ysabeau_. OEuvres compltes, _Contes cruels_, tome II,
    _Mercure de France_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Telle tait cette jalouse crature que ses scandales et ses attraits ont
illustre, et dont l'histoire est crite avec du sang et du feu.

                                   *

                                 *   *

L'un de ceux qui succdrent au vidame de Maulle fut, comme nous l'avons
dit, le chevalier de Bois-Bourdon.

C'tait un jeune seigneur des mieux faits de la cour. A vingt-trois ans,
il tait clbre par ses triomphales fantaisies, tant de luxe que
d'amours. Ses duels, toujours heureux, le faisaient admirer des pages,
fliciter par les femmes et craindre de ses pairs. La reine, ayant
remarqu ce jeune seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes et s'y
renferma avec lui.

On se rappelle les circonstances particulires de l'vnement arriv au
roi Charles VI, en traversant la fort du Mans, o il avait t pris de
dmence. Un fantme, en vtements blancs (apost peut-tre par Isabeau
dans le but de dterminer, par une crise superstitieuse, une insanit
que ses philtres avaient prpare de longue main), un fantme,
disons-nous, lui tait apparu brusquement, avait saisi la bride de son
destrier, en criant: Retourne, roi Charles, tu es trahi! Ce qui,
effectivement, avait jet le roi dans un accs de folie furieuse. Ayant
tir son pe et mis  mal deux hommes de sa suite en criant:
trahison! l'on fut oblig de s'en rendre matre par la force. Depuis
lors, une snilit htive l'avait accabl; il vivait, un peu hbt,
dans son Louvre, en compagnie d'une demoiselle nomme Odette de
Champdhiver, qui veillait sur la faiblesse du monarque et cherchait  le
distraire, soit en inventant des jeux,--les cartes, par exemple,--soit
en le charmant par ses chants et sa bonne grce. De l, la libert
laisse  la reine.

A cette poque, bien que la rgence lui et t dvolue avec
l'assistance, toutefois, de son beau-frre Louis, duc d'Orlans, et de
son cousin Jean, duc de Bourgogne, comte de Nevers, surnomm, comme il a
t dit, _Jean sans Peur_, la guerre entre Isabeau de Bavire et le
comte Bernard d'Armagnac, conntable de France et fal du roi, n'tait
pas ouvertement dcide. L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut la
torche qui l'alluma.

Un matin, en effet, comme le jeune chevalier revenait de Vincennes,
joyeux et au galop, le sourire des joies perdues aux lvres, il croisa
une petite troupe qu'il ne reconnut pas tout d'abord.

C'tait Charles VI, le conntable et plusieurs seigneurs et soldats de
la cour de Paris. Le roi faisait une promenade.

Soit tourderie, soit impertinence de rival, Bois-Bourdon ne revint
point sur ses pas; il ne salua pas.

Le comte d'Armagnac lui cria de faire halte. Il continua vers Paris.

--Arrtez ce jeune homme! dit simplement le conntable  deux soldats et
 son prvt Tanneguy du Chtel.

En entendant le galop des deux cavaliers derrire lui, Bourdon se
dtourna, fondit sur eux, dsaronna le premier, tua le second d'un coup
d'pe, et, saluant le comte d'Armagnac, poussa l'insolence jusqu' le
dfier lui-mme.

Le conntable tait un homme de guerre des plus habiles aux maniements
de toutes les armes; il sourit, mit pied  terre, sa masse  la main. A
vingt pas du jeune homme, il s'arrta:

--Rendez-vous, messire, dit-il.

Un clat de rire de Bois-Bourdon lui rpondit.

Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse d'armes du comte d'Armagnac,
lance par lui comme la pierre d'une fronde, tait venue frapper au
front le cheval du jeune homme: le cheval, tu sur le coup, avait jet
son cavalier vanoui sur le chemin.

On se saisit de Bois-Bourdon. On le fouilla. Une lettre de la reine fut
trouve entre son coeur et son pourpoint. Cette lettre, parfume et
tendre, produisit sur le roi Charles un effet terrible, malgr sa folie.

Bois-Bourdon fut enferm au Chtelet, mis  la question le soir mme; il
y mourut, sans rien avouer, courageusement, car il aimait la reine. On
l'ensevelit dans un sac de cuir sur lequel fut crite cette lgende:
Laissez passer la justice du roi, et on le jeta  la Seine.--La lettre
fut publie  son de trompe dans Paris.

Lorsque la reine apprit ce meurtre, et que c'tait au comte d'Armagnac
qu'elle devait cette aventure, comme elle tait fidle  ses fidles,
elle jura de venger la mort de son ami de la manire la plus horrible;
et, comme on va le voir, elle tint parole.

                                   *

                                 *   *

Le conntable, connaissant  quelle sombre ennemie il avait affaire et
profitant de la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit immdiatement
enlever Isabeau comme sa prisonnire et obtint de Charles VI un dcret
qui internait au chteau de Tours sa royale captive. Mais elle en fut
bientt enleve par Jean sans Peur, qui la transporta  Troyes, o elle
prit le titre de _reine par la grce de Dieu_. Ce fut l qu'elle reut
un jour la visite d'un seigneur de l'Isle de France, le baron Jean de
Villiers de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise. C'tait un jeune homme
redoutable et qui, sous un aspect frivole, cachait un coeur d'acier.

Sa ville, une nuit, avait t surprise par les Anglais. Il en avait
fendu la porte  coups de hache pour que ses bourgeois pussent chapper
 la tuerie. Lui-mme, sautant  cheval et  moiti vtu, s'tait lanc
vers la Touraine, cherchant des hommes d'armes pour revenir. Mais il ne
put reprendre Pontoise et en massacrer la garnison anglaise que quelques
mois aprs.

Le conntable, en apprenant le coup de main inattendu des Anglais sur
Pontoise, avait eu la mauvaise foi de dire que le baron de l'Isle-Adam
avait d vendre sa ville; et le soupon de cette infamie avait, grce 
cette parole, plan sur lui, l'Isle-Adam.

Armagnac, qui profitait de la faiblesse du roi pour publier les lettres
de galanterie d'une femme et d'une reine, avait imagin cette calomnie
pour dissimuler sa propre conduite.

Le fils du comte d'Armagnac qui a trait directement avec l'Anglais et
vendu plusieurs villes, fut dshonor historiquement par un procs  ce
sujet, et le roi de France Charles VII porta publiquement, au contraire,
le deuil de Villiers de l'Isle-Adam  la mort de ce marchal.

A cette poque, Villiers ddaigna de se dfendre autrement que par les
armes d'abord, et en reprenant sa ville ensuite. Il se rangea du parti
de Jean sans Peur, qui tait celui d'Isabeau, et jura de ne point _se
coucher dans un lit_ tant qu'il n'aurait point trac avec son pe, sur
la poitrine du conntable Bernard d'Armagnac, la croix rouge de
Bourgogne.

Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il vint  Troyes, prs
d'Isabeau de Bavire, encore en deuil de son cher cavalier mort pour
elle.

L'Isle-Adam, bloui par l'clat de cette beaut sans rivale, fondit sa
vengeance et son amour dans un seul sentiment. Ce n'tait pas un homme
capable de perdre le temps en paroles;--son serment pouvait,  cet
gard, le lui rendre affreusement difficile  garder tout  fait. Le
soir de son arrive  Troyes, au souper royal, il s'assura le concours
de quelques amis, les sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux,
entre autres, runit un millier de lances et marcha sur Paris,
accompagn d'Isabeau elle-mme,  cheval prs de lui; la petite troupe
se htait, dans le vent nocturne.

Le comte d'Armagnac,  force d'exactions et de cruauts, s'tait fait
excrer de la population; le fils du gardien de la porte Saint-Antoine,
Perrinet Leclerc, qui avait t frapp de vingt et un coups de fourreau
d'pe, par ses ordres (quoique bourgeois), ouvrit la porte des fosss 
Villiers de l'Isle-Adam, sur un signal convenu.

La reine et le grand baron, suivis des capitaines et de leurs soldats,
entrrent dans Paris. Et alors commena, aux cris de _vive Bourgogne!
vive Isabeau!_ un massacre vengeur et formidable qui dura trois jours,
aux lueurs des incendies.

Villiers de l'Isle-Adam se prcipita vers l'htel Saint-Pol, surprit la
garnison, la dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI, qu'il mit en
lieu de sret; puis chercha le conntable qui se cachait.

Il courut dans Paris avec ses cavaliers, mettant  prix la tte du comte
d'Armagnac, et tuant ceux qui ne criaient pas: Vive la reine!

L'Isle-Adam dcouvrit bientt le conntable et, l'ayant bless
mortellement dans la lutte, excuta son serment  la lettre. Il lui
traa la croix de Bourgogne sur la poitrine d'un coup d'pe.

Le lendemain,  l'arrive de Jean sans Peur, l'Isle-Adam ayant t fait
marchal de France, et Paris tant pacifi, il y a lieu de penser que le
baron obtint d'Isabeau la permission de se mettre en ung lit.

La reine eut bien des aventures galantes et inconnues. Celles-ci sont
les principales.

Elle fut surnomme la grande gaupe par tout le populaire. Elle avait
donn  la France le dauphin Charles VII, qui grandissait. Cependant la
beaut merveilleuse d'Isabeau ne subit aucune atteinte du temps pendant
de longues annes. Cette beaut survcut mme  ses amours.

Isabeau de Bavire mourut cependant presque abandonne, vers l'ge de
cinquante ans, et universellement mprise.

(_Septembre 1876._)




TRENTE TTES SUR LA PLANCHE[13]

  [13] 14 octobre 1885.


Au milieu des proccupations de cette heure grave, au moment o les
regards sont presque tous fixs sur les urnes lectorales, il est
certain que nous ne devons prendre sur nous de rappeler les faits
suivants  l'attention publique qu' simple titre de dlassement
d'esprit.

Plusieurs journaux importants l'ont dclar: s'il faut en croire les
prvisions les plus comptentes, et d'aprs la nomenclature
exceptionnelle des causes criminelles actuellement en instruction sur le
territoire franais, les assises de cet hiver nous mnagent, presque
_srement_, une CINQUANTAINE de sentences capitales, sur trente
desquelles, au bas mot, M. l'excuteur, parat-il, peut tabler haut la
main. Presque toutes ces causes tant, en effet, d'une hideur peu
commune, la mansutude prsidentielle se verra, cette fois, trs
probablement dborde par le cri de la vindicte sociale, et renoncera,
tristement,  s'exercer sur cette collection de monstrueux condamns.

En ces conjonctures, quelles que soient nos plus immdiates inquitudes,
se pourrait-il bien qu'il part,  nos lecteurs, hors de propos de leur
soumettre quelques rflexions touchant ces exterminations prochaines?

Alors, surtout, que nous nous proposons, non pas de gloser sur des
dbats  venir, mais seulement _sur un point_ oubli dans le crmonial
tragique du supplice de la guillotine.

On ne saurait s'y prendre trop  l'avance, parce que ce genre de
questions peut, d'ores et dj, sembler d'un intrt gnral.

Plusieurs minents journalistes vont rclamer, ces jours-ci, nous
dit-on, le rtablissement des _marches de l'chafaud_.

Nous l'avons, ailleurs, spcifi: l'instrument justicier[14] ne doit
frapper un de nos semblables qu'au niveau des ttes de la foule, qu'
hauteur d'humanit. Le couteau-lgal ne doit fonctionner que d'ensemble
avec sa plate forme rglementaire, limine, depuis ces dernires
annes, _on ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel droit_. Si la
solennit des degrs de l'chafaud parat d'une mise en scne suranne 
quelques sceptiques en retard sur le vritable esprit des temps
modernes, pourquoi ne trouvent-ils pas galement dmodes les robes
rouges et les hermines de la cour d'assises? Comment tout le reste du
crmonial ne leur semble-t-il pas une pure fantasmagorie?

  [14] L'Instant de Dieu (_Derniers contes, Mercure, 1909_).

On ne peut supprimer un anneau dans la chane des symboles de la Loi
sans infirmer les autres et faire douter de leur srieux. Or, tout le
monde s'coeure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que
cause cette guillotine absurdement embusque au ras du sol et dont la
sournoiserie triviale est aussi peu digne de la Loi que de la Nation.

Cependant, l'on a regard comme inopportune, parat-il, la rclamation
prsente  ce sujet par divers notables crivains de la presse
franaise,--et l'on a prtendu, mme, _que cette question ne la
regardait pas_.

Nous ne voulons rpondre  cette fin de non-recevoir que par l'expos du
raisonnement suivant[15], dont l'vidence est,  nos yeux, tout  fait
indiscutable.

  [15] Dvelopp dans le _Ralisme dans la peine de mort_ (_Chez les
    Passants_, Georges Crs, 1914; pp. 93, 94, 95 et 96.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si donc la presse est,  ce point, prpondrante en ce qui, moralement,
touche  l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas
qualit pour se proccuper du mode physique de l'application de cette
peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'tre coute, ici, attendu
qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle
eut souvent le loisir d'tudier de prs.

C'est pourquoi, si les marches de l'chafaud sont juges _convenables_
par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge
_convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par consquent, cette
revendication doit tre prise au srieux, quand la presse vient  la
formuler.

Si donc trente ttes humaines,--ou davantage,--doivent tre tranches,
cet hiver, sur le sol franais, quelque coupables que soient ces ttes,
nous pensons qu'elles ont droit  tomber  hauteur d'hommes et non pas 
hauteur de pourceaux.

Quelque _positif_ que puisse tre le raisonnement,--si, toutefois, il y
eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui
de soustraire les marches lgales de l'chafaud, nous prtendons que
cette guillotine de basse-cour est choquante pour la Loi, pour la
Nation, pour notre humanit.

Oui, nous sommes certains d'exprimer le voeu de la majorit des esprits
 ce sujet, et non celui de quelques anodins sceptiques. Au surplus, les
nouvelles Chambres, au cours de la session prochaine, vont tre
dfinitivement saisies de cette motion, et nous n'hsitons pas 
rpondre d'une presque unanimit de votes pour que cette plate-forme et
ces marches de l'Echafaud,--abroges par l'arbitraire d'on ne sait quel
Prudhomme--soient restitues au plus vite  la dignit de la Loi.




A PROPOS D'UN LIVRE[16]

  [16] 1er dcembre 1863.


Selon quelques esprits diserts, le _sujet_ d'une oeuvre d'art ne doit
influer ni sur le verdict touchant la valeur esthtique de l'oeuvre, ni
sur l'opinion morale que l'on peut dsirer se faire touchant la
personnalit de l'auteur. L'ide qui fait corps avec le travail et la
posie de cette oeuvre peut tre, au point de vue de l'art,
indiffremment choisie dans les catgories du juste ou de l'injuste, du
bien ou du mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est jamais, pour l'art,
qu'une _occasion_, qu'un moyen, dans le sens abstrait du mot, de se
manifester.

L'art s'efforce librement vers la beaut, vers l'absolu de la
philosophique et pure beaut, qui, suivant une expression tout
hglienne, serait: comme l'eau claire, sans odeur, ni couleur, ni
saveur particulire. Il compose un royaume o toute chose est appele 
la transfiguration. Et, si l'artiste est assez puissant pour aller
racheter la grande posie mme jusque dans les rgions dfendues par la
morale, et que, sous une sensation d'ternit, il l'en dgage, tout
irradie de solennelles et profondes pouvantes, l'impur n'est plus ce
qu'il nous apparat, dans sa ralit: on ne _doit_ plus le voir! Le
gnie est devenu sa rdemption: il s'est transfigur sous le sceptre de
diamant du magicien sacr: sujet de l'intelligence idale, il ne relve
plus de la conscience hypocrite, changeante et diverse, des hommes.

Ainsi, que le sujet d'un pome soit emprunt, par un artiste, aux
donnes de la philosophie, de la politique, de l'utilit, de la
concupiscence, de l'histoire, de la religion, de la guerre, etc.,--comme
le _Faust_, par exemple, les _Iambes_, les _Gorgiques_, les _Fleurs du
mal_, la _Lgende des sicles_, le _Paradis perdu_ et le _Purgatoire_,
l'_Iliade_, etc., je cite pour des Franais,--ces donnes, comme toutes
celles qui en drivent, sont indistinctement offertes, dans les
pnombres mystrieuses et inquites de la rverie[17], au bon plaisir du
pote, sans qu'il y ait,  ses yeux, plus de mrite ou de grandeur 
traiter l'une plutt que l'autre, tous ces sujets comportant la mme
respectabilit comme la mme indiffrence au point de vue et dans la
mesure de l'art: si le pome est pntr d'un sentiment de majest,
d'indulgence et de beaut souveraine, le sujet choisi doit disparatre
dans ce sentiment et, par suite, n'entrer pour rien dans la dcision
d'un homme de got.

  [17] L'expression anglaise _pensiveness_ est plus exacte que le terme
    banal impos par notre langue (note de Villiers de l'Isle-Adam).

C'est un point sur lequel,--malgr son vidence apparente,--on ne
saurait trop insister, car nous sommes prvenus contre ce qui nous
semble de nature  rvolter les tendances de notre morale et de notre
conscience, et lorsque l'art se dvoue  traiter les actions drgles,
l'habitude de la sensation influe sur notre jugement  notre insu; nous
avons  nous dfier des conventions infrieures et des prjugs
contingents de la vie usuelle. Agissons, par l'ide du devoir, dans la
socit, comme des citoyens: agissons, galement d'aprs l'ide
essentielle du devoir, dans le rve, comme des penseurs. La synthse
idale de ces deux existences est situe, sans doute, au milieu de la
Mort, c'est--dire au del de toute spculation actuelle.

Pourquoi le titre d'un pome aurait-il ce pouvoir de refroidir, par
avance, nos dispositions  l'estime de sa beaut? N'est-ce point,
d'ailleurs, presque toujours dans les pisodes, les ides incidentes et
les ciselures trangres au sujet pris en lui-mme de tel chef-d'oeuvre
reconnu, que consistent ses vritables beauts artistiques? Pourquoi
mme,--j'oserai le dire,--nous laissons-nous prmunir si facilement, par
nos instincts d'injustice, d'gosme et de fiert, contre le caractre
civique d'un artiste de gnie, lorsque les sujets qu'il accepte de
clbrer sont pris,  l'ordinaire, par exemple, dans le domaine du
dissolu? Le plus pais bon sens devrait comprendre que l'on n'crit de
beaux vers qu' force de persistance et de labeurs ncessits par
l'apprentissage et la technique de l'art. O donc un grand pote
prendrait-il encore du temps pour tre citoyen si condamnable? Qui nous
autorise  mal prsupposer de l'homme, parce que,--afflig comme nous,
sans aucun doute, de quelque difformit sociale ou morale,--il se
rfugie dans la Pense sublime, pour essayer d'en corriger le ct
choquant, d'en rver l'absolution et d'en oprer le rachat? La
notorit, pour le pote, doit tre une question bien secondaire, pour
ne pas dire absolument nulle, lorsqu'il se proccupe de son oeuvre: il
crit pour se justifier devant lui-mme et pour agrandir sa misricorde
envers les choses sensibles.

Donc, il faut, avant tout, considrer seulement la profondeur du
_Talent_, en gnral, et, quant au reste, il ne doit pas importer dans
un chef-d'oeuvre. Il est certain que la bonne volont religieuse de
Dante, par exemple, ne l'et pas sauv de l'oubli s'il et manqu de
posie et d'art dans ses pomes. Bien au contraire, s'il se ft prvalu
(le cas chant) des tendances morales et pratiques de son oeuvre pour
en attnuer les imperfections esthtiques, le simple sens commun nous
avertit que c'et t, de sa part, une action dshonnte et scandaleuse.
En effet, s'autoriser de l'intrt tout social que la multitude accorde
 telle ide de religion, de politique, etc., prise en elle-mme et sans
le secours de la vie extrieure, et transporter cet intrt dans le
domaine de l'Art pour s'en servir comme d'un adjuvant  la valeur propre
d'un travail potique, c'est baser la Posie sur une motion trangre 
elle-mme et, risible artiste, lui manquer de respect en lui offrant des
secours dont elle n'a que faire. C'est dire: Vous le voyez! je suis une
me sensible; ayez, _par consquent_, de la bienveillance pour mes vers,
 cause de la droiture et de la bnignit qu'ils expriment et qui
correspondent,--j'en suis sr,--aux qualits que vous avez, mon cher
lecteur. C'est la rougeur au front que j'cris ces lignes; rien que d'y
penser donne le malaise et le froid le plus gnant.

Eh bien! si nous considrons, par exemple, les FLEURS DU MAL sous ce
critrium, nous ne devons pas varier notre justice.--Sachons lire! M.
Charles Baudelaire ne tire pas secours de son sujet pris dans les
notions convenues! Il regarde, et les impudicits se dbattent (ironie
froce!) sous les treintes de son idal, comme les vers de terre sous
les antennes du scolopendre.

Un autre prjug,--le mot, cette fois, parat avoir un sens,--assez en
vogue, au dire d'une majorit sense,--c'est celui de l'_inspiration_.

L'inspiration n'est autre chose que le libre dveloppement d'une
aptitude inne vers le beau idal; c'est une bosse qui grossit; pour
tre sur une montagne, il faut tre parti de terre et avoir mont
pniblement la montagne; de mme, pour tre lev rellement, il faut
avoir gravi un  un les degrs dont cette lvation n'est que la somme.
Le Gnie, c'est l'application passionnelle, la rsultante d'une
organisation saine et laborieuse, la pleine possession de soi-mme. Eh!
que voudrait-on qu'il ft de plus que cela? Si tel homme naissait gnie,
avec la science infuse, comme les petits bramahs, ce serait une
monstruosit, une privation de tout mrite, une animalit dplorable.
L'abeille, le castor, la fourmi, etc., font des choses merveilleuses,
mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose: ils naissent
avec le summum de leur dveloppement moral; ils n'hsitent pas. Le
gomtre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche
d'abeilles, et la forme de cette ruche est celle mme qui, dans le
moindre espace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal est exact:
sa naissance lui confre avec la vie cette fatalit; l'homme, au
contraire, est essentiellement indtermin: il hsite, d'une manire
toujours ascensionnelle, toujours approximative, vers son idal[18]! Ce
qui fait le fond de ses plus sublimes esprances, ce qui allume sur son
front la lueur de l'immortalit, c'est prcisment le sentiment de cette
gravitation. En un mot, l'homme sent qu'il n'est pas fini!

  [18] L'idal, suivant Gottlieb Fichte, est: ce qui _doit_ toujours
    tre ralis, mais en mme temps ce qui ne _peut_ jamais l'tre,
    sous peine de cesser d'tre ce qu'il _doit_ tre, c'est--dire de
    cesser d'tre l'idal. (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)

Vis--vis de ces penses, on conoit que l'inspiration est une parole
qui sent son bourgeois moderne de plusieurs milles. On est si
instinctivement convaincu de sa nullit qu'on n'ose la prononcer que
tempre par un demi-sourire, c'est--dire presque comme une insulte et
avec un air de protection bienveillante. L'artiste devient sous ce mot
une sorte de sibylle sur le trpied, quasi inconsciente de la
signification de ses chants, ou, pour mieux dire, une machine de
Vaucanson. Il suffirait au premier venu de crier  tout hasard: _Deus!
ecce Deus!_ pour rduire  l'humilit les fatigues sacres et les longs
travaux d'un vritable pote; et quand l'exprience prouve la
supercherie de l'Inspir, ceux qui croyaient en lui nomment cette
dcouverte: la dsillusion. Le vulgaire voudrait voir les gens ns
coiffs de divinit. Chose trange! L'homme de gnie lui-mme n'aime
souvent pas  tre sincre sur ce point. Il se complat quelquefois dans
l'ovation faite aux puissances suprieures dont il veut bien paratre le
reprsentant et le mandataire, il s'applaudit de cette distinction sans
s'apercevoir qu'elle lui assigne une place au-dessous des gens
ordinaires et infrieurs, qui ont au moins le mrite de leur
dveloppement, si peu qu'il soit. Mais comme il rit dans sa barbe de sa
petite comdie!

Est-ce que la Pense commet de ces injustices? Il en est, d'habitude,
des fanatiques de l'Inspiration quand mme comme de ceux qui disent:
Voil de beaux vers: mais o est l'_ide_? Quel est le but de
l'auteur? sans songer que leurs paroles contiennent leur propre
ngation. Car, si les vers sont beaux, ils contiennent au moins l'_ide_
de la beaut: ce qui est dj quelque chose au point de vue de l'art, 
ce qu'il semble! et, pour le surplus, on peut ajouter ce mot de
Franklin: Il est bien difficile  un sac vide de se tenir debout.

Voil donc, pour un grand nombre d'esprits clairs, la premire formule
gnrale de l'Art considr en lui-mme. Je suis loin d'accepter sans
rserves d'aussi spcieuses affirmations; mais ce n'est pas ici le
moment de les discuter. J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler
ce critrium et l'lucider de cette manire pour aborder
consciencieusement la critique du livre de M. Mends, car ce livre[19]
est crit,--sauf erreur,-- ce point de vue, et rien qu' ce point de
vue.

  [19] _Philomla_, livre lyrique (Paris, 1863).

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




SUR UNE PICE D'AUGIER


Deux amants.

Survient le grand sparateur social,--le pre,--que l'on appelle, je
crois, _pre noble_, en termes consacrs, chez les marionnettes.

Faut-il continuer?

Non, videmment.

Ainsi, laissons de ct cette intrigue[20].

  [20] Paul Forestier d'E. Augier (1868).

                                   *

                                 *   *

Les vers de cette comdie tant crits suivant une esthtique qui me
semble une des espigleries les plus amusantes de notre grand sicle, je
m'abstiendrai de toute apprciation  leur gard. Le Public _pleure_ en
les entendant; c'est tout ce qu'il faut,--et c'est l le gage parfait,
selon l'opinion moderne, de la beaut d'une oeuvre. Ayant le malheur
d'avoir une confiance mdiocre en l'infaillibilit des glandes
lacrymales et des digestions pnibles, touchant l'Art ternel, les
sanglots touffs qui partent des baignoires, les foulards interrupteurs
et autres critriums actuels du sublime, m'ont toujours--(qu'on me
plaigne!)--fait lever le coeur. Ainsi laissons cela de nouveau.

                                   *

                                 *   *

Quant  la pice, elle contient, vraiment, plusieurs scnes
admirablement joues, et deux ou trois dcalques photographiques de la
simple nature.

La Nature avant tout. Il est bon que le spectateur voyant un homme
passer dix minutes  dire: _Donnez-moi mon paletot_, ou: _Je boucle
ma valise_, s'crie: Comme c'est naturel! Vivent les POTES! Ainsi
oublions, derechef, toute discussion strile sur un principe aussi
flatteur.

Une seule scne est d'un crivain, dans ce mlodrame: c'est la grande
scne du troisime acte.

Quant au reste de l'action, j'ai eu l'honneur de n'y rien comprendre, et
il est inutile de faire partager au lecteur cette manire de voir.--La
chose m'a paru un triste mlange de criailleries, de banalits et de
purilits inconcevables. Mais je livre cette apprciation avec la plus
grande humilit; je suis un fort mauvais juge de ces sortes de pices.
Etant donn leur horizon, je ne distingue plus, au bout de dix minutes,
les personnages les uns des autres; et il y a des moments o je confonds
M. Got avec Madame Lafontaine.

                                   *

                                 *   *

Une seule impression domine certains esprits au dnouement de la pice.
C'est celle que cause le vnrable pre noble.

Le drle ferait rougir d'tre au monde.

Je ne connais pas de dgot comparable  celui que m'inspirent ses
cheveux blancs. C'est vraiment le monstre, le bourreau oiseux, l'Ennemi,
celui qui mrite la mort et le haussement d'paules.

Quelle infernale et suffisante caricature! Comme il parle de Dieu, de
vertu, d'honntet, de dvouement, des lois sociales!... Comme il
attendrit la foule!

Un jour, quand on sera revenu des discussions thtrales avec ces types,
lorsqu'on verra clair au fond de cette sorte de gens honorables,--on
sera bien tonn; au lieu de sangloter sur leurs sages maximes, si mues
et si judicieuses, on leur prfrera celles de Desrues, l'empoisonneur,
comme plus efficaces et plus humaines.




VERS




GOG


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir
    Quelqu'un frappa.

                    Ce juif ouvrit--et l'on put voir
    Briller les piques dans le sentier.

                                        --La milice,
    Pensa-t-il, mne encore quelque esclave au supplice.
    Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers
    Et rougissait au loin les maigres oliviers,
    Baignant le Golgotha de sang et de lumire.
    Une troupe d'enfants cheminait la premire:
    Ils criaient! Ils voulaient voir prendre les voleurs;
    Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs.
    Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines,
    Charg d'une croix lourde, et le front ceint d'pines,
    Un homme apparaissait tomb sur les deux mains.
    Autour de lui riaient les cavaliers romains,
    Et le centurion qui commandait l'escorte,
    La lance au poing, cria, debout, devant la porte:
    Simon! viens nous aider  relever la croix
    Du roi des juifs, tomb pour la troisime fois!
    La cte est rude; un coup d'paule! Il faut qu'il meure
    Et soit mis au spulcre avant la sixime heure!
    Un grincement de dents retentit, bref et dur,
    Dans l'angle que faisait la porte avec le mur.
    Simon, sans s'mouvoir de ce bruit, dit:

                                            --Silence,
    Gog!
        Le soldat reprit, appuy sur sa lance:
    --Est-ce que tu n'es pas un portefaix?

                                            --Je suis
    Cela prcisment! dit l'homme: et je te suis.

1879.




AVE, MATER VICTA

        Et ils placrent des gardes autour du Tombeau.

        (Nouveau Testament.)


    Comme le juste, en croix sur le mont solitaire,
          Tomba trois fois sur les genoux
    Avant de se dresser et de saisir la Terre
          Entre ses bras puissants et doux,
    Patrie au flanc bless, tu bnis dans l'aurore
          Tes fils tombs sans voir ton jour;
    De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore,
          Fume de lumire et d'amour!...

    Gloire  toi, grand Pays o l'Avenir se fonde!
    Tes destins sont plus hauts que ton adversit:
    Tu tiens l'ardent flambeau dont s'claire le monde,
    Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanit!

    Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles
          Sans rcompense et sans repos,
    Ils t'ont mise au spulcre,  France, et tu sommeilles!...
          Nul n'a veng tes saints drapeaux!
    Mais on pie en vain les sursauts de ta pierre,
          Tu la rompras de ton essor!...
    Quand l'ombre veut tenir au tombeau la Lumire,
          Pques sonne ses cloches d'or!

    Nous reforgeons sans trve, au mpris des alarmes,
          Ton vieux glaive aux bons lendemains.
    Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes,
          Impatients des clairs chemins!...
    Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes.
          Les champs sont prts pour le soleil:
    Si d'pres voix, au loin, disent que tu succombes,
          Couvrons-les d'un cri de rveil.

    Ressuscite!... La foi t'anime, auguste France!
          Debout! Ton astre est immortel!...
    Mais dj tu renais! C'est l'aube d'esprance!...
          Plus de fleurs de deuil sur l'Autel!
    Le souci du devoir bannit dans les tnbres
          Les noirs souvenirs de la nuit.
    Adieu, tambours voils! Adieu, lauriers funbres.
          Le clairon sonne, le jour luit!

    Gloire  toi! grand Pays o l'Avenir se fonde!
    Tes destins sont plus hauts que ton adversit:
    Tu tiens l'ardent flambeau dont s'claire le monde.
    Celui qui meurt pour toi, meurt pour l'Humanit!

1877.




TARENTELLE


    Une flte dit: C'est l't!
    Viens, la joie meut nos poitrines;
    Mets ton poing blanc sur le ct
    Comme font les Transtvrines

    Epis et bleuets  demain!
        Donne ta main.
    Tout souci n'est que bagatelle!
    Moissonneurs, dansons en chemin
        La Tarentelle

    Sur les gerbes penche encor?
    --Fleur des sillons, faneuse brune,
    Les champs fument dans le ciel d'or.
    Jette ta faucille importune!

    Sur ton coude, d'un coup charmant
    Que le tambourin roule et sonne!
    Laisse tes nattes follement
    Jouer autour de ta personne...




JE M'ENVOLERAI


    Je m'envolerai dans les profondeurs!
    Je fuirai la vie et ses lois moroses!
    Et je cueillerai d'immortelles roses
        Loin de vos hideurs.

    Je m'lancerai vers vous,  silences!
    L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer,
    --Pour mon coeur perc de vieux coups de lances,
        Plus rien n'est amer.

    Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage,
    Vers tant de pays ignors de tous,
    Car l'indiffrence est le seul hommage
        Dont je suis jaloux.




NOTE BIBLIOGRAPHIQUE


=Nouveaux Contes Cruels.=--Sur les huit contes de la premire dition
(1888, Librairie illustre), sept parurent cette mme anne 1888: =la
Torture par l'esprance=, =les Amies de pension=, =l'Enjeu=, =Soeur
Natalia=, =l'Incomprise=, dans le _Gil Blas_; =l'Amour du naturel=, dans
le _Figaro_; =le Chant du Coq=, dans _la Revue Libre_.

Villiers de l'Isle-Adam, redoutant que son diteur n'accompagnt le
volume d'illustrations, dans le dessein de justifier sa firme, spcifia
qu'il refuserait toute gravure. Deux ans auparavant, il avait, en effet,
prouv un violent mcontentement, lors de la mise en vente d'un autre
recueil de contes, _l'Amour suprme_, lequel avait t orn de ttes
de chapitre vulgaires. On ne lira pas sans intrt la curieuse
protestation rdige,  ce propos, par Villiers. Elle touche  plusieurs
sujets. La voici:

  M. B***, diteur, place des Vosges, doit faire paratre aujourd'hui
  lundi, un de mes livres, intitul =l'Amour suprme=.

  Je m'oppose  la mise en vente de ce livre, et j'en rclame la saisie
  chez M. B*** pour les motifs suivants:

  1 Ce volume (ainsi que je suis en mesure de le prouver au tribunal)
  contient trois nouvelles de plus que celles consenties par moi. Je ne
  sais en vertu de quel droit M. B*** s'en est accord la proprit
  (C'est un jeune homme, et qui vient d'acheter la maison d'dition o
  il s'est install).

  2 Diverses illustrations ont t faites en ce livre, sans m'avoir t
  soumises et mme contre mon gr. Presque toutes sont de nature  nuire
  pour plusieurs raisons srieuses (celle, par exemple, d'escompter tout
  l'intrt que peut offrir _l'inconnu d'une nouvelle, en le
  prsentant =immdiatement=, en un dessin, sous les yeux du
  lecteur_,--lequel ds lors, perdant toute curiosit possible, ne
  s'intresse plus);--etc., etc.,--plusieurs mmes _travestissent_ les
  nouvelles qu'ils semblent commenter, et d'une faon ridicule.

  3 _Aucun bon  tirer d'=aucune= nouvelle_ n'a t donn par moi.
  Aucune _deuxime_ preuve ne m'a t soumise,--et l'on a tir,
  imprim, illustr, etc., =sans me communiquer mme une seule preuve
  des trois Nouvelles=, que l'on s'est appropries sans droit.

  4 Les fautes d'impression, depuis la _premire_ ligne du livre
  jusqu' la dernire, sont telles que cela finit par nuire mme  la
  considration littraire d'un auteur. C'est simplement une drision.

  5 En ne me communiquant pas d'preuves de plusieurs Nouvelles, en
  lsant ainsi mon droit et mon devoir d'auteur, M. B*** m'a galement
  priv de mon droit de ddicace de ces nouvelles, de telle sorte que,
  les ayant promises, il se trouve qu'il me fait manquer  ma parole, en
  me pillant et en m'imprimant sans mon consentement.

  6 M. B***, par des lettres successives que j'ai collectionnes, ne
  m'a jamais donn plus de 24 heures pour corriger les premires
  preuves des quatre nouvelles sur treize qu'il m'a envoyes; il me
  menaait dans ses lettres de donner le bon  tirer pour une heure de
  retard, alors que j'ai droit de donner ce bon  tirer et que
  l'imprimeur qui lui a obi (savoir M. M***) est, lui-mme, responsable
  d'avoir agi, comme l'diteur, au mpris des lois de la presse les plus
  lmentaires.--J'intente donc une action contre l'un et l'autre, et,
  pour me couvrir, tout d'abord, du dol qui m'est caus par la mise en
  vente de ce livre, je le saisis simplement.--_Comte de Villiers de
  l'Isle-Adam._

=Nouveaux Contes Cruels et Propos d'Au Del.=--Cinq derniers contes et
des pages indites, runis sous le titre de _Propos d'Au Del_ que
Villiers rservait, ds 1887, parmi ses oeuvres  paratre, compltrent
cette rdition (Calman Lvy, 1893). Le _Gil Blas_ avait donn =l'Elu
des rves=, en 1888; _l'Universal Review_, =l'Amour sublime=, le 18
avril 1889; le _Figaro_, =le Meilleur Amour=, dans son supplment
littraire du 10 aot 1889, quelques jours avant la mort de Villiers de
l'Isle-Adam. Il faut relire dans les _Promenades Littraires_, les
lignes mouvantes traces par Remy de Gourmont, sur les instants qui
prcdrent l'heure suprme. A Saint-Jean-de-Dieu, Villiers numre des
projets, s'inquite de changements apports par le secrtariat du
Supplment littraire,  son manuscrit du Meilleur Amour; et il
parlait bas, las, dj treint par la mort...

Les autres Contes taient posthumes. Les feuilles finales appartenaient
 un roman, auquel Mme J. Gautier et Villiers projetrent de collaborer,
sous forme de correspondance; mais il n'y eut jamais que cette premire
lettre.

C'est Remy de Gourmont qui reconstitua =les Filles de Milton=. Il fit
suivre le conte indit de la note suivante (_Echo de Paris_, 17 fvrier
1891):

  Manuscrit indit de Villiers de l'Isle-Adam. Cinq feuillets in-f,
  dont les deux derniers crits sur les deux faces. C'est un brouillon
  tout de premier jet, qui ne porte aucune trace de corrections
  postrieures. Il doit dater du printemps 1888. Du moins,  cette
  poque, Villiers se proccupait de plus amples renseignements sur
  Milton et sur sa famille. La copie est rigoureusement textuelle; des
  lignes de points sparent diffrents fragments qui n'ont pas entre eux
  de lien bien logique.--_R. de Gourmont._

=Fragments.=--_Isabeau de Bavire._ Ecrites  la mme date que
_Hypermnestra_ et _Lady Hamilton_ (_Chez les Passants_; collection les
Proses, _Georges Crs_, 1914), et pour cette mme srie des Grandes
Amoureuses de l'diteur A. Lacroix, Villiers a extrait de ces pages le
Conte cruel, _la Reine Ysabeau_. Elles attestent ses recherches en vue
du _Mmoire_ destin  disculper Jean de Villiers, au cours du procs
intent, en 1876, aux auteurs de Perrinet Leclerc, et la prparation
du livre: _Documents sur les rgnes de Charles VI et Charles VII_,
annonc pendant de nombreuses annes.

Les notes sur _Philomela_ et _Paul Forestier_ furent insres dans la
_Revue nouvelle_ (1er dcembre 1863) et dans la _Revue des Lettres et
des Arts_ (2 fvrier 1868), dont Villiers de l'Isle-Adam tait rdacteur
en chef. La reprsentation de la pice d'Emile Augier avait eu lieu sur
la scne du Thtre franais, le 25 janvier 1868. _Gog_ est le fragment
d'un pome, non retrouv, port au verso du faux-titre de l'dition
originale du _Nouveau Monde_; de cette poque, galement, _Ave, mater_,
imprim avec le sous-titre: Hymne franais, par un petit journal
d'alors, le _Parnasse_ (1er juillet 1877); le manuscrit de _Tarentelle_
recle l'indication: A collationner.

On pourrait, en complment  cette bibliographie fragmentaire, ajouter
un article de Villiers sur le gnral Margueritte. _La Mort d'un hros_
(_Figaro_, 12 avril 1884) retrace la carrire du gnral:

  A Fresnes-en-Woevre, chef-lieu du canton o est n le gnral
  Margueritte, la statue du glorieux soldat, _le plus jeune gnral de
  l'arme franaise_, tomb  Sedan, sera inaugure en juillet prochain.
  Sur la demande du commandant Rogier, la souscription, autorise par
  l'Etat qui a fourni le mtal de ce monument, et subventionne par la
  foule, a t couverte avec un pieux enthousiasme. Arabes et Franais
  se sont souvenus, ensemble cette fois, du bon organisateur, du chef
  loyal et intrpide. Le bronze a t command au sculpteur Lefeuvre. Il
  reprsente le gnral Margueritte au moment de la blessure, tendant
  l'pe vers l'ennemi, et soutenu par un chasseur d'Afrique dont le
  bras lui entoure la taille, dont le genou lui maintient la jambe.

  Le groupe est d'une mle et grave beaut. Le pidestal, haut de six
  mtres, taill dans le marbre des Vosges, retracera dans ses
  bas-reliefs des pisodes de la vie militaire, termine  quarante-neuf
  ans, de ce dfenseur du sol franais.

A grands traits, Villiers marque les tats de service du gnral
Margueritte, puis vient le rcit de sa mort, d'aprs un manuscrit
(publi depuis, en brochure), de son fils, M. Paul Margueritte, qui a
su consacrer  la mmoire de son pre des pages d'un style  la fois
simple, prcis et touchant. Et Villiers termine:

  Le lendemain, les plus grands honneurs furent rendus  sa dpouille
  mortelle par le duc d'Ossona, le gnral Thiebaud et les officiers de
  l'arme belge prsents  Beauraing.

  Margueritte avait adopt, pour sa vie, une devise austre, digne de sa
  belle me et qui impressionne comme un appel de l'exil: _Duc in
  altum!_ Vers la haute mer.

  Plus tard, par les soins de la veuve et des enfants qui eurent souci
  de son dernier sommeil, son cercueil fut transport en Algrie, terre
  de sa bonne oeuvre et de sa premire blessure.

  Maintenant, il dort l, sur le versant d'une colline brle, le jour
  par le soleil--et dont le silence n'est troubl, la nuit, que par le
  rugissement lointain des lions.




TABLE


    NOUVEAUX CONTES CRUELS

  LES AMIES DE PENSION.                7
  LA TORTURE PAR L'ESPRANCE.         22
  SYLVABEL.                           36
  L'ENJEU.                            50
  L'INCOMPRISE.                       64
  SOEUR NATALIA.                      77
  L'AMOUR DU NATUREL.                 85
  LE CHANT DU COQ.                   108

    PROPOS D'AU DELA

  L'LU DES RVES.                   125
  MAITRE PIED.                       137
  L'AMOUR SUBLIME.                   157
  LE MEILLEUR AMOUR.                 186
  LES FILLES DE MILTON.              202
  ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU.      219
  FRAGMENT DE ROMAN.                 250

    FRAGMENTS INDITS

  ISABEAU DE BAVIRE.                263
  TRENTE TTES SUR LA PLANCHE.       282
  A PROPOS D'UN LIVRE.               288
  SUR UNE PICE.                     301

  VERS:

  _Gog._                             305
  _Ave, mater victa._                307
  _Tarentelle._                      309
  _Je m'envolerai._                  310

  NOTE BIBLIOGRAPHIQUE               313


Poitiers.--Socit franaise d'Imprimerie.




NOTE DU TRANSCRIPTEUR

On a reprsent entre signes =gale= les mots imprims en gras dans
l'original, et entre signes _soulign_ les passages signals par une
typographie en italique (ou en caractres droits  l'intrieur d'un
texte en italique).





End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes cruels et propos d'au
del, by Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES CRUELS ET ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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