The Project Gutenberg EBook of Don Juan, ou le Festin de pierre, by Moliere

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Title: Don Juan, ou le Festin de pierre

Author: Moliere

Posting Date: April 17, 2013 [EBook #5130]
Release Date: May, 2004
First Posted: May 5, 2002

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE ***




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Don Juan, ou le Festin de pierre





Source:

Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molire,
"Oeuvres de Molire, avec des notes de tous les commentateurs",
Tome Premier,
Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
1890.

Pages 449-512.

[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
they provide the meanings of old French words or expressions.
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DON JUAN

ou

LE FESTIN DE PIERRE




Comdie (1663)



PERSONNAGES                             ACTEURS

Don Juan, fils de don Louis.            La Grange.
Sganarelle.                             Molire.
Elvire, matresse de don Juan.          Mlle Du Parc.
Gusman, cuyer d'Elvire.
Don Carlos,
Don Alonse, frres d'Elvire.
Don Louis, pre de don Juan.            Bjart.
Francisque, pauvre.
Charlotte,                              Mlle Molire.
Mathurine, paysannes.                   Mlle de Brie.
Pierrot, paysan.                        Hubert.
La Statue du Commandeur.
La Violette,
Ragotin, valets de don Juan.
M. Dimanche, marchand.                  Du Croisy.
La Rame, spadassin.                    De Brie.
Suite de don Juan.
Suite de don Carlos et don Alonse, frres.
Un spectre.



La scne est en Sicile.


ACTE PREMIER.
-------------

Le thtre reprsente un palais.


Scne premire. - Sganarelle, Gusman.


- Sganarelle -

          (tenant une tabatire.)

Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien
d'gal au tabac ; c'est la passion des honntes gens ; et qui vit sans
tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il rjouit et purge les
cerveaux humains, mais encore il instruit les mes  la vertu, et l'on
apprend avec lui  devenir honnte homme. Ne voyez-vous pas bien, ds
qu'on en prend, de quelle manire obligeante on en use avec tout le
monde, et comme on est ravi d'en donner  droite et  gauche, partout
o l'on se trouve ? On n'attend pas mme qu'on en demande, et l'on
court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac
inspire des sentiments d'honneur et de vertu  tous ceux qui en
prennent. Mais c'est assez de cette matire, reprenons un peu notre
discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta matresse,
surprise de notre dpart, s'est mise en campagne aprs nous ; et son
coeur, que mon Matre a su toucher trop fortement, n'a pu vivre,
dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre-nous je te dise
ma pense ? J'ai peur qu'elle ne soit mal paye de son amour, que son
voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez
autant gagn  ne bouger de l.

- Gusman -

Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut
t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton matre t'a-t-il
ouvert son coeur l-dessus, et t'a-t-il dit qu'il et pour nous
quelque froideur qui l'ait oblig  partir ?

- Sganarelle -

Non pas ; mais,  vue de pays, je connais  peu prs le train des
choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que
l'affaire va l. Je pourrais peut-tre me tromper ; mais enfin, sur de
tels sujets, l'exprience m'a pu donner quelques lumires.

- Gusman -

Quoi ! ce dpart si peu prvu serait une infidlit de don Juan ? il
pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ?

- Sganarelle -

Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...

- Gusman -

Un homme de sa qualit ferait une action si lche !

- Sganarelle -

H ! oui, sa qualit ! La raison en est belle ; et c'est par l qu'il
s'empcherait des choses !

- Gusman -

Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engag.

- Sganarelle -

H ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi,
quel homme est don Juan.

- Gusman -

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut tre, s'il faut qu'il nous
ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, aprs tant
d'amour et tant d'impatience tmoigne, tant d'hommages pressants, de
voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnes, de
protestations ardentes et de serments ritrs, tant de transports
enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paratre, jusqu' forcer,
dans sa passion, l'obstacle sacr d'un couvent, pour mettre done
Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme aprs tout
cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer  sa parole.

- Sganarelle -

Je n'ai pas grande peine  le comprendre, moi ; et si tu connaissais
le plerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis
pas qu'il ait chang de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point
de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ;
et depuis son arrive, il ne m'a point entretenu ; mais par
prcaution, je t'apprends, "inter nos", que tu vois, en don Juan mon
matre, le plus grand sclrat que la terre ait jamais port, un
enrag, un chien, un diable, un Turc, un hrtique, qui ne croit ni
ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en
vritable bte brute ; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui
ferme l'oreille  toutes les remontrances chrtiennes qu'on lui
peut faire, et traite de billeveses tout ce que nous croyons. Tu me
dis qu'il a pous ta matresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa
passion, et qu'avec elle il aurait encore pous, toi, son chien, et
son chat. Un mariage ne lui cote rien  contracter ; il ne se sert
point d'autres piges pour attraper les belles ; et c'est un pouseur 
toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien
de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom
de toutes celles qu'il a pouses en divers lieux, ce serait un
chapitre  durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de
couleur  ce discours ; ce n'est l qu'une bauche du personnage, et,
pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de
pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque
jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'tre au diable que d'tre 
lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il
ft dj je ne sais o. Mais un grand seigneur mchant homme est une
terrible chose : il faut que je lui sois fidle, en dpit que j'en aie ;
la crainte en moi fait l'office du zle, brise mes sentiments, et me
rduit d'applaudir bien souvent  ce que mon me dteste. Le voil qui
vient se promener dans ce palais, sparons-nous. Ecoute au moins ; je
t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu
bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vnt quelque
chose  ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.



-----------


Scne II. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

Quel homme te parlait l ? Il a bien l'air, ce me semble,
du bon Gusman de done Elvire ?

- Sganarelle -

C'est quelque chose aussi  peu prs comme cela.

- Don Juan -

Quoi ! c'est lui ?

- Sganarelle -

Lui-mme.

- Don Juan -

Et depuis quand est-il en cette ville ?

- Sganarelle -

D'hier au soir.

- Don Juan -

Et quel sujet l'amne ?

- Sganarelle -

Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiter.

- Don Juan -

Notre dpart, sans doute ?

- Sganarelle -

Le bonhomme en est tout mortifi, et m'en demandait le sujet.

- Don Juan -

Et quelle rponse as-tu faite ?

- Sganarelle -

Que vous ne m'en aviez rien dit.

- Don Juan -

Mais encore, quelle est ta pense l-dessus, que t'imagines-tu de
cette affaire ?

- Sganarelle -

Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel
amour en tte.

- Don Juan -

Tu le crois ?

- Sganarelle -

Oui.

- Don Juan -

Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a
chass Elvire de ma pense.

- Sganarelle -

H ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais
votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plat  se
promener de liens en liens, et n'aime gure  demeurer en place.

- Don Juan -

Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?

- Sganarelle -

H ! Monsieur...

- Don Juan -

Quoi ? Parle.

- Sganarelle -

Assurment que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas
aller l contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-tre une
autre affaire.

- Don Juan -

Et bien, je te donne la libert de parler, et de me dire tes
sentiments.

- Sganarelle -

En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
votre mthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cts
comme vous faites.

- Don Juan -

Quoi ! tu veux qu'on se lie  demeurer au premier objet qui nous
prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux
pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur
d'tre fidle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et
d'tre mort ds sa jeunesse  toutes les autres beauts qui nous
peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour
des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et
l'avantage d'tre rencontre la premire ne doit point drober aux
autres les justes prtentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour
moi, la beaut me ravit partout o je la trouve ; et je cde
facilement  cette douce violence dont elle nous entrane. J'ai beau
tre engag, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon me 
faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mrite
de toutes, et rends  chacune les hommages et les tributs o la nature
nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur  tout
ce que je vois d'aimable ; et ds qu'un beau visage me le demande, si
j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations
naissantes, aprs tout, ont des charmes inexplicables, et tout le
plaisir de l'amour est dans le changement. On gote une douceur
extrme  rduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beaut, 
voir de jour en jour les petits progrs qu'on y fait,  combatre, par
des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur
d'une me qui a peine  rendre les armes ;  forcer pied  pied toutes
les petites rsistances qu'elle nous oppose,  vaincre les scrupules
dont elle se fait un honneur, et la mener doucement o nous avons
envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est matre une fois, il
n'y a plus rien  dire, ni rien  souhaiter ; tout le beau de la
passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillit d'un tel
amour, si quelque objet nouveau ne vient rveiller nos dsirs, et
prsenter  notre coeur les charmes attrayants d'une conqute 
faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la
rsistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition
des conqurants, qui volent perptuellement de victoire en victoire,
et ne peuvent se rsoudre  borner leurs souhaits. Il n'est rien qui
puisse arrter l'imptuosit de mes dsirs ; je me sens un coeur 
aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y
et d'autres mondes, pour y pouvoir tendre mes conqutes amoureuses.

- Sganarelle -

Vertu de ma vie ! comme vous dbitez ! Il semble que vous ayez appris
cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.

- Don Juan -

Qu'as-tu  dire l-dessus ?

- Sganarelle -

Ma foi, j'ai  dire... Je ne sais que dire ; car vous tournez les
choses d'une manire, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant
il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles penses du
monde, et vos discours m'ont brouill tout cela. Laissez faire ; une
autre fois, je mettrai mes raisonnements par crit, pour disputer avec
vous.

- Don Juan -

Tu feras bien.

- Sganarelle -

Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez
donne, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalis de la
vie que vous menez ?

- Don Juan -

Comment, quelle vie est-ce que je mne ?

- Sganarelle -

Fort bonne. Mais par exemple, de vous voir tous les mois vous marier
comme vous faites !

- Don Juan -

Y a-t-il rien de plus agrable ?

- Sganarelle -

Il est vrai. Je conois que cela est fort agrable et fort
divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait
point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystre sacr,
et...

- Don Juan -

Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la dmlerons
bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, j'ai toujours ou dire que c'est une mchante
raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font
jamais une bonne fin.

- Don Juan -

Hol ! matre sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les
faiseurs de remontrances.

- Sganarelle -

Je ne parle pas aussi  vous, Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous
faites, vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons : mais
il y a certains petits impertinents dans le monde qui sont libertins
sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient
que cela leur sied bien ; et si j'avais un matre comme cela, je lui
dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi
vous jouer du ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme
vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien  vous, petit ver
de terre, petit myrmidon que vous tes, (je parle au matre que j'ai
dit), c'est bien  vous  vouloir vous mler de tourner en raillerie
ce que tous les hommes revrent ? Pensez-vous que, pour tre de
qualit, pour avoir une perruque blonde et bien frise, des plumes 
votre chapeau, un habit bien dor, et des rubans couleur de feu, (ce
n'est pas  vous que je parle, c'est  l'autre), pensez-vous, dis-je,
que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et
qu'on n'ose vous dire vos vrits ? Apprenez de moi, qui suis votre
valet, que le ciel punit tt ou tard les impies, qu'une mchante vie
amne une mchante mort, et que...

- Don Juan -

Paix !

- Sganarelle -

De quoi est-il question ?

- Don Juan -

Il est question de te dire qu'une beaut me tient au coeur, et
qu'entran par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.

- Sganarelle -

Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que
vous tutes il y a six mois ?

- Don Juan -

Et pourquoi craindre ? ne l'ai-je pas bien tu ?

- Sganarelle -

Fort bien, le mieux du monde ; et il aurait tort de se plaindre.

- Don Juan -

J'ai eu ma grce de cette affaire.

- Sganarelle -

Oui, mais cette grce n'teint pas peut-tre le ressentiment des
parents et des amis, et...

- Don Juan -

Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons
seulement  ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je
te parle est une jeune fiance, la plus agrable du monde, qui a t
conduite ici par celui mme qu'elle y vient pouser ; et le hasard me
fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage.
Jamais je n'ai vu deux personnes tre si contentes l'une de l'autre,
et faire clater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles
ardeurs me donna de l'motion ; j'en fus frapp au coeur, et mon amour
commena par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir
si bien ensemble ; le dpit alluma mes dsirs, et je me figurai un
plaisir extrme  pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet
attachement, dont la dlicatesse de mon coeur se tenait offense ;
mais jusques ici tous mes efforts ont t inutiles, et j'ai recours au
dernier remde. Cet poux prtendu doit aujourd'hui rgaler sa
matresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes
choses sont prpares pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite
barque et des gens, avec quoi fort facilement je prtends enlever la
belle.

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur...

- Don Juan -

Hein ?

- Sganarelle -

C'est fort bien fait  vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est
rien tel en ce monde que de se contenter.

- Don Juan -

Prpare-toi donc  venir avec moi, et prend soin toi-mme d'apporter
toutes mes armes, afin que...

        (apercevant done Elvire.)

Ah ! rencontre fcheuse. Tratre, tu ne m'avais pas dit qu'elle tait
ici elle-mme.

- Sganarelle -

Monsieur, vous ne me l'avez pas demand.

- Don Juan -

Est-elle folle, de n'avoir pas chang d'habit, et de venir en ce
lieu-ci, avec son quipage de campagne ?



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Scne III. - Done Elvire, Don Juan, Sganarelle.


- Done Elvire -

Me ferez-vous la grce, don Juan, de vouloir bien me reconnatre ? Et
puis-je au moins esprer que vous daigniez tourner le visage de ce
ct ?

- Don Juan -

Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais
pas ici.

- Done Elvire -

Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous tes
surpris,  la vrit, mais tout autrement que je ne l'esprais ; et la
manire dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je
refusais de croire. J'admire ma simplicit, et la faiblesse de mon
coeur,  douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient.
J'ai t assez bonne, je le confesse, ou plutt assez sotte, pour
vouloir me tromper moi-mme, et travailler  dmentir mes yeux et mon
jugement. J'ai cherch des raisons, pour excuser  ma tendresse le
relchement d'amiti qu'elle voyait en vous ; et je me suis forg
exprs cent sujets lgitimes d'un dpart si prcipit, pour vous
justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupons
chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous
rendait criminel  mes yeux, et j'coutais avec plaisir mille chimres
ridicules, qui vous peignaient innocent  mon coeur ; mais enfin cet
abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a reue
m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais
bien aise pourtant d'our de votre bouche les raisons de votre
dpart. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous
saurez vous justifier.

- Don Juan -

Madame, voil Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti.

- Sganarelle -

        (bas,  don Juan.)

Moi, Monsieur ? je n'en sais rien, s'il vous plat.

- Done Elvire -

Eh bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende
ses raisons.

- Don Juan -

        (faisant signe  Sganarelle d'approcher.)

Allons, parle donc  Madame.

- Sganarelle -

        (bas,  don Juan.)

Que voulez-vous que je dise ?

- Done Elvire -

Approchez, puis qu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes
d'un dpart si prompt.

- Don Juan -

Tu ne rpondras pas ?

- Sganarelle -

        (bas,  don Juan.)

Je n'ai rien  rpondre. Vous vous moquez de votre serviteur.

- Don Juan -

Veux-tu rpondre, te dis-je ?

- Sganarelle -

Madame...

- Done Elvire -

Quoi ?

- Sganarelle -

        (se tournant vers son matre.)

Monsieur...

- Don Juan -

        (en le menaant.)

Si...

- Sganarelle -

Madame, les conqurants, Alexandre, et les autres mondes sont cause de
notre dpart. Voil, Monsieur, tout ce que je puis dire.

- Done Elvire -

Vous plat-il, don Juan, de nous claircir ces beaux mystres ?

- Don Juan -

Madame,  vous dire la vrit...

- Done Elvire -

Ah, que vous savez mal vous dfendre pour un homme de cour, et qui
doit tre accoutum  ces sortes de choses ! J'ai piti de vous voir
la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une
noble effronterie ? que ne me jurez-vous que vous tes toujours dans
les mmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une
ardeur sans gale, et que rien n'est capable de vous dtacher de moi
que la mort ? que ne me dites-vous que des affaires de la dernire
consquence vous ont oblig  partir sans m'en donner avis ; qu'il
faut que, malgr vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je
n'ai qu' m'en retourner d'o je viens, assure que vous suivrez mes
pas le plus tt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous
brlez de me rejoindre, et qu'loign de moi vous souffrez ce que
souffre un corps qui est spar de son me ? Voil comme il faut vous
dfendre, et non pas tre interdit comme vous tes.

- Don Juan -

Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et
que je porte un coeur sincre. Je ne vous dirai point que je suis
toujours dans les mmes sentiments pour vous, et que je brle de vous
rejoindre, puisqu'enfin il est assur que je ne suis parti que pour
vous fuir ; non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,
mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec
vous davantage je puisse vivre sans pch. Il m'est venu des
scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'me sur ce que je
faisais. J'ai fait rflexion que, pour vous pouser, je vous ai
drobe  la clture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui
vous engageaient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces
sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux
cleste. J'ai cru que notre mariage n'tait qu'un adultre dguis,
qu'il nous attirerait quelque disgrce d'en haut, et qu'enfin je
devais tcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner  vos
premires chanes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer  une si sainte
pense, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les
bras ; que pour...

- Done Elvire -

Ah ! sclrat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et,
pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et
qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu' me dsesprer.
Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le mme ciel
dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

- Don Juan -

Sganarelle, le ciel !

- Sganarelle -

Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

- Don Juan -

Madame...

- Done Elvire -

Il suffit. je n'en veux pas our davantage, et je m'accuse mme d'en
avoir trop entendu. C'est une lchet que de se faire expliquer trop
sa honte ; et sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit
prendre son parti. N'attends pas que j'clate ici en reproches et en
injures ; non, non, je n'ai point un courroux  exhaler en paroles
vaines, et toute sa chaleur se rserve pour sa vengeance. Je te le dis
encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si
le ciel n'a rien que tu puisses apprhender, apprhende du moins la
colre d'une femme offense.



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Scne IV. - Don Juan, Sganarelle.


- Sganarelle -

        ( part.)

Si le remords le pouvait prendre !

- Don Juan -

        (aprs un moment de rflexion.)

Allons songer  l'excution de notre entreprise amoureuse.

- Sganarelle -

        (seul.)

Ah ! quel abominable matre me vois-je oblig de servir !



ACTE SECOND.
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Le thtre reprsente une campagne au bord de la mer.


Scne premire. - Charlotte, Pierrot.


- Charlotte -

Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouv l bien  point !

- Pierrot -

Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'poisseur d'une plingue,
qu'ils ne se sayant nays tous deux.

- Charlotte -

C'est donc le coup de vent d' matin qui les avait renvarss dans la
mar ?

- Pierrot -

Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme
cela est venu : car, comme dit l'autre, je les ai le premier aviss,
aviss le premier je les ai. Enfin donc j'tions sur le bord de la
mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions  batifoler avec des
mottes de tarre que je nous jesquions  la tte ; car, comme tu sais
bian, le gros Lucas aime  batifoler, et moi, par fouas, je batifole
itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparu de tout
loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme
envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un
coup je voyais que je ne voyais plus rien. Eh ! Lucas, c'ai-je fait,
je pense que vl des hommes qui nageant l-bas. Voire, ce m'a-t-il
fait, t'as t au trpassement d'un chat, t'as la vue trouble
(2). Palsanguienne, c'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce
sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue.
Veux-tu gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai-je
fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici,
c'ai-je fait ? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ! a,
c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si ? Je le veux bian, ce
m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vl argent su jeu, ce m'a-t-il
fait. Moi, je n'ai point t ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement
bout  tarre quatre pices tapes, et cinq sous en doubles,
jerniguienne, aussi hardiment que si j'avais aval un varre de vin,
car je sis hasardeux, moi, et je vas  la dbandade. Je savais bian ce
que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas
putt eu gag, que j'avons vu les deux hommes tout  plain, qui nous
faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les
enjeux. Allons, Lucas, c'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont ;
allons vite  leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait
pardre. Oh ! donc, tanquia qu' la parfin, pour le faire court, je
l'ai tant sarmonn, que je nous sommes bouts dans une barque, et pis
j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirs de gliau, et pis
je les avons mens cheux nous auprs du feu, et pis ils se sant
dpouills tous nus pour se scher, et pis il y en est venu encore
deux de la mme bande, qui s'quiant sauvs tout seuls ; et pis
Mathurine est arrive l,  qui l'en a fait les doux yeux. Vl
justement, Charlotte, comme tout a s'est fait.

- Charlotte -

Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait
que les autres ?

- Pierrot -

Oui, c'est le matre. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieur,
car il a du dor  son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux
qui le servont sont des monsieux eux-mmes ; et stapandant, tout gros
monsieu qu'il est, il serait par ma fiqu nay si je n'aviomme t l.

- Charlotte -

Ardez (3) un peu.

- Pierrot -

Oh ! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de fves (4).

- Charlotte -

Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?

- Pierrot -

Nannain, ils l'avont r'habill tout devant nous. Mon Guieu, je n'en
avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux (5)
boutont ces messieux-l les courtisans !  je me pardrais l dedans
pour moi ; et j'tais tout bobi de voir a. Quien, Charlotte, ils
avont des cheveux qui ne tenont point  leu tte ; et ils boutont a
aprs tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui
ant des manches o j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu
d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe (6) aussi large que d'ici
 Pques ; en glieu de pourpoint, de petites brassires qui ne leu
venont pas jusqu'au brichet (7) ; et, en glieu de rabat, un grand
mouchoir de cou  rziau aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu
pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au
bout des bras, et de grands en tonnois de passement aux jambes, et,
parmi tout a, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie
piqui. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout
depis un bout jusqu' l'autre ; et ils sont faits d'une faon que je
me romprais le cou aveuc.

- Charlotte -

Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu a.

- Pierrot -

Oh ! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose 
te dire, moi.

- Charlotte -

Et bian ! dis, qu'est-ce que c'est ?

- Pierrot -

Vois-tu, Charlotte ? il faut, comme dit l'autre, que je dbonde mon
coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour tre maris
ensemble ; mais marguienne, je ne suis point satisfait de toi.

- Charlotte -

Quement ? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ?

- Pierrot -

Iglia que tu me chagraines l'esprit franchement.

- Charlotte -

Et quement donc ?

- Pierrot -

Ttiguienne, tu ne m'aimes point.

- Charlotte -

Ah ! ah ! n'est-ce que a ?

- Pierrot -

Oui, ce n'est que a, et c'est bian assez.

- Charlotte -

Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mme
chose.

- Pierrot -

Je te dis toujou la mme chose, parce que c'est toujou la mme chose ;
et si ce n'tait pas toujou la mme chose, je ne te dirais pas toujou
la mme chose.

- Charlotte -

Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? que veux-tu ?

- Pierrot -

Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes.

- Charlotte -

Est-ce que je ne t'aime pas ?

- Pierrot -

Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour a. Je
t'achte, sans reproche, des rubans  tous les marciers qui passont ;
je me romps le cou  t'aller dnicher des marles ; je fais jouer pour
toi les vielleux quand ce vient ta fte ; et tout a comme si je me
frappois la tte contre un mur. Vois-tu, a n'est ni biau ni honnte
de n'aimer pas les gens qui nous aimont.

- Charlotte -

Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.

- Pierrot -

Oui, tu m'aimes d'une belle dguaine !

- Charlotte -

Quement veux-tu donc qu'on fasse ?

- Pierrot -

Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.

- Charlotte -

Ne t'aim-je pas aussi comme il faut ?

- Pierrot -

Non. Quand a est, a se voit, et l'en fait mille petites singeries
aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse
Thomasse comme elle est assote du jeune Robain ; alle est toujou
autour de li  l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li
fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et
l'autre jour qu'il tait assis sur un escabiau, al fut le tirer de
dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'l o
l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot,
t'es toujou l comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt
fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le
moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne ! a n'est
pas bian, aprs tout : et t'es trop froide pour les gens.

- Charlotte -

Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis
refondre.

- Pierrot -

Igna himeur qui quienne. Quand en a de l'amiqui pour les parsonnes,
l'on en baille toujou queuque petite signifiance.

- Charlotte -

Enfin, je t'aime tout autant que je pis ; et si tu n'es pas content de
a, tu n'as qu' en aimer queuque autre.

- Pierrot -

Eh bian ! vl pas mon compte ? Ttigu, si tu m'aimais, me dirais-tu
a ?

- Charlotte -

Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit ?

- Pierrot -

Morgu ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiqui.

- Charlotte -

Et bien ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-tre
que a viendra tout d'un coup sans y songer.

- Pierrot -

Touche donc l, Charlotte.

- Charlotte -

          (donnant sa main.)

Eh bien ! quien.

- Pierrot -

Promets-moi donc que tu tcheras de m'aimer davantage.

- Charlotte -

J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que a vienne de
lui-mme. Piarrot, est-ce l ce monsieu ?

- Pierrot -

Oui, le vl.

- Charlotte -

Ah ! mon Guieu, qu'il est genti, et que 'aurait t dommage qu'il et
t nay !

- Pierrot -

Je revians tout  l'heure ; je m'en vas boire chopine, pour me
rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.



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Scne II. - Don Juan, Sganarelle, Charlotte, dans le fond du thtre.


- Don Juan -

Nous avons manqu notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprvue
a renvers avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, 
te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter rpare ce malheur,
et je lui ai trouv des charmes qui effacent de mon esprit tout le
chagrin que me donnait le mauvais succs de notre entreprise. Il ne
faut pas que ce coeur m'chappe, et j'y ai dj jet des dispositions
 ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.

- Sganarelle -

Monsieur, j'avoue que vous m'tonnez. A peine sommes-nous chapps
d'un pril de mort, qu'au lieu de rendre grce au ciel de la piti
qu'il a daign prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau 
attirer sa colre par vos fantaisies accotumes, et vos amours
cr...

          (Don Juan prend un ton menaant.)

Paix, coquin que vous tes, vous ne savez ce que vous dites, et
monsieur sait ce qu'il fait. Allons.

- Don Juan -

          (apercevant Charlotte.)

Ah ! ah ! d'o sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu
de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien
l'autre ?

- Sganarelle -

Assurment.

          ( part.)

Autre pice nouvelle.

- Don Juan -

          ( Charlotte.)

D'o me vient, la belle, une rencontre si agrable ?  Quoi ! dans ces
lieux champtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des
personnes faites comme vous tes.

- Charlotte -

Vous voyez, Monsieu.

- Don Juan -

Etes-vous de ce village ?

- Charlotte -

Oui, Monsieu.

- Don Juan -

Et vous y demeurez ?...

- Charlotte -

Oui, Monsieu.

- Don Juan -

Vous vous appelez ?

- Charlotte -

Charlotte, pour vous servir.

- Don Juan -

Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pntrants !

- Charlotte -

Monsieu, vous me rendez toute honteuse.

- Don Juan -

Ah, n'ayez point de honte d'entendre dire vos vrits. Sganarelle,
qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agrable ? Tournez-vous un
peu, s'il vous plat. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu
la tte, de grce. Ah !  que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux
entirement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents,
je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces lvres
apptissantes !  Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si
charmante personne.

- Charlotte -

Monsieur, cela vous plat  dire, et je ne sais pas si c'est pour vous
railler de moi.

- Don Juan -

Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! je vous aime trop pour
cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle.

- Charlotte -

Je vous suis bien oblige, si a est.

- Don Juan -

Point du tout, vous ne m'tes point oblige de tout ce que je dis ; et
ce n'est qu' votre beaut que vous en tes redevable.

- Charlotte -

Monsieu, tout a est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit
pour vous rpondre.

- Don Juan -

Sganarelle, regarde un peu ses mains.

- Charlotte -

Fi ! Monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.

- Don Juan -

Ah ! que dites-vous ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez
que je les baise, je vous prie.

- Charlotte -

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites ; et si j'avais su
a tantt, je n'aurais pas manqu de les laver avec du son.

- Don Juan -

Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'tes pas marie, sans
doute ?

- Charlotte -

Non, Monsieu ; mais je dois bientt l'tre avec Piarrot, le fils de la
voisine Simonette.

- Don Juan -

Quoi ! une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ?
Non, non, c'est profaner tant de beaut, et vous n'tes pas ne pour
demeurer dans un village. Vous mritez, sans doute, une meilleure
fortune ; et le ciel qui le connat bien, m'a conduit ici tout exprs
pour empcher ce mariage, et rendre justice  vos charmes ; car enfin,
belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'
vous que je vous arrache de ce misrable lieu, et ne vous mette dans
l'tat o vous mritez d'tre. Cet amour est bien prompt, sans doute ;
mais quoi ! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beaut, et
l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on ferait une autre en
six mois.

- Charlotte -

Aussi vrai, Monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce
que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de
vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les
monsieux, et que vous autres courtisans tes des enjoleux, qui ne
songez qu' abuser les filles.

- Don Juan -

Je ne suis pas de ces gens-l.

- Sganarelle -

Il n'a garde.

- Charlotte -

Voyez-vous, Monsieu ? il n'y a pas plaisir  se laisser abuser. Je
suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et
j'aimerais mieux me voir morte que de me voir dshonore.

- Don Juan -

Moi, j'aurais l'me assez mchante pour abuser une personne comme vous ?
je serais assez lche pour vous dshonorer ? Non, non, j'ai trop de
conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en
tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que
je n'ai point d'autre dessein que de vous pouser. En voulez-vous un
plus grand tmoignage ? M'y voil prt quand vous voudrez : et je
prends  tmoin l'homme que voil, de la parole que je vous donne.

- Sganarelle -

Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous
voudrez.

- Don Juan -

Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore.
Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a
des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu' abuser les
filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la
sincrit de ma foi : et puis votre beaut vous assure de tout. Quand
on est faite comme vous, on doit tre  couvert de toutes ces sortes
de craintes : vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne
qu'on abuse ; et pour moi, je vous l'avoue, je me percerais le coeur
de mille coups, si j'avais eu la moindre pense de vous trahir.

- Charlotte -

Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que
l'on vous croit.

- Don Juan -

Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurment, et je
vous ritre encore la promesse que je vous ai faite. Ne
l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir  tre ma femme ?

- Charlotte -

Oui, pourvu que ma tante le veuille.

- Don Juan -

Touchez donc l, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.

- Charlotte -

Mais au moins, Monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie ; il y
aurait de la conscience  vous, et vous voyez comme j'y vais  la
bonne foi.

- Don Juan -

Comment ! il semble que vous doutiez encore de ma sincrit ?
voulez-vous que je fasse des serments pouvantables ? Que le ciel...

- Charlotte -

Mon Dieu, ne jurez point ! je vous crois.

- Don Juan -

Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.

- Charlotte -

Oh ! monsieu, attendez que je soyons maris, je vous
prie. Aprs a, je vous baiserai tant que vous voudrez.

- Don Juan -

Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez,
abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille
baisers, je lui exprime le ravissement o je suis...



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Scne III. - Don Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte.


- Pierrot -

          (poussant Don Juan qui baise la main de Charlotte.)

Tout doucement, Monsieu ; tenez-vous, s'il vous plat. Vous vous
chauffez trop, et vous pourriez gagner la pursie.

- Don Juan -

          (repoussant rudement Pierrot.)

Qui m'amne cet impertinent ?

- Pierrot -

          (se mettant entre Don Juan et Charlotte.)

Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos
accordes.

- Don Juan -

          (repoussant encore Pierrot.)

Ah ! que de bruit !

- Pierrot -

Jerniguienne ! ce n'est pas comme a qu'il faut pousser les gens.

- Charlotte -

          (prenant Pierrot par le bras.)

Et laisse-le faire aussi, Piarrot.

- Pierrot -

Quement ! que je le laisse faire ! Je ne veux pas, moi.

- Don Juan -

Ah !

- Pierrot -

Ttiguienne ! par ce qu'ous tes monsieu, vous viendrez caresser nos
femmes  notre barbe ? Allez-v's-en caresser les vtres.

- Don Juan -

Heu ?

- Pierrot -

Heu.

          (Don Juan lui donne un soufflet.)

Ttigu ! ne me frappez pas.

          (autre soufflet.)

Oh ! jernigui !

          (autre soufflet.)

Ventregu !

          (autre soufflet.)

Palsangu ! morguienne ! a n'est pas bian de battre les gens, et
ce n'est l la rcompense de v's avoir sauv d'tre nay.

- Charlotte -

Piarrot ! ne te fche point.

- Pierrot -

Je me veux fcher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te
cajole.

- Charlotte -

Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut
m'pouser, et tu ne dois pas te bouter en colre.

- Pierrot -

Quement ? Jerni ! tu m'es promise.

- Charlotte -

a n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas tre bien
aise que je devienne madame ?

- Pierrot -

Jernigu ! non. J'aime mieux te voir creve que de te voir  un autre.

- Charlotte -

Va va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te
ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
cheux nous.

- Pierrot -

Ventreguienne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerais deux
fois autant. Est-ce donc comme a que t'coutes ce qu'il te dit ?
Morguienne ! si j'avais su a tantt, je me serais bian gard de le
tirer de gliau, et je gli aurais baill un bon coup d'aviron sur la
tte.

- Don Juan -

          (s'approchant de Pierrot pour le frapper.)

Qu'est-ce que vous dites ?

- Pierrot -

          (se mettant derrire Charlotte.)

Jerniguienne ! je ne crains parsonne.

- Don Juan -

          (passant du ct o est Pierrot.)

Attendez-moi un peu.

- Pierrot -

          (repassant de l'autre ct.)

Je me moque de tout, moi.

- Don Juan -

          (courant aprs Pierrot.)

Voyons cela.

- Pierrot -

          (se sauvant encore derrire Charlotte.)

J'en avons bian veu d'autres.

- Don Juan -

Ouais !

- Sganarelle -

Eh ! Monsieur, laissez l ce pauvre misrable. C'est conscience de le
battre.

          ( Pierrot, en se mettant entre lui et Don Juan.)

Ecoute, mon pauvre garon, retire-toi, et ne lui dis rien.

- Pierrot -

          (passant devant Sganarelle, et regardant firement Don Juan.)

Je veux lui dire, moi !

- Don Juan -

          (levant la main pour donner un soufflet  Pierrot.)

Ah ! je vous apprendrai...

          (Pierrot baisse la tte, et Sganarelle reoit le soufflet.)

- Sganarelle -

          (regardant Pierrot.)

Peste soit du maroufle !

- Don Juan -

          ( Sganarelle.)

Te voil pay de ta charit.

- Pierrot -

Jarni ! je vas dire  sa tante tout ce mnage-ci.



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Scne IV. - Don Juan, Charlotte, Sganarelle.


- Don Juan -

          ( Charlotte.)

Enfin, je m'en vais tre le plus heureux de tous les hommes, et je ne
changerais pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de
plaisirs quand vous serez ma femme, et que...



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Scne V. - Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.


- Sganarelle -

          (apercevant Mathurine.)

Ah ! ah !

- Mathurine -

          ( Don Juan.)

Monsieu, que faites-vous donc l avec Charlotte ? Est-ce que vous lui
parlez d'amour aussi ?

- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Non. Au contraire, c'est elle qui me tmoignait une envie d'tre ma
femme, et je lui rpondais que j'tais engag avec vous.

- Charlotte -

          ( Don Juan.)

Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je
l'pousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux.

- Mathurine -

Quoi ! Charlotte...

- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la
tte.

- Charlotte -

Quement donc ! Mathurine...

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

C'est en vain que vous lui parlerez : vous ne lui terez point cette
fantaisie.

- Mathurine -

Est-ce que...

- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.

- Charlotte -

Je voudrais...

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

Elle est obstine comme tous les diables.

- Mathurine -

Vraiment...

- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Ne lui dites rien, c'est une folle.

- Charlotte -

Je pense...

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

Laissez-la l, c'est une extravagante.

- Mathurine -

Non, non, il faut que je lui parle.

- Charlotte -

Je veux voir un peu ses raisons.

- Mathurine -

Quoi !...

- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'pouser.

- Charlotte -

Je...

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donn parole de la
prendre pour femme.

- Mathurine -

Hol ! Charlotte, a n'est pas bian de courir su le march des autres.

- Charlotte -

a n'est pas honnte, Mathurine, d'tre jalouse que monsieu me parle.

- Mathurine -

C'est moi que monsieu a vue la premire.

- Charlotte -

S'il vous a vue la premire, il m'a vue la seconde, et m'a promis de
m'pouser.

- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Et bien ! que vous ai-je dit ?

- Mathurine -

Je vous baise les mains ; c'est moi, et non pas vous qu'il
a promis d'pouser.

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

N'ai-je pas devin ?

- Charlotte -

A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis-je.

- Mathurine -

Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup.

- Charlotte -

Le v'l qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.

- Mathurine -

Le v'l qui est pour me dmentir, si je ne dis pas vrai.

- Charlotte -

Est-ce, Monsieu, que vous lui avez promis de l'pouser ?

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

Vous vous raillez de moi.

- Mathurine -

Est-il vrai, Monsieu, que vous lui avez donn parole d'tre son mari ?

- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Pouvez-vous avoir cette pense ?

- Charlotte -

Vous voyez qu'al le soutient.

- Don Juan -

          (bas,  Charlotte.)

Laissez-la faire.

- Mathurine -

Vous tes tmoin comme al l'assure.


- Don Juan -

          (bas,  Mathurine.)

Laissez-la dire.

- Charlotte -

Non, non, il faut savoir la vrit.

- Mathurine -

Il est question de juger a.

- Charlotte -

Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune (8).

- Mathurine -

Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse (9).

- Charlotte -

Monsieur, videz la querelle, s'il vous plat.

- Mathurine -

Mettez-nous d'accord, Monsieu.

- Charlotte -

          ( Mathurine.)

Vous allez voir.

- Mathurine -

          ( Charlotte.)

Vous allez voir vous mme.

- Charlotte -

          ( Don Juan.)

Dites.

- Mathurine -

          ( Don Juan.)

Parlez.

- Don Juan -

Que voulez-vous que je dise ? vous soutenez galement
toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour
femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui
en est, sans qu'il soit ncessaire que je m'explique davantage ?
Pourquoi m'obliger l-dessus  des redites ? Celle 
qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-mme
de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se
mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ?
Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire,
et non pas dire ; et les effets dcident mieux que les paroles.
Aussi n'est-ce rien que par l que je vous veux mettre
d'accord ; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des
deux a mon coeur.

          (bas,  Mathurine.)

Laissez-lui croire ce qu'elle voudra.

          (bas,  Charlotte.)

Laissez-la se flatter dans son imagination.

          (bas,  Mathurine.)

Je vous adore.

          (bas,  Charlotte.)

Je suis tout  vous.

          (bas,  Mathurine.)

Tous les visages sont laids auprs du vtre.

          (bas,  Charlotte.)

On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.

          (haut.)

J'ai un petit ordre  donner, je viens vous retrouver dans un quart
d'heure.



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Scne VI. - Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- Charlotte -

          ( Mathurine.)

Je suis celle qu'il aime, au moins.

- Mathurine -

          ( Charlotte.)

C'est moi qu'il pousera.

- Sganarelle -

          (arrtant Charlotte et Mathurine.)

Ah ! pauvres filles que vous tes, j'ai piti de votre innocence, et
je ne puis souffrir de vous voir courir  votre malheur. Croyez-moi
l'une et l'autre : ne vous amusez point  tous les contes qu'on vous
fait, et demeurez dans votre village.



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Scne VII. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- Don Juan -

          (dans le fond du thtre,  part.)

Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.

- Sganarelle -

          ( ces filles.)

Mon matre est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a
bien abus d'autres : c'est l'pouseur du genre humain, et...

          (apercevant Don Juan.)

cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a
menti. Mon matre n'est point l'pouseur du genre humain, il n'est point
fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abus d'autres.
Ah ! tenez, le voil, demandez-le plutt  lui-mme.

- Don Juan -

          (regardant Sganarelle, et le souponnant d'avoir parl.)

Oui !

- Sganarelle -

Monsieur, comme le monde est plein de mdisants, je vais au devant
des choses ; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du
mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent
pas de lui dire qu'il en aurait menti.

- Don Juan -

Sganarelle !

- Sganarelle -

          ( Charlotte et  Mathurine.)

Oui, monsieur est homme d'honneur ; je le garantis tel.

- Don Juan -

Hon !

- Sganarelle -

Ce sont des impertinents.



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Scne VIII. - Don Juan, La Rame, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- La Rame -

          (bas,  Don Juan.)

Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.

- Don Juan -

Comment ?

- La Rame -

Douze hommes  cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un
moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ;
mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrog, et
auquel ils vous ont dpeint. L'affaire presse, et le plus tt que vous
pourrez sortir d'ici sera le meilleur.



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Scne IX. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.


- Don Juan -

          ( Charlotte et  Mathurine.)

Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je
vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai
donne, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant
qu'il soit demain au soir.



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Scne X. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

Comme la partie n'est pas gale, il faut user de stratagme, et luder
adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se
revte de mes habits ; et moi...

- Sganarelle -

Monsieur, vous vous moquez. M'exposer  tre tu sous vos habits, et...

- Don Juan -

Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais ; et bien heureux
est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son matre.

- Sganarelle -

Je vous remercie d'un tel honneur.

          (seul.)

O ciel ! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grce de n'tre point
pris pour un autre !



ACTE TROISIEME.
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Le thtre reprsente une fort.


Scne premire (10). - Don Juan, en habit de campagne; Sganarelle, en mdecin.


- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voil l'un et
l'autre dguiss  merveille. Votre premier dessein n'tait point du
tout  propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous
vouliez faire.

- Don Juan -

Il est vrai que te voil bien, et je ne sais o tu as t dterrer cet
attirail ridicule.

- Sganarelle -

Oui ? c'est l'habit d'un vieux mdecin, qui a t laiss en gage au
lieu o je l'ai pris, et il m'en a cot de l'argent pour
l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met dj en
considration, que je suis salu des gens que je rencontre, et que
l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ?

- Don Juan -

Comment donc ?

- Sganarelle -

Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus
demander mon avis sur diffrentes maladies.

- Don Juan -

Tu leur as rpondu que tu n'y entendais rien ?

- Sganarelle -

Moi ? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai
raisonn sur le mal, et leur ai fait des ordonnances  chacun.

- Don Juan -

Et quels remdes encore leur as-tu ordonns ?

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par o j'en ai pu attraper ; j'ai fait
mes ordonnances  l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les
malades gurissaient, et qu'on m'en vnt remercier.

- Don Juan -

Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu pas les mmes
privilges qu'ont tous les autres mdecins ? Ils n'ont pas plus de
part que toi aux gurisons des malades, et tout leur art est pure
grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succs ;
et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir
attribuer  tes remdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard
et des forces de la nature.

- Sganarelle -

Comment, Monsieur, vous tes aussi impie en mdecine ?

- Don Juan -

C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

- Sganarelle -

Quoi ! vous ne croyez pas au sn, ni  la casse, ni au
vin mtique ?

- Don Juan -

Et pourquoi veux-tu que j'y croie ?

- Sganarelle -

Vous avez l'me bien mcrante. Cependant vous voyez depuis un temps
que le vin mtique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti
les plus incrdules esprits : et il n'y a pas trois semaines que j'en
ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

- Don Juan -

Et quel ?

- Sganarelle -

Il y avait un homme qui, depuis six jours, tait  l'agonie ; on ne
savait plus que lui ordonner, et tous les remdes ne faisaient rien ;
on s'avisa  la fin de lui donner de l'mtique.

- Don Juan -

Il rchappa, n'est-ce pas ?

- Sganarelle -

Non, il mourut.

- Don Juan -

L'effet est admirable.

- Sganarelle -

Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et
cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

- Don Juan -

Tu as raison.

- Sganarelle -

Mais laissons la mdecine o vous ne croyez point, et parlons des
autres choses ; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en
humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez
les disputes, et que vous ne me dfendez que les remontrances.

- Don Juan -

Eh bien ?

- Sganarelle -

Je veux savoir un peu vos penses  fond. Est-il possible que vous ne
croyez point du tout au ciel ?

- Don Juan -

Laissons cela.

- Sganarelle -

C'est--dire que non. Et  l'enfer ?

- Don Juan -

Eh !

- Sganarelle -

Tout de mme. Et au diable s'il vous plat ?

- Don Juan -

Oui, oui.

- Sganarelle -

Aussi peu. Ne croyez-vous point  l'autre vie ?

- Don Juan -

Ah ! ah ! ah !

- Sganarelle -

Voil un homme que j'aurai bien de la peine  convertir. Et dites-moi
un peu, [le moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh !

- Don Juan -

La peste soit du fat !

- Sganarelle -

Et voil ce que je ne puis souffrir : car il n'y a rien de plus vrai
que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-l (11). Mais]
encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc]
que vous croyez ?

- Don Juan -

Ce que je crois ?

- Sganarelle -

Oui.

- Don Juan -

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et
que quatre et quatre sont huit.

- Sganarelle -

La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voil ! Votre
religion,  ce que je vois, est donc l'arithmtique ? Il faut avouer
qu'il se met d'tranges folies dans la tte des hommes, et que, pour
avoir bien tudi, on est bien moins sage le plus souvent. Pour
moi, Monsieur, je n'ai point tudi comme vous, Dieu merci, et
personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais
avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que
tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous
voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je
voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-l, ces rochers,
cette terre, et ce ciel que voil l-haut ; et si tout cela s'est bti
de lui-mme. Vous voil, vous, par exemple, vous tes l : est-ce que
vous vous tes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre pre
ait engross votre mre pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les
inventions dont la machine de l'homme est compose, sans admirer de
quelle faon cela est agenc l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os,
ces veines, ces artres, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous
ces autres ingrdients qui sont l, et qui... Oh ! dame,
interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l'on
ne m'interrompt. Vous vous taisez exprs, et me laissez parler par
belle malice.

- Don Juan -

J'attends que ton raisonnement soit fini.

- Sganarelle -

Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,
quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient
expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voil ici, et que
j'aie quelque chose dans la tte qui pense cent choses diffrentes en
un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper
des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tte,
remuer les pieds, aller  droite,  gauche, en avant, en arrire,
tourner...

          (Il se laisse tomber en tournant.)

- Don Juan -

Bon ! Voil ton raisonnement qui a le nez cass.

- Sganarelle -

Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser  raisonner avec vous ; croyez
ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damn !

- Don Juan -

Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes gars.
Appelle un peu cet homme que voil l-bas, pour lui demander le
chemin.



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Scne II. - Don Juan, Sganarelle, un pauvre.


- Sganarelle -

Hol ! ho ! l'homme ! ho ! mon compre ! ho ! l'ami ! un petit mot,
s'il vous plat. Enseignez-nous un peu le chemin qui mne  la
ville.

- Le pauvre -

Vous n'avez qu' suivre cette route, Messieurs, et dtourner  main
droite quand vous serez au bout de la fort ; mais je vous donne avis
que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque
temps, il y a des voleurs ici autour.

- Don Juan -

Je te suis oblig, mon ami, et je te rends grce de tout mon coeur.

- Le pauvre -

Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumne ?

- Don Juan -

Ah ! ah ! ton avis est intress,  ce que je vois.

- Le pauvre -

Je suis un pauvre homme, Monsieur, retir tout seul dans le bois
depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous
donne toute sorte de biens.

- Don Juan -

Eh ! prie le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des
affaires des autres.

- Sganarelle -

Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et
deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

- Don Juan -

Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

- Le pauvre -

De prier le ciel tout le jour pour la prosprit des gens de bien qui
me donnent quelque chose.

- Don Juan -

Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien  ton aise ?

- Le pauvre -

Hlas ! Monsieur, je suis dans la plus grande ncessit du monde.

- Don Juan -

Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas
manquer d'tre bien dans ses affaires.

- Le pauvre -

Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau
de pain  mettre sous les dents.

- Don Juan -

Voil qui est trange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah
! je m'en vais te donner un louis d'or tout  l'heure, pourvu que tu
veuilles jurer.

- Le pauvre -

Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel pch ?

- Don Juan -

Tu n'as qu' voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici
un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer.

- Le pauvre -

Monsieur...

- Don Juan -

A moins de cela, tu ne l'auras pas.

- Sganarelle -

Va, va, jure un peu : il n'y a pas de mal.

- Don Juan -

Prends, le voil, prends, te dis-je ; mais jure donc.

- Le pauvre -

Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

- Don Juan -

Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanit.

          (Regardant dans la fort.)

Mais que vois-je l ? un homme attaqu par trois autres ! La partie
est trop ingale, et je ne dois pas souffrir cette lchet.

          (Il met l'pe  la main, et court au lieu du combat.)



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Scne III. - Sganarelle.


- Sganarelle -

Mon matre est un vrai enrag, d'aller se prsenter  un pril qui ne
le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait
fuir les trois.



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Scne IV. - Don Juan, Don Carlos, Sganarelle, au fond de thtre.


- Don Carlos -

          (remettant son pe.)

On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre
bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende grces d'une action si
gnreuse, et que...

- Don Juan -

Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place.
Notre propre honneur est intress dans de pareilles aventures ; et
l'action de ces coquins tait si lche, que c'et t y prendre part
que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous tes-vous
trouv entre leurs mains ?

- Don Carlos -

Je m'tais, par hasard, gar d'un frre et de tous ceux de notre
suite ; et comme je cherchais  les rejoindre, j'ai fait rencontre de
ces voleurs, qui d'abord ont tu mon cheval, et qui sans votre valeur
en auraient fait autant de moi.

- Don Juan -

Votre dessein est-il d'aller du ct de la ville ?

- Don Carlos -

Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligs, mon
frre et moi,  tenir la campagne pour une de ces fcheuses affaires
qui rduisent les gentilshommes  se sacrifier, eux et leur famille, 
la svrit de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succs en est
toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est
contraint de quiter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la
condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer
sur toute la prudence et toute l'honntet de sa conduite, d'tre
asservi par les lois de l'honneur au drglement de la conduite
d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dpendre de la
fantaisie du premier tmraire qui s'avisera de lui faire une de ces
injures pour qui un honnte homme doit prir.

- Don Juan -

On a cet avantage, qu'on fait courir le mme risque et passer mal
aussi le temps  ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une
offense de gaiet de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscrtion
que de vous demander quelle peut tre votre affaire ?

- Don Carlos -

La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret ; et lorsque
l'injure a une fois clat, notre honneur ne va point  vouloir cacher
notre honte, mais  faire clater notre vengeance, et  publier mme
le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de
vous dire que l'offense que nous cherchons  venger est une soeur
sduite et enleve d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est
un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis
quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un
valet, qui nous a dit qu'il sortait  cheval, accompagn de quatre ou
cinq, et qu'il avait pris le long de cette cte ; mais tous nos soins
ont t inutiles, et nous n'avons pu dcouvrir ce qu'il est devenu.

- Don Juan -

Le connaissez-vous, Monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ?

- Don Carlos -

Non, quant  moi ; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ou
dpeindre  mon frre, mais la renomme n'en dit pas force bien, et
c'est un homme dont la vie...

- Don Juan -

Arrtez, Monsieur, s'il vous plat. Il est un peu de mes amis, et ce
serait  moi une espce de lchet que d'en our dire du mal.

- Don Carlos -

Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est
bien la moindre chose que je vous doive, aprs m'avoir sauv la vie,
que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez,
lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais quelque ami
que vous lui soyez, j'ose esprer que vous n'approuverez pas son
action, et ne trouverez pas trange que nous cherchions d'en prendre
la vengeance.

- Don Juan -

Au contraire, je vous y veux servir, et vous pargner des soins
inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empcher ; mais
il n'est pas raisonnable qu'il offense impunment des gentilshommes,
et je m'engage  vous faire faire raison par lui.

- Don Carlos -

Et quelle raison peut-on faire  ces sortes d'injures ?

- Don Juan -

Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la
peine de chercher Don Juan davantage, je m'oblige  le faire trouver
au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

- Don Carlos -

Cet espoir est bien doux, Monsieur,  des coeurs offenss ; mais,
aprs ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que
vous fussiez de la partie.

- Don Juan -

Je suis si attach  don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me
batte aussi : mais enfin j'en rponds comme de moi-mme, et vous
n'avez qu' dire quand vous voulez qu'il paraisse, et vous donne
satisfaction.

- Don Carlos -

Que ma destine est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que
D. Juan soit de vos amis !



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Scne V. - Don Alonse, Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.


- Don Alonse -

          (parlant  ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.)

Faites boire l mes chevaux, et qu'on les amne aprs
nous : je veux un peu marcher  pied.

          (les apercevant tous les deux.)

O ciel, que vois-je ici ? Quoi ! mon frre, vous voila avec notre
ennemi mortel !

- Don Carlos -

Notre ennemi mortel ?

- Don Juan -

          (mettant la main sur la garde de son pe.)

Oui, je suis Don Juan moi-mme ; et l'avantage du nombre ne m'obligera
pas  vouloir dguiser mon nom.

- Don Alonse -

          (mettant l'pe  la main.)

Ah, tratre, il faut que tu prisses, et...

          (Sganarelle court se cacher.)

- Don Carlos -

Ah ! mon frre, arrtez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le
secours de son bras, j'aurais t tu par des voleurs que j'ai trouvs.

- Don Alonse -

Et voulez-vous que cette considration empche notre vengeance ? Tous
les services que nous rend une main ennemie, ne sont d'aucun mrite
pour engager notre me ; et s'il faut mesurer l'obligation  l'injure,
votre reconnaissance, mon frre, est ici ridicule ; et comme l'honneur
est infiniment plus prcieux que la vie, c'est ne devoir rien
proprement que d'tre redevable de la vie  qui nous a t l'honneur.

- Don Carlos -

Je sais la diffrence, mon frre, qu'un gentilhomme doit toujours
mettre entre l'un et l'autre ; et la reconnaissance de l'obligation
n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que
je lui rende ici ce qu'il m'a prt, que je m'acquitte sur-le-champ de
la vie que je lui dois, par un delai de notre vengeance, et lui laisse
la libert de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.

- Don Alonse -

Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et
l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre
ici, c'est  nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est bless
mortellement, on ne doit point songer  garder aucunes mesures ; et si
vous rpugnez  prter votre bras  cette action, vous n'avez qu'
vous retirer, et laisser  ma main la gloire d'un tel sacrifice.

- Don Carlos -

De grce, mon frre...

- Don Alonse -

Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.

- Don Carlos -

Arrtez, vous dis-je, mon frre. Je ne souffrirai point du tout qu'on
attaque ses jours ; et je jure le ciel que je le dfendrai ici contre
qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette mme vie
qu'il a sauve ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me
perciez.

- Don Alonse -

Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et, loin
d'tre saisi  son aspect des mmes transports que je sens, vous
faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur !

- Don Carlos -

Mon frre, montrons de la modration dans une action lgitime ; et ne
vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous tmoignez.
Ayons du coeur dont nous soyons les matres, une valeur qui n'ait rien
de farouche, et qui se porte aux choses par une pure dlibration de
notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colre. Je
ne veux point, mon frre, demeurer redevable  mon ennemi, je lui ai
une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.
Notre vengeance, pour tre diffre, n'en sera pas moins clatante ;
au contraire, elle en tirera de l'avantage, et cette occasion de
l'avoir pu prendre la fera paratre plus juste aux yeux de tout le
monde.

- Don Alonse -

O l'trange faiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi
les intrts de son honneur pour la ridicule pense d'une obligation
chimrique !

- Don Carlos -

Non, mon frre, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je
saurai bien la rparer, et je me charge de tout le soin de notre
honneur ; je sais  quoi il nous oblige, et cette suspension d'un
jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur
que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous
rendre le bien que j'ai reu de vous, et vous devez par l juger du
reste, croire que je m'acquitte avec la mme chaleur de ce que je
dois, et que je ne serai pas moins exact  vous payer l'injure que le
bienfait. Je ne veux point vous obliger ici  expliquer vos
sentiments, et je vous donne la libert de penser  loisir aux
rsolutions que vous avez  prendre. Vous connaissez assez la grandeur
de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous mme
des rparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous
satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin,
quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donn parole de me faire
faire raison par Don Juan. Songez  me la faire, je vous prie, et vous
ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu' mon honneur.

- Don Juan -

Je n'ai rien exig de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.

- Don Carlos -

Allons, mon frre ; un moment de douceur ne fait aucune injure  la
svrit de notre devoir.



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Scne VI. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

Hol ! h ! Sganarelle !

- Sganarelle -

          (sortant de l'endroit o il tait cach.)

Plat-il ?

- Don Juan -

Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ?

- Sganarelle -

Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici prs. Je crois que
cet habit est purgatif, et que c'est prendre mdecine que de le
porter.

- Don Juan -

Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile
plus honnte. Sais-tu bien qui est celui  qui j'ai sauv la vie ?

- Sganarelle -

Moy ? non.

- Don Juan -

C'est un frre d'Elvire.

- Sganarelle -

Un...

- Don Juan -

Il est assez honnte homme, il en a bien us, et j'ai regret d'avoir
dml avec lui.

- Sganarelle -

Il vous serait ais de pacifier toutes choses.

- Don Juan -

Oui ; mais ma passion est use pour Done Elvire, et l'engagement ne
compatit point avec mon humeur. J'aime la libert en amour, tu le
sais, et je ne saurais me rsoudre  renfermer mon coeur entre quatre
murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle  me
laisser aller  tout ce qui m'attire. Mon coeur est  toutes les
belles, et c'est  elles  le prendre tour  tour, et  le garder tant
qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe difice que je vois
entre ces arbres ?

- Sganarelle -

Vous ne le savez pas ?

- Don Juan -

Non vraiment.

- Sganarelle -

Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lors que vous
le tutes.

- Don Juan -

Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'tait de ce ct-ci qu'il
tait. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi
bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.

- Sganarelle -

Monsieur, n'allez point l.

- Don Juan -

Pourquoi ?

- Sganarelle -

Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tu.

- Don Juan -

Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilit, et
qu'il doit recevoir de bonne grce, s'il est galant homme. Allons,
entrons dedans.

          (Le tombeau s'ouvre, o l'on voit la statue du commandeur.)

- Sganarelle -

Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les
beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! qu'en dites-vous, Monsieur ?

- Don Juan -

Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce
que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est pass durant sa
vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique
pour quand il n'en a plus que faire.

- Sganarelle -

Voici la statue du commandeur.

- Don Juan -

Parbleu ! le voil bon, avec son habit d'empereur romain !

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, voil qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,
et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient
peur si j'tais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de
nous voir.

- Don Juan -

Il aurait tort ; et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui
fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

- Sganarelle -

C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

- Don Juan -

Demande-lui, te dis-je.

- Sganarelle -

Vous moquez-vous ? Ce serait tre fou, que d'aller parler  une statue.

- Don Juan -

Fais ce que je te dis.

- Sganarelle -

Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur...

          ( part.)

je ris de ma sottise, mais c'est mon matre qui me la fait faire.

          (haut.)

Seigneur commandeur, mon matre Don Juan vous demande si vous voulez
lui faire l'honneur de venir souper avec lui.

          (La statue baisse la tte.)

Ah !

- Don Juan -

Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ?

- Sganarelle -

          (baissant la tte comme la statue.)

La statue...

- Don Juan -

Et bien, que veux-tu dire, tratre ?

- Sganarelle -

Je vous dis que la statue...

- Don Juan -

Et bien ! la statue ? je t'assomme, si tu ne parles.

- Sganarelle -

La statue m'a fait signe.

- Don Juan -

La peste le coquin !

- Sganarelle -

Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai.
Allez-vous-en lui parler vous-mme pour voir. Peut-tre...

- Don Juan -

Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au
doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur
voudrait-il venir souper avec moi ?

          (La statue baisse encore la tte.)

- Sganarelle -

Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ?

- Don Juan -

Allons, sortons d'ici.

- Sganarelle -

          (seul.)

Voil de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !



ACTE QUATRIEME.
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Le thtre reprsente l'appartement de Don Juan.


Scne premire. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.


- Don Juan -

          ( Sganarelle.)

Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle, et nous
pouvons avoir t tromps par un faux jour, ou surpris de quelque
vapeur qui nous ait troubl la vue.

- Sganarelle -

Eh ! Monsieur, ne cherchez point  dmentir ce que nous avons vu des
yeux que voil. Il n'est rien de plus vritable que ce signe de tte,
et je ne doute point que le ciel, scandalis de votre vie, n'ait
produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...

- Don Juan -

Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralits, si tu me
dis encore le moindre mot l-dessus, je vais appeler quelqu'un,
demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te
rouer de mille coups. M'entends-tu bien ?

- Sganarelle -

Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ;
c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher
de dtours : vous dites les choses avec une nettet admirable.

- Don Juan -

Allons, qu'on me fasse souper le plus tt que l'on pourra. Une
chaise, petit garon.



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Scne II. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.


- La Violette -

Monsieur, voil votre marchand, monsieur Dimanche qui demande  vous
parler.

- Sganarelle -

Bon ! voil ce qu'il nous faut, qu'un compliment de crancier. De quoi
s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui
disais-tu que monsieur n'y est pas ?

- La Violette -

Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le
croire, et s'est assis l-dedans pour attendre.

- Sganarelle -

Qu'il attende tant qu'il voudra.

- Don Juan -

Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique
que de se faire celer aux cranciers. Il est bon de les payer de
quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans
leur donner un double.



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Scne III. - Don Juan, Monsieur Dimanche, Sganarelle, La Violette, Ragotin.


- Don Juan -

Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et
que je veux de mal  mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord !
J'avais donn ordre qu'on ne me ft parler  personne, mais cet ordre
n'est pas pour vous, et vous tes en droit de ne trouver jamais de
porte ferme chez moi.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je vous suis fort oblig.

- Don Juan -

          (parlant  la Violette et  Ragotin.)

Parbleu ! coquins, je vous apprendrai  laisser monsieur Dimanche
dans une antichambre, et je vous ferai connatre les gens.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, cela n'est rien.

- Don Juan -

          ( monsieur Dimanche.)

Comment ! vous dire que je n'y suis pas !  monsieur Dimanche, au
meilleur de mes amis !

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je suis votre serviteur. J'tais venu...

- Don Juan -

Allons vite, un sige pour monsieur Dimanche.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je suis bien comme cela.

- Don Juan -

Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.

- Monsieur Dimanche -

Cela n'est point ncessaire.

- Don Juan -

Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, vous vous moquez, et...

- Don Juan -

Non, non, je sais ce que je vous dois ; et je ne veux point qu'on
mette de diffrence entre nous deux.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur...

- Don Juan -

Allons, asseyez-vous.

- Monsieur Dimanche -

Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot  vous
dire. J'tais...

- Don Juan -

Mettez-vous l, vous dis-je.

- Monsieur Dimanche -

Non, Monsieur, je suis bien, je viens pour...

- Don Juan -

Non, je ne vous coute point si vous n'tes assis.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...

- Don Juan -

Parbleu, monsieur Dimanche, vous vous portez bien.

- Monsieur Dimanche -

Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...

- Don Juan -

Vous avez un fonds de sant admirable, des lvres fraches, un teint
vermeil, et des yeux vifs.

- Monsieur Dimanche -

Je voudrais bien...

- Don Juan -

Comment se porte madame Dimanche, votre pouse ?

- Monsieur Dimanche -

Fort bien, Monsieur, Dieu merci.

- Don Juan -

C'est une brave femme.

- Monsieur Dimanche -

Elle est votre servante, Monsieur. Je venais...

- Don Juan -

Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle.

- Monsieur Dimanche -

Le mieux du monde.

- Don Juan -

La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur.

- Monsieur Dimanche -

C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous...

- Don Juan -

Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?

- Monsieur Dimanche -

Toujours de mme, Monsieur. Je...

- Don Juan -

Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et
mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?

- Monsieur Dimanche -

Plus que jamais, Monsieur ; et nous ne saurions en chevir (12).

- Don Juan -

Ne vous tonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ;
car j'y prends beaucoup d'intrt.

- Monsieur Dimanche -

Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligs. Je...

- Don Juan -

          (lui tendant la main.)

Touchez donc l, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je suis votre serviteur.

- Don Juan -

Parbleu ! je suis  vous de tout mon coeur.

- Monsieur Dimanche -

Vous m'honorez trop. Je...

- Don Juan -

Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, vous avez trop de bont pour moi.

- Don Juan -

Et cela sans intrt, je vous prie de le croire.

- Monsieur Dimanche -

Je n'ai point mrit cette grce assurment. Mais, Monsieur...

- Don Juan -

Oh , monsieur Dimanche, sans faon, voulez-vous souper avec moi ?

- Monsieur Dimanche -

Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout  l'heure. Je...

- Don Juan -

          (se levant.)

Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que
quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.

- Mr Dimanche -

          (se levant aussi.)

Monsieur, il n'est pas ncessaire, et je m'en irai bien tout
seul. Mais...

          (Sganarelle te les siges promptement.)

- Don Juan -

Comment ? je veux qu'on vous escorte, et je m'intresse trop  votre
personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre dbiteur.

- Monsieur Dimanche -

Ah ! Monsieur...

- Don Juan -

C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis  tout le monde.

- Monsieur Dimanche -

Si...

- Don Juan -

Voulez-vous que je vous reconduise ?

- Monsieur Dimanche -

Ah, Monsieur, vous vous moquez ! Monsieur...

- Don Juan -

Embrassez-moi donc, s'il vous plat, je vous prie encore
une fois d'tre persuad que je suis tout  vous, et qu'il
n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.

          (Il sort.)



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Scne IV. - Monsieur Dimanche, Sganarelle.


- Sganarelle -

Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.

- Monsieur Dimanche -

Il est vrai ; il me fait tant de civilits et tant de compliments,
que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.

- Sganarelle -

Je vous assure que toute sa maison prirait pour vous ; et je voudrais
qu'il vous arrivt quelque chose, que quelqu'un s'avist de vous
donner des coups de bton, vous verriez de quelle manire...

- Monsieur Dimanche -

Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot
de mon argent.

- Sganarelle -

Oh ! ne vous mettez pas en peine. il vous payera le mieux du monde.

- Monsieur Dimanche -

Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre
particulier.

- Sganarelle -

Fi ! ne parlez pas de cela...

- Monsieur Dimanche -

Comment ? Je...

- Sganarelle -

Ne sais-je pas bien que je vous dois ?

- Monsieur Dimanche -

Oui, Mais...

- Sganarelle -

Allons, monsieur Dimanche, je vais vous clairer.

- Monsieur Dimanche -

Mais mon argent...

- Sganarelle -

          (prenant Monsieur Dimanche par le bras.)

Vous moquez-vous ?

- Monsieur Dimanche -

Je veux...

- Sganarelle -

          (le tirant.)

H !

- Monsieur Dimanche -

J'entends...

- Sganarelle -

          (le poussant vers la porte.)

Bagatelles.

- Monsieur Dimanche -

Mais...

- Sganarelle -

          (le poussant encore.)

Fi !

- Monsieur Dimanche -

Je...

- Sganarelle -

          (Sganarelle le poussant tout  fait hors du thtre.)

Fi ! vous dis-je.



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Scne V. - Don Juan, Sganarelle, La Violette.


- La Violette -

          ( Don Juan.)

Monsieur, voil monsieur votre pre.

- Don Juan -

Ah ! me voici bien ! il me fallait cette visite pour me faire enrager.



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Scne VI. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.


- Don Louis -

Je vois bien que je vous embarasse, et que vous vous passeriez fort
aisment de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons trangement
l'un et l'autre, et si vous tes las de me voir, je suis bien las
aussi de vos dportements. Hlas ! que nous savons peu ce que nous
faisons, quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il
nous faut, quand nous voulons tre plus aviss que lui, et que nous
venons  l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes
inconsidres. J'ai souhait un fils avec des ardeurs non pareilles ;
je l'ai demand sans relche avec des transports incroyables ; et ce
fils, que j'obtiens en fatiguant le ciel de voeux, est le chagrin et
le supplice de cette vie mme dont je croyais qu'il devait tre la
joie et la consolation. De quel oeil,  votre avis, pensez-vous que je
puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du
monde, d'adoucir le mauvais visage ; cette suite continuelle de
mchantes affaires, qui nous rduisent  toutes heures  lasser les
bonts du souverain, et qui ont puis auprs de lui le mrite de mes
services et le crdit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vtre !
Ne rougissez-vous point de mriter si peu votre naissance ?
Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanit ? et
qu'avez-vous fait dans le monde pour tre gentilhomme ? Croyez-vous
qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une
gloire d'tre sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons en infmes ?
Non, non, la naissance n'est rien o la vertu n'est pas. Aussi,
nous n'avons part  la gloire de nos anctres qu'autant que nous
nous efforons de leur ressembler ; et cet clat de leurs actions
qu'ils rpandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le
mme honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point
dgnrer de leur vertu, si nous voulons tre estims leurs
vritables descendants. Ainsi, vous descendez en vain des aeux dont
vous tes n ; ils vous dsavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils
ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire,
l'clat n'en rejaillit sur vous qu' votre dshonneur, et leur gloire
est un flambeau qui claire aux yeux d'un chacun la honte de vos
actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre
dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je
regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et
que je ferais plus d'tat du fils d'un crocheteur qui serait
honnte homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.

- Don Juan -

Monsieur, si vous tiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

- Don Louis -

Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je
vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton me ; mais
sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est pousse  bout
par tes actions ; que je saurai, plus tt que tu ne penses, mettre une
borne  tes drglements, prvenir sur toi le courroux du ciel, et
laver, par ta punition, la honte de t'avoir fait natre.



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Scne VII. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

          (adressant encore la parole  son pre, quoiqu'il soit sorti.)

H !, mourez le plus tt que vous pourrez, c'est le mieux que vous
puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir
des pres qui vivent autant que leurs fils.

          (Il se met dans son fauteuil.)

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, vous avez tort.

- Don Juan -

          (se levant.)

J'ai tort !

- Sganarelle -

          (tremblant.)

Monsieur...

- Don Juan -

J'ai tort !

- Sganarelle -

Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et
vous le deviez mettre dehors par les paules. A-t-on jamais rien vu de
plus impertinent ? un pre venir faire des remontrances  son fils, et
lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,
de mener une vie d'honnte homme, et cent autres sottises de pareille
nature ! cela se peut-il souffrir  un homme comme vous, qui savez
comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avais t en
votre place, je l'aurais envoy promener.

          (bas,  part.)

O complaisance maudite,  quoi me rduis-tu !

- Don Juan -

Me fera-t-on souper bientt ?



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Scne VIII. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.


- Ragotin -

Monsieur, voici une dame voile qui vient vous parler.

- Don Juan -

Que pourrait-ce tre ?

- Sganarelle -

Il faut voir.



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Scne IX. - Done Elvire, voile ; Don Juan, Sganarelle.


- Done Elvire -

Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir  cette heure et dans cet
quipage. C'est un motif pressant qui m'oblige  cette visite, et ce
que j'ai  vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens
point ici pleine de ce courroux que j'ai tantt fait clater, et vous
me voyez bien change de ce que j'tais ce matin. Ce n'est point cette
done Elvire qui faisait des voeux contre vous, et dont l'me irrite ne
jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le ciel a banni de
mon me toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces
transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux
emportements d'un amour terrestre et grossier ; et il n'a laiss dans
mon coeur pour vous qu'une flamme pure de tout le commerce des sens,
une tendresse toute sainte, un amour dtach de tout, qui n'agit point
pour soi, et ne se met en peine que de votre intrt.

- Don Juan -

          (bas,  Sganarelle.)

Tu pleures, je pense ?

- Sganarelle -

Pardonnez-moi.

- Done Elvire -

C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour
vous faire part d'un avis du ciel, et tcher de vous retirer du
prcipice o vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les drglements
de votre vie ; et ce mme ciel, qui m'a touch le coeur et fait jeter
les yeux sur les garements de ma conduite, m'a inspir de vous venir
trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont puis sa
misricorde, que sa colre redoutable est prs de tomber sur vous,
qu'il est en vous de l'viter par un prompt repentir, et que peut-tre
vous n'avez pas encore un jour  vous pouvoir soustraire au plus grand
de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus  vous par aucun
attachement du monde. Je suis revenue, grces au ciel, de toutes mes
folles penses ; ma retraite est rsolue, et je ne demande qu'assez de
vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mriter, par une
austre pnitence, le pardon de l'aveuglement o m'ont plonge les
transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite,
j'aurais une douleur extrme qu'une personne que j'ai chrie
tendrement devnt un exemple funeste de la justice du ciel ; et ce me
sera une joye incroyable, si je puis vous porter  dtourner de dessus
votre tte l'pouvantable coup qui vous menace. De grce, don Juan,
accordez-moi pour dernire faveur cette douce consolation ; ne me
refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si
vous n'tes point touch de votre intrt, soyez-le au moins de mes
prires, et m'pargnez le cruel dplaisir de vous voir condamner  des
supplices ternels.

- Sganarelle -

          ( part.)

Pauvre femme !

- Done Elvire -

Je vous ai aim avec une tendresse extrme, rien au monde ne m'a t
si cher que vous ; j'ai oubli mon devoir pour vous, j'ai fait toutes
choses pour vous ; et toute la rcompense que je vous en demande,
c'est de corriger votre vie et de prvenir votre perte. Sauvez-vous,
je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore
une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est
assez des larmes d'une personne que vous avez aime, je vous en
conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

- Sganarelle -

          ( part, regardant Don Juan.)

Coeur de tigre !

- Done Elvire -

Je m'en vais aprs ce discours ; et voil tout ce que j'avais  vous
dire.

- Don Juan -

Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on
pourra.

- Done Elvire -

Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.

- Don Juan -

Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

- Done Elvire -

Non, vous dis-je ; ne perdons point de temps en discours superflus.
Laissez-moi viste aller, ne faites aucune instance pour me conduire,
et songez seulement  profiter de mon avis.



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Scne X. - Don Juan, Sganarelle.


- Don Juan -

Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'motion pour elle,
que j'ai trouv de l'agrment dans cette nouveaut bizarre, et que son
habit nglig, son air languissant et ses larmes ont rveill en moi
quelques petits restes d'un feu teint ?

- Sganarelle -

C'est  dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.

- Don Juan -

Vite  souper.

- Sganarelle -

Fort bien.



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Scne XI. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.


- Don Juan -

          (se mettant  table.)

Sganarelle, il faut songer  s'amender pourtant.

- Sganarelle -

Oui-da.

- Don Juan -

Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette
vie-ci, et puis nous songerons  nous.

- Sganarelle -

Ah !

- Don Juan -

Qu'en dis-tu ?

- Sganarelle -

Rien, voil le souper.

          (Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte,
           et le met dans sa bouche.)

- Don Juan -

Il me semble que tu as la joue enfle : qu'est-ce que c'est ? Parle
donc. Qu'as-tu l ?

- Sganarelle -

Rien.

- Don Juan -

Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombe sur la
joue. Vite une lancette pour percer cela ! Le pauvre garon n'en peut
plus, et cet abcs le pourrait touffer. Attends, voyez comme il
tait mr ! Ah ! coquin que vous tes !

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis
trop de sel ni trop de poivre.

- Don Juan -

Allons, mets-toi l, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai
soup. Tu as faim  ce que je vois.

- Sganarelle -

          (se mettant  table.)

Je le crois bien, Monsieur, je n'ai point mang depuis ce
matin. Ttez de cela, voil qui est le meilleur du monde.

          (A Ragotin, qui,  mesure que Sganarelle met quelque chose
	   sur son assiette, la lui te ds que Sganarelle tourne la
	   tte.)

Mon assiette, mon assiette ! Tout doux, s'il vous plat. Vertubleu !
petit compre, que vous tes habile  donner des assiettes nettes ! Et
vous, petit la Violette, que vous savez prsenter  boire  propos !

          (Pendant que la Violette donne  boire  Sganarelle,
           Ragotin te encore son assiette.)

- Don Juan -

Qui peut fraper de cette sorte ?

- Sganarelle -

Qui diable nous vient troubler dans notre repas ?

- Don Juan -

Je veux souper en repos, au moins ; et qu'on ne laisse entrer personne.

- Sganarelle -

Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-mme.

- Don Juan -

          (voyant venir Sganarelle effray.)

Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ?

- Sganarelle -

          (baissant la tte comme a la statue.)

Le... qui est l.

- Don Juan -

Allons voir, et montrons que rien ne me saurait branler.

- Sganarelle -

Ah, pauvre Sganarelle, o te cacheras-tu ?



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Scne XII. - Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle,
             La Violette, Ragotin.


- Don Juan -

          ( ses gens.)

Une chaise et un couvert. Vite donc.

          (Don Juan et la statue se mettent  table.)
          (A Sganarelle.)

Allons, mets-toi  table.

- Sganarelle -

Monsieur, je n'ai plus de faim.

- Don Juan -

Mets-toi l, te dis-je. A boire. A la sant du commandeur !
je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin.

- Sganarelle -

Monsieur, je n'ai pas soif.

- Don Juan -

Bois, et chante ta chanson, pour rgaler le commandeur.

- Sganarelle -

Je suis enrhum, Monsieur.

- Don Juan -

Il n'importe, Allons.

          ( ses gens.)

Vous autres, venez, accompagnez sa voix.

- La Statue -

Don Juan, c'est assez, je vous invite  venir demain souper avec moi.
En aurez-vous le courage ?

- Don Juan -

Oui, j'irai, accompagn du seul Sganarelle.

- Sganarelle -

Je vous rends grce, il est demain jene pour moi.

- Don Juan -

          ( Sganarelle.)

Prends ce flambeau.

- La Statue -

On n'a pas besoin de lumire quand on est conduit par le ciel.



ACTE CINQUIEME.
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Le thtre reprsente une campagne.


Scne premire. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.


- Don Louis -

Quoi ! mon fils, serait-il possible que la bont du ciel et exauc
mes voeux ? Ce que vous me dites est-il bien vrai ? ne m'abusez-vous
point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la
nouveaut surprenante d'une telle conversion ?

- Don Juan -

Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le
mme d'hier au soir, et le ciel tout d'un coup, a fait en moi un
changement qui va surprendre tout le monde. Il a touch mon me et
dessill mes yeux ; et je regarde avec horreur le long aveuglement o
j'ai t, et les dsordres criminels de la vie que j'ai mene. J'en
repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'tonne comme le
ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tte
laiss tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grces
que sa bont m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je
prtends en profiter comme je dois, faire clater aux yeux du monde un
soudain changement de vie, rparer par l le scandale de mes actions
passes, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine rmission.
C'est  quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de
vouloir bien contribuer  ce dessein, et de m'aider vous mme  faire
choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui
je puisse marcher srement dans le chemin o je m'en vais entrer.

- Don Louis -

Ah ! mon fils, que la tendresse d'un pre est aisment rappele, et
que les offenses d'un fils s'vanouissent vite au moindre mot de
repentir ! Je ne me souviens plus dj de tous les dplaisirs que vous
m'avez donns, et tout est effac par les paroles que vous venez de me
faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes
de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien
dsormais  demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez,
je vous conjure, dans cette louable pense. Pour moi, j'en vais, tout
de ce pas, porter l'heureuse nouvelle  votre mre, partager avec elle
les doux transports du ravissement o je suis, et rendre grces au
ciel des saintes rsolutions qu'il a daign vous inspirer.



-----------


Scne II. - Don Juan, Sganarelle.


- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti !
il y a longtemps que j'attendais cela ; et voil, grces au
ciel, tous mes souhaits accomplis.

- Don Juan -

La peste le bent !

- Sganarelle -

Comment, le bent ?

- Don Juan -

Quoi ! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu
crois que ma bouche tait d'accord avec mon coeur ?

- Sganarelle -

Quoi ! ce n'est pas... Vous ne... Votre...

	( part.)

Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !

- Don Juan -

Non, non, je ne suis point chang, et mes sentiments sont toujours les
mmes.

- Sganarelle -

Vous ne vous rendez pas  la surprenante merveille de cette statue
mouvante et parlante ?

- Don Juan -

Il y a bien quelque chose l dedans que je ne comprends pas, mais quoi
que ce puisse tre, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon
esprit, ni d'branler mon me ; et si j'ai dit que je voulais corriger
ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un
dessein que j'ai form par pure politique, un stratagme utile, une
grimace ncessaire o je veux me contraindre, pour mnager un pre
dont j'ai besoin, et me mettre  couvert, du ct des hommes, de cent
fcheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien,
Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un
tmoin du fond de mon me, et des vritables motifs qui m'obligent 
faire les choses.

- Sganarelle -

Quoi ! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous
riger en homme de bien ?

- Don Juan -

Et pourquoi non ? il y en a tant d'autres comme moi qui se mlent de
ce mtier, et qui se servent du mme masque pour abuser le monde.

- Sganarelle -

        ( part.)

Ah ! quel homme ! quel homme !

- Don Juan -

Il n'y a plus de honte maintenant  cela : l'hypocrisie est un vice 
la mode, et tous les vices  la mode passent pour vertus. Le
personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages
qu'on puisse jouer. Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de
merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours
respecte ; et quoiqu'on la dcouvre, on n'ose rien dire contre
elle. Tous les autres vices des hommes sont exposs  la censure, et
chacun a la libert de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est
un vice privilgi qui, de sa main, ferme la bouche  tout le monde,
et jouit en repos d'une impunit souveraine. On lie,  force de
grimaces, une socit troite avec tous les gens du parti. Qui en
choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l'on sait
mme agir de bonne foi l-dessus, et que chacun connat pour tre
vritablement touchs, ceux-l, dis-je, sont toujours les dupes des
autres ; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et
appuient aveuglment les singes de leurs actions. Combien crois-tu que
j'en connaisse qui, par ce stratagme, ont rhabill adroitement les
dsordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de
la religion, et sous cet habit respect, ont la permission d'tre les
plus mchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues, et
les connatre pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela
d'tre en crdit parmi les gens ; et quelque baissement de tte, un
soupir mortifi et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout
ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me
sauver, et mettre en sret mes affaires. Je ne quitterai point mes
douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai 
petit bruit. Que si je viens  tre dcouvert, je verrai, sans me
remuer, prendre mes intrts  toute la cabale, et je serai dfendu
par elle envers et contre tous. Enfin, c'est l le vrai moyen de faire
impunment tout ce que je voudrai. Je m'rigerai en censeur des
actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne
opinion que de moi. Ds qu'une fois on m'aura choqu tant soit peu, je
ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine
irrconciliable. Je serai le vengeur des intrts du ciel ; et, sous
ce prtexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai
d'impit, et saurai dchaner contre eux des zels indiscrets, qui,
sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les
accableront d'injures, et les damneront hautement, de leur autorit
prive. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et
qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son sicle.

- Sganarelle -

O ciel ! qu'entends-je ici ! il ne vous manquait plus que
d'tre hypocrite, pour vous achever de tout point ; et voil
le comble des abominations. Monsieur, cette dernire-ci
m'emporte, et je ne puis m'empcher de parler. Faites-moi
tout ce qu'il vous plaira : battez-moi, assommez-moi
de coups, tuez-moi, si vous voulez ; il faut que je dcharge
mon coeur, et qu'en valet fidle je vous dise ce que je dois.
Sachez, Monsieur, que tant va la cruche  l'eau, qu'enfin
elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne
connais pas, l'homme est, en ce monde, ainsi que l'oiseau
sur la branche ; la branche est attache  l'arbre ; qui s'attache
 l'arbre suit de bons prceptes ; les bons prceptes
valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se
trouvent  la cour ;  la cour sont les courtisans ; les
courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ;
la fantaisie est une facult de l'me ; l'me est ce qui nous
donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait
penser au ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre
n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages
tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un
bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence
n'est pas dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent
obissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les
richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ;
les pauvres ont de la ncessit ; ncessit n'a point de loi ;
qui n'a pas de loi vit en bte brute, et par consquent
vous serez damn  tous les diables.

- Don Juan -

O le beau raisonnement !

- Sganarelle -

Aprs cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.



-----------


Scne III. - Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.


- Don Carlos -

Don Juan, je vous trouve  propos, et suis bien aise de vous parler
ici plutt que chez vous, pour vous demander vos rsolutions. Vous
savez que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre prsence,
charg de cette affaire. Pour moi, je ne le cle point, je souhaite
fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y a rien que je
ne fasse pour porter votre esprit  vouloir prendre cette voie, et
pour vous voir publiquement confirmer  ma soeur le nom de votre
femme.

- Don Juan -

        (d'un ton hypocrite.)

Hlas ! je voudrais bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction
que vous souhaitez ; mais le ciel s'y oppose directement ; il a
inspir  mon me le dessein de changer de vie, et je n'ai point
d'autres penses maintenant que de quitter entirement tous les
attachements du monde, de me dpouiller au plus tt de toutes sortes
de vanits, et de corriger dsormais, par une austre conduite, tous
les drglements criminels o m'a port le feu d'une aveugle jeunesse.

- Don Carlos -

Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie
d'une femme lgitime peut bien s'accommoder avec les louables penses
que le ciel vous inspire.

- Don Juan -

Hlas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle-mme a
pris ; elle a rsolu sa retraite, et nous avons t touchs tous deux
en mme temps.

- Don Carlos -

Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant tre impute au mpris
que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande
qu'elle vive avec vous.

- Don Juan -

Je vous assure que cela ne se peut. J'en avais, pour moi, toutes les
envies du monde ; et je me suis, mme encore aujourd'hui, conseill au
ciel pour cela ; mais lorsque je l'ai consult, j'ai entendu une voix
qui m'a dit que je ne devais point songer  votre soeur, et qu'avec
elle, assurment, je ne ferais point mon salut.

- Don Carlos -

Croyez-vous, don Juan, nous blouir par ces belles excuses ?

- Don Juan -

J'obis  la voix du ciel.

- Don Carlos -

Quoi ! vous voulez que je me paye d'un semblable discours ?

- Don Juan -

C'est le ciel qui le veut ainsi.

- Don Carlos -

Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent, pour la laisser
ensuite ?

- Don Juan -

Le ciel l'ordonne de la sorte.

- Don Carlos -

Nous souffrirons cette tache en notre famille ?

- Don Juan -

Prenez-vous-en au ciel.

- Don Carlos -

H quoi ! toujours le ciel !

- Don Juan -

Le ciel le souhaite comme cela.

- Don Carlos -

Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux
vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu'il soit
peu, je saurai vous trouver.

- Don Juan -

Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de
coeur, et que je sais me servir de mon pe quand il le faut. Je m'en
vais passer tout  l'heure dans cette petite rue carte qui mne au
grand couvent ; mais je vous dclare, pour moi, que ce n'est point moi
qui veux me battre : le ciel m'en dfend la pense ; et si vous
m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.

- Don Carlos -

Nous verrons, de vrai, nous verrons.



-----------


Scne IV. - Don Juan, Sganarelle.


- Sganarelle -

Monsieur, quel diable de style prenez-vous l ? Ceci est bien pis que
le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous tiez
auparavant. J'esprais toujours de votre salut ; mais c'est maintenant
que j'en dsespre : et je crois que le ciel, qui vous a souffert
jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernire horreur.

- Don Juan -

Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les
fois que les hommes...



-----------


Scne V. - Don Juan, Sganarelle ; un spectre, en femme voile.


- Sganarelle -

        (apercevant le spectre.)

Ah ! Monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il
vous donne.

- Don Juan -

Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus
clairement, s'il veut que je l'entende.

- Le spectre -

Don Juan n'a plus qu'un moment  pouvoir profiter de la misricorde du
ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est rsolue.

- Sganarelle -

Entendez-vous, Monsieur ?

- Don Juan -

Qui ose tenir ces paroles ? je crois connatre cette voix.

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher.

- Don Juan -

Spectre, fantme, ou diable, je veux voir ce que c'est.

        (Le spectre change de figure, et reprsente le Temps,
         avec sa faux  la main.)

- Sganarelle -

O ciel ! Voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?

- Don Juan -

Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur ; et je veux
prouver avec mon pe si c'est un corps ou un esprit.

        (Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut
         le frapper.)

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, rendez-vous  tant de preuves, et jetez-vous vite dans
le repentir.

- Don Juan -

Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable
de me repentir. Allons, suis-moi.



-----------


Scne VI. - La Statue du Commandeur, Don Juan, Sganarelle.


- La Statue -

Arrtez, don Juan. Vous m'avez hier donn parole de venir manger
avec moi.

- Don Juan -

Oui. O faut-il aller ?

- La Statue -

Donnez-moi la main.

- Don Juan -

La voil.

- La Statue -

Don Juan, l'endurcissement au pch trane une mort funeste ; et les
grces du ciel que l'on renvoye ouvrent un chemin  sa foudre.

- Don Juan -

O Ciel, que sens-je ? un feu invisible me brle, je n'en puis plus, et
tout mon corps devient un brasier ardent ! Ah !


        (Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands clairs
         sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abme ; et il sort de
         grands feux de l'endroit o il est tomb.)



-----------


Scne VII. - Sganarelle.


- Sganarelle -

Ah mes gages ! mes gages ! Voil, par sa mort, un chacun
satisfait. Ciel offens, lois violes, filles sduites, familles
dshonores, parents outrags, femmes mises  mal, maris
pousss  bout, tout le monde est content ; il n'y a que
moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages !


FIN DU FESTIN DE PIERRE.

-------------------------------------------------------------------------

Notes [from 1890 edition]


-----------

(1) "Aga" est une interjection d'admiration encore usite dans quelques
pays de France. Elle n'est point tire du grec, comme plusieurs hellnistes
l'ont pens. La nature l'a fournie  nos anctres comme les autres
interjections "ah !" "oh !" "eh !" (Mn.)

-----------

(2) Ce proverbe, fond sur quelque superstition populaire, se trouve
dans la "Comdie des Proverbes", d'Adrien de Montluc : "Tu as la berlue ;
je crois que tu as t au trpassement d'un chat, tu vois trouble." (A.)

-----------

(3) "Ardez", abrviation de "regardez".

-----------

(4) On dit figurment, il en a pour "sa mine de fves", pour, il a t
attrap, il en a eu pour son compte. La "mine" est une mesure qui contient
la moiti d'un setier.

-----------

(5) "Engingorniaux", parure, ornement de cou. Ce mot patois est probablement
compos de l'ancienne expression "engin", invention, et de "gorgre",
"gorgias", gorge, invention pour le cou. Ce qui a frapp Pierrot, c'est
ce "grand mouchoir de cou  rseau avec quatre grosses houpes de linge
qui qui leur pendaient sur l'estomac".

-----------

(6) Les villageoises portaient alors sur leur jupon une espce de tablier
appel "garde-robe". Ce mot a perdu cette signification.

-----------

(7) Le creux qui est en haut de l'estomac. Ce mot drive de l'allemand
"brechen", rompre, couper. (Mn.)

-----------

(8) Mot qui exprime la niaiserie et l'inexprience, par allusion aux jeunes
oiseaux, qui naissent presque tous avec le bec jaune, et qui, en termes de
fauconnerie, se nomment des "niais". Montrer  quelqu'un son "bec jaune",
c'est lui montrer qu'il est un sot.

-----------

(9) Autre locution proverbiale qui exprime la honte de n'avoir pas russi
dans une entreprise. "Voil des harangueurs bien connus", dit Montaigne.

-----------

(10) Tous les mots placs entre deux crochets ne se trouvent que dans
la premire dition.

-----------

(11) Fantme cr par l'imagination du peuple, et qu'on reprsentait
courant la nuit dans les rues pour maltraiter les passants.

-----------

(12) "Chevir", c'est--dire, venir  "chef" et  bout de quelque
chose, car il vient de "chef", ainsi qu'achever. Selon ce, on dit
"chevir" d'un homme revche, d'un cheval farouche : c'est en venir 
bout, et le mettre  la raison (Nic.)

-----------












End of Project Gutenberg's Don Juan, ou le Festin de pierre, by Moliere

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
