Project Gutenberg's La Cour de Lunville au XVIIIe sicle, by Gaston Maugras

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Title: La Cour de Lunville au XVIIIe sicle
       Les marquises de Boufflers et du Chtelet, Voltaire, Devau,
       Saint-Lambert, etc.

Author: Gaston Maugras

Release Date: June 19, 2013 [EBook #42986]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    LA
    COUR DE LUNVILLE
    AU XVIIIe SICLE




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays trangers, y compris la
Sude et la Norvge.


DU MME AUTEUR

  =Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs amis
    et leur temps._ 7e dition. Un volume in-8 avec des gravures
    hors-texte et un portrait en hliogravure 7 fr. 50

  =La Disgrce du Duc et de la Duchesse de Choiseul.= _La vie 
    Chanteloup, le retour  Paris, la mort._ 5e dition. Un volume
    in-8 avec gravures et portrait 7 fr. 50

  =Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV.= 10e dition. Un
    vol. in-8 avec un portrait 7 fr. 50

  (_Couronn par l'Acadmie franaise, prix Guizot._)

  =Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette.= 7e dition. Un
    vol. in-8 7 fr. 50

  (_Couronn par l'Acadmie franaise, prix Guizot._)

  =Les Demoiselles de Verrires.= Nouvelle dition. Un vol. in-16
    avec 2 portraits 3 fr. 50

  =L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc de
    Chartres._ 2e dition. In-8 avec portrait 1 fr. 50

  =Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (puis.) 1 vol.

  =Trois mois  la cour de Frdric.= (puis.) 1 vol.

  =Les Comdiens hors la loi.= (puis.) 1 vol.

  =La Duchesse de Choiseul.= (puis.) 1 vol.

  =Journal d'un tudiant pendant la Rvolution.= (puis.) 1 vol.

  =L'Abb F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec Lucien
    Perey.) _Couronn par l'Acadmie franaise_ 2 vol.

  =La Jeunesse de Madame d'pinay.= (En collaboration avec Lucien
    Perey.) _Couronn par l'Acadmie franaise_ 1 vol.

  =Les Dernires Annes de Madame d'pinay.= (En collaboration avec
    Lucien Perey.) _Couronn par l'Acadmie franaise_ 1 vol.

  =La Vie intime de Voltaire aux Dlices et  Ferney.= (En
    collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.


_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_

=La Marquise de Boufflers et ses amis.=


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--7892.


  [Illustration: _Marie Franoise Catherine de Beauvau_
  _Marquise de Boufflers--1711-1786_]

  [Illustration: _Anne Marguerite de Ligniville_
  _Princesse de Beauvau-Craon--1686-1772_

  Miniatures appartenant  M. le Duc de Mouchy
    Heliogr. Chauvet   Plon Nourrit & Cie. Edit.   Imp. Maire]




    LA

    COUR DE LUNVILLE

    AU XVIIIe SICLE

    LES MARQUISES DE BOUFFLERS ET DU CHATELET

    VOLTAIRE, DEVAU, SAINT-LAMBERT, ETC.

    PAR

    GASTON MAUGRAS

    _Avec une hliogravure_

    Treizime dition

    [Illustration]

    PARIS

    LIBRAIRIE PLON

    PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS

    8, RUE GARANCIRE--6e

    1906




Il y a quelques annes, le comte de Ludres, ce remarquable rudit, cet
esprit charmant, dont tous les lettrs dplorent la perte, nous
signalait l'intrt qu'il y aurait  crire une histoire intime de la
cour de Lorraine pendant le rgne du roi Stanislas.

C'est cet ouvrage que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du public.

Nous avons dcrit de notre mieux les moeurs de cette petite cour simple
et bon enfant, en mme temps si gaie et si galante; mais au dernier
moment il nous vient un scrupule: certaines de nos lectrices ne
vont-elles pas s'alarmer de quelques rcits un peu vifs, de quelques
passages un peu scabreux? Nous les prions instamment de vouloir bien se
rappeler que nous sommes en plein dix-huitime sicle, et que les
incartades morales qui aujourd'hui blessent nos moeurs plus rserves
n'avaient rien qui ft de nature  effaroucher nos anctres. Autres
temps, autres moeurs.

Du reste, si nous sommes rest fidle  notre principe de dpeindre en
toute sincrit la socit dont nous nous occupions sans plus en
dissimuler les vilains cts que les beaux, nous nous sommes efforc de
traiter les sujets dlicats dans une langue prudente et chaste, et nous
esprons bien ne choquer personne.

       *       *       *       *       *

Les dlicieuses miniatures qui sont en tte de ce volume appartiennent 
M. le duc de Mouchy qui, avec une bonne grce dont nous ne saurions lui
tmoigner trop de gratitude, a bien voulu nous autoriser  les
reproduire.

En dehors des innombrables documents publis au dix-huitime et au
dix-neuvime sicle sur la cour de Lorraine, nous avons eu  notre
disposition de trs nombreuses pices indites. D'abord une volumineuse
correspondance de Mme de Boufflers, qui fait partie de notre collection
d'autographes; puis les riches documents de la bibliothque de Nancy,
des Archives nationales, des archives du ministre des affaires
trangres et de plusieurs collections particulires. Enfin Mme
Morrisson a bien voulu nous communiquer toute la correspondance de Mme
du Chtelet et de Saint-Lambert, et nous la prions d'accepter nos plus
vifs remerciements.

Mme la comtesse de Beaulaincourt, MM. le prince de Beauvau, le comte de
Croze-Lemercier, le comte de Ludres, de Conigliano, nous ont
gracieusement ouvert leurs archives. Nous leurs offrons l'expression de
nos sentiments trs reconnaissants.

Il nous reste encore un devoir non moins agrable  remplir, c'est de
remercier bien sincrement M. Le Brethon, de la Bibliothque nationale;
M. Legrand, des Archives nationales; M. Favier, conservateur de la
bibliothque de Nancy, qui, avec une inpuisable obligeance, nous ont
guid dans nos recherches et ne nous ont pas mnag leurs prcieux
conseils.

   Les principales sources auxquelles nous avons eu recours, en dehors
   des diffrents dpts publics et de nombreuses archives
   particulires, sont[1]:

  _Histoire de la runion de la Lorraine  la France_, par le comte
    D'HAUSSONVILLE, 4 vol., Michel Lvy, 1860.

  _Voltaire et la Socit au dix-huitime sicle_, par
    DESNOIRETERRES. 8 vol., Paris, Didier, 1871.

  _La Mre du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME. Paris,
    Techener, 1885.

  _Mmoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Bthune et Plon,
    1838.

  _Voltaire et Madame du Chtelet_, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris,
    1820.

  _OEuvres compltes de Voltaire._ Edition Garnier.

  _Lettres de Madame du Chtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier,
    1878.

  _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte
    DE LUDRES. Paris, Champion, 1894.

  _Souvenirs de la marchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris,
    Techener, 1872.

  _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES.
    Paris, Lahure, 1855.

  _Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de
    Boufflers._ Paris, Plon, 1855.

  _Mmoires de la Socit d'archologie lorraine._

  _Mmoires de la Socit royale de Nancy._

  _Mmoires de l'Acadmie de Stanislas._

  _Annales de la Socit d'mulation des Vosges._

  _Journal de la Socit archologique du Muse lorrain._

(Dans ces innombrables brochures, nous signalons en particulier les
savants articles de MM. Louis Lallement, Meaume, A. Joly, Guerrier de
Dumast, Guibal, Saucerotte, Pierrot, Renaud, de Guerle, Druon, etc.)

  _Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy,
    1774.

  _Stanislas Leczinski et le troisime trait de Vienne_, par Pierre
    BOY. Paris, Berger-Levrault, 1898.

  _La Cour de Lunville en 1748 et 1749_, par Pierre BOY. Nancy,
    1891.

  _Les Derniers Moments du roi Stanislas_, par Pierre BOY. Nancy,
    1898.

  _Le Royaume de la rue Saint-Honor_, par le marquis Pierre DE
    SGUR. Paris, Calmann Lvy, 1896.

  _Le Chteau de Lunville_, par A. JOLY. Paris, 1859.

  _Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_,
    par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lvy, 1877.

  _La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901.

  _Mmoires du duc de Richelieu._

  _Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU.

  _Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, de COLL, de D'ARGENSON.

  _Mmoires de Bachaumont._

  _Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE.

    _OEuvres compltes_ de SAINT-LAMBERT;
             --        de BOUFFLERS;
             --        de PALISSOT;
             --        de TRESSAN;
             --        de MONCRIF;
             --        de MARMONTEL;
             --        de VOISENON;
             --        de CHAMFORT.
  Etc., etc.

  [1] Nous avons fait  ces diffrentes sources des emprunts si
  frquents qu'il nous a t impossible,  notre grand regret, d'en
  indiquer l'origine au cours du volume; il aurait fallu surcharger
  le texte de renvois et de notes, et nous avons d y renoncer.




LA COUR DE LUNVILLE

AU DIX-HUITIME SICLE




CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LUNVILLE DE 1698 A 1729

  Entre de Lopold  Lunville.--Joie des habitants.--tat de la
    Lorraine en 1698.--Mariage de Lopold.--Guerre de la succession
    d'Espagne.--La cour de Lunville.--M. et Mme de
    Beauvau-Craon.--Passion de Lopold pour Mme de
    Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jsuites 
    la cour de Lorraine.--Passion coteuse de Lopold pour le jeu
    et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son
    fils Franois lui succde.


Le 14 mai 1698, la petite cit de Lunville tait en liesse. Au centre
des principales places s'levaient des arcs de triomphe; toutes les
maisons taient ornes de lauriers et de drapeaux; le long des rues, des
guirlandes de feuillage et des ranges de sapins, plants pour la
circonstance, donnaient  la ville un air de fte. De toutes parts
accouraient les bourgeois organiss en compagnies d'honneur; les
habitants de la campagne, revtus de leurs plus beaux habits, arrivaient
des points les plus loigns et remplissaient les rues du bruit de leur
gaiet exubrante. Sur tous les visages se lisaient la satisfaction et
le bonheur.

La joie devint du dlire lorsqu'on vit s'approcher un somptueux cortge
de cavaliers et de carrosses. En tte s'avanait, sur un cheval
fringant, le jeune duc de Lorraine, Lopold[2], qui reprenait enfin
possession de ses tats hrditaires, dont sa famille avait t chasse
depuis plus de trente ans[3].

  [2] N dans le Tyrol, Lopold avait t lev  Vienne, sous les
  yeux de l'Empereur. Son pre, Charles V, d'illustre mmoire,
  avait battu les Turcs et sauv Vienne de la destruction et de
  l'esclavage. Sa mre, Marie-lonore, reine douairire de
  Pologne, venait de mourir, le 17 dcembre 1697.

  [3] Les confrences ouvertes au chteau de Ryswick, le 9 mai
  1697, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et les tats
  gnraux, avaient amen la conclusion de la paix qui fut signe
  le 20 septembre. Le 30 octobre de la mme anne, l'Empire et la
  France firent la paix  leur tour: Louis XIV restituait au duc
  Lopold, fils de Charles V, le duch de Lorraine qu'il occupait
  depuis trente ans.

Le prince,  peine g de dix-huit ans, tait un lgant cavalier; il
possdait le double et incomparable charme de la jeunesse et de la
beaut; son regard franc, sympathique, accueillant, sduisait tous les
coeurs. De longues acclamations s'levaient sur son passage; on se
pressait autour de lui, on embrassait ses mains; tous les yeux taient
pleins de larmes, mais de larmes de joie et d'espoir.

La noblesse lorraine, accourue en grand nombre, faisait escorte  son
souverain, et la vue de tous ces brillants seigneurs surexcitait encore
l'enthousiasme populaire.

Lopold n'avait rien nglig de ce qui pouvait frapper l'imagination de
ses sujets et le grandir  leurs yeux. Outre des carrosses magnifiques,
un nombreux domestique, des meubles somptueux, il s'tait fait suivre
des trophes que, malgr son jeune ge, il avait dj conquis sur les
Turcs[4]. L'admiration fut gnrale quand on vit dfiler ces dlicieux
petits chevaux arabes si vifs et si lgers, tenus en main par des
heiduques. Mais l'merveillement n'eut plus de bornes quand parut une
longue suite d'animaux bizarres et compltement inconnus en Lorraine; on
les montrait du doigt, on chuchotait leur nom; on ne se lassait pas
d'admirer ces tranges et somptueux chameaux, tous brillamment
caparaonns et conduits par des prisonniers arabes[5].

  [4] En 1696,  la bataille de Temesvar, Lopold avait montr un
  courage hroque et charg plusieurs fois les Turcs  la tte de
  la cavalerie allemande. Il n'avait pas montr moins de bravoure
  en 1697 sur le Rhin, au sige d'Ebersbourg.

  [5] Les chameaux furent ensuite logs sous les votes de
  l'ancienne porte de Saint-Nicolas  Nancy, qui depuis prirent le
  nom de votes des chameaux.

La satisfaction des Lorrains, en retrouvant un prince de la famille qui
rgnait sur eux depuis tant d'annes, fut sans bornes, et ils la
manifestrent par des tmoignages irrcusables[6].

  [6] Pendant des sicles la souverainet de la Lorraine avait
  appartenu  l'illustre maison de ce nom. Longtemps elle avait
  cherch  renverser les Bourbons pour prendre leur place; mais si
  le trne de France lui avait chapp, elle avait par un mariage
  obtenu celui de Habsbourg.

On comprendra mieux les acclamations enthousiastes qui accueillirent
Lopold lorsqu'on saura  quel degr de misre et de dtresse tait
tomb ce malheureux pays.

Depuis soixante-dix ans la Lorraine tait pour ainsi dire le champ clos
que se disputaient et s'arrachaient successivement les Allemands, les
Franais, les Sudois.

Opprime, pille, ranonne par les uns et par les autres, suivant les
hasards de la guerre, cette province, jadis riche et prospre, offrait
le tableau le plus lamentable. Ce n'tait partout que viols,
assassinats, incendies, destruction, ruine; livres  une soldatesque
effrne, les villes avaient t saccages, les campagnes dvastes. Les
infortuns habitants avaient fini par chercher un refuge dans les forts
qui couvraient le pays; ils y vivaient relativement  l'abri, mais
rduits  l'tat de vritables btes sauvages et dans une misre que
l'on peut deviner.

La famine, la peste taient venues s'ajouter aux douleurs de
l'occupation trangre et achever cette oeuvre de dsolation[7].

  [7] L'occupation franaise pesait sur la Lorraine avec la plus
  extrme rigueur, car l'arme vivait aux dpens du pays.

Ce peuple infortun tait menac d'un anantissement complet[8]. On
peut aisment supposer la joie que lui fit prouver la conclusion de la
paix.

  [8] D'un million d'habitants que comptaient trente et une villes
  de la Lorraine au dbut de la guerre, on n'en trouvait plus que
  cinquante mille.

Le retour de la Lorraine  un prince de la vieille famille ducale
donnait  tous l'espoir de jours meilleurs. On se rjouissait d'chapper
enfin  une longue oppression et  une odieuse tyrannie. Comme au sortir
d'un affreux cauchemar, les Lorrains oubliaient presque l'horreur des
maux qui les avaient frapps pour ne songer qu' l'avenir, et ils
manifestaient leur bonheur et leur confiance par une gaiet dlirante.

Lopold ne dmentit pas les esprances que ses sujets avaient fondes
sur lui. Malgr sa jeunesse, il s'occupa activement de rendre le
bien-tre et la prosprit  la Lorraine; il rebtit les villes et les
villages, rappela les habitants, fit venir des trangers, repeupla les
campagnes, encouragea l'agriculture, l'industrie, le commerce, et il
mrita bientt le nom glorieux de restaurateur de la patrie.

Neveu de l'Empereur, Lopold voulut l'tre galement du roi de France.
L'anne qui suivit son retour, le 12 octobre 1698, le jeune duc pousait
la nice de Louis XIV, lisabeth-Charlotte d'Orlans, fille de Monsieur
et de sa seconde femme, la Princesse palatine de Bavire. C'tait une
princesse douce, aimante, honnte, mais laide, avec une figure longue et
de gros yeux  fleur de tte. La jeune duchesse fut reue par ses
nouveaux sujets avec le plus vif empressement. Cette fois, ce fut 
Nancy, dlivre enfin des troupes franaises, que Lopold et son pouse
firent leur entre triomphale[9].

  [9] Lopold n'avait pas voulu entrer  Nancy tant que les troupes
  franaises y avaient sjourn; elles avaient occup la ville
  longtemps encore aprs la conclusion de la paix pour en dmolir
  les fortifications.

Le duc de Lorraine possdait non seulement toutes les qualits
d'intelligence ncessaires pour rendre la prosprit  ses tats, mais
il avait aussi tout ce qu'il fallait pour se faire adorer. Son commerce
tait des plus agrables et des plus srs; il n'avait aucune morgue, et
sa douceur, sa bonne grce, sa gnrosit taient extrmes; il traitait
ses sujets comme des amis. Bien loin d'imiter la rigide tiquette de
Versailles ou celle de Vienne, o il avait pass tant d'annes, il
s'effora de faire de la cour de Lorraine une cour familiale, et d'y
admettre ses sujets pour leur en faire partager les plaisirs. Il
conviait aux bals et aux spectacles de la cour, voire mme aux dners,
les bourgeois de Nancy ou de Lunville, et il poussait la gracieuset
jusqu' envoyer  ses invits ses propres carrosses.

La duchesse n'tait pas moins populaire que son mari; elle tait d'une
grande affabilit envers tous, elle visitait les simples bourgeois et
causait volontiers en patois avec les paysans.

Malheureusement, la tranquillit du jeune duc ne devait pas tre de
longue dure.

En 1700, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies se mirent
d'accord pour partager  l'amiable la succession ventuelle du roi
d'Espagne, Charles II. Entre autres territoires, le dauphin, fils an
de Louis XIV, recevait dans sa part le duch de Milan; mais il tait
convenu qu'il l'changerait contre le duch de Lorraine, si Lopold y
consentait.

M. de Callires fut charg par Louis XIV d'obtenir l'adhsion du prince;
on lui donnait vingt-quatre heures pour se dcider.

Le duc, pouss par la ncessit, sduit aussi peut-tre par l'ide de
gouverner un jour une province plus considrable et moins expose que la
Lorraine, se rsigna, et il signa, le 16 juin 1700, le trait qui le
dpossdait de ses tats et lui attribuait le duch de Milan  la mort
de Charles II. A partir de ce moment, un rsident franais sjourna  la
cour de Lorraine: ce fut M. d'Audiffret.

Un vnement inattendu vint bouleverser toutes ces combinaisons si
savamment labores.

Charles II mourut, mais aprs avoir fait un testament en faveur du duc
d'Anjou. Louis XIV accepta, et le duc d'Anjou fut proclam roi d'Espagne
sous le nom de Philippe V.

Le roi d'Angleterre et l'Empereur, furieux d'avoir t jous, du moins
ils le croyaient, prparrent une formidable coalition contre la
France. Lopold et ses sujets virent avec terreur que la Lorraine allait
de nouveau servir de champ clos aux luttes acharnes de la France et de
l'Empire.

Donc la guerre de la succession d'Espagne s'ouvre; la Lorraine se trouve
cerne par les armes franaises et impriales. C'est en vain que
Lopold proclame la neutralit du pays et demande qu'on la respecte:
l'Empereur refuse de s'y engager.

Louis XIV de son ct prtend que la neutralit a t viole et il
ordonne  une arme franaise d'occuper Nancy. A cette nouvelle, Lopold
dclara qu'il ne ferait pas de rsistance, mais qu'il cdait uniquement
 la force. Il se droba aux adieux de ses sujets consterns et il
partit au milieu de la nuit, ainsi que la duchesse: tous deux gagnrent
Lunville par des sentiers de montagne.

Le 1er dcembre 1702, les troupes franaises entraient  Nancy.

Cependant, la fuite force du duc et de son pouse avait soulev une
vritable indignation en Europe: les gnraux des deux armes
belligrantes reurent l'ordre de respecter  l'avenir la neutralit de
la Lorraine.

Louis XIV nanmoins refusa, malgr les plus pressantes sollicitations,
de retirer ses troupes de Nancy. Le duc de Lorraine rpondit alors
firement qu'il ne rentrerait jamais dans sa capitale tant qu'un soldat
franais en foulerait le sol.

A Lunville, il n'y avait pas de chteau. Lopold et la duchesse avaient
d s'installer dans une vieille maison, triste, froide et dlabre, et
s'y accommoder de leur mieux.

Toutes les grandes familles lorraines, les ministres trangers, les
avaient suivis. Chacun s'tait tabli comme il pouvait; on avait camp
d'abord; puis, peu  peu, l'on avait organis des installations plus
confortables et plus pratiques.

Quand le duc vit que son exil menaait de se prolonger fort longtemps,
il se dcida  faire lever une demeure digne de son rang. Il fit donc
btir, sur l'emplacement de l'ancien chteau de Henri II, un vaste et
beau palais o il put, non seulement se loger convenablement avec les
siens, mais encore recevoir sa cour et donner des ftes. De superbes
jardins entouraient la demeure princire.

Peu  peu on s'habitua  l'exil, au malheur des temps, et la vie reprit
son cours.

Dsormais  l'abri des maux de la guerre, Lopold voulut faire profiter
ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la
conflagration universelle. Il s'effora de dvelopper le commerce,
l'industrie, les arts, les belles-lettres, et il y russit  merveille.

En mme temps, l'intimit de la petite cour avait grandi; on se voyait
sans cesse et non sans charme. Pendant qu' Versailles tout
s'assombrissait,  Lunville, au contraire, la vie devenait chaque jour
plus agrable; on n'avait plus que des sujets de joie et de gaiet. Le
prince tait jeune, beau, chevaleresque; il tait galant et empress
auprs des femmes; il aimait le plaisir; son frre, l'vque
d'Osnabrck, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en
sjour  Lunville, n'tait pas moins ardent: la cour se mit 
l'unisson. Ce ne furent bientt plus que jeux, soupers, bals,
mascarades, reprsentations thtrales, etc. Les ftes succdaient aux
ftes sans interruption.

Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frre:
Lopold tait devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon,
et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente passion
pour la marquise de Lunati-Visconti.

De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appele 
jouer aucun rle dans notre rcit. La premire, au contraire, fut la
mre de notre hrone, et,  ce titre, nous lui devons une courte
biographie.

Il y avait  la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon,
originaire du Maine et allie  la maison de Bourbon[10]. M. de
Beauvau-Craon, le pre, remplissait la charge de capitaine des gardes de
Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[11], occupait les fonctions de
chambellan; il avait pous, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de
Ligniville[12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de
Ligniville, comte du Saint-Empire, marchal de Lorraine, qui appartenait
 tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus lev dans la noblesse
du pays. La jeune femme,  peine ge de dix-huit ans, fut nomme dame
d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison.

  [10] Un lien troit de parent existait entre la maison de
  Bourbon et celle de Beauvau. Les Beauvau avaient pour aeule
  Isabelle de Beauvau, femme de Jean II de Bourbon, comte de
  Vendme.

  [11] Il tait n le 29 avril 1679. Il tait fils du second lit de
  Louis marquis de Beauvau et de Anne-Henriette de Ligny.

  [12] Elle tait ne en 1686. La famille de Ligniville est l'une
  des quatre de la grande chevalerie de Lorraine.

M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, tait l'un des
hommes les plus aimables et les plus spirituels de son poque.
Magnifique, noble avec aisance, l'esprit lev, le coeur grand, de
rapports faciles, excellent administrateur, il possdait encore beaucoup
de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaiet
naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientt sur
l'esprit du duc de Lorraine une trs grande influence et il devint son
intime ami.

Mais Mme de Craon tait dlicieuse, sduisante au possible, belle 
ravir; le duc ne put rester insensible  tant de charmes et,  mesure
que son intimit augmentait avec le mari, elle augmentait galement avec
la femme. Bientt,  la petite cour de Lunville, personne ne put se
faire d'illusion: le duc, pris au dernier point, ne dissimulait plus
rien de ses sentiments intimes.

Quant au mari, soit qu'il ft aveugle, soit qu'il se piqut de
philosophie, soit qu'il ft simplement de son temps et attacht peu
d'importance  ce qu'on considrait en gnral comme pure peccadille, il
acceptait tout et voulait tout ignorer; il poussait mme la discrtion
jusqu' se retirer ds que le prince se faisait annoncer chez sa femme,
ce qui avait lieu tous les jours. Il arrivait souvent  Lopold de
passer la journe entire chez Mme de Craon et d'y faire toute sa
correspondance, de faon qu'elle tait informe de ses intentions les
plus secrtes.

Le jardin de l'htel de Craon tait situ en faade sur le parc mme du
chteau; une porte de communication reliait le parc au jardin de
l'htel, de telle sorte qu'il n'tait pas ncessaire de passer par la
ville et que rien n'tait plus facile que de se rendre de frquentes
visites sans veiller l'attention.

L'on se tromperait trangement si l'on s'imaginait que cet incident
avait amen la plus lgre altration dans l'intimit de M. et de Mme de
Craon. Ils avaient t passionnment pris l'un de l'autre  l'poque de
leur mariage; l'attachement ouvertement manifest de Lopold pour Mme de
Craon ne put pas les dsunir. Rien ne vint troubler la srnit de leurs
rapports et leur mutuelle affection; ils continurent  vivre dans la
plus troite amiti et avec les plus grands gards, et cette douce
intimit dura un demi-sicle.

Nous n'ignorons pas que notre assertion paratra bizarre  plus d'un
lecteur et fortement invraisemblable. Il en fut ainsi cependant. Nous
sommes trop respectueux de la vrit pour ne pas dire ce qui fut,
quelque surprenant que cela puisse paratre, tant donnes nos ides
actuelles.

Mme de Craon, du reste, n'tait pas une femme ordinaire, et le charme de
son esprit aussi bien que sa rare beaut expliquent la passion violente
qu'elle avait inspire  Lopold.

Sans tre rgulirement belle, elle passait cependant pour la plus jolie
femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fracheur de teint
incomparable, la peau trs blanche, une bouche et des dents admirables;
elle sduisait au plus haut point. Ni l'ge ni les maternits frquentes
ne purent avoir raison de ses attraits;  cinquante ans, elle tait
presque aussi frache, aussi jolie, aussi dsirable que dans sa toute
jeunesse.

Son esprit vif, prime-sautier, accueillant, charmait ds le premier
abord; mais on dcouvrait bientt chez elle une volont trs ferme et de
rares qualits d'intelligence. Son humeur cependant ne passait pas pour
tre des plus gales, et l'on prtend que ceux qui l'entouraient avaient
quelquefois  souffrir d'injustes boutades. On appelle cette dame, qui
n'est point aime, _le battant l'oeil_, crit M. d'Audiffret, parce
qu'elle est souvent de mauvaise humeur.

Telle est la femme que pendant prs de vingt-cinq ans le duc Lopold
adora  peu prs uniquement.

La passion de Mme de Craon pour le prince n'tait pas moins vive que
celle qu'il prouvait pour elle; elle l'aimait passionnment. En 1718,
il eut une fluxion de poitrine des plus graves, et on le crut perdu. Mme
de Craon en fut si bouleverse et dans un tel dsespoir qu'elle eut un
transport au cerveau dont elle faillit mourir.

A cette poque, comme de nos jours, une passion rciproque si profonde,
si longue, si immuable, passait peut-tre pour regrettable; mais on ne
pouvait s'empcher de la trouver touchante, et elle inspirait toujours
le respect, souvent l'admiration, quelquefois l'envie.

Parmi les contemporains, personne ne s'avisa de blmer Mme de Craon, et
elle vcut toute sa vie entoure d'hommages et de la considration de
tous.

Cependant, le jeune prince amoureux ne savait qu'imaginer pour charmer
sa belle matresse; la cour en profitait, les rjouissances taient
incessantes. La joie n'tait trouble que par les querelles et les
jalousies de Mme de Craon et de Mme de Lunati.

Ces deux dames naturellement se dtestaient cordialement; les scnes
entre elles taient journalires et il en rsultait souvent entre les
deux frres les plus pnibles discussions. Lopold se faisait l'cho du
chapitre d'Osnabrck qui rclamait son vque, se plaignait qu'il
manget son revenu hors du pays, qu'il se compromt par une galanterie
publique et dont toute l'Allemagne tait informe; mais le prince
Charles restait sourd  toutes les remontrances, il s'enttait  rester
en Lorraine et  se ruiner pour Mme de Lunati.

Enfin, il finit par cder aux objurgations de son chapitre et il quitta
la Lorraine. Les deux frres se sparrent le coeur plein d'aigreur,
Lopold ne pouvant pardonner au prince Charles ses procds pour la
favorite et les plaisanteries qu'il s'tait permises sur son compte.
Aprs le dpart de l'vque la cour retrouva un peu de calme et de
tranquillit.

Le trait d'Utrecht, en 1712, termina la guerre de la succession
d'Espagne et amena la cessation des hostilits.

Les troupes franaises quittrent Nancy et Lopold put enfin rentrer
dans sa capitale. Mais il n'y eut rien de chang dans son existence; il
continua  Nancy les habitudes contractes  Lunville; les ftes et les
galanteries reprirent de plus belle.

Le duc, pris plus que jamais, ne craignait pas de taquiner la muse en
l'honneur de la matresse bien-aime; il lui a adress de nombreuses
pices de vers qui nous ont t conserves[13]. Elles sont, il faut
l'avouer, plus mdiocres les unes que les autres, et la forme en est
aussi pitoyable que le fond; le pauvre prince avait plus de bonne
volont que de talent. Nous ne citerons qu'une seule de ces pnibles
lucubrations, celle o il manifeste sans ambages les sentiments
ternels qu'il a vous  Mme de Craon.

  [13] Ces pices sont reproduites par M. Meaume dans sa brochure
  _la Mre du chevalier de Boufflers_, Paris, Techener, 1885.

L'HOROSCOPE

    Je n'avais garde, Iris, de ne vous aimer pas;
    Je ne m'tonne plus de mon amour extrme.
          Le ciel, ds ma naissance mme,
          Promit mon coeur  vos appas.
    Un astrologue expert dans les choses futures
    Voulut en ce moment prvoir mes aventures.
    Des plantes alors les aspects taient dous,
          Et les conjonctions heureuses.
          Mon berceau fut le rendez-vous
          Des influences amoureuses.
    Vnus et Jupiter y versaient tour  tour
          Tant de quintescence d'amour
    Que mme un oeil mortel et pu la voir descendre.
    De leur trop de vertu qui pouvait me dfendre?
    Hlas! je ne faisais que de venir au jour;
    Qu'ils prenaient bien leur temps pour nous faire un coeur tendre!
          Quand de mon amour fatal
    L'astrologue d'abord fit le plan gnral;
      Il le trouva des moins considrables.
      Je ne devais ni forcer bastions,
    Ni dcider procs, ni gagner millions,
      Mais aimer des objets aimables;
      Offrir des voeux quelquefois bien reus,
    prouver les amours coquets ou vritables,
    Donner mon coeur, le reprendre et rien de plus.
          Alors l'astrologue s'crie:
          Le joli garon que voil!
          La charmante petite vie
          Que le ciel lui destine l!
    Mais quand dans le dtail il entra davantage,
    Il vit qu'encore enfant je scavais de ma foi
      A deux beaux yeux faire un si prompt hommage
          Que mon premier amour et moi
          Nous tions presque du mme ge.
    D'autres amours aprs s'emparaient de mon coeur;
    La force et la dure en tait ingale,
    Et l'on ne distinguait, par aucun intervalle,
          Un amour et son successeur.
    Ce n'taient jusque-l que des prliminaires;
          Le ciel avait paru d'abord,
      Par un essai des passions lgres,
          Jouer seulement sur mon sort.
    Mais quel amour, o dieus, quel amour prend la place
          De ceux qui l'avaient prcd!
    Fuyez et dans mon coeur ne laissez point de trace.
    Celui qui se rendait matre de mon destin
    Du reste de ma vie occupait l'tendue.
    L'astrologue avait beau porter au loin sa vue,
          Il n'en dcouvrait point la fin.
      Quoi! disait-il, presqu'en versant des larmes,
      Ce pauvre enfant que je croyais heureux,
    Des volages amours va-t-il perdre les charmes!
      Quoi, pour toujours va-t-il tre amoureus!
          Non, non, il faut que je m'applique
      A voir encor l'affaire de plus prs.
          Alors il met sur nouveaux frais
          Toutes ses rgles en pratique;
    D'un oeil plus attentif il observe le cours
          Et des fixes et des plantes.
    Dans tous les coins du ciel promne ses lunettes,
    Retrace des calculs qui n'taient pas trop courts.
    Et puis quand il eut fait cent choses dj faites,
          Il vit que j'aimais pour toujours.

Malgr sa passion et ses serments, Lopold manifestait de temps  autre
des vellits d'indpendance. Mais la favorite n'entendait pas raillerie
sur ce chapitre.

La jeune duchesse de Mantoue tant venue  Lunville, le prince lui
tmoigna beaucoup d'gards; Mme de Craon fut aussitt d'une humeur
excrable; elle bouda pendant trois jours avec des airs de hauteur
tonnante. Le duc affol faisait retomber sur son entourage son
inquitude et son chagrin. Le bon prince, crit M. d'Audiffret, est
dans un embarras qui lui est ordinaire lorsque la dame est de mauvaise
humeur. Il ne fait pas bon auprs de lui dans ces temps d'orage. Le
caractre allemand se montre tout au naturel et personne n'en est
exempt. Pour rentrer en grce auprs de l'altire matresse, il dut
faire amende honorable, et promettre que Mme de Mantoue ne reviendrait
plus  la cour.

Une autre fois, la crise fut plus srieuse encore. Lopold avait
remarqu une demoiselle d'Agencourt; des relations s'taient secrtement
tablies entre eux, si bien qu'au bout de peu de temps il fut urgent
d'en cacher les suites. On chercha, comme de juste,  marier la jeune
imprudente, et un certain marquis de Spada fut choisi pour masquer la
faute. L'heureux poux ne fut pas sans se douter de son malheur, car il
trouva un jour sur le lit de sa femme un bouton qu'il reconnut tre de
la veste du prince.

L'aventure cependant fut bruite; Mme de Craon, indigne, ferma sa
porte au duc, et c'est en vain qu'il lui adressa des lettres remplies de
supplications et de remords. Lopold dsespr exila Mme de Spada et son
mari, et il leur accorda comme ddommagement une terre de 2,000 livres
de rente prs de Saint-Mihiel. Il finit par obtenir son pardon; mais, 
la suite de cette infidlit, Mme de Craon eut plusieurs accs de fivre
des plus violents. Le prince trs alarm ne quitta pas un seul instant
son chevet, et la porte fut ferme pour tout le monde. C'est piti,
Monseigneur, que tout ce qu'on voit et tout ce qu'on fait en cette cour,
crit M. d'Audiffret. Le duc de Lorraine n'est occup que de son amour;
Mme de Craon lui fait faire tout ce qu'elle veut et le mne bon train.

La liaison publique du duc avec Mme de Craon ne laissait pas la duchesse
de Lorraine indiffrente; mais elle supportait son malheur avec beaucoup
de dignit. Par douceur de caractre et aussi par gard pour son mari,
elle feignait d'ignorer sa conduite; elle en souffrait beaucoup
cependant, car elle aimait Lopold tendrement. Quand la mesure tait
comble et le chagrin trop vif, c'tait son confesseur qui tait charg
de la calmer et comme elle avait une nature douce et aimante, quelques
bonnes paroles de son mari la consolaient et l'apaisaient. On cite
d'elle, cependant, ce mot sur la favorite: Ah! la coquine! son cotillon
l'a bien servie!

Sa mre, la Princesse palatine, tait tenue fort exactement au courant
de ce qui se passait  la cour de Lunville: C'est une maldiction que
ces affreuses matresses, crit-elle; partout elles causent du malheur;
elles sont possdes du dmon. Mme de Craon et son mari rongent le
prince jusqu' la chemise!

Ds qu'il est question de M. de Craon, elle se laisse entraner aux plus
violentes injures: C'est le plus grand coquin qu'on puisse trouver, un
misrable et faux personnage, un vilain c...! etc. Telles sont les
moindres amnits dont elle use  son gard.

Avec sa rude franchise de langage, la princesse ne cache rien de ses
impressions et de sa colre. Elle crit le 7 septembre 1717: Je crois
que la guenipe qui est matresse du duc de Lorraine lui a donn un
philtre, comme a fait la Neidschin  l'lecteur de Saxe; car, lorsqu'il
ne la voit pas, il est tremp d'une sueur froide, et, pour que le c...
de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut[14].

  [14] Allusion  un procs fait  Madeleine Sibile de Neitzschtz,
  matresse de l'lecteur Jean-George IV, procs dans lequel furent
  rvles une foule de pratiques superstitieuses employes par les
  femmes de l'poque.

En femme pratique, la Palatine trouve que sa fille pourrait encore
prendre son parti quant  l'affection de son mari; mais ce qui la
rvolte, ce qui la met hors d'elle, ce sont les dpenses folles du
prince pour Mme de Craon et ses enfants, dpenses qui ruinent les
enfants lgitimes.

Le prince, en effet, ne se contentait pas d'offrir  sa matresse des
ftes coteuses et de riches prsents; il comblait encore ses enfants
d'honneurs et de bnfices, il dotait richement ses filles. En agissant
ainsi et en leur tmoignant une affection presque paternelle, il savait
probablement ce qu'il faisait; mais la duchesse de Lorraine ressentait
douloureusement cette prfrence. Malgr sa douceur elle crit
amrement: Il n'y a point de rois qui aient fait  leurs favoris une
plus belle fortune... L'on songe  tablir cette race sans songer  la
sienne propre!

Il n'est pas douteux que le prince de Craon n'ait t l'objet des plus
grandes libralits du duc de Lorraine; outre les titres et les
honneurs, il recevait sans cesse des bnfices, des donations de terre,
tant et si bien qu'il jouit bientt de revenus considrables.

Naturellement, ces faveurs excitaient la jalousie des autres courtisans
et l'on attribuait aux motifs les moins nobles les gnrosits du
prince. Leur cause tait cependant des plus simples. M. de Craon
remplissait en ralit auprs de Lopold les fonctions de premier
ministre, et il s'en acquittait  son entire satisfaction. Quoi
d'tonnant  ce que Lopold rcompenst par des titres et des donations
les minents services de son ministre? Il n'est pas besoin de chercher
une autre explication, celle-l suffit et amplement[15].

  [15] En 1712, M. de Craon reut le titre de marquis; en 1721,
  Lopold lui facilita l'achat d'une grande terre en Allemagne, et
  il obtint pour lui ainsi que pour l'an de ses descendants, sous
  le nom de prince de Beauvau, la dignit du Saint-Empire; il lui
  fit obtenir la Grandesse, la Toison d'Or, etc.

S'il est vrai, comme on le rpte volontiers, que les mnages
particulirement bien vus de la Providence ont beaucoup d'enfants, il
tait impossible d'tre plus favoris sous ce rapport que M. et Mme de
Craon.

De 1704  1730, la princesse eut vingt enfants, sans que ces maternits
rptes nuisissent en rien  la passion qu'elle avait inspire 
Lopold[16].

  [16] Le mnage du duc de Lorraine tait l'objet  un degr
  presque gal des bndictions du ciel, car pendant que Mme de
  Craon avait vingt enfants, la duchesse de Lorraine de son ct en
  avait seize, si bien que la pauvre femme se plaignait d'tre
  toujours ou malade ou enceinte.

En 1718, le duc et la duchesse de Lorraine firent un voyage  Paris; ils
logrent chez le duc d'Orlans au Palais-Royal. Le prince s'tait
naturellement fait accompagner de l'insparable mnage, et la duchesse
d'Orlans put voir enfin cette femme qui lui causait tant de soucis.
Elle fut oblige de rendre hommage  sa beaut et  sa bonne tenue:
Elle a fort bonne mine, dit-elle, et un air modeste qui plat... Elle
rit d'une faon charmante et elle se conduit vis--vis de ma fille avec
beaucoup de politesse et d'gards. Si sa conduite tait sous les autres
rapports aussi exempte de blme, il n'y aurait rien  dire contre elle.

En mme temps, elle est oblige d'avouer que sa fille a beaucoup
enlaidi: Elle a un vilain nez camus, dit-elle; ses yeux se sont cerns,
sa peau est devenue affreuse. Devant ce portrait, on ne s'explique que
trop bien les prfrences de Lopold.

La duchesse d'Orlans, qui ne cesse de surveiller les deux amants,
reste stupfaite de la passion du prince, de sa violence, qui lui fait
perdre tout sentiment, qui l'absorbe au point de lui faire tout oublier.
Il veut cacher son amour, et, plus il veut qu'il soit ignor, plus on le
remarque. Quand Mme de Craon n'est pas l, le duc est inquiet, regarde
toujours du ct de la porte; quand elle entre dans la chambre, sa
figure change, il rit, il est tranquille. Puis au bout d'un instant,
lorsqu'on croit qu'il va regarder devant lui, sa tte se tourne sur ses
paules, et ses yeux restent fixs sur Mme de Craon. C'est un drle de
spectacle, dit-elle; mais elle avoue qu'on ne peut tre plus pris
d'une femme que le prince ne l'est de la Craon et qu'il a pour elle la
plus grande passion qui soit possible.

La favorite, du reste, tait loin de manifester pour le prince la mme
admiration et la mme dfrence: Elle traite le duc de haut en bas,
crit Mme d'Orlans, comme si c'tait elle qui ft duchesse de Lorraine
et lui M. de Ligniville.

Les Pres jsuites qui rsidaient  la cour de Lorraine et qui taient
les confesseurs du souverain s'efforaient de faire croire  l'innocence
des rapports du prince et de Mme de Craon. A les entendre, il n'existait
entre eux qu'une pure amiti et il fallait avoir l'esprit bien mal fait
pour souponner un autre sentiment. Le Pre de Lignres, confesseur de
la duchesse d'Orlans, fut charg par ses confrres de Nancy de
persuader  sa pnitente cette bienveillante interprtation. Mais la
duchesse le reut de main de matre. Il faut l'entendre raconter
elle-mme l'incident:

Mon confesseur s'est donn toutes les peines du monde pour me faire
croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et
Mme de Craon. Je lui ai rpondu: Mon Pre, tenez ces discours dans
votre couvent,  vos moines qui ne voient le monde que par le trou d'une
bouteille; mais ne dites jamais ces choses-l aux gens de la cour. Nous
savons trop que quand un jeune prince trs amoureux est dans une cour o
il est le matre, quand il est avec une femme jeune et belle
vingt-quatre heures, qu'il n'y est pas pour enfiler des perles, surtout
quand le mari se lve et s'en va sitt que le prince arrive... Ainsi, si
vous croyez sauver vos Pres jsuites qui sont les confesseurs, vous
vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu'ils tolrent le double
adultre...

Le Pre de Lignres, abasourdi par cette sortie, baissa la tte et se le
tint pour dit.

Quant  la duchesse, elle ajoute:

Tous les jsuites veulent que l'on tienne leur ordre _pour parfait et
sans tache_; voil pourquoi ils cherchent  excuser tout ce qui se passe
aux cours o l'un des leurs est confesseur. Aussi j'ai dit au mien, sans
mnagement: Ce qui se passe  Lunville est inexcusable... C'est l un
adultre public, et plus souvent ils feront approcher de la sainte table
le duc et sa matresse, plus grand sera le scandale. (26 mars 1719.)

Lopold avait de nombreux sujets de dpenses: d'abord il tait joueur
enrag, et cette malheureuse passion lui cotait beaucoup d'argent; il
lui arriva en deux fois de perdre plus de deux millions. Il est vrai
que, quand il tait par trop malheureux au jeu, il avait trouv un moyen
fort ingnieux de se librer: il ne payait pas. C'est en vain que ses
adversaires lui faisaient observer respectueusement qu'eux avaient pay
lorsqu'ils avaient perdu; Lopold faisait la sourde oreille et
continuait  jouer sur parole jusqu' ce que la chance et tourn en sa
faveur. Ce jeu effrn dura toute sa vie.

Le prince avait encore une autre passion trs coteuse, la politique. Il
avait de grandes ambitions et prtendait un jour ou l'autre jouer un
rle en Europe. Pour y parvenir, il entretenait un peu partout des
missaires, ngociait sous le manteau de la chemine, achetait des
consciences, intriguaillait  Vienne, en Hollande, un peu partout. Tout
ce commerce lui cotait fort cher, sans qu'il soit arriv jamais  un
bien brillant rsultat.

Mais s'il n'obtint rien pour lui, il fut plus heureux pour son fils
Franois. Son rve tait de le marier  la fille ane de l'Empereur,
l'archiduchesse Marie-Thrse. Dans ce but, en 1723, il envoya le jeune
prince, alors g de quatorze ans, faire un sjour  la cour de Vienne;
il le fit accompagner par M. de Craon pour le surveiller et surtout
pour le diriger de faon  lui faciliter le mariage si ardemment
souhait.

Franois reut  Vienne un accueil enthousiaste; grce aux habiles
manoeuvres de M. de Craon, il y fut bientt considr comme l'hritier
de l'Empire, Charles VI n'ayant pas d'enfant mle, et il s'y tablit
dfinitivement.

Le jeu et la politique absorbaient donc des sommes considrables. Le duc
avait beau crer des impts et pressurer son peuple pour subvenir  ses
prodigalits, il devenait chaque jour plus besogneux; il en tait arriv
 tre cribl de dettes et  emprunter  tout le monde. Les pensions
n'taient plus payes; on devait trois quartiers aux officiers du
prince, deux annes aux domestiques. C'tait lamentable; c'tait la
ruine prochaine et invitable.

Lopold ne paraissait pas s'en soucier et il continuait gaiement sa vie,
lorsqu'une catastrophe imprvue vint en interrompre brusquement le
cours.

En mars 1729, le prince se rendit au Mesnil avec M. de Craon pour
visiter un chteau que ce dernier faisait construire. En voulant
franchir un ruisseau, Lopold, qui tait assez gros, glissa, et il tomba
 l'eau; non seulement il prit froid, mais il se blessa trs
srieusement au ventre. Le lendemain, il tait atteint d'une fluxion de
poitrine et, de plus, sa blessure s'envenimait. Au bout de peu de jours,
le dlire le prit et on ne put garder d'illusions sur la gravit de la
situation. Le malade tait poursuivi par l'ide fixe de se rendre chez
Mme de Craon, et il demandait sans cesse ses porteurs pour l'y conduire.

A son lit de mort, il eut encore une pense touchante pour celle qui
avait tant contribu  l'agrment de sa vie; il employa le peu de forces
qui lui restaient  crire  la duchesse de Lorraine pour lui
recommander M. et Mme de Craon.

Le malheureux prince succomba le 27 mars 1729,  cinq heures et demie du
soir, aprs cinq jours de maladie: Je suis extrmement touch de la
mort du prince, crit pompeusement d'Audiffret, et j'ose assurer que
c'est une perte irrparable pour ses sujets. L'on a eu la consolation
qu'il est mort en hros chrtien.

Mme de Craon prouva le plus violent dsespoir de la mort de l'homme
qu'elle aimait si passionnment; elle voulut dominer sa douleur et la
dissimuler, mais elle n'y put parvenir et tomba  son tour
dangereusement malade.

Par son testament, Lopold avait compos avec MM. de Craon, de Lixin et
le prsident Lefvre, un conseil de rgence dont la duchesse tait
exclue. Le testament fut cass, la duchesse douairire nomme rgente et
libre de dsigner  sa guise les membres du conseil.

Tout le monde s'attendait pour les Craon  une vritable perscution; on
tait convaincu que la duchesse allait enfin se venger de ses longues
annes de souffrance et de patience. Il n'en fut rien. Soit gnrosit
naturelle, soit qu'elle et gard  la lettre de son mari mourant, la
duchesse ne prit aucune mesure contre les favoris du duc; elle se
contenta de suspendre M. de Craon de ses fonctions de grand cuyer.

Lopold avait laiss le trsor dans un tat dplorable; non seulement
les caisses taient vides, mais les dettes s'levaient  plus de 14
millions. Les revenus sont dissips deux ans d'avance, crit
d'Audiffret; c'est le chaos.

Le conseil de rgence dut prendre des mesures pour attnuer les
dilapidations du duc. Il ordonna que toutes les portions alines du
domaine feraient retour  l'tat; que les terres achetes par l'tat et
donnes  des particuliers seraient restitues en nature ou en argent,
etc. Ces mesures taient surtout diriges contre le prince de Craon.

Ce dernier non seulement les accepta avec bonne grce; mais il avait t
au-devant en dclarant que tenant tous ses biens du prince seul, il ne
les garderait que s'il plaisait  son souverain. Il se soumit si
complaisamment  toutes les restitutions qu'on exigeait de lui que ses
ennemis eux-mmes en furent surpris et dsarms. Cette attitude si
noble, et qui tait la meilleure des rponses  ceux qui l'accusaient de
bas calculs, lui valut l'estime et l'affection de tous, et il conserva
en Lorraine et  la nouvelle cour une situation considrable.

En apprenant la mort de son pre, le duc Franois avait quitt Vienne
aussitt, et il tait accouru  Nancy o il fut proclam sous le nom de
Franois III.

La vue du nouveau souverain causa une dception gnrale: On l'avait
connu  quatorze ans remarquablement tourdi et turbulent, crit le
comte de Ludres, et on se trouvait en prsence d'un pdagogue allemand.
Ce jeune homme de vingt ans s'tait affubl d'une longue perruque 
l'allemande, d'un grand justaucorps serr  la taille, et il n'y avait
en France que les vieillards qui portaient encore ce costume datant du
grand roi[17].

  [17] _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le
  comte DE LUDRES, Paris, Champion, 1894. Nous avons fait  cet
  ouvrage si remarquable de frquents emprunts.

Franois dplut  ses sujets. Son germanisme et son air ddaigneux, si
diffrent de l'affabilit de son pre, loignrent de lui non seulement
le peuple, mais aussi la noblesse. Il vcut  l'cart avec quelques amis
amens de Vienne, et sans cette confiance et cette touchante familiarit
qui avaient toujours exist entre les Lorrains et leurs princes.

Le sjour du jeune duc en Lorraine ne modifiait en rien, du reste, les
projets de l'Empereur  son gard, et la main de Marie-Thrse lui tait
toujours destine.




CHAPITRE II

(1729-1737)

  Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur tablissement.--Les
    chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son
    enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de
    Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nomm
    duc de Lorraine.--Sa cour  Meudon.--La duchesse rgente de
    Lorraine quitte Lunville.--Dsespoir de ses sujets.


Si nous nous sommes tendu un peu longuement sur le rgne du duc Lopold
et sur ses relations avec Mme de Craon, c'est que nous avons voulu
montrer dans quelle famille fut leve notre principale hrone, quels
exemples elle eut sous les yeux, et quelle tait la socit qui
gravitait autour d'elle. Pour juger sainement Mme de Boufflers, il tait
de toute justice de montrer sa famille, le milieu dans lequel elle avait
vcu pendant les longues annes de son enfance, pendant les annes o
les impressions sont si vives et laissent dans l'me des traces si
profondes. Si nous la voyons plus tard manifester une grande
indpendance morale et une rare libert d'allure, nous l'excuserons plus
facilement en nous disant qu'il y avait chez elle une question
d'atavisme et que, du reste, elle ne vivait pas autrement que beaucoup
de femmes de son poque.

Tous les enfants de M. de Craon se distingurent par un caractre
heureux et un esprit original. On aurait pu dire au dix-huitime sicle
_l'esprit des Beauvau_, comme on disait au sicle prcdent _l'esprit
des Mortemart_[18].

  [18] Voici la liste des enfants de M. et de Mme de Craon:

  1 Elisabeth-Charlotte, ne  Lunville le 29 septembre 1705,
  marie le 29 juillet 1723  Ferdinand-Franois de la
  Baume-Montrevel;

  2 Anne-Marguerite, ne  Lunville le 28 avril 1707, marie le 17
  aot 1723  Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin;

  3 Gabrielle-Franoise, ne  Lunville le 31 juillet 1708, marie
  le 17 aot 1725  Alexandre d'Alsace, de Baussa, prince de Chimay;

  4 Marie-Philippe-Thcle, ne  Lunville le 23 septembre 1709,
  chanoinesse de Remiremont;

  5 Nicolas-Simon-Jude, n  Lunville le 18 octobre 1710, mort 
  Rome en mai 1734;

  6 Marie-Franoise-Catherine, ne  Lunville le 8 dcembre 1711,
  marie le 19 avril 1735  Franois-Louis de Boufflers;

  7 Franois-Vincent-Marc, n  Lunville le 23 janvier 1713,
  primat de Lorraine, mort  Paris le 29 juin 1742;

  8 Lopold-Clment, n  Lunville le 27 avril 1714, mort  Paris
  le 27 fvrier 1723;

  9 Louise-Eugnie, ne  Craon le 29 juillet 1715, abbesse
  d'Epinal le 7 aot 1728, morte  Nancy en 1736;

  10 Henriette-Augustine, ne le 28 aot 1716, chanoinesse de
  Poussay, a fait profession chez les dames de Sainte-Marie  Paris
  en 1736;

  11 Charlotte, ne le 28 novembre 1717, abbesse de Poussay en
  1730, marie  Clment de Bassompierre, maistre de camp de
  cavalerie;

  12 Anne-Marguerite, ne  Lunville le 10 fvrier 1719,
  religieuse professe chez les dames de Sainte-Marie, rue du Bac, en
  1738;

  13 Charles-Just, n  Lunville le 10 novembre 1720;

  14 Elisabeth, ne  Lunville le 19 janvier 1722, chanoinesse de
  Poussay, professe aux Dames de Sainte-Marie,  Paris, en 1740;

  15 Ferdinand-Jrme, n  Lunville le 15 septembre 1723,
  chevalier de Malte;

  16 Gabrielle-Charlotte, ne  Lunville le 28 octobre 1724,
  chanoinesse de Remiremont, et depuis religieuse professe 
  l'abbaye royale de Saint-Antoine au mois d'aot 1734;

  17 Alexandre de Beauvau, n  Lunville le 16 dcembre 1725,
  colonel du rgiment de Hainaut en 1744;

  18 Batrice, ne  Lunville le 17 juillet 1727, morte le 19 mars
  1730;

  19 Hilarion, n  Lunville le 22 septembre 1728, mort quatre
  jours aprs;

  20 Antoine, n  Lunville le 28 janvier 1730, mort  Harou en
  bas ge.

Le fils an de M. de Craon, Nicolas-Simon-Jude, n en 1710, avait t
nomm en 1718  la survivance de la charge de grand cuyer de Lorraine.
Mais, lorsqu'il eut atteint l'ge de 21 ans, il abandonna ses dignits
et sa fortune pour se consacrer  Dieu. Il venait de recevoir les ordres
sacrs lorsqu'il mourut malheureusement  Rome, de la petite vrole, en
1734.

Le second fils, Franois-Vincent-Marc, n en 1713, avait t, ds son
enfance, destin  l'glise; il fut nomm en 1718, c'est--dire  l'ge
de cinq ans, primat de Lorraine. C'tait un bnfice de 40,000 livres de
rente; il n'y avait nulle fonction attache  cette dignit si ce n'est
d'officier  certaines grandes ftes de l'anne.

Le droit d'anesse se trouva ainsi passer au troisime fils,
Charles-Just, n le 10 novembre 1720. Ce jeune homme reut une ducation
des plus soignes et,  treize ans, il fut nomm lieutenant dans le
rgiment de la Reine que commandait son oncle, le marquis de Beauvau;
puis il voyagea pendant plusieurs annes.

Deux autres fils, plus jeunes, entrrent galement dans l'arme.

Quant aux filles, elles furent toutes places dans les chapitres nobles
de Lorraine pour y rester jusqu'au moment de leur mariage ou s'y faire
religieuses. L'une fut abbesse d'pinal, l'autre de Poussay.

Celles qui quittrent le couvent pour se marier furent toutes
brillamment tablies et richement dotes par Lopold.

Le 17 aot 1723, Anne-Marguerite-Gabrielle de Beauvau s'allia  la
maison de Lorraine en pousant un prince de la branche de Marsan,
Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin. L'union tait superbe
assurment, mais le prince n'tait pas renomm par la douceur de son
caractre. Causant un jour, sur un sujet frivole, avec M. de Ligniville,
le propre frre de sa belle-mre, il se querella avec lui et prit les
choses de si haut qu'une rencontre s'ensuivit; il tua M. de Ligniville.
Cette humeur batailleuse devait tre fatale au prince, comme nous le
verrons plus tard.

Plusieurs soeurs de la princesse de Lixin furent galement fort bien
maries. lisabeth-Charlotte pousa le marquis de la Baume-Montrevel;
Gabrielle-Franoise, le prince de Chimay; Charlotte, abbesse de
Poussay, le marquis de Bassompierre.

Voyons, avec plus de dtails, quel fut le sort de
Marie-Franoise-Catherine de Beauvau qui va jouer, dans notre rcit, un
rle prpondrant.

Catherine de Beauvau n'tait pas ce que l'on peut appeler,  proprement
parler, une beaut; mais elle possdait, ce qui vaut mieux, un charme 
nul autre pareil. Comme sa mre, elle avait un teint d'une blancheur
blouissante, des cheveux superbes, une taille d'une rare perfection. La
noblesse de son maintien, la lgret de sa dmarche ajoutaient encore 
ses attraits physiques.

Mais ce qui tait incomparable et lui attirait tous les hommages,
c'taient l'expression, la vivacit, la mobilit de sa physionomie.
Ajoutez  cela beaucoup de gaiet naturelle, de bonne grce et de
finesse; bref, elle possdait au suprme degr tous les dons qui, dans
la femme du monde, peuvent sduire et charmer.

Les annes de son enfance n'avaient pas t particulirement heureuses.
D'un naturel un peu sauvage et mme assez capricieux, elle ne sut se
plier avec une docilit suffisante  l'ducation commune et on lui en
voulut. Au milieu de frres et soeurs trs nombreux et trs aims, elle
joua un peu le rle sacrifi d'une Cendrillon; c'est aux autres que
s'adressaient, presque toujours, les caresses de sa famille. La jeune
Catherine aurait pu en concevoir quelque dpit et son caractre
s'aigrir en raison mme de ces prfrences injustes; heureusement pour
elle il n'en fut rien; l'indpendance de son humeur, sa dissipation, sa
gaiet, la prservrent des regrets, des jalousies et des chagrins
qu'une me plus sensible aurait pu prouver.

Du reste, son sjour dans la maison paternelle ne se prolongea pas outre
mesure. L'usage de ce temps aimable et frivole, crit de faon
charmante Mme de Noailles, tait de confier l'ducation des filles au
couvent depuis l'enfance jusqu'au mariage. Personne n'avait, ou ne
croyait avoir le temps d'lever ses enfants: d'ailleurs sur plusieurs
filles, il y en avait toujours quelqu'une destine  entrer en religion
et que par consquent il fallait loigner du monde avant qu'elle pt le
regretter[19].

  [19] _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE
  NOAILLES. Paris, 1855.

Donc, conformment aux usages, ds que Catherine de Beauvau fut sortie
de l'enfance, on l'envoya au couvent trs mondain des chanoinesses de
Remiremont[20] et elle y attendit patiemment qu'un poux vnt l'en
faire sortir.

  [20] Avant 1789, ce clbre couvent s'appelait l'_Eglise Insigne
  collgiale et sculaire de Remiremont_ ou _Chapitre Illustre des
  Dames Chanoinesses de Remiremont_. Le couvent avait t lev sur
  une montagne situe sur la rive droite de la Moselle, par saint
  Romaric, seigneur lorrain austrasien. Les religieuses suivaient
  la rgle de saint Benot. En l'an 900 elles transportrent les
  reliques de saint Romaric sur l'emplacement occup aujourd'hui
  par la ville de Remiremont et construisirent un monastre et une
  glise. Tout fut dtruit par un incendie en 1057. Les religieuses
  levrent un nouveau couvent sur les ruines de l'ancien; mais
  elles abandonnrent la rgle de saint Benoit et se
  scularisrent.

Il y avait en Lorraine quatre chapitres nobles de femmes: Remiremont,
Poussay, pinal et Bouxires. Les deux plus clbres taient Remiremont
et Poussay[21]; c'est l qu'taient leves les jeunes filles de la plus
haute noblesse, jusqu'au moment de leur mariage; si l'poux espr ne se
prsentait pas, elles prenaient gnralement le voile.

  [21] L'abbaye de Poussay tait situe  une demi-lieue au-dessous
  de Mirecourt, sur la chausse de Nancy. Le chapitre, o les
  preuves taient les mmes que dans les autres chapitres nobles de
  Lorraine, tait compos d'une abbesse, d'une doyenne et de quinze
  dames chanoinesses. Aprs avoir suivi pendant longtemps la rgle
  de saint Benoit, les religieuses se scularisrent. L'habit de
  choeur des dames tait un manteau d'tamine bord d'hermine.

Les chanoinesses de Remiremont jouissaient des plus rares privilges.
Non seulement elles taient dispenses de la clture, mais chacune
d'elles avait sa maison  part et vivait comme elle l'entendait. Elles
n'taient astreintes  aucun voeu et pouvaient, quand il leur plaisait,
quitter l'abbaye pour se marier; enfin, elles taient exemptes de la
juridiction de l'Ordinaire et ne relevaient que du Saint-Sige.

L'abbesse tait revtue des insignes de la dignit piscopale; quand
elle allait  l'offrande ou  la procession, son snchal portait la
crosse devant elle et sa dame d'honneur lui portait la queue[22]. Elle
avait, dans la ville de Remiremont et les environs, le droit de haute,
moyenne et basse justice, et l'on ne pouvait appeler de ses jugements
qu'au Parlement de Paris.

  [22] Le nombre des chanoinesses pouvait aller jusqu'
  soixante-dix-neuf. Aprs l'abbesse il y avait deux dignits: la
  doyenne et la secrte. Une tourire, une aumnire, quatre
  chanoinesses-chantres taient les autres dignitaires. Chacune des
  dames avait le droit de choisir une coadjutrice, qu'on appelait
  nice et qui lui succdait de plein droit en cas de mariage ou de
  mort.

L'habit d'glise des dames chanoinesses tait un long manteau  queue
tranante, de laine noire, avec collet d'hermine, et bord des deux
cts par devant d'hermine. La coiffure se composait d'une mante qui
tombait par derrire jusqu' terre[23]. Cet uniforme n'empchait
nullement les chanoinesses d'tre coiffes comme  la cour; de porter
des diamants, des colliers, des rubans, etc.

  [23] En 1744, Louis XV accorda aux chanoinesses le droit de
  porter de la droite  la gauche un large cordon bleu liser de
  rouge auquel devait tre attache en forme de croix de chevalerie
  une mdaille reprsentant saint Romaric.

Les dames de Remiremont taient choisies parmi les plus illustres
familles d'Allemagne et de Lorraine[24]. Les abbesses taient toujours
des princesses de l'un ou de l'autre pays.

  [24] Pour tre admise  Remiremont, il fallait prouver
  contradictoirement devant le chapitre assembl soixante-quatre
  quartiers de noblesse, c'est--dire faire preuve de neuf
  gnrations chevaleresques dans les deux lignes paternelle et
  maternelle. Louis XIV et Louis XV n'auraient pu faire admettre
  leurs filles dans le clbre chapitre parce qu'elles avaient du
  sang de Mdicis dans les veines.

Il ne faudrait pas s'imaginer que l'abbaye tait l'asile inviolable de
la paix et du bonheur. Les dames de Remiremont taient sans cesse en
querelles, tantt entre elles, tantt avec leurs seigneurs suzerains,
les ducs de Lorraine, contre lesquels elles se sont souvent rvoltes.
Pour venir  bout de leur rsistance, on fut plusieurs fois oblig de
mettre des soldats en garnison dans l'abbaye et mme, pour les effrayer,
de faire venir  Remiremont l'excuteur des hautes oeuvres!

Mais ce n'tait pas seulement avec leurs seigneurs que les chanoinesses
se querellaient si violemment; la concorde tait loin de rgner dans
l'illustre chapitre. Les chanoinesses allemandes, franaises, lorraines
formaient trois partis distincts et se faisaient une guerre acharne: la
cour souveraine de Nancy dut plusieurs fois intervenir.

Depuis la mort de la grande abbesse Dorothe, rhingravine de Salm
(1660-1702), l'abbaye offrait un triste spectacle. On avait lu comme
abbesse une enfant de cinq ans, la fille du duc Gabriel de Lorraine. Les
chanoinesses profitrent de sa minorit pour ne faire que ce qui leur
plaisait et violer ouvertement tous les rglements.

Une entire libert de moeurs rgna bientt dans le couvent et ses
paisibles ombrages ont abrit plus d'un drame.

Catherine de Beauvau n'eut pas lieu de prendre part aux rivalits et aux
querelles qui divisaient si souvent les chanoinesses plus ges; elle se
borna  se laisser vivre au milieu de ses compagnes les plus jeunes, de
celles qui comme elle taient insouciantes et gaies. Son heureux
caractre lui attira beaucoup d'amies et elle conserva toujours un
agrable souvenir de ces jours de sa jeunesse, o tout son temps se
passait  chanter,  jouer et  danser.

Elle resta au couvent jusqu' l'ge de vingt-trois ans;  ce moment,
elle fut demande en mariage par Louis-Franois de Boufflers, marquis de
Remiencourt, capitaine pour le service de France au rgiment
d'Harcourt-dragons, moins g qu'elle de trois ans[25].

  [25] Il tait fils de Charles-Franois, marquis de Boufflers,
  lieutenant-gnral, chevalier de Saint-Louis, seigneur de
  Remiencourt, Dommartin, Gaullancourt, la Valle, la Bucaille et
  autres lieux, et de Louise-Antoinette-Charlotte de Boufflers.

  Les Boufflers taient originaires de la Picardie. Un partage de
  terre fait entre trois frres le 6 juillet 1585 avait divis la
  famille en trois branches: l'ane, qui reut de Louis XIV en 1695
  le titre ducal; la branche des Rouverel, et enfin celle des
  Remiencourt; cette dernire se fixa en Lorraine.

  La descendance directe du marchal de Boufflers s'teignit
  bientt; mais la branche des Remiencourt, celle de Nancy, s'tant
  allie  la dernire descendante du marchal, les Remiencourt, par
  les femmes, se trouvrent,  un moment, descendre du marchal.

C'tait une alliance flatteuse, M. de Boufflers tant le petit-fils de
l'illustre marchal de ce nom. Aussi la famille de Craon, sans mme
consulter la jeune fille, s'empressa-t-elle de donner son consentement 
une union qui lui paraissait fort sduisante, bien que la fortune du
fianc ft des plus modestes.

Catherine, en fille bien dresse, s'empressa de s'incliner devant le
choix de ses parents et ds le 8 avril par devant le conseiller de S.
A. R., tabellion gnral au duch de Lorraine, matre Franois
Mauljean, et sous l'autorit et agrment de la Rgente, du prince et
des princesses, les deux familles tablissent les points, articles et
conditions du futur mariage espr  faire si Dieu et notre saincte mre
l'glise s'y accordent.

Le futur poux, dont les parents n'avaient pu quitter Paris, tait
assist de Mme lisabeth de Grammont, sa cousine; de Joseph du Puget,
major du rgiment d'Harcourt; du chevalier de la Beraye, capitaine au
mme rgiment, ses bons amis.

La future pouse avait auprs d'elle ses parents; son frre Just de
Beauvau; ses soeurs, la princesse de Lixin et la marquise de
Bassompierre; ses tantes, la marchale de Bassompierre et la comtesse de
Rouargue; sa grand'mre de Ligniville, etc.

Les principales stipulations du contrat taient les suivantes:

1 Les futurs conjoints ont promis et promettent de s'pouser en face
de l'glise le plus tt que faire se pourra;

2 Ils seront unis et communs en tous biens, meubles, acquts et
conquests;

3 En faveur et contemplation dudit mariage, les pre et mre de la
future pouse donnent  leur fille la somme de 40,000 livres en argent
au cours et valeur de France, qui serviront en partie  rembourser
33,000 livres de dettes foncires sur les terres donnes au futur
poux... promettent en outre lesdits pre et mre de la future pouse de
l'habiller suivant son tat et qualit;

4 Rciproquement, les pre et mre du futur poux s'obligent  lui
cder et abandonner ds  prsent la proprit et jouissance des terres
et seigneuries de Remiencourt, Dommartin et Gaullancourt; mais ils se
rservent leur habitation pour toute la vie de chacun d'eux dans le
chteau de Remiencourt, dans tels appartements qu'il leur plaira
choisir. S'ils veulent demeurer ailleurs, il leur sera pay annuellement
par les futurs poux la somme de 300 livres.

Enfin, il tait stipul qu'en cas de prdcs du mari la future pouse
reprendrait par prciput ses habits, linge, bagues et joyaux, deux
chambres garnies et son carrosse attel de six chevaux.

Si, au contraire, le mari survivait, il reprenait ses armes, chevaux,
habits, linge, avec un carrosse attel de six chevaux, ainsi que les
chaises et autres quipages  son usage.

Toutes les questions d'intrt rgles  la satisfaction des parties,
lecture fut faite du contrat et tous les assistants y apposrent leur
signature.

La crmonie officielle fut clbre avec de grandes rjouissances le 19
avril 1735.

Les jeunes poux s'installrent dans leur terre de Lorraine et ils y
vcurent paisiblement pendant les premires annes de leur mariage, ne
faisant  Nancy et  Lunville que d'assez courtes visites.

Un vnement politique fort inattendu allait dcider de l'avenir de Mme
de Boufflers.

Elle vivait calme et heureuse avec son mari, lorsqu'elle apprit que par
la plus trange aventure la Lorraine venait de changer de matre et
qu'elle devenait la sujette du roi Stanislas[26], le pre de la reine
Marie Leczinska.

  [26] Stanislas Leczinski (1682-1766), simple palatin de Posnanie,
  avait t lu roi de Pologne en 1704, grce  l'amiti de Charles
  XII; il fut renvers, en 1714, par Auguste, lecteur de Saxe. En
  attendant qu'il pt l'aider  reconqurir son royaume, Charles
  XII donna  Stanislas le gouvernement de la principaut de
  Deux-Ponts qui appartenait  la Sude. Mais le roi de Sude
  mourut en 1718 et Stanislas fut expuls des Deux-Ponts. Il dut se
  rfugier  Landau, puis  Wissembourg, o la France lui offrit un
  asile. Il y vivait avec sa femme et sa fille Marie dans un tat
  voisin de la misre lorsqu'en 1725,  la suite de l'intrigue la
  plus invraisemblable, Louis XV demanda la main de la jeune Marie
  Leczinska.

  Aprs le mariage de sa fille, Stanislas habita le chteau de
  Chambord.

Voici ce qui s'tait pass:

En 1733, Auguste de Pologne tant mort, Stanislas revendiqua son
hritage. La guerre de la succession de Pologne dura deux ans. Aprs
diffrentes pripties on signa enfin  Vienne, le 3 octobre 1735, les
prliminaires de paix qui proclamaient la renonciation de Stanislas  la
couronne de Pologne et lui attribuaient en change la possession des
duchs de Lorraine et de Bar[27].

  [27] En 1733 l'on apprit que le roi Auguste de Pologne tait mort
  et que les Polonais, mcontents de la maison de Saxe, offraient
  de nouveau la couronne au roi Stanislas. Ce dernier partit pour
  la Pologne o il fut lu  l'unanimit. Des mcontents
  proclamrent le fils d'Auguste, lecteur de Saxe. Poursuivi par
  les Russes et abandonn par les nobles de son parti, Stanislas se
  rfugia  Dantzig, puis  Koenigsberg.

  Pendant ce temps Charles VI avait voulu  tout prix faire
  reconnatre par les puissances trangres sa _pragmatique
  sanction_ de 1713 et assurer  l'ane de ses filles l'entire
  succession de tous ses tats. La France s'y tait refuse et tait
  entre en guerre avec l'Empire.

  En 1735, la France proposa  Charles VI de reconnatre sa
  _pragmatique sanction_,  condition que les duchs de Lorraine et
  de Bar seraient cds  Stanislas, qui renoncerait  la couronne
  de Pologne. A la mort de Stanislas les duchs devaient revenir 
  la France.

En mai 1736, Stanislas rentra en France et vint attendre au chteau de
Meudon, mis  sa disposition par son gendre, qu'il pt entrer en
possession de ses nouveaux tats.

Recherch et courtis par tout ce qu'il y avait de plus lev 
Versailles, Stanislas passa  Meudon une anne dlicieuse, bien faite
pour le ddommager de ses tribulations prcdentes.

Il faut avouer cependant que, durant son sjour, Stanislas, au lieu de
se renseigner sur ses devoirs et de se mettre  mme de gouverner la
Lorraine, ne s'occupait gure que de misrables questions d'tiquette.
Quel nom porterait-il? Serait-il seulement duc de Lorraine? C'tait bien
peu; il sollicita le titre de roi de Pologne et d'Austrasie. Il demanda
que son duch ft rig en royaume. Il fit prvenir par l'vque de Toul
tous les curs qu'ils eussent  chanter dsormais le _Domine salvum fac
regem_. Ces graves questions l'absorbaient presque exclusivement[28].

  [28] Pierre BOY, _Stanislas et le troisime trait de Vienne_.

La petit cour de Meudon attirait naturellement tous les Lorrains qui
rsidaient  Paris; Stanislas, dsireux de se faire accepter, se
montrait charmant pour ses futurs sujets et les comblait de politesses.
C'est ainsi que Mme du Chtelet, qui devait jouer un grand rle dans la
vie du roi, fut invite  venir faire sa cour. Le roi l'apprcia  sa
juste valeur et il conserva de la jeune femme et des agrments de son
esprit un souvenir trs vif.

Stanislas tait un prince clair, instruit; de plus il tait dou de la
souplesse inhrente  la race polonaise. Il s'effora de dpouiller la
rude corce de l'homme du Nord et d'adopter les moeurs raffines et
polies de la cour de Versailles. On raconte qu' un souper, ayant
entendu chanter Mlle Lemaure, il lui fit prsent d'un gros diamant qu'il
avait au doigt. Cette galanterie fit merveille parmi les courtisans et
valut aussitt  Stanislas la rputation d'un prince fort civilis. Il
sut galement profiter des loisirs que lui imposait la politique pour
s'adonner  l'tude de la littrature franaise, et il se lia pendant
son sjour  Meudon avec les auteurs clbres qui vivaient  Paris.

Le trait qui attribuait les duchs de Bar et de Lorraine au roi
Stanislas et les runissait dfinitivement  la France fut sign le 15
fvrier 1737[29].

  [29] Franois III ne s'tait dcid  signer l'acte de cession
  qu'aprs avoir reu de Charles VI l'investiture de la Toscane.

Dj le duc Franois n'habitait plus la Lorraine; l'anne prcdente, il
avait confi la rgence  sa mre et il tait parti pour Vienne o il
avait pous l'archiduchesse Marie-Thrse.

Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa
rsidence soit  Vienne, soit  Bruxelles o ses fils l'appelaient. Elle
ne le voulut pas. Elle dclara qu'elle tait trop vieille pour
apprendre l'allemand, et que l o elle avait vcu et souffert, l
aussi elle voulait mourir.

Elle aurait dsir rester  Lunville; mais c'tait la seule rsidence
qui ft alors en tat de loger le roi de Pologne. Par gard pour sa
situation, Louis XV lui offrit de lui cder sa vie durant le chteau de
Commercy qu'avait autrefois habit le cardinal de Retz; elle accepta.

Avant de quitter pour jamais Lunville, la duchesse reut la visite du
prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel
III; il tait charg de demander au nom de son matre la main
d'lisabeth-Thrse, l'ane des princesses lorraines. La crmonie des
fianailles eut lieu le 5 mars 1737.

Le lendemain, de grand matin, la rgente et ses deux filles quittaient
le palais de leurs anctres, le visage baign de larmes et contenant
avec peine la douleur qui leur treignait le coeur. Ces regrets taient
partags par la population entire. Au dehors, en effet, une foule
immense tait rassemble; la dsolation tait gnrale: on ne voyait que
visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept
sicles que la mme maison rgnait sur les Lorrains; elle en tait
adore.

Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se prcipita
au-devant des chevaux pour les empcher d'avancer et garder quelques
minutes encore cette famille bien-aime.

En mme temps que la consternation et l'horreur rgnaient  Lunville,
les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que
devaient parcourir les princesses; prosterns  genoux, ils tendaient
vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grce  la
famille royale de ne pas les abandonner.

Le cortge mit cinq heures  parcourir la premire lieue.

L'ambassadeur de Sardaigne, mu par ces dmonstrations, crivait  son
matre: Une journe si affreuse est bien faite pour donner une ide du
jugement dernier!

L'on n'arriva que fort tard dans la soire au chteau d'Harou,
magnifique rsidence qui appartenait au prince de Craon[30], et que Mme
de Craon avait mis gracieusement  la disposition de la rgente.

  [30] Il tait situ  30 kilomtres de Lunville.

Pourquoi la princesse avait-elle accept l'invitation de sa rivale
dteste? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonn? Avait-elle voulu sauver
les apparences? Toujours est-il qu'elle rsida  Harou avec ses filles
jusqu' ce que le chteau de Commercy ft en tat de la recevoir. Du
reste M. et Mme de Craon avaient quitt le chteau en apprenant que la
Rgente arrivait accompagne de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans
auparavant, avait tu en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon.

C'est  Harou que les princesses de Lorraine passrent les dernires
heures qu'il leur fut donn de vivre ensemble. Le 14 mars, la future
reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux tats; sa soeur, la
princesse Charlotte, se rendait  l'abbaye de Remiremont dont elle
allait, l'anne suivante, devenir abbesse[31], et la duchesse se
dirigeait tristement vers la rsidence de Commercy qu'elle ne devait
plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli.

  [31] Elle partit de Remiremont en 1745 pour se rendre  Insprck;
  elle ne revint jamais en Lorraine.




CHAPITRE III

(1737-1740)

  Dclaration de Meudon.--M. de la Galaizire est nomm intendant
    de Lorraine.--Son arrive  Nancy.--Arrive de Stanislas et de
    la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande rserve
    de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis
    polonais.--Austrit de la reine.--Got du roi pour le beau
    sexe.--Scandales de la cour de Lunville.


Par le trait de 1735 il tait formellement stipul qu' la mort de
Stanislas les duchs de Lorraine feraient retour  la France.

Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit  signer,
le 30 septembre 1736, la dclaration de Meudon.

Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[32], Stanislas accordait au
roi de France le droit de prlever en Lorraine toutes les impositions,
de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines,
bois, fermes, salines, tangs, etc.; il lui abandonnait en outre la
nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois,
etc., en un mot tous les droits de la souverainet. C'tait une
abdication anticipe.

  [32] A la mort du grand-duc de Toscane, elle devait tre porte 
  2,000,000 de livres.

Un intendant, nomm d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de
Stanislas les mmes fonctions que les intendants de province exeraient
en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizire qui
fut nomm chancelier et garde des sceaux de Lorraine[33]. Il partit pour
Nancy le 28 janvier 1737.

  [33] Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizire, n le 2 janvier
  1697, avait travaill ds l'ge de quatorze ans dans les bureaux
  de M. Voisin, secrtaire d'tat de la guerre sous Louis XIV.
  Nomm matre des requtes en 1716, il franchit rapidement tous
  les degrs de la hirarchie et il fut envoy en 1731 comme
  intendant  Soissons.--Il avait pous le 16 mai 1724
  Louise-lisabeth Orry, fille d'un intendant des finances. Il
  devint veuf en septembre 1761.--Il administra seul la Lorraine de
  1737  1758, et avec un de ses fils de 1759  1766.

Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en prsence de toutes les
autorits civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres
patentes de Stanislas et de Louis XV.

Quelques heures plus tard, un grand banquet runissait au chteau tous
les fonctionnaires de l'tat. A la fin du repas, le chancelier se leva
et au milieu du silence gnral, il proposa de boire, en vin de Tokay,
la sant de Sa Majest polonaise. Aussitt, et pour faire illusion sur
l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un
bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de
chasse et de hautbois.

Le soir, un feu d'artifice allgorique, promettant aux Lorrains la paix
et l'abondance, fut tir  l'extrmit de la Carrire; trois mille
lampions clairaient la place, et tous les monuments de la ville taient
illumins _a giorno_.

Ces rjouissances, en d'autres temps, eussent attir une foule norme;
mais c'tait en vain qu'on s'efforait de persuader aux Lorrains qu'ils
taient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement tait
pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indpendance perdue
tait unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne
prenaient-ils aucune part aux ftes publiques[34].

  [34] L'anne 1737 fut considre comme la premire mort du pays,
  1766 fut la seconde.

A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent
cong de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une
rare dsinvolture, les reut debout, et malgr leurs rvrences
empresses il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit
pas davantage.

Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se prsenta  ses nouveaux
sujets[35]. Il fit son entre  Lunville au bruit du canon et avec les
rjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours aprs
par la reine Opalinska.

  [35] Stanislas ne fit son entre  Nancy que le 9 aot.

Comme le chteau tait en rparations, les nouveaux souverains
descendirent  l'htel de Craon, mis gracieusement  leur disposition
par le prince. Ainsi, ds le premier jour, la famille de Craon se
mettait en avant et reprenait le rle prpondrant qu'elle avait jou
sous le duc Lopold.

M. de Craon n'tait pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne.
Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retir aux Deux-Ponts, y tait
souvent rduit au strict ncessaire. Dans un moment de dtresse, il
envoya ses bijoux  un joaillier de Lunville avec ordre de les vendre.
Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de
prvenir Lopold; ce dernier, trs noblement, chargea M. de Craon de
renvoyer les bijoux  Stanislas avec une somme qui excdait leur valeur.

Le roi de Pologne, qui tait par nature essentiellement reconnaissant et
qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une
vritable gratitude  Lopold et aussi  M. de Craon qui avait t
l'intermdiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs
circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce
dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer prs de lui
M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressrent auprs du nouveau
souverain.

Si son gendre le traitait sans aucuns gards, Stanislas entendait au
contraire observer vis--vis de lui les rgles de la biensance la plus
stricte. A peine install il voulut envoyer l'homme le plus
considrable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la
prise de possession. Son choix se porta sur M. de Craon.

Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le
voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse.
Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'aprs de longues annes
d'exil.

En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-mme
que par les siens, le paisible tablissement de Stanislas, le prince de
Craon tait rest fidle  la vieille dynastie lorraine. Le duc
Franois, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractre
une confiance sans bornes, l'avait charg de se rendre en Toscane avec
le titre de ministre plnipotentiaire, pour tre prt  prendre
possession du grand-duch  la mort de Gaston de Mdicis.

Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour
Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la
princesse la route de Florence; ils s'y installrent dfinitivement et
ils y tinrent un grand tat de maison[36].

  [36] Toute la noblesse accourut chez eux; comme on connaissait
  l'intimit du prince et de Franois, chacun lui faisait la cour
  et sollicitait un emploi pour le jour o il y aurait lieu
  d'organiser la nouvelle administration. M. de Craon, qui voulait
  mnager tout le monde, promettait la mme place  vingt
  personnes. Quand le grand-duc mourut, le 9 juillet 1737, le
  prince fit reconnatre aussitt le duc Franois, et il gouverna
  en son nom avec le titre de vice-roi. Il fut naturellement
  impossible au prince de tenir toutes les promesses qu'il avait
  faites, et ce fut un concert de rcriminations et de plaintes:
  Ce sont de plaisantes gens que ces Florentins, s'criait-il
  indign; ils prennent des politesses pour des engagements.

Avant de raconter les dbuts du rgne de Stanislas et la faon dont il
organisa sa petite cour, voyons d'abord quels taient ses pouvoirs et
quels rapports il entretint avec son terrible chancelier.

Les pouvoirs de M. de la Galaizire taient normes; par le fait, il
exerait en Lorraine l'autorit absolue. C'tait, du reste, un homme
d'une remarquable valeur, et il est rest une des grandes figures
administratives du dix-huitime sicle.

Stanislas eut-il  souffrir de l'tat de dpendance dans lequel il vcut
vis--vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizire
tait un homme du monde, aimable, distingu, bien lev; il n'abusait
pas de sa toute-puissance; sans jamais rien cder dans la ralit, en
apparence il se montrait plein d'gards et de courtoisie, et il gardait
toujours, vis--vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses.
Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au
monarque les crmonies extrieures, la pompe officielle, en un mot
l'illusion de la souverainet. Enfin, il dploya dans ses rapports avec
son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vcurent, non seulement
en paix, mais souvent mme sur un pied de vritable intimit. Le roi
tait sensible aux procds courtois de son chancelier, et, bien que
souvent en dsaccord, il ne s'leva jamais entre eux de conflit
irrparable.

Et puis le roi tait si bon, si bienveillant; il tenait si peu au
pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout
le bien qu'il aurait souhait, et, s'il souffrait quelquefois de n'tre
pas le matre, c'tait en se trouvant impuissant devant la duret de son
chancelier.

Quand il vit  quel rle infime se rduisaient ses fonctions royales, il
s'y rsigna avec philosophie et il s'ingnia  se crer des
compensations. Dbarrass des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'
faire du bien autour de lui et  s'entourer d'une cour agrable o il
pt goter en repos les joies du coeur et de l'esprit. Mais la tche
tait malaise, et il lui fallut plusieurs annes avant d'y parvenir.
Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse,
n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des
oppresseurs dans les fonctionnaires chargs de les administrer.

Le roi de Pologne tait la bont mme, et il se trouvait certainement le
prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux
sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement
retourner peu  peu l'opinion en sa faveur.

Il avait appris sans dplaisir les marques si profondes d'attachement
donnes par les Lorrains  la rgente et aux princesses lors de leur
dpart.

J'aime ces sentiments, s'tait-il cri en coutant le rcit des scnes
attendrissantes qui s'taient passes  Lunville; ils m'annoncent que
je vais rgner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du
bien.

Ces phrases et d'autres semblables, colportes  l'envi, n'avaient pas
sensiblement diminu l'hostilit des populations. L'antipathie pour le
nouveau rgne se manifestait de toutes manires. On commena par
chansonner le souverain:

      Oh! grands dieux! quelle culbute!
      Aprs nos ducs quelle chute!
    Monseigneur de la Galaizire,
    Laire, laire, laire, lanlaire,
    Laire, laire, laire, lanla.
    Que ne laissais-tu  Meudon
    Ce Roi qui ne l'est que de nom
    Monseigneur de la Galaizire[37]

  [37] Chanson populaire. BOY, _Troisime trait de Vienne_.

Les Lorrains se laissaient mme volontiers aller  manifester leurs
sentiments publiquement.

On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la
place du march de Nancy; ils furent fort mal accueillis et mme
poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indigne, voulait
faire rechercher les coupables: Laissez-les dire, lui rpondit sagement
Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore
plus que leurs anciens princes.

C'taient particulirement les paysans qui se montraient les plus
rcalcitrants; dans les campagnes s'levaient frquemment des rixes avec
les soldats franais.

Dans les villes, surtout dans celles o rsidait la cour, l'antipathie
ne fut pas de trs longue dure. Quand on vit que la prsence de
Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement,
l'animation, les ftes, on se rjouit malgr tout de voir reprendre les
affaires, et on cessa bientt de garder rigueur  un rgime si favorable
 la prosprit des commerants.

Quelle tait l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils
le nouveau rgime?

A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'tait
divise. Les uns n'avaient pas voulu changer de matre et avaient suivi
 Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir,
s'taient tout de suite tourns vers la France. D'autres, plus
clectiques, s'taient tourns des deux cts  la fois; ainsi, le
marquis de Choiseul-Stainville, par un quitable partage, avait fait
entrer son fils an dans l'arme franaise, le second dans l'arme
autrichienne.

Quant  la noblesse reste dans le pays, les uns s'taient prcipits
au-devant du soleil levant, au point de soulever l'coeurement de
l'ancien duc Franois; les autres, la majorit, se tinrent d'abord assez
 l'cart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisment, Stanislas
leur distribua libralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre
de ses chambellans, il compte bientt les marquis de Choiseul, du
Chtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de
Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Bthune est
grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de
Custine grand cuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du
corps[38].

  [38] Plusieurs d'entre eux, entre autres le comte de Ludres,
  taient  la fois chambellans du roi de Pologne et du grand-duc
  de Toscane; ils prenaient les deux titres dans les actes
  officiels, et Stanislas ne trouvait pas mauvais ce tmoignage de
  fidlit  son prdcesseur.

Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la
chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc.

La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de
Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de
Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais.

Un chevalier d'honneur, un premier matre d'htel, des filles d'honneur,
des gentilshommes, des aumniers, des pages compltent le personnel de
son entourage.

Ce n'tait point par une ostentation qui tait loin de ses gots que
Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il
cherchait  donner satisfaction  tout le monde[39].

  [39] Le personnel de la cour tait considrable. Outre les charges
  que nous venons de citer, on comptait dans le personnel infrieur:
  1 mdecin, 2 chirurgiens, 1 apothicaire, 4 valets de chambre,
  1 tapissier, 3 huissiers, 1 perruquier, 1 garon de la garde-robe,
  2 frotteurs, 2 balayeurs, 4 porteurs de bois, 1 allumeuse de lampes,
  2 ramoneuses, 18 grands valets de pied, 10 petits, 2 coureurs,
  6 heiduques, 22 suisses.

  La blanchisseuse du roi tait la Pierrot; Mme Mathis tait charge
  du linge de table; M. Pluchon tait le cordonnier du roi et M. Roxin
  le peintre.

  116 personnes taient charges de l'entretien des jardins et des
  fontaines.

  Pour le service de la chapelle, on comptait: 1 confesseur, 2
  aumniers, les chanoines rguliers, 1 garon sacristain, 1 horloger,
  1 facteur d'orgues.

  Pour l'curie: 1 premier cuyer, 8 cochers, 6 postillons, 12 garons
  d'attelage, 2 charretiers, 16 palefreniers, 3 postillons de chaise,
  4 muletiers, 2 selliers, etc.

  Pour la comdie: 14 personnes.

  Pour la vnerie: 20 personnes, chargeurs d'armes, piqueurs, valets
  de limier, valets de chiens, boulangers, palefreniers.

  Enfin, il y avait, pour les chasses, un capitaine des gardes 
  cheval, des gardes  pied, etc.

Bien entendu, la grande majorit de ces charges taient plus
honorifiques que relles; la plupart taient des sincures et bien peu
de ces nombreux fonctionnaires touchaient des moluments. Aussi ne se
croyaient-ils nullement tenus  remplir les fonctions dont on les avait
gratifis; la plupart s'isolrent dans leurs chteaux, se bornant 
attendre les vnements et voulant voir, avant de se dcider, ce qu'on
pouvait esprer du nouveau roi.

Stanislas lui-mme, soit qu'il se mfit de leurs sentiments, soit qu'il
se trouvt plus agrablement dans le milieu polonais auquel il tait
habitu, ne fit pas au dbut de grands efforts pour les attirer.

Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut
garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant
un trne, fut de rcompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partag
les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient t les compagnons
fidles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de
la cour.

Le duc Ossolinski, ce duc rvolutionnaire qui avait profit de ses
fonctions de grand trsorier de Pologne pour enlever les diamants de la
couronne, fut nomm grand matre de la cour.

Le baron de Meszech, un vieux fidle de Stanislas, eut le soin de
maintenir l'ordre et la rgle dans le palais avec le titre de grand
marchal. Le chevalier de Wiltz reut le commandement du rgiment de
cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand
cuyer.

Le comte Zaluski, grand rfrendaire de Pologne, devint grand aumnier
de la cour.

Le secrtaire du roi, Solignac, eut la charge de secrtaire gnral du
gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nomm premier cuyer;
Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame
d'honneur de la reine, etc.

Le comte de Thianges, celui qui avait accept de jouer le rle du roi
quand Stanislas avait cherch, en 1733,  reconqurir le trne de
Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut charg de toutes les
chasses et de l'quipage pour le cerf, tant des chiens que des
chevaux[40].

  [40] Il se dmit de sa charge en 1746 en faveur de M. de
  Ligniville et contre une place de grand chambellan en faveur de
  son neveu, qui portait son nom.

Le roi ayant fond une cole pour quarante-huit cadets, la moiti des
places fut rserve aux enfants de ses fidles Polonais.

Dans son zle de reconnaissance, Stanislas mit mme la prtention de
nommer,  Remiremont et  Poussay, des chanoinesses polonaises; mais
cette prtention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et
le roi dut s'empresser de renoncer  son ide.

Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du
monarque, elles dplurent  la noblesse lorraine. On s'tonna, non sans
raison, de voir les plus belles charges de la cour attribues  des
trangers, au dtriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de
les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau rgime.

Compose presque exclusivement de ces Polonais batailleurs, querelleurs,
aux moeurs encore brutales, violentes, presque sauvages, la cour de
Lorraine, au dbut, fut loin de ressembler  ce qu'elle avait t sous
Lopold, et rien ne pouvait faire prvoir alors le lustre et l'clat
dont elle devait briller quelques annes plus tard.

Moins encore peut-tre que les courtisans polonais du roi, la reine
Opalinska n'tait pas faite pour donner  la cour du charme et de
l'agrment.

Issue du sang des Piast, simples paysans devenus rois, Catherine
Opalinska avait t marie  quinze ans[41]  Stanislas qui n'en avait
que dix-huit.

  [41] Elle tait ne le 5 octobre 1680.

C'tait une femme excellente, pieuse, gnreuse, bienfaisante, ayant
sans cesse la main ouverte  toutes les infortunes; mais elle tait
d'une pit rigide, et l'austrit de ses moeurs tait extrme.

Elle pratiquait l'humilit, lavait les pieds des pauvres  certaines
grandes ftes de l'anne, portait elle-mme ses aumnes; enfin, elle
donnait l'exemple des plus rares vertus.

Elle ne se bornait pas aux pratiques intimes de la pit; elle aimait
les crmonies extrieures de l'glise. En 1739, au moment de la grande
mission, on la vit suivre avec ponctualit tous les exercices; on la vit
avec le roi, un flambeau  la main, renouveler les promesses du baptme,
visiter le calvaire, suivre les processions. Vingt mille spectateurs
fondaient en larmes  ce spectacle.

Pour tous, elle tait un objet de vnration, mais aussi de crainte.
Stanislas lui-mme la redoutait. Quand il accordait quelque grce pour
laquelle il n'tait pas certain de son agrment, il disait: Surtout,
n'en parlez pas  la reine.

Les personnes appeles  vivre dans son intimit se plaignaient souvent
de l'ingalit de son humeur. Sa sant dlicate contribuait encore  la
rendre morose, svre; quelques-uns disaient mme acaritre.

La reine du reste dtestait la Lorraine et elle caressa toujours le
secret espoir de retourner finir ses jours en Pologne. Tout lui
dplaisait  Lunville, le chteau, l'eau, l'air, par-dessus tout les
habitants, et elle ne dissimulait pas ses sentiments; aussi tait-elle
peu aime.

On peut aisment supposer que la cour de Lorraine serait rapidement
devenue une cour des plus tristes si Catherine avait pu la diriger  sa
guise. Mais Stanislas tait loin de partager les gots d'austrit de sa
femme et, tout en tant lui-mme profondment religieux, il aimait la
gaiet, le plaisir, voire mme le beau sexe.

Il prouvait mme pour lui un attrait tout particulier et ses
cinquante-cinq ans bien sonns ne l'empchaient pas de lui rendre des
hommages empresss.

C'est le seul point sur lequel la reine Opalinska n'eut pas gain de
cause; ses colres, ses indignations, ses anathmes laissaient le roi
fort indiffrent, et il ne se montrait pas moins friand de ses petites
peccadilles, comme il appelait ses infidlits.

L'exemple donn par Stanislas sera naturellement suivi par les
courtisans; l'on jouira  la cour de Lunville d'une grande indpendance
morale. Il y aura bien des intrigues, bien des maris tromps, souvent
bien des scandales et des clats.

Quand il arriva en Lorraine, Stanislas tranait  sa suite, comme
favorite, la duchesse Ossolinska[42], sa cousine germaine; il avait
prouv pour elle des sentiments trs vifs. C'est grce  ces sentiments
que le duc, le mari, auquel, de toute justice, le roi devait bien une
compensation, avait t nomm grand matre de la nouvelle cour.

  [42] Elle tait fille de Jean-Stanislas Jablonowski, palatin de
  Russie. Le duc Ossolinski l'avait pouse en secondes noces en
  1733; elle avait trente ans de moins que lui.

La liaison de Stanislas avec sa cousine durait dj depuis assez
longtemps et, bien que le roi comment  se lasser, elle subsista, avec
quelques passades, pendant les premires annes du sjour  Lunville.

La duchesse Ossolinska avait une soeur, la belle comtesse Jablonowska,
palatine de Russie. Stanislas passait galement pour n'avoir pas t
insensible  ses charmes et il l'avait comble de faveurs. Puis la
comtesse s'tait attache au chevalier de Wiltz, un des plus fidles
Polonais du roi, et elle l'aimait avec tant de passion qu'elle lui
pardonnait mme ses infidlits. Leur liaison n'tait un mystre pour
personne.

Le duc de Bourbon avait remarqu la comtesse pendant le sjour de
Stanislas  Meudon, et il avait eu un instant l'ide de l'pouser; mais,
quand il connut sa liaison avec Wiltz, il y renona.

Le prince de Chtellerault-Talmont eut plus de confiance en lui, ou en
elle, si on prfre, et il en fit sa femme, mais  la condition qu'elle
ne reverrait jamais le chevalier; la comtesse promit tout ce qu'on
voulut, et, quand elle fut princesse de Talmont, elle reprit
paisiblement ses relations avec de Wiltz comme par le pass[43].

  [43] Le mariage avait t clbr  Chambord, le 29 novembre
  1730.

Mme du Deffant a trac d'elle ce portrait mordant:

Mme de Talmont a de la beaut et de l'esprit... Sa conversation est
facile et a tout l'agrment et toute la lgret franais. Sa figure
mme n'est point trangre; elle est distingue sans tre singulire. Un
seul point la spare des moeurs, des usages et du caractre de notre
nation, c'est sa vanit... Elle se croit parfaite, elle le dit et elle
veut qu'on la croie... Son humeur est excessive... elle ne sait jamais
ce qu'elle dsire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle
aime.... L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est
marqu au coin de la bizarrerie et du caprice... Elle est crainte et
hae de tous ceux qui sont forcs de vivre avec elle.... L'agrment de
sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manires sduisent beaucoup
de gens, mais les impressions qu'elle fait ne sont pas durables....
Cependant, parmi tant de dfauts, elle a de grandes qualits... Enfin,
c'est un mlange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait
avoir pour elle aucun sentiment bien dcid: elle plat, elle choque, on
l'aime, on la hait, on la cherche, on l'vite.

La princesse et le chevalier s'taient empresss d'accompagner Stanislas
 Lunville, et Wiltz avait t nomm colonel du rgiment de cavalerie
du roi.

Le prince de Talmont lui aussi avait cru devoir suivre sa femme, mais il
n'tait pas assez aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'elle avait repris
avec Wiltz les habitudes anciennes. Contrairement aux usages du temps,
il en montra beaucoup de mauvaise humeur, tant et si bien qu'il
cherchait partout l'occasion de provoquer son rival. Une querelle
s'leva un jour entre eux dans le propre palais du roi; sans respect
pour le lieu, et malgr les efforts des assistants, ils tirrent l'pe,
cherchant  s'entr'gorger. On courut chercher Stanislas qui eut toutes
les peines du monde  les sparer.

Mais,  la suite de ce scandale, le prince de Talmont quitta la
Lorraine, et il retourna se fixer  Paris en dclarant qu'il ne
reverrait jamais sa femme.

Bientt, tout s'arrangea pour le mieux, car le chevalier de Wiltz eut
l'-propos de mourir en 1738[44]. C'tait le cas o jamais de
raccommoder deux poux que sparait un simple malentendu. Sollicit par
la duchesse Ossolinska, Stanislas fit agir le confesseur de M. de
Talmont. Cet excellent jsuite persuada facilement  son pnitent qu'il
tait de son devoir de retourner vivre avec sa femme, au moins sous le
mme toit, pour la plus grande dification du prochain. C'est ce qui eut
lieu en effet. Comme rcompense et par un juste retour des choses de ce
monde, le roi donna  M. de Talmont le rgiment du chevalier de
Wiltz[45].

  [44] Il mourut d'un effort  la cuisse. On avait voulu lui couper
  la jambe; mais il s'y refusa absolument, aimant mieux mourir que
  d'tre hors d'tat de servir. Il montra un courage et une fermet
  sans pareils.

  [45] Dans le sjour qu'elle fit  Versailles pour tcher de
  ramener son mari, il arriva  Mme de Talmont une assez dangereuse
  aventure. Elle se promenait avec Mme de la Tournelle et Mlle de
  Mailly lorsque la petite chienne que Mme de la Tournelle portait
  toujours sous son bras les mordit toutes trois cruellement; on
  crut la chienne enrage et les trois dames partirent aussitt
  pour la mer: c'tait le traitement de la rage  cette poque. On
  vous faisait prendre des bains de mer, puis on usait de frictions
  mercurielles. Aucune de ces dames ne fut malade.

Un autre scandale, et non des moindres, fut caus par le comte de Salm,
rhingrave du Rhin. tant venu faire un long sjour  Lunville, il
courtisa les femmes de la cour, en compromit plusieurs; puis, tout 
coup, s'amouracha de Mme de Lambertye, chanoinesse de Remiremont, qui se
trouvait  ce moment chez sa mre. La chanoinesse ne se montra pas trop
cruelle et elle rpondit  la passion du comte; mais les jeunes gens
furent imprudents; la mre, prvenue, par une amie dlaisse, des
rendez-vous amoureux de sa fille, fouilla dans ses papiers et trouva la
correspondance des deux amants. Outre de colre, elle rossa d'abord
d'importance la chanoinesse, puis elle mit le rhingrave en demeure de
l'pouser. Mais ce dernier rpondit avec dsinvolture qu'il tait dj
engag avec la fille du prince de Horn, et il partit aussitt pour les
Flandres. On touffa l'histoire et l'on s'empressa de marier la coupable
au neveu de l'abb de Saint Pierre.

Les chapitres nobles de Lorraine faisaient du reste beaucoup trop
souvent parler d'eux. Les chanoinesses vivaient fort librement et il
clatait des scandales qu'il tait difficile d'touffer
compltement[46].

  [46] Sous le rgne de Lopold de regrettables scandales avaient
  dj attrist l'illustre chapitre de Remiremont.
  Marie-Anne-Ursule d'Ulm, ge de vingt-sept ans, dut quitter
  l'abbaye en mars 1711; elle avait eu des relations avec un
  mdecin de la ville nomm Richardot; elle accoucha secrtement 
  Munster et se dfit de son enfant. La chanoinesse dcoiffe fut
  dchue de ses qualits, honneurs et prrogatives de dame de
  l'illustre chapitre et elle ne dut la vie qu' l'intervention de
  Louis XIV, car en Lorraine l'infanticide tait puni de mort.

  Un accident du mme genre tait arriv quelques annes plus tt,
  pendant l'occupation de la Lorraine par les armes franaises, 
  l'abbaye de Poussay. L'abbesse tait alors Anne-Pierrette de
  Damas. Une chanoinesse, Catherine-Anglique Davy de la
  Pailleterie, fut inculpe d'infanticide. La chanoinesse nia
  nergiquement et elle reprit sa place au chapitre par ordre de
  l'officialit; elle ne fut tenue qu' tenir chastet  l'avenir
  et  ne plus rcidiver. En 1760, M. de La Pailleterie quitta la
  Lorraine et acheta le trou de Jrmie  Saint-Domingue; il s'y
  maria et son fils fut le gnral Alexandre Dumas.

En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Bthisy, se
brla tout uniment la cervelle  la suite de chagrins d'amour, et de
quel amour! Elle appartenait  la meilleure famille; fille de la
marquise de Mzires, elle avait pour soeurs la princesse de Montauban
et la princesse de Ligne. Elle tait charmante; elle avait de l'esprit,
beaucoup de caractre, parlait plusieurs langues; mais on lui
reprochait ses opinions politiques trop avances. Elle allait tre
nomme abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes
prtendirent qu'elle s'tait enfuie pour aller faire ses couches. Prises
d'un accs de scrupules assez rare, elles crivirent  la reine, qui
protgeait Mlle de Bthisy, que le voyage de leur compagne dshonorait
la maison et elles demandrent son exclusion.

Mlle de Bthisy cependant rentra  l'abbaye, mais elle ne se montra pas
plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit
d'une passion folle pour son propre frre, le chevalier; ce dernier,
aprs avoir rpondu  ses avances, l'abandonna. Dsespre, la
chanoinesse chercha  se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put
oublier son frre, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le
parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les
logea dans la tte avec tant de sang-froid qu'entres par la tempe
droite elles sortirent par la tempe gauche.

Une future abbesse qui se supprimait si rsolument! Le scandale fut
grand; mais Stanislas dfendit de faire aucune recherche sur ce suicide.

Le roi de Pologne dplorait d'autant plus tous ces scandales et la
rudesse des moeurs qui l'entouraient qu'il avait t  mme, pendant son
sjour  Meudon, d'apprcier les charmes d'une cour civilise. Aussi,
aprs avoir subi presque compltement l'influence de son entourage
polonais, ne tarda-t-il pas  vouloir s'en dgager. Nous allons le voir
bientt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingus, des
femmes aimables, habitues aux formes lgantes et raffines, et de
faire revivre,  Lunville, les moeurs polies et charmantes, le ton et
les habitudes d'urbanit, le got des lettres et des arts qu'il avait
tant admirs  la cour de sa fille.

En se ralliant sans hsiter au nouveau souverain, les membres de la
famille de Beauvau-Craon rendirent  Stanislas le plus signal service
et ils l'aidrent puissamment  atteindre le but qu'il poursuivait. Rien
donc d'tonnant  ce que le roi se montrt reconnaissant et comblt de
faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait tre que
profitable.

Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon
reurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considration.

Ds son arrive en Lorraine, Stanislas dsigna la jeune marquise de
Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu
aprs son mari fut nomm capitaine des gardes[47].

  [47] Il remplaait le marquis de Lambertye qui venait de mourir.

En 1738, la jeune femme tant accouche d'un fils, c'est Stanislas qui
fut le parrain du nouveau-n. L'enfant, tait mme n dans des
circonstances assez particulires. La mre revenait de Bar-le-Duc en
chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premires douleurs; on n'eut
mme pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle
accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste
avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite
devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prdestiner,
fut le clbre chevalier de Boufflers.

La mme anne, la soeur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel,
devint  son tour dame du palais.

En 1739, une autre soeur de Mme de Boufflers, la princesse douairire de
Lixin, dont le mari avait t tu en duel par Richelieu[48], se remaria
avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France  Vienne. Le mariage
eut lieu dans la chapelle de l'htel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier
1739; bien entendu Stanislas assista  la crmonie. Il avait auparavant
offert aux poux un magnifique repas dans son chteau d'Einville et il
les avait combls des plus riches cadeaux.

  [48] Le duc de Richelieu avait pous, en 1734, Mlle de Guise qui
  appartenait  la maison de Lorraine. Son cousin, le prince de
  Lixin, fut tellement humili d'une union avec un Wignerod, qu'il
  refusa de signer au contrat. Quand il rencontra Richelieu au camp
  de Philippsbourg, il eut avec lui une altercation violente et il
  lui dit trs insolemment: Vous avez pous une savonnette 
  vilain! A ce mot Richelieu dgaina; le prince fut tu et
  Richelieu si grivement bless qu'il en faillit mourir.

Le frre de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau, est plus favoris
encore. Stanislas dsirant avoir un rgiment de gardes, il leva ce
rgiment en Lorraine; les officiers furent choisis dans la noblesse de
la province et le corps attach au service de France[49]. C'est le jeune
marquis de Beauvau qui en fut nomm colonel; mais comme il tait  peine
g de vingt ans et qu'il n'avait encore jamais servi, on lui donna,
pour colonel en second, M. de Montcamp, qui fut charg de le former[50].

  [49] Par ordonnance du 20 mars 1740, Louis XV cra le rgiment
  des gardes lorraines infanterie. Ce rgiment n'tait que d'un
  bataillon; mais en 1744, par suite du dpart de M. de Livry, on y
  incorpora le rgiment du Perche.--M. de Beauvau fit plusieurs
  campagnes avec l'arme franaise  la tte de son rgiment.

  [50] Outre ce rgiment, le roi de Pologne avait deux compagnies
  de gardes, l'une  Nancy, l'autre  Lunville, vtus de jaune
  galonn d'argent. Chaque compagnie tait de soixante-douze
  gardes. Le roi possdait encore un tablissement de cadets qui
  lui cotait 66,000 livres par an, plusieurs bataillons de milice
  de Lorraine; des marchausses, toutes vtues de la livre du
  roi.

Ce n'tait pas encore assez.

Le 8 avril 1739 Louis XV,  la sollicitation de Stanislas, envoie  M.
de Craon et  son frre des lettres patentes ainsi conues: Considrant
que le marquis de Beauvau, mestre de camp, colonel du rgiment de la
Reine, et le prince de Craon, viennent de la mme tige que Isabeau de
Bavire, 8e ayeule de S. M., elle les autorise, ainsi que leurs enfants
ns ou  natre en lgitime mariage,  prendre le titre de cousins de S.
M., dans tous les actes, etc., et S. M. leur crira de mme.

Enfin en 1742 le roi de Pologne, qui ne cesse de s'occuper de la famille
de Beauvau, crit au cardinal de Fleury pour solliciter l'abbaye de
Saint-Pierre  Metz, en faveur de Mme de Beauvau, chanoinesse de
Remiremont. Tout ce que je puis dire par une parfaite connaissance de
cause, crit-il, c'est que c'est une dame trs respectable par toutes
ses belles qualits, et comme on ne vous gagne que par la vertu, je suis
persuad que vous aurez gard  la sienne.




CHAPITRE IV

(1735-1740)

  Socit littraire de Lunville: Mme de Graffigny, Devau,
    Saint-Lambert, Desmarets.


Abandonnons un instant Stanislas pendant qu'il organise peu  peu sa
cour et qu'il cherche  s'acclimater en Lorraine et faisons connaissance
avec quelques personnages de la petite cit de Lunville. Ces
personnages vont jouer bientt un rle si important, nous allons si bien
les retrouver presque  chaque page de notre rcit, qu'il est
indispensable de les prsenter au lecteur avec quelques dtails.

Sous le rgne du duc Lopold, Lunville n'avait pas t seulement une
cour galante, mais aussi une cour littraire et savante. On se piquait
d'y cultiver les sciences et les lettres.

Si l'avnement de Stanislas amena  la cour de Lorraine des esprits plus
batailleurs que littraires, dans la ville mme on continuait  compter
nombre d'esprits cultivs qui s'occupaient de littrature avec succs.

Les principaux personnages littraires de la petite cit, ceux qui
malgr leur jeunesse donnaient les plus belles esprances taient Devau
et Saint-Lambert; tous deux dbutaient dans la carrire sous les
auspices d'une femme qui aurait pu tre leur mre, Mme de Graffigny.

Mme de Graffigny, qui devait devenir plus tard un des beaux esprits de
Paris, faisait en ce moment les dlices de Lunville.

Ne  Nancy en 1695, Franoise d'Isembourg d'Happoncourt, d'une illustre
maison, avait pous Franois Huguet de Graffigny, exempt des gardes du
corps et chambellan du duc Lopold. C'tait un homme d'un caractre
violent et qui rendit sa femme parfaitement malheureuse. Elle se consola
en le trompant consciencieusement et en cherchant dans l'amour et la
littrature des compensations  ses peines. Enfin, aprs bien des annes
de souffrance et de rsignation, elle obtint sa sparation et put vivre
 sa guise.

Un commerce doux, gal, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un coeur
sensible lui avaient acquis beaucoup d'amis. Elle avait des prtentions
littraires, crivait non sans talent et elle composait de petites
pices que l'on jouait  la cour de Lopold, o elle tait reue fort
intimement. Elle conserva mme toute sa vie les relations les plus
affectueuses avec les princesses lorraines qui ne l'appelaient jamais
que ma chre grosse. Bientt Mme de Graffigny imagina d'ouvrir un
salon, et elle russit  grouper autour d'elle quelques jeunes gens
distingus qui, comme elle, taient passionns de littrature. Une
nice, pauvre et malheureuse, Mlle de Ligniville, qu'elle avait adopte
pour la sauver du couvent, vivait avec elle et l'aidait  recevoir ses
amis.

Un des meilleurs, si ce n'est le meilleur des amis de Mme de Graffigny,
fut Franois-tienne Devau. Il tait n  Lunville le 12 dcembre 1712.
Ses parents le destinaient  la magistrature et ils l'envoyrent faire
ses tudes chez les jsuites de Pont--Mousson. Il se fit recevoir
avocat au parlement de Nancy, mais sa nature indolente s'accommodait mal
des tudes srieuses et il ne sut jamais se plier  un travail rgulier.

Il tait aimable, aimait le commerce des lettres, et il se lia avec Mme
de Graffigny, qui avait dix-sept ans de plus que lui. Quelle fut la
nature de leur affection? Fut-elle, comme on l'a dit, purement
maternelle de la part de la jeune femme? Il est assez dlicat de le
prciser.

Quand Mme de Graffigny crit  son cher Panpan, car elle l'a surnomm
Panpan, et le nom lui va si bien qu'il le gardera toute sa vie, elle
l'embrasse mille fois et lui donne des marques de tendresse si vives
qu'on reste fort perplexe. Nous sommes assez tent de croire qu'au
dbut, c'est--dire quand Devau avait dix-huit ans et Mme de Graffigny
trente-cinq, l'intimit des deux amis ne fut pas longtemps platonique;
elle le devint dans la suite, cela n'est pas douteux, mais quand on n'a
aucun lien de parent, on ne se tutoie pas sans avoir vcu dans une
intimit complte, au moins pendant quelque temps. Et puis Panpan
conserva jusqu' sa mort un tel souvenir de Mme de Graffigny, de sa
chre Francine, qu'elle avait d,  n'en pas douter, tre pour lui
l'initiatrice, comme l'on dit de nos jours.

Toujours est-il que Mme de Graffigny, quel que soit le rle qu'elle ait
jou auprs de Devau, le lana dans le monde o elle avait les plus
belles relations, et elle lui cra la situation qui lui manquait. Elle
le fit admettre dans les socits les plus distingues; elle le prsenta
 la cour de Lopold o, malgr son jeune ge, il fut fort bien
accueilli. Son esprit naturel, la gaiet de son caractre, la douceur de
ses manires le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient.

Panpan ne se contentait pas d'tre aimable dans la socit, il composait
encore avec facilit de petits vers fort jolis qui couraient les salons
et lui faisaient de la rputation. Madrigaux, pigrammes, chansons,
contes, il cultivait tous les genres.

Voici un spcimen de son talent:

LE BAL MASQU

CONTE

    Dans un bal, o la cour ftait l'anniversaire
        De quelque heureux vnement,
      On remarqua durant la nuit entire
    Un grand masque au buffet attach constamment.
    Pourtant il le quittait, mais pour un seul moment:
    Il revenait bientt y faire bonne chre.
      De le connatre on tait curieux,
        Enviant l'estomac heureux
      Qui s'acquittait d'un si pnible office.
        On parvint enfin  savoir
        Que, pour un si dur exercice,
        Sous le mme domino noir
      Avait pass toute la garde suisse.

Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour
travailler.

Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses
productions, car il crivait modestement en parlant de lui-mme: Je
faisais de la prose quand je croyais faire des vers.

Malheureusement cultiver les muses et frquenter la socit ne donnaient
pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son pre, mcontent
de son oisivet, lui refusait les subsides les plus indispensables, et
le pauvre Panpan vivait dans une gne extrme.

Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la
chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne st pas un mot
d'allemand et qu'il n'et nulle envie de l'apprendre. Mais aucun
traitement n'tait attach  cette sincure; aussi Panpan s'en serait-il
bien pass.

Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidles commensaux du salon de
Mme de Graffigny, tait le jeune Saint-Lambert. Il tait n  Nancy le
26 dcembre 1716.

Son pre s'appelait simplement Lambert; il avait pous une demoiselle
noble  peu prs ruine, Mlle de Chevalier, et s'tait trouv ainsi
apparent aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre
le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agrablement. Par la suite il
devint lieutenant de grenadiers au rgiment des gardes de Son Altesse.

M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village  un kilomtre
d'Harou, rsidence des Craon. C'est l que le jeune Saint-Lambert fut
lev dans une camaraderie presque journalire avec les enfants de la
famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement li avec le
futur prince de Beauvau.

Saint-Lambert tudia longtemps chez les jsuites de Pont--Mousson, o
il obtint des succs flatteurs; puis il fit ses dbuts dans la carrire
militaire. Son intimit avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans
la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se
distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de
vivre agrablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise
sant, dans la socit littraire de Lunville.

Devau et Saint-Lambert taient  peu prs du mme ge, ils avaient les
mmes gots, tous deux formaient les mmes rves d'avenir; aussi ne se
quittaient-ils gure et s'aimaient-ils tendrement. Bientt
Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrire des lettres o il
voyait son ami cueillir de faciles succs, et il commena lui aussi 
taquiner la Muse. C'est  Panpan qu'il demandait de corriger ses
travaux, en mme temps qu'il lui jurait une ternelle amiti.

   _A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son pre, proche la
   cour,  Lunville_

    Affracourt, janvier 1739.

   Prenons cette anne, mon cher Panpan, un nouvel engagement et sur
   les autels de la probit, de l'amiti et des muses, mes trois
   dieux, jurons-nous de nous aimer le reste de notre vie; mais non,
   ne le jurons pas, non, il n'est point de serments qui puissent
   avoir autant de force que les sentiments que j'ai pour vous; je
   vous aime et je veux vous aimer, mon cher Panpan; voil pour ma vie
   un plan que mon esprit fait, inspir par mon coeur, et dont rien ne
   pourra jamais m'carter. Permettez-moi de faire pour moi des
   souhaits qui en seront pour nous; vous-mme, n'est-ce pas, mon cher
   Panpan, vous les devinez ces souhaits, et quel serait leur objet,
   que pourrais-je dsirer avec plus d'ardeur que ce plaisir continu
   qui fait le vrai bonheur et que je ne puis trouver qu'en vivant
   avec vous.

   Les plaisirs que j'ai ici ne sont que l'ombre des vritables que
   je n'ai gots qu'avec mes amis; ils sont l'ouvrage de ma raison,
   je les cherche, je les cre et je sens trop le besoin pour goter
   le plaisir qui le suit; mon coeur n'y prend pas assez de part et
   j'y mle trop de froideur pour n'y pas rencontrer d'ennui; je n'ai
   jamais plus senti la vrit de cette maxime de La Bruyre; Soyez
   avec vos amis triste ou gai, spirituel ou sot, vous tes avec vos
   amis, vous tes content; en voil le sens  peu prs, car il le
   dit bien mieux.

   Je suis oblig de lire sans fin et il est des moments o les
   livres ne me sentent rien.

   Je retouche toujours ma tragdie et je joins en la retouchant, au
   dgot de corriger mes fautes, celui de travailler pour ne pas
   prir d'ennui. J'attends avec impatience la critique de mon ode, je
   la corrigerai avec soumission; je n'attends pas ma tragdie avec
   plus de tranquillit: je vous prie de ne pas la regarder  son
   arrive, afin que vous soyez plus en tat d'en bien juger quand je
   l'aurai encore retouche. Il me semble que l'on s'accoutume aux
   fautes comme aux beauts;  force de les voir elles nous dplaisent
   moins et je crois que cela ne contribue gure moins que
   l'amour-propre  l'enttement des auteurs pour leurs ouvrages; mais
   ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de l'amour-propre  vous faire
   une prire aussi indite; je commence  le croire moi-mme, et je
   l'effacerais si vous n'tiez pas assez mon ami pour la faire.

   Mon pre vous fait mille compliments aussi bien qu' M. votre
   pre et  Mme votre mre; il vous souhaite une bonne anne. Pour
   moi, mon cher Panpan, je vous prie de leur dire les choses les plus
   tendres de ma part et vous ne serez point au-dessus de mes
   sentiments; je meurs d'envie de les embrasser; je voudrais bien me
   trouver encore auprs de ce feu que je drangerais, essuyer
   quelques petites injures et vous apaiser en vous embrassant.

   Adieu, mon cher Panpan, la table mme ne m'a jamais inspir rien
   de plus vif que ce que je sens pour vous[51].

  [51] Bibliothque publique de Nancy.

Les premiers essais de Saint-Lambert parurent si heureux  son ami Devau
que ce dernier, enthousiasm, le supplia de poursuivre, de travailler
encore, bien convaincu qu'il arriverait  la gloire littraire. Il se
vantait d'avoir dcouvert son talent naissant, d'avoir t le professeur
de cet illustre lve. Quand plus tard Saint-Lambert fit paratre son
pome des _Saisons_, Devau lui crivait:

    Raphal des _Saisons_, je fus ton Prugin:
    Je guidai ton enfance aux rives du Permesse,
    Et ton premier laurier fut cueilli de ma main;
    Dans Tibulle dj je devinais Lucrce.
    Des chefs-d'oeuvre bientt suivirent tes essais;
    Mon amiti s'accrut par tes brillants succs.
    Ce sentiment si pur, n de notre jeunesse,
    Fut de cet ge heureux le charme et le soutien,
    Et d'un ge plus mr il fut encor l'ivresse.

Saint-Lambert jouissait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une dplorable
sant, et il est bien souvent question dans ses lettres des maux qui
l'accablent. On ne se doutait gure  cette poque qu'il deviendrait le
brillant officier que nous connatrons bientt, l'heureux rival de
Voltaire et de Jean-Jacques, et qu'il survivrait  tous ses amis.

Une lettre de lui  Mme de Graffigny montre bien l'intimit de leurs
rapports et les proccupations littraires qui les agitaient:

    1er mars 1736.

Je suis trs sensible, madame,  la part que vous prenez  mes
infirmits. Cette marque de votre amiti les diminue. Je vous demande
bien excuse d'avoir si longtemps retenu l'_Eptre sur la calomnie_; je
l'avais oublie dans mon cabinet et vous m'avez surpris en la demandant.

Je ne vous dirai pas que je fais une tragdie puisque vous le savez,
mais je vous prierai de n'en parler  personne. Oui, madame, malgr ma
jeunesse, ma mauvaise sant, et la faiblesse de mes talents, je veux
faire babiller les Muses. J'ai longtemps rsist  la tentation. Quoi!
disais-je,  dix-huit ans faire la barbe d'Apollon, le mme mtier que
Corneille, cela est bien insolent; cependant je me suis laiss entraner
par la beaut de mon plan que je me rjouis de vous montrer, car je ne
puis me rsoudre  vous l'envoyer. Vous savez qu'il faudrait l'crire.
J'ai dj fait la premire scne; la deuxime sera acheve aprs-demain,
et dans quinze jours le premier acte. Vous voyez que j'ai dj un pied
dans le cothurne.

    Ce grand projet m'tonne, et ma muse incertaine
    A refus longtemps de suivre Melpomne;
    Mais le dieu des rimeurs me dfend de trembler;
    Je le sens, il m'anime, et l'encre va couler.

Trouvez bon que je garde encore quelque temps le volume de La Motte; je
ne veux pas voir le second que j'ai lu ailleurs. Ne me direz-vous rien
d'Homre? Vous m'avez promis votre sentiment sur ce pre de la posie;
j'attends une dissertation; cela sera plaisant de voir Mme de Graffigny
dissertatrice.

Adieu, madame; ayez la bont de m'crire et de penser une fois la
semaine  celui qui pense tous les jours  vous[52].

  [52] Collection d'autographes de Mme Morrisson.

La sant du jeune Saint-Lambert ne s'amliorait pas rapidement, loin de
l, car, en 1741, M. de Saint-Lambert le pre crivait  Panpan une
lettre fort curieuse que nous citons en en respectant scrupuleusement
l'orthographe:

    Facour, 7 mai 1741.

_A Monsieur Devau, le fils._

Mon fils, monsieur me prie de vous escrire, ne pouvant le faire
luy-mme, pour vous remercier et ses Mrs aussi de vostre attention. Il
est dans un estat pitoiable depuis deux mois et demis, mais depuis
anveirons quinse jours celat a s'augmente au poin qu'il n'est plus
conaisable, je ne lui crois pas quatre livres de chre sur le corps, je
crins l'hthisie s'il n'y est djas, il as ut d'abort depuis plus de
deux mois un rhume terrible et toujours de la fivre, ce n'estait pas
tousse, c'estait quand celat le prenait;  prsant depuis quinse jour
ces maux sont encor augmente, la esthomac qui ne soutien rhin, des
tranche continuel, poin de someil, vomis  tout moment des biles noir;
il est un peu leve aujourd'huy parce qu'il soufre ancor au lit
davantage, ce n'est plus qu'un spectre; l'anne passe sortan de sa
plursie, il paressait estre en parfaite sante en comparaison de ce
qu'il est  prsan; tout ce qu'il prand ne fusse qu'un boulion, en
tombant dans ses boiaux luy donne des tranche violantes; vous dit
cependant luy qui connait tanpramant qu'il n'y as pas de danger pourveu
qu'il se mnage longtemps. La tou est un peu diminue depuis quelque
jours, il me charge de vous faire  tous mil amitis de sa part, je le
fait de mme, et suis, monsieur, vostre trs humble et obissant
serviteur[53].

  [53] Collection d'autographes de Mme Morrisson.

Un des coryphes du petit cnacle tait encore un jeune officier de
cavalerie, au rgiment d'Heudicourt, M. Desmarets[54]. Bien qu'il ft
trs bon musicien et qu'il jout  merveille la comdie, ce n'tait pas
uniquement le culte des Muses qui l'attirait chez Mme de Graffigny, mais
bien aussi et surtout les attraits personnels de la matresse de cans.
Mme de Graffigny, qui n'avait pas encore pass l'ge des faiblesses,
tait en ce moment du dernier bien avec Desmarets, et naturellement le
jeune officier se distinguait par son assiduit aux runions de la femme
de lettres.

  [54] Il tait le fils du clbre musicien Desmarets.

Mme de Graffigny, Saint-Lambert, Devau, Desmarets taient presque des
personnages dans la petite cit de Lunville; on citait leurs vers,
leurs productions; on les considrait un peu comme des illustrations du
pays; l'on fondait sur eux de grandes esprances, et tous les
personnages marquants se trouvaient mis en relations avec eux.

Quand Voltaire, en 1735, vint  Lunville pour fuir la perscution qui
le menaait en France, il y retrouva Mme de Richelieu[55]. Elle tait
intimement lie avec Mme de Graffigny, elle mena le pote chez son amie;
il y rencontra les commensaux habituels, Devau, Saint-Lambert,
Desmarets, etc. On devine l'accueil que reut Voltaire. Cette socit,
o on ne le dsignait que sous le nom de l'_Idole_, o on lui prodiguait
l'encens sans mnagement, lui plut extrmement. Il passa avec eux la
majeure partie de son temps. Il poussa mme la bienveillance jusqu'
ddier  Saint-Lambert une ptre charmante en rponse  quelques vers
respectueux que le jeune homme lui avait adresss. Suivant son habitude,
il couvre de fleurs son jeune correspondant, tout en proclamant sa
propre indignit.

  [55] Mlle de Guise, de la maison de Lorraine, avait pous en
  1734 le duc de Richelieu.

    Mon esprit avec embarras
    Poursuit des vrits arides;
    J'ai quitt les brillants appas
    Des Muses, mes dieux et mes guides,
    Pour l'astrolabe et le compas
    Des Maupertuis et des Euclides.
    Du vrai le pnible fatras
    Dtend les cordes de ma lyre;
    Vnus ne veut plus me sourire,
    Les Grces dtournent leurs pas.
    Ma Muse, les yeux pleins de larmes,
    Saint-Lambert, vole auprs de vous;
    Elle vous prodigue ses charmes:
    Je lis vos vers, j'en suis jaloux.
    Je voudrais en vain vous rpondre;
    Son refus vient de me confondre;
    Vous avez fix ses amours,
    Et vous les fixerez toujours.
    Pour former un lien durable
    Vous avez sans doute un secret;
    Je l'envisage avec regret,
    Et ce secret, c'est d'tre aimable.

On peut supposer l'moi qu'une ptre si logieuse devait causer dans la
socit de la petite ville et la gloire qui en rejaillissait sur
Saint-Lambert.

La clbre Clairon, avant de dbuter  la Comdie-Franaise, sjourna
galement  Lunville et elle fit partie de la troupe de comdie que
Stanislas avait runie ds la premire anne de son sjour en Lorraine;
elle aussi pntra dans le petit cnacle et elle se lia intimement avec
Mme de Graffigny et ses amis. Panpan se permettait de lui donner des
conseils, voire mme de lui adresser des flatteries, ce qui lui valut un
jour cette rponse dans une lettre commence par Mme de Graffigny
elle-mme:

Parlez donc, matre Boniface[56], excrment de collge, petit grimaud,
barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'crits, cuistre;
vous tes un temps infini  m'crire pour ne me dire que des
impertinences. Ah, vous aurez  faire  une seconde Mlle Beaumalles!
Monsieur, plus d'loges de votre part, car ce serait mortelle injure
pour moi[57].

  [56] Surnom que l'on donnait encore quelquefois  Panpan.

  [57] L'adresse est de la main de Clairon: A monsieur Deveaux,
  chez monsieur Michel, avocat au Parlement. Ville Neuve,  Nancy.
  (_La Mre du chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME.)

Une des plus intimes amies de Mme de Graffigny, une des plus assidues
dans le salon de l'aimable bas-bleu, tait la jeune marquise de
Boufflers.

La charmante femme n'avait pas t apprcie de la vieille reine comme
elle aurait mrit de l'tre. Pour tre juste, il faut avouer qu'elle ne
fut pas davantage apprcie de la cour et que les premires annes de
son sjour  Lunville ne lui furent pas des plus douces.

Aussi, comme elle avait des gots littraires trs prononcs, fut-elle
heureuse de renouer connaissance avec Mme de Graffigny qu'elle avait vue
si souvent  la cour de Lopold ou de la Rgente, et de retrouver
Saint-Lambert qui tant de fois avait partag les jeux de son enfance.
Elle fit la connaissance de Panpan, de Desmarets; elle trouva bientt
beaucoup de charme dans cette socit jeune, gaie, cultive; aussi
chaque fois qu'elle quittait la campagne pour venir rsider  Lunville,
aimait-elle  se rencontrer avec ses nouveaux amis et  passer de
longues heures  causer littrature, ou  entendre la lecture de leurs
oeuvres.

En 1738, Voltaire et Mme du Chtelet taient installs  Cirey, en
Champagne. Voltaire n'avait pas oubli son sjour en Lorraine, en 1735,
et les agrables relations qu'il avait noues avec quelques habitants.
Quel fut l'tonnement et la joie de Mme de Graffigny lorsqu'elle reut
de Mme du Chtelet une invitation  venir rompre le tte--tte de Cirey
et  faire un sjour prs du clbre philosophe!

La demande de la marquise apporta  la fois la joie et le trouble dans
le petit cnacle. Certes, il tait dur de se quitter, d'abandonner cette
intimit charmante et de tous les instants; mais comment ne pas tre
flatte d'une si prcieuse invitation; comment ne pas tre dans le
ravissement  l'ide de vivre quelques jours dans l'intimit de
l'_Idole_? D'autre part, Mme de Graffigny serait-elle  la hauteur des
circonstances? soutiendrait-elle convenablement son rle entre deux
personnages si intimidants, d'un mrite si crasant?

Mme de Boufflers, consulte, dclara qu'on ne pouvait sans offense
ddaigner une si prcieuse marque de distinction; puis elle parla avec
enthousiasme de Mme du Chtelet, de la _divine milie_, qu'elle
connaissait depuis longtemps, qu'elle aimait tendrement, et qui srement
ferait le meilleur accueil  son invite.

Enfin, pousse par tous ses amis, Mme de Graffigny se dcida  partir;
mais avant de s'loigner, elle s'engagea  tenir les habitus du cnacle
au courant de ses moindres faits et gestes,  ne leur rien celer de ce
que ferait ou dirait celui qui pour tous tait l'_Idole_.




CHAPITRE V

  Liaison de Voltaire et de Mme du Chtelet.


Avant de raconter le sjour de Mme de Graffigny  Cirey, il nous faut
rappeler comment, et  la suite de quels vnements, Voltaire et Mme du
Chtelet se trouvaient dans cette rsidence.

La liaison du philosophe et de la divine milie rentre strictement dans
le cadre que nous nous sommes impos; en effet, ils vont jouer bientt
tous deux un rle si prpondrant dans notre rcit, ils vont si bien
transformer la petite cour de Lunville et jeter sur elle un tel lustre,
qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux
vnements qui ont prcd et amen l'arrive des deux illustres amants
 la cour de Stanislas.

Nous avons dj eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du
Chtelet.

Gabrielle-milie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil,
introducteur des ambassadeurs, tait ne le 17 dcembre 1706. Le 20 juin
1725, elle avait pous le marquis Florent-Claude du Chtelet-Lomont,
d'une grande famille lorraine[58].

  [58] Quatre familles seulement avaient le droit de porter le
  titre de grands chevaux de Lorraine: les du Chtelet, les
  Lenoncourt, les Ligniville, les Haraucour. La seconde chevalerie
  portait le titre de petits chevaux; mais plusieurs de ces petits
  chevaux prtendaient galer les grands, d'o l'expression _monter
  sur ses grands chevaux_.

Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laiss par Mme du Deffant, Mme
du Chtelet aurait t fort ridicule:

Reprsentez-vous une femme grande et sche... sans hanches, la poitrine
troite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds normes, une trs
petite tte, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de
mer, le teint noir, rouge, chauff, la bouche plate, les dents
clairsemes et extrmement gtes. Voil la figure de la belle milie,
figure dont elle est si contente qu'elle n'pargne rien pour la faire
valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est  profusion.
Mais comme elle veut tre belle en dpit de la nature, et qu'elle veut
tre magnifique en dpit de la fortune, elle est souvent oblige de se
passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.

Parlant de sa science, la terrible marquise se borne  dire:

Ne sans talent, sans mmoire, sans imagination, elle s'est faite
gomtre pour paratre au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que
la singularit ne donne la supriorit. Sa science est un problme
difficile  rsoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin
devant ceux qui ne le savaient pas.

Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche  sa
victime ses prtentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses
grimaces et ses contorsions.

A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empcher de s'crier: Mme
du Deffant me rappelle un mdecin de ma connaissance qui disait: Mon
ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le dissquai.

C'tait un colosse en toutes proportions, crit encore de Mme du
Chtelet une femme qui ne l'aime pas. C'tait une merveille de force
ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des
mains formidables; elle avait la peau comme une rpe  muscade; enfin la
belle milie n'tait qu'un vilain Cent-Suisse.

Pour tre sincre, il faut avouer que Mme du Chtelet n'tait pas
prcisment jolie; mais elle tait cependant plaisante, dans tous les
cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait
aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle tait
grande, svelte et brune; elle avait l'oeil vif, la bouche expressive;
enfin sa figure tait aimable et l'ensemble de sa personne fort
agrable. Et puis, n'en dplaise  Mme du Deffant, elle tait doue
d'une rare intelligence; son esprit pntrant, dli, investigateur
s'attaquait  tout; elle parlait couramment le latin, l'italien,
l'anglais; elle causait trs bien; bref, c'tait une femme d'une
vritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des
prtentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu
lui pardonner.

Le mariage de Mme du Chtelet ne tourna pas plus heureusement que la
gnralit des unions de l'poque. Naturellement elle n'aimait pas son
mari, qui du reste lui tait fort infrieur, et, ds que le mnage eut
un fils, les relations des deux poux devinrent plus froides encore[59].
Du reste, M. du Chtelet tait la moiti de l'anne  l'arme et sa
femme ne le voyait qu' de longs intervalles.

  [59] En 1727, Mme du Chtelet eut un fils qui fut ambassadeur en
  Autriche, en Portugal, et colonel des gardes franaises. Il
  mourut sur l'chafaud en 1794.

Ce n'tait pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la
maternit ou les pratiques troites de la religion. Les femmes
estimaient qu'elles avaient mieux  faire. Mme du Chtelet, en
particulier, n'tait pas doue d'une de ces natures paisibles dont le
coeur et les sens sommeillent jusqu' la mort, et la solitude n'tait
pas son fait.

Elle possdait un temprament ardent et une me passionne; aussi, quand
elle aime, s'abandonne-t-elle tout entire, sans restrictions et sans
rserves. Coeur, esprit, corps, elle donne tout  l'amant ador.
Situation, fortune, prjugs, mari, avenir, enfant mme, elle est prte
 tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret.

Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas paye de
retour. Et puis, elle ne possde pas le vritable charme de la femme; on
l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne
s'attache pas  elle.

Aussi n'a-t-elle jamais t heureuse en amour. A ses caresses ardentes,
 son dvouement absolu, on ne lui rpond en gnral que par des
sentiments plus discrets. Alors qu'elle rve d'amours ternelles, on ne
lui rpond que par des liaisons phmres ou des froideurs qui la
dsesprent.

Quand elle se vit dlaisse par son mari, elle n'hsita pas longtemps
sur le parti qui lui restait  prendre; elle chercha un amant et M. de
Gubriant fut l'heureux lu. Elle l'aima de toute son me, elle
l'idoltra; mais le marquis tait de son temps, il ne se piquait pas
d'une constance  toute preuve, et au bout de quelques mois il
abandonnait purement et simplement sa conqute. Mme du Chtelet, qui
avait cru navement  des liens ternels, fut au dsespoir; quand elle
ne put douter de son malheur, elle n'hsita pas: elle avala une dose de
laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva.

Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse preuve
physique et morale; mais, grce  sa jeunesse et  une sant vigoureuse,
elle se rtablit compltement.

La cruelle msaventure par laquelle elle avait dbut dans la voie de
la galanterie ne dcouragea pas Mme du Chtelet. Au marquis de Gubriant
succda le jeune duc de Richelieu: c'tait tomber de Charybde en Scylla.
Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite
 sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commenait  s'habituer aux
moeurs de l'poque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui
survenait. Et mme, par extraordinaire, les deux amants se sparrent
sans se brouiller  mort et une franche et cordiale amiti succda 
l'phmre passion qui les avait runis.

Mme du Chtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de
Richelieu comme elle s'tait console de Gubriant? C'est possible, mais
nous l'ignorons, et cela importe peu  notre rcit.

Arrivons  l'vnement capital de sa vie,  sa liaison avec Voltaire.

Elle avait dj rencontr Voltaire dans son enfance, chez son pre; elle
le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il tait l'intime ami du
duc de Richelieu et naturellement il fut bientt li avec Mme du
Chtelet.

Le pote avait alors trente-neuf ans: il tait dans tout l'clat de la
rputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inou. Mme du
Chtelet, dont le coeur tait libre en ce moment, ne le revit pas sans
une grande motion, et bientt elle s'prit pour lui de la passion la
plus folle, la plus irrsistible.

Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas
insensible  l'admiration qu'il inspirait  une femme jeune, aimable,
instruite, dont tout le monde clbrait  l'envi l'intelligence et le
savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait  la
plus haute noblesse; il rpondit aux avances de la jeune milie et tous
deux s'embarqurent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.

Enfin,  force de persvrance et aprs quelques essais malheureux, Mme
du Chtelet avait trouv, elle le croyait du moins, la passion profonde
et ternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin
trouv un aliment  ce besoin d'affection et de dvouement qui la
dvorait.

Comme on ne saurait tre trop prs l'un de l'autre quand on s'aime, les
deux amants dcidrent de ne se quitter jamais, pas plus  Paris qu' la
campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse
intimit, Mme du Chtelet offrit un logement  Voltaire dans l'htel
qu'elle occupait  Paris, rue Traversire. M. du Chtelet, consult,
trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas
plus exigeant que le mari.

Mme du Chtelet aima son nouvel amant comme elle avait aim les autres
et comme elle savait aimer, c'est--dire avec fureur. Elle l'aima
pendant quinze ans passionnment. L'esprit, le charme, la gloire de
Voltaire l'enthousiasmaient. Elle tait fire d'avoir enchan sous ses
lois le premier gnie du sicle. Voltaire n'tait pas moins flatt
d'tre l'amant connu, reconnu, attitr d'une grande dame, d'une marquise
authentique, d'un _grand chevau_ de Lorraine! Au fond, tous deux se
convenaient fort bien; leurs caractres, leurs intelligences se
plaisaient extrmement. L'habitude les enchana et bientt ils ne
pouvaient plus se passer l'un de l'autre.

Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est
vritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les
mrites; il lui dcerne les titres les plus logieux: elle est sa docte
Uranie, sa reine de Saba, la Minerve de France; mais le nom qu'il
lui donne le plus volontiers est celui de _divine Emilie_, nom qui lui
restera, et sous lequel elle est connue.

Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la rputation de Mme du
Chtelet. A force de la placer sur un pidestal, de clbrer en vers,
comme en prose, ses mrites, son savoir, sa beaut, il a fini par
l'entourer d'un vritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de
mauvaise humeur, il rpondait  un indiscret qui s'tonnait de cet
enthousiasme vraiment excessif: Mais, mon ami, elle aurait fini par
m'trangler si je n'avais consenti  vanter sa beaut et sa science.

Cependant cette liaison, qui au dbut avait paru offrir  Mme du
Chtelet tout ce qu'elle pouvait dsirer, ne fut pas exempte de
dceptions et de dboires.

Voltaire, d'un temprament dlicat, se croyait et se disait mourant 
tout instant; et la pauvre marquise se transformait frquemment en
garde-malade. Ce n'tait pas le rle sur lequel elle avait compt, elle
dont la sant vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se
plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dvoue
que son partner tait quinteux, geignant, du reste charmant  ses heures
et d'une verve intarissable.

Pour chercher un drivatif et donner un aliment  son activit, Mme du
Chtelet se plongea dans les tudes abstraites; elle se lana  corps
perdu dans la gomtrie, dans les travaux algbriques, dans les
spculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec
passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau,
d'apaiser l'ardeur de son temprament, puisqu'on ne lui donnait pas
l'occasion de l'utiliser plus agrablement.

La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle tait jalouse de
son amant, et, bien qu'elle n'et pas trouv dans cette liaison tout ce
qu'elle en avait d'abord espr, elle craignait toujours de se voir
abandonne; les cruelles msaventures de sa jeunesse n'taient pas
faites pour la rassurer. Voltaire, de son ct, n'ignorait pas le pass
orageux de la marquise; en dpit de sa philosophie, il redoutait
toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort souponneux. De
l entre les deux amants des mfiances, des querelles, des scnes
frquentes.

Ce n'tait pas tout. Il y avait encore pour Mme du Chtelet un grave
sujet de trouble et d'inquitude.

La vie de Voltaire s'est passe dans des transes continuelles. Il avait
le tort de devancer son sicle et ses crits qui, aujourd'hui, nous
semblent fort innocents; ses thories qui, pour la plupart, sont
devenues d'indiscutables vrits, soulevaient des temptes et lui
valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dvots ne
cherchaient qu'une occasion de faire disparatre ce dangereux novateur.
Voltaire avait got une premire fois de la Bastille et il savait par
exprience qu'il tait plus facile d'entrer dans ce chteau royal que
d'en sortir. Pour ne pas tre expos  y passer sa vie il devait, 
chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir  l'tranger jusqu' ce que
l'orage ft apais. Dj, en 1729, sa situation tait si critique qu'un
moment il avait song  retourner vivre en Angleterre o nul ministre
n'est assez puissant pour attenter  la libert d'un citoyen.

Mme du Chtelet vcut donc avec lui une existence agite, trouble par
des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxits de son ami
pour sa scurit, ses angoisses incessamment renouveles, ses rages
folles contre ses perscuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu
de craintes, d'motions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et
de gloire.

Voil quelle tait la situation rciproque des deux amants, situation
qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons
brivement raconter.

Un an environ aprs le dbut de leur liaison, c'est--dire en 1734,
Voltaire,  propos des _Lettres philosophiques_, avait d fuir
prcipitamment et se rendre  Plombires dont les eaux lui taient
devenues subitement des plus ncessaires.

Au bout de quelques mois, le calme s'tant fait, le philosophe revint
secrtement s'installer en Champagne, au chteau de Cirey, proprit de
Mme du Chtelet, qu'elle mettait  la disposition de son malheureux ami.
Cirey avait le double avantage d'tre fort isol; puis d'tre  une
courte distance de la frontire de Lorraine. A la moindre alerte, le
pote pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombires.

En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de _la
Pucelle_ ont couru, et l'auteur est menac des mesures les plus
rigoureuses.

Cette fois, ce n'tait plus  Plombires qu'il se rfugiait, mais  la
petite cour de Lunville. Il tait, du reste, bien rsolu d'y demeurer
incognito, comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre
gament sans jamais connatre le matre ni la famille.

L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goter un
peu de calme et de repos dans la dlicieuse retraite de Cirey, prs de
la divine milie.

Le pote jouissait avec dlices de la vie heureuse que la tendresse de
son amie lui mnageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler
sa quitude. Cette fois, c'tait  propos du _Mondain_, dangereux
pamphlet qu'il avait confi  son ami l'vque de Luon et que l'on
avait trouv dans les papiers du prlat aprs sa mort.

Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait
viter la Bastille. En dcembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.

Enfin, en fvrier 1737, Voltaire, ayant promis d'tre sage, peut revenir
 Cirey. Cette fois, les leons du pass lui ont servi; il se tient coi
et c'est  peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui  Cirey
pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux
fois par semaine.

Sa nice, Mme Denis, tant venue le voir, crit avec chagrin:

Je suis dsespre, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est li de
faon qu'il me parat presque impossible qu'il puisse briser ses
chanes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanit. Cirey
est  quatre lieues de toute habitation, dans un pays o l'on ne voit
que des montagnes et des terres incultes; abandonns de tous leurs amis
et n'ayant presque jamais personne de Paris.

Voil la vie que mne le plus grand gnie de notre sicle;  la vrit,
vis--vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie
tout l'art imaginable pour le sduire.

Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des
meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est
pargn. Il en parat plus enchant que jamais.

Tous deux, du reste, travaillaient  force: Voltaire,  ses ouvrages
philosophiques,  la _Pucelle_,  ses tragdies; Mme du Chtelet,  ses
travaux astronomiques.

Deux annes passent ainsi comme un songe. Cependant,  la fin de 1738,
Mme du Chtelet trouve utile d'apporter un peu de varit dans ce
perptuel tte--tte, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme
de Graffigny, que tous deux connaissent et apprcient,  venir faire un
sjour  Cirey.




CHAPITRE VI

(1739)

  Sjour de Mme de Graffigny  Cirey.


A peine arrive  Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a
donne  ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain
endiabl, elle narre  son cher Panpan,  son aimable Panpichon, les
moindres dtails de sa vie.

Le ton qu'elle emploie vis--vis de Panpan est extrmement libre: Il
est l'ami de son coeur, selon son coeur; elle l'aime plus parfaitement
que jamais ami ne l'a t; elle le regrette  chaque instant du jour;
elle l'embrasse cent fois, etc., etc.

Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubrance, ni de tendresse,
embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant  Desmarets, _elle le
baise sur l'oeil gauche_.

Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les dsigne jamais autrement
dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable varit;
il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Clphan, gros chien,
gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc.

Laissons Mme de Graffigny raconter elle-mme les divers incidents de sa
route et l'accueil de ses htes:

    Cirey, 4 dcembre 1738.

Je suis donc partie avant le jour, j'ai assist  la toilette du
soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu' Joinville
comme en t,  la poussire prs, mais on s'en passe bien. J'y suis
arrive  une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale;
cette voiture tait assez bonne et mme assez douce; j'avais un cocher
excellent, voil le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il
leur tait impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste.
Je suis arrive  deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des
chemins que le diable a fait horribles, pensant verser  tout moment,
tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne
descendais, ils me verseraient. Juge de mon tat. Je disais 
Dubois[60]: Panpan ne se doute gure que je grimpe une montagne  pied,
 ttons. Enfin, je suis arrive.

  [60] Sa femme de chambre.

La nymphe m'a trs bien reue, je suis reste un moment dans sa
chambre; ensuite, je suis monte un moment dans la mienne pour me
dlasser. Un moment aprs, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit
bougeoir  la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a
paru si aise de me voir que ses dmonstrations ont t jusqu'aux
transports; il m'a bais dix fois les mains et m'a demand de mes
nouvelles avec un air d'intrt bien touchant; sa seconde question a t
pour toi, elle a dur un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son
coeur. Puis il m'a parl de Desmarets et de Saint-Lambert...

Tu es tonn que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reue, et
c'est que je n'ai que cela  te dire. Son caquet est tonnant, je ne
m'en souvenais plus, elle parle extrmement vite;... elle parle comme un
ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand
tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont trs longs; ils sont
relevs par derrire jusqu'au haut de la tte et boucls comme ceux des
petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais
s'il s'est poudr pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est
qu'il est _tal_ comme il le serait  Paris.

Les premiers temps du sjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de
tous les instants. Elle ne se possde pas de joie et ne sait comment
dpeindre son bonheur  ses amis.

    Cirey, vendredi, minuit.

Dieu! que vais-je lui dire, et par o commencer? Je voudrais te peindre
tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que
j'entends! enfin, je voudrais te donner le mme plaisir que j'ai; mais
j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gte
tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par
jour, mais heure par heure.....

Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les tnbres et
la boue, aujourd'hui dans un lieu enchant!... J'assaisonnai donc ce
souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne
parla-t-on pas: posies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage
et de gentillesse...

A propos du soir--bonsoir! voil une heure qui sonne, il faut un peu
reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au
lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit
Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidles et chers bons amis.

Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortuns qui n'ont pas
le bonheur suprme de se trouver en prsence de l'Idole, il convient de
leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront
se le figurer par la pense. Maigre consolation!

    Samedi, 5 heures soir.

La petite aile tient si fort  la maison que la porte est au bas du
grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main;
ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapisse de velours
cramoisi; une niche de mme avec des franges d'or: c'est le meuble
d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans
lesquels sont encadrs des tableaux charmants; des glaces, des
encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une
pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulire; des choses
infinies dans ce got-l, chres, recherches, et surtout d'une propret
 baiser le parquet; une cassette ouverte o il y a une vaisselle
d'argent; tout ce que le superflu, chose _si ncessaire_, a pu inventer:
et quel argent, quel travail! il y a jusqu' un baguier o il y a douze
bagues de pierres graves, outre deux de diamants.

De l, on passe dans la petite galerie qui n'a gure que trente ou
quarante pieds de long. Entre ses fentres sont deux petites statues
fort belles sur des pidestaux de vernis des Indes: l'une est cette
Vnus Farnse, l'autre Hercule. L'autre ct des fentres est partag en
deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre
les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du
printemps. Devant, se trouve un grand pidestal sur lequel est un Amour
assez grand qui lance une flche: cela n'est pas achev. On fait une
niche sculpte  cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau[61].

  [61] Sur le socle de la statue se trouvait cette inscription:

    Qui que tu sois, voici ton matre;
    Il l'est, le fut, ou le doit tre.

La galerie est boise et vernie en petit jaune; des pendules, des
tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a
qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est--dire que le
petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des
fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupt, apparemment.

Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les
paravents sont de mme; il y a des tables  crans, des porcelaines;
enfin, tout est d'un got extrmement recherch. Il y a une porte au
milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte
fort jolie.

Aprs avoir minutieusement dcrit la demeure de l'Idole, il est de toute
justice de dpeindre celle qui abrite les charmes de la desse. Mme de
Graffigny n'a garde d'y manquer:

L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa
chambre est boise et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu
ple; une niche de mme, encadre de papier des Indes charmant. Le lit
est en moir bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier
pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau,
encoignures, secrtaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un
brillant admirable. Une grande porte vitre conduit  la bibliothque
qui n'est pas encore acheve.

D'un ct de la niche est un petit boudoir; on est prt  se mettre 
genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et
verni par un lve de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans.....

Il y a une chemine en encoignure, des encoignures de Martin avec de
jolies choses dessus, entre autres une critoire d'ambre que le prince
de Prusse lui a envoye avec des vers. Pour tout meuble, un grand
fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de mme, car, grce
 Dieu, je n'ai pas vu une bergre dans toute la maison: ce divin
boudoir a une sortie par sa seule fentre sur une terrasse charmante et
dont la vue est admirable. De l'autre ct de la niche est une
garde-robe divine, pave de marbre, lambrisse en gris de lin, avec les
plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont
aux fentres sont brods avec un got exquis...

Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de
Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure
merveille:

Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton
lit; la chambre de bains est entirement de carreaux de faence, hors le
pav qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de mme grandeur
dont le lambris est verniss d'un vert cladon clair, gai, divin!
sculpt et dor admirablement; des meubles  proportion, un petit sopha,
de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de mme faon,
toujours sculpts et dors: des encoignures, des porcelaines, des
estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La
chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces
et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble tre
fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce
sjour est dlicieux et enchant! Si j'avais un appartement comme
celui-l, je me serais fait rveiller la nuit pour le voir; je t'en ai
souhait cent fois un pareil,  cause de ton bon got pour les petits
nids. C'est assurment une jolie bonbonnire, te dis-je; toutes ces
choses sont parfaites. Sa chemine n'est pas plus grande qu'un fauteuil
ordinaire, mais c'est un bijou  mettre en poche!

On pourrait croire, d'aprs ces sduisantes descriptions, que tous les
appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hlas! il n'en est
rien! Tout ce qui n'est pas l'appartement de la dame ou de Voltaire
est d'une saloperie  dgoter.

Mme de Graffigny elle-mme est horriblement loge et elle exhale ses
plaintes de faon trs plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre
d'ole:

Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle
pour la hauteur et la largeur o tous les vents se divertissent par
mille fentes qui sont autour des fentres et que je ferai bien touper
si Dieu me prte vie. Cette pice immense n'a qu'une seule fentre
coupe en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets.
Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle
serait eu gard au peu de jour.

La tapisserie est  grands personnages,  moi inconnus et assez
vilains. Il y a une niche garnie d'toffes d'habits trs riches, mais
dsagrables  la vue par leur assortiment. Pour la chemine, il n'y a
rien  en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de
front. On y brle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de
la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode,
une table de nuit pour toute table; mais en rcompense une belle
toilette de dcoupures, voil ma chambre que je hais beaucoup et avec
connaissance de cause.

Hlas! on ne saurait avoir  la fois tous les biens en ce monde. J'ai
un cabinet tapiss d'indiennes qui ne l'empchent pas de voir l'air par
le coin des murs; j'ai une trs jolie petite garde-robe sans tapisserie,
fort  jour aussi, afin d'tre assortie avec tout le reste.

Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler
de la tristesse de son intrieur? Hlas! non. Une montagne aride,
qu'elle touche presque de la main, bouche compltement la vue.

La vie  Cirey n'est pas trs gaie pendant la journe: on prend le caf
vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reoit ses htes en
robe de chambre. Puis,  une heure, le philosophe, qui veut retourner 
ses travaux, fait une grande rvrence: c'est le signal du dpart;
chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu' neuf heures du
soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu' minuit.

Mais alors, quel charme! quelles dlices! A cette heure, le philosophe
n'a que vingt ans; il est inpuisable de verve, d'entrain; on ne se
lasse pas de l'entendre. Quelle gaiet! quelle imagination plaisante! Il
faudrait des volumes pour tout raconter. Et en mme temps si aimable, si
attentif, parlant sans cesse  Mme de Graffigny de ses amis, du cher
Panpan, qu'il connat et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert,
dont il admire les vers. Pas de soir o l'on ne boive  leur sant avec
du _fin amour_!

Souvent, aprs le souper, Voltaire donne la lanterne magique avec des
propos  mourir de rire. Il fait toutes sortes de contes, de
plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. Non, il n'y a rien de si
drle, s'crie Mme de Graffigny enthousiasme. Un soir,  force de
tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le
philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voil la main en
flammes. Tout le monde se prcipite, le feu est teint en un rien de
temps, et la main n'est que lgrement brle. Aussitt Voltaire, qui ne
se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments
tourdissants. Ces heures sont dlicieuses et se prolongent souvent fort
avant dans la nuit.

Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une faon charmante; il lui
cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand
elle sera bien sage; il craint qu'elle ne s'ennuie, comme si l'on
pouvait s'ennuyer auprs de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible,
s'crie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai mme pas le
loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme
le Pont-Neuf et je suis veille comme une souris. Serait-ce parce que
je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remu vivement et
agrablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je
sens, par une exprience qui m'tait presque inconnue, que l'occupation
agrable fait le mobile de la vie.

On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus dlicates; celle 
laquelle elle parat le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des
lettres qu'elle reoit: Cela n'est-il pas bien galant? dit-elle. Elle
n'prouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles
qu'elle adresse  ses amis.

Plus on voit Voltaire, plus on est tonn de son amabilit, de sa bont.
Il y a dans son caractre des cts charmants, attachants au possible.
Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans
attendrissement.

Un jour, Mme de Graffigny ayant racont ses malheurs conjugaux et la
triste histoire de sa vie, elle meut si profondment son auditoire
qu'elle s'impressionne elle-mme et qu'elle a toutes les peines du monde
 ne pas brailler.--Ah! quels bons coeurs! s'crie-t-elle. La belle
dame riait pour s'empcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire,
fondait en larmes, car il n'a pas honte de paratre sensible.

Un autre jour, Mme du Chtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener
en calche; mais les chevaux sont fringants et,  la vue de leurs
gambades, la dame tremble et hsite. Elle aurait d suivre de gr ou
de force sans le compatissant philosophe qui dclare qu'il est ridicule
de forcer les gens complaisants  prendre des plaisirs qui sont des
peines pour eux.--On l'adore  ce propos, n'est-ce pas, s'crie Mme
de Graffigny reconnaissante.

Les querelles entre Voltaire et la divine milie taient du reste assez
frquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une aprs-midi
le pote devait lire _Mrope_; il arrive avec un habit assez peu lgant
 la vrit, mais cependant agrment de belles dentelles. Mme du
Chtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entt comme d'habitude
pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a
raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit.
La desse insiste, se fche, et Voltaire agac retourne dans sa chambre
avec son manuscrit sous le bras. Un instant aprs il fait dire qu'il a
la colique, et voil _Mrope_ au diable! C'est en vain qu'on l'envoie
demander par un domestique; il rpond qu'il a toujours la colique. Mme
de Graffigny prend le parti d'aller elle-mme le chercher; elle le
trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agrablement.
Quelques personnes du voisinage tant survenues, on fait de nouveau
appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitt sa colique
le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-l on n'en put
rien tirer.

Comment Mme du Chtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil  Mme
de Graffigny ne songeaient-ils pas  inviter ses amis? Elle qui avait la
passion de l'amiti, elle qui crivait: Vivre dans ses amis, c'est
presque vivre dans le ciel, pourquoi lui imposait-on une sparation qui
devait lui tre si cruelle?

C'est que Mme du Chtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les
visites importunes; les htes qu'il faut distraire, amuser; qui
empchent de travailler et qui par suite font perdre un temps prcieux.
Elle s'en ouvrit un jour trs franchement  Mme de Graffigny qui
l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient
parfaitement faire comme elle, c'est--dire s'adonner  la lecture et
passer dans leur chambre la plus grande partie de la journe.

Sur cette rponse rassurante, elle fut charge de convier Saint-Lambert
 venir faire un sjour et mme  arriver le plus vite possible.

Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement:

Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paratre un
ne qui vous empche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en
toute assurance; les nes sont fort bien reus ici; j'en suis un bon
garant, car on ne leur parle jamais que de leurs neries... Vous tes
un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous
voulez et de votre coeur tout ce que vous devez.

En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver son confrre
en Apollon, et comme il veut tre agrable  Mme de Graffigny, il
demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche
des dames de Lunville.

Un soir  souper, il s'crie:

--Ah ! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le
voyions.

--De tout mon coeur, dit Mme du Chtelet; mandez-lui, madame, de venir.

--Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous
savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.

--Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons  son aise. Le premier jour,
nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le
tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisime, il
entrera dans la chambre et parlera derrire le paravent. Allez, allez,
nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.

--Quelle folie, dit la marquise. Je serai charme de le voir et j'espre
qu'il ne me craindra pas.

Mme de Graffigny transmet fidlement l'invitation; mais comme elle est
dj bien revenue sur le compte de Mme du Chtelet, elle dtourne plutt
son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des dceptions.

Elle est trs froide et un peu sche, lui dit-elle; tu ne saurais
quelle contenance tenir, et toutes les prvenances de ton aimable Idole
ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai
d'abord dpeinte... elle est plus nglige que moi et plus mal tenue...
Son ton t'abasourdirait, il est  mille lieux du tien et  deux mille de
celui de la duchesse[62].

  [62] Mme de Richelieu.

Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment lgant, son habit de
drap est trop vilain, et quant  sa belle urne, elle est d't.

Enfin, elle termine plaisamment:

Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus
heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanire, pauvre oison!

Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pt tre souffrante dans ce
_palais enchant_?

Malgr le charme de la vie qu'elle mne, elle ne se porte pas trop bien
cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle des
vapeurs au dix-huitime sicle et que nous dsignons savamment sous le
nom de neurasthnie; elle en est accable par moments.

Elle n'est pas seule  en souffrir; Voltaire en est la victime, lui
aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux  des
indigestions, mais ce n'est pas la vritable cause. Comme tous les gens
 vapeurs, tant qu'il est dissip, il se porte bien; ds qu'on le
contrarie, il est malade.

Desmarets est galement afflig du mme mal, et Mme de Graffigny l'a
avou  Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent
dsir de voir son confrre en maladie, car s'il passe sa vie  se moquer
des mdecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il
demande donc  tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. Il grille
de le voir pour parler glaires avec lui, crit Mme de Graffigny
moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre;
enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.

Cependant Voltaire ne peut vivre sans comdie, sans thtre. Que faire?
Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront
momentanment les comdiens du roi: elles obtiennent un succs
tourdissant.

Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se dcide 
organiser un thtre vritable. La salle est trs petite et la scne
plus encore; mais tout est admirablement arrang et prte  l'illusion.

A partir de ce jour, la vie de Cirey est transforme; il n'est plus
question que de rptitions, de drames, de comdies; tous les htes du
chteau sont mis en rquisition, personne n'chappe  la tyrannie du
matre de cans, et lui-mme donne l'exemple.

Mme de Graffigny passe son temps  apprendre ses rles, mais elle a
beaucoup de peine  les retenir et elle enrage de son manque de mmoire.

Enfin, aprs force rptitions, on joue _l'Enfant prodigue_; puis, le
lendemain, _Boursoufle_, une farce que le philosophe vient de terminer
et qui n'a ni cul ni tte.

Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se
lamenter. Il se plaint amrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert,
malgr de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe
comique. Avec eux on ferait des merveilles.

Enfin, Desmarets se laisse sduire et il arrive  Cirey. A peine
dbarqu il est enrl dans la troupe du chteau. Il faut d'autant plus
se presser que Mme de Graffigny veut se rendre  Paris, et que son
dpart est irrvocablement fix au mercredi des Cendres.

Laissons Mme de Graffigny elle-mme faire le rcit de l'existence de
Cirey pendant les jours gras de 1739:

    Lundi gras.

Je saisis un moment o Mme du Chtelet est monte  cheval avec
Desmarets pour vous crire, car, en vrit, on ne respire point ici....
Nous jouons aujourd'hui _l'Enfant prodigue_ et une autre pice en 3
actes, dont il faut faire des rptitions. Nous avons rpt _Zare_
jusqu' 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec _la Srnade_ (de
Regnard). _Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter
un opra: ah! quelle galre!_ On nous donne  lire des petits manuscrits
charmants, qu'on est oblig de lire en volant! Desmarets est encore plus
baubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie;
mais pour lui il est transport, il est ivre.

Nous avons compt hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous
avons rpt et jou _33 actes, tant tragdie, opra que comdie_.
N'tes-vous pas tonns aussi, vous autres? Et ce drle-l, qui ne veut
rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rles, au moment de monter
au thtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a
d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est tonnant. Le
fripon a manqu sa vocation.

Enfin, aprs souper, nous emes un sauteur qui passe par ici et qui est
assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse
faire tant de choses en un jour.....

Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'excution du troisime acte
jou aujourd'hui; il est minuit et nous avons soup; je suis rendue, la
tte tourne  Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que
nous menons. Aprs souper Mme du Chtelet chantera un opra entier; et
vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes?
Allez, allez! vous tes fou. J'ai reu ce soir votre lettre de samedi;
Desmarets l'a lue  ma toilette...

Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleverss tout  coup par
une catastrophe inattendue.

Voltaire apprend que des copies de _Jeanne_ circulent; comme il en a
souvent fait le soir des lectures, aprs souper, il croit  une
indiscrtion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir vol le
manuscrit, d'en avoir envoy des copies  Panpan, etc., etc. Bref, sa
tte se monte et dans une scne inoue de violence il se dit perdu sans
ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il
adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'crire  Panpan pour le
conjurer de retirer toutes les copies qu'il a donnes, etc., etc.

C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure
qu'elle n'a rien envoy; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et
pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Chtelet arrive
et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout tait
oubli; Voltaire, calm, reconnaissait l'injustice de ses soupons et
l'on se remettait  jouer gaiement la comdie, comme si rien absolument
ne s'tait pass.

Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les motions douloureuses. A
peine rassure du ct de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte
explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments
qu'il conservait pour elle.

J'ai la tte si trouble de comdie, de mon voyage, et du tendre aveu
que vient de me faire Desmarets qu'_il ne m'aime plus et ne veut plus
m'aimer_, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je
devenir? Mon coeur, mon triste coeur, ne peut, en ce moment douloureux,
t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la rsolution que j'avais
prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'
l'_oisonnerie_, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi dlibratif
que celui-l pour me dsoler..... Je l'ai reu sans lui faire un seul
reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai
pas..... N'est-il pas tonnant qu'il m'ait parl de la sorte pour le peu
qu'il lui en cote  me rendre heureuse?...

Le lendemain Mme de Graffigny, le coeur bris, quittait Cirey pour n'y
plus revenir. Elle quittait galement l'ingrat Desmarets qu'elle ne
devait jamais revoir[63].

  [63] Mme de Graffigny partit pour Paris avec sa nice, Mlle de
  Ligniville. Les deux dames se logrent rue d'Enfer, prs du
  Luxembourg, et ouvrirent un salon littraire. Mais la vie tait
  chre et les petites pensions que servaient les cours de Vienne
  et de Lorraine furent bien vite insuffisantes. Pour augmenter ses
  revenus, Mme de Graffigny se chargeait de toutes les commissions
  de l'Empereur  Paris, et elle achetait, entre autres, les
  cadeaux qu'il destinait aux dames de la cour. Elle chercha aussi
  des ressources dans les productions littraires; elle publia les
  _Lettres d'une Pruvienne_, qui eurent le plus grand succs, et
  elle fit jouer un drame, _Cnie_, qui ne fut pas moins got. Ds
  lors, le salon de la rue d'Enfer fut  la mode; on l'appela le
  bercail des beaux esprits. En 1751, Helvtius pousa Mlle de
  Ligniville.




CHAPITRE VII

  Dpart de Mme de Boufflers pour Paris.--Son sjour dans la
    capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et
    l'Empire.--La Lorraine est menace.--Fuite de
    Stanislas.--nergie de M. de la Galaizire.--Louis XV accourt
    au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade 
    Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV  Lunville.


Pendant les premires annes du rgne de Stanislas, Mme de Boufflers ne
sjourna  la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du
Palais. Elle fit de longs sjours dans les terres patrimoniales de son
mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement
calme et retire, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 aot 1736,
l'autre le 30 avril 1738.

En 1736, elle eut la douleur de perdre sa soeur, Louise-Eugnie, abbesse
d'pinal; en 1742, elle perdit galement son frre, le primat de
Lorraine[64] et aussi sa belle-soeur, la marquise de Marmier.

  [64] C'est l'abb de Choiseul qui fut dsign pour le remplacer.

Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frre
Regis tait tu  la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de
la mme anne, son beau-pre succomba. Quelques mois aprs, M. de
Boufflers dut se rendre  Paris pour rgler les affaires de la
succession; il fut dcid que sa jeune femme l'accompagnerait; c'tait
une occasion de la prsenter  la marquise douairire qu'elle ne
connaissait pas encore.

On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait
enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville
merveilleuse, objet de tous ses dsirs; qu'elle allait enfin paratre 
cette cour clbre dans le monde entier par son lgance et ses
agrments; l'cho des ftes qui s'y donnaient, les rcits enthousiastes
de ses compagnes sur la beaut des femmes, sur la galanterie des hommes
avaient bien souvent troubl la jeune femme.

Elle ne se possdait pas de joie  la pense des plaisirs, des
divertissements de tout genre qui devaient l'attendre  Paris. Elle se
voyait habitant une ravissante demeure, meuble somptueusement, entoure
de jeunes femmes de son ge, gaies comme elle, heureuses de vivre.
Pendant tout le trajet sa tte travaillait et plus l'on approchait de la
capitale, plus son motion grandissait. Enfin, elle pntra dans les
murs de la bienheureuse ville.

Mais, hlas! quelle dception quand, au lieu d'une riante demeure, elle
vit le carrosse s'arrter dans la cour d'un vieil et sombre htel du
faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son
imagination lui faisait entrevoir, elle pntra dans des appartements
tendus de serge noire et grise, comme il tait d'usage chez les
personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait,
elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pleur, sa
maigreur, la lenteur de sa dmarche, la singularit de son costume,
ressemblait plutt  une ombre funbre qu' un tre vivant.

C'tait Mme de Boufflers, la mre, qui, en perdant son mari, avait fait
voeu de ne jamais quitter le deuil.

Cet extrieur effrayant, ces vtements lugubres, ces tristes entours,
plongrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle
s'attendait  un accueil si diffrent qu' peine rentre dans ses
appartements particuliers elle se mit  fondre en larmes, et elle passa
toute la nuit  pleurer sur son triste sort.

Il fallut bien cependant se rsigner et faire contre mauvaise fortune
bon coeur. La jeune femme scha peu  peu ses larmes et, comme elle
tait doue de beaucoup d'esprit, elle chercha  vivre en bonne
intelligence avec cette belle-mre qui l'effrayait si fort.

Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgr sa svrit apparente,
avait une me douce, une pit indulgente, un esprit juste et pntrant.
Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimide et
effraye, elle fut tout le contraire; elle lui tmoigna de la
compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'effora de la
mettre  son aise.

Malgr le peu de rapport des ges, des ides et des penchants, la
douairire s'prit pour sa belle-fille d'un sincre attachement qui fut
bientt rciproque. La vie s'coulait donc, sinon gaiement, du moins
calme et paisible pour la jeune femme.

On rapporte d'elle une rponse bien plaisante. Elle parlait un peu
lgrement de son mari devant sa belle-mre: Vous oubliez qu'il est mon
fils, lui fit remarquer Mme de Boufflers: Cela est vrai, maman; je
croyais qu'il n'tait que votre gendre!

De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairire de Boufflers
des plus pnibles. Une pension de 12,000 livres que possdait son mari,
et qui tait tout leur avoir, s'tait teinte avec lui, et la marquise
tait reste dans une situation d'autant plus misrable qu'elle avait
encore  sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept,
qui n'avaient aucun got pour la vie religieuse et qui se refusaient
obstinment  entrer au couvent.

Le marchal de Noailles, mu de cette situation, s'adressa au roi et il
fit obtenir  Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint
son unique ressource[65].

  [65] Mme de Boufflers maria l'ane de ses filles, Marie-Louise,
  le 13 fvrier 1744, au marquis de Roqupine; la seconde,
  Marie-Ccile, pousa, le 25 mai 1744, le marquis d'Aubign.

Dans la famille on s'inquita pour la jeune marquise d'une existence
vraiment trop austre et qui pouvait finir par avoir sur sa sant une
influence fcheuse. La douairire avait une belle-soeur, veuve comme
elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand tat de maison.

On offrit  la jeune femme d'aller s'installer chez elle; elle devait y
trouver une socit mieux assortie  son ge et aux gots qu'on pouvait
lui supposer. La proposition tait sduisante, car la maison de la
duchesse de Boufflers tait l'une des plus agrables de Paris. L'on ne
s'en tonnera pas quand nous dirons que c'est elle qui devint plus tard
si clbre sous le nom de marchale de Luxembourg.

C'tait tomber d'un extrme dans l'autre. Quitter brusquement la vie
austre, presque monacale,  laquelle elle tait habitue et qu'elle
supportait du reste impatiemment, pour devenir la commensale, la pupille
si l'on peut dire de la duchesse de Boufflers, tait pour la jeune
marquise une aventure assez prilleuse.

Une grande fortune, un grand nom, un grand tat dans le monde, donnaient
 la duchesse une situation des plus brillantes et attiraient chez elle
toute la socit. C'tait assurment une des femmes les plus
spirituelles de son temps, une des plus aimables; mais elle avait peu
d'gards pour la morale vulgaire et ses moeurs passaient pour fort
relches.

Qu'allait devenir la jeune femme dans ce milieu lgant, raffin et
perverti? Quelles leons allait-elle puiser auprs de cette duchesse
entoure d'hommages intresss et dont le comte de Tressan, le pote
mondain, avait os crire:

    Quand Boufflers parut  la cour,
    On crut voir la mre d'Amour.
    Chacun s'empressait  lui plaire
    Et chacun l'avait  son tour.

Et puis les deux dames taient toutes deux fort sduisantes, pleines
d'esprit, de charme. N'y allait-il pas avoir conflit d'intrts ou de
succs? C'tait une preuve bien dangereuse et qui pouvait fort mal
tourner.

Mais la duchesse avait trop bonne opinion d'elle-mme pour craindre une
rivalit. Au lieu de s'abaisser  une mesquine jalousie, elle se montra
fort aimable pour sa jeune parente; elle lui facilita, de toutes
manires, son entre dans la socit et, loin de chercher  l'clipser
et  l'craser de sa supriorit, elle l'aida de tout son pouvoir.

La jeune femme, sous l'gide de la duchesse, pntra donc dans les
cercles les plus brillants; elle fut prsente  la cour; elle fit
connaissance avec les hommes de lettres les plus clbres, Voltaire,
Montesquieu, le prsident Hnault, Tressan qu'elle devait plus tard
retrouver en Lorraine.

Ce sjour dans une socit minemment raffine dveloppa
prodigieusement, chez Mme de Boufflers, ses aptitudes naturelles. Au
contact de tous les hommes distingus et de toutes les femmes
charmantes qu'elle fut appele  frquenter, elle acquit ce ton parfait
et ces manires incomparables qu'on ne trouvait qu' Versailles et, en
mme temps, ce got des lettres et des arts qui allait faire le charme
de la cour de Lorraine.

Pendant que Mme de Boufflers gotait  Paris les agrments d'une socit
choisie, les plus graves vnements se passaient en Lorraine.

Stanislas, malgr son dsir ardent de vivre en paix, de se consacrer
uniquement au bonheur de ses sujets et au sien propre, allait prouver
bien des soucis. Un instant, il put se croire revenu aux pires jours de
son existence, il se vit  deux doigts de sa perte.

Depuis son arrive en Lorraine, de nombreux motifs de mcontentement et
de plaintes s'taient levs contre la nouvelle administration, et la
noblesse, aussi bien que les simples habitants, taient venus plus d'une
fois porter leurs dolances jusqu'aux pieds du roi de Pologne.

Si les Lorrains avaient eu l'espoir de conserver leurs lois, leurs
usages, leurs traditions, ils furent bien vite dtromps. M. de la
Galaizire n'eut qu'un but: transformer les deux duchs le plus
rapidement possible en une province franaise. Il prit des mesures qui
choqurent les habitants et leur rendirent le nouveau rgime de plus en
plus pnible. Aussi les protestations s'levrent-elles de tous cts,
mais ce fut en vain.

La situation du chancelier n'tait pas commode; lui-mme crivait 
Fleury, le 17 mars 1740:

Je ne puis dissimuler  V. E. que les difficults ne soient trs
grandes. Il ne s'agit de rien moins, Monseigneur, que de rtablir le
rgne de la justice, du bon ordre et de la subordination dans un pays
d'o ils taient bannis, et de sevrer la noblesse des bienfaits du
prince quand elle ne les aura pas mrits par des services.

Vous sentez, Monseigneur, combien une telle entreprise doit m'attirer
de contradictions et me susciter d'ennemis. J'assure de nouveau V. E.
que je m'tudierai sans cesse  employer tous les mnagements
compatibles avec l'autorit, pour adoucir ce qu'un si grand changement
entrane ncessairement de rude aprs soi...

La noblesse lorraine avait bien des sujets de plaintes; mais le coup qui
lui fut peut-tre le plus douloureux, parce qu'il la touchait dans sa
fortune, c'est l'dit sur l'exploitation des bois. Cet dit lui causait,
en effet, le plus grave prjudice, car elle possdait et exploitait la
plus grande partie des vastes forts qui couvraient le pays. C'est sur
cette importante question que les rcriminations furent les plus
violentes. Il fut mme dcid que des plaintes officielles seraient
adresses au ministre du roi de France, en mme temps que l'on ferait
appel au grand-duc de Toscane, comme ancien souverain de la Lorraine.

Stanislas tait trs mu de cette situation. Il reut un jour la visite
de MM. de Raigecourt et d'Haussonville qui l'assurrent que Fleury
dsavouait hautement tout ce qui se faisait; ils reprochrent au roi
d'opprimer la noblesse: Le blme en retombera sur votre rgne, lui
dirent-ils; il sera  jamais en excration  la nation[66].

  [66] Saint-Lambert se faisait l'interprte des sentiments de
  haine que l'on prouvait pour M. de la Galaizire lorsqu'il
  crivait:

    J'ai vu le magistrat qui rgit ma province,
    L'esclave de la cour et l'ennemi du prince,
    Commander la corve  de tristes cantons,
    O Crs et la faim commandaient les moissons.

Le malheureux Stanislas,  la suite de cette entrevue, resta dans une
agitation terrible et il ne put fermer l'oeil de la nuit. Ds la
premire heure, il fit appeler la Galaizire; mais ce dernier le rassura
compltement en lui montrant les lettres approbatives du cardinal: Je
respire, lui dit le roi. Je vois bien qu'on ne cherche qu' vous rendre
la victime de tout ceci; mais, puisque vous tes approuv de Son
Eminence, je vous soutiendrai[67].

  [67] Aff. trang., Lorraine, 2 avril 1740.

A ce moment survint un vnement inattendu qui vint mettre  nant
toutes les esprances de la noblesse lorraine.

L'empereur Charles VI mourut. La France refusa de laisser excuter la
_Pragmatique sanction_ qu'elle-mme avait accepte, et la guerre
commena entre la France et l'Empire.

La situation tait des plus graves. Si les Lorrains s'taient rsigns,
en apparence, au nouvel ordre de choses, la plupart taient prts,  la
premire occasion favorable,  secouer le joug qui pesait si lourdement
sur eux.

Ce n'tait pas le moment, dans cette priode incertaine et trouble,
d'couter les dolances de la noblesse et d'branler le pouvoir de M. de
la Galaizire. Aussi la cour de France s'empressa-t-elle d'approuver
tous ses actes et de le confirmer dans son autorit souveraine.

La France se conduisit en Lorraine comme en pays conquis. Non seulement
elle leva dans le pays de nombreux rgiments qui furent incorpors dans
l'arme franaise, mais elle accabla d'impts de tous genres les sujets
de Stanislas; on les contraignit  fournir d'immenses approvisionnements
pour les armes; on leur fit payer par deux fois l'impt du vingtime,
bien que la Lorraine, de l'aveu de tous, dt en tre exempte
puisqu'elle ne faisait pas encore partie du royaume de France, etc.

Ces exactions vritables surexcitrent encore davantage les habitants
des deux duchs; tous faisaient des voeux pour le succs des armes de
Marie-Thrse.

En 1743, les Autrichiens, sous les ordres de Charles de Lorraine, frre
de Franois III, s'approchrent de la frontire de l'est du ct de la
Sarre. L'effroi fut grand  la cour de Lunville quand le prince annona
publiquement qu'il allait pntrer dans les anciens tats de son frre,
aider les populations  secouer le joug qui les opprimait et les rendre
 leur ancienne dynastie.

A Lunville, on s'empressa d'armer les remparts, de creuser des fosss,
enfin de mettre la ville en tat de rsister  un coup de main. Douze
pices de canon, qui taient dans les bosquets, furent places devant la
grille du chteau. On faisait des patrouilles dans les rues et l'on
arrtait volontiers les bourgeois attards. L'motion tait  son
comble.

La reine Catherine, effraye, ne voulut pas s'exposer  soutenir un
sige; elle se rfugia  Nancy et descendit chez l'abb de Choiseul, en
attendant que le chteau qui n'avait pas t habit depuis longtemps ft
en tat de la recevoir. Le roi de Pologne vint la rejoindre peu de temps
aprs (aot 1743).

Heureusement, l'alarme fut de courte dure;  l'automne, Stanislas qui
s'ennuyait  Nancy put rentrer  Lunville.

Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint
mme plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de
Mentzel, publia une proclamation o il annonait aux Lorrains son
arrive prochaine, et o il les menaait de livrer leur pays au pillage
s'ils ne se dclaraient immdiatement pour leurs anciens souverains.

Ces menaces taient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'
se montrer pour qu'une formidable insurrection clatt en Lorraine.

La noblesse n'tait pas moins mal dispose que le peuple. Une lettre de
M. de la Galaizire  Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que
le chancelier crivait  propos du marquis et de l'abb de Raigecourt
dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient
fait scandale:

Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du
roi, ils ne sont rien moins qu'affectionns  son service; mais tel est
le caractre du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle dsire avec
plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois mme avec
bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'exprience;
la reconnaissance n'est pas la qualit dominante dans cette province...
Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait tendre le remde 
bien d'autres sujets de pareille toffe.

Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu' demi rassur et
ses jours s'coulent dans les transes. A la moindre victoire, il
proclame que l'arme franaise est compose d'autant de hros que de
soldats;  la moindre dfaite, il s'en remet  la Providence et
prpare en hte ses paquets.

Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent  la
Malgrange, prs de Nancy, d'o il tait plus facile de s'enfuir sans
faire d'clat. L'on y vivait dans une tranquillit relative, attendant
toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout 
coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du marchal de Coigny
que le prince Charles a pass le Rhin  Spire,  la tte de 80,000
hommes. Il en reste si tourdi qu' son ordinaire il s'en remet  la
Providence.

Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont
empars des lignes de Wissembourg. Les troupes franaises ont t
partout repousses. La situation est si menaante que le marchal de
Belle-Isle prvient Stanislas qu'il ne rpond plus de sa scurit.

Le courrier arrive  minuit et est reu par le duc Ossolinski. On
rveille aussitt le roi et on commence sans plus tarder les prparatifs
de dpart. La terreur tait gnrale, tout le monde tait convaincu que
les duchs envahis allaient chapper  la France.

Le jour mme,  trois heures de l'aprs-midi, la reine Opalinska prenait
la fuite, accompagne de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait
chercher un refuge  Meudon. Stanislas, auquel l'ge et la douceur de sa
nouvelle vie avaient enlev le got des aventures, voulait  tout prix
l'accompagner; mais M. de la Galaizire s'y opposa et il le supplia de
ne pas donner lui-mme le signal du dcouragement. Tout ce qu'il put
obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrire les murs de Metz.

Le soir mme, en effet, le souverain terroris quittait la Malgrange et,
aprs avoir voyag toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de
Metz avec son trsor et quelques courtisans.

Un seul homme se montra  la hauteur des circonstances et ne perdit pas
la tte au milieu de l'affolement gnral: ce fut M. de la Galaizire.

Seul, sans ordres, sans appui, sans arme, abandonn par ceux qui
auraient d le seconder et partager ses dangers, il n'hsita pas 
prendre toutes les mesures que commandait la gravit des circonstances.
Il fit face  tout et s'arrangea de faon  pouvoir attendre les secours
qu'il avait demands en toute hte.

Il groupa  la hte quelques milices lorraines, enrgimenta les ouvriers
des salines et les rpartit dans les quelques rgiments qui lui
restaient de faon  s'assurer de leur fidlit. Tous les passages de
montagne furent occups; des fortifications en terre, des abatis
d'arbres levs sans perdre une minute de tous cts; bref, en quelques
jours, grce au zle et  l'activit prodigieuse de son chancelier, la
Lorraine fut  l'abri d'un coup de main et prserve des incursions des
coureurs ennemis.

La promptitude et l'nergie de ces mesures sauvrent le pays.

A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui tait en
Flandre avec l'arme, accourut pour porter secours au marchal de
Coigny.

Un vnement imprvu vint fort  propos modifier compltement la
situation. Le roi de Prusse envahit la Bohme, et le prince Charles fut
oblig de repasser le Rhin en toute hte pour aller dfendre le
territoire de Marie-Thrse.

La Lorraine tait sauve. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans
ses tats.

A peine tait-il rinstall  Lunville qu'il apprit que son gendre, en
arrivant  Metz, tait tomb gravement malade. On connat les dtails de
la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Chteauroux,
l'arrive en toute hte de Marie Leczinska et du dauphin.

La premire entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV
embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et  plusieurs
reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causes.

Cependant la maladie prit tout  coup une tournure favorable, et, dans
les premiers jours de septembre, le roi tait compltement rtabli.

Les vieilles dames de l'entourage de la reine, lectrises par une
rconciliation qu'elles croyaient dfinitive, commirent mille
maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge,
enlevrent le bec noir de leurs cheveux et se mirent  porter des
rubans verts, symbole d'esprance. Dans l'attente d'un glorieux
vnement, on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la
reine.

Le roi, auquel ce mange ne put chapper, s'en agaa, et il recommena 
tre fort maussade. Et puis, maintenant qu'il tait guri, il tait
honteux du spectacle qu'il avait donn, de sa pusillanimit, de sa
vilaine conduite vis--vis de Mme de Chteauroux. Il en voulait  tout
le monde,  l'vque de Metz,  son confesseur le Pre Prusseau,  la
reine elle-mme. Il devint plus sombre et plus mlancolique chaque jour.

Enfin il envoya la reine faire une visite  son pre, et il lui promit
de la rejoindre le lendemain.

Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre,  onze heures du matin;
elle arriva le soir mme  Lunville.

Le lendemain,  huit heures du soir, Louis XV faisait  son tour son
entre dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon.

Le roi de Pologne souhaita la bienvenue  son gendre  la descente du
carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme  Versailles, puis
illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fuses sur la
terrasse du chteau.

Malgr la varit de ces divertissements et l'affabilit de la
rception, Stanislas ne put obtenir de son hte une parole aimable.
C'est  peine si Louis XV demanda  aller saluer la reine Catherine,
qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui prsenta-t-on
les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole  aucune, et
il y en eut mme plusieurs qu'il refusa de recevoir.

Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant 
lui il alla se coucher secrtement dans un petit entresol de la
garde-robe.

Le lendemain, le roi tait de plus mchante humeur encore, s'il est
possible; rien ne put le divertir.

C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter  son hte toutes ses
maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des
jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les
environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de
France est  cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite
voiture  un cheval qu'il conduit lui-mme.

A l'encontre de son matre, la Galaizire est d'une humeur charmante. Il
donne des rceptions, invite les dames  dner et  souper, leur fait
mille galanteries; il tient un grand tat de maison[68].

  [68] L'appartement qu'il occupait dans l'aile du chteau ayant
  t brl en janvier 1744, il logeait  ce moment dans
  l'appartement appel du cardinal de Rohan parce qu'on le
  rservait  ce prlat lors des visites qu'il faisait  la cour de
  Lunville.

Pendant le sjour de Louis XV  Lunville, surgit une question
d'tiquette assez plaisante.

Le cardinal de Tencin tait arriv et il mangeait  la table du roi de
Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les
rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un  Meudon, le cardinal
de Rohan en avait un aussi quand il venait  Lunville. On prsenta donc
un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise  dos.
Malgr cette marque de modestie, les ducs qui taient prsents, MM. de
Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi,  cause
de la chaise  dos du cardinal de Tencin. Pour viter de nouvelles
tracasseries, le lendemain on alla dner au kiosque; l il n'y avait
point de crmonie et tout le monde eut des chaises  dos, ce qui calma
l'effervescence.

Aprs un sjour de trois jours rendu plutt pnible par son invariable
mauvaise humeur, Louis XV annona son dpart.

Le 2 octobre, aprs avoir pass une revue des gendarmes et dn au
chteau de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait compltement
nglig d'aller faire ses adieux  la reine Opalinska, toujours
souffrante. Ce procd choqua vivement toute la cour. Il est probable
qu'en route Louis XV rflchit  l'inconvenance de sa conduite, car il
envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mre[69].

  [69] Aprs avoir fait capituler la ville de Fribourg, Louis XV
  revint  Paris. Il y fit son entre le 13 novembre, et fut reu
  au milieu d'acclamations enthousiastes. On lui donna des ftes
  splendides. Quelques jours aprs, Mmes de Chteauroux et de
  Lauraguais taient rappeles  la cour et rentraient en
  possession de toutes leurs charges; tous ceux qui avaient pris
  parti contre elles furent exils. Au moment o la favorite
  triomphait et reprenait tout son pouvoir, un coup inattendu
  l'enlevait  l'affection du roi. Atteinte dans les premiers jours
  de dcembre d'une fivre maligne, la pauvre femme succombait le 8
  dcembre.

Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de
Versailles et Stanislas, qui jamais ne se sparait sans chagrin de cette
fille chrie, la suivit jusqu' Bar-le-Duc[70].

  [70] De 1745  1748, la guerre continua, entremle de succs et
  de revers. Le 13 septembre 1745, Franois de Lorraine, grand-duc
  de Toscane, mari de Marie-Thrse, fut lu  Francfort roi des
  Romains, puis empereur d'Allemagne.

  La guerre n'ayant plus d'objet, la paix fut signe le 18 octobre
  1748.

De l'aveu gnral, M. de la Galaizire avait sauv le pays de
l'invasion; on dut le rcompenser des services minents qu'il venait de
rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frres, M. de Chaumont
de Luc, fut, sur les instances de Stanislas lui-mme, nomm envoy de
France prs de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui
commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les
Impriaux, fut nomm marchal de camp et lieutenant du roi; sa soeur,
qui tait religieuse, fut nomme coadjutrice du couvent o elle
rsidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reut la
riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de
Lenoncourt. Quelque temps aprs, Stanislas donnait encore  son sauveur
la terre de Neuviller, rige en comt, et la Galaizire en fit une des
plus belles proprits de la province.

Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia
sous son autorit. Stanislas, dont le rle avait t loin d'tre
brillant, ne chercha plus  lutter contre un homme dont il reconnaissait
la supriorit et il lui abandonna sans rserve le pouvoir absolu.

Pendant que ces vnements se droulaient en Lorraine, Mme de Boufflers
avait poursuivi  Paris le cours de ses succs mondains; elle s'tait
initie  la socit parisienne la plus sduisante et la plus raffine
et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques,
elle y avait obtenu de grands succs.

De nouveaux deuils, et non des moins cruels, taient venus la frapper
pendant cette priode agite.

Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du rgiment
de la reine, s'tait fait tuer bravement  la prise du chemin couvert de
la ville d'Ypres, en Flandre.

L'anne suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en mme temps
qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonait la mort de
son frre Alexandre, g de vingt ans. Le jeune homme avait t tu
glorieusement  la tte du rgiment de Hainaut qu'il commandait.

C'est  peu prs vers cette poque que Mme de Boufflers revint en
Lorraine; elle y tait rappele par le soin de ses intrts et aussi
pour remplacer  la cour sa soeur, Mme de Montrevel, dont le caractre
altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revche de la
vieille reine.

A la suite de difficults avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet
avait jug qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du
palais; mais, comme il tait important de ne pas se brouiller avec une
famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha  lui
obtenir une compensation par l'intermdiaire du cardinal de Fleury. Il
crivit  ce dernier:

    Lunville, le 5 fvrier 1742.

   Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la
   reine mon pouse s'est spare avec Mme de Montrevel, qui a t 
   son service, en observant nanmoins tout ce que la biensance et la
   considration que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger
   dans un pareil cas.

   La reine mme, tant dispose de donner personnellement  Mme de
   Montrevel les marques de son amiti, hormis celui de la reprendre 
   son service, voudrait lui procurer une douceur qui dpend de vous:
   c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait
   son sjour  Paris. Vous sentez par votre propre coeur gnreux la
   satisfaction que vous donnerez  la reine si vous lui donnez
   occasion de faire connatre le sien  Mme de Montrevel, malgr le
   mcontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grce
   accorde en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez
   point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout
   son coeur, de Votre Eminence, le trs affectionn cousin.

    STANISLAS, roi.

Au dos de cette lettre, la reine Catherine crivit  son tour:

   Le roi vous ayant expliqu mes sentiments au sujet de Mme de
   Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de
   l'amiti de Votre Eminence, tant de tout mon coeur sa trs
   affectionne cousine et amie.

   CATHERINE.




CHAPITRE VIII

(1745  1747)

  Le peuple et la noblesse se rallient  Stanislas.--Le rgne de
    Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Pre de Menoux.


A partir de 1745, une transformation complte s'opre en Lorraine. Les
derniers vnements ont prouv aux habitants que tout espoir de
retrouver leur ancienne nationalit est perdu et que leur sort est
irrvocable. Ils s'inclinent donc devant la destine et cherchent 
s'accommoder le mieux possible du rgime qui leur est impos.

Quant  Stanislas, rassur dsormais sur l'avenir, il reprend bien vite
ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'oeuvre qu'il a
si habilement commence: il s'efforce de rallier au nouveau rgime la
noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour lgante et
lettre.

L'essor qu'il sut donner au commerce,  l'industrie; l'intelligence avec
laquelle il favorisa les arts; les travaux considrables qu'il fit
entreprendre et les embellissements dont il orna Lunville et Nancy
amenrent la prosprit et la richesse dans le pays, et attirrent au
roi de Pologne bien des partisans. L'clat et le renom dont il sut
entourer la cour de Lunville ne lui furent pas non plus inutiles; on
tait flatt d'appartenir  ce petit pays dont toute l'Europe parlait
avec envie et loges.

En mme temps que par ses bienfaits, sa simplicit, sa bonhomie
Stanislas ramenait peu  peu  lui la population lorraine, par des
titres et des faveurs habilement distribus il s'attachait toute la
noblesse du pays.

Bien des nobles qui, au dbut, s'taient tenus farouchement  l'cart,
se montraient moins irrconciliables. Vivre prs du souverain est
toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agrable; on
disait merveille des ftes qui s'y donnaient. N'tait-ce pas folie de ne
pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indfiniment
devant l'invitable?

Bientt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des
charges  la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec
bonheur s'largir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion
s'opre et que disparat progressivement l'hostilit du dbut.

En mme temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse
qui avait si souvent frquent la cour de Versailles ou celle de
Lorraine, au temps du duc Lopold, les moeurs s'adoucissaient; l'lment
polonais, d'abord si prpondrant, tait peu  peu cart; le roi
s'efforait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de
lettres, des philosophes, des savants et toute une pliade de femmes
jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces
formes raffines et ce got des lettres et des arts qui devaient
quelques annes plus tard la faire briller d'un si vif clat.

Lunville devient un Versailles au petit pied, une rduction de la cour
de Louis XV. Il y a une matresse officielle comme  Versailles; des
courtisans, des potes, des crivains comme  Versailles; des
reprsentations, des chasses comme  Versailles. Fontainebleau,
Compigne, Marly, Rambouillet sont remplacs par Commercy, la Malgrange,
Einville, Chanteheu, etc.

Mais,  la diffrence de Versailles, tout ce pompeux dcorum n'est qu'en
faade, toute cette reprsentation extrieure n'est qu'apparente.
Lunville est une cour bon enfant, simple, o chacun vit  sa guise, et
sans souci de l'tiquette.

On y trouve runis tous les contrastes: religion, impit, austrit,
galanterie; tout s'y rencontre et s'y mle, sans heurt, sans choc, sans
clat.

On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion
troite; on y dbite des tirades philosophiques qui en France vous
auraient valu la Bastille et le pilori; en mme temps on y rencontre des
processions que suit avec componction toute la cour.

C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se
passe sous l'oeil bienveillant et paternel de Stanislas.

Nous avons vu dans un prcdent chapitre que le roi de Pologne, malgr
l'ardeur de ses convictions religieuses et en dpit de la reine
Opalinska, ne ddaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgr
l'indignation de la vieille reine, amener avec lui,  Lunville, la
duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.

Par got, par temprament, le roi aimait les femmes avec passion. Son
ge, il est vrai, avait calm l'ardeur de ses apptits; mais il n'tait
pas sans prouver de temps  autre des retours terrestres. Et puis, ne
devait-il pas quelque chose  son rang,  sa situation, au prestige qui
tait une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se
conformant  l'usage tabli par Louis XIV, avaient une matresse
attitre; c'tait devenu une fonction de la cour rgle par le
crmonial, l'tiquette. Un roi avait une matresse comme il avait un
grand chambellan, un matre des crmonies, un confesseur; il n'tait
mme point ncessaire qu'elle ft jolie: il suffisait qu'elle st
reprsenter et remplir sa charge avec dignit.

Stanislas n'avait pas cru pouvoir droger  un usage aussi constant,
aussi bien tabli.

Aprs avoir beaucoup aim la duchesse Ossolinska, le roi s'aperut un
jour qu'elle l'ennuyait; et, comme il avait besoin d'tre diverti, il
passa  de nouvelles amours, non sans prouver de la part de
l'abandonne force reproches et scnes violentes. Il imagina de
remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la
comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilise, grosse, courte,
camarde, et qui  premire vue ne paraissait gure susceptible de
remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait.

Stanislas, habitu aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'prit
quand mme de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte dure, et
bientt le roi jeta les yeux sur des beauts plus sduisantes.

Son sjour  Meudon l'avait dj initi aux grces des dames franaises.
Quand il se trouva  Lunville entour de ces Lorraines si spirituelles
et si fines, qui toutes, ou  peu prs, avaient t formes aux belles
manires de la cour de Versailles, il subit peu  peu leur influence et
il se dtacha insensiblement de ses amies polonaises. On prtend que,
grce  la facilit de moeurs qui rgnait alors, il ne trouva pas de
cruelles. Comment s'aviser de rsister  un souverain qui vous a
distingue?

S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'poque, Mme de
Bassompierre, soeur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux
instances royales; Mme de Cambis, nice de Mme de Boufflers, aurait eu
galement des bonts pour le roi; enfin, un certain nombre de haultes
et puissantes dames ne ddaignrent pas la faveur du monarque jusqu'au
jour o se leva blouissante et sans rivale l'toile de Mme de
Boufflers.

Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par got que par
les ncessits de sa charge, ne quittait gure la cour; elle tait de
toutes les runions, de toutes les ftes, et elle y apportait avec
l'agrment de sa personne toutes les grces de son esprit. Mais comme,
consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui
accorda pas tout d'abord la justice qu'elle mritait. Seul, le brillant
chancelier sut la remarquer, l'apprcier, et l'on assure qu'il rendit 
la jeune femme des hommages empresss. Il tait homme du monde, fort
bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'tonnant  ce que
Mme de Boufflers ait t touche de ses soins et qu'elle ne se soit pas
montre plus cruelle qu'il n'tait d'usage  cette poque. Bientt M. de
la Galaizire passa pour un heureux vainqueur.

Mais Stanislas, qui n'avait pas trouv le bonheur tel qu'il le cherchait
dans les liaisons plus ou moins phmres qui avaient succd au rgne
de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible  la beaut
et  l'esprit de la jeune marquise. Il s'prit bientt pour elle d'un
got des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier.

Stanislas avait alors 63 ans; mais son ge ne l'empchait pas d'tre
encore trs aimable, trs gai et d'une galanterie plus sduisante que
celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore t
envahi par l'obsit, et l'on retrouvait aisment des traces de sa
beaut d'autrefois. Puis il avait un pass romanesque, une aurole de
gloire militaire, enfin il tait Roi!

Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidlit conjugale, ne se
piquait pas davantage de fidlit envers un amant. Elle vit qu'elle
allait jouer un rle considrable en Lorraine et elle ne rsista pas au
plaisir de dominer. M. de la Galaizire fut sacrifi.

La marquise fit vincer toutes les matresses qui avaient tenu l'emploi
jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de
dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renonc  l'espoir de
ramener un infidle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit
devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientt
elle fut en possession du titre, non de matresse _dclare_, ainsi
qu'il tait d'usage  la cour de France, mais de matresse avre, et
elle domina sans rivalit et sans partage. Elle reprenait une fonction
qui devenait pour ainsi dire hrditaire dans sa famille et qu'elle
conserva jusqu' la mort du roi.

Si Mme de Boufflers n'est plus,  cette poque, la toute jeune femme
dont nous avons dj fait le portrait; si les annes lui ont dj enlev
la fracheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins reste fort
sduisante et suprieure par son charme aux plus belles. Elle possde
toujours une blancheur de teint blouissante, des cheveux magnifiques,
une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrment. La lgret de
sa dmarche, l'lgance de ses manires, l'extrme vivacit de sa
physionomie la rendent dlicieusement jolie et agrable. Elle a prs de
trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.

Son portrait physique est peu facile  faire, mais comment la peindre au
moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautire! Son me est, comme
sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.

Elle est doue d'un esprit suprieur,  la fois fin, juste, gai,
original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes  dire qu'il surpasse
sa beaut. Et cependant, c'est la nature mme; jamais aucun soin, aucun
apprt, aucune recherche.

Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre
des sicles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint
de passer pour pdante; puis elle a toujours prsente  la mmoire une
maxime tire des proverbes de Salomon: Le silence est l'ornement de la
femme. Mais son silence mme ne cache pas toujours son esprit; on le
voit percer dans les mouvements de son visage comme une vive lumire 
travers un tissu dlicat.

Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalit;
toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pntrantes. Elle
est dans la conversation d'une extrme mobilit, et on lui reproche, non
sans raison, de passer  chaque instant d'un sujet  un autre sans rien
approfondir. Cela tient  ce qu'elle est doue d'une surprenante
vivacit d'esprit et que la premire apparition d'une ide la lui montre
tout entire, dans tous ses dtails et dans toutes ses consquences.

Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler.
Ses lectures se bornent  un petit nombre de livres favoris qu'elle
relit sans cesse: Elle ne retient pas tout; mais il en rsulte
nanmoins pour elle  la longue une somme de connaissances d'autant plus
intressantes qu'elles prennent la forme de ses ides. Ce qui en
transpire ressemble en quelque sorte  un livre dcousu, si l'on veut,
mais partout amusant et o il ne manque que les pages inutiles.

Comme toutes les femmes habitues  dominer, la marquise est assez
autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrarits; elle ne
veut pas d'obstacles  ses fantaisies. Cela ne l'empche pas d'avoir des
amis trs fidles, trs attachs et qui l'aiment profondment. Elle-mme
est une amie sre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut
lui reprocher de ne pas tre constante dans ses attachements.

Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais
elle semble ignorer ses ennemis et ne rpond  la malveillance que par
l'indiffrence ou le mpris; quand elle est trop ostensiblement
provoque, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de
grce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.

Sans tre mchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur,
mieux vaut ne pas s'exposer  ses railleries: Elle a plus souvent
dsespr ses amants par ses bons mots que par ses lgrets, a crit
d'elle M. de Beauvau.

Une des plus nobles qualits de Mme de Boufflers est son
dsintressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en
faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne
songe pas un instant  profiter de sa situation pour l'augmenter; elle
ne demande jamais rien au roi et ne reoit que les misrables 625 livres
que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant 
Stanislas, ravi de pouvoir se croire aim pour lui-mme, il ne songe pas
un instant  ddommager la marquise de son dsintressement et de sa
rserve.

La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus mritoire qu'elle a
une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien
des fois elle est cruellement gne pour payer ses dettes.

Son caractre, du reste, est  la hauteur des circonstances et elle
supporte vaillamment les coups du sort. De mme que l'heureuse fortune
ne l'enivre pas, de mme les revers, mme les plus cruels, ne peuvent
l'abattre; elle conserve toujours la mme galit d'humeur, la mme
libert d'esprit, la mme srnit immuable.

Son esprit aimable et son naturel dgag de tout artifice rendaient son
commerce des plus agrables. Elle devint bientt le centre de toutes
les attractions; elle fut l'me de la petite cour de Lunville, de cette
petite cour spirituelle et lettre que Stanislas eut l'art de grouper
autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et
d'amuser.

Le rgne de Mme de Boufflers ne s'tablit pas sans conteste, et elle eut
 lutter contre bien des oppositions,  vaincre bien des jalousies.

Stanislas, qui tait l'homme de tous les contrastes, ne se contentait
pas d'avoir en effet une matresse attitre, il avait aussi un
confesseur, non moins attitr, le Pre de Menoux.

Le Pre de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait  la clbre
Compagnie de Jsus, et il tait fort digne d'en faire partie. Aprs
avoir profess les humanits dans diffrents collges, il s'tait adonn
 la prdication. Il avait vcu  la cour et savait par exprience
comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il tait
dou de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais
de face les questions dlicates, usant toujours de moyens dtourns, ne
se rebutant jamais, le Pre de Menoux caressait l'espoir de devenir
tout-puissant  la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la
persvrance ordinaire  son Ordre. Il jouissait dj d'une influence
presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu' gagner
le roi.

Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela
paraissait facile. Sa pit tait grande et sa ferveur ne pouvait faire
de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement
tous les exercices exigs par l'glise. Le Pre de Menoux crut donc
qu'il arriverait facilement  dominer compltement le pieux monarque, et
il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux passades de son
royal pnitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de
Boufflers, pour cette femme si sduisante et d'une haute valeur
intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se
dressait  la cour et qu'il fallait  tout prix la faire disparatre
s'il ne voulait lui-mme passer au second plan. Si Stanislas n'exerait
en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre
disposition de la feuille des bnfices: ne serait-ce pas piti de voir
ces riches revenus rcompenser de condamnables volupts et passer entre
les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop?

Mme de Boufflers faisait de son ct un raisonnement analogue. Comme
elle n'tait pas d'humeur ni de caractre  se laisser diriger et 
passer  la remorque du jsuite, qu'elle entendait bien obtenir le
premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle tait trop franche
pour dissimuler, elle se disposa  entamer ouvertement la lutte et elle
ne laissa rien ignorer de ses intentions au Pre de Menoux.

La guerre clata donc entre la matresse et le confesseur, violente et
acharne, chacun usant au mieux de ses intrts des armes  sa
disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la
matresse, la matresse qu'elle ferait chasser le confesseur.

Le Pre de Menoux tonnait contre l'adultre! le double adultre! Il
menaait Stanislas des peines les plus svres de l'glise; il lui
faisait entrevoir pour l'ternit des chtiments terribles s'il ne se
htait de mettre un terme  une liaison coupable, scandaleuse et qui ne
pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi
terrifi et dans un tat moral lamentable.

Mais arrivait la matresse. Elle avait recours  des arguments moins
effrayants, mais plus persuasifs peut-tre; elle rassrnait le roi et
lui rendait bien vite la confiance et la scurit. Du reste, elle
exigeait, avec non moins d'nergie, le renvoi de l'insolent jsuite.

Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il tait trs
malheureux de ces querelles; il les trouvait fort dplaces, lui qui
savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des
dames, en particulier de Mme de Boufflers.

Renvoyer la matresse adore, celle qui faisait la douceur et la joie de
sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Pre
de Menoux? Croyait-il donc si facile,  soixante-trois ans, de retrouver
une matresse jeune, charmante et spirituelle?

Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait  son aise: ne
serait-ce pas offenser le Ciel? tait-il bien prudent de s'exposer 
des chtiments ternels pour des biens prissables?

L'infortun monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la
retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution
raisonnable: garder  la fois la matresse et le confesseur.

Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cdant tantt  l'un,
tantt  l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul
le roi; alors la matresse triomphait, le confesseur paraissait perdu.
Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tte que son salut ternel et
c'est la matresse qui tremblait.

Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon  satisfaire
les deux ennemis, du moins  ne pas trop les mcontenter, et il arrivait
 maintenir entre eux une paix apparente.

Quelquefois, les jours o le Pre de Menoux triomphait, il infligeait au
roi une retraite de quelques jours  la Mission de Nancy; le pieux
monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la
grce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le rsultat tait
tout l'oppos de celui qu'on attendait: Le roi, crit Mme de la
Fert-Imbault, avait d'autant plus besoin  son retour de la gaiet, de
la folie, et mme de la dpravation de Mme de Boufflers. La marquise,
qui n'pargne personne dans ses propos, ajoute mchamment mais
vridiquement: Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de
retraite de Sa Majest pour s'amuser  sa mode, et reprendre le train
d'autrefois avec M. de la Galaizire; de sorte qu'au total, le diable
n'y perdait rien.

Le rsultat de ces querelles entre la matresse et le confesseur fut que
Mme de Boufflers et le Pre de Menoux, dans leur ardent dsir de
s'vincer mutuellement, cherchrent  se crer des partisans et des
appuis. La question ne se borna plus  une misrable rivalit
d'influence entre une femme et un jsuite; elle s'agrandit, devint une
rivalit politique, et il y eut bientt deux camps trs tranchs  la
cour de Lunville.

Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le
parti lorrain se grouprent derrire Mme de Boufflers, ainsi que les
courtisans qui suivaient sa fortune.

Le Pre de Menoux au contraire tait soutenu par le parti franais: il
avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux dtestaient
la matresse, la Galaizire, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de
courtisans et tous les fonctionnaires.

Ces deux partis se dtestaient et se faisaient une guerre sourde et
acharne; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la
balance  peu prs gale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui
le laisst jouir de la tranquillit  laquelle il tenait par-dessus
tout.

Tout en ayant l'air de se tenir loign de toutes les intrigues et de
laisser la matresse et le confesseur se dbrouiller comme ils
pouvaient, M. de la Galaizire soutenait secrtement le Pre de Menoux.

La situation du chancelier n'tait pas sans offrir quelque embarras. Il
tait, d'un ct, tenu  bien des gards vis--vis de Mme de Boufflers,
quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis--vis d'une femme
qui a eu des bonts pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre
ct, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis
novateurs qui menaaient son oeuvre et le troublaient dans ses projets
de gouvernement?

Mais il y avait donc des philosophes  la cour de Lunville? Presque
autant que de jsuites.

C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'me du bon
Stanislas; il tait d'une pit troite et rigoureuse et n'aimait rien
tant que de causer impit avec les aimables paens qu'il attirait  sa
cour.




CHAPITRE IX

  La cour de Lunville: les Lorrains, les trangers, les artistes.


Voyons rapidement quels sont les personnages principaux de la petite
cour, ceux qui forment l'entourage immdiat et journalier du roi, ceux
qui composent sa socit intime.

Les femmes sont assez nombreuses: il y a d'abord la marquise de
Boufflers naturellement; puis ses soeurs, Mmes de Mirepoix, de
Bassompierre, de Chimay, de Montrevel; ses nices, Mmes de Caraman et de
Cambis; puis la duchesse Ossolinska, la princesse de Talmont, la belle
comtesse de Lutzelbourg, la comtesse de Linanges; Mmes de la Galaizire,
de Lenoncourt, de Gramont, de Choiseul, de Raigecourt, des Armoises, de
Lambertye; Mmes Alliot, Hr, Durival, etc., etc.

Nous ne parlerons pas des amis polonais du roi, on les connat dj;
puis, peu  peu, ils perdent du terrain, et se montrent plus rarement 
la cour.

Les Franais et les Lorrains sont les vrais courtisans de Stanislas.
Citons d'abord la Galaizire qui, en dehors de ses fonctions, est homme
du monde spirituel et sduisant; son frre, le comte de Luc, homme
instruit, aimable, et que le roi affectionne tout particulirement; sa
bont, sa complaisance, la douceur de son caractre l'ont fait aimer de
toute la cour. Il est au plus mal avec le Pre de Menoux, ce qui lui
vaut l'amiti de Mme de Boufflers.

Le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, cumule ses devoirs
militaires dans l'arme franaise avec ses fonctions  la cour de
Stanislas; aussi se trouve-t-il bien souvent loign de la Lorraine. On
ne le voit  Lunville qu' de rares intervalles, mais personne ne se
plaint de son absence et pour cause[71].

  [71] Mestre de camp, lieutenant du rgiment d'Orlans-Dragons en
  1737, M. de Boufflers commanda  l'arme de Westphalie, sur les
  frontires de Bohme et en Bavire, de 1741  1743; il finit
  cette campagne en haute Alsace. Il commanda le rgiment d'Orlans
   l'arme de Moselle en 1744, servit au sige de Fribourg et
  passa l'hiver en Souabe. En 1745, il servit  l'arme du Bas-Rhin
  et fut dclar, au mois de novembre, brigadier. Employ  l'arme
  du prince de Conti en 1746, il servit sur la Meuse, puis entre
  Sambre et Meuse. Il assista  la bataille de Lawfeld en 1747 et
  au sige de Maestrich en 1748. Marchal de camp au mois de
  janvier 1749, il se dmit du rgiment d'Orlans et quitta le
  service.

Le marquis du Chtelet, grand chambellan, est un vieux militaire,
indiffrent, tatillon, vulgaire et qui n'a aucun agrment dans l'esprit.
Quand il n'est pas  l'arme, il vient  Lunville, mais toujours seul,
sa femme, la divine milie, refusant obstinment de le suivre. Elle a,
nous le savons, d'autres occupations.

Le secrtaire du roi est le chevalier de Solignac[72]. Stanislas l'aime
parce qu'il a t ds sa jeunesse uni  sa fortune et qu'il a partag
tous les prils de sa vie aventureuse. lve de Fontenelle, Solignac
aime les lettres, les arts et les cultive avec got; il contribue
beaucoup au charme de la cour. C'est un homme instruit, dvou et
discret. Stanislas l'a baptis gaiement son teinturier ordinaire, car
c'est lui qui est charg de corriger les lucubrations politiques du
royal philosophe et de les mettre en bon franais.

  [72] Pierre-Joseph de la Pimpie (1686-1773).

Alliot, conseiller aulique et grand matre des crmonies de Lorraine,
est l'intendant du palais. C'est un des personnages les plus modestes,
mais peut-tre le rouage le plus important de la cour. C'est lui qui
rgle toutes les dpenses, paye les serviteurs, maintient l'ordre et
l'conomie dans le palais; c'est grce  lui que Stanislas, avec un
revenu modeste, peut faire figure de roi et se livrer  mille fantaisies
coteuses sans contracter de dettes[73].

  [73] Les comptes du palais et ceux personnels  Stanislas taient
  arrts tous les huit jours; tous les vendredis, un conseil,
  compos de cinq personnes et nomm conseil aulique, se runissait
  et rglait les comptes.

Enfin, il y a dans l'entourage intime de Mme de Boufflers: son frre, le
prince de Beauvau; ses beaux-frres de Bassompierre, de Chimay; le
chevalier de Listenay, Devau, Saint-Lambert, l'abb Porquet, etc. Mais
nous ne les citons que pour mmoire; nous en parlerons dans un prochain
chapitre.

Ce ne sont pas seulement les personnages rsidant en Lorraine qui font
les dlices de la cour; les trangers, les personnages de passage,
pisodiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, contribuent pour une large
part  l'agrment du cercle royal; ils y apportent l'imprvu et une
agrable diversit.

C'est,  Lunville, une succession incessante de visites, toutes plus
agrables les unes que les autres.

D'abord les Lorrains qui rsident  Versailles ont souvent le mal du
pays, et ils viennent,  tous propos, voir leurs parents ou leurs amis
et faire de longs sjours dans leur ancienne patrie; ils y transportent
les gots, les moeurs, l'urbanit franais.

Puis, Lunville n'est-il pas sur la route d'Allemagne, et aussi 
quelques lieues de Plombires, la plus clbre station thermale du
dix-huitime sicle?

Quel personnage marquant s'aviserait de se rendre en Allemagne ou
d'aller prendre les eaux de Plombires sans venir rendre hommage au roi
Stanislas, sans venir faire un sjour dans cette spirituelle petite
cour, dont la rputation grandit chaque jour et o l'on est sr d'tre
si bien accueilli?

Stanislas est ravi de cet empressement universel; outre que toutes ces
visites flattent sa vanit, elles apportent dans sa vie une utile
distraction. Femmes de cour, grands seigneurs, philosophes, jsuites,
potes, militaires, tout le monde est accueilli  Lunville  bras
ouverts; on y est ft, entour, choy, et on ne vous laisse quitter
cette cour rve sans la promesse formelle d'un retour prochain.

On voit dfiler  la cour de Lorraine nombre d'illustrations du monde,
des lettres et des arts.

La princesse de la Roche-sur-Yon, de la maison de Cond, se rend presque
tous les ans  Plombires. Elle ne manque jamais de s'arrter  la cour
de Stanislas et d'y faire un long sjour[74].

  [74] Louise-Adlade de Bourbon, fille de Louis-Franois de
  Bourbon, prince de Conti, et de Marie-Thrse de Bourbon-Cond,
  dite Mlle de la Roche-sur-Yon, ne le 2 novembre 1696, morte le
  20 novembre 1750.

M. de Belle-Isle, qui commande  Metz, et la marchale, sont devenus
d'intimes amis du roi, qui crit les lettres les plus tendres  son
chrissime marchal; tous deux rendent de frquentes visites  leur
royal voisin, et leur arrive cause toujours une grande joie.

Parmi les principaux htes qui viennent successivement charmer et
distraire la cour de Lunville, il faut citer le prince de Conti, le
prince hritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'vque de Toul,
Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de
Stainville, le marchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui
demeure prs de Chlons; Mgr de Choiseul-Beaupr, le marchal de
Maillebois et son fils, etc., etc.

Il y a au chteau de nombreux appartements destins aux trangers; mais
quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invits
et qu'il faut leur retenir des chambres  l'htel du _Sauvage_, le
meilleur de la ville.

Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des
sjours prolongs.

La marquise de la Fert-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la
Roche-sur-Yon  Plombires; elles s'arrtrent naturellement 
Lunville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se
plurent tellement dans ce pays des fes qu'elles y restrent trois
semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont
l'esprit et la gaiet l'merveillaient, du moins c'est elle qui le dit.
Elle avoue mme navement qu'elle avait fait la plus forte impression
sur le roi, et qu'il prouvait pour elle des sentiments trs vifs.
Chaque matin,  neuf heures, il venait familirement dans sa chambre
pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant  lui
faire dbiter mille folies, l'accablant de dclarations brlantes qui se
terminaient par un grand clat de rire et qu'elle recevait de mme:
J'tais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant
quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire
doubler ma garde contre elle et contre moi.

Mais Stanislas ne reoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et
les grands seigneurs; il a le got des lettres et, tout en tant trs
religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveauts,
et rien ne lui plat tant que d'attirer  sa cour les esprits les plus
audacieux de son temps. Il admet dans son intimit; que dis-je, il
recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus
subversives, ceux qui dbitent et rpandent les maximes les plus
hardies.

C'est l un des cts les plus singuliers du caractre de Stanislas et,
disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.

La tolrance nous parat aujourd'hui la chose la plus naturelle du
monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitime sicle elle
n'existait  aucun degr, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que
les vrits, qui nous paraissent les plus irrfutables, soulevaient
alors des temptes. La tolrance tait aussi contraire au sentiment
public qu' l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares
esprits qui, devanant leur sicle, l'appelaient de leurs voeux,
Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'aptre
infatigable.

Donc en pratiquant la tolrance Stanislas avait un grand mrite et sa
conduite tait d'autant plus digne de louanges qu'il tait lui-mme plus
religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais
qu'on en plaisantt.

Sa tolrance tait la mme pour tous; il accueillait aussi libralement
les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jsuites qui fuyaient
les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute libert de
conscience: ses premiers mdecins, son trsorier taient protestants.

Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs tait de causer avec
des personnes dont l'esprit tait comme le sien vif et cultiv; peu lui
importait leurs opinions, il adorait discuter.

Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'taient pas sans
apprcier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrre, si bon,
si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour
paisible o ils taient admirs comme ils mritaient de l'tre et o ils
jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des
cabales. Voltaire n'a pas vcu d'annes plus heureuses que celles qu'il
a passes  Lunville.

Mais ce sjour viendra  sa date; parlons d'abord des visites qui ont
prcd celle de l'illustre philosophe.

Helvtius, fermier gnral et philosophe tout  la fois, faisait de
frquentes tournes en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'tait
un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des
clairs de gnie; mais ses ides pour l'poque taient singulirement
avances. Cela ne l'empchait pas,  chacun de ses voyages, de rendre
visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait
nullement Stanislas qui se plaisait  discuter longuement avec lui[75].

  [75] C'est dans un de ces voyages qu'il fit la connaissance de
  Mlle de Ligniville qu'il retrouva ensuite  Paris chez Mme de
  Graffigny; sduit par les charmes de la jeune fille, il hasarda
  une demande qui fut agre,  la surprise gnrale. Mlle de
  Ligniville tait fort pauvre, il est vrai; mais elle appartenait
   une des plus grandes familles de Lorraine; pouser un homme de
  finances, quelque riche qu'il ft, tait une msalliance insigne
  pour l'poque.

Le prsident de Montesquieu vient aussi  la cour de Lorraine; il y est
reu avec de grands honneurs et il y fait un sjour prolong. Malgr une
simplicit d'allures qui touchait presque  la rusticit, il est trs
ft, trs apprci de tous, de Stanislas surtout qui, sduit par son
esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent 
merveille et passent des heures entires  causer philosophie, art,
tolrance, etc.

S'il faut en croire Mme de la Fert-Imbault, dont les mchancets sont
assez suspectes, Montesquieu tait arriv en Lorraine si fatigu par des
excs de travail qu'il fuyait toute conversation srieuse et de parti
pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait mme pri la
marquise de rpondre  ceux qui s'tonneraient de sa btise que
c'tait un rgime qu'il s'tait impos pour tcher de retrouver un jour
un peu d'esprit: Il observa si bien son rgime, ajoute la malicieuse
marquise, que toute la cour de Lorraine et mme les domestiques ne
revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbcile[76].

  [76] _Le Royaume de la rue Saint-Honor_ par le marquis Pierre DE
  SGUR.--Quelque temps aprs, Mme de la Fert-Imbault, tant en
  sjour chez la princesse de la Roche-sur-Yon,  Vaural, vit
  arriver de sa fentre une chaise de poste trs vilaine, avec un
  laquais trs mal vtu. Elle demande  son valet le nom de ce
  visiteur. Madame, rpondit l'homme respectueusement, c'est cet
  imbcile que vous avez vu chez le roi de Pologne. L'imbcile,
  c'tait le prsident de Montesquieu!

La veille du dpart de Montesquieu, Mme de la Fert-Imbault prtend
l'avoir ainsi apostroph en prsence de Stanislas et de la cour:
Prsident, je vous suis bien oblige, car vous avez paru si sot, et par
comparaison m'avez si fort donn l'air d'avoir de l'esprit, que si je
voulais tablir que c'est moi qui ai fait les _Lettres persanes_, tout
le monde ici le croirait plutt que de les croire de vous.

En dpit des cancans de Mme de la Fert-Imbault, le prsident tait ravi
de son sjour, ravi de son hte: J'ai t combl de bonts et
d'honneurs  la cour de Lorraine, crit-il  l'abb de Guasco, et j'ai
pass des moments dlicieux avec le roi Stanislas.

C'est  regret qu'il quitte cette cour aimable et o il a t si bien
accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'anne suivante avec Mme de
Mirepoix.

Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des
novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvtius, etc.; il y en a de plus
paisibles. Le prsident Hnault, le plus fidle courtisan de Marie
Leczinska, vient frquemment  la cour de Lorraine, soit en allant 
Plombires, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles
sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son pre pour lui en
rapporter des nouvelles. Stanislas de son ct ne se lasse pas
d'entendre parler de sa fille chrie, et c'est toujours avec une joie
non dissimule qu'il voit arriver le cher prsident. Sa figure douce et
agrable, les grces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi
qui l'entrane avec lui en de longues promenades. Tout en causant de
Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou
philosophiques, Stanislas montre avec orgueil  son interlocuteur les
bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du
vieux monarque.

La premire fois que le prsident visite les bosquets, le kiosque, le
pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si
diffrents de ce qu'il voit  Versailles, il prend peur et se croit un
instant transport dans les jardins du grand Seigneur. Il aperoit une
statue, et convaincu qu'elle ne peut tre que celle de Mahomet il
s'apprte  lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il
reconnat son erreur: c'est une simple statue de saint Franois; sa vue
rassrne le bon prsident et le ramne  la ralit.

Hnault est ravi de Stanislas; il lui trouve du got, de l'esprit,
l'imagination fconde et agrable, la conversation raisonnable et gaie:
Il raconte juste, voit bien, dit  tout moment les choses les plus
plaisantes. Bref, le Prsident est sous le charme:

Je ne saurais vous dire, crit-il,  quel point je suis enchant du roi
de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Svign qui se rcria que Louis
XIV tait un grand roi parce qu'il l'avait prie  danser; j'aurais les
mmes raisons  peu prs, car j'ai t combl de ses bonts. Mais  le
voir sans intrt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je
n'avais pas d'intrt  trouver tel le pre de la reine. Mais non, je ne
me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas
vu Henri IV. Eh! il n'y a qu' aller  Lunville,  Einville,  la
Malgrange! on le trouvera l.

On voit encore  Lunville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine,
l'abb Morellet qui fait l'ducation du fils de la Galaizire, etc.,
etc., etc.

Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de
philosophes distingus; il a l'art de grouper autour de lui une pliade
d'artistes incomparables, qui fait bientt de Lunville un centre
artistique dont la renomme se rpand dans toute l'Europe et jette sur
la petite cit lorraine un lustre tonnant.

Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean
Lamour[77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy,
d'un travail si vari et si dlicat[78]. Il avait pour sa profession un
vritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfvrerie en
grand. Son imagination fconde inventait sans cesse pour les grilles des
parcs et les balcons des palais de nouveaux modles, remplis de got et
tous plus remarquables les uns que les autres.

  [77] 1698-1771.

  [78] Elles lui furent payes 144,184 livres 81,9 den.

Stanislas lui donna le titre officiel de serrurier du roi de Pologne.
Il l'aimait beaucoup, lui rendait de frquentes visites dans son
atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modles, etc.[79].

  [79] Lamour devint riche. Il possdait dans sa maison de la rue
  Notre-Dame un cabinet de peintures et d'autres curiosits qu'il
  montrait avec orgueil.

Stanislas a auprs de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont rests
clbres: Barthlemy Guibal[80], Joseph Soutgen[81]; les trois frres
Adam, qui tous trois ont laiss, en Lorraine aussi bien qu' Versailles,
des travaux admirables. Le plus clbre, Nicolas Adam, celui que l'on a
surnomm le Phidias du dix-huitime sicle, fut charg d'lever le
mausole de Catherine Opalinska, et il en a fait une oeuvre
imprissable.

  [80] Mort en 1757.

  [81] 1719-1788. N en Westphalie.

En 1746, arriva  Lunville un pauvre ouvrier flamand, Cyffl[82], que
Guibal accueillit par piti. On dcouvrit bientt que ce modeste artisan
tait un vritable gnie et il fit preuve de qualits si rares qu'on lui
confia les oeuvres les plus dlicates. merveill de ses travaux,
Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi
voulut tre son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la
marraine[83].

  [82] N  Bruges en 1724.

  [83] Aprs la mort de Stanislas, Cyffl, associ avec Chambrette,
  fonda  Lunville une manufacture de porcelaine et de faence,
  avec la permission d'employer la terre de Lorraine et la terre de
  pipe. Il produisit des ouvrages trs remarquables. Nanmoins, ses
  affaires furent loin de prosprer; il dut quitter la Lorraine et
  il alla fonder une nouvelle manufacture prs de Namur. Il mourut
  dans la misre en 1810.

Les architectes, les peintres, les musiciens, voire mme les comdiens,
n'taient pas moins bien accueillis du roi de Pologne.

Hr[84] tait directeur gnral des btiments du roi; c'est lui qui a
construit  Nancy les btiments du gouvernement et de la place Royale,
qui forment peut-tre l'ensemble le plus pur de l'art architectural au
dix-huitime sicle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque
jour. Il lui confra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique
htel.

  [84] 1705-1763.

Le roi aimait passionnment la peinture et il s'adonnait souvent, avec
son premier peintre Girardet[85],  son got favori. On a de lui le
portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de
Thianges; il a laiss aussi plusieurs ouvrages de saintet illustrs par
ses soins. Mais le bon prince tait comme sa fille Marie Leczinska, il
avait plus de bonne volont que de talent et il avait grand besoin d'un
teinturier pour rendre ses oeuvres supportables. Le teinturier du roi
tait le peintre Andr Joly[86] qui a laiss des oeuvres intressantes.
Entre temps, Joly tait charg de la dcoration des innombrables
pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs.

  [85] 1709-1778.

  [86] N en 1706.

Stanislas qui aimait tous les arts avait un got marqu pour la musique;
on lui en faisait tous les jours  son lever et  son coucher, et mme
pendant les repas,  l'exception du vendredi, o par esprit de
mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi
avait-il voulu runir prs de lui des musiciens de premier ordre. Son
orchestre se composait de sujets brillants et renomms. Parmi eux se
trouvait le fameux violon Baptiste[87], l'ami et le compagnon de Lulli.
Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du chteau, un
concert dlicieux[88].

  [87] Il mourut  Lunville le 14 aot 1755, g de
  quatre-vingt-quinze ans.

  [88] Le personnel de la musique royale se compose de 7 chanteurs,
  2 haute-contre, 3 haute-taille, 4 basse-taille, 10 violons, 2
  hautbois, 5 basses de violon, 2 bassons, cor de chasse, luth,
  etc. Le matre de musique tait M. Delapierre. La musique cotait
   Stanislas 25,000 francs par an.

Enfin, Stanislas avait tenu  avoir une troupe de comdie. Ds 1736, il
avait pris  son service la troupe de Claude-Andr Maizire, et lui
avait fait construire  Lunville, prs du chteau, une salle
magnifique. Comme beaucoup de costumes et de dcors manquaient, on
simplifia les choses en enlevant  l'opra de Nancy tout ce qui faisait
dfaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des reprsentations fort
apprcies[89].

  [89] La troupe de comdie du roi cotait 18,000 livres par an.
  Elle tait compose de 14 personnes. Les comdiens taient:
  Maizire, Du Coin, de Lorme, Huriau, Comasse, Plante, Le Boeuf,
  Prince, Pitou.--Les comdiennes se nommaient: Clairon, la Barnau,
  Bris, Prince, de Lorme, Fanchon, Camasse et sa fille.

On peut deviner, d'aprs ce rapide tableau, ce qu'tait la cour de
Lunville. Mais ces frquentes visites de grandes dames et d'illustres
seigneurs, ces sjours prolongs d'hommes de lettres clbres et de
philosophes, cette prsence continuelle d'artistes minents dans tous
les genres n'taient pas sans avoir amen une mtamorphose complte
dans les habitudes et dans les moeurs. Le roi n'avait pas t seul  se
transformer.

Au contact d'une socit lgante, sous l'influence des arts, des
lettres et de la philosophie, les caractres fougueux des Polonais se
sont apaiss peu  peu; aux passions bruyantes ont succd les
galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon got ont
remplac les plaisanteries grossires et brutales.

Mme de Boufflers et son frre le prince de Beauvau eurent une grande
part dans ce changement des moeurs; tous deux possdaient au suprme
degr ce got et ce ton franais qui faisaient l'attrait de la cour de
Louis XV, et ils eurent sur la socit de Lunville la plus heureuse
influence.

Peu  peu, la cour devint aussi polie et plus lettre que celle de
Versailles.

Le petit cercle royal tait model sur la cour mme de France; mais
l'tiquette en tait bannie, ce qui en compltait le charme. Malgr les
innombrables fonctions, malgr la pompe apparente, on ne connaissait 
Lunville ni les pratiques gnantes du crmonial, ni les flatteries
basses et viles. On raconte qu'au dbut du rgne de Stanislas, un homme
qui avait rempli des fonctions  la cour de Lopold demanda au roi 
tre replac: Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.--J'tais,
sire, grand matre des crmonies.--Eh! fi, fi, monsieur, s'cria le
bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la rvrence!

C'tait la vrit mme. Le roi tait gracieux  l'excs pour les
personnes de son intimit; il n'avait pour eux que propos aimables; sa
bont et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour tait moins
le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure
d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'tait, il
est vrai, un roi sans courtisans, mais entour d'amis; les hommages
qu'on lui rendait taient dicts par le coeur. Il aimait mieux tre
diverti qu'ador et il tait de l'avis du chevalier de Boufflers qui
assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaiet pour ne pas
s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.

La vie tait gaie, facile et douce, et les journes s'coulaient sans
qu'on y songet.

Le roi avait conserv ses habitudes d'autrefois; il se levait  cinq
heures et sa matine entire tait occupe par les confrences avec les
architectes, les sculpteurs, les maons, etc.; il dnait  onze heures
et demie. L'aprs-midi tait consacr au jeu,  la comdie,  l'opra,
au concert,  la promenade ou  la chasse. Mais c'est le jeu qui
l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de
Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les motions
violentes. Le jeu favori de la cour tait la comte[90].

  [90] Comte ou manille:

  Ce jeu est nouveau et a fait le premier divertissement de Louis
  XV, roi de France. Le nom de manille qu'on lui a donn est plutt
  un nom de caprice que de raison;  l'gard de celui de la comte
  qu'il porte aussi, on pourrait bien l'avoir nomm ainsi par la
  longue queue des cartes qu'on jette en jouant chaque coup, les
  comtes tant pour l'ordinaire accompagnes d'une longue trane
  de lumire. Ce jeu est fort divertissant. Il convient de dire que
  c'est un jeu  perdre considrablement lorsque le malheur en veut
   quelqu'un. Ainsi, l'on se rglera l-dessus pour taxer ce qu'on
  voudra que chaque jeton vaille. (_Acadmie des jeux_, 1730,
  Paris.)

  Stanislas avait  ce point la passion du jeu qu'il demanda  Louis
  XV la permission d'tablir  Lunville un jeu comme celui de
  l'htel de Gesvres. Le roi refusa.

Le souper tait servi  huit heures, et,  dix heures irrvocablement,
le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas
son exemple et que chaque soir de joyeuses runions avaient lieu dans
les appartements privs de la favorite.

On peut supposer qu'une grande austrit de moeurs ne rgnait pas dans
une cour o se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de potes,
d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces
Lorraines renommes pour leur beaut. On y rimait force madrigaux, on y
chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du
parc, et l'amour y trouvait largement son compte.

Stanislas tait trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis
n'tait-ce pas encore en ralit un hommage qu'on lui rendait et comment
aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivt si bien l'exemple qu'il
donnait lui-mme?




CHAPITRE X

  Gots littraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa socit
    intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le
    chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abb
    Porquet.


Mme de Boufflers avait un esprit fin, dlicat, cultiv; elle rimait fort
agrablement et elle possdait toutes les qualits qui peuvent faire
jouir des belles-lettres et de la socit d'hommes distingus. Elle
n'tait pas moins bien doue sous le rapport des arts: elle tait
excellente musicienne, jouait de la harpe  ravir, chantait de faon
charmante; enfin, elle dessinait et peignait avec got, et elle a laiss
quelques pastels qui sont de petits bijoux.

Ces talents si varis, et dont elle tait loin de faire parade,
l'occupaient sans cesse et elle n'avait jamais un moment de loisir.

Le culte des lettres tait pour elle un grand agrment et elle passait
souvent des heures entires  composer une ode ou un sonnet. Elle tait
beaucoup trop nonchalante pour travailler srieusement, et cependant
elle crivait des vers pleins de gaiet et d'esprit, et qui se faisaient
eux-mmes, comme les boutons de fleurs qui s'panouissent par la seule
action de la sve. Mais ces pices lgres et fugitives n'taient pas
destines  vivre plus d'une heure, et il est difficile de les apprcier
aujourd'hui que l'-propos a disparu.

Elle aimait  se juger elle-mme, non sans malice, et se critiquait
volontiers. Faisant allusion  son peu de got pour les conversations
inutiles et les bavardages mondains, elle envoyait un jour,  son frre
de Beauvau, cette spirituelle chanson o, tout en plaisantant, elle se
peignait elle-mme beaucoup mieux peut-tre qu'elle ne pensait:

Air: _Sentir avec ardeur._

      Il faut dire en deux mots
        Ce qu'on veut dire;
        Les longs propos
          Sont sots.

        Il faut savoir lire
        Avant que d'crire,
      Et puis dire en deux mots
        Ce qu'on veut dire.
        Les longs propos
          Sont sots.

    Il ne faut pas toujours conter,
          Citer,
          Dater,
        Mais couter.
      Il faut viter l'emploi
        Du moi, du moi,
        Voici pourquoi:

      Il est tyrannique,
      Trop acadmique;
        L'ennui, l'ennui
        Marche avec lui.
    Je me conduis toujours ainsi
          Ici,
          Aussi
        J'ai russi.

      Il faut dire en deux mots
        Ce qu'on veut dire;
        Les longs propos
          Sont sots.

Son penchant pour les plaisirs ne l'empchait nullement d'tre
sentimentale  ses heures, et elle a laiss quelques pices qui prouvent
bien que le langage du coeur ne lui tait pas tranger.

    Aux doux charmes de l'esprance
    Je me livrais bien follement;
    Vous ne m'aimiez qu'en apparence,
    Je vous aimais rellement.

    Ma raison, mon esprit, ma vie,
    Se soumettaient  votre loi,
    J'tais bien plus que votre amie,
    Tout tait vous, rien n'tait moi.

    Souvenirs d'une me insense,
    Puisque vous n'tes qu'une erreur,
    Eloignez-vous de ma pense;
    Vous seriez mon plus grand malheur.

On a d'elle des quatrains charmants, pleins de sentiment et de finesse:

    Nous ne sommes heureux qu'en esprant de l'tre;
    Le moment de jouir chappe  nos dsirs;
    Nous perdons le bonheur faute de le connatre,
    Nous sentons son absence au milieu des plaisirs.

Ou encore celui-ci:

    De tous les biens celui que l'on prfre
    N'est pas l'amour, mais le don de charmer.
    Il est un temps o l'on plat sans aimer,
    Il en est un o l'on aime sans plaire.

Dans un jour de verve elle crivait cette spirituelle chanson qu'elle
aurait pu s'appliquer  elle-mme, tant elle y dpeignait bien son
humeur changeante et volage.

_Les Sept Jours de la semaine._

Sur l'air: _Ton humeur est, Catherine..._

    Dimanche, j'tais aimable;
    Lundi, je fus autrement;
    Mardi, je pris l'air capable;
    Mercredi, je fis l'enfant;
    Jeudi, je fus raisonnable;
    Vendredi, j'eus un amant;
    Samedi, je fus coupable;
    Dimanche, il fut inconstant.

Aimable, indulgente, presque timide, Mme de Boufflers aimait peu la
reprsentation; elle ne cherchait que les plaisirs calmes, les motions
douces; elle se laissait vivre paisiblement et, loin de vouloir briller
par tous ses dons naturels, elle les gardait pour sa chre intimit.

Quelque familire que ft la cour de Lunville, elle s'en isolait le
plus souvent possible; en dehors de la vie officielle, elle avait su
grouper autour d'elle quelques amis particuliers, qui partageaient ses
gots, et se crer une petite vie intime o elle trouvait beaucoup
d'agrment.

Elle habitait au chteau l'appartement rserv au capitaine des
gardes[91]. C'tait un vaste rez-de-chausse assez lev et qui tait
situ dans l'aile du chteau parallle aux petits appartements de la
reine; il en tait spar par une cour plante d'arbres; les fentres
donnaient sur la chapelle. Des corridors intrieurs mettaient facilement
en communication avec les appartements du roi; de plus une sortie avec
perron sur la rue donnait une grande libert[92].

  [91] Le marquis de Boufflers tait capitaine des gardes.

  [92] Ce perron porte encore  Lunville le nom de perron
  Boufflers.

C'est le soir que l'on se retrouve, quand la journe officielle est
termine. Le roi, qui a des habitudes immuables, passe la soire chez la
marquise; mais il se retire toujours  dix heures. Les autres invits
n'imitent pas son exemple et c'est seulement quand le monarque a disparu
que commence la soire vritable. Mme de Boufflers tient une espce de
cour et offre  souper  tous ceux qui sont dans la confidence. On rit,
on cause, on joue, on fait de la musique, on philosophe  tort et 
travers, on crivaille  rimes que veux-tu; le temps fuit et on reste
runi souvent jusqu' une heure avance de la nuit.

Les htes les plus assidus de ces petites runions intimes sont: le
prince de Beauvau et la marchale de Mirepoix, quand ils sont en
Lorraine. Mme de Boufflers adorait son frre, et le tendre attachement
qu'elle lui avait vou dura autant que sa vie. Elle n'tait jamais plus
heureuse que quand elle l'avait prs d'elle,  Lunville, et alors elle
ne le quittait plus.

Malheureusement le prince est souvent  l'arme; du reste il s'y couvre
de gloire: sa rputation est si bien tablie que les soldats l'ont
surnomm le _jeune brave_, et que le marchal de Belle-Isle crit de lui
cette jolie phrase: C'est l'aide de camp de tout ce qui marche 
l'ennemi. L'affection de Mme de Boufflers pour son frre s'explique
d'autant mieux que le prince est charmant. La nature lui a donn, avec
un esprit juste et un got exquis, une me leve, une figure noble et
imposante. Il a pass plusieurs hivers  Paris, a t accueilli
intimement chez les duchesses de Luxembourg, de la Vallire, de
Boufflers, qui donnent le ton  la socit; il s'est li avec Voltaire,
avec Mme du Chtelet, et c'est ainsi qu'il a pris les usages du monde le
plus lgant; aussi, malgr sa jeunesse, son ton est-il parfait et son
esprit orn de toutes sortes de connaissances. On commenait par le
respecter; bientt on l'aimait, et c'tait pour toujours. Jamais
commerce ne fut plus doux et plus facile que le sien[93].

  [93] Il avait pous, le 3 avril 1745, Marie-Sophie-Charlotte de
  la Tour d'Auvergne, ne le 20 dcembre 1729. C'tait une femme
  aimable; elle avait cette facilit d'tre heureuse qui prserve
  galement les femmes des garements, des inquitudes et de
  l'humeur. Elle avait une physionomie charmante, mais elle tait
  assez disgracie quant  la tournure.

Mme de Boufflers a galement la plus grande affection pour sa soeur, la
marchale de Mirepoix. Elle cherche  l'attirer le plus souvent possible
en Lorraine; mais M. et Mme de Mirepoix s'aiment  la folie, ils forment
un des rares bons mnages qu'on puisse citer au dix-huitime sicle, et
ils ne peuvent se quitter. C'est seulement quand le marchal est 
l'arme que Mme de Mirepoix consent  venir s'installer prs de sa
soeur.

Mme de Mirepoix tait aussi renomme par l'agrment de son esprit que
par le charme de sa physionomie. Spirituelle, fine, serviable, du plus
aimable caractre, loigne de toute intrigue et du commerce le plus
sr, elle rendit ses deux maris fort heureux. Elle avait une grce
infinie et un ton parfait, une politesse aise et une humeur gale; mais
elle avait plus de penses dlicates que d'imagination, plus de
sduction que de sensibilit. Elle possdait cet esprit enchanteur, dit
le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire  chacun. Vous auriez
jur qu'elle n'avait pens qu' vous toute sa vie[94].

  [94] M. de Mirepoix tait d'apparence assez originale. Le
  Mirepoix, dit le prsident Hnault, est, comme vous le
  connaissez, parlant des coudes, raisonnant du menton, marchant
  bien, bonhomme, dur, poli, sec, civil, etc. Il possdait une
  grande noblesse d'me, et il montra  la guerre de vritables
  talents. Il mourut le 25 septembre 1757.

Mme de Boufflers a encore auprs d'elle ses trois soeurs, Mmes de
Bassompierre, de Chimay et de Montrevel; toutes trois habitent la
Lorraine et rsident presque toujours  Lunville.

Une des amies les plus intimes de la marquise, une de celles dont le
genre d'esprit lui plat le mieux, est Mme Durival, femme du secrtaire
du conseil. Certes elle ne se soucie pas plus de son mari que s'il
n'existait pas; mais elle est originale, pleine de fantaisie et
d'invention; elle a compltement conquis Mme de Boufflers qui ne peut
plus se passer d'elle et l'a fait nommer dame du palais.

Mme Durival peint trs agrablement, joue du violon  merveille et elle
contribue grandement aux plaisirs de la socit.

Le chevalier de Listenay est galement un assidu du petit cercle intime.
C'est un homme fort sduisant et qui a reu en France la meilleure
ducation; il a le got des arts et, quand il arrive  Lunville en
1745, il conquiert bien vite, par son affabilit, les bonnes grces de
Stanislas. De plus, il est Lorrain, ce qui est un titre de plus  la
faveur du roi qui le nomme gentilhomme de sa chambre[95]. Mme de
Boufflers apprcie son esprit, son urbanit, ses gots littraires et il
devient un de ses amis les plus fidles. Il est appel  jouer plus tard
dans la vie de la marquise un rle des plus importants.

  [95] Il prit plus tard le nom de prince de Bauffremont, aprs la
  mort de son frre an.

Le plus aim peut-tre dans le petit cercle de Mme de Boufflers est
l'aimable et spirituel Panpan, que nous allons voir se pousser peu  peu
dans le monde.

La marquise n'est pas une amie ingrate; si elle ne profite pas de sa
fortune pour elle-mme, elle en use largement pour venir en aide aux
amis des premiers jours,  ceux qui lui ont fait accueil et l'ont aide
 passer des heures exquises dans le culte des lettres et des arts.

Par l'influence de la Galaizire, elle a obtenu pour Panpan la place de
receveur des finances  Lunville, place d'autant plus prcieuse qu'il
est moins fortun. Mais cela ne lui suffit pas, il faut que Panpan ait
ses entres  la cour. Alors elle demande, pour lui, la place de
lecteur. Le roi trouve qu'il a dj assez de sincures autour de lui, et
il rsiste quelque temps. La marquise insiste; alors le bon Stanislas de
s'crier: Eh! que ferai-je d'un lecteur?... Ah! bah, ce sera comme le
confesseur de mon gendre! et Panpan est nomm lecteur du roi! avec deux
mille cus de traitement!

Maintenant Panpan est un personnage; il a des fonctions officielles, il
marge au budget. Et surtout, inapprciable faveur, il peut approcher
sans cesse de la belle marquise.

Les grandeurs ne grisent pas Panpan, il est philosophe. L'amiti de la
favorite, les bonnes grces du roi ne lui ont enlev aucune de ses
qualits, et il a gard ses vieux amis d'autrefois.

En dpit des honneurs il mne toujours une vie insouciante et paisible.
Son salon de la rue d'Allemagne est toujours le rendez-vous des beaux
esprits de la cour et de la ville, des causeurs d'lite. Mais l'heureuse
fortune qui lui arrive, trs inattendue, ne l'empche pas de se
plaindre, de se lamenter; il a souvent des vapeurs, il est
neurasthnique.

Le bon abb Porquet a agrablement plaisant son ami Panpan sur ses
prtendues infortunes et sur ses manies de vieux garon:

          Tous les malheurs des gens heureux,
          J'en conviens, assigent ta vie;
          Cependant souffre qu'on t'envie,
          Et plains-toi, puisque tu le veux.
    Le ciel te prodigua tous les dfauts qu'on aime;
    Tu n'as que les vertus qu'on pardonne aisment:
    Ta gat, tes bons mots, tes ridicules mme,
          Nous charment presque galement.
    Bel esprit  la cour, et commre  la ville,
    Qui, comme toi, d'un air agrable et facile,
    Sait occuper autrui de son oisivet,
    Minauder, discuter, composer vers ou prose,
    Et, ncessaire enfin par sa frivolit,
          Par des riens valoir quelque chose?
    Supprime donc des pleurs qu'on essuie en riant;
    D'un homme tout entier ose montrer l'toffe:
          A tout l'esprit d'un philosophe
          Ne joins plus le coeur d'un enfant.

Panpan tait assez joli garon pour plaire aux dames, mais il joignait 
ses autres qualits beaucoup de modestie, car il a laiss de lui-mme ce
portrait peu flatt:

    Un front assez ouvert, des cheveux bien placs
    De mon individu forment le frontispice.
    Deux petits yeux sans feu, mais aussi sans malice,
      Au moindre ris dans mon crne enfoncs,
    De tous les autres yeux peuvent braver la ve.
    Suit un nez qui promet, dit-on, plus qu'il ne tient.
        Une pudeur fort ingne
    Souvent  ce discours s'empare de mon teint.
      Bouche vermeille et d'assez bonne taille
        Couvre des dents mal en bataille
        Que, par un sort disgracieux,
    Montre le mme ris qui vient cacher mes yeux.
    Un menton ombrag d'un poil pais et rude,
      Si leur caquet me causait du souci,
    Pourrait aux mdisans donner le dmenti:
    Mais c'est le moindre objet de mon inquitude.
    Taille grle et mal prise, un grand col, peu de reins
        Point d'estomac, beaucoup d'paule,
      La cuisse sche, et la jambe assez drle,
      Au naturel voila mes attraits peints.

Panpan est un des coryphes du salon de Mme de Boufflers; son caractre
facile, son humeur enjoue le rendent inapprciable; il colporte les
nouvelles, fait de l'esprit, met de l'entrain dans toutes les runions;
bref il amuse la marquise; avec lui jamais un moment d'ennui, de
lassitude!

Et cependant les plaisanteries de Panpan ne sont pas toujours marques
au coin du bon got le plus parfait. Elles manquent quelquefois
d'atticisme, comme celles du roi, et mieux vaut les passer sous silence.

Comme les petits cadeaux entretiennent l'amiti et que Panpan est fort
ami de Mme de Boufflers, il la comble  chaque instant de souvenirs
toujours accompagns d'un galant madrigal.

Un jour la marquise, en rendant visite  Panpan, a daign admirer une
fontaine en porcelaine. Vite, le lecteur du roi la lui envoie
accompagne de ce quatrain:

    Boufflers jeta sur vous un oeil de complaisance
    Fontaine, allez couler sous son aimable loi.
      Fussiez-vous celle de Jouvence,
    Je me reprocherais de vous garder pour moi.

Une autre fois il lui fait hommage d'un petit Amour de porcelaine
accompagn de ces vers.

C'est l'Amour qui parle:

      J'ai toujours rgn par vos charmes,
    Vous me prtez toujours d'aussi puissantes armes.
      Je ne veux jamais vous quitter.
    Les graces, la gat, l'esprit, le caractre,
    Auront dans tous les temps le droit de m'arrter.
      Eh! qu'auriez-vous un jour  regretter?
    Le temps vous a donn plus de moyens de plaire
        Qu'il ne pourra vous en ter.

Saint-Lambert ne fut pas moins heureux que son ami Panpan. Aprs avoir
rempli quelques emplois subalternes il obtint, par l'influence de Mme de
Boufflers et grce  son amiti avec M. de Beauvau, le grade de
capitaine dans le rgiment des gardes lorraines, que commandait le
prince. Lui aussi a donc ses entres  la cour et il fait partie du
petit cercle de la favorite.

Malgr son origine roturire, Saint-Lambert avait des prtentions  la
noblesse, et avant de prendre le titre de marquis il voulait s'en donner
les allures. Il apportait dans tous ses rapports un ton de froideur et
mme de hauteur qui lui donnait, il le croyait tout au moins, le ton et
les manires d'un gentilhomme; il ne rendait gure d'hommages et se
contentait d'accepter ceux qu'on lui offrait. Ce mange, cette rserve
voulue pouvaient se retourner contre lui; elles le servirent grandement
au contraire; on admira sa belle tenue; sa froideur devint de la
distinction, sa hauteur de la noblesse, et on s'prit pour sa personne
d'une vritable engouement. Comme du reste il tait jeune et fort joli
garon, il passa bientt pour avoir des bonnes fortunes; cela seul
suffit pour lui en attirer et il devint la coqueluche des belles dames
de Nancy et de Lunville.

Sa rputation littraire contribue encore  le grandir; il compose des
posies qu'on s'arrache dans les salons; il rime des madrigaux pour les
dames; Voltaire lui adresse des ptres, on le proclame grand pote, il
est clbre. Il en profite pour faire tourner toutes les ttes et
pousser sa fortune. Quelques-unes des premires productions du jeune
pote sont fort jolies, et l'on s'explique l'enthousiasme qu'elles
provoquaient, les esprances qu'elles faisaient natre dans les salons
littraires de Lunville.

Une entre autres d'un tour facile, lger et railleur obtient le plus vif
succs.

Saint-Lambert passe ses quartiers d'hiver chez des parents jansnistes,
et c'est de l qu'il envoie  son ami le prince de Beauvau cette ptre,
o il se moque spirituellement du rigorisme troit qui l'entoure:

    A vivre au sein du jansnisme,
    Cher prince, je suis condamn,
    Et, des Muses abandonn,
    Dans le vieux chteau de Ternai,
    Je rpte mon catchisme.
    Des intrigues de Port-Royal
    J'apprends  fond tous les mystres:
    J'entends mettre au rang des saints pres
    Nicole, Quesnel et Pascal.
    J'en lis un peu par courtoisie.
    Ces fous, plein de misanthropie,
    Souvent ne raisonnaient pas mal:
    Ils ont eu l'art de bien connatre
    L'homme qu'ils ont imagin;
    Mais ils n'ont jamais devin
    Ce qu'est l'homme et ce qu'il doit tre.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Un vieux jansniste grondeur
    Dit qu'en dtruisant la nature
    On fait plaisir  son auteur,
    Et qu'on charme le Crateur
    En tourmentant la crature.
    Du petit nombre des lus
    Tous ses ennemis sont exclus;
    Et ces sauvages cnobites
    Qui vantent  Dieu leur ennui,
    Ne voudroient plus vivre pour lui,
    S'il toit mort pour les jsuites!

Mais il ne s'agit pas seulement de dcocher  Port-Royal quelques
critiques acres; Saint-Lambert, reconnaissant, se souvient de ses
anciens matres, de ces jsuites de Pont--Mousson qui l'ont lev; il
couvre d'loges leur indpendance d'esprit et cette tolrance mondaine
qui leur vaut tant d'amis:

    Indulgente socit!
    O vous, dvots plus raisonnables,
    Aptres pleins d'urbanit,
    Le got polit vos moeurs aimables.
    Vous vous occupez sagement
    De l'art de penser et de plaire;
    Aux charmes touchants du brviaire
    Vous entremlez prudemment
    Et du Virgile et du Voltaire;
    Vous parlez au nom du Seigneur,
    Et vous n'ennuyez point les hommes;
    Vous nous condamnez sans fureur,
    Vous nous voyez tels que nous sommes.
    Je ne prends point pour directeur
    Un fou dont la mauvaise humeur
    rige en crime une faiblesse,
    Et veut anantir mon coeur
    Pour le conduire  la sagesse.
    Je sens, j'ai des gots, des dsirs;
    Dieu les inspire ou les pardonne:
    Le triste ennemi des plaisirs
    L'est aussi du Dieu qui les donne.

Au nombre des qualits srieuses de Mme de Boufflers, il faut
certainement compter l'affection trs profonde qu'elle portait  ses
enfants. Au lieu de les faire lever au loin, comme il tait d'usage
constant  l'poque, elle voulut les garder prs d'elle, aussi longtemps
que possible, et surveiller elle-mme leur ducation.

L'intention tait excellente, le but louable; mais la cour de Lunville,
 tout prendre, n'tait pas un milieu trs favorable pour des jeunes
gens, et Mme de Boufflers n'eut peut-tre pas  se louer beaucoup de sa
dtermination.

Son fils an tait naturellement destin  l'tat militaire; par
l'influence de Stanislas, il fut envoy de bonne heure  Versailles et
lev avec le dauphin, dont il tait le menin. On ne pouvait esprer
pour lui un avenir plus brillant.

La fille fut leve au chteau de Lunville prs de sa mre; on la
voyait sans cesse  la cour o elle avait reu le surnom assez
prtentieux de la divine mignonne[96].

  [96] Elle tait ne en 1744.

De mme que le fils an tait destin  l'tat militaire, non moins
naturellement on destinait le fils cadet  la carrire ecclsiastique.
Lui aussi devait trouver dans cette voie un avenir brillant, car il
tait bien  supposer que Stanislas ne le laisserait manquer ni de
dignits ni de bnfices.

L'enfant, comme sa soeur, tait lev  la cour. Probablement en raison
de l'lgance de ses manires, on lui avait donn le gracieux surnom de
Pataud.

Quand Pataud commena  grandir et qu'on put l'enlever aux mains des
femmes, Mme de Boufflers songea  lui donner un prcepteur. Puisque
l'enfant tait destin  l'tat ecclsiastique, quoi de plus naturel que
de confier son ducation  un abb qui, tout en formant son esprit,
saurait le prparer  remplir dignement son futur sacerdoce.

Ainsi pensa Mme de Boufflers, et aprs bien des hsitations son choix
s'arrta sur un certain abb Porquet[97] dont on lui avait vant les
qualits et qui aprs des tudes assez brillantes avait t matre
particulier au collge d'Harcourt. C'tait bien le plus trange abb
qu'on pt imaginer. Quand nous le connatrons, nous devinerons ce que
son lve a pu devenir sous une pareille direction et nous ne nous
tonnerons pas si le jeune chevalier a si mal ou plutt si bien profit
de ses leons.

  [97] Pierre-Charles-Franois, n  Caen en 1728.

L'abb Porquet tait un tout petit homme, de la plus mauvaise sant et
qui n'avait que le souffle. Il disait de lui-mme: En vrit, je crois
que ma mre m'a trich, elle m'a mis au monde empaill. Il avait l'air
froid et compass, mais il tait d'une propret extrme; sa perruque,
son rabat, tous ses vtements taient toujours dans un ordre si parfait
qu'il ressemblait  une gravure de modes, ce qui lui attirait bien des
plaisanteries.

Il tait du reste ptri d'esprit et se montrait fort agrable dans le
monde. Ces qualits enchantrent Mme de Boufflers, lui firent oublier le
but plus srieux qu'elle recherchait en le prenant; au bout de peu de
temps, le prcepteur passait au second plan: elle ne voyait plus que
l'homme aimable, gai, spirituel et qui contribuait  l'agrment de la
socit qui gravitait autour d'elle.

Bientt l'abb fut si apprci que la marquise voulut lui obtenir ses
entres  la cour. Mais  quel titre les demander? L'embarras ne fut pas
long. Stanislas n'avait-il pas besoin d'un aumnier? Il en avait dj
plusieurs. Qu'importe. Abondance de biens ne peut nuire. Et voil
Porquet aumnier du roi de Pologne, pourvu de fonctions officielles,
margeant au budget comme Panpan. Il n'en fut pas plus fier.

Ses dbuts ne furent pas des plus heureux. La premire fois qu'il parut
 la table royale, Stanislas, soit navet, soit malice, lui demanda
fort indiscrtement de dire le _Benedicite_. Puisqu'il avait un
aumnier, autant valait l'utiliser. Mais le pauvre abb, interdit d'une
question aussi imprvue, resta court. Malgr tous ses efforts il ne put
jamais se rappeler le moindre mot de la prire qu'on lui demandait.
Stanislas voulait profiter de l'incident pour se dbarrasser d'un
aumnier aussi singulier; mais Mme de Boufflers argua de la timidit de
l'abb et elle obtint sa grce.

Si Porquet avait oubli le _Benedicite_, il ne manquait pas d'esprit et
ses ripostes amusaient Stanislas.

Un jour qu'il faisait au roi la lecture de la Bible il s'endormit 
moiti et lut: Dieu apparut en singe  Jacob...--Comment! s'cria le
roi, c'est en songe que vous voulez dire?--Eh! sire, rpliqua Porquet
vivement, tout n'est-il pas possible  la puissance de Dieu!

Le bon abb prtait le flanc, il faut l'avouer,  la critique, et son
peu de zle religieux lui valait bien des plaisanteries. On prtend
qu'un jour o il se plaignait  Stanislas de ne pas obtenir plus
rapidement les hautes dignits ecclsiastiques, le roi lui rpondit en
riant: Mais, mon cher abb, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez
des discours trs libres; on prtend que vous ne croyez pas en Dieu. Il
faut vous modrer: tchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.

Le Pre de Menoux naturellement avait t indign de voir une nouvelle
robe noire introduite  la cour. Porquet pouvait-il tre autre chose
qu'un instrument entre les mains de Mme de Boufflers! Nouveau sujet de
crainte et de colre pour le jsuite. Aussi ds les premiers jours le
confesseur et l'aumnier s'taient-ils vou une haine acharne.

Mais c'est en vain que le Pre de Menoux s'levait contre le nouvel
aumnier, montrait  Stanislas son indignit, son ignorance religieuse;
le roi ne voulait rien entendre et Porquet plus que jamais restait
aumnier.

Si l'abb tait peu recommandable au point de vue religieux et de plus
un mdiocre prcepteur, c'tait du moins un dlicat, un lettr et un
homme de got. Il tournait facilement le vers, mais il ne composait pas
rapidement: Il rvait trois mois  un quatrain.

Lui-mme s'est raill spirituellement en crivant  son intention cette
pitaphe:

    D'un crivain soigneux il eut tous les scrupules;
    Il approfondit l'art des points et des virgules;
    Il pesa, calcula tout le fin du mtier,
    Et sur le laconisme il fit un tome entier.

Porquet n'est pas seulement aimable, il est galant, fort galant mme.
Tout en plaisantant sa mauvaise sant, il laisse entrevoir des gots
bien fcheux pour un abb:

        Hlas! quel est mon sort!
    L'eau me fait mal, le vin m'enivre;
            Le caf fort
            Me met  mort;
        L'amour seul me fait vivre.

On comprend qu'avec de pareils penchants l'abb aime fort  lutiner les
belles dames de la cour. Aussi ne s'en prive-t-il pas; elles le lui
rendent, il est vrai, et le taquinent volontiers. Il riposte non sans
esprit, mais sur un ton grivois qui donne bien  penser sur sa moralit.

A sept dames, qui s'taient amuses  lui crire le mme jour, il fait
cette plaisante rponse:

    Par piti! moins d'honneur, moins de bonts, Mesdames!
    N'excitez pas un feu qui malgr moi s'teint:
    Je n'ai point dans un jour ma rponse  sept femmes:
          Qui trop embrasse, mal treint.
    Composons, s'il vous plat; tant de gloire me gne;
    Accordez-moi du temps, chacune aura son tour;
    Mais  marcher trop vite on se met hors d'haleine.
    Autrefois j'eusse crit un volume en un jour:
    Je ne me permets plus qu'un billet par semaine.

Puisque Porquet est pote, il est naturel qu'il adresse des vers  son
lve,  ses amis,  divers personnages de la cour; mais ce qui est plus
trange, ce qui jette un jour singulier sur toute cette socit, sur ses
habitudes, sur ses moeurs, c'est qu'il est en commerce potique avec la
mre de son lve, et que tous deux changent de petits vers galants.

Un soir, aprs avoir dn chez l'abb, Mme de Boufflers compose ces vers
pour son amphitryon:

    Le dner, dans la vie, est chose intressante:
          Cher abb, le vtre m'enchante.
    Vous savez embellir et donner un repas,
    Vous faites de bons vers, et servez de bons plats.
    L'un, il faut l'avouer, est plus rare que l'autre.
    Et tous les deux chez vous se trouvent aujourd'hui.
    Partout vous aurez place  la table d'autrui;
          Moi, j'en demande une  la vtre.

Et l'abb de riposter aussitt:

    Un succs, jeune Egl, ne rpond point d'un autre;
    Dfiez-vous de l'art qui vous sert aujourd'hui:
    Vous plairez une fois avec l'esprit d'autrui,
          Et tous les jours avec le vtre.

Naturellement le jour de la fte de la marquise, le prcepteur n'a garde
d'oublier le bouquet de circonstance et il envoie ce madrigal, fort
galant assurment, mais rempli d'allusions assez inquitantes et qu'il
vaut mieux peut-tre ne pas approfondir:

    Votre patronne au ciel a trouv son bonheur;
          Ici-bas vous faites le ntre;
    Son partage est sans prix, le vtre a sa douceur:
    Qui n'a pas son destin doit envier le vtre.
    Ah! bienfaisante Egl, rpondez  nos voeux.
          Vous n'tes point ambitieuse;
    Contentez-vous du bien, en attendant le mieux.
      Un peu plus tard vous serez bien heureuse,
    Mais plus longtemps aussi vous ferez des heureux.

Mme de Boufflers, contre son habitude, s'tant un jour laisse aller 
quelque misanthropie, l'abb lui prodigue de spirituels conseils:

          Apprciez bien moins la vie,
          Si vous voulez en mieux jouir;
          Avec trop de philosophie.
          On parviendrait  la har.
    Ou dsirs ou regrets, voil notre partage;
    Mais sous ce triste aspect pourquoi l'envisager?
          Vivre, dit-on, c'est voyager.
    Dans les distractions achevons le voyage;
          Le sommeil vient sans y songer.

Il arrivait parfois  la marquise, dans ses jours de gaiet, de lancer
au prcepteur quelques boutades, qui nous paratraient peut-tre
aujourd'hui assez risques; mais, alors, que ne disait-on pas? que ne
risquait-on pas?

N'a-t-elle pas os crire en riant ces quelques vers:

    Jadis je plus  Porquet
    Et Porquet m'avait su plaire:
    Il devenait plus coquet;
    Je devenais moins svre.
      J'estimais son rabat
      J'admirais sa perruque
      Aujourd'hui j'en rabats
      Car je le crois eunuque.

Quel drle de monde! Quelle singulire socit! Quel trange prcepteur!




CHAPITRE XI

  Bont du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son
    got pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe
    de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du
    roi.--Le vin de Tokay.--Bb.


Si Stanislas tait pour ses courtisans le roi le meilleur et le plus
facile, il n'tait pas moins bon, accessible, familier pour ses sujets.
Il se faisait adorer d'eux par sa bonhomie, sa simplicit, par la
confiance mme qu'il leur tmoignait. Il avait coutume de se promener
par tout le pays dans une calche: il n'avait qu'un seul page avec lui
dans ses courses, et il se plaisait  fumer dans une grande pipe  la
turque de six pieds de long. Comme on lui reprsentait  ce sujet qu'il
exposait sa personne: Eh! qu'ai-je  craindre, dit-il, ne suis-je pas
au milieu de mes enfants?

Dans ses promenades, il se plaisait  interroger familirement les
paysans qu'il rencontrait;  causer avec eux de leur famille, de leurs
besoins, de leurs rcoltes, des nouvelles qui pouvaient les intresser.
Un jour, aux environs de Toul, il arrte un paysan et lui demande
comment va l'vque de la ville, qui tait malade: Monseigneur fait
dans ses culottes, rpond le paysan troubl par la dignit royale, mais
il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majest.

Il tait gnreux et compatissant; jamais un infortun ne fit en vain
appel  sa charit. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux
qui avaient recours  lui, il allait souvent au-devant des besoins de
ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remdes aux indigents
et fournissait secrtement de larges aumnes aux pauvres honteux. Dans
toutes les villes importantes il avait tabli des greniers d'abondance
pour les annes de disette. On le vit frquemment faire des avances aux
ngociants que frappaient des malheurs immrits et il avait tabli de
ses propres fonds,  Nancy, une caisse de commerce  la disposition des
magistrats municipaux.

Sa bont ne le cdait en rien  sa bienfaisance, et on cite de lui des
traits bien faits pour lui attacher les coeurs de ceux qui
l'entouraient.

Comme il rglait l'tat de sa maison[98], il donna l'ordre de porter sur
la liste des pensionnaires un officier franais qui lui avait donn des
preuves d'attachement. En quelle qualit Votre Majest veut-elle qu'il
figure sur la liste? demanda Alliot inquiet des libralits du prince.
En qualit de mon ami, rpondit le roi en souriant.

  [98] La maison du roi tait compose de 455 personnes, non
  compris 68 pensionnaires.

On raconte qu'un certain jour un nomm Jacques, palefrenier du chteau,
pntra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occup  rdiger
des dpches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas.
Jacques se mit  tousser et  faire du bruit avec ses sabots. Stanislas,
pensant que c'tait son valet de chambre, continua son travail. Jacques
 la fin perdit patience et dsesprant de se faire remarquer, prit le
premier la parole: Sire, dit-il, je suis Jacques.--Et que fait
Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut
donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour couter matre
Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux. Jacques exposa sa requte: sa
femme tait accouche, et, bien qu'tant, elle aussi, au service du roi,
elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. Eh bien, dit
Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te
porter pour 50 cus de gratification que je te fais pendant trois ans,
pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[99].

  [99] JOLY, _le Chteau de Lunville_.

C'est par de pareils traits, rpts et colports, que Stanislas
conqurait tous les coeurs.

Le roi de Pologne tait volontiers factieux dans la conversation et il
possdait  un rare degr l'esprit de repartie.

Le Pre de Menoux cherchait souvent  abuser de la crdulit du roi et
il croyait y russir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand
il le voulait bien. Un jour, en prsence du jsuite, il rpondait en
riant  un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas  saisir
la ressemblance: Adressez-vous donc au Pre de Menoux que voil si vous
voulez bien m'attraper.

Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du chteau
longeant le canal et qui avait t dtruite en 1744 par un incendie.
Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un
d'eux,  la vue des tailleurs de pierre courbs sur leur travail, dit
assez haut pour tre entendu: Voil des bches qui martlent des
pierres.--Vous vous trompez, dit le roi svrement; tous les hommes
ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.

Puis, il se mit  interpeller familirement les ouvriers, les
interrogeant avec bonhomie. Tout  coup, il dit  l'un d'eux: Que
pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous
des maons?--Certainement, lui rpondit l'ouvrier, puisque les maons
sont faits pour difier et que les militaires ne sont bons qu'
dtruire. Votre Majest n'ignore pas que pour prserver une muraille
faite par des maons, on fait souvent sauter un grand nombre de
militaires.--Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant
vers les officiers; entendez-vous comme les bches parlent?

Et ces messieurs, qu'en pensez-vous? interrogea encore le roi fort
amus.--Je crois, rpondit un des maons, que ces braves messieurs ne
sont pas aussi cruels sur la brche que les bourreaux de soldats qu'ils
y envoient.--Et puis, riposta un autre, quand d'aventure ces messieurs
feraient faire par-ci par-l quelques enterrements  la guerre, en
change, combien de baptmes ne font-ils pas faire  Nancy?

Pour le coup, sauve qui peut, dit le roi riant aux clats de
l'pigramme. Nous avons fait parler des bches, je m'aperois qu'elles
mordent cruellement[100].

  [100] JOLY, _le Chteau de Lunville_.

L'esprit factieux de Stanislas ne se bornait pas uniquement  la
conversation, mais ses plaisanteries n'taient pas toujours d'un
atticisme parfait. On cite de lui des traits qui rappellent plutt le
barbare que le grand seigneur.

Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait  sa table que des
intimes, d'aborder ds le dbut du repas un sujet de conversation
passionnant; puis, quand il voyait ses convives disputant avec la plus
vive animation, il s'emparait avec les doigts d'une volaille et la
dvorait  belles dents. Aussitt fait, il se levait de table
tranquillement. Force tait naturellement  tous les convives de le
suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse.

Une autre des bonnes plaisanteries royales consistait  emmener les
dames se promener dans les jardins du chteau et particulirement sur un
pont de bois jet en travers du canal, en face du rocher. Un systme de
tuyaux adroitement dissimul amenait l'eau jusque sous le pont et la
rpandait en gerbes au moment o l'on s'y attendait le moins. Quand
Stanislas, par d'habiles dtours, avait conduit les dames jusque sur le
pont, il pressait un bouton, et immdiatement des jets d'eau froide
allaient fort indiscrtement rafrachir les dessous des visiteuses; les
paniers dont elles taient ornes favorisaient  merveille ce genre de
distraction. Les cris, la frayeur et la colre des victimes faisaient la
joie du bon roi. Il tait bien rare qu'une nouvelle venue n'et pas 
souffrir de cette mdiocre factie.

La gaiet du monarque s'exerait  tout propos. Mme de la Fert-Imbault
raconte que, pendant son sjour  Lunville, le roi la mena un jour 
une fte de village o elle acheta pour 15 sols de ces petits rubans que
l'on nommait _faveurs_, et qui servaient  attacher des colliers. Le
roi, voyant mon emplette, dit-elle, prit mon paquet, et se mit 
l'lever en l'air au milieu de la foire en criant  tue-tte Les
faveurs de Mme de la Fert-Imbault  15 sols!  15 sols! Qui en veut?
au grand divertissement de tout le public.

Stanislas avait au suprme degr ce que nous appelons le got de la
truelle.

A peine arriv en Lorraine, il donna un libre cours  son got favori.
Mais il ne se contenta pas de faire lever des difices nouveaux; il eut
la malheureuse ide d'amliorer ceux qui existaient ou de les
reconstruire compltement sur des plans de sa faon; il souleva ainsi
bien des critiques, et s'attira mme bien des animosits dans le peuple.
Ce qui n'tait chez lui qu'une manie fut considr comme une profanation
des souvenirs nationaux, de tout ce qui rappelait les jours glorieux de
la patrie lorraine.

Il dmolit une partie des monuments du palais ducal et de l'glise
Saint-Georges; il dmolit l'glise de Bon-Secours[101] et la rdifia
sur un autre emplacement et sur un nouveau plan.

  [101] Elle avait t construite en 1631, aprs une peste.

On raconte qu'un potier d'tain, dont la maison s'levait en face de
Bon-Secours, dsespr de ne plus voir le monument tel qu'il y tait
accoutum depuis son enfance, fit murer toutes les fentres de sa faade
et ne prit plus de jour que sur son jardin.

Stanislas ne se borna pas  faire de Nancy une des plus belles villes
d'Europe; il consacra encore tous ses soins  Lunville et  Commercy,
dont il avait fait ses demeures de prdilection. Si ses devoirs de
souverain l'obligeaient en effet  sjourner quelquefois  Nancy, son
got le ramenait toujours  Lunville ou  Commercy.

Il s'ingnia, ds les premires annes de son sjour,  embellir
Lunville et  en faire une rsidence dlicieuse.

Le chteau construit par Lopold lui plaisait fort et il y rsidait
avec bonheur. Un des grands charmes de cette demeure taient les beaux
jardins, le parc immense, les eaux superbes qui entouraient le chteau.
L, sans choquer personne, et sans se soucier du qu'en-dira-t-on,
Stanislas pouvait donner libre cours  son penchant pour les
constructions les plus fantaisistes.

Le bon roi n'avait pas toujours le got trs raffin. Il avait rapport
de Turquie et de sa captivit  Bender la passion des minarets, des
coupoles, des kiosques, des terrasses; enfin il affectionnait un style
moiti turc, moiti chinois, recherch et bizarre, qui souvent n'tait
pas heureux.

Sous sa direction, les jardins de Lunville se peuplent de petits
cabinets, de grottes, de bassins, de rochers artificiels, de jets d'eau
 l'infini. Des machines de son invention fournissent les eaux en
abondance. Ces enfantillages font la joie du vieux roi et son plus grand
plaisir est de les faire admirer aux trangers qui visitent sa cour.

A peine install  Lunville, Stanislas commence les travaux. Chaque
jour, la matine est consacre  son passe-temps favori; entour de ses
dix-sept architectes, peintres, sculpteurs, il examine les plans, dcide
les travaux, discute, ordonne, dirige lui-mme la construction de ses
palais, de ses maisons de campagne; il va sur place encourager les
ouvriers, voir l'effet de ses combinaisons; il fait construire, dmolir,
reconstruire, et il dpense ainsi le plus clair de ses revenus.

Son premier soin est d'assainir les environs de sa rsidence et de les
embellir. Devant le chteau s'tend un long canal qui va jusqu'
Chanteheu, petit village peu loign de la ville. Tout autour du canal
sont de vastes marcages. Stanislas, en peu de temps, et par d'habiles
combinaisons, fait couler les eaux et transforme en jardins charmants
ce qui n'tait qu'une tendue malsaine et nausabonde.

Dans le parc, il fait construire huit pavillons composs d'une chambre,
de trois cabinets et d'une petite cuisine. Chaque pavillon est entour
d'un ravissant jardin. Ces asiles champtres sont destins aux
courtisans privilgis; mais ils sont obligs d'y loger pendant la belle
saison et d'offrir  dner au prince une fois par mois. M. de la
Galaizire qui, malgr tout, est fort bien en cour et que Stanislas
cherche  amadouer, reoit un de ces pavillons.

Mais ces cottages et les jardins qui les entourent ne suffisent pas 
orner le parc au gr du roi. A gauche du chteau et en contre-bas de la
terrasse, il fait lever  grands frais un rocher artificiel sur lequel
se dresse tout un village avec des paysans en bois peint de grandeur
naturelle. On y voit des maisons, un ermitage, un cabaret. Tous les
personnages, il y en a trois cents, sont mis en mouvement au moyen de
l'eau, et, lorsque ce vaste jouet fonctionne, c'est un remue-mnage
gnral: des coqs chantent, des moutons paissent, des chvres se
battent, un chat poursuit un rat, un ivrogne boit et sa femme lui jette
un seau d'eau par la fentre, un charretier bat ses chevaux, des scieurs
de long travaillent, une femme file, une autre se balance sur une
escarpolette, etc.[102].

  [102] C'est Richaud, horloger de Nancy, qui tait l'auteur de ce
  jouet prcieux.

En mme temps qu'il s'amuse  orner son parc de ces purilits,
Stanislas couvre les environs de Lunville de maisons de plaisance
destines  son usage personnel et d'une architecture aussi varie
qu'trange. Par contre, elles sont toutes dlicieusement dcores 
l'intrieur et meubles avec un got parfait.

Bientt l'on voit s'lever  la tte du grand canal un petit btiment 
la chinoise que le roi surnomme le _Kiosque_. C'est l qu'il ira dner
et coucher pendant les grandes chaleurs de l't.

A l'autre extrmit du canal, vis--vis l'aile du chteau, se dresse un
pavillon  la turque, que l'on appelle _le Trfle_, car il en a la
forme. L'intrieur ne contient rien de particulier, si ce n'est, comble
du raffinement, un petit endroit pour une chaise perce.

Un quart de lieue plus loin se trouve une ferme appele _Jolivet_.
Stanislas la transforme et en fait un lieu de plaisance. Du premier
tage, l'on jouit d'un superbe point de vue: d'abord, le chteau de
Lunville avec toutes ses dpendances; puis, plus loin, le chteau de
Craon.

A Einville,  Chanteheu, encore des maisons de plaisance pour le
monarque, avec des jardins admirables, des mnageries[103], des eaux
jaillissantes, des cascades, etc.

  [103] C'est--dire des jardins potagers.

Mais tous ces pavillons, tous ces rendez-vous de chasse, toutes ces
fermes ne suffisent pas encore; Lopold a fait commencer un chteau  la
Malgrange, prs de Nancy: le roi de Pologne le fait dmolir et en
construit un nouveau beaucoup plus important, trs agrable et o il
passe la plus grande partie de l't.

Stanislas fit galement excuter de grands travaux  Commercy; on se
rappelle que la duchesse de Lorraine s'y tait retire en 1737 et qu'on
lui avait laiss la jouissance du chteau sa vie durant. Aprs tre
reste en enfance pendant quelque temps elle mourut d'apoplexie le 27
dcembre 1744. Le roi prit aussitt possession du chteau qui devint une
de ses rsidences favorites.

Comme il y avait des eaux magnifiques, il en profita pour faire jeter
sur le canal un pont, qu'on appela pont d'eau, parce que les parapets
taient chargs de quatorze colonnes sur lesquelles l'eau ruisselait
sans cesse; la nuit, des lumires enfermes dans des globes de cristal
clairaient ce pont extraordinaire. Il fit galement lever un kiosque
dont les stores taient forms de nappes d'eau trs lgres. Enfin 
l'extrmit du canal on leva un chteau d'eau d'o l'on dcouvrait une
vue des plus tendues et des plus riantes. Des bassins immenses, avec
des cygnes et d'lgantes galres, des cascades, des fontaines
nombreuses faisaient des jardins de Commercy un sjour enchanteur.

Dans la vaste fort qui avoisinait le chteau, le roi fit construire,
prs de la Fontaine Royale, un ravissant pavillon; c'est l que, pendant
les grandes chaleurs de l't, il conviait  goter les jeunes et jolies
dames de la cour.

Stanislas se prit d'une grande passion pour sa nouvelle rsidence et il
partagea bientt tout son temps entre Lunville et Commercy.

Le souci des biens terrestres ne faisait pas oublier au vieux monarque
le soin de son salut. N'tait-il pas juste que le Ciel eut sa part dans
ces constructions et ces dpenses? Au besoin, le Pre de Menoux se
chargeait de le rappeler au roi. Aussi Stanislas fit-il lever  Nancy
pour douze missionnaires jsuites une vaste et belle demeure que l'on
appella la _Mission_. La chapelle tait grande et on ne peut mieux
orne, les dortoirs et les rfectoires superbes. Il y avait des chambres
pour les personnes pieuses qui dsiraient faire des retraites. Stanislas
s'y tait rserv un fort bel appartement qu'il occupait de temps 
autre. Chaque fois que le roi sjournait  la Mission, on y donnait des
ftes, on y jouait la comdie; les Pres jsuites chantaient des pomes
de leur composition, ils tiraient des feux d'artifice; bref ils
s'ingniaient de toutes faons  distraire leur hte. C'est le Pre de
Menoux qui naturellement fut plac  la tte de cette fondation, qui
avait cot 800,000 livres. Chaque Pre recevait 800 livres de rente
annuelle et ils avaient en outre 12,000 livres d'aumnes  distribuer.

Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions,
btisses plus ou moins champtres, Stanislas dpensait encore des sommes
considrables pour sa table; elle n'tait pas seulement servie avec
profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inou et
apportait dans le choix des objets destins  l'orner la mme fantaisie
et la mme purilit que dans l'ornementation de son parc et de ses
jardins.

C'est Stanislas qui le premier a l'ide de ces surtouts d'une varit et
d'une richesse incroyables, qui deviennent  la mode  cette poque; il
en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus
capricieuses, les plus bizarres. Les uns reprsentent une chasse au
cerf, d'autres des paysages champtres, d'autres des scnes
mythologiques. A la demande du roi, Cyffl compose de vritables objets
d'art; un entre autres soulve l'admiration unanime: un pavillon  jour,
soutenu par huit colonnes canneles, abrite une vasque lgante. Au
milieu du bassin s'lve un rocher sur lequel Lda foltre avec le
cygne. Une lgre galerie couronne le petit difice au sommet duquel
jaillit une gerbe d'eau entoure d'amours.

La fertile imagination du roi fait toujours jouer  l'eau un grand
rle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de
vritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas.

Stanislas tait un vritable gastronome et les plaisirs de la table
formaient l'une de ses distractions favorites. Il tait, du reste, dou
d'un apptit si violent qu'il avanait souvent l'heure de son dner:
Pour peu que Votre Majest continue, lui disait un jour M. de la
Galaizire, elle finira par dner la veille. Son got n'tait pas
toujours exquis: ainsi il mangeait sans cuisson la choucroute ou des
choux rps saupoudrs de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.

Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant
lui[104]. C'taient surtout les desserts qui taient l'objet de sa
sollicitude et sur lesquels s'exerait son ingniosit.

  [104] Le service de la bouche tait confi  un premier matre
  d'htel qui avait sous ses ordres 3 matres d'htel ordinaires, 1
  contrleur de cuisine, 5 chefs cuisiniers, 6 aides, 3 garons de
  cuisine, 5 relaveurs, 4 marmitons et 1 garde-vaisselle.

  Pour la rtisserie, il y avait 1 chef, 2 aides et 2 garons.

  De mme pour le service de la ptisserie.

  L'chansonnerie et la paneterie taient diriges par 2 chefs et 3
  officiers.

  Enfin venaient 6 couvreurs de table, 1 contrleur, 1 chef du caf,
  3 garons de la cave, etc.

Le chef d'office, c'est--dire celui qui tait charg de prparer et de
dresser le dessert, tait un artiste nomm Joseph Gilliers[105].

  [105] Il a laiss un monument de son art en un magnifique in-4
  enrichi de nombreuses planches et intitul _le Cannamliste
  franais: les Usages, le choix et les principes de tout ce qui se
  pratique dans la prparation des fruits confits, secs, liquides
  ou  l'eau-de-vie, ouvrages de sucre, liqueurs rafrachissantes,
  pastilles, pastillages, neiges, mousses et fruits glacs_. Les
  planches sont par Dupuys, dessinateur de Sa Majest, et graves
  en taille-douce par le clbre Franois. L'ouvrage est ddi au
  duc Ossolinski.

Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pices montes, qui
faisaient la joie de Stanislas. Tantt c'est un jardin enchant, tantt
au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessin par Lentre,
s'lve une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une
fontaine;  droite et  gauche du massif, de petits bassins contiennent
les eaux de deux gerbes liquides. De distance  autre, des promeneurs,
figurs par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants;
d'autres y gotent les douceurs du repos au milieu des fruits, des
fleurs et des sucreries.

Les ptissiers du roi se livraient aux plus ingnieuses fantaisies. Un
jour, quatre servants dposrent sur la table royale un pt monstre,
ayant la forme d'une citadelle. Tout  coup, le couvercle se soulve et
des flancs du pt s'lance Bb, le nain du roi, costum en guerrier,
le casque en tte, un pistolet  la main qu'il fait partir au grand
effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarit de l'assistance.

Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas  servir  ses convives
des plats recherchs ou d'une forme savante; son plus grand bonheur
tait de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur
crdulit ou de leur dception.

Il faisait servir comme gibier tranger et pour plongeons du Nord des
oies plumes vivantes, tues  coups de baguettes et marines. Des
dindons, traits de la mme manire et marins dans des herbes
odorifrantes des bois, taient prsents comme coqs de bruyre.

La joie du roi tait complte quand ses convives taient dupes de ces
inventions.

Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi
les vins qu'il offrait  ses amis, et pour eux il ne ddaignait pas
d'oprer lui-mme.

Son prdcesseur sur le trne de Lorraine, Franois, devenu roi de
Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque anne une feuillette de vin
de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay tait rserv uniquement
pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains trangers ne
pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en
expdier.

L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande crmonie: le tonneau,
plac sur une voiture pavoise aux armes d'Autriche et de Hongrie, tait
escort par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent. C'est en ce
pompeux quipage qu'arrivait chaque anne en Lorraine le tokay imprial,
et le roi tmoignait toujours d'une grande satisfaction  l'arrive du
cadeau de son prdcesseur. Toute la cour tait au courant de ce grave
vnement, et le vin, reu par Stanislas lui-mme dans la cour
d'honneur du chteau, tait ensuite soigneusement enferm dans les caves
royales. Quelques jours aprs le monarque, accompagn d'un acolyte
discret, descendait dans ses caves; l, il s'affublait d'un tablier et,
avec du vin de Bourgogne additionn de quelques ingrdients de
circonstance, il composait un vin de Tokay de sa faon. Le mlange tait
vers dans des bouteilles faites spcialement  la verrerie de Porcieux,
et distribu, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour
et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait
l'indiscrtion de demander par quel trange phnomne se produisait
ainsi la multiplication du vin de Tokay.

Toujours guid par le mme esprit d'enfantillage, Stanislas cherche 
s'entourer de phnomnes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son
palais est un gant[106].

  [106] Il tait originaire de la principaut de Salm.

A Lunville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse
comme d'une poupe et qui fait ses dlices. C'est le plus petit
personnage de la cour, mais non le moins important. Il est g de cinq
ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pse que 12 livres.

C'tait un vritable prodige; quand il tait n, il ne pesait qu'une
livre un quart; on l'avait port  l'glise sur une assiette garnie de
filasse; un sabot rembourr lui avait servi de berceau. A deux ans, il
commenait  marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient
18 lignes de long.

Stanislas, ayant entendu parler de ce phnomne, demanda  le voir et il
en fut si merveill qu'il le garda  sa cour.

Malgr sa petitesse, Bb tait admirablement proportionn et avait une
trs jolie figure[107]. Mais il tait orn de tous les dfauts: entt,
colre, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas
un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tte, on ne pouvait le
faire obir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise.
Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les
porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son
nain, et il le gtait outrageusement.

  [107] Il s'appelait Nicolas Ferry et tait n  Plaisnes, dans
  les Vosges, le 11 novembre 1741.

Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes
les formes; celui que Bb portait avec le plus d'lgance tait celui
de hussard.

Bb avait encore reu une trs jolie calche, attele de quatre
chvres, qu'il conduisait lui-mme dans les alles du parc. On lui donna
aussi un htel en bois, haut de trois pieds, qu'on installa dans une des
pices du chteau. Quand il tait en querelle avec le roi, ou qu'il
voulait lui rsister, c'est dans son htel que Bb allait bouder. Si
Stanislas le faisait appeler, Bb ouvrait la fentre et disait avec
dignit: Vous direz au roi que je n'y suis pas.

Il tait si petit qu'un jour il s'gara dans un champ de luzerne; il se
crut perdu et appela au secours jusqu' ce qu'on ft venu le dlivrer.
Aussi Stanislas avait-il toujours peur d'garer son nain. Bb, qui
avait un got marqu pour la plaisanterie, s'amusait souvent  se
cacher. Stanislas, ne voyant plus son nain, s'agitait, s'inquitait;
toute la cour tait en alarme, et Bb, tranquillement assis sous
quelque fauteuil, riait de bon coeur.

Ce factieux personnage ne se cachait pas que sous les meubles; il avait
imagin d'autres abris plus agrables: on le retrouvait quelquefois
paisiblement install sous les paniers des dames, si bien que les femmes
de la cour craignaient toujours d'craser le petit personnage.

Stanislas tait un joueur de tric-trac acharn; or, Bb dtestait ce
jeu: le bruit des jetons et du cornet blessait sa sensibilit. Ds qu'on
commenait  jouer, il faisait tant de bruit et tait si insupportable
que le roi n'avait d'autre ressource que de cesser la partie. Alors, on
plaait le nain sur la table; il entrait dans le tric-trac, mettait tous
les jetons en piles, s'asseyait dessus et se laissait tomber en riant
aux clats.

Stanislas voulut faire donner  Bb une ducation brillante, mais il
dut bien vite y renoncer. Malgr tous les efforts, on ne put dvelopper
chez lui ni raison, ni jugement; on ne put jamais lui faire comprendre
l'ide de Dieu et d'une religion.

La princesse de Talmont s'tait prise d'une grande amiti pour Bb;
elle eut la prtention de russir l o tous les matres avaient chou,
et elle se donna beaucoup de peine pour l'instruire, sans succs du
reste. Cependant, Bb, reconnaissant de ses soins, s'tait pris pour
elle d'une si grande passion qu'il en tait jaloux. Un jour, la voyant
caresser un petit chien, il devint furieux, lui arracha l'animal des
mains et le jeta par la fentre en disant: Pourquoi l'aimez-vous plus
que moi?

Bb tait donc  la cour, sinon le plus heureux des hommes, du moins le
plus heureux des nains. Que dites-vous de sa bte de mre, crit le
prsident Hnault, qui fait dire des messes pour qu'il grandisse?




CHAPITRE XII

  tat des moeurs au dix-huitime sicle.


Avant de poursuivre notre rcit et de raconter les aventures o se
trouve ml le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de
vouloir bien se rappeler quel tait l'tat des esprits et des moeurs au
milieu du dix-huitime sicle, c'est--dire  l'poque dont nous nous
occupons.

Sans cette prcaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de
Boufflers ne passt aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos
lectrices, pour une femme charmante, assurment, sduisante,
spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises moeurs.

Il ne faut pas cependant que notre hrone soit plus mal juge qu'il ne
convient. Apprcier les femmes de ce temps-l avec nos ides actuelles
serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs
cheveux poudrs, leur rouge ou leurs robes  paniers. Par suite de leur
ducation et des usages de l'poque, elles n'envisageaient pas
l'existence de la mme faon que nous, et leurs ides religieuses et
morales taient fort diffrentes des ntres. Il ne faut pas plus nous en
choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et
dplorons les moeurs de l'poque tant que nous le voudrons, mais n'en
rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort
d'tre de leur temps.

Aussi, pour porter un jugement quitable sur les femmes du monde au
dix-huitime sicle, devons-nous avant toutes choses avoir prsentes 
l'esprit les moeurs qui avaient cours. Nous avons dj abord le sujet
dans des ouvrages prcdents[108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il
y a certains points que nous avons laisss dans l'ombre et sur lesquels
il nous parat utile d'insister pour mieux faire comprendre la
dsinvolture morale de nos aeules.

  [108] _Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV_,
  Plon-Nourrit et Cie, 10e dition, 1903, chapitre I; _Les
  Demoiselles de Verrires_, Plon-Nourrit et Cie, 1904, chapitre I.

De mme que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une
institution trs ncessaire, d'un intrt social de premier ordre, mais
qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but
que de les maintenir dans le devoir et l'obissance, de mme l'austrit
des moeurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mmes
gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes
infrieures. La fidlit dans le mariage n'tait  leurs yeux qu'un sot
et risible prjug, bon assurment pour les petites gens, mais dont les
hautes classes n'avaient nullement  s'inquiter.

Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitime
sicle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie
est courte, que mille accidents peuvent l'abrger encore, qu'il faut
donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si
elle devait tre ternelle ou qu'on dt la vivre deux fois.

L'amour paraissait aux gens de cette poque une chose toute simple,
toute naturelle; c'tait mme  leurs yeux le seul bon ct de la vie,
le seul qui en fasse le charme et l'agrment, le seul qui quelquefois en
fasse oublier les amertumes et les tristesses.

Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de rpudier les
dons les plus prcieux de la nature pour l'dification du prochain ou
dans l'espoir de rcompenses futures et hypothtiques, ils en jouissent
autant qu'ils le peuvent. Cela leur parat tout simple d'aimer, d'tre
heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale
paenne.

Mais pourquoi nos anctres ne cherchaient-ils pas tout simplement
l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnment au
dehors?

Parce que les moeurs s'y opposaient tout autant que les usages.

On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner
satisfaction  sa famille, assurer sa descendance. Le mariage tait un
arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au
coeur,  la sympathie rciproque, personne n'y songeait.

Les filles sont leves au couvent. Mais les bruits du monde pntrent
dans ces pieuses retraites: avant mme d'entrer dans la vie, elles
savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est l un malheur gnral et
dont on se console fort aisment.

A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter  l'autel avec un
fianc qu'elles n'ont jamais vu.

Ainsi les usages craient, entre deux tres qui la veille encore
s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait  vivre ensemble,
eux dont les natures, les caractres, les sentiments taient peut-tre
si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder.

Devaient-ils donc, pour respecter un lien contract dans de telles
conditions, briser leur vie entire, renoncer au bonheur en ce monde, en
cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant.

Mari au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait
nullement enchaner sa vie. A peine le sacrement reu, il reprenait sa
libert; mais il tait assez quitable pour ne pas exiger de sa femme
plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations.

Alors, que restait-il  la femme et quelle tait sa situation?
Abandonne peu aprs son mariage, souvent au lendemain de ses noces,
elle avait le choix entre deux solutions:

Rester fidle  l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle tait
condamne  l'isolement du coeur,  l'absence d'affection, de
tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gche sans espoir, tait-ce
possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien
surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni coeur, ni sens. Comment
supposer que le coeur d'une femme ne soit pas occup!, dit trs
justement le prince de Montbarrey.

La seconde solution tait plus sduisante: c'tait de chercher un
consolateur, et c'est presque toujours  ce dernier parti que la femme
s'arrtait.

Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se prsenter. Ou le choix
tait heureux et alors ces deux tres runis par une inclination
rciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modle
des faux mnages. Ils sont nombreux au dix-huitime sicle, ces couples
que le hasard a rapprochs, qui s'aiment  la folie et se restent
scrupuleusement fidles.

Mais, hlas! souvent la femme n'tait pas plus heureuse dans le choix de
l'amant que ses parents ne l'avaient t dans celui du mari; alors, elle
cherchait encore, et puis encore, et bientt elle n'coutait plus que sa
fantaisie.

Cette dsinvolture et ce mpris des lois morales entranaient-ils pour
la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la
rprobation du monde? En aucune faon, et par la force mme des choses,
puisque l'immoralit tait gnrale.

Le dix-huitime sicle est plein d'indulgence pour ce joli pch
d'amour, qui lui parat de tous le plus naturel, le plus excusable; il
ne vous en dtourne pas comme d'une faute irrparable. On n'a pas encore
lev toutes ces barrires morales et religieuses qui faisaient dire
spirituellement au prince de Ligne: On a fait un crime de tout ce qu'il
y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir
l'honneur, la rputation, la dcence, l'amour-propre. S'il y a des
hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie,
c'est un temps pass bien heureusement[109].

  [109] Et cependant, si le monde tait indulgent, les lois taient
  fort rigoureuses contre les femmes coupables, mais nul ne songent
   en rclamer l'application. (Voir _le Duc de Lauzun et la Cour
  Louis XV_, chapitre X.)

L'ducation, les moeurs, les usages, l'exemple, la littrature, tout
vous entranait  l'amour,  l'amour illgitime s'entend; tout vous y
poussait.

Aussi l'adultre rgnait-il en matre, mais l'adultre serein, paisible,
reconnu, lgitime!

La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve
pas mauvais qu'elle serve en mme temps la fortune de sa maison. Celle
qui par chance attire l'attention du souverain est envie; personne dans
sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au dshonneur et de
lui reprocher des complaisances coupables. On se borne  tirer parti de
la situation au profit des siens.

Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus
d'austrit que ses contemporaines. leve  la cour de Lopold, elle a
eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour
galante, aimable, o l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu
 Remiremont les rcits de ses compagnes, rcits o sa mre joue presque
toujours le premier rle. A l'ge o les premires impressions sont si
profondes, o l'esprit est comme une cire molle, elle a puis cette ide
trs nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de prjugs vulgaires et que
la vie est faite pour en jouir.

Pourquoi aurait-elle dirig sa vie sur des ides diffrentes? Comment
aurait-elle montr une austrit dont personne, ni dans sa famille, ni
dans ses entours, ne lui avait donn l'exemple?

Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc
attach aux faiblesses du coeur qu'une importance trs secondaire; aussi
n'a-t-elle brill ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par
temprament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre rgle morale que son
bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie.

Du reste, elle ne tirait vanit ni ne rougissait de sa conduite; elle
trouvait tout simple d'obir aux lans de son coeur, et on l'et
assurment fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait  tre juge
trs svrement par la postrit.

Elle est bien le type de la femme du dix-huitime sicle, indulgente aux
faiblesses de la chair, et voulant  tout prix jouir de la vie, sans
qu'aucun souci de chtiments futurs vienne lui gter le trs simple
bonheur d'exister.

Elle s'tait baptise elle-mme la dame de volupt, et elle avait
adopt et repris  son compte l'pitaphe de Mme de Verrue, qui lui
convenait si bien:

    Ci-gt, dans une paix profonde,
    Cette dame de volupt
    Qui, pour plus grande sret,
    Fit son Paradis en ce monde.

Le fond du caractre de Mme de Boufflers tait la gaiet, elle riait de
tout. La vie  ses yeux n'tait qu'une plaisanterie; aussi ne la
prenait-elle pas au srieux et agissait-elle en consquence. Sa gaiet
tait pour son me un printemps perptuel qui a dur jusqu' son dernier
jour.

En somme, Mme de Boufflers n'a t ni meilleure ni pire que ses
contemporaines; elle a t de son temps tout simplement.

Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une svrit que
ni sa famille, ni ses amis, ni personne  son poque ne lui ont
tmoigne. Elle a vcu toute sa vie honore, considre, entoure du
respect de tous.

Et cependant, sa situation  la cour de Stanislas n'est pas douteuse.
Elle est publique, connue de tous. Si sa mre et eu mauvaise grce 
lui reprocher une liaison dont elle lui avait donn l'exemple, son
frre, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se
montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il
accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement li toute sa
vie avec des hommes qui, notoirement et  juste titre, passent pour
avoir t du dernier bien avec la marquise.

Ainsi sont les moeurs du temps.

Ceci pos et bien entendu, poursuivons notre rcit.

Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bonts pour le
chancelier de Lorraine.

Quand Stanislas eut distingu Mme de Boufflers et marqu pour elle un
got trs vif, la Galaizire, quelque dpit qu'il en pt prouver, dut
cder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais,
en ralit, il ne changea pas grand'chose  ses relations avec la
marquise. Stanislas l'avait tromp avec elle; il lui rendit la pareille,
et voil tout.

Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son
exprience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se
piquait, l'engageaient  fermer les yeux sur les incartades de sa
matresse.

En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se
faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait
pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il
parviendrait  la changer; puis,  cette poque, n'avait-il pas
soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes annes avait fait place  un
calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montr une
jalousie exagre?

Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extrieures du
culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui
ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimit; mais, ceci
fait, et les apparences sauves, il ne se proccupait pas outre mesure
de la conduite de la jeune femme.

Que lui aurait servi de faire un clat, de morigner? Avec une autre, la
situation n'aurait-elle pas t la mme? Et quelle autre femme, mieux
que Mme de Boufflers, aurait reprsent; quelle autre aurait t plus
aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procds de la marquise
n'taient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donn
l'illusion du bonheur, de l'amour partag? Ne lui avait-elle pas adress
un jour ce quatrain qui avait plong le vieux roi dans le ravissement:

    De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie;
    Je ne cherchai qu'un simple amusement;
    L'amusement devint un sentiment;
    Le sentiment, le bonheur de ma vie?

Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la
dignit royale, continuait  rendre des soins  Mme de Boufflers.

Cette situation quivoque tait connue et elle fut l'origine d'un bon
mot attribu  Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour
de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticit.

Un jour,  la toilette de la marquise, le monarque s'tait montr fort
entreprenant, et il commena un discours qu'il ne put mener  bonne fin.
Assez penaud de sa dconvenue, il sauva la situation en se retirant avec
dignit et en adressant  sa matresse ce mot d'une si surprenante
philosophie: Madame, mon chancelier vous dira le reste.

Si Mme de Boufflers tait une pouse infidle, elle n'tait pas
davantage une matresse fidle: la Galaizire en savait quelque chose.
La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme 
ses fantaisies.

Nous avons racont comment elle s'tait entoure d'une socit intime
qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour.
Ces relations frquentes avec des amis gais, aimables, et dont les
sentiments concordaient avec les siens taient certes un grand agrment,
mais c'tait aussi un grand danger. Les runions journalires, la
familiarit qui rsulte bientt de l'intimit, des gots communs, tout
contribuait  amener l'closion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers
tait si sduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on
l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme
amie, elle tait si bonne! bientt le sentiment s'en mlait, on
l'adorait, et la passion naissait, violente, imprieuse, irrsistible.

Panpan, l'aimable Panpan, fut la premire victime des beaux yeux de la
marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu  peu, il fut
moins rserv et il ne cacha plus ses sentiments. Il tait jeune,
spirituel, joli garon; il sut se montrer si amoureux, si pressant,
tmoigner  la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de
Boufflers en fut mue; bientt le roi, aussi bien que M. de la
Galaizire, tait oubli et l'infidle marquise couronnait la flamme
de l'heureux Panpan. Quel rve pour le modeste avocat, le petit
intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir
le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'coutait que son coeur.

Alors commencrent pour les deux amants des jours dlicieux, un
vritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimrent, s'adorrent,
et si bien que cinquante ans plus tard, courbs sous le poids des ans,
ils en avaient gard tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour,
et ils se rappelaient encore avec dlices cette phase charmante de leur
jeunesse.

Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment 
l'envie bien entendu et s'adressent mille facties.

Panpan ayant envoy  Mme de Boufflers un chevreuil tu de sa propre
main, elle lui rpond gaiement:

    Ni chevreuil, ni biche, ni faon
    Ne peuvent remplacer Panpan.
    Quoique la terre soit fconde,
    Elle n'a produit qu'un seul veau
    Qui fasse les plaisirs du monde
    Et les dlices du troupeau.
    Le veau d'or fut moins imposant,
    Le veau gras moins apptissant,
    Lorsque la nature propice
    Voulut former un veau si beau,
    Vnus vint s'offrir pour gnisse,
    Adonis s'offrit pour taureau.

C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prtexte  des plaisanteries
faciles. Une autre fois elle lui crit en riant:

CHANSON

Air... ( faire).

    Je me dgote de l'homme
        J'aime le veau
    J'irais  pied jusqu' Rome
        Sur un chameau
    Pour crier dessus son dos:
        Vivent les veaux.

Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive frquemment, Panpan,
qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est
aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses.

    En vain vous vous parez de ces feuillages verts,
        O mes bosquets! il vous manque Boufflers;
          Que les lieux embellis pour elle,
          Que les lieux par elle embellis
    Prennent  son retour une beaut nouvelle.
    Elle doit les revoir, elle me l'a promis.
        O mes lilas, mes jacinthes, mes lis,
          O roses que j'ai cultives,
        Dans leurs boutons que vos fleurs captives
    Attendent pour clore un rayon de ses yeux.
          Pour un moment si prcieux
          Que vos odeurs soient resserres.
        C'est mon soleil: suivez les mmes lois.
    Je n'ai d'autre printemps que l'heure o je la vois!

Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de
tendres souhaits  celle qu'il adore. Il lui crit en 1746:

    Quels voeux former pour vous, marquise trop heureuse?
    Le destin prs du trne a choisi vos aeux,
    Hb redouble en vous sa fracheur prcieuse,
    L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux.
              De la ceinture de sa mre,
    L'Amour met  vos pieds ses dons les plus brillants.
    Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire,
    Enfant de la beaut, du got et des talents.

C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse  celle qui
a subjugu son coeur; mais il n'est pas sans en prouver parfois quelque
embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'tre rebelle? Alors Panpan se
dsole et gmit sur son sort. C'est sous le nom de Matre Boniface, que
ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes
potiques

            Messire Gaspard Boniface
            Est au dsespoir aujourd'hui:
            Les Muses se moquent de lui
            Et lui dfendent le Parnasse.
            Ds avant l'aube du matin
            Il ne s'pargne soins ni peine
            Pour vous bavarder vos trennes;
    Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain;
    Pour quelques mchants vers, son pauvre esprit se guinde.
        Mauvais pote et plus mauvais amant,
            On le renvoie,  tout moment,
    Et du Pinde  Cythre, et de Cythre au Pinde.
    Ma muse ne sait plus  quel saint se vouer;
            Mais mon esprit ft-il au diable,
            Qu'y perdez-vous, marquise aimable?
            C'est  mon coeur  vous louer.

Mais, hlas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre
amoureux allait en faire la triste exprience.

Si Panpan n'avait prouv que des dboires potiques, il aurait pu s'en
consoler aisment; mais il lui en arrive de bien plus pnibles encore.
Comme le sujet est de nature assez dlicate, nous croyons prfrable de
cder la parole  Panpan lui-mme et de le laisser narrer la cruelle
surprise qu'un sort jaloux lui rservait:

    En vain de Lise je raffole,
    De tous points Lise me convient,
    Et par un cas qui me dsole,
    Quand je la tiens, l'Amour s'envole;
    Ds que je la quitte, il revient:
    En vrit, rien ne console
    D'avoir un tort si singulier;
    Je n'ai, comme monsieur Nicole,
    Raison qu'au bas de l'escalier.

Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond
il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les
consquences. Que faire cependant, si ce n'est se rsigner?

Le manque d'-propos de l'infortun Panpan lui fut fatal en effet, et
contribua probablement  hter l'heure invitable de la sparation et
des adieux.

Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prtention de
fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en
s'attachant  elle, que son rgne ne serait pas ternel, et qu'un jour
ou l'autre, il lui faudrait quitter les rgions orageuses de la passion
pour rentrer dans les sphres plus sereines de la pure amiti.

Panpan cherche-t-il  lutter contre la destine? va-t-il s'acharner 
conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune faon; Panpan
est homme d'esprit. Si le rle d'amant ne lui convient plus, et pour
cause, car il ne lui reste bientt que son coeur et la posie pour
exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de
celle qu'il a si tendrement aime. Que dis-je? lui-mme lui conseille de
se consoler et il poussera l'abngation jusqu' devenir son confident et
le dpositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rle quelque peu
sacrifi qu'il lui offre quand il lui crit:

        Auprs de quelque folle tte
        Dont le coeur gouverne l'esprit,
        tre tablette,  ce qu'on dit,
        N'est pas un mtier fort honnte.
        . . . . . . . . . . . . . . . . .

        Daignez donc gayer mes pages
        De quelques amusants secrets,
        Daignez me conter les ravages
        Que font sans doute vos attraits.
        . . . . . . . . . . . . . . . . .

        A vous our me voil prte
        Allons, parlez, belle Nini,
        Plus discrte encor qu'un ami:
    Rien n'est plus sr que notre tte--tte.

        Confidente de vos plaisirs
        Je crois l'tre aussi de vos peines,
        Puiss-je voir mes feuilles pleines
    De vos transports et non de vos soupirs.

        Que vos jours couls dans la joie
        Soient dsormais des jours heureux.
        Ce sont l les sincres voeux
    Du tendre ami qui prs de vous m'envoie.

Panpan tint fidlement parole; il continua  vivre avec Mme de Boufflers
dans les termes de la plus troite amiti.

Mais quel tait donc le rival heureux de Panpan? Hlas, c'tait encore
un des assidus du petit cercle de la marquise; c'tait le bel officier,
le pote acclam, le froid et sduisant Saint-Lambert. Bientt Panpan ne
put se faire illusion sur son sort; il tait remplac par son ami le
plus cher dans le coeur de la marquise.

Ce ne dut pas tre un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert
que le jour o il put ajouter  la liste de ses victimes le nom de la
marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour
ce pote mdiocre, pour cet amoureux compass et maladif, d'tre le
rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la
Lorraine!

Jamais, dans ses rves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu
prvoir semblable fortune.

Aussi, en l'honneur d'un vnement aussi imprvu, sort-il un peu de sa
raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent  faire quelques avances
et les vers qu'il envoie  sa bien-aime, les ardentes supplications
qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas
ordinaire. C'est certainement  l'inspiration de la marquise qu'il doit
les meilleurs morceaux qui soient rests de lui.

Si Saint-Lambert est aim, la marquise cependant ne cde pas encore.
Dans l'ptre  Chlo, le pote impatient l'engage  ne plus borner ses
faveurs  des bagatelles qui ont assez dur et ne sont plus de saison:

        Chlo, ce badinage tendre,
    Ces lgres faveurs amusent mes dsirs;
      Ce sont des fleurs que l'Amour sait rpandre
      Sur le chemin qui nous mne aux plaisirs.
    Mais puis-je  les cueillir borner mon esprance?
    Ici, loin des tmoins, dans l'ombre et le silence,
    Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour,
    De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour.
    Chlo, tirons ce dieu des jeux de son enfance...

Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entrane, qui dj
lui a pris le coeur. Elle a tout avou  son heureux amant. Elle ne
rsiste plus, mais ce n'est pas encore assez.

    Rappelle-toi ce soir o, sensible  mes voeux,
    Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes:
    Oui, j'aime... Que ce mot embellissoit tes charmes!
      Qu'il irritoit mes transports amoureux!
    Dj tous mes soupirs expiroient sur ta bouche:
    Je voulus tout tenter; mais, sans tre farouche,
    Tu repoussas l'Amour gar dans tes bras:
    Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas.

De vains scrupules arrtent encore les lans de sa tendresse. Pourquoi
rsister  un si doux penchant? Aujourd'hui les moeurs sont moins
svres que dans les temps plus anciens; on ne se dfend plus quand le
coeur a parl:

    L'honneur, ce vain fantme, effrayoit ta tendresse,
    Il dissipoit des sens l'imptueuse ivresse:
    Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire
    Que ce foible tyran puisse nous arrter.
    On le craignoit jadis, et les coeurs de nos mres
    Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir.
    De ce sicle poli les lois sont moins svres;
    L'Amour,  ses cts, n'a plus le repentir:
    Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes
    Qu'effarouche un amant, qui gnent leurs dsirs;
    Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes,
    Ds qu'on les a gots, ne sont que des plaisirs.

Aprs une dfense honorable Mme de Boufflers cde enfin et l'heureux
Saint-Lambert est au comble de ses voeux. Il clbre sa victoire par une
pice intitule _Le Matin_, qu'il envoie aussitt  la bien-aime et o
il lui rappelle, avec une prcision de dtails peut-tre excessive, les
heures exquises, enivrantes qu'il lui doit:

LE MATIN

    La nuit vers l'occident obscur
    Replioit lentement ses voiles;
    D'un feu moins brillant les toiles
    clairoient le cleste azur;
    De sa lumire rflchie
    Le soleil blanchissoit les airs,
    Et, par degrs,  l'univers
    Rendoit les couleurs et la vie.

    Du sommeil  la volupt
    Mes sens prouvoient le passage
    Des songes me traoient l'image
    Du bonheur que j'avois got;
    Je sentois qu'il alloit renatre,
    Et, par ces songes excit,
    Je recevois un nouvel tre.
    Libre des chanes du sommeil,
    Mes yeux s'ouvrent pour voir Thmire:
    Je vois, j'adore, je dsire.
    Dieux! quel spectacle et quel rveil!
    Prs de moi Thmire tendue
    Ne droboit rien  ma vue;
    Je dtaillois mille beauts,
    Je m'applaudissois de ma flamme;
    Oui, disois-je, ces traits charmants,
    Anims par un coeur fidle,
    Sont au plus tendre des amants;
    C'est pour moi que Thmire est belle.

    J'avois entr'ouvert les rideaux;
    Du soleil la clart naissante
    Doroit cette onde jaunissante
    Qui retombe sous ces berceaux.
    . . . . . . . . . . . . . . . .

    La terre sembloit s'embellir
    Pour s'offrir aux yeux de Thmire:
    Elle tend les bras et soupire,
    Et je sens mon coeur tressaillir:
    Elle entr'ouvre des yeux timides
    Qu'blouit l'clat du grand jour;
    Dans ses beaux yeux mes yeux avides
    Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    J'ai su, prs du bonheur suprme,
    Le suspendre pour le goter;
    L'instant de le prcipiter
    Fut marqu par Thmire mme,
    Et des plaisirs de ce que j'aime
    J'ai senti les miens s'augmenter.

    J'ai joui, malgr mon dlire
    Et mes transports imptueux,
    Du murmure voluptueux
    Des frquents soupirs de Thmire.
    Ma bouche  ses cris languissants
    Rpond  peine: Ah! je t'adore.
    Le plaisir fatigua nos sens,
    Et nos coeurs jouirent encore.

    Mais l'astre du jour dans les cieux
    Poursuivoit sa vaste carrire,
    Et de son disque radieux
    Rpandoit des flots de lumire;
    De mille ornements odieux
    J'ai vu l'importune barrire
    Drober Thmire  mes yeux.
    Plein d'amour et d'impatience,
    Je sors sans tmoins et sans bruit,
    Et vais languir jusqu' la nuit
    Dans les horreurs de son absence.

Saint-Lambert n'habitait pas Lunville: son rgiment tenait garnison 
Nancy; mais, naturellement, il tait sans cesse sur la route et on le
rencontrait plus souvent  Lunville que partout ailleurs.

Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisment dans la journe; la vie
de la cour amne des rencontres frquentes, et qui ne peuvent prter 
aucune fcheuse interprtation; mais se parler en public, sous l'oeil
d'observateurs malicieux ou mchants, n'est pas ce qui convient  des
amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout
les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver
Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la
marquise. Le recevoir dans ses appartements du chteau est galement
bien dangereux.

Certes, le roi est tolrant, peu jaloux; mais cependant il y a des
limites  sa patience et il ne faudrait pas les dpasser. Ce serait
s'exposer, de gaiet de coeur,  perdre une situation brillante.

Ces difficults n'taient pas de nature  dcourager une imagination
aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientt elle dcouvre, non
loin de l'appartement qu'elle occupe, tout prs de la chapelle et de la
bibliothque, et  ct du logement de son mdecin, une petite chambre
abandonne  laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler
discrtement, y installe un lit, quelques meubles, et voil le logis du
brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans
cette pice qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possde
son coeur.

Mais Stanislas ne rsidait pas seulement  Lunville; depuis qu'il avait
fait arranger le chteau de Commercy, il se rendait souvent dans cette
rsidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de frquents
sjours.

Quand Mme de Boufflers tait  Commercy avec le roi, renonait-elle 
voir le cher Saint-Lambert? En aucune faon. Mais, cette fois, il n'y a
pas le moindre coin disponible dans le chteau; alors c'est le cur du
lieu qui prte les mains aux savantes combinaisons des amoureux.

Le presbytre tait adoss  l'orangerie du chteau, et une porte de
communication permettait au cur d'aller se promener  toute heure dans
les jardins.

D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chausse l'appartement
des bains qui, par une porte situe dans une garde-robe, communiquait
avec l'autre extrmit de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi
venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister  un concert ou
fumer sa pipe chez Mme de Boufflers.

Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'chapper de Nancy, il accourait
secrtement  Commercy et se cachait chez l'obligeant cur. Le soir
venu, une lumire place  la fentre de la garde-robe, dont nous avons
parl, avertissait que le roi tait chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert
se tenait coi. Ds que Stanislas s'tait retir dans ses appartements,
la lumire disparaissait. Aussitt, Saint-Lambert, qui avait les clefs
des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde  la main,
et il pntrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le
presbytre de la mme faon.

En 1747, l'idylle si heureusement commence est fcheusement interrompue
par le dpart de Saint-Lambert pour l'arme; c'est au milieu des larmes
et de regrets sans fin qu'il se spare d'une matresse bien aime. Il
crit de Metz  Mme de Boufflers:

    Metz, 3 avril.

On ne prend jamais bien son temps pour s'loigner de vous, mais nous
avons assurment pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivmes
hier aprs avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec
douze chevaux qui ne pouvaient nous traner, souvent  pied  travers
les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame
Franoise.

Je vous prie de croire que je vous ferais grce de tous ces dtails si
j'avais voyag seul; mais j'tais avec messieurs vos frres, et je ne
sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous crire. Je puis vous assurer
qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agrable  vous dire.
J'ai embrass M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai
pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bonts;
souffrez que je vous en parle,  vous  qui je les dois et  qui j'aime
 les devoir. Vous connaissez assez le got infini que j'ai pour vous et
le mdiocre intrt que j'ai toujours pris  ma fortune pour tre sre
que vos bons offices ont t et seront toujours plus agrables pour moi
parce qu'ils me prouvent votre amiti, que parce qu'ils peuvent m'tre
utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable
que vous; mais j'aurai bien du plaisir  vous aimer quand je pourrai
parce que vous avez quelque amiti pour moi.

Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il
ne manquera aux miens que de contribuer aux vtres; je dsire
passionnment que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois
que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et
seront toujours pour vous dans mon me.

En relisant ma lettre, je m'aperois que j'ai oubli le mot de madame;
j'en crirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que
cette omission n'est point une familiarit ridicule, et que j'ai pour
vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir
beaucoup[110].

  [110] Collection Morrisson.

Heureusement l'absence ne fut pas de longue dure; la paix fut signe.

Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle  Mme de Boufflers et
il se fait prcder d'une lgie o il lui rappelle, non sans charme,
leurs joies passes et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur
discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre.
Dsormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu' elle, ne
veut plus crire, rimer que pour elle:

    Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille
    O l'Amour et les arts ont choisi leur asile;
    Je verrai ce sopha plac sous ce trumeau,
    Qui de mille baisers nous rptoit l'image;
    J'habiterai l'alcve, o je rendis hommage
    A la beaut sans voile,  l'Amour sans bandeau.

    L, Philis se livroit au bonheur d'tre aime;
    L, lorsque de nos sens l'ivresse toit calme,
    Attendant sans langueur le retour des dsirs,
    Un amour dlicat varioit nos plaisirs.

    Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie
    O Tibulle exhala sa flamme et son bonheur:
    Je t'adorai, Philis, sous le nom de Dlie;
    Dans ces vers emports tu reconnus mon coeur.
    Que ce temps dura peu!.....
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Pour suivre mon devoir dans une route obscure,
    Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux!
    Je crus me sparer de toute la nature.
    Mais les pleurs des amants ont apais les dieux:
    Louis calme la terre; il me rend  moi-mme.
    Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois,
            Et, tout entier  ce que j'aime,
            Je n'obis plus qu' tes lois.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Nous saurons de nos jours faire le mme usage.
    Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre  penser;
    Conduis ma jeune muse, et reois-en l'hommage;
            Sois  jamais de mes crits
            Le juge, l'objet, et le prix.
    Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie,
            Qu'ils soient dignes de l'exciter.
    Oubli dsormais d'un monde que j'oublie,
            Te bien peindre, te mriter,
            Te caresser et te chanter,
            Sera tout l'emploi de ma vie.

La joie de se retrouver aprs une longue sparation, le bonheur de
goter des plaisirs dont ils ont t si longtemps privs font commettre
 nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas
suffisamment le bonheur que lui fait prouver le retour de
Saint-Lambert, et le roi s'inquite d'une passion si vive. Bien qu'il
ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie,
bien qu'il ne se proccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont
il a l'habitude et qu'il ne peut esprer rprimer compltement, il ne
veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prter la main
 une liaison offensante pour lui. Ds que les assiduits du jeune
officier lui paraissent dpasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs
militaires, et le fait retenir  Nancy pour raisons de service.

Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrtent pas, en
sont rduits  se voir en cachette et  imaginer mille subterfuges pour
se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins
frquentes.

L'anne 1747 fut marque par de tristes vnements.

Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges,
mourut aprs quelques jours de maladie.

Cette mort amena  la cour plusieurs changements qui furent loin d'tre
dfavorables  la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nomme
dame d'honneur  la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la
place de premire dame du palais. En mme temps, M. de Bassompierre
devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps;
enfin leur beau-frre, le chevalier de Beauvau, succdait au comte de
Croix dans une place de chambellan.

La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un tat de sant
fort prcaire: elle tait asthmatique, hydropique, et ces deux maladies
l'avaient peu  peu rduite  l'tat le plus fcheux; elle perdait la
mmoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle tait menace
de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prt
intrt; elle jouait toujours  quadrille avec acharnement.

En janvier 1747, le mariage de Marie-Josphe de Saxe, troisime fille
d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble
l'exaspration de la vieille reine et aggrava singulirement son tat.
L'arrive de la dauphine  Versailles tait pour elle un vritable
cauchemar, et pour prvenir un clat il fallut,  son entre en France,
faire viter Nancy  la jeune femme et la faire passer par Belfort et
Langres[111].

  [111] La reine avait toujours pens remonter sur le trne de
  Pologne, et ce mariage avec la fille du roi Auguste ruinait 
  jamais ses esprances.

Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu' retourner
dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y
transporter son mobilier et tous les objets qui lui taient chers. Pour
la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fentres mme du
chteau deux grandes voitures  cet usage. Tout le monde en parlait  la
reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu.
Dans ses accs de dlire elle se croyait dj transporte en Pologne.

Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquitant; les jambes
de la malade enflrent, puis s'ouvrirent, et bientt il ne fut plus
possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se
produire.

Le 11 mars au matin on apporta  la reine la communion. Elle comprit
alors toute la gravit de son tat et fut trs effraye. Elle recommanda
ses gens au roi et demanda pardon d'avoir perscut quelques personnes
de son entourage; puis elle commena  divaguer.

Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance.

Stanislas, il faut l'avouer, ne tmoignait pas pour son pouse un
intrt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais  son chevet.

La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annona
qu'elle allait recevoir l'extrme-onction, elle demanda son mari avec
beaucoup d'instance et elle dclara qu'elle se ferait porter chez lui
s'il ne voulait point venir. Devant cet _ultimatum_, le roi consentit
enfin  se montrer; il vint en robe de chambre, ta son bonnet et
s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit:
Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.

Trop mu ou trop indiffrent pour rpondre, il se retourna et sortit.

Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie.

La reine avait  ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer
que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-mme,
s'exhortait, se jetait de l'eau bnite; puis, peu  peu la faiblesse
prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: Mon Dieu, vous
m'avez donn une me, ayez-en piti, je la remets entre vos mains.

Quelques instants aprs,  cinq heures et demie du soir, la princesse
expirait. Elle tait ge de soixante-six ans.

Une heure avant de mourir, elle avait rclam le testament qu'elle avait
fait quelques annes auparavant et elle le dchira. Elle se borna 
recommander sa maison au roi de Pologne et  prier qu'on la ft enterrer
sans l'ouvrir. Elle voulut tre enterre dans le cimetire commun, au
milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsques eussent lieu sans
luxe, ni pompe, ni oraison funbre.

Si l'humilit de la reine la poussait  supprimer le vain appareil des
funrailles, la dignit royale ne permettait pas de se conformer
compltement  ses dsirs: le lendemain de sa mort, elle fut expose
habille d'une robe somptueuse, coiffe en dentelles et  visage
dcouvert; puis, le soir,  huit heures et demie, elle fut porte en
grande pompe  l'glise de Bon-Secours, prs de Nancy. Le funbre
cortge, compos d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunville 
huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux
l'escortaient. On n'arriva  Bon-Secours qu' quatre heures du matin. Le
corps de la reine fut enterr dans une chapelle.

Le roi confia l'excution d'un mausole  Nicolas-Sbastien Adam, le
clbre sculpteur de l'poque.

Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractre de sa femme, ne
manifesta pas de regrets superflus. On prtend mme que son premier cri,
en apprenant que la reine avait cess de vivre, fut: Me voil donc
libre pour le reste de mes jours aprs un esclavage de cinquante ans!
Il donna cependant quelques jours  un deuil de convenance et il se
retira  Einville d'abord, puis  Jolivet.

Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mre, prouva un grand chagrin.
Bien qu'il n'et jamais tmoign beaucoup d'attachement  la reine
Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour
prendrait le deuil pour six mois[112].

  [112] Le roi a rgl qu'on prendra samedi le deuil pour six
  mois; les dames du palais, quoique non titres, draperont; de
  mme les dames de Mme la dauphine et de Mesdames. C'est le seul
  cas o les femmes peuvent avoir leurs gens de livre habills de
  noir, quoique ceux de leurs maris ne soient point en deuil.

  L'on tend chez le roi l'antichambre et l'OEil-de-Boeuf en noir,
  et la chambre  coucher en violet. Chez la reine, il n'y a que
  l'antichambre et le cabinet devant la chambre. L'on met un dais
  noir chez la reine.

Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il dcida que les dames
du palais feraient les honneurs, chacune  son tour, de l'appartement o
se tenait la cour; c'tait celui que la reine avait occup.

Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la ralit, ce fut
Mme de Boufflers qui, dsormais, tint la premire place; c'est elle qui
recevait les trangers.

Telle tait la situation de la cour de Lunville au dbut de l'anne
1748, c'est--dire au moment mme o Mme du Chtelet et Voltaire
allaient y arriver et la faire briller d'un clat qu'elle n'avait encore
jamais connu.




CHAPITRE XIII

  Voltaire et Mme du Chtelet.
  (1739  1748)


Que sont devenues Mme du Chtelet et Voltaire depuis que nous les avons
abandonns  Cirey, au moment du dpart de Mme de Graffigny pour la
capitale?

A partir du mois de mai 1739, l'enchantement de Cirey est rompu. Le
philosophe et son amie partent pour Bruxelles, viennent  Paris,
retournent en Belgique; ils ne posent plus en place. Deux fois Voltaire
se rencontre  Trves avec Frdric qui, depuis plusieurs annes dj,
l'accable de flagorneries. Le ravissement est rciproque. Le roi surtout
montre un enthousiasme sans nom: Voltaire a l'loquence de Cicron, la
douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... La du Chtelet est bien
heureuse de l'avoir!

Frdric invite son nouvel ami  le venir voir, et celui-ci, qui ne sait
rsister aux instances et aux flatteries de son confrre couronn, va
passer une dizaine de jours en Prusse.

C'est en vain que Mme du Chtelet gmit, proteste, s'indigne; le
philosophe, pris par la vanit, ne veut rien entendre. La pauvre femme
crit  d'Argental ces lignes navres:

J'ai t cruellement paye de tout ce que j'ai fait. En partant pour
Berlin, il m'en mande la nouvelle avec scheresse, sachant bien qu'il me
percera le coeur, et il m'abandonne  une douleur qui n'a point
d'exemple, dont les autres n'ont pas d'ide et que votre coeur seul peut
comprendre.... J'espre finir bientt comme cette malheureuse Mme de
Richelieu,  cela prs que je finirai plus vite...[113]

  [113] Mme de Richelieu tait morte le 3 aot 1740.

Le chagrin, le dcouragement, le ressentiment de l'abandon sont sincres
chez Mme du Chtelet, mais la rancune n'existe pas dans son coeur. Aprs
un court et dlicieux sjour en Prusse, Voltaire revient  Bruxelles et
la marquise, ravie, crit: Tous mes maux sont finis, et il me jure bien
qu'ils le sont pour toujours. La pauvre femme et t moins rassure si
elle avait pu se douter que,  la mme poque, le philosophe crivait 
Frdric:

    Un ridicule amour n'embrase point mon me,
          Cythre n'est point mon sjour,
    Et je n'ai point quitt votre adorable cour
    Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.

En 1743, Voltaire eut  supporter deux dboires fort cruels pour son
amour-propre.

Se croyant quelques titres littraires, il eut l'ide de se prsenter 
l'Acadmie; mais la docte compagnie lui prfra l'vque de Mirepoix:
Je m'attendais bien que Voltaire serait repouss, lui crit Frdric,
ds qu'il comparatrait devant un aropage de _Midas crosss mitrs_.
Le philosophe, indign, dclara qu'il ne se reprsenterait _jamais_.

A ce moment les comdiens du roi rptaient _Jules Csar_. A la veille
de la reprsentation, la pice fut interdite. La mesure tait comble.
Voltaire, coeur, dclara qu'il quitterait la France puisqu'on ne
savait pas y rcompenser trente annes de travail et de succs, et il
accepta les offres de Frdric qui redoublait d'instances pour l'attirer
 sa cour.

Le dpit du philosophe tait du reste plus apparent que rel, car, 
l'heure mme o il montrait tant d'indignation, il tait charg par M.
Amelot d'une ngociation secrte. Le roi de Prusse tait alors l'arbitre
de l'Europe; la cour de Versailles cherchait  le dtacher de ses allis
et Voltaire avait pour mission de l'amener, sans qu'il s'en doutt, 
faire le jeu de la France.

A l'annonce de cette nouvelle sparation, la douleur de Mme du Chtelet
fut immense; elle pria, pleura, gmit, mais Voltaire se montra
inbranlable. Pour calmer sa matresse plore, il lui fit l'aveu, sous
le sceau du plus grand secret, de la mission politique dont il tait
charg. Allait-elle pousser l'gosme jusqu' mettre en balance les
intrts de la France et ceux de son coeur, que rien du reste ne
menaait? Il fallut bien se rsigner. Voltaire promit de ne pas rester
loign plus d'une dizaine de jours et d'crire par toutes les postes.

Il resta quatre mois absent et les nouvelles qu'il donnait taient si
rares que Mme du Chtelet demeurait quelquefois plus de quinze jours
sans en recevoir; jamais il ne parlait de retour, et ses lettres ne
contenaient que quelques mots trs brefs: Je crois, crit la pauvre
femme, qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'tre plus
malheureuse. Elle en arrive  tre jalouse de Frdric comme elle
pourrait l'tre d'une rivale.

C'est qu'une fois le pied en Allemagne, Voltaire a t l'objet de telles
adulations qu'il en a perdu absolument la tte. Toutes les petites cours
d'Allemagne l'attirent, le rclament, se le disputent: c'est le dieu du
jour.

Quant  Frdric, qui n'a pas t long  deviner les secrets desseins de
son hte, il se moque fort agrablement de lui, tout en ayant l'air de
lui ouvrir candidement son coeur et de lui parler sans dtours. Enfin,
quand l'heure de la sparation a sonn, le roi et le philosophe se
quittent avec toutes les dmonstrations les plus excessives, avec un
attendrissement et des effusions sans fin.

Voltaire quitte Berlin le 12 octobre 1743; comme il ne peut jamais se
mettre en route sans prouver les aventures les plus extravagantes, nous
le retrouvons le 14, au matin, sur le grand chemin, dans le plus
pitoyable tat: sa voiture a vers, elle est en morceaux, quant  lui,
il est couvert de contusions et peut  peine remuer. Heureusement, les
braves gens du pays accourent pour le tirer de ce mauvais pas, et ils en
profitent pour piller un peu les bagages et garder quelques souvenirs de
l'illustre voyageur; ils trouvent entre autres des portraits du roi et
de la princesse Ulrique et, comme ils sont trs attachs  leurs
souverains, ils gardent prcieusement leurs images. Enfin, le carrosse
est pniblement raccommod; Voltaire, tout endolori, remonte dans le
vhicule et l'on se remet en route pour gagner Schaffenstad, o le pote
compte passer la nuit et goter un repos bien gagn. Il arrive  minuit:
hlas! le feu est aux quatre coins du village; le cabaret, l'glise sont
dj rduits en cendres. Quant  trouver un gte, il n'y faut pas
songer.

C'est une des mille aventures de voyage de Voltaire.

Enfin, il parvient  Bruxelles o il trouve Mme du Chtelet au comble de
l'exaspration et de la colre, outre de sa conduite et jurant de ne
jamais la lui pardonner. Il suffit de quelques heures pour tout apaiser.
Voltaire fut si loquent, si persuasif, si repentant de sa conduite; il
jura si bien qu'il n'avait pu faire autrement, qu'il ne recommencerait
pas, que la divine milie se laissa convaincre, ce dont elle mourait
d'envie, et elle oublia tous ses griefs. La vie reprit comme par le
pass.

Maintenant, Voltaire est rconcili avec la cour et il a ses entres
franches dans la capitale.

Le plaisir de jouir enfin de la libert ne lui a pas fait oublier les
doux souvenirs de Cirey. En avril 1744, il se retrouve avec la divine
milie dans ce paisible et verdoyant asile. Le prsident Hnault qui, en
se rendant  Plombires, leur fait une courte visite, crit aprs les
avoir vus:

Ils sont l tous deux, tout seuls, combls de plaisirs; l'un fait des
vers de son ct, et l'autre des triangles...

Si l'on voulait faire un tableau,  plaisir, d'une retraite dlicieuse,
l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'me, de l'amnit, des
talents, de la rciprocit de l'estime, des attraits de la philosophie
jointe aux charmes de la posie, on aurait peint Cirey.

Tous les vilains souvenirs du pass ont disparu, toutes les craintes se
sont effaces: Voltaire est maintenant fort bien vu  la cour; il est
devenu un favori, un courtisan. Bien loin d'avoir  se cacher, il se
montre partout avec son amie. Ils vont ensemble  Fontainebleau; ils
vont  Sceaux, chez la duchesse du Maine. Il est intime avec M.
d'Argenson, avec M. de la Vallire, avec Richelieu, et bien d'autres. Il
a devin la fortune naissante de Mme d'tioles, que l'on commence 
peine  souponner, et il fait,  tioles, de frquentes visites.

En mars 1746, un fauteuil devient vacant  l'Acadmie par la mort du
prsident Bouhier. Voltaire est lu le 25 avril et, le 9 mai, il
prononce son discours de rception. Peu aprs, il est nomm gentilhomme
ordinaire du roi! Ce fut peut-tre le plus beau jour de sa vie, car,
trange bizarrerie, sa proccupation continuelle tait d'aller  la
cour. Mme du Chtelet s'tonnait qu'un si grand homme pt tre flatt de
cette misrable place: Ne m'en parlez pas, disait la marchale de
Luxembourg, c'est comme un gant dans un entresol.

C'est vers cette poque que Mme du Chtelet prit  son service le frre
de sa femme de chambre, un grand garon nomm Longchamp, qui allait
jouer, dans la vie de Voltaire, un rle assez important. Il avait t
treize ans valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du
gouverneur de Bruxelles; par consquent, il tait initi aux usages et
aux moeurs du grand monde. Cependant il ne tarda pas  trouver qu'il y
avait en France dans les usages de la haute socit certaines
diffrences fort apprciables.

C'est le 16 janvier 1746 qu'il entra au service de la divine milie. Le
surlendemain, comme il attendait dans l'antichambre le moment du rveil,
la sonnette s'agite; il entre avec sa soeur. La marquise ordonne de
tirer les rideaux et se lve. Elle laissa tomber sa chemise et resta
nue comme une statue de marbre. A la cour de Bruxelles, Longchamp avait
t plus d'une fois dans le cas de voir des femmes changer de chemise,
mais,  la vrit, dit-il, pas tout  fait de cette faon.

Quelques jours aprs, Mme du Chtelet prend un bain; comme la femme de
chambre est absente, elle sonne Longchamp et lui dit d'ajouter de l'eau
chaude dans la baignoire. Le valet trs mu de ce qu'il voit ne sait
plus, en vrit, o porter les yeux et obit assez maladroitement: Mais
prenez donc garde, vous me brlez, lui crie la marquise indigne;
regardez ce que vous faites!

A cette poque un valet est semblable  l'esclave antique, ce n'est pas
un homme et l'on n'en tient nul compte.

Peu de temps aprs, Voltaire, qui avait t  mme d'apprcier la jolie
criture et l'intelligence de Longchamp, le prenait  son service et en
faisait bientt son homme de confiance.

Le 14 aot 1747, Voltaire et Mme du Chtelet arrivent  Anet chez la
duchesse du Maine. Il faut entendre Mme de Staal, avec le style mordant
qui lui est propre, raconter leur entre dans le chteau:

    Mardi 15 aot 1747.

Mme du Chtelet et Voltaire, qui s'taient annoncs pour aujourd'hui
et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux
spectres, avec une odeur de corps embaums qu'ils semblaient avoir
apporte de leurs tombeaux: on sortait de table. C'taient pourtant
des spectres affams: il leur fallut un souper, et, qui plus est, des
lits qui n'taient pas prpars; la concierge, dj couche, se leva
en grande hte... Voltaire s'est bien trouv du gte. Pour la dame,
son lit ne s'est pas trouv bien fait; il a fallu la dloger
aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-mme, faute de
gens, et avait trouv un dfaut de... dans son matelas, ce qui, je
crois, a plus bless son esprit exact que son corps peu dlicat...
Elle est, d'hier,  son troisime logement; elle ne pouvait plus
supporter celui qu'elle avait choisi: il y avait du bruit, de la fume
sans feu (il me semble que c'est son emblme)...

Elle fait actuellement la revue de ses _principes_: c'est un exercice
qu'elle ritre chaque anne, sans quoi ils pourraient s'chapper et
peut-tre s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je
crois bien que sa tte est pour eux une maison de force et non pas le
lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement  leur
garde...

La marquise dvalise tous les appartements du chteau pour meubler le
sien; il lui faut six ou sept tables de toutes les grandeurs: d'immenses
pour taler ses papiers; de solides pour son ncessaire; de lgres pour
les pompons, les bijoux, etc. Malgr toute cette belle ordonnance, un
valet maladroit renverse l'encrier sur les calculs algbriques de la
divine Emilie, ce qui provoque une scne pouvantable.

Entre temps, Voltaire fait rpter sa comdie de _Boursoufle_, que l'on
joue avec succs la veille de son dpart.

Enfin, au bout d'une dizaine de jours, le philosophe et son amie
retournent  Paris.

A peine sont-ils partis que Mme de Staal reoit une lettre de quatre
pages. Voltaire a gar sa pice, oubli de retirer les rles, perdu le
prologue; elle doit rparer le dsastre:

   Il m'est enjoint, dit-elle plaisamment, de retrouver le tout; de
   retourner au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on
   le copierait; de garder les rles, crainte du mme accident, et
   d'enfermer la pice sous cent clefs. J'aurais cru un loquet
   suffisant pour garder ce trsor!

En octobre, nous retrouvons la marquise et Voltaire  Fontainebleau, o
rside la cour. Mme du Chtelet joue au jeu de la reine, et la mauvaise
veine la poursuit; malgr les signes de Voltaire, malgr ses
objurgations  voix basse, elle s'entte, perd non seulement tout ce
qu'elle a sur elle, mais encore 84,000 livres sur parole. Le pote
indign lui crie alors en anglais qu'elle joue avec des fripons et il
lui ordonne de se retirer. Malheureusement, l'anglais tait une langue
fort rpandue et le mot provoqua un scandale effroyable. Traiter de
fripons les plus grands seigneurs, les plus grandes dames du royaume,
c'tait en effet un peu vif. Certes, l'pithte, dans le cas actuel,
n'tait peut-tre pas dplace, mais elle n'tait pas  dire.

En voyant l'moi caus par son algarade, Voltaire estima qu'il tait
prudent de disparatre et il se rfugia  Sceaux, chez Mme du Maine, o
il se cacha pendant deux mois, jusqu' ce que le bruit ft apais. Puis,
quand il ne fut plus question de l'aventure, il avoua sa retraite et
prit part  la vie bruyante et gaie de la petite cour.

Le 30 dcembre 1747, on joue  Versailles, dans le thtre des
Petits-Cabinets, _l'Enfant prodigue_; les acteurs sont Mme de Pompadour,
le duc de Chartres, le duc de Gontaut, M. de Nivernais, etc. Voltaire
croit de bonne politique et fort galant d'adresser des vers  Mme de
Pompadour pour la fliciter et la remercier; mais, par une malheureuse
fortune, ces vers font scandale: on y voit une injure  la reine, et
l'auteur reoit, dit-on, un ordre d'exil. Cela n'est pas prouv, du
reste. Ce qui est sr, c'est que Voltaire et Mme du Chtelet prennent
brusquement la rsolution de passer le reste de l'hiver  Cirey.
Peut-tre Mme du Chtelet est-elle guide par une simple raison
d'conomie, et veut-elle rparer la large brche faite  sa fortune.
Toujours est-il que le voyage est dcid et mis aussitt  excution.

On tait au mois de janvier 1748; le froid tait rigoureux, le sol tait
couvert de neige et il gelait  pierre fendre. Malgr tout, Mme du
Chtelet, qui n'aimait voyager que la nuit, dcida que l'on partirait 
neuf heures du soir. A l'heure dite, le vieux carrosse de la marquise
fut amen devant la maison, attel de quatre chevaux de poste; les
malles furent charges sur la voiture; puis, quand Voltaire et son amie,
chaudement vtus, furent installs l'un  ct de l'autre, l'on
introduisit encore nombre de paquets, de cartons et de botes; enfin, la
femme de chambre de la marquise prit place en face de sa matresse; mais
on tait si serr qu'il tait impossible de faire un mouvement. Deux
laquais montrent encore derrire la voiture. Enfin, le signal du dpart
fut donn et le lourd vhicule s'branla.

Longchamp, le nouveau valet de chambre de Voltaire, tait parti en avant
comme postillon, avec mission de prparer les relais et d'attendre ses
matres  la Chapelle, chteau de M. de Chauvelin; il devait leur faire
prparer  souper et allumer du feu dans leurs appartements.

Nous avons dit que Voltaire avait la spcialit des aventures de voyage
les plus invraisemblables. Nous allons en avoir une fois de plus la
confirmation.

Le dbut du voyage se passe assez paisiblement; mais les routes sont
dtestables et le carrosse gmit sous le poids des malles et des
voyageurs. Enfin, un peu avant d'arriver  Nangis, l'essieu de derrire
se brise, la voiture roule dans la neige et reste tendue sur le flanc.
Voltaire, qui est du mauvais ct, succombe sous le poids de Mme du
Chtelet, de la femme de chambre, des paquets amoncels, qui tous se
sont effondrs sur lui; il touffe, gmit, hurle, pousse des cris aigus,
appelle au secours. Les laquais, dont l'un est bless, et les postillons
accourent et s'efforcent de retirer les voyageurs de leur situation
critique; mais on ne peut procder au sauvetage que par la portire qui
est en l'air. Un laquais et un postillon montent alors sur la caisse de
la voiture et extraient d'abord les plus gros paquets comme s'ils les
tiraient d'un puits; puis, saisissant les humains par les membres qui se
prsentent, bras ou jambes, ils les amnent  eux et les passent dans
les bras de leurs camarades, qui les dposent  terre. C'est ainsi que
la femme de chambre est d'abord tire d'affaire, puis Mme du Chtelet;
enfin Voltaire, moulu, courbatur, gmissant  fendre l'me.

Mais ce n'tait pas tout: le plus difficile restait  faire; on ne
pouvait pourtant pas passer la nuit  la belle toile avec un pareil
froid. Les postillons et les laquais taient incapables  eux seuls de
faire les rparations; on les envoya  la recherche de paysans qui
pussent les aider  remettre le carrosse en tat.

En attendant, Voltaire et son amie, assis sur des coussins tirs de la
voiture, pestaient contre la destine.

Enfin, le secours espr arrive; les paysans se mettent  l'oeuvre et
bientt le carrosse parat en tat de reprendre sa route. Voltaire
remercie ces braves gens du service rendu, leur remet gnreusement
douze livres pour leur peine, et l'on repart, poursuivis par les
maldictions des rustres qui se trouvent insuffisamment pays de leur
drangement. Voltaire n'en a cure; mais, cent mtres plus loin, le
carrosse, mal raccommod, culbute de nouveau. Nouveaux cris, nouvelle
crmonie pour extraire les infortuns voyageurs de leur prison. On
court aprs les paysans, on les supplie de revenir, on leur promet monts
et merveilles. Mais, instruits par l'exprience, ils restent sourds 
toutes les supplications. Voltaire a un accs de dsespoir, il s'arrache
les cheveux; il se voit menac de passer la nuit dehors. Bref, il finit
par o il aurait d commencer: il fait prix avec les paysans et les paye
d'avance.

Il tait huit heures du matin quand on arriva  la Chapelle: sur la
route, on trouva Longchamp fort inquiet, qui venait au-devant de ses
matres, ne sachant ce qui avait pu leur arriver.

Il fallut passer deux jours au chteau pour rparer le carrosse; enfin,
le troisime jour, l'on reprit la route de Cirey o l'on arriva sans
encombre.

Mais ce n'tait pas tout d'tre  Cirey, il ne fallait pas que Voltaire
pt s'y ennuyer. Aprs quelques jours de solitude employs  mettre de
l'ordre dans la maison, Mme du Chtelet fit venir son amie de couvent,
Mme de Champbonin, ainsi que sa nice, ge de treize ans; puis elle
invita toute la noblesse du voisinage, et alors commena une srie
ininterrompue de divertissements et de plaisirs.

Mme du Chtelet composait des farces, des proverbes; Voltaire en faisait
autant. On distribuait les rles aux invits, et la plus grande partie
des journes se passait  rpter et  tudier les rles.

On avait construit, au fond d'une galerie, une espce de thtre des
plus primitifs; sur des tonneaux vides placs debout, on avait tout
simplement tabli un plancher. De chaque ct, les coulisses taient
formes de vieilles tapisseries. Un lustre  deux branches clairait la
scne ainsi que la galerie. L'on faisait venir quelques violons pour
rcrer le public pendant les entr'actes.

L'on reprsentait le soir ce que l'on avait appris dans la journe et le
temps s'coulait fort agrablement.

Ce qui n'tait pas le moins plaisant pour les spectateurs, dit
Longchamp, c'est que les acteurs jouaient parfois leurs propres
ridicules sans s'en apercevoir. Mme du Chtelet arrangeait les rles 
ce dessein; elle ne s'pargnait pas elle-mme et se chargeait souvent
de reprsenter les personnages les plus grotesques. Elle savait se
prter  tout et russissait toujours.

Cette douce existence durait depuis trois semaines lorsqu'elle fut
interrompue par une invitation qui allait bouleverser toute la vie de
Voltaire et de la marquise.

On fut un jour fort surpris  Cirey de voir dbarquer le Pre de Menoux,
le confesseur du roi Stanislas. Se prvalant d'une ancienne liaison
avec M. de Breteuil, le pre de Mme du Chtelet, il venait, disait-il,
voir ses illustres voisins. En ralit, son but tait tout autre.

Le jsuite, s'il faut en croire Voltaire, aurait eu la machiavlique
pense de susciter une rivale  son ennemie jure, Mme de Boufflers. Mme
du Chtelet tait trs bien faite, encore assez belle (c'est toujours
Voltaire qui parle); c'tait une femme auteur; bref le Pre de Menoux
s'imagina qu'elle possdait toutes les qualits requises pour supplanter
la marquise dteste et il rsolut de tenter l'aventure.

Quoi qu'il en soit, le jsuite fit mille grces, mille caresses aux
htes de Cirey; il se montra plein d'esprit, de savoir, de tolrance; il
leur persuada que le roi de Pologne dsirait ardemment les voir et que
son plus grand dsir tait de les possder  sa cour. Enfin, il repartit
pour la Lorraine, laissant le philosophe et son amie sous le charme de
sa visite. Jamais Voltaire n'avait encore rencontr un jsuite aussi
sduisant et avec une telle largeur de vues.

A peine de retour  Lunville, le Pre de Menoux joua le mme jeu auprs
de Stanislas; il lui raconta que les htes de Cirey brlaient d'envie de
venir lui faire leur cour. Bref, il manoeuvra si bien qu'il arriva  ses
fins.

Stanislas parla  Mme de Boufflers d'inviter Voltaire et Mme du
Chtelet; la marquise, qui depuis de longues annes tait lie avec la
divine milie, adopta cette ide avec enthousiasme. C'est la premire
fois que la matresse et le confesseur se trouvaient d'accord!
Stanislas, ravi, chargea Mme de Boufflers de se rendre elle-mme  Cirey
et de ramener  Lunville l'illustre couple.

C'est en effet ce qui eut lieu.

Mme de Boufflers venait d'avoir la douleur de perdre de la petite vrole
sa soeur, Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont; elle saisit avec
empressement l'occasion d'aller chercher des consolations et de
l'affection auprs d'une amie chre, et elle partit pour Cirey. L elle
renouvela la pressante invitation du roi.

Voltaire et Mme du Chtelet ne rsistrent pas longtemps  de si
flatteuses instances.

M. du Chtelet avait peu de fortune et en ce moment mme sa femme
sollicitait pour lui un commandement en Lorraine. Quelle meilleure
occasion pouvait-elle trouver pour arriver  ses fins que d'aller faire
sa cour  Stanislas?

Quant  Voltaire qu'on disait exil par l'ordre de la reine Marie
Leczinska, quel dmenti plus clatant pouvait-il donner  cette calomnie
que de devenir l'hte du roi de Pologne?

Aussi tous deux, pour des motifs diffrents, furent-ils ravis de
l'invitation et s'empressrent-ils d'abandonner Cirey pour prendre, en
compagnie de Mme de Boufflers, la route de Lunville.




CHAPITRE XIV

(1748)

  Sjour  Lunville (fvrier, mars, avril).


Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Chtelet arrivrent  Lunville le
13 fvrier 1748,  onze heures du soir.

Mme du Chtelet se retrouvait l en pays de connaissance; elle
appartenait, par son mari,  la plus vieille noblesse lorraine; elle
tait lie avec la plupart des personnages de la cour; elle n'et pas
t plus  son aise  Paris ou  Versailles.

Voltaire, au contraire, tait un nouveau venu; certes, il avait dj
fait plusieurs sjours  Lunville, mais c'tait sous le rgne de
Lopold ou de son fils; et que de changements depuis lors!

Les deux voyageurs furent reus avec de grandes dmonstrations de joie
et combls d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus
beaux appartements du chteau. Mme du Chtelet fut loge au
rez-de-chausse,  ct du roi, dans les anciens appartements de la
reine; les pices taient leves, magnifiquement meubles, et donnaient
sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier tage situe 
l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa
chambre, la vue s'tendait superbe sur tous les environs; il voyait le
canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intrieur le mettait en
communication avec Mme du Chtelet, ce qui rendait les visites faciles
et discrtes. Ainsi, les convenances taient observes, et il n'y avait
de gne pour personne.

Par une dplorable concidence, Voltaire qui, ds son arrive, entend
bien se mettre en frais et charmer son hte, tombe malade assez
srieusement, et la contrarit qu'il en prouve le rend plus malade
encore. Aussitt, toute la cour est en moi; Stanislas, boulevers,
envoie au philosophe son propre mdecin et son apothicaire; il accourt
lui-mme au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les
plus dlicates. Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que
le roi de Pologne, crit Voltaire reconnaissant; on ne peut tre
meilleur homme.

Enfin, le pote se rtablit, les alarmes s'apaisent, et  partir de ce
moment commence pour la petite cour de Lunville une vie d'agitation et
de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession
ininterrompue de ftes, de spectacles, de soupers, de rjouissances de
tous genres. Le roi tient  faire honneur aux illustres htes qu'il
possde, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les
distraire et les charmer.

Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de
Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de
Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan,
Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous
imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer 
l'agrment des nobles invits.

Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grces et d'amabilits.

Un jour, en se prsentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un
magnifique exemplaire de _la Henriade_ avec ce quatrain:

    Le Ciel, comme Henri, voulut vous prouver:
    La bont, la valeur  tous deux fut commune;
      Mais mon hros fit changer la fortune
        Que votre vertu sut braver.

Et, comme la matresse n'est pas moins  courtiser que le prince
lui-mme, il lui adresse ces louanges dlicates:

      Vos yeux sont beaux, mais votre me est plus belle.
        Vous tes simple et naturelle,
    Et, sans prtendre  rien, vous triomphez de tous.
    Si vous eussiez vcu du temps de Gabrielle
      Je ne sais ce qu'on et dit de vous,
        Mais on n'aurait point parl d'elle.

Ce n'est pas seulement la favorite qui entend clbrer ses perfections
et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont
successivement l'objet des louanges du pote, personne n'est oubli.

S'adressant  Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de
critiquer la svrit de ses moeurs, lui dcoche les plus dlicates
flatteries:

          Avec cet air gracieux,
    L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse;
        De Montmartre la jeune abbesse
        De mon hros combla les voeux;
    Mais celle de Poussay l'et rendu malheureux.
    Je ne saurais souffrir les beauts sans faiblesse.

La princesse de Talmont n'est pas moins finement loue:

    Les dieux, en lui donnant naissance
    Aux lieux par la Saxe envahis,
    Lui donnrent pour rcompense
    Le got qu'on ne trouve qu'en France
    Et l'esprit de tous les pays.

Mais le temps ne pouvait toujours se passer  des marivaudages plus ou
moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et
plus srieuses. Il y avait un thtre au chteau de Lunville; Stanislas
entretenait une troupe de profession fort bien compose. Comment ne pas
l'utiliser quand Voltaire est l? comment ne pas faire honneur 
l'illustre crivain en jouant quelques-unes de ses oeuvres? Vite, on
organise des reprsentations, et c'est le pote lui-mme qui dirige les
rptitions. On joue _le Glorieux_, _Zare_, _Mrope_, o l'on pleure
tout comme  Paris, et o l'auteur lui-mme pleure tout comme un
autre.

Voir jouer est bien, jouer soi-mme est mieux encore. Certes, Voltaire
est toujours dans un tat de sant bien languissant; mais le thtre
n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les
plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise
des reprsentations.

Mme du Chtelet, qui a le don du thtre et qui est comdienne acheve,
propose de jouer une pastorale de la Motte, _Iss_, qu'elle a dj
reprsente  Sceaux et  Cirey avec beaucoup de succs. La proposition
est accepte avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succs de
son amie, s'occupe de tout; il met lui-mme en scne, surveille les
rptitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est
prt  passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprtent les deux
principaux rles, et soulvent l'admiration gnrale. L'enthousiasme est
tel qu'on doit,  la demande du roi, donner une seconde reprsentation,
puis une troisime. Voltaire, ravi et flatt, adresse  Mme du Chtelet
ces vers:

    Charmante Iss, vous nous faites entendre
    Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs;
        Ils vont droit  nos coeurs:
    Leibniz n'a pas de monade plus tendre,
    Newton n'a point d'_xx_ plus enchanteurs;
    A vos attraits on les et vus se rendre,
    Vous tourneriez la tte  nos docteurs:
        Bernouilli dans vos bras,
        Calculant vos appas,
        Et bris son compas!

Mais tous les htes du chteau ne partagent pas l'enthousiasme du
philosophe. Mme du Chtelet affecte tant de prtentions qu'elle soulve
des jalousies, des animosits. On n'ose,  cause du roi, la critiquer
ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du chteau s'en
donnent  coeur joie, et de malicieuses satires courent les salons:

Air de _Joconde_.

    Il n'est de plus sotte guenon
        De Paris en Lorraine
    Que celle dont je tais le nom
        Qu'on peut trouver sans peine.
    Vous la voyez coiffe en fleurs
        Danser, chanter sans cesse;
    Et surtout elle a la fureur
        D'tre grande princesse.
    Cette princesse a cinquante ans
        Compts sur son visage
    Elle a des airs trs insolents,
        Du monde aucun usage.
    Elle est dpourvue d'agrments
        Charge de ridicules,
    Et pour Monsieur de Gubriant
        Elle a pris des pilules.

Par contre on vante les sductions irrsistibles de la jolie comtesse
de Lutzelbourg, mais c'est au dtriment de sa partner:

        Qu' vos yeux, charmante Doris
        Le dieu Pan s'efforce de plaire,
      Je le crois bien; le matre du tonnerre
    Pour de moindres beauts quitta les Cieux jadis;
        Mais que le Dieu de la lumire
        Pour une Iss de cinquante ans,
        Sans attraits et sans agrments,
    En berger travesti descende sur la terre,
        Ft-ce vangile que cela?
          Au diable qui le croira.

Quel moi dans le chteau si la divine marquise avait connu ces vers!

Il n'y a pas que le thtre qui enchante les nouveaux htes de
Lunville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilits, et les
journes s'coulent sans qu'on y songe. Il les promne dans ses jardins,
leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil
ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes,
et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connat
en flatterie, daigne se pmer devant ces tranges fantaisies et cette
ingniosit enfantine.

Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on
joue au trictrac, au billard; on tourmente Bb, on rit, on cause; les
heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enrage,
organise une comte avec Stanislas, et voil Voltaire et Mme du Chtelet
de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais
Voltaire qui les dteste! Cependant comment rsister  un roi? Le
philosophe fait contre mauvaise fortune bon coeur, et il joue  la
comte qui l'ennuie  prir. D'autres fois, dans la journe, Stanislas
se rfugie avec Voltaire dans ses appartements privs, et il se fait
lire quelques pices lgres, les contes badins du philosophe, etc.
Seules, Mmes de Boufflers et du Chtelet assistent  ces lectures.

Quand le roi est couch, il se retire toujours  dix heures; Mme de
Boufflers entrane ses intimes dans ses appartements particuliers, et l
commence une nouvelle soire, dlicieuse, sans entraves, o l'on dit
mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu' une heure avance. Ces
soupers sont charmants. Ils ne sont peut-tre pas trs somptueux, mais
Voltaire les gaie de sa verve tourdissante; ses rcits, ses bons mots
font la joie des convives. Nous avons soup chez Mme de Boufflers,
crit Saint-Lambert, o nous sommes morts de faim, de froid et de rire.

Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mne lui parat incomparable. Il
ne vit plus, comme  Paris, dans une anxit continuelle, avec cette
lugubre Bastille toujours menaante; il ne vit plus, comme  Berlin,
avec un souverain vaniteux, quinteux,  double face; il passe ses jours
avec un prince affable, lettr, qui l'apprcie  sa valeur et le comble
d'honneurs et de flatteries dlicates. En ralit, c'est Voltaire qui
rgne  Lunville.

Et puis, cette petite cour si dbonnaire, o nul n'a souci de
l'tiquette, o l'on jouit d'une libert complte, o l'on travaille 
ses heures, o la divine Emilie est sans cesse prs de lui, n'est-elle
pas la plus idale des cours? En vrit, ce sjour-ci est dlicieux,
crit-il  d'Argental; c'est un chteau enchant dont le matre fait les
honneurs.

Mme du Chtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis
dans cette cour o tout le monde lui fait fte. Mme de Boufflers a t
si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les
deux dames s'entendent  merveille et elles passent chaque jour de
longues heures dans une adorable intimit.

Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut clbrer ses aptitudes
si varies et si rares; mais elle craint de ne pas tre  la hauteur du
sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la
Muse.

Le pote compose donc en son nom ces trennes:

    Une trenne frivole  la docte Uranie!
    Peut-on la prsenter? Oh! trs bien, j'en rponds.
    Tout lui plat, tout convient  son vaste gnie:
    Les livres, les bijoux, les compas, les pompons,
    Les vers, les diamants, le biribi, l'optique,
    L'algbre, les soupers, le latin, les jupons,
    L'opra, les procs, le bal et la physique.

Mme du Chtelet riposte galamment par ce quatrain galement de la main
de Voltaire:

        Hlas! vous avez oubli,
        Dans cette longue kyrielle,
        De placer la tendre amiti:
    Je donnerais tout le reste pour elle.

Mme du Chtelet mne une existence si douce qu'elle ne veut plus
entendre parler de s'loigner et que son plus cher dsir est de se fixer
 l'avenir avec son ami dans cette rsidence incomparable  nulle autre
pareille.

Par un sentiment trs louable, elle trouve que M. du Chtelet ne sera
pas de trop dans leur tte--tte, et elle cherche plus que jamais 
obtenir pour lui un tablissement en Lorraine. Ce serait une raison de
plus pour elle de ne pas quitter le pays.

Elle avait dj, depuis son arrive, profit de l'extrme bienveillance
du roi pour tcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour
son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux
serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment
concilier les intrts des deux concurrents.

M. du Chtelet vivait  Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil
de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir  Lunville. Elle esprait
que sa prsence hterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment.

Elle dsirait d'autant plus vivement se fixer  Lunville qu'un incident
nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie,
incident qui allait avoir pour elle de dsastreuses consquences.




CHAPITRE XV

Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de
Saint-Lambert avec Mme du Chtelet.


Nous avons vu dans un prcdent chapitre l'intrigue de Mme de Boufflers
et de Saint-Lambert, intrigue qui n'avait pas chapp au vieux roi et
qui avait mme provoqu sa jalousie. Saint-Lambert, comme tous les
amoureux, quand on le chassait par la porte, rentrait par la fentre.
Les deux amants avaient donc continu  se voir, mais leurs rencontres
taient moins frquentes et il leur avait fallu recourir  d'tranges
subterfuges.

L'arrive de Voltaire et de la divine milie  Lunville n'avait rien
chang  la situation. A l'occasion des ftes donnes en leur honneur,
Saint-Lambert put venir plus souvent et se montrer quelquefois  la
cour. On le voyait toujours le soir aux soupers de Mme de Boufflers, les
intimes qui y assistaient tant tous dans la confidence. La marquise
prsenta naturellement le jeune officier  Mme du Chtelet, et, avec la
franchise qui la caractrisait, elle ne lui dissimula nullement les
tendres liens qui les unissaient.

Si Saint-Lambert s'tait imagin qu'il serait plus heureux que ses
devanciers, il ne tarda pas  tre dsabus. De mme qu'il avait enlev
au pauvre Panpan une enviable situation, de mme il vit bientt poindre
l'toile qui allait le supplanter.

Il y avait alors  la cour un certain vicomte d'Adhmar, de la famille
de Marsannes[114], que Mme de Boufflers paraissait apprcier beaucoup et
que Stanislas voyait galement de trs bon oeil. Cette faveur troublait
fort Saint-Lambert, l'inquitait. Il en tait malheureux, dsol, et il
n'avait pas la force de caractre de cacher sa souffrance.

  [114] Son pre, d'Adhmar de Monteil de Brunier, marquis de
  Marsannes, avait t chambellan du duc Lopold; il devint ensuite
  matre d'htel du roi de Pologne.

Que les temps sont changs! Le jeune pote ne consacre plus ses vers 
louer la matresse adore. Sa muse ne lui inspire plus que reproches et
rcriminations. Il compose encore des madrigaux; mais il a peine 
dissimuler son dpit et la jalousie qui le dvore:

    Ces rivaux que l'Amour auprs de vous rassemble
    M'inquitent, Thmire, et ne sont pas heureux;
        Vous m'aimez mieux que chacun d'eux,
        Vous m'aimez moins que tous ensemble.

Tantt il prie, il se fait humble; rien ne le dcouragera, il redoublera
de tendresse et d'amour:

    Thmire est plus sensible  l'amour qu'elle inspire
          Je connois tout le prix du temps;
            Je connois le coeur de Thmire,
            J'en jouirai quelques instants.
    Il faut, sans en perdre un, les passer auprs d'elle,
    Opposer plus d'amour  sa lgret;
    Et du moins, si Thmire est encore infidle,
            Je ne l'aurai pas mrit.

Tantt il peint la souffrance qu'il prouve en voyant un rival heureux
prs de celle qu'il adore. Il voudrait s'arracher  ce spectacle qui le
dchire, mais il ne peut s'y rsoudre; tout ne vaut-il pas mieux que de
ne pas voir l'infidle?

    Est-ce amiti que je sens pour Thmire?
    Mais ces dsirs sans cesse renaissants,
    Mille besoins et du coeur et des sens,
    Sont de l'amour; la beaut les inspire.
    Un mot, un geste, un regard, un sourire,
    Un rien augmente et trouble mon bonheur;
    Je trouve en tout quelque secret mystre,
    Quelque rapport  l'tat de son coeur;
    A chaque instant ou je crains ou j'espre,
    Tout me parat ou ddain ou faveur.
    Ces changements, ce dsordre enchanteur,
    De l'amiti sont-ils le caractre?
    Mais cependant, quand un rival heureux
    Pour quelque temps rend Thmire infidle,
    Malgr ses torts, je l'aime encor pour elle,
    Et, pour la voir, je demeure auprs d'eux.
    En les voyant, quelquefois je soupire,
    Et je me dis: Ah! je l'aimois bien mieux!
    Mais aussitt un regard de Thmire
    Sche les pleurs qui coulent de mes yeux.
    Je me console en cherchant  lui plaire;
    Je souffre moins du bonheur d'un rival
    Que d'un instant d'absence ou de colre:
    Ne point l'aimer serait le plus grand mal.
    Je le crains peu. Toujours tendre et fidle,
    Je sentirai toujours ce besoin d'elle,
    Cette amiti que rien ne peut m'ter,
    Ce got si vif que le plaisir enflamme:
    Ces sentiments sont l'me de mon me;
    Si je les perds, je cesse d'exister.

Voil  quelle situation critique taient rduites les amours de
Saint-Lambert pendant les premiers temps du sjour de Voltaire et de Mme
du Chtelet  Lunville.

Pour que l'on s'explique clairement les vnements qui vont se drouler,
il importe de bien prciser galement les rapports rciproques du
philosophe et de la divine Emilie  la mme poque.

Ils vivent ensemble depuis quinze ans, mais si, en apparence, leurs
relations sont restes les mmes, leur intimit s'est singulirement
refroidie. Le pote n'en souffre pas et ne s'en plaint pas davantage, au
contraire; mais on n'en peut dire autant de Mme du Chtelet; dans une
lettre  d'Argental elle expose son tat d'me avec beaucoup de
franchise et de finesse:

J'ai reu de Dieu, crit-elle, il est vrai, une de ces mes tendres et
immuables qui ne savent ni dguiser, ni modrer leurs passions; qui ne
connaissent ni l'affaiblissement ni le dgot, et dont la tnacit sait
rsister  tout, mme  la certitude de n'tre pas aime; mais j'ai t
heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugu mon
me, et ces dix ans, je les ai passs tte  tte avec lui, sans aucun
moment de dgot et de langueur; quand l'ge, les maladies, peut-tre
aussi la satit de la jouissance, ont diminu son got, j'ai t
longtemps sans m'en apercevoir: j'aimais pour deux; je passais ma vie
entire avec lui; et mon coeur, exempt de soupons, jouissait du plaisir
d'aimer et de se croire aim. Il est vrai que j'ai perdu cet tat si
heureux et que a n'a pas t sans qu'il m'en ait cot bien des larmes.

Il faut de terribles secousses pour briser de telles chanes: la plaie
de mon coeur a saign longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre et j'ai
tout pardonn; j'ai t assez juste pour sentir qu'il n'y avait
peut-tre au monde que mon coeur qui et cette immuabilit qui anantit
le pouvoir du temps; que si l'ge et les maladies n'avaient pas
entirement teint ses dsirs, ils auraient peut-tre encore t pour
moi, et que l'amour me l'aurait ramen enfin; que son coeur, incapable
d'amour, m'aimait de l'amiti la plus tendre, et m'aurait consacr sa
vie. La certitude de l'impossibilit du retour de son got et de sa
passion, que je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amen
insensiblement mon coeur au sentiment paisible de l'amiti, et ce
sentiment, joint  la passion de l'tude, me rendait assez heureuse.

Mais un coeur si tendre peut-il tre rempli par un sentiment aussi
paisible et aussi faible que celui de l'amiti?...

Mme du Chtelet avait raison de douter d'elle-mme. Dj quelques
symptmes inquitants avaient montr que l'amiti ne lui suffisait plus.
Dj,  Paris, avec Clairaut le mathmaticien qui revoyait avec elle le
_Commentaire sur Newton_; dj  Sceaux pendant les reprsentations
thtrales, o elle jouait au naturel les rles d'amoureuse avec le
comte de Rohan, elle n'avait pu dominer compltement les lans de son
coeur: ce fut mme au point d'inquiter Voltaire et de provoquer entre
les deux amants des scnes de jalousie des plus pnibles.

C'est  Lunville que la crise qui menaait clata, et avec une violence
dont on ne peut se faire l'ide.

Mme du Chtelet avait souvent entendu parler de Saint-Lambert par Mme de
Graffigny, par Panpan, par Mme de Boufflers, par Voltaire lui-mme; il
arrivait prcd d'une rputation de pote, d'homme  bonnes fortunes;
sa belle prestance, son air froid et distingu lui plurent extrmement.
Saint-Lambert, que les lgrets, relles ou supposes, de Mme de
Boufflers troublaient profondment, et qui se voyait menac de perdre
une conqute qui avait t si flatteuse pour sa vanit, s'imagina qu'un
peu de jalousie serait de nature  lui ramener l'infidle.

Il s'effora donc de plaire  Mme du Chtelet; il lui fit la cour trs
ostensiblement et il dploya en son honneur toutes les grces de sa
personne et de son esprit. Il n'en fallait pas davantage pour mettre le
feu aux poudres. Mme du Chtelet prit pour argent comptant les
politesses du jeune homme; surprise, charme, elle se crut aime et elle
en perdit la tte.

Pour Saint-Lambert, ce n'tait qu'un jeu; il ne songeait nullement 
pousser l'intrigue  fond; mais la marquise ne l'entendait pas ainsi:
elle le lui fit bien voir.

Aprs un marivaudage prliminaire et quelques escarmouches sans
importance, Mme du Chtelet et Saint-Lambert se retrouvrent  une
soire chez M. de la Galaizire; ils purent s'isoler un peu; le jeune
officier, continuant son mange et sans se douter qu'il arrivait au
moment psychologique, risqua quelques tendres aveux;  sa grande
surprise, la marquise tomba dans ses bras, demi-pme, en lui jurant un
amour ternel.

Mme du Chtelet ne s'inquite pas de savoir si Saint-Lambert est
sincre, s'il n'obit pas  des mobiles quivoques; elle ne s'inquite
pas davantage de la disproportion d'ge; elle ne se dit pas le mot de la
duchesse de Chaulnes qui, fort avant sur le retour, avait pris un jeune
amant: Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois.
Saint-Lambert lui a dit qu'il l'aimait, cela lui suffit; et elle
s'prend pour le bel officier d'une passion automnale et exalte qui
bientt dpasse toutes les bornes.

Rien ne l'arrte: ni le qu'en-dira-t-on, ni la crainte de Mme de
Boufflers, ni la colre possible de Voltaire s'il dcouvre l'intrigue.
Son pauvre coeur inoccup, auquel un ingrat n'a pas rendu la justice
qu'il mritait, a enfin trouv un aliment au feu qui le consume depuis
des annes. Elle aime, elle est aime! Que lui importe le reste! Le ciel
peut crouler, l'univers s'effondrer.

La pauvre femme nage dans la joie; elle ressent toute l'ivresse d'un
premier amour, elle n'a plus que dix-huit ans! Elle est  cette heure
charmante des dbuts d'une liaison, o l'on prouve un besoin si ardent
de causer avec l'tre aim, que dix fois par jour il faut lui griffonner
quelque tendresse pour apaiser son coeur en attendant la rencontre.
C'est l'poque des serrements de main furtifs, des regards  la drobe,
des fleurs changes. Personne ne connat le doux mystre de son me;
elle en jouit doublement.

Comme les deux amoureux sont tenus  beaucoup de mnagements, qu'il faut
s'observer avec soin pour que ni Mme de Boufflers, ni Voltaire, ni
personne ne devine leur secret, ils ne peuvent s'crire ouvertement
aussi souvent qu'ils le voudraient. Alors, Mme du Chtelet imagine un
vrai moyen de comdie. Il y a dans le salon du Roi une harpe respecte;
c'est celle dont se sert Mme de Boufflers pour gayer les runions du
soir. Personne ne touche au prcieux instrument! C'est donc lui qui sera
le dpositaire de la correspondance amoureuse. C'est dans cette harpe
que Mme du Chtelet et Saint-Lambert iront dposer leurs messages et
chercher les rponses. Comme on traverse le salon  chaque instant, rien
n'est plus simple et ne peut tre moins remarqu.

Voici quelques-uns des billets de Mme du Chtelet, crits dans la lune
de miel de ces nouvelles amours, sur de petits papiers microscopiques 
bordure dentele, avec un petit filet rose ou bleu. Ces lettres sont
empreintes d'un sentiment si vrai, si profond; elles respirent une
passion si sincre qu'elles en sont touchantes:

Oui, je vous aime; tout vous le dit, tout vous le dira toujours, et je
fais mon plaisir et mon bonheur de vous le dire. Je vais tcher de
donner la lettre. Je vous en remercie et vous en remercierai bien
davantage ce soir.

       *       *       *       *       *

Je volerai chez vous ds que j'aurai soup. Mme de Boufflers se couche.
Elle est charmante et je suis bien coupable de ne lui avoir pas parl;
mais je vous adore, et il me semble que, quand on aime, on n'a aucun
tort. Il faut que j'aille par les bosquets.

       *       *       *       *       *

J'apprends  force, mais je ne sais rien de bien, sinon que je vous
adore, que vous avez conquis mon coeur, et qu'il est  Nicolas pour
toute ma vie. Donnez-moi des nouvelles de Nicolas.

       *       *       *       *       *

Il n'y a point de bonheur sans vous; venez donc finir le mien. Pouilli
sera le prtexte. Je suis seule  prsent, de ce moment seulement.

       *       *       *       *       *

Il fait un temps charmant, et je ne peux jouir de rien sans vous; je
vous attends pour aller donner du pain  mes cygnes et me promener.
Venez chez moi ds que vous serez habill; vous monterez ensuite 
cheval si vous voulez.

       *       *       *       *       *

Tchez de vous trouver dans le salon pour la sortie du dner, parce que
nous prendrons notre revanche; et c'est bien quelque chose de jouer avec
ce que l'on aime, car je suppose que vous m'aimez encore un peu.

       *       *       *       *       *

Je suis une paresseuse; je me lve, je n'ai qu'un moment, et je
l'emploie  vous dire que je vous adore, vous regrette et vous dsire.
Venez donc le plus tt que vous pourrez. Vous boirez et dnerez ici;
j'espre aussi que vous y aimerez.

       *       *       *       *       *

Vous m'avez dit hier des choses si tendres et si touchantes que vous
avez pntr mon coeur; mais aimez-moi donc toujours de mme. Croyez
que, quand vous m'aimez, je vous adore. J'ai pass la nuit la plus
agrable qu'on puisse passer sans vous; votre ide ne m'a point quitte.
Vous voulez que je vous mande ce que je ferai aujourd'hui! Ce que je
veux faire tous les jours de ma vie: je vous verrai, je vous aimerai, je
vous le dirai; mais que je le lise donc dans les yeux charmants que
j'adore.

       *       *       *       *       *

Je m'veille avec la douleur de vous avoir afflig un moment hier, avec
l'inquitude de la manire dont vous aurez pass la nuit: mais avec tout
l'amour que votre coeur charmant mrite. Comptez que le mien en est
pntr; que je n'ai jamais plus senti combien je suis heureuse d'tre
aime de vous et que je ne l'ai jamais mrit davantage. Je vais dner 
table, c'est--dire assister... Je vous adore, et c'est pour toute ma
vie... mais il faut se coiffer.

       *       *       *       *       *

Ce n'tait pas tout de s'aimer et de se le dire cent fois par jour et de
se l'crire vingt fois; il fallait encore djouer les yeux trop
perspicaces, prvenir les indiscrtions possibles, endormir la jalousie
de Voltaire, apaiser la colre de Mme de Boufflers quand elle
dcouvrirait l'intrigue, ce qui ne pouvait tarder.

Avec des prcautions on pouvait encore esprer dissimuler aux yeux du
public; mais, comme la harpe ne suffisait plus  apaiser l'impatience de
Mme du Chtelet, il avait fallu mettre dans la confidence le valet de
chambre de Saint-Lambert, le fidle Antoine, et la femme de chambre de
la marquise, la non moins fidle Mlle Chevalier. Puisque tous deux
passaient leur vie  porter de tendres missives, il et t oiseux de
vouloir leur rien cacher; mais on croyait pouvoir compter sur leur
discrtion.

Voltaire vivait dans la scurit la plus complte. Plong dans les
rptitions, les travaux littraires; absorb par le roi, les
courtisans, qui l'encensaient  l'envi, il tait trop occup pour
s'apercevoir de rien. Et puis, les maris ne sont-ils pas toujours les
derniers  se douter de ces accidents-l? Or Voltaire, pour Mme du
Chtelet, n'tait plus depuis longtemps qu'un mari, et elle le traitait
comme tel.

N'prouvait-elle pas cependant quelques remords de tromper ce pauvre
Voltaire dont le long attachement mritait bien quelques gards? En
aucune faon. Mme du Chtelet, avec la dsinvolture des femmes qui,
quand elles sont prises, ont avec leur conscience de si singuliers
accommodements, ne songeait pas un instant que sa trahison pouvait
dsesprer le philosophe, et elle ne se faisait pas le plus lger
reproche. tait-ce sa faute  elle si la situation de matresse de M.
de Voltaire tait devenue une sincure? Du reste, n'avait-elle pas la
dlicatesse de lui cacher l'intrigue avec soin? En apparence, qu'y
avait-il de chang? Mais si le philosophe apprenait la vrit? Eh bien,
il serait temps alors de lui faire comprendre qu'il tait le premier
coupable et qu'il ne devait s'en prendre qu' la pauvret de ses
ressources.

Si Mme du Chtelet vivait, en ce qui concerne Voltaire, dans une
scurit relative, il n'en tait pas de mme vis--vis de Mme de
Boufflers.

Enlever sciemment un amant  sa meilleure amie n'tait pas un acte fort
dlicat. C'tait mme une trahison qui pouvait lui tre durement
reproche.

Pouvait-elle esprer lui dissimuler la vrit? Mais Mme de Boufflers
tait trs fine, trs perspicace, et on ne la tromperait pas longtemps.

Or, s'attirer le courroux de Mme de Boufflers tait le pire des
dsastres. N'allait-elle pas vouloir se venger? N'allait-elle pas, d'un
mot, faire crouler le fragile bonheur de l'imprudente qui la bravait?

L'inquitude et le trouble de la marquise taient extrmes. Elle prit la
rsolution d'agir loyalement et de s'ouvrir avec franchise  son amie.
En mettant sa conduite sur le compte d'une de ces passions entranantes,
irrsistibles, peut-tre obtiendrait-elle son pardon? C'tait un moyen 
tenter et tant donn le caractre de Mme de Boufflers, peut-tre pas le
plus mauvais. Mais c'tait plus facile  dire qu' faire. Tous les
jours, la divine milie remet au lendemain la confidence difficile, si
bien que, de lendemain en lendemain, le temps s'coule.

Les apprhensions de Mme du Chtelet taient du reste bien superflues.
La favorite, nous le savons, n'ignorait pas ce qui se passait,
Saint-Lambert ayant eu soin de ne lui rien dissimuler, dans l'espoir
assez improbable de ramener par la jalousie la matresse qui
l'abandonnait.

Mme de Boufflers, trop heureuse du prtexte qu'on lui offrait,
s'empressa d'en profiter pour rompre dfinitivement avec Saint-Lambert,
en lui reprochant amrement son infidlit. Elle oubliait tout
naturellement qu'elle lui avait donn l'exemple.

Le pote, assez confus, plaide les circonstances attnuantes, s'excuse
d'un moment d'erreur, enfin sollicite son retour en grce:

    Quelques soupons, un instant de colre,
    Mritoient-ils cet excs de rigueur?
    Malgr mes torts, tu lisois dans mon coeur:
    En t'adorant pouvoit-il te dplaire?
    Dans tes regards, je vois ton changement;
    L'expression d'un tendre sentiment
    N'anime plus ces yeux si pleins de charmes.
    Si de Doris je feins d'tre l'amant,
    Tu ne vois rien, ou tu vois sans alarmes;
    Si prs de toi j'ai moins d'empressement,
    De ma froideur tu te plains froidement.
    C'en est donc fait, et je vais de mes larmes
    Payer toujours la faute d'un moment!
    Ton amiti, dans cet tat funeste,
    Soutient mon coeur; ce prix m'toit bien d.
    Je vais jouir de tout ce qui me reste,
    Et regretter tout ce que j'ai perdu.

Mme de Boufflers ne veut pas entendre parler d'un racommodement, tout
est fini et bien fini. Saint-Lambert n'a plus qu' jouir de ce qui lui
reste. Mais elle n'a pas de rancune et elle est femme d'esprit, et puis
elle n'attache pas aux choses de l'amour plus d'importance qu'elles ne
mritent. Aussi, loin de tmoigner aux coupables le moindre
ressentiment, elle leur fait bon visage, les prend mme sous sa
protection et met la plus extrme bonne grce  favoriser leurs
rendez-vous. Elle pousse mme la complaisance jusqu' laisser 
Saint-Lambert la jouissance du petit appartement secret qu'elle lui a
fait disposer prs de la chapelle et de la bibliothque. C'est l que la
divine milie, suivant l'exemple de Mme de Boufflers, va nuitamment
rendre visite  son amant.

Saint-Lambert, de son ct, fait contre mauvaise fortune bon coeur, et
il s'attache ouvertement  Mme du Chtelet, qu'il n'a prise d'abord que
par dpit.

Aprs tout, c'tait encore assez glorieux pour un petit pote de
province d'enlever au plus grand gnie du sicle une matresse
bien-aime.

Les amours de Mme du Chtelet et de Saint-Lambert sont bientt
troubles par les soucis que la sant du jeune officier donne  sa
matresse. Il n'est toujours pas trs robuste; un jour il tombe vraiment
malade: il manque de se trouver mal, il a mal  la tte, il a des taches
rouges sur le corps. Vite, on fait venir Castres, qui le saigne deux
fois.

La pauvre marquise est affole:

Mon amour m'est bien cher, mais rien ne l'est vis--vis de l'inquitude
o je suis. Il faut que je vous voie ou que je meure.

Ds qu'elle a une minute de libert, elle court soigner l'amant chri.

Quand il va mieux, ses inquitudes ne sont pas moins vives; les petits
billets se succdent presque sans interruption; l'amour et la mdecine
s'y mlangent agrablement:

Ne vous purgez pas trop.--N'abusez pas de votre apptit.--Buvez
beaucoup de tisane.--La limonade ne vous convient peut-tre pas en ce
moment.--Je vous envoie du th; noyez-vous-en; prenez-le trs chaud et
faites-le trs lger; il ne vous chauffera pas et vous fera
transpirer.--Voil du bouillon pour prendre trs chaud, aprs les
eaux, une heure aprs.

Puis,  chaque instant, ce sont des envois de livres pour distraire le
convalescent, d'eau de Sedlitz pour le dgager, de bouillon, de
perdreau, de poulet pour le rconforter! Enfin, comme la marquise
pratique l'antisepsie, elle adresse au cher malade des pastilles pour
embaumer sa chambre et chasser le mauvais air! Il faut d'abord ouvrir
les fentres, bien balayer, puis brler une demi-pastille.

La Chevalier, Antoine passent leur vie  courir de l'appartement de la
marquise  la chambre de Saint-Lambert et rciproquement; aussi sont-ils
sur les dents. Quand ils n'en peuvent plus, c'est Panpan qui les
remplace. Panpan est dcidment n pour jouer les rles de confident et
il n'chappe pas  sa destine. Il porte  son vieil ami Saint-Lambert
les lettres, les paquets et au besoin le bouillon rparateur.

Dans la journe, le malade a quelques visites: Panpan naturellement;
puis Voltaire auquel on a persuad qu'il tait de son devoir de se
rendre chez son ami; on l'a mis, sous le sceau du secret, au courant de
l'asile mystrieux qui sert de refuge  Saint-Lambert et le pote
compatissant vient souvent voir son confrre en Apollon. Mme du
Chtelet, qui n'ose venir seule pour ne pas faire d'clat, l'accompagne
toujours et elle peut ainsi, grce  ce stratagme, retrouver le cher
malade.

Mais, le soir, ds que la socit est retire et que tout repose dans le
chteau, la marquise, dissimule sous une mante, accourt chez l'ador;
elle passe la plus grande partie de la nuit  le soigner ou  le
regarder dormir.

Tant de tendresse, tant d'affection, un dvouement si complet
touchent-ils le coeur de Saint-Lambert? On pourrait le croire, car, dans
sa reconnaissance, il crit  son amie des lettres qui l'enthousiasment:

Il est bien doux de s'veiller pour relire vos lettres charmantes et
pour sentir le plaisir de vous adorer et d'tre aim de vous. Je sens
que je ne pourrais plus me passer de recevoir de ces lettres qui font le
bonheur de ma vie... Jamais vous n'avez t plus tendre, plus aimable,
plus adore.

Dans son zle, Saint-Lambert lui adresse mme quelques vers. Elle
rpond, ravie:

Vos vers sont dlicieux; je les ai relus trois ou quatre fois... Je
crois qu'on peut tout exiger de votre esprit comme de votre coeur!

Pas une lettre de Mme du Chtelet qui ne respire la passion la plus vive
et qui ne se termine par ces mots: Je vous adore, je vous aime
passionnment.

Bien entendu, elle continue  se rendre tous les soirs chez son amant,
mais ces petites visites nocturnes ne sont pas toujours sans
inconvnients pour un convalescent. Quelquefois la marquise a des
remords et elle crit:

Je m'veille avec l'inquitude de votre sant, moi qui suis accoutume
 ne sentir que le plaisir de vous aimer et le bonheur d'tre aime de
vous. Je crains bien de vous avoir trop agit hier; ne me laissez rien
ignorer sur cela.

Fort heureusement, les alarmes de la marquise taient vaines.

Jusqu' prsent aucun nuage n'est venu troubler le ciel bleu de Mme du
Chtelet: il ne va plus en tre de mme. A peine rtabli, Saint-Lambert
manifeste quelque indiffrence, et son amie s'en alarme. Tantt il se
montre froid et galant; ce n'est point l'affaire de la marquise. Je
vous aime mieux colre et tendre, lui crit-elle.

Tantt elle lui dit avec reproche que ses lettres accourcissent tous
les jours comme ses visites. Voil de quoi il faut tre repentant,
ajoute-t-elle gracieusement. Quelquefois elle est jalouse de Panpan qui
est plus gt qu'elle:

Assurment, Panpan a eu la prfrence sur moi aujourd'hui et j'aurai
bientt compt les lettres que vous m'avez crites. Si vous voulez
cependant tre seul et trouver un moyen de n'avoir plus de visites, je
pourrai vous aller voir cet aprs-midi. Si cela vous fait le moindre mal
de sortir, j'irai chez vous. Je suis chez moi et j'y suis toute seule.

Il faut le reconnatre, les reproches de Mme du Chtelet sont tous sous
une forme aimable et tendre:

Puisque vous tes veill, pourquoi ne venez-vous pas me voir, puisque
je suis seule?... Vos oeufs au bouillon vous attendent, et moi aussi;
mais je ne suis pas aussi froide qu'eux. Voulez-vous ne me voir que
quand nous ne pourrons pas tre seuls? La plus grande marque
d'indiffrence qu'on puisse donner, c'est de n'tre pas avec ceux qu'on
aime quand on le peut sans indcence.

Mais Saint-Lambert ne s'meut pas pour si peu; il reste froid et guind.
La marquise, qui s'est cru aime, laisse clater son chagrin et elle
s'emporte en reproches, en rcriminations, en scnes de jalousie. Puis
elle a des remords, s'excuse, s'accuse; enfin commence pour elle une
triste existence de trouble, d'agitation et d'incohrences qui ne devait
cesser qu'avec sa vie.

Que je regrette avoir t injuste hier et de n'avoir pas employ tout
le temps que nous avions  tre ensemble  jouir de votre amour charmant
qui fait le bonheur de ma vie! Pardonnez-le-moi. Songez que je ne dsire
d'tre aimable, tendre, estimable, que pour tre aime et estime de
vous; je pousse sur cela ma dlicatesse  l'excs, mais doit-elle vous
dplaire? Je connais mes dfauts, mais je voudrais que vous les
ignorassiez. Ce que je voudrais surtout, c'est savoir si vous avez pass
une bonne nuit et que votre coeur est le mme pour moi.

Vous m'avez crit cinq lettres hier. Quelle journe! et que j'ai bien
tort d'en avoir corrompu la fin!... Adieu. Aimez qui vous adore, mais
aimez-la autant qu'hier dans la journe et oublions la soire.

Pendant que se droulaient ces divers incidents, la vie joyeuse de
Lunville suivait son cours plus que jamais. Tous les jours on invente
de nouvelles distractions: promenades  cheval, dners au kiosque, 
Chanteheu,  Jolivet, promenades sur le canal, reprsentations
dramatiques, etc., etc. Voltaire et son amie sont de toutes les ftes.
Le philosophe, qui continue  vivre dans une quitude parfaite, croit le
moment opportun de clbrer une fois de plus les vertus d'milie, et il
lui adresse ces vers:

      Il est deux dieux qui font tout ici-bas;
      J'entends qui font que l'on plat et qu'on aime.
      Si ce n'est tout, du moins je ne crois pas
      tre le seul qui suive ce systme.
    Ces deux divinits sont l'esprit et l'amour,
      Qui rarement vivent ensemble;
    L'intrt les spare et chacun a son cour,
      Heureux celui qui les rassemble!
      Assez d'ouvrages imparfaits
      Sont les fruits de leur jalousie.
    Ils voulurent pourtant un jour faire la paix:
      Ce jour de paix fut unique en leur vie;
        Mais on ne l'oubliera jamais,
        Car il produisit milie.

L'poque du carnaval amne une recrudescence de gaiet et d'entrain.
Tous les jours il y a bal masqu, souper, et les rjouissances se
prolongent souvent jusqu' une heure trs avance de la nuit.

Un soir, le philosophe, dguis en sauvage, accompagne Mme du Chtelet,
costume en nymphe. Une autre fois, c'est Mme du Chtelet, habille en
turc, qui promne Mme de Boufflers en sultane.

Et le pote de lui adresser ce quatrain:

    Sous cette barbe qui vous cache,
    Beau Turc, vous me rendez jaloux!
    Si vous tiez votre moustache,
    Roxane le serait de vous.

Comme il ne faut pas que la divine Emilie soit seule l'objet des
attentions du pote, Voltaire n'oublie pas Mme de Boufflers, et il
compose pour elle cette charmante ptre, qui la dpeint si bien:

LE PORTRAIT MANQU

        On ne peut faire ton portrait:
    Foltre et srieuse, agaante et svre,
        Prudente avec l'air indiscret,
    Vertueuse, coquette,  toi-mme contraire,
    Ta ressemblance chappe en rendant chaque trait.
    Si l'on te peint constante, on t'aperoit lgre;
        Ce n'est jamais toi qu'on a fait.
    Fidle au sentiment avec des gots volages,
    Tous les coeurs  ton char s'enchanent tour  tour,
    Tu plais au libertin, tu captives les sages,
        Tu domptes les plus fiers courages;
        Tu fais l'office de l'Amour.
    On croit voir cet enfant en te voyant paratre;
        Sa jeunesse, ses traits, son art,
    Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-tre:
        Serais-tu ce Dieu, par hasard?

La vie est dlicieuse, et les jours s'coulent sans qu'on s'en
aperoive; tous les htes du chteau vivent dans la joie, dans un
bonheur sans mlange. Nous avons pass  Lunville un bien joli
carnaval, crit dans son enthousiasme la divine milie. Le roi de
Pologne me comble de bonts et je vous assure qu'il est bien difficile
de le quitter. Il tait peut-tre encore plus difficile de quitter
Saint-Lambert.

Enfin le carme arriva et l'on se calma un peu; des plaisirs tranquilles
remplacrent les ftes bruyantes.

La vie joyeuse de Lunville allait forcment prendre fin par le dpart
de tous ceux qui en faisaient tout l'agrment.

Stanislas allait partir pour Versailles voir sa fille et Mme de
Boufflers devait l'accompagner; Mme du Chtelet tait rappele  Cirey
par ses fermiers; Voltaire devait tre  Paris pour surveiller ses
intrts littraires; Saint-Lambert tait dj parti pour Nancy
rejoindre son rgiment.

Mme du Chtelet s'loigne la premire, ayant, avec son imagination de
femme amoureuse, invent une combinaison qui devait lui donner quelques
jours de bonheur complet.

Elle prtexta un avocat  consulter, des affaires urgentes  rgler, des
achats indispensables  faire; bref, au lieu de regagner directement
Cirey, elle alla passer quelques jours  Nancy, dans les bras de
l'heureux Saint-Lambert.

Quant  Voltaire, elle lui avait aisment persuad que les voyages ne
lui valaient rien, et en particulier celui de Nancy; qu'il serait
beaucoup mieux  Lunville, et le philosophe, plus aveugle que jamais,
s'tait laiss convaincre. Mme de Boufflers, mise dans la confidence, et
toujours fidle amie, s'tait engage  retenir Voltaire par ses grces
et ses flatteries, et  le garder prs d'elle aussi longtemps qu'il le
faudrait.

Mme du Chtelet arriva  Cirey le 1er mai. Ds qu'elle en reut la
nouvelle, Mme de Boufflers rendit au philosophe sa libert.

Ce ne fut pas sans un serrement de coeur que Voltaire s'loigna de cette
cour aimable o il venait de passer des jours si doux, de ce roi
excellent, dont il avait pu apprcier les qualits si rares, et qu'il
aimait maintenant si sincrement. Mais, si l'on se quittait, ce n'tait
pas pour longtemps. L'on tait trop enchant les uns des autres pour
pouvoir dsormais vivre spars. L'on se promit, l'on se jura une
rencontre prochaine. Il fut convenu qu'une fois les affaires rgles 
Cirey et  Paris, on se retrouverait  Commercy  la fin de juin. Comme
 Lunville, Stanislas mettait le chteau  la disposition de Voltaire
et de son amie.




CHAPITRE XVI

(1748)

  Sjour  Cirey et  Paris (mai et juin).


Le sjour de Mme du Chtelet  Nancy a t si dlicieux; elle s'en est
arrache avec tant de peine, qu'elle a fait promettre  son amant de
venir la voir  Cirey, pendant le court sjour qu'elle y doit faire avec
Voltaire. Saint-Lambert naturellement a promis, parce qu'il ne pouvait
faire autrement; mais il a promis sans enthousiasme. A peine partie la
marquise, se rappelant les dtails de leur dernire entrevue, et ce
qu'elle sait aussi du caractre de son ami, se trouble et s'inquite;
elle lui crit en arrivant  Cirey:

Toutes mes dfiances de votre caractre, toutes mes rsolutions contre
l'amour n'ont pu me garantir de celui que vous m'avez inspir. Je ne
cherche plus  le combattre, j'en sens l'inutilit; le temps que j'ai
pass avec vous  Nancy l'a augment  un point dont je suis tonne
moi-mme; mais, loin de me le reprocher, je sens un plaisir extrme 
vous aimer et c'est le seul qui puisse adoucir votre absence.

Je suis bien contente de vous quand nous sommes en tte  tte, mais je
ne le suis point de l'effet que vous a fait mon dpart. Vous connaissez
les gots vifs, mais vous ne connaissez pas encore l'amour. Je suis sre
que vous serez aujourd'hui plus gai et plus spirituel que jamais 
Lunville, et cette ide m'afflige, indpendamment de toute inquitude.
Si vous ne devez m'aimer que faiblement; si votre coeur n'est pas
capable de se donner sans rserve, de s'occuper de moi uniquement, de
m'aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous du mien?...

J'ai bien peur que votre esprit ne fasse plus de cas d'une plaisanterie
fine que votre coeur d'un sentiment tendre. Enfin, j'ai bien peur
d'avoir tort de vous trop aimer...

Aimer! c'est bientt dit, mais ce mot a-t-il pour tous deux la mme
signification?

J'attache  ce mot, lui dit-elle, bien d'autres ides que vous; j'ai
bien peur qu'en disant les mmes choses nous ne nous entendions pas.

La marquise vit dans un tat d'agitation extrme, mais cela ne l'empche
pas de juger avec finesse et perspicacit l'homme auquel elle a si
imprudemment donn son coeur:

... Ma lettre est pleine d'inconsquences, avoue-t-elle; elle se
ressent du trouble que vous avez mis en mon me: il n'est plus temps de
la calmer. J'attends votre premire lettre avec une impatience qu'elle
ne remplira peut-tre point; j'ai bien peur de l'attendre encore aprs
l'avoir reue.

Par un malheureux hasard, les brlantes missives de Mme du Chtelet
n'arrivent pas  Nancy aussitt qu'elles le devraient. Ce retard
provoque naturellement chez Saint-Lambert une recrudescence d'amour des
plus violentes, et lui si froid, en gnral, crit une lettre qui
enthousiasme la marquise:

Pourquoi faut-il que je doive la lettre la plus tendre que j'aie encore
reue de vous au chagrin de n'en avoir eu de moi? Il faut donc ne vous
point crire pour se faire aimer? Mais, si cela est ainsi, vous ne
m'aimerez bientt plus, car il faut que je vous dise tout le plaisir que
m'a fait votre lettre; aprs celui de vous voir, je n'en puis avoir de
plus vif...

Voyez quel pouvoir vous avez sur moi, et combien il vous est ais
d'apaiser la rage qui s'levait dans mon me. Votre lettre y a remis le
calme et la douceur; je me reproche de vous avoir souponn, je vous en
demande pardon. Je m'abandonne  tout mon got pour vous... Je ne puis
tre heureuse si vous ne m'aimez davantage. Il est bien sr que je ne le
puis tre que par vous; j'ai assez combattu le got qui m'entrane vers
vous pour avoir senti tout son pouvoir.

Et comme Saint-Lambert, dans son dpit de se croire oubli, lui a
reproch l'inconstance de ses gots et d'avoir pris pour une grande
passion un de ces simples engouements dont il la croit coutumire, elle
lui rpond:

Je vous jure que, depuis quinze ans, je ne me suis connu qu'un got;
que jamais mon coeur n'a eu rien  se refuser, ni  combattre, et que
vous tes le seul qui m'ayez fait sentir qu'il tait encore capable
d'aimer.

Si vous m'aimez comme je le veux tre, comme je mrite de l'tre, comme
il faut aimer enfin pour tre heureux, je n'aurai que des grces 
rendre  l'amour...

Cette lettre n'est pas aussi tendre que mon coeur. Croyez que je vous
aime encore plus je ne vous le dis...

Toutes les lettres de Mme du Chtelet se terminent par l'ternel
refrain: Venez  Cirey. Mais elle a beau insister, s'impatienter,
assurer Saint-Lambert que ce voyage n'aura aucun des inconvnients
qu'il peut craindre, que Voltaire vit dans une scurit parfaite; le
jeune homme estimant qu'il jouerait un rle assez piteux en venant
troubler le tte--tte de la marquise et du philosophe, ne peut se
dcider.

Et puis, il projette en ce moment mme un voyage en Angleterre et en
Toscane avec le prince de Beauvau; tous leurs prparatifs sont faits,
tout est arrt. Il n'a pas une minute  lui. Il faut mme qu'il aille
passer quelques jours  Lunville pour rgler certaines affaires
urgentes avant de s'loigner.

A la premire nouvelle de ce dplacement qui peut paratre cependant
naturel, Mme du Chtelet est hors d'elle-mme et elle ne peut dissimuler
plus longtemps le soupon qui la ronge, l'inquitude qui empoisonne sa
vie:

Je vous dfends de quitter Nancy, rpond-elle  Saint-Lambert; c'est un
sacrifice que j'exige de vous et que vous me devez... Je me trouve bien
extravagante de vous disputer  la plus aimable femme du monde!

Cette fois l'aveu lui a chapp, elle est jalouse, et jalouse de qui? de
sa meilleure amie, de Mme de Boufflers.

La pense qu'elle est loigne, que la marquise et le bel officier
peuvent se voir sans contrainte  toute heure du jour ou de la nuit,
torture la malheureuse femme et lui fait souffrir mille morts.

Au fond, avec sa perspicacit fminine, elle devine bien qu'elle tient
la place d'une autre, que son amant l'aime peu ou point, que son coeur
est rest  la matresse adore,  Mme de Boufflers; bien qu'elle
cherche  se persuader le contraire, elle devine que, s'il ne dpendait
que de Saint-Lambert, les liens anciens seraient vite renous.

Ces soupons, si douloureux pour son amour-propre, n'ont pris corps que
peu  peu; elle n'a pas voulu y croire, d'abord: elle les a chasss,
mais  la moindre alerte ils reviennent plus violents que jamais; alors
elle ne peut se contenir, elle clate en reproches, en rcriminations,
elle se voit environne d'embches: Mon coeur et la vrit de mon
caractre sont bien dplacs au milieu de tant de faussets et de tant
de manges, s'crie-t-elle rageusement, j'aime mieux en tre la victime
que de l'imiter.

Pour avoir la paix et apaiser les soupons de son amie, Saint-Lambert
se dcida enfin  lui donner satisfaction et  aller passer vingt-quatre
heures  Cirey. Cette courte visite permit aux deux amants de se
rconcilier, et les inquitudes de la marquise se trouvrent calmes, au
moins pour un temps.

Le 15 mai, Voltaire et la divine milie taient rinstalls  Paris.

Mme du Chtelet s'occupe immdiatement de ses affaires; en mme temps
elle recommence  travailler  son _Commentaire sur Newton_, qui est
attendu, promis, annonc depuis deux ans, et dont sa rputation dpend.
Mais c'est un ouvrage qui demande le plus grand recueillement et la plus
grande application et avec la vie qu'elle mne, elle a bien de la peine
 y travailler.

Le philosophe n'est pas moins absorb. Il lui faut revoir tous ses amis,
s'occuper de ses ouvrages, de ses tragdies, des reprsentations,
visiter les comdiens, stimuler leur zle, etc. Il n'a pas une minute 
lui.

Pendant son court sjour  Cirey, il a crit  Stanislas pour lui
tmoigner sa gratitude des bienfaits dont il a t combl.

A peine arriv  Paris, il reoit du roi ce mot charmant:

    Lunville, 17 mai 1748.

   J'ai cru, mon cher Voltaire, jusqu' prsent, que rien n'tait
   plus fcond que votre esprit suprieur; mais je vois que votre
   coeur l'est encore plus. J'en reois les marques bien sensibles;
   j'aime son style au del du style le plus loquent. Je veux tcher
   de me mettre au niveau en rpondant  vos sentiments par ceux que
   votre incomparable mrite m'a inspirs et par lesquels vous me
   connatrez toujours tout  vous et de tout mon coeur.

    STANISLAS, roi.

Mme du Chtelet tait plus prise que jamais; elle crivait par chaque
poste des volumes  son cher Saint-Lambert, et pour viter les
indiscrtions elle les adressait au fidle Panpan, qui se chargeait de
les faire parvenir  leur destination. La divine milie jouissait  ce
moment d'un calme d'esprit complet, car Mme de Boufflers tait venue
faire un sjour  Paris, et de ce ct au moins elle avait tout
apaisement; aussi, pendant cette priode, les lettres de la marquise
sont-elles remplies de tendresses, de caresses, et des expressions de
l'amour le plus exalt:

Je voudrais passer la nuit  vous crire, mais il est trois heures et
je meurs de sommeil et de douleur d'tre  quatre-vingts lieues de vous;
cela m'est tous les jours plus sensible, je vous aime tous les jours
davantage.. Mon coeur vous adore sans distraction et sans
interruption.... Je vous adore et je ne connatrai le bonheur que
lorsque je serai runie  vous pour jamais.

Malheureusement le sjour de Mme de Boufflers  Paris est de courte
dure; rappele par le vieux roi qui ne peut se passer d'elle, elle
reprend la route de la Lorraine. Aussitt recommence pour Mme du
Chtelet une existence cruelle, remplie d'inquitudes et de tourments.

A peine la favorite est-elle rentre  Lunville que Saint-Lambert y
retourne galement. Cette prcipitation parat bien suspecte  la
marquise. Et puis par une fcheuse concidence, depuis qu'il est 
Lunville les lettres du brillant officier se font de plus en plus
rares; elles ne sont ni longues, ni tendres; l'criture en est large;
elles ne ressemblent point  celles de Nancy! On ne peut s'y tromper:
Pourquoi ne m'aimez-vous jamais autant  Lunville qu' Nancy? demande
la marquise souponneuse. Et pour elle la rponse n'est pas douteuse.

Tantt la pauvre femme qui se croit abandonne, sacrifie, prie,
supplie, mendie des lettres:

Je suis persuade qu'il partirait une lettre de Lunville tous les
jours si vous vouliez... Si vous saviez la diffrence que cela fait dans
ma vie et dans mon bonheur, vous auriez cette complaisance; mais
pourquoi faut-il que c'en soit une!

Tantt elle s'indigne de l'abandon dans lequel il la laisse:

Vous tes comme le sylphe, lui dit-elle, _non, vous n'aimez qu'
tourmenter mon me_...

Avez-vous des caprices impardonnables! Vous avez voulu que je vous
aimasse  la folie et nous faisons les seaux du puits. Plus je vous aime
et moins vous m'aimez...

Je vous l'ai prdit que je vous serais insupportable quand je vous
aimerai autant que je puis aimer. Pourquoi l'avez-vous voulu? Croyez
qu'il n'est pas ais de faire mon bonheur. Avez-vous voulu que je vous
adore pour me tourmenter ou pour me sacrifier? Il me vient de temps en
temps des ides bien tristes.

Mais Saint-Lambert, s'il crit peu, a eu l'adresse de commencer sa
rponse par ces mots: Ma chre matresse. Cette petite tendresse
comble de joie la marquise qui oublie tout et crit dans son
ravissement:

Je ne veux rien vous reprocher aujourd'hui, je ne veux que vous adorer
et vous remercier de m'avoir rendu la vie: en vrit, je vous aurais
fait piti si vous aviez vu l'tat o j'tais, et cet tat dure depuis
que je vous sais  Lunville...

L'amour veut que je sois heureuse puisqu'il m'a fait rencontrer un
coeur comme le vtre, mais je voudrais que vous eussiez pu tre tmoin
de ce qui s'est pass dans mon coeur quand j'ai lu crit dans votre
lettre: Ma chre matresse.

N'allez pas abuser du pouvoir que vous avez sur moi; vous pourriez me
tromper, il est vrai, mais je vous en crois incapable; je ne crains rien
de vous que la faiblesse de vos sentiments, mais songez que c'est le
plus grand de tous les crimes.

Vous m'avez fait voir comment vous crivez quand vous aimez;
crivez-moi toujours de mme et je serai trop heureuse.

Adieu, je vous aime passionnment et je vous aimerai toute ma vie si
vous voulez.

Mais ce qui efface tout, ce qui fait oublier  la marquise ses chagrins
et ses peines, c'est que Saint-Lambert lui mande qu'il ne quitte pas la
Lorraine, qu'il lui sacrifie non seulement son voyage en Angleterre,
mais aussi celui qu'il projetait en Toscane; elle est ravie, elle
exulte:

Ce qui gurit toutes les plaies de mon coeur, ce qui le transporte de
joie et d'amour, c'est que vous restez en Lorraine: alors la tte me
tourne de plaisir et d'amour. Croyez que vous ne connaissez pas mon
coeur, qu'il est plus tendre mille fois que vous le croyez, et que mes
expressions quelque passionnes qu'elles soient sont toujours au-dessous
de mes sentiments, parce qu'il n'y en a aucune qui puisse rendre ce que
je sens pour vous.

Vous n'allez point en Toscane et n'y allez point pour moi; non, je ne
puis trop vous aimer, mais aussi je vous jure qu'il est impossible de
vous aimer davantage.

Vous n'allez point en Toscane, si vous saviez comme cela pntre mon
coeur!... Je vous adore, je vous adore!

Mme du Chtelet ne pense qu' son ami; il n'est sorte d'amabilit, de
gracieuset qu'elle n'imagine pour lui tre agrable. Elle fait faire
pour lui une montre dont le botier s'ouvrira par un secret et qui
contiendra son portrait. Elle demande navement  Saint-Lambert s'il
veut la copie de celui que possde Voltaire, ou s'il en dsire un autre,
qu'on ferait spcialement pour lui. Saint-Lambert, qui n'a pas de
prjugs, rpond que celui, qui a dj fait le bonheur de Voltaire, lui
convient  merveille; mais il dsire qu'elle soit habille et coiffe
comme dans son rle d'Iss.

Une autre fois, ce sont les agrments personnels de son ami qui
proccupent la marquise:

Je vous envoie une bouteille norme d'huile de noisette tire sans feu,
lui crit-elle; il est tonnant comme cela fait venir les cheveux, et je
vous prie de vous en inonder la tte comme un pharisien; vous verrez
quel effet cela fera. Vous savez que je ne veux pas que vous les
coupiez; il est juste que j'en aie soin. Mais si ce prsent vous fait
trop de peine  recevoir, vous pouvez me renvoyer une bouteille d'huile
de lampe, car c'est prcisment le mme prix.

Cependant Mme du Chtelet a entendu dire que l'abb de Bernis a compos
un pome des _Saisons_. Elle s'en inquite parce que Saint-Lambert a
l'ide de traiter le mme sujet. Alors elle invite l'abb  souper en le
priant d'apporter son pome, ou du moins ce qu'il y en a de fait. Hlas!
son plan est exactement le mme que celui de Saint-Lambert; c'est 
croire qu'il en a eu connaissance par le vicomte d'Adhmar ou par
Panpan.

La marquise est navre.

N'est-ce pas dsolant, en effet, qu'on ait pris  l'ador un sujet qui
tait fait exprs pour son talent?

Mais le pote, que ces nouvelles mettent de fort mchante humeur, au
lieu de remercier la marquise de la peine qu'elle a prise, la morigne
trs vertement de s'tre mle de ce qui ne la regardait pas.

Ma foi, lui rpond-elle gaiement, je voulais vous rendre service. Je
vous assure que ce n'tait pas pour mon plaisir que j'ai entendu les
_Saisons_ de M. de Bernis.

Sur ces entrefaites, Saint-Lambert raconte  la divine milie qu'il a eu
une querelle avec Mme de Boufflers, et mme une querelle trs violente.
Elle lui rpond:

    5 juin 1748.

Vous m'inquitez extrmement par ce que vous me dites de votre
brouillerie avec Mme de Boufflers et des explications que vous avez
eues et dans lesquelles vous avez craint de me brouiller avec elle.
Comment se fait-il que j'y aie t mle? Il ne me faudrait plus que
cela!

Vous savez si j'ai le moindre reproche  me faire sur son compte, si
mon amiti s'est dmentie un moment, et si je ne pourrais pas l'avoir
rendue tmoin de tout ce que je vous ai dit d'elle! Mais l'innocence
ne sert  consoler que dans les choses o le coeur n'a pas de part;
elle ne suffit pas pour me rassurer, elle ne suffirait pas pour me
consoler; car, quoique vous ne vouliez pas croire  mon amiti pour
Mme de Boufflers, quoique vous en tourniez la vivacit en ridicule, il
est cependant trs vrai que mes expressions ne sont pas au del de mes
sentiments et que je l'aime avec toute la tendresse que je lui marque.
Jugez donc combien je suis effraye d'avoir l'ombre d'une tracasserie
avec elle.

Je vous demande en grce de m'claircir cela, et de me marquer du
moins sur quoi cela roule, et si cela n'a laiss aucun nuage dans son
coeur.

Je vous avoue que je ne me consolerais jamais, je ne dis pas de
perdre son amiti, mais de la voir diminuer, et que la crainte et les
explications prissent la place de la confiance et de la vrit, qui
fait le fondement et le charme de notre commerce.

Saint-Lambert qui joue un double jeu et qui a beaucoup de peine  se
maintenir en quilibre, entre la matresse passe qu'il regrette, et la
matresse prsente dont il ne demanderait qu' se dfaire, ne serait pas
fch d'amener entre les deux dames une brouille qui simplifierait sa
situation; il s'y emploie de son mieux. Mais Mme du Chtelet ne se
laisse pas mouvoir par de perfides insinuations; elle rpond vertement:

Il ne tiendrait qu' vous que je prisse Mme de Boufflers en aversion
par tout ce que vous m'en dites, mais ses lettres dmentent toujours les
vtres. Je suis bien plus contente de son amiti que de votre amour, et
c'est  quoi je ne m'attendais pas... Mme de Boufflers m'aime beaucoup
mieux que vous.

La marquise tait d'autant moins dsireuse d'avoir des tracasseries avec
Mme de Boufflers qu'elle comptait beaucoup sur elle pour l'aider 
russir dans l'affaire qui lui tenait le plus  coeur, le commandement
de Lorraine.

Cette affaire tait loin de se terminer comme elle l'avait espr; elle
prenait mme une trs mauvaise tournure et les nouvelles qu'envoyait Mme
de Boufflers taient rien moins que rassurantes.

Cette question tait pour la marquise une question de vie ou de mort.

Si M. de Bercheny a le commandement, crit-elle, il est impossible que
M. du Chtelet et moi remettions le pied en Lorraine; il n'y a ni charge
ni bienfait qui effacera le dgot de voir un Hongrois, son cadet,
commander  sa place, et rien ne le doit faire supporter.

Et puis n'est-ce pas elle qui a fait venir M. du Chtelet de Phalsbourg
o il vivait heureux? N'est-ce pas elle qui lui a fait faire cette
fausse dmarche, qui lui cause ce dgot, qui lui casse le cou? Le
moins qu'elle pourra faire honntement, ce sera de retourner vivre 
Cirey avec lui. Sduisante perspective!

De plus, si elle abandonne la Lorraine, elle ne pourra plus voir
Saint-Lambert qu' de rares moments; or, elle connat la lgret
naturelle de son amant; il se dgotera bien vite d'un commerce si
difficile et si rare.

Je compte si peu sur votre coeur, lui dit-elle, votre caractre est si
diffrent du mien que vous seriez incapable de m'aimer longtemps, mme
dans le sein du bonheur; jugez si vous m'aimerez malheureuse et d'une
espce de malheur qui nous spare ncessairement.

Tous les soucis que lui donne le caractre dur et quinteux de son amant,
toutes les proccupations que lui inspire l'avenir de son mari, ont mis
Mme du Chtelet dans l'tat le plus lamentable; elle ne dort ni ne
mange, elle ne fait que vgter; elle a continuellement la fivre, pas
assez pour perdre toute sensibilit, mais assez pour joindre les
souffrances du corps aux chagrins de l'me.

Son tat moral, en effet, n'est pas meilleur que le physique: sa douleur
est si profonde qu'elle ne peut supporter aucune dissipation et que la
socit lui est devenue insupportable. Elle a la tte compltement 
l'envers, elle est devenue tout hbte, et elle a t oblige de
suspendre tout travail.

Son changement physique est affreux; il n'y a que son coeur qui reste
immuable.

Saint-Lambert ne prend qu'une part trs relative aux chagrins de son
amie et  ses lamentations; il s'en meut fort peu et il reste
volontiers plusieurs postes sans lui crire. Il est vrai que, si par
hasard il ne reoit pas de lettre par tous les courriers, il manifeste
aussitt beaucoup de mauvaise humeur; il se dit sacrifi, oubli; il en
arrive mme, pour un motif aussi futile, jusqu' menacer d'une rupture.

Mme du Chtelet, aprs s'tre rvolte contre les injustices et les
briganderies des hommes, lui rpond tristement:

    10 juin 1748.

Comment pouvez-vous toujours me souponner? Puis-je vous ngliger un
moment? Je vous jure que je vous ai crit toutes les postes, je vous
jure que mon coeur est plein de vous et ne peut s'occuper d'autre
chose... Vous m'crivez la lettre la plus sche, et, hors un cong, on
n'en peut pas voir de plus cruelle. Vous oubliez que vous m'avez mand
de vous crire  Nancy, et que vous tes  Lunville, et que cela fait
deux jours de diffrence. Je peux mourir, les courriers peuvent perdre
vos paquets, mais je ne puis jamais vous ngliger un moment, ni
manquer  vous crire. On n'aime gure quand on est si dsinvolt et
si dtach, qu'on traite si cavalirement sa matresse, et qu'on est
si prt  l'abandonner...

Ne me mettez pas  de telles preuves, ma tte n'est pas assez bonne
pour cela; quand mon coeur la conduit, elle n'a pas le sens commun.

... Vous avez trop l'air de me mettre le march  la main et de ne
tenir  rien. Comment voulez-vous qu'on ait avec vous cette confiance
et cette sret sans laquelle mon coeur n'est point  son aise et ne
peut bien aimer? Peut-tre vaudrait-il mieux n'tre que votre amie...
mais je n'ai point envie d'tre votre amie, fchez-vous-en si vous
voulez.

Cependant Mme de Boufflers, ainsi que la divine Emilie le lui a demand,
s'est entremise trs activement en faveur de M. du Chtelet; elle a
redoubl d'insistance auprs du roi, et employ tous ses moyens de
persuasion pour obtenir la nomination du marquis; elle a chou devant
l'obstination de Stanislas, qui hsite toujours entre le Hongrois et le
Lorrain et ne peut se dcider.

Mme du Chtelet, qui sait par la correspondance  peu prs quotidienne
qu'elle entretient avec la favorite, les efforts tents en sa faveur,
crit avec reconnaissance:

Mme de Boufflers est une amie adorable. Elle met une sensibilit dans
l'amiti, dont  peine je l'eusse cru capable; et, quoique je l'aime
avec une tendresse extrme, je trouve que je ne l'aime point trop.

Tant de marques d'attachement mritent bien quelques remerciements et
Mme du Chtelet veut aller les porter elle-mme  son amie. Et puis
n'a-t-elle pas promis au roi de Pologne de revenir  la fin de juin?

Bien qu'elle en veuille cruellement au roi de son injuste obstination,
elle veut tenir sa parole, et elle se dispose  aller rejoindre la cour
 Commercy.

Certes, si elle n'coutait que ses intrts, elle n'irait pas, car elle
ne peut esprer obtenir ce qu'on a refus aux instances de Mme de
Boufflers, et le dgot d'chouer sera plus grand quand elle l'aura
t chercher elle-mme.

D'autre part, si le bonheur de retrouver l'homme qu'elle aime devrait
seul suffire  l'attirer en Lorraine, les humeurs de Saint-Lambert, ses
mauvais procds ont fini par lui enlever toute scurit et elle part
sans courage et sans confiance.

Peut-tre ne m'aimerez-vous plus quand j'arriverai, crit-elle, et je
crains toujours de vous aimer mal  propos, et j'avoue que je dsire
souvent de ne vous avoir jamais aim... Je tche toujours de tenir mon
me dans une telle situation que je trouve des ressources dans mon
courage, dans ma philosophie, et surtout dans mon got pour l'tude, si
vous m'abandonnez. Vous me prsentez trop souvent cette ide pour que je
la perde, et vous me reprochez ensuite de vous aimer moins. Mais comment
voulez-vous qu'on se livre au plaisir d'aimer quand on craint  tout
moment de s'en repentir?

Soit qu'il soit sensible aux reproches, soit que l'arrive prochaine de
sa matresse rveille un peu son got, Saint-Lambert se dcide enfin 
crire une lettre tendre, aimable. La marquise, qui ne demande qu'
croire  l'amour qu'elle inspire, est ravie. Elle crit gaiement:

J'ai pens vous jouer un beau tour; j'ai pens me tuer en descendant de
carrosse; j'ai une jambe tout corche, et, comme je ne cesse de
marcher, je pense que j'arriverai avec une jambe pourrie comme
Philoctte. 'aurait t bien mal prendre mon temps, car vous m'aimez
trop pour que je n'aime pas la vie. Je crois que je parviendrai  avoir
la mme sant que vous, car j'ai des battements de coeur perptuels; je
ne retrouverai mon bonheur et ma sant qu' Commercy. Je le sens bien,
puisque vous y tes...

Vous m'avez bien des obligations, s'il est vrai que je sois assez
heureuse pour vous avoir fait connatre le plaisir de bien aimer; il
vous rend bien aimable et il est impossible d'tre si tendre et de faire
 ce point la flicit d'un autre sans tre heureux soi-mme.

Non, ne le croyez pas, je ne verrai que vous  Commercy; mes yeux ne
verront et ne chercheront que vous, et toutes mes paroles les plus
indiffrentes voudront vous dire que je vous adore. Je m'abandonne au
plaisir de vous aimer, et je ne me le reproche plus, car je suis
contente de votre coeur et votre amour enflamme le mien.

La runion  Commercy est fixe au 1er juillet. Mme du Chtelet en est
folle de joie. Elle passe des nuits sans sommeil; sa sant est toujours
dplorable, mais son amour augmente.

Elle partira de Paris le samedi 29 juin. Elle n'a pas fait le quart de
ce qu'elle a  faire, et malgr cela elle accomplit en huit jours ce qui
exigerait bien trois mois. Cette activit fbrile met son sang dans une
agitation bien contraire  sa figure et  sa sant, mais qui prouverait
 son ami combien elle l'aime, s'il en tait tmoin.

Elle crit  Saint-Lambert,  cinq heures du matin:

Je ne sais si votre coeur est digne de tant d'impatience. Quand je
songe aux lettres que j'ai reues de vous, je me trouve bien
draisonnable de vous tant aimer, de dsirer si passionnment de vous
revoir; ne croyez pas que vous tiendrez ternellement ainsi mon me dans
votre main, et qu'aprs m'avoir dsespre il vous suffira de m'crire
une lettre tendre pour me rendre tout mon amour. Ne mlez plus
d'amertume au plaisir que je trouve  vous aimer; laissez-moi jouir du
charme que je trouve dans votre amour. Quoique je sois peut tre plus
gomtre que vous, je ne suis pas si compose. Je ne vous dirai pas que
je vous aimerai toujours _ proportion_ de ce que je serai aime; mais
je vous dirai bien que je ne puis tre heureuse en vous aimant, si vous
ne m'aimez avec excs. Souvenez-vous qu'en fait d'amour, _assez_ n'est
point _assez_.

Adieu. Je me meurs d'impatience de vous dire moi-mme combien je vous
aime.




CHAPITRE XVII

(1748)

   Sjour de Voltaire et de Mme du Chtelet  Commercy, du 29 juin au 10
   aot;  Lunville, du 11 au 26 aot.


Voltaire et Mme du Chtelet quittent Paris au jour fix, c'est--dire le
29 juin 1748. Ils se rendent directement  Commercy pour rejoindre le
roi de Pologne qui y est install depuis le 15 juin.

S'il faut l'en croire, le philosophe part sans enthousiasme, il suit
_son astre_ cahin caha; comme d'habitude il est agonisant et il a
fallu l'empaqueter pour Commercy.

Le fidle Longchamp accompagne ses matres.

Naturellement le voyage ne peut s'accomplir sans encombre. A
Chlons-sur-Marne l'on s'arrte  l'htel de _la Cloche_ pour changer de
chevaux. La marquise, qui prouve quelque fatigue, demande  Longchamp
de lui faire apporter un bouillon. Mais la matresse de l'htel, qui
sait par les indiscrtions du postillon  quels illustres voyageurs elle
a affaire, se fait un devoir de les servir elle-mme.

Quand Longchamp veut rgler la dpense, l'htesse demande modestement
un louis, soit 24 livres, pour prix de son bouillon. Longchamp stupfait
en rfre  la divine milie qui jette les hauts cris, proteste,
s'indigne. Mais la femme ne veut rien entendre; elle dclare qu'un louis
est chez elle le prix d'un oeuf, d'un bouillon ou d'un dner, et
qu'elle ne diminuera pas un sol.

Voltaire, qui s'impatiente au fond de sa chaise de poste, descend  son
tour et intervient dans la discussion. Il le fait d'abord avec bonhomie;
il dclare s'en rapporter aux sentiments honntes de cette femme; il lui
explique qu'il ne demande qu' payer un prix raisonnable, mais que sa
prtention est exorbitante; que jamais, dans aucun pays, un bouillon n'a
cot un louis, etc.; toute son loquence choue devant l'enttement de
l'aubergiste.

Alors le philosophe se met en colre; il dclare qu'il ne veut pas tre
vol, qu'il ne paiera pas, qu'il ira plutt devant la justice de son
pays, etc.

Mais l'htesse, loin de se laisser intimider, se fche de son ct; elle
crie plus fort que Voltaire et Mme du Chtelet; elle crie qu'on refuse
de lui payer ce qu'on lui doit, qu'elle va appeler la marchausse,
faire arrter les voyageurs; elle prend  tmoin ses concitoyens qui peu
 peu sont accourus au bruit et forment autour de la chaise de poste un
cercle trs hostile. Malgr tout, Voltaire, fort de son droit, ne veut
rien entendre. Mais Mme du Chtelet lui montre la foule qui les entoure,
et lui dit  voix basse que tout cela peut fort mal tourner; il cde
donc et paye le louis, objet du litige, mais non sans pester et sans
envoyer  tous les diables Chlons-sur-Marne et son htel, et en jurant
que de sa vie il ne s'arrtera dans cette localit o l'on dtrousse si
bien les voyageurs.

Ils repartent accompagns par les hues des aimables habitants de cette
ville hospitalire.

Enfin, aprs trois jours de route, l'on arrive  Commercy le 1er
juillet,  huit heures du soir. Voltaire  l'agonie, n'en pouvant plus;
Mme du Chtelet, au contraire, soutenue par l'espoir de tomber dans les
bras de son cher amant, ne sent pas la fatigue et se montre plus jeune
et plus alerte que jamais.

Tous deux descendirent au chteau o leurs appartements taient
prpars. L'entrevue avec le roi fut des plus touchantes; enfin aprs
des embrassades sans fin et aprs s'tre bien dit tout le plaisir que
l'on avait  se revoir, l'on se spara, remettant au lendemain toutes
les choses intressantes que l'on avait  se raconter.

Une premire dception, et la plus cruelle, attendait Mme du Chtelet.
Elle arrivait impatiente, comptant sur une nuit d'amour qui lui ferait
oublier les tristesses de la sparation; elle croyait voir Saint-Lambert
en dbarquant, ou tout au moins trouver un mot lui indiquant o et
comment elle pourrait le rencontrer; rien, personne, pas un mot.
Dsole, dsespre, elle envoie son valet de chambre courir la ville,
tcher de se renseigner. Impossible de dcouvrir le bel officier! Force
fut d'y renoncer. La marquise, dsole, en est rduite  remplacer les
effusions sur lesquelles elle comptait par une longue lettre o elle
reproche  son ami sa maladresse. Il lui tait si facile d'envoyer
Antoine, son valet de chambre, au chteau; il aurait vu le Chevalier et
lui aurait indiqu le lieu du rendez-vous. Pour n'avoir pas trouv cela
il fallait avoir bien peu d'imagination ou bien peu d'empressement.

Je ne vous sais pas mauvais gr de n'tre pas venu, lui crit-elle
outre, mais bien de ne m'en avoir marqu aucun empressement, et de
n'avoir vu que les difficults sans songer aux expdients... Vous avez
si peu d'empressement que je trouve que je suis revenue beaucoup trop
tt. Je ne m'attendais pas  passer la nuit  vous gronder, mais je me
gronde bien plus de vous avoir montr tant d'empressement. Je saurai me
modrer et prendre votre froideur pour modle. Adieu, j'tais bien plus
heureuse hier au soir, car j'esprais vous trouver amoureux.

Enfin ils se virent le lendemain et ce malencontreux incident fut vite
oubli.

L'appartement que Voltaire occupait dans le chteau tait situ au
second tage de l'aile gauche et donnait sur les jardins. Celui de Mme
du Chtelet tait au rez-de-chausse, dans la mme aile; les croises
donnaient sur la grande cour du fer  cheval.

Comment la marquise et Saint-Lambert allaient-ils s'arranger pour se
voir facilement? On se rappelle l'ingnieuse combinaison qui, grce  la
connivence du cur, permettait au jeune homme, lors des sjours de la
cour  Commercy, de se rendre chaque soir chez Mme de Boufflers.
N'tait-il pas superflu d'imaginer un autre stratagme? Puisque celui-l
avait si bien russi pour Mme de Boufflers, autant valait s'y tenir, et
l'utiliser pour celle qui lui avait succd. Ainsi pensa Saint-Lambert,
et il se rendit chez le cur qui, toujours complaisant, s'empressa de
mettre  sa disposition le prcieux appartement. De cette faon les deux
amants pouvaient se voir aussi frquemment qu'ils le voulaient, sans que
Voltaire ni Stanislas eussent le moindre soupon de ce qui se passait.
Seule la favorite tait dans la confidence et elle se prtait de bonne
grce aux dsirs de ses amis.

Ces visites nocturnes n'taient pas toujours sans inconvnients ni
danger. Une nuit Mme du Chtelet, au lieu de passer par l'orangerie,
voulut prendre par les jardins; elle tomba dans un trou nouvellement
creus, et elle n'en sortit qu' grande peine et fortement contusionne;
c'est par miracle qu'elle chappa  un affreux accident.

La prsence du philosophe et de la marquise avait rendu  la cour de
Stanislas toute sa gaiet et tout son entrain.

Bien que Voltaire soit arriv  l'agonie et qu'il affirme que son tat
ne s'amliore pas, il est de toutes les ftes, de tous les
divertissements. On donne des concerts, des soupers, des spectacles. Mme
du Chtelet, qui veut  tout prix plaire au roi de Pologne, se
multiplie; elle joue toutes les pices qui ont dj t donnes 
Sceaux. Elle reprsente avec succs _la Femme qui a raison_, _le Double
Veuvage_, les opras du _Sylphe_, de _Zelindor_. Mme de Boufflers, Mme
de Lenoncourt, Mme de Lutzelbourg, M. de Rohan-Chabot, Panpan, Porquet,
etc., Voltaire lui-mme lui donnent la rplique. Ces reprsentations ont
le plus grand succs: On a de tout ici, hors du temps, crit le
philosophe. Il est vrai que les vingt-quatre heures ne sont pas de trop
pour rpter deux ou trois opras et autant de comdies.

A la fin du _Double Veuvage_, Mme de Boufflers adresse au roi ces
quelques vers de Saint-Lambert:

          De la raison j'apprends l'usage,
    Pour aimer vos vertus, pour respecter vos lois.
          Je consacre  vous rendre hommage
          Les premiers accents de ma voix.

Aprs la reprsentation de _Zelindor_, c'est  Mlle de la Roche-sur-Yon,
qui est arrive le 6 aot, que Mme de Boufflers rcite ce quatrain de
Voltaire:

    Princesse, dans ces lieux on vous rpte encore
          Des sons par l'Amour applaudis.
    Vous entendrez chanter: _Qui vous voit, vous adore_.
          Tous nos coeurs vous l'ont dj dit.

Voltaire tait l'me de tous les plaisirs. Les jours o l'on ne jouait
pas la comdie, on s'assemblait dans l'appartement du roi et l'on
faisait des lectures. C'est l que pour la premire fois le philosophe
lut ses contes de _Zadig_, qu'il venait d'achever, et de _Memnon et
Babouck_, peinture des moeurs de Paris. C'est l galement qu'avant de
l'envoyer aux Comdiens Franais, qui devaient la reprsenter le 17
juillet, il donna lecture, en grande crmonie, de sa pice de
_Nanine_[115].

  [115] Il fit imprimer son conte de _Zadig_ chez Leseure de Nancy,
  et chez le libraire Briflot,  Bar, la 4e dition du _Pangyrique
  de Louis XV_.

Entre temps, Voltaire rime des madrigaux pour les dames. Lui, qui
s'entend si bien en flatteries, n'a garde d'oublier celle qui est
toute-puissante dans l'esprit du roi. C'est  elle qu'il ddie ses
meilleures chansons:

CHANSON POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS

    Pourquoi donc le Temps n'a-t-il pas,
        Dans sa course rapide,
    Marqu la trace de ses pas
        Sur les charmes d'Armide?
    C'est qu'elle en jouit sans ennui,
        Sans regret, sans le craindre.
    Fugitive encor plus que lui,
        Il ne saurait l'atteindre.

Comme il ne faut pas que Mme du Chtelet puisse s'aviser de jalousie,
Voltaire, en lui offrant un de ses ouvrages, lui adresse ces
compliments flatteurs:

    A vous qu'il est si doux et de voir et d'entendre,
    Qui remplissez si bien mon esprit et mon coeur,
    Qui savez tout penser, tout dire et tout comprendre,
    Vous dont l'esprit sublime et dont l'amiti tendre
    Font mon tonnement ainsi que mon bonheur.

La vie s'coule plus charmante encore peut-tre  Commercy qu'
Lunville, car Commercy tant rput campagne l'tiquette est moindre,
s'il est possible.

Chaque jour amne des distractions nouvelles. Tantt on va donner 
manger aux cygnes, tantt on rame sur le grand canal; tantt on va
goter dans la fort,  la Fontaine Royale; tantt on visite les
environs en carrosse ou  cheval. Voltaire rajeunit  vue d'oeil; il
charme toute la cour par sa gaiet et sa verve inpuisables.

C'est pendant ce sjour  Commercy, s'il faut en croire Mme de la
Fert-Imbault, que le roi de Pologne eut la fantaisie de faire faire le
portrait de Mme de Boufflers; mais la marquise, qui dtestait les
portraits et qui de plus craignait l'ennui et la fatigue des sances,
s'y refusait toujours obstinment. Stanislas eut alors recours  un
stratagme: il imagina de faire venir en mme temps que l'artiste un
cordelier auquel il donna l'ordre de lire  haute voix, pendant chaque
sance de peinture, les _Contes_ de la Fontaine; le contraste entre le
livre et le lecteur gayait tellement Mme de Boufflers qu'elle
consentait  se tenir tranquille.

Le 25 juillet au matin toute la cour admire une superbe clipse de
soleil. Le roi, les courtisans, Voltaire, tout le monde est arm de
verres fums pour mieux observer le phnomne. Malheureusement les
nuages ont empch d'en voir le commencement: A neuf heures
quarante-trois, il y avait prs d'un doigt, et  midi quarante-trois le
soleil tait encore clips de plus d'un demi-doigt. Les montres taient
montes sur un cadran solaire qui est dans la cour du chteau. Mme du
Chtelet, grce  ses connaissances techniques, blouit toute la cour.

Voltaire est ravi: il mne une vie dlicieuse, il est dans un beau
palais, il jouit de la plus grande libert, il travaille  ses heures,
Mme du Chtelet est prs de lui, que peut-il dsirer de plus? Mais il a
si bien pris l'habitude de se plaindre qu'il crit malgr tout 
d'Argenson: Je suis un des plus malheureux tres pensants qui soient
dans la nature.

Mme du Chtelet est non moins ravie de son sjour: Le roi de Pologne
est trs aimable, crit-elle  d'Argental, et d'une bont qui
m'enchante.

A propos des d'Argental, ils doivent venir en aot faire une visite 
Cirey. C'est entendu et promis. Mais comment quitter Commercy o l'on
s'amuse tant, o l'on a tant  faire, o l'on est absorb du matin au
soir, et o l'on est si bien ft? comment quitter ce roi de Pologne,
si aimable, si bon? Quand on lui parle de s'loigner, il jette les haut
cris, il refuse. Quoi, l'on attend les d'Argental  Cirey! Eh bien!
qu'ils viennent  Commercy, le roi les invite.

Plus de Cirey, mes chers anges, crit Voltaire  d'Argental, le 2 aot.
Nous avons reprsent au roi de Pologne, comme de raison, qu'il faut
tout quitter pour M. et Mme d'Argental. Il a t bien oblig d'en
convenir; mais il est jaloux, et il veut que vous prfriez Commercy 
Cirey. Il m'ordonne de vous prier de sa part de venir le voir. Vous
serez bien  votre aise; il vous fera bonne chre: c'est le seigneur de
chteau qui fait assurment le mieux les honneurs de chez lui. Vous
verrez son pavillon avec des colonnes d'eau, vous aurez l'opra ou la
comdie le jour que vous viendrez... Mme du Chtelet joint ses prires
aux miennes, refuserez-vous les rois et l'amiti? (Aot 1748.)

La cour revient  Lunville le 17 aot et Stanislas commence aussitt
ses prparatifs pour aller passer quelques jours  Trianon, auprs de sa
fille.

Voltaire en fait autant; il veut assister  la premire reprsentation
de _Smiramis_ et il s'arrange de faon  faire concider son voyage
avec celui du roi de Pologne.

Mme du Chtelet ne veut pas quitter la Lorraine pour si peu de temps, et
puis le roi lui a demand de tenir compagnie  Mme de Boufflers; elle
n'accompagnera donc pas son ami. N'a-t-elle pas alors la singulire
ide de vouloir que Saint-Lambert serve de compagnon de voyage 
Voltaire! Mais si ce dernier, toujours bonhomme, se prte  la
combinaison, Saint-Lambert se montre plus rcalcitrant; il finit par
refuser nettement et il dclare qu'il ne quittera pas Nancy.




CHAPITRE XVIII

(1748)

   Sjour de Mme de Boufflers et de Mme du Chtelet  Plombires, du 26
   aot au 10 septembre 1748.


Tous les plaisirs de Lunville sont interrompus par le dpart de
Stanislas pour Versailles o il va voir sa fille.

Avant de s'loigner, il conduit Mme de Boufflers  Plombires; il est
convenu qu'elle y fera une cure de quelques jours; puis de l, elle se
rendra au chteau de Saverne, rsidence d't des cardinaux de Rohan, o
elle est invite  faire un sjour. C'est une demeure dlicieuse qu'on a
surnomme, non sans motifs, _l'embarquement pour Cythre_, et qui a
laiss chez tous les contemporains des souvenirs inoubliables. C'est l
que la favorite attendra le retour du roi qui doit avoir lieu dans les
premiers jours de septembre[116].

  [116] Voir _le Duc de Lauzun et la cour de Louis XV_, chapitre
  XXV.

Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie  Plombires, il a
instamment pri Mme du Chtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun
prtexte srieux pour se drober, et puis, comment repousser la prire
du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dpend tellement de lui et
de la matresse! Donc, malgr son ardent dsir de rester  Lunville
avec Saint-Lambert, elle se croit oblige d'accepter et mme de
tmoigner beaucoup de satisfaction.

Mme du Chtelet n'tait pas seule  accompagner Mme de Boufflers; le roi
de Pologne, avec un aveuglement et une navet touchants, avait
absolument exig que le vicomte d'Adhmar ft galement du voyage, et le
vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de rsistance.

L'on devait encore retrouver  Plombires Mlle de la Roche-sur-Yon, qui
y tait installe, depuis le 16 aot, pour prendre les eaux, sous la
direction du _mdecin-inspecteur_, M. de Guerre[117].

  [117] Il avait t nomm par brevet de Stanislas du 4 dcembre
  1747.

La socit tait donc assez nombreuse pour qu'on n'et pas  redouter
l'ennui; du reste, le sjour ne devait tre que de quatre jours, et
quatre jours sont bien vite couls.

Dj  cette poque, Plombires passait pour une rsidence affreuse:
C'est le plus vilain endroit du monde, disait Marie Leczinska.
Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait crit sur ce

          ...sombre rivage
    De Proserpine l'apanage

quelques vers qui tmoignaient du triste souvenir qu'il en avait gard,
et qui n'taient pas de nature  promettre grand agrment  Mme du
Chtelet et  ses amies:

A MONSIEUR PALLU[118]

1729.

    Du fond de cet antre pierreux,
    Entre deux montagnes cornues,
    Sous un ciel noir et pluvieux,
    O les tonnerres orageux
    Sont ports sur d'paisses nues,
    Prs d'un bain chaud, toujours crott,
    Plein d'une eau qui fume et bouillonne,
    O tout malade empaquet,
    Et tout hypocondre entt,
    Qui sur son mal toujours raisonne,
    Se baigne, s'enfume, et se donne
    La question pour la sant;
    O l'espoir ne quitte personne;
    De cet antre o je vois venir
    D'impotentes sempiternelles,
    Qui toutes pensent rajeunir;
    Un petit nombre de pucelles,
    Mais un beaucoup plus grand de celles
    Qui voudraient le redevenir;
    O, par le coche, on nous amne
    De vieux citadins de Nancy,
    Et des moines de Commercy,
    Avec l'attribut de Lorraine,
    Que nous rapporterons ici;
    De ces lieux o l'ennui foisonne
    J'ose crire encore  Paris.
    Malgr Phbus qui m'abandonne
    J'invoque l'Amour et les Ris.

  [118] Intendant de Nevers.

Donc, aussitt arrives  Plombires, les deux dames s'installent, mais
dans quelles conditions, mon Dieu!

Nous sommes ici loges comme des chiens, crit Mme du Chtelet: tout y
est d'une chert affreuse. On est log cinquante dans une maison. J'ai
un fermier gnral qui couche  ct de moi; nous ne sommes spars que
par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui
se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit
jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une
curie.

Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arriv le jeudi
et l'on doit partir le lundi!

Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer
tous les projets. Il est si dlicat  narrer, qu'il vaut mieux laisser
la parole  Mme du Chtelet:

Quelque chose a pris Mme de Boufflers, prcisment  la moiti du
chemin, crit-elle  Saint-Lambert. Cela n'est-il pas dsolant? Il n'en
faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de
mme, quand cela l'aurait prise  Lunville. Ce qui doit vous consoler,
c'est que je suis dans le mme tat.

La vie  Plombires est d'une monotonie dsesprante. Mme du Chtelet
passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire
une si sduisante description, et les jours lui paraissent terriblement
longs. Elle travaille toute la matine, sauf une demi-heure qu'elle va
passer auprs de Mlle de la Roche-sur-Yon,  l'heure du bain.

A deux heures, elle va encore prendre son caf avec la princesse; mais 
trois elle est rentre et ne ressort plus qu' huit, heure du souper,
qui a lieu galement chez la princesse, car c'est chez elle que se
prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couch.

Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journe s'coule trs
agrablement; d'abord, M. d'Adhmar ne la quitte pas plus que son ombre,
et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comte
et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.

Saint-Lambert, qui est rest  Lunville, n'est gure plus satisfait de
son sort que la divine milie, et l'isolement lui suggre mille
rcriminations.

Pourquoi Mme du Chtelet n'est-elle pas reste avec lui? Pourquoi ne
l'a-t-elle pas emmen? videmment, c'est parce que son amour diminue; du
reste, avec la vie dissipe qu'elle mne, il ne peut en tre autrement,
etc.

La pauvre marquise prend la peine de se dfendre. Rester  Lunville,
mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait
d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle 
Plombires; mais elle n'a pas os le faire, et pour bien des raisons.
D'abord  cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des
difficults qu'ils auraient prouves  se voir.

Ne sont-ils pas tenus tous deux  bien des mnagements? Ne sait-il pas
qu'elle a des chanes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc
faire des sacrifices  la dcence, sans cela elle perdrait bientt toute
la douceur de leur vie.

Puis  Plombires, on reste la journe entire chez la princesse, on y
prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connat 
peine? Enfin l'existence est si chre, qu'il se serait ruin absolument.

Quant  la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne
prendra mme pas la peine d'y rpondre. La vrit est qu'elle ne pense
qu' lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.

Mme du Chtelet et Saint-Lambert, malgr quelques rcriminations, sont
dans une phase de passion exalte et dithyrambique, qui leur inspire
quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs
forcs pour crire  son ami des lettres de douze et de seize pages.

M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font
le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici  lundi, mais aussi lundi je
serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans
vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon coeur
n'est jamais endormi.

Votre amour, les marques que j'en reois, la manire dont vous
l'exprimez, tout ce que vous m'crivez, fait mon bonheur, et enflamme
mon coeur... Il n'y a point de coeur comme le vtre, ni d'amour qui
ressemble  celui qui nous unit... J'ai trouv le trsor pour lequel
l'vangile dit qu'il faut tout abandonner.

Elle termine par cette phrase si tendre:

Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et
de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi
vrai, peut tout faire supporter, mme l'absence.

Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilit et de tendresse;  l'en
croire, il se sent tellement emport par sa passion, qu'il finit par en
redouter les consquences; il demande mme  Mme du Chtelet de
l'arrter sur cette pente fatale et de lui apprendre  moins aimer:

Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est  moi que vous vous adressez,  moi 
qui vous devez de connatre ce qu'on doit appeler aimer; en vrit, vous
ne pouviez plus mal vous adresser.

Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas  son ami les
sentiments que plus que jamais elle prouve pour lui:

Dsirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie,
tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant
d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne
pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les
marques de votre passion excitent dans mon coeur. Tous mes sentiments
sont durables, tout fait des traces profondes dans mon me.

Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon coeur,
vous ralisez toutes mes chimres. Je ne crois pas qu'il ft possible de
trouver un coeur aussi tendre, aussi appliqu, aussi passionn que le
vtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois
que je partirais ce soir  pied, pour l'aller trouver. Peut-tre
m'aimerez-vous galement quelque jour, et alors, je ne dsirerai plus
rien.

Heureusement, quelque pnible que soit la sparation, on ne meurt pas
pour une absence de quatre jours! On est dj au samedi. Encore
quarante-huit heures, et les heureux amants seront runis! Mais hlas,
on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'aprs-midi, la
changeante marquise, qui trouve la vie de Plombires fort agrable,
annonce  son amie que ses projets sont changs, qu'elle est toujours
souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira
pas le lundi, ainsi qu'il est convenu.

Laissons la divine milie annoncer elle-mme cette dsastreuse nouvelle:

C'est assurment la plus malheureuse femme du monde qui vous crit...
Je vois trs clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne dsire
plus qu'elle aille  Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y
est comme un chien, comme un pauvre  l'hpital; elle n'y dort pas une
minute, et il est sr que si sa sant va mal, elle ne s'y rtablira pas.
Mais elle est dure sur elle-mme, faible et complaisante, et elle reste
volontiers o elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime
mieux tre ici avec son indisposition qu' Lunville o elle n'aurait ni
vicomte, ni comte; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut
empcher.

Vous auriez piti de moi si vous voyiez l'excs de malaise et d'ennui
o je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'tre dans une curie,
toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour
une maudite comte qui ne m'intresse point, et de penser que je
pourrais passer,  Cirey ou  Lunville, des jours dlicieux avec vous.

Il faut regarder ceci comme un temps de calamit, et tcher de n'en
plus essuyer de semblable.

Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je
travaille dix heures par jour et je n'avais pas compt tre si
longtemps.

Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du
Chtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais,
en revenant, elle crit  Saint-Lambert cette phrase bien
caractristique de la religion de l'poque: Je viens de la messe, o
j'ai lu Tibulle, et o je ne me suis occupe que de vous.

Il n'est toujours pas question de dpart. Le lundi, mme silence. N'y
tenant plus, Mme du Chtelet interroge son amie et apprend, avec
douleur, que sa sant ne lui permettra pas de se mettre en route avant
le jeudi, peut-tre mme le vendredi!

Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse  moi-mme
et aux autres! Comment! je pourrais tre avec vous, et je suis encore
ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je
mcontente tout le monde.

Elle est d'autant plus dsole, d'autant plus trouble qu'elle reoit de
Saint-Lambert des lettres qui l'inquitent. Le brillant officier, qui
cherche  distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succs
mondains: il est en coquetterie rgle avec Mme de Thiange, avec Mme de
Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Chtelet soit calme,
quand il courtise ces dames, il ne pense qu' elle,  elle seule. Cet
aveu surprenant ne rassure qu' demi la marquise qui lui rpond
svrement:

Je ne puis vous savoir gr de vos coquetteries; il est vrai que votre
lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce
qui tait en vous pour distraire votre coeur.

Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupir auprs de Mme
de Thiange, et que ce ne ft pas pour elle: auriez-vous d seulement
savoir si elle y tait, et si elle est jolie? Mon coeur a encore bien
des choses  apprendre au vtre.

Peut-tre vous accoutumez-vous  vous passer de moi; peut-tre
coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier?

Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien,
je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.

Elle se lance dans un vritable dithyrambe amoureux:

Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous
ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait
jamais, vous aurez empoisonn ma vie; mais si vous m'aimez comme vous
savez aimer, vous serez bien heureux.

J'ai essay ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne
le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne
venez pas  Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce
n'est pas la peine de vivre pour prouver des privations si cruelles.
J'ai aujourd'hui un dgot de tout, qui va jusqu'au dgot de moi-mme;
mais je songe que vous m'aimez peut-tre encore et cela me rend du got
pour la vie.

Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un
peu d'aigreur dans leurs rapports.

Mme de Boufflers reoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitt aprs
l'avoir lue, elle la dchire avec soin. Mme du Chtelet qui a reconnu
l'criture est surprise, et le soupon lui traverse l'esprit.

Le lendemain, Saint-Lambert crit encore  Mme de Boufflers, mais cette
fois une lettre ouverte qu'il charge la divine milie de remettre
elle-mme; dans cette missive, il ne craint pas de dire  la marquise
qu'il _l'aime  la folie_ et qu'elle lui _permet sans doute de l'adorer
toujours_.

Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolrable? crit Mme
du Chtelet indigne.

Vous m'avez t toute ma confiance en vous, vous m'avez trompe.

Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais
un monstre de fausset et de duplicit. Mais il n'y a pas de dessein,
quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez
semblant... _On n'adore point son amie, on ne l'aime point  la folie_,
surtout quand on se pique d'attacher aux termes des ides prcises.

Dans sa colre, et avec la perspicacit de la femme jalouse, elle
souponne la vilaine comdie que joue Saint-Lambert depuis le
commencement de leur idylle.

Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de
ses lgrets, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez  vous
distraire. Cela est toujours flatteur pour moi.

Je suis bien sre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites
toujours accroire que vous tes amoureux d'elle; mais on n'aime gure
quand on peut dire  une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous
aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous
me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse.

Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de
dlicatesse, si j'crivais sur ce ton-l  Paris[119] et si je disais un
mot qui ne marqut l'amiti la plus dcide telle. Si ce ton-l vous est
ncessaire pour conserver les bonts de Mme de Boufflers, perdez-les
courageusement, ou vous ne mritez pas mon coeur.

  [119] A Voltaire.

Cette ide, ce soupon empoisonnent la vie de Mme du Chtelet. Elle
souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi
dans son amour-propre. Elle est d'autant plus trouble que dans sa
navet elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours,
qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle prouve d'en
tre spare et de la joie que le retour prochain doit lui procurer.

Mme du Chtelet n'tait pas au bout de ses peines.

Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours
pas question de dpart. La divine milie, anxieuse, interroge Mme de
Boufflers, et cette dernire lui rpond tranquillement qu'elle est
parfaitement en tat de partir; qu'elle aurait mme pu voyager, sans
inconvnient, depuis le mardi, mais que dcidment elle se plat 
Plombires, et qu'elle se dcide  y rester pour son plaisir.

Mme du Chtelet, outre d'avoir t joue, dsespre  la pense de
prolonger encore son absence, rpond  son amie de rester, puisque le
coeur lui en dit; mais que, quant  elle, elle ne demeurera pas un jour
de plus, et qu'elle va immdiatement commander sa chaise de poste.

Elle tait en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annona la
visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la
douceur mme, ne se possde plus. Il fait une scne violente; il
reproche  la marquise d'avoir un mauvais coeur, d'tre une me goste;
il l'accuse de risquer, pour un caprice, la sant de son amie, etc.

Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mle  la querelle. Elle
approuve bien entendu d'Adhmar; elle oublie les dix jours que la divine
milie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche
de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis.
Bref, les deux dames se sparent fort aigrement, presque brouilles, et
Mme du Chtelet dsole se dcide  rester encore.

Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misres et elle
quitta, pour toujours, cet infernal sjour. Le soir mme, toute la
petite socit se retrouvait  Lunville.




CHAPITRE XIX

(1748)

   Voyage de Voltaire et de Stanislas  la cour de France, du 26 aot
   au 10 septembre 1748.


Pendant que Mme du Chtelet et Mme de Boufflers se querellent 
Plombires, voyons ce que sont devenus le roi de Pologne et l'illustre
auteur de _Smiramis_.

Tous deux sont partis de Lunville le 26 aot,  cinq heures du matin.
Ils se sont arrts  Nancy et sont descendus  la _Mission_ pour y
prendre un repas, et, en mme temps, voir le Pre de Menoux. Mais le roi
a command son dner pour dix heures, et il n'est que huit heures et
demie. Qu'importe! il veut tre servi tout de suite sans se mettre en
peine si les viandes sont cuites ou non. Aprs un dner dtestable, les
deux voyageurs se sparent.

Stanislas passe une journe  Commercy, puis il va voir M. de Meuse dans
sa terre de Sorrey. Il arrive le 29 aot  Versailles, et, suivant son
habitude, s'installe aussitt  Trianon.

Voltaire, de son ct, s'arrte trois jours chez son ami l'vque de
Chlons, Choiseul-Beaupr; puis, deux jours chez M. de Pouilli. Il
arrive  Paris le 29 galement, le matin mme de la premire
reprsentation de _Smiramis_.

Le pote n'tait pas sans inquitude sur le sort de sa pice. En
choisissant, en effet, un sujet dj trait par Crbillon, il n'avait
cherch qu' humilier un confrre[120], mais il n'ignorait pas qu'une
cabale puissante s'tait organise pour faire chouer sa nouvelle
oeuvre.

  [120] Crbillon avait fait jouer une _Smiramis_ le 10 avril
  1717.

Le soir de la premire reprsentation, on et dit qu'une bataille allait
se livrer dans le paisible asile de la Comdie.

Voltaire avait mobilis toutes ses troupes, sous des chefs habiles et
dcids, entre autres le chevalier de la Morlire[121]. Longchamp avait
galement amen quelques amis capables de bien claquer et  propos.

  [121] Le chevalier de la Morlire tait un chef de claque
  mrite, et il est rest clbre:

  Il s'tait fait une manire de biller clatante et prolonge qui
  produisait le double effet de faire rire et de communiquer le mme
  mouvement au diaphragme de ses voisins. Un jour, la sentinelle
  l'avertit de ne pas faire tant de bruit: Comment, mon ami, lui
  dit-il, vous qui paraissez un homme de sens et qui avez l'habitude
  du spectacle, est-ce que vous trouvez cela beau?--Je ne dis pas
  cela, lui rpond le soldat un peu adouci, mais ayez la bont de
  biller plus bas. (SUARD, _Mlanges de littrature_.)

Tout se passa d'abord assez bien. Les partisans de Crbillon, il est
vrai, billaient  qui mieux mieux; c'tait la manire de siffler de
l'poque, et non la moins dangereuse puisqu'elle tait contagieuse. Mais
les troupes de la Morlire applaudissaient et cela faisait
compensation.

Cependant la dcoration, pour laquelle on avait dpens des sommes
considrables, fit peu de sensation; le tonnerre, sur lequel on comptait
beaucoup au troisime acte, comme nouveaut, fut loin de produire
l'effet terrifiant qu'on esprait; en somme, les trois premiers actes
parurent assez froids.

Malheureusement il se produisit au quatrime acte, celui sur lequel
l'auteur fondait les plus grandes esprances, un incident burlesque qui
faillit faire tomber la pice.

On sait que l'usage, pour les grands seigneurs et les amis des
comdiens, tait de prendre place sur la scne elle-mme,  droite et 
gauche, sur des gradins; quelques-uns se tenaient mme debout, au fond
du thtre et le long des coulisses. Cet usage amenait mille
inconvnients; mais il avait surtout le tort d'entraver le jeu des
acteurs, et on avait mme t oblig de placer des sentinelles sur la
scne, pour maintenir l'ordre.

Le soir de _Smiramis_ la foule tait immense, aussi bien sur la scne
que dans la salle; c'est  peine si les comdiens pouvaient se mouvoir.
Au quatrime acte,  la scne du tombeau de Ninus, quand le fantme se
montre[122], il lui fut impossible de traverser les rangs des
spectateurs. La sentinelle, voyant son embarras, voulut lui venir en
aide et se mit  crier navement:

Messieurs, place  l'ombre, s'il vous plat, place  l'ombre...

Ces mots dchanrent un fou rire dans la salle; les partisans de
Crbillon les exploitrent si bien que la pice fut interrompue, et que
c'est  peine si on put la terminer.

  [122] Dans la tragdie de _Smiramis_, l'ombre de Ninus
  paraissait sur la scne. Les comdiens franais avaient eu la
  singulire ide d'habiller de deuil l'acteur qui jouait le rle
  de l'ombre. A cette nouvelle, Voltaire s'tait rvolt, et il
  avait pri sa nice, Mme Denis, d'intervenir auprs de
  d'Argental.

  Voici la lettre de Mme Denis  d'Argental:

  Je reois dans l'instant, Monsieur, une lettre de M. de Voltaire.
  Sans doute qu'il ne sait point encore votre retour. Il me charge
  de faire dire sur-le-champ aux comdiens qu'il dfend absolument
  que son ombre soit vtue en noir. Voil les propres mots de sa
  lettre:

  _Les crpes noirs sont ridicules. Il faut un habit guerrier tout
  blanc, une cuirasse bronze, une couronne d'or, un sceptre d'or et
  un masque tout blanc comme dans la statue du_ Festin de Pierre.
  _Je vous prie de ne pas souffrir que l'ombre porte le deuil
  d'elle-mme._

  Il me mande qu'il sera  Paris les premiers jours de septembre et
  que sa sant est fort mauvaise; _il est actuellement  Lunville_.
  Je me flatte que vous voudrez bien dire aux comdiens ses
  intentions et les faire suivre. J'aurais saisi cette occasion avec
  bien de l'empressement pour avoir l'honneur de vous voir, si je
  n'avais une fluxion dans la tte, qui m'empche de sortir. Je
  n'ose esprer que vous m'en ddommagerez en me faisant celui de
  passer chez moi  vos heures perdues. J'en serais trop flatte.

    MIGNOT DENIS.
    (Indite.)

Voltaire voulant  tout prix savoir ce que le public, le vrai public,
pensait de sa pice, se coiffe d'une norme perruque sans poudre, qui
lui cache presque la figure, d'un vaste chapeau  trois cornes, d'une
longue soutane, d'un petit manteau, et ainsi dguis il se rend au caf
Procope, o ses ennemis tenaient leurs assises; il s'installe dans un
coin obscur, et coute. Potes, auteurs, journalistes, amateurs,
discutaient avec passion la nouvelle pice: les uns la portaient aux
nues, les autres la tranaient dans la boue. Aprs une heure et demie de
ce supplice, Voltaire rentre chez lui. Harass de fatigue et la fivre
dans le sang, il se met au travail, coupe, corrige, arrange et refait
compltement le cinquime acte. A l'aube, Longchamp pouvait porter aux
comdiens leurs nouveaux rles.

Le soir, la cabale resta stupfaite de ne plus retrouver les endroits
qu'elle devait siffler. _Smiramis_ eut un grand succs et fut joue
quinze fois de suite, ce qui tait trs joli pour l'poque.

Voltaire pouvait repartir pour la Lorraine et c'est ce qu'il fit le 10
septembre; mais il avait pass par tant d'motions que sa sant tait
fort branle: la fivre ne le quittait pas.

Jusqu' Chteau-Thierry il supporta le voyage assez bien; mais,  partir
de ce moment, ses souffrances augmentrent, et, quand il arriva le 12 
Chlons, il tait dans l'tat le plus alarmant. Il ne pouvait pas songer
 poursuivre son voyage; il ne voulut pas s'arrter  l'htel de _la
Cloche_ qui lui rappelait un si mauvais souvenir; il descendit  la
poste o il s'alita.

Il se jugeait lui-mme si malade qu'il recommanda  Longchamp de ne le
point abandonner, et de rester prs de lui pour jeter un peu de terre
sur son corps quand il serait expir.

La nuit fut trs mauvaise; il avait le dlire, parlait sans cesse de
_Smiramis_, du _Catilina_ de Crbillon, etc. Le lendemain, il tait au
plus mal: il n'avalait que du th et de l'eau pane, et c'est  peine
s'il pouvait remuer.

Le soir du sixime jour, Voltaire dclara qu'il ne voulait pas mourir 
Chlons et qu'il allait partir. Le lendemain matin, en effet, on
l'installait dans sa chaise de poste et il arriva sans trop de mal 
Nancy. L'on s'arrta  la poste et le malade fut couch dans un bon lit.
Puis Longchamp se mit  table prs de son matre et commena  dvorer
un excellent souper. Voltaire le regardait avec envie, lui disant: Que
vous tes heureux d'avoir un estomac et de digrer! A ce moment
Longchamp, aprs plusieurs autres plats, allait absorber deux grives et
une douzaine de rouges-gorges. Il invita son matre  l'imiter. Voltaire
se laissa tenter et avala deux oiseaux avec apptit. Sur ce il
s'endormit et se rveilla le lendemain dans les meilleures dispositions
du monde.

Le soir mme il tait  Lunville, o il retrouvait Mme du Chtelet.

Pendant que Voltaire rentre en Lorraine, aprs les motions violentes
que nous venons de raconter, voyons ce qu'est devenu Stanislas.

Il est arriv le 29 et il s'est install  Trianon, qu'on lui rserve
toujours lors de ses frquents voyages. Comme d'habitude, il a emmen
avec lui un dtachement de sa bouche, c'est--dire un contrleur, un
cuisinier et un officier. Le duc Ossolinski l'accompagne galement,
ainsi que le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, et M. de
Thianges, le neveu de son grand veneur.

On rend au roi les mmes honneurs que d'habitude: on lui donne un chef
de brigade, un exempt, douze gardes et six Cent-Suisses.

Chaque jour, le roi se rend de Trianon  Versailles et il passe la
journe avec la reine, dans l'appartement du comte de Clermont que l'on
a mis  sa disposition.

Stanislas adorait sa fille et il lui tmoignait sa tendresse de mille
faons touchantes. Il vivait avec elle sur un pied de bonhomie et de
familiarit qui excluait tout crmonial. Quand ils taient seuls, il
n'y avait qu'un pre et une fille tendrement unis. Il la tutoyait
volontiers, et il ne craignait pas de lui rappeler les mauvais jours
qu'ils avaient traverss ensemble: Vois, Marie, lui disait-il un jour,
comme la Providence protge les honntes gens! Tu n'avais pas de chemise
en 1725, et tu es reine de France!

Un autre jour, voulant se reposer dans ses appartements, il lui disait
familirement: Tiens, Marie, voil ma perruque; fais qu'on n'y touche
pas jusqu' ce que je sois veill. Je vais dormir sur ton canap.

Par contre, les relations de Stanislas avec Louis XV taient empreintes
d'une crmonieuse froideur. Marie Leczinska prenait souvent son pre
pour confident de ses chagrins intimes, et elle ne lui cachait pas les
tristesses de sa vie. Mais, si Stanislas pouvait compatir aux chagrins
de sa fille, son propre genre de vie prtait trop  la critique pour
qu'il pt se permettre la moindre observation vis--vis de son gendre.
On prtend mme que Louis XV, en apprenant la liaison de Stanislas avec
Mme de Boufflers, aurait dit: A prsent mon beau-frre n'a plus rien 
me reprocher.

La reine tait, en grande partie, responsable de la situation dont elle
se plaignait, et Stanislas tait trop juste pour lui dissimuler les
torts qu'elle avait eus. Elle avait agi vis--vis de son poux avec
autant de maladresse que d'inexprience.

Le roi lui avait d'abord tmoign beaucoup de tendresse, mais des
maternits frquentes avaient fini par agacer la reine qui crut de bon
air de faire peu de cas des empressements de son poux. Eh! quoi!
disait-elle, toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher!
Sous le prtexte de raisons de sant, elle faisait faire de longs jenes
au roi.

Et puis, Marie Leczinska avait mille manies innocentes, mais nervantes.
Elle avait peur des esprits et voulait toujours une femme prs d'elle
pendant la nuit, d'abord pour lui faire des contes pour l'endormir,
ensuite pour la rassurer. C'est  peine si cette femme s'loignait quand
le roi arrivait. La reine ne dormait presque pas et se levait cent fois
pour s'occuper de sa chienne; puis elle se couvrait de faon si exagre
qu'on touffait littralement sous les couvertures.

S'il faut en croire Mme de la Fert-Imbault, trs sujette  caution
quand il s'agit de Marie Leczinska, Stanislas aurait trouv sa fille la
plus ennuyeuse des reines, et il aurait compltement approuv la
conduite de son gendre.

Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il
racont, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction
tait de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut  la fin la
jaunisse, et ses mdecins, ayant eu une consultation  ce sujet, ne
trouvrent point de meilleur remde que de lui conseiller de prendre une
matresse comme l'on prend une mdecine.

Louis XV, en effet, prit la mdecine sous les espces de Mme de Mailly,
et, de ce jour, il ne remit plus les pieds chez la reine.

La malheureuse princesse, compltement abandonne, menait l'existence la
plus triste. Elle ne voyait jamais ses filles, leves loin d'elle 
l'abbaye de Fontevrault; elle en resta spare pendant douze ans sans
les revoir une seule fois.

Elle vivait retire dans ses appartements, livre  d'incessantes
pratiques religieuses. Elle s'occupait aussi d'ouvrages de tapisserie et
de couture pour les pauvres. Elle aimait les arts, dessinait, peignait,
et elle composa, pour ses appartements, des peintures dans le genre
chinois, dont elle forma tout un cabinet[123]. Comme son talent n'tait
pas trs dcid, elle avait attach  sa personne un peintre, qu'elle
nommait gaiement son teinturier, et qui revoyait ses oeuvres. Elle
appelait plaisamment son atelier son laboratoire.

  [123] Ce cabinet chinois a t lgu par la reine  sa dame
  d'honneur, la comtesse de Noailles; il existe encore,
  admirablement conserv, au chteau de Mouchy.

Marie Leczinska cherchait encore une consolation  l'abandon dans lequel
elle vivait dans les soins d'une socit intime, o elle trouvait
beaucoup de charme. On se runissait tous les soirs chez sa dame
d'atours, la duchesse de Villars; on jouait au cavagnole[124], et,
malgr la svrit de la princesse, la conversation tait parfois fort
gaie.

  [124] Le cavagnole tait un jeu import vers le milieu du
  dix-huitime sicle de Gnes o on le nommait _cavaiola_. C'tait
  une sorte de loto; il se jouait  l'aide de petits tableaux 
  cinq cases contenant des figures et des numros.

  Voltaire en dit dans une de ses ptres:

    On croirait que le jeu console,
    Mais l'ennui vient,  pas compts,
    A la table d'un cavagnole,
    S'asseoir entre deux Majests.

Un des plus intimes du petit cercle royal tait le prsident
Hnault[125], chancelier de la reine et surintendant de la maison de la
dauphine. C'tait un homme aimable et poli, qui n'est rest connu que
par sa longue liaison avec Mme du Deffant. Nous l'avons vu dj faire
de longs sjours  Lunville, lorsqu'il se rendait aux eaux de
Plombires. Il prouvait pour Stanislas un respectueux attachement et le
roi l'aimait beaucoup.

  [125] 1684-1770. Prsident au Parlement. Il avait compos un
  _Abrg chronologique de l'histoire de France_ qui lui avait
  ouvert les portes de l'Acadmie. On disait que ce livre avait t
  fort utile  M. et  Mme Geoffrin, parce qu'il leur avait appris
  qu'Henri IV n'tait pas le fils d'Henri III, et que Louis XII
  n'tait pas le pre de Louis XIII, ce qui les avait tonns au
  dernier point.

Moncrif, le lecteur de la reine, tait aussi un des assidus de ces
runions journalires; c'tait un homme agrable, trs simple, et que
l'Acadmie avait accueilli volontiers, bien que ses titres fussent plus
que modestes: il avait crit une histoire des chats. Par la protection
de la reine, il fut nomm historiographe de France. Historiographe!
s'cria Voltaire apprenant cette nouvelle; c'est historiogriffe que vous
voulez dire!

Ce qui en lui plaisait le plus  la reine, c'est qu'il passait pour
avoir des moeurs irrprochables. Voltaire prtendait cependant que cette
rputation tait usurpe; il assurait l'avoir entendu dire  quelques
danseuses de l'Opra: Si quelqu'une de ces demoiselles tait tente de
souper avec un petit vieillard bien propre, il y aurait
quatre-vingt-douze marches  monter, un petit souper assez bon, et dix
louis  gagner. La proposition ne passait pas inaperue, et l'on
prtendait que Moncrif ne manquait pas de visites dans les combles du
pavillon de Flore qu'il habitait.

Moncrif, lui aussi, tait un des admirateurs du roi de Pologne, et, sur
son invitation, il avait t faire un sjour  la cour de Lunville.

Militaire, pote, physicien, habitu des socits les plus brillantes de
Paris, le comte de Tressan[126] tait galement fort apprci dans le
cercle de la reine; la lgret de ses moeurs en faisait bien un peu un
objet de scandale, mais Marie Leczinska, dans l'espoir de le ramener 
de meilleurs sentiments, lui tmoignait une bienveillance toute
particulire.

  [126] Louis-lisabeth de la Vergne, comte de Tressan, n au Mans
  le 5 octobre 1705 dans le palais de son grand-oncle, vque du
  Mans. Il fit ses tudes au collge de la Flche et 
  Louis-le-Grand. Il tait petit-neveu de la duchesse de Ventadour,
  gouvernante du roi. Son pre, ses oncles, tous ses parents
  taient de la socit intime du Palais-Royal.

Souvent mme Tressan se permettait des familiarits qui, de la part d'un
autre, auraient t svrement rprimes. Un soir, dans la conversation,
on parlait des houssards qui faisaient des courses dans les provinces et
approcheraient bientt de Versailles:

--Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me dfendt mal?
dit la reine inquite.

--Madame, rpondit un des assistants, Votre Majest courrait grand
risque d'tre houssarde.

--Et vous, monsieur de Tressan, que feriez-vous?

--Je dfendrais Votre Majest au pril de ma vie.

--Mais si vos efforts taient inutiles?

--Madame, il m'arriverait comme au chien qui dfend le dner de son
matre; aprs l'avoir dfendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
manger comme les autres.

La pieuse reine se contenta de rire de ce propos galant, mais fort
irrvrencieux.

On avait donn  Tressan le surnom de mouton qu'il avait dj chez Mme
de Tencin; et, comme les femmes de la socit de la reine avaient t
surnommes les saintes, on l'appela le mouton des saintes.

Quand il faisait quelque escapade, quelque absence inexplicable, on lui
infligeait comme pnitence de composer un cantique, une traduction de
psaumes, ou quelque pice de posie pieuse.

Un jour que Tressan arrivait de l'arme aprs une campagne trs
prilleuse, la reine lui demanda:

--Eh bien! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers.
Avez-vous un peu pens  nous?

--Oui, madame, rpondit-il; je n'ai point oubli que je servais mon
Dieu, mon roi et ma patrie.

--Mais le moral, comment va-t-il?

--Madame, il va son petit train.

Comme il fit plusieurs fois la mme rponse, on lui donna le surnom de
petit-train qui dsormais fut substitu  celui de mouton.

Stanislas, naturellement, recevait mille marques d'attention de tous les
membres de la petite socit de sa fille; il les connaissait tous
intimement. Il tait mme particulirement li avec Tressan, dont les
gots littraires, les qualits brillantes lui plaisaient extrmement.
Il allait le retrouver prochainement en Lorraine.

Pendant son sjour, Stanislas eut plus d'une fois d'assez vives
discussions avec sa fille qui voulait  tout prix le remarier avec Mlle
de la Roche-sur-Yon. La princesse qui tait fort riche, mais dont la
situation  la cour tait mal dfinie, ne demandait pas mieux que d'unir
son sort  celui du roi de Pologne: Cette princesse, crit d'Argenson 
propos de ce projet d'union, a des dgots sur son rang dont on lui
refuse les prrogatives avec affectation; cela ressemble  une
bourgeoise qui achte la main d'un vieux duc pour se donner un
rang[127].

  [127] Mme de la Fert-Imbault prtend que c'est Marie Leczinska
  qui s'opposa au mariage de son pre pour ne pas perdre ses
  conomies. C'est une pure calomnie; la reine n'aurait rien tant
  dsir que de voir son pre se remarier.

Mais Stanislas, qui avait trouv on ne peut plus agrable de ne plus
tre en butte aux rcriminations de sa femme, apprciait tellement sa
nouvelle situation qu'il s'obstinait  n'en vouloir pas changer.

Il eut avec sa fille, qui lui reprochait sa conduite, ou plutt son
inconduite, plusieurs scnes assez violentes pour qu'on les entendt de
l'antichambre; sans s'loigner du respect qu'elle devait  son pre,
Marie Leczinska lui fit de respectueuses reprsentations; elle l'exhorta
 chasser Mme de Boufflers et  se constituer enfin une situation
rgulire en pousant la princesse.

Non seulement Stanislas ne voulut rien entendre, mais encore il profita
de son sjour  Versailles pour contribuer  la fortune de la chre
favorite; il sollicita de son gendre une place de dame auprs de
Mesdames pour la marquise de Boufflers; Louis XV l'accorda, sans
empressement il est vrai, et il n'y eut encore aucune expdition de
brevet.

Le roi, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il dsirait, sachant que Mme de
Boufflers avait quitt Plombires et l'attendait  Lunville, songea au
retour.

Avant de s'loigner, il remit des cadeaux  tout son entourage. Les
officiers qui l'avaient gard reurent une tabatire d'or avec son
portrait; les exempts, une tabatire d'or, mais sans portrait.

Stanislas prit cong de sa fille le mardi 10 septembre et il reprit la
route de la Lorraine. Il arriva  Lunville le 13, impatiemment attendu
par Mme de Boufflers et Mme du Chtelet.




CHAPITRE XX

(1748)

  Sjour de la cour  Lunville, du 15 septembre au 6
    octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Smiramis_ est
    interdite.--Correspondance avec Frdric.--Sjour de la cour 
    Commercy du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Chtelet 
    Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Chtelet
    est nomm grand marchal des logis.--Voltaire surprend
    Saint-Lambert et Mme du Chtelet.--Colre du
    philosophe.--Explications avec la marquise.--Rconciliation
    gnrale.--Les _Deux Amis_.


Le premier soin de Stanislas, en arrivant, fut d'annoncer  Mme de
Boufflers l'heureux succs de sa ngociation: il avait obtenu pour elle,
auprs de Mesdames, la place de dame d'honneur qu'elle dsirait
vivement. La marquise, ravie, s'empressa d'crire trois lettres 
Mesdames pour les remercier. Grand fut l'tonnement des princesses
auxquelles Louis XV n'avait parl de rien. Elles s'empressrent d'aller
porter leurs lettres au roi, qui se borna  leur rpondre: C'est vrai,
j'ai promis une place auprs de vous, mais seulement quand il y aurait
une vacance.

Aprs son lamentable retour  Lunville, Voltaire avait d s'aliter et
recourir  la science du clbre Bagard.

Peu  peu cependant,  force de soins et de repos, son tat s'amliore,
et il entre en convalescence; le 4 octobre, on lui permet de se rendre 
la Malgrange. Quelques jours plus tard, la cour part pour Commercy, et
le pote est assez bien rtabli pour la suivre et s'y installer avec
elle.

Malheureusement,  peine arriv il reoit des nouvelles qui le mettent
hors de lui et le troublent au point de le rendre plus malade que
jamais. Ses amis de Paris ne lui annoncent-ils pas en effet que les
Italiens prparent une parodie de _Smiramis_. Une parodie!
Permettra-t-on ce crime de lse-Voltaire? Le pote fait demander une
audience immdiate au roi de Pologne. Le roi accourt  son chevet et
coute avec bienveillance ses dolances. Il est entendu que Voltaire
crira  la reine de France une lettre trs forte, trs touchante, pour
solliciter sa protection, et Stanislas, de son ct, appuiera la
supplique auprs de sa fille. La promesse d'une si haute protection
calme un peu le malade qui rdige aussitt sa lettre, et, dans son zle,
il n'hsite pas  faire appel en sa faveur  l'inpuisable bont de la
reine, et mme  sa pit!

Comme deux protections valent mieux qu'une, Voltaire s'adresse en mme
temps  Mmes de Pompadour, d'Aiguillon, de Luynes, de Villars,  MM. de
Maurepas, de Gvres, de Fleury, au prsident Hnault, bref  l'univers
entier.

Il n'eut pas tort, car Marie Leczinska, qui ne l'aimait pas, refusa
d'intervenir. Elle fit rpondre schement que les parodies taient
d'usage et qu'on avait travesti Virgile. Heureusement, Mme de Pompadour
s'en mla et la pice fut interdite.

Ces alarmes apaises, Voltaire renat  l'existence et reprend peu  peu
sa vie; sa correspondance est fort en retard, et il a bien de la peine 
la mettre  jour. C'est surtout vis--vis de Frdric, auquel il n'a pas
crit depuis un an, qu'il a des reproches  se faire. Le roi, assez
jaloux, ne peut comprendre quel plaisir Voltaire et Mme du Chtelet
peuvent prouver  se laisser enfumer par Stanislas, ni quel charme
peut les retenir dans une tabagie, surtout quand Potsdam leur tend les
bras. Le monarque crit  son ami des lettres railleuses et se moque
agrablement de son abandon:

    Du plus bel esprit de France,
    Du pote le plus brillant,
    Je n'ai reu depuis un an
    Ni vers ni pice d'loquence.
    . . . . . . . . . . . . . . .
    Cependant, un bruit court en ville:
    De Paris on mande tout bas
    Que Voltaire est  Lunville!
    Mais quels contes ne fait-on pas!

Voltaire, qui se sent des torts, avoue bien  son royal correspondant
qu'il a pass quelques mois  la cour de Lorraine entre Stanislas et
son apothicaire; mais il trouve pour s'excuser une raison merveilleuse
et bien digne de lui. S'il est  Lunville au lieu d'tre  Berlin,
comme son coeur l'y pousserait, c'est qu' Lunville il est tout prs de
Plombires, qu'il va  chaque instant puiser des forces  cette fontaine
de Jouvence et essayer de faire durer encore quelques jours une
malheureuse machine. Or, la vrit est qu'il dteste Plombires, qu'il
n'y a pas mis les pieds depuis dix-huit ans, et qu'il compte bien n'y
retourner jamais.

Cependant Saint-Lambert n'avait pas t invit au voyage de Commercy et
Mme du Chtelet se dsolait d'une sparation qui assurment devait tre
courte, mais qui ne lui en tait pas moins cruelle.

Cet loignement lui est tellement douloureux qu'elle a pris la
rsolution de tout avouer au roi, son intimit, sa liaison mme, et de
lui demander de laisser venir l'homme qu'elle adore:

Je suis fche que cette confidence ne soit pas un plus grand
sacrifice, ajoute-t-elle bravement, qu'elle ne me cote pas davantage,
vous verriez si je balancerais.

En effet, la premire fois que Stanislas se prsente chez elle pour lui
rendre visite, elle lui avoue qu'elle a du chagrin, qu'elle est malade,
qu'elle a la migraine. Le roi remarque en effet qu'elle a mauvais
visage.

Elle profite de l'occasion pour lui dire qu'elle a  lui parler et
qu'elle lui demande un quart d'heure de conversation aprs le dner. Le
roi s'imagine qu'il est question de son mari, car la situation de M. du
Chtelet n'tait toujours pas rgle et restait pour la marquise un
grave sujet de proccupation.

--De quoi voulez-vous m'entretenir? lui dit-il. Vous est-il venu quelque
ide?

--Ce n'est point sur les affaires de mon mari, rpond-elle, mais sur les
miennes propres, sur mon intrieur; vous avez assez de bonts pour moi
pour que j'aie de la confiance en vous; l'amiti ne va point sans
confiance et Votre Majest m'en marque.

--Assurment, rpondit le roi; mais de quoi s'agit-il? dites-le donc.

--Sire, cela ne se peut pas dire en un moment; donnez-moi une audience
d'un quart d'heure et ne dites pas que je vous l'ai demande.

Le roi promit et se retira.

Mme du Chtelet, ravie, crit  son amant:

Je ne sens que le plaisir de vous donner la plus grande marque d'amour
qu'on puisse recevoir de sa matresse; je n'en rougirai jamais si vous
le mritez.

Aussitt aprs le dner, Mme du Chtelet eut l'audience qu'elle avait
sollicite. Sans s'embarrasser dans les priphrases, elle aborda
nettement le sujet qui lui tenait au coeur.

--Sire, dit-elle, je vais vous confier un grand secret; mais je vis avec
vous avec tant de libert, vous me marquez tant de bont et d'amiti,
que je crois vous devoir ma confiance. Il y a quelqu'un qui est fort
amoureux de moi et qui est au dsespoir de ne point aller  Commercy.
J'en suis si touche que je ne puis me dispenser de vous demander de l'y
mener. Vous savez qu'il n'y a point de femme qui se fche de ce
sentiment. Je vous avoue que ceux qu'il a pour moi me touchent beaucoup,
et que j'ai beaucoup de chagrin de celui que ce voyage lui cause.

Le roi rpondit:

--Je trouve trs bon qu'il vienne me faire sa cour  Commercy; il n'a
qu' y venir.

--Mais o le logerez-vous?

--Il n'a qu' loger chez le cur, comme  l'autre voyage, riposta le
roi; d'ailleurs, ce voyage-ci sera fort court, et, ne l'ayant pas mis du
commencement, cela paratrait singulier et ferait tenir des propos. Ces
petits voyages causent mille tracasseries et sont la source de mille
chipotages.

--Mais vous le mettrez des autres voyages?

--Nous verrons.

--J'espre que votre amiti pour moi vous donnera de la bont pour lui.

--Oh! pour cela, oui.

Et Stanislas leva l'audience.

Mme du Chtelet avoue navement que, pendant toute cette conversation,
le roi paraissait plus embarrass qu'elle et qu'il avait l'air d'en
dsirer la fin.

Profitant de la permission si bnvolement accorde, Saint-Lambert
accourut  Commercy, et, ainsi qu'il tait convenu, logea comme
d'habitude chez le cur.

Ce fut, certes, un grand bonheur pour Mme du Chtelet, mais non pas un
bonheur sans mlange, car la prsence de Saint-Lambert lui amena bien
des ennuis. D'abord, Voltaire ne s'avisa-t-il pas d'tre jaloux et de
faire scnes sur scnes  la divine milie? Elle se dfendit avec toute
l'nergie d'une mauvaise conscience; mais le philosophe, qui n'tait pas
crdule, ne se laissa qu' demi persuader. La paix se rtablit cependant
dans ce faux mnage, mais une paix boiteuse et qui laissait la porte
ouverte  de nouvelles crises.

Une autre tracasserie allait donner  Mme du Chtelet bien du souci.

Mme de Boufflers qui, jusqu'alors, avait t sa meilleure amie, qui
avait pris avec tant de dsinvolture sa liaison avec Saint-Lambert, soit
qu'elle ft pousse par la jalousie, soit sous l'influence d'un autre
sentiment, tait devenue, depuis le voyage de Plombires, aussi
quinteuse et dsagrable qu'elle tait autrefois complaisante et
gracieuse; c'tait  tel point qu'elle rendait la vie intolrable  son
ancienne amie.

Mme du Chtelet se plaint amrement de son caractre, de ses injustices
continuelles; elle supporte tout parce qu'elle est sous sa dpendance et
qu'elle peut la sparer de son ami; elle pousse mme la patience jusqu'
feindre de ne rien sentir; elle continue  lui tmoigner mille
amabilits,  lui faire rciter ses rles, etc., mais tout est en pure
perte.

Comme, malgr leurs rencontres frquentes, Mme du Chtelet crit sans
cesse  Saint-Lambert, nous sommes au courant des soucis de son
existence:

L'aigreur et la fureur continuent; il n'y a rien  faire avec un tel
caractre que de l'viter et de rougir de l'avoir aim, surtout moi qui
n'avais pas pour excuse l'illusion du got et de l'amour, et qui
cependant la regrette peut-tre plus que vous.

Je vais  une heure  la Fontaine Royale  cheval; vous devriez y
venir. Mme de Boufflers n'en aura ni plus ni moins d'humeur. Elle ne
veut aller au thtre que pour jouer. Cela vous fera du bien et me fera
un plaisir extrme. Il y a mille ans que je ne vous ai vu. Vous
trouverez chez moi un morceau pour manger... Je vous adore et je vous
aime enfin pour vous aimer toujours.

Les proccupations et les ennuis que lui donnait l'irritabilit de Mme
de Boufflers furent compenss pour Mme du Chtelet par un grand bonheur.
Le roi, qui tait dcidment trs dsireux d'tre agrable  la
marquise, finit enfin par lui donner la satisfaction qu'elle dsirait.
Il cra pour M. du Chtelet la charge de grand marchal des logis de la
cour avec 2,000 cus d'appointements, partageables entre le mari et la
femme. En mme temps, il nomma M. de Bercheny grand cuyer. Cette
solution combla de joie la marquise; dsormais, elle tait assure de
pouvoir vivre en Lorraine, elle ne quitterait plus Saint-Lambert; bref,
c'tait  ses yeux le bonheur parfait. Elle crit, ravie,  d'Argental:
Je ne puis trop me louer des bonts du roi de Pologne; assurment, je
lui serai attache toute ma vie.

C'est pendant les derniers jours du sjour  Commercy que se place un
incident tragique et comique  la fois.

Tout allait le mieux du monde: Mme du Chtelet tait ravie d'avoir
obtenu pour son mari la situation qu'elle souhaitait; elle tait
radieuse d'avoir retrouv son cher Saint-Lambert; les ftes succdaient
aux ftes. Il n'y avait qu'une ombre au tableau: c'taient les mauvaises
humeurs de Mme de Boufflers; mais la divine marquise avait fini par en
prendre son parti.

Dans son ravissement, elle ne se contentait pas de voir Saint-Lambert
chez le cur; elle l'attirait chez elle et trs imprudemment ne lui
mnageait pas les preuves de sa tendresse.

Un aprs-midi, sur le tard, elle se trouvait avec le bel officier dans
un petit salon de son appartement; les persiennes mi-closes favorisaient
les doux panchements. Soit hasard, soit jalousie, Voltaire entre sans
se faire annoncer; il traverse l'appartement, pntre brusquement dans
le petit salon et trouve Mme du Chtelet et Saint-Lambert dans une
situation qui ne pouvait laisser le moindre doute sur la nature de leurs
occupations.

A cette vue, le philosophe indign ne peut se contenir; il accable
d'invectives sa divine amie et il ne mnage pas davantage son
partenaire. La marquise perdue ne sait que rpondre; mais
Saint-Lambert, aprs un moment d'motion, se ressaisit. Il dit 
Voltaire de sortir s'il n'est pas content; que, du reste, il se tient 
sa disposition et lui rendra toutes les raisons qu'il voudra.

Voltaire s'loigne furieux, en disant  Mme du Chtelet qu'il ne la
reverra jamais.

Le coup fut terrible pour le philosophe. Confiant dans sa matresse,
dans ses quarante-trois ans, dans un long attachement et dans un
commerce intellectuel qui tait un grand charme pour tous deux, il se
croyait  l'abri de ce vulgaire dsagrment. Il avait pardonn le pass
sur lequel on ne pouvait revenir, mais il entendait prserver le
prsent.

Il oubliait sa propre ingratitude en maintes circonstances, son
indiffrence quand sa vanit tait en jeu, la froideur enfin de son
temprament.

Quoi qu'il en ft, Voltaire rentra chez lui au comble de l'exaspration
et de la colre, et il fit aussitt appeler Longchamp.

Sans explications, il lui ordonne de louer ou d'acheter une chaise de
poste, d'y faire mettre des chevaux et de tout prparer pour un dpart
immdiat; il veut quitter Commercy cette nuit mme.

Longchamp, qui tombe des nues et qui n'y comprend rien, croit prudent de
voir d'abord Mme du Chtelet. La marquise lui recommande de se tenir
tranquille et par-dessus tout de gagner du temps.

Le secrtaire revient alors auprs de Voltaire et lui affirme qu'il n'a
pu, malgr tous ses efforts, trouver une chaise de poste. Il reoit
l'ordre d'aller le lendemain  Nancy en acheter une  tout prix.

Mme du Chtelet, mise au courant de l'immuable dcision du philosophe,
comprend que la situation est grave et qu'il faut jouer le tout pour le
tout. Elle aussi est au dsespoir; elle est dsole d'avoir fait de la
peine  son ami, qu'elle aime toujours aprs tout, et puis  aucun prix
elle ne veut rompre une liaison qui fait toute sa gloire. Donc elle se
rend chez Voltaire qu'elle trouve couch. Elle s'asseoit familirement
sur son lit et commence des explications, des excuses assez pnibles.

Tout d'abord, elle lui soutient qu'il s'est mpris sur le plus innocent
des tte--tte, que l'obscurit l'a tromp, qu'il a mal vu. Mais
Voltaire l'interrompt brusquement: il a vu, bien vu; il est inutile
d'insister.

Mme du Chtelet, puisque le mensonge ne sert  rien, prend le parti de
la franchise: eh bien, oui, c'est vrai, elle a t infidle; mais est-ce
sa faute,  elle? Est-ce sa faute si elle a un coeur aimant, un
temprament ardent? Est-ce sa faute si Voltaire l'abandonne, la
dlaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires? Est-ce sa faute
s'il agonise depuis des annes? En ralit, n'est-ce pas une nouvelle
preuve d'amour qu'elle lui donne en le mnageant? Puisque sa sant le
condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le
remplace que tout autre? Va-t-il prendre au tragique, lui, philosophe,
un accident si banal, et dont personne ne se soucie? Va-t-il de gaiet
de coeur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans?
Va-t-il la rduire au dsespoir pour un fait dont elle n'est pas
responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond
elle l'adore, elle est  lui  jamais.

Voltaire, aprs s'tre d'abord bouch les oreilles, se laissait peu 
peu frapper par la puissance de ces arguments, convaincre par cette rude
logique; sa colre s'apaisait. La marquise n'avait pas fini de plaider
qu'il lui tendait les bras.

--Ah! madame, dit-il, vous aurez toujours raison; mais, puisqu'il faut
que les choses soient ainsi, du moins qu'elles ne se passent point
devant mes yeux.

La rconciliation accomplie, Mme du Chtelet embrasse Voltaire, le
supplie encore de tout oublier, et elle se retire. De l elle court chez
Saint-Lambert qu'elle doit calmer  son tour, car il se prtend offens
et, conformment aux lois de l'honneur, il veut tout pourfendre, tout
massacrer. A force de supplications, de tendresse, milie finit par lui
faire entendre raison et obtenir qu'il ira faire auprs de Voltaire une
dmarche de conciliation. Le lendemain, en effet, Saint-Lambert, assez
penaud, se prsente chez le philosophe et balbutie quelques excuses;
Voltaire, qui a retrouv toute sa philosophie, ne le laisse pas achever;
il l'embrasse et lui dit:

--Mon enfant, j'ai tout oubli, et c'est moi qui ai eu tort. Vous tes
dans l'ge heureux o l'on aime, o l'on plat; jouissez de ces instants
trop courts: un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour
les plaisirs.

Le soir mme, le trio soupait chez Mme de Boufflers, et,  partir de ce
moment, Voltaire, Mme du Chtelet et Saint-Lambert vcurent dans la plus
parfaite harmonie. Voltaire composa mme sur ce singulier incident de sa
vie un petit acte fort badin; malheureusement il en a dtruit le
manuscrit[128].

  [128] L'abb de Voisenon raconte une plaisante anecdote au sujet
  des rapports de Mme du Chtelet et de Voltaire:

  Mme du Chtelet n'avait rien de cach pour moi; je restais
  souvent tte  tte avec elle jusqu' cinq heures du matin, et il
  n'y avait que l'amiti la plus vraie, qui faisait les frais de nos
  veilles. Elle me disait quelquefois qu'elle tait entirement
  dtache de Voltaire. Je ne rpondais rien; je tirais un des huit
  volumes (des lettres manuscrites de Voltaire  la marquise,
  lettres qu'elle avait divises en huit beaux volumes in-quarto) et
  je lisais quelques lettres. Je remarquais des yeux humides de
  larmes; je renfermais le livre promptement en lui disant: Vous
  n'tes pas gurie. La dernire anne de sa vie, je fis la mme
  preuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure tait
  faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait t le mdecin.
  (VOISENON, _OEuvres compltes_, 1781.)

Ce faux mnage  trois, d'un accord commun, qui parat si choquant 
nos moeurs plus rserves, n'avait rien qui effrayt nos anctres; de
mme que Voltaire, le premier moi pass, avait trouv plaisant de
composer une petite comdie sur sa msaventure, de mme Saint-Lambert ne
ddaigna pas d'crire un conte iroquois, _les Deux Amis_, o il vante
les avantages et l'agrment de l'amour  trois.

La nouvelle est assez piquante et assez caractristique des moeurs de
l'poque pour mriter une brve description:

Deux jeunes Iroquois, Tolho et Mouza, levs l'un prs de l'autre,
taient lis par la plus troite amiti. Non loin de leur cabane vivait
une jeune fille vive, aimable et gaie, Erime. Tolho et Mouza s'prirent
peu  peu pour elle de l'amour le plus violent. Comme ils s'aimaient
trop pour se rien cacher, ils se firent bientt l'aveu de leur passion
rciproque. Cette confidence les plongea tout d'abord dans un morne
dsespoir, dsespoir si profond qu'ils ne songeaient plus qu' se
prcipiter dans le fleuve voisin, pour y trouver le repos et l'oubli
ternel.

Puis, la rflexion aidant, ils en arrivrent l'un et l'autre  une
solution moins radicale.

Pourquoi, se disait Tolho, ne pourrais-je partager les plaisirs de
l'amour avec l'ami de mon coeur, l'ornement de ma vie?

Mouza s'interrogeait de son ct: Si Tolho gotait dans les bras
d'Erime les plaisirs de l'amour, pourquoi mon me en serait-elle
afflige? mon me, qui est heureuse des plaisirs de Tolho. C'est parce
qu'Erime serait  Tolho et ne serait pas  moi. Mais, si Erime le
veut, ne pouvons-nous pas tre heureux l'un et l'autre. Elle serait 
nous et, alors?...

Quand Mouza fit part  son ami d'enfance de ces rflexions si sages,
Tolho, frapp de leur ct pratique, ne put s'empcher de s'crier: O
moiti de moi-mme, je sens que je puis tout partager avec toi.

La candide Erime, consulte, trouva que ce mariage en partie double
n'avait rien qui ft de nature  l'effrayer et mme par certains cts
pouvait passer pour fort avantageux; aussi loin d'lever des objections
se dclara-t-elle? toute prte  l'accepter. Aussitt dit, aussitt
fait. Un vieux sachem qui passait par l fut pri de donner, sans perte
de temps, la bndiction  l'aimable et impatient trio.

Cette union tourna du reste le mieux du monde: Erime ne parut se
refroidir ni pour l'un ni pour l'autre de ses poux; on n'a point su
lequel des deux lui tait le plus agrable. On a dit qu'elle tait plus
tendre avec Mouza et plus passionne avec Tolho.

Saint-Lambert termine sa nouvelle par ces quelques lignes qu'il serait
dommage de ne pas citer dans toute leur candeur:

Tous trois, aprs avoir pass leur jeunesse dans les plaisirs et les
agitations de l'amour, jouirent de la paix et des douceurs de l'amiti.
L'heureuse Erime fut toujours vigilante, douce, attentive et
laborieuse, et le modle de la fidlit conjugale.

Le conte iroquois parut charmant aux contemporains et imprgn d'une
philosophie souriante dont personne ne songea  se choquer.

A partir des incidents de Commercy, Mme du Chtelet, Voltaire,
Saint-Lambert vivent dans une intimit plus troite que jamais, d'autant
plus douce qu'ils n'ont plus rien  se cacher; ils se comblent
mutuellement d'attentions dlicates et de prvenances: c'est l'ge d'or!

Aussi, peu de temps aprs, le philosophe n'hsite-t-il pas  proclamer
sa vie la plus enviable de toutes, prs de Boufflers et d'Emilie.

Il crit au prsident Hnault:

    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Que m'importent de vains discours
    Qui s'envolent et qu'on oublie?
    Je coule ici mes heureux jours
    Dans la plus tranquille des cours,
    Sans intrigue, sans jalousie,
    Auprs d'un roi sans courtisans,
    Prs de Boufflers et d'milie.
    Je les vois et je les entends,
    Il faut bien que je fasse envie.

Le philosophe s'est si bien rsign  son sort et il a si bien pardonn
 Saint-Lambert qu'il lui adresse une dlicieuse ptre, o il se
plaisante lui-mme sur ses infortunes:

A SAINT-LAMBERT

    Tandis qu'au-dessus de la terre,
    Des aquilons et du tonnerre,
    La belle amante de Newton,
    Dans les routes de la lumire,
    Conduit le char de Phaton,
    Sans verser dans cette carrire,
    Nous attendons paisiblement,
    Prs de l'onde castalienne,
    Que notre hrone revienne
    De son voyage au firmament;
    Et nous assemblons pour lui plaire,
    Dans ces vallons et dans ces bois,
    Les fleurs dont Horace autrefois
    Faisoit des bouquets pour Glycre.
    Saint-Lambert, ce n'est que pour toi
    Que ces belles fleurs sont closes;
    C'est ta main qui cueille les roses,
    Et les pines sont pour moi.
    Ce vieillard chenu qui s'avance,
    Le Temps, dont je subis les loix,
    Sur ma lyre a glac mes doigts,
    Et des organes de ma voix
    Fait trembler la sourde cadence.
    Les Grces, dans ces beaux vallons,
    Les dieux de l'amoureux dlire,
    Ceux de la flte et de la lyre
    T'inspirent tes aimables sons,
    Avec toi dansent aux chansons,
    Et ne daignent plus me sourire.
    Dans l'heureux printemps de tes jours,
    Des dieux du Pinde et des Amours,
    Saisis la faveur passagre;
    C'est le temps de l'illusion.
    Je n'ai plus que de la raison;
    Encore, hlas! n'en ai-je gure.

    Mais je vois venir sur le soir,
    Du plus haut de son Aphlie,
    Notre astronomique milie,
    Avec un vieux tablier noir,
    Et la main d'encre encor salie,
    Elle a laiss l son compas,
    Et ses calculs et sa lunette;
    Elle reprend tous ses appas:
    Porte-lui vite  sa toilette
    Ces fleurs qui naissent sous tes pas,
    Et chante-lui sur ta musette
    Ces beaux airs que l'amour rpte
    Et que Newton ne connut pas.




CHAPITRE XXI

  Retour  Lunville.--Voltaire et le parti dvot.--Panpan et les
    dames de la cour.--Reprsentations thtrales.--Fermeture du
    thtre.--Dpart de Voltaire et de Mme du Chtelet.


Le voyage  Commercy, signal par les graves incidents que nous venons
de raconter, ne fut que de quelques jours; ds le 17 octobre, la cour
tait de retour  Lunville.

Mme du Chtelet, qui n'a plus de mnagements  garder ni vis--vis du
roi, ni vis--vis de Voltaire, est heureuse de sa libert relative, et
elle en profite pour jouir plus compltement de son cher Saint-Lambert;
car sa passion pour lui, loin de diminuer, n'a fait qu'augmenter. Elle
n'a qu'un ennui: c'est la mauvaise humeur persistante, nous pourrions
dire la mchancet de Mme de Boufflers. Cette mchancet se manifeste
sous toutes les formes et de faon incessante.

Bien que la divine milie et son ami se voient  tout instant, il n'y a
pas de jour o la marquise n'prouve encore le besoin d'crire.

       *       *       *       *       *

Je m'veille et ce n'est pas pour vous voir, c'est pour aller 
Chanteheu. Qu'ai-je  faire  Chanteheu, puisque je suis bien rsolue 
ne vouloir point avoir d'obligation  une femme avec laquelle je sens
que je ne pourrai pas vivre? Le bonheur de vivre avec vous est le seul
que mon coeur puisse connatre, mais vous ne voudriez pas que je
l'achetasse  ce prix... Je ne veux avoir d'autres chanes que celles
qui m'attachent  vous. Il y a bien peu de gens qui soient dignes qu'on
leur ait obligation. J'ai aim Mme de Boufflers assez pour ne le pas
craindre, mais je ne pense plus de mme. Je sens que, peu  peu, ses
humeurs ont lass mon amiti, et je suis aussi dtache d'elle que je
vous suis lie invinciblement. Je vous aurai une obligation extrme de
lui montrer la faon dont je pense; je n'aurai point d'aigreur avec
elle, mais je sens que je n'aurai plus les mmes manires. Mon extrieur
est toujours l'image de mon coeur, quoi que vous en puissiez dire, et je
ne crains pas que vous me le niez longtemps... Il me reste bien peu de
temps  vous voir, mais on m'en drobe trop. Je ne suis heureuse qu'avec
vous.

       *       *       *       *       *

On ne peut point crire en l'air des choses aussi tendres que lorsqu'on
a tout son loisir. D'ailleurs, j'ai l'me fort agite. Je vois qu'il n'y
a aucune ressource avec qui vous savez et que les bons procds ne font
pas plus sur elle que la colre; je crois qu'elle les craint encore
davantage. Je crois qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour loigner le
roi de moi; elle n'y a pas russi, mais elle y russira. Mes bons
procds ne m'ont attir que des aigreurs; elle ne veut pas que nous
passions notre vie ensemble, cela est sr. Mais si vous m'aimez autant
que vous le dites, autant que vous le devez et autant que je vous aime,
nous nous en passerons bien. J'ai pass ma vie dans l'indpendance, et
assurment je ne choisirai pas ses chanes; je ne veux dpendre que de
mon got et de mes plaisirs; il n'y en a point pour moi sans vous, cela
est sr... Son aigreur, ses farces, son ton sont inconcevables, et je
vous assure qu'il faut songer  ne s'en plus embarrasser et  ne s'en
plus occuper.

       *       *       *       *       *

Vos lettres sont charmantes, surtout la dernire. Vous avez plus
d'esprit et plus de loisir que moi, mais non plus d'amour. N'ayez pas
cette vanit-l, je vous prie. M. de Voltaire ne quitte pas ma chambre
et ne cesse de me prcher sur Mme de Boufflers; j'en suis excde; je
fais plus que je dois. Mais c'est assurment ce qui ne peut jamais
m'arriver avec vous. Je vous dois bien de l'amour et je vous jure que je
ne suis point en reste. Oui, dlices de mon coeur, puisque vous voulez
un nom; oui, je vous adore, je vous attends avec la plus grande
impatience.

       *       *       *       *       *

Mme du Chtelet n'tait pas seule  prouver des tracasseries. Le
philosophe lui-mme avait aussi quelques ennuis. Le Pre de Menoux et
le parti dvot, qui avaient cru fort habile d'attirer Voltaire  la cour
de Lorraine, prouvrent une grande dception en voyant  quel point
leurs chimriques projets taient loin de se raliser. Non seulement la
prsence du philosophe et de la divine milie n'avait pas nui  la
faveur de Mme de Boufflers; mais au contraire la domination de la
favorite n'en tait que plus complte, plus absolue.

Le parti dvot, fort marri de sa dconvenue, commena donc  faire
campagne contre celui qu'il avait si imprudemment attir: le Pre de
Menoux, en particulier, s'efforait d'agir sur l'esprit de Stanislas, et
il ne manquait pas une occasion de l'engager  se dfier de Voltaire. Un
jour o il lui parlait avec vhmence de l'hypocrisie du philosophe, le
roi lui rpondit spirituellement:

--C'est lui-mme et non pas moi qu'il fait dupe du rle qu'il joue. Son
hypocrisie est du moins un hommage qu'il rend  la vertu. Et ne vaut-il
pas mieux que nous le voyions hypocrite ici que scandaleux ailleurs?

On faisait courir les bruits les plus absurdes et on les colportait 
l'envie pour soulever la population contre le philosophe. On racontait
que la nuit les feuilles des arbres jaunissaient dans les alles du
bosquet o Voltaire avait mdit pendant le jour; on affirmait qu'on
entendait des bruits sinistres sortir de l'appartement du rprouv.

Tout le monde se mettait de la partie, les femmes elles-mmes. Un jour,
Voltaire se trouvait en visite chez la jolie Mme Alliot, la femme du
conseiller aulique. Un orage violent tant venu  clater, la matresse
de la maison, fort incivilement, pria le philosophe de se retirer, parce
que sa prsence pourrait bien attirer le tonnerre sur la maison.
Voltaire indign lui rpondit: Madame, j'ai pens et crit plus de bien
de celui que vous craignez tant, que vous n'en pourrez dire toute votre
vie.

Mais toutes ces petites misres ne troublaient gure le philosophe. Il
se sentait si bien soutenu et dfendu par le roi qu'il riait tout le
premier des absurdits qui se dbitaient sur son compte. Il n'en
contribuait pas moins avec Mme du Chtelet  faire de la cour de
Lorraine la plus agrable des cours.

Certes, Mme de Boufflers, Mme du Chtelet, Voltaire taient les toiles
de premire grandeur qui resplendissaient  Lunville; mais il y avait
encore d'autres astres de moindre importance qui contribuaient pour une
trs large part  l'agrment de la vie de chaque jour.

Mmes de Talmont, de Lutzelbourg, de Bassompierre, de Lenoncourt, de
Cambis, Alliot, Durival, Hr, etc., sont toutes pleines d'entrain et de
gaiet et forment des runions charmantes.

Panpan, Porquet, d'Adhmar, le chevalier de Listenay, M. de Rohan, etc.,
leur donnent la rplique; Panpan surtout est d'une inpuisable gaiet,
il est le boute-en-train de la petite cour.

Depuis les malheurs immrits qui l'ont frapp, Panpan ne connat plus
d'obstacles; s'il ne quitte plus et pour cause les rgions platoniques,
il n'a pas renonc au commerce des dames, bien au contraire; il ne s'en
montre que plus aimable et plus empress. Entre les dames de la cour et
lui, c'est un change incessant d'ptres galantes, de cadeaux, de
plaisanteries. Sans cesse il offre  ses belles amies des ftes, des
runions, des soupers; mais bien entendu il n'est pas question de
jalousie. Un jour, il les convie  souper en leur adressant ces quelques
vers:

    Il est permis  chaque dame
    De m'amener son favori,
    Quand ce serait mme un mari.
    Pour moi, qui suis  peu prs femme,
    Je crois qu'il m'est aussi permis
    D'amener un de mes amis,
    Fine fleur de chevalerie,
    Noble et brave comme Amadis,
    Plus expert en galanterie
    Que tous les preux du temps jadis.

Mme de Lenoncourt avait fait croire  Panpan qu'elle se nommait Jeanne
et le factieux lecteur lui adressait  tout propos ce vers de la
Pucelle:

    Il tait vrai, la Jeanne avait raison.

Grande est l'indignation de Panpan lorsqu'il apprend par hasard que Mme
de Lenoncourt s'est moque de lui et qu'elle s'appelle Thrse; il lui
crit:

            Croyez-vous donc que sans contrainte,
            On puisse ainsi de sainte en sainte
            Faire trotter mon Apollon?
            Vous changez de nom  votre aise.
            Change-t-on aisment de ton?
            On ne saurait chanter Thrse
            Comme on chanterait Jeanneton.
    Et pourquoi donc Thrse? Et pourquoi donc plus Jeanne?
        Avez-vous peur d'avoir toujours raison?
            Mais votre esprit vous y condamne
            Bien plus que votre premier nom.

Panpan ayant eu un jour la singulire ide de lancer un costume jaune du
plus fcheux effet, Mme de Cambis lui demande d'y renoncer. Panpan, qui
n'aime pas  contrister les dames, s'excute aussitt en adressant  la
jeune femme ce galant madrigal:

    Sur l'air: _Du haut en bas_.

        Pour vous charmer,
    Sans regrets j'ai quitt le jaune,
        Pour vous charmer.
    Que ne puis-je vous enflammer?
    Ah! je quitterais mme un trne,
    Ainsi que j'ai quitt le jaune
        Pour vous charmer.

Panpan ne se borne pas  donner des ftes aux dames; il les comble de
cadeaux. Son amie, sa trs chre amie, Mme Durival, ayant eu
l'imprudence de parler devant lui de flambeaux dont elle a grande envie,
Panpan s'empresse de les lui envoyer:

    Les voil, ces flambeaux; qu'en avez-vous  faire?
        Dans votre esprit, dans vos beaux yeux,
    La Raison et l'Amour en ont allum deux,
      Dont l'un nous brle, et l'autre nous claire.
        Lorsqu'on travaille pour vous plaire,
    Les vers viennent en foule, on les tourne aisment;
    Mais tourner des flambeaux, c'est toute une autre affaire.
    Vous auriez eu ceux-ci ds le premier moment,
      Si vous saviez aussi promptement faire
    Un tourneur qu'un pote, et surtout qu'un amant.

Mme Durival veut rpondre dans la mme langue, mais elle a plus de bonne
volont que de facilit. Panpan, qui est un puriste, la plaisante sur
son inexprience tout en lui dcochant un compliment flatteur:

      Je ne sais pas si dans l'art de rimer
        Vous serez toujours colire,
    Mais je sais, et tout sert  me le confirmer,
    Que vous serez toujours matresse en l'art de plaire.

Panpan, nous l'avons dit, tait rest dans la plus troite intimit avec
Mme de Boufflers. Il avait conserv pour elle non pas une simple
affection, mais un vritable culte. Elle n'avait pas d'ami plus dvou,
plus attach. Dans tous ses vers, dans toutes ses lettres, le nom de la
charmante femme revient sans cesse; on voit, on sent qu'il l'adore
toujours. Pas un anniversaire ne se passe sans qu'il lui adresse des
vers. Elle-mme prouve toujours pour lui la plus tendre, la plus fidle
amiti. En 1746, Panpan reconnaissant lui envoie ce bouquet:

        Du bon esprit nat le bonheur suprme;
            En tout vous en suivez la loi.
    Quels voeux former pour vous? Ah! je ne saurais mme
        Vous souhaiter plus de bonts pour moi.

L'affection si profonde qu'il prouve pour la mre, il l'a reporte sur
la fille, sur la divine mignonne; il comble l'enfant de cadeaux et de
marques d'affection.

Un jour il lui apporte deux petits amours de porcelaine, accompagns de
ces vers:

    On voit, jeune Boufflers, crotre en vous tous les ans
            Les beauts, les grces lgres,
            Les vertus et les agrments
            De la plus aimable des mres.
    Souffrez donc que j'apporte  vos jeux innocents
    Ces deux jolis marmots qui, maintenant vos frres,
            Deviendront dans peu vos enfants.

Si Mme de Boufflers est charmante pour son ancien ami, Voltaire n'est
pas moins aimable pour son modeste confrre en Apollon; il saisit avec
empressement toutes les occasions de lui montrer son estime et son
amiti. En 1748, il lui offre ses ouvrages avec cette ddicace:

    Cher Panpan, lecteur bnvole,
    Vous dont l'amiti me console
    De la haine des beaux esprits,
    Recevez chez vous mes crits.
    Qu'ils y bravent la main des Parques,
    Qu'ils soient placs chez les monarques,
    Mais surtout dans votre taudis.

Panpan trs touch des attentions de son _Idole_, ne manque jamais
l'occasion de lui tmoigner sa gratitude:

    Je ne veux plus de toi, muse, que quelques vers
    Pour chanter le plaisir, mes amis et Boufflers.
            Fais-les couler avec dlices
            Du sein de cet humble rduit.
    Qu'ils fassent, s'il se peut, un jour assez de bruit
    Pour que de ses bonts Voltaire s'applaudisse
            Et que Joffrin rougisse
            De m'avoir conduit.

Depuis que l'on est de retour  Lunville, les ftes se succdent sans
interruption. Mme du Chtelet, qui est infatigable, fait marcher de
front les comdies, l'opra, les lectures, les travaux astronomiques,
ses amours, etc.

Voltaire n'est pas moins actif. Il compose des madrigaux pour les dames,
il refait _Smiramis_, il crit l'histoire de la guerre de 1741; enfin,
il travaille nuit et jour, sans trve ni repos.

Il ne perd pas une occasion d'adresser au roi et  la favorite
d'aimables compliments.

A MADAME DE BOUFFLERS

    Le nouveau Trajan des Lorrains
    Comme roi n'a pas mon hommage;
    Vos yeux seraient plus souverains,
    Mais ce n'est pas ce qui m'engage.
    Je crains les belles et les rois:
    Ils abusent trop de leurs droits;
    Ils exigent trop d'esclavage.
    Amoureux de ma libert,
    Pourquoi donc me vois-je arrt
    Dans les chanes qui m'ont su plaire?
    Votre esprit, votre caractre
    Font sur moi ce que n'ont pu faire
    Ni la grandeur ni la beaut.

Non content de tous ces travaux divers, le pote compose encore de
petites pices destines au thtre de la cour et qui doivent tre
interprtes par la troupe de qualit.

Mme de Boufflers, Mme du Chtelet, Mme de Lutzelbourg, Mme de
Lenoncourt, le vicomte de Rohan, Panpan, Saint-Lambert, etc.,
contribuent  l'clat des reprsentations. Tous ont d accepter des
rles, et ils s'en tirent non sans clat.

Depuis que je suis ici, crit Mme du Chtelet, je n'ai fait que jouer
l'opra et la comdie. Votre ami nous a fait une comdie en vers et en
un acte qui est trs jolie, et que nous avons joue pour notre clture.
J'ai jou aussi l'acte du feu des _lments_[129], et je voudrais que
vous y eussiez t, car, en vrit, il a t excut comme  l'Opra.

  [129] Ballet de Roy, musique de Destouches.

Voltaire ne se contente pas de faire des comdies, il en joue. On lui
demande d'interprter des rles, et le pote, qui adore les planches, ne
se fait pas trop prier. Il profite de l'occasion pour couvrir de
louanges son hte bienfaisant.

Voici le compliment qu'il dbite  Stanislas et  la princesse de la
Roche-sur-Yon aprs avoir jou le rle de l'assesseur dans
l'_tourderie_[130]:

    O roi dont la vertu, dont la loi nous est chre,
    Esprit juste, esprit vrai, coeur tendre et gnreux,
        Nous devons chercher  vous plaire,
        Puisque vous nous rendez heureux.
    Et vous, fille des rois, princesse douce, affable,
    Princesse sans orgueil et femme sans humeur,
    De la socit, vous, le charme adorable,
        Pardonnez au pauvre assesseur.

  [130] Comdie en un acte de Fagan.

Mais le pote n'adresse pas uniquement ses louanges aux grands de la
terre; les interprtes qui se distinguent ont droit aussi  ses loges.
Mlle de la Galaizire ayant, jou  ravir le rle de Lucinde dans
l'_Oracle_[131], reoit ces vers charmants:

    J'allais pour vous au dieu du Pinde
    Et j'en implorais la faveur.
    Il me dit: Pour chanter Lucinde
    Il faut un dieu plus sducteur.
    Je cherchai loin de l'Hippocrne
    Ce dieu si puissant et si doux;
    Bientt, je le trouvai sans peine,
    Car il tait  vos genoux.
    Il me dit: Garde-toi de croire
    Que de tes vers elle ait besoin;
    De la former, j'ai pris le soin;
    Je prendrai celui de sa gloire.

  [131] Petite comdie de Saint-Foix.

Cependant, cette succession de plaisirs, d'opras, de comdies devait
avoir une fin. On ne peut toujours s'amuser. Et puis, ne faut-il pas
avant tout respecter les lois de l'glise? A l'approche de l'Avent,
Stanislas dcide que les spectacles vont cesser.

Voltaire s'incline devant la volont royale; la troupe de qualit
donne une dernire et brillante reprsentation, et,  la fin du
spectacle, le pote, entour de tous les interprtes, s'avance sur le
devant de la scne et, parlant  Stanislas, lui adresse ce compliment:

    Des jeux o prsidaient les Ris et les Amours,
          La carrire est bientt borne;
          Mais la vertu dure toujours:
          Vous tes de toute l'anne.

    Nous faisions vos plaisirs et vous les aimiez courts;
    Vous faites  jamais notre bonheur suprme,
          Et vous nous donnez tous les jours
    Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours,
          C'est celui d'un roi que l'on aime.

Les reprsentations tant termines, Voltaire charmait encore son hte
en lui faisant lecture de ses travaux. Il poursuivait toujours
l'histoire de la guerre de 1741 et venait d'achever l'pisode relatif
aux derniers malheurs de la maison des Stuart. Un jour, il donnait
lecture  la cour assemble d'un passage des plus pathtique. L'motion
tait gnrale, car on ne pouvait entendre l'historien sans se rappeler
les propres et cruelles infortunes de Stanislas. Et puis, ne savait-on
pas que la princesse de Talmont, qui assistait  la lecture, au premier
rang, tait la matresse du prince douard? La lecture fut interrompue
par l'arrive du courrier. L'indignation, la stupeur furent gnrales
quand on apprit qu'en vertu du trait conclu avec l'Angleterre, le
prtendant venait d'tre arrt  la sortie de l'Opra. Il avait fallu
en arriver aux pires extrmits; le prince, saisi par les archers, avait
t enferm  Vincennes, puis conduit hors du royaume.

Stanislas, saisi de piti et n'coutant que son coeur, envoya aussitt
un courrier au prince exil pour lui offrir un asile dans ses tats.

Les derniers temps du sjour en Lorraine sont attrists par des
querelles assez frquentes entre Saint-Lambert et Mme du Chtelet.
Cette dernire se plaint sans cesse de la froideur de son amant; elle
l'accuse de la dlaisser, de l'oublier, tant et si bien que la
sparation allait presque devenir un soulagement pour tous les deux:

Me laisser envoyer deux fois chez vous sans m'crire, me voir  quatre
heures quand je vous demande de venir  une heure, et cela en me mandant
que vous vous portez bien, c'est me dire assez comment vous pensez pour
moi aprs la faon dont vous m'avez quitte hier au soir. Il faut partir
pour Paris et nous sparer  jamais. Je ne sais ce qui arrivera demain;
mais je puis tout supporter, hors la faon indigne dont vous me
traitez.

       *       *       *       *       *

Vous m'avez traite si froidement aujourd'hui; vous avez eu l'air si
peu occup de moi; vous avez si peu song  chercher des expdients, 
m'en demander,  m'en parler,  vous en plaindre; vous m'avez si peu
regarde; enfin, je suis si excessivement mcontente de vous que je me
console bien aisment de ne pouvoir vous ouvrir la porte de la
marchale; je me repens seulement de vous l'avoir propos et de l'avoir
imagin; je suis une indigne crature de vous en avoir parl; je sens
tout mon tort et je n'en aurai plus de cette espce. Je suis bien
heureuse que vous ayez de si mauvais procds avec moi  la veille de
mon dpart; j'en serai plus heureuse  Paris. Je suis bien persuade
que vous n'avez pas tent de venir ce soir et je ne vous crirais pas si
je ne voulais pas vous faire voir que je me suis aperue de votre
conduite et qu'elle fait sur moi l'effet qu'elle y doit faire.

       *       *       *       *       *

Cependant, avant de se rendre  Paris, Mme du Chtelet avait des
intrts qui la rappelaient  Cirey, des bois  visiter, des
contestations  terminer; il fut dcid que l'on y passerait les ftes
de Nol. Voltaire et la divine milie prirent cong de Stanislas et de
sa cour le 20 dcembre.

Les adieux avec Saint-Lambert furent dchirants naturellement: toutes
les querelles taient oublies; on ne se rappelait plus que les heureux
moments. On se promit de s'crire beaucoup, et au besoin plusieurs fois
par jour, et de se retrouver trs prochainement.




CHAPITRE XXII

(1749)

  Sjour  Cirey, de dcembre 1748  fvrier 1749.--Sjour  Paris,
    de fvrier  avril 1749.--Sjour  Trianon, du 14 au 28 avril
    1749.


Mme du Chtelet et Voltaire prirent donc la route de Cirey.

On arriva  Chlons  huit heures du matin; mais la marquise avait gard
si mauvais souvenir de cette ville, qu'elle ne voulut mme pas s'y
arrter, et l'on se rendit directement  la maison de campagne de
l'vque, qui tait un de leurs amis.

Le prlat, qui avait en sjour quelques invits, fit aussitt servir un
plantureux djeuner. La conversation devint des plus gaies. Mme du
Chtelet, trs anime, proposa une partie de comte ou de cavagnole; on
accepta et l'on se mit incontinent  la table de jeu. Cependant, neuf
heures et demie avaient sonn, heure fixe pour le dpart. Les chevaux
taient  la porte et les postillons s'impatientaient. Aprs une heure
d'attente, comme la partie de comte battait son plein, on fit dire aux
postillons de s'en aller, et de revenir  deux heures.

A deux heures, ponctuellement, on entendait claquer les fouets; mais,
hlas! on avait recommenc une nouvelle partie, et la marquise, qui
perdait, ne voulait pas entendre parler de dpart.

En attendant, la pluie tombait  verse, et les postillons criaient,
juraient, menaaient de tout abandonner;  la fin, on finit par les
installer ainsi que leurs chevaux dans les curies du chteau. Ce n'est
qu' huit heures du soir qu'on put arracher la marquise  sa table de
jeu.

On arriva  Cirey le 24 dcembre. Mais tout  coup Mme du Chtelet, qui
dans la vie ordinaire tait toujours vive et de bonne humeur, devint
rveuse, sombre, taciturne. Surpris de ce changement, que rien en
apparence ne motivait, Voltaire essaya d'en connatre la cause. Ce fut
d'abord en vain. Cependant,  force d'insistance et de prires, il finit
par arracher  la marquise son douloureux secret: elle lui confia
qu'elle avait de graves inquitudes, et qu' certains symptmes elle
avait tout lieu de se craindre dans une situation intressante.

La position tait d'autant plus dlicate que, depuis de longues annes,
elle n'avait plus avec son mari que de simples relations d'amiti.
Comment sortir honorablement de ce pas difficile?

L'occasion tait unique pour Voltaire d'accabler son imprudente amie, de
se dsintresser d'un incident auquel il n'avait aucune part et de dire
 la divine milie de se tirer de l comme elle pourrait. Mais il avait
le coeur trop gnreux pour agir ainsi. Touch aux larmes de la dtresse
et des angoisses de Mme du Chtelet, il n'eut qu'une ide: lui venir en
aide et apaiser ses inquitudes. Il s'y employa avec autant de zle que
s'il et t l'auteur responsable du dsastre.

Trs sagement, le philosophe conseilla de faire venir le principal
intress et de voir avec lui  quel parti il convenait de s'arrter:
c'tait bien le moins qu'il aidt la marquise  sortir de l'embarras
dans lequel il l'avait place.

Ainsi fut fait, et Saint-Lambert, mand en toute hte, arriva  Cirey.

On peut deviner ce que furent les confrences entre Mme du Chtelet,
Voltaire et Saint-Lambert; elles ne manqurent assurment ni de piquant,
ni de saveur. Enfin, aprs un long examen de la situation, le singulier
trio ne trouva que deux solutions possibles:

La premire tait de dissimuler la grossesse, de disparatre pendant
quelques mois, et d'accoucher en cachette. Mais que de difficults! Et
on restait toujours  la merci d'une indiscrtion.

La seconde tait d'attribuer  M. du Chtelet ce qui juridiquement lui
appartenait. Mais, si pour le public la chose tait facile, il n'en
tait pas de mme vis--vis du marquis.

C'est cependant  ce dernier parti que les trois amis s'arrtrent comme
le plus convenable, et Voltaire qui avait l'habitude des comdies fut
charg d'organiser le scnario.

Donc, Mme du Chtelet crit  son mari, qui tait alors  Dijon, de
venir promptement  Cirey, qu'un procs est menaant, que sa prsence
peut tout arranger; que, de plus, elle a  lui remettre une forte somme
d'argent pour subvenir aux frais de la prochaine campagne. Cette
dernire perspective ne laisse pas le marquis insensible, et il accourt
 Cirey, o il est reu avec de grandes dmonstrations de joie; Mme du
Chtelet, Voltaire, Saint-Lambert, quelques seigneurs des environs qu'on
a convis  faire un sjour, tout le monde s'empresse autour du
chtelain et lui fait fte. Dans la journe, on chasse, on parcourt les
bois, on visite les fermiers; le soir, on fait grande chre, on sert des
vins gnreux, la bonne humeur est gnrale; on cause chasse, pche,
chiens, chevaux, c'est- dire qu'on choisit de prfrence les sujets
chers  M. du Chtelet, et chaque fois qu'il prend la parole, tout le
monde l'coute avec dfrence.

Charm d'un succs auquel il n'est pas habitu, le marquis en profite
pour raconter ses campagnes. D'autre part Voltaire, qui dans cette
comdie joue le premier rle, tourdit toute la socit par les contes
les plus drles et les plus divertissants; la marquise, place auprs de
son mari, porte une toilette des plus suggestives.

Ds le second soir, le marquis, gris par ses propres paroles, par le
bruit, par le vin, perd  peu prs la raison.

Grand fut son tonnement de se rveiller le lendemain matin, les fumes
du vin dissipes, dans la propre chambre de son pouse, tendrement
couch auprs d'elle. Elle lui expliqua, en rougissant, qu'elle avait d
cder  ses instances, et il le crut d'autant plus volontiers, qu'il
n'avait plus le moindre souvenir de ce qui s'tait pass.

La mme charmante existence se prolongea pendant trois semaines au
milieu de plaisirs toujours renouvels et de la gaiet gnrale. A ce
moment, la marquise avoua timidement  son mari qu'elle prouvait
d'tranges symptmes et qu'elle ne serait pas autrement surprise si elle
tait appele quelques mois plus tard  lui donner un nouvel hritier.

A cet aveu, M. du Chtelet pensa s'vanouir de joie; puis, aprs avoir
tendrement embrass sa chre pouse, il courut annoncer la bonne
nouvelle  Voltaire,  Saint-Lambert et  tous les amis qui se
trouvaient dans le chteau. Tout le monde le flicita de cet heureux
vnement; puis ce fut au tour de la marquise de recevoir les
compliments de son entourage.

De grandes rjouissances eurent lieu  Cirey en l'honneur de cette
maternit si imprvue et M. du Chtelet les prsidait avec une fiert
bien lgitime.

La comdie imagine par Voltaire et ses amis russit donc  merveille.
Seuls quelques esprits malveillants se permirent de trop faciles
plaisanteries.

Quelqu'un disait: Quelle diable d'ide a donc pris  Mme du Chtelet de
coucher avec son mari?

--Vous verrez, rpondit-on, que c'est une envie de femme grosse.

Cette dlicate ngociation heureusement termine, la runion des deux
poux n'avait plus de raison d'tre; M. du Chtelet retourna donc  son
corps, Saint-Lambert partit pour Nancy rejoindre son rgiment, Voltaire
et la divine milie firent leurs prparatifs pour regagner Paris.

Depuis que l'on avait quitt Lunville, Voltaire entretenait avec
Stanislas une correspondance assez suivie. Ds la fin de dcembre, il
avait crit au roi pour lui envoyer ses voeux de nouvel an. En mme
temps, il lui parlait avec colre d'un pamphlet o on le
vilipendait[132]:

C'est un livre imprim au fond de l'enfer, rpond le roi qui prend
part  la juste indignation de son ami; mais en mme temps il l'engage 
se mettre au-dessus d'aussi basses attaques, l'envie effrne
n'attaquant que le mrite. Mieux vaut, lui dit-il, mpriser la noirceur
des malhonntes gens et se contenter d'tre estim des gens d'honneur.

  [132] _Voltairiana_.

Voltaire n'envoie pas au roi seulement des pamphlets; il lui soumet
galement ses dernires productions[133].

  [133] 31 janvier.

_Memnon_ m'a endormi bien agrablement, lui rpond le monarque, et j'ai
vu dans un profond sommeil que la sagesse n'est qu'un songe.

Mais le roi ne veut pas tre en reste de politesse avec son ami, il
soumet  son apprciation un opuscule qu'il vient de terminer:

Je vous envoie _le Philosophe chrtien_ qui a t continu depuis votre
dpart. Memnon dira bien qu'il y a de la folie de vouloir tre sage;
mais, du moins, il est permis de se l'imaginer. Ce philosophe ne mrite
pas un moment de votre temps perdu pour le parcourir, mais il connat
votre indulgence pour se prsenter devant vous. Faites-lui donc grce en
faveur du bonheur qu'il cherche et que vous lui procurerez si vous le
jugez digne de vous occuper un moment... (5 fvrier 1749.)

Stanislas envoya aussi _le Philosophe chrtien_  sa fille qui lui
rpondit que l'ouvrage tait d'un athe, et qu'elle y reconnaissait la
main de Voltaire. Ce dernier, auquel le propos fut rapport, s'indignait
fort d'tre souponn de collaboration  un livre qui, disait-il,
n'tait pas crit en franais.

Entre Stanislas et Voltaire, c'est un change perptuel de bons procds
et de gracieux compliments, et comme les petits cadeaux entretiennent
l'amiti, le philosophe fait envoyer  son confrre couronn quelques
friandises du bon faiseur parisien.

Nous mangeons vos bonbons tout notre saoul, crit le prince
reconnaissant; vos soins  nous les envoyer en font la plus agrable
douceur.

La marquise elle-mme crit souvent au monarque, et Stanislas lui rpond
trs fidlement. Il lui mande le 17 fvrier 1749:

Je vous rends mille grces, ma chre marquise, du compte que vous me
rendez de ce que vous faites. J'envie le bonheur de tous les lieux o
vous vous trouvez. J'espre avoir le plaisir de vous rejoindre
immdiatement aprs Pques; Mme l'Infante m'en donnera le temps. Jusqu'
ce moment, le carme me deviendra bien mortifiant. J'ai rflchi sur ce
que M. d'Argenson[134] vous a dit. Si vous ne faites rien avant mon
arrive, je crois que la gloire me reviendra, quand j'y serai,
d'effectuer ce qu'on vous a promis. Du moins, j'y emploierai tous mes
soins et tout l'empressement que vous me connaissez pour tout ce qui
vous intresse. Soyez-en, je vous en conjure, persuade, car, en vrit,
je suis de tout mon coeur, votre trs affectionn

    STANISLAS.

    _A M. de Voltaire_

_P.-S._--Je n'ai pas le temps, mon cher Voltaire, de vous crire
aujourd'hui. Je me rduis  cette apostille pour vous dire que je viens
d'excuter ce que vous avez demand au _philosophe_[135] par sa bonne
amie, et de vous embrasser cordialement.

  [134] Mme du Chtelet lui avait crit quelques semaines
  auparavant pour obtenir en Lorraine une lieutenance du roi pour
  son fils, alors  Gnes. D'Argenson tait ministre de la guerre.

  [135] Stanislas lui-mme, auteur du _Philosophe chrtien_.

Le 17 fvrier, Voltaire et Mme du Chtelet se rinstallent  Paris.

Pendant que Voltaire est absorb par des proccupations littraires, Mme
du Chtelet mne l'existence la plus remplie, la plus agite; elle
revoit ses amis; va dans le monde,  la cour; soupe tous les soirs en
ville; entre temps, elle travaille  son ouvrage sur Newton, qu' tout
prix elle veut achever avant ses couches. Sait-on jamais ce qui peut
arriver!

Son existence serait heureuse si elle n'tait empoisonne par les
soupons, les inquitudes que lui inspire la conduite de Saint-Lambert.
Elle le trouve froid, indiffrent; elle s'imagine que sa grossesse l'a
dtach d'elle, qu'il est las de cet amour si violent, qu'il n'attend
qu'un prtexte pour rompre une liaison qui lui est  charge. Elle est
jalouse, non plus seulement de Mme de Boufflers, mais aussi de Mme de
Mirepoix, de Mme de Bouthillier, de Mme de Thianges.

Du ct de Mme de Boufflers, ses proccupations ont d'autant plus de
raison d'tre que la liaison de la marquise et du vicomte subit un
refroidissement vident. D'Adhmar est vhmentement souponn
d'infidlit. Mme de Boufflers ne va-t-elle pas profiter de l'isolement
de Saint-Lambert, pour reprendre son empire sur lui et le replonger dans
ses fers?

Pourquoi, au lieu d'tre  Nancy, reste-t-il toujours  Lunville, si ce
n'est parce que la marquise l'y attire et l'y retient?

Cette pense torture Mme du Chtelet; elle prend en horreur l'amie
qu'elle aimait si tendrement; elle la croit capable des pires noirceurs.
Ses lettres, tantt tendres, tantt violentes, toujours passionnes,
refltent lamentablement son tat d'me.

       *       *       *       *       *

Je joue un singulier rle, il faut que j'aie bien de la vertu; l'envie
d'tre digne de vous et du moins de me faire regretter, si vous ne
pouvez plus m'aimer, me soutient.

On quitte le vicomte pour vous enlever  moi; je ne puis plus en douter
que par l'excs de la folie avec laquelle je vous aime. Le vicomte veut
partir et c'est moi qui l'en empche, de peur de perdre quelqu'un qui
m'a arrach le bonheur de ma vie, et qui a employ tant d'art, de
noirceur et de mange pour vous dtacher de moi, et qui y est enfin
parvenu...

Je passe ma vie  pleurer votre infidlit et  cacher mes larmes  qui
pourrait me venger... Pour m'en rcompenser, vous me faites mourir de
douleur, moi et _ce qui doit vous tre cher_. Vous pouvez tout finir
d'un mot, et vous me le refusez. Ce mot est que vous m'aimez, mais si
vous ne m'aimez plus, ne me le dites jamais...

       *       *       *       *       *

Comment peut-il la trahir pour une femme qui lui a fait tant d'outrages,
dont le coeur est si peu fait pour le sien! Comment peut-il la sacrifier
 la faveur!

Ce qu'il y a de plus pnible, c'est la contrainte  laquelle Mme du
Chtelet se trouve condamne et la violence qu'elle doit se faire pour
dissimuler ses sentiments secrets. En apparence, elle est toujours au
mieux avec Mme de Boufflers, et elle lui crit par chaque poste.

Alors qu'elle devrait l'accabler de reproches, elle ne lui laisse voir
que l'amiti la plus tendre. C'est un vritable supplice.

Si Mme du Chtelet tait vindicative, elle pourrait, d'un mot, tout
finir. Elle n'aurait qu' mettre le vicomte au courant de ce qui se
passe, il partirait sur-le-champ. Que deviendrait Mme de Boufflers
devant ce tmoin embarrassant?

L'existence de la divine milie est donc fort triste. Outre les maux et
les incommodits de son tat, elle n'a pas une minute de tranquillit.
Elle crit tous les jours  Saint-Lambert, souvent plusieurs fois par
jour; elle crirait, mme s'il ne devait pas lire ses lettres, pour
avoir la consolation de lui parler et de confier au papier ses peines,
ses inquitudes et les transports de son coeur. Ses lettres
interminables sont un tissu d'incohrences, de reproches, de
tendresses, de menaces et de marques d'amour.

Je sens que je vous excde de mes lettres, lui mande-t-elle navement;
mais elle continue de plus belle  l'en accabler.

Je vous ai crit vingt-trois lettres, et je n'en ai reu que onze. Ce
serait bien autre chose, si on comptait par page!...

J'aime mieux mourir que d'aimer seule; c'est un trop grand supplice...

Elle lui rclame son portrait; mais, s'il le renvoie, il lui portera un
coup mortel.

Pourquoi faut-il que vous m'aimiez moins, parce que je vous adore
davantage? Seriez-vous de ceux que l'amour refroidit?...

De temps  autre, cependant, il y a dans la correspondance une note
gaie. Entre deux reproches, la marquise fait  son amant cette
confidence amusante:

M. du Chtelet n'est pas si afflig que moi de ma grossesse; il me
mande qu'il espre que je lui ferai un garon.

Mais Saint-Lambert n'a-t-il pas la fcheuse ide de retourner 
Lunville! Qu'y va-t-il faire? Les soupons, les inquitudes de la
marquise reprennent plus violents que jamais.

    Dimanche.

Je n'ai point de lettre de vous aujourd'hui. Cela est abominable. Cela
est d'une duret et d'une barbarie qui sont au-dessus de toute
qualification, comme la douleur o je suis est au-dessus de toute
expression. Ne soyez pas excd de mes lettres; si je n'en reois pas
par la premire poste, je ne vous crirai plus.

Ma grossesse augmente encore mon dsespoir; cependant, je me conserve
comme si la vie m'tait chre.

Les rcriminations entre les deux amants continuent incessantes et
chaque jour plus pres, plus pnibles.

Saint-Lambert, qui videmment a assez de cette liaison, cherche tous les
prtextes pour soulever des querelles. Quand les lettres qu'il reoit
sont froides, il en manifeste beaucoup d'humeur et il ne mnage pas les
reproches; quand elles sont tendres, il n'y rpond mme pas.

Puis il se pique de jalousie. Il reproche amrement  Mme du Chtelet de
l'oublier et tantt d'tre en coquetterie avec le chevalier de Beauvau,
tantt avec le comte de Croix. Il en parat mme si affect qu'il la
menace nettement d'une rupture.

La pauvre femme rpond tristement:

Comment pourrais-je vous oublier? Cela m'est impossible, quand mme
vous m'y forceriez. Comment pourrais-je vous ngliger? Vous tes le
commencement, la fin, le but et le sujet continuel de toutes mes actions
et de toutes mes penses.

Tous mes sentiments sont durables; croyez-vous que les impressions que
m'ont faits vos soupons, votre duret, l'ide que vous avez pens  me
quitter, que vous me l'avez crit, que vous avez risqu ma sant et ma
vie, et cela sans aucun fondement, sans que j'eusse le moindre tort,
mme sans me le dire, car ce n'est qu' la troisime lettre que vous
tes entr en explications; croyez-vous, dis-je, que tout cela soit
effac?... Vous avez bien  rparer avec moi; ne ngligez pas de fermer
les plaies de mon coeur... Vous m'avez tellement dchire, vous
paraissez vous en repentir si peu, vous ne paraissez pas mme l'avoir
senti.

Mais si Saint-Lambert est dtach d'elle, les sentiments de Mme du
Chtelet sont rests immuables et elle rendra le bien pour le mal; elle
fera tout au monde pour l'homme qu'elle a aim, qu'elle aime toujours
passionnment. Le roi de Pologne doit venir prochainement  Trianon; les
nouvelles assiduits de Saint-Lambert auprs de Mme de Boufflers ont d
certainement lui donner de l'humeur et lui rendre ses soupons anciens;
elle fera tout au monde pour les dissiper: Votre bonheur et votre
fortune sont la seule manire de me consoler de votre perte, lui
dit-elle.

Cependant, la marquise a besoin de connatre les vritables sentiments
de Saint-Lambert, car il lui faut prendre des mesures et des
arrangements pour ses couches; les fera-t-elle  Paris ou  Lunville?

C'est  vous de dcider de mon sort. Je ne sais que penser de vos deux
dernires lettres. tes-vous dtach de moi? Je ne le croirai que quand
vous me l'aurez bien rpt, et je sens que, si vous me le rptez, je
ne m'en consolerai jamais. Mais je sais que l'amour et le got ne se
raniment point et je pleure en secret l'erreur de mon coeur.

La pauvre femme s'humilie, elle demande pardon d'une lettre violente
qu'elle a crite: Il est impossible, ajoute-t-elle, que vous n'ayez pas
dml dans la fureur qui y rgnait tout l'amour qui l'avait dicte.

Saint-Lambert daigne pardonner et crire un peu plus tendrement;
aussitt la marquise, ravie, oublie tous ses griefs; elle se croit aime
de nouveau; elle se calme, s'apaise et naturellement elle se dcide 
faire ses couches  Lunville, ce qu'elle souhaite par-dessus tout.

Mais ce n'est pas tout de le dsirer, il faut encore en avoir la
permission; et comment l'obtenir sans la bienveillante intervention de
Mme de Boufflers? Elle se dcide alors  avouer  son amie une situation
qu'elle lui a jusqu' ce jour soigneusement dissimule:

    Paris, jeudi 3 avril 1749.

Eh bien, il faut donc vous dire mon malheureux secret, sans attendre
votre rponse sur celui que je vous demandais: je sens que vous me le
promettez et que vous le garderez, et vous allez voir qu'il ne pourra se
garder encore longtemps.

Je suis grosse, et vous imaginez bien l'affliction o je suis: combien
je crains pour ma sant et mme pour ma vie; combien je trouve ridicule
d'accoucher  quarante ans[136], aprs en avoir t dix-sept sans faire
d'enfants; combien je suis afflige pour mon fils. Je ne veux pas encore
le dire, de crainte que cela n'empche son tablissement, suppos qu'il
s'en prsentt quelque occasion,  quoi je ne vois nulle apparence...

  [136] Elle devrait dire quarante-trois.

Personne ne s'en doute, il y parat trs peu: je compte cependant tre
dans le quatrime et je n'ai pas encore senti remuer; ce ne sera qu'
quatre mois et demi. Je suis si peu grosse que, si je n'avais pas
quelques tourdissements ou quelques incommodits, et si ma gorge
n'tait fort gonfle, je croirais que c'est un drangement.

Vous sentez combien je compte sur votre amiti et combien j'en ai
besoin pour me consoler et pour m'aider  supporter mon tat. Il me
serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d'tre prive de
vous pendant mes couches! Cependant, comment les aller faire  Lunville
et y donner cet embarras-l? Je ne sais si je dois assez compter sur les
bonts du roi pour croire qu'il le dsirt et qu'il me laisst le petit
appartement de la reine que j'occupais; car je ne pourrais accoucher
dans l'aile[137]  cause de l'odeur du fumier, du bruit et de
l'loignement o je serais du roi et de vous. Je crains que le roi ne
soit alors  Commercy et qu'il ne voult pas abrger son voyage;
j'accoucherai vraisemblablement  la fin d'aot ou au commencement de
septembre au plus tard.

  [137] Elle veut parler de l'aile droite de la cour d'honneur o
  taient situs les appartements des trangers. En sous-sol se
  trouvaient les curies royales.

J'ignore quels sont les projets du roi pour ses voyages; il me serait
bien dur de passer encore huit mois sans vous et peut-tre plus; car,
avec le temps de mes couches, cela ira au moins  huit mois, et, pour
peu qu'il me restt la moindre incommodit, je ne pourrais au
commencement de l'hiver entreprendre un si grand voyage en relevant de
couches; ce sera un des temps de ma vie o notre amiti sera la plus
agrable et la plus ncessaire et o les bonts du roi me seront de la
plus grande consolation. Il me semble bien dur de m'en priver; j'espre
que vous ne le souffrirez pas. Vous voyez cependant combien de
considrations doivent m'arrter; je ne veux point abuser des bonts du
roi pour moi ni de votre amiti. M. du Chtelet veut que j'accouche 
Lunville, ou du moins le dsire fort; je le dsire plus que lui, mais
c'est  vous de voir si cela est possible et convenable; c'est  vous de
me dire si vous le dsirez, si le roi le dsire et ce que vous me
conseillez.

Si je dois accoucher  Lunville, j'y retournerai  la fin de mai ou au
commencement de juin, parce que je risquerai moins alors. Je ne crains
point le voyage, j'irai doucement; je ne me suis jamais blesse, je
suis trs forte. Rien ne me serait plus malsain que de me passer de
vous. Dcidez donc de mon sort et, si vous voulez qu'il soit heureux,
faites que je sois avec vous. J'attendrai votre rponse avec impatience.
Vous direz au roi tout ce que vous voudrez; je mets mon sort entre vos
mains.

Je compte que je trouverai en Lorraine un bon accoucheur et une bonne
garde. Il serait bien cher d'accoucher  Paris, et bien triste d'y
accoucher sans vous.

En prvenant Saint-Lambert de la lettre qu'elle envoyait  Mme de
Boufflers, la marquise ajoutait:

Je prie Mme de Boufflers de faire de ma confidence un usage convenable
et utile, et je lui avoue tout ingnument que je serais au dsespoir
d'accoucher ici. Elle a le coeur bon dans le fond, mais je crois que la
meilleure finesse est de n'en point avoir... Il est certain que je suis
incapable de soutenir l'ide d'accoucher ici et d'y accoucher sans vous,
et que, si je n'en mourais pas, la tte m'en tournerait et que je suis
capable de mille extravagances. (3 avril.)

Par malheur, le roi de Pologne venait d'tre fort souffrant et le moment
tait mal choisi pour l'entretenir de la requte de la divine milie.

Une nuit, Stanislas avait t pris par des douleurs violentes, rsultat
d'une forte indigestion, et son tat avait t un moment si inquitant
que son entourage avait t fort alarm. Il se remit peu  peu,
cependant; mais le bruit de sa maladie s'tait rpandu, et la _Gazette
de Hollande_ avait mme annonc qu'il tait au plus mal.

A cette nouvelle Voltaire, qui tait attach au roi par les liens de la
reconnaissance et de la plus vive amiti, fut trs profondment affect;
il s'empressa de lui crire pour lui exprimer tous ses voeux et lui dire
les tendres sentiments dont son coeur tait plein.

A peine rtabli, le roi remercie le philosophe:

Je serais, mon cher Voltaire, au dsespoir si je me trouvais aussi
embarrass  rpondre  vos sentiments pour moi qu' la production de
votre incomparable gnie; car il n'y a ni vers, ni prose qui soient
capables de vous exprimer combien je suis sensible  tout ce que vous me
dites. Toute mon loquence est au fond de mon coeur. C'est par son
langage que vous connatrez ma faon de m'expliquer pour vous marquer ma
reconnaissance de la part que vous avez prise  ma lgre incommodit et
pour vous assurer combien je suis de tout mon coeur  vous.

    STANISLAS, roi.

En avril, le roi de Pologne vint faire  Trianon un de ses sjours
habituels. Il tait accompagn du duc Ossolinski, du marquis de
Boufflers et de M. de la Galaizire.

Mme du Chtelet, qui avait mille raisons pour lui faire sa cour et le
quitter le moins possible, vint s'installer  Trianon auprs de lui.
Elle esprait que cette marque d'attachement ne passerait pas inaperue
et que le roi, dj prpar par Mme de Boufflers, lui accorderait au
chteau de Lunville le petit appartement de la reine qu'elle avait dj
occup et qu'elle souhaitait de nouveau trs vivement.

Le roi, en effet, fut charm de revoir la divine milie, charm de jouir
de sa socit. Elle passait avec lui toutes les matines et dnait en sa
compagnie  midi.

Tous les jours, entre deux et trois heures, le roi se rendait 
Versailles auprs de sa fille et il restait avec elle jusqu' cinq
heures et demie. A ce moment, il descendait chez Mlle de la
Roche-sur-Yon qui, elle aussi, tait venue  Versailles pour le voir
plus facilement, et ils jouaient  la comte. Marie Leczinska favorisait
ces entrevues, dans l'espoir que son pre se dciderait enfin  pouser
la princesse, et qu'il renoncerait ainsi  Mme de Boufflers. Mais le
vieux roi faisait la sourde oreille et les instances de sa fille ne
pouvaient le faire dpartir de banales relations de politesse. A sept
heures, il retournait  Trianon.

Quant  Mme du Chtelet, aprs avoir dn avec le roi, elle se met au
travail, et ne sort pas. Tout le jour, toute la nuit, elle reste plonge
dans ses chiffres, avec l'esprance d'avancer son travail, et par suite
son dpart. Elle ne perd pas un moment. Elle sacrifie tous les plaisirs,
elle ne voit plus ses amis, elle ne soupe mme plus.

Sa sant, tant par suite de sa grossesse que des inquitudes qui
l'assigent, est mauvaise; elle a des maux de coeur et des maux de tte
incessants, et elle a d se faire saigner  plusieurs reprises.

De nouveaux soucis viennent encore s'ajouter  ses proccupations de
travail et de sant. A peine Saint-Lambert a-t-il appris le dpart de
Stanislas qu'il est all s'tablir  Lunville. Pourquoi, si ce n'est
pour faire la cour  Mme de Boufflers?

Ce n'est pas tout encore. Soit par fantaisie, soit pour rompre plus
aisment une liaison qui lui pse, Saint-Lambert ne s'est-il pas avis
de vouloir prendre du service actif et de solliciter un poste de son
grade dans un rgiment de grenadiers?

Cette ide affole la marquise et la trouble jusqu'au fond de l'me.
Prendre ce parti ou me quitter, c'est la mme chose, dit-elle. Elle
crit  Saint-Lambert des lettres dsoles et indignes; elle lui fait
une description effrayante de ces grenadiers, o personne ne veut
entrer, o personne ne veut rester, o l'on n'a pas de congs, etc.,
etc. S'il y entre, c'est la perte certaine de sa fortune et le malheur
de sa vie. C'est se casser le cou.

Elle lui dit avec colre: Quel que soit le parti auquel vous vous
arrterez, cela m'a fait connatre votre coeur et voir  quoi vous me
sacrifiez et dans quel temps et dans quelles circonstances! Je serais
cependant assez faible pour vous le pardonner, mais croyez que je ne
pourrai jamais l'oublier.

L'gosme de Saint-Lambert est si exorbitant, si excessif qu'il en
arrive  chercher querelle  sa matresse parce qu'elle fait venir des
robes de Lorraine, dans le cas o elle ferait ses couches  Paris. Aprs
des mois d'une patience mritoire, Mme du Chtelet finit par tre
exaspre de pareilles exigences, et elle crit:

De quel droit osez-vous vous fcher que je fasse venir mes robes d't
et exiger que j'accouche en Lorraine, vous qui n'tes pas sr de ne pas
quitter la Lorraine pour toujours dans un mois, et qui seriez dj 
votre garnison en Flandre sans le refus du prince de Beauvau? Quoi, vous
tes assez personnel pour trouver mauvais que je ne m'engage pas
irrvocablement  faire mes couches  Lunville, et cela pour que j'y
sois en cas que vous y restiez, et que je courre le risque d'y accoucher
sans vous! Peu vous importe o je fasse mes couches si vous n'tes pas 
Lunville. Vous voulez bien avoir la libert de vous sparer de moi pour
toujours, si c'est votre avantage; mais vous ne voulez pas que je reste
ici quinze jours de plus, si ma sant ou mes affaires l'exigent. Oh!
vous en voulez trop aussi! Je ne m'arrange pas pour partir ni le 20 ni
le 25 de mai, ni jamais, que vous ne soyez dcid sur ces grenadiers, et
votre indcision (que dis-je? ce n'est pas vous qui tes indcis,
puisque vous les demandez  cor et  cri) devrait me dcider si j'avais
un peu de courage.

Malgr tout, malgr ses lgitimes griefs, malgr l'ingratitude qu'il lui
tmoigne en cherchant  quitter la Lorraine, Mme du Chtelet s'occupe
encore de la fortune de son ami et elle cherche, par tous les moyens, 
l'empcher de partir. Elle n'a pas perdu l'espoir de reconqurir son
coeur, et elle met en jeu toutes les influences dont elle dispose pour
lui obtenir un rgiment en Lorraine: le rgiment de Thianges.

Le prince de Beauvau, Mlle de la Roche-sur-Yon, Mme de Boufflers
elle-mme, sont sollicits tour  tour. Mais les difficults sont
grandes: Mlle de la Roche-sur-Yon prend l'affaire avec tant de
nonchalance! il y a tant de faiblesse, de pusillanimit dans l'amiti du
prince! Mme de Boufflers a le coeur excellent; mais elle ne met de
chaleur  rien: Il faudrait du courage, de l'obstination et on n'a rien
de tout cela. C'est Mlle de la Roche-sur-Yon qui est charge
d'intervenir auprs du roi. Mais au premier mot Stanislas, qui n'a pas
pardonn  Saint-Lambert ses assiduits prs de la favorite, dclare
qu'il a de l'aversion pour lui, et il manifeste une telle humeur que la
princesse n'ose pas recommencer.

Mme du Chtelet en est arrive  un si profond degr de chagrin qu'elle
envisage dsormais avec calme la conduite de Mme de Boufflers et les
soupons plus ou moins justifis que la jalousie lui inspire:

Tout ce que Mme de Boufflers m'a crit sur votre sujet, et sur votre
fortune en dernier lieu, la manire dont elle sent et partage mes peines
sur cela, ont resserr les liens qui m'attachent  elle, et, si vous me
quittez pour elle, je pourrai bien en mourir, mais je ne la harai
jamais. Je ne lui cache point combien je suis indigne de la facilit
avec laquelle vous avez embrass cette prtendue ressource des
grenadiers, et de l'indiffrence avec laquelle vous vous tes rsolu 
vous sparer de moi pour toute votre vie. Je lui ouvre mon coeur, cela
est impossible autrement; vous en abuserez tous deux si vous voulez...

Mme de Boufflers met des grces dans les choses qu'elle fait que je n'y
mettrais jamais; je suis tout tonne, et assurment je dois l'tre, que
son amiti dlicieuse ne vous tienne pas lieu de moi et de tout. Vous me
quitterez pour elle en vous le reprochant; vous ne me tenez plus que par
reconnaissance...

Je ne sais ce que je vais chercher en Lorraine, je ne sais ce que j'y
ferai; je sais qu'il faut que je sois dans le mme lieu que vous. Je ne
suis sre, dans toute ma vie, que de deux choses: je ne harai jamais
Mme de Boufflers et je n'aurai jamais d'amiti pour vous.

A la fin d'avril, toujours de Trianon, elle crit encore. Mais cette
fois sa raison l'a abandonne; elle est dvore de jalousie et ne le
cache plus:

Mme de Boufflers me fait l'loge de votre amour pour moi. Je devrais en
tre bien aise, je lui en sais gr et cependant tout m'est suspect de ce
ct-l. Ma tte est un chaos de contradictions. _Si elle ne ft venue
que cet hiver, je l'aurais quitte._

Cette phrase est toujours dans mon esprit. Vous tes bien cruel d'avoir
troubl le bonheur que je trouvais  vous aimer si tendrement. Vous ne
connaissez pas tout ce que vous m'avez t.

... Vous aurez vu bien de l'humeur dans mes dernires lettres; je me
suis bien consulte et bien examine; je vous trompais et me trompais
moi-mme quand je vous disais que le soupon tait loin de mon coeur; je
ne puis tre tranquille tant que vous serez  Lunville en mon absence.
Si ce soupon dtruit votre got, il fltrit le mien, et assurment mes
soupons sont autrement fonds que les vtres. Rien ne peut nuire plus 
vos affaires que d'tre  Lunville quand le roi arrivera... Passez
trois semaines  Nancy de suite, si vous voulez retrouver mon coeur...

Du reste, tout le monde est persuad qu'il est raccommod avec Mme de
Boufflers, que le vicomte est quitt; tout le monde le dit. Il faut 
tout prix qu'il parte pour Nancy. Cela seul donnera  Mme du Chtelet la
tranquillit, le bonheur, et le calme auxquels elle a droit.

La marquise avait profit de son sjour  Trianon pour obtenir de
Stanislas tout ce qu'elle voulait et elle n'avait qu' se louer des
procds du roi  son gard:

Je sais jusqu'o va mon crdit, dit-elle; il n'a jamais t plus grand
et le roi ne m'a jamais marqu tant d'amiti. Il veut absolument que je
fasse mes couches  Lunville; il drangera tous ses projets pour y
tre. Il me laisse l'appartement. Je suis bien honteuse de penser que
cela dpend de tout autre chose.

Le roi de Pologne prtend que je suis ravie d'tre grosse, et que
j'aime dj mon enfant  la folie; il est vrai que depuis que je suis
sre d'accoucher  Lunville, je suis bien moins fche de mon tat. Le
roi est charmant pour moi. S'il savait tout ce qu'il gte par une
injuste obstination, il me ferait l'aimer autant que je le dois; mais
comment le lui pardonner? Je ne le connais injuste qu'en ce point.

Cependant Stanislas avait termin son sjour  Paris. Le 28 avril,
cdant aux instances de sa fille, il se rendit  Vaural[138], chez Mlle
de La Roche-sur-Yon, o il passa vingt-quatre heures, et le lendemain il
reprenait la route de la Lorraine. Mme du Chtelet se rinstallait
aussitt  Paris, o la rappelaient Voltaire et ses occupations
littraires.

  [138] Sur la rive droite de l'Oise,  6 kilomtres de Versailles.




CHAPITRE XXIII

  Sjour  Paris, du 28 avril au 26 juin 1749.


A peine arrive  Paris, Mme du Chtelet reprend sa vie de travail
acharn. Elle n'a d'autre distraction que d'crire  Saint-Lambert et 
Mme de Boufflers; elle entretient avec cette dernire une correspondance
des plus suivies: il est si important de mnager la favorite, qui peut
lui faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'elle sera pour ou
contre elle! Aussi lui prodigue-t-elle les protestations d'amiti,
protestations sincres malgr tout, car si la marquise est toujours
inquite de son amie, si elle redoute son empire sur Saint-Lambert,
l'affection a fini par l'emporter sur la jalousie; elle souffre
toujours, mais elle pardonne.

Rien de ce qui touche Mme de Boufflers ne la laisse indiffrente. Un
jour elle apprend que la fille de son amie, la divine mignonne, est
tombe gravement malade. Aussitt elle prodigue  la mre les
tmoignages du plus affectueux intrt. Elle est au dsespoir de n'tre
pas prs d'elle, quand elle la sait triste et inquite; elle voudrait
partir, elle se montre l'amie la plus tendre et la plus attache.

Enfin, l'enfant se rtablit et Mme du Chtelet s'en rjouit comme s'il
s'agissait de sa propre fille.

Ces motions ont raviv, dans le coeur de la marquise, toutes les
douleurs de l'loignement:

C'est alors, crit-elle  son amie, que notre sparation me devient
insupportable et je vous jure qu'elle m'est toujours amre et que vous
tes d'une ncessit indispensable pour mon bonheur.

Puis elle lui parle de ses projets, de son dsir de la rejoindre et des
bonts que le roi a pour elle:

Je m'arrange pour partir le plus tt que je pourrai.

Je vous ai mand que le roi me laissait le petit appartement de la
reine; il ferme le grand et j'en suis bien aise... Il m'a promis un
petit escalier dans la chambre verte pour aller dans le bosquet, ce qui
me sera fort utile dans mon dernier mois, o il me faudra me promener,
malgr que j'en aie. Ce pourra mme tre, tout l't, le passage du roi
pour venir chez moi; de son perron il n'y aura qu'un pas...

Mme du Chtelet est  ce point en confiance avec Mme de Boufflers
qu'elle lui raconte tous ses menus incidents de famille ou de mnage.
Son fils n'a pas beaucoup got cette grossesse imprvue:

Depuis quelque temps, dit-elle, je suis moins contente de lui; je ne
sais s'il m'aime autant qu'il le devrait. Il n'a pas trop bien pris ma
grossesse, et il se donne les airs de n'tre pas content des deux mille
cus de rente que je lui ai arrangs; pour peu qu'il continue, je lui
terai la pension de deux mille quatre cents livres que je lui fais, et
le laisserai avec son rgiment et sa charge. Autant j'aurais fait pour
lui par amiti, autant je ferai peu pour une me intresse.

Comme il est en rsidence  Lunville, elle recommande  Mme de
Boufflers de le surveiller et, au besoin, de le morigner.

Puis la marquise a chang de femme de chambre; elle a t oblige de
mettre dehors la Chevalier[139]. Celle qui la remplace est d'une
adresse charmante et du service du monde le plus agrable, mais c'est
une des plus grandes p... qu'on ait jamais vues. Il est vraiment
impossible de la garder; elle va la remplacer par une personne qui ne
sait pas attacher une pingle, mais qui sait gouverner en couches, et
au moins ce n'est pas une espce.

  [139] Mme du Chtelet avait le coeur bon, car elle crit peu
  aprs: La Chevalier est place, et c'est un repos d'esprit pour
  moi, car elle me faisait piti.

La marquise termine sa lettre par cette phrase pleine de tendresse:

_Vale et me ama; tu eris semper delici anim me._

Les deux dames sont dans une intimit si confiante que la divine milie
est charge de la mission la plus dlicate. Mme de Boufflers l'a prie
de surveiller le vicomte d'Adhmar, et de lui dire ce qu'elle en pense.
La marquise est dans un cruel embarras; elle n'aime pas le vicomte
qu'elle trouve sot, dplaisant, tracassier; elle en dirait volontiers du
mal; elle souhaiterait mme qu'il soit quitt  la premire occasion;
mais, d'un autre ct, si Mme de Boufflers reste sans amant, ne
va-t-elle de nouveau revenir  Saint-Lambert? Enfin, Mme du Chtelet,
aprs bien des hsitations, rend hommage  la vrit et crit  son amie
cette phrase assez ambigu:

J'claire la conduite du vicomte le plus qu'il m'est possible; je ne le
crois pas d'une fidlit bien exacte, mais je crois aussi qu'il n'y a
rien qu'il aime autant que vous.

Mme du Chtelet n'tait pas seulement charge de surveiller d'Adhmar,
c'est elle qui faisait l'office de bote aux lettres. Naturellement, Mme
de Boufflers et son amant prouvaient le besoin de s'crire. Le faire
ouvertement et t trop dangereux, et il avait fallu recourir  un
intermdiaire; jusqu'alors c'tait le digne abb Porquet qui avait
rempli cet office. Il y eut des inconvnients; une lettre fut perdue:
or, cela n'est point bon  garer, et il fut dcid qu' l'avenir Mme
de Boufflers enverrait ses missives amoureuses  Mme du Chtelet, qui
les remettrait elle-mme au vicomte. Ce dernier, qui crivait aussi par
toutes les postes, lui confierait les rponses; Mme du Chtelet les
enverrait  l'aimable Panpan qui, fidle  son rle si plein
d'abngation, les porterait secrtement  Mme de Boufflers. De cette
faon les convenances seraient sauves, la morale sauvegarde, et tout
se passerait le mieux du monde, au nez et  la barbe de Stanislas. Ainsi
fut fait, et cette poste clandestine fonctionna  merveille.

Malgr tout, malgr son intimit avec Mme de Boufflers, Mme du Chtelet
n'est pas en scurit, elle craint toujours une trahison possible de
Saint-Lambert. Sa correspondance est toujours pleine de contradictions,
et d'incohrences. Si Saint-Lambert reste quelques jours sans crire, la
pauvre femme en perd la tte:

    11 mai.

Point de lettre de vous aujourd'hui; voil qui est affreux! Ce n'est
pas pour me rendre la confiance et la tranquillit d'esprit ncessaires
 la vie que je mne. Imaginez, si vous pouvez, ce que c'est que d'tre
du jeudi au dimanche  attendre une lettre et que cette lettre n'arrive
point! Tous mes soupons alors me reprennent et je suis trs malheureuse
quand la rflexion se mle d'examiner votre conduite.

Je vous avais toujours mand qu'au retour du roi j'exigeais que vous
fussiez  Nancy; il est bien singulier que cette garde  remplacer se
trouve prcisment place dans le mois du retour du roi... Le hasard
vous sert toujours bien singulirement pour m'inquiter...

Elle fait tout au monde pour abrger le temps de leur sparation et
pour pouvoir partir le plus tt possible: elle s'est squestre
absolument, elle ne sort plus, ne voit plus personne, ne fait que des A
et des B.

Savez-vous la vie que je mne depuis le dpart du roi? Je me lve 
neuf heures, quelquefois  huit. Je travaille jusqu' trois heures, je
prends mon caf  trois heures. Je reprends le travail  quatre heures.
Je le quitte  dix heures pour manger un morceau, seule. Je cause
jusqu' minuit avec M. de Voltaire qui assiste  mon souper, et je
reprends le travail  minuit jusqu' cinq heures.

Mais, pour mener cette vie-l, au moins faudrait-il avoir l'esprit
tranquille et il ne cesse de l'agiter.

Heureusement, jusqu' prsent, sa sant se soutient merveilleusement.

Je suis sobre, dit-elle, et je me noie d'orgeat, cela me soutient. Mon
enfant remue beaucoup et se porte,  ce que j'espre, aussi bien que
moi...

Ce qui dsole la marquise, c'est l'indiffrence de Saint-Lambert: elle,
qui n'a mme pas le temps de manger et de dormir, crit des lettres
interminables; lui n'a rien  faire, et il ne trouve mme pas le temps
de griffonner quatre lignes tous les trois jours.

Et vous vous vantez d'aimer, lui dit-elle. Moi, je vous aime  la
folie, et c'est bien une folie, mais c'est pour ma vie.

Ces reproches ne produisant aucun effet, la marquise se fche enfin:

Je suis bien sotte, moi, de me tuer pour partir plus tt.

Si vos ingalits, si vos froideurs, si les contradictions et les
obscurits de votre conduite continuent, je ne prendrai pas le parti de
rester ici; mais d'incertitude en incertitude j'attraperai le huitime
mois, temps o il ne me sera plus possible de partir quand je le
voudrai.

Elle lui dclare nettement qu'elle ne donnera les ordres dfinitifs,
qu'elle ne prviendra M. du Chtelet que quand elle sera contente de
lui, de sa conduite, de son amour, de son impatience. Si elle n'est pas
satisfaite de sa rponse, elle exigera une nouvelle lettre, et, comme il
faut huit ou dix jours pour changer une missive, le mois de juin
arrivera. Or, si elle n'est pas  Lunville le 1er juillet, qui est le
huitime mois, elle ne partira pas. Aprs tout, c'est peut-tre ce qu'il
dsire.

Enfin, elle termine sa lettre par ce trait du Parthe:

Le vicomte n'a pas reu de lettre; vous l'avez peut-tre reue pour
lui.

Cependant Saint-Lambert a souvent des besoins d'argent; il est cousu de
dettes et il a,  ses trousses, toute une meute de cranciers; quand il
est serr de trop prs, il n'hsite pas  recourir  l'influence de son
amie; dj,  plusieurs reprises, il a obtenu, par son intermdiaire,
cinquante louis du roi de Pologne; quand Stanislas fait la sourde
oreille, c'est  la propre bourse de Mme du Chtelet que le brillant
officier fait appel; dans ce cas il veut bien, pour un instant, faire
trve  ses mauvais procds et il redevient aimable et tendre.

Justement, en ce moment, il est assez vivement pourchass, et cette
dtresse pcuniaire lui donne un accs de tendresse inusite. La pauvre
Mme du Chtelet, qui n'est plus habitue  ces galants propos, exulte
littralement:

    18 mai.

Non, il n'est pas possible  mon coeur de vous exprimer combien il
vous adore, l'impatience extrme o je suis de me rejoindre  vous
pour ne vous quitter jamais...

Que votre lettre du 12 est tendre! Qu'elle m'a fait prouver de
plaisir! Que j'en avais besoin! Il y avait huit jours que je n'avais
reu de vous que des lettres de bouderies.

Ne me reprochez pas mon _Newton_; j'en suis assez punie. Je n'ai
jamais fait de plus grand sacrifice  la raison que de rester ici pour
le finir. C'est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tte
et une sant de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me
reproche bien le peu de temps que j'ai donn  la socit depuis que
je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous!

Je vous aime  la folie, je vous le dis trop, je vous le montre trop,
et vous en abusez...

Vous savez la manire dont le roi me traite et que la certitude de
mes couches  Lunville ne dpendait plus que de vous. Votre lettre
d'aujourd'hui achve de me dcider.


Bien entendu, devant les marques d'attachement de son amant, Mme du
Chtelet efface de son coeur tout sentiment de jalousie:

Non, je n'ai plus de soupons, je n'ai plus que de l'amour; il vous est
si ais de me les ter, ces soupons, que vous tes bien coupable de me
les laisser. C'est en m'crivant des lettres tendres que vous les
dtruirez.

Et comme on ne saurait trop faire pour un amant si passionn, non
seulement elle lui envoie les cinquante louis qu'il lui a demands et
qu'elle a d emprunter  M. de Paulmy; mais elle continue  remuer ciel
et terre pour lui faire obtenir le rgiment de M. de Thianges, qui n'en
demande que deux cents louis; elle trouvera bien moyen de les lui
procurer s'il est ncessaire.

Elle met de nouveau en mouvement tous ses amis, Mme de Boufflers, Mlle
de la Roche-sur-Yon. Elle songe mme  faire intervenir le prince de
Craon, auquel le roi ne saurait rien refuser.

Quant  M. de Beauvau, elle ne lui demande plus rien parce qu'elle en
sait l'inutilit: Il faut tre toujours bien avec lui, dit-elle assez
aigrement; jouir des grces et de la facilit de son commerce, et n'en
rien attendre.

Mais il faut que Saint-Lambert agisse en personne, et la marquise est
devenue si confiante qu'elle lui mande elle-mme: Allez  Lunville et
chauffez Mme de Boufflers pour ce rgiment. Je vous assure que cela est
trs vraisemblable, trs possible, trs faisable... Allez  Lunville,
je l'exige; j'aime trop Mme de Boufflers pour la priver du plaisir de
vous voir.

Malheureusement Mme de Boufflers venait justement de quitter la Lorraine
pour aller voir sa famille en Toscane, et il n'y avait pas lieu de
recourir  ses bons offices, au moins pour le moment.

Stanislas, attrist de sa solitude momentane, crivait  son ami
Voltaire:

    Commercy, 1749.

   Mme de Boufflers, mon cher Voltaire, en partant prcipitamment
   pour aller voir monsieur son pre, m'a charg de vous renvoyer
   votre livre. Je sacrifie l'empressement que j'ai eu de le parcourir
    la ncessit que vous avez de le ravoir, esprant que vous me le
   communiquerez quand vous pourrez. Vous savez comme je suis gourmand
   de vos ouvrages.

   Me voil seul! Les agrments de Commercy ne remplacent pas le
   plaisir d'tre avec ses amis; aussi je me prpare  le quitter
   bientt. Je voudrais que Mme du Chtelet, que j'embrasse
   tendrement, employt le temps de l'absence  faire ses couches, et
   la retrouver sur pieds.

   Je vous embrasse, mon cher Voltaire, de tout mon coeur.

    STANISLAS, roi.

Le sjour de Mme de Boufflers en Toscane fut assez court. De l elle se
rendit  Paris o sa belle-mre l'appelait pour remplir ses devoirs  la
cour. Elle y arriva le 7 juin. Stanislas avait obtenu pour elle, on se
le rappelle, une place de dame surnumraire auprs de Mesdames. Elle
n'avait pas encore t prsente en cette qualit et il tait convenable
d'accomplir au plus tt cette formalit.

Mme du Chtelet est doublement ravie de revoir l'amie pour laquelle elle
a repris toute son ancienne tendresse, et qu'elle aime cent fois mieux
prs d'elle qu' Lunville. A peine dbarque, Mme de Boufflers accourt.
La divine milie rend compte  Saint-Lambert de leur entrevue avec une
candeur et une navet vraiment touchantes: tous les soupons se se sont
envols; il n'y a plus de place dans son coeur que pour l'amour et
l'amiti.

Elle est venue chez moi  midi, nous ne nous sommes quittes qu' huit
heures, et assurment le temps ne m'a pas dur. Nous avons toujours, en
vrit, presque toujours parl de vous; elle a enchant mon coeur, je
l'en aime mille fois davantage. Elle dit que vous m'aimez passionnment,
que vous le lui disiez sans cesse... Je lui ai dit  quel point je vous
adorais, que je m'en tais quelquefois repentie, que j'avais espr vous
aimer faiblement, mais que ce n'tait pas une me comme la vtre qu'on
pouvait aimer faiblement; que j'avais eu des torts, mais que mon amour
les avait bien rpars et qu'il me serait impossible d'en avoir 
prsent quand je le voudrais; que je vous aimais passionnment; que je
craignais que vous ne m'aimassiez moins, que la moindre diminution dans
votre got me rendrait malheureuse--enfin aprs le plaisir de vous voir,
il y a longtemps que je n'en ai eu de plus vif.

Je ne souponnerai jamais Mme de Boufflers. Je me suis reproch tout ce
que je vous ai crit sur cela. Je ne veux point empoisonner mon amiti
pour elle. Si jamais elle m'tait votre coeur, vous seriez apparemment
de moiti. Je veux m'abandonner sur cela  votre amour et  son amiti,
et je sens que, quelque chose que vous me fassiez l'un et l'autre, je
vous aimerai toujours tous deux. Vous voyez dj ma confiance dans la
manire dont je vous parle d'elle. J'ai un got naturel si vif pour elle
que, pour peu qu'elle y mette du sien, je l'aimerai  la folie. Elle est
charmante pour moi depuis son retour.

Bien entendu il fut question entre les deux amies du fameux vicomte
d'Adhmar et de ses fredaines. Mme de Boufflers avoua trs ingnument
qu'elle aimait encore le vicomte, bien qu'elle et  se plaindre de lui;
mais elle avoua non moins ingnument que si elle le revoyait, elle ne
pourrait rsister et que l'entrevue se terminerait par un
raccommodement.

Comme Mme du Chtelet craint toujours de perdre l'amant qu'elle adore,
tout est pour elle sujet  inquitude et  tourments;  peine rassure
d'un ct, elle tremble de l'autre. Ne vient-elle pas d'apprendre que
Saint-Lambert a l'trange prtention de convertir Mme de Bassompierre,
la propre soeur de la favorite? De quoi se mle-t-il, en vrit?

Mais savez-vous que Mme de Boufflers m'a inquite sur la Bassompierre;
elle dit que vous ne la quittez pas et que vous voulez la convertir;
voil assurment un beau projet, et quand elle le sera, qu'en
ferez-vous? Elle est fort digne, je vous assure, de rester comme elle
est; mais vous seriez bien indigne d'y penser. Je ne crois pas que votre
coeur pt jamais tre de la partie. Mais aussi je compte trop sur votre
probit pour vouloir me tromper sur cela, et je vous jure que vous
aimant passionnment, sentant que je ne puis tre heureuse qu'avec vous,
il me serait impossible d'empcher qu'une infidlit ne dtruist
entirement mon got.

Ne croyez pas que Mme de Boufflers ait voulu faire une malice; elle ne
m'en a parl qu' cause du danger des sermons, mais j'ai t tout de
suite au fait. Je sais qu'elle a du got pour vous et vous un peu pour
elle. C'est assez pour m'inquiter.

Mme de Boufflers doit passer un mois  Versailles,  Marly et  Vaural
chez la princesse de la Roche-sur-Yon. Saint-Lambert, qui est dcidment
dans une phase d'amour, manifeste une grande inquitude et craint que le
retour de Mme du Chtelet n'en soit retard. Ne vous troublez pas  ce
sujet, lui rpond Mme du Chtelet, l'_insupportable_ marquis est l[140]
et par consquent de toutes faons Mme de Boufflers et moi, nous
reviendrons chacune de notre ct.

  [140] C'est de M. de Boufflers qu'il s'agit.

Cette tendre proccupation de son amant touche au dernier point la
divine milie qui ne trouve pas de termes assez vifs pour exprimer son
attendrissement:

    Dimanche.

Non, la plus aimable crature qui respire, non, ne croyez pas que Mme
de Boufflers ni personne au monde puisse me retarder d'une seconde. Je
vous assure que je vous sacrifie ma sant; mais tout ce que je refuse,
tout ce que je ne fais pas, ne sont pas des sacrifices. Il faut, en
vrit, que je sois de fer; mais l'amour me donne bien du courage.

Je vous adore et je suis dvore de l'impatience la plus vive. Je me
flatte toujours de partir... Il est important que je puisse finir mon
livre; mais voil la dernire fois de ma vie que j'aurai quelque chose
 faire qui ne sera pas vous.

Je vous le rpte, je ne connais qu'un bonheur: c'est de passer tous
les moments de ma vie avec vous quand vous m'aimez ou du moins quand
vous me le montrez. Vous enflammez mon coeur et je ne vois plus que vous
dans la nature. Votre coeur charmant, tel que vous me le montrez dans
vos deux lettres que je viens de recevoir  la fois, est pour moi la
pierre prcieuse de l'vangile. Je veux tout sacrifier pour en jouir,
pour le conserver; je m'arrange pour ne pas revenir ici que vous ne m'en
pressiez pour y venir avec moi; car si vous ne vous dgotez pas de moi
par la continuit de la jouissance et par l'inaltrabilit de mes
sentiments, vous n'auriez pas sur moi le crdit de me faire vous quitter
un moment.

Savez-vous que quand vous m'aimez comme vous m'aimez par cette poste,
quand vous faites goter  mon coeur le seul bonheur digne d'tre
dsir, j'en suis quelquefois afflige. Je dois accoucher dans trois
mois et j'aurais trop de regrets  la vie si........

Je ne fais ici que des _x_, et malgr le retard de mon dpart, il me
restera encore bien des choses  faire l-bas.

Je ne vois plus d'apparence du voyage de Mme de Boufflers. Elle me
traite dlicieusement et je l'aime autant que je la crains, ce qui est
bien rare.

Adieu. Voil comme on crit quand on aime comme je fais. Adieu. Je
vous adore. Mon me se dtache pour vous aller trouver. Je crois que je
mourrai de joie quand je vous reverrai, si je vous retrouve tel que je
vous ai laiss.

Dans son impatience de la revoir, Saint-Lambert a mme propos  son
amie de venir  cheval au-devant d'elle. Touche aux larmes d'un procd
si dlicat et d'un empressement si inattendu, Mme du Chtelet refuse
parce qu'elle redoute pour son ami la trop grande chaleur; mais elle lui
crit:

Croyez que rien n'est perdu pour la sensibilit de mon coeur, mon cher
amant, bonheur de ma vie.

Si je voulais vous exprimer combien je vous aime, il faudrait que je
fisse des expressions qui pussent vous rendre les emportements de mon
me, car elles ne sont pas encore trouves.

Avant de revenir en Lorraine, Voltaire et Mme du Chtelet doivent faire
un court sjour  Cirey; M. du Chtelet, qui est dcidment un mari
incomparable, offre  Saint-Lambert de venir avec lui au-devant de la
marquise jusqu' Troyes, et de l'accompagner  Cirey. A cette nouvelle,
la marquise ne peut s'empcher de s'crier navement: Mon Dieu, que M.
du Chtelet est aimable de vous avoir offert de vous amener!

Mais ce n'est pas tout de venir; il faudrait que le chevalier de
Listenay ft du voyage; on le prierait d'occuper Voltaire et le mari
pendant qu'elle-mme et Saint-Lambert fileraient le parfait amour. Si le
chevalier ne peut venir, il faut avoir recours  l'obligeant Panpan
qui, lui, se chargera bien de cette mission de confiance!

La divine milie apprend en mme temps que son fils a l'intention de
venir galement au-devant d'elle. Mais elle n'en veut  aucun prix! Il
est indispensable que Mme de Boufflers le retienne  Lunville sous un
prtexte quelconque, comdie, service, ou tout autre. Mon Dieu, qu'en
feraient-ils  Cirey! Il ne pourrait que les gner.

Enfin, dernire recommandation, et non des moins pressantes, de
l'impatiente marquise: si la cour doit aller  Commercy, il faut que
Saint-Lambert prvienne bien vite le cur d'avoir  prparer, comme
d'habitude, le nid qui abrite leurs amours.

Cependant la perspective d'un tte--tte avec M. du Chtelet ne parat
pas sourire  Saint-Lambert. Si la marquise, par accident, tait retenue
 Paris, que deviendrait-il, lui, seul avec le mari? Ce serait gai!

La marquise riposte, indigne, qu'il n'a qu' amener le chevalier ou
Panpan, comme elle le lui a dj recommand, et que du reste la chance
de la revoir dix ou douze jours plus tt, peut bien lui faire risquer un
tte--tte ennuyeux. Comment peut-il hsiter!

Enfin l'heure du dpart sonne. Au moment de quitter Paris, la marquise
crit une _dernire_ lettre:

    _Avant de partir._

Je n'ai point eu de lettre de vous aujourd'hui et mon coeur nage dans
la joie. Je ne fais pas un pas qui ne m'annonce mon dpart. Je dis
adieu  tout le monde avec une joie dlicieuse, mme aux gens que je
croyais aimer le mieux. Il n'y a pas une de mes dmarches ou de mes
actions qui ne tende  me rapprocher de vous... Je laisserai mon livre
imparfait, mais il faut que je me rejoigne  vous ou que je meure. Je
vous adore, je vous aime avec une passion et un emportement que je
crois que vous mritez et qui font mon bonheur.

La marquise sera le 25  Troyes, le 26  Bar-sur-Aube, le 27  Cirey.
Elle espre bien retrouver son amant  Bar-sur-Aube: Je crois que je
mourrai de joie en vous revoyant; il faudra cependant nous contraindre!




CHAPITRE XXIV

(1749)

  Juin  septembre.--Sjour  Lunville.--Sombres pressentiments de
    Mme du Chtelet.--Querelle entre Voltaire et M.
    Alliot.--Dernires lettres de Mme du Chtelet.--Son
    accouchement.--Sa mort.--Dsespoir de Voltaire.--La bague de
    cornaline.--Obsques de Mme du Chtelet.--Dpart de Voltaire.


Mme du Chtelet et Voltaire font un court sjour  Cirey du 27 au 30
juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers  Commercy
et ils y sjournent jusqu'au 16 juillet.

L'existence est toujours la mme qu'auparavant, toujours aussi gaie,
aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu dlaisss, tant
donn l'tat de Mme du Chtelet; mais on se rattrape sur la comte, plus
en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y
perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse
de son hte.

Pour se consoler il crit _Catilina_, _Electre_, et il fait de temps 
autre des lectures  ses amis.

Saint-Lambert, de son ct, veut donner la mesure de ses talents; il
commence  crire le fameux pome des _Saisons_, dont il parle depuis si
longtemps, et il vient de temps  autre soumettre  Voltaire, qui le
comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.

Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour,
c'est le prince Charles-douard. Dj son pre, sous le rgne du duc
Lopold, avait trouv un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu
se montrer moins libral que son prdcesseur, et, nous l'avons vu, il
avait offert au fils, chass de France, une gnreuse hospitalit. Le
prince est arriv  Lunville dans les premiers mois de l'anne 1749 et
il y rside incognito, bien qu'tant de toutes les ftes, jusqu'en
1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprs de sa chre matresse, la
princesse de Talmont.

Il n'y a pas d'incidents marquants  signaler pendant les mois de l't
1749. Mme du Chtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave
vnement qui se prpare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent
d'attentions et d'amabilits pour la marquise. Voltaire, qui pourrait
bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des
amis. Il a le coeur si bon, si gnreux! Il a tout pardonn!
Saint-Lambert lui-mme, soit piti, soit remords, s'efforce de
manifester quelque tendresse  son amie.

Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme
qu'elle aime, rien ne peut venir  bout de l'invincible mlancolie qui
peu  peu a envahi Mme du Chtelet. Elle qui est doue d'un esprit si
viril, d'une me si nergique, est assaillie de sombres pressentiments
et elle ne peut s'en dfendre. C'est en vain que ses amis cherchent 
lui montrer l'inanit de semblables inquitudes, elle y revient sans
cesse, et cette triste pense qui la poursuit devient bientt pour elle
une ide fixe. Elle est si persuade que sa fin est prochaine qu'elle
prend toutes ses dispositions en consquence: elle fait son testament,
elle brle beaucoup de lettres, place sous scells celles qui lui
rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le
courage de dtruire; enfin elle travaille avec passion au _Commentaire_
qu'elle ne veut pas laisser inachev.

C'est dans ce dplorable tat moral qu'elle passe les mois de juillet et
d'aot, cherchant  oublier,  s'tourdir de toutes faons, mais sans
succs. Tous ses amis dplorent sa nervosit, mais la mettent sur le
compte de son tat; personne ne se proccupe, pas plus Mme de Boufflers
que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiteraient-ils d'un
vnement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?

Pendant l't de 1749, les visites sont nombreuses  la cour. Le 11
juin, arrive le marchal de Saxe qui se rend  Dresde. Stanislas fait
grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques
d'estime et de considration. Quand le marchal s'loigne, il est si
satisfait qu'il promet de s'arrter encore  son retour. Et, en effet,
le 10 aot, il passe vingt-quatre heures  Commercy auprs du roi.

En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La
Rochefoucauld et l'vque de Carcassonne qui se rendent  Plombires; le
marchal et la marchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse
de Craon.

L'un et l'autre commencent  sentir le poids des ans, et ils veulent
finir leurs jours dans leur chre Lorraine; le prince abandonne sa
vice-royaut de Toscane, toutes ses dignits, et, aprs un court sjour
 Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive  Lunville le 24 juillet
avec la princesse.

Il se rend aussitt  Commercy pour saluer le roi; puis il va
s'installer dans son magnifique chteau d'Harou, qu'il compte bien ne
plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de
Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent
immdiatement la cour et viennent passer quelque temps prs de leurs
parents.

Ds le 16 juillet, Mme du Chtelet, pour laquelle les dplacements
commencent  devenir difficiles, a quitt Commercy pour aller s'tablir
 Lunville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagne. Quant 
Stanislas, il est rest  Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12
aot.

A la fin d'aot une querelle ridicule clate entre Voltaire et
l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour
tre en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti
dvot, s'est toujours maintenu dans une rserve hostile dont les
flatteries et les grces du pote n'ont pu le faire sortir. Donc le
philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours dispos  croire
qu'on n'a pas pour lui les gards qui lui sont dus, trouve qu'on le
laisse manquer des objets les plus ncessaires  l'existence. Quand il
est indispos, il se fait servir dans sa chambre et  son heure.
Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint trs vivement.
Ses rclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en esprait,
le 29 aot au matin, il perd patience et il crit  M. Alliot:

    Lunville, 29 aot 1749,  9 heures du matin.

   Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bont de me faire
   savoir si je puis compter sur les choses que vous m'avez promises,
   et s'il n'y a point d'obstacles. Le mauvais tat de ma sant ne me
   permet ni de rester longtemps  la cour du roi, auprs de qui je
   voudrais passer ma vie, ni d'avoir l'honneur de manger aux tables
   auxquelles il faut se rendre  un moment prcis, qui est souvent
   pour moi le temps des plus violentes douleurs. Il fait froid
   d'ailleurs les matins et les soirs pour les malades.

   Il serait un peu extraordinaire que, malgr votre amiti, on
   refust ici les choses ncessaires  un homme qui a tout quitt
   pour venir faire sa cour  Sa Majest.

   Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi.

    VOLTAIRE.

A neuf heures un quart, pas de rponse!

Le philosophe, qui ne brille pas par la patience, reprend la plume:

    29 aot 1749,  9 heures 1/4 du matin.

   Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres en
   vertu desquels je sois trait sur le pied d'un tranger; et ne me
   mettez pas dans la ncessit de vous importuner tous les jours.

   Je suis venu ici pour faire ma cour au roi.--Ni mon travail, ni ma
   sant ne me permettent d'aller piquer des tables.--Le roi daigne
   entrer dans mon tat; je compte passer ici quelques mois.

   Sa Majest sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de
   m'crire quatre lettres pour m'inviter  aller chez lui.

   Je puis vous assurer qu' Berlin je ne suis pas oblig 
   importuner pour avoir du pain, du vin, de la chandelle.
   Permettez-moi de vous dire qu'il est de la dignit du roi et de
   l'honneur de votre administration de ne pas refuser ces petites
   attentions  un officier de la cour du roi de France, qui a
   l'honneur de venir rendre ses respects au roi de Pologne.

    VOLTAIRE.

A neuf heures trois quarts, pas de rponse!

C'en est trop! Comment Voltaire peut-il laisser humilier ainsi en sa
personne un valet de chambre du roi de France! Il reprend la plume et
s'adresse au roi de Pologne lui-mme:

    29 aot 1749,  9 heures 3/4 du matin.

    SIRE,

   Il faut s'adresser  Dieu quand on est en Paradis. Votre Majest
   m'a permis de venir lui faire ma cour jusqu' la fin de l'automne,
   temps auquel je ne puis me dispenser de prendre cong de Votre
   Majest. Elle sait que je suis trs malade et que des travaux
   continuels me retiennent dans mon appartement autant que mes
   souffrances; je suis forc de supplier Votre Majest qu'elle
   ordonne qu'on daigne avoir pour moi les bonts ncessaires et
   convenables  la dignit de sa maison, dont elle honore les
   trangers qui viennent  sa cour. Les rois sont, depuis Alexandre,
   en possession de nourrir les gens de lettres, et quand Virgile
   tait chez Auguste, Alliotus, conseiller aulique d'Auguste, faisait
   donner  Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis
   malade, aujourd'hui, et je n'ai ni pain, ni vin pour dner.

   J'ai l'honneur d'tre, avec un profond respect, sire, de Votre
   Majest le trs humble, etc.

    VOLTAIRE.

Le roi, que ces querelles ennuient  prir, qui ne veut pas se brouiller
avec Voltaire, mais encore moins peut-tre avoir des difficults avec un
homme aussi prcieux que le conseiller aulique, se borne  remettre 
Alliot la lettre du philosophe en le chargeant d'y rpondre.

Alliot s'en acquitte avec une insolence qui dut mettre Voltaire hors de
lui:

    Aot 1749.

   Vous avez  dner chez vous, monsieur; vous y avez potage, pain,
   vin et viandes; je vous fais donner bois et bougies; et vous vous
   plaignez  M. le duc, au roi mme, aussi injustement. Sa Majest
   m'a remis votre lettre sans m'en rien dire; et je n'ai pas voulu
   pour vous-mme lui dire que vous aviez le plus grand tort du monde
   de vous plaindre. Il est des rgles ici qu'il faut suivre: aussi
   vous aurez agrable de vous soumettre; je ne m'en dpars point;
   c'est que rien ne se donne  la cave par extraordinaire sans un
   billet de moi. Chaque jour, le dtail est grand et pnible; il est
   pour moi. Que vous importe, pourvu que vous ayez ce que vous
   demandez?

   Vous n'avez manqu de rien, je le dis  vous-mme; et vous dites
   que vous avez manqu de tout!

   Vous tes le premier qui se soit plaint de la faon dont on reoit
   les trangers, puisque vous voulez l'tre. Je vous ai fait donner
   ce que vous avez demand; et vous avez, encore une fois, tort de
   vous plaindre.

   Vous citez la cour de France pour modle! Elle a ses rgles et
   nous avons les ntres; mais la ntre est absolument inutile  la
   cour de France. Vous le savez mieux que moi.

   Je suis trs fch pour vous-mme de vos dmarches, et j'espre
   que vous sentirez combien elles sont dplaces puisque j'espre que
   vous vous trouverez trs bien de la faon avec laquelle vous avez
   t trait jusqu' prsent, et  laquelle il n'y a rien  ajouter.

   Je vous nie qu'_Alliotus_, conseiller aulique, fit donner du pain,
   du vin, de la chandelle  Virgile.

   Je le fais  M. de Voltaire parce que c'est un pauvre homme et que
   Virgile tait puissant et avait chez lui une table fine et
   excellente, o il traitait ses amis et y tait  son aise avec eux.
   Ainsi nulle comparaison des temps; Virgile d'ailleurs travaillait
   pour son plaisir et pour la gloire de son sicle, au lieu que M. de
   Voltaire le fait par ncessit et pour ses besoins; ainsi on
   accorde  l'un par biensance ce que l'on n'aurait os offrir 
   l'autre, crainte d'tre refus.

    ALLIOT.

Comment se termina l'incident? Nous l'ignorons. Il est probable que
Voltaire finit par se calmer. Il avait trop de raisons pour ne pas
pousser les choses  bout et s'acculer  une rupture qui aurait t
dsastreuse pour Mme du Chtelet.

Depuis le retour de la marquise, Saint-Lambert, nous l'avons dit, se
montrait des plus aimables; la pauvre femme avait prouv de cette
tendresse inusite une grande douceur et une vritable recrudescence
d'amour:

Mon Dieu, que tout ce qui tait chez moi, quand vous tes parti,
m'impatientait! Que mon coeur avait de choses  vous dire! Vous m'avez
traite bien cruellement! Vous ne m'avez pas regarde une seule fois! Je
sais bien que je dois encore vous en remercier; que c'est dcence,
discrtion, mais je n'en ai pas moins senti la privation.

Je suis accoutume  lire  tous les instants de ma vie dans vos yeux
charmants que vous tes occup de moi, que vous m'aimez; je les cherche
partout et assurment je ne trouve rien qui leur ressemble...

Je viens de voir ma petite maison[141]. Le bleu en est charmant 
prsent. On l'a clairci; je crois qu'on pourra y habiter  la fin de la
semaine prochaine.

  [141] _Jolivet_, que Stanislas avait gracieusement mis  la
  disposition de la marquise pour y passer les heures les plus
  chaudes de la journe.

J'ai t et je suis revenue  pied. J'ai fait avec une espce de
dlices le mme chemin que nous avions fait ensemble...

Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi en
revenant d'Harou. Songez qu'un jour est tout pour moi et je n'ai pas
besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne;
mais un jour pass avec vous vaut mieux qu'une ternit sans vous. Je
vous aime avec dmence, je le sens chaque jour davantage. C'est un si
grand plaisir pour moi de passer avec vous tous mes moments que je ne
puis perdre un si grand bonheur sans dsespoir...

Il y a l'infini entre la manire dont je vous idltre et celle dont je
vous aimais quand je suis partie pour Paris. Il me serait bien
impossible  prsent de m'imposer une telle privation... A prsent que
je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer
assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts--car je ne me
pardonnerai jamais d'avoir perdu cinq mois loin de vous--n'ont pas
affaibli cet amour charmant que je n'aurais pas os esprer, qui fait le
bonheur de ma vie, et sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien
sre qu'il n'existe personne aussi heureuse que moi; mais je vous avoue
que je le crains. Je vous avoue que, depuis mon retour, je n'ai pas
cess de le craindre. Il me semble que, l'anne passe, vous ne m'auriez
pas quitte, mme pour trois jours, si gaiement, si indiffremment, sans
m'avoir dit, du moins des yeux, que vous partiez avec chagrin.

Rassurez-moi, mon coeur en a besoin. La moindre diminution dans vos
sentiments me dchirerait de remords; je croirais toujours que a a t
ma faute; que, sans Paris, vous auriez toujours t le mme. Cette ide
me tourmente; tez-la-moi, si vous m'aimez. Songez que mon amour, que
les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter, m'ont assez
punie; que je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre
heureux, si vous pouvez m'aimer encore comme vous m'avez aim. Ce n'est
qu'en vous comparant  vous-mme que je puis me plaindre; non, je ne le
puis pas, vous m'avez trop montr d'amour ces deux derniers jours-ci.
Non, votre coeur charmant est trop juste et trop tendre pour ne pas
rpondre au mien qui vous idoltre. Je n'ai rien trouv de mieux  vous
accorder que la cassette o vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les,
je vous le demande  genoux, bonheur de ma vie!

Saint-Lambert, en effet, ne peut se dispenser d'aller rendre ses devoirs
au prince et  la princesse de Craon qui viennent de s'tablir  Harou
et il s'absente pour trois jours. Cette sparation plonge Mme du
Chtelet dans le dsespoir; elle crit le 30 aot:

Ne me laissez pas dans l'incertitude; je suis d'une affliction et d'un
dcouragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments.

Le prince va tre bien heureux de vous possder; il n'en connatra pas
le prix si bien que moi. Dites-lui bien que vous n'irez plus  Harou
avant mes couches; je ne le souffrirai pas.

Si vous ne rassurez pas mon coeur, si vous ne m'crivez pas tendrement,
je serai bien  plaindre. Je ne me ferai soigner qu' votre retour.
J'esprais travailler pendant votre absence, je ne l'ai pas encore pu.

J'ai un mal de reins insupportable et un dcouragement dans l'esprit et
dans toute ma personne dont mon coeur seul est prserv...

Je finis, parce que je ne puis plus crire.

Le jour mme, la marquise pouvait encore aller  pied jusqu' _Jolivet_,
pour surveiller les ouvriers et les travaux d'installation.

Le 31 aot, elle crivait encore:

    Samedi, au soir.

Vous me connaissez bien peu, vous rendez bien peu justice aux
empressements de mon coeur si vous croyez que je puisse tre deux
jours sans avoir de vos lettres, lorsqu'il m'est possible de faire
autrement...

Quand je suis avec vous, je supporte mon tat avec patience, je ne
m'en aperois souvent pas; mais, quand je vous ai perdu, je ne vois
plus rien qu'en noir.

J'ai encore t aujourd'hui  ma petite maison,  pied, et mon ventre
est si terriblement tomb, j'ai si mal aux reins, je suis si triste ce
soir, que je ne serais point tonne d'accoucher cette nuit; mais j'en
serais bien dsole, quoique je sache que cela vous ferait plaisir.

J'en supporterai mes douleurs plus patiemment quand je vous saurai
dans le mme lieu que moi... Je suis d'une affliction et d'un
dcouragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. Je
ne dsire que vous revoir encore. Il y a bien loin d'ici  mardi.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, Mme du Chtelet tait  son bureau,
travaillant  son ouvrage sur Newton, lorsque, tout  coup, elle se
sentit indispose. A peine eut-elle le temps d'appeler, et une fille
tait ne. L'enfant fut dpos sur un gros livre de gomtrie pendant
qu'on couchait la mre.

Mme de Boufflers, M. du Chtelet, Voltaire, Saint-Lambert, Stanislas
lui-mme, tous accoururent auprs de la divine milie pour la fliciter
et se rjouir avec elle. L'enfant fut porte  la paroisse pour tre
baptise; puis envoye immdiatement en nourrice, comme il tait d'usage
constant  cette poque.

Voltaire n'est pas seulement heureux de cet vnement, il est dans le
ravissement, il exulte; on croirait, en vrit, qu'il y a
personnellement une part quelconque, ou du moins qu'il tient  le faire
croire. Vite il prend la plume pour annoncer la bonne nouvelle  tous
ses amis, et il le fait dans des termes qui montrent toute son
allgresse:

Il crit  d'Argental: Mme du Chtelet, cette nuit en griffonnant son
Newton, s'est senti un petit besoin; elle a appel une femme de chambre
qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite
fille qu'on a porte dans son berceau. La mre a arrang ses papiers,
s'est remise au lit, et tout cela dort comme un liron  l'heure que je
vous parle...

Il n'crit pas moins gaiement  Voisenon, qu'il appelle l'abb
Greluchon. Il lui raconte qu'il s'est mis  faire un enfant tout seul,
qu'il a accouch de Catilina en huit jours, et qu'il est cent fois plus
fatigu que Mme du Chtelet:

C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une
semaine ce que Crbillon avait t trente ans  faire. Je suis
merveill des couches de Mme du Chtelet, et pouvant des miennes.

Tout allait le mieux du monde et l'on s'attendait si peu  un incident
fcheux que le 7 le roi partit pour la Malgrange. Mme du Chtelet riait
elle-mme de ses inquitudes, lorsque pendant la fivre de lait elle
demanda un verre d'orgeat  la glace. On eut le tort de lui obir et,
quelques heures aprs, elle tait  la mort. Le mdecin du roi, M.
Raynault, accourut et prit des mesures nergiques; malgr tout, le
lendemain, la malade eut des suffocations et des touffements et son
tat s'aggrava encore. Mme de Boufflers, effraye, envoya chercher, 
Nancy, le clbre Bagard et aussi M. Salmon. Ils tentrent de nouveaux
remdes qui amenrent une dtente, puis une amlioration sensible. L'on
commena  se rassurer, et les amis qui ne quittaient plus le chevet de
la malade se retirrent pour lui permettre de reposer. Il ne resta
auprs d'elle que Saint-Lambert et Mlle du Thil, ancienne amie trs
intime de Mme du Chtelet, qu'elle avait fait venir pour ses couches.

Tout  coup la malade eut une syncope. Saint-Lambert, Mlle du Thil
s'efforcrent de la ranimer; ils n'y purent parvenir. pouvants, ils
appelrent au secours.

On se prcipita chez Mme de Boufflers, o toute la socit s'tait
retire; la marquise, Voltaire, M. du Chtelet qui devisaient gaiement,
accoururent affols; ils joignirent leurs efforts  ceux de
Saint-Lambert, mais tous perdaient la tte et ils taient si troubls
qu'aucun d'eux ne songea  faire venir ni mdecin, ni cur, ni jsuite,
ni sacrements. Du reste, tous les secours humains taient inutiles, Mme
du Chtelet avait succomb.

La stupeur tait gnrale. Mme de Boufflers, au dsespoir d'avoir perdu
une amie si chre, pleurait abondamment. M. du Chtelet, Voltaire et
Saint-Lambert contemplaient, la douleur peinte sur le visage, celle qui
ne pouvait plus les voir. On entrana M. du Chtelet. Voltaire rsista
longtemps  toutes les supplications; enfin, il s'arracha  ce pnible
spectacle et sortit inconscient, au comble de la douleur. Il descendit
pniblement les quelques marches du perron qui mettait l'appartement en
communication avec la rue; mais accabl par le chagrin, il ne put
continuer et il alla s'effondrer sur la dernire marche, auprs de la
gurite de la sentinelle. L, sans mme essayer de se relever, il se
frappait la tte contre la pierre en sanglotant. C'est en vain que son
laquais le suppliait de se relever, de rentrer chez lui; il ne voulait
rien entendre.

A son tour, Saint-Lambert parat sur le perron; il aperoit Voltaire et
court lui porter secours. Le philosophe le reconnat et lui dit, la voix
pleine de sanglots: C'est vous qui me l'avez tue! Puis, tout  coup,
saisi de rage, il se prcipite sur lui avec une fureur sauvage, et le
saisissant  la gorge: Eh! mon Dieu, monsieur, de quoi vous
avisiez-vous de lui faire un enfant!

Comme souvent les incidents comiques se mlent aux scnes les plus
tragiques, Voltaire, rentr dans ses appartements, s'abandonnait  la
plus amre douleur lorsque tout  coup, il se rappelle que Mme du
Chtelet porte au doigt une bague en cornaline entoure de petits
diamants et dont le chaton recouvre son portrait. Que penserait M. du
Chtelet si ce tmoignage compromettant tombait entre ses mains!

En vrit, le scrupule tait honorable, mais tardif. Le philosophe
oubliait qu'il vivait depuis quinze ans avec la divine milie, et que si
le mari tait susceptible de faire des rflexions, il les avait faites
depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, Voltaire, sans perdre de temps,
charge Longchamp de courir auprs de la premire femme de chambre et de
lui demander de retirer la prcieuse bague. Ces soins taient inutiles;
voici ce qui s'tait pass:

A peine la marquise expire et le premier affolement un peu calm, Mme
de Boufflers avait pris Longchamp  part et lui avait dit d'enlever
immdiatement du doigt de la morte la bague de cornaline et de la garder
jusqu' nouvel ordre. Le lendemain, Mme de Boufflers avait fait appeler
Longchamp, qui lui avait remis la bague; Saint-Lambert tait prsent. La
marquise souleva le chaton qui tait  secret et, avec une pingle,
enleva le portrait de Saint-Lambert qu'elle lui rendit. Puis elle
chargea Longchamp de restituer la bague  M. du Chtelet.

Soit navet, soit dsir de calmer le chagrin de son matre, Longchamp
avoua au philosophe toute la vrit.

En apprenant qu'on avait trouv l'image de Saint-Lambert l mme o
devait tre son propre portrait, Voltaire s'cria avec philosophie:

Ah! voil bien les femmes! J'en avais t Richelieu. Saint-Lambert m'en
a expuls! Un clou chasse l'autre! Ainsi vont les choses de ce monde.

Et il n'en pleura que davantage.

La mort si imprvue de Mme du Chtelet jeta la consternation dans la
cour de Lunville, et en plongea tous les htes dans une morne
tristesse. Le roi aimait beaucoup cette aimable femme si gaie, si pleine
d'entrain: sa perte lui fut douloureuse. Mme de Boufflers pleurait une
amie de longue date dont elle avait pu maintes fois, malgr quelques
dissentiments passagers, prouver la fidlit et l'attachement.
Voltaire tait ananti par ce coup funeste; Saint-Lambert lui-mme
ressentait une vritable douleur, qui n'tait pas exempte de remords.

Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus  la
dpouille mortelle de celle qui depuis deux ans avait si bien su
contribuer  l'agrment de sa vie; toute la cour assista  ses
funrailles. Le 11 septembre elle fut inhume  Saint-Remy[142], la
nouvelle glise paroissiale de Lunville; une grande dalle de marbre
noir sans nom ni date indiquait seulement l'endroit o elle
reposait[143].

  [142] Actuellement glise Saint-Jacques.

  [143] En 1793, la tombe de Mme du Chtelet fut profane; on
  souleva le marbre, on enleva le cercueil de plomb et l'on rejeta
  ple-mle les ossements avec les dcombres. En 1858, les
  ossements retrouvs ont t runis et placs au mme endroit dans
  une caisse de bois.

Un accident assez singulier arriva pendant les obsques. Pour sortir du
palais, le cortge funbre devait traverser la pice du chteau o la
troupe de qualit avait si souvent et tout rcemment encore donn des
reprsentations;  ce moment mme et par une trange fatalit, le
brancard sur lequel la bire tait place se brisa et le corps fut
prcipit  terre,  la grande terreur des assistants. Le Pre de Menoux
ne manqua pas de souligner cette singulire concidence et de faire
remarquer que l'accident s'tait produit  l'endroit mme o Mme du
Chtelet avait si souvent reprsent ces spectacles que l'glise
condamne.

Voltaire ne se contenta pas de pleurer la fidle compagne de sa vie; il
crut devoir prendre tous ses correspondants comme confidents de sa
douleur. Je n'ai point perdu une matresse, crit-il  d'Argental; j'ai
perdu la moiti de moi-mme, une me pour qui la mienne tait faite, une
amie de vingt ans que j'avais vue natre! Le pre le plus tendre n'aime
pas autrement sa fille unique!

C'est  la sensibilit de votre coeur que j'ai recours dans le
dsespoir o je suis, crit-il  Mme du Deffant.

Les plaisanteries qui lui ont chapp au moment de l'accouchement de son
amie deviennent pour lui de vritables remords:

Si quelque chose pouvait augmenter l'tat horrible o je suis, ce
serait d'avoir pris avec gaiet une aventure dont la suite empoisonne le
reste de ma misrable vie.

Enfin le pote compose ce quatrain qu'il veut placer sous un portrait de
sa divine amie:

    L'univers a perdu la sublime milie.
    Elle aima les plaisirs, les arts, la vrit.
    Les dieux, en lui donnant leur me et leur gnie,
    N'avaient gard pour eux que l'immortalit.

Si la mort de Mme du Chtelet fut douloureusement ressentie par ses
amis, il faut avouer qu'elle excita en gnral peu de regrets et devint
mme le sujet d'innombrables plaisanteries.

Coll crit ces lignes cruelles:

Il faut esprer que c'est le dernier air que Mme du Chtelet se
donnera: mourir en couches  son ge, c'est vouloir se singulariser;
c'est prtendre ne rien faire comme les autres.

Cette mort si brutale n'inspire  Frdric que cette pitaphe moqueuse:

      Ci-gt qui perdit la vie
      Dans le double accouchement
    D'un trait de philosophie
      Et d'un malheureux enfant.
      On ne sait prcisment
      Lequel des deux l'a ravie.
    Sur ce funeste vnement
      Quelle opinion doit-on suivre?
      Saint-Lambert s'en prend au livre!
    Voltaire dit que c'est l'enfant.

Le dsespoir de Voltaire tait touchant; il restait sourd  toutes les
consolations. C'est en vain que Stanislas allait passer de longues
heures avec lui; c'est en vain que Mme de Boufflers s'efforait de
l'arracher  sa douleur, rien ne pouvait l'en distraire. Il avait
toujours compt passer sa vie avec cette amie rare; jamais l'ide d'une
sparation ne lui tait venue! Que faire? Que devenir? O aller? Les
projets les plus tranges lui venaient  l'esprit. Tantt il voulait se
retirer  l'abbaye de Senones auprs de dom Calmet, et y passer le
reste de ses jours; tantt il voulait se retirer en Angleterre.

Enfin le roi et Mme de Boufflers, toujours pleins de bont, l'emmenrent
 la Malgrange pour l'arracher  ses tristes souvenirs et lui rendre un
peu de calme et de repos.

L, tous deux l'entourrent d'affection et de soins et ils firent tous
leurs efforts pour le dcider  rester prs d'eux. Stanislas ne pouvait
se faire  l'ide de perdre ce Voltaire qui, depuis deux ans, faisait la
gloire, l'ornement et la joie de sa petite cour. Mais les instances
pressantes du roi, les prires de Mme de Boufflers, tout fut inutile,
malgr la certitude d'une existence paisible et heureuse, le philosophe
ne put se rsigner  vivre dans ces lieux o il venait de tant souffrir,
o s'tait teinte celle qui avait t la compagne de sa vie et o tout
la lui rappelait.

Aprs bien des hsitations, il se dcida  regagner Paris et  reprendre
sa vie errante. Auparavant, il voulut encore revoir une fois ce cher
Cirey o il avait pass de si douces annes; puis, il y avait des
affaires d'intrt  rgler, sa bibliothque  empaqueter, des meubles 
emporter; bref, un vritable dmnagement  oprer.

Il partit donc avec M. du Chtelet[144].

  [144] La fille de Mme du Chtelet mourut en nourrice au bout de
  peu de jours.--Pendant le sjour de Voltaire  Cirey, M. du
  Chtelet eut un jour la fantaisie d'ouvrir une cassette sur
  laquelle la marquise avait crit: _Je prie M. du Chtelet de
  brler tous ces papiers sans y regarder; ils ne peuvent lui tre
  d'aucune utilit._ Longchamp lui conseillait sagement de se
  conformer  cette prescription; mais la curiosit l'emporta et il
  lut quelques lettres qui n'eurent pas lieu de le satisfaire. Il
  finit alors par o il aurait d commencer, c'est--dire par tout
  jeter au feu.

Les adieux avec Stanislas furent touchants; tous deux, trs mus, se
promirent un revoir prochain. Voltaire assura qu'il reviendrait, que son
absence ne serait que de courte dure; mais au fond tous deux sentaient
bien que la sparation tait dfinitive.

Le philosophe ne fut pas seul  quitter la cour; Saint-Lambert suivit
bientt son exemple, mais pour des motifs diffrents. Il trouvait que
Lunville tait un bien petit thtre pour un pote de son envergure, et
il profita de la clbrit que lui donnaient ses aventures avec la
divine milie pour affronter la scne parisienne, la seule qu'il juget
digne de ses mrites.

Ainsi se trouva brise par la mort de Mme du Chtelet cette intimit
charmante qui faisait le bonheur du roi Stanislas; ainsi se trouvrent
disperss ces personnages qui avaient contribu  donner  la petite
cour tant de clbrit et de renom.

Heureusement pour le roi de Pologne, Mme de Boufflers ne l'abandonna
pas; elle demeura fidlement auprs de lui jusqu' sa mort.

Nous verrons dans un prochain volume ce qu'il advint de la cour de
Lorraine pendant les dernires annes du roi Stanislas et aussi quel
fut le sort de Mme de Boufflers. La charmante femme eut l'art de rester
ce qu'elle avait toujours t, aimable et sduisante, et, en dpit de
l'ge qui avanait, elle continua  inspirer des passions tout aussi
vives et violentes que dans ses jeunes annes.




FIN




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LUNVILLE DE 1698 A 1729

  Entre de Lopold  Lunville.--Joie des habitants.--tat de la
    Lorraine en 1698.--Mariage de Lopold.--Guerre de la succession
    d'Espagne.--La cour de Lunville.--M. et Mme de
    Beauvau-Craon.--Passion de Lopold pour Mme de
    Craon.--Indignation de la Princesse palatine.--Les jsuites 
    la cour de Lorraine.--Passion coteuse de Lopold pour le jeu
    et la politique.--Accident survenu au prince.--Sa mort.--Son
    fils Franois lui succde                                          1

CHAPITRE II

(1729-1737)

  Les enfants de M. et de Mme de Craon.--Leur tablissement.--Les
    chapitres nobles de Lorraine.--Catherine de Beauvau-Craon.--Son
    enfance.--Sa vie au couvent.--Son mariage avec le marquis de
    Boufflers.--Stanislas Leczinski, roi de Pologne.--Il est nomm
    duc de Lorraine.--Sa cour  Meudon.--La duchesse rgente de
    Lorraine quitte Lunville.--Dsespoir de ses sujets               30

CHAPITRE III

(1737-1740)

  Dclaration de Meudon.--M. de la Galaizire est nomm intendant
    de Lorraine.--Son arrive  Nancy.--Arrive de Stanislas et de
    la reine Opalinska.--Froideur de la population.--Grande rserve
    de la noblesse.--Le roi s'entoure de ses amis
    polonais.--Austrit de la reine.--Got du roi pour le beau
    sexe.--Scandales de la cour de Lunville                          48

CHAPITRE IV

(1735-1740)

  Socit littraire de Lunville: Mme de Graffigny, Devau,
    Saint-Lambert, Desmarets                                          73

CHAPITRE V

   Liaison de Voltaire avec Mme du Chtelet                           90

CHAPITRE VI

(1739)

  Sjour de Mme de Graffigny  Cirey                                 103

CHAPITRE VII

  Dpart de Mme de Boufflers pour Paris.--Son sjour dans la
    capitale.--Mort de Charles VI.--Guerre entre la France et
    l'Empire.--La Lorraine est menace.--Fuite de
    Stanislas.--nergie de M. de la Galaizire.--Louis XV accourt
    au secours de l'Alsace et de la Lorraine.--Il tombe malade 
    Metz.--Visites de Marie Leczinska et de Louis XV  Lunville     123

CHAPITRE VIII

(1745  1747)

  Le peuple et la noblesse se rallient  Stanislas.--Le rgne de
    Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Pre de Menoux             145

CHAPITRE IX

  La cour de Lunville: les Lorrains, les trangers, les artistes    161

CHAPITRE X

  Gots littraires et artistiques de Mme de Boufflers.--Sa socit
    intime.--M. de Beauvau.--Mme de Mirepoix.--Mme Durival.--Le
    chevalier de Listenay.--Panpan.--Saint-Lambert.--L'abb
    Porquet                                                          179

CHAPITRE XI

  Bont du roi.--Son esprit de repartie.--Ses plaisanteries.--Son
    got pour les constructions.--Ses maisons de campagne.--Le luxe
    de sa table.--Les surtouts.--Les desserts.--Les truquages du
    roi.--Le vin de Tokay.--Bb                                     202

CHAPITRE XII

  tat des moeurs au dix-huitime sicle                             222

CHAPITRE XIII

(1739  1748)

  Voltaire et Mme du Chtelet                                        255

CHAPITRE XIV

(1748)

  Sjour  Lunville (fvrier, mars, avril)                          272

CHAPITRE XV

  Brouille entre Mme de Boufflers et Saint-Lambert.--Liaison de
    Saint-Lambert avec Mme du Chtelet                               283

CHAPITRE XVI

(1748)

  Sjour  Cirey et  Paris (mai et juin)                            307

CHAPITRE XVII

(1748)

  Sjour de Voltaire et de Mme du Chtelet  Commercy, du 29 juin
    au 10 aot;  Lunville, du 11 au 26 aot                        327

CHAPITRE XVIII

  Sjour de Mme de Boufflers et de Mme du Chtelet  Plombires, du
    26 aot au 10 septembre 1748                                     338

CHAPITRE XIX

(1748)

  Voyage de Voltaire et de Stanislas  la cour de France, du 26
    aot au 10 septembre 1748                                        352

CHAPITRE XX

(1748)

  Sjour de la cour  Lunville, du 15 septembre au 6
    octobre.--Maladie de Voltaire.--La parodie de _Smiramis_ est
    interdite.--Correspondance avec Frdric.--Sjour de la cour 
    Commercy, du 6 au 17 octobre.--Aveux de Mme du Chtelet 
    Stanislas.--Querelles avec Mme de Boufflers.--M. du Chtelet
    est nomm grand marchal des logis.--Voltaire surprend
    Saint-Lambert et Mme du Chtelet.--Colre du
    philosophe.--Explications avec la marquise.--Rconciliation
    gnrale.--_Les Deux Amis_                                       367

CHAPITRE XXI

  Retour  Lunville.--Voltaire et le parti dvot.--Panpan et les
    dames de la cour.--Reprsentations thtrales.--Fermeture du
    thtre.--Dpart de Voltaire et de Mme du Chtelet               385

CHAPITRE XXII

(1749)

  Sjour de Cirey, de dcembre 1748  fvrier 1749.--Sjour 
    Paris, de fvrier  avril 1749.--Sjour  Trianon, du 14 au 28
    avril 1749                                                       401

CHAPITRE XXIII

  Sjour  Paris, du 28 avril au 26 juin 1749                        427

CHAPITRE XXIV

(1749)

  Juin  septembre.--Sjour  Lunville.--Sombres pressentiments
    de Mme du Chtelet.--Querelle entre Voltaire et M.
    Alliot.--Dernires lettres de Mme du Chtelet.--Son
    accouchement.--Sa mort.--Dsespoir de Voltaire.--La bague de
    cornaline.--Obsques de Mme du Chtelet.--Dpart de Voltaire     445





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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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