The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, Tome 5, by 
Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 5/20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: February 2, 2013 [EBook #41965]

Language: French

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HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE


FAISANT SUITE

 L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




PAR M. A. THIERS




TOME CINQUIME




  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
  60, RUE RICHELIEU
  1845




HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE.




LIVRE DIX-NEUVIME.

L'EMPIRE.


     Effet produit en Europe par la mort du duc d'Enghien.--La Prusse,
     prte  former une alliance avec la France, se rejette vers la
     Russie, et se lie  cette dernire puissance par une convention
     secrte.--Quelle tait en 1803 la vritable alliance de la
     France, et comment cette alliance se trouve manque.--La conduite
     de MM. Drake, Smith et Taylor dnonce  tous les cabinets.--Le
     sentiment qu'elle inspire attnue l'effet produit par la mort du
     duc d'Enghien.--Sensation prouve  Ptersbourg.--Deuil de cour
     pris spontanment.--Conduite lgre et irrflchie du jeune
     empereur.--Il veut rclamer auprs de la Dite de Ratisbonne
     contre la violation du territoire germanique, et adresse des
     notes imprudentes  la Dite et  la France.--Circonspection de
     l'Autriche.--Celle-ci ne se plaint pas de ce qui s'est pass 
     Ettenheim, mais profite des embarras supposs du Premier Consul
     pour se permettre en Empire les plus grands excs de
     pouvoir.--Spoliations et violences dans toute
     l'Allemagne.--nergie du Premier Consul.--Rponse cruelle 
     l'empereur Alexandre, et rappel de l'ambassadeur
     franais.--Indiffrence mprisante pour les rclamations leves
      la Dite.--Expdient imagin par M. de Talleyrand pour faire
     aboutir ces rclamations  un rsultat insignifiant.--Conduite
     quivoque des ministres autrichiens  la Dite.--Ajournement de
     la question.--Signification  l'Autriche de cesser ses violences
     dans l'Empire.--Dfrence de cette cour.--Suite du procs de
     Georges et Moreau.--Suicide de Pichegru.--Agitation des
     esprits.--Il rsulte de cette agitation un retour gnral vers
     les ides monarchiques.--On considre l'hrdit comme un moyen
     de consolider l'ordre tabli, et de le mettre  l'abri des
     consquences d'un assassinat.--Nombreuses adresses.--Discours de
     M. de Fontanes  l'occasion de l'achvement du Code civil.--Rle
     de M. Fouch dans cette circonstance.--Il est l'instrument du
     changement qui se prpare.--M. Cambacrs oppose quelque
     rsistance  ce changement.--Explication du Premier Consul avec
     celui-ci.--Dmarche du Snat prpare par M. Fouch.--Le Premier
     Consul diffre de rpondre  la dmarche du Snat, et s'adresse
     aux cours trangres, pour savoir s'il obtiendra d'elles la
     reconnaissance du nouveau titre qu'il veut prendre.--Rponse
     favorable de la Prusse et de l'Autriche.--Conditions que cette
     dernire cour met  la reconnaissance.--Disposition empresse de
     l'arme  proclamer un Empereur.--Le Premier Consul, aprs un
     assez long silence, rpond au Snat en demandant  ce corps de
     faire connatre sa pense tout entire.--Le Snat
     dlibre.--Motion du tribun Cure ayant pour objet de demander le
     rtablissement de la monarchie.--Discussion sur ce sujet dans le
     sein du Tribunat, et discours du tribun Carnot.--Cette motion est
     porte au Snat, qui l'accueille, et adresse un message au
     Premier Consul, pour lui proposer de revenir  la
     monarchie.--Comit charg de proposer les changements ncessaires
      la Constitution consulaire.--Changements adopts.--Constitution
     impriale.--Grands dignitaires.--Charges militaires et
     civiles.--Projet de rtablir un jour l'empire d'occident.--Les
     nouvelles dispositions constitutionnelles converties en un
     snatus-consulte.--Le Snat se transporte en corps  Saint-Cloud,
     et proclame Napolon Empereur.--Singularit et grandeur du
     spectacle.--Suite du procs de Georges et Moreau.--Georges
     condamn  mort, et excut.--MM. Armand de Polignac et de
     Rivire condamns  mort, et gracis.--Moreau exil.--Sa destine
     et celle de Napolon.--Nouvelle phase de la Rvolution
     franaise.--La Rpublique convertie en monarchie militaire.


[Note en marge: Avril 1804.]

[Note en marge: tat de l'Europe au moment de la mort du Duc
d'Enghien.]

L'effet produit par la sanglante catastrophe de Vincennes fut grand
sans doute en France; il fut plus grand encore en Europe. Nous ne nous
carterons pas de la vrit rigoureuse, en disant que cette
catastrophe devint la principale cause d'une troisime guerre
gnrale. La conspiration des princes franais, et la mort du duc
d'Enghien qui en tait la suite, furent de ces coups rciproques, par
lesquels la rvolution et la contre-rvolution s'excitrent  une
nouvelle et violente lutte, qui s'tendit bientt depuis les Alpes et
le Rhin jusqu'aux bords du Nimen.

Nous avons expos la situation respective de la France et des diverses
cours,  partir du renouvellement de la guerre avec la Grande-Bretagne;
les prtentions de la Russie  un arbitrage suprme, accueillies
froidement par l'Angleterre, courtoisement par le Premier Consul, mais
bientt repousses par celui-ci, ds qu'il avait reconnu les
dispositions partiales du cabinet russe; les apprhensions de
l'Autriche, craignant de voir la guerre redevenir gnrale, et cherchant
 se distraire de ses inquitudes par des excs de pouvoir dans
l'Empire; les perplexits de la Prusse, tour  tour agite par les
suggestions de la Russie, ou attire par les caresses du Premier Consul,
presque sduite par les paroles de ce dernier  M. Lombard, prte enfin
 sortir de ses longues hsitations en se jetant dans les bras de la
France.

[Note en marge: Le roi de Prusse, mcontent de la Russie, et sduit
par les discours tenus  Bruxelles par le Premier Consul, se dcide
pour l'alliance de la France.]

[Note en marge: Le roi de Prusse offre  la France rciproque des
tats actuellement possds par les deux puissances.]

[Note en marge: Conditions de cette garantie rciproque.]

Telle tait la situation un peu avant la dplorable conjuration dont
nous venons de raconter les tragiques phases. M. Lombard tait
retourn  Berlin tout plein de ce qu'il avait entendu  Bruxelles, et
en communiquant ses impressions au jeune Frdric-Guillaume, il
l'avait dcid  se lier dfinitivement avec nous. Une autre
circonstance avait contribu beaucoup  produire cet heureux rsultat.
La Russie s'tait montre peu favorable aux ides de la Prusse, qui
consistaient dans une sorte de neutralit continentale, fonde sur
l'ancienne neutralit prussienne, et elle avait cherch  substituer 
ces ides un projet de tiers-parti europen, qui, sous prtexte de
contenir les puissances belligrantes, aurait abouti bientt  une
nouvelle coalition, dirige contre la France, et solde par
l'Angleterre. Frdric-Guillaume, bless de l'accueil qu'avaient reu
ses propositions, des consquences visibles que pouvait entraner le
projet russe, sentant que la force tait du ct du Premier Consul,
lui fit offrir, non plus une strile amiti, comme il faisait depuis
1800, par l'insaisissable M. d'Haugwitz, mais une vritable alliance.
D'abord il avait offert,  la France ainsi qu' la Russie, une
extension de la neutralit prussienne, qui devait comprendre tous les
tats d'Allemagne, et tre paye de l'vacuation du Hanovre, ce qui
n'aurait eu pour nous d'autre effet que de rouvrir le continent au
commerce anglais, et de nous fermer la route de Vienne. Le Premier
Consul, confrant  Bruxelles avec M. Lombard, n'avait pas voulu en
entendre parler. Depuis le retour de M. Lombard  Berlin, et la
conduite rcente de la Russie, le roi de Prusse nous faisait proposer
tout autre chose. Dans ce nouveau systme, les deux puissances, la
France et la Prusse, se garantissaient le _status presens_,
comprenant, pour la Prusse, tout ce qu'elle avait acquis en Allemagne
et en Pologne depuis 1789; pour la France, le Rhin, les Alpes, la
runion du Pimont, la prsidence de la Rpublique italienne, la
proprit de Parme et Plaisance le maintien du royaume d'trurie,
l'occupation temporaire de Tarente. Si pour l'un de ces intrts la
paix tait trouble, celle des deux puissances qui ne serait point
immdiatement menace, devait s'entremettre pour prvenir la guerre.
Si ses bons offices demeuraient inefficaces, les deux puissances
s'engageaient  runir leurs forces, et  soutenir la lutte en commun.
Pour prix de ce grave engagement, la Prusse demandait qu'on vacut
les bords de l'Elbe et du Weser, qu'on rduist l'arme franaise en
Hanovre au nombre d'hommes ncessaire pour percevoir les revenus du
pays, c'est--dire  6 mille; et enfin, si  la paix les succs de la
France avaient t assez grands pour qu'elle pt en dicter les
conditions, la Prusse exigeait que le sort du Hanovre ft rgl
d'accord avec elle. C'tait, d'une faon indirecte, stipuler que le
Hanovre lui serait donn.

[Note en marge: Raisons qui avaient dcid la Prusse  s'engager aussi
avant dans la politique de la France.]

Ce qui avait dcid Frdric-Guillaume  entrer aussi avant dans la
politique du Premier Consul, c'tait la certitude de la paix
continentale, qui dpendait,  son avis, d'une solide alliance entre
la Prusse et la France. Il avait vu, avec une justesse de coup d'oeil
honorable pour lui, honorable surtout pour M. d'Haugwitz, son
vritable inspirateur, que, la Prusse et la France tant fortement
unies, personne sur le continent n'oserait troubler la paix gnrale.
Il avait reconnu en mme temps qu'en enchanant le continent, il
enchanait aussi le Premier Consul; car la garantie donne  la
situation prsente des deux puissances, tait une manire de fixer
cette situation, et d'interdire au Premier Consul de nouvelles
entreprises. Si la Prusse et persist dans de telles vues, et si on
l'avait encourage  y persvrer, les destines du monde eussent t
changes.

[Note en marge: Motifs qui auraient d dcider le Premier Consul 
accepter les offres de la Prusse.]

Les mmes raisons qui avaient dcid la Prusse  faire la proposition
que nous venons de rapporter auraient d dcider le Premier Consul 
l'accepter. Ce qu'il voulait, en dfinitive, du moins alors, c'tait
la France jusqu'au Rhin et aux Alpes, plus une domination absolue en
Italie, une influence prpondrante en Espagne, en un mot la
suprmatie de l'occident. Il avait tout cela en obtenant la garantie
de la Prusse, et il l'avait avec un degr de certitude presque
infaillible. Sans doute le continent tait rouvert aux Anglais par
l'vacuation des bords de l'Elbe et du Weser; mais ces facilits
rendues  leur commerce ne leur faisaient pas autant de bien que leur
faisait de mal l'immobilit du continent, dsormais assure par
l'union de la Prusse avec la France. Et, le continent immobile, le
Premier Consul tait certain, en y appliquant son gnie pendant
plusieurs annes, de frapper tt ou tard quelque grand coup sur
l'Angleterre.

[Note en marge: Difficults survenues pour le mot d'alliance, que la
Prusse refuse d'insrer dans le trait propos.]

Il est vrai que le titre d'alliance manquait  la proposition de la
Prusse: la chose y tait certainement, mais le mot y manquait par la
volont trs-rflchie du jeune roi.

[Note en marge: Raisons qui portaient la Prusse  diminuer
l'importance apparente du trait de garantie.]

Ce prince, effectivement, n'avait pas voulu l'y mettre; il avait mme
tenu  diminuer l'importance apparente du trait, en l'appelant une
convention. Mais qu'importait la forme, quand on avait le fond; quand
l'engagement de joindre ses forces aux ntres tait formellement
stipul; quand cet engagement pris par un roi honnte et fidle  sa
parole, mritait qu'on y comptt? C'est ici le cas de remarquer l'une
des faiblesses d'esprit, non pas seulement de la cour de Prusse, mais de
toutes les cours de l'Europe  cette poque. On admirait le nouveau
gouvernement de la France, depuis qu'il tait dirig par un grand homme;
on aimait ses principes autant qu'on respectait sa gloire; et cependant
on s'en tenait volontiers  part. Mme quand un intrt pressant
obligeait  s'en rapprocher, on ne voulait avoir avec lui que des
rapports d'affaires: non pas qu'on prouvt, ou qu'on ost manifester
pour lui le ddain aristocratique des vieilles dynasties pour les
nouvelles; le Premier Consul ne s'tait pas encore expos  des
comparaisons de ce genre, en se constituant chef de dynastie, et la
gloire militaire, qui faisait son titre principal, tait l'un de ces
mrites devant lesquels le ddain tombe toujours. Mais on aurait craint,
en se dclarant formellement son alli, de passer aux yeux de l'Europe
pour dserteur de la cause commune des rois. Frdric-Guillaume se
serait trouv embarrass devant son jeune ami Alexandre, et mme devant
son ennemi l'empereur Franois. La belle et jeune reine, qui avait
autour d'elle une coterie pleine des passions et des prjugs de
l'ancien rgime, coterie o l'on raillait M. Lombard parce qu'il tait
revenu de Bruxelles enthousiasm du Premier Consul, o l'on hassait M.
d'Haugwitz parce qu'il tait l'aptre de l'alliance franaise, la belle
et jeune reine et ses entours auraient jet les hauts cris, et accabl
le roi de leur blme. Ce n'tait l, sans doute, qu'un dsagrment
intrieur, et Frdric-Guillaume tait souvent expos  en prouver de
semblables. Mais il n'aurait pu concilier ce trait formel d'alliance,
avec le langage quivoque, et dpourvu de franchise, qu'il tenait
ordinairement aux autres cours. Il voulait pouvoir leur prsenter les
engagements pris avec le Premier Consul, comme un sacrifice qu'il avait
fait malgr lui au besoin le plus pressant de ses peuples. Ses peuples
en effet avaient un besoin urgent que le Hanovre ft vacu, afin que
l'Elbe et le Weser fussent dbloqus. Pour obtenir de la France
l'vacuation du Hanovre, il fallait bien, aurait-il dit, lui concder
quelque chose, et il s'tait vu oblig de lui garantir ce que d'ailleurs
toutes les puissances, l'Autriche notamment, lui avaient garanti, soit
par des traits, soit par des conventions secrtes.  ce prix, qui
n'tait pas une concession nouvelle, il avait dlivr l'Allemagne des
soldats trangers, et rtabli son commerce. Ajoutez  la convention
propose le mot d'alliance, et cette interprtation devenait impossible.
Il est vrai que la stipulation relative au Hanovre tait aussi
compromettante qu'aurait pu l'tre le mot d'alliance, mais elle se
trouvait relgue dans un article qu'on avait promis sous parole
d'honneur de laisser secret. Cette cour tait, comme on le voit, aussi
faible qu'ambitieuse; mais on pouvait compter sur sa promesse une fois
crite. Il fallait donc la prendre telle qu'elle tait, se plier  ses
faiblesses, et se hter de saisir cette occasion unique de l'enchaner 
la France.

[Note en marge: Avantages de l'alliance prussienne.]

De nos jours, depuis que l'ancien empire germanique a t bris, il
subsiste peu de sujets de rivalit entre la Prusse et l'Autriche, et
il en existe un fort redoutable entre la Prusse et la France, dans les
provinces rhnanes. Mais en 1804 la Prusse, place assez loin du Rhin,
n'avait avec la France que des intrts semblables, et avec l'Autriche
que des intrts contraires. La haine que le grand Frdric prouvait
pour celle-ci, et qu'il lui inspirait, survivait tout entire. La
rforme de la constitution germanique, la scularisation des
territoires ecclsiastiques, la suppression de la noblesse immdiate,
le partage des votes entre les catholiques et les protestants, taient
autant de questions ou rsolues ou  rsoudre, qui remplissaient les
deux cours de ressentiment, pour le pass et pour l'avenir. La Prusse,
enrichie de biens d'glise, reprsentant la rvolution en Allemagne,
en ayant les intrts, et presque le mauvais renom auprs des vieilles
monarchies, tait notre allie naturelle; et,  moins de ne vouloir
aucun ami en Europe, c'tait  elle videmment qu'il fallait
s'attacher.

En effet, l'Espagne comme allie n'tait plus rien, et, pour la
rgnrer, on tait condamn  se jeter plus tard dans des difficults
immenses. L'Italie, dchire en lambeaux dont nous avions la presque
totalit, ne pouvait pas nous procurer encore une force relle; elle
nous donnait  peine quelques soldats, qui, pour devenir bons, car ils
en taient capables, avaient besoin d'tre long-temps encadrs avec
les ntres. L'Autriche, plus habile, plus astucieuse que toutes les
autres cours ensemble, nourrissait la rsolution, qu'elle dissimulait
 tout le monde et presque  elle-mme, de se prcipiter sur nous  la
premire occasion, pour recouvrer ce qu'elle avait perdu. Et il n'y
avait  cela rien d'tonnant, ni de condamnable. Tout vaincu cherche 
se relever, et en a le droit. Autant la Prusse reprsentait en
Allemagne quelque chose d'analogue  nous, autant l'Autriche y
reprsentait ce qu'on pouvait imaginer de plus contraire, car elle
tait l'image accomplie de l'ancien rgime. Une raison, d'ailleurs, la
rendait inconciliable avec la France: c'tait l'Italie, objet de sa
passion la plus vive, et d'une passion gale de la part du Premier
Consul. Ds qu'on tenait  dominer l'Italie, il ne fallait esprer que
des trves, plus ou moins longues, avec l'Autriche. Entre les deux
cours allemandes toujours divises, l'option pour celle de Vienne
tait donc impossible. Quant  la Russie, en prtendant dominer le
continent, il fallait se rsigner  l'avoir pour ennemie. Les dix
dernires annes le prouvaient suffisamment. Mme sans aucun intrt
dans la guerre que nous soutenions contre l'Allemagne, avec un intrt
conforme au ntre dans celle que nous soutenions contre l'Angleterre,
elle avait sous Catherine pris une attitude hostile, sous Paul Ier
envoy Suwarow, et sous Alexandre elle finissait, en voulant protger
les petites puissances, par aboutir  un protectorat du continent,
incompatible avec la puissance que nous voulions y exercer. La
jalousie continentale en faisait pour nous une ennemie, comme la
jalousie maritime en faisait une de l'Angleterre. Ainsi l'Espagne,
alors dchue, n'ayant aucune force  nous offrir, l'Autriche tant
irrconciliable  cause de l'Italie, la Russie tant notre jalouse sur
le continent, comme l'Angleterre l'tait sur les mers, la Prusse, au
contraire, n'ayant que des intrts semblables aux ntres, jouant
parmi les vieux gouvernements le rle d'une parvenue, la Prusse se
trouvait notre allie naturelle et force. La ngliger c'tait
consentir  tre tout seul. tre tout seul, toujours, dans tous les
cas, c'tait consentir  prir au premier revers.

[Note en marge: Le Premier Consul, sans mconnatre les avantages de
l'alliance prussienne, croit pouvoir diffrer encore avant de choisir
un alli.]

M. de Talleyrand, quand il s'agissait des alliances, conseillait mal
le Premier Consul. Ce ministre, chez lequel les gots ont exerc plus
d'influence que le calcul, avait pour l'Autriche une prfrence
d'habitude. Plein des souvenirs de l'ancien cabinet de Versailles,
dans lequel on dtestait le grand Frdric  cause de ses sarcasmes,
dans lequel on aimait la cour de Vienne  cause de ses flatteries, il
croyait se trouver  Versailles mme, quand on tait en bons rapports
avec l'Autriche. Pour ces mauvaises raisons, il tait froid, railleur,
mprisant  l'gard de la Prusse, et dtournait le Premier Consul de
se fier  elle. Ses conseils, au reste, agissaient peu. Le Premier
Consul, ds son avnement, avait jug avec son ordinaire sagacit de
quel ct se trouvait l'alliance souhaitable, et il avait inclin vers
la Prusse. Toutefois, plein de confiance en sa force, il n'tait pas
press de choisir ses amis. Il reconnaissait l'utilit d'en avoir, il
apprciait la vritable valeur des uns et des autres, mais il croyait
qu'il aurait toujours le temps de s'en donner, et il voulait s'y
prendre  loisir.

[Note en marge: Il est bless de ce que le mot d'alliance n'est pas
contenu dans le trait offert par la Prusse.]

[Note en marge: Le Premier Consul veut l'insertion formelle du mot
d'alliance dans le trait dont il s'agit.]

Quand M. de Lucchesini, par suite des confrences de Bruxelles,
apporta une lettre du roi lui-mme, et le projet d'alliance, moins le
titre, le Premier Consul fut vivement piqu. Il regardait avec raison
les relations avec la France comme assez honorables, surtout comme
assez profitables, pour qu'on les avout hautement.--J'accepte,
dit-il, les bases proposes; mais je veux que le mot d'alliance soit
dans le trait. Il n'y a qu'une profession publique de notre amiti
par la Prusse, qui puisse intimider l'Europe, et qui me permette de
diriger toutes nos ressources contre l'Angleterre. Avec un trait
pareil, je diminuerai l'arme de terre, j'augmenterai l'arme de mer,
et je me consacrerai tout entier  la guerre maritime. Avec moins
qu'une alliance publique et formelle, je ne pourrais pas oprer sans
danger ce revirement de nos forces, et j'aurais fait le sacrifice de
la clture des fleuves, sans avantage suffisant.--

Il y avait beaucoup de vrit dans ce raisonnement. L'aveu complet de
notre alliance nous aurait donn une puissance morale, qu'un demi-aveu
ne pouvait nous assurer. Mais le fait mme de l'union des forces avait
une valeur immense, et le fond devait ici l'emporter sur la forme. La
Prusse, lie avec nous jusqu' l'obligation de prendre les armes dans
certains cas, aurait t bientt compromise aux yeux de l'Europe,
poursuivie des mauvais propos des cabinets, irrite de ces propos, et
pousse malgr elle dans nos bras. Un premier pas vers nous rendait le
second invitable. C'tait donc une faute que de ne pas l'accueillir.
Le Premier Consul, outre le mot d'alliance qu'il voulait absolument,
contestait certaines des conditions demandes par la Prusse. Quant au
Hanovre, il tait trs-coulant, et ne faisait aucune difficult de le
cder, le cas chant,  la Prusse; car c'tait la brouiller
fondamentalement avec l'Angleterre. Mais il tait toujours
trs-difficile relativement  l'ouverture des fleuves. Il s'indignait
 l'ide de rouvrir une partie du continent aux Anglais, aux Anglais
qui fermaient toutes les mers. Il tait all jusqu' dire au ministre
de Prusse:--Comment, pour une question d'argent, pouvez-vous m'obliger
de renoncer  l'un des moyens les plus efficaces de nuire  la
Grande-Bretagne? Vous avez donn un secours de trois ou quatre
millions d'cus aux marchands de toiles de Silsie; il faut leur en
donner encore autant. Faites votre calcul: combien vous en
cotera-t-il? six ou huit millions d'cus? Je suis prt  vous les
fournir secrtement, pour que vous renonciez  la condition de
l'ouverture des fleuves.--

Cet expdient n'tait pas du got de la Prusse, qui voulait pouvoir
dire aux cours de l'Europe, qu'elle ne s'tait autant engage avec le
Premier Consul, que pour loigner les Franais de l'Elbe et du Weser.

[Note en marge: Effroi du roi de Prusse, quand on lui demande un
trait formel d'alliance avec la France.]

[Note en marge: Efforts de M. d'Haugwitz pour rapprocher le roi de
Prusse te le Premier Consul.]

Quand la proposition ainsi modifie revint  Berlin, le roi fut
effray de l'ide d'une alliance explicite. L'empereur Alexandre, les
cours allemandes, taient sans cesse prsents  sa pense, lui faisant
mille reproches de sa flonie. Il apprhendait aussi le caractre
entreprenant du Premier Consul, et il craignait, en s'enchanant trop
compltement  lui, d'tre entran  la guerre, qui tait ce qu'il
redoutait le plus au monde. La cour fut mme divise, et agite par
cette question. Bien que le cabinet ft trs-secret, il pera au
dehors quelque chose de ce qui le proccupait si vivement; et la cour
se dchana contre M. d'Haugwitz, qu'elle accusait d'tre l'auteur
d'une telle politique. Cet homme d'tat minent, qu'une certaine
duplicit apparente, tenant plutt  sa situation qu' son caractre,
faisait calomnier en Europe, mais qui alors comprenait mieux qu'aucun
Prussien, nous dirons volontiers mieux qu'aucun Franais, les intrts
combins des deux puissances, faisait tous ses efforts pour raffermir
le coeur de son roi pouvant, et pour persuader au Premier Consul de
n'tre pas trop exigeant. Mais ses efforts taient vains, et dans son
dgot il forma le projet de se retirer, projet qu'il excuta bientt.
Le ministre de Russie  Berlin, M. d'Alopeus, Russe fougueux et
arrogant comme M. de Markoff, troublait Potsdam de ses cris. La
diplomatie autrichienne le remplissait de ses intrigues. Toutes les
passions taient coalises contre l'ide d'une alliance avec la
France. Nanmoins cette agitation intrieure ne s'tendait pas au
del du cercle intime de la cour, et n'avait pas acquis  Berlin la
notorit d'un vnement public.

[Note en marge: La nouvelle de l'enlvement du duc d'Enghien, survenue
au milieu des hsitations du cabinet prussien.]

[Note en marge: Effet qu'elle produit.]

Telle tait la situation lorsqu'arriva subitement la nouvelle de
l'enlvement du duc d'Enghien sur le sol germanique. Elle produisit un
effet immense. Le dchanement du parti anti-franais passa toutes les
bornes. L'embarras du parti contraire fut extrme. L'argument du
consul Lebrun, disant que cet acte causerait un grand bruit en Europe,
se trouva pleinement ralis. Cependant, pour attnuer quelque peu
l'effet de cette nouvelle, on ajoutait que c'tait une mesure de pure
prcaution; que le Premier Consul avait voulu se saisir d'un otage,
mais qu'il n'avait pu entrer dans sa pense de frapper un jeune prince
d'un nom aussi illustre, tranger d'ailleurs  ce qui venait de se
tramer  Paris. On tait  peine arriv  faire couter ces excuses,
quand on apprit la terrible excution de Vincennes. Le parti franais
fut ds lors rduit  se taire, et  ne plus prsenter mme des
excuses. Le ministre de France Laforest, jouissant d'une grande
considration personnelle, se trouva subitement abandonn de la
socit prussienne, et il raconta lui-mme dans ses dpches qu'on ne
lui adressait plus la parole. Il rpta, dans l'un de ses rapports
quotidiens, ces propres expressions d'une personne fort amie de la
lgation franaise:  juger de l'exaspration des esprits par
l'exaltation des propos, je ne doute pas que tout ce qui tient au
gouvernement franais ne ft insult, pour ne rien dire de pire, s'il
n'existait pas en Prusse des lois protectrices, et un roi dont on
connat les principes.

M. de Laforest disait encore,  la mme date, que ces clabaudeurs,
aprs avoir tmoign une vive sensibilit, en apparence du moins, _ne
pouvaient contenir une sorte de joie insultante, et qu'ils
s'applaudissaient comme s'ils avaient remport un succs important._

C'tait, en effet, un succs important pour les ennemis de la France
que ce cruel vnement, car il donna partout le dessous au parti
franais, et fit nouer des alliances qui ne purent se dnouer qu'
coups de canon.

[Note en marge:  l'effet produit par la mort du duc d'Enghien, on
oppose la publication des lettres de MM. Drake et Spencer Smith.]

[Note en marge: Rprobation gnrale en Europe contre MM. Drake et
Spencer Smith.]

Les fautes d'un adversaire sont une triste compensation aux fautes
qu'on a pu faire. L'Angleterre cependant nous mnagea cette
compensation. Elle avait commis un acte difficile  qualifier, en
fournissant l'argent ncessaire  un complot, et en ordonnant ou en
souffrant que trois de ses agents, ses ministres  Cassel,  Stuttgard
et  Munich, entrassent dans les plus criminelles intrigues. Le
Premier Consul avait envoy un officier sr, qui, s'tant dguis et
se donnant pour un agent de la conspiration, s'tait introduit dans la
confiance de MM. Drake et Spencer Smith. Il avait reu d'eux, pour les
transmettre aux conjurs, et  titre de lger -compte, vu la
difficult de runir  l'instant mme des valeurs suffisantes en
numraire, plus de cent mille francs en or, qu'il avait livrs
sur-le-champ  la police franaise. Le rapport de cet officier, les
lettres autographes de MM. Drake et Spencer, avaient t immdiatement
runis, dposs au Snat, et communiqus au corps diplomatique, pour
constater l'authenticit des critures. Le fait ne pouvait tre ni.
Ce rapport et ces pices, insrs au _Moniteur_, et adresss  toutes
les cours, firent succder un blme svre pour l'Angleterre, au blme
passionn dont la France tait depuis quelques jours l'objet exclusif.
Les hommes impartiaux virent bien que le Premier Consul avait t
provoqu par des actes odieux, et regrettrent, pour sa gloire, qu'il
ne se ft pas content de la rpression lgale qui devait frapper
Georges et ses complices, de la rprobation que devait encourir la
conduite de la diplomatie anglaise. MM. Drake et Smith, renvoys avec
indignation de Munich et de Stuttgard, traversrent l'Allemagne
prcipitamment, n'osant se montrer nulle part. M. Drake notamment,
passant par Berlin, reut de la police prussienne l'injonction de ne
pas s'y arrter un seul jour. Il ne fit que traverser cette capitale,
et alla s'embarquer en toute hte pour l'Angleterre, emportant avec
lui la honte qui s'attachait  la profanation des fonctions les plus
sacres.

[Note en marge: Paroles de M. d'Haugwitz, qui apprennent qu'il ne faut
plus songer  l'alliance.]

La conduite de M. Drake et de son collgue apporta quelque diversion 
la mort du duc d'Enghien. Cependant le cabinet prussien, observant du
reste dans ses propos une parfaite convenance, devint tout  coup
silencieux, froid, impntrable pour M. de Laforest: plus un mot
d'alliance, plus un mot d'affaires, pas mme une parole sur le cruel
vnement qu'on dplorait en tous lieux. On savait que MM. d'Haugwitz
et Lombard taient dsols d'un accident qui ruinait leur politique;
on savait que M. d'Haugwitz en particulier avait pris la rsolution de
quitter le timon des affaires, et de se retirer dans ses terres de
Silsie, fort appauvries par la guerre. Mais ces deux personnages ne
disaient plus rien. M. de Laforest ayant voulu provoquer un
explication, M. d'Haugwitz couta ses observations avec beaucoup
d'gards, et lui rpondit par ces graves paroles: En tout ceci,
monsieur, soyez persuad que le roi a t particulirement sensible 
ce qui touchait la gloire du Premier Consul. Quant  l'alliance, il
n'y faut plus penser. On a voulu trop exiger du roi; et d'ailleurs il
vient d'tre rejet subitement vers d'autres ides, par suite d'un
vnement imprvu, dont ni vous ni moi ne pouvons empcher les
consquences.--

[Note en marge: Il se fait une rvolution d'esprit chez le roi de
Prusse, qui se tourne du ct de la Russie.]

En effet, les dispositions du roi de Prusse taient compltement
changes. Il songeait maintenant  se rapprocher de la Russie, et  se
mnager auprs d'elle l'appui qu'il avait d'abord cherch auprs de la
France. Il avait dsir obtenir du Premier Consul la rduction de
l'arme de Hanovre, et l'vacuation des bords de l'Elbe et du Weser,
en s'engageant  partager toutes les chances qui pouvaient menacer la
France. Dcid dsormais  n'avoir rien de commun avec elle, il se
rsignait  souffrir l'occupation du Hanovre, la clture des fleuves
qui en tait la consquence, et cherchait, dans un concert intime
avec la Russie, les moyens de prvenir, de limiter au moins les
inconvnients qui pouvaient rsulter de la prsence des Franais en
Allemagne. Il entra donc sur-le-champ en pourparlers avec
l'ambassadeur de Russie. Il tait facile de mener une telle
ngociation  bonne fin, car elle rpondait  tous les voeux de cette
cour.

[Note en marge: Effet produit  Ptersbourg par l'vnement de
Vincennes.]

[Note en marge: La cour de Russie prend spontanment le deuil.]

[Note en marge: Sang-froid du gnral Hdouville, notre ambassadeur.]

Pendant que l'effet du tragique vnement dont l'Europe tait occupe
s'affaiblissait  Berlin, il commenait  Saint-Ptersbourg. Il y fut
encore plus grand qu'ailleurs. Dans une cour jeune, vive,
inconsquente, dispense d'tre prudente par la distance qui la
sparait de la France, les manifestations ne furent point mnages.
C'est un samedi que le courrier parvint  Ptersbourg. Le lendemain
dimanche tait jour de rception diplomatique. L'empereur, bless des
hauteurs du Premier Consul, et peu dispos  se contenir pour lui
complaire, n'couta, en cette circonstance, que ses ressentiments, et
les cris d'une mre passionne. Il fit prendre le deuil  toute sa
maison, sans mme consulter son cabinet. Lorsque le moment de la
rception arriva, l'empereur et sa cour se trouvrent en deuil, au
grand tonnement des ministres eux-mmes, qui n'avaient pas t
prvenus. Les reprsentants de toutes les cours de l'Europe virent
avec joie ce tmoignage de douleur, qui tait une vritable insulte
pour la France. Notre ambassadeur, le gnral Hdouville, assistant,
comme les autres,  cette rception, se trouva pour quelques instants
dans une situation cruelle. Mais il montra un calme, une dignit, qui
frapprent tous les tmoins de cette scne trange. L'empereur passa
devant lui sans profrer une parole. Le gnral, ne paraissant ni
troubl, ni embarrass, promenant autour de lui un regard tranquille,
fit respecter par sa contenance la nation franaise, compromise par un
grand malheur.

[Note en marge: Dispositions prsentes de l'empereur Alexandre.]

[Note en marge: Vritables motifs de l'clat qu'il avait fait en
prenant le deuil.]

Aprs cet clat imprudent, l'empereur se mit  dlibrer avec ses
ministres sur la conduite  tenir. Ce jeune monarque sensible, mais
aussi vain que sensible, tait impatient de jouer un rle. Il en avait
dj jou un dans les affaires allemandes, mais il s'tait bientt
aperu que la politique du Premier Consul le lui avait accord, plutt
qu'il ne l'avait conquis. Il avait recommand Naples, le Hanovre, sans
tre cout; il avait t bless de la hauteur avec laquelle le
Premier Consul s'tait plu  relever les torts de M. de Markoff, bien
qu'il blmt lui-mme la conduite de cet ambassadeur. Dans ces
dispositions, la moindre occasion lui suffisait pour clater, et, en
cdant  la vanit blesse, il crut n'obir qu'aux sentiments
d'humanit les plus honorables. Qu'on ajoute  cela un caractre
impressionnable au plus haut point, un dfaut absolu d'exprience, et
on s'expliquera ses soudaines rsolutions.

[Note en marge: La Russie joint une dmarche politique  la
dmonstration de cour qu'elle avait faite en prenant le deuil.]

 l'esclandre que nous venons de rapporter, il voulut joindre une
dmarche politique, qui ft quelque chose de plus srieux qu'une
dmonstration de cour. Aprs lui avoir rsist, ses conseillers
imaginrent pour le satisfaire un moyen trs-hasardeux, celui de
rclamer contre l'invasion du territoire de Baden, en se disant garant
de l'empire germanique. C'tait, comme on va le voir, une dmarche
parfaitement inconsidre.

[Note en marge: Elle veut rclamer contre la violation du territoire
germanique.]

[Note en marge: Malgr les objections du prince Czartoryski, le
cabinet russe adresse une note  Ratisbonne, pour rclamer contre la
violation du territoire germanique.]

La qualit de garant de l'empire germanique, que s'attribuait ici la
cour de Russie, tait fort contestable, car la dernire mdiation,
exerce de moiti avec la France, n'avait pas t suivie d'un acte
formel de garantie. Et cet acte tait si ncessaire pour que la
garantie existt, que les ministres de France et de Russie avaient
souvent dlibr, avec les ministres allemands, sur la ncessit qu'il
y avait  le faire, et sur la forme qu'il convenait de lui donner.
L'acte pourtant n'avait pas eu lieu.  son dfaut, restait le titre
qu'on pouvait tirer du trait de Teschen, par lequel la France et la
Russie avaient garanti, en 1779, l'arrangement intervenu entre la
Prusse et l'Autriche, relativement  la succession de Bavire. Cet
engagement, limit  un objet spcial, confrait-il le droit de se
mler  une question de police intrieure de l'empire? La chose tait
douteuse. En tout cas, l'empire ayant  se plaindre d'une violation de
territoire, c'tait d'abord  l'tat ls, c'est--dire au grand-duc
de Baden,  rclamer, tout au plus  une puissance allemande, mais
certainement pas  une puissance trangre. On tait donc entirement
dpourvu de titre en soulevant cette question. On allait embarrasser
l'Allemagne, la dsobliger mme, car, bien qu'offense, elle n'avait
pas envie de commencer une querelle dont l'issue tait aise 
prvoir. On commettait enfin, en faisant cet clat, la plus grande
des lgrets. Quatre ans  peine taient couls, depuis qu'un crime,
que des calomniateurs appelaient un parricide, avait ensanglant
Ptersbourg, et procur la couronne au jeune monarque. Les assassins
du pre entouraient encore le fils, et aucun d'eux n'avait t puni.
N'tait-ce pas s'exposer, de la part du plus audacieux adversaire, 
une rplique foudroyante? M. de Woronzoff, malade, avait t remplac
par le jeune prince Czartoryski, et il faut dire,  la louange de
celui-ci, qu'il fit, tout jeune qu'il tait, de fortes objections.
Mais les hommes gs du conseil ne montrrent pas plus de sagesse en
cette occasion, que le monarque adolescent lui-mme; car les passions,
en fait de prudence, galisent tous les ges. En consquence, le
cabinet de Saint-Ptersbourg dcida qu'il serait adress  la Dite
germanique une note, pour veiller sa sollicitude, et provoquer ses
dlibrations sur la violation de territoire rcemment commise dans le
grand-duch de Baden. Mme note sur le mme sujet dut tre adresse au
gouvernement franais.

[Note en marge: Le cabinet russe renvoie le nonce du pape, et rappelle
son ministre de Rome, pour exprimer son blme contre l'extradition de
l'migr Verngues.]

[Note en marge: Il refuse de rappeler de Dresde l'migr
d'Entraigues.]

On ne borna pas l les manifestations inspires par la circonstance.
On voulut tmoigner  la cour de Rome une dsapprobation clatante,
pour la condescendance qu'elle venait de montrer  l'gard de la
France, en livrant  celle-ci l'migr Verngues. Le ministre de
Russie  Rome fut rappel  l'instant mme. Le nonce du pape fut
renvoy de Saint-Ptersbourg. On ne pouvait pas se permettre une
censure plus dplace, plus blessante, des actes d'une cour
trangre, ces actes fussent-ils blmables. La Saxe, inquite du
dplaisir que causait au Premier Consul la prsence de M. d'Entraigues
 Dresde, avait pri la Russie de le rappeler. Le cabinet de
Saint-Ptersbourg rpondit que M. d'Entraigues resterait  Dresde, car
on n'avait point  consulter les convenances des autres cours, dans le
choix des agents de la Russie.

[Note en marge: Empressement de la Russie pour la Prusse.]

Aprs ces dmarches d'une haute imprudence, on s'occupa d'en prvenir
les suites, en cherchant  nouer des alliances. On avait naturellement
prt une oreille complaisante et empresse au nouveau langage de la
Prusse, qui, aprs avoir quitt la Russie pour la France, quittait
maintenant la France pour la Russie, et tendait  s'unir avec le Nord.
On aurait bien dsir entraner Frdric-Guillaume jusqu' former une
sorte de coalition continentale, indpendante de l'Angleterre, mais
inclinant vers elle. Cependant on fut oblig de se contenter de ce
qu'offrait le roi de Prusse. Ce prince, contraint de laisser le
Hanovre aux Franais, depuis qu'il avait renonc  ngocier avec eux,
cherchait  se garantir des inconvnients attachs  leur prsence, au
moyen d'une entente avec la Russie. Il ne voulait que cela, et il
tait impossible de l'amener  vouloir davantage.

[Note en marge: L'alliance manque de la Prusse avec la France,
convertie en une alliance de la Prusse avec la Russie.]

[Note en marge: Engagement de la Prusse envers la Russie sign le 24
mai 1804.]

En consquence, aprs s'tre efforc, chacun de son ct, de faire
aboutir le rsultat aux fins qu'on prfrait, on convint d'une espce
d'engagement, consistant dans une double dclaration de la Prusse  la
Russie, de la Russie  la Prusse, rdige dans des termes diffrents,
et empreinte de l'esprit de chacune des deux cours. Voici le sens de
cet engagement. Tant que les Franais se borneraient  l'occupation du
Hanovre, et ne dpasseraient pas le nombre de trente mille hommes dans
cette partie de l'Allemagne, les deux cours devaient demeurer
inactives, et s'en tenir au _statu quo_. Mais, si les troupes
franaises taient augmentes, et si d'autres tats allemands taient
envahis, elles se concerteraient alors pour rsister  cette nouvelle
invasion; et, si leur rsistance  ce progrs des Franais vers le
nord entranait la guerre, elles devaient unir leurs forces, et
soutenir en commun la lutte engage. L'empereur, pour ce cas, mettait,
sans aucune rserve, toutes les ressources de son empire  la
disposition de la Prusse. Ce dplorable contrat, sign par la Prusse
le 24 mai 1804, tait toutefois accompagn de sa part d'une foule de
restrictions. Le roi disait dans sa dclaration, qu'il n'entendait pas
se laisser entraner lgrement  la guerre, qu'ainsi ce ne serait pas
une augmentation de quelques centaines d'hommes dans l'arme qui
occupait le Hanovre, envoys pour le recrutement annuel et rgulier de
cette arme, que ce ne serait pas une collision accidentelle avec
l'une des petites puissances allemandes, qui le porteraient  braver
une rupture avec la France, mais bien l'intention formelle de
s'tendre en Allemagne, manifeste par une augmentation relle et
considrable des forces franaises en Hanovre. Quant au jeune
empereur, il n'apportait  son engagement aucune restriction de ce
genre. Il s'obligeait purement et simplement  joindre ses armes 
celles de la Prusse, en cas de guerre[1].

[Note 1: Ce trait, sous forme de double dclaration, ne doit pas tre
confondu avec le trait secret de Potsdam, conclu le 3 novembre 1805
pendant que Napolon marchait d'Ulm  Austerlitz, et qui fut arrach 
la Prusse par suite de la violation du territoire d'Anspach et de
Bareuth. Celui dont nous parlons ici n'a jamais t publi dans aucun
recueil diplomatique; il est mme rest inconnu  la France. Parvenu 
le connatre, je le publie ici pour l'claircissement d'un fait
important, l'abandon de l'alliance franaise par la Prusse.

     _Dclaration de la cour de Prusse._

     Nous Frdric-Guillaume III, etc., etc.

     La guerre qui s'est rallume entre l'Angleterre et la France
     ayant expos le nord de l'Allemagne  une invasion trangre, les
     suites qui ds  prsent en sont rsultes pour notre monarchie
     et pour nos voisins ont excit toutes nos sollicitudes; mais
     celles surtout qui pourraient en rsulter encore ont exig de
     nous de peser et de prparer  temps les moyens d'y porter
     remde.

     Quelque pnible que soit l'occupation du Hanovre et son rsultat
     indirect, la clture des fleuves, aprs avoir puis, pour faire
     cesser cet tat de choses, tout ce qui n'tait pas la guerre,
     nous avons rsolu de faire  la paix ce sacrifice de ne point
     revenir sur le pass, et de ne point procder  des mesures
     actives tant que de nouvelles usurpations ne nous y auront pas
     forc.

     Mais si, malgr les promesses solennelles donnes par le
     gouvernement franais, il tendait au del du _statu quo_ de ce
     moment-ci ses entreprises contre la sret de quelqu'un des tats
     du Nord, nous sommes dcid  leur opposer les forces que la
     Providence a mises entre nos mains.

     Nous en avons fait  la France la dclaration solennelle, et la
     France l'a accepte; mais c'est surtout envers S. M. l'empereur
     de toutes les Russies que la confiance et l'amiti nous faisaient
     un devoir de nous en ouvrir, et nous avons eu la satisfaction de
     nous convaincre que nos rsolutions taient absolument dans les
     principes de notre auguste alli, et que lui-mme tait dcid 
     les maintenir avec nous. En consquence, nous sommes tomb
     d'accord avec S. M. Impriale des points suivants:

     1 On s'opposera de concert  tout nouvel empitement du
     gouvernement franais sur les tats du Nord trangers  sa
     querelle avec l'Angleterre.

     2 Pour cet effet, on commencera  donner une attention suivie et
     svre aux prparatifs de la Rpublique. On attachera un oeil
     vigilant sur les corps de troupes qu'elle entretient en
     Allemagne; et, si le nombre en est augment, on se mettra, sans
     perte de temps, en posture de faire respecter la protection que
     l'on est intentionn d'accorder aux tats faibles.

     3 Si le cas d'une nouvelle usurpation existe en effet, nous
     sentons qu'avec un adversaire aussi dangereux les demi-moyens
     seraient funestes. Ce serait alors avec des forces proportionnes
      la puissance immense de la Rpublique que nous marcherions
     contre elle. Ainsi, en acceptant avec reconnaissance l'offre de
     notre auguste alli, de faire joindre incessamment nos troupes
     par une arme de 40 ou de 50 mille hommes, nous n'en compterions
     pas moins sur les stipulations antrieures du trait d'alliance
     entre la Russie et la Prusse; stipulations qui lient tellement
     les destines des deux empires, que, ds qu'il s'agit de
     l'existence de l'un, les devoirs de l'autre n'ont plus de bornes.

     4 Pour dterminer le moment o le _casus foederis_ existera, il
     faut voir les choses en grand et dans leur esprit. Les petits
     tats d'empire situs au del du Weser peuvent offrir
     passagrement des scnes qui rpugnent aux principes, soit parce
     qu'ils sont le thtre continuel du passage des troupes
     franaises, soit parce que leurs souverains sont ou vendus par
     l'intrt  la France, comme le comte de Bentheim, ou dpendants
     d'elle sous d'autres rapports, comme le comte d'Aremberg. L les
     dviations minutieuses qu'une reprsentation redresse, comme 
     Meppen, ou qui ne compromettent la sret de personne, sont
     trangres  un concert dont la sret fut le motif. C'est sur
     les bords du Weser que les intrts deviennent essentiels, parce
     que de ce point l il s'agit du Danemark, du Mecklembourg, des
     villes ansatiques, etc.; et le _casus foederis_, par consquent,
     aura lieu  la premire entreprise des Franais contre un tat de
     l'empire situ sur la droite du Weser, et particulirement contre
     les provinces danoises et le Mecklembourg, dans la juste attente
     o nous sommes que S. M. le roi de Danemark fera alors
     conjointement avec nous cause commune contre l'ennemi.

     5 Les marches normes que les troupes russes auraient  faire
     pour joindre les ntres, et la difficult d'arriver  temps pour
     prendre part aux coups dcisifs, nous font juger qu'il serait
     convenable qu'on adoptt pour les diffrentes armes un mode de
     transport diffrent. Ainsi, tandis que la cavalerie russe et les
     chevaux d'artillerie dfileront  travers nos provinces, il
     semblerait prfrable que l'infanterie et le canon partissent par
     mer et fussent dbarqus dans quelque port de la Pomranie, du
     Mecklembourg ou du Holstein, selon les oprations de l'ennemi.

     6 Immdiatement aprs le commencement des hostilits, ou plus
     tt si la convenance en est reconnue par les deux cours
     contractantes, le Danemark et la Saxe seront invits  adhrer 
     ce concert, et  y cooprer par des moyens proportionns  leur
     puissance, ainsi que tous les autres princes et tats du nord de
     l'Allemagne qui, par la proximit de leur pays, doivent
     participer aux bienfaits du prsent arrangement.

     7 Ds lors, nous nous obligeons  ne poser les armes et 
     n'entrer en accommodement avec l'ennemi que du consentement de S.
     M. Impriale, et aprs un accord pralable avec elle, plein de
     confiance dans notre auguste alli, qui a pris les mmes
     engagements envers nous.

     8 Aprs qu'on aura atteint le but qu'on s'y propose, nous nous
     rservons de nous entendre avec S. M. Impriale sur les mesures
     ultrieures  prendre, afin de purger entirement le nord de
     l'Allemagne de la prsence des troupes trangres, et d'assurer
     d'une manire solide pour l'avenir cet heureux rsultat, en
     avisant  un ordre de choses, qui n'expose plus l'Allemagne aux
     inconvnients dont elle a d souffrir depuis le commencement de
     la guerre actuelle.

     Cette dclaration devant tre change contre une autre signe
     par S. M. l'empereur de Russie et conue dans le mme sens, nous
     promettons sur notre foi et parole royale de remplir fidlement
     les engagements que nous y avons pris. En foi de quoi nous avons
     sign les prsentes de notre main, et y avons fait apposer notre
     sceau royal.

     Fait  Berlin, le 24 de mai, l'an de grce 1804, et de notre
     rgne le huitime.

     _Sign_: FRDRIC-GUILLAUME. _Contresign_, Hardenderg.


     _Contre-dclaration de la part de la Russie._

     La situation critique o se trouve le nord de l'Allemagne et la
     gne impose  son commerce, de mme qu' celui de tout le Nord,
     par le sjour des troupes franaises dans l'lectorat de Hanovre;
     de plus, les dangers imminents qui sont  prvoir pour la
     tranquillit des tats qui, dans cette partie du continent, n'ont
     pas encore subi le joug des Franais, ayant excit toute notre
     sollicitude, nous nous sommes appliqu  chercher les moyens
     propres  calmer nos apprhensions  cet gard.

     L'invasion de l'lectorat de Hanovre n'ayant pu tre prvenue, et
     les circonstances ayant malheureusement empch dans le temps de
     le dlivrer de la prsence des troupes franaises, nous avons
     jug, convenable de n'adopter pour le moment aucune mesure
     active, tant que le gouvernement franais se bornera 
     l'occupation des possessions allemandes de S. M. Britannique;
     mais aussi de ne point permettre que les armes franaises
     dpassent en Allemagne la ligne derrire laquelle elles se
     trouvent maintenant.

     S. M. le roi de Prusse, que nous avons prvenu en toute confiance
     de nos alarmes et des mesures qui nous paraissaient
     indispensables pour carter le danger que nous prvoyons, ayant
     exprim son assentiment  nos vues, ainsi que son dsir de
     concourir  des soins aussi salutaires, et de s'opposer  de
     nouveaux empitements du gouvernement franais sur d'autres tats
     de l'empire trangers  sa querelle avec l'Angleterre, nous
     sommes tomb d'accord avec Sadite Majest des points suivants:

     1 L'audace et l'activit reconnues du gouvernement franais lui
     faisant entreprendre et excuter spontanment ses desseins, il
     est de ncessit absolue de surveiller les prparatifs qu'il peut
     employer pour la confection de ses projets sur le nord de
     l'Allemagne. On attachera donc un oeil vigilant sur le corps de
     troupes qui sjourne dans ces contres, et, en cas que leur
     nombre soit augment, on s'empressera sans perdre de temps  se
     mettre en posture propre  faire respecter la protection qu'on
     est intentionn d'accorder aux tats qui, par leur faiblesse, ne
     sauraient se soustraire aux dangers dont ils sont menacs.

     2 Pour prvenir toute incertitude sur l'poque de la mise en
     activit des moyens destins de part et d'autre, et ci-dessus
     noncs,  prserver le nord de l'Allemagne de toute invasion
     trangre, il est convenu avant tout, entre nous et S. M.
     Prussienne, de dterminer le casus foederis du prsent
     arrangement.  cet effet, on s'est accord  l'envisager comme
     chu au premier empitement que les troupes franaises
     stationnes dans les tats lectoraux de S. M. Britannique se
     permettront sur les pays adjacents.

     3 Le _casus foederis_ chant, S. M. le roi de Prusse, se
     trouvant plus  porte du thtre des vnements, n'attendra pas
     pour agir la runion des forces respectives qui seront ci-dessous
     spcifies, et fera commencer les oprations aussitt qu'elle
     aura la nouvelle que les troupes franaises ont franchi la ligne
     qu'elles occupent prsentement dans le nord de l'Allemagne.

     4 Tous les moyens que nous nous proposons d'employer  cette
     mme fin se trouvant prts pour tre mis en activit, nous nous
     engageons de la manire la plus formelle  marcher au secours de
     S. M. Prussienne au premier signal qui nous en sera donn et avec
     toute la clrit possible.

     5 Les forces qui seront employes de notre part  la dfense du
     reste du nord de l'Allemagne s'lveront  40 mille hommes de
     troupes rgles, et pourront tre augmentes jusqu' 60 mille
     hommes, suivant le besoin. S. M. le roi de Prusse s'oblige, de
     son ct, d'employer  ce mme usage un nombre gal de troupes
     rgles. Une fois les oprations militaires commences, nous nous
     obligeons de ne poser les armes, ni d'entrer en accommodement
     avec l'ennemi commun, que du consentement de S. M. Prussienne, et
     aprs un accord pralable avec elle; bien entendu que S. M. le
     roi de Prusse s'imposera galement l'obligation de ne poser les
     armes ni d'entrer en accommodement avec l'ennemi commun que de
     notre consentement et aprs un accord pralable avec nous.

     6 Immdiatement aprs le commencement des hostilits, ou plutt
     si la convenance en est reconnue, entre les deux cours
     contractantes, le roi de Danemark et l'lecteur de Saxe seront
     invits  adhrer  ce concert, et  y cooprer par des moyens
     proportionns  leur puissance, ainsi que tous les autres princes
     et tats du nord de l'Allemagne qui, par la proximit de leur
     pays, doivent participer aux bienfaits du prsent arrangement.

     7 Aprs qu'on aura atteint le but qu'on s'y propose, nous nous
     rservons de nous entendre avec S. M. Prussienne sur les mesures
     ultrieures  prendre, afin de purger entirement le sol de
     l'empire germanique de la prsence des troupes trangres, et
     d'assurer d'une manire solide pour l'avenir cet heureux
     rsultat, en avisant  un ordre de choses qui n'expose plus
     l'Allemagne aux inconvnients dont elle a d souffrir depuis le
     commencement de la guerre actuelle.

     Cette dclaration devant tre change contre un acte sign par
     S. M. le roi de Prusse et conu dans le mme sens, nous
     promettons sur notre foi et parole impriale de remplir
     fidlement les engagements que nous y avons pris.

     En foi de quoi nous l'avons signe de notre propre main, et y
     avons fait apposer le sceau de notre empire. Donn 
     Saint-Ptersbourg, le......... l'an 1804, de notre rgne le
     quatrime.]

[Note en marge: Le roi de Prusse, cherchant  se mettre en rgle avec
la France, lui fait une dclaration solennelle de neutralit, au
moment mme o il se lie avec la Russie.]

Ce trait, de forme si singulire, dut rester secret, et nous demeura,
en effet, compltement inconnu.  peine tait-il conclu, que le roi de
Prusse, courant perptuellement d'un ct  l'autre, pour prvenir
tout danger de guerre, craignit, aprs s'tre garanti du ct de la
Russie, de s'tre trop dcouvert du ct de la France. La manire
brusque dont il avait cess de parler d'alliance avec nous, le silence
grave et svre gard sur l'affaire du duc d'Enghien, lui parurent un
pril pour la paix. Il chargea donc M. d'Haugwitz de faire au ministre
de France une dclaration solennelle de neutralit, neutralit absolue
de la part de la Prusse, tant que les troupes franaises occupant le
Hanovre ne seraient pas augmentes. En consquence, M. d'Haugwitz,
sortant tout  coup avec M. de Laforest d'un silence contraint, lui
dclara que son roi engageait sa parole d'honneur de rester neutre,
quoi qu'il arrivt, si le nombre de trente mille Franais n'tait pas
dpass en Hanovre. Il ajouta que cela valait presque l'alliance
manque, car l'immobilit de la Prusse, certaine aux conditions qu'il
y mettait, assurait l'immobilit du continent. L'emphase de cette
dclaration, assez peu motive dans le moment, surprit M. de Laforest,
mais ne lui rvla rien. Nanmoins elle lui parut, singulire.
Frdric-Guillaume avait cru, par l, se mettre en rgle avec tout le
monde. Il n'y a rien de plus triste  voir que la faiblesse
malhabile, s'embarrassant dans le labyrinthe de la politique, et se
compromettant  force de vouloir parer  tout, comme un faible oiseau
qui se prend dans un filet,  force de s'agiter pour en sortir.

Ainsi furent jets, par la politique ambigu du roi de Prusse, et sous
la vive impression de l'vnement de Vincennes, les fondements de la
troisime coalition. La Russie, charme d'avoir engag la Prusse,
commena en mme temps  tourner ses soins vers l'Autriche, et
s'effora de complaire  cette puissance un peu plus qu'elle n'avait
fait jusqu'alors. Elle en avait le moyen facile dans les mains:
c'tait de ne plus dire comme la France  propos des questions
pendantes encore en empire, et de dire exactement comme la cour de
Vienne.

[Note en marge: Conduite de la cour de Vienne dans l'affaire du duc
d'Enghien.]

[Note en marge: Cette cour montre une modration voisine de
l'indiffrence.]

Il faut faire connatre maintenant de quelle manire avait t pris 
Vienne l'vnement qui venait de troubler si profondment les cours de
Berlin et de Saint-Ptersbourg. S'il y avait une cour que l'enlvement
du duc d'Enghien sur le sol germanique dt toucher, c'tait
assurment celle d'Autriche. Cependant, les seuls ministres modrs en
cette circonstance furent ceux de l'empereur. Il ne leur chappa
aucune expression blessante pour le gouvernement franais, aucune
dmarche dont il et  se plaindre. Et pourtant le chef de l'empire,
gardien naturel de la sret, de la dignit, du territoire de
l'Allemagne, tait charg, ou personne ne l'tait au monde, d'lever
la voix contre l'acte commis dans le grand-duch de Baden. Il faut
mme le dire, pour tre vrai, tout et t  sa place, si le calme que
montra la cour d'Autriche en cette rencontre s'tait fait voir 
Ptersbourg, et si la promptitude  rclamer s'tait manifeste 
Vienne. Personne n'et trouv surprenant que l'empereur demandt avec
modration, mais avec fermet, des explications au Premier Consul, sur
une violation de territoire qui devait profondment inquiter
l'Allemagne. Il n'en fut rien, ce fut mme le contraire qui eut lieu.
On tait jeune, inexpriment,  Ptersbourg, on tait surtout loin de
la France; on tait sage, dissimul  Vienne, et surtout trs-proche
du vainqueur de Marengo. On se tut. M. de Cobentzel, provoqu plutt
par M. de Champagny que le provoquant lui-mme, dit qu'il comprenait
les dures ncessits de la politique, qu'il regrettait  la vrit un
vnement propre  susciter de nouvelles complications en Europe, mais
que le cabinet de Vienne veillerait, quant  lui, avec plus de zle
que jamais, au maintien de la paix continentale.

[Note en marge: Motifs de la conduite modre de l'Autriche.]

[Note en marge: Elle veut profiter de l'occasion pour rsoudre  son
gr les questions restes pendantes en empire.]

[Note en marge: Abus de pouvoir de l'Autriche  l'gard des princes
indemniss.]

Pour comprendre la conduite du cabinet de Vienne en cette
circonstance, il faut savoir qu'en attendant l'occasion favorable de
regagner ce qu'il avait perdu, occasion qu'il ne voulait pas faire
natre imprudemment, ce cabinet regardait avec une ardente curiosit
ce qui se passait  Boulogne, formant des voeux bien naturels pour que
les armes franaises s'engloutissent dans l'Ocan, mais ne voulant
aucunement les attirer sur le Danube, car il connaissait leur
supriorit dsormais irrsistible. Dans l'intervalle, il profitait
des occupations que la guerre maritime venait de crer  la France,
pour rsoudre  son gr les questions qui n'avaient pas t rsolues
par le recs de 1803. Ces questions, laisses en suspens faute de
temps, taient, comme on doit s'en souvenir, les suivantes: la
proportion  tablir entre les voix catholiques et protestantes dans
le Collge des princes; le maintien ou la suppression de la noblesse
immdiate; la nouvelle division en cercles, pour la police et le
maintien de l'ordre en Allemagne; la rorganisation de l'glise
germanique; le squestre des biens mobiliers et immobiliers
appartenant aux principauts ecclsiastiques scularises; diverses
affaires enfin de moindre importance. La plus grave de ces questions
par ses consquences, c'tait le retard apport  la nouvelle
organisation des cercles, car il en rsultait un dfaut de police qui
laissait tout au pouvoir du plus fort. La France tant en ce moment
entirement tourne vers la guerre maritime, et spare en outre de la
Russie, il n'y avait plus aucune influence extrieure capable de venir
au secours des tats opprims, et l'empire tombait de toutes parts
dans l'anarchie.

Sur la fin de la ngociation de 1803, l'Autriche avait squestr les
dpendances des principauts scularises, qui se trouvaient sous sa
main. On se souvient que ces anciennes principauts ecclsiastiques
avaient, les unes des fonds dposs  la banque de Vienne, les autres
des terres enclaves dans divers tats allemands. Ces fonds et ces
terres devaient appartenir naturellement aux princes indemniss.
L'Autriche, allguant on ne sait quelle maxime de droit fodal, avait
squestr pour plus de trente millions de capitaux dposs  la banque
de Vienne, ou placs dans les rentes. C'taient la Bavire et la
maison d'Orange qui prouvaient la plus notable perte. L'Autriche
n'avait pas born l ses entreprises. Elle traitait avec une foule de
petits princes, pour leur arracher certaines possessions qu'ils
avaient en Souabe, et se mnager ainsi une position sur les bords du
lac de Constance. Elle avait achet la ville de Lindau du prince de
Bretzenheim, et lui avait cd en change des terres en Bohme, avec
la promesse d'un vote viril  la Dite. Elle traitait avec la maison
de Koenigseck, pour en obtenir,  de pareilles conditions, des
territoires situs dans la mme contre. Enfin elle poursuivait auprs
de la Dite la cration de nouvelles voix catholiques, pour arriver 
l'galit entre les voix catholiques et protestantes. La majorit de
la Dite ne semblant pas dispose  la satisfaire, elle menaait
d'interrompre toute dlibration, jusqu' ce que cette question de la
proportion des suffrages ft rsolue conformment  ses dsirs.

[Note en marge: Les princes de second ordre imitant les violences de
l'Autriche, l'empire tombe dans l'anarchie.]

Les princes germaniques, lss par les violences de l'Autriche, se
vengeaient en commettant des violences semblables sur les tats plus
faibles qu'eux. La Hesse, le Wurtemberg faisaient envahir les terres
de la noblesse immdiate, avouant tout haut leurs projets
d'incorporation. La noblesse immdiate de Franconie s'tant adresse 
la chambre impriale de Wetzlar, afin de provoquer un dcret contre
les usurpations dont elle tait menace, le gouvernement hessois avait
fait dchirer partout les affiches du jugement rendu par la chambre
impriale, donnant ainsi l'exemple du plus trange mpris pour les
tribunaux de l'empire. On ne s'en tenait pas  ces excs, on refusait
de payer les pensions du clerg, dpouill de ses biens par les
scularisations. Le duc de Wurtemberg n'en voulait acquitter aucune.
Au milieu de cette rciprocit de violences, chacun se taisait dans
l'espoir d'obtenir l'impunit pour son propre compte. On ne se
plaignait pas des squestres de l'Autriche, pour qu'elle laisst
excuter tout ce qu'on entreprenait contre la noblesse immdiate, ou
contre les malheureux pensionnaires privs de leur pain. La Bavire,
la plus maltraite par l'Autriche, s'en vengeait sur le prince
archichancelier, dont l'lectorat avait t transfr de Mayence 
Ratisbonne. Le voyant avec peine sur le territoire de Ratisbonne
qu'elle ambitionnait depuis long-temps, elle le poursuivait de ses
menaces, lui prenait une quantit d'enclaves, et lui inspirait mille
inquitudes sur son existence. La Prusse imitait ces faons d'agir en
Westphalie, et ne restait en arrire, en fait d'usurpations, ni de la
Bavire ni de l'Autriche.

Deux tats seulement se conduisaient avec justice: premirement le
prince archichancelier, qui, devant son existence aux arrangements de
1803, s'appliquait  les faire respecter par les membres de la
Confdration; secondement l'lecteur de Saxe, qui, dsintress au
milieu de ces prtentions de tout genre, demeur immobile dans son
ancienne principaut, sans avoir rien perdu ni acquis, votait
strilement pour le respect des droits de chacun, par sagesse et par
honntet.

[Note en marge: L'Autriche prend fait et cause pour la noblesse
immdiate.]

Tout ce qu'on avait fait de coupables concessions  l'Autriche, en lui
permettant d'opprimer les uns, pour qu'elle permt d'opprimer les
autres, ne l'avait point dsarme, particulirement  l'gard de la
Bavire. Se croyant assez forte pour ne plus rien mnager, elle venait
de prendre fait et cause pour la noblesse immdiate, dont elle tait
la protectrice naturelle et intresse,  cause du recrutement de ses
armes.

On a dj vu que la noblesse immdiate, relevant de l'Empereur, et non
des princes territoriaux chez lesquels ses terres taient enclaves,
ne devait pas  ceux-ci de contingent militaire. Ceux des habitants
qui avaient le got des armes, s'enrlaient dans les troupes
autrichiennes, et procuraient, dans la Franconie seule, plus de deux
mille recrues par an, apprciables par la qualit bien plus que par le
nombre. C'taient, en effet, de vrais Allemands, fort suprieurs aux
autres soldats de l'Autriche pour l'instruction, la bravoure et les
qualits guerrires. Ils fournissaient tous les sous-officiers des
armes impriales, et formaient en quelque sorte le cadre allemand,
dans lequel l'Autriche versait les sujets de tant d'espces qu'elle
renferme dans ses vastes tats. Aussi tait-elle rsolue sur ce point
 tout braver, except la guerre avec la France, plutt que de cder.
Sans s'inquiter de ce qu'on pourrait lui reprocher d'excs de
pouvoir, elle dfra au Conseil aulique, comme un acte de violence
relevant exclusivement de la police de l'empereur, les empitements
commis contre la noblesse immdiate; et, avec une promptitude peu
ordinaire  la procdure germanique, elle fit rendre une dcision
provisoire, qualifie de _Conservatorium_ dans la langue
constitutionnelle de l'empire, et en confia l'excution  quatre tats
confdrs: Saxe, Baden, Bohme, Ratisbonne. Elle fit marcher par la
Bohme d'un ct, par le Tyrol de l'autre, dix-huit bataillons, et
menaa la Bavire d'une invasion immdiate, si elle ne retirait ses
troupes des diverses seigneuries qu'elle avait envahies. On comprend
que, dans une telle situation, l'Autriche avait fort  mnager le
Premier Consul; car, bien qu'occup du ct de l'Ocan, il n'tait
homme  reculer nulle part. L'irritation d'ailleurs qu'on venait
d'exciter en lui, le rendait plus susceptible et plus redoutable que
de coutume. C'est l ce qui explique la rserve des diplomates
autrichiens dans l'affaire du duc d'Enghien, et l'indiffrence relle
ou apparente qu'ils montrrent en cette grave circonstance.

Nous avons dj signal les dispositions qu'avaient fait natre, chez
le Premier Consul, les attaques diriges contre sa personne. Les
bienfaits dont il s'tait plu  combler les migrs n'avaient point
dsarm leur haine. Les gards qu'il avait tmoigns  l'Europe
n'avaient point calm sa jalousie. Irrit au plus haut point d'obtenir
si peu de retour, il avait senti s'oprer dans son me une rvolution
subite, et il tait dispos  maltraiter tout ce qu'il avait le plus
mnag jusqu'alors. La rponse aux manifestations que nous venons de
rapporter ne se fit pas attendre; et aprs avoir dplor l'garement
de ses passions, nous allons avoir de nouveau l'occasion d'admirer
toute la grandeur de son caractre.

[Note en marge: Rponse du Premier Consul  toutes les cours et sa
conduite au sujet des violences de l'Autriche dans l'empire.]

La cour de Prusse s'tait tue, et avait cess de parler d'alliance. On
se tut avec elle; mais le Premier Consul fit rprimander durement M.
de Laforest, pour avoir rapport trop fidlement dans ses dpches
les impressions du public de Berlin. Quant  la cour de Russie, la
rplique fut instantane, et cruelle. Le gnral Hdouville eut ordre
de quitter Saint-Ptersbourg sous quarante-huit heures, sans allguer
d'autre raison de son dpart que celle de sa sant, raison d'usage
chez les diplomates, pour donner  deviner ce qu'ils ne veulent pas
dire. Il devait laisser ignorer s'il partait pour quelque temps, ou
pour toujours. M. de Rayneval devait seul continuer  rsider, en
prenant la qualit de charg d'affaires. Il n'y avait du reste 
Paris, depuis le renvoi de M. de Markoff, qu'un agent de ce grade, M.
d'Oubril. Le Premier Consul opposa ensuite  la dpche du cabinet
russe une rponse qui fut douloureuse pour l'empereur. On rappelait,
dans cette rponse, que la France, aprs avoir us jusqu'ici des
meilleurs procds envers la Russie, et l'avoir mise de moiti dans
toutes les grandes affaires du continent, n'tait point paye de
retour; qu'elle trouvait les agents russes, sans exception,
malveillants et hostiles; que, contrairement au dernier trait de
paix, qui obligeait les deux cours  ne se crer aucun embarras l'une
 l'autre, le cabinet de Saint-Ptersbourg accrditait des migrs
franais auprs des nations trangres, et couvrait des conspirateurs
du prtexte de la nationalit russe, pour les soustraire  la police
de la France; que c'tait violer  la fois l'esprit et la lettre des
traits; que si on voulait la guerre, il n'y avait qu' le dire
franchement; que le Premier Consul, qui ne la dsirait pas, ne la
craignait pas non plus, car le souvenir de la dernire campagne
n'avait pas de quoi l'alarmer (allusion au dsastre de Suwarow); que,
relativement  ce qui s'tait pass  Baden, la Russie se constituait
bien lgrement la garante du sol germanique, car ses titres pour
intervenir taient fort contestables; qu'en tout cas, la France avait
us d'un droit de dfense lgitime contre des complots trams sur sa
frontire, au vu et au su de certains gouvernements allemands, combls
par elle de biens, et la payant par la plus noire ingratitude; qu'au
surplus, elle s'en tait explique avec eux; qu'elle s'en expliquerait
avec eux seuls, et qu' sa place la Russie en aurait fait autant; car,
si elle avait t informe que les assassins de Paul Ier taient
runis  une marche de sa frontire, et sous sa main, se serait-elle
abstenue d'aller les y saisir?

[Note en marge: Allusion cruelle  la mort de Paul Ier, dans la
rponse adresse  la Russie.]

L'ironie tait cruelle envers un prince auquel on reprochait de
n'avoir puni aucun des meurtriers de son pre, et que, pour ce motif,
on accusait, bien injustement d'ailleurs, de complicit dans un
horrible attentat. Elle devait prouver  l'empereur Alexandre combien
il tait imprudent  lui de se mler de l'affaire du duc d'Enghien,
quand la mort de Paul Ier rendait la rplique si facile et si
terrible.

Relativement  l'Allemagne, la Russie ayant rcemment approuv la
conduite de l'Autriche, et la prtention qu'affichait celle-ci de
dfrer au Conseil aulique les questions constitutionnelles, le
Premier Consul dclarait nettement que la France se sparait dsormais
de la diplomatie russe, pour la suite  donner aux affaires
germaniques; qu'elle n'admettait pas que les questions restes en
suspens fussent rsolues dans le Conseil aulique, simple tribunal de
l'empereur plutt que de l'empire; que ces questions devaient, comme
toutes les autres, se traiter  la Dite, corps suprme, seul
dpositaire de la souverainet allemande. Ainsi, le dissentiment tait
complet sur tous les points; les rsolutions taient aussi tranches
que le langage.

[Note en marge: Conduite  l'gard de l'Autriche.]

Quant  l'Autriche, le Premier Consul n'avait qu' se louer de
l'indiffrence qu'elle avait manifeste pour la victime d'Ettenheim.
Mais il voyait clairement qu'on abusait  Vienne des empchements que
semblait lui crer la guerre maritime. Il voulut que l'Autriche ft
bien difie  cet gard. Il avait deux manires de battre
l'Angleterre, l'une en se prenant corps  corps avec elle dans le
dtroit de Calais, l'autre en crasant ses allis du continent. Au
fond, la seconde manire tait plus facile et plus sre que la
premire, et, quoique moins directe, ne laissait pas que d'tre
efficace. Si l'Autriche le provoquait, il tait dcid, sans perdre un
instant,  lever son camp de Boulogne, et  entrer en Allemagne; car
il ne voulait passer la mer que lorsqu'il aurait dsarm tous les
allis patents ou secrets de la Grande-Bretagne. Il fit dire aux deux
Cobentzel, tant  celui qui tait ambassadeur  Paris qu' celui qui
dirigeait les affaires  Vienne, que la Bavire tait l'allie de la
France depuis des sicles, qu'il ne la livrerait donc pas au mauvais
vouloir de l'Autriche; que si elle avait eu tort d'envahir trop
brusquement les biens de la noblesse immdiate, l'Autriche, par ses
injustes squestres, avait rduit tous les princes allemands  se
ddommager par des violences des violences qu'ils subissaient; que la
Bavire avait pu faillir, mais qu'il ne la laisserait pas accabler
impunment, et que si l'Autriche ne rappelait pas les bataillons
qu'elle avait runis en Bohme et en Tyrol, il tait rsolu  diriger
un corps de quarante mille hommes sur Munich, lequel y tiendrait
garnison en attendant la retraite des troupes impriales.

Cette dclaration prcise et positive jeta messieurs de Cobentzel dans
un embarras indicible. Ils en sortirent par de nouvelles dolances sur
l'incessante inimiti dont l'Autriche tait l'objet de la part de la
France, et sur l'tat de profond dsespoir auquel on allait la
rduire. Cependant M. de Talleyrand et M. de Champagny insistrent, et
il fut convenu des deux cts, que la Bavire vacuerait les terres de
la noblesse immdiate, mais que les troupes autrichiennes, s'arrtant
d'abord o elles se trouvaient, finiraient ensuite par rtrograder,
afin de ne pas compromettre la dignit de l'empereur par une retraite
trop prcipite. Le cabinet autrichien fit entendre de nouveau que, si
on se prtait  ses dsirs, relativement  la proportion des voix
catholiques et protestantes dans la Dite, on pourrait compter sur lui
dans toutes les circonstances, dans celle notamment qui allait
s'offrir  l'occasion de la note adresse par la Russie  la Dite
germanique.

[Note en marge: Embarras des princes allemands caus par la note
russe.]

Cette note tait arrive  Ratisbonne, par le mme courrier qui avait
port  Paris les dpches de Saint-Ptersbourg. Elle embarrassait
cruellement les princes allemands, pour leur dignit et pour leur
scurit, car c'tait une cour trangre qui les invitait  se montrer
sensibles  une violation du territoire germanique, et, s'ils se
montraient sensibles  cette violation, ils encouraient au plus haut
point le ressentiment de la France. Matriellement on n'avait pas eu
le temps d'envoyer des instructions aux ministres prs de la Dite;
mais ceux-ci, prsumant les dispositions de leur cour, avaient paru
plutt disposs  ngliger la note qu' lui donner un grand
retentissement. Le ministre prussien, M. de Goertz, le mme qui a dj
figur dans les ngociations germaniques, aurait voulu, quant  lui,
mettre toute cette affaire au nant. Mais les ministres autrichiens
ayant reu leurs instructions, grce  la proximit de Vienne, et
jouant, suivant leur usage, un double jeu, trouvant la note
inconvenante quand ils taient en face des agents franais, promettant
de la faire accueillir lorsqu'ils taient en face des agents russes,
imaginrent un moyen terme. On prit la note en considration, mais
chaque ministre dut en rfrer  sa cour, pour statuer ultrieurement
sur son contenu.--Vous voyez, dit M. de Hugel au ministre de Russie,
que nous avons fait admettre votre note. Vous voyez, dit-il au
ministre de France, qu'en ajournant la discussion  deux mois nous
l'avons amortie, car dans deux mois personne ne pensera plus  la
dmarche de l'empereur Alexandre.--

Tel devait tre effectivement le sort de cette dmarche inconsidre.
Mais, pour arriver  ce rsultat, il y avait cependant plus d'un
embarras  vaincre. Les gouvernements allemands ne voulaient ni
blesser la France, dont ils avaient peur, ni dsobliger la Russie,
dont ventuellement ils pouvaient avoir besoin. Leurs ministres
s'agitaient donc  Paris pour trouver la solution.--Arrangez-vous
comme il vous conviendra, leur dit le Premier Consul. Si la discussion
s'engage dans deux mois, de manire  parvenir officiellement  la
France, je ferai une rponse si haute, si dure, que la dignit du
corps germanique en sera cruellement humilie. Il ne vous restera qu'
souffrir cette rponse, ou  prendre les armes, car je suis rsolu,
s'il le faut,  commencer par le continent la guerre que je fais  la
Grande-Bretagne.--

[Note en marge: Expdient imagin par M. de Talleyrand pour annuler
les consquences de la note russe.]

M. de Talleyrand, fidle  sa prfrence ordinaire pour la paix,
chercha par des expdients  prvenir la rupture. Les ministres
trangers craignant le Premier Consul, trouvant au contraire dans M.
de Talleyrand une grce parfaite, et une facilit qui du reste
n'excluait pas la hauteur, le recherchaient assidment. Parmi les plus
soigneux et les plus intelligents se trouvait M. le duc de Dalberg,
neveu du prince archichancelier, et alors ministre de Baden  Paris.
C'est de lui que se servit M. de Talleyrand pour agir sur la cour de
Baden. Aprs avoir rappel  cette cour tout ce qu'elle devait  la
France, qui avait tant agrandi ses tats dans les arrangements de
1803, on lui fit comprendre aussi tout ce qu'elle en pouvait
redouter, si la guerre venait  clater de nouveau. On l'engagea donc
 dclarer  Ratisbonne, qu'elle avait reu du gouvernement franais
des explications satisfaisantes, et qu'elle dsirait en consquence
qu'il ne ft donn aucune suite  la note russe. Tandis que M. de
Talleyrand en exigeait sous main une dclaration pareille, le cabinet
de Saint-Ptersbourg, s'appuyant sur la parent de la maison de Baden
avec la famille impriale de Russie, tchait de modifier cette
dclaration, au point de la rendre insuffisante. Mais la France tait
plus proche et plus forte, et devait l'emporter. Du reste, deux mois
allaient s'couler avant le jour de l'ouverture des dbats; on
envoyait de Paris  Carlsruhe, de Carlsruhe  Paris, des projets de
rdaction, sans cesse modifis, et on ne pouvait manquer de trouver
bientt une solution convenable.

Le Premier Consul ne s'inquitait gure de ces alles et venues, et
laissait faire son ministre des affaires trangres. Il avait offens
la Russie, et oblig l'Autriche  se tenir tranquille. Il inquitait
la Prusse de sa froideur, et, quant  la Dite de Ratisbonne, il la
traitait comme la reprsentation d'un corps tombant de vtust, malgr
tout ce qu'il avait fait pour le rajeunir; et il tait prt ou  ne
pas lui rpondre du tout, ou  lui opposer quelque rplique
humiliante. Toutes ces affaires suscites au dehors par la catastrophe
de Vincennes, avaient  peine dtourn son attention des affaires du
dedans, livres en ce moment  une vritable crise.

[Note en marge: Procs de Georges et Moreau.]

Bien qu'en peu de jours, l'impression produite par la mort du duc
d'Enghien et reu du temps l'attnuation qu'en reoivent bientt les
impressions mme les plus vives, cependant il restait une cause
permanente d'agitation dans le procs de Georges, Moreau et Pichegru.
C'tait en effet une fcheuse, mais invitable ncessit, que de faire
comparatre devant la justice tant de personnages d'espce si
diffrente, les uns comme MM. de Rivire et de Polignac, chers 
l'ancienne aristocratie franaise, les autres comme Moreau, chers 
tout ce qui aimait la gloire de la France, et de les faire comparatre
au milieu de la curiosit publique vivement excite, au milieu du
dchanement des malveillants, toujours prompts  tirer des moindres
circonstances les interprtations les plus subtiles ou les plus
absurdes. Mais il fallait bien que justice ft rendue, et ce procs
allait troubler, pour un ou deux mois encore, le calme ordinaire au
gouvernement du Premier Consul.

[Note en marge: Suicide de Pichegru.]

Un accident, tout  fait imprvu, vint ajouter  l'aspect sombre et
sinistre de cette situation. Pichegru, prisonnier du Premier Consul,
se dfiant d'abord de sa gnrosit, et croyant difficilement aux
offres de sa clmence que M. Ral lui avait apportes, s'tait rassur
bientt, et s'tait livr avec confiance  l'ide de conserver la vie,
et de recouvrer l'honneur en fondant un grand tablissement  Cayenne.
Les offres du Premier Consul taient sincres, car dans sa rsolution
de ne frapper que les royalistes, il voulait gracier Moreau et
Pichegru. M. Ral, incapable d'un mauvais sentiment, eut dans la
poursuite de cette grande affaire un second malheur. Il tait arriv
trop tard  Vincennes; il parut trop rarement dans le cachot de
Pichegru, o l'intrt de l'instruction l'appelait peu, vu qu'on
n'esprait rien tirer d'un homme aussi concentr et aussi ferme que
l'tait cet ancien gnral de la Rpublique. Absorb par mille soins,
M. Ral ngligea Pichegru, qui, n'entendant plus parler des
propositions du Premier Consul, et apprenant la sanglante excution de
Vincennes, crut qu'il n'y avait point  compter sur la clmence qu'on
lui avait offerte et promise. Mourir n'tait pas ce qui cotait le
plus  cet homme de guerre: c'tait le dnoment presque forc des
intrigues coupables dans lesquelles il s'tait engag en sortant de la
droite route ds 1797; mais il fallait paratre entre Moreau et
Georges, l'un qu'il avait compromis, l'autre auquel il avait livr son
honneur, en venant figurer  ses cts dans une conspiration
royaliste. Toutes les dnonciations qu'il avait essuyes  l'poque du
18 fructidor, et qu'il avait repousses avec une feinte indignation,
allaient se trouver justifies. Il perdait avec la vie les tristes
restes de son honneur dj si compromis. Cet infortun prfra la mort
immdiate, mais la mort sans la honte qui devait rsulter d'un dbat
public. Ce sentiment prouve qu'il valait un peu mieux que sa conduite
antrieure ne le faisait supposer. Il avait emprunt  M. Ral les
oeuvres de Snque. Une nuit, aprs avoir lu pendant plusieurs heures,
et avoir laiss le livre ouvert  un passage o il est trait de la
mort volontaire, il s'trangla, au moyen d'une cravate de soie dont il
avait fait une corde, et d'une cheville de bois dont il avait fait un
levier. Vers la fin de la nuit, les gardiens, entendant quelque
agitation dans sa chambre, entrrent, et le trouvrent suffoqu, le
visage rouge, comme s'il avait t frapp d'apoplexie. Les mdecins et
les magistrats appels ne laissrent aucun doute sur la cause de sa
mort, et la mirent en parfaite vidence pour tous les hommes de bonne
foi.

[Note en marge: Calomnies dont la mort de Pichegru devient
l'occasion.]

Mais il n'y a point de preuve assez claire pour les partis, rsolus 
croire une calomnie, ou  la propager sans y croire. Sur-le-champ il
fut admis chez les royalistes, qui naturellement se plaisaient 
imputer tous les crimes au gouvernement, et chez les oisifs, qui sans
mchancet aiment  voir dans les vnements plus de complications
qu'il n'y en a, il fut admis que Pichegru avait t trangl par les
sicaires du Premier Consul. Cette catastrophe, dite du Temple, tait
le complment de la catastrophe dite de Vincennes; l'une faisait suite
 l'autre. Le caractre du nouveau Nron se droulait ainsi
rapidement.  l'exemple du prince romain, il passait du bien au mal,
de la vertu au crime, presque sans transition. Et comme il fallait 
ceux qui se donnaient la peine de motiver leurs mensonges, une raison
 faire valoir pour expliquer un tel forfait, ils disaient que,
n'esprant pas convaincre Pichegru, on l'avait assassin, pour que sa
prsence aux dbats manqut  la justification de ses coaccuss.

C'tait la plus absurde comme la plus odieuse des inventions. S'il y
avait un accus dont la prsence aux dbats ft ncessaire, dans
l'intrt du Premier Consul, c'tait Pichegru. Pichegru,
personnellement, ne pouvait passer pour un rival  craindre, depuis
que son affiliation constate au parti royaliste l'avait perdu dans
l'opinion publique; d'ailleurs les dpositions des accuss de tous les
partis l'accablaient galement. L'homme  redouter, s'il y en avait
un, par sa gloire encore intacte, par la difficult de le convaincre,
c'tait Moreau; et s'il y avait un accus utile contre lui, c'tait
Pichegru, qui avait servi de lien entre les rpublicains et les
royalistes. Pichegru, en effet, amen au dbat, ne pouvant nier ni ses
relations avec Georges, ni ses relations avec Moreau, ne pouvant pas
plus les expliquer que les nier, servait invitablement  rattacher
Moreau aux royalistes, c'est--dire  le couvrir d'une juste
confusion. Pichegru tait donc une immense perte pour l'accusation. Et
enfin,  commettre un crime pour se dlivrer d'une rivalit
redoutable, c'tait Moreau, non Pichegru, dont il fallait ainsi
terminer la procdure. La supposition tait donc aussi stupide
qu'atroce. Il n'en fut pas moins admis par les discoureurs des salons
royalistes, que le Premier Consul, pour se dbarrasser de Pichegru,
l'avait fait trangler. Cette indigne accusation devait tomber
promptement, mais en attendant elle jetait du trouble dans les
esprits, et les colporteurs de fausses nouvelles, en la rptant,
servaient la perfidie des inventeurs. Ce nouveau malheur rveilla pour
quelques jours les tristes impressions dj produites par la
conspiration des princes migrs. Cependant ces impressions ne
pouvaient tre durables. Si les gens clairs, amis du Premier Consul,
jaloux de sa gloire, devaient conserver au fond du coeur
d'inconsolables regrets, les masses sentaient bien qu'elles pouvaient
reposer sans crainte  l'abri d'une main ferme et juste. Personne ne
croyait srieusement que les excutions, les exils, les spoliations
allaient recommencer. Il faut mme l'avouer, les hommes
individuellement engags dans la Rvolution, soit qu'ils eussent
acquis, ou des proprits nationales, ou des fonctions publiques, ou
une clbrit embarrassante, taient secrtement satisfaits de voir le
gnral Bonaparte spar des Bourbons par un foss rempli de sang
royal.

[Note en marge: Divergences de l'opinion publique  l'occasion des
derniers vnements.]

Du reste, les sensations produites par les vnements politiques se
renfermaient alors dans un nombre de personnes chaque jour plus
restreint. La participation extraordinaire que la nation avait prise
aux affaires publiques, pendant la Rvolution, avait fait place  une
sorte d'inattention, provenant  la fois de lassitude et de confiance.
Dans les premiers temps du Consulat, on tenait encore les yeux fixs
sur le gouvernement avec une certaine anxit; mais bientt, en le
voyant si habile et si heureux, on s'tait laiss aller  la scurit,
au repos, et on tait revenu au soin de ses affaires prives,
long-temps ngliges pendant une rvolution orageuse, qui avait
boulevers  la fois la proprit, le commerce et l'industrie. De ces
masses souleves, il ne restait d'attentives aux vnements du jour
que ces classes qui ont assez de loisir et de lumires pour s'occuper
des affaires de l'tat, et les intresss de tous les partis, migrs,
prtres, acqureurs de biens nationaux, militaires, gens en place.

Or, dans ce public, les impressions taient partages. Si les uns
dclaraient abominable l'acte commis sur la personne du duc d'Enghien,
les autres ne trouvaient pas moins abominables les complots sans cesse
renouvels contre la personne du Premier Consul. Ceux-ci disaient que
les royalistes, pour ressaisir le gouvernement, dont ils taient
indignes et incapables, s'exposaient  dtruire tout gouvernement en
France; que le Premier Consul mort, personne ne pourrait tenir les
rnes du pouvoir d'une manire assez ferme; que l'on retomberait dans
l'anarchie et dans le sang; qu'on avait bien fait, aprs tout, de se
montrer svre, afin de dcourager les sclrats et les imprudents;
que les royalistes taient incorrigibles; que, combls de biens par le
Premier Consul, ils ne savaient tre ni reconnaissants, ni mme
rsigns; qu'il avait fallu, pour en finir avec eux, les faire
trembler, au moins une fois. C'est l ce qu'on rptait dans les
cercles forms autour du gouvernement, o figuraient les chefs de
l'arme, de l'administration, de la magistrature, les membres du
Snat, du Tribunat, du Corps Lgislatif. Et mme, l'impression
produite par la mort du duc d'Enghien commenant  s'effacer, on
disait des choses  peu prs semblables chez les gens paisibles,
dsintresss, qui demandaient qu'on les laisst enfin reposer 
l'abri du bras puissant qui gouvernait alors la France.

[Note en marge: Du conflit des opinions, nat une ide qui envahit en
un instant tous les esprits, celle du rtablissement de la monarchie.]

De ce conflit des esprits jaillit instantanment une ide, propage
bientt avec la promptitude de l'clair. Les royalistes, considrant
le Premier Consul comme le seul obstacle  leurs projets, avaient
voulu le frapper, esprant que le gouvernement prirait tout entier
avec lui. Eh bien! s'criait-on, il fallait tromper leurs criminelles
esprances. Cet homme qu'ils voulaient dtruire, il fallait le faire
roi ou empereur, pour que l'hrdit, ajoute  son pouvoir, lui
assurt des successeurs naturels et immdiats, et que, le crime commis
sur sa personne devenant inutile, on ft moins tent de le commettre.
Ainsi qu'on le voit, le retour vers les opinions monarchiques avait
t rapide depuis quelques annes. De cinq directeurs nomms pour cinq
ans, on avait pass  l'ide de trois consuls nomms pour dix ans;
puis de l'ide de trois consuls,  celle d'un seul consul de fait,
ayant le pouvoir  vie. Dans une telle voie on ne pouvait s'arrter
qu'aprs avoir franchi le dernier pas, c'est--dire aprs tre revenu
au pouvoir hrditaire. Il suffisait pour cela de la moindre secousse
imprime aux esprits. Cette secousse, les royalistes s'taient chargs
de l'imprimer eux-mmes, en voulant assassiner le Premier Consul; et
ils donnrent l un spectacle fort ordinaire, car, le plus souvent, ce
sont les ennemis d'un gouvernement qui, par leurs attaques
imprudentes, lui font faire ses progrs les plus rapides.

En un instant, soit au Snat, soit au Corps Lgislatif, soit au
Tribunat, non-seulement  Paris, mais dans les chefs-lieux de
dpartement, o les collges lectoraux taient assembls, dans les
camps rpandus sur les ctes, on entendit presque spontanment
prconiser les ides de monarchie et d'hrdit. Ce mouvement
d'opinion tait naturel; il tait aussi quelque peu excit par les
manifestations des diverses assembles qui voulaient plaire, par les
prfets qui cherchaient  signaler leur zle, par les gnraux qui
dsiraient attirer sur eux les regards d'un matre tout-puissant, tous
sachant bien qu'en proposant la monarchie ils devinaient la secrte
pense de ce matre, et qu'ils ne le blesseraient certainement point,
si par hasard ils devanaient le moment fix par son ambition.

[Note en marge: Langage monarchique qu'on entend partout  la fois.]

Sans tre dict, le langage fut uniforme partout. Il fallait,
disait-on, mettre un terme aux hsitations, aux faux scrupules, et en
venir  la seule institution qui ft stable, c'est--dire  la
monarchie hrditaire. Tant que les royalistes espreraient dtruire
le gouvernement et la Rvolution d'un seul coup, ils renouvelleraient
leurs forfaits, et peut-tre ils finiraient par russir. Ils ne
recommenceraient plus, ou du moins ils auraient un moindre intrt 
recommencer, quand ils verraient  ct du Premier Consul des enfants
ou des frres prts  lui succder, et le gouvernement nouveau ayant,
comme l'ancien, la proprit de se survivre  lui-mme. Placer une
couronne sur cette tte prcieuse et sacre, sur laquelle reposaient
les destines de la France, c'tait y placer un bouclier, qui la
protgerait contre les coups des assassins. En la protgeant, on
protgerait tous les intrts ns de la Rvolution; on sauverait d'une
raction sanguinaire les hommes compromis par leurs garements; on
conserverait aux acqureurs de domaines nationaux leurs biens, aux
militaires leurs grades,  tous les membres du gouvernement leurs
positions,  la France le rgime d'galit, de justice et de grandeur
qu'elle avait conquis. D'ailleurs tout le monde, ajoutait-on, tait
revenu  de saines ides. Tout le monde avait peine  comprendre
comment on s'tait laiss entraner, par des thoriciens insenss, 
faire de cette vaste et vieille France une Rpublique, comme celles de
Sparte et d'Athnes. Tout le monde reconnaissait qu'en dtruisant la
monarchie pour la rpublique, on avait dpass les premiers et
lgitimes voeux de la Rvolution de 1789, qui ne voulait que la
rforme des abus, l'abolition du rgime fodal, la modification de
l'autorit royale, et non son renversement; que si en 1802, lors de
l'institution du Consulat  vie, une fausse honte avait retenu les
lgislateurs de la France, aujourd'hui que cette fausse honte tait
passe, aujourd'hui que les crimes des royalistes avaient achev de
dessiller tous les yeux, il fallait prendre son parti, et constituer
le gouvernement par un acte complet et dfinitif; qu'aprs tout on ne
ferait ainsi qu'ajouter le droit au fait, car en ralit le gnral
Bonaparte tait roi, mais roi absolu; tandis qu'en lui dcernant la
royaut, sous sa vritable forme, on traiterait avec lui, on
limiterait cette royaut, on donnerait d'un mme coup de la dure au
gouvernement, et des garanties  la libert.

Tel tait le langage gnral, quelques jours aprs les scnes
douloureuses que nous avons rapportes plus haut.

[Note en marge: Spectacle singulier et instructif de la France
retournant  la monarchie.]

Quel spectacle que celui de cette nation qui, aprs avoir essay de la
rpublique sanglante sous la Convention, de la rpublique modre mais
inerte sous le Directoire, dgote subitement de ce gouvernement
collectif et civil, demandait  grands cris la main d'un militaire
pour la gouverner, se montrait si presse d'en avoir un qu'elle allait
prendre l'infortun Joubert en l'absence du gnral Bonaparte; courait
au-devant de celui-ci  son retour d'gypte, le suppliait d'accepter
un pouvoir qu'il n'tait que trop impatient de saisir, le faisait
consul pour dix ans, puis consul  vie, et enfin monarque hrditaire,
pourvu qu'elle ft garantie, par le bras vigoureux d'un homme de
guerre, de cette anarchie dont le spectre effrayant la poursuivait
sans cesse! Quel enseignement pour les sectaires, qui avaient cru,
dans le dlire de leur orgueil, faire de la France une rpublique,
parce que le temps en avait fait une dmocratie! Qu'avait-il fallu
pour ce changement d'ides? Quatre annes seulement, et une
conspiration avorte contre l'homme extraordinaire, objet de l'amour
des uns, de la haine des autres, de l'attention passionne de tous! Et
admirez encore la profondeur de cet enseignement! Cet homme venait
d'tre en butte  une tentative criminelle; mais il venait,  son
tour, de commettre un acte sanguinaire; et, dans ce moment mme, on ne
craignait pas de l'lever sur le pavois, tant on le sentait
ncessaire! On le prenait non pas moins glorieux, mais moins pur. On
l'avait pris avec son gnie, on l'aurait pris sans ce gnie, on
l'aurait pris quel qu'il ft, pourvu qu'il ft puissant; tant on
souhaitait la force, au lendemain de si grands dsordres! N'avons-nous
pas vu autour de nous, et de nos jours, des nations effrayes se jeter
dans les bras de soldats mdiocres, parce qu'ils prsentaient au moins
les apparences de la force?

 Rome, vieille rpublique, il avait fallu le besoin long-temps senti
d'un chef unique, l'inconvnient souvent rpt de la transmission
lective du pouvoir, il avait fallu plusieurs gnrations, Csar
d'abord, puis Auguste aprs Csar, et mme Tibre aprs Auguste, pour
habituer les Romains  l'ide d'un pouvoir monarchique et hrditaire.
Il ne fallait pas tant de prcautions en France pour un peuple faonn
depuis douze sicles  la monarchie, et depuis dix ans seulement  la
rpublique. Il fallait un simple accident, pour revenir du rve de
quelques esprits gnreux mais gars, aux vivants et indestructibles
souvenirs de la nation entire.

En tout pays dchir par des factions, menac par des ennemis
extrieurs, le besoin d'tre gouvern et dfendu amnera, tt ou tard,
le triomphe d'un personnage puissant, guerrier comme Csar  Rome,
riche comme les Mdicis  Florence. Si ce pays a vcu long-temps en
rpublique, il faudra plusieurs gnrations pour le faonner  la
monarchie; mais si ce pays a toujours vcu en monarchie, et que la
folie des factions l'ait pour un instant arrach  son tat naturel,
pour en faire une rpublique phmre, il faudra quelques annes de
troubles pour inspirer l'horreur de l'anarchie, moins d'annes encore
pour trouver le soldat capable d'y mettre un terme, et un voeu de ce
soldat, ou un coup de poignard de ses ennemis, pour le faire roi ou
empereur, et ramener ainsi le pays  ses habitudes, et dissiper le
songe de ceux qui avaient cru changer la nature humaine avec de vains
dcrets, avec des serments plus vains encore. Rome et Florence,
long-temps rpubliques, aboutirent, l'une aux Csars, l'autre aux
Mdicis, et mirent plus d'un demi-sicle  se donner  eux.
L'Angleterre et la France, rpubliques de dix annes, aboutirent, en
trois ou quatre ans,  Cromwell et  Napolon.

Ainsi la Rvolution, dans ce retour rapide sur elle-mme, devait venir
 la face du ciel confesser ses erreurs, l'une aprs l'autre, et se
donner d'clatants dmentis! Distinguons cependant: lorsqu'elle avait
voulu l'abolition du rgime fodal, l'galit devant la loi,
l'uniformit de la justice, de l'administration et de l'impt,
l'intervention rgulire de la nation dans le gouvernement de l'tat,
elle ne s'tait point trompe; elle n'avait aucun dmenti  se donner;
et elle ne s'en est donn aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire,
voulu une galit barbare et chimrique, l'absence de toute hirarchie
sociale, la prsence continuelle et tumultueuse de la multitude dans
le gouvernement, la rpublique dans une monarchie de douze sicles,
l'abolition de tout culte, elle avait t folle et coupable, et elle
devait venir faire, en prsence de l'univers, la confession de ses
garements! Mais qu'importent quelques erreurs passagres,  ct des
vrits immortelles qu'au prix de son sang elle a lgues au genre
humain! Ses erreurs mmes contenaient encore d'utiles et graves
leons, donnes au monde avec une incomparable grandeur. Toutefois,
si, dans ce retour  la monarchie, la France obissait aux lois
immuables de la socit humaine, elle allait vite, trop vite
peut-tre, comme il est d'usage dans les rvolutions. Une dictature,
sous le titre de Protecteur, avait suffi  Cromwell. La dictature,
sous la forme de consulat perptuel, avec un pouvoir tendu comme son
gnie, durable comme sa vie, aurait d suffire au gnral Bonaparte,
pour accomplir tout le bien qu'il mditait, pour reconstruire cette
ancienne socit dtruite, pour la transmettre, aprs l'avoir
rorganise, ou  ses hritiers s'il devait en avoir, ou  ceux qui,
plus heureux, taient destins  profiter un jour de ses oeuvres. Il
tait, en effet, arrt dans les desseins de la Providence, que la
Rvolution, poursuivant son retour sur elle-mme, irait plus loin que
le rtablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
rtablissement de l'ancienne dynastie elle-mme. Pour accomplir sa
noble tche, la dictature,  notre avis, sous la forme du consulat 
vie, suffisait donc au gnral Bonaparte, et en le crant monarque
hrditaire, on tentait quelque chose qui n'tait, ni le meilleur pour
sa grandeur morale, ni le plus sr pour la grandeur de la France. Non
que le droit manqut  ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi
ou un empereur: la nation pouvait incontestablement transporter  qui
elle voulait, et  un soldat sublime plus qu' tout autre, le sceptre
de Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position
naturelle et simple de premier magistrat de la rpublique franaise,
n'avait point d'gal sur la terre, mme sur les trnes les plus
levs. En devenant monarque hrditaire, il allait tre mis en
comparaison avec les rois, petits ou grands, et constitu leur
infrieur en un point, celui du sang. Ne ft-ce qu'aux yeux du
prjug, il allait tre au-dessous d'eux en quelque chose. Accueilli
dans leur compagnie, et flatt, car il tait craint, il serait en
secret ddaign par les plus chtifs. Mais, ce qui est plus grave
encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, pour devenir
roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de son trne
nouveau! Que d'entreprises gigantesques, auxquelles succomberait
peut-tre la fortune de la France! Que de stimulants pour une ambition
dj trop excite, et qui ne pouvait prir que par ses propres excs!

Si donc,  notre avis du moins, l'institution du Consulat  vie avait
t un acte sage et politique, le complment indispensable d'une
dictature devenue ncessaire, le rtablissement de la monarchie sur
la tte de Napolon Bonaparte, tait non pas une usurpation (mot
emprunt  la langue de l'migration), mais un acte de vanit de la
part de celui qui s'y prtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente
avidit de la part des nouveaux convertis, presss de _dvorer_ ce
rgne d'_un moment_. Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une
leon aux hommes, nous en convenons, la leon tait plus instructive
et plus profonde, plus digne de celles que la Providence adresse aux
nations, quand elle tait donne par ce soldat hroque, par ces
rpublicains rcemment convertis  la monarchie, presss les uns et
les autres de se vtir de pourpre, sur les dbris d'une rpublique de
dix annes,  laquelle ils avaient prt mille serments.
Malheureusement, la France, qui avait pay de son sang leur dlire
rpublicain, tait expose  payer de sa grandeur leur nouveau zle
monarchique; car c'est pour qu'il y et des rois franais en
Westphalie,  Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et les
Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France tait destine  servir
d'enseignement  l'univers: grand malheur, et grande gloire pour une
nation!

[Note en marge: Rle de M. Fouch dans la rvolution monarchique qui
se prparait.]

Il faut,  chaque changement, des hommes qui se chargent de raliser
les ides qui sont dans tous les esprits, c'est--dire des
instruments. Il s'en trouva un, pour la rvolution qui se prparait,
bien singulirement appropri  la circonstance. M. Fouch avait
jusqu'ici, par un reste de sincrit, blm la rapidit de la raction
qui ramenait la France vers le pass; il avait mme obtenu la faveur
de madame Bonaparte, en paraissant partager ses craintes confuses;
mais il avait, pour ce mme motif, encouru la disgrce de son
ambitieux poux.  ce rle ingrat d'improbateur secret, M. Fouch
avait perdu un ministre, et il ne voulait pas le jouer plus
long-temps. Aussi avait-il embrass le rle tout contraire. Dirigeant
spontanment la police, dans la poursuite de la dernire conspiration,
il s'tait lui-mme remis en place. Voyant le Premier Consul
profondment irrit contre les royalistes, il avait flatt sa colre,
et l'avait pouss  immoler le duc d'Enghien. Si la pense qu'on a
souvent prte au Premier Consul, de conclure un pacte sanglant avec
les rvolutionnaires, et d'en obtenir la couronne au prix d'un gage
effroyable, si cette pense s'tait fait jour dans l'me de quelque
homme de ce temps, c'tait assurment dans celle de M. Fouch.
Approbateur de la mort du duc d'Enghien, il tait aussi le plus ardent
des nouveaux partisans de l'hrdit. Il surpassait MM. de Talleyrand,
Roederer et Fontanes, en zle monarchique.

[Note en marge: Voeux secrets du gnral Bonaparte. Progrs successifs
de son ambition.]

Certes le Premier Consul n'avait pas besoin d'tre encourag pour
aspirer au trne. Il souhaitait le rang suprme, non pas que ce fut sa
constante pense depuis ses campagnes d'Italie, ni mme depuis le 18
brumaire, ainsi que l'ont suppos des narrateurs vulgaires; non, il
n'avait pas conu tous les dsirs  la fois. Son ambition avait grandi
par degrs, comme sa fortune. Arriv au commandement des armes, il
avait aperu de ce point lev les hauteurs plus leves encore du
gouvernement de la Rpublique, et il y avait aspir. Arriv  ces
hauteurs, il avait entrevu celles du Consulat perptuel, places
au-dessus, et y avait aspir de mme. Parvenu  ces dernires, d'o il
voyait distinctement le trne, il y voulait monter. Ainsi marche
l'ambition humaine, et ce n'tait pas l un crime. Mais pour les
esprits clairvoyants, c'tait un danger que cette ambition sans cesse
excite, et sans cesse satisfaite, car c'tait l'exciter encore que de
la satisfaire toujours.

[Note en marge: Absence des frres du Premier Consul au moment o se
prpare le rtablissement de la monarchie.]

Mais au moment de prendre un pouvoir qui ne lui appartient pas
naturellement, tout gnie, quelque audacieux qu'il soit, hsite au
moins, s'il ne tremble pas. Dans ces situations, une involontaire
pudeur saisit l'ambition la plus ardente, et on n'ose pas avouer tout
ce qu'on dsire. Le Premier Consul, qui s'entretenait peu des affaires
de l'tat avec ses frres, avait en eux, lorsqu'il s'agissait de sa
grandeur personnelle, des confidents auxquels il aimait  tout dire,
et des confidents plus ardents que lui-mme, car ils brlaient de
devenir princes. On doit se souvenir qu'ils avaient regard le
Consulat  vie avec dpit, et comme une tentative avorte.  l'poque
dont il s'agit, Lucien tait absent, et Joseph allait quitter Paris.
Lucien, par une nouvelle inconsquence de sa faon, avait pous une
veuve, belle, mais fort peu assortie  la position de la famille
Bonaparte. Brouill avec le Premier Consul  cause de ce mariage, il
s'tait retir  Rome, jouant le proscrit, et semblant chercher dans
les jouissances des arts le ddommagement de l'ingratitude
fraternelle. Madame Ltitia Bonaparte, qui, sous la modestie d'une
femme ne pauvre, et affectant de s'en souvenir, cachait quelques-unes
des passions d'une impratrice mre, se plaignait constamment et 
tort de Napolon, et montrait pour son fils Lucien une prfrence
marque: elle l'avait suivi  Rome. Le Premier Consul, plein
d'affection pour ses proches, mme quand il n'avait point  s'en
louer, avait accompagn sa mre et son frre de sa toute-puissante
protection, et les avait recommands  la bienveillance de Pie VII, en
disant que son frre allait chercher  Rome les plaisirs des arts, et
sa mre, le bienfait d'un doux climat. Pie VII avait pour ces htes
illustres les attentions les plus empresses et les plus dlicates.

Joseph tait mcontent aussi, on n'imaginerait pas de quoi, si
l'histoire ne prenait soin de le raconter. Il s'tait senti bless de
ce que le Premier Consul avait voulu le nommer prsident du Snat, et
il avait refus ces hautes fonctions avec le ton de la dignit
offense, lorsque M. Cambacrs tait venu les lui offrir de la part
du Premier Consul. Ce dernier, qui n'aimait pas qu'on ft oisif, lui
avait fait dire alors d'aller chercher la grandeur, l mme o il
avait trouv la sienne, c'est--dire  l'arme. Joseph, nomm colonel
du 4e de ligne, partait pour Boulogne, au moment o s'agitait la
grande question du rtablissement de la monarchie. Le Premier Consul
tait donc priv des deux confidents auxquels il s'en remettait
volontiers des affaires de sa grandeur personnelle. M. Cambacrs
auquel il s'ouvrait le plus ordinairement sur toutes choses,
gnrales ou personnelles, M. Cambacrs,  l'poque du Consulat 
vie, lui avait pargn l'embarras d'avouer ce qu'il souhaitait, en
prenant l'initiative, et en se faisant l'instrument d'un changement
universellement approuv. Mais actuellement, M. Cambacrs se taisait
pour deux raisons, l'une bonne, l'autre mauvaise. La bonne raison,
c'est qu'avec sa rare prvoyance, il craignait les emportements d'une
ambition sans limites. Il avait entendu parler d'empire des Gaules,
d'empire de Charlemagne, et il tremblait de voir la grandeur solide du
trait de Lunville sacrifie  des entreprises gigantesques, par
suite de l'lvation du gnral Bonaparte au trne imprial. La raison
moins bonne, c'tait son intrt froiss, car il allait se trouver
spar du Premier Consul par toute la hauteur du trne, et devenir, de
copartageant de la souverainet, quelque petite qu'en ft sa part,
simple sujet du futur monarque. Il se taisait donc, et ne mettait
point, cette fois, comme la prcdente, son influence au service du
Premier Consul. Le troisime consul Lebrun, parfaitement dvou, mais
ne se mlant jamais d'autre chose que de l'administration, ne pouvait
tre d'aucune utilit.

[Note en marge: M. Fouch en l'absence des frres Bonaparte, et dans
l'inaction du consul Cambacrs, devient l'instrument de la nouvelle
rvolution.]

M. Fouch, dans l'ardeur de son zle, se fit l'agent spontan du
changement qui se prparait. Il aborda le Premier Consul, dont il
avait devin les secrets dsirs, lui reprsenta la ncessit de
prendre un parti prompt et dcisif, l'urgence de terminer les anxits
de la France, en mettant la couronne sur sa tte, et en consolidant
ainsi dfinitivement les rsultats de la Rvolution. Il lui montra
toutes les classes de la nation animes du mme sentiment, et
impatientes de le proclamer Empereur des Gaules, ou Empereur des
Franais, comme il conviendrait  sa politique ou  son got. Il
revint souvent  la charge, s'attachant  faire sentir les avantages
de l'-propos, dans un instant o la France, alarme pour la vie du
Premier Consul, tait dispose  concder tout ce qu'on lui
demanderait. Il passa presque des exhortations aux reproches, et
gourmanda vivement les incertitudes du gnral Bonaparte. Celui-ci
n'avait pas quitt sa retraite de la Malmaison depuis l'vnement de
Vincennes. M. Fouch y allait sans cesse, et quand il ne pouvait
joindre le Premier Consul, sorti pour se rendre  la promenade ou
ailleurs, il s'emparait de son secrtaire intime, M. de Meneval, et
lui dmontrait tout au long les avantages de la monarchie hrditaire,
et non-seulement de la monarchie, mais de l'aristocratie, comme appui
et ornement du trne; ajoutant que si le Premier Consul voulait la
rtablir, il tait tout prt  dfendre la sagesse de cette nouvelle
cration, et, s'il le fallait,  devenir noble lui-mme.

Tel tait le zle de cet ancien rpublicain revenu si compltement de
ses erreurs. Son activit inquite, plus excite cette fois que de
coutume, le portait  se remuer au del du besoin. Il s'agitait comme
ces gens qui veulent avoir le mrite de pousser ce qui marche tout
seul.

Il n'tait presque personne, en effet, qui ne ft dispos  seconder
les voeux du Premier Consul. La France voyant depuis long-temps se
prparer un matre, qui du reste la comblait de gloire et de biens, ne
voulait pas lui refuser le titre qui plairait le plus  son ambition.
Les corps de l'tat, les chefs de l'arme, qui savaient combien toute
rsistance tait dsormais impossible, et qui avaient vu dans la ruine
de Moreau le danger d'une opposition intempestive, se jetaient avec
empressement au-devant du nouveau Csar, pour tre au moins distingus
par leur zle, et profiter d'une lvation qu'il n'tait plus temps
d'empcher. C'est l'ordinaire disposition des hommes d'exploiter
l'ambition qu'il leur est impossible de combattre avec succs, et de
se consoler de l'envie par l'avidit. Il n'y avait pour tout le monde
qu'un embarras, celui de remettre en usage des mots qu'on avait
proscrits, d'en rpudier d'autres qu'on avait adopts avec
enthousiasme. Une lgre prcaution dans le choix du titre  confrer
au futur monarque, pouvait faciliter la chose. Ainsi en l'appelant
Empereur et non pas roi, la difficult tait fort diminue.
D'ailleurs, pour tirer la gnration prsente d'un pareil embarras,
personne n'tait mieux fait qu'un ancien jacobin tel que M. Fouch, se
chargeant de donner l'exemple  tous, matre et sujets, et
s'empressant de profrer, le premier, les mots qu'on n'osait pas
encore avoir  la bouche.

[Note en marge: Les journaux anglais employs  prononcer les premiers
le mot de monarchie.]

M. Fouch arrangea tout avec quelques meneurs du Snat, le Premier
Consul voyant ce qui se faisait, l'approuvant, mais feignant de n'y
tre pour rien. On craignait de prendre l'initiative dans les
journaux franais, car leur dpendance absolue de la police aurait
trop prt  leur opinion le caractre d'une opinion de commande. On
avait des agents secrets en Angleterre, et on fit dire, dans certains
journaux anglais, que, depuis la dernire conspiration, le gnral
Bonaparte tait inquiet, sombre et menaant; que chacun vivait  Paris
dans l'anxit; que c'tait la consquence naturelle d'une forme de
gouvernement o tout reposait sur une seule tte, et qu'aussi les gens
paisibles en France souhaitaient que l'hrdit, tablie dans la
famille Bonaparte, procurt  l'ordre actuel des choses la stabilit
qui lui manquait. Ainsi la presse anglaise, ordinairement employe 
diffamer le Premier Consul, fut employe cette fois  servir son
ambition. Ces articles, reproduits et comments, causrent une
sensation trs-vive, et donnrent le signal attendu. Il y avait 
cette poque plusieurs collges lectoraux assembls dans l'Yonne, le
Var, les Hautes-Pyrnes, le Nord et la Ror. Il tait facile d'en
obtenir des adresses. On en provoqua galement de la part des conseils
municipaux des grandes villes, telles que Lyon, Marseille, Bordeaux et
Paris. Enfin, les camps runis le long de l'Ocan furent  leur tour
mis en fermentation. Les militaires, en gnral, taient de toutes les
classes la plus dvoue au Premier Consul.  part un certain nombre
d'officiers et de gnraux, les uns rpublicains sincres, les autres
anims par la vieille rivalit qui divisait les soldats du Rhin et
d'Italie, la plupart des chefs de l'arme voyaient leur propre
lvation dans cette lvation d'un homme de guerre au trne de
France. Ils taient donc parfaitement disposs  prendre l'initiative,
et  faire ce qu'on avait vu souvent dans l'Empire romain,  proclamer
eux-mmes un empereur. Le gnral Soult crivait au Premier Consul
qu'il avait entendu gnraux et colonels, que tous demandaient
l'tablissement d'une nouvelle forme de gouvernement, et taient prts
 donner au Premier Consul le titre d'Empereur des Gaules. Il lui
demandait ses ordres  cet gard. Des ptitions circulaient dans les
divisions de dragons campes  Compigne; ces ptitions se couvraient
de signatures, et allaient arriver  Paris.

[Note en marge: Le signal donn, une foule d'adresses partent en mme
temps des collges lectoraux et des conseils municipaux des grandes
villes.]

Le dimanche 4 germinal (25 mars), quelques jours aprs la mort du duc
d'Enghien, plusieurs adresses des collges lectoraux furent
prsentes au Premier Consul. L'amiral Ganteaume, l'un de ses amis
dvous, prsenta lui-mme l'adresse du collge du Var, dont il tait
le prsident. Elle disait en termes formels qu'il ne suffisait pas de
_saisir_, d'_atteindre_ et de _punir_ les conspirateurs, mais qu'il
fallait, par un large systme d'institutions qui consolidt et
perptut le pouvoir dans les mains du Premier Consul et de sa
famille, assurer le repos de la France, et mettre fin  ses longues
anxits. D'autres adresses furent lues dans la mme audience, et,
immdiatement aprs ces manifestations, en vint une d'un ordre plus
lev. M. de Fontanes avait reu la prsidence du Corps Lgislatif, et
avait obtenu ainsi, par la faveur de la famille Bonaparte, une place
qu'il mritait d'obtenir par ses seuls talents. Il avait mission de
fliciter le Premier Consul pour l'achvement d'une oeuvre immortelle,
le Code civil. Ce Code, fruit de tant de savantes veilles, monument de
la forte volont et de l'esprit universel du chef de la Rpublique,
avait t termin dans la prsente session, et le Corps Lgislatif
reconnaissant avait rsolu de consacrer ce souvenir, en plaant, dans
la salle de ses sances, le buste en marbre du Premier Consul. C'est
l ce que M. de Fontanes venait annoncer dans cette audience, et
certes, de tous les titres de l'homme qu'on voulait glorifier, il n'en
tait aucun qu'il ft plus convenable de rappeler, dans un moment o
l'on allait le faire souverain hrditaire d'un pays organis par son
gnie. M. de Fontanes s'exprima comme il suit:

[Note en marge: Discours de M. de Fontanes  l'occasion de
l'achvement du Code civil.]

     CITOYEN PREMIER CONSUL,

     Un Empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre
     puissante administration. La sage uniformit de vos lois en va
     runir de plus en plus tous les habitants. Le Corps Lgislatif
     veut consacrer cette poque mmorable: il a dcrt que votre
     image, place au milieu de la salle de ses dlibrations, lui
     rappellerait ternellement vos bienfaits, les devoirs et les
     esprances du peuple franais. Le double droit de conqurant et
     de lgislateur a toujours fait taire tous les autres; vous l'avez
     vu confirm dans votre personne par le suffrage national. Qui
     pourrait nourrir encore le criminel espoir d'opposer la France 
     la France? Se divisera-t-elle pour quelques souvenirs passs,
     quand elle est unie par tous les intrts prsents? Elle n'a
     qu'un chef, et c'est vous; elle n'a qu'un ennemi, et c'est
     l'Angleterre.

     Les temptes politiques ont pu jeter quelques sages eux-mmes
     dans des routes imprvues. Mais sitt que votre main a relev les
     signaux de la patrie, tous les bons Franais les ont reconnus et
     suivis; tous ont pass du ct de votre gloire. Ceux qui
     conspirent au sein d'une terre ennemie renoncent irrvocablement
      la terre natale; et que peuvent-ils opposer  votre ascendant?
     Vous avez des armes invincibles, ils n'ont que des libelles et
     des assassins; et tandis que toutes les voix de la religion
     s'lvent en votre faveur au pied de ces autels que vous avez
     relevs, ils vous font outrager par quelques organes obscurs de
     la rvolte et de la superstition. L'impuissance de leurs complots
     est prouve. Ils rendront tous les jours la destine plus
     rigoureuse en luttant contre ses dcrets. Qu'ils cdent enfin 
     ce mouvement irrsistible qui emporte l'univers, et qu'ils
     mditent en silence sur les causes de la ruine et de l'lvation
     des empires.

Cette abjuration des Bourbons faite en face du nouveau monarque
dsign, avec cette solennit de langage, tait, quoique indirecte, la
plus significative des manifestations. Cependant on ne voulait rien
publier avant que le corps le plus lev de l'tat, le Snat, charg
par la Constitution de prendre l'initiative, et fait une premire
dmarche.

Afin d'obtenir cette dmarche, il tait ncessaire de s'entendre avec
M. Cambacrs, qui dirigeait le Snat. Pour cela, il fallait
s'expliquer avec lui, et s'assurer sa bonne volont; non pas qu'on et
quelque rsistance  craindre de sa part, mais sa simple
dsapprobation, quoique silencieuse, aurait t un dsagrment
vritable, dans une circonstance o il importait que tout le monde
part entran.

[Note en marge: Explication entre le Premier Consul et ses deux
collgues Lebrun et Cambacrs.]

Le Premier Consul fit appeler MM. Lebrun et Cambacrs  la Malmaison.
M. Lebrun, comme le plus facile  persuader, avait t appel le
premier. Il n'y avait avec lui aucun effort  faire, car il tait
partisan dcid de la monarchie, et plus volontiers sous la
souverainet du gnral Bonaparte que sous celle de tout autre. M.
Cambacrs, mcontent de ce qui se prparait, arriva quand dj la
confrence tait fort avance avec son collgue Lebrun. Le Premier
Consul, aprs avoir parl du mouvement qui se produisait dans les
esprits, comme s'il y et t tranger, demanda l'avis du second
Consul sur la question, tant agite en ce moment, du rtablissement de
la monarchie.

[Note en marge: Opinion de M. Cambacrs sur le rtablissement de la
monarchie.]

[Note en marge: Opinion du Premier Consul sur le rtablissement de la
monarchie.]

--Je me doutais bien, lui rpondit M. Cambacrs, que c'tait l ce
dont il s'agissait. Je vois que tout tend  ce but, et je le
dplore.--Alors dissimulant mal le dplaisir personnel qui se mlait
chez lui  des vues de sagesse, M. Cambacrs exposa au Premier Consul
les motifs de son opinion. Il lui peignit les rpublicains mcontents
de ce qu'on ne leur laissait pas mme le nom de la chimre qu'ils
avaient poursuivie, les royalistes rvolts de ce qu'on osait relever
le trne sans y faire asseoir un Bourbon; il montra le danger de
pousser le retour  l'ancien rgime si loin, que bientt il ne
resterait qu' mettre une personne  la place d'une autre, pour que la
vieille monarchie ft rtablie. Il rapporta les propos des royalistes
eux-mmes, qui se vantaient tout haut d'avoir, dans le gnral
Bonaparte, un prcurseur charg de prparer le retour des Bourbons. Il
fit valoir l'inconvnient d'un nouveau changement, sans autre utilit
qu'un vain titre, car le pouvoir du Premier Consul tait actuellement
illimit, et il fit remarquer que souvent il y avait plus de danger 
changer le nom des choses que les choses elles-mmes. Il allgua la
difficult d'obtenir de l'Europe la reconnaissance de la monarchie
qu'on voulait fonder, et la difficult plus grande encore d'obtenir de
la France l'effort d'une troisime guerre, s'il fallait recourir  ce
moyen pour arracher la reconnaissance aux vieilles cours europennes;
il mit enfin beaucoup de raisons en avant, les unes excellentes, les
autres mdiocres, et dans lesquelles perait une humeur peu ordinaire
 ce grave personnage. Mais il n'osa pas donner les meilleures qu'il
savait bien; c'est que si l'on accordait cette nouvelle satisfaction 
une ambition immense, on ne pourrait s'arrter nulle part, car en
dcernant au gnral Bonaparte le titre d'empereur des Franais, on le
prparait  dsirer celui d'empereur d'Occident, auquel il a
secrtement aspir depuis, ce qui n'a pas t la moindre des causes
qui l'ont pouss  dpasser toutes les bornes du possible, et  prir
en les dpassant. Comme tout homme gn, contraint, M. Cambacrs ne
dit pas ce qu'il y avait de meilleur  dire, et fut battu par son
interlocuteur. Le Premier Consul, si dissimul dans ses dsirs lors de
l'institution du Consulat  vie, faisait cette fois le pas qu'on ne
voulait pas faire vers lui. Il avoua franchement  son collgue
Cambacrs qu'il songeait  prendre la couronne, et dclara pourquoi.
Il soutint que la France voulait un roi, que cela tait vident pour
quiconque savait observer; qu'elle revenait chaque jour des folies
qu'on lui avait mises un moment en tte, et que de toutes ces folies
la rpublique tait la plus insigne; que la France en tait si
compltement dsabuse, qu'elle prendrait un Bourbon, si on ne lui
donnait un Bonaparte; que le retour des Bourbons serait une calamit,
car ce serait la contre-rvolution pure, et que, pour lui, sans
dsirer plus de pouvoir qu'il n'en avait, il cdait en cette occasion
 une ncessit des esprits, et  l'intrt de la Rvolution
elle-mme; que du reste il importait de prendre un parti, car le
mouvement tait tel dans l'arme qu'on le proclamerait empereur
peut-tre dans les camps, et qu'alors son lvation au trne
ressemblerait  une scne de prtoriens, ce qu'il fallait viter avant
tout.

[Note en marge: Le Premier Consul et son collgue Cambacrs se
sparent mcontents l'un de l'autre.]

Ces raisons persuadrent peu M. Cambacrs, qui n'avait pas envie de
se laisser persuader, et chacun demeura dans son opinion, fch de
s'tre trop avanc. Cette rsistance imprvue de M. Cambacrs
embarrassa le Premier Consul, qui, feignant alors moins d'impatience
qu'il n'en avait rellement, dit  ses deux collgues qu'il ne se
mlerait de rien, et livrerait le mouvement des esprits  lui-mme. On
se quitta mcontent les uns des autres, et M. Cambacrs revenant avec
M. Lebrun  Paris, vers le milieu de la nuit, adressa ces paroles 
son collgue: C'en est fait, la monarchie est rtablie; mais j'ai le
pressentiment que ce qu'on difie ne sera pas durable. Nous avons fait
la guerre  l'Europe pour lui donner des rpubliques, filles de la
Rpublique franaise; nous la ferons maintenant pour lui donner des
monarques, fils ou frres du ntre, et la France puise finira par
succomber  ces folles entreprises.--

[Note en marge: Occasion saisie pour provoquer une manifestation de la
part du Snat.]

Mais cette dsapprobation de M. Cambacrs tait la plus silencieuse
et la plus inactive des rsistances. Il laissa M. Fouch et ses
auxiliaires agir  leur gr. Une occasion excellente s'offrait  eux.
Suivant l'usage d'adresser au Snat des communications sur les
vnements importants, on lui avait prsent un rapport du grand-juge
relativement aux intrigues des agents anglais Drake, Spencer Smith et
Taylor. Il fallait rpondre  cette communication du gouvernement. Le
Snat avait nomm une commission pour lui proposer un projet de
rponse. Les meneurs, trouvant la circonstance favorable,
s'efforcrent de persuader aux snateurs que le temps tait venu de
prendre l'initiative, au sujet du rtablissement de la monarchie; que
le Premier Consul hsitait, mais qu'il fallait vaincre ses
hsitations, en lui dnonant les lacunes existantes dans les
institutions actuelles, et en lui indiquant la manire de les remplir.
Ils rappelrent tout bas le dsagrment auquel le Snat s'tait expos
deux ans auparavant, en restant en arrire des voeux du gnral
Bonaparte. Ils produisirent tout haut une raison fort spcieuse, pour
ne pas se laisser devancer. L'arme, dirent-ils, exalte au plus haut
point en faveur de son chef, tait prte  le proclamer empereur, et
alors l'empire serait, comme  Rome, donn par les prtoriens. Il
fallait, en se htant, pargner  la France un tel scandale. On ne
ferait que suivre ainsi l'exemple du snat romain, qui, plus d'une
fois, s'tait press de proclamer certains empereurs pour ne pas les
recevoir des mains des lgions. Puis venait une raison qui n'avait
besoin d'tre dite, ni tout haut, ni tout bas, c'est qu'il restait 
distribuer une grande partie des snatoreries institues lors du
Consulat  vie, lesquelles procuraient une dotation territoriale en
sus du traitement pcuniaire accord  chaque snateur. Il allait y
avoir en outre une profusion de charges nouvelles  distribuer. Il
fallait donc, puisqu'on ne pouvait rsister  l'lvation du nouveau
matre, ne pas s'exposer  lui dplaire. On doit cependant ajouter
qu' ces basses raisons s'en joignaient de meilleures. Sauf une
opposition peu nombreuse, dont M. Sieys tait le premier crateur,
mais dont il s'tait dgot comme de toutes choses, et qu'il avait
abandonne  de moindres chefs que lui, sauf cette opposition, la
masse voyait dans la monarchie le port o la Rvolution devait aller
chercher son propre salut.

Ces raisons, de nature si diverse, entranrent la majorit du Snat,
et on rsolut de faire une rponse significative au message du Premier
Consul. Voici quel fut le sens de cette rponse.

[Note en marge: Rponse du Snat au message par lequel le Premier
Consul lui avait fait connatre les intrigues des agents anglais.]

Les institutions de la France sont incompltes sous deux rapports.
Premirement, il n'y a pas de tribunal pour les grands crimes d'tat,
et on est rduit  les dfrer  une juridiction insuffisante et
faible. (Ce qui se passait au tribunal de la Seine,  l'occasion du
procs de Georges et Moreau, inspirait alors ce sentiment  tout le
monde.) Secondement, le gouvernement de la France repose sur une seule
tte, et c'est une tentation perptuelle pour les conspirateurs, qui
croient, en frappant cette tte, tout dtruire avec elle. C'est l une
double lacune qu'il faut dnoncer  la sagesse du Premier Consul, pour
provoquer sa sollicitude, et, au besoin, son initiative.

Le 6 germinal (27 mars), surlendemain des audiences rapportes plus
haut, le Snat fut appel  dlibrer sur ce projet de rponse. M.
Fouch et ses amis avaient tout prpar, sans avertir le consul
Cambacrs, qui prsidait ordinairement le Snat. Il parat mme
qu'ils n'avaient pas prvenu le Premier Consul, afin de lui mnager
une agrable surprise. Cette surprise n'tait pas  beaucoup prs
aussi agrable pour M. Cambacrs, qui fut stupfait en coutant la
lecture du projet de la commission. Toutefois il se montra impassible,
et ne laissa rien apercevoir aux nombreux regards fixs sur lui, car
on voulait savoir jusqu' quel point tout cela convenait au Premier
Consul, dont on le supposait le confident et le complice.  cette
lecture, on put entendre un trs-lger mais trs-sensible murmure,
dans une partie du Snat; nanmoins le projet fut adopt  une immense
majorit, et il dut tre communiqu le lendemain mme au Premier
Consul.

[Note en marge: Retour du Premier Consul  Paris pour se concerter
avec ses collgues sur le langage  tenir au Snat.]

[Note en marge: Il dit au Snat qu'il va dlibrer.]

 peine sorti de cette sance, M. Cambacrs, piqu de n'avoir pas t
averti, crivit au Premier Consul,  la Malmaison, sans s'y rendre
lui-mme, et lui fit part, dans une lettre assez froide, de tout ce
qui venait de se passer. Le Premier Consul revint le jour suivant pour
recevoir le Snat, et voulut avoir auparavant une explication avec ses
deux collgues. Il parut comme tonn de la prcipitation de cette
dmarche, et pris en quelque sorte au dpourvu.--Je n'ai pas, dit-il 
M. Cambacrs, assez rflchi; j'ai besoin de vous consulter encore,
vous et beaucoup d'autres, avant de prendre un parti. Je vais rpondre
au Snat que je dlibre. Mais je ne veux ni le recevoir
officiellement, ni publier son message. Je ne laisserai rien clater
au dehors, tant que ma rsolution ne sera pas dfinitivement
arrte.--C'est l ce qui fut convenu, et ce qui fut excut le jour
mme.

Le Premier Consul reut le Snat comme il l'avait annonc, et
rpondit verbalement  ses membres qu'il les remerciait de leurs
tmoignages de dvouement, mais qu'il avait besoin de dlibrer
mrement sur le sujet soumis  son attention, avant de faire une
rponse publique et dfinitive.

[Note en marge: Le Premier Consul avait t presque devanc par ses
partisans.]

Quoique tmoin, et silencieux complice de tout ce qui avait t fait,
le Premier Consul tait presque devanc dans ses dsirs. L'impatience
de ses partisans avait surpass la sienne, et visiblement il n'tait
pas prt. On ne publia donc pas l'acte du Snat, bien que le secret
absolu ft impossible; mais, tant qu'il n'y avait pas de dmarche
officielle et avoue, on pouvait toujours reculer, si l'on venait 
rencontrer un obstacle imprvu.

[Note en marge: Il veut, avant de prendre un parti dfinitif,
s'assurer l'adhsion de l'arme, et la reconnaissance de son nouveau
titre par toutes les cours.]

Avant de s'avancer au point de ne pouvoir plus rtrograder, le Premier
Consul voulait tre assur de l'arme et de l'Europe. Au fond, il ne
doutait ni de l'une ni de l'autre, car il tait cher  la premire, et
faisait peur  la seconde. Mais c'tait un cruel sacrifice  imposer 
ses compagnons d'armes, qui avaient vers leur sang pour la France et
non pour un homme, que de vouloir qu'ils l'acceptassent pour
souverain. Aprs l'effet produit en Europe par la mort du duc
d'Enghien, c'tait un singulier acte de condescendance  demander 
tous les princes lgitimes, que d'exiger qu'ils reconnussent pour gal
un soldat, qui venait depuis quelques jours de tremper ses mains dans
le sang des Bourbons. Bien qu'on dt s'attendre  recevoir la rponse
commande par la puissance de ce soldat, il tait sage de s'en assurer
auparavant.

[Note en marge: Questions adresses aux chefs de l'arme.]

Le Premier Consul crivit au gnral Soult, et  ceux des gnraux
dans lesquels il avait le plus de confiance, pour demander leur avis
sur le changement propos. Il n'avait, disait-il, aucun parti pris, ne
cherchait en cela que ce qu'il y avait de meilleur pour la France, et
voulait, avant de se dcider, recueillir l'opinion des chefs de
l'arme. La rponse n'tait pas douteuse assurment; mais c'tait
provoquer au moins des protestations de dvouement, qui serviraient
d'exemple, et entraneraient les esprits tides ou rcalcitrants.

[Note en marge: Informations prises auprs des diffrentes cours, pour
s'assurer la reconnaissance du titre imprial.]

[Note en marge: On ne peut pas s'adresser  l'Angleterre, on ne veut
pas s'adresser  la Russie; on diffre de s'adresser  l'Espagne; on a
recours  la Prusse et  l'Autriche.]

Quant  l'Europe, la condescendance, quoique probable au fond,
prsentait cependant plus de doute. On tait en guerre avec la
Grande-Bretagne; il n'y avait donc pas  s'en occuper. Les nouveaux
rapports avec la Russie faisaient un devoir de dignit de ne point
s'adresser  elle. Restaient l'Espagne, l'Autriche, la Prusse et les
petites puissances. L'Espagne tait trop faible pour refuser quoi que
ce fut; mais le sang vers d'un Bourbon commandait de laisser passer
quelques semaines avant de recourir  elle. L'Autriche avait paru la
moins sensible des puissances  la violation du territoire germanique;
et, dans son indiffrence profonde pour tout ce qui n'tait pas son
intrt, il n'tait rien qu'on ne pt en attendre. Mais, en matire
d'tiquette, elle tait difficile, vtilleuse, jalouse, comme il
appartenait  la plus vieille des cours, et  la plus qualifie. Un
Empereur, car on s'tait dcid pour ce titre,  la fois plus grand,
plus nouveau et plus militaire que celui de Roi, un Empereur 
joindre  la liste des souverains, tait chose peu aise  faire
agrer au chef du Saint-Empire romain.

[Note en marge: Moyens employs pour consulter la Prusse et
l'Autriche.]

La Prusse tait encore, malgr son rcent refroidissement, celle qu'il
tait le plus facile de disposer favorablement. On expdia donc
sur-le-champ un courrier  Berlin, avec ordre  M. de Laforest de voir
M. d'Haugwitz, pour savoir de lui si le Premier Consul pouvait esprer
d'tre reconnu par le roi de Prusse, en qualit d'Empereur hrditaire
des Franais. On devait demander cela, de manire  placer le jeune
roi entre une vive gratitude, ou un amer ressentiment de la part de la
France. M. de Laforest avait ordre de ne laisser aucune trace de cette
dmarche dans les archives de la lgation. Quant  l'Autriche, sans
crire  M. de Champagny, et sans hasarder une ouverture directe, on
employa un moyen qu'on avait sous la main, c'tait de sonder M. de
Cobentzel, qui affichait auprs de M. de Talleyrand un dsir immodr
de plaire au Premier Consul. M. de Talleyrand tait le ministre par
excellence pour une telle ngociation. Il obtint de M. de Cobentzel
les plus satisfaisantes paroles, mais rien de positif. Il fallait
crire  Vienne pour pouvoir donner des certitudes.

Le Premier Consul fut donc oblig d'attendre une quinzaine de jours
avant de rpondre au Snat, et de permettre aux ouvriers de sa
nouvelle grandeur de poursuivre leur ouvrage. Cependant on laissa
venir les adresses des grandes villes et des principales autorits. On
se contenta de ne pas les insrer au _Moniteur_.

[Note en marge: Empressement du roi de Prusse  promettre la
reconnaissance.]

On trouvait le roi de Prusse dans les meilleures dispositions. Ce
prince, aprs s'tre rejet vers la Russie, et s'tre secrtement li
 elle, craignait d'en avoir trop fait dans ce sens, et d'avoir laiss
trop apercevoir son blme pour ce qui s'tait pass  Ettenheim. Il ne
demandait donc pas mieux que d'avoir un tmoignage personnel  donner
au Premier Consul. M. de Laforest avait  peine dit les premiers mots
 M. d'Haugwitz, que celui-ci, l'empchant d'achever, se hta de
dclarer que le roi de Prusse n'hsiterait pas  reconnatre le nouvel
Empereur des Franais. Frdric-Guillaume s'attendait bien  un
nouveau blme, de la part de la coterie remuante qui s'agitait autour
de la reine, mais il savait braver ce blme dans les intrts de son
royaume; et il regardait la bonne intelligence avec le Premier Consul
comme le premier de ces intrts. Il faut ajouter qu'il prouvait un
sentiment, que toutes les cours allaient prouver galement, celui de
la satisfaction, en voyant la rpublique abolie en France. La
monarchie seule pouvait les rassurer, et les Bourbons semblant
actuellement impossibles, le gnral Bonaparte tait le nouveau
monarque que tous les princes s'attendaient  voir monter sur le trne
de France. Ceci est une preuve, entre mille autres, du peu de dure
qu'ont certaines impressions chez les hommes, surtout quand ils sont
intresss  les effacer de leur coeur. Toutes les cours allaient
reconnatre pour Empereur le personnage que, dans leurs emportements,
elles appelaient, quinze jours auparavant, un rgicide et un assassin.

[Note en marge: Lettre du roi de Prusse,  l'occasion du
rtablissement de la monarchie.]

Le roi de Prusse crivit lui-mme  M. de Lucchesini une lettre qui
fut communique au Premier Consul, et qui contenait les expressions
les plus amicales. Je n'hsiterai pas, disait le roi,  vous
autoriser  saisir le plus tt possible une occasion de tmoigner  M.
de Talleyrand, qu'aprs avoir vu avec plaisir le pouvoir suprme
dfr  vie au Premier Consul, je verrais avec plus d'intrt encore
l'ordre de choses tabli par sa sagesse et par ses grandes actions,
consolid par l'tablissement de l'hrdit dans sa famille, et que je
ne ferais aucune difficult de le reconnatre. Vous ajouterez que
j'aime  me flatter que cette preuve non quivoque de mes sentiments
quivaudra  ses yeux  toutes les srets et garanties qu'et pu lui
offrir un trait formel, dont les bases existent de fait; et que
j'espre pouvoir compter aussi  mon tour de sa part sur les effets de
cette amiti et confiance rciproques, que je dsirerais voir
subsister constamment entre les deux gouvernements. (23 avril 1804.)

Ces paroles, quoique sincres au fond, n'taient cependant pas tout 
fait conformes  l'esprit du trait sign avec la Russie; mais le
dsir immodr de la paix conduisait ce prince aux faussets les plus
indignes de son caractre.

[Note en marge: Accueil que reoit  Vienne la nouvelle du
rtablissement de la monarchie en France.]

[Note en marge: La cour d'Autriche veut faire payer la reconnaissance
en exigeant quelques avantages de la part de la France.]

Les choses se passrent autrement  Vienne. On n'avait pris l aucun
engagement avec la Russie; on ne voulait pas racheter une concession
faite aux uns par une concession faite aux autres; on ne songeait qu'
son intrt, le mieux calcul possible. La mort du duc d'Enghien, la
violation du territoire germanique, tout cela tait regard comme de
mdiocre importance. Le ddommagement  exiger pour prix du sacrifice
qu'on allait faire en reconnaissant le nouvel empereur, tait la seule
considration dont on tnt compte. D'abord, malgr l'inconvnient de
dsobliger la Russie en concdant une chose souverainement agrable au
gouvernement franais, il fallait se rsigner  reconnatre Napolon,
car refuser c'et t se placer en tat de guerre, ou  peu prs, 
l'gard de la France, ce qu'on voulait viter avant tout, du moins
dans le moment. Mais il fallait tirer parti de la reconnaissance qu'il
s'agissait de consentir, la diffrer un peu, la faire acheter par
certains avantages, et prsenter  la Russie, comme un dlai de
mauvaise grce, le temps employ  ngocier les avantages qu'on
dsirait se mnager. Telle fut la politique autrichienne, et il faut
convenir qu'elle tait naturelle entre gens qui vivaient, les uns
envers les autres, dans un tat de dfiance perptuelle.

[Note en marge: L'Autriche promet la reconnaissance  condition qu'on
accordera le titre d'empereur au chef de la maison d'Autriche,
indpendamment du titre lectif d'empereur d'Allemagne.]

Depuis l'extrme affaiblissement du parti autrichien dans l'empire, il
pouvait arriver qu' la prochaine lection, la maison d'Autriche
perdt la couronne impriale. Il y avait un moyen de parer  cet
inconvnient, c'tait d'assurer  la maison d'Autriche elle-mme, pour
ses tats hrditaires, une couronne, non pas royale, mais impriale,
de telle faon que le chef de cette maison restt empereur
d'Autriche, dans le cas o il cesserait, par les hasards d'une future
lection, d'tre empereur d'Allemagne. C'est ce qu'on chargea M. de
Champagny  Vienne, et M. de Cobentzel  Paris, de demander au Premier
Consul, pour prix de ce qu'il demandait lui-mme. Du reste, on devait
lui dclarer que, sauf le dbat des conditions, le principe de la
reconnaissance tait admis, sans diffrer, par l'empereur Franois.

[Note en marge: Consentement du Premier Consul aux dsirs de
l'Autriche.]

Quoique le Premier Consul et peu dout des dispositions des
puissances, leurs rponses le remplirent de satisfaction. Il prodigua
les tmoignages de gratitude et d'amiti  la cour de Prusse. Il
remercia non moins vivement la cour de Vienne, et rpondit qu'il
consentait sans difficult  reconnatre le titre d'empereur au chef
de la maison d'Autriche. Seulement, il n'aurait pas voulu publier
cette dclaration immdiatement, pour ne pas paratre acheter la
reconnaissance de son propre titre,  un prix quelconque. Il aimait
mieux, par un trait secret, s'engager  reconnatre plus tard le
successeur de Franois II pour empereur d'Autriche, si ce successeur
venait  perdre la qualit d'empereur d'Allemagne. Au surplus, si la
cour de Vienne insistait, il tait prt  cder sur cette difficult
qui n'en tait pas une, car, en ralit, tous ces titres n'avaient
plus d'importance vritable. Depuis Charlemagne jusqu'au dix-huitime
sicle, il n'y avait eu en Europe qu'un seul souverain portant le
titre d'empereur, du moins en Occident. Depuis le dix-huitime
sicle, il y en avait eu deux, le Czar de Russie ayant pris cette
qualification. Il allait y en avoir trois, d'aprs ce qui se passait
en France. Il y en aurait un jour quatre, si la future lection
germanique donnait  l'Allemagne un empereur pris en dehors de la
maison d'Autriche. On croyait mme que le roi d'Angleterre, ayant
appel PARLEMENT IMPRIAL le Parlement uni d'cosse, d'Angleterre et
d'Irlande, pouvait tre tent de s'intituler empereur. Dans ce cas il
y en aurait cinq. Tout cela ne mritait point qu'on s'y arrtt.
C'taient de pures appellations qui n'avaient plus la valeur qu'elles
avaient eue jadis, lorsque Franois Ier et Charles-Quint se
disputaient le suffrage des lecteurs germaniques.

[Note en marge: Suite donne aux projets du Premier Consul.]

Indpendamment de ces assurances tranquillisantes de la part des
principales cours, le Premier Consul avait reu de l'arme les
tmoignages d'adhsion les plus empresss. Le gnral Soult,
notamment, lui avait crit une lettre pleine des dclarations les plus
satisfaisantes, et dans les quinze ou vingt jours qu'on avait mis 
correspondre avec Vienne et Berlin, les grandes villes de Lyon,
Marseille, Bordeaux, Paris, venaient d'envoyer des adresses
nergiques, dans le sens du rtablissement de la monarchie. L'lan
tait gnral, l'clat aussi public qu'il pouvait l'tre; il fallait
donc en arriver aux dmarches officielles, et s'expliquer enfin 
l'gard du Snat.

[Note en marge: Rponse du Snat long-temps diffre, faite le 25
avril.]

Le Premier Consul, comme on l'a vu, n'avait pas reu publiquement le
Snat, et n'avait rpondu que verbalement au message du 6 germinal. Il
y avait prs d'un mois qu'il faisait attendre sa rponse officielle.
Il la fit le 5 floral (25 avril 1804), et elle amena le dnoment
attendu.--Votre adresse du 6 germinal, dit le Premier Consul, n'a pas
cess d'tre prsente  ma pense... Vous avez jug l'hrdit de la
suprme magistrature ncessaire pour mettre le peuple franais 
l'abri des complots de nos ennemis, et des agitations qui natraient
d'ambitions rivales; plusieurs de nos institutions vous ont en mme
temps paru devoir tre perfectionnes, pour assurer, sans retour, le
triomphe de l'galit et de la libert publique, et offrir  la nation
et au gouvernement la double garantie dont ils ont besoin..... 
mesure que j'ai arrt mon attention sur ces graves objets, j'ai senti
de plus en plus, que, dans une circonstance aussi nouvelle
qu'importante, les conseils de votre sagesse et de votre exprience
m'taient ncessaires. Je vous invite donc  me faire connatre votre
pense tout entire.

Ce message ne fut pas encore publi, pas plus que celui auquel il
servait de rponse. Le Snat s'assembla sur-le-champ pour dlibrer.
La dlibration tait facile, et la conclusion connue d'avance:
c'tait la proposition de convertir la Rpublique consulaire en Empire
hrditaire.

[Note en marge: On se sert du Tribunat pour provoquer une discussion.]

Cependant, il ne fallait pas que tout se passt en silence, et il
convenait de faire discuter quelque part, dans un corps o la
discussion ft publique, la grande rsolution qu'on prparait. Le
Snat ne discutait pas. Le Corps Lgislatif coutait des orateurs
officiels, et votait silencieusement. Le Tribunat, quoique amoindri et
converti en une section du Conseil d'tat, conservait encore la
parole. On rsolut de s'en servir, pour faire entendre  la seule
tribune qui et conserv la possibilit de contredire, quelques
paroles ayant apparence de libert.

[Note en marge: Choix du tribun Cure pour faire au Tribunat la motion
du rtablissement de la monarchie.]

Le Tribunat tait alors prsid par M. Fabre de l'Aude, personnage
dvou  la famille Bonaparte. On convint avec lui du choix d'un
tribun, dont les opinions antrieures eussent t franchement
rpublicaines, pour le charger de prendre l'initiative. Le tribun
Cure, compatriote et ennemi personnel de M. Cambacrs, fut choisi
pour jouer ce rle. On crut dans le public que ce personnage, suppos
crature du second Consul, avait t dsign et mis en avant par lui.
Il n'en tait rien. C'tait  son insu, et plutt en opposition avec
lui, que M. Cure avait t dsign. Ce dernier, autrefois rpublicain
ardent, et, comme beaucoup d'autres, revenu compltement aux ides
monarchiques, rdigea une motion, dans laquelle il proposait le
rtablissement de l'hrdit au profit de la famille Bonaparte. M.
Fabre de l'Aude porta cette motion  Saint-Cloud, pour la soumettre 
l'approbation du Premier Consul. Celui-ci en parut mdiocrement
satisfait, et il trouva le langage du rpublicain dsabus, peu habile
et peu lev. Cependant, il y avait de l'inconvnient  choisir un
autre membre du Tribunat. Il fit remanier le texte qu'on lui avait
soumis, et le renvoya immdiatement  M. Fabre de l'Aude. Ce texte
avait subi  Saint-Cloud un changement singulier. Au lieu des mots,
_hrdit dans la famille Bonaparte_, se trouvaient ces mots,
_hrdit dans les descendants de Napolon Bonaparte_. M. Fabre de
l'Aude tait ami particulier de Joseph, et l'un des membres de sa
socit intime. videmment, le Premier Consul, mcontent de ses
frres, ne voulait prendre aucun engagement constitutionnel avec eux.
Les complaisants de Joseph s'agitrent autour de M. Fabre de l'Aude,
et on reporta le projet de motion  Saint-Cloud pour y faire replacer
les mots de _famille Bonaparte_, au lieu des mots de _descendants de
Napolon Bonaparte_. Le projet revint avec le mot _descendants_
maintenu sans aucune explication.

M. Fabre rsolut de ne faire aucun bruit de cette circonstance, et de
donner  M. Cure le texte de la motion tel qu'il tait sorti des
mains du Premier Consul, mais en y insrant la version prfre par
les partisans de Joseph. Il croyait que, la motion une fois prsente
et reproduite par le _Moniteur_, on n'oserait plus y toucher, et il se
rsignait, s'il le fallait,  une explication pnible avec le Premier
Consul. C'tait une preuve que la partie autour des frres Bonaparte
tait assez fortement lie pour braver, dans leur intrt, le
dplaisir du chef mme de la famille. Toutes ces dmarches taient
mandes jour par jour  Joseph, dj rendu au camp de Boulogne.

Le samedi 8 floral (28 avril 1804), la motion de M. Cure fut dpose
au Tribunat, et la discussion dont elle devait tre l'objet remise au
lundi 10 floral. Une foule d'orateurs se pressaient  la tribune pour
l'appuyer, et demandaient  qui mieux mieux l'occasion de se signaler
par une dissertation sur les avantages de la monarchie. Le fond,
d'ailleurs vrai, tait le suivant.

[Note en marge: Discussion au Tribunat.]

La Rvolution de 1789 avait voulu l'abolition de la fodalit, la
rforme de notre tat social, la suppression des abus introduits sous
un rgime arbitraire, et la rduction du pouvoir absolu de la royaut,
par l'intervention de la nation dans le gouvernement. C'taient l ses
voeux vritables. Tout ce qui avait excd cette limite, avait dpass
le but, et n'avait entran que des malheurs. Les plus cruelles
expriences l'avaient appris  la France. Il fallait profiter de ces
expriences, et revenir sur ce qui avait t fait de trop. La
monarchie tait donc  rtablir sur les bases nouvelles de la libert
constitutionnelle et de l'galit civile. Avec la monarchie, il n'y
avait qu'un monarque possible, Napolon Bonaparte, et aprs lui les
membres de sa famille.

Les plus zls des orateurs du Tribunat ajoutaient  leurs harangues
des invectives contre les Bourbons, et la dclaration solennelle que
ces princes taient  jamais impossibles en France, que tout Franais
devait, au prix de son sang, s'opposer  leur retour. Il semble que le
dmenti qu'on se donnait en ce moment  soi-mme, en proclamant la
monarchie, aprs avoir prt tant de serments  la Rpublique,
indivisible et imprissable, aurait du tre une leon pour ces
orateurs, et leur apprendre  parler moins affirmativement de
l'avenir. Mais il n'y a pas de leon qui puisse empcher la troupe des
hommes mdiocres de se livrer au torrent qui coule devant eux: tous
s'y laissent aller, surtout quand ils croient trouver les honneurs et
la fortune dans son cours.

[Note en marge: Discours du tribun Carnot.]

Dans le nombre de ces empresss, se trouvaient plus particulirement
les hommes signals jadis par leur esprit rpublicain, ou ceux qui
devaient plus tard se signaler par leur zle pour les Bourbons. Un
seul personnage, au milieu de ce dchanement de basses adulations,
montra une dignit vritable. Ce fut le tribun Carnot. Assurment il
se trompait dans ses thories gnrales, car, aprs ce qu'on avait vu
depuis dix ans, il tait difficile d'admettre, que pour un pays comme
la France, la rpublique ft prfrable  la monarchie; mais cet
aptre de l'erreur fut plus digne dans son attitude que les aptres de
la vrit, parce qu'il avait sur eux l'avantage d'une conviction
courageuse et dsintresse. Ce qui rendit son courage plus honorable,
c'est que loin de s'exprimer en dmagogue, il s'exprima au contraire
en citoyen sage, modr, ami de l'ordre. Il protesta qu'il se
soumettrait le lendemain avec docilit au souverain que la loi aurait
institu, mais qu'en attendant cette loi, et puisqu'elle tait en
discussion, il voulait en dire son avis.

Il parla d'abord avec noblesse du Premier Consul, et des services par
lui rendus  la Rpublique. Si pour assurer l'ordre en France et un
usage raisonnable de la libert, il fallait un chef hrditaire, il
serait insens, disait-il, d'en choisir un autre que Napolon
Bonaparte. Aucun n'avait port des coups plus terribles aux ennemis du
pays, aucun n'avait fait autant pour son organisation civile.
N'aurait-il donn  la nation que le Code civil, son nom mriterait de
passer  la postrit. Il n'tait donc pas douteux, que, s'il fallait
relever le trne, c'tait lui qu'on y devait placer, et non cette race
aveugle et vindicative, qui ne rentrerait sur le sol que pour verser
le sang des meilleurs citoyens, et rtablir le rgne des plus troits
prjugs. Mais enfin, si Napolon Bonaparte avait rendu tant de
services, n'y avait-il d'autre rcompense  lui offrir que le
sacrifice de la libert de la France?

Le tribun Carnot, sans se jeter dans des dissertations  perte de vue,
sur les avantages ou les inconvnients attachs aux diffrentes formes
de gouvernement, s'effora de prouver qu' Rome les temps de l'empire
avaient t aussi agits que ceux de la rpublique, et qu'il n'y avait
eu de moins que les vertus mles et l'hrosme; que les dix sicles de
la monarchie franaise n'avaient pas t moins orageux que ceux de
toutes les rpubliques connues; que sous la monarchie les peuples
s'attachaient  des familles, s'identifiaient  leurs passions, 
leurs rivalits,  leurs haines, s'agitaient autant pour ces causes
que pour d'autres; que si la Rpublique franaise avait eu des
journes sanglantes, c'taient l des troubles insparables de son
origine; que cela prouvait tout au plus le besoin d'une dictature
temporaire comme  Rome; que cette dictature, on l'avait dfre 
Napolon Bonaparte, que personne ne la lui contestait, qu'il dpendait
de lui d'en faire le plus noble, le plus glorieux usage, en la
conservant le temps ncessaire pour prparer la France  la libert;
mais que, s'il voulait la convertir en un pouvoir hrditaire et
perptuel, il renonait  une gloire unique et immortelle; que le
nouvel tat fond depuis vingt ans sur l'autre rive de l'Atlantique,
tait la preuve qu'on pouvait trouver le repos et le bonheur sous les
institutions rpublicaines; et que, quant  lui, il regretterait 
jamais que le Premier Consul ne voult pas employer sa puissance 
procurer une telle flicit  son pays. Examinant cet argument,
souvent employ, qu'on aurait plus de chances d'une paix durable en se
rapprochant des formes de gouvernement les plus gnralement reues en
Europe, il demandait si la reconnaissance du nouvel empereur serait
aussi facile qu'on l'imaginait; si on prendrait les armes dans le cas
o elle serait refuse; si la France, convertie en empire, ne tendrait
pas autant que la France maintenue en rpublique,  blesser l'Europe,
 exciter ses jalousies, enfin  provoquer la guerre?

Jetant un dernier regard en arrire, et adressant au pass un noble
adieu, le tribun Carnot s'cria:

La libert fut-elle donc montre  l'homme pour qu'il ne pt jamais
en jouir? Fut-elle sans cesse offerte  ses voeux comme un fruit,
auquel il ne peut porter la main sans tre frapp de mort?... Non, je
ne puis consentir  regarder ce bien, si universellement prfrable 
tous les autres, sans lequel les autres ne sont rien, comme une simple
illusion. Mon coeur me dit que la libert est possible, que le rgime
en est facile, et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire ou
oligarchique.

Il terminait par ces paroles d'un bon citoyen: Toujours prt 
sacrifier mes plus chres affections aux intrts de la commune
patrie, je me contenterai d'avoir fait entendre encore cette fois
l'accent d'une me libre, et mon respect pour la loi sera d'autant
plus assur qu'il est le fruit de longs malheurs, et de cette raison
qui nous commande imprieusement aujourd'hui de nous runir en
faisceau contre l'ennemi commun, de cet ennemi toujours prt 
fomenter des discordes, et pour qui tous les moyens sont lgitimes,
pourvu qu'il parvienne  son but d'oppression universelle, et de
domination des mers.

[Note en marge: Mai 1804.]

Le tribun Carnot confondait videmment la libert avec la rpublique,
et c'est l l'erreur de tous ceux qui raisonnent comme lui. La
rpublique n'est pas ncessairement la libert, comme la monarchie
n'est pas ncessairement l'ordre. On rencontre l'oppression sous la
rpublique, comme on rencontre le dsordre sous la monarchie. Sans de
bonnes lois, on doit trouver l'une et l'autre sous tous les
gouvernements. Mais il s'agissait de savoir si, avec des lois sages,
la monarchie ne donnait pas,  un plus haut degr que toute autre
forme de gouvernement, la somme de libert possible, et de plus la
force d'action ncessaire aux grands tats militaires; et surtout si
des habitudes de douze sicles ne la rendaient pas invitable, ds
lors dsirable, dans un pays comme le ntre. S'il en tait ainsi, ne
valait-il pas mieux l'admettre et l'organiser sagement, que de se
dbattre dans une situation fausse, qui ne convenait ni aux anciennes
moeurs de la France, ni au besoin qu'on prouvait alors d'un tat
stable et rassurant. L'illustre tribun n'avait raison  notre avis que
sur un point: peut-tre ne fallait-il  Napolon qu'une dictature
temporaire pour aboutir plus tard, suivant M. Carnot,  la rpublique,
suivant nous,  la monarchie reprsentative. Napolon tait
merveilleusement choisi par la Providence pour prparer la France  un
nouveau rgime, et la livrer agrandie et rgnre  ceux, quels
qu'ils fussent, qui devaient la gouverner aprs lui.

Le tribun Carion de Nisas se chargea de rpondre  M. Carnot, et
s'acquitta de ce soin  la grande satisfaction des nouveaux
monarchistes, mais avec une mdiocrit de langage qui galait la
mdiocrit des ides. Au surplus ce n'tait l qu'une discussion
d'apparat. La fatigue et le sentiment de sa profonde inutilit y
mirent un terme assez prompt. On forma une commission de treize
membres, pour examiner la motion du tribun Cure, et la convertir en
une rsolution dfinitive.

Dans la sance du 13 floral (3 mai), c'est--dire le jeudi, M.
Jard-Panvillier, rapporteur de cette commission, proposa au Tribunat
d'mettre un voeu qui, d'aprs les rgles constitutionnelles en
vigueur, devait tre adress au Snat, et port  ce corps par une
dputation.

[Note en marge: Voeu du Tribunat pour le rtablissement de la
monarchie.]

Ce voeu tait le suivant:

Premirement, que Napolon Bonaparte, actuellement consul  vie, ft
nomm empereur, et, en cette qualit, charg du gouvernement de la
Rpublique franaise;

Secondement, que le titre d'empereur et le pouvoir imprial fussent
hrditaires dans sa famille, de mle en mle, par ordre de
primogniture;

Troisimement enfin, qu'en apportant  l'organisation des autorits
constitues les modifications que commandait l'tablissement du
pouvoir hrditaire, l'galit, la libert, les droits du peuple
fussent conservs dans leur intgrit.

[Note en marge: Ce voeu port au Snat.]

[Note en marge: Rponse du prsident du Snat.]

Ce voeu adopt  une immense majorit, fut port au Snat le lendemain
14 floral (4 mai 1804). C'est M. Franois de Neufchteau qui, dans
cette sance, occupait le fauteuil en qualit de vice-prsident. Aprs
avoir entendu la dputation du Tribunat, et lui avoir donn acte du
voeu qu'elle apportait, il dit aux tribuns: Je ne puis dchirer le
voile qui couvre momentanment les travaux du Snat. Je dois vous dire
cependant que, depuis le 6 germinal, nous avons fix sur le mme sujet
que vous la pense attentive du premier magistrat. Mais connaissez vos
avantages: ce que depuis deux mois nous mditons dans le silence,
votre institution vous a permis de le livrer  la discussion en
prsence du peuple. Les dveloppements heureux que vous avez donns 
une grande ide procurent au Snat, qui vous a ouvert la tribune, la
satisfaction de se complaire dans ses choix, et d'applaudir  son
ouvrage.

Dans vos discours publics, nous avons retrouv le fond de toutes nos
penses. Comme vous, citoyens tribuns, nous ne voulons pas des
Bourbons, parce que nous ne voulons pas de la contre-rvolution, seul
prsent que puissent nous faire ces malheureux transfuges, qui ont
emport avec eux le despotisme, la noblesse, la fodalit, la
servitude et l'ignorance....

Comme vous, citoyens tribuns, nous voulons lever une nouvelle
dynastie, parce que nous voulons garantir au peuple franais tous les
droits qu'il a reconquis. Comme vous, nous voulons que la libert,
l'galit, les lumires ne puissent plus rtrograder. Je ne parle pas
du grand homme appel par sa gloire  donner son nom  son sicle....
Ce n'est pas pour lui, c'est pour nous qu'il doit se dvouer. Ce que
vous proposez avec enthousiasme, le Snat le pse avec calme....

[Note en marge: Le Snat prsente au Premier Consul un mmoire dans
lequel il expose ses ides sur la nouvelles monarchie  fonder.]

On voit, par ces paroles du vice-prsident, que le Snat voulait
prendre date, et ne pas s'exposer cette fois  tre devanc ou
surpass, en fait de dvouement au nouveau matre. Les directeurs
secrets du changement qui se prparait, avaient bien prvu l'influence
qu'exercerait sur ce corps la discussion du Tribunat. Ils s'en taient
servis pour hter sa rsolution, disant qu'il fallait que cette
rsolution ft arrte le jour mme o le voeu du Tribunat lui serait
communiqu, afin que les deux assembles parussent se rencontrer, mais
que la plus considrable des deux ne part pas suivre l'autre. Aussi
avait-on mis la plus grande hte  en finir. On avait imagin le mode
d'un mmoire adress au Premier Consul, mmoire dans lequel le Snat
exprimerait ses penses, et proposerait les bases d'un nouveau
Snatus-Consulte organique. Ce mmoire tait tout prt en effet, au
moment o la dputation du Tribunat avait t introduite. La rdaction
en fut approuve, et la prsentation au Premier Consul immdiatement
rsolue. On voulut que cette prsentation et lieu le mme jour (14
floral). En consquence, une dputation, compose du bureau et des
membres de la commission qui avait prpar le travail, se rendit
auprs du Premier Consul, et lui remit le message du Snat, avec le
mmoire qui contenait ses ides sur la nouvelle organisation
monarchique de la France.

[Note en marge: Commission compose des Consuls, des ministres, et de
quelques snateurs, pour rdiger la Constitution impriale.]

Il fallait enfin donner  ces ides la forme d'articles
constitutionnels. On nomma une commission compose de plusieurs
snateurs, des ministres, et des trois Consuls, laquelle fut charge
de rdiger le nouveau Snatus-Consulte. N'ayant plus aucune prcaution
 prendre, quant  la publicit, on insra le lendemain au _Moniteur_
tous les actes du Snat, les communications qu'il avait faites au
Premier Consul, celles qu'il en avait reues, et toutes les adresses
qui, depuis quelque temps, demandaient le rtablissement de la
monarchie.

[Note en marge: Adoption du titre d'empereur, prfrablement  celui
de roi.]

La commission nomme se mit sur-le-champ  l'ouvrage. Elle se
runissait  Saint-Cloud, en prsence du Premier Consul et de ses deux
collgues. Elle examina et rsolut successivement toutes les questions
que faisait natre l'tablissement du pouvoir hrditaire. La premire
qui se prsenta fut relative au titre mme du nouveau monarque.
Serait-il appel roi ou empereur? La mme raison qui, dans l'ancienne
Rome, avait port les Csars  ne pas ressusciter le titre de roi, et
 prendre le titre tout militaire d'_imperator_, la mme raison dcida
les auteurs de la nouvelle constitution  prfrer la qualification
d'empereur. Elle offrait  la fois plus de nouveaut et plus de
grandeur; elle cartait,  un certain degr, les souvenirs d'un pass
qu'on voulait restaurer en partie, mais non pas en entier. D'ailleurs,
il y avait, dans cette qualification, quelque chose d'illimit qui
convenait  l'ambition de Napolon. Ses nombreux ennemis en Europe, en
lui prtant tous les jours des projets qu'il n'avait pas du tout, ou
pas encore, en rptant dans une multitude de feuilles, qu'il songeait
 reconstituer l'empire d'Occident, ou au moins celui des Gaules, ses
ennemis avaient prpar tous les esprits, mme le sien, au titre
d'empereur. Ce titre tait dans toutes les bouches, amies ou ennemies,
avant d'avoir t adopt. Il fut choisi sans contestation. En
consquence, on dcida que le Premier Consul serait proclam Empereur
des Franais.

[Note en marge: tablissement de l'hrdit et ses conditions.]

[Note en marge: Autorit absolue attribue  l'Empereur sur la famille
impriale.]

L'hrdit, but de la nouvelle rvolution, fut naturellement tablie
d'aprs les principes de la loi salique, c'est--dire, de mle en
mle, par ordre de primogniture. Napolon n'ayant pas d'enfants, et
ne paraissant pas destin  en avoir, on imagina de lui donner la
facult d'adoption, telle qu'on la voit dans les institutions
romaines, avec ses conditions et ses formes solennelles.  dfaut de
descendance adoptive, on permit la transmission de la couronne en
ligne collatrale, non pas  tous les frres de l'Empereur, mais 
deux exclusivement, Joseph et Louis. C'taient les seuls qui se
fussent acquis une vritable considration. Lucien, par son genre de
vie, par son rcent mariage, s'tait rendu impropre  succder.
Jrme,  peine sorti de l'adolescence, venait d'pouser une
Amricaine sans le consentement de ses parents. Il n'y eut donc que
Joseph et Louis admis  l'hrdit. Afin de prvenir les inconvnients
de l'inconduite dans une famille nombreuse, et si rcemment leve au
trne, on attribua un pouvoir absolu  l'Empereur, sur les membres de
la famille impriale. Il fut tabli que le mariage d'un prince
franais, contract sans le consentement du chef de l'Empire,
emporterait privation de tout droit  l'hrdit, pour le prince et
pour ses enfants. La dissolution du mariage contract de la sorte
pouvait seule lui faire recouvrer ses droits perdus.

[Note en marge: Les frres de l'Empereur dclars princes impriaux.]

[Note en marge: La nouvelle liste civile fixe  25 millions.]

Les frres et soeurs de l'Empereur reurent la qualit de princes et
princesses, ainsi que les honneurs attachs  ce titre. Il fut rsolu
que la liste civile serait tablie d'aprs les mmes principes que
celle de 1791, c'est--dire qu'elle serait vote pour tout le rgne,
qu'elle se composerait des palais royaux encore existants, du produit
des domaines de la couronne, et d'un revenu annuel de 25 millions. La
dotation des princes franais fut porte  un million par an pour
chacun d'eux. L'Empereur avait le droit de fixer par des dcrets
impriaux (correspondant  ce que nous appelons ordonnances) le rgime
intrieur du palais, et de rgler lui-mme le genre de reprsentation
qui convenait  la majest impriale.

[Note en marge: Ncessit reconnue d'entourer de grandes existences le
nouveau trne imprial.]

[Note en marge: On songe d'abord  laisser exister les deux consuls 
ct d'un empereur.]

En entrant si compltement dans les ides monarchiques, il fallait
placer prs de ce nouveau trne un entourage de grandes dignits, qui
lui servissent d'ornement et d'appui. Il fallait, de plus, songer 
ces ambitions secondaires, qui s'taient ranges volontairement
au-dessous d'une ambition suprieure, l'avaient pousse au fate des
grandeurs, et devaient en recevoir,  leur tour, le prix de leurs
services privs et publics. Chacun avait devant les yeux les deux
consuls Cambacrs et Lebrun, qui, bien loin de leur collgue sous
tous les rapports, avaient cependant partag la suprme puissance, et
rendu d'incontestables services, par la sagesse de leurs conseils. Ils
assistaient l'un et l'autre aux confrences de la commission
snatoriale, qui rdigeait  Saint-Cloud la nouvelle constitution
monarchique. Le consul Cambacrs, pour la premire fois de sa vie
peut-tre, ne sachant pas dissimuler un dplaisir, s'y montrait froid
et peu communicatif. Il tait aussi rserv que M. Fouch l'tait peu
en cette circonstance, et il ne savait pas plus dissimuler son dpit,
que le mpris qu'il ressentait pour le zle des constructeurs de la
nouvelle monarchie. Cette situation amena plus d'un conflit, bientt
rprim par l'autorit de Napolon. On sentait gnralement le besoin
de satisfaire les deux consuls sortant de charge, surtout M.
Cambacrs, qui, malgr quelques ridicules, jouissait d'une immense
considration politique. On avait d'abord imagin pour imiter en tout
l'Empire romain, de laisser exister les deux consuls  ct de
l'Empereur. Personne n'ignore qu'aprs l'lvation des Csars 
l'empire, on conserva l'institution des consuls, qu'un des membres
insenss de cette famille donna ce titre  son cheval, que d'autres le
donnrent  leurs esclaves ou  leurs eunuques, et que dans l'empire
d'Orient, trs-prs du terme de sa chute, il y avait encore deux
consuls annuels, chargs des vulgaires soins du calendrier. C'est ce
souvenir, peu flatteur, qui avait inspir  des amis, du reste
bienveillants, l'ide de conserver les deux consuls dans le nouvel
Empire franais. M. Fouch, repoussant cette proposition, dit qu'il
fallait peu se soucier de ceux qui perdraient quelque chose  la
nouvelle organisation, que ce qui importait avant tout, c'tait de ne
laisser subsister aucune trace d'un rgime dcri, tel qu'tait alors
celui de la Rpublique.--Ceux qui perdront quelque chose au nouveau
rgime, rpliqua M. Cambacrs, pourront s'en consoler, car ils
emporteront avec eux ce qu'on n'emporte pas toujours en quittant les
emplois, l'estime publique.--Cette allusion  M. Fouch, et  sa
premire sortie du ministre, fit sourire le Premier Consul, qui
approuva la rponse, mais s'empressa de mettre un terme  des dbats
devenus pnibles. Le second et le troisime consuls ne furent plus
appels aux sances de la commission.

[Note en marge: Cration des grands dignitaires de l'Empire.]

M. de Talleyrand, le plus ingnieux des inventeurs quand il s'agissait
de satisfaire les ambitions, avait imagin d'emprunter  l'empire
germanique quelques-unes de ses grandes dignits. Chacun des sept
lecteurs tait, dans ce vieil empire, l'un marchal, l'autre
chanson, celui-ci trsorier, celui-l chancelier des Gaules ou
d'Italie, etc. Dans la pense vague encore, de rtablir peut-tre un
jour l'empire d'Occident au profit de la France, c'tait en prparer
les lments que d'entourer l'Empereur de grands dignitaires, choisis,
dans le moment, parmi les princes franais ou les grands personnages
de la Rpublique, mais destins plus tard  devenir rois eux-mmes,
et  former un cortge de monarques vassaux autour du trne du moderne
Charlemagne.

[Note en marge: Le grand lecteur.]

[Note en marge: L'archichancelier d'Empire.]

[Note en marge: L'archichancelier d'tat.]

[Note en marge: L'architrsorier, le conntable, le grand-amiral.]

M. de Talleyrand, de moiti avec le Premier Consul, imagina six
grandes charges, correspondant, non pas aux divers offices de la
domesticit impriale, mais aux diverses attributions du gouvernement.
Dans cette constitution, o il restait encore beaucoup de fonctions
lectives, o les membres du Snat, du Corps Lgislatif, du Tribunat
devaient tre lus, o l'empereur lui-mme devait l'tre, en cas
d'extinction de la descendance directe, un grand lecteur, charg de
certains soins honorifiques relatifs aux lections, pouvait se
concevoir. On proposa donc pour premier grand dignitaire un grand
lecteur. On proposa pour le second un archichancelier d'Empire,
charg d'un rle de pure reprsentation et de surveillance gnrale,
par rapport  l'ordre judiciaire; pour le troisime, un
archichancelier d'tat, charg d'un rle semblable par rapport  la
diplomatie; pour le quatrime, un architrsorier; pour le cinquime,
un conntable; pour le sixime, un grand-amiral. Le titre de chacun de
ces derniers indique suffisamment  quelle partie du gouvernement
rpondait leur dignit.

[Note en marge: Attribution des grands dignitaires.]

Les titulaires de ces grandes charges taient, comme nous venons de le
dire, des dignitaires et non des fonctionnaires, car on les voulait
irresponsables et inamovibles. Ils devaient avoir des attributions
purement honorifiques, et seulement la surveillance gnrale de la
portion du gouvernement  laquelle leur titre avait rapport. Ainsi le
grand lecteur convoquait le Corps Lgislatif, le Snat, les collges
lectoraux, prsentait au serment les membres lus des diverses
assembles, prenait part  toutes les formalits qu'entranait la
convocation ou la dissolution des collges lectoraux. L'archichancelier
d'Empire recevait le serment des magistrats, ou bien les prsentait au
serment auprs de l'Empereur, veillait  la promulgation des lois et
snatus-consultes, prsidait le conseil d'tat, la haute cour impriale
(dont il sera parl tout  l'heure), provoquait les rformes dsirables
dans les lois, exerait enfin les fonctions d'officier de l'tat civil
pour les naissances, mariages et morts des membres de la famille
impriale. L'archichancelier d'tat recevait les ambassadeurs, les
introduisait auprs de l'Empereur, signait les traits, et les
promulguait. L'architrsorier veillait au grand-livre de la dette
publique, donnait la garantie de sa signature  tous les titres dlivrs
aux cranciers de l'tat, vrifiait les comptes de la comptabilit
gnrale avant de les soumettre  l'Empereur, et proposait ses vues sur
la gestion des finances. Le conntable, par rapport  l'administration
de la guerre, le grand-amiral, par rapport  celle de la marine, avaient
un rle absolument semblable. Aussi le principe pos par Napolon
tait-il que jamais un grand dignitaire ne serait ministre, pour sparer
l'attribution d'apparat de la fonction relle. C'taient, dans chaque
partie du gouvernement, des dignits modeles sur la royaut elle-mme,
inactives, irresponsables, honorifiques comme elle, mais charges comme
elle d'une surveillance gnrale et suprieure.

Les titulaires de ces dignits pouvaient remplacer l'Empereur absent,
soit au Snat, soit dans les conseils, soit  l'arme. Ils formaient
avec l'Empereur le grand-conseil de l'Empire. Enfin, dans le cas
d'extinction de la descendance naturelle et lgitime, ils lisaient
l'empereur, et, en cas de minorit, ils veillaient sur l'hritier de
la couronne, et formaient le conseil de rgence.

L'ide de ces grandes dignits fut agre de tous les auteurs de la
nouvelle constitution. Chaque titulaire,  moins qu'il ne ft  la
fois grand dignitaire et prince imprial, devait recevoir un
traitement, s'levant au tiers de la dotation des princes,
c'est--dire au tiers d'un million. Il y avait l de quoi pourvoir les
deux frres de l'Empereur, ses collgues dchus, et les personnages
considrables qui avaient rendu d'importants services civils ou
militaires. Chacun songeait, aprs les deux frres Joseph et Louis,
aux consuls Cambacrs et Lebrun,  Eugne de Beauharnais, fils
adoptif du Premier Consul,  Murat, son beau-frre,  Berthier, son
fidle et utile compagnon d'armes,  M. de Talleyrand, son
intermdiaire auprs de l'Europe. On attendait de sa volont seule la
rpartition de ces hautes faveurs.

[Note en marge: Cration d'une seconde classe de dignitaires sous le
titre de grands officiers de l'Empire.]

[Note en marge: Cration de seize marchaux.]

Il tait naturel aussi de crer dans l'arme des positions leves, de
rtablir cette dignit de marchal, qui existait dans l'ancienne
monarchie, et qui est adopte dans toute l'Europe, comme le signe le
plus clatant du commandement militaire. Il fut admis qu'il y aurait
seize marchaux d'Empire, plus quatre marchaux honoraires, choisis
parmi les vieux gnraux devenus snateurs, et privs en cette
qualit de fonctions actives. On rtablit aussi les charges
d'inspecteurs-gnraux de l'artillerie et du gnie, et de
colonels-gnraux des troupes  cheval.  ces grands officiers
militaires on ajouta de grands officiers civils, tels que chambellans,
matres des crmonies, etc., et on composa, des uns et des autres, une
seconde classe de dignitaires, sous le titre de grands officiers de
l'Empire, inamovibles comme les six grands dignitaires eux-mmes. Pour
leur donner  tous une sorte de racine dans le sol, on les chargea de
prsider les collges lectoraux. La prsidence de chaque collge
lectoral tait affecte d'une manire permanente  l'une des grandes
dignits, et  l'une des charges d'officier civil ou militaire. Ainsi le
grand lecteur devait prsider le collge lectoral de Bruxelles;
l'archichancelier, celui de Bordeaux; l'archichancelier d'tat, celui de
Nantes; l'architrsorier, celui de Lyon; le conntable, celui de Turin;
le grand-amiral, celui de Marseille. Les grands officiers civils ou
militaires devaient prsider les collges lectoraux de moindre
importance. C'est tout ce que l'artifice humain pouvait imaginer de
plus habile, pour imiter une aristocratie avec une dmocratie; car cette
hirarchie de six grands dignitaires et de quarante ou cinquante grands
officiers, placs sur les marches du trne, tait  la fois aristocratie
et dmocratie: aristocratie, par la position, les honneurs, les revenus
qu'elle allait avoir bientt grce  nos conqutes; dmocratie, par
l'origine, car elle se composait d'avocats, d'officiers de fortune,
quelquefois de paysans devenus marchaux, et devait rester constamment
ouverte  tout parvenu de gnie, ou mme de talent. Ces crations ont
disparu avec leur crateur, avec le vaste Empire qui leur servait de
base; mais il est possible qu'elles eussent fini par russir, si le
temps y avait ajout sa force, et cette vtust qui engendre le respect.

[Note en marge: On accorde quelques garanties aux citoyens, en
ddommagement de la Rpublique abolie.]

En levant le trne, en ornant ses marches de cette pompe sociale, on
ne pouvait se dispenser d'assurer quelques garanties aux citoyens, et
de les ddommager, par un peu de libert relle, de cette libert
apparente dont on les privait, en abolissant la Rpublique. On avait
beaucoup dit, depuis quelque temps, que sous la monarchie bien rgle
le gouvernement serait plus fort, et les citoyens plus libres. Il
fallait tenir une partie de ces promesses, s'il tait possible d'en
tenir une seule de ce genre,  une poque o tout le monde, appelant
de ses voeux un pouvoir nergique, aurait laiss prir, faute d'en
user, la libert mme la plus fortement crite dans les lois. On
songea donc  donner au Snat et au Corps Lgislatif quelques
prrogatives qu'ils n'avaient pas, et qui pouvaient devenir, pour les
citoyens, d'utiles garanties.

[Note en marge: Le Snat constitu gardien de la libert individuelle
et de la libert de la presse.]

Le Snat, compos d'abord des quatre-vingts membres lus par le Snat
lui-mme, puis des citoyens que l'Empereur jugeait dignes de cette
position leve, enfin des six grands dignitaires et des princes
franais gs de dix-huit ans, tait toujours le premier corps de
l'tat. Il composait les autres par la facult d'lire qu'il avait
conserve; il pouvait casser toute loi ou dcret, pour cause
d'inconstitutionnalit, et rformer la constitution au moyen d'un
snatus-consulte organique. Il tait rest, au milieu des
transformations successives qu'il avait subies depuis quatre ans, tout
aussi puissant que M. Sieys avait voulu qu'il le ft. Les
restaurateurs de la monarchie, dlibrant  Saint-Cloud, imaginrent
de lui donner deux attributions nouvelles de la plus haute importance.
Ils lui confirent la garde de la libert individuelle et de la
libert de la presse. Par l'article 46 de la premire constitution
consulaire, le gouvernement ne pouvait retenir un individu en prison,
sans le dfrer dans l'espace de dix jours  ses juges naturels. Par
la seconde constitution consulaire, celle qui avait tabli le Consulat
 vie, le Snat avait, dans le cas de complot contre la sret de
l'tat, la facult de dcider si le gouvernement pourrait excder ce
dlai de dix jours, et pour combien de temps il le pourrait. On voulut
rgler d'une manire rassurante cette autorit arbitraire, accorde
au gouvernement sur la libert des citoyens. On cra une commission
snatoriale, compose de sept membres, forme au scrutin, et devant
tre renouvele successivement par la sortie d'un de ses membres tous
les quatre mois. Elle devait recevoir les demandes et rclamations des
dtenus ou de leurs familles, et dclarer si la dtention tait juste,
et commande par l'intrt de l'tat. Dans le cas contraire, si aprs
avoir adress une premire, une seconde, une troisime invitation au
ministre qui avait ordonn l'arrestation, ce ministre ne faisait pas
relcher l'individu rclam, il y avait lieu de le dfrer lui-mme 
la haute cour impriale, pour violation de la libert individuelle.

Une commission semblable, organise de la mme manire, tait charge
de veiller  la libert de la presse. C'tait la premire fois que
cette libert tait nomme dans les diverses constitutions
consulaires, tant on en faisait peu de cas au lendemain des saturnales
de la presse pendant le Directoire. Quant  la presse priodique, on
la laissait sous l'autorit de la police. Ce n'tait pas  elle que
l'on faisait alors profession de s'intresser. On s'occupait
uniquement des livres, qui seuls taient jugs dignes de la libert,
refuse aux journaux. On ne voulait pas, comme avant 1789, les livrer
 l'arbitraire de la police. Tout imprimeur ou libraire, dont une
publication se trouvait gne par l'autorit publique, avait la
facult de s'adresser  la commission snatoriale charge de ce soin;
et si, aprs avoir pris connaissance du livre interdit ou mutil, la
commission snatoriale dsapprouvait les rigueurs de l'autorit
publique, elle faisait une premire, une seconde, une troisime
invitation au ministre, et  la troisime elle pouvait, en cas de
refus d'obtemprer  ses avis rpts, dfrer le ministre  la haute
cour impriale.

Ainsi, outre les pouvoirs que nous avons dj numrs, le Snat avait
le soin de veiller  la libert individuelle et  la libert de la
presse. Ces deux dernires garanties n'taient pas sans valeur. Sans
doute rien n'avait une efficacit prsente sous un despotisme accept
de tous. Mais sous les successeurs du dpositaire de ce despotisme,
s'il en avait, de telles garanties ne pouvaient manquer d'acqurir une
force relle.

[Note en marge: La parole rendue au Corps Lgislatif dans les comits
secrets.]

On fit quelque chose dans le mme sens, pour l'organisation du Corps
Lgislatif. Le Tribunat, comme nous l'avons dit bien des fois,
discutait seul les projets de lois, et, aprs avoir form son avis,
envoyait trois orateurs pour le soutenir contre trois conseillers
d'tat, devant le Corps Lgislatif muet. Ce mutisme, corrig, dans la
pense de M. Sieys, par la loquacit du Tribunat, tait bientt
devenu ridicule aux yeux d'une nation railleuse, qui, tout en ayant
peur de la parole et de ses excs, riait nanmoins du silence forc de
ses lgislateurs. Le mutisme du Corps Lgislatif tait devenu encore
plus choquant depuis que le Tribunat, priv de toute vigueur, se
taisait aussi. Il fut dcid que le Corps Lgislatif, aprs avoir
entendu les conseillers d'tat et les membres du Tribunat, se
retirerait pour discuter en comit secret les projets qui lui auraient
t soumis, que l chacun de ses membres pourrait user de la parole,
qu'ensuite il rentrerait en sance publique, pour voter par la voie
ordinaire du scrutin.

La parole fut donc rendue en comit secret au Corps Lgislatif.

Le Tribunat devenu, depuis l'institution du Consulat  vie, une sorte de
conseil d'tat, rduit ds cette poque  cinquante membres, et ayant
pris l'habitude de n'examiner les projets de loi que dans des
confrences prives avec les conseillers d'tat auteurs de ces projets,
reut dans la nouvelle constitution une organisation conforme aux
habitudes qu'il venait de prendre. Il fut divis en trois sections, la
premire de lgislation, la seconde de l'intrieur, la troisime des
finances. Il ne dut dlibrer les lois qu'en assemble de sections,
jamais en assemble gnrale. Trois orateurs devaient aller, au nom de
la section, soutenir son avis au Corps Lgislatif. C'tait consacrer
dfinitivement, par une disposition constitutionnelle, la forme nouvelle
qu'il s'tait impose par dfrence.

Le pouvoir de ses membres fut prorog de cinq  dix ans, faveur pour
les individus, qui diminuait encore la vie du corps lui-mme, en
renouvelant son esprit plus rarement.

[Note en marge: Institution d'une haute cour impriale.]

 tout cela fut jointe enfin une institution qui manquait  la sret
du gouvernement comme  la sret des citoyens, c'tait celle d'une
haute cour, qui en Angleterre, et aujourd'hui en France, se trouve
place au sein de la chambre des pairs. On venait d'en sentir la
privation dans la poursuite de la conspiration de Georges, et dans la
malheureuse excution de Vincennes. On devait la sentir davantage sous
un gouvernement dictatorial, dont les agents ne prsentaient qu'une
responsabilit nominale, puisqu'ils ne pouvaient tre appels devant
aucun des corps de l'tat. On n'avait pas, en effet, comme
aujourd'hui, le moyen de les interpeller devant l'une des deux
chambres. Il importait donc de procurer une garantie au gouvernement
contre les auteurs de complots, aux citoyens contre les agents de
l'autorit publique.

[Note en marge: Composition de cette cour.]

On affecta de donner  l'institution de cette haute cour l'avantage
apparent qu'on cherchait  donner aux nouvelles institutions
monarchiques, celui d'ajouter autant  la libert des citoyens qu' la
force du pouvoir. En consquence, on plaa son sige dans le Snat,
sans la composer cependant du Snat tout seul, et tout entier. Elle
devait tre forme de soixante snateurs sur cent vingt, des six
prsidents du conseil d'tat, de quatorze conseillers d'tat, de vingt
membres de la cour de cassation, des grands officiers de l'Empire, des
six grands dignitaires, et des princes ayant acquis voix dlibrative.
Elle devait tre prside par l'archichancelier. Elle tait charge de
connatre des complots ourdis contre la sret de l'tat et contre la
personne de l'Empereur, des actes arbitraires imputs aux ministres
et  leurs agents, des faits de forfaiture ou concussion, des fautes
reproches aux gnraux de terre et de mer dans l'exercice de leur
commandement, des dlits commis par les membres de la famille
impriale, par les grands dignitaires, les grands officiers, les
snateurs, les conseillers d'tat, etc. C'tait donc, outre une cour
de justice charge de rprimer les grands attentats, une juridiction
politique pour les ministres et les agents de l'autorit publique, un
tribunal de marchaux pour les gens de guerre, une cour des pairs pour
les grands personnages de l'tat. Un procureur gnral, attach d'une
manire permanente  cette juridiction extraordinaire, avait la
mission de poursuivre d'office, dans le cas o les plaignants ne
prendraient pas eux-mmes l'initiative.

[Note en marge: Le titre de cour donn au tribunal de cassation et aux
tribunaux d'appel.]

La seule modification apporte au rgime ordinaire de la justice fut
le titre de _cour_, substitu  celui de tribunal, pour les tribunaux
d'un rang lev. Le tribunal de cassation dut prendre le titre de cour
de cassation, et les tribunaux d'appel celui de cours impriales.

Il fut dcid qu'on ferait encore une fois acte de dfrence envers la
souverainet nationale, et que des registres ouverts, dans la forme
usite, recevraient le voeu des citoyens, relativement 
l'tablissement de l'hrdit impriale dans la descendance de
Napolon Bonaparte, et de ses deux frres Joseph et Louis.

L'Empereur devait, dans l'espace de deux ans, prter un serment
solennel aux constitutions de l'Empire, en prsence des grands
dignitaires, des grands officiers, des ministres, du conseil d'tat,
du Snat, du Corps Lgislatif, du Tribunat, de la cour de cassation,
des archevques, des vques, des prsidents des cours de justice, des
prsidents des collges lectoraux, et des maires des trente-six
principales villes de la Rpublique. Ce serment devait tre prt,
disait le texte du nouvel acte constitutionnel, au peuple franais,
sur l'vangile. Il tait conu dans les termes suivants: Je jure de
maintenir l'intgrit du territoire de la Rpublique, de respecter et
de faire respecter les lois du Concordat et de la libert des cultes;
de respecter et de faire respecter l'galit des droits, la libert
politique et civile, l'irrvocabilit des ventes des biens nationaux;
de ne lever aucun impt, de n'tablir aucune taxe qu'en vertu de la
loi; de maintenir l'institution de la Lgion-d'Honneur; de gouverner
dans la seule vue de l'intrt, du bonheur et de la gloire du peuple
franais.

Telles furent les conditions adoptes pour la nouvelle monarchie, dans
un projet de snatus-consulte, crit d'une manire simple, prcise et
claire, comme l'taient toutes les lois de ce temps.

[Note en marge: Transformations successives de la constitution de M.
Sieys.]

C'tait la troisime et dernire transformation que subissait la
clbre constitution de M. Sieys. Nous avons dit ailleurs quelle
avait t la pense de ce lgislateur de la Rvolution franaise. Le
rgime aristocratique est le port o sont alles se reposer les
rpubliques qui n'ont pas fini par le despotisme. M. Sieys, sans
qu'il s'en doutt peut-tre, avait cherch  conduire au mme port la
Rpublique franaise, autant dgote d'agitations aprs dix ans, que
les rpubliques de l'antiquit et du moyen ge aprs plusieurs
sicles; et il avait compos son aristocratie avec les hommes notables
et expriments de la Rvolution. Pour cela il avait imagin un Snat
inactif, mais arm d'une immense influence, lisant ses propres
membres et ceux de tous les corps de l'tat dans des listes de
notabilit rarement renouveles, nommant les chefs du gouvernement,
les rvoquant, les frappant d'ostracisme  volont, ne prenant pas
part  la confection des lois, mais pouvant les casser pour cause
d'inconstitutionnalit; n'exerant pas, en un mot, le pouvoir, mais le
donnant, et ayant la facult de l'arrter toujours. Il y avait ajout
un Corps Lgislatif, galement inactif, qui admettait ou rejetait
silencieusement les lois que le Conseil d'tat tait charg de faire,
et le Tribunat de discuter; puis enfin un reprsentant suprme du
pouvoir excutif, appel grand lecteur, lectif et viager comme un
doge, inactif comme un roi d'Angleterre, nomm par le Snat, nommant 
son tour les ministres, seuls agissants et responsables. De la sorte,
M. Sieys avait spar partout l'influence et l'action; l'influence
qui dlgue le pouvoir, le contrle et l'arrte, l'action qui le
reoit et l'exerce; il avait donn la premire  une aristocratie
oisive et haut place, la seconde  des agents lectifs et
responsables. Il avait ainsi abouti  une sorte de monarchie
aristocratique, sans hrdit toutefois, rappelant Venise plutt que
la Grande-Bretagne, adapte  un pays fatigu plutt qu' un pays
libre.

Par malheur pour l'oeuvre de M. Sieys,  ct de cette aristocratie
sans racine, compose de rvolutionnaires dsabuss et dpopulariss,
se trouvait un homme de gnie, que la France et l'Europe appelaient un
sauveur. Il y avait peu de chances pour que cette aristocratie se
dfendt comme celle de Venise contre l'usurpation, et surtout pour
que, dans ces temps de rvolutions rapides, la lutte ft bien longue.
D'abord, avant d'accepter cette constitution de M. Sieys, le gnral
Bonaparte y avait arrang sa place, en se faisant Premier Consul, au
lieu de grand lecteur.  peine commenait-il  gouverner, que les
rsistances intempestives du Tribunat le gnant dans le bien qu'il
voulait accomplir, il les avait brises, aux grands applaudissements
d'un public las de rvolutions, et il s'tait fait donner le Consulat
 vie par le Snat. Par la mme occasion, il avait ajout aux pouvoirs
du Snat le pouvoir constituant, ne craignant pas de rendre
tout-puissant un corps qu'il dominait; il avait annul le Tribunat en
rduisant ce corps  cinquante membres, et en le divisant en sections,
qui discutaient, en tte--tte avec les sections du Conseil d'tat,
les lois proposes. Telle fut la seconde transformation de la
Constitution de M. Sieys, celle qui avait eu lieu en 1802, 
l'poque du Consulat  vie. Une main vigoureuse avait ainsi fait
aboutir, en deux ans, cette rpublique aristocratique  une sorte de
monarchie aristocratique,  laquelle il ne manquait plus que
l'hrdit. Aussi, beaucoup d'esprits s'taient-ils demand, en 1802,
pourquoi on n'en finissait pas sur-le-champ, pourquoi on ne donnait
pas l'hrdit  ce monarque si vident? Une conspiration, dirige
contre sa vie, rveillant, avec plus de force que jamais, le voeu
d'institutions plus stables, avait enfin amen la dernire
transformation, et la conversion dfinitive de la Constitution de l'an
VIII en monarchie, reprsentative dans la forme, absolue dans le fait.
Il s'y trouvait beaucoup de restes rpublicains  ct d'un pouvoir
despotique,  peu prs comme dans l'empire fond  Rome par les
Csars. Ce n'tait pas la monarchie reprsentative telle que nous la
comprenons aujourd'hui. Ce Snat, avec la facult d'lire tous les
corps de l'tat dans des listes lectorales, avec son pouvoir
constituant, avec sa facult de casser la loi, ce Snat, avec tant de
puissance soumis cependant  un matre, ne ressemblait pas  une
chambre haute. Ce Corps Lgislatif silencieux, quoiqu'on lui et rendu
la parole en comit secret, ne ressemblait pas  une chambre des
dputs. Et pourtant ce Snat, ce Corps Lgislatif, cet Empereur, tout
cela pouvait devenir un jour la monarchie reprsentative. Aussi ne
faut-il pas juger la Constitution de M. Sieys, remanie par Napolon,
d'aprs l'obissance muette qui a rgn sous l'Empire. Notre
constitution de 1830, avec la presse et la tribune, n'aurait peut-tre
pas donn  cette poque des rsultats sensiblement diffrents, car
l'esprit du temps fait plus que la loi crite. Il aurait fallu juger
la constitution impriale sous le rgne suivant. Alors l'opposition,
suite invitable d'une longue soumission, aurait pris naissance dans
ce Snat mme, long-temps si docile, mais arm d'une puissance
immense. Il se serait probablement trouv d'accord avec les collges
lectoraux, pour faire des choix conformes  l'esprit nouveau; il
aurait bris les liens de la presse; il aurait ouvert les portes et
les fentres du palais du Corps Lgislatif, pour que sa tribune pt
retentir au loin. C'et t la monarchie reprsentative tout comme
aujourd'hui, avec cette diffrence que la rsistance serait venue d'en
haut, au lieu de venir d'en bas. Ce n'est pas une raison pour qu'elle
ft moins claire, moins constante, moins courageuse. C'est l, du
reste, un secret que le temps a emport avec lui, sans nous le dire,
comme il en emporte tant d'autres. Mais ces institutions taient loin
de mriter le mpris qu'on a souvent affich pour elles. Elles
composaient une rpublique aristocratique, dtourne de son but par
une main puissante, convertie temporairement en une monarchie absolue,
et destine plus tard  redevenir monarchie constitutionnelle,
fortement aristocratique, il est vrai, mais fonde sur la base de
l'galit; car tout soldat heureux y pouvait tre conntable, tout
jurisconsulte habile y pouvait devenir archichancelier,  l'exemple
du fondateur, devenu, de simple officier d'artillerie, Empereur
hrditaire et matre du monde.

[Note en marge: M. Cambacrs nomm archichancelier de l'Empire, M.
Lebrun architrsorier.]

Telle fut l'oeuvre du comit constituant runi  Saint-Cloud. Pendant
les derniers jours de sa runion, MM. Cambacrs et Lebrun n'y avaient
plus assist. Les altercations que le zle monarchique de M. Fouch
d'une part, et la mauvaise humeur de M. Cambacrs de l'autre, avaient
provoques, taient le motif pour lequel on avait cess d'appeler le
second et le troisime consul. Les plus sages des snateurs, entre ceux
qui composaient la commission, en avaient prouv du regret, et avaient
fait sentir  Napolon combien il importait de satisfaire ses deux
collgues en les traitant convenablement. Il n'tait pas ncessaire de
l'avertir, car il connaissait la valeur du second consul Cambacrs, il
apprciait son dvouement sans faste, et tenait  le rattacher  la
nouvelle monarchie. Il le fit donc venir  Saint-Cloud, s'expliqua de
nouveau avec lui sur le dernier changement, lui donna ses raisons,
couta les siennes, et termina le dbat par l'expression de sa volont,
dsormais irrvocable. Il voulait une couronne, et il n'y avait pas
 contredire. Il avait d'ailleurs un beau ddommagement  offrir 
MM. Cambacrs et Lebrun. Il destinait au premier la dignit
d'archichancelier de l'Empire, au second celle d'architrsorier. Il les
traitait ainsi comme ses propres frres, qui allaient tre compris au
nombre des six grands dignitaires. Il annona cette rsolution  M.
Cambacrs; il y joignit ces caresses sduisantes, auxquelles nul homme
alors ne rsistait, et acheva de le regagner entirement.--Je suis,
dit-il  M. Cambacrs, et je serai, plus que jamais, entour
d'intrigues, de conseils faux ou intresss; vous seul aurez assez de
jugement et de sincrit pour me dire la vrit. Je veux donc vous
rapprocher davantage encore de ma personne et de mon oreille. Vous
resterez pour avoir toute ma confiance, et pour la justifier.--Ces
tmoignages taient mrits. M. Cambacrs n'ayant plus rien  dsirer,
plus rien  craindre dans cette position leve, devait tre, et fut en
effet le plus sincre, le plus vrai, le seul influent des conseillers du
nouvel Empereur.

[Note en marge: Joseph Bonaparte nomm grand lecteur, Louis Bonaparte
conntable.]

Joseph Bonaparte fut nomm grand lecteur, Louis Bonaparte conntable.
Les deux dignits d'archichancelier d'tat, de grand-amiral furent
rserves. Napolon hsitait encore entre les divers membres de sa
famille. Il avait  penser  Lucien, qui tait absent et disgraci,
mais dont on esprait rompre l'union rcente;  Eugne Beauharnais,
qui ne sollicitait rien, mais qui, avec une soumission parfaite,
attendait tout de la tendresse de son pre adoptif;  Murat, qui
sollicitait, non par lui, mais par sa femme, jeune, belle, ambitieuse,
chre  Napolon, et se servant avec habilet de la tendresse qu'elle
lui inspirait.

M. de Talleyrand, principal inventeur des nouvelles dignits, prouva,
en cette occasion, un premier dsappointement, qui influa d'une
manire fcheuse sur ses dispositions, et le jeta plus tard dans une
opposition, funeste pour lui, fcheuse pour Napolon. La place
d'archichancelier d'Empire, qui correspondait aux fonctions
judiciaires, tant dvolue au second consul Cambacrs, il esprait
que celle d'archichancelier d'tat, qui correspondait aux fonctions
diplomatiques, lui serait naturellement dvolue. Mais le nouvel
Empereur s'tait positivement expliqu  ce sujet. Il n'admettait pas
que les grands dignitaires pussent tre ministres; il ne voulait pour
tels que des agents amovibles et responsables, qu'il pt rvoquer et
punir  volont. Le gnral Berthier tait pour lui un instrument tout
aussi prcieux que M. de Talleyrand. Il voulait cependant le laisser
ministre, comme tait M. de Talleyrand, sauf  les ddommager tous
deux par de grandes dotations. L'orgueil de M. de Talleyrand fut
singulirement bless, et, quoique toujours courtisan, il commena
nanmoins  laisser voir cette attitude du courtisan mcontent, qui
alors encore tait chez lui trs-contenue, mais qui plus tard le fut
moins, et lui valut de cruelles disgrces.

[Illustration: Berthier.]

[Note en marge: Les gnraux Kellermann, Lefebvre, Serrurier,
Prignon, reoivent les quatre places de marchaux honoraires.]

[Note en marge: Quatorze marchaux nomms  la fois.]

Au surplus, il restait soit dans l'arme, soit dans la cour, des
positions propres  contenter toutes les ambitions. Il y avait quatre
places de marchaux honoraires  donner aux gnraux qui taient alls
se reposer dans le Snat, et seize  ceux qui, pleins de jeunesse,
devaient figurer long-temps encore  la tte de nos soldats. Napolon
rservait les quatre premires  Kellermann, pour le souvenir de
Valmy;  Lefebvre, pour sa bravoure prouve et un dvouement qui
datait du 18 brumaire;  Prignon,  Serrurier, pour le respect qu'ils
inspiraient justement  l'arme. Sur seize places de marchaux
destines aux gnraux en activit, il voulut en confrer quatorze
immdiatement, et en garder deux pour rcompenser les mrites futurs.
Ces quatorze btons furent donns, au gnral Jourdan, pour le beau
souvenir de Fleurus; au gnral Berthier, pour des services minents
et continus dans la direction de l'tat-major; au gnral Massna,
pour Rivoli, Zurich, Gnes; aux gnraux Lannes et Ney, pour une
longue suite d'actes hroques; au gnral Augereau, pour Castiglione;
au gnral Brune, pour le Helder;  Murat, pour sa vaillance
chevaleresque  la tte de la cavalerie franaise; au gnral
Bessires, pour le commandement de la garde qu'il avait depuis
Marengo, et dont il tait digne; aux gnraux Moncey et Mortier, pour
leurs vertus guerrires; au gnral Soult, pour ses services en
Suisse,  Gnes, au camp de Boulogne; au gnral Davout, pour sa
conduite en gypte, et une fermet de caractre dont il donna bientt
d'clatantes preuves; enfin au gnral Bernadotte, pour un certain
renom acquis dans les armes de Sambre-et-Meuse et du Rhin, pour sa
parent surtout, et malgr une haine envieuse que Napolon avait
dcouverte dans le coeur de cet officier, et qui lui donnait dj le
pressentiment, plusieurs fois exprim tout haut, d'une trahison
future.

[Note en marge: Colonels-gnraux des troupes  cheval, et
inspecteurs-gnraux des diverses armes.]

[Note en marge: Le bton d'amiral donn au vice-amiral Bruix.]

Un gnral qui n'avait pas encore command en chef, mais qui avait,
comme les gnraux Lannes, Ney, Soult, dirig des corps considrables,
et qui mritait le bton de marchal autant que les officiers dj
cits, n'tait pas sur la liste des nouveaux marchaux. C'tait
Gouvion Saint-Cyr. S'il n'galait pas le caractre guerrier de
Massna, son coup d'oeil au feu, il le surpassait en savoir et en
combinaisons militaires. Depuis que Moreau tait perdu pour la France
par ses fautes politiques, depuis que Klber et Desaix taient morts,
il tait, avec Massna, l'homme le plus capable de commander une
arme; Napolon, bien entendu, ne pouvant jamais tre mis en parallle
avec personne. Mais son caractre jaloux et insociable commenait 
lui valoir les froideurs du suprme distributeur des grces. Avec le
pouvoir souverain venaient ses faiblesses; et Napolon, qui pardonnait
au gnral Bernadotte ses petites trahisons, prsage d'une plus
grande, ne savait pas pardonner au gnral Saint-Cyr son esprit
dnigrant. Cependant le gnral Saint-Cyr eut rang parmi les
colonels-gnraux, et devint colonel-gnral des cuirassiers. Junot et
Marmont, fidles aides-de-camp du gnral Bonaparte, furent nomms
colonels-gnraux des hussards et des chasseurs, Baraguay-d'Hilliers
des dragons. Le gnral Marescot reut le titre d'inspecteur-gnral
du gnie, le gnral Songis celui d'inspecteur-gnral de
l'artillerie. Dans la marine, le vice-amiral Bruix, le chef et
l'organisateur de la flottille, obtint le bton d'amiral, et fut fait
inspecteur-gnral des ctes de l'Ocan; le vice-amiral Decrs fut
nomm inspecteur-gnral des ctes de la Mditerrane.

[Note en marge: Grandes charges de cour, telles que le grand-aumnier,
le grand-chambellan, le grand-veneur, le grand-cuyer, le grand-matre
des crmonies, le grand-marchal du palais.]

La cour offrait aussi de grandes positions  distribuer. Elle fut
organise avec toute la pompe de l'ancienne monarchie franaise, et
plus d'clat que la cour impriale d'Allemagne. Il dut y avoir un
grand-aumnier, un grand-chambellan, un grand-veneur, un grand-cuyer,
un grand-matre des crmonies, et un grand-marchal du palais. La
charge de grand-aumnier fut donne au cardinal Fesch, oncle de
Napolon, la charge de grand-chambellan  M. de Talleyrand, celle de
grand-veneur au gnral Berthier. Pour les deux derniers, ces charges
de cour taient un ddommagement destin  les consoler de n'avoir pas
obtenu deux des grandes dignits de l'Empire. La charge de
grand-cuyer fut accorde  M. de Caulaincourt, pour le venger des
calomnies des royalistes, acharns contre lui depuis la mort du duc
d'Enghien. M. de Sgur, l'ancien ambassadeur de Louis XVI auprs de
Catherine, l'un des hommes les mieux faits pour apprendre  la
nouvelle cour les usages de l'ancienne, fut nomm grand-matre des
crmonies. Duroc, qui gouvernait la maison consulaire, devenue maison
impriale, dut la gouverner encore sous le titre de grand-marchal du
palais.

Nous ne citerons pas les charges infrieures, ni les prtendants
subalternes qui se les disputaient. L'histoire a de plus nobles faits
 raconter. Elle ne descend  ces dtails que lorsqu'ils importent 
la fidle peinture des moeurs. Nous dirons seulement que les migrs
qui, avant la mort du duc d'Enghien, tendaient  se rapprocher, qui,
aprs cette mort, s'taient loigns un instant, mais qui, oublieux
comme tout le monde, pensaient dj moins  une catastrophe vieille de
deux mois, commencrent  figurer au nombre des solliciteurs jaloux
d'avoir place dans la cour impriale. Quelques-uns furent admis. On
songeait surtout  organiser pour l'impratrice une maison somptueuse.
Une personne de haute naissance, madame de La Rochefoucauld, prive de
beaut, mais non d'esprit, distingue par son ducation et ses
manires, autrefois fort royaliste, et riant maintenant avec assez de
grce de ses passions teintes, fut destine  tre principale dame
d'honneur de Josphine.

Tous ces choix taient connus avant d'tre inscrits au _Moniteur_,
publis de bouche en bouche, au milieu des discours intarissables des
approbateurs ou improbateurs, qui avaient fort  faire pour dire tout
ce que leur inspirait un si singulier spectacle, chacun applaudissant
ou blmant, suivant ses amitis, ses haines, ses prtentions
satisfaites ou dues, presque personne suivant ses opinions
politiques, car il n'y avait plus d'opinions politiques alors, except
chez les royalistes entts, ou chez les rpublicains implacables.

 ces nominations s'en joignit une, beaucoup plus srieuse, celle de
M. Fouch, qui fut appel au ministre de la police, rtabli pour lui,
en rcompense des services qu'il avait rendus dans les derniers
vnements.

[Note en marge: Adoption par le Snat du snatus-consulte organique,
contenant la nouvelle Constitution impriale.]

[Note en marge: Le Snat se transporte en corps  Saint-Cloud pour
proclamer le nouvel Empereur.]

Il fallait donner  ces choix, et au plus grand de tous, celui qui
faisait d'un gnral de la Rpublique un monarque hrditaire, le
caractre d'actes officiels. Le snatus-consulte tait arrt et
rdig. On convint de le prsenter le 26 floral (16 mai 1804) au
Snat, pour qu'il y ft dcrt dans la forme accoutume. Cette
prsentation ayant eu lieu, on nomma immdiatement une commission pour
faire son rapport. On chargea de ce rapport M. de Lacpde, le savant
et le snateur le plus dvou  Napolon. Il l'eut termin en
quarante-huit heures, et il l'apporta au Snat le surlendemain 28
floral (18 mai). Ce jour tait destin  la proclamation solennelle
de Napolon comme Empereur. Il avait t dcid que le consul
Cambacrs prsiderait la sance du Snat, pour que son adhsion au
nouvel tablissement monarchique ft plus clatante. M. de Lacpde
avait  peine achev son rapport, que les snateurs, sans une seule
dissidence apparente, et avec une sorte d'acclamation unanime,
adoptrent le snatus-consulte tout entier. Ils assistaient mme avec
une impatience visible aux formalits indispensables dont un tel acte
devait tre accompagn, presss qu'ils taient de se rendre 
Saint-Cloud. Il tait convenu que le Snat se transporterait en corps
 cette rsidence pour prsenter son dcret au Premier Consul, et pour
le saluer du titre d'Empereur.  peine l'adoption du snatus-consulte
tait-elle termine, que les snateurs levrent tumultueusement la
sance pour courir  leurs voitures, et arriver des premiers 
Saint-Cloud.

Les dispositions taient faites au palais du Snat, sur la route, et 
Saint-Cloud mme, pour cette scne inoue. Une longue file de
voitures, escorte par la cavalerie de la garde, transporta les
snateurs, jusqu' la rsidence du Premier Consul, par une superbe
journe de printemps. Napolon et son pouse, avertis, attendaient
cette visite solennelle. Napolon, debout, en costume militaire, calme
comme il savait l'tre quand les hommes le regardaient, sa femme tout
 la fois satisfaite et trouble, reurent le Snat, que conduisait
l'archichancelier Cambacrs. Celui-ci, collgue respectueux, sujet
plus respectueux encore, adressa, en s'inclinant profondment, les
paroles suivantes au soldat qu'il venait proclamer empereur:

[Note en marge: Discours de l'archichancelier Cambacrs.]

     SIRE,

     L'amour et la reconnaissance du peuple franais ont depuis
     quatre annes confi  Votre Majest les rnes du gouvernement,
     et les constitutions de l'tat se reposaient dj sur vous du
     choix d'un successeur. La dnomination plus imposante qui vous
     est dcerne aujourd'hui n'est donc qu'un tribut que la nation
     paye  sa propre dignit, et au besoin qu'elle sent de vous
     donner chaque jour des tmoignages d'un respect et d'un
     attachement que chaque jour voit augmenter.

     Comment en effet le peuple franais pourrait-il penser sans
     enthousiasme au bonheur qu'il prouve, depuis que la Providence
     lui a inspir la pense de se jeter dans vos bras?

     Les armes taient vaincues, les finances en dsordre; le crdit
     public tait ananti; les factions se disputaient les restes de
     notre antique splendeur; les ides de religion et mme de morale
     taient obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le
     pouvoir laissait les magistrats sans considration.

     Votre Majest a paru. Elle a rappel la victoire sous nos
     drapeaux; elle a rtabli l'ordre et l'conomie dans les dpenses
     publiques; la nation, rassure par l'usage que vous en avez su
     faire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre
     sagesse a calm la fureur des partis; la religion a vu relever
     ses autels; enfin, et c'est l sans doute le plus grand des
     miracles oprs par votre gnie, ce peuple, que l'effervescence
     civile avait rendu indocile  toute contrainte, ennemi de toute
     autorit, vous avez su lui faire chrir et respecter un pouvoir
     qui ne s'exerait que pour sa gloire et pour son repos.

     Le peuple franais ne prtend point s'riger en juge des
     constitutions des autres tats; il n'a point de critique  faire,
     point d'exemples  suivre: l'exprience dsormais devient sa
     leon.

     Il a pendant des sicles got les avantages attachs 
     l'hrdit du pouvoir; il a fait une exprience courte, mais
     pnible, du systme contraire; il rentre, par l'effet d'une
     dlibration libre et rflchie, sous un rgime conforme  son
     gnie. Il use librement de ses droits pour dlguer  Votre
     Majest Impriale une puissance que son intrt lui dfend
     d'exercer par lui-mme. Il stipule pour les gnrations  venir,
     et, par un pacte solennel, il confie le bonheur de ses neveux 
     des rejetons de votre race.

     Heureuse la nation qui, aprs tant de troubles, trouve dans son
     sein un homme capable d'apaiser la tempte des passions, de
     concilier tous les intrts, et de runir toutes les voix!

     S'il est dans les principes de notre Constitution, de soumettre
      la sanction du peuple la partie du dcret qui concerne
     l'tablissement d'un gouvernement hrditaire, le Snat a pens
     qu'il devait supplier Votre Majest Impriale d'agrer que les
     dispositions organiques reussent immdiatement leur excution;
     et, pour la gloire comme pour le bonheur de la Rpublique, il
     proclame  l'instant mme NAPOLON EMPEREUR DES FRANAIS.

 peine l'archichancelier avait-il termin ces paroles, que le cri de
_vive l'Empereur_ retentit sous les lambris du palais de Saint-Cloud.
Entendu dans les cours et dans les jardins, ce cri fut rpt avec
joie et de bruyants applaudissements. La confiance et l'esprance
taient sur les visages, et tous les assistants, entrans par l'effet
de cette scne, croyaient avoir assur pour long-temps leur bonheur et
celui de la France. L'archichancelier Cambacrs, entran lui-mme,
semblait avoir toujours voulu ce qui s'accomplissait en cet instant.

[Note en marge: Rponse de l'Empereur au Snat.]

Le silence tant rtabli, l'Empereur adressa au Snat les paroles
suivantes:

     Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est
     essentiellement li  mon bonheur.

     J'accepte le titre que vous croyez utile  la gloire de la
     nation.

     Je soumets  la sanction du peuple la loi de l'hrdit.
     J'espre que la France ne se repentira jamais des honneurs dont
     elle environnera ma famille.

     Dans tous les cas, mon esprit ne serait plus avec ma postrit
     le jour o elle cesserait de mriter l'amour et la confiance de
     la grande nation.

Des acclamations ritres couvrirent ces belles paroles, puis le
Snat, par l'organe de son prsident Cambacrs, adressa quelques mots
de flicitation  la nouvelle impratrice, que celle-ci couta,
suivant sa coutume, avec une grce parfaite, et auxquels elle ne
rpondit que par une profonde motion.

Le Snat se retira ensuite, aprs avoir attach  cet homme, n si
loin du trne, le titre d'Empereur, qu'il ne perdit plus, mme aprs
sa chute, et dans l'exil. Nous l'appellerons dsormais de ce titre,
qui fut le sien  partir du jour que nous retraons. Le voeu de la
nation, tellement certain, qu'il y avait quelque chose de puril dans
le soin qu'on prenait de le constater, le voeu de la nation devait
dcider s'il serait empereur hrditaire. Mais, en attendant, il tait
Empereur des Franais, par la puissance du Snat agissant dans la
limite de ses attributions.

Tandis que les snateurs se retiraient, Napolon retint
l'archichancelier Cambacrs, et voulut qu'il demeurt pour dner avec
la famille impriale. L'Empereur et l'Impratrice le comblrent de
caresses, et tchrent de lui faire oublier la distance qui le
sparait dsormais de son ancien collgue. Au reste, l'archichancelier
pouvait se consoler; en ralit il n'tait pas descendu; son matre
seul tait mont, et avait fait monter tout le monde avec lui.

[Note en marge: Napolon imagine de se faire sacrer par le Pape, et
charge le cardinal Caprara de transmettre ses dsirs au Saint-Sige.]

L'Empereur et l'archichancelier Cambacrs avaient  s'entretenir de
sujets importants, qui se liaient  l'vnement du jour: c'taient la
crmonie du couronnement, et le nouveau rgime  donner  la
Rpublique italienne, qui ne pouvait rester rpublique  ct de la
France convertie en monarchie. Napolon, qui aimait le merveilleux,
avait conu une pense hardie, dont l'accomplissement devait saisir
les esprits, et rendre plus extraordinaire encore son avnement au
trne, c'tait de se faire sacrer par le Pape lui-mme, transport
pour cette solennit de Rome  Paris. La chose tait sans exemple dans
les dix-huit sicles de l'glise. Tous les empereurs d'Allemagne sans
exception taient alls se faire sacrer  Rome. Charlemagne, proclam
empereur d'Occident dans la basilique de Saint-Pierre, en quelque
sorte par surprise, le jour de Nol 800, n'avait pas vu le Pape se
dplacer pour lui. Ppin, il est vrai, avait t couronn en France
par le Pape tienne; mais ce dernier s'y tait rendu pour demander du
secours contre les Lombards. C'tait la premire fois qu'un Pape
allait quitter Rome pour consacrer les droits d'un nouveau monarque,
dans la propre capitale de ce monarque. Ce qu'il y avait de semblable
au pass, c'tait l'glise rcompensant par le titre d'empereur le
guerrier heureux qui l'avait secourue; merveilleuse ressemblance avec
Charlemagne, qui remplaait suffisamment la lgitimit dont se
vantaient vainement les Bourbons, dconsidrs par leur dfaite, par
leur inconduite, par leur coopration  d'indignes complots.

Cette pense  peine conue, Napolon l'avait convertie en rsolution
irrvocable, et il s'tait promis d'amener Pie VII  Paris par tous
les moyens, la sduction ou la crainte. C'tait une ngociation des
plus difficiles, et  laquelle nul autre que lui ne pouvait russir.
Il se proposait de se servir du cardinal Caprara, qui ne cessait
d'crire  Rome que, sans Napolon, la religion aurait t perdue en
France, et peut-tre mme en Europe. Il fit part de son projet 
l'archichancelier Cambacrs, et arrta d'accord avec lui la manire
de s'y prendre, pour livrer la premire attaque aux prjugs, aux
scrupules,  l'inertie de la cour romaine.

[Note en marge: Ncessit de convertir la Rpublique italienne en
monarchie.]

Quant  la Rpublique italienne, elle aurait t depuis deux ans un
thtre de confusion, sans la prsidence du gnral Bonaparte.
D'abord, M. de Melzi, honnte homme, assez sens, mais morose, rong
de goutte, toujours prt  donner sa dmission de vice-prsident,
n'ayant pas le caractre ncessaire pour supporter les lourdes peines
du gouvernement, tait un reprsentant trs-insuffisant de l'autorit
publique. Murat, commandant l'arme franaise en Italie, suscitait au
gouvernement italien des tracasseries, qui ajoutaient  la disposition
chagrine de M. de Melzi. Napolon avait sans cesse  intervenir pour
mettre d'accord les deux autorits.  ces difficults personnelles, se
joignaient celles qui naissaient du fond mme des choses. Les
Italiens, peu faonns encore  ce rgime constitutionnel, qui les
admettait  participer  leurs propres affaires, taient ou d'une
parfaite indiffrence, ou d'une vhmence extrme. Pour gouverner on
n'avait que les modrs, peu nombreux, et fort embarrasss de leur
rle, placs qu'ils taient entre les nobles vous aux Autrichiens,
les libraux ports au jacobinisme, et les masses sensibles uniquement
au poids des impts. Ces masses se plaignaient des charges de
l'occupation franaise. _Nous sommes gouverns par des trangers,
notre argent passe les monts_, ce propos, si ordinaire en Italie,
s'entendait encore sous la nouvelle Rpublique, comme sous le
gouvernement de la maison d'Autriche. Il n'y avait qu'un trs-petit
nombre d'hommes clairs, qui sentissent que, grce au gnral
Bonaparte, la plus grande partie de la Lombardie, runie en un seul
tat, gouverne en ralit par des nationaux, place seulement sous
une surveillance extrieure et loigne, tait ainsi appele  une
existence propre, commencement de l'unit italienne; que s'il fallait
payer par an une vingtaine de millions pour l'arme franaise,
c'tait une indemnit bien modique pour l'entretien d'une arme de
trente  quarante mille hommes, indispensable si l'on voulait ne pas
retomber sous le joug des Autrichiens. Cependant, malgr les sombres
couleurs dont l'esprit malade du vice-prsident Melzi chargeait le
tableau des affaires d'Italie, ces affaires aprs tout marchaient
assez paisiblement, domines qu'elles taient par la main de Napolon.

Convertir cette Rpublique en une monarchie vassale de l'Empire, la
donner  Joseph, par exemple, c'tait commencer cet empire d'Occident,
que rvait dj Napolon, dans son ambition dsormais sans limites;
c'tait assurer un rgime plus fixe  l'Italie; c'tait probablement
la contenter, car elle aimerait fort avoir un prince  elle, et, ne
ft-ce qu'un changement, il se pourrait qu'il satisft,  ce titre
seul, des imaginations inquites et mobiles. Il fut convenu que
l'archichancelier Cambacrs, fort li avec M. de Melzi, lui crirait
pour lui faire  ce sujet les ouvertures convenables.

[Note en marge: Ouvertures au cardinal Caprara relativement au sacre,
et envoi d'un courrier  Rome pour cet objet.]

Napolon, aprs s'tre mis d'accord avec son ancien collgue sur tout
ce qu'il y avait  faire, manda le cardinal-lgat  Saint-Cloud, lui
parla sur un ton affectueux, mais tellement positif, qu'il ne vint pas
 l'esprit du cardinal d'oser lever une seule objection. Napolon lui
dit qu'il le chargeait expressment de demander au Pape de se rendre 
Paris, pour officier dans la crmonie du sacre; qu'il en ferait plus
tard la demande formelle, lorsqu'il serait certain de n'tre pas
refus; qu'il ne doutait pas au surplus du succs de ses dsirs; que
l'glise lui devait d'y adhrer, et se le devait  elle-mme, car rien
ne servirait plus la religion que la prsence du Souverain Pontife 
Paris, et la runion des pompes religieuses aux pompes civiles, dans
cette occasion solennelle. Le cardinal Caprara fit partir un courrier
pour Rome, et M. de Talleyrand, de son ct, crivit au cardinal
Fesch, pour l'informer de ce nouveau projet, et le charger d'appuyer
la ngociation.

[Note en marge: L'poque du sacre fixe, dans la pense de Napolon, 
l'automne, aprs l'expdition d'Angleterre.]

On tait au printemps. Napolon aurait voulu que le voyage du Pape et
lieu en automne. Il se proposait, pour cette poque, d'ajouter une
autre merveille  celle du Pape couronnant  Paris le reprsentant de
la Rvolution franaise, c'tait l'expdition d'Angleterre, qu'il
avait ajourne  cause de la conspiration royaliste et de
l'institution de l'Empire, mais dont il avait tellement perfectionn
les prparatifs que le succs ne lui en paraissait plus douteux. Il
lui fallait un mois tout au plus, car c'tait un coup de foudre qu'il
voulait frapper. Il destinait juillet ou aot  cette grande
opration. Il esprait donc tre revenu victorieux, nanti de la paix
dfinitive, et saisi de la toute-puissance europenne, vers octobre,
et pouvoir se faire couronner  l'entre de l'hiver, au jour
anniversaire du 18 brumaire (9 novembre 1804). Dans son ardente
pense, il roulait tous ces projets  la fois, et on verra bientt,
par les dernires combinaisons qu'il venait d'imaginer, que ce
n'taient pas l de pures chimres.

L'archichancelier Cambacrs crivit de son ct au vice-prsident
Melzi pour les affaires du nouveau royaume d'Italie. M. Marescalchi,
ministre de la Rpublique italienne  Paris, dut appuyer aussi les
ouvertures de M. Cambacrs  M. de Melzi.

[Note en marge: Serment prt dans les mains de l'Empereur.]

[Note en marge: Grandeur et singularit du spectacle que prsentait en
ce moment le nouvel Empire.]

Les jours suivants furent employs  prter serment au nouveau souverain
de la France. Tous les membres du Snat, du Corps Lgislatif, du
Tribunat, furent successivement introduits. L'archichancelier
Cambacrs, debout  ct de l'Empereur assis, lisait la formule du
serment; le personnage admis au serment jurait ensuite, et l'Empereur,
se levant  moiti sur son fauteuil imprial, rendait un lger salut 
celui dont il venait de recevoir l'hommage. Cette subite diffrence
introduite dans les relations entre des sujets et un souverain, qui la
veille tait leur gal, produisit quelque sensation sur les membres des
corps de l'tat. Aprs avoir donn la couronne par une sorte
d'entranement, on tait surpris, en voyant les premires consquences
de ce qu'on avait fait. Le tribun Carnot, fidle  sa promesse de se
soumettre  la loi, une fois rendue, prta serment avec les autres
membres du Tribunat. Il y mit la dignit de l'obissance  la loi, et
parut mme s'apercevoir moins qu'un autre des changements oprs dans
les formes extrieures du pouvoir. Mais les snateurs surtout s'en
aperurent, et tinrent sur ce sujet plus d'un propos malicieux. Une
circonstance contribua plus particulirement  leur inspirer ces
propos. Sur les trente et quelques snatoreries institues  l'poque du
Consulat  vie, il en restait quinze  donner: celles d'Agen, d'Ajaccio,
d'Angers, de Besanon, de Bourges, de Colmar, de Dijon, de Limoges, de
Lyon, de Montpellier, de Nancy, de Nmes, de Paris, de Pau, de Riom.
Elles furent donnes le 2 prairial (22 mai). MM. Lacpde, Kellermann,
Franois de Neufchteau, Berthollet, taient du nombre des favoriss.
Mais sur une centaine de snateurs, dont plus de quatre-vingts taient
encore  pourvoir, quinze satisfaits ne formaient pas une majorit
suffisante. Toutefois ceux qui venaient d'chouer dans la poursuite des
snatoreries, avaient d'autres positions en vue, et il n'y avait pas
lieu de dsesprer. Mais, en attendant, un peu d'humeur se laissa
dcouvrir dans le langage. Le _Moniteur_ tait plein tous les jours de
nominations de chambellans, d'cuyers, de dames d'honneur, de dames
d'atours. Si la grandeur personnelle du nouvel Empereur faisait qu'on
lui pardonnait tout, il n'en tait pas de mme de ceux qui s'levaient 
sa suite. L'activit inquite de ces rpublicains impatients de devenir
gens de cour, de ces royalistes presss de servir celui qu'ils
appelaient un usurpateur, tait un spectacle trange, et si on ajoute 
l'effet naturel de ce spectacle les esprances ou dues ou ajournes,
qui se vengeaient en discours mchants, on comprendra que, dans ce
moment, on devait critiquer, railler, mpriser, en un mot parler
beaucoup. Mais les masses, charmes d'un gouvernement aussi glorieux
que bienfaisant, frappes d'une scne inoue, dont elles n'apercevaient
que l'ensemble et point les dtails, ne connaissant et n'enviant pas ces
heureux du jour, qui avaient russi  faire de leurs enfants des pages,
de leurs femmes des dames d'honneur, et d'eux-mmes des prfets du
palais ou des chambellans, les masses taient attentives, et saisies
d'une surprise qui finissait par se changer en admiration. Napolon de
sous-lieutenant d'artillerie devenu empereur, accueilli, accept par
l'Europe, et port sur le pavois au milieu d'un calme profond, couvrait
de l'clat de sa fortune les petitesses mles  ce prodigieux
vnement. On n'prouvait plus, il est vrai, ce sentiment d'empressement
qui, en 1799, avait port la nation pouvante  courir au-devant d'un
sauveur; on n'prouvait pas davantage ce sentiment de gratitude qui, en
1802, avait port la nation ravie  dcerner  son bienfaiteur la
perptuit du pouvoir; on tait moins press, en effet, de payer en
reconnaissance un homme qui se payait si bien de ses propres mains. Mais
on le jugeait digne de la souverainet hrditaire, on l'admirait de
l'oser prendre, on l'approuvait de la rtablir, parce qu'elle tait un
retour plus complet vers l'ordre; on tait bloui enfin de la merveille
 laquelle on assistait. Ainsi, quoique avec des sentiments un peu
diffrents de ceux qu'ils avaient dans le coeur en 1799 et en 1802, les
citoyens se rendaient avec empressement dans tous les lieux o des
registres taient ouverts pour y dposer leur vote. Les suffrages
affirmatifs se comptaient par millions, et  peine quelques suffrages
ngatifs, fort rares, placs l pour prouver la libert dont on
jouissait, se faisaient-ils apercevoir dans la masse immense des votes
favorables.

[Note en marge: Procs de Georges et de Moreau.]

Napolon n'avait qu'un dernier dsagrment  encourir avant d'tre en
pleine possession de son nouveau titre. Il fallait finir ce procs de
Georges et de Moreau, dans lequel on s'tait engag d'abord avec une
extrme confiance. Quant  Georges et  ses complices, quant 
Pichegru lui-mme, s'il avait vcu, la difficult n'tait pas grande.
Le procs devait les couvrir de confusion, et prouver la participation
des princes migrs  leurs complots. Mais Moreau tait joint  la
cause. On avait cru, en commenant, trouver plus de preuves qu'il n'en
existait rellement contre lui, et, bien que sa faute ft vidente
pour les gens de bonne foi, cependant les malveillants avaient moyen
de la nier. Il rgnait en outre un involontaire sentiment de piti, 
l'aspect de ce contraste des deux plus grands gnraux de la
Rpublique, l'un montant sur le trne, l'autre plong dans les fers,
et destin non pas  l'chafaud, mais  l'exil. Toute considration,
mme de justice, est mise  part dans des cas pareils, et on donne
plus volontiers tort  l'heureux, l'heureux et-il raison.

[Note en marge: Les royalistes changent de sentiment  l'gard de
Moreau et font effort pour le faire acquitter.]

Les coaccuss de Moreau, conseills par leurs dfenseurs, s'taient
entendus pour le dcharger compltement. Ils avaient t fort irrits
contre lui au dbut de la procdure; mais, l'intrt dominant la
passion, ils s'taient promis de le sauver, s'il tait possible.
C'tait d'abord le plus grand chec moral  procurer  Napolon, que
de faire sortir des fers son rival, victorieux de l'accusation
intente contre lui, revtu des couleurs de l'innocence, grandi par la
perscution, et devenu un ennemi implacable. De plus, si Moreau
n'avait pas conspir, on pouvait soutenir qu'il n'y avait pas eu de
conspiration, c'est--dire, pas de dlit, ds lors pas de coupables.
Leur propre sret se joignait donc chez les royalistes,  leurs
calculs de parti, pour les porter  tenir la conduite projete.

[Note en marge: Dispositions du public  l'gard de Moreau.]

Le barreau toujours dispos pour les accuss, la bourgeoisie de Paris
toujours indpendante dans son jugement, et volontiers opposante quand
de graves vnements ne la rattachent pas au pouvoir, s'taient
passionns pour Moreau, et faisaient des voeux en sa faveur. Ceux mme
qui, sans malveillance pour Napolon, ne voyaient dans Moreau qu'un
guerrier illustre et malheureux, dont les services pouvaient tre
encore utiles, souhaitaient qu'il sortt innocent de cette preuve, et
qu'il pt tre rendu  l'arme et  la France.

[Note en marge: Attitudes diffrentes de Georges et de Moreau, pendant
leur procs.]

Les dbats s'ouvrirent le 28 mai (8 prairial an XII), au milieu d'une
immense affluence. Les accuss taient nombreux, rangs sur quatre
rangs de siges. Leur attitude,  tous, n'tait pas la mme. Georges
et les siens montraient une assurance affecte: ils se sentaient 
leur aise, car aprs tout ils pouvaient se dire victimes dvoues de
leur cause. Cependant l'arrogance de quelques-uns ne disposa pas le
public favorablement pour eux. Georges, quoique relev aux yeux de la
foule par l'nergie de son caractre, provoqua quelques hues
d'indignation. Mais l'infortun Moreau, accabl par sa gloire,
dplorant en cet instant une illustration qui lui valait les regards
empresss de la multitude, tait priv de cette tranquille assurance
qui constituait son principal mrite  la guerre. Il se demandait
videmment ce qu'il faisait l parmi ces royalistes, lui qui tait
l'un des hros de la Rvolution; et, s'il se rendait justice, il ne
pouvait se dire qu'une chose, c'est qu'il avait mrit son sort pour
avoir cd au dplorable vice de la jalousie. Entre ces nombreux
accuss, le public ne cherchait que lui. On entendit mme quelques
applaudissements de vieux soldats cachs dans la foule, et de
rvolutionnaires dsols, croyant voir la Rpublique elle-mme sur
cette sellette, o tait assis le gnral en chef de l'arme du Rhin.
Cette curiosit, ces hommages embarrassaient Moreau: tandis que les
autres dclinaient avec emphase leurs noms obscurs ou tristement
clbres, lui pronona si bas son nom glorieux, qu'on l'entendait 
peine. Juste chtiment d'une belle rputation compromise!

Les dbats furent longs. Le systme qu'on s'tait promis d'adopter fut
exactement suivi. Georges, MM. de Polignac et de Rivire, n'taient
venus  Paris, disaient-ils, que parce qu'on leur avait reprsent le
nouveau gouvernement comme entirement dpopularis, et les esprits
comme universellement ramens aux Bourbons. Ils ne cachaient pas leur
attachement  la cause des princes lgitimes, et leur disposition 
cooprer  un mouvement, si un mouvement et t possible; mais,
ajoutaient-ils, Moreau, que des intrigants reprsentaient comme tout
prt  accueillir les Bourbons, n'y pensait pas, et n'avait voulu
couter aucune de leurs propositions. Ds lors ils n'avaient pas mme
song  conspirer. Georges, interrog sur le fond du projet, et mis en
prsence de ses premires dclarations, dans lesquelles il avait avou
tre venu pour assaillir le Premier Consul sur la route de la
Malmaison, avec un prince franais  ses cts, Georges confondu
rpondait que sans doute on y aurait pens plus tard, si un mouvement
insurrectionnel et sembl opportun, mais que, rien n'tant possible
dans le moment, on ne s'tait pas mme occup du plan d'attaque. On
lui montrait les poignards, les uniformes destins  ses chouans, ces
chouans eux-mmes assis auprs de lui, sur le banc des accuss: il
n'tait pas prcisment dconcert, mais il devenait alors silencieux,
paraissant avouer par son silence, que le systme invent pour ses
coaccuss et pour Moreau n'tait ni vraisemblable, ni digne.

Il n'y avait qu'un point sur lequel ils restassent tous en conformit
avec leurs premires dclarations, c'tait la prsence d'un prince
franais au milieu d'eux. Ils sentaient en effet que, pour n'tre pas
rangs dans la classe des assassins, il fallait pouvoir dire qu'un
prince tait  leur tte. Peu leur importait de compromettre la
dignit royale; un Bourbon leur donnait couleur de soldats combattant
pour la dynastie lgitime. Du reste, lorsque ces imprudents Bourbons
sauvaient leur vie  Londres, sans s'inquiter de leurs malheureuses
victimes, ces victimes pouvaient bien  Paris essayer de sauver sinon
leur vie, au moins leur honneur.

[Note en marge: Systme de dfense de Moreau.]

Quant  Moreau, son systme tait plus spcieux, car il n'avait pas
vari. Ce systme, il l'avait dj expos au Premier Consul, dans une
lettre crite malheureusement trop tard, long-temps aprs les inutiles
interrogatoires du grand-juge, et lorsque le gouvernement, engag dans
la procdure, ne pouvait plus reculer sans paratre avoir peur du
dbat public. Il avouait avoir vu Pichegru, mais dans le but de se
rconcilier avec lui, et de lui mnager le moyen de rentrer en France.
Aprs l'apaisement des troubles civils, il avait pens que le
vainqueur de la Hollande valait la peine d'tre rendu  la Rpublique.
Il n'avait pas voulu le voir ostensiblement, ni solliciter directement
son rappel, ayant perdu tout crdit par sa brouille avec le Premier
Consul. Le mystre dont il s'tait entour n'avait pas eu d'autre
motif. Il est vrai qu'on s'tait servi de cette occasion pour lui
parler de projets contre le gouvernement, mais il les avait repousss
comme ridicules. Il ne les avait pas dnoncs parce qu'il les croyait
sans danger, et que d'ailleurs un homme tel que lui ne faisait pas le
mtier de dnonciateur.

Ce systme soutenable, si des circonstances positives, si des
tmoignages irrfragables ne l'eussent rendu inadmissible, avait donn
lieu  des dbats trs-vifs, dans lesquels Moreau avait retrouv une
vritable prsence d'esprit,  peu prs comme il lui arrivait  la
guerre quand le danger tait pressant. Il avait mme fait de nobles
rponses singulirement applaudies par l'auditoire.--Pichegru tait un
tratre, lui avait dit le prsident, et mme dnonc par vous sous le
Directoire. Comment pouviez-vous songer  vous rconcilier avec lui,
et  le ramener en France?--Dans un temps, avait rpondu Moreau, dans
un temps o l'arme de Cond remplissait les salons de Paris et ceux
du Premier Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre  la France le
conqurant de la Hollande.-- ce sujet on lui demandait pourquoi, sous
le Directoire, il avait dnonc Pichegru si tard, et on semblait
lever des soupons jusque sur sa vie passe.--J'avais coup court,
rpondait-il, aux entrevues de Pichegru et du prince de Cond sur la
frontire, en mettant par les victoires de mon arme quatre-vingts
lieues de distance entre ce prince et le Rhin. Le danger pass,
j'avais laiss  un conseil de guerre le soin d'examiner les papiers
trouvs, et de les envoyer au gouvernement s'il le jugeait utile.--

Moreau, interrog sur la nature du complot auquel on lui avait propos
de s'associer, persistait  soutenir qu'il l'avait repouss.--Oui, lui
disait-on, vous avez repouss la proposition de replacer les Bourbons
sur le trne, mais vous avez consenti  vous servir de Pichegru et de
Georges, pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans
l'esprance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prte l,
rpondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des
royalistes pour devenir dictateur, et de croire que s'ils taient
victorieux, ils me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la
guerre, et pendant ces dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de
choses ridicules.--Ce noble retour sur sa vie passe avait t couvert
d'applaudissements. Mais tous les tmoins n'taient pas dans le secret
des royalistes; tous n'taient pas prpars  revenir sur leurs
premires dpositions, et il restait un nomm Roland, autrefois
employ dans l'arme, qui rptait avec douleur, mais avec une
persistance que rien ne pouvait branler, ce qu'il avait avanc ds le
premier jour. Il disait qu'intermdiaire entre Pichegru et Moreau,
celui-ci l'avait charg de dclarer qu'il ne voulait pas des Bourbons,
mais que si on le dlivrait des consuls, il userait du pouvoir qui lui
serait immanquablement dfr, pour sauver les conspirateurs, et
reporter Pichegru au fate des honneurs. D'autres confirmaient encore
l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet officier de Georges,
chapp  un suicide pour lancer une accusation terrible contre
Moreau, ne la pouvait rtracter, et la rptait, tout en s'efforant
de l'attnuer. Dans cette accusation fournie par crit, il n'avait
nonc que des choses qu'il tenait de Georges lui-mme. Celui-ci
rpondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et, par
consquent, fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue
de nuit  la Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges
s'taient trouvs ensemble, circonstance inconciliable avec un simple
projet de ramener Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit  un
rendez-vous avec le chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne
pouvait rencontrer innocemment, quand on n'tait pas royaliste? Ici
les dpositions taient si prcises, si concordantes, si nombreuses,
qu'avec la meilleure volont du monde les royalistes ne pouvaient pas
revenir sur ce qu'ils avaient dclar, et que, lorsqu'ils le
tentaient, ils taient confondus  l'instant mme.

Moreau cette fois tait accabl, et l'intrt de l'auditoire avait
fini par diminuer sensiblement. Toutefois de maladroits reproches du
prsident sur sa fortune avaient un peu rveill cet intrt prt 
s'teindre.--Vous tes au moins coupable de non-rvlation, lui avait
dit le prsident; et, bien que vous prtendiez qu'un homme comme vous
ne saurait faire le mtier de dnonciateur, vous deviez d'abord obir
 la loi, qui ordonne  tout citoyen, quel qu'il soit, de dnoncer les
complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre 
un gouvernement qui vous a combl de biens. N'avez-vous pas de riches
appointements, un htel, des terres?--Le reproche tait peu digne,
adress  l'un des gnraux les plus dsintresss du temps.--Monsieur
le prsident, avait rpondu Moreau, ne mettez pas en balance mes
services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de
telles choses. J'ai quarante mille francs d'appointements, une maison,
une terre qui valent trois ou quatre cent mille francs, je ne sais.
J'aurais cinquante millions aujourd'hui, si j'avais us de la victoire
comme beaucoup d'autres.--Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch,
Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis  ct d'un peu d'argent, avaient
soulev l'auditoire, et provoqu des applaudissements que
l'invraisemblance de la dfense commenait  rendre fort rares.

Le dbat durait depuis une douzaine de jours; l'agitation dans les
esprits tait grande. Nous avons vu souvent de notre temps, un procs
envahir entirement l'attention du public. Mme chose se passait ici,
mais avec des circonstances faites pour produire une tout autre
motion que celle de la curiosit. En prsence d'un gnral triomphant
et couronn, un gnral dans l'infortune et dans les fers, opposant,
par sa dfense, la dernire rsistance possible  un pouvoir chaque
jour plus absolu; au milieu du silence de la tribune nationale, la
voix des avocats se faisant entendre comme dans le pays le plus libre;
des ttes illustres en pril, appartenant les unes  l'migration, les
autres  la Rpublique: il y avait l certainement de quoi remuer tous
les coeurs. On cdait  une juste piti, peut-tre aussi  ce secret
sentiment qui fait souhaiter des checs  la puissance heureuse; et,
sans tre ennemi du gouvernement, on faisait des voeux pour Moreau.
Napolon, qui se sentait exempt de cette basse jalousie dont on
l'accusait, qui savait bien que Moreau, sans vouloir des Bourbons,
avait voulu sa mort pour le remplacer, croyait et disait tout haut,
qu'on lui devait justice en condamnant un gnral coupable de crime
d'tat. Il dsirait cette condamnation comme sa propre justification;
il la dsirait, non pas pour faire rouler sur un chafaud la tte du
vainqueur de Hohenlinden, mais pour avoir l'honneur de lui faire
grce. Les juges le savaient, le public aussi.

Mais la justice, qui n'entre pas dans les considrations de la
politique, et qui a raison de ne pas y entrer, car si la politique est
quelquefois humaine et sage, elle est quelquefois aussi cruelle et
imprudente, la justice, au milieu de ce conflit de passions, le
dernier qui dt troubler le profond repos de l'Empire, resta
impassible, et rendit d'quitables arrts.

[Note en marge: Arrt contre Moreau, Georges, MM. de Rivire, de
Polignac, etc.]

[Note en marge: Georges condamn  mort, Moreau  deux ans de prison.]

Le 21 prairial (10 juin), aprs quatorze jours de dbats, tandis que
le tribunal s'tait retir pour dlibrer, certains accuss
royalistes, s'apercevant qu'ils avaient t tromps, et que tous leurs
efforts pour dcharger Moreau ne leur avaient servi de rien,
demandrent le juge instructeur, afin de lui faire des dclarations
plus vridiques. Ils ne parlaient plus de trois entrevues avec Moreau,
mais de cinq. M. Ral, averti, tait accouru chez l'Empereur, et
l'Empereur avait crit sur-le-champ  l'archichancelier Cambacrs,
pour qu'on chercht un moyen de pntrer auprs des juges. Mais cela
tait difficile, de plus inutile, et, sans se prter  de nouvelles
communications, ils rendirent le mme jour, 10 juin, un arrt
qu'aucune influence n'avait dict. Ils prononcrent la peine de mort
contre Georges et dix-neuf de ses complices. Quant  Moreau, trouvant
sa complicit matrielle insuffisamment tablie, mais sa conduite
morale rprhensible, ils le frapprent dans sa considration, en lui
infligeant deux ans de prison. M. Armand de Polignac et M. de Rivire
furent condamns  mort; M. Jules de Polignac et cinq autres accuss 
deux ans de prison. Vingt-deux furent acquitts.

[Note en marge: Grce accorde  Moreau, et dpart de ce gnral pour
l'Amrique.]

Cet arrt, approuv par les gens impartiaux, causa un dplaisir mortel
au nouvel Empereur, qui s'emporta vivement contre la faiblesse de
cette justice, que d'autres, en ce moment, accusaient de barbarie. Il
manqua mme de la mesure que l'autorit suprme doit ordinairement
s'imposer, surtout en matire aussi grave. Dans l'tat d'exaspration
o l'avaient jet les injustes propos de ses ennemis, il tait
difficile d'obtenir de lui des actes de clmence. Mais il tait si
prompt  se calmer, si gnreux, si clairvoyant, que les accs taient
bientt rouverts pour arriver  sa raison et  son coeur. Dans les
quelques jours employs pour s'adresser  la cour de cassation, il
prit des rsolutions convenables, fit remise  Moreau de ses deux ans
de prison, comme il lui aurait fait remise de la peine capitale, si
elle et t prononce, et consentit  son dpart pour l'Amrique.

Cet infortun gnral dsirant vendre ses proprits, Napolon donna
ordre de les acqurir immdiatement, au prix le plus lev. Quant aux
condamns royalistes, toujours rigoureux  leur gard depuis la
dernire conspiration, il ne voulut d'abord accorder de grce  aucun
d'eux. Georges seul, par l'nergie de son courage, lui inspirait
quelque intrt; mais il le regardait comme un ennemi implacable,
qu'il fallait dtruire pour assurer la tranquillit publique. Ce
n'tait pas du reste pour Georges que l'migration tait mue. Elle
l'tait beaucoup pour MM. de Polignac et de Rivire; elle blmait
l'imprudence qui avait plac ces personnages d'un rang lev, d'une
ducation soigne, dans une compagnie si peu digne d'eux; mais elle ne
pouvait se rsigner  voir tomber leurs ttes; et il est vrai que les
entranements des partis, sainement apprcis, devaient faire excuser
leur faute, et leur mriter l'indulgence du chef mme de l'Empire.

[Note en marge: Grce accorde  MM. de Rivire et de Polignac.]

On connaissait le coeur de Josphine: on savait qu'au sein d'une
grandeur inoue, elle avait conserv une bont touchante. On savait
aussi qu'elle vivait dans des craintes continuelles, en songeant aux
poignards sans cesse levs sur son poux. Un acte clatant de clmence
pouvait dtourner ces poignards, et calmer des coeurs exasprs. On
russit  s'introduire auprs d'elle par le moyen de madame de
Rmusat, attache  sa personne, et on lui amena au chteau de
Saint-Cloud madame de Polignac, qui vint arroser de larmes le manteau
imprial. Elle fut touche, comme, avec son facile et sensible coeur,
elle devait l'tre,  l'aspect d'une pouse plore demandant
noblement la grce de son poux. Elle courut faire une premire
tentative auprs de Napolon. Celui-ci, selon sa coutume, couvrant son
motion sous un visage dur et svre, la repoussa brusquement. Madame
de Rmusat tait prsente.--Vous vous intresserez donc toujours  mes
ennemis, leur dit-il  toutes deux. Ils sont les uns et les autres
aussi imprudents que coupables. Si je ne leur donne pas une leon, ils
recommenceront, et seront cause qu'il y aura de nouvelles
victimes.--Josphine, repousse, ne savait plus  quel moyen recourir.
Napolon devait dans peu d'instants sortir de la salle du conseil, et
traverser l'une des galeries du chteau. Elle imagina de placer madame
de Polignac sur son passage, pour qu'elle pt se jeter  ses pieds,
lorsqu'il paratrait. En effet, au moment o il passait, madame de
Polignac vint se prsenter  lui, et lui demander, en versant des
larmes, la vie de son poux. Napolon, surpris, lana sur Josphine,
dont il devinait la complicit, un regard svre. Mais vaincu
sur-le-champ, il dit  madame de Polignac qu'il tait tonn d'avoir
trouv, dans un complot dirig contre sa personne, M. Armand de
Polignac, son compagnon d'enfance  l'cole militaire; que cependant
il accordait sa grce aux larmes d'une pouse; qu'il souhaitait que
cette faiblesse de sa part n'et pas de suites fcheuses, en
encourageant de nouvelles imprudences.--Ils sont bien coupables,
madame, ajouta-t-il, les princes qui compromettent la vie de leurs
plus fidles serviteurs, sans partager leurs prils.--

Madame de Polignac, saisie de joie et de reconnaissance, alla raconter
au milieu de l'migration pouvante cette scne de clmence, qui
valut alors un instant de justice  Josphine et  Napolon. M. de
Rivire restait en pril. Murat et sa femme pntrrent auprs de
l'Empereur, pour le vaincre et lui arracher une seconde grce. Celle
de M. de Polignac entranait celle de M. de Rivire. Elle fut
immdiatement accorde. Le gnreux Murat, onze ans plus tard, ne
rencontra pas la mme gnrosit.

Tel fut le terme de cette triste et odieuse chauffoure, qui avait
pour but d'anantir Napolon, et qui le fit monter au trne,
malheureusement moins pur qu'il n'tait auparavant; qui valut une mort
tragique  celui des princes franais qui n'avait pas conspir,
l'impunit  ceux qui avaient tram des complots, mais, il est vrai,
avec une grande dconsidration pour chtiment de leurs fautes; enfin
l'exil  Moreau, le seul des gnraux de ce temps, dont on pt, en
exagrant sa gloire et en rabaissant beaucoup celle de Napolon, faire
un rival pour ce dernier. Frappante leon dont les partis devraient
profiter! on grandit toujours le gouvernement, le parti ou l'homme,
qu'on tente de dtruire par des moyens criminels.

Toute rsistance tait dsormais vaincue. En 1802, Napolon avait
surmont les rsistances civiles, en annulant le Tribunat; en 1804, il
surmonta les rsistances militaires, en djouant la conspiration des
migrs avec les gnraux rpublicains. Tandis qu'il franchissait les
marches du trne, Moreau s'en allait en exil. Ils devaient se revoir,
 porte de canon, sous les murs de Dresde, malheureux tous les deux,
coupables tous les deux, l'un en revenant de l'tranger pour faire la
guerre  sa patrie, l'autre en abusant de sa puissance jusqu'
provoquer une raction universelle contre la grandeur de la France;
l'un mourant d'un boulet franais, l'autre remportant une dernire
victoire, mais voyant dj l'abme o s'est engloutie sa prodigieuse
destine.

Toutefois, ces grands vnements taient bien loigns encore.
Napolon semblait alors tout-puissant et pour jamais. Sans doute il
avait prouv quelques ennuis dans ces derniers temps; car,
indpendamment des grands malheurs, la Providence cache toujours
quelques amertumes anticipes dans le bonheur mme, comme pour avertir
l'me humaine, et la prparer aux infortunes clatantes. Ces quinze
jours lui avaient t pnibles, mais ils furent bientt passs. La
clmence dont il venait d'user jeta une douce lueur sur son rgne
naissant. La mort de Georges n'attrista personne, quoique son courage,
digne d'un meilleur sort, inspirt quelques regrets. Bientt on fut
rendu  ce sentiment de curiosit merveille, qu'on prouvait en
prsence d'un spectacle extraordinaire.

Ainsi finissait aprs douze annes, non pas la Rvolution franaise,
toujours vivante et indestructible, mais cette Rpublique qualifie
d'imprissable. Elle finissait sous la main d'un soldat victorieux,
comme finissent toujours les rpubliques qui ne vont pas s'endormir
dans les bras de l'oligarchie.


FIN DU LIVRE DIX-NEUVIME.




LIVRE VINGTIME.

LE SACRE.

     Retard apport  l'expdition d'Angleterre.--Motifs et avantages
     de ce retard.--Redoublement de soins dans les
     prparatifs.--Moyens financiers.--Budget des annes XI, XII et
     XIII.--Cration des contributions indirectes.--Ancienne thorie
     de l'impt unique sur la terre.--Napolon la rfute, et fait
     adopter un impt sur les consommations.--Premire organisation de
     la rgie des droits runis.--L'Espagne paye son subside en
     obligations  terme.--Une association de financiers se prsente
     pour les escompter.--Premires oprations de la compagnie dite
     _des ngociants runis_.--Toutes les ressources disponibles
     consacres aux escadres de Brest, de Rochefort et de
     Toulon.--Napolon prpare l'arrive d'une flotte franaise dans
     la Manche, afin de rendre certain le passage de la
     flottille.--Premire combinaison  laquelle il
     s'arrte.--L'amiral Latouche-Trville charg d'excuter cette
     combinaison.--Cet amiral doit quitter Toulon, tromper les Anglais
     en faisant fausse route, et paratre dans la Manche, en ralliant
     dans le trajet l'escadre de Rochefort.--La descente projete pour
     juillet et aot, avant la crmonie du couronnement.--Les
     ministres des cours en paix avec la France remettent  Napolon
     leurs lettres de crance.--L'ambassadeur d'Autriche seul en
     retard.--Dpart de Napolon pour Boulogne--Inspection gnrale de
     la flottille, btiment par btiment.--La flottille
     batave.--Grande fte au bord de l'Ocan, et distribution 
     l'arme des dcorations de la Lgion-d'Honneur.--Suite des
     vnements en Angleterre.--Extrme agitation des
     esprits.--Renversement du ministre Addington par la coalition de
     MM. Fox et Pitt.--Rentre de M. Pitt au ministre, et ses
     premires dmarches pour renouer une coalition sur le
     continent.--Soupons de Napolon.--Il force l'Autriche 
     s'expliquer, en exigeant que les lettres de crance de M. de
     Cobentzel lui soient remises  Aix-la-Chapelle.--Il rompt les
     relations diplomatiques avec la Russie en laissant partir M.
     d'Oubril.--Mort de l'amiral Latouche-Trville, et ajournement de
     la descente  l'hiver.--L'amiral Latouche-Trville remplac par
     l'amiral Villeneuve.--Caractre de ce dernier.--Voyage de
     Napolon sur les bords du Rhin.--Grande affluence 
     Aix-la-Chapelle.--M. de Cobentzel y remet ses lettres de crance
      Napolon.--La cour impriale se transporte  Mayence.--Retour 
     Paris.--Apprts du sacre.--Difficile ngociation pour amener Pie
     VII  venir sacrer Napolon.--Le cardinal Fesch
     ambassadeur.--Caractre et conduite de ce personnage.--Terreurs
     qui saisissent Pie VII  l'ide de se rendre en France.--Il
     consulte une congrgation de cardinaux.--Cinq se prononcent
     contre son voyage, quinze pour, mais avec des conditions.--Long
     dbat sur ces conditions.--Consentement dfinitif.--La question
     du crmonial laisse en suspens.--L'vque Bernier et
     l'archichancelier Cambacrs choisissent dans le Pontifical
     romain et dans le Pontifical franais les crmonies compatibles
     avec l'esprit du sicle.--Napolon refuse de se laisser poser la
     couronne sur la tte.--Prtentions de famille.--Dpart du Pape
     pour la France.--Son voyage.--Son arrive  Fontainebleau.--Sa
     joie et sa confiance en voyant l'accueil dont il est
     l'objet.--Mariage religieux de Josphine et de
     Napolon.--Crmonie du sacre.


[Note en marge: Juin 1804.]

[Note en marge: Retard forc dans l'expdition projete contre
l'Angleterre.]

La conspiration de Georges, le procs qui s'en tait suivi, le
changement qu'elle avait amen dans la forme du gouvernement, avaient
rempli tout l'hiver de 1803  1804, et suspendu la grande entreprise
de Napolon contre l'Angleterre. Mais il n'avait cess d'y penser, et,
dans ce moment, il en prparait l'excution pour le milieu de l't de
1804, avec un redoublement de soin et d'activit. Du reste, ce dlai
n'tait nullement regrettable, car, dans son impatience d'excuter un
si vaste projet, Napolon s'tait fort exagr la possibilit d'tre
prt  la fin de 1803. Les expriences continuelles qu'on faisait 
Boulogne, rvlaient chaque jour de nouvelles prcautions  prendre,
de nouveaux perfectionnements  introduire, et peu importait de
frapper six mois plus tard, si on acqurait en diffrant le moyen de
frapper un coup plus sr. Ce n'tait pas l'arme, bien entendu, qui
entranait ces pertes de temps; car,  cette poque, l'arme tait
toujours disponible; c'taient la flottille et les escadres. La
construction des bateaux plats, leur runion dans les quatre ports du
dtroit, tout cela tait achev. Mais la flottille batave se faisait
attendre; les escadres de Brest et de Toulon, dont le concours 
l'entreprise tait jug indispensable, n'taient pas prtes, huit mois
n'ayant pu suffire  leur armement. L'hiver de 1803 avait t consacr
 le complter. Le temps, en apparence perdu, avait donc t employ
fort utilement. Il l'avait t surtout  crer des moyens financiers,
lesquels sont toujours troitement lis aux moyens militaires, et
cette fois l'taient plus que jamais. Si, en effet, on parvient avec
beaucoup d'industrie, et en s'exposant  de grands inconvnients, 
faire la guerre de terre avec peu d'argent, en vivant chez l'ennemi,
la guerre de mer ne saurait se passer d'argent, car on ne trouve rien
sur l'immense solitude de l'Ocan, que ce qu'on a pris avec soi en
sortant des ports. Les moyens financiers n'taient donc pas la partie
la moins importante des immenses prparatifs de Napolon, et ils
mritent de nous occuper un instant.

[Note en marge: Les moyens financiers constituent une partie
importante des prparatifs de Napolon.]

[Note en marge: Budget de l'an XI (septembre 1802  septembre 1803).]

Nous avons dit avec quelles ressources on avait commenc la lutte,
aprs la rupture de la paix d'Amiens. Le budget de l'an XI (1803),
vot dans la prvision encore incertaine des vnements, avait t
fix  589 millions (les frais de perception en dehors), c'est--dire
 89 millions de plus que le budget de l'anne prcdente, lequel
avait t sold avec 500 millions. Mais la dpense avait naturellement
dpass le premier chiffre admis par le Corps Lgislatif; elle l'avait
dpass de 30 millions, et avait atteint 619 millions. C'tait peu,
assurment, quand on pense aux apprts d'une expdition comme celle
de Boulogne. Cette modicit de l'augmentation du budget s'explique par
l'poque qui sparait les exercices. L'exercice de l'an XI finissait
au 21 septembre 1803, et ce mme jour commenait l'exercice de l'an
XII. Les principales dpenses de la flottille ne pouvaient donc pas
tre comprises encore dans le budget de l'an XI. C'est ainsi qu'on
tait parvenu  se renfermer dans un chiffre de 619 millions, qui,
avec les frais de perception, montait environ  710 ou 720 millions.
Le budget de l'an XII devait tre bien plus lev, car il devait payer
tout ce que n'avait pas pay celui de l'an XI. On avait pourvu  ce
dernier avec les contributions ordinaires, dont le produit, malgr la
guerre, avait continu de s'lever beaucoup, tant la scurit tait
grande sous le gouvernement sage et vigoureux qui rgissait alors la
France. Le timbre et l'enregistrement avaient donn 10 millions
d'augmentation, les douanes 6 ou 7; et, malgr un dgrvement de 10
millions sur la contribution foncire, les impts ordinaires s'taient
levs  573 millions. On avait fourni le surplus avec les 22 millions
du subside italien, et avec 24 millions emprunts aux ressources
extraordinaires, lesquelles se composaient, comme nous l'avons dit, du
subside espagnol, fix  4 millions par mois, et du prix de la
Louisiane cde aux Amricains. Ces ressources,  peine entames,
restaient presque entires pour l'an XII, ce qui tait fort heureux,
car toutes les dpenses de la guerre devaient peser  la fois sur cet
exercice (septembre 1803  septembre 1804).

[Note en marge: Budget de l'an XII (septembre 1803  septembre 1804).]

La dpense, en l'an XII, ne pouvait tre value  moins de 700
millions au lieu de 619; ce qui faisait, avec les frais de perception
et quelques centimes additionnels rests en dehors, un total de 800
millions. Encore dans ce total la nouvelle liste civile n'tait-elle
point comprise. On voit que les budgets marchaient assez rapidement
vers le chiffre qu'ils ont atteint depuis.

[Note en marge: Cration des percepteurs des contributions directes.]

Il fallait prvoir une certaine diminution dans le revenu des
domaines, par suite des alinations de biens nationaux, et des
dotations immobilires accordes au Snat,  la Lgion-d'Honneur,  la
caisse d'amortissement. Les contributions ordinaires ne devaient gure
monter au del de 560 millions, sauf les augmentations de produits,
qui taient probables, mais que, par un excs d'exactitude, on ne
voulait pas porter en ligne de compte. Il ne fallait donc pas moins de
140 millions de moyens extraordinaires pour arriver  700 millions,
chiffre suppos de la dpense, les frais de perception et quelques
centimes additionnels en dehors. L'Italie donnait 22 millions pour les
trois tats chez lesquels notre arme faisait un service de
protection. Les 48 millions du subside espagnol, les 60 millions du
subside amricain, rduits  52 par les frais de ngociation,
portaient  122 millions la somme des recettes extraordinaires. Il
restait par consquent une vingtaine de millions  trouver. La
ressource des cautionnements, prcdemment employe, devait les
fournir. On avait dj exig des cautionnements en argent de la part
des receveurs-gnraux, payeurs, receveurs de l'enregistrement et des
douanes, etc. Ces cautionnements avaient t verss  la caisse
d'amortissement, qui en tait dbitrice envers les dposants. La
caisse  son tour les avait verss dans les mains du gouvernement, qui
avait promis de les lui rembourser plus tard  raison de 5 millions
par an. C'tait une espce d'emprunt sur les comptables, fort
lgitime, puisque ceux-ci devaient  l'tat une garantie de leur bonne
gestion. Cet emprunt tait susceptible d'extension, parce qu'il
restait encore des comptables  soumettre  la rgle commune. Il
existait effectivement une nouvelle catgorie de receveurs des deniers
publics, dont l'existence avait besoin d'tre rgularise, c'taient
les percepteurs des contributions directes. Jusqu'alors, au lieu des
percepteurs nomms par l'tat dans les campagnes et les villes, pour y
percevoir les impts directs, il y avait de petits fermiers, auxquels
on adjugeait la perception au rabais. Ce systme avait t chang dans
les grandes villes, o l'on avait plac des percepteurs nomms  poste
fixe, et appoints par le Trsor, moyennant une simple remise. Cette
nouvelle manire d'oprer ayant russi, on proposa, pour l'anne 1804,
d'tablir dans toutes les communes, urbaines ou rurales, des
percepteurs  la nomination du gouvernement, en leur imposant un
cautionnement valu en totalit  une vingtaine de millions. Cette
somme, verse au Trsor, devait tre restitue successivement  la
caisse d'amortissement, comme on l'avait stipul pour les
cautionnements antrieurs.

 ce moyen, on ajouta la vente de quelques biens nationaux, pris sur
les quantits qui taient restes disponibles depuis qu'on avait
pourvu aux dotations du Snat, de la Lgion-d'Honneur, de
l'Instruction publique, de la caisse d'amortissement. Ce fut une
nouvelle ressource de 15 millions pour l'an XII, au del du chiffre
jug ncessaire. Ces biens taient livrs  la caisse d'amortissement,
qui les vendant peu  peu, les vendait mieux de jour en jour. Il tait
convenu qu'on lui en laisserait le produit, afin de s'acquitter des 5
millions qui lui taient dus annuellement pour le remboursement des
cautionnements.

Tels furent les moyens financiers crs pour l'an XII: 560 millions de
contributions ordinaires, 22 millions du subside italien, 48 millions
du subside espagnol, 52 du prix de la Louisiane, 20 des
cautionnements, plus quelques millions en biens nationaux. C'tait
plus que les 700 millions jugs ncessaires pour cet exercice
(septembre 1803  septembre 1804).

[Note en marge: Budget de l'an XIII (septembre 1804  septembre
1805).]

Mais on tait  la fin de l'exercice an XII, puisqu'on se trouvait
dans l't de 1804. Il fallait songer  l'an XIII (septembre 1804 
septembre 1805), qui allait manquer d'un fonds considrable, le
subside amricain, entirement affect  l'an XII. On ne pouvait se
dispenser d'y pourvoir immdiatement.

[Note en marge: Rtablissement des contributions indirectes.]

[Note en marge: Thorie de l'impt unique en vogue pendant le
dix-huitime sicle.]

Napolon tait depuis long-temps convaincu que la Rvolution,
quoiqu'elle et cr de grandes ressources par l'galit de l'impt,
avait nanmoins trop maltrait la proprit foncire, en rejetant sur
elle seule le fardeau des charges publiques, par la suppression des
contributions indirectes. Ce que la Rvolution avait fait n'est que
trop ordinaire en temps de trouble. Au premier dsordre, le peuple,
surtout celui des villes, en profite, pour refuser de payer l'impt
assis sur les consommations, et en particulier sur les boissons, qui
constituent la plus grande de ses jouissances. Cela s'est vu en 1830,
o les impts de cette espce ont t refuss pendant plus de six
mois; en 1815, o leur suppression fut la promesse trompeuse,  l'aide
de laquelle les Bourbons se firent applaudir un instant; en 1789
enfin, o les premiers mouvements populaires furent dirigs contre les
barrires. Mais ces impts, les plus dtests de la population des
villes, sont cependant ceux qui caractrisent les pays vraiment
prospres, qui portent en ralit sur le riche bien plus que sur le
pauvre, et nuisent moins que tous les autres  la production; tandis
que la contribution tablie sur la terre enlve  l'agriculture des
capitaux, c'est--dire des bestiaux, des engrais, appauvrit le sol, et
s'attaque ainsi  la plus abondante source de la richesse. Dans le
dix-huitime sicle, un prjug s'tait tabli, qui reposait alors, il
faut le reconnatre, sur un incontestable fondement. La proprit
foncire, concentre dans les mains de l'aristocratie et du clerg,
ingalement taxe, suivant la qualit de ses possesseurs, tait un
objet de haine de la part des esprits gnreux, qui voulaient soulager
les classes pauvres. C'est  cette poque qu'on imagina la thorie de
l'impt unique, portant exclusivement sur la terre, et fournissant 
toutes les dpenses de l'tat. Par ce moyen on aurait pu supprimer les
aides, les gabelles, contributions qui pesaient en apparence sur le
peuple seul. Mais cette thorie, gnreuse par l'intention, fausse par
le fait, devait tomber devant l'exprience. Depuis 1789, la terre
divise en mille mains, frappe de charges gales, ne mritait plus
l'animadversion dont elle tait autrefois poursuivie, et il fallait
surtout considrer en elle l'intrt si essentiel de l'agriculture. On
devait se dire qu'en la chargeant outre mesure, on atteignait le
peuple des campagnes, on le privait de moyens de culture, au profit
des marchands et des consommateurs de boissons spiritueuses. On devait
se dire qu'il fallait absolument galer les revenus aux dpenses, si
on ne voulait retomber dans le papier-monnaie et la banqueroute, et
que, pour galer les revenus aux dpenses, il tait indispensable de
varier les sources de l'impt, afin de ne pas les tarir. Il
appartenait  l'homme qui avait restaur l'ordre en France, qui avait
tir les finances du chaos, en rtablissant la perception rgulire
des contributions directes, d'achever son ouvrage, en rouvrant la
source ferme des contributions indirectes. Mais il fallait pour cela
une grande autorit et une grande nergie. Fidle  son caractre,
Napolon ne craignit pas, le jour mme o il briguait le trne, de
rtablir sous le nom de droits-runis, le plus impopulaire, mais le
plus utile des impts.

Il en fit la premire proposition au conseil d'tat, et il y soutint
avec une sagacit merveilleuse, comme si les finances avaient t
l'tude de sa vie, les vrais principes de la matire.  la thorie de
l'impt unique, reposant exclusivement sur la terre, exigeant du
fermier et du propritaire la totalit de la somme ncessaire aux
besoins de l'tat, les obligeant  en faire au moins l'avance dans la
supposition la plus favorable pour eux, celle o le renchrissement
des produits agricoles les ddommagerait de cette avance;  une
thorie aussi follement exagre, il opposa la thorie simple et vraie
de l'impt habilement diversifi, reposant  la fois sur toutes les
proprits et sur toutes les industries, ne demandant  aucune d'elles
une portion trop considrable du revenu public, n'amenant par
consquent aucun mouvement forc dans les valeurs, puisant la richesse
dans tous les canaux o elle passe abondamment, et puisant dans chacun
de ces canaux, de manire  ne pas y produire un abaissement trop
sensible. Ce systme, fruit du temps et de l'exprience, n'est
susceptible que d'une seule objection: c'est que la diversit de
l'impt entrane la diversit de la perception, et, ds lors, une
augmentation de frais; mais il prsente tant d'avantages, et le
contraire est si violent, que cette lgre augmentation de frais ne
saurait tre une considration srieuse. Lorsqu'il eut fait adopter
ses vues par le conseil d'tat, Napolon envoya son projet au Corps
Lgislatif, o il ne fut l'objet d'aucune difficult srieuse, grce
aux confrences pralables entre les sections correspondantes du
Tribunat et du conseil d'tat. Voici quelles en taient les
dispositions.

[Note en marge: Cration de la rgie des droits runis.]

Un personnel pour la perception tait cr sous le titre de rgie des
droits runis. Cette rgie devait percevoir les nouveaux impts, par
le moyen _de l'exercice_, reconnu seul efficace, et consistant 
rechercher l'existence des matires imposables sur les lieux o elles
sont rcoltes ou fabriques. Ces matires taient les vins, les
eaux-de-vie, la bire, le cidre, etc. On frappait un seul droit
trs-modr sur leur premire vente, d'aprs un inventaire tabli aux
poques de la rcolte ou de la fabrication. La valeur du droit devait
tre acquitte au moment du premier dplacement. La principale matire
impose, aprs les boissons, tait celle du tabac. Dj il existait un
droit de douane sur les tabacs trangers, et un droit de fabrication
sur les tabacs franais (car le monopole n'avait pas encore t
imagin), mais le produit de ce dernier droit chappait au trsor, par
suite du dfaut de surveillance. La cration d'une rgie des droits
runis fournissait la possibilit de percevoir en entier cet impt
faible alors, mais appel  devenir considrable. Le sel ne fut point
compris dans les matires imposes. On avait craint de rveiller le
souvenir des anciennes gabelles. Cependant on tablit pour le Pimont
une rgie des sels, ce qui tait tout  la fois une mesure de police
et de finance. Le Pimont prenant les sels soit  Gnes, soit aux
bouches du P, et se trouvant quelquefois expos  de cruelles
cherts, par les spculations intresses du commerce, n'avait jamais
pu se passer de l'intervention du gouvernement. En crant une rgie
des sels, charge des approvisionnements et du dbit,  un prix
modr, on faisait cesser le danger des disettes et des cherts, et on
se procurait un moyen aussi sr que facile de percevoir un impt assez
productif, quoique modique sous le rapport du tarif.

Ces diverses combinaisons ne pouvaient rien produire en l'an XII,
anne de la cration; mais elles faisaient esprer 15 ou 18 millions
en l'an XIII, 30 ou 40 en l'an XIV, et, quant aux annes suivantes,
des produits difficiles  valuer, suffisants nanmoins pour tous les
besoins d'une guerre, mme prolonge.

On avait donc assur les ressources pour l'exercice courant de l'an
XII (1803-1804), en se procurant 700 millions de recettes ordinaires
et extraordinaires, et l'on avait prpar des produits certains pour
les exercices futurs. Il y avait toutefois pour les premiers temps des
difficults de ralisation assez grandes. Les deux principales
ressources actuelles consistaient dans le prix de la Louisiane, et
dans le subside mensuel fourni par l'Espagne. Les dlais invitables
qu'entranait le vote du fonds amricain en avaient diffr le
versement au Trsor. Cependant la maison Hope se disposait  en livrer
une partie vers la fin de 1804. Quant  l'Espagne, sur les 44 millions
dus en floral pour onze mois chus, elle n'en avait fourni en
diverses valeurs que 22 environ, c'est--dire la moiti. Les finances
de ce malheureux pays taient plus que jamais embarrasses; et, bien
que les mers fussent ouvertes aux galions, grce  la neutralit que
la France lui avait laisse, les mtaux arrivant du Mexique taient
employs  de futiles dissipations.

[Note en marge: Formation de la compagnie des ngociants runis, pour
l'escompte des valeurs du Trsor.]

Pour suppler  ces rentres diffres, on vivait de l'escompte des
valeurs du Trsor. Les Anglais possdent les bons de l'chiquier; nous
possdons aujourd'hui les bons royaux, remboursables en trois, six ou
douze mois, lesquels, ngocis sur la place, constituent un emprunt
temporaire,  l'aide duquel on peut attendre, pendant plus ou moins de
temps, la ralisation des revenus de l'tat. Bien que Napolon et
beaucoup travaill  rtablir les finances, et qu'il y et russi, le
Trsor ne jouissait pas alors d'assez d'estime dans le commerce, pour
mettre avec succs une valeur quelconque sous son propre nom. Les
obligations des receveurs-gnraux, portant l'engagement personnel
d'un comptable, et remboursables  la caisse d'amortissement en cas de
prott, avaient seules obtenu crdit. Elles taient, comme nous
l'avons dit, souscrites au commencement de l'exercice, pour toute la
valeur des contributions directes, et successivement acquittables de
mois en mois. Les dernires taient  quinze ou dix-huit mois
d'chance. Afin de raliser d'avance les revenus de l'tat, on les
escomptait par sommes de 20  30 millions, au prix d'un demi pour cent
par mois (six pour cent par an), pendant la courte paix d'Amiens, et,
depuis la guerre,  trois quarts pour cent par mois (neuf pour cent
par an). Malgr la confiance qu'inspirait le gouvernement, le Trsor
en inspirait si peu, que les maisons de banque les plus accrdites
refusaient ce genre d'oprations. C'taient les spculateurs
hasardeux, les anciens fournisseurs du Directoire, qui faisaient cet
escompte. M. de Marbois, voulant s'affranchir de leur concours,
s'tait adress aux receveurs-gnraux eux-mmes, qui, forms en
comit  Paris, escomptaient leurs propres obligations, soit avec
leurs fonds, soit avec les fonds qu'ils se procuraient  gros intrt
des mains des capitalistes. Mais ces comptables, borns dans leurs
spculations, n'avaient ni assez de capitaux, ni assez de hardiesse,
pour fournir de grandes ressources au Trsor. Il y avait alors  Paris
un banquier fort expriment dans cette espce de ngociations, M.
Desprez; un fournisseur trs-actif, trs-habile dans l'art
d'approvisionner les armes, M. Vanlerberghe; enfin, un spculateur
des plus fconds, des plus ingnieux en toute sorte d'affaires, M.
Ouvrard, clbre  cette poque par son immense fortune. Tous trois
taient entrs individuellement en rapport avec le gouvernement, M.
Desprez, pour l'escompte des obligations du Trsor; M. Vanlerberghe,
pour la fourniture des vivres; M. Ouvrard, pour toutes les grandes
oprations d'approvisionnements, ou de banque. M. Ouvrard forma une
association avec MM. Desprez et Vanlerberghe, se mit  la tte de
cette association, et devint peu  peu, comme sous le Directoire, le
principal agent financier du gouvernement. Il sut inspirer confiance 
M. de Marbois, ministre du Trsor, lequel, sentant son insuffisance,
tait heureux d'avoir auprs de lui un esprit inventif, capable
d'imaginer les expdients qu'il ne savait pas trouver lui-mme. M.
Ouvrard offrit de se charger pour son compte et pour celui de ses
associs, de la ngociation des valeurs du Trsor. Il conclut un
premier trait en germinal an XII (avril 1804), par lequel il
s'obligeait  escompter, non-seulement une somme considrable
d'obligations des receveurs-gnraux, mais les engagements de
l'Espagne elle-mme, laquelle, ne pouvant payer son subside en argent,
le payait en traites  longue chance. M. Ouvrard ne fit aucune
difficult de prendre pour argent ces traites de l'Espagne, et d'en
verser le montant. Il trouvait  cette combinaison un avantage
particulier. M. Vanlerberghe et lui taient cranciers envers l'tat
de fortes sommes, par suite de fournitures antrieures. Ils taient
autoriss, en escomptant les obligations des receveurs-gnraux et les
obligations de l'Espagne,  fournir comme argent comptant une partie
de leurs crances. Ainsi, tout en faisant l'escompte, ils se payaient
de leurs propres mains. Sous le titre des _Ngociants runis_, cette
compagnie commena donc  s'emparer des affaires de l'tat. Son
origine est digne d'attention, car elle prit part bientt  d'immenses
oprations, et joua dans nos finances un rle considrable. Pour que
l'opration qu'elle entreprenait avec le Trsor ft bonne, et mme
excellente, il suffisait que l'Espagne ft honneur  ses engagements,
car les obligations des receveurs-gnraux composant une partie du
gage, prsentaient la plus grande sret. Ces obligations n'avaient
que l'inconvnient d'tre un papier  long terme, vu que le Trsor
employait dans ses payements celles qui taient  deux ou trois mois
d'chance, et escomptait au contraire celles qui taient  six, douze
et quinze mois. Mais, sauf la longueur du terme, elles offraient une
solidit infaillible. Quant aux traites souscrites par l'Espagne, leur
valeur dpendait de la conduite d'une cour malheureusement insense,
et de l'arrive des galions du Mexique. M. Ouvrard construisit sur
cette base les plans les plus vastes, russit  blouir l'esprit
crdule de M. de Marbois, et partit pour Madrid, afin de raliser ses
hardies conceptions.

Napolon se dfiait de cet esprit fcond mais tmraire, et il avait
averti M. de Marbois de s'en dfier aussi. Mais M. Ouvrard escomptait
par M. Desprez les obligations du Trsor, par lui-mme celles de
l'Espagne, et nourrissait l'arme par M. Vanlerberghe. Grce  lui,
tous les services marchaient  la fois, et le mal, s'il y en avait, ne
semblait pas pouvoir s'tendre beaucoup, puisqu'aprs tout, M. Ouvrard
paraissait toujours en avance avec le Trsor, et jamais le Trsor avec
lui.

Tels furent les moyens employs pour suffire immdiatement  toutes
les charges de la guerre, sans recourir aux emprunts. On demandait 
des spculateurs de devancer par l'escompte la ralisation des revenus
de l'tat, et celle des 122 millions, fournis par les pays allis,
l'Italie, l'Amrique, l'Espagne. Quant  l'avenir, la cration des
contributions indirectes, long-temps annonce, dcrte enfin cette
anne, devait y pourvoir compltement.

[Note en marge: Napolon revenu tout entier  son projet de descente.]

Napolon avait rsolu d'excuter dans un bref dlai sa grande
entreprise. Il voulait franchir le dtroit vers le mois de Juillet ou
d'aot 1804; et si les incrdules qui ont dout de son projet
pouvaient lire sa correspondance intime avec le ministre de la marine,
la multitude infinie de ses ordres, la secrte confidence de ses
esprances  l'archichancelier Cambacrs, ils ne conserveraient
aucune incertitude sur la ralit de cette rsolution extraordinaire.
Tous les btiments composant la flottille taient runis  taples,
Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, except toutefois ceux qui avaient
t construits entre Brest et Bayonne, car jamais l'espce de cabotage
imagine pour les runions n'avait pu doubler Ouessant. Mais la
presque totalit des constructions s'tant excute entre Brest et les
bouches de l'Escaut, ce qui manquait n'tait pas considrable. On
avait de quoi transporter les 120 mille hommes destins  passer sur
des chaloupes canonnires. Le surplus, comme on s'en souvient, avait
toujours d s'embarquer sur les flottes de Brest et du Texel.

[Note en marge: Organisation de la flottille hollandaise, seule en
retard.]

La flottille hollandaise, construite et runie dans l'Escaut, tait en
retard. Napolon en avait donn le commandement  l'amiral Verhuell,
qui avait toute son estime, et qui la mritait. Les Hollandais, peu
zls, surtout peu confiants dans ce singulier projet, beaucoup trop
hardi pour leur esprit froid et mthodique, ne s'y prtaient qu'avec
peu d'ardeur. Nanmoins le zle de l'amiral, et les instances de notre
ministre  La Haye, M. de Smonville, avaient acclr les armements
que la Hollande s'tait engage  faire. Une flotte de 7 vaisseaux de
ligne, suivie de nombreux btiments de commerce, tait prte 
transporter les 24 mille hommes du camp d'Utrecht, commands par le
gnral Marmont. En mme temps une flottille compose de quelques
centaines de chaloupes canonnires et gros bateaux de pche, achevait
de s'organiser dans l'Escaut. Il restait  sortir de ce mouillage, et
 franchir les passes de l'Escaut, bien autrement accessibles 
l'ennemi que les ctes de France. L'amiral Verhuell, dirigeant
lui-mme ses dtachements, avait livr, entre l'Escaut et Ostende, des
combats brillants. Malgr la perte de quelques chaloupes, cinq ou six
tout au plus, il avait dconcert les efforts des Anglais, et converti
chez les marins hollandais l'incrdulit en confiance. La flottille
hollandaise achevait, au printemps de 1804, de se runir  Ostende,
Dunkerque, Calais, et se tenait prte  embarquer le corps du marchal
Davout, camp  Bruges. Napolon aurait voulu davantage; il aurait
voulu que les deux flottilles hollandaise et franaise, runies en
entier dans les ports situs  la gauche du cap Grisnez, c'est--dire
 Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, taples, pussent tre places sous
le mme vent. On s'efforait de le satisfaire en serrant le campement
des troupes, et le stationnement de la flottille.

Les travaux d'armement le long de la cte de Boulogne taient
termins, les forts construits, les bassins creuss. Les troupes,
ayant achev leur tche, venaient d'tre rendues aux exercices
militaires. Elles avaient acquis une discipline, une prcision de
mouvements vraiment admirables; et elles prsentaient une arme,
non-seulement aguerrie par de nombreuses campagnes, et endurcie par de
rudes travaux, mais manoeuvrire comme si elle avait pass des annes
sur une esplanade. Cette arme, la plus belle peut-tre que jamais
prince ou gnral ait commande, attendait avec impatience l'arrive
de son chef rcemment couronn. Elle brlait de le fliciter, et de le
suivre sur le thtre d'une nouvelle et prodigieuse gloire.

Napolon n'tait pas moins impatient de la rejoindre. Mais il s'tait
lev une grande question parmi les gens de l'art, celle de savoir si
les chaloupes canonnires composant la flottille, _coquilles de noix_,
comme on les appelait, pourraient braver la flotte anglaise. L'amiral
Bruix et l'amiral Verhuell avaient la plus grande confiance dans la
valeur de ces chaloupes. Tous deux avaient chang des coups de canon
avec les frgates anglaises, taient sortis des ports par tous les
temps, et avaient acquis la conviction que ces lgers btiments
taient trs-suffisants pour franchir le dtroit. L'amiral Decrs,
port  contredire tout le monde, et l'amiral Bruix plus volontiers
qu'un autre, semblait penser autrement. Ceux de nos officiers de mer
qui n'taient pas employs  la flottille, soit prjug, soit penchant
ordinaire  critiquer ce qu'on ne fait pas, inclinaient vers l'avis
du ministre Decrs. L'amiral Ganteaume, transfr de Toulon  Brest,
avait t tmoin d'un accident qui a t rapport plus haut, et qui
l'avait troubl beaucoup pour le sort de l'arme et de l'Empereur,
auquel il tait profondment dvou. La vue d'une chaloupe canonnire,
chavire sous ses yeux dans la rade de Brest, au point de montrer sa
quille sur l'eau, l'avait rempli d'inquitude, et il en avait crit
sur-le-champ au ministre de la marine. Cet accident, comme nous
l'avons dit, ne signifiait rien. Cette chaloupe avait t arrime sans
prcaution; l'artillerie avait t mal dispose, les hommes n'taient
pas assez exercs; et le poids mal rparti, joint au trouble de
l'quipage, avait amen le naufrage.

[Note en marge: Objections de l'amiral Decrs contre la flottille.]

Ce n'tait pas le dfaut de stabilit que l'amiral Decrs redoutait.
La flottille de Boulogne, manoeuvrant depuis deux ans sous les plus
fortes rafales, avait lev  cet gard toutes les incertitudes. Mais
voici les objections qu'il adressait  l'Empereur et  l'amiral
Bruix[2]. Certainement, disait-il, le boulet de 24 qu'il soit lanc
par une chaloupe ou par un vaisseau de ligne, a la mme force. Il
cause les mmes ravages, souvent davantage, dcoch par un frle
btiment, qu'il est difficile d'atteindre, et qui vise  la ligne de
flottaison. Ajoutez-y la mousqueterie, redoutable  petite distance,
ajoutez-y le danger de l'abordage, et on ne peut mconnatre la valeur
des chaloupes canonnires. Elles portent plus de trois mille bouches 
feu de gros calibre, c'est--dire autant qu'une flotte de trente 
trente-cinq vaisseaux de ligne, flotte qu'il est bien rare de pouvoir
runir. Mais o a-t-on vu ces chaloupes se mesurer contre les gros
btiments des Anglais? En un seul endroit, c'est--dire prs du
rivage, dans des bas-fonds, au milieu desquels ces gros btiments
n'osent s'aventurer, pour suivre l'ennemi, faible mais nombreux, qui
est prt  les cribler de ses coups. C'est comme une arme engage
dans un dfil, et assaillie, du haut de positions inaccessibles, par
une nue de tirailleurs adroits et intrpides. Mais, continuait
l'amiral Decrs, supposez ces chaloupes dans le milieu du canal, hors
des bas-fonds, et en prsence de vaisseaux ne craignant plus de
s'avancer sur elles; supposez en outre un vent assez fort, qui
rendrait la manoeuvre facile pour ces vaisseaux, difficile pour vos
chaloupes, ne seraient-elles pas en danger d'tre foules, noyes en
grand nombre, par les gants avec lesquels on les aurait obliges  se
battre?--On perdrait, rpondait l'amiral Bruix, cent btiments
peut-tre, sur deux mille; mais il en passerait dix-neuf cents, ce qui
suffirait pour la ruine de l'Angleterre.--Oui, rpliquait l'amiral
Decrs, si le dsastre de ces cent btiments ne jetait pas la terreur
parmi les dix-neuf cents autres; si le nombre mme de ces dix-neuf
cents n'tait pas une cause invitable de confusion, et si les
officiers de mer, conservant leur sang-froid, ne tombaient pas dans un
dsordre d'esprit qui pourrait entraner une catastrophe gnrale.--

[Note 2: La correspondante intime de M. Decrs avec l'Empereur,
tellement secrte qu'elle tait entirement crite de sa main, existe
aux archives particulires du Louvre. Elle est l'un des plus beaux
monuments de ce temps, aprs celle de l'Empereur. Elle fait galement
honneur au patriotisme du ministre,  sa raison, et  l'originalit
piquante de son esprit. Elle renferme des vues du plus grand prix sur
l'organisation de la marine en France; elle devrait tre lue sans
cesse par les hommes de mer, et par les administrateurs. C'est l que
j'ai pu tudier cette profonde conception de l'Empereur, acqurir une
nouvelle preuve de sa prvoyance extraordinaire, et la certitude de la
ralit de ses projets. C'est dans une de ces lettres que se trouve
l'opinion de l'amiral Decrs sur la flottille, opinion alors plutt
souponne que connue, car Napolon commandait le silence  tout le
monde sur le ct fort ou faible de ses plans. Les oprations
n'taient pas, comme depuis, dcries d'avance par l'indiscrtion des
agents chargs d'y concourir.]

Aussi avait-on suppos l'hypothse d'un calme d't ou d'une brume
d'hiver, deux occasions galement propices, car, dans le calme, les
vaisseaux anglais ne pouvaient se porter sur nos btiments, dans la
brume, ils taient privs du moyen de les voir, et, dans ces deux cas,
on vitait leur redoutable rencontre. Mais ces circonstances, quoique
se prsentant deux ou trois fois par chaque saison, ne procuraient pas
une scurit suffisante. Il fallait deux mares, c'est--dire
vingt-quatre heures, pour faire sortir la flottille tout entire, dix
ou douze heures pour passer, et, avec les pertes de temps toujours
invitables, environ quarante-huit heures. N'tait-il pas  craindre
que, dans cet intervalle de deux jours, un changement subit dans
l'atmosphre ne vnt surprendre la flottille en pleine opration?

[Note en marge: Toutes les objections de l'amiral Decrs tombant dans
l'hypothse d'une flotte franaise amene dans la Manche.]

Les objections du ministre Decrs taient donc fort graves. Napolon
puisait ses rponses dans son caractre, dans sa confiance envers la
fortune, dans le souvenir du Saint-Bernard et de l'gypte. Il disait
que ses plus belles oprations s'taient accomplies malgr des
obstacles aussi grands; qu'il fallait laisser au hasard le moins
possible, mais lui laisser quelque chose. Cependant, tout en rsistant
aux objections, il savait les apprcier, et cet homme qui,  force de
tenter la fortune, a fini par la rebuter, cet homme, quand il pouvait
s'pargner un pril, ajouter une chance  ses projets, n'y manquait
jamais. Tmraire dans la conception, il apportait dans l'excution
une prudence consomme. C'est pour parer  ces objections qu'il
ruminait sans cesse le projet d'amener, par une manoeuvre imprvue,
une grande flotte dans le canal. Si cette flotte, suprieure trois
jours seulement  la flotte anglaise des Dunes, couvrait le passage de
la flottille, tous les obstacles tombaient. L'amiral Decrs avouait
que, dans ce cas, il n'y avait plus une seule objection  lever, et
que l'Ocan vaincu livrait la Grande-Bretagne  nos coups. Si mme, ce
qui tait presque certain, la supriorit nous tait acquise pendant
plus de deux jours (car les avis ne pouvaient pas tre assez
rapidement transmis  la flotte anglaise qui bloquait Brest, pour
qu'elle rejoignt immdiatement celle qui observait Boulogne), il y
avait le temps ncessaire pour que la flottille, excutant plusieurs
fois le trajet, vnt chercher de nouvelles troupes laisses dans les
camps, dix ou quinze mille chevaux attendant sur le rivage de France
des moyens de transport, et un supplment considrable de matriel.
La masse des forces tait si grande alors que toute rsistance
devenait impossible de la part de l'Angleterre.

[Note en marge: Grande conception de Napolon pour transporter l'une
de ses flottes dans la Manche.]

De si prodigieux rsultats dpendaient donc de l'arrive soudaine
d'une flotte dans la Manche. Pour cela il fallait une combinaison
imprvue, que les Anglais ne pussent pas djouer. Heureusement la
vieille amiraut britannique, puissante surtout par ses traditions et
par son esprit de corps, ne pouvait lutter d'invention avec un gnie
prodigieux, occup constamment du mme objet, et dispens de concerter
ses plans avec une administration collective.

[Note en marge: Latouche-Trville, charg de partir de Toulon, de
tromper les anglais en faisant fausse route, et de se rendre dans la
Manche aprs avoir ralli l'escadre de Rochefort.]

Napolon avait  Brest une flotte de 18 vaisseaux, qui allait bientt
s'lever  21; une seconde de 5  Rochefort, une de 5 au Ferrol, un
vaisseau en relche  Cadix, enfin 8 vaisseaux  Toulon, qui allaient
tre ports  dix. L'amiral anglais Cornwallis bloquait Brest avec 15 ou
18 vaisseaux, et Rochefort avec 4 ou 5. Une faible division anglaise
bloquait le Ferrol. Enfin Nelson, avec son escadre, croisait aux les
d'Hyres pour observer Toulon. Tel tait l'tat des forces respectives,
et le champ qui s'offrait aux combinaisons de Napolon. Sa pense tait
de drober l'une de ses flottes, et de la porter par une marche imprvue
dans la Manche, afin d'y tre quelques jours suprieur aux Anglais.
Lorsqu'il devait agir en hiver, c'est--dire dans le mois de fvrier
prcdent, il avait song  diriger la flotte de Brest vers les ctes
d'Irlande, pour y dposer les 15 ou 18 mille hommes dont elle tait
charge, et  la faire ensuite apparatre soudainement dans la Manche.
Ce plan hardi n'avait de chances qu'en hiver, parce que dans cette
saison le blocus continu de Brest tant impraticable, on pouvait
profiter d'un mauvais temps pour mettre  la voile. Mais en t, la
prsence des Anglais tait si constante, qu'il tait impossible de
sortir sans combat; et des vaisseaux encombrs de troupes, voyant la mer
pour la premire fois, devant des vaisseaux exercs par une longue
croisire, et lgrement chargs, couraient de grands dangers,  moins
d'une immense supriorit de forces. Dans cette saison les facilits de
sortir taient plus grandes du ct de Toulon. En juin et juillet de
fortes brises de mistral, soufflant assez frquemment, obligeaient les
Anglais  s'aller abriter derrire la Corse ou la Sardaigne. Une escadre
profitant de ce moment pouvait appareiller  la chute du jour, gagner
vingt lieues dans une nuit, tromper Nelson en faisant fausse route, et,
en lui inspirant des alarmes sur l'Orient, l'attirer peut-tre vers les
bouches du Nil; car, depuis que Napolon lui avait chapp en 1798,
Nelson tait constamment proccup de la possibilit pour les Franais
de jeter une arme en gypte, et il ne voulait pas tre surpris une
seconde fois. Napolon imagina donc de confier la flotte de Toulon au
plus hardi de ses amiraux,  Latouche-Trville, de la composer de 10
vaisseaux et plusieurs frgates, de former un camp aux environs, afin de
donner l'ide d'une nouvelle expdition d'gypte, de ne prendre en
ralit que peu de troupes, et de faire sortir cette flotte par une
bouffe de mistral, en lui assignant la route suivante. Elle devait
d'abord naviguer vers la Sicile, puis, redressant sa marche  l'ouest,
se diriger vers le dtroit de Gibraltar, le franchir, recueillir en
passant le vaisseau _l'Aigle_ rfugi  Cadix, viter le Ferrol, o
Nelson serait tent d'accourir quand il saurait que les Franais avaient
pass le dtroit, s'enfoncer dans le golfe de Gascogne, pour y rallier
la division franaise de Rochefort, et enfin, se plaant au sud des
Sorlingues, au nord de Brest, profiter du premier souffle de vent
favorable pour se porter dans la Manche. Cette flotte, forte de 10
vaisseaux  son dpart, renforce de 6 autres pendant sa navigation, et
en comptant 16  son arrive, devait tre assez nombreuse pour dominer
quelques jours le pas de Calais. Tromper Nelson tait trs-praticable,
car ce grand homme de mer, plein du gnie des combats, n'avait pas
toujours un jugement parfaitement sr, et, de plus, il avait l'esprit
sans cesse troubl par le souvenir de l'gypte. viter le Ferrol, pour
venir devant Rochefort rallier l'escadre qui s'y trouvait, tait
trs-praticable encore. Le plus difficile tait de pntrer dans la
Manche, en passant entre la croisire anglaise qui gardait les avenues
de l'Irlande, et la flotte de l'amiral Cornwallis qui bloquait Brest.
Mais l'escadre de Ganteaume, toujours tenue  la voile, avec son monde
embarqu, ne pouvait manquer d'attirer fortement l'attention de
l'amiral Cornwallis, et de l'obliger  serrer de prs le goulet de
Brest. Si ce dernier, abandonnant le blocus de Brest, courait aprs
Latouche-Trville, Ganteaume sortait  l'instant mme, et l'une des deux
flottes franaises, peut-tre toutes deux, avaient la certitude
d'arriver devant Boulogne. Il tait  peu prs impossible que l'amiraut
anglaise dcouvrt une telle combinaison, et se prmunt contre elle. Un
point de dpart aussi loign que celui de Toulon, devait moins qu'un
autre faire penser  la Manche. D'ailleurs, en armant la flottille de
manire qu'elle pt se suffire  elle-mme, on avait cart l'ide d'un
secours tranger, et endormi la vigilance de l'ennemi. Ainsi tout tait
combin pour le succs de cette savante manoeuvre, qui ne pouvait venir
qu' l'esprit d'un homme concevant et agissant seul, gardant bien son
secret, pensant perptuellement  la mme chose[3].

[Note 3: C'est la premire conception de Napolon. On verra plus tard
qu'elle fut modifie plusieurs fois, suivant les circonstances dans
lesquelles il devait agir.]

[Note en marge: L'Empereur voit lui-mme Latouche-Trville, lui expose
ses projets, le remplit de son ardeur, et le fait partir pour Toulon.]

--Si vous voulez confier, disait M. Decrs  l'Empereur, un grand
dessein  un homme, il faut d'abord que vous le voyiez, que vous lui
parliez, que vous l'animiez de votre gnie. Cela est plus ncessaire
encore avec nos officiers de mer, dmoraliss par nos revers
maritimes, toujours prts  mourir en hros, mais songeant plutt 
succomber noblement qu' vaincre.--Napolon appela donc auprs de lui
Latouche-Trville, qui tait  Paris, revenu depuis peu de
Saint-Domingue. Cet officier n'avait ni la porte d'esprit, ni le
gnie organisateur de l'amiral Bruix; mais, dans l'excution, il
montrait une hardiesse, un coup d'oeil, qui probablement en auraient
fait, s'il avait vcu, le rival de Nelson. Il n'tait pas dcourag
comme ses autres compagnons d'armes, et il tait prt  tout tenter.
Malheureusement, il avait contract  Saint-Domingue les germes d'une
maladie dont beaucoup de braves gens taient dj morts, et devaient
mourir encore. Napolon lui droula son projet, lui en fit toucher au
doigt la possibilit, lui en dcouvrit la grandeur, les consquences
immenses, et parvint  faire passer dans son me toute l'ardeur qui
transportait la sienne. Latouche-Trville, enthousiasm, quitta Paris
avant d'tre rtabli, et alla veiller lui-mme  l'quipement de son
escadre. Tout fut calcul pour que cette opration pt tre excute
en juillet ou au plus tard en aot.

L'amiral Ganteaume, qui commandait  Toulon avant Latouche, venait
d'tre transfr  Brest. L'Empereur comptait sur le dvouement de
Ganteaume, et lui tait fort attach. Il ne le trouvait cependant
point assez hardi pour lui confier l'excution de son importante
manoeuvre. Mais aprs l'amiral Bruix sous le rapport de la capacit,
aprs l'amiral Latouche sous le rapport de l'audace, il le prfrait 
tous les autres pour l'exprience et le courage. Il lui avait donc
confi l'escadre de Brest, probablement destine  jeter des troupes
en Irlande, et l'avait charg d'en complter l'quipement, pour
qu'elle ft en mesure de cooprer avec celle de Toulon.

[Note en marge: Efforts extraordinaires pour presser l'armement des
flottes de Brest, Rochefort et Toulon.]

[Note en marge: On supple aux matelots par des hommes pris dans la
conscription.]

Cependant la flotte tait fort en retard,  cause des efforts inous
qu'on avait faits pour quiper la flottille. Depuis que celle-ci tait
prte, on avait report tous les moyens de la marine sur l'quipement
des escadres. On construisait  force dans les ports d'Anvers, de
Cherbourg, de Brest, de Lorient, de Rochefort, de Toulon. Napolon
avait dit qu'il voulait avoir cent vaisseaux de ligne en deux ans, et
sur ce nombre vingt-cinq  Anvers; que c'tait dans ce dernier port
qu'il mettait ses esprances pour oprer la restauration de la marine
franaise, qu'il trouverait en outre dans ce systme de vastes
constructions navales une occasion d'occuper les bras oisifs dans les
ports. Mais la consommation des matires, l'encombrement des
chantiers, l'insuffisance mme de la population ouvrire,
ralentissaient l'excution de ses grands desseins. On venait  peine
de mettre quelques btiments sur chantier  Anvers, les hommes et les
matires ayant t dirigs sur Flessingue, Ostende, Dunkerque, Calais,
Boulogne, pour les besoins sans cesse renaissants de la flottille. 
Brest, on avait seulement arm le dix-huitime vaisseau;  Rochefort,
le cinquime. Au Ferrol, l'indigence des ressources espagnoles
arrtait le radoub de la division rfugie dans ce port.  Toulon, il
n'y avait que 8 vaisseaux qui fussent capables de sortir
immdiatement, et pourtant l'hiver avait t employ avec une extrme
activit. Napolon stimulait son ministre de la marine Decrs, et ne
lui laissait aucun repos[4]. Il avait mme ordonn qu' Toulon on
travaillt aux flambeaux, pour que les dix vaisseaux destins 
Latouche fussent quips en temps utile. Ce qui ne manquait pas moins
que les matires et les ouvriers, c'taient les matelots. Les amiraux
Ganteaume  Brest, Villeneuve  Rochefort, Gourdon au Ferrol, Latouche
 Toulon, se plaignaient de n'en pas avoir assez. Napolon, aprs
plusieurs expriences, se confirma dans l'ide de suppler 
l'insuffisance des quipages par de jeunes soldats choisis dans les
rgiments, lesquels, exercs au canonnage et aux basses manoeuvres,
pourraient complter d'une manire avantageuse l'armement des
vaisseaux. L'amiral Ganteaume avait dj essay cette mesure  Brest,
et il s'en tait bien trouv. Il se louait beaucoup de ces marins
emprunts  la terre, surtout pour l'artillerie. Seulement il avait
demand qu'on lui donnt non pas des soldats faits, qui se prtaient
avec rpugnance  une seconde ducation, mais de jeunes conscrits,
qui, n'ayant rien appris, taient plus aptes  apprendre ce qu'on
voulait leur enseigner, et se montraient plus dociles. On les essayait
d'ailleurs, et on ne gardait que ceux qui montraient du got pour la
mer. On tait ainsi parvenu  augmenter d'un quart ou d'un cinquime
la masse totale des matelots.

[Note 4: Voici deux lettres de l'Empereur  l'amiral Decrs, qui
prouveront avec quelle nergie de volont il s'occupait de la
restauration de la marine franaise.

  _Au ministre de la marine._

                      Saint-Cloud, 21 avril 1804 (1er floral an XII).

Il me parat tout  fait convenable qu'une crmonie imposante soit
faite pour mettre la premire pierre de l'arsenal d'Anvers; mais il me
parat aussi assez convenable de ne point dmolir de btiment sous le
prtexte de la rgularit. Il suffit de ne rien btir contre le plan
gnral de rgularit. Insensiblement le reste s'tablira. Lorsqu'on a
 dmolir, on dmolit ce qui n'est pas rgulier; mais je dois vous
rpter ce que je vous ai dit dernirement, je ne puis tre satisfait
des travaux d'Anvers, puisqu'il n'y a qu'un vaisseau sur le chantier
et 500 ouvriers. Je dsirerais qu'avant le 1er messidor il y et au
moins trois vaisseaux de 74 sur le chantier, qu'avant le 1er
vendmiaire an XIII il y en et six, et avant le 1er nivse neuf; et
tout cela ne peut se faire avec la petite quantit d'ouvriers que vous
y avez. Il y a beaucoup d'ouvriers en Provence qui ne sont pas
occups, il va beaucoup y en avoir du ct de Bayonne et de Bordeaux;
ainsi donc runissez 3,000 ouvriers  Anvers. Marchandises du Nord,
bois, fer, tout arrive l facilement. La guerre n'est pas un obstacle
pour construire  Anvers. Si nous tions trois ans en guerre, il
faudrait l construire vingt-cinq vaisseaux. Partout ailleurs cela est
impossible. Il nous faut une marine, et nous ne pourrons tre censs
en avoir une que lorsque nous aurons cent vaisseaux. Il faut les avoir
en cinq ans. Si, comme je le pense, on peut construire des vaisseaux
au Havre, il faut en faire mettre deux en construction. Il faut aussi
s'occuper d'en mettre deux nouveaux  Rochefort et deux autres 
Toulon. Je crois que, ces derniers, il faut les faire tous les quatre
 trois ponts.

Je dsirerais aussi avoir mes ides fixes sur le port de Dunkerque.
Je dsire que vous me fassiez une petite note pour savoir combien la
mer monte  la laisse de basse mer.

La flottille va bientt tre construite partout. Il faut donc qu'
Nantes, Bordeaux, Honfleur, Dieppe, Saint-Malo, etc., on donne de
l'occupation  cette grande quantit d'ouvriers. Il faut donc mettre
en construction des frgates, des gabares, des bricks. Il faut, sous
le point de vue d'esprit public, que les ouvriers des ctes ne meurent
point de faim, et que les dpartements qui bordent la mer, qui ont t
les moins favorables  la Rvolution, s'aperoivent ainsi que le temps
viendra o la mer sera aussi notre domaine. Saint-Domingue nous
cotait deux millions par mois; les Anglais l'ont prise, il faut
mettre les deux millions par mois rien que pour des constructions. Mon
intention est d'y mettre la mme activit que pour la flottille,
hormis que, n'tant point press, on y mettra plus d'ordre. Je ne suis
point press sur l'poque, mais je demande que l'on commence beaucoup.

Je vous prie de me prsenter la semaine prochaine un rapport qui me
fasse connatre la situation actuelle de notre marine, de nos
constructions, ce qu'il faudrait construire, dans quels ports, et ce
que cela coterait par mois, en partant du principe que j'aime mieux
que vous mettiez dix-huit mois  faire un vaisseau et que vous me
fassiez le tiers de plus.

Quant aux vaisseaux, je voudrais les construire sur le mme plan, les
frgates sur le modle de _l'Hortense_ ou de _la Cornlie_, qui
paraissent bonnes; pour les vaisseaux, prendre les meilleurs
vaisseaux, et partout faire des vaisseaux de 80 et  trois ponts,
hormis  Anvers, _o il me parat plus prudent de commencer d'abord
par des vaisseaux de 74_.

  _Au ministre de la marine._

                        Saint-Cloud, 28 avril 1804 (8 floral an XII).

Je signe aujourd'hui un arrt relatif aux constructions. Je
n'admettrai aucune espce d'excuse. Faites-vous rendre compte deux
fois par semaine des ordres que vous donnez, et veillez  leur
excution: s'il faut des mesures extraordinaires, faites-le-moi
connatre. Je n'admettrai aucune raison valable, car avec une bonne
administration je ferais trente vaisseaux de ligne en France en un an,
si cela tait ncessaire. Dans un pays comme la France, on doit faire
tout ce que l'on veut. Il ne vous chappera pas que mon intention est
de commencer beaucoup de constructions, hormis  Brest, o je ne veux
plus rien construire. Mon intention est d'avoir  l'eau avant
vendmiaire an XIV vingt-six vaisseaux de guerre: bien entendu que
ladite mise  l'eau dpendra surtout du cas o d'ici  ce temps-l
nous aurions la paix. Mais dsormais tous les vaisseaux de 74 doivent
tre faits  Anvers. C'est  Anvers que doit tre notre grand
chantier. C'est l seulement que devient possible en peu d'annes la
restauration de la marine franaise.

Avant l'an XV nous devons avoir cent vaisseaux de guerre.]

La France avait alors environ 45 mille matelots disponibles: 15 mille
sur la flottille, 12 mille  Brest, 4  5 mille entre Lorient et
Rochefort, 4 mille entre le Ferrol et Cadix, environ 8 mille 
Toulon, sans compter quelques milliers dans l'Inde. On pouvait ajouter
12 mille hommes, 15 mille peut-tre,  cette force totale, ce qui
allait porter  60 mille le nombre d'hommes embarqus. La flotte seule
de Brest avait reu une addition de 4 mille conscrits. On s'en louait
beaucoup. Si de telles escadres avaient pu naviguer un certain temps
sous de bons officiers, elles auraient bientt valu les escadres
anglaises. Mais, bloques dans les ports, elles n'avaient aucune
pratique de la mer; et les amiraux manquaient en outre de la confiance
qu'on n'acquiert qu'avec la victoire. Cependant tout marchait sous
l'influence d'une volont puissante, qui s'efforait de rendre la
confiance  ceux qui l'avaient perdue. L'amiral Latouche ne ngligeait
rien  Toulon pour tre prt en juillet ou aot. L'amiral Ganteaume
sortait de Brest, et y rentrait pour former quelque peu ses quipages,
et tenir les Anglais dans un doute continuel sur ses projets.  force
de les menacer de sa sortie, il devait les jeter dans une incrdulit,
dont il pourrait profiter un jour.

[Note en marge: Juillet 1804.]

[Note en marge: Trait avec Gnes pour crer une marine dans ce port.]

Napolon songeait  un nouveau supplment pour sa force navale, et
voulait dans ce but s'approprier la marine de Gnes. Il pensait
qu'avec une escadre de sept  huit vaisseaux et de quelques frgates
dans ce port, il partagerait l'attention des Anglais entre Toulon et
Gnes, les obligerait  entretenir une double flotte d'observation
dans cette mer, ou bien  lui laisser l'un des deux ports libres,
quand l'autre serait bloqu. Il enjoignit  M. Salicetti, notre
ministre  Gnes, de conclure avec cette Rpublique un trait, par
lequel elle devait nous livrer ses chantiers afin d'y construire dix
vaisseaux et pareil nombre de frgates. La France en retour
s'engageait  recevoir dans sa marine un nombre d'officiers gnois
proportionn  ce matriel, avec traitement gal  celui des officiers
franais. De plus, elle s'obligeait  enrler six mille matelots
gnois, que la Rpublique ligurienne s'obligeait de son ct  tenir
toujours  sa disposition. Lors de la paix, la France devait accorder
son pavillon imprial aux Gnois, ce qui leur procurerait la
protection franaise, fort utile contre les Barbaresques.

[Note en marge: Napolon, avant de partir pour Boulogne, reoit les
lettres de crance des ministres de la plupart des cours de l'Europe.]

Toutes les dispositions de Napolon taient termines, et il allait
partir. Mais il voulut recevoir auparavant les ambassadeurs chargs de
lui remettre les nouvelles lettres de crance, dans lesquelles il
tait qualifi du titre d'Empereur. Le nonce du Pape, les ambassadeurs
d'Espagne et de Naples, les ministres de Prusse, de Hollande, de
Danemark, de Bavire, de Saxe, de Bade, de Wurtemberg, de Hesse, de
Suisse, se prsentrent  lui le dimanche 8 juillet (19 messidor) avec
les formes adoptes dans toutes les cours, et en lui remettant leurs
lettres, le traitrent pour la premire fois en prince couronn. Il ne
manquait  cette runion que l'ambassadeur de la cour de Vienne, avec
laquelle on ngociait encore pour le titre imprial  donner  la
maison d'Autriche; celui de la cour de Russie, avec laquelle on tait
en dml pour la note adresse  Ratisbonne; et enfin celui de la
cour d'Angleterre, avec laquelle on tait en guerre. On peut dire que,
la Grande-Bretagne except, Napolon tait reconnu de toute l'Europe,
car l'Autriche allait expdier l'acte formel de la reconnaissance; la
Russie en tait aux regrets de ce qu'elle avait fait, et ne demandait
qu'une explication qui sauvt sa dignit, pour reconnatre le titre
imprial dans la famille Bonaparte.

[Note en marge: Distribution des premiers insignes de la
Lgion-d'Honneur.]

Quelques jours aprs, furent distribues les grandes dcorations de la
Lgion-d'Honneur. Bien que cette institution ft dcrte depuis deux
ans, l'organisation avait exig beaucoup de temps, et venait  peine
d'tre acheve. Napolon distribua lui-mme ces grandes dcorations aux
premiers personnages civils et militaires de l'Empire, dans l'glise des
Invalides, monument qu'il affectionnait d'une manire toute
particulire. Il le fit avec pompe, le jour anniversaire du 14 juillet.
Il n'avait point encore chang l'ordre de la Lgion-d'Honneur avec les
ordres trangers; mais en attendant ces changes qu'il se proposait de
faire, pour mettre, sous tous les rapports, sa nouvelle monarchie sur un
pied gal aux autres, il appela auprs de lui, au milieu mme de la
crmonie, le cardinal Caprara, et, dtachant de son cou le cordon de la
Lgion-d'Honneur, il le donna  ce vieux et respectable cardinal, qui
fut profondment touch d'une distinction si clatante. Il commenait
ainsi par le reprsentant du Pape l'affiliation  un ordre qui, tout
rcent qu'il tait, devait tre ambitionn bientt de l'Europe entire.

S'attachant  rendre srieuses les choses en apparence les plus
vaines, il envoya la croix de grand-officier  l'amiral
Latouche-Trville. Je vous ai nomm, lui crivait-il, grand-officier
de l'Empire, inspecteur des ctes de la Mditerrane; mais je dsire
beaucoup que l'opration que vous allez entreprendre me mette  mme
de vous lever  un tel degr de considration et d'honneur que vous
n'ayez plus rien  souhaiter... Soyons matres du dtroit six heures,
et nous sommes matres du monde[5]. (2 juillet 1804.)

[Note 5: Voici cette lettre en entier:

     Par le retour de mon courrier, faites-moi connatre le jour o il
     vous sera possible, abstraction faite du temps, de lever l'ancre;
     instruisez-moi de ce qu'a fait l'ennemi, et o se tient Nelson.

     Mditez sur la grande entreprise dont vous tes charg, et, avant
     que je signe dfinitivement vos derniers ordres, faites-moi
     connatre la manire que vous pensez tre la plus avantageuse de
     les remplir.

     Je vous ai nomm grand-officier de l'Empire, inspecteur des ctes
     de la Mditerrane; mais je dsire beaucoup que l'opration que
     vous allez entreprendre me mette  mme de vous lever  un tel
     degr de considration et d'honneur que vous n'ayez plus rien 
     souhaiter.

     L'escadre de Rochefort, compose de 5 vaisseaux, dont un  trois
     ponts, et de 4 frgates, est prte  lever l'ancre: elle n'a
     devant elle que 5 vaisseaux ennemis.

     L'escadre de Brest est de 21 vaisseaux. Ces vaisseaux viennent de
     lever l'ancre pour harceler l'amiral Cornwallis, et obliger les
     Anglais  avoir l un grand nombre de vaisseaux. Les ennemis
     tiennent aussi 6 vaisseaux devant le Texel, pour bloquer
     l'escadre hollandaise, compose de 5 vaisseaux, de 4 frgates, et
     d'un convoi de 80 btiments.

     Le gnral Marmont a son arme embarque.

     Entre taples, Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, deux nouveaux
     ports que j'ai fait construire, nous avons 270 chaloupes
     canonnires, 534 btiments canonniers, 396 pniches, en tout
     1,200 btiments, portant 120,000 hommes et 10,000 chevaux. Soyons
     matres du dtroit six heures, et nous sommes matres du monde.

     Les ennemis ont aux Dunes ou devant Boulogne et devant Ostende
     vaisseaux, de 74, 3 de 60 ou 64 et 2 ou 3 de 50. Jusqu'ici
     Cornwallis n'a eu que 15 vaisseaux; mais toutes les rserves de
     Plymouth et de Portsmouth sont venues le renforcer. Les ennemis
     tiennent aussi  Cork, en Irlande, 4 ou 5 vaisseaux de guerre. Je
     ne parle pas des frgates et petits btiments, dont ils ont une
     grande quantit.

     Si vous trompez Nelson, il ira ou en Sicile, ou en gypte, ou au
     Ferrol. Je ne pense pas qu'il faille se prsenter devant le
     Ferrol. Des 5 vaisseaux qui sont dans ces parages, quatre sont
     prts; le cinquime le sera en fructidor. Mais je pense que le
     Ferrol est trop indiqu; et il est si naturel que l'on suppose,
     si votre arme de la Mditerrane entre dans l'Ocan, qu'elle est
     destine  dbloquer le Ferrol? il paratrait donc meilleur de
     passer trs au large, d'arriver devant Rochefort, ce qui vous
     complterait une escadre de 16 vaisseaux et de 11 frgates, et
     alors, sans perdre un instant, sans mouiller, soit en doublant
     l'Irlande trs au large, soit en excutant le premier projet,
     arriver devant Boulogne. Notre escadre de Brest de 23 vaisseaux
     aura  son bord une arme, et sera tous les jours  la voile, de
     manire que Cornwallis sera oblig de serrer la cote de Bretagne
     pour tcher de s'opposer  sa sortie.

     Du reste, j'attends pour fixer mes ides sur cette opration, qui
     a des chances, mais dont la russite offre des rsultats si
     immenses, le projet que vous m'avez annonc par le retour du
     courrier.

     Il faut embarquer le plus de vivres possible, afin que, dans
     aucune circonstance, vous ne soyez gn par rien.

      la fin de ce mois, on va lancer un nouveau vaisseau  Rochefort
     et  Lorient. Celui de Rochefort ne donne lieu  aucune question;
     mais s'il arrivait que celui de Lorient ft en rade, et n'et pas
     la facult de se rendre avant votre apparition devant l'le
     d'Aix, je dsire savoir si vous pensez que vous dussiez faire
     route pour le rejoindre; toutefois je pense que, sortant par un
     bon mistral, il est prfrable  tout de faire l'opration avant
     l'hiver; car, dans la mauvaise saison, il serait possible que
     vous eussiez plus de chances pour arriver, mais il se pourrait
     qu'il y eut plusieurs jours tels qu'on ne pt profiter de votre
     arrive. En supposant que vous puissiez partir avant le 10
     thermidor (29 juillet), il n'est pas probable que vous n'arriviez
     devant Boulogne que dans le courant de septembre, moment o les
     nuits sont dj raisonnablement longues, et o les temps ne sont
     pas long-temps mauvais.]

[Note en marge: Dpart de Napolon pour le camp de Boulogne.]

Tout occup de ses vastes projets, l'Empereur partit pour Boulogne,
aprs avoir dlgu  l'archichancelier Cambacrs, outre le soin
ordinaire de prsider le Conseil d'tat et le Snat, le pouvoir
d'exercer l'autorit suprme, si cela devenait ncessaire.
L'archichancelier tait le seul personnage de l'Empire dans lequel il
et assez de confiance pour lui dlguer une telle tendue
d'attributions. Il arriva le 20 juillet au Pont-de-Briques, et
descendit immdiatement au port de Boulogne, pour y voir la flottille,
les forts, et les divers ouvrages qu'il avait ordonns. Les deux
armes de terre et de mer l'accueillirent avec des transports de joie,
et salurent sa prsence par des acclamations unanimes. Neuf cents
coups de canon tirs par les forts et la ligne d'embossage, et
retentissant de Calais jusqu' Douvres, apprirent aux Anglais la
prsence de l'homme qui, depuis dix-huit mois, troublait si
profondment la scurit accoutume de leur le.

[Note en marge: Napolon inspecte la flottille et les camps.]

Napolon s'embarquant  l'instant mme, malgr une mer orageuse,
voulut visiter les forts en maonnerie de la Crche et de l'Heurt,
ainsi que le fort en bois, plac entre les deux premiers, tous trois
destins, comme nous l'avons dit,  couvrir la ligne d'embossage. Il
fit excuter, sous ses yeux, quelques expriences de tir, afin de
s'assurer si les instructions qu'il avait donnes pour obtenir les
plus grandes portes possibles, avaient t suivies. Il prit ensuite
le large, et alla voir manoeuvrer,  porte de canon de l'escadre
anglaise, plusieurs divisions de la flottille, dont l'amiral Bruix
vantait sans cesse les progrs. Il rentra plein de contentement, et
aprs avoir prodigu les tmoignages de satisfaction aux chefs des
deux armes qui, sous sa direction suprme, avaient contribu  cette
prodigieuse cration.

[Note en marge: Les grenadiers d'Arras.]

Le lendemain et les jours suivants il parcourut tous les camps, depuis
taples jusqu' Calais; puis revint  l'intrieur pour inspecter les
troupes de cavalerie campes  quelque distance des ctes, et surtout
la belle division de grenadiers, organise par le gnral Junot aux
environs d'Arras. Cette division se composait des compagnies de
grenadiers, tires des rgiments qui n'taient pas destins  faire
partie de l'expdition. Il n'y avait pas de plus belle troupe, pour le
choix et la beaut des hommes. Elle surpassait de beaucoup la garde
consulaire elle-mme, devenue garde impriale. Elle comprenait dix
bataillons, de 800 hommes chacun. On avait commenc par ces grenadiers
la rforme de la coiffure. Ils portaient des schakos au lieu de
chapeaux; des cheveux ras et sans poudre, au lieu de l'ancienne
chevelure, embarrassante et malpropre. Aguerris par de nombreuses
campagnes, manoeuvrant avec une prcision sans pareille, ils taient
anims de cet orgueil qui fait la force des corps d'lite, et
prsentaient une division d'environ huit mille hommes, auxquels aucune
troupe europenne n'aurait pu rsister, ft-elle double ou triple en
nombre. Ce sont ces grenadiers que Napolon voulait jeter les premiers
sur le rivage d'Angleterre, en les faisant passer sur les lgres
pniches que nous avons dcrites ailleurs. En voyant leur tenue, leur
discipline, leur enthousiasme, Napolon sentait redoubler sa
confiance, et ne doutait plus d'aller conqurir  Londres le sceptre
de la terre et des mers.

[Note en marge: L'expdition remise au mois de septembre.]

Revenu sur la cte, il voulut inspecter la flottille, btiment par
btiment, afin de s'assurer si les installations taient telles qu'il
les avait ordonnes, et s'il tait possible, au premier signal,
d'embarquer, avec la rapidit ncessaire, tout ce qu'on avait runi
dans les magasins de Boulogne. Il trouva les choses comme il les
souhaitait. Il fallait quelques jours pour embarquer le gros matriel;
mais, une fois ce matriel mis  bord, ce qui devait tre excut
plusieurs semaines avant l'expdition, on pouvait, en trois ou quatre
heures seulement, placer sur la flottille les hommes, les chevaux et
l'artillerie de campagne. Tout n'tait pas prt cependant. Il y avait
quelques divisions en arrire, du Havre  Boulogne. Les chaloupes de
la garde notamment, confies au capitaine Daugier, n'taient point
arrives. La flottille batave, de son ct, causait  Napolon plus
d'une contrarit. Il tait infiniment satisfait de l'amiral Verhuell,
mais l'quipement d'une partie de cette flottille n'tait point
achev, soit insuffisance de zle de la part du gouvernement
hollandais, soit aussi, et plus vraisemblablement, difficult des
choses elles-mmes. Les deux premires divisions taient runies 
Ostende, Dunkerque, Calais; la troisime n'tait pas sortie de
l'Escaut. Restait enfin une dernire condition de succs, que Napolon
s'efforait de s'assurer, c'tait de runir la flottille batave tout
entire dans les ports situs  la gauche du cap Grisnez, en se
serrant davantage dans les quatre ports d'Ambleteuse, Wimereux,
Boulogne, taples. Les deux flottilles seraient ainsi parties
ensemble, par le mme vent,  trois ou quatre lieues de distance l'une
de l'autre. Mais deux choses se dpensent dans les grandes oprations
avec une promptitude et une tendue qui dpassent toujours les
conjectures des esprits les plus positifs, c'est l'argent et le temps.
Arriv aux premiers jours d'aot, Napolon vit qu'il ne pourrait pas
tre entirement prt avant le mois de septembre, et il fit dire 
l'amiral Latouche, qu'il diffrait l'expdition d'un mois. Il se
consola de ce retard, en pensant que ce mois serait employ  tre
mieux prpar qu'on ne l'tait dj, et que la saison, d'ailleurs,
tant encore suffisamment belle dans le courant de septembre, on
aurait l'avantage de nuits plus longues[6].

[Note 6: Voici le texte de ce nouvel ordre:

                                  (2 aot 1804.--14 thermidor an XII.)

      _Au ministre de la marine._

     Mon intention est que vous expdiiez un courrier extraordinaire 
     Toulon, pour faire connatre au gnral Latouche que, diffrentes
     divisions de la flottille n'ayant pu rejoindre, j'ai jug qu'un
     retard d'un mois ne peut qu'tre avantageux, d'autant plus que
     les nuits deviendront plus longues; mais que mon intention est
     qu'il profite de ce dlai pour joindre  l'escadre le vaisseau
     _le Berwick_; que tous les moyens quelconques doivent tre pris
     pour arriver  ce rsultat; qu'un vaisseau de plus ou de moins
     n'est pas  ddaigner, ce qui me mettra  mme de pouvoir porter
     l'escadre runie  18 vaisseaux.

     Je dsire galement que les ordres soient renouvels pour presser
     l'armement de _l'Algsiras_  Lorient. Il faut qu'il soit en rade
     au 10 fructidor. ]

[Illustration: Oasis.]

[Note en marge: Aot 1804.]

En attendant, il voulut donner  l'arme une grande fte, propre 
relever le moral des troupes, s'il tait possible qu'il le ft
davantage. Il avait distribu les grandes dcorations de la
Lgion-d'Honneur aux principaux personnages de l'Empire dans l'glise
des Invalides, le jour anniversaire du 14 juillet. Il imagina de
distribuer lui-mme  l'arme les croix qui devaient tre donnes en
change des armes d'honneur supprimes, et de clbrer cette crmonie
le jour anniversaire de sa naissance, au bord mme de l'Ocan, en
prsence des escadres anglaises. Le rsultat rpondit  sa volont, et
ce fut un spectacle magnifique dont les contemporains ont gard un
long souvenir.

[Note en marge: Fte pour la distribution des croix d'honneur au bord
de l'Ocan.]

Il fit choisir un emplacement situ  la droite de Boulogne, le long
de la mer, non loin de la colonne qu'on a depuis rige en ces lieux.
(Voir la carte n 25.) Cet emplacement, ayant la forme d'un
amphithtre demi-circulaire qu'on aurait construit  dessein au bord
du rivage, semblait avoir t prpar par la nature pour quelque grand
spectacle national. L'espace fut calcul de manire  pouvoir y placer
toute l'arme. Au centre de cet amphithtre, fut lev un trne pour
l'Empereur, adoss  la mer, et faisant face  la terre.  droite et 
gauche, des gradins avaient t construits pour recevoir les grands
dignitaires, les ministres, les marchaux. En prolongement sur les
deux ailes devaient se dployer les dtachements de la garde
impriale. En face, sur le sol inclin de cet amphithtre naturel,
devaient se ranger, comme autrefois le peuple romain dans ses vastes
arnes, les divers corps de l'arme, forms en colonnes serres, et
disposs en rayons qui aboutissaient au trne de l'Empereur comme  un
centre. En tte de chacune de ces colonnes devait se trouver
l'infanterie, en arrire la cavalerie, dominant l'infanterie de toute
la hauteur de ses chevaux.

Le 16 aot, lendemain de la Saint Napolon, les troupes se rendirent
sur le lieu de la fte,  travers les flots d'une immense population,
accourue de toutes les provinces voisines pour assister  ce
spectacle. Cent mille hommes, presque tous vtrans de la Rpublique,
les yeux fixs sur Napolon, attendaient le prix de leurs exploits.
Les soldats et officiers qui devaient recevoir des croix taient
sortis des rangs, et s'taient avancs jusqu'au pied du trne
imprial. Napolon, debout, leur lut la formule si belle du serment de
la Lgion-d'Honneur, puis tous ensemble, au bruit des fanfares et de
l'artillerie, rpondirent: NOUS LE JURONS! Ils vinrent ensuite,
pendant plusieurs heures, recevoir les uns aprs les autres cette
croix, qui allait remplacer la noblesse du sang. D'anciens
gentilshommes montaient avec de simples paysans les marches de ce
trne, galement ravis d'obtenir les distinctions dcernes  la
bravoure, et tous se promettant de verser leur sang sur la cte
d'Angleterre, pour assurer  leur patrie, et  l'homme qui la
gouvernait, l'empire incontest du monde.

Ce spectacle magnifique remua tous les coeurs, et une circonstance
imprvue vint le rendre profondment srieux. Une division de la
flottille rcemment partie du Havre entrait en ce moment  Boulogne,
par un gros temps, changeant une vive canonnade avec les Anglais. De
temps en temps, Napolon quittait le trne pour s'armer de sa lunette,
et voir de ses yeux comment se comportaient en prsence de l'ennemi
ses soldats de terre et de mer.

[Note en marge: Situation des choses en Angleterre, pendant que
Napolon est au camp de Boulogne.]

[Note en marge: tat et distribution de l'arme anglaise.]

De telles scnes devaient vivement agiter l'Angleterre. La presse
britannique, injurieuse et arrogante, comme l'est toute presse en pays
libre, se raillait beaucoup de Napolon et de ses prparatifs, mais
raillait comme un railleur qui tremble de ce dont il parat rire. En
ralit, l'inquitude tait profonde et universelle. Les prparatifs
immenses qui avaient t faits pour la dfense de l'Angleterre
troublaient le pays, sans rassurer compltement les hommes instruits
dans l'art de la guerre. On a vu que, regrettant de n'avoir pas une
grande arme,  peu prs comme la France regrettait de n'avoir pas une
marine puissante, l'Angleterre avait voulu, au moyen d'un corps de
rserve, augmenter son tat militaire. Une partie des hommes condamns
par le tirage au sort,  servir dans la rserve, avaient pass dans
l'arme de ligne, ce qui portait celle-ci  environ 170 mille soldats.
 cela se joignaient les milices locales, en nombre indtermin,
devant servir exclusivement dans les provinces; et enfin 150 mille
volontaires, qui s'taient offerts dans les trois royaumes, et qui
montraient beaucoup d'empressement  se soumettre aux exercices
militaires. On parlait de 300 mille volontaires, mais il n'y en avait
effectivement que la moiti, se prparant vritablement  servir. Les
premiers personnages d'Angleterre, afin de donner l'impulsion, avaient
revtu l'uniforme des volontaires. On avait vu MM. Addington et Pitt
le porter galement. La leve en masse dcrte sur le papier n'avait
pas t srieusement entreprise.

En faisant les dfalcations d'usage, l'Angleterre avait  nous opposer
100 ou 120 mille soldats rguliers d'excellente qualit, des milices
sans organisation, 150 mille volontaires sans exprience, ayant de
mdiocres officiers, pas de gnral, le tout rparti soit en Irlande
soit en Angleterre, et dispers sur les points du rivage o le danger
pouvait se faire craindre. On comptait en troupes rgulires et
volontaires 70 mille hommes en Irlande; restaient 180  200 mille
hommes, volontaires ou troupes de ligne, pour l'cosse et
l'Angleterre. C'est tout au plus si, mme avec un art de mouvoir les
masses que Napolon possdait seul alors, c'est tout au plus si on
aurait pu en runir 80 ou 90 mille au lieu du danger. Qu'auraient ils
fait, eussent-ils t deux fois plus nombreux, devant les 150 mille
Franais, soldats accomplis, que Napolon pouvait jeter de l'autre
ct du dtroit? La vritable dfense tait donc dans l'Ocan. Les
Anglais avaient 100 mille matelots, 89 vaisseaux de ligne, rpandus
sur toutes les mers, une vingtaine de vaisseaux de 50 canons, 132
frgates, plus un nombre proportionn de btiments sur les chantiers
et dans les bassins. Comme Napolon, perfectionnant avec le temps
leurs prparatifs, ils avaient cr des _fencibles_ de mer, 
l'imitation des _fencibles_ de terre. Ils avaient sous ce nom runi
tous les pcheurs et gens de mer, non sujets  la presse ordinaire,
lesquels, rpandus au nombre d'environ 20 mille dans des bateaux, le
long des ctes, y faisaient une garde continuelle, indpendamment de
la garde avance de frgates, bricks et corvettes, qui se donnaient la
main depuis l'Escaut jusqu' la Somme. Des signaux de nuit, des
chariots propres  transporter les troupes en poste, compltaient ce
systme de prcautions, expos ailleurs, et perfectionn encore dans
les quinze mois qui s'taient couls. On avait en outre pratiqu des
coupures dans le sol, et plac dans la Tamise une ligne de frgates
lies par des chanes de fer, capables d'opposer une barrire continue
et solide  toutes les embarcations. Depuis Douvres jusqu' l'le de
Wight, toute plage abordable tait couronne d'artillerie.

[Note en marge: Agitation croissante des esprits en Angleterre.]

[Note en marge: Attaques diriges par M. Pitt contre le ministre
Addington.]

La dpense de ces prparatifs, et la confusion qui en rsultait,
taient immenses. Les esprits agits, comme il tait naturel qu'ils le
fussent en prsence d'un danger d'invasion, ne trouvaient rien de bon,
rien d'assez rassurant, et, avec un ministre faible, dont tout le
monde se croyait fond  contester la capacit, il n'y avait aucune
autorit morale qui pt contenir la fureur de blmer et d'inventer. 
propos de chaque mesure, on disait que c'tait peu, ou mal, ou pas
assez bien, et on proposait autre chose. M. Pitt, rserv quelque
temps, avait cess de l'tre, encourag qu'il tait par le
dchanement gnral. Il blmait amrement les mesures prises par les
ministres, soit qu'il crt le moment venu de les renverser, soit qu'en
effet il trouvt leurs prcautions insuffisantes ou mal calcules. Il
est certain du moins que ses critiques taient beaucoup plus fondes
que celles des autres membres de l'opposition. Il reprochait aux
ministres de n'avoir pas devin et prvenu la concentration des
bateaux plats  Boulogne, lesquels, suivant lui, passaient mille au
moins. Quoiqu'il chercht  exagrer plutt qu' dissimuler le pril,
on voit qu'il restait de beaucoup au-dessous de la vrit, car, avec
la flottille batave, le nombre en montait  2,300. Il attribuait cette
faute  l'ignorance de l'amiraut, qui n'avait pas su prvoir l'usage
qu'on pouvait faire des chaloupes canonnires, et qui avait employ
des vaisseaux et des frgates dans des bas-fonds, o ces grands
btiments taient rduits  l'impossibilit de suivre les petits
btiments des Franais. Il prtendait qu'avec quelques centaines de
chaloupes canonnires, appuyes au large par des frgates, on aurait
pu combattre  armes gales les prparatifs des Franais, et dtruire
leur immense armement, avant qu'il ft runi dans la Manche. Le
reproche tait spcieux, s'il n'tait pas fond.

Les ministres rpondaient que, dans la dernire guerre, on avait voulu
employer les chaloupes canonnires, et qu'elles n'avaient pu tenir au
vent. Cela prouvait que les marins anglais s'taient moins appliqus
que les marins franais  manier ce genre de btiments; car nos
chaloupes avaient navigu par tous les temps. Quelquefois elles
avaient chou sur les bas-fonds, mais, except l'accident arriv 
Brest, aucune n'avait pri par le dfaut de sa construction.

Enfin, M. Pitt, ne partageant ni l'opinion de M. Windham, son ancien
collgue, ni celle de M. Fox, son nouvel alli, sur l'insuffisance de
l'arme rgulire, reconnaissant qu'il n'est pas facile d'tendre tout
de suite et  volont les proportions d'une arme, surtout dans un
pays o l'on ne voulait pas recourir  la conscription, M. Pitt se
plaignait de ce qu'on n'avait pas tir plus de parti des volontaires.
Il prtendait qu'on devait, en profitant de la bonne volont de ces
150 mille Anglais, leur faire acqurir le degr de discipline et
d'instruction dont ils taient capables, et les amener  tre moins
infrieurs qu'ils ne paraissaient l'tre aux troupes rgulires. Ce
reproche, fond ou non, tait aussi spcieux que le prcdent.

[Note en marge: Coalition dans le parlement, entre MM. Pitt et Fox.]

M. Pitt soutenait ces opinions avec une extrme vivacit.  mesure
qu'il s'engageait davantage dans l'opposition, il se trouvait
rapproch, sinon par ses opinions et ses sentiments, au moins par sa
conduite, de l'ancienne opposition whig, c'est--dire de M. Fox. Ces
deux adversaires, qui s'taient combattus vingt-cinq ans, semblaient
s'tre rconcilis, et on rpandait le bruit qu'ils allaient former un
ministre ensemble. L'ancienne majorit s'tait brise. On a dj vu
qu'une petite partie de cette majorit avait suivi MM. Windham et
Grenville dans l'opposition. Une plus grande partie s'tait jointe 
eux, depuis que M. Pitt avait lev l'tendard. Cette opposition tory
se composait de tous ceux qui pensaient que les ministres actuels
taient incapables de faire face  la situation, et qu'il fallait
recourir  l'ancien chef du parti de la guerre. D'autre part,
l'ancienne opposition whig, dirige par M. Fox, quoique ayant essuy
quelques dfections, telles que celles de MM. Tierney et Sheridan,
qu'on disait rallis  M. Addington, s'tait singulirement accrue par
une circonstance de cour. La raison du roi paraissait trouble de
nouveau, et on annonait la prochaine rgence du prince de Galles. Or
ce prince, anciennement brouill avec M. Pitt, nouvellement avec M.
Addington, tait fort attach  M. Fox, et devait,  ce qu'on croyait,
le prendre pour principal ministre. Ds lors un certain nombre de
membres des Communes, agissant sous son influence, taient venus
accrotre le parti de M. Fox. Les deux oppositions unies, et
augmentes, l'une par la leve de boucliers de M. Pitt, l'autre par la
prochaine fortune de M. Fox, contre-balanaient presque la majorit du
ministre Addington.

[Note en marge: Retraite du ministre Addington.]

Plusieurs votes successifs rvlrent bientt la gravit de cet tat
de choses pour le cabinet. M. Pitt avait prsent, au mois de mars,
une motion pour demander les tats comparatifs de la marine anglaise
en 1797, en 1801 et en 1803. Aid des amis de M. Fox, il tait
parvenu  runir 130 voix pour sa motion contre 201. Les ministres
n'avaient donc obtenu que 70 voix de majorit, et, en comparant ce
vote avec les votes antrieurs, on ne pouvait qu'tre frapp du
progrs de l'opposition. Le succs encourageant les nouveaux allis,
ils avaient multipli les motions. En avril, M. Fox avait demand que
l'on dfrt  un comit toutes les mesures prises pour la dfense du
royaume, depuis le renouvellement de la guerre. C'tait une autre
manire de soumettre au jugement du Parlement la conduite et la
capacit du ministre Addington. Cette fois la majorit avait encore
diminu. Les opposants avaient runi 204 voix, et les ministres 256,
ce qui rduisait la majorit de 70 voix  52. Chaque jour voyait cette
majorit s'affaiblir; et, au mois de mai, on annonait une troisime
motion, qui devait mettre dfinitivement les ministres en minorit,
lorsque lord Hawkesbury dclara, en termes suffisamment clairs pour
tre compris, que la dernire motion tait inutile, car le cabinet
allait se dissoudre.

[Note en marge: Retour de M. Pitt au pouvoir.]

Le vieux roi, qui aimait beaucoup MM. Addington et Hawkesbury, et
trs-peu M. Pitt, avait fini nanmoins par faire appeler ce dernier.
Ce clbre et tout-puissant personnage, si long-temps notre ennemi,
venait donc de ressaisir les rnes de l'tat, avec mission de relever,
s'il le pouvait, la fortune menace de l'Angleterre. En entrant dans
le cabinet, il avait laiss en dehors ses anciens amis, MM. Windham et
Grenville, et son rcent alli M. Fox. On lui reprochait cette double
infidlit, qu'on expliquait trs-diversement. Ce qui tait
vraisemblable, c'est qu'il n'avait pas voulu de MM. Windham et
Grenville, comme torys trop violents, et que le roi, de son ct,
n'avait pas voulu de M. Fox, comme whig trop dclar. On lui
reprochait de n'avoir pas assez fait dans cette circonstance pour
vaincre Georges III. On semblait dsirer, vu les dangers dont le pays
tait menac, que les deux plus grands talents de l'Angleterre
s'unissent pour donner au gouvernement plus de force et d'autorit.

[Note en marge: M. Pitt demande 60 millions pour renouer les relations
avec le continent.]

Cependant M. Pitt exerait une telle influence sur les esprits, on
avait dans sa personne une confiance si ancienne, qu' lui seul il
suffisait pour relever le pouvoir. En entrant au ministre, il avait
demand tout de suite 60 millions de fonds secrets. On prtendait que
c'tait pour renouer les relations de l'Angleterre avec le continent;
car on le regardait, avec raison, comme le plus propre de tous les
ministres  faire renatre les coalitions, par la grande considration
dont il jouissait auprs des cours ennemies de la France.

Tels avaient t les vnements en Angleterre pendant que Napolon
avait pris la couronne impriale, et que, transport  Boulogne, il se
disposait  forcer la barrire de l'Ocan. Il semblait que la
Providence et ramen ces deux hommes en scne, pour les faire lutter
une dernire fois, avec plus d'acharnement et de violence que jamais,
M. Pitt en suscitant des coalitions, ce qu'il savait trs-bien faire;
Napolon en les dtruisant  coups d'pe, ce qu'il savait faire
encore mieux.

[Note en marge: Napolon, inquiet de la prsence de M. Pitt aux
affaires, veut faire expliquer l'Autriche.]

Napolon tait assez indiffrent  ce qui se passait de l'autre ct
du dtroit. Les prparatifs militaires des Anglais le faisaient
sourire, beaucoup plus sincrement que ses chaloupes ne faisaient rire
les journalistes anglais. Il ne demandait au ciel qu'une chose,
c'tait de possder pendant quarante-huit heures une flotte dans la
Manche, et il se chargeait d'avoir bientt raison de toutes les
armes, runies entre Douvres et Londres. Les vnements ministriels
en Angleterre ne l'auraient touch que s'ils avaient amen M. Fox aux
affaires. Croyant  la sincrit de cet homme d'tat,  ses bonnes
dispositions pour la France, il aurait t port  passer des ides de
guerre acharne  des ides de paix, et mme d'alliance. Mais
l'arrive de M. Pitt, au contraire, lui prouvait mieux encore qu'il en
fallait finir par quelque coup audacieux et dsespr, dans lequel les
deux nations joueraient leur existence. Toutefois, une demande de 60
millions de fonds secrets, explicable seulement par des affaires d'une
nature occulte sur le continent, ne laissait pas que de le proccuper.
Il trouvait l'Autriche bien lente  envoyer les nouvelles lettres de
crance, bien peu franche  Ratisbonne dans l'affaire de la note
russe. Enfin il venait de recevoir par M. d'Oubril la rponse du
cabinet de Saint-Ptersbourg  la dpche dans laquelle il avait fait
allusion  la mort de Paul Ier. Cette rponse de la Russie semblait
indiquer quelque projet ultrieur. Napolon, avec sa sagacit
ordinaire, entrevoyait dj un commencement de coalition en Europe; il
se plaignait  M. de Talleyrand de sa crdulit, de sa complaisance
pour les deux messieurs de Cobentzel, et il ajoutait qu'au moindre
doute sur les dispositions du continent, il se jetterait, non plus sur
l'Angleterre, mais sur celle des puissances qui aurait excit ses
inquitudes; car il n'tait pas, disait-il, assez fou pour passer la
Manche, s'il n'tait pas entirement rassur du ct du Rhin. C'est l
ce qu'il crivait de Boulogne  M. de Talleyrand, lui disant qu'il
fallait provoquer l'Autriche et la Russie  s'expliquer, lorsqu'un
incident subit, et  jamais regrettable, vint forcment terminer ses
incertitudes, et l'obliger  diffrer encore pour quelques mois ses
projets de descente.

[Note en marge: La mort de Latouche-Trville force Napolon  remettre
la descente  l'hiver.]

Le brave et infortun Latouche-Trville, dvor par un mal
incompltement guri, et par une ardeur dont il n'tait pas matre,
succomba le 20 aot, dans le port de Toulon,  la veille de mettre 
la voile. Napolon apprit ce triste vnement  Boulogne, dans les
derniers jours d'aot 1804, au moment o, prt  s'embarquer, il tait
cependant saisi de quelques pressentiments de coalition europenne, et
tent parfois de porter ses coups ailleurs qu' Londres. La flotte de
Toulon ayant perdu son chef, il fallait forcment ajourner
l'expdition d'Angleterre, car choisir un nouvel amiral, le nommer,
l'envoyer, lui donner le temps de faire connaissance avec son escadre,
tout cela exigeait plus d'un mois. Or on avait atteint la fin d'aot;
on tait donc conduit en octobre, pour le dpart de Toulon, et en
novembre pour l'arrive dans la Manche. C'tait ds lors une campagne
d'hiver  faire, et de nouvelles combinaisons  imaginer.

[Note en marge: Sept. 1804.]

Napolon chercha tout de suite quel homme il nommerait  la place de
l'amiral Latouche. Il n'y a pas un moment  perdre, crivit-il au
ministre Decrs, pour envoyer un amiral qui puisse commander l'escadre
de Toulon. Elle ne peut pas tre plus mal qu'elle n'est aujourd'hui
entre les mains de Dumanoir, qui n'est pas capable de maintenir la
discipline dans une si grande escadre, ni de la faire agir... Il me
parat que pour l'escadre de Toulon, il n'y a que trois hommes, Bruix,
Villeneuve, ou Rosily. Vous pouvez sonder Bruix. Je crois  Rosily de
la bonne volont, mais il n'a rien fait depuis quinze ans... Toutefois
il y a une chose urgente, c'est de prendre un parti...

                                                       (28 aot 1804.)

[Note en marge: Napolon, oblig de diffrer son expdition, songe 
rendre permanent l'tablissement naval et militaire cr  Boulogne.]

 partir de ce jour, il reconnut que l'tablissement naval et
militaire qu'il avait cr  Boulogne, serait moins passager qu'il ne
l'avait suppos d'abord, et il s'occupa sur les lieux mmes d'en
simplifier l'organisation, pour la rendre moins coteuse, et pour
ajouter aussi  sa perfection sous le rapport des manoeuvres. La
flottille, crivait-il  Decrs, a t considre jusqu'ici comme
d'expdition; il faut la considrer dsormais comme tablissement
fixe, et ds ce moment porter la plus grande attention  tout ce qui
doit tre immuable, en la rgissant par d'autres rgles que
l'escadre.

                            (18 septembre 1804.--23 fructidor an XII.)

Il simplifia, en effet, les rouages administratifs, supprima beaucoup
de doubles emplois, provenant du rapprochement des armes de terre et
de mer, rvisa tous les appointements, s'occupa, en un mot, de faire
de la flottille de Boulogne une organisation  part, qui, cotant le
moins possible, pourrait durer autant que la guerre, et continuer
d'exister dans le cas o l'arme serait oblige de quitter pour un
moment les ctes de la Manche.

Il imagina aussi la division en escadrilles, pour mettre plus d'ordre
dans les mouvements de ces 2,300 btiments. La distribution
dfinitivement adopte fut la suivante: neuf chaloupes ou bateaux
canonniers formaient une section, et portaient un bataillon; deux de
ces sections formaient une division, et portaient un rgiment. Les
pniches, ne pouvant contenir que la moiti moins de monde, devaient
tre doubles en nombre. La division de pniches tait compose de 4
sections, ou 36 pniches, au lieu de 18, afin de suffire  un rgiment
de deux bataillons. Plusieurs divisions de chaloupes, bateaux et
pniches, formaient une escadrille, et devaient transporter plusieurs
rgiments, c'est--dire, un corps d'arme.  chaque escadrille taient
joints un certain nombre de ces btiments de pche ou de cabotage,
qu'on avait disposs pour embarquer les chevaux de la cavalerie et les
gros bagages. La flottille tout entire tait divise en huit
escadrilles, deux  taples pour le corps du marchal Ney, quatre 
Boulogne pour le corps du marchal Soult, deux  Wimereux pour
l'avant-garde et la rserve. Le port d'Ambleteuse, dans le nouveau
projet qu'on avait eu le temps de mrir, tait destin  la flottille
batave, et celle-ci tait charge de transporter le corps du marchal
Davout. Chaque escadrille tait dirige par un officier suprieur, et
manoeuvrait en mer d'une manire indpendante, quoique combine avec
l'ensemble des oprations. De la sorte, les distributions de la
flottille se trouvaient compltement adaptes  celles de l'arme.

[Note en marge: Choix d'un nouvel amiral pour remplacer l'amiral
Latouche-Trville.]

[Note en marge: L'amiral Villeneuve.]

[Note en marge: L'amiral Missiessy nomm au commandement de l'escadre
de Rochefort; l'amiral Villeneuve  celui de l'escadre de Toulon.]

Pendant ce temps, l'amiral Decrs avait fait appeler auprs de lui les
amiraux Villeneuve et Missiessy, pour leur proposer les commandements
vacants. Considrant Bruix comme indispensable  Boulogne, Rosily
comme trop dshabitu de la mer, il avait regard Villeneuve comme le
plus propre  commander l'escadre de Toulon, et Missiessy celle de
Rochefort, que Villeneuve devait laisser vacante. L'amiral Villeneuve,
dont le nom est entour d'une malheureuse clbrit, avait de
l'esprit, de la bravoure, la connaissance pratique de son tat, mais
n'avait aucune fermet de caractre. Impressionnable au plus haut
point, il tait capable de s'exagrer sans mesure les difficults
d'une situation, et de tomber dans cet tat d'abattement, o l'on
n'est plus matre de son coeur et de sa tte. L'amiral Missiessy,
moins habile, mais plus froid, tait peu susceptible de s'lever, mais
peu susceptible aussi de se laisser abattre. L'amiral Decrs les manda
tous deux, essaya de vaincre chez eux la dmoralisation, qui s'tait
empare non pas des matelots et des officiers, tous remplis d'une
noble ardeur, mais des commandants de nos flottes, lesquels avaient 
perdre dans les batailles ce qu'ils estimaient plus que la vie,
c'est--dire leur renomme. Il fit accepter  l'amiral Missiessy le
commandement de l'escadre de Rochefort, et  l'amiral Villeneuve
l'escadre de Toulon. Il avait pour ce dernier une amiti qui remontait
aux premiers temps de leur enfance. Il lui avoua le secret de
l'Empereur, et l'immense opration  laquelle tait destine l'escadre
de Toulon. Il exalta son imagination en lui montrant une grande chose
 excuter, et de grands honneurs  obtenir. Dplorable tentative
d'une vieille amiti! Cette exaltation d'un instant devait faire place
chez Villeneuve  un abattement funeste, et amener pour notre marine
les plus sanglants revers.

Le ministre se hta d'crire  l'Empereur le rsultat de ses
entretiens avec Villeneuve, et l'effet produit sur cet officier par
les perspectives de danger et de gloire qu'il lui avait ouvertes[7].

[Note 7: Nous citons la lettre de l'amiral Decrs, car il est
important de savoir comment fut nomm l'homme qui a perdu la bataille
de Trafalgar.

     Sire, crivait-il, le vice-amiral Villeneuve et le contre-amiral
     Missiessy sont ici.

     J'ai entretenu le premier du grand projet...

     Il l'a entendu froidement, et a gard le silence quelques
     moments. Puis, avec un sourire trs-calme, il m'a dit: Je
     m'attendais  quelque chose de semblable; _mais, pour tre
     approuvs, de semblables projets ont besoin d'tre achevs_.

     Je me permets de vous transcrire littralement sa rponse dans
     une conversation particulire, parce qu'elle vous peindra mieux
     que je ne pourrais le faire l'effet qu'a produit sur lui cette
     ouverture. Il a ajout: _Je ne perdrai pas quatre heures pour
     rallier le premier; avec les cinq autres et les miens, je serai
     assez fort. Il faut tre heureux, et, pour savoir jusqu' quel
     point je le suis, il faut entreprendre._

     Nous avons parl de la route. Il en juge comme Votre Majest. Il
     ne s'est arrt aux chances dfavorables qu'autant qu'il le
     fallait pour me faire voir qu'il ne s'tourdissait pas. Rien
     enfin de tout cela n'a fait plir son courage.

     La place de grand officier, celle de vice-amiral en ont fait un
     homme tout nouveau. L'ide des dangers est efface par
     l'esprance de la gloire, et il a fini par me dire: _Je me livre
     tout entier_, et cela avec le ton et le geste d'une dcision
     froide et positive.

     Il partira pour Toulon ds que Votre Majest aura bien voulu me
     faire savoir si elle n'a pas d'autres ordres  lui donner.

     Le contre-amiral Missiessy est plus rserv avec moi; il demande
      rester ici huit jours; il a une grande froideur, mais qui se
     dfinit moins. On m'a dit qu'il tait fch que Votre Majest ne
     lui et pas donn l'escadre de la Mditerrane. Il l'est de ne
     pas tre vice-amiral. Son grand raisonnement prs de ses
     familiers est que, n'ayant rien fait pendant la guerre, il a au
     moins l'honneur de n'avoir point eu d'checs! Je lui ai donn
     l'ordre d'aller prendre le commandement de l'escadre, et je
     compte que sous huit jours il sera en route. Il lui en faudra
     cinq ou six pour se rendre  sa destination.]

[Note en marge: Napolon modifie sa grande combinaison par suite de la
mort de Latouche-Trville.]

[Note en marge: L'amiral Ganteaume charg dsormais de se rendre dans
la Manche.]

[Note en marge: Les amiraux Villeneuve et Missiessy chargs de faire
diversions.]

Napolon, qui avait des hommes une connaissance profonde, ne comptait
gure sur le remplaant de l'amiral Latouche. Pensant toujours  son
projet, il le modifia de nouveau et l'agrandit encore, d'aprs les
circonstances qui taient survenues. L'hiver rendait  la flotte de
Brest la libert de ses mouvements, en faisant cesser la continuit du
blocus. Bien que Ganteaume et manqu de caractre en 1804, cependant
il avait montr, en plus d'une occasion, du courage et du dvouement,
et Napolon voulut lui confier la partie brillante et difficile du
plan. Il remit l'expdition aprs le 18 brumaire (9 novembre), poque
assigne pour la crmonie du couronnement, et il rsolut de faire
sortir Ganteaume dans cette rude saison, avec 15 ou 18 mille hommes
destins  l'Irlande, puis, lorsque cet amiral les aurait jets sur
l'un des points accessibles de cette le, de l'amener rapidement dans
la Manche, pour y protger le passage de la flottille. Dans ce plan
modifi, les amiraux Missiessy et Villeneuve taient chargs d'un tout
autre rle, que celui qui tait attribu aux escadres de Toulon et de
Rochefort, lorsque Latouche-Trville en avait le commandement.
L'amiral Villeneuve, partant de Toulon, devait aller, en Amrique,
reconqurir Surinam et les colonies hollandaises de la Guyane. Une
division, dtache de l'escadre de Villeneuve, devait prendre l'le de
Sainte-Hlne en passant. L'amiral Missiessy avait ordre de jeter 3 
4 mille hommes de renfort dans nos Antilles, puis de ravager les
Antilles anglaises, en les surprenant  peu prs sans dfense. Les
deux amiraux, se runissant ensuite pour revenir de concert en Europe,
avaient pour dernire instruction de dbloquer l'escadre du Ferrol et
de rentrer  Rochefort au nombre de 20 vaisseaux. Il leur tait
enjoint de partir avant Ganteaume, pour que les Anglais, avertis de
leur dpart, fussent attirs  leur suite. Napolon voulait que
Villeneuve partt de Toulon le 12 octobre, Missiessy de Rochefort le
1er novembre, Ganteaume de Brest le 22 dcembre 1804. Il regardait
comme certain que les 20 vaisseaux de Villeneuve et de Missiessy en
attireraient 30 au moins hors des mers d'Europe; car les Anglais,
attaqus  l'improviste sur tous les points, ne pouvaient manquer
d'envoyer des secours partout. Il tait alors probable que l'amiral
Ganteaume aurait une libert de mouvement suffisante pour excuter
l'opration dont il tait charg, et qui consistait, aprs avoir
touch  l'Irlande,  se porter devant Boulogne, soit en tournant
l'cosse, soit en se rendant directement de l'Irlande dans la Manche.

[Note en marge: Napolon ayant remis son entreprise  l'hiver, veut,
dans l'intervalle, faire expliquer les puissances du continent.]

Tous ses ordres tant donns de Boulogne mme, o il se trouvait
alors, Napolon voulut se servir du temps qui lui tait laiss jusqu'
l'hiver, pour claircir les affaires du continent. Dirigeant la
conduite de M. de Talleyrand par une correspondance de chaque jour, il
lui prescrivit les dmarches diplomatiques qui pouvaient conduire  ce
but.

[Note en marge: La cour de Russie regrette ses manifestations trop
vives.]

[Note en marge: M. d'Oubril autoris  poser diverses questions, et 
se contenter de la moindre satisfaction.]

On se rappelle sans doute la note irrflchie du cabinet russe au
sujet de la violation du sol germanique, et la rponse amre du
cabinet franais. Le jeune Alexandre avait profondment senti cette
rponse, et il avait reconnu, mais trop tard, que son avnement au
trne lui tait le droit de donner de si hautes leons de morale aux
autres gouvernements. Il en tait humili et effray. L'me
d'Alexandre tait plus vive que forte. Il se jetait volontiers en
avant, puis reculait aussi volontiers, lorsqu'il avait aperu le
pril. C'tait sans consulter ses ministres qu'il avait pris le deuil
pour la mort du duc d'Enghien, et c'tait, malgr une partie d'entre
eux, qu'il avait envoy  Ratisbonne la note dont nous avons fait
mention. Cependant ils avaient la plus grande peine  le maintenir
dans ses premires rsolutions. Les gens sages de Ptersbourg, aprs
la premire motion passe, trouvaient qu'on s'tait conduit avec
beaucoup trop de lgret dans l'affaire du duc d'Enghien; ils s'en
prenaient aux jeunes gens qui gouvernaient l'empire, et, entre ces
jeunes gens, au prince Czartoryski plus qu'aux autres, parce qu'il
tait Polonais, et charg du portefeuille des affaires trangres,
depuis la retraite  la campagne du chancelier Woronzoff. Rien n'tait
plus injuste que ce jugement  l'gard du prince Czartoryski, car
celui-ci avait rsist, autant qu'il l'avait pu, aux vivacits de la
cour, mais il voulait maintenant qu'on sortt avec dignit du mauvais
pas dans lequel on tait engag. En consquence, il avait prescrit 
M. d'Oubril, charg d'affaires  Paris, de se plaindre dans une note 
la fois ferme et modre, de l'affectation que le cabinet franais
avait mise  rappeler certains souvenirs; de tmoigner des
dispositions pacifiques, mais d'exiger une rponse sur les trois ou
quatre sujets ordinaires des rclamations du gouvernement russe, tels
que l'occupation de Naples, l'indemnit toujours diffre du roi de
Pimont, l'invasion du Hanovre. M. d'Oubril avait ordre, s'il obtenait
sur ces points une explication seulement spcieuse, de s'en contenter,
et de rester  Paris, mais de prendre ses passe-ports si on se
renfermait dans un silence obstin et ddaigneux.

La Prusse qui, suivant une expression de Napolon, _s'agitait sans
cesse entre les deux gants_, informe de l'tat exact du cabinet
russe, en avait averti M. de Talleyrand par son ministre Lucchesini,
et lui avait dit: Diffrez de rpondre le plus long-temps possible;
puis faites une rponse qui fournisse  la dignit de la Russie une
satisfaction apparente, et cette tempte du Nord, dont on cherche 
effrayer l'Europe, sera calme.--

[Note en marge: M. de Talleyrand, sur un avis de la Prusse, qui
conseillait de gagner du temps, diffre de rpondre aux questions
poses par M. d'Oubril.]

[Note en marge: M. d'Oubril insiste pour avoir une rponse.]

Ces diverses communications tant arrives  Paris pendant que
Napolon tait  Boulogne, M. de Talleyrand avait eu recours  la
politique dilatoire, dans laquelle on a vu qu'il excellait. Napolon
s'y tait prt volontiers, ne cherchant pas la guerre avec le
continent, ne la craignant pas non plus, et prfrant en finir avec
l'Europe, par une expdition directe contre l'Angleterre. Il
continuait donc ses oprations  Boulogne, pendant qu'on laissait M.
d'Oubril dans l'attente  Paris. Cependant M. de Talleyrand
n'attachant pas assez d'importance  la note russe, et prenant trop au
pied de la lettre l'avis de la Prusse, avait cru trop facilement qu'on
s'en tirerait avec des dlais. M. d'Oubril, aprs avoir attendu tout
le mois d'aot, avait enfin exig une rponse. Napolon, importun des
questions de M. d'Oubril, dispos d'ailleurs  s'expliquer
catgoriquement avec les puissances du continent depuis la rentre de
M. Pitt au ministre, avait voulu qu'on rpondt. Il avait envoy
lui-mme le modle de la note  transmettre  M. d'Oubril, et M. de
Talleyrand, suivant sa coutume, avait fait son possible pour en
adoucir le fond et la forme. Mais telle qu'il l'avait remise, elle
tait fort insuffisante pour sauver la dignit du cabinet russe,
malheureusement engage.

[Note en marge: Napolon importun fait faire cette rponse, mais non
pas de manire  la rendre satisfaisante.]

Cette note plaait en regard des torts reprochs  la France les torts
reprochables  la Russie. La Russie, disait-on, n'aurait pas d avoir
de troupes  Corfou, et elle en augmentait chaque jour le nombre.
Elle aurait d refuser toute faveur aux ennemis de la France, et elle
ne se bornait pas  donner asile aux migrs, elle leur accordait en
outre des fonctions publiques dans les cours trangres. C'tait l
une violation positive du dernier trait. De plus les agents russes se
montraient partout hostiles. Un tel tat de choses excluait toute ide
d'intimit, et rendait impossible le concert convenu entre les deux
cabinets, pour la conduite des affaires d'Italie et d'Allemagne. Quant
 l'occupation du Hanovre et de Naples, elle avait t une consquence
force de la guerre. Si la Russie s'engageait  faire vacuer Malte
par les Anglais, la cause de la guerre disparaissant, les pays occups
par la France seraient vacus  l'instant mme. Mais chercher  peser
sur la France, sans chercher  peser galement sur l'Angleterre,
n'tait ni juste ni convenable. Si on prtendait se constituer arbitre
entre les deux puissances belligrantes, juger non-seulement le fond
de la querelle mais les moyens employs pour la vider, il fallait tre
arbitre impartial et ferme. La France tait dcide  n'en pas
accepter d'autre. Si on voulait la guerre, elle y tait toute prte,
car, aprs tout, les dernires campagnes des Russes en Occident ne les
autorisaient pas  se permettre avec la France un ton aussi haut que
celui qu'ils semblaient prendre en ce moment. Il fallait qu'on st
bien que l'Empereur des Franais n'tait pas l'empereur des Turcs ou
des Persans. Si on dsirait au contraire en venir avec lui  de
meilleures relations, il y tait tout dispos; et alors certainement
il ne refuserait pas de faire ce qui avait t promis, notamment au
sujet du roi de Sardaigne; mais, dans l'tat actuel des relations, on
n'obtiendrait rien de lui, car la menace tait  son gard de tous les
moyens le plus inefficace.

[Note en marge: M. d'Oubril, ne pouvant se tenir pour satisfait des
rponses de la France, demande ses passe-ports.]

[Note en marge: Il dclare en se retirant que c'est une simple
interruption de rapports, et non la guerre.]

Cette note si fire ne laissait gure de prtexte  M. d'Oubril pour
se dire satisfait. C'tait la consquence des lgrets de son
cabinet, qui tantt voulant  propos de Naples et du Hanovre se
constituer juge des moyens de guerre employs par les puissances
belligrantes, tantt voulant se mler d'un acte intrieur comme la
mort du duc d'Enghien, s'tait expos  ne recevoir sur tous les
points auxquels il touchait que des rponses fcheuses. M. d'Oubril,
consultant ses instructions, crut devoir demander ses passe-ports;
cependant, pour leur tre entirement fidle, il ajouta que son dpart
tait une simple interruption des rapports diplomatiques entre les
deux cours, mais non une dclaration de guerre; que lorsque les
relations n'avaient plus rien d'utile ou d'agrable, il n'y avait
aucune raison de les continuer; que du reste la Russie ne songeait pas
 recourir aux armes, que le cabinet franais dciderait, par sa
conduite postrieure, si la guerre devait suivre cette interruption de
rapports.

M. d'Oubril, aprs cette dclaration froide et nanmoins pacifique,
quitta Paris. L'ordre fut envoy  M. de Rayneval, qui tait rest
comme charg d'affaires  Ptersbourg, de retourner en France. M.
d'Oubril partit  la fin d'aot, s'arrta quelques jours  Mayence,
pour attendre la nouvelle de la libre sortie accorde  M. de
Rayneval.

[Note en marge: La Russie n'est dispose  la guerre que dans le cas
d'une coalition europenne.]

[Note en marge: La question de la paix ou de la guerre dpend de
l'Autriche.]

[Note en marge: Napolon force l'Autriche  s'expliquer en exigeant
immdiatement la reconnaissance de son titre imprial.]

Il tait vident que la Russie, en cherchant  tmoigner son dplaisir
par l'interruption de ses relations avec la France, ne ferait
cependant la guerre que dans le cas o une nouvelle coalition
europenne lui en fournirait une occasion avantageuse. Tout dpendait
par consquent de l'Autriche, au jugement de Napolon. Il la mit donc
 une forte preuve, pour savoir  quoi s'en tenir avant de se livrer
tout entier  ses projets maritimes. La reconnaissance du titre
imprial qu'il avait pris se faisant encore attendre, il la demanda
premptoirement. Son projet de visiter les bords du Rhin allait sous
peu le conduire  Aix-la-Chapelle; il exigea que M. de Cobentzel vnt
lui rendre hommage, et lui remettre ses lettres de crance, dans la
ville mme o les empereurs germaniques avaient coutume de prendre la
couronne de Charlemagne. Il dclara que si on ne lui donnait pas
satisfaction  cet gard, M. de Champagny, nomm ministre de
l'intrieur en remplacement de M. Chaptal, appel au Snat, n'aurait
pas de successeur  Vienne, et qu'une retraite d'ambassadeurs, entre
puissances aussi voisines que la France et l'Autriche, ne se passerait
pas aussi pacifiquement qu'entre la France et la Russie. Enfin, il
voulut que la note russe, dj carte  Ratisbonne par un
ajournement, mais du sort de laquelle il fallait dcider sous peu de
jours, ft dfinitivement rejete, ou bien il dclara de nouveau
qu'il adresserait  la dite une rponse, d'o sortirait
invitablement la guerre.

[Note en marge: L'empereur, avant de quitter Boulogne, assiste  un
combat de la flottille contre la croisire anglaise.]

Tout cela fait, Napolon quitta Boulogne o il venait de passer un
mois et demi, et s'achemina vers les dpartements du Rhin. Avant de
partir, il eut l'occasion d'assister  un combat de la flottille
contre la division anglaise. Le 26 aot (8 fructidor an XII),  deux
heures aprs midi, il tait en rade, inspectant dans son canot la
ligne d'embossage, compose, suivant l'usage, de cent cinquante  deux
cents chaloupes et pniches. L'escadre anglaise, mouille au large,
tait forte de deux vaisseaux, deux frgates, sept corvettes, six
bricks, deux lougres et un ctre, en tout vingt voiles. Une corvette,
se dtachant du gros de la division ennemie, vint se placer 
l'extrmit de notre ligne d'embossage, pour l'observer et lui envoyer
quelques bordes. L'amiral alors donna l'ordre  la premire division
des canonnires, commande par le capitaine Leray, de lever l'ancre,
et de se diriger toutes ensemble sur la corvette; ce qu'elles
excutrent, et ce qui fora celle-ci  se retirer immdiatement.
Voyant cela, les Anglais formrent un dtachement compos d'une
frgate, de plusieurs corvettes ou bricks et du ctre, pour
contraindre nos canonnires  se replier  leur tour, et les empcher
de regagner leur position accoutume. L'Empereur, qui tait dans son
canot avec l'amiral Bruix, les ministres de la guerre et de la marine
et plusieurs marchaux, se porta au milieu des chaloupes qui
combattaient, et pour leur donner l'exemple fit mettre le cap sur la
frgate qui s'avanait  toutes voiles. Il savait que les soldats et
les marins, admirateurs de son audace sur terre, se demandaient
quelquefois s'il serait aussi audacieux sur mer. Il voulait les
difier  cet gard, et les accoutumer  braver tmrairement les gros
btiments de l'ennemi. Il fit diriger son canot, fort en avant de la
ligne franaise, et le plus prs possible de la frgate. Celle-ci
voyant le canot imprial tout pavois, et se doutant peut-tre du
prcieux chargement qu'il contenait, avait rserv son feu. Le
ministre de la marine, tremblant pour l'Empereur des suites d'une
telle bravade, voulut se jeter sur la barre du gouvernail pour changer
la direction; mais un geste imprieux de Napolon arrta le mouvement
du ministre, et on continua de marcher vers la frgate. Napolon, la
lunette  la main, l'observait, lorsque tout  coup elle lcha la
borde qu'elle avait rserve, et couvrit de ses projectiles le canot
qui portait _Csar et sa fortune_. Personne ne fut bless, et on en
fut quitte pour l'claboussure des projectiles. Tous les btiments
franais tmoins de cette scne, s'taient avancs le plus rapidement
qu'ils avaient pu, afin de soutenir le feu, et de couvrir en le
dpassant le canot de l'Empereur. La division anglaise, assaillie 
son tour par une grle de boulets et de mitraille, se mit 
rtrograder peu  peu. On la suivit, mais elle revint de nouveau,
courant une borde vers la terre. Dans cet intervalle, une seconde
division de chaloupes canonnires, commande par le capitaine Pevrieu,
avait lev l'ancre, et s'tait porte sur l'ennemi. Bientt la
frgate maltraite, et gouvernant  peine, fut oblige de reprendre le
large. Les corvettes suivirent ce mouvement de retraite, quelques-unes
fort avaries, et le ctre tellement cribl qu'on le vit couler 
fond.

[Illustration: Napolon essuyant le Feu d'une Frgate Anglaise.]

Napolon quitta Boulogne, enchant du combat auquel il avait assist,
d'autant plus que les rapports secrets venus de la cte d'Angleterre
lui donnaient les dtails les plus satisfaisants sur l'effet matriel
et moral que ce combat avait produit. Nous n'avions eu qu'un homme tu
et 7 blesss, dont un mortellement. Les Anglais, suivant les rapports
adresss  Napolon, avaient eu 12  15 hommes tus, et 60 blesss.
Leurs btiments avaient beaucoup souffert. Les officiers anglais
avaient t frapps de la tenue de nos petits btiments, de la
vivacit et de la prcision de leur feu. Il tait vident que, si ces
chaloupes avaient  craindre les vaisseaux  cause de leur masse,
elles avaient  leur opposer une puissance, une multiplicit de feux
trs-redoutable[8].

[Note 8: Napolon crivait au marchal Soult:

                                    Aix-la-Chapelle, 8 septembre 1804.

Le petit combat auquel j'ai assist la veille de mon dpart de
Boulogne a fait un effet immense en Angleterre. Il y a produit une
vritable alarme. Vous verrez  ce sujet des dtails, traduits des
gazettes, extrmement curieux. Les obusiers qui sont  bord des
canonnires ont fait un fort bon effet. Les renseignements
particuliers que j'ai portent que l'ennemi a eu 60 blesss et 12  15
hommes tus. La frgate a t trs-maltraite. (_Dpt de la
secrtairerie d'tat._)]

[Note en marge: Arrive de Napolon  Aix-la-Chapelle.]

Napolon traversa la Belgique, visita Mons, Valenciennes, et arriva le
3 septembre  Aix-la-Chapelle. L'Impratrice, qui tait alle prendre
les eaux de Plombires, pendant le sjour de Napolon sur les bords de
l'Ocan, tait venue le rejoindre pour assister aux ftes qu'on
prparait dans les provinces rhnanes. M. de Talleyrand, plusieurs
grands dignitaires et ministres s'y trouvaient galement. M. de
Cobentzel avait t fidle au rendez-vous qui lui avait t assign.
L'empereur Franois, sentant l'inconvnient de plus longs dlais,
avait pris le 10 aot, dans une crmonie solennelle, le titre
imprial dcern  sa maison, et s'tait qualifi empereur _lu_
d'Allemagne, empereur _hrditaire_ d'Autriche, roi de Bohme et de
Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Styrie, etc. Il avait ensuite
donn  M. de Cobentzel l'ordre de se rendre  Aix-la-Chapelle, pour y
remettre  l'Empereur Napolon ses lettres de crance.  cette
dmarche, que le lieu o elle tait faite rendait encore plus
significative, se joignit l'assurance formelle, et pour le moment
sincre, de vouloir vivre en paix avec la France, et la promesse de ne
tenir aucun compte de la note russe  Ratisbonne, comme Napolon le
dsirait. Cette note, en effet, venait d'tre mise au nant par un
ajournement indfini.

[Note en marge: M. de Cobentzel remet ses lettres de crance 
Napolon.]

L'Empereur des Franais fit  M. de Cobentzel le meilleur accueil, et
lui prodigua, en retour des siennes, les dclarations les plus
tranquillisantes. Avec M. de Cobentzel se prsentrent M. de Souza,
apportant la reconnaissance du Portugal, le bailli de Ferrette, celle
de l'Ordre de Malte, et une foule de ministres trangers qui, sachant
 quel point leur prsence serait agrable  Aix-la-Chapelle, avaient
imagin la flatterie de demander  s'y rendre. Ils y furent reus avec
grand empressement, et avec la grce que savent trouver toujours les
souverains satisfaits. Cette runion fut singulirement brillante par
le concours des trangers et des Franais, par le luxe dploy, par la
pompe militaire. Les souvenirs de Charlemagne y furent rveills avec
une intention peu dguise. Napolon descendit dans le caveau o avait
t enseveli le grand homme du moyen ge, visita curieusement ses
reliques, et donna au clerg d'clatantes marques de sa munificence. 
peine sorti de ces ftes, il rentra dans ses occupations srieuses, et
parcourut tout le pays entre la Meuse et le Rhin, Juliers, Wenloo,
Cologne, Coblentz, inspectant  la fois les routes et les
fortifications, rectifiant partout les projets de ses ingnieurs, avec
cette sret de coup d'oeil, cette exprience profonde, qui
n'appartenaient qu' lui, et ordonna les nouveaux travaux qui devaient
rendre invincible cette partie des frontires du Rhin.

[Note en marge: Sjour de Napolon  Mayence.]

 Mayence, o il arriva vers la fin de septembre (commencement de l'an
XIII), de nouvelles pompes l'attendaient. Tous les princes d'Allemagne
dont les tats se trouvaient dans les environs, et qui avaient intrt
 mnager leur puissant voisin, accoururent pour lui offrir leurs
flicitations et leurs hommages, non point par intermdiaire, mais en
personne. Le prince archichancelier, devant  la France la
conservation de son titre et de son opulence, voulut rendre hommage 
Napolon  Mayence, son ancienne capitale. Avec lui se prsentrent
les princes de la maison de Hesse, le duc et la duchesse de Bavire,
le respectable lecteur de Baden, le plus vieux des princes de
l'Europe, venu avec son fils et son petit-fils. Ces personnages et
d'autres, qui se succdrent  Mayence, furent reus avec une
magnificence de beaucoup suprieure  celle qu'ils auraient pu trouver
mme  Vienne. Ils taient tous frapps de la promptitude avec
laquelle le soldat couronn avait pris l'attitude d'un souverain:
c'est qu'il avait de bonne heure command aux hommes, non pas au nom
d'un vain titre, mais au nom de son caractre, de son gnie, de son
pe; et c'tait l, en fait de commandement, un apprentissage fort
suprieur  celui qu'on peut faire dans les cours.

[Note en marge: Oct. 1804.]

Les rjouissances qui avaient eu lieu  Aix-la-Chapelle se
renouvelrent  Mayence, sous les yeux des Franais et des Allemands
accourus pour voir de plus prs le spectacle qui excitait dans ce
moment la curiosit de l'Europe entire. Napolon invita aux ftes de
son couronnement la plupart des princes qui taient venus le visiter.
Au milieu de ce tumulte, se drobant tous les matins aux vanits du
trne, il parcourait les bords du Rhin, examinait dans toutes ses
parties la place de Mayence, qu'il regardait comme la plus importante
du continent, moins  cause de ses ouvrages que de sa position au bord
du grand fleuve, le long duquel l'Europe lutte depuis dix sicles
contre la France. Il commandait les travaux qui devaient lui donner
la force dont elle est susceptible. La vue de cette place lui inspira
une prcaution des plus utiles, et  laquelle personne que lui
n'aurait pens, s'il ne s'tait transport sur les lieux mmes. Les
derniers traits avaient ordonn la dmolition des forts de Cassel et
de Kehl. Le premier forme le dbouch de Mayence, et le second le
dbouch de Strasbourg sur la rive droite du Rhin. Ces deux places
perdaient leur valeur sans ces deux ttes de pont, qui leur servaient
 la fois de moyen de dfense et de moyen de passage sur l'autre rive.
Il prescrivit d'amasser les bois et matriaux de toute espce,
ncessaires  des travaux soudains, et quinze mille pelles et pioches,
pour pouvoir porter en vingt-quatre heures huit  dix mille
travailleurs de l'autre ct du fleuve, et y relever les ouvrages
dtruits. Le dfaut d'outils, crivait-il au gnie, vous ferait seul
perdre huit jours. Il arrta mme tous les plans, pour qu' un ordre
tlgraphique les ouvrages pussent tre commencs immdiatement.

[Note en marge: Retour de Napolon  Paris.]

Napolon, aprs avoir sjourn  Mayence et dans les nouveaux
dpartements, pendant tout le temps ncessaire  ses projets, partit
pour Paris, visita Luxembourg en passant, et arriva  Saint-Cloud le
12 octobre 1804 (20 vendmiaire an XIII).

[Note en marge: Discussion au conseil d'tat sur la convenance du
voyage du Pape  Paris.]

Il s'tait flatt un moment d'offrir  la France et  l'Europe un
spectacle extraordinaire, en traversant le dtroit de Calais avec cent
cinquante mille hommes, et en revenant  Paris matre du monde. La
Providence, qui lui rservait tant de gloire, ne lui avait pas permis
de donner un tel clat  son couronnement. Il lui restait un autre
moyen d'blouir les esprits, c'tait de faire descendre un instant le
Pape du trne pontifical, pour qu'il vnt  Paris mme bnir son
sceptre et sa couronne. Il y avait l une grande victoire morale 
remporter sur les ennemis de la France, et il ne doutait pas d'y
russir. Tout se prparait pour son couronnement, auquel il avait
invit les principales autorits de l'Empire, de nombreuses
dputations des armes de terre et de mer, et une foule de princes
trangers. Des milliers d'ouvriers travaillaient aux apprts de la
crmonie, dans la basilique de Notre-Dame. Le bruit de la venue du
Pape ayant transpir, l'opinion en avait t saisie et merveille, la
population dvote enchante, l'migration profondment chagrine,
l'Europe surprise et jalouse. La question avait t traite l o se
traitaient toutes les affaires, c'est--dire au sein du conseil
d'tat. Dans ce corps, o la plus complte libert avait laisse aux
opinions, les objections suscites par le Concordat s'taient
reproduites bien plus fortement encore,  l'ide de soumettre en
quelque sorte le couronnement du nouveau monarque au chef de l'glise.
Ces rpugnances si anciennes en France, mme chez les hommes
religieux, contre la domination ultramontaine, s'taient toutes
rveilles  la fois. On disait que c'tait relever toutes les
prtentions du clerg, proclamer une religion dominante, faire
supposer que l'Empereur rcemment lu tenait sa couronne non du voeu
de la nation et des exploits de l'arme, mais du Souverain Pontife,
supposition dangereuse, car celui qui donnait la couronne pouvait la
retirer aussi.

Napolon, impatient de tant d'objections contre une crmonie, qui
devait tre un vrai triomphe obtenu sur la malveillance europenne,
prit lui-mme la parole, exposa tous les avantages de la prsence du
Pape dans une telle solennit, l'effet qu'elle produirait sur les
populations religieuses et sur le monde entier, la force qu'elle
apporterait au nouvel ordre de choses,  la conservation duquel tous
les hommes de la Rvolution taient galement intresss; il montra le
peu de danger attach  cette signification d'un pontife donnant la
couronne; il soutint que les prtentions d'un Grgoire VII n'taient
plus de notre temps, que la crmonie dont il s'agissait n'tait
qu'une invocation de la protection cleste en faveur d'une dynastie
nouvelle, invocation faite dans les formes ordinaires du culte le plus
ancien, le plus gnral, le plus populaire en France; que, du reste,
sans pompe religieuse, il n'y avait pas de vritable pompe, surtout
dans les pays catholiques, et qu' faire figurer les prtres au
couronnement, il valait mieux y appeler les plus grands, les plus
qualifis, et, si on pouvait, leur suprieur  tous, le Pape lui-mme.
Poussant enfin ses contradicteurs, comme il poussait ses ennemis  la
guerre, c'est--dire  outrance, il finit par ce trait qui termina la
discussion sur-le-champ.--Messieurs, s'cria-t-il, vous dlibrez 
Paris, aux Tuileries: supposez que vous dlibrassiez  Londres, dans
le cabinet britannique, que vous fussiez, en un mot, les ministres du
roi d'Angleterre, et qu'on vous apprt que le Pape passe en ce moment
les Alpes, pour sacrer l'Empereur des Franais; regarderiez-vous cela
comme un triomphe pour l'Angleterre ou pour la France?-- cette
interrogation si vive, portant si juste, tout le monde se tut, et le
voyage du Pape  Paris ne rencontra plus d'objection.

[Note en marge: Ngociation pour obtenir le voyage du Pape.]

[Note en marge: Le cardinal Fesch charg de la ngociation.]

Mais ce n'tait pas tout que de consentir  ce voyage, il fallait
l'obtenir de la cour de Rome, et la chose tait extraordinairement
difficile. Pour russir il tait ncessaire d'user d'un grand art, de
mler beaucoup de fermet  beaucoup de douceur; et l'ambassadeur de
France, le cardinal Fesch, avec l'irascibilit de son caractre, la
duret de son orgueil, y tait beaucoup moins propre que son
prdcesseur, M. de Cacault. C'est ici le cas de faire connatre ce
personnage qui a jou un rle dans l'glise et dans l'Empire. Le
cardinal Fesch, gros de corps, moyen de taille, mdiocre d'esprit,
vain, ambitieux, emport, mais ferme, tait destin  devenir un grand
obstacle pour Napolon. Pendant la terreur, il avait, comme beaucoup
de prtres, jet loin de lui les insignes, et avec les insignes les
obligations du sacerdoce. Devenu commissaire des guerres  l'arme
d'Italie, on n'aurait pas dit,  le voir agir, que c'tait un ancien
ministre du culte. Mais quand Napolon, remettant toutes choses  leur
place, avait ramen les prtres  l'autel, le cardinal Fesch avait
song  rentrer dans son premier tat, et  s'y mnager le rang que sa
puissante parent lui permettait d'esprer. Napolon n'avait voulu
l'y replacer qu' condition d'une conduite difiante; et, l'abb Fesch
avait aussitt, avec une force de volont rare, chang ses moeurs,
cach sa vie, et donn dans un sminaire le spectacle d'une pnitence
exemplaire. Pourvu de l'archevch de Lyon, qui avait t tenu en
rserve pour lui, revtu du chapeau de cardinal, il s'tait montr
sur-le-champ, non l'appui de Napolon, mais bien plutt son
antagoniste dans l'glise; et on pouvait entrevoir dj qu'il avait la
prtention d'obliger un jour le neveu auquel il devait tout,  compter
avec un oncle appuy sur la secrte malveillance du clerg.

Napolon s'tait entretenu amrement de cette nouvelle ingratitude de
famille avec le sage Portalis, qui lui avait donn le conseil de se
dbarrasser de cet oncle en l'envoyant  Rome, pour y tre
ambassadeur.--Il aura l, disait M. Portalis, fort  faire avec
l'orgueil, les prjugs de la cour romaine, et il emploiera les
dfauts de son caractre  vous servir, au lieu de les employer  vous
nuire.--C'est pour ce motif, et non pour le faire pape un jour, comme
le dbitaient les inventeurs de faux bruits, que Napolon avait
accrdit le cardinal Fesch auprs de la cour de Rome. Aucun pape ne
lui et t plus dsagrable, plus oppos, plus dangereux.

Tel tait le personnage qui devait ngocier le voyage de Pie VII 
Paris.

[Note en marge: Effet que produit sur le Pape l'ide de venir 
Paris.]

[Note en marge: Le Pape et le cardinal Consalvi livrs aux plus
grandes agitations d'esprit.]

Ds que Pie VII avait appris par le courrier extraordinaire du
cardinal Caprara les dsirs conus par Napolon, il avait t saisi,
et il tait demeur long-temps agit des sentiments les plus
contraires. Il avait bien compris que c'tait l'occasion de rendre de
nouveaux services  la religion, d'obtenir pour elle plus d'une
concession, jusqu'ici constamment refuse, peut-tre mme d'arracher
la restitution des riches provinces enleves au patrimoine de
Saint-Pierre. Mais aussi que de chances  braver! que de fcheux
discours  essuyer en Europe! que de dsagrments possibles, au milieu
de cette capitale rvolutionnaire, infecte de l'esprit des
philosophes, remplie encore de leurs adhrents, et habite par le
peuple le plus railleur de la terre! Toutes ces perspectives se
prsentant  la fois  l'esprit du pontife, sensible et irritable,
l'agitrent  tel point que sa sant en fut notablement altre. Son
ministre, son conseiller favori, le cardinal secrtaire d'tat
Consalvi, devint  l'instant le confident de ses agitations[9]. Il lui
communiqua ses inquitudes, reut communication des siennes, et tous
deux se trouvrent  peu prs d'accord. Ils craignaient ce que dirait
le monde de cette conscration d'un prince illgitime, d'un
usurpateur, comme on appelait Napolon, dans un certain parti; ils
craignaient le mcontentement des cours, surtout celui de la cour de
Vienne, qui voyait avec un mortel dplaisir s'lever un nouvel
empereur d'Occident; ils craignaient, dans le parti de l'ancien
rgime, un dchanement bien plus grand que celui qui avait clat 
l'poque du Concordat, et bien plus motiv, car ici l'intrt de la
religion tait moins vident que l'intrt d'un homme. Ils craignaient
qu'une fois en France on ne demandt au Pape,  l'gard de la
religion, quelque chose d'imprvu, d'inadmissible, qu'il aurait dj
bien de la peine  refuser  Rome, qu'il pourrait bien moins encore
refuser  Paris, ce qui amnerait quelque brouille fcheuse, peut-tre
clatante. Ils n'allaient pas jusqu' redouter un acte de violence
comme la dtention de Pie VI  Valence; mais ils se figuraient
confusment des scnes tranges et effrayantes. Il est vrai que le
cardinal Consalvi, qui tait venu  Paris pour le Concordat, et le
cardinal Caprara, qui passait sa vie dans cette capitale, avaient sur
Napolon, sur sa courtoisie, sur la dlicatesse de ses procds,
d'autres ides que celles qui rgnaient dans cette cour de vieux
prtres, lesquels ne se reprsentaient jamais Paris que comme un
gouffre o dominait un gant redoutable. Le cardinal Caprara surtout
ne cessait de dire que si l'Empereur tait le plus bouillant, le plus
imprieux des hommes, il tait aussi le plus gnreux, le plus
aimable, quand on ne le blessait pas; que le Pape serait charm de le
voir, qu'il en obtiendrait ce qu'il voudrait pour la religion et pour
l'glise; que c'tait le moment de partir, car la guerre tendait 
quelque crise dcisive; qu'il y aurait encore des vaincus et un
vainqueur, encore de nouvelles distributions de territoires, et que le
Pape obtiendrait peut-tre les Lgations; qu'on ne promettait rien, 
la vrit, mais que c'tait au fond l'intention de Napolon, et qu'il
ne lui fallait qu'une circonstance pour la raliser. Ces peintures
calmaient un peu l'imagination trouble du malheureux pontife; mais
Paris, la capitale de cette affreuse rvolution franaise qui avait
dvor des rois, des reines, des milliers de prtres, tait pour lui
un indfinissable objet de terreur.

[Note 9: Je ne suppose ici aucune intention, je n'en imagine aucune.
Ce qui suit est fidlement extrait de la correspondance secrte du
cardinal Consalvi avec le cardinal Caprara, correspondance dont la
France est reste en possession.]

Puis aussi venaient l'assaillir des apprhensions contraires. Sans
doute l'Europe parlerait mal si on allait  Paris; il tait possible
qu'on y ft expos  des vnements inconnus et funestes; mais si on
n'y allait pas, qu'arriverait-il de la religion et du Saint-Sige?
Tous les tats d'Italie taient sous la main de Napolon. Le Pimont,
la Lombardie, la Toscane, Naples mme, malgr la protection russe,
taient remplis de troupes franaises. Par gard pour le Saint-Sige,
l'tat romain seul avait t pargn. Que ne ferait pas Napolon
irrit, bless par un refus, qui serait infailliblement connu de toute
l'Europe, et qui passerait pour une condamnation de ses droits, mane
du Saint-Sige? Toutes ces ides contradictoires formaient, dans
l'esprit du Pape et du secrtaire d'tat Consalvi, un flux et un
reflux des plus douloureux. Le cardinal Consalvi, qui avait dj
affront le danger, et  qui Paris avait t loin de dplaire, tait
moins agit. Il ne songeait, lui, qu' l'Europe,  ses jugements et au
dplaisir de tous les anciens cabinets.

[Note en marge: Le Pape consulte vingt cardinaux.]

[Note en marge: Division entre les cardinaux consults, et leurs
diverses manires de penser.]

Cependant le Pape et le cardinal, s'attendant  recevoir de Paris des
instances qui probablement ne permettraient pas de refus, voulaient
avoir le Sacr-Collge pour eux. Ils n'osaient pas le consulter tout
entier, car il y avait dans son sein des cardinaux lis aux cours
trangres, qui trahiraient peut-tre le secret. Ils choisirent dix
membres des plus influents dans la congrgation des cardinaux, et leur
soumirent, sous le secret de la confession, les communications faites
par le cardinal Caprara et le cardinal Fesch. Ces dix cardinaux furent
malheureusement diviss, et on pouvait craindre qu'il en ft de mme
du Sacr-Collge. Alors le Pape et son ministre pensrent qu'il
fallait recourir  dix autres, ce qui faisait vingt. Cette
consultation, demeure secrte, donna les rsultats suivants. Cinq
cardinaux furent absolument opposs  la demande de Napolon; quinze
furent favorables, mais en levant des objections, et en demandant des
conditions. Sur les cinq refusants, deux seulement avaient donn pour
motif de leur refus l'illgitimit du souverain qu'il s'agissait de
couronner. Les cinq avaient dit que c'tait consacrer et ratifier tout
ce que le nouveau monarque avait souffert ou opr de dommageable  la
religion; car, s'il avait fait le Concordat, il avait fait aussi les
articles organiques, et soustrait, quand il tait gnral, les
Lgations au Saint-Sige; que rcemment encore, en concourant aux
scularisations, il avait contribu  dpouiller l'glise allemande de
ses biens; que s'il voulait tre trait en Charlemagne, il devait se
conduire comme cet empereur, et montrer  l'gard du Saint-Sige la
mme munificence.

Les quinze cardinaux disposs  consentir avec des conditions
restrictives, avaient object l'opinion et le mcontentement des
cours de l'Europe, l'inconvnient pour la dignit du Pape d'aller
consacrer le nouvel Empereur  Paris, tandis que les Empereurs du
Saint-Empire taient tous venus se faire sacrer  Rome, au pied de
l'autel de Saint-Pierre; le dsagrment de rencontrer les vques
constitutionnels qui s'taient incompltement rtracts, ou qui, aprs
leur rconciliation avec l'glise, avaient lev de nouvelles
controverses; la fausse position du Saint-Pre en prsence de certains
hauts fonctionnaires, comme M. de Talleyrand, par exemple, qui avaient
rompu les liens du sacerdoce pour nouer ceux du mariage; le danger de
recevoir au sein d'une capitale ennemie des demandes inadmissibles,
qu'il serait difficile de refuser sans une rupture clatante; enfin le
pril d'un tel voyage pour une sant aussi dlicate que celle de Pie
VII. Rappelant le blme qu'avait encouru dans le dernier sicle le
pape Pie VI, lorsqu'il avait fait le voyage de Vienne pour visiter
Joseph II, et qu'il tait retourn sans avoir rien obtenu de favorable
 la religion, les quinze cardinaux soutenaient qu'il ne pouvait y
avoir qu'une excuse aux yeux du monde chrtien pour l'acte de
condescendance qu'on demandait  Pie VII, c'tait d'exiger et
d'obtenir certains avantages notoires, comme la rvocation d'une
partie des articles organiques, l'abolition des mesures prises par la
Rpublique italienne  l'gard du clerg, la rvocation de ce que le
commissaire franais faisait  Parme et Plaisance relativement 
l'glise de ce pays, enfin des indemnits territoriales pour les
pertes que le Saint-Sige avait souffertes, et surtout l'adoption de
l'ancien crmonial observ pour le couronnement des empereurs
germaniques. Quelques-uns des quinze cardinaux ajoutaient mme  titre
de condition expresse, que le sacre aurait lieu, non  Paris mais en
Italie, quand Napolon visiterait ses tats au del des Alpes, et
exigeaient cette condition comme indispensable  la dignit du
Saint-Sige.

[Note en marge: La connaissance du serment que doit prter l'Empereur
devient un motif premptoire de refus.]

Un peu rassur par ces avis, le Pape tait dispos  consentir aux
dsirs de Napolon, en insistant toutefois d'une manire premptoire
sur les conditions rclames par les quinze cardinaux consentants, et
il avait fait part de cette rsolution au cardinal Fesch. Mais, dans
l'intervalle, tait arriv  Rome le texte du snatus-consulte du 28
floral, et la formule du serment de l'Empereur contenant ces mots: Je
jure de respecter et faire respecter LES LOIS DU CONCORDAT... et LA
LIBERT DES CULTES. Les lois du Concordat semblaient comprendre les
articles organiques; la libert des cultes paraissait emporter la
conscration des hrsies, et jamais la cour de Rome n'avait admis
pour son compte une telle libert. Ce serment devint tout  coup une
raison de refus absolu. Cependant on consulta encore les vingt
cardinaux, et cette fois cinq seulement pensrent que le serment
n'tait pas un obstacle insurmontable; quinze rpondirent qu'il
rendait impossible au Pape de sacrer le nouveau monarque.

Quoique le secret et t bien gard par les cardinaux, les nouvelles
de Paris, quelques indiscrtions invitables des agents du
Saint-Sige, amenrent une divulgation de la ngociation, et le
public, compos de prlats et de diplomates, qui entoure la cour
romaine, se rpandit en propos et en sarcasmes. On appelait Pie VII
_le chapelain de l'Empereur des Franais_, car cet Empereur, ayant
besoin du ministre du Pape, ne venait pas  Rome, comme daignaient le
faire autrefois les Charlemagne, les Othon, les Barberousse, les
Charles-Quint; il appelait le Pape dans son palais.

[Note en marge: Le pape se dcide  faire une rponse  peu prs
ngative.]

Ce dchanement, joint aux difficults du serment, branla Pie VII et
le cardinal Consalvi, et tous deux s'arrtrent  la rsolution de
faire une rponse en apparence favorable, en ralit ngative, car
elle consistait en un acquiescement charg de conditions que
l'Empereur ne pouvait pas admettre.

Le cardinal Fesch s'tait ht de rpondre  la principale difficult
leve contre le serment, et tire de l'engagement que prenait le
souverain de respecter la libert des cultes, en disant que cet
engagement tait, non pas l'approbation canonique des croyances
dissidentes, mais la promesse de souffrir le libre exercice de tous
les cultes, et de n'en perscuter aucun, ce qui tait conforme 
l'esprit de l'glise et aux principes adopts dans le sicle prsent
par tous les souverains. Ces explications fort senses n'avaient,
suivant le cardinal Consalvi, qu'un caractre priv, point du tout un
caractre public, et ne pouvaient excuser la cour de Rome aux yeux des
fidles et aux yeux de Dieu, si elle manquait  la foi catholique.

Quoique d'un esprit peu insinuant, le cardinal Fesch avait su
pntrer, par la crainte et les largesses, dans le secret de plus d'un
personnage de la cour romaine, et connaissait assez exactement les
objections et leurs auteurs. Il manda tout  Paris, pour que
l'Empereur ft parfaitement instruit; et, cependant, ne sachant pas 
quel point le Pape dsirait se soustraire, par des conditions
inacceptables,  ce qu'on exigeait de lui, il fit esprer le succs
plus qu'il n'y avait lieu de l'esprer dans le moment, ajoutant
toutefois qu'il fallait pour russir donner au Saint-Sige des
promesses et des explications entirement satisfaisantes.

[Note en marge: Embarras du cardinal Caprara entre la cour de Rome qui
veut refuser, et la cour de France qui ne semble pas douter d'une
rponse favorable.]

Ces communications, transmises  Paris, embarrassrent cruellement le
cardinal Caprara, car on les prit pour un consentement qui ne
dpendait plus que de quelques explications  donner, et on se tint
pour assur de la venue du Pape en France. Le cardinal Caprara, qui
connaissait les vraies dispositions de sa cour, et qui n'osait les
dire, tait tremblant et confus. L'impratrice Josphine tenait, plus
que Napolon lui mme, au sacre qui lui semblait le pardon du ciel
pour un acte d'usurpation. Aussi reut-elle  Saint-Cloud le cardinal
Caprara, en lui prodiguant les attentions les plus aimables. De son
ct, Napolon lui tmoigna sa vive satisfaction, et tous deux lui
dirent qu'ils considraient la chose comme arrange; que le Pape
serait reu  Paris avec les honneurs dus au chef de l'glise
universelle, et que la religion recueillerait de son voyage des biens
infinis. Napolon, sans tout savoir, se doutant nanmoins d'une
partie des secrets dsirs de la cour romaine, vita de se laisser
aborder par le cardinal Caprara, de peur qu'il ne lui demandt des
choses ou tout  fait impossibles, comme la rvocation des articles
organiques, ou actuellement trs-difficiles, comme la restitution des
Lgations. Le cardinal fut donc doublement embarrass, et des
esprances trop facilement conues  Paris, et de la difficult
d'aborder Napolon, pour en obtenir des paroles capables de dcider sa
cour.

[Note en marge: L'vque d'Orlans, charg de la ngociation du sacre
comme il l'avait t de la ngociation du Concordat.]

L'abb Bernier, devenu vque d'Orlans, l'homme dont l'esprit sage et
profond avait t employ  vaincre toutes les difficults du
Concordat, fut encore trs-utile en cette circonstance. On le chargea
des rponses  faire  la cour de Rome. Il s'entendit, pour cet objet,
avec le cardinal Caprara, et lui fit comprendre qu'aprs les
esprances conues par la famille impriale, aprs l'attente produite
dans le public franais, il serait impossible de reculer sans outrager
Napolon, et sans s'exposer aux plus graves consquences. L'vque
d'Orlans rdigea une dpche qui honorerait les plus savants, les
plus habiles diplomates. Il rappela les services rendus par Napolon 
l'glise, et les titres qu'il avait  sa reconnaissance, le bien que
la religion pouvait attendre encore de lui, l'effet surtout que
produirait sur le peuple franais la prsence de Pie VII, et
l'impulsion qu'elle donnerait aux ides religieuses. Il expliqua le
serment et les expressions relatives  la libert des cultes comme on
devait les entendre; il offrit d'ailleurs un expdient, c'tait de
faire deux crmonies: l'une civile, dans laquelle l'Empereur
prterait le serment et prendrait la couronne; l'autre religieuse,
dans laquelle il ferait bnir cette couronne par le Pontife. Enfin, il
dclara positivement que c'tait dans l'intrt de la religion et des
affaires qui s'y rattachaient, qu'on demandait  Paris la prsence du
Pape. Il y avait assez d'esprances caches sous ces paroles pour que
le Saint-Pre ft personnellement gagn, et et  donner  la
chrtient un prtexte qui justifit sa condescendance envers
Napolon.

Le cardinal Caprara joignit  cette dpche officielle du gouvernement
franais des lettres particulires, dans lesquelles il peignait ce qui
se passait en France, le bien qu'il y avait  accomplir, le mal qu'il
y avait  rparer, et affirmait positivement qu'on ne pouvait pas
refuser sans de grands prils; qu' Rome on jugeait mal des choses, et
que le Pape ne recueillerait de son voyage que des sujets de
satisfaction.

Transporte une seconde fois  Rome, la ngociation devait russir. Le
Pape et le cardinal Consalvi, clairs par les lettres du lgat et de
l'vque d'Orlans, comprirent l'impossibilit d'un refus, et, presss
par le cardinal Fesch, finirent par se rendre. Mais ils prouvaient le
besoin de consulter encore une fois les cardinaux, et surtout ils
taient effrays par l'une des explications de l'vque d'Orlans,
consistant dans l'ide d'une double crmonie. Le Pape n'en admettait
qu'une, car il voulait non pas seulement jeter de l'eau bnite sur le
nouvel Empereur, il voulait le couronner. Les cardinaux furent donc
consults de nouveau sur les explications venues de Paris. Le cardinal
Fesch s'ouvrit un accs auprs d'eux, et fit entrer la crainte dans
les coeurs, ce  quoi il excellait beaucoup plus qu' sduire. La
rponse fut favorable; mais on demanda une note officielle qui
expliqut le serment, qui promt une seule crmonie, et qui contnt
la mention expresse des conditions auxquelles le Pape se rendrait 
Paris.

[Note en marge: Consentement du Pape, et conditions mises  ce
consentement.]

Pie VII fit donc dclarer qu'il consentait  s'y rendre,  condition
que le serment serait expliqu comme n'entranant pas l'approbation
des dogmes hrtiques, mais la simple tolrance matrielle des cultes
dissidents; qu'on lui promettrait de l'couter lorsqu'il rclamerait
contre certains articles organiques, lorsqu'il rclamerait pour les
intrts de l'glise et du Saint-Sige (les Lgations n'taient pas
nommes); qu'on ne laisserait arriver auprs de lui les vques qui
discutaient leur soumission au Saint-Sige, qu'aprs une nouvelle et
plus complte soumission de leur part; qu'il ne serait pas expos 
rencontrer des personnes qui taient dans une situation contraire aux
lois de l'glise (on dsignait positivement la femme du ministre des
affaires trangres); que le crmonial observ serait celui de la
cour de Rome sacrant les empereurs, ou de l'archevque de Reims
sacrant les rois de France; qu'il n'y aurait qu'une seule crmonie,
par le ministre du Pape exclusivement; qu'une dputation de deux
vques franais porterait  Pie VII une lettre d'invitation, dans
laquelle l'Empereur dirait que, retenu par des raisons puissantes au
sein de son Empire, et ayant  entretenir le Saint-Pre des intrts
de la religion, il le priait de venir en France pour bnir sa
couronne, et traiter des intrts de l'glise; qu'on n'adresserait au
Pape aucune espce de demande, qu'on ne gnerait en rien son retour en
Italie. Le cabinet pontifical exprimait enfin le dsir que le sacre
ft remis au 25 dcembre, jour o Charlemagne avait t proclam
empereur, car le Pape, cruellement agit, avait besoin d'aller passer
quelque temps  Castel-Gandolpho, pour prendre un peu de repos, et ne
pouvait d'ailleurs quitter Rome sans mettre ordre  beaucoup
d'affaires du gouvernement romain.

[Note en marge: Les conditions du Pape acceptes en les expliquant.]

Ces conditions n'avaient rien que de trs-acceptable, car si on
promettait d'couter les rclamations du Pape sur certains articles
organiques, on ne promettait pas d'y faire droit, dans le cas o elles
seraient contraires aux principes de l'glise franaise. Le cardinal
Fesch avait mme loyalement dclar qu'on ne modifierait jamais celui
des articles organiques qui blessait le plus la cour de Rome, et qui
exigeait le consentement de l'autorit civile pour l'introduction en
France des bulles pontificales. On pouvait encore, sans aucun
scrupule, promettre une seule crmonie, l'observation du crmonial
romain ou franais; une esprance d'amlioration quant  l'tat
territorial du Saint-Sige, car Napolon y songeait souvent; l'envoi
d'une dputation pour inviter solennellement le Pape  se rendre 
Paris; l'allgation des intrts de l'glise pour motiver son voyage;
la rpression des quatre vques qui taient revenus sur leur
rconciliation, et troublaient l'glise d'une manire fcheuse. On
pouvait enfin s'engager  ne rien demander d'inconvenant  Pie VII, et
 lui laisser sa libert, car jamais pense contraire n'tait venue
dans l'esprit de Napolon et de son gouvernement. Il fallait, en
effet, l'imagination de ces vieillards tremblants et affaiblis, pour
supposer que la libert du Pape avait quelque chose  craindre en
France.

[Note en marge: Quelques exigences dplaces du cardinal Fesch.]

Le cardinal Fesch, une fois le consentement obtenu, dclara que
l'Empereur se chargerait de tous les frais du voyage, ce qui pour un
gouvernement ruin tait une grande difficult de moins. Il fit
connatre en outre les dtails de l'accueil magnifique rserv au
Saint-Pre. Malheureusement il le tracassa par des exigences
accessoires, tout  fait dplaces. Il voulait que douze cardinaux,
plus le secrtaire d'tat Consalvi, accompagnassent le Pape; il
voulait, contre l'usage tabli, qui classe les cardinaux par rang
d'anciennet, avoir la premire place dans la voiture pontificale, en
qualit d'ambassadeur, de grand-aumnier, et d'oncle de l'Empereur.
Tout cela tait inutile, et causait  des hommes timides et
formalistes autant de douleur que les difficults les plus srieuses.

[Note en marge: Le Pape ne veut pas amener  Paris le cardinal
Consalvi.]

[Note en marge: Motifs de cette dtermination.]

Pie VII cda sur quelques points, mais fut inflexible sur le nombre
des cardinaux et sur le dplacement du secrtaire d'tat Consalvi.
Dans leurs vagues terreurs, Pie VII et Consalvi avaient imagin de
pourvoir  tous les dangers de l'glise par une singulire
prcaution. Le Saint-Pre, qui se croyait plus malade qu'il n'tait,
et qui prenait l'agitation nerveuse dont il se trouvait atteint pour
un mal dangereux, pensait qu'il pourrait bien mourir en route. Il
pensait aussi que peut-tre on voudrait abuser de lui. Pour ce second
cas, il avait rdig et sign son abdication, et l'avait dpose dans
les mains du cardinal Consalvi, afin qu'il ft en mesure de dclarer
la papaut vacante. De plus, s'il mourait ou abdiquait, il tait
ncessaire de convoquer le Sacr-Collge, afin de remplir la chaire de
saint Pierre. Il fallait donc laisser  Rome le plus de cardinaux
possible, et, parmi eux, l'homme que son habilet rendait le plus
capable de diriger l'glise dans ces circonstances graves,
c'est--dire le cardinal Consalvi lui-mme. Une dernire considration
dcidait le Pape  en agir ainsi. Il n'avait pu viter une explication
avec la cour d'Autriche, pour lui faire agrer son voyage  Paris.
L'Autriche, apprciant sa situation, avait reconnu la ncessit o il
tait de faire ce voyage; mais elle avait demand une garantie, c'est
qu'il promt de ne pas traiter  Paris des arrangements de l'glise
germanique, lesquels devaient tre la consquence du recs de 1803.
C'tait surtout  cause de ce motif qu'elle redoutait le sjour du
Pape en France. Pie VII avait promis solennellement de ne traiter avec
Napolon d'aucune question trangre  l'glise franaise. Mais pour
qu'on ajoutt foi  sa promesse, il fallait qu'il n'ament pas avec
lui le cardinal Consalvi, l'homme par lequel passaient toutes les
grandes affaires de la cour romaine.

Par ces motifs Pie VII refusa d'amener plus de six cardinaux avec lui,
et persista dans sa rsolution de laisser  Rome le secrtaire d'tat
Consalvi. Il consentit  un arrangement quant aux prtentions
personnelles du cardinal Fesch. Celui-ci dut occuper la premire place
ds qu'on serait arriv en France.

[Note en marge: Le Pape avant de quitter Rome, se retire 
Castel-Gandolpho pour y prendre quelque repos.]

Ces choses convenues, le Pape se rendit  Castel-Gandolpho, o l'air
pur, le calme qui suit une rsolution prise, les nouvelles chaque jour
plus satisfaisantes de l'accueil qu'on lui prparait  Paris,
rtablirent sa sant fort branle.

[Note en marge: Lettre d'invitation adresse par l'Empereur au Pape.]

[Note en marge: Le gnral Caffarelli charg de porter la lettre de
l'Empereur.]

Napolon regardait ce qu'il venait d'obtenir comme une grande
victoire, qui mettait le dernier sceau  ses droits, et qui ne lui
laissait plus rien  dsirer en fait de lgitimit. Toutefois, il ne
voulait pas perdre son caractre propre au milieu de ces pompes
extrieures; il ne voulait rien faire, rien promettre de contraire 
sa dignit et aux principes de son gouvernement. Le cardinal Fesch lui
ayant dit qu'il suffirait de dputer auprs du Pape un gnral
jouissant d'une haute considration, il envoya le gnral Caffarelli
pour porter son invitation, et il rdigea cette invitation dans des
termes respectueux, mme caressants, mais sans trop donner  entendre
qu'il appelait le Pape auprs de lui pour autres affaires que son
sacre. La lettre, crite avec une dignit parfaite, tait ainsi
conue:

     TRS-SAINT-PRE,

     L'heureux effet qu'prouvent la morale et le caractre de mon
     peuple par le rtablissement de la religion chrtienne, me porte
      prier Votre Saintet de me donner une nouvelle preuve de
     l'intrt qu'elle prend  ma destine, et  celle de cette grande
     nation, dans une des circonstances les plus importantes
     qu'offrent les annales du monde. Je la prie de venir donner, au
     plus minent degr, le caractre de la religion  la crmonie du
     sacre et du couronnement du premier Empereur des Franais. Cette
     crmonie acquerra un nouveau lustre lorsqu'elle sera faite par
     Votre Saintet elle-mme. Elle attirera sur nous et sur nos
     peuples la bndiction de Dieu, dont les dcrets rglent  sa
     volont le sort des empires et des familles.

     Votre Saintet connat les sentiments affectueux que je lui
     porte depuis long-temps, et par l elle doit juger du plaisir que
     m'offrira cette circonstance de lui en donner de nouvelles
     preuves.

     Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous conserve, Trs-Saint-Pre,
     longues annes au rgime et gouvernement de notre mre la sainte
     glise.

     Votre dvot fils,

                                                           NAPOLON.

 cette lettre taient jointes de vives instances pour que le Pape, au
lieu d'arriver le 25 dcembre, arrivt dans les derniers jours de
novembre. Napolon ne disait pas le vrai motif qui le portait 
dsirer que la crmonie et lieu plus tt; ce motif n'tait autre que
son projet de descente en Angleterre, prpar pour dcembre. Il en
allguait un, vrai aussi, mais moins grave, c'tait l'inconvnient de
laisser trop long-temps  Paris toutes les autorits civiles et
militaires, dj convoques.

Le gnral Caffarelli, parti en toute hte, fut rendu  Rome dans la
nuit du 28 au 29 septembre. Le cardinal Fesch le prsenta au
Saint-Pre, qui lui fit un accueil tout paternel. Pie VII reut la
lettre des mains du gnral, et diffra de la lire jusqu'aprs
l'audience. Mais, lorsqu'il en eut pris connaissance, et qu'il n'y
trouva pas l'allgation des affaires religieuses comme motif de venir
en France, il fut saisi d'une profonde douleur, et tomba dans une
agitation nerveuse, qui excita les plus vives inquitudes. Au fond, ce
qui touchait ce respectable Pontife, comme tous les princes d'une me
leve, c'tait son honneur, la dignit de sa couronne. Il les croyait
compromis, si l'intrt des affaires religieuses n'tait allgu pour
expliquer son dplacement. Le titre de _chapelain de Napolon_, que
lui donnaient ses ennemis, le blessait profondment. Il fit rappeler
le cardinal Fesch: _C'est du poison_, lui dit-il, que vous m'avez
apport. Il ajouta qu'il ne rpondrait pas  une telle lettre; qu'il
n'irait point  Paris, car on lui avait manqu de parole. Le cardinal
Fesch essaya de calmer le Pontife irrit, et pensa qu'une nouvelle
consultation des cardinaux pourrait arranger cette dernire
difficult. Tous commenaient  sentir l'impossibilit de reculer, et,
moyennant une dernire note explicative, signe du cardinal
ambassadeur, la difficult fut aplanie. Il fut dcid que le Pape, 
cause de la Toussaint, partirait le 2 novembre, et arriverait le 27 
Fontainebleau.

[Note en marge: Questions relatives au crmonial.]

Pendant que cela se passait  Rome, l'Empereur Napolon avait tout
dispos  Paris, pour donner  cette crmonie un clat prodigieux. Il
y avait invit les princes de Bade, le prince archichancelier de
l'Empire germanique, et de nombreuses dputations choisies dans
l'administration, dans la magistrature et dans l'arme. Il avait
laiss le soin  l'vque Bernier, ainsi qu' l'archichancelier
Cambacrs, d'examiner le crmonial usit pour le sacre des empereurs
et des rois, et de lui proposer les modifications que les moeurs du
sicle, l'esprit du temps, les prventions mme de la France contre
l'autorit romaine, commandaient d'y apporter. Il leur avait prescrit
le plus grand secret, pour que ces questions ne devinssent pas le
sujet de propos fcheux, et se rservait de dcider lui-mme celles
qui seraient douteuses. Les deux rites romain et franais contenaient
des manires de procder galement difficiles  faire supporter aux
esprits. D'aprs l'un et l'autre crmonial, le monarque arrivait sans
les insignes de la suprme puissance, tels que le sceptre, l'pe, la
couronne, et ne les recevait que de la main du Pontife. De plus on lui
posait la couronne sur la tte. Par le rite franais les pairs, par le
rite romain les vques, tenaient la couronne suspendue sur la tte du
monarque  genoux, et le Pontife, la saisissant, la faisait descendre
sur son front. MM. Bernier et Cambacrs, aprs avoir supprim
certains dtails trop en contradiction avec le temps prsent, taient
d'avis de conserver cette dernire partie de la crmonie, en
substituant aux pairs du rite franais, aux vques du rite romain,
les six grands dignitaires de l'Empire, et en laissant le Pape poser
la couronne, suivant la coutume anciennement admise. Napolon, se
fondant sur l'esprit de la nation et de l'arme, soutint qu'il ne
pouvait ainsi recevoir la couronne du Pontife; que la nation et
l'arme, desquelles il la tenait, seraient blesses de voir un
crmonial sans conformit avec la ralit des choses, et
l'indpendance du trne. Il fut inflexible  cet gard, disant qu'il
connaissait mieux que personne les vrais sentiments de la France,
porte sans doute aux ides religieuses, mais, sous ce rapport mme,
toujours prte  blmer ceux qui dpassaient certaines limites. Il
voulut donc arriver  la basilique avec ses insignes impriaux,
c'est--dire en Empereur, et seulement les donner  bnir au Pape. Il
consentait  tre bni, consacr, mais non pas  tre couronn.
L'archichancelier Cambacrs, avouant ce qu'il y avait de vrai dans
l'opinion de Napolon, signala le danger non moins grand de blesser un
Pontife, dj fort chagrin, et de priver la crmonie d'une
conformit prcieuse avec les vieilles formes en usage depuis Ppin et
Charlemagne. MM. Cambacrs et Bernier, tous deux intimement lis avec
le lgat, furent chargs de lui faire agrer les volonts de
l'Empereur. Le cardinal Caprara, sachant combien les formes taient
une affaire grave pour sa cour, pensa qu'il ne fallait rien dcider
sans l'avis du Pape, mais qu'il ne fallait rien mander non plus au
Saint-Sige, de peur de susciter des difficults nouvelles. Convaincu
que le Pape, une fois arriv, serait en mme temps rassur et charm
par l'accueil qui lui tait destin en France, le cardinal crut que
tout s'arrangerait plus facilement  Paris sous l'influence d'une
satisfaction inattendue, qu' Rome sous l'influence des plus vagues
terreurs.

[Note en marge: Difficults intrieures naissant des prtentions de la
famille impriale.]

Ces difficults vaincues, il en restait d'autres qui prenaient
naissance dans le sein de la famille impriale. Il s'agissait de fixer
le rle de la femme, des frres, des soeurs de l'Empereur, dans cette
crmonie du sacre. Il fallait d'abord savoir si Josphine serait
couronne et sacre comme Napolon lui-mme. Elle le dsirait
ardemment, car c'tait un nouveau lien avec son poux, une nouvelle
garantie contre une rpudiation future, qui tait le souci constant de
sa vie. Napolon hsitait entre sa tendresse pour elle et les secrets
pressentiments de sa politique, lorsqu'une scne de famille faillit
amener sur-le-champ la perte de l'infortune Josphine. Tout le monde
s'agitait autour du nouveau monarque, frres, soeurs, allis. Chacun
voulait, dans cette solennit qui semblait devoir les consacrer tous,
un rle conforme  ses prtentions actuelles et  ses esprances
futures.  l'aspect de cette agitation et tmoin des instances dont
Napolon tait l'objet, surtout de la part de l'une de ses soeurs,
Josphine trouble, dvore de jalousie, laissa voir des soupons
outrageants pour cette soeur, et pour Napolon lui-mme, soupons
conformes aux atroces calomnies des migrs. Napolon fut saisi tout 
coup d'une vhmente colre, et, trouvant dans cette colre une force
contre son affection, il dit  Josphine qu'il allait se sparer
d'elle[10]; que d'ailleurs il le faudrait plus tard, et que mieux
valait s'y rsigner sur-le-champ, avant d'avoir contract des liens
plus troits. Il appela ses deux enfants adoptifs, leur fit part de sa
rsolution, et les jeta, par cette nouvelle, dans la plus profonde
douleur. Hortense et Eugne de Beauharnais dclarrent, avec une
rsolution calme et triste, qu'ils suivraient leur mre dans la
retraite  laquelle on voulait la condamner. Josphine, bien
conseille, montra une douleur rsigne et soumise. Le contraste de
son chagrin avec la satisfaction qui clatait dans le reste de la
famille impriale, dchira le coeur de Napolon, et il ne put se
dcider  voir exile et malheureuse, cette femme, compagne de sa
jeunesse, exils et malheureux avec elle, ces enfants devenus l'objet
de sa tendresse paternelle. Il saisit Josphine dans ses bras, lui
dit, dans son effusion, qu'il n'aurait jamais la force de se sparer
d'elle, bien que sa politique le commandt peut-tre; et puis il lui
promit qu'elle serait couronne avec lui, et recevrait  ses cts, de
la main du Pape, la conscration divine.

[Note 10: Je rapporte ici le rcit fidle d'une personne respectable,
tmoin oculaire, attache  la famille impriale, et qui a consacr ce
souvenir dans ses mmoires manuscrits.]

Josphine, toujours mobile, passa de la terreur au contentement le
plus vif, et se livra aux apprts de cette crmonie avec une joie
purile.

[Note en marge: Nov. 1804.]

[Note en marge: Rle assign aux princes et princesses de la famille
impriale dans la crmonie du sacre.]

Napolon, dans sa secrte pense de relever un jour l'empire
d'Occident, voulait des rois vassaux autour de son trne. Dans le
moment, il faisait de ses deux frres, Joseph et Louis, de grands
dignitaires de l'Empire; bientt il songeait  en faire des rois, et
dj mme il prparait un trne en Lombardie pour Joseph. Son
intention tait qu'en devenant rois, ils restassent grands dignitaires
de son Empire. Ils devaient tre ainsi dans l'empire franais
d'Occident ce qu'taient dans l' empire germanique les princes de
Saxe, de Brandebourg, de Bohme, de Bavire, de Hanovre, etc. Il
fallait que la crmonie du sacre rpondt  un tel projet, et ft
l'image emblmatique de la ralit qu'il prparait. Il n'admettait pas
que des vques ou des pairs tinssent la couronne suspendue sur sa
tte, et mme que le premier des vques, celui de Rome, l'y post.
Par des raisons pareilles il voulut que ses deux frres, destins 
tre rois vassaux du grand Empire, prissent  ct de lui une position
qui signifit clairement cette vassalit future. Il exigea donc que,
lorsque, vtu du manteau imprial, il aurait  se transporter dans le
sein de la basilique, du trne  l'autel, de l'autel au trne, ses
frres soutinssent les pans de son manteau. Il l'exigea non-seulement
pour lui, mais pour l'Impratrice. C'taient les princesses ses soeurs
qui devaient remplir auprs de Josphine l'office que ses frres
devaient remplir auprs de lui. Il lui fallut une expression nergique
de sa volont pour l'obtenir. Quoique sa bont lui rendt pnibles les
scnes de famille, il devenait absolu, quand ses rsolutions
touchaient aux desseins de sa politique.

On tait en novembre; tout tait prt  Notre-Dame. Les dputations
taient arrives; les tribunaux chmaient; soixante vques ou
archevques, suivis de leur clerg, avaient abandonn le soin des
autels. Les gnraux, les amiraux, les officiers les plus distingus
de terre et de mer, les marchaux Davout, Ney, Soult, les amiraux
Bruix, Ganteaume, au lieu d'tre  Boulogne ou  Brest, se trouvaient
 Paris. Napolon en tait contrari; car les pompes, bien qu'il les
aimt, passaient pour lui bien aprs les affaires. Une multitude de
curieux, accourus de toutes les parties de l'Europe et de la France,
encombraient la capitale, et attendaient avec impatience le spectacle
extraordinaire qui les avait attirs. Napolon,  qui le concours dont
il tait l'objet continuel ne dplaisait pas, Napolon cependant tait
press de faire cesser un tat de choses qui sortait de cet ordre
rgulier qu'il aimait  voir rgner dans son Empire. Il envoyait
officiers sur officiers afin de remettre au Pape des lettres remplies
d'une tendresse filiale, mais remplies aussi de vives instances pour
qu'il voult bien hter sa marche. De retards en retards on avait fix
la crmonie au 2 dcembre.

[Note en marge: Dpart du Pape et son voyage  travers l'Italie et la
France.]

Le Pape s'tait enfin dcid  quitter Rome. Aprs avoir confi tous
ses pouvoirs au cardinal Consalvi, et l'avoir combl de ses
embrassements, il s'tait rendu, le 2 novembre au matin,  l'autel de
Saint-Pierre, et y avait pass beaucoup de temps  genoux, entour des
cardinaux, des grands de Rome et du peuple. Il avait fait  cet autel
une prire fervente, comme s'il allait affronter de grands prils,
puis il tait mont en voiture et avait pris la route de Viterbe. Le
peuple du Transtevere, si fidle  ses pontifes, avait long-temps
accompagn sa voiture en pleurant. Il tait pass, le temps o cette
cour romaine tait la plus claire de l'Europe! Maintenant les
vieillards du Sacr-Collge, connaissant  peine le sicle o ils
vivaient, blmant mme, faute de la comprendre, la sage condescendance
de Pie VII, en taient  croire les fables les plus absurdes. Il y en
avait qui regardaient comme vraisemblable le bruit d'un guet-apens
prpar en France, pour constituer le Saint-Pre prisonnier, et lui
prendre ses tats: comme si Napolon avait besoin d'un tel moyen pour
tre matre de Rome! comme s'il dsirait autre chose, dans le moment,
qu'une bndiction pontificale, qui rendt le caractre de son pouvoir
respectable aux yeux des hommes!

Pie VII en partant avait voulu, malgr sa pauvret, apporter quelques
prsents, dignes de l'hte chez lequel il allait rsider. Avec sa
dlicatesse de tact accoutume, il avait choisi, pour les offrir 
Napolon, deux cames antiques, aussi remarquables par leur beaut que
par leur signification. L'un reprsentait Achille, l'autre la
continence de Scipion. Il destinait  Josphine des vases antiques
aussi, et d'un travail admirable. Sur le conseil de M. de Talleyrand,
il apportait pour les dames de la cour une profusion de chapelets.

[Note en marge: Le Pape  Lyon.]

Il partit donc, traversa l'tat romain et la Toscane, au milieu des
peuples d'Italie agenouills sur son passage.  Florence, il fut reu
par la reine d'trurie, devenue veuve, et actuellement rgente, pour
son fils, du nouveau royaume cr par Napolon. Cette princesse,
pieuse comme une princesse espagnole, accueillit le Pape avec des
dmonstrations de dvotion et de respect qui le charmrent. Il
commena ds lors  se remettre un peu de ses profondes inquitudes.
Il voulut viter les Lgations, afin de ne pas consacrer par sa
prsence l'attribution qui en avait t faite  un autre tat que
l'tat romain. On le fit passer par Plaisance, Parme et Turin. Il
n'tait pas encore en France, mais les autorits et les troupes
franaises l'entouraient. Il vit le vieux Menou, les officiers de
l'arme d'Italie, inclins avec respect devant lui, et fut touch de
l'expression respectueuse de ces mles visages. Le cardinal
Cambacrs, un chambellan du palais, M. de Salmatoris, envoys en
avant, se prsentrent aux frontires du Pimont, qui taient celles
de l'Empire, et lui remirent une lettre de Napolon pleine de
l'expression de sa reconnaissance, et des voeux qu'il faisait pour le
prompt et heureux voyage du Pontife. D'heure en heure rassur
davantage, Pie VII en venait  ne plus tant redouter les consquences
de sa rsolution. Il passa les Alpes. Des prcautions extraordinaires
avaient t prises pour y rendre sr et facile son trajet, et celui
des vieux cardinaux qui l'accompagnaient. Des officiers du palais
imprial pourvoyaient  tout avec une magnificence et un empressement
infinis. Enfin il arriva  Lyon. L ses terreurs furent changes en
un vritable ravissement. Des flots de population taient accourus de
la Provence, du Dauphin, de la Franche-Comt, de la Bourgogne, pour
voir le reprsentant de Dieu sur la terre. Les peuples ont tous dans
le coeur un sentiment confus, mais profond, de la Divinit. Peu
importe la forme sous laquelle on la prsente  leur adoration, pourvu
que cette forme soit trs-anciennement admise, et qu'au-dessus d'eux
on leur donne l'exemple de la respecter. Si on ajoute  la force
naturelle de ce sentiment la puissance extraordinaire des ractions,
la vivacit avec laquelle la multitude revient aux choses anciennes
qu'elle a momentanment abandonnes, on concevra l'empressement que le
peuple des villes et des campagnes mettait en France  accourir
au-devant du Saint-Pre. En voyant  genoux cette nation qu'on lui
avait dpeinte comme toujours en rvolte contre les autorits de la
terre et du ciel, cette nation qui avait renvers des trnes, tenu un
pontife en captivit, Pie VII fut saisi, rassur, et reconnut que son
vieux conseiller Caprara disait vrai lorsqu'il lui affirmait que ce
voyage ferait un grand bien  la religion, et lui procurerait 
lui-mme des satisfactions infinies. Une lettre de l'Empereur vint le
chercher encore  Lyon, lui porter de nouveaux remercments, de
nouveaux voeux pour sa prompte arrive. Ce pontife dbile, d'une
sensibilit maladive, ne sentant plus sa fatigue depuis qu'il se
voyait reu de la sorte, offrit lui-mme d'acclrer son voyage de
deux jours, ce qui fut accept. Il quitta Lyon au milieu des mmes
hommages, traversa Moulins, Nevers, rencontrant partout sur les routes
la multitude mue, et demandant les bndictions du chef de l'glise.

[Note en marge: Arrive du Pape  Fontainebleau.]

C'est  Fontainebleau que Pie VII devait s'arrter. Napolon avait
ainsi rgl les choses, afin d'avoir l'occasion de venir  la
rencontre du Saint-Pre, et de lui mnager deux ou trois jours de
repos dans cette belle retraite. Il avait ordonn, pour ce jour-l 25
novembre, une chasse qui devait se diriger vers la route que suivait
le Saint Pre.  l'heure o il savait que le cortge pontifical
parviendrait  la croix de Saint-Herem, il dirigea son cheval de ce
ct, pour y rencontrer le Pape, qui arriva presque aussitt. Il se
prsenta sur-le-champ  lui, et l'embrassa. Pie VII, touch de cet
empressement, regardait avec motion, avec curiosit, cet autre
Charlemagne, auquel il pensait sans cesse depuis quelques annes,
comme  l'instrument de Dieu sur la terre. On tait au milieu du jour.
Les deux souverains montrent en voiture pour se rendre au chteau de
Fontainebleau, Napolon laissant la droite au chef de l'glise. Sur le
seuil du palais, l'Impratrice, les grands de l'Empire, les chefs de
l'arme taient rangs en cercle pour recevoir Pie VII et lui rendre
hommage. Celui-ci, quoique habitu aux pompes romaines, n'avait rien
vu de si magnifique. Il fut conduit, entour de ce cortge, 
l'appartement qui lui tait destin. Aprs quelques heures de repos,
suivant les rgles de l'tiquette entre souverains, il fit visite 
l'Empereur et  l'Impratrice, qui lui rendirent immdiatement cette
visite. Chaque fois plus rassur, plus entran par le langage
sduisant de l'hte qui s'tait promis non pas de l'intimider, mais de
lui plaire, il conut une affection qu' la fin de sa vie, aprs de
nombreuses et terribles vicissitudes, il ressentait encore pour le
hros malheureux. Les grands de l'Empire lui furent successivement
prsents. Il les reut avec une cordialit parfaite, et cette grce
des vieillards, qui a bien aussi son charme puissant. La figure douce
et digne, le regard pntrant de Pie VII, touchaient tous les coeurs,
et il tait touch lui-mme de l'effet qu'il produisait. On ne l'avait
entretenu d'aucune des difficults qui restaient encore  rgler. On
avait mnag sa sensibilit, sa fatigue. Il tait tout entier 
l'motion,  la joie d'un accueil, qui lui semblait le triomphe mme
de la Religion.

[Note en marge: Entre du Pape  Paris.]

Le moment tait venu de partir pour Paris, et d'entrer enfin dans
cette redoutable cit, o depuis un sicle fermentait l'esprit humain,
o depuis quelques annes se rglaient les destines du monde. Le 28
novembre, aprs trois jours de repos, l'Empereur et le Pape montrent
dans une mme voiture afin de se rendre  Paris, celui-ci occupant
toujours la droite. Le Pape fut log au pavillon de Flore, qui avait
t dispos pour le recevoir. On lui donna la journe du 29 pour se
remettre entirement, et le 30 on lui prsenta le Snat, le Corps
Lgislatif, le Tribunat, le Conseil d'tat. Les prsidents de ces
quatre corps lui adressrent des discours dans lesquels ses vertus, sa
sagesse, sa noble condescendance envers la France, taient clbres
en termes brillants et dignes. Cependant, au milieu de ces harangues,
fugitives comme la sensation qui les inspire, il faut remarquer celle
de M. de Fontanes, grave et durable comme les vrits dont elle tait
pleine.

[Note en marge: Discours de M. de Fontanes au Pape.]

     TRS-SAINT-PRE,

     Quand le vainqueur de Marengo conut, au milieu du champ de
     bataille, le dessein de rtablir l'unit religieuse, et de rendre
     aux Franais leur culte antique, il prserva d'une ruine entire
     les principes de la civilisation. Cette grande pense, survenue
     dans un jour de victoire, enfanta le Concordat; et le Corps
     Lgislatif, dont j'ai l'honneur d'tre l'organe auprs de Votre
     Saintet, convertit le Concordat en loi nationale.

     Jour mmorable, galement cher  la sagesse de l'homme d'tat et
      la foi du chrtien! C'est alors que la France, abjurant de trop
     graves erreurs, donna les plus utiles leons au genre humain.
     Elle sembla reconnatre devant lui, que toutes les penses
     irrligieuses sont des penses impolitiques, et que tout attentat
     contre le christianisme est un attentat contre la socit.

     Le retour de l'ancien culte prpara bientt celui d'un
     gouvernement plus naturel aux grands tats, et plus conforme aux
     habitudes de la France. Tout le systme social, branl par les
     opinions inconstantes de l'homme, s'appuya de nouveau sur une
     doctrine immuable comme Dieu mme. C'est la Religion qui
     poliait autrefois les socits sauvages; mais il tait plus
     difficile aujourd'hui de rparer leurs ruines que de fonder leur
     berceau.

     Nous devons ce bienfait  un double prodige. La France a vu
     natre un de ces hommes extraordinaires, envoys de loin en loin
     au secours des empires qui sont prts  tomber; tandis que Rome,
     en mme temps, a vu briller sur le trne de saint Pierre toutes
     les vertus apostoliques du premier ge. Leur douce autorit se
     fait sentir  tous les coeurs. Des hommages universels doivent
     suivre un Pontife aussi sage que pieux, qui sait  la fois tout
     ce qu'il faut laisser au cours des affaires humaines, et tout ce
     qu'exigent les intrts de la religion.

     Cette religion auguste vient consacrer avec lui les nouvelles
     destines de l'Empire franais, et prend le mme appareil qu'au
     sicle des Clovis et des Ppins.

     Tout a chang autour d'elle; seule elle n'a pas chang.

     Elle voit finir les familles des rois comme celles des sujets;
     mais, sur les dbris des trnes qui s'croulent, et sur les
     degrs des trnes qui s'lvent, elle admire toujours la
     manifestation successive des desseins ternels, et leur obit
     avec confiance.

     Jamais l'univers n'eut un plus imposant spectacle, jamais les
     peuples n'ont reu de plus grandes instructions.

     Ce n'est plus le temps o l'empire et le sacerdoce taient
     rivaux. Tous les deux se donnent la main pour repousser les
     doctrines funestes, qui ont menac l'Europe d'une subversion
     totale. Puissent-elles cder pour jamais  la double influence de
     la religion et de la politique runies. Ce voeu sans doute ne
     sera point tromp; jamais en France la politique n'eut tant de
     gnie, et jamais le trne pontifical n'offrit au monde chrtien
     un modle plus respectable et plus touchant.

Le Pape se montra vivement mu de ce noble langage, le plus beau qu'on
et parl depuis le sicle de Louis XIV. Le peuple de Paris, accouru
sous ses fentres, demandait qu'il se montrt. Dj le renom de sa
douceur, de sa noble figure, tait rpandu dans la capitale. Pie VII
parut plusieurs fois au balcon des Tuileries, toujours accompagn de
Napolon, fut salu de vives acclamations, et vit le peuple de Paris,
le peuple qui avait fait le 10 aot et ador la desse Raison, 
genoux, attendant sa bndiction pontificale. Singulire inconstance
des hommes et des nations, qui prouve qu'il faut s'attacher aux
grandes vrits sur lesquelles repose la socit humaine, et s'y
fixer; car il n'y a ni dignit ni repos dans ces caprices d'un jour,
qu'on embrasse, qu'on quitte avec une prcipitation dshonorante.

[Note en marge: Dc. 1804.]

[Note en marge: Difficults relativement  quatre vques
constitutionnels.]

[Note en marge: Question de crmonial restant  rsoudre. Comment
Napolon se charge de la terminer.]

Les sombres apprhensions qui avaient rendu si amre la rsolution du
Pape, taient dissipes. Pie VII se voyait auprs d'un prince plein
d'gards et de soins, joignant la grce au gnie, et au milieu d'une
grande nation, ramene aux vieilles traditions du christianisme, par
l'exemple d'un chef glorieux. Il tait charm d'tre venu ajouter par
sa prsence  la force de cette impulsion. Il y avait encore quelques
peines  lui causer, soit touchant le crmonial, soit au sujet des
vques constitutionnels, qui aprs leur rconciliation avec l'glise
s'taient mis  dogmatiser sur le sens de cette rconciliation. Ils
taient quatre, MM. Lecoz, archevque de Besanon, Lacombe, vque
d'Angoulme, Saurine, vque de Strasbourg, et Remond, vque de
Dijon. M. Portalis les avait appels auprs de lui, et, par ordre de
l'Empereur, leur avait enjoint, s'ils avaient le dsir d'tre
prsents au Pape, d'crire une lettre de rconciliation, minute
d'accord avec l'vque Bernier et les cardinaux qui composaient le
cortge pontifical. Au dernier moment, ils voulurent changer encore un
mot  cette lettre, ce dont le Pape s'aperut, fit la remarque, s'en
remettant  l'Empereur du soin de terminer ces tristes disputes. Du
reste, il montra un visage galement doux et paternel  tous les
membres du clerg franais. Restaient les questions du crmonial. Le
Pape avait admis les principales modifications, fondes sur l'tat des
moeurs; mais la question du couronnement l'affectait singulirement.
Il tenait  conserver le droit de ses prdcesseurs de poser la
couronne sur le front de l'Empereur. Napolon ordonna de ne pas
insister, et dit qu'il se chargeait de tout arranger sur les lieux
mmes.

[Note en marge: Mariage religieux de Josphine, la veille mme du
sacre.]

On touchait  la veille de cette grande solennit, c'est--dire au 1er
dcembre. Josphine, qui avait plu au Saint-Pre par une espce de
dvotion, toute semblable  celle des femmes italiennes, Josphine
avait pntr auprs de lui, pour faire un aveu dont elle esprait
tirer grand parti. Elle lui avait dclar qu'elle n'tait marie que
civilement  Napolon, car,  l'poque de son mariage, les crmonies
religieuses taient interdites. C'tait sur le trne mme un trange
tmoignage des moeurs du temps. Napolon avait fait cesser cet tat
pour sa soeur, la princesse Murat, en priant le cardinal Caprara de
lui donner la bndiction nuptiale; il n'avait pas voulu le faire
cesser pour lui-mme. Le Pape, scandalis d'une situation qui, aux
yeux de l'glise, tait un concubinage, demanda sur-le-champ 
entretenir Napolon, et dclara dans cet entretien qu'il pouvait bien
le sacrer lui, car l'tat de conscience des empereurs n'avait jamais
t recherch par l'glise, quand il s'agissait de les couronner, mais
qu'il ne pouvait, en couronnant Josphine, donner la conscration
divine  un tat de concubinage. Napolon, irrit contre Josphine de
cette indiscrtion intresse, craignant de violenter le Pape, qu'il
savait invincible sur les affaires de foi, ne voulant pas d'ailleurs
changer une crmonie dont le programme tait dj publi, consentit 
recevoir la bndiction nuptiale. Josphine, vivement rprimande par
son poux, mais charme de ce qu'elle avait obtenu, reut, la nuit
mme qui prcda le couronnement, le sacrement du mariage dans la
chapelle des Tuileries. Ce fut le cardinal Fesch, ayant pour tmoins
M. de Talleyrand et le marchal Berthier, qui, dans le plus profond
secret, maria l'Empereur et l'Impratrice. Ce secret fut fidlement
gard jusqu'au divorce. Le matin on apercevait encore sur les yeux
rougis de Josphine les traces des larmes que lui avaient cot ces
agitations intrieures.

[Note en marge: Crmonie du sacre.]

Le dimanche, 2 dcembre, par une journe d'hiver froide mais sereine,
cette population de Paris que nous avons vue, quarante ans plus tard,
accourir par un temps pareil au-devant des restes mortels de Napolon,
se prcipitait pour assister au passage du cortge imprial. Le Pape
partit le premier ds dix heures du matin, et bien avant l'Empereur,
afin que les deux cortges ne se fissent pas obstacle l'un  l'autre.
Il tait accompagn d'un clerg nombreux, vtu des plus somptueux
ornements, et escort par des dtachements de la garde impriale. Un
portique richement dcor avait t construit tout autour de la place
Notre-Dame, pour y recevoir  la descente de leurs voitures les
souverains et les princes qui allaient se rendre  la vieille
basilique. L'archevch, orn avec un luxe digne des htes qu'il
devait contenir, tait dispos pour que le Pape et l'Empereur s'y
reposassent un instant. Aprs une courte station, le Pape entra dans
l'glise, o dj depuis plusieurs heures s'taient runis les dputs
des villes, les reprsentants de la magistrature et de l'arme, les
soixante vques avec leur clerg, le Snat, le Corps Lgislatif, le
Tribunat, le Conseil d'tat, les princes de Nassau, de Hesse, de
Baden, l'archichancelier de l'empire germanique, enfin les ministres
de toutes les puissances. La grande porte de Notre-Dame avait t
ferme parce qu'on y avait adoss le trne imprial. On entrait par
les portes latrales, situes aux deux extrmits de la nef
transversale. Quand le Pape, prcd de la croix et des insignes du
successeur de saint Pierre, parut dans cette vieille basilique de
saint Louis, tous les assistants se levrent, et cinq cents musiciens
entonnrent sur un air solennel le chant consacr, TU ES PETRUS.
L'effet en fut subit et profond. Le Pape marchant  pas lents alla
s'agenouiller d'abord  l'autel, et prendre place ensuite sur un trne
prpar pour lui  droite de l'autel. Les soixante prlats de l'glise
franaise vinrent le saluer l'un aprs l'autre. Il eut pour chacun
d'eux, constitutionnel ou non, la mme bienveillance de regard. Puis
on attendit l'arrive de la famille impriale.

L'glise de Notre-Dame tait dcore avec une magnificence sans gale.
Des tentures de velours, semes d'abeilles d'or, descendaient de la
vote jusqu'au sol. Au pied de l'autel se trouvaient de simples
fauteuils, que l'Empereur et l'Impratrice devaient occuper avant leur
couronnement. Au fond de l'glise, dans l'extrmit oppose  l'autel,
un trne immense, lev sur vingt-quatre marches, plac entre des
colonnes qui supportaient un fronton, espce de monument dans un
monument, tait destin  l'Empereur couronn et  son pouse. C'tait
l'usage dans les deux rites romain et franais. Le monarque n'allait
s'asseoir sur le trne qu'aprs avoir t couronn par le pontife.

[Note en marge: Napolon saisit la couronne des mains du Pape et la
pose sur sa tte.]

On attendait l'Empereur, et on l'attendit long-temps. Ce fut la seule
circonstance fcheuse dans cette grande solennit. L'attitude du Pape
pendant cette longue attente fut pnible. La crainte que l'ordonnateur
de ces ftes avait prouve d'exposer les deux cortges  une
rencontre, tait cause de ce retard. L'Empereur tait parti des
Tuileries dans une voiture tout entoure de glaces, surmonte par des
gnies d'or tenant une couronne; voiture populaire en France, toujours
reconnue du peuple de Paris, quand il l'a revue depuis, dans d'autres
crmonies. Il tait vtu d'un habit dessin par le plus grand peintre
du temps, et assez semblable aux costumes du seizime sicle; il
portait une toque  plume et un manteau court. Il ne devait prendre le
costume imprial qu' l'archevch mme, et au moment d'entrer dans
l'glise. Escort par ses marchaux  cheval, prcd des grands
dignitaires en voiture, il s'achemina lentement, le long de la rue
Saint-Honor, du quai de la Seine et de la place Notre-Dame, au milieu
des acclamations d'un peuple immense, enchant de voir son gnral
favori, devenu empereur, comme s'il n'avait pas fait tout cela
lui-mme, avec ses passions mobiles, avec son hrosme guerrier, et
comme si un coup de baguette magique l'et fait pour lui. Napolon,
arriv devant le portique, dj dcrit, mit pied  terre, se rendit 
l'archevch, y prit la couronne, le sceptre, le manteau imprial, et
se dirigea vers la basilique.  ct de lui on portait la grande
couronne, en forme de tiare, modele sur celle de Charlemagne. Dans
ce premier instant il avait ceint la couronne des Csars, c'est--dire
un simple laurier d'or. On admirait sa tte, belle sous ce laurier
d'or, comme une mdaille antique. Entr dans l'glise, au son d'une
musique retentissante, il s'agenouilla, et se rendit ensuite au
fauteuil qu'il devait occuper avant de se mettre en possession du
trne. Alors commena la crmonie. On avait dpos sur l'autel la
couronne, le sceptre, l'pe, le manteau. Le Pape fit sur le front de
l'Empereur, sur ses bras, sur ses mains, les onctions d'usage, puis
bnit l'pe qu'il lui ceignit, le sceptre qu'il remit en sa main, et
s'approcha pour prendre la couronne. Napolon observant ses
mouvements, et comme il l'avait annonc, terminant la difficult sur
les lieux mmes, saisit la couronne des mains du pontife, sans
brusquerie, mais avec dcision, et la plaa lui-mme sur sa tte.
L'acte, compris de tous les assistants, produisit un effet
inexprimable. Napolon prenant ensuite la couronne de l'Impratrice,
et, s'approchant de Josphine prosterne devant lui, la posa avec une
tendresse visible sur la tte de cette compagne de sa fortune, qui en
ce moment fondait en larmes. Cela fait, il s'achemina vers le grand
trne. Il y monta suivi de ses frres, qui soutenaient les pans du
manteau imprial. Alors le Pape se rendit, suivant l'usage, au pied du
trne pour bnir le nouveau souverain, et chanter ces paroles qui
avaient retenti aux oreilles de Charlemagne dans la basilique de
Saint-Pierre, quand le clerg romain l'avait soudainement proclam
empereur d'Occident: VIVAT IN TERNUM SEMPER AUGUSTUS.  ce chant,
les cris de Vive l'Empereur, mille fois rpts, se firent entendre
sous les votes de Notre-Dame; le canon y joignit ses clats, et
apprit  tout Paris l'instant solennel o Napolon tait
dfinitivement consacr, d'aprs toutes les formes convenues chez les
hommes.

L'archichancelier Cambacrs lui apporta ensuite le texte du serment,
un vque lui prsenta l'vangile, et, la main sur le livre des
chrtiens, il prta ce serment qui contenait les grands principes de
la Rvolution franaise. Puis fut chante une grand'messe pontificale,
et la journe tait fort avance lorsque les deux cortges regagnrent
les Tuileries,  travers un concours immense de peuple.

Telle fut cette auguste crmonie, par laquelle se consommait le
retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'tait pas un des
moindres triomphes de notre Rvolution, que de voir ce soldat sorti de
son propre sein, sacr par le Pape, qui avait quitt tout exprs la
capitale du monde chrtien. C'est  ce titre surtout que de pareilles
pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la
modration des dsirs, venant s'asseoir sur ce trne avec le gnie,
avait mnag  la France une libert suffisante, et born  propos le
cours d'entreprises hroques, cette crmonie et consacr pour
jamais, c'est--dire pour quelques sicles, la nouvelle dynastie. Mais
nous devions passer par d'autres voies  un tat politique plus libre,
et  une grandeur malheureusement trop restreinte.

Il y avait quinze ans que la Rvolution avait commenc. Monarchie
pendant trois ans, rpublique pendant douze, elle devenait maintenant
monarchie militaire, fonde toutefois sur l'galit civile, sur le
concours de la nation  la loi, et sur la libre admission de tous les
citoyens  ces grandeurs sociales rtablies. Ainsi avait march en
quinze ans la socit franaise, successivement dfaite et refaite,
avec la promptitude ordinaire aux passions populaires.


FIN DU LIVRE VINGTIME.




LIVRE VINGT ET UNIME.

TROISIME COALITION.

     Sjour du Pape  Paris.--Soins de Napolon pour l'y retenir.--Les
     flottes n'ayant pu agir en dcembre, Napolon emploie l'hiver 
     organiser l'Italie.--Transformation de la Rpublique italienne en
     un royaume vassal de l'Empire franais.--Offre de ce royaume 
     Joseph Bonaparte, et refus de celui-ci.--Napolon se dcide 
     poser la couronne de fer sur sa tte, en dclarant que les deux
     couronnes de France et d'Italie seront spares  la
     paix.--Sance solennelle au Snat.--Second couronnement  Milan
     fix au mois de mai 1805.--Napolon trouve dans sa prsence au
     del des Alpes un moyen de mieux cacher ses nouveaux projets
     maritimes.--Ses ressources navales se sont accrues par une
     soudaine dclaration de guerre de l'Angleterre 
     l'Espagne.--Forces navales de la Hollande, de la France, de
     l'Espagne.--Projet d'une grande expdition dans
     l'Inde.--Hsitation d'un moment entre ce projet et celui d'une
     expdition directe contre l'Angleterre.--Prfrence dfinitive
     pour ce dernier.--Tout est prpar pour excuter la descente dans
     les mois de juillet et d'aot.--Les flottes de Toulon, de Cadix,
     du Ferrol, de Rochefort, de Brest, doivent se runir  la
     Martinique, pour revenir en juillet dans la Manche, au nombre de
     soixante vaisseaux.--Le Pape se dispose enfin  retourner 
     Rome.--Ses ouvertures  Napolon avant de le quitter.--Rponses
     sur les divers points traits par le Pape.--Dplaisir de
     celui-ci, tempr toutefois par le succs de son voyage en
     France.--Dpart du Pape pour Rome, et de Napolon pour
     Milan.--Dispositions des cours de l'Europe.--Leur tendance  une
     nouvelle coalition.--tat du cabinet russe.--Les jeunes amis
     d'Alexandre forment un grand plan de mdiation europenne.--Ides
     dont se compose ce plan, vritable origine des traits de
     1815.--M. de Nowosiltzoff charg de les faire agrer 
     Londres.--Accueil qu'il reoit de M. Pitt.--Le plan de mdiation
     est converti par le ministre anglais en un plan de coalition
     contre la France.--Retour de M. de Nowosiltzoff 
     Ptersbourg.--Le cabinet russe signe avec lord Gower le trait
     qui constitue la troisime coalition.--La ratification de ce
     trait est soumise  une condition, l'vacuation de Malte par
     l'Angleterre.--Afin de conserver  cette coalition la forme
     pralable d'une mdiation, M. de Nowosiltzoff doit se rendre 
     Paris pour traiter avec Napolon.--Inutiles efforts de la Russie
     pour amener la Prusse  la nouvelle coalition.--Efforts plus
     heureux auprs de l'Autriche, qui prend des engagements
     ventuels.--La Russie se sert de l'intermdiaire de la Prusse,
     afin d'obtenir de Napolon des passe-ports pour M. de
     Nowosiltzoff.--Ces passe-ports sont accords.--Napolon en
     Italie.--Enthousiasme des Italiens pour sa
     personne.--Couronnement  Milan.--Eugne de Beauharnais dclar
     vice-roi.--Ftes militaires et visites  toutes les
     villes.--Napolon invinciblement entran  certains projets par
     la vue de l'Italie.--Il projette d'expulser un jour les Bourbons
     de Naples, et se dcide immdiatement  runir Gnes  la
     France.--Motifs de cette runion.--Constitution du duch de
     Lucques en un fief imprial, au profit de la princesse
     lisa.--Aprs un sjour de trois mois en Italie, Napolon se
     dispose  se rendre  Boulogne, afin d'excuter la
     descente.--Ganteaume  Brest n'a pu trouver un seul jour pour
     mettre  la voile.--Villeneuve et Gravina, sortis heureusement de
     Toulon et de Cadix, sont chargs de venir dbloquer Ganteaume,
     pour se rendre tous ensemble dans la Manche.--Sjour de Napolon
      Gnes.--Son brusque dpart pour Fontainebleau.--Tandis que
     Napolon prpare la descente en Angleterre, toutes les puissances
     du continent prparent une guerre formidable contre la
     France.--La Russie, embarrasse par le refus de l'Angleterre
     d'abandonner Malte, trouve dans la runion de Gnes un prtexte
     pour passer outre, et l'Autriche une raison pour se dcider
     sur-le-champ.--Trait de subside.--Armements immdiats
     obstinment nis  Napolon.--Celui-ci s'en aperoit, et demande
     des explications, en commenant quelques prparatifs vers
     l'Italie et sur le Rhin.--Persuad plus que jamais qu'il faut
     aller couper  Londres le noeud de toutes les coalitions, il part
     pour Boulogne.--Sa rsolution de s'embarquer, et son impatience
     en attendant la flotte franaise.--Mouvement des
     escadres.--Longue et heureuse navigation de Villeneuve et de
     Gravina jusqu' la Martinique.--Premires atteintes de
     dcouragement chez l'amiral Villeneuve.--Brusque retour en
     Europe, et marche sur le Ferrol pour dbloquer ce port.--Bataille
     navale du Ferrol contre l'amiral Calder.--L'amiral franais
     pourrait s'attribuer la victoire, s'il n'avait perdu deux
     vaisseaux espagnols.--Il a rempli son but en dbloquant le
     Ferrol, et en ralliant deux nouvelles divisions franaise et
     espagnole.--Au lieu de prendre confiance, et de venir dbloquer
     Ganteaume pour se rendre avec cinquante vaisseaux dans la Manche,
     Villeneuve dconcert se dcide  faire voile vers Cadix, en
     laissant croire  Napolon qu'il marche sur Brest.--Longue
     attente de Napolon  Boulogne.--Ses esprances en recevant les
     premires dpches du Ferrol.--Son irritation lorsqu'il commence
      croire que Villeneuve a march vers Cadix.--Violente agitation
     et emportement contre l'amiral Decrs.--Nouvelles positives des
     projets de l'Autriche.--Brusque changement de rsolution.--Plan
     de la campagne de 1805.--Quelles taient les chances de succs de
     la descente, manque par la faute de Villeneuve.--Napolon tourne
     dfinitivement ses forces contre le continent.


[Note en marge: Janv. 1805]

[Note en marge: Distribution des aigles  l'arme.]

Trois jours aprs la crmonie du sacre, Napolon voulut distribuer 
l'arme et aux gardes nationales les aigles qui devaient surmonter les
drapeaux de l'Empire. Cette crmonie, aussi noblement ordonne que la
prcdente, eut le Champ de Mars pour thtre. Les reprsentants de
tous les corps vinrent recevoir les aigles qui leur taient destines,
au pied d'un trne magnifique, lev devant le palais de l'cole
militaire, et, avant de les recevoir prtrent le serment, qu'ils
tinrent depuis, de les dfendre jusqu' la mort. Le mme jour il y eut
un banquet aux Tuileries, o l'on vit l'Empereur et le Pape assis 
table,  ct l'un de l'autre, revtus des ornements impriaux et
pontificaux, et servis par les grands officiers de la couronne.

La multitude, avide de spectacles, tait ravie de ces pompes. Beaucoup
d'esprits, sans tre domins par leurs sens, les admettaient comme une
consquence naturelle du rtablissement de la monarchie. Les sages
faisaient des voeux pour que le nouveau monarque ne se laisst pas
enivrer par ces fumes de la toute-puissance. Du reste, aucun
pronostic sinistre ne troublait encore la satisfaction publique. On
croyait  la dure du nouvel ordre de choses. Avec beaucoup de
magnificence, trop peut-tre, on y voyait cependant la fidle
conscration des principes sociaux proclams par la Rvolution
franaise, une prosprit toujours croissante malgr la guerre, et une
continuation de grandeur qui avait de quoi charmer l'orgueil national.

[Note en marge: Prolongation du sjour du Pape  Paris.]

[Note en marge: Efforts de Napolon pour plaire  Pie VII.]

Le Saint-Pre n'aurait pas voulu sjourner long-temps  Paris; mais il
esprait, en y sjournant, trouver une occasion favorable d'exprimer
 Napolon les voeux secrets de la cour romaine, et il tait rsign 
y demeurer deux ou trois mois. La saison ne lui permettait d'ailleurs
pas de repasser les Alpes immdiatement. Napolon, qui dsirait
l'avoir  ses cts pour lui montrer la France, pour lui en faire
apprcier l'esprit, pour l'amener  comprendre les conditions
auxquelles le rtablissement de la religion tait possible, pour
gagner enfin sa confiance par des communications franches et
journalires, Napolon mettait  le retenir une grce parfaite, et il
avait fini par sduire entirement ce saint Pontife. Pie VII tait
log aux Tuileries, libre de se livrer  ses gots modestes et
religieux, mais environn, quand il sortait, de tous les attributs de
la suprme puissance, escort par la garde impriale, combl en un mot
des plus grands honneurs. Son intressante figure, ses vertus presque
visibles dans sa personne, avaient vivement touch la population
parisienne, qui le suivait partout avec un mlange de curiosit, de
sympathie et de respect. Il parcourait tour  tour les paroisses de
Paris, o il officiait, au milieu d'une affluence extraordinaire. Sa
prsence augmentait l'impulsion religieuse que Napolon s'tait
attach  imprimer aux esprits. Le saint Pontife en tait heureux. Il
visitait les monuments publics, les muses enrichis par Napolon, et
semblait s'intresser lui-mme aux grandeurs du nouveau rgne. Dans
une visite  l'un de nos tablissements publics, il se conduisit avec
un tact et une convenance qui lui valurent l'approbation gnrale.
Entour d'une foule agenouille qui lui demandait sa bndiction, il
aperut un homme dont le visage svre et chagrin portait encore
l'empreinte de nos passions teintes, et qui se dtournait pour se
soustraire  la bndiction pontificale. Le Saint-Pre, s'approchant,
lui dit avec douceur: Ne fuyez pas, monsieur. La bndiction d'un
vieillard n'a jamais fait de mal.--Ce mot noble et touchant fut rpt
et applaudi dans tout Paris.

Les ftes, les soins hospitaliers prodigus  son hte vnrable,
n'avaient pu distraire Napolon de ses grandes affaires. Les flottes
destines  concourir  la descente continuaient d'attirer toute son
attention. Celle de Brest tait enfin prte  mettre  la voile; mais
celle de Toulon, retarde dans son armement parce qu'on avait voulu la
porter de huit vaisseaux  onze, avait exig l'emploi du mois de
dcembre tout entier. Depuis qu'elle tait au complet, un vent debout
l'avait empche de sortir pendant la dure du mois de janvier.
L'amiral Missiessy, avec cinq vaisseaux arms  Rochefort, attendait
une tempte pour drober sa sortie  l'ennemi. Napolon consacrait ce
temps  l'administration intrieure de son nouvel empire.

[Note en marge: Dmarches de Napolon  l'gard de l'Angleterre.]

Quoique dcid  une guerre  outrance contre l'Angleterre, il crut
devoir commencer son rgne par une dmarche, en ce moment inutile, et
qui avait, outre son inutilit, l'inconvnient d'tre la rptition
d'une autre dmarche pleine d'-propos, qu'il avait faite lors de son
avnement au Consulat. Il crivit une lettre au roi d'Angleterre pour
lui proposer la paix, et il expdia cette lettre par un brick  la
croisire anglaise devant Boulogne. Elle fut communique sur-le-champ
au cabinet britannique, qui fit dire que la rponse serait envoye
plus tard. La paix tait possible en 1800, ncessaire mme pour les
deux puissances. La dmarche tente  cette poque par le Premier
Consul tait donc fort convenable, et le refus de ses propositions de
paix, suivi des victoires de Marengo et de Hohenlinden, couvrit de
confusion M. Pitt, fut mme l'une des causes principales de la chute
de ce ministre. Mais, en 1805, les deux peuples tant au dbut de la
nouvelle guerre, leurs prtentions tant accrues au point de ne
pouvoir plus tre ajustes que par la force, une proposition de paix
semblait trop visiblement imagine pour affecter la modration, ou
pour avoir l'occasion de parler au roi d'Angleterre de monarque 
monarque.

[Note en marge: Transformation de la Rpublique italienne en
monarchie.]

Ce qui pressait beaucoup plus que ces vaines dmarches, c'tait
l'organisation dfinitive de la Rpublique italienne. Cette
Rpublique, fille de la Rpublique franaise, devait suivre en tout le
sort de sa mre. En 1802, lors de la Consulte de Lyon, elle s'tait
constitue  l'imitation de la France, en adoptant un gouvernement,
rpublicain dans la forme, absolu dans le fait. Maintenant il tait
naturel qu'elle ft le dernier pas  la suite de la France, et que de
rpublique elle devnt monarchie.

[Note en marge: Voeux des Italiens.]

Nous avons, au livre prcdent, racont les ouvertures que M.
Cambacrs et le ministre de la Rpublique italienne  Paris, M. de
Marescalchi, avaient t chargs de faire au vice-prsident Melzi, et
aux membres de la consulte d'tat. Ces ouvertures avaient t assez
favorablement accueillies, bien que le vice-prsident Melzi, port 
l'humeur chagrine par sa sant, et par une tche au-dessus de ses
forces, et ml  sa rponse des rflexions assez amres. Les
Italiens acceptaient sans regret la transformation de leur rpublique
en monarchie, parce qu'ils espraient profiter de cette occasion pour
obtenir, en partie du moins, l'accomplissement de leurs voeux. Ils
voulaient bien d'un roi, et d'un frre de Napolon pour roi, mais 
condition que le choix tomberait sur Joseph ou Louis Bonaparte, et non
sur Lucien, qu'ils excluaient formellement; que ce roi leur
appartiendrait en propre; qu'il rsiderait sans cesse  Milan; que les
deux couronnes de France et d'Italie seraient immdiatement spares;
que tous les fonctionnaires seraient Italiens; qu'on ne paierait plus
de subside pour l'entretien de l'arme franaise; qu'enfin Napolon se
chargerait de faire approuver  l'Autriche ce nouveau changement.

 ces conditions, disait le vice-prsident Melzi, les Italiens seront
satisfaits, car ils n'ont encore senti l'avantage de leur
affranchissement que par une augmentation d'impts.

[Note en marge: Manire dont le vice-prsident Melzi et Napolon
envisagent la situation et les intrts de l'Italie.]

L'ide que leur argent est emport au del des monts, proccupe
ordinairement les Italiens, soumis depuis si long-temps  des
puissances places de l'autre ct des Alpes. Toutefois, ils ont un
meilleur et plus noble motif de souhaiter leur affranchissement,
c'est de vivre sous un gouvernement national. Les raisons basses
indignaient Napolon, sans le surprendre, car, s'il estimait peu les
hommes, il ne travaillait jamais  les abaisser. On ne songe pas, en
effet,  les abaisser quand on veut leur demander de grandes choses.
Il tait donc indign des raisons du vice-prsident Melzi.--Quoi!
s'criait-il, les Italiens ne seraient donc sensibles qu' l'argent
que leur cote leur indpendance! Il faudrait les supposer bien bas et
bien lches: quant  moi, je suis loin de les croire tels. Peuvent-ils
s'affranchir, se dfendre eux-mmes, sans les soldats franais? S'ils
ne le peuvent pas, n'est-il pas juste qu'ils contribuent  entretenir
les soldats qui versent leur sang pour eux? Qui donc a runi en un
seul tat, pour en faire un corps de nation, cinq ou six provinces
gouvernes autrefois par cinq ou six princes diffrents? Qui donc, si
ce n'est l'arme franaise, et moi qui la commande? Si j'avais voulu,
la haute Italie serait aujourd'hui dpece, distribue en appoints,
une partie donne au Pape, une autre aux Autrichiens, une troisime
aux Espagnols. J'aurais,  ce prix, dsarm les puissances, et conquis
pour la France la paix du continent. Les Italiens ne voient-ils pas
que la constitution de leur nationalit commence par un tat qui
comprend dj le tiers de toute l'Italie? Leur gouvernement n'est-il
pas compos d'Italiens, et fond sur les principes de la justice, de
l'galit, d'une libert sage, sur les principes enfin de la
Rvolution franaise? Que dsirent-ils de mieux? Puis-je tout
accomplir en un jour?--

Napolon, en cette circonstance, avait pleinement raison contre
l'Italie. Sans lui, la Lombardie aurait, de ses dbris, satisfait le
Pape, l'empereur d'Allemagne, l'Espagne, la maison de Sardaigne, et
servi d'quivalent pour la runion du Pimont  la France. Il est vrai
que c'tait dans l'intrt de la politique franaise que Napolon
travaillait  constituer la nationalit italienne. Mais n'tait-ce pas
un grand bienfait pour les Italiens que d'entendre ainsi la politique
franaise? Ne devaient-ils pas  cette politique le concours de tous
leurs efforts? Et, en vrit, 22 millions par an, pour nourrir 30 et
quelques mille hommes, chiffre fictif, car habituellement il en
fallait 60 mille au moins, tait-ce un bien lourd fardeau, pour un
pays qui renfermait les plus riches provinces de l'Europe?

Au surplus, Napolon s'inquitait peu de ces rclamations chagrines du
vice-prsident Melzi. Il savait qu'il ne fallait pas prendre tout cela
fort au srieux. Le parti modr italien, avec lequel il gouvernait,
abandonn par la noblesse et par les prtres qui inclinaient en
gnral vers les Autrichiens, par les libraux qui taient imbus
d'ides exagres, le parti modr, dans son isolement, prouvait une
certaine tristesse, et peignait volontiers la situation de sombres
couleurs. Napolon n'en tenait pas compte, et, toujours occup de
soustraire l'Italie  l'Autriche, cherchait le moyen d'accommoder ses
institutions aux nouvelles institutions de la France.

[Note en marge: Confrences avec les dlgus de la Rpublique
italienne, et accord avec eux.]

Le sacre avait t une occasion de runir  Paris le vice-prsident
Melzi, et quelques dlgus des diverses autorits italiennes. MM.
Cambacrs, de Marescalchi et de Talleyrand entrrent en pourparlers
avec eux et se mirent d'accord sur tous les points, sauf un seul,
celui du subside  payer  la France, car les Italiens invoquaient
l'occupation franaise comme leur salut, mais n'en voulaient pas
supporter les frais.

[Note en marge: Joseph Napolon refuse la couronne d'Italie.]

L'archichancelier Cambacrs fut ensuite charg de traiter, avec
Joseph Bonaparte, la question de son lvation au trne d'Italie. Au
grand tonnement de Napolon, Joseph refusa ce trne par deux motifs,
l'un fort naturel, l'autre singulirement prsomptueux. Joseph dclara
qu'en vertu du principe de la sparation des deux couronnes, la
condition du trne d'Italie tant la renonciation au trne de France,
il dsirait rester prince franais avec tous ses droits de succession
 l'Empire. Napolon n'ayant pas d'enfants, il prfrait la
possibilit lointaine de rgner un jour sur la France  la certitude
de rgner immdiatement sur l'Italie. Une telle prtention n'avait
rien que de naturel et de patriotique. Le second motif de refus donn
par Joseph, c'est qu'on lui offrait un royaume trop voisin, et ds
lors trop dpendant, qu'il ne pourrait rgner que sous l'autorit du
chef de l'Empire franais, et qu'il ne lui convenait pas de rgner 
ce prix. Ainsi peraient dj les sentiments qui ont dirig les frres
de l'Empereur sur tous les trnes qu'il leur a donns. C'tait la
preuve d'une bien folle vanit que de ne pas vouloir des avis d'un
homme tel que Napolon. C'tait une ingratitude bien impolitique que
de vouloir s'affranchir de sa puissance; car  la tte d'un tat
italien de nouvelle cration, tendre  l'isolement, c'tait tendre 
la perte de l'Italie autant qu' l'affaiblissement de la France.

[Note en marge: Napolon de dcide  prendre le titre de ROI
D'ITALIE.]

[Note en marge: Napolon, pour calmer les ombrages de l'Autriche,
proclame la sparation des deux couronnes de France et d'Italie.]

Les instances employes auprs de Joseph furent vaines, et bien que sa
future royaut et t annonce  toutes les cours avec lesquelles la
France tait en relation,  l'Autriche,  la Prusse, au Saint-Sige,
il fallut revenir  d'autres ides, et imaginer une nouvelle
combinaison. Napolon, averti par cette dernire exprience qu'il ne
devait pas crer en Lombardie une royaut jalouse, dispose 
contrarier ses grands desseins, rsolut de prendre lui-mme la
couronne de fer, et de se qualifier EMPEREUR DES FRANAIS, ROI
D'ITALIE. Il n'y avait qu'une objection  ce projet, c'tait de trop
rappeler la runion du Pimont  la France. On s'exposait ainsi 
blesser profondment l'Autriche, et  la ramener de ses ides
pacifiques aux ides belliqueuses de M. Pitt, lequel, depuis son
retour aux affaires, cherchait  profiter de la rupture des relations
diplomatiques entre la France et la Russie pour nouer une nouvelle
coalition. Afin de parer,  cet inconvnient, Napolon se proposa de
dclarer formellement que la couronne d'Italie ne resterait sur sa
tte que jusqu' la paix; qu' cette poque, il procderait  la
sparation des deux couronnes, en choisissant parmi les princes
franais celui qui devrait lui succder. Pour le moment, il adopta
Eugne de Beauharnais, ce fils de Josphine, qu'il aimait comme son
propre fils, et lui confia la vice-royaut de l'Italie.

Cette volont une fois arrte, il se mit peu en peine de la faire
agrer  M. de Melzi, dont les plaintes assez draisonnables
commenaient  le fatiguer, car il apercevait en lui beaucoup plus le
dsir de se mnager une espce de popularit, que l'intention de
travailler en commun  la constitution future de l'Italie. MM.
Cambacrs et de Talleyrand furent chargs de signifier ces
rsolutions aux Italiens prsents  Paris, et de combiner avec eux les
moyens d'excution. Ces derniers avaient paru craindre que les trois
grands collges permanents, des _possidenti_, des _dotti_, des
_commercianti_, auxquels tait confi le soin d'lire les autorits et
de modifier la constitution quand il y aurait lieu, ne rsistassent 
tout projet autre que celui d'une monarchie lombarde, immdiatement
spare de la monarchie franaise, et que, pour toute rsistance, ils
n'opposassent la nonchalance italienne, en ne venant voter ni pour ni
contre. Napolon renona en cette circonstance  l'emploi des formes
constitutionnelles; il agit en crateur, qui avait fait de l'Italie ce
qu'elle tait, et qui avait le droit d'en faire encore ce qu'il
croyait utile qu'elle devnt. M. de Talleyrand lui adressa un rapport,
dans lequel il dmontra que ces provinces dpendantes, les unes de
l'ancienne Rpublique vnitienne, les autres de la maison d'Autriche,
celles-ci du duc de Modne, celles-l du Saint-Sige, runies par la
conqute en un seul tat, dpendaient, comme provinces conquises, de
la volont de l'Empereur des Franais; que ce qu'il leur devait
c'tait un gouvernement quitable, adapt  leurs intrts, fond sur
les principes de la Rvolution franaise; mais que du reste il pouvait
donner  ce gouvernement la forme qui conviendrait le mieux  ses
vastes desseins. Suivait un dcret constitutif du nouveau royaume,
dcret qui devait tre adopt par la consulte d'tat et les dputs
italiens prsents  Paris, communiqu ensuite au Snat franais, comme
l'un des grands actes constitutionnels de l'Empire, et promulgu dans
une sance impriale. Cependant il fallait que l'Italie part tre
pour quelque chose dans ces nouvelles dterminations. On imagina de
prparer aussi pour elle la scne d'un couronnement. On rsolut de
tirer du trsor de Monza la fameuse couronne de fer des rois lombards,
pour que Napolon la post sur sa tte, aprs l'avoir fait bnir par
l'archevque de Milan, conformment  l'antique usage des empereurs
germaniques, qui recevaient  Rome la couronne d'Occident, mais 
Milan celle d'Italie. Cette scne devait mouvoir les Italiens,
rveiller leurs esprances, ramener le parti des nobles et des
prtres, qui regrettaient surtout dans la domination autrichienne les
formes monarchiques, et satisfaire le peuple, toujours pris du luxe
de ses matres; car ce luxe, tout en charmant ses yeux, alimente son
industrie. Quant aux libraux clairs, ils devaient finir par
comprendre que l'association des destines de l'Italie aux destines
de la France pouvait seule assurer son avenir.

[Note en marge: Mars 1805.]

Il fut convenu qu'aprs l'adoption du nouveau dcret, les dputs
italiens, le ministre Marescalchi, le grand-matre des crmonies, M.
de Sgur, prcderaient Napolon  Milan, pour y organiser une cour
italienne, et y apprter les pompes du couronnement.

On rpandait en cet instant mille bruits dans la diplomatie
europenne. On disait tantt que Napolon allait donner la couronne de
Hollande  son frre Louis, tantt qu'il allait dcerner celle de
Naples  Joseph, tantt encore qu'il allait runir Gnes et la Suisse
au territoire franais. Il y avait mme des gens qui soutenaient que
Napolon voulait faire du cardinal Fesch un pape, et qui parlaient
dj de la couronne d'Espagne comme rserve  un prince de la maison
Bonaparte. La haine de ses ennemis devinait ses projets en quelques
points, les exagrait en d'autres, lui en suggrait auxquels il
n'avait pas encore os penser, et les facilitait certainement, en y
prparant l'opinion de l'Europe. La sance au Snat, pour la
promulgation du dcret constitutif du royaume d'Italie, devait
rpondre  toutes ces suppositions vraies ou fausses, et pour le
moment pousses beaucoup trop loin.

[Note en marge: Sance impriale pour communiquer au Snat le dcret
relatif  l'Italie.]

On runit auparavant les dputs italiens  Paris; on leur soumit le
dcret, auquel ils adhrrent  l'unanimit; puis la sance impriale
fut ordonne pour le 17 mars 1805 (26 ventse an XIII). L'Empereur se
rendit au Snat  deux heures, entour de tout l'appareil des
souverains constitutionnels de l'Angleterre et de la France, quand ils
tiennent une sance royale. Il fut reu  la porte du palais du
Luxembourg par une grande dputation, et alla ensuite s'asseoir sur
un trne, autour duquel taient rangs les princes, les six grands
dignitaires, les marchaux, les grands officiers de la couronne. Il
ordonna la communication des actes qui devaient faire l'objet de cette
sance. M. de Talleyrand lut son rapport, et, aprs le rapport, le
dcret imprial. Une copie du mme dcret en langue italienne, revtue
de l'adhsion des dputs lombards, fut ensuite lue par le
vice-prsident Melzi. Puis, le ministre Marescalchi prsenta ces
dputs  Napolon, dans les mains duquel ils prtrent serment de
fidlit comme au roi d'Italie. Cette crmonie termine, Napolon,
assis et couvert, pronona un discours ferme et concis, comme il les
savait faire, et dont on jugera facilement l'intention.

[Note en marge: Discours de Napolon sur la constitution du nouveau
royaume d'Italie.]

     SNATEURS,

     Nous avons voulu, dans cette circonstance, nous rendre au milieu
     de vous, pour vous faire connatre, sur un des sujets les plus
     importants de la politique de l'tat, notre pense tout entire.

     Nous avons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne,
     la Suisse, l'Italie. Nous avons t modr au milieu de la plus
     grande prosprit. De tant de provinces, nous n'avons gard que
     ce qui tait ncessaire pour nous maintenir au mme point de
     considration et de puissance o a toujours t la France. Le
     partage de la Pologne, les provinces soustraites  la Turquie, la
     conqute des Indes et de presque toutes les colonies, avaient
     rompu  notre dtriment l'quilibre gnral.

     Tout ce que nous avons jug inutile pour le rtablir, nous
     l'avons rendu.

     L'Allemagne a t vacue; ses provinces ont t restitues aux
     descendants de tant d'illustres maisons, qui taient perdues pour
     toujours, si nous ne leur eussions accord une gnreuse
     protection.

     L'Autriche elle-mme, aprs deux guerres malheureuses, a obtenu
     l'tat de Venise. Dans tous les temps, elle et chang de gr 
     gr Venise contre les provinces qu'elle a perdues.

      peine conquise, la Hollande a t dclare indpendante. Sa
     runion  notre Empire et t le complment de notre systme
     commercial, puisque les plus grandes rivires de la moiti de
     notre territoire dbouchent en Hollande. Cependant la Hollande
     est indpendante, et ses douanes, son commerce et son
     administration se rgissent au gr de son gouvernement.

     La Suisse tait occupe par nos armes; nous l'avions dfendue
     contre les forces combines de l'Europe. Sa runion et complt
     notre frontire militaire. Toutefois la Suisse se gouverne par
     l'acte de mdiation, au gr de ses dix-neuf cantons, indpendante
     et libre.

     La runion du territoire de la Rpublique italienne  l'Empire
     franais et t utile au dveloppement de notre agriculture;
     cependant, aprs la seconde conqute, nous avons  Lyon confirm
     son indpendance. Nous faisons plus aujourd'hui, nous proclamons
     le principe de la sparation des couronnes de France et
     d'Italie, en assignant, pour l'poque de cette sparation,
     l'instant o elle deviendra possible et sans danger pour nos
     peuples d'Italie.

     Nous avons accept et nous placerons sur notre tte cette
     couronne de fer des anciens Lombards, pour la retremper et pour
     la raffermir. Mais nous n'hsitons pas  dclarer que nous
     transmettrons cette couronne  un de nos enfants lgitimes, soit
     naturel, soit adoptif, le jour o nous serons sans alarmes pour
     l'indpendance que nous avons garantie des autres tats de la
     Mditerrane.

     Le gnie du mal cherchera en vain des prtextes pour remettre le
     continent en guerre; ce qui a t runi  notre Empire par les
     lois constitutionnelles de l'tat y restera runi. Aucune
     nouvelle province n'y sera incorpore, mais les lois de la
     Rpublique batave, l'acte de mdiation des dix-neuf cantons
     suisses et ce premier statut du royaume d'Italie seront
     constamment sous la protection de notre couronne, et nous ne
     souffrirons jamais qu'il y soit port atteinte.

Aprs ce discours si haut, si premptoire, Napolon reut le serment
de quelques snateurs qu'il venait de nommer, et il retourna, entour
du mme cortge, au palais des Tuileries. MM. de Melzi, de Marescalchi
et les autres Italiens eurent ordre de se rendre  Milan, pour y
prparer les esprits  la nouvelle solennit qui venait d'tre
rsolue. Le cardinal Caprara, lgat du Pape auprs de Napolon, tait
archevque de Milan. Il n'avait accept cette dignit que par
obissance, tant fort g, accabl d'infirmits, et, aprs une longue
vie passe dans les cours, plus dispos  quitter le monde qu' y
prolonger son rle.  la prire de Napolon, et avec l'agrment du
Pape, il partit pour l'Italie, afin d'y couronner le nouveau roi,
suivant l'antique usage de l'glise lombarde. M. de Sgur se mit en
route sur-le-champ avec ordre de hter les prparatifs. Napolon avait
fix son propre dpart au mois d'avril, et son couronnement au mois de
mai.

[Note en marge: Le voyage de Napolon en Italie concordant avec ses
nouveaux projets militaires.]

[Note en marge: Mouvement des flottes dans la supposition d'une
expdition d'hiver contre l'Angleterre.]

[Note en marge: L'amiral Missiessy met  la voile par une tempte.]

[Note en marge: Villeneuve retenu  Toulon par les vents contraires
pendant les mois de dcembre 1804 et janvier 1805.]

[Note en marge: Sortie et rentre de Villeneuve.]

Cette excursion en Italie s'accordait parfaitement avec ses projets
militaires, et leur tait mme d'un grand secours. Napolon avait t
oblig d'attendre tout l'hiver que ses escadres fussent prtes 
sortir de Brest, de Rochefort, de Toulon. En janvier 1805, il y avait
environ vingt mois que la guerre maritime tait dclare, car la
rupture avec l'Angleterre datait de mai 1803; et cependant les flottes
de haut-bord n'avaient pu mettre  la voile. La vive impulsion de
Napolon n'avait pourtant pas manqu  l'administration; mais en
marine rien ne se fait vite, et c'est ce que ne savent pas assez les
nations qui aspirent  se crer une puissance navale. Toutefois il
faut dire que les flottes de Brest et de Toulon auraient t armes
plus tt, si l'on n'avait pas voulu augmenter leur premier effectif.
Celle de Brest avait t porte de 18 vaisseaux  21, et pouvait
embarquer 17 mille hommes et 500 chevaux, avec un matriel
considrable, sans le secours de btiments de transport emprunts au
commerce. Dans le projet d'appareiller en hiver par un gros temps, il
avait fallu renoncer  se faire accompagner par des btiments d'un
petit tonnage, galement incapables de suivre les vaisseaux de ligne
et d'en recevoir la remorque. On avait donc pris de vieux vaisseaux de
guerre, qu'on avait arms en flte, et qu'on avait chargs d'hommes et
de matriel. Par ce moyen, l'escadre pouvait sortir tout entire et
par tous les temps, aborder en Irlande, y dposer ses 17 mille hommes,
son matriel, et revenir ensuite dans la Manche. Du reste, elle avait
t prte en novembre, comme on le voulait. Celle de Rochefort,
compose de 5 vaisseaux, 4 frgates, portant 3 mille hommes, 4 mille
fusils et 10 milliers de poudre, tait prte  la mme poque. Celle
de Toulon seule, porte de 8  11 vaisseaux, avait exig tout le mois
de dcembre. Le gnral Lauriston, aide-de-camp de Napolon, avait t
charg de composer un corps de 6 mille hommes, parfaitement choisis,
avec 50 bouches  feu et un matriel de sige, et d'embarquer le tout
sur la flotte de Toulon. Cette flotte, ainsi que nous l'avons dit,
devait, chemin faisant, jeter une division sur Sainte-Hlne pour
s'emparer de cette le, se rendre  Surinam, reprendre les colonies
hollandaises, se rallier ensuite  celle de Missiessy qui, de son
ct, avait d secourir nos Antilles et ravager les Antilles
anglaises. Toutes deux, aprs avoir ainsi attir les Anglais en
Amrique, et dgag Ganteaume, avaient ordre de retourner en Europe.
Ganteaume, dont les prparatifs taient achevs, avait attendu tout
l'hiver que Missiessy et Villeneuve, en sortant de Rochefort et de
Toulon, entranassent les Anglais  leur suite. Missiessy, qui
manquait d'lan, mais non pas de courage, sortit le 11 janvier de
Rochefort, par une tempte affreuse, et passant entre les pertuis
s'lana dans la pleine mer, sans tre ni aperu ni rejoint par les
Anglais. Il fit voile vers les Antilles avec 5 vaisseaux et 4
frgates. Ses btiments reurent quelques avaries qu'on rpara en mer.
Quant  Villeneuve,  qui le ministre Decrs avait communiqu une
exaltation factice et de peu de dure, il s'tait tout  coup refroidi
en voyant de prs l'escadre de Toulon. Pour faire onze quipages avec
huit, il avait fallu les diviser, et par consquent les affaiblir. On
les avait complts avec des conscrits emprunts  l'arme de terre.
Les matires employes au port de Toulon n'taient pas de bon choix,
et on s'tait aperu que les fers, les cordages, les mtures cassaient
aisment. Villeneuve se proccupait beaucoup, et trop peut-tre, du
danger de braver, avec de tels btiments et de tels quipages, des
vaisseaux ennemis forms par une croisire de vingt mois. Son me
tait branle avant qu'il ft en mer. Cependant, pouss par Napolon,
par le ministre Decrs, par le gnral Lauriston, il se mit en mesure
de lever l'ancre vers la fin de dcembre. Un vent debout le retint
depuis la fin de dcembre jusqu'au 18 janvier dans la rade de Toulon.
Le 18, les vents ayant chang, il appareilla et parvint en faisant
fausse route  se soustraire  l'ennemi. Mais la nuit amena une grosse
tourmente, et l'inexprience des quipages, la mauvaise qualit des
matires, exposrent plusieurs de nos btiments  de fcheux
accidents. L'escadre fut disperse. Le matin Villeneuve se trouva
spar de quatre vaisseaux et d'une frgate. Les uns avaient eu leurs
mts de hune briss, les autres faisaient eau, et avaient reu des
avaries difficiles  rparer en mer. Outre ces msaventures, deux
frgates anglaises observaient notre marche, et l'amiral craignait
d'tre rejoint par l'ennemi dans un moment o il n'avait que cinq
vaisseaux  lui opposer. Il se dcida donc  rentrer dans Toulon,
quoiqu'il et dj parcouru soixante-dix lieues, et malgr les
instances du gnral Lauriston, qui, comptant encore quatre mille et
quelques cents hommes sur les vaisseaux rests ensemble, demandait 
tre conduit  sa destination. Villeneuve rentra le 27  Toulon, et
parvint heureusement  y ramener toute son escadre.

Le temps ne fut pas perdu. On se mit  rparer les dommages essuys, 
serrer le grement,  se rendre enfin capable de sortir de nouveau.
Mais l'amiral Villeneuve tait fortement affect; il crivait au
ministre, le jour mme de sa rentre  Toulon: Je vous le dclare,
des vaisseaux quips ainsi, faibles en matelots, encombrs de
troupes, ayant des grements vieux ou de mauvaise qualit, des
vaisseaux qui, au moindre vent, cassent leurs mts ou dchirent leurs
voiles, et qui, lorsqu'il fait beau, passent leur temps  rparer les
avaries occasionnes par le vent ou l'inexprience de leurs marins,
sont hors d'tat de rien entreprendre. J'en avais un pressentiment
avant mon dpart; je viens d'en faire une cruelle exprience[11].

[Note 11: Dpche du 1er pluvise an XIII (21 janvier 1805),  bord du
vaisseau _le Bucentaure_, en rade de Toulon.]

[Note en marge: Dplaisir qu'prouve Napolon en apprenant la sortie
malheureuse de Villeneuve.]

Napolon prouva un sensible dplaisir en apprenant cette inutile
sortie. Que faire, disait-il, avec des amiraux qui,  la premire
avarie, se dmoralisent et songent  rentrer? Il faudrait renoncer 
naviguer et  rien entreprendre, mme dans la plus belle saison, si
une opration pouvait tre contrarie par la sparation de quelques
btiments. On aurait d, disait-il encore, donner rendez-vous  tous
les capitaines de l'escadre  la hauteur des Canaries, par le moyen de
dpches cachetes. Les avaries se seraient rpares en route. Si un
vaisseau faisait eau d'une manire dangereuse, on l'aurait laiss 
Cadix, en versant son monde sur le vaisseau _l'Aigle_, qui tait dans
ce port prt  mettre  la voile. Quelques mts de hune casss,
quelques dsordres dans une tempte, sont des circonstances fort
ordinaires. Deux jours d'un temps favorable eussent consol l'escadre
et mis tout au beau. _Mais le grand mal de notre marine est que les
hommes qui la commandent sont neufs dans toutes les chances du
commandement[12]._

[Note 12: Lettre  Lauriston, du 1er fvrier 1805.]

[Note en marge: Mort de l'amiral Bruix.]

Malheureusement, l'poque propice tait passe pour l'expdition de
Surinam, et il fallait que Napolon, avec sa fcondit ordinaire,
inventt une autre combinaison. La premire, qui consistait  porter
l'amiral Latouche de Toulon dans la Manche, avait chou par la mort
de ce prcieux homme de mer. La seconde, qui avait consist 
entraner les Anglais dans les mers d'Amrique, en envoyant l'escadre
de Villeneuve  Surinam, celle de Missiessy aux Antilles, et 
profiter de cette diversion pour jeter Ganteaume dans la Manche, avait
manqu galement par les retards d'organisation, par les vents, par
une sortie infructueuse. Il tait donc ncessaire de recourir  un
autre plan. Une perte nouvelle, celle de l'amiral Bruix, diffrent de
l'amiral Latouche, mais son gal au moins en mrite, ajoutait aux
difficults des oprations navales. L'infortun Bruix, si remarquable
par le caractre, l'exprience, la porte d'esprit, venait d'expirer
victime de son zle et de son dvouement  l'organisation de la
flottille. S'il et vcu, Napolon l'et certainement plac  la tte
de l'escadre charge d'oprer la grande manoeuvre qu'il mditait. On
et dit que la destine, conjure contre la marine franaise, voulait
lui enlever en dix mois ses deux premiers amiraux, tous deux capables
assurment de se mesurer avec les amiraux anglais. Il fallait donc,
jusqu' ce que les vnements de la guerre eussent rvl de nouveaux
talents, se rsoudre  se servir des amiraux Ganteaume, Villeneuve et
Missiessy.

[Note en marge: Changement dans la situation maritime, par suite d'une
brusque dclaration de guerre de l'Angleterre  l'Espagne.]

[Note en marge: Enlvement des galions espagnols chargs des piastres
du Mexique.]

Un vnement grave s'tait tout rcemment pass sur les mers, et y
avait modifi la situation des puissances belligrantes. L'Angleterre
avait, d'une manire imprvue et fort injuste, dclar la guerre 
l'Espagne. Depuis quelque temps elle s'tait aperue que la
neutralit de l'Espagne, sans tre trs-bienveillante pour la France,
lui tait cependant utile sous plusieurs rapports. Notre escadre, en
relche au Ferrol, s'y rparait en attendant qu'elle ft dbloque. Le
vaisseau _l'Aigle_ en faisait autant  Cadix. Nos corsaires entraient
dans les ports de la Pninsule pour y vendre leurs prises.
L'Angleterre avait droit de jouir des mmes avantages, grce  la
rciprocit; mais elle aimait mieux en tre prive que de nous les
laisser. Elle avait en consquence annonc  la cour de Madrid,
qu'elle regardait comme une violation de la neutralit ce qui se
passait dans les ports de la Pninsule, et avait menac de la guerre
si nos vaisseaux continuaient  s'y armer, si nos corsaires
continuaient  y trouver un asile et un march. Elle avait exig de
plus que Charles IV garantt le Portugal contre toute tentative de la
part de la France. Cette dernire exigence tait exorbitante, et
dpassait la limite de la neutralit dans laquelle on voulait que
l'Espagne se renfermt. Toutefois la France avait permis que la cour
de Madrid se montrt facile envers l'Angleterre, et dfrt mme  une
partie de ses demandes, afin de prolonger un tat de choses qui nous
convenait. En effet, la coopration militaire de l'Espagne ne pouvait
valoir pour nous un subside de 48 millions par an, et ce subside ne
pouvait tre acquitt sans la neutralit, qui, seule, permettait
l'arrive des mtaux du Nouveau-Monde. On tait donc prt  consentir
 tout; mais l'Angleterre, devenant plus exigeante  mesure qu'on
cdait  ses prtentions, avait demand que tout armement cesst
immdiatement dans les ports espagnols; et elle entendait par l
qu'il fallait mettre sur-le-champ nos vaisseaux hors du Ferrol,
c'est--dire les lui livrer. Violant enfin ouvertement le droit des
gens, elle avait, sans sommation pralable, ordonn d'arrter les
vaisseaux espagnols rencontrs sur les mers. Si on songe qu'un tel
ordre n'avait d'autre objet que celui de saisir les btiments venant
des Amriques, et chargs d'argent et d'or, on pourra le qualifier
sans injustice de vritable piraterie. Dans le moment, quatre frgates
espagnoles, portant 12 millions de piastres (environ 60 millions de
francs), faisaient voile du Mexique vers les ctes d'Espagne,
lorsqu'elles furent arrtes par une croisire anglaise. L'officier
espagnol, ayant refus de rendre ses btiments, fut barbarement
attaqu par une force immensment suprieure, et fait prisonnier aprs
une dfense honorable. Une des quatre frgates sauta en l'air, les
trois autres furent conduites dans les ports de la Grande-Bretagne.

Cet acte odieux excita l'indignation de l'Espagne, et le blme de
l'Europe. Sans hsiter, Charles IV dclara la guerre  l'Angleterre.
Il ordonna en mme temps l'arrestation des Anglais saisis sur le sol
de la Pninsule, et le squestre de toutes leurs proprits, pour
rpondre des biens et des personnes des commerants espagnols.

Ainsi, malgr sa nonchalance, malgr les habiles mnagements de la
France, la cour d'Espagne se trouvait forcment entrane  la guerre,
par les violences maritimes de l'Angleterre.

[Note en marge: Coopration de l'Espagne  la guerre.]

Napolon, ne pouvant plus exiger le subside de 48 millions, se hta
de rgler la manire dont l'Espagne cooprerait aux hostilits, et
chercha surtout  lui inspirer des rsolutions dignes d'elle et de son
ancienne grandeur.

[Note en marge: L'amiral Gravina.]

[Note en marge: Convention par laquelle la France et l'Espagne rglent
leurs manires de contribuer  la guerre.]

Le cabinet espagnol, dans le dsir de complaire  Napolon, et par un
sentiment de justice envers le mrite, avait choisi l'amiral Gravina
pour ambassadeur en France. C'tait le premier officier de la marine
espagnole, et il cachait sous des dehors simples une rare
intelligence, un courage intrpide. Napolon s'tait fort attach 
l'amiral Gravina, et celui-ci  Napolon. Par les mmes motifs qui
l'avaient fait nommer ambassadeur, on lui donna le principal
commandement de la marine espagnole, et, avant qu'il quittt Paris, on
le chargea de se concerter avec le gouvernement franais, sur le plan
des oprations navales. Dans ce but, l'amiral signa, le 4 janvier
1805, une convention qui spcifiait la part que chacune des deux
puissances prendrait  la guerre. La France s'engageait  entretenir
constamment  la mer 47 vaisseaux de ligne, 29 frgates, 14 corvettes,
25 bricks, et  presser le plus vivement possible l'achvement des 16
vaisseaux et 14 frgates existant sur les chantiers;  runir des
troupes qui resteraient campes prs des ports d'embarquement, dans la
proportion de 500 hommes par vaisseau, de 200 hommes par frgate;
enfin,  tenir la flottille franaise toujours en tat de transporter
90 mille hommes, non compris les 30 mille destins  s'embarquer sur
la flottille hollandaise. Si l'on value en vaisseaux et en frgates
la force de la flottille, et qu'on l'ajoute  notre flotte de
haut-bord, on peut dire que nous avions un effectif total de 60
vaisseaux et de 40 frgates rellement  la mer.

L'Espagne de son ct promettait d'armer sur-le-champ 32 vaisseaux de
ligne, pourvus de quatre mois d'eau et de six mois de vivres. La
rpartition en tait indique ainsi qu'il suit: 15  Cadix, 8 
Carthagne, 9 au Ferrol. Des troupes espagnoles devaient tre runies
auprs des points d'embarquement,  raison de 450 hommes par vaisseau,
et de 200 hommes par frgate. En outre, il devait tre prpar des
moyens de transport, sur btiments de guerre arms en flte, dans la
proportion de 4 mille tonneaux  Cadix, 2 mille  Carthagne, 2 mille
au Ferrol. Il tait convenu que l'amiral Gravina aurait le
commandement suprieur de la flotte espagnole, et correspondrait
directement avec le ministre franais Decrs. C'tait dire qu'il
recevrait ses instructions de Napolon lui-mme, et l'honneur espagnol
pouvait sans rougir accepter une telle direction. Quelques conditions
politiques accompagnaient ces stipulations militaires. Le subside
cessait naturellement du jour o avaient commenc les hostilits de
l'Angleterre contre l'Espagne. De plus, les deux nations amies
s'engageaient  ne pas conclure de paix spare. La France promettait
de faire rendre  l'Espagne la colonie de la Trinit, et mme
Gibraltar, si la guerre tait suivie de quelque triomphe clatant.

[Note en marge: Total des forces navales de la France, de la Hollande
et de l'Espagne runies.]

L'engagement pris par la cour de Madrid tait fort au-dessus de ses
moyens. C'tait beaucoup si, au lieu de 32 vaisseaux, elle arrivait 
en armer 24 trs-mdiocres, quoique monts par de braves gens. Si donc
on totalise les forces de la France, de l'Espagne et de la Hollande,
on peut considrer les trois nations comme runissant environ 92
vaisseaux de ligne, dont 60 appartenaient  la France, 24  l'Espagne,
8  la Hollande. Cependant il faut compter la flottille pour 15, ce
qui rduit  77 la force effective de la flotte de haut bord des trois
nations. Les Anglais en comptaient 89 parfaitement arms, quips,
expriments, en tout suprieurs  ceux des allis, et ils se
prparaient  en porter bientt le nombre jusqu' cent. L'avantage
tait donc de leur ct. Ils ne pouvaient tre battus que par la
supriorit des combinaisons, qui n'a jamais,  beaucoup prs, autant
d'influence sur mer que sur terre.

[Note en marge: Dplorable tat de la marine espagnole.]

Malheureusement l'Espagne, jadis si riche en marine, et si intresse
 l'tre encore,  cause de ses vastes colonies, l'Espagne se
trouvait, comme nous l'avons dit tant de fois, dans un dnment
absolu. Ses arsenaux taient abandonns, et ne contenaient ni bois, ni
chanvres, ni fers, ni cuivres. Les magnifiques tablissements du
Ferrol, de Cadix, de Carthagne, taient vides et dserts. Il n'y
avait ni matires, ni ouvriers. Les matelots, fort peu nombreux en
Espagne depuis que son commerce s'tait presque rduit au transport
des espces mtalliques, taient devenus plus rares encore par suite
de la fivre jaune, qui ravageait tout le littoral, et qui les avait
fait fuir  l'tranger ou dans l'intrieur. Qu'on ajoute  cela une
grande disette de grains, et une dtresse financire accrue par la
perte des galions rcemment enlevs, on aura une ide  peine exacte
de toutes les misres qui affligeaient cette puissance, autrefois si
grande, maintenant si tristement dchue.

[Note en marge: Derniers efforts de Napolon pour rveiller le zle de
la cour d'Espagne.]

Napolon, qui lui avait si souvent et si vainement conseill, pendant
la dernire paix, de consacrer au moins une partie de ses ressources 
la rorganisation de la marine, Napolon, mme sans esprance d'tre
cout, voulut tenter un dernier effort auprs de cette cour. Cette
fois, au lieu d'y employer les menaces comme en 1803, il y employa les
caresses et les encouragements. Il avait rappel le marchal Lannes du
Portugal, pour le mettre  la tte des grenadiers destins  dbarquer
les premiers en Angleterre. Il avait charg le gnral Junot de
remplacer en Portugal le marchal Lannes. Il aimait Junot, qui avait
de l'esprit naturel, un caractre trop ardent, mais un dvouement sans
bornes. Il lui ordonna de s'arrter  Madrid, pour y voir le prince de
la Paix, la Reine et le Roi. Junot devait piquer d'honneur le prince
de la Paix, lui faire sentir qu'il avait dans les mains le sort de la
monarchie espagnole, et qu'il tait plac entre le rle d'un favori
mprisable et dtest, ou celui d'un ministre qui profitait de la
faveur de ses matres pour relever la puissance de sa patrie. Junot
tait autoris  lui promettre toute la bienveillance de Napolon, et
mme une principaut en Portugal, s'il servait avec zle la cause
commune, et s'appliquait  imprimer une suffisante activit 
l'administration espagnole. L'envoy de Napolon devait ensuite voir
la reine, lui dclarer qu'en Europe on connaissait son influence sur
le gouvernement, c'est--dire sur le Roi et sur le prince de la Paix;
que son honneur personnel tait, autant que l'honneur de la monarchie,
intress  ce qu'il ft dploy de grands efforts et obtenu des
succs; que si la puissance espagnole ne se relevait pas en cette
occasion, elle, reine toute-puissante, serait personnellement
responsable aux yeux du monde et de ses enfants des dsordres qui
auraient affaibli et ruin la monarchie. Junot devait enfin user de
tous les moyens pour inspirer quelques bons sentiments  cette
princesse. Quant au roi, on n'avait rien  faire pour lui en inspirer
de pareils, car il n'en avait que d'excellents; mais le faible
monarque tait incapable d'attention et de volont. Il s'tait abruti
 la chasse et  des ouvrages de main.

Junot avait ordre de sjourner  Madrid avant de se rendre en
Portugal, et d'y jouer le rle d'un ambassadeur extraordinaire, pour
tcher de ranimer un peu cette cour dgnre.

[Note en marge: Napolon songe un moment  une grande expdition dans
l'Inde.]

Il s'agissait maintenant d'employer le mieux possible les ressources
des trois nations maritimes, la France, la Hollande et l'Espagne. Le
projet d'amener  l'improviste une partie plus ou moins importante de
ses forces navales dans la Manche, projet dj modifi deux fois,
occupait sans cesse Napolon. Mais une pense grande et soudaine vint
l'en dtourner pour un instant.

[Note en marge: Combinaison de Napolon pour porter trente-six mille
hommes dans l'Inde.]

Napolon recevait frquemment des rapports du gnral Decaen,
commandant de nos comptoirs dans l'Inde, retir  l'le de France
depuis le renouvellement de la guerre, et, de moiti avec l'amiral
Linois, causant de grands dommages au commerce britannique. Le gnral
Decaen, qui tait un esprit ardent et trs-capable de commander au
loin, dans une situation indpendante et hasardeuse, avait nou des
relations avec les Mahrattes, encore mal soumis. Il s'tait procur de
curieux renseignements sur les dispositions de ces princes rcemment
vaincus, et avait acquis la conviction que six mille Franais,
dbarqus avec un matriel de guerre suffisant, bientt rejoints par
une masse d'insurgs impatients de secouer le joug, pourraient
branler l'empire britannique dans l'Inde. C'est Napolon, comme on
doit s'en souvenir, qui, en 1803, avait plac le gnral Decaen sur
cette voie, et ce dernier s'y tait jet avec ardeur. Mais ce n'tait
pas une chauffoure que Napolon voulait tenter;  tenter quelque
chose, c'tait une grande expdition, digne de celle d'gypte, capable
d'arracher aux Anglais l'importante conqute qui faisait, dans le
sicle prsent, leur grandeur et leur gloire. La distance rendait
cette expdition bien autrement difficile que l'expdition d'gypte.
Porter, en temps de guerre, trente mille hommes de Toulon 
Alexandrie, est dj une opration considrable; mais les porter de
Toulon  la cte de l'Inde, en doublant le cap de Bonne-Esprance,
tait une entreprise gigantesque. Napolon pensait, s'appuyant en
cela sur sa propre exprience, que, l'immensit de la mer y rendant
les rencontres trs-rares, on peut avec de l'invention oser les
mouvements les plus hardis, et russir, sans trouver sur son chemin un
ennemi mme trs-suprieur en nombre. C'est ainsi qu'il avait, en
1798, pass  travers les flottes anglaises avec quelques centaines de
voiles et une arme entire, pris Malte, et abord Alexandrie, sans
tre rencontr par Nelson. C'est ainsi qu'il esprait faire arriver
une flotte dans la Manche. Le succs de semblables entreprises
exigeait un secret profond, et un grand art pour tromper l'amiraut
britannique. Or, il avait de longue main tout dispos pour la jeter
dans une vritable confusion d'esprit. Ayant des troupes runies et
prtes  embarquer partout o il avait des escadres,  Toulon, 
Cadix, au Ferrol,  Rochefort,  Brest, au Texel, il tait constamment
en mesure de faire partir une arme sans que les Anglais en fussent
avertis, sans qu'ils pussent en deviner ni la force ni la destination.
Le projet de descente avait cela d'utile, que l'attention de l'ennemi
tant sans cesse dirige vers cet objet, il devait toujours croire 
une expdition contre l'Irlande ou contre les ctes d'Angleterre. Le
moment tait donc favorable pour tenter l'une de ces expditions
extraordinaires, que Napolon tait si prompt  concevoir et 
rsoudre. Il pensait, par exemple, qu'enlever l'Inde aux Anglais tait
un rsultat assez grand, pour consentir  diffrer tous ses autres
projets, mme celui de la descente; et il tait dispos  y employer
toutes ses forces navales. Voici quels furent ses calculs  ce sujet.
Il y avait dans les ports d'armement, outre les escadres prtes 
mettre  la voile, une rserve en vieux btiments peu propres  la
guerre active. Il y avait aussi dans les quipages, outre les bons
matelots, des novices fort jeunes, ou des conscrits tout rcemment
transports  bord des vaisseaux. C'est sur cette double considration
qu'il tablit son plan. Il voulait joindre  une certaine quantit de
vaisseaux neufs tous ceux qui taient hors de service, mais qui
pouvaient cependant faire encore une traverse; il voulait les armer
en flte, c'est--dire les dgarnir d'artillerie, remplacer cette
charge par une grande masse de troupes, complter les quipages avec
des hommes de toute espce pris dans nos ports, expdier ainsi de
Toulon, de Cadix, du Ferrol, de Rochefort, de Brest, des flottes qui,
sans traner aprs elles un seul btiment de transport, pourraient
jeter dans l'Inde une arme considrable. Il se proposait de faire
partir de Toulon 13 vaisseaux, de Brest 21, en tout 34, parmi lesquels
moiti au moins de vieux btiments, et d'ajouter  ces 34 vaisseaux
une vingtaine de frgates, dont dix presque hors de service. Ces deux
flottes, sortant  peu prs en mme temps, et ayant rendez-vous 
l'le de France, taient capables de porter 40 mille hommes, tant
soldats que matelots.  l'arrive dans l'Inde, on devait sacrifier les
btiments en mauvais tat, ne garder que ceux qui taient aptes 
naviguer, et qui s'lveraient  15 vaisseaux sur 34, et  10 frgates
sur 20. Il y avait aussi deux parts  faire dans les quipages. Tous
les bons matelots taient destins  monter les btiments conservs;
tandis que les matelots mdiocres, mais propres  faire des soldats,
en les versant dans les cadres, devaient servir  complter l'arme de
dbarquement. Napolon supposait qu'il faudrait environ 14 ou 15 mille
matelots, pour bien armer les 15 vaisseaux et les 10 frgates appels
 revenir en Europe. On devait donc avoir dans l'Inde 25 ou 26 mille
hommes de troupes, sur 40 mille tant soldats que marins, partis
d'Europe, et ramener une flotte de 15 vaisseaux, excellents  tous les
titres, par la qualit des btiments, par le choix des hommes, et par
l'exprience acquise dans une longue navigation. On n'aurait perdu,
sous le rapport de la marine, que des carcasses hors de service ou des
queues d'quipage, et on aurait laiss dans l'Inde une arme
parfaitement suffisante pour vaincre les Anglais, surtout si elle
tait commande par un homme aussi entreprenant que le gnral Decaen.

Napolon se proposait en outre de faire partir 3 mille Franais sur la
flotte hollandaise du Texel, 2 mille sur une nouvelle division qui
s'organisait  Rochefort, 4 mille Espagnols sur la flotte espagnole de
Cadix, ce qui faisait un nouveau renfort de 9 mille hommes, et devait
porter  35 ou 36 mille soldats environ l'arme du gnral Decaen. Il
est infiniment probable que l'Inde, tant  peine soumise, une
pareille force y aurait dtruit la puissance britannique. Quant  la
traverse, il n'y avait rien de moins probable qu'une rencontre avec
les Anglais. Il et t difficile de leur chapper si l'escadre de
guerre avait eu  traner  sa suite quelques centaines de btiments
de transport. Mais les vieux vaisseaux, les vieilles frgates arms en
flte, dispensaient de recourir  ce moyen. Le projet reposait donc
sur ce principe, de sacrifier la partie mdiocre ou mauvaise de la
marine, tant en personnel qu'en matriel, et de se rsigner  ne
ramener que la partie excellente.  ce prix, on oprait le miracle de
transporter dans l'Inde une arme de 36 mille hommes. Le sacrifice, au
surplus, n'tait pas aussi grand qu'il pouvait le paratre, car il n'y
a pas un marin qui ne sache que sur mer comme sur terre, et sur mer
plus encore, la qualit des forces est tout, et qu'on fait plus avec
dix bons vaisseaux qu'avec vingt mdiocres.

[Note en marge: Hsitation de Napolon entre le projet de la descente,
et le projet d'une expdition dans l'Inde.]

Ce projet tait l'ajournement momentan de la descente; mais il tait
possible qu'il en favorist l'excution d'une manire fort
extraordinaire, car aprs quelque temps les Anglais, avertis du dpart
de nos flottes, devaient courir aprs elles, et dgarnir ainsi les
mers d'Europe, tandis que l'escadre, revenant de l'Inde avec 15
vaisseaux et 10 frgates, pouvait paratre dans le dtroit, o
Napolon, toujours prt  quelque moment que l'occasion s'offrt,
tait en mesure de profiter de la plus courte faveur de la fortune. Il
est vrai que cette dernire partie de la combinaison supposait un
double bonheur, bonheur en allant dans l'Inde, bonheur en revenant,
et que la fortune comble rarement un homme  ce point, quelque grand
qu'il soit. Pendant quatre semaines, Napolon resta suspendu entre
l'ide d'envoyer cette expdition dans les Indes, et l'ide de
franchir le pas de Calais. Le renversement de l'empire anglais dans
les Indes lui semblait un rsultat tellement considrable, qu'il
esprait tre dispens par l de risquer sa personne et son arme,
dans une tentative aussi hasardeuse que la descente. Il passa donc un
mois entier  hsiter entre ces deux combinaisons, et sa
correspondance fait foi de la fluctuation de son esprit entre ces deux
entreprises extraordinaires.

[Note en marge: Napolon arrte dfinitivement ses ides, et se dcide
en faveur du projet de descente.]

Cependant, l'expdition de Boulogne l'emporta. Napolon regardait ce
coup comme plus prompt, plus dcisif, et mme comme  peu prs
infaillible, si une flotte franaise arrivait  l'improviste dans la
Manche. Il mit de nouveau son esprit en travail, et il imagina une
troisime combinaison, plus grande, plus profonde, plus plausible
encore que les deux prcdentes, pour runir,  l'insu des Anglais,
toutes ses forces navales entre Douvres et Boulogne.

[Note en marge: Sa troisime combinaison pour amener une flotte dans
la Manche.]

Son plan fut arrt dans les premiers jours de mars, et les ordres
expdis en consquence. Il consistait, comme celui de Surinam, 
attirer les Anglais dans les Indes et les Antilles, o dj l'escadre
de l'amiral Missiessy, partie le 11 janvier, appelait leur attention,
puis  revenir sur-le-champ dans les mers d'Europe, avec une runion
de forces suprieure  toute escadre anglaise, quelle qu'elle ft.
C'tait bien en partie le projet du mois de dcembre prcdent, mais
agrandi, complt par la runion des forces de l'Espagne. L'amiral
Villeneuve devait partir au premier vent favorable, passer le dtroit,
toucher  Cadix, y rallier l'amiral Gravina avec 6 ou 7 vaisseaux
espagnols, plus le vaisseau franais l'_Aigle_, puis se rendre  la
Martinique; si Missiessy y tait encore, se joindre  lui et attendre
l une nouvelle jonction plus considrable que toutes les autres.
Cette jonction tait celle de Ganteaume. Celui-ci, profitant du
premier coup de vent d'quinoxe qui carterait les Anglais, devait
sortir de Brest avec 21 vaisseaux, les meilleurs de cet arsenal, se
porter devant le Ferrol, rallier la division franaise en relche dans
ce port, la division espagnole qui serait prte  mettre  la voile,
et se diriger vers la Martinique, o Villeneuve l'attendait. Aprs
cette runion gnrale, qui prsentait peu de difficults relles, il
devait y avoir  la Martinique 12 vaisseaux sous Villeneuve, 6 ou 7
sous Gravina, 5 sous Missiessy, 21 sous Ganteaume, plus l'escadre
franco-espagnole du Ferrol, c'est--dire de 50  60 vaisseaux environ;
force norme, dont la concentration ne s'tait jamais vue dans aucun
temps, et sur aucune mer. Cette fois, la combinaison tait si
complte, si bien calcule, qu'elle devait produire dans l'esprit de
Napolon une vritable exaltation d'esprance. Le ministre Decrs
lui-mme convenait qu'elle offrait les plus grandes chances de succs.
L'appareillage de Toulon tait toujours possible par le mistral, et
la dernire sortie de Villeneuve le prouvait. La jonction  Cadix avec
Gravina, si on donnait le change  Nelson, tait aise, car les
Anglais n'avaient pas encore jug utile d'tablir un blocus devant ce
port. L'escadre de Toulon, ainsi porte  12 ou 18 vaisseaux, tait 
peu prs assure d'arriver  la Martinique. Missiessy venait d'y
toucher sans rencontrer autre chose que des btiments de commerce,
qu'il avait pris. Le point le plus difficile tait la sortie de la
rade de Brest. Mais, en mars, on avait tout lieu de compter sur
quelque coup de vent d'quinoxe. Ganteaume arriv devant le Ferrol,
qui n'tait bloqu que par 5 ou 6 vaisseaux anglais, devait, avec 21,
leur ter toute ide de combattre, rallier sans coup frir la division
franaise commande par l'amiral Gourdon, ceux des Espagnols qui
seraient prts, et se rendre ensuite  la Martinique. Il ne pouvait
pas venir  l'esprit des Anglais qu'on songet  runir, sur un seul
point comme la Martinique, 50 ou 60 vaisseaux  la fois. Il tait
probable que leurs conjectures se dirigeraient sur l'Inde. En tout
cas, Ganteaume, Gourdon, Villeneuve, Gravina, Missiessy une fois
ensemble, celle des escadres anglaises qu'ils rencontreraient, forte
tout au plus de 12 ou 15 vaisseaux, n'en voudrait pas braver 50, et le
retour dans la Manche tait assur. Alors toutes nos forces devaient
se trouver rassembles entre le rivage de l'Angleterre et de la
France, au moment o les flottes navales de l'Angleterre iraient en
Orient, en Amrique ou dans l'Inde. Les vnements prouvrent bientt
que cette grande combinaison tait ralisable, mme avec une
excution mdiocre.

Tout fut soigneusement dispos pour garder un profond secret. Il ne
fut point confi aux Espagnols, qui s'taient engags  suivre
docilement les directions de Napolon. Villeneuve et Ganteaume seuls
devaient l'avoir parmi les amiraux, mais non au dpart, et uniquement
en mer, quand ils ne pourraient plus communiquer avec la terre. Alors
des dpches, qu'ils avaient ordre d'ouvrir sous une certaine
latitude, leur apprendraient quelle marche ils auraient  suivre.
Aucun des capitaines de vaisseau n'tait initi au secret de
l'entreprise. Ils avaient seulement des points de rendez-vous fixs en
cas de sparation. Aucun des ministres ne connaissait le plan,
l'amiral Decrs except. Il lui tait expressment recommand de
correspondre directement avec Napolon, et d'crire ses dpches de sa
propre main. Le bruit d'une expdition dans l'Inde tait rpandu dans
tous les ports. On feignit d'embarquer beaucoup de troupes; en
ralit, l'escadre de Toulon tait charge de prendre  peine 3 mille
hommes, celle de Brest six ou sept mille. Il tait prescrit aux
amiraux de dposer une moiti de cette force aux Antilles pour en
renforcer les garnisons, et de ramener en Europe 4 ou 5 mille soldats
des meilleurs, pour les joindre  l'expdition de Boulogne.

Les flottes par ce moyen devaient tre peu encombres, mobiles et 
leur aise. Elles avaient toutes pour six mois de vivres, de manire 
tenir la mer long-temps, sans tre obliges de relcher nulle part.
Des courriers partis pour le Ferrol et pour Cadix portaient l'ordre de
se prparer sans relche, et d tre toujours en position de lever
l'ancre, parce qu'on pouvait  chaque instant tre dbloqu par une
flotte allie, sans dire laquelle, sans dire comment.

 toutes ces prcautions pour faire prendre le change aux Anglais s'en
joignait une dernire, non moins capable de les tromper, c'tait le
voyage de Napolon en Italie. Il supposait que ses flottes, parties
sur la fin de mars, employant le mois d'avril  se rendre  la
Martinique, le mois de mai  se runir, le mois de juin  revenir,
seraient vers les premiers jours de juillet dans la Manche. Il devait
rester tout ce temps en Italie, passer des revues, donner des ftes,
cacher ses profonds desseins sous les apparences d'une vie vaine et
somptueuse, puis, au moment indiqu, partir secrtement en poste, se
transporter en cinq jours de Milan  Boulogne, et, tandis qu'on le
croirait encore en Italie, frapper sur l'Angleterre le coup dont il la
menaait depuis si long-temps. Ce coup, elle l'avait tant attendu
depuis deux annes, qu'elle commenait  n'y plus croire. L'Europe n'y
voyait plus qu'une feinte imagine pour agiter la nation britannique,
et l'obliger  s'puiser en inutiles efforts. Tandis qu'on
s'abandonnait  cette pense, Napolon, au contraire, avait sans cesse
accru l'arme de l'Ocan, en prenant dans les dpts de quoi augmenter
l'effectif des bataillons de guerre, et en remplissant par la
conscription de l'anne le vide laiss dans les dpts. L'arme de
Boulogne se trouvait ainsi renforce de prs de 30 mille hommes, sans
que personne n'en st rien. Il avait toujours tenu cette arme dans un
tel tat d'activit et de disponibilit, qu'on ne pouvait gure y
discerner le plus ou le moins d'effectif. L'opinion d'une pure
dmonstration, destine  inquiter l'Angleterre, devenait mme chaque
jour l'opinion dominante.

Tout tant ainsi dispos, avec la rsolution la plus ferme de tenter
l'entreprise, et avec une conviction profonde du succs, Napolon se
prpare  partir pour l'Italie. Le Pape tait rest tout l'hiver 
Paris. Il avait d'abord song  se mettre en route vers la mi-fvrier
pour regagner ses tats. Des neiges abondantes tombes dans les Alpes
servirent de motif pour le retenir encore. Napolon mla tant de grce
 ses instances, que le Saint-Pre cda, et consentit  diffrer son
dpart jusqu' la mi-mars. Napolon n'tait pas fch de laisser
apercevoir  l'Europe la longueur de cette visite, de rendre son
intimit avec Pie VII chaque jour plus grande, et enfin de le garder
de ce ct des Alpes, pendant que les agents franais faisaient 
Milan les apprts d'un second couronnement. Les cours de Naples, de
Rome et mme d'trurie, ne voyaient pas sans regret la cration d'un
vaste royaume franais en Italie; et, si le Pape s'tait trouv au
Vatican assig de suggestions de tout genre, peut-tre et-il t
induit  s'y montrer lui-mme peu favorable.

[Note en marge: Napolon se prpare  partir pour l'Italie, et, avant
son dpart, s'explique longuement avec Pie VII sur les affaires de
l'glise.]

Pie VII, aprs s'tre entirement mis en confiance avec Napolon,
avait fini par lui avouer ses secrets dsirs. Il tait charm des
honneurs rendus  sa personne, honneurs qui profitaient  la
religion, du bien qu'avait sembl produire sa prsence, et mme de ce
que le nouvel Empereur accomplissait en France pour seconder la
restauration du culte. Mais, tout saint qu'tait Pie VII, il tait
homme, il tait prince; et le triomphe des intrts spirituels, en le
remplissant de satisfaction, ne lui laissait pas oublier les intrts
temporels du Saint-Sige, trs en souffrance depuis la perte des
Lgations. Il avait conduit avec lui six cardinaux, dont un tait mort
 Lyon, le cardinal Borgia. Les autres, notamment les cardinaux
Antonelli et di Pietro, taient du parti ultramontain, et fort
contraires au cardinal Caprara, qui avait trop de lumires et de
sagesse pour leur convenir. Aussi avaient-ils amen le Pape  cacher
ses dmarches  ce cardinal, qui, en qualit de lgat, aurait d tre
inform de toutes les ngociations tentes  Paris. Il ne leur aurait
certainement pas enseign un moyen de russir dans leurs projets; car
ce qu'il tait possible de faire pour l'glise, Napolon le faisait
spontanment et sans tre press. Mais ce personnage plein
d'exprience et de sagesse les aurait dissuads de tentatives
inutiles, toujours regrettables, parce qu'elles deviennent le plus
souvent des causes de brouille.

[Note en marge: Demandes du Pape soumises  Napolon, et rponses de
celui-ci.]

On commena par dogmatiser avec Napolon sur les quatre propositions
de Bossuet, dont Louis XIV, vers la fin de sa vie, avait, disait-on,
promis l'annulation. Napolon fut doux dans la forme, inflexible au
fond, et laissa voir qu'il n'y avait rien  attendre quant  la
rvocation des fameux articles organiques. Restait la manire de les
excuter. Il se montra dispos  couter les observations qu'on
voudrait lui prsenter  ce sujet. D'abord on lui parla de la
juridiction des vques sur les ecclsiastiques, dont on l'avait
souvent entretenu, et qui ne paraissait pas assez complte  Pie VII;
 quoi Napolon, concertant ses rponses avec M. Portalis, rpondit
que tout dlit spirituel tait et serait laiss  la juridiction
ecclsiastique, mais que tout dlit civil, contre la loi civile,
continuerait d'tre dfr aux tribunaux ordinaires, car les prtres
taient citoyens, et, sous ce rapport, devaient relever de la loi
commune. Puis on parla des sminaires, du trop petit nombre des
ministres du culte, enfin de l'tat des difices religieux, ngligs
depuis vingt ans, et tombant en ruines. On prtendit qu'il faudrait 38
millions par an pour les besoins du culte, tandis qu'il n'y en avait
que 13 ports au budget de l'tat, ce qui laissait un dficit de 25.
Napolon rpondit en numrant ce qu'il avait fait  cet gard, et ce
qu'il allait faire encore, au fur et  mesure de l'augmentation des
revenus de l'tat. On s'entretint ensuite de divers autres objets,
trangers aux articles organiques et  leur excution, notamment du
divorce, permis par nos lois nouvelles. Napolon, toujours se
concertant avec M. Portalis, dit que le divorce avait paru
indispensable au lgislateur pour rparer certains dsordres de
moeurs, mais que les prtres restaient libres de refuser la
bndiction religieuse aux divorcs qui voulaient contracter un
nouveau mariage; que la conscience des prtres n'tait donc pas
violente, mais que d'ailleurs ce n'tait pas l une affaire
attentatoire au dogme, car le divorce avait exist dans l'ancienne
glise. Aprs cet objet, on parla de l'observation des dimanches et
jours de fte, qui, malgr le rtablissement du calendrier grgorien,
n'tait pas assez gnrale parmi le peuple. Napolon rpondit que
dj, vers la fin du dernier sicle, les moeurs, plus fortes que les
lois, avaient amen un relchement, et qu'on voyait quelquefois, avant
la Rvolution, les ouvriers des villes travailler le dimanche; que les
peines employes en cette matire valaient moins que les exemples; que
le gouvernement s'appliquerait toujours  en donner de bons, et que
jamais les ouvriers aux gages de l'tat ne travailleraient les jours
de fte; que le dimanche tait observ fidlement par le peuple des
campagnes, que le peuple seul des villes y manquait; et que, dans les
villes, forcer les ouvriers  l'oisivet, ce serait, outre
l'inconvnient d'employer la loi pnale, donner  l'ivrognerie et au
vice le temps enlev au travail; qu'au surplus on essaierait tout ce
qu'une politique religieuse, mais prudente, permettrait de faire.

On aborda un autre sujet, celui de l'ducation, et on demanda pour le
clerg la facult de veiller sur les coles. Napolon rpondit qu'il y
aurait des aumniers dans les lyces, choisis parmi les prtres en
conformit de doctrine avec l'glise, qu'ils seraient par le fait les
inspecteurs ecclsiastiques des maisons d'ducation, qu'ils pourraient
dsigner  leurs vques celles dont l'enseignement religieux
laisserait  dsirer, mais qu'il n'y aurait sur les tablissements
d'ducation d'autre autorit que celle de l'tat. Il fut dit aussi
quelques mots des vques en dsaccord avec le Saint-Sige, et on
convint de les ramener  cette paix, volontaire ou force, dans
laquelle Napolon tait rsolu  faire vivre le clerg tout entier. On
termina la srie des questions d'intrt spirituel par la discussion
d'un projet qui proccupait sans cesse la cour de Rome, celui
d'obtenir que la religion catholique ft dclare religion dominante
en France. Ici Napolon fut inflexible. Suivant lui, elle tait
dominante par le fait, puisqu'elle tait la religion de la majorit
des Franais, puisqu'elle tait celle du souverain, puisque les grands
actes du gouvernement, comme la prise de la couronne, par exemple,
avaient t entours des pompes catholiques. Mais une dclaration de
ce genre tait capable d'alarmer tous les cultes dissidents; or il
entendait leur assurer un parfait repos  tous, et il n'admettait pas
que le rtablissement du culte catholique, qu'il avait voulu, et qu'il
voulait franchement, pt tre une diminution de scurit pour aucune
des religions existantes.

[Note en marge: Explication entre le Pape et Napolon, relativement
aux Lgations.]

Sur tous ces points Napolon fut d'une douceur extrme dans la forme,
d'une fermet dsesprante au fond. On en arriva enfin  la chose
essentielle, celle qui touchait Rome plus que tous les points de
discipline ecclsiastique,  l'affaire des Lgations. On rdigea un
mmoire que Pie VII remit lui-mme  Napolon, et qui tait relatif
aux pertes que le Saint-Sige avait essuyes depuis un sicle, tant en
revenus qu'en territoires. On numrait dans ce mmoire les droits
divers que le Saint-Sige percevait jadis dans tous les tats
catholiques, et qui, sous l'influence de l'esprit franais, avaient
t, en France, en Autriche, en Espagne mme, ou diminus ou
supprims. On rappelait la manire dont le Saint-Sige avait t
frustr de son droit de retour sur le duch de Parme  l'extinction de
la maison Farnse; on allguait la privation plus ancienne du comtat
Venaissin, cd  la France; on citait la plus grave de toutes les
pertes, celle des Lgations, transportes  la Rpublique italienne.
Ainsi rduit, le Saint-Sige ne pouvait plus, disait-on, faire face
aux dpenses obliges de la religion catholique dans toutes les
parties du monde. Il ne pouvait ni mettre les cardinaux en position de
soutenir leur dignit, ni sustenter les missions trangres, ni
pourvoir  la dfense de ses faibles tats. On comptait sur le nouveau
Charlemagne pour galer la munificence de l'ancien. Ici Napolon ne
laissa pas d'prouver un vritable embarras en prsence d'une demande
aussi directe. Il n'avait rien promis pour amener le Pape  Paris;
mais  toutes les poques il avait fait esprer d'une manire gnrale
qu'il amliorerait la situation matrielle du Saint-Sige. Rendre les
Lgations  la cour pontificale tait chose impossible,  moins de
trahir odieusement cette Rpublique italienne dont il tait le
fondateur, et dont il allait devenir le monarque. C'et t dtruire
toutes les esprances des patriotes italiens, qui voyaient dans ce
nouvel tat un commencement d'existence indpendante pour leur patrie.
Mais il avait  sa disposition le duch de Parme, qu'il ne voulait
accorder ni  la maison de Sardaigne en indemnit du Pimont, ni 
l'Espagne comme agrandissement du royaume d'trurie, et qu'il
rservait en ce moment pour une dotation de famille. Il et t
prudent sans doute d'en faire l'indemnit de la maison de Sardaigne,
ou bien de l'ajouter  l'trurie en obligeant celle-ci  indemniser
avec le Siennois la maison de Sardaigne. On aurait du mme coup achet
la paix avec la Russie, et fourni  l'Espagne un grand sujet de joie.
Mais si l'on renonait  mnager la Russie, qui venait de retirer son
charg d'affaires, et  satisfaire l'Espagne, dont l'inertie n'tait
gure rveille par les bons procds, c'et t une destination digne
de la hauteur des desseins de Napolon, que de donner le duch de
Parme au Pape. En le cdant au Saint-Sige Napolon faisait tomber
bien des propos sur ses projets en Italie; il dtruisait le principal
argument dont on se servait auprs de l'Autriche pour nouer une
nouvelle coalition europenne; et, ce qui n'importait pas moins, il
s'attachait  jamais le Pape, et prvenait cette triste rupture avec
le Saint-Sige, qui, plus tard, lui causa un tort moral considrable,
rupture qui n'eut d'autre origine en ralit que le mcontentement
mal dissimul de la cour de Rome en cette occasion. Tout cela valait
mieux que de rserver Parme, comme le voulait alors Napolon, pour une
dotation de famille. Avoir laiss chapper en 1804 l'alliance de la
Prusse, et renvoyer en 1805 le Pape combl d'honneurs, mais finalement
ls dans ses intrts, constituent,  notre avis, les premires
fautes essentielles de cette politique puissante, dont l'erreur a t
de ne compter qu'avec elle-mme, et jamais avec les autres.

Napolon profita de ce qu'on ne lui parlait directement que des
Lgations, pour faire la rponse facile et simple qui sortait de la
situation mme. Il ne pouvait trahir un tat qui l'avait choisi pour
son chef, raison lgitime et premptoire quant aux Lgations; et il
annona l'intention o il tait d'amliorer plus tard la situation du
Saint-Sige. Il chargea le cardinal Fesch de s'en expliquer avec le
Pape. Il voulait, pour le moment, venir pcuniairement  son secours,
et il faisait entrevoir, dans un temps qui n'tait pas loin, de
nouveaux remaniements de territoire,  l'aide desquels le Pape
pourrait tre indemnis. Du reste il tait sincre, car ces
remaniements, il les discernait dans un avenir assez rapproch. Il
voyait, en effet, la guerre prochainement rveille sur le continent,
l'Italie conquise cette fois tout entire, Venise enleve 
l'Autriche, Naples aux Bourbons, et il se disait qu'il trouverait bien
dans tout cela un moyen de satisfaire le Pape.

[Note en marge: Avril 1805.]

Mais ces bonnes intentions diffres laissaient natre un dplaisir
prsent, qui fut bientt la source de fcheuses consquences.

[Note en marge: Napolon et le Pape se quittent satisfaits l'un de
l'autre, malgr les demandes faites et refuses.]

Napolon et le Pape se quittrent sans tre aussi mcontents l'un de
l'autre que les demandes faites et refuses pouvaient donner lieu de
le craindre. Le Pape, au lieu du guet-apens que des insenss lui
annonaient en quittant Rome, avait trouv  Paris un accueil
magnifique, augment par sa prsence l'impulsion religieuse, occup
enfin en France une place digne des plus grandes poques de l'glise.
 tout prendre, si ses conseillers intresss taient mcontents, lui
s'en allait satisfait. Il changea avec l'Empereur et l'Impratrice
les adieux les plus affectueux, et partit combl de riches prsents.
Il sortit de Paris, le 4 avril 1805, au milieu d'une affluence de
peuple plus considrable encore qu' son arrive. Il devait s'arrter
quelques jours  Lyon pour y clbrer la fte de Pques.

[Note en marge: Dpart de Napolon pour l'Italie.]

[Note en marge: Heureuse sortie de l'amiral Villeneuve.]

Napolon avait tout dispos pour se mettre en voyage  la mme poque.
Aprs avoir donn ses derniers ordres  la flotte et  l'arme, et
ritr ses instances auprs de la cour d'Espagne pour que tout ft
prt au Ferrol et  Cadix, aprs avoir laiss  l'archichancelier
Cambacrs la direction, non pas ostensible, mais relle de l'Empire,
il se rendit le 1er avril  Fontainebleau, o il devait s'arrter deux
ou trois jours. Il s'loignait enchant de ses projets, plein de
confiance dans leur russite. Il en avait un premier gage dans
l'heureux dpart de l'amiral Villeneuve. Celui-ci venait enfin de
mettre  la voile le 30 mars, par un vent favorable, et on l'avait
perdu de vue des hauteurs de Toulon, sans qu'on put craindre qu'il et
rencontr les Anglais. Une seule contrarit empchait la satisfaction
d'tre complte. Au 1er avril, l'quinoxe ne s'tait pas encore fait
sentir  Brest, et un temps calme et clair, qui n'tait pas de nature
 loigner les Anglais ou  leur cacher la sortie d'une escadre, avait
rendu impossible le dpart de Ganteaume. Celui-ci hors de Brest, le
succs des runions ne paraissait plus gure douteux, et il fallait
supposer un vrai phnomne dans les saisons, pour que l'quinoxe
n'ament pas quelque coup de vent, dans le courant d'avril. Napolon
quitta donc Fontainebleau le 3 avril, se dirigeant par Troyes, Chlon
et Lyon, et devanant le Pape par la rapidit de sa marche, afin que
les deux cortges ne se fissent pas obstacle.

[Note en marge: Ce qui se passait en Europe pendant que Napolon
allait cacher en Italie ses vastes projets maritimes.]

Tandis qu'il s'acheminait vers l'Italie, livr  ses grandes penses,
et se laissant distraire de temps en temps par les hommages des
peuples, l'Europe, diversement agite, tait en travail d'une
troisime coalition. L'Angleterre alarme pour son existence, la
Russie blesse dans son orgueil, l'Autriche vivement contrarie par ce
qui se prparait en Italie, la Prusse hsitant sans cesse entre des
craintes contraires, nouaient, ou souffraient qu'on nout une nouvelle
ligue europenne, qui, loin d'tre plus heureuse que les prcdentes,
devait procurer  Napolon une grandeur colossale, malheureusement
trop disproportionne pour tre durable.

[Note en marge: La Russie, quoique regrettant ses premires dmarches,
oblige par les rponses hautaines de Napolon,  dfendre sa dignit
compromise.]

[Note en marge: Les jeunes amis d'Alexandre, moins prvoyants, mais
plus fermes que lui, l'engagent  donner suite  ses premires
dmarches.]

[Note en marge: L'ide d'un arbitrage suprme impos  la France et 
l'Angleterre au nom de l'Europe, devenue l'ide systmatique du
cabinet russe.]

Le cabinet russe, regrettant les fautes que la vivacit du jeune
souverain lui avait fait commettre, aurait dsir trouver dans les
rponses de la France un prtexte pour revenir sur ses dmarches
irrflchies. La fiert de Napolon, qui n'avait voulu donner sur
l'occupation de Naples, sur le refus d'indemniser la maison de Savoie,
sur l'invasion du Hanovre, aucune explication mme spcieuse,
considrant ces questions comme affaires dont il aurait pu entretenir
une cour amie, mais non une cour hostile, cette fiert avait
dconcert le cabinet de Saint-Ptersbourg, et l'avait contraint
malgr lui  rappeler M. d'Oubril. L'empereur Alexandre, qui n'avait
pas assez de caractre pour soutenir les consquences d'un premier
mouvement, tait dconcert, presque intimid. MM. de Strogonoff, de
Nowosiltzoff, Czartoryski, plus fermes, mais moins pntrants
peut-tre, l'avaient entour, et lui avaient fait sentir la ncessit
de dfendre aux yeux de l'Europe la dignit de sa couronne. On tait
revenu  ces ides peu pratiques, mais sduisantes, d'un arbitrage
suprme, exerc au nom de la justice et du bon droit. Deux puissances,
la France et l'Angleterre, troublaient l'Europe, et l'opprimaient pour
les intrts de leur rivalit. Il fallait se mettre  la tte des
nations maltraites, leur proposer un plan commun de pacification,
dans lequel leurs droits seraient garantis, et les points de litige
entre la France et l'Angleterre rgls. Il fallait rallier l'Europe 
ce plan, le proposer en son nom  l'Angleterre et  la France, se
ranger ensuite avec celle des deux puissances qui l'adopterait, contre
la puissance qui le refuserait, pour accabler celle-ci sous la force
et le bon droit du monde entier. Des hommes moins jeunes, moins
nourris de thories, auraient vu tout simplement en cela une coalition
avec l'Angleterre et une partie de l'Europe, contre la France. Ce
plan, en effet, conu d'une manire entirement favorable 
l'Angleterre qui flattait la Russie, et dfavorable  la France qui ne
la flattait gure, devait tre  peu prs acceptable par M. Pitt,
inacceptable pour Napolon, et suivi plus ou moins prochainement de la
guerre contre celui-ci. Il conduisait  une troisime coalition. Les
propositions prsentes  l'empereur Alexandre furent mles de tant
d'ides spcieuses et brillantes, quelques-unes mme si gnreuses et
si vraies, que la vive imagination du jeune czar, d'abord effraye de
ce qu'on lui proposait, fut enfin saisie, et sduite au point de
mettre immdiatement la main  l'oeuvre.

Avant de raconter les ngociations qui s'ensuivirent, il faut exposer
ce plan d'arbitrage europen, et indiquer son auteur. On verra par la
gravit des consquences qu'ils mritent d'tre connus.

[Note en marge: Quel tait le plan d'arbitrage, et quel tait son
auteur.]

L'un de ces aventuriers, dous quelquefois de facults minentes, qui
vont porter dans le Nord l'esprit et le savoir du Midi, s'tait rendu
en Pologne pour y trouver l'emploi de ses talents. Il tait abb,
s'appelait Piatoli, et avait t d'abord attach au dernier roi de
Pologne. Aprs les divers partages, il avait pass en Courlande et de
Courlande en Russie. C'tait un de ces esprits actifs qui, ne pouvant
s'lever au gouvernement des tats, plac trop au-dessus d'eux,
conoivent des plans ordinairement chimriques, mais non toujours
mprisables. Celui dont il s'agit avait beaucoup mdit sur l'Europe,
et il dut au hasard qui le mit en relation avec les jeunes amis
d'Alexandre l'occasion d'exercer une influence occulte, assez
considrable, et de faire prvaloir dans les rsolutions des
puissances une partie de ses conceptions. Ces penseurs subalternes ont
rarement un tel honneur. L'abb Piatoli a eu le triste avantage de
fournir en 1805 quelques-unes des principales ides qui ont fini par
tre admises dans les traits de 1815.  ce titre, il est digne
d'attention, et les penses que nous lui prtons ne sont pas une
supposition, car elles sont contenues dans des mmoires secrets remis
alors  l'empereur Alexandre[13]. Cet tranger, trouvant dans le
prince Czartoryski un esprit plus mditatif, plus srieux que chez les
autres jeunes gens qui gouvernaient la Russie, s'tait plus intimement
associ  lui, et leurs vues taient devenues tout  fait communes, au
point que le plan propos  l'Empereur appartenait presque autant 
l'un qu' l'autre. Voici quel tait ce plan.

[Note 13: Il existe une copie de ces Mmoires en France.]

L'ambition des puissances du nord, et les conqutes de la Rvolution
franaise, avaient depuis trente ans boulevers l'Europe, et opprim
toutes les nations du second ordre. Il fallait y pourvoir par une
organisation nouvelle, et par l'tablissement d'un nouveau droit des
gens, mis sous la protection de la grande confdration europenne.
Pour cela on avait besoin d'une puissance parfaitement dsintresse,
qui ft partager son dsintressement  toutes les autres, et qui
travaillt  l'accomplissement de l'oeuvre propose.

[Note en marge: Une puissance grande et dsintresse devait tre le
pivot de la nouvelle combinaison.]

[Note en marge: La Russie appele  tre puissance dsintresse.]

Une seule puissance avait en elle tous les signes de cette noble
mission, et cette puissance tait la Russie. Son ambition vritable
devait tre, si elle comprenait son rle, non pas d'acqurir des
territoires, comme le voulaient l'Angleterre, la Prusse ou l'Autriche,
mais de l'influence morale. Pour un grand tat, l'influence est tout.
Aprs une longue influence viennent les acquisitions territoriales.
Cet Italien avait raison. En paraissant protger en Europe, contre ce
qu'on appelle la Rvolution, les princes grands ou petits, qui en ont
peur, la Russie a gagn la Pologne. Il ne serait pas impossible
qu'elle y gagnt encore Constantinople. On influe d'abord, on
conquiert ensuite.

[Note en marge: Le plan intitul ALLIANCE DE MDIATION.]

La Russie devait donc proposer  toutes les cours, non la guerre
contre la France, ce qui n'aurait t ni juste ni politique, mais une
_alliance de mdiation pour la pacification de l'Europe_. On n'aurait
certainement aucune peine  y faire adhrer l'Autriche et
l'Angleterre; mais tout tait dangereux sans le concours de la Prusse.
Il fallait donc arracher  ses hsitations intresses cette cour
astucieuse, ou bien la fouler sous les pieds des armes europennes,
si elle se refusait  concourir au projet commun. Il ne fallait aucun
mnagement ni envers la Prusse, ni envers tout autre tat qui
rsisterait au plan propos, _parce qu'ils auraient dsert la cause
du genre humain_.

[Note en marge: L'alliance de mdiation appuye sur trois grandes
masses de forces.]

Tous les tats europens, sauf la France, une fois runis, on devait
former trois grandes masses de forces: une au midi, compose de Russes
et d'Anglais venus en Italie sur des vaisseaux, et destins  remonter
avec les Napolitains la pninsule italienne, pour se joindre  une
colonne de cent mille Autrichiens oprant en Lombardie; une masse 
l'orient, compose de deux grandes armes autrichienne et russe,
marchant par la valle du Danube vers la Souabe et la Suisse; enfin
une masse au nord, compose de Russes, de Prussiens, de Sudois, de
Danois, et descendant perpendiculairement du nord au midi sur le Rhin.
Ces trois grandes masses de forces devaient agir indpendamment les
unes des autres, afin d'viter les inconvnients des coalitions, qui
se font battre pour tenter un concert impossible. Chacune des trois se
dirigerait comme une arme, n'ayant  songer qu' sa propre sret, et
 sa propre action. C'tait pour avoir voulu combiner leurs
mouvements, que l'archiduc Charles et Suvarow avaient caus le
dsastre de Zurich.

[Note en marge: Les trois grandes masses de forces runies, on doit
parler au nom d'un congrs commun.]

Ces trois masses de forces ainsi formes, on parlerait au nom d'un
congrs commun, reprsentant l'_alliance de mdiation_. On offrirait 
la France des conditions compatibles avec sa grandeur actuelle,
conditions auxquelles on aurait pralablement amen l'Angleterre, et
on n'en viendrait  la guerre qu'en cas de refus. Ces conditions
seraient celles-ci: les traits de Lunville et d'Amiens, mais, bien
entendu, expliqus par l'Europe. On peut, du reste, se faire une
grande ide de notre puissance  cette poque, seulement en voyant les
projets auxquels s'arrtaient nos jaloux ennemis.

[Note en marge: Conditions qu'on doit proposer  la France.]

La France garderait les Alpes et le Rhin, c'est--dire la Savoie,
Genve, les provinces rhnanes, Mayence, Cologne, Luxembourg et la
Belgique. Le Pimont serait restitu. Le nouvel tat cr en Lombardie
ne serait pas dtruit pour en rendre les lambeaux  l'Autriche, mais
employ  constituer une Italie indpendante. Dans ce but on
demanderait mme  l'Autriche d'abandonner Venise. La Suisse,
conservant l'organisation que lui avait donne Napolon, serait ferme
aux troupes franaises, et dclare perptuellement neutre. Il en
serait de mme pour la Hollande. La France, en un mot, maintenue dans
ses grandes limites des Alpes et du Rhin, serait oblige d'vacuer
l'Italie entire, la Suisse, la Hollande, sans compter le Hanovre,
qui, la guerre cessant, ne pourrait plus tre occup.

[Note en marge: Conditions imposes  l'Angleterre.]

En retour de ces concessions exiges de la part de la France, on
obligerait l'Angleterre  quitter Malte,  restituer les colonies dont
elle se serait empare, et mme  seconder les Franais dans une
autre entreprise contre Saint-Domingue, car l'Europe avait intrt 
arracher cette magnifique terre  la barbarie des ngres rvolts. On
l'obligerait enfin  convenir avec toutes les nations d'un code
maritime quitable. Pour dernire condition, toutes les cours
reconnatraient Napolon comme empereur des Franais.

Certes, si la Russie et t assez forte pour faire consentir
l'Autriche  l'indpendance de l'Italie, l'Angleterre  l'indpendance
des mers, Napolon et t bien coupable de se refuser aux conditions
proposes! Mais, loin d'abandonner Venise  ces bienveillants
organisateurs d'une nouvelle Europe, l'Autriche tait impatiente de
revenir  Milan, et de s'avancer en Souabe; l'Angleterre entendait
garder Malte, et ne pas reconnatre les droits des neutres. Si donc
Napolon s'obstinait  retenir, comme il n'y avait pas  en douter, le
Pimont, la Suisse, la Hollande, pour faire servir  son avantage des
pays que ses ennemis voulaient constituer contre lui, on peut
certainement excuser son ambition en prsence de celle des autres
gouvernements europens.

Ce projet, conu d'abord sincrement et dans des intentions
gnreuses, et t de tout point quitable si tout le monde l'et
accept en son entier. Mais il devait tre, dans les mains d'une
coalition hypocrite, un prtexte pour amener la France  un refus, qui
lui mettrait encore l'Europe sur les bras. Les faits vont bientt le
prouver.

[Note en marge: Comment on devait agir dans le cas trs-probable d'un
refus de la part de la France.]

Si la France refusait, ce qui tait probable, on devait agir
militairement contre elle. Il fallait dans ce cas plutt cacher que
publier l'intention de changer son gouvernement, mnager son orgueil,
rassurer les acqureurs de biens nationaux, promettre  l'arme la
conservation de ses grades (tout ce qu'on a fait en 1814), et, si la
fatigue d'un gouvernement belliqueux et agit ramenait les esprits en
France  l'ancienne dynastie, alors seulement songer  la rtablir,
parce que cette dynastie, tenant sa restauration de l'Europe, se
contenterait bien plus facilement que la famille Bonaparte du petit
tat qu'on voulait lui laisser.

[Note en marge: Deux manires de traiter la France, suivant les deux
chances prsumes de la guerre.]

La guerre pouvait prsenter des chances diverses. Si elle n'tait qu'
moiti heureuse, on enlverait  la France l'Italie et la Belgique; si
elle tait compltement heureuse, on terait encore  la France les
provinces rhnanes, c'est--dire le territoire compris entre la Meuse
et le Rhin. Il faudrait toutefois ne pas oublier la faute commise
contre Louis XIV, et se garder de renouveler l'exemple des hauteurs du
pensionnaire Heinsius, car la France trop maltraite ne serait jamais
en repos. On devait donc lui conserver quelque chose de ses conqutes
actuelles, en tirant une ligne de Luxembourg  Mayence, et en lui
concdant, outre la place de Mayence, ce qu'on appelle la Bavire
rhnane. On voit que les combinaisons de cette politique, n'ayant pas
encore t remanies par M. Pitt, ne portaient pas l'empreinte d'une
haine passionne, comme celles qui ont prvalu dix annes plus tard.

Dans cette double hypothse d'une guerre plus ou moins heureuse, on
distribuait l'Europe de la manire suivante.

[Note en marge: Plan d'une constitution gnrale de l'Europe, en se
servant des dpouilles de la France, et des sacrifices obtenus de
l'Autriche.]

[Note en marge: Cration d'un royaume des Deux-Belgiques.]

[Note en marge: Cration d'un vaste royaume de Pimont.]

Il importait avant tout de se prmunir contre cette nation franaise,
doue de _talents si dangereux_, et d'un caractre si entreprenant.
Pour cela il tait ncessaire de l'entourer d'tats puissants,
capables de se dfendre. Il fallait premirement renforcer la
Hollande, et dans ce but lui donner la Belgique, pour faire de ces
deux pays ce qu'on appelait le _royaume des Deux-Belgiques_, lequel
serait accord  la maison d'Orange, qui avait tant souffert des
suites de la Rvolution franaise. On maintiendrait la Prusse sur le
Rhin, o elle tait: peut-tre lui rendrait-on les petites provinces
qu'elle avait cdes  la Rpublique franaise, telles que les duchs
de Clves et de Gueldre, et, autant que possible, on l'tablirait en
Westphalie autour de la Hollande, pour la sparer de tout contact avec
la France. Cependant, en vertu du principe de dsintressement impos
aux grandes cours, principe sans lequel on ne pouvait pas tablir
l'Europe sur des bases durables, on donnerait peu de chose  la
Prusse, afin de pouvoir organiser l'Allemagne et l'Italie d'une faon
convenable. Aprs le royaume des Deux-Belgiques cr au nord de la
France, on crerait au midi et  l'est le royaume de Pimont, sous le
nom de _royaume Subalpin_, et on l'adjugerait  la maison de Savoie,
maintenant dtrne, laquelle avait plus souffert encore que la maison
d'Orange pour la cause commune des rois. On ne lui rendrait pas la
Savoie, mais on lui accorderait tout le Pimont, toute la Lombardie,
mme l'tat vnitien, enlev dans cette intention  l'Autriche,
moyennant le ddommagement qui va suivre. Enfin  ce vaste territoire
on ajouterait Gnes. Ce royaume Subalpin, formant ainsi l'tat le plus
considrable de l'Italie, serait capable de tenir la balance entre la
France et l'Autriche, et de servir plus tard de fondement 
l'indpendance italienne.

[Note en marge: Constitution de l'Italie, sous la forme d'une
confdration, imite de la Constitution germanique.]

L'Italie, cette belle et intressante contre, serait constitue 
part, et de faon  jouir de cette existence propre tant et si
vainement dsire par elle. La runir en un seul corps de nation tait
pour le moment impossible. On la composerait de plusieurs tats, unis
par un lien fdratif, lien assez fort pour rendre l'action commune
aussi prompte que facile. Outre le royaume Subalpin, comprenant toute
la haute Italie depuis les Alpes maritimes jusqu'aux Alpes juliennes,
et ayant deux ports tels que Gnes et Venise, il y aurait le royaume
des Deux-Siciles conserv dans ses limites actuelles, lequel serait
plac  l'autre extrmit de la Pninsule; au centre se trouverait le
Pape, remis en possession des Lgations, jouissant d'une neutralit
perptuelle, et, comme l'lecteur de Mayence dans le corps germanique,
faisant les fonctions de chancelier de la confdration; au centre
encore serait le royaume d'trurie laiss  l'Espagne; puis, soit dans
les interstices, soit aux extrmits, la rpublique de Lucques,
l'ordre de Malte, la rpublique de Raguse et les Sept-les. Ce corps
italique, dans son organisation fdrative, aurait un chef comme le
corps germanique, mais non lectif. Le roi de Pimont et le roi des
Deux-Siciles jouiraient alternativement de cette dignit.

C'tait l sans doute une gnreuse et savante combinaison, pour
laquelle la France aurait d s'imposer des sacrifices, si les jeunes
ttes qui gouvernaient la Russie avaient t capables de vouloir
srieusement et fortement une grande chose.

La Savoie, enleve  la couronne de Sardaigne, n'et pas t rendue 
la France, mais, avec la Valteline et les Grisons, convertie en canton
suisse. La Suisse, divise en cantons, et t runie  l'Allemagne
comme un des tats confdrs.

[Note en marge: Constitution de l'Allemagne.]

L'Empire germanique devait tre soumis  un rgime absolument nouveau.
Il tait opprim alternativement par l'Autriche et par la Prusse, qui
s'en disputaient la domination. Ces deux puissances seraient mises en
dehors de la Confdration, dans laquelle elles ne jouaient que le
rle de chefs de parti ambitieux. Le corps germanique, livr ainsi 
lui-mme, diminu de ces deux grandes masses, mais accru du royaume
des Deux-Belgiques et de la Suisse, affranchi de toute fcheuse
influence, n'ayant en vue que l'intrt allemand, ne serait plus
entran, malgr lui, dans des guerres injustes ou trangres  ses
vrais intrts. La couronne cesserait d'y tre lective. Les
principaux tats de la Confdration en auraient tour  tour la
direction suprme, comme il tait propos pour l'Italie. On
renforcerait, au moyen de nouvelles dlimitations territoriales, Bade,
le Wurtemberg, la Bavire. On terminerait la querelle toujours
inquitante de la Bavire et de l'Autriche, en attribuant la frontire
de l'Inn  celle-ci.

Les trois grands tats du continent, la France, la Prusse et
l'Autriche, seraient ainsi spars les uns des autres, par trois
grandes Confdrations indpendantes: la Confdration germanique, la
Confdration suisse, la Confdration italique, se donnant la main
depuis le Zuiderze jusqu' l'Adriatique.

En supposant ces diverses combinaisons bonnes et praticables, nous ne
saurions nous empcher de faire observer, que retrancher la Prusse et
l'Autriche du corps germanique, ce n'tait pas affranchir l'Allemagne,
car ces deux ambitions, restes en dehors, auraient agi  son gard
comme les tats absolus placs autour d'un tat libre, comme Frdric
et Catherine autour de la Pologne; ils l'auraient divise et agite;
au lieu de vouloir y exercer de l'influence, ils auraient tendu  la
conqurir. La vraie indpendance de l'Allemagne consistait alors dans
une forte organisation de la Dite, dans un quitable partage de voix
entre l'Autriche et la Prusse, de telle sorte que la Confdration pt
tenir la balance entre elles. Ajoutez  cela des arrangements
europens qui ne rendissent pas la Prusse l'ennemie naturelle de la
France (comme on a fait en 1815 en lui donnant les provinces du Rhin),
et les deux puissances allemandes restes rivales, mais tenues en
quilibre par la Dite, l'Allemagne aurait t libre, c'est--dire
capable de faire pencher ses rsolutions du ct de ses intrts
vritables.

Supprimer l'lection pour la couronne impriale, n'aurait pas mieux
valu,  ce qu'il nous semble. Bien que depuis deux sicles cette
couronne ne sortt pas de la maison d'Autriche, l'lection tait
nanmoins un lien de dpendance qui rendait cette maison l'oblige des
tats d'Allemagne. Or il est utile quelquefois de faire dpendre les
grands du suffrage des petits, quand l'anarchie n'en est pas la
consquence. L'Allemagne constitue comme elle l'avait t en 1803 par
Napolon, avec quelques voix rendues aux catholiques, pour y rtablir
la balance, trop change aux dpens de l'Autriche, prsentait  notre
avis un arrangement meilleur et plus naturel que celui qui tait conu
par les auteurs de la nouvelle organisation europenne.

[Note en marge: La Moldavie et la Valachie donnes  l'Autriche, en
ddommagement des sacrifices qui lui sont imposs.]

Quoique le dsintressement ft le principe essentiel du plan propos,
ce dsintressement pouvait bien aller jusqu' ne pas acqurir, et 
se contenter d'un meilleur arrangement de l'Europe pour unique
indemnit des frais de la guerre, mais il ne pouvait aller jusqu'
perdre. On devait donc un ddommagement  l'Autriche pour l'tat de
Venise auquel on voulait lui demander de renoncer. En consquence, on
lui donnait la Moldavie et la Valachie, pour la porter ainsi jusqu'
la mer Noire, et la rassurer contre le danger futur de se voir bloque
par la Russie.

L'empire Ottoman tait maintenu tel quel, sauf quelques restrictions
que l'on va faire connatre.

[Note en marge: Constitution du nord de l'Europe.]

[Note en marge: Projet de reconstituer la Pologne au profit de la
Russie.]

Restait le Nord. Il y avait l beaucoup  faire, suivant le singulier
organisateur de l'Europe, qui travaillait si librement sur la carte du
monde. La frontire qui sparait la Prusse de la Russie tait
mauvaise. La Pologne tait partage entre ces deux puissances. Pour
l'abb Piatoli, pour les jeunes gens dont il inspirait la politique,
pour le prince Czartoryski surtout, mme pour Alexandre, c'tait un
grand attentat que le dmembrement de la Pologne. Alexandre, en effet,
dans sa jeunesse oisive et opprime, du temps de Paul, avait souvent
dit, au milieu de ses panchements, que le dmembrement de la Pologne
tait un crime de ses aeux, qu'il serait heureux de rparer. Mais
comment refaire cette Pologne? comment la placer, debout et isole,
entre les tats rivaux qui l'avaient dtruite? Il existait un moyen,
c'tait de la reconstituer entirement, de lui rendre toutes les
parties dont elle s'tait autrefois compose, et de la donner ensuite
 l'empereur de Russie, qui lui octroierait des institutions
indpendantes, de faon que la Pologne, destine dans les anciennes
ides de l'Europe  servir de barrire  l'Allemagne contre la Russie,
devait servir ici de barrire, ou plutt d'avant-garde  la Russie
contre l'Allemagne. Tel tait le rve de ces jeunes politiques, telle
tait l'ambition dont ils nourrissaient Alexandre! Cette grande
indignation contre l'attentat du dernier sicle, ce noble
dsintressement impos  toutes les cours pour comprimer l'ambition
de la France, aurait donc abouti en dfinitive  refaire la Pologne,
pour la donner  la Russie! Ce n'est pas la premire fois que sous des
vertus fastueuses, s'offrant avec ostentation  l'estime du monde, se
sont caches une grande vanit et une grande ambition. Cette cour de
Russie, qui alors poussait au plus haut point l'affectation de
l'quit et du dsintressement, qui prtendait, du haut du ple,
faire la leon  l'Angleterre et  la France, rvait donc au fond la
possession complte de la Pologne! Toutefois il se cachait dans ces
projets un sentiment qu'il faut honorer, c'est celui du prince
Czartoryski, lequel, ne voyant dans le moment aucune possibilit de
rtablir la Pologne par les seules mains polonaises, voulait,  dfaut
d'autres, se servir des mains russes. Celui-ci du moins avait un but
lgitime: on ne pouvait lui reprocher qu'une chose, souvent aperue
des Russes, et plus d'une fois dnonce  l'empereur Alexandre,
c'tait de songer moins aux intrts de la Russie qu' ceux de sa
patrie originaire, et, dans cette vue, de pousser son matre  une
guerre mal calcule. L'abb Piatoli, long-temps attach  la Pologne,
partageait toutes ces ides. Il tait difficile cependant de proposer
 _cette alliance de mdiation_, fonde sur le principe du
dsintressement, il tait difficile de lui proposer l'abandon de la
Pologne  la Russie; mais il y avait un moyen d'arriver au but. La
Prusse, aimant la paix et les profits de la neutralit, ne
consentirait probablement pas  se prononcer. Alors, pour la punir de
son refus, on lui passerait sur le corps, on lui enlverait Varsovie
et la Vistule; et avec ces vastes portions de l'ancienne Pologne
runies  celles que possdait dj la Russie, on constituerait la
nouvelle Pologne, dont Alexandre devait tre le roi et le lgislateur.

[Note en marge: Quelques ides accessoires au plan gnral.]

 ces ides s'en joignaient quelques autres, accessoires au plan,
parfois singulires, parfois justes et gnreuses.

[Note en marge: Malte rendu  l'ordre de Saint-Jean, l'gypte  la
France, Gibraltar  l'Espagne, Memel  la Russie.]

On devait obliger l'Angleterre  rendre Malte  l'ordre. La Russie
abandonnerait Corfou, qui figurerait ds lors parmi les Sept-les.
L'Angleterre avait pris l'Inde, qu'il fallait bien lui laisser; mais
on pouvait tirer de l'gypte un immense parti pour la civilisation, le
commerce gnral, et l'quilibre des mers. On l'enlverait  la Porte,
et on la remettrait  la France, pour que celle-ci se charget de la
civiliser. On en composerait un royaume oriental, qui serait plac
sous la suzerainet de la France. On y ferait rgner les Bourbons, si
 la paix Napolon tait maintenu sur le trne; et Napolon, si les
Bourbons taient rtablis. On restituerait  la Porte les tats
barbaresques; on l'aiderait mme  les reconqurir, afin qu'elle y
abolt la piraterie, qui tait une barbarie dshonorante pour
l'Europe. Enfin, il y avait certaines possessions contraires  la
nature des choses, quoique consacres par le temps et la conqute,
qu'il serait sage et humain de faire cesser. Par exemple, Gibraltar
servait aux Anglais  entretenir en Espagne une contrebande honteuse
et corruptrice pour ce pays; les les de Jersey et Guernesey aidaient
les Anglais  susciter la guerre civile en France; Memel, dans les
mains de la Prusse, tait sur le territoire de la Russie une espce de
Gibraltar pour la fraude. On devait, s'il tait possible, au moyen de
certaines compensations, amener les possesseurs  renoncer  des
postes dont on faisait un si condamnable usage.

L'Espagne et le Portugal devaient tre rconcilis et unis par un lien
fdral, qui les mt  l'abri de l'influence franaise d'un ct, de
l'influence anglaise de l'autre. Il fallait obliger l'Angleterre 
rparer les torts qu'elle avait eus envers l'Espagne, peser sur elle
pour la forcer  rendre les galions enlevs, et, en se conduisant
ainsi, arracher la cour de Madrid, qui ne demandait pas mieux,  la
tyrannie de la France.

[Note en marge: Nouveau code du droit des gens, promulgu sous les
auspices de la Russie.]

Pour complter ce grand ouvrage de la rorganisation europenne,
l'empereur de Russie devait s'adresser  tous les savants de l'Europe,
et leur demander un code du droit des gens, comprenant un nouveau
droit maritime. Il tait, disait-on, inhumain, barbare, qu'une nation
dclart la guerre sans avoir auparavant subi l'arbitrage d'un tat
voisin et dsintress, et surtout qu'une nation comment les
hostilits contre une autre sans dclaration pralable de guerre,
ainsi que venait de faire l'Angleterre  l'gard de l'Espagne, et que
d'innocents commerants se trouvassent ruins ou privs de leur
libert par une espce de guet-apens. Il tait intolrable encore que
les nations neutres fussent victimes des fureurs de puissances
rivales, et ne pussent traverser les mers sans tre exposes aux
consquences d'une lutte qui leur tait trangre. L'honneur de la
grande cour rformatrice exigeait qu'il ft pourvu  tous ces maux par
des lois internationales. Des prix devaient tre accords aux savants
qui auraient propos sur ce sujet le meilleur systme de droit des
gens.

C'est par ce mlange d'ides bizarres, les unes leves, les autres
purement ambitieuses, celles-ci sages, celles-l chimriques, qu'on
exaltait la tte et le coeur de ce jeune empereur, mobile, spirituel,
vain de ses intentions, honntes mais fugitives, comme on le serait de
vertus prouves. Il se croyait vritablement appel  rgnrer
l'Europe; et s'il s'interrompait quelquefois dans ces beaux rves,
c'tait en songeant au grand homme qui dominait  l'occident, et qui
n'tait pas d'humeur  la laisser rgnrer sans lui ni contre lui.
Ceux qui observaient Alexandre de prs remarquaient bien que son coeur
s'branlait, ds qu'il entrevoyait la guerre avec Napolon, comme fin
dernire et probable de tous ses plans.

Cette trange conception ne mriterait pas l'honneur d'tre rapporte
si longuement, pas plus que les mille propositions dont les faiseurs
de projets accablent souvent les cours qui ont la faiblesse de les
couter, si elle n'tait entre dans la tte d'Alexandre et de ses
amis, et, ce qui est plus grave, si elle n'tait devenue le texte de
toutes les ngociations qui suivirent, pour servir enfin de fond aux
traits de 1815.

Une chose est digne de remarque. On reprochait  cette poque  la
Rvolution franaise d'avoir promis, sans les donner, la libert,
l'indpendance, le bonheur,  tous les peuples, et d'avoir manqu de
parole au genre humain. Voici le pouvoir absolu  l'oeuvre. Des jeunes
gens spirituels, les uns honntes et sincres, les autres purement
ambitieux, tous levs  l'cole des philosophes, runis par leur
naissance, par l'uniformit de leurs gots, autour de l'hritier du
plus grand empire despotique de la terre, s'taient pris de l'ide de
rivaliser avec la Rvolution franaise en fait d'intentions gnreuses
et populaires. Cette Rvolution qui, suivant eux, n'avait pas mme
procur la libert  la France, car elle venait de lui donner un
matre, et qui n'avait valu aux autres nations qu'une dpendance
humiliante de l'Empire franais, cette Rvolution, ils voulaient la
confondre en lui opposant une rgnration europenne, fonde sur une
quitable distribution des territoires, et sur un nouveau droit des
gens. Il devait y avoir une Italie indpendante, une Allemagne libre,
une Pologne reconstitue. Chaque grande puissance serait contenue par
d'utiles contre-poids. La France elle-mme serait, non pas humilie,
mais ramene au respect des droits d'autrui. Les abus de la guerre
disparatraient sur terre et sur mer; la piraterie serait abolie;
l'antique voie du commerce serait rtablie par l'gypte; la science
enfin serait appele  crire le droit public des nations. Tout cela
tait, non pas seulement libell par un vulgaire rdacteur de
mmoires, mais srieusement propos  toutes les cours, et discut
avec le moins chimrique des hommes, avec M. Pitt! Nous savons
aujourd'hui, nous qui avons quarante ans de plus, ce qu'il en est
advenu de toutes ces vues philanthropiques du pouvoir absolu. Les
inventeurs de ces plans, battus, dconcerts pendant dix ans par celui
qu'ils voulaient dtruire, vainqueurs une fois en 1815, n'ont fait ni
code du droit des gens, ni code du droit maritime; n'ont affranchi ni
l'Italie, ni l'Allemagne, ni la Pologne. Malte et Gibraltar n'ont pas
cess d'tre aux Anglais, et les dlimitations de l'Europe, traces
dans des intrts du moment, sans aucun calcul d'avenir, sont les
moins sages qui se puissent imaginer.

[Note en marge: M. de Nowosiltzoff charg de traiter  Londres, M. de
Strogonoff de traiter  Madrid.]

Toutefois n'anticipons point sur la suite de cette histoire. Dire
comment toutes ces ides devinrent communes aux amis d'Alexandre et 
lui-mme, serait un dtail inutile. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'ils en taient pntrs les uns et les autres, et qu'ils se
promirent d'en faire la base de la politique russe. Le prince
Czartoryski, y voyant une chance de reconstitution pour la Pologne,
dsirait fort ardemment les mettre  excution. Il tait devenu,
depuis la retraite de M. de Woronzoff  la campagne, de simple adjoint
aux affaires trangres, ministre dirigeant de ce dpartement. MM. de
Nowosiltzoff et de Strogonoff adjoints, l'un  la justice, l'autre 
l'intrieur, se consacraient  de bien autres soins que celui de leur
charge apparente; ils s'occupaient avec leur jeune collgue et
l'empereur d'asseoir le monde sur de nouvelles bases. Il fut rsolu
que celui d'entre eux qui avait le plus de dextrit, M. de
Nowosiltzoff, serait envoy  Londres pour confrer avec M. Pitt, et
lui faire agrer les projets de la cour de Russie. Il fallait
convertir l'ambitieux cabinet britannique, l'amener aux vues
dsintresses du projet, afin de pouvoir fonder ce qu'on appelait
l'_alliance de mdiation_, et, au nom de cette alliance, parler  la
France de manire  tre cout. Un cousin de M. de Strogonoff partit
pour Madrid, dans le double but de pacifier l'Angleterre et l'Espagne,
et de lier ensemble par des liens indissolubles l'Espagne et le
Portugal. Il fut dcid que M. de Strogonoff passerait par Londres,
avant de se rendre  Madrid, afin de commencer dans cette capitale sa
mission conciliatrice. Au jugement de toute l'Europe, les procds du
gouvernement britannique envers le commerce espagnol avaient t
considrs comme injustes et odieux. On devait lui dire que, s'il ne
devenait pas plus raisonnable, on le laisserait engag seul contre la
France, et qu'on se renfermerait, avec toutes les puissances
continentales, dans une neutralit mortelle pour la Grande-Bretagne.

[Note en marge: Confrences  Londres entre MM. Pitt et de
Nowosiltzoff.]

[Note en marge: Observations de M. Pitt sur le projet russe.]

Les deux jeunes Russes chargs de faire adopter au dehors la politique
de leur cabinet, se mirent en route pour Londres dans les derniers
jours de 1804. M. de Nowosiltzoff, prsent  la cour d'Angleterre par
l'ambassadeur Woronzoff, frre du chancelier en retraite, fut reu
avec une distinction et des soins propres  toucher un jeune homme
d'tat, admis pour la premire fois  l'honneur de traiter les
grandes affaires de l'Europe. C'est bien plutt la rudesse et
l'orgueil que l'astuce, qui caractrisent ordinairement la diplomatie
anglaise. Cependant lord Harrowby, et surtout M. Pitt, avec lequel
l'envoy russe entra directement en confrence, purent bientt dmler
 quels esprits ils avaient affaire, et se conduisirent en
consquence. Le vieux Pitt, vieux par son rle bien plus que par son
ge, assoupli par le danger, tout hautain qu'il tait, s'estimait trop
heureux de retrouver l'alliance du continent, pour se montrer
difficile. Il fut complaisant autant qu'il fallait l'tre, envers des
jeunes gens sans exprience et nourris de chimres. Il couta les
singulires propositions du cabinet russe, parut les accueillir avec
grande considration, mais les modifia comme il convenait  sa
politique, se gardant de repousser, et se bornant  renvoyer  la paix
gnrale ce qui tait incompatible avec les intrts de la politique
anglaise. Il se fit remettre les propositions de l'envoy russe, et
observations crivit en regard ses propres observations[14]. D'abord
M. Pitt consentit  tre gourmand par le jeune envoy russe; il se
laissa reprocher l'ambition de l'Angleterre, la duret de ses
procds, son systme envahissant, qui servait de prtexte au systme
envahissant de la France. Il se laissa dire que, pour former une
alliance nouvelle, il fallait la fonder sur un grand dsintressement
de la part de toutes les puissances contractantes. Le chef du cabinet
britannique prit feu  ce sujet, approuva fort les ides de
l'ambassadeur d'Alexandre, et dclara qu'il fallait effectivement
montrer le plus complet dtachement de toute vue personnelle, si l'on
voulait arracher le masque dont se couvrait l'ambition de la France;
qu'il fallait indispensablement que les allis ne parussent point
songer  eux-mmes, mais  l'affranchissement de l'Europe, opprime
par une puissance barbare et tyrannique. La gravit des hommes, la
gravit des intrts qu'ils traitent, n'empchent pas qu'ils ne
donnent souvent un spectacle bien puril! N'est-ce pas, en effet,
quelque chose de bien puril que de voir ces diplomates, reprsentants
d'ambitions qui agitent le monde depuis des sicles, reprocher  la
France son avidit insatiable? Comme si le ministre anglais avait
voulu ici autre chose que Malte, les Indes et l'empire de la mer!
comme si le ministre russe avait voulu autre chose que la Pologne et
une influence dominante sur le continent! Quelle piti que d'entendre
les chefs des tats s'adresser srieusement de pareils reproches! Sans
doute, Napolon fut beaucoup trop ambitieux dans son propre intrt,
et surtout dans le ntre; mais Napolon, envisag, si l'on peut dire,
dans ses causes morales, Napolon fut-il autre chose que la raction
de la puissance franaise contre les envahissements des cours
europennes au dernier sicle, contre le partage de la Pologne et la
conqute des Indes? L'ambition est le vice ou la vertu de toutes les
nations, vice, quand elle tourmente le monde sans lui faire aucun
bien, vertu, quand elle l'agite en le civilisant. De ce point de vue,
l'ambition dont les nations ont encore le moins  se plaindre,
quoiqu'elles en aient souffert, est celle de la France. Il n'y a pas
un des pays traverss par ses armes, que la France n'ait laiss
meilleur et plus clair.

[Note 14: J'ai lu moi-mme le procs-verbal de ces confrences, dont
une copie se trouve en France.]

[Note en marge: Bases poses par MM. Pitt et de Nowosiltzoff.]

Il fut donc convenu entre M. Pitt et M. de Nowosiltzoff que la
nouvelle alliance afficherait le plus grand dsintressement, afin de
rendre plus vidente encore la cupidit insatiable de l'Empereur des
Franais. En admettant qu'il serait bien utile de dbarrasser l'Europe
de ce personnage redoutable, on reconnut cependant qu'il serait
imprudent d'annoncer l'intention d'imposer un gouvernement nouveau 
la France. On devait attendre que le pays se pronont lui-mme, le
seconder s'il se montrait dispos  secouer le joug du gouvernement
imprial, et surtout mettre un grand soin  rassurer les chefs de
l'arme sur la conservation de leurs grades, et les propritaires de
biens nationaux sur la conservation de leurs biens. Toutes les
proclamations adresses  la nation franaise devaient tre remplies
des assurances les plus tranquillisantes  ce sujet. M. Pitt allait
mme jusqu' regarder cette prcaution comme si importante, qu'il se
disait tout prt  faire, avec les fonds de l'Angleterre, _une
provision_, c'est sa propre expression, pour indemniser les migrs
rests autour des Bourbons, et leur ter ainsi tout motif d'alarmer
les acqureurs de biens nationaux. M. Pitt rvait donc la fameuse
indemnit aux migrs, vingt ans avant le jour o elle a t vote par
le Parlement de France. En voulant dsintresser de telles
prtentions, il ne savait pas assurment  quoi il s'engageait; mais,
en se montrant dispos  l'essayer aux dpens du trsor britannique,
il prouvait quel prix immense l'Angleterre attachait  la chute de
Napolon, devenu si menaant pour elle.

[Note en marge: Opinion de M. Pitt sur la distribution des forces.]

[Note en marge: Questions des subsides.]

[Note en marge: M. Pitt veut qu'on essaie d'entraner la Prusse.]

[Note en marge: M. Pitt imagine d'offrir les provinces rhnanes  la
Prusse.]

L'ide de runir une masse imposante de forces, au nom de laquelle on
traiterait avant de combattre, fut naturellement admise par M. Pitt
avec un extrme empressement. Il consentait au simulacre d'une
ngociation pralable, sachant bien qu'elle n'aurait pas de
consquence, et que les conditions proposes ne conviendraient jamais
 la fiert de Napolon. Celui-ci ne pouvait souffrir en aucun cas
qu'on organist sans lui, contre lui, l'Italie, la Suisse, la
Hollande, sous le spcieux prtexte de leur indpendance. M. Pitt
laissait donc les jeunes gouvernants russes croire qu'ils
travaillaient  une grande mdiation, convaincu qu'ils marchaient
purement et simplement  une troisime coalition. Quant  la
distribution des forces, il contredisait certaines parties du projet.
Il acceptait bien trois grandes masses: une au midi, compose de
Russes, de Napolitains, d'Anglais; une autre  l'est, compose de
Russes et d'Autrichiens; une au nord, compose de Prussiens, de
Russes, de Sudois, d'Hanovriens, d'Anglais. Mais il dclarait ne
pouvoir fournir un seul Anglais dans le moment. Il soutenait qu'en les
tenant sur les ctes d'Angleterre toujours prts  s'embarquer, on
produirait un rsultat fort utile, celui de menacer le littoral de
l'Empire franais sur tous les points  la fois. Ce qui signifiait
que, vivant dans la terreur de l'expdition prpare  Boulogne, le
gouvernement britannique ne voulait pas dgarnir son territoire, chose
au reste fort naturelle. M. Pitt promettait des subsides, mais pas
autant  beaucoup prs qu'on en demandait; il offrait 6 millions
sterling environ (150 millions de francs). Il insistait
particulirement sur un objet que les auteurs du projet russe lui
semblaient traiter bien lgrement, c'tait le concours de la Prusse.
Sans elle tout lui paraissait difficile, presque impossible.  ses
yeux, il fallait le concours de l'Europe entire pour dtruire
Napolon. Il approuvait fort que, si on ne parvenait pas  entraner
la Prusse, on lui passt sur le corps; car la Russie se liait ainsi
pour jamais  la politique anglaise; il offrait mme dans ce cas de
faire refluer vers Saint-Ptersbourg la part de subsides destine  la
Prusse; mais il trouvait cela bien grave, et il tait d'avis
d'adresser au cabinet de Berlin les propositions les plus avantageuses
afin de l'entraner.--Ne croyez pas, dit-il  M. de Nowosiltzoff, que
je sois le moins du monde favorable  ce cabinet faux, astucieux,
cupide, qui demande tantt  l'Europe, tantt  Napolon, le prix de
ses perfidies; non. Mais c'est en lui que repose le sort du prsent,
et mme de l'avenir. La Prusse, jalouse de l'Autriche, craignant la
Russie, sera toujours porte vers la France. Il faut l'en dtacher,
sans quoi elle ne cessera jamais d'tre la complice de notre
irrconciliable ennemi. Il est ncessaire de manquer pour elle seule 
vos ides de dsintressement; il faut lui donner plus que Napolon
ne saurait lui offrir, quelque chose surtout qui la brouille
irrvocablement avec la France.--M. Pitt, alors conduit par la haine,
qui claire quelquefois si elle aveugle souvent, M. Pitt imagina une
modification au plan russe, fatale autant pour l'Allemagne que pour la
France. Il trouvait lumineuse et profonde l'ide de construire autour
de notre sol des royaumes capables de nous rsister, un royaume des
Deux-Belgiques et un royaume Subalpin: l'un pour la maison d'Orange,
protge de l'Angleterre, l'autre pour la maison de Savoie, protge
de la Russie. Mais il pensait que c'tait l une prcaution
insuffisante. Il voulait qu'au lieu de sparer la Prusse et la France
par le Rhin, on les mt au contraire en contact immdiat; et il
proposa d'accorder  la Prusse, si elle se prononait pour la
coalition, tout le pays compris entre la Meuse, la Moselle et le Rhin,
ce que nous appelons aujourd'hui les provinces rhnanes. Cela lui
semblait indispensable, si on voulait  l'avenir arracher la Prusse 
sa neutralit intresse, et  son penchant pour Napolon, auprs
duquel elle cherchait et trouvait sans cesse un appui contre
l'Autriche. On a tendu ce projet en 1815, en plaant sur le Rhin,
outre la Prusse, la Bavire, afin de nous ter tous nos anciens allis
en Allemagne. Quand elle aura un jour besoin d'appui, contre les
dangers qui lui viendront du ct du nord, l'Allemagne apprciera quel
service lui ont rendu ceux qui se sont tudis  crer des sujets de
division entre elle et la France.

Il sortit de ces confrences une nouvelle ide, destine  complter
la cration d'un royaume des Deux-Belgiques: ce fut de construire une
ceinture de forteresses,  l'image de celles que Vauban avait leves
autrefois pour couvrir la France, dans ce pays sans frontires, et de
construire ces forteresses aux frais de l'alliance.

[Note en marge: Langage vasif de M. Pitt relativement  l'Italie, 
la Pologne,  l'le de Malte.]

Quant  l'Allemagne, quant  l'Italie, le ministre anglais fit sentir
combien ces vastes projets taient loin de pouvoir s'excuter dans le
moment, combien ils blesseraient les deux puissances dont on avait le
plus besoin, la Prusse et l'Autriche. Elles ne consentiraient ni l'une
ni l'autre  sortir de la Confdration germanique; la Prusse, en
particulier, se refuserait  rendre hrditaire la couronne
d'Allemagne; l'Autriche repousserait une constitution de l'Italie qui
l'exclurait de cette contre. Du projet sur l'Italie, M. Pitt n'admit
que la constitution du royaume de Pimont. Il voulait qu'on ajoutt la
Savoie elle-mme  tout ce que le projet russe attribuait dj au
Pimont.

Enfin on ne parla gure de la Pologne; tout cela supposait la guerre
avec la Prusse, que M. Pitt tenait surtout  viter. Le diplomate
russe, imbu de si gnreuses ides en quittant Ptersbourg, n'osa pas
mme faire mention de l'gypte, de Gibraltar, de Memel, de tout ce
qu'il y avait de plus lev enfin dans le projet primitif. Sur deux
objets fort importants, M. Pitt fut peu satisfaisant, et  peu prs
ngatif: nous voulons dire Malte et le droit maritime. Relativement 
Malte, M. Pitt refusa premptoirement l'entretien, et ajourna les
explications sur ce point jusqu' l'poque o l'on connatrait les
sacrifices que la France tait dispose  faire. Quant au nouveau
droit des gens, il dit qu'il faudrait renvoyer cette oeuvre, morale
mais peu praticable,  un congrs qui s'assemblerait aprs la guerre,
pour conclure une paix dans laquelle tous les intrts des nations
seraient quitablement balancs. L'ide d'un nouveau droit des gens
lui semblait fort belle, mais difficile  raliser, car les peuples
adopteraient difficilement des dispositions uniformes, et les
observeraient plus difficilement encore lorsqu'ils les auraient
adoptes. Toutefois il ne se refusait pas  laisser traiter ces
matires dans le congrs, qui devait rgler plus tard les conditions
de la paix gnrale.

[Note en marge: Explications entre MM. Pitt et de Nowosiltzoff, au
sujet de l'Orient et de Constantinople.]

Ces confrences se terminrent par une singulire explication. Elle
eut pour objet l'Orient et Constantinople. Tout rcemment, par sa
politique en Gorgie, par ses relations avec les insurgs des
provinces du Danube, la Russie avait donn quelques ombrages 
l'Angleterre, et provoqu de sa part une note dans laquelle
l'indpendance et l'intgrit de l'Empire ottoman taient dj
professes comme principes de la politique europenne.--Ce n'est pas
ainsi qu'on procde quand on veut tablir la confiance entre allis,
dit M. de Nowosiltzoff  M. Pitt. De tous les hommes mon matre est
celui qui a le caractre le plus noble, le plus gnreux; il suffit de
s'en fier  sa probit. Mais chercher  l'arrter par des menaces, ou
seulement par des insinuations, c'est le blesser inutilement. On
l'exciterait plutt qu'on ne le retiendrait par de tels moyens.
L-dessus, M. Pitt s'excusa beaucoup d'avoir laiss apercevoir des
ombrages aussi mal fonds, qui taient naturels avant qu'on ft arriv
 s'inspirer une pleine confiance les uns aux autres, mais qui pour
l'avenir et avec l'intimit qui allait s'tablir taient impossibles.
D'ailleurs, dit M. de Nowosiltzoff, quel inconvnient y aurait-il  ce
que Constantinople appartnt  un peuple civilisateur comme les
Russes, au lieu d'appartenir  un peuple barbare comme les Turcs?
Votre commerce de la mer Noire n'y gagnerait-il pas considrablement?
Sans doute, si l'Orient tait soumis  cette France toujours
envahissante, le danger serait rel; mais  la Russie, le danger
serait nul. L'Angleterre n'y devait rien trouver  redire. M. Pitt[15]
rpondit que ces considrations avaient assurment beaucoup de poids 
ses yeux; que, quant  lui, il n'avait aucun prjug  cet gard,
qu'il ne verrait pas grand pril  ce que Constantinople cht aux
Russes; mais que c'tait un prjug enracin de sa nation, qu'il tait
oblig de mnager, et qu'il faudrait bien se garder de toucher
actuellement  un pareil sujet.

[Note 15: Ce dtail se trouve contenu dans une lettre fort curieuse de
M. de Nowosiltzoff  son cabinet.]

M. de Strogonoff n'obtint rien ou presque rien relativement 
l'Espagne. Elle livrait, disait le cabinet anglais, toutes ses
ressources  la France; c'tait duperie de la mnager. Toutefois, si
elle voulait se dclarer contre la France, on lui rendrait ses
galions.

[Note en marge: Retour de M. de Nowosiltzoff  Ptersbourg.]

M. de Strogonoff partit pour Madrid, M. de Nowosiltzoff pour
Ptersbourg. Il fut convenu que lord Gower, depuis lord Granville,
alors ambassadeur d'Angleterre  Ptersbourg, serait charg de
pouvoirs dtaills, pour conclure un trait sur les bases arrtes
entre les deux cours.

Le plan russe n'avait subi que quelques jours d'laboration  Londres,
et il revenait dpouill de tout ce qu'il avait de gnreux, et aussi
de peu pratique. Il tait rduit  un projet de destruction contre la
France. Plus d'Italie, plus d'Allemagne, plus de Pologne
indpendantes! Le royaume de Pimont, le royaume des Deux-Belgiques,
avec une ide profondment haineuse, la Prusse sur le Rhin; la
restitution de Malte lude, le nouveau droit des gens remis  un
futur congrs; enfin, avant de commencer les hostilits, un simulacre
de ngociation, simulacre bien vain, car la guerre gnrale et
immdiate tait au fond des choses, voil ce qu'il restait de ce
fastueux projet de reconstitution europenne, clos d'une sorte de
fermentation d'esprit dans les jeunes ttes qui gouvernaient la
Russie. On se mit donc  ngocier  Ptersbourg, avec lord Gower, sur
les points admis  Londres, entre MM. Pitt et de Nowosiltzoff.

[Note en marge: Ngociations avec la Prusse pour l'amener  concourir
au nouveau projet de mdiation.]

Tandis qu'on se liguait ainsi avec l'Angleterre, il fallait
entreprendre un travail analogue auprs de l'Autriche et de la Prusse,
pour les amener  la nouvelle coalition. La Prusse, qui s'tait
engage avec la Russie  faire la guerre si les Franais dpassaient
le Hanovre, mais qui, en mme temps, avait promis  la France de
rester inviolablement neutre si le nombre des Franais n'tait pas
augment en Allemagne, la Prusse ne voulait pas sortir de ce prilleux
quilibre. Elle feignait de ne pas comprendre ce que lui disait la
Russie, et se renfermait dans son vieux systme, devenu proverbial,
_la neutralit du nord de l'Allemagne_. Cette manire d'luder la
question lui tait d'autant plus facile, que, par crainte de voir les
secrets de la nouvelle coalition livrs  Napolon, les diplomates
russes n'osaient pas s'expliquer ouvertement. Le cabinet de Berlin,
par ses hsitations, s'tait donn une telle rputation de duplicit,
qu'on ne croyait pas pouvoir lui confier un secret, sans qu'il le
communiqut aussitt  la France. On ne lui parlait donc pas du projet
port  Londres, et de la ngociation qui s'en tait suivie, mais on
lui citait chaque jour les nouveaux empitements de Napolon,
notamment la conversion de la Rpublique italienne en royaume, ce qui
revenait, disait-on,  une runion de la Lombardie  la France,
pareille  la runion du Pimont. On annonait les plans les plus
gigantesques. On rpandait que Napolon allait faire de Parme et de
Plaisance, de Naples, enfin de l'Espagne elle-mme, des royaumes pour
sa famille; que la Hollande aurait bientt un sort pareil; que la
Suisse serait incorpore, sous prtexte d'une rectification des
frontires franaises; que le cardinal Fesch serait prochainement
lev  la papaut; qu'il fallait sauver l'Europe menace d'une
domination universelle; que les cours qui s'obstineraient  vivre
dans l'incurie seraient cause de la perte commune, et finiraient par y
tre enveloppes elles-mmes. Sachant surtout que la rivalit de
l'Autriche et de la Prusse tait la cause principale qui ramenait
celle-ci vers la France, on cherchait  les rconcilier toutes deux.
On demandait  la Prusse de fixer ses prtentions et de les faire
connatre; on lui disait qu'on tcherait d'arracher  l'Autriche
l'aveu des siennes, et qu'on s'efforcerait de concilier les unes et
les autres par un arbitrage dfinitif. On annonait que, moyennant
quelques voix catholiques de plus dans le Collge des princes,
concession de peu d'importance, l'Autriche se contenterait pour
toujours du recs de 1803, et consacrerait par son adhsion
irrvocable les nouveaux arrangements, auxquels la Prusse avait tant
gagn. On allait mme jusqu' insinuer que, si par malheur une lutte
devenait invitable, la Prusse serait largement ddommage des chances
de la guerre. Pourtant on n'avouait pas qu'une coalition ft prte 
se former, qu'elle tait mme conclue en principe; on paraissait
n'exprimer qu'un voeu, celui de voir la Prusse s'unir au reste de
l'Europe, pour garantir l'quilibre du monde, srieusement menac.

[Note en marge: Envoi  Berlin de M. de Vintzingerode.]

[Note en marge: Refus obstin du roi de Prusse de se joindre  la
coalition.]

Afin d'aborder de plus prs la cour de Prusse, on lui envoya un
gnral russe, officier d'tat-major instruit, M. de Vintzingerode,
qui devait s'ouvrir peu  peu avec le roi, mais avec le roi seul, et
qui, ayant la connaissance du plan militaire, pouvait, s'il parvenait
 se faire couter, proposer les moyens d'excution, et rgler
l'ensemble et les dtails de la future guerre. M. de Vintzingerode,
arriv  la fin de l'hiver de 1804, moment o Napolon se disposait 
partir pour l'Italie, observa une grande rserve auprs du cabinet
prussien, mais s'avana un peu plus avec le roi, et, invoquant
l'amiti commence  Memel entre les deux souverains, tcha
d'entraner ce prince au nom de cette amiti et de la cause commune
des rois. Le jeune Frdric-Guillaume, se voyant press davantage et
comprenant enfin de quoi il s'agissait, protesta de son affection
personnelle pour Alexandre, de ses vives sympathies pour la cause de
l'Europe, mais objecta qu'il tait expos le premier aux coups de
Napolon, qu'il ne se croyait pas assez fort pour lutter avec ce
puissant adversaire; que les secours qu'on lui faisait esprer
n'arriveraient que fort tard, parce qu'ils taient fort loin, et qu'il
serait vaincu, dtruit peut-tre, avant qu'on ft venu  son aide. Il
refusa obstinment toute participation  une coalition, qu'on lui
avait laiss entrevoir sans la lui avouer expressment. Il fit valoir
aussi le danger de s'en rapporter aux suggestions de l'Angleterre, et
proposa mme, pour prvenir une guerre gnrale, dont il tait fort
effray, de servir d'intermdiaire entre la Russie et la France.

[Note en marge: Opinions de MM. d'Haugwitz et de Hardenberg.]

Dans cette conjoncture dlicate, le roi avait appel en consultation
M. d'Haugwitz, retir depuis quelque temps dans ses terres de Silsie,
et avait trouv dans ses avis un nouvel encouragement pour sa
politique ambigu et pacifique. S'il fallait toutefois prendre une
rsolution positive, M. d'Haugwitz aurait pench plutt vers la
France. M. de Hardenberg, qui lui avait succd, aurait plutt pench
vers la Russie; mais ce dernier tait prt  se dcider, disait-il, en
faveur de la France aussi bien qu'en faveur de la Russie, pourvu qu'on
prt un parti. Avec moins d'esprit, de tact et de prudence que M.
d'Haugwitz, il aimait  blmer les tergiversations de celui-ci, et
professait, pour se distinguer de son prdcesseur, le got des partis
fortement arrts. Il fallait,  son sens, se jeter du ct de la
France, si on le jugeait utile, embrasser sa cause, mais avoir dans ce
cas les avantages et recueillir le prix d'une option dcide. En cela,
il tait moins agrable au roi que M. d'Haugwitz, qui laissait goter
 ce prince la douceur de l'indcision; et on pouvait apercevoir dj
entre M. d'Haugwitz et M. de Hardenberg cette diversit de langage,
par laquelle commencent les ruptures entre les ministres rivaux, soit
dans les cours, soit dans les tats libres.

[Note en marge: Le roi de Prusse rpond  l'envoi de M. de
Vintzingerode  Berlin par l'envoi de M. Zastrow  Ptersbourg.]

Le roi, pour rpondre  l'envoi de M. de Vintzingerode, voulut aussi
envoyer un homme de confiance  Ptersbourg, et dpcha M. de Zastrow,
avec mission d'expliquer sa position  l'empereur Alexandre, de lui
faire agrer sa conduite rserve, et de pntrer, s'il tait
possible, plus profondment le secret encore voil de la nouvelle
coalition. Tandis qu'il expdiait M. de Zastrow  Ptersbourg pour y
dire de telles choses, Frdric-Guillaume se vantait auprs de
Napolon de sa rsistance aux suggestions de la Russie; il parlait de
la neutralit du nord de l'Allemagne, non comme d'une vritable
neutralit, ce qu'elle tait en effet, mais comme d'une alliance
positive, qui couvrirait la France au nord contre tous les ennemis
qu'elle pourrait avoir  combattre; ce prince lui offrait en outre,
ainsi qu'il l'avait offert  la Russie, de jouer le rle de
conciliateur.

[Note en marge: Ngociations avec l'Autriche.]

[Note en marge: Convention secrte de l'Autriche avec la Russie.]

M. de Vintzingerode, aprs avoir prolong son sjour  Berlin jusqu'
se rendre importun  la cour de Prusse, qui craignait d'tre
compromise par la prsence prolonge d'un agent russe, se rendit 
Vienne, o l'on tentait les mmes efforts qu' Berlin. Il n'tait pas
besoin avec l'Autriche d'autant de dissimulation qu'avec la Prusse. Il
n'en fallait mme pas du tout. L'Autriche tait pleine de haine contre
Napolon, et elle souhaitait ardemment l'expulsion des Franais de
l'Italie. Avec elle, il n'tait pas ncessaire, comme avec le roi de
Prusse, de se couvrir de beaux semblants de dsintressement. On
pouvait parler net, et dire ce qu'on voulait; car elle dsirait ce
qu'on dsirait  Ptersbourg; il n'y avait de moins chez elle que les
illusions de la jeunesse, et un faux sentimentalisme qui n'allait pas
 sa vieille exprience. De plus, elle savait garder un secret. Si en
apparence elle avait pour la France des mnagements infinis, et pour
la personne de Napolon le langage constant de la flatterie, elle
nourrissait au fond du coeur tout le ressentiment d'une ambition
souffrante, et toujours maltraite depuis dix annes. Elle tait donc
secrtement entre, ds l'abord, dans les passions de la Russie; mais,
se souvenant de ses dfaites, elle n'avait consenti  se lier qu'avec
une extrme prudence, et n'avait pris que des engagements
conditionnels et de pure prcaution. Elle avait sign avec la Russie
une convention secrte, qui tait pour le Midi de l'Europe ce qu'tait
pour le Nord la convention signe par la Prusse. Elle promettait, dans
cette convention, de sortir de son rle inactif, si la France,
commettant de nouvelles usurpations en Italie, tendait davantage
l'occupation du royaume de Naples, borne actuellement au golfe de
Tarente, oprait de nouvelles incorporations, comme celle du Pimont,
ou menaait quelque partie de l'empire turc, telle que l'gypte. Trois
cent cinquante mille Autrichiens devaient tre en ce cas son
contingent de guerre. Elle avait l'assurance, si la fortune tait
favorable aux armes des coaliss, d'obtenir en Italie jusqu' l'Adda
et au P, ce qui laissait le Milanais en dehors. On lui promettait en
outre de replacer les deux archiducs de Toscane et de Modne dans
leurs anciens tats; de lui donner ds lors le pays de Salzbourg et le
Brisgau devenus vacants. La maison de Savoie devait avoir un grand
tablissement en Italie, compos du Milanais, du Pimont, de Gnes.
Voil encore ce que devenait le plan russe:  Vienne comme  Londres
il n'en restait que la partie hostile  la France, et avantageuse aux
coaliss. L'Autriche avait voulu et obtenu que cette convention[16]
demeurt ensevelie dans un profond mystre, afin de n'tre pas
compromise trop tt avec Napolon. Il faut rendre cette justice 
l'Autriche, qu'au moins elle ne faisait pas, comme la Prusse et la
Russie, talage de fausses vertus. Elle suivait son intrt sans
distraction, sans lgret, sans charlatanisme. On ne peut blmer en
cette circonstance que la fausset de son langage  Paris.

[Note 16: Cette convention est du 6 novembre 1804. Nous en donnons le
texte jusqu'ici inconnu, comme celui de la convention avec la Prusse.

_Dclaration signe le 25 octobre/6 novembre_, 1804.

L'influence prpondrante exerce par le Gouvernement franais sur les
tats circonvoisins, et le nombre de pays occups par ses troupes,
inspirant de justes inquitudes pour le maintien de la tranquillit et
de la sret gnrale de l'Europe; S. M. l'Empereur de toutes les
Russies partage avec S. M. l'Empereur roi la conviction que cet tat
de choses rclame leur sollicitude mutuelle la plus srieuse, et rend
urgent qu'elles s'unissent  cet effet par un concert troit adapt 
l'tat de crise et de danger auquel l'Europe se trouve expose.

Les soussigns...... munis en consquence des instructions et pouvoirs
pour ngocier et conclure un ouvrage aussi salutaire avec le
plnipotentiaire de S. M. l'Empereur roi pour en traiter avec lui, et
aprs s'tre mutuellement communiqu les pleins pouvoirs trouvs en
due forme, sont convenus avec ledit plnipotentiaire des stipulations
renfermes dans les articles suivants:

ARTICLE PREMIER. S. M. l'Empereur de toutes les Russies promet et
s'engage d'tablir,  l'gard de la crise et du danger sus-mentionns,
le concert le plus intime avec S. M. l'Empereur roi, et les deux
monarques auront soin de se prvenir et de s'entendre mutuellement sur
les ngociations et les concerts qu'ils seront dans le cas de lier
avec d'autres puissances pour le mme but convenu entre eux, et leurs
dmarches  cet gard seront conduites de manire  ne compromettre en
aucune faon le prsent engagement arrt entre eux, avant qu'ils ne
se soient dcids en commun accord  le rendre public.

ART. 2. S. M. l'Empereur de toutes les Russies et S. M. l'Empereur roi
ne ngligeront aucune occasion et facilit pour se mettre en tat de
cooprer d'une manire efficace aux mesures actives qu'elles jugeront
ncessaires pour prvenir des dangers qui menaceraient immdiatement
la sret gnrale.

ART. 3. Si, en haine de l'opposition que les deux cours impriales
apporteront aux vues ambitieuses de la France en vertu de leurs
concerts mutuels, l'une d'elles se trouvait immdiatement attaque
(les troupes russes stationnes pour le moment aux sept les Ioniennes
faisant partie de la prsente stipulation), chacune des deux hautes
puissances contractantes s'oblige, de la manire la plus formelle, de
mettre en action, pour la dfense commune, le plus tt possible, les
forces ci-dessous nonces dans l'article 8.

ART. 4. S'il arrivait que le Gouvernement franais, abusant des
avantages que lui procure la position de ses troupes qui occupent
maintenant le territoire de l'Empire d'Allemagne, envahissait les pays
adjacents, dont l'intgrit et l'indpendance sont essentiellement
lies aux intrts de la Russie, et que, par consquent, ne pouvant
voir un tel empitement d'un oeil indiffrent, S. M. l'Empereur de
toutes les Russies se trouvt oblig d'y porter ses forces, S. M.
l'Empereur roi regardera une telle conduite de la part de la France
comme une agression qui lui imposera le devoir de se mettre au plus
tt en tat de fournir un prompt secours, conformment aux
stipulations du prsent concert.

ART. 5. S. M. impriale de toutes les Russies partage compltement le
vif intrt que S. M. impriale et royale apostolique prend au
maintien de la Porte Ottomane, dont le voisinage leur convient  tous
les deux; et comme une attaque dirige contre la Turquie europenne
par toute autre puissance ne peut que compromettre la sret de la
Russie et de l'Autriche, et que la Porte, dans son tat de trouble
actuel, ne saurait elle-mme repousser une entreprise forme contre
elle, dans ladite supposition, et si la guerre se trouvait, par cette
raison, engage directement entre l'une des deux cours impriales et
le Gouvernement franais, l'autre se prparera aussitt afin
d'assister, dans le plus court dlai possible, la puissance en guerre,
et de contribuer de concert  la conservation de la Porte Ottomane
dans son tat de possession actuel.

ART. 6. Le sort du royaume de Naples devant influer sur celui de
l'Italie,  l'indpendance de laquelle LL. MM. II. prennent un intrt
tout particulier, il est entendu que les stipulations du prsent
concert auront leur effet dans le cas que les Franais voulussent
s'tendre dans le royaume de Naples, au del de leurs bornes
actuelles, pour s'emparer de la capitale, des places fortes de ce
pays, pntrer dans la Calabre; en un mot, s'ils foraient S. M. le
roi de Naples de risquer le tout pour le tout, et de s'opposer par la
force  cette nouvelle violation de sa neutralit, et que S. M. I. de
toutes les Russies, par les secours que, dans cette supposition, elle
devrait fournir au roi des Deux-Siciles, se trouvant engage dans une
guerre contre la France, S. M. impriale et royale s'oblige 
commencer de son ct les oprations contre l'ennemi commun d'aprs
les stipulations, et nommment d'aprs les articles 4, 5, 8 et 9 du
prsent concert.

ART. 7. Vu l'incertitude o les deux hautes puissances contractantes
se trouvent encore actuellement sur les desseins futurs du
Gouvernement franais, elles se rservent, en outre de ce qui est
stipul ci-dessus, de convenir, suivant l'urgence des circonstances,
de diffrents cas qui seraient de nature  exiger aussi l'emploi de
leurs forces mutuelles.

ART. 8. Dans tous les cas o les deux cours impriales en viendront 
des mesures actives, en vertu du prsent concert ou de ceux qu'elles
formeront ultrieurement entre elles, elles se promettent et
s'engagent de cooprer simultanment et d'aprs un plan qui sera
convenu incessamment entre elles, avec des forces suffisantes pour
esprer combattre avec succs celles de l'ennemi, et pour le repousser
dans ses foyers, lesquelles forces ne seront pas moins de 350 mille
hommes sous les armes pour les deux cours impriales; S. M. impriale
et royale fournira 235 mille pour sa part, et le reste sera donn par
S. M. l'Empereur de Russie. Ces troupes seront mises et entretenues
constamment des deux cts sur un pied complet, et il sera laiss en
outre un corps d'observation pour s'assurer que la cour de Berlin
restera passive. Les armes respectives seront distribues de manire
que les forces des deux cours impriales, qui agiront de concert, ne
seront pas infrieures en nombre  celles de l'ennemi qu'elles auront
 combattre.

ART. 9. Conformment au dsir manifest par la cour impriale, royale,
S. M. impriale de toutes les Russies s'engage d'employer ses bons
offices  l'effet d'obtenir de la cour de Londres  S. M. impriale et
royale apostolique, pour les cas d'une guerre avec la France noncs
dans la prsente dclaration, ou qui rsulteront des concerts futurs
que les deux cours impriales se rservent de prendre dans l'article
7, des subsides tant pour la premire mise en campagne, que
annuellement pour toute la dure de la guerre, qui soient, autant que
possible,  la convenance de la cour de Vienne.

ART. 10. Dans l'excution des plans arrts, il sera port un juste
gard aux obstacles qui rsultent tant de l'tat actuel des forces et
des frontires de la monarchie autrichienne, que des dangers imminents
auxquels elle serait expose dans cet tat par des dmonstrations et
des armements qui provoqueraient immdiatement une invasion prmature
de la part de la France. En consquence, dans la dtermination des
mesures actives dont on conviendra mutuellement, et tant que la sret
des deux Empires et l'intrt essentiel de la chose commune le
permettront, il sera port la plus grande attention  en combiner
l'emploi avec le temps et la possibilit de mettre les forces et les
frontires de S. M. l'Empereur roi en situation de pouvoir ouvrir la
campagne avec l'nergie ncessaire pour atteindre le but de la guerre.
Une fois cependant que les empitements des Franais auront tabli les
cas dans lesquels sadite Majest impriale et royale apostolique sera
engage  prendre part  la guerre en vertu du prsent concert et de
ceux qui seront forms mutuellement par la suite, elle s'engage  ne
pas perdre un instant pour se mettre en tat dans le plus court dlai
possible, et qui ne devra pas dpasser trois mois aprs la rclamation
faite de cooprer efficacement avec S. M. impriale de toutes les
Russies, et de procder avec vigueur  l'excution du plan qui sera
arrt.

ART. 11. Les principes des deux souverains ne leur permettant pas, dans
aucun cas, de vouloir contraindre le libre voeu de la nation franaise,
le but de la guerre ne sera pas d'oprer la contre-rvolution, mais
uniquement de remdier aux dangers communs de l'Europe.

ART. 12. S. M. l'Empereur de toutes les Russies, reconnaissant qu'il
est juste que, dans le cas d'une nouvelle explosion de guerre, la
maison d'Autriche soit ddommage des immenses pertes qu'elle a
essuyes dans ses dernires guerres avec la France, s'engage 
cooprer pour lui obtenir ce ddommagement en pareil cas, autant que
le succs des armes le comportera. Cependant, dans le cas le plus
heureux, S. M. l'Empereur roi n'tendra pas en Italie sa limite
au-del de l'Adda  l'occident, et du P au midi; bien entendu que des
diffrentes embouchures de ce dernier fleuve, c'est la plus
mridionale qui y serait employe. Les deux cours impriales dsirent
que, dans le cas suppos de succs, S. A. R. l'lecteur de Salzbourg
puisse tre replac en Italie, et qu' cet effet il soit remis ou bien
en possession du grand-duch de Toscane, ou qu'il obtienne quelque
autre tablissement convenable dans la partie septentrionale de
l'Italie, suppos que les vnements rendent cet arrangement possible.

ART. 13. LL. MM. II., dans la mme supposition, auront  coeur de
procurer le rtablissement du roi de Sardaigne dans le Pimont, mme
avec un grand agrandissement ultrieur. Dans des hypothses moins
heureuses, il conviendrait toujours de lui assurer un tablissement
sortable en Italie.

ART. 14. Dans le mme cas de grands succs, les deux cours impriales
s'entendront sur le sort des Lgations et concourront  faire
restituer les duchs de Modne, de Massa et de Carrara aux lgitimes
hritiers du dernier duc; mais, dans le cas o les vnements
obligeraient de restreindre ces projets, lesdites Lgations ou le
Modnois pourraient servir d'tablissement au roi de Sardaigne;
l'archiduc Ferdinand resterait en Allemagne, et S. M. se contenterait
elle-mme, s'il le fallait, d'une frontire en Italie plus rapproche
que l'Adda de celle qui existe prsentement.

ART. 15. Si les circonstances permettaient de replacer l'lecteur de
Salzbourg en Italie, le pays de Salzbourg, Berchtolsgaden et Passau
seraient runis  la monarchie autrichienne. Ce serait le seul cas o
S. M. obtiendrait aussi une extension de sa frontire en Allemagne.

Quant  la partie du pays d'Aichstaedt, possde prsentement par
l'lecteur de Salzbourg, il en serait dispos alors de la manire dont
les deux cours en conviendraient entre elles, et notamment en faveur
de l'lecteur de Bavire, si, par la part qu'il prendrait pour la
cause commune, il se mettait dans le cas d'tre avantag.
Pareillement, dans le cas suppos au prcdent article du
rtablissement des hritiers du feu duc de Modne dans ses anciennes
possessions, la proprit de Brisgau et de l'Ortenau pourrait devenir
un moyen d'encouragement pour la bonne cause  un des principaux
princes de l'Allemagne, et nommment  l'lecteur de Bade, en faveur
duquel il y serait renonc par la maison d'Autriche.

ART. 16. Les deux hautes puissances contractantes s'engagent  ne
poser les armes et  ne traiter d'un accommodement avec l'ennemi
commun que du consentement mutuel et aprs un accord pralable entre
elles.

ART. 17. En bornant pour le moment aux objets et points ci-dessus le
prsent concert pralable, sur lequel les deux monarques se promettent
de part et d'autre le secret le plus inviolable, ils se rservent,
sans aucun retard et immdiatement, de convenir par des arrangements
ultrieurs, tant sur un plan d'oprations, pour le cas que la guerre
serait invitable, que de tout ce qui est relatif  l'entretien des
troupes respectives, tant dans les tats autrichiens que sur le
territoire tranger.

ART. 18. La prsente dclaration, mutuellement reconnue aussi
obligatoire que le trait le plus solennel, sera ratifie dans
l'espace de six semaines ou plus tt, si faire se peut, et les actes
de ratification galement changs en mme temps.

En foi de quoi, etc.]

Toutefois, en signant cette convention, elle aimait  esprer que ce
serait l un acte de simple prcaution, car elle ne cessait pas de
redouter la guerre. Aussi, aprs l'avoir signe, se refusait-elle 
toutes les sollicitations de l'empereur de Russie pour passer
immdiatement  des prparatifs militaires; elle le dsesprait mme
par son inertie. Mais  la nouvelle des arrangements faits par
Napolon en Italie, elle fut arrache tout d'un coup  son inaction.
Le titre de roi pris par Napolon, et surtout le titre si gnral de
roi d'Italie, qui semblait devoir s'tendre  la Pninsule tout
entire, l'avait alarme au plus haut point. Sur-le-champ elle
commena les armements qu'elle avait d'abord voulu diffrer, et elle
appela au ministre de la guerre le clbre Mack, qui, bien que
dpourvu des qualits d'un gnral en chef, ne manquait pas de talent
pour l'organisation des armes. Elle couta ds lors, avec une
attention toute nouvelle, les propositions pressantes de la Russie,
et, sans s'engager encore par un consentement crit  une guerre
immdiate, elle lui laissa le soin de pousser les ngociations
communes avec l'Angleterre, et de traiter avec cette puissance la
question difficile des subsides. En attendant, elle discutait avec M.
de Vintzingerode un plan de guerre conu dans toutes les hypothses
imaginables.

C'tait donc  Ptersbourg qu'avait  se nouer dfinitivement la
nouvelle coalition, c'est--dire la troisime, en comptant depuis le
commencement de la Rvolution franaise. Celle de 1792 s'tait
termine en 1797  Campo-Formio, sous les coups du gnral Bonaparte;
celle de 1798 s'tait termine en 1801, sous les coups du Premier
Consul; la troisime, celle de 1804, ne devait pas avoir une issue
plus heureuse sous les coups de l'Empereur Napolon.

[Note en marge: Convention par laquelle la Russie se lie
dfinitivement  l'Angleterre.]

[Note en marge: But de la coalition.]

Lord Gower avait, comme nous l'avons dit, les pouvoirs de sa cour pour
traiter avec le cabinet russe. Aprs de longs dbats, on convint des
conditions suivantes. Il devait tre form une coalition entre les
puissances de l'Europe, comprenant d'abord l'Angleterre et la Russie, et
plus tard celles qu'on pourrait entraner. Le but tait, l'vacuation du
Hanovre et du nord de l'Allemagne, l'indpendance effective de la
Hollande et de la Suisse, l'vacuation de toute l'Italie, y compris
l'le d'Elbe, la reconstitution et l'agrandissement du royaume de
Pimont, la consolidation du royaume de Naples, enfin l'tablissement
d'un ordre de choses en Europe qui garantt la sret de tous les tats
contre les usurpations de la France. Ce but n'tait pas marqu d'une
manire plus prcise, afin de laisser une certaine latitude pour
traiter avec la France, au moins fictivement. Toutes les puissances
devaient tre ensuite invites  donner leur adhsion.

[Note en marge: Ses moyens.]

[Note en marge: Manire d'agir  l'gard de la Prusse.]

La coalition avait rsolu de runir au moins 500 mille hommes, et
d'entrer en action ds qu'elle en aurait 400 mille. L'Angleterre
fournissait 1,250,000 liv. sterling (31,250,000 fr.) par 100 mille
hommes. Elle accordait en outre une somme une fois paye, reprsentant
trois mois de subsides pour les frais de l'entre en campagne.
L'Autriche s'engageait  mettre sur pied 250 mille hommes sur 500
mille; le reste devait tre fourni par la Russie, la Sude, le
Hanovre, l'Angleterre et Naples. La question fort grave de l'adhsion
de la Prusse tait rsolue de la manire la plus tmraire.
L'Angleterre et la Russie se promettaient de faire cause commune
contre toute puissance, qui, par ses mesures hostiles ou seulement ses
liaisons trop troites avec la France, s'opposerait aux desseins de la
coalition. Il tait dcid en effet que la Russie, partageant ses
forces en deux masses, enverrait l'une par la Gallicie au secours de
l'Autriche, l'autre par la Pologne  la limite du territoire prussien,
et si dfinitivement la Prusse se refusait  entrer dans la coalition,
passerait sur le corps de cette puissance, avant qu'elle et pu se
mettre en dfense; et, comme on ne voulait pas lui donner trop d'veil
par la runion d'une telle arme sur sa frontire, il tait convenu
qu'on prendrait pour prtexte le dsir de courir  son secours, dans
le cas o Napolon, se dfiant d'elle, se jetterait sur ses tats. On
devait donc qualifier d'auxiliaires et d'amis ces quatre-vingt mille
Russes, destins  fouler la Prusse sous leurs pieds.

Cette violence projete contre la Prusse, quoique paraissant un peu
tmraire  l'Angleterre, tait fort acceptable pour elle, qui n'avait
pas mieux  faire pour se sauver de l'invasion que d'allumer un vaste
incendie sur le continent, et d'y exciter une guerre effroyable, quels
que fussent les combattants, quels que fussent les vaincus et les
vainqueurs. De la part de la Russie, c'tait au contraire une grande
lgret; car s'exposer  jeter la Prusse dans les bras de Napolon,
c'tait s'assurer une dfaite certaine, l'invasion du territoire
prussien ft-elle aussi prompte qu'on l'imaginait. Mais le prince
Czartoryski, le plus opinitre de ces jeunes gens  poursuivre un but,
ne voyait en tout cela qu'un moyen d'arracher Varsovie  la Prusse,
afin de reconstituer la Pologne, en la donnant  Alexandre.

[Note en marge: Plan militaire de la coalition.]

Le plan militaire indiqu par la situation des puissances tait
toujours d'attaquer avec trois masses; par le Midi, avec les Russes de
Corfou, les Napolitains, les Anglais, remontant la pninsule italienne
et se joignant  cent mille Autrichiens en Lombardie; par l'Est, avec
la grande arme autrichienne et russe agissant sur le Danube; par le
Nord enfin, avec les Sudois, les Hanovriens, et les Russes descendant
sur le Rhin.

Quant au plan diplomatique, il consistait  intervenir au nom d'une
_alliance de mdiation_, et  offrir une ngociation pralable avant
de combattre. La Russie tenait beaucoup  cette partie de son projet
primitif, qui lui conservait cette attitude d'arbitre, agrable  son
orgueil, et, il faut le dire aussi,  la secrte faiblesse de son
souverain. Celui-ci esprait encore vaguement que la Prusse serait
entrane, pourvu qu'on ne l'alarmt pas trop en lui dcouvrant le
dessein arrt d'une coalition, et qu'on plat Napolon entre une
ligue effrayante de toute l'Europe, ou des concessions modres.

[Note en marge: L'Angleterre consent  ce que son nom soit omis dans
les ngociations pralables ouvertes avec la France.]

On obtint donc de l'Angleterre la plus singulire dissimulation, la
moins digne, mais la mieux calcule pour ses vues. L'Angleterre
consentit  tre mise  l'cart,  n'tre pas nomme dans les
ngociations, surtout auprs de la Prusse. La Russie devait, dans ses
tentatives auprs de cette dernire puissance, se prsenter toujours
comme n'tant pas lie  la Grande-Bretagne par un projet de guerre
commune, mais comme voulant imposer une mdiation, afin de faire
cesser un tat de choses oppressif pour toute l'Europe. Dans une
dmarche solennelle  l'gard de la France, la Russie devait, sans
agir ostensiblement, au nom d'une coalition des puissances, offrir sa
mdiation en affirmant qu'elle ferait accepter par tout le monde des
conditions quitables, si Napolon en acceptait de pareilles. C'tait
l le double moyen imagin pour ne pas effaroucher la Prusse, et pour
ne pas irriter l'orgueil de Napolon. L'Angleterre se prtait  tout,
pourvu que la Russie, compromise par cette mdiation, ft
dfinitivement entrane  la guerre. Quant  l'Autriche, on mettait
le plus grand soin  la laisser dans l'ombre, et  ne pas mme la
nommer, car, si elle paraissait tre du complot, Napolon se jetterait
sur elle, avant qu'on ft en mesure de la secourir. Elle se prparait
activement, sans se mler en rien aux ngociations. Il tait
ncessaire de suivre le mme systme de conduite pour la cour de
Naples, qui se trouvait expose la premire aux coups de Napolon, car
le gnral Saint-Cyr tait  Tarente avec une division de 15  18
mille Franais. On avait recommand  la reine Caroline de prendre
tous les engagements de neutralit, ou mme d'alliance, que Napolon
voudrait lui imposer. En attendant, on transportait peu  peu des
troupes russes sur des btiments, qui passaient par les Dardanelles,
et venaient dbarquer  Corfou. C'est l que se prparait une forte
division qu'on devait au dernier moment runir  Naples avec un
renfort d'Anglais, d'Albanais et autres. Il serait temps alors de
lever le masque, et d'attaquer les Franais par l'extrmit de la
Pninsule.

[Note en marge: La Russie, pour se prsenter  la France avec des
propositions au moins spcieuses, exige que l'Angleterre consente 
cder Malte.]

[Note en marge: La ratification de la convention par laquelle la
Russie et l'Angleterre sont lies l'une  l'autre, ajourne jusqu'
l'abandon de Malte par l'Angleterre.]

En se proposant d'essayer une ngociation pralable avec Napolon, il
fallait avoir  lui prsenter des conditions au moins spcieuses. Il
n'y en avait pas sans l'offre de faire vacuer Malte par les Anglais.
Le cabinet russe avait mis  l'cart toute la partie brillante de son
plan, telle que la rorganisation de l'Italie et de l'Allemagne, la
reconstitution de la Pologne, la rdaction d'un nouveau droit
maritime. S'il concdait en outre Malte aux Anglais, au lieu de jouer
le rle d'arbitre entre la France et l'Angleterre, il n'tait plus que
l'agent de celle-ci, tout au plus son alli docile et dpendant. Le
cabinet russe tint donc  l'vacuation de Malte, avec une obstination
qui ne lui tait pas ordinaire, et, lorsqu'il fallut signer le trait,
il montra une rsolution inbranlable. Jusqu'ici lord Gower s'tait
prt  tout, pour compromettre la Russie dans un concert quelconque
avec l'Angleterre; mais on lui demandait cette fois d'abandonner une
position maritime de la plus grande importance, position qui tait
sinon la cause unique, au moins la cause principale de la guerre, et
il ne voulait pas cder. Lord Gower se crut trop li par ses
instructions pour passer outre, et il refusa de signer l'abandon de
Malte. Le projet allait chouer. Cependant l'empereur Alexandre
consentit  signer la convention le 11 avril, en dclarant qu'il ne la
ratifierait que si le cabinet anglais renonait  l'le de Malte. Un
courrier fut donc envoy  Londres, porteur de la convention, ainsi
que de la condition qui y tait annexe, et de laquelle dpendaient
les ratifications russes.

[Note en marge: Choix de M. de Nowosiltzoff pour ngocier  Paris.]

Il fut arrt que, sans perdre de temps, afin de ne pas laisser passer
la saison des oprations militaires, on ferait la dmarche convenue
auprs de l'Empereur des Franais. On choisit pour ce rle le
personnage qui avait form  Londres le premier noeud de cette
troisime coalition, M. de Nowosiltzoff. On lui destina pour adjoint
l'auteur mme de ce plan d'une nouvelle Europe, dj si dfigur,
l'abb Piatoli.

[Note en marge: Dsir secret d'Alexandre de voir la mdiation aboutir
 la paix et non  la guerre.]

M. de Nowosiltzoff tait tout fier d'aller bientt  Paris se placer
en prsence du grand homme qui, depuis quelques annes, attirait les
regards du monde entier. Si,  mesure que l'instant dcisif
approchait, l'empereur Alexandre prouvait plus vivement le dsir de
voir cette mdiation pralable russir, M. de Nowosiltzoff ne le
dsirait pas moins. Il tait jeune, ambitieux; il regardait comme une
gloire infinie, premirement de traiter avec Napolon, et secondement
d'tre le ngociateur qui, dans un moment o l'Europe semblait prte 
rentrer en guerre, la pacifierait tout  coup par son habile
intervention. On pouvait ds lors compter qu'il n'ajouterait pas
lui-mme aux difficults de la ngociation. Aprs de longues
dlibrations, on convint des conditions qu'il devait offrir 
Napolon, et on rsolut de les tenir profondment secrtes. Il tait
charg de prsenter un premier, un second, un troisime projet, chacun
plus avantageux que le prcdent pour la France, mais avec la
recommandation de ne passer de l'un  l'autre qu'aprs une grande
rsistance.

[Note en marge: Conditions que M. de Nowosiltzoff devait apporter 
Paris.]

La base de tous ces projets tait l'vacuation du Hanovre et de
Naples, l'indpendance relle de la Suisse, de la Hollande, et, en
retour, l'vacuation de Malte par les Anglais, et la promesse de
rdiger ultrieurement un nouveau code de droit maritime. Sur tout
cela Napolon ne devait pas opposer de difficults srieuses. Dans le
cas, en effet, d'une paix solide, il n'avait pas d'objection  vacuer
le Hanovre, Naples, la Hollande et mme la Suisse,  condition pour
cette dernire d'y maintenir l'acte de mdiation. La vritable
difficult, c'tait l'Italie. La Russie, dj oblige de renoncer 
ses plans de reconstitution europenne, avait promis, dans le cas o
la guerre serait devenue invitable, une partie de l'Italie 
l'Autriche, une autre au futur royaume de Pimont. Maintenant, dans
l'hypothse d'une mdiation, il fallait bien, sous peine de voir le
ngociateur renvoy de Paris le lendemain de son arrive, accorder 
la France une partie de cette mme Italie. Il le fallait pour que la
mdiation part srieuse, pour qu'elle le part surtout  la Prusse,
et qu'on pt entraner et compromettre celle-ci par l'apparence d'une
ngociation tente de bonne foi. Voici donc les arrangements qu'on
devait successivement proposer. On voulait demander d'abord la
sparation du Pimont, sauf  le reconstituer en tat dtach pour une
branche de la famille Bonaparte, et de plus l'abandon du royaume
actuel d'Italie, destin avec Gnes  la maison de Savoie. Parme et
Plaisance restaient pour fournir une autre dotation  un prince de la
famille Bonaparte. Ce n'tait l que la premire proposition. On
passerait ensuite  la seconde. D'aprs celle-ci, le Pimont
demeurerait incorpor  la France; le royaume d'Italie, accru de
Gnes, serait, comme dans le premier projet, donn  la maison de
Savoie; Parme et Plaisance resteraient la seule dotation des branches
collatrales de la maison Bonaparte. De cette seconde proposition on
passerait enfin  la troisime, qui serait la suivante: le Pimont
continuant d'tre province franaise, le royaume actuel d'Italie tant
donn  la famille Bonaparte, on rduirait l'indemnit de la maison de
Savoie  Parme, Plaisance et Gnes. Le royaume d'trurie, assign
depuis quatre ans  une branche espagnole, demeurerait tel qu'il
tait.

Il faut le dire, si on avait ajout  ces dernires conditions
l'vacuation de Malte par les Anglais, Napolon n'avait aucune raison
lgitime de refuser la paix, car c'taient les conditions de Lunville
et d'Amiens, avec le Pimont de plus pour la France. Le sacrifice
demand  Napolon se bornant en ralit  celui de Parme et
Plaisance, devenus proprits franaises par la mort du dernier duc,
et de Gnes jusqu'ici indpendante, Napolon pouvait consentir  un
tel projet, si d'ailleurs on mnageait sa dignit dans la forme donne
aux propositions.

Tous les beaux projets des amis d'Alexandre aboutissaient donc  un
bien mince rsultat! Aprs avoir rv une reconstitution de l'Europe,
par le moyen d'une mdiation puissante; aprs avoir vu cette
reconstitution de l'Europe convertie  Londres en un projet de
destruction contre la France, la Russie, effraye de s'tre tant
avance, rduisait sa grande mdiation  obtenir Parme et Plaisance
pour indemnit de la maison de Savoie; car l'vacuation du Hanovre et
de Naples, l'indpendance de la Hollande et de la Suisse, qu'elle
demandait en plus, n'avaient jamais t contestes par Napolon, la
paix une fois rtablie. Et si une si petite chose n'tait point
obtenue, elle avait sur les bras une guerre redoutable! Une conduite
irrflchie et lgre avait conduit la Russie  un dfil bien troit.

[Note en marge: La Prusse charge de demander des passe-ports pour M.
de Nowosiltzoff.]

Il fut convenu en outre qu'on demanderait des passe-ports pour M. de
Nowosiltzoff par l'entremise d'une cour amie. Il n'y avait  choisir
qu'entre la Prusse et l'Autriche. S'adresser  l'Autriche, c'tait
attirer sur celle-ci les yeux pntrants de Napolon, et on voulait,
comme nous l'avons dit, la faire oublier le plus possible, afin
qu'elle et le temps de se prparer. La Prusse au contraire avait
offert d'tre mdiatrice, ce qui tait une occasion naturelle de se
servir de son entremise pour avoir les passe-ports de M. de
Nowosiltzoff. Celui-ci devait en mme temps passer par Berlin, voir le
roi de Prusse, essayer auprs de ce prince une dernire tentative,
communiquer  lui seul, et non  son cabinet, les conditions modres
proposes  la France, et lui faire sentir que si elle se refusait 
de tels arrangements, c'est qu'elle avait des vues alarmantes pour
l'Europe, des vues inconciliables avec l'indpendance de tous les
tats, et qu'alors il tait du devoir du monde entier de s'unir afin
de marcher contre l'ennemi commun.

[Note en marge: Dpart de M. de Nowosiltzoff pour Berlin.]

[Note en marge: Regrettable perte de temps  Berlin, par suite de
l'absence du roi de Prusse.]

M. de Nowosiltzoff partit donc pour Berlin, o il arriva en toute
hte, press qu'il tait de commencer la ngociation. Il avait avec
lui l'abb Piatoli. Il se montra doux, conciliant, parfaitement
rserv. Malheureusement le roi de Prusse tait absent, et occup 
visiter ses provinces de Franconie. Cette circonstance tait fcheuse.
On courait le double danger: ou d'un refus de l'Angleterre
relativement  Malte, qui rendrait toute ngociation impossible, ou de
quelque nouvelle entreprise de Napolon sur l'Italie, dans laquelle il
tait actuellement, entreprise qui ruinerait d'avance les divers
projets de rapprochement apports  Paris. La prompte arrive de M. de
Nowosiltzoff en France tait par consquent d'un intrt immense pour
la paix. D'ailleurs les jeunes Russes qui gouvernaient l'empire
taient si impressionnables, que leur premier contact avec Napolon
pouvait les attirer  lui et les sduire, comme le contact avec M.
Pitt les avait entrans bien loin de leur premier plan de
rgnration europenne. Il y avait donc lieu de regretter beaucoup le
temps qu'on allait perdre.

Le roi de Prusse, ayant appris qu'on le chargeait de demander des
passe-ports pour l'envoy russe, s'applaudit fort de cette
circonstance, et des probabilits de paix qu'il crut y entrevoir. Il
ne se doutait pas que, derrire cette tentative de rapprochement, il y
avait un projet de guerre plus mr qu'on ne le lui disait, plus mr
que ne le pensaient ceux qui s'y taient si lgrement engags. Le
pacifique Frdric-Guillaume donna l'ordre  son cabinet de demander
immdiatement  Napolon des passe-ports pour M. de Nowosiltzoff.
Celui-ci ne devait prendre  Paris aucune qualit officielle, afin
d'viter la difficult de la reconnaissance du titre imprial port
par Napolon; mais, en s'adressant  lui, il ne voulait l'appeler que
du titre de Sire et de Majest, et il avait, en outre, des pouvoirs
complets et positifs, qu'il devait montrer ds qu'on serait d'accord,
et qui l'autorisaient  concder sur-le-champ la reconnaissance.

[Note en marge: Mai 1805.]

[Note en marge: Napolon en Italie. Quelles ides le saisissent  la
vue de cette contre.]

[Note en marge: Dispositions des Italiens.]

[Note en marge: Entre de Napolon  Milan.]

Pendant qu'on s'agitait ainsi en Europe contre Napolon, lui,
environn de toutes les pompes de la royaut italienne, abondait dans
des ides toutes opposes  celles de ses adversaires, mme les plus
modrs. La vue de cette Italie, thtre de ses premires victoires,
objet de toutes ses prdilections, le remplissait de desseins nouveaux
pour la grandeur de son Empire et l'tablissement de sa famille. Loin
de la vouloir partager avec personne, il songeait, au contraire, 
l'occuper tout entire, et  y crer quelques-uns de ces royaumes
vassaux, qui devaient fortifier le nouvel empire d'Occident. Les
membres de la Consulte italienne, qui avaient assist  la formalit
de l'institution du royaume d'Italie, accompagns du vice-prsident
Melzi, du ministre Marescalchi, avaient pris les devants pour prparer
sa rception  Milan. Bien que les Italiens fussent fiers de l'avoir
pour roi, que son gouvernement les rassurt plus qu'aucun autre,
cependant l'esprance perdue, ou tout au moins ajourne, d'une royaut
purement italienne, la crainte d'une guerre avec l'Autriche par suite
de ce changement, la gnralit mme de ce titre de roi d'Italie,
faite pour leur plaire  eux, mais aussi pour alarmer l'Europe, tout
cela les avait fort inquits. MM. Melzi et Marescalchi les avaient
trouvs plus troubls, et encore moins empresss qu'avant leur dpart.
Le parti libral exagr s'loignait chaque jour davantage, et
l'aristocratie ne se rapprochait pas. Napolon seul pouvait changer
cet tat de choses. Le cardinal Caprara tait arriv, et avait tch
d'inspirer au clerg ses sentiments de dvouement pour l'Empereur. M.
de Sgur, accompagnant M. Marescalchi, avait choisi les dames et les
officiers du palais dans les premires familles italiennes.
Quelques-unes s'taient excuses d'abord. L'action de M. Marescalchi,
de quelques membres de la Consulte, l'entranement gnral produit par
les ftes qui se prparaient, avaient fini par amener les
rcalcitrants, et enfin la venue de Napolon avait achev de dcider
tout le monde. Sa prsence comme gnral avait toujours profondment
mu les Italiens; sa prsence comme empereur et roi devait les frapper
davantage; car ce prodige de la fortune, qu'ils aimaient 
contempler, tait encore agrandi. Des troupes magnifiques, runies sur
les champs de bataille de Marengo et de Castiglione, se disposaient 
excuter de grandes manoeuvres et  reprsenter d'immortelles
batailles. Tous les ministres trangers taient convoqus  Milan.
L'affluence des curieux qui s'taient ports  Paris pour y voir le
couronnement refluait vers la Lombardie. Le mouvement tait donn, et
les imaginations italiennes s'taient reprises d'amour et d'admiration
pour l'homme qui depuis neuf ans les avait tant agites. On avait, 
l'imitation des villes de France, form avec la jeunesse des grandes
familles des gardes d'honneur pour le recevoir.

Arriv  Turin, il y avait rencontr Pie VII, et chang avec lui de
derniers et tendres adieux. Puis il avait accueilli ses nouveaux
sujets avec une grce infinie, et s'tait occup de leurs intrts,
distincts encore des intrts du reste de l'Empire franais, avec
cette sollicitude intelligente qu'il apportait dans ses voyages. Il
avait rpar des fautes ou des injustices de l'administration, fait
droit  une foule de demandes, et dploy, pour sduire les peuples,
tous les attraits de la suprme puissance. Il avait ensuite employ
plusieurs jours  visiter la place forte, qui tait sa grande
cration, et la base de son tablissement en Italie, celle
d'Alexandrie. Des milliers de travailleurs y taient runis en ce
moment. Enfin, le 5 mai, au milieu de la plaine de Marengo, du haut
d'un trne lev dans cette plaine, o cinq ans auparavant il gagnait
l'autorit souveraine, il avait assist  de belles manoeuvres,
reprsentant la bataille. Lannes, Murat, Bessires commandaient ces
manoeuvres. Il n'y manquait que Desaix! Napolon avait pos la
premire pierre d'un monument destin  la mmoire des braves morts
sur ce champ de bataille. D'Alexandrie il s'tait rendu  Pavie, o
les magistrats de Milan taient venus lui apporter les hommages de sa
nouvelle capitale, et il tait entr  Milan mme le 8 mai, au bruit
du canon et des cloches, parmi les acclamations d'un peuple
enthousiasm par sa prsence. Entour des autorits italiennes et du
clerg, il tait all s'agenouiller dans cette vieille cathdrale
lombarde, admire de l'Europe, et destine  recevoir de lui son
dernier achvement. Les Italiens, sensibles au plus haut point,
s'meuvent quelquefois pour des souverains qu'ils n'aiment pas,
sduits, comme le sont tous les peuples, par la puissance des grands
spectacles: que ne devaient-ils pas prouver en prsence de cet homme
dont la grandeur avait commenc sous leurs yeux, pour cet astre qu'ils
pouvaient se vanter d'avoir aperu les premiers, sur l'horizon
europen!

[Note en marge: Juin 1805.]

[Note en marge: Napolon accueille la demande de passe-ports qu'on lui
fait pour M. de Nowosiltzoff, et assigne pour le recevoir le mois de
juillet.]

C'est au milieu de ces enivrements de la grandeur que la proposition
d'admettre  Paris M. de Nowosiltzoff parvint  Napolon. Il prouva
la meilleure disposition  recevoir le ministre russe,  l'entendre, 
traiter avec lui, n'importe dans quelle forme, officielle ou non,
pourvu que ce ft srieusement; et qu'en cherchant  agir sur lui, on
ne montrt point des condescendances partiales pour l'Angleterre.
Quant aux conditions, il tait loin de compte avec les Russes. Mais il
ignorait leurs offres; il ne voyait que la dmarche, qui tait faite
en termes convenables, et il se garda bien de se donner le tort de la
repousser. Il rpondit qu'il accueillerait  Paris M. de Nowosiltzoff
vers le mois de juillet; ses projets maritimes, dont il ne cessait de
s'occuper malgr des distractions apparentes, ne devaient le ramener
en France qu' cette poque. Alors il se proposait de recevoir M. de
Nowosiltzoff, de juger s'il valait la peine de l'couter, et il devait
en mme temps se tenir toujours prt  interrompre cet entretien
diplomatique, pour aller couper  Londres le noeud gordien de toutes
les coalitions.

Quoiqu'il ne st pas le secret de celle qui venait de s'organiser, et
qu'il ft loin de la croire aussi forme qu'elle l'tait rellement,
il jugeait bien le caractre de l'empereur Alexandre, les
entranements irrflchis qui l'amenaient rapidement vers la politique
anglaise, et, en adressant  la Prusse les passe-ports de M. de
Nowosiltzoff, il fit communiquer  cette cour les observations
suivantes:

L'Empereur, disait le ministre des affaires trangres  M. de
Laforest, l'Empereur, aprs avoir lu votre dpche, a trouv qu'elle
justifiait pleinement les craintes qu'il avait manifestes dans sa
lettre au roi de Prusse, et tout ce qui revient  Sa Majest du
langage que tiennent les ministres britanniques tend  le maintenir
dans cet tat de dfiance. L'empereur Alexandre est entran malgr
lui; il n'a pas reconnu que le plan du cabinet anglais, en lui offrant
le rle de mdiateur, tait de lier les intrts de l'Angleterre et
ceux de la Russie, et d'amener celle-ci  prendre un jour les armes
pour le soutien d'une cause qui serait devenue la sienne.

Du moment que, par l'exprience des affaires, l'empereur Napolon,
eut acquis des notions prcises sur le caractre de l'empereur
Alexandre, il a senti qu'un jour ou l'autre ce prince serait entran
dans les intrts de l'Angleterre, qui a tant de moyens pour gagner
une cour aussi corrompue que celle de Ptersbourg.

Quelque vraisemblable que cette perspective ft pour l'empereur
Napolon, il l'a considre de sang-froid, et s'est mis en mesure
autant que cela pouvait dpendre de lui. Indpendamment de la
conscription de l'anne, il vient de faire un appel sur la rserve de
l'an XI et de l'an XII, et a augment de 15 mille hommes l'appel fait
sur la conscription de l'an XIII.

Au moindre mot que M. de Nowosiltzoff ferait entendre de menaces,
d'insultes ou de traits hypothtiques avec l'Angleterre, il ne serait
plus cout... Si la Russie ou toute autre puissance du continent veut
intervenir dans les affaires du moment, et peser galement sur la
France et sur l'Angleterre, l'Empereur ne le trouvera pas mauvais, et
fera avec plaisir des sacrifices. L'Angleterre, de son ct, doit en
faire d'quivalents; mais si, au contraire, on n'exigeait de
sacrifices que de la France seule, alors, quelle que ft l'union des
puissances, l'Empereur se servirait dans toute leur tendue de son bon
droit, de son gnie, de ses armes. (Milan, 15 prairial an XIII.--4
juin 1805.)

[Note en marge: Couronnement de Napolon  Milan comme roi d'Italie.]

Le 26 mai, Napolon fut sacr dans la cathdrale de Milan avec autant
d'clat qu'il l'avait t  Paris, six mois auparavant, en prsence
des ministres de l'Europe et des dputs de toute l'Italie. La
couronne de fer, rpute l'ancienne couronne des rois lombards, avait
t apporte de Monza, o elle est prcieusement garde. Aprs que le
cardinal Caprara, archevque de Milan, l'eut bnie et avec les formes
jadis usites  l'gard des empereurs germaniques pour les couronner
rois d'Italie, Napolon la posa lui-mme sur sa tte, comme il avait
pos celle d'Empereur des Franais, en prononant en italien ces mots
sacramentels: _Dieu me la donne, gare  qui la touche!_ (Dio me l'ha
data, guai a chi la toccher). En disant ces mots, il fit tressaillir
l'assistance par l'nergie significative de son accent. Cette pompe,
prpare par des mains italiennes, notamment par le clbre peintre
Appiani, surpassa tout ce qu'on avait vu jadis de plus beau en Italie.

Aprs cette crmonie, Napolon promulgua le statut organique, par
lequel il crait en Italie une monarchie  l'imitation de celle de
France, et nommait pour vice-roi Eugne de Beauharnais. Il prsenta
ensuite ce jeune prince  la nation italienne, dans une sance royale
du Corps Lgislatif. Il employa tout le mois de juin  prsider le
Conseil d'tat, et  donner  l'administration de l'Italie l'impulsion
qu'il avait donne  l'administration de la France, en s'occupant jour
par jour du dtail des affaires.

[Note en marge: Sjour de Napolon  Milan.]

Les Italiens, auxquels il ne fallait, pour tre satisfaits, qu'un
gouvernement prsent au milieu d'eux, en avaient un maintenant sous
leurs yeux, qui joignait  sa valeur relle une prodigieuse magie de
formes. Aussi, arrachs  leurs mcontentements,  leurs rpugnances
pour les trangers, taient-ils dj rallis, grands et petits, autour
du nouveau roi. La prsence de Napolon appuy de ces redoutables
armes, qu'il organisait, et compltait,  tout vnement, avait
dissip la crainte de la guerre. Les Italiens commenaient  croire
qu'ils ne la verraient plus sur leur territoire, si elle avait lieu,
et que le bruit leur en viendrait des bords du Danube et des portes
mme de Vienne. Napolon passait tous les dimanches de grandes revues
de troupes  Milan; puis il rentrait dans son palais, et recevait en
audience publique les ambassadeurs de toutes les cours de l'Europe,
les trangers de distinction, et surtout les reprsentants des grandes
familles italiennes et du clerg. C'est dans l'une de ces rceptions
qu'il fit l'change des insignes de la Lgion-d'Honneur, avec les
insignes des ordres les plus anciens et les plus illustres en Europe.
Le ministre de Prusse se prsenta le premier pour lui remettre
l'Aigle-Noir et l'Aigle-Rouge. Puis vint l'ambassadeur d'Espagne, qui
lui remit la Toison-d'Or, puis enfin les ministres de Bavire et de
Portugal, qui lui remirent les ordres de Saint-Hubert et du Christ.
Napolon leur donna en change le grand cordon de la Lgion-d'Honneur,
et accorda un nombre de dcorations gal  celui qu'il recevait. Il
distribua ensuite ces dcorations trangres entre les principaux
personnages de l'Empire. En quelques mois, sa cour se trouva sur le
pied de toutes les cours de l'Europe; elle portait les mmes insignes,
avec de riches costumes, inclinant vers l'habit militaire. Au milieu
de cet clat, Napolon, rest simple de sa personne, ayant pour unique
dcoration une plaque de la Lgion-d'Honneur sur la poitrine, portant
un habit des chasseurs de la garde sans aucune broderie d'or, un
chapeau noir o ne brillait que la cocarde tricolore, voulait qu'il
ft bien entendu que le luxe dont il tait environn, n'tait pas fait
pour lui. Sa noble et belle figure, autour de laquelle l'imagination
des hommes plaait tant de trophes glorieux, tait tout ce qu'il
voulait montrer  l'attention empresse des peuples. Sa personne tait
cependant la seule qu'on chercht, qu'on dsirt voir au milieu de ce
cortge, reluisant d'or et chamarr des couleurs de toute l'Europe.

Les diffrentes villes de l'Italie lui envoyrent des dputations pour
obtenir la faveur de le possder dans leurs murs. C'tait
non-seulement un honneur, mais un avantage qu'elles ambitionnaient,
car partout son oeil pntrant dcouvrait quelque bien  faire, et sa
main puissante trouvait le moyen de l'accomplir. Rsolu de donner le
printemps et la moiti de l't  l'Italie, pour mieux dtourner
l'attention des Anglais de Boulogne, il promit de visiter Mantoue,
Bergame, Vrone, Ferrare, Bologne, Modne, Plaisance. Cette nouvelle
combla de joie les Italiens, et leur fit esprer  tous de participer
aux bienfaits du nouveau rgne.

[Note en marge: Projets que suggre  Napolon la vue de l'Italie.]

[Note en marge: Projet de runir Gnes  la France.]

Son sjour dans ce beau pays produisit bientt sur lui les redoutables
entranements qui taient si fort  craindre pour le maintien de la
paix gnrale. Il commenait  concevoir une extrme irritation contre
la cour de Naples, qui livre entirement aux Anglais et aux Russes,
publiquement protge par ces derniers dans toutes les ngociations,
ne cessait de montrer les sentiments les plus hostiles  la France. La
reine imprudente, qui avait laiss compromettre le gouvernement de son
poux par d'odieuses cruauts, venait de faire une dmarche fort
malheureusement imagine. Elle avait envoy  Milan le plus gauche des
ngociateurs, un certain prince de Cardito, pour protester contre le
titre de roi d'Italie, pris par Napolon, titre que beaucoup de gens
traduisaient par ces mots inscrits sur la couronne de fer, _rex totius
Itali_. Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, homme de sens,
assez agrable  la cour impriale, avait cherch  empcher cette
dangereuse dmarche, sans y russir. Napolon avait consenti 
recevoir le prince de Cardito, mais un jour de rception diplomatique.
Ce jour mme il fit d'abord l'accueil le plus gracieux  M. de Gallo,
puis il adressa en italien la harangue la plus foudroyante au prince
de Cardito, et lui dclara, dans un langage aussi dur que mprisant
pour sa reine, qu'il la chasserait d'Italie, et lui laisserait  peine
la Sicile pour refuge. On emporta le prince de Cardito presque
vanoui. Cet clat produisit une grande sensation, et remplit bientt
les dpches de toute l'Europe. Napolon conut ds cet instant l'ide
de faire du royaume de Naples un royaume de famille, et l'un des fiefs
de son grand Empire. Peu  peu commenait  entrer dans son esprit la
pense de chasser les Bourbons de tous les trnes de l'Europe.
Cependant le zle accidentel que montraient ceux d'Espagne, dans la
guerre contre les Anglais, loignait pour eux l'accomplissement de
cette redoutable pense. Mais Napolon se doutant qu'il aurait bientt
l'Europe  remanier, soit qu'il devnt tout-puissant en franchissant
le dtroit de Calais, soit que, dtourn par la guerre continentale de
la guerre maritime, il achevt d'expulser les Autrichiens d'Italie,
Napolon se disait qu'il runirait les tats vnitiens  son royaume
de Lombardie, et qu'il oprerait alors la conqute de Naples pour un
de ses frres. Mais tout cela dans ses desseins tait momentanment
diffr. Exclusivement occup de la descente, il ne voulait pas
provoquer actuellement une guerre continentale. Il y avait nanmoins
une disposition qui lui semblait opportune et sans danger, c'tait de
mettre un terme  la situation funeste de la Rpublique de Gnes.
Cette Rpublique, place entre la Mditerrane que l'Angleterre
dominait, et le Pimont que la France avait joint  son territoire,
tait comme emprisonne entre deux grandes puissances, et voyait son
ancienne prosprit prir; car elle avait tous les inconvnients de la
runion  la France, sans en avoir les avantages. En effet, les
Anglais n'avaient pas voulu la reconnatre, la considrant comme une
annexe de l'Empire franais, et poursuivaient son pavillon. Les
Barbaresques eux-mmes la pillaient, et l'insultaient sans aucune
espce d'gards. La France, la traitant comme terre trangre, l'avait
spare du Pimont et du pays de Nice, par des lignes de douanes et
des tarifs exclusifs. Gnes touffait par consquent entre la mer et
la terre, toutes deux fermes pour elle. Quant  la France, elle n'en
recueillait pas plus d'avantages qu'elle ne lui en procurait.
L'Apennin, qui sparait Gnes du Pimont, formait une frontire
infeste de brigands; il fallait la plus nombreuse et la plus brave
gendarmerie pour y maintenir la sret des routes. Sous le rapport de
la marine, le trait qu'on avait fait rcemment n'assurait que d'une
manire fort incomplte les services que Gnes pouvait nous rendre.
Cet emprunt d'un port tranger pour y fonder un tablissement naval,
sans aucune autorit directe, tait un essai qui appelait autre chose.
En runissant le port de Gnes et la population des Deux-Rivires 
l'Empire franais, Napolon se donnait, depuis le Texel jusqu'au fond
du principal golfe de la Mditerrane, une tendue de ctes et une
quantit de matelots, qui pouvaient, avec beaucoup de temps et de
suite, le rendre, sinon l'gal de l'Angleterre sur les mers, du moins
son rival respectable.

[Note en marge: Motifs qui dcident Napolon  la runion de Gnes.]

Napolon ne rsista pas  toutes ces considrations. Il crut que
l'Angleterre seule pouvait prendre  cette question un vritable
intrt. Il n'aurait pas os dcider du sort du duch de Parme et de
Plaisance, soit  cause du Pape, pour lequel ce duch tait un motif
d'esprance, soit  cause de l'Espagne qui le convoitait pour agrandir
le royaume d'trurie, soit enfin  cause de la Russie elle-mme, qui
ne dsesprait pas de l'indemnit de l'ancien roi de Pimont tant
qu'il restait un territoire vacant en Italie. Mais Gnes lui semblant
de peu d'intrt pour l'Autriche, qui en tait trop loigne, de nulle
considration pour le Pape et pour la Russie, n'importait selon lui
qu' l'Angleterre; et n'ayant aucunement  mnager celle-ci, ne la
croyant pas aussi fortement lie qu'elle l'tait avec la Russie, il
rsolut de runir la Rpublique ligurienne  l'Empire franais.

C'tait une faute, car dans la disposition d'esprit de l'Autriche,
c'tait la jeter dans les bras de la coalition que de prononcer une
nouvelle runion; c'tait fournir  tous nos ennemis, qui
remplissaient l'Europe de bruits perfides, un nouveau prtexte fond
de se rcrier contre l'ambition de la France, et surtout contre la
violation de ses promesses, puisque Napolon lui-mme, en instituant
le royaume d'Italie, avait promis au Snat de ne pas ajouter une seule
province de plus  son Empire. Mais Napolon, connaissant assez les
mauvais desseins du continent pour se croire dispens de mnagements,
pas assez pour apprcier au juste le danger d'une nouvelle
provocation, se flattant d'ailleurs d'aller bientt rsoudre  Londres
toutes les questions europennes, n'hsita point, et voulut donner
Gnes  la marine franaise.

Il avait pour ministre auprs de cette rpublique son compatriote
Salicetti, qu'il chargea de sonder et de prparer les esprits. La
mission n'tait pas difficile, car les esprits en Ligurie taient fort
bien disposs. Le parti aristocrate et anglo-autrichien ne pouvait pas
tre plus hostile qu'il n'tait. Le protectorat actuel sous lequel
Gnes tait place, lui semblait aussi odieux que la runion  la
France. Quant au parti populaire, il apercevait dans cette runion la
libert de son commerce avec l'intrieur de l'Empire, la certitude
d'une grande prosprit future, la garantie de ne jamais retomber sous
le joug oligarchique, enfin l'avantage d'appartenir au plus grand tat
de l'Europe. La minorit de la noblesse, porte pour la Rvolution,
voyait seule avec quelque peine la destruction de la nationalit
gnoise; mais les grandes charges de la cour impriale taient un
appt suffisant pour ddommager les principaux personnages de cette
classe.

[Note en marge: Le Snat de Gnes amen  demander la runion  la
France.]

La proposition prpare avec quelques snateurs, et prsente par eux
au Snat gnois, y fut adopte par 20 membres sur 22 dlibrants. Elle
fut ensuite confirme par une espce de plbiscite, rendu dans la
forme employe en France depuis le Consulat. Des registres furent
ouverts, sur lesquels chacun put inscrire son vote. Le peuple de
Gnes s'empressa, comme avait fait celui de France, d'apporter ses
suffrages, presque tous favorables. Le Snat et le doge, sur le
conseil de Salicetti, se rendirent  Milan pour y prsenter leur voeu
 Napolon. Ils furent introduits auprs de lui avec un appareil qui
rappelait les temps o les peuples vaincus venaient rclamer l'honneur
de faire partie de l'Empire romain. Napolon les reut sur son trne,
le 4 juin, dclara qu'il exauait leur voeu, et leur promit de visiter
Gnes en quittant l'Italie.

[Note en marge: Cration du duch de Lucques.]

 cette incorporation s'en joignit une autre peu importante, mais qui
fut comme la goutte d'eau qui fait dborder un vase. La rpublique de
Lucques tait sans gouvernement, et sans cesse ballotte entre
l'trurie devenue espagnole et le Pimont devenu franais, comme un
vaisseau priv de gouvernail, petit vaisseau, il est vrai, sur une
petite mer. Les mmes suggestions la disposrent  s'offrir  la
France, et ses magistrats, imitant ceux de Gnes, vinrent demander 
Milan le bienfait d'une constitution et d'un gouvernement. Napolon
accueillit aussi leur voeu; mais, les trouvant trop loigns pour les
runir  l'Empire, il fit de leur territoire l'apanage de sa soeur
ane, la princesse lisa, femme de tte, adonne au bel esprit, mais
doue des qualits d'une reine gouvernante, et qui sut faire aimer son
autorit dans ce petit pays, qu'elle administra sagement; ce qui lui
valut le titre, spirituellement imagin par M. de Talleyrand, de
_Smiramis de Lucques_. Dj Napolon lui avait confr le duch de
Piombino; il lui donna cette fois,  elle et  son poux le prince
Bacciochi, le pays de Lucques, en forme de principaut hrditaire,
dpendant de l'Empire franais, devant faire retour  la couronne en
cas d'extinction de la ligne mle, avec toutes les conditions, par
consquent, des anciens fiefs de l'Empire germanique. Cette soeur dut
porter  l'avenir le titre de princesse de Piombino et de Lucques.

[Note en marge: Armements de l'Autriche assez considrables pour
frapper l'oeil de Napolon.]

[Note en marge: Explications peu satisfaisantes du cabinet de Vienne.]

[Note en marge: Officiers envoys pour observer les armements qui se
font en Autriche.]

M. de Talleyrand fut charg d'crire en Prusse, en Autriche, pour
expliquer ces actes, que Napolon regardait comme indiffrents  la
politique de ces puissances, ou du moins comme n'tant pas capables
d'arracher la cour de Vienne  son inertie. Toutefois, quelque
dissimuls que fussent les armements de l'Autriche, il en avait perc
quelque chose, et le regard expriment de Napolon en avait t
frapp. Des corps taient en mouvement vers le Tyrol et vers les
anciennes provinces vnitiennes. La marche de ces corps ne pouvait pas
tre nie, et l'Autriche ne la niait pas; mais elle s'tait presse de
dclarer que, les grandes runions de troupes franaises  Marengo, 
Castiglione, lui paraissant trop considrables pour de simples ftes
militaires, elle avait fait quelques rassemblements de pure
prcaution, rassemblements que motivait d'ailleurs suffisamment la
fivre jaune rpandue en Espagne et en Toscane, surtout  Livourne.
Cette excuse tait jusqu' un certain point croyable; mais il
s'agissait de savoir si on se bornait  changer l'emplacement de
quelques troupes, ou si l'on recrutait vritablement l'arme, si on
compltait les rgiments, si on remontait la cavalerie; et plus d'un
avis secret, transmis par des Polonais attachs  la France,
commenait  rendre ces choses vraisemblables. Napolon envoya
sur-le-champ des officiers dguiss dans le Tyrol, dans le Frioul,
dans la Carinthie, pour juger par leurs propres yeux de la nature des
prparatifs qui s'y excutaient, et demanda en mme temps  l'Autriche
des explications dcisives.

Il imagina un autre moyen de sonder les dispositions de cette cour. Il
avait chang la Lgion-d'Honneur contre les ordres des cours amies;
il n'avait pas encore opr cet change contre les ordres d'Autriche,
et il dsirait se mettre avec cette puissance sur le mme pied qu'avec
toutes les autres. Il eut donc l'ide d'adresser  ce sujet une
proposition immdiate  l'Autriche, et de s'assurer ainsi de ses
sentiments vritables. Il pensa que, si elle tait en effet dcide 
une guerre prochaine, elle n'oserait pas,  la face de l'Europe et de
ses allis, donner un tmoignage de cordialit, qui, dans les usages
des cours, tait le plus significatif qu'on pt donner, surtout  une
puissance aussi nouvelle que l'Empire franais. M. de La Rochefoucauld
avait remplac  Vienne M. de Champagny, devenu ministre de
l'intrieur. Il lui fut prescrit de faire expliquer l'Autriche sur ses
armements, et de lui proposer l'change de ses ordres contre l'ordre
de la Lgion-d'Honneur.

[Note en marge: Suite des projets maritimes de Napolon.]

[Note en marge: Usage que Napolon fait des journaux publis  Londres
pour deviner les projets de l'amiraut anglaise.]

Napolon, continuant du fond de l'Italie  maintenir les Anglais dans
l'illusion que la descente tant annonce, tant retarde, n'tait
qu'une feinte, s'occupait sans cesse d'en assurer l'excution pour
l't. Jamais opration n'a dtermin l'envoi d'autant de dpches et
de courriers que celle qu'il mditait  cette poque. Des agents
consulaires et des officiers de marine, placs dans les ports
espagnols et franais,  Carthagne,  Cadix, au Ferrol,  Bayonne, 
l'embouchure de la Gironde,  Rochefort,  l'embouchure de la Loire, 
Lorient, Brest, Cherbourg, ayant  leur disposition des courriers,
transmettaient les moindres nouvelles de mer qui leur arrivaient, et
les acheminaient vers l'Italie. De nombreux agents secrets, entretenus
dans les ports d'Angleterre, expdiaient leurs rapports, qui taient
transmis immdiatement  Napolon. Enfin, M. de Marbois, qui possdait
une grande connaissance des affaires britanniques, avait la mission
particulire de lire lui-mme tous les journaux publis en Angleterre,
et de traduire les moindres nouvelles relatives aux oprations
navales; et, circonstance digne de remarque, c'est par ces journaux
surtout, que Napolon, qui sut prvenir avec une parfaite justesse
toutes les combinaisons de l'amiraut anglaise, parvint  tre le
mieux instruit. Quoique rapportant des faits le plus souvent faux, ils
finissaient par fournir  sa prodigieuse sagacit le moyen de deviner
les faits vrais. Il y a quelque chose de plus singulier encore. 
force de prter  Napolon les plans les plus extraordinaires, souvent
les plus absurdes, plusieurs d'entre eux avaient dcouvert, sans s'en
douter, son projet vritable, et avaient dit qu'il envoyait ses
flottes au loin pour les runir soudainement dans la Manche.
L'amiraut ne s'tait pas arrte  cette supposition, qui cependant
tait la vraie. Ses combinaisons du moins laissent supposer qu'elle
n'y croyait pas.

[Note en marge: Heureuse navigation des flottes franaises.]

Napolon, sauf une circonstance qui le contrariait vivement, et qui
avait dtermin une dernire modification  son vaste plan, avait tout
lieu d'tre satisfait de la marche de ses oprations. L'amiral
Missiessy, comme on l'a vu, avait fait voile en janvier vers les
Antilles. On ne connaissait pas encore les dtails de son expdition,
mais on savait que les Anglais taient fort alarms pour leurs
colonies; que l'une d'elles, la Dominique, venait d'tre prise, et
qu'ils envoyaient des renforts dans les mers d'Amrique, ce qui tait
une diversion tout  notre profit dans les mers d'Europe. L'amiral
Villeneuve, sorti de Toulon le 30 mars, aprs une navigation dont on
ignorait les dtails, avait paru  Cadix, ralli l'amiral Gravina avec
une division espagnole de 6 vaisseaux et plusieurs frgates, plus le
vaisseau franais _l'Aigle_, et s'tait dirig vers la Martinique. On
n'avait pas eu de ses nouvelles depuis, mais on savait que Nelson,
charg de garder la Mditerrane, n'avait pu le joindre, ni  la
sortie de Toulon ni  la sortie du dtroit. Les marins espagnols
faisaient de leur mieux, dans l'tat de dnment o les laissait un
gouvernement ignorant, corrompu et inerte. L'amiral Salcedo avait
runi une flotte de 7 vaisseaux  Carthagne; l'amiral Gravina, comme
on vient de le voir, une de 6  Cadix; l'amiral Grandellana, une
troisime de 8 au Ferrol, laquelle devait oprer avec la division
franaise en relche dans ce port. Mais les matelots manquaient, par
suite de l'pidmie et du mauvais tat du commerce espagnol, et on
prenait des pcheurs, des ouvriers des villes, pour former les
quipages. Enfin, une disette de grains, jointe  la disette
financire et  l'pidmie, avait tellement appauvri les ressources de
l'Espagne, qu'on ne pouvait pas se procurer les six mois de biscuit
ncessaires  chaque escadre. L'amiral Gravina en portait  peine pour
trois mois, quand il avait rejoint Villeneuve; et l'amiral
Grandellana, au Ferrol, en avait  peine pour quinze jours.
Heureusement, M. Ouvrard, que nous avons vu se charger des affaires de
France et d'Espagne, tait arriv  Madrid, avait charm par les
projets les plus sduisants une cour obre, obtenu sa confiance,
conclu avec elle un trait dont plus tard nous donnerons connaissance,
et fait cesser par diverses combinaisons les horreurs de la disette.
Il venait en mme temps de pourvoir les flottes espagnoles de quelque
quantit de biscuit. Les choses allaient donc, dans les ports de la
Pninsule, aussi bien que permettait de l'esprer le dlabrement de
l'administration espagnole.

[Note en marge: Ganteaume retenu  Brest par un beau temps continu.]

Mais tandis que l'amiral Missiessy rpandait l'pouvante dans les
Antilles anglaises, et que les amiraux Villeneuve et Gravina runis
naviguaient sans accident vers la Martinique, Ganteaume destin  les
rejoindre, Ganteaume, par une sorte de phnomne dans la saison,
n'avait pu trouver un seul jour pour sortir du port de Brest. Il ne
s'tait jamais vu, de mmoire d'homme, que l'quinoxe ne se ft pas
manifest par quelque coup de vent. Les mois de mars, d'avril, de mai
(1805) s'taient cependant couls, sans qu'une seule fois la flotte
anglaise et t force de s'loigner des parages de Brest. L'amiral
Ganteaume, qui savait  quelle immense opration il tait appel 
concourir, attendait avec une telle impatience le moment de sortir,
qu'il avait fini par en tre malade de chagrin[17]. Le temps tait
presque toujours calme et serein. Quelquefois un vent d'ouest,
accompagn de nuages orageux, avait fait esprer une tempte, et tout
 coup le ciel s'tait remis au beau. Il n'y avait d'autre ressource
que de livrer un combat dsavantageux  une escadre qui tait
maintenant  peu prs gale en nombre  l'escadre franaise, et
trs-suprieure en qualit. Les Anglais, sans se douter prcisment de
ce qui les menaait, frapps de la prsence d'une flotte  Brest,
d'une autre au Ferrol, veills en outre par les sorties de Toulon et
de Cadix, avaient augment la force de leurs blocus. Ils avaient une
vingtaine de vaisseaux devant Brest, commands par l'amiral
Cornwallis, et 7 ou 8 devant le Ferrol, commands par l'amiral Calder.
L'amiral Ganteaume, dans cette position, sortait de la rade et y
rentrait, allait mouiller  Bertheaume ou revenait au mouillage
intrieur, tenant depuis deux mois tout son monde consign  bord,
soldats de terre et matelots. Il demandait, dans son chagrin, si on
voulait qu'il livrt bataille pour gagner la pleine mer, ce qu'on lui
avait trs-expressment dfendu.

[Note 17: Je cite les deux lettres suivantes, qui prouveront l'tat
d'esprit de cet amiral, et le srieux du grand projet naval, que
quelques personnes, voulant toujours voir des feintes o il n'y en a
pas, ont suppos n'tre qu'une dmonstration. Ces lettres ne sont pas
les seules du mme genre. Mais je prends celles-ci dans le nombre pour
les citer.

  _Ganteaume  l'Empereur._

             bord de _l'Imprial_, 11 floral an XIII.--1er mai 1805.

  SIRE,

Les temps extraordinaires qui rgnent depuis que nous sommes en
partance sont dsesprants; il me serait impossible de vous peindre
les sentiments pnibles que j'prouve en me voyant retenu dans le
port, lorsque les autres escadres vont  pleines voiles vers leur
destination, et que nos retards et nos contrarits peuvent
cruellement les compromettre; cette dernire et affligeante ide ne me
laisse pas un moment de repos, et si jusqu' ce jour j'ai rsist 
l'impatience et aux tourments qui me dvorent, c'est que je n'ai vu,
en nous hasardant  sortir, aucune chance en notre faveur,
lorsqu'elles taient toutes pour l'ennemi: un combat dsavantageux
tait et est encore invitable, tant que l'ennemi restera dans sa
position, et alors notre expdition serait sans ressource manque et
nos forces paralyses pour long-temps.

Cependant, au moment o j'ai reu la dpche de Votre Majest du 3
floral, je me proposais de hasarder un appareillage; tous les
vaisseaux taient dsaffourchs; un vent d'ouest, qui avait souffl
avec un peu plus de force pendant douze heures, m'avait fait esprer
que l'ennemi aurait pu tre au large, lorsque son escadre lgre a t
aperue de notre mouillage, et son arme signale sur Ouessant, et que
l'incertitude et la faiblesse des vents m'ont empch de donner suite
 mon projet. Certain d'tre oblig de m'arrter sur la rade de
Bertheaume et d'y fixer l'attention de l'ennemi, j'ai renonc  tout
mouvement, et je dsire lui persuader que jamais notre dessein ne fut
de sortir.

Je me permets ici de ritrer  Votre Majest l'assurance que je lui
ai dj donne sur l'ordre et la situation dans lesquels je tiens tous
les vaisseaux: les quipages sont consigns, les communications avec
la terre n'ont lieu que pour les objets indispensables de service, et
 chaque heure du jour tout btiment est en tat d'excuter les
signaux qui pourraient lui tre adresss; ces dispositions, qui seules
peuvent nous mettre  mme de profiter du premier moment favorable,
seront continues avec la dernire des exactitudes.

  _Ganteaume  Decrs._

                                 Ce 7 floral an XIII.--27 avril 1805.

Je juge, mon ami, que tu partages tout ce que j'prouve. Chaque jour
qui s'coule est un jour de tourment pour moi, et je tremble d'tre 
la fin oblig de faire quelque grosse sottise! Les vents, qui, pendant
deux jours, avaient t  l'ouest, mais peu forts, quoique avec pluie
et mauvaise apparence, ont pouss hier au N.-N.-E. frais, et j'ai t
tent de courir les hasards, malgr que l'ennemi continut d'tre
signal dans l'Yroise, que ses vaisseaux avancs fussent  la vue de
la rade, et que le temps ft trs-clair. La certitude, cependant, d'un
combat dsavantageux que me donnaient sa position et sa force, et la
varit des vents, m'en ont empch, et je m'en flicite aujourd'hui;
mais je n'en reste pas moins horriblement tourment.

La longueur des jours, la beaut de la saison, me font presque
aujourd'hui dsesprer de l'expdition, et alors comment supporter
l'ide de faire attendre inutilement nos amis au point de rendez-vous,
et de les compromettre en les exposant ncessairement  des retards et
 un retour extrmement dangereux? Ces ides ne me laissent pas un
instant de tranquillit, et je crois qu'elles doivent galement te
tourmenter beaucoup. Cependant, mon ami, tu peux bien tre persuad
qu'il m'a t impossible de mieux faire,  moins d'avoir voulu courir
les hasards d'une affaire qui et, indpendamment des chances que
donnait  l'ennemi sa supriorit, fait galement manquer
l'expdition. Ainsi que je l'ai mand, les temps ont toujours t
tels, qu'il nous a t impossible de nous drober.

Quoique tu m'aies recommand par tes dernires d'crire souvent 
l'Empereur, je n'ose lui rien dire, n'ayant rien d'agrable  lui
annoncer; je me tais en attendant les vnements, ne voulant pour peu
de chose l'importuner, et je me borne  dsirer qu'il veuille nous
rendre justice...]

[Note en marge: Dernier changement apport par Napolon  la
combinaison qui a pour but d'amener les flottes franaises et
espagnoles dans la Manche.]

[Note en marge: Villeneuve, au lieu d'attendre  la Martinique la
jonction des escadres du Ferrol et de Brest, doit venir les dbloquer
lui-mme et les conduire dans la Manche.]

Napolon, calculant qu'arriv au milieu de mai, il devenait dangereux
de faire attendre plus long-temps Villeneuve, Gravina et Missiessy 
la Martinique, que les escadres anglaises accourues  leur poursuite
finiraient par les atteindre, modifia encore une fois cette partie de
son plan. Il dcida que si Ganteaume n'avait pu partir le 20 mai, il
ne partirait plus, et attendrait dans Brest qu'on vnt le dbloquer.
Villeneuve eut donc l'ordre de retourner en Europe avec Gravina, et
d'y faire ce qui tait d'abord confi  Ganteaume, c'est--dire de
dbloquer le Ferrol, o il devait trouver 5 vaisseaux franais, 7
espagnols, de toucher ensuite, s'il le pouvait,  Rochefort pour y
rallier Missiessy, probablement revenu des Antilles  cette poque, et
enfin de se prsenter devant Brest, pour ouvrir la mer  Ganteaume, ce
qui porterait  56 vaisseaux la somme totale de ses forces. Il devait
entrer dans la Manche avec cette escadre, la plus grande qui et
jamais paru sur l'Ocan.

Ce plan tait parfaitement praticable, et avait mme de grandes
chances de russite, comme l'vnement le prouvera bientt. Toutefois,
il tait moins sr que le prcdent. Effectivement, si Ganteaume avait
pu sortir en avril, dbloquer le Ferrol, ce qui tait possible sans
combat, car 5  6 vaisseaux anglais bloquaient alors ce port, et se
rendre  la Martinique, la runion s'oprait avec Villeneuve et
Gravina, sans aucune probabilit de bataille; ils reparaissaient en
Europe au nombre de 50 vaisseaux, et n'avaient besoin de toucher nulle
part, avant de pntrer dans la Manche. Il n'y avait d'autres chances
 courir que celles des rencontres en mer, chances si rares qu'on
pouvait les mettre hors de compte. Le nouveau plan, au contraire,
avait l'inconvnient d'exposer Villeneuve  un combat devant le
Ferrol,  un autre devant Brest; et, bien que la supriorit de ses
forces dans ces deux rencontres ft grande, on n'tait jamais assur
que les deux escadres qu'il venait dbloquer eussent le temps
d'accourir  son aide, et de prendre part  la bataille. On ne sort,
en effet, du Ferrol et de Brest que par des passes troites; l comme
ailleurs, le vent qui fait entrer n'est pas celui qui fait sortir, et
il tait bien possible qu'une bataille se livrt  l'entre de ces
ports, et ft termine avant que les flottes places dans leur
intrieur pussent y participer. Un combat mme incertain tait capable
de dmoraliser des gnraux dont la confiance  la mer n'tait pas
grande, quelque braves qu'ils fussent d'ailleurs de leur personne.
L'amiral Villeneuve surtout, quoique soldat intrpide, n'avait pas une
fermet proportionne  ces chances, et il tait  regretter que la
beaut du temps et empch la premire combinaison.

Il y en avait une autre  laquelle Napolon s'arrta un moment, qui
procurait moins de forces, mais qui conduisait Villeneuve d'une
manire certaine dans la Manche: c'tait de n'amener Villeneuve ni
devant le Ferrol, ni devant Brest, mais de lui faire tourner l'cosse,
de le diriger ensuite dans la mer du Nord, et devant Boulogne. Il est
vrai qu'il n'arrivait qu'avec 20 vaisseaux au lieu de 50; mais cela
suffisait pour trois jours, et la flottille, suffisamment protge,
passait  coup sr. Cette pense se prsenta un instant  l'esprit de
Napolon, il l'crivit, puis, voulant plus de sret encore, il
prfra une plus grande runion de forces  une plus grande certitude
d'arriver dans la Manche, et il revint au plan de faire dbloquer le
Ferrol et Brest par Villeneuve.

Ce fut le dernier changement apport par les circonstances  son
projet. C'est au milieu d'une fte, comme il le raconte lui-mme dans
le post-scriptum d'une de ses lettres, qu'il avait rumin toutes ces
combinaisons et pris son parti. Il donna sur-le-champ les instructions
ncessaires. Deux vaisseaux avaient t prpars  Rochefort; le
contre-amiral Magon les commandait. Il appareilla aussitt pour
annoncer  la Martinique le changement survenu dans les dterminations
de Napolon. Des frgates armes  Lorient,  Nantes,  Rochefort,
taient prtes  en partir, ds qu'on serait assur que Ganteaume ne
devait plus sortir, et elles taient charges de porter  Villeneuve
l'ordre de retourner immdiatement en Europe, pour y excuter le
nouveau plan. Chaque frgate devait tre accompagne d'un brick, muni
du duplicata de ces ordres. Si la frgate tait prise, le brick se
sauvait, et transmettait le duplicata. Les dpches taient renfermes
dans des botes en plomb, et remises  des capitaines de confiance,
pour tre jetes  la mer en cas de danger. Ces prcautions et celles
qui vont suivre sont dignes d'tre mentionnes pour l'instruction des
gouvernements.

[Note en marge: Prcautions infinies pour le succs du plan
dfinitivement adopt.]

Afin que les flottes de Brest et du Ferrol pussent seconder celles qui
venaient les dbloquer, de grandes prcautions avaient t prises.
Ganteaume devait mouiller en dehors de la rade de Brest dans l'anse
de Bertheaume, lieu ouvert et d'une sret douteuse. Pour corriger ce
dfaut, un gnral d'artillerie avait t envoy de Paris, et 150
bouches  feu venaient d'tre mises en batterie afin d'appuyer
l'escadre. Gourdon, remplaant au Ferrol l'amiral Boudet tomb malade,
avait ordre de se porter du Ferrol  la Corogne, dont le mouillage est
ouvert, et d'y conduire la division franaise. Il avait t prescrit 
l'amiral Grandellana d'en faire autant pour les vaisseaux espagnols.
On avait sollicit de la cour d'Espagne des prcautions semblables 
celles qui avaient t prises  Bertheaume, dans le but d'assurer le
mouillage par des batteries. Enfin, pour prvoir le cas o les
vaisseaux, chargs d'oprer le dblocus, auraient consomm leurs
vivres, on avait prpar au Ferrol,  Rochefort,  Brest,  Cherbourg,
 Boulogne, des barils de biscuit, montant  plusieurs millions de
rations, et qu'on aurait pu embarquer, sans perdre un instant. Un
ordre attendait  Rochefort l'amiral Missiessy s'il venait  y
rentrer. Cet ordre lui enjoignait de repartir sur-le-champ, d'aller
inquiter l'Irlande par une apparition de quelques jours, et puis de
croiser  quelque distance du Ferrol, dans une latitude dtermine, o
l'amiral Villeneuve averti par une frgate devait le rencontrer.

[Note en marge: Juillet 1805.]

Tandis que ces prvoyantes mesures taient prises pour l'arme de mer,
des soins continus et secrets donns  l'arme de terre tendaient 
augmenter l'effectif des bataillons de guerre sur les ctes de
l'Ocan. Les troupes d'expdition montaient alors  160 mille hommes,
sans le corps de Brest, qui venait d'tre dissous depuis la nouvelle
destination assigne  la flotte de Ganteaume. L'amiral Verhuell avec
la flotte batave avait reu ordre de se runir  Ambleteuse, afin que
l'expdition tout entire pt partir des quatre ports dpendant de
Boulogne. Ces ports, de cration artificielle, s'taient ensabls
depuis deux ans qu'ils taient construits. De nouveaux travaux les
avaient dblays. De plus, on avait rpar les btiments de la
flottille, un peu fatigus par leurs sorties continuelles, et par un
mouillage tourment le long de la ligne d'embossage.

[Note en marge: Napolon achve son voyage en Italie.]

[Note en marge: Napolon  Gnes.]

[Note en marge: Rencontre de Napolon avec le cardinal Maury.]

Tout en expdiant cette multitude d'ordres, Napolon avait continu
son voyage d'Italie. Il avait visit Bergame, Vrone, Mantoue, assist
 une reprsentation de la bataille de Castiglione, donne par un
corps de 25 mille hommes, sur le terrain mme de cette bataille; il
avait habit plusieurs jours Bologne, et charm les savants de cette
clbre universit; puis il avait travers Modne, Parme, Plaisance,
et enfin la magnifique Gnes, acquise d'un trait de plume. Il y passa
du 30 juin au 7 juillet, au milieu de ftes dignes de la ville de
marbre, et suprieures encore  tout ce que les Italiens avaient
imagin de plus beau pour le recevoir. Il rencontra l un personnage
illustre, fatigu d'un exil qui durait depuis douze annes, et d'une
opposition que ses devoirs religieux ne justifiaient plus; ce
personnage tait le cardinal Maury. Le Pape venait de lui donner un
exemple qu'il s'tait enfin dcid  suivre, et il avait pris le
parti de se rattacher au restaurateur des autels. C'est  Gnes qu'on
lui avait mnag l'occasion de rentrer en grce. Comme ces partisans
de Pompe qui, l'un aprs l'autre, cherchaient  rencontrer Csar dans
l'une des villes de l'Empire romain pour se livrer volontairement 
ses sductions, le cardinal Maury dans la ville de Gnes s'inclina
devant le nouveau Csar. Il en fut accueilli avec la courtoisie d'un
homme de gnie dsirant plaire  un homme d'esprit, et put entrevoir
que son retour en France y serait pay des plus hautes dignits de
l'glise.

[Note en marge: Napolon quitte clandestinement Turin et arrive en
quatre-vingts heures  Fontainebleau.]

Aprs avoir reu le serment des Gnois, prpar avec l'ingnieur
Forfait le futur tablissement naval qu'il voulait crer dans cette
mer, et confi  l'architrsorier Lebrun le soin d'organiser
l'administration de cette nouvelle partie de l'Empire, Napolon partit
pour Turin, o il feignit de s'occuper de revues; puis le 8 juillet au
soir, laissant l'Impratrice en Italie, il prit les devants avec deux
voitures de poste fort simples, se fit passer sur la route pour le
ministre de l'intrieur, et arriva en quatre-vingts heures 
Fontainebleau. Il s'y trouvait le 11 au matin. Dj l'archichancelier
Cambacrs et les ministres y taient afin de recevoir ses derniers
ordres. Il allait partir pour une expdition qui devait ou le rendre
matre absolu du monde, ou, nouveau Pharaon, l'engloutir dans les
abmes de l'Ocan. Il n'avait jamais t ni plus calme, ni plus
dispos, ni plus confiant. Mais les plus grands gnies ont beau
vouloir; leur volont, si puissante qu'elle soit, comme volont
d'homme, est  peine un caprice sans force, quand la Providence veut
autrement. En voici un bien mmorable exemple. Tandis que Napolon
avait tout prpar pour une rencontre avec l'Europe arme, entre
Boulogne et Douvres, la Providence lui prparait cette rencontre en de
bien autres lieux!

[Note en marge: Suite des projets de la coalition.]

[Note en marge: Refus de l'Angleterre de rendre Malte, et embarras de
la Russie prive des moyens de ngocier Paris.]

L'empereur Alexandre avait ajourn la ratification du trait qui
constituait la nouvelle coalition, jusqu'au moment o l'Angleterre
consentirait  vacuer Malte. Ne doutant pas d'une rponse favorable,
il avait demand les passe-ports de M. de Nowosiltzoff, afin de se
mettre le plus tt possible en rapport avec Napolon. L'empereur
Alexandre, moins belliqueux  mesure qu'il approchait du dnoment,
avait espr, par cette promptitude, augmenter les chances de paix.
Mais il avait mal jug le cabinet de Londres. Celui-ci, rsolu 
garder une position capitale, que le hasard des vnements et un acte
de mauvaise foi avaient mise dans ses mains, avait refus positivement
d'abandonner l'le de Malte. Cette nouvelle, arrive  Ptersbourg
pendant que M. de Nowosiltzoff tait  Berlin, avait jet le cabinet
russe dans un trouble indicible. Que faire? En passer par o voulait
l'Angleterre, subir les exigences de son ambition intraitable,
c'tait, aux yeux de l'Europe, accepter le rle le plus secondaire,
c'tait renoncer  la ngociation de M. de Nowosiltzoff, car il serait
renvoy de Paris le jour mme de son arrive, et d'une faon peut-tre
humiliante, s'il n'apportait l'vacuation de Malte. C'tait donc la
guerre immdiate pour le compte de l'Angleterre,  sa suite,  sa
solde, et l'Europe sachant qu'il en tait ainsi. Au contraire, rompre
avec elle sur ce refus, c'tait avouer publiquement qu'on s'tait
engag dans sa politique sans la connatre, c'tait donner gain de
cause  Napolon  la face du monde, et se placer dans un isolement
ridicule, brouill avec l'Angleterre pour ses exigences, brouill avec
la France pour des actes de lgret. En ne voulant pas tre  la
merci de l'Angleterre, on tombait  la merci de Napolon, qui serait
matre des conditions du rapprochement avec la France.

[Note en marge: La runion de Gnes tire la Russie d'embarras.]

[Note en marge: M. de Nowosiltzoff rappel  Ptersbourg, et la guerre
rsolue.]

Si Napolon, par la faute qu'il avait commise de runir Gnes  la
France, n'tait venu au secours du cabinet russe[18], il aurait vu ses
ennemis plongs dans la plus grande confusion. En effet, le cabinet
russe tait occup  dlibrer sur cette grave situation quand il
apprit la runion de Gnes. Ce fut un vrai sujet de joie, car cet
vnement imprvu tira de leur embarras des hommes d'tat fort
imprudemment engags. On rsolut d'en faire beaucoup de bruit, et de
dire bien haut qu'on ne pouvait plus traiter avec un gouvernement qui
chaque jour commettait de nouvelles usurpations. On trouva l un
prtexte tout naturel de rappeler M. de Nowosiltzoff de Berlin, et
sur-le-champ on lui envoya l'ordre de revenir  Ptersbourg, en
laissant une note au roi de Prusse pour expliquer ce changement de
dtermination. On se tint pour dispens d'insister auprs de
l'Angleterre relativement  Malte, on ratifia le trait qui
constituait la troisime coalition, en allguant les rcentes
usurpations de l'Empereur des Franais.

[Note 18: C'est sur des documents authentiques que je raconte cet
embarras du cabinet russe.]

M. de Nowosiltzoff se trouvait  Berlin, o tait enfin arriv le roi
de Prusse. L'ordre de son rappel le surprit, le chagrina vivement, car
c'tait une occasion perdue d'entreprendre la plus belle des
ngociations. Il ne dissimula pas son dplaisir au roi lui-mme, lui
fit connatre la disposition o il tait personnellement de tout
tenter pour gagner l'empereur Napolon, s'il tait all  Paris, et
les concessions mme auxquelles il aurait souscrit au nom de sa cour.
Ce fut une raison de plus pour le roi de Prusse de dplorer le nouvel
entranement auquel Napolon avait cd, et d'en faire ses plaintes
ordinaires, fort douces comme de coutume, mais aussi fort
mlancoliques; car chaque chance de plus, ajoute aux chances de
guerre dj si nombreuses, l'affectait profondment.

[Note en marge: L'Autriche, comme la Russie, entrane  la guerre par
la runion de Gnes.]

 Vienne, l'effet fut encore plus dcisif. Ce n'tait pas des embarras
d'une conduite lgre qu'on tait soudainement tir par la runion de
Gnes, c'tait des longues hsitations de la prudence. On voyait bien
depuis long-temps que Napolon dsirait l'Italie tout entire, et on
ne pouvait se rsigner  la lui abandonner, sans lutter une dernire
fois avec le courage du dsespoir. Mais les finances autrichiennes
taient dans un tat dplorable; une disette affreuse de grains
affligeait l'Autriche haute et basse, la Bohme, la Moravie, la
Hongrie. Le pain tait si cher  Vienne, que le peuple, ordinairement
doux et soumis, de cette capitale, s'tait emport jusqu' piller les
boutiques de quelques boulangers. Dans cette situation, on aurait
hsit encore long-temps  se jeter dans les dpenses d'une troisime
lutte contre un adversaire aussi redoutable que Napolon; mais en
apprenant la runion de Gnes, la cration du duch de Lucques, toutes
les incertitudes cessrent  l'instant mme. La rsolution de
combattre fut immdiatement prise. Des dpches envoyes  Ptersbourg
annoncrent cette rsolution dfinitive, et remplirent de joie le
cabinet russe, qui, se voyant entran  la guerre, regardait le
concours de l'Autriche comme le plus heureux des vnements.

[Note en marge: Distribution des forces de la coalition.]

L'adhsion de cette cour au trait de coalition fut signe sans
dsemparer. La Russie fut charge de ngocier auprs de l'Angleterre
pour mnager  l'Autriche la plus grande somme possible de subsides.
On demanda et on obtint pour premiers frais d'entre en campagne 1
million sterling (25 millions de francs), plus la remise instantane
de la moiti du subside annuel, c'est--dire 2 autres millions
sterling (50 millions de francs). Le plan de campagne, discut entre
M. de Vintzingerode et le prince de Schwartzenberg, fut arrt le 16
juillet. Il fut convenu que 10 mille Russes, quelques mille Albanais
jets en temps et lieu  Naples, y prpareraient un mouvement vers la
Basse-Italie, tandis que 100 mille Autrichiens marcheraient sur la
Lombardie; que la grande arme autrichienne, appuye par une arme
russe de 60 mille hommes au moins entrant par la Gallicie, agirait en
Bavire; qu'une arme de 80 mille Russes s'avancerait vers la Prusse;
qu'une autre arme russe, anglaise, hanovrienne, sudoise, runie dans
la Pomranie sudoise, se dirigerait sur le Hanovre; qu'enfin les
Russes auraient des rserves considrables pour les porter o besoin
serait. Les Anglais devaient oprer des dbarquements sur les points
de l'Empire franais jugs les plus accessibles, ds que la diversion
dont Napolon tait menac aurait amen la dissolution de l'arme des
ctes de l'Ocan. Il fut arrt que les troupes destines  venir au
secours de l'Autriche seraient prtes  marcher avant l'automne de la
prsente anne, afin d'empcher que Napolon ne profitt de l'hiver
pour craser l'arme autrichienne.

Il fut convenu en outre que la cour de Vienne, continuant son systme
de profonde dissimulation, persisterait  nier ses armements, en
armant plus activement que jamais; et puis, quand elle ne pourrait
plus les dissimuler, parlerait de ngocier, et de reprendre pour elle
et pour la Russie les ngociations abandonnes par M. de Nowosiltzoff.
On devait, cette fois encore, dsavouer toute liaison avec
l'Angleterre, et paratre ne traiter que pour le continent. La
fausset ordinaire de la faiblesse caractrisait toute cette conduite.

[Note en marge: Cruelles anxits de la Prusse.]

La Prusse tait dans de cruelles anxits. Elle pressentait, sans le
pntrer compltement, ce parti pris de faire la guerre, et elle se
dfendait de tout engagement en disant  la Russie qu'elle tait trop
expose aux coups de Napolon, et  Napolon, qui lui renouvelait ses
offres d'alliance, qu'elle tait trop expose aux coups de la Russie.

M. de Zastrow tait revenu de Ptersbourg, aprs une mission
dsagrable et sans rsultat. Une circonstance imprvue faillit amener
la dcouverte soudaine de la coalition, et l'obligation pour la Prusse
de se prononcer. Depuis qu'un trait de subsides, conclu entre les
Anglais et la Sude, avait assur  la coalition le concours de cette
royaut folle, Stralsund se remplissait de troupes. On sait que cette
place importante tait le dernier pied--terre de la Sude dans le
nord de l'Allemagne. Napolon avait entrevu, par certains rapports des
agents diplomatiques, qu'on prparait quelque chose de ce ct, et en
avait averti le roi de Prusse, en lui disant de prendre garde  cette
neutralit du nord de l'Allemagne, objet de toutes ses sollicitudes;
que, quant  lui, au premier danger, il enverrait trente mille hommes
de plus en Hanovre. Ce peu de paroles avaient suffi pour mouvoir le
roi de Prusse, qui avait signifi au roi de Sude de cesser ses
armements dans la Pomranie sudoise. Le roi de Sude, se sentant
appuy, avait rpondu au roi de Prusse qu'il tait matre chez lui,
qu'il y faisait les armements jugs utiles  sa sret, et que, si la
Prusse voulait gner sa libert, il comptait sur le roi d'Angleterre
et l'empereur de Russie, ses allis, pour l'aider  faire respecter
l'indpendance de ses tats. Ne bornant point l ses incartades, il
renvoya au roi Frdric-Guillaume les ordres de Prusse, lui disant
qu'il ne voulait plus les porter depuis que ce monarque les avait
donns au plus cruel ennemi de l'Europe.

Cet outrage irrita vivement Frdric-Guillaume, qui, tout prudent
qu'il tait, en aurait tir vengeance, si la Russie, intervenant
sur-le-champ, n'avait dclar  la Prusse que le territoire de la
Pomranie sudoise tait sous sa garde et devait rester inviolable.
Cette espce de dfense d'agir, signifie  la Prusse, lui donna fort
 penser, et l'humilia cruellement. Elle prit le parti de ne pas
rpliquer, se bornant  renvoyer le ministre de Sude, et fit dclarer
 Napolon qu'elle ne pouvait pas rpondre des vnements qui se
passeraient en Hanovre, que toutefois elle garantissait que le
territoire prussien ne servirait pas de chemin  une arme d'invasion.

L'horizon se chargeait donc de tout ct, et d'une manire
trs-visible  l'oeil le moins clairvoyant. De toute part on annonait
des rassemblements en Frioul, en Tyrol et dans la haute Autriche. On
ne parlait pas seulement de simples concentrations de troupes, mais de
l'organisation des armes spciales, ce qui tait bien plus
significatif. La cavalerie remonte, l'artillerie pourvue de chevaux
et conduite en trains nombreux sur les bords de l'Adige, des magasins
considrables partout forms, des ponts jets sur la Piave et le
Tagliamento, des ouvrages de campagne levs dans les lagunes de
Venise, tout cela ne pouvait gure laisser de doute. L'Autriche niait,
avec une fausset qui a bien peu d'exemples dans l'histoire, et
n'avouait que quelques prcautions dans les tats vnitiens, motives
par les rassemblements franais forms en Italie. Quant  l'change
des grandes dcorations qui lui avait t demand, elle l'avait refus
sous divers prtextes.

[Note en marge: Obligation pour Napolon de prendre un parti.]

[Note en marge: Entrevue de Napolon avec l'archichancelier Cambacrs
 Fontainebleau.]

C'est sur cet ensemble de circonstances que Napolon avait  prendre
un parti dans le peu de jours qu'il devait passer  Fontainebleau et 
Saint-Cloud, avant d'aller  Boulogne. Il fallait se dcider pour la
descente, ou pour une marche foudroyante sur les puissances
continentales. Le 11 juillet, jour mme de son arrive 
Fontainebleau, l'archichancelier Cambacrs s'y tait rendu, et avait
commenc  traiter avec lui les grandes affaires du moment. Ce grave
personnage tait effray de l'tat du continent, des symptmes
frappants d'une guerre prochaine, et regardait avec raison les
runions opres en Italie, comme tant la cause certaine d'une
rupture. Dans cette situation, il ne s'expliquait pas bien que
Napolon laisst l'Italie et la France exposes aux coups de la
coalition, pour se jeter sur l'Angleterre. Napolon, plein de
confiance, de passion, pour son vaste plan maritime, dont il n'avait
pas donn le secret tout entier mme  l'archichancelier, Napolon
n'tait embarrass par aucune de ces objections. Selon lui, les prises
de possession de Gnes et de Lucques ne regardaient pas la Russie, car
l'Italie n'tait pas faite pour subir son influence. Cette cour devait
se tenir heureuse qu'il ne lui demandt pas compte de ce qu'elle
faisait en Gorgie, en Perse, mme en Turquie. Elle s'tait laiss
engager dans la politique anglaise; elle tait visiblement en tat de
coalition avec elle; M. de Nowosiltzoff n'tait qu'un commissaire
anglais qu'on avait voulu lui envoyer, mais qu'il aurait accueilli en
consquence. Bien videmment la partie se trouvait fortement lie
entre la Russie et l'Angleterre, mais ces deux puissances ne pouvaient
rien sans l'Autriche, sans les armes et sans le territoire de cette
puissance, et l'Autriche, craignant toujours profondment la France,
hsiterait encore quelque temps avant qu'on l'entrant entirement.
En tout cas, elle ne serait pas prte assez tt pour empcher
l'expdition d'Angleterre. Quelques jours suffisaient pour excuter
cette expdition, et la mer franchie, toutes les coalitions seraient
dtruites d'un coup; le bras de l'Autriche, actuellement lev sur la
France, serait abattu  l'instant mme. Fiez-vous-en  moi, dit
Napolon  l'archichancelier Cambacrs, fiez-vous-en  mon activit;
je surprendrai le monde par la grandeur et la rapidit de mes coups!--

[Note en marge: Premiers prparatifs de Napolon pour le cas o la
guerre continentale viendrait le surprendre.]

Il donna ensuite quelques ordres pour l'Italie et la frontire du
Rhin. Il enjoignit  Eugne rest  Milan, et au marchal Jourdan, son
guide militaire, de commencer les approvisionnements des places, de
runir l'artillerie de campagne, d'acheter les chevaux de trait, de
former les parcs. Il fit rapprocher de l'Adige les troupes qui
venaient de parader  Marengo et Castiglione. Il avait depuis quelque
temps dispos aux environs de Pescara une division en rserve, afin
d'appuyer le gnral Saint-Cyr si celui-ci en avait besoin. Il
prescrivit  ce gnral de se tenir bien inform, et, s'il apprenait
la moindre tentative des Russes ou des Anglais sur un point
quelconque des Calabres, de se porter de Tarente  Naples mme, de
jeter la cour  la mer, et de s'emparer du royaume.

Il achemina sur le Rhin la grosse cavalerie qui n'tait pas destine 
s'embarquer pour l'Angleterre, et dirigea sur ce mme point les
rgiments qui ne devaient pas tre compris dans l'expdition. Il
ordonna surtout de commencer  Metz, Strasbourg et Mayence, la
formation de l'artillerie de campagne.

[Note en marge: Aot 1805.]

[Note en marge: Napolon se transporte  Boulogne.]

Il donna ensuite ses dernires instructions  M. de Talleyrand,
relativement aux affaires diplomatiques. Il fallait,  chaque nouvelle
information recueillie sur les armements de l'Autriche, en instruire
cette cour, la convaincre de sa mauvaise foi, et la faire trembler sur
les consquences de sa conduite. Cette fois elle prirait, et on ne
lui accorderait plus de quartier si elle interrompait l'expdition
d'Angleterre. Quant  la Prusse, l'entretien tait depuis long-temps
ouvert avec elle sur le Hanovre. On devait profiter de l'occasion pour
la sonder sur cette prcieuse acquisition, pour veiller son ambition
connue, et si elle mordait  cet appt, le lui offrir immdiatement, 
condition d'une alliance avec la France, conclue sur-le-champ, et
publiquement proclame. Avec une telle alliance, Napolon tait sr de
glacer l'Autriche d'effroi, et de la rendre immobile pour bien des
annes. En tout cas, il croyait qu'entre Boulogne et Douvres, il
allait avancer les affaires, beaucoup plus que ne pourraient le faire
les ngociateurs les plus heureux et les plus habiles.

Le temps pressait, tout tait prt sur les ctes de l'Ocan, et chaque
moment qui s'coulait pouvait amener l'amiral Villeneuve devant le
Ferrol, devant Brest et dans la Manche. L'amiral Missiessy tait
revenu  Rochefort, aprs avoir parcouru les Antilles, enlev la
Dominique aux Anglais, jet des troupes, des armes, des munitions  la
Guadeloupe et  la Martinique, fait beaucoup de prises, et montr le
pavillon franais sur l'Ocan, sans essuyer d'checs. Cependant il
tait revenu trop tt, et, comme il montrait quelque rpugnance  se
remettre en mer, Napolon l'avait remplac par le capitaine Lallemand,
excellent officier, qu'il avait forc  partir avant que les vaisseaux
fussent rpars, pour aller  la rencontre de Villeneuve dans les
environs du Ferrol. Tout cela termin, Napolon se rendit  Boulogne,
laissant MM. Cambacrs et de Talleyrand  Paris, emmenant avec lui le
marchal Berthier, et donnant ordre  l'amiral Decrs de le rejoindre
sans tarder. Il arriva le 3 aot  Boulogne, au milieu des transports
de joie de l'arme qui commenait  s'ennuyer de rpter tous les
jours les mmes exercices depuis deux ans et demi, et qui croyait
fermement que Napolon, cette fois, venait se mettre  sa tte, pour
passer dfinitivement en Angleterre.

[Note en marge: Revue de cent mille hommes d'infanterie au bord de la
mer.]

[Note en marge: Confiance de Napolon dans le succs.]

Le lendemain mme de son arrive, il fit rassembler toute l'infanterie
sur la laisse de basse mer. Elle occupait plus de 3 lieues, et
prsentait la masse norme de cent mille hommes d'infanterie, rangs
sur une seule ligne. Depuis qu'il commandait, il n'avait rien vu de
plus beau. Aussi, rentr le soir  son quartier gnral, il crivit 
l'amiral Decrs ces mots significatifs: _Les Anglais ne savent pas ce
qui leur pend  l'oreille. Si nous sommes matres douze heures de la
traverse, l'Angleterre a vcu_[19].

[Note 19: Lettre  M. Decrs, du 16 thermidor an XIII, 4 aot 1805;
dpt de la secrtairerie d'tat.]

[Note en marge: Combat de l'amiral Verhuell au cap Grisnez,  la tte
de la flottille batave.]

Il avait maintenant runi, dans les quatre ports d'Ambleteuse,
Wimereux, Boulogne, taples, c'est--dire  la gauche du cap Grisnez,
et au vent de Boulogne, tous les corps qui devaient s'embarquer sur la
flottille. Ce voeu form depuis deux ans tait enfin accompli, grce
au soin qu'on avait mis  se serrer, grce  un superbe combat que la
flottille batave avait soutenu sous les ordres de l'amiral Verhuell,
pour doubler le cap Grisnez en prsence de toute l'escadre anglaise.
Ce combat livr le 18 juillet (29 messidor), quelques jours avant
l'arrive de Napolon, tait le plus considrable que la flottille et
soutenu contre les Anglais. Plusieurs divisions de chaloupes
canonnires hollandaises avaient rencontr au cap Grisnez 45 voiles
anglaises, tant vaisseaux que frgates, corvettes et bricks, et les
avaient combattus avec un rare sang-froid, et un succs complet. La
rencontre au cap tait dangereuse, parce que vers ce point l'eau tant
profonde, les vaisseaux anglais pouvaient, sans crainte d'chouer,
serrer de prs nos frles btiments. Malgr cet avantage de l'ennemi,
les canonnires hollandaises s'taient maintenues en prsence de leurs
puissants adversaires. L'artillerie qui gardait la plage tait
accourue pour les soutenir, la flottille de Boulogne tait sortie
pour les appuyer, et, au milieu d'une grle de projectiles, l'amiral
Verhuell, ayant  ct de lui le marchal Davout, avait pass 
demi-porte de canon de l'escadre anglaise, sans perdre un seul
btiment. Ce combat avait fait dans l'arme la rputation de l'amiral
Verhuell, qui jouissait dj d'une grande estime, et avait rempli de
confiance les cent soixante mille hommes, soldats et matelots, prts 
traverser la Manche sur les flottilles franaise et batave.

Napolon avait actuellement toute son arme sous la main. En deux
heures, hommes, chevaux pouvaient tre embarqus, et en deux mares,
c'est--dire en vingt-quatre heures, transports  Douvres. Quant au
matriel, il tait depuis long-temps  bord des btiments.

[Note en marge: Force totale de l'arme.]

L'arme rassemble sur ce point, successivement accrue, prsentait 
peu prs une force de 132 mille combattants et de 15 mille chevaux,
indpendamment du corps du gnral Marmont, plac au Texel, et
s'levant  24 mille hommes, et des 4 mille hommes de Brest, destins
 naviguer sur l'escadre de Ganteaume.

[Note en marge: Composition et distribution de l'arme.]

Les 132 mille, qui devaient passer sur la flottille et partir des
quatre ports d'Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, taples, taient
distribus en six corps d'arme. L'avant-garde, commande par Lannes,
forte de 14 mille hommes, compose de la division Gazan et des fameux
grenadiers runis, camps  Arras, devait s'embarquer  Wimereux. Ces
dix bataillons de grenadiers, formant  eux seuls un corps de 8 mille
hommes de la plus belle infanterie qui existt dans le monde,
embarqus sur une lgre division de pniches, taient appels 
l'honneur de se jeter les premiers  la cte d'Angleterre, sous
l'impulsion entranante de Lannes et d'Oudinot. Puis, venait le corps
de bataille, divis en aile droite, centre, aile gauche. L'aile
droite, commande par Davout, comptant 26 mille hommes, compose de
ces vaillantes divisions Morand[20], Friant, Gudin, qui
s'immortalisrent depuis  Awerstdt et en cent combats, tait
destine  s'embarquer  Ambleteuse, sur la flottille hollandaise. Le
centre, sous le marchal Soult, port  40 mille hommes, distribu en
quatre divisions,  la tte desquelles se trouvaient les gnraux
Vandamme, Suchet, Legrand, Saint-Hilaire, devait s'embarquer sur les
quatre escadrilles runies  Boulogne. Enfin l'aile gauche, ou camp de
Montreuil, tait commande par l'intrpide Ney. Elle tait de 22 mille
hommes; elle comptait trois divisions, et notamment cette division
Dupont, qui bientt se couvrit de gloire  Albek, au pont de Halle, 
Friedland. Ce corps devait partir d'taples, sur deux escadrilles de
la flottille. Une division d'lite de la garde, forte de 3 mille
hommes et actuellement en marche, allait arriver  Boulogne pour s'y
runir au corps du centre.

[Note 20:  cette poque division Bisson.]

Enfin, la sixime subdivision de cette grande arme tait ce qu'on
appelait la rserve. Elle avait pour chef le prince Louis; elle
comprenait les dragons et les chasseurs  pied, commands par les
gnraux Klein et Margaron; la grosse cavalerie, commande par
Nansouty, et une division italienne, parfaitement discipline et ne le
cdant pas pour la tenue aux plus belles divisions franaises.
Napolon avait dit qu'il voulait montrer aux Anglais ce qu'ils
n'avaient pas vu depuis Csar, des Italiens dans leur le, et
apprendre  ces Italiens  s'estimer eux-mmes, en les amenant  se
battre aussi bien que des Franais. Cette rserve, s'levant  27
mille hommes, et place en arrire de tous les camps, devait venir
occuper le rivage, quand les cinq premiers corps de l'arme seraient
partis; et, comme on supposait qu'une escadre couvrant le passage on
serait matre du dtroit pendant quelques jours, la flottille de
transport, se sparant pour quelques heures de la flottille de guerre,
devait venir chercher cette rserve ainsi que la seconde moiti des
chevaux. En effet, sur 15 mille chevaux, la flottille n'en pouvait
embarquer que 8 mille  la fois. Un second transport aurait amen les
7 mille autres.

Ainsi, outre les 24 mille hommes de Marmont, embarqus sur la flotte
du Texel, les 4 mille hommes embarqus  Brest, Napolon pouvait
mouvoir directement une masse totale de 132 mille hommes, dont 100
mille d'infanterie, 7 mille de cavalerie monte, 12 mille de cavalerie
non monte, 13 mille d'artillerie[21].

[Note 21: J'ai emprunt tous ces nombres au livret de l'Empereur,
celui mme qu'il portait avec lui. Ce livret se trouve au dpt du
Louvre, et il donne seul les vrais tats de l'arme de l'Ocan, qui ne
sont ni au dpt de la guerre ni  celui de la marine. Aussi tous les
ouvrages militaires n'ont-ils donn que des nombres inexacts
relativement  la composition de l'arme.]

C'est dans ce formidable appareil que Napolon attendait l'escadre de
Villeneuve.

[Note en marge: Navigation de l'amiral Villeneuve.]

[Note en marge: Villeneuve, arriv heureusement devant Cadix, y rallie
l'amiral Gravina.]

Cet amiral tait, comme on l'a vu, parti le 30 mars de Toulon, avec 11
vaisseaux, dont 2 de 80, et 6 frgates. Nelson croisait vers
Barcelone. S'attachant  faire croire que son intention tait de se
fixer dans ces parages, il s'tait subitement port au sud de la
Sardaigne, dans l'esprance que les Franais, tromps par les bruits
qu'il avait rpandus, chercheraient  viter les ctes d'Espagne, et
viendraient eux-mmes  sa rencontre. La flotte franaise sortie par
un bon vent, et informe de la vrit par un btiment ragusais, se
dirigea entre les Balares et Carthagne, y toucha le 7 avril, et s'y
arrta une journe  cause d'un calme plat. Villeneuve offrit 
l'amiral espagnol Salcedo de le rallier  son pavillon, ce que
celui-ci, faute d'ordre, ne put accepter, et, reprenant sa route par
un vent favorable, il se prsenta le 9 avril  l'entre du dtroit. Le
mme jour,  midi, il tait engag dans le dtroit, form sur deux
colonnes, ses frgates en avant, le branle-bas de combat excut sur
tous ses navires, et prt  combattre. On avait reconnu de Gibraltar
la flotte franaise; on s'tait mis alors  sonner les cloches, 
tirer le canon d'alarme, car il n'y avait dans le port qu'une
trs-faible division. Villeneuve parut le soir mme en vue de Cadix.
Averti par ses signaux, le capitaine de _l'Aigle_ se hta de sortir de
la rade, et le brave Gravina, qui n'avait rien nglig pour tre en
mesure, se dpcha de lever l'ancre afin de se runir  l'amiral
franais. Mais beaucoup de choses taient en retard  Cadix. Les 2,500
Espagnols qu'on devait transporter aux les n'taient pas mme
embarqus. On achevait de mettre les vivres  bord. Il aurait fallu au
moins quarante-huit heures de plus  l'amiral Gravina; mais Villeneuve
tait pressant, et disait qu'il n'attendrait pas si on ne le joignait
sur-le-champ. Quoique un peu remis du trouble de sa premire sortie,
l'amiral franais tait cependant poursuivi sans cesse par l'image de
Nelson, qu'il croyait toujours voir sur ses traces.

Gravina, fort dvou aux projets de Napolon, embarqua tout
confusment, se proposant d'achever ses arrangements  la mer, et
sortit de Cadix pendant la nuit. Il arriva mme  un btiment de
toucher, dans l'extrme prcipitation de cette sortie.

Vers deux heures du matin, Villeneuve, qui s'tait born  mouiller
une ancre, profita du vent, et reprit sa direction vers l'ouest. Il
tait le 11 en plein ocan, ayant chapp  la redoutable surveillance
des Anglais. Le 11 et le 12, il attendit les vaisseaux espagnols; mais
deux seulement parurent, et, ne voulant pas perdre plus de temps, il
fit voile, comptant qu'il serait rejoint plus tard, ou en route, ou 
la Martinique mme, car chaque commandant avait reu l'indication de
ce rendez-vous commun. Personne d'ailleurs, Villeneuve except, ne
connaissait la grande destination de l'escadre.

[Note en marge: Dmoralisation anticipe de Villeneuve.]

Villeneuve aurait d se rassurer et prendre quelque confiance en
lui-mme, car il venait de vaincre les plus srieuses difficults de
sa navigation, en quittant Toulon, en traversant le dtroit, et en
ralliant les Espagnols sans aucun accident. Mais la vue de ses
quipages le remplissait de chagrin. Il les trouvait fort au-dessous
de ce qu'taient les Anglais, et de ce qu'avaient t jadis les
Franais du temps de la guerre d'Amrique. C'tait naturel, puisqu'ils
sortaient du port pour la premire fois. Il se plaignait non-seulement
du personnel, mais du matriel de son escadre. Trois de ses vaisseaux
marchaient mdiocrement ou mal: c'taient _le Formidable_,
_l'Intrpide_, surtout _l'Atlas_. Un vaisseau neuf, _le Pluton_, avait
de mauvais fers, qui cassaient frquemment. L'amiral Villeneuve
ressentait de tout cela une contrarit excessive, qui affectait son
moral. L'aide-de-camp de l'Empereur, Lauriston, faisait tous ses
efforts pour le remonter, et n'y russissait gure. Il avait du reste
d'excellents capitaines, qui supplaient autant que possible 
l'inexprience des quipages et aux dfauts de l'armement. Villeneuve
ne se consolait qu'en voyant l'tat des btiments espagnols, qui
taient de beaucoup infrieurs aux siens. Cependant la navigation,
quoique ralentie par trois vaisseaux, ce qui n'est pas extraordinaire
quand on marche en escadre, paraissait heureuse et se poursuivait sans
accident.

[Note en marge: Erreur de Nelson sur la marche de notre escadre.]

Nelson, tromp, avait d'abord cherch l'escadre franaise au sud et 
l'est de la Mditerrane. Il avait su, le 16 avril, qu'elle
s'avanait vers le dtroit, avait t retenu par des vents d'ouest
jusqu'au 30, avait mouill le 10 mai dans la baie de Lagos, et, aprs
avoir dtach un de ses vaisseaux pour escorter un convoi, il ne
s'tait engag sur l'Ocan que le 11 mai, pour faire voile vers les
Antilles, o il supposait que se rendait notre escadre.

[Note en marge: Heureuse arrive de Villeneuve  la Martinique.]

 cette poque, Villeneuve tait bien prs du but, car le 14 mai il
atteignit la Martinique, aprs six semaines de navigation. Il avait
eu, en y touchant, la satisfaction d'y trouver les quatre vaisseaux
espagnols spars de l'escadre, arrivant presque en mme temps que
lui. C'tait un grand avantage, et il aurait d compter un peu plus
sur son toile, qui jusqu'ici ne lui avait mnag que des vnements
favorables.

[Note en marge: Amlioration considrable dans les quipages, par
suite de la navigation de Toulon  la Martinique.]

Cette traverse avait t fort utile. Elle avait donn de l'exprience
aux quipages. Comme il avait fait petit temps, on en avait profit
pour amliorer le grement. _Nous sommes_, crivait le gnral
Lauriston  l'Empereur, _d'un tiers plus forts qu'au moment de notre
sortie[22]_. Une flotte manoeuvrire et exerce ne gagne rien 
parcourir douze ou quinze cents lieues de plus, mais une flotte qui
n'a pas navigu y peut acqurir le gros de son instruction, et c'est
ce qui tait arriv  la ntre.

[Note 22: Tous nos vaisseaux sont en bon tat, et en meilleur tat,
suivant moi, que lors de notre sortie de Toulon. Le petit temps a
donn les moyens de rider les grements au fur et  mesure; malgr
cela, les chanes de haubans et gnralement tous les fers du _Pluton_
et de _l'Hermione_ sont de si mauvaise qualit, ainsi que les
cordages, les bois de mture et les vergues, que beaucoup de ces
objets ont cass.

Actuellement tout est rassis, tout est rpar; les marins ont acquis
beaucoup; il y a une diffrence sensible dans la manoeuvre; _nous
sommes d'un tiers plus forts qu'au moment de notre sortie_. (_Lettre
du gnral Lauriston  l'Empereur._)]

L'amiral Villeneuve, effray de sa responsabilit, n'apprciant aucun
des avantages qu'on venait de se procurer, trouvait que nous tions
privs de tant de qualits, que quelques amliorations obtenues en
route ne suffisaient pas pour suppler  ce qui nous manquait. Il
avait le tort, comme un homme dont le moral est affect, d'exagrer le
mrite de l'ennemi, et de dprcier celui de ses soldats. Il disait
qu'avec vingt vaisseaux franais ou espagnols il n'en voudrait pas
combattre quatorze anglais, et il tenait ce langage devant ses propres
officiers. Heureusement qu'officiers et matelots, remplis des
meilleures dispositions, sentant moins que leur chef l'insuffisance de
leurs moyens, mais pleins de confiance dans leur propre courage,
dsiraient avec ardeur la rencontre de l'ennemi. Le gnral Lauriston,
plac par l'Empereur auprs de Villeneuve pour le soutenir et
l'exciter, remplissait son devoir avec un zle continu, il ne
contribuait pourtant qu' le chagriner, et  l'irriter par la
contradiction. Gravina, simple, sens, plein d'nergie, pensait comme
Villeneuve sur la qualit de ses vaisseaux, comme Lauriston sur la
ncessit de se dvouer, et il tait dcid  se faire dtruire
n'importe o, pour seconder les desseins de Napolon.

Maintenant qu'on avait chapp aux hasards de la traverse, il fallait
attendre quarante jours  la Martinique l'arrive de Ganteaume, dont
on ignorait l'immobilit force  Brest, par suite d'un quinoxe sans
coup de vent. Villeneuve, arriv le 14 mai, avait donc  sjourner
dans ces parages jusqu'au 23 juin; et il se disait avec chagrin qu'il
y avait l plus que le temps ncessaire pour tre rejoint par Nelson,
et bloqu  la Martinique, ou battu si on voulait sortir.

[Note en marge: Sjour forc de Villeneuve  la Martinique.]

Ses ordres taient d'attendre Ganteaume, ce qui impliquait une sorte
d'inaction; et, comme les gens qui sont mal  l'aise, il aurait voulu
se mouvoir. Il se plaignait de ne pouvoir aller dsoler les les
anglaises, ce qu'il aurait fait facilement avec une force de vingt
vaisseaux. Pour tuer le temps, on s'empara du fort du Diamant, qui est
plac devant la Martinique, et que l'amiral Missiessy, au grand regret
de Napolon, avait nglig de prendre. On le canonna avec plusieurs
vaisseaux, puis quelques centaines d'hommes dbarqus dans des
chaloupes l'enlevrent. On aurait voulu complter l'occupation de la
Dominique par la prise du morne Cabry, dont l'amiral Missiessy avait
encore nglig de se rendre matre; mais cette position, trs-dfendue
par la nature et par l'art, exigeait un sige en rgle, et on n'osa
pas l'entreprendre. Villeneuve envoya ses frgates, qui taient
excellentes et bonnes marcheuses, croiser dans les Antilles, pour
faire des prises, et lui procurer des nouvelles des escadres
anglaises.

On avait apport des troupes; Missiessy en avait apport aussi; il y
avait environ douze mille hommes dans les Antilles franaises. Une
telle force aurait permis d'excuter d'importantes oprations, mais on
ne l'osait pas de peur de manquer Ganteaume. Du reste, les les
franaises taient dans le meilleur tat, pourvues de soldats, de
munitions, abondamment fournies de vivres, grce aux corsaires, et de
plus animes du meilleur esprit.

[Note en marge: Pour s'occuper, Villeneuve projette une expdition
contre la Barbade.]

[Note en marge: Dpart de la Martinique pour la Barbade.]

[Note en marge: Prise d'un riche convoi.]

[Note en marge: Nouvelles de Nelson.]

[Note en marge: En apprenant que Nelson est aux Antilles, Villeneuve
forme le projet de revenir en Europe.]

[Note en marge: Il charge ses frgates de dposer aux Antilles une
partie des troupes, et de rejoindre l'escadre vers les Aores.]

Cependant, pour ne pas exposer les quipages aux maladies qu'ils
commenaient  gagner en sjournant dans ces rgions, et pour empcher
aussi la dsertion,  laquelle les Espagnols taient fort enclins, on
rsolut de tenter un coup de main sur la Barbade, o les Anglais
avaient d'importants tablissements militaires. C'tait l, en effet,
qu'ils tenaient tous les dpts de leurs troupes coloniales. Le
gnral Lauriston avait amen une bonne division de 5 mille hommes,
organise et quipe avec le plus grand soin. Elle fut destine 
cette opration. Le gnral Lauriston imagina de passer par la
Guadeloupe pour y prendre un bataillon de plus, car on comptait
trouver une dizaine de mille hommes  la Barbade, moiti milice,
moiti troupes de ligne. On se dcida donc  partir le 4 juin; mais le
jour mme assign pour le dpart, arriva le contre-amiral Magon avec
les deux vaisseaux de Rochefort, que Napolon avait expdis pour
donner la premire nouvelle du changement survenu dans ses projets.
Magon venait dire que Ganteaume n'ayant pu sortir de Brest, il fallait
aller le dbloquer, non-seulement lui, mais l'escadre du Ferrol, et,
aprs avoir ralli les flottes qui se trouvaient dans ces ports, se
rendre en masse dans la Manche. Toutefois, il apportait aussi l'ordre
d'attendre jusqu'au 21 juin, car, jusqu'au 21 mai, il tait possible
que Ganteaume ft sorti de Brest, et, en supposant un mois pour la
traverse de Brest  la Martinique, on ne pouvait savoir que le 21
juin si dfinitivement cet amiral n'avait pas mis  la voile. On avait
donc le temps de persister dans le projet sur la Barbade. Magon avait
 son bord des troupes et des munitions. Il suivit l'escadre, forte
maintenant de 27 voiles, dont 14 vaisseaux franais, 6 vaisseaux
espagnols et 7 frgates. Le 6 juin on tait devant la Guadeloupe. On
prit un bataillon. Le 7 on tait remont jusqu' Antigoa; le 8 on
dpassait cette le, qui n'avait cess de tirer, lorsqu'on aperut un
convoi de quinze voiles qui en sortait. C'taient des btiments de
commerce, chargs de denres coloniales, et escorts par une simple
corvette. Sur-le-champ l'amiral fit signal de courir dessus, en
suivant l'_ordre de vitesse_, selon l'expression des marins,
c'est--dire chaque vaisseau marchant le mieux qu'il pouvait, et
prenant le rang que lui assignait sa marche. Avant la fin du jour le
convoi tait pris. Il valait de neuf  dix millions de francs.
Quelques passagers amricains et italiens donnrent des nouvelles de
Nelson. Ils le disaient arriv  la Barbade, l mme o on allait. Ils
variaient sur la force de son escadre. Gnralement on lui donnait une
douzaine de vaisseaux. Mais il avait ralli l'amiral Cochrane qui
gardait ces mers. Cette nouvelle produisit sur l'esprit de l'amiral
Villeneuve une impression extraordinaire. Il vit Nelson avec 14, 16,
peut-tre 18 vaisseaux, c'est--dire avec une force presque gale  la
sienne, prt  le joindre et  le combattre. Aussi forma-t-il
sur-le-champ le projet de retourner en Europe. Lauriston, au
contraire, s'appuyant sur l'assertion des prisonniers, qui ne
donnaient que 2 vaisseaux  Cochrane, ce qui en devait faire supposer
tout au plus 14  Nelson, soutenait qu'avec 20 on tait en mesure de
le combattre avantageusement, et qu'aprs s'tre dbarrass de sa
poursuite par une bataille, on serait bien plus assur de remplir sa
mission. Villeneuve ne fut point de cet avis et voulut absolument
faire voile vers l'Europe. Il tait si press qu'il ne consentit pas
mme  revenir aux Antilles franaises, pour restituer les troupes
qu'on y avait prises. Il aurait fallu remonter dans le vent qui
souffle de l'est  l'ouest le long des Antilles, et on tait 
Antigoa, fort  l'ouest de la Martinique. On aurait perdu dix jours
peut-tre, et on se serait expos  rencontrer les Anglais. Il se
dcida donc  choisir les quatre meilleures frgates,  y verser le
plus de troupes qu'il pourrait, et  les dpcher vers la Martinique.
Il leur donna l'ordre de rejoindre l'escadre aux Aores. Mais il
restait encore 4  5 mille hommes environ sur la flotte, charge
singulirement embarrassante. En les gardant, on privait les colonies
d'une force prcieuse, qu'il tait extrmement difficile de leur
envoyer de la mtropole; et on se donnait des bouches de plus 
nourrir, ce qui tait fcheux, car on avait peu de vivres, et de l'eau
 peine pour la traverse. Enfin on courait le danger de manquer
Ganteaume, car jusqu'au 21 juin on ne saurait pas d'une manire
certaine s'il avait quitt Brest pour venir  la Martinique. Par le
fait, on tait dans le vrai en supposant qu'il n'tait pas parti; mais
on l'ignorait: c'tait donc une grave faute.  ces objections
Villeneuve rpondait que si Ganteaume tait parti, il fallait s'en
applaudir; qu'il n'y aurait plus alors de blocus  Brest, et qu'on
passerait devant ce port sans difficult pour entrer dans la Manche.

Villeneuve se dtermina sur-le-champ, fit dposer le plus de troupes
qu'il put sur les frgates, et les expdia pour la Martinique. Ne
voulant ni s'embarrasser du convoi, ni le perdre, il chargea une autre
frgate de l'escorter jusqu' l'une des les franaises. Le 10 juin,
il tait en route vers l'Europe. Sa rsolution, quoique blmable en
principe, n'tait pas mauvaise par le fait, s'il tait retourn  la
Martinique pour y dposer son monde, pour y prendre de l'eau et des
vivres, pour y recueillir des nouvelles d'Europe.

[Note en marge: Marche de Nelson pendant la navigation de Villeneuve.]

Nelson, qu'il craignait tant, tait arriv  la Barbade dans les
premiers jours de juin, aprs une navigation d'une rapidit
prodigieuse, marchant sans crainte avec 9 vaisseaux seulement.
Supposant que les Franais allaient reconqurir la Trinit pour le
compte des Espagnols, il avait pris 2 mille hommes  la Barbade,
ralli les deux vaisseaux de l'amiral Cochrane, et, ne s'arrtant
jamais pour se ravitailler ou se rparer, il tait le 7 dans le golfe
de Paria, le de la Trinit. L, reconnaissant son erreur, il tait
reparti, et se trouvait le 10  la Grenade. Il se disposait  remonter
 la Barbade,  y dposer les troupes qu'il avait prises mal 
propos, et  regagner l'Europe avec 11 vaisseaux. Que d'activit! que
d'nergie! quel admirable emploi du temps! C'est une nouvelle preuve
qu' la guerre, et dans la guerre de mer plus encore que dans la
guerre de terre, la qualit des forces vaut toujours mieux que la
quantit. Nelson, avec 11 vaisseaux, tait en confiance sur cette mer
o Villeneuve tremblait avec 20 vaisseaux, monts cependant par des
matelots hroques!

[Note en marge: L'escadre franaise, de retour vers l'Europe, rallie
ses frgates  la hauteur des Aores.]

[Note en marge: Prise d'un galion de Lima, richement charg.]

[Note en marge: L'escadre assaillie par des vents contraires.]

Villeneuve marchait vers l'Europe, faisant voile au nord-est par une
mer assez favorable. Arriv aux Aores le 30 juin, il y trouva ses
frgates, qui n'avaient mis que quatre jours  dposer leurs
chargements de troupes, et qui n'avaient pas rencontr les Anglais, ce
qui prouvait que Villeneuve aurait bien pu en faire autant sans
danger. Les quatre frgates dtaches avaient rencontr la cinquime
frgate escortant le convoi captur, et ne pouvant venir  bout de le
conduire. Elles s'taient dcides  le brler, ce qui entranait une
perte de dix millions. On tait donc runi aux Aores et on se remit
en route avec les 20 vaisseaux et les 7 frgates, se dirigeant vers la
cte d'Espagne. On fut ddommag de la perte du convoi par une riche
prise, celle d'un galion de Lima, charg de piastres pour une valeur
de sept  huit millions, enlev par un corsaire anglais et repris  ce
corsaire. C'tait une ressource qui devint bientt fort utile. Tout 
coup, dans les premiers jours de juillet, n'ayant plus que soixante
lieues  faire pour atteindre le cap Finistre, le vent changea
brusquement, et, soufflant du nord-est, devint entirement contraire.
On se mit  louvoyer pour gagner du temps, sans tre ramen en
arrire. Mais le vent s'obstina, et devint si violent que plusieurs
btiments essuyrent des avaries; quelques-uns mme perdirent leurs
mts de hune. Les deux vaisseaux partis de Rochefort avec Magon
avaient apport avec eux les fivres de la Charente. Ils taient
encombrs de malades. Les troupes, qu'on avait amenes d'Europe en
Amrique, qu'on ramenait d'Amrique en Europe, sans presque toucher
terre, taient atteintes de souffrances de toute espce. La tristesse
rgnait sur l'escadre. Dix-huit jours d'un vent contraire la portrent
au comble, et contriburent  branler davantage encore le courage de
l'amiral Villeneuve. Il voulait aller  Cadix, c'est--dire  l'oppos
du point o l'attendait Napolon, o l'appelaient ses instructions. Le
gnral Lauriston rsista de toutes ses forces, et finit par
l'emporter. Le vent ayant d'ailleurs chang vers le 20 juillet, on fit
de nouveau route vers le Ferrol.

[Note en marge: Le mauvais temps, en retardant la marche de l'escadre
franaise, l'expose  tre aperue.]

[Note en marge: La croisire de l'amiral Calder devant le Ferrol,
renforce de cinq vaisseaux.]

Le mauvais temps survenu avait caus deux malheurs: le premier,
d'affecter le moral de l'escadre et de son chef; le second, de
procurer des nouvelles de sa marche  l'amiraut anglaise. Nelson
avait envoy devant lui le brick _le Curieux_ pour porter en
Angleterre le bulletin de sa marche. Ce brick avait aperu l'escadre
franaise, et, faisant force de voiles, il tait arriv  Portsmouth
le 7 juillet. Le 8 juillet, les dpches avaient t remises 
l'amiraut. Sans connatre encore le but de l'escadre franaise, mais
imaginant qu'elle voulait peut-tre dbloquer le Ferrol, l'amiraut
avait ordonn  l'amiral Sterling, dtach du blocus de Brest pour
observer Rochefort, de se rendre avec cinq vaisseaux auprs de Calder,
qui croisait aux environs du cap Finistre. Le long temps coul
depuis que Napolon songeait  sa grande combinaison navale, les
diverses sorties essayes rcemment, le dpart de Villeneuve, son
passage  Cadix, sa jonction avec Gravina, son retour vers l'Europe,
o deux flottes en partance depuis long-temps, l'une  Brest, l'autre
au Ferrol, semblaient attendre une force suffisante pour les
dbloquer, toutes ces circonstances avaient fini par amener peu  peu
les Anglais  souponner, vaguement au moins, une partie des projets
de Napolon. Ils ne songeaient pas prcisment  une runion
d'escadres dans la Manche, mais ils voulaient prvenir le dblocus du
Ferrol ou de Brest, qui leur paraissait probable. Aussi avaient-ils
port la flotte de Cornwallis devant Brest  24 vaisseaux, dont 5
dtachs devant Rochefort, et  10 celle du Ferrol. Cette dernire
allait tre de 14 ou 15 vaisseaux par la jonction de la division de
Rochefort. Tout retard est un malheur dans un projet qui exige du
secret. On donne  l'ennemi le temps de penser, quelquefois de deviner
 force de penser, et souvent aussi de recueillir des indices qui
finissent par l'instruire.

[Note en marge: L'escadre de Villeneuve rencontre  quarante lieues du
Ferrol, l'escadre de l'amiral Calder.]

Le 22 juillet Villeneuve, marchant sur trois colonnes, remontait vers
le Ferrol, c'est--dire au nord-est, par un assez bon vent de
nord-ouest, qu'il recevait par le travers. Il aperut, vers le milieu
du jour, 21 voiles, dont 15 vaisseaux: c'tait l'escadre anglaise de
l'amiral Calder, s'avanant en sens contraire, et venant  sa
rencontre pour lui couper le chemin du Ferrol. On tait  une
quarantaine de lieues de ce port.

[Note en marge: Bataille navale du Ferrol.]

[Note en marge: Ligne de bataille des deux armes.]

[Note en marge: Calder, pour envelopper notre arrire-garde, excute
une manoeuvre que Villeneuve djoue par un mouvement excut 
propos.]

[Note en marge: Une brume paisse enveloppe les deux armes, et rduit
la bataille  une canonnade de vaisseau  vaisseau.]

Il n'y avait gure  douter d'une bataille navale. Villeneuve ne
songeait plus  l'viter; car c'tait la responsabilit, et nullement
le pril, dont il avait peur; mais, toujours dvor d'anxits, il
perdit un temps prcieux  se mettre en bataille. Le gnral
Lauriston, le stimulant sans cesse, le pressait, ds onze heures du
matin, de donner les ordres qu'il ne donna qu' une heure. La
meilleure partie de la journe se trouva ainsi perdue, ce qu'on eut
bientt  regretter. Les vaisseaux des deux escadres combines
employrent deux heures  se ranger en bataille, et ce ne fut qu'
trois heures de l'aprs-midi que les 20 vaisseaux franais et
espagnols furent sur une seule ligne rgulire, les Espagnols occupant
la tte de la colonne, et Magon en occupant la queue avec la division
de Rochefort et plusieurs frgates. L'amiral anglais Calder, avec 15
vaisseaux, dont plusieurs de cent canons, tandis que les plus forts de
notre ct n'taient que de 80, se mit  son tour en bataille, et
forma une longue ligne parallle  la ntre, mais courant en sens
contraire. (Voir la carte n 26.) Les Anglais se dirigeaient vers le
sud-ouest, et nous vers le nord-est. Le vent soufflant du nord-ouest,
les deux escadres le recevaient par le travers. Dfilant
paralllement l'une  l'autre, et dans des directions opposes, elles
auraient bientt fini par s'viter, lorsque Calder replia la tte de
la sienne sur la queue de la ntre, pour l'envelopper. Villeneuve, 
qui le danger rendait la rsolution d'un homme de coeur, prvoyant que
l'amiral anglais, suivant une tactique souvent rpte dans ce sicle,
voulait envelopper notre arrire-garde pour la mettre entre deux feux,
imita la manoeuvre de son ennemi, et, virant, comme disent les marins,
_lof pour lof par la contre-marche_, droba la queue de sa colonne, et
vint en prsenter la tte  la tte de la colonne ennemie. Dans ce
double mouvement, les deux escadres se rencontrant, le premier
vaisseau espagnol, _l'Argonaute_, mont par l'amiral Gravina, se
trouva engag avec le premier vaisseau anglais, _le Hro_. Anglais et
Franais, poursuivant cette marche, furent bientt aux prises, dans
toute l'tendue de leur ligne. Mais, l'escadre anglaise tant moins
nombreuse que la ntre, le feu ne s'tendit gure de notre ct que
jusqu'au treizime ou quatorzime vaisseau. Notre arrire-garde, sans
ennemi devant elle, recevant  peine quelques boulets perdus, c'tait
le cas de s'en servir pour quelque manoeuvre dcisive. Malheureusement
une brume paisse, qui dans ce moment occupait plusieurs centaines de
lieues, car elle fut aperue  Brest, couvrait les deux flottes,  ce
point que le vaisseau amiral fut quelques instants  savoir s'il avait
l'ennemi  bbord ou  tribord. Chaque btiment ne voyait que le
btiment qu'il avait devant lui, et n'en combattait pas d'autre. On
entendait une canonnade vive, continue, mais non prcipite. Les
Franais et les Espagnols, malgr leur inexprience, se battaient avec
ordre et sang-froid. Nos quipages n'avaient pas encore acquis la
prcision de tir qui les distingue aujourd'hui; nanmoins, dans cette
espce de duel de vaisseau  vaisseau, les Anglais souffraient autant
que nous; et, si notre arrire-garde, qui n'avait pas d'ennemis 
combattre, avait pu dcouvrir ce qui se passait, et que, se reployant
sur la ligne anglaise, elle en et mis une partie entre deux feux, la
victoire et t assure. Villeneuve, ne discernant rien  travers la
brume, pouvait difficilement donner des ordres. Magon, il est vrai,
lui avait fait savoir qu'il tait dans l'inaction; mais cet avis, 
cause de l'tat du ciel, n'ayant t transmis que par les frgates,
tait arriv tard, et n'avait provoqu aucune dtermination de la part
de l'amiral franais, qui, aprs un instant de dcision au dbut de la
bataille, tait retomb dans son incertitude accoutume, craignant
d'agir dans l'obscurit, et de faire de faux mouvements. Tout ce qu'il
osait, c'tait de combattre bravement avec son vaisseau amiral.

[Note en marge: Les Anglais plus maltraits que les Franais.]

[Note en marge: Malheureusement trois vaisseaux espagnols sont
dsempars.]

[Note en marge: Le capitaine Cosmao sauve l'un des trois vaisseaux
espagnols.]

[Note en marge: Villeneuve laisse chapper l'occasion de reprendre les
vaisseaux perdus, faute d'oser faire une manoeuvre rclame par tous
les officiers de l'escadre.]

Aprs une longue canonnade, le vaisseau anglais _le Windsor_ se trouva
si maltrait, qu'une frgate fut oblige de le retirer du combat, pour
l'empcher de tomber en nos mains. D'autres btiments anglais avaient
essuy de fortes avaries. Les vaisseaux franais, au contraire, se
comportaient vaillamment, et avaient t assez heureux pour ne pas
prouver de grands dommages. Nos allis espagnols, qui formaient le
premier tiers de la ligne de bataille, avaient beaucoup plus souffert,
sans qu'il y et de leur faute. Leurs trois vaisseaux _l'Espaa_, _le
San-Firmo_, _le San-Rafal_, les plus voisins de nous, se trouvaient
dans un tat fcheux. _Le San-Firmo_ notamment avait perdu deux mts.
Comme le vent portait de nous aux Anglais, ces vaisseaux, ne pouvant
plus manoeuvrer, taient entrans vers l'ennemi. Voyant cela, le
brave capitaine du _Pluton_, M. de Cosmao, plac le plus prs des
Espagnols, sortit de la ligne, et s'avana pour couvrir avec son
vaisseau les vaisseaux espagnols dsempars. Le premier des trois
espagnols en drive, _le San-Rafal_, mauvais marcheur, avait imagin
de se laisser couler, entre les deux lignes, vers l'arrire-garde,
dans l'esprance de se sauver par ce mouvement. _Le San-Firmo_, plus
maltrait, fut en vain dfendu par M. de Cosmao, qui ne put l'empcher
de tomber sous le vent, et ds lors d'tre jet au milieu des Anglais.
Mais M. de Cosmao parvint  sauver _l'Espaa_, qui, grce  lui, fut
maintenue dans la ligne. Vers six heures une claircie dcouvrit ce
spectacle  l'amiral Villeneuve. On voyait _le San-Rafal_ s'chappant
vers l'arrire-garde, _le San-Firmo_ entour dj d'ennemis, et
entran peu  peu vers l'escadre anglaise. Comme on se battait de
loin, il restait assez d'espace entre les deux armes pour qu'on pt
se porter tous en avant, et, par ce mouvement de notre ligne, replacer
dans nos rangs les vaisseaux dsempars. Le gnral Lauriston n'avait
pas quitt Villeneuve, et il entendait les officiers de l'escadre
proposer cette manoeuvre. Il lui conseilla donc de faire le signal de
_laisser arriver_ tous ensemble, c'est--dire de cder au vent, qui,
conduisant vers les Anglais, aurait permis de remettre au milieu de
nous les vaisseaux compromis. On se serait trouv plus prs de
l'ennemi, et celui-ci, maltrait et moins nombreux, aurait
probablement pli devant ce mouvement offensif. Villeneuve,  travers
la brume, voyant mal ce qui se passait, craignant de dranger son
ordre de bataille, et de courir de nouveaux hasards, prfra la perte
de deux vaisseaux au risque de rengager l'action. Il se refusa donc 
donner l'ordre sollicit de toutes parts. Dans ce moment la nuit se
faisait, et le feu avait presque cess. Les Anglais se retiraient,
tranant  la remorque deux de leurs vaisseaux trs-endommags par le
feu, et les deux espagnols que nous leur abandonnions par notre faute.

Quant  nous, nous avions peu souffert; il n'y avait pas un de nos
quipages qui ne ft prt  recommencer le combat, et qui ne se crt
vainqueur,  voir le champ de bataille nous rester. On ignorait dans
la flotte la perte des deux btiments espagnols.

Toute la nuit on aperut les Anglais, ayant des feux  leur poupe,
placs au loin sous le vent, et tchant de se rparer.

[Note en marge: Les Franais et les Espagnols demandent  courir aprs
l'ennemi.]

[Note en marge: La poursuite ordonne par Villeneuve, mais lentement
excute.]

On en faisait autant de notre ct.  la pointe du jour on discerna
clairement la situation des deux escadres. Les Anglais taient en
retraite, mais emmenant avec eux deux vaisseaux espagnols. La douleur
et l'exaspration devinrent gnrales  bord de nos btiments. On
demandait  combattre et  livrer une action dcisive. On avait le
vent pour soi, car il tait le mme que la veille, et portait de nous
aux Anglais. Si, en cet instant, Villeneuve avait rsolument fait
signal de courir sur l'ennemi, sans autre ordre de bataille que
l'ordre de vitesse, quatorze de nos btiments sur dix-huit qui nous
restaient, ayant une marche gale, seraient arrivs ensemble sur les
Anglais; les quatre autres seraient arrivs peu aprs, et le combat
et t certainement  notre avantage. Pouss par le cri qui s'levait
chez tous les officiers, Villeneuve prescrivit enfin ce mouvement, et
passa avec Lauriston  bord de la frgate _l'Hortense_, pour donner
ses ordres  la voix  chaque chef de division. _L'Argonaute_,
vaisseau amiral espagnol, ayant sa vergue de petit hunier casse,
demanda le temps de la rparer. Villeneuve voulut l'attendre, ce qui
prit jusqu' midi. Alors il commena la poursuite; mais le vent avait
molli, et il vit les Anglais se drober devant lui, sans qu'il s'en
rapprocht beaucoup, mme en faisant force de voiles. Imaginant qu'il
ne les joindrait qu' la nuit, il remit au lendemain afin de combattre
de jour. Mais le lendemain le vent avait pass au nord-est,
c'est--dire  une direction toute contraire. Les Anglais taient
au-dessus de nous dans le vent: les joindre devenait difficile.
Villeneuve avait ds lors une bonne raison pour s'arrter. Il
s'loignait du Ferrol, courait la chance de trouver les Anglais
renforcs, et, pour deux vaisseaux perdus, s'exposait  manquer son
but, celui de dbloquer le Ferrol, et de poursuivre l'objet de sa
mission.

[Note en marge: Sans la perte des deux vaisseaux espagnols, la
bataille pourrait tre considre comme gagne.]

[Note en marge: Abattement de Villeneuve, se jugeant lui-mme plus
svrement qu'il ne mritait.]

[Note en marge: Villeneuve relche  Vigo.]

Ainsi finit ce combat, qui aurait pu passer pour une victoire, sans la
perte des deux vaisseaux espagnols. Les quipages, malgr leur
inexprience, s'taient bien battus; mais, d'une part, la brume qui
avait ajout aux irrsolutions naturelles de l'amiral Villeneuve, de
l'autre sa dfiance exagre de lui-mme et de ses matelots, avaient
paralys les ressources dont il disposait, et empch que cette
rencontre ne devnt un succs clatant. L, comme en tant de batailles
navales, une aile de notre arme n'tait pas venue au secours de
l'autre; mais cette fois ce n'tait pas la faute de l'aile reste
inactive, car le contre-amiral Magon n'tait pas homme  se tenir
volontairement loign du feu. Dans le premier moment qui suivit la
bataille, Villeneuve tait presque heureux d'avoir pu rencontrer les
Anglais sans essuyer un dsastre; mais, sorti de l'action, rendu 
lui-mme, son dcouragement et sa tristesse habituelle se changrent
en une profonde douleur. Il se vit expos au blme de Napolon et de
l'opinion publique, pour avoir perdu deux vaisseaux en combattant avec
vingt contre quinze. Il se crut dshonor, et tomba dans une sorte
d'abattement voisin du dsespoir. Le jugement svre de ses quipages,
qui se plaignaient tout haut de son irrsolution, et qui exaltaient la
bravoure, la dcision de l'amiral Gravina, lui poignait le coeur. Pour
comble de disgrce, le vent, deux jours favorable, tait redevenu
contraire. Aux malades, dont le nombre s'tait accru, il fallait
ajouter les blesss. On manquait de rafrachissements  leur donner;
on n'avait de l'eau que pour cinq ou six jours. Dans cet tat,
Villeneuve voulut encore se rendre  Cadix. Le gnral Lauriston s'y
opposa de nouveau: on transigea, et on fit une relche  Vigo.

[Note en marge: Aprs cinq jours de relche  Vigo, l'escadre remonte
vers la Corogne.]

Ce port tait peu sr, et ne prsentait pas d'ailleurs de grandes
ressources. Cependant on y trouva des moyens de soulagement pour les
malades et les blesss. Trois vaisseaux, un franais, _l'Atlas_, deux
espagnols, _l'America_ et _l'Espaa_, taient si mauvais marcheurs,
qu'ils ne pouvaient pas naviguer en escadre. Villeneuve prit le parti
de les laisser  Vigo. On fit de _l'Atlas_ un hpital, dans lequel on
dposa les malades et les blesss. Le gnral Lauriston avait apport,
pour sa division, le matriel ncessaire  une ambulance; il l'employa
au soulagement des marins laisss  Vigo. On avait l'argent du galion
espagnol, on s'en servit pour se procurer tout ce dont l'escadre avait
besoin. On se munit de vivres frais, on prit de l'eau pour un mois, on
donna la solde  toute l'escadre, et, ayant un peu ranim les esprits,
ce qui se fait vite avec des soldats d'un temprament vif, on remit 
la voile aprs une relche de cinq jours, qui avait t utile. Le vent
n'tait pas mauvais, l'escadre remonta de Vigo jusqu' la hauteur du
Ferrol, et, le 2 aot, entra dans la rade ouverte qui spare le Ferrol
de la Corogne.

[Note en marge: Entre au Ferrol le 2 aot.]

 l'instant mme o l'escadre franaise paraissait, les agents
consulaires, placs sur le rivage par ordre de Napolon,
communiquaient  l'amiral Villeneuve les ordres qui lui taient
destins. Ces ordres lui enjoignaient de ne pas entrer dans le Ferrol,
d'o l'on ne sort pas aisment; de prendre  peine le temps de rallier
les deux divisions qui attendaient la jonction, et de repartir pour
Brest. Villeneuve transmit cet ordre  Gravina, mais celui-ci tait
dj dans la passe, il ne pouvait plus rtrograder, et une partie de
l'arme y entra avec lui. Le reste, obissant  Villeneuve, s'arrta
vis--vis, c'est--dire  la Corogne.

C'tait une sparation qui mettait les deux escadres  trois ou quatre
lieues de distance. Le plus grand mal qui en pt rsulter, tait une
perte de deux  trois jours pour ressortir. Cette perte et t fort
regrettable avec un amiral qui n'aurait pas souvent perdu des
journes; mais, avec Villeneuve, on pouvait s'en consoler.

[Note en marge: Les lettres de Napolon, reues  la Corogne,
remontent le moral de Villeneuve.]

Cet amiral trouva  la Corogne les ordres pressants de Napolon, ses
paroles encourageantes, ses promesses magnifiques, et les lettres
intimes du ministre Decrs, son ami d'enfance. L'Empereur et le
ministre l'engageaient  ne pas sjourner un instant, se porter devant
Brest,  livrer bataille  Cornwallis,  se faire dtruire, s'il le
fallait, pourvu que Ganteaume parvnt  sortir sain et sauf, et 
rallier ce qui resterait entier de l'escadre qui l'aurait dbloqu.
Toutes ces nouvelles relevrent un moment le moral de Villeneuve. Le
peu d'importance que Napolon mettait  sacrifier des vaisseaux, afin
qu'une flotte arrivt dans la Manche, avait de quoi le rassurer. S'il
et bien compris sa mission, il aurait d tre satisfait plutt que
dsol. Aprs tout, si on lui avait ravi deux vaisseaux dans la
dernire bataille, il avait rejoint le Ferrol sain et sauf, chapp
aux croisires ennemies, et tromp les prcautions de l'amiraut
anglaise. Des deux amiraux anglais et franais, le plus maltrait par
la fortune tait Calder, et non pas Villeneuve; car Villeneuve avait
atteint son but, et Calder avait manqu le sien. En dfalquant les 2
vaisseaux pris, les 3 laisss  Vigo, il y avait maintenant 29
vaisseaux franais et espagnols runis au Ferrol, pouvant  tout
moment tre ports, par la division Lallemand,  34, et ds lors assez
nombreux pour oser tenter le dblocus de Brest. Du reste, l'amiraut
anglaise elle-mme et Napolon en jugeaient ainsi peu de jours aprs;
l'amiraut faisait comparatre l'amiral Calder devant une cour
martiale, et Napolon adressait publiquement de grands loges 
Villeneuve, pour avoir rempli, disait-il, l'objet de sa mission, bien
que deux vaisseaux fussent demeurs au pouvoir de l'ennemi.

Quelle crainte pouvait donc concevoir pour sa responsabilit, un
officier auquel un matre tout-puissant, disposant de la rputation et
de la fortune de ses lieutenants, ne cessait de dire: Faites-vous
battre, mme dtruire, pourvu que, par vos efforts, la porte de Brest
soit ouverte.--Mais il semble qu'une sorte de fatalit s'attacht aux
pas de ce malheureux homme de mer, pour lui troubler l'esprit, pour le
conduire, de douleur en douleur, au rsultat qu'il voulait fuir,
c'est--dire  une grande bataille perdue, et perdue sans qu'il
parvnt au seul rsultat que lui demandait Napolon, celui d'tre
vingt-quatre heures dans la Manche.

Il prouva cependant quelque consolation en voyant la division du
contre-amiral Gourdon, qui avait beaucoup navigu avant d'tre
enferme au Ferrol, qui avait t soigneusement rpare et complte,
et qui mritait toute confiance. Il vit avec non moins de satisfaction
9 vaisseaux espagnols, quips par M. de Grandellana, et de beaucoup
suprieurs  ceux de l'amiral Gravina, parce qu'on avait mis  les
quiper le temps qui avait manqu pour ceux qui taient sortis de
Cadix. Plt  Dieu, crivait Villeneuve en comparant la division du
Ferrol  celle de Cadix, que jamais l'escadre espagnole (_l'Argonaute_
except) et le vaisseau _l'Atlas_ n'eussent fait partie de mon
escadre. Ces vaisseaux ne sont absolument propres qu' tout
compromettre, ainsi qu'ils l'ont toujours fait. Ce sont eux qui nous
ont conduits au dernier degr des malheurs!

Ce langage montre  quel point l'me de Villeneuve tait affecte,
puisqu'il appelait le dernier degr des malheurs une campagne qui,
jusqu'ici, le menait au but indiqu par Napolon, et qui lui valait
mme des loges de la part de ce matre difficile.

[Note en marge: Fausses nouvelles de Nelson, de nature  troubler
profondment l'esprit de Villeneuve.]

Villeneuve, en ce moment, tait tout entier  ce qui l'attendait au
sortir du Ferrol. Il supposait que Calder allait reparatre, joint 
Nelson ou  Cornwallis, et qu'on trouverait une nouvelle bataille,
dans laquelle, cette fois, on pourrait bien tre dtruit. Des lettres
de Cadix lui disaient, en effet, que Nelson tait revenu en Europe,
qu'il avait t vu  Gibraltar, mais qu'il tait reparti pour l'Ocan,
afin de se runir ou  Calder devant le Ferrol, ou  Cornwallis devant
Brest. La vrit est que Nelson, marchant avec une rapidit
prodigieuse, avait abord  Gibraltar vers la fin de juillet, 
l'poque mme o Villeneuve livrait bataille  Calder; qu'il avait
repass le dtroit, qu'il luttait actuellement contre les vents
contraires pour regagner la Manche, qu'il n'avait que onze vaisseaux,
qu'il n'avait encore ralli ni Calder, ni Cornwallis, que son
intention, aprs deux ans de navigation continue, tait de prendre un
instant de relche pour ravitailler sa division puise. Villeneuve
ignorait ces faits; mais il connaissait ses ordres, qui, pour un homme
de coeur, taient les plus faciles  excuter, puisqu'on ne lui
ordonnait pas de vaincre, mais de combattre  outrance pour dbloquer
Brest. Si devant Brest, il tait second par Ganteaume, il n'est pas
probable que la bataille, livre avec 50 ou 55 vaisseaux contre 20 ou
25, ft perdue. Si, au contraire, les circonstances de mer empchaient
Ganteaume de prendre part  l'action, Villeneuve, en combattant 
outrance, mme jusqu' se faire dtruire, devait mettre Cornwallis
dans l'impossibilit de tenir la mer et de continuer le blocus, et
Ganteaume, recueillant avec sa flotte reste entire les dbris d'une
flotte glorieusement vaincue, pouvait encore dominer la Manche
pendant quelques jours. C'tait tout ce que Napolon demandait  ses
amiraux.

[Note en marge: Villeneuve se dispose  quitter le Ferrol vers le 10
aot.]

Malheureusement Villeneuve avait touch terre. Les vaisseaux qui
avaient combattu tenaient  se refaire. Ils auraient navigu encore
plus d'un mois ou deux, s'ils avaient t condamns  tenir la pleine
mer; mais,  porte d'un grand arsenal, ils voulaient tous rparer
quelque avarie. On prit des mts de rechange, on raccommoda le
grement, on fit de l'eau; on voulut verser les vivres des vaisseaux
qui en avaient plus, sur ceux qui en avaient moins. On mit ainsi toute
l'escadre  45 jours. Les ordres de Napolon d'avoir du biscuit par
deux et trois millions de rations dans chaque port, n'avaient pu
s'excuter au Ferrol,  cause de la disette espagnole. Mais on devait
en trouver  Brest,  Cherbourg,  Boulogne. D'ailleurs, 45 jours
suffisaient. Enfin on se disposa, le 10 aot,  lever l'ancre.
Villeneuve se plaa en dehors de la Corogne,  la baie d'Ars,
attendant que Gravina et la seconde division espagnole sortissent du
Ferrol, ce qui n'tait pas facile  cause du vent. Il attendit trois
jours, et les employa  se tourmenter. Il crivait au ministre Decrs:
On me rend l'arbitre des plus grands intrts; mon dsespoir redouble
d'autant plus que l'on me tmoigne plus de confiance, parce que je ne
puis prtendre  aucun succs, quelque parti que je prenne. Il m'est
bien dmontr que les marines de France et d'Espagne ne peuvent pas se
montrer en grandes escadres... Des divisions de trois, quatre ou cinq
vaisseaux au plus, c'est tout ce que nous pouvons faire que d'tre
capables de les conduire. Que Ganteaume sorte, et il en jugera.
_L'opinion publique sera fixe._

Je vais partir, mais je ne sais ce que je ferai. Huit vaisseaux se
tiennent en vue de la cte,  huit lieues. Ils nous suivront; je ne
pourrai pas les joindre, et ils iront se rallier aux escadres devant
Brest ou Cadix, suivant que je ferai route pour l'un ou l'autre de ces
deux ports. Il s'en faut beaucoup que, sortant d'ici avec 29
vaisseaux, je puisse tre considr comme pouvant lutter contre un
nombre de vaisseaux approchant; je ne crains pas de le dire,  vous,
je serais bien fch d'en rencontrer vingt. Nous avons une tactique
navale suranne; nous ne savons que nous mettre en ligne, et c'est
justement ce que demande l'ennemi... Je n'ai ni le moyen ni le temps
d'en adopter une autre, avec les commandants auxquels sont confis les
vaisseaux des deux marines..... Je prvoyais tout cela avant de partir
de Toulon; mais je me suis fait illusion seulement jusqu'au jour o
j'ai vu les vaisseaux espagnols qui se sont joints  moi... alors, il
a fallu dsesprer de tout...

[Note en marge: Villeneuve quitte le Ferrol en crivant  Decrs qu'il
se rend  Cadix, et en faisant crire  l'Empereur qu'il se rend 
Brest.]

Au moment de partir, les vaisseaux provenant de Rochefort,
_l'Algsiras_ et _l'Achille_, avaient t envahis de nouveau par la
fivre; des vaisseaux espagnols, en sortant du Ferrol, s'taient
abords; il y avait eu des bouts de beaupr casss, des voiles
dchires. Ces accidents, fort indiffrents en eux-mmes, s'ajoutant 
toutes les contrarits que Villeneuve avait dj prouves,
achevrent de le rduire au dsespoir. Prt  mettre  la voile, il
donna ses ordres au capitaine Lallemand. Celui-ci, avec une excellente
division de 5 vaisseaux et plusieurs frgates, devait aborder le 15 ou
le 16 aot  Vigo. Il aurait suffi  Villeneuve de s'y transporter
pour rallier cette division, et se procurer ainsi une augmentation
considrable de forces; mais n'osant pas se mouvoir, toujours de peur
de rencontrer Nelson, il envoya un officier au capitaine Lallemand, et
lui prescrivit de se rendre  Brest, sans tre sr de s'y rendre
lui-mme, exposant ainsi cette division  prir si elle y arrivait
seule. Il crivit  l'amiral Decrs une dpche o, mettant  nu les
douleurs de son me, il laissa entrevoir la disposition de se porter 
Cadix plutt qu' Brest.  Lauriston, dont la prsence importune lui
rappelait l'Empereur, il dit qu'on ferait voile vers Brest. Lauriston,
afflig de le voir dans un pareil tat, mais charm de sa rsolution,
crivit  l'Empereur par un courrier dpch du Ferrol, qu'enfin on
allait  Brest, et de Brest dans la Manche.

[Note en marge: Chance heureuse que la fortune prsentait en ce moment
 Villeneuve s'il voulait la saisir.]

Au milieu de ces anxits dplorables Villeneuve s'loigna de la
Corogne, et perdit de vue la terre dans la journe du 14. Pour
surcrot de malheur, le vent de nord-est, qui soufflait assez fort,
tait loin de le pousser vers sa grande destination. Triste
consquence du dcouragement, qui nous fait ngliger souvent les plus
belles faveurs de la fortune! Dans ce mme instant, Calder et Nelson
n'taient pas, comme le craignait Villeneuve, runis prs du Ferrol.
Nelson, aprs avoir vainement cherch les Franais  Cadix, tait
remont au nord, avait long-temps louvoy contre ce mme vent de
nord-est, qui soufflait actuellement, et avait enfin rejoint
Cornwallis devant Brest, le jour mme (14 aot) o l'escadre franaise
sortait du Ferrol. Il laissait  Cornwallis le petit nombre de ses
btiments qui pouvaient encore tenir la mer, et allait avec les autres
se refaire  Portsmouth, o il touchait le 18 aot. Calder, de son
ct, aprs la bataille du Ferrol, avait rejoint Cornwallis avec sa
flotte maltraite. Une partie de ses vaisseaux avait t expdie dans
les ports de la Manche pour y tre rpars. Cornwallis lui avait
immdiatement recompos une division de 17 ou 18 vaisseaux, et l'avait
renvoy devant le Ferrol, gardant tout au plus 18 vaisseaux pour
bloquer Brest. Calder revenait donc, et allait trouver le Ferrol
vacu. Si Villeneuve, reprenant un peu de confiance, ralliait
Lallemand  Vigo, et s'acheminait vers la Manche par la pleine mer, il
se croisait, sans le rencontrer, avec Calder, qui serait venu bloquer
le Ferrol vide; il surprenait Cornwallis spar de Nelson et de
Calder, ayant 18 ou 20 vaisseaux au plus, l'abordait avec 35, sans
compter les 21 de Ganteaume. Quelle chance lui faisait perdre
l'abattement de son me! Du reste, le gnral Lauriston l'obsdait de
ses vives instances: un moment de retour dans les vents et dans les
esprits abattus de Villeneuve, et la grande pense de Napolon pouvait
encore s'accomplir!

[Note en marge: Longue attente de Napolon sur la plage de Boulogne.]

[Note en marge: Embarquement de toute l'arme.]

On se figurerait difficilement l'impatience dont Napolon tait
dvor sur cette plage de Boulogne, o il attendait  chaque instant
l'apparition de ses flottes, et l'occasion tant dsire d'envahir
l'Angleterre. Tout son monde tait embarqu, depuis le Texel sur
jusqu' taples. Au Texel, les chevaux d'artillerie et de cavalerie
taient  bord depuis plusieurs semaines. Les troupes, sans exception,
taient sur les btiments. L'escadre de ligne, charge d'escorter le
convoi, n'attendait que le signal de lever l'ancre. Dans les quatre
ports d'Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, taples, on avait fait prendre
plusieurs fois les armes aux 130 mille hommes destins  passer sur
les bateaux plats. On les avait amens sur les quais, et on leur avait
fait occuper  tous leur place sur chaque btiment. On avait ainsi
reconnu quel tait le temps ncessaire pour cette opration. 
Ambleteuse, les hommes du corps de Davout avaient t embarqus en une
heure un quart, et les chevaux en une heure et demie. Il en avait t
de mme  taples et  Boulogne, proportion garde du nombre d'hommes
et de chevaux.

Tout tait donc prt lorsque Napolon apprit enfin la nouvelle du
combat du Ferrol, de la relche  Vigo, et de l'entre  la Corogne.
Quelque dplaisir que lui caust l'tat moral de Villeneuve, quelque
svrement qu'il le juget, il fut cependant satisfait du rsultat
total, et par ses ordres toutes les gazettes continrent le rcit du
combat naval, avec les rflexions les plus louangeuses pour
Villeneuve, et pour les deux flottes combines. Les deux vaisseaux
perdus ne lui parurent qu'un accident attribuable  la brume,
regrettable sans doute, mais de nulle importance  ct du rsultat
obtenu, celui de l'entre  Vigo, et de la jonction des deux
flottes[23].

[Note 23: Voici les lettres que Napolon crivait  ce sujet 
l'amiral Villeneuve et  son aide-de-camp Lauriston.

                     Boulogne, le 25 thermidor an XIII (13 aot 1805).

  _ l'amiral Villeneuve._

Monsieur le vice-amiral Villeneuve, j'ai vu avec plaisir, par le
combat du 3 thermidor, que plusieurs de mes vaisseaux se sont
comports avec la bravoure que je devais en attendre. Je vous sais gr
de la belle manoeuvre que vous avez faite au commencement de l'action,
et qui a drout les projets de l'ennemi. J'aurais dsir que vous
eussiez employ ce grand nombre de vos frgates  secourir les
vaisseaux espagnols qui, se trouvant les premiers engags, devaient
ncessairement en avoir le plus besoin. J'aurais galement dsir que
le lendemain de l'affaire vous n'eussiez pas donn le temps  l'ennemi
de mettre en sret ses vaisseaux _le Windsord-Castle_ et _le Malta_,
et les deux vaisseaux espagnols qui, tant dgrs, rendaient sa
marche embarrasse et lourde. Cela aurait donn  mes armes l'clat
d'une grande victoire. La lenteur de cette manoeuvre a laiss le temps
aux Anglais de les envoyer dans leurs ports. Mais je suis fond 
penser que la victoire est reste  mes armes, puisque vous tes entr
 la Corogne. J'espre que cette dpche ne vous y trouvera pas; que
vous aurez repouss la croisire pour faire votre jonction avec le
capitaine Lallemand, balayer tout ce qui se trouverait devant vous, et
venir dans la Manche, o nous vous attendons avec anxit. Si vous ne
l'avez pas fait, faites-le. Marchez hardiment  l'ennemi. L'ordre de
bataille qui me parat le prfrable, c'est d'entremler les vaisseaux
espagnols avec les vaisseaux franais, et de mettre derrire chaque
vaisseau espagnol des frgates pour les secourir dans le combat, et
utiliser ainsi le grand nombre de frgates que vous avez. Vous pouvez
encore l'accrotre au moyen de _la Guerrire_ et de _la Revanche_, qui
emploieront les quipages de _l'Atlas_; sans cependant que cela
retarde vos oprations. Vous avez en ce moment sous votre commandement
dix-huit de nos vaisseaux, douze ou au moins dix du roi d'Espagne. Mon
intention est que, partout o l'ennemi se prsentera devant vous avec
moins de vingt-quatre vaisseaux, vous l'attaquiez.

Par le retour de la frgate _le Prsident_ et de plusieurs autres que
je vous avais expdies  la Martinique et  la Guadeloupe, j'ai
appris qu'au lieu de dbarquer des troupes dans ces deux les, elles
se trouvent plus faibles qu'auparavant. Cependant Nelson n'avait que
neuf vaisseaux. Les Anglais ne sont pas aussi nombreux que vous le
pensez. Ils sont partout tenus en haleine. Si vous paraissez ici trois
jours, n'y paratriez-vous que vingt-quatre heures, votre mission sera
remplie. Prvenez par un courrier extraordinaire l'amiral Ganteaume du
moment de votre dpart. Enfin, jamais pour un plus grand but une
escadre n'aura couru quelques hasards, et jamais nos soldats de terre
et de mer n'auront pu rpandre leur sang pour un plus grand et un plus
noble rsultat. Pour ce grand objet de favoriser une descente chez
cette puissance qui depuis six sicles opprime la France, nous pouvons
tous mourir sans regretter la vie. Tels sont les sentiments qui
doivent vous animer, qui doivent animer tous mes soldats. L'Angleterre
n'a pas aux dunes plus de quatre vaisseaux de ligne, que nous
harcelons tous les jours avec nos prames et nos flottilles.

Sur ce, etc.

Au 14 aot, il veut encore, et plus que jamais, l'expdition, malgr
Decrs.

  _Au gnral Lauriston._

                     Boulogne, le 25 thermidor an XIII (14 aot 1805).

Monsieur le gnral Lauriston, j'ai reu vos deux lettres des 9 et 11
thermidor. J'espre que cette dpche ne vous trouvera plus au Ferrol,
et que l'escadre aura dj mis  la voile pour suivre sa destination.
Je ne vois point pourquoi vous n'avez pas laiss le 67e et le 16e
rgiment  la Martinique et  la Guadeloupe. C'tait cependant bien
exprim dans vos instructions. Ainsi, aprs une expdition aussi
tendue, je n'ai pas mme le plaisir de voir mes les  l'abri de
toute attaque. Il n'y a pas  prsent 3,000 hommes, et aprs
vendmiaire il n'y en aura pas 2,500.--J'espre que Villeneuve ne se
laissera pas bloquer par une escadre infrieure  la sienne. Il doit
avoir actuellement 30 vaisseaux de guerre. Je pense qu'avec cette
escadre il est dans le cas d'en attaquer une de 24 vaisseaux. Aidez et
poussez l'amiral autant qu'il vous sera possible. Concertez-vous avec
lui pour les troupes que vous avez  bord, et envoyez-m'en l'tat de
situation; vous pouvez les laisser  bord. Si l'amiral le juge
convenable, vous pouvez les dbarquer, et en former une division au
Ferrol.

Prenez des mesures pour former un dpt des hommes que vous avez
dbarqus  Vigo, et pour que toutes les troupes qui arriveraient du
Ferrol puissent s'y rendre et rejoindre aprs leurs corps.

Le capitaine Lallemand s'est fait voir sur les ctes d'Irlande dans
les premiers jours de thermidor. Il doit tre depuis long-temps au
rendez-vous. Il devait prendre des renseignements de l'escadre, s'il
n'en avait pas eu connaissance,  Vigo, o un officier s'tait rendu,
dans la supposition que l'amiral Villeneuve n'et pas paru au 20
thermidor. _Nous sommes prts partout. Une apparition de vingt-quatre
heures suffirait._

Sur ce, etc.]

[Note en marge: Esprances de Napolon en apprenant la jonction des
flottes au Ferrol.]

Maintenant il ne doutait plus que Villeneuve n'essayt de se prsenter
 Brest. Ganteaume tait  Bertheaume, c'est--dire hors de la rade
intrieure, en face de la pleine mer, appuy par 150 bouches  feu,
disposes en batterie sur la cte. Il fallait bien des malheurs pour
que Ganteaume ne pt pas prendre part  la bataille du dblocus, et
que les Franais runissant 50 vaisseaux, 29 sous Villeneuve, 21 sous
Ganteaume, ne parvinssent pas  chasser l'ennemi devant eux, et 
entrer avec 30 ou 40 dans la Manche, en perdissent-ils 10 ou 20.

--Vous voyez bien, disait Napolon  Decrs qui tait auprs de lui 
Boulogne, que, malgr une foule de fautes, d'accidents dfavorables,
la nature du plan est foncirement si bonne, que tous les avantages
sont encore de notre ct, et que nous sommes prs de russir.--

Decrs, qui avait la secrte confidence des douleurs de Villeneuve,
et qui partageait sa dfiance de la fortune, n'tait pas aussi
tranquille. Tout cela est possible, rpondait-il, car tout cela a t
parfaitement calcul; mais si cela russit, j'y verrai le doigt de
Dieu! Au reste, il s'est montr si souvent dans les oprations de
Votre Majest, que je ne serais pas tonn de l'y voir encore
apparatre en cette occasion[24].--

[Note 24: Je me borne  analyser textuellement les nombreux billets
que Napolon et l'amiral Decrs s'crivaient tous les jours,
quoiqu'ils fussent  une demi-lieue de distance. L'un tait au
Pont-de-Briques, l'autre au bord de la mer.]

[Note en marge: Vive attente de Napolon du 15 au 20 aot.]

[Note en marge: Napolon envoie Duroc  Berlin, pour que la Prusse, en
menaant l'Autriche, lui mnage le temps de passer le dtroit de
Calais.]

C'est du 15 au 20 aot que Napolon fut en proie  la plus vive
attente. Des signaux prpars sur les points les plus levs de la
cte, taient destins  lui apprendre si la flotte franaise
paraissait  l'horizon. Attentif  chaque courrier qui arrivait de
Paris ou des ports, il donnait  tout moment de nouveaux ordres pour
parer aux accidents qui auraient pu contrarier ses desseins. M. de
Talleyrand lui ayant appris que les armements de l'Autriche devenaient
de jour en jour plus significatifs et plus menaants, et qu'une guerre
continentale tait  craindre, mais qu'en mme temps la Prusse,
sduite par l'appt qu'on avait fait briller  ses yeux, celui du
Hanovre, tait prte  convenir d'une alliance avec la France;
Napolon, sans prendre une heure pour dlibrer, avait appel Duroc,
lui avait remis une lettre pour le roi, et tous les pouvoirs
ncessaires pour signer un trait.--Partez sur-le-champ, lui avait-il
dit, rendez-vous  Berlin sans passer par Paris, et dcidez la Prusse
 signer un trait d'alliance avec moi. Je lui donne le Hanovre, mais
 condition qu'elle se dcidera tout de suite. Le prsent que je lui
fais en vaut la peine. Dans quinze jours je ne lui referai pas la mme
offre. Aujourd'hui j'ai besoin d'tre couvert du ct de l'Autriche,
pendant que je vais m'embarquer. Pour obtenir ce service de la Prusse,
je lui accorde un vaste pays qui ajoutera quarante mille hommes  son
arme. Mais si plus tard j'tais oblig de quitter les bords de
l'Ocan pour me retourner vers le continent, mes camps levs, mes
projets contre l'Angleterre abandonns, je n'aurai plus besoin de
personne pour mettre l'Autriche  la raison, et je ne payerai pas si
cher un service qui me serait devenu inutile.--En consquence,
Napolon exigeait que la Prusse ft immdiatement des mouvements de
troupes vers la Bohme, et ne voulait d'ailleurs pas qu'on surcharget
le trait de conditions relatives  la Hollande,  la Suisse, 
l'Italie. Il cdait le Hanovre, et voulait qu'on s'unt  lui sans
autre condition[25].

[Note 25: C'est l'analyse des instructions secrtes remises au grand
marchal Duroc.]

On peut juger, par une dmarche si grave, si promptement rsolue, du
prix que Napolon attachait dans ce moment au libre accomplissement de
ses projets. Le jour mme o il donnait ces instructions  Duroc,
c'est--dire le 22 aot, le courrier qui tait parti du Ferrol pendant
que Villeneuve mettait  la voile arrivait  Boulogne. Napolon
recevait directement au petit chteau du Pont-de-Briques la dpche de
Lauriston, tandis que celle de Villeneuve, adresse  Decrs, allait
chercher celui-ci au bord de la mer, dans la baraque o il tait
tabli.

Napolon, charm de ces mots de Lauriston: _Nous allons  Brest_,
avait tout de suite dict deux lettres pour Villeneuve et Ganteaume.
Elles sont trop dignes d'tre conserves par l'histoire pour que nous
ne les rapportions pas ici.

Il disait  Ganteaume:

Je vous ai dj fait connatre par le tlgraphe que mon intention
est que vous ne souffriez pas que Villeneuve perde un seul jour, afin
que, profitant de la supriorit que me donnent 50 vaisseaux de ligne,
vous mettiez sur-le-champ en mer pour remplir votre destination et
pour vous porter dans la Manche avec toutes vos forces. Je compte sur
vos talents, votre fermet, votre caractre, dans une circonstance si
importante. Partez, et venez ici. Nous aurons veng six sicles
d'insultes et de honte. Jamais, pour un plus grand objet, mes soldats
de terre et de mer n'auront expos leur vie!--(Du camp imprial de
Boulogne, 22 aot 1805.)

[Note en marge: Grandes esprances de Napolon.]

Il crivait  Villeneuve:

Monsieur le vice-amiral, j'espre que vous tes arriv  Brest.
Partez, ne perdez pas un moment, et avec mes escadres runies entrez
dans la Manche. L'ANGLETERRE EST  NOUS! Nous sommes tout prts, tout
est embarqu. Paraissez 24 heures, et tout est termin.--(Camp
imprial de Boulogne, 22 aot.)

[Note en marge: Arrive  Boulogne des dpches contradictoires,
crites par Villeneuve en sortant du Ferrol.]

Mais, tandis que Napolon, tromp par la dpche de Lauriston,
adressait ces ardentes paroles aux deux amiraux, Decrs avait reu de
Villeneuve, par le mme courrier, une dpche fort diffrente, et qui
laissait peu d'esprance d'une marche sur Brest. Il s'tait ht de se
rendre auprs de l'Empereur, et de lui faire connatre le triste tat
moral dans lequel se trouvait Villeneuve en quittant le Ferrol.

[Note en marge: Colre de Napolon en lisant ces dpches.]

[Note en marge: Efforts de l'amiral Decrs pour calmer la colre de
Napolon, et faire contremander des ordres qu'il croit funestes.]

En apprenant ces nouvelles contradictoires, Napolon fut saisi d'une
violente colre. Les premiers clats de cette colre rejaillirent sur
l'amiral Decrs, qui lui avait donn un tel homme pour commander la
flotte. Il s'emporta d'autant plus vivement contre ce ministre qu'il
lui attribuait, outre le choix de Villeneuve, des opinions analogues 
celles qui avaient t tout courage  ce malheureux amiral. Il lui
reprochait et la faiblesse de son ami, et le dnigrement de la marine
franaise, qui portait le dsespoir dans le coeur de tous les hommes
de mer. Il se plaignit de n'tre pas second dans ses grands desseins,
et de ne trouver que des hommes qui, pour mnager ou leur personne ou
leur rputation, ne savaient pas mme perdre une bataille, quand il ne
leur demandait, aprs tout, que le courage de la livrer et de la
perdre.--Votre Villeneuve, dit-il  Decrs, n'est pas mme capable de
commander une frgate. Que dire d'un homme qui, pour quelques matelots
tombs malades sur deux vaisseaux de son escadre, pour un bout de
beaupr cass, pour quelques voiles dchires, pour un bruit de
runion entre Nelson et Calder, perd la tte, et renonce  ses
projets? Mais, si Nelson et Calder taient runis, ils seraient 
l'entre mme du Ferrol, prts  saisir les Franais au passage, et
non dans la pleine mer! Cela est tout simple, et frappe les yeux de
quiconque n'est pas aveugl par la peur[26]!--Napolon appela encore
Villeneuve un lche, mme un tratre, et prescrivit de rdiger tout de
suite des ordres pour le ramener forcment de Cadix dans la Manche,
s'il tait all  Cadix; et, dans le cas o il aurait fait voile vers
Brest, pour donner  Ganteaume le commandement des deux escadres
runies. Le ministre de la marine, qui n'avait pas encore os dire
toute son opinion sur la runion des flottes au milieu de la Manche et
dans les circonstances prsentes, mais qui trouvait cette runion
horriblement dangereuse, depuis que les Anglais avertis s'taient
concentrs entre le Ferrol, Brest et Portsmouth, supplia l'Empereur de
ne pas donner un ordre aussi funeste, lui dit que la saison tait trop
avance, que les Anglais taient trop sur leurs gardes, et que, si on
s'obstinait, on subirait devant Brest quelque horrible catastrophe.
Napolon avait  tout une rponse, c'est que 50 vaisseaux seraient
runis  Brest si on y paraissait, que les Anglais n'auraient jamais
ce nombre, qu'en tout cas l'une des deux flottes perdue n'tait rien
pour lui, si l'autre, dbloque, pouvait entrer dans la Manche et y
dominer vingt-quatre heures.

[Note 26: Ces scnes, qui n'ont plus de tmoins vivants, seraient
perdues pour l'histoire sans les lettres particulires et autographes
de l'amiral Decrs et de l'Empereur. On y voit toutes les agitations
de ces journes mmorables. Il y en a un grand nombre pour le mme
jour, quoique l'Empereur et Decrs fussent  une demi-lieue l'un de
l'autre.]

[Note en marge: L'Empereur et l'amiral Decrs s'expliquent par lettres
sur la situation.]

[Note en marge: Lettre de l'amiral Decrs  l'Empereur.]

Decrs, accabl par l'Empereur, prit le parti de lui crire ce qu'il
n'osait pas lui dire, et le soir mme lui adressa au Pont-de-Briques
la lettre suivante:

                                   4 fructidor an XIII (22 aot 1805).

     ..._Je me suis mis aux pieds_ de Votre Majest pour la supplier
     de ne pas associer aux oprations de ses escadres les vaisseaux
     espagnols. Loin d'avoir obtenu quelque chose  cet gard, Votre
     Majest entend que cette association s'accroisse des vaisseaux de
     Cadix et de ceux de Carthagne.

     Elle veut qu'avec une pareille agrgation on entreprenne une
     chose trs difficile en elle-mme, et qui le devient davantage
     avec les lments dont l'arme se compose, avec l'inexprience
     des chefs, leur inhabitude du commandement, et les circonstances
     enfin que Votre Majest connat comme moi-mme, et qu'il est
     superflu de retracer.

     Dans cet tat de choses, o Votre Majest ne compte pour rien
     mon raisonnement et mon exprience, je ne connais pas de
     situation plus pnible que la mienne. Je dsire que Votre Majest
     veuille bien prendre en considration que je n'ai d'intrt que
     celui de son pavillon et que l'honneur de ses armes; et, si son
     escadre est  Cadix, je la supplie de considrer cet vnement
     comme un arrt du destin, qui la rserve  d'autres oprations.
     Je la supplie de ne point la faire venir de Cadix dans la Manche,
     parce que ce ne sera qu'avec des malheurs que s'en fera la
     tentative en ce moment. Je la supplie surtout de ne pas ordonner
     qu'elle tente cette traverse avec deux mois de vivres, parce que
     M. d'Estaing a, je crois, mis 70 jours ou 80 pour venir de Cadix
      Brest (et peut-tre plus).

     Si ces prires, que j'adresse  Votre Majest, ne lui paraissent
     d'aucun poids, elle doit juger ce qui se passe dans mon coeur...

     C'est surtout dans ce moment, o je puis arrter l'mission des
     ordres funestes, selon moi, au service de Votre Majest, que je
     dois insister fortement. Puiss-je tre plus heureux, dans cette
     circonstance, que je ne l'ai t prcdemment.

     Mais il est malheureux pour moi de connatre le mtier de la
     mer, puisque cette connaissance n'obtient aucune confiance et ne
     produit aucun rsultat dans les combinaisons de Votre Majest. En
     vrit, Sire, ma situation devient trop pnible. Je me reproche
     de ne savoir pas persuader Votre Majest. Je doute qu'un homme
     seul y parvienne. Veuillez, sur les oprations de mer, vous
     former un conseil, une amiraut, tout ce qui pourra convenir 
     Votre Majest; mais, pour moi, je sens qu'au lieu de me
     fortifier, je faiblis tous les jours. Et il faut tre vrai, un
     ministre de la marine, subjugu par Votre Majest en ce qui
     concerne la mer, vous sert mal et devient nul pour la gloire de
     vos armes, s'il ne lui devient nuisible.

     C'est dans l'amertume de mon me, qui ne diminue rien de mon
     dvouement et de ma fidlit  votre personne, que je prie Votre
     Majest d'agrer mon profond respect.

                                                      Sign: DECRS.

[Note en marge: Rponse de l'Empereur.]

L'Empereur, mcontent mais touch, lui rpondit sur-le-champ du
Pont-de-Briques. Je vous prie de m'envoyer, dans la journe de
demain, un mmoire sur cette question: Dans la situation des choses,
si Villeneuve reste  Cadix, que faut-il faire? levez-vous  la
hauteur des circonstances et de la situation o se trouvent la France
et l'Angleterre; ne m'crivez plus de lettre comme celle que vous
m'avez crite, cela ne signifie rien. Pour moi, je n'ai qu'un besoin,
c'est celui de russir. (22 aot.--_Dpt du Louvre._)

[Note en marge: Proposition faite par l'amiral Decrs d'ajourner
l'expdition.]

Le lendemain, 23, Decrs proposa  l'Empereur son plan. C'tait,
d'abord, d'ajourner l'expdition  l'hiver, car il tait trop tard
pour ramener la flotte de Cadix dans la Manche. On serait expos 
excuter l'entreprise au milieu des bourrasques de l'quinoxe.
D'ailleurs les Anglais taient avertis. Tout le monde avait fini par
entrevoir un projet de jonction entre Boulogne et Brest. Suivant lui,
il fallait diviser ces trop nombreuses escadres en sept ou huit
croisires de 5 ou 6 vaisseaux chacune. Ce que faisait dans le moment
celle du capitaine Lallemand tait une preuve de ce qu'on pouvait
attendre de ces divisions dtaches. Il fallait les composer des
meilleurs officiers, des meilleurs vaisseaux, et les lancer sur
l'Ocan. Elles dsespreraient les Anglais en ruinant leur commerce,
et formeraient d'excellents matelots et des chefs d'escadre. On
tirerait de l les lments d'une flotte pour un grand projet
ultrieur.

C'est l, disait l'amiral Decrs, _la guerre suivant mon coeur_.

Si enfin,  l'hiver, vous voulez, ajoutait-il, une flotte dans la
Manche, il y a moyen de l'y amener. Vous aurez  Cadix une quarantaine
de vaisseaux. Runissez l une arme d'embarquement, et donnez  cette
runion la couleur d'un projet sur l'Inde ou sur la Jamaque. Puis,
faites deux parts de l'escadre. Prenez, parmi les vaisseaux, les
meilleurs marcheurs; parmi les officiers, ceux qu'on a prouvs depuis
un an comme les plus capables et les plus hardis; sortez secrtement
avec 20 vaisseaux seulement, en ayant soin de laisser les autres pour
attirer l'attention des Anglais; puis portez ces 20 vaisseaux autour
de l'Irlande et de l'cosse, et de l dans la Manche. Appelez  Paris
Villeneuve et Gravina, ranimez leur coeur, et ils excuteront,  coup
sr, cette manoeuvre.

[Note en marge: Aprs une longue et violente agitation, Napolon prend
enfin le parti de se jeter sur le continent.]

 la lecture de ce projet, Napolon renona entirement  l'ide de
faire revenir immdiatement la flotte de Cadix, si elle y tait alle
en effet, et il crivit de sa main, sur le dos de la dpche: _Former
sept croisires, distribues entre l'Afrique, Surinam, Sainte-Hlne,
le Cap, l'le de France, les les du Vent, les tats-Unis, les ctes
d'Irlande et d'cosse, l'embouchure de la Tamise_[27]. Puis il se mit
 lire et relire les dpches de Villeneuve, de Lauriston et de
l'agent consulaire qui avait long-temps suivi,  la lunette, la marche
de l'escadre franaise lorsqu'on l'avait perdue de vue des hauteurs du
Ferrol. Il cherchait l, comme dans une page du livre du Destin, une
rponse  cette question: Villeneuve marche-t-il vers Cadix ou
marche-t-il vers Brest?... L'incertitude dans laquelle le laissaient
ces dpches, l'irritait encore plus que ne l'aurait irrit la
connaissance certaine de la marche sur Cadix. Dans cet tat
d'agitation, et surtout dans la situation de l'Europe, c'et t le
plus grand des services que de lui dire ce qui en tait, car les
nouvelles de la frontire d'Autriche taient  chaque instant plus
alarmantes. Les Autrichiens ne se cachaient presque plus; ils
bordaient l'Adige en force considrable, et menaaient l'Inn et la
Bavire. Or, s'il ne frappait pas  Londres un coup de foudre, qui ft
trembler et reculer l'Europe, il fallait qu'il se diriget  marches
forces sur le Rhin, pour prvenir l'outrage qu'on lui prparait,
celui d'tre  sa frontire avant lui. Dans ce besoin de savoir la
vrit, il crivit plusieurs lettres  l'amiral Decrs, du
Pont-de-Briques au camp, pour savoir de lui son avis personnel sur la
dtermination probable de Villeneuve. Celui-ci, craignant de trop
irriter l'Empereur, et se faisant en mme temps scrupule de le
tromper, lui rpondit chaque fois d'une manire presque
contradictoire, lui disant tantt oui, tantt non, et partageant
l'anxit de son matre, mais inclinant visiblement vers l'opinion
que Villeneuve allait  Cadix. Au fond, il n'en doutait presque pas.
C'est alors que Napolon, afin de n'tre pas pris au dpourvu, se
partagea entre deux projets, et passa quelques jours dans une de ces
situations ambigus, insupportables pour un caractre comme le sien,
prt  la fois  franchir la mer ou  se jeter sur le continent, 
faire une descente en Angleterre ou une marche militaire vers
l'Autriche. C'tait le trait particulier de son caractre, ds qu'il
fallait agir, de se dominer sur-le-champ, de revenir tout  coup de
ces emportements auxquels il lui avait plu de livrer un instant son
me, comme pour tre plus matre de la reprendre, et de la gouverner
au moment o il en avait besoin. Aprs de nombreuses perplexits dans
la journe du 23, il donna les ordres ncessaires pour une double
hypothse.--Ma rsolution est fixe, crivit-il  M. de Talleyrand.
Mes flottes ont t perdues de vue, des hauteurs du cap Ortgal, le 14
aot. Si elles viennent dans la Manche, il en est temps encore, je
m'embarque et je fais la descente; je vais couper,  Londres, le noeud
de toutes les coalitions. Si, au contraire, mes amiraux manquent de
caractre ou manoeuvrent mal, je lve mes camps de l'Ocan, j'entre
avec deux cent mille hommes en Allemagne, et je ne m'arrte pas que je
n'aie _touch barre  Vienne_, t Venise et tout ce qu'elle garde
encore de l'Italie  l'Autriche, et chass les Bourbons de Naples. Je
ne laisserai pas les Autrichiens, les Russes se runir, je les
frapperai avant leur jonction. Le continent pacifi, je reviendrai sur
l'Ocan travailler de nouveau  la paix maritime.--

[Note 27: C'est sur la pice mme que je transcris ces dtails.]

[Note en marge: Premiers ordres pour la guerre du continent.]

[Note en marge: Instructions au gnral Saint-Cyr, relativement 
Naples.]

Puis, avec cette profonde et incomparable exprience de la guerre
qu'il avait acquise, avec ce discernement sans pareil de ce qui
pressait plus ou moins dans les dispositions  prendre, il donna ses
premiers ordres pour la guerre continentale, sans rien dranger encore
 son expdition maritime, qui restait toujours prte, car tout le
monde continuait  demeurer ou  bord ou au pied des btiments. Il
commena par Naples et le Hanovre, les deux points les plus loigns
de sa volont. Il prescrivit d'ajouter  la division qui s'organisait
 Pescara sous le gnral Reynier, plusieurs rgiments de cavalerie
lgre et quelques batteries d'artillerie  cheval, afin de former
dans ce pays de gurillas des colonnes mobiles. Il transmit au gnral
Saint-Cyr l'ordre d'amener  lui cette division Reynier au premier
signe d'hostilit, de la joindre au corps qu'il ramnerait de Tarente,
et de se jeter sur Naples avec 20 mille hommes, afin de ne pas
permettre la descente, en Italie, aux Russes de Corfou, aux Anglais de
Malte.

Il commanda ensuite au prince Eugne, qui, bien que vice-roi d'Italie,
tait sous la tutelle militaire du marchal Jourdan, de runir
sur-le-champ les troupes franaises rpandues depuis Gnes jusqu'
Bologne et Vrone, de les porter sur l'Adige, d'acheter des chevaux
d'artillerie dans toute l'Italie, et d'atteler immdiatement cent
bouches  feu. Comme les troupes franaises taient formes en
divisions et sur le pied de guerre, ces dispositions taient faciles
et de prompte excution. Il ordonna de leur envoyer des recrues des
dpts. Il prescrivit en mme temps de faire cuire du biscuit partout,
pour en remplir les places d'Italie. Alexandrie n'tant pas encore
acheve, il voulut que la citadelle de Turin servt de place de dpt
pour le Pimont.

[Note en marge: Instructions au gnral Bernadotte, relativement au
Hanovre.]

Il prit des dispositions semblables pour l'Allemagne. Ce mme jour,
23, il fit partir un courrier pour Bernadotte, qui avait remplac le
gnral Mortier dans le commandement du Hanovre. Il lui enjoignait,
sous le sceau du plus grand secret, et sans donner aucun signe
extrieur de sa nouvelle destination, de runir  Goettingen,
c'est--dire  l'extrmit de cet lectorat, et  la tte des routes
de l'Allemagne centrale, la plus grande partie de son corps d'arme;
de commencer par acheminer sur ce point l'artillerie et les gros
bagages; d'excuter ces mouvements de manire qu'ils ne pussent tre
clairement discerns avant dix ou quinze jours, et, pour prolonger le
doute, de se montrer de sa personne au point oppos, d'attendre enfin
un dernier ordre pour se mettre dfinitivement en marche. Sa pense
tait, s'il s'entendait avec la Prusse, comme il n'en doutait pas,
relativement au Hanovre, d'vacuer ce royaume et de traverser, sans
permission, tous les petits tats de l'Allemagne centrale, pour porter
en Bavire le corps d'arme qu'on retirait du Hanovre.

[Note en marge: Ordre au gnral Marmont, embarqu au Texel.]

Par le mme courrier, il enjoignit au gnral Marmont au Texel, de
prparer sur-le-champ ses attelages et son matriel, pour pouvoir en
trois jours se mettre en marche avec son corps d'arme, lui recommandant
de garder le secret, et de ne rien changer  l'embarquement de ses
troupes avant un nouvel ordre. Enfin auprs de lui,  Boulogne mme, il
fit une premire et seule distraction des forces qu'il avait sous sa
main, celle de la grosse cavalerie et des dragons. Il avait runi
beaucoup plus de cavalerie qu'il ne lui en fallait en ralit, et
beaucoup plus surtout qu'il ne pourrait probablement en embarquer. Il
fit porter  une marche en arrire la division des cuirassiers de
Nansouty, et runir  Saint-Omer ses dragons  pied et  cheval, placs
sous les ordres de Baraguay-d'Hilliers. Il leur adjoignit un certain
nombre de pices d'artillerie  cheval, et les achemina sur-le-champ
vers Strasbourg. Il ordonna en mme temps de runir en Alsace tout ce
qui restait en France de grosse cavalerie, dpcha le gnral en chef de
l'artillerie, Songis, pour prparer un parc de campagne entre Metz et
Strasbourg, avec des fonds pour acheter, en Lorraine, en Suisse, en
Alsace, tous les chevaux de trait qu'on pourrait se procurer. Mme ordre
fut donn pour l'infanterie qui tait  porte de la frontire de l'est.
Cinq cent mille rations de biscuit furent commandes  Strasbourg. Cette
nombreuse cavalerie, accompagne d'artillerie  cheval, assiste d'une
espce d'infanterie, celle des dragons, pouvait fournir un premier appui
aux Bavarois menacs, demandant du secours  grands cris. Quelques
rgiments d'infanterie devaient tre trs-prochainement en mesure de les
secourir. Enfin Bernadotte pouvait tre rendu  Wurtzbourg en dix ou
douze marches. Ainsi, en quelques jours, sans avoir rien distrait de
ses forces embarques, rien que quelques divisions de grosse cavalerie
et de dragons, il tait en mesure de soutenir les Bavarois, sur lesquels
l'Autriche voulait faire tomber ses premiers coups.

Ces dispositions excutes avec la promptitude d'un grand caractre,
il reprit un peu de tranquillit d'esprit, et se mit  attendre ce que
les vents lui apporteraient.

[Note en marge: Derniers regards jets sur la mer, pour voir si
Villeneuve n'arrive pas.]

Il tait sombre, proccup, dur pour l'amiral Decrs, sur le visage
duquel il semblait voir toutes les opinions qui avaient branl
Villeneuve, et il tait sans cesse sur le rivage de la mer, cherchant
 l'horizon quelque apparition inattendue. Des officiers de marine,
placs avec des lunettes sur les divers points de la cte, taient
chargs d'observer toutes les circonstances de mer, et de lui en
rendre compte. Il passa ainsi trois jours, dans une de ces situations
incertaines qui rpugnent le plus aux mes ardentes et fortes, aimant
les partis dcids. Enfin l'amiral Decrs, sans cesse interrog, lui
dclara que, dans son opinion, vu le temps coul, vu les vents qui
avaient rgn sur la cte, depuis le golfe de Gascogne jusqu'au
dtroit de Calais, vu les dispositions morales de Villeneuve, il tait
persuad que les flottes avaient fait voile vers Cadix.

[Note en marge: Manire dont Napolon conoit et dicte le plan de la
campagne d'Austerlitz.]

Ce fut avec une profonde douleur, mle de violentes explosions de
colre, que Napolon renona enfin  l'esprance de voir arriver sa
flotte dans le dtroit. Son irritation fut telle qu'un homme qu'il
aimait d'une manire particulire, le savant Monge, qui presque
chaque matin faisait un djeuner tout militaire avec lui, au bord de
la mer, dans la baraque impriale, Monge, en le voyant dans cet tat,
se retira discrtement, jugeant sa prsence importune. Il alla auprs
de M. Daru, alors principal commis de la guerre, et lui raconta ce
qu'il avait vu. Au mme instant M. Daru fut appel lui-mme, et dut se
rendre auprs de l'Empereur. Il le trouva agit, parlant seul,
semblant ne pas apercevoir les personnes qui arrivaient.  peine M.
Daru tait-il entr, debout, silencieux, attendant des ordres, que
Napolon venant  sa rencontre, et s'adressant  lui comme s'il avait
t instruit de tout:--Savez-vous, lui dit-il, savez-vous o est
Villeneuve? Il est  Cadix!--Puis il se livra  une longue diatribe
sur la faiblesse, sur l'incapacit de tout ce qui l'entourait, se dit
trahi par la lchet des hommes, dplora la ruine du plan le plus
beau, le plus sr qu'il et conu de sa vie, et montra dans toute son
amertume la douleur du gnie abandonn par la fortune. Tout  coup,
revenu de cet emportement, il se calma d'une manire soudaine, et,
reportant son esprit avec une surprenante facilit de ces routes
fermes de l'Ocan vers les routes ouvertes du continent, il dicta
pendant plusieurs heures de suite, avec une prsence d'esprit, une
prcision de dtail extraordinaires, le plan qu'on va lire dans le
livre suivant. C'tait le plan de l'immortelle campagne de 1805. Il
n'y avait plus trace d'irritation ni dans sa voix, ni sur son
visage[28]. Chez lui les grandes conceptions de l'esprit avaient
dissip les douleurs de l'me. Au lieu d'attaquer l'Angleterre par la
voie directe, il allait la combattre par la longue et sinueuse route
du continent, et il allait trouver sur cette route une incomparable
grandeur, avant d'y trouver sa ruine.

[Note 28: J'extrais ce rcit d'un fragment de Mmoires crit par M.
Daru, dont la copie est actuellement en ma possession par un acte
d'obligeance de son fils.]

[Note en marge: Quelles chances prsentait le projet de descente?]

Aurait-il plus srement atteint le but par la voie directe,
c'est--dire par la descente? C'est l ce qu'on se demandera souvent
dans le prsent et dans l'avenir, et ce qu'on aura peine  dcider.
Cependant, si Napolon et t une fois transport  Douvres, ce n'est
pas offenser la nation britannique que de croire qu'elle pouvait tre
vaincue par l'arme et le capitaine qui en dix-huit mois ont vaincu et
soumis l'Autriche, l'Allemagne, la Prusse et la Russie. Il n'y avait,
en effet, pas un homme de plus dans cette mme arme de l'Ocan qui a
battu  Austerlitz,  Ina et  Friedland les huit cent mille soldats
du continent. Il faut mme le dire; l'inviolabilit territoriale dont
jouit l'Angleterre n'a pas faonn son coeur au danger de l'invasion,
ce qui ne diminue pas la gloire de ses escadres et de ses armes
rgulires. Il est ds lors peu probable qu'elle et os tenir devant
les soldats de Napolon, non encore puiss par la fatigue, non encore
dcims par la guerre. Une rsolution hroque de son gouvernement, se
rfugiant en cosse, par exemple, et laissant ravager l'Angleterre
jusqu' ce que Nelson vnt, avec toutes les escadres anglaises,
fermer le retour  Napolon vainqueur, et l'exposer  tre prisonnier
dans sa propre conqute, aurait amen sans doute de singulires
combinaisons; mais elle tait hors de toutes les vraisemblances. Nous
sommes fermement persuad que, Napolon parvenu  Londres,
l'Angleterre aurait trait.

La question tait donc tout entire dans le passage du dtroit. Bien
que la flottille pt le franchir en t par le calme, en hiver par la
brume, ce passage tait hasardeux. Aussi Napolon avait song au
secours d'une flotte pour protger l'expdition. La question tait
ramene, dira-t-on,  la difficult premire, celle d'tre suprieur
aux Anglais sur mer. Non, car il ne s'agissait ni de les surpasser, ni
mme de les galer. Il s'agissait uniquement de faire arriver, par une
combinaison habile, une flotte dans la Manche, en profitant des
hasards de la mer et de son immensit, qui rend les rencontres
difficiles. Le plan de Napolon, si souvent remani, reproduit avec
tant de fcondit, avait toute chance de russir aux mains d'un homme
plus ferme que Villeneuve. Sans doute Napolon retrouva ici, sous une
autre forme, les inconvnients de son infriorit maritime;
Villeneuve, sentant vivement cette infriorit, en fut dconcert;
mais il le fut trop, il le fut mme d'une manire qui compromet son
honneur devant l'histoire. Aprs tout, sa flotte s'tait bien battue
au Ferrol; et, si l'on suppose qu'il et livr devant Brest la
dsastreuse bataille qu'il livra peu de temps aprs  Trafalgar,
Ganteaume serait sorti; et,  la perdre, ne valait-il pas mieux la
perdre pour assurer le passage de la Manche? Pourrait-on, mme dans ce
cas, dire qu'elle a t perdue? Villeneuve eut donc tort, bien qu'on
l'ait trop dcri, selon l'usage pratiqu envers ceux qui sont
malheureux. Homme de mtier, oubliant qu'avec du dvouement on supple
souvent  ce qui manque sous le rapport matriel, il ne sut pas
s'lever  la hauteur de sa mission, et faire ce que Latouche-Trville
et certainement fait  sa place.

L'entreprise de Napolon n'tait donc pas une chimre; elle tait
parfaitement ralisable, telle qu'il l'avait prpare; et peut-tre,
aux yeux des bons juges, cette entreprise, qui n'a pas eu de rsultat,
lui fera-t-elle plus d'honneur que celles qui ont t couronnes du
plus clatant succs. Elle ne fut pas non plus une feinte, comme l'ont
imagin certaines gens, qui veulent chercher des profondeurs o il n'y
en a pas: quelque mille lettres des ministres et de l'Empereur ne
laissent  cet gard aucun doute. Ce fut une entreprise srieuse,
poursuivie pendant plusieurs annes avec une passion vritable. On a
prtendu galement que, si Napolon n'et pas repouss Fulton venant
lui offrir la navigation  vapeur, il aurait franchi le dtroit. Le
rle de la navigation  vapeur est impossible  prdire aujourd'hui
dans les vnements futurs. Qu'elle donne des forces de plus  la
France contre l'Angleterre, cela est probable. Qu'elle rende le
dtroit plus facile  traverser, cela dpendra des efforts que la
France saura faire pour s'assurer la supriorit dans l'emploi de
cette puissance toute nouvelle; cela dpendra de son patriotisme et de
sa prvoyance. Mais ce qu'il est permis d'affirmer touchant le refus
de Napolon, c'est que Fulton lui apporta un art dans son enfance, et
qui dans le moment ne lui aurait t d'aucun secours. Napolon fit
donc tout ce qu'il put. Il n'y a pas en cette circonstance une seule
faute  lui reprocher. La Providence sans doute ne voulait pas qu'il
russt. Et pourquoi? Lui qui n'a pas toujours eu raison avec ses
ennemis, avait cette fois le droit de son ct.

FIN DU LIVRE VINGT ET UNIME

ET DU CINQUIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME CINQUIME.


LIVRE DIX-NEUVIME.

L'EMPIRE.

  Effet produit en Europe par la mort du duc d'Enghien. -- La
  Prusse, prte  former une alliance avec la France, se rejette
  vers la Russie, et se lie  cette dernire puissance par une
  convention secrte. -- Quelle tait en 1803 la vritable
  alliance de la France, et comment cette alliance se trouve
  manque. -- La conduite de MM. Drake, Smith et Taylor dnonce
   tous les cabinets. -- Le sentiment qu'elle inspire attnue
  l'effet produit par la mort du duc d'Enghien. -- Sensation
  prouve  Ptersbourg. -- Deuil de cour pris spontanment. --
  Conduite lgre et irrflchie du jeune empereur. -- Il veut
  rclamer auprs de la Dite de Ratisbonne contre la violation
  du territoire germanique, et adresse des notes imprudentes  la
  Dite et  la France. -- Circonspection de l'Autriche. --
  Celle-ci ne se plaint pas de ce qui s'est pass  Ettenheim,
  mais profite des embarras supposs du Premier Consul pour se
  permettre en Empire les plus grands excs de pouvoir. --
  Spoliations et violences dans toute l'Allemagne. -- nergie du
  Premier Consul. -- Rponse cruelle  l'empereur Alexandre, et
  rappel de l'ambassadeur franais. -- Indiffrence mprisante
  pour les rclamations leves  la Dite. -- Expdient imagin
  par M. de Talleyrand pour faire aboutir ces rclamations  un
  rsultat insignifiant. -- Conduite quivoque des ministres
  autrichiens  la Dite. -- Ajournement de la question. --
  Signification  l'Autriche de cesser ses violences dans
  l'Empire. -- Dfrence de cette cour. -- Suite du procs de
  Georges et Moreau. -- Suicide de Pichegru. -- Agitation des
  esprits. -- Il rsulte de cette agitation un retour gnral
  vers les ides monarchiques. -- On considre l'hrdit comme
  un moyen de consolider l'ordre tabli, et de le mettre  l'abri
  des consquences d'un assassinat. -- Nombreuses adresses. --
  Discours de M. de Fontanes  l'occasion de l'achvement du Code
  civil. -- Rle de M. Fouch dans cette circonstance. -- Il est
  l'instrument du changement qui se prpare. -- M. Cambacrs
  oppose quelque rsistance  ce changement. -- Explication du
  Premier Consul avec celui-ci. -- Dmarche du Snat prpare par
  M. Fouch. -- Le Premier Consul diffre de rpondre  la
  dmarche du Snat, et s'adresse aux cours trangres, pour
  savoir s'il obtiendra d'elles la reconnaissance du nouveau
  titre qu'il veut prendre. -- Rponse favorable de la Prusse et
  de l'Autriche. -- Conditions que cette dernire cour met  la
  reconnaissance. -- Disposition empresse de l'arme  proclamer
  un Empereur. -- Le Premier Consul, aprs un assez long silence,
  rpond au Snat en demandant  ce corps de faire connatre sa
  pense tout entire. -- Le Snat dlibre. -- Motion du tribun
  Cure ayant pour objet de demander le rtablissement de la
  monarchie. -- Discussion sur ce sujet dans le sein du Tribunat,
  et discours du tribun Carnot. -- Cette motion est porte au
  Snat, qui l'accueille, et adresse un message au Premier
  Consul, pour lui proposer de revenir  la monarchie. -- Comit
  charg de proposer les changements ncessaires  la
  Constitution consulaire. -- Changements adopts. --
  Constitution impriale. -- Grands dignitaires. -- Charges
  militaires et civiles. -- Projet de rtablir un jour l'empire
  d'occident. -- Les nouvelles dispositions constitutionnelles
  converties en un snatus-consulte. -- Le Snat se transporte en
  corps  Saint-Cloud, et proclame Napolon Empereur. --
  Singularit et grandeur du spectacle. -- Suite du procs de
  Georges et Moreau. -- Georges condamn  mort, et excut. --
  MM. Armand de Polignac et de Rivire condamns  mort, et
  gracis. -- Moreau exil. -- Sa destine et celle de Napolon.
  -- Nouvelle phase de la Rvolution franaise. -- La Rpublique
  convertie en monarchie militaire.                            1  153


LIVRE VINGTIME.

LE SACRE.

  Retard apport  l'expdition d'Angleterre. -- Motifs et
  avantages de ce retard. -- Redoublement de soins dans les
  prparatifs. -- Moyens financiers. -- Budget des annes XI, XII
  et XIII. -- Cration des contributions indirectes. -- Ancienne
  thorie de l'impt unique sur la terre. -- Napolon la rfute,
  et fait adopter un impt sur les consommations. -- Premire
  organisation de la rgie des droits runis. -- L'Espagne paye
  son subside en obligations  terme. -- Une association de
  financiers se prsente pour les escompter. -- Premires
  oprations de la compagnie dite _des ngociants runis_. --
  Toutes les ressources disponibles consacres aux escadres de
  Brest, de Rochefort et de Toulon. -- Napolon prpare l'arrive
  d'une flotte franaise dans la Manche, afin de rendre certain
  le passage de la flottille. -- Premire combinaison  laquelle
  il s'arrte. -- L'amiral Latouche-Trville charg d'excuter
  cette combinaison. -- Cet amiral doit quitter Toulon, tromper
  les Anglais en faisant fausse route, et paratre dans la
  Manche, en ralliant dans le trajet l'escadre de Rochefort. --
  La descente projete pour juillet et aot, avant la crmonie
  du couronnement. -- Les ministres des cours en paix avec la
  France remettent  Napolon leurs lettres de crance. --
  L'ambassadeur d'Autriche seul en retard. -- Dpart de Napolon
  pour Boulogne. -- Inspection gnrale de la flottille, btiment
  par btiment. -- La flottille batave. -- Grande fte au bord de
  l'Ocan, et distribution  l'arme des dcorations de la
  Lgion-d'Honneur. -- Suite des vnements en Angleterre. --
  Extrme agitation des esprits. -- Renversement du ministre
  Addington par la coalition de MM. Fox et Pitt. -- Rentre de M.
  Pitt au ministre, et ses premires dmarches pour renouer une
  coalition sur le continent. -- Soupons de Napolon. -- Il
  force l'Autriche  s'expliquer, en exigeant que les lettres de
  crance de M. de Cobentzel lui soient remises 
  Aix-la-Chapelle. -- Il rompt les relations diplomatiques avec
  la Russie, en laissant partir M. d'Oubril. -- Mort de l'amiral
  Latouche-Trville, et ajournement de la descente  l'hiver. --
  L'amiral Latouche-Trville remplac par l'amiral Villeneuve. --
  Caractre de ce dernier. -- Voyage de Napolon sur les bords du
  Rhin. -- Grande affluence  Aix-la-Chapelle. -- M. de Cobentzel
  y remet ses lettres de crance  Napolon. -- La cour impriale
  se transporte  Mayence. -- Retour  Paris. -- Apprts du
  sacre. -- Difficile ngociation pour amener Pie VII  venir
  sacrer Napolon. -- Le cardinal Fesch ambassadeur. -- Caractre
  et conduite de ce personnage. -- Terreurs qui saisissent Pie
  VII  l'ide de se rendre en France. -- Il consulte une
  congrgation de cardinaux. -- Cinq se prononcent contre son
  voyage, quinze pour, mais avec des conditions. -- Long dbat
  sur ces conditions. -- Consentement dfinitif. -- La question
  du crmonial laisse en suspens. -- L'vque Bernier et
  l'archichancelier Cambacrs choisissent dans le Pontifical
  romain et dans le Pontifical franais les crmonies
  compatibles avec l'esprit du sicle. -- Napolon refuse de se
  laisser poser la couronne sur la tte. -- Prtentions de
  famille. -- Dpart du Pape pour la France. -- Son voyage. --
  Son arrive  Fontainebleau. -- Sa joie et sa confiance en
  voyant l'accueil dont il est l'objet. -- Mariage religieux de
  Josphine et de Napolon. -- Crmonie du sacre.           154  268


LIVRE VINGT ET UNIME.

TROISIME COALITION.

  Sjour du Pape  Paris. -- Soins de Napolon pour l'y retenir.
  -- Les flottes n'ayant pu agir en dcembre, Napolon emploie
  l'hiver  organiser l'Italie. -- Transformation de la
  Rpublique italienne en un royaume vassal de l'Empire franais.
  -- Offre de ce royaume  Joseph Bonaparte, et refus de
  celui-ci. -- Napolon se dcide  poser la couronne de fer sur
  sa tte, en dclarant que les deux couronnes de France et
  d'Italie seront spares  la paix. -- Sance solennelle au
  Snat. -- Second couronnement  Milan fix au mois de mai 1805.
  -- Napolon trouve dans sa prsence au del des Alpes un moyen
  de mieux cacher ses nouveaux projets maritimes. -- Ses
  ressources navales se sont accrues par une soudaine dclaration
  de guerre de l'Angleterre  l'Espagne. -- Forces navales de la
  Hollande, de la France, de l'Espagne. -- Projet d'une grande
  expdition dans l'Inde. -- Hsitation d'un moment entre ce
  projet et celui d'une expdition directe contre l'Angleterre.
  -- Prfrence dfinitive pour ce dernier. -- Tout est prpar
  pour excuter la descente dans les mois de juillet et d'aot.
  -- Les flottes de Toulon, de Cadix, du Ferrol, de Rochefort, de
  Brest, doivent se runir  la Martinique, pour revenir en
  juillet dans la Manche, au nombre de soixante vaisseaux. -- Le
  Pape se dispose enfin  retourner  Rome. -- Ses ouvertures 
  Napolon avant de le quitter. -- Rponses sur les divers points
  traits par le Pape. -- Dplaisir de celui-ci, tempr
  toutefois par le succs de son voyage en France. -- Dpart du
  Pape pour Rome, et de Napolon pour Milan. -- Dispositions des
  cours de l'Europe. -- Leur tendance  une nouvelle coalition.
  -- tat du cabinet russe. -- Les jeunes amis d'Alexandre
  forment un grand plan de mdiation europenne. -- Ides dont se
  compose ce plan, vritable origine des traits de 1815. -- M.
  de Nowosiltzoff charg de les faire agrer  Londres. --
  Accueil qu'il reoit de M. Pitt. -- Le plan de mdiation est
  converti par le ministre anglais en un plan de coalition contre
  la France. -- Retour de M. de Nowosiltzoff  Ptersbourg. -- Le
  cabinet russe signe avec lord Gower le trait qui constitue la
  troisime coalition. -- La ratification de ce trait est
  soumise  une condition, l'vacuation de Malte par
  l'Angleterre. -- Afin de conserver  cette coalition la forme
  pralable d'une mdiation, M. de Nowosiltzoff doit se rendre 
  Paris pour traiter avec Napolon. -- Inutiles efforts de la
  Russie pour amener la Prusse  la nouvelle coalition. --
  Efforts plus heureux auprs de l'Autriche, qui prend des
  engagements ventuels. -- La Russie se sert de l'intermdiaire
  de la Prusse, afin d'obtenir de Napolon des passe-ports pour
  M. de Nowosiltzoff. -- Ces passe-ports sont accords. --
  Napolon en Italie. -- Enthousiasme des Italiens pour sa
  personne. -- Couronnement  Milan. -- Eugne de Beauharnais
  dclar vice-roi. -- Ftes militaires et visites  toutes les
  villes. -- Napolon invinciblement entran  certains projets
  par la vue de l'Italie. -- Il projette d'expulser un jour les
  Bourbons de Naples, et se dcide immdiatement  runir Gnes 
  la France. -- Motifs de cette runion. -- Constitution du duch
  de Lucques en un fief imprial, au profit de la princesse
  lisa. -- Aprs un sjour de trois mois en Italie, Napolon se
  dispose  se rendre  Boulogne, afin d'excuter la descente. --
  Ganteaume  Brest n'a pu trouver un seul jour pour mettre  la
  voile. -- Villeneuve et Gravina, sortis heureusement de Toulon
  et de Cadix, sont chargs de venir dbloquer Ganteaume, pour se
  rendre tous ensemble dans la Manche. -- Sjour de Napolon 
  Gnes. -- Son brusque dpart pour Fontainebleau. -- Tandis que
  Napolon prpare la descente en Angleterre, toutes les
  puissances du continent prparent une guerre formidable contre
  la France. -- La Russie, embarrasse par le refus de
  l'Angleterre d'abandonner Malte, trouve dans la runion de
  Gnes un prtexte pour passer outre, et l'Autriche une raison
  pour se dcider sur-le-champ. -- Trait de subside. --
  Armements immdiats obstinment nis  Napolon. -- Celui-ci
  s'en aperoit, et demande des explications, en commenant
  quelques prparatifs vers l'Italie et sur le Rhin. -- Persuad
  plus que jamais qu'il faut aller couper  Londres le noeud de
  toutes les coalitions, il part pour Boulogne. -- Sa rsolution
  de s'embarquer, et son impatience en attendant la flotte
  franaise. -- Mouvement des escadres. -- Longue et heureuse
  navigation de Villeneuve et de Gravina jusqu' la Martinique.
  -- Premires atteintes de dcouragement chez l'amiral
  Villeneuve. -- Brusque retour en Europe, et marche sur le
  Ferrol pour dbloquer ce port. -- Bataille navale du Ferrol
  contre l'amiral Calder. -- L'amiral franais pourrait
  s'attribuer la victoire, s'il n'avait perdu deux vaisseaux
  espagnols. -- Il a rempli son but en dbloquant le Ferrol, et
  en ralliant deux nouvelles divisions franaise et espagnole. --
  Au lieu de prendre confiance, et de venir dbloquer Ganteaume
  pour se rendre avec cinquante vaisseaux dans la Manche,
  Villeneuve dconcert se dcide  faire voile vers Cadix, en
  laissant croire  Napolon qu'il marche sur Brest. -- Longue
  attente de Napolon  Boulogne. -- Ses esprances en recevant
  les premires dpches du Ferrol. -- Son irritation lorsqu'il
  commence  croire que Villeneuve a march vers Cadix. --
  Violente agitation et emportement contre l'amiral Decrs. --
  Nouvelles positives des projets de l'Autriche. -- Brusque
  changement de rsolution. -- Plan de la campagne de 1805. --
  Quelles taient les chances de succs de la descente, manque
  par la faute de Villeneuve. -- Napolon tourne dfinitivement
  ses forces contre le continent.                            269  468


FIN DE LA TABLE DU CINQUIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
(Vol. 5/20), by Adolphe Thiers

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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