Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844

Author: Various

Release Date: September 10, 2012 [EBook #40720]

Language: French

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L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844.



        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL.

        N 47. Vol. II.--SAMEDI 20 JANVIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger.    --    10        --    20         --  40



SOMMAIRE. Hudson Lowe. _Portrait d'Hudson Lowe; Longwood_.--Courrier de
Paris.--Histoire de la Semaine. _Portrait d'O'Connell et de ses sept
coaccuss; Maison d'O'Connell; Cour du Banc de la Reine, 
Dublin_.--Inventions nouvelles. Locomotion sur les chemins de fer.
Rectification.--Romanciers contemporains, Charles Dickens. Expriences
amricaines; Martin prend un associ; Valle d'den en perspective.
(Suite.)--Monument de Molire. _Statue en bronze de Molire_, par M.
Seurre an; _la Muse enjoue et la muse grave_, deux statues en marbre,
par M. Pradier; _Mdaille commmorative; vue du Monument de Molire
pendant l'inauguration_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle, par Marc
Fournier. (Suite et fin.)--Algrie. Description gographique de la
province de Constantine. (Suite et fin.) _Dbarquement de troupes; Vue
de Constantine; Portraits de Hussein, bey d'Alger, et de Hadj-Ahmed, bey
de Constantine; Campements franais et arabes_.--Bulletin
bibliographique. Notice sur la vie de Bernard Palissy.
--Annonces.--Modes. _Une Gravure_.--Rbus.



Hudson Lowe.

HUDSON LOWE!--Pourquoi donc le nom et le portrait de cet Irlandais se
montrent-ils aujourd'hui sur la premire page de notre journal?
Nous-mme, nous l'avouons, nous avons prouv d'abord une vive
rpugnance  cder  un pareil homme la place qu'ont honore tour 
tour, pendant un seul mois, un grand pote, un noble enfant du peuple,
un savant agronome.--Casimir Delavigne, Brune et Dombasle,
pardonnez-nous! cet outrage apparent est encore un hommage rendu  vos
talents et  vos vertus. A cot de vos noms clbres, l'histoire
conservera ternellement dans ses annales le nom dsormais immortel de
Hudson Lowe. Autant vous tes dignes d'estime et de reconnaissance,
autant il mrite de mpris et de haine. A vous la gloire,  lui la
honte! C'est aussi pour la presse un devoir sacr de vouer 
l'excration de tous les sicles futurs les hommes qui, comme Hudson
Lowe, se sont rendus fameux par leurs vices ou par leurs crimes.

Hudson Lowe naquit en 1770, nous ne savons en quelle contre de
l'Irlande. Sa famille tait honorable; il fit,  ce qu'il parat, de
bonnes tudes, car il parlait facilement plusieurs langues, et il
possdait,--ses plus grand-ennemis en conviennent,--une certaine masse
de connaissances positives. Une bonne mmoire, tel tait le seul don que
la nature avait consenti  lui faire; sous tous les autres rapports,
elle s'tait montre atrocement cruelle envers lui: Taille commune,
mince, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marquet de taches
de rousseur, des yeux obliques, fixant  la drobe et rarement en face,
recouverts de sourcils d'un blond ardent, pais et fort prominents. Il
est hideux, disait Napolon en terminant ce portrait, c'est une face
patibulaire; quelle ignoble et sinistre figure que celle de ce
gouverneur, dans ma vie je ne rencontrai rien de pareil. L'me tait
bien digne de son enveloppe terrestre; elle n'avait que de mauvais
penchants, dont l'ducation essaya vainement de comprimer le
dveloppement htif. Les vices nombreux qui s'en emparrent de bonne
heure triomphrent sans combat, car ils n'y rencontrrent pas une vertu.

En 1808, Hudson Lowe tait lieutenant-colonel et commandant de l'le de
Capri, dans la baie de Naples. Comment avait-il employ les trente-huit
premires annes de sa vie? Qu'importe, aprs tout? D'abord chirurgien,
il entra dans un rgiment de ligne en qualit d'aide-major; son colonel,
reconnaissant des remdes qu'il lui avait ordonn de prendre pendant une
maladie, lui fit cadeau d'une sous-lieutenance. Nomm lieutenant en
1791, il servit successivement  Gibraltar,  Toulon, en Corse, en
Portugal, en gypte, mais nulle part il ne se distingua par une action
d'clat. C'tait un de ces militaires qui ne se battent jamais, ni en
temps de paix ni en temps de guerre. A l'arme, il maniait plus souvent
et plus habilement lu plume que l'pe; aussi exera-t-il tour  tour
les fonctions d'officier payeur, d'aide-trsorier-gnral, de
dput-juge-avocat, de sous-inspecteur de la lgion trangre et de
secrtaire d'une sorte de commission tablie  Malte, _for the
adjustments of claims_. Nomm, le 5 juin 1800, major de tirailleurs
corses, mis  la demi-solde en 1802: il reut en 1803 un autre brevet de
major dans le 7e rgiment d'infanterie. Ce fut alors que lord Hobard le
chargea de missions _secrtes_ en Portugal et en Sardaigne; l'anne
suivante, il complta le cadre des tirailleurs royaux de la Corse, et il
fut nomm lieutenant-colonel de ce corps. Aprs avoir servi  Naples
sous sir James Croi, puis en Sicile, il eut enfin l'honneur de commander
seul cinq compagnies dans l'le de Capri (1806), c'est--dire de devenir
le chef des espions que l'Angleterre entretenait  grands frais dans ces
parages.

[Illustration: Hudson Lowe, dcd le 10 janvier 1844.]

Il occupait ce poste, depuis deux ans et demi, se laissant grossirement
tromper par tous ses espions, lorsque le gnral Lamarque vint
l'attaquer  l'improviste, avec 1800 hommes, dans une forteresse qui
passait pour inexpugnable; trois jours aprs, Hudson Lowe capitulait. Ce
fut son seul fait d'armes. Il alla en Sicile se runir au corps d'arme
command par le lieutenant-gnral sir John Stuart, et sa sotte
confiance dans ses espions, dont il continuait  tre la dupe, fit
chouer une expdition habilement combine.--Sans la stupidit de Hudson
Lowe, Murat perdait,  cette poque, la couronne de Naples.

[Illustration: Longwood, maison habite par Napolon  Sainte-Hlne.]

Malgr ces checs humiliants, Hudson Lowe conserva sa faveur. Le
ministre anglais avait su apprcier sa rapacit et ses vices. Un
pressentiment secret l'avertissait dj que ce soldat sans courage et
cet espion sans intelligence deviendrait bientt un bourreau ncessaire.
Nous ne le suivrons ni  Zanthe ni  Cphalonie; mais en 1813, nous le
retrouverons _seritano_ de Blucher, comme disait Napolon 
Sainte-Hlne. --Attach  la personne de ce gnral en qualit de
commissaire du gouvernement anglais, il entra en France avec les
_allis_, et, bien qu'il n'ait pas command des armes contre.
Napolon, il se vanta de lui avoir fait plus de mal que s'il et t 
la tte de 100,000 hommes, par les renseignements qu'il fournit au
congrs de Chtillon. Ses nouveaux services d'espion et de scribe
obtinrent leur rcompense. En janvier 1812, il avait t nomm colonel;
le 4 juin 1814, il fut lev au rang de major-gnral, et, quelques mois
plus tard, il devint _sir Hudson Lowe_; le ministre anglais lui confra
le titre de chevalier.

Pendant l'occupation, sir Hudson Lowe commanda la ville de Marseille, et
les royalistes, qui lorgnaient la majorit du conseil municipal,
cdrent  la funeste ide de lui offrir une pe d'argent en tmoignage
de leur reconnaissance. Ne devons-nous pas leur pardonner? Ils pchaient
par ignorance.

Les Cent Jours passrent comme un clair qui brille et disparat dans
une nuit triste et sombre. Napolon trahi perdit la bataille de
Waterloo. Quand il se vit vaincu, il eut assez de grandeur d'me pour
se mettre volontairement sous la protection du plus puissant, du plus
constant, du plus gnreux de ses ennemis. Le ministre anglais,--car
la nation en est innocente, perdit la foi britannique dans
l'hospitalit du _Bellerophon_. A peine son ennemi se fut-il livr de
bonne foi, il l'immola. Les puissances allies avaient dclar que
Napolon Bonaparte tait leur prisonnier, et elles en remettaient
spcialement la garde au gouvernement britannique.

--Castlereagh et Bathurst surent se montrer dignes de cette preuve de
confiance.--Ils avaient invent Sainte Hlne, mais le climat de
Sainte-Hlne ne tuait pas assez vite, il lui fallait un complice. Honte
et gloire  eux: ils trouvrent sir Hudson Lowe.

Mais  quoi bon raconter ici les dtails de cet odieux assassinat? Qui
ne les a toujours prsents  la mmoire? qui ne peut les lire dans les
ouvrages de Las Cases, de Gourgand, d'O'Meara, de Montholon,
d'Antommarchi? Quant  moi, je ne me sens pas le courage, en vrit, de
rsumer ici une aussi triste histoire. A peine Napolon eut-il aperu
sire Hudson Lowe, il s'cria; On pourrait m'avoir envoy pire qu'un
gelier! Cette crainte devint une certitude. Napolon eut bientt des
motifs graves pour dire  son infme gelier: Nous vous croyons capable
de tout, _mais de tout..._ Vous tes pour nous un plus grand flau que
toutes les misres de cet affreux rocher. Vous n'avez, jamais command
que des vagabonds et des dserteurs corses, des brigands pimontais et
napolitains... Vous n'avez jamais t accoutum  vivre avec des gens
d'honneur.--Un jour, sir Hudson Lowe avant rpondu qu'il n'avait pas
recherch la mission dont il tait charg: Ces plaies ne se demandent
pas, lui dit son prisonnier: les gouvernement les donnent aux gens qui
se sont dshonors.--Le gouverneur invoqua alors son devoir, et se
retrancha derrire les ordres ministriels, dont il ne pouvait
s'carter. Je ne trois pas, repartit vivement l'Empereur, qu'aucun
gouvernement soit assez vil pour donner des ordres pareils  ceux que
vous faites excuter.

Au lieu des atrocits et des turpitudes de sir Hudson Lowe, rappelons
plutt les belles paroles que Napolon faisait traduire sur son lit de
mort par le gnral Bertrand au docteur Arnold:

J'tais venu m'asseoir aux foyers du peuple britannique; je demandais
une loyale hospitalit, et, contre tout ce qu'il y a de droits sur la
terre, on me rpondit par des fers. J'eusse reu un autre accueil
d'Alexandre; l'empereur Franois m'et trait avec gard; le roi de
Prusse mme et t plus gnreux. Mais il appartenait  l'Angleterre de
surprendre, d'entraner les rois et de donner au monde le spectacle
inou de quatre grandes puissances s'acharnant sur un seul homme. C'est
votre ministre qui a choisi cet affreux rocher, o se consomme en moins
de trois annes la vie des Europens, pour y achever la mienne par un
assassinat. Et comment m'avez-vous trait depuis que je suis exil sur
cet cueil? Il n'y a pas une indignit, pas une horreur dont vous ne
vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications
de famille, celles mmes qu'on n'a jamais interdites  personne, vous me
les avez refuses. Nous n'avez laiss arriver jusqu' moi aucune
nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fils mme, n'ont plus
vcu pour moi; vous m'avez tenu six ans dans la torture du secret. Dans
cette le inhospitalire, vous m'avez donn pour demeure l'endroit le
moins fait pour tre habit, celui o le climat meurtrier du tropique se
fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons,
dans un air malsain, moi qui parcourais  cheval toute l'Europe! Vous
m'avez assassin longuement, en dtail, avec prmditation, et, l'infme
Hudson a t l'excuteur des hautes-oeuvres de vos ministres. Vous
finirez comme la superbe rpublique de Venise, et moi, mourant sur cet
affreux rocher, priv des miens et manquant de tout, je lgue l'opprobre
et l'horreur de ma mort  la famille rgnante d'Angleterre.

J'en crirai  mon gouvernement, j'excute les ordres de mon
gouvernement. Telles taient les seules rponses de sir Hudson Lowe aux
trop justes reproches qu'on lui adressait de toutes parts. Amre
drision! ses _Mmoires_ prouveraient-ils que les ordres qu'il reut
taient rellement impitoyables, il n'en serait pas moins coupable.
Toute rhabilitation d'un pareil homme; est  jamais impossible. Qui
donc l'obligeait  les excuter, ces ordres? qui? sa cupidit et sa
mchancet! Il pouvait tre svre, mais grand; il fut atroce et lche!
S'il eut eu seulement un peu de coeur, il et rpondu  son gouvernement
ce que le vicomte d'Orthuz rpondit jadis  Charles IX.--Mais quelle
erreur est la mienne! ce misrable n'a pas un seul dfenseur, mme en
Angleterre... et je persiste  l'accuser.

Quand Napolon exhala son dernier soupir, sir Hudson Lowe se hta de
quitter Sainte-Hlne; le bourreau avait peur sans doute de rencontrer
l'ombre menaante de sa victime. Il rapportait en Europe une fortune de
millions de fr.

--Le ministre anglais,--nous rougissons de le dire,--le reut connue un
hros. Mais son triomphe fut de courte dure.--L'heure de la vengeance
et de l'expiation devait suivre de prs celle de la perptration du
crime.

Au mois d'octobre 1822, arrivait  Londres un jeune homme de coeur, M.
Emmanuel de Las Cases.--En 1816, sir Hudson Lowe l'avait exil de
Sainte-Hlne avec son pre, dont il redoutait par instinct les
terribles rvlations futures. M. E. de Las Cases tait malade au moment
o il fut enlev et dport au Cap. Le docteur O'Meara essaya vainement
d'obtenir un sursis: Eh! monsieur, lui rpondit le gouverneur avec
impatience, que fait, aprs tout, la mort d'un enfant  la
politique!--M. Emmanuel de Las Cases avait donc des injures
personnelles  venger; mais ce n'tait pourtant ni pour lui ni pour son
pre qu'il s'empressait d'accourir  Londres en quittant Sainte-Hlne:
il avait jur de tuer le bourreau de son Empereur, ou de prir, et il
venait tenir ce noble serment.

Hudson Lowe vivait alors retir  la campagne, et il ne faisait 
Londres que de courtes apparitions. O le rencontrer? Comment le forcer
 se battre sans s'exposer aux consquences judiciaires d'un duel? M. de
Las Cases consulta un avocat distingu, et, d'aprs ses conseils, il
rsolut de provoquer sir Hudson Lowe en duel sans qu'aucun tmoin put
affirmer qu'il fut l'agresseur.

Il chercha longtemps une occasion favorable. Enfin elle se prsenta. Un
jour on l'avertit que sir Hudson Lowe vient d'arriver  sa maison de
Paddington-Green et qu'il y passera la nuit. Il court n'installer dans
un htel garni situ en face, et il attend avec la plus vive anxit que
son ennemi mortel sorte de son domicile.--Plusieurs heures s'coulent.
Enfin, heureuse nouvelle! il apprend que sir Hudson Lowe a envoy
chercher un fiacre; descendant  la hte, il se promne, une cravache 
la main, sur le trottoir de sa maison.

Il affecte un air d'indiffrence, mais il est vivement mu, et il ne
perd pas un seul instant de vue la porte par laquelle sir Hudson Lowe va
sortir. Soit hasard, soit pressentiment secret, quelques personnes
s'arrtent, regardent et semblent attendre un vnement imprvu.
D'autres curieux accourent; des groupes se forment; tout  coup la porte
s'ouvre, et sir Hudson Lowe parat sur le seuil; mais  peine a-t-il
descendu la premire marche, il rentre prcipitamment: un moment M. de
Las Cases a craint d'avoir t aperu, et de perdre une occasion si
longtemps dsire... Ce n'est qu'une fausse alarme; sir Hudson Lowe
rouvre de nouveau la porte, et, se dirigeant vers le fiacre, vient
heurter violemment M. de Las Cases, qui s'est prcipit contre lui.

Vous m'avez insult, monsieur, s'crie le, bouillant jeune homme, et
vous m'en rendrez raison! En disant ces mots, il le frappe sur l'paule
d'un coup de cravache.

A cette rencontre,  ces mots,  ce coup, Hudson Lowe a relev la tte
et reconnu son adversaire. Il plit, se trouble, et semble d'abord
hsiter; puis, sans mot dire, il s'lance  son tour, son parapluie en
avant, sur M. de Las Cases, qui, parant habilement ce coup, lui fait
avec sa cravache, au milieu de la figure, une blessure dont la cicatrice
ne pourra plus jamais s'effacer.

Cependant les curieux, tmoins de cette lutte, commencent  murmurer et
 s'agiter. Sans rflchir, ils prennent parti pour leur compatriote,
contre un tranger. M. de Las Cases comprend qu'il est perdu peut-tre
s'il ne parvient pas  se les rendre favorables; sa vie dpend de sa
prsence d'esprit. Cet homme a insult mon pre, s'crie-t-il, et je
viens lui en demander satisfaction. Ces paroles et l'accent entranant
avec lequel elles ont t prononces produisent une vive impression.--La
foule s'arrte attendrie: toutefois elle hsitait encore, quand un gros
gentleman saisit M. de Las Cases, et le pressant entre ses bras,
s'crie; Vous avez bien fait, jeune homme! Des _cheers_ tourdissants
accueillent cette action et ces paroles d'un homme de coeur... M. de
Las Cases a gagn sa cause devant le peuple anglais.

Pendant cette scne, Hudson Lowe avait repris son quilibre assez
gravement compromis, et il s'tait cach dans le fiacre, o son
adversaire triomphant n'eut que le temps de lui jeter sa carte et un
cartel. Il allait demander  la justice la rparation de l'outrage
public qu'il venait de recevoir.

Il lui fallait deux tmoins; il n'en put trouver qu'un, le cocher de
fiacre. A la place de celui qui lui manquait, il tala sons les yeux du
juge de paix qui recevait sa plainte sa joue meurtrie.--Par un hasard
heureux, ce juge de paix avait dn la veille avec M. de Las Cases, et,
aprs une longue conversation sur la lgislation franaise, il avait
conu pour lui une vive amiti. Il le fit avertir secrtement que ses
fonctions l'obligeaient  signer un _warrant_ ou un mandat d'arrt
contre lui. Quel parti dois-je prendre? demanda M. de Las Cases  son
conseil.--Enfermez-vous dans votre appartement, lui rpondit celui-ci,
et cassez la tte d'un coup de pistolet  quiconque oserait y pntrer
malgr votre dfense. Seulement, si on parvient  mettre le _warrant_
sous vos yeux, constituez-vous prisonnier. Ce conseil fut suivi
ponctuellement. Quand les policemen se prsentrent, on leur rpondit
que M. de Las Cases tait absent. Ils s'installrent devant la porte de
la maison, y vidrent plusieurs pots de bire, et ne se retirrent qu'
la nuit. Trois fois M. de Las Cases changea de rsidence, ayant soin
d'envoyer d'avance sa nouvelle adresse  sir Hudson Lowe; trois fois la
mme scne se renouvela, et il attendit vainement une rponse.--Enfin,
le quatrime jour, il reut une lettre non signe, manant videmment
d'un personnage haut plac, dont l'auteur est toujours rest inconnu. On
lui donnait le conseil de partir  l'instant mme; le lendemain il
serait trop tard. Il en profita, et se rendit en poste  Brighton, sous
un dguisement et avec un faux passeport o il avait pris la qualit de
mdecin.--Un paquebot allait partir pour la France.--Il courait 
l'embarcadre lorsqu'un employ de la douane l'arrta, et aprs l'avoir
forc  exhiber ses papiers, se permit de lui adresser quelques
plaisanteries inquitantes.--C'tait un homme envers lequel M. de Las
Cases s'tait montr assez dur pendant son sjour  Sainte-Hlne et qui
venait de recevoir  l'instant mme l'ordre de l'arrter.--Sa position
devenait difficile.

Esprant encore qu'il n'tait pas reconnu, il feignit de s'emporter....
Je ne vous retiens plus, monsieur le docteur, lui dit cet homme,
dpchez-vous de partir; mais, ajouta-t-il d'un ton de voix tout
diffrent, songez que vous tes encore en Angleterre, et souvenez-vous
de moi. En achevant ces mots, il lui tendit sa main, que M. de Las
Cases serra affectueusement dans les siennes, et ils se sparrent sans
changer un seul mot; ce langage muet tait assez significatif. Le
surlendemain, M. de Las Cases tait de retour  Paris.

L'ignoble conduite de sir Hudson Lowe souleva contre lui en Angleterre
l'indignation universelle. Wellington, qui l'avait toujours protg, le
destitua d'une fonction qu'il occupait dans le rgiment des _horse
guards_; les membres de l'_Union_ le chassrent de leur club; lady
Holland, chez laquelle il se prsenta, lui fit rpondre publiquement
qu'elle n'tait pas visible; les journaux eux-mmes cessrent de le
dfendre. Seul le ministre continua de le soutenir: il lui donna la
proprit du 93e rgiment d'infanterie, proprit qui lui rapporta
environ un revenu annuel de 20,000 livres sterling; mais quand il voulut
aller passer le rgiment en revue, les officiers dclarrent unanimement
qu'ils aimaient mieux se dmettre tous de leur grade que de se soumettre
 un pareil affront.

Trois annes s'coulrent. En 1825 Hudson Lowe eut l'audace de venir 
Paris, et s'il fut parfaitement reu par le roi rgnant, la cour sut
lui faire comprendre de mille manires qu'elle lui refusait son estime.
Il s'en plaignit vaguement  Charles X. Cependant un hasard heureux
avait fait dcouvrir sa demeure  M. Emmanuel de Las Cases qui s'tait
empress de lui porter sa carte et de se mettre  sa disposition,
persuad, lui disait-il, qu'il arrivait en France tout exprs pour vider
une affaire d'honneur. Sir Hudson Lowe ne rpondit rien  cette nouvelle
provocation, ou plutt.....

Mais, avant de l'accuser, racontons aussi brivement que possible un
vnement mystrieux qui nous servira peut-tre  expliquer son honteux
silence.

A cette poque, M. E. de Las Cases habitait Paris; il allait
trs-souvent  Passy, voir son pre, et  Versailles, passer plusieurs
jours chez des amis. Un soir du mois de novembre,  neuf heures environ,
il sortait de la maison de son pre et se dirigeait vers Paris, quand,
au dtour d'une rue isole, un homme s'lana sur lui, et, le saisissant
violemment par la taille, le frappa  quatre ou cinq reprises, avec un
poignard, dans la poitrine. Sans un portefeuille et des papiers qui
remplissaient la poche de son habit, M. F. de Las Cases prissait
victime de cet odieux guet-apens. Heureusement il n'tait pas mme
bless. Se dbarrasser de son assassin, s'lancer sur lui, le prcipiter
 terre et l'accabler de coups, fut pour lui l'affaire d'un moment.
Depuis l'arrive de sir Hudson Lowe, il portait toujours une canne 
pe. Il ne l'avait pas lche dans la lutte, et, se relevant vivement,
il essaya de tirer la lame du fourreau; mais la lame tait rouille, et
il prouva quelque rsistance. Au moment o il eut enfin la satisfaction
de se sentir arm, un second assassin, appel par le premier dans une
langue trangre, fondit sur lui. S'lanant  sa rencontre, il le
blessa  l'paule et le mit en fuite. Mais, soit que l'autre homme l'et
retenu par son manteau, soit qu'il et fait un faux pas dans
l'obscurit, il tomba au milieu d'une ornire pleine de boue. Lorsqu'il
se releva, ses deux assassins avaient disparu. Il courut chez son pre,
o il resta six semaines au lit: car, pendant la lutte, il avait reu
trois profondes blessures  la jambe.

Quels taient les auteurs ou l'instigateur d'un si lche assassinat?
L'instruction judiciaire, confie  un homme de coeur, se poursuivit
avec la plus louable activit; mais la police ne put ou ne voulut
fournir aucun renseignement  la magistrature, la presse et l'opinion
publique accusrent hautement sir Hudson Lowe. Au lieu de se justifier
et de solliciter lui-mme une enqute, il quitta prcipitamment Paris et
s'enfuit en Allemagne.

Singulire concidence, M. E. de Las Cases habitait Paris, et il allait
souvent  Passy et  Versailles; sir Hudson Lowe avait trois logements,
un  Paris, un  Passy, un  Versailles; le soir mme de l'assassinat,
il quitta celui de Passy pour n'y plus jamais revenir.

Sir Hudson Lowe s'tait sauv  Francfort: le reprsentant de
l'Angleterre lui lit l'accueil le plus honorable et l'invita  dner. Au
milieu du repas. Paris devint le sujet de la conversation, Que s'y
passe-t-il de nouveau? demanda l'un des convives.--On assure que le
jeune Emmanuel de Las Cases, dont le pre a suivi Napolon 
Sainte-Hlne, a t assassin  Passy il y a quelques jours, lui
rpondit son voisin.--Sir Hudson Lowe a quitt Paris depuis ce
dplorable vnement, dit alors une voix crave; il pourra sans doute
nous apprendre la vrit. A cette accusation, sir Hudson Lowe balbutia
quelques mots, et toute l'assemble garda un profond silence.

De Francfort, sir Hudson Lowe se rendit  Vienne. M. de Metternich
l'invita  dner. Quand il arriva, tous les convives taient dj
runis, et l'attendaient depuis un quart d'heure environ. A peine les
gens de service eurent-ils prononc son nom, qu'un officier prit son
chapeau et se retira. Un second le suivit, puis un troisime, puis un
quatrime... En moins de cinq minutes, ils taient tous partis, laissant
M. de Metternich seul avec son hte. On raconte, mais nous ne pouvons
garantir ce fait, que l'illustre ministre autrichien ne put retenir un
clat de rire, et qu'il pria froidement sir Hudson Lowe de lui pardonner
un affront dont il dclinait la responsabilit. Ce qui est positif,
c'est que sir Hudson Low ne rit pas plus  Vienne qu'il n'avait ri 
Francfort.

Repouss et insult partout en Europe, il passa en Asie. Le ministre
anglais l'avait nomm, non pas, comme l'ont dit  tort quelques
biographes, gouverneur de l'le de Candie, mais commandant ou gouverneur
de la province de Candy, dans l'le de Ceylan. Le 11 aot 1827, il
dbarqua  Colombo, capitale de cette nouvelle conqute de
l'Angleterre... Il avait alors le grade de major-gnral; si les
btiments en rade et les forts de la ville tirrent un certain nombre de
coups du canon, lorsqu'il mit pied  terre, les officiers qu'il allait
commander l'accueillirent avec une froideur vidente. Quelques-uns
d'entre eux ne le connaissaient pas encore, mme de rputation; ils
manifestrent  leurs camarades l'tonnement que leur causait une
semblable rception. Il fut le gelier de Napolon  Sainte-Hlne,
rpondit une voix accusatrice sortie de la foule, et il deviendrait
votre gelier  tous, pour peu qu'on le payt. Ds lors, en Asie connue
en Europe, le major-gnral Hudson Lowe put lire sur tous les visages
les sentiments d'horreur et de dgot que sa vue seule inspirait mme 
ses subordonns.

Il avait beau la fuir, sa honte le suivait partout. A son retour en
Europe, il dbarqua  l'Ile-de-France, rcemment conquise par
l'Angleterre. A peine surent-ils qu'il tait dbarqu, les habitants de
Port-Louis, Franais et Anglais, s'ameutrent et exigrent du gouverneur
son renvoi immdiat. Il n'osa pas mme gagner, sans tre protg par une
escorte, le navire qui l'avait amen. Le gouverneur, sachant que sa vie
ne courait aucun danger, et craignant que la prsence des soldats arms
n'ament une collision fcheuse, resta sourd  ses prires.--Cependant
il lui fallait quitter cette le, o il avait espr prendre quelques
jours de repos. La population tout entire le poursuivit jusqu'au rivage
de ses hues et de ses maldictions. Arriv sur le bord de la mer, son
aide de camp, un de ses parents, indiqu de sa lchet, tira son pe,
la brisa sur ses genoux, et en lanant les dbris dans les vagues, il
s'cria qu'il ne voulait plus servir sous les ordres d'un pareil chef.

La Providence lui laissa la vie  Hudson Lowe comme pour lui donner le
temps de se repentir; mais elle lui prit sa fortune. Ces quatre millions
qu'il avait si honteusement gagns  Sainte-Hlne, il les perdit 
Londres dans des spculations malheureuses d'htels garnis. Sa femme, la
veuve d'un colonel tu  Waterloo, l'avait abandonn, et se livrait aux
plus honteux drglements; il trana donc, pendant les dernires annes,
une existence misrable: tromp dans ses affections d'poux, s'il en
eut, accabl d'humiliations, mpris de tous ceux de ses semblables qui
ne le hassaient pas, trop stupide et trop insensible pour connatre les
douleurs poignantes du remords; ruin, et n'ayant d'autres ressources
que les revenus et la retraite de son grade de colonel du 50e rgiment,
d'infanterie, que lui valurent sans doute des droits d'anciennet.--Quel
exemple et quelle leon! Enfin la mort eut piti de lui; frapp d'une
attaque d'apoplexie, il rendit le dernier soupir le mercredi 10 janvier
1844.

Il laisse plusieurs enfants.--Loin de nous la pense de faire rejaillir
sur eux la honte de leur pre! Quel que soit le nom qu'il porte, tant
qu'il ne l'a pas dshonor lui-mme, tout homme a droit  l'estime
loyale des gens de bien, qui ont assez de courage pour protester, par
leur conduite, contre le plus absurde elle plus inique des prjugs.

Tel fut cet homme, tels furent ses crimes et ses chtiments sur cette
terre. Peut-tre, dans cette notice rapide et ncessairement incomplte,
avons-nous commis quelque erreur de dtail involontaire: mais tous les
faits que nous avons raconts sont puiss  des sources authentiques o
nous ont t garantis par des tmoins dignes de foi. Ce que nous
voulions surtout, et nous esprons avoir russi, c'tait faire
suffisamment connatre Hudson Lowe  la gnration nouvelle, pour
qu'elle lgut un jour  celle qui lui succdera les sentiments de haine
ou de mpris dont nous avons tous hrit de nos pres.

Nul ne peut prdire ici-bas les dcisions futures de la justice divine;
quant  la justice, humaine, elle a dj prononc; en condamnant Hudson
Lowe  l'excration de l'espre humaine tout entire, elle a fait clouer
au poteau de l'infamie son nom maudit, connue un type monstrueux
d'astuce, de bassesse et de cruaut.



Courrier de Paris.

L'inauguration de la statue de Molire a t l'affaire importante de ces
jours derniers; le soin de raconter les faits authentiques de cette
solennit revient naturellement  l'historiographe ordinaire de la
semaine; nous le lui disputons d'autant moins, qu'il connat Molire
mieux que personne, pour avoir publi une excellente dition de ses
oeuvres, et crit sa vie avec une affection pleine de sagacit. L'ordre
et la marche de cette fte du gnie seront donc exposs par lui; il
n'oubliera ni M. Samson, ni M. tienne, ni M. Arago, ni M. de Rambuteau,
inclins au pied de la glorieuse statue, et y dposant, en prose plus ou
moins lgante et spirituelle, l'hommage de l'universelle admiration.
Pour nous, il ne nous reste qu' exprimer un regret, qui nous a paru
gnralement prouv: c'est que l'autorit, par une prudence exagre et
sur des craintes sans fondement ait cru devoir tellement isoler cette
fte littraire, que, de populaire qu'elle devait tre, elle n'a t
rellement qu'une sorte de reprsentation particulire, joue au
bnfice du prfet, de l'Acadmie, et de MM. les comdiens franais;
quant  la masse des citoyens de toutes sortes, qui s'apprtait  venir
pieusement assister  la crmonie et saluer,  son tour, le bronze
immortel, elle n'a pas t admise; une nombreuse arme de gardes
municipaux, fermant toutes les issues, a maintenu un vide complet dans
toute la longueur de la rue de Richelieu, depuis l'angle de la rue des
Petits-Champs jusqu' la place du Carrousel; ainsi, les entres du
peuple ont t gnralement suspendues.

Si la statue du grand homme avait pu s'animer et prendre la parole, elle
aurait dit sans doute: Laissez-les venir  moi; je leur appartiens et
ils m'appartiennent; ne suis-je pas le pote de tout le monde? que tout
le monde puisse approcher!

Molire, en effet, par un privilge presque sans exemple, a conquis
l'universalit des affections et des suffrages. Si les classes lettres
et de fine ducation sont plus particulirement propres  sentir les
beauts hardies de ses inventions et de son style, sa franche gaiet, le
naturel et l'tonnante vrit de ses peintures, et surtout son admirable
bon sens, vont droit  la foule, la saisissent irrsistiblement, et
pntrent jusqu' ses fibres les plus intimes. C'est surtout sur les
hommes assembls que Molire exerce sa toute-puissance, et que sa raison
et sa saillie, gagnant de proche en proche, comme une tincelle
lectrique, produisent une immense explosion de plaisir et de rires.

Que craignait-on en laissant cette foule, prise de Molire, arriver
jusqu' sa statue? Avait-on peur qu'Harpagon, M. Jourdain, M. Purgon, ou
quelque docteur Mathanasius, se glisst jusqu'au pidestal pour prendre
sa revanche contre le pote et l'insulter? M. Jourdain est trop
bonhomme, et d'esprit trop obtus, pour exercer une telle rancune;
Mathanasius continue  se dbattre dans les tnbres de sa philosophie,
et Harpagon a bien autre chose  faire que de songer  Molire; ne
faut-il pas qu'il visite sa cassette! Quant  M. Purgon, il n'a pas
coutume de parler...  des statues. Peut-tre est-ce de Tartufe qu'on
tait inquiet; il est vrai que Tartufe se dmne depuis quelque temps,
lui qu'on croyait bien mort  tout jamais. Mais, non! Tartufe n'entrait
pour rien dans ces terreurs; on mnage trop le saint personnage pour lui
faire cette injure, et ce n'est pas pour arrter Tartufe que les rues
taient barricades de gendarmes.--Quoi donc, enfin?--Je ne saurais vous
dire; mais la vrit est qu'on a eu peur.--Peur de quoi, encore un
coup?--Peur de tout et de rien, ce qui est le fait des gens qui ne sont
pas braves.

Quoi qu'il en soit, on a d regretter cet emploi souponneux de
prcautions inutiles, en voyant l'attitude calme et respectueuse des
citoyens; qui cherchaient de tous cts  entrevoir dans le lointain
quelques traits de la crmonie,  travers les fusils et les chevaux de
la garde municipale. Un fait particulier m'a surtout convaincu du peu
d'opportunit de ces mesures de prvoyance exagre. A ct de moi, sous
mes yeux, un de nos plus illustres crivains, qui occupe un haut rang
dans la posie dramatique, cherchait  se frayer passage vers le
monument. On ne passe pas! lui cria une voix rude, et je vis mon fils
d'Apollon, venu l sans doute le coeur gros d'motion et de tendresse
pour Molire, oblig de rebrousser chemin et de se retirer  pas
prcipits, comme un suspect pourchass par un sergent de ville.
Cependant ce n'tait qu'un pote distingu, qui voulait honorer la
mmoire d'un grand pote!

Mais enfin la statue est dcouverte et debout: voil l'essentiel; c'est
une noble revanche que notre sicle donna  Molire, une glorieuse
rparation des prjugs qui avaient outrag sa mort. A la place de cette
statue, une fontaine a longtemps panch ses eaux; la source n'en est
pas tarie et coule encore; nous la recommandons  nos auteurs
dramatiques. La tradition rapporte des merveilles de certaines ondes qui
rendaient la jeunesse ou donnaient le gnie.--O docteur mon ami, mdecin
des mchants faiseurs de drames lugubres et de comdies sans vrit et
sans bon sens, quelles ordonnances leur prescrirez-vous? Boire tous les
jours un venu d'eau de la _Fontaine Molire_.

Le rude assaut livr par M. Flix Pyat  M. Jules Janin avait fait
croire  une rencontre des deux adversaires, du moins la plume  la
main; mais M. Jules Janin n'a pas jug  propos de dgainer, contre la
massue de son terrible provocateur, l'arme lgre du feuilletoniste: il
s'est adress aux gens du roi, et le champ de bataille va se trouver
transform en chambre de police correctionnelle; le juge du camp portera
toge et bonnet carr; M. Jules Janin aura pour second Me
Chaux-d'Est-Ange, et Me Marie servira de tmoin  M. Flix Pyat. La
lutte promet, vu l'habilet des champions, un vif intrt et
passablement de scandale; malheureusement, s'il y a beaucoup d'appels,
il y aura peu d'lus. La loi sur la diffamation est positive: elle
permet les plaisirs de l'audience, mais dfend compltement la publicit
des dbats par la voie des journaux. Or, sans les journaux, point de
salut pour les curieux: une simple mention de l'arrt, voil toute la
rcration que la susceptibilit du code leur rserve. D'autre part,
l'architecte du Palais-de-Justice n'a pas prvu le cas; la chambre de
police correctionnelle est si petite, qu' l'exception des juges, du
procureur du roi, des parties, des avocats et des huissiers, personne ou
presque personne ne peut y trouver place. Heureux donc les privilgis
qui se, glisseront dans cet troit paradis du scandale! Si on pouvait
louer des stalles d'avance, ou faire le trafic de billets comme  la
porte des thtres, le prix des places aurait un cours prodigieux; les
princes russes et les lords anglais les couvriraient de roubles et de
livres sterling. Quand ce ne serait que pour voir ce bon gros Jules,
comme il s'appelle lui-mme, cet homme de tant d'esprit et de style,
mettant de ct son joli petit sifflet d'ivoire et d'or, pour se
rfugier sous la robe noire du ministre public, comme un enfant qu'on a
fouett sous la robe de sa nourrice.

Cette fuite de M. Jules Janin vers la police correctionnelle n'a pas
obtenu l'approbation gnrale; on ne refuse pas  M. Jules Janin le
droit de se dfendre, bien s'en faut; on ne lui reproche que le choix
des armes. Quoi! vous avez entre les mains l'arme la plus sre et la
plus redoutable, la plume, cent fois plus terrible que le fer, plus fine
et plus aiguise que l'acier; la plume, sous une main habile et prompte,
toujours prte  la riposte: la plume, qui frappe un ennemi  droite et
 gauche, le harcelle, l'tonne, le surprend, l'bloui, le dsaronne et
le laisse  terre, tout meurtri, et perce d'outre en outre  la pointe
du raisonnement, de l'indignation et du sarcasme, ce triple acier qui
fait d'ingurissables blessures; vous avez la plume... et vous prenez la
police correctionnelle! Vous faites comme un soldat qui, se voyant
attaqu en pleine rue, jetterait l le sabre qu'il porte au ct, et
prierait un passant de lui prter ses poings pour avoir raison de
l'agresseur.

crivains, quel que soit votre nom et qui que vous soyez, servez-vous
toujours de votre arme naturelle; l'cusson du tout crivain de talent
et de coeur doit se composer, non pas d'une griffe d'huissier sur papier
timbr, mais d'une belle plume et d'une bonne pe en sautoir.

A qui la justice donnera-t-elle gain de cause? A M. Flix Pyat ou  M.
Jules Janin? C'est le secret de quelques jours; le 31 janvier nous
l'apprendra. Les paris sont ouverts. Et pourquoi ne parierait-on pas? la
justice est capricieuse, et quelquefois, sauf le profond respect que je
professe pour elle, on la prendrait pour une espce de jeu de hasard;
tmoin l'aventure toute rcente de _la Quotidienne_ et de _la Gazette_.
Ces deux vnrables douairires ont comparu, l'autre jour, devant le
jury, sous la prvention d'avoir parl avec trop de dvouement et de
tendresse du plerinage et du hros de Belgrave-Square; _la Gazette_, en
vieille tacticienne, fit dfaut le premier jour, et subit, par
contumace, une condamnation  deux ans de prison et  six mille francs
d'amende. Or, la condamnation par contumace ressemble  la dcapitation
par effigie: les gens qu'elle tue se portent tous fort bien; _la
Quotidienne_, moins avise, s'offrit bravement de sa personne, au feu de
l'audience, et ne se droba point devant M. le procureur du roi: qu'en
est-il arriv? le voici: L'Intrpide _Quotidienne_ reste bien et dment
frappe d'un an de captivit, tandis que _la Gazette_, revenant en
justice sur appel, est sortie saine et sauve du combat, sans y laisser
seulement une plume de ses ailes. L'une est condamne, l'autre acquitte
sur la mme accusation et sur un fait compltement identique. Les
audiences se suivent et ne se ressemblent pas; aujourd'hui dans un
casque et demain dans un froc; le jour et la nuit, le blanc et le noir;
si j'y comprends un mot, je veux tre pendu, Monsieur, vous avez eu
tort d'aller  Belgrave-Square; monsieur, vous avez eu parfaitement
raison. Le poids passant du plateau de gauche au plateau de droite.

La justice cependant ne chme pas. Non-seulement le procureur du roi lui
fournit depuis quelques jours des procs en diffamation et des procs de
presse assez abondants; mais les attentats contre la proprit et contre
les personnes ne font jamais relche. On n'est pas encore remis de
l'assassinat de la veuve Senpart, que l'assassinat de la veuve Lon
vient nous redonner le frisson. C'tait une bonne vieille rentire, qui
habitait dans le quartier de la rue du Cherche-Midi, lieu isol, et
propice aux bandits. La veille, on l'avait vue encore pimpante et pare
de sa guimpe sexagnaire. Le lendemain le portier, inquiet de ne pas
l'entendre comme de coutume, donna l'veil. Ou entre chez elle, et un ne
trouve plus qu'un cadavre horriblement mutil; deux griffons, les
fidles compagnons de sa vieillesse, taient tristement couchs aux pieds
de la victime et la contemplaient d'un oeil morne. La justice s'est
aussitt mise  la piste des assassins. Si nos pauvres petits griffons
allaient renouveler l'histoire du chien de Montargis! en lisant le rcit
de ces horribles tragdies qui se renouvellent trop souvent, on se
demande si vritablement on habite le pays le plus doux, le plus
lgant, le plus civilis du monde; si ce n'est pas, au contraire, un
mensonge, et si, par quelque coup de baguette infernale, on n'a pas t,
sans le savoir, soudainement transport en terre d'anthropophages.

Ces bandits affreux qui trempent ainsi leurs mains dans le sang humain,
ces farouches et cruels dprdateurs sans piti et sans me, se comptent
encore; mais les petits bandits, c'est--dire les escamoteurs de
montres, les preneurs du cassettes, les larrons de toute espce, ne se
comptent plus. Tous les soirs la salle Saint-Martin regorge de nouveaux
htes, hros de fausses clefs, de limes  froid et de monseigneurs. Une
espce qui se, propage et pullule particulirement, c'est la race des
escrocs qui pratiquent ce qu'on pourrait appeler le vol  la fourchette.
La police vient d'en happer une demi-douzaine coup sur coup; ces
vauriens ont l'air de trs-honntes gens. A l'aide de cette mine
hypocrite, d'un gant glac et d'une botte vernie, ils frquentent les
cafs lgants et les restaurants en renom. L, ils soupent ou dnent
avec un apptit qui devrait seule donner une conscience libre. La carte
paye, les voici qui tournent les talons. Le garon les salue avec
respect; puis, tout  coup, faisant son compte, il s'aperoit que ces
aimables htes, pour un dner de quinze francs, ont escamot pour
soixante o quatre-vingt francs d'argenterie.--Un de ces industriels,
saisi dernirement en flagrant dlit, confessait ses prouesses, et
nommait l'un aprs l'autre tous les restaurateurs qu'il avait exploits:
Vry, les Frres Provenaux, le Caf Anglais, etc. Arriv  Vfour, il
se mit  sourire. Le greffier du commissaire du police lui en demanda la
raison: Ah! s'cria-t-il, ce nom de Vfour me rappelle un doux
souvenir. C'est chez lui que j'ai fait mon dernier repas, et de ma vie
je n'ai si bien dn: j'ai mang,  moi seul, deux plateaux d'argent,
trois cuillers, quatre fourchettes, une salire, un couteau et une
assiette de vermeil!

M. Eugne Sue a oubli le voleur  la fourchette dans ses _Mystres de
Paris_. Il pourra rparer cet oubli dans le drame qu'il a taill sur
son roman, et que le thtre de la Porte-Saint-Martin prpare  grands
frais. La reprsentation devait avoir lieu la semaine prochaine, mais la
censure est intervenue. Il parat que ses susceptibilits sont
srieusement veilles; le Chourineur, le notaire Ferraud, la Chouette,
Trotillard et le Matre d'cole sont traqus par elle et surveills de
prs. M. Eugne Sue, qui a crit son livre en pleine libert, est oblig
d'accommoder son drame selon le bon plaisir de messieurs les censeurs.
Il taille, il rogne, il attnue, il adoucit; cela gne son imagination
indpendante et sa verve habitue  ne subir aucun frein. On aura beau
faire cependant, il restera toujours au drame assez des terreurs et des
singularits du roman pour mouvoir tout Paris. Les premiers jours de
fvrier verront clore cette oeuvre si impatiemment attendue.



Histoire de la Semaine.

La discussion de l'adresse de la Chambre des Dputs a, cette semaine,
rempli les colonnes entires des journaux comme elle a absorb
l'attention publique. Les orateurs n'ont pas exactement suivi l'ordre
que la commission avait voulu leur tracer, et la dernire phrase du
projet a t prcisment la premire sur laquelle la lutte s'est
engage. On sait que cette phrase renferme la condamnation, en termes
qu'on a eu l'intention de rendre fltrissants, puisque ce verbe s'y
trouve, du plerinage de Belgrave-Square. M. Berryer, sentant que sa
position et celle de ses amis serait fausse pendant toute la discussion,
et leur rendrait difficile d'y prendre part avec libert et autorit, si
la question qui les concernait n'tait pralablement vide. M. Berryer
est mont  la tribune. Le grand orateur, habitu, sinon aux sympathies,
du moins au silence et  l'attention de la Chambre, a t surpris et
troubl par les interruptions et les apostrophes de la majorit. Il est
descendu de la tribune en protestant contre le refus de l'couter, puis
y est remonta, mais dans la premire comme dans la seconde de ces
tentatives, il a trop oubli qu'en prsence des passions politiques il
est toujours plus habile et plus sr de prendre le parti d'attaquer que
de consentir  se dtendre.

[Illustration: Daniel O'Connell.]

M. Thiers a, dans la sance suivante, rompu le silence qu'il gardait
depuis un assez long temps. Dans sa situation, il ne pouvait parler
uniquement pour bien dire; c'tait donc, suivant l'expression dj
employe par lui dans une autre occasion, non pas un discours, mais un
acte qu'il entendait faire. Son apparition  la tribune tait un
vnement. L'orateur a t mesur et habile. Sa double thse tait que,
dans la question du droit de visite et dans celle de la loi de dotation,
le ministre a compromis, par imprudence et par faiblesse, et la Chambre
et la couronne.--M. le ministre de l'intrieur lui a rpondu.

[Illustration: M. le docteur Gray, M. T.-M. Ray, M. T. Tierney.]

Deux collges lectoraux, convoqus pour donner des successeurs,  la
Chambre des Dputs,  MM. Passy et Teste appels  la Chambre des
Pairs, viennent de procder  deux lections dont le rsultat a beaucoup
occup la salle des confrences. L'un, le collge de Louviers, a lu M.
Charles Laffitte, concessionnaire du chemin de Paris  Rouen, et l'on a
prtendu que ce choix tait l'accomplissement d'un march dans lequel,
d'une part des suffrages, de l'autre un embranchement de chemin de fer,
avaient t changs. On croit que la vrification des pouvoirs du
nouvel lu pourra donner lieu  une discussion anime. Il n'en sera pas
de mme de l'autre. M. Labaume, avocat  Narbonne, qui vient d'tre lu
 Uzs, entrerait incognito et inaperu  la Chambre, n'taient le nom
et la dconvenue, de son concurrent. M. Teste fils, dput lu au
dernier renouvellement par l'arrondissement d'Apt (Vaucluse),  une
majorit assez faible, s'tait, ds le premier moment o la promotion de
son pre fut rsolue, propos de dlaisser Apt, dont il regardait le
dvouement  sa personne comme trop incertain, pour Uzs, ou, il le
croyait du moins, l'amour des Teste lui semblait port jusqu'au culte.

Il et donc donn immdiatement sa dmission de dput de Vaucluse pour
devenir ligible dans le Gard, s'il n'avait cru devoir pralablement
attendre la promesse que le ministre lui avait faite de lui donner, 
la cour des comptes, un avancement auquel le retraite obtenue de son
pre pouvait lui tenir lieu de droit. Mais l'avancement s'est fait
attendre, la dmission a t d'instant en instant ajourne, et le dlai
pour la runion du collge a march. Enfin, mais trop tard, M. Teste
fils, ne voyant aucune nomination ministrielle venir, a pris le parti
d'crire  la Chambre que des considrations, dont il ne lui tait pas
possible de dcliner l'influence, le foraient  dposer le mandat des
lecteurs d'Apt. Il expdiait en mme temps un courrier pour faire
savoir  ceux d'Uzs qu'il tait leur homme. Hlas! ils n'taient plus
les siens: le nom de M. Labaume, candidat improvis, sortait au mme
moment de l'urne, et M. Charles Teste n'est plus dput! mais il est
toujours rfrendaire  la cour des comptes et fils de monsieur son
pre: il a bien l de quoi satisfaire une noble ambition, M. le ministre
des finances a dpos sur le bureau de la Chambre le projet de budget
pour l'exercice 1845. Les dtails ne nous en seront connus qu'aprs
l'impression et la distribution de ce volumineux document.--En
attendant, le _Moniteur_ a publi sur les recettes de l'exercice 1843 ou
tableau duquel il rsulte que le produit des impts indirects, pendant
l'anne qui vient d'expirer, s'est lev  761,573,000 fr. (sauf des
reliquats encore  recouvrer au 31 dcembre). Le produit des mmes
impts, en 1841, avait t de 745,673,000 fr.; il avait t, en 1842 de
751,257,000 fr. Il y a augmentation, en faveur de l'anne 1843 de
18,900,000 fr. sur 1841, et de 13,316,000 fr. sur 1842--Cette
augmentation provient surtout des droits d'enregistrement de greffe
d'hypothques, de douanes, du produit de la vente des tabacs, etc. Ce
dernier revenu s'est lev  101,360,000 fr. C'est une augmentation de
6,112,000 fr. sur 1841, et de 3,616,000 fr. sur 1842. Les diminutions
les plus importantes sont les suivantes: droits de consommation des
sels, perue dans le rayon des douanes (1813), 58,021,000 fr. Ils
avaient t, en 1842, de 59,369,000 fr. Diffrence en moins: 1,345,000
fr. Droits de fabrication sur les sucres indignes (1843), 7,394,000 fr.
Ils avaient t en 1842 de 8,981,000 fr. Diffrence en moins: 1,587,000
fr. La progression de 1843 sur 1842 n'a t au total, on le voit, que de
tiers de ce qu'avait t celle de 1842 sur 1841. La diminution des
droits sur la fabrication du sucre indigne tait prvue, mais celle du
sel doit veiller toute l'attention des Chambres. Encore une fois la
consommation n'a pu diminuer depuis que le monopole et sorti des mains
du domaine de l'tat pour passer  celles de la reine Christine, avec
les agents de laquelle on a trait. Qu'on surveille donc bien la
perception de cet impt, ou, mieux encore, qu'on le supprime.--Le relev
officiel des dividendes de la Banque de France, qu'un journal a mis en
regard de ceux de la Banque de Bordeaux, prouve que cet tablissement
mconnat ses propres intrts, comme il ddaigne ceux du commerce, en
demeurant engourdi par la timidit.

        En 1842 le dividende du 2e semestre a t de 72 fr.
        En 1842   --   --       1er    --            66
          --      --   --       2e     --            56

pendant que la Banque de Bordeaux, qui n'avait donn qu'un dividende de
50 fr. pendant le 1er semestre de 1843, a pu l'lever  70 fr. par la
rduction du taux d'escompte de 5 pour 100  4. A Marseille, o l'on
escompte  2 et demi pour 100 les actions de la banque, mises  l,000
fr., sont  1,800 et plus.

[Illustration: Maison d'O'Connell.--Merrion-Square.]

Parmi les nouvelles extrieures relatives  la France, on a reu la
protestation du sultan des les Comores contre notre occupation de
Mayotte. M. le ministre des affaires trangres a dclar  la tribune
de la Chambre des Pairs qu'il n'avait nulle raison de croire  la prise
de possession par les Anglais du port de Digo-Suarez, dans l'le de
Madagascar.--La principaut de Monaco est mise en moi par un des
articles du tarif du dernier trait de commerce pass entre la France et
la Sardaigne. La richesse de ce petit tat, ou plutt son seul produit
exportable, sont les citrons. Les habitants de Monaco dclarent que si
la France ne les traite pas aussi favorablement que les Sardes; que si
nos ports ne sont pas ouverts  leurs citrons aux mmes droits qu'aux
citrons de leurs rivaux, ils sont gens dpouills et ruins, qu'il ne
leur reste pas la valeur d'un zeste. Voyons, montrons-nous de bonne
composition en faveur d'un pays dont l'air national nous a tous fait
danser; et si nous fermons nos bourses  ses gros sous, ouvrons du moins
nos cafs  ses limonades.--On lit dans une lettre d'Ancne, du 1
janvier, le passage suivant: L'estafette de correspondance de San-Leo a
apport la nouvelle de la mort du Franais dtenu mystrieusement dans
cette forteresse. On sait que depuis bien longtemps un prtre franais,
quelques-uns le disent ancien vque constitutionnel, occupe l'affreux
cachot o le clbre Cagliostro termina sa vie aventureuse. C'est une
sorte de citerne creuse dans le roc, et dans laquelle on fait
descendre,  l'aide d'une corde, les aliments ncessaires  l'existence
du prisonnier. La position ne saurait tre mieux choisie pour tenir le
prisonnier  l'abri de la curiosit des visiteurs. Aussi, jamais un mot
n'a pu tre chang pour apprendre son nom on le secret de son crime.
C'est sans doute au profond mystre dont la dtention de ce malheureux
est entoure qu'il en doit la prolongation indfinie, nul n'tant
directement intress  rclamer en sa faveur. Cependant,  l'poque de
l'occupation d'Ancne par les troupes franaises, des dmarches furent
faites dans le but d'obtenir l'largissement d'un prisonnier condamn
sans jugement connu et que la voix publique disait tre Franais. La
police pontificale annona alors officiellement la mort de l'homme
qu'on rclamait; et tout fut dit, car on ne pouvait pas aller fouiller
les prisons de San-Leo pour s'assurer de la vrit. La mme nouvelle qui
se reproduit aujourd'hui aurait-elle une cause semblable, ou faut-il y
croire cette fois? M. le duc de Bordeaux a dcidment quitt
l'Angleterre, et le samedi 13, au soir, il dbarquait  Ostende, se
rendant en Allemagne. Son coup de voyage est suis cusson; les panneaux
sont simplement orns d'un H surmont d'une couronne ducale
fleurdelise. Le prince, dit l'_Observateur belge_, est d'une taille
peut-tre au-dessus de la moyenne; il est trs-blond, son teint est
ple; ses traits, o le type bourbonien est facile  reconnatre, sont
rguliers; sa marche se ressent trs-visiblement de la chute de cheval
qu'il a faite il y a deux ans. Ce qui distingue sa physionomie, c'est un
grand air de jeunesse et beaucoup de bienveillance. Il n'a fait que
traverser la Belgique et a gagn Aix-la-Chapelle et Cologne, L'Espagne
voit poursuivre la restauration christinienne.

[Illustration M. T. Steele, M. John O'Connell, M. S. Duffy, M. A.
Barret.]

La pension dont jouissait la rgente,  titre de douaire, avant son
migration force, vient de lui tre rendue. Le gnral Narvaez n'a plus
personne et rien qui le gne; n'ayant plus  prtendre au gouvernement,
qui lui est bien entirement dvolu, il prtend  la modestie. Il ne
veut pas, dit-il, de la dignit du capitaine-gnral de l'arme, qui
quivaut  celle de marchal chez nous, tant qu'il lui restera quelque
chose,  faire. Il lui reste  mettre les collges lectoraux  la
raison, car dans les lections complmentaires les progressistes ont
gagn du terrain. Quand les lecteurs y songent bien! la session
demeurera d'autant plus longtemps close qu'on verra plus d'inconvnient
 la rouvrir.--La reine de Portugal a ouvert, le 5 de ce mois, la
session des corts  Lisbonne.--La rponse du roi Othon  l'adresse de
l'assemble, nationale a t bien accueillie. Le comit de rdaction de
la constitution a eu de longues discussions sur la question de savoir si
le choix des membres de la Chambre du Snat devait appartenir au roi, et
s'il devait avoir lieu  vie. Quinze voix contre six se sont enfin
prononces pour l'affirmative sur la premire partie de cette question,
cependant sous la condition que la loi devrait tre soumise, aprs dix
annes,  un nouvel examen.

[Illustration: Vue extrieure de la Cour du banc de la Reine,  Dublin.]

Les dbats du procs d'O'Connell et de ses coaccuss sont ouverts.
Presque toute la premire moiti du mois avait t remplie par des
formalits pralables de procdure, par le tirage du jury, par les
rcusations respectives, par les protestations des conseils des accuse
contre la formation d'une liste de laquelle presque tous les catholiques
se sont trouvs par avance exclus. Si quelque violence du peuple de
Dublin permettait au ministre anglais de congdier ses juges et de
confier aux baonnettes le soin de mettre fin  tous ces dbats, M. Peel
serait tir d'un grand embarras; car, aujourd'hui, aprs le triage qui a
t pralablement fait, quelle autorit peut avoir une condamnation?
quel respect peut-elle commander? quelle irritation, quelle indignation
ne fera-t-elle pas natre au contraire? Toute cette lutte prparatoire
n'a point empch O'Connell de se rendre, le 4,  un banquet  Cromwell.
La population est alle au-devant du librateur  quatre milles de l.
Il y avait vingt-sept corps de mtiers avec leurs drapeaux
emblmatiques: la pluie tombait  torrents; la foule n'en est pas moins
demeure immobile devant le balcon d'o O'Connell la haranguait. Il lui
a plus que jamais recommand de se maintenir dans la lgalit;
toutefois, suivant une version que nous ne trouvons du reste que dans le
Morning-Hrald, il aurait ainsi soulev le voile de l'avenir pour
montrer aux impatients qu'un ne perdrait rien  attendre: La situation
du monde est telle que le gouvernement anglais ne saurait disposer de
35,000 hommes en Irlande. J'ai entendu dire que Rbecca n'tait pas sans
postrit. (On rit.)

Le pays de Galles est en feu, et vous savez que ce genre de feu n'est
pas de ceux qui clairent ni qui vivifient. (On rit.) Les troupes
anglaises pourraient bien tre requises pour teindre l'incendie. Ces
mmes troupes ne pourraient-elles pas, un jour ou l'autre, tre appeles
 courir aprs les Franais, soit en Algrie, soit en Espagne? Le
prsident d'Amrique nous vole le territoire d'Orgon, c'est--dire
qu'il nous dclare la guerre. Dans de telles circonstances, on ne peut
pas gouverner longtemps un pays par la force.--Le 12, un des avocats,
se fondant sur l'illgalit de la marche suivie pour dresser la liste, a
demand que l'ouverture des dbats ft renvoye au 1er fvrier, afin que
jusque-l toutes les irrgularits pussent tre rectifies. Sa dmarche
a t repousse.

Le 13, une runion nombreuse de l'association a eu lieu  Dublin, et
l'on y a rdig une adresse  la reine et au Parlement leur dnoncer
toutes les infractions  la loi contre lesquelles on avait vainement
protest devant les magistrats.--Le lord-maire de Dublin a mis sa
voiture  la disposition d'O'Connell pour se rendre chaque jour de sa
demeure, situe dans Merrion-Square, au palais de la Cour du banc de la
reine, et pour le reconduire chez lui aprs l'audience. C'est l'tat qui
fournit au lord-maire son quipage; c'est donc l'tat qui se trouve
voiturer son agitateur. Les autres inculps se rendent galement chaque
jour, avant l'audience, chez O'Connell, dans leurs voitures
particulires, et quelques-uns d'entre eux vtus du costume de
magistrats municipaux, dont ils ont le caractre. Le cortge se rend
ensuite au complet au tribunal. Le nombre des accuss est, on se le
rappelle, rduit, par la mort du rvrend M. Tyrrell,  huit; MM.
O'Connell, John O'Connell, son fils, Steele, Duffy, Harrell, le docteur
Gray, Hay et le rvrend M. Tierney. Nous donnons aujourd'hui leurs
portraits.--Il est probable, du reste, que ces dbats fourniront 
_l'Illustration_ plus d'une scne  reproduire. Ils seront longs, car on
s'attend  voir le procs se prolonger pendant six mois au moins. C'est
le terme pour lequel les trangers, venus en grand nombre, ont lou des
appartements, en ayant soin de stipuler que la location serait proroge
si le procs n'tait point termin  cette poque. Ce dlai de six mois
est souvent aussi rappel par O'Connell. Je ne vous demande que six
mois de tranquillit, a-t-il dit dernirement encore au banquet de
Cromwell, et l'Irlande sera libre,--L'motion des esprits est
trs-grande. L'exclusion de beaucoup de catholiques de la liste gnrale
d'o devait tre tir le jury du procs, a fait revivre une irritation
religieuse que l'on dit difficile  dcrire. Le parti orangiste se
rjouit outre mesure de ce coup d'tat du _crown-office_, et de ce qu'il
appelle un retour au bon vieux temps des sectaires. O'Connell se borne 
dire: Quand je serai dans un cachot, Wellington, Peel et Graham
seront-ils plus puissants? et l'Irlande sera-t-elle plus satisfaite?
L'injustice flagrante de ma condamnation ne servira qu' mieux dmontrer
la justice du rappel, Enfin, l'ardeur du peuple et du clerg irlandais,
si pauvres et si souffrants, est entretenue par les tableaux qu'on fait
passer sous leurs yeux des richesses scandaleuses des chefs de l'glise
protestante. Dans un meeting tenu dernirement, le prsident a lu un
document authentique relatif aux normes successions laisses par des
vques de l'glise protestante: Fowler, archevque de Dublin, 3,750,000
fr.; Beresford, archevque de Tuam, 6,250,000 fr.; Agar, archevque de
Cashel, 10,000,000 fr.; Sopford, vque de Cork, 625,000 fr.; Pery,
vque de Dromare, 1,000,000 fr.; Cleaver, vque de Fern, 1,250,000
fr.; Bernard, vque de Limerick, 1,500,000 fr.; Hawkins, vque de
Raphoe, 6,250,000 fr.; Parter, vque de Clogher, 6,250,000 fr.; Knox,
vque de Killaloe, 2,500,000 fr.; Stuart, archevque d'Armagh,
7,500,000 fr.; au total, 46,875,000 fr. Et ces hommes, s'crie le
_Morning Advertiser_, s'appellent les _successeurs des douze pauvres
pcheurs de Galile!_ Et les oreilles de la lgislature se ferment
lorsque le peuple se plaint, dans sa souffrance, d'aussi monstrueuses
richesses!

La lgislature sur le mariage des officiers de l'arme vient de subir
une modification. Une circulaire du ministre de la guerre porte qu'
l'avenir un officier ne pourra obtenir la permission de se marier
qu'autant que la personne qu'il recherchera apportera en dot un revenu
non viager de 1,200 fr. au moins. Cette mesure a t vivement attaque
par la presse; nous ne croyons pas qu'elle soit vue plus favorablement
par les filles sans dot. Elle nous parat arriver d'autant plus mal 
propos, que nous semblons toucher au moment o les femmes vont pouvoir
se crer des ressources nouvelles, et devenir notaires, avocats et
mdecins. Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante, qui mrite
de ne pas demeurer inaperue, dans les annonces de _l'Estafette_. Elle
est date du 13 janvier: Monsieur le rdacteur, je vous remercie
d'avoir, dans votre journal d'hier, fait connatre au public que madame
Hahnemann est docteur en mdecine homopathique, ce dont, jusqu' ce
jour, ses amis avaient seuls connaissance. Mon litre de docteur,
beaucoup plus honorable pour moi que ne le serait celui d'une
principaut, n'est pas, comme vous l'avancez sans connaissance de cause,
un hritage du docteur Hahnemann; _ce titre je l'ai mrit par mes
travaux, et il m'a t attribu par un diplme exceptionnel_ que j'ai
reu d'une Acadmie ayant le droit de me le donner, et dont les membres
sont les premiers mdecins homopathes du monde aprs Hahnemann. Pour
une femme, il est tout aussi convenable d'tre mdecin que soeur de
charit. La diffrence n'existe que dans le plus d'instruction et de
capacit.--Je vous prie, monsieur, et au besoin je vous requiers
d'insrer ma lettre telle qu'elle est, dans votre prochain numro. MARIE
HAHNEMANN. 

Un incendie, caus par l'imprudence d'un domestique, a entirement
consum l'htel du ministre de la marine  La Haye, et dtruit la moiti
des btiments o taient placs les bureaux de l'administration. Tout un
quartier a t menac de ruine, et n'a t sauv que par le dvouement
et le courage de la population,  laquelle les jeunes fils du roi se
sont associs par leur activit et leurs gnreux efforts. Le ministre
de la marine a tout perdu. Ce brave marin fut oblig.

Le soir mme du sinistre, d'aller habiter un htel garni avec sa femme
malade et ses deux filles. Le lendemain, il reut du roi l'invitation
d'aller occuper le palais que S. M. possde prs du chteau royal. En
prenant possession des appartements, le vice-amiral Ryk trouva sur une
table un portefeuille contenant 25,000 fr. en billets de banque, et dans
un meuble  ct un grand nombre de pices d'toffes prcieuses
destines  composer une nouvelle garde-robe  madame Ryk et  ses
filles.--A Paris, un accident qui aurait pu faire un grand nombre de
victimes est arriv au thtre de l'Opra-Comique. Un lustre est tomb
dans la matine d'un de ces derniers jours, et un pauvre ouvrier
lampiste a t grivement bless. Ceci nous rappelle qu'il y a une
vingtaine d'annes, alors que l'Odon tait un dsert abandonn, mme de
ses voisins, les journaux annoncrent qu'un pareil accident tait arriv
 ce thtre, et l'un d'eux, pour rassurer compltement ses lecteurs sur
les malheurs qu'il avait pu causer, s'empressait d'ajouter:
Heureusement c'tait pendant la reprsentation.

Le quartier Saint-Jacques, qui semblait, par sa hauteur au-dessus de la
Seine, devoir tre constamment priv d'eaux courantes, en est maintenant
richement dot: dj une vingtaine de bornes-fontaines versent chaque
jour leurs eaux depuis le Val-de-Grce jusqu'aux environs de
l'Estrapade, et, dans peu de mois, les maisons les plus leves pourront
s'alimenter d'eau provenant du puits de Grenelle. Le rservoir plac sur
le point culminant de la place du Panthon est termin, mais
l'administration diffre d'y conduire les eaux jusqu'au mois d'avril,
afin de laisser aux enduits qui le recouvrent le temps d'acqurir toute
la duret dont le bton est susceptible. MM. Mary et Lefort, ingnieurs
des Ponts-et-Chausses, chargs de l'amnagement des eaux du puits de
Grenelle, ont pratiqu au bassin de distribution plac prs du puits
mme une disposition ingnieuse destine  suspendre momentanment la
distribution de ces eaux dans le cas o, par une circonstance
quelconque, elles deviendraient troubles. Elle consiste en une cuvette
tellement quilibre, qu'elle bascule quand elle reoit des eaux dont la
pesanteur spcifique est suprieure  celle qui est propre  l'eau pure.
Quand donc l'eau entrane avec elle une certaine quantit de sable, la
cuvette se dverse, et l'eau ne peut tre admise dans les conduites de
distribution. Cet appareil a dj signal deux poques de troubles
arrivs dans les eaux du puits de Grenelle. M. Lefort avait souponn
que la premire avait quelque relation avec un tremblement de terre qui
avait t ressenti dans l'ouest de la France; ce soupon a t chang en
certitude par l'observation du second trouble arriv le 25 du mois
dernier, qui a t prcd seulement de deux jours par le tremblement de
terre signal  Saint-Malo,  Cherbourg et dans plusieurs autres points
de la Bretagne, le 23 dcembre. Le mouvement de trpidation que le sol
prouve par les tremblements de terre dtruit les berges de la rivire
souterraine qui alimente les eaux jaillissantes, et en trouble la
puret. Ce phnomne, qui peut, au premier abord, paratre singulier, se
reprsente dans tous les tremblements de terre un peu considrables.
Dans celui qui a ravag Lisbonne en 1735, toutes les sources sont
devenues troubles, et plusieurs mme ont cess de couler. En Savoie, il
y a vingt-deux  vingt-quatre ans, les sources d'Aix ont prouv une
suspension momentane  la suite d'un tremblement de terre qui s'tait
fait ressentir dans le midi de la France, et, lors de leur rapparition,
elles taient tellement charges de sable et d'argile, qu'on a craint
pendant longtemps que ces sources, si utiles  la sant publique et qui
forment la richesse du pays, ne fussent perdues pour toujours.

Nous avons dit, au dbut de ce numro, que la postrit avait commenc
pour l'excrable nom d'Hudson Lowe. La mort, qui, au fait, tout en
cherchant bien, pouvait facilement faire d'autres victimes du mme
genre, a frapp un officier distingu, d'un nom honorable, le colonel
Dacis, et un magistrat estim de la Cour de cassation, M. Tarb. Quant 
la mort annonce de M. le duc d'Angoulme, elle a, depuis, t dmentie.



Inventions nouvelles.

LOCOMOTION SUR LES CHEMINS DE FER.

--RECTIFICATION.--

Dans l'article que nous avons consacr  l'examen du nouveau systme de
chemins de fer, de M. le marquis de Jouffroy (voyez p. 314), nous avons
dit qu'aucune des inventions mises au jour depuis la catastrophe du 8
mai 1842 n'tait apparue avec un caractre d'vidence telle que les
compagnies aient d, sous peine de flonie envers le public, s'en
emparer et les appliquer  leurs chemins. Quelques lecteurs ont pu
donner  nos paroles un sens plus tendu que nous n'avons prtendu le
faire, et englober dans cette espce d'arrt de rpudiation toutes les
inventions, mme celles, qui sont antrieures  la date du 8 mai. Telle
n'a pas t notre pense, et notre devoir d'homme loyal et cherchant la
vrit nous impose l'obligation d'aller au-devant de cette
interprtation et des conclusions que l'on serait tent de tirer de ce
que nous avons dit.

L'exception que nous avons faite en faveur du systme atmosphrique,
qui, connue on le sait, est  l'tat d'exprience en Irlande et le sera
peut-tre bientt en France, doit s'tendre  un autre systme imagin
ds 1837 par M. Arnoux, et qui a dj runi les suffrages de tout ce que
la France compte d'hommes comptents dans cette matire.

Pour beaucoup de nos lecteurs, nommer M. Arnoux, c'est leur rappeler
suffisamment et l'invention et son mrite. Pour ceux qui ne la
connaissent pas, nous en dirons quelques mots.

M. Arnoux frapp des inconvnients que prsentent dans l'exploitation
des chemins de fer le paralllisme inflexible des essieux et la
solidarit du moyeu de la roue avec l'essieu, inconvnients qu'on a
cherch  diminuer en augmentant le rayon des courbes, a imagin un
systme dans lequel les essieux sont toujours normaux  la courbe qu'ils
parcourent, la premire direction leur tant donne par quatre galets
conducteurs placs en contrebas du premier essieu. Il a de plus permis
aux roues de tourner sur les essieux, ces derniers ne pouvant prendre
qu'un mouvement horizontal autour d'une cheville verticale qui les
traverse par le milieu.

Notre intention n'tant pas de donner aujourd'hui, du systme dont il
s'agit, une description qui sera mieux place  propos de la prochaine
prsentation d'un projet de loi aux Chambres, nous n'ajouterons rien sur
l'invention elle-mme. Nous diront seulement que l'auteur ayant soumis,
en janvier 1838, un modle de son systme  l'Acadmie des Sciences, la
commission charge de l'examiner lui accorda son approbation et mit le
voeu qu'il pt tre soumis  un essai en grand. Ce voeu a t accompli
par la construction  Saint-Mand d'un chemin de fer ordinaire de 1,200
mtres de dveloppement, prsentant une succession de courbes de petit
rayon, sur lesquelles l'inventeur fit, avec un train compos de six
voiture charges et remorqu par une locomotive, de nombreuses
expriences qui eurent pour tmoins l'Acadmie des Sciences, le ministre
et le sous-secrtaire d'tat des travaux publics, un grand nombre de
pairs et de dputs, plusieurs officiers des armes spciales, et presque
tous les ingnieurs des Ponts-et-Chausses et des Mines en rsidence 
Paris. Le rsultat du nouvel examen auquel se livrrent les divers corps
savants que nous venons de nommer fut consign dans diffrents rapports
adresss, soit  l'Acadmie, soit au ministre des travaux publics, et,
nous devons le dire, entirement favorables  l'inventeur.

Depuis lors, M. Arnoux a demand, pour l'application de son systme, la
concession d'un chemin de fer de Paris  Saint-Maur. Cette demande,
soumise  toutes les formalits d'enqute et d'examen dont
l'administration a d s'entourer dans cette grave circonstance, o il
s'agissait de donner enfin l'essor  une invention nouvelle, n'attend
plus que la sanction lgislative. Elle est accorde en principe, et
probablement le chemin de fer serait dj en cours d'excution. Si sa
position aux portes de Paris ne le faisait pas rentrer dans la classe de
ceux qu'on ne peut concder par ordonnance royale.

Les explications que nous venons de donner sur un systme que nous
regrettons d'avoir pass sous silence dans notre dernier article,
prouveront  nos lecteurs que nous avons t loin de le comprendre parmi
ceux qui doivent rester toujours  l'tat d'utopie ou de modle _en
petit_, ce qui, dans beaucoup de cas, est absolument la mme chose.



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Expriences amricaines: Martin prend un associ.--Valle d'den en
perspective.

(V. t. II. p. 20, 38, 103, 139, 153, 211 et 234.)

L'heureux chroniqueur des aventures de Mark et de Martin se flicite de
parcourir de nouveau avec eux le champ classique de la libert et d'une
moralit sans hontes. Respirons avec nos deux voyageurs l'air de
l'indpendance; apprenons  apprcier, avec un pieux respect, cette
habile interprtation du code, plus ingnieuse encore que morale, qui
consiste  se faire une loi de ne jamais rendre  Csar ce qui
appartient  Csar (1). Respirons (si nous le pouvons)  l'aise dans
cette atmosphre sacre, qui vivifia nagure les larges poumons d'un
noble patriote (2); grand homme! qui, mme en dormant, rvait libert
entre les bras d'une esclave, et, au rveil, vendit  l'encan, avec une
impartialit remarquable, la malheureuse et sa porte, dont lui-mme
tait pre. Exemple de sage conomie qui a trouv plus d'un imitateur.
........................................................................

[Note 1: La responsabilit de cette amre critique des tats-Unis, de la
facilit accorde aux banqueroutes, de l'absence d'esprit de famille, de
l'gosme, de l'outrecuidance, etc., etc., reprochs aux Amricains de
l'Union doit peser en entier sur Dickens: nous ne nous associons
nullement  sa faon, probablement partiale, d'envisager l'Amrique; ses
opinions se ressentent trop peut-tre de l'inimiti, de la jalousie qui
subsiste toujours entre la mre patrie et ses colonies affranchies
malgr elle.]

[Note 2: Un des prsidents du congrs des tats-Unis est accus d'avoir
vendu les enfants qu'il avait eus d'une de ses ngresses.]

Quel cliquetis! quel bruit! les roues s'entre-choquent, le rail
frissonne, les wagons s'lancent, et voil que la machine hurle sous la
torture, comme un tre vivant qui se tord dans l'agonie; faible
comparaison, car le fer et l'acier comptent bien autrement dans cette
rpublique que le sang et la chair. Si l'on exige trop de l'oeuvre du
genre humain, elle porte en ses flancs la vengeance... Mais l'imparfait
mcanisme, oeuvre de la main divine, peut tre foul, bris, cras, le
tout impunment. Voyez cette machine! Eh bien! il en coterait plus en
amendes, restitutions, confiscations,  celui qui briserait en son
caprice l'insensible masse de mtal, que si, s'en prenant  des
cratures humaines, il se ft avis de trancher une vingtaine de vies.

Ce n'taient point des penses de ce genre qui proccupaient le
conducteur de la locomotive que nous venons de voir partir; probablement
mme le brave homme se dispensait-il tout  fait de penser.
Nonchalamment appuy sur un ct de la voiture, bras et jambes croiss,
il fumait sa pipe, immobile et muet, sauf quand, d'un grognement aussi
court qu'une de ses bouffes, il approuvait quelque coup bien vis de
son camarade le chauffeur. Celui-ci trompait ses loisirs en jetant,
bche aprs bche, de la provision du _tender_, aux nombreux troupeaux
errants des deux cts de la route. Nonobstant l'impassibilit des deux
hommes, les wagons poursuivaient leur course avec vitesse,  part
quelques secousses et cahots, les rails tant fort irrgulirement
aligns.

Le convoi se composait de trois chars gigantesques, autrement dits
_caravanes_: le char des dames, le char des messieurs, et enfin celui
des ngres, le dernier peint en noir, par gard pour les occupants, bien
que Mark et son matre n'eussent point de compagnes de voyage, ils
avaient pu se faire admettre, ainsi que plusieurs autres gentlemen, dans
le premier char, le plus commode, et qui n'tait pas plein,  beaucoup
prs.

Eh bien! Mark, dit Martin examinant son compagnon avec une curiosit
inquite, vous voil donc bien content d'avoir laiss New-York derrire
nous?

--Oui, monsieur, fort content.

--Est-ce que les occasions d'prouver ou d'aiguiser votre jovialit,
comme vous dites, vous manquaient l-bas?

--Bien au contraire, monsieur; jamais je ne passais plus gaillarde
semaine que ces huit jours chez les Pawkins.

--Et, reprit Martin, en hsitant comme s'il et dj plusieurs fois
lud la question, et... que vous semble de nos esprances actuelles?

--Florissantes, monsieur. Peut-on trouver un nom de meilleur augure que
celui de Valle d'den? D'ailleurs, on m'a affirm, poursuivit Mark
aprs une pause, qu'en fait de lots, aux de serpents, au grand complet,
ne nous feraient pas faute dans ce nouveau paradis.

Loin de s'appesantir sur ce que cette information pouvait avoir de
fcheux, Mark prit un air aussi rayonnant que s'il n'et eu autre dsir
et passion en sa vie que de se faufiler dans l'intimit des reptiles.

Qui vous a dit cela? demanda svrement Martin.

--Un officier militaire, rpondit Mark.

--Archi-fou que vous tes! rpliqua son matre riant en dpit de
lui-mme, que voulez-vous dire avec votre officier militaire? Vous savez
aussi bien que moi qu'ici les officiers pullulent comme...

--Certes, il y en a plus que d'pouvantails dans nos chnevires,
interrompit Mark. Mme sorte de milice encore, toute de veste et
d'habit, avec un bton au milieu... Ah! ah! allez, n'y prenez pas garde,
monsieur; c'est mon humeur; je ne saurais m'empcher d'tre gai.--Eh
bien! c'tait donc un de ces conqurants  poitrine rembourre, de chez
Pawkins, lequel me dit: Suis-je bien inform? (soufflant ses mots, non
pas compltement  travers ses narines, mais comme s'il et fait jouer
une soupape tout au haut de son nez.). Est-il exact, me dit-il, que vous
deviez partir pour la valle d'den?--J'en ai ou quelque chose, ai-je
rpondu.

--Oh! reprend-il, si jamais l-bas il vous arrive de coucher dans un
lit... (Il n'y a rien qui ne se puisse, comme vous savez, avec le temps
et les progrs de la civilisation!) Si donc il vous arrivait par hasard
de coucher dans un lit, n'oubliez pas, croyez-moi, de vous munir d'une
bonne hache. Moi de le regarder en face et fixement. Quoi! des puces?
lui dis-je.

--Mieux que cela, rpond-il.--Des vampires!--Allez, encore.--Des
mosquites, peut-tre?--Allez, allez, toujours; encore mieux.--Mais quoi
de mieux?--De mieux? Eh! eh! des _serpents_, dit-il, de bons serpents 
sonnettes. Vous flairez juste, tranger, en croyant trouver l-bas
quelques lantiponneurs mangeurs de chair humaine de la petite espce;
mais ce n'est pas la peine d'y prendre garde: ils tiennent compagnie.
C'est aux serpent que je vous conseille de faire attention. Lorsqu'en
vous veillant vous en verrez un, tout droit, post sur votre lit, en
manire de tire-bouchon allong pos sur son manche, coupez-le-moi en
deux sans barguigner, car c'est un venimeux coquin, qui ne s'y
reprendrait pas  deux fois pour bcler votre affaire.

--Pourquoi ne m'as-tu pas averti plus tt! s'cria Martin, dont
l'expression faisait en ce moment ressortir fort  leur avantage les
traits rayonnants de Mark.

--Est-ce que j'y ai seulement song, monsieur! repartit celui-ci. Cela
m'est entr par une oreille et sorti par l'autre. Merci de ma vie! je
gagerais que c'tait quelque actionnaire d'une autre compagnie qui
fabriquait toute cette histoire pour nous enlever  l'den de la
concurrence, et nous embaucher pour son den  lui!

--Cela se pourrait!... rpliqua Martin; tout au moins puis-je dire en
conscience que je le souhaite de toute mon me!

--Pas de doute que c'est cela, monsieur, rpondit Mark, qui, dans le
bouillonnement de courage qu'avait soulev en lui l'anecdote, avait un
moment oubli l'effet probable, qu'elle aurait sur son matre.
D'ailleurs, de faon ou d'autre, ne nous faut-il pas vivre, monsieur?

--Vivre! se rcria Marlin, c'est ais  dire; mais s'il nous arrivait de
trop bien dormir quand les serpents  sonnettes se dresseront en
tire-bouchons sur nos lits, cela ne serait pas aussi ais  faire!

--Suprieurement raisonn! dit une voix parlant de si prs qu'elle
chatouilla l'oreille de Martin. La chose est terriblement vraie.

Se retournant aussitt, Martin s'aperut qu'une tte s'tait insinue
entre Mark et lui. Elle appartenait  un de leurs voisins plac derrire
eux: il appuyait son menton sur le dossier de leur banquette, et se
divertissait  couter leur conversation. L'homme tait porteur d'une de
ces physionomies froides et sans vie auxquelles une semaine de sjour
dans le Nouveau-Monde devait avoir habitu nos voyageurs. Ses joues se
creusaient comme s'il les et constamment suces, les aspirant du
dedans. Le soleil, en brlant son teint, ne l'avait pas cuivr d'un
robuste hle, signe de force et de sant, mais l'avait badigeonn d'un
jaune sale. Le regard rus qui s'chappait par les coins de ses perants
yeux noirs  demi clos, semblait dire: Vous ne me duperez pas encore
cette fois. Vous en auriez bien envie; mais, bernique! Ses bras
reposaient ngligemment sur ses genoux, tandis qu'il se penchait en
avant pour couter. Dans sa main droite tait un couteau, dans la gauche
une tranche de carotte de tabac qu'il tenait comme nos paysans anglais
tiennent leur morceau de fromage. Il se mla  la discussion avec aussi
peu de crmonie que si, depuis plusieurs jours, invit  peser les
arguments de part et d'autre, il se trouvait oblig en conscience
d'mettre un avis. L'ide que l'on put ne pas dsirer l'honneur de sa
connaissance, et que les deux trangers aimassent mieux garder pour eux
leurs affaires prives, n'entrait pas plus dans cette tte que si c'et
t celle d'un ours ou d'un buffle.

Je dis, rpta-t-il avec un hochement de tte de condescendance qui
s'adressait  l'homme d'outre-mer, au Barbare,  Marlin, je dis que
c'est une terrible vrit. Damnes soient toutes ces engeances de
vermine!

Fort dispos  insinuer que le _gentleman_ venait tourdiment de se
damner lui-mme, Martin ne put s'empcher de froncer le sourcil; mais,
se rappelant qu' Rome il faut faire comme les Romains, il s'effora de
sourire de son air le plus gracieux.

Leur nouvel ami, affair  tailler ses feuilles de tabac, tout en
sifflotant, un petit air pour son amusement particulier, en resta l
pour l'heure. Quand il se fut faonn une chique  son got, il ta la
vieille de sa bouche, et la dposa paisiblement sur le dos de la
banquette, entre Mark et Martin, pendant qu'il enfonait la neuve dans
le creux de sa joue, o elle fit tout d'abord l'effet d'une norme noix
ou d'une petite pomme. L'opration termine  sa complte satisfaction,
il insinua la pointe de son couteau dans la vieille chique, et, la
soulevant pour l'examiner mieux, il remarqua, de l'air d'un homme qui
n'a pas vcu en vain, qu'elle tait considrablement use. Puis il la
lana dehors, remit son couteau dans une poche, le reste de son tabac
dans l'autre, appuya son menton sur le dossier, comme ci devant, et
paraissant approuver la forme de la veste de Martin, il tendit la main
pour en tter le tissu.

Comment nommez-vous cette toffe? demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais pas le nom, dit Martin.

--Combien cela peut-il vous coter? un dollar l'aune, au moins, je
parie?

--En vrit, je l'ignore,

--Dans ma patrie, reprit l'Amricain, nous connaissons le _cot_ et la
valeur de nos _produits_.

Marlin n'levant nulle objection, il y eut une pause.

Eh bien! reprit leur nouvelle connaissance, aprs avoir regard
fixement les deux Anglais pendant tout l'intervalle du silence, comment
va la vieille martre par le temps qui court?

Mark Tapley, comprenant qu'il s'agissait de sa propre mre, allait
vivement rtorquer l'insulte, sans la prompte intervention de Martin.

--Serait-ce la mre patrie que vous dsignez ainsi, monsieur?
demanda-t-il.

--Ah! ah! ricana son interlocuteur; et o en est-elle, s'il vous plat?
Progressant  reculons, selon sa coutume, sans doute! A la bonne heure!
Et la reine Victoria, comment se porte-t-elle?

--Fort bien,  ce que je prsume, rpliqua l'Anglais,

--Et, dites donc, votre reine Victoria ne tremblera pas dans sa peau
lorsqu'elle entendra parler de notre meeting de demain? Non, elle n'a
garde, n'est-ce pas?

--Mais, pas que je sache. Pourquoi tremblerait-elle?

--Le frisson ne la gagnera pas, non! quand elle entendra parler de nos
faits et gestes?

--Ma foi, non, rpondit Martin; de cela j'en pourrais jurer.

L'Amricain, videmment frapp de l'ignorance ou des prjugs de
l'Anglais, le regarda en piti, et reprit:

Eh bien, monsieur, moi, je n'ai qu'une chose  vous dire: Apprenez
qu'il n'y a pas une machine  vapeur dans tous les libres tats de
l'Union (que protge le Dieu tout-puissant!), pas une machine en
explosion, avec sa chaudire clate, qui soit plus dmonte, plus
disloque, plus dtraque, que ne le sera cette jeune crature, dans ses
somptueux appartements de la Tour de Londres(3), quand elle aura lu le
dernier numro de notre fameuse _Gazette de l'Association du
Water-toast._

[Note 3: Loger la reine d' Angleterre  la Tour de Londres, o l'on
garde les lions, c'est prcisment comme si, s'autorisant du nom de
Jardin du Roi, donn un Jardin des Plantes, on affirmait que les rois de
France habitent la mnagerie.]

Plusieurs voyageurs avaient quitt leurs banquettes pendant ce dialogue
pour se rapprocher; ils parurent enchants du discours. L'un d'eux, fort
maigre, portant une cravate blanche, noue lche au cou, un fort long
habit blanc, un trs-court manteau noir, personnage qui semblait faire
autorit parmi les autres, se rendit interprte de la satisfaction de
tous.

Hem! M. Aristide Kettle! s'cria-t-il en tant son chapeau.

Il y eut un _chut_ gnral.

M. Aristide Kettle!... Monsieur!

M. Kettle salua.

C'est au nom de cette assemble, monsieur, au nom de notre commune
patrie, au nom de cette quitable, de cette sainte cause de sympathie, 
laquelle nous sommes tous lis que je vous remercie! je vous remercie,
monsieur, au nom des membres de l'Association du Water-toast; je vous
remercie encore au nom de la _Gazette du Water-toast_; et je vous
remercie derechef, monsieur, au nom de la bannire toile de la grande
Union, pour cette dclaration tout  la fois si logique, si claire, si
loquente! Et, si j'osais, monsieur (en parlant, afin de s'assurer
forcment l'attention du jeune Anglais,  qui Mark murmurait quelques
mots  l'oreille, il le poussa du bout du manche de son parapluie), si
j'osais, en terminant, monsieur, mettre un voeu, un souhait en rapport
indirect avec la question qui nous occupe, je dirais, monsieur: Puisse
le noble bec de l'aigle amricaine rogner l'ongle sanglant du lion
britannique, afin qu'il apprenne  faire rsonner sur la harpe
irlandaise, et sur le violon cossais, ces libres mlodies qui
s'exhalent du fond de chaque coquille endormie sur les rives de notre
verte Colombie!

Ici, le maigre personnage se rassit au milieu de la sensation la plus
vive, et tous les visages prirent un air profond.

Gnral Choke! dit M. Aristide Kettle, vous me rchauffez le coeur!
oui, monsieur, vous m'avez rchauff le coeur! Mais le lion britannique
n'est pas ici sans reprsentant, et je serais curieux d'entendre quels
arguments celui-ci prtendrait allguer.

--Sur ma parole, s'cria Martin en riant, si vous me faites l'honneur de
me confrer un si imposant caractre, tout ce que je puis rpondre,
c'est qu'il n'est point arriv  ma connaissance que jamais la reine
Victoria ait lu la _Gazette du..._ je ne sais comment vous l'appelez, et
que je ne prsume pas qu'elle en entendu parler de sa vie.

Le gnral Choke adressa un sourire de commisration  ses compatriotes,
et reprit en faon d'explication bnigne; Elle lui est expdie,
monsieur, rgulirement expdie par la poste.

--Si on l'adresse  la Tour de Londre, je doute fort qu'elle arrive en
main propre, fit observer Martin, car ce n'est point l que demeure la
reine.

--La reine d'Angleterre, messieurs, ajouta Mark Tapley, affectant la
plus grande politesse et regardant ses auditeurs avec un srieux
imperturbable; la reine d'Angleterre loge  la Monnaie, afin d'avoir
l'oeil sur l'argent. Elle a aussi,  la vrit, un logement chez le
lord-maire,  l'htel de ville en vertu de sa charge; mais elle s'y
tient rarement, vu que les chemines fument.

--Mark, murmura Martin, ayez la bont, s'il vous plat, de ne pas vous
mler de la conversation, quelque burlesque qu'elle puisse vous
paratre.--Je vous faisais simplement observer, messieurs (quoique la
chose soit de peu d'importance), que la reine d'Angleterre n'a jamais
habit la Tour de Londres.

--Gnral! s'cria M. Aristide Kettle, vous l'entendez!

--Gnral! rptrent plusieurs autres voix, gnral!

--Paix! silence, je vous prie! dit le gnral Choke levant la main et
s'exprimant avec une affectueuse bienveillance, une condescendance des
plus touchantes, j'ai dj eu lieu de remarquer comme une circonstance
fort extraordinaire, que j'attribue aux institutions arrires de la
Grande-Bretagne, dont la tendance fut toujours de supprimer, avec un
soin jaloux, toute enqute populaire, toute loyale information, tandis
que dans les dserts, dans les forts sans routes et sans limites de
notre continent occidental, elles circulent et se rpandent avec autant
de profusion que de vlocit; j'ai souvent, dis-je, eu lieu de me
convaincre que les connaissances acquises par les Anglais eux-mmes sur
les sujets qui les touchent de plus prs sont loin d'galer celles que
possdent la plupart de nos citoyens, grce  leur esprit actif,
remuant, progressif. Le fait actuel est intressant sous ce rapport, et
confirme pleinement mon observation. Lorsque vous assurez que votre
reine ne rside pas  la Tour de Londres, monsieur, poursuivit-il,
s'adressant cette fois  Martin, vous tombez, dans un erreur commune,
mme,  plusieurs de vos compatriotes que recommanderaient leurs
lumires et leur moralit; mais vous tes dans l'erreur, monsieur, tout
 fait dans l'erreur: c'est  la Tour que demeure la reine.

--Quand elle est  la cour de Saint-James, lit observer M. Kettle.

--Quand elle est  la cour de Saint-James, cela va sans dire, reprit le
gnral avec la mme bnignit; il est clair qu'elle ne saurait loger en
mme temps  Londres et au pavillon de Windsor.

_(La suite  un autre numro.)_



Inauguration du Monument de Molire.

Notre confiance n'a point t trompe. La solennit du 15 janvier a t
digne de son objet, digne aussi de la nation qui venait rendre un
solennel hommage au plus grand gnie qui l'ait illustre dans les
lettres.

Ds onze heures et demie, le corps de ville, compos du conseil
municipal de Paris, des maires et adjoints des douze arrondissements, du
conseil de prfecture de la Seine, ayant en tte M. le comte de
Rambuteau; les cinq Acadmies de l'Institut; les quatorze dputs du
dpartement; la commission de souscription au monument; les membres du
bureau de la socit des gens de lettres; la commission de l'association
des auteurs dramatiques; celle des artistes de nos diffrentes scnes,
se rendaient et taient reus au foyer de la Comdie-Franaise par les
socitaires de cette troupe, dont Molire fut le fondateur. Le concours
tait nombreux; toutefois M. Dopin l'an, qui y figurait comme membre
de l'institut, exprimait tout haut le regret que l'autorit suprieure
s'y ft fait reprsenter, et disait que l'honneur de prsider  une
pareille crmonie tait trop grand pour tre de ceux qu'il est permis
de dfrer.

A midi le cortge, prcd d'un bataillon de la deuxime lgion de la
garde nationale, musique en tte, a dfil entre deux haies de soldats,
et est bientt arriv sur l'emplacement o s'lve le monument. Tout y
avait t dispos, par les soins de l'architecte, avec un got et un
sentiment parfaits. La maison de la rue de Richelieu n 34, o mourut
Molire, tait tendue de velours rouge, rehauss de glands et de
crpines d'or, jusqu'au troisime tage. A la hauteur du premier, on
lisait l'inscription suivante grave sur une table de marbre qui
demeurera encastre dans la faade de cette habitation: .Molire mourut
dans cette maison, le 13 fvrier 1673,  l'ge de cinquante et un ans.
Des bannires en soie plantes sur divers points du carrefour portaient
le titre des pices de l'auteur immortel, et une estrade destine 
recevoir les orateurs qui allaient se succder tait dresse en face du
monument, qu'un voile immense couvrait encore tout entier. Quand le
cortge a eu pris place, le voile s'est cart, chacun s'est dcouvert,
d'universels applaudissements se sont fait entendre, et  cette
manifestation gnrale et clatante en l'honneur d'un grand homme ont
succd des tmoignages unanimes d'approbation pour l'habile artiste qui
a su tirer un parti si heureux, si inattendu de la tche, pour tout
autre ingrate, qu'on lui avait donne  remplir.

[Illustration: Monument de Molire.--La Muse enjoue, statue en marbre,
par M. Pradier.]

Chacun, en effet, et mme ceux qui, comme nous, avaient regard cet
emplacement comme le plus historiquement convenable, avaient reconnu
toutes les difficults qu'il prsentait pour la construction d'un
monument. Nous savions bien, comme on l'a fort bien dit  la Chambre des
Dputs dans la discussion de la loi, qu'il y avait  Paris quelques
places publiques, dans quelques quartiers nouveaux, o une statue de
Molire pourrait faire bon effet. Mais ce n'et plus t  Molire,
comme on l'a rpondu, que la statue aurait t consacre, c'et t 
l'embellissement de cette place; toute autre statue jouerait aussi bien
ce rle. Il faut se garder de croire qu'un monument soit une chose
banale, qu'on puisse  volont planter dans tel ou tel lieu: quand vous
avez le bonheur de rencontrer une place o il s'lve pour ainsi dire
tout naturellement, o il a un sens, o il parle au souvenir et 
l'imagination, ne vous avisez pas d'aller chercher ailleurs. Qu'importe
que ce soit un carrefour plutt qu'une place publique? qu'importe que le
quartier soit populeux, que la foule se presse  l'entour de votre
monument? Ce serait une faon singulire d'honorer nos grands hommes que
de les dporter dans une solitude. Si nous leur levons des statues,
n'est-ce pas pour les exposer aux regards, et les spectateurs seront-ils
jamais trop nombreux? Nous avions compt sur le gnie de l'artiste pour
mettre  profit ces avantages moraux et vaincre ces difficults
matrielles M. Visconti a dpass notre attente. Son oeuvre, dont nous
donnons aujourd'hui une reproduction fidle, est conue avec esprit et
tudie avec un grand soin. Il a, comme on l'a dj dit, videmment
cherch  s'inspirer des oeuvres les plus lgantes de l'architecture en
usage vers l'poque qui suivit la mort de Molire. Ce fronton arrondi,
ces colonnes corinthiennes richement

[Illustration: Monument de Molire--Molire, statue en bronze, par H.
Seurre an.]

fouilles, ces profils largement accentus, sont des souvenirs rveills
avec une heureuse intention. On pourra supposer, dans un sicle ou
deux, a dit ingnieusement M. Vitet, que cette faade a t construite
il y a cent cinquante ans. C'est assurment un bon procd envers nos
pres, lorsque nous rparons un de leurs oublis, que de rendre ainsi
presque illisible la date du monument (4).--La statue en bronze de
Molire, par M. Seurre an, est une oeuvre consciencieuse; le monument
a t conu de manire  la bien faire ressortir. Le sculpteur n'a pas
cru devoir faire choix du type, peut-tre conventionnel, mais du moins
consacr pour la figure de Molire, qu'avaient prcdemment reproduit le
burin de Fiquet et le ciseau de Houdon. C'est un tort peut-tre: il faut
reprsenter les hommes populaires tels qu'ils sont conservs dans les
souvenirs du peuple. C'tait le sentiment du mme artiste quand il a
plac sur la colonne Vendme Napolon avec son chapeau et sa redingote
historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un
autre parti. --Les statues de M. Pradier, reprsentant la comdie
srieuse et la comdie enjoue, distinction que nous ne comprenons pas
bien, et qu'il a t difficile, on le sent, d'exprimer en marbre, sont
belles, et se marient bien  l'architectonique dont elles font en
quelque sorte partie dans le plan du monument. L'effet gnral a donc
t excellent, et chacun des dtails a support, avec avantage l'examen.

[Note 4: La pense de M. Vitet a t reproduite avec assez de bonheur
par l'auteur d'un pome que, dans son concours, l'Acadmie Franaise a
distingu, M. Arthur de Beauplan:

        Monument qu'on lve au grand homme aujourd'hui,
        Perds ton lustre clatant, fais-toi vieux comme lui,
        Pour que le prix tardif qu'on dcerne  sa gloire
        Ne fasse pas longtemps injure  sa mmoire;
        Temple d'expiation, par nos mains tabli,
        Ne lui rappelle pas deux longs sicles d'oubli.
]

[Illustration: Mdaille de Molire.]

Il a d'abord t rapide; car l'air que la musique avait fait entendre au
moment o disparut le voile, et qui rappelait plus, au dire des plus
jeunes membres du cortge, les symphonies du bal Mabile; et de la
Grande-Chaumire que celle que Lulli et Charpentier composaient pour les
pices de Molire, cet air tait termin, et le premier orateur prenait
la parole. C'tait M. de Rambuteau. Ce magistrat s'est montr peut-tre
un peu trop municipal. Il pouvait ne pas tre indispensable de traiter
la question de voirie et d'expliquer comment, ayant  largir la rue, on
avait subsidiairement pris le parti de rendre hommage  Molire. Ceci
et pu tre dit,  la rigueur, dans une dlibration secrte du conseil
municipal; mais il fallait le laisser ignorer  Molire, devant qui l'on
parlait, et  ses admirateurs enthousiastes qui se groupaient autour de
sa statue. On a eu, du reste, plus de mnagements pour les lecteurs de
journaux, car nous n'avons pas retrouv dans le discours imprim ce qui
nous avait paru une distraction peu heureuse dans le discours dbit.
L'preuve a port conseil.

[Illustration: Monument de Molire.--La Muse grave, statue en marbre,
par M. Pradier.]

M. tienne, au nom de l'Acadmie Franaise, a prononc une allocution
sobre de mots et abondante en aperus ingnieux, en rapprochements
pleins de bonheur. Le hasard de la prsidence, qui avait dsign un
auteur dramatique pour cette mission, avait en quelque sorte voulu
dissimuler les cruauts de la mort. Cinq auteurs qui s'taient illustrs
 la scne faisaient primitivement partie de la commission du monument
de Molire: Alexandre Duval, Npomucne Lemercier, Casimir Delavigne,
MM, tienne et Scribe. Ces deux derniers seuls sont demeurs, et celui
qui a port la parole a fait entendre un langage au patriotisme duquel
les mnes de ses confrres morts auront tressailli, comme son collgue
survivant aura pu sourire  son esprit, et applaudir avec la foule  son
heureuse et loquente inspiration.

M. Samson, parlant au nom de la Comdie-Franaise, a t plein de
convenance et de got. M. Arago, reprsentant la commission du monument,
s'est montr, comme toujours, orateur aux hardiesses heureuses. Il
venait le dernier, et l'tude  laquelle il s'tait livr tait complte
et tendue. Il a su nanmoins viter les redites, et malgr les rigueurs
de l'atmosphre, ne paratre long  aucun de ses auditeurs. Nous en
avons seulement remarqu un, qui devait probablement tre un stnographe
des Chambres, qui disait, la figure gele, luttant la semelle et se
frottant les mains pour combattre le froid: _Sensation aux extrmits_.

Aprs ces discours prononcs, les orateurs, accompagns des prsidents
et secrtaires des cinq Acadmies, sont monts dans l'intrieur du
monument, et la foule a vu une couronne de laurier se poser sur la tte
de la statue: les applaudissements ont retenti. Une bote renfermant un
exemplaire des _Oeuvres_ de l'immortel auteur, un exemplaire de
_l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molire_ (5), le livret publi
par la commission, et une magnifique mdaille qu'elle avait fait graver
 l'occasion de cette rparation mmorable, a t dpose et scelle
dans le monument. Nous avons fait reproduire cette mdaille, oeuvre
remarquable d'un artiste distingu, M. Cannois, dont, chacun pourra de
nouveau apprcier le mrite minent, et dont les membres de la
commission louaient le dsintressement (6).

[Note 5: Les gravures de la statue de Molire, par M. Seurre an, et
des deux statues de M. Pradier, que nous donnons aujourd'hui, nous sont
communiques par M. Hetzel, libraire rue de Richelieu, 76, et font
partie de l'illustration de la troisime dition de l'ouvrage de M.
Taschereau, qu'il vient de publier avec des additions nombreuses et
importantes. Un magnifique volume, format anglais; prix: 5 fr. 50 c.]

[Note 6: Il a t tir un certain nombre d'exemplaires de cette
mdaille, que l'on trouvera au domicile de l'artiste, rue du
Faubourg-Saint-Germain, 37.]

[Illustration: Vue du Monument de Molire pendant l'inauguration.]

Le cortge est revenu dans le mme ordre et au bruit des mmes fanfares
au pristyle du Thtre-Franais, o il s'est spar.

A la mme heure, la jeunesse des coles, que des mesures, uniquement
motives sans doute par le peu d'tendue de l'emplacement servant de
thtre  cette fte, en avaient tenue  l'cart, se rendait, dans un
ordre qui tmoignait d'un bon esprit et d'un sentiment vrai d'admiration
et de respect, devant la maison de la rue de la Tonnellerie o l'on crut
longtemps que Molire tait n, et o se trouve encore plac, dans la
faade, le buste pos avant que les recherches de MM. Beffara et Gurard
ne nous eussent appris qu'il est effectivement n rue Saint-Honor, au
coin de la rue des Vieilles-tuves, dans la maison numrote 96. L, le
cortge a dpos des couronnes d'immortelles devant le buste de l'ancien
lve du Collge, de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), de l'ancien
lve en droit de la facult d'Orlans, la plus rapproche de Paris, o
l'on ne professait alors que la thologie.

Le soir, la foule se pressait au Thtre-Franais et  l'Odon pour
assister  la reprsentation du _Tartufe_ et du _Malade imaginaire_,
jous simultanment sur les deux rives. Nous ne doutons pas que les
motions n'aient t vives  l'Odon;  la Comdie-Franaise, o nous
nous tions rendu, les acteurs auront t contents du public, car il
s'est montr content des acteurs. Chacun de ceux-ci semblait se reporter
 deux sicles et avoir encore Molire pour directeur.--Entre les deux
pices, Beauvalet a fort bien lu le pome de madame Colet, couronn par
l'Acadmie Franaise.--Puis est venue la Crmonie de rception du
_Malade imaginaire_  laquelle prsidait Rgnier, qui, le matin, s'tait
vu rendre grce par les orateurs d'avoir eu l'ide, dans une
circonstance unique, de renouveler une tentative o les efforts de
Lekain avaient chou, et qui, le soir, a t applaudi, comme il l'est
toujours, pour sa verve et son esprit de comdien. Samson, Provost,
Firmin, Ligier, Geoffroy, Beauvalet, mesdames Desmousseaux, Rachel,
Anas, Plessy, Rohan, se sont galement vus accueillis par les bravos du
parterre. La journe y t bonne pour Molire et pour ses plus dignes
interprtes.



Les Caprices du Coeur..

NOUVELLE

(Suite et fin.--Voir tome II, pages 298 et 313.)

Certes, un homme qui s'expose  se briser les reins, et cela dans des
intentions pures, a quelque droit, j'imagine,  la misricorde d'une
femme sensible. Clarisse, un peu remise de ses frayeurs, reprit place
sur son fauteuil, et fit signe  Flicie de venir rattacher ses cheveux.

Mais, au nom du ciel, me direz-vous, monsieur, quel motif assez
puissant a pu vous faire, oublier ainsi toutes les convenances? demanda
Clarisse d'un accent o ne perait plus qu'une surprise assez naturelle.

Robert, assur ds lors que la place tait conquise, reprit son air de
lion galant, et choisit un sige assez, rapproch de celui de la
comtesse.

Madame, rpondit-il en s'y laissant tomber avec infiniment de grce, je
suis venu vous faire mes adieux.

--Ah!... fit la dame en regardant Robert.

--Clarisse... nous ne nous revenons jamais! Je pars cette nuit mme.

--Juste ciel! et pourquoi donc?

--Oh! mon Dieu, pour rien, parce que je suis ruin. J'ai, dit-on, trois
cent mille francs de dettes; c'est possible. Ils sont l-bas une meute
de recors sur mes talons. Aussi je pars. Mais je vous donne la dernire
heure que je puis passer en France.

Il y a une faon de dire les choses. Si M. de Castillon et balbuti
d'un air penaud, s'il et rougi, s'il et pouss le plus lger soupir,
sans nul doute c'tait un homme perdu dans l'esprit de la comtesse. Mais
il parla, sourit, se dandina comme aurait pu le faire le duc de Lauzun
avouant ses peccadilles  mademoiselle d'Orlans. On ne saurait croire
quel abme spare deux situations parfaitement semblables en
apparence:--tre ruin, ou n'avoir pas le sou. Celle-ci n'est qu'une
honte, l'autre est encore une gloire.

Je vous devais cette confession, Clarisse, continua Robert
dlicieusement tal sur son fauteuil, et vous allez me comprendre. Je
vous aime, et je pars; non que je veuille en rien trancher ici du hros
tragique, mais il n'en demeure pas moins avr que vous aimer et vous
fuir, cela doit paratre au premier coup d'oeil d'une excentricit
surnaturelle. Il est possible que je vous sois, au fond,
frs-indiffrent; mais, nanmoins, je courais le danger que vous
expliquassiez mon dpart d'une faon dsobligeante pour ma dlicatesse.
J'ai un rival; il est lord d'Angleterre, il a de gros revenus, et l'on
dit que votre main lui est engage en vertu de je ne sais quelle
promesse _in articulo mortis_. Tout cela runi donne la partie fort
belle  lord Rutland, et fuir, c'est m'avouer vaincu. Je n'ai pas voulu
que cela ft dit. Tenez-moi pour tout ce que vous voudrez, except pour
un cuistre qui s'effraie. Si je ne continue pas la guerre, c'est que les
subsides me manquent, et voil tout.

--Et o allez-vous? demanda Clarisse, qui ne put se dfendre d'un
mouvement d'intrt bien naturel, et qu'allez-vous faire maintenant que
vous voil ruin?

--Je vais en Angleterre me faire sauter la cervelle.

--Ah! mon Dieu!!!

--Ma foi, oui. Mais rassurez-vous, madame; je ne suis pas venu dans
l'ide de jouer ici le mlodrame. Je vous dis cela comme je l'ai rsolu,
simplement et froidement. Prenez-le de mme; je me tue parce qu'avec la
meilleure volont du monde je ne saurais vivre. Une fortune  tous les
diables, un amour dsormais sans espoir, des ruines!... Allons donc! il
vaut mieux en finir.

--Malheureux! murmura Clarisse en laissant tomber sa tte dans ses
mains; deviez-vous finir ainsi!

Il y eut un instant de silence.

On ne saurait croire combien une pause bien mnage est d'un excellent
effet dans certaines circonstances. M. de Castillon connaissait ce point
de mise en scne.

Tout  coup il clata d'un rire sec et nerveux.

Pardieu, se dit-il, comme se parlant  lui-mme, c'est une amusante
histoire que la mienne. J'ai aim les femmes, oh! mais avec dlire...,
avec enthousiasme; seulement, nul ne sait ce qu'il y avait au fond de
mon amour.

Robert s'tait lev, et se promenait  grands pas dans la chambre.

Je crois, Dieu me pardonne, qu'il y avait une vertu. Dshrit du
sourire de ma mre, pauvre ange remont au ciel le jour fatal o je
venais sur terre, j'ai cherch ce sourire chez toutes les femmes. Ah! je
m'en souviens; j'aurais souhait que le genre fminin n'eut que deux
lvres de rose pour les presser toutes d'un seul coup. Que voulez-vous?
on croit que le bonheur est dans ce qui manque. lev par des hommes,
les uns durs, les autres indiffrents, la plupart imbciles, j'entrevis
les femmes comme autant de rdempteurs. Mais, bast! tomb de mon rve
dans la ralit, mieux et valu, je crois, tenter le saut de Leucade.
Autant de matresses, autant d'erreurs; en elles, je n'aimais qu'elles,
tandis que chacune d'elles, au lieu de l'amant, aimait l'amour. Nous ne
nous entendions pas.

Robert retomba sur son sige comme accabl.

Je cherchais toujours, poursuivit-il d'une voix plus lente; malgr mes
dboires, je continuais d'aimer ce sexe  qui j'aurais d ma mre, si ma
mre et vcu. Quelquefois, dans mon dpit, je comparais les femmes  du
plomb vil mis en fusion par les passions les plus basses; mais je ne
cessais de chercher une goutte d'or au fond de ce creuset dvorant.

--Monsieur... interrompit Clarisse, tandis que ses lvres tremblaient
d'une motion inconnue, ce langage... je ne puis l'entendre...

--Oh! vous l'entendrez, Clarisse! s'cria Robert; car cette goutte d'or,
cette femme si longtemps rve, ce sauveur que j'attendais, un jour il a
pass devant moi, le front resplendissant d'une beaut divine. O
bonheur! je ne m'tais pas tromp; il y avait donc au monde une femme
digne de mon amour!...

--Robert!

--C'tait vous. Mais dites que le sort n'a pas de l'esprit? Dans cet
amour suprme, o j'entrevoyais la vie, je n'ai trouv que la mort.

--O ciel! expliquez-vous.

--Clarisse, vous tes un ange, et pour vous j'ai ddaign toutes ces
femmes, tous ces dmons charmants de ma jeunesse; mais c'est l'ange qui
m'a perdu!

La comtesse tait tort agite; elle regardait Robert avec des yeux o
l'effroi, la piti, la sympathie peut-tre entremlaient leurs clairs,
videmment Clarisse s'attendrissait.

Il fallait vous voir, continua Robert en se laissant glisser aux genoux
de la comtesse; il fallait vous suivre, vous entourer d'hommages, et
pntrer sur vos traces dans cette sphre clatante o vous brillez,
Clarisse! A Bade, en Suisse, aux courses, dans les ftes, partout, je
voulais vous apparatre pour vous aimer partout et vous le dire  toute
heure. De l'amour, ce n'tait pas assez: il fallait de l'or; j'en ai
demand. A mesure que je le jetais au vent de mes folies, ceux qui me
ruinaient m'en donnaient, encore. Je ne sais ce que j'ai promis ni ce
qu'ils m'ont fait signer. Savez-vous ce que c'est qu'un prteur? C'est
un engrenage o vous engagez, d'abord le bout du doigt, o bientt vous
avez le corps, l'me, l'esprit, la vie, et o tout cela se brise, se
broie, et disparat. Que vous dirai-je? Chacun des sourires qui, de vos
lvres, est tomb sur moi comme un rayon de Dieu, m'a cot un lambeau
de moi-mme...

--Robert, c'est affreux!

--Eh! qu'importe, Clarisse, je ne m'en plains pas. Mourir par vous,
c'est encore du bonheur. Serais-je ici ce soir, si demain je ne devais
pas mourir? Oserais-je vous parler ainsi? Verrais-je votre sein
tressaillir de piti? Verrais-je couler vos larmes?... Ah! qu'est-ce que
la vie pour payer tout cela?--Adieu, Clarisse. Je marche vers l'ternit
d'un pas tranquille, lui quittant ce monde, j'emporterai votre image...
c'est assez pour dlier le nant!

Robert, qui venait de se lever en disant ces mots, un pas vers la
fentre.

Non! non! s'cria Clarisse, au comble de l'motion; non, vous ne
mourrez pas, Robert!... Pourquoi voulez-vous mourir?

--Certes, voil un cri qui me ferait regretter la vie... Oh! merci de ce
voeu, Clarisse; il augmentera le trsor de ma flicit future.

--Robert, arrtez!

--Je ne puis. coutez, Clarisse, minuit sonne au clocher du village; cet
entretien doit finir, les convenances l'exigent. Adieu, ne me retenez
plus.

--C'est impossible, vous ne partirez pas sans m'avoir jur...
coutez-moi; vous tes assez noble pour que je ne rougisse pas de ce que
je vais vous dire. Non, attendez.. Mon Dieu, moi qui n'y songeais pas.
Tenez, voici un mot  M. de N... qui suffira. M. de N..., c'est mon
banquier; cela ne souffrira pas l'ombre d'une difficult. Si j'avais de
l'or ici, je vous le donnerais.

--Clarisse, pas un mot de plus!

--Oh! mon Dieu! voil qu'il va refuser.

--Plutt mille morts!...

--Robert, je l'exige!

--Jamais!!

--Je vous en prie. Oh! ne me refusez pas; je veux rparer le mal
involontaire que j'ai caus: vous ne pouvez me refuser. Je suis riche:
tenez, prenez ceci; prenez-le, Robert, ou vous me voyez mourir  vus
pieds.

Clarisse, en disant ces mots, tendit un papier on elle venait de tracer
quelques lignes rapides; mais Robert de Castillon repoussa doucement la
comtesse, et lui dit d'une voix o peraient  la fois la tendresse et
la fiert.

Je ne recevrai jamais rien des mains de la piti, madame. Si la
compassion seule vous inspire, n'insistez pas davantage. Que me fait
votre or,  moi qui ne veux que votre amour?

--Robert... acceptez..., balbutia la comtesse, tandis qu'un voile de
pourpre sembla couvrir son front; Robert!... ah! je sens que la rougeur
de mon visage... doit vous empcher de rougir!

Robert,  cet aveu, se sentit vaincu; il jeta un cri d'amour, et,
tombant aux pieds de Clarisse, les yeux noys de larmes (Il avait aussi
le don des larmes), il tendit la main pour recevoir ce gage d'une
compassion si tendre. Mais Flicie, qui avait cout toute cette scne
avec l'attention la plus scrupuleuse, se prcipita, prompte comme
l'clair, entre Castillon et Clarisse, et s'empara du papier.

Ce fut un assez beau coup de thtre.

Robert plit, ouvrit des yeux hagards, et se releva sans dire un mot.

Clarisse, stupfaite de l'audace inoue de cette fille, ne savait
comment elle devait l'expliquer. Elle regarda Castillon. Alors elle vit
le trouble dont il tait la proie, et presque aussitt une ide bizarre
se fit jour dans son esprit. Au lieu de s'adresser  Flicie avec le ton
de la colre, c'est tout ce qu'elle put faire que de lui demander le
motif de sa conduite d'une voix basse et tremblante.

Reprenez ce papier, madame, dit la fille avec assurance; j'ai reu des
instructions  cet gard. On a les yeux sur monsieur.

--Flicie, tes-vous folle?

--Je ne le pense pas, madame. Au reste, souffrez que j'introduise en
votre prsence deux personnes qui n'attendent que mon signal, et qui
vous expliqueront tout cela mieux que je ne pourrais le faire.

Flicie, en parlant ainsi, se dirigea vers une porte qui paraissait
conduire dans l'intrieur des appartements, et disparut ni faire signe 
Clarisse qu'elle allait revenir.

Que va-t-elle faire chez, ma tante? murmura la comtesse au comble de la
surprise, et que peut signifier...

--Cela signifie, madame, que je suis chec et mat, rpondit Castillon en
se redressant avec effronterie. Il ne faut pas beaucoup d'esprit pour
deviner que je tombe victime d'un complot... inconvenant.

A peine eut-il dit ces mois que, sautant sur le balcon, il en franchit
lestement la balustrade, prt  disparut de par le chemin prilleux dont
il s'tait servi pour monter. Toutefois, se retournant vers la comtesse:

Clarisse! lui cria-t-il, tandis que de la main qu'il avait de libre il
lui envoyait un baiser  travers les airs, Clarisse, le hasard qui
prside aux destines est un factieux coquin. S'il m'et permis de
russir ce soir, je veux que le diable m'emporte, si je ne fusse
redevenu sage comme un Grandisson. Amoureux et ruin, je ne demandais au
ciel que deux trsors pour prix de ma conversion: votre coeur et votre
fortune. Ils m'chappent, mais avouez que j'ai t bien prs d'attraper
l'un et l'autre. Bast! vogue la galre! C'est gal, comtesse, je t'aime
comme un perdu.

Mons. Castillon ne jugea pas  propos d'en dire davantage et regagna le
ravin, car la porte qui s'tait referme su Flicie venait de se
rouvrir.


IV.

Il faut dire,  la louange de Clarisse, que, ds l'apparition de Robert,
elle avait t domine par une oppression pnible. Elle sentait murmurer
en elle non-seulement sa conscience, mais jusqu'aux moindres
dlicatesses de sa dignit de femme. Toutefois un mlange confus
d'exaltation et de piti, quelques souvenirs rveills des galanteries
folles, mais un peu chevaleresques de Robert, tout cela, jusqu'au
prestige insparable de l'audacieuse faon dont il avait su
s'introduire, put causer  Clarisse une fascination passagre. Ce fut de
l'entranement si l'on veut, mais non de la sduction. D'ailleurs le
dnoment aussi trange qu'inattendu de cette scne rendit  la comtesse
toutes ses premires erreurs. Elle tait comme sous l'influence d'un de
ces mauvais rves qui tiennent l'me et les sens dans les vagues
douleurs d'une torture indfinie dont on prouve le poids sans en
deviner la cause. Ple et le front tremp d'une sueur brillante, elle
regardait Robert se balancer en dehors de la fentre; et cette figure,
frappe elle-mme d'un certain vertige, prenait  ses yeux des aspects
bizarres; ses oreilles bourdonnaient et ne lui transmettaient les
paroles de Castillon que comme des sons confus et discordants. Une
minute de plus, et Clarisse tombait vanouie; mais la porte qui s'ouvrit
 ce moment fit courir un souffle rafrachissant autour d'elle. Clarisse
se retourna, poussa un cri de dlivrance, et courut se jeter dans les
bras de la chanoinesse, qui se prsenta sur le seuil.

Fais donc attention, Clarisse, s'cria madame Aurlie, en baisant les
joues de la comtesse; j'aime assez les caresses, ma fille, mais il en
faut garder un peu pour les autres.

En disant ces mots, elle montrait un lgant personnage, au bras duquel
elle se tenait pendue. C'tait un homme d'une trentaine d'annes, d'une
figure remplie de douceur et d'expression, et portant sur toute sa
personne les marques d'une distinction parfaite. Clarisse baissa les
yeux et tendit sa main  Rutland.

Mais, que vois-je? continua la chanoinesse en se dpchant de prendre
place sur un canap, car l'ge ne lui permettait pas de demeurer
longtemps sur ses jambes; l'pervier est donc dnich? Tant pis, ma foi.
Je me promettais de rire. T'emporte-t-il de l'argent, ma colombe?

--Madame... voulut balbutier Clarisse, au comble de la confusion, mais
ses paroles moururent au bord de ses lvres tremblantes.

--Vite, vite, milord, reprit la chanoinesse; racontez-nous votre
histoire. Tu vas voir, Clarisse: un conte  mourir de rire. Milord ne
m'en a dit que le plus gros; et, d'ailleurs, j'en savais dj quelque
chose. Sais-tu que c'est un amusant drle que ton Castillon. coute
bien!

--Avant de rien vous dire, madame la comtesse, j'ai  vous demander
pardon du singulier moment que je choisis pour vous faire ma visite...

--Aprs quinze jours de rigueur, interrompit Clarisse avec un soupir
involontaire.

--Dites quinze jours d'exil et de souffrances, dit Rutland  voix basse.

--Bien, bien, reprit la chanoinesse, qui devina plus qu'elle n'entendit
ces paroles; nous penserons plus tard  faire la paix. Je sais ce que
durent des ngociations de ce genre. On n'a jamais tout dit, et l'on
recommence toujours. Ainsi, vite, au plus press!

--Eh bien donc, ma chre Clarisse, continua le pair des
Trois-Royaumes-Unis, j'ai su ce soir que vous deviez tre l'objet d'une
tentative audacieuse de la part d'un chevalier d'industrie, dont les
fredaines ne me sont malheureusement connues que depuis deux jours, et
j'ai pris la libert de venir veiller sur vous.

--Castillon... un chevalier d'industrie... rpta la comtesse  voix
basse; vous tes bien sr de ce que vous dites l, milord?

--Parfaitement sr.

Clarisse tressaillit, et son esprit se gonfla de honte. Elle conut pour
elle-mme un sentiment de mpris.

Et comment avez-vous su que cet homme mritait un pareil titre?
demanda-t-elle sans oser lever les yeux.

--De la faon la plus bizarre, continua Rutland, dont l'accent avait
cette simplicit franche et modeste propre  toutes les natures de bon
aloi. J'tais, il y a peu de jours, au caf de Paris; tout  coup, dans
un groupe de jeunes fats dont quelques-uns m'taient connus, j'entendis
qu'on prononait votre nom.

--Mon nom! rpta Clarisse en plissant.

--Je m'approche alors sans tre vu, et je reconnais Castillon. Il tait
en train de stipuler les termes d'un pari.

--L'impudent maroufle! se dit la chanoinesse  elle-mme, par manire de
rflexion.

--Il s'agissait simplement de son prtendu mariage avec vous. Il pariait
d'tre en mesure de l'annoncer avant la fin de la semaine. L'enjeu,
soutenu par un tourdi dont le nom m'chappe, tait de deux cents louis.

--Voyez-vous d'ici ma belle Clarisse engage sur la mise  prix de deux
cents louis? s'cria madame Aurlie; en vrit, pauvre chre, tu vaux
mieux que cela. Mais deux cents louis, c'est peut-tre une somme pour
ces jeunes gredins.

--Ma tante... vous tes implacable!

--Allons, allons, je me tais, d'ailleurs, tu n'es pas vole, c'est
l'essentiel. Mais continuez, milord.

--Hlas! Clarisse, je ne sais si vous me pardonnerez un mouvement de
vivacit dont je n'ai pas t le matre; maint tenant que j'y songe,
j'ai failli compromettre votre rputation sans tache dans un clat
dplorable. Mais que vous dirai-je? je n'ai pu me dfendre d'un frisson
d'horreur. Je savais que Robert, dont les assiduits vous importunent
depuis l't dernier, tait un de ces jeunes gens dont l'existence
quivoque trane dans Paris une oisivet dissipe, et que le nom d'une
femme en passant par ses lvres ne pouvait manquer de s'en chapper
terni.

--O honte! balbutia Clarisse d'une voix touffe par les sanglots.--Et
alors, continua-t-elle en levant des yeux humides, qu'avez-vous fait,
Rutland?

--J'ai ferm la bouche de l'insolent avec le revers de ma main.

--Un soufflet!

--Oh! ne l'effraie pas, dit la chanoinesse; c'est ici que le plus
amusant commence. Il y eut nanmoins un rendez-vous de pris, n'est-il
pas vrai, milord?

--En effet, continua Rutland, pour hier matin. Mais coutez-moi,
Clarisse, et ne jugez pas mal ce que je vais vous dire... Je vous aime
bien plus que mon honneur; et cependant j'allais tuer un homme qui
peut-tre... Si elle l'aime, me disais-je, si Robert doit la rendre
heureuse... Oh! je crois que je serais mort du mme coup qui vous et
ravi le bonheur.

--Ah!... encore un sacrifice? interrompit Clarisse avec un accent de
dpit dont elle ne fut pas la matresse.

--C'et t le dernier... Oui, Clarisse, oui, je tremblais; j'avais
peur, une fois sur le terrain, de n'tre plus matre de moi. Qui sait!
en prsence de cet homme, le cliquetis des pes et peut-tre couvert
le cri de mon me. La vue de ce rival, la pense funeste que vous
l'aimiez... Non, non, Clarisse, je n'aurais pas en la force de retenir
mon bras. J'aurais tu Robert; oui, sur mon me, je sens que je l'aurais
tu!

Clarisse se leva de son sige aussi rapide que l'clair, et courut 
Rutland, dont elle prit les mains avec violence.

Vous l'auriez tu? s'cria-t-elle d'une voix haletante.

Rutland regarda la comtesse, et se mprenant sur l'objet de son trouble,
croyant que le danger qu'avait couru Robert en tait la cause unique,
devint tout  coup d'une pleur horrible et repoussa Clarisse.

--Oui, madame, rpta-t-il l'oeil sombre et les dents serres, oui, je
l'aurais broy sous le pommeau de mon pe, plutt que de lui laisser un
souffle de vie!

--Rutland... vous tes donc jaloux?

--Jaloux  en mourir...

Clarisse tressaillit, tandis qu'une flamme subite fit tinceler ses
larmes. La chanoinesse frappa dans ses petites mains en signe de
victoire.

Milord! s'cria-t-elle, voil le grand mot lch; je vous fais mon
compliment, vous tes enfin dsensorcel! Peste! il tait temps. Mais
finissez vite votre histoire, que j'aille me recoucher. La nuit devient
froide  prir.

--Clarisse... murmura Rutland, qui n'mulait gure la chanoinesse, je ne
sais si je dois comprendre.... vous souriez!

--Continuez votre rcit, Rutland; vous disiez que vous aviez peur de
tuer Castillon.

--Aussi, hier matin, mon plan tait-il trac; j'attendrais les
renseignements que j'avais fait prendre. Si Robert et mieux valu que sa
rputation, si malgr ses folies, ses prodigalits, ses dbauches, il
et possd un coeur digne du votre, une me qui st apprcier votre
me, un amour assez pur, assez noble, assez grand pour vous tre offert,
eh bien... je me serais enfui... oui, Clarisse, je me serais enfui comme
un lche! Evitant tout scandale, prvenant tout malheur, j'aurais
regagn l'Angleterre, et je serais all mourir dans mon vieux chteau de
Grummor.

--Rutland! et ma promesse faite, au lit de mort du comte, vous l'oubliez
donc?

--Votre amour seul devait m'en faire souvenir... N'est-ce pas vous dire
que je l'ai depuis longtemps oublie!

--Quoi! vous auriez souffert que je fusse parjure?

--Parjure!... rassurez-vous, Clarisse, fit Rutland avec un sourire
mlancolique; ne vous ai-je pas dit que, je me serais ht de mourir
pour que vous ne le fussiez pas?

--Rutland! s'cria Clarisse on se jetant dans ses bras.

--Allons, voil ce que je craignais, s'cria la chanoinesse; nous n'en
finirons pas de cette unit. Au nom de mon saint patron, Rutland, soyez
plus raisonnable que cette jolie folle, et achevez-nous votre histoire
avant de commencer le roman dont je vois que vous entamer le plus doux,
mais le plus long chapitre.

--Oh! la fin de l'histoire n'a rien de bien intressant, reprit Rutland,
qui ne quitta plus la main que lui abandonnait Clarisse. Hier, je reois
un billet de Robert, qui s'excuse en termes ambigus de ne pouvoir se
trouver au rendez-vous. Je cours, je m'informe: j'apprends qu'il se
cache, traqu par les dupes nombreuses qu'il avait faites. Je parviens 
tout savoir. Robert est sous le coup de la loi. On le cherche, on ne
tardera pas sans doute  le saisir. Alors une affreuse ide s'empare de
mon esprit. Cet homme vous a aime, Clarisse; il a fait plus, il vous a
compromise dans de bruyantes folies, tout Paris sait qu'il a recherch
votre main, on l'a vu maintes fois  vos cts dans tous les lieux
publics, et c'est cet homme, honor de vos regards, que l'on tranerait
devant les tribunaux, et qui mlerait, peut-tre le nom de Clarisse  sa
dfense...

La comtesse ne put retenir un cri d'horreur, et ses traits se
dcomposrent si rapidement que la chanoinesse eut la l'ore de se lever
toute seule et d'aller lui prendre les mains, qu'elle serra avec une
tendre effusion.

Clarisse, mon enfant, calmez-vous, lui dit-elle d'une voix douce et
imprgne de larmes, rien de tout cela n'arrivera. Rutland a eu le temps
de tout rparer. Cela lui cote une centaine de mille francs, mais au
moins ce drle de Robert n'ira pas en prison. Le maraud n'et sans doute
pas fait sa tentative de ce soir s'il avait su qu'aujourd'hui mme
Rutland l'avait mis  l'abri de toutes les poursuites de la justice.
Puisse-t-il rentrer en lui-mme quand il connatra le dnouement si
heureux pour lui de cette aventure. Ainsi, console-loi, petite, et
souviens-toi seulement de cette aventure comme d'une leon salutaire.
Nous autres femmes, vois-tu, nous sommes un peu connue les moucherons,
nous aimons ce qui brille; et puis nous sommes coquettes, et nous avons
une rage ridicule d'tre adores avec fracas. Un homme bon, noble,
dvou, modeste, ce n'est pas toujours notre affaire, nous dsirons...

--Assez, ma bonne tante, assez; vous voyez bien que je ne dsire plus
rien.

La comtesse avait laiss tomber sa tte sur le sein de Rutland, et
levait vers lui le plus enivrant des regards.

O Rutland! lui dit-elle d'une voix toute remplie de dlicieuses
caresses, et avec une navet charmante, si j'avais t libre de vous
refuser ma main, il y a longtemps que je vous l'aurais donne.

La chanoinesse fut prise  ce mot d'un accs de gaiet folle.

Vois-te, Clarisse, je t'aime, quoi que tu fasses, parce que tu es femme
jusqu'au fin bout de tes jolis doigts.

--Et, cependant, dit la comtesse en hochant la tte d'un petit air
boudeur, vous n'avez pas craint ce soir de me... Mchante Aurlie... me
dire que Rutland allait se marier!

--Simple que tu es! c'tait pour que tu songeasses  le prendre... Et,
d'ailleurs, me suis-je si fort trompe? rpondit la chanoinesse en les
regardant tous deux avec un fin sourire.

MARC FOURNIER.



[Illustration: ALGRIE.]

DESCRIPTION GOGRAPHIQUE.

(Suite et fin.--Voyez tome 1er pages 18 et 121.)

DESCRIPTION DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE.--Des trois beyliks de
l'ancienne rgence d'Alger, le plus tendu, le plus riche et le plus
important tait le beylik de Constantine, ou de l'Est. Baigne au nord
par la Mditerrane, cette province est borne  l'est par la rgence de
Tunis, et  l'ouest par la chane haute et escarpe du Djurdjura, qui,
se dtachant du Grand-Atlas dans la direction du sud au nord, et
prolongeant ses derniers contreforts jusqu'au cap de Rougie, la spare
des provinces de Titteri et d'Alger; elle s'tend vers le sud jusqu'au
grand dsert de Sahra, et n'a de ce ct aucune limite trace.

_Rivires_.--De nombreux cours d'eau sillonnent la province. Les uns se
jettent dans la Mditerrane, les autres se perdent dans les terres. Les
plus considrables sont: l'Oued-el-Kebir, ou l'Oued-Rummel (l'Ampsagha
des anciens, qui passe  Constantine); la Summam, l'Oued-Zefzaf, la
Seibouse, l'Oued-Bondjimah, la Mafrag, le cours suprieur de la
Medjerdah, et l'Oued-Djedid.

_Villes_.--Non-seulement la province de Constantine est la plus grande,
mais elle est aussi la plus peuple de l'Algrie. La plupart des tribus
qui l'habitent joignent la culture des terres aux soins des troupeaux.
On y compte, indpendamment de Constantine, plusieurs villes, centres de
populations et de relations commerciales: Bone, Bougie, Collo. Djmilah,
Djidjeli, Guchua, La Galle, Msilah, Philippeville (Stora), Stif.

_Constantine_.-La ville de Constantine (_Cirta_ des anciens,
_Cossentina_ des Arabes), capitale de la province, est situe au del du
Petit-Atlas, sur l'Oued-Rummel. Place entre Tunis et Bone,  16
myriamtres de distance de cette dernire, elle est  88 kilomtres de
Philippeville. Constantine est btie sur un plateau en partie entour de
rochers, dans un presqu'le contourne par la rivire et domine par les
hauteurs de Mansourah et de Condiat-Aly. L'Oued-Rummel coule au fond
d'un ravin qui, comme un immense foss, dfend de deux cts l'approche
des murailles. La ville a quatre portes, trois au sud-ouest, et la
quatrime, Bab-el-Kantara (porte du Pont),  l'angle en face du vallon
compris entre le mont Mansourah et le mont Mecid. Le pont, d'o elle
tire son nom, large et fort lev sur trois tages d'arches, est de
construction antique dans sa partie infrieure. Constantine, qui, selon
les Arabes, a la forme d'un burnous dploy, dont la Kasbah reprsente
le capuchon, a trois places publiques de peu d'tendue. Les rues sont
paves, mais troites et tortueuses. Les maisons, pour la plupart, ont
deux tages au-dessus du rez-de-chausse. Il existe dans la ville
plusieurs promenades remarquables, notamment quelques mosques et le
palais du bey. Ce dernier difice a t construit par le bey Ahmed,
depuis la prise d'Alger par les Franais. Pour le dcorer, il prit, dans
les plus riches maisons de la ville, un grand nombre de colonnes de
marbre, que les propritaires avaient fait apporter,  dos de mulet, de
Bone ou de Tunis.

Les Romains regardaient la ville de Constantine comme la plus riche et
la plus forte de toute la Numidie. La plupart des routes de la province
y aboutissaient. Elle avait t la rsidence royale de Massinissa et de
ses successeurs. Strabon nous apprend qu'elle renfermait alors des
palais magnifiques. Jogurtha employa tous les moyens possibles pour s'en
rendre matre, et c'est de cette position centrale que Metellus et
Marins dirigrent avec tant de succs contre lui tous leurs mouvements
militaires. Ruine en 311, dans la guerre de Maxence contre Alexandre,
paysan pannonien, qui s'tait fait proclamer empereur en Afrique,
rtablie et embellie sous Constantin, cette ville quitta alors son
ancien nom de _Cirta_, pour prendre, celui de son restaurateur, qu'elle
porte encore aujourd'hui. Lorsque les Vandales, dans le cinquime
sicle, envahirent la Numidie et les Mauritanies, et dtruisirent toutes
leurs villes florissantes, Constantine rsista  ce torrent dvastateur.
Les victoires de Blisaire la retrouvrent debout, et la conqute
musulmane semble l'avoir respecte. Les traces de constructions
romaines, parses sur le sol, attestent qu'il y en avait de
colossales.--Aprs une premire expdition, reste sans succs (novembre
1836), Constantine a t prise de vive force par l'arme franaise, le
13 octobre 1837.

_Bone_, (en arabe _Annaba_), est btie sur le ct ouest du golfe de ce
nom,  14 myriamtres d'Alger, et  10 de Philippeville. Elle a t
construite  peu de distance des dbris de l'ancienne Hippone, qui fut
une des rsidences des rois de Numidie, et joua un rle important dans
la guerre de Csar ni Afrique, dans celle des Vandales contre Gensric,
et plus tard dans la campagne de Blisaire. La Kasbah ou citadelle,
commande la ville et surveille la rade. Son intrieur est vaste et ses
murs levs.

Bone, occupe une premire fois en 1830, avait t, comme Oran, vacue,
lorsque la nouvelle de la Rvolution de Juillet tait parvenue en
Afrique. Aprs le dpart des troupes franaises, le bey de Constantine,
Hadj-Ahmed, essaya de s'emparer de la ville et la tint troitement
bloque du ct de terre. Vers la fin de 1831, le chef de bataillon
Houder, envoy par le gnral Berthezne, avec 125 zouaves indignes,
pour secourir les Bonois, fut tu au moment o il se disposait  se
rembarquer, aprs avoir puis tous les moyens d'accomplir sa mission.
Bone, en proie  des influences passagres, ne demeura pas encore cette
fois au pouvoir de la France, mais au commencement de 1832, l'occupation
de Bone, par une garnison franaise, fut dcide. Le duc de Rovigo, en
attendant la saison favorable, confia au capitaine d'artillerie
d'Armandy et au capitaine de chasseurs algriens Jusuf, la mission
d'aller aider les Bonois dans leur rsistance contre Hadj-Ahmed.
Cependant le 5 mars 1832, Bone fut force d'ouvrir ses portes aux
troupes du bey de Constantine, et subit dans toute leur horreur les
calamits de la guerre. La ville prise fut pille, dvaste, la
population massacre, disperse ou dporte dans l'intrieur. Un ancien
bey de Constantine, Ibrahim se maintint, jusqu'au 26 au soir, dans la
Kasbah, dont il s'tait saisi pour son compte; mais quand il allait
l'abandonner, les capitaines d'Armandy et Jusuf eurent l'audace de s'y
jeter de nuit, avec une trentaine de marins, et y arborrent le pavillon
aux trois couleurs, qui n'a pas cess d'y flotter depuis. Dans les
premiers jours de mai, 3,000 hommes partis de Toulon prirent possession
de Bone, dlaisse  la fois par ses oppresseurs et par ses habitants.

BOUGIE est  190 kilomtres d'Alger, et  130 de Constantine. Btie
immdiatement au bord de la mer, sur le flanc mridional du mont
Gourava, abrupte et escarpe, qui s'lve rapidement jusqu' 670 mtres
de haut. Bougie est domine, par les hauteurs qui s'lvent en
amphithtre et presque  pic derrire elle. Cette position sur le flanc
de la montagne, ses maisons cartes et les masses d'orangers, de
grenadiers et de figuiers de Barbarie qui les entourent, rendent son
site minemment pittoresque. Cette ville indique par ses ruines
nombreuses, une haute antiquit. Selon toute probabilit, elle formait
la limite orientale de la Mauritanie-Csarienne, et son emplacement est
celui de l'ancienne colonie romaine de _Saldes_. Tous les peuples, qui
depuis vingt sicles l'ont occupe, y ont laiss des traces de leur
domination. Les travaux que les Espagnols excutrent aprs la conqute,
en 1510, sont encore debout: ce sont le fort Mousa, lev par Pierre de
Navarre, et la Kasbah, par Ferdinand le Catholique et Charles-Quint. Une
complte anarchie rgnait, soit dans le territoire, soit dans
l'intrieur mme de Rouge, lorsque la ville fut prise par nos troupes le
29 septembre 1833. Ses habitants se retirrent, emportant tout ce qu'ils
possdaient.

[Illustration: Dbarquement de troupes en Algrie.]

_Collo_, bourgade de 2,000 mes, au nord de la mer, offre un bon
mouillage contre les vents du nord-ouest. (Voir l'_Illustration_, t. 1er
p. 252.)

_Djmilah_ (sous la domination romaine, _Culcul colonia_ ou _Culculum_).
 104 kilomtres  l'ouest de Constantine, sur la route des Bibans
(Portes-de-Fer), tait comprise autrefois dans la Mauritanie Sitifienne.
Bien que ses abords difficiles ne conservent aucun vestige de voie
antique, la prsence des Romains dans cette vieille cit est atteste
par de nombreux monuments: les plus remarquables sont les restes d'une
basilique chrtienne; des bas-reliefs et de nombreuses inscriptions; un
temple quadrilatre  six colonnes; un thtre; le forum, avec un temple
ddi  la Victoire; enfin, un arc de triomphe lev  l'empereur
Caracalla,  sa mre Julia Douma et  son pre Septime Svre. C'est cet
arc de triomphe que, suivant un voeu exprim par M. le duc d'Orlans, M.
le marchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, avait prescrit de
dmonter pierre par pierre, pour tre transport et rdifi  Paris;
mais les difficults du transport semblent avoir fait ajourner  ce
projet. Occupe une premire fois, le 11 dcembre 1838, Djmilah l'a t
de nouveau le 15 mai 1839.

[Illustration: Vue de Constantine.]

_Djidjeli_, point intermdiaire de la cte entre Boupie et Collo, adoss
 un pays montueux, habit par des Kabyles, est occup par les Franais
depuis le 13 mai 1839. La ville, autrefois assez commerante, est btie
sur une presqu'le rocailleuse, runie  la terre ferme par un isthme
fort bas, domin de prs par des hauteurs. Djidjeli a un port dans
lequel on peut mouiller avec confiance pendant la belle saison. Louis
XIV, qui voulait un tablissement militaire en Afrique, avait jet les
yeux sur Djidjeli, o nous avions dj un comptoir. Le duc de Beaufort
s'en empara en 1661: mais la garnison franaise dut bientt l'vacuer;
notre comptoir fut ruin et ne fut jamais rtabli. Le gouvernement eut,
 cette poque, l'ide d'y faire un port militaire, et plusieurs plans
proposs  cet effet existent dans les archives du dpt de la marine,
entre autres un projet de l'amiral Duquesne et de l'un des officiers de
sa flotte.

_Guelma_ est situe au sud et  2,000 mtres de la rive droite de la
Seibouse suprieure, et  2,500 mtres au nord du pied de la haute
montagne de Maouni. Guelma, telle que les Franais la trouvrent  la
fin de 1836, tait forme avec les matriaux provenant de l'ancienne
_Kalama_, nomme par saint Augustin et par Orose; mais l'emplacement
qu'elle occupe, parat tre celui de la vieille ncropole, et non celui
sur lequel fui jadis construite la vritable cit romaine, devenue la
proie, soit des Maures rvolts, soit des Vandales. Le 28 novembre 1836,
les Franais occuprent dfinitivement les ruines de Guelma comme
position militaire destine  combattre, dans l'opinion des populations
indignes, les consquences funestes de l'insuccs de la premire
expdition contre Constantine. Cette occupation rendit un immense
service pour la russite de la seconde expdition.

_La Calle_, sige d'un tablissement franais, dont l'origine remonte 
l'anne 1520, et qui fut florissant jusqu'en 1799, est situe  72
kilomtres de Done, par terre, et  48 par mer. La Calle est entoure de
tous cts par la mer, except  l'est, o s'tend une plage de sable
d'environ 150 mtres de longueur et o se trouve la porte de Terre. Das
toutes les autres directions, la ville est dfendue par des rochers
inabordables. Incendie par les Arabes en 1827, lors de la rupture qui
clata entre la France et Hussein, bey d'Alger, elle contient
aujourd'hui environ cent dix maisons. Ses rues sont tires au cordeau,
bien paves et d'un facile entretien. C'est sur la plage de sable fin,
qui ferme la partie est de ce port, que viennent s'amarrer les
corailleurs napolitains, sardes et corses, qui affluent dans ces
parages. Le corail est, on le sait, le principal produit des ctes de
d'Algrie, et c'est surtout entre Bone et Tabarce que s'tendent ses
bancs les plus riches. Aussi la plupart des pcheurs viennent-ils
relcher  La Calle. Les forts qui l'avoisinent ont une superficie
totale value  plus de 20,000 hectares. Les circonstances politiques
et l'tat incertain de nos relations avec les indignes retardrent
jusqu'en 1836 l'occupation de cette place, qui fut dfinitivement
consomme le 15 juillet de cette anne, par un dtachement de spahis
irrguliers.

_Msilah_ se divise en trois groupes de maisons, dont le plus
considrable occupe la rive gauche, et les deux autres la rive droite de
l'Oued-Ksab (rivire des Roseaux); les murs de clture, les maisons, les
mosques, les minarets mmes sont construits avec des briques de terre
crue, ptrie avec un mlange de paille hache. Les maisons,  un seul
tage, sont couvertes en terrasse, avec la mme terre masse et battue
sur des rondins. Les habitants assurent que cette toiture grossire est
parfaitement impermable. Les encadrements des portes de la plupart des
maisons et l'intrieur des mosques sont orns de pierres de taille
romaines, de tronons et de chapiteaux de Colonnes, dont quelques-uns,
d'ordre corinthien, paraissent remonter aux beaux temps de
l'architecture romaine. Ces matriaux qui ont t apports d'une
ancienne ville en ruines, situe  4 ou 5,000 mtres de Msilah, et que
les Arabes dsignent sous le nom de Rechuga. Les troupes d'Abd-el-Kader
sont venus souvent piller et ranonner ses habitants inoffensifs et
dmolir ses maisons, dont elles prenaient le bois pour allumer leurs
feux. La ville tait presque dserte, quand, au mois de juin 1841, nos
troupes s'tablirent aux environs.

[Illustration: Hussein, dernier bey d'Alger.]

_Philippeville.--Stora_.--L'occupation de la rade de _Stora_, qu'on
nommait autrefois _Russicada_, tait un moyen puissant de consolider
notre tablissement  Constantine, en mettant cette ville en
communication avec la mer par la ligne la plus courte et moindre de
moiti que celle par Bone. Une premire reconnaissance fut opre, en
janvier 1838, jusqu' 21 kilomtres de Constantine, dans la direction de
Stora; une seconde, au mois d'avril suivant, fut pousse jusqu'aux
ruines de l'ancienne _Russicada_, o, enfin, une garnison permanente
vint s'installer le 7 octobre de la mme anne: 80 kilomtres seulement
sparent maintenant Constantine d'un bon port. Cette distance est
franchie en un jour par les escortes de la correspondance; elle l'est
aisment en trois jours par les convois militaires, qui trouvent aux
camps de l'Arrouch et de Smeadou des vivres, des munitions, des troupes
pour les protger, des espaces fortifis pour les recevoir et les
abriter. Le nouvel tablissement, form sur les ruines de la cit
romaine, a reu le nom _Philippeville_. Ces ruines sont assez
nombreuses; parmi elles, on distingue de vastes citernes, dont quatre,
entirement dblayes, contiennent plus de cent mille litres de vin,
etc.

_Philippeville_, btie l'emplacement d'une bourgade o, en octobre 1838,
n'existaient que quelques rares baraques au milieu des drombres,
comptait dj, au mois d'avril 1839, 716 habitants europens;  la fin
de dcembre 1842, c'est--dire en quatre annes, ce chiffre s'est lev
 4,325. Philippeville parat donc destine  devenir ce que Russicada a
t, il y a deux mille ans, sous les Romains, ce que Stora tait, en
partie, il y a moins de trois cents ans, un tablissement d'une grande
importance.

_Stif_, l'ancienne _Sitifis Colonia_, est situe dans une plaine vaste
et fertile, arrose par l'Oued-Bou-Sella m, qui coule  2,500 mtres des
ruines de cette ville. Au temps de la domination des Romains, _Sitifis_
tait devenue, tant par son importance mme que par sa position
centrale, l'un des points les plus considrables de leurs possessions en
Afrique. Lorsque, aprs le soulvement des tribus comprises sous le nom
gnral de Quinqugentiens (an 297), la mtropole adopta un nouveau
classement des territoires et des populations, la Mauritanie Csarienne
fut divise en deux provinces, l'une gardant cette dnomination, l'autre
empruntant de _Sitifs_ le nom de Mauritanie Sitifienne. Les nombreuses
voies de communication qui liaient  ce chef-lieu presque toutes les
villes principales des autres provinces, prouvent assez le rang lev
qu'il occupait parmi les contres soumises  la puissance romaine en
Afrique. L se trouvait le point d'intersection des grandes
communications qui unissaient Carthage, Cirta et Csare (Tunis,
Constantine et Cherchel); de l partaient en outre des voies directes
qui rattachaient Sitifis, d'une part,  Saldes (Bougie),  Ingitgilis
(Djidjeli),  Coba et  Tucca; de l'autre,  Lambse,  Theveste
(Tibessah),  Musti et  Tamugadis.

L'enceinte antique de Stif, de forme rectangulaire, a 450 mtres de
longueur sur 300 de largeur; les grands cts taient flanqus par dix
tours et les petits par sept.

[Illustration Hadj-Ahmed, bey de Constantine.]

Aprs avoir t, pendant le moyen-ge, le point de ralliement d'une
population agricole considrable, Stif n'offrait plus, en 1839, qu'un
amas de ruines, auprs desquelles les Arabes tenaient encore un march
tous les dimanches. Depuis notre prise de possession, ils continuent  y
venir, au nombre de 3  4,000, avec la plus entire confiance, changer
leurs produits. Stif est  trois jours et demi de marche du clbre
dfil des Portes-de-Fer (Biban), que les Turcs n'avaient jamais franchi
qu'en payant tribut, o jamais n'taient parvenues les lgions romaines,
et qu'une colonne de 3,000 hommes traversa, le 28 octobre 1839,  midi,
en laissant sur les flancs de ces immenses murailles verticales,
dresses par la nature  une hauteur de plus de 33 mtres, cette simple,
inscription: _Arme franaise_, 1839.

_Gouvernement de la province de Constantine sous la domination
turque._--Comme nous l'avons expliqu prcdemment (tome 1, page 19), la
province de Constantine, sous la domination turque, tait gouverne par
un bey, ou lieutenant du bey d'Alger. Depuis l'anne 1752 jusqu' la
prise de Constantine par l'anne franaise (13 octobre 1837), la
province compte vingt-deux beys. Nous en donnons ici la liste, avec
l'indication de la dure de leur commandement et du genre de leur mort:

El-Asrak-Amo (l'oeil bleu), trois ans; mort de maladie.

Ahmed-Bey (grand-pre du dernier rgnant), quinze ans, mort de maladie.

Salah-Bey, vingt-deux ans; mort de maladie.

Hussein-Bey, fils de Hassan-Pacha-Bousnak, deux ans; assassin.

Mustapha-Ben-Ouznadji (fils du peseur), trois ans deux mois; assassin.

Hadj-Mustapha-Ingliz (l'Anglais) cinq ans quatre mois; exil  Tunis.

Osman-Ben-Koulougli, un an; tu dans une attaque contre les Kabyles.

Abdallah-Bey, deux ans six mois; assassin.

Hassan-Bey, fils de Salah-Bey; six mois; assassin. Ali-Bey, un an,
assassin.

Bey-Rouhou, quinze jours; assassin.

Ahmed-Bey-Tobbal (le boiteux), trois ans; assassin.

Mohammed-Naman-Bey, trois ans quatre mois; assassin.

Mohammed-Chakar-Bey, quatre ans; assassin.

Kara-Mustapha (Mustapha le Noir), trente-trois jours; assassin.

Ahmed-Bey-Mamelouk, un mois; nomm plus tard une seconde fois.

Braham-Bey-Gharbi, un an; assassin.

[Illustration Campement de troupes franaises en Afrique.]

Mohammed-Bey-Mili, dit Bou-Chetabia (pre la hache). deux ans, exil 
Alger.--Le surnom de Bou-Chetabia lui avait t donn parce qu'il ne
faisait excuter les Arabes qu'avec la chetabia, espce de hache dont on
se sert pour couper le bois. Il disait que les Arabes n'taient pas
dignes d'avoir la tte tranche par le yatagan.

Ahmed-Bey-Mamelouk, deux ans cinq mois; exil  Milianah, o il a t
assassin.

Ibrahim, ou Braham-Bey, trois ans huit mois; exil,  Mdah, o, en
1832, il a t assassin par les ordres d'Ahmed-Bey.

Mohammed-Bey-Malamli, ou Manamani, deux ans; exil  Alger.

Hadj-Ahmed-Bey, douze ans; dpossd par la France en 1837.--Dj, par
arrt du gnral en chef Clauzel, en date du 15 dcembre 1830,
Hadj-Ahmed avait t dclar, dchu, pour avoir refus de faire acte de
soumission. Au commencement de 1836, le marchal Clauzel avait nomm le
commandant Jusuf bey de Constantine; mais l'insuccs de l'expdition de
novembre 1836 ne permit pas de donner suite  cette nomination.

[Illustration: Campement d'Arabes.]

COMMANDANTS SUPRIEURS DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE DEPUIS L'OCCUPATION
FRANAISE.--Immdiatement aprs la prise de Constantine (13 octobre
1837), le commandement de la place fut laiss par le marchal Vale au
colonel Bernelle, nomm le 11 novembre suivant marchal de camp. Depuis,
le commandement suprieur de la province a t, successivement confi au
gnral Ngrier (23 novembre 1837), au Gnral Galbois (19 juillet
1838), au gnral Ngrier, une seconde fois (21 fvrier 1841), au
gnral Baraguey-d'Hilliers (19 juin 1843) et au duc d'Aumale (18
octobre 1843).



Bulletin bibliographique

BERNARD PALISSY

Une rimpression des oeuvres de Bernard Palissy, avec des notes par M.
Paul-Antoine Cap, vient de paratre  la librairie Dubochet (7). M. Cap
a fait prcder cette dition d'une Notice qu'il nous est permis de
donner en partie  nos lecteurs. Ils pourront apprendre du savant
diteur l'histoire d'une vie dont l'nergie, le dvouement et la beaut
morale sont des sujets d'une ternelle admiration. Nous les renverrons 
la Notice elle-mme et au livre, qu'elle accompagne, aprs leur avoir
donn les extraits suivants:

[Note 7: Un volume in-18. Prix: 3 fr. 50 c.--Rue de Seine, 33.]

Le nom de Bernard Palissy est vaguement empreint dans la mmoire de
toutes les personnes qui s'occupent de sciences naturelles,
d'agriculture, de physique, de chimie, ou qui ont tudi l'histoire des
arts.. On sait en gnral qu'il vcut au seizime sicle, qu'il tait
potier de terre, et qu'il dcouvrit le vernis des faences. On sait que
l'ardeur qu'il mit  cette recherche le retint longtemps dans la misre
la plus profonde mais qu'il finit par atteindre son but, et qu'il fut
l'inventeur ces _rustiques figulines_ auxquelles les amateurs attachent
aujourd'hui un assez haut prix. Ce que l'on sait moins gnralement,
c'est que cet homme, sans ducation premire, sans aucune notion de
littrature, sans connaissance de l'antiquit, sans secours d'aucune
espce,  l'aide des seuls efforts de son gnie et de l'observation
attentive de la nature, posa les bases de la plupart des doctrines
modernes sur les sciences et les arts; qu'il mit, sur une foule de
hautes questions scientifiques, les ides les plus hardies et les mieux
fondes; qu'il professa le premier en France l'histoire naturelle et la
gologie; qu'il fut l'un de ceux qui contriburent le plus puissamment 
renverser le culte aveugle du moyen-ge pour les doctrines de
l'antiquit; que cet ouvrier, sans culture et sans lettres, a laiss des
crits remarquables par la clart, l'nergie, le coloris du style;
qu'enfin cet homme simple et pur, mais puissant par le gnie, fournit
l'exemple d'un des plus beaux caractres de son poque, et qu'il expia
par la captivit et la mort sa persvrance courageuse et sa fermet
dans ses croyances.

Il est beau sans doute de voir l'artiste aux prises avec les
difficults de son art, ou avec les obstacles matriels qui s'opposent 
la production de sa pense, sortir victorieux de cette lutte, aprs une
longue priode d'efforts, de misre et de souffrances; mais il ne l'est
pas moins du voir l'homme d'une origine obscure, dpourvu des secours de
l'instruction et de l'tude, jeter sur tout ce qui l'entoure le coup
d'oeil de l'observateur et du philosophe, pntrer les mystres de la
nature, saisir les principes des vrits ternelles, renverser les
erreurs accrdites de son poque, et pressentir la plupart des
dcouvertes qui feront l'avenir et la gloire des sicles plus clairs.
C'est avec ce double mrite que Palissy se prsente aux regards de la
postrit. Les vnements de sa vie, dont quelques-uns furent raconts
par lui-mme, montrent tout ce que peut le gnie second par une me
ferme, un esprit droit et un coeur pur. Leur simple rcit nous semble le
moyen le plus naturel d'appeler sur ses travaux l'intrt dont ils sont
si dignes, et sur sa personne le respect, l'admiration que commande
toujours un beau caractre aux plus prcieux talents.

Un pauvre village du Prigord, situ  peu de distance de la petite
ville de Biron, entre le Lot et la Dordogne, donna naissance  BERNARD
PALISSY. Ce village, appel La Chapelle-Biron, renferme encore, dit-on,
une famille qui descend de cet homme clbre, et une tuilerie fort
ancienne, tablie dans le mme lieu, portait encore nagure le nom de
_Tuilerie de Palissy_. Des documents assez peu d'accord entre eux font
remonter sa naissance au commencement du seizime sicle. Ainsi
d'Aubign prtend qu' sa mort, arrive en 1589, il tait g de
quatre-vingt-dix ans, tandis que selon Lacroix du Maine, il florissait 
Paris en 1575, g de soixante ans et plus. En rapprochant diverses
circonstances parmi celles que Palissy rapporte lui-mme, la version la
plus vraisemblable et la plus gnralement adopte rapporterait la date
de sa naissance  l'anne 1510.

On ne possde aucun dtail sur ses parents ni sur sa premire
ducation. Il parat que, ds son enfance, il travaillait  la vitrerie,
qui comprenait alors la prparation, l'assemblage des vitraux colors,
ainsi que la peinture sur verre. Dou d'une aptitude particulire aux
arts du dessin. Il conut de bonne heure la pense d'lever ses travaux
d'artisan  la hauteur des oeuvres d'un artiste. Aussi tout en _peidant
des images_, comme il dit, pour exister, il tudiait les grands matres
de cette belle cole italienne, qui ds le sicle prcdent, avait donne
 la renaissance des arts une si vigoureuse impulsion. Il s'exerait en
mme temps  l'architecture, et pratiquait la gomtrie. On pensoit,
dit-il, que je fusse plus savant en l'art de peinture que je n'estois,
qui causoit que je n'estois souvent appel pour faire des figures (des
plans) dans les procs. C'tait une nouvelle ressource un peu plus
profitable que l'art de composer des vitraux.

Cependant, pour l'homme qui se seul capable de fournir une large
carrire, le pays natal ne saurait longtemps suffire; Palissy se mit
donc  voyager. Il alla d'abord dans les Pyrnes, et s'arrta quelque
temps  Tarbes. Les accidents naturels de ce beau pays le frapprent
vivement, et peut-tre est-ce l le point de dpart de bon got ardent
pour la gologie et les sciences naturelles. Il parcourut ensuite
quelques autres provinces de France, puis la Flandre, les Pays-Bas, les
Ardennes et les bords du Rhin, en ouvrier nomade exerant  la fois la
vitrerie la _pourtraiture_ et l'arpentage; mais aussi observant partout
la topographie, les accidents du sol, les curiosits naturelles;
parcourant les montagnes, les forts, les rives des fleuves; visitant
les carrires et les mines, les grottes et les cavernes, en un mot
demandant partout  la nature elle-mme le secret des merveilles qu'elle
offrait  son admiration et  son tude. L'ducation scientifique de
Palissy, au lieu de commencer par les livres, partait ainsi des bases
les plus certaines, les plus fcondes: l'exprience et l'observation.

Ses voyages taient termins en 1559. De retour dans son pays natal,
Palissy alla se fixer  Saintes, et s'y maria. Quelques annes plus
tard, dj surcharg de famille et luttant entre la misre, le hasard
fit tomber entre ses mains une coupe de terre maille d'une grande
beaut. Aussitt il conois la pense d'imiter ce travail, et de se
livrer  un art entirement nouveau pour lui. On sait qu' cette poque
la poterie n'tait point recouverte de vernis, ou du moins que cet art,
dj pratiqu en Italie,  Faenza et  Castel-Durante, n'tait point
encore connu en France. Palissy vient  penser que s'il parvenait 
dcouvrir le secret de cet mail, il pourrait lever l'art de la poterie
 un degr de perfection inconnu jusqu'alors. Le voil donc livr 
cette recherche, mais en aveugle, comme un homme qui taste en tnbres
attendu qu'il n'avait aucune connaissance ni des matires ni des
procds. C'est dans _son trait de l'Art de Terre_ qu'il faut lire
l'admirable rcit de ses tentatives, des difficults qu'il eut 
vaincre, et des maux qu'il eut  souffrir pendant le cours de seize
annes, avant d'avoir russi  donner toute la perfection dsirable aux
ouvrages sortis de ses mains. Ce n'est pas sans une admiration mle
d'attendrissement qu'on peut lire les pages sublimes dans lesquelles il
raconte avec autant de simplicit que de grandeur la longue srie de ses
efforts et de ses misres. Forc de prluder  la recherche de son
nouvel art par la connaissance des terres argileuses, la construction
des fourneaux, l'art du modeleur, du potier, du monteur, et l'tude de
la chimie, qu'il fut oblig, comme il dit, d'apprendre avec les dents,
c'est--dire en s'imposant les plus dures, les plus cruelles privations,
il faut le voir poursuivre sa pense avec une ardeur, une constance 
toute preuve; consacrant ses veilles, ses conomies, sa sant, et
jusqu'aux choses ncessaires  sa subsistance,  ses recherches
incessantes; du  chaque instant dans son espoir, mais retrouvant tout
son courage  la moindre lueur de succs, et, dans cette lutte de
l'intelligence, de la volont, contre les obstacles de toute nature,
parvenir enfin  lasser la mauvaise fortune et  faire triompher sa
pense cratrice.

Cependant il lui fallait subvenir aux besoins d'une nombreuse famille,
soutenir les reproches des siens, les reprsentations de ses amis, les
sarcasmes de ses voisins, et continuer  exercer ses talents ordinaires,
afin d'eschapper le temps qu'il employait  la recherche de son nouvel
art. En 1543, les commissaires chargs d'tablir la gabelle en Saintonge
l'appelrent pour lever le plan des les et des marais salant de la
province. Cette commission paracheve, dit-il, je me trouvay muny d'un
peu d'argent, et je reprins l'affection de poursuyvre  la recherche
desdits maux Le voici donc de nouveau livr  des essais innombrables;
il passe les nuits et les jours  rassembler,  combiner toutes les
substances qu'il croit propres  son objet; il pulvrise, broie, mlange
ces drogues dans toutes les proportions; il en couvre des fragments de
poterie, il les soumet  toutes les preuves,  tous les degrs de
cuisson. Mcontent des fours ordinaires  poterie, il construit de
propres mains des fourneaux semblables  ceux des verriers; il va
chercher la brique, l'apporte sur ses paules, ptrit la terre, maonne
lui-mme ses fourneaux, les emplit de ses ouvrages, allume le feu, et
attend le rsultat... Mais,  dception! tantt le feu est trop faible,
tantt il est trop ardent; ici l'email est  peine fondu, l il se
trouve brl; les pices sont dformes, brises, ou bien elles sont
couvertes de cendres. A chaque difficult nouvelle, il faut trouver un
expdient, un remde; et il en trouve de si ingnieux, de si efficaces,
que l'art les a adopts pour toujours. Mais des obstacles d'une autre
nature viennent s'ajouter aux premiers: c'est le manque d'argent, de
bois et de matires. Il imagine de nouvelles ressources, il redouble
d'ardeur, il runit tous ses moyens, et dj, plus assur de sa
russite, il entreprend une nouvelle fourne mieux entendue et plus
considrable que les prcdentes, car il avait employ huit mois 
excuter les ouvrages dont elle devait se composer, et consacre plus
d'un mois, jour et nuit,  la prparation de ses maux. Cela fait, il
met le feu  sa fourne, et l'entretient pendant six jours et six nuits,
au bout desquels l'mail n'tait pas encore fondu. Dsespr, il craint
de s'tre tromp dans les proportions des matires, et il se met 
refaire de nouveaux mlanges, mais sans laisser refroidir son appareil.
Il pile broie, combine ses ingrdients, et les applique sur de nouvelles
preuves, en mme temps qu'il pousse et active la flamme en jetant du
bois par les deux gueules du fourneau. C'est alors qu'un nouveau revers,
le plus grand de tous, vient l'atteindre: il s'aperoit que le bois va
lui manquer. Il n'hsite pas: il commence par brler les tais qui
soutiennent les tailles de son jardin; puis il jette dans la fournaise
ses tables, ses meubles, et jusqu'aux planchers de sa maison. L'artiste
tait ruin, mais il avait russi!

Cependant des chagrins contre lesquels l'me la plus ferme ne trouve
pas toujours des armes venaient incessamment l'assaillir. Accabl de
dettes, charg d'enfants, perscut par ceux-l mme qui l'eussent d
secourir, il sent un moment flchir son courage; mais aussitt, faisant
un appel  son me, il retrouve sa fore, et se remet  l'oeuvre avec
une nouvelle ardeur. Telle tait alors sa dtresse qu'ayant pris un
ouvrier pour l'aider dans ses travaux les plus pnibles, il se vit au
bout de quelques mois dans l'impossibilit de le nourrir. Bien qu'il ft
sur le point d'entreprendre une nouvelle fourne, il fallut renvoyer son
aide, et, faute d'argent pour le payer, il se dpouilla de ses vtements
et les lui donna pour son salaire.

A travers tant et de si cruelles preuves, Palissy s'approchait
incessamment du but qu'il s'tait propos. Ses belles poteries, ses
pices rustiques, ses statuettes charmantes taient fort gotes; ses
ouvrages commenaient  tre recherches des grands seigneurs, et la
varit de ses talents lui avait dj valu quelques hautes protections.
Le conntable de Montmorency ayant, t charg en 1548, d'aller rprimer
la rvolte de Saintonge, eut occasion de voir et d'admirer les ouvrages
de Palissy. Il se prit d'affection pour sa personne, et le chargea de
travaux importants. Quelques annes plus tard, l'artiste devait presque
la vie  son illustre protecteur.

Ici M. Cap entre dans le dlai! de la vie publique de Palissy, devenu un
des plus zls sectateurs de la rforme du seizime sicle. Les
perscutions que sa foi lui attira viennent s'ajouter aux tribulation de
son existence prcaire, aux travaux et aux tudes dont ses crits et les
oeuvres de son art nous ont laiss de si prcieux tmoignages. Rien de
plus attachant que ce rcit crit d'un style excellent et avec la
chaleur d'un crivain qui se passionne pour un sujet si intressant.
Ajoutons que cette Notice, pour tre digne de son sujet, devait tre et
qu'elle est en effet l'ouvrage d'un homme vers dans la connaissance des
sciences et des arts dont Palissy fut,  son poque, le fondateur
intrpide ou l'ingnieux rformateur. Nous citerons encore le passage
suivant, qui rsume en partie la Notice, et contient le rcit des
derniers moments de l'artiste.

Mais o le gnie et l'me puissante, nergique de Palissy se rvlent
de la manire la plus complte, c'est sans contredit dans le _Trait de
l'Art de Terre_. Dj, dans un prcdent chapitre, il avait donn
d'excellents prceptes sur le choix des terres  poterie, l'art de les
mettre en oeuvre, l'application du feu, les prcautions  prendre et les
accidents  viter; dans le trait suivant. Ce n'est plus l'ouvrier de
terre, c'est le grand artiste qui prend la parole, et qui par un
artifice ingnieux, comme par son propre exemple, montre quel ensemble
de difficults morales et matrielles doit s'attendre celui qui dans son
art a rsolu de s'lever au premier rang. D'abord un long dbat dans
lequel _Pratique_ se dcide avec peine  rvler  _Thorique_ ce
qu'elle a appris par une longue exprience, puis, aprs y avoir
consenti, elle veut l'avertir des obstacles sans nombres qui l'attendent
dans la carrire. C'est l que l'auteur a plac l'admirable tableau de
ses propres misres et des longues souffrances qu'il a endures en
poursuivant la recherche de son art. A Dieu ne plaise que nous
affaiblissions par quelques citations incompltes l'effet saisissant de
ses paroles! C'est dans le texte mme qu'il faut lire ce rcit o, dans
un style  la fois naf, pittoresque et nergique il rend compte de la
lutte qu'il eut  supporter pendant seize annes contre la misre, les
obstacles de toute nature, les obsessions de sa famille ou de ses amis.
De quelle simplicit, de quelle modestie sont empreintes ces pages
sublimes! Et en mme temps, quelle force d'me! que de constance et de
rsignation! Dvor des soucis les plus amers, rduit aux plus cruelles
privations, pauvre, puis, malade, et, pour comble de maux, blm,
tourn en ridicule, regard par les siens comme un fou ou comme un
malfaiteur; mais toujours soutenu par sa confiance en lui-mme, par une
volont ferme et persvrante et par le pressentiment du succs. Aprs
avoir plaint et admir le grand artiste aux prises avec le malheur, on
se prend  suivre avec anxit les chances de sa fortune, et c'est avec
une sorte d'orgueil et de joie qu'on le voit enfin sortir triomphant de
tant d'preuves, et atteindre glorieusement au plus haut sommet de son
art.

Mais tandis que, soit par le professorat, soit par ses travaux ou ses
crits, il enrichissait son sicle des fruits de ses fcondes
mditations, la France continue d'tre plonge dans les horreurs de la
guerre civile, et, bien qu'il vct tout  fait en dehors des passions
de son poque, les haines religieuses et les perscutions, devenues plus
violentes, ne pouvaient manquer de l'atteindre, lui, toujours fidle 
ses croyances, toujours inbranlable dans ses, convictions. En 1588,
affaibli par l'ge, presque octognaire, il fut arrt, enferm  la
Bastille, et menac du dernier supplice. Matthieu de Launay, ancien
ministre et alors l'un des Seize, insistait pour qu'on le conduisit au
_spectacle public_, c'est--dire  la mort; mais le duc de Mayenne, qui
le protgeait, fit traner son procs en longueur. On dit dans
l'histoire universelle de d'Aubign et dans la Confession de Saucy, du
mme auteur, que le roi Henri III tant all voir dans sa prison, il lui
dit ces paroles: Mon bon homme, il y a quarante-cinq ans que vous tes
au service de ma mre et de moi. Nous avons endur que vous ayez t en
vostre religion parmi les feux et les massacres; maintenant, je suis
tellement press par ceux de Guise et mon peuple, que je suis contraint
de vous laisser entre les mains de mes ennemis, et que demain vous serez
brusl, si vous ne vous convertissez.--Sire, rpond Bernard, je suis prs
 donner ma vie pour la gloire de Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois
que vous aviez piti de moi, et moi j'ai piti de vous, qui avez
prononc ces mots; _Je suit contraint!_ Ce n'est pas parler en roi,
sire; et c'est ce que vous-mesme, ceux qui vous contraignent, les
Guisards et tout votre peuple ne pourrez jamais sur moi; car je vais
mourir. Palissy mourut en effet, mais de sa mort naturelle,  la
Bastille, en 1589. Ainsi se termina une carrire honore par tant de
talents et de si rares vertus.

Pourquoi faut-il que l'une des plus belles poques le l'histoire de
l'esprit humain, celle du plus vaste essor qu'aient pris  la fois les
sciences, les lettres et les arts, soit souille par des actes
d'intolrance qui s'adressaient  la pense, et cherchaient 
contraindre par la violence une force qui chappe  toutes les entraves
et ne tient aucun compte des obstacles qu'on lui oppose La renaissance
du got, des talents et de la philosophie naturelle et t en mme
temps celle de la civilisation toute entire, si la perscution n'en et
pas comprim les lans gnreux, et si des scnes de barbarie n'eussent
pas t mles aux brillants combats que des esprits suprieurs
livraient  l'ignorance et aux prjugs d'un autre ge. Palissy, comme
aprs lui Galile et Descartes, figurait parmi ceux qui n'hsitrent pas
 soutenir cette glorieuse lutte, comme  en subir les consquences. Il
porta les premiers coups au respect servile de l'antiquit, et rduisit
 leur juste valeur ces vaines questions, ou plutt ces principes jurs
sur la parole du matre, qui faisaient la base de la scolastique du
moyen-ge. Que l'on ne fasse donc pas  Bacon tout l'honneur de cette
heureuse rvolution dans la marche de l'esprit humain, car, un
demi-sicle avant lui, un homme sans lettres et sans tudes proclamait
hautement que le livre de la nature tait le seul dans lequel il et
cherch  lire, et qu'un chaudron rempli d'eau et plac sur le feu lui
avait appris plus de physique que tous les livres des philosophes.
Provoquer une pareille rforme, en plein seizime sicle, n'tait pas
seulement un trait de gnie, c'tait encore un acte de courage. Il y
avait toute une rvolution dans la pense de faire revenir les esprits
de leur culte aveugle pour une philosophie suranne. Pour rompre en
visire  des ides accrdites par les sicles et soutenues par un
parti tout-puissant, il fallait se rsoudre  affronter la perscution
et la mort. C'est ce savent fort bien Palissy sans l'avoir appris de
Snque. Tel tait le prix qu'il devait attendre et qu'il reut en effet
des services qu'il rendait  son sicle et  son pays.

N dans une condition obscure, mais largement dou des qualits qui
constituent le gnie, Palissy prouva qu'un tel ensemble de facults n'a
pas toujours besoin du secours de l'tude. Bien que, dans ses travaux
d'art, il se soit montr l'mule des grands matres de l'art italien, on
ne sait  quelle cole il en puisa les principes. Physicien, gologue,
chimiste, nul ne peut dire quels furent ses premiers matres, pas plus
qu'il n'est possible de retrouver la source de son locution facile et
originale. Si l'ducation ne lui vint point en aide, elle ne contraria
pas non plus ses dispositions naturelles, et peut-tre faut-il attribuer
 cette circonstance ce qui, dans ses vues scientifiques nous frappe par
la nouveaut, et dans crits par la singularit du style. Artiste,
savant, philosophe, il possda cette varit de talents que l'on
retrouve dans la plupart des hommes suprieurs qui, poursuivant une
pense primordiale, voulurent en saisir les rapports avec toutes les
branches des connaissances humaines. Personne mieux que lui ne prouva
cette vrit, que chaque art renferme une science tout entire, pour
quiconque veut l'approfondir dans tous ses dtails.



Modes

On voit peu de nouveauts en chapeaux; toutes les innovations, toutes
les recherches de la coquetterie sont pour les coiffures: petits bords,
lgants turbans, coquets bonnets, coiffures espagnoles, italiennes,
algriennes, occupent la pense de toutes les femmes, et les modistes ne
restent pas en arrire dans un moment aussi important; voyez dans les
magasins de Lucy Rocquet combien vite une nouveaut en ce genre est
suivie d'une autre; les plumes, les fleurs, les blondes, passent sous
vos yeux comme de gracieuses visions.

La coiffure, nous le rptons, est dans tout son clat; elle est tantt
riche, tantt simple; quelquefois c'est une torsade de velours avec des
pompons de chaque ct de la tte,  ct d'une coiffure algrienne aux
broderies et franges d'or; ou bien encore de longues barbes gothiques
attaches par un peigne dont chaque came peut faire l'admiration d'un
antiquaire; puis un petit bord en velours noir pos sur la tte et
retenu par quatre pingles en magnifiques pierreries, pu encore un
bonnet espagnol en dentelle noire avec des roses. Ces varits donnent
beaucoup d'clat  un cercle.

Les robes  deux jupes ne se font pas seulement en tulle et pour bal, il
s'en fait aussi en toffe de soie, pkin satin, moire, ou damas. Une
des plus jolies faons qui en aient t faites dans ces dernier, temps
est sans contredit celle que _l'Illustration_ reprsente ici.

[Illustration.]

Ces deux jupes sont pareilles au pkin ray. La seconde, plus courte, a
cinq ouvertures garnies de passementerie et glands; le mme ornement est
rpt  la berthe et aux manches; cette forme, comme on le voit, est
trs-nouvelle; elle vient se placer avec avantage entre les robes 
tablier et les jupes ouvertes sur les cts, qui taient et qui
resteront en grande faveur tout l'hiver.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Les cigares sont augments d'un sou, et les fumeurs diminuent.

[Illustration. Nouveau rbus.]








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1844, by Various

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